Elizabeth Cleghorn Gaskell

RUTH

Traduction : anonyme

1868 (1853)

 

édité par les Bourlapapey,

bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE. 4

I. 4

II. 13

III. 31

IV.. 43

V.. 58

VI. 67

VII. 76

VIII. 84

IX.. 95

X.. 99

XI. 105

XII. 121

XIII. 133

XIV.. 144

XV.. 153

XVI. 160

XVII. 174

XVIII. 186

DEUXIÈME PARTIE. 195

I. 195

II. 206

III. 224

IV.. 236

V.. 247

VI. 282

VII. 300

VIII. 312

IX.. 331

X.. 341

XI. 352

XII. 366

XIII. 374

XIV.. 379

XV.. 387

XVI. 399

XVII. 403

Ce livre numérique. 411

 

PREMIÈRE PARTIE.

I

La vieille ville de Fordham, située à l’est de l’Angleterre, avait reçu des souverains de la maison de Tudor des preuves de faveur qui lui donnèrent un degré d’importance qui nous étonne aujourd’hui. Il y a cent ans, elle présentait encore un aspect majestueux et pittoresque. Ses vieilles maisons, résidences temporaires des familles du comté qui se contentaient des amusements d’une ville de province, bordaient les rues de façades irrégulières, ornées de créneaux et de cheminées sculptées comme celles qu’on rencontre encore dans les villes de Belgique ; les balcons qui décoraient de tous côtés cent fenêtres aux formes légères rappelaient le temps où la taxe imposée par M. Pitt ne faisait pas compter le nombre des ouvertures. Les rues assombries par les balcons étaient mal pavées, sans trottoirs. Nul ne pensait à les éclairer, pendant les longues nuits d’hiver, au profit de la classe moyenne, qui n’avait ni voitures, ni chaises à porteurs. Les marchands et leurs femmes couraient grand risque, pendant le jour, d’être écrasés par les lourdes voitures qui rasaient sans cesse les murailles ; les escaliers de pierre des maisons rejetaient les piétons dans le milieu de la rue et en plein danger ; et le soir, les lampes suspendues aux portes des gens riches donnaient juste assez de lumière pour montrer les passants aux voleurs qui les attendaient souvent à quelques pas de là.

Les petits détails des traditions des temps passés aident souvent à comprendre les circonstances qui formaient alors les caractères. La vie de tous les jours, au milieu de laquelle on est né, où l’on est entré avant de s’en rendre compte, forme des chaînes que peu de gens ont la force de mépriser et de rompre quand il en est temps, quand survient la nécessité d’une action individuelle et indépendante, nécessité supérieure à toutes les formes extérieures et de convention. C’est pour cela qu’il est bon de connaître les chaînes de la vie domestique de nos ancêtres, et les lisières qui les soutenaient quand ils ne savaient pas encore marcher seuls.

La physionomie de ces vieilles rues a disparu maintenant. Les Astleys, les Dunstans, les Waverhams, tous les grands noms du comté vont à Londres tous les ans, et ont vendu leurs hôtels à Fordham depuis plus de cinquante ans. Et, depuis que la résidence en province a perdu ses charmes pour les Astleys, les Dunstans et les Waverhams, était-il à supposer que les Domvilles et les Beatons continueraient à venir habiter leurs maisons dans la petite ville ? Les vieux hôtels furent donc vendus à des spéculateurs qui eurent bientôt l’audace de les transformer en d’humbles demeures, propres à des gens occupés, et même (dites-le bien bas pour que l’ombre de Marmaduke, le premier lord Waverham, ne puisse pas l’entendre) et même d’en convertir quelques-unes en boutiques !

On ne s’arrêta pas là ; les vieilles splendeurs étaient réservées à de plus rudes coups. Les marchands trouvèrent que la rue jadis à la mode était très-sombre, que la lumière n’arrivait pas à leurs étalages ; le dentiste ne voyait pas clair pour arracher les dents de ses malades ; le notaire était obligé d’allumer ses bougies une heure plus tôt que lorsqu’il demeurait dans une rue moins élégante. Bref, on abattit d’un commun accord toutes les façades gothiques pour les reconstruire dans le style mesquin du temps de Georges III. La masse des constructions était pourtant trop solidement grandiose pour subir de pareilles altérations ; aussi était-on souvent étonné, après avoir passé par une boutique ordinaire, de se trouver sur un escalier de chêne sculpté, éclairé par des fenêtres couvertes de vitraux portant des armoiries, derniers restes d’une splendeur évanouie.

C’était un de ces anciens et magnifiques escaliers que Ruth Hilton montait lentement, un soir du mois de janvier. Il serait plus exact de dire un matin, car la vieille horloge de l’église de Saint-Sauveur sonnait deux heures après minuit. Douze ou quinze jeunes filles étaient pourtant entassées dans la chambre où Ruth rentrait, assidues à coudre comme si leur vie en dépendait, sans oser s’arrêter pour bâiller ou pour montrer aucun signe de fatigue. Elles se contentèrent de soupirer quand Ruth dit à mistriss Mason l’heure qu’il était ; car elles savaient que, si tard qu’elles pussent veiller, il faudrait être à l’ouvrage à huit heures le lendemain, et les pauvres enfants étaient bien fatiguées.

Mistriss Mason travaillait aussi assidûment qu’elles ; mais elle était plus âgée et plus robuste, et d’ailleurs les profits étaient pour elle. Elle s’aperçut pourtant qu’un peu de repos était indispensable.

« Mesdemoiselles, vous pouvez vous reposer une demi-heure. Sonnez, miss Sutton ; Marthe montera du pain, du fromage et de la bière. Je vous prie de manger debout, sans vous approcher des robes, et de vous laver les mains avant de vous remettre à l’ouvrage. Je reviendrai dans une demi-heure, » répéta-t-elle très-haut en quittant la chambre.

Les attitudes diverses des jeunes filles étaient curieuses à observer. Une grande et grosse fille appuya sa tête sur ses bras dès que mistriss Mason fut partie, et dormit sans se réveiller pour souper, jusqu’au moment où, à travers son sommeil, elle distingua sur l’escalier les pas de mistriss Mason. Les unes, serrées près du feu, mangeaient silencieusement ; les autres admiraient les belles robes de bal qu’elles allaient achever. Ruth Hilton bondit vers la fenêtre et se pressa contre les carreaux, comme un oiseau qui cherche à sortir de sa cage. La lune brillait de tout son éclat sur la neige épaisse qui tombait depuis la veille ; un vieux bouleau, reste des jardins attenant autrefois à la maison qu’occupait mistriss Mason, se balançait sous ses rayons. Pauvre arbre ! Il s’élevait jadis sur une pelouse unie, et une herbe épaisse croissait à ses pieds ; mais la pelouse avait été divisée en cours sombres, et les racines du bouleau étaient serrées entre des pavés. La neige s’amassait sur ses branches, puis retombait de là sans bruit sur le sol, et au-dessus de tous ces changements, de cette splendeur devenue de la misère, les cieux resplendissaient de leur magnificence éternelle. Ruth appuya son front brûlant contre les carreaux ; elle pensait avec quel plaisir elle mettrait un châle pour aller courir et pour jouir de la beauté de cette nuit d’hiver. Jadis elle l’aurait fait ; et les yeux de Ruth se remplirent de larmes au souvenir de la joyeuse liberté de ses hivers passés.

« Ruth, ma chère, murmura près d’elle une jeune fille que sa toux incessante faisait remarquer, venez souper ; vous ne savez pas comme cela soutient pendant la nuit.

— Un souffle de cet air frais me ferait plus de bien, répondit Ruth.

— Pas pendant une nuit comme celle-ci, dit l’autre, frissonnant à cette seule pensée.

— Et pourquoi pas une nuit comme celle-ci, Jenny ? demanda Ruth. Oh ! chez nous, j’ai couru bien des fois jusqu’au moulin, seulement pour voir les glaçons sur la grande roue, et, quand j’étais une fois dehors, je ne pouvais presque pas me décider à revenir à la maison retrouver ma mère, qui était assise auprès du feu…, même retrouver ma mère, ajouta-t-elle tout bas, d’un ton profondément triste. Mais regardez donc, Jenny, reprit-elle, regardez donc ces vieilles maisons si tristes, et avouez que vous ne les avez jamais vues si près d’êtres jolies, et pensez à ce que doivent être les arbres, et l’herbe, et le lierre, si cette belle neige si pure embellit même notre rue. »

Jenny ne voyait dans la nuit d’hiver que le froid perçant qui augmentait sa toux et son point de côté ; mais elle mit son bras autour du cou de Ruth et resta près d’elle, heureuse de penser que l’orpheline, qui n’était pas encore accoutumée aux rudes travaux de l’atelier d’une couturière, pouvait trouver quelque plaisir à regarder par la fenêtre pendant une nuit de gelée et de neige.

Le pas de mistriss Mason se fit entendre, et les deux amies retournèrent un peu reposées à leur siège.

La place de Ruth était la plus froide et la plus sombre de la chambre ; mais elle l’aimait et l’avait instinctivement choisie pour regarder à son aise le mur en face d’elle, reste de la splendeur du vieux salon. Le panneau qu’elle admirait tant était vert d’eau, et sur cette nuance délicate le pinceau d’un peintre habile avait semé des fleurs d’une beauté merveilleuse. Les lis, les roses trémières, les branches de lilas, le houx et le lierre composaient un bouquet à travers lequel il semblait à Ruth que le vent chaud du Midi passait sans cesse pour lui apporter le parfum des fleurs. Certes, l’artiste aurait eu quelque plaisir à savoir dans son tombeau quelle puissance son œuvre, qui commençait déjà à s’effacer, avait pour consoler le cœur d’une jeune fille, en lui rappelant les fleurs qui poussaient dans sa demeure d’autrefois.

Mistriss Mason tenait particulièrement à ce que ses ouvrières fussent actives cette nuit-là, car le grand bal de la ville devait avoir lieu le lendemain. Elle n’avait pas laissé échapper une seule robe, et elle les avait toutes promises « sans faute, » car elle craignait la couturière rivale qui venait de s’établir dans la même rue.

Elle se décida à offrir une récompense au courage abattu de ses ouvrières, et leur dit, après une petite toux préliminaire :

« Je puis aussi bien vous dire, mesdemoiselles, qu’on m’a demandé, cette année comme à l’ordinaire, d’envoyer quelques-unes de mes jeunes filles dans le vestibule de la salle de bal, avec des rubans, des souliers, des épingles, etc., pour réparer les accidents qui pourraient survenir aux toilettes des dames. J’enverrai quatre jeunes personnes, les plus diligentes. »

Elle appuya sur les derniers mots, mais sans beaucoup d’effet ; elles étaient trop fatiguées pour se soucier des pompes et des vanités du monde, et ne soupiraient qu’après leur lit.

À la fin, la fatigue devint trop évidente pour qu’il fût possible encore d’y résister. L’ordre d’aller se coucher fut donné ; on y obéit lentement, on plia lentement les robes et on monta lentement le grand escalier.

« Oh ! comment résisterai-je à cinq ans de ces terribles nuits, dans cette chambre étouffante, au milieu de ce silence où l’on entend le mouvement de toutes les aiguilles ? dit Ruth en se jetant sur son lit sans même se déshabiller.

— Voyons, Ruth, vous savez que ce ne sera pas toujours comme ce soir. Nous sommes souvent couchées à dix heures, et dans quelque temps vous ne vous apercevrez plus de la chaleur de la chambre. Vous êtes fatiguée ce soir ; sans cela vous n’auriez pas fait attention au bruit des aiguilles : je ne l’entends jamais. Venez ici que je détache votre robe.

— À quoi sert-il de se déshabiller ? Il faudra être sur pied et à l’ouvrage au bout de trois heures.

— Mais en trois heures vous vous reposerez bien, si vous voulez vous déshabiller et vous mettre au lit. Allons, ma chère. »

Ruth ne résista pas à l’avis de Jenny ; mais avant de s’endormir elle dit :

« Je voudrais ne pas être si grognon et si impatiente. Je n’étais pas comme cela autrefois.

— Je suis sûre que non. Au commencement, presque toutes les apprenties s’impatientent ; mais cela passe, et au bout de quelque temps elles ne se tourmentent plus de grand’chose. Pauvre enfant ! elle dort déjà ! » se dit Jenny à elle-même.

Jenny ne dormait pas ; son point de côté la faisait souffrir encore plus qu’à l’ordinaire, et elle se disait qu’elle ferait mieux d’en prévenir ses parents ; et puis la pensée de la pauvreté de sa famille, des enfants plus jeunes qu’elle qui restaient à élever, la portaient à désirer d’attendre la chaleur qui lui ferait du bien, et à se soigner le plus qu’elle pourrait en attendant. Au milieu de ses pensées, elle entendit Ruth qui sanglotait en dormant ; elle la réveilla :

« Ruth ! Ruth !

— Oh, Jenny ! dit Ruth en s’asseyant sur son lit et en repoussant ses cheveux, j’ai cru voir maman près de mon lit, qui venait comme autrefois voir si je dormais, et, quand j’ai voulu l’embrasser, elle s’en est allée je ne sais où, et elle m’a laissée toute seule.

— C’était un rêve ; vous savez que vous m’avez parlé d’elle, et vous êtes fatiguée d’avoir veillé si tard. Rendormez-vous je vous réveillerai si vous êtes agitée.

— Mais vous serez si fatiguée ! Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! » Et Ruth se rendormit au milieu de ses soupirs.

En entrant dans la salle du travail, les élues du soir furent désignées.

« Miss Sutton, miss Jennings, miss Booth et miss Hilton, vous serez prêtes à huit heures pour m’accompagner à la salle de bal. »

Une ou deux jeunes filles parurent étonnées : mais la plupart savaient qu’en dépit de la récompense promise à l’activité, la beauté et la bonne grâce étaient la véritable supériorité qui décidait le choix de mistriss Mason, et elles reçurent la nouvelle avec cette indifférence qui était devenue leur sentiment le plus habituel, espèce d’engourdissement provenant de leurs journées sans exercice et de leurs longues nuits de veille : Ruth seule trouva inexplicable qu’on l’eût choisie. Elle avait bâillé, flâné, regardé le bouquet de fleurs peint sur la muraille ; elle s’était perdue dans les souvenirs de son enfance, et s’attendait à être grondée : au lieu de cela, elle était désignée comme une des plus laborieuses.

Elle avait grande envie de voir la belle salle de bal, célèbre dans tout le comté, d’apercevoir les danseurs et d’entendre la musique ; elle avait surtout envie d’un peu de variété qui vint rompre sa vie monotone : mais elle croyait que mistriss Mason se trompait sur son compte, et elle étonna toutes ses compagnes en se levant brusquement et en disant à mistriss Mason qui finissait une robe attendue depuis deux heures :

« Pardon, madame, mais je n’ai pas été une des plus laborieuses. J’ai peur de n’avoir pas été laborieuse du tout. J’étais très-fatiguée, et je n’ai pu m’empêcher de penser ; et, quand je pense, je ne fais pas attention à mon ouvrage. »

Elle s’arrêta croyant avoir suffisamment expliqué ce qu’elle voulait dire ; mais mistriss Mason ne voulait pas comprendre.

« Eh bien ! ma chère, il faut apprendre à penser et à travailler en même temps, et, si vous ne pouvez pas faire les deux, il ne faut pas penser. Vous savez que votre tuteur compte sur vos progrès, et je suis sûre que vous ne voudriez pas le désappointer. »

Ce n’était pas là la question. Ruth ne se rasseyait pas, quoique mistriss Mason eût repris son ouvrage de manière à faire comprendre aux anciennes de l’atelier qu’elle ne voulait pas continuer là conversation.

« Mais, puisque je n’ai pas été laborieuse, madame, je ne dois pas aller avec vous. Miss Wood et plusieurs autres ont beaucoup mieux travaillé que moi.

— Ennuyeuse fille, murmura mistriss Mason, j’ai envie de la laisser à la maison. »

Mais en levant les yeux elle fut frappée de nouveau de la remarquable beauté de Ruth, de sa taille flexible, de ses sourcils et de ses cils noirs, de ses cheveux châtains et de son teint éclatant. Laborieuse ou non, il fallait que Ruth Hilton fit honneur à sa maîtresse ce soir-là.

« Miss Hilton, dit mistriss Mason avec une froide dignité, ces demoiselles pourront vous dire que je n’ai pas l’habitude de discuter ce que j’ai décidé. Ce que je dis, je veux le dire, et j’ai mes raisons pour cela. Asseyez-vous, s’il vous plaît, et soyez prête à huit heures. Pas un mot de plus, ajouta-t-elle, croyant que Ruth allait lui répondre.

— Jenny, c’est vous et non pas moi qui devriez y aller, dit Ruth très-haut à miss Wood en s’asseyant près d’elle.

— Plus bas ! Ruth. Je ne pourrais pas y aller, je tousse trop. Si j’avais à choisir, j’aimerais mieux vous céder ce plaisir qu’à toute autre. Supposez donc qu’il vous vient de moi, et vous me raconterez tout quand vous reviendrez ce soir.

— Eh bien ! je l’aime mieux ainsi, car je ne l’ai pas gagné. Merci bien. Vous ne savez pas maintenant comme j’en jouirai. J’ai travaillé activement pendant cinq minutes hier soir, après que mistriss Mason m’eut parlé, tant j’avais envie d’y aller, mais je n’ai pas pu continuer. Quel bonheur d’entendre la musique et de voir cette belle salle de bal ! »

II

Mistriss Mason appela de bonne heure ses quatre jeunes apprenties pour les examiner avant de les emmener à la salle de bal. Sa manière inquiète et préoccupée de les réunir ressemblait à celle d’une poule qui appelle ses poussins, et, à en juger par l’examen qu’elles eurent à subir, on aurait cru qu’elles avaient à remplir un rôle beaucoup plus important dans la grande affaire de la soirée que celui de femmes de chambre par intérim.

« Est-ce que c’est votre plus jolie robe, miss Hilton ? dit mistriss Mason en retournant Ruth de tous côtés d’un air mécontent de la vieille robe de soie noire qu’elle portait.

— Oui, madame, dit Ruth tranquillement.

— Ah ! alors cela ira ; la toilette, mesdemoiselles, est une considération très-secondaire. La conduite est tout. Cependant, miss Hilton, quand vous écrirez à votre tuteur, vous pourriez lui demander de l’argent pour acheter une autre robe. Je suis fâchée de ne pas avoir pensé à cela plus tôt.

— Je ne crois pas qu’il m’en envoyât si j’en demandais, dit Ruth très-bas. Il s’est fâché quand j’ai eu besoin d’un châle pour l’hiver. »

Ruth rentra dans les rangs.

« Qu’est-ce que cela vous fait, Ruth ? vous êtes plus jolie que toutes les autres, dit une bonne fille dont la laideur excluait toute rivalité.

— Oui, je sais que je suis jolie, dit Ruth tristement, mais je suis fâchée de ne pas avoir une plus belle robe. J’en ai honte, et mistriss Mason en a bien plus honte que moi. J’aimerais mieux rester à la maison. Je ne croyais pas qu’on fit attention à notre toilette ; sans cela, je n’aurais pas désiré de sortir.

— N’y pensez plus, Ruth, dit Jenny ; mistriss Mason vous a vue maintenant, et elle sera bientôt trop occupée pour penser à vous et à votre robe.

— Avez-vous entendu Ruth Hilton dire qu’elle savait qu’elle était jolie ? murmura une jeune fille si haut que Ruth l’entendit.

— Je ne peux pas ne pas le savoir, répondit-elle simplement, car beaucoup de gens me l’ont dit. »

Les préliminaires terminés, elles sortirent, et l’air frais ranima Ruth, qui dansait presque tout le long du chemin, sans penser qu’il y eût en ce monde une telle chose qu’une vieille robe. La salle de bal était plus belle encore que dans ses rêves. Les vieilles peintures à demi éclairées semblaient se détacher des murailles, et les rayons de la lune, frappant les fenêtres gothiques, semblaient se moquer de l’obscurité qui régnait encore dans la salle. Quelques femmes de peine, éparses dans les salons, achevaient de mettre tout en état, et leurs vêtements en désordre faisaient ressortir l’élégance de ce qui les entourait ; les accords imparfaits des musiciens qui essayaient leurs instruments complétaient l’effet étrange et presque fantastique de la scène que Ruth avait sous les yeux.

Au bout d’un moment, toutes les lampes s’allumèrent, et le charme mystérieux qui retenait Ruth dans le silence fut rompu ; elle suivit mistriss Mason dans l’antichambre où là foule qui commençait à arriver leur donna bientôt assez à faire. Pendant qu’on dansait, on permit aux jeunes ouvrières de se tenir à une porte entr’ouverte pour regarder, et c’était un charmant spectacle. Des groupes de femmes belles et parées s’enlaçaient dans des mouvements pleins de grâce, sans s’inquiéter des regards attachés sur elles. Au dehors, tout était froid et uniforme, la neige couvrait tout. Dans la salle de bal, le parfum des fleurs, leur éclat dans les cheveux ou sur le sein des belles danseuses, pouvaient faire croire à l’été. Ruth ne cherchait pas à se rendre compte des détails du spectacle brillant qu’elle avait sous les yeux ; elle rêvait à la vie si facile et si heureuse de toutes ces femmes qui passaient et repassaient devant elle, et ne se souciait ni de savoir leurs noms ni même de remarquer leurs visages.

Elle retournait à son poste dans l’antichambre quand elle s’entendit appeler. Une jeune fille venait de déchirer sa robe de gaze, que des bouquets de fleurs relevaient un moment auparavant ; la chute de l’un de ces bouquets avait causé l’accident, et elle avait prié son danseur de l’amener dans la chambre où se trouvaient les ouvrières pour le réparer.

« Faut-il que je vous quitte ? demanda-t-il ; mon absence est-elle nécessaire ?

— Non, non, répondit-elle ; quelques points, et tout sera réparé. Et puis je n’oserais pas entrer dans cette chambre toute seule. »

Elle parlait doucement, mais son ton changea en s’adressant à Ruth.

« Dépêchez-vous ; il ne vous faut pas une heure. »

Elle était très-jolie ; ses cheveux noirs et ses yeux brillants avaient frappé Ruth au moment où elle se baissait pour accomplir sa tâche. Le danseur était jeune et élégant.

« Oh ! quel charmant galop ! Que j’ai envie de le danser ! En finirez-vous ? Comme vous êtes longue ! Je meurs d’envie d’arriver à temps pour ce galop ! »

Et, comme pour montrer une impatience enfantine, elle commença à battre avec ses pieds la mesure de l’air qu’on jouait. Ruth ne pouvait pas raccommoder la robe avec ce mouvement continuel, et elle leva la tête pour le dire à la jeune fille. Mais ses yeux rencontrèrent ceux du jeune homme, et elle y vit un sourire : il s’amusait des manières de sa belle danseuse, et cela donna à Ruth elle-même une telle envie de rire qu’elle se remit vite à l’ouvrage pour la cacher. Mais ce regard avait suffi pour attirer les yeux de M. Bellingham sur la jeune fille vêtue de noir, agenouillée aux pieds de sa danseuse, et dont le noble visage formait un contraste frappant avec celui de la grande dame hautaine et affectée qui se laissait servir comme une reine sur son trône.

« Oh ! monsieur Bellingham, je suis bien fâchée de vous retenir si longtemps. Je n’avais pas l’idée qu’on pût être si longue à raccommoder une petite déchirure. Il n’est pas étonnant que mistriss Mason soit si chère, puisque ses ouvrières travaillent si lentement. »

M. Bellingham avait l’air sérieux. Il vit rougir Ruth et prit une bougie sur la table pour l’éclairer. Elle ne leva pas les yeux pour le remercier, car elle était honteuse de ce qu’il l’avait vue sourire.

« Je suis bien fâchée d’avoir été si longue, mademoiselle, dit Ruth doucement en finissant son ouvrage et en se relevant. J’avais peur que cela ne se déchirât de nouveau, si ce n’était pas fait soigneusement.

— J’aurais mieux aimé déchirer ma robe que de manquer le galop, dit miss Duncombe en secouant sa robe comme un oiseau secoue ses plumes. Allons, monsieur Bellingham » ajouta-t-elle en le regardant.

Surpris qu’elle n’adressât pas un mot de remercîment à la jeune ouvrière, M. Bellingham prit un camélia que quelqu’un avait laissé sur la table.

« Permettez-moi, miss Duncombe, d’offrir ceci en votre nom à cette jeune personne, qui vous a rendu service avec tant d’adresse.

— Oh ! comme il vous plaira, » dit-elle.

Ruth reçut la fleur en silence, inclinant gravement et modestement la tête. Ses compagnes reparurent bientôt.

« Qu’était-il arrivé à miss Duncombe ? Est-elle venue ici ? demandèrent-elles.

— Sa robe était déchirée et je l’ai raccommodée, répondit Ruth.

— M. Bellingham est-il venu avec elle ? On dit qu’il va l’épouser. Est-il venu, Ruth ?

— Oui, » dit Ruth ; et elle retomba dans le silence.

M. Bellingham dansait avec miss Duncombe ; mais il jetait souvent les yeux sur la porte où l’on apercevait les jeunes ouvrières, et cherchait la jeune fille aux cheveux châtains, dont la taille élancée ressortait dans une robe noire. Il vit le camélia blanc sur son sein, et dansa plus gaiement que jamais.

Il commençait à faire jour quand mistriss Mason ramena ses ouvrières chez elle.

Les réverbères étaient éteints, mais les boutiques n’étaient pas encore ouvertes. Chaque son éveillait des échos inconnus dans le jour. Des mendiants sans asile, assis sur les portes des maisons, dormaient en frissonnant, la tête penchée sur leurs genoux.

Ruth croyait sortir d’un rêve ; elle sentait qu’elle rentrait dans le monde réel. Combien se passerait-il de temps avant qu’il lui arrivât de rentrer dans une salle de bal, d’entendre un orchestre, ou de revoir cette foule brillante et heureuse, qui ne semblait connaître ni la douleur ni l’inquiétude ? Qu’importait à miss Duncombe ou à ses pareilles cet hiver glacé, qui apportait la souffrance aux ouvrières comme Ruth et presque la mort à ces pauvres mendiants ? Pour elles, l’hiver, c’était un temps où les fleurs étaient encore fraîches, où le feu brûlait gaiement dans les cheminées, un temps de plaisirs et de dissipation. Mais Ruth se disait que M. Bellingham semblait en état de comprendre les souffrances de ceux qui étaient si éloignés de lui par le rang et les circonstances. Il est vrai qu’il avait levé en frissonnant les glaces de sa voiture.

Ruth l’avait donc observé.

Elle n’avait pourtant pas l’idée que la beauté de son camélia n’en fit pas tout le prix à ses yeux. Elle raconta à Jenny d’où il lui était venu, en détail, sans rougir et en regardant son amie en face.

« C’était bien aimable de sa part, n’est-ce pas ? Il y a mis tant de bonté ! et j’étais un peu vexée des manières de miss Duncombe.

— C’est une bien belle fleur, dit Jenny ; c’est dommage qu’elle ne sente rien.

— Je la trouve parfaite comme elle est, dit Ruth en mettant son trésor dans l’eau. Qui est ce M. Bellingham ? ajouta-t-elle.

— C’est le fils de mistriss Bellingham du Prieuré, pour qui nous avons fait la robe de satin gris, dit Jenny en s’endormant.

— C’était avant mon temps, » dit Ruth, et elle s’endormit aussi.

La nuit précédente, elle avait pleuré en rêvant à sa mère ; cette nuit, elle souriait en rêvant à M. Bellingham. Lequel des deux était le plus mauvais rêve ? Les réalités de la vie semblaient à Ruth plus cruelles que jamais ; le lendemain, mistriss Mason était disposée à trouver tout le monde en faute.

C’est que mistriss Mason, quoiqu’elle fût la première couturière du pays, n’était qu’une femme après tout et subissait comme ses apprenties l’influence de la dissipation de la veille ; elle semblait avoir ce matin-là un parti pris de mettre en ordre le monde entier avant de se coucher, et elle commençait par redresser tous les abus de son monde à elle, en ne laissant rien passer. La perfection seule pouvait satisfaire mistriss Mason pour le moment.

D’ailleurs, elle avait de certaines idées de justice, peu élevées et très-fausses, et qui ressemblaient assez au système de compensation d’un épicier ; elle voulait racheter l’indulgence de la veille par une dose égale de sévérité ce matin-là, et sa conscience était parfaitement satisfaite de cette manière de réparer les erreurs passées.

Ruth n’était pas disposée à faire les grands efforts qui étaient nécessaires pour satisfaire sa maîtresse. On n’entendait que des questions faites d’une voix aigre : « Miss Hilton, où avez-vous mis le taffetas bleu ? Quand on ne peut pas trouver les choses, je sais que c’était le soir de miss Hilton pour mettre tout en ordre.

— Comme miss Hilton sortait hier soir, je lui ai offert de ranger à sa place. Je vais trouver le taffetas bleu, madame, répondit l’une des jeunes filles.

— Oh ! je sais bien que miss Hilton a l’habitude de rejeter son ouvrage sur celles qui sont assez bonnes pour le souffrir, » répliqua mistriss Mason.

Ruth rougit, les larmes lui vinrent aux yeux, mais l’accusation était si injuste qu’elle se remit à l’instant, et lança autour d’elle un regard de fierté, comme pour en appeler à ses compagnes.

« Pourquoi les volants de la robe de lady Farnham ne sont-ils pas prêts ? reprit mistriss Mason en regardant Ruth.

— Je m’étais trompée, madame, et j’ai été obligée de les découdre. J’en suis bien fâchée, répondit Ruth.

— J’étais bien sûre que c’était vous qui en étiez chargée. Quand l’ouvrage est mal fait ou en retard, on sait d’avance que c’est votre faute. »

Enfin, mistriss Mason fut obligée de sortir, et, Ruth, fatiguée de sa nuit d’excitation, épuisée d’avoir été grondée tout le jour, cacha sa tête dans ses mains et se mit à sangloter.

« Ne pleurez pas, miss Hilton. Ruth, ne faites pas attention à ce vieux dragon. Comment irez-vous cinq ans, si vous pleurez quand elle gronde ? »

Telles étaient les consolations que lui donnaient ses compagnes.

« Je crois, Fanny, que si Ruth sortait à votre place pour faire les commissions, cela lui ferait du bien, dit Jenny. Vous n’aimez pas le vent d’est, et Ruth adore la neige. »

Fanny Barton ne demandait pas mieux que de rester près du feu, et d’abandonner à Ruth une promenade dans les rues glacées, par un soir d’hiver, sous le souffle du vent d’est. On ne rencontrait dehors que ceux que leurs affaires avaient absolument obligés de sortir ; et d’ailleurs il était tard et les pauvres habitants de la partie de la ville que Ruth avait à traverser pour faire ses emplettes étaient rentrés chez eux pour prendre leur thé. En arrivant au haut de la rue qui descendait vers la rivière, elle vit de loin toute la campagne couverte de neige, ce qui faisait ressortir encore davantage la nuance sombre du ciel, comme si la nuit n’avait disparu qu’en partie et attendait avec impatience la fin du jour froid et terne. Près du pont, à un endroit où débarquaient les petits bateaux, quelques enfants jouaient en dépit du froid. L’un d’eux s’était emparé d’un grand baquet, qu’il faisait mouvoir à l’aide d’une rame brisée dans la petite baie à la grande admiration de ses camarades, qui regardaient gravement le petit héros sans bouger, quoique leurs visages fussent violets de froid et que leurs petites mains cherchassent en vain un reste de chaleur dans leurs poches. Peut-être craignaient-ils, en changeant d’attitude, de livrer passage à travers les déchirures de leurs haillons au vent cruel qu’ils défiaient en se tenant accroupis à côté les uns des autres. Enfin, l’un d’eux, jaloux de la réputation de courage qu’acquérait son compagnon, s’écria :

« Je parie, Tom, que tu n’oserais pas passer cette ligne noire qui est dans l’eau, et aller dans la vraie rivière. »

Il n’y avait pas moyen de rejeter le défi, et Tom rama vers la ligne noire au delà de laquelle commençait le courant. Ruth resta, comme un enfant qu’elle était, à regarder le petit téméraire, sans se douter du danger plus que les autres enfants.

Arrivé à l’endroit désigné, Tom se leva en triomphe dans son baquet pour recevoir les applaudissements de ses camarades, qui tapaient des pieds et battaient des mains sur le bord, en criant : « Bravo ! bravo ! Tom. » Mais en un instant le bateau improvisé fut renversé, l’enfant tomba dans l’eau et tous deux étaient entraînés par le courant de la grande rivière qui marchait éternellement vers l’Océan.

Les enfants poussaient des cris de terreur ; Ruth vola vers la petite baie et entra dans l’eau, sans penser combien il serait plus utile d’appeler du secours. Cette pensée lui venait à l’esprit quand elle entendit le galop régulier d’un cheval dans l’eau. Elle vit le noble animal passer près d’elle comme un éclair, se mettre à la nage dans le courant ; elle vit le cavalier se baisser, étendre le bras, et une petite vie était sauvée, un enfant était conservé pour ceux qui l’aimaient. Ruth, toujours dans l’eau, tremblait d’émotion, lorsqu’elle reconnut dans le sauveur de l’enfant qui arrivait près d’elle le M. Bellingham de la nuit précédente. Il portait le petit garçon devant lui, sur son cheval ; la vie semblait éteinte. Ruth sentit ses yeux se remplir de larmes, et elle marcha dans l’eau jusqu’à l’endroit où M. Bellingham venait d’aborder.

« Est-il mort ? dit-elle en tendant les bras pour recevoir l’enfant.

— Je ne crois pas, dit M. Bellingham. Est-ce votre frère ? Savez-vous à qui il est ?

— Voyez, dit Ruth, qui s’était assise par terre pour mieux soutenir le pauvre enfant, ses doigts remuent ; il vit, monsieur, il vit ! À qui est-il ? demanda-t-elle aux gens qui arrivaient de toutes parts au bruit d’un accident.

— C’est le petit-fils de la vieille Nelly Browson, dit quelqu’un.

— Il faut le porter tout de suite dans une maison, dit Ruth. Demeure-t-elle loin d’ici ?

— Non, non, c’est tout près.

— Que quelqu’un aille chercher un médecin tout de suite, dit M. Bellingham d’un ton d’autorité, et qu’on l’amène immédiatement chez cette vieille femme. Vous ne pouvez pas le porter plus longtemps, continua-t-il en parlant à Ruth et en reconnaissant tout d’un coup son visage ; votre robe est déjà trempée. Voyons, que quelqu’un le prenne. »

Mais la main de l’enfant s’était crispée sur la robe de Ruth, et elle ne voulut pas le laisser déranger. Elle porta son pesant fardeau vers une misérable petite chaumière indiquée par les voisins, et en vit sortir une vieille femme infirme, tremblante d’émotion.

« Mon Dieu ! dit-elle, c’est le dernier de tous, et il s’en va avant moi.

— Bah ! dit M. Bellingham, il vit et il vivra. »

Mais la vieille femme était décidée à se désespérer, et persistait à croire que son petit-fils était mort, ce qui s’en serait suivi infailliblement si Ruth et les plus intelligentes des voisines n’avaient pas fait, sous la direction de M. Bellingham, tout ce qui était nécessaire pour faire revenir à la vie le pauvre enfant.

« Que ces gens sont longtemps à amener le médecin, dit M. Bellingham à Ruth (avec laquelle il se sentait une sorte d’intelligence, comme avec la seule personne qui pût comprendre à un degré quelconque ce qu’il disait) ; c’est si difficile de faire entrer une idée dans la tête de ces imbéciles. Ils étaient là la bouche ouverte, demandant quel médecin il fallait aller chercher, comme si cela faisait quelque chose que ce fût M. Brown ou M. Smith. Je n’ai pas de temps à perdre ici, et on y étouffe. Puis-je vous charger de voir à ce que cet enfant ne manque de rien ? Me permettez-vous de vous laisser ma bourse ? continua-t-il en la remettant à Ruth, qui était trop heureuse de pouvoir satisfaire à des besoins dont elle connaissait toute l’étendue. Pourtant, elle vit de l’or à travers les mailles de la bourse, et la responsabilité de tant de richesses lui parut trop pesante.

— Je n’ai pas besoin de tant d’argent, monsieur ; j’aurai bien assez d’une pièce d’or. Voulez-vous m’en donner une, et je vous rendrai ce qui restera quand je vous reverrai ? Ou bien voulez-vous que je vous le renvoie, monsieur ?

— Il vaut mieux que vous gardiez tout. Que cette maison est sale ! Ne restez pas là, vous y étoufferez. Si vous croyez que vingt francs vous suffisent, je reprendrai ma bourse ; seulement adressez-vous à moi s’ils ont besoin d’autre chose. »

Ils étaient debout devant la porte, et M. Bellingham allait monter à cheval. Ruth, les yeux fixés sur lui, essayait de comprendre tout ce qu’il voulait qu’on fit pour le petit garçon (sans penser un instant aux commissions de mistriss Mason) ; le jeune homme, de son côté, n’avait pas d’autre idée dans l’esprit, quand tout d’un coup la grande beauté de Ruth le frappa de nouveau. La veille au soir, il n’avait pas vu ses yeux, et, en les contemplant, sa physionomie changea tellement d’expression, que les paupières de Ruth se baissèrent ; mais il la trouva plus belle encore.

Un mouvement irrésistible le porta à arranger les choses de manière à la revoir encore.

« Décidément, il vaut mieux que vous gardiez ma bourse. Cet enfant peut avoir besoin de beaucoup de choses auxquelles nous n’avons pas pensé. Je crois qu’il y a soixante-quinze francs et un peu de monnaie. Je vous reverrai peut-être dans quelques jours, et s’il reste de l’argent, vous me le rendrez. Y a-t-il quelque chance que je vous retrouve une fois ici ? ajouta-t-il.

— Je reviendrai quand je pourrai, monsieur ; mais je ne sors que pour faire des commissions, et je ne sais pas quand mon tour viendra.

— Oh ! dit-il, sans comprendre ce qu’elle voulait dire, j’aimerais à savoir ce que vous pensez de la santé de cet enfant, si cela ne vous donne pas trop de peine. Vous sortez quelquefois ?

— Pas pour me promener, monsieur.

— Mais vous allez à l’église, je pense ? J’espère que mistriss Mason ne vous fait pas travailler le dimanche ?

— Oh ! non, monsieur, je vais régulièrement à l’église.

— Eh bien ! si vous voulez me dire à quelle église vous allez, je vous retrouverai dimanche, au service de l’après-midi.

— Je vais à Saint-Nicolas, monsieur. Je vous dirai comment va le petit garçon, quel médecin ils ont, et je tiendrai compte de l’argent que je dépenserai.

— Très-bien, merci. Rappelez-vous que je compte sur vous. »

Il parlait de sa promesse d’aller à l’église, mais Ruth croyait qu’il faisait allusion à l’enfant malade. Il partait, quand une nouvelle idée lui traversa l’esprit ; il rentra dans la chaumière et dit à Ruth avec un demi-sourire :

« Comme il n’y a personne ici pour nous présenter l’un à l’autre, je m’appelle Bellingham ; et vous ?

— Ruth Hilton, monsieur, » répondit-elle à voix basse, car la timidité lui revenait depuis qu’il n’était plus question du petit garçon.

Il lui tendait la main au moment où la vieille grand’mère s’approcha pour faire une question. Cette interruption l’impatienta, et l’odeur infecte de la petite chambre le frappa de nouveau.

« Ma brave femme, dit-il à Nelly Browson, est-ce que vous ne pourriez pas tenir votre maison un peu plus proprement ? Elle a l’air d’une étable, et il y a de quoi étouffer dans cette chambre. C’est une malpropreté honteuse. »

Et, saluant Ruth, il sauta à cheval et partit.

Alors la colère de la vieille femme éclata.

« Qu’est-ce qu’il vient faire ici, ce monsieur ? Il a de bonnes manières, vraiment ! Pourquoi entre-t-il dans ma maison, si c’est pour m’insulter ?

— C’est M. Bellingham, dit Ruth, choquée de l’ingratitude apparente de la vieille femme. C’est lui qui a sauvé votre petit-fils, il se serait noyé sans M. Bellingham, et j’ai bien cru un moment que le courant les emporterait tous les deux.

— Bah ! l’eau n’est pas si profonde, ou quelqu’un autre l’aurait sauvé, si ce beau monsieur n’avait pas été là. C’est un orphelin, et on dit que Dieu veille sur les orphelins. J’aurais mieux aimé qu’il fût tiré de l’eau par un autre que par quelqu’un qui n’entre dans la maison des pauvres gens que pour s’en moquer.

— Il n’y est pas entré pour s’en moquer, dit Ruth avec douceur. Il a amené le petit Tom, et il a seulement dit que la maison pouvait être un peu plus propre.

— Ah ! vous vous en mêlez aussi. Attendez d’être une vieille femme comme moi, percluse de rhumatismes, avec un garçon comme Tom, à courir après pour le tirer de la crotte quand il n’est pas dans l’eau, et sa nourriture et la mienne à trouver, sans parler de l’eau à chercher à la rivière… »

Elle s’arrêta pour tousser, et Ruth changea prudemment de conversation, et se mit à consulter la vieille femme sur les besoins de son petit-fils, avec l’aide du médecin qui venait d’arriver.

Quand Ruth eut pris quelques arrangements avec une voisine pour procurer à Tom les choses les plus indispensables, quand le médecin lui eut assuré que l’enfant serait remis dans un jour ou deux, elle se rappela avec terreur combien de temps elle avait passé chez Nelly Browson, et comme mistriss Mason était sévère pour les sorties de ses apprenties les jours de la semaine. Elle se hâta d’arriver dans les boutiques, s’aperçut qu’elle avait perdu ses échantillons, et reprit le chemin de sa demeure avec ses emplettes faites de travers et au désespoir de ses maladresses.

Le fait est qu’elle n’était occupée que de ses aventures de la matinée ; seulement la figure de Tom, qui était en sûreté et en train de se remettre, s’effaçait peu à peu pour faire place à celle de M. Bellingham. L’action toute naturelle de lancer son cheval à l’eau pour sauver un enfant devenait aux yeux de Ruth un acte d’héroïsme ; son intérêt pour Tom était pour elle une charité tendre et délicate, et sa libéralité une noble générosité, car elle oubliait que l’idée de la générosité entraîne celle du sacrifice. Elle se complaisait aussi dans la faculté qui lui était donnée de faire quelque bien et formait des plans admirables pour dépenser sagement son argent, quand la nécessité de frapper à la porte de mistriss Mason la ramena à la vie réelle et à la crainte d’être grondée.

Elle échappa cette fois aux reproches, mais elle eût mieux aimé être grondée que de trouver Jenny dans son lit. Ses étouffements avaient tellement augmenté tout d’un coup que les jeunes filles l’avaient couchée en attendant mistriss Mason, qui venait d’arriver au moment où Ruth rentrait.

Toute la maison était dans la confusion, on envoya chercher le médecin ; mistriss Mason avait bien de la peine à pardonner à Jenny, qui dirigeait d’ordinaire les travaux, une maladie qui venait si mal à propos, et se vengeait en grondant sans pitié les ouvrières effrayées. Ruth se glissa lentement à sa place, triste de l’état de son amie, et regrettant de ne pouvoir la soigner ; mais des mains moins adroites que celles de Ruth étaient bien bonnes pour remplir ce devoir en attendant que mistriss Wood, qu’on avait envoyé chercher, arrivât pour soigner sa fille. On exigea un redoublement d’activité à l’ouvrage ; Ruth ne trouva pas le temps d’aller voir le petit Tom, et fut obligée d’envoyer des secours et de demander des nouvelles par la servante de mistriss Mason.

La maladie de Jenny absorbait l’esprit de toutes les jeunes filles. Ruth raconta son aventure ; mais au milieu de son récit, au moment où l’enfant tombait dans l’eau, on apporta des nouvelles de Jenny dans la salle de travail, et Ruth abandonna son histoire en se reprochant presque de penser à autre chose qu’à la question de vie et de mort qui allait se décider dans la maison. Bientôt, une femme pâle et d’un air doux apparut dans la chambre de Jenny : c’était la mère qui venait soigner son enfant. Tout le monde l’aimait ; elle donnait si peu de peine, paraissait si patiente et si reconnaissante de l’intérêt témoigné à sa fille, dont la maladie devenue moins grave menaçait pourtant d’être longue et pénible. Tout le monde était encore occupé de Jenny, quand le dimanche vint. Mistriss Mason alla comme à l’ordinaire passer la journée chez son père, en faisant quelques excuses à mistriss Wood de la laisser seule avec sa fille ; les apprenties se dispersèrent chez les amies qui les recevaient en général ce jour-là, et Ruth s’en alla à Saint-Nicolas, le cœur triste de la maladie de Jenny et se reprochant de s’être chargée si légèrement d’un devoir qu’elle n’avait pas pu accomplir.

Au sortir de l’église, elle rencontra M. Bellingham. Elle reconnut son pas derrière elle, et entre le désir d’être débarrassée de sa responsabilité vis-à-vis de Tom et un autre sentiment dont elle ne se rendait pas compte, elle sentit son cœur battre, et avait envie de se sauver.

« Miss Hilton, je crois ? dit-il, en la rejoignant et en la saluant, comment va notre petit marin ? Bien, j’espère, d’après les symptômes de l’autre jour ?

— Je crois, monsieur, qu’il est tout à fait bien maintenant. Je suis bien fâchée, mais je n’ai pas pu aller le voir. Je lui ai envoyé quelques petites choses. Je les ai écrites sur ce papier, et voilà votre bourse, car je crains bien de ne plus pouvoir rien faire pour lui. Nous avons eu des malades, et nous sommes très-pressées. »

Ruth s’attendait à quelques reproches et ne devinait guère que M. Bellingham était trop occupé à chercher une manière de la revoir pour s’inquiéter du petit garçon auquel il ne s’intéressait plus.

Elle répéta après un moment de silence :

« Je suis bien fâchée d’avoir fait si peu de chose, monsieur.

— Oh ! je suis sûr que vous avez fait tout ce que vous pouviez. J’ai agi comme un étourdi en ajoutant à vos occupations. »

— Il est mécontent de moi, pensa Ruth, il croit que j’ai négligé cet enfant dont il a sauvé la vie au péril de la sienne. Si je lui disais tout, il verrait bien que je n’ai pas pu faire autrement, mais je ne peux pas lui raconter les chagrins et les ennuis qui ont pris tout mon temps.

— Et pourtant j’ai envie de vous donner une autre commission, et ce n’était pas abuser de votre complaisance, dit-il, frappé d’une idée lumineuse. Mistriss Mason demeure sur la place Henage, n’est-ce pas ? Les ancêtres de ma mère habitaient autrefois cette maison, et elle m’y a mené une fois pendant qu’on la réparait pour me la faire voir. Il y a un vieux tableau au-dessus d’une des cheminées, une scène de chasse, je crois ; les personnages sont des portraits de mes ancêtres. J’aimerais à l’acheter s’il y est encore. Pourriez-vous vous en assurer et me le dire dimanche prochain ?

— Oh ! oui, monsieur, dit Ruth enchantée que cette commission fût si facile à exécuter, et désirant se faire pardonner sa négligence apparente. J’y regarderai dès que je serai à la maison, et je prierai mistriss Mason de vous en écrire.

— Merci, dit-il à moitié satisfait, je crois pourtant qu’il vaudrait mieux ne pas en parler à mistriss Mason ; cela m’engagerait, et je ne suis pas tout à fait décidé à acheter ce tableau ; si vous vouliez vous assurer d’abord s’il y est toujours et me le dire, je pourrais y réfléchir, et m’adresser ensuite à mistriss Mason moi-même.

— Bien, monsieur, je n’y manquerai pas. » Et ils se séparèrent.

Avant le retour du dimanche, mistriss Wood avait emmené sa fille chez elle pour reprendre des forces à la campagne. Ruth la regarda s’éloigner de la fenêtre, et rentra en soupirant profondément dans l’atelier de travail d’où venait de disparaître la douce voix qui lui donnait des conseils pleins de sagesse.

III

M. Bellingham assista au service de l’après-midi, à l’église Saint-Nicolas, le dimanche suivant. Il était beaucoup plus occupé de Ruth qu’elle ne l’était de lui, quoiqu’il fût un plus grand événement dans sa vie qu’elle dans la sienne. Mais il ne comprenait pas l’impression qu’elle avait faite sur lui et jouissait des émotions nouvelles qu’elle avait excitées dans son âme.

M. Bellingham était jeune, quoiqu’il ne le fût pas si on comparait son âge à celui de Ruth ; elle n’avait pas seize ans, et il en avait vingt-trois. Fils unique et privé de bonne heure de son père, il avait été élevé par sa mère comme le sont en général les fils uniques ; seulement les défauts de ce genre d’éducation s’étaient accrus par l’influence d’une mère à la fois dominante et capricieuse, qui se ressentait d’avoir été, elle aussi, un enfant unique.

En possession de la petite fortune de son père, M. Bellingham était sous la dépendance de sa mère, qui était très-riche, et qui lui passait ses fantaisies ou les lui refusait toutes, suivant ses caprices.

S’il avait usé d’un peu d’adresse avec elle, l’affection passionnée qu’elle lui portait l’aurait amenée à se dépouiller de toute sa fortune pour ajouter au bonheur de son fils. Mais, quoiqu’il l’aimât beaucoup, l’indifférence absolue pour les sentiments des autres qu’elle lui avait enseignée plus par son exemple que par ses préceptes, le portait sans cesse à faire des choses qu’elle regardait au moment même comme des affronts mortels. Il contrefaisait le pasteur qu’elle estimait le plus ; il refusait de visiter ses écoles pendant des mois, et lorsqu’il consentait enfin à y entrer, c’était pour faire aux enfants, avec une gravité imperturbable, les questions les plus absurdes qu’il pouvait imaginer.

Tous ces enfantillages irritaient mistriss Bellingham infiniment plus que les rapports qui lui revenaient sur la conduite de son fils à l’Université ou à Londres. Elle ne lui reprochait jamais ses fautes sérieuses, et parlait sans cesse des petites négligences envers elle dont il se rendait souvent coupable.

Parfois, néanmoins, elle avait une grande influence sur lui et rien ne l’enchantait plus que de l’exercer. Elle le récompensait libéralement du moindre acte de soumission, mais elle avait un grand plaisir à arracher à son affection, ou à son indolence, des concessions qu’elle ne lui demandait jamais au nom de la raison ou des principes, et qu’il lui refusait souvent dans le seul but de faire acte d’indépendance.

Elle désirait lui faire épouser miss Duncombe. Il s’en inquiétait peu, il serait temps dans dix ans de penser à se marier ; mais en attendant il faisait parfois la cour à miss Duncombe, qui ne demandait pas mieux ; tantôt il tourmentait sa mère, et tantôt il la remplissait de joie, ne cherchant en définitive que ses propres jouissances, jusqu’au moment où il aperçut Ruth Hilton et où un sentiment nouveau, passionné, sincère, vint remplir son cœur. Il ne savait pas d’où venait le charme qui l’entraînait vers elle ; elle était très-belle, mais il avait connu d’autres femmes aussi belles qu’elle, et dont les agaceries savaient relever les agréments.

Peut-être étaient-ce la grâce et la beauté de la jeunesse, combinées avec la naïveté et l’innocence d’un enfant intelligent, qui donnaient à Ruth et à ses yeux un charme infini ; il résolut d’essayer de l’apprivoiser comme il avait attiré jadis les daims du parc de sa mère.

Mais pour l’amener à le regarder comme un ami, et peut-être comme quelque chose de plus cher encore, il ne fallait pas l’effaroucher ; dans ce but il résista au désir de l’accompagner au sortir de l’église, et après avoir reçu ses renseignements sur le tableau et l’avoir remerciée, il la salua et partit. Ruth pensa qu’elle ne le reverrait plus, et se reprocha, sans la comprendre, l’espèce de tristesse qui la saisit à cette pensée.

Mistriss Mason était veuve et avait six enfants ; une économie rigide régnait dans sa maison ; le dimanche, elle tenait pour convenu que ses apprenties avaient des amies qui leur donneraient à dîner, et les garderaient tout le jour ; après le déjeuner elle partait avec ses enfants pour aller à la campagne chez son père, et il n’y avait ni feu ni dîner dans la maison.

Que devenait Ruth, qui, seule parmi les ouvrières, n’avait personne dans la ville pour la recevoir ? elle se faisait acheter un morceau de pain par la servante, et en rentrant de l’église elle restait dans la chambre de travail ayant faim et froid, gardant son chapeau et son manteau pour essayer en vain de se réchauffer. Assise près de la fenêtre, elle regardait la petite cour pleine de neige jusqu’à ce que les larmes lui vinssent aux yeux ; puis, pour chasser des pensées et des souvenirs qui ne pouvaient lui faire que du mal, et pour se procurer d’autres idées que celles qui lui revenaient sans cesse dans cette chambre, elle allait s’asseoir, la Bible à la main, sur le vaste palier qui donnait sur la rue. De là, elle apercevait la place et les vieilles maisons, la tour grise de l’église dont la masse s’élevait au milieu des airs, et elle composait dans son esprit des romans sur la vie des rares passants qui traversaient la rue, dans l’orgueil de leurs plus beaux habits et du repos du dimanche.

Bientôt les cloches annonçaient de la tour de l’église qu’il était temps d’aller au service de l’après-midi.

La même solitude attendait Ruth à son retour de l’église, et elle attendait à la même fenêtre que le crépuscule fût passé et que les étoiles vinssent à briller au-dessus des masses noires des maisons. Parfois elle descendait alors chercher de la lumière, et la servante lui donnait un peu de thé, mais Ruth refusait souvent, parce qu’elle avait découvert que la pauvre fille partageait avec elle le maigre repas que lui avait laissé mistriss Mason. Elle essayait de lire la Bible, et de se rappeler les saintes pensées que lui inspiraient jadis les explications de sa mère ; puis peu à peu les apprenties rentraient fatiguées des plaisirs de leur journée après une semaine de longues veilles, trop lasses pour lui donner même l’amusement d’entendre raconter comment le temps s’était passé pour elles.

Enfin mistriss Mason rentrait, et réunissant les jeunes filles elle leur lisait une prière avant de les envoyer coucher. Tout le monde devait être rentré avant elle, mais elle ne faisait jamais de questions sur l’emploi de la journée, peut-être parce qu’elle craignait d’apprendre que quelques-unes de ses apprenties ne savaient où aller, et que dans ce cas il aurait fallu leur laisser du feu et de la nourriture.

Depuis cinq mois Ruth passait ainsi tristement ses dimanches.

Tant que Jenny avait été dans l’atelier, elle ne manquait jamais de raconter à Ruth ce qu’elle avait fait dans la journée, et, quelque fatiguée qu’elle pût être, elle était toujours prête à sympathiser avec les ennuis de sa compagne. Depuis son départ, l’oisiveté monotone du dimanche pesait encore beaucoup plus à Ruth que l’activité incessante des autres jours, jusqu’au moment où elle commença à espérer que l’après-midi du dimanche elle verrait M. Bellingham, et qu’elle pourrait dire quelques mots à quelqu’un qui avait de l’intérêt pour elle.

La mère de Ruth était la fille d’un pauvre pasteur de Norfolk ; elle avait perdu ses parents de bonne heure, et, restée sans asile, elle fut heureuse d’épouser un bon fermier beaucoup plus âgé qu’elle. Tout alla de travers après leur mariage ; la mauvaise santé de mistriss Hilton l’empêcha de donner aux affaires de son ménage l’attention nécessaire ; son mari eut une série de malheurs plus graves que ceux qui résultaient de la santé de sa femme : ses récoltes manquèrent, ses chevaux moururent, sa grange fut brûlée, enfin on aurait pu croire à quelque destin vengeur qui le poursuivait, s’il n’avait pas été un brave fermier très-ordinaire auquel il manquait seulement un peu d’énergie. Tant que mistriss Hilton vécut, son courage et sa foi soutinrent son mari, la chambre de la malade était pour tous un sanctuaire de paix et de force. Mais un jour, Ruth avait alors douze ans, au moment des foins, mistriss Hilton resta seule pendant quelques heures ; cela était arrivé souvent et elle n’avait pas l’air plus faible que de coutume, mais au retour des faneurs qui venaient chercher leur dîner, M. Hilton et sa fille furent frappés du silence qui régnait dans la maison ; la douce voix qui les appelait habituellement ne se fit pas entendre, et en entrant dans la petite pièce où se tenait toujours mistriss Hilton, ils la trouvèrent morte sur le canapé : son visage était parfaitement calme, elle n’avait pas souffert : la souffrance était pour ceux qui lui survivaient, l’un d’eux y succomba. Son mari ne témoigna guère sa douleur, il semblait soutenu par la mémoire de sa femme, mais de jour en jour son esprit s’affaiblit. Il était vigoureux et sa santé resta bonne ; mais il passait des heures dans son fauteuil près du feu, sans remuer, sans parler, à moins qu’il ne fût absolument nécessaire de répondre à des questions réitérées. Ruth réussissait parfois à l’entraîner dans ses champs ; il la suivait sans rien regarder, sans rien voir, sans sourire, sans que rien vint changer l’expression de son visage, pas même lorsque quelque circonstance extérieure rappelait le souvenir de sa femme. Il payait ou touchait de l’argent sans y prendre garde, les mines d’or du Potose n’auraient pu le distraire de son profond chagrin ; mais au moment où ses affaires allaient le plus mal, Dieu, dans sa miséricorde, l’appela dans le lieu où se reposent ceux qui sont fatigués.

Après sa mort, les créanciers seuls parurent prendre quelque intérêt à ses affaires, et Ruth ne comprenait pas pourquoi des gens qu’elle connaissait à peine touchaient et examinaient ce qu’elle avait admiré toute sa vie. Son père avait fait son testament à sa naissance ; dans l’orgueil de son nouveau trésor, il regardait l’office de tuteur de sa petite fille comme un honneur qui eût ajouté quelque lustre aux grandeurs du lord-lieutenant du comté ; mais comme il ne connaissait pas Sa Seigneurie, il avait choisi le plus gros personnage des gens de sa connaissance, et le plus grand brasseur de Skelton fut fort surpris de se trouver, quinze ans plus tard, exécuteur d’un testament faisant mention d’une fortune évanouie et tuteur d’une jeune fille qu’il n’avait jamais vue.

C’était un homme pratique, sensé et intelligent, comprenant qu’en dehors même de sa famille, il avait quelques devoirs ; il ne refusa point son concours, réunit les créanciers, examina et paya les comptes, vendit tout le matériel de la ferme, et huit jours après vint chercher Ruth dans son cabriolet pour la mener à Fordham chez Mistriss Mason qu’il avait choisie pour l’apprentissage de sa pupille. Il attendit la pauvre enfant pendant qu’elle emballait précipitamment ses vêtements, et s’impatientait de la voir s’interrompre pour aller, les yeux pleins de larmes, cueillir les fleurs tardives qui restaient dans le jardin. Ses leçons sur l’économie et la fermeté étaient bien inutiles ; Ruth, assise à côté de lui, n’entendait rien et ne pensait qu’au moment où elle se trouverait seule pour s’abandonner à son chagrin d’avoir quitté la demeure où elle avait vécu avec ses parents, dans cette ignorance absolue de toute possibilité de changement qui est le bonheur ou le malheur de l’enfance. Mais le soir, il y avait quatre autres jeunes filles dans sa chambre, et il fallut attendre qu’elles fussent toutes endormies. Alors Ruth cacha sa tête dans son oreiller, et se mit à sangloter en pensant aux jours passés dont elle faisait si peu de cas quand ils s’écoulaient dans leur douce monotonie, et qui lui coûtaient tant de regrets amers maintenant qu’ils avaient fui pour toujours, en sa rappelant chaque regard et chaque parole de cette mère bien-aimée dont la mort avait été le premier chagrin de Ruth. La sympathie de Jenny, réveillée par les sanglots de Ruth, fut le premier chagrin entre elles. Mais le cœur chaud de Ruth, qui cherchait sans cesse des objets d’affection, ne trouva personne autre autour d’elle pour remplacer les liens qui lui manquaient.

Peu à peu la place vide que Jenny avait occupée dans le cœur de Ruth se remplit, elle avait trouvé quelqu’un qui écoutait avec un tendre intérêt toutes les histoires de son enfance, et qui, en retour, lui racontait la sienne ; et le cheval arabe, les vieux tableaux, les arbres et les fontaines qui animaient les récits de M. Bellingham reparaissaient dans l’imagination de Ruth comme un cadre charmant qui entourait celui qui devenait de plus en plus l’objet de toutes ses pensées.

Il ne faut pas supposer que ce résultat eût été amené promptement ; M. Bellingham passa deux dimanches sans revenir à Saint-Nicolas ; le troisième il marcha à côté d’elle quelques minutes, puis voyant son mécontentement, il la quitta, et elle se mit à le regretter, trouva la journée bien longue, et se demanda par quelle absurde raison elle s’était imaginé qu’il n’était pas bien de marcher auprès de M. Bellingham qui était si bon pour elle. Elle se promit de ne pas faire ainsi une autre fois, de ne pas penser à ce qu’on en pouvait dire, et de jouir de son intérêt pour elle ; et puis elle pensa qu’elle ne le reverrait probablement pas, qu’elle avait été très-impolie avec lui, qu’elle aurait seize ans dans un mois, et qu’il ne fallait plus être si enfant. Le résultat de toutes ces réflexions fut que le dimanche suivant elle rougit encore plus qu’à l’ordinaire en rencontrant M. Bellingham qui la trouva encore plus belle. Il lui suggéra l’idée de revenir à la maison par les champs, au lieu de remonter la grande rue ; d’abord elle dit « non, » puis se demandant pourquoi elle refusait un plaisir si innocent, elle consentit, et quand une fois elle fut dans les prairies qui bordaient la ville, elle oublia tout, même la présence de M. Bellingham, dans le ravissement où la jetait la beauté de la campagne. C’était au milieu de février, et, parmi les feuilles sèches qui encombraient les haies, elle découvrit les premières primevères ; çà et là une violette apparaissait au bord du petit ruisseau qui murmurait près du sentier, et en arrivant au bout le plus élevé de la prairie, Ruth ne put retenir un cri d’admiration à la vue du soleil couchant qui inondait de lumière les bois sombres et dépouillés de feuilles qui resplendissaient sous ses rayons d’un éclat presque métallique. La promenade n’avait pas plus d’une demi-lieue, mais ils mirent une heure à la faire. Ruth se retournait pour remercier M. Bellingham de l’avoir ramenée par ce joli chemin, mais elle rencontra sur son visage une telle expression d’admiration qu’elle garda le silence et rentra précipitamment sans presque lui dire adieu.

Son cœur battait de plaisir et d’agitation.

« Je voudrais bien savoir, se disait-elle, pourquoi cette charmante promenade me fait l’effet de ne pas être tout à fait bien ? Pourquoi ? je n’ai pas fait tort de mon temps à mistriss Mason, je sais que ce serait mal ; mais je vais où je veux le dimanche, j’ai été à l’église, ainsi ce n’est pas cela. Je voudrais bien savoir si j’aurais le même sentiment si je m’étais promenée avec Jenny. Il faut que le mal soit en moi, puisque je me sens si coupable sans avoir rien fait de mauvais, et pourtant je puis remercier Dieu de ma belle promenade, et maman disait que c’était une preuve que nos plaisirs étaient innocents. »

Elle ne se rendait pas encore compte du charme que la présence de M. Bellingham avait ajouté à la promenade, et au bout de quelque temps elle était trop occupée de penser à lui pour songer à un examen de conscience.

« Dites-moi tout, Ruth, comme à un frère, et j’essayerai de vous aider dans vos embarras, » lui dit-il un matin. Il tâchait de comprendre comment une personne aussi peu importante à ses yeux que mistriss Mason, la couturière, pouvait inspirer tant de terreur à Ruth. Il déclara que sa mère ne ferait plus faire ses robes à ce tyran femelle, qu’il empêcherait toutes ses connaissances de se servir d’une couturière qui rendait ses ouvrières si malheureuses. Ruth, effrayée de l’effet de son récit, intercéda pour mistriss Mason.

« J’ai eu bien tort, monsieur ; je vous en prie, ne vous mettez pas en colère, elle est très-bonne pour nous, elle s’impatiente seulement quelquefois, et nous sommes très-ennuyeuses, moi entre autres. Je suis souvent obligée de défaire mon ouvrage, et vous n’avez pas d’idée comme cela abîme la soie de la découdre, et c’est mistriss Mason qui est grondée. Oh ! je suis bien fâchée de vous en avoir parlé ! n’en dites rien à votre mère, je vous en prie, monsieur, mistriss Mason tient tant à la pratique de mistriss Bellingham.

— Eh bien ! passe pour cette fois, dit-il, se rappelant qu’il serait assez difficile d’expliquer à sa mère d’où lui venaient des renseignements si exacts sur l’intérieur de mistriss Mason, mais une autre fois je ne réponds pas de moi.

— J’aurai bien soin de ne pas vous le dire, monsieur, dit Ruth à voix basse.

— Ah ! par exemple, Ruth, vous n’allez pas avoir de secrets pour moi, n’est-ce pas ? Rappelez-vous votre promesse de me regarder comme votre frère. Continuez, je vous prie, à me raconter tout ce qui vous arrive. Vous ne savez pas comme vos affaires m’intéressent. Je me figure parfaitement votre maison à Milham ; je crois même que j’ai une assez bonne idée de la salle de travail de mistriss Mason, et certainement c’est une preuve de la vivacité de mon imagination ou de vos talents de description.

Ruth sourit.

« Oui, monsieur, car notre salle de travail ne ressemble guère à tout ce que vous pouvez avoir vu. Je pense que vous avez souvent traversé Milham en allant à Lowford.

— Alors, vous ne pensez pas que ce soit pure imagination si j’ai une idée si exacte de votre ferme. C’est à main gauche de la route, n’est-ce pas, Ruth ?

— Oui, monsieur, quand on a passé le pont et qu’on monte par l’avenue de hêtres, ma chère vieille ferme est en haut ; je ne la reverrai jamais.

— Jamais ! Allons donc, Ruth, il n’y a pas plus de trois lieues, vous pourrez la revoir quand vous voudrez ; il n’y a pas une heure en voiture.

— Peut-être je la reverrai quand je serai vieille ; je n’avais pas réfléchi à ce que veut dire « jamais ; » mais il y a bien longtemps que je n’y ai été, et je ne vois aucune chance d’y aller, pendant bien des années au moins.

— Mais, si vous vouliez, Ruth, nous pourrions y aller dimanche prochain. »

Elle le regarda d’un air radieux.

« Comment, monsieur, est-ce que je pourrais y aller entre le service de l’après-midi et l’heure où mistriss Mason revient à la maison ? J’irais rien que pour un quart d’heure ; mais si je pouvais entrer dans la maison ! oh ! monsieur, si je pouvais voir la chambre de maman ! »

Il retournait dans son esprit les moyens de lui donner ce plaisir qui en était un pour lui aussi. En allant en voiture, le plaisir de se promener et d’être ensemble serait perdu, et d’ailleurs l’espionnage d’un domestique serait une gêne.

« Marchez-vous bien, Ruth ? Pensez-vous que vous pourriez faire trois lieues ? Si nous partions à deux heures, nous pourrions arriver à quatre heures ou quatre heures et demie ; nous pourrions rester deux heures, et vous me montreriez toutes les promenades et tous les endroits que vous aimez, et nous pourrions encore revenir tranquillement à la maison. Voilà tout arrangé.

— Mais croyez-vous que ce sera bien, monsieur ? Ce serait un si grand plaisir qu’il me semble que ce doit être mal.

— Et pourquoi, petite folle ? Qu’est-ce qu’il peut y avoir de mal à cela ?

— D’abord, je manque le service en partant à deux heures, dit Ruth un peu gravement.

— Seulement pour une fois. Il n’y a pas de mal à manquer le service une fois. Vous irez à l’église le matin, vous savez.

— Je ne sais pas si mistriss Mason me le permettrait.

— Oh ! certainement non. Mais vous ne vous laissez pas gouverner par les principes de bien et de mal de mistriss Mason. Elle n’a pas trouvé mal de traiter quelques-unes de vos compagnes comme vous n’auriez jamais pu le faire. Jugez-en vous-même, Ruth, c’est un plaisir parfaitement innocent, et ce n’est pas un plaisir égoïste, car j’en jouirais autant que vous. J’aimerais à voir l’endroit où vous avez passé votre enfance. »

Il avait baissé la voix et parlait d’une manière si persuasive, que Ruth, rougissant dans son bonheur, ne put parler même pour exposer de nouveau ses scrupules ; et il tint la chose pour arrangée.

Comme cette perspective la rendit heureuse toute la semaine ! Elle était trop jeune quand sa mère était morte pour lui avoir jamais entendu parler du grand sujet de la vie d’une femme, lors même qu’une mère sage oserait affronter le danger de donner une forme précise à ces pressentiments vagues qui planent dans la vie bien avant que nous n’apercevions leur existence. Ruth était innocente et pure comme un enfant. Elle avait entendu parler de l’amour, mais elle n’en connaissait point les symptômes, et elle y avait peu pensé. Le chagrin avait rempli sa vie et y avait laissé peu de place pour des préoccupations moins sérieuses que les devoirs actuels et les doux souvenirs du temps passé ; mais le vide de son cœur, depuis la mort de sa mère, la rendait plus sensible à la sympathie qu’elle avait trouvée chez Jenny, puis chez M. Bellingham. Revoir son ancienne demeure et la revoir avec lui, c’était un rêve de bonheur trop brillant pour en parler à personne, et qui resta sans nuages toute la semaine.

IV

Le dimanche vint, aussi brillant que s’il n’y avait ni mort ni péché dans le monde. Une pluie d’un jour avait rafraîchi la terre, qui était éclatante comme le ciel bleu. Ruth craignait de voir le soleil se couvrir à midi ; mais le beau temps dura, et à deux heures elle était dans la prairie, le cœur plein de joie.

Ils marchèrent à pas lents le long des sentiers embaumés, comme pour arrêter le cours du temps. Il était plus de cinq heures quand ils arrivèrent au moulin à demi encadré par les arbres ; la grande roue, tout humide encore du travail de la veille, était arrêtée par le repos du dimanche. Ils montèrent la petite colline que les ormes sans feuilles n’ombrageaient pas encore complètement, et là Ruth arrêta M. Bellingham d’un mouvement de la main qui reposait sur son bras, et chercha sur son visage quel effet lui faisait la ferme de Milham enveloppée de l’ombre du soir. C’était une maison construite sans art ; chaque propriétaire y avait ajouté suivant ses besoins ; mais les roses qui revêtissaient les vieilles murailles, les clématites qui s’entrelaçaient à toutes les pierres saillantes, présentaient un coup d’œil plein de charmes, et donnaient l’idée d’une demeure à laquelle le cœur pouvait s’attacher. Les vieilles gens qui habitaient la maison, en attendant qu’on pût la louer, ne se servaient pas de la grande porte, et les oiseaux avaient pris l’habitude de se percher sur les jalousies et sur le porche, et d’aller boire dans la vieille citerne de pierre.

Ruth traversa silencieusement le jardin en désordre, mais rempli pourtant des premières fleurs du printemps. Une araignée avait tissé sa toile devant la porte de la maison ; Ruth se dit que cette entrée n’avait probablement pas servi depuis que le corps de son père était sorti par là, et sans dire un mot, elle se détourna brusquement et fit le tour de la maison pour entrer par derrière. M. Bellingham la suivit silencieusement sans comprendre son émotion, mais en admirant les mouvements de sa physionomie.

La vieille femme n’était pas encore rentrée de l’église. Son mari, trop sourd pour assister au culte, était assis dans la cuisine, lisant tout haut les psaumes du jour. Il n’entendit pas les pas légers de Ruth et de son compagnon, et ils furent frappés de l’espèce d’écho lugubre qui retentit dans les maisons inhabitées. Le vieillard disait :

 

« Mon âme, pourquoi t’abats-tu et pourquoi frémis-tu en moi ?

« Attends-toi à Dieu, car je le célébrerai encore ; il est la délivrance à laquelle je regarde, il est mon Dieu. »

 

En lisant ces mots, il ferma le livre et poussa un soupir de satisfaction. Les paroles d’une sainte espérance avaient pénétré dans son âme et lui inspiraient une paix profonde, quoiqu’il ne les comprit pas complètement. En levant les yeux, il aperçut les deux jeunes gens au milieu de la chambre. Il repoussa ses vieilles lunettes et se leva pour recevoir la fille de son vieux maître et de sa chère maîtresse.

« Que Dieu te bénisse, ma fille ! que Dieu te bénisse ! Je suis bien heureux de te voir encore une fois ! »

Ruth bondit en avant pour presser la main calleuse qui s’étendait pour la bénir ; elle la serra entre les siennes en accumulant les questions. M. Bellingham n’était pas très à son aise en voyant celle qu’il regardait déjà comme lui appartenant en telle familiarité avec un vieux laboureur. Il s’approcha de la fenêtre et regarda la cour de la ferme ; mais il ne pouvait pas éviter d’entendre des lambeaux de conversation qui lui semblaient admettre beaucoup trop d’égalité. À la fin, le vieillard demanda :

« Et qui est celui-là ? Est-ce votre amoureux ? le fils de votre maîtresse, je pense ? C’est un beau garçon, en tous cas. »

Tout le noble sang de M. Bellingham se révolta si bien qu’il ne put saisir la réponse de Ruth. Il entendit : « Chut ! Thomas, taisez-vous ! je vous en prie ! » mais le reste lui échappa. L’idée de le prendre pour le fils de mistriss Mason était vraiment trop ridicule ; mais comme la plupart des choses trop ridicules, cela l’avait mis fort en colère. Il était à peine remis, quand Ruth s’approcha de la fenêtre pour lui demander timidement s’il avait envie de voir la grande salle, que beaucoup de gens trouvaient très-jolie. L’expression du visage de M. Bellingham était dure et hautaine. Il la suivit pourtant ; mais en quittant la cuisine, il vit le vieillard qui le regardait avec un air de grave inquiétude.

Ils traversèrent un ou deux corridors humides, puis entrèrent dans la grande salle où donnaient la plus belle chambre à coucher, la laiterie et la petite pièce qui servait de salon à mistriss Hilton et où elle était jadis presque toujours étendue, surveillant par la porte ouverte les mouvements de toute la maison. Autrefois, la grande salle était pleine de gaieté, les maîtres et les serviteurs la traversaient tout le jour, et le soir, le grand feu qui brillait dans la cheminée éclairait tous les coins sombres. Les meubles de chêne, jadis si brillants, étaient couverts de poussière ; le sol et les murs étaient empreints d’humidité. Ruth, debout dans la chambre, ne voyait point les objets présents. Elle revit son père comme dans les soirées de son enfance, assis au coin du feu, fumant sa pipe et regardant sa femme et son enfant ; elle vit sa mère qui lisait ; elle se vit elle-même assise sur un petit tabouret aux pieds de sa mère, écoutant la lecture. Tout cela n’était plus ; mais Ruth crut un moment que c’était sa vie présente qui était un rêve. Elle entra, toujours en silence, dans le petit salon de sa mère. Là, l’air désolé de cette pièce où elle avait toujours trouvé la paix et l’amour d’une mère lui alla au cœur. Elle poussa un cri et tomba à genoux à côté du canapé, en cachant sa tête dans ses mains ; tout son corps tremblait de sanglots convulsifs.

« Chère Ruth, ne vous laissez pas aller. Ce n’est bon à rien, vous ne pouvez pas faire revenir les morts, dit M. Bellingham troublé de son chagrin.

— Je le sais, murmura Ruth, et c’est pourquoi je pleure. Je pleure parce que rien ne peut les faire revenir. »

Elle sanglotait encore, mais plus doucement, les paroles de M. Bellingham l’avaient calmée et avaient adouci le sentiment de l’isolement.

« Venez, je ne veux pas que vous restiez ici, cette chambre est pleine de cruels souvenirs. Venez, Ruth, dit-il en la relevant doucement, montrez-moi votre petit jardin dont vous m’avez si souvent parlé. C’est près de la fenêtre de cette chambre, n’est-ce pas ? Vous voyez comme je me souviens bien de tout ce que vous m’avez dit. »

Il la conduisit dans le joli jardin. Il était arrangé à l’ancienne mode, les buis et les ifs taillés bordaient les allées, et elle se remit à lui raconter les aventures de son enfance et ses amusements solitaires. En se retournant ils virent le vieillard qui s’appuyait sur son bâton et les regardait du même air triste et grave.

« Pourquoi ce vieux bonhomme nous suit-il ainsi ? C’est très-impertinent, je trouve, dit M. Bellingham assez vivement.

— Oh ! ne dites pas que le vieux Thomas est impertinent. Il est si bon ! je l’aime comme un père. Bien souvent, quand j’étais petite et que mon père était au marché, comme maman avait peur d’être sans homme dans la maison, elle priait Thomas d’attendre que papa fût rentré, et il me prenait sur ses genoux et me racontait des histoires de la Bible, et il écoutait aussi attentivement que moi ce que maman lisait.

— Qu’est-ce que vous dites ? ce vieillard vous a tenue sur ses genoux !

— Oh ! oui, bien souvent. »

M. Bellingham avait l’air plus grave que dans la chambre où Ruth avait cédé à son émotion au souvenir de sa mère. Il oublia pourtant son indignation en suivant des yeux les mouvements gracieux de Ruth, qui passait et repassait à travers les buissons et les fleurs, cherchant celles qu’elle aimait le mieux et auxquelles se rattachait la mémoire de son enfance, sans se douter des regards attachés sur elle. Elle se baissa tout à coup pour cueillir un brin de jasmin et baisa doucement les pétales : c’était la fleur favorite de sa mère.

Le vieux Thomas, debout près de la porte, l’observait aussi attentivement, mais l’admiration passionnée de M. Bellingham et son amour même étaient mêlés d’égoïsme, tandis que le vieillard la regardait avec une tendre inquiétude en murmurant :

« C’est une jolie fille, elle ressemble un peu à sa mère, et elle est toujours bonne. Cette belle couturière ne l’a pas gâtée. Je me méfie de ce jeune homme, quoiqu’elle ait dit que c’était un monsieur, et qu’elle m’ait fait taire quand je lui demandais si c’était son amoureux. Si les yeux de celui-là ne parlent pas d’amour, j’ai oublié toute ma jeunesse. Ah ! ils vont partir. Il voudrait qu’elle s’en allât sans parler au vieux Thomas, mais elle n’est pas assez changée pour cela, j’en suis sûr. »

Ruth, en effet, n’avait pas aperçu l’expression de mécontentement que l’œil perçant du vieillard avait découvert sur le visage de M. Bellingham, et elle vint en courant serrer la main de Thomas et le charger de dire bien des choses pour elle à sa femme.

« Dites à Mary que quand je serai à mon compte je lui ferai une belle robe à la mode avec des manches à gigot, elle ne se reconnaîtra plus. N’oubliez pas cela, Thomas.

— Oui, oui, ma fille, et elle sera bien contente de voir, que tu n’as pas perdu ta gaieté d’autrefois. Le Seigneur te bénisse, que le Seigneur fasse lever sur toi la lumière de sa face ! »

Ruth allait rejoindre M. Bellingham qui s’impatientait, quand son vieil ami la rappela. Il voulait l’avertir du danger qu’elle courait, et il ne savait comment s’y prendre. Quand elle revint à lui, tout ce qu’il put imaginer fut un passage de l’Écriture ; dès que ses idées dépassaient la vie de tous les jours, c’était le langage de la Bible qu’il employait dans toutes les émotions vives.

« Ma chère, rappelez-vous que le diable tourne autour de nous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer, rappelez-vous cela, Ruth. »

Ruth entendit, mais sans que les paroles du vieillard lui présentassent une idée nette ; elle se souvint seulement du temps où elle se figurait que le lion dont il était question dans ce verset de saint Pierre lui apparaîtrait dans un coin du bois, qu’en conséquence elle évitait toujours. Elle ne pensait guère que le sombre avertissement faisait allusion au beau jeune homme qui la regardait avec des yeux pleins d’amour et qui attira si tendrement son bras sous le sien.

Le vieux laboureur soupira en les regardant s’éloigner.

« Dieu peut guider ses pas dans le bon chemin, il le peut. Mais j’ai peur qu’elle ne soit en danger. J’enverrai ma femme à la ville pour lui parler. Une vieille mère de famille comme Mary saura mieux s’y prendre qu’un imbécile comme moi. »

Le vieillard pria longtemps et avec ferveur pour Ruth ce soir-là. Je crois que Dieu a entendu ses prières pour le salut de l’âme de Ruth, car Dieu ne juge pas comme l’homme juge.

Ruth marchait sans songer au sombre avenir qui se préparait pour elle ; avec la versatilité de l’enfance, elle avait passé de la mélancolie à une douce joie. L’air du soir était si pur et le commencement de l’été si charmant, qu’elle se sentait joyeuse comme tout ce qui est jeune.

Ruth et M. Bellingham s’arrêtèrent au sommet d’une colline escarpée, au milieu des genêts en fleurs qui embaumaient la bruyère inculte. D’un côté, le terrain descendait jusqu’à une pièce d’eau claire et transparente dans laquelle se réfléchissaient les rochers qui s’élevaient derrière ; des martins-pêcheurs innombrables volaient à la surface en rasant l’eau de leurs ailes, des centaines d’oiseaux de toute espèce erraient au bord de l’étang, les linottes perchées sur les branches des genêts répondaient aux autres oiseaux cachés dans les buissons qui faisaient entendre leur joyeux chant du soir. De l’autre côté, au bas de la bruyère, près de la route, s’élevait une auberge bien située pour recevoir les voyageurs et leurs chevaux fatigués par les collines. La construction irrégulière des bâtiments, le large porche de la porte d’entrée, les bancs hospitaliers placés au-dessous annonçaient plutôt une ferme qu’une auberge. Le grand sycomore qui s’élevait devant la porte était entouré de sièges, et une enseigne suspendue à l’une de ses branches représentait le roi Charles caché dans son chêne, à ce que racontait l’explication prudemment placée au-dessous.

Près de cette paisible petite auberge, il y avait un autre étang où les bestiaux se désaltéraient avant de retourner aux champs ; leurs mouvements étaient si lents qu’ils inspiraient l’idée d’un repos vague.

Ruth et M. Bellingham se mirent à courir à travers champs pour éviter le long détour de la route. Là, bondissant sur la bruyère épaisse, un peu plus loin foulant aux pieds le thym et les autres herbes odoriférantes, ils arrivèrent en riant et hors d’haleine jusqu’au nouveau pli de terrain où serpentait la route. Ruth s’arrêta pour contempler la vue qui se déployait devant elle ; la plaine s’étendait à cinq ou six lieues, couverte de bois revêtus déjà presque tous de leur parure de printemps ; quelques retardataires, sombres encore, variaient le paysage. Les clochers des églises, les tours des châteaux et les hautes cheminées des fermes apparaissaient dans le lointain. Une colline s’élevait dans le fond pour encadrer le paysage.

La tranquillité du dimanche reposait autour d’eux, et ils restaient en silence devant la petite auberge, jouissant du bruit lointain des cloches des églises et des chants des oiseaux, quand l’horloge de l’auberge sonna huit heures.

« Est-il si tard ? demanda Ruth.

— Je ne croyais pas, répondit M. Bellingham ; mais ne vous inquiétez pas, vous serez chez vous bien avant neuf heures. Attendez, je sais qu’il y a un chemin plus court à travers champs, je vais demander où il faut le prendre. »

Il quitta Ruth et entra dans l’auberge.

Une carriole montait lentement la côte ; les jeunes gens ne l’avaient pas aperçue ; elle atteignit le plateau au moment où ils se séparaient ; Ruth se retourna au bruit des pas du cheval. Elle se trouva en face de mistriss Mason !

Il n’y avait pas vingt pieds entre elles. Au même moment elles se reconnurent, et les yeux perçants de mistriss Mason avaient déjà depuis un moment aperçu l’attitude de la jeune fille donnant le bras à M. Bellingham, qui retenait sa main tout en lui parlant.

Mistriss Mason s’inquiétait peu des tentations que pouvaient rencontrer ses apprenties, mais son intolérance n’avait point de bornes quand leur conduite se ressentait en quelque chose de la force des tentations. Ce soir là, en outre, elle était de mauvaise humeur. Son frère lui avait prouvé la mauvaise conduite de son fils aîné, qui était commis chez un marchand des environs. Le mécontentement que lui avait causé cette nouvelle, au lieu de se porter sur son fils qu’elle adorait, tomba tout entier sur Ruth qu’elle rencontrait si loin de chez elle, à une heure si avancée, et avec un amant.

« Venez ici tout de suite, miss Hilton, » s’écria-t-elle aigrement. Puis, baissant la voix et parlant avec une colère concentrée, elle dit à Ruth qui tremblait et sentait sa faute :

« N’essayez pas de vous montrer chez moi après une pareille conduite. Je vous ai vue et votre galant aussi. Je ne veux pas de taches sur la réputation de mes apprenties. Ne me répondez pas ; j’en ai vu assez. J’écrirai à votre tuteur demain. »

Le cheval impatient partit, et Ruth resta là, pétrifiée, pâle comme si la foudre avait fendu la terre sous ses pieds. Elle se trouvait mal et parvint avec peine jusqu’au bord du fossé qui longeait la route ; elle s’y laissa tomber et couvrit son visage de ses mains.

« Ma chère Ruth, êtes-vous malade ? Parlez, ma chérie ! ma bien-aimée ! parlez-moi. »

Ces douces paroles après des reproches si amers ouvrirent la source des larmes de Ruth, et elle se mit à pleurer.

« L’avez-vous vue ? Avez-vous entendu ce qu’elle m’a dit ?

— Elle ? Qui donc, ma petite ? Ne pleurez pas ainsi, Ruth ; dites-moi qui c’est ? Qui est donc venu ? Qui vous a parlé pour vous faire pleurer ainsi ?

— Oh ! mistriss Mason. »

Et il y eut une nouvelle explosion de sanglots.

« Est-ce possible ? En êtes-vous sûre ? Je ne vous ai pas quittée pendant cinq minutes.

— Oh ! oui, monsieur, c’est elle. Elle était si en colère, elle m’a défendu de me présenter chez elle. Oh ! mon Dieu, que vais-je devenir ? »

La pauvre enfant regardait les paroles de mistriss Mason comme irrévocables, et il lui semblait que toutes les maisons lui seraient fermées. Elle voyait enfin tous ses torts, mais il était trop tard. Elle se souvenait de la sévérité avec laquelle mistriss Mason l’avait traitée pour des torts involontaires, et elle tremblait en pensant aux conséquences de ses fautes. Ses larmes l’aveuglaient, et elle n’apercevait pas les changements de la physionomie de M. Bellingham qui la regardait en silence.

« Tout cela est bien malheureux, » dit-il enfin.

Il s’arrêta, puis reprit :

« C’est très-malheureux, car, voyez-vous, je n’avais pas voulu vous en parler auparavant ; mais j’ai des affaires qui m’obligent d’aller à Londres demain, et je ne sais pas quand je pourrai revenir.

— À Londres ! s’écria Ruth. Vous partez ! oh ! M. Bellingham ! »

Et elle se remit à pleurer en s’abandonnant à son chagrin devant lequel s’évanouit toute la peur que lui avait faite mistriss Mason. Il lui semblait qu’elle aurait tout pu supporter excepté son départ, mais elle ne pouvait parler, et au bout d’un moment il reprit d’un ton agité :

« Je ne puis pas supporter l’idée de vous quitter, ma chère Ruth. Comment vous laisser dans un tel embarras ? Car je ne vois pas du tout où vous pourrez aller ! D’après tout ce que vous m’avez dit de mistriss Mason, il n’est pas probable qu’elle se relâche de sa sévérité en votre faveur. »

Point de réponse ; Ruth pleurait en silence. La colère de mistriss Mason était un mal éloigné, la séparation était une douleur présente. M. Bellingham continua :

« Ruth, voulez-vous venir avec moi à Londres ? Ma chérie, je ne puis pas vous laisser ici sans appui ; c’est un assez grand chagrin de vous quitter, mais vous laisser, sans amis, sans refuge, c’est impossible. Venez avec moi, ma bien-aimée, et confiez-vous en moi. »

Elle ne répondait pas. Elle était si jeune, si innocente, et sans mère ! Il lui semblait que ce serait assez de bonheur que d’être avec lui, et qu’il arrangerait et déciderait tout pour l’avenir. Près de lui, l’avenir était enveloppé dans un nuage doré qu’il lui importait peu de pénétrer ; mais si le soleil disparaissait, le nuage doré devenait un brouillard épais qui ne laissait aucun passage à l’espérance. Il lui prit la main.

« Ne voulez-vous pas venir avec moi ? ne m’aimez-vous pas assez pour vous confier en moi ? Oh ! Ruth, dit-il d’un ton de reproche, n’avez-vous pas confiance en moi ? »

Elle pleurait toujours tristement.

« Je ne puis pas supporter cela, mon amour. Votre chagrin me va au cœur ; mais ce qui me fait le plus de peine, c’est de voir combien il vous importe peu de nous séparer. »

Il laissa retomber sa main. Elle se remit à sangloter.

« Je serai peut-être obligé de rejoindre ma mère qui est à Paris ; je ne sais pas quand je vous reverrai. Oh ! Ruth, Ruth, m’aimez-vous un peu ? »

Elle murmura quelques mots si bas qu’il ne put les entendre ; mais il lui reprit la main.

« Qu’avez-vous dit, ma chère ? Vous m’aimez, n’est-ce pas ? Je le sens au tremblement de cette petite main, mais alors vous ne me laisserez pas partir tout seul, triste et inquiet à cause de vous. Il n’y a pas autre chose à faire, ma pauvre enfant ; vous n’avez point d’amis pour vous recevoir. Je vais aller chez moi tout de suite, et je reviendrai dans une heure avec une voiture. Vous me rendez bien heureux par votre silence, Ruth.

— Oh ! que dois-je faire ? s’écria Ruth. M. Bellingham, vous devriez m’aider, et, au lieu de cela, vous ne faites que me troubler.

— Vous troubler, ma chère Ruth ? et comment ? Tout cela me semble si clair. Pensez-y bien. Vous êtes orpheline, avec une seule personne au monde pour vous aimer ; vous êtes abandonnée, sans qu’il y ait de votre faute, par la seule créature sur laquelle vous ayez aucun droit, parce que cette personne est une femme tyrannique et inflexible. Qu’y a-t-il donc de plus naturel pour vous que de vous confier à celui qui vous aime, qui passerait par le feu et l’eau pour vous, qui vous préservera de tout mal, à moins que vous n’ayez aucune affection pour lui ? S’il en est ainsi, Ruth, si vous ne m’aimez pas, je vais vous quitter ; il vaut mieux que je m’en aille, si vous ne m’aimez pas. »

Il parlait si tristement que Ruth retint la main qu’il voulait retirer de la sienne.

« Ne me quittez pas, monsieur, je vous en prie. C’est vrai, je n’ai pas d’autre ami que vous. Ne me quittez pas, dites-moi ce qu’il faut que je fasse.

— Voulez-vous que je vous le dise ? Ayez confiance en moi, écoutez mes conseils. Voici votre position : mistriss. Mason va écrire à votre tuteur, qui ne tient pas beaucoup à vous et qui vous abandonnera ; et moi qui pourrais vous être bon à quelque chose par ma mère, qui pourrais au moins vous consoler, n’est-ce pas Ruth ? je serai loin de vous pour bien longtemps peut-être. Au lieu de cela, entrez avec moi dans cette petite auberge, on nous donnera du thé (je suis sûr que vous en avez besoin), je vous laisserai là pour aller chercher une voiture, et dans une heure au plus je serai de retour. Alors nous serons ensemble quoi qu’il arrive, c’est assez pour moi et pour vous, Ruth. Dites oui, dites-le tout bas si vous voulez ; mais que je l’entende ; Ruth ! dites oui. »

Le oui fatal, dont elle imaginait si peu toutes les conséquences, fut prononcé tout bas, bien doucement, avec beaucoup d’hésitation. Mais l’idée d’être avec lui l’emportait sur tout.

« Comme vous tremblez, ma chérie, vous avez froid ! entrons vite, je vous ferai donner du thé, et je partirai tout de suite. »

Elle se leva et entra dans l’auberge en s’appuyant sur son bras. Elle tremblait de l’émotion qu’elle venait d’éprouver. On les conduisit dans une petite salle s’ouvrant sur le jardin qui était derrière la maison.

« Du thé, tout de suite, pour cette dame. » L’hôte disparut.

« Chère Ruth, il faut que je vous quitte, il n’y a pas un instant à perdre ; promettez-moi de prendre un peu de thé, car vous êtes pâle et vous tremblez de la peur que cette abominable femme vous a faite. Je pars, je serai de retour dans une demi-heure, et puis nous ne nous séparerons plus, mon amour. »

Il l’embrassa et partit. La chambre tournait aux yeux de Ruth ; la vieille demeure de son enfance, la terrible mistriss Mason, et puis la certitude d’être aimée par celui qui était le monde entier pour elle ; tout cela passait et repassait devant elle comme un rêve qui changeait sans cesse.

La fille de la maison entra en apportant le thé et des bougies ; l’éclat des lumières augmenta le mal de tête de Ruth, qui cacha son front dans les coussins avec une exclamation de souffrance.

« Avez-vous mal à la tête, mademoiselle ? demanda la jeune fille. Prenez un peu de thé, cela vous fera du bien, les maux de tête de ma pauvre mère ont été souvent guéris par du thé bien fort. »

Ruth accepta et but avec avidité le thé que lui présentait la jeune fille, maîtresse déjà de la maison par la mort de sa mère. Mais elle ne put avaler le pain et le beurre qui l’accompagnaient ; elle se sentait mieux, quoique faible encore.

« Merci, dit-elle, ne restez pas avec moi ; vous avez affaire ; vous avez été bien bonne pour moi, et le thé m’a fait du bien. »

La jeune fille quitta la chambre. Ruth avait chaud ; elle entr’ouvrit la fenêtre pour respirer l’air du soir. Le parfum d’un buisson de chèvrefeuille parvint jusqu’à elle et lui rappela tout d’un coup celui qui était sous les fenêtres de sa mère, et le vieillard qui la suivait des yeux dans ce jardin même quelques heures auparavant.

« Thomas et Mary me recueilleraient, je pense, et ils m’aimeraient davantage si tout le monde m’abandonnait ! M. Bellingham reviendrait peut-être bientôt, et il saurait où me trouver si je restais à la ferme ! Oh ! je crois que je ferais mieux d’y aller. Je ne voudrais pourtant pas lui faire du chagrin, il a été si bon pour moi ; mais je crois que je ferais mieux d’aller demander l’avis de Mary, il pourrait me rejoindre à la ferme, et je verrais ce que j’ai de mieux à faire avec mes meilleurs, mes seuls amis. »

Elle mit son chapeau et ouvrit la porte du petit salon ; mais elle aperçut l’hôte debout devant la porte de la maison, et se souvint qu’elle n’avait pas d’argent pour payer sa tasse de thé. Elle pensa à écrire à M. Bellingham pour lui dire où elle était allée et qu’elle avait laissé des dettes à l’auberge ; mais la difficulté de passer à côté de l’hôte restait la même. Après avoir écrit son billet, elle resta à regarder si la porte était toujours occupée. La pipe de l’hôte lui apportait une fumée de tabac qui ramena sa migraine. Toute énergie abandonna Ruth, et elle se décida à demander à M. Bellingham de la mener à la ferme et de la laisser à ses humbles amis, au lieu de l’emmener à Londres. Elle pensait dans son innocence qu’il se rendrait immédiatement à ses raisons.

Une voiture s’arrêta devant la porte, Ruth essaya d’arrêter les battements de son cœur et de sa tête pour écouter. C’était lui, elle l’entendit parler à l’hôte, le payer, une minute après il était dans la chambre et lui prenait le bras pour la mener à la voiture.

« Oh ! monsieur, je voudrais aller à la ferme, dit-elle en se reculant, le vieux Thomas me recevra.

— Oui, ma chère, nous parlerons de cela dans la voiture ; je suis sûr que vous entendrez raison. Eh bien ! si vous voulez aller à Milham, il faut monter en voiture, » dit-il avec précipitation.

Elle était accoutumée à obéir et ne soupçonnait point le mal. Elle monta en voiture et partit ainsi pour Londres.

V

Ruth avait passé les mois de mai et de juin à Londres avec M. Bellingham. Le mois de juillet commença par des torrents de pluie, qui attristaient fort les voyageurs retenus dans les auberges par le mauvais temps et réduits à retoucher des esquisses, et à lire pour la vingtième fois les quelques volumes qu’ils avaient apportés avec eux. Un numéro du Times, qui avait cinq jours de date, fut en constante réquisition dans toutes les chambres d’une petite auberge du pays de Galles, par une longue matinée de juillet. Les vallées étaient couvertes d’un brouillard froid et épais qui enveloppait tout le village et cachait la belle vue. Les touristes qui remplissaient le salon se fatiguaient les yeux à chercher auprès de la fenêtre quelques objets de distraction. Que de dîners avancés d’heure ce jour-là comme ressource pour passer le temps en dépit des remontrances de la pauvre cuisinière galloise ! Les enfants même restaient dans leurs chaumières, et si l’un d’eux s’aventurait dans la région des tentations et de la crotte, une mère irritée le ramenait bientôt au bercail.

Il n’était que quatre heures, mais la plupart des habitants de l’auberge penchaient à croire qu’il était au moins six ou sept heures, tant la matinée avait semblé longue, quand une voiture du pays, attelée de deux chevaux, arriva à grand bruit devant la porte. Toutes les fenêtres de la maison s’ouvrirent et l’on vit descendre un jeune homme, puis une jeune femme soigneusement enveloppée, qu’il aida à entrer dans l’auberge, en dépit de l’hôtesse qui protestait qu’elle n’avait pas une chambre vacante.

M. Bellingham (car c’était lui) ne prêta aucune attention aux discours de l’hôtesse, fit décharger la voiture, paya le postillon, puis se retournant vers la Galloise, qui commençait à se mettre en colère, il dit :

« Vous êtes bien changée, Jenny, si vous pouvez fermer la porte au nez d’une vieille connaissance par le temps qu’il fait. Si j’ai bonne mémoire, Pentré-Vodas est à huit lieues d’ici, et c’est la plus mauvaise route de montagnes que j’aie jamais vue.

— Ah ! je ne vous avais pas reconnu, monsieur, monsieur Bellingham, n’est-ce pas ? Mais, monsieur, Pentré-Vodas n’est pas à plus de sept lieues ; nous faisons payer sept lieues, ainsi ce n’est pas plus de six lieues et demie, et par malheur je n’ai pas de place du tout.

— Eh bien ! Jenny, pour obliger une vieille connaissance, cherchez des logements au dehors pour quelqu’un de votre monde, dans cette maison en face, par exemple.

— C’est vrai, monsieur, cette maison est libre ; si vous vouliez y loger, je pourrais prendre pour vous le meilleur appartement et vous envoyer quelques meubles, s’il en manquait.

— Non, non, Jenny, je reste ici. Vous ne me persuaderez pas de m’aventurer dans cet appartement dont je connais depuis longtemps la saleté. Ne pouvez-vous pas persuader à quelque nouvelle connaissance de déménager ? Dites, si vous voulez, que je vous avais écrit pour retenir un appartement. Oh ! vous allez m’arranger cela, je connais votre complaisance.

— Je vais voir ce que je peux faire, monsieur ; si vous et madame voulez entrer dans ce petit salon, il est libre, la dame a un rhume et est dans son lit, et le monsieur joue au whist au numéro trois. Je vais voir ce qu’il y a à faire.

— Merci, merci. Y a-t-il du feu ? Allumez-en, s’il n’y en a pas. Venez, Ruth, venez. »

Ils entrèrent dans une grande chambre qui paraissait sombre ce jour-là, quoique je l’aie vue éclairée par la jeunesse et par l’espérance qui y habitaient et par le soleil qui illuminait les flancs des montagnes pour descendre ensuite dans les vallées fleuries, et embellir le petit jardin plein de roses et de buissons de lavande qui était sous la fenêtre. Je l’ai vue, mais je ne la verrai plus, et Ruth dit, pendant que M. Bellingham lui ôtait son manteau :

« Je ne savais pas que vous fussiez déjà venu ici.

— Oh ! oui, il y a trois ans, je suis venu avec quelques amis pendant les vacances. Nous sommes restés ici deux mois, retenus par l’originalité et le bon cœur de Jenny ; mais l’odieuse saleté a fini par nous chasser. Pour huit ou dix jours, cela ne fera pas grand’chose.

— Mais pourra-t-elle nous loger, monsieur ? Il me semble qu’elle disait que la maison était pleine.

— Je crois bien que oui ; mais je la payerai bien, et elle trouvera quelques excuses pour envoyer quelque pauvre diable de l’autre côté, et, bien ou mal logés, le plus important est que nous ayons un abri.

— Ne pourrions-nous pas loger dans la maison en face, monsieur ?

— Et on nous apporterait notre dîner à moitié froid, n’est-ce pas ? et nous n’aurions personne à gronder de la mauvaise cuisine ! Vous ne connaissez pas encore ces auberges du bout du monde, Ruth.

— Non ; seulement, je trouvais qu’il n’était pas très-juste… » dit Ruth doucement ; mais elle ne finit pas sa phrase, car M. Bellingham se mit à siffler et s’avança vers la fenêtre pour contempler la pluie.

Le souvenir de la libéralité de M. Bellingham suggéra à Jenny Morgan les mensonges qu’elle inventa ce jour-là pour envoyer de l’autre côté de la rue un monsieur et une dame qui ne devaient rester que jusqu’au samedi suivant, en sorte que la perte ne serait pas grande, quand même ils partiraient le lendemain, suivant leur menace.

Ayant terminé ses affaires de ménage, mistriss Morgan, tout en prenant son thé dans la petite salle, se rendit compte de l’arrivée de M. Bellingham.

« Bien sûr, ce n’est pas sa femme, se dit-elle, c’est clair comme le jour. Sa femme aurait une femme de chambre et aurait fait des difficultés pour les chambres, tandis que cette pauvre fille n’a pas dit un mot. Bah ! les jeunes gens sont des jeunes gens, et tant que leurs pères et leurs mères ferment les yeux, ce n’est pas mon affaire d’aller faire des questions. »

La beauté du paysage était pour Ruth une profonde jouissance. C’était la découverte d’un nouveau sens, et le ravissement vague et solennel que lui inspirèrent les montagnes qu’elle voyait pour la première fois l’accabla presque, et la nuit elle se levait doucement pour contempler l’aspect nouveau que donnaient les rayons de la lune aux montagnes qui entouraient le petit village.

Ils déjeunaient tard, suivant les habitudes de M. Bellingham, et Ruth en profitait pour errer seule sur l’herbe mouillée de rosée, pour écouter le chant de l’alouette, et s’absorber dans la beauté et dans la grandeur de ce qu’elle voyait. La pluie même était une jouissance pour elle. Elle restait assise à la fenêtre de leur petit salon, et contemplait les changements du ciel. M. Bellingham n’aimait pas qu’elle sortit ; il passait sa journée étendu sur le canapé à murmurer contre le temps, pendant qu’elle contemplait les ondées qui cachaient pour un moment le soleil, les ombres qui tombaient tout d’un coup sur les montagnes, et puis les rayons dorés qui reparaissaient après la pluie. Chaque variation de la nature apportait à Ruth une nouvelle jouissance. Mais elle aurait plu davantage à M. Bellingham en se plaignant du temps ; l’admiration et le calme de Ruth l’impatientaient, et il ne fallait rien moins que la grâce de ses mouvements, et ses tendres regards pour l’apaiser.

« En vérité ! Ruth, s’écria-t-il un jour où la pluie les avait tenus enfermés toute la matinée, on dirait que vous n’avez jamais vu pleuvoir ; je m’impatiente de vous voir assise là à regarder cet affreux temps d’un air si calme ; depuis deux heures vous n’avez pas dit autre chose que : « Ah ! que c’est beau ! » ou bien : « Voilà un autre nuage qui passe sur Moël-Wynn. »

Ruth prit doucement son ouvrage, en se reprochant de n’être pas plus amusante. Qu’est-ce qui pourrait occuper M. Bollingham ? Il reprit :

« Quand nous étions ici, il y a trois ans, nous avons eu ce temps-ci pendant huit jours ; mais Howard et Jonhson jouaient parfaitement au whist, et Wilbraham pas mal ; en sorte que nous venions à bout de passer la journée. Savez-vous jouer à l’écarté ou au piquet, Ruth ?

— Non, monsieur ; j’ai quelquefois joué à la bataille, » répondit Ruth humblement.

Il murmura quelques mots d’impatience, et il y eut un nouveau silence. Au bout d’une demi-heure, il sonna violemment.

« Demandez à mistriss Morgan un paquet de cartes. Ruth, je vais vous apprendre l’écarté, » dit-il.

Mais Ruth était stupide, elle ne valait pas un mort, et les cartes volèrent sur la table, par terre, n’importe où. Ruth les ramassa en soupirant un peu de ne savoir ni occuper ni amuser celui qu’elle aimait.

« Vous êtes pâle, ma chérie, dit-il en se repentant à demi de sa colère. Sortez avant le dîner, puisque le mauvais temps ne vous fait rien, et revenez avec beaucoup d’aventures à me raconter. Allons, petite sotte, embrassez-moi et partez. »

Elle quitta la chambre avec un sentiment de soulagement, et le grand air la ranima bientôt. La pluie avait cessé, mais les gouttes d’eau tremblaient encore sur toutes les feuilles. Ruth descendit à la chute d’eau que formait la rivière en passant sur les rochers ; après l’avoir admirée, elle voulut passer de l’autre côté, et se mit à chercher les pierres qui formaient en général un petit gué, à l’ombre des grands arbres, à quelque distance de la chute d’eau. Le courant était rapide, mais Ruth s’avança sans crainte jusqu’au milieu de la rivière. Là, elle s’arrêta un instant, il y avait un grand saut à faire, l’une des pierres avait été emportée, elle n’entendait que les eaux qui se précipitaient à ses pieds, et tressaillit en voyant quelqu’un à côté d’elle sur l’une des pierres, et en s’entendant offrir du secours.

Elle leva les yeux, et vit un homme déjà âgé et de la taille d’un nain ; un second regard lui apprit qu’il était contrefait. Sa compassion dut se montrer dans ses yeux, car le monsieur infirme rougit légèrement, en répétant :

« Le courant est très-rapide ; puis-je vous offrir la main ? Peut-être pourrai-je vous aider ? »

Ruth accepta l’offre et ils traversèrent en un moment ; il la laissa passer devant lui, et ils entrèrent dans le bois. En sortant, Ruth se retourna et fut frappée de la noble et douce expression du visage de son compagnon ; quoique la maladie et l’infirmité y eussent laissé des traces profondes, il y avait dans ses yeux un peu enfoncés un éclat d’intelligence, la bouche exprimait une sensibilité qui donnait un attrait tout particulier à sa physionomie.

« Voulez-vous me permettre de vous accompagner, si vous faites le tour par Lam-Dhu ? La balustrade du petit pont a été enlevée par l’orage, le bruit de l’eau pourrait vous étourdir, et il est dangereux de tomber là, le courant est très-rapide. »

Ils marchaient sans parler ; elle se demandait qui pouvait être son compagnon, il ne demeurait pas à l’auberge, car elle l’aurait vu ; il parlait anglais trop purement pour être du pays de Galles, et pourtant il connaissait trop bien tous les sentiers pour ne pas demeurer dans le village.

« Je ne suis venu dans cet endroit-ci qu’hier, dit-il ; hier soir, je suis monté aux cascades : elles sont superbes.

— Vous êtes sorti malgré la pluie ? dit Ruth timidement.

— Oh ! oui. La pluie ne m’empêche jamais de me promener, et d’ailleurs elle ajoute à la beauté de ce pays-ci. En outre, j’ai si peu de temps à passer ici que je ne puis pas perdre un seul jour.

— Vous ne vivez donc pas ici ? demanda Ruth.

— Non, je vis dans un endroit bien différent, dans une ville pleine de commerce et d’ouvriers. Mais j’ai tous les ans un congé, et je le passe en général dans le pays de Galles et souvent dans cet endroit.

— Je comprends votre choix, répliqua Ruth, c’est un beau pays.

— C’est vrai, et un vieil aubergiste de Conway m’a inspiré un grand goût pour les habitants, leur histoire et leurs traditions. J’ai assez appris leur langue pour comprendre les légendes, et il y en a de très-belles. »

Ruth était trop timide pour soutenir la conversation, mais la douceur de ses manières était un grand attrait.

« Par exemple, dit-il en touchant une longue branche de digitale qui croissait près de la haie, chargée de boutons et de quelques fleurs écarlates, je suis sûr que vous ne savez pas pourquoi cette digitale se balance si gracieusement. Vous pensez qu’elle est courbée par le vent, n’est-ce pas ? »

Il la regardait avec un grand sourire qui n’égayait pas ses yeux pensifs, mais qui donnait un charme inexprimable à son visage.

« J’ai toujours cru que c’était le vent, dit Ruth innocemment. Qu’est-ce que c’est ?

— Oh ! les Gallois vous diront que cette fleur est consacrée aux fées, et qu’elle les reconnaît quand elles passent, et que c’est pour les saluer qu’elle se balance. Le nom gallois signifie le gant des fées.

— C’est une jolie idée, » dit Ruth qui désirait continuer la conversation, mais n’osait pas parler.

Ils étaient arrivés au pont de bois ; il la conduisit à l’autre bord, la salua et prit un autre sentier avant que Ruth eût eu le temps de le remercier de ses soins.

C’était une aventure à raconter à M. Bellingham, et il s’en amusa jusqu’à l’heure du dîner, après quoi il sortit pour fumer.

« Ruth, dit-il en revenant, j’ai vu votre petit bossu. Il ressemble à Riquet à la Houppe. Ce n’est pas un homme de bonne compagnie. Sans sa bosse, je ne l’aurais pas reconnu d’après votre description.

— Et pourquoi, monsieur ? dit Ruth.

— Oh ! jamais un homme de bonne compagnie n’aurait été vêtu ainsi, et d’ailleurs le palefrenier m’a dit qu’il loge au-dessus de cette boutique de fromage et de chandelle qui empeste l’air à vingt pas à la ronde ; c’est un artiste ou un commis-voyageur.

— Avez-vous vu sa figure, monsieur ? dit Ruth.

— Non ; mais le dos d’un homme, sa tournure suffisent pour reconnaître son rang.

— Il a une figure remarquable, bien belle, » dit Ruth tout bas ; mais comme ce sujet n’intéressait pas M. Bellingham, elle le laissa tomber.

VI

Le temps était éclatant le jour suivant, c’était une vraie fête donnée par le ciel à la terre, et tout le monde sortait pour jouir de la beauté de la nature. Ruth ne s’était jamais doutée qu’on pût la remarquer, et en passant rapidement devant les fenêtres de l’auberge, elle n’avait jamais levé les yeux sur les curieux qui n’épargnaient les commentaires ni à sa personne ni à sa position.

« Elle est bien jolie, dit un monsieur en se levant de table pour la regarder passer, rentrant après sa promenade du matin ; elle n’a pas plus de seize ans, elle a l’air très-modeste et très-innocent avec cette robe blanche. »

Sa femme, occupée à faire déjeuner un beau petit garçon, répondit sans voir les yeux baissés et l’air doux et timide de la jeune fille :

« C’est une honte de permettre à ces gens-là d’habiter ici ! Venez, mon ami, et ne l’enorgueillissez pas par vos attentions. »

Le mari obéit et se remit à déjeuner ; les œufs et le jambon étaient un grand attrait ajouté aux ordres de sa femme. Peut-être serez-vous plus habile que moi, et pourrez-vous démêler quel fut le stimulant le plus actif pour sa soumission.

« Maintenant, Henry, allez voir si la nourrice et la petite sont prêtes à sortir avec vous ; il ne faut rien perdre de cette belle matinée. »

Ruth n’avait pas trouvé M. Bellingham au salon, et elle était sortie de nouveau ; en errant dans le village pour apercevoir les points de vue qui apparaissaient de temps en temps entre les maisons blanches, elle passa devant la petite boutique et aperçut la nourrice, la petite fille, et son frère qui en sortaient. L’enfant reposait sur les bras de la nourrice avec une expression de calme profond qui est la dignité de cet âge. La beauté de son teint attira Ruth qui aimait les enfants, et elle se rapprocha d’elle pour jouer et lui sourire, et elle allait l’embrasser, quand Henry, qui avait rougi à l’approche de Ruth, leva le bras, et donna un grand coup de poing à Ruth dans la figure.

« Fi donc ! monsieur, dit la nourrice en retenant son bras, qu’est-ce que cela signifie de frapper cette dame qui a la bonté de parler à votre sœur ?

— Ce n’est pas une dame, dit-il avec indignation, c’est une méchante fille, maman l’a dit, et je ne veux pas qu’elle embrasse ma sœur. »

La nourrice rougit, elle savait bien ce que l’enfant avait entendu, mais cela était difficile à expliquer en face à une dame élégante.

« Les enfants ont de si étranges inventions, madame, dit-elle en s’excusant à Ruth, qui était devenue toute pâle, et dont une nouvelle idée avait traversé l’esprit.

— Ce n’est pas une invention, c’est vrai, nourrice, et je vous l’ai entendu dire aussi ; allez-vous-en, vilaine femme, » dit-il à Ruth dans un accès de colère enfantine.

Au grand soulagement de la nourrice, Ruth s’éloigna humblement, la tête baissée et d’un pas incertain. En se retournant, elle vit le visage doux et triste de son ami le bossu qui était assis à une fenêtre ouverte au-dessus de la boutique ; son regard exprimait un profond chagrin. Condamnée ainsi par l’enfance et par la vieillesse, elle rentra timidement dans l’auberge. M. Bellingham l’attendait ; la beauté du temps lui avait rendu tout son entrain, et il parla gaiement tout le temps du déjeuner sans attendre de réponses, heureusement pour Ruth, qui essayait tout en faisant le thé, de calmer l’agitation qu’avaient fait naître dans son cœur les nouvelles idées qu’elle venait de concevoir. Mais le peu de mots qu’elle prononça étaient dits d’un ton si triste que M. Bellingham en fut enfin frappé, et mécontent de ce qu’ils n’indiquaient pas une situation d’esprit conforme à la sienne :

« Que vous arrive-t-il donc ce matin, Ruth ? vous êtes bien impatientante ; hier, quand tout était triste, moi entre autres, vous étiez dans le ravissement, et aujourd’hui que toutes les créatures qui sont sous le ciel se réjouissent, vous avez l’air profondément lamentable ; vous devriez bien apprendre un peu la sympathie. »

Les larmes coulaient le long des joues de Ruth, mais elle ne répondit pas, elle ne pouvait exprimer par des paroles le sentiment qu’elle commençait à voir de l’estime qu’on ferait d’elle à l’avenir ; elle pensait qu’il souffrirait autant qu’elle de ce qu’elle avait entendu le matin ; elle craignait de perdre dans son esprit en lui disant comment d’autres la considéraient, et d’ailleurs il eût été peu généreux de s’étendre sur des souffrances qui venaient de lui.

« Je ne veux pas, pensa-t-elle, empoisonner sa vie, je tâcherai d’être gaie ; il ne faut pas tant penser à soi-même. Pourvu que je puisse le rendre heureux, qu’importent quelques paroles en l’air ? »

En conséquence, elle fit tous ses efforts pour paraître aussi gaie que lui ; mais involontairement les pensées se pressaient dans son esprit ; et M. Bellingham eut quelque droit de trouver qu’elle n’était pas d’aussi agréable compagnie qu’à l’ordinaire.

Ils sortirent pour se promener ; le sentier qu’ils suivaient les conduisit bientôt à l’entrée d’un bois sur le penchant de la colline, et ils y pénétrèrent pour jouir de l’ombre des arbres. Pendant les premiers pas, ce n’était qu’un bosquet ordinaire, mais ils arrivèrent bientôt à une descente rapide, et du sommet où ils se trouvaient, ils distinguaient à leurs pieds les sommets des arbres qui se balançaient doucement. Ils prirent le sentier qui descendait tout droit, presque comme un escalier taillé dans le rocher, ils bondissaient de marche en marche, et finirent par courir ayant d’arriver en bas. Les arbres entretenaient là une espèce d’obscurité ; il était midi, le silence y régnait, et les petits oiseaux se reposaient sous leurs abris verts. Ils firent quelques pas et arrivèrent au bord d’un petit étang ombragé par les arbres ; l’eau venait à ras de terre ; un héron était debout sur la rive, il s’envola lentement en les apercevant, et s’éleva au dessus des arbres pour se perdre à leurs yeux dans les nuages qui semblaient toucher le sommet des chênes. Des fleurs de toute espèce couvraient le bord de l’eau, quoiqu’au premier abord on les découvrit à peine, tant il faisait sombre dans cette retraite. Au milieu de l’étang, le ciel se réfléchissait et donnait à l’eau sa teinte bleu foncé.

« Oh ! voilà des lis d’eau, dit Ruth, il faut que j’aille les chercher.

— Non ; je vais y aller, le sol est marécageux par là ; asseyez-vous, Ruth, cette touffe d’herbes sera un très-bon siège. »

Elle s’assit et l’attendit tranquillement ; quand il revint, il lui ôta son chapeau, et sans rien dire, commença à arranger les fleurs dans ses cheveux. Elle le regardait tendrement et le laissait faire ; elle voyait à sa manière qu’il était content, comme un enfant d’un nouveau jouet, et elle ne pensait pas à ce qu’il faisait. Quand il eut fini, il dit :

« Maintenant, Ruth, regardez-vous dans l’eau, là où il n’y a pas de mauvaises herbes ; venez ici. »

Elle obéit, et ne put s’empêcher de voir sa propre beauté ; elle eut un moment de plaisir comme en contemplant une belle statue, mais elle ne fit aucun retour sur elle-même, sa beauté était pour elle quelque chose d’abstrait, elle vivait pour sentir, pour penser et pour aimer.

Cette beauté était tout ce que M. Bellingham comprenait d’elle, et il en était fier. Sa robe blanche se détachait sur les arbres qui l’entouraient, les grandes fleurs blanches qui tombaient des deux côtés de son beau visage faisaient ressortir l’éclat de son teint, et ses cheveux châtains, un peu en désordre, ajoutaient au charme de toute sa personne ; elle lui plaisait encore plus par sa beauté que par tous ses tendres efforts pour répondre à sa disposition du moment.

Mais quand ils eurent quitté le bois, et que Ruth eut ôté ses fleurs et remis son chapeau, la seule pensée de lui faire plaisir ne suffit plus pour assurer la paix de Ruth ; elle retomba dans la rêverie, sans pouvoir retrouver la gaieté.

« Vraiment, Ruth, dit-il dans la soirée, vous devriez bien tâcher de ne pas vous laisser aller ainsi à la mélancolie ; vous avez soupiré vingt fois depuis une demi-heure. Rappelez-vous que je n’ai pas d’autre compagnie que vous dans ce lieu sauvage.

— J’en suis bien fâchée, monsieur, » dit Ruth, et ses yeux se remplirent de larmes, en pensant combien il avait dû s’ennuyer seul avec elle, qui avait eu le cœur si gros tout le jour. Elle reprit comme en s’excusant doucement : « Seriez-vous assez bon pour m’apprendre un de ces jeux de cartes dont vous parliez l’autre jour ? Je ferai tout ce que je pourrai pour comprendre. »

Les cartes vinrent, et il oublia bientôt tout ennui en apprenant à cette belle ignorante les mystères des cartes.

« En voilà assez pour une leçon, dit-il enfin ; savez-vous, petite folle, que grâce à toutes vos maladresses, j’ai tant ri que j’ai horriblement mal à la tête ! »

Il se jeta sur le canapé, elle s’approcha de lui.

« Laissez-moi mettre mes mains fraîches sur votre front, dit-elle, cela faisait du bien à maman. »

Il restait tranquille, la tête tournée du côté du mur et sans parler. Bientôt il s’endormit. Ruth éteignit les bougies et resta près de lui patiemment pendant longtemps, dans l’espérance qu’il serait mieux en s’éveillant. L’air de la nuit commençait à pénétrer dans la chambre, mais Ruth ne voulait pas troubler un sommeil qui lui semblait profond et rafraîchissant. Elle le couvrit de son châle qu’elle avait laissé sur une chaise en rentrant de la promenade. Elle avait tout le temps de penser, mais elle tâchait de chasser ses pensées. Au bout d’un moment, la respiration de son ami devint si rapide et si inégale, que Ruth prit sur elle de le réveiller. Il avait le frisson et semblait étourdi ; l’inquiétude de Ruth augmentait : toute la maison dormait profondément, à l’exception d’une servante, trop fatiguée pour se souvenir du peu d’anglais qu’elle savait dans la journée, et hors d’état de répondre autre chose que : « Oui, vraiment, madame, » à toutes les questions que lui faisait Ruth.

Elle passa la nuit assise à côté du lit de M. Bellingham, qui parlait sans suite et ne cessait de gémir. Les souffrances de la veille disparaissaient aux yeux de Ruth, le présent était tout. Dès qu’elle entendit remuer, elle alla chercher mistriss Morgan, dont les manières brusques, qu’aucun respect pour la pauvre fille ne venait adoucir, effrayaient Ruth, même lorsque M. Bellingham était là pour la protéger.

« Mistriss Morgan, dit-elle en s’asseyant dans le petit parloir de l’hôtesse, car ses forces l’abandonnaient, mistriss Morgan, je crains que M. Bellingham ne soit bien malade. »

Là-dessus elle fondit en larmes, puis se contenant :

« Que dois-je faire ? je crois qu’il ne m’a pas reconnue pendant toute la nuit, et il a l’air si troublé et si étrange ce matin ! » et elle regardait mistriss Morgan comme si elle avait affaire à un oracle.

« Voilà qui est bien contrariant, mademoiselle…, madame ; mais ne pleurez pas, cela n’est bon à rien du tout ; je vais monter chez ce pauvre jeune homme, et voir s’il n’a pas besoin d’un médecin. »

Ruth suivit mistriss Morgan ; en entrant dans la chambre elles virent le malade assis sur son lit et regardant avec effroi autour de lui ; dès qu’il les aperçut, il s’écria :

« Ruth ! Ruth ! venez ici, ne me laissez pas tout seul, » et il retomba épuisé sur son oreiller. Mistriss Morgan s’approcha et lui parla, mais ne reçut point de réponse.

« Je vais envoyer chercher M. Jones, ma chère, et tout de suite ; il sera ici dans deux heures, s’il plaît à Dieu.

— Ne peut-il pas venir plus tôt ? dit Ruth que l’inquiétude mettait hors d’elle.

— Non, non, il demeure à Langlas, à deux lieues d’ici, et il ne sera peut-être pas chez lui ; je vais envoyer un petit garçon sur le poney. »

Elle quitta Ruth : il n’y avait rien à faire, M. Bellingham était retombé dans la torpeur. Les bruits de la vie ordinaire recommencèrent dans l’auberge, les sonnettes retentissaient, les plateaux se croisaient dans les corridors, et Ruth restait à trembler à la tête du lit dans cette chambre sombre. Mistriss Morgan lui envoya son déjeuner par une servante, mais Ruth, dans son angoisse, fit signe qu’on l’emportât, et la jeune fille n’avait point de droit pour la presser de manger. Ce fut la seule interruption de cette longue matinée. Elle entendit les rires joyeux des voyageurs, qui partaient pour leurs excursions en voiture ou à cheval. Une fois elle entr’ouvrit le rideau, mais le brillant soleil lui sembla en désaccord avec ses inquiétudes ; l’obscurité était préférable.

Après de longues heures d’attente, le médecin apparut enfin ; il questionna son malade : n’obtenant point de réponses sensées, il s’adressa à Ruth ; mais quand elle lui demanda son avis, il hocha gravement la tête ; il fit signe à mistriss Morgan de le suivre, et ils descendirent, laissant Ruth dans un désespoir qui lui prouvait qu’elle pouvait être encore plus malheureuse que quelques heures auparavant.

« Je crains que ce ne soit bien grave, dit M. Jones à mistriss Morgan en gallois, c’est évidemment une fièvre cérébrale qui commence.

— Ce pauvre jeune homme, il avait l’air de la santé même !

— Cette apparence de force rendra très-probablement la maladie plus violente ; mais qui est-ce qui le soignera, mistriss Morgan ? Il aura besoin d’être bien soigné : cette jeune dame est-elle sa sœur ? elle a l’air trop jeune pour être sa femme.

— Non, en vérité. Vous devez savoir, monsieur Jones, que nous ne pouvons pas regarder de si près à la conduite des jeunes gens qui viennent chez nous ; je n’en suis pas moins très-fâchée pour elle, car c’est une bien bonne fille. Je suis toujours un peu roide quand des créatures semblables viennent loger ici, mais j’ai bien de la peine avec elle : elle est si douce ! »

Elle allait continuer ses réflexions morales, que M. Jones, absorbé dans ses ordonnances, n’écoutait guère, quand on entendit frapper doucement à la porte.

« Entrez ! » dit mistriss Morgan brusquement.

Et Ruth entra. Elle était pâle et tremblait : mais elle était pleine de cette dignité que donne une émotion vive contenue par un grand effort.

« Je voudrais, monsieur, que vous fussiez assez bon pour me dire très-clairement ce qu’il faut faire à M. Bellingham. Tous les ordres que vous me donnerez seront très-soigneusement exécutés. Vous avez parlé de sangsues. Je puis les mettre et y veiller. Dites-moi tout, monsieur, je vous prie. »

Ses manières étaient calmes et sérieuses et prouvaient que le fardeau n’était pas au-dessus de ses forces. M. Jones lui parla avec un respect qu’il ne lui avait pas montré même quand il la croyait la sœur du malade. Ruth écouta gravement, répéta quelques-unes des ordonnances pour s’assurer qu’elle les avait bien comprises, puis fit la révérence et sortit.

« Ce n’est pas une personne ordinaire, dit M. Jones ; mais elle est trop jeune pour avoir la responsabilité d’une maladie aussi grave. Savez-vous où demeurent les amis de ce jeune homme, mistriss Morgan ?

— Oui, monsieur. Sa mère, qui est une dame bien fière, a passé par ici l’année dernière. Il n’y avait rien d’assez bon pour elle. Elle a oublié plusieurs choses ici (car la femme de chambre était presque une aussi grande dame que la maîtresse et allait voir les paysages avec le domestique au lieu de s’occuper de son service), et j’ai reçu plusieurs lettres d’elle à ce sujet. Je les ai encore dans mon tiroir.

— Eh bien ! je crois que vous feriez bien d’écrire à cette dame et de lui dire l’état de son fils.

— Vous seriez bien bon, monsieur Jones, d’écrire vous-même, je n’écris pas facilement en anglais. »

La lettre fut écrite, et, pour ne pas perdre de temps, M. Jones la mit à la poste de Langlas.

VII

Ruth éloigna de son esprit tout souci du passé ou de l’avenir, tout ce qui pouvait lui ôter la force d’accomplir les devoirs du moment présent. Un grand amour lui tint lieu d’expérience. Elle ne quittait jamais la chambre du malade. Elle mangeait, parce qu’elle avait besoin de toutes ses forces ; elle ne pleurait point, parce que les larmes auraient entravé ses soins ; elle veillait, elle attendait, elle priait, elle s’oubliait complètement elle-même ; elle savait seulement que Dieu est tout-puissant et que celui qu’elle aimait avait besoin de son secours.

Le jour et la nuit se confondaient pour elle, elle oubliait le cours du temps dans cette chambre obscure et silencieuse. Un matin, mistriss Morgan l’appela, et elle sortit pour lui parler dans le corridor sur lequel donnaient les chambres.

« Elle vient d’arriver, dit Jenny avec animation, oubliant que Ruth ne savait pas qu’on eût écrit à mistriss Bellingham.

— Qui donc ? » demanda Ruth. Et le souvenir de mistriss Mason traversa son esprit ; mais ce fut avec un effroi plus terrible encore, parce qu’il était plus vague, qu’elle apprit que c’était cette mère à l’opinion de laquelle M. Bellingham attachait tant de prix.

« Que faut-il que je fasse ? Est-ce qu’elle se fâchera contre moi ? » dit-elle en retombant dans sa confiance enfantine envers les autres, et sentant que même mistriss Morgan était un appui pour elle vis-à-vis de mistriss Bellingham.

L’hôtesse était fort embarrassée ; ses idées de moralité étaient un peu blessées par la pensée qu’une grande dame comme mistriss Bellingham pût découvrir qu’elle avait toléré les rapports entre son fils et Ruth ; aussi encouragea-t-elle celle-ci dans son désir de ne pas se montrer à mistriss Bellingham, désir inspiré plutôt par une timidité naturelle que par un sentiment net d’une faute. Mistriss Bellingham entra majestueusement dans la chambre de son fils, comme si elle ignorait absolument qui l’avait soigné jusque-là ; et Ruth se cacha dans une chambre inoccupée pour y pleurer toute seule. Son empire sur elle-même céda tout à coup, et elle fondit en larmes si amères, qu’épuisée enfin par ses pleurs et par les veilles, elle s’endormit sur le lit. La journée s’écoula tout entière dans ce sommeil, que nul ne vint troubler, et elle se réveilla le soir avec le sentiment d’avoir mal fait de dormir aussi longtemps. Sa responsabilité lui pesait encore. Elle attendit que le jour fût tout à fait tombé, puis elle descendit dans le petit parloir de mistriss Morgan.

« Puis-je entrer ? » dit-elle.

Jenny Morgan était occupée des hiéroglyphes qu’elle appelait ses comptes, et elle répondit « oui » assez aigrement. Ruth entra.

« Dites-moi comment il est ? Pensez-vous que je puisse retourner dans sa chambre ?

— Non, en vérité. Personne d’ici n’est assez bon pour le servir. Mistriss Bellingham a amené sa femme de chambre, et le valet de chambre de M. Bellingham, et une garde, et des paquets sans fin ; et il arrive demain un médecin de Londres et des lits élastiques, comme si M. Jones et des lits de plume n’étaient pas aussi bons ! Je vous demande un peu si vous avez aucune chance d’entrer ? »

Ruth soupira.

« Comment est-il ? reprit-elle après un moment.

— Je n’en sais rien, puisque je ne peux pas la voir. M. Jones dit que ce soir est un moment décisif ; mais je n’en crois rien, parce que les malades n’ont jamais de changements que les jours impairs ; il n’y aura de crise que demain soir, j’en réponds, et leur beau médecin de Londres en aura tout l’honneur, et le brave M. Jones sera mis de côté. Du reste, je ne crois pas, quant à moi, qu’il s’en tire. Le chien ne hurle pas ainsi pour rien. Allons, bon ! qu’est-ce qui vous arrive ? N’allez pas vous trouver mal, au moins. »

La voix aigre de mistriss Morgan rappela Ruth à elle-même ; elle s’assit ; mais la tête lui tournait, et elle était si pâle que mistriss Morgan en fut touchée.

« Je parie que vous n’avez pas eu de thé ! Toutes ces filles sont si négligentes ! »

Elle sonna énergiquement et se mit en outre à appeler du seuil de la porte Nest et Gwen, et trois ou quatre autres bonnes grosses servantes.

On lui apporta du thé et tout ce qu’il fallait pour la rassasier, si la vue de tant de mets n’avait pas suffi à elle seule. Mais la bienveillance de la jeune servante qui la pressait de manger, et l’humeur de mistriss Morgan en voyant qu’elle ne touchait pas au pain grillé, couvert d’une couche épaisse de beurre, qu’elle lui avait fait préparer, contribuèrent plus que le thé à-donner un peu de courage à Ruth. Elle commença à espérer et à attendre avec impatience le moment où l’espérance pourrait devenir une certitude. En vain on lui dit que la chambre où elle avait passé la journée était à son service, elle ne répondit pas. Comment se coucher cette nuit-là, cette nuit qui devait décider entre la vie et la mort ? Elle rentra dans sa chambre jusqu’à ce que tout bruit fût apaisé dans la maison ; elle entendit des pas rapides dans cette chambre où elle ne pouvait pénétrer, elle distingua des voix impérieuses, jusque dans leur murmure, donner des ordres innombrables. Enfin il se fit du silence, et quand elle pensa que tout le monde dormait, excepté ceux qui veillaient le malade, elle sortit doucement de sa chambre et se glissa dans la galerie. Les deux fenêtres qui l’éclairaient s’ouvraient dans un mur épais, et des géraniums croissaient sur les bords. La fenêtre qui était près de la chambre de M. Bellingham était ouverte ; un vent doux et parfumé se faisait sentir par moments, puis tout se taisait. C’était l’été. L’obscurité n’était pas profonde, la lumière s’était adoucie et les objets avaient perdu leurs couleurs distinctes, mais on pouvait reconnaître leur forme. Les barreaux des fenêtres se distinguaient par l’ombre projetée dans le corridor, et des nuances plus sombres faisaient ressortir les contours des plantes. Ruth s’accroupit dans un coin obscur, près de la porte ; toute son existence se concentrait dans les sons qu’elle saisissait. Mais tout se taisait, elle n’entendait que son cœur qui battait vite, comme le bruit d’un marteau, et qu’elle aurait voulu arrêter. Elle entendit le bruissement d’une robe de soie, et elle se dit qu’un tel vêtement ne valait rien dans une chambre de malade. Il semblait que ses sens se fussent confondus avec ceux de son amant, et qu’elle ne sentit que ce qu’il sentait. Probablement, le petit bruit venait d’un mouvement de la personne qui veillait, car le silence s’était rétabli. Le vent sifflait doucement à travers les replis des montagnes, puis il se perdit et on ne l’entendit plus. Mais le cœur de Ruth battait fort. Elle se leva aussi légèrement qu’un fantôme, et se glissa vers la fenêtre ouverte pour tâcher de calmer l’inquiétude nerveuse qui lui faisait écouter le bruit intérieur. Au loin, dans le ciel pur, s’élevaient les grandes montagnes voilées d’un léger brouillard, enfermant le petit village comme dans un nid. Elles étaient là, comme des géants, attendant en silence la fin de la terre et du temps. Çà et là une ombre noire rappelait à Ruth quelque petite vallée où elle avait erré, dans son bonheur, avec celui qui l’aimait ; elle croyait alors que la terre était un paradis d’amour et de joie, et que dans ce beau lieu aucun malheur ne pouvait pénétrer, qu’il disparaîtrait devant les nobles montagnes que Dieu avait mises là comme des gardiens. Elle comprenait enfin que la terre n’a point de barrière contre l’angoisse de l’âme, qui vient tout droit du ciel dans la chaumière des montagnes et dans la mansarde des villes, dans le palais et dans la cabane. Le jardin était là, sous la fenêtre, et malgré le peu de soins qu’on y donnait, il était bien joli le jour, car tout prospérait dans ce terrain. Les roses blanches se laissaient distinguer dans l’obscurité, mais les ombres de la nuit cachaient les roses rouges. Entre le jardin et les montagnes, s’étendaient des prairies vertes ; Ruth suivait de l’œil tous les contours des haies. Elle entendit un petit oiseau matinal chanter de son nid dans le lierre, sur les murs de la maison ; mais la mère le couvrit de ses ailes, et il rentra dans le silence. Bientôt pourtant d’autres petits oiseaux commencèrent à pressentir le matin, à remuer dans les feuilles et à gazouiller. À l’horizon, le brouillard se changeait en un nuage gris d’argent ; puis il devint d’un blanc éclatant, il se teignit d’une nuance dorée, et le sommet des montagnes s’éclaira et sembla s’élancer dans le ciel pour jouir de la présence de Dieu. Le soleil étincelant apparut tout d’un coup, et des milliers de petits oiseaux chantèrent de joie, et des sons confus et joyeux s’élevèrent de la terre ; les zéphyrs quittèrent leurs retraites dans les fentes des rochers, et se mirent à errer au milieu des arbres et des plantes, pour réveiller les fleurs pour un nouveau jour.

Ruth se dit que dans un moment elle saurait si c’était la vie ou la mort. Son cœur battait à peine ; un moment encore, et elle n’aurait pas pu résister au désir d’entrer dans la chambre. Elle entendit des mouvements, mais ils étaient lents ; rien ne semblait indiquer un événement, puis tout se tut. Il fallait attendre encore. Elle était accroupie, la tête contre le mur, et ses mains pressaient ses genoux. Le malade, pendant ce temps, sortait d’un long et profond sommeil. Sa mère l’avait veillé toute la nuit et se permettait pour la première fois de changer de position ; elle donnait même quelques ordres à voix basse à la vieille garde qui avait sommeillé dans un fauteuil, prête à obéir aux ordres de sa maîtresse. Mistriss Bellingham s’avança sur la pointe du pied vers la porte, en se reprochant le léger bruit que ses membres roidis par la fatigue ne lui permettaient pas d’éviter. Elle soupirait après un peu d’air frais pour se reposer de cette nuit d’attente. Elle sentait que la crise était passée, et le soulagement de son esprit lui permettait de sentir une fatigue physique qu’elle n’avait pas soupçonnée pendant ses inquiétudes.

Au premier mouvement du loquet, Ruth bondit. Il lui semblait qu’elle ne pouvait plus parler. Elle se trouva en face de mistriss Bellingham.

« Comment est-il, madame ? »

Mistriss Bellingham, stupéfaite un moment à la vue de ce fantôme blanc qui semblait sortir de terre, comprit vite ce qu’il en était. C’était donc la jeune fille qui avait entraîné son fils, qui avait empêché son mariage avec miss Duncombe, et qui était la cause de son danger et de tant d’inquiétudes ! Un moment mistriss Bellingham fut tentée de commettre, pour la première fois de sa vie, l’impolitesse de ne pas répondre à une question. Ruth ne pouvait pas attendre.

« Pour l’amour de Dieu, madame, répondez-moi. Comment est-il ? Vivra-t-il ? »

Il fallait répondre : cette fille était capable de se précipiter dans la chambre.

« Il a bien dormi, il est mieux.

— Oh ! mon Dieu ! je te remercie, » dit Ruth en s’appuyant contre le mur.

C’en était trop d’entendre cette misérable fille remercier Dieu de la vie de son fils, comme si elle avait quelques droits sur lui. Mistriss Bellingham regarda Ruth avec un tel mépris qu’elle recula en frissonnant.

« Jeune femme, s’il vous reste aucun sentiment de pudeur, j’espère que vous n’aurez pas l’audace d’entrer de force dans sa chambre. »

Elle attendait une réponse de dépit, mais elle ne comprenait pas Ruth. La pauvre enfant se disait que s’il vivait, tout était bien. Quand il aurait besoin d’elle, il l’enverrait chercher, il la demanderait, et tout le monde céderait à sa volonté ; elle pensait que pour le moment il était trop faible pour savoir qui le soignait, et quelque satisfaction qu’elle eût éprouvée à ne pas le quitter, elle pensait à lui et non à elle-même. Elle se retira doucement de côté pour laisser passer mistriss Bellingham.

Un moment après, mistriss Morgan monta. Ruth était toujours près de la porte ; elle ne pouvait pas s’en arracher.

« Allons donc, mademoiselle, ne restez pas là, ce ne sont pas de bonnes manières, Mistriss Bellingham vient de gronder en bas, et vous perdrez la réputation de mon auberge. Je vous ai donné une chambre, restez-y et qu’on ne vous aperçoive pas. Ne vous ai-je pas dit comme mistriss Bellingham était difficile ? et vous venez vous mettre sur son chemin ! Ce n’est pas bien, et ce n’est pas reconnaissant envers moi, Jenny Morgan. Et voilà ce que j’ai à dire. »

Ruth s’en alla comme un enfant qu’on gronde. Mistriss Morgan la suivit en grommelant jusqu’à sa chambre, et finit par ajouter plus doucement :

« Soyez bonne fille et restez là. Je vous enverrai à déjeuner et je vous ferai dire de temps en temps comment il va. Vous pouvez sortir si vous voulez. Seulement, j’aimerais bien que vous sortissiez par la porte de derrière, cela éviterait le scandale. »

Ce jour-là et bien des jours après, Ruth resta enfermée dans la chambre que lui accordait mistriss Morgan ; mais la nuit, quand la maison était tranquille et que les petites souris elles-mêmes avaient ramassé les miettes, puis étaient rentrées dans leurs trous, elle se glissait jusqu’à la porte de M. Bellingham pour entendre sa voix chérie ; elle distinguait à ses accents comment il allait, aussi bien que ceux qui le veillaient. Elle tâchait de prendre patience, en se disant que, quand il pourrait sortir de sa chambre, il l’enverrait chercher, et qu’elle lui dirait alors tout ce qu’elle avait supporté pour l’amour de lui. Mais l’attente était longue, même avec cette espérance.

Pauvre Ruth ! dans sa confiance elle élevait des châteaux dans les airs : ils montaient jusqu’aux cieux, il est vrai, mais ce n’étaient que des rêves !

VIII

Si M. Bellingham se remettait lentement, c’était plutôt à cause de la mauvaise humeur et des fantaisies qui venaient de sa faiblesse, que par aucun symptôme défavorable. Mais il refusait avec mépris toute nourriture, dégoûté par le peu de soin apporté à la préparer, qui lui déplaisait déjà quand il se portait bien. En vain on l’assurait que Simpson, la femme de chambre de sa mère, avait présidé à la confection de chaque plat ; il l’offensait en découvrant dans ses mets les plus délicats quelque objet de répugnance, et mistriss Morgan murmura plus d’une fois des imprécations que mistriss Bellingham prit soin de ne pas entendre tant que son fils n’était pas en état de voyager.

« Je crois que vous êtes mieux aujourd’hui, dit sa mère en le faisant étendre sur le canapé près de la fenêtre. Vous pourrez descendre demain.

— Si c’était pour m’en aller, je descendrais aujourd’hui même ; mais je suis destiné à rester prisonnier ici à jamais, il me semble. Je ne me remettrai jamais ici, j’en suis sûr. »

Il retomba sur son canapé avec impatience. Le médecin entra et répondit favorablement aux questions empressées que lui fit mistriss Bellingham sur la possibilité du départ de son fils, car il avait entendu exprimer le même désir par mistriss Morgan. Quand il se fut retiré, mistriss Bellingham toussa deux ou trois fois, prélude que son fils connaissait depuis longtemps et qui l’impatientait toujours :

« Henry, je suis forcée de vous parler d’une affaire très-désagréable, mais la jeune fille m’y a obligée ; vous devez comprendre ce que je veux dire sans me donner la peine de m’expliquer. »

M. Bellingham se tourna brusquement du côté du mur et se prépara à un sermon en cachant son visage ; mais sa mère était trop agitée pour y faire attention.

« J’ai naturellement fait ce que j’ai pu pour fermer les yeux à toute cette histoire, quoiqu’il ne soit question que de cela dans Fordham, tant mistriss Mason en a fait de bruit ; mais il ne pouvait pas m’être agréable, il n’était même pas convenable pour moi de savoir qu’il y avait sous le même toit une créature d’une réputation si… Pardon, mon cher Henry, que disiez-vous ?

— Ruth n’a pas une mauvaise réputation, ma mère ; vous êtes injuste pour elle !

— Mon cher enfant, vous ne prétendez pas qu’elle soit un modèle de vertu ?

— Non, ma mère, mais je l’ai entraînée au mal, j’ai…

— Ne discutons pas les causes et les raisons de sa réputation actuelle, je vous prie, » dit mistriss Bellingham avec le ton d’autorité calme qui avait conservé depuis l’enfance une certaine influence sur son fils.

Son fils ne lui résistait que lorsqu’il était en colère, et il était encore trop faible pour disputer le terrain pied à pied.

« Je vous ai déjà fait entendre que je ne me souciais pas de savoir vos fautes ; mais, d’après ce que j’ai vu un matin, je suis convaincue qu’elle a perdu tout sentiment de honte et même de modestie.

— À quoi faites-vous allusion ? dit M. Bellingham brusquement.

— Eh bien ! le jour où vous étiez le plus mal et où je vous avais veillé toute la nuit, j’étais sortie un moment le matin pour respirer l’air frais, cette fille s’est présentée devant moi et a insisté pour me parler. J’ai été obligée de lui envoyer mistriss Morgan avant de pouvoir rentrer dans votre chambre. Je n’ai jamais vu des manières plus insolentes.

— Ruth n’est ni insolente ni corrompue, elle est ignorante, et elle peut vous avoir offensée sans le savoir. »

Il était las de la discussion et souhaitait qu’elle n’eût jamais commencé. Depuis l’arrivée de sa mère, il avait senti l’embarras dans lequel le plaçaient ses relations avec Ruth, et plusieurs projets avaient traversé son esprit, mais il avait renvoyé ces réflexions au moment où il aurait repris ses forces. Les difficultés que lui apportait cette affaire l’avaient mal disposé à l’égard de Ruth et avaient laissé dans son esprit une impression de colère. Il aurait voulu ne l’avoir jamais vue, c’était un vœu languissant comme il souhaitait toujours ce qui ne touchait pas à ses plaisirs. Pourtant, malgré cet ennui et cette contrariété, il ne pouvait supporter d’entendre mal parler d’elle ; sa mère le sentit et changea son plan d’attaque.

« Au fond, peu m’importent les manières de cette jeune femme ; mais je pense que vous ne comptez pas défendre vos rapports avec elle ; je suppose que vous n’avez pas tellement perdu tout sentiment des convenances que vous trouviez bon que votre mère loge sous le même toit que cette misérable fille, pour courir le risque de la rencontrer dix fois par jour. »

Elle attendait une réponse, mais son fils garda le silence.

« Je vous fais une simple question : Est-ce ou n’est-ce pas convenable ?

— Je suppose que non, répondit-il avec impatience.

— Et je suppose, d’après vos manières, que vous pensez que ce qu’il y aurait de mieux à faire, pour trancher la question, serait de m’en aller et de vous laisser ici avec votre malheureuse compagne ? »

Point de réponse ; l’impatience de M. Bellingham augmentait et il s’en prenait à Ruth de tous ses ennuis.

« Ma mère, dit-il enfin, vous ne m’aidez pas à me tirer d’embarras. Je n’ai aucun désir de vous chasser ni de vous faire de la peine après tous les soins que vous avez eus pour moi. Ruth n’a pas eu tous les torts que vous vous imaginez ; mais je ne tiens pas à la revoir, si vous pouvez arranger cette affaire honorablement. Seulement, épargnez-moi cette fatigue, je m’en remets à vous. Renvoyez-la, puisque vous le voulez ; mais que les choses soient faites libéralement, et que je n’en entende plus parler. Que je sois tranquille au moins pendant que je suis enfermé ici, et que je sois à l’abri des sermons, puisque je n’ai aucun moyen de me distraire des pensées désagréables.

— Mon cher Henry, comptez sur moi.

— N’en parlons plus, ma mère, c’est une vilaine affaire, et je ne puis pas m’empêcher d’avoir des remords.

— Ne vous faites pas trop de reproches pendant que vous êtes si faible, mon cher Henry ; il est bon de se repentir, mais je suis sûre que cette fille vous a entraîné par ses artifices ; depuis que je l’ai vue… Eh bien ! n’en parlons plus, puisque cela vous déplaît ; je ferai tout libéralement, et je remercie Dieu de ce que vous reconnaissez vos fautes. »

Elle prit son écritoire et commença une lettre. Son fils s’agitait péniblement.

« Ma mère, dit-il, cette affaire m’ennuie à la mort. Je ne puis pas la chasser de mes pensées.

— Soyez tranquille, j’arrangerai tout cela d’une manière satisfaisante.

— Est-ce que nous ne pourrions pas partir ce soir ? Je ne serais pas poursuivi par cette contrariété dans un autre endroit. Je redoute de la voir, parce que je crains une scène, et je crois pourtant que je ferais mieux de lui expliquer les choses.

— N’y pensez pas, Henry, dit-elle avec effroi. Il vaut mieux partir dans une demi-heure, et essayer d’arriver à Pentré-Vodas ce soir. Il n’est pas trois heures et les soirées sont très-longues. Ma femme de chambre finirait les malles et nous rejoindrait à Londres. Croyez-vous pouvoir supporter huit lieues ce soir ? »

Il se sentait prêt à tout supporter pour échapper à sa conscience qui lui reprochait de se conduire mal envers Ruth. L’idée de la véritable justice ne lui traversa pas une seule fois l’esprit ; d’ailleurs, il savait que sa mère était toujours libérale en fait d’argent, et il se promettait d’écrire à Ruth pour lui expliquer sa conduite. Il consentit donc à partir et oublia un peu ses remords de conscience en regardant le mouvement des préparatifs de départ.

Ruth, pendant ce temps, retirée dans sa petite chambre, passait de longues heures d’attente à se représenter le moment de la réunion. Sa chambre donnait sur le derrière et était située dans une aile écartée des principaux appartements, elle n’entendit donc ni le bruit des derniers arrangements ni le fouet des postillons ; mais elle aurait entendu qu’elle n’aurait pas compris : son amour, à elle, était fidèle.

Il était plus de quatre heures quand on lui remit un billet que mistriss Bellingham avait laissé pour elle en partant. La composition de cette lettre avait coûté quelque peine à mistriss Bellingham ; elle contenait ce qui suit :

« Mon fils, en entrant en convalescence, a, grâce à Dieu, le sentiment du péché qu’il a commis en vivant avec vous. Selon son désir exprès et pour éviter de vous revoir, nous allons partir à l’instant même ; mais je veux vous exhorter à la repentance et vous rappeler que vous êtes responsable, non-seulement de vos propres fautes, mais aussi de celles des jeunes gens que vous pouvez entraîner au mal. Je demande à Dieu que vous reveniez à une vie honnête, et je vous engage fortement, si vous n’êtes pas morte dans vos fautes et vos péchés, à entrer dans un pénitentiaire. Suivant le désir de mon fils, je joins ici la somme de quinze cents francs. »

Était-ce là la fin ? Était-il véritablement parti ? Elle adressa cette question à la servante, qui, devinant à demi le contenu du billet, en attendait curieusement l’effet.

« Oh ! oui, mademoiselle, la voiture venait de partir quand je suis montée. Vous pourriez la voir sur la route d’Ypsytty si vous vouliez venir à la fenêtre du n° 24. »

Ruth se précipita sur les pas de la servante et aperçut en effet la voiture qui semblait se mouvoir à pas de tortue sur la route escarpée.

L’idée de le rejoindre, de lui dire un mot encore, d’imprimer son visage dans son cœur par un dernier regard, lui traversa rapidement l’esprit ; peut-être en la voyant reviendrait-il à elle et ne la quitterait-il pas pour toujours. Elle vola dans sa chambre, prit son chapeau, descendit l’escalier en nouant les cordons de ses mains tremblantes, et sortit par la première porte venue sans s’inquiéter de la colère dont mistriss Morgan, plus irritée par les reproches de mistriss Bellingham que satisfaite de sa libéralité, fut saisie en la voyant passer par la sortie interdite.

Ruth était bien loin avant que mistriss Morgan eût achevé de parler ; elle volait sur la route, et toutes ses pensées se perdaient dans la rapidité de sa course. Qu’importait que son cœur et sa tête battissent si violemment, pourvu qu’elle atteignit la voiture ? Mais, comme dans un rêve l’objet de nos désirs s’éloigne sans cesse de nous, la voiture gagnait à tout moment du terrain. À chaque fois qu’elle l’apercevait, elle était plus loin ; mais Ruth ne voulait pas le croire. Une fois en haut de cette terrible montagne, il lui semblait qu’elle l’atteindrait dans un moment, et en courant elle priait dans son angoisse, elle demandait de le revoir encore une fois, quand elle devrait mourir en le regardant. C’était une de ces prières que Dieu est trop miséricordieux pour exaucer ; mais Ruth y mettait tout son cœur et la répétait à tout moment.

De colline en colline, le sol montait toujours ; enfin, Ruth atteignit un vaste plateau qui s’étendait plus loin que ne pouvaient porter ses regards ; la voiture et le visage qu’elle cherchait avaient disparu. Il n’y avait point là d’êtres humains : quelques moutons qui paissaient tranquillement, comme s’il y avait longtemps que le passage d’une voiture les eût dérangés, étaient la seule trace de vie qu’on aperçût sur la bruyère.

Elle se jeta sur le bord de la route. Sa seule espérance était de mourir, et elle se croyait mourante. Elle ne pouvait pas penser, elle sentait seulement que la vie était un horrible rêve, et que Dieu, dans sa miséricorde, la réveillerait. Elle ne se repentait pas, elle n’avait le sentiment d’aucune faute ; elle savait seulement qu’il était parti, et pourtant, bien longtemps après, elle se souvenait du mouvement d’un scarabée vert qui se balançait à ses pieds sur une branche de thym, et du chant d’une alouette qui se reposait dans son nid, au milieu de la bruyère. Le soleil baissait ; elle se rappela tout à coup la lettre qu’elle avait jetée loin d’elle, sans l’avoir seulement à moitié comprise : « Peut-être pensa-t-elle, ai-je été trop vive. Il y a peut-être quelques mots de lui de l’autre côté de la page, et, dans mon angoisse, je n’ai pas regardé s’il n’y avait pas d’explication ; je vais aller voir. »

Elle se leva avec peine de son lit de bruyère ; elle chancela d’abord en marchant, mais au bout d’un moment son pas devint rapide et précipité, comme si elle eût voulu échapper aux pensées qui la poursuivaient. Elle arrivait sur la route au moment où les promeneurs du soir rentraient lentement chez eux, le cœur joyeux et léger, le sourire sur les lèvres, en s’entretenant de la beauté de la soirée.

Depuis son aventure avec le petit garçon et sa sœur, Ruth avait évité de rencontrer les mortels plus heureux qu’elle. Même alors, par un sentiment habituel de son humiliation, elle s’arrêta et aperçut en se retournant d’autres personnes qui débouchaient sur la route par un sentier ; elle ouvrit une barrière et entra dans une prairie pour se cacher derrière la haie, jusqu’à ce que les passants eussent disparu. Elle s’assit sur le gazon au pied d’une aubépine qui croissait dans la haie ; elle n’avait pas versé une larme, ses yeux étaient brûlants, les rires des promeneurs, les chants des enfants, le mugissement des vaches qu’on allait traire, la poursuivaient jusque dans sa retraite. Quand donc le monde sera-t-il silencieux et sombre comme elle le désire dans son abandon ? Même dans sa retraite elle ne fut pas longtemps en repos : les yeux malins des petits enfants l’avaient découverte, et ils s’étaient rassemblés près de la barrière des quatre coins du hameau ; bientôt l’un d’eux, plus hardi que les autres, entra dans le champ en criant : « Donnez-moi un sou. » Ses camarades imitèrent bientôt son exemple, et tandis qu’elle était là assise sur la terre, soupirant après le refuge qu’elle ouvre à ceux qui sont lassés, les enfants venaient la relancer en riant, en courant, en se poussant les uns les autres. Pauvres petits, ils ne comprenaient pas encore la douleur ! Ils ne savaient pas une autre phrase d’anglais que leur éternel : « Donnez-moi un sou, » et Ruth ne pouvait pas les supplier de la laisser en paix : elle sentit qu’il n’y avait de pitié nulle part. Tout d’un coup, au moment où elle doutait ainsi de Dieu, elle aperçut une ombre à ses pieds ; elle leva les yeux et reconnut le vieillard infirme qu’elle avait déjà vu deux fois. Les cris des enfants l’avaient attiré. Il leur avait adressé la parole en gallois ; mais, ne comprenant pas leurs réponses, il avait obéi à leurs signes et était entré dans le champ à leur suite. Là, il vit la jeune fille dont il avait admiré d’abord l’innocente beauté, à laquelle il avait fait attention plus tard à cause de ce qu’il avait appris sur elle ; il la vit là, accroupie comme une biche qu’on poursuit, portant dans ses yeux un tel désespoir que son beau visage devenait presque farouche, ses vêtements souillés, son chapeau déformé par ses mouvements désordonnés ; il la vit, pauvre créature, errante et perdue, et en la voyant il eut compassion d’elle.

Il y avait dans ses yeux une pitié céleste qui arriva jusqu’au cœur engourdi de Ruth ; elle lui dit en le regardant toujours comme si cela lui faisait du bien :

« Il m’a quittée, monsieur ; il est parti, et il m’a quittée ! »

Avant qu’il eût pu dire un mot pour la consoler, elle éclata en cris et en sanglots : la vérité réduite en paroles lui avait percé l’âme ; il restait là, silencieux auprès d’elle, le cœur déchiré par ses larmes et ses gémissements, mais sans pouvoir décider ce qu’il valait mieux dire, lors même qu’elle eût pu l’écouter. Lorsqu’elle s’arrêta, épuisée par ses larmes, elle l’entendit se dire à lui-même :

« Mon Dieu ! pour l’amour du Christ, aie pitié d’elle ! »

Ruth leva les yeux, et une vague idée de la signification de ses paroles lui traversa l’esprit. Elle le regardait avec des yeux vagues, comme si on avait touché une corde dans son cœur et qu’elle eût entendu un écho. Il lui semblait qu’elle était agenouillée auprès de sa mère, comme dans son enfance, et elle éprouva un ardent désir de lui tout raconter.

Il attendait patiemment, lui laissant prendre son temps, parce qu’il sentait instinctivement que la plus tendre patience était nécessaire, et que d’ailleurs les circonstances où il se trouvait et ce triste et pâle visage tourné vers le sien l’émouvaient profondément ; mais tout à coup l’angoisse de son âme devint trop présente, elle bondit, le repoussa et se précipita vers la barrière du champ. Il ne pouvait pas marcher aussi vite que les autres hommes, mais il se hâtait le plus possible. Il la suivit à travers la route, puis sur la bruyère rocailleuse, mais, en avançant péniblement dans une demi-obscurité, il trébucha et tomba sur une pierre pointue. La douleur aiguë qu’il ressentit lui fit jeter un cri : et quand le silence de la nuit pèse sur toute la nature, la voix de la souffrance retentit au loin. Ruth se hâtant dans son désespoir, entendit ce son perçant, elle s’arrêta tout court ; ce cri fit sur elle ce qu’aucune remontrance n’aurait pu faire, il la tira d’elle-même. Son cœur était tendre encore même à cette heure où tous les anges semblaient l’avoir abandonnée. Jadis, elle n’avait jamais pu voir souffrir la plus petite des créatures de Dieu sans lui porter secours, et au moment où elle courait à la mort terrible du suicide, la même pitié l’arrêta, et elle retourna sur ses pas pour voir d’où venait ce cri d’angoisse.

Il était étendu par terre, souffrant trop pour se remuer, mais troublé surtout par la pensée que sa chute lui enlevait toute espérance de la sauver. Un sentiment inexprimable de reconnaissance lui remplit le cœur en la voyant de loin s’arrêter, puis revenir à pas lents, comme si elle cherchait quelque objet égaré. Il pouvait à peine parler, mais il poussa un gémissement ; elle vint à lui.

« Je souffre, ne me quittez pas, » dit-il.

Et accablé par la souffrance et par l’émotion qu’il venait d’éprouver, il s’évanouit. Ruth courut vers la rivière où elle voulait, un moment auparavant, chercher l’oubli ; elle apporta de l’eau dans ses mains et la jeta au visage de son compagnon. Il revint à lui, et pendant qu’il hésitait sur ce qu’il fallait lui dire, elle murmura :

« Êtes-vous mieux, monsieur ? souffrez-vous beaucoup ?

— Moins, je suis mieux. Tout mouvement rapide me fait perdre mes forces, et je suis tombé sur ces pierres aiguës. Dans un moment je pourrai marcher, et vous m’aiderez à retourner chez moi, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui. Pouvez-vous marcher à présent ? Je crains que vous ne souffriez de l’humidité. »

Il fit un effort pour se lever, afin de ne pas épuiser son attention pour lui, de peur qu’elle ne pensât de nouveau à elle-même ; mais elle vit que sa douleur était trop vive.

« Ne vous pressez pas, monsieur, je puis attendre. »

Et l’idée de l’affaire qu’elle remettait lui passa par l’esprit ; mais les quelques mots qu’ils avaient échangés semblaient l’avoir tirée de son délire. Elle s’assit à côté de lui, et, couvrant son visage de ses mains, pleura amèrement. Elle oublia sa présence ; seulement, elle sentait que quelqu’un avait besoin d’elle et qu’il fallait attendre. Cette pensée, toute vague qu’elle était, la calmait peu à peu.

« Pouvez-vous m’aider à me lever, maintenant ? » dit-il au bout d’un moment.

Elle ne répondit pas, mais elle le souleva, et il s’appuya sur elle, tandis qu’elle le conduisait doucement par les sentiers les plus unis, où le gazon croissait en touffes épaisses à travers les pierres. Ils cheminaient lentement au clair de lune. Il lui fit prendre les allées les moins fréquentées pour arriver à la petite maison qu’il habitait, et éviter la vue de l’auberge éclairée. Il s’appuya pesamment sur son bras, en attendant qu’on ouvrit la porte.

« Entrez, » dit-il sans la lâcher, mais sans oser pourtant la retenir tout à fait de peur qu’elle ne sentit la contrainte et ne vint à s’échapper de nouveau.

Ils entrèrent lentement dans le petit parloir, derrière la boutique. La bonne hôtesse, mistriss Hughes, se hâta d’allumer la bougie, et ils se virent alors face à face ; le monsieur infirme était très-pâle, mais l’ombre de la mort planait sur Ruth.

IX

Par les soins de mistriss Hughes, qui s’empressait auprès de lui avec des exclamations de sympathie prononcées tantôt en mauvais anglais, tantôt en gallois, langage qui devenait presque aussi musical que l’italien quand il était articulé par sa douce voix, M. Benson, car c’était le nom du petit bossu, fut bientôt étendu sur le canapé et entouré de tout ce qui pouvait le soulager ; il y avait trois ans qu’il venait loger chez elle, et elle le connaissait et l’aimait.

Ruth resta debout près de la petite fenêtre, regardant le ciel. Les nuages se succédaient avec rapidité, passant sur la lune, traversant le ciel bleu ; ils étaient irréguliers dans leurs formes et dans leurs mouvements, comme si l’esprit de l’orage les appelait. L’œuvre qu’ils avaient à faire était sans doute éloignée, le grand lieu du rendez-vous était à l’orient à bien des lieues, et ils se précipitaient se chassant l’un l’autre, tantôt couvrant d’une ombre noire la terre silencieuse, tantôt bordés d’un filet d’argent, tantôt ils laissaient apercevoir la lune brillant comme l’espérance au milieu de leurs plis sombres, puis, rentrant dans l’obscurité et semblant planer toujours plus bas, ils disparaissaient derrière les montagnes inébranlables ; ils volaient sur le chemin que Ruth avait suivi quelques heures auparavant ; ils allaient passer sur le lieu où celui de qui elle était uniquement préoccupée dormait ou pensait à elle. L’orage était dans son âme, et ses plans changeaient sans cesse comme les nuages qu’elle contemplait. Il lui semblait que, si elle pouvait comme eux franchir l’horizon, elle le rejoindrait bientôt.

M. Benson la regardait attentivement et comprenait à peu près ses pensées. Il vit qu’elle aspirait à la liberté, et pensa que la voix de sirène des eaux l’attirait encore. Il l’appela en demandant à Dieu de prêter la puissance à sa voix.

« Ma chère enfant, j’ai beaucoup de choses à vous dire, et Dieu m’a ôté ma force au moment où j’en avais le plus grand besoin. Oh ! j’ai tort de parler ainsi ; mais, pour l’amour de lui, je vous conjure de rester ici au moins jusqu’à demain matin. »

Il la regarda, mais son visage était inflexible et elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas abandonner son espoir, son salut, sa liberté jusqu’au lendemain.

« Dieu ait pitié de moi ! dit-il tristement ; mes paroles ne la touchent pas ! »

C’était vrai ; le saint nom dont il se servait pour la supplier ne trouvait point d’écho dans son cœur, la tempête y régnait, et le démon lui persuadait qu’elle était abandonnée de Dieu, et répondait en blasphémant :

« Qu’y a-t-il entre toi et moi, Jésus, fils de Dieu ? »

M. Benson repassait dans son esprit toutes les saintes influences qui agissaient sur son propre cœur ; mais il les rejetait comme inutiles. Enfin la voix intérieure parla et il dit :

« Au nom de votre mère, qu’elle soit morte ou vivante, je vous ordonne de rester ici jusqu’à ce que je puisse vous parler. »

Elle s’agenouilla au pied du canapé et l’ébranla par ses sanglots. Son cœur était touché. M. Benson osait à peine reprendre la parole ; il dit pourtant :

« Je sais que vous ne vous en irez pas ; vous ne le pouvez pas, pour l’amour d’elle. Vous ne vous en irez pas, n’est-ce pas ?

— Non, » dit Ruth. Et il se fit un grand vide dans son cœur. Elle avait abandonné toutes ses chances. Elle était calme parce qu’elle n’avait plus d’espérance.

« Et vous ferez ce que je vous dirai, » dit-il doucement, mais sans le savoir lui-même, du ton de celui qui aurait découvert un charme pour soumettre les esprits.

Elle dit lentement : « Oui ; » mais elle était domptée.

Il appela mistriss Hughes ; elle sortit à sa voix de la boutique.

« Vous avez une chambre à coucher qui donne dans la vôtre et où couchait votre fille autrefois ; voulez-vous me faire le plaisir de permettre à cette jeune dame d’y coucher cette nuit ? Allez, ma chère, je me fie à votre promesse. »

Ruth se leva et le regarda à travers ses larmes. Elle vit qu’il priait et comprit que c’était pour elle.

Pendant toute la nuit, quoique le repos allégeât ses souffrances, il ne pouvait dormir, et les événements se déroulèrent devant lui dans une espèce de fièvre sous les formes les plus fantastiques. Il lui semblait rencontrer Ruth en divers lieux, et il lui parlait de toutes les manières imaginables pour essayer de l’émouvoir et de la ramener au repentir et à la vertu. Vers le matin il s’endormit, mais les mêmes pensées le poursuivaient dans ses rêves ; il essayait de parler, et sa voix restait muette, et Ruth fuyait sans l’écouter vers l’étang sombre et profond.

Dieu agit à sa manière. Il fut réveillé par un coup donné à la porte par mistriss Hughes.

« Je crains, monsieur, que cette pauvre jeune dame ne soit bien malade ; voulez-vous venir la voir ?

— Qu’a-t-elle donc ? répondit-il très-alarmé.

— Elle est fort tranquille, monsieur, mais je crois qu’elle est mourante ; voilà tout, monsieur.

— Je vais vous rejoindre, » dit-il avec chagrin.

Au bout d’un moment, il était dans la chambre de Ruth. Elle était étendue sur le lit, immobile comme une morte, ses yeux étaient fermés, et son pâle visage exprimait une profonde angoisse. Elle ne leur répondit pas, quoiqu’elle semblât faire un effort. Tout pouvoir de se remuer et de parler l’avait abandonnée. Elle n’avait quitté aucun des habits qu’elle portait la veille, excepté son chapeau, quoique mistriss Hughes l’eût pourvue de tout ce qui était nécessaire pour la nuit ; les vêtements étaient là sur la petite commode servant de toilette. M. Benson lui prit la main pour lui tâter le pouls, et son bras retomba comme si elle était déjà morte.

« Vous lui avez donné à manger, n’est-ce pas ? dit-il avec anxiété.

— Je lui ai offert tout ce que j’avais de mieux à la maison ; mais la pauvre enfant a secoué sa jolie tête et m’a demandé si je voudrais seulement lui donner un verre d’eau. Je lui ai pourtant apporté du lait, et je crois qu’elle aurait mieux aimé de l’eau ; mais pour me faire plaisir elle a bu un peu de lait. »

Et mistriss Hughes se mit à pleurer.

« Quand le médecin vient-il ici ?

— Presque tous les jours ; il y a tant de monde à l’auberge.

— Je vais aller le chercher. Tâchez de la déshabiller et de la mettre au lit. Ouvrez la fenêtre, et si elle a froid aux pieds, mettez-lui une bouteille d’eau chaude. »

Dans leur tendre charité, ils ne pensaient ni l’un ni l’autre à regretter que cette pauvre jeune créature leur fût ainsi tombée sur les bras. Mistriss Hughes disait, au contraire, que c’était une bénédiction.

X

Le mouvement était grand à l’auberge. M. Benson eut à attendre longtemps dans le petit parloir de mistriss Morgan avant qu’elle pût venir lui parler, et il s’impatientait déjà, quand elle parut pour entendre son histoire.

On peut dire beaucoup de choses sur le peu de respect que rencontre la vertu quand elle n’est pas accompagnée par les avantages extérieures du rang et de la fortune ; mais je crois pourtant qu’on trouvera, en fin de compte, qu’une vertu simple et vraie reçoit une véritable récompense de respect et d’égards de la part de ceux dont l’estime a quelque valeur. Il est vrai qu’elle n’est pas payée des révérences et des compliments qui appartiennent dans le monde aux avantages du monde ; mais les plus nobles qualités de tous les cœurs s’éveillent à son approche, et sont prêtes à rendre hommage à sa pureté, à sa simplicité et à son oubli d’elle-même.

M. Benson pensait peu pour le moment à des signes extérieurs de respect, et mistriss Morgan n’avait pas de temps à perdre, mais son air affairé disparut quand elle apprit qui l’attendait, car M. Benson était bien connu dans ce village de montagnes où il venait passer ses congés d’été depuis plusieurs années, demeurant toujours au-dessus de la boutique et dépensant rarement un sou à l’auberge.

Mistriss Morgan écouta patiemment,… au moins pour elle.

« M. Jones viendra ici ce matin. Je n’ai pas eu grand temps hier, mais je me suis doutée que quelque chose allait de travers, et Gwen vient de me dire que le lit n’avait pas été défait. C’est une honte que vous soyez chargé d’une pareille créature. Ils étaient si pressés de partir que le jeune homme était épuisé en arrivant à Pentré-Vodas. Il n’était pas en état de voyager, et William Wynn, le postillon, dit qu’ils seront obligés d’y rester deux ou trois jours avant de pouvoir aller plus loin. En tout cas la femme de chambre part ce matin avec le bagage pour les rejoindre, et William Wynn a dit qu’ils l’attendraient. Vous feriez bien de leur écrire, M. Benson, et de leur dire en quel état elle est. J’enverrai la lettre par elle, et le postillon rapportera la réponse. »

L’avis était bon, quoiqu’il ne fût pas agréable. Il venait d’une personne de grand bon sens, quoique peu cultivée, et habituée à se décider promptement dans toutes les circonstances de la vie. Le fait est qu’elle était si peu accoutumée à voir disputer son autorité, qu’avant que M. Benson eût pu prendre un parti, elle avait tiré de son bureau des plumes, de l’encre et du papier, les avait posés devant lui et allait quitter la chambre.

« Laissez la lettre sur cette étagère. Je vous réponds qu’elle partira par la femme de chambre. Le garçon qui la conduit dans la carriole rapportera la réponse. »

Elle était partie avant que M. Benson eût pu assez reprendre ses sens pour se rappeler qu’il n’avait pas la moindre idée du nom des gens auxquels il avait à écrire. Le calme et le repos du petit cabinet où il vivait chez lui l’avaient habitué à la rêverie et à de longues réflexions, comme la position de mistriss Morgan dans son auberge l’avait obligée d’apprendre à se décider promptement.

L’avis d’écrire était bon sous quelques rapports, mais désagréable sous d’autres. Il est vrai qu’il était nécessaire que les amis de Ruth fussent instruits de son état ; mais ceux auxquels il allait écrire étaient-ils ses amis ? Il savait qu’il s’agissait d’une mère riche et d’un fils beau et élégant. Il avait aussi quelque idée des circonstances qui pouvaient atténuer un peu leurs torts envers Ruth. Il avait assez de sympathie avec toutes les situations pour comprendre la difficulté de la position d’une mère se trouvant sous le même toit que la femme qui vivait avec son fils. Il lui était pourtant désagréable de lui écrire ; il était encore plus impossible d’écrire au fils, cela semblerait le rappeler. Mais ce n’était que par eux qu’il pouvait arriver à savoir à qui s’adresser pour découvrir les amis de Ruth. Il écrivit enfin :

 

« Je vous écris, madame, pour vous parler de l’état de la pauvre jeune femme qui accompagnait votre fils quand il est arrivé ici, et qu’il a laissée en partant hier. Elle est chez moi, très-malade, et si vous me permettiez de vous donner un avis, il me semble qu’il serait bon que votre femme de chambre vint la soigner jusqu’à ce qu’elle fût assez bien remise pour retourner chez ses amis s’ils ne peuvent pas venir eux-mêmes prendre soin d’elle.

« Je suis, madame, votre très-humble serviteur,

« THURSTAN BENSON. »

 

Le résultat de tant de réflexions n’était pas très-satisfaisant, mais il ne pouvait rien trouver de mieux à dire. Il demanda à un domestique qui passait le nom de la dame, mit l’adresse, et la déposa sur l’étagère indiquée. Il retourna ensuite chez lui pour y attendre l’arrivée du médecin et le retour du postillon.

Ruth n’avait pas ouvert les yeux, elle n’avait pas bougé, elle respirait à peine, un petit mouvement des lèvres quand on lui donnait à boire était le seul signe de vie qu’elle donnât. Le médecin vint et secoua la tête en la voyant frappée d’une prostration complète des forces, causée par une grande secousse nerveuse ; prescrivit du repos et des remèdes mystérieux, tout en avouant que le résultat était douteux, très-douteux. Après son départ, M. Benson prit sa grammaire, il essaya de venir à bout d’apprendre les règles embrouillées du changement des lettres en gallois, mais ce fut en vain, et ses pensées revenaient toujours à la situation entre la vie et la mort de cette jeune créature pleine, si peu de jours auparavant, de vie et de bonheur.

La femme de chambre et le bagage, la carriole et le postillon étaient arrivés avant midi au terme de leur voyage, et la lettre avait été remise à son adresse. Mistriss Bellingham en fut fort ennuyée. C’était le pis de ces sortes de liaisons, il n’y avait pas moyen d’en calculer les éternelles conséquences. Il en résultait toute espèce de droits et toute sorte de gens pour s’en mêler. Quelle idée que d’envoyer sa femme de chambre ! Mais Simpson n’irait pas quand elle le lui demanderait. Telles étaient les réflexions qu’elle faisait tout haut en lisant la lettre ; en la terminant elle se tourna tout à coup vers sa femme de chambre favorite qui n’avait pas perdu un mot de toutes ces remarques.

« Simpson, est-ce que vous consentiriez à aller soigner cette créature, comme ce monsieur… Benson le propose.

— Moi, madame ? Oh ! madame n’attendrait pas cela de moi, je n’aurais plus le front d’habiller madame.

— Oh ! ne vous effrayez pas, j’ai besoin de vous. À propos, regardez donc le lacet de ma robe, la servante de cette auberge l’a noué et cassé hier soir. C’est ennuyeux, pourtant, dit-elle en pensant à la position de Ruth.

— Mais madame a mis, je crois, un billet de banque dans sa lettre à cette jeune femme, et ce petit monsieur bossu ne le savait pas quand il a écrit sa lettre, ni mistriss Morgan non plus, car j’ai trouvé le billet de banque jeté par terre comme un morceau de papier, dans la chambre de cette créature. Cette fille était sortie comme une folle après le départ de madame.

— Bien, c’est bien, ceci change la question ; au fait, cette lettre n’est alors qu’une sorte de demande au nom de cette jeune personne ; c’est juste, mais j’y avais pensé ; et qu’est devenu l’argent ?

— Oh ! cela va sans dire, madame. Je l’ai ramassé, et je l’ai remis à mistriss Morgan en dépôt pour cette jeune personne.

— Ah ! c’est bien. A-t-elle des amis ? Mistriss Mason vous en a-t-elle jamais parlé ? Peut-être faudrait-il leur faire savoir où elle est ?

— Mistriss Mason m’a dit, madame, que c’était une orpheline ; que son tuteur, qui n’était pas de ses parents, s’en était lavé les mains depuis son départ. Mistriss Mason a été au désespoir, car elle craignait de perdre votre pratique et que vous pensiez qu’elle ne l’avait pas assez surveillée ; elle dit que ce n’était pas sa faute, mais que cette fille était hardie, se vantait toujours de sa beauté, et essayait de se faire admirer, par exemple, un soir à un bal du comté ; et mistriss Mason a découvert qu’elle avait des rendez-vous avec M. Bellingham chez une vieille sorcière qui demeure au bas de la ville dans le plus mauvais quartier.

— C’est bien, en voilà assez, » dit mistriss Bellingham sèchement, car la femme de chambre avait manqué de tact dans son bavardage, et son désir de défendre la réputation de son amie mistriss Mason en détruisant celle de Ruth lui avait fait oublier qu’elle compromettait un peu le fils de sa maîtresse que son orgueilleuse mère n’aimait pas à voir mêlé à des récits d’une partie de la ville misérable et mal habitée.

« Si elle n’a point d’amis et qu’elle soit une créature de cette espèce, comme je suis portée à le croire d’après mes propres observations, ce qu’il y a de mieux pour elle c’est d’entrer dans un pénitentiaire. L’argent que j’ai laissé lui suffira jusqu’à ce qu’elle soit remise, si elle est vraiment hors d’état de remuer, et payera le voyage ; quand elle sera de retour à Fordham, je la ferai entrer tout de suite au pénitentiaire si elle veut.

— Elle est bien heureuse d’avoir à faire à une dame qui veut bien s’intéresser à elle après ce qui est arrivé. »

Mistriss Bellingham demanda son pupitre, et écrivit à la hâte par le postillon qui allait partir :

« Mistriss Bellingham présente ses compliments à son correspondant inconnu M. Benson et se permet de l’informer d’une circonstance qu’il ignorait, à ce qu’il paraît, en écrivant la lettre que mistriss Bellingham a reçue, c’est qu’une somme de quinze cents francs a été laissée à l’auberge pour la malheureuse jeune fille dont il est question dans la lettre de M. Benson. Cette somme est entre les mains de mistriss Morgan, ainsi qu’un billet de mistriss Bellingham pour cette misérable fille, dans lequel elle lui propose de la faire entrer dans le pénitentiaire de Fordham, seul lieu de refuge pour une personne qui, par son inconduite, s’est aliéné le seul ami qui lui restât. Mistriss Bellingham réitère sa proposition, et les meilleurs amis de cette jeune femme seront ceux qui l’encourageront à suivre cette ligne de conduite. »

— Ayez soin que M. Bellingham n’entende pas parler de la lettre de M. Benson, dit-elle en remettant son billet à sa femme de chambre ; cela l’agiterait très-inutilement. »

XI

Vous connaissez la lettre qu’on remit entre les mains de M. Benson au moment où les ombres fraîches du soir commençaient à obscurcir le ciel étincelant. Après l’avoir lue, il se hâta d’écrire quelques lignes avant le départ de la poste. Le facteur faisait résonner son cor dans le village pour prévenir les habitants de fermer leurs lettres, et il était heureux pour M. Benson qu’il eût pris son parti pendant ses longues méditations du matin pour le cas où il recevrait de mistriss Bellingham une réponse comme celle qui venait de lui être remise. Sa lettre contenait ce qui suit :

 

« Ma chère Foi, il faut que vous veniez ici immédiatement, j’ai grand besoin de vous et de vos conseils ; je me porte bien, ne vous inquiétez donc pas. Je n’ai pas le temps de vous donner des explications, mais je suis sûr que vous ne me refuserez pas ; je compte donc sur vous pour samedi au plus tard. Vous savez le moyen de transport que j’ai employé, c’est le moins cher et le plus rapide. Chère Foi, ne me manquez pas.

« Votre frère affectionné.

« P. S. J’ai peur que vous ne soyez à court d’argent ; que cela ne vous arrête pas, portez mon Facciolati chez Salomon, il vous avancera quelque chose là-dessus. Vous le trouverez au troisième rang, à l’étagère d’en bas. Venez, je vous en prie. »

 

La lettre partie, il avait fait tout ce qu’il pouvait faire, et les deux jours suivants se passèrent comme un long rêve de soins, d’inquiétude, de réflexions, sans être troublés par aucun événement, à peine par la succession de la nuit au jour, que la lune à son plein rendait presque imperceptible. Le samedi matin la réponse arriva.

 

« Cher Thurstan, votre incompréhensible lettre vient d’arriver, et je vous obéis, prouvant par là mes droits à mon nom de Foi. Je serai avec vous presque aussitôt que ma lettre ; je ne puis m’empêcher d’être inquiète et très-curieuse. J’ai assez d’argent, et c’est heureux, car Sally, qui garde votre chambre comme un dragon, aimerait mieux me voir faire tout le chemin à pied que de me laisser toucher à un de vos livres.

« Votre sœur affectionnée,

« FOI BENSON. »

 

M. Benson se sentit très-soulagé par l’idée que sa sœur serait bientôt avec lui. Il avait l’habitude, depuis son enfance, de compter sur son bon sens et sur la promptitude de son jugement, et d’ailleurs mistriss Hughes, surchargée d’autres devoirs ne pouvait suffire à soigner Ruth nuit et jour.

Il sortit pour aller à la rencontre de sa sœur, accompagné d’un petit garçon qui devait porter le bagage, tandis que la bonne hôtesse veillait sur Ruth. Ils furent bientôt au bas de la montagne au pied de laquelle passait la diligence, mais il était trop tôt, et l’enfant commença à faire des ricochets dans l’endroit le moins profond du ruisseau qui coulait là paisiblement, et M. Benson s’assit sur une grosse pierre au pied d’un arbre qui croissait au bord de l’eau sur les limites de la prairie. Il jouissait de se retrouver en plein air loin du spectacle et des pensées qui le harassaient depuis trois jours. Il découvrait une nouvelle beauté à chaque objet, depuis les montagnes bleues qui se dessinaient à l’éclat du soleil, jusqu’à la riche et paisible vallée reposant dans l’ombre, où il se trouvait. Les cailloux blancs parsemés sur le bord du ruisseau lui semblaient même doués d’une sorte de beauté.

La calme beauté du paysage qui l’entourait agit sur lui, et il se mit à réfléchir, plus tranquillement qu’il n’avait pu le faire depuis trois jours, à l’étrange histoire qu’il avait à raconter à sa sœur pour lui expliquer pourquoi il l’avait fait venir. Il se trouvait seul ami et seul protecteur d’une pauvre jeune fille malade, dont il ne savait même pas le nom ; tout ce qu’il savait, c’est qu’elle avait été la maîtresse d’un homme qui l’avait abandonnée, et que, à ce qu’il croyait, elle avait eu l’intention de se tuer. Le péché de la pauvre Ruth était de nature d’ailleurs à exciter peu de pitié dans le cœur de miss Benson, quelque bonne qu’elle fût. Il n’avait d’autre ressource que de faire appel à l’affection de sa sœur pour lui, et c’était une manière de procéder peu satisfaisante ; il aurait voulu que l’intérêt qu’elle prendrait à Ruth fût fondé sur sa propre raison ou sur quelque autre argument moins personnel que le désir de son frère.

Au milieu de cette perplexité, la diligence arriva à grand bruit ; miss Benson était sur l’impériale, elle descendit vivement et embrassa affectueusement son frère. Elle était grande, et devait avoir été très-belle ; ses cheveux noirs formaient deux épais bandeaux, et ses yeux expressifs, et son nez aquilin conservaient encore des traces de la beauté de sa jeunesse. Peut-être était-elle plus âgée que son frère, mais, dans tous les cas, ses manières envers lui avaient, probablement à cause de son infirmité, quelque chose de la tendresse d’une mère.

« Thurstan, vous êtes bien pâle ! vous avez beau dire, je ne puis pas croire que vous soyez bien. Souffrez-vous de votre douleur dans le dos ?

— Non… un peu… ne pensez pas à cela, ma chère Foi ; asseyez-vous là pendant que ce petit garçon portera votre malle. »

Et avec quelque désir de montrer sa science à sa sœur, il donna ses ordres en gallois, mais avec une correction si savante, que le petit garçon le pria de les répéter en anglais.

« Maintenant, Thurstan, me voilà assise ; ne mettez pas ma patience à une trop longue épreuve, dites-moi pourquoi vous m’avez fait venir. »

Là était la difficulté, et M. Benson souhaitait d’avoir la langue d’un séraphin et la même puissance de persuasion ; mais il n’y avait point là de séraphin pour l’aider : rien que le ruisseau qui coulait en murmurant doucement comme pour disposer miss Benson à écouter avec bienveillance le récit d’une aventure qui n’intéressait pas directement le bien-être de son frère et qui l’avait amenée dans cette belle vallée.

« Ce n’est pas facile à expliquer, Foi ; mais il y a chez moi une jeune fille malade, et j’ai besoin de vous pour la soigner ! »

Il crut voir un nuage sur le visage de sa sœur, et distingua un léger changement dans sa voix.

« Rien de très-romanesque, j’espère, Thurstan ; vous savez que je ne suis pas pour les romans, je m’en méfie toujours.

— Je ne sais pas ce que vous appelez des romans ; cette histoire n’est que trop vraie, et j’ai peur que ce cas ne soit pas rare. »

Il s’arrêta, le défilé n’était pas franchi.

« Dites-moi tout de suite ce qui en est, j’ai peur que vous ne vous soyez laissé attraper, ou que votre imagination ne vous ait emporté ; mais n’abusez pas de ma patience, vous savez que je n’en ai pas beaucoup.

— Eh bien ! voilà le cas : cette jeune fille a été amenée ici par un homme qui l’a abandonnée ; elle est très-malade, et elle n’a personne pour la soigner ! »

Miss Benson avait certaines habitudes masculines, une entre autres qui consistait à siffler tout bas quand elle était étonnée ou mécontente : elle se mit à siffler ; son frère aurait mieux aimé qu’elle parlât.

« Avez-vous écrit à ses amis ? dit-elle enfin.

— Elle n’en a pas. »

Le sifflet recommença, mais plus bas et plus doux.

« Est-elle bien malade, qu’a-t-elle ?

— Elle est tranquille comme si elle était morte, elle ne parle pas, elle ne se remue pas, elle ne soupire même pas.

— Ce qu’il y aurait de mieux pour elle serait de mourir tout de suite, il me semble.

— Foi ! »

Ce seul mot la fit rentrer en elle-même. Ce ton-là agissait toujours sur elle, tant il était plein de surprise, de tristesse et de reproche. Elle gouvernait habituellement son frère, grâce à son caractère décidé, et peut-être au bout du compte grâce à sa santé plus robuste ; mais parfois la pureté et la simplicité de la nature de M. Benson prenaient le dessus, et elle se soumettait volontiers. Elle était trop droite et trop bonne pour cacher ce sentiment ou pour en vouloir à celui qui le lui faisait éprouver. Au bout d’un moment elle dit :

« Mon cher Thurstan, allons la voir. »

Elle l’aida tendrement à monter au haut de la montagne ; mais en approchant du village, ils changèrent instinctivement de rôle, et elle s’appuya en apparence sur son bras. Il se redressa et prit une allure plus fière en approchant des demeures des hommes.

Ils se parlaient peu. M. Benson fit quelques questions sur plusieurs membres de sa congrégation, car il était ministre dissident dans une ville éloignée ; mais ni l’un ni l’autre ne dit un mot de Ruth tout en ne pensant qu’à elle.

Ils trouvèrent le thé qui les attendait. M. Benson s’impatienta un peu en voyant la nonchalance avec laquelle sa sœur buvait et mangeait, s’arrêtant à tout moment pour lui raconter de petites affaires qu’elle avait oublié de lui dire.

« M. Bradshaw a défendu à ses enfants d’aller chez les Deans, parce qu’ils ont joué un soir des charades en action.

— En vérité ! Voulez-vous encore un peu de pain et de beurre, Foi ?

— S’il vous plaît. Cet air de montagne donne de l’appétit. Mistriss Bradshaw paye le loyer de la vieille Maggie, pour qu’elle n’aille pas à l’hôpital.

— C’est bien. Voulez-vous une autre tasse de thé ?

— J’en ai déjà pris deux ; mais j’en veux bien une autre. »

M. Benson poussa un léger soupir en versant le thé de sa sœur. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais eu si grand’faim de sa vie, et il ne comprenait pas qu’elle prolongeât le repas pour éloigner une entrevue qui lui déplaisait. Mais toutes choses ont une fin, et le thé de miss Benson eut la sienne.

« Maintenant, voulez-vous aller la voir ?

— Oui. »

Ils trouvèrent Ruth toujours étendue sur son lit, pâle et sans mouvement, à l’ombre du morceau de percale verte que mistriss Hughes avait attaché à la fenêtre en guise de store. Malgré ce que son frère lui avait dit, miss Benson ne s’attendait pas à cette immobilité de mort, et une profonde pitié la saisit pour cette pauvre créature frappée et renversée. Elle ne put plus croire qu’elle avait affaire à quelqu’un d’endurci ou de menteur ; une telle prostration dans la douleur éloignait toute idée de ce genre. M. Benson regardait sa sœur, il lisait sur son visage comme dans un livre.

Mistriss Hughes était là qui pleurait.

M. Benson toucha le bras de sa sœur, et ils sortirent ensemble de la chambre.

« Croyez-vous qu’elle vive ? demanda-t-il.

— Je n’en sais rien, dit miss Benson doucement ; mais comme elle a l’air jeune ! C’est une enfant ! Quand le médecin doit-il venir ? Parlez-moi d’elle, Thurstan, vous ne m’avez donné aucuns détails ! »

M. Benson aurait pu dire qu’elle n’y avait pas mis grand intérêt jusqu’alors, mais il était trop heureux de voir s’éveiller la sympathie dans le cœur de sa sœur pour lui reprocher quoi que ce fût. Il raconta l’histoire de Ruth de son mieux, il était profondément ému, et son récit s’en ressentit ; quand il regarda sa sœur en finissant, les yeux de tous deux étaient pleins de larmes.

« Et que dit le médecin ? demanda-t-elle après un moment de silence.

— Il insiste sur le repos, il ordonne divers remèdes et du bon bouillon. Je ne sais pas tout ce qu’il a recommandé ; mistriss Hughes vous le dira ; elle a été parfaitement bonne, elle a fait le bien sans rien attendre en retour.

— Elle a l’air très-doux. Je veillerai cette nuit et je vous enverrai coucher, et mistriss Hughes aussi ; vous semblez épuisés tous les deux. Êtes-vous sûr que vous ne vous sentiez plus de cette chute ? Vous ne souffrez plus dans le dos ? Après tout, je dois quelque reconnaissance à cette pauvre fille qui est revenue sur ses pas pour vous aider. Êtes-vous sûr qu’elle allait se noyer ?

— Je ne puis pas en être sûr, je ne lui ai point fait de questions, elle n’était pas en état de répondre, toutefois je n’en fais pas un doute. Mais vous ne pouvez pas veiller après votre voyage, chère Foi !

— Répondez-moi, Thurstan, souffrez-vous encore de cette chute ?

— Non, à peine. Foi, ne veillez pas cette nuit !

— C’est, inutile d’en parler, Thurstan, je suis décidée, et si vous continuez à me résister, je vous attaquerai à mon tour et je vous mettrai un vésicatoire sur le dos. Qu’est-ce que signifie cet à peine ? D’ailleurs, pour vous mettre l’esprit en repos, je vous dirai que je n’avais jamais vu de montagnes, et qu’elles m’oppressent au point que je ne pourrais pas dormir ; il faut que je veille cette première nuit, pour m’assurer qu’elles ne tomberont pas sur la terre pour l’écraser. Mais répondez à mes questions ! »

Miss Benson était du nombre des gens qui font toujours leur volonté, elle était pleine de bon sens et d’énergie, et on lui cédait sans savoir pourquoi. Avant dix heures, elle régnait seule dans la chambre de Ruth. Rien ne pouvait lui inspirer plus d’intérêt pour la malade que cette dépendance absolue. Vers le matin, elle crut apercevoir quelque amélioration dans l’état de Ruth, et elle éprouva un peu de satisfaction de ce progrès survenant pendant son règne dans la chambre de la malade. L’amélioration était certainement sensible, les yeux reprenaient plus d’intelligence, quoique la physionomie conservât les traces d’une profonde souffrance, qui se manifestait par des regards effrayés et inquiets. Il faisait grand jour quoiqu’il fût à peine cinq heures quand miss Benson vit les lèvres de Ruth se mouvoir comme si elle voulait parler, elle se pencha pour écouter.

« Qui êtes-vous ? demanda Ruth d’une voix faible.

— Miss Benson, la sœur de M. Benson, » répondit-elle.

Ces paroles ne disaient rien à Ruth ; mais, faible de corps et d’esprit comme un petit enfant, ses lèvres commencèrent à trembler et ses yeux exprimèrent la terreur d’un enfant au berceau qui, se réveillant, voit près de lui un étranger, et chercha en vain, pour se rassurer, les traits connus de sa mère ou de sa nourrice.

Miss Benson prit la main de Ruth dans les siennes, et lui dit tendrement :

« N’ayez pas peur, ma chère, je suis une de vos amies, et je viens vous soigner. Voulez-vous un peu de thé, mon amour ? »

Miss Benson sentait son cœur s’ouvrir à la pitié en prononçant ces douces paroles. Son frère eut toutes les peines du monde à l’envoyer se coucher pendant deux heures après le déjeuner, et elle lui fit promettre de la faire appeler quand le médecin viendrait. La malade, pendant ce temps, rentrait en possession de ses facultés, et ce mieux s’exprimait par les larmes qui coulaient sans cesse sur ses joues pâles, sans qu’elle eût la force de les essuyer.

Le médecin vint tard. Miss Benson entra avec lui dans la chambre de Ruth. En l’attendant, M. Benson, plus tranquille sur Ruth depuis qu’il l’avait remise aux soins de sa sœur, se mit à repasser dans son esprit tout ce qu’il savait sur elle. Il se rappelait le premier soir où il l’avait vue se balançant sur les pierres glissantes du ruisseau, en souriant à demi de son propre embarras, les yeux brillants d’un éclat qui semblait le reflet des eaux qui scintillaient à ses pieds. Puis il se rappela le regard d’effroi qu’elle lui avait jeté après la petite scène avec l’enfant, et comment cet incident avait achevé l’histoire à laquelle miss Hughes avait fait allusion tristement comme une chrétienne qui ne veut pas croire le mal. Il revit cette terrible soirée où il l’avait arrachée au suicide, et le sommeil fatal qui l’avait suivie. Et maintenant elle était perdue, abandonnée, sauvée de la mort depuis un moment, et elle dépendait complètement de lui et de sa sœur, qui lui étaient étrangers huit jours auparavant. Qu’était devenu son amant ? Pouvait-il être paisible et heureux ? Pouvait-il reprendre ses forces et sa santé avec de si grands péchés sur la conscience ?… Mais avait-il une conscience ?

M. Benson se perdait dans les labyrinthes des questions sociales, quand sa sœur entra brusquement dans la chambre.

« Que dit le médecin ? Est-elle mieux ?

— Oh ! oui, elle est mieux, » répondit miss Benson sèchement.

Son frère la regardait avec stupeur. Elle s’assit d’un air fâché et garda le silence pendant quelques minutes, seulement elle sifflait tout bas.

« Qu’y a-t-il, Foi ? vous dites qu’elle est mieux ?

— Eh bien ! Thurstan, il arrive quelque chose de si inconvenant, que je ne sais comment vous le dire. »

M. Benson changea de couleur. Toutes les choses possibles et impossibles lui traversèrent l’esprit, tout, excepté la vérité. J’ai dit toutes les choses possibles, je me trompe : il ne crut pas un moment que Ruth fût plus coupable qu’elle ne le semblait.

« Foi, je voudrais que vous dissiez ce qu’il en est, au lieu de me troubler en sifflant, dit-il avec impatience.

— Je vous demande pardon, mais je ne sais comment vous dire ce qu’il en est… C’est si inconvenant… Elle aura un enfant, le médecin l’a dit. »

Son frère la laissa siffler sans y faire attention pendant un moment ; il ne répondit pas. À la fin, elle fit appel à sa sympathie.

« C’est terrible, n’est-ce pas, Thurstan ? On aurait pu me jeter parterre avec une chiquenaude, quand il me l’a dit.

— Le sait-elle ?

— Oui, et je ne sais pas si ce n’est pas ce qu’il y a de pis dans l’affaire.

— Comment ! que voulez-vous dire ?

— Oh ! je commençais à avoir bonne opinion d’elle ; mais j’ai peur qu’elle ne soit bien corrompue. Quand le médecin a été parti, elle a tiré son rideau et avait l’air de vouloir me parler. (Je ne sais pas comment elle peut avoir entendu, car nous étions près de là fenêtre et nous parlions très-bas.) Alors, je me suis approchée d’elle, malgré tout mon dépit, et elle m’a dit très-vivement : « Il a dit que j’aurais un enfant ? » Naturellement, je ne pouvais pas le lui cacher ; mais j’ai cru de mon devoir d’avoir l’air aussi froid et aussi sévère que j’ai pu. Elle n’a pas paru comprendre ; il semblait qu’elle avait le droit d’avoir un enfant. Elle a dit : « Oh ! mon Dieu ! je te remercie, je te servirai ! » Je me suis impatientée et j’ai quitté la chambre.

— Qui est avec elle ?

— Mistriss Hughes. Elle ne voit pas non plus la chose à un point de vue moral, comme je l’espérais. »

M. Benson retomba dans le silence. Au bout d’un moment, il reprit :

« Foi, je ne suis pas de votre avis dans cette affaire, et je crois que j’ai raison.

— Vous m’étonnez, mon frère ; je ne vous comprends pas.

— Attendez, je voudrais vous expliquer très-clairement ce que j’éprouve ; mais je ne sais comment m’y prendre.

— Le fait est que c’est un étrange sujet de conversation pour nous ; mais si je suis une fois débarrassée de cette fille, je me lave les mains de toute aventure de ce genre. »

Son frère ne l’écoutait pas, il réduisait ses idées en paroles.

« Foi, savez-vous que je me réjouis de la venue de cet enfant ?

— Que Dieu vous pardonne, Thurstan ! Mais vous ne savez pas ce que vous dites. C’est une tentation, mon cher Thurstan.

— Je ne crois pas que ce soit une erreur. Le péché me paraît parfaitement indépendant de ses conséquences.

— Ce sont des sophismes et des tentations, dit nettement miss Benson.

— Non, répondit son frère ; aux yeux de Dieu, elle reste la même que si la vie qu’elle a menée n’avait point laissé de traces. Nous connaissions ses fautes, chère Foi.

— Oui, mais ce gage de sa honte !

— Foi ! Foi ! je vous en prie, ne parlez pas ainsi de cet innocent petit enfant qui peut être le messager de Dieu pour la ramener à lui. Pensez à ses premières paroles, à l’élan de la nature dans son cœur ! Ne s’est-elle pas tournée vers Dieu ? n’a-t-elle pas fait alliance avec lui : « Mon Dieu ! je te servirai ! » Si sa vie a été égoïste et légère, cet enfant l’amènera à s’oublier elle-même pour penser à lui. Enseignez-lui (et Dieu le lui enseignera bien, si les hommes ne viennent pas entre elle et lui) à respecter son enfant, et ce respect éloignera le péché et purifiera son âme. »

Il s’animait en parlant de manière à en être étonné lui-même, mais toutes ses pensées et ses réflexions du matin avaient préparé son esprit à envisager ainsi la question.

« Ce sont des idées nouvelles pour moi, dit miss Benson froidement. Vous êtes, je crois, la première personne que j’aie entendue se réjouir de la naissance d’un enfant illégitime. Cela me paraît, je l’avoue, d’une moralité un peu douteuse.

— Je ne me réjouis pas. J’ai déploré toute la matinée le péché qui a flétri cette jeune créature je craignais qu’en revenant à la vie elle ne retombât dans le désespoir. J’ai pensé à toutes les paroles saintes, à toutes les promesses faites au repentir, à l’amour qui a ramené la Madeleine. Je me suis reproché la timidité qui m’avait éloigné de tout rapport avec les misères de ce genre. Oh ! Foi, je vous en supplie, ne m’accusez pas d’une moralité douteuse, lorsque j’essaye plus que jamais d’agir comme mon Sauveur l’aurait fait. »

Il était très-agité. Sa sœur reprit plus doucement et en hésitant :

« Mais, Thurstan, on aurait pu faire tout ce qu’il fallait pour ramener au bien cette pauvre fille, sans cet enfant, ce misérable rejeton du péché.

— Le monde, en effet, a souvent rendu bien misérables les enfants nés dans cette position, quelque innocents qu’ils fussent ; mais je ne crois pas que ce soit la volonté de Dieu, à moins que ce ne soit la punition du péché des parents, et même alors la dureté du monde a souvent changé l’amour maternel en une sorte de haine. La honte, la crainte de la colère des amis, rendent une femme folle et souillent ses instincts les plus purs. Quant aux pères, que Dieu leur pardonne ! je ne le peux pas, au moins dans ce moment-ci. »

Miss Benson réfléchissait. Elle reprit enfin :

« Mais, Thurstan, quoique je ne sois pas convaincue, comment voudriez-vous que cette fille fût traitée, d’après votre théorie ?

— Il faudra du temps et beaucoup d’amour chrétien pour trouver la meilleure voie. Je sais que je n’ai pas beaucoup de sagesse, mais il me semble que ce qu’il y aurait de mieux à faire serait… » Il s’arrêta un instant, réfléchit encore, puis continua :

« Nous reconnaissons tous deux qu’elle a encore une grande responsabilité.

« Il me semble que, puisqu’elle va devenir mère et avoir la direction d’une petite vie, la responsabilité doit être assez grande, sans qu’on la change en un fardeau si lourd que la nature humaine recule devant son poids. En travaillant à fortifier en elle le sentiment de la responsabilité, je voudrais lui faire sentir aussi que cette responsabilité peut devenir une bénédiction.

— Que les enfants soient légitimes ou non ? demanda miss Benson sèchement.

— Oui, dit son frère avec fermeté. Plus j’y pense, plus je crois que j’ai raison. Personne, ajouta-t-il en rougissant, ne peut avoir plus d’horreur de l’inconduite que moi. Vous ne pouvez pas avoir plus de regret que moi du péché de cette jeune fille. Mais il ne faut pas confondre le péché avec ses conséquences.

— Je ne comprends pas la métaphysique.

— Il n’est pas question de métaphysique. Je crois que si nous savons mettre à profit l’occasion présente, tout ce qu’il y a de bon en elle peut se développer et arriver à une sainteté que Dieu seul peut mesurer, et que tout ce qu’il y a de mauvais en elle peut disparaître par la bénédiction de Dieu devant la pureté de son petit enfant ! Oh ! Père, écoute ma prière, et que son salut date de ce moment ! Aide-nous à lui parler dans l’esprit d’amour de ton saint Fils ! »

Ses yeux étaient pleins de larmes. Il tremblait d’émotion. Il était épuisé par la vivacité de ses impressions et par le peu d’effet qu’il faisait sur sa sœur. Elle était ébranlée pourtant ; elle reprit après un long silence :

« Le pauvre enfant ! le pauvre enfant ! quelles luttes et quelles souffrances il aura à soutenir ! Vous souvenez-vous de Thomas Wilkins ? vous rappelez-vous comment il vous a jeté au visage son acte de naissance et de baptême ? Il a refusé la position qu’on lui offrait, il s’est embarqué et il a été se noyer plutôt que de montrer le témoignage de sa honte.

— Je me le rappelle. Ce souvenir m’a souvent poursuivi. Il faudra qu’elle apprenne à son enfant à regarder à Dieu plutôt qu’à l’opinion des hommes. Ce sera sa pénitence. Il faut qu’il ne compte que sur lui-même, humainement parlant.

— Mais, après tout, dit miss Benson, qui avait estimé le pauvre Thomas Wilkins et regretté sa mort prématurée, après tout, on pourrait le cacher ; l’enfant même pourrait ignorer son origine !

— Comment cela ? dit son frère.

— Mais nous savons bien peu de chose sur elle, vous m’avez dit qu’elle n’avait pas d’amis ; dans quelque autre endroit ne pourrait-on pas la faire passer pour veuve ? »

Ah ! le tentateur ! C’était un moyen d’épargner beaucoup d’épreuves à un pauvre petit enfant : M. Benson n’y avait pas pensé ; c’était une décision de laquelle dépendaient les années à venir, et malheureusement elle fut mauvaise. Pour lui-même M. Benson aurait eu le courage de dire la vérité ; mais pour cette petite créature innocente et sans force, il fut tenté d’éviter la difficulté : il oublia tout ce qu’il avait dit sur le devoir de la mère de préparer son enfant à supporter avec l’aide de Dieu les conséquences de sa propre faiblesse.

Le souvenir de Thomas Wilkins fut le plus précis : il se rappelait le regard farouche qu’il avait jeté sur l’acte de naissance qui constatait qu’il entrait dans le monde pour y trouver tous les hommes en armes contre lui.

« Comment cela pourrait-il se faire, Foi ?

— Oh ! il faut savoir des choses quelle seule peut nous dire, avant que je puisse voir comment il faudra faire. C’est certainement ce qu’il y a de mieux.

— Peut-être, » dit son frère d’un air pensif, mais sans décision. Et la conversation tomba.

Ruth écarta son rideau quand miss Benson entra dans sa chambre ; elle ne parlait pas, mais elle sembla désirer qu’elle s’approchât d’elle. Miss Benson s’assit au pied du lit ; Ruth lui prit la main et la baisa, puis, comme si elle était fatiguée de ce faible mouvement, elle s’endormit.

Miss Benson prit son ouvrage et pensa aux arguments de son frère ; elle n’était pas convaincue, mais elle était touchée et troublée.

XII

Miss Benson demeura dans l’indécision pendant deux jours, mais le troisième elle dit à son frère en déjeunant :

« Cette jeune fille s’appelle Ruth Hilton.

— Comment le savez-vous ? dit-il.

— Elle me l’a dit. Elle est beaucoup mieux ; j’ai couché dans sa chambre la nuit dernière, et le matin je me suis aperçue qu’elle était éveillée longtemps avant de me décider à lui parler ; quand j’ai commencé, je ne sais pas ce que j’ai dit qui l’a amenée à parler d’elle-même, mais je crois que cela lui a fait du bien. Elle s’est endormie à force de pleurer, et elle dort encore.

— Que vous a-t-elle raconté ?

— Oh ! pas grand’chose ; c’est un sujet qui lui est évidemment très-pénible. Elle est orpheline, elle n’a ni frère ni sœur, et elle n’a vu son tuteur qu’une seule fois. Il l’avait mise en apprentissage chez une couturière après la mort de son père. Ce M. Bellingham a fait connaissance avec elle, et ils se voyaient dans la journée du dimanche. Un jour la couturière les a rencontrés par hasard sur la route : elle s’est naturellement mise fort en colère ; la jeune fille a été effrayée par ses menaces, et son amant lui a persuadé de partir sur l’heure avec lui pour Londres ; au mois de mai, je crois. Voilà tout.

— A-t-elle exprimé quelque repentir de sa faute ?

— Non, pas en paroles ; mais sa voix était brisée par ses sanglots. Au bout d’un certain temps elle a commencé à parler de son enfant, mais très-timidement et avec beaucoup d’hésitation. Elle m’a demandé combien elle pourrait gagner comme couturière en travaillant beaucoup, et c’est ce qui nous a amenées à parler de son enfant. J’ai pensé à ce que vous m’aviez dit, Thurstan, et j’ai essayé de lui parler comme vous l’auriez fait. Je ne suis pourtant pas sûre d’avoir eu raison.

— Soyez-en sûre, Foi ! Ma chère Foi ! je vous remercie de vos bontés.

— Il n’y a vraiment pas de quoi me remercier. Il est presque impossible de ne pas être bon pour elle ; elle est si douce, si patiente et si reconnaissante !

— Qu’est-ce qu’elle compte faire ?

— Pauvre enfant ! elle compte prendre une chambre bien bon marché, dit-elle, et là travailler jour et nuit pour gagner la vie de son enfant, « car, me disait-elle sérieusement, il ne faut pas qu’il connaisse le besoin, quoi qu’il m’arrive. J’ai mérité de souffrir, mais mon petit chéri sera si innocent ! » Je crains qu’elle ne puisse pas gagner plus de neuf ou dix francs par semaine ; et elle est si jeune et si jolie !

— Il y a ces quinze cents francs que mistriss Morgan m’a apportés avec ces deux lettres. Lui en avez-vous parlé ?

— Non, j’ai mieux aimé attendre qu’elle fût un peu plus forte. Oh ! Thurstan ! je voudrais qu’il n’y eût pas d’enfant en perspective ; je ne puis pas m’empêcher de le regretter. Sans cela j’entrevois une manière de lui être utile.

— Que voulez-vous dire ?

— Oh ! maintenant c’est impossible ! Nous aurions pu l’emmener avec nous et la garder jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un peu d’ouvrage dans la congrégation ; mais ce malencontreux petit enfant gâte tout. Il faut que vous me laissiez grogner avec vous, Thurstan. J’ai été très-sage avec elle, et j’ai parlé de son enfant avec le même respect que s’il était à la reine et né en légitime mariage.

— C’est bien, ma chère Foi. Grognez avec moi tant que vous voudrez, je vous pardonne pour votre bonne pensée de la prendre chez nous ; mais croyez-vous que sa position soit un empêchement insurmontable ?

— Mais si insurmontable, Thurstan, qu’il me semble qu’il ne peut plus en être question.

— Ce n’est pas une réponse, c’est rentrer dans votre objection.

— Mais s’il n’y avait pas eu d’enfant, nous aurions pu lui donner son véritable nom, miss Hilton, voilà une raison ; et puis, pensez à un petit enfant dans la maison. Mais Sally en deviendrait folle !

— Ne vous occupez pas de Sally. Si elle était une parente orpheline, veuve ? continua-t-il en hésitant. Vous aviez suggéré qu’on pourrait la faire passer pour veuve à cause de l’enfant. Je suis seulement vos idées, ma chère Foi. J’approuve votre idée de la prendre chez nous. Je vous remercie de m’avoir fait penser à mon devoir.

— Oh ! ce n’était qu’une idée passagère. Pensez donc à M. Bradshaw, je tremble rien qu’en me rappelant sa colère.

— Nous devons penser à quelqu’un de plus grand que M. Bradshaw, quoique j’avoue que je serais un peu affecté s’il devait connaître la vérité : il est si sévère, si inflexible. Mais il ne saurait pas ce qu’il en est, et d’ailleurs il nous voit très-peu ; mistriss Bradshaw vient toujours seule. Je parie qu’il ne sait pas de quoi se compose notre maison !

— Oh ! si, il connaît bien Sally. Il a demandé à mistriss Bradshaw, l’autre jour, si elle savait ce que nous lui donnions de gages, en disant que pour la même somme nous pourrions avoir une servante plus jeune et plus utile. À propos d’argent, pensez quelle dépense ce serait de la garder chez nous pendant six mois. »

Il y eut un moment de silence ; la difficulté était grande. M. Benson reprit en hésitant :

« Il y a bien ces quinze cents francs…

— Oui, il y a ces quinze cents francs, répéta sa sœur avec tristesse. Je suppose qu’ils sont à elle.

— Je le suppose, et par conséquent il faut oublier d’où ils viennent. Cela défrayera ses dépenses. J’en suis bien fâché, mais je crois qu’il faut s’en servir.

— On ne pourrait pas s’adresser à loi dans les circonstances actuelles ? dit miss Benson.

— Non ! dit résolûment son frère. Si elle consent à ce que nous nous chargions d’elle, nous ne la laisserons jamais s’abaisser jusqu’à lui demander quelque chose, même pour son enfant. Elle peut vivre de pain et d’eau ; nous pouvons tous vivre de pain et d’eau, avant d’en venir là.

— Alors je lui parlerai et je lui proposerai cet arrangement. Oh ! Thurstan ! depuis notre enfance vous avez su me persuader tout ce que vous vouliez. Plus je vous résiste d’abord, plus je suis sûre de vous céder. Je suis trop faible.

— Pas dans ce cas, chère Foi ; nous avons raison tous deux : moi, dans ma manière d’envisager cet enfant ; et vous, en ayant pensé à l’emmener avec nous. Dieu vous bénisse, ma chère, pour cette idée-là ! »

Quand Ruth commença à se lever, ce qui vint rapidement, car la perspective d’être mère semblait être pour elle une source mystérieuse de force, miss Benson lui apporta la lettre et les billets de banque.

« Vous souvenez-vous d’avoir reçu cette lettre, Ruth ? » dit-elle doucement.

Ruth changea de couleur, prit la lettre et se mit à la lire sans répondre à miss Benson. Elle soupira, réfléchit un moment, puis lut la seconde lettre adressée à M. Benson. Elle prit ensuite les billets de banque et les retourna dans ses mains tremblantes comme si elle ne les voyait pas. Miss Benson remarqua que ses doigts tremblaient et que ses lèvres étaient agitées d’un mouvement convulsif. Enfin elle dit :

« Miss Benson, je voudrais bien renvoyer cet argent.

— Pourquoi cela, ma chère ?

— J’aurais une grande répugnance à l’accepter. Quand il m’aimait, dit-elle en rougissant et en baissant les yeux, il m’a donné beaucoup de choses, une montre et beaucoup d’autres objets, et je les acceptais avec plaisir et reconnaissance, parce qu’il m’aimait et que je lui aurais tout donné ; et je regardais ses présents comme des signes de son amour. Mais cet argent me fait de la peine. Il ne m’aime plus et il est parti. Il me semble, miss Benson, qu’il croit pouvoir me consoler de son abandon avec de l’argent. »

À ces mots, les larmes longtemps comprimées se firent jour. Elle s’arrêta pourtant dans l’excès de son émotion, car elle pensa à son enfant.

« Ainsi, voulez-vous prendre la peine de le renvoyer à M. Bellingham ?

— Oui, ma chère, et j’en suis bien aise, je vous assure. Ils ne méritent pas d’avoir le plaisir de donner, ni de vous faire accepter rien. »

Miss Benson mit à l’instant même les billets de banque dans une enveloppe dans laquelle elle écrivit simplement : « De la part de Ruth Hilton. »

« Et maintenant nous nous lavons les mains de ces Bellingham, » dit-elle d’un ton de triomphe. Mais Ruth était triste, car elle savait que ce qu’elle avait dit était vrai, et qu’il ne l’aimait plus.

Pour la consoler, miss Benson se mit à lui parler de l’avenir. Elle était du nombre des gens qui s’attachent de plus en plus à un projet à mesure qu’ils parlent de ses détails et qu’il pénètre dans leur propre esprit. Elle s’anima donc à la pensée d’emmener Ruth chez elle ; mais Ruth était absorbée par la pensée de l’abandon de celui qu’elle aimait, et nulle idée d’avenir, excepté celle de son enfant, ne pouvait la détourner de cette contemplation. Miss Benson en fut un peu piquée, et elle le manifesta à son frère dans leur conversation du soir.

« J’ai admiré sa fierté au moment où elle a renvoyé cet argent, Thurstan, dit-elle ; mais j’ai peur qu’elle n’ait le cœur froid : elle m’a à peine remerciée de notre proposition de l’emmener avec nous.

— Ses pensées sont occupées d’autres choses dans ce moment-ci, et chacun exprime ses sentiments à sa manière. En tout cas, il n’est pas sage d’attendre de la reconnaissance.

— Qu’attendez-vous donc alors ? de l’indifférence ou de l’ingratitude ?

— Il vaut mieux ne rien attendre et ne pas calculer les conséquences. Plus je vis, plus je suis convaincu de cela. Tâchons seulement de faire le bien sans nous inquiéter des sentiments qui devraient se produire dans le cœur des autres. Nous savons que nul effort de renoncement ou de sainteté ne sera perdu ; mais l’éternité est longue, et Dieu seul sait quand doit se produire l’effet. Nous tâchons dans ce moment de bien faire par de bons sentiments, ne nous demandons pas ce qu’elle devrait sentir, ou comment elle devrait exprimer ses sentiments.

— Tout cela est très-beau, et peut-être très-vrai. Mais j’aurais mieux aimé un simple merci, que tant de grands résultats dans l’avenir. Mais, je vous en prie, Thurstan, n’ayez pas l’air si triste, ou je m’en vais. Peu m’importent les gronderies de Sally, mais je ne veut pas supporter votre air abattu dès que je m’impatiente un peu : j’aimerais mieux que vous me donnassiez un bon soufflet.

— Et moi, j’aimerais mieux souvent vous entendre vous impatienter tout haut, que siffler quand quelque chose vous contrarie.

— Eh bien ! désormais, je me fâcherai, et vous me donnerez un soufflet. C’est un marché conclu. Mais, sérieusement, savez-vous que j’ai fait nos comptes, et que j’ai bien peur que nous n’ayons pas assez d’argent pour payer le mémoire du médecin et la place de Ruth ?

— Il faut qu’elle aille dans l’intérieur, quoi que nous fassions, dit M. Benson. Mais qui est là ? Entrez, mistriss Hughes ; asseyez-vous.

— Je ne peux pas, monsieur ; cette jeune dame vient de me remettre sa montre en me priant de la faire vendre pour payer le médecin et les petites dépenses qu’elle a faites depuis qu’elle est ici, et je ne sais où la vendre plus près que Caernavon.

— C’est bien de sa part, » dit miss Benson, qui se souvenait de ce que Ruth avait dit de sa montre, et qui comprenait quel sacrifice ce devait être pour elle que de s’en séparer.

« Et cela nous tire d’affaire, » ajouta son frère, qui ne savait rien sur l’origine de la montre ; s’il l’avait su, il aurait probablement sacrifié son Facciolati.

Le visage de mistriss Hughes s’illumina tout à coup.

« M. Jones, le médecin, va se marier, et probablement il serait bien aise de donner cette jolie montre à sa fiancée ; je suis sûre qu’il la prendra en payement de son compte, et qu’il donnera de l’argent par-dessus le marché. Je vais lui en parler. »

M. Jones, enchanté d’une si bonne occasion, donna en effet plus d’argent qu’il n’en fallait pour payer les dépenses de Ruth, dont miss Benson avait déjà acquitté la plus grande partie.

« Auriez-vous quelque objection à faire sur l’achat d’une robe noire ? » dit miss Benson à Ruth. Elle hésita, puis ajouta : « Mon frère et moi nous pensons qu’il vaudrait mieux vous appeler comme si vous étiez veuve : cela éviterait beaucoup d’embarras, et sauverait votre enfant de beaucoup… » Elle allait ajouter « d’humiliations, » mais Ruth se retourna en rougissant, comme cela lui arrivait toujours quand on faisait allusion à son enfant, et répondit :

« Oh ! oui, certainement, merci d’y avoir pensé. En vérité, dit-elle très-bas et comme si elle se parlait à elle-même, je ne sais comment vous remercier de tout ce que vous faites pour moi ; mais je vous aime, et je prierai Dieu pour vous si je puis.

— Si vous pouvez, Ruth ! dit miss Benson avec surprise.

— Oui, si je puis, si vous me permettez de prier pour vous.

— Certainement, ma chère. Ma chère Ruth, vous ne savez pas combien je pèche souvent ; et j’ai si peu de tentations ! Nous sommes toutes deux de grandes pécheresses devant le Dieu très-saint ; prions l’une pour l’autre. Mais ne me parlez plus ainsi, ma chère, je vous en supplie ! »

Miss Benson pleurait, elle s’était toujours regardée comme tellement au-dessous de son frère en fait de sainteté véritable, que l’humilité de Ruth la troublait. Elle reprit au bout d’un moment :

« Alors, je puis vous acheter une robe noire, et nous vous appellerons mistriss Hilton ?

— Non, pas mistriss Hilton, » dit Ruth vivement.

Miss Benson, qui par délicatesse avait évité de regarder Ruth jusque-là, leva les yeux avec surprise.

« Pourquoi pas ? demanda-t-elle.

— C’était le nom de ma mère, dit Ruth très-bas, j’aimerais mieux ne pas le porter.

— Alors laissez-moi vous donner le nom de ma mère, dit miss Benson tendrement ; elle aurait… Mais je vous parlerai de ma mère une autre fois. Nous vous appellerons mistriss Denbigh, on croira que vous êtes notre parente éloignée. »

Quand elle dit à M. Benson le nom qu’elle avait choisi, il en fut un peu contrarié, mais il comprit combien l’humilité de Ruth devait avoir touché le cœur chaud de sa sœur, et il ne dit rien.

On avait écrit à Sally, pour annoncer l’arrivée du frère et de la sœur avec une parente éloignée, laissée veuve de bonne heure, à ce que miss Benson avait dit, en ordonnant qu’on préparât pour elle la chambre à donner avec tout le soin possible, car Ruth était faible encore.

La robe noire était finie ; il n’y avait plus rien à préparer pour le voyage du lendemain. Ruth ne pouvait se tenir en repos ; elle errait de fenêtre en fenêtre, apprenant par cœur la position de chaque arbre et de chaque rocher : car ils avaient pour elle bien des souvenirs amers qu’il aurait été plus amer encore d’oublier ; elle entendait encore sur son lit de mort le doux murmure des eaux courantes qu’elle avait écouté ce soir-là, tant leur mélodie avait pénétré dans son cœur !

Et maintenant tout était fini. Elle était arrivée à Lhandhu, assise en voiture à côté de son amant, ne vivant que dans le bonheur du présent, sans s’inquiéter du passé ni de l’avenir ; le jour était fini, et elle était réveillée de son rêve d’amour.

Elle descendit lentement la haute montagne ; ses larmes coulaient, mais elle les essuyait aussitôt en faisant tous ses efforts pour raffermir sa voix et pour répondre à toutes les observations de miss Benson.

La voiture se faisait attendre. Ruth cacha son visage dans un bouquet que lui avait donné mistriss Hughes, et elle tressaillit quand la voiture s’arrêta brusquement devant eux. Elle était assise dans l’intérieur, et les chevaux étaient repartis avant qu’elle se fût rendu compte que M. et miss Benson étaient montés sur l’impériale ; mais c’était un soulagement de pouvoir pleurer sans attirer leur attention. La vallée était à demi cachée par un nuage noir, la petite église toutefois s’élevait aux rayons du soleil. Elle regrettait les larmes qui obscurcissaient sa vue. Il n’y avait dans la voiture qu’une femme qui, au bout d’un moment, essaya de la consoler.

« Ne pleurez pas, mademoiselle, dit-elle avec bonté. Vous quittez vos amis peut-être ? C’est bien triste ; mais quand vous aurez mon âge, vous n’y penserez plus. J’ai trois fils, marins ou soldats : l’un est en Amérique, au delà de la mer ; l’autre en Chine, à faire du thé, et un autre à Gibraltar, à trois lieues de l’Espagne, et pourtant, vous voyez, je ris, je mange et je suis heureuse. J’ai envie quelquefois de me tourmenter pour devenir un peu plus mince ; mais cela n’avance rien, c’est contre ma nature ; aussi je me remets à rire et à engraisser. Je serais bien contente d’être un peu inquiète et de maigrir assez pour ne plus étouffer dans mes robes, que ces couturières font toujours trop étroites. »

Ruth n’osait plus pleurer. Ce n’était plus un soulagement, puisqu’on y prenait garde, et que le moindre signe de tristesse lui attirait un sandwich ou un morceau de pain d’épice. Elle ferma les yeux comme si elle dormait, et resta ainsi tout le jour, pensant que le soleil ne se coucherait jamais, et que la chaleur du jour ne voulait pas décroître. De temps en temps M. Benson descendait pour savoir des nouvelles de Ruth. On changea de voiture, et la grosse dame quitta Ruth après lui avoir donné une bonne poignée de main.

Le jour s’avançait, miss Benson descendait de temps en temps pour savoir comment allait Ruth.

« Nous ne sommes pas bien loin maintenant, dit-elle enfin. Voilà qu’on n’aperçoit plus les montagnes. Nous arriverons bientôt à Eccleston ; j’en suis bien aise, car mon frère est très fatigué. »

Ruth se demanda d’abord pourquoi on ne passait pas la nuit là où on était, car elle ne savait guère la dépense d’une nuit à l’auberge. Puis elle proposa de céder sa place dans l’intérieur à M. Benson et de monter sur l’impériale.

« Si vous n’êtes pas fatiguée, cela le reposerait et je pourrais vous montrer Eccleston de loin, si nous y arrivons avant qu’il fasse tout à fait nuit. »

Ruth ne savait pas tous les petits sacrifices qu’entrainait pour M. et miss Benson le parti qu’ils avaient pris de la recevoir chez eux. Ils avaient une telle habitude de ne pas penser à eux-mêmes, qu’il n’y avait presque plus d’efforts pour eux dans le renoncement. Ruth n’avait pas compris que c’était par économie qu’ils étaient montés sur l’impériale en la mettant dans l’intérieur, elle qui était souffrante ; elle ne savait pas que les petits pains qui remplaçaient le dîner avaient été choisis à cause de la différence du prix ; elle n’avait jamais su la valeur de l’argent. Mais quand elle eut vécu quelque temps dans leur maison, ses yeux s’ouvrirent et elle se rappela avec reconnaissance leurs bontés pendant le voyage.

Un nuage gris annonça de loin Eccleston, c’était la fumée de la ville. Puis des pavés, des réverbères… et ils étaient arrivés. Une grosse voix se fit entendre :

« Êtes-vous là, monsieur ?

— Oui, oui, répondit vivement miss Benson. Sally vous a envoyé, Ben ? Demandez une lanterne et veillez au bagage. »

XIII

Miss Benson, en posant le pied sur les pavés de sa ville natale, avait retrouvé toute la vivacité qu’elle avait un peu perdue pendant la journée ; elle se retrouvait chez elle et parmi des gens de connaissance. M. Benson lui-même parlait gaiement à Ben et lui faisait des questions sur une foule de gens qui étaient inconnus à Ruth. Elle avait froid et était épuisée. Elle prit le bras que lui offrait miss Benson et se traîna à grand’peine jusqu’à la petite rue silencieuse qu’habitait M. Benson. Le calme était si profond que le bruit de leurs pas retentissait comme un événement et annonçait de loin leur venue. Une porte s’ouvrit à leur approche, et une servante âgée, mais encore robuste, apparut sur le seuil avec un visage radieux.

« Enfin vous voilà ! je me suis crue perdue sans vous. »

Elle donna une vigoureuse poignée de main à M. Benson et embrassa miss Benson ; puis, se tournant vers Ruth, elle dit à demi-voix :

« Et qui est celle-là ? »

M. Benson ne répondit pas et fit un pas en avant. Miss Benson dit hardiment :

« C’est la dame dont je vous ai parlé dans ma lettre, Silly, mistriss Denbigh, une parente éloignée.

— Oui, mais vous aviez dit que c’était une veuve. Est-ce que cette enfant est veuve ?

— Oui, c’est mistriss Denbigh, répondit miss Benson.

— Eh bien ! si j’avais été sa mère, je lui aurais donné un sucre d’orge au lieu d’un mari, cela aurait mieux valu.

— Chut ! Sally, chut ! Regardez, voilà votre maître qui essaye d’enlever cette grande malle. »

Miss Benson savait ce qu’elle faisait en attirant l’attention de Sally sur son maître, car tout le monde, y compris Sally, regardait son infirmité comme provenant d’une chute qu’il avait faite, pendant que Sally, qui était alors une petite bonne, était chargée de le garder. Pendant des années, la pauvre fille s’était endormie tous les soirs en pleurant, en pensant au malheur qu’elle avait attiré, par sa négligence, sur son enfant chéri, et son repentir n’était pas diminué par le pardon que lui avait accordé la douce mère à laquelle Thurstan ressemblait tant. Les remords de Sally ne s’étaient calmés qu’en prenant le parti de le servir fidèlement toute sa vie, et elle avait tenu sa parole. Elle aimait miss Benson, mais elle adorait presque son frère. Son respect ne se montrait pas toujours dans ses manières, mais elle ne permettait à personne ce qu’elle se permettait à elle-même, et querellait miss Benson si elle osait être d’un autre avis que son frère.

« Allons donc, monsieur Thurstan, n’apprendrez-vous jamais à ne pas vous mêler des affaires des autres ? Ben, aidez-moi à emporter ces malles ! »

Miss Benson emmena Ruth dans le petit salon. Le rez-de-chaussée se composait de deux petites pièces donnant l’une dans l’autre ; la cuisine s’ouvrait sur celle du fond, qui servait de salon à la famille, et qu’on appelait toujours le parloir ; la fenêtre donnait sur le jardin, et n’eût été l’inconvénient de la cuisine, Sally et miss Benson auraient consacré cette pièce à l’usage exclusif de M. Benson ; son cabinet donnait sur la rue, ce qui lui permettait de faire entrer et sortir à l’insu du reste de la maison ceux qui avaient recours à son ministère ou à sa charité. Comme il avait la vue la moins gaie au rez-de-chaussée, sa chambre à coucher, située au premier, donnait sur le jardin, et miss Benson habitait celle qui était au-dessus du cabinet de son frère ; l’une des deux grandes mansardes était occupée par Sally ; l’autre allait devenir la propriété de Ruth. Les rideaux étaient tirés dans le salon ; un feu brillant l’éclairait complètement, et, par la porte entrouverte, on apercevait Sally dans la cuisine, qui resplendissait de propreté comme tout le reste de la maison.

De l’endroit où elle était assise, Ruth pouvait suivre tous les mouvements de Sally, et sans s’en rendre compte, tant elle était fatiguée et préoccupée d’autres pensées, elle la regardait si attentivement, que bien des années après ce souvenir lui restait encore. La lueur du feu éclairait tous les recoins de la cuisine et faisait ressortir davantage la demi-obscurité du salon où brûlait une seule bougie, dont la lumière se perdait dans les nuances sombres du tapis et des rideaux. La tournure robuste, mais peu élégante de Sally, sa mise propre et décente, le jupon court de laine rayée, qui laissait apercevoir des jambes un peu épaisses, la camisole d’indienne rose, le bonnet et le tablier de toile fine et blanche comme la neige, qui formaient l’ancien costume du comté, firent une impression ineffaçable sur la mémoire de Ruth.

Tandis que Sally préparait le thé, miss Benson ôta le chapeau et le manteau de Ruth, qui sentait instinctivement que Sally ne perdait pas un de ses mouvements. Elle mettait même parfois son mot dans la conversation, et c’était sur un pied d’égalité. Elle avait abandonné le vous cérémonieux et tutoyait tranquillement miss Benson.

Tous ces petits détails passaient devant l’esprit de Ruth et se fixaient dans sa mémoire sans qu’elle s’en rendit compte au moment même. Elle était fatiguée et abattue. La bonté qu’on lui témoignait l’oppressait ; mais au milieu de l’obscurité elle apercevait pourtant une lumière qui l’aidait à lutter contre sa tristesse, c’était le petit enfant qu’elle attendait.

M. Benson était aussi fatigué que Ruth et garda le silence pendant le repas, après lequel miss Benson emmena Ruth chez elle. La blancheur du lit, la propreté exquise de tout ce qui l’entourait charmèrent Ruth. Miss Benson, en l’aidant à se déshabiller, semblait sortir de ses préoccupations de maîtresse de maison à l’approche du repos de la nuit, et son dernier adieu fut doux et grave comme une bénédiction.

Quand miss Benson redescendit, elle trouva son frère occupé à lire les lettres arrivées pendant son absence. Elle ferma doucement la porte de communication entre le parloir et la cuisine, et se mit à tricoter près du feu, en attendant que son frère commençât la conversation ; mais il gardait le silence. Elle aimait à discuter ce qu’elle éprouvait, mais il le redoutait pour lui-même et évitait en général tout ce qui pouvait l’agiter. Il y avait des moments où ses sentiments toujours profonds venaient à déborder et ne lui permettaient plus de les contenir ; il était alors forcé de parler, mais il souffrait de cet effort et de l’épuisement qui le suivait. Il avait eu le cœur plein de Ruth tout le jour, et il craignait de voir sa sœur entamer ce sujet ; aussi continua-t-il de lire jusqu’au moment où, à son grand soulagement, Sally ouvrit violemment la porte.

« Cette jeune femme doit-elle rester longtemps chez nous ? » demanda-t-elle à miss Benson.

M. Benson pressa le bras de sa sœur pour l’empêcher de répondre, et dit :

« Nous ne savons pas exactement, Sally ; elle restera jusqu’après ses couches.

— Dieu nous bénisse ! Un enfant dans la maison ! Alors mon temps est venu, et je puis faire mes malles et m’en aller. Je n’ai jamais pu supporter ces choses-là. J’aimerais mieux avoir des rats dans la maison. »

Sally avait véritablement l’air effrayé.

« Mais, Sally, dit M. Benson en souriant, j’étais bien petit quand vous êtes venue me soigner.

— Oh ! oui, M. Thurstan, mais vous étiez un beau garçon de trois ans au moins. »

Elle se souvint alors du changement qui s’était fait par sa faute dans « ce beau garçon, » et ses yeux se remplirent de larmes ; mais elle était trop fière pour les essuyer avec son tablier, car elle ne pouvait pas, disait-elle, souffrir de pleurer devant les gens.

« D’ailleurs, cela ne sert à rien de parler, Sally, dit miss Benson, qui ne pouvait plus se taire ; nous avons promis de la garder et il faut le faire. Vous n’en aurez pas la peine, Sally, ainsi ne vous en inquiétez pas.

— Ah ! par exemple ! Comme si j’avais peur de la peine ! Vous devriez me connaître mieux que cela. J’ai savonné deux fois le plancher de la chambre de monsieur pour que les planches fussent blanches, quoique le tapis dût être posé dessus, et maintenant vous ma reprochez de craindre la peine ? Si ce sont là les manières que vous avez apprises dans le pays de Galles, je suis bien aise de n’y avoir jamais été. »

Sally était rouge et avait l’air indigné. M. Benson intervint avec sa douce voix :

« Foi sait bien que vous ne craignez pas la peine, Sally ; elle est seulement inquiète pour cette pauvre jeune femme qui n’a pas d’autres amis que nous. Nous savons que vous aurez plus d’ouvrage pendant qu’elle sera avec nous, et je crois que, sans en avoir jamais parlé, en faisant nos plans, nous avons compté sur votre secours, qui ne nous a jamais manqué, Sally.

— Vous avez deux fois plus de raison que votre sœur, monsieur Thurstan. Les garçons en ont toujours davantage. C’est la vérité qu’il y aura plus de peine, et je suis bien sûre d’en avoir ma part. J’en prends mon parti si on me le dit tout simplement ; mais je ne puis pas supporter d’entendre certaines gens dire qu’il n’y aura ni peine ni embarras, comme si cela y faisait quelque chose. Il y a des gens qui vous traitent comme un enfant, et je n’aime pas cela. Je ne parle pas de vous, monsieur Thurstan.

— Non, Sally, vous n’avez pas besoin de dire cela. Je sais bien de qui vous parlez, quand vous dites : « Il y a des gens. » J’avoue pourtant que j’ai eu tort de vous parler comme si vous craigniez la peine, car personne n’en a jamais eu moins peur ; mais je veux que vous aimiez mistriss Denbigh, dit miss Benson.

— Cela viendra si vous me laissez tranquille. Je n’aimais pas à la voir assise ce soir dans le fauteuil de mon maître ; un fauteuil avec des coussins ! Les jeunes filles de mon temps se contentaient de tabourets.

— Elle était fatiguée ce soir, dit M. Benson. Nous sommes tous fatigués ; ainsi, si vous avez fini votre ouvrage, Sally, venez pour la prière : »

Ils s’agenouillèrent tous trois, et deux d’entre eut prièrent avec ferveur pour « ceux qui s’étaient égarés, » et avant dix heures tout le monde était couché.

Ruth, poursuivie par un chagrin qu’elle n’osait pas regarder bravement en face, resta éveillée pendant la plus grande partie de la nuit ; elle se leva bien des fois pour aller à l’étroite fenêtre et regarder au delà de la ville silencieuse par-dessus les murs gris, les cheminées et les toits pointus du côté des collines qu’on apercevait à l’horizon et qui se dessinaient sous les rayons de la lune.

Elle ne s’endormit que vers le matin et descendit tard dans le parloir ; elle trouva M. et miss Benson qui l’attendaient. Les fleurs du jasmin qui couvraient le mur du petit jardin entraient dans la chambre par la fenêtre ouverte. Le petit parterre était couvert de fleurs d’automne, depuis les roses trémières rouges jusqu’aux calcéolaires jaunes qui s’étalaient sous les rayons du soleil. Le ciel était parfaitement pur ; pas un souffle de vent ne venait agiter les fils d’argent chargés de rosée qui flottaient entre les branches, le parfum des œillets se répandait dans l’air, et miss Benson était occupée à arranger une touffe de roses dans un vase. M. Benson lisait un gros livre. Ils la reçurent avec de douces paroles, mais le calme fut bientôt rompu par la brusque entrée de Sally, qui jeta à Ruth un regard de reproche en disant :

« Je pense que je puis apporter le déjeuner maintenant ? » Et elle appuya fortement sur ce dernier mot.

« J’ai peur d’être fort en retard, dit Ruth.

— Oh ! peu importe ! dit M. Benson doucement ; c’est notre faute, nous avions oublié de vous dire l’heure du déjeuner. Nous faisons toujours la prière à sept heures et demie, et, à cause de Sally, nous ne changeons jamais l’heure, parce qu’elle peut ainsi arranger son ouvrage pour avoir en ce moment-là l’esprit calme et tranquille.

— Hum ! » dit miss Benson, un peu disposée à mettre en doute le calme de l’esprit de Sally à quelque heure du jour que ce fût ; mais son frère continua comme s’il ne l’entendait pas :

« Mais il importe peu que le déjeuner ait été retardé, je suis sûr que votre longue journée d’hier vous avait bien fatiguée. »

Sally parut avec du pain grillé, sec et dur, et le posa sur la table en disant : « Ce n’est pas ma faute s’il ressemble à du bois. »

Mais personne ne parut y faire attention, et elle rentra dans sa cuisine après avoir fait rougir Ruth jusqu’au blanc des yeux de l’ennui dont elle était cause.

Tout le jour Ruth sentit qu’elle avait besoin de s’habituer à l’atmosphère nouvelle qui l’entourait avant de pouvoir agir et vivre librement ; et en effet l’air était plus pur que celui qu’elle respirait depuis longtemps. La piété de sa mère avait eu quelque chose de presque instinctif, et si elle retrouvait chez les Benson la même simplicité, il y avait dans leur vie une loi cachée qui gouvernait toutes choses et qu’ils ne discutaient jamais. Il est vrai que, malgré leurs efforts pour régler toutes leurs actions selon la volonté de Dieu, il arrivait qu’ils s’en éloignaient souvent ; mais les fautes des uns semblaient éveiller la charité et la patience des autres, et le résultat des petites discordes intérieures était une harmonie et une paix profonde. Ils ne se rendaient pas compte de cet état de choses, ils ne s’inquiétaient pas d’étudier leurs progrès ; si parfois M. Benson, arrêté par sa santé au milieu de son activité, « faisait le compte de ses voies, » c’était pour crier avec une profonde tristesse : « Oh ! Dieu, aie pitié de moi, qui suis un pécheur ! » Mais il cherchait à remettre sa vie entre les mains de Dieu et à s’oublier lui-même.

Après le déjeuner, M. Benson était rentré dans son cabinet. Ruth ne savait pas si miss Benson accepterait ses services dans les devoirs du ménage : elle était faible et languissante, aussi passa-t-elle volontiers son temps à suivre des yeux les occupations de miss Benson qui lavait les tasses du déjeuner, et causait alternativement avec Ruth et avec Sally. Celle-ci disparut bientôt pour remplir son office dans les chambres à coucher, à la grande satisfaction de Ruth, qui n’avait pas encore reçu son pardon pour son inexactitude du matin. Miss Benson rentra dans le parloir, portant des haricots qu’elle écossait et mettait ensuite dans une écuelle pleine d’une eau limpide qui brillait aux rayons du soleil. En se livrant à cette occupation, elle faisait à Ruth de longs récits sur des gens et des choses que celle-ci ne connaissait ni ne comprenait. M. et mistriss Bradshaw étaient le pivot sur lequel tournaient toutes ses histoires avec l’accessoire de leurs enfants et de leurs domestiques. Ruth était un peu lasse de ces longues dissertations sur des gens qu’elle ne connaissait pas, quand miss Benson l’appela tout à coup dans sa chambre à coucher. Elle cherchait quelque chose dans un vieux petit meuble entièrement composé de tiroirs.

« Ma chère, je suis bien étourdie. Heureusement j’y ai pensé avant la visite de M. Bradshaw. Voilà… »

Et elle prit une vieille bague d’alliance et la mit précipitamment au doigt de Ruth. Ruth baissa la tête et rougit de honte ; ses yeux se remplirent de larmes. Miss Benson continua rapidement :

« C’est celui de ma grand’mère ; on les faisait très-larges autrefois pour y mettre une devise. Allons, sauvez-vous, et vous aurez l’air de l’avoir toujours porté. »

Ruth monta dans sa chambre et s’agenouilla près de son lit, en sanglotant comme si son cœur allait se briser, puis elle se calma et pria avec une humilité et une ferveur que les paroles ne peuvent rendre. Quand elle descendit, elle était pâle et ses yeux étaient gonflés ; mais le sentiment maternel la remplissait de dignité même aux yeux de Sally. Ses réflexions étaient tristes et la journée lui parut bien longue. Le seul événement fut une absence inexplicable de Sally qui intriguait beaucoup miss Benson.

Le soir, quand Ruth fut rentrée dans sa chambre, cette absence lui fut expliquée. Elle avait dénoué ses longs cheveux et restait plongée dans des réflexions, quand elle entendit frapper rudement à sa porte, et Sally entra roide comme un juge, tenant deux bonnets de veuve très-grossiers. Elle s’avança vers la belle Ruth qui s’enveloppait dans son peignoir blanc et qui la regardait d’un air étonné et lui dit :

« Madame ou mademoiselle, car j’ai mes doutes sur vous, je ne veux pas laisser attraper mon maître et miss Foi, et je ne veux pas qu’on leur fasse honte. Les veuves portent ces bon-nets-là et ont les cheveux coupés, et que les veuves portent des bagues d’alliance, ou non, on leur coupera les cheveux. J’ai vécu depuis quarante-neuf ans dans cette maison, et je ne veux pas qu’elle soit déshonorée par vos belles boucles. Asseyez-vous, et je vous couperai les cheveux, et que je vous voie demain coiffée décemment d’un bonnet de veuve, ou bien je quitte la maison. Je ne sais pas ce qu’il est arrivé à miss Foi de se laisser ensorceler par quelqu’un comme vous. Allons, asseyez-vous. »

Elle appuya la main sur l’épaule de Ruth, et celle-ci un peu intimidée par la vieille servante, et d’ailleurs trop triste pour attacher grande importance à ce qu’on lui proposait, s’assit sans rien dire. Sally brandit les grands ciseaux qui étaient toujours suspendus à son côté et commença à couper sans pitié. Elle s’attendait à quelque résistance, et avait à sa disposition un torrent de paroles tout prêt à couler au moindre signe de rébellion ; mais Ruth la laissait faire en silence, courbant doucement la tête sous les rudes mains qui réduisaient ses beaux cheveux à la longueur de ceux d’un garçon. Sally fut bien prise de quelques doutes sur la nécessité de cette opération, mais la moitié des boucles étaient parties, et il fallait bien que le reste suivit. Quand elle eut fini, elle releva la tête de Ruth, mais elle ne put lire dans les grands yeux qu’elle rencontra qu’une douceur un peu triste. Sally essaya de cacher le changement qu’opérait dans ses sentiments la douce et tranquille soumission de Ruth en se baissant pour ramasser les longues tresses, et elle dit en les regardant avec admiration :

« Je croyais que nous aurions eu des larmes. Ce sont de jolis cheveux, et vous n’avez pas été mauvaise. Voyez-vous, M. Thurstan n’en sait pas plus qu’un enfant, et miss Foi lui laisse faire tout ce qu’il veut ; ainsi il n’y a que moi pour les empêcher de faire des sottises. Je vous souhaite une bonne nuit. J’ai entendu dire que les longs cheveux étaient malsains. Bonsoir. »

Une minute après elle rouvrit la porte de Ruth :

« Vous mettrez un de ces bonnets demain, je vous en fais présent. »

Sally avait emporté les belles boucles, mais elle ne put prendre son parti de les jeter ; elle les enveloppa soigneusement dans du papier et les mit dans un coin de son tiroir.

XIV

Ruth fut très-embarrassée quand, le lendemain matin, il s’agit de descendre avec son bonnet de veuve. Son doux et pâle visage semblait plus jeune encore par le contraste de cette coiffure à laquelle on attache en général l’idée de la vieillesse. Elle rougit en voyant dans les yeux de M. et miss Benson l’étonnement qu’ils ne pouvaient cacher. Elle dit très-bas à miss Benson :

« Sally trouve qu’il faut que je le porte. »

Miss Benson ne répondit pas, mais elle comprit que Sally se rendait compte de la vraie situation de Ruth : elle fit attention aux manières de Sally. Elle traitait Ruth avec plus de respect que la veille, mais en même temps elle semblait avoir une sorte de satisfaction à braver les regards de miss Benson, qui mettait celle-ci mal à son aise.

Elle suivit son frère dans son cabinet.

« Savez-vous, Thurstan ? je suis presque sûre que Sally soupçonne quelque chose. »

M. Benson soupira. Le mensonge l’attristait, mais il croyait en voir la nécessité.

« Qu’est-ce qui vous le fait croire ? demanda-t-il.

— Oh ! beaucoup de petites choses. C’est la manière dont elle regardait les mains de Ruth qui m’a fait penser hier à la bague d’alliance ; et au moment où je venais de faire un beau discours sur les malheurs de Ruth, elle m’a interrompue par un jolie veuve très-peu respectueux.

— Si elle a quelques soupçons, nous ferons mieux de lui dire tout de suite la vérité, car elle n’aura pas de repos qu’elle ne l’ait découverte ; il faut faire de nécessité vertu.

— Eh bien ! dites-le-lui alors, car je n’ose pas. Je ne regrette pas ce que nous avons fait, surtout depuis que je connais Ruth ; mais je crains ce que les gens peuvent en dire.

— Mais Sally n’est pas des gens.

— Oh ! je vois bien qu’il faut le lui dire, elle parlera plus que tous les autres ensemble ; c’est pour cela que je la classe parmi les gens. Faut-il l’appeler ? »

Les sonnettes étaient inconnues dans la maison.

Sally vint, sachant parfaitement ce qu’on avait à lui dire, et décidée à ne comprendre que lorsqu’on lui révélerait le secret dans le plus simple langage. Elle persista donc à avoir l’air de ne rien entendre jusqu’à la fin de l’histoire. Quand tout fut dit, elle répondit assez honnêtement :

« C’est justement ce que je pensais, et vous me devez des remercîments pour avoir eu le bon sens de lui faire mettre un bonnet de veuve et de couper ces beaux cheveux châtains qui convenaient mieux à une jeune mariée qu’à une fille comme elle. Elle l’a très-bien pris pourtant. Elle a été tranquille comme un agneau, et je l’avais traitée assez rudement au commencement. Je dois dire que si j’avais su qui vous ameniez avec vous, j’aurais fait mes paquets et que je serais partie avant qu’elle entrât dans la maison ; mais puisque c’est fait, je suppose qu’il faut vous soutenir et vous aider. Pourvu que je ne perde pas ma réputation, moi qui suis fille d’un bedeau !

— Oh ! Sally, on vous connaît trop bien pour mal penser de vous, » dit miss Benson très-satisfaite de voir la difficulté aisément tranchée ; car, dans le fait, Sally avait été très-adoucie par la manière dont Ruth s’était soumise à être tondue la veille au soir.

« Si j’avais été en votre compagnie, monsieur Thurstan, j’aurais eu l’œil sur vous, car vous êtes toujours prêt à ramasser des gens que personne autre ne voudrait toucher avec des pincettes. Par exemple, quand cette Nelly Brandon a laissé son enfant à notre porte, si je n’avais pas été trouver le commissaire, nous aurions eu l’enfant de cette vagabonde Irlandaise sur les bras pour notre vie ; mais grâce au commissaire, la mère a été prise.

— Oui, dit M. Benson tristement, et je me suis souvent demandé ce qu’était devenue cette pauvre petite créature qu’on avait rendue de force à sa mère quand elle voulait s’en débarrasser. Je ne sais pas si j’ai eu raison ; mais cela ne sert à rien d’y penser maintenant.

— Heureusement non, dit Sally, et maintenant, si nous avons fait de la morale assez longtemps, je vais aller faire les lits. Le secret de cette fille est en sûreté avec moi. »

Elle quitta la chambre, et miss Benson la suivit. Elle trouva Ruth occupée à laver les tasses du déjeuner, et tout était fait si tranquillement et avec tant d’ordre que miss Benson et Sally ne trouvèrent rien à dire. Aucune de leurs petites manies ne fut froissée, et Ruth se retira instinctivement juste au moment où elle aurait pu devenir un embarras.

Dans l’après-midi, pendant que miss Benson et Ruth travaillaient, mistriss et miss Bradshaw vinrent faire une visite. Ruth ne comprenait rien à l’agitation de miss Benson, et ne se doutait guère de toutes les questions qu’on ferait probablement sur l’hôte du pasteur. Ruth continua à coudre ; absorbée dans ses propres pensées, elle profita de la conversation entre les deux dames et du silence de la jeune fille, pour retourner en pensée dans ce lieu que hantaient sans cesse ses souvenirs. Bientôt l’ouvrage tomba de ses mains ; ses yeux étaient fixés sur le petit jardin, mais elle ne distinguait ni les fleurs, ni les murailles, elle voyait les montagnes qui entourent Lhandhu, et voyait le soleil se lever derrière leur sommet, comme elle l’avait vu… y avait-il des mois ? y avait-il des années ? depuis la nuit qu’elle avait passée accroupie à sa porte. Où était le rêve ? où était la réalité ? La vie d’alors ou la vie d’à présent ? Ses gémissements retentissaient plus nettement à ses oreilles que la conversation de mistriss Bradshaw et de miss Benson.

Enfin, la petite dame à l’air tranquille et sa fille aux yeux brillants se levèrent pour prendre congé, et Ruth rentra brusquement dans le présent, se leva et fit la révérence, le cœur malade de tous les souvenirs qui venaient de l’assaillir.

Miss Benson accompagna mistriss Bradshaw dans l’antichambre et là lui fit un long récit de l’histoire imaginaire de Ruth. Miss Bradshaw semblait y prendre tant d’intérêt que miss Benson s’étendit un peu plus qu’il n’était nécessaire, et ajouta quelques détails inutiles sans se douter que son frère entendait tout de son cabinet.

Elle fut un peu troublée quand il l’appela après le départ de mistriss Bradshaw, et lui demanda ce qu’elle venait de raconter sur Ruth.

« Oh ! j’ai pensé qu’il valait mieux expliquer les choses à fond, c’est à-dire raconter tout de suite l’histoire que nous désirons qu’elle croie ; vous savez que nous étions convenus de cela, Thurstan, dit-elle en s’excusant.

— Oui, mais je vous ai entendue dire que vous croyiez que son mari était un jeune médecin.

— Oui, Thurstan, il fallait bien qu’il fût quelque chose, et les jeunes médecins ont tant de raisons de mourir que cela me semblait tout naturel. D’ailleurs, dit-elle dans un élan de hardiesse, je crois que j’ai du talent pour la fiction : c’est si agréable d’inventer des événements et de les faire correspondre ! Et, après tout, si nous devons dire un mensonge, il vaut mieux le faire habilement tout de suite ; un mensonge maladroit ne servirait à rien, au contraire. Et puis, Thurstan, cela peut être très-mal, mais je crois que je jouis, de n’être pas retenue par la vérité. N’ayez pas l’air si triste, vous savez qu’il est nécessaire de dire des mensonges maintenant ; ainsi ne vous fâchez pas si je m’y prends bien. »

D’abord, il ne répondit pas, puis il dit :

« Si ça n’était à cause de l’enfant, je dirais tout, mais le monde est si cruel ! Vous ne savez pas quelle peine me fait cette nécessité apparente de mentir, ma chère Foi, ou vous n’inventeriez pas tous ces détails qui sont autant de mensonges superflus.

— Bien, bien, je veillerai sur moi, si j’ai encore à parler de Ruth. Mais miss Bradshaw racontera son histoire à tous ceux qui ont besoin de la savoir, et, sincèrement, mon cher Thurstan, vous ne voudrez pas que je la démente ; c’est une si jolie histoire, si probable !

— Foi, j’espère que Dieu nous pardonnera si nous faisons mal ; mais je vous en prie, ma chère, n’ajoutez pas un seul mot inutile. »

Le dimanche arriva enfin, et la maison semblait remplie d’une paix profonde. Sally elle-même était moins brusque et moins pressée. M. Benson semblait revêtu d’une nouvelle dignité, et le calme et la gravité de ses manières faisaient oublier ses infirmités corporelles. Toute trace des occupations de la semaine avait disparu ; les vases étaient remplis de fleurs fraîches, et la table du petit parloir était couverte d’un beau tapis. Le dimanche était une fête et un jour de repos véritable. Après le déjeuner, on entendit des petits pieds dans l’antichambre, et les petits garçons de la congrégation entrèrent dans le cabinet de M. Benson, tandis que les petites filles se rangèrent dans le parloir autour de miss Benson. C’était une école du dimanche où il y avait un peu plus de conversation entre le maître et les écoliers que cela n’avait lieu en général, quoique miss Benson fût plus sérère que son frère pour faire lire et épeler ses élèves. De sa cuisine, Sally donnait de temps en temps son avis aux petites, quoique ses explications vinssent souvent mal à propos. Par exemple, pendant que miss Benson était occupée à expliquer à une grosse petite fille blonde ce que c’était qu’un quadrupède, Sally se mit à crier :

« Un quadrupède, c’est une chose avec quatre jambes ; Jenny, une chaise est un quadrupède ! »

Miss Benson faisait la sourde oreille en pareil cas. Ruth était assise sur un tabouret ; elle avait pris dans ses bras la plus petite de toutes les enfants et l’avait endormie en lui montrant des images ; le cœur lui battait en pesant au petit trésor qui dormirait bientôt sur son sein et qu’elle aurait à préserver de tous les orages de la vie ; elle se rappelait aussi le temps où elle était pure et innocente comme la frêle créature qui reposait dans ses bras, et elle sentit qu’elle s’était égarée.

Bientôt les enfants disparurent, et miss Benson dit à Ruth de mettre son chapeau pour aller à la chapelle. La petite chapelle était bâtie dans une rue étroite ; elle datait du temps où les dissidents fuyaient les regards et construisaient leurs lieux de culte dans les faubourgs et les endroits écartés des villes qu’ils habitaient. Il arrivait donc souvent que non-seulement les chapelles, mais les bâtiments qui les entouraient conservaient la physionomie qu’on leur avait donnée cent cinquante ans auparavant. Celle d’Eccleston avait un aspect pittoresque qu’elle devait à la pauvreté de la congrégation qui n’avait pas pu la faire reconstruire dans le temps de Georges III. Les escaliers qui conduisaient aux galeries d’en haut étaient placés à l’extérieur, et le toit irrégulier et les marches usées portaient les traces du temps et des intempéries des saisons. Le petit cimetière semé de petits tombeaux verts marqués par une seule pierre était ombragé presque en entier par un grand ormeau. Quelques lilas, un rosier blanc et quelques cytises, tous vieux et tordus, entouraient la cour, et un immense lierre couvrait à demi les fenêtres à petits carreaux qui éclairaient la chapelle d’un jour tempéré par la verdure. Ce lierre était la demeure d’une infinité de petits oiseaux qui chantaient et gazouillaient comme s’ils voulaient rivaliser d’actions de grâce avec les créatures humaines rassemblées dans l’édifice, tant ces chanteurs ailés se réjouissaient doucement dans leurs cantiques de posséder le beau don de la vie. L’intérieur de la chapelle était aussi simple que possible. Toute la charpente était en chêne, car le bois n’était pas cher dans le temps où elle avait été construite. Mais le travail en était grossier, car ceux qui l’avaient élevée étaient pauvres. Les murs étaient blanchis à la chaux, et les feuilles du lierre y laissaient tomber leur ombre qui se détachait sur les grands espaces blancs. La congrégation se composait de quelques fermiers qui venaient des montagnes pour assister au culte, parce que leurs pères avaient adoré l’Éternel dans le même lieu, et qu’ils savaient combien ils avaient souffert pour la liberté de leur conscience ; mais sans s’inquiéter des raisons qui les y attachaient, et de quelques marchands qui le suivaient par conviction. Un grand nombre de pauvres, attirés par l’affection qu’ils portaient à M. Benson, étaient la base de cette pyramide dont M. Bradshaw était le faîte.

La congrégation s’était réunie en silence, M. Benson monta en chaire. Après quelques moments de prières, il indiqua un psaume dans la vieille traduction écossaise, une espèce de chantre indiqua l’air sur une flûte en chantant les deux premiers vers, puis tout le monde se leva et se mit à chanter, M. Bradshaw toujours en avance d’une note sur les autres, comme pour marquer sa supériorité sur le reste de la congrégation. Sa forte voix retentissait comme un orgue très-mal dirigé ; il chantait faux, mais, n’ayant ni oreille ni timidité, il était enchanté de faire tant de bruit. Il était grand et fort ; son visage était sévère et énergique ; sa femme, qui était à côté de lui, avait l’air d’être complètement annihilée.

Ruth ne voyait personne et n’entendait rien que les paroles solennelles de M. Benson. Il avait pensé à Ruth en préparant son sermon, et il avait cherché à éviter tout ce qui pouvait lui sembler une allusion à son histoire. Il s’était rappelé le beau tableau du Poussin, et la tendresse avec laquelle le bon berger porte les agneaux qui s’étaient égarés, et il sentait que Ruth avait besoin de la même douceur. Mais quel est le chapitre de l’Écriture qui ne contient pas quelque passage qu’un cœur brisé et contrit puisse s’appliquer ? Il arriva que pendant qu’il lisait, le cœur de Ruth fut pénétré, et elle se laissa tomber à genoux ; et elle disait à Dieu, dans l’esprit si ce n’est avec les paroles de l’enfant prodigue : « Mon Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, et je ne suis pas digne d’être appelé ton enfant ! » Miss Benson, si touchée qu’elle fût de l’émotion de Ruth, était ravie que le banc du ministre fût caché par la galerie qui surplombait. Elle écoutait son frère très-attentivement pour que M. Bradshaw ne soupçonnât rien de particulier, et serrait en cachette la main de Ruth, qui resta jusqu’à la fin absorbée et écrasée par sa douleur et par son repentir.

Miss Benson hésitait ; elle sentait qu’elle devait être à la porte pour recevoir les félicitations des membres de la congrégation sur son retour, et pourtant elle désirait ne pas déranger Ruth, qui priait ardemment. Enfin Ruth se releva calme et pleine de dignité. La chapelle était vide, mais miss Benson entendit des voix dans la cour, elle prit le bras de Ruth et sortit résolûment. Elle entendit M. Bradshaw qui donnait à son frère de ces éloges qui ressemblent à des impertinences.

« Oh ! oui, ma femme m’en a parlé hier. Son mari était médecin ; mon père aussi était médecin, comme vous le savez peut-être ? C’est très-bien à vous, M. Benson, avec votre peu de fortune, de vous charger d’une pauvre parente ; c’est vraiment très-bien. »

Miss Benson regarda Ruth ; elle n’entendait ou ne comprenait pas, et passa sans se troubler devant M. Bradshaw, qui fit un signe de tête de satisfaction. Miss Benson se réjouit de ce que cette épreuve était passée.

« Après dîner, il faudra vous reposer, ma chère, dit-elle en ôtant le chapeau de Ruth. Sally retourne à l’église, mais vous ne craignez pas de rester seule à la maison. Je suis fâchée qu’il y ait tant de gens à dîner, mais mon frère tient toujours à avoir le dimanche de quoi donner à manger aux vieillards et aux gens malades qui sont venus de loin, et je crois qu’ils sont tous venus aujourd’hui à cause de son retour. »

Ainsi se passa le premier dimanche de Ruth.

XV

« Voici un paquet pour vous, Ruth, dit miss Benson, le mardi matin.

— Pour moi ? répliqua Ruth, le cœur plein à l’instant d’espérances et de craintes confuses. Si le paquet était venu de lui, les nouvelles résolutions auraient eu bien de la peine à subsister.

— Il est à l’adresse de mistriss Denbigh, et c’est l’écriture de mistriss Bradshaw, » dit miss Benson en tenant toujours le paquet ; et plus curieuse que Ruth, elle attendit avec impatience que celle-ci eût dénoué le ruban. Elle aperçut alors une pièce entière de belle batiste, et il y avait un billet de mistriss Bradshaw à Ruth, l’informant que son mari l’avait chargée d’envoyer cette étoffe pour aider mistriss Denbigh dans les préparatifs qu’elle pouvait avoir à faire. Ruth rougit, garda le silence et se remit à travailler.

« C’est de la très-belle batiste, » dit miss Benson en l’examinant d’un air connaisseur, tout en regardant de temps en temps le visage sérieux de Ruth. Enfin celle-ci reprit à voix basse :

« Je suppose que je puis la renvoyer ?

— Renvoyer cela à M. Bradshaw ! ma chère enfant, vous l’offenseriez mortellement. Vous pouvez être sûre que ce présent est une preuve de grande faveur.

— Quel droit a-t-il de me l’envoyer ? dit Ruth, toujours avec calme.

— Quel droit ? M. Bradshaw croit… Mais je ne comprends pas bien ce que voulez dire par le droit ? »

Ruth garda le silence un moment, puis reprit :

« Il y a des gens auxquels je suis heureuse de devoir de la reconnaissance, une reconnaissance que je ne puis pas exprimer et dont il vaut mieux ne pas parler ; mais je ne vois pas pourquoi une personne que je ne connais pas me mettrait dans le cas de lui avoir des obligations. Oh ! je vous en prie, miss Benson, ne dites pas qu’il faut que je garde cette batiste. »

Personne ne peut savoir ce qu’aurait dit miss Benson si son frère n’était pas entré dans la chambre ; mais elle fut ravie de sa présence et le prit pour arbitre. Il était entré précipitamment, car il était pressé ; mais en entendant de quoi il s’agissait, il s’assit et essaya de faire expliquer à Ruth ce qu’elle éprouvait.

« Vous voudriez renvoyer ce présent ? demanda-t-il.

— Oui, répondit-elle doucement. Ai-je tort ?

— Pourquoi voulez-vous le renvoyer ?

— Parce qu’il me semble que M. Bradshaw n’a pas le droit de me l’offrir. »

M. Benson garda le silence.

« Elle est très-fine, dit miss Benson en examinant de nouveau l’étoffe.

— Vous pensez que c’est un droit qu’il faut acquérir ?

— Oui, dit-elle, et vous ?

— Je comprends ce que vous voulez dire. Il y a un grand plaisir à recevoir un présent de ceux qu’on aime, parce que c’est un effet de leur affection aussi naturel que celui qui fait que les feuilles poussent sur les arbres, et qui n’ajoute qu’une grâce de plus à ce qui était auparavant d’un prix immense à vos yeux ; mais c’est autre chose quand le présent n’emprunte point de charme à celui qui vous l’offre, et que c’est simplement une valeur de plus ajoutée à ce que vous possédez. Est-ce cela, Ruth ?

— Je crois que oui ; je n’ai pas réfléchi à ce que je sentais, je savais seulement que le présent de M. Bradshaw me blessait au lieu de me faire plaisir.

— Mais n’oubliez pas, non plus, l’autre côté de la question. Vous savez qui a dit : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fît. » M. Bradshaw peut n’avoir pas pensé à cela ; mais le plus mauvais motif que nous puissions lui supposer est son goût de protection, et ce n’est pas une raison suffisante pour renvoyer son présent. Il m’est souvent arrivé ce qui vous arrive, Ruth : M. Bradshaw s’est souvent opposé à mes convictions les plus profondes. Il est pris ensuite d’accès de regrets qui se terminent par des présents. J’en suis venu à le remercier très-froidement ; les présents et l’opposition ont diminué en conséquence. Gardez cette batiste, Ruth, et remerciez-le d’après ce que vous sentirez. »

Ruth ne comprenait pas complètement ce que voulait dire M. Benson. Elle sentait seulement qu’il entrait plus dans ses idées que miss Benson, qui s’extasiait sur la beauté de l’étoffe.

« Je ferai ce que vous désirez, dit-elle après avoir réfléchi un instant. Voulez-vous que nous parlions d’autre chose ? »

M. Benson vit que Ruth et sa sœur ne se comprendraient pas dans ce moment-là, et tout occupé qu’il fût, il resta à causer avec elles de questions si étrangères à ce qui venait de se passer, qu’il les laissa parfaitement calmes quand il quitta le parloir.

Mais le présent de M. Bradshaw donna une nouvelle direction aux idées de Ruth. Elle était trop triste pour parler de ses projets ; mais elle chargea Sally de vendre quelques-uns de ses bijoux et de lui acheter des étoffes grossières dont elle se revêtit, tout en leur donnant une certaine grâce modeste que de si humbles vêtements n’avaient jamais eue auparavant. Puis tout le beau linge et les fines mousselines qu’elle avait achetés de préférence à tout le reste, à Londres, quand M. Bellingham lui avait donné carte blanche, furent transformés en petits vêtements soigneusement cousus pour la petite créature innocente qu’elle attendait.

L’amour qui avait inspiré cette extrême simplicité parut à M. Bradshaw une économie rigide ; et l’économie toute seule, sans les sentiments qui peuvent l’animer et l’ennoblir, était un grand mérite à ses yeux. Ruth d’ailleurs lui plaisait. Il prenait ses manières tranquilles, qui provenaient du sentiment profond d’un chagrin plus grand qu’il ne le soupçonnait, pour une preuve du respect qu’il lui inspirait. À la chapelle, il levait les yeux de dessus son livre pour voir avec quelle ferveur elle priait ; quand il se trouvait dans le cantique quelque allusion à la vie future, il le chantait plus haut qu’à l’ordinaire pour la consoler de la perte de son mari ; enfin, il recommanda à mistriss Bradshaw de lui témoigner toutes les attentions possibles ; il dit même une fois qu’elle lui semblait une personne si bien élevée que rien ne lui semblait devoir s’opposer à ce qu’on l’invitât à prendre le thé avec monsieur et miss Benson. Il ajouta que M. Benson avait un peu l’air, le dimanche précédent, d’espérer une invitation, et qu’il fallait encourager les pasteurs et leur montrer du respect, quelque faible que fût leur salaire. La seule chose qu’il y eût à reprocher à mistriss Denbigh était de s’être mariée trop jeune et sans fortune. Malgré la réserve de Ruth, qui refusa constamment, sous prétexte de santé, toutes les invitations qui lui furent faites pour accompagner miss Benson chez M. Bradshaw, celle-ci eut à faire appel à son talent pour la fiction, pour épargner à Ruth les présents que M. Bradshaw avait la manie de faire.

Octobre vint et les feuilles jaunies jonchèrent les allées du petit jardin ; les sombres jours de novembre s’écoulèrent aussi, puis la neige couvrit la terre, les branches dépouillées, et chargea les feuilles des houx et des arbres verts d’une légère parure blanche. Mais Ruth était toujours abattue et triste. En vain miss Benson accumulait devant elle les plus étranges matériaux pour l’encourager à faire des vêtements de pauvres ; à la vérité Ruth accomplissait rapidement sa tâche, mais ses soupirs ne cessaient point. Miss Benson finit par s’impatienter ; elle aimait et respectait Ruth davantage à cause de son profond chagrin ; mais elle s’irritait d’une souffrance qui échappait à ses soins, et ne pouvait s’empêcher de lui dire d’un ton de reproche : « Mais qu’avez-vous, Ruth ? » Alors Ruth reprenait l’ouvrage qu’elle avait laissé tomber, et ne levait plus les yeux de dessus sa couture qu’elle inondait de ses larmes. Miss Benson s’en voulait alors à elle-même, tout en ne s’accordant pas avec Sally qui lui demandait : « Pourquoi donc tourmentez-vous cette pauvre fille en lui demandant toujours ce qu’elle a, comme si vous ne le saviez pas ? » Il manquait dans la maison un petit ange de paix qui réunît tous les cœurs en se faisant aimer par tout le monde.

Tout était encore blanc de neige quand on coucha un petit enfant à côté de sa mère : c’était un garçon. D’abord elle avait désiré une fille, pensant qu’elle sentirait moins l’absence d’un père ; mais elle ne se souvenait plus de cela. Elle n’aurait pas échangé son fils contre une douzaine de filles ; c’était son enfant à elle seule, son enfant chéri, et quoiqu’il n’eût pas encore une heure, il remplissait son cœur d’amour, de paix et même d’espérance. C’était une vie si pure qu’il lui semblait qu’elle pouvait la préserver, à force de soins, de toute atteinte du péché. Bien des mères ont pensé de même, et ont prié Dieu de purifier leurs âmes pour les rendre capables d’élever leurs petits enfants ; et Ruth priait et comprenait, pour la première fois, tout ce que veulent dire les mots : « Notre père ! »

Elle fut tirée de sa rêverie par la voix de miss Benson, elle avait l’air d’avoir pleuré.

« Tenez, Ruth, dit-elle doucement, voilà ce que mon frère vous envoie, ce sont les premières perce-neiges du jardin. »

Et elle les mit sur l’oreiller à côté de Ruth ; le petit enfant était de l’autre côté.

« Ne voulez-vous pas le regarder ? dit Ruth ; il est si gentil ! »

Miss Benson avait une étrange répugnance à le voir ; elle en était venue à aimer beaucoup Ruth, mais il y avait un nuage de honte sur cet enfant ; cependant elle ne put résister à la douce voix de Ruth, et se pencha pour voir son fils.

« Sally dit qu’il aura des cheveux noirs, dit Ruth ; sa main est déjà comme celle d’un homme ; voyez comme il serre ! »

Et entr’ouvrant la petite main de son enfant, elle lui fit prendre le doigt de miss Benson : cet attouchement suffit, le cœur de miss Foi s’ouvrit, et l’enfant en prit pleine possession.

« Ah ! mon petit, dit Ruth en retombant sur ses oreillers, si Dieu te garde, jamais mère n’aura fait ce que je ferai ; je t’ai fait bien tort, mais si je vis je passerai ma vie à te servir.

— Et à servir Dieu, dit miss Benson les larmes aux yeux. Il ne faut pas en faire une idole, car Dieu vous punirait en lui. »

Ruth eut un moment d’effroi, et puis elle se rappela que Dieu était notre père, et qu’il savait ce qu’était le premier élan de l’amour maternel ; et tout en se répétant l’avertissement, elle cessa de s’inquiéter de ce qu’elle avait déjà éprouvé.

« Dormez maintenant, Ruth, » dit miss Benson en l’embrassant et en fermant les rideaux.

Mais Ruth ne pouvait pas dormir, et dès que ses yeux se fermaient elle se réveillait précipitamment, comme si le sommeil était un ennemi qui voulût lui faire oublier qu’elle était mère.

Cette pensée chassa tous ses souvenirs pendant les premières heures. Mais pendant la nuit l’absence du père de son enfant commença à se faire sentir ; elle se rappela que son fils n’aurait personne pour le guider et le soutenir dans le combat de la vie, et puis se demanda si elle voudrait confier son enfant à son père, désirant par-dessus tout qu’il arrivât au ciel ; et mille souvenirs se pressèrent devant elle pour la convaincre que celui qu’elle avait aimé ne vivait que pour la terre. Des paroles inconsidérées qui révélaient une nature égoïste lui revinrent à l’esprit, et elle y découvrait ce qu’elle n’avait jamais vu, des sentiments bas et sans élévation, une préoccupation constante de soi-même, un oubli absolu des choses d’en haut ; et même, en se livrant à ces pensées que l’amour maternel semblait lui imposer, en faisant passer avant tout le bonheur de son enfant, elle se reprochait avec horreur le jugement qu’elle portait sur le père de son fils. Puis elle s’assoupit et rêva que son enfant était devenu un homme, et qu’au lieu de la pure et noble créature qu’elle espérait présenter à son Père qui était aux cieux, il ressemblait à son père, et que comme lui il entraînait au mal une jeune fille qui lui ressemblait étrangement à elle-même ; mais qui, plus malheureuse qu’elle encore, lui semblait tomber dans une vie plus terrible que la mort du suicide. Elle rêvait qu’elle voyait la jeune fille errante, perdue, et son fils, à elle, riche et puissant, mais souillé d’une tache plus horrible que le sang. Puis elle voyait son fils entraîné par la jeune fille, qui s’attachait à lui, dans un gouffre dont elle n’osait pas sonder la profondeur, mais d’où sortait la voix de son père, qui criait que pendant sa vie il n’avait pas écouté la parole de Dieu, et qu’il était fort tourmenté dans cette flamme. Dans son effroi elle se réveilla, aperçut Sally qui dormait près du feu, et sentit son enfant couché à côté d’elle. Elle n’osait plus dormir ; elle se mit à prier, et en priant, elle sentait sa foi s’augmenter, car l’ange de son enfant était auprès de Dieu et l’attirait vers celui dont les anges des petits enfants contemplent sans cesse la face.

XVI

Sally et miss Benson veillaient Ruth tour à tour, ou plutôt dormaient tour à tour auprès du feu ; car si Ruth était éveillée, elle n’en restait pas moins parfaitement tranquille dans son lit. Un brouillard blanc enveloppait comme d’un linceul les arbres et les prairies et toute trace de la terre, mais il ne pouvait monter assez haut pour cacher le ciel, qui semblait s’approcher de la terre et être le seul objet qu’on pût discerner ; et Dieu, et le ciel, et l’éternité semblaient à Ruth les seules choses véritables pendant qu’elle tenait son enfant dans ses bras.

Une nuit pourtant Sally s’aperçut que Ruth ne dormait pas.

« Je suis fameuse pour endormir les gens en leur parlant, dit-elle, il faut que j’essaye sur vous, car vous avez besoin de prendre des forces en mangeant et en dormant. Voulez-vous que je vous raconte une histoire d’amour ou un conte de fée comme ceux que j’ai racontés bien des fois à M. Thurstan, quoique son père ne voulût pas entendre parler des fées et appelât une histoire des paroles vaines ; ou aimez-vous mieux que je vous dise le dîner que j’ai fait pour M. Harding, qui voulait épouser miss Foi ? Nous n’avions qu’un gigot de mouton dans la maison, et j’en ai fait sept plats, tous portant des noms différents.

— Qui était-ce M. Harding ? demanda Ruth.

— Oh ! un beau monsieur de Londres qui avait vu miss Foi dans une visite, et qui l’avait trouvée si jolie qu’il était venu ici pour lui demander de l’épouser. Elle dit que non, qu’elle ne quitterait jamais M. Thurstan qui ne pouvait pas se marier ; mais elle était bien triste après son départ. Elle ne le montrait pas à M. Thurstan, mais je la voyais pleurer, quoique je ne lui en aie jamais parlé, car je pensais que cela passerait plus vite, et qu’elle serait contente plus tard d’avoir eu la force de bien faire. Mais cela ne me regarde pas, de vous parler des affaires de miss Benson. Je vous raconterai l’histoire de mes amoureux, si vous voulez, ou celle du dîner, qui est la plus belle chose que j’aie jamais faite, car je me disais qu’un monsieur de Londres croirait que nous autres provinciaux nous ne savions rien faire, et j’étais décidée à lui donner du fil à retordre avec son dîner. Je crois bien qu’à l’heure qu’il est il ne sait pas s’il a mangé du poisson, de la viande de boucherie ou de la volaille. Faut-il vous raconter cela ? »

Mais Ruth dit qu’elle aimait mieux l’histoire des amoureux de Sally, au grand désappointement de celle-ci, qui regardait le dîner comme beaucoup plus intéressant.

« Voyez-vous, je ne sais pas pourquoi je dis des amoureux, car sauf John Rawson, qu’on a enfermé la semaine d’après dans une maison de fous, je n’ai vraiment été demandée en mariage qu’une fois. Mais enfin j’ai été demandée une fois, et je puis dire que j’ai eu un amoureux. Je commençais à avoir un peu peur, car tout le monde aime à être demandé, ne fût-ce que par politesse, et je me rappelle que quand j’ai eu quarante ans, avant que Jeremy Dixon m’eût parlé, je commençais à penser que John Rawson n’avait peut-être pas été si fou, et que j’avais eu tort de traiter légèrement sa proposition, si c’était la seule qui dût m’être faite. Je ne veux pas dire que je l’aurais acceptée, mais seulement que si c’était à recommencer, je parlerais bien de lui aux gens, en disant que c’était pour lui une manie de marcher à quatre pattes, que toutefois c’était un homme raisonnable en général. Mais j’avais bien ri avec d’autres de mon pauvre amoureux fou, et il était trop tard pour le faire passer pour un Salomon. Cependant je me disais que ce serait agréable d’être demandée de nouveau, mais je ne me doutais pas du moment où cela m’arriverait. Voyez-vous, le samedi soir est un temps de loisir dans les maisons de commerce, tandis que c’est le moment où les domestiques ont le plus à faire. C’était donc un samedi soir ; j’avais mis mon gros tablier, j’avais relevé ma robe, et j’étais à genoux à nettoyer les pierres de la cuisine, quand on frappe à la porte de derrière. « Entrez ! » dis-je, mais on frappe de nouveau comme si c’était un trop grand personnage pour ouvrir la porte. Je me lève un peu de mauvaise humeur et j’ouvre, et je vois Jeremy Dixon, le premier commis de M. Holt ; mais qui n’était pas premier commis dans ce temps-là. Et j’étais là, tenant la porte ouverte, parce que je pensais qu’il avait besoin de parler à monsieur ; mais il passe à côté de moi en me disant quelque chose sur le temps, comme si je ne pouvais pas le voir moi-même, prend une chaise et s’assied près du four. « En voilà un d’un beau froid ! » me dis-je à moi-même en parlant de lui, et pas de l’endroit où il était assis, car il y faisait assez chaud. Je voyais bien que cela ne servait à rien de rester debout à attendre que mon monsieur s’en allât : il ne disait rien, il ne faisait que tourner et retourner son chapeau en le polissant avec sa main. Je me remets à mon ouvrage, en me disant que je serais tout agenouillée dans le cas où il voudrait commencer une prière, car je savais qu’il avait été élevé comme méthodiste, et qu’il n’y avait pas longtemps qu’il suivait la chapelle de M. Thurstan : et ces méthodistes sont terribles pour commencer des prières au moment où l’on s’y attend le moins ! Je ne puis pas dire que j’aime cette manière de prendre les gens par surprise, mais je suis fille d’un bedeau, et je n’ai jamais pu m’habituer aux modes des dissidents, à l’exception de M. Thurstan, Dieu le bénisse. Mais j’y avais été prise une ou deux fois, et, pour le coup, je me dis qu’on ne m’attraperait pas, et je pris un torchon sec pour m’agenouiller dessus dans le cas où il commencerait au moment où je serais à un endroit mouillé. Bientôt je me dis que ce serait un bonheur si cet homme voulait se mettre à prier, parce que cela l’empêcherait de me suivre des yeux partout où j’allais, car ces dissidents ferment les yeux quand ils se mettent à prier, et remuent les paupières d’une très-drôle de façon. Je puis bien vous parler librement, à vous, car vous avez été élevée dans l’Église comme moi, et vous devez trouver étrange d’être avec des dissidents. Dieu me garde de manquer de respect à M. Thurstan et à miss Foi, je ne les regarde jamais comme des dissidents, mais comme des chrétiens. Mais, pour en revenir à Jeremy, d’abord j’essayai de laver toujours derrière son dos, mais il se retournait toujours de façon à être en face de moi ; et je me dis que j’essayerais un autre système : « Monsieur Dixon ! dis-je, je vous demande pardon, mais il faut que je lave sous votre chaise. Voulez-vous me faire le plaisir de vous déranger ? » Il se dérangea. Au bout d’un moment, je lui redemandai la même chose, et trois ou quatre fois de suite, si bien qu’il était toujours en mouvement avec sa chaise derrière lui, comme un escargot qui emporte sa coquille. Et le grand imbécile ne s’apercevait pas que je lavais deux fois le même endroit. Enfin je commençais à être fort en colère ; il me gênait beaucoup, et je fis deux grandes croix avec ma craie sur les pans de son habit brun, car toutes les fois qu’il s’asseyait, il déployait les pans de son habit et les faisait passer par derrière sous le dossier de la chaise. Aussi il était impossible de résister à l’envie d’y mettre de la craie, et je crois qu’il aura eu à bien brosser pour le nettoyer. Enfin, il jette un cri si perçant, que j’étends mon torchon et je ferme les yeux pour la prière ; mais rien ne venait ; alors j’ai un peu ouvert les yeux pour voir ce qu’il faisait. Ma parole ! il était à genoux en face de moi, me regardant de toutes ses forces. Alors je me suis dit que ce serait rude de ne pas rire si cela devait durer longtemps, et j’ai refermé mes yeux pour tâcher d’avoir l’air sérieux, par respect pour ce que j’attendais ; mais, Dieu me pardonne ! je me demandais pourquoi il n’allait pas prier avec M. Thurstan, qui a toujours l’esprit calme et disposé à la prière, au lieu de venir me chercher, moi qui avais mon buffet à frotter, et même un tablier à repasser. Enfin il me dit : « Sally, voulez-vous me faire le plaisir de me donner votre main ? » Alors je me dis que c’était peut-être l’habitude chez les méthodistes de prier en se donnant la main, et j’étais fâchée de ne pas l’avoir mieux lavée après avoir passé au noir la cheminée de la cuisine. Je pensai qu’il valait mieux lui en faire excuse. « M. Dixon, dis-je, vous aurez ma main bien volontiers, si vous voulez me permettre d’aller la laver auparavant.

« — Ma chère Sally, dit-il, propre ou sale, peu m’importe, vu que je parlais d’une manière figurée. Ce que je vous demande à genoux, c’est si vous voulez être assez bonne pour être ma femme, pas la semaine prochaine, mais l’autre, si cela vous convient. »

« Oh ! pour le coup, je fus bientôt sur mes pieds. C’était drôle, n’est-ce pas ? Je n’avais jamais eu l’idée de prendre cet homme-là et de me marier ; mais j’avoue que je m’étais dit qu’il serait agréable d’être demandée en mariage. Mais, avec tout cela, il ne me plaisait pas. « Monsieur, » dis-je en essayant d’avoir l’air honteux parce que c’était convenable, mais ayant bien envie de rire ; « monsieur Dixon, je vous suis obligée de votre complaisance, et je vous remercie beaucoup ; mais je crois que je préfère rester fille. » Il eut l’air bien étonné, mais au bout d’un moment il se remit ; il était toujours à genoux et j’aurais bien voulu qu’il se relevât, mais je pense qu’il croyait que cela faisait plus d’effet.

« Pensez-y encore, dit-il, ma chère Sally. J’ai une maison de quatre pièces bien meublées et deux mille francs d’appointements : vous n’aurez jamais une chance pareille. »

« C’était assez vrai, mais ce n’était pas joli à lui de le dire ; aussi je me mis un peu en colère. « Quant à cela, ni vous ni moi nous n’en savons rien, monsieur Dixon ; vous n’êtes pas le premier homme que j’aie vu à genoux devant moi pour me demander de l’épouser (je n’avais pas besoin de dire que John Rawson était à quatre pattes, puisque c’était bien vrai qu’il était à genoux), et vous ne serez peut-être pas le dernier. En tout cas, je n’ai pas envie de changer de situation maintenant.

« — J’attendrai jusqu’à Noël, dit-il ; j’aurai un cochon bon à tuer à ce moment-là, et il faut que je sois marié avant. »

« Le croiriez-vous ? le cochon était une tentation. J’avais une recette pour faire les jambons, et miss Foi n’avait jamais voulu me laisser essayer, en disant que la vieille manière était assez bonne. Pourtant j’ai résisté ! « Monsieur Dixon, » dis-je très-sèchement, parce que je sentais que j’avais balancé, « une fois pour toutes, avec ou sans cochon, je ne veux pas vous épouser, et si vous voulez suivre mon avis, vous vous relèverez : les pierres sont humides, et ce serait du malheur d’attraper un rhumatisme juste à l’entrée de l’hiver. » Là-dessus il s’est relevé bien vite. Il avait l’air de si mauvaise humeur, que je me suis dit qu’en dépit du cochon j’avais bien fait de lui dire non. »

« Vous aurez le temps de vous en repentir, » dit-il en devenant tout rouge ; « mais je vous donne jusqu’à demain pour y réfléchir, et je viendrai après la chapelle savoir à quoi vous vous décidez. »

« Avez-vous jamais rien entendu de pareil ? Mais tous les hommes sont comme cela : ils sont si contents d’eux-mêmes, qu’ils croient qu’il n’y a qu’à demander pour obtenir. Ils ne m’ont pas obtenue, en tout cas, et j’aurai soixante et un ans à la Saint-Martin, en sorte qu’il ne leur reste plus beaucoup de temps pour essayer. Alors, quand Jeremy m’eut dit cela, j’étais en colère et j’ai dit : « Je suis toute décidée ; je n’ai eu qu’un moment d’hésitation, c’est quand vous avez parlé de votre cochon ; mais je ne me soucie aucunement de vous, ainsi bonsoir. Je tiens à mes bonnes manières, car sans cela je vous dirais qu’en vérité c’est bien du temps perdu que de vous avoir écouté ; mais je veux être polie, ainsi, bonne nuit. » Il ne répondit pas un mot, mais il s’en alla en frappant la porte après lui. M. Thurstan m’appelait pour la prière, mais je ne peux pas dire que j’y aie fait très-attention, le cœur me battait trop fort. Cependant j’étais bien aise d’avoir été demandée en mariage, et je réfléchissais si je n’avais pas été trop dure envers lui. J’étais agitée, et je me rappelais la vieille chanson du pauvre Jemmy Gray, qui meurt d’amour pour Barbary Allen, et je me disais qu’il mourait peut-être d’amour pour moi, et pendant plusieurs jours j’étais tremblante quand j’entendais sonner le glas, de peur que ce ne fût pour Jeremy. Mais moins de trois semaines après, j’entends sonner les cloches pour un mariage, et voilà qu’on me dit que c’est pour la noce de Jeremy Dixon ! »

Sally s’arrêta pour reprendre haleine et vit Ruth profondément endormie avec son enfant dans les bras.

« J’aurais cru avoir perdu quelque chose de mes talents si je ne pouvais plus endormir les gens en leur parlant, » se dit Sally en retournant s’asseoir près du feu.

La jeunesse est un grand secours pour lutter énergiquement contre le chagrin : Ruth se remit et reprit des forces, et l’enfant aussi se fortifia à proportion des progrès de sa mère, et lorsque les violettes blanches furent en fleurs dans le petit jardin, Ruth allait s’asseoir près de là, avec son fils, quand il faisait beau.

Elle désirait souvent remercier M. Benson et sa sœur, mais, ne sachant comment leur exprimer sa profonde reconnaissance, elle gardait le silence : ils la comprenaient cependant. Un jour, tandis qu’elle veillait son enfant endormi, elle dit à miss Benson :

« Connaîtriez-vous quelque chaumière bien propre où l’on voulût bien me recevoir ?

— Vous recevoir ? qu’est-ce que vous voulez dire ? dit miss Benson en laissant tomber son tricot pour mieux écouter Ruth.

— Je veux dire, reprit Ruth, un endroit où je pourrais loger avec mon enfant ; une bien pauvre maison, pourvu que ce soit propre : autrement il tomberait malade.

— Et pourquoi faire au monde voulez-vous aller loger dans une chaumière ? » demanda miss Benson avec indignation.

Ruth ne leva pas les yeux, mais elle parlait avec une fermeté qui prouvait qu’elle avait réfléchi.

« Je pense que je pourrais faire des robes. Je sais que je n’ai pas appris tout ce que j’aurais pu ; mais peut-être que je pourrais travailler pour des domestiques et pour des gens qui ne seraient pas difficiles.

— Les domestiques sont aussi difficiles que qui que soit, dit miss Benson enchantée de saisir la première objection venue.

— Oh ! il y a bien des gens qui seraient patients avec moi, dit Ruth.

— Personne n’est patient quand il s’agit d’une robe mal faite ; l’étoffe est perdue et tout va de travers.

— Alors je pourrais faire du linge, dit Ruth très-doucement, je couds très-bien, maman me l’a appris, et j’aimais ses leçons. Peut-être seriez-vous assez bonne, miss Benson, pour dire que je travaille bien, avec exactitude et à bon marché.

— Vous gagnerez dix sous par jour, dit miss Benson, et qui est-ce qui soignera votre enfant, s’il vous plaît ? il serait joliment négligé, le pauvre petit ! il aurait le croup et la fièvre, et il se brûlerait au premier jour.

— J’ai pensé à tout cela… Voyez comme il dort !… Chut, mon chéri. »

Car juste à ce moment il se mit à pleurer comme par esprit de contradiction. Ruth le prit et le promena dans la chambre tout en continuant :

« Oui, pour le moment il ne veut pas dormir, mais il dort très-souvent le jour, et toujours la nuit.

— C’est cela, et vous travaillerez la nuit, et vous vous tuerez, et vous laisserez votre pauvre petit orphelin ; oh ! Ruth, vous me faites honte. Mon frère (M. Benson venait, d’entrer), n’est-ce pas que c’est bien mal à Ruth ? la voilà qui fait le projet de nous quitter juste quand nous commencions, moi au moins, à aimer tant son enfant, et quand il commence à me connaître !

— Qu’est-ce que vous avez l’intention de faire, Ruth ? demanda M. Benson avec une douce surprise.

— De me loger quelque part, à très-bon marché, près de vous et de miss Benson ; de gagner ma vie en faisant du linge et quelques robes ; de venir vous voir, ainsi que miss Benson, et de vous apporter Baby quelquefois.

— S’il n’était pas mort auparavant de quelque fièvre, ou brûlé, ou échaudé, pauvre enfant ! ou si vous n’étiez pas morte de sommeil, » dit miss Benson.

Après un moment de réflexion, M. Benson reprit :

« Quoi qu’il puisse vous convenir de faire quand votre fils aura un an et pourra se passer d’une partie de vos soins, faites-nous le plaisir, Ruth, de rester avec nous jusque-là. Quand il aura un an, nous reparlerons de ce projet, et il est probable que d’ici là nous verrons s’ouvrir quelque nouvelle perspective. Ne craignez pas de mener une vie oisive, Ruth, nous vous traiterons comme une fille, et les devoirs du ménage pèseront sur vous. Ce n’est ni pour vous ni pour nous que nous vous demandons de rester, mais pour l’amour de ce petit enfant qui ne peut pas parler lui-même. »

Ruth sanglotait.

« Je ne mérite pas vos bontés, dit-elle d’une voie étouffée ; je ne les mérite pas. »

Ses lames tombaient comme la pluie d’été ; mais on ne dit pas un mot de plus, et M. Benson fit tranquillement les questions qu’il avait à faire lorsqu’il était entré dans le parloir.

Mais dès qu’elle n’eut plus de parti à prendre, Ruth retomba dans son abattement et dans ses rêveries. Miss Benson et Sally le remarquèrent toutes deux, et chacune de son côté résolut de parler à Ruth à la première occasion.

Un matin donc, après avoir accompli tous les devoirs du ménage dont elle avait absolument voulu se charger, mais languissamment et sans entrain, Ruth était dans le parloir à soigner son enfant, quand Sally y entra, la trouva seule et s’aperçut aisément qu’elle venait de pleurer.

« Où est miss Benson demanda Sally brusquement.

— Elle est sortie avec M. Benson, » répondit Ruth tristement et d’un air distrait. Ses larmes, qu’elle avait retenues avec peine, recommencèrent à couler, et Sally vit le petit enfant regarder le visage de sa mère, et puis le sien se contracta comme par une sympathie mystérieuse avec celle qui se penchait sur lui. Sally le prit vivement des bras de Ruth.

« Mon beau garçon ! on pleure sur ton visage avant que tu sois sevré. Saute, saute, mon petit. C’est cela, ris maintenant. Il n’y a qu’un enfant comme toi, dit-elle en se tournant vers Ruth, pour ne pas savoir que tu portes malheur à ton enfant en laissant tomber tes larmes sur lui avant qu’il soit sevré. Mais tu n’es pas faite pour avoir un enfant, je l’ai dit bien des fois. J’ai bien envie de t’acheter une poupée et de prendre ton fils pour moi. »

Sally était trop occupée à amuser l’enfant avec le gland du rideau, pour voir la dignité que le sentiment maternel répandit tout à coup sur la personne de Ruth ; mais Ruth s’avança vers elle, et l’effort qu’elle faisait sur elle-même imposa silence à la vieille femme.

« Rendez-le-moi, je vous prie. Je ne savais pas que cela portât malheur, et mon cœur peut se briser maintenant sans que je laisse une larme tomber sur son visage. Merci, Sally ! » ajouta-t-elle quand la vieille servante lui rendit son fils.

Sally regarda Ruth sourire doucement, et imiter avec une tendre attention tous les mouvements et les jeux qui avaient amusé son enfant.

« Tu seras une mère, après tout, dit Sally admirant l’empire sur elle-même que Ruth venait de montrer. Mais pourquoi dis-tu que ton cœur se brisera ? Je ne parle pas de ce qui est passé, mais tu ne manqueras de rien maintenant, ni ton enfant non plus ; l’avenir est au Seigneur, et cependant tu passes ton temps à soupirer et à gémir.

— Qu’est-ce que je fais de mal ? dit Ruth ; je m’applique à faire tout ce que je peux.

— Oui, d’une certaine manière, dit Sally, qui ne savait comment se faire comprendre ; c’est vrai, mais il y a une bonne et une mauvaise manière de faire toutes choses, et, à mon avis, la bonne manière est de faire ce qu’on fait de tout son cœur, quand ce ne serait qu’un lit. Est-ce qu’il n’y a pas une manière chrétienne de travailler ? Qu’est-ce que deviendraient sans cela des pauvres gens comme moi qui n’ont pas beaucoup de temps à passer à genoux sur la terre ? Quand j’étais jeune et bien malheureuse de voir M. Thurstan devenir infirme après la chute que je lui avais laissé faire, je me mis à soupirer, à passer mon temps en prière : je croyais renoncer au monde, et je pensais qu’il était mal de s’occuper des choses de la chair, aussi je faisais de mauvais puddings, et je ne m’inquiétais ni du dîner ni des chambres, et je croyais que je faisais mon devoir, tout en disant que j’étais une misérable pécheresse. Mais un soir, madame (la mère de M. Thurstan) entra dans la cuisine, et vint s’asseoir près de moi pendant que je me faisais des reproches, sans penser ce que je disais, et elle me dit :

— Sally, qu’est-ce que vous avez à vous plaindre et à soupirer comme cela ? Nous vous entendons tous les soirs du parloir et cela me fait de la peine.

— Oh ! madame, lui dis-je, je suis une pauvre pécheresse, je soupire à propos de mon âme !

— Est-ce pour cela, dit-elle, que le pudding était si lourd aujourd’hui ?

— Oh ! madame, madame, dis-je, si vous vouliez ne pas penser aux choses de la chair, et vous inquiéter de votre âme immortelle. »

« Et je secouais la tête en pensant à son âme : « Mais, dit-elle avec sa voix douce, je pense tout le jour à mon âme, si vous voulez dire par là que nous devons tâcher de faire la volonté de Dieu. Mais il est question maintenant de pudding ; M. Thurstan n’a pas pu en manger, et je suis sûre que vous serez fâchée de cela. »

« Eh bien ! j’en étais fâchée, mais je ne voulais pas l’avouer, parce qu’elle avait l’air de s’y attendre, et je dis : « C’est bien dommage de voir élever des enfants pour les choses de la chair ; » après cela je me serais bien mordu la langue, car madame avait l’air si sérieux, et je pensais à mon pauvre petit qui n’avait pas eu à dîner. Enfin elle dit :

« Sally, croyez-vous que Dieu nous ait mis dans ce monde pour être égoïstes, et pour nous occuper seulement de nous-mêmes ; ou bien pour nous aider les uns les autres de tout notre cœur comme Christ le faisait pour tous ceux qui avaient besoin de lui ? »

« Je ne répondis rien, je ne savais que dire. Elle continua :

« Vous rappelez-vous cette belle réponse dans votre catéchisme, Sally ? »

« J’étais bien aise d’entendre une dissidente parler si bien du catéchisme. Elle reprit :

« C’est « pour faire mon devoir dans la position à laquelle il a plu à Dieu de m’appeler. » Eh bien ! votre situation est d’être servante, et elle est aussi honorable que celle d’un roi, si vous y réfléchissez, car vous devez servir les autres d’une manière, et le roi d’une autre manière. En quoi devez-vous aider et servir les autres pour faire votre devoir ? Est-ce faire la volonté de Dieu et le suivre, que de donner à un enfant une nourriture malsaine ? »

« J’étais si entêtée que je ne voulais pas céder, et je dis : « Je voudrais que les gens sussent vivre de miel sauvage et de sauterelles, et qu’ils laissassent les autres travailler à leur salut, » et je me mis à soupirer tout haut sur l’âme de ma maîtresse. Elle sourit à demi et dit :

« Eh bien ! Sally, demain vous aurez le temps de travailler à votre salut ; mais comme il n’y a pas de sauterelles en Angleterre, et que quand il y en aurait je ne crois pas que cela convint à M. Thurstan, je viendrai faire le pudding et je tâcherai de le bien faire, non-seulement pour qu’il lui plaise, mais parce qu’il y a une bonne et une mauvaise manière de faire toutes choses : la bonne est de faire ce qu’on fait aussi bien qu’on le peut, comme en la présence de Dieu ; la mauvaise est d’être préoccupé de soi-même, et de négliger ce qu’on a à faire pour suivre sa propre volonté. » Eh bien ! j’ai pensé à cela quand je vous ai vue faire les lits ce matin : vous soupiriez tant, que vous ne pouviez pas secouer les oreillers ; votre cœur n’était pas à votre ouvrage, et pourtant c’était le devoir que Dieu vous avait confié. Je sais bien qu’il n’est pas question de cela dans les sermons, et pourtant ils ne sont pas si loin du but quand ils disent : « Fais selon ton pouvoir tout ce que tu auras à faire. » Essayez pendant un jour de penser à bien faire toutes les petites choses de la maison comme en présence de Dieu, au lieu de les expédier à moitié, et vous les ferez toutes bien mieux, et vous n’aurez plus le temps de pleurer ni de soupirer. »

Sally s’enfuit afin de mettre chauffer de l’eau pour le thé, et elle réfléchit avec un peu d’effroi au discours qu’elle venait de faire dans le parloir. Mais elle vit avec une grande satisfaction que depuis lors Ruth soigna son enfant et accomplit tous ses devoirs avec énergie et sérénité. Miss Benson eut sa part dans cette amélioration, quoique Sally s’en attribuât tout le mérite. Un soir qu’elle travaillait avec Ruth, elle se mit à parler de l’enfant, et peu à peu elle raconta à Ruth sa propre enfance. L’éducation devint ensuite le sujet de la conversation, et le résultat fut que Ruth se décida à se lever de grand matin pour acquérir l’instruction qu’elle aurait à donner plus tard à son enfant. Son esprit était sans culture, elle avait peu lu, mais elle avait du goût naturel et un excellent jugement. Elle se mit à l’œuvre sous la direction de M. Benson. Elle lisait les livres qu’il lui indiquait avec une attention persévérante ; elle n’entreprit d’apprendre aucune langue étrangère, quoique son ambition fût d’arriver à savoir le latin pour l’enseigner à son fils. Elle apprenait pendant ses matinées d’été à vivre fidèlement et sérieusement dans le présent, en laissant le passé et l’avenir entre les mains de Dieu. Quand elle était fatiguée, elle se levait et allait regarder son enfant endormi, et toutes ses pensées étaient des prières pour lui, et elle retournait ensuite courageusement à son travail.

XVII

Les dissidents, au nombre desquels était M. Benson, ne voient point de nécessité à baptiser les enfants immédiatement après leur naissance ; et plusieurs circonstances réunies retardèrent la consécration à Dieu du petit Léonard jusqu’à l’âge de six mois. Le sujet du baptême avait donné lieu à bien des conversations dans le petit parloir entre le frère, la sœur et leur protégée ; les questions de Ruth trahissaient parfois beaucoup d’ignorance, mais elles indiquaient aussi des réflexions sérieuses ; les réponses de M. Benson tendaient plutôt à l’encourager dans cette voie qu’elles ne lui donnaient des explications positives, et miss Benson suggérait sans cesse une foule d’idées toujours simples et quelquefois originales, mais pleines de ce sentiment religieux vrai et profond qui appartient parfois à ceux qui au premier abord paraissent seulement affectueux et sensés. Les explications que M. Benson avaient données à Ruth sur cette question l’avaient, comme il le désirait, amenée à y réfléchir si sérieusement, que la cérémonie qui allait avoir lieu, quelque simple qu’elle fût extérieurement et quelques tristes souvenirs qu’elle rappelât, était à leurs yeux, à tous, revêtue de l’austère grandeur d’un acte de foi et de fidélité.

La chapelle, comme nous l’avons dit, était à côté de la maison du pasteur. Toute l’assistance devait se composer de M. et miss Benson, de Ruth avec son enfant, et de Sally qui, pleine de son importance comme membre de l’Église anglicane, croyait faire un acte de condescendance en demandant la première à assister à un baptême de dissidents. Si elle ne l’avait pas demandé, on ne lui en aurait pas parlé, tant ses maîtres désiraient laisser aux autres la liberté qu’ils réclamaient pour eux-mêmes ; mais ils lui accordèrent sa demande avec plaisir, car ils aimaient à sentir qu’ils formaient une seule famille, et que les intérêts de l’un d’eux étaient les intérêts de tous. Toutefois il en résulta des conséquences auxquelles ils ne s’attendaient pas. Sally, très-préoccupée de l’événement qu’elle devait sanctionner par sa présence, en parla entre autres aux domestiques de M. Bradshaw.

Miss Benson fut un peu surprise de recevoir une visite de Jemima Bradshaw le matin même du jour où le petit Léonard devait être baptisé. Miss Bradshaw venait, avec toute l’ardeur d’une imagination de jeune fille, demander la permission d’assister au service de l’après-midi. Elle n’avait jamais vu baptiser personne, parce qu’elle était en pension au moment de la naissance de ses petites sœurs, et d’ailleurs la beauté et la grâce de mistriss Denbigh l’avaient frappée au premier abord, et elle avait conservé un intérêt romanesque pour cette veuve presque aussi jeune qu’elle, à laquelle la réserve et la retraite semblaient ajouter un nouveau charme.

« Oh ! miss Benson, je n’ai jamais vu de baptême ; papa dit que je puis venir, si vous pensez que cela ne déplaise pas à M. Benson et à mistriss Denbigh ; et je serais si tranquille ; je me mettrai derrière la porte, où vous voudrez ! Mais je voudrais tant voir baptiser ce beau petit enfant. On doit l’appeler Léonard, comme M. Denbigh, n’est-ce pas ?

— Non, pas précisément, dit miss Benson un peu embarrassée.

— Est-ce que M. Denbigh ne s’appelait pas Léonard ? Maman pensait qu’on lui donnerait son nom et moi aussi. Mais je puis venir au baptême, n’est-ce pas, chère miss Benson ? »

Miss Benson donna son consentement avec un peu de répugnance. Son frère et Ruth partagèrent ce sentiment sans l’exprimer, et ce fut bientôt oublié.

Jemima attendait gravement dans la vieille sacristie attenante à la chapelle, quand le pasteur et sa famille entrèrent. Elle pensait que Ruth était si pâle et avait l’air si sérieux parce qu’elle était veuve ; elle ne savait pas que Ruth venait devant Dieu comme une enfant qui s’était égarée, comme une mère qui avait encouru une lourde responsabilité et que l’amour maternel amenait à Dieu pour demander plus de foi et de force. En pensant à l’avenir de son fils, à cet avenir que toute sa tendresse ne pouvait pénétrer, elle tremblait ; mais en entendant parler de l’amour de Dieu qui dépasse l’amour maternel le plus ardent, la paix rentrait dans son âme avec la prière. Elle se tenait debout, appuyant sa joue pâle sur la tête de son enfant qui dormait sur son sein ; ses yeux étaient voilés par ses longs cils, mais ses regards n’était point fixés sur ce qui l’entourait ; elle cherchait à pénétrer l’avenir et à distinguer la vie réservée à son enfant ; mais le voile était trop épais pour que l’amour humain le plus tendre pût le pénétrer. L’avenir était caché auprès de Dieu.

M. Benson, debout au-dessous de la fenêtre dont la lumière éclairait ses cheveux blancs, semblait absorbé dans la cérémonie qu’il accomplissait. Sa voix, faible et musicale quand il ne l’élevait pas, devenait étrange et dure s’il était obligé de la forcer ; mais ce fut de l’accent le plus doux, comme le murmure d’une colombe qui couve ses petits, qu’il dit : « Prions Dieu, » et lorsque la petite congrégation fut agenouillée on pouvait entendre la faible respiration du petit enfant, tant le silence était profond ! La prière fut longue, les pensées et les craintes se succédaient dans l’esprit de M. Benson, et il exposait à Dieu toutes ses inquiétudes pour chercher en lui la direction et la force. Avant la fin, Sally s’échappa doucement, et miss Benson fut si étonnée de son départ qu’elle ne pouvait plus faire attention à ce que disait son frère. Le service fini, miss Bradshaw demanda la permission de porter l’enfant jusqu’à la maison ; mais Ruth le serra dans ses bras comme s’il n’y avait de sécurité pour lui que près de sa mère. M. Benson vit l’air de désappointement de Jemima.

« Venez prendre le thé avec nous, dit-il, cela ne vous est pas arrivé depuis que vous avez été en pension.

— Je voudrais bien, dit miss Bradshaw rougissant de plaisir ; mais il faut que je demande la permission à papa. Puis-je courir à la maison pour la demander ?

— Certainement, ma chère. »

Heureusement, M. Bradshaw était à la maison, car la permission de la mère n’aurait pas suffi. Elle reçut des recommandations nombreuses sur sa conduite.

« Ne mettez pas de sucre dans votre thé, Jemima ; avec leur revenu, les Benson ne doivent pas être en état de se servir de sucre. Et ne mangez pas beaucoup, vous aurez tout ce que vous voudrez en revenant ; rappelez-vous que l’entretien de mistriss Denbigh doit leur coûter très-cher. »

Jemima revint chez M. Benson fort calmée, mais craignant beaucoup que son appétit ne lui fit oublier la pauvreté de son hôte. Miss Benson et Sally, pendant ce temps, avaient fait des gâteaux dont elles étaient très-fières. L’économie stricte de la maison et l’oubli complet d’eux-mêmes que pratiquaient en général le frère et la sœur, cédaient toujours devant le goût qu’ils avaient pour l’ancienne hospitalité.

« Pourquoi avez-vous quitté la chapelle avant la fin de la prière ? demanda miss Benson à Sally.

— Ah ! c’est que je pensais que monsieur aurait soif après avoir prié si longtemps, et je me suis sauvée pour faire chauffer l’eau pour le thé. »

Miss Benson allait la reprendre d’avoir pensé à autre chose qu’à la prière ; mais elle se souvint combien le départ de Sally avait troublé son attention, et elle ne dit rien.

Miss Benson fut très-désappointée en voyant Jemima se borner à un seul morceau de ce gâteau qu’elle avait eu tant de plaisir à faire, et Jemima aurait bien voulu pouvoir oublier un moment les questions que son père lui ferait à son retour sur le repas, son étonnement d’entendre parler d’autre chose que de pain et de beurre, et la phrase finale : « Je me demande toujours comment Benson peut suffire à de pareilles dépenses avec son traitement. » Sally aurait pu raconter des traits ignorés de renoncement, où la main gauche ne savait pas ce que faisait la main droite, et que M. et miss Benson pratiquaient sans se douter que ce fût un sacrifice et une vertu, dans le seul désir de pouvoir faire du bien à ceux qui souffraient ou de remplir les devoirs de l’hospitalité. Le plaisir qu’y trouvait miss Benson aurait suffi pour prouver que les petites dépenses extraordinaires qu’entraînait chez elle la présence d’un étranger n’étaient pas une extravagance, mais une véritable bonne œuvre. Pauvre Jemima ! elle avait grand’faim et les gâteaux étaient si bons ! mais la vertu l’emporta, et elle refusa.

Pendant que Sally desservait, miss Benson et Jemima montèrent avec Ruth qui allait coucher Léonard.

« Je n’avais pas la moindre idée qu’un baptême fût quelque chose de si solennel, dit miss Bradshaw. M. Benson parlait comme s’il avait sur le cœur un poids que Dieu seul pouvait alléger.

— Mon frère sent très-profondément, dit miss Benson, qui voulait couper court à la conversation, car elle savait bien que plusieurs phrases de la prière avaient été suggérées à M. Benson par la triste histoire dont il s’agissait.

— Je ne l’ai pas tout à fait compris, reprit Jemima ; pourquoi disait-il : « Tu laisseras venir à toi cet enfant que le monde repousse, et tu le béniras de ta puissante bénédiction ? » Pourquoi ce cher petit serait-il repoussé ? Je ne sais pas si ce sont exactement là les mots, mais c’est au moins le sens.

— Ma chère, votre robe est mouillée ; elle a dû tremper dans la baignoire, laissez-moi l’essuyer.

— Oh ! merci, ne vous inquiétez pas de ma robe, » dit Jemima préoccupée de sa question : mais en se retournant elle aperçut les larmes que Ruth laissait tomber en silence dans la baignoire où s’ébattait son enfant. Jemima sentit qu’elle avait touché sans le vouloir à quelque corde sensible, et elle se hâta de passer à un autre sujet au grand soulagement de miss Benson. Pendant longtemps Jemima oublia cette circonstance, mais plus tard elle comprit ce que cela signifiait. Pour le moment, tout ce qu’elle demandait, c’était la permission de servir à quelque chose à mistriss Denbigh. Elle avait un grand goût pour la beauté, et ce goût était peu satisfait chez elle. La tristesse de Ruth ajoutait à ses charmes, et la simplicité de ses vêtements semblait lui prêter cette grâce qu’une belle draperie prête à une statue grecque. Le roman prétendu de la vie de Ruth avait frappé son imagination ; aussi était-elle heureuse en aidant Ruth à déshabiller Léonard, et un regard et un sourire de Ruth lui suffisaient comme récompense.

Quand Jemima fut partie avec le domestique qui était venu la chercher, il y eut un petit concert de louanges.

« C’est une bonne fille, dit miss Benson, elle se souvient de toute son enfance ; elle vaut deux fois mieux que M. Richard ; c’est toujours la même chose que lorsqu’ils étaient petits et qu’ils avaient cassé une fenêtre dans la chapelle ; il s’est sauvé, mais elle est venue frapper à notre porte, et je vois encore son honnête petit visage tout effrayé, et je l’entends me dire ce qu’elle avait fait et m’offrir tout son argent pour payer la fenêtre. Sans Sally, nous n’aurions jamais su que M. Richard en était aussi.

— Rappelez-vous, dit M. Benson, comme M. Bradshaw a toujours été sévère avec ses enfants ; il n’est pas étonnant que le pauvre Richard fût poltron.

— Il l’est encore ou je me trompe bien, dit miss Benson, et M. Bradshaw a été tout aussi sévère pour Jemima, et pourtant elle ne manque pas de courage. Mais je n’ai pas confiance en Richard ; je n’aime pas ses manières. Et l’année dernière, quand M. Bradshaw a été en Hollande pour ses affaires, son fils n’est pas venu à la chapelle la moitié aussi régulièrement pendant ce temps-là, et je crois toujours l’histoire de sa chasse à courre à Smithiles.

— Tout cela n’est pas bien grave pour un garçon de vingt ans, dit M. Benson en souriant.

— Non, pas en soi, mais je n’aime pas à le voir devenir tout de suite si rangé quand son père revient à la maison.

— Léonard n’aura jamais peur de moi, dit Ruth, revenant à ce qui lui remplissait l’esprit. Je tâcherai d’être une amie pour lui dès son enfance, et vous m’aiderez à être une amie sage, n’est-ce pas, monsieur ?

— Pourquoi l’avez-vous appelé Léonard, Ruth ? demanda miss Benson.

— C’était le nom du père de ma mère, et il était si bon… ; j’ai pensé que si Léonard pouvait devenir comme lui…

— Vous souvenez-vous des discussions sur le nom de miss Bradshaw, Thurstan ? Son père voulait l’appeler Hepzibah, et, dans tous les cas, voulait un nom de l’Écriture ; et mistriss Bradshaw voulait Juliana, d’après je ne sais quel roman qu’elle venait de lire. On a fini par choisir Jemima, parce que c’était un nom de l’Écriture, et qu’il pouvait aussi aller à une héroïne de roman.

— Je ne savais pas que Jemima fût un nom de l’Écriture, dit Ruth.

— Oh ! si. C’est une fille de Job : Jemima, Kesia et Keren Happuck. Il y a beaucoup de Jemima dans ce monde, et quelques Kesia ; mais je doute qu’on ait jamais appelé personne Keren Happuck, et pourtant nous en savons autant sur les unes que sur les autres. Ce qui prouve que tout le monde aime un joli nom, qu’il soit tiré de l’Écriture ou non.

— Quand aucune idée ne se rattache au nom, dit M. Benson.

— Moi, on m’a appelée Foi, comme une vertu théologale, parce que ma mère le désirait, et j’aime mon nom, quoique beaucoup de personnes le trouvent trop puritain ; et Thurstan a été nommé ainsi parce que mon père l’a voulu : car, quoiqu’on le trouvât quelquefois un peu radical, il était très-fier, au fond du cœur, de descendre d’un vieux sir Thurstan, qui avait figuré dans les guerres avec la France.

— La différence entre la théorie et la pratique, entre les pensées et les actions, » dit M. Benson qui était en train de se laisser aller aux charmes de la conversation.

Miss Benson tricotait comme à l’ordinaire et regardait son frère ; Ruth arrangeait les vêtements de son enfant pour le lendemain. C’était leur manière habituelle de passer la soirée ; mais le calme profond, la fenêtre ouverte, les doux parfums qui venaient du jardin et le beau ciel étoilé laissèrent dans les souvenirs de Ruth l’idée d’un jour de fête. Sally elle-même semblait plus paisible qu’à l’ordinaire quand elle vint pour la prière, et miss Benson et elle montèrent avec Ruth pour voir Léonard endormi.

« Dieu le bénisse ! dit miss Benson en se baissant pour baiser la petite main potelée qui reposait sur la couverture.

— Bonsoir, Ruth ! et ne vous levez pas trop tôt. Ce serait une pauvre sagesse et une triste économie que de ruiner votre santé. Bonsoir !

— Bonne nuit, chère miss Benson ! Bonne nuit, Sally ! »

Quand Ruth eut fermé la porte, elle s’approcha de nouveau du lit de son fils et le regarda jusqu’à ce que ses yeux fussent pleins de larmes.

« Dieu te bénisse, mon enfant ! Tout ce que je demande, c’est d’être un de ses instruments et de ne pas être rejetée comme inutile ou pis que cela.

Ainsi finit le jour du baptême de Léonard.

M. Benson avait donné des leçons à quelques enfants, comme par une faveur particulière ; mais les facultés de ses petits élèves ne l’avaient pas préparé aux progrès de Ruth. Les premières leçons qu’elle avait reçues de sa mère ne s’étaient jamais effacées de son esprit, et son maître était constamment surpris de la rapidité avec laquelle elle surmontait tous les obstacles, et de la passion qu’elle apportait dans l’étude de tout ce qui était beau. Ruth n’avait point conscience, pour sa part, des facultés qu’elle possédait ; elle ne pensait point à elle-même ; tout son esprit était absorbé par son fils et par ce qu’il fallait apprendre pour le lui enseigner plus tard. Si quelque chose eût pu lui ouvrir les yeux sur ce qu’elle valait, c’eût été le dévouement de Jemima. M. Bradshaw n’aurait jamais imaginé que sa fille pût se regarder comme inférieure à la protégée du pasteur ; mais il en était ainsi, et jamais chevalier errant ne se trouva plus honoré d’obéir à sa dame que Jemima ne croyait l’être quand Ruth lui permettait de faire quelque chose pour elle ou pour son fils. Ruth l’aimait tendrement malgré l’impatience que lui causait quelquefois la franche admiration de Jemima.

« Je vous en prie, ne me dites pas quand on me trouve jolie.

— Mais mistriss Postlewaithe ne disait pas seulement que vous étiez belle, mais aussi que vous aviez l’air doux et bon.

— Raison de plus pour ne pas me le dire ; je puis être jolie, mais je ne suis pas bonne ; et d’ailleurs, je crois qu’il n’est pas bon de raconter ce qu’on dit derrière le dos des gens. »

Ruth parlait si sérieusement que Jemima craignit de l’avoir fâchée.

Si elle avait voulu, elle aurait pu être vêtue des pieds à la tête des présents que M. Bradshaw voulait lui faire, mais elle les refusait constamment, parfois même contre le gré de miss Benson. Mais puisqu’il ne pouvait pas l’accabler de cadeaux, au moins M. Bradshaw voulait-il lui montrer son estime en l’invitant chez lui, et après quelque hésitation elle se décida à y accompagner M. et miss Benson. La maison était carrée et massive, et presque tous les meubles étaient gris foncé. Mistriss Bradshaw partageait le désir de son mari d’être prévenante pour Ruth ; au milieu de son indolence naturelle elle avait un grand goût pour la beauté et l’agrément des manières, en opposition avec la passion exclusive de son mari pour les choses utiles, et ce goût avait rarement trouvé une satisfaction aussi complète et aussi pure que le plaisir qu’elle avait à suivre les mouvements de Ruth dans le salon qui semblait recevoir de sa présence l’éclat et le charme qui lui manquaient en général. Mistriss Bradshaw soupirait en regrettant que sa fille ne fût pas assez jolie pour pouvoir imaginer un roman sur son compte, car mistriss Bradshaw n’échappait à la vie prosaïque qu’elle menait comme femme de M. Bradshaw que pour construire des châteaux en Espagne sur le plan des mauvais romans du jour. Son instinct du beau n’allait pas jusqu’à la beauté morale, et ne lui faisait pas remarquer le charme qu’un cœur affectueux et ardent donnait au visage peu remarquable de sa fille Jemima, dont les yeux noirs étaient sans cesse occupés à quêter de tout le monde un regard d’admiration pour son amie. Cette première soirée chez M. Bradshaw se passa comme toutes celles qui suivirent. Le thé vint, avec un service aussi riche et aussi laid qu’il fût possible de se le procurer pour de l’argent. Les dames prirent leur ouvrage et M. Bradshaw, debout devant la cheminée, favorisa la compagnie de ses opinions sur plusieurs sujets. Ses opinions avaient toute la valeur que peuvent avoir celles d’un homme qui ne voit jamais qu’un côté de la question ; elles s’accordaient sur plusieurs points avec celles de M. Benson. Mais il se permit deux ou trois fois une excuse en faveur de ceux qui n’étaient pas du même avis, et M. Bradshaw l’écoutait avec cette espèce de pitié indulgente qu’on éprouve pour un enfant qui déraisonne sans le savoir. Peu à peu mistriss Bradshaw et miss Benson tombèrent dans le tête-à-tête, et Ruth et Jemima en firent autant dans un autre coin. Deux enfants trop tranquilles pour leur âge furent renvoyées de bonne heure par leur père, parce que l’une d’elles s’était permis de parler trop haut pendant qu’il expliquait un changement survenu dans quelque tarif. Un moment avant le souper, on annonça un monsieur que Ruth n’avait pas encore vu, mais qui semblait très-lié avec le reste de la société : c’était M. Farquhar, l’associé de M. Bradshaw, qui revenait à Eccleston après un assez long séjour sur le continent. Il semblait fort à son aise chez M. Bradshaw, mais parlait peu. Il était étendu dans son fauteuil, les yeux à demi fermés tout en examinant tout le monde ; toutefois il n’y avait rien d’impertinent ni de désagréable dans ses manières. Ruth fut étonnée de l’entendre contredire M. Bradshaw, et s’attendait à quelque accès d’humeur ; mais, pour la première fois de la soirée, M. Bradshaw, sans renoncer absolument à son avis, admit pourtant la possibilité qu’on pût avoir quelque chose à dire en faveur de l’autre côté de la question. M. Farquhar discuta ainsi quelques sujets avec M. Benson, mais avec plus de respect que M. Bradshaw. En somme, quoique M. Farquhar n’eût pas adressé la parole à Ruth, elle reçut l’impression que c’était un homme qu’on devait respecter et qu’on pouvait peut-être aimer.

Sally les attendait, et commença immédiatement ses questions sur la soirée.

« Eh bien ! qui y avait-il, et que vous a-t-on donné à souper ?

— Il n’y avait que M. Farquhar et des sandwiches, des biscuits et du vin ; c’était bien assez, dit miss Benson en montant.

— M. Farquhar ! On dit qu’il pense à miss Jemima !

— Quelle folie ! il est d’âge à être son père, Sally !

— Il a peut-être dix ans de plus qu’elle ; mais ce n’est pas une raison pour que ce soit une folie, murmura Sally en rentrant dans la cuisine ; leur Betsy sait ce qu’elle dit, et elle n’en aurait pas parlé pour rien. »

Ruth jugea en se couchant que ce mariage était au moins très-improbable.

XVIII

Un matin, M. et miss Benson partaient pour faire une visite à un fermier des environs, membre de la congrégation. Ruth et Sally devaient passer toute l’après-midi ensemble, et, pendant que Sally était occupée dans sa cuisine, Ruth emporta son enfant dans le jardin. Il y avait près d’un an qu’elle était chez les Benson ; elle eût dit qu’elle était arrivée la veille, et pourtant qu’une existence tout entière s’était écoulée depuis. Les giroflées que miss Benson avait semées l’année précédente en revenant du pays de Galles étaient couvertes de fleurs, et il semblait à Ruth qu’elle avait toujours vécu dans cette maison, qu’elle en avait toujours aimé les habitants, et qu’elle avait toute sa vie entendu Sally chanter la chanson qui retentissait en ce moment dans la cuisine et ne méritait guère ce nom, si le sentiment musical est un élément indispensable de la chanson.

Mais c’était Ruth elle-même qui avait le plus changé. Elle ne s’en rendait pas compte, mais elle le sentait. Elle jouissait de l’exercice de ses facultés intellectuelles et aimait à penser à tout ce qu’elle avait à apprendre. Elle essayait d’oublier tout ce qui avait précédé cette dernière année : c’était un mauvais rêve, et pourtant elle ne pouvait chasser un certain amour pour le père de l’enfant qu’elle serrait sur son sein ; cela lui semblait naturel, même en y pensant devant Dieu. Le petit Léonard étendait ses mains vers les fleurs, et Ruth le coucha sur le gazon et lui jeta des roses. Il riait et essayait de lui ôter son bonnet. Les boucles de ses cheveux châtains la faisaient paraître plus jeune encore : il semblait impossible qu’elle fût la mère de l’enfant qu’elle tenait dans ses bras. Tout à coup les cloches se mirent à sonner, et, quand le vieux carillon eut fini l’air qu’il faisait retentir depuis un siècle, Ruth embrassa son enfant ; sans savoir pourquoi, elle avait les larmes aux yeux, et elle pria Dieu de le bénir.

À ce moment apparut Sally habillée pour la soirée. Son ouvrage était fini, et elle venait chercher Ruth pour prendre le thé. Elle cueillit un brin de citronnelle qu’elle sentait de toutes ses forces. « Cela me rappelle toujours l’église de mon village, dit-elle. Tenez, prenez une feuille de cassis pour mettre dans la théière, cela donne du goût au thé. Nous avions des abeilles autrefois contre ce mur ; mais, quand madame est morte, nous avons oublié de le leur dire et de les mettre en deuil, et naturellement elles ont essaimé sans que nous en sussions rien, et l’hiver d’après elles sont mortes de froid. L’eau doit bouillir maintenant, et il est temps de rentrer Léonard, car voilà le serein qui tombe. Voyez, toutes les marguerites se ferment. »

Sally recevait Ruth dans la cuisine ce soir-là ; aussi était-elle très-polie.

Léonard s’endormit sur le canapé du parloir, et Ruth et Sally restèrent à travailler près du feu de la cuisine. Sally, comme d’ordinaire, conduisait la conversation.

« Oui, les choses étaient différentes quand j’étais jeune, dit-elle : les œufs coûtaient vingt sous les deux douzaines, et le beurre dix sous la livre. Je n’avais que soixante-quinze francs, et j’étais toujours propre et bien tenue, et maintenant tout le monde n’en fait pas autant avec deux cents francs, et on payait mieux ses dettes dans ce temps-là. »

Après un petit soupir sur le temps actuel, Sally reprit :

« Il ne faut pas que vous croyiez que je n’ai que soixante-quinze francs maintenant. D’abord la mère de M. Thurstan m’a donné cent francs, en disant que je les gagnais bien. J’étais de son avis, en sorte que je les ai pris sans difficulté. Mais, après sa mort, M. Thurstan et miss Foi m’ont dit un jour pendant que j’apportais le thé :

« Sally, nous trouvons qu’il faut augmenter vos gages.

« — Qu’est-ce que cela vous fait ? » leur répondis-je en colère (car je trouvais qu’ils étaient bien pressés de tout changer : et avaient déjà ôté le canapé de sa place, pour le mettre là où il est maintenant) ; tant que je suis contente, cela ne vous regarde pas.

« — Mais, dit miss Foi (car elle est toujours la première à parler, faites-y attention ; mais c’est monsieur qui termine toujours tout par quelque raison à laquelle elle n’avait pas pensé : il a toujours eu de l’esprit) ; mais, Sally, tous les domestiques de la ville ont au moins cent cinquante francs, et vous avez autant de peine qu’eux.

« — M’avez-vous jamais entendue me plaindre de mon ouvrage pour me parler ainsi ? Attendez que je m’en plaigne, dis-je, et jusque-là, ne vous mêlez pas de mes affaires ! » Et je m’en allai en colère ; mais dans la soirée M. Thurstan vint dans la cuisine, et vous savez comment il sait s’y prendre ; d’ailleurs j’avais une idée,… vous n’en parlerez pas au moins ! »

Ruth promit le secret et Sally continua :

« Je pensais que je serais bien aise d’être riche, et de tout laisser à M. et à miss Foi, et je pensais qu’avec cent cinquante francs par an je pourrais devenir riche ; tout ce que je craignais c’était que quelqu’un ne voulût m’épouser pour mon argent ; mais j’ai tenu les hommes à distance. Ainsi donc, j’ai pris un air reconnaissant, j’ai remercié M. Thurstan de ses bontés, et j’ai pris les cent cinquante francs ; mais que croyez-vous que j’en aie fait ? ajouta Sally d’un air triomphant :

— Eh bien ! qu’avez-vous fait ? demanda Ruth.

— J’ai économisé sept cent cinquante francs, reprit Sally lentement et en pesant ses paroles ; mais ce n’est pas tout : j’ai fait faire un testament par un notaire. Voilà, ma fille, dit-elle en donnant à Ruth une tape sur l’épaule.

— Comment vous y êtes-vous prise ?

— Ah ! voilà, j’y ai pensé bien longtemps avant de trouver le meilleur moyen. J’avais peur que l’argent n’allât à la cour de chancellerie si le testament n’était pas bien fait, et pourtant, je ne pouvais pas demander l’avis de M. Thurstan. Enfin, John Jackson l’épicier avait un neveu qui était apprenti chez un notaire à Liverpool, et il est venu passer huit jours ici. Je me suis dit : « Voilà mon affaire… » Mais attendez, je vous raconterai mieux mon affaire avec mon testament à la main : mais je vous préviens que je vous écrase, si vous me trahissez. »

Sally revint bientôt, rapportant un petit paquet enveloppé dans un mouchoir bleu ; elle s’assit, étala le mouchoir sur ses genoux, après l’avoir dénoué, et montra à Ruth un petit morceau de parchemin.

« Savez-vous ce que c’est que cela ? dit-elle ; c’est du parchemin, et c’est là-dessus qu’on fait les testaments. On va en chancellerie si on ne se sert pas de cette étoffe-là, et je crois bien que Tom Jackson pensait qu’il aurait quelque nouveau profit si mon testament allait en chancellerie : car le coquin avait commencé par le faire sur un morceau de papier ordinaire, comme celui sur lequel on écrit les lettres, et il vint me lire cela tout haut ! Mais j’en savais trop pour me laisser attraper, et je me dis : « Allons donc ! mon garçon, je ne suis pas une imbécile ; je sais bien qu’un testament sur du papier ne vaut rien, mais je vais vous laisser aller votre train. » Je l’écoutais tranquillement. Et voyez-vous, ce qu’il avait écrit ne faisait pas plus d’affaire de mes sept cent cinquante francs que vous n’en feriez pour me donner ce dé-là, et je comprenais tout ce qu’il avait mis ; ce n’était pas ce qu’il me fallait. Je voulais quelque chose qui fit réfléchir, et que le sens de la chose fût enveloppé comme j’enveloppe mes belles robes. « Tom, dis-je, ce n’est pas sur parchemin. — Cela n’y fait rien, me dit-il, c’est tout aussi bien ; nous aurons des témoins, et c’est valable. » Pendant quelque temps cette idée d’avoir des témoins me plaisait ; mais je me dis bientôt qu’il fallait que ce fût fait suivant la loi, et pas comme tout le monde aurait pu le faire, même moi. Ainsi, je dis : « Tom, il faut que ce soit sur parchemin. — Mais le parchemin coûte de l’argent, me dit-il très-gravement. – « Oh ! est-ce cela ? mon garçon, pensai-je. Voilà pourquoi on me refuse la loi… Tom, dis-je, il me le faut sur parchemin ; je payerai ce qu’il faudra, mais c’est sept cent cinquante francs, sans compter ce que je pourrai encore mettre de côté, et je veux que ce soit en sûreté. Faites-le faire sur parchemin, et je vous dirai une chose, mon garçon : je vous donnerai dix sous pour chaque mot de loi bien sonnant que vous y mettrez. Votre maître doit avoir honte de son apprenti si vous ne pouvez pas écrire quelque chose qui ait meilleure façon que cela. » Eh bien ! il se mit un peu à rire ; mais j’ai tenu ferme, et il l’a fait sur parchemin. Voyez, lisez-moi cela si vous pouvez, » dit-elle en le donnant à Ruth.

Ruth sourit et se mit à lire ; Sally l’écoutait de toutes ses oreilles. Quand Ruth en vint au mot de testatrice, Sally l’arrêta.

« Ce fut la première pièce de dix sous. Je croyais d’abord qu’il allait encore m’attraper ; mais, quand ce mot-là fut venu, je lui donnai tout de suite ses dix sous. Je lui ai donné quatre pièces de dix sous, et six francs comme nous en étions convenus d’abord, et trois francs pour le parchemin. Voilà un testament fait suivant la loi. M. Thurstan sera joliment attrapé quand je viendrai à mourir, et qu’il retrouvera tout ce qu’il m’a donné de trop ; mais cela lui apprendra qu’il n’est pas si facile de faire renoncer une femme à sa volonté. »

Le moment du sevrage du petit Léonard approchait, et c’était l’époque fixée pour que Ruth essayât de se soutenir d’une manière plus ou moins indépendante des Benson. Tous y pensaient beaucoup, mais personne n’en parlait. Ils ne manquaient pourtant de courage ni les uns ni les autres ; mais le chemin n’était pas encore clair devant eux. Miss Benson était peut-être celle qui aurait vu le plus d’inconvénients à changer leur manière de vivre actuelle. Elle avait l’habitude de penser tout haut, elle détestait le changement, et d’ailleurs son cœur ardent la disposait naturellement à la tendresse pour les enfants, à ce sentiment maternel qui avait manqué dans sa vie. Le petit Léonard régnait sur elle en maître, et ses aises, ses manies même, étaient volontiers sacrifiées au plaisir de soigner le petit être qui ne pouvait rien encore par lui-même.

M. Benson avait échangé sa chaire avec un de ses collègues des environs, et revenait un lundi chez lui quand il trouva à la porte sa sœur qui l’attendait.

« Ne vous inquiétez pas, Thurstan, tout le monde va bien, mais j’ai quelque chose à vous dire. Ce ne sont que de bonnes nouvelles ; venez dans votre cabinet, que nous causions un peu tranquillement. »

Elle l’attira dans son cabinet, lui ôta sa redingote et le fit asseoir près du feu avant de commencer.

« Eh bien ! voyez comment les choses arrivent quand nous en avons besoin, Thurstan ! Ne vous êtes-vous pas souvent demandé comme moi ce que nous ferions quand viendrait le moment où nous avions promis à Ruth qu’elle gagnerait sa vie elle-même ? Eh bien ! voilà M. Bradshaw qui arrange tout. Il m’a demandé hier, en entrant à la chapelle, si je voulais venir prendre le thé après le second service, parce que mistriss Bradshaw avait à me parler. Il me laissait entendre très-nettement que je ne devais pas amener Ruth, qui était enchantée de rester à la maison avec Léonard. Dès que je suis arrivée, mistriss Bradshaw m’a emmenée dans sa chambre et a fermé la porte ; puis elle m’a dit que M. Bradshaw trouvait que Jemima était trop enfermée avec les enfants pendant leurs leçons, qu’il cherchait une personne au-dessus d’une bonne qui pût rester avec elles pendant que les maîtres y étaient, qui leur fit répéter leurs leçons et qui sortit avec elles ; et elle a ajouté que M. Bradshaw (il était clair du reste que c’était lui qui avait dicté tout le discours) croyait que notre Ruth lui conviendrait parfaitement. Voyons, Thurstan, n’ayez pas l’air si étonné, comme si cette idée ne vous était jamais entrée dans la tête ! Pour moi, j’ai vu tout de suite à quoi tendait mistriss Bradshaw, et j’ai eu toutes les peines du monde à m’empêcher de sourire et de dire que nous serions enchantés, quand je n’aurais rien dû comprendre encore.

— Je me demande ce que nous devons faire, dit M. Benson, ou plutôt je crois que je sais ce que nous devrions faire, si j’en avais seulement le courage.

— Eh quoi ? dit sa sœur avec surprise.

— Je devrais aller raconter à M. Bradshaw toute l’histoire.

— Et faire chasser la pauvre Ruth de chez nous ? dit miss Benson avec indignation.

— Il ne le pourrait pas, reprit son frère, et je ne crois pas qu’il le tentât.

— Si fait, M. Bradshaw essayerait, et il publierait le péché de la pauvre Ruth, et toutes les portes lui seraient fermées. Je le connais bien, Thurstan. Et pourquoi le lui diriez-vous maintenant plutôt qu’il y a un an ?

— Il y a un an, il ne voulait pas la mettre dans une place de confiance auprès de ses enfants.

— Et vous craignez qu’elle n’abuse de cette confiance ? Vous avez vécu un an sous le même toit que Ruth, et vous craignez qu’elle ne fasse du mal aux enfants de M. Bradshaw ? Depuis qu’elle est avec nous, est-ce que vous ou moi, ou Sally, quelques bons yeux qu’elle puisse avoir, nous avons vu Ruth faire quoi que ce soit de mal, de hardi, d’inconvenant ! S’il en était autrement, je vous dirais : « Ne la laissez pas entrer chez M. Bradshaw. » Mais ne parlez à un juge sévère ni de son chagrin ni du péché qu’elle a commis quand elle était si jeune. Elle n’est pas parfaite, elle est trop vive quelquefois. Avons-nous le droit pourtant de détruire tout son avenir en confiant son histoire à M. Bradshaw ? Quel mal peut-elle faire ? et d’ailleurs, qui est-ce qui a encouragé Jemima à venir si souvent voir Ruth ? Ne disiez-vous pas que cela leur serait bon à toutes deux ?

— Je ne vois pas quel pouvait être le danger, reprit M. Benson lentement et comme s’il n’était pas complètement convaincu. J’ai veillé sur Ruth ; je crois que c’est un cœur pur et droit ; son chagrin, son repentir, ses souffrances, l’ont rendue plus consciencieuse qu’on ne l’est en général à son âge.

— Tout cela et aussi les soins qu’elle a donnés à son enfant, reprit miss Benson, enchantée de la tournure que prenaient les pensées de son frère.

— Ah ! Foi, cet enfant que vous craigniez tant autrefois est devenu une bénédiction, vous le voyez, dit M. Benson en souriant faiblement.

— Oui, on peut être reconnaissant, et mieux que cela, d’un enfant comme Léonard ; mais je ne pouvais pas savoir qu’il serait si gentil.

— Mais revenons à Ruth. Qu’avez-vous dit à mistriss Bradshaw !

— Oh ! que j’acceptais avec empressement, et je l’ai répété à M. Bradshaw quand il m’a demandé si sa femme m’avait parlé de leurs projets. Ils comprennent bien qu’il fallait vous consulter, ainsi que Ruth, avant de pouvoir considérer la chose comme arrangée.

— Et lui en avez-vous parlé ?

— Oui, répondit miss Benson, qui craignait un peu d’avoir été trop vite.

— Et qu’a-t-elle dit ?

— D’abord elle a eu l’air enchanté, elle est entrée dans tous mes arrangements pour garder Léonard pendant qu’elle serait chez M. Bradshaw ; mais peu à peu elle est devenue pensive, elle s’est mise à genoux près de moi, et elle a caché son visage sur mes genoux ; elle tremblait comme si elle pleurait, et puis elle m’a demandé très-bas sans relever la tête : « Croyez-vous que je sois digne d’élever des petites filles, miss Benson ? » Elle disait cela si humblement et si timidement, que je n’ai pensé qu’à l’encourager, et je lui ai demandé si elle n’espérait pas être digne d’élever son fils pour être un vrai chrétien. Elle a relevé la tête et elle m’a regardée avec des yeux brillants et pleins de larmes en disant : « Avec l’aide de Dieu, j’essayerai d’élever mon enfant pour lui. » Alors j’ai dit : « Ruth, il faudra travailler et prier pour Marie et pour Élisabeth, si on vous les confie, comme vous travaillez et comme vous priez pour votre enfant. » Elle a caché de nouveau son visage, mais elle a répondu très-nettement : « Je « travaillerai et je prierai. » Vous n’auriez point de crainte, Thurstan, si vous l’aviez entendue hier soir.

— Je n’ai plus de crainte, dit-il ; décidément, que les choses s’arrangent ; mais je suis bien aise qu’elles en aient été à ce point avant que j’aie rien su ; car je crois que mes indécisions sur les principes et sur leurs conséquences augmentent tous les jours.

— Vous êtes fatigué, mon cher frère ; et en pareil cas votre corps est plus à blâmer que votre conscience.

— Dangereuse doctrine ! »

Le sort en était jeté, et ils ne prévoyaient pas l’avenir ; quelque terrible pourtant qu’il eût pu leur paraître au premier abord, ils auraient remercié Dieu s’ils avaient pu le deviner tout entier.

DEUXIÈME PARTIE.

I

Les jours en s’écoulant paisiblement formèrent des mois et même des années, sans qu’aucun événement vint rappeler la fuite du temps au petit cercle de M. Benson. Depuis le jour où Ruth était entrée comme gouvernante chez M. Bradshaw, les seuls changements introduits dans la maison étaient ceux que le temps y amenait naturellement. Léonard était devenu un beau garçon de six ans, grand et fort, d’une beauté et d’une intelligence remarquables. Comme son existence se passait au milieu de personnes plus âgées que lui, il avait quelquefois l’air trop sérieux pour son âge ; on eût dit qu’il contemplait les mystères qui se présentent aux jeunes gens sur le seuil de la vie, et qui s’évanouissent à mesure que les années en s’écoulant les mettent en contact avec les réalités pratiques de la vie, à ce point qu’un grand orage de l’âme semble parfois nécessaire pour retrouver la faculté de comprendre les choses spirituelles. Mais dans d’autres moments la force et la gaieté de l’enfance éclataient tout à coup, et le poulain le plus folâtre, bondissant à côté de sa mère, n’aurait pas pu gambader plus légèrement ni paraître plus heureux que lui.

« Toujours à faire des sottises ! » tel était le jugement que portait sur son compte Sally, qui cependant n’aurait permis à personne d’en dire autant de son enfant chéri. Un jour même, elle fut sur le point de quitter la maison, parce qu’elle trouvait qu’on avait traité Léonard trop sévèrement. Voici ce qui s’était passé : Léonard montrait depuis quelque temps une étrange disposition à mentir ; il inventait des histoires qu’il racontait d’un air si sérieux, qu’à moins qu’elles ne fussent évidemment fausses, comme une certaine description d’une vache qui avait un chapeau, on le croyait presque toujours, et il en résultait parfois d’étranges conséquences. M. et miss Benson et Ruth n’avaient aucune expérience des enfants, sans quoi ils auraient reconnu une crise que traversent souvent les enfants qui ont une imagination active. Ils étaient très-malheureux de cette indifférence absolue pour la vérité ; en conséquence, il y eut un matin un conseil tenu dans le cabinet de M. Benson. Ruth était là, pâle, les lèvres serrées et gardant le silence ; le cœur lui manquait en écoutant les arguments qu’employait miss Benson pour prouver qu’il fallait fouetter Léonard, si on voulait le corriger de son habitude de raconter des histoires. M. Benson était triste et mal à son aise. L’éducation était pour eux tous une série d’expériences, et tous au fond du cœur craignaient tellement de gâter leur enfant bien-aimé, qu’ils en venaient parfois à des résolutions plus sévères que n’en auraient pris les parents d’une famille nombreuse, répartissant leur affection sur plus de têtes. Enfin on se décida pour les mesures de rigueur, et Ruth elle-même avoua tristement qu’il fallait en venir là ; puis, toute tremblante, elle demanda doucement s’il fallait qu’elle assistât à l’exécution dont M. Benson devait être le ministre, et, sur la réponse négative qu’elle reçut immédiatement, elle monta péniblement dans sa chambre, s’agenouilla, se boucha les oreilles et se mit à prier.

Miss Benson, après avoir amené les autres à son avis, s’attendrit et eût voulu obtenir grâce pour Léonard ; mais M. Benson avait écouté ses arguments avec plus d’attention qu’il n’en prêta à ses prières, et il répondit seulement : « Si c’est bien, il faut le faire ! » Puis il alla dans le jardin et coupa tranquillement une petite branche de cytise. Rentrant alors par la cuisine, il emmena dans son cabinet le petit garçon étonné et effrayé, et, le plaçant devant lui, il commença sur l’importance de la vérité une exhortation qu’il comptait terminer par ce qu’il regardait comme la morale de tout châtiment : « Puisque vous ne pouvez pas vous souvenir tout seul de ce que je vous dis là, je suis obligé de vous faire un peu de mal pour que vous vous en souveniez ; je suis bien fâché que ce soit nécessaire. »

Mais avant qu’il pût arriver à cette conclusion morale, pendant qu’il regardait tristement le visage terrifié de l’enfant, Sally entra brusquement.

« Et qu’est-ce que vous allez faire de cette belle branche que je vous ai vu couper, monsieur Thurstan ? demanda-t-elle, les yeux brillants de colère de la réponse qu’elle attendait.

— Allez-vous-en, Sally, dit M. Benson, contrarié de la nouvelle difficulté qui se présentait.

— Je ne bouge pas d’ici que vous ne m’ayez donné cette branche, car je suis sûre que c’est pour faire du mal.

— Sally, rappelez-vous quel est celui qui a dit : « Celui qui « épargne la verge gâte son enfant ! » dit M. Benson sévèrement.

— Oui, oui, je m’en souviens, et je me souviens aussi d’une autre chose qui ne vous conviendra pas tant. C’est le roi Salomon qui a dit cela, et le roi Roboam était le fils du roi Salomon et il ne valait pas grand’chose, et je me rappelle qu’il est dit de lui dans le XIIe chapitre du second livre des Chroniques : « Et il fit ce qui déplaisait à l’Éternel, car il ne disposa point son cœur pour chercher l’Éternel. » Et on ne lui avait pourtant pas épargné la verge. Je n’ai pas lu la Bible tous les soirs depuis cinquante ans pour être prise en défaut par un dissident peut-être ! dit-elle d’un air de triomphe. Viens avec moi, Léonard, » ajouta-t-elle en tendant la main à l’enfant.

Mais Léonard ne bougeait pas ; il regardait sérieusement M. Benson. « Viens ! » reprit-elle avec impatience. Les lèvres de l’enfant tremblaient.

« Si vous voulez me fouetter, mon oncle, vous le pouvez bien ; cela ne me fait pas grand’chose. »

La chose tournant ainsi, il était impossible à M. Benson de réaliser ses intentions. Il dit à Léonard qu’il pouvait s’en aller et qu’il lui parlerait une autre fois. Léonard sortit, plus dompté que si on l’avait fouetté. Sally resta un moment en arrière pour ajouter : « C’est à ceux qui sont sans péché de jeter la pierre à un pauvre enfant, et je ne fais que ce que font mes maîtres, quand j’appelle madame la mère de Léonard. » Elle fut fâchée un moment après de ce qu’elle avait dit : c’était un avantage inutile à prendre sur un ennemi qui s’avouait vaincu. M. Benson laissa tomber sa tête dans ses mains et soupira profondément.

Léonard s’enfuit dans la chambre de sa mère comme pour trouver un refuge. S’il l’eût trouvée tranquille, il aurait fondu en larmes à la suite de tant d’agitations ; mais il la vit à genoux et sanglotant, et cela le calma tout à coup. Il se jeta dans ses bras en disant : « Maman, maman, je serai sage ; je vous promets que je dirai la vérité, je vous le promets. » Et il tint sa parole.

Quant à miss Benson, elle se piquait de se laisser gouverner moins que personne par son affection pour Léonard : elle parlait sévèrement et avait de belles théories ; mais sa sévérité se bornait aux paroles et ses théories n’étaient pas suivies de pratique. Elle lisait de gros livres sur l’éducation tout en tricotant des bas pour Léonard, et il n’est pas bien prouvé que ses mains ne fussent pas mieux employées que sa tête. Elle avait vieilli, mais son esprit était aussi ferme que jamais, et elle empêchait souvent son frère de se perdre dans les problèmes de la vie en le rappelant au devoir pratique dont il était question, et en lui remettant en mémoire que nous n’avons qu’à nous « attendre à Dieu » et à laisser entre ses mains le soin de l’avenir qu’il connaît seul.

Quoique les yeux de miss Benson fussent toujours aussi brillants que par le passé, ses cheveux étaient devenus presque complètement blancs, et un jour, en rangeant sa chambre avec Sally, elle s’écria, après avoir essuyé le miroir :

« Sally, j’ai l’air beaucoup plus âgé qu’autrefois ! »

Sally, qui était en train de s’étendre sur l’augmentation du prix de la farine, reprit brusquement :

« Sans doute ! je suppose que cela nous arrive à tous. Mais trois francs la douzaine…

— Sally, recommença miss Benson, mes cheveux sont presque tous blancs ; la dernière fois que je les ai regardés, je n’en avais pas beaucoup. Que faut-il que je fasse ? Je me sens aussi en train de danser quand j’entends un orgue dans la rue que lorsque j’avais vingt ans, et j’ai toujours envie de chanter quand je suis heureuse comme autrefois, vous savez, Sally ? Et c’est ridicule, quand on a les cheveux blancs et qu’on est une vieille femme de cinquante-sept ans !

— Qu’est-ce que vous parlez de vieille femme ? Vous avez au moins dix ans de moins que moi, et je travaille comme à vingt-cinq ans. Et vous allez peut-être vous mettre à vous teindre les cheveux maintenant ? Je déteste toutes ces vanités.

— Oh ! Sally, vous ne comprendrez donc jamais ! Je voudrais trouver un moyen pour ne pas oublier que je suis vieille ; je mets en général mon bonnet sans y regarder, en sorte que j’ai été très-étonnée tout à l’heure. J’y suis ! je vais tresser une mèche de mes cheveux gris pour en faire une marque pour ma Bible. »

Mais Sally reprit brusquement :

« Une fois que vous aurez pensé à vous teindre les cheveux, vous vous mettrez bientôt du rouge ! »

Miss Benson tressa ses cheveux gris en silence, tandis que Léonard les tenait d’un côté, en admirant sans cesse leur couleur ; il ne fut qu’à demi consolé de la nuance brune de ses cheveux en apprenant de miss Benson que, s’il vivait aussi longtemps qu’elle, il aurait aussi les cheveux gris.

M. Benson, toujours délicat de santé et d’apparence, n’avait presque point changé ; Sally pouvait avoir de cinquante à soixante-dix ans, sans que personne pût lui assigner un âge entre ces deux dates. Le mobilier de la maison portait plus que les habitants l’empreinte des six années qui venaient de s’écouler ; mais, si les meubles étaient fanés et les tapis usés, la propreté était si parfaite, le soin minutieux apporté à toutes choses si évident, et la pauvreté si noblement envisagée, que les yeux mêmes trouvaient plus de charmes dans cette demeure que dans beaucoup de palais richement ornés. Le petit jardin, du reste, était si rempli de fleurs qu’il tenait lieu de toute autre élégance. Le cytise, qui avait l’air d’un petit bâton planté en terre à l’arrivée de Ruth, donnait maintenant des profusions de fleurs au printemps, et une ombre épaisse en été. Le houblon sauvage que M. Benson avait rapporté un soir de l’une de ses promenades, quand Léonard était encore dans les bras de sa mère, et qu’il avait planté auprès de la fenêtre du parloir, formait déjà des guirlandes sur le mur, et ses branches pendantes ondoyaient au vent. Le rosier jaune arrivait jusqu’à la fenêtre de miss Benson, et mêlait ses bouquets de fleurs aux rameaux d’un poirier chargé de fruits en automne.

Le plus grand changement extérieur s’était fait en Ruth ; miss Benson disait quelquefois à Sally : « Comme Ruth est devenue belle ! » et quoique Sally répondit en grognant : « La grâce trompe et la beauté s’évanouit ; je suis bien heureuse que le Seigneur m’ait épargné tous ces pièges, » elle ne pouvait elle-même s’empêcher d’admirer Ruth. L’éclat de sa première jeunesse avait fait place à une beauté plus noble et plus grave ; ses yeux avaient trouvé dans les larmes un regard plus profond, ses cheveux étaient devenus plus foncés ; elle semblait avoir grandi, et toute sa personne avait acquis une dignité nouvelle. Six ou sept ans auparavant, on pouvait s’apercevoir qu’elle n’avait pas vécu dans la bonne compagnie ; maintenant elle aurait pu prendre place dans le monde le plus élégant, sans se trahir autrement que par son ignorance des formes convenues de l’étiquette.

Tout son cœur était concentré sur son fils. Elle avait quelquefois peur de l’aimer trop, et elle n’avait pas le courage de demander à Dieu de l’aimer moins ; mais le soir, quand il dormait, elle s’agenouillait près de son petit lit, et parlait à Dieu de son trésor comme elle n’en aurait jamais parlé à un ami d’ici-bas. Ainsi l’amour qu’elle portait à son enfant l’attirait sans cesse vers Dieu, qui lisait dans son cœur.

C’était peut-être de la superstition ; mais elle ne pouvait jamais s’endormir, après avoir regardé son fils pour la dernière fois, sans dire : « Ta volonté soit faite ! » et, tout en tremblant à la pensée de tout ce que pouvait signifier ces mots, il lui semblait que son enfant était plus en sûreté quand elle les avait prononcés, et que les saints anges de Dieu veilleraient sur son sommeil.

Son absence de tous les jours ne faisait qu’augmenter son amour pour son fils. Tout accroît un amour profond, et c’était un moment de délices que celui où, après les inquiétudes vagues de la matinée, elle apercevait le visage de son fils qui se précipitait pour lui ouvrir la porte. Qu’il fût dans le jardin ou dans le grenier, miss Benson ou Sally l’appelaient pour recevoir sa mère, et l’habitude n’ôtait rien, ni pour la mère ni pour l’enfant, à la joie du retour.

Ruth réussissait grandement chez les Bradshaw, comme M. Bradshaw le disait souvent, avec un peu d’emphase, à M. Benson. Il l’accablait parfois de ses présents et de ses éloges ; mais Ruth essayait de suivre l’exemple de M. Benson, d’être plus humble d’esprit et de reconnaître tout ce qu’il y avait de bon dans M. Bradshaw. Il était plus riche et plus prospère que jamais, parfaitement satisfait de lui-même, et juge impitoyable de ceux qui avaient moins bien réussi que lui dans leurs affaires, ou dont la conduite morale ne cadrait pas avec ses idées. Pur de toute souillure à ses propres yeux et aux yeux de ceux qui le jugeaient, sage et habile dans sa conduite, il pouvait parler et agir avec une sévérité pleine d’ostentation et de reconnaissance de ce qu’il était lui-même. Il ne se découvrait ni un malheur ni un péché, sans que M. Bradshaw n’en trouvât la source dans quelque habitude dont il avait depuis longtemps prédit les dangers. Si le fils d’un de ses amis tournait mal, c’était sa faute ; son fils à lui, M. Richard Bradshaw, était soumis et sage, et tous les fils seraient de même si tous les pères s’y prenaient comme lui. Richard était fils unique, et pourtant, disait M. Bradshaw, il n’avait jamais fait sa volonté de sa vie. Mistriss Bradshaw, avouait-il parfois, était bien un peu faible, mais Jemima n’avait jamais résisté à la volonté de son père. Tous les enfants seraient obéissants, si leurs parents étaient fermes et décidés, et tout le monde tournerait bien si on savait s’y prendre.

Mistriss Bradshaw murmurait bien quelquefois contre son mari ; mais, du plus loin qu’elle l’entendait, elle rentrait dans le silence et pressait ses enfants d’agir ou de parler comme il convenait à leur père. Jemima, il est vrai, se révoltait parfois contre cette manière d’aller, qui lui semblait participer du mensonge ; mais elle n’avait pas assez surmonté la crainte que lui inspirait son père pour agir d’une manière indépendante, d’après ses propres idées, ou plutôt d’après l’impulsion du moment. Devant lui, elle comprimait la jalousie et la vivacité presque méridionale de son caractère. Ses yeux brillants, qui faisaient oublier qu’elle n’était pas jolie, pouvaient lancer des éclairs ; ses dents blanches pouvaient se serrer, ses lèvres roses devenir pâles, si elle croyait qu’elle était traitée injustement : mais elle ne parlait pas, et son père n’avait pas l’habitude d’examiner les physionomies.

Son frère Richard avait été tout aussi silencieux devant son père dans son enfance et dans sa première jeunesse ; mais, depuis qu’il était à Londres dans une maison de banque, il parlait davantage quand il revenait dans la maison paternelle. Il était aussi éloquent que son père dans sa sévérité envers son prochain ; mais on sentait involontairement que M. Bradshaw était parfaitement sincère dans son horreur pour le vice, tandis que les phrases de Richard excitaient quelquefois la défiance ; il est vrai que les incrédules étaient ceux-là mêmes qui avaient entendu juger les fautes de leurs fils par M. Bradshaw, et c’était peut-être par vengeance qu’ils se méfiaient de ce fils modèle. Jemima pourtant n’était pas satisfaite, elle ne pouvait s’empêcher de sympathiser avec les mouvements de révolte que son frère lui avaient avoués dans un moment de confiance ; mais sa conscience blâmait la dissimulation qui régnait dans la conduite de Richard.

Un soir, Richard et Jemima étaient assis près du feu et causaient ensemble, quand Jemima aperçut sur un vieux journal qui lui servait d’écran le nom d’un acteur qui venait d’avoir un grand succès dans l’une des pièces de Shakspeare.

« Que j’aimerais à voir jouer une pièce ! s’écria-t-elle.

— Vraiment ? dit son frère négligemment.

— Oui, sans doute. Écoutez donc. »

Et elle lut un morceau de l’article.

« Ces journaux peuvent faire quelque chose de rien du tout, reprit-il en bâillant. J’ai vu jouer cet homme, et c’était très-bien, mais cela ne valait pas la peine d’en faire tant de bruit.

— Vous l’avez vu ? vous êtes allé au spectacle, Richard ? Oh ! pourquoi ne m’en avez-vous jamais parlé ? Racontez-moi tout cela en détail. »

Il sourit dédaigneusement.

« Oh ! cela frappe d’abord ; mais, au bout de quelque temps, on ne se soucie pas plus du spectacle que d’un petit pâté.

— Oh ! que je voudrais aller à Londres ! dit Jemima avec impatience ; j’ai envie de persuader à mon père de me laisser aller chez les Georges Smith, et j’irais au spectacle, et je vous réponds que j’en ferais plus de cas que d’un petit pâté !

— Il ne faut pas penser à cela, reprit Richard vivement ; mon père ne vous permettrait jamais d’aller au spectacle, et ces vieux Georges Smith ne garderaient jamais votre secret.

— Comment faites-vous pour y aller alors ? Mon père vous en a-t-il donné la permission ?

— Oh ! il y a beaucoup de choses que font les hommes et que les jeunes filles ne peuvent pas faire. »

Jemima se mit à réfléchir. Richard reprit avec un peu d’inquiétude :

« N’en parlez pas, au moins.

— De quoi ? dit-elle avec surprise, car ses pensées couraient le monde.

— De ce que j’ai été une ou deux fois au spectacle.

— Oh ! je n’en parlerai pas ! personne ici ne s’en soucie. »

Mais elle fut un peu étonnée et un peu choquée d’entendre son frère, quelque temps après, se joindre à son père pour juger sévèrement un jeune homme, en ajoutant à ses autres crimes qu’il allait souvent au spectacle. Il ne savait pas que sa sœur l’entendait.

Marie et Élisabeth, les deux jeunes filles dont Ruth était chargée, ressemblaient plus de caractère à Jemima qu’à Richard. Les règles de la maison se relâchaient un peu en leur faveur : l’aînée, Marie, avait huit ans de moins que Jemima, et M. Bradshaw avait perdu les trois enfants nés entre elles. Les petites filles aimaient tendrement Ruth, caressaient beaucoup Léonard, et étaient surtout préoccupées de la question de savoir si Jemima épouserait M. Farquhar. Leurs colloques à ce sujet étaient interminables.

Ruth se levait de bonne heure et aidait miss Benson et Sally dans les devoirs du ménage jusqu’à sept heures ; elle aidait ensuite Léonard à s’habiller. Après la prière et le déjeuner, elle se rendait à neuf heures chez M. Bradshaw, assistait aux leçons de latin, d’écriture et d’arithmétique, que venaient donner les maîtres, lisait ensuite tout haut à ses élèves, puis se promenait avec elles. Elles dînaient ensemble à deux heures, et Ruth rentrait chez elle à quatre heures pour retrouver son fils, dont la beauté et la force augmentaient tous les jours.

II 

Il n’était pas étonnant que les spectateurs ne pussent pas décider où en étaient les choses entre Jemima et M. Farquhar, car ils ne savaient pas eux-mêmes quels étaient leurs sentiments l’un pour l’autre. M. Farquhar se demandait parfois s’il était possible qu’à quarante ans, et après avoir rêvé toute sa vie une femme sérieuse, d’un esprit formé, égale à son mari en expérience de la vie, il fût amoureux d’une enfant de vingt ans, d’un caractère passionné et impétueux, qui ne connaissait au monde que la maison de son père, et qui se révoltait intérieurement contre la discipline sévère qui y régnait. C’était, il est vrai, un symptôme alarmant de l’état de M. Farquhar, que cette découverte qu’il avait faite de la rébellion intérieure de Jemima contre les maximes de son père, puisque personne dans sa famille ne s’en était aperçu. Il était étrange qu’il sentit si vivement tout ce qui pouvait déplaire à Jemima. Un soir, elle avait été sur le point d’attaquer la sévérité des jugements de son père. M. Farquhar retourna chez lui mécontent et inquiet. Il admirait l’intégrité inflexible, mais un peu pompeuse, qui dirigeait toujours M. Bradshaw : il se demandait comment Jemima ne voyait pas la grandeur d’une vie dirigée par des lois éternelles ; il craignait qu’elle ne fût en révolte contre toute loi, et dirigée seulement par l’impulsion du moment. Parfois il essayait de lui présenter les opinions de son père sous quelque forme qui pût amener entre elle et lui cette unité de sentiments qu’il désirait tant ; mais elle déversait alors sur lui toute l’indignation qu’elle n’osait pas montrer devant son père, comme si elle eût senti en elle un instinct qui la dirigeait plus sûrement que toute leur expérience. Il est vrai que le premier élan était toujours noble et élevé ; mais l’opposition la mettait en colère, et les discussions que M. Farquhar provoquait toujours quand M. Bradshaw était absent finissaient le plus souvent par quelque éclat dont il s’offensait ; car il ne savait pas tous les reproches que Jemima se faisait ensuite. Professant, quoique en les adoucissant un peu, les mêmes opinions que M. Bradshaw, il se promettait bien de ne plus se mêler à l’avenir des opinions de Jemima, et à la première occasion il renouvelait ses tentatives pour la convaincre et l’amener à son avis.

M. Bradshaw avait fait assez d’observations sur l’intérêt que son associé portait à Jemima pour en être venu à regarder leur mariage comme une chose arrangée. Il y avait longtemps qu’il repassait dans son esprit les avantages de cette alliance : la fortune de Jemima resterait dans la maison ; M. Farquhar, grâce à son âge et à la fermeté de ses principes, convenait parfaitement pour gouverner Jemima ; la maison était toute prête et peu éloignée de celle des parents. En un mot, quoi de plus convenable sous tous les rapports ? M. Bradshaw attribuait la réserve de M. Farquhar au désir d’attendre un moment de relâche dans le commerce, afin d’avoir plus de temps à donner à ses affaires de cœur.

Quant à Jemima, il y avait des moments où elle n’était pas bien sûre de ne pas détester M. Farquhar.

« De quel droit se mêle-t-il de me gronder ? se demandait-elle. J’ai quelquefois assez de peine à le supporter de la part de mon père, mais je ne le supporterai pas de la sienne ! Il me traite comme un enfant, et comme si je devais changer toutes mes idées quand je connaîtrai mieux le monde. Je ne veux pas le connaître, le monde, si je dois arriver à penser comme lui ; il est si dur ! Je voudrais bien savoir pourquoi il a repris Jem Brown comme jardinier, s’il croit que personne ne revient au bien. Je lui demanderai un jour si c’est par principe qu’il a fait cela. Mais je ne veux plus qu’il se mêle de mes affaires. Pourvu que j’obéisse à mon père, personne n’a le droit de s’apercevoir si c’est de bon cœur ou non. »

Sous cette impression, elle en vint à défier M. Farquhar, en faisant et en disant des choses qu’elle savait lui déplaire. Elle alla si loin qu’il en fut sérieusement affligé et qu’il ne tenta aucune remontrance, ce qui l’impatienta et la blessa ; car, à son insu, elle aimait à être reprise par lui, et elle aurait infiniment mieux aimé être grondée que de croire à son indifférence.

Depuis longtemps ses deux petites sœurs avaient les yeux ouverts sur ce qui se passait, et se livraient à des conjectures sans fin qu’elles se communiquaient mystérieusement tous les soirs en se promenant dans le jardin.

« Lizzie, avez-vous vu comment les larmes sont venues aux yeux de Jemima quand M. Farquhar a eu l’air mécontent de ce qu’elle disait que les gens vertueux sont toujours ennuyeux ? Je crois qu’elle est amoureuse, disait Marie d’un ton solennel, comme un oracle de douze ans.

— Je ne crois pas, dit Lizzie ; je pleure souvent quand papa n’est pas content, et je ne suis pas amoureuse de lui.

— Oui, mais vous n’avez pas l’air malheureux comme Jemima. Si vous voulez me promettre de ne pas le dire, je vous raconterai quelque chose.

— Non, je ne le dirai pas, Marie. Qu’est-ce que c’est ?

— Pas même à mistriss Denbigh ?

— Non, pas même à mistriss Denbigh.

— Eh bien ! Jemima m’a envoyé l’autre jour chercher une enveloppe dans son pupitre, et figurez-vous que j’ai vu un morceau de papier avec des lignes dessus comme dans le livre des dialogues scientifiques, et je me suis rappelé qu’un jour M. Farquhar nous avait expliqué qu’une balle ne suivait pas une ligne droite, mais une ligne courbe, et il a fait quelques traits sur un morceau de papier, et Jemima l’a gardé et a écrit dans un coin : « W. F., 3 avril. » Cela a bien l’air d’être de l’amour, n’est-ce pas ? car pour les conversations utiles, Jemima les déteste autant que moi, et ce n’est pas peu dire ; et pourtant elle a gardé ce papier et elle y a mis la date.

— Mais si c’est tout, je sais que Dick a un papier sur lequel est écrit le nom de miss Benson, et pourtant il n’est pas amoureux d’elle ; et puis, d’ailleurs, peut-être que Jemima aime M. Farquhar et qu’il ne l’aime pas. Il me semble qu’il y a si peu de temps qu’on lui fait un chignon comme à une grande personne ! et lui, il a toujours été un peu vieux, du plus loin que je me souvienne, et puis il la gronde toujours.

— Oui, dit Marie, mais cela n’y fait rien. Pensez comme papa gronde souvent maman, et pourtant, naturellement ils ont de l’amour l’un pour l’autre.

— Eh bien ! nous verrons, » dit Élisabeth.

La pauvre Jemima ne se doutait guère de la perspicacité de ses sœurs et se croyait en sûreté dans sa chambre avec son secret. Après des torrents de larmes répandus sur l’impatience qui avait blessé M. Farquhar si vivement qu’il était parti sans lui dire adieu, elle avait commencé à se douter qu’elle aimerait mieux supporter sa colère et ses reproches que de lui devenir indifférente, et les pensées qui avaient suivi l’aveu qu’elle venait de se faire à elle-même l’avaient remplie d’une agitation mêlée de crainte et d’espérance. Pendant un moment elle se dit qu’elle essayerait de devenir tout ce qu’il voudrait, de changer complètement pour lui plaire. Puis l’orgueil lui revint, et elle serra les dents et se dit qu’il fallait qu’il l’aimât comme elle était, ou pas du tout. Il n’avait qu’à la prendre avec tous ses défauts, ou bien elle ne se souciait pas d’une affection à laquelle elle ne voulait pas donner le nom d’amour, puisque M. Farquhar avait un idéal dans son esprit et cherchait si tranquillement une femme qui pût le réaliser. Et puis, il était dégradant de se corriger pour plaire à une créature humaine. Pourtant, si l’indifférence qu’il lui montrait était réelle, quel sombre nuage jeté sur sa vie ! comment le supporter ?

L’entrée de sa mère la tira de cette angoisse à laquelle elle n’osait pas songer, quoiqu’elle fût sur le point de s’y exposer.

« Jemima, votre père voudrait vous parler dans la salle à manger.

— Pourquoi ? demanda la jeune fille.

— Oh ! il est impatienté ; je lui ai répété quelque chose que M. Farquhar m’avait dit ; je ne croyais pas qu’il y eût du mal, et votre père tient à ce que je lui dise tout ce qui se passe en son absence. »

Jemima descendit le cœur serré.

Son père se promenait en long et en large dans la chambre ; il ne l’aperçut pas au premier moment.

« Oh ! c’est vous, Jemima ? votre mère vous a-t-elle dit de quoi je voulais vous parler ?

— Non, dit Jemima, pas précisément.

— Elle vient de me dire quelque chose qui me prouve que vous avez dû blesser profondément M. Farquhar, sans quoi il ne lui aurait pas dit ce qu’il a dit en partant ; vous savez ce que c’est ?

— Non, dit Jemima, sentant son cœur se gonfler ; il n’avait pas le droit de parler de moi. »

Elle était au désespoir, sans quoi elle n’aurait jamais osé s’exprimer ainsi devant son père.

« Pas le droit ! Que voulez-vous dire, Jemima ? Vous savez sans doute que j’espère qu’il sera un jour votre mari, c’est-à-dire si vous vous montrez digne de l’excellente éducation que je vous ai donnée ; car je ne pense pas que M. Farquhar voulût prendre pour sa femme une fille insoumise. »

Jemima serrait le dossier de sa chaise sans répondre. Son père continua :

« Mais il ne faut pas vous attendre à ce que M. Farquhar consente à vous épouser…

— Consente à m’épouser ! » répéta Jemima à voix basse et avec indignation.

Un peu mieux que de la résignation de la part de son mari, voilà donc les conditions auxquelles elle devait donner toute la tendresse de son cœur !

« … Si vous vous laissez aller à une violence que vous n’avez jamais osé me montrer, mais que je connais en vous, continua M. Bradshaw. Jadis Richard menaçait d’être le plus indompté des deux ; maintenant vous devriez prendre modèle sur lui. Ce serait certainement une alliance excellente pour vous sous tous les rapports. Vous resteriez sous mes yeux, et je pourrais vous aider à développer votre caractère et à fortifier vos principes. La position qu’occupe Farquhar dans mes affaires me rendrait commode et agréable au point de vue pécuniaire… »

Il allait continuer quand sa fille l’interrompit :

« M. Farquhar vous en a-t-il jamais parlé ? »

Elle rougit, car elle regrettait intérieurement qu’il ne se fût pas adressé d’abord à elle.

« Non, pas précisément ; il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu de ses intentions, et j’y ai fait dans le courant des affaires plusieurs allusions qui ont dû lui faire comprendre que je voyais son but et que je l’approuvais. »

M. Bradshaw termina sa phrase avec un peu d’hésitation, en se rappelant qu’au bout du compte il était bien possible que son associé n’y eût pas réellement pensé et n’eût pas compris les vagues allusions qui n’avaient de sens que pour un esprit prévenu ; mais il avait trop de confiance dans sa propre sagacité pour ne pas se rassurer bientôt, et il reprit :

« Cette alliance est si convenable, les avantages en sont si évidents ! D’ailleurs je suis sûr, d’après plusieurs petits discours de Farquhar, qu’il pense à se marier. Il ne quitte presque jamais Eccleston ; il y voit peu de monde et il ne pourrait pas trouver une famille à comparer avec la nôtre sous le rapport de l’éducation morale et religieuse. »

M. Bradshaw s’arrêta au milieu de son propre éloge pour dire qu’il ne fallait pas que Jemima comptât sur ses avantages, et il ajouta :

« Mais vous savez, Jemima, que vous faites peu d’honneur à votre éducation, puisque vous pouvez pousser M. Farquhar à dire de vous ce qu’il a dit à votre mère.

— Qu’a-t-il dit ? demanda Jemima toujours très-bas.

— Votre mère m’a dit qu’il avait fait cette remarque : « Quel dommage que Jemima ne puisse pas soutenir ses opinions sans s’emporter, et quel dommage que ses opinions soient de nature à sanctionner ces accès de colère au lieu de les réprimer ! »

— Il a dit cela ? dit Jemima comme si elle se parlait à elle-même.

— Je n’en fais aucun doute, répliqua son père. Votre mère a l’habitude de me répéter mot pour mot ce qui se passe en mon absence ; je lui ai donné des habitudes d’exactitude fort rares chez une femme ; d’ailleurs cette phrase n’est évidemment pas d’elle. »

Dans un autre moment Jemima aurait pu se révolter contre cette habitude de tout rapporter qui la gênait depuis longtemps dans ses rapports avec sa mère ; mais pour l’instant, tout disparaissait devant ce qu’elle venait d’apprendre.

« J’en ai dit assez, j’espère, reprit son père, pour que vous vous conduisiez convenablement avec M. Farquhar, et, si votre caractère est trop indiscipliné pour que vous vous gouverniez toujours, ayez au moins égard à mes désirs, et prenez la peine de ne pas vous laisser aller devant lui.

— Puis-je m’en aller ? demanda Jemima les dents serrées.

— Oui, » répondit son père.

Et elle le laissa se frottant les mains et se demandant comment une fille si bien élevée pouvait faire ou dire quelque chose qui provoquât, de la part de M. Farquhar, des remarques comme celles du matin.

« Personne n’est plus docile que Jemima quand on sait la prendre ; je donnerai quelques avis à Farquhar là-dessus, » se dit M. Bradshaw.

Jemima courut dans sa chambre et s’y enferma ; elle commença par se promener en long et en large sans pleurer, puis elle s’arrêta tout à coup, et fondit en larmes d’indignation.

« Ah ! c’est pour plaire à M. Farquhar qu’il faut que je me conduise bien ! Oh ! ce n’était pas ainsi que je pensais à vous il y a une heure. Je sais bien que vous faites profession d’agir toujours par principes ; mais je ne croyais pas que vous choisiriez une femme de cette manière-là, comme vous choisiriez un tapis pour achever d’arranger votre maison. Combien de fois ai-je pensé que vous étiez trop bon pour moi ! Mais maintenant je vous connais, je sais que c’est par calcul que vous êtes vertueux ; et parce que cela augmente votre crédit dans les affaires. Mais ce n’est pas si mal que votre manière de chercher une femme : je vous conviens, parce que vous voulez vous marier, que cela arrange vos affaires et que vous n’avez pas de temps à perdre à faire la cour ; mais je ne serai pas votre femme, vous trouverez en moi de quoi vous dégoûter des arrangements de la maison de banque. »

Elle pleurait si violemment qu’elle fut obligée de s’arrêter ; puis elle reprit :

« Il n’y a qu’une heure, j’espérais… je pensais qu’il avait un cœur fidèle, tendre et sincère, que Dieu me ferait peut-être la grâce de gagner ; mais maintenant, je sais qu’il n’est occupé que de froids calculs… »

Toute la violence que Jemima avait naguère devant M. Farquhar disparut pour faire place à une sombre réserve. Il en souffrait, et il essayait de lui plaire en causant des sujets qu’elle aimait, en la soutenant dans ses discussions avec son père contre ses propres opinions : mais tout était inutile. Plusieurs fois il s’interposa entre elle et son père, et M. Bradshaw était fier de l’habileté avec laquelle il faisait sentir à Jemima qu’elle devait son indulgence à l’intervention de M. Farquhar ; mais Jemima, dans sa douleur et dans son entêtement, croyait trouver là un nouveau motif de détester M. Farquhar. Elle aimait mieux voir son père inflexible que de le voir céder avec affectation aux douces remontrances de M. Farquhar en sa faveur. M. Bradshaw lui-même était embarrassé ; il s’enferma pour chercher un moyen de faire mieux comprendre à sa fille sa volonté et ses propres intérêts. Mais il ne savait sur quel terrain entamer une nouvelle conversation avec elle. Elle était soumise jusqu’à l’abattement ; elle obéissait avec une rapidité maladive, dès qu’elle semblait craindre que M. Farquhar pût se mêler de la question. Elle ne voulait rien lui devoir. Elle avait commencé par quitter le salon quand il arrivait ; mais, d’après le désir de son père, elle avait renoncé à cette habitude et restait la tête courbée sur son ouvrage, travaillant comme si sa vie en dépendait, sans avoir l’air de faire attention à ce qui se passait autour d’elle, et, quand elle levait la tête, ses yeux étaient gonflés de larmes.

Mais il n’y avait rien de positif à reprendre dans tout cela. Elle obéissait sans répondre, et, après bien des hésitations, M. Bradshaw se décida enfin (preuve éclatante de l’influence que Ruth avait acquise dans la maison) à la prier de parler à Jemima et de chercher à découvrir d’où provenait le changement de ses manières.

Il sonna.

« Mistriss Denbigh est-elle ici ?

— Oui, monsieur, elle vient d’arriver.

— Priez-la de venir me parler quand elle pourra quitter ses élèves. »

Ruth entra au bout d’un moment.

« Asseyez-vous, mistriss Denbigh ; j’ai besoin de vous parler, non pas des petites, qui font beaucoup de progrès grâce à vos soins ;… je me félicite souvent du choix que j’ai fait, je vous assure ;… mais il s’agit de Jemima ; elle vous aime beaucoup, et peut-être pouvez-vous trouver quelque occasion de lui faire comprendre qu’elle a tort de se conduire comme elle le fait ; elle rebutera M. Farquhar, qui a, je le sais, du goût pour elle, par l’air boudeur et sombre qu’elle a toujours quand il est là. »

Il s’arrêta pour attendre l’assentiment de Ruth ; mais elle ne comprenait pas tout à fait, et ce qu’elle comprenait ne lui plaisait pas.

« Je ne vous comprends pas bien, monsieur. Vous êtes mécontent des manières de miss Bradshaw avec M. Farquhar.

— C’est à peu près cela ; je suis mécontent de la brusquerie de ses manières, mécontent de la voir si sombre quand il est là, et je voudrais que vous puissiez lui en parler.

— Je ne m’en suis jamais aperçue, monsieur ; je l’ai toujours vue douce et affectueuse.

— Mais je pense que vous n’hésitez pas à me croire quand je vous dis que j’ai remarqué le contraire, dit M. Bradshaw en se redressant.

— Non, monsieur ; je vous demande pardon si j’ai pu laisser apercevoir quelque doute. Mais est-ce que je dois dire à miss Bradshaw que vous m’avez parlé de ses défauts ?

— Si vous voulez me laisser finir ce que j’ai à dire sans m’interrompre, je pourrai vous dire ce que j’entends.

— Pardon, monsieur, reprit Ruth doucement.

— Je désire que vous acceptiez les invitations que mistriss Bradshaw vous enverra pour les jours où M. Farquhar doit venir passer la soirée. Prévenue par moi, vous vous apercevrez bientôt des manières de Jemima, et j’ai confiance en votre tact pour trouver l’occasion de lui faire quelques observations. Je sais que votre temps est votre fortune, et soyez sûre que je vous tiendrai compte de celui que vous passerez chez moi.

— Je ne crois pas pouvoir me charger de cela, monsieur, » dit Ruth.

Mais, pendant qu’elle cherchait une manière délicate de lui faire comprendre sa répugnance, il la salua, en ajoutant pour rassurer sa modestie :

« Personne n’en est plus capable que vous, mistriss Denbigh. J’ai remarqué en vous beaucoup de qualités, quand vous ne vous doutiez pas que je vous observais. »

Pendant toute la matinée, Ruth repassa dans son esprit tout le plan de conduite proposé par M. Bradshaw, sans pouvoir se décider à venir dans une famille surveiller l’un de ses membres pour le trouver en faute. Si Ruth avait vu Jemima faire quelque chose de mal, elle l’aimait assez pour l’en avertir en particulier, et même alors elle aurait eu de la peine à vaincre ses scrupules sur la question de savoir si c’était à elle d’ôter la paille de l’œil de son frère ; mais elle éprouvait une répugnance insurmontable à se charger de ce que M. Bradshaw lui avait demandé, et elle se décida à refuser des invitations qui la mettraient dans une position si fausse.

Cependant, au moment de quitter la maison, elle aperçut Jemima qui rentrait du jardin, et fut frappée du changement qui s’était opéré en elle. Ses grands yeux si brillants étaient ternes et éteints, et toute l’expression de la pauvre fille était celle d’une sombre tristesse. Elle leva les yeux et vit Ruth.

« Oh ! que vous êtes belle, se dit Jemima, avec cette expression de paix angélique ! Mais que savez-vous des épreuves de la terre ? Vous avez perdu votre bien-aimé par la mort, mais c’est une douleur sainte ; mon chagrin à moi me fait du mal et me fait mépriser et détester tout le monde, pas vous pourtant. »

Elle s’approcha de Ruth et l’embrassa tendrement ; son visage prit une expression pleine de douceur, comme si elle trouvait du soulagement près d’un cœur auquel elle pouvait se fier. En lui rendant ses caresses, Ruth changea soudain de résolution et se dit qu’elle essayerait de découvrir quels étaient les sentiments secrets de Jemima, et de lui donner toutes les consolations et tous les secours d’une tendresse véritable.

Il était temps que quelqu’un vint à l’aide de Jemima. La lutte, dans son esprit, entre les deux caractères qu’elle avait attribués à M. Farquhar, entre l’estime et l’affection qu’elle avait eues pour lui et les sentiments nouveaux que lui avait inspirés sa conversation avec son père, l’irritait tellement, que les efforts que faisait M. Farquhar pour lui plaire ne servaient qu’à l’aigrir davantage. Elle aimait mieux lui croire des opinions inflexibles, lui voir ignorer la force de la tentation et admettre à peine la beauté de la repentance en comparaison de la sainteté qui n’a point connu le péché.

Quelque violence qu’elle eût déployée autrefois contre ses opinions, elle reconnaissait maintenant qu’elle avait fait de lui son idole.

Quant à M. Farquhar, il était las de ses luttes avec lui-même ; il voyait que Jemima ne répondait pas à l’idéal qu’il s’était fait d’une femme : elle était violente et sans frein, elle affectait de mépriser les règles de la vie qu’il regardait comme sacrées ; elle n’avait aucun goût pour lui, si toutefois il ne lui déplaisait pas positivement ; et pourtant il l’aimait, et lorsqu’il croyait son parti pris, il lui revenait quelque souvenir des jours où, sortant à peine de l’enfance, elle s’appuyait sur son bras et le regardait avec ses beaux yeux noirs en le questionnant sur les sujets mystérieux et profonds qui dans ce temps-là avaient tant de charmes pour tous deux, et qui étaient devenus depuis lors le sujet de tant de disputes pénibles. Ce n’était qu’à grand’peine qu’il se décidait à quitter Eccleston pendant quelque temps, et à chercher si parmi ses amis éloignés il ne trouverait pas quelqu’un qui pût bannir de son esprit Jemima Bradshaw, s’il ne s’opérait pas quelque changement en elle.

Quelques jours après la conversation de M. Bradshaw avec Ruth, l’invitation annoncée arriva pour Ruth seule. Elle n’avait pas voulu, par affection pour Jemima, raconter sa conversation avec M. Bradshaw à M. et à miss Benson, et elle craignait qu’ils ne fussent blessés de n’être pas invités. Mais il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Ils étaient heureux et fiers de cette politesse pour elle, et ne pensaient pas à eux-mêmes.

« Ruth, quelle robe mettez-vous ce soir ? Votre robe grise, je pense ? demanda miss Benson.

— Oui, je crois ; je n’y ai pas pensé, mais c’est ce que j’ai de mieux.

— Alors je vais vous plisser une collerette, vous savez que je m’y entends. »

Ruth descendit quand elle fut prête, son chapeau et son châle à la main. Elle savait que miss Benson et Léonard voudraient la voir en toilette.

« N’est-ce pas que maman est jolie ? dit Léonard dans son orgueil d’enfant.

— Ma collerette est charmante, » dit Ruth doucement.

En effet elle entourait avec grâce un joli cou ; les cheveux de Ruth, redevenus longs, formaient un gros nœud par derrière. La robe grise était aussi simple que possible.

« Il vous faut des gants clairs, Ruth, dit miss Benson, et elle alla chercher une paire de gants de Limerick contenus depuis longtemps dans une coquille de noix.

— On dit que ces gants-là sont faits avec de la peau de poulet, dit Sally en les examinant attentivement ; je voudrais bien savoir comment on s’y prend.

— Tenez, Ruth, voilà une ou deux roses, dit M. Benson en rentrant du jardin. Malheureusement la rose jaune n’est pas encore en fleur ; la rouge et la blanche sont dans un coin plus chaud et ont pris les devants. »

Ruth avait à peine eu le temps de sonner à la porte de M. Bradshaw, quand Marie et Élisabeth l’ouvrirent en sautant de joie.

« Nous vous avons vue venir, nous vous guettions ; venez faire le tour du jardin avant le thé, papa n’est pas encore rentré. Venez, venez. »

Le jardin était plein de fleurs, le soleil brillait et faisait un contraste frappant avec le salon si sombre et si froid. Tout était triste dans l’intérieur de la maison. La grande table était lourde et carrée, les chaises étaient à dos droit et carré, les boîtes à ouvrage carrées comme tout le reste ; tout était cher et laid. Mistriss Bradshaw dormait dans son fauteuil quand Ruth entra. Jemima avait posé son ouvrage et semblait perdue dans ses rêveries. Son visage s’éclaircit un peu en apercevant Ruth, et elle alla l’embrasser. Mistriss Bradshaw se réveilla en sursaut au bruit.

« Ah ! je croyais que votre père était ici, dit-elle, évidemment soulagée de ce qu’il ne l’avait pas surprise dans son sommeil. Je vous remercie, mistriss Denbigh, d’être venue nous voir ce soir, » ajouta-t-elle doucement.

Ce n’était que devant son mari que l’inquiétude constante de lui déplaire donnait à sa voix quelque chose de brusque et d’agité. Les enfants savaient que leur mère leur passait beaucoup de petites choses en l’absence de leur père, mais qu’en sa présence ils étaient repris de tout avec humeur ; tant elle craignait les reproches que lui attirait la moindre faute de leur part. Et pourtant elle aimait et respectait son mari par-dessus tout ; il était pour elle un guide et un appui fidèle ; elle lui obéissait sans un mot d’observation ; elle n’avait point d’affections assez fortes pour lutter contre ce qu’elle lui devait. Néanmoins, dans ses rapports avec ses enfants, et malgré l’obligation imposée par son mari de lui dire tout ce qui se passait en son absence, elle trouvait moyen de fermer les yeux sur beaucoup de petites fautes, surtout quand il s’agissait de son fils chéri, Richard.

M. Bradshaw arriva bientôt, amenant avec lui M. Farquhar. Jemima causait avec Ruth assez vivement avant leur entrée ; mais, en apercevant M. Farquhar, elle baissa la tête, pâlit et devint silencieuse. M. Bradshaw avait bonne envie de lui ordonner de parler ; mais il réfléchit que cela pouvait bien provoquer quelque chose de pire que ce sombre silence, et il renferma en lui-même sa colère. Mistriss Bradshaw, sans savoir précisément ce qui allait mal, devenait de plus en plus agitée, et envoyait Marie et Élisabeth faire vingt commissions contradictoires, pendant qu’elle faisait le thé deux fois plus fort qu’à l’ordinaire, pour essayer d’apaiser son mari.

M. Farquhar, décidé (du moins à ce qu’il croyait) à juger du caractère de Jemima pour la dernière fois, était là, les bras croisés, en silence, occupé à l’examiner, se promettant bien, si elle retombait dans sa mauvaise humeur ordinaire et si elle donnait de nouvelles preuves du peu d’importance qu’elle attachait à sa bonne opinion, de renoncer définitivement à elle et de chercher une femme ailleurs.

Jemima voulait dévider un écheveau de laine. M. Farquhar le vit et s’approcha d’elle pour lui rendre ce petit service. Elle se détourna brusquement et demanda à Ruth de tenir son écheveau.

Ruth, blessée pour M. Farquhar, regarda tristement Jemima ; mais celle-ci ne voulut pas remarquer son regard de reproche, et M. Farquhar retourna à son fauteuil pour les regarder attentivement toutes les deux. Il voyait l’agitation et la violence de Jemima, que faisaient involontairement ressortir le calme et la douceur du visage et des manières de Ruth. Il remarqua la beauté de Ruth, à laquelle il n’avait jamais fait attention, et s’aperçut que l’éclat des yeux et du teint de Jemima avait disparu. Il vit Ruth parler tout bas aux petites filles, qui venaient s’adresser à elle dans toutes leurs difficultés ; il remarqua la douce fermeté avec laquelle elle leur refusa la permission de rester dans le salon une demi-heure de plus, pendant que leur père était appelé pour quelque affaire ; il se rappela la facilité avec laquelle Jemima cédait aux prières, et donna dans son esprit la préférence à la fermeté de Ruth. Il se perdait dans une comparaison entre les deux amies, peu favorable à Jemima, tandis que Ruth essayait d’attirer les pensées de la pauvre jeune fille sur quelque sujet moins orageux.

Jemima avait honte d’elle-même devant Ruth ; elle faisait trop de cas de son opinion pour ne pas craindre de lui laisser apercevoir ses défauts ; elle essaya d’abord de se contenir, et puis, au bout d’un moment, elle oublia un peu ses chagrins et parla avec animation de Léonard, de son intelligence, de sa beauté ; avant la fin de la soirée, elle causait comme à l’ordinaire avec M. Farquhar, discutant, questionnant et s’animant à tous moments. Son père rentra dans le salon et la fit retomber dans le silence. Mais il avait vu son sourire pendant qu’elle parlait à M. Farquhar, et, incapable de comprendre le tact avec lequel Ruth avait dirigé la conversation sur des sujets agréables, il pensa qu’elle s’était conformée à ses intentions et avait donné à Jemima quelques conseils en particulier. Aussi décida-t-il intérieurement qu’il lui donnerait une belle robe de soie grise ; il y avait assez longtemps qu’elle n’avait que cette vieille robe de laine. Ruth, pendant ce temps, se préparait à retourner chez elle et venait de refuser les services de M. Farquhar, qui voulait l’accompagner.

« Bonsoir, mistriss Denbigh, dit M. Bradshaw, bonsoir ; je vous remercie, je vous remercie beaucoup. »

Jemima accompagna Ruth dans le vestibule.

« Chère Jemima, dit Ruth, je suis bien aise de vous voir meilleure mine ce soir. Vous aviez l’air si malade ce matin que vous m’avez fait peur.

— Oh ! Ruth ! j’ai été si malheureuse depuis quelque temps ! Il faut que vous veniez me remettre à l’ordre, continua-t-elle en souriant. Vous savez que je suis un peu votre élève, quoique nous soyons presque du même âge. Vous m’avez déjà fait du bien ce soir.

— Mais si je peux faire quelque chose pour vous, dites-moi ce que c’est, demanda Ruth tendrement.

— Oh ! pas maintenant, pas maintenant, dit Jemima. Je ne sais pas si je pourrai vous raconter une si longue histoire, et d’ailleurs papa viendrait voir dans un moment ce que je vous dis.

— Quand vous voudrez, ma chère, dit Ruth ; seulement, rappelez-vous combien je suis heureuse de vous être bonne à quelque chose.

— Vous êtes trop bonne, ma chérie, dit Jemima tendrement.

— Oh ! ne dites pas cela, Dieu sait que ce n’est pas vrai.

— Eh bien, non ! personne n’est trop bon, mais vous êtes très-bonne. Je ne le dirai pourtant plus, si vous prenez un air si triste ; chère Ruth, adieu ! adieu ! »

Sous l’impression du charme de Ruth, Jemima fut aimable pendant la fin de la soirée ; M. Bradshaw, de plus en plus satisfait, augmentait toujours dans son esprit le prix de la robe qu’il voulait donner à Ruth, et M. Farquhar s’en alla en chantant entre ses dents le vieux refrain :

On revient, on revient toujours

À ses premières amours.

III 

Le jour suivant, pendant que Jemima travaillait auprès de sa mère, il lui vint dans l’esprit de se rappeler les remercîments que son père avait adressés la veille à Ruth.

« Comme mistriss Denbigh est en faveur auprès de papa ! dit-elle ; cela ne m’étonne pas, du reste. Avez-vous remarqué, maman, comme il l’a remerciée d’être venue passer la soirée hier ?

— Oui, ma chère, mais je ne crois pas que ce fût seulement… Mistriss Bradshaw s’arrêta ; elle ne savait jamais si elle avait tort ou raison de dire les choses.

— Que ce fût seulement… pour quoi ? dit Jemima, qui vit que sa mère ne finissait pas sa phrase.

— Seulement parce que mistriss Denbigh était venue prendre le thé.

— Eh ! pourquoi la remerciait-il d’autre chose ? Qu’a-t-elle fait ? demanda Jemima avec curiosité.

— Je ne sais pas trop si je dois vous le dire ; pourtant, votre père ne me l’a pas défendu.

— Peu m’importe ! je n’y tiens pas, » répondit Jemima d’un ton piqué.

Au bout d’un moment de silence, mistriss Bradshaw reprit :

« Il me semble que je puis vous le dire pourtant. »

Jemima avait trop d’honneur pour solliciter une confidence, mais elle était trop curieuse pour essayer de l’arrêter.

Mistriss Bradshaw continua :

« Il me semble que vous méritez de le savoir. C’est en partie à cause de vous que votre père est si content de mistriss Denbigh ; il va lui acheter une robe de soie ce matin, parce qu’il voit que vous faites attention à ce qu’elle dit.

— Certainement, je fais attention à ce qu’elle dit, et je l’ai toujours fait ; mais pourquoi papa lui donnerait-il une robe à cause de cela ? C’est à moi qu’il devrait la donner plutôt.

— Oh ! je suis sûre qu’il vous en donnera une, ma chérie, si vous en avez besoin. Il a été si content de vous voir comme autrefois avec M. Farquhar ! Nous ne pouvions pas comprendre ce qui vous était arrivé depuis un mois. »

Le visage de Jemima se rembrunit.

« Qu’est-ce que mistriss Denbigh peut avoir à faire avec mes manières ? répondit-elle sèchement.

— Ne vous en a-t-elle pas parlé ? demanda mistriss Bradshaw en levant les yeux.

— Non ; et de quel droit s’en mêlerait-elle ? Elle ne serait pas assez impertinente pour cela, dit Jemima ennuyée et pleine de soupçons.

— Mais, ma chérie, votre père l’en avait priée, et elle a le droit de faire ce qu’il lui dit.

— Papa l’en a priée ? Que voulez-vous dire, maman ?

— Oh ! je crois que j’aurais mieux fait de ne pas vous en parler, dit mistriss Bradshaw, s’apercevant au ton de Jemima qu’elle était mécontente ; seulement vous aviez l’air de croire que cela aurait été impertinent de la part de mistriss Denbigh, et je suis sûre qu’elle ne ferait jamais rien d’impertinent. Votre père a causé avec elle vendredi dernier, dans son cabinet, et il l’a chargée de découvrir pourquoi vous étiez de si mauvaise humeur et de tâcher de vous faire rentrer en vous-même. Et maintenant tout va bien, mon enfant, continua mistriss Bradshaw avec un peu d’inquiétude.

— Alors, c’est parce que j’ai été polie hier soir avec M. Farquhar que papa va donner une robe à mistriss Denbigh ? demanda Jemima à voix basse, mais d’un ton indigné.

— Oui, ma chère, » répondit sa mère de plus en plus effrayée.

Jemima se rappela avec une colère concentrée les douces manières de Ruth pour faire passer son humeur la veille au soir. Partout des manœuvres ; mais Ruth s’y prêter, elle qui avait l’air si candide !

« Êtes-vous sûre, maman, que papa a demandé à mistriss Denbigh de m’amener à changer de manières ? Cela me paraît si étrange !

— J’en suis sûre. Il lui a parlé vendredi matin dans son cabinet. Je me rappelle que c’était vendredi, parce que mistriss Dean travaillait ici. »

Jemima se rappela alors qu’elle était entrée le vendredi dans la salle d’étude, qu’elle avait trouvé ses sœurs inoccupées, et qu’elle s’était demandé ce que son père pouvait vouloir à mistriss Denbigh.

À partir de ce jour, Jemima repoussa tous les efforts de Ruth pour découvrir la cause de sa tristesse et pour la consoler. Elle ne pouvait supporter l’idée que son père eût consulté une étrangère (huit jours avant, elle regardait Ruth comme une sœur) sur la manière de conduire sa fille et de l’amener à ses fins.

Elle fut soulagée pourtant en voyant un paquet enveloppé de papier gris sur la table de l’antichambre, à côté d’un billet de Ruth à l’adresse de son père ; elle comprit que c’était la robe de soie grise : elle savait bien que Ruth ne l’accepterait pas.

Personne ne put, à partir de ce jour, persuader à Jemima d’entrer en conversation avec M. Farquhar. Elle voyait des intrigues dans les plus simples actions, et se rendait malheureuse à force de soupçons. Elle ne se laissait pas même aller à approuver M. Farquhar dans les idées qui leur étaient communes. Elle l’entendit un soir discuter avec son père sur les principes du commerce. M. Bradshaw soutenait qu’il fallait suivre la ligne de conduite la plus stricte, la plus sévère, pourvu qu’elle s’accordât avec l’honnêteté ; peut-être même, s’il n’avait pas été son père, Jemima aurait trouvé qu’il allait au delà de la vraie honnêteté chrétienne. Il voulait qu’on fit les marchés les plus avantageux possible, et qu’on exigeât absolument les intérêts et les payements au jour dit. C’était, disait-il, la seule manière de faire le commerce. Une fois qu’on laissait place à la plus légère incertitude, ou que le sentiment, au lieu des principes, devenait la règle, on perdait toute chance de bien faire ses affaires.

« Mais supposez le cas où un délai d’un mois pour un payement sauverait le crédit d’un homme, l’empêcherait de faire banqueroute ! disait M. Farquhar.

— Je ne lui accorderais pas ce délai. Je lui donnerais de l’argent pour se remettre sur ses pieds, dès que ses affaires seraient liquidées ; s’il était insolvable, je pourrais dans certains cas lui faire une pension : mais je tiens à séparer toujours la charité de la justice.

— Mais, d’après la manière dont vous entendez la charité, elle dégrade ceux qui en sont l’objet, tandis que la vraie justice accompagnée de miséricorde et de bonté peut les élever.

— Non, la justice est quelque chose de positif et d’inflexible. Ne permettez pas à vos opinions enthousiastes de faire tort à votre conduite comme négociant. »

Les yeux de Jemima brillaient de sympathie pour toutes les paroles de M. Farquhar ; mais tout à coup elle aperçut un regard de son père qui disait clairement qu’il observait l’effet produit sur elle par la discussion. Alors elle se sentit glacée : il lui semblait que son père prolongeait la conversation pour amener de la part de son associé l’expression de sentiments qui pouvaient plaire à sa fille. Elle aurait bien voulu se laisser aller à aimer M. Farquhar ; mais toutes ces intrigues, dans lesquelles il jouait peut-être un rôle passif, lui faisaient mal au cœur. Elle aurait mieux aimé qu’on ne se donnât même pas la peine de chercher à obtenir son consentement à ce mariage, puisque cela entraînait tant de marches et de contremarches, comme celles des pièces d’un échiquier. Elle se disait qu’elle aimait mieux être achetée comme une femme orientale à qui cela paraît tout naturel. Les conséquences de toutes ces belles manœuvres de M. Bradshaw auraient été funestes pour M. Farquhar, qui en était fort innocent et les aurait méprisées autant que Jemima, s’il n’avait pas été absorbé par ses observations sur le contraste qui existait entre Ruth et Jemima.

Il était évidemment inutile, pensait-il, de persévérer dans des attentions qui déplaisaient à Jemima. Elle était si jeune qu’il lui semblait probablement déjà vieux, et, s’il persistait à vouloir être regardé comme un amant, peut-être perdrait-il même l’amitié qu’elle avait pour lui, et qui lui serait toujours précieuse. Les défauts mêmes de Jemima avaient à ses yeux un certain charme que sa conscience lui avait souvent reproché en vain quand il pensait à en faire sa femme ; mais il n’y aurait aucun mal à cela quand il ne la regarderait plus que comme une amie jeune, et sur laquelle il pourrait avoir une bonne influence. Ruth était presque du même âge, mais elle avait souffert de bonne heure et cela l’avait mûrie. D’ailleurs, sa réserve et la manière tranquille dont elle accomplissait ses devoirs rentraient dans l’idée que M. Farquhar se faisait d’une femme.

Pourtant il aurait eu beaucoup de peine à se détacher de Jemima, si elle ne l’avait pas aidé par tous les moyens qui étaient en son pouvoir. Fatigué de son humeur, de ses violences et de ses bouderies, il reportait avec plaisir ses pensées sur la vertu tranquille et la calme beauté de Ruth, et Jemima, avec toute la sagacité d’un cœur aimant, commençait à s’en apercevoir et à sentir qu’elle avait éloigné d’elle pour toujours celui qu’elle aimait.

« Au mois de mars dernier, il m’appelait : Ma chère Jemima ; et quel joli bouquet de fleurs de serre il m’avait donné en échange des jonquilles sauvages qu’il m’avait demandées ! Comme il me regardait et me remerciait ! Et maintenant tout cela est passé. »

Ses sœurs entrèrent en courant.

« Oh ! Jemima, comme il fait bon ici ! Nous avons fait une si longue promenade ! il fait si chaud ! nous sommes si fatiguées !

— Où êtes-vous donc allées ? demanda-t-elle.

— Oh ! dans le bois de Seaurside, pour cueillir des fraises ; il y en a une telle quantité ! nous en avons laissé tout un panier dans la laiterie. M. Farquhar nous a promis de nous apprendre à les arranger comme en Allemagne, si nous pouvons lui procurer du vin du Rhin. Pensez-vous que papa veuille nous en donner ?

— M. Farquhar était avec vous ? dit Jemima vivement.

— Oui ; nous lui avions dit ce matin que maman voulait envoyer du vieux linge au vieillard malade à Seaurside, et que nous voulions persuader à mistriss Denbigh de nous mener dans le bois cueillir des fraises.

— Oh ! j’étais bien sûre qu’il s’arrangerait pour venir, dit Marie.

— Oh ! moi, je n’y avais pas pensé, et j’ai été bien étonnée d’entendre son cheval sur la route. Il s’est chargé de notre panier, et il l’a porté à la ferme ; il y a laissé son cheval et il est venu nous rejoindre dans le bois.

— Il y a tant de fraises ! reprit Marie ; on les écrase à chaque pas. Nous regrettions bien Léonard ; mais mistriss Denbigh en a cueilli beaucoup pour lui, et M. Farquhar lui a donné toutes les siennes. C’était si joli dans le bois !

— Il faudra venir avec nous demain, Jemima ; nous y retournerons pour cueillir le reste des fraises ; Léonard viendra aussi.

— Oh ! oui, M. Farquhar a une si bonne idée ! il l’amènera sur son cheval, devant lui.

— Vous viendrez aussi, n’est-ce pas, Jemima ? dit Élisabeth.

— Non, je n’irai pas, ne me le demandez pas, » dit Jemima brusquement.

Les enfants la regardaient avec étonnement, car elle était toujours douce avec elles.

« Montez et ôtez vos affaires. Vous savez que papa n’aime pas que vous entriez ici avec vos souliers de promenade. »

Jemima ne pouvait plus supporter les détails que ses sœurs lui infligeaient sans pitié, et pourtant il fallait s’y résigner désormais. Elle sentait qu’elle avait perdu la première place dans le cœur de M. Farquhar, et, si elle s’en était à peine souciée jadis, quand elle était sûre de l’occuper, elle sentait à présent tout le charme de ce qu’elle avait perdu par sa propre faute. Le choix même qu’il avait fait pour la remplacer d’une veuve sans position, sans fortune, chargée d’un enfant, lui prouvait qu’il n’était pas cet esprit froid et calculateur décrit par son père et le relevait à ses yeux ; mais maintenant il fallait supporter en silence chaque nouvelle preuve de son affection pour une autre, et cette autre qui lui était tellement supérieure, qu’elle n’avait même pas la consolation de penser qu’il manquait de discernement et que celle qu’il choisissait n’était pas digne de lui. C’était vrai, Ruth était belle, douce, vertueuse, et Jemima rougit en pensant que toutes les qualités qu’elle reconnaissait à Ruth ne faisaient qu’exciter sa haine contre elle. Le souvenir de sa beauté calme lui faisait mal au cœur, le son de sa douce voix lui portait sur les nerfs. Sa vertu même lui déplaisait plus que des fautes qui eussent laissé apercevoir quelque combat.

« D’où venait ce terrible démon ? disait le bon ange de Jemima. Était-elle abandonnée au diable ? N’était-ce pas là cette haine qui avait inspiré tant de crimes ? la haine des vertus gagnant un amour qui nous était refusé ! la colère qui surgit jadis dans le cœur du frère aîné, et finit par le meurtre du pauvre Abel ! »

« Oh ! mon Dieu, aie pitié de moi ! Je ne savais pas que je fusse si méchante, » s’écria-t-elle tout haut dans son angoisse. Elle avait jeté un regard dans le gouffre, elle avait senti combien le mal était puissant dans son cœur.

Elle passa toute la journée du lendemain à se représenter la joyeuse réunion dans le bois de Seaurside, et son imagination ajoutait sans cesse quelque trait au tableau qu’elle se faisait des attentions de M. Farquhar pour Ruth. Elle sortit dans le jardin pour se promener et pour essayer de l’influence calmante de l’air extérieur. Ses sœurs, en revenant de leur promenade, la trouvèrent marchant à grands pas comme pour se réchauffer dans une journée d’hiver. Elles étaient lasses et peu disposées à donner les détails que Jemima désirait maintenant avec les caprices de la souffrance.

« Oui, Léonard est venu à cheval devant M. Farquhar. Mais asseyez-vous donc, Jemima ; je ne puis rien vous raconter si vous marchez toujours.

— Je ne peux pas me tenir tranquille aujourd’hui ; j’entends tout ce que vous dites.

— Eh bien ! quelqu’un était venu depuis hier et il n’y avait presque plus de fraises. Oh ! Jemima ! Jemima ! la tête me tourne, je suis malade. »

Et l’enfant s’évanouit sur l’herbe. L’énergie fiévreuse de Jemima lui donna la force d’enlever sa sœur ; elle courut sans s’arrêter jusqu’à sa chambre et la coucha sur le lit.

« Donnez-moi de l’eau, allez chercher maman, Marie, dit Jemima, quand elle vit que l’évanouissement résistait à la position horizontale et aux aspersions d’eau froide. Ma chère Lizzie, ajoutait-elle en baisant le visage glacé de sa sœur, je crois que vous m’aimez, ma chérie. »

La longue promenade par la chaleur avait épuisé Élisabeth, qui était délicate et grandissait trop. Les jours s’écoulaient sans lui rendre ni force ni entrain. Elle restait étendue sur le lit de Jemima ou sur le canapé pendant les longs jours d’été, se sentant languissante et épuisée. Mistriss Bradshaw ne fut tranquille que lorsqu’elle eut découvert ce qui avait fatigué Élisabeth ; elle avait toujours besoin de trouver une cause à la moindre indisposition, et, dans son inquiétude pour sa fille, M. Bradshaw trouvait un certain plaisir à pouvoir attribuer à quelque négligence ce malaise qui le préoccupait. Mais Ruth n’avait pas besoin de ses reproches détournés pour regretter amèrement d’avoir permis à ses élèves de se fatiguer par de si longues promenades pour faire plaisir à Léonard. Toutes les fois qu’elle avait un moment à elle, elle demandait à mistriss Bradshaw la permission d’aider à soigner Élisabeth, et la malade recevait toujours sa visite avec un tendre sourire, même lorsque personne n’avait pu réussir à la tirer de son abattement.

Un fruit ou une fleur du petit jardin du presbytère, que lui apportait Ruth, la ranimait pour un moment, et Jemima était blessée dans son cœur de voir si bien reçue dans sa chambre même celle qu’elle détestait.

La jalousie haineuse que Jemima nourrissait contre Ruth ne se montrait ni dans ses paroles ni dans ses actions. Elle était froide, parce qu’elle ne pouvait pas être hypocrite ; mais ses paroles étaient polies et douces, et elle veillait sans cesse à ce que ses actions fussent d’accord avec ses paroles. Cependant le cœur, qui donne la vie aux choses, était fermé pour Ruth. Aussi sentit-elle vivement le changement. Un jour, elle demanda à Jemima en quoi elle lui avait fait de la peine, et pourquoi elle était changée à son égard. Jemima pâlit, puis répondit :

« Changée ! Que voulez-vous dire ? En quoi suis-je changée ? Qu’est-ce que je fais autrement qu’autrefois ? »

Mais le ton était si froid que Ruth sentit que l’amitié de Jemima pour elle était passée sans retour.

L’affection de ceux qui l’entouraient était aussi précieuse à Ruth que par le passé. C’était un des défauts de sa nature que d’être prête à faire tous les sacrifices possibles pour ceux qu’elle aimait, et d’attacher à l’amitié des autres une importance presque trop grande. Elle avait encore à apprendre qu’il vaut mieux aimer qu’être aimé, et les années solitaires de sa jeunesse, sans parents, sans frère ni sœur, lui avaient laissé un besoin de tendresse qui lui rendait très-pénible la rupture de tout lien d’affection.

Le médecin qu’on fit venir pour Élisabeth conseilla l’air de la mer. M. Bradshaw, qui faisait toutes choses avec ostentation, alla à Abermouth et y loua une maison tout entière pour le reste de l’été, sans comprendre qu’un appartement aurait suffi et qu’Élisabeth aurait pu y aller tout de suite, tandis que tous les préparatifs la fatiguaient d’avance. Toute sa consolation était que sa chère mistriss Denbigh venait avec elle.

Ce n’était pas seulement par ostentation que M. Bradshaw avait loué cette maison au bord de la mer ; il était bien aise de se débarrasser de ses petites filles et de leur gouvernante pour le moment des élections qui approchait. Il avait besoin d’avoir sa maison libre et l’esprit en repos, pour soutenir de toute son hospitalité et de toute son énergie un candidat libéral qu’il portait contre le vieux tory qui depuis longtemps représentait la ville, dont la moitié appartenait à lui et à sa famille depuis des siècles.

M. Cranworth et ses ancêtres avaient toujours été les rois d’Eccleston, et personne n’avait jamais songé à leur disputer leur droit à siéger au Parlement au nom de la ville. Ils regardaient ce droit comme leur bien, et n’avaient point cherché à se concilier les puissants manufacturiers qui s’enrichissaient depuis plusieurs années à Eccleston.

M. Bradshaw avait résolu d’attaquer les Cranworth jusque dans leur forteresse héréditaire. Il s’était adressé à un des agents libéraux à Londres, homme dont le seul principe était de ne jamais agir pour un tory, mais dont la conscience n’avait plus de voix dès qu’il s’agissait d’un whig. Peut-être M. Bradshaw ne connaissait-il pas le caractère de cet agent ; mais la certitude qu’il lui trouverait quelqu’un pour se mettre sur les rangs au nom des dissidents lui suffisait.

« Il y a six cents électeurs, deux cents à M. Cranworth, corps et âmes, deux cents à nous, des ouvriers ou des gens qui tiennent à notre commerce, et deux cents douteux.

— Deux cents qui n’ont d’intérêt ni d’un côté ni de l’autre, dit l’agent d’élections ; nous nous arrangerons pour leur en donner. »

À ces mots M. Bradshaw eut quelques scrupules. Il espérait que M. Pilson ne comptait pas employer la corruption, mais il ne dit rien de peur de gêner son agent ; il était décidé à réussir.

L’agent comprenait parfaitement M. Bradshaw :

« Je crois que j’ai votre affaire : un homme riche, qui ne sait que faire de son argent, fatigué des voyages, de tout, et qui cherche quelque chose de nouveau. J’ai entendu dire, il y a quelque temps, qu’il désirait entrer au Parlement.

— Libéral ? demanda M. Bradshaw.

— Certainement ; un membre de sa famille siégeait au Long-Parlement.

— Dissident ? ajouta M. Bradshaw en se frottant les mains.

— Non, non, pas tant que cela ; mais fort indifférent pour l’Église.

Comment s’appelle-t-il ? reprit vivement M. Bradshaw.

— Pardonnez-moi ; tant que je ne suis pas sûr qu’il veuille se présenter pour Eccleston, je crois qu’il vaut mieux ne pas dire son nom. »

Le candidat anonyme consentit à se porter à Eccleston, et son nom se trouva être M. Donne. M. Bradshaw était en correspondance avec lui depuis quelque temps, et, au moment de la mort de M. Ralph Cranworth, tout était prêt pour l’action. M. Donne devait venir travailler lui-même à son élection et demeurer chez M. Bradshaw : c’est pourquoi ce dernier était bien aise d’envoyer ses enfants au bord de la mer.

IV 

Jemima ne savait pas si elle avait envie d’aller à Abermouth ou non. Elle soupirait après un changement. Elle était lasse des habitudes de la maison de son père ; mais elle ne pouvait supporter l’idée de s’éloigner de M. Farquhar, d’autant plus que, si elle allait à Abermouth, Ruth resterait probablement à Eccleston.

Quand M. Bradshaw eut décidé que Ruth accompagnerait ses filles, elle essaya de se réjouir de ce qui lui donnait le moyen de réparer sa négligence en soignant les deux jeunes filles avec vigilance, et en faisant tout ce qui était en son pouvoir pour rendre la santé à Élisabeth ; mais il fallait quitter Léonard, son enfant chéri, qui n’avait jamais été séparé d’elle un seul jour, et il lui semblait que loin d’elle tous les maux devaient l’atteindre. Elle luttait le soir contre le sommeil pour ne pas perdre le sentiment de l’avoir auprès d’elle, et, quand elle était loin de lui, à donner des leçons, elle cherchait sans cesse à se représenter son visage, pour se préparer au temps où elle passerait des jours entiers sans voir son trésor. Miss Benson ne comprenait pas que M. Bradshaw ne proposât pas à Ruth d’emmener son fils ; mais M. Benson lui recommanda de n’en pas parler à Ruth, car il était bien sûr que M. Bradshaw n’y penserait pas, et il fallait éviter à la pauvre mère cette espérance et ce désappointement. Sa sœur lui reprochait d’être insensible ; mais sa sympathie était profonde, quoique silencieuse, et il arrangea toutes ses affaires de manière à pouvoir faire une grande promenade avec Léonard, le jour où sa mère quitterait Eccleston.

Ruth n’avait plus la force de pleurer quand elle se mit en route avec ses élèves qui, dans leur joie de voir Abermouth, ne comprenaient point ses larmes, et qui n’avaient jamais eu l’idée que la mort pût approcher de ceux qu’elles aimaient. Ruth sécha ses pleurs ; elle tâcha de prendre part à la satisfaction des jeunes filles, et, lorsqu’on approcha d’Abermouth, elle était aussi enchantée qu’elles de la beauté du paysage : aussi eut-elle beaucoup de peine à résister à leurs supplications et à les empêcher, quelque fatiguée que fût Élisabeth, d’aller courir sur la plage.

Pendant ce temps la maison des Bradshaw subissait de nombreux changements. On abattait des cloisons, on métamorphosait des cabinets de toilette en chambres à coucher ; un cuisinier de profession avait déjà pris possession de la cuisine, à la grande indignation de Betty, qui y régnait depuis quatorze ans, et qui devint tout d’un coup un partisan ardent de M. Cranworth. Mistriss Bradshaw gémissait, dans ses courts moments de loisir, sur le désordre introduit dans sa maison en l’honneur de ce M. Donne, qui aurait bien pu aller à l’auberge du Georges comme les Cranworth, qui n’avaient jamais pensé à inviter les électeurs chez eux ; et pourtant ils étaient à Cranworth depuis le temps de Jules César, et, si ce n’était pas là une ancienne famille, elle ne savait pas qui pourrait mériter ce titre. Mais Jemima se plaisait dans cette agitation. C’était quelque chose à faire. Elle consultait avec le tapissier, consolait Betty, et faisait ses emplettes pendant que sa mère se reposait.

Le grand agent de Londres ne parut pas sur la scène, quoiqu’il dirigeât de loin toutes les opérations. Il envoya un de ses amis comme précurseur de M. Donne. C’était un M. Hickson, avocat sans cause, qui prétendait avoir quitté sa carrière par dégoût des moyens qu’on était obligé d’employer pour réussir. Au lieu de mettre la main à l’œuvre pour corriger ces abus, il déclamait contre l’état des choses d’une manière si éloquente, qu’on se demandait parfois comment il en était venu à connaître l’agent d’élections dont il vient d’être question. Mais il luttait, disait-il, contre la corruption de la législation, en faisant tous ses efforts pour faire entrer au Parlement certains candidats qui avaient pris l’engagement d’amener une réforme. Il disait en confidence, un soir chez M. Bradshaw : « Mon grand but est de réformer les lois de l’Angleterre, monsieur. Pour cela, il faut une majorité libérale. Dans une lutte avec un monstre, on ne mesure pas les épées comme avec un gentilhomme. Je fais de même, et je crois que j’ai le droit d’employer pour un but si élevé, si saint même, les faiblesses des hommes ; si les hommes étaient des anges, nous n’aurions pas recours à la corruption.

— Le pourriez-vous ? demanda Jemima ; car la conversation avait lieu à la table de M. Bradshaw, qui avait réuni en l’honneur de M. Hickson quelques-uns de ses amis, au nombre desquels était M. Benson.

— Nous le voudrions que nous ne le pourrions pas, s’écria l’avocat entraîné par les flots de sa propre éloquence, et oubliant le sens caché de la question : dans l’état actuel du monde, ceux qui veulent réussir même à faire le bien doivent se résoudre à employer les moyens nécessaires. C’est pour cela que je vous répète que M. Donne est l’homme qui convient à votre dessein, qui est bon, noble et saint. (M. Hickson se rappela qu’il parlait à des dissidents, et se félicita intérieurement de l’introduction du mot saint.) Mettons donc de côté tous les scrupules étroits qui entraveraient notre marche, et prenons les hommes comme ils sont : s’ils sont avides, étourdis, dépensiers, ce n’est pas nous qui les avons faits ; mais, puisque nous avons à traiter avec eux, il faut nous servir des moyens d’action qui peuvent agir sur eux. La grande réforme de la législation justifiera l’emploi de tous les moyens à mes yeux, à moi qui ai quitté cette profession par un scrupule de conscience peut-être exagéré, dit-il en baissant la voix.

— Nous ne devons point faire le mal afin qu’il en arrive du bien, dit M. Benson d’une voix forte qui fit tressaillir ceux qui étaient présents.

— Vous avez raison, monsieur, dit M. Hickson en le saluant. Cette remarque vous fait honneur. Et il en profita en réservant ses opinions sur l’élection pour M. Bradshaw et quelques autres partisans zélés de M. Donne, qui étaient auprès de lui.

— Mais dans l’état actuel du monde, comme dit M. Hickson, s’écria M. Farquhar, qui était à l’autre bout du salon, assis à côté de M. Benson, de mistriss Bradshaw et de Jemima, il est difficile d’agir d’après ce précepte.

— Oh ! monsieur Farquhar ! » dit Jemima d’un ton indigné, des larmes de désappointement lui venant aux yeux.

Depuis le commencement de la conversation, elle regrettait de ne pas être un homme pour dire ce qu’elle pensait de ces accommodements entre le bien et le mal, proposés par ce M. Hickson, auquel elle en voulait un peu des tentatives de galanterie qu’il avait faites auprès d’elle et dont elle avait été choquée comme une personne dont le cœur est pris. Après la remarque de M. Benson qui l’avait soulagée, voir M. Farquhar prendre le parti de la nécessité, c’était trop fort !

« Je vous en prie, Jemima, dit M. Farquhar, touché et un peu flatté du chagrin évident de la jeune fille, ne m’en veuillez pas jusqu’à ce que je me sois un peu mieux expliqué. Je ne comprends pas bien cette question difficile, et j’allais demander très-sincèrement l’opinion de M. Benson. Puis-je vous demander, monsieur, si vous trouvez toujours possible d’agir strictement en accord avec ce précepte ? si vous n’y réussissez pas, je crois que nul n’en peut venir à bout. N’y a-t-il pas des occasions où l’on est obligé de subir le mal pour arriver au bien ? Je ne parle pas de ce sujet avec indifférence, ni avec la présomption de cet homme assis là-bas, dit-il en baissant la voix et en s’adressant plus directement à Jemima. Je désire véritablement savoir ce que pense là-dessus M. Benson ; car je ne connais nulle personne à lopinion de laquelle j’attache plus de prix. »

M. Benson ne répondit pas. Il ne vit pas Jemima et sa mère quitter la chambre. Il était absorbé par ses pensées et se demandait jusqu’à quel point la pratique répondait chez lui à la théorie. Il revint à lui-même pour discuter avec M. Hickson, qui savait l’influence du vieux pasteur sur les populations ouvrières, divers sujets qui l’intéressaient vivement, et il sortit de chez M. Bradshaw, laissant son hôte fort étonné de la respectueuse déférence que le jeune avocat avait témoignée à M. Benson.

Après une conversation animée sur une question qui préoccupait beaucoup M. Benson et sur laquelle il s’étendit assez longuement, M. Hickson se retourna vers M. Bradshaw et dit assez haut pour qu’on l’entendit :

« Je regrette que M. Donne ne soit pas ici. Tout ce que vient de dire M. Benson l’aurait intéressé presque autant que moi. »

M. Bradshaw ne se doutait guère que M. Donne était occupé dans ce moment-là à étudier les diverses questions qui agitaient le public d’Eccleston, et qu’il maudissait précisément le sujet de la conversation, en se disant que c’était bien là une idée de fanatique. Si M. Bradshaw avait su cela, il eût pu éviter un mouvement de jalousie à l’idée de l’influence que M. Benson obtiendrait probablement sur l’esprit du futur député d’Eccleston ; et, si M. Benson avait été clairvoyant, il n’aurait pas été si reconnaissant de l’espérance qui s’offrait à lui de persuader à M. Donne de renoncer à toute tentative de corruption sur les habitants d’Eccleston.

M. Benson passa la moitié de la nuit à composer dans son esprit, sur les devoirs politiques envisagés au point de vue chrétien, un sermon qui pouvait être utile au candidat et aux électeurs à la veille d’une élection. M. Donne devait arriver chez M. Bradshaw dans le courant de la semaine, et M. et miss Benson supposaient qu’il viendrait à la chapelle avec lui le dimanche ; mais M. Benson cherchait en vain à bannir de son esprit le souvenir du mal qu’il avait fait pour en tirer du bien, et la vue même de Léonard endormi du tranquille sommeil de l’enfance ne put faire oublier au chrétien sincère le mensonge qui avait sauvé la réputation de sa mère.

Léonard et sa mère rêvèrent l’un à l’autre cette nuit-là. Ruth fut saisie d’une telle terreur qu’elle s’éveilla et chercha à ne pas se rendormir, de peur d’être assaillie par le même songe. Lui, au contraire, crut la voir assise à côté de son lit, souriant et le regardant ; puis il rêva qu’il se réveillait, qu’elle se penchait sur lui pour l’embrasser, qu’elle ouvrait ses ailes, de grandes ailes blanches, et qu’elle s’envolait par la fenêtre ouverte. Léonard se réveilla, se mit à pleurer en pensant que sa mère était loin de lui, et se rendormit.

Malgré le chagrin continuel que lui causait l’éloignement de son enfant, Ruth jouit beaucoup de son séjour au bord de la mer. D’abord elle avait le plaisir de voir Élisabeth reprendre des forces tous les jours. Le médecin avait recommandé qu’il y eût peu de travail, et les jeunes filles en profitaient pour faire de longues promenades au bord de la mer. Les orages avaient aussi leur charme ; la maison était située au haut d’un rocher que baignaient les vagues, et l’on embrassait d’un regard tout l’horizon chargé de nuages noirs qui ne s’entr’ouvraient que pour laisser apercevoir les éclairs. Des gens âgés ou délicats auraient craint cette position, et c’était pour cela que le propriétaire cherchait à vendre sa maison ; mais Ruth et ses élèves trouvaient un grand charme à jouir de tous les côtés de la vue du ciel, tantôt sombre et menaçant, puis clair et serein lorsque l’orage était passé, qu’on voyait des gouttes de pluie suspendues à chaque brin d’herbe, et qu’on entendait à droite et à gauche le chant des petits oiseaux et le murmure des ruisseaux.

Un jour, après un de ces orages, Élisabeth était assise à la fenêtre, attendant le retour de Ruth qui était allée à la poste chercher les lettres.

« Je voudrais que papa achetât cette maison, s’écria-t-elle.

— Maman ne l’aimerait pas, j’en ai peur, dit Marie ; elle dirait que nos beaux coups de vent sont des courants d’air, et que nous nous enrhumerons !

— Jemima serait de notre parti. Mais comme mistriss Denbigh reste longtemps ! j’espère qu’elle aura évité l’orage. »

Il y avait un quart de lieue de la maison à la poste où Ruth était allée chercher des nouvelles de Léonard ; elle trouva deux lettres, à son grand étonnement. L’une était de M. Bradshaw, qui lui annonçait qu’il comptait arriver à Abermouth le samedi suivant, vers l’heure du dîner, et amener avec lui M. Donne et une ou deux autres personnes pour y passer le dimanche. La lettre était remplie de détails de ménage. Le dîner devait être prêt à six heures, mais Ruth et ses élèves devaient dîner plus tôt. Le cuisinier en titre devait arriver la veille, avec toutes les provisions qu’on ne pouvait pas trouver sur les lieux. Ruth devait prendre un domestique à l’auberge, et c’était là ce qui la retenait à Abermouth.

En revenant à la maison après avoir terminé ses préparatifs, elle se demandait ce qui avait pu décider M. Bradshaw à amener le candidat libéral passer deux jours au bord de la mer. Tant de petites raisons concouraient, en cette occasion, pour en faire une grande, que Ruth n’avait pas grand’chance de les deviner toutes. Miss Benson, dans l’orgueil et la joie de son cœur, avait prévenu mistriss Bradshaw du sermon que son frère comptait prêcher le dimanche suivant, et M. Bradshaw avait une vague idée que les manœuvres électorales qu’il commençait à regarder comme indispensables ne supporteraient pas l’épreuve, si elles étaient mises en face de la loi chrétienne. Qu’arriverait-il si M. Donne allait être convaincu que la corruption est un péché ? les Cranworth triompheraient, et M. Bradshaw serait la risée d’Eccleston. Et pourtant il se rappelait qu’il était arrivé deux ou trois fois à M. Benson de le convaincre contre son gré du mal qu’entraînaient certaines actions qu’il n’avait pu faire depuis que contre sa conscience, et qu’il avait fini par abandonner au grand détriment de ses intérêts. Non, non, puisque la nature humaine était si mauvaise, il fallait bien se servir des seuls moyens qui pussent agir sur elle, et M. Bradshaw se promettait, si M. Donne était élu, de doubler ses souscriptions pour les écoles, afin que la génération suivante eût de meilleurs principes. Pour le moment, il valait mieux échapper, ainsi que M. Donne, à la possibilité de la conviction, et éviter aussi le dîner froid du dimanche, qui pourrait bien ne pas convenir au candidat aristocratique.

Le fait est que M. Donne avait un peu pris M. Bradshaw par surprise ; il lui était arrivé de penser qu’on pourrait voir des choses plus étranges que le mariage de sa fille avec le représentant d’une petite ville. Mais, au bout d’une demi-heure, la différence de rang et d’habitude entre M. Donne et ses hôtes se fit tellement sentir, que M. Bradshaw oublia pour jamais ses rêves d’alliance. Ce n’était pas tant parce que M. Donne avait amené un domestique, ce qu’il avait l’air de considérer comme aussi naturel que d’apporter un sac de nuit ; ce n’était pas seulement à cause de l’étonnement avec lequel il avait demandé à mistriss Bradshaw, en réponse à une remarque sur le prix exorbitant des ananas, si elle n’avait pas une serre à ananas : cela tenait à une certaine bonne grâce indolente, à un respect habituel envers les femmes, à un choix d’expressions simples et frappantes, traits épars d’un tout impossible à décrire, qui firent comprendre à l’instant à M. Bradshaw que M. Donne était un homme parfaitement différent de tout ce qu’il avait vu jusqu’alors.

Un moment, malgré le charme que M. Donne exerçait sur lui, M. Bradshaw craignit un peu que son candidat ne traitât les affaires avec trop d’indifférence ; mais il fut rassuré par l’éclair qui passa dans les yeux de M. Donne, lorsqu’il répondit d’une voix tout aussi douce qu’à l’ordinaire aux allusions qu’on lui faisait à des dépenses probables :

« Oh ! sans doute, c’est une nécessité désagréable ; mais nous ne nous salirons pas les mains à ce métier-là : il y a des gens pour arranger ces choses-là. J’ai mis cent mille francs dans les mains de M. Pilson, et je ne demanderai pas ce que cela est devenu ; je dirai aux électeurs que je désapprouve la corruption, et je laisserai faire Hickson, cela le regarde. »

M. Bradshaw ne comprenait pas trop cette manière indolente de faire les choses, et, sans l’allusion que M. Donne venait de faire aux cent mille francs qu’il comptait dépenser pour son élection, il se serait demandé s’il attachait assez d’importance à devenir membre du Parlement. Jemima en pensait autrement. Elle observait attentivement l’hôte de son père, comme un naturaliste observe un animal qu’il rencontre pour la première fois sur son chemin.

« Savez-vous à quoi M. Donne me fait penser, maman ? dit-elle un jour à sa mère pendant que les hommes étaient en tournée électorale.

— Non, il ne ressemble à personne que j’aie jamais vu ; il me fait peur en m’ouvrant la porte quand je sors, et en me donnant une chaise quand je rentre. À qui ressemble-t-il, Jemima ?

— Oh ! à personne, maman ; mais vous souvenez-vous d’avoir vu une fois dans la cour de l’auberge, à Wakefield, un cheval de course que Richard nous a fait regarder ? M. Donne me rappelle toujours ce cheval.

— Allons donc, Jemima, ne dites pas de telles folies ; qu’est-ce que dirait votre père s’il vous entendait parler ainsi de M. Donne ?

— Les animaux sont quelquefois bien beaux, maman. Je suis sûre que je serais très-flattée si on me disait que je ressemble à ce cheval que nous avons vu. Mais le trait de ressemblance avec M. Donne, c’est l’ardeur contenue qu’il y a chez tous les deux.

— De l’ardeur ! mais je n’ai jamais vu personne de plus tranquille que M. Donne ! Pensez à toute la peine que votre père se donne depuis un mois, et voyez comme M. Donne marche lentement et comme il parle doucement quand il est en tournée électorale. Je vois toujours que votre père voudrait secouer les gens qui apportent des nouvelles, pour les savoir plus vite.

— Mais les questions de M. Donne vont toujours droit au but. Et regardez-le quand on lui apporte de mauvaises nouvelles, il a des éclairs dans les yeux comme mon cheval de course. Tous ses membres frémissaient en entendant de certains bruits qu’il comprenait ; et pourtant il restait tranquille, le bel animal ! M. Donne est tout aussi ardent, mais il est trop fier pour le montrer. Il a l’air très-doux, mais je suis sûre qu’il ne fait jamais que sa propre volonté.

— Au moins, ne dites plus qu’il ressemble à un cheval, car je suis sûre que cela déplairait à votre père. Savez-vous ? je croyais que vous alliez dire qu’il ressemblait au petit Léonard.

— À Léonard ! Oh ! maman, il ne ressemble pas du tout à Léonard ! il ressemble bien plutôt à mon cheval de course.

— Allons, ma chère Jemima, taisez-vous. Votre père trouve que les courses sont une si mauvaise chose, qu’il serait très-mécontent s’il vous entendait. »

Pour en revenir à M. Bradshaw, il se sentait tellement inférieur à M. Donne que cela le mettait mal à l’aise. Cela ne tenait ni à l’éducation, car M. Bradshaw était instruit ; ni à la puissance, car, s’il le voulait, il pouvait faire échouer tous les efforts de M. Donne pour être élu à Eccleston ; ni aux manières du candidat libéral, car M. Donne, habituellement poli, était très-aimable pour son hôte, qu’il regardait comme un homme très-utile. Néanmoins M. Bradshaw désirait échapper à ce sentiment d’infériorité, quelle qu’en fût la cause, et pour cela il voulait faire plus d’étalage de sa fortune. Sa maison d’Eccleston était vieille et ne prêtait pas à un grand déploiement de luxe. Sa manière de vivre, beaucoup plus élégante pourtant qu’à l’ordinaire, n’était évidemment que ce que M. Donne pratiquait tous les jours de sa vie. Dans le fait, M. Donne avait été élevé dans toutes les habitudes de luxe que comportait l’immense fortune dont tous ses ancêtres avaient joui avant lui ; l’élégance lui paraissait la condition naturelle de l’homme, et ceux qui n’en jouissaient pas lui semblaient des sauvages. Il ne s’apercevait de ses agréments que lorsqu’elle lui manquait. M. Bradshaw n’était pas fâché de montrer à son opulent visiteur la maison qu’il était sur le point de payer au prix exorbitant de trois cent cinquante mille francs, parce que ses petites filles en avaient la fantaisie.

Ruth se demandait si elle avait bien rempli toutes les intentions de M. Bradshaw ; après avoir consulté la lettre pour s’en assurer, elle reprit le chemin de la maison. Quand elle arriva avec ses nouvelles, Marie s’écria :

« Oh ! c’est charmant, nous verrons donc ce fameux candidat !

— Oui, reprit Élisabeth ; mais où nous tiendrons-nous ? Papa aura besoin du salon et de la salle à manger.

— Oh ! il y a le grand cabinet à côté de ma chambre, répondit Ruth ; votre père tient uniquement à ce que vous ne le gêniez pas. »

V

Le samedi vint. Des nuages noirs et irréguliers couvraient le ciel. Le temps, au grand regret des jeunes filles, n’était pas favorable. Elles espéraient un changement vers midi, puis au moment de la marée du soir ; mais le soleil refusait toujours de se montrer.

« Papa n’achètera pas notre chère maison, dit Élisabeth tristement. Il lui faut du soleil. La mer a l’air d’être de plomb aujourd’hui, elle n’étincelle pas, et les sables sont tout noirs.

— Il fera peut-être plus beau demain, reprit Ruth gaiement.

— À quelle heure arrivent-ils ? demanda Marie ?

— Votre père a écrit qu’il serait à la station à cinq heures, et il faut une demi-heure pour venir de là.

— Et ils doivent dîner à six heures ?

— Oui, répondit Ruth, et je pense que, si nous prenions le thé une demi-heure plus tôt, nous pourrions sortir ensuite, éviter le mouvement de l’arrivée et du dîner, et nous trouver dans le salon quand votre père rentrerait après le dîner.

— Oh ! ce serait charmant, » dirent-elles, et les ordres furent donnés en conséquence.

Le vent était tombé et les nuages restaient immobiles quand elles sortirent pour se promener au bord de la mer. Les jeunes filles jouaient avec le sable, et Ruth les aidait comme une enfant. Mais elle aurait bien voulu avoir près d’elle son enfant, qu’elle regrettait à chaque heure du jour. Déjà le soleil commençait à disparaître ; les nuages s’assombrirent et des gouttes de pluie commencèrent à tomber. Ruth craignait une averse à cause d’Élisabeth, et elles tournaient leurs pas du côté de la maison, quand elles aperçurent trois personnes qui venaient à leur rencontre.

« Papa et M. Donne ! dit Marie ; nous allons donc le voir enfin.

— Lequel croyez-vous que ce soit ? demanda Élisabeth.

— Oh ! le plus grand. Voyez comme papa se tourne toujours vers lui et jamais vers son compagnon !

— Qui est l’autre ? reprit Élisabeth.

— M. Bradshaw a dit que M. Farquhar et M. Hickson viendraient avec lui. Mais je suis sûre que ce n’est pas M. Farquhar, » dit Ruth.

Les jeunes filles se regardèrent comme elles le faisaient toujours quand Ruth prononçait le nom de M. Farquhar, mais elle ne s’aperçut pas du regard, et elle ne se doutait guère des conjectures qui y donnaient lieu. Les hommes approchaient. M. Bradshaw s’écria :

« Eh bien ! mes petites, nous avions une heure d’ici au dîner, et nous sommes venus au-devant de vous. »

Ses filles reconnurent à sa voix qu’il était en humeur d’indulgence, et elles coururent à lui. Il les embrassa, donna une poignée de main à Ruth, dit à ses compagnons que c’étaient là les petites filles qui le pressaient de faire l’extravagance d’acheter la maison qu’elles habitaient ; et puis avec un peu d’hésitation, et parce qu’il vit que M. Donne l’attendait, il ajouta : « La gouvernante de mes filles, mistriss Denbigh. »

L’obscurité augmentait à tout moment, il était temps de regagner les rochers qu’on ne distinguait déjà presque plus. M. Bradshaw prit ses filles par la main. Ruth marchait à côté d’eux. Les étrangers les suivaient.

M. Bradshaw donnait à ses filles des nouvelles d’Eccleston. M. Farquhar était souffrant et n’avait pu l’accompagner, mais Jemima et leur mère se portaient bien.

Le monsieur le plus voisin de Ruth lui adressa la parole :

« Aimez-vous la mer ? » demanda-t-il.

Elle ne répondit pas ; il reprit en changeant sa question :

« Aimez-vous à être au bord de la mer ? devrais-je plutôt dire.

— Oui, » répondit Ruth d’une voix étouffée.

Le sable tremblait sous ses pieds ; les personnes qui étaient près d’elle disparurent à ses yeux ; le son de leurs voix retentissait comme dans un rêve, tandis que l’écho d’une seule voix la pénétrait de part en part. Elle se sentit chanceler, et son âme tout entière frémit au dedans d’elle. Cette voix qu’elle venait d’entendre, ah ! alors même que le nom, le visage, la taille de celui qui venait de lui parler n’étaient plus les mêmes, c’était la voix qui avait ému son cœur de jeune fille, qui avait murmuré à son oreille des paroles d’amour ; c’était la voix qui l’avait séduite, qui l’avait perdue ; c’était la voix qu’elle avait entendue pour la dernière fois au milieu du délire de la fièvre. Elle n’osait pas se retourner pour chercher dans l’obscurité la figure de celui qui lui parlait. Elle savait qu’il était là, elle l’entendait lui parler comme il parlait autrefois aux étrangers ; peut-être lui répondit-elle, peut-être non ; Dieu seul le sait.

Il lui semblait que ses pieds étaient cloués au sol, que les rochers immobiles reculaient devant elle, et que le temps s’était arrêté, tant le sentier sur le sable lui parut long et terrible.

Au pied des rochers, ils se séparèrent. M. Bradshaw, qui ne voulait pas laisser refroidir son dîner, prit le chemin le plus court avec ses amis. À cause d’Élisabeth, Ruth remontait toujours par un sentier qui tournait au milieu des rochers, où abondaient les nids d’alouettes, et qui était parfumé de thym et de bruyère.

Les petites filles étaient plongées dans une grande discussion sur les étrangers. Elles firent appel à Ruth, mais Ruth ne répondit pas, et elles étaient trop occupées de se convaincre réciproquement pour répéter leur question. La première petite côte gravie, Ruth s’assit brusquement et couvrit son visage de ses mains. Cela était si étrange, les désirs et le bien-être de ses élèves étaient si constamment la règle des mouvements de Ruth, que les jeunes filles s’arrêtèrent surprises et effrayées. Leur inquiétude augmenta en entendant Ruth murmurer des paroles inarticulées.

« Souffrez-vous, chère mistriss Denbigh ? » dit doucement Élisabeth en s’agenouillant sur l’herbe à côté de Ruth.

Elle était assise en face de la mer. La lune, qui se levait, l’éclairait quand elle releva la tête. Les jeunes filles n’avaient jamais vu sur un visage humain une telle expression d’angoisse et de trouble.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? vous ne devriez pas être avec moi, » dit Ruth en hochant la tête.

Elles se regardèrent avec effroi.

« Vous êtes bien fatiguée, dit tendrement Élisabeth ; venez à la maison, je vous aiderai à vous coucher ; je dirai à papa que vous êtes malade, et je le prierai d’envoyer chercher un médecin. »

Ruth la regardait comme si elle ne comprenait pas ses paroles ; c’est qu’en effet elle ne comprenait plus rien. Mais tout à coup son esprit engourdi retrouva ses facultés, et elle reprit avec une vivacité qui trompa et rassura à la fois les enfants :

« Oui, j’étais fatiguée. Je le suis encore. Le sable ! oh ! le sable ! le sable est si fatigant ! Mais tout est fini maintenant. Seulement j’ai encore une douleur au cœur. Voyez comme il bat, dit-elle en prenant la main d’Élisabeth et en la pressant contre son sein. Je suis bien maintenant. Nous monterons dans mon cabinet, nous lirons un chapitre, cela me calmera, et puis je me coucherai ; je sais que M. Bradshaw me pardonnera de n’être pas là ce soir seulement. Je ne demande que ce soir. Mettez les robes que vous devez mettre, mes chéries, et faites tout ce que vous devez faire. Je puis compter sur vous, dit-elle en se penchant pour embrasser Élisabeth ; puis elle se releva brusquement. Vous êtes de bonnes filles. Dieu vous garde ! »

Par un grand effort sur elle-même, Ruth reprit son pas ordinaire et résista au désir de courir et de s’arrêter ensuite pour pleurer. La régularité même du mouvement la calma. Pour échapper aux convives, elles rentrèrent par la porte de derrière, qui donnait dans la cuisine ; les domestiques préparaient le dîner. Tout était en mouvement. Le bruit et la chaleur de cette pièce formaient un grand contraste avec la tristesse solitaire du lieu qu’on venait de quitter ; Ruth en fut soulagée ; une maison silencieuse, éclairée par la lune, sombre et grave, lui aurait ôté ses forces. Elles montèrent par l’escalier de service, et Marie alla demander une bougie ; elle revint très-préoccupée de tout ce qui se passait au rez-de-chaussée, et pressée de s’habiller pour s’installer dans le salon ; mais elle fut frappée en apercevant à la lueur de la bougie l’extrême pâleur de Ruth.

« Ne descendez pas, chère mistriss Denbigh ! Nous dirons à papa que vous étiez fatiguée et que vous vous êtes couchée. »

Dans un autre moment, Ruth aurait craint de déplaire à M. Bradshaw, car c’était une chose entendue que personne dans sa maison ne devait être malade ou fatigué sans en avoir demandé la permission ou donné les raisons. Mais elle n’y pensait pas. Tout son désir était de rester calme tant qu’elle n’était pas seule. Ce n’était pas du calme, c’était la froideur glaciale d’une statue ; mais elle réussit à se roidir et à accomplir avec une exactitude machinale tous ses devoirs envers Élisabeth, qui avait mieux aimé ne pas descendre. Mais tantôt son cœur brûlait comme du feu, tantôt il devenait de glace ; elle étouffait. Enfin Élisabeth se coucha ; mais Marie allait remonter, et Ruth attendait avec une impatience maladive les détails imparfaits que l’enfant pourrait donner sur lui. Elle était là debout, devant la cheminée, prêtant sans cesse l’oreille, pressant le marbre de ses deux mains, et voyant dans le feu mourant toute autre chose que les brillantes étincelles ou les cendres rougeâtres. Elle y retrouvait une vieille ferme, une route qui serpentait, une colline verte et une petite auberge au bas. À travers les souvenirs du passé, elle entendait les voix qui parlaient au rez-de-chaussée. Toute autre aurait pu reconnaître quand c’était M. Donne qui parlait, au silence avec lequel on l’écoutait ; mais l’angoisse de Ruth rendait son ouïe plus perçante, elle entendait la voix et distinguait les paroles sans comprendre ce qu’il disait. Peu lui importait ; il parlait, c’en était assez pour elle.

Bientôt Marie remonta triomphante : papa lui avait permis de rester un quart d’heure de plus qu’à l’ordinaire, parce que M. Hickson l’avait demandé. Il était si amusant, M. Hickson ! Quant à M. Donne, il avait l’air bien indolent ; mais il avait une si belle figure ! Ruth l’avait-elle vu ? Oh ! non, il faisait trop noir sur la plage ; mais elle le verrait demain. Papa avait eu l’air contrarié de ce que mistriss Denbigh et Élisabeth n’étaient pas descendues, et il avait dit : « Dites à mistriss Denbigh que j’espère (et les espérances de papa sont toujours des ordres) qu’elle pourra faire le thé demain à neuf heures. » Et alors vous verrez M. Donne.

Ce fut là tout ce que Ruth apprit. Elle déshabilla Marie, éteignit la lumière, puis rentra dans sa chambre ; seule enfin !

Mais son âme ne se détendit pas immédiatement. Elle ferma sa porte et ouvrit sa fenêtre, quelque menaçant que fût le ciel. Elle repoussa ses cheveux de son front brûlant ; il lui semblait qu’elle ne pouvait plus penser ; elle avait réprimé si énergiquement toute émotion et toute réflexion, qu’elle ne savait où les retrouver. Puis tout d’un coup sa vie passée et sa vie présente apparurent à ses yeux avec les détails les plus minutieux. L’angoisse devint trop forte, et elle s’écria :

« Si je pouvais le voir ! Si je pouvais le voir ! Si je pouvais seulement lui demander pourquoi il m’a quittée, et en quoi je puis lui avoir jamais fait de la peine ! C’était si mal, si cruel ! Ce n’est pas lui, c’est sa mère, reprit-elle brusquement, comme si elle se répondait à elle-même. Mais, mon Dieu ! il aurait bien pu me retrouver. Il ne m’aimait pas comme je l’aimais, il ne m’aimait pas du tout, dit-elle tristement. » Puis elle continua avec amertume : « Il m’a fait bien du mal ; je ne puis plus lever la tête dans mon innocence d’autrefois. On croit que j’ai tout oublié, parce que je n’en parle pas. Oh ! mon bien-aimé, est-ce que je dis du mal de vous ? demanda-t-elle tout à coup avec tendresse. Je suis si malheureuse ! Vous qui êtes le père de mon enfant ! »

Mais cette pensée même, qui a touché tant de cœurs dans d’autres circonstances, jeta un nouveau jour dans l’esprit de Ruth. De femme elle redevint mère ; c’était à elle que son fils était confié. Elle garda le silence un moment, puis reprit très-bas :

« Il m’a abandonnée. Il peut avoir été entraîné loin de moi ; mais il aurait pu me chercher, me trouver et m’expliquer tout. Il a rejeté sur moi le fardeau et la honte ; il ne s’est jamais enquis de la naissance de Léonard ; il n’aime pas son enfant, et moi je ne l’aimerai pas. »

En prononçant très-haut cette résolution, elle sentit tout à coup sa faiblesse et s’écria : « Hélas ! hélas ! »

Elle se releva et se mit à marcher à grands pas dans la chambre.

« À quoi est-ce que je pense ? Où suis-je ? moi qui demande depuis des années à Dieu de devenir digne d’être la mère de Léonard ! Mon Dieu ! comme le péché est profond dans mon cœur ! Mais le passé serait blanc comme la neige en comparaison du présent, si je provoquais maintenant une explication qui pût le rétablir dans mon cœur. Moi qui ai essayé ou fait semblant d’essayer d’apprendre la sainte volonté de Dieu pour l’enseigner à mon fils ; moi qui lui ai fait dire : « Ne nous laisse pas succomber à la tentation, mais délivre-nous du mal ! » je voudrais maintenant le remettre entre les mains de son père, qui est,… qui est… « Elle s’arrêta sans pouvoir respirer, puis elle s’écria : « Mon Dieu, je crois que le père de Léonard est un méchant homme ; et cependant, Dieu miséricordieux, je l’aime encore ! Je ne puis pas oublier, je ne le puis pas ! »

Elle se pencha sur la fenêtre ouverte. Le vent s’était levé et la pluie fouettait son visage. Cela lui fit du bien. Une nuit paisible ne l’aurait pas calmée comme cette nuit d’orage. Les nuages épars couvraient la lune par instants : elle les contemplait avec un sourire distrait. La pluie venait battre contre son visage et inondait ses cheveux. Elle s’assit par terre, les mains jointes sur ses genoux.

« Je voudrais savoir si mon Léonard a peur de ce vent ; je voudrais savoir s’il est éveillé. »

Et elle se rappela le temps où, dans sa terreur d’enfant, lorsque l’orage grondait mystérieusement pendant la nuit, Léonard se glissait dans son lit quand le vent soufflait, et elle se souvint qu’elle le calmait en lui parlant de Dieu, de sa puissance et de sa bonté.

Tout à coup elle se traîna vers une chaise et s’agenouilla en la présence de Dieu en cachant son visage, sans parler, car il lisait dans son cœur. Mais peu à peu les larmes et les paroles débordèrent :

« Ô mon Dieu ! aide-moi, car je suis bien faible ! Mon Dieu, sois mon rocher et ma forteresse, car par moi-même je ne puis rien. Je te le demande en son nom et tu me l’accorderas. Au nom de Jésus-Christ, je te demande la force de faire ta volonté ! »

Elle ne pouvait pas penser ; elle savait seulement qu’elle était faible et que Dieu était puissant, « un refuge dans les détresses et fort aisé à trouver. » Et le vent s’élevait toujours davantage, et la maison tremblait à chaque rafale, et les sifflements de la brise de mer retentissaient comme les gémissements d’une créature expirante.

Elle entendit frapper à la porte ; une voix d’enfant dit :

« Mistriss Denbigh, puis-je entrer ? J’ai si grand’peur ! »

C’était Élisabeth. Ruth but précipitamment un verre d’eau et ouvrit la porte à la timide petite fille.

« Oh ! mistriss Denbigh ? avez-vous jamais vu un temps pareil ? J’ai peur, et Marie dort si profondément ! »

Ruth était trop ébranlée pour pouvoir parler tout de suite ; mais elle prit Élisabeth dans ses bras pour la rassurer. Élisabeth recula.

« Comme vous êtes mouillée, mistriss Denbigh ! et la fenêtre est ouverte. Oh ! qu’il fait froid ! dit-elle en frissonnant.

— Mettez-vous dans mon lit, ma chère, dit Ruth.

— Mais venez aussi ! cette bougie jette sur votre visage une si étrange lumière ! Éteignez-la et couchez-vous ; j’ai peur et il me semble que je serais plus en sûreté si vous étiez près de moi. »

Ruth ferma la fenêtre et se mit au lit : Élisabeth tremblait de tous ses membres ; pour la calmer, Ruth fit un grand effort et parla de Léonard et de sa terreur, puis très-bas, et en hésitant, elle rappela à Élisabeth la miséricorde de Dieu, mais très-humblement, car elle craignait que son élève ne la crût meilleure qu’elle n’était. L’enfant oublia bientôt toutes ses craintes, grâce à un sommeil profond, et Ruth, épuisée par de si violentes émotions et obligée de rester immobile pour ne pas la réveiller, tomba dans une espèce d’assoupissement qui n’était troublé que par ses soupirs.

Quand Ruth s’éveilla, le crépuscule grisâtre commençait à paraître : Élisabeth dormait encore, mais la ferme et les domestiques étaient déjà en mouvement. Les souvenirs du soir précédent assaillirent Ruth à son réveil, et elle rassembla ses idées avec un calme forcé. Il était là, il n’y avait pas moyen d’éviter de le voir ; tout subterfuge pour y échapper serait faux et lâche. Elle ne cherchait pas à deviner ce qui s’ensuivrait ; elle ne savait qu’une chose, c’est que, quoi qu’il pût arriver, elle obéissait à la loi de Dieu, et qu’elle dirait : « Ta volonté soit faite ! » Elle demanda la force d’agir ainsi quand le moment viendrait : quand il viendrait, et ce qu’elle aurait alors à faire, elle n’y pensait pas et laissait tout entre les mains de Dieu.

Elle était glacée, mais parfaitement calme, quand la cloche du déjeuner sonna ; elle descendit tout de suite, pour être à sa place et occupée à faire le thé avant son arrivée. Il lui semblait que son cœur avait cessé de battre, mais elle se sentait parfaitement maîtresse d’elle-même. En entrant, elle sentit plutôt qu’elle ne vit qu’il n’était pas là ; M. Bradshaw et M. Hickson étaient plongés dans les affaires de l’élection et la saluèrent sans interrompre leur conversation. Ses deux élèves s’assirent à côté d’elle ; au bout d’un instant M. Donne entra. Pour Ruth, ce moment ressemblait à la mort ; elle respirait à peine ; un cri passionné s’éleva dans son cœur, mais elle l’étouffa, et elle resta tranquille et silencieuse, suivant toute apparence, vrai modèle d’une gouvernante qui connaît sa place. Elle éprouva bientôt une étrange satisfaction à se sentir maîtresse d’elle-même ; elle n’osait pourtant regarder M. Donne ; sa voix était changée, les modulations étaient les mêmes, mais la fraîcheur et la vivacité avaient disparu. On causa beaucoup pendant le déjeuner. Personne ne semblait disposé à se presser, quoique ce fût un dimanche ; Ruth fut forcée de rester calme et silencieuse, et cette inaction obligée lui fit du bien ; cette demi-heure sépara complètement, dans l’esprit de Ruth, le M. Bellingham d’autrefois de ce qu’était maintenant M. Donne. Elle sentait, sans s’en rendre compte, combien il différait de ceux avec lesquels elle vivait depuis plusieurs années ; il écoutait la conversation d’un air distrait et indifférent, n’y prenant part que lorsqu’il était question de lui, de ses intérêts ou de ses affaires ; il n’avait l’air occupé que de ce qui le touchait en quelque manière. M. Bradshaw s’intéressait à toutes choses avec un peu d’emphase peut-être, mais il n’était pas absorbé par ses propres intérêts ; c’était le métier de M. Hickson de soutenir sa conversation, mais M. Donne examinait les mets avec son lorgnon. Tout d’un coup Ruth sentit qu’il avait les yeux sur elle : elle rougit, mais elle le regarda bravement en face ; il laissa tomber son lorgnon et se remit à manger. Elle l’avait vu, il était changé ; l’expression qu’il n’avait autrefois que dans les mauvais jours était devenue habituelle à son visage. Il avait l’air mécontent et agité, mais il était encore très-beau, et elle avait aperçu avec un orgueil instinctif que les yeux et la bouche étaient ceux de Léonard ; pour lui, quoiqu’il fût dérouté par son regard, il ne pouvait s’empêcher de trouver que cette mistriss Denbigh ressemblait à la pauvre Ruth, mais elle était plus belle encore. Une tête grecque, et quelle noble attitude de tête ! Cette femme, gouvernante chez M. Bradshaw ! la dignité et la grâce de sa tournure iraient à la plus grande dame ! Pauvre Ruth ! Les cheveux de mistriss Denbigh étaient plus foncés pourtant, elle était plus pâle, en tout elle avait l’air plus élégant. Pauvre Ruth ! et, pour la première fois depuis plusieurs années, il se demanda ce qu’elle était devenue, tout en se disant qu’il valait mieux n’en rien savoir, parce qu’elle avait certainement mal fini. Il reprit son lorgnon et regarda de nouveau mistriss Denbigh, qui parlait à l’une de ses élèves sans faire attention à lui.

Pourtant, ce ne pouvait être que Ruth ! Ces petites fossettes, il ne les avait jamais vues qu’à Ruth, et ce sourire sans mouvement des lèvres. Plus il la regardait, plus il était sûr de la reconnaître ; M. Bradshaw l’interrompit dans ses observations en lui demandant s’il voulait aller à l’église.

« À l’église ? c’est à une demi-lieue ? non, je crois que je ferai mes dévotions ici. »

Il éprouva un mouvement de jalousie en voyant M. Hickson ouvrir la porte à Ruth, qui sortait avec ses élèves. C’était un plaisir que d’être jaloux ; il se croyait trop blasé pour cela. Hickson n’avait qu’à rester à sa place ; son affaire était de parler aux électeurs et non de faire la cour aux dames. M. Donne avait remarqué que M. Hickson était très-empressé auprès de miss Bradshaw ; mais gare à lui s’il pensait à Ruth ! C’était certainement Ruth ; mais comment avait-elle joué ses cartes de manière à devenir gouvernante chez le sévère M. Bradshaw ?

M. Donne était le modèle de M. Hickson ; M. Bradshaw était trop dissident pour aimer à aller dans une église anglicane, et d’ailleurs la liturgie l’embarrassait toujours. M. Donne était dans le salon quand Marie descendit avec son chapeau ; il tournait les pages de la grande Bible : une idée lui vint.

« C’est singulier, dit-il, que les gens qui cherchent dans la Bible des noms pour leurs enfants ne choisissent pas plus souvent le nom de Ruth. C’est un si joli nom ! »

M. Bradshaw leva les yeux.

« Est-ce que mistriss Denbigh ne s’appelle pas Ruth, Marie ?

— Oui, papa, répondit Marie avec empressement, et je connais deux autres Ruth, une ici et une à Eccleston.

— Et j’ai une tante qui s’appelle Ruth. Il me semble que votre observation n’est pas juste, monsieur Donne ; voilà trois Ruth, outre la gouvernante de mes filles.

— Oh ! c’est possible, c’est une de ces choses qu’on dit sans y penser. »

Mais il se réjouit en secret du succès de sa ruse.

Ruth fut ravie de se trouver en plein air et loin de la maison ; deux heures de cette terrible journée s’étaient déjà écoulées : encore un jour et demi, et ce serait fini ; elle était faible de corps, mais pleine d’empire sur elle-même. Il était de bonne heure, et elles marchaient lentement à travers les champs, quand Ruth entendit tout d’un coup derrière elle un pas qu’elle reconnaissait ; c’était comme un de ces cauchemars auquel on ne peut échapper. Il y avait encore cinq minutes de marche avant d’arriver à l’église, mais elle conservait l’espoir qu’il ne l’avait pas reconnue.

« J’ai changé d’intention, comme vous voyez, dit-il tranquillement ; il y a quelquefois des choses curieuses comme architecture dans ces petites églises de campagne, et j’ai voulu voir celle-ci. M. Bradshaw m’a indiqué le chemin, mais je me suis embrouillé dans ses directions, et j’ai été enchanté de vous apercevoir. »

Point de réponse ; il n’en attendait pas : il savait que, si c’était Ruth, elle n’aurait pas la force de causer de choses indifférentes. Son silence lui prouva la justesse de ses soupçons ; il reprit :

« Ce genre de paysage est tout nouveau pour moi ; il n’y a rien de grand ni de sauvage, mais beaucoup de charme pourtant : cela me rappelle certaines parties du pays de Galles. »

Il s’arrêta, puis ajouta très-bas :

« Vous êtes allée dans le pays de Galles, je crois ? »

La petite cloche de l’église appelait les retardataires ; Ruth pressa le pas ; encore un effort, et elle trouverait la paix dans le saint lieu.

Il répéta plus haut, pour l’obliger à répondre :

« N’avez-vous jamais été dans le pays de Galles ? »

Ruth était poussée à bout.

« J’ai été dans le pays de Galles, monsieur, répondit-elle avec calme et gravité, il y a plusieurs années ; divers événements ont contribué à me rendre ce souvenir fort pénible : je vous serai obligée, monsieur, de n’y plus faire allusion. »

Les petites filles, étonnées de la dignité avec laquelle Ruth répondait à M. Donne, qui était presque membre du Parlement, décidèrent entre elles que M. Denbigh était mort dans le pays de Galles, et que c’était là ce qui rendait le souvenir de ce pays si pénible à sa veuve.

M. Donne fut frappé de la réponse et de la dignité des manières de Ruth. Il était tout simple qu’elle lui en voulût de l’avoir abandonnée, et il aimait à trouver en elle ce sentiment d’orgueilleuse indignation, bien légitime tant qu’il ne lui avait pas expliqué sa conduite.

Ils entrèrent à l’église. M. Donne les suivit dans leur banc. Ruth frémit en le voyant assis en face d’elle ; c’était trop cruel de la poursuivre jusque-là. Elle n’osait lever les yeux vers la fenêtre dorée par le soleil du matin ; elle n’osait baisser les regards sur les tombeaux où reposaient en paix les images immobiles des morts d’autrefois : il lui cachait la lumière et la paix. Elle sentait qu’il la suivait des yeux, que ses regards ne la quittaient pas. Elle n’osait se joindre à la prière pour la rémission des péchés, car il lui semblait qu’il était là pour dire que les souillures de sa vie ne s’effaceraient jamais. Pourtant, elle ne bougeait et ne rougissait pas ; mais, en s’asseyant, elle changea de place pour ne plus le voir. Elle n’entendait rien. Il lui semblait que les paroles de paix appartenaient à un monde d’où elle était exilée. Seulement son regard fut attiré par une figure sculptée sur un vieux tombeau. C’était un beau visage, mais la beauté des traits ne la frappait pas. La bouche entr’ouverte exprimait une souffrance indicible. Les yeux, levés au ciel, se tournaient vers « les montagnes d’où nous vient le secours. » L’expression de ces yeux de marbre avait quelque chose de céleste. Peut-être pour la première fois depuis des siècles avait-on cherché à comprendre cette figure à demi cachée dans l’ombre. Ruth ne pouvait se lasser de la contempler. Qui avait pu inventer un pareil regard ? Qui avait jamais pu voir ou éprouver un pareil chagrin, et en même temps une foi si profonde et si efficace ? Était-ce seulement une œuvre d’imagination ? Quelle âme que celle de l’artiste inconnu qui avait su créer une si belle expression ! Quoi qu’il en fût, il ne restait plus rien ni de l’artiste, ni du poëte, ni de la douleur qu’ils avaient su représenter. L’art humain avait cessé ; la vie humaine avait trouvé un terme ; l’angoisse humaine était apaisée ; cela, seul subsistait encore, et en le regardant Ruth sentait son cœur se calmer. Elle revenait à elle-même, au moment où le pasteur commençait à lire le récit de l’agonie de Notre-Seigneur dans le jardin de Gethsemané, et les lèvres de Ruth s’ouvrirent, et elle put prier au nom de celui qui avait tant souffert.

Au sortir de l’église, il pleuvait ; tout le monde s’arrêtait à la porte. Retenue un moment par la foule, Ruth entendit dire près d’elle, très-bas, mais très-distinctement :

« J’ai beaucoup de choses à vous dire, beaucoup de choses à vous expliquer. Je vous supplie de m’en fournir l’occasion. »

Ruth ne répondit pas. Elle ne laissa voir par aucun signe qu’elle avait entendu, et pourtant elle tremblait, car la voix qui lui parlait était douce et n’avait pas perdu tout pouvoir sur elle. Elle désirait tant de savoir pourquoi il l’avait quittée ! il lui semblait qu’une simple explication ne pouvait avoir d’inconvénient, et qu’elle serait soulagée.

« Non ! répondit sa conscience, non, cela ne se peut pas. »

Ruth et les deux jeunes filles avaient chacune un parapluie. Elle se tourna vers Marie et dit : « Marie, donnez votre parapluie à M. Donne, et venez sous le mien. »

Elle parlait d’un ton décidé, comme pour exprimer sa résolution en peu de paroles. Les petites filles obéirent en silence. En passant la barrière du cimetière, M. Donne reprit d’un ton de douce plainte :

« Vous êtes impitoyable. Je ne vous demande que de m’entendre. J’ai le droit d’être écouté, Ruth ! Je ne veux pas croire que vous soyez assez changée pour me refuser ce que je vous demande. »

Il avait beaucoup fait pour détruire les illusions qui avaient entouré son souvenir aux yeux de Ruth pendant longtemps ; mais la vie de Ruth chez les Benson lui avait appris, plus que toute autre chose, à mieux juger de ce que doivent être les hommes, et, même en ayant à lutter contre les souvenirs du passé, M. Donne, tel qu’il était à présent, lui déplaisait assez pour que de moment en moment son devoir devint plus facile. La voix seule de M. Donne lui faisait encore battre le cœur ; quand elle l’entendait sans le voir, elle ne pouvait s’empêcher de penser aux joies d’autrefois.

Les paroles de M. Donne restèrent encore cette fois sans réponse ; elle sentait que c’était lui qui avait rompu leurs relations, qu’elle avait le droit de refuser de les renouer. Parfois il nous semble étrange de recevoir de Dieu la force de résister à la tentation. Nous avons prié de tout notre cœur, nous nous sommes abandonnés à sa volonté, et nous sommes surpris de trouver même dans les circonstances extérieures une force et un appui inattendus. Il en est toujours ainsi ; seulement nous ne le voyons pas toujours.

Quand M. Donne vit que Ruth ne voulait pas lui répondre, son désir de causer avec elle augmenta. Il ne savait pas d’avance ce qu’il comptait lui dire, mais l’affaire devenait mystérieuse et piquante.

Le parapluie protégea Ruth contre bien autre chose que la pluie, car sous cet abri on ne pouvait lui parler sans être entendu. Mais quel soulagement elle éprouva, en rentrant dans sa chambre, à fermer sa porte pour que Marie et Élisabeth ne pussent pas entrer sans frapper, et à se laisser aller dans un fauteuil, après avoir résisté et lutté si longtemps !

Elle se reposa en songeant à Léonard ; l’avenir et le passé l’effrayaient, mais elle songeait à lui dans le présent. Plus elle pensait à son fils, plus l’image du père de Léonard lui semblait redoutable. À la lueur de la pureté et de l’innocence de son enfant, elle voyait le mal plus clairement encore. Il lui semblait que, si son fils apprenait jamais son péché, il ne lui resterait plus qu’à mourir. Il ne pourrait jamais comprendre (et qui l’aurait compris à sa place ?) l’innocence naïve de sa mère, et tout ce qui l’avait entraînée dans cet abîme. Dieu seul le savait. Si Léonard venait jamais à connaître la faute de sa mère, Ruth n’aurait plus qu’à mourir. Puis une pensée lui traversa l’esprit, et elle demanda à Dieu de la purifier, n’importe par quelles souffrances. Il lui semblait qu’elle pouvait tout supporter, pourvu qu’elle pût un jour contempler sa face dans le ciel. Le cœur de l’homme tremble devant la souffrance. Hélas ! la justice de Dieu l’atteignait en ce moment même ; mais à ceux qui reviennent à lui, il donne la force de supporter le châtiment avec soumission ; « car sa miséricorde demeure éternellement. »

M. Bradshaw avait quelques remords d’avoir laissé son hôte aller seul à l’église ; aussi était-il résolu à ne pas le quitter pendant le reste du jour. À la première allusion à la beauté du paysage, M. Bradshaw proposa une promenade, quoique ce fût la règle à Eccleston de ne pas se promener par plaisir le dimanche. M. Donne ayant déclaré qu’il avait des lettres à écrire, M. Bradshaw abandonna immédiatement toute idée de sortir, et fournit au candidat libéral tout ce qu’il lui fallait pour écrire. Pendant ce temps, personne ne savait ce qu’était devenu M. Hickson, et M. Donne se demandait sans cesse s’il n’avait pas rencontré Ruth, si elle était sortie de nouveau avec ses élèves. Entre cette préoccupation et quelques imprécations intérieures contre la politesse de son hôte, la matinée se passa : elle lui avait paru interminable. En entrant dans la salle à manger, il ne vit ni Ruth ni les enfants. Il s’aventura à demander où elles étaient :

« Elles dînent de bonne heure ; elles sont retournées à l’église. Mistriss Denbigh était membre de l’Église anglicane autrefois, et, quoiqu’elle suive notre chapelle à Eccleston, je crois qu’elle est bien aise de trouver une occasion d’aller à l’église. »

M. Donne allait faire quelques questions sur mistriss Denbigh, quand M. Hickson rentra, affamé, fatigué, mais toujours de bonne humeur, et prêt à faire un récit très-animé de la manière dont il s’était perdu et retrouvé. Il vit sur le visage de l’hôte et du candidat qu’ils s’étaient mortellement ennuyés en son absence, et, tout en précipitant son repas, il proposa une promenade.

« C’est une honte que de rester à la maison dans un si beau pays ; il fait à présent un temps magnifique, et je vous assure que je suis maintenant un très-bon guide. Je vous ferai connaître toutes les curiosités du voisinage. »

M. Donne consentit à la proposition avec une négligence apparente ; puis il se rappela que peut-être on irait se promener du côté de l’église, que là il rencontrerait Ruth, qu’il pourrait la voir et s’approcher d’elle. L’idée que les heures s’écoulaient sans qu’il pût lui parler lui était insupportable ; mais une fois sorti, il résista à toutes les descriptions pittoresques de M. Hickson, fit la sourde oreille au vœu exprimé par M. Bradshaw de lui montrer les terres dépendantes de la maison qu’il allait acheter (il y en avait bien peu pour trois cent cinquante mille francs), et les entraîna sur le chemin de l’église, sous prétexte qu’on avait de là une vue admirable.

Ils rencontrèrent les paysans qui sortaient de l’église ; mais Ruth n’y était pas : elle avait pris un chemin à travers champs, à ce que dit M. Bradshaw à dîner. Ce dîner parut interminable à M. Donne, qui attendait le moment de retrouver Ruth dans le salon.

Elle lisait tout haut à ses élèves ; nul ne peut dire combien son cœur était triste et tremblant, mais elle savait contenir et dominer tout signe extérieur d’émotion. Il n’y avait plus que quelques heures à passer, toujours avec du monde, et, si elle ne pouvait éviter de lui parler, il était facile au moins de le tenir assez à distance pour lui faire sentir que leur vie était séparée pour toujours.

Peu à peu elle sentit qu’il s’approchait d’elle. Il examinait les livres qui étaient sur la table. Marie et Élisabeth, un peu effrayées par le futur représentant d’Eccleston, se reculèrent. Il baissa la tête sur un livre et murmura :

« Cinq minutes à nous seuls, je vous en conjure. »

Les petites filles ne pouvaient entendre, mais Ruth entendit ; il n’y avait pas moyen d’échapper, elle prit courage et dit tout haut :

« Voulez-vous lire ce passage ? Je ne m’en souviens pas. »

M. Hickson s’avança pour soutenir la demande de mistriss Denbigh ; M. Bradshaw, à moitié endormi, en fit autant, et M. Donne, pris au piège, fut obligé de lire tout haut quelques phrases du livre qu’il tenait. Il ne savait pas ce qu’il lisait, quand, au milieu d’un paragraphe, la porte s’ouvrit, les domestiques entrèrent, et M. Bradshaw, sortant de son assoupissement, lut avec emphase un long sermon, qu’il termina par une prière presque aussi longue. Ruth était assise, la tête baissée ; ses forces étaient à bout : elle avait tant lutté contre son propre cœur ! Mais elle ne cherchait plus à éviter les regards de M. Donne. Il avait perdu tout pouvoir sur elle ; son nom ne lui faisait plus battre le cœur comme la veille : ce n’était plus l’idole de sa jeunesse. Mais le souvenir du passé lui faisait désirer de l’entendre s’excuser de l’avoir quittée si cruellement. Elle aurait voulu croire qu’il n’avait pas toujours été cet être égoïste et sec, qui semblait ne songer qu’à lui-même en ce monde.

Marie et Élisabeth allèrent se coucher après la prière, et Ruth les accompagna. M. Bradshaw et ses hôtes devaient partir le lendemain matin de bonne heure. À neuf heures, au moment où la voiture avançait, M. Bradshaw se tourna vers Ruth :

« Vous n’avez rien à faire dire à Léonard ? »

Ruth pâlit, car elle vit que M. Donne écoutait, et elle ne devinait pas le mouvement de jalousie qui venait de traverser l’esprit de son ancien amant.

« Qui est Léonard ? demanda-t-il à Marie.

— Le petit garçon de mistriss Denbigh, » répondit-elle.

Il s’approcha de Ruth et lui dit tout bas :

« Notre enfant ! »

À la pâleur qui couvrit le visage de Ruth, à la terreur qu’exprimaient ses regards, il vit qu’il avait enfin trouvé le secret de se faire écouter.

« Il m’enlèvera mon enfant ! il m’enlèvera mon enfant ! »

Ces paroles retentissaient comme un glas funèbre dans le cœur de Ruth. Il lui semblait que rien ne pouvait la préserver de ce malheur. On lui ôterait Léonard ! Elle était convaincue qu’un enfant, légitime ou non, appartenait de droit à son père ; elle le croyait d’autant plus fermement peut-être qu’elle ne savait pas pourquoi cela était. Et pour elle Léonard était le prince de tous les enfants. Tout le monde devait avoir envie de l’appeler « mon fils. » Son âme avait été trop fortement remuée pour qu’il lui restât la force de voir froidement et tranquillement ce qu’il en était. Une seule pensée la poursuivait nuit et jour : « Il m’enlèvera mon enfant. » Dans ses rêves elle voyait Léonard entraîné dans une terre lointaine, où elle ne pouvait pas le suivre. Parfois il passait près d’elle dans une voiture, assis à côté de son père, et il souriait en regardant sa mère ; ou bien elle se le figurait tendant vers elle ses petits bras et lui demandant un secours qu’elle ne pouvait pas lui donner. Le jour s’écoulait sans qu’elle y prit garde ; elle allait et venait comme de coutume, mais son âme était avec l’enfant. Souvent elle fut sur le point d’écrire à M. Benson pour l’avertir du danger que courait Léonard ; mais elle frémissait à la pensée de rappeler ce passé douloureux, qui semblait oublié de tous excepté d’elle. Elle craignait aussi de mettre le trouble dans le cercle paisible où elle vivait. M. Benson avait conservé contre l’homme qui avait séduit Ruth un profond ressentiment : jamais il ne consentirait à l’aider dans les élections ; il ferait même tout ce qu’il pourrait pour le faire échouer ; M. Bradshaw serait furieux. Et la pauvre femme, épuisée par les angoisses des jours précédents, tremblait en songeant à tout ce que pouvait entraîner un tel conflit.

Un matin, trois ou quatre jours après le départ de M. Donne, elle reçut une lettre de miss Benson. Elle osait à peine l’ouvrir ; enfin elle déchira l’enveloppe : l’écriture enfantine de Léonard frappa ses regards. Il était encore en sûreté. La lettre de miss Benson était longue, un vrai journal : « Lundi nous avons fait ceci, mardi nous avons fait cela, » etc. Ruth jeta un coup d’œil rapide sur une autre page. C’était bien là !

« Pendant que je faisais cuire les mirabelles, on a frappé à la porte. Mon frère était sorti, Sally faisait la lessive, et moi je remuais les fruits dans la grande casserole ; j’ai envoyé Léonard dans le petit jardin pour ouvrir la porte. Mais je lui aurais d’abord lavé la figure si j’avais su qui c’était. C’était M. Bradshaw, et le monsieur qu’on veut faire nommer à la Chambre des communes comme représentant d’Eccleston, M. Donne, avec un autre monsieur dont je ne sais pas le nom. Ils étaient venus pour parler de l’élection, et, comme mon frère était sorti, ils ont demandé à Léonard s’ils pouvaient me voir. Il a répondu que oui, si je pouvais quitter les mirabelles, et il est venu m’appeler en les laissant dans l’antichambre. J’ai ôté mon grand tablier et je les ai fait entrer dans le cabinet de Thurstan ; je n’étais pas fâchée qu’ils vissent quelle quantité de livres il avait. Ils ont commencé à me parler politique très-poliment ; seulement je n’y comprenais rien. M. Donne a fait grande attention à Léonard, qui n’était pas intimidé du tout. Je suis sûre qu’il a remarqué sa beauté ; et pourtant il était tout rouge, il avait très-chaud, et il était si mal peigné ! Léonard bavardait comme si c’eût été une vieille connaissance, si bien qu’à la fin M. Bradshaw lui a dit de se taire. Alors il est resté planté à côté de M. Donne sans mot dire. Je ne pouvais pas m’empêcher de les regarder tous deux, et de penser comme ils étaient beaux, chacun à leur manière ; ce qui fait que je n’ai pas pu rendre compte à Thurstan de la moitié de ce que ces messieurs m’avaient chargé de lui dire. Pendant que M. Donne parlait à Léonard, il avait ôté sa montre et sa chaîne, et la lui avait mise au cou. Au moment de partir, quand l’enfant allait la lui rendre, figurez-vous que M. Donne a dit qu’il l’avait donnée à Léonard et qu’il devait la garder. J’étais très-mal à mon aise, et j’ai bien vu que M. Bradshaw était de mauvaise humeur ; mais M. Donne lui a jeté un regard si hautain que je n’ai rien osé dire. Quand Thurstan est rentré, il s’est fâché, et il a dit qu’il n’aurait pas cru que notre parti osât tenter de la corruption chez lui. Thurstan est très-ennuyé de cette élection, qui met tout sens dessus dessous dans la ville ; et il a renvoyé la montre à M. Donne avec une lettre, et Léonard a été très-sage : aussi lui ai-je donné à goûter de la nouvelle marmelade de mirabelles. »

Quelque longue que fût cette lettre, Ruth soupirait encore après des détails. Qu’avait dit M. Donne à Léonard ? Avait-il plu à Léonard ? Se reverraient-ils jamais ? Ruth se calma en songeant qu’elle aurait bientôt une autre lettre, et répondit par le retour du courrier. Le vendredi, elle reçut une lettre d’une écriture inconnue. C’était de M. Donne. Il n’y avait point de signature, et un étranger n’aurait pu deviner de qui elle venait ; elle ne contenait que ces mots :

« Pour l’amour de notre enfant et en son nom, je vous somme de m’indiquer un endroit où je puisse vous parler et où vous puissiez m’écouter tranquillement. Il faut que ce soit dimanche, et que vous puissiez venir à pied au lieu du rendez-vous. Mes paroles peuvent ressembler à des ordres, mais mon cœur vous supplie. Je n’en dis pas davantage ; mais souvenez-vous que le sort de votre fils dépend de votre consentement. Écrivez à B. D., poste restante, Eccleston. »

Ruth ne répondit à cette lettre que cinq minutes avant le départ de la poste. Elle craignait également les deux partis à prendre. Elle fut sur le point de ne pas répondre ; puis elle se résolut à ne rien craindre et à ne rien négliger de ce qui venait au nom de son enfant. Elle écrivit :

« La plage sous les rochers, là où nous vous avons rencontré l’autre jour, à l’heure du service du soir. »

Le dimanche vint.

« Je n’irai pas à l’église cette après-midi, dit-elle aux jeunes filles ; vous connaissez le chemin, et je sais que je puis me fier à vous. »

Quand elles vinrent l’embrasser avant de partir, elles furent effrayées en touchant ses lèvres et ses joues glacées.

« Êtes-vous souffrante, chère mistriss Denbigh ? Comme vous avez froid !

— Non, mes chéries, je suis bien. »

Et les larmes lui vinrent aux yeux en voyant l’inquiétude peinte sur leurs visages.

« Allez, mes enfants. Cinq heures seront bientôt arrivées, et nous prendrons le thé.

— Et cela vous réchauffera, dirent-elles en quittant la chambre.

— Et alors tout sera fini, fini, » murmura Ruth.

Il ne lui vint pas à l’esprit de suivre du regard les jeunes filles comme elles descendaient l’étroit sentier. Elle se fiait entièrement à leur obéissance. Elle resta un moment assise, la tête cachée dans ses mains ; puis, se levant vivement, elle mit son chapeau et son châle. Un mouvement instinctif la poussait à se hâter. Elle traversa le champ qui longeait la maison, descendit en courant la pente rocailleuse, et se trouva bientôt sur le sable. Elle s’avança en ligne droite vers les poteaux noirs où les pêcheurs accrochaient leurs filets. Les vagues mourantes venaient se briser à ses pieds. Une seule fois elle se retourna : personne ne paraissait encore. Elle était à une centaine de pas des rochers grisâtres entre lesquels on apercevait parfois un champ d’épis dorés ; plus loin s’élevaient des collines dentelées ; à droite elle entrevit les maisons blanches d’Abermouth, et le clocher de la petite église, où en ce moment même tant d’âmes venaient louer Dieu.

« Priez pour moi ! » murmura-t-elle.

Ses regards se tournaient vers les champs couverts de bruyère, et elle aperçut quelqu’un qui s’avançait à grands pas.

« C’est lui ! » se dit-elle, et elle ne regarda plus de ce côté. Ses yeux se portèrent sur la mer, dont les vagues se retiraient lentement, comme si elles ne quittaient qu’à regret le terrain qu’elles avaient si récemment conquis. Leurs éternels gémissements n’étaient interrompus que par le cri des mouettes qui venaient raser du bout de l’aile l’écume brillante. On n’apercevait pas un être humain, pas une voile à l’horizon ; une vapeur blanchâtre enveloppait la mer, les collines et le ciel.

Cependant un bruit de pas se fit entendre sur le sable. Ruth se retourna pour ne pas trahir la crainte qui lui faisait battre le cœur, et se trouva en face de M. Donne.

Il s’avança en lui tendant les mains.

« Vous êtes bien bonne, ma chère Ruth ! » dit-il.

Ruth resta immobile.

« Comment ! Ruth ! vous n’avez pas un mot à me dire ?

— Je n’ai rien à dire, répondit-elle.

— Quelle rancune ! Il faut donc que je vous explique tout avant d’obtenir même un peu de politesse ?

— Je ne demande point d’explications, dit Ruth d’une voix tremblante. Je ne viens pas ici pour parler du passé. Vous m’avez appelée au nom de Léonard, au nom de mon enfant ; me voici prête à entendre ce que vous pouvez avoir à dire sur lui.

— Mais ce que j’ai à vous dire sur lui vous regarde encore davantage. Comment pouvons-nous parler de lui sans revenir au passé ? Le passé, que vous cherchez en vain à oublier, est plein de doux souvenirs pour moi. N’étiez-vous pas heureuse dans le pays de Galles ? » ajouta-t-il de sa voix la plus tendre.

Point de réponse, pas même un faible soupir.

« Vous n’osez pas parler, vous n’osez pas me répondre, vous n’osez pas dire un mensonge ; vous savez que vous avez été heureuse. »

Tout à coup Ruth le regarda en face ; ses beaux yeux étaient pleins de gravité, et ses joues, à peine rosées tout à l’heure, devinrent écarlates.

« J’étais heureuse. Je ne le nie pas. Quoi qu’il arrive, je n’altérerai pas la vérité. Je vous ai répondu.

— Et pourtant, Ruth, dit-il d’un ton de triomphe, sans comprendre la force intérieure qui lui permettait d’avouer ainsi la vérité, et pourtant vous ne voulez pas que nous parlions du passé ! Et pourquoi ? Si vous avez été heureuse dans ce temps-là, pourquoi le souvenir vous en est-il si pénible ? »

Il essaya de nouveau de lui prendre la main. Elle fit un pas en arrière.

« Je suis venue pour entendre parler de mon enfant, dit-elle, se sentant déjà lasse.

— Notre enfant, Ruth ! »

Elle pâlit et se redressa.

« Qu’avez-vous à me dire qui le regarde ? demanda-t-elle froidement.

— Beaucoup de choses, et des choses qui influeront sur sa vie entière. Mais tout dépend de savoir si vous voulez m’entendre ou non.

— Je vous écoute.

— Grand Dieu ! Ruth, vous me ferez devenir fou ! Comme vous êtes changée, vous qui étiez si douce et si aimante ! Je voudrais que vous ne fussiez pas si belle ! »

Elle ne répondit pas, mais il entendit un profond soupir.

« M’écouterez-vous si je vous parle, même s’il n’est pas question tout de suite de cet enfant, de cet enfant dont toute mère pourrait être fière, Ruth ? Je l’ai vu, il avait l’air d’un prince dans cette pauvre maison. Il est honteux qu’il n’ait pas tous les avantages du monde. »

Point de traces d’ambition maternelle sur le visage impassible de Ruth, quoique son cœur battit à l’idée qu’il allait lui proposer d’emmener Léonard pour lui donner l’éducation soignée qu’elle avait souvent rêvée pour lui. Elle était décidée à refuser, car ce serait lui reconnaître un droit sur Léonard ; et pourtant elle avait quelquefois rêvé pour son fils une position plus élevée, une éducation plus parfaite.

« Ruth, vous avouez que nous avons été heureux jadis ; il y a eu bien des raisons qui vous feraient comprendre, si je vous les expliquais en détail, que, faible comme je l’étais, je me sois laissé diriger par d’autres. Ah ! Ruth ! je n’ai pas oublié celle qui me calmait dans mon délire. Quand j’ai la fièvre, je rêve que je suis à Lam-Dhu, dans cette vieille petite chambre, et que vous voltigez autour de moi, vêtue de blanc ; vous portiez toujours des robes blanches autrefois. »

Les larmes coulaient sur les joues de Ruth, elle ne pouvait les retenir.

« Nous étions heureux alors, continua-t-il, prenant confiance en la voyant pleurer. Est-ce que ce bonheur ne pourrait pas revenir ? ajouta-t-il précipitamment, voulant déployer devant elle tout ce qu’il lui offrait en retour. Si vous consentiez, Léonard serait toujours avec vous, il serait élevé comme vous voudriez ; je lui assurerais tout l’argent qui vous conviendrait, Ruth, si seulement le temps passé pouvait revenir. »

Ruth parla.

« J’ai dit que j’avais été heureuse, parce que, après avoir demandé le secours de Dieu, je n’osais pas dire un mensonge. J’ai été heureuse. Mais qu’est-ce que le bonheur ou la souffrance pour que nous en parlions maintenant ? »

M. Donne la regarda pour voir si elle était dans le délire, tant ses paroles lui paraissaient étranges et incohérentes.

« Je n’ose pas penser au bonheur, je ne dois pas m’inquiéter davantage de la souffrance. Dieu ne m’a pas placée ici pour m’occuper de cela.

— Ma chère Ruth, calmez-vous. Vous avez le temps de répondre à la question que je vous ai faite.

— Qu’est-ce que c’était ? demanda Ruth.

— Je vous aime trop, je ne puis pas vivre sans vous. Je vous offre mon cœur, ma vie ; je vous offre de faire pour Léonard tout ce que vous désirerez. J’ai le pouvoir et les moyens de le pousser dans la carrière que vous choisirez pour lui. Je récompenserai tous ceux qui ont été bons pour vous, avec une reconnaissance qui dépassera la vôtre. Si vous avez autre chose à me demander, je le ferai.

— Écoutez-moi, dit Ruth, qui comprenait enfin ce qu’il lui proposait. En avouant que j’ai été heureuse avec vous autrefois, j’étais prête à mourir de honte. C’est peut-être une fausse excuse, mais j’étais très-jeune alors, je ne savais pas combien ma vie était contraire à la sainte volonté de Dieu : au moins je ne le savais pas comme je le sais maintenant. Et pourtant, je le dis devant Dieu, j’ai traîné depuis ce temps-là au fond de mon âme une souillure dont je ne pouvais me défaire ; je me fais horreur à moi-même, et j’envie tous ceux dont la vie est sans tache : mon enfant, M. Benson et sa sœur, les jeunes filles innocentes que j’élève m’ont souvent fait trembler ; j’ai même fui le regard de Dieu dans ma terreur : et cependant, ce que j’ai fait alors, je l’ai fait dans l’aveuglement en comparaison de ce que je ferais maintenant si je vous écoutais. »

Elle était si agitée qu’elle cacha son visage dans ses mains et se mit à sangloter. Puis, relevant la tête, elle le regarda avec ses beaux yeux humides, et essaya de demander tranquillement s’il avait encore quelque chose à lui dire et si elle pouvait s’en aller (le souvenir de Léonard la retenait seul) ; elle voulait savoir tout ce que le père de son enfant pouvait avoir à lui dire. Il fut si frappé de sa beauté et il la comprenait si peu, qu’il crut que quelques instances de plus l’amèneraient où il voulait la voir venir : car, dans tout ce qu’elle avait dit, il n’y avait pas un mot de colère sur son abandon, et il avait cru que ce serait le plus grand obstacle qu’il aurait à surmonter. Il prenait pour un sentiment de honte humaine le profond repentir qu’elle lui exprimait. Il reprit donc :

« Oui, j’ai encore beaucoup de choses à vous dire ; je ne vous en ai pas dit la moitié. Je ne puis pas vous exprimer combien je vous aime, comment ma vie entière se passera à satisfaire tous vos désirs, je vois, je sais que vous méprisez l’argent ; mais…

— Monsieur Bellingham, je ne resterai pas pour vous entendre me parler ainsi. J’ai été coupable, mais ce n’est pas vous qui devriez… »

Elle s’arrêta, son émotion ne lui permettait pas de parler.

Il voulut la calmer, car elle sanglotait et tremblait. Il lui prit la main ; elle le repoussa et s’éloigna vivement.

« Ruth ! dit-il, blessé par ce mouvement de répugnance, je commence à croire que vous ne m’avez jamais aimé.

— Moi, je ne vous ai jamais aimé ? Comment osez-vous dire cela ? ».

Ses yeux étincelaient. Tout son visage exprimait le mépris.

« Pourquoi me repoussez-vous ainsi ? dit-il impatienté à son tour.

— Je ne suis pas venue ici pour que vous me parliez ainsi, dit-elle, je suis venue pour savoir si je pouvais être utile à Léonard. Je me soumettrais à beaucoup d’humiliations pour l’amour de lui ; mais je n’en supporterai plus de votre part.

— Vous ne craignez pas de me braver ainsi ? demanda-t-il. Ne savez-vous pas que vous êtes en mon pouvoir ? »

Elle garda le silence. Elle désirait ardemment de s’en aller ; mais elle craignait qu’il ne la suivit, et qu’il ne vint la chercher jusque dans les creux de rochers où les pêcheurs faisaient sécher leurs filets ; là elle ne pouvait plus le fuir.

M. Donne lui saisit les mains avec violence.

« Demandez-moi de vous laisser aller, dit-il ; je vous laisserai aller si vous me le demandez. »

Il avait l’air résolu et irrité ; il avait pris Ruth par surprise, il lui faisait mal, elle fut sur le point de crier. Mais elle resta muette et immobile.

« Demandez-moi de vous lâcher, » dit-il en la secouant.

Elle ne répondit pas. Ses yeux fixés sur le rivage se remplissaient de larmes. Tout à coup elle aperçut de loin un objet qui lui rendit quelque espérance.

« C’est Étienne Bromby, dit-elle, il vient placer ses filets ; on dit que c’est un homme brusque et violent, mais il me protégera.

— Allez, entêtée, s’écria M. Donne on lui rendant la liberté ; vous oubliez qu’un seul mot de moi peut détromper tous ces braves gens d’Eccleston, et qu’il suffirait de ce mot pour vous faire chasser. Comprenez-vous maintenant que vous êtes en mon pouvoir ?

— M. et miss Benson savent tout, et ils ne m’ont pas rejetée, balbutia Ruth. Oh ! pour l’amour de Léonard, vous ne serez pas si cruel !

— Alors ne soyez pas cruelle envers lui et envers moi. Réfléchissez encore.

— Je réfléchis encore, dit-elle avec gravité. Pour sauver Léonard de la honte et du chagrin de savoir mes fautes, je mourrais volontiers. Ce serait peut-être heureux pour lui, car ma mort serait un chagrin sans amertume ; mais la véritable cruauté envers lui serait de retomber dans le péché. Je me suis repentie et j’ai pleuré les fautes de ma jeunesse ; le Christ a pardonné autrefois à des pécheresses comme moi ; mais maintenant, si je retournais volontairement au mal, comme vous voulez m’y entraîner, comment pourrais-je enseigner à Léonard la sainte volonté de Dieu ? Je supporterais peut-être qu’il apprit ma faute passée ; mais que serait-ce s’il me voyait vivre, comme vous me le demandez, dans l’oubli de Dieu ? (Ses paroles étaient entrecoupées par les sanglots.) Quoi qu’il puisse m’arriver… Dieu est juste… je m’abandonne à sa miséricorde. Je sauverai Léonard de tout mal. Ce serait un grand mal pour lui si je vivais avec vous. J’aimerais mieux le voir mourir ! » Elle leva les yeux au ciel, joignit les mains, puis reprit : « Vous m’avez assez humiliée, monsieur, je vous quitte. »

Elle s’éloigna d’un pas ferme ; le pêcheur approchait rapidement. M. Donne croisa les bras, serra les dents, et la regarda s’éloigner.

« Comme elle marche avec noblesse ! quelle élégance et quelle grâce dans toute sa personne ! Elle croit m’avoir battu. Il faut que j’essaye quelque chose de plus. »

Il se mit à la suivre, et la rejoignit bientôt ; ses pas commençaient à chanceler.

« Ruth, dit-il, il faut que vous m’écoutiez une fois encore. Oh ! vous pouvez vous retourner, votre pêcheur est là tout près. Qu’il m’entende s’il le veut, qu’il soit témoin de votre triomphe. Je suis prêt à vous épouser, Ruth ; il faut que vous soyez à moi. Je vous obligerai bien à m’écouter. Demain je parlerai à qui vous voudrez à Eccleston, à M. Bradshaw, au petit ministre, si cela vous convient. Je m’arrangerai pour qu’il garde notre secret, et personne autre ne saura que vous n’êtes pas réellement mistriss Denbigh. Léonard portera encore ce nom là ; mais pour tout le reste je le traiterai comme mon fils. Vous feriez tous deux honneur à toutes les situations. Tous les chemins de la vie lui seront ouverts !

Il s’attendait à voir le beau visage de Ruth s’épanouir tout à coup ; mais elle ne releva pas la tête.

« Je ne peux pas, dit-elle d’une voix faible.

— Je vous ai prise par surprise, ma bien-aimée ; mais calmez-vous, tout cela est facile à arranger. Fiez-vous à moi.

— Je ne peux pas, reprit-elle toujours très-bas, mais plus distinctement.

— Qu’est-ce que vous dites là ? demanda-t-il d’un ton irrité.

— Je ne vous aime pas ; je vous ai aimé. Ne dites pas que je ne vous aimais pas alors : je vous aimais, mais je ne vous aime plus maintenant, et mon amour ne peut pas revenir. Tout ce que vous avez dit et fait depuis que vous êtes venu avec M. Bradshaw à Abermouth, m’a amenée à ne pas comprendre comment j’avais pu vous aimer. Nous sommes séparés l’un de l’autre pour jamais. Le temps qui a pesé sur ma vie comme une barre de fer, et qui m’a laissé des cicatrices ineffaçables, vous a laissé sans remords ; vous en parlez sans tristesse dans la voix, sans honte sur le visage ; votre conscience a oublié un péché qui me poursuit sans cesse. Et pourtant je pourrais dire que je n’étais qu’une enfant ignorante ; mais je ne m’excuse point, car Dieu sait tout, et ce n’est qu’un seul point de différence entre nous…

— Vous voulez dire que je ne suis pas un saint, dit-il en l’interrompant avec impatience, c’est vrai ; mais on peut être un très-bon mari sans être un saint. Allons, que des scrupules exagérés ne vous fassent pas refuser un bonheur solide pour vous et pour moi ; car je suis sûr que je puis vous rendre heureuse et vous amener à m’aimer, quoi que vous en disiez. Je vous aime trop pour que vous ne me le rendiez pas un jour. Voilà des avantages pour Léonard, que vous pouvez lui assurer de la manière la plus sainte et la plus légitime. »

Elle se redressa.

« S’il était nécessaire de dire quelque chose de plus pour me décider, vous l’avez fait. Vous n’aurez rien de commun avec mon fils de mon consentement, encore moins à cause de moi. J’aimerais mieux le voir travailler sur le bord de la route que mener la vie que vous menez et vous ressembler. Monsieur Bellingham, je vous ai dit maintenant ce que je pensait. Vous m’avez humiliée, vous m’avez poussée à bout, et, si je vous ai jugé trop sévèrement, si mes paroles ont été dures, c’est votre faute. Quand il n’y aurait d’autre raison contre notre mariage que le désir d’éviter à Léonard tout contact avec vous, cela me suffirait.

— C’en est assez ! dit-il en la saluant ; ni vous ni votre enfant n’entendrez plus parler de moi. Je vous souhaite le bonsoir. »

Ils se séparèrent, lui pour retourner à l’auberge et pour quitter immédiatement un lieu témoin de tant de mortifications, elle pour raffermir ses pas avant de prendre à travers les rochers le petit sentier qui la menait à la maison.

Elle ne se retourna que lorsqu’il avait déjà disparu ; elle gravissait la colline machinalement, son cœur battait avec une rapidité effrayante. Ses yeux restaient secs, il lui semblait qu’elle allait devenir aveugle. Incapable d’aller plus loin, elle se traîna vers un repli de terrain couvert d’épaisses broussailles, et se laissa tomber à l’ombre d’un grand rocher qui la dérobait à tout regard humain. Un frêne avait grandi dans le roc, et ses longues branches préservaient du vent de mer si fréquent dans ces parages : ce soir-là pourtant il n’y avait pas un souffle d’air. Ruth resta longtemps là, immobile, sans force, sans volonté : elle ne pouvait ni penser, ni se souvenir ; elle était accablée. Quand elle revint un peu à elle, un désir ardent de le revoir encore une fois lui traversa l’esprit ; elle s’élança vers la pointe du rocher, d’où on pouvait promener ses regards sur toute la plage : elle ne vit qu’Étienne Bromby, qui étendait au loin ses filets. Ruth regarda encore, dans l’espoir que ses yeux l’avaient trompée ; mais non, il n’y avait personne. Elle regagna lentement son siège à l’ombre du rocher, et elle pleura.

« Oh ! pourquoi lui ai-je parlé si durement ? Je lui ai fait des reproches si amers, et je ne le reverrai plus jamais, jamais ! »

Elle ne se rappelait pas clairement toute leur conversation, mais son cœur saignait en se souvenant des derniers mots qu’elle avait prononcés, quelque justes et vrais qu’ils pussent être. Une si poignante angoisse lui avait enlevé toute force physique ; ses larmes coulaient machinalement, et son âme épuisée semblait absorbée dans la contemplation des bruyères sombres et sauvages qui s’étendaient devant elle. Le ciel, couvert et triste, lui paraissait un signe visible de la douleur cachée au fond de son cœur, douleur que nul n’aurait peut-être comprise, car nul n’aurait pu savoir à quel point elle était poursuivie par le terrible fantôme de son amour passé.

« Je suis si lasse ! je suis si lasse ! s’écria-t-elle enfin. Ah ! si je pouvais rester ici et y mourir ! »

Elle ferma les yeux, mais tout d’un coup une grande lumière la força de les ouvrir. Les nuages s’étaient entr’ouverts, et le soleil couchant dans toute sa gloire éclairait la mer et les montagnes. Ruth oublia tous ses chagrins pour contempler ce magnifique spectacle, qui parlait si haut de la puissance de Dieu. Le coucher du soleil la calma plus que ne l’auraient fait les paroles les plus fortes et les plus tendres. Elle y puisa le courage de se lever et de retourner lentement à la maison. Ses élèves étaient revenues de l’église depuis longtemps et s’étaient occupées à préparer le thé, ce qui leur avait fait paraître le temps moins long.

Ruth passa les jours suivants dans un état de stupeur, ses mouvements étaient lents et mesurés, sa voix altérée comme celle d’une somnambule. Elles reçurent des lettres qui annonçaient le triomphe de M. Donne à Eccleston ; mais mistriss Denbigh était trop languissante pour aider Marie et Élisabeth à chercher des fleurs violettes et jaunes pour décorer le salon en son honneur.

Une lettre de Jemima arriva le lendemain pour les rappeler à Eccleston. M. Donne et ses amis étaient partis : la famille Bradshaw avait repris sa vie accoutumée ; les vacances de Marie et d’Élisabeth touchaient à leur terme. Mistriss Denbigh reçut aussi une lettre de miss Benson, disant que Léonard était un peu souffrant. L’effort que fit Ruth pour cacher son inquiétude était trop évident pour ne pas en trahir beaucoup. Les jeunes filles furent presque effrayées du changement soudain qui s’opéra chez elle, en la voyant passer d’un abattement silencieux à une énergie fébrile. Tout ce qui pouvait hâter ou faciliter leur départ d’Abermouth s’accomplissait comme par magie : elle se chargeait de tout et faisait tout, sans se reposer jamais, comme pour n’avoir pas le temps de penser.

Au fond de son inquiétude il y avait un remords : elle avait oublié Léonard depuis quelques jours ; elle avait murmuré sans penser au trésor qu’elle possédait. Elle entrevoyait dans cet avenir si obscur une douleur plus terrible encore, et, en dépit d’elle-même, elle était forcée de se dire que la mort allait peut-être la frapper dans ce qu’elle avait de plus cher au monde. En arrivant à Eccleston, elles trouvèrent mistriss et miss Bradshaw et M. Benson qui étaient venus à leur rencontre. Ruth retint avec peine la question prête à lui échapper : « Est-il vivant ? » Elle dit seulement : « Comment va-t-il ? » Mais M. Benson lut dans ses yeux toute son angoisse :

« Il est bien malade, mais nous espérons qu’il ira mieux. Il faut que tous les enfants passent par là. »

VI

M. Bradshaw avait triomphé. Son candidat avait été élu, à l’humiliation de ses orgueilleux adversaires. Le public trouvait qu’il devait être satisfait, et le désappointement fut grand, lorsqu’on crut voir qu’il ne l’était pas autant qu’on s’y attendait.

Le fait est qu’il avait eu à supporter toutes sortes de petites mortifications pendant les élections, et que cela avait beaucoup diminué la joie qu’il aurait éprouvée à voir triompher son parti.

Il avait tacitement approuvé la corruption, et, maintenant que la fièvre du moment avait cessé, il la regrettait : d’abord sa conscience le lui reprochait un peu, et puis surtout il souffrait à la pensée que sa réputation d’austérité en avait peut-être reçu quelque atteinte. Pouvait-il espérer d’être épargné par ses adversaires, lui qui jadis avait jeté feu et flamme contre ceux qui abusaient de leur influence dans les élections ? Il avait autrefois coutume de dire que personne ne pouvait lui faire le moindre reproche ; et maintenant il redoutait de s’entendre accuser de corruption, et de se voir appeler devant un comité chargé de vérifier toutes les menées électorales.

Pour apaiser toute rumeur malveillante, M. Bradshaw redoubla d’austérité ; il se montra plus strict et plus scrupuleux que jamais, dans l’espoir qu’en le voyant aller deux fois par jour à l’église et donner libéralement à toutes les œuvres charitables, on oublierait ces jours d’agitation et de folie, où il avait laissé faiblir ces principes sévères dont il était si fier.

En outre, M. Donne ne l’avait pas complètement satisfait : il avait paru trop disposé à se laisser guider par le premier venu ; il n’avait pas suffisamment pris la peine de consulter ses vrais amis, M. Bradshaw entre autres. Il avait même parfois pris à lui seul la direction de ses affaires, et, sans demander l’avis de personne, il s’était absenté la veille de l’élection. Personne ne savait où il était allé ; mais le seul fait de son absence déplaisait à M. Bradshaw, et, si l’élection n’avait pas bien tourné, il se préparait à faire de cet éloignement subit de M. Donne un motif de querelle. Pourtant, en somme, il avait avec le nouveau membre du Parlement un sentiment de possession qui ne lui était pas désagréable. Il lui avait assuré et fait obtenir le succès, et il était fier de son triomphe.

Aucun incident pendant ce temps n’avait servi à rapprocher Jemima de M. Farquhar. Ils continuaient à ne se point comprendre ; seulement le résultat était différent : Jemima, en dépit de toutes leurs discussions, aimait de plus en plus M. Farquhar, tandis que lui, au contraire, lassé par des caprices qu’il ne pouvait prévoir et par des variations d’humeur incessantes, éprouva une joie dont il fut lui-même surpris, en apprenant que mistriss Denbigh revenait à Eccleston. Il était fait pour la paix, et la belle et douce Ruth lui semblait l’idéal de ce que devait être une femme.

C’était donc avec un grand intérêt que M. Farquhar allait tous les jours savoir des nouvelles du petit Léonard. Sally lui répondait les larmes aux yeux que l’enfant était bien, bien mal. Le médecin, qu’il interrogea, répondit brusquement que c’était une mauvaise espèce de rougeole, mais qu’il croyait que Léonard s’en tirerait. « Les enfants très-robustes ne font jamais les choses à demi, reprit-il. Quand ils sont malades, ils ont une fièvre de cheval ; quand ils sont bien portants, ils mettent toute une maison sens dessus dessous. Quant à moi, je suis enchanté de ne pas avoir d’enfants ; ils donnent plus de peine que de plaisir. » Mais en parlant ainsi le riche médecin d’Eccleston poussait un profond soupir, et M. Farquhar se dit que ce n’était pas sans fondement qu’on le croyait généralement fort affligé de ne pas avoir de postérité.

Une seule pensée préoccupait les habitants de la maison de Benson. Quand Sally n’avait pas quelque chose à faire pour le petit malade, elle passait son temps à pleurer : car elle avait rêvé trois mois auparavant à des branches de saule, et elle était convaincue que cela indiquait la mort d’un enfant. Tous les efforts de miss Benson tendaient à empêcher Sally de raconter son rêve à Ruth, à la grande indignation de la vieille servante, qui déclarait qu’il n’y avait rien de pis que tous ces dissidents pour ne pas croire aux rêves. Miss Benson était trop accoutumée au mépris de Sally pour les dissidents, pour faire grande attention à ce qu’elle répétait sans cesse en marmottant, mais elle s’efforçait de ne jamais la laisser seule avec Ruth. Hélas ! la pauvre mère n’avait pas besoin des rêves de Sally pour craindre de se voir enlever son trésor.

Ruth était convaincue qu’elle perdrait son enfant, et que c’était une juste punition de cet état d’indifférence pour toutes les choses du ciel et de la terre, auquel elle s’était laissée aller depuis sa dernière entrevue avec M. Donne. Sans comprendre que c’était une réaction naturelle après une extrême agitation, elle ne trouvait de consolation qu’à soigner Léonard sans relâche, et elle ne souffrait pas que personne intervînt entre elle et son fils. M. Benson s’aperçut de cette jalousie, et prévint sa sœur de tout faciliter à Ruth, sans se mêler directement des soins qu’elle donnait à son enfant. Seulement, quand il entra en convalescence, M. Benson, qui savait ordonner quand il le fallait, dit à Ruth de se coucher et de se reposer pendant que sa sœur veillerait. Ruth obéit sans répondre, et un moment après elle s’endormit de fatigue.

Elle rêva qu’elle était sur la plage solitaire, essayant d’emporter Léonard loin d’un homme qui le poursuivait ; elle savait que c’était un homme, et elle savait qui c’était, quoiqu’elle n’osât pas se dire son nom à elle-même. Il la suivait de près, à chaque instant il gagnait du terrain, le bruit de ses pas résonnait dans les oreilles de Ruth comme le bruit de la marée qui monte. Mais ses pieds semblaient fixés au sol, et tout d’un coup une vague énorme l’entraîna vers son persécuteur. Elle se réveilla. Au premier moment son rêve lui sembla une réalité ; son persécuteur était encore là, tout près d’elle, le murmure des vagues se faisait encore entendre. Mais peu à peu elle revint à elle et reconnut sa chambre, ce refuge bien-aimé contre toutes les tempêtes. Le feu brûlait gaiement dans l’âtre noirci ; une bouilloire pleine d’eau destinée à faire du thé pour Léonard chantait doucement : c’était là le son qui, dans son rêve, était devenu le bruit horrible d’un océan sans pitié. Miss Benson était assise au coin du feu, silencieuse et immobile ; il ne faisait plus assez clair pour lire, quoique le soleil couchant jetât encore ses dernières lueurs sur la corniche de la chambre ; la vieille horloge continuait son tic-tac monotone, et la netteté de ses sons prouvait le calme parfait qui régnait dans la maison. Léonard dormait d’un sommeil parfaitement tranquille, presque dans les bras de sa mère, bien loin de ces vagues cruelles qui avaient si profondément bouleversé Ruth. Son rêve n’était qu’un rêve : Léonard était en sûreté ; elle était elle-même loin de tout danger ; son cœur se remplit d’une douce émotion, et dans sa reconnaissance elle murmura :

« Dieu soit béni !

— Que dites-vous, ma chérie ? dit miss Benson, qui crut qu’elle demandait quelque chose.

— Je disais seulement : « Dieu soit béni ! » répondit Ruth timidement ; vous ne savez pas toutes les actions de grâces que j’ai à lui rendre.

— Ma chère, nous avons tous à le remercier de ce qu’il nous a rendu notre enfant. Voyez, il se réveille, et nous allons prendre une tasse de thé ensemble. »

Léonard se remit rapidement, mais il avait grandi et n’était plus un enfant. Il commençait à faire des questions et à s’étonner des réponses.

Ruth regretta un moment son enfance évanouie, ces jours passés où elle était tout pour son fils ; il lui semblait que deux de ses enfants lui avaient déjà échappé : l’un tout petit et encore silencieux, l’autre déjà plein de gaieté et de malice ; elle aurait voulu les revoir encore devant elle. Mais ce n’étaient que des regrets vagues et passagers ; elle était heureuse et paisible. Elle n’était troublée dans son repos et dans sa reconnaissance par aucun soupçon de l’admiration de M. Farquhar, qui était bien près de devenir de l’amour. Elle savait qu’il envoyait souvent et apportait quelquefois lui-même des fruits pour l’enfant convalescent. Dès qu’il fut en état de sortir, M. Farquhar lui amena un petit poney si doux, qu’il pouvait le monter, tout faible qu’il était. Mais Ruth, dans son orgueil maternel, trouvait toutes naturelles les preuves d’affection qu’on donnait à Léonard, et elle n’attachait pas plus de signification à ces attentions de M. Farquhar qu’aux humbles visites et aux modestes présents que faisaient au petit malade les pauvres que soignait M. Benson. Les uns lui apportaient un œuf frais, dans un moment où les œufs étaient rares ; d’autres quelques fruits qui avaient mûri sur une humble chaumière ; une vieille femme infirme, qui pouvait à peine se traîner jusqu’à la demeure de Ruth, venait chaque jour savoir des nouvelles de Léonard. Chaque jour, elle demandait à Dieu de l’épargner ; elle se rappelait les temps de sa jeunesse, et comment elle avait vu son enfant s’envoler vers le ciel, véritable patrie où tendaient les désirs de la pauvre femme laissée seule au monde. Dès que Léonard fut mieux, Ruth alla les remercier tous. Elle s’assit près du foyer de la vieille femme, qui lui dit d’une voix faible, mais simple et solennelle, la maladie et la mort de sa fille unique. Les larmes de Ruth coulaient pendant le simple récit de la vieille femme ; mais, pour celle-ci, ses pleurs étaient épuisés depuis longtemps, et elle attendait la mort avec patience. Depuis ce jour, Ruth devint presque une fille pour elle. M. Farquhar était compris par elle dans le nombre de ceux qui avaient eu des soins et des attentions pour son fils.

L’hiver s’écoula dans une profonde paix. Ruth avait perdu, à la vérité, tout sentiment de sécurité ; les orages qui avaient bouleversé son âme lui avaient remis en mémoire toutes les douleurs du passé ; elle sentait que toutes les fautes, même les plus anciennes et les plus inconnues, ont d’éternelles conséquences. Elle pâlissait involontairement quand on prononçait le nom de M. Donne, quoiqu’elle n’eût jamais parlé à personne de son entrevue avec lui au bord de la mer ; un profond sentiment de honte lui faisait garder le silence sur sa vie avant la naissance de Léonard ; mais, à partir de ce jour, elle parlait franchement et simplement de toute chose, excepté de ce fantôme vivant qui la poursuivait sans cesse. Elle tremblait à l’idée qu’il pourrait se dresser devant elle, et cherchait à s’attacher plus fidèlement que jamais à la pensée de ce grand Dieu qui est « comme l’ombre d’un grand rocher dans une terre altérée. »

L’hiver, avec ses glaces et ses frimas, était moins sombre que le cœur désolé de Jemima. Elle s’apercevait, mais trop tard, qu’elle avait eu tort jadis de croire à l’amour de M. Farquhar ; elle ne pouvait s’habituer à le considérer comme perdu pour elle, et pourtant son bon sens naturel le lui répétait sans cesse. Il ne lui parlait plus que par politesse. Il ne se souciait plus de ses contradictions ; il n’essayait plus, avec une persévérance patiente, de la ramener à son avis ; il n’employait plus de ruses caressantes pour la calmer dans un accès de mauvaise humeur : et pourtant Jemima sentait qu’elle était souvent de mauvaise humeur. Elle était devenue indifférente aux sentiments des autres ; son cœur semblait mort et incapable de s’émouvoir. Quels tristes reproches elle s’adressait souvent à elle-même dans le silence de la nuit ! Elle mettait une étrange persistance à s’informer de tous les faits qui pouvaient la confirmer dans l’idée que M. Farquhar pensait à épouser Ruth ; une curiosité poignante la poussait à s’en enquérir, et la souffrance qu’elle éprouvait à cette pensée lui semblait moins pénible que l’apathie habituelle de son âme.

Le printemps (gioventù dell’anno) revint et ramena tous ces riants attributs qui font un si douloureux effet sur les cœurs affligés. Les oiseaux remplissaient l’air de leurs cris de joie ; la végétation brillante et forte n’était point détruite par des gelées tardives ; les frênes avaient toutes leurs feuilles, bien qu’on ne fût qu’au milieu de mai. Cette chaleur précoce accablait Jemima. Elle sentait qu’elle s’affaiblissait tous les jours, et pensait avec amertume que personne ne s’en apercevait. Elle se trompait. Sa mère demandait souvent à son mari s’il ne trouvait pas que Jemima avait l’air malade, et c’était en vain qu’il l’assurait du contraire. Chaque matin elle se demandait avant de se lever quel plat pourrait ranimer l’appétit de Jemima, et elle cherchait tous les moyens de la rendre heureuse ; mais la pauvre fille était trop irritable pour que sa mère osât lui parler ouvertement de sa santé.

Ruth aussi s’apercevait que Jemima était malade ; elle sentait que miss Bradshaw, qui l’avait tant aimée, avait perdu toute affection pour elle. Ruth l’aimait toujours et souffrait souvent de l’aversion évidente de Jemima pour elle. Le visage de la jeune fille s’obscurcissait à son approche, et Ruth le sentait sans savoir pourquoi ; elle craignait presque Jemima, car on apprend à craindre ceux qui ne vous aiment plus ; la jalousie fait naître cette sorte de haine, et miss Bradshaw en souffrait peut-être plus encore que mistriss Denbigh. Avec le printemps, une nouvelle idée était entrée dans l’esprit de Ruth, idée pénible et qu’elle cherchait en vain à chasser : elle commençait à croire que M. Farquhar était amoureux d’elle. Elle s’en voulait d’une telle pensée, mais elle se consolait en se disant qu’il allait faire un voyage d’affaires sur le continent, que pendant ce temps cette étrange fantaisie lui passerait, et qu’à son retour elle trouverait quelque moyen de conserver à Léonard l’affection de M. Farquhar, dont il avait gagné le cœur, tout en lui faisant comprendre qu’il ne devait jamais penser à elle.

M. Farquhar n’aurait pas été flatté de savoir que son départ du matin avait beaucoup contribué au calme de Ruth, qui était occupée un samedi à travailler pour son fils dans le jardin. Le temps était superbe, le ciel d’un bleu éclatant, de ce bleu foncé qui semble n’avoir pas de fin dans l’espace, quelques nuages légers et délicats disparaissaient à l’horizon ; les feuilles ne tremblaient même pas, tant l’air était calme et pur. Ruth travaillait, assise à l’ombre d’un vieux mur. Miss Benson et Sally étaient occupées, l’une dans le salon, l’autre dans la cuisine, et échangeaient de temps à autre quelques mots, car la porte et les fenêtres étaient ouvertes ; mais la conversation n’était pas suivie, et, dans les moments de silence, Ruth chantait à voix basse une chanson que sa mère aimait jadis. Elle s’arrêtait parfois pour regarder Léonard, qui travaillait avec ardeur à planter du céleri dans un petit coin du jardin. Le cœur de sa mère s’épanouissait en le contemplant : il enfonçait si vigoureusement sa bêche dans le sol brun, ses joues étaient d’un si bel incarnat, ses cheveux bouclés flottaient si gracieusement autour de son visage ! Et pourtant Ruth soupirait en songeant au temps où son fils avait sans cesse recours à elle. Maintenant tout son plaisir était d’agir par lui-même ; l’année passée il avait tant admiré l’adresse avec laquelle elle lui faisait des chaînes de pâquerettes ! et maintenant, quand elle lui avait donné des vêtements qu’elle avait faits dans ses rares moments de loisir, il lui avait demandé d’un air soucieux quand il aurait des habits faits par un homme. Depuis le jour où elle avait accompagné Marie et Élisabeth chez la meilleure couturière d’Eccleston, qui devait leur faire des robes, elle avait songé avec plaisir que sa matinée du samedi se passerait à faire des pantalons d’été pour son fils ; les paroles de Léonard lui avaient ôté de son entrain. Mais, puisqu’elle songeait à ce petit chagrin, c’est que sa vie était douce et calme, et même elle oubliait cette contrariété en écoutant le doux murmure des petits oiseaux. Le bruit lointain des charrettes faisait un agréable contraste, et Ruth se reposait en pensant au bruyant marché qui se tenait ce jour-là.

Mais en dehors du bruit et du tumulte extérieur, il reste de la place pour les luttes et les combats de l’âme.

Jemima errait dans la maison sans trouver de repos nulle part, quand sa mère, dans le but de l’occuper, vint la prier d’aller chez mistriss Pearson, la nouvelle couturière, pour lui donner quelques ordres sur les robes de Marie et d’Élisabeth. Jemima y consentit pour ne pas entamer une discussion, quoiqu’elle eût mieux aimé rester seule à la maison. Mistriss Bradshaw, qui, comme je l’ai dit, s’apercevait de la tristesse de sa fille, avait espéré que cette course l’amuserait.

« Et pendant que vous serez là, Jemima, dit sa mère, choisissez un chapeau neuf pour vous ; elle en a de très-jolis, et votre vieux est bien fané.

— Il est assez beau pour moi, maman, dit Jemima languissamment. Je n’ai pas besoin d’un chapeau neuf.

— Mais j’y tiens, moi, chère enfant. Je veux que ma fille soit jolie et bien mise. »

Il y avait dans le ton de mistriss Bradshaw une tendresse simple qui toucha le cœur de Jemima. Elle embrassa sa mère avec plus d’affection qu’elle ne lui en avait montré depuis longtemps.

« Je crois que vous m’aimez, ma mère, dit Jemima.

— Nous vous aimons tous, chérie ; si vous vouliez seulement le croire ! Si vous avez besoin ou envie de quelque chose, dites-le-moi, et, avec un peu de patience, je l’obtiendrai de votre père. Seulement, soyez heureuse comme une brave fille.

— Soyez heureuse ! comme si cela se faisait par un acte de volonté ! » pensait Jemima en se garantissant par instinct de la foule de charrettes et de chevaux qui encombraient la place du marché.

Les tendres regards et la voix de sa mère l’avaient calmée pourtant ; quand elle eut achevé de donner des ordres pour les robes de ses sœurs, elle demanda à voir des chapeaux, afin de prouver à sa mère qu’elle n’avait pas oublié ses bontés pour elle.

Mistriss Pearson était une femme de trente à trente-six ans, intelligente et active. Personne ne l’égalait dans ce petit bavardage qu’on demandait autrefois aux barbiers.

Elle recommença ses éloges sur la ville où elle venait de se fixer, éloges que Jemima lui avait déjà entendu répéter vingt fois.

« Voilà des chapeaux qui vous conviennent parfaitement, mademoiselle ; c’est simple et élégant, ce qu’il faut pour une jeune personne. Essayez cette capote de taffetas blanc, je vous en prie. »

Jemima se regarda dans la glace, et fut obligée de convenir que le chapeau lui allait très-bien, tout en rougissant des compliments de mistriss Pearson sur ses beaux cheveux noirs et ses yeux orientaux.

« J’ai persuadé à la jeune dame qui accompagnait vos sœurs l’autre jour… leur gouvernante, n’est-ce pas, mademoiselle ?

— Oui, elle s’appelle mistriss Denbigh, dit Jemima d’un air sombre.

— Merci, mademoiselle. J’ai donc persuadé à mistriss Denbigh d’essayer ce chapeau ; vous ne vous figurez pas comme elle était jolie, et pourtant je crois qu’il vous va mieux qu’à elle.

— Mistriss Denbigh est très-belle, dit Jemima en ôtant le chapeau, sans avoir grande envie d’en essayer un autre.

— Oui, mademoiselle : un genre de beauté tout particulier, une beauté grecque. Elle me rappelle une jeune-personne que j’ai connue autrefois à Fordham. »

Mistriss Pearson soupira.

« À Fordham ! reprit Jemima, se rappelant qu’elle avait entendu prononcer ce nom par Ruth ; à Fordham ! mais je crois que mistriss Denbigh est des environs de Fordham.

— Oh ! mademoiselle, ce n’est pas la personne dont je parle ; c’est impossible, avec la position qu’elle occupe chez vous. J’ai à peine connu cette fille, mais je l’ai vue deux ou trois fois chez ma sœur, et sa beauté était si frappante, que je me souviens parfaitement d’elle, d’autant mieux qu’elle s’est si mal conduite plus tard…

— Mal conduite ! répéta Jemima, convaincue par ces mots qu’il ne pouvait y avoir aucun rapport entre mistriss Denbigh et la jeune personne dont il était question. Alors ce ne peut pas être mistriss Denbigh.

— Oh ! non, mademoiselle ; je serais bien fâchée qu’on crût que j’ai pu penser quelque chose de semblable. Tout ce que je voulais dire, c’est que Ruth Hilton était…

— Ruth Hilton ? dit Jemima en se retournant brusquement pour regarder en face mistriss Pearson.

— Oui, mademoiselle, c’était le nom de cette malheureuse jeune fille.

— Dites-moi ce qu’elle est devenue. Qu’a-t-elle fait ? dit Jemima en réprimant son émotion, car elle se sentait sur le point de faire quelque étrange découverte.

— Je ne sais pas si je devrais vous raconter cela, Mademoiselle, ce n’est guère convenable ; mais cette Ruth Hilton était apprentie chez ma belle-sœur, qui est la première couturière de Fordham, et cette jeune fille était très-entreprenante et très-rusée, et très-fière de sa beauté, et je ne sais comment elle a fait la conquête d’un jeune homme d’une des premières familles du comté, qui l’a prise avec lui. Je vous demande mille fois pardon, mademoiselle, de ce que je vous raconte là…

— Continuez, dit Jemima.

— Je n’en sais beaucoup plus. La mère du jeune homme l’a rejoint dans le pays de Galles. Elle était très-fière et avait beaucoup de religion, et elle était au désespoir de voir son fils séduit par une pareille créature. Elle l’a ramené au bien et emmené avec elle à Paris ; je crois qu’elle y est morte, mais je n’en suis pas sûre, car je me suis brouillée avec ma belle-sœur depuis plusieurs années, et je n’ai plus de nouvelles.

— Qui est celle qui est morte ? dit Jemima ; la mère du jeune homme, ou… ou bien Ruth Hilton ?

— Oh ! mademoiselle, ne les confondez pas. C’est la mère, madame,… j’oublie le nom,… Bellington, je crois. C’est elle qui est morte.

— Qu’est devenue l’autre ? demanda Jemima, qui, au milieu de ses soupçons, n’osait plus prononcer de nom.

— Ruth Hilton ? Hélas ! mademoiselle, que pouvait-il lui arriver, si ce n’est d’aller de mal en pis ? pauvre créature ! Je ne sais rien de positif là-dessus, mais j’ai entendu dire qu’elle était partie avec un autre monsieur qu’elle avait rencontré dans le pays de Galles. »

Il y eut un moment de silence. Jemima avait encore une question à faire, mais elle sentait que la marchande de modes la regardait avec curiosité, et elle essaya de parler avec indifférence.

« Combien y a-t-il de temps que cela est arrivé ? »

Léonard avait huit ans.

« Voyons donc. C’est avant mon mariage ; j’ai été mariée trois ans, et il y a cinq ans que mon pauvre Pearson est mort ; ainsi il y aura neuf ans cet été, je crois. Des roses vous iraient peut-être mieux que le lilas, ajouta-t-elle en voyant Jemima tourner et retourner le chapeau qu’elle distinguait à peine, tant elle était troublée.

— Merci ; c’est un joli chapeau, mais je n’en ai pas besoin pour le moment. Je vous demande pardon de vous avoir fait perdre votre temps. »

Et elle salua brusquement mistriss Pearson, et se trouva bientôt dans la rue pleine de monde. Tout à coup elle se retourna, revint rapidement sur ses pas et rentra hors d’haleine chez mistriss Pearson.

« J’ai changé d’avis, dit-elle ; je prendrai ce chapeau. Combien est-ce ?

— Permettez-moi de changer les fleurs ; c’est l’affaire d’un instant, et vous pourrez voir si vous n’aimez pas mieux les roses. Du reste, le feuillage va bien aussi ; c’est un charmant petit chapeau.

— Oh ! peu importe, changez-les si vous voulez. »

Elle restait debout pendant que la marchande de modes, qui prenait son agitation pour de l’impatience, se hâtait d’accomplir le changement proposé.

« À propos ! dit Jemima en arrivant à la véritable raison de son retour, papa ne trouverait pas bon que vous fissiez entrer le nom de mistriss Denbigh dans une histoire comme celle que vous m’avez racontée.

— Oh ! certainement, mademoiselle, j’ai trop de respect pour vous tous pour rien faire de semblable. Je sais bien qu’il n’est pas agréable pour une dame qu’on dise qu’elle ressemble à quelqu’un qui se conduit mal.

— Mais j’aimerais mieux que vous ne fissiez allusion à cette ressemblance devant personne. Ne racontez cette histoire à personne.

— Non, certes ! mademoiselle ; mon pauvre mari aurait pu rendre témoignage que je suis secrète comme le tombeau, quand il y a quelque chose à cacher.

— Mais il n’y a rien à cacher, mistriss Pearson ; seulement n’en parlez pas ; voilà tout.

— Vous pouvez être tranquille, mademoiselle, il n’y a pas de danger. »

Jemima ne retourna pas chez elle, mais sortit de la ville et se dirigea du côté des montagnes. Elle avait entendu ses sœurs demander la permission d’inviter Léonard et sa mère à prendre le thé ; et comment se trouver en face de Ruth après le récit qu’elle venait d’entendre !

Il n’était pas encore tard. On prenait le thé de bonne heure à Eccleston. Des nuages blanchâtres s’étendaient doucement sur le ciel ; le vent faisait plier et légèrement balancer les longues herbes dans les champs. Jemima s’assit dans une prairie, au bord de la route. Elle était sous le coup de ce qu’elle venait d’entendre. Semblable au plongeur qui quitte tout d’un coup le rivage connu et familier où des amis sourient à sa bravoure, pour se plonger dans les vagues bouillantes au sein desquelles un monstre effroyable va peut-être s’emparer de lui, Jemima sentait tout son sang se glacer dans ses veines. Deux heures auparavant, elle s’imaginait qu’elle ne rencontrerait jamais dans sa vie quelqu’un qui eût vécu dans une inconduite flagrante. Elle n’avait pas formulé sa pensée, mais elle se croyait à l’abri d’un pareil malheur. Sans avoir d’elle-même une trop haute idée, sans avoir l’orgueil du pharisien endurci, elle avait comme lui l’horreur du pauvre péager, et elle éprouvait une terreur presque enfantine à l’idée de se trouver face à face avec une personne aussi criminelle. Les discours de son père n’étaient pas restés sans effet. Il partageait l’humanité en deux classes bien distinctes : l’une à laquelle il appartenait, par la grâce de Dieu, lui et les siens ; l’autre composée d’individus qu’il fallait à tout prix régénérer et qu’il accablait de sermons, d’exhortations et de reproches où il n’entrait malheureusement que bien peu de cette foi et de cette espérance qui donnent la vie éternelle. Jemima s’était souvent révoltée contre la dureté des doctrines de son père ; mais elle en avait conservé un sentiment d’effroi et de répugnance pour tous ceux qui s’égaraient ; elle ne les regardait pas avec cette charité chrétienne qui est à la fois de la sagesse et de la bonté.

Maintenant elle découvrait, parmi ceux qui vivaient familièrement avec elle, une personne souillée du péché qui révolte le plus la pudeur d’une femme : elle ne pouvait supporter la pensée de revoir Ruth. Elle aurait voulu pouvoir l’envoyer bien loin d’elle, dans un coin du monde ou elle ne l’apercevrait plus jamais ; elle aurait voulu pouvoir oublier qu’il y eût une si grande pécheresse dans un monde si beau, si gaiement éclairé par le soleil, sous un ciel pur comme celui qui était devant ses yeux ; et en y songeant, Jemima serrait convulsivement ses lèvres ; ses joues se coloraient d’une vive rougeur, ses yeux se remplissaient d’une expression de colère et de douloureuse surprise.

C’était le samedi, et les ouvriers quittaient ce jour-là leur travail une heure plus tôt que de coutume. Jemima se dit qu’il était temps de rentrer. Depuis quelque temps elle avait eu tant à lutter avec son propre cœur qu’elle en était venue à fuir toute discussion et toute contradiction ; elle essayait de se conformer aux règles et aux heures établies. Mais elle sentait son cœur se gonfler de haine contre l’humanité entière ; elle frémissait à l’idée de retrouver Ruth. À qui pouvait-on se fier en ce monde, si Ruth, la calme, la modeste Ruth, s’était souillée d’une telle faute ?

Elle reprit le chemin de la maison. Tout d’un coup, le souvenir de M. Farquhar lui traversa l’esprit. Le coup qu’elle avait reçu le lui avait fait oublier jusqu’alors. Cette pensée lui rendit un peu de compassion pour Ruth ; ce qu’elle n’aurait certainement pas éprouvé si elle avait pu se rappeler un seul mot, un seul geste, un seul regard de Ruth qui eût eu pour but de captiver l’affection de M. Farquhar. À mesure que Jemima évoquait toutes les scènes du passé, elle était contrainte de reconnaître que Ruth avait toujours été parfaitement pure et simple vis-à-vis de M. Farquhar. Non-seulement elle n’avait point été coquette, mais elle n’avait pas même deviné l’inclination de M. Farquhar pour elle ; bien longtemps seulement après que Jemima s’en était aperçue, Ruth avait été graduellement amenée à voir ce qu’il en était. Depuis ce moment elle avait eu avec lui des manières si dignes, si modestes, si réservées dans leur tranquille gravité, que Jemima ne pouvait douter de sa parfaite sincérité. Il n’y avait pas eu là trace d’hypocrisie ; mais combien de fois on avait dû user d’hypocrisie et mentir, sinon de paroles, du moins en actions, avant d’en venir à faire passer Ruth pour une jeune veuve ? Jemima se rappelait l’air innocent et jeune qu’avait mistriss Denbigh lorsqu’elle était venue chez eux pour la première fois. M. et miss Benson le savaient-ils ? Auraient-ils pris part à cette fourberie ? Trop inexpérimentée pour comprendre à quelle tentation ils avaient été exposés, Jemima ne voulait pas les croire coupables d’un tel acte de duplicité ; et par là elle aggravait encore la faute de Ruth, qui vivait depuis tant d’années chez les Benson dans une familiarité et une confiance absolue en apparence, tout en cachant au fond de son cœur le secret terrible de sa vie passée. Où donc trouver l’innocence ? À qui pouvait-on se fier ? Jemima ne savait plus que croire et que penser.

Peut-être y avait-il deux Ruth Hilton. Peut-être était-ce faux. Elle revint sur les plus petits faits : c’était impossible. Elle savait que le nom de fille de mistriss Denbigh était Hilton. Elle lui avait entendu dire un jour qu’elle avait habité à Fordham. Elle savait qu’elle avait voyagé dans le pays de Galles avant de venir se fixer à Eccleston. Le doute n’était pas possible : Jemima songea au pouvoir que cette découverte lui donnait sur Ruth, mais cela ne la soulagea pas ; que n’avait-elle su tout cela plus tôt ? En arrivant chez elle, la pauvre fille pouvait à peine se tenir debout ; l’émotion de cette journée l’avait épuisée. « Du repos, ma mère, ma-bonne mère ! C’est tout ce dont j’ai besoin. » La bonté éprouvée et constante de sa mère la calmait : elle monta dans sa chambre et se coucha. Tout était tranquille, les persiennes à demi fermées remuaient doucement au vent du soir, les branches s’agitaient à peine, et on n’entendait que le chant d’adieu du rossignol.

Jemima n’avait plus de jalousie dans le cœur ; elle se sentait de la répugnance pour Ruth, mais il lui semblait qu’elle ne pouvait plus être jalouse d’elle. Dans l’orgueil de son innocence, elle ne comprenait plus comment elle avait pu éprouver un tel sentiment. M. Farquhar pouvait-il hésiter ? Hésiter entre elle et une femme qui… Non, elle ne voulait pas même s’avouer ce qu’avait été Ruth. Et pourtant il ne le saurait peut-être jamais. Oh ! si Dieu pouvait envoyer un rayon de la lumière éternelle pour éclairer cette terre d’obscurité et de mensonge ! Il se pouvait aussi (et jadis elle l’avait cru avant d’avoir tant souffert), il se pouvait que Ruth fût revenue à la pureté par une longue repentance. Dieu seul le savait ! Si sa vie actuelle n’était pas un mensonge, si elle avait ainsi racheté le passé, quelle cruauté ce serait à une autre femme que de venir par un mot sévère et impitoyable dévoiler ce qui était ignoré de tous ! Et pourtant si Ruth les trompait encore ? Mais non, Jemima avait trop de noble franchise pour ne pas sentir que cela était impossible. Quoique Ruth eût pu faire autrefois, maintenant elle était pure et vertueuse, elle avait droit au respect. Jemima n’était pas décidée à garder toujours le secret ; elle n’en serait pas capable si M. Farquhar continuait à admirer Ruth, et si Ruth lui donnait le moindre encouragement. Cela n’était pas vraisemblable, mais rien désormais ne semblait impossible à Jemima. En tout cas, elle n’avait qu’à attendre et à veiller sur Ruth, qui se trouvait en son pouvoir. Cette pensée inspirait à la jeune fille une sorte de pitié protectrice. Son horreur pour le mal restait la même ; mais, plus elle songeait aux conséquences terribles du péché pour celle qui l’avait commis, plus elle comprenait combien il serait cruel de tout révéler. Cependant elle avait un devoir à remplir vis-à-vis de ses sœurs, il fallait surveiller Ruth. Son amour pour M. Farquhar lui aurait donné la même idée, mais elle était trop troublée pour s’avouer la force de cet amour ; le devoir lui semblait la seule chose fixe en ce monde. Pour le moment, elle n’avait point à troubler la vie paisible de Ruth.

VII

À partir de ce jour, Jemima cessa de fuir Ruth, et ne manifesta plus l’aversion que depuis longtemps elle cherchait à peine à cacher. Ruth ne put s’empêcher de s’apercevoir que Jemima la suivait constamment tant qu’elle était dans la maison, soit qu’elle y vint pour donner des leçons aux enfants ou pour faire une visite à mistriss Bradshaw. Jusque-là Jemima n’avait nullement cherché à dissimuler son brusque départ lorsque Ruth entrait dans la chambre ; elle semblait redouter d’avoir à causer avec elle pendant une heure. Pendant des mois, Jemima n’avait pas paru dans la salle d’études comme elle le faisait jadis. Et maintenant, au lieu de fuir Ruth, miss Bradshaw s’installait tous les matins à une petite table pour écrire ou pour travailler ; mais, quelle que fût son occupation, Ruth sentait qu’elle avait toujours les yeux sur elle. Au premier abord, elle s’était réjouie de ce changement, dans l’espoir que par une douce persévérance elle viendrait à bout de regagner l’affection de Jemima : mais bientôt cette vigilance constante et froide la glaça involontairement, et la blessa plus profondément que des paroles de colère et de brusquerie qu’elle aurait pu attribuer à la violence d’un caractère naturellement emporté. Cette surveillance infatigable avait quelque motif caché ; ce regard sévère semblait annoncer une condamnation inévitable. Ruth frémissait instinctivement en y songeant, comme si les yeux glacés d’un cadavre l’eussent suivie partout, et tout son être tremblait en présence de Jemima, comme au souffle du vent du nord.

Jemima réunissait toutes ses facultés pour découvrir la vérité sur le compte de Ruth. Parfois ces efforts constants lui étaient pénibles, cette tension continuelle l’épuisait, et elle déplorait le funeste hasard (sans oser remonter jusqu’à Celui qui fait tout hasard) qui était venu la troubler dans son heureuse ignorance.

Les choses étaient dans cet état, quand M. Richard Bradshaw vint faire sa visite accoutumée à ses parents. Dans un an il devait être associé aux affaires de son père. Au bout de huit jours il commença à se lasser de la monotonie de son existence et s’en plaignit à Jemima :

« Je voudrais que Farquhar fût ici. Quelque tranquille et quelque roide qu’il soit, c’était un changement que de le voir le soir. Et les Mills, que sont-ils devenus ? Ils venaient passer la soirée ici assez souvent, il me semble.

— Oh ! papa et M. Mills ont été d’avis différents pour les élections, et nous ne nous sommes pas vus depuis. Mais ce n’est pas une grande perte.

— Tout vaut mieux que de vivre toujours entre soi, comme nous faisons.

— M. et miss Benson sont venus deux fois prendre le thé depuis votre départ.

— Bravo ! À propos de gens amusants, vous parlez des Benson. Voilà du discernement, ma petite sœur. »

Jemima le regarda d’un air surpris, et reprit vivement : « Je ne veux pas dire de mal des Benson, Richard, vous le savez bien.

— Oh ! n’importe ; ils sont assommants, mais cela vaut mieux que rien, et au moins ils amènent toujours cette belle gouvernante avec eux… Savez-vous bien, ma chère, reprit Richard après un moment de silence, que, si cette mistriss Denbigh joue bien son jeu, elle pourra attraper Farquhar ? L’autre jour, en passant à Londres, il m’a invité à dîner, et j’ai bien vite découvert quel était son sujet favori ; il ne parlait pas beaucoup de mistriss Denbigh, mais si vous aviez vu comme ses yeux brillaient quand je lui ai raconté l’enthousiasme de Marie et d’Élisabeth pour elle ! J’avais mes raisons pour essayer de plaire à M. Farquhar ; j’avais besoin d’argent, mon père me tient trop à court.

— Mais il me semble que je vous ai entendu dire hier que vous ne saviez comment dépenser votre argent.

— Vous ne voyez donc pas que c’est le comble de l’art. Mon père me croit si raisonnable que j’espère qu’il augmentera ma pension, et je vous assure que j’en ai grand besoin pour venir à bout de mes spéculations et me tirer de mes embarras.

— Quelles spéculations ? quels embarras ? reprit Jemima vivement.

— Oh ! ce n’est pas le mot propre. Je suis sûr de réussir, et j’étonnerai mon père avec mes richesses, répondit-il, craignant d’en avoir trop dit.

— Mais que voulez-vous dire ? expliquez-moi vos affaires.

— Vous n’y comprendriez rien, ma chère ; parlons plutôt de Farquhar et de cette jolie mistriss Denbigh. J’ai bien vu tout de suite que le sujet plaisait à Farquhar. Quel âge a-t-elle ?

— Vingt-cinq ans cet automne, je crois, dit Jemima.

— Et Farquhar a quarante ans au moins. Elle n’a pas l’air d’avoir vingt-cinq ans, elle paraît plus jeune que vous. Elle ne semble pas d’âge à avoir un grand garçon comme Léonard. Vous avez vingt-trois ans, n’est-ce pas ?

— Oui, depuis le mois de mars.

— Dépêchez-vous de vous marier, vous vieillirez vite. Je croyais autrefois que vous aviez une chance d’épouser M. Farquhar. Comment se fait-il qu’il n’y pense plus ? je n’entends pas que la gouvernante des enfants passe avant ma sœur ; c’est une petite péronnelle qui vous regarde d’un air indigné dès qu’on ose lui faire le moindre compliment : et d’ailleurs, s’il épouse mistriss Denbigh, elle voudra faire entrer Léonard dans la maison quand il sera en âge, et je n’entends pas cela. Aussi vous vous habillez si mal ! je suis fâché de ne pas vous avoir apporté un chapeau rose.

— Si je ne plais pas à M. Farquhar comme je suis, dit Jemima d’une voix étouffée, je ne me soucie pas de devoir sa conquête à un chapeau rose.

— Bah ! bah ! Farquhar mérite bien qu’on se donne un peu de peine. Vous auriez peut-être pu faire quelque chose de ce M. Donne, que vous avez eu si longtemps à la maison. Mais après tout j’aime mieux avoir Farquhar pour beau-frère. À propos, savez-vous que Donne se marie ? il épouse la septième fille d’un sir Thomas Campbell, qui s’est ruiné au jeu ; elle n’a pas le sou. Mais Donne n’est pas un homme à s’inquiéter de ça, quand une fois il est amoureux. Il paraît que c’est une passion née à la première vue.

— Non, nous n’en avions pas entendu parler ; dites-le à mon père, » répondit Jemima en quittant la chambre pour calmer l’agitation qu’elle éprouvait toujours en entendant associer le nom de M. Farquhar à celui de Ruth.

M. Farquhar revint la veille du départ de Richard ; il se présenta le soir chez les Bradshaw et parut un peu désappointé de n’y trouver que la famille.

« Voyez-vous, dit Richard à sa sœur, je voulais qu’il vint ce soir, pour éviter les dernières exhortations de mon père sur les séductions du monde, comme si je n’en savais pas beaucoup plus que lui à ce sujet ! et je lui avais laissé entendre que mistriss Denbigh y serait peut-être ; voyez comme il regarde toujours du côté de la porte ! »

Jemima n’avait pas besoin qu’on lui fit remarquer ce qu’elle ne voyait que trop. Elle n’avait pas besoin qu’on lui montrât les petits paquets que M. Farquhar avait mis à part après avoir distribué à toute la famille des souvenirs de son voyage. Avant la fin de la soirée, elle avait appris de nouveau à être jalouse. Son frère ne laissait pas échapper un mot de M. Farquhar sur Ruth ; il faisait tout remarquer à Jemima comme une marque de son extrême sagacité, sans se douter du mal qu’il causait à sa sœur. Jemima était à bout de force ; elle se leva et quitta la chambre. Les fenêtres de la salle d’étude étaient ouvertes, l’air du soir y entrait de toutes parts : la jeune fille s’assit à la croisée. Les nuages glissaient rapidement sur la lune, dont l’éclat souvent voilé ne reparaissait que pour donner à tous les objets un aspect étrange et mystérieux. Jemima était presque entièrement épuisée : elle appuya sa tête sur ses mains jointes, et la terre lui sembla s’évanouir sous ses pas. C’était un cauchemar terrible ; l’entrée de son frère l’en tira brusquement.

« Ah ! vous êtes là ? Je vous cherchais partout pour vous demander si vous avez un peu d’argent à me prêter pour quelques jours.

— Qu’est-ce qu’il vous faut ? dit Jemima d’un ton languissant.

— Oh ! le plus sera le mieux. N’importe quoi, je suis trop à court. »

Quand Jemima revint avec sa petite fortune, quelque égoïste que fût son frère, il fut frappé de la pâleur de son visage.

« Allons, Jemima, ne vous découragez pas. À votre place, je ferais un grand effort contre mistriss Denbigh. Je vous enverrai un chapeau dès que je serai à Londres, et je parie pour vous, même à l’heure qu’il est. »

Rentrée dans sa chambre, Jemima se dit qu’il était étrange que ce fût son frère qui eût découvert son amour, lui qui était peut-être la dernière personne au monde à qui elle eût confié son secret. Pendant toute la nuit elle fut poursuivie par des rêves si tristes qu’elle soupirait après le jour : le jour vint et ramena avec lui de si poignantes réalités qu’elle attendait avec angoisse la nuit solitaire. La semaine se passa à entendre parler de l’affection de M. Farquhar pour Ruth. Mistriss Bradshaw elle-même en parlait comme d’une chose sur le point de se déclarer en se demandant ce qu’en penserait son mari, dont l’approbation était la règle à laquelle elle rapportait tout.

« Oh ! mon Dieu ! s’écria Jemima dans le silence de la nuit : c’est trop douloureux, je ne puis plus le supporter ; c’est ma vie, mon amour, toute mon âme qu’on me veut prendre, et pourtant je ne puis oublier la charité qui pardonne tout. Si elle avait paru triompher de moi, si elle avait fait quelque effort pour m’enlever le cœur de celui que j’aime, je n’aurais pu résister à l’accabler de mes reproches, je l’aurais écrasée sous mes pieds. La tentation est trop forte. Oh ! Seigneur ! Où est la paix que je possédais dans mon enfance, cette paix qui vient de toi, dont on dit qu’elle calme toutes les douleurs de la vie ? Ne me la feras-tu connaître qu’avec des larmes de sang ? »

Jemima attendait presque une réponse directe du ciel à ce cri de son cœur déchiré : elle attendit en vain. Mais le jour allait bientôt poindre pour elle.

On était à la fin d’août. Le temps était magnifique ; Marie et Élisabeth ignoraient tous les soucis et toutes les tristesses de ceux qui les entouraient, et se réjouissaient sans arrière-pensée du beau temps et des grandes promenades qu’elles pourraient faire. Elles avaient obtenu de leur père un congé pour le mercredi, et elles se préparaient avec joie à emporter des provisions dans un panier pour dîner sur l’herbe. Cette idée les enchantait : quel plaisir que d’emporter leur dîner ! il leur semblerait bien meilleur que tout ce qu’elles avaient jamais mangé à la table de leur père. Ruth et Léonard les accompagnaient ; Jemima avait refusé de faire partie de l’expédition, et pourtant elle songeait avec une sorte de regret au temps où elle se serait amusée comme ses sœurs d’une pareille promenade.

Le soleil était éclatant ; quelques légers nuages venaient seulement jeter de gracieuses ombres sur les blés ondoyants. Léonard devait venir chercher les jeunes filles à midi, après avoir fini ses leçons avec M. Benson. Ruth avait ôté son chapeau et plié son châle, et elle essayait d’inspirer à ses élèves assez de calme pour faire attention à leurs leçons ; mais elle se réjouissait avec elles du plaisir qui les attendait tous, et chaque rayon de soleil qui éclairait le livre qu’elle lisait tout haut faisait lever les yeux de toutes trois dans une joyeuse attente. Les enfants la regardaient avec une affectueuse reconnaissance ; tout leur semblait beau ce jour-là, l’ombre des feuilles sur le mur, comme les gouttes de rosée sur les toiles d’araignée qui couvraient la vigne.

Onze heures venaient de sonner ; le maître de latin s’en alla, tout en s’étonnant de la satisfaction avec laquelle ses élèves lui avaient récité leurs leçons ce jour-là. Ruth commença à lire tout haut pendant que les jeunes filles cousaient. Jemima entra et se mit à regarder négligemment les livres avec cette sorte d’oisiveté fébrile qui la rendait si malheureuse depuis le retour de M. Farquhar. La voix de Ruth perdit de sa tranquillité, son regard devint moins serein. Elle se demandait si elle aurait le courage d’offrir à miss Bradshaw de les accompagner. Dix-huit mois auparavant, elle l’aurait tendrement suppliée d’être de la partie : maintenant tout ce qu’elle faisait ou disait était mal pris, et ne faisait qu’ajouter à la haine ou au mépris que lui témoignait Jemima.

M. Bradshaw entra dans la chambre. On était si peu accoutumé à le voir dans la salle d’étude, il était si rarement à la maison à cette heure-là, que Ruth cessa de lire, et que les jeunes filles regardèrent leur père avec étonnement.

« Marie et Élisabeth, quittez la chambre. Ne vous inquiétez pas de ranger vos livres, » dit-il avec une colère comprimée.

Et les jeunes filles effrayées obéirent sans répondre. Un nuage passa sur le soleil qui donnait dans les yeux de M. Bradshaw ; il aperçut Jemima debout dans un coin.

« Sortez, Jemima, dit-il.

— Pourquoi, mon père ? » répliqua-t-elle avec un entêtement rare même chez elle, et qui était un résultat de la colère cachée qui bouillonnait depuis longtemps dans son sein. Elle resta debout, regardant en face son père et Ruth ; Ruth, qui s’était levée et qui tremblait de tous ses membres, comme si un éclair lui avait fait voir le précipice qui s’ouvrait à ses pieds. Tout avait donc été inutile : ni sa vie innocente et paisible, ni le silence sur le passé n’avaient pu effacer son péché ; il était devant elle dans toute son horreur. Elle n’entendait pas les paroles entrecoupées que M. Bradshaw prononçait dans sa colère ; mais elle n’avait pas besoin d’entendre ce qu’il disait, elle le savait. Peu à peu elle distingua les sons, qui semblaient renvoyés par un écho lointain. M. Bradshaw disait :

« S’il est un péché que je haïsse plus que tous les autres, c’est l’inconduite. Tous les autres péchés sont compris dans celui-là. Il est tout simple que vous nous ayez menti à tous et que vous nous ayez tous dupés par votre visage hypocrite. J’espère que Benson n’en savait rien, je l’espère pour lui. Je jure devant Dieu que, s’il vous a aidé à entrer dans ma maison sous de fausses apparences, il verra que sa charité aux dépens des autres lui coûtera cher… Vous qui êtes la fable d’Eccleston par votre inconduite… »

La colère le força de s’arrêter. Ruth restait sans mouvement et sans paroles. Sa tête était un peu penchée, ses yeux baissés ; ses bras pendaient devant elle. Elle murmura enfin d’une voix inarticulée :

« J’étais si jeune…

— Vous êtes d’autant plus coupable, d’autant plus perdue, » s’écria M. Bradshaw.

Mais, à sa grande surprise, Jemima, dont il avait oublié la présence, s’avança et dit :

« Mon père !

— Taisez-vous, Jemima ; vous devenez tous les jours plus insolente et plus désobéissante ; je sais maintenant à qui je le dois. Puisqu’une pareille femme est entrée dans ma maison, il n’est pas étonnant que le mal, le péché…

— Mon père !

— Taisez-vous ! Puisque, par désobéissance, vous avez voulu entendre ce qu’une jeune fille modeste ne devrait jamais entendre, vous garderez au moins le silence quand je vous l’ordonne. Regardez cette femme ! (Et Ruth détourna la tête comme pour éviter des regards sans pitié.) Regardez cette femme corrompue longtemps avant votre âge, hypocrite depuis des années. Si jamais quelqu’un de mes enfants l’a aimée, qu’il la jette loin de lui, comme saint Paul a jeté la vipère dans le feu. »

Il s’arrêta hors d’haleine. Jemima vint se placer à côté de Ruth ; elle lui saisit la main et la serra dans une étreinte convulsive ; puis elle reprit, sans se laisser interrompre par son père :

« Mon père, je veux parler ! Je ne garderai pas le silence. Je veux servir de témoin à Ruth. Je l’ai (Dieu me pardonne !) détestée si profondément que vous devez croire que je dis la vérité. Je l’ai détestée, et ma haine s’est changée ensuite en mépris. Je ne vous méprise pas maintenant, Ruth, ma chère Ruth, ajouta-t-elle avec une tendresse profonde, en dépit des gestes furieux de son père. Je sais depuis longtemps ce que vous venez d’apprendre, mon père ; et j’ai eu horreur d’elle et de son péché ; j’en aurais parlé si je n’avais pas craint d’agir par jalousie. Oui, mon père, je vous avouerai que j’étais dévorée par la jalousie ; quelqu’un aimait Ruth, qui… Oh ! mon père, épargnez-moi la peine d’en dire davantage ! »

Elle rougit, s’arrêta un moment, puis reprit :

« J’ai veillé sur elle comme une bête fauve ; si je l’avais vue une fois s’écarter de son devoir, ou altérer le moins du monde la vérité, et surtout si mon instinct de femme avait pu découvrir dans ses pensées, dans ses paroles ou dans ses actions, la moindre trace d’impureté, mon ancienne haine serait devenue le feu de l’enfer. Au lieu de cela, j’ai le cœur plein de pitié pour elle, et mon affection et mon respect se sont réveillés. Mon père, voilà mon témoignage !

— Voici ce que vaut votre témoignage, dit son père d’une voix contenue ; c’est une preuve de plus de la corruption que cette femme a apportée dans ma famille. Elle a appelé le bien, mal, et le mal, bien ; elle vous a amenée au bord du précipice, n’attendant qu’une occasion pour vous y jeter. Et je me suis confié en elle,… je l’ai reçue…

— J’ai eu grand tort, murmura Ruth si bas qu’il ne l’entendit peut-être pas, car il continua en s’excitant à chaque parole.

— Je l’ai accueillie. J’ai permis à son bâtard… Cette seule pensée me fait mal au cœur… »

Au nom de Léonard, Ruth leva les yeux pour la première fois depuis l’entrée de M. Bradshaw ; ses prunelles se dilatèrent, comme si elle prévoyait qu’une nouvelle angoisse l’attendait ; le bras que tenait Jemima lui échappa ; Ruth se tordait les mains, sa tête était rejetée en arrière, dans une souffrance suprême.

M. Bradshaw continua :

« J’ai permis à cet enfant de péché de vivre avec mes propres enfants ! J’espère qu’il ne les a pas corrompus.

— Je ne puis pas le supporter, je ne puis pas le supporter ! telles furent les paroles qui s’échappèrent des lèvres de Ruth.

— Vous ne pouvez pas le supporter ! Il faut bien que vous le supportiez, madame ! Pensez-vous que votre enfant échappera aux inconvénients de sa naissance ? Pensez-vous qu’on lui épargnera le mépris ? Pensez-vous qu’il pourra vivre à côté d’autres enfants, d’enfants qui ne sont pas comme lui souillés du péché de leur mère ? Ah ! vous ne pouvez pas le supporter ! Avant de tomber dans le péché, vous auriez dû vous demander si vous pouviez ou non en supporter les conséquences, vous auriez dû réfléchir que votre enfant serait si dégradé dans l’opinion publique, que ce qu’il y avait de mieux pour lui et pour sa mère, ce serait qu’il perdit tout sentiment de honte, qu’il fût endurci contre tous remords ! »

Ruth se redressa comme une créature poussée à bout et qui ne connaît plus la crainte.

« J’en appelle à Dieu de cette sentence contre mon enfant. J’appelle Dieu à mon aide. Je suis mère, et je crie à Dieu pour qu’il garde mon fils dans sa compassion, et qu’il m’aide à l’élever dans sa crainte. Que la honte tombe sur moi ! je l’ai méritée, mais lui !… il est si innocent et si bon. »

Elle avait saisi son châle, et nouait son chapeau de ses mains tremblantes. Qu’arriverait-il à Léonard s’il apprenait sa honte par le bruit public ? Il fallait qu’elle le vît avant qu’il eût horreur d’elle.

Jemima restait là, muette et pleine de pitié pour cette douleur qui était au-dessus de toute consolation. Elle aida Ruth à mettre son châle sans que celle-ci s’en aperçût ; mais M. Bradshaw prit sa fille par les épaules et la poussa hors de la chambre. On l’entendait sangloter dans le vestibule et le long de l’escalier. Toute la colère de M. Bradshaw se concentra alors sur Ruth ; il ouvrit toute grande la porte de la rue et dit entre ses dents :

« Si jamais vous ou votre bâtard avez l’audace de passer le seuil de cette porte, je vous ferai chasser tous deux par la police. »

Il n’aurait pas ajouté cela, s’il avait vu le visage de Ruth.

VIII

Ruth reprit son chemin de chaque jour ; mais chaque pierre, chaque maison qu’elle voyait, chaque bruit qu’elle entendait, venaient la frapper comme la nouvelle de la disgrâce de son fils : la tête baissée, elle pressait le pas, poursuivie par la pensée que quelqu’un dirait à Léonard le secret de sa naissance avant qu’elle pût arriver jusqu’à lui. C’était une crainte sans fondement, quoique mistriss Pearson eût trahi le secret que lui avait fait deviner l’agitation de Jemima, et que presque toutes les commères d’Eccleston en eussent été instruites avant M. Bradshaw.

En arrivant à la porte de la maison de M. Benson, Ruth rencontra son fils, qui venait la retrouver chez M. Bradshaw. Il avait l’air radieux, dans l’attente des plaisirs de la journée ; il portait les vêtements qu’elle avait eu tant de plaisir à lui faire. Elle le prit par la main, sans lui dire un mot, et rentra avec lui dans la maison. Elle murmura d’une voix étouffée : « En haut ! » et monta devant lui dans sa chambre. Elle l’attira à elle, ferma la porte, puis s’asseyant, elle le plaça devant elle, mit les mains sur ses épaules, et le regarda avec une angoisse pour laquelle elle ne trouvait pas de paroles. Elle essaya enfin de parler, mais les mots ne pouvaient se faire jour. Ce fut seulement lorsqu’elle aperçut la terreur de son enfant que ses lèvres s’ouvrirent ; elle l’attira à elle, et cacha sa tête sur son épaule.

« Mon pauvre enfant, mon pauvre enfant ! plût à Dieu que je fusse morte à ton âge !

— Ma mère, ma mère ! dit Léonard en sanglotant, qu’avez-vous ? Pourquoi avez-vous l’air si troublé et si malade ? pourquoi m’appelez-vous votre pauvre enfant ? Est-ce que nous n’allons pas au bois de Seaurside, maman ? Cela ne me fait pas beaucoup de peine ; seulement, je vous en prie, ne tremblez pas ainsi. Chère maman, êtes-vous malade ? Laissez-moi appeler ma tante Foi ! »

Ruth se releva, et repoussa les cheveux qui couvraient ses yeux. Elle le regarda fixement.

« Embrasse-moi, Léonard ! dit-elle ; embrasse-moi, mon enfant chéri, comme autrefois ! »

Léonard se jeta dans ses bras et la serra de toute sa force, et leurs baisers se prolongèrent comme ceux qu’on donne aux mourants.

« Léonard ! dit-elle enfin en l’éloignant d’elle, écoute-moi. »

L’enfant restait immobile, et la regardait. Dans sa course rapide en venant de chez M. Bradshaw, elle s’était dit qu’elle se donnerait à elle-même tous les noms infâmes que son fils pourrait lui entendre appliquer, afin qu’il les entendit pour la première fois de ses lèvres ; mais en la présence de son enfant, et sous l’influence de sa pureté, il lui sembla qu’elle ne pourrait pas trouver d’expressions assez délicates pour lui apprendre la vérité qu’il ne devait savoir que d’elle-même.

« Léonard, dans ma jeunesse, j’ai commis un grand péché. Je crois que Dieu, qui sait tout, me jugera avec plus de miséricorde que les hommes ; mais j’ai commis un péché que vous ne pouvez pas encore comprendre (elle le vit rougir et éprouver pour la première fois cette honte qui devait le poursuivre toute sa vie), un péché qu’on n’oublie et qu’on ne pardonne jamais. Vous m’entendrez appliquer les noms les plus insultants qu’on puisse donner à une femme ; cela m’est arrivé aujourd’hui, et il faut que vous le supportiez avec patience, mon enfant, parce que c’est en partie vrai. Ne vous laissez jamais aller par amour pour moi à croire que je n’aie pas commis un grand péché. Où en étais-je ? » dit-elle en s’arrêtant tout à coup comme si elle oubliait ce qu’elle avait à dire ; mais elle aperçut l’étonnement et l’indignation qui se peignaient sur le visage de Léonard, et elle reprit précipitamment, comme si elle craignait de manquer de force avant la fin : « Ce n’est pas tout, mon fils ; le plus grand des châtiments m’attend encore. Je vous verrai souffrir à cause de moi. Mon enfant, on parlera mal de vous qui êtes innocent, comme de moi qui suis coupable. Toute votre vie, on vous jettera au visage que votre mère n’a jamais été mariée, qu’elle ne l’était pas quand vous êtes né…

— N’avez-vous pas été mariée ? n’êtes-vous pas veuve ? demanda-t-il brusquement en commençant à comprendre ce dont il s’agissait.

— Non ! que Dieu me pardonne et me vienne en aide ! » s’écria-t-elle en apercevant l’éclair de répugnance qui passa dans les yeux de son fils, et en sentant le léger mouvement qu’il fit pour s’échapper de ses bras.

Elle retira ses mains de dessus ses épaules et baissa la tête en gémissant.

« Plût à Dieu que je fusse morte quand j’étais un enfant, un petit enfant suspendu au sein de sa mère !

— Ma mère, dit Léonard posant timidement la main sur son bras ; ma mère, répéta-t-il en voyant qu’elle ne lui répondait pas, ma mère chérie, ma mère, maman, je ne le crois pas, je ne le croirai jamais ! »

Il fondit en larmes ; elle le prit dans ses bras, et le serra contre elle comme un petit enfant.

« Chut ! Léonard, calmez-vous, mon enfant ! J’ai agi trop précipitamment ; je vous ai fait du mal. Oh ! je ne vous ai jamais fait que du mal ! ajouta-t-elle avec tristesse.

— Non, maman ! reprit l’enfant en cessant de pleurer pour la regarder en face ; il n’y a jamais eu de mère comme vous, et je ne croirai jamais ceux qui diront du mal de vous, et je les ferai bien taire, je vous en réponds.

— Vous oubliez, mon enfant, que je vous l’ai dit moi-même ; je vous l’ai dit parce que c’est vrai. »

Léonard se pressa contre son sein et y cacha son visage. Il était haletant comme un cerf pressé par les chasseurs. À la fin, il devint si tranquille que sa mère n’osait pas le regarder ; elle redoutait ses premières paroles tout en les désirant. Elle embrassait ses cheveux, ses mains, jusqu’à ses vêtements, tout en poussant des gémissements inarticulés.

« Léonard, dit-elle, Léonard, regardez-moi, je vous en prie. »

Mais il la serrait dans ses bras sans répondre.

« Mon enfant, reprit-elle, que vous dirai-je ? C’est un grand chagrin et une grande humiliation que j’ai attirés sur vous. Ce serait un mensonge de dire le contraire. C’est une honte venue sur vous à cause de moi qui suis votre mère, Léonard ; mais cela ne vous fait rien perdre aux yeux de Dieu. » Elle sentait qu’elle avait trouvé la seule consolation efficace. Elle poursuivit : « Ne l’oubliez jamais, Léonard ; quand le temps de l’épreuve viendra, quand il vous semblera dur d’être maltraité pour une faute que vous n’avez pas commise, pensez à la compassion et à la justice de Dieu, et, quoique mon péché puisse vous faire repousser par le monde, n’oubliez pas, mon enfant chéri, que vos péchés seuls peuvent vous faire repousser par Dieu. »

Elle pâlit, et son étreinte devint plus faible ; Léonard lui jeta de l’eau au visage, et, dans sa terreur à l’idée qu’elle allait mourir et le laisser seul, il la supplia d’ouvrir les yeux en lui donnant tous les noms les plus tendres.

Quand elle fut un peu remise, il l’aida à s’étendre sur son lit ; elle croyait que la mort était proche, et elle ouvrit les yeux pour regarder son fils encore une fois ; elle essaya de sourire, puis, voyant l’effroi de l’enfant, elle dit :

« Allez trouver votre tante Foi ; je suis fatiguée et je veux dormir. »

Léonard obéit lentement ; une fois à la porte, il se retourna ; puis, s’approchant de nouveau de sa mère, il lui dit très-bas :

« Maman, est-ce qu’ils m’en parleront ?

Ruth ferma les yeux ; cette question lui perçait le cœur. Léonard la lui avait faite dans son désir enfantin d’éviter tout sujet pénible, et non par un sentiment de honte, comme le croyait sa mère.

« Non ! répondit-elle, vous pouvez être sûr que non ! »

Léonard sortit. Il ne savait pas toute la signification que ses dernières paroles avaient pour sa mère. Elle se dit que partout ailleurs que chez M. Benson la honte et l’humiliation poursuivraient son enfant chéri ; maintenant qu’il n’était plus là, l’effort qu’elle avait fait pour se soutenir devant lui fut suivi d’une réaction naturelle, et les projets les plus extravagants traversèrent son esprit l’un après l’autre. Tout lui semblait facile pour éviter de souffrir patiemment, et elle en vint à décider de s’en aller, de quitter pour jamais Léonard, dans l’espérance qu’on l’oublierait et qu’on aurait compassion de son enfant.

Léonard s’était caché dans le parloir, derrière le vieux canapé, où il pleurait avec l’abandon d’un enfant. Miss Benson, convaincue que Ruth et Léonard étaient dans le bois à Seaurside, suivant le projet du matin, avait dîné de bonne heure et était allée faire une visite à la femme d’un fermier, à une lieue de la ville. M. Benson devait l’accompagner ; mais il avait reçu pendant le dîner un billet fort sec de M. Bradshaw, qui le priait de venir lui parler, et il s’y était rendu immédiatement. Sally était occupée à faire un grand nettoyage dans sa cuisine, et ne voyait ni n’entendait rien.

M. Benson fut introduit dans le cabinet de M. Bradshaw. Celui-ci se promenait de long en large ; il était aisé de voir qu’il était fort en colère.

« Asseyez-vous, monsieur !… » dit-il à M. Benson en lui montrant une chaise et tout en continuant sa promenade sans parler. Il s’arrêta au bout d’un moment en face de M. Benson, et dit d’une voix tremblante de colère : « Monsieur Benson, je vous ai fait demander pour savoir (mon indignation me permet à peine de parler d’une manière convenable), pour savoir si vous ignorez, comme je l’ignorais hier, ce qu’est en réalité la femme qui vit sous votre toit. »

M. Benson ne répondit pas. M. Bradshaw le regardait en silence ; pas un mot, pas une expression d’étonnement ou d’effroi. M. Bradshaw frappa du pied avec colère ; mais, au moment où il allait reprendre la parole, M. Benson se leva et vint se placer devant lui.

« Écoutez-moi, monsieur ; vous ne pouvez me faire aucun reproche qui égale ceux de ma conscience ; vous ne pouvez m’infliger aucune humiliation qui approche de celle que je supporte depuis des années en sentant que je participe à un mensonge, même pour un but désirable…

— Pour un but désirable !… Et à quoi en viendrons-nous ? »

M. Bradshaw croyait impossible de résister au mépris qu’exprimaient ses paroles. Mais M. Benson leva gravement les yeux sur lui et répéta :

« Pour un but désirable. Notre but n’était pas, comme vous le croyez peut-être, de la faire entrer dans votre maison, ni même de la mettre en état de gagner sa vie. Ma sœur et moi, nous aurions volontiers partagé avec elle ce que nous avons ; c’était notre intention dès le premier moment. Si j’ai conseillé ou permis un changement de nom, si j’ai consenti à ce qu’elle passât pour être veuve, c’était parce que je désirais lui faciliter les moyens de se relever de l’état où elle était tombée ; et vous savez, monsieur, combien le monde est sévère pour celles qui ont péché comme Ruth. Et elle était si jeune !

— Vous vous trompez, monsieur. J’ai trop peu vécu parmi de semblables pécheresses pour savoir comment on les traite ; mais d’après ce que j’ai vu, il me semble qu’elles rencontrent au moins autant d’indulgence qu’elles en méritent, et s’il n’en est pas ainsi, pourquoi ne pas choisir pour vos expériences quelque philanthrope sentimental ? Pourquoi avez-vous fait choix de ma maison pour y introduire votre protégée ? Pourquoi m’avez-vous choisi pour me tromper et pour me faire montrer au doigt dans toute la ville ? Pourquoi avez-vous exposé l’innocence de mes enfants à une telle corruption ? Et comment avez-vous osé vous présenter avec un mensonge sur les lèvres, dans cette maison où on vous respectait comme un ministre de Dieu ?

— J’avoue que j’ai manqué de foi et de droiture. Mais je ne vous ai pas choisi ; vous m’avez demandé vous-même que Ruth devint la gouvernante de vos enfants, et la tentation était trop grande ! Non, ce n’est pas ce que je veux dire ; mais elle a été trop grande pour moi : c’était un moyen d’être utile…

— Ah ! ne dites pas cela, reprit M. Bradshaw avec colère ; c’est trop fort. Toute l’utilité était de corrompre mes filles.

— Dieu sait que, si j’avais vu qu’il y eût le moindre danger, je serais mort avant de la laisser entrer chez vous. Vous me croyez, n’est-ce pas, monsieur Bradshaw ?

— Vous me permettrez désormais de douter de la vérité de vos assertions, dit M. Bradshaw froidement.

— C’est ce que j’ai mérité, » dit M. Benson.

Il reprit au bout d’un moment.

« Je ne parle pas de moi, mais de Ruth. Certainement vous ne pouvez pas dire que vos enfants aient souffert de leurs rapports avec elle. Je l’ai vue dans ma famille, nous l’avons surveillée pendant plus d’un an, et, au milieu des défauts inhérents à la nature humaine, nous n’avons rien pu découvrir qui ressemblât à de la corruption dans le cœur ou dans l’esprit ; c’était une enfant douce et tendre, qui avait été entraînée au mal avant de savoir ce que c’était que la vie.

— Je suppose que la plupart des femmes perdues ont été innocentes dans un temps, dit M. Bradshaw avec mépris.

— Oh ! vous savez bien que Ruth n’est pas une femme perdue ; vous la connaissez depuis trop longtemps pour ne pas en être convaincu ! »

M. Benson attendait avec angoisse la réponse de M. Bradshaw : il sentait son sang-froid lui échapper.

« Je l’ai vue tous les jours ; je ne la connaissais pas : si je l’avais connue, elle n’aurait jamais approché de mes enfants.

— Plût à Dieu, reprit M. Benson avec ferveur, que je fusse en état d’exprimer avec force la vérité d’en haut ! Toutes les femmes qui tombent ne sont pas corrompues ; le jour du jugement révélera à ceux qui ont repoussé les cœurs contrits que beaucoup d’entre elles soupiraient après une chance de rentrer dans le bon chemin, qu’elles ne demandaient que le secours que l’homme leur refuse, ce secours que Jésus a accordé jadis à Marie-Madeleine ! »

L’émotion coupait la parole à M. Benson.

« Allons donc, monsieur Benson, laissons là ces réflexions sentimentales. Le monde sait comment il faut traiter de telles créatures, et, soyez-en sûr, la sagesse pratique du monde a son bon côté, et on ne saurait la braver impunément, à moins qu’on ne s’abaisse jusqu’à d’odieuses ruses.

— Je suivrai le Seigneur Jésus-Christ plutôt que le monde, repartit solennellement M. Benson, sans s’arrêter à l’allusion personnelle qu’il venait d’entendre. Où mène la sagesse du monde ? Nous ne saurions descendre plus bas que nous ne sommes.

— Parlez pour vous, je vous prie.

— Il est temps de changer nos manières de penser et d’agir, temps de reconnaître que ce n’est pas la volonté de Dieu que nous jetions dans le désespoir aucune de ses créatures, et qu’il veut, au contraire, que toute femme qui a péché comme Ruth trouve sur son chemin des mains tendues pour l’aider à se relever au nom du Christ.

— J’attacherais plus d’importance à vos exhortations sur ce point si je pouvais approuver votre conduite. Mais je vois en vous un homme qui est arrivé à appeler le mal bien et le bien mal, et je ne puis plus vous regarder comme un ministre fidèle de la parole de Dieu ; vous me comprenez peut-être, monsieur Benson. Je ne suivrai plus votre chapelle. »

Si M. Benson avait eu quelque espérance de faire comprendre à M. Bradshaw qu’il se repentait de sa connivence dans un mensonge, ces derniers mots l’empêchèrent de tenter un nouvel effort. Il salua simplement M. Bradshaw, qui le reconduisit avec une politesse cérémonieuse.

M. Benson était vivement ému. M. Bradshaw n’avait pas toujours parfaitement agi avec lui, il l’avait souvent contrarié dans ses vues et dans ses désirs ; mais, depuis le temps de sa jeunesse, M. Bradshaw était demeuré fidèle à son ministère ; ils avaient vieilli ensemble ; il aimait tendrement les enfants, qu’il avait vus naître et qu’il avait travaillé à amener à Dieu. Le lien qui l’unissait à M. Bradshaw ne lui avait jamais paru aussi fort que maintenant qu’il venait de se briser.

Il rentra chez lui le cœur serré, et là, seul dans son cabinet, il repassa devant Dieu sa vie tout entière, en confessant ses péchés. Un bruit inaccoutumé le rappela à la vie réelle ; des pas languissants se firent entendre. M. Benson ouvrit la porte de son cabinet.

Ruth allait sortir de la maison. Elle était pâle, sauf deux taches écarlates sur les joues ; ses yeux étaient enfoncés, mais brillaient de l’éclat de la fièvre.

« Ruth ! » dit-il.

Elle fit un effort pour lui répondre, mais sans pouvoir parler.

« Où allez-vous ? » continua-t-il.

Elle était habillée pour sortir, quoiqu’elle tremblât tellement qu’il était évident qu’elle tomberait au bout de quelques pas.

Elle leva sur lui ses yeux étincelants.

« Je vais à Helmsby ! murmura-t-elle.

— À Helmsby ? ma pauvre enfant. Que Dieu ait pitié de vous ! Et où est Helmsby ?

— Je ne sais pas. Dans le comté de Lincoln, je crois.

— Et qu’allez-vous faire là ?

— Chut ! il dort, » dit-elle.

Car M. Benson avait élevé la voix.

« Qui donc ? demanda-t-il.

— Ce pauvre enfant ! »

Et elle se mit à pleurer.

« Venez ici, dit-il en l’attirant dans son cabinet. Asseyez-vous là, je reviens à l’instant. »

Il appela sa sœur, mais elle n’était pas rentrée. Sally était dans la cuisine.

« Y a-t-il longtemps que Ruth est revenue ? demanda-t-il.

— Ruth ! elle est sortie depuis ce matin ; elle a été passer la journée je ne sais où, avec Léonard et les filles de M. Bradshaw.

— Alors, elle n’a pas dîné ?

— Pas ici, en tout cas. J’ai trop à faire pour m’inquiéter de ce que font les autres.

— Sally ! reprit M. Benson après un moment de silence, j’ai besoin d’une tasse de thé et d’un peu de pain grillé. Faites-le tout de suite, et je viendrai le chercher dans dix minutes. »

Sa voix était faible et émue, Sally s’en aperçut et leva les yeux sur lui : « Eh bien ! pourquoi donc avez-vous l’air tout triste ? Je parie que vous vous êtes encore usé le corps et l’âme à soigner quelque vaurien. Enfin, je vais vous faire votre thé. Mais j’espérais qu’en vieillissant vous prendriez de la sagesse. »

M. Benson ne lui répondit pas et se mit à chercher Léonard, dans l’espoir que sa présence obligerait sa mère à se contenir.

En ouvrant la porte, il entendit un profond soupir et aperçut l’enfant étendu par terre et endormi, les traits tout gonflés par les larmes.

« Pauvre enfant ! Voilà donc ce qu’elle voulait dire ! Lui aussi il a commencé à souffrir. »

Il rentra seul dans son cabinet. Ruth n’avait pas bougé. En l’apercevant elle se leva.

« Il faut que je parte, dit-elle précipitamment.

— Non, Ruth, vous ne pouvez pas partir. Nous ne pouvons pas nous passer de vous, nous vous aimons trop.

— Vous m’aimez ? dit-elle en le regardant, et ses yeux se remplissaient de larmes.

— Oui, Ruth, vous le savez bien. Vous pensez à autre chose dans ce moment-ci, mais vous savez que rien ne peut changer notre affection pour vous. Si vous étiez dans votre état naturel, vous n’auriez pas pensé à nous quitter.

— Savez-vous ce qui est arrivé ? demanda-t-elle d’une voix étouffée.

— Oui, je sais tout, mais cela ne change rien pour nous.

— Oh ! monsieur Benson, ma faute est découverte, et il faut que je vous quitte, pour que ni vous ni Léonard vous n’ayez part à ma honte.

— Quitter Léonard ! vous n’en avez pas le droit. Et où pouvez-vous aller ?

— À Helmsby, répondit-elle humblement ; cela me brisera le cœur ; mais il le faut, à cause de Léonard. Je sais qu’il le faut. »

Elle sanglotait, mais M. Benson se dit que ce torrent de larmes la soulagerait, « Cela me brisera le cœur, mais il le faut.

— Pour le moment, restez-là, » lui dit M. Benson d’un ton d’autorité.

Il alla chercher la tasse de thé.

« Buvez cela, » dit-il.

Elle fit un effort pour avaler, comme un enfant obéissant ; elle but le thé, mais elle posa le pain grillé.

« Je ne peux pas, » dit-elle doucement.

Sa voix était moins agitée. M. Benson s’assit à côté d’elle.

« Maintenant, Ruth, causons. Pourquoi avez-vous pensé à aller à Helmsby ?

— Ma mère y a vécu avant son mariage, et j’ai pensé que pour l’amour d’elle quelqu’un me donnerait peut-être de l’ouvrage ; je comptais dire la vérité, mais peut-être, si on ne voulait pas de moi dans les maisons, pourrait-on m’occuper dans les jardins, à cause de ma mère… Oh ! ma mère, savez-vous ce que je suis devenue ? »

Et elle fondit en larmes de nouveau.

M. Benson reprit presque sévèrement, si plein de pitié qu’il fût :

« Ruth, calmez-vous et écoutez-moi ; vous ne pouvez pas quitter Eccleston, vous n’avez pas le droit de rompre le lien qui vous unit à Léonard ; ce serait un grand péché.

— Mais, tant que je serai ici, tout le monde se souviendra de la honte de sa naissance ; si je m’en vais, peut-être on oubliera…

— Et peut-être n’oubliera-t-on pas ; d’ailleurs, il peut être malade ou malheureux, et vous qui tenez de Dieu lui-même (souvenez-vous de cela, Ruth) la force et la tendresse pour le soigner et le consoler, vous l’auriez abandonné aux soins des étrangers ? Nous l’aimons beaucoup, mais rien ne vaut une mère. S’il tombait dans le péché, qui est-ce qui remplacerait auprès de lui l’autorité et la patience de sa mère ? Rien ne peut vous donner le droit de vous décharger de votre responsabilité. D’ailleurs, Ruth, continua-t-il en lisant sur son visage l’impression que faisaient ses paroles, nous nous sommes trompés jusqu’ici ; c’est ma faute, je vous ai mal dirigée. À présent, soyons fermes dans la vérité : vous n’avez pas de nouvelles fautes à vous reprocher ; c’est à Dieu que vous avez à répondre, et non aux hommes. Nous avons trop craint les hommes, nous n’avons pas assez craint Dieu. Ayez bon courage ; vous aurez peut-être de la peine à trouver de l’occupation ; peut-être faudra-t-il attendre quelque temps avant que personne veuille vous employer ; essayez de recevoir les mauvais traitements des hommes comme le juste châtiment que Dieu vous impose, et attendez sans colère et sans impatience le temps où, après vous avoir purifiée comme à travers le feu, il ouvrira son sentier devant vous. Mon enfant, c’est Jésus-Christ, le Seigneur lui-même, qui nous a promis la miséricorde de Dieu : avez-vous assez de foi pour vous confier en lui ? »

Ruth avait gardé le silence jusqu’alors, elle répondit très-bas :

« Oui ! j’espère, je crois que je puis me confier en Dieu, car j’ai péché ; mais Léonard… »

Elle s’arrêta.

« Oui, Léonard ! répondit-il ; le monde est cruel pour lui : mais le monde n’est pas tout, et l’estime des hommes n’est pas le plus grand trésor qu’on puisse posséder. Apprenez cela à Léonard ; vous ne lui voudriez pas une vie trop heureuse, vous ne la lui donneriez pas ainsi si vous en aviez le pouvoir. Apprenez-lui à recevoir avec courage et avec foi les épreuves que Dieu lui envoie, et celle-ci entre autres. Apprenez-lui à considérer sa vie, lors même qu’elle serait triste et difficile, comme la voie que Dieu lui trace pour qu’il fasse voir sa fidélité chrétienne ; montrez-lui le chemin plein d’épines que notre maître a foulé de ses pieds sanglants. Ruth ! pensez à la vie et à la mort de notre Sauveur, et à sa fidélité inébranlable ! Ce serait une lâcheté, Ruth, que d’abandonner votre tâche, pensez à ce que vous pouvez être pour votre fils ! Mais nous avons tous été lâches jusqu’à présent ; que Dieu nous donne du courage ! »

Ruth se leva et s’appuya sur la table pour se soutenir.

« Monsieur Benson, dit-elle, je ferai tous mes efforts pour remplir mes devoirs envers Léonard… et envers Dieu, ajouta-t-elle avec respect ; je crains seulement que la foi ne me manque quelquefois quand il s’agira de Léonard…

— Demandez, et vous recevrez, c’est une promesse éprouvée, Ruth ! »

Elle ne pouvait plus se tenir debout, et elle se rassit ; il y eut un long silence.

« Je ne retournerai jamais chez M. Bradshaw, dit-elle en pensant tout haut.

— Non, vous n’y retournerez pas.

— Mais je ne gagnerai plus d’argent, ajouta-t-elle, croyant qu’il n’apercevait pas la difficulté.

— Vous savez bien, Ruth, que, tant qu’il nous restera un toit pour nous abriter et un morceau de pain à manger, Léonard et vous en aurez votre part.

— Je connais toute votre bonté, mais cela ne se peut pas.

— Il faut qu’il en soit ainsi pour le moment ; nous verrons plus tard ce qui se présentera.

— Chut, dit Ruth, voilà Léonard qui marche dans le parloir, il faut que j’aille le retrouver. »

Elle se leva ; mais elle chancelait tellement qu’elle fut obligée de se rasseoir.

« Restez ici, je vais m’occuper de lui, » dit M. Benson.

Ruth resta seule, la tête appuyée sur le dos de sa chaise, et un sentiment de paix se glissa peu à peu à travers ses larmes : ses pensées s’élevèrent vers Dieu et devinrent des prières.

M. Benson aperçut, pour la première fois, un regard craintif dans les yeux de Léonard ; l’enfant semblait fuir ses yeux. C’était un triste changement que celui qui s’était opéré dans ce petit visage, tout à l’heure encore si plein de joie et d’espérance. La voix de Léonard était étouffée, et il répondait à peine à M. Benson, qui souffrait horriblement de le voir ainsi. Mais il ne fit point allusion à ce qui s’était passé, dit à l’enfant que Ruth avait la migraine, et se mit à faire le thé, tandis que Léonard était étendu dans le grand fauteuil, jetant çà et là de tristes regards. M. Benson s’efforça de le consoler et de le ranimer ; de temps en temps l’enfant lui souriait. Après le thé M. Benson lui dit d’aller se coucher : il voulait l’habituer à se soumettre gaiement à la volonté de ceux qui l’élevaient, pour lui apprendre ensuite l’obéissance à la volonté suprême de Dieu. Quand le pauvre garçon fut monté, M. Benson alla chercher Ruth.

« Léonard vient de monter, » dit-il.

Comme il l’avait prévu, elle se leva sans rien dire et alla retrouver son fils. C’était l’un par l’autre que Dieu devait les soutenir et les consoler.

M. Benson rentra dans son cabinet ; il réfléchissait depuis une demi-heure aux événements de la journée, quand miss Foi arriva, chargée des présents de ses hôtes, qui l’avaient ramenée dans leur carriole ; elle était pourtant hors d’haleine quand son frère lui ouvrit la porte.

« Oh ! Thurstan, prenez ce panier, il est si lourd ! Sally, voilà des reines-claudes, nous ferons des confitures demain ; faites attention aux œufs de pintade qui sont dans la corbeille. »

M. Benson, sans dire un mot, laissa sa sœur se décharger l’esprit de ses préoccupations culinaires ; mais en entrant dans son cabinet pour lui raconter sa visite, elle recula épouvantée.

« Comme vous avez mauvaise mine, Thurstan ! Est-ce que vous souffrez dans le dos ?

— Non, chère Foi ! je suis bien, seulement un peu triste ; je ne sais comment cela s’est fait, mais l’histoire de Ruth est découverte.

— Oh ! Thurstan ! »

Et miss Benson devint très-pâle ; elle reprit au bout d’un moment :

« M. Bradshaw le sait-il ?

— Oui, il m’a envoyé chercher pour me le dire.

— Ruth sait-elle que tout est découvert ?

— Oui, et elle l’a dit à Léonard.

— Quelle folie ! quelle cruauté ! s’écria mise Benson en pensant à ce qu’avait dû éprouver son enfant chéri.

— Je crois qu’elle a eu raison ; il ne pouvait pas ignorer longtemps qu’il y avait un secret, et il valait mieux qu’il l’apprit de la bouche de sa mère que de celle d’un étranger.

— Comment a-t-elle pu le lui dire de sang-froid ?

— Je n’en sais rien, et peut-être Ruth elle-même ne pourrait-elle pas nous le dire.

— M. Bradshaw était-il très en colère ?

— Oui, et il en avait le droit ; j’ai eu grand tort de dire un mensonge au commencement.

— Non, certes, dit miss Foi ; Ruth a eu le temps d’acquérir de la sagesse et du courage, et maintenant elle supportera sa honte comme elle n’aurait pas pu le faire d’abord ; du reste, j’ai menti au moins autant que vous, et je recommencerais demain si le même cas se présentait.

— Peut-être cela ne vous a-t-il pas fait autant de mal qu’à moi : j’ai perdu la droiture de ma conscience. Autrefois je me demandais seulement si telle action était selon la volonté de Dieu, et j’agissais sans me préoccuper des conséquences ; maintenant je m’inquiète de l’avenir, je tâtonne là où je voyais clair jadis. C’est un tel soulagement pour moi que la vérité soit connue, que j’ai peur de ne pas avoir eu assez de sympathie pour Ruth.

— Pauvre Ruth ! au moins notre mensonge l’a sauvée : il n’y a pas de danger qu’elle se conduise mal à présent.

— Dieu est tout-puissant ; il pouvait la sauver sans notre péché.

— Vous ne m’avez pas raconté ce qu’a dit M. Bradshaw, reprit miss Benson après un moment de silence.

— Je ne me souviens pas des termes exacts, nous étions trop agités tous les deux ; il était très en colère, il m’a dit des choses très-justes sur moi, et bien des duretés sur Ruth. Ses dernières paroles ont été qu’il ne viendrait plus à la chapelle.

— Oh ! Thurstan, en est-ce venu là ? est-ce que Ruth le sait ?

— Non, pauvre enfant, elle ne sait même pas que je l’ai vu ! elle était déjà à moitié folle ; elle voulait s’en aller pour ne pas nous entraîner dans son humiliation. Je vous regrettais bien, Foi ! J’ai fait de mon mieux, je lui ai parlé presque sévèrement, quand mon cœur saignait pour elle. Je n’osais pas lui montrer de sympathie, j’ai essayé de lui donner du courage ; mais que n’étiez-vous là, ma chère Foi ?

— Et moi qui me trouvais si bien chez les Dawson ! ils sont si bons, et il faisait si beau ! Où est Ruth pour le moment ?

— Avec Léonard : j’ai pensé que cela leur serait bon à tous les deux ; mais il doit être endormi à présent.

— Je vais monter, » dit miss Benson.

Elle trouva Ruth qui veillait sur Léonard, dont le sommeil était agité. En apercevant miss Foi, Ruth se jeta dans ses bras sans prononcer un mot. Au bout d’un moment, miss Benson dit :

« Il faut vous coucher, Ruth ! »

Après l’avoir aidée à se déshabiller, elle la laissa calmée par ses douces paroles et ses tendres caresses.

IX

C’était avec raison que M. Benson avait cherché à relever le courage abattu de Ruth, car les difficultés de tout genre se multipliaient tous les jours pour chacun d’eux ; chaque soir, M. et miss Benson se disaient que le plus mauvais moment était passé, et chaque matin, la froideur d’un ami ou la réserve d’un autre ranimaient l’indignation de miss Foi. Quant à son frère, son grand chagrin venait de l’éloignement des Bradshaw, et la vue de leur banc vide dans la chapelle lui causait tous les dimanches un sentiment très-pénible. Il souffrait chaque fois qu’il rencontrait M. Bradshaw, qui le saluait d’un air glacial et s’éloignait aussitôt. M. Benson ne se rappelait que sa bonté, son amitié pour lui, la générosité avec laquelle il avait toujours été traité dans la famille, et son cœur saignait à la pensée de cette séparation.

Un jour, il était triste de ne plus savoir ce qui se passait dans cette maison, qu’il connaissait jadis aussi bien que la sienne ; tout à coup il rencontra Jemima au coin d’une rue. Il hésitait à lui adresser la parole ; mais elle vint à lui, et lui prit les mains en rougissant de plaisir.

« Oh ! monsieur Benson, que je suis heureuse de vous voir ! Comment va la pauvre Ruth ? A-t-elle oublié toutes mes méchancetés d’autrefois ? Maintenant je voudrais lui demander pardon, et je ne puis pas aller la voir.

— Je ne lui ai jamais entendu rien dire de vos méchancetés, ma chère enfant : je suis sûr qu’elle n’y pense pas.

— Oh ! c’est impossible. Mais que fait-elle ? j’aurais tant de choses à vous demander, mais vous savez… » Elle hésita, de peur de faire de la peine à M. Benson, puis reprit : « Mon père ne veut pas que j’aille chez vous ; je suppose que je dois lui obéir ?

— Certainement, mon enfant, c’est votre premier devoir. Nous savons que vous ne nous oubliez pas.

— Oh ! si je pouvais vous être bonne à quelque chose, surtout à Ruth, je viendrais, devoir ou non. Mais ne craignez rien, tant que je ne pourrai pas vous être utile, je me contenterai de ce que j’apprends par Sally. Monsieur Benson, continua-t-elle en rougissant, je crois que vous avez eu bien raison de faire ce que vous avez fait pour Ruth.

— Pas de dire un mensonge, chère Jemima.

— Non, pas cela, je n’y pensais pas ; mais j’ai beaucoup réfléchi à l’histoire de Ruth depuis quelque temps ; on en a tant parlé devant moi, que je ne pouvais pas faire autrement : cela m’a fait penser à ce que j’étais moi-même. Entourée comme je le suis, il n’y avait pas de danger que je fusse tentée comme Ruth l’a été ; mais si vous saviez tout ce que j’ai éprouvé depuis un an, et comme j’ai cédé à toutes les tentations, vous penseriez comme moi que, si j’avais été à la place de Ruth, je serais tombée plus bas qu’elle ; aussi je suis si touchée de ce que vous avez fait pour elle ! Promettez-moi de m’avertir si je puis jamais être utile à Ruth. Ce n’est qu’à cette condition que je vous donne ma parole de ne pas me révolter inutilement contre mon père. Adieu, cher monsieur Benson. »

Puis revenant sur ses pas :

« Léonard sait-il ce qu’il en est ? en souffre-t-il beaucoup ? C’est bien dur pour lui !

— Très-dur ! » répondit M. Benson, et ils se séparèrent.

À la vérité, Léonard était pour eux tous un grand sujet d’inquiétude. Sa santé semblait ébranlée ; il prononçait en dormant des phrases interrompues, qui prouvaient que dans ses rêves il défendait sa mère contre la cruauté du monde. Puis il gémissait tristement, et murmurait de tristes paroles. Dans le jour, il était silencieux et triste, et redoutait évidemment de sortir, comme s’il craignait d’être montré au doigt.

Son humeur devenait inégale ; il était parfois violent avec sa mère, puis s’abandonnait au plus vif repentir. M. Benson, témoin de la douleur de Ruth, croyait qu’une main plus forte que celle d’une mère était nécessaire pour dompter Léonard ; mais elle intercéda pour lui.

« Prenez patience, dit-elle, j’ai mérité la colère de mon enfant. Je ne crains rien. Quand il me verra travailler sans cesse à bien faire, il m’aimera, j’en suis sûre. »

Tout en parlant ainsi, ses lèvres tremblaient, et elle pâlissait dans son agitation. M. Benson se tut et la laissa faire. Il suivait avec admiration la tendresse qui lui faisait deviner tout ce qui se passait dans le cœur de son enfant, et la sagesse qui lui imposait toujours le devoir comme règle de toutes ses actions. Sa vigilance était infatigable et complètement dépourvue d’égoïsme ou d’amour-propre : car souvent Léonard semblait avoir honte de sa mère et s’éloigner d’elle ; mais Ruth savait qu’il l’aimait toujours, elle lui pardonnait son silence obstiné, son apparente froideur. M. Benson l’observait sans cesse, et il sentait qu’elle avait pris le droit chemin, et qu’un jour Léonard serait amené à reconnaître cet amour immense de sa mère, qui savait se taire et attendre que son enfant lui rendit son cœur. Peu à peu disparurent les alternatives de froideur et de tendresse passionnée qui caractérisaient la conduite de Léonard envers sa mère ; mais sa santé délicate et sa gravité précoce étaient pour Ruth un sujet d’inquiétude et de prières constantes.

Ruth avait besoin de foi et de patience ; pendant bien des jours elle avait tremblé à l’idée de se montrer dans la rue : l’effort lui semblait trop grand. Mais un soir miss Benson lui demanda de sortir à sa place pour faire une emplette ; Ruth se leva et obéit en silence. La douleur muette et résignée avec laquelle elle supportait sa peine était un trait distinctif de cette nature élevée et délicate ; son instinct lui disait qu’il ne fallait pas harceler les autres du remords qui ne la quittait pas, et que la repentance la plus sainte c’était de renoncer constamment à soi. Pourtant il y avait des jours où son inaction lui pesait cruellement. Elle désirait ardemment de pouvoir travailler et se rendre utile ; tout le monde repoussait ses services. Elle ne pouvait employer qu’à l’éducation de Léonard l’instruction qu’elle avait acquise depuis quelques années. M. Benson, qui s’était jusque-là occupé de son fils, lui avait volontiers abandonné cette tâche. Elle essayait d’aider mise Foi et Sally dans les soins du ménage ; mais il n’y avait pas de quoi occuper trois femmes, surtout depuis qu’on vivait encore plus simplement que par le passé. Ruth se creusait la tête pour inventer quelque moyen de remplir utilement son temps : quelquefois elle parvenait, par l’entremise de Sally, à se procurer un peu d’ouvrage à l’aiguille ; mais cela n’arrivait que rarement, et encore le payait-on mal. Ruth l’acceptait pourtant avec reconnaissance ; car le petit budget de M. Benson était bien restreint, et il fallait même réduire des dépenses qui n’avaient jamais été extravagantes.

Les 1000 francs que Ruth gagnait chez les Bradshaw avaient disparu. M. Benson recevait environ 2000 francs de la paroisse ; mais il y avait là-dessus 500 francs qui venaient de M. Bradshaw, et, le jour où le vieux collecteur vint apporter à M. Benson son traitement, le ministre refusa de recevoir la somme que M. Bradshaw avait payée comme de coutume : il ne voulait pas que son ancien ami continuât de contribuer aux frais d’une église qu’il ne croyait plus devoir fréquenter.

M. et miss Benson avaient environ 1000 francs de rente, provenant de quelques actions dans une compagnie d’assurances. Ils avaient donc de quoi vivre, et les petits travaux de Ruth ne leur servaient pas à grand’chose ; mais ils étaient précieux à un autre point de vue, et miss Benson les recevait toujours avec une tranquille simplicité. Peu à peu, M. Benson fournit à Ruth de l’occupation : il lui demandait d’aller voir ses pauvres. La place de Ruth dans ce monde était bien humble, mais au moins elle lui était faite selon la vérité.

Léonard était leur grande préoccupation. Parfois ils se demandaient s’il pourrait survivre à cette grande épreuve, s’il en sortirait avec la vie et l’ardeur de la jeunesse. Mais ils se rappelaient quelle bénédiction, il était pour sa mère, et combien l’existence de Ruth serait sombre et vide s’il n’était plus. La mère et l’enfant étaient l’un pour l’autre des anges envoyés de Dieu.

On avait rarement, chez M. Benson, des nouvelles des Bradshaw. Ils avaient acheté la maison d’Abermouth, et ils y vivaient beaucoup. Ce n’était que par M. Farquhar que les Benson entendaient parler d’eux. M. Farquhar faisait rarement des visites, mais il était pourtant venu quelquefois au presbytère. M. Benson l’avait reçu poliment, mais il s’attendait à lui voir exprimer quelque motif particulier de sa visite, attendu que pendant plus d’une heure M. Farquhar avait causé d’un air distrait, comme s’il pensait à autre chose. Le fait est qu’il ne pouvait s’empêcher de songer à la dernière visite qu’il avait faite dans cette maison, le jour où il était venu chercher Léonard pour le faire monter à cheval, et où il attendait avec joie le moment où Ruth amènerait son fils prêt à partir. Il conservait de Ruth un souvenir très-affectueux, et pourtant il était charmé de n’avoir jamais exprimé son admiration pour elle : il croyait que personne n’avait découvert son amour naissant, et se réjouissait de n’avoir point été mêlé à tout le scandale de cette affaire. Pourtant il avait eu tant de goût pour Ruth, qu’il souffrait des termes méprisants qu’on employait en parlant d’elle. Il se sentit attiré de nouveau vers Jemima en entendant mistriss Bradshaw raconter à quel point son mari avait été irrité de l’appui que Jemima avait voulu prêter à Ruth, et il aurait voulu pouvoir la remercier des excuses et des explications charitables qu’elle donnait timidement à la conduite de Ruth. Jemima avait reçu, de toute cette triste histoire, une leçon d’humilité : elle avait appris à connaître sa faiblesse, et, une fois qu’elle avait compris combien elle avait eu tort de s’abandonner à sa haine contre Ruth, elle s’était promis d’être à l’avenir plus réservée et plus humble. Son orgueil avait tellement diminué, qu’elle désirait s’attacher le cœur de M. Farquhar par le moyen de Ruth. Il ne savait pas qu’elle eût jamais pensé à lui ; mais leur sympathie et leur pitié pour Ruth étaient entre eux un lien tacite. Chez Jemima, c’était un instinct ardent et tendre ; chez M. Farquhar, c’était surtout la satisfaction d’avoir évité un esclandre désagréable. Sa prudence naturelle le poussait à ne jamais se marier qu’avec une femme dont il connaîtrait parfaitement tous les antécédents, et avec la même prudence il ne voulait pas trop songer à Ruth, de peur d’en venir à l’aimer trop. Cependant il céda volontiers à la prière de Jemima, qui lui demandait d’aller voir M. Benson pour savoir des nouvelles de toute la famille, et en particulier de Ruth. Il était donc assis dans le cabinet de M. Benson, et lui parlait d’un air distrait. En causant de chose et d’autre, il découvrit que le vieux pasteur ne recevait plus de journal.

« Voulez-vous me permettre de vous envoyer le Times ? j’ai toujours fini de le lire avant midi.

— Je vous remercie, mais ne vous donnez pas la peine de me l’envoyer ; Léonard ira le chercher.

— Comment va Léonard ? dit M. Farquhar en affectant une indifférence qu’il n’éprouvait pas ; je ne l’ai pas rencontré depuis quelque temps.

— Non, répondit tristement M. Benson ; il est délicat, et nous avons beaucoup de peine à lui persuader de sortir. »

M. Farquhar réprima avec peine un soupir ; puis faisant un effort pour changer de sujet :

« Vous verrez dans le journal toute l’affaire de sir Thomas Campbell, un vrai fripon, à ce qu’il paraît.

— Qui est sir Thomas Campbell ? demanda M. Benson.

— Oh ! je croyais que vous aviez entendu parler de lui. M. Donne devait épouser sa fille. Il doit être bien aise maintenant qu’elle l’ait planté là… C’est Richard Bradshaw qui m’a raconté cette aventure, il me tient au courant de tous les commérages et des histoires scandaleuses : autrement je n’en saurais pas grand’chose. Les affaires de M. Donne ont l’air de l’intéresser tout spécialement.

— M. Donne doit donc épouser miss Campbell ?

— Il devait l’épouser ; mais elle lui a manqué de parole pour faire un riche mariage avec un prince russe, à ce que m’a dit Richard. J’aurais oublié toute cette histoire, si le Times de ce matin ne me l’avait pas remise en mémoire.

— Richard Bradshaw a quitté Londres, n’est-ce pas ? demanda M. Benson.

— Oui, il va s’établir ici. J’espère qu’il se conduira bien ; son père a fondé sur lui des espérances qu’il est bien difficile qu’un jeune homme puisse réaliser.

— J’espère que Richard ne désappointera pas son père ; ce serait un bien grand chagrin, dit M. Benson.

— Jemima… miss Bradshaw, reprit M. Farquhar, désire beaucoup avoir de vos nouvelles à tous. Puis-je lui dire que vous êtes tous bien ?

— Merci ; nous nous portons bien, excepté Léonard ; il n’est pas fort, mais le temps et l’affection dévouée de sa mère sont de grands remèdes.

— Envoyez-le chercher les journaux. Cela l’obligera à faire un peu d’exercice, et il faut bien qu’il apprenne un jour ou l’autre à regarder le monde en face. »

M. Farquhar serra cordialement la main à M. Benson, et s’éloigna sans faire de nouveau allusion à Léonard.

Léonard alla donc chercher les journaux ; il passait par les rues détournées en courant tout le temps, et il revenait en tremblant se jeter dans les bras de Sally. Tous les offerts de M. Farquhar pour l’apprivoiser et l’amuser ne lui faisaient pas oublier la course qui lui restait à faire en s’en allant.

M. Farquhar continua ses visites à M. Benson ; mais les nouvelles qu’il rapportait à Jemima étaient toujours les mêmes.

« Êtes-vous bien sûr qu’ils disent la vérité ? lui demanda-t-elle un jour. Je voudrais savoir comment Ruth peut suffire à se soutenir, elle et Léonard. Je suis convaincue qu’ils doivent être gênés. Trouvez-vous que Léonard se fortifie ?

— Je ne sais pas. Il grandit beaucoup, et, avec cela et le coup qu’il a reçu, il a bien le droit d’être maigre et pâle.

— Oh ! que je voudrais les voir ! Vous n’avez jamais vu Ruth ?

— Non, jamais ! répondit-il sans la regarder. Je porterai moi-même le journal demain, ajoutait-il, et je tâcherai de vous rapporter des nouvelles détaillées.

— Oh ! merci, je vous donne bien de la peine, mais vous êtes si bon ?

— Bon, Jemima ! répéta-t-il d’un ton qui la fit rougir. Voulez-vous que je vous dise comment vous pouvez me récompenser ? Appelez-moi Walter, dites une fois : « Merci, Walter. »

Jemima était sur le point de se laisser aller à ces paroles prononcées d’une voix si tendre. Le sentiment de l’amour qu’elle nourrissait en secret depuis si longtemps lui donnait un ardent désir de se faire un peu prier. Elle avait peur de céder trop vite.

« Non, dit-elle, vous êtes trop vieux ; ce ne serait pas respectueux. »

Il se leva d’un air piqué et lui dit adieu d’une voix altérée. L’orgueil la retint un moment ; il allait sortir quand elle s’écria :

« Je ne vous ai pas fait de la peine, j’espère, Walter ? »

Il se retourna en tressaillant de joie. Elle baissa les yeux et ne les releva qu’une demi-heure après en disant :

« Vous ne me défendrez pas d’aller voir Ruth, n’est-ce pas ? je vous préviens que je vous désobéirais ! »

Il lui serra la main plus tendrement en pensant à l’autorité qu’il aurait bientôt sur elle.

« Dites-moi, reprit-il, si vos bontés pour moi depuis une heure ne viennent pas du désir d’être plus libre après votre mariage que vous ne l’avez été jusqu’à présent. »

Elle garda le silence un moment, se réjouissant intérieurement de ce qu’il pensait qu’elle avait eu besoin de quelque autre motif que son amour pour se décider à être à lui. Elle avait craint un moment de lui avoir avoué trop vite toute l’affection que depuis longtemps elle éprouvait pour lui.

Enfin, elle dit :

« Je ne crois pas que vous sachiez combien je vous ai été fidèle depuis que vous m’apportiez des bonbons de Londres, quand j’étais une toute petite fille.

— Pas plus fidèle que moi, répondit-il en oubliant son amour pour Ruth, et vous m’avez pourtant fait passer par bien des épreuves. »

Jemima soupira. Elle se disait qu’elle n’avait pas mérité un si grand bonheur, et elle songeait avec humilité à toutes les mauvaises pensées qui avaient rempli son âme, dans le temps où Ruth possédait ce cœur qu’elle avait si ardemment désiré en silence.

« Je puis parler à votre père, n’est-ce pas, Jemima ? »

Mais la jeune fille voulait garder son secret quelque temps encore. Elle craignait que son père ne regardât son mariage comme une bonne affaire, parce que M. Farquhar, étant son associé, ne retirerait pas de la maison Bradshaw la dot de Jemima, et elle ne se souciait nullement de recevoir les compliments de Richard sur le bon parti qu’elle avait su attraper. Elle aurait voulu pouvoir dire son bonheur à sa mère, dont la tendresse aurait tout compris bien vite ; mais mistriss Bradshaw disait tout à son mari. Ainsi on résolut de ne rien dire pour le moment. Jemima soupirait après le jour où elle pourrait parler à Ruth ; mais ses parents devaient passer les premiers. Elle fit donc à M. Farquhar les recommandations les plus sévères et discuta avec lui plus que jamais, mais avec la certitude qu’ils se comprenaient toujours, lors même qu’ils n’étaient pas du même avis ; car on n’a pas besoin d’être toujours du même avis pour s’aimer parfaitement.

Après la fraude de Ruth, comme il l’appelait, M. Bradshaw déclara qu’il ne pouvait plus se fier à une gouvernante. Marie et Élisabeth furent mises en pension, et M. Richard Bradshaw vint s’établir à Eccleston, comme associé de son père et de M. Farquhar.

X

La conversation que nous venons de raconter avait eu lieu environ un an après l’éclat de l’histoire de Ruth. Cette année, pleine de mouvement et d’activité pour les Bradshaw, avait été longue et monotone pour la famille de M. Benson. On n’y avait manqué ni de paix ni de tranquillité ; peut-être même tous se sentaient-ils plus à l’aise que pendant les années précédentes, où, sans s’en bien rendre compte, ils souffraient du poids d’un mensonge habituel et de la crainte constante que le mystère ne vint un jour à se découvrir. Mais ce calme où ils vivaient ressemblait à la morne tranquillité d’un jour d’automne, quand le soleil ne paraît pas dans les cieux et qu’un voile grisâtre paraît être étendu entre le ciel et la terre, comme pour reposer les regards fatigués par l’éclat de l’été. Peu d’événements venaient rompre la monotonie de leur existence, et ces événements étaient presque toujours tristes. Tantôt Ruth échouait dans ses efforts pour obtenir un peu d’ouvrage ; tantôt la santé de Léonard leur inspirait de sérieuses inquiétudes ; tantôt on s’apercevait qu’après avoir subi d’innombrables raccommodages le tapis du salon refusait absolument de faire un plus long service ; et surtout M. Benson souffrait de voir plusieurs membres de sa congrégation suivre l’exemple de M. Bradshaw et abandonner la chapelle. Leurs places étaient plus que remplies, il est vrai, par les pauvres qui se pressaient en foule autour de sa chaire ; mais c’était un vrai chagrin pour lui que de voir ceux qu’il avait si longtemps cherché à guider dans la voie du salut le quitter sans lui dire même un mot de regret ou d’adieu. M. Benson ne s’étonnait pas de leur abandon ; il sentait qu’il avait perdu le droit de leur servir de guide spirituel ; mais il aurait voulu les voir agir plus simplement et plus franchement avec lui. Tout cela ne l’empêchait pas de travailler à faire du bien autour de lui. Il se sentait vieillir, bien qu’il n’en parlât jamais, et cherchait à s’employer plus activement au service de son maître, pendant « qu’il était encore jour. » Il n’avait que soixante ans ; mais la maladie qui l’avait affaibli dans son enfance avait agi sur son esprit comme sur son corps, et lui avait donné, disait-on, une délicatesse de conscience presque féminine. Il était pourtant plus calme et plus simple depuis sa rupture avec M. Bradshaw ; le souvenir du mensonge qu’il avait permis ne le suivait plus partout.

Au milieu de la mélancolie de cette année, l’amélioration sensible du caractère de Sally était pour tous une véritable joie. Elle prétendait qu’elle devenait plus grognon en vieillissant ; mais c’était la première fois qu’elle avouait sa mauvaise humeur, et elle sentait beaucoup plus vivement les bontés et la patience de ceux qui l’entouraient. Elle était très-sourde, mais elle tenait plus que jamais à être bien au courant de tout ce qui se passait dans la famille, et se faisait répéter vingt fois la même chose. Elle entendait toujours parfaitement la voix de Léonard, cette voix claire et sonore comme l’était celle de Ruth avant que la souffrance l’eût attristée. Parfois aussi elle retrouvait ses oreilles, comme elle disait, et entendait tout, surtout ce qu’on aurait voulu lui cacher, et s’indignait de ce qu’on lui criait aux oreilles comme si elle était sourde ! Un jour son indignation fit sourire Léonard. Hélas ! il ne souriait plus que bien rarement. Elle s’en aperçut et dit : « Dieu te bénisse, mon enfant ! Si ça t’amuse, ils n’ont qu’à crier dans un cornet comme si je ne les entendais pas : jamais je ne leur laisserai voir que je ne suis pas sourde. Je serai au moins bonne à quelque chose, ajouta-t-elle à voix basse, si je peux faire sourire ce pauvre enfant. »

Léonard était son confident.

Un jour en revenant du marché, elle l’appela dans la cuisine.

« Regardez, mon garçon, voilà mille cinquante-huit francs quatre sous ! c’est une mine d’argent, n’est-ce pas ? Je l’ai pris en or, de peur du feu.

— Qu’est-ce que vous voulez faire de tout cet argent, Sally ? demanda-t-il.

— Oh ! c’est de l’argent à M. Benson, que je lui gardais. Il est dans son cabinet, n’est-ce pas ? »

Et elle entra chez son maître en portant son or dans son tablier.

« Tenez, monsieur Thurstan, dit-elle en les jetant sur la table, prenez cela, c’est à vous.

— À moi ? Que voulez-vous dire ? » demanda-t-il avec étonnement.

Elle continua sans l’entendre :

« Enfermez tout cela, et ne le laissez pas traîner. Je ne réponds pas de moi, si je rencontre de l’argent.

— Mais d’où cela vient-il ? répéta M. Benson.

— De la Banque, probablement ! Comme si tout l’argent ne venait pas de la Banque !

— Mais je n’ai pas d’argent à la Banque !

— Oh ! non ! je sais bien, mais j’en avais. Ne vous souvenez-vous plus que vous avez voulu augmenter mes gages, il y a eu dix-huit ans à la Saint-Martin ? Vous étiez bien entêtés tous les deux, mais je vous ai attrapés. Je l’ai mis à la Banque et j’ai accumulé l’intérêt ; si j’étais morte vous l’auriez eu tout de même, j’avais fait faire un testament en règle par un notaire. Maintenant, vous n’avez qu’à le dépenser ; c’est à vous, et cela a toujours été à vous. Qu’il n’en soit plus question, et ne me tourmentez pas en me parlant. »

Elle rentra dans la cuisine pour donner à Léonard ses avis sur la fabrication d’un cadre qu’il devait lui faire pour son testament.

« Ce serait dommage de perdre un si bel écrit, quoique je ne puisse pas le lire ; voulez-vous me le lire une fois, Léonard ? »

Le testament encadré fut pendu en face du lit de Sally, qui se le faisait lire si souvent par Léonard, qu’elle put bientôt le répéter tout entier à l’exception du mot « testatrice. »

M. Benson, profondément touché par le don que lui avait fait Sally de tout ce qu’elle possédait au monde, se garda bien de le refuser, et conserva soigneusement sa petite fortune en attendant qu’il lui trouvât un placement sûr.

L’économie rigoureuse qu’on avait dû introduire dans le ménage le touchait peu. Il s’apercevait bien qu’on lui donnait moins souvent de la viande à son dîner ; mais il aimait mieux les légumes que la viande, et il était satisfait de cette innovation. Il savait bien aussi qu’on avait pris l’habitude de passer la soirée dans la cuisine ; mais la cuisine lui semblait très-confortable avec ses belles armoires de chêne et son foyer brillant autour duquel on se groupait le soir. D’ailleurs il trouvait tout naturel que Sally pût jouir de la société de ceux qu’elle avait servis si fidèlement pendant des années. Toutes les fois qu’il pouvait quitter son cabinet, M. Benson venait s’établir au coin du feu, à côté de Sally qui tricotait sans relâche, tandis que miss Benson et Ruth causaient près de la table où Léonard avait posé ses livres et ses cahiers. Ses leçons étaient la seule chose qui pût le tirer de sa mélancolie. Ruth pouvait encore le faire travailler, mais sur bien des points cependant il en savait autant qu’elle. M. Benson s’en apercevait, mais il attendait pour offrir son aide que Ruth eût trouvé quelque moyen de remplir son temps.

M. Farquhar leur avait appris qu’il avait demandé à Jemima de devenir sa femme, mais voilà tout. Ruth et miss Benson désiraient vivement plus de détails, et tout en travaillant Ruth cherchait à se représenter comment cela avait dû se passer. Elle recommençait vingt fois dans son esprit le tableau de la scène touchante et douce qui avait eu lieu entre Jemima et M. Farquhar. Il leur avait communiqué son mariage comme une chose arrangée depuis longtemps entre Jemima et lui, et que M. Bradshaw venait seulement d’apprendre et d’approuver. Cette nouvelle avait suffi à M. Benson, qui avait seul vu M. Farquhar ; car Ruth redoutait d’aller ouvrir la porte, et c’était toujours M. Benson qui introduisait M. Farquhar dans la maison.

Miss Benson pensait quelquefois (et elle avait coutume de dire tout ce qu’elle pensait) que Jemima aurait dû venir annoncer elle-même ce grand événement à ses anciens amis ; mais M. Benson la défendit fortement de toute intention désobligeante. Il rappela les fréquentes visites de M. Farquhar et l’intérêt qu’il portait à Léonard : cela était dû à Jemima. Il raconta à sa sœur la conversation qu’il avait eue dans la rue avec miss Bradshaw, et exprima sa joie de ce qu’elle savait obéir aux volontés de son père et s’abstenir de rendre visite à Ruth tant qu’elle ne pouvait pas lui être utile, toute prête à lui venir en aide le jour où cela serait véritablement nécessaire.

Ruth ne disait rien, mais elle soupirait après le jour où elle pourrait revoir Jemima. Elle se reprochait de ne l’avoir pas remerciée de la courageuse affection avec laquelle elle avait pris son parti contre M. Bradshaw, le jour de cette terrible entrevue qui lui revenait sans cesse comme un effroyable souvenir. Elle se rappelait que dans son angoisse elle n’avait pas dit un mot, pas fait un geste pour exprimer à la jeune fille toute sa reconnaissance. M. Benson ne lui avait jamais dit qu’il eût rencontré Jemima ; il lui semblait qu’elle ne la reverrait jamais : car, une fois que d’anciens amis se sont séparés, il arrive souvent que leur vie s’écoule sans que rien puisse de nouveau les réunir. Toutes les espérances de Ruth se concentraient sur Léonard. Elle était lasse de chercher les occupations que tout le monde lui refusait ; elle supportait ces refus sans impatience, mais avec tristesse, car elle se sentait capable de faire le bien. Mais elle était heureuse des progrès de Léonard. Il n’avait pas, à vrai dire, cette joyeuse et libre expansion qu’on rencontre chez les enfants. Son caractère manquait d’harmonie ; il était plein de réflexion et de prudence ; il songeait longtemps à toutes ses actions, afin d’éviter toute remarque pénible, ce qu’il craignait par-dessus tout : Ruth n’avait pas encore su lui donner un courage qu’elle ne possédait pas elle-même. Mais elle voyait son fils retrouver en partie la tendresse qu’il avait jadis pour elle ; quand ils étaient seuls, il se jetait parfois à son cou et la couvrait de baisers. Si quelqu’un entrait par hasard, sa manière devenait froide et réservés. Il cherchait à prendre de l’empire sur lui-même et luttait contre ses mauvaises dispositions ; il aimait à discuter avec M. Benson toutes sortes de questions, mais avec sa mère il ne raisonnait pas. Sa douce patience et son humilité obtenaient enfin leur récompense. Il respectait la tranquille piété avec laquelle Ruth supportait son isolement, son inaction, sa triste existence, et il était amené à prier le Dieu de sa mère. Sa santé n’était pas robuste ; il ne pouvait guère en être autrement. Il parlait souvent pendant son sommeil, et son appétit était inégal, ce qu’on attribuait à la réclusion habituelle où il vivait. Grâce à la bonté assidue de M. Farquhar et à la persévérance de Ruth, on parvint à le faire sortir plus souvent. Après sa mère, c’était Sally qui avait le plus d’influence sur lui ; mais il aimait beaucoup aussi M. et miss Benson. Son enfance était douloureuse, et sa mère le savait. Les enfants supportent gaiement un certain degré de pauvreté et de privations ; mais outre cela Léonard avait à souffrir de la honte qui entourait sa jeunesse et la vie de sa mère, et de toutes ses souffrances c’était celle qu’il sentait le plus vivement.

Deux années s’étaient ainsi écoulées, deux longues et monotones années. Il se préparait un événement qui intéressait bien tendrement les Benson et Ruth, bien qu’ils n’y dussent prendre aucune part. Jemima allait se marier. Le 14 août était le grand jour fixé pour la cérémonie. Le 13, pendant la soirée, Ruth était seule dans le petit parloir et pensait, les larmes aux yeux, à l’événement qui s’apprêtait pour le lendemain, et au chagrin que faisait à miss Benson le soin avec lequel son frère et elle avaient été laissés en dehors des réunions des amis de M. Bradshaw. Tout d’un coup Ruth s’aperçut qu’elle n’était plus seule, et dans l’obscurité elle reconnut Jemima. Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre sans se parler.

« Pouvez-vous me pardonner ? murmura enfin Jemima.

— Vous pardonner ! Que voulez-vous dire ? moi qui ne sais comment vous remercier !

— Oh ! Ruth ! je vous ai tant détestée !

— Je vous remercie encore plus de m’avoir si généreusement secourue ! Vous deviez me détester, moi qui vous avais tous trompés.

— Non, ce n’est pas pour cela : c’est avant de savoir votre histoire. Oh ! Ruth, je vous détestais ! »

Après un moment de silence, Ruth reprit :

« Vous vous mariez donc demain ?

— Oui, à neuf heures. Mais il me semblait impossible de me marier sans dire adieu à M. Benson et à miss Foi.

— Je vais les chercher, dit Ruth.

— Non, pas encore : j’ai plusieurs choses à vous demander : il me semble qu’il y a si longtemps que nous sommes séparées ! » Elle ajouta en baissant la voix : « Comment va Léonard ? J’ai été si fâchée d’apprendre par Walter… Est-il mieux ?

— Il va mieux, mais il n’est pas comme un autre enfant, répondit Ruth d’un ton de profonde tristesse. Oh ! Jemima, c’est mon plus cruel châtiment. Il est si intelligent, si bon ! Et le voir si triste et si faible !

— Mais Walter m’a dit qu’il était plus robuste, et que… qu’il n’était plus si timide et si sauvage, ajouta-t-elle en hésitant, comme si elle ne savait comment se faire comprendre de Ruth sans la blesser.

— Il ne laisse plus tant voir son humiliation. Je ne peux pas parler de ça, Jemima ; mon cœur saigne en songeant à lui. Mais il est mieux, continua-t-elle pour ne pas attrister Jemima. Seulement il travaille trop : il lit toujours, comme pour éviter de penser. Il a de l’esprit, et je crois, j’espère qu’il est en bonne voie.

— Il faudra qu’il vienne souvent nous voir quand nous reviendrons. Nous serons absents deux mois. Nous allons en Allemagne pour les affaires de Walter. Ruth, j’ai causé avec mon père ce soir, longtemps et sérieusement ; je l’en aime davantage, et je crois que je le comprends mieux.

— Sait-il que vous êtes venue ici ? Je l’espère, dit Ruth.

— Oui, et cela ne lui plaisait pas du tout. Mais ce soir, après qu’il m’avait parlé de son affection pour moi, j’ai eu le courage de lui dire que je voulais venir vous dire adieu. Il a gardé un instant le silence, puis il m’a dit que je pouvais le faire, mais de ne pas oublier qu’il ne l’approuvait pas et que cela ne l’engageait en aucune manière. Je vois pourtant qu’il a au fond du cœur un reste d’amitié pour M. et miss Benson. J’espère que tout cela s’arrangera, bien que maman ait peur que non.

— M. et miss Benson ne veulent pas me laisser m’en aller, dit tristement Ruth.

— Ils ont bien raison ; n’êtes-vous pas un grand bonheur dans leur intérieur ? Et Léonard, quel objet d’intérêt pour tout le monde ! Je sais bien qu’il est aisé de parler, et moi qui suis si impatiente ! Ah ! Ruth, je ne mérite pas d’être heureuse comme je suis ! vous ne savez pas comme Walter est bon ! Voulez-vous dire maintenant à M. Benson et à miss Foi que je suis ici ? il y a encore des papiers à signer et je ne sais quoi à faire à la maison. Quand je serai de retour, j’espère vous voir souvent, si vous me le permettez. »

M. et miss Benson accueillirent tendrement miss Bradshaw. Sally entra une bougie à la main, dans le but de s’assurer si Jemima n’était pas changée. Après l’avoir longtemps examinée elle déclara d’un ton méprisant que la robe de la jeune fiancée était, très-mal faite, à la vieille mode, et on ne put pas parvenir à la convaincre que ce n’était pas une des robes du trousseau. Jemima rit de tout son cœur, l’embrassa, puis alla retrouver M. Farquhar ; qui l’attendait impatiemment.

Peu de jours après le mariage de Jemima, la vieille femme à laquelle Ruth s’intéressait depuis la maladie de Léonard fit une chute et se cassa l’os de la hanche. Elle était si âgée que l’accident semblait devoir être fatal, et Ruth consacra tous ses loisirs à soigner la vieille Anne Fleming. M. Benson se chargea des leçons de Léonard ; sa mère n’en savait plus assez pour continuer cette tâche.

Jemima, en revenant à Eccleston au mois de novembre, trouva Ruth dans la chaumière de la vieille malade ; elle venait de voir miss Benson et voulait embrasser Ruth avant de rentrer. Ruth était assise près du feu à demi éteint, mais qui lui donnait encore assez de lumière pour continuer à lire la Bible. Anne Fleming s’était endormie en l’écoutant. Jemima lui fit un signe, et elle sortit pour lui parler dans le petit jardin.

« Je n’ai qu’un moment ; mais je voulais vous prier d’envoyer demain Léonard voir toutes nos emplettes d’Allemagne et écouter toutes les histoires de nos voyages. Pourra-t-il venir ?

— Oui, je vous remercie. Oh ! Jemima, j’ai un projet qui me rend si heureuse ! Je n’en ai encore parlé à personne. M. Wynne, le médecin, m’a demandé si je consentirais à être garde-malade ; il croit qu’il pourrait me trouver de l’ouvrage.

— Vous garde-malade ! dit Jemima en jetant un coup d’œil rapide sur la taille élégante et sur le beau visage de Ruth. Ma chère Ruth, vous n’êtes pas faite pour cela.

— Croyez-vous ? dit Ruth un peu désappointée ; je pense que je m’en tirerai bientôt très-bien. J’aime à soigner les malades ; j’ai toujours de la sympathie pour eux, et il me semble que je suis adroite de mes mains, ce qui est souvent utile. Je tâcherai d’être attentive et patiente. C’est M. Wynne qui me l’a proposé.

— Ce n’était pas là ce que je voulais dire. Vous êtes faite pour quelque chose de mieux. Vous êtes plus instruite que moi, Ruth !

— Mais si personne ne veut de moi pour donner des leçons ? D’ailleurs, il me semble que je ne sais rien de trop pour être une bonne garde-malade.

— Et votre latin, à quoi vous servira-t-il ? dit Jemima, citant le premier talent de Ruth qui lui venait à l’esprit.

— Cela même ne me sera pas inutile, je lirai les ordonnances.

— Ce dont les médecins se passeraient volontiers.

— Vous n’avez pas pensé à tout cela autant que moi ; je suis sûre de trouver et employer tout ce que je puis avoir d’intelligence et de délicatesse. N’aimeriez-vous pas à être soignée par quelqu’un qui parlerait et agirait doucement ? D’ailleurs c’est quelque chose à faire et j’en suis reconnaissante ; vous ne savez pas ce qu’est ma vie depuis deux ans.

— Et moi qui comptais vous recevoir si souvent chez moi ! et maintenant voilà que vous serez clouée dans une chambre de malade !

— Je ne serais pas venue, chère Jemima ; je n’aurais pas pu venir chez vous. Vous êtes trop bonne d’y avoir pensé, mais je n’en aurais pas eu la force. Si jamais vous êtes triste ou malade et que vous ayez besoin de moi, alors je viendrai.

— Il faudra bien que vous alliez chez tout le monde, si vous commencez ce métier-là.

— Oh oui ! mais ce ne serait pas la même chose pour vous. J’aurais le cœur si plein que je me tourmenterais trop pour vous bien soigner.

— Je voudrais presque être malade ; vous seriez obligée de venir tout de suite.

— Et moi j’ai presque honte de m’avouer combien je voudrais vous voir dans une situation où je pourrais vous prouver avec quelle tendre reconnaissance je me rappelle ce jour, ce terrible jour où vous m’avez secourue ! Que Dieu vous le rende, Jemima ! »

XI

M. Wynne tint ce qu’il avait promis ; il procura à Ruth de l’occupation comme garde-malade. Elle vivait toujours chez les Benson et consacrait à Léonard ses moments de loisir ; mais tout malade pouvait la faire demander. Pendant quelque temps elle soigna presque exclusivement les pauvres ; ce fut en prenant soin d’eux qu’elle parvint à triompher de la répugnance instinctive qui la poussait d’abord à s’éloigner de ceux chez qui la maladie avait fait les plus grands ravages. Les soins les plus pénibles devinrent bientôt pour elle une œuvre de charité ; elle ne pensait qu’aux malades et jamais à elle-même. Comme elle l’avait prévu, toutes ses facultés se trouvaient en jeu dans cette occupation ; les pauvres qu’elle soignait se sentaient calmés et soulagés par sa présence, par la douceur de ses mouvements et de sa voix, qui n’étaient que l’expression d’une âme affectueuse et humble. Peu à peu sa réputation de garde-malade fit des progrès, et elle fut appelée auprès de beaucoup de personnes qui payaient largement ses soins. Elle prenait simplement ce qu’on lui offrait, car elle savait que ce n’était pas à elle, mais aux Benson, qu’appartenait de droit tout ce qu’elle pouvait gagner ; mais elle allait avec empressement chez les pauvres qui la demandaient, et il lui arrivait de solliciter la permission de quitter ceux qui pouvaient se procurer d’autres soins que les siens, pour aller s’établir auprès du lit d’un pauvre ouvrier que personne n’assistait. Elle demandait quelquefois à M. Benson un peu d’argent pour soulager les misères qu’elle voyait de si près, mais elle faisait beaucoup de bien sans argent. Elle parlait peu : le grand chagrin et l’humiliation qui pesaient sur sa vie lui avaient donné l’habitude d’un silence modeste ; mais tous ceux qui la voyaient savaient qu’elle marchait devant Dieu, et les douces paroles qu’elle murmurait à l’oreille des malades les aidaient à mourir en paix.

Peu à peu les plus grossiers apprirent à la respecter ; les hommes les plus rudes se dérangeaient dans la rue pour la laisser passer, car ils savaient quels soins affectueux elle avait rendus aux plus misérables d’entre eux.

Pour elle, il lui semblait qu’elle n’avait point changé ; elle trouvait ses défauts aussi grands que par le passé, et savait mieux que personne que toutes ses bonnes œuvres étaient entachées de péché. Il lui semblait que tout changeait autour d’elle, et qu’elle seule demeurait dans le même état : M. et miss Benson devenaient vieux, Sally était sourde, Léonard grandissait, et Jemima avait un enfant ; c’était par ceux qui l’entouraient qu’elle reconnaissait le cours rapide du temps. De sa fenêtre elle voyait porter dans le jardin un de leurs voisins, vieux et infirme. Lorsqu’elle était arrivée à Eccleston, il se promenait tous les jours avec sa fille ; peu à peu ses promenades étaient devenues plus courtes et moins régulières. Depuis quelques années il ne se promenait plus que dans son jardin, mais à présent il se faisait porter ; on le plaçait dans un grand fauteuil, la tête appuyée sur un oreiller, et sa fille venait lui apporter les premières roses de la saison : à ces signes extérieurs, Ruth se rappelait les années écoulées.

M. et mistriss Farquhar étaient pleins des plus tendres attentions pour eux tous ; mais M. Bradshaw ne donnait aucun signe de pardon, et M. Benson perdit l’espoir de renouer jamais ses relations avec lui. Il lui semblait pourtant impossible que M. Bradshaw pût ignorer l’affection que sa fille et son gendre portaient à Léonard. Un jour, M. Farquhar vint trouver M. Benson, et lui demanda timidement d’engager Ruth à lui permettre d’envoyer son fils en pension à ses frais.

M. Benson, fort étonné, hésita.

« Je ne sais pas ; ce serait un grand avantage sous quelques rapports, mais je doute que cela puisse réussir. L’influence que sa mère exerce sur lui est excellente, et je craindrais que la moindre allusion à sa position ne lui fit beaucoup de mal.

— Mais il est doué d’une intelligence si remarquable, que ce serait bien dommage de ne pas lui donner les moyens de la cultiver ; d’ailleurs, voit-il beaucoup sa mère maintenant ?

— Elle s’arrange toujours, quelque occupée qu’elle soit, de façon à venir passer une heure ou deux avec lui ; elle dit que c’est ce qui la repose le plus. Elle est aussi parfois huit jours sans rien faire, sauf les services qu’elle rend toujours aux pauvres du voisinage. Votre offre est très-séduisante, mais je crois qu’il faut la soumettre à Ruth.

— De tout mon cœur ; qu’elle ne se presse pas de se décider. Je crois qu’en y réfléchissant elle trouvera que les avantages l’emportent.

— Monsieur Farquhar, serait-il trop indiscret de vous parler d’une petite affaire ? Voici ce dont il s’agit : je vois dans le rapport de la Société d’assurances sur la vie que donne le Times qu’on a annoncé un surplus de dividende, et il me paraît étrange de n’en avoir point reçu avis ; peut-être cette lettre est-elle dans votre bureau ; c’est M. Bradshaw qui a acheté les actions, et j’ai toujours touché les dividendes par l’intermédiaire de votre maison. »

M. Farquhar prit le journal et parcourut le rapport.

« C’est cela probablement, dit-il ; quelqu’un de nos commis est coupable de cette négligence ; peut-être est-ce Richard lui-même. Il n’est pas toujours le plus exact des hommes ; mais je m’en occuperai. Peut-être aussi l’avis ne viendra-t-il que dans un ou deux jours ; les circulaires à envoyer sont innombrables.

— Oh ! je ne suis pas pressé du tout. Je désire seulement savoir ce qu’il en est, avant de me permettre quelque dépense extraordinaire. »

M. Farquhar se retira. Le soir, M. Benson et Ruth eurent une longue conférence au sujet de la proposition de M. Farquhar. Mais l’idée de mettre Léonard en pension effrayait tellement sa mère, elle y trouvait tant d’inconvénients qu’aucun avantage ne pouvait balancer, qu’on laissa tomber ce sujet pour le moment.

M. Farquhar écrivit le lendemain matin, au nom de sa maison, une lettre officielle à la Compagnie d’assurances, pour prendre des informations sur le surplus de dividende dû à M. Benson. Il n’en parla, pas à M. Bradshaw : le nom du vieux pasteur était rarement prononcé par les deux associés entre eux.

La réponse de la Compagnie d’assurances fut remise à M. Bradshaw avec les autres lettres d’affaires ; elle portait que les actions de M. Benson étaient vendues et transférées depuis un an, et qu’il n’avait, par conséquent, droit à aucun avis.

M. Bradshaw jeta la lettre de côté, à moitié satisfait de l’ignorance en affaires de M. Benson.

« En vérité, dit-il à M. Farquhar qui entrait, ces ministres dissidente n’ont pas plus d’idée des affaires qu’un enfant ! À quoi pense M. Benson, de réclamer un dividende quand il a vendu ses actions il y a un an ? »

M. Farquhar lisait la lettre.

« Je ne comprends pas cela, répondit-il ; M. Benson avait l’air de savoir parfaitement ce qu’il en était. D’ailleurs, il n’aurait pas pu recevoir son dividende du semestre s’il n’avait pas eu ses actions, et je suppose que les ministres dissidents savent, comme tout le monde, s’ils ont reçu ou non l’argent qu’on leur doit.

— Je ne serais pas du tout étonné que Benson n’en sût rien. Je n’ai jamais vu sa montre aller bien, et je parie que ses affaires d’argent sont en aussi mauvais état ; il ne tient pas de comptes, j’en suis sûr.

— Ce n’est pas une conséquence inévitable, dit M. Farquhar en souriant ; cette montre est très-curieuse, et il y a je ne sais combien d’années qu’elle est dans sa famille. Quant à cette lettre, c’est moi qui avais écrit à la Société d’assurances, d’après le désir de M. Benson, et cette réponse ne me satisfait pas. Toute cette affaire a passé par nos mains, il n’est pas possible que M. Benson ait vendu ses actions sans nous en avertir au moment même, en admettant qu’il ait oublié à présent toute cette affaire.

— Il en a probablement parlé à Richard ou à M. Watson.

— Nous pouvons le demander à M. Watson. Quant à Richard, il faut attendre qu’il revienne, car je ne sais pas où nous pourrions lui adresser une lettre. »

M. Bradshaw sonna, son premier commis répondit à l’appel.

« Monsieur Watson, dit M. Bradshaw, il y a une méprise sur ces actions de la Compagnie d’assurances que nous avons achetées pour M. Benson il y a dix on douze ans. Il a demandé à M. Farquhar de réclamer un surplus de dividende qu’on avait annoncé, et la Compagnie répond qu’il y a un an que M. Benson a vendu ses actions. Avez-vous connaissance de cette affaire ? Le transfert a-t-il passé par vos mains ? C’est nous qui avons les titres, je crois. »

M. Watson étudiait la lettre pendant le discours de M. Bradshaw ; il ôta ses lunettes, les essuya, relut encore une fois, puis répondit d’une voix cassée et tremblante :

« C’est bien étrange, monsieur, car j’ai payé moi-même le dividende à M. Benson au mois de juillet dernier ; il m’a donné un reçu en forme, et cela plus de six mois après la date du transfert présumé.

— Comment avez-vous reçu l’argent du dividende ? Est-ce par un bon sur la banque avec celui de la vieille mistriss Crammer, demanda M. Bradshaw brusquement.

— Je n’en sais rien. M. Richard m’a donné l’argent, en me recommandant de me faire donner le reçu.

— Malheureusement Richard n’est pas ici ; il éclaircirait toute cette affaire, » dit M. Bradshaw.

M. Farquhar gardait le silence. Il dit enfin :

« Savez-vous dans quel carton étaient les titres, monsieur Watson ?

— Je ne sais pas bien, monsieur ; mais je crois qu’ils étaient avec les papiers de mistriss Crammer et je suis à peu près sûr que, quand j’ai payé le dividende à M. Benson, il m’a dit que M. Richard l’avait assuré qu’il était inutile d’écrire le reçu sur papier timbré. Oui, je me le rappelle parfaitement, et même je me suis dit que M. Richard était encore bien jeune. M. Richard nous expliquera tout cela.

— Oui, dit gravement M. Farquhar.

— Vérifiez cela, monsieur Watson, dit M. Bradshaw, je ne veux pas attendre le retour de Richard ; si les titres sont dans le carton, la Compagnie d’assurances a des gens qui n’entendent rien aux affaires, et je leur dirai leur fait ; s’ils n’y sont pas, comme cela me paraît probable, c’est un oubli de la part de Benson, comme je le dis depuis une heure.

— Vous oubliez le payement du dividende, dit M. Farquhar à voix basse.

— Eh bien ! monsieur, qu’est-ce que cela signifie ? dit M. Bradshaw avec colère, en lisant dans le regard de M. Farquhar le soupçon qui le préoccupait.

— Puis-je me retirer, monsieur ? demanda Watson avec un respect mêlé d’une certaine inquiétude.

— Oui, allez-vous-en. Eh bien, que voulez-vous dire avec ce dividende ? demanda brusquement M. Bradshaw à son gendre.

— Tout simplement, qu’il ne peut y avoir ni oubli ni erreur de la part de M. Benson.

— Alors c’est une méprise de ces imbéciles de la Compagnie d’assurances ; je vais leur écrire aujourd’hui en leur recommandant un peu plus d’exactitude dans les affaires.

— Ne pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux attendre Richard ? Il pourra peut-être tout expliquer.

— Non, monsieur. Je n’ai jamais eu l’habitude d’avoir des renseignements de seconde main quand je pouvais remonter à la source. J’écrirai aujourd’hui à la Compagnie d’assurances. »

M. Farquhar vit que ses remontrances ne feraient qu’augmenter l’entêtement de son associé, et il se borna à chercher les titres de M. Benson dans tous les cartons sans pouvoir les retrouver. Il entra chez lui triste et préoccupé de ses soupçons vagues.

En réponse aux sévères reproches de M. Bradshaw, la Compagnie d’assurances envoya un de ses commis à Eccleston ; sa carte fut remise à M. Bradshaw lui-même.

M. Bradshaw regarda la carte pendant un moment sans prononcer un mot, puis il dit d’une voix ferme :

« Dans un moment, quand je sonnerai, vous ferez monter ce monsieur. »

Quand le domestique eut fermé la porte, M. Bradshaw ouvrit une armoire et se versa un verre de vin qu’il but. Cela lui arrivait rarement ; c’était un homme d’habitudes sobres. Il s’arrêta au milieu de son cabinet en se disant à demi voix :

« Après tout, je suis fou. Je n’ai pas pu trouver ces titres ; mais ils sont peut-être dans quelque carton que je n’ai pas examiné. Et même, s’ils n’étaient pas ici, cela ne prouverait pas… »

Il sonna violemment et le commis de la Compagnie d’assurances entra.

« Asseyez-vous, monsieur, dit M. Bradshaw.

— Vous savez, je pense, monsieur, que je viens de la part de M. Dennison, le directeur de la Compagnie d’assurances, pour répondre en personne à votre lettre du 29 ?

— Ce sont des affaires mal conduites, dit M. Bradshaw sèchement.

— M. Dennison pense que vous ne serez pas de cet avis-là, quand vous aurez vu l’acte de transfert que je suis chargé de vous montrer. »

M. Bradshaw prit d’une main ferme le papier que lui tendait le commis ; il mit ses lunettes et examina longuement les signatures ; puis il dit :

« Il est possible que ce soit… Naturellement, vous me permettrez de montrer cet acte à M. Benson et de m’assurer si c’est bien là sa signature ?

— Il n’y a pas de doute à cela, monsieur, dit en souriant le commis, qui connaissait la signature de M. Benson.

— Je ne sais pas, je ne sais pas, monsieur. Vous avez entendu parler d’une telle chose que d’un faux… un faux, monsieur, répéta-t-il, comme s’il craignait de n’avoir pas parlé distinctement.

— Oh ! monsieur, il n’est pas question de cela, je vous assure. Nous rencontrons sans cesse des exemples inconcevables d’oubli de la part de gens qui n’ont pas l’habitude des affaires.

— Cela n’empêche pas que je voudrais montrer ce papier à M. Benson, ne fût-ce que pour le convaincre de son erreur. Sur mon âme, monsieur ; continua-t-il en parlant très-vite, je crois que c’est une négligence de sa part. Permettez-moi de m’en assurer ; je vous rendrai cet acte ce soir ou demain matin de bonne heure. »

Le commis était très-embarrassé ; il ne savait comment refuser à M. Bradshaw ; et pourtant, dans le cas où cette supposition d’un faux aurait quelque fondement, il craignait de se dessaisir de ses pièces.

M. Bradshaw vit son hésitation et reprit avec calme :

« Ne craignez rien ; vous pouvez vous fier à moi. S’il y a eu fraude, si j’ai la moindre preuve qui me confirme dans la supposition que je viens de faire (il lui en coûtait de prononcer le mot propre), je ne manquerai pas de prêter main-forte à la justice, quand même ce serait mon propre fils, » ajouta-t-il en souriant ; mais de quel sourire !

Quand il eut renvoyé le commis et serré les papiers, il ferma sa porte à clef, appuya sa tête contre la table et gémit tout haut.

Il avait passé les deux dernières nuits dans les bureaux, à chercher les titres de M. Benson dans tous les cartons. Après le départ du commis de la Compagnie d’assurances, il fut frappé de l’idée qu’il les trouverait peut-être dans le pupitre de Richard, et, sans hésiter, ne trouvant pas de clef pour l’ouvrir, il fit sauter le couvercle avec le premier outil qui lui tomba sous la main. Il ne trouva pas les titres ; mais, quelque soigneux que pût être Richard à détruire tous les papiers compromettants, son père découvrit dans son pupitre de quoi se convaincre que son fils chéri était tout autre qu’il n’avait cru.

M. Bradshaw avait tout lu. Il n’avait pas sauté un mot dans toutes ces lettres qui détruisaient ses illusions ; puis, laissant les papiers en tas sur la table et chargeant le pupitre brisé de raconter son histoire, il ferma la porte du cabinet de son fils et emporta la clef.

En dépit de tout ce qu’il avait lu et découvert, M. Bradshaw conservait encore un peu d’espoir. « Après tout, disait-il, c’est peut-être une erreur, un oubli : ce n’est pas une faute. » Et le malheureux père se rattachait à cette lueur d’espérance.

M. Benson veillait ce soir-là ; il attendait qu’on l’appelât auprès d’un membre de sa congrégation qui était dangereusement malade. Aussi ne fut-il point étonné d’entendre frapper à la porte vers minuit. Tout le monde était couché dans la maison ; il sortit de son cabinet et ouvrit lui-même. C’était M. Bradshaw ; il n’y avait pas moyen de s’y tromper, même dans l’obscurité.

« C’est bien, dit-il, c’est vous que je voulais voir. »

Il entra tout droit dans le cabinet ; M. Benson le suivit et ferma la porte. M. Bradshaw sortit de sa poche l’acte accusateur, le déplia et le tendit à M. Benson.

« Lisez ! dit-il. » Puis, au bout d’un moment, il reprit d’un ton interrogateur : « C’est votre signature ?

— Non, ce n’est pas ma signature, dit M. Benson très-positivement. Cette écriture ressemble beaucoup à la mienne, tellement que j’aurais presque pu m’y tromper ; mais ce n’est pas ma signature.

— Rassemblez un peu vos souvenirs. Cet acte est daté du 3 août de l’année dernière ; il y a quatorze mois : vous pouvez l’avoir oublié. »

M. Benson était occupé à considérer le papier qu’il tenait.

« C’est singulier comme cette écriture ressemble à la mienne ! Mais il est impossible que j’aie vendu ces actions, tout ce que je possédais au monde, sans en avoir le plus léger souvenir.

— Il est arrivé des choses plus étranges. Pour l’amour du ciel, cherchez à vous rappeler si vous n’avez pas signé cet acte de transfert ! Vous ne vous en souvenez pas ? Vous n’avez pas écrit ce nom, ces mots ? »

Il attendait évidemment avec anxiété une certaine réponse. M. Benson leva les yeux sur M. Bradshaw et le regarda avec inquiétude. Dès qu’il s’aperçut de l’attention de son ancien ami, il changea de ton.

« Ne vous imaginez pas, monsieur, que je veuille vous porter à supposer des souvenirs ; si vous n’avez pas écrit ce nom, je sais qui l’a écrit. Seulement, je vous demande encore une fois : n’avez-vous pas le moindre souvenir d’avoir eu besoin d’argent et d’avoir vendu ces misérables actions ? Dieu sait que j’étais bien disposé à continuer ma souscription pour la chapelle ! Oh ! je vois à votre visage que vous n’avez pas écrit là votre nom ; vous n’avez pas besoin de me le dire, je le sais. »

Il se laissa tomber dans un fauteuil comme s’il était anéanti. Au bout d’un instant, il se leva, et regardant en face M. Benson, qui ne pouvait s’expliquer l’agitation de cet homme inflexible :

« Vous dites que vous n’avez pas écrit ces mots ? dit-il en montrant la signature d’une main ferme. Je vous crois : Richard Bradshaw les a écrits.

— Mon cher monsieur, mon vieil ami, s’écria M. Benson, vous tirez de là une conclusion bien précipitée ; je suis sûr qu’elle n’a point de fondement ; il n’y a point de raison de supposer que…

— Il y a des raisons, monsieur. Ne vous agitez pas, je suis parfaitement calme. »

En effet, ses yeux étaient fixes et ses traits impassibles.

« Nous n’avons qu’une chose à faire maintenant : c’est de punir le délinquant. Je n’ai pas deux mesures, l’une pour moi et ceux que j’aime (et je l’aimais, monsieur Benson), l’autre pour le reste des hommes. Si un étranger avait fait un faux sous mon nom, mon devoir serait de le poursuivre. Il faut que vous poursuiviez Richard.

— Je ne le ferai pas, dit M. Benson.

— Vous pensez peut-être que ce serait un grand chagrin pour moi ; vous vous trompez, monsieur. Il n’est plus mon fils. Je le renie ; il est un étranger pour moi. Sa honte et son châtiment me sont indifférents… »

Il s’arrêta, puis reprit d’une voix étouffée :

« Je suis humilié de ce qu’il est mon enfant ; j’ai tenu toute ma vie à l’honneur de mon nom. Mais je le rejette loin de moi ; je puis couper ma main droite, monsieur. Que la justice suive son cours. Il a fait un faux, il vous a dépouillé de tout votre avoir, je crois.

— Quelqu’un a fait un faux. Je ne suis nullement convaincu que ce soit votre fils. Jusqu’à ce que je connaisse tous les détails, je refuse de poursuivre.

— Quels détails ? demanda M. Bradshaw d’un ton d’autorité.

— La force de la tentation, les habitudes de la personne…

— De Richard ? C’est lui. »

M. Benson continua : « Je croirais juste de poursuivre un homme qui serait déjà endurci dans le vice, qui menacerait la société…

— C’était tout ce que vous possédiez ?

— C’était tout mon argent ; ce n’était pas tout ce que je possédais, » répondit M. Benson ; puis continuant comme si M. Bradshaw ne l’avait pas interrompu : « Je ne poursuivrai pas Richard, non pas parce qu’il est votre fils ; ne vous figurez pas cela ; mais parce que je ne prendrais jamais un tel parti contre un homme dont ce serait la première faute. Je ne veux pas perdre pour toujours sa réputation, détruire toutes ses bonnes qualités…

— Quelles bonnes qualités lui reste-t-il ? demanda M. Bradshaw. Il m’a trompé ; il a offensé Dieu.

— Ne l’avons-nous pas tous offensé ? dit M. Benson très-bas.

— Pas sciemment ; je ne fais jamais le mal sciemment ; mais Richard, Richard… »

Le souvenir des lettres qu’il avait lues et ce qu’il venait de découvrir lui ôtaient la parole ; il reprit au bout d’un moment :

« Il est inutile de discuter, monsieur ; nous ne nous entendrons jamais sur ces sujets-là. Je vous demande encore une fois de poursuivre ce jeune homme, qui n’est plus mon fils.

— Monsieur Bradshaw, je ne le poursuivrai pas. Je vous le dis une fois pour toutes. Demain, vous serez bien aise de ce que je ne vous ai pas écouté. »

Personne n’aime à s’entendre dire qu’on aura changé d’avis le lendemain. M. Bradshaw se baissa pour prendre son chapeau et s’en aller. M. Benson vit qu’il ne le trouvait pas, et le lui tendit, mais sans recevoir de remercîments. À la porte, M. Bradshaw se retourna et dit :

« S’il y avait plus de gens comme moi et moins de gens comme vous, monsieur, il y aurait moins de mal dans le monde. Ce sont vos idées sentimentales qui nourrissent le péché. »

Quoique M. Benson eût conservé tout son sang-froid pendant cette entrevue, il était profondément attristé de ce qu’il venait d’apprendre. Il avait souvent craint, depuis l’enfance de Richard, que la sévérité et la rigueur de son père n’eussent un effet funeste sur un caractère dépourvu de tout courage moral. Aussi M. Benson prit-il le parti d’aller le lendemain de bonne heure chez M. Farquhar pour le consulter dans cette affaire, qui le regardait à la fois comme membre de la famille et comme associé dans la maison.

XII

Il était six heures du matin. M. Benson attendait dans son lit qu’il fût temps d’aller chez M. Farquhar, quand il entendit frapper à sa porte.

« Il y a une femme en bas qui demande à vous voir tout de suite, dit Sally par le trou de la serrure ; si vous ne vous dépêchez pas, elle sera sur mes talons.

— Est-ce quelqu’un de chez Blacke, le malade ?

— Non, non, monsieur ; je crois bien que c’est mistriss Bradshaw, quelque bien enveloppée qu’elle soit. »

Quand M. Benson entra dans son cabinet, il trouva mistriss Bradshaw assise dans un fauteuil ; elle pleurait, et elle ne vit pas M. Benson s’approcher d’elle.

« Oh ! monsieur, dit-elle en l’apercevant et en lui prenant les mains, vous ne serez pas si cruel, n’est-ce pas ? J’ai de l’argent quelque part, de l’argent qui me vient de mon père ; je crois que c’est au moins cinquante mille francs ; je vous donnerai tout, monsieur. Si je ne le peux pas tout de suite, je ferai un testament. Seulement, ayez pitié de mon pauvre Richard, et ne le poursuivez pas, monsieur.

— Ma chère mistriss Bradshaw, ne vous agitez pas ainsi. Je n’ai jamais eu l’intention de le poursuivre. Je l’ai dit à M. Bradshaw.

— Est-il déjà venu ici ? N’est-ce pas qu’il est cruel ? J’ai été une bonne femme jusqu’à présent. J’ai fait tout ce qu’il m’a ordonné depuis mon mariage ; mais maintenant je dirai ce que j’en pense, je dirai à tout le monde qu’il est cruel pour son propre fils. S’il met mon pauvre Richard en prison, j’irai avec lui. Si je dois choisir entre mon mari et mon fils, je choisirai mon fils ; car il n’aura point d’amis, si je l’abandonne.

— M. Bradshaw y réfléchira. Vous verrez que, lorsque le premier élan de sa colère et de son chagrin sera passé, il ne sera ni dur ni cruel.

— Ah ! vous ne le connaissez pas, reprit-elle tristement, si vous croyez qu’il puisse changer d’avis. J’ai eu beau supplier, et cela m’est arrivé souvent, quand nos enfants étaient petits et que je voulais leur éviter une punition, cela n’a jamais servi à rien. Il ne cède jamais.

— Il ne cède peut-être jamais aux prières des hommes, mistriss Bradshaw ; mais n’y a-t-il rien de plus puissant ?

— Vous voulez dire que Dieu peut adoucir son cœur. Je ne nie pas le pouvoir de Dieu. J’ai besoin de penser à lui, car je suis bien malheureuse, continua-t-elle en fondant en larmes. Il m’a reproché, hier soir, d’avoir gâté mon pauvre Richard, et m’a dit que, sans moi, ceci ne serait jamais arrivé.

— Il ne savait pas ce qu’il disait, hier soir. Je vais aller voir M. Farquhar, ma chère mistriss Bradshaw ; vous ferez mieux de retourner chez vous, vous pouvez être sûre que nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir. »

Il la reconduisit jusqu’à sa porte, et se rendit chez M. Farquhar. Il le trouva seul. La triste histoire de M. Benson affligea plus M. Farquhar qu’elle ne l’étonna. Richard ne lui avait jamais inspiré de confiance.

« Que pouvons-nous faire ? demanda M. Benson en finissant.

— Il me semble qu’il faut que j’aille trouver M. Bradshaw pour essayer de lui inspirer un peu de miséricorde pour son fils, avant que cette malheureuse affaire ne vienne à s’ébruiter. Voulez-vous venir avec moi ?

— Je crains que ma présence ne serve qu’à irriter M. Bradshaw, en lui rappelant ce qu’il m’a dit autrefois ; il se croira obligé d’agir d’après ses anciens principes. Je vous attendrai dans la rue, si vous me le permettez. Je désire savoir comment il est ce matin, physiquement et moralement ; car je vous assure que je n’aurais pas été étonné de le voir tomber mort à mes pieds, hier soir, tant l’effort qu’il faisait sur lui-même était terrible.

— Oh ! monsieur Farquhar, qu’arrive-t-il donc ? s’écrièrent Marie et Élisabeth en voyant entrer leur beau-frère. Maman est dans notre ancienne chambre ; elle pleure et elle y a passé la nuit. Elle ne veut pas nous laisser entrer, et papa est enfermé dans son cabinet, et il ne nous répond pas.

— Laissez-moi monter, » dit M. Farquhar.

Au grand étonnement des jeunes filles, leur père ouvrit la porte et laissa entrer son gendre. Au bout d’une demi-heure, il redescendit, écrivit dans la salle à manger un petit billet qu’il chargea Marie de remettre à sa mère, et dit qu’il allait envoyer Jemima avec le petit enfant passer deux ou trois jours chez son père.

Il rejoignit M. Benson, qui l’attendait à la porte.

« Venez déjeuner avec moi, dit-il ; je pars pour Londres dans quelques heures, et il faut que je vous parle auparavant. »

Il monta pour prier Jemima de déjeuner dans sa chambre, et revint au bout d’un moment.

« Je commence à voir mon chemin, dit-il. Il faut éviter à tout prix que Richard ne voie son père maintenant, ou bien il est perdu pour toujours. M. Bradshaw est inflexible ; il m’a défendu de rentrer chez lui, parce que je ne voulais pas abandonner Richard à son malheureux sort. Je vais aller à Londres avec le commis de la maison d’assurances ; je dirai tout à Dennison : c’est un Écossais, homme d’honneur et plein de cœur. Il comprendra la situation : vous refusez de poursuivre et la Compagnie n’a rien perdu. Quand j’ai dit tout cela à M. Bradshaw, il m’a demandé s’il était une machine dans sa propre maison ; il tremblait comme la feuille, tout en répétant que Richard lui était parfaitement indifférent, et qu’il ne rentrerait pas dans le bureau tant que je serais son associé.

— Qu’allez-vous faire ?

— Je vais lui envoyer Jemima avec sa fille. Il n’y a rien de tel qu’un petit enfant pour calmer les gens, et vous ne savez pas tout ce que vaut Jemima, monsieur Benson, quoique vous la connaissiez depuis sa naissance. Je vais la mettre au courant de tout, et elle se chargera de conduire les affaires ici, pendant que je ferai de mon mieux à Londres.

— Richard n’est pas en Angleterre, n’est-ce pas ?

— Il doit arriver demain. Je le rejoindrai aisément. Je ne sais pas quel parti je prendrai à son égard. Il ne peut pas rester associé, voilà ce qu’il y a de clair. La maison dont je fais partie n’aura jamais de taches à son honneur ; mais, pour l’amour de Jemima, je ne l’abandonnerai pas ; je lui trouverai quelque occupation à l’abri de toute tentation. S’il vaut quelque chose, il se tirera mieux d’affaire loin de la tyrannie de son père. Il faut que je vous dise adieu, monsieur Benson. J’ai tout cela à expliquer à ma femme, et à faire dire à ce commis que je l’emmène avec moi à Londres. Vous aurez de mes nouvelles dans un jour ou deux. »

M. Benson rentra chez lui, presque étourdi par la rapidité avec laquelle M. Farquhar lui avait expliqué ses plans. Il était abattu et profondément triste du crime de Richard, quelque mauvaise opinion quil eût toujours eue de ce jeune homme. Lhonneur lui défendait de parler à personne de ce quil savait, et sa sœur était trop occupée d’une discussion intestine avec Sally pour voir combien son frère aurait eu besoin de sympathie.

M. Benson ne se sentait pas le droit d’aller chez M. Bradshaw sans qu’on le fit demander, quelque impatient qu’il fût de savoir ce que M. Farquhar écrivait à Jemima. Quatre jours après le départ de son mari, elle vint de bonne heure chez M. Benson et demanda à le voir seul.

« Oh ! monsieur Benson, s’écria-t-elle, voulez-vous venir avec moi pour apprendre à papa les tristes nouvelles que nous venons de recevoir de mon pauvre frère ? Walter m’a enfin écrit pour me dire qu’il était venu à bout de le retrouver ; il ne savait où le chercher, quand, avant-hier, il a appris que la diligence de Douvres avait versé, que deux voyageurs avaient été tués et plusieurs grièvement blessés. Walter dit qu’il a éprouvé un bien grand soulagement en arrivant à la petite auberge située près de l’endroit où la diligence a versé, quand il a su que Richard n’était pas mort, quoiqu’il eût reçu des blessures graves. Mais, pour nous, c’est un coup terrible ; maman est hors d’état de penser à quoi que ce soit, et nous n’osons pas le dire à mon père. »

Jemima avait eu bien de la peine à retenir ses larmes jusqu’alors ; elle se mit à sangloter.

« Comment va votre père ? je désirerais tant savoir de ses nouvelles ! dit M. Benson affectueusement.

— Je vous demande pardon de n’être pas venue, vous en donner, mais j’ai été bien occupée. Maman ne veut pas voir mon père. Il paraît qu’il lui a dit quelque chose qu’elle ne peut pas oublier. Comme il vient aux repas, elle ne veut pas paraître. Elle vit dans l’ancienne chambre des enfants ; elle a tiré de ses armoires tous les vieux jouets de Richard, et elle passe sa journée à pleurer en les regardant.

— M. Bradshaw a donc repris sa vie ordinaire ? Je craignais, d’après ce que m’avait dit M. Farquhar, qu’il n’eût le projet de vivre tout seul.

— Je l’aimerais bien mieux, dit Jemima en pleurant de nouveau. Ce serait plus naturel que la vie qu’il mène ; sauf qu’il n’est pas rentré dans les bureaux, tout va comme à l’ordinaire ; il cause comme si de rien n’était, et même il essaye de faire des plaisanteries, ce qui ne lui arrivait jamais : tout cela pour montrer son indifférence.

— Sort-il quelquefois ?

— Seulement dans le jardin. Je suis sûre qu’il est bien malheureux après tout ; il ne peut pas rejeter ainsi son fils, et c’est là ce qui me fait craindre de lui apprendre cet accident. Pouvez-vous venir, monsieur Benson ? »

Ils traversèrent rapidement les rues qui les séparaient de la maison de M. Bradshaw ; en entrant, Jemima mit la lettre de son mari dans la main de M. Benson, et ouvrit la porte du cabinet de son père, en disant :

« Voilà M. Benson, papa. »

Elle les laissa seuls.

M. Benson ne savait comment s’y prendre pour annoncer à M. Bradshaw la triste nouvelle. Il l’avait trouvé, en entrant, assis au coin du feu, les yeux tristement fixés sur les charbons à demi consumés ; il ne parlait pas et semblait attendre que son visiteur commençât là conversation.

« Mistriss Farquhar m’a prié, dit M. Benson d’une voix agitée, de vous parler d’une lettre qu’elle vient de recevoir de son mari… »

Il s’arrêta, ne sachant comment arriver à la difficulté.

« C’était inutile. Je sais les raisons de l’absence de M. Farquhar, et je les désapprouve. J’avais espéré que mon gendre aurait plus d’égards pour mes ordres. J’ai renié le jeune homme que j’avais pour fils.

— La diligence de Douvres a versé, » dit M. Benson, poussé par la dureté du père.

Un coup d’œil lui apprit ce que valait cette apparente froideur. M. Bradshaw jeta sur lui un regard d’angoisse, son visage se couvrit d’une pâleur mortelle. M. Benson, effrayé, se leva pour sonner ; M. Bradshaw lui fit signe de se rasseoir.

« Oh ! j’ai été bien imprudent, monsieur ; il est vivant, il est vivant ! » s’écria M. Benson en voyant les lèvres de M. Bradshaw s’agiter comme pour parler.

Mais les paroles de consolation n’arrivaient évidemment pas jusqu’à l’intelligence du malheureux père. M. Benson alla chercher mistriss Farquhar en toute hâte.

« Oh ! Jemima, je m’y suis mal pris, j’ai été si cruel ! il est bien malade ; vite, apportez de l’eau, un peu d’eau-de-vie. »

Et, rentrant précipitamment dans la chambre, il trouva M. Bradshaw, ce colosse, cet homme de fer, évanoui dans son fauteuil.

« Appelez maman, Marie. Envoyez chercher le médecin, Élisabeth, » dit Jemima en volant au secours de son père.

M. Benson l’aida à appliquer tous les moyens pour le faire revenir à lui, et ils furent bientôt secondés par mistriss Bradshaw » qui avait oublié en un instant tous ses griefs contre son mari.

Avant l’arrivée du médecin, M. Bradshaw ouvrit les yeux, mais la vieillesse semblait l’avoir atteint tout d’un coup. L’intelligence avait reparu dans ses yeux, mais ils étaient éteints comme si de nombreuses années les avaient obscurcis. Il répondit par des monosyllabes à toutes les questions du médecin, qui, ne sachant pas les raisons secrètes de la maladie, s’en inquiétait moins que la famille. Il prescrivit des remèdes si insignifiants, que M. Benson était sur le point de le suivre pour savoir sa véritable opinion, quand il s’aperçut que M. Bradshaw venait de se lever à grand’peine pour l’empêcher de sortir. Il s’appuyait sur la table pour se soutenir. Au moment où M. Benson s’approcha de lui, il fit un effort pour parler, et dit enfin, avec un accent touchant d’humilité et de prière :

« Il vit, n’est-ce pas, monsieur ?

— Oui, oui, il vit ; il n’est que blessé, il n’est pas en danger. M. Farquhar est avec lui, » répondit M. Benson ; dont les larmes étouffaient la voix.

M. Bradshaw avait les yeux fixés sur M. Benson ; il le regardait comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de son âme pour voir si on lui disait la vérité. Satisfait enfin, il se laissa tomber lentement dans son fauteuil, joignit les mains, et, après un moment de silence, dit :

« Dieu soit loué ! »

XIII

Si Jemima avait espéré que la découverte du crime de Richard aurait au moins l’avantage de renouer les relations interrompues entre son père et M. Benson, elle fut désappointée ; M. Benson n’attendait que la plus légère invitation, mais rien de semblable ne lui arriva. M. Bradshaw, de son côté, aurait été heureux, dans son isolement actuel, de voir quelquefois son ancien ami, mais rien ne pouvait le ramener à quelqu’un à qui il avait défendu sa maison ; Jemima craignait même qu’il ne renonçât à retourner dans ses bureaux, suivant la menace qu’il en avait faite à M. Farquhar. Elle resta sourde aux allusions qu’il faisait de temps en temps à cette menace, évidemment pour voir si son associé en avait parlé à sa femme. Si M. Bradshaw avait pu croire que quelqu’un eût su sa résolution, jamais rien n’aurait pu l’en faire changer. Jemima se félicitait souvent de l’absence de sa mère, qui était allée soigner son fils. Mistriss Bradshaw aurait fatigué son mari par ses importunités. Enfin, un jour, M. Farquhar était allé voir Richard, et M. Watson, ayant besoin d’un ordre, vint demander à Jemima si son père était assez bien pour le voir pour affaires. Jemima transmit la question sans commentaires, et elle eut bientôt la satisfaction de voir son père sortir de la maison et se diriger vers ses bureaux, accompagné de son vieux commis : il n’en parla pas lorsqu’il revit sa fille à dîner, mais à partir de ce jour-là il reprit la direction de ses affaires. Il écoutait en silence les nouvelles de Richard qu’on recevait tous les jours, mais il ne quittait jamais le salon avant l’heure où arrivait la poste de midi.

Quand M. Farquhar revint en apportant la nouvelle du complet rétablissement de Richard, il se décida à dire à M. Bradshaw tout ce qu’il avait arrangé pour la carrière future de son fils ; mais il ne put obtenir de M. Bradshaw aucun signe d’assentiment ou d’intérêt.

« Soyez sûr qu’il n’a pas perdu un mot de tout ce que vous lui avez dit, remarqua M. Benson, auquel M. Farquhar racontait sa conversation avec son beau-père. Mais Richard comprend-il tout cela ?

— Oh ! rien ne peut surpasser son repentir : s’il avait un peu plus d’énergie de caractère, j’aurais plus de confiance en lui ; mais au moins la position qu’il occupera à Glascow n’offrira pas de grands dangers. Ses attributions sont clairement définies, et le chef de la maison est bon et vigilant ; il vivra nécessairement en bonne compagnie ; son père l’avait trop éloigné de toute relation de son âge. Quand je songe à la vie que M. Bradshaw avait voulu faire mener à son fils, j’ai pitié de Richard, et j’ai bon espoir pour lui. À propos, avez-vous réussi à persuader à Ruth d’envoyer son fils en pension ? L’isolement peut avoir pour lui les mêmes inconvénients que pour Richard. Lui avez-vous parlé de mon projet ?

— Oui, mais elle ne veut pas en entendre parler ; elle a une répugnance invincible à l’idée de l’exposer aux insultes d’autres enfants ; soyez sûr que si c’est véritablement ce qui vaut le mieux pour son fils, elle finira par en prendre son parti. Le dévouement absolu qu’elle porte à Léonard l’amène toujours aux conclusions les plus sages.

— Pauvre enfant ! il faudra bien qu’il sorte un jour du petit cercle où il vit ! Mais je voudrais bien venir à bout d’apprivoiser sa mère. Depuis la naissance de notre petite fille, elle vient quelquefois voir Jemima, elle prend l’enfant dans ses bras, et lui parle doucement comme si elle l’aimait de toute son âme ; mais il suffit qu’elle entende un pas qu’elle ne connaît pas pour se sauver comme une biche effarouchée ; elle a tant fait pour rétablir sa réputation, qu’elle ne devrait plus être si sauvage.

— Vous avez raison de dire qu’elle a fait beaucoup ! Nous ne savons pas tout ce qu’elle fait ; elle ne nous raconte jamais rien de ses soins pour les pauvres ; elle n’en parle que lorsqu’elle a besoin de quelque secours. Ce n’est que par les pauvres eux-mêmes que nous savons qu’elle est pour eux dans toute la ville un ange de consolation, et au sortir de tant de tristesses elle répand la joie et la paix dans la maison. Quant à son fils, il est impossible de dire tout ce qu’elle est pour lui.

— Il me semble donc qu’il faut laisser dormir mon projet pour le moment ; mais souvenez-vous que mes dispositions seront les mêmes dans un an, dans deux ans, quand elle voudra. Que compte-t-elle faire pour son fils ?

— Je n’en sais rien ; je me le demande quelquefois, mais je crois qu’elle n’y pense pas. Un trait remarquable de son caractère est de ne jamais regarder en avant et rarement en arrière ; le présent lui suffit. »

En racontant cette conversation à sa sœur, M. Benson l’entendait qui sifflait tout bas ; elle dit enfin :

« Vous savez que je n’ai jamais aimé le pauvre Richard, mais je ne puis pas prendre mon parti de la manière expéditive dont M. Farquhar l’a délogé de la maison. Le voilà qui règne sans partage, et qui a la moitié des profits au lieu du tiers, pendant que Richard travaille à Glascow pour gagner quelques sous ; c’est trop fort ! »

Miss Foi ne savait pas, ni son frère non plus, ce que Jemima elle-même n’apprit que plus tard, c’est que la part de bénéfices qui revenait à Richard, comme associé dans la maison de son père, était soigneusement mise de côté par M. Farquhar pour être rendue, avec tous les intérêts accumulés, à l’enfant prodigue, quand il aurait prouvé son repentir par le changement de sa conduite.

Quand Ruth avait quelques jours de loisir, c’était une véritable fête chez M. Benson ; elle rentrait toujours à la maison avec le désir d’y rendre tous les services qui étaient en son pouvoir. Les travaux délicats que les yeux affaiblis de miss Benson ne lui permettaient plus d’entreprendre étaient toujours réservés à Ruth ; M. Benson l’attendait pour copier ses papiers ou pour écrire sous sa dictée quand il était trop fatigué. Pour Léonard, le retour de sa mère était toujours une joie sans égale : c’était dans les promenades qu’il faisait alors avec elle, dans les confidences qu’ils échangeaient, que l’enfant puisait la force de marcher sur les traces de sa mère. Ils sentaient tous que Dieu avait permis, dans sa miséricorde, que le coup terrible qui avait frappé Léonard tombât précisément au moment où il pouvait lui être utile ; et Ruth s’étonnait, dans son cœur, d’avoir eu la lâcheté de cacher à son fils une vérité qui ne pouvait manquer d’éclater un jour ou l’autre. Les mois et les années s’écoulaient ainsi dans des efforts sincères pour servir Dieu.

Environ un an après que Richard Bradshaw eut cessé d’être associé dans la maison de son père, M. Farquhar rencontra M. Benson dans la rue, et lui dit qu’il venait de Glascow et qu’il était parfaitement satisfait de la conduite de Richard.

« Je suis décidé à le dire à son père ; on a cédé trop facilement dans la famille au désir évident de M. Bradshaw de ne pas entendre prononcer le nom de son fils. Il sortait de la chambre dès qu’on parlait de Richard, en sorte qu’on y a renoncé. J’ai laissé faire tant qu’il n’y a eu rien de bon à dire de lui ; mais ce soir, je ne laisserai pas M. Bradshaw s’échapper sans entendre les nouvelles que j’ai à lui donner de son fils. Ce ne sera jamais un héros : son éducation lui a enlevé tout courage moral ; mais en le surveillant pendant quelques années, il prendra de bonnes habitudes et tout ira bien. »

Le dimanche suivant, au service de l’après-midi, M. Benson s’aperçut que le banc des Bradshaw était occupé. Dans un coin obscur, on distinguait la tête blanche de M. Bradshaw inclinée pour prier. Jadis toute son altitude, pendant l’office, semblait dire qu’il était sûr de lui-même et de sa vertu ; cette fois, il demeura prosterné. M. Benson comprit quel effort c’était pour un homme comme M. Bradshaw de manquer au serment qu’il avait fait de ne jamais rentrer dans la chapelle tant que le même pasteur la desservirait ; et il passa avec sa sœur et Ruth sans paraître apercevoir M. Bradshaw. Mais à partir de ce jour il sentit que, quelles que pussent être les relations extérieures, la vieille affection était rentrée dans le cœur de son ancien ami.

XIV

Les vieillards parlent d’années où la fièvre typhoïde a dévasté l’Angleterre comme une peste : années qui ont laissé dans beaucoup de maisons des traces ineffaçables, et que ceux mêmes qui ont eu le bonheur de sauver les objets de leur affection ne se rappellent qu’en tremblant. Il semblait que l’alarme qui avait envahi la nation égalât la sécurité frivole où elle avait vécu jusque-là : la mort frappait les jeunes comme les vieux, ceux qui se portaient bien comme ceux dont la santé était déjà ébranlée. Telle fut l’année à laquelle nous amène notre récit.

L’été avait été d’une beauté remarquable ; à ceux qui se plaignaient de la chaleur on faisait remarquer que, grâce aux abondantes rosées de la nuit, la végétation n’avait point souffert. Le commencement de l’automne fut humide et froid ; mais personne n’y fit attention. Le commerce semblait plus florissant que jamais ; à Eccleston surtout on était en grande joie ; les manufactures étaient plus occupées qu’elles ne l’avaient été pendant bien des années. M. Donne avait accepté une place du gouvernement, et l’agitation des élections allait recommencer. Les Cranworth, réveillés à temps cette fois, donnaient une série de fêtes magnifiques, afin de faire rentrer dans le devoir les électeurs d’Eccleston.

Pendant que la ville se divisait d’avance entre les deux candidats au Parlement, qu’on discutait le moment de l’arrivée de M. Donne, et qu’on racontait qu’au dernier bal qu’il avait donné M. Cranworth avait dansé avec la fille d’un marchand d’Eccleston, la fièvre se glissait inaperçue dans les malheureux repaires du vice et de la pauvreté. Elle commença dans les maisons des pauvres Irlandais, mais elle était si fréquente parmi eux qu’on n’y fit pas grande attention. Ils mouraient sans être secourus des médecins, qui apprirent l’étendue du mal par des prêtres catholiques.

Avant que les médecins d’Eccleston eussent eu le temps de se réunir, de se communiquer leurs observations et de prendre quelques mesures de salubrité publique, la fièvre éclata, comme un feu qui a longtemps couvé sous la cendre, dans tous les coins de la ville en même temps, et elle s’étendit bientôt des pauvres qui vivaient dans le vice aux honnêtes gens, et de là aux classes moyennes et aisées de la société. La plupart des malades étaient perdus sans ressource dès le premier moment. Un cri s’éleva, puis vint un silence profond, auquel succédèrent les gémissements de ceux qui survivaient.

La moitié de l’hôpital de la ville fut organisée pour soigner les malades ; on les transportait tout de suite dans cette espèce de lazaret pour éviter la contagion, et ce fut là que se concentrèrent les efforts de tous les médecins. L’un d’eux mourut au bout de deux jours ; le lendemain les gardes-malades et les infirmières furent toutes enlevées, et les gardes ordinaires de l’hôpital refusèrent, à quelque prix que ce fût, de s’exposer à ce qu’elles considéraient comme une mort certaine. Les malades se trouvèrent donc abandonnés aux mains les plus grossières, et il n’y avait que huit jours que l’on avait constaté la présence de la fièvre ! Ruth entra un matin d’un pas ferme dans le cabinet de M. Benson, et lui demanda la permission de lui parler un moment.

« Sans doute, ma chère. Asseyez-vous, » dit-il.

Elle ne l’entendit pas et resta debout la tête appuyée contre le manteau de la cheminée, regardant le feu d’un air distrait. Au bout de quelques minutes elle dit enfin :

« Je voulais vous dire que j’ai été ce matin me proposer comme garde-malade pour l’hôpital des fiévreux. On a accepté, et j’y vais ce soir.

— Oh ! Ruth, voilà ce que je craignais ; je l’ai vu dans vos yeux ce matin pendant que nous parlions de ce terrible fléau !

— Pourquoi parlez-vous de crainte, monsieur Benson ? Vous avez soigné vous-même John Hadison et la vieille Betty, et beaucoup d’autres, je suis sûre, dont vous n’avez pas parlé.

— Oui, mais cela est bien différent ! Dans cet air empesté ! soigner des cas si graves ! Y avez-vous bien pensé, Ruth ? »

Elle garda le silence un moment ; ses yeux se remplirent de larmes. Elle dit enfin très-doucement, mais avec un sérieux profond :

« Oui, j’ai pensé, j’ai réfléchi ; mais, au milieu de tous mes doutes et de toutes mes craintes, j’ai senti que je devais y aller. »

Ils pensaient tous les deux à Léonard. Il y eut encore un moment de silence. Ruth reprit :

« Je n’ai pas peur, et on dit que c’est là un préservatif ; en tout cas, si j’éprouve un peu d’inquiétude, tout disparaît quand je songe que je suis entre les mains de Dieu ! Oh ! monsieur Benson, continua-t-elle en laissant couler les larmes qu’elle ne pouvait plus retenir, Léonard ! Léonard ! »

C’était à lui de relever la foi de tous deux.

« Pauvre mère ! dit-il. Mais ayez bon courage. Lui aussi est entre les mains de Dieu. Pensez au court espace de temps qui vous séparerait de lui si vous mouriez dans votre bonne œuvre !

— Mais lui ! mais lui ! ce serait long pour lui, monsieur Benson ; il serait seul.

— Non, Ruth ; Dieu et tous les hommes de bien veilleraient sur lui. Mais, si vous ne pouvez faire taire vos craintes pour son avenir, vous ne devez pas aller à l’hôpital. Tant d’inquiétudes vous rendraient accessible à la fièvre.

— Je ne craindrai rien, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Je ne crains rien pour moi ; je ne veux rien craindre pour mon enfant. »

Après un court silence ils décidèrent le moment de son départ ; ils parlaient de son retour comme d’une chose certaine, quoiqu’ils ignorassent la durée de son séjour à l’hôpital : cela dépendait entièrement de la durée de la fièvre. Ruth ne devait avoir de rapports avec Léonard et avec miss Foi que par M. Benson, qui déclara qu’il irait tous les soirs à l’hôpital pour savoir des nouvelles de Ruth.

« Ce n’est pas seulement à cause de vous, ma chère ! Il y a là beaucoup de malades ; je pourrai au moins donner de leurs nouvelles à leurs amis. »

Tout avait été réglé avec une gravité tranquille ; Ruth hésitait comme si elle reculait devant un grand effort. Elle dit enfin en souriant faiblement :

« Je suis bien lâche de rester ici à causer, parce que je n’ose pas dire à Léonard où je vais.

— Ne pensez pas à cela. Je m’en chargerai. Cela vous agiterait trop.

— Il le faut. Dans un instant j’aurai assez d’empire sur moi-même pour lui parler tranquillement et lui donner du courage. Pensez, continua-t-elle en souriant à travers ses larmes, quelle consolation le souvenir de mes dernières paroles serait pour le pauvre enfant, si… »

Sa voix s’affaiblit, mais elle reprit courageusement :

« Il le faut. Mais voulez-vous vous charger de parler à votre sœur ? Je n’ai pas beaucoup de courage, et, sachant ce que j’ai à faire, sans en savoir la fin, il me semble que je ne pourrais pas résister à de nouvelles prières. Serez-vous assez bon pour lui parler, monsieur, pendant que je vais trouver Léonard ? »

Il se leva sans lui répondre, et ils montèrent ensemble. Ruth apprit à son fils sa résolution avec calme et courage, sans même se permettre un geste ou un regard plus tendre qu’à l’ordinaire, de peur d’inquiéter inutilement son enfant. Il l’embrassa plein d’une confiance qu’il puisait dans son ignorance de l’imminence du danger plutôt que dans la foi de sa mère.

Ruth mit son chapeau et descendit dans le jardin pour cueillir quelques fleurs d’automne. Elle y trouva miss Benson ; son frère lui avait fait la leçon, et, quoiqu’elle eût les yeux gonflés de larmes, elle parla à Ruth avec une animation factice. En les voyant à la porte, s’efforçant de causer de choses indifférentes, comme s’ils se quittaient pour quelques heures, on n’aurait pas deviné les sentiments qui se pressaient dans leurs cœurs. Deux fois Ruth fit un effort pour dire adieu ; deux fois ses yeux tombèrent sur Léonard, et elle fut obligée de cacher ses lèvres tremblantes dans son bouquet de roses.

« On ne vous laissera pas vos fleurs, dit miss Benson ; les médecins exagèrent tant le danger des parfums !

— C’est vrai, dit Ruth, je n’y avais pas pensé. Je ne garderai qu’une rose. Tenez, Léonard ! » et elle lui donna le reste.

C’étaient ses adieux ; elle réunit tout son courage pour sourire encore une fois, puis s’éloigna. Elle se retourna au bout de la rue pour voir encore son fils, mais en l’apercevant elle ne put s’empêcher de courir à lui pour l’embrasser. Il se précipita au-devant d’elle, et la mère et l’enfant se jetèrent dans les bras l’un de l’autre sans dire un mot.

« Maintenant, Léonard, dit miss Foi, ayez bon courage ; je suis sûre qu’elle nous reviendra bientôt. »

Elle avait bien envie de pleurer elle-même, et il est probable qu’elle n’y aurait pas résisté, si elle n’avait pas eu la ressource de gronder Sally, parce qu’elle exprimait sur la conduite de Ruth une opinion qui était celle de miss Benson deux heures auparavant. Prenant comme texte ce que son frère lui avait dit, elle fit à Sally un si beau sermon sur le manque de foi qu’elle en fut étonnée elle-même, et qu’elle ferma prudemment la porte de la cuisine pour ne pas entendre la réplique de Sally. Ses paroles avaient été plus loin que sa conviction.

Tous les soirs, M. Benson allait chercher des nouvelles de Ruth, et il revenait toujours plein d’espérance. La fièvre était terrible à l’hôpital, mais le fléau n’approchait pas d’elle. M. Benson disait qu’il ne l’avait jamais vue si belle que dans cet asile de maladies et de douleurs.

Un soir Léonard l’accompagna jusqu’à l’entrée de la rue dans laquelle donnait l’hôpital. M. Benson le quitta en lui disant de retourner à la maison ; mais l’enfant s’arrêta un moment pour regarder la foule qui contemplait de loin les fenêtres éclairées de l’hôpital. La plupart de ces pauvres gens avaient là des parents et des amis.

Léonard écoutait les conversations : il n’était question que de la fièvre et de ses ravages. Bientôt on en vint à parler de Ruth, et Léonard retint son haleine pour mieux écouter.

« On dit qu’elle a été une grand pécheresse et que c’est sa pénitence, » dit l’un.

Léonard allait se précipiter pour donner un démenti à celui qui venait de parler de sa mère, quand un vieillard répondit :

« Elle ne peut pas avoir été une grande pécheresse, et ce n’est pas une pénitence pour elle ; mais elle fait cette bonne œuvre pour l’amour de Dieu et du Seigneur Jésus. Elle verra la face de Dieu quand vous et moi nous en serons bien loin. Savez-vous que, quand ma pauvre fille est morte et que personne ne voulait s’approcher d’elle, sa tête à reposé sur le sein de cette femme ? J’ai envie de vous frapper, continua le vieillard en levant sa main tremblante, quand je pense que vous avez pu appeler cette femme-là une grande pécheresse. La bénédiction de ceux qui étaient près de mourir repose sur elle. »

Toutes les voix s’élevèrent alors pour raconter les œuvres de miséricorde accomplies par Ruth, et le cœur de Léonard battait si fort qu’il entendait à peine tout ce qu’on disait de sa mère. Nul ne savait tout ce qu’avait fait Ruth ; sa main gauche ignorait ce que faisait sa main droite, et Léonard contemplait pour la première fois l’amour et le respect que les pauvres et les abandonnés avaient voués à sa mère. Il ne put résister ; il s’avança fièrement, et touchant le bras du vieillard qui avait parlé le premier, il essaya de prononcer quelques mots ; mais ses larmes l’étouffaient, ce ne fut qu’au bout d’un moment qu’il put dire :

« Je suis son fils, monsieur.

— Toi, tu es son enfant ! Que Dieu te bénisse, mon garçon ! dit une vieille femme se faisant jour à travers la foule. Hier soir encore elle a calmé mon enfant en lui chantant des psaumes toute la nuit. Elle chantait tout bas et si doucement, si doucement, qu’on dit que toutes ces pauvres créatures dans le délire se taisaient pour écouter, elles qui n’avaient pas entendu des psaumes depuis tant d’années. Que le Dieu du ciel te bénisse, mon garçon !

Et une multitude de créatures affaiblies par la misère et par les privations se pressaient autour du fils de Ruth en le bénissant, et il ne savait que répéter :

« C’est ma mère ! »

À partir de ce jour, Léonard marcha sans honte dans les rues d’Eccleston, car plusieurs se levaient et appelait bienheureuse celle qui lui disait : « Mon fils. »

Au bout de quelques semaines, la violence de la fièvre diminua, et l’effroi public commença à s’apaiser. Les malades de l’hôpital devenaient chaque jour moins nombreux, et, à prix d’argent, on trouva des gardes pour remplacer Ruth. Mais c’était grâce à elle que la panique générale s’était calmée ; c’était elle qui, volontairement et sans espoir de gain, avait bravé tous les dangers de l’épidémie. Elle dit adieu à tous les habitants de l’hôpital, et, après avoir observé soigneusement toutes les précautions conseillées par M. Davis, le premier médecin de la ville, elle rentra chez M. Benson à la nuit tombante.

Les soins les plus tendres l’entourèrent aussitôt ; on la fit étendre sur un canapé qu’on approcha du feu, on lui donna du thé, et elle se laissa faire avec la docilité d’un enfant. Quand on lui apporta les bougies, les regards inquiets de M. Benson ne découvrirent aucun changement sur son visage ; elle était un peu pâle, mais ses yeux avaient la même pureté, et ses lèvres roses le même sourire grave et doux.

XV

Le jour suivant, miss Benson obligea Ruth à rester étendue sur le canapé, et, quelque disposée que fût Ruth à l’activité, elle se soumit pour faire plaisir à miss Foi.

Léonard était assis à côté d’elle et lui tenait la main. De temps à autre il levait les yeux de dessus son livre pour s’assurer qu’elle lui était véritablement rendue. Il avait descendu les fleurs qu’elle lui avait données en partant et qu’il avait fait sécher. À son tour, elle lui montra en souriant la rose qu’elle avait emportée à l’hôpital. Le lien qui l’unissait à son fils n’avait jamais été si étroit.

Plusieurs visiteurs troublèrent ce jour-là le repos de la petite maison. Mistriss Farquhar arriva la première. Elle était charmante ; le bonheur l’avait embellie, et ses grands yeux, brillants de joie, étaient pleins de larmes en contemplant Ruth.

« Ne bougez-pas, Ruth ! il faut que vous preniez votre parti de vous laisser soigner aujourd’hui. J’ai rencontré miss Benson dans l’antichambre, et je lui ai promis de ne pas vous fatiguer. Oh ! Ruth ! comme nous vous aimons depuis que vous nous êtes rendue ! Savez-vous ? J’ai appris à Rosa à prier pour vous dès que vous avez été dans ce terrible hôpital ; je voudrais que vous l’entendissiez dire : « Je te prie, mon Dieu, de garder Ruth ! » Oh ! Léonard, n’êtes-vous pas fier de votre mère ? »

Léonard répondit : « Oui » un peu sèchement, comme s’il ne reconnaissait à personne le droit de savoir combien, il était fier de sa mère. Jemima continua :

« J’ai un projet, ma chère Ruth ; il vient en partie de mon père, qui a un grand désir de vous prouver son respect. Nous voulons que vous veniez avec nous à Abermouth : papa nous a prêté sa maison, et le changement d’air vous fera du bien. Il y a souvent de beaux jours au mois de novembre.

— Merci bien ! L’offre est séduisante ; si vous me le permettez, j’y penserai et je vous dirai ce que je puis faire.

— Oh ! pensez-y tant que vous voudrez, pourvu que vous vous décidiez à venir. Léonard viendra aussi. Je suis sûre qu’il prendra mon parti. »

Ruth pensait à l’entrevue sur la plage : jamais elle ne se sentirait le courage de retourner à ce lieu désolé ; mais Abermouth lui rappelait aussi de doux souvenirs.

« Peut-être Élisabeth et Marie viendront-elles. Quelles charmantes soirées nous passerons ensemble ! »

Pendant qu’elle parlait, miss Benson entra accompagnée du vieux et excellent recteur d’Eccleston. C’était un homme à l’air réservé, mais on lisait sur son visage une bienveillance sérieuse et efficace : ses yeux avaient une expression de bonté qui touchait tout le monde. Ruth l’avait vu une ou deux fois à l’hôpital, et mistriss Farquhar l’avait rencontré dans le monde.

« Allez avertir votre oncle, dit miss Benson à Léonard.

— Attendez, mon garçon. Je viens de rencontrer M. Benson dans la rue, et c’est à votre mère que j’ai affaire. Je serai bien aise que vous sachiez ce dont il s’agit, et quant à ces dames, je suis sûr, dit-il en saluant miss Benson et Jemima, que je ne leur déplairai pas en entrant tout de suite en matière. »

Il tira son lorgnon et dit en souriant :

« Vous vous êtes sauvée hier si silencieusement, mistriss Denbigh, que vous ne savez probablement pas que le comité s’était réuni au moment même pour rédiger une lettre de remercîments qui vous est adressée. Comme président on m’a chargé de vous la remettre, et j’aurai le plaisir de la lire tout haut. »

Le bon recteur n’épargna à Ruth ni la date, ni la signature ; puis, repliant la lettre, il la remit à Léonard en disant :

« Tenez, monsieur ; quand vous serez vieux vous lirez avec plaisir cet hommage rendu à la noble conduite de votre mère. Je vous assure, madame, dit il en se tournant vers Jemima, qu’il est impossible d’exprimer le soulagement qu’ont éprouvé les membres du comité de secours quand mistriss Denbigh s’est présentée. La terreur était à son comble ; les morts se succédaient si rapidement qu’on n’avait pas le temps d’ensevelir les cadavres avant qu’il se présentât d’autres malades pour occuper les lits, et nous ne pouvions nous procurer des secours à aucun prix. Je n’oublierai jamais la reconnaissance que j’ai éprouvée envers Dieu quand mistriss Denbigh m’a dit ce qu’elle se proposait de faire. Nous l’avons pourtant prévenue du danger… Je vous épargnerai tout ce que j’aurais encore à dire, madame, continua-t-il en voyant rougir Ruth ; mais si jamais vous ou votre fils avez besoin d’un ami, je suis à vos ordres pour tout ce qui sera en mon pouvoir. »

Il salua profondément et se retira. Jemima se leva et alla embrasser Ruth. Léonard se leva à son tour pour serrer sa précieuse lettre. Ruth se jeta dans les bras de miss Benson, qui pleurait dans un coin.

« Je n’ai pas pu le dire parce que j’avais peur de fondre en larmes ; mais si j’ai fait quelque chose de bien, c’est à M. Benson et à vous que je le dois. Je regrette tant de n’avoir pas dit au moins que c’est en voyant M. Benson soigner les malades, sans en parler, que l’idée d’aller à l’hôpital m’est venue à l’esprit ! Je ne pouvais que me taire ; mais c’est à vous que je dois tout.

— Après Dieu, Ruth ! dit miss Benson à travers ses larmes.

— Pendant qu’il lisait cette lettre, je pensais à tout ce que j’avais fait de mal. Pouvait-il savoir ce que j’ai été ? dit-elle à voix basse.

— Oui, dit Jemima ; tout le monde à Eccleston l’a su, mais ce temps-là est oublié. Miss Benson, continua-t-elle pour changer de sujet, aidez-moi de persuader à Ruth de venir passer quelque temps à Abermouth avec Léonard. Vous savez que Walter veut l’amener à lui permettre de mettre Léonard en pension ; il discutera ce projet avec elle, et Léonard verra la mer pour la première fois.

— Je crois que mon frère trouvera que Léonard a besoin de se remettre au travail : il a perdu beaucoup de temps dernièrement, et il faut le rattraper. »

Miss Benson se piquait d’une grande sévérité envers les enfants.

« Oh ! il travaillera là-bas, dit Jemima ; vous viendrez, n’est-ce pas, ma bonne Ruth ? Nous passerons si bien notre temps ensemble.

— Ce serait charmant, dit Ruth en souriant. »

Et elles se séparèrent pour ne plus se revoir ici-bas.

Mistriss Farquhar venait de partir quand Sally entra brusquement. « Par exemple ! s’écria-t-elle en regardant tout autour de la chambre. Ah ! par exemple ! si j’avais su que le recteur dût venir, j’aurais mis le beau tapis sur la table, et les belles housses sur nos fauteuils ! Vous n’êtes pas mal, vous, continua-t-elle en examinant Ruth de la tête aux pieds, vous êtes toujours propre et bien arrangée : vos robes ne coûtent pas plus de quatre sous le mètre, je le parierais bien ; mais vous avez une façon de les porter ! Quant à vous (et elle se tourna vers miss Benson), il me semble que vous auriez bien pu mettre quelque chose de mieux que cette vieille drogue, ne fût-ce que pour me faire honneur, à moi, dont le père était bedeau de la paroisse.

— Mais, Sally, vous oubliez que j’ai passé la matinée à faire des confitures. D’ailleurs, pouvais-je deviner que M. Grey viendrait nous voir ? répondit miss Benson.

— Vous n’aviez qu’à me laisser faire la confiture : je sais peut-être bien la faire aussi bien que vous. Si j’avais su qu’il dût venir, j’aurais couru vous acheter un ruban pour vous mettre au cou : cela aurait un peu égayé votre toilette. Je suis désolée de penser qu’il m’a trouvée chez des dissidents qui ne savent pas seulement s’habiller proprement.

— N’y pensez plus, Sally : il ne m’a pas seulement regardée. C’était Ruth qu’il venait voir, et, comme vous dites, elle est toujours propre et bien mise.

— Allons, ce qui est fait est fait ; mais, si je vous achète un ruban, promettez-moi de le porter s’il vient ici des membres de l’Église d’Angleterre : car je ne peux pas supporter la façon dont ils se moquent de la toilette des dissidents.

— Je le veux bien, ma bonne Sally, dit miss Benson ; et maintenant, Ruth, je vais vous chercher une tasse de bouillon.

— Oh ! tante Foi, si vous voulez me traiter comme une malade, j’ai envie de me révolter. »

Mais miss Foi tenait tant à soigner Ruth qu’elle dut se soumettre, et s’étendit sur le canapé, où elle se reposa longtemps, en songeant à la beauté de la mer et aux charmants paysages des environs d’Abermouth.

Dans l’après-midi, M. Davis vint aussi faire une visite à Ruth. M. et miss Benson étaient avec elle dans le parloir, et la regardaient d’un œil joyeux, pendant qu’elle cousait pour miss Benson en causant gaiement du projet d’aller à Abermouth.

« Vous avez vu notre brave recteur aujourd’hui, n’est-ce pas ? dit M. Davis en entrant. Je suis chargé d’une commission du même genre : seulement, je vous épargnerai la lecture de ma lettre, et je parie qu’il n’en a pas fait autant. Je vous prie de remarquer, dit-il en posant sur la table une lettre cachetée, que je vous ai remis un message de remercîments de tous les médecins d’Eccleston, que vous lirez quand cela vous conviendra. Dans ce moment, j’ai à causer avec vous, mistriss Denbigh ; j’ai un service à vous demander.

— Un service ? s’écria Ruth ; que puis-je faire pour vous ? Je vous promets de faire ce que vous voudrez, sans savoir ce dont il s’agit.

— Vous êtes bien imprudente, mais je vous prends au mot. Donnez-moi votre fils.

— Léonard !

— Voilà ce que c’est, monsieur Benson. Il n’y a qu’un moment elle était à mes ordres, et maintenant elle me regarde comme si j’étais un ogre !

— Ruth ne vous comprend peut-être pas bien, dit M. Benson.

— Voici ce dont il s’agit. Vous savez que je n’ai point d’enfants ; cela ne m’a jamais beaucoup troublé, mais c’est un grand chagrin pour ma femme ; je ne sais si c’est par contagion ou parce que cela me contrarie de penser que ma clientèle passera à un étranger, mais je jette depuis quelque temps des yeux de convoitise sur tous les garçons bien portants, et j’ai fini par choisir Léonard, mistriss Denbigh. »

Ruth ne comprenait pas encore.

« Quel âge a cet enfant ? douze ans, dites-vous, miss Benson ? Il est bien grand pour son âge. Le fait est que vous avez l’air jeune ! »

Il vit rougir Ruth et reprit sérieusement :

« Douze ans ! alors je m’en empare tout de suite. Je n’ai pas la prétention de vous l’enlever, mistriss Denbigh. C’est une grande recommandation pour moi de savoir qu’il est votre fils, et je sais que c’est un brave garçon. Je serai heureux de le laisser auprès de vous aussi longtemps et aussi souvent que possible ; mais il ne peut pas passer sa vie attaché à votre tablier. Sauf votre bon plaisir, je me chargerai de son éducation, et il sera mon élève. Avec le temps il deviendra mon associé, et, un jour ou l’autre je lui laisserai la meilleure clientèle d’Eccleston. Maintenant, mistriss Denbigh, qu’avez-vous à dire contre ce projet ? Ma femme en est aussi enchantée que moi. Vous n’êtes pas une femme, si vous n’avez pas vingt objections à me présenter.

— Je ne sais, dit Ruth ; je m’attendais si peu…

— Vous êtes vraiment bien bon, monsieur Davis, dit miss Benson, un peu scandalisée de ce que Ruth n’exprimait pas sa reconnaissance.

— Bah ! bah ! je parie qu’au bout du compte je gagnerai à cet arrangement-là. Voyons mistriss Denbigh, est-ce convenu ? »

M. Benson prit la parole.

« C’est un peu soudain, en effet, monsieur Davis. Il me semble que c’est ce que nous pouvons espérer de mieux ; mais il faut donner à Ruth un peu de temps pour réfléchir.

— Eh bien ! vingt-quatre heures, cela suffit-il ? »

Ruth leva la tête.

« Monsieur Davis, ne croyez pas que je sois ingrate parce que je ne puis pas vous remercier. »

Elle pleurait en parlant.

« Donnez-moi quinze jours pour réfléchir. Dans quinze jours, j’aurai pris mon parti. Oh ! que vous êtes tous bons !

— Très-bien ! dans quinze jours, le jeudi 28, je viendrai savoir votre résolution ; mais je vous préviens que je suis décidé à venir à bout de mon affaire. Je ne veux pas faire rougir mistriss Denbigh en vous racontant toutes les observations que j’ai faites depuis trois semaines, monsieur Benson, et qui m’ont convaincu que je trouverais d’excellentes qualités chez son fils. Vous souvenez-vous de la nuit de délire d’Hector O’Brien, mistriss Denbigh ? »

Ruth pâlit à ce souvenir.

« Voyez comme elle devient pâle en y pensant ! Et je vous assure pourtant qu’elle est allée lui ôter le morceau de verre qu’il avait pris à une vitre cassée pour se couper la gorge à lui-même ou la couper à quelque autre. Je voudrais que tout le monde fût aussi brave qu’elle.

— Je croyais que le grand effroi était passé, dit M. Benson.

— Oui, en général ; mais çà et là, il y a encore bien des imbéciles. Dans ce moment, je vais voir notre beau représentant, M. Donne…

— M. Donne ? dit Ruth.

— M. Donne lui-même : il est malade à l’hôtel de la Reine ; il est arrivé la semaine dernière pour travailler à sa réélection et, en dépit de toutes ses précautions, il a pris la fièvre. Il faut voir la terreur de tout le monde dans l’hôtel ; personne n’ose l’approcher ; il n’a, pour le soigner, que son domestique, qu’il a empêché de se noyer dans son enfance, à ce qu’on dit. Il faut que je lui trouve une bonne garde, quoique je vote pour M. Cranworth. Ah ! monsieur Benson, vous n’avez pas l’idée des tentations des médecins. Si je laissais votre candidat sans garde, il mourrait très-probablement, et quel triomphe pour M. Cranworth ! Qu’est donc devenue mistriss Denbigh ? J’espère que je ne lui ai pas fait peur en lui rappelant Hector O’Brien ; je vous assure qu’elle s’est conduite héroïquement ! »

M. Benson reconduisait M. Davis ; Ruth ouvrit la porte du cabinet de M. Benson et dit d’une voix calme :

« Voulez-vous me permettre de parler un moment à M. Davis seul ? »

M. Benson y consentit sur-le-champ, pensant qu’elle voulait faire quelque question à propos de Léonard ; mais en entrant dans le cabinet, M. Davis fut frappé de son air résolu et triste. Il attendit qu’elle lui adressât la parole.

« Monsieur Davis, il faut que j’aille soigner M. Bellingham, dit-elle en serrant ses mains l’une contre l’autre.

— M. Bellingham ? demanda-t-il avec étonnement.

— Je veux dire M. Donne. Il s’appelait autrefois M. Bellingham.

— Oh ! je me souviens d’avoir entendu dire qu’il avait changé de nom à propos d’un héritage. Mais vous n’y pensez pas. Vous êtes trop fatiguée. Vous êtes pâle comme une morte.

— Il le faut, répéta-t-elle.

— C’est une folie ; voilà un homme en état de payer les soins des meilleures gardes-malades de Londres, et je doute que sa vie vaille la peine de risquer la leur, à plus forte raison la vôtre. Entendez donc raison.

— Je ne peux pas, je ne peux pas, dit-elle avec une expression de souffrance. Laissez-moi aller, cher monsieur Davis, continua-t-elle d’un ton suppliant.

— Non, dit-il avec autorité, cela ne se peut pas.

— Écoutez-moi ! dit-elle en baissant la voix et en rougissant jusqu’aux tempes : c’est le père de Léonard ! Maintenant, vous ne me retiendrez plus. »

M. Davis eut un moment d’hésitation ; elle continua :

« Vous n’en direz rien, il n’en faut rien dire. Personne ne le sait, pas même M. Benson, et maintenant, cela lui ferait tant de mal si on le savait ! Vous n’en direz rien ?

— Non, je n’en parlerai à personne. Mais dites-moi, mistriss Denbigh, je vous adresse cette question avec un profond respect : avez-vous encore quelque affection pour cet homme ? Je savais bien que Léonard n’était pas un enfant légitime ; et, je vous rends secret pour secret, je suis dans la même position que lui, et c’est ce qui m’a attiré dès l’abord vers votre fils. Je connaissais cette partie de votre histoire ; mais dites-moi la vérité : l’aimez-vous ? »

Elle garda le silence un moment, puis releva la tête et le regarda en face :

« Je ne sais pas ; je crois que je ne l’aimerais pas s’il était heureux et bien portant… mais vous avez dit qu’il était malade et seul… comment puis-je m’empêcher ?… C’est le père de Léonard, reprit-elle vivement ; il ne saura pas que je l’ai soigné. S’il est comme les autres il n’a pas sa connaissance, et je le quitterai avant qu’il la retrouve. Mais laissez-moi aller, il faut que je le soigne !

— Je voudrais ne pas avoir prononcé son nom devant vous. Il se passera très-bien de vous, et, s’il vous reconnaissait, vous n’y gagneriez que des reproches. J’ai vu ma mère en passer par là, et elle était aussi jolie que vous. Laissez ce beau monsieur se tirer d’affaire ; je vous promets de lui trouver la meilleure garde qu’on puisse avoir pour de l’argent.

— Non, dit Ruth avec une persévérance triste, comme si elle ne l’avait pas écouté. Il faut que j’y aille. Je le quitterai avant qu’il puisse me reconnaître.

— Allons, dit le vieux médecin, puisque vous êtes décidée, il faut bien vous céder. Ma pauvre mère en aurait fait autant. C’est un grand soulagement pour moi ; car, si vous êtes là, je ne passerai pas mon temps à m’inquiéter de lui. Allez chercher votre chapeau, folle au cœur tendre ! Je vais vous emmener sans plus de scènes ni d’explications ; j’arrangerai tout cela avec les Benson.

— Vous ne direz pas mon secret, monsieur Davis ? dit-elle brusquement.

— Non, non ; croyez-vous que je n’aie jamais eu de secret de ce genre à garder ? Tout ce que j’espère, c’est qu’il perdra son élection et qu’il ne reparaîtra jamais ici. Après tout, continua-t-il en soupirant, c’est dans la nature humaine ! »

Et il tombait dans la rêverie en se rappelant l’histoire de son enfance, quand Ruth apparut, prête à sortir, pâle et tranquille.

« Venez, dit-il ; si vous pouvez être bonne à quelque chose, c’est pendant les trois jours qui viennent. Après cela, il sera hors de danger, et je vous renverrai chez vous. Mais à présent chaque moment est précieux. »

M. Donne occupait le plus bel appartement de l’hôtel de la Reine, son domestique était seul dans sa chambre. Le pauvre garçon avait grand’peur de la fièvre, mais il ne voulait pas quitter son maître. Il s’était réfugié dans un coin, et regardait de loin M. Donne dans le délire, sans oser s’approcher du lit.

« Oh ! si le médecin pouvait venir ! Il me tuera… les domestiques ont trop peur pour venir à mon aide… : Qu’est-ce que je deviendrai cette nuit ?… Oh ! je crois que j’entends le vieux docteur. Oui, c’est lui, le voilà qui monte… »

La porte s’ouvrit, et M. Davis entra, suivi de Ruth.

« Voilà la garde, mon brave garçon, et il n’y en a pas une pareille dans tout le comté. Vous n’avez qu’à faire tout ce qu’elle vous dira.

— Oh ! monsieur, il est bien mal ; est-ce que vous ne passerez pas la nuit ici ?

— Regardez, murmura M. Davis, voyez comme elle s’y prend bien ; je ne pourrais pas mieux faire ! »

Ruth s’était approchée du malade furieux : elle l’avait fait coucher par une douce autorité ; puis, trempant ses mains dans l’eau froide, elle les appuya sur son front brûlant, en parlant tout le temps d’une voix si tendre, que le délire se calmait comme par enchantement.

« Je reste cependant, dit le médecin après avoir examiné son malade, moins pour lui que pour elle, pauvre femme ! »

XVI

M. Davis attendait une crise pour la troisième nuit ; aussi revint-il la passer auprès du lit du malade. Ruth était là, attentive à tous les symptômes, absorbée par les soins qu’elle donnait à celui qu’elle avait tant aimé ; elle n’avait pas quitté la chambre depuis trois jours. En cédant sa place à M. Davis, elle se sentit accablée par une fatigue qui ne la portait cependant pas au sommeil. Sa vie tout entière, depuis les jours de son enfance, se déroulait devant ses yeux dans les moindres détails ; mais, tout en revoyant les lieux qu’elle avait aimés et en repassant les événements de son existence, elle sentait que ce n’était qu’un rêve, et il lui semblait qu’elle ne pouvait se reposer nulle part. De temps à autre, en ouvrant les yeux, elle apercevait la vaste chambre richement meublée où elle se trouvait ; elle entendait la respiration précipitée du malade et distinguait le bruit du balancier de la pendule. La nuit était sombre ; le jour ne reviendrait-il jamais ?

Bientôt il lui sembla qu’elle devait se lever et aller voir ce que devenait celui qu’elle veillait ; mais elle avait oublié qui était le malade, et elle craignait d’apercevoir sur l’oreiller le visage d’un des fantômes qui sortaient de tous les coins de la chambre pour se moquer d’elle. Elle cacha de nouveau sa tête dans ses mains et se rejeta dans son fauteuil. Au bout d’un moment, elle entendit remuer M. Davis, puis on dit : « Venez ici, » et elle se leva avec peine, s’affermit sur ses jambes chancelantes et s’avança vers le lit ; l’effort qu’elle avait fait la tira de son engourdissement, et, malgré la violence de son mal de tête, elle se souvint tout à coup de ce qu’elle faisait et de l’endroit où elle était. M. Davis était au chevet du lit, tenant une petite lampe ; il regardait le malade, dont les traits altérés indiquaient pourtant que la violence de la fièvre était passée. La lumière de la lampe tombait en plein sur Ruth et éclairait son visage animé par l’ardeur de la fièvre. Elle regardait le malade sans rien dire.

« Ne voyez-vous pas le changement ? Il est mieux, la crise est passée ! »

Elle ne répondit pas ; ses yeux étaient fixés sur ceux du malade, qui les ouvrait peu à peu et rencontra ses regards attachés sur les siens. Il murmura quelques paroles, puis les répéta plus distinctement.

« Où sont les lis d’eau ? Où sont les lis d’eau qui étaient dans ses cheveux ? »

M. Davis entraîna Ruth loin du lit.

« Il n’a pas encore retrouvé sa tête, mais tout danger est passé. »

L’aube commençait à poindre ; était-ce pour cela que Ruth était d’une si effrayante pâleur ? D’où venait l’expression d’angoisse qui se lisait dans ses yeux, comme si elle suppliait un ennemi mortel de lui faire grâce de la vie ? Elle se cramponnait au bras de M. Davis, sans quoi elle serait tombée.

« Emmenez-moi à la maison, » dit-elle ; et elle s’évanouit.

M. Davis l’emporta hors de la chambre, et chargea le domestique de garder son maître. Il la mit, toujours sans connaissance, dans une voiture qui les mena chez M. Benson. Il la monta dans ses bras jusque dans sa chambre, puis redescendit dans le cabinet de M. Benson, pendant que miss Benson et Sally déshabillaient Ruth et la mettaient dans son lit.

Quand il vit M. Benson, M. Davis dit :

« Ne me faites pas de reproches, c’est inutile ; je l’ai tuée. J’ai été fou de la laisser aller. Ne me parlez pas.

— Peut-être se remettra-t-elle, dit M. Benson, qui sentait le besoin de consolations après un tel coup. Je crois qu’elle se remettra.

— Non, vous dis-je. Mais il faut que je la sauve, ou bien je suis un meurtrier. Qu’avais-je affaire de l’amener pour le soigner ? »

Sally entra en ce moment pour dire à M. Davis que Ruth était prête à le recevoir.

À partir de ce jour, tout le temps, toute l’habileté, toute l’énergie de M. Davis furent consacrés à soigner Ruth. Il alla prier son rival de se charger de la convalescence de M. Donne, et lui dit avec le ton railleur qui lui était habituel : « Je ne saurais que répondre à M. Cranworth s’il me reprochait d’avoir guéri son adversaire. Mais vous qui êtes un radical, cela vous sera utile : il a encore besoin de grands soins, quoiqu’il aille beaucoup mieux, et j’aurais presque envie de ne plus le soigner. »

Son collègue salua gravement, enchanté de la bonne fortune qui lui arrivait. M. Davis, en dépit de toute l’anxiété qu’il éprouvait au sujet de Ruth, ne put s’empêcher de sourire en voyant son rival prendre à la lettre tout ce qu’il venait de lui dire. « Que les hommes sont fous ! À quoi bon se donner tant de peine pour les faire vivre longtemps ? Voilà cet imbécile qui va raconter ça à tous ses malades. Il faut donc que je prenne soin de ma clientèle pour la laisser à Léonard. Mais je vous demande ce que ce beau monsieur avait à faire ici pour venir tuer cette pauvre femme. »

C’était en vain que M. Davis épuisait toutes les ressources de son art, en vain qu’ils veillaient, qu’ils priaient, qu’ils pleuraient tous : il était évident que Ruth était rappelée dans la maison de son père pour y recevoir son salaire. Pauvre Ruth ! soit qu’elle fût épuisée par les veilles et par les fatigues, soit que la douceur de son âme subsistât même en l’absence de la raison, le délire n’offrit chez elle aucun caractère de violence. Elle était là, couchée dans la mansarde où son fils était né, où elle avait veillé sur lui, où elle lui avait confessé sa faute ; ses yeux avaient perdu toute expression ; elle promenait autour d’elle le vague regard d’un enfant, sans reconnaître ceux qui l’entouraient, pas même Léonard. On ne l’avait jamais entendue chanter ; mais sur son lit de mort les chansons qu’elle avait apprises dans son enfance s’échappaient continuellement de ses lèvres.

Sa force diminuait de jour en jour, mais elle ne le sentait pas, elle ne souffrait pas ; son visage était parfaitement calme ; tout d’un coup elle ouvrit les yeux et regarda fixement, comme si elle apercevait une vision céleste. Un sourire de ravissement entr’ouvrit ses lèvres.

« Je vois venir la lumière, dit-elle. Voilà la lumière qui vient ! » et, se soulevant lentement, elle étendit ses bras, puis retomba pour toujours.

Ils gardaient tous le silence.

« C’est fini ! dit enfin M. Davis. Elle est morte !

— Ma mère ! ma mère ! vous ne m’avez pas laissé seul ! Vous ne me laisserez pas tout seul ! vous n’êtes pas morte ! Ma mère ! ma mère ! »

Jusqu’alors on avait réussi à contenir l’inquiétude de Léonard, afin que les gémissements de son enfant ne vinssent pas troubler ce calme profond. Mais la maison retentissait maintenant des pleurs de celui qui refusait toute consolation. « Ma mère ! ma mère ! »

Mais Ruth était morte.

XVII

La stupeur succéda chez Léonard à son violent désespoir. Il était si abattu à la fin de la journée, que M. Davis effrayé accepta avec joie la proposition de mistriss Farquhar de prendre chez elle l’enfant de son amie pendant quelques jours.

Quand on lui communiqua cette décision, il refusa d’abord de quitter sa mère ; mais M. Benson dit :

« Elle l’aurait désiré, Léonard ! Faites-le à cause d’elle ! » Et il céda sans murmurer, quand M. Benson lui eut promis qu’il la reverrait encore une fois. Le pauvre enfant ne parlait pas, ne pleurait pas, et Jemima dut faire usage de tout ce que lui suggérait son affection avant de pouvoir l’amener à pleurer. Il était si faible que ceux qui l’aimaient craignaient pour sa vie.

L’inquiétude qu’il inspirait fit quelque diversion au chagrin de la mort de sa mère. Chez M. Benson, les trois vieilles gens se demandaient pourquoi elle avait été enlevée dans toute la force de la jeunesse, tandis qu’ils restaient pour la pleurer.

Deux jours après la mort de Ruth, quelqu’un vint demander à parler à M. Benson. C’était un homme enveloppé dans des fourrures, et ce qu’on apercevait de son visage était altéré comme s’il sortait d’une longue maladie. M. et miss Benson étaient allés voir Léonard chez mistriss Farquhar, et la pauvre Sally pleurait toute seule dans la cuisine quand on frappa à la porte. Elle était disposée pour le moment à plaindre tous ceux qui avaient l’air souffrant, et elle proposa à M. Donne (car c’était lui) d’entrer dans le cabinet de M. Benson pour attendre son retour. Il accepta avec empressement l’offre qui lui était faite, car il était faible encore, et l’affaire qui l’amenait lui était très-désagréable. Le feu était presque éteint ; il avait froid et se demandait s’il ne pouvait pas éviter une entrevue avec M. Benson et faire par lettre des propositions pour Léonard, quand Sally ouvrit la porte et dit d’une voix tremblante :

« Peut-être seriez-vous bien aise de monter, monsieur ? » Elle avait appris du cocher le nom du visiteur, et, sachant que c’était en le soignant que Ruth avait pris la fièvre, Sally croyait faire une dernière politesse à M. Donne en lui montrant ce pauvre corps qu’elle avait vêtu et orné pour la tombe avec tant de soin qu’elle était fière en quelque sorte de sa beauté funèbre.

M. Donne suivit Sally sans savoir où il allait, mais avec un vague espoir qu’elle le conduisait dans une chambre plus chaude et plus gaie que celle qu’il venait de quitter. Il se figurait qu’un changement de lieu bannirait les tristes réflexions qui le troublaient ; mais il était loin de se douter de l’endroit où il allait se trouver. Sally montait toujours : elle ouvrit une porte, et M. Donne comprit où il était en se trouvant en face du beau et calme visage que Sally venait de découvrir avec respect. Le dernier sourire de Ruth avait laissé après lui l’empreinte d’une paix inexprimable. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine ; les bandeaux de ses cheveux châtains encadraient son visage et en faisaient remarquer le parfait ovale.

La merveilleuse beauté de cette femme morte frappa M. Donne de respect et d’admiration.

« Comme elle est belle ! dit-il tout bas. Tous les morts ont-ils l’air aussi paisible, aussi heureux ?

— Pas tous, dit Sally en pleurant ; tout le monde n’a pas été aussi bon et aussi doux pendant sa vie. »

Le chagrin de Sally troublait M. Donne.

« Voyons, ma brave femme, nous devons tous mourir. Je suis sûr que vous l’aimiez beaucoup et que vous avez été très-bonne pour elle ; prenez cela pour acheter quelque chose en souvenir d’elle. »

Il lui offrait une pièce d’or, dans un désir sincère de la consoler et de la récompenser.

Mais Sally ôta brusquement son tablier de ses yeux dès qu’elle comprit ses intentions, et s’écria avec indignation :

« Qui donc êtes-vous, je vous prie, pour croire me payer mes bontés pour elle ? Je n’ai pas été bonne pour vous, ma chérie, continua-t-elle en s’adressant au cadavre étendu devant elle ; je vous ai fait enrager dès le premier moment, j’ai coupé vos beaux cheveux dans cette chambre-ci, et vous ne m’avez jamais dit un mot de reproche, pauvre agneau ! Non, je n’ai pas été bonne pour vous, et le monde n’a pas été bon non plus ; mais vous êtes maintenant là où les anges vous soignent tendrement, ma pauvre fille ! »

Elle se pencha pour donner aux lèvres de marbre un baiser dont la seule pensée aurait épouvanté M. Donne.

Dans ce moment, M. Benson entra ; il était revenu avant sa sœur, afin de parler à Sally de quelques arrangements pour l’enterrement. Il reconnut M. Donne et le salua avec un sentiment pénible, comme voyant en lui la cause involontaire de la mort de Ruth. Sally s’échappa pour pleurer à son aise dans la cuisine.

« Je vous demande pardon de me trouver ici, dit M. Donne ; votre servante m’a proposé de monter, mais je ne savais pas où elle me conduisait.

— C’est une idée répandue dans cette ville, que c’est une politesse de proposer de voir les morts, dit M. Benson.

— Dans ce cas, je suis bien aise de l’avoir revue. Pauvre Ruth ! »

M. Benson le regarda avec étonnement. Comment savait-il son nom ? Mais M. Donne n’avait aucune idée que M. Benson ignorât les relations qui avaient existé autrefois entre Ruth et lui, et, quoiqu’il eût préféré continuer la conversation dans une chambre plus chaude, il reprit :

« Je ne l’ai pas reconnue quand elle est venue me soigner. Je crois que j’avais le délire. Mon domestique, qui l’avait vue autrefois à Fordham, m’a dit que c’était elle. Je ne puis vous dire combien je regrette qu’elle soit morte par amour pour moi. »

M. Benson le regarda de nouveau ; un éclair de colère passa dans ses yeux. Si Ruth n’avait pas été là si calme et si immobile, il aurait arraché la vérité à M. Donne par quelque brusque question. Il se contenta d’écouter en silence.

« Je sais que l’argent est une misérable compensation, qu’il ne peut remédier ni à ce triste événement ni aux folies de ma jeunesse… »

M. Benson serra les dents pour ne pas prononcer une malédiction.

« Il est vrai que j’ai mis jadis ma fortune entière à sa disposition ; rendez-moi justice, monsieur, ajouta-t-il en lisant l’indignation dans les yeux de M. Benson, je lui ai proposé de l’épouser et de traiter son fils comme un enfant légitime. Il est inutile de revenir sur ce temps-là, dit-il d’une voix tremblante ; ce qui est fait est fait. Ce que je suis venu vous demander aujourd’hui, c’est de continuer à vous charger de cet enfant ; je payerai toutes les dépenses que vous jugerez convenable de faire pour son éducation, et je placerai en son nom cinquante mille francs, davantage si vous voulez, vous fixerez le chiffre. Si vous refusez de le garder, je chercherai quelque autre personne à qui le confier, mais je prendrai soin de son avenir pour l’amour de ma pauvre Ruth. »

M. Benson ne répondit pas. Il cherchait un peu de paix dans le repos ineffable de la morte. Avant de parler, il couvrit le visage de Ruth, puis il dit d’un ton glacial :

« Léonard n’est pas sans ressources : ceux qui ont respecté sa mère prendront soin de lui. Il ne touchera jamais un sou de votre argent. Je rejette en son nom et en la présence de sa mère, ajouta-t-il en se tournant vers le corps de Ruth, toutes les offres de service que vous pourriez lui faire. Les hommes appellent les actions comme la vôtre des folies de jeunesse. Dieu leur donne un autre nom ! Monsieur, j’aurai l’honneur de vous accompagner… »

En descendant, M. Benson entendit la voix de M. Donne qui le pressait d’accepter ses offres, mais il ne distinguait pas les paroles. Quand M. Donne arrivé à la porte, se retourna pour renouveler ses propositions, M. Benson répondit sans savoir si la réponse convenait à la question :

« Je rends grâce à Dieu de ce que vous n’avez aucun droit d’aucun genre sur cet enfant ; et, pour l’amour d’elle, je lui éviterai la honte de savoir jamais que vous êtes son père ! »

Et il ferma la porte sur M. Donne.

« Quel vieux puritain mal élevé ! Il est le bienvenu à se charger de cet enfant. J’ai fait mon devoir et je quitterai cette ennuyeuse petite ville dès que je le pourrai. Je voudrais que le dernier souvenir qui me reste de ma pauvre Ruth ne fût pas mêlé à tous ces gens-là. »

M. Benson fut très-agité par cette entrevue ; elle troubla la paix qui commençait à rentrer dans son âme. Depuis de longues années, une colère dont il ne se rendait pas compte couvait dans son cœur contre ce séducteur inconnu, qu’il venait de rencontrer à côté du lit de mort de Ruth.

M. Donne avait quitté Eccleston quand vint le jour de l’enterrement de Ruth. Son fils, M. Farquhar et ceux qui l’avaient recueillie dans son abandon suivaient seuls la bière, que portaient quelques-uns des pauvres qu’elle avait secourus pendant sa vie, et le petit cimetière était rempli de vieillards et d’infirmes qui pleuraient.

Après la cérémonie, M. Benson ramena Léonard à la maison. Le pauvre enfant restait étendu sur le canapé sans pleurer, et sans s’apercevoir de toutes les petites attentions qui pleuvaient autour de lui, à commencer par mistriss Bradshaw, qui lui envoyait des confitures, jusqu’aux pauvres créatures sans nom qui se présentaient à la porte de la cuisine pour savoir des nouvelles de son enfant.

M. Benson désirait, d’après la coutume des dissidents, prêcher un sermon funéraire. C’était le dernier hommage qu’il pût rendre à Ruth, et il voulait qu’il fût complet. Il espérait aussi que de grandes vérités pourraient ressortir de l’histoire de sa vie, que tout le monde connaissait. Aussi passa-t-il toute la journée du samedi à travailler à son sermon, détruisant à mesure ce qu’il écrivait, dans son désir de rendre justice à l’humilité et à la douceur de celle dont il parlait. Dans la nuit du dimanche, quand il eut fini son sermon, il n’était pas encore satisfait du résultat.

Mistriss Farquhar avait calmé l’amertume du chagrin de Sally en lui donnant des vêtements de deuil. Pour dire la vérité, Sally était très-fière en pensant à sa belle robe noire ; mais, quand il lui venait dans l’esprit en mémoire de qui elle la portait, elle se remettait à pleurer avec une nouvelle amertume. Cependant le chagrin lui fit oublier toute vanité, quand, le dimanche matin, elle vit passer tous les pauvres qui se rendaient à la chapelle, tous, vieux et jeunes, parents et enfants, avec quelque signe de deuil. Les uns avaient un vieux morceau de crêpe noir, d’autres un bout de ruban fané ; les vieillards arrivaient à pas chancelants ; les mères portaient leurs enfants endormis.

M. Davis avait voulu venir aussi, et Sally lui expliquait les usages des dissidents dont il n’avait encore jamais fréquenté les chapelles. « J’ai de la sympathie pour lui, disait-elle, car je suis membre de l’Église anglicane comme lui, et ces dissidents ont de si étranges habitudes ! »

La petite chapelle était pleine ; tous les Bradshaw en grand deuil étaient dans leur banc ; le fond de l’église était encombré d’étrangers et de pauvres innombrables, parmi lesquels on pouvait remarquer de malheureuses créatures abandonnées qui n’osaient pas s’approcher, mais qui pleuraient en silence.

Le cœur de M. Benson était très-plein. Sa voix tremblait pendant la prière et la lecture. Il essaya de reprendre des forces pour lire son sermon, son dernier effort en l’honneur de Ruth, le travail qu’il avait demandé à Dieu de bénir pour les âmes. Le vieillard regarda un moment tous ces visages tournés vers lui, tous ces yeux humides qui lui demandaient ce qu’il allait dire pour rendre ce qu’il y avait dans les cœurs. Il regardait, et tout à coup un nuage passa devant ses yeux, et il n’aperçut plus ni son sermon ni ses auditeurs ; il ne voyait que Ruth étendue à terre, fuyant les regards, comme il l’avait trouvée jadis sur les collines du pays de Galles. Sa vie était donc finie ? Son combat avait pris fin ? Il oublia son sermon et tout le reste ; il s’assit et cacha son visage dans ses mains, puis, se levant pâle et serein, il ouvrit la Bible au septième chapitre de l’Apocalypse et lut à partir du neuvième verset.

Avant la fin, tous les auditeurs étaient en larmes. Nul sermon n’aurait pu avoir le même effet sur eux. Sally elle-même, quelque préoccupée qu’elle fût de l’effet que produisaient sur les membres de l’Église anglicane de si étranges procédés, ne put retenir ses sanglots en entendant ces paroles :

« Et le vieillard me dit : « Ce sont ceux qui sont venus de la grande tribulation, et qui ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau.

« C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, et ils le servent jour et nuit dans son temple, et celui qui est assis sur le trône habitera avec eux.

« Ils n’auront plus faim et ils n’auront plus soif, et le soleil ne frappera plus sur eux ni aucune chaleur.

« Car l’Agneau qui est au milieu du trône les paîtra et les « conduira aux sources d’eau vive, et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. »

« Il prononce quelquefois de bien beaux sermons, disait Sally à M. Davis quand le service fut fini ; je lui ai entendu faire des prières superbes, aussi belles que celles qu’on dit dans notre église à nous. »

M. Bradshaw désirait donner un témoignage de respect à la femme qui aurait été jetée sans retour dans le péché, si M. Benson l’avait traitée comme lui. En conséquence, il donna l’ordre au premier marbrier de la ville de se trouver le lundi matin dans le cimetière pour prendre les mesures et recevoir ses indications pour un tombeau. En arrivant à l’endroit où Ruth était enterrée, ils virent Léonard couché sur le gazon qui recouvrait sa mère. Il se releva en voyant M. Bradshaw, et essaya d’étouffer ses sanglots ; mais, pour toute explication de ce qu’il faisait là, il ne sut que dire :

« Ma mère est morte, monsieur ! »

Ses yeux cherchaient de la sympathie dans le regard de M. Bradshaw ; mais à la première parole que prononça celui-ci, il fondit de nouveau en larmes.

« Venez, venez, mon enfant ! Monsieur Francis, je vous reverrai demain, je passerai chez vous. Laissez-moi vous ramener à la maison, mon pauvre garçon ! »

Il rentra pour la première fois depuis des années dans la maison de M. Benson en conduisant et en consolant son fils, et pendant un moment il ne put parler à son vieil ami, parce que les larmes lui coupaient la voix.


Ce livre numérique

a été édité par

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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Mrs Gaskell, Ruth roman anglais traduit avec l’autorisation de l’auteur, Paris, Hachette, 1872. La photo de première page, Pont en pierre, a été prise par Sylvie Savary.

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