Camille J. Ferrier

CASTROLEONE

Roman à l’ancienne mode

2026 (1904)

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Table des matières

CHAPITRE PREMIER.. 2

CHAPITRE II 7

CHAPITRE III 29

CHAPITRE IV.. 52

CHAPITRE V.. 72

CHAPITRE VI 86

CHAPITRE VII 121

CHAPITRE VIII 130

CHAPITRE IX.. 141

CHAPITRE X.. 154

CHAPITRE XI 180

CHAPITRE XII 191

CHAPITRE XIII 208

CHAPITRE XIII bis. 224

CHAPITRE XIV.. 259

CHAPITRE XV.. 285

Ce livre numérique. 307

 

CHAPITRE PREMIER

La route qui va d’Isernia à Solmone, dans le royaume de Naples, traverse une région âpre et montagneuse ; en tout temps, elle est peu fréquentée. Le 12 juin 1750, vers dix heures du matin, on eût pu y voir une petite troupe d’une quinzaine de cavaliers, franchissant au pas relevé de leurs montures, le haut plateau des Cinquemiglia. La plaine aride et rocailleuse, entourée de crêtes de rochers décharnés, paraissait toute surprise de se voir un pareil nombre de visiteurs, et elle semblait se parer pour leur faire accueil, de toutes les grâces que peuvent donner les brillants rayons du soleil napolitain. Mais les voyageurs ne paraissaient pas gens à beaucoup admirer le paysage, et ils pressaient le pas comme on fait quand on se sent à la fin de l’étape. Ils sortirent enfin du plateau et, suivant le chemin à peine indiqué sur la pente rapide de la montagne, atteignirent les premiers arbres ; là, ils firent halte, sous un bouquet de chênes, au bord d’un clair ruisseau. Les chevaux furent dessellés, on mit à terre les mannes de vivres, et tous se préparèrent à profiter d’un repos et d’un déjeuner bien gagnés.

Les voyageurs s’étaient séparés en deux groupes : le premier était composé de quelques soldats en costume espagnol, qui rejoignaient leur détachement cantonné à Solmone ; ils s’étaient arrêtés à la lisière du bois et consommaient philosophiquement un maigre repas, arrosé d’un gros vin du pays contenu dans une outre fort fatiguée. Entre eux et le reste de la petite troupe, il n’y avait pas d’autre rapport que celui qui s’établit entre gens désireux de faire route ensemble, dans un pays désert et d’une sécurité douteuse. Les autres voyageurs, bien armés aussi, n’avaient rien de soldatesque ; deux d’entre eux, ainsi qu’en témoignaient le luxe de leurs habits et la bonne apparence de leurs montures, étaient des gens de qualité ; ceux qui les accompagnaient étaient leurs valets, plus un paysan napolitain avec son fils, garçon de dix à douze ans, de mine fort éveillée, engagés avec leurs mules pour porter les bagages. Grâce au zèle des domestiques, l’installation fut vite faite et les deux gentilshommes firent honneur au repas champêtre, comme cela se doit après une longue étape.

Assez semblables d’habits et de tenue pour qu’il fût aisé de voir qu’ils étaient de même famille, ils étaient d’âge et de tournure fort différents. Le plus âgé, homme d’apparence robuste, de taille un peu au-dessus de la moyenne, portait un fort pourpoint de gros drap brun-rouge, un solide tricorne de voyage, de fortes culottes de peau jaune et de grosses bottes. Sa courte perruque blanche conservait à sa figure une apparence assez jeune, mais à voir ses traits déjà marqués, on pouvait juger qu’il avait dépassé la cinquantaine ; le regard franc et calme de ses yeux bleu-gris, l’expression à la fois bienveillante et résolue de sa figure, l’aisance énergique de toute sa personne, complétaient en lui le type du gentilhomme qui a fait la guerre, couru les aventures et qui n’est pas facile à étonner. Dès le premier coup d’œil, on se sentait prévenu en sa faveur, et, bien qu’un observateur exercé eût pu discerner sur cette mâle figure, plus de courage physique que d’énergie morale, on se disait qu’il était homme de bonne rencontre, aussi bien pour passer une heure de conversation agréable, que pour bien payer de sa personne dans quelque hardi coup de main. L’autre, moins grand, mais de bonne taille aussi, était beaucoup plus jeune ; c’était un beau garçon d’une vingtaine d’années au plus, à la figure pleine et rose, avec des yeux noirs et de beaux cheveux brun foncé réunis en une large bourse à la mode des élégants de l’époque. Il portait comme son compagnon, le pourpoint de voyage en grosse étoffe brun-rouge, serré à la taille et évasé de jupe, un grand chapeau à plumes et de longues bottes grises ; pour lui aussi, son aspect prévenait en sa faveur, et on aurait souhaité pareil fils à tous parents désireux de famille. À eux deux, ils paraissaient faire très bon ménage, causant et riant comme s’ils eussent été une simple paire d’amis ; cependant, ils marquaient les nuances comme il convient à des gens de bonne éducation, et tandis que le père appelait son fils Hippolyte tout court, le jeune homme lui parlait d’un ton où le respect se conciliait dans la juste mesure avec une filiale affection. Tout en devisant ainsi de bonne grâce, ils en vinrent à la fin de leur repas ; c’était le moment de la grande chaleur du jour ; rien ne les forçait à terminer la halte ; sur leur tête, l’ombre silencieuse des grands arbres semblait les engager à profiter de ce doux repos ; s’étendant sur l’herbe à demi desséchée, ils furent bientôt tous deux assoupis.

Au bout d’une demi-heure environ, le plus âgé s’éveilla ; il jeta autour de lui ce coup d’œil rapide de l’officier dressé à se tenir sur ses gardes ; voyant que tout était en ordre, il reporta ses yeux sur le jeune homme toujours profondément endormi, et son regard se pénétra d’une douce flamme d’affection paternelle. Puis, comme satisfait de son examen et se disant qu’il pouvait, sans nul inconvénient, s’accorder ce petit plaisir, il tira de sa vaste poche une pipe de terre à long tuyau de bois, la bourra avec soin, et battant le briquet le plus doucement qu’il lui fut possible, il l’alluma et en tira des bouffées régulières avec ce bien-être placide du fumeur qui sait que sa bonne petite compagne ne lui fera pas infidélité.

Autour de lui tout était calme ; les soldats et les valets dormaient profondément ; les chevaux, bien repus eux aussi, étaient étendus dans l’herbe ; le soleil brillait gaiement au travers des éclaircies du feuillage ; on n’entendait d’autre bruit que le petit murmure du ruisseau, le grincement des grillons et quelques cris de corneilles, au loin, dans les rochers grillés de soleil. Cette grande paix aurait dû se communiquer au digne gentilhomme, tranquillement assis en tête-à-tête avec sa bonne pipe ; il n’en fut pas ainsi ; insensiblement sa figure prit une expression sérieuse jusqu’à la préoccupation ; évidemment il était en proie à une inquiétude qui ne devait pas être habituelle à la nature calme et confiante de son esprit.

C’est que le comte de Rivenne, c’était son nom, se sentait engagé dans une aventure dont il ne voyait pas bien quelle serait l’issue. Français et Bourguignon de naissance, de très bonne famille, frère cadet du duc et pair de Moirans, M. de Rivenne, entré au service de très bonne heure, avait vaillamment fait sa partie dans bon nombre de faits militaires de l’époque. Puis il s’était marié, et au bout de huit ans de la plus heureuse union, il avait eu le malheur de perdre sa femme. Dans l’intensité de son chagrin, il avait pris en dégoût son château de Rivenne et s’était mis à voyager. Curieux de choses d’antiquité, il s’était dirigé du côté de l’Italie, ce pays classique entre tous, et après avoir visité quelques villes, s’était fixé depuis près de dix ans, à Bologne. Et maintenant, à l’âge où le besoin de repos commence à se faire sentir, il se trouvait, par un singulier concours de circonstances, lancé de nouveau dans l’inconnu, obligé peut-être de reprendre son ancien métier d’homme d’action et de risquer sa vie dans les aventures ; la sienne, passe encore, mais il n’était pas seul ; s’il y avait danger, son unique enfant en aurait sa part et c’était cela surtout qui donnait à la figure ouverte et loyale du digne gentilhomme, cet aspect de préoccupation importune. Son regard s’abaissa de nouveau sur le jeune homme, toujours profondément endormi dans une de ces belles attitudes que le sommeil donne à la jeunesse.

Pauvre Hippolyte ! se dit-il à lui-même. Comme elle dort ! Puisse-t-elle avoir toujours si bon repos, et puissions-nous sortir bientôt, à notre satisfaction, de cette malencontreuse aventure !

C’est qu’en effet, le jeune homme était une belle jeune fille ; à l’examiner de près, sous l’aspect peu flatteur de son harnais masculin, à voir la noble abondance de sa chevelure, la délicatesse de ses traits, la finesse de ses mains, ses pieds si petits en dépit de ses fortes chaussures, il était aisé de deviner le secret du déguisement, et on se demandait pourquoi cette charmante enfant avait pu consentir à ensevelir sa beauté sous ce costume masculin, plus disgracieux encore qu’incommode.

Pauvre Hippolyte ! répétait son père. Bien m’en a pris de l’élever un peu en garçon ! Aujourd’hui elle en recueille le bénéfice… Au diable l’aventure néanmoins, et ne faut-il pas que toujours le petit dieu malin vienne faire des siennes, là où il pourrait si bien se tenir coi et tranquille !… Comme s’il manquait de bons partis à Dijon ou à Bologne ! Mais non, ne faut-il pas qu’elle aille s’éprendre de ce Raphaël ? Charmant cavalier, je ne dis pas non, et de bonne naissance, sans doute, mais ça n’a ni sou ni maille, et qui trouve moyen, lui, noble Sicilien, de prendre parti pour l’Autriche tout juste au moment où c’est l’Espagne qui l’emporte !… Puis, pour comble de malchance, ne faut-il pas qu’au moment où il peut espérer de rentrer en grâce, je ne sais quelle folle de grande dame s’enrage pour lui d’une passion absurde et le fasse enlever, tout comme les Barbaresques viennent nous prendre nos jeunes filles !… Quand je dis enlever, c’est pour faire comme tout le monde, mais je n’en suis pas bien convaincu, moi, de cet enlèvement ! Que diable on n’enlève pas un homme, comme moi je fais d’un lapin ! Je sais que les bonnes langues de Naples n’en veulent pas démordre, mais de preuves, pas plus que sur la main ! Tout ça, j’en parierais, ce n’est que propos en l’air, on sait ce qu’en vaut l’aune !… Mais faites donc entendre raison sur ces choses-là à une jeune fille amoureuse !… Quand le cœur est pris, adieu le bon sens, et nous voilà lancés à la poursuite de la dame et de son prétendu gibier, sans plus savoir ce que nous allons faisant qu’une corneille qui abat des noix au haut d’un arbre !… Ah ! je voudrais qu’ils fussent tous à tous les diables, les grandes dames qui se font des caprices, les freluquets qui les leur mettent en tête et les bavards qui brochent sur le tout sans y voir plus loin que le bout de leur nez !…

Le vieux sang bourguignon du digne gentilhomme s’échauffait à vue d’œil, et il allait continuer sur cette gamme, lorsque celle qui donnait lieu à cette belle sortie, fit un mouvement. Il s’arrêta court ; dans sa plus vive colère, il n’eût eu garde de l’éveiller. Mais si bon qu’il soit, le sommeil de la jeunesse a des bornes, et la belle Hippolyte, ouvrant les yeux, se redressa en étendant les bras et montrant dans un demi-bâillement, ses jolies dents blanches :

— Ah ! dit-elle, quelle heure est-il ? Dieu, que j’ai bien dormi !…

Et se tournant vers son père, elle lui fit un de ces bons sourires d’affection qui ravissent les cœurs paternels.

— Tu as bien dormi, fillette ! dit Rivenne, tout épanoui de tendresse. Eh bien, ne te gêne pas pour continuer ; nous ne partons pas encore ; il fait toujours grand chaud, et nous ne sommes plus guère qu’à trois heures de Solmone.

— Autant que cela ! dit Hippolyte avec une sorte de moue ; je voudrais y être déjà !

— Voyez-vous l’impatiente !… Eh ! nous y arriverons assez tôt, à cette mauvaise bourgade de Solmone, pour ce que nous avons à y faire !…

— Comme vous dites cela, mon père ! reprit vivement la jeune fille, en accentuant encore son sérieux. Il me semble que nous avons beaucoup à y faire ; ce n’est que là que nous pourrons avoir des renseignements précis !…

— Oui, Dieu sait lesquels ! Ce que je sais, moi, c’est que nous ne saurons rien, car il n’y a rien !…

C’en était trop pour la patience de la belle Hippolyte :

— Ah ! mon père, s’écria-t-elle, vraiment vous avez juré de me désespérer ! Vous ne voulez rien croire ! Moi, je vous dis que cette maudite Baronne a enlevé Raphaël, qu’elle le tient dans son château, que nous allons le savoir de source certaine, et qu’une fois que nous en serons sûrs, de gré ou de force, il faudra bien qu’elle le rende et sans plus tarder !…

— Ta, ta, ta, comme tu y vas ! Que voilà bien des raisonnements de fillette amoureuse ! Tout est sûr et clair, il n’y a point de difficultés !… Eh bien, dans la vraie vie, c’est autre chose, et moi, je ne vois rien de tout cela !…

— Vous avez pourtant bien entendu ce qui se dit à Naples !

— Bon, des gens qui savent tout sans s’être enquis de rien !

— Enfin, Raphaël a disparu, vous ne le nierez pas ?

— Je n’ai garde, mais…

— Et il a disparu, enlevé dans la rue, par des gens de la Baronne !… Vous avez entendu ce qu’a dit sa vieille servante ; il venait chez lui une dame masquée, accompagnée comme une grande dame seule peut l’être ; il l’appelait Baronne, et il y avait entre eux des scènes violentes…

— Eh bien, qu’est-ce que cela prouve ?

— Cela prouve qu’elle venait, comme tout le monde le sait à Naples, lui parler de son amour, insister sur ce maudit mariage qu’elle s’est mis si stupidement en tête, et comme il n’en voulait pas, ni de l’un ni de l’autre, parce qu’il m’aime, car il m’aime, moi, mon Raphaël !… alors elle s’est décidée à le faire enlever !…

— Tout ça, c’est très bien, mais encore une fois, moi, je ne vois pas…

— Vous ne voyez pas, mais, moi, je vois très bien !… Et cette danseuse de San-Carlo, ne vous a-t-elle pas raconté ?…

— Ah ! oui, parlons-en de cette danseuse ! Jolie visite que tu m’as fait faire là !… La maîtresse de ce jeune homme !…

— Eh ! bon Dieu, qu’importe ! Une fille de rien, je n’en suis pas jalouse !… Il fallait bien savoir la vérité !… Et ce qu’elle vous a dit est très clair : c’est un soir, en sortant de chez elle, que Raphaël a été enlevé. La rue était déserte ; on a entendu du bruit, on a crié au secours ! Les voisins, tous ces poltrons, se sont bien gardés même de chercher à voir ce qui se passait ! On a entendu un carrosse s’éloigner grand train, avec des gens à cheval, et quand tout bruit eut cessé, on a trouvé sur le pavé, un ruban, que voici, et une épée brisée, celle de Raphaël ! Il n’y a pas à en douter ; il a été pris là, dans un guet-apens et enlevé ! Que voulez-vous de plus clair ?…

— Tout cela est très clair et très obscur aussi. J’ai vu de telles aventures arriver à des gens qui voulaient simplement faire perdre leur trace et…

— Ah ! mon père, vous êtes injuste ! Pourquoi Raphaël aurait-il voulu se cacher ?…

— Eh ! le sais-je, moi ?… Ces jeunes gens ont tant de folies en tête !…

— Et moi, je vous dis que Raphaël m’aime, qu’il ne pense qu’à moi, et que s’il n’était pas prisonnier, il serait déjà venu faire sa demande en forme !…

— Comme il te plaira, mais encore une fois, en supposant qu’on l’ait enlevé, qu’est-ce qui prouve que ce soit la baronne de Castroleone !

— Parce qu’elle en est bien capable !… Vous savez mieux que moi ce qu’on en dit ! Ses mœurs, je n’en parle pas ; même à Naples, elle fait scandale ! Sa haute position lui permet de se passer tous ses caprices !… Avec cela, orgueilleuse, méchante, vindicative, et d’une audace, d’une violence à ne reculer devant rien !… Oh ! la maudite vieille, je la hais !…

— Maudite vieille ! Sais-tu bien qu’elle n’a guère plus de trente ans !…

— Eh bien, vous trouvez cela jeune ?…

— C’est vrai que tu n’en as que dix-huit à peine ! Oh ! la jeunesse, comme cela vous fait vite les gens vieux ! Mais n’importe, tu auras beau dire, il est impossible de croire que la Baronne ait fait enlever, comme cela, en plein Naples, un jeune homme qui n’est pas tout à fait le premier venu !… Raphaël est de bonne maison de Sicile, après tout, des princes de Cidieri, et bien qu’un peu mis à l’écart comme trop épris des idées philosophiques – de quoi je ne le blâme pas du reste, – et aussi comme partisan autrichien, sa famille ne l’aurait pas laissé escamoter comme une muscade !… Puis la baronne de Castroleone, sans être une vertu, n’est pas femme à risquer de telles aventures ; elle est très bien vue à la cour, en grande faveur auprès du premier ministre, le marquis Tannucci ; dans cette position, que diable, on ne fait pas de pareilles incartades !… Notre chargé d’affaires, M. Darthenay, qui remplace ici le marquis de l’Hôpital, notre ambassadeur, n’ajoute aucune foi à cette histoire… Et du reste, la police n’a rien trouvé…

— Eh ! cela s’explique ! Vous le dites vous-même, cette maudite femme est en grande faveur en haut lieu ; on lui passe tout à elle, tandis que le pauvre Raphaël, lui, il n’est pas bien en cour et tout le monde l’abandonne… Mais, moi, je ne l’abandonne pas, et dussè-je aller jusqu’au bout du monde, je saurai bien le délivrer !

— Oui, mais que diable, il y a des difficultés, des difficultés énormes, et tu ne veux pas les voir ! Supposons que cette Baronne l’ait enlevé, ton Raphaël ? Crois-tu qu’il soit bien aisé de le lui tirer des griffes ! Dans ce pays de sauvages, loin de toutes ressources, que pouvons-nous faire ?… Nous irons donner dans son château, comme un cerf qui va s’enfourner dans une écurie !… Je sais que je ne suis pas le premier venu, que j’ai de bonnes recommandations et qu’on ne me mangera pas sans boire, mais toujours est-il que c’est jouer gros jeu et pendant qu’il en est temps encore, nous ferions mieux de…

— Non, non, mon père, tout est dit, tout est examiné, je ne reviens pas en arrière ! L’entreprise est difficile, je le sais, mais nous en viendrons à bout ; les Rivenne-Moirans ne lâchent pas si aisément prise !… Et puis, si nous ne réussissons pas, oh ! je vous le dis, mon père, s’il faut perdre Raphaël, je sens que j’en mourrai !…

Et moitié émotion réelle, moitié feinte bien jouée, la belle Hippolyte laissa tomber de ses beaux yeux, une belle grosse larme qui glissa sur sa joue, comme une perle de rosée sur une fleur…

C’en était trop pour le cœur paternel du bon Rivenne ; voir sa fille pleurer, il n’y résistait pas et son amour-propre de gentilhomme aidant, une fois lancé dans l’entreprise, il ne voulait pas en avoir le démenti.

— Allons, calme-toi, fillette, dit-il ; tu sais bien que je ne veux pas te contrarier. Tout ce qui pourra se faire, on le fera ; pardieu, j’en ai vu de plus rudes, et comme tu le dis, les Rivenne-Moirans ne se laissent pas si facilement faire la loi !… Moi aussi, je suis en bonne position auprès de S. M. Napolitaine et nous reprendrons ton Raphaël, fût-il dans les griffes du Grand Turc !

Hippolyte n’en demandait pas davantage ; essuyant ses yeux, elle montra à son père un gai visage tout illuminé d’un sourire pénétré d’affection et de reconnaissance, et le digne gentilhomme, peu porté de nature à voir l’avenir en sombre, reprit bien vite sa bonne humeur ; ils se mirent à causer joyeusement de choses et d’autres, et la fin de la halte put seule mettre un terme à l’entretien. Vers les quatre heures, on se remit en route, et à la nuit tombante, la petite caravane entrait dans Solmone où M. de Rivenne et sa fille allèrent prendre gîte chez un notable auprès duquel ils étaient recommandés.

CHAPITRE II

Réveillé de bonne heure, selon son habitude de chasseur et de soldat, M. de Rivenne réfléchissait et ses réflexions n’étaient pas exemptes d’une forte nuance de perplexité. Non qu’il voulût revenir sur la promesse qu’il avait faite à sa fille, mais il ne s’aveuglait pas pour cela sur les difficultés de l’entreprise, et il entendait ne les affronter qu’après en avoir soigneusement calculé les chances et s’être mis en mesure de parer à tout événement. Les quelques journées de voyage qu’il avait faites pour se rapprocher du but de l’expédition, la dernière surtout, lui montraient qu’il était en pays perdu, presque sauvage ; entre Isernia et Solmone déjà, la route était à peine sûre ; que serait-ce lorsqu’il faudrait s’engager dans ces montagnes dont il avait aperçu, le jour précédent, les crêtes décharnées !… Et cela pour aboutir précisément à la retraite de celle à qui ils allaient disputer sa proie ; quelque vieux château-fort, sans doute, perché sur d’abrupts rochers, loin des villes, des routes, de tout point où l’on pourrait trouver secours, en cas de danger. Il avait entendu parler à Naples de ces repaires des Abruzzes, où la féodalité semblait s’être conservée dans toute sa rudesse, où les seigneurs vivaient entourés d’hommes armés, de tout temps dévoués à leur famille, prêts à tout faire et pour qui la vie humaine n’avait pas plus de valeur qu’elle n’en avait au plus sombre du Moyen Âge. On pouvait sans doute en rabattre sur ces récits où se donnait carrière l’imagination méridionale, et la dame de Castroleone, une habituée de Naples, élégante et raffinée autant que pas une, ne devait pas se comparer aux farouches barons des anciens temps. Il n’en était pas moins vrai qu’il s’agissait de s’introduire dans son château, de s’assurer si, oui ou non, elle y séquestrait le beau Raphaël, et de tout tenter au besoin pour lui enlever son prisonnier. Certes l’entreprise était hasardeuse, et plus d’un, même des plus résolus, eût hésité à s’y engager. M. de Rivenne ne pouvait compter que sur lui-même ; ses deux domestiques étaient de vieux soldats, serviteurs dévoués sans doute, mais en somme de bien petit renfort ; cette ville de Solmone où il avait pris quartier, ne paraissait guère de taille à lui fournir des ressources. Et pourtant, il était indispensable de s’assurer quelque assistance en cas de besoin ; après tout, il n’y a pas d’effet sans cause, et pour qu’on eût mis sur le compte de la Baronne, la disparition de Raphaël, c’est qu’il fallait qu’il y eût dans sa manière d’être, quelque chose qui prêtait à la supposition. Si donc le fait était vrai, on ne pouvait s’attendre à ce que cette audacieuse amazone lâchât facilement sa proie, et alors !…

Alors, ou bien il fallait la lui enlever à force ouverte, et tout énergique soldat qu’il fût, Rivenne, surtout empêché qu’il était par la présence de sa fille, ne se dissimulait pas que l’entreprise était singulièrement dangereuse, ou bien Hippolyte devrait se décider à céder. Certes c’était le parti que depuis longtemps elle aurait dû prendre, mais elle aussi, était opiniâtre de nature, et le raisonnement avait peu de prise sur sa volonté ; puis elle aimait Raphaël ; amour de jeune fille peut-être, aussi vite passé que promptement éclos ; mais pour le moment, la position n’en était pas moins fort tendue ; entre ces deux caprices féminins, il n’était pas aisé de prévoir lequel céderait à l’autre. Aussi, M. de Rivenne, à bout de suppositions et de logique, se faisait, faute de mieux, optimiste, et en venait à se dire qu’il ne fallait pas mettre les choses au pire, qu’après tout, on n’était sûr de rien, qu’il n’était nullement prouvé que le bien-aimé de sa fille fût prisonnier de la Baronne, que dans ces conditions une visite rendue à cette dernière, avec les bonnes recommandations qu’il s’était fait donner, n’avait rien de trop redoutable, que tout se passerait selon l’usage, de la façon la plus pacifique, que sa fille, ne pouvant rien découvrir, tournerait ses imaginations d’autre côté, et, quelque beau cavalier aidant, on aurait bientôt fait de ne plus se mettre martel en tête pour un Mons Raphaël qui, sans doute, passait fort bien son temps ailleurs… C’était à quoi concluait le bon Rivenne, et les choses arrangées ainsi pour le mieux, il s’occupa de régler l’emploi de la journée. Avant tout, il y avait lieu de rendre visite au gouverneur de la ville, puis à un chanoine, curieux d’antiquités, pour qui il avait des lettres. C’était chose obligée pour un voyageur de son rang et de ses goûts ; d’ailleurs il pourrait obtenir par eux quelques renseignements, quelque indication sur cette étrange Baronne de Castroleone et sur ce qui se passait à son château ; à tout le moins il verrait à s’assurer auprès du représentant du Roi une assistance qui pouvait lui être précieuse, tout en espérant, du reste, qu’il n’en aurait pas besoin.

Ce fut dans ces dispositions d’esprit qu’il alla rejoindre sa fille, dans la salle commune de leur appartement. Elle y était déjà, en grande tenue de cérémonie, se regardant au miroir et paraissant se trouver fort à son gré.

— Peste, dit Rivenne, comme vous voilà beau, M. le chevalier de Mauvers !

C’était le nom de guerre que la jeune fille avait pris en endossant ses habits masculins…

— En vérité, savez-vous bien que toute jolie fille qu’elle est, Mademoiselle de Rivenne aurait le droit d’être jalouse de son frère !

— Eh bien, mon père, dit Hippolyte avec un gai sourire, garçon ou fille, ne dois-je pas vous faire honneur ? Nous allons en visites de cérémonie, aujourd’hui ; c’est le cas d’être à son avantage, et j’entends que ce soir, toutes les belles dames de la ville n’aient d’yeux que pour moi !…

Et elle continuait à se mirer avec complaisance, évidemment fort satisfaite du spectacle que la glace lui envoyait. Et le miroir n’avait pas tort ; dans son beau pourpoint gris perle à reflets gorge de pigeon, avec revers roses brodés d’argent, sa taille élégante bien dessinée par les basques bouffantes de l’habit, un flot de dentelles et son large ruban noir moiré sur la poitrine, la jambe bien prise dans ses bas blancs, l’épée au côté, chapeau sous le bras, elle faisait un fort agréable cavalier, et le bon Rivenne se sentait doucement flatté dans sa vanité paternelle.

— Oui, ma foi, dit-il, le costume te va bien ! Qu’aurait dit ta pauvre mère qui promettait toujours que tu serais une belle fille, de te voir devenue un aussi joli garçon ?

Hippolyte ne répondit pas, non que le souvenir de sa mère ne fût pas toujours le bienvenu auprès d’elle, mais elle n’était pas arrivée à cet âge où il plaît de parler de ceux qui ne sont plus ; le présent était trop pour elle, pour qu’elle eût le goût de revenir au passé.

— Tout cela est très bien, reprit Rivenne qui, lui, pensait aux choses sérieuses, et si la beauté faisait tout en monde, nous aurions bien vite cause gagnée, mais il n’en va pas ainsi, et…

— Bon, bon, mon père, interrompit Hippolyte, n’allez pas plus loin ; de grâce, ne m’ôtez pas ma confiance : nous réussirons, vous le verrez… Nous ne sommes pas plus sots que d’autres, après tout, et puis j’ai une épée au côté, vous m’avez appris à m’en servir, et s’il le faut, flamberge au vent, j’en vaux bien un autre !…

— Très bien, très bien, mais il faut de la prudence… Promets-moi de t’observer et d’être calme, sinon…

— On s’observera, mon père, on sera calme ! Je ne suis plus une enfant et je veux réussir, voilà ce qui vous répond de moi… Maintenant, partons, il est l’heure, j’ai hâte de voir M. le Gouverneur de Solmone. Dieu sait quelle tête de vieux portrait de famille nous allons lui trouver !

Et la folle jeune fille, sans plus penser au but de leur visite, s’égayait à plaisir, entraînant son père par son exemple, en quoi elle n’eut pas de peine, car le digne gentilhomme ne demandait qu’à rire, et quand sa fille était de bonne humeur, il avait fort vite fait de se mettre à l’unisson.

Dans ces dispositions agréables, ils sortirent et se rendirent chez le Gouverneur. Son logis était un palais qui devait avoir eu dans le temps jadis, fort belle apparence ; pour le moment, il étalait sans vergogne tous les signes d’un vrai délabrement, comme pour ne pas humilier la décrépitude de l’ensemble de la ville. Quelques pauvres hères, revêtus de vieux uniformes, simulaient dans le vestibule d’entrée la présence d’une garde ; un officier, guère mieux en point, vint recevoir les visiteurs et les conduisit au Gouverneur qui, prévenu de leur arrivée, les attendait au bas du grand escalier ; les compliments s’échangèrent et l’on entra dans la salle de réception. Le Gouverneur fit asseoir ses hôtes et engagea la conversation en homme de bonne compagnie et qui connaît son monde. Le marquis Biffi, c’était son nom, ne répondait nullement à l’idée folâtre que s’en était fait Hippolyte. C’était un homme de quarante ans environ, plutôt petit, mis suffisamment à la mode, de bonnes manières, l’œil fin et la parole fort à son commandement. Il était aisé de voir qu’il n’était pas à Solmone pour son plaisir ; ruiné de longue date, il avait dû accepter cette pauvre place à défaut d’autre et en attendant mieux. Il résidait le moins possible, trouvant toujours de bons prétextes pour aller conférer à Naples sur les affaires de son gouvernement, et il parut fort heureux de recevoir des visiteurs bien au courant des nouvelles de la Cour et de la ville. Il se mit fort galamment à leur service et leur donna, avec toute l’expansion d’un pur Napolitain, les plus belles assurances de son entier dévouement. Entre temps et sans paraître y mettre trop d’importance, M. de Rivenne le mit au courant du but de son voyage ; il recherchait les antiquités et avait entendu dire qu’il pourrait en trouver dans cette région ; il parla du château de Castroleone, disant qu’il lui avait été signalé comme un centre de recherches intéressantes. Le Marquis écoutait ces propos avec l’air d’attention qui est de mise en pareil cas ; il se connaissait peu, disait-il, en antiquités, toutefois il savait qu’il y en avait dans les environs. On lui apportait parfois de vieilles poteries, des fragments de marbre trouvés dans les travaux d’agriculture ; du reste un de ses amis, le chanoine Vegliano, un vrai savant, pourrait être consulté avec plus de fruit sur les excursions à faire. Quand il fut question du château de Castroleone :

— Très intéressant, dit-il, fort bien conservé, la partie moderne s’entend, car il y a les ruines, un tas de vieilles masures gothiques, je ne vous en parle pas… Tout cela dans un très beau pays, un peu sauvage, oui, mais grandiose… Et vous verrez la Baronne ! Ah ! une bien charmante dame, tout à fait aimable !… Vous avez des recommandations pour elle ? Oui ! Alors tout est pour le mieux… Vous verrez quel bon accueil et quelle grande hospitalité !… En vérité, je vous porte envie et me sens fort tenté de vous accompagner.

— Cédez à la tentation, M. le Marquis, dit Hippolyte ; nous ferions route ensemble, ce serait charmant…

— Très charmant, sans doute, M. le Chevalier, surtout en si bonne compagnie !… Mais que voulez-vous ? Les affaires sont là ; elles me tiennent de court ; vous le savez, où la chèvre est attachée, là il faut qu’elle broute… Et ce n’est pas très bon à brouter par ici, dans ce Solmone, un endroit perdu ; à part quelques personnes de bon ton, il n’y a rien à voir, rien à faire !… Ah ! le temps y est long !… Mais que faire ! En sortir, n’est-ce pas ? C’est bien ce que j’espère, et le plus tôt sera le mieux…

— Sortez-en tout de suite, reprit Hippolyte, pour quelques jours au moins ; venez avec nous chez la Baronne ; elle en sera enchantée, j’en suis sûre, et nous aussi.

— Mille grâces, M. le Chevalier, vous êtes bien trop aimable !… Oh oui, je pense que la Baronne me recevrait bien ! Nous sommes en tout à fait bons termes… Tenez, c’est elle qui m’a donné ces quatre fauteuils, un bellissime travail des meilleurs ouvriers de Naples… Et cette tabatière, voyez, aussi un don de sa bienveillance, et c’est un beau cadeau !…

Le bijou, en effet, était remarquable, un fort bel émail à la française, avec une garniture de pierres précieuses, d’une réelle valeur ; celle qui faisait de tels présents devait être sur un fort grand pied dans le monde.

— Oui, cette chère Baronne, poursuivit le Marquis, elle est charmante pour moi. Je vais chez elle chaque année en septembre ; elle a ses invités alors, toute une cour, et l’on s’amuse, on s’amuse… à se croire à Naples ! Ce qui ne l’empêche pas de penser aux choses sérieuses ; la Baronne est tout à fait dans les idées de S. M. le Roi et de son Excellence le marquis Tannucci, notre illustre premier ministre ; tout pour les nouveautés, les améliorations, l’agriculture, les routes, etc. C’est la mode du jour… et une bonne mode, vraiment…

Et en parlant ainsi, le Marquis avait une petite contraction de la lèvre qui montrait, par sa fine résignation, que, si grand sectateur qu’il fût des améliorations et des idées nouvelles, au fond, en véritable homme de son pays et de son époque, il n’en attendait pas grand résultat.

— Oui, reprit-il, elle a fait de belles choses sur ses domaines, la Baronne, des ponts, des routes, des écoles même, dans ses trois plus grands villages, et puis de l’agriculture, des réserves d’eau pour les irrigations, des amendements de torrents, que sais-je encore ?… Et elle fait bonne police, oh, pour cela oui ! Le pays est sûr maintenant dans ses domaines ; nos quelques mauvais drôles se sentent surveillés de près, ce bandit d’Uffugo entre autres, qui tient encore la campagne avec sa bande, n’ose plus se montrer ; il est bien au sud, dans les montagnes, et n’en reviendra pas de sitôt !… Aussi, je suis tranquille ici, et j’en sais bon gré à la Baronne, vous pouvez le croire, car avec mes seules forces, je ne ferais pas grande besogne ; Monseig. le Prince de Solmone, vous le savez, vient rarement dans ses domaines, et en son absence, on ne peut pas aménager les choses comme on le voudrait.

Et le Marquis continuait, fin et bavard tout ensemble, laissant bien volontiers libre cours à son esprit critique, mais dans la forme la plus réservée et en prenant bien garde qu’aucun de ses propos ne pût donner prise contre lui. En somme, M. de Rivenne n’était pas mécontent de ce qu’il entendait dire sur la Baronne ; il lui paraissait de plus en plus difficile que cette amie des améliorations et des idées nouvelles, aimable et accueillante comme la dépeignait le Marquis, pût s’être portée à une violence telle qu’un enlèvement à force ouverte, et il se confirmait dans la pensée que leur voyage se réduirait à une visite sans aucun résultat. Il quitta donc le Gouverneur sur cette bonne impression, non sans lui avoir promis de souper le jour même à sa table.

À l’heure dite, M. de Rivenne et Hippolyte se rencontraient chez le Marquis avec ses invités, une dizaine environ, dont quelques dames fort avenantes et de bonne grâce. Tout ce monde était bien un peu à l’ancienne mode, mais pour une société de province, on n’était point trop mal partagé. Puis il y avait les officiers du détachement espagnol en garnison à Solmone, et en tête le commandant, don Esteban Lojan y Roëlas, un grave gentilhomme, aussi sérieux dans son maintien que s’il eût eu le commandement de toutes les armées de S. M. Catholique. Le Marquis recevait ses hôtes avec beaucoup d’aisance, le repas était bon, pas mal servi, on mangea, on but, on causa et on rit tout comme si on eût été à Naples même. Au dessert, don Esteban demanda, avec force compliments de cérémonie, la permission de régaler la société d’un certain vin de Sicile qui lui était envoyé par un sien parent, gouverneur de Syracuse ; le vin, de couleur brun doré, fut trouvé fort bon et on y fit grand honneur. Après le repas, il y eut musique, et quelques femmes en costume du pays, exécutèrent des danses rustiques du caractère le plus bouffon ; enfin on se mit au jeu. Hippolyte qui s’était fort divertie à faire la cour aux belles Solmonaises, tailla à la manière de Paris, et le temps se passa au mieux, sans qu’il se fît grands gains ni grosses pertes. M. de Rivenne s’était levé de table et s’occupait à examiner les ornements de la salle, lorsqu’il se trouva en présence du Gouverneur qui venait de reconduire un de ses hôtes ; le petit Marquis était plus en veine de discours que jamais ; le vin de Syracuse lui avait quelque peu pris la tête, et la langue allait encore plus lestement que le matin. Au bout d’un instant, on revint à parler des projets de voyage :

— Ainsi, dit le Marquis, vous allez voir la Baronne, la grande Baronne, la toute belle Maxence, l’altière souveraine de Castroleone !… Ah ! je vous envie, oui vraiment, beaucoup !… Et, s’il vous plaît, parlez-lui de moi ; elle a toute influence à la Cour ; un mot d’elle ferait plus pour mon avancement que tout ce que je pourrais faire moi-même !... Et puis, permettez-moi de vous le dire, et vous vous trouverez bien de suivre mon conseil, ne vous faites pas d’affaire avec elle, parce que, voyez-vous, quelque bien qu’elle me veuille, si elle prend les choses en mauvaise part, ce n’est pas moi qui pourrais vous dégager !

— D’affaire avec elle ! Quoi donc entendez-vous par là ? Vous la dites si charmante et si aimable !…

— Eh, sans aucun doute ! Aimable au possible, de bonne humeur, charmante, et à l’occasion, ne craignant pas de faire des heureux ! Et quel beau pharaon elle nous a taillé à San-Carlo, le printemps dernier, le dernier jour des représentations de l’illustre Moriziani, vous savez, le grand sopraniste !… Elle a dû perdre une somme énorme, mais qu’est-ce que ça lui fait ! Elle est si riche !…

— Eh bien, je ne vois pas en tout cela, qu’il y ait matière à s’alarmer…

— S’alarmer ! Bonté divine, certainement non ! Mais voyez-vous… cela, c’est à Naples, dans ce bon Naples où tout est facile et où l’on ne prend rien au sérieux ! !... Ici, nous sommes dans les Abruzzes, en pleine montagne, au fond du désert ! Ah ! ce n’est pas la même chose !…

La Baronne est maître et seigneur dans son fief de Castroleone, quasi-reine, à ne faire que sa volonté, et elle a une volonté bien forte, notre fière Baronne ; si elle se met à vouloir quelque chose, c’est fait, rien ne l’arrête ! Que voulez-vous, à Naples, S. M. le Roi l’a en toute grande faveur et le premier ministre ne voit que par ses yeux ; ici, c’est encore pire ; elle est plus souveraine que le Roi ; quand on a sous la main, ses paysans d’abord, qui se feraient tous hacher pour elle, si durement qu’elle les traite, puis, et surtout, quand on commande à je ne sais combien de soudards enrégimentés, tous anciens soldats rompus à la bataille, et dans le nombre, des Albanais, à demi-Turcs, bandits à tout faire, des brutes, de vraies bêtes féroces qui la vénèrent comme leur idole, car elle est de famille princière albanaise, des vieux chefs Albanais de ces sauvages Calabres où elle a d’immenses domaines,… ma foi, que voulez-vous, on fait ce qu’on veut, tout ce qu’on veut, on se permet jusqu’aux plus endiablés caprices… et ce dont il faut lui savoir gré, c’est de ne pas en avoir davantage et de plus mauvais !…

La conversation devenait fort intéressante ; le vin de Sicile aidant, le Marquis abandonnait sa prudente réserve. M. de Rivenne entendait profiter de l’occasion.

— Des caprices ! dit-il. Eh bien, c’est charmant, des caprices de jolie femme ; car elle est fort jolie, dites-vous, cette fantasque Baronne ?

— Jolie ! Dites belle, très belle, grande, faite au tour, un vrai port de déesse… et toute prête à en profiter !… Si ce n’était que cela !… Personne n’y verrait de mal !… Mais c’est qu’elle en a d’autres, de caprices, et ceux-là, il ne fait pas bon s’y heurter !… Demandez au Comte Tubuzzi, un des premiers d’ici, fort riche et puissant lui-même, mais il a bien dû céder ! Voici l’histoire, elle est curieuse. Le Comte a, pas loin d’ici, des moulins qui lui rapportent gros ; ils tournent par le moyen d’un torrent qui vient d’en haut, dans la montagne. Un jour, on vient lui dire que les moulins ne tournent plus, que l’eau est arrêtée. Il y monte en diligence ; c’était, ma foi, vrai ; le torrent n’avait plus que des pierres, pas plus d’eau que sur ma main. Le Comte s’informe ; son intendant lui dit qu’il y a des paysans qui travaillent au haut de la montagne, qu’ils ont peut-être coupé les sources. Le Comte, furieux, prend avec lui des hommes de sa suite, une trentaine, avec leurs fusils et grimpe en toute hâte, dans l’idée de donner une leçon aux maladroits. Ses propriétés ne vont pas jusqu’au sommet des crêtes ; le haut appartient à la Baronne. Voilà qu’à la limite, le Comte entend crier : arrête, et deux hommes dont on ne voyait que la tête au-dessus du rocher, lui disent de ne pas faire un pas de plus et même de s’en retourner au plus tôt. Il n’entend pas la plaisanterie, le Comte, et il leur lâche tout net un coup de fusil ; les siens en font autant. Ce fut comme un signal ; un son de cornet retentit, et de derrière les crêtes, une bonne riposte de coups de feu lui met trois hommes par terre. Le Comte voit qu’il est tombé dans une embuscade, mais en vieux brigadier d’armée qu’il est, il ne veut pas en avoir le démenti ; il dispose ses hommes derrière les rochers et la fusillade s’engage. Mais il avait affaire à forte partie ; c’était toute la bande des gardes de la Baronne qui tenait le haut de la montagne et manœuvrait comme à la parade. La Baronne, elle-même, était là, à cheval, au milieu du feu, donnant les ordres, veillant à tout, aussi calme que si elle eût été bien tranquille dans son salon de Naples ; on eût dit qu’elle n’avait fait que cela toute sa vie !… Tant et si bien que le Comte s’étant entêté, fut attaqué à son tour, cerné et obligé de demander merci. Il avait perdu dix hommes et sa troupe aurait été exterminée jusqu’au dernier, s’il n’eût mis les pouces, car l’endiablée Baronne ne voulait pas lâcher prise… Et tout cela, savez-vous pourquoi ? Pour une loge à San-Carlo !… Oui, c’est ainsi et pas autre chose !… Vous savez que quand on ouvrit le théâtre, ce fut toute une solennité ; c’était à qui aurait les belles loges, à n’importe quel prix !… La Baronne avait jeté son dévolu sur une des meilleures ; le Comte s’en enticha aussi et fit si bien, je ne sais comment, qu’il l’escamota à sa belle rivale ; elle jura de s’en venger et tint parole, comme vous venez de le voir. On fit la paix, sur les rochers, au milieu des blessés et des morts, et sur place le comte signa la cession de la loge. Encore en fut-il quitte à bon compte, car au premier moment, à Naples même, la Baronne voulait le faire tuer ; tout le monde le sait, n’était la considération de la Comtesse et de sa fille, pour qui la Baronne a toujours eu grande amitié, le Comte n’aurait pas regagné Solmone !… Mais elle savait comment prendre sa revanche et vous voyez qu’elle n’y manqua pas, aux dépens des pauvres diables, gens du Comte, qui y ont laissé leur peau !… Et puis, l’affaire finie, on rendit l’eau au torrent et les moulins se reprirent à tourner comme si de rien n’était. Voilà l’histoire.

— Fort curieuse, dit Rivenne, et bien menée par la Baronne, une maîtresse femme, à ce qu’il paraît. Et, comme cela, de tous ces tués et blessés, personne ne s’en est inquiété ! Les gens du Roi ne s’en sont pas mêlés ?

— Les gens du Roi ! Eh, bon Dieu, que voulez-vous qu’ils fissent ! Il s’en passe bien d’autres, dans ces pays sauvages, et sans que personne songe à en prendre souci : on ne le sait même pas à Naples ; on y a bien autre chose en tête !… Puis, on l’aurait su, qu’en fût-il résulté ? La Baronne aurait répondu qu’on l’avait attaquée, qu’elle n’avait fait que se défendre, qu’elle était dans son droit !…

Et c’était vrai ! Oh ! elle est adroite, la Baronne ; on ne peut pas lui en apprendre, je vous le dis !… Et comme elle est mieux en cour que qui que ce soit, si on avait blâmé quelqu’un, c’eût été le cher Comte et personne autre !… Il le savait, s’est tenu coi et il a bien fait. C’est pourquoi je vous ai prévenu ; la Baronne est charmante, à condition qu’on soit bien avec elle et qu’on fasse ce qui lui plaît, mais si elle vous prend à guignon, il faut bien se tenir, car elle est terrible, terrible à ne reculer devant rien !…

— Je prends note de l’avis ; certes cela est bon à savoir…

— Oh, je pourrais vous en dire bien d’autres sur son compte ! L’histoire de l’intendant, par exemple…

— L’histoire de l’intendant, mais je l’entendrais avec plaisir.

— Voici ce que c’est. La Baronne a quatre intendants qui surveillent ses domaines et prennent les redevances. Je ne sais comment elle a su qu’il y en avait un qui la volait, et par-dessus le marché, le drôle pressurait les paysans et leur extorquait plus qu’ils ne devaient payer, tant et si bien qu’il y avait eu révolte et que le sang avait coulé. La Baronne prit sa grande colère ; il fallait punir le coupable, voici ce qu’elle imagina : sans faire semblant de rien, elle convoqua les quatre intendants, sous prétexte d’examiner je ne sais quelle affaire. Quand ils furent réunis, au village de Sangro, le lieu était bien nommé, elle paraît entourée de ses gardes, fait assembler les paysans, et là, séance tenante, sur la place du village, elle instruit le procès de l’intendant infidèle, le convainc de malversations, d’extorsions, sans parler d’autres abus, excès, violences, etc., et le fait pendre haut et court sur le lieu même ! Voilà de la justice, et du bon exemple ! Depuis ce moment, on ne la vole pas, la Baronne, oh ! non, je vous le certifie ; ses paysans vivent en paix, ils veulent tout le bien possible à leur maîtresse, et si dure et impérieuse qu’elle soit, sur un signe d’elle, ils se jetteraient tous au feu sans hésiter !…

— Bonne disposition, dit Rivenne, et je voudrais que mes paysans fissent de même. Quant à l’intendant, le procédé est un peu brusque, de la part d’une femme surtout…

— Oh, c’est que la Baronne n’est pas une femme comme les autres ! Non qu’elle ne soit bonne et charitable à ses heures, mais elle est violente en diable ; la vie d’un homme, pour elle, n’est rien ! Quand elle est en colère, ou qu’elle a ses caprices, rien ne l’arrête ! Tenez, elle a eu des aventures galantes à Naples, au fond, pas plus qu’une autre, et personne ne s’en étonne. Mais ce qui est plus curieux, c’est que son caprice, il faut qu’elle le satisfasse, que celui qui en est l’objet le veuille ou non. Un homme, quel qu’il soit, qui ne se soucierait pas d’elle, si elle le veut, on me dirait qu’elle l’a fait prendre de force, qu’elle le tient prisonnier, à sa merci, cela ne m’étonnerait pas !…

Le moment était difficile pour Rivenne. On eût dit que le Marquis prenait les devants et répondait à la question qui lui brûlait les lèvres. Le faisait-il en connaissance de cause, se doutait-il de la pensée secrète de son interlocuteur, là était la question. Rivenne l’observait avec une attention intense. Si le Marquis savait quelque chose, cela devait se déceler par quelque signe, un mot, un regard, qui ne pouvait lui échapper. Mais rien n’apparut ; les petits yeux fins de l’Italien, son sourire sceptique, ironique jusqu’au cynisme, restèrent ce qu’ils étaient depuis le commencement de l’entretien ; était-ce réserve méfiante, était-ce ignorance, impossible de le savoir ; il fallait en rester à ce qui n’était, jusqu’à plus ample informé, qu’un propos en l’air, comme il s’en jette si souvent dans les plus banales conversations.

— Diable, dit Rivenne, pour un moyen de plaire, celui-là me paraît d’un effet douteux. De la violence, de la contrainte, c’est bien brutal ! Pour en venir à ses fins, une jolie femme a bien d’autres cordes à son arc ; dans le sexe fort, le rôle de Joseph n’a jamais été bien porté.

— Eh ! que sait-on ? Il y a de ces entêtements, des antipathies, des philtres, comme on disait au temps jadis !… Du reste, tout ceci n’est que pour le discours, car en vérité, je ne crois pas que la Baronne, belle, riche et puissante comme elle l’est, ait besoin de recourir à ces moyens-là, mais ce que je veux dire, c’est que s’il le fallait, elle ne reculerait pas ! Elle est terrible, voyez-vous, terrible, le mot n’est pas trop fort ! La violence lui est naturelle comme à d’autres la coquetterie ou le mensonge. Il faut dire qu’elle y a été tout naturellement portée. Quand on a passé sa vie, comme elle, dans ce pays de loups, et il y a dix et vingt ans, c’était encore bien autre chose, cela vous durcit le cœur ! Elle a eu des aventures terribles, la Baronne, où il a fallu qu’elle payât de sa personne elle-même, comme un soldat ! Et cela laisse des traces qui ne s’effacent pas ; pour elle, la violence, la lutte, le sang, la mort, ne lui sont rien ! Voici, à ce qu’on prétend, comment elle a débuté :

Un soir, il y a de cela douze ans, elle revenait à cheval, avec deux écuyers, de je ne sais quelle course. Voilà que dans un contour du chemin, deux hommes se jettent à la tête de son cheval, des coups de feu retentissent, un des écuyers tombe, le cheval de l’autre s’emporte, la Baronne reste seule aux mains des bandits ! Toute autre aurait eu peur ; elle, jamais ! Elle avait une forte cravache plombée ; prompte comme l’éclair, de deux coups à droite et à gauche, elle renverse ses agresseurs, lance son cheval, gagne au pied et s’échappe ! Depuis ce moment, elle a été toute changée ; ce coup de force lui a si bien réussi qu’elle ne demande qu’à recommencer ; la vue du sang ne lui fait pas plus qu’à un vieux pirate ; on dirait presque qu’elle le recherche !… Elle sort toujours armée ; forte et adroite comme elle est, ce ne serait pas un adversaire à dédaigner, mais qui voulez-vous qui se risque à l’attaquer ! Ses gardes, ses Albanais, sont toujours là, en nombre, autour d’elle, et à moins d’une bataille en règle…

— Je comprends, dit Rivenne, et ma foi, je ne saurais la blâmer ; un bon averti en vaut deux et quand il a fallu défendre une fois sa vie, on fait en sorte de ne pas avoir à recommencer. Et ces gens qui l’avaient attaquée, a-t-on su ce qu’ils étaient ? Des brigands sans doute, en quête d’une bonne rançon ? Cela se voit assez par ici, m’a-t-on dit à Naples…

— Peut-être bien, mais on ne l’a jamais su d’une manière certaine. L’aventure est restée fort ténébreuse ; parmi les vieux du pays, il y a autant de versions que de gens à qui l’on parle. On prétend que des parents éloignés de la Baronne avaient trouvé ce moyen de s’assurer de son héritage. D’autres vont même jusqu’à dire que c’était un guet-apens organisé par son mari pour se débarrasser d’elle…

— Ah ! dit Rivenne, le mari de la Baronne ! Elle en a donc un, cette fière amazone ? C’est qu’on n’en parle guère de ce personnage, non plus que s’il n’existait pas !

— En effet, il est mort depuis longtemps. C’était un Sicilien, de grande famille ; il l’avait épousée un peu par amour, dit-on, par intérêt aussi, elle est si riche ! Toujours est-il que le ménage ne dura guère ; les caractères ne s’accordaient pas, et despotes à outrance comme ils l’étaient tous deux, ils n’étaient pas faits pour s’entendre. Le mari planta là sa femme un beau jour, sans crier gare. On ne le revit jamais ; il paraît qu’il s’est fait tuer, en Hongrie, dit-on, dans une guerre contre les Turcs… Pourquoi aurait-il cherché à jouer un mauvais tour à sa femme, après l’avoir si bien abandonnée, on ne l’a jamais su, mais il y a des gens qui le croient et on ne peut les en faire démordre. Toujours est-il que la Baronne resta ici, et ce n’est que plusieurs années après, qu’elle retourna à Naples. Veuve, belle, riche et bien en cour comme elle est, elle aurait trouvé des partis à la douzaine, mais elle est difficile, et tel qu’elle prend très bien pour amant, elle n’en voudra jamais pour mari. Histoire de rester libre et de faire sa volonté ; avec elle c’est toujours là qu’il faut en revenir, et puisque vous allez la voir, je vous mets sur vos gardes. Ne la heurtez pas et tout ira bien ; sinon, ma foi, abrégez votre visite !…

L’entretien finit là, en même temps que la réunion et on se sépara avec force compliments et remerciements au Marquis pour sa réception excellente. M. de Rivenne regagna son logis, fort préoccupé de tout ce qu’il venait d’entendre ; toutefois il n’en parla pas à Hippolyte ; il voulait avoir le temps de réfléchir et d’aviser. Puis le moment eût été mal choisi pour une conversation sérieuse ; la jeune fille était toute gaîté et joyeux entrain. Elle sentait qu’elle avait fait fort bonne figure à la réunion, on n’avait eu d’yeux que pour elle, et c’était à qui lui aurait fait fête. Elle s’était donc fort amusée et n’était guère en disposition de penser aux difficultés de la vie. Du reste, elle aussi avait recueilli ses renseignements sur la Baronne ; chacun la tenait en grande considération, et nul ne s’était avisé d’en dire du mal. Hippolyte qui ne cherchait qu’à être rassurée, n’avait donc trouvé aucun motif de s’alarmer et elle voyait toujours plus l’avenir couleur de rose. Son père voulut la laisser sous cette bonne impression ; il serait assez tôt le lendemain de parler des affaires sérieuses, et, pour la jeunesse, rien ne vaut un bon sommeil et une bonne nuit.

Il en passa, lui, une fort mauvaise, hanté qu’il était jusqu’à l’obsession par les confidences du Gouverneur. En faisant la part du bavardage et même du vin de Sicile, il restait assez de ce qu’il avait appris sur le compte de la Baronne pour lui montrer que l’entreprise où il s’engageait n’était rien moins que prudente. Et passe encore pour lui-même, il en avait bien vu d’autres, mais il s’agissait d’exposer sa fille bien-aimée, de la mettre en la puissance d’une rivale redoutable. Violente et tyrannique comme était la Baronne, qu’arriverait-il si elle venait à découvrir le véritable but de leur voyage ? Si réellement elle tenait Raphaël en son pouvoir, autant valait attaquer le lion dans son antre que de chercher à le lui enlever ! Même s’il n’y avait rien de fondé dans les imaginations d’Hippolyte, le seul fait pour la Baronne, de découvrir qu’elle était en butte à de pareils soupçons, pouvait pousser aux plus fâcheuses extrémités, cette nature excessive et sans scrupule ! Et comment se défendre contre une femme habituée à exercer le pouvoir le plus absolu, à disposer par un simple signe, de la liberté, de la vie de qui bon lui semble ! Tout cela était menaçant au plus haut point, et le pauvre Rivenne, en proie à l’insomnie, ne voyait partout que difficultés et périls. Car s’il cédait à la prudence et renonçait à aller à Castroleone, c’était une bien autre tragédie ; sa fille n’en prendrait pas son parti, il y aurait lutte à outrance, et s’il faisait acte d’autorité, ce serait pour la jeune fille un désespoir dont il appréhendait les suites ; en tous cas, son repos, son bonheur étaient compromis pour longtemps. Ainsi pris dans ce fâcheux dilemme, le digne gentilhomme s’agitait, s’enfiévrait sans savoir à quoi se résoudre.

En vérité, se disait-il, il est dit que cette pauvre enfant est née sous une mauvaise étoile et que sa vie doit tourner au dramatique ! Jusqu’ici, je peux me rendre témoignage que je l’en ai bien préservée, mais en sera-t-il toujours ainsi ? La mauvaise chance a l’air de vouloir l’emporter ! Que maudit soit le moment où ce Raphaël a eu l’idée de venir à Bologne ! Nous serions sans cela bien tranquilles, ne pensant qu’à nous tenir en joie et en sérénité ! Et ne faut-il pas que nous nous heurtions à une vraie diablesse capable pour un oui ou un non, de tout mettre à feu et à sang !… Sans compter qu’Hippolyte a sa tête aussi ; elle est résolue, opiniâtre, jamais elle ne cédera ! Si je la contrarie, ce sera des scènes, des pleurs, à n’en plus finir, et pourtant il est absurde à moi de la laisser s’engager dans ce mauvais pas ! Au diable les caprices des femmes ; passe encore pour ceux des hommes ; on peut toujours s’en débarrasser par un bon coup d’épée, mais avec ces petites têtes obstinées et folles, il n’y a rien à faire !…

Les Turcs ont bien raison de dire : la femme est un os courbé, rien ne sert de tenter de le remettre droit !… À la garde de Dieu donc, et que sa volonté soit faite, car pour la mienne, je ne sais pas seulement où la trouver !

Ce fut dans ces dispositions que le digne gentilhomme finit par s’endormir. Il s’éveilla tard, et la première chose qu’il vit en ouvrant les yeux, ce fut un beau rayon de soleil qui venait illuminer sa fenêtre. Il aimait fort le beau temps, M. de Rivenne, et cette franche lumière fut comme un bon génie qui vint mettre un peu de calme dans son esprit. Bien vite revenu à des appréciations plus sereines, il se reprocha d’avoir pris trop au sérieux les caquetages du Gouverneur, et sans abandonner ses idées de prudence, il se dit que rien n’était désespéré, qu’il fallait encore s’informer, bien réfléchir aux mesures à prendre, qu’il avait encore tout le temps de s’arrêter à une décision définitive, qu’en tout cas il était prématuré de jeter dès à présent le manche après la cognée. Toutefois il résolut de parler sans retard à Hippolyte pour préparer son esprit à un insuccès et à tout le moins, lui recommander la plus grande prudence dans ses démarches et dans ses propos.

Dès les premiers mots, comme il s’y attendait, la jeune fille prit les choses très au vif. Sous aucun prétexte elle ne voulait lâcher prise ; au moment de toucher au but, s’arrêter, reculer, c’était une lâcheté qui ne se pouvait pas commettre. Les histoires du Marquis n’étaient que des exagérations ridicules ; lui seul les mettait en cours, en vrai bavard qu’il était, et pour se donner de l’importance. Certes elle n’avait pas de raison de défendre la Baronne, mais il ne fallait pas en faire une ogresse, une furie à qui on ne pouvait résister ; il y avait assez à dire sur son compte, sans qu’il fût nécessaire d’outrer la note à ce point. Et le Marquis en serait pour ses frais, car il y aurait une vraie honte, sur une simple médisance, à lâcher pied au moment même d’aboutir, et devant une femme surtout !…

— Ah ! pardon, interrompit Rivenne, devant un homme, oui, on tient bon jusqu’au bout ; devant une femme c’est autre chose, l’honneur n’est pas engagé !

— Je ne comprends pas ces nuances ; ou il y a danger ou il n’y en a pas ; s’il n’y en a pas, pourquoi renoncer à notre voyage, et s’il y en a, si on recule, c’est qu’on a peur !…

— Là, dit Rivenne, à quoi bon raisonner avec les femmes ! Elles ne voient qu’à leur manière ; tout ce qu’on leur dit ne sert de rien ! Même avec ta bonne mère, c’était ainsi ; avec toi, c’est encore pis !

— C’est que j’ai raison, mon père, et l’événement le prouvera, j’en suis tout à fait sûre !… Au moins, faut-il aller jusqu’au Château ! Que peut-elle nous faire, après tout, cette Baronne, si terrible qu’elle soit ?… Puis, vous avez donné votre parole, mon père ; vous la tiendrez, je le sais ; ce n’est pas vous qui revenez sur les choses dites !…

Tout cela et bien d’autres encore eurent l’effet attendu ; Rivenne, débordé, céda ; sa fille lui fit les plus belles promesses de prudence et de calme ; elle s’engagea dans les termes les plus formels, à ne rien faire qu’avec son autorisation et promit solennellement de quitter le Château au moment même où il verrait qu’il y eût danger à prolonger le séjour. On en resta là, et une fois d’accord, pour ne plus allonger sur le sujet, on s’occupa de l’emploi de la journée.

Il s’agissait de rendre visite aux gens dont on avait fait la connaissance, puis de voir le chanoine Vegliano, cet antiquaire auquel le Comte était recommandé. On débuta par les visites ; partout on trouva le meilleur accueil, et Hippolyte s’amusait fort à voir, par les propos qu’on lui tenait, que nul ne devinait son déguisement. Le Gouverneur fut plus gracieux encore que le jour d’avant ; peut-être avait-il conscience d’avoir parlé un peu à la légère, car il eut soin de ramener la conversation sur la Baronne, revint du mieux qu’il put sur ce qu’il avait dit d’elle de trop accentué, et cita une foule de choses à son avantage. Rivenne en prit ce qu’il voulut ; il lui tardait de traiter le sujet avec le chanoine ; un antiquaire aussi bien recommandé ne pouvait être qu’un homme de très bon conseil. Il laissa donc Hippolyte en bonne compagnie et se fit conduire chez le signor Vegliano.

C’était un homme d’âge, de manières très dignes et qui fit à son visiteur le meilleur accueil en sa qualité de confrère. Il lui montra sa collection et dans le nombre, il y avait quelques bonnes pièces ; puis il renseigna son hôte sur les curiosités à voir à Solmone et dans les environs. Ils se mirent à parler antiques, et une fois sur ce terrain, ce ne fut qu’au bout de deux bonnes heures que Rivenne se souvint qu’il existait une baronne de Castroleone sur laquelle il tenait à être éclairé. Il introduisit tout doucement le sujet, mais le chanoine, soit réserve prudente, soit qu’il n’eût rien à dire, ne s’y étendit guère ; tout ce qu’il fut possible d’en tirer, c’est que la Baronne s’intéressait peu aux antiques ; elle en avait bien une sorte de collection à son château, mais sans trop en apprécier la valeur, et il lui arrivait parfois d’en donner quelque pièce au chanoine qui lui en savait grand gré. Il y avait dans le voisinage de Castroleone trois localités, sans doute des ruines de villas romaines, où l’on trouvait des fragments de sculptures et de poteries. Le chanoine recommanda fort à Rivenne de les visiter, surtout une chaîne de collines à trois heures environ au sud du Château, dans un endroit où vivait un ermite ; là, il avait chance de faire quelque trouvaille. Rivenne ne put en tirer autre chose ; pour ce qui était du caractère et des aventures de la Baronne, le bon chanoine, assez loquace pourtant de son naturel, ne souffla mot. Et sur ce, ils rentrèrent dans l’antiquité, pour n’en sortir que fort tard. Rivenne revint chez lui, satisfait de sa visite au point de vue des antiques, mais sauf cela, ne sachant rien de ce qu’il aurait voulu savoir, et aussi perplexe qu’il l’avait jamais été.

Les jours suivants, on fit quelques excursions scientifiques sous la conduite du chanoine ; le soir, on se rendait à des assemblées dont les gens de Solmone faisaient à l’envi les honneurs à leurs hôtes. Rivenne goûtait fort cette manière de passer le temps ; sans parler des quelques pièces intéressantes qu’il avait recueillies pour sa collection, il traînait ainsi les choses en longueur, et s’il ne réussissait pas à distraire Hippolyte du projet qu’elle avait si fort à cœur, à tout le moins, il pouvait se dire que si la Baronne était informée de leur séjour à Solmone, elle ne pouvait prendre de défiance contre des gens qui ne s’occupaient que d’antiques et de divertissements de société. Hippolyte ne disait mot ; elle était touchée du sacrifice que lui faisait son père et ne cherchait pas à le troubler hors de propos ; aussi, sans s’amuser beaucoup, elle prenait son mal en douceur et cherchait à employer son temps du mieux qu’elle pouvait.

Toutefois, sa provision de patience était loin d’être inépuisable ; le moment vint où il lui parut que le séjour à Solmone avait assez duré et elle rappela bien doucement sa promesse à son père. Il se soumit de bonne grâce et d’un commun accord on décida de partir dans deux jours ; ce n’était pas trop pour faire les préparatifs et prendre congé. Les ordres furent donnés en conséquence, et après un beau souper offert pour rendre les politesses reçues, les deux voyageurs se trouvèrent en mesure de prendre le chemin de Castroleone.

La distance était trop grande pour être franchie d’une seule journée ; par ces temps de forte chaleur, la marche au milieu du jour était pénible. Il fut décidé qu’on ferait étape dans un village déjà sur les terres de la Baronne et qui se trouvait à peu près à la moitié du chemin. Au jour fixé, les voyageurs se mirent en selle au lever du soleil et partirent escortés de quelques amis qui voulaient leur faire la conduite. À une heure de Solmone, on se sépara avec force protestations d’amitié et souhaits d’heureux voyage. Rivenne et sa fille se trouvèrent seuls sur le chemin de Castroleone.

Le temps était beau, la chaleur forte, le pays montueux et de plus en plus sauvage ; on rencontrait peu de passants, quelques paysans en habits grossiers, un ou deux dans le nombre, à cheval, la longue pique à la main, conduisant quelques têtes de bétail. À trois heures environ de Solmone, sur la lisière d’un bois, deux cavaliers se montrèrent ; ils étaient bien montés et bien équipés, vêtus d’une sorte d’habit brun à revers rouge et armés jusqu’aux dents ; ils s’approchèrent, se firent connaître pour être des gardes de la Baronne et s’enquirent de la destination des voyageurs ; sur la réponse qui fut faite qu’ils se rendaient à Castroleone, ils saluèrent avec respect et reprirent leur poste dans le bois.

— Oh ! oh ! dit Rivenne à Hippolyte, le service de garde se fait ici en conscience, et la police des routes ne laisse rien à désirer ! C’est toujours autant de gagné ; s’il y a des sbires, nous ne trouverons pas de bandits ; surveillés pour guettés, le premier est plus à ma guise.

La jeune fille ne répondit rien ; elle paraissait inquiète et fiévreuse. Par une réaction naturelle chez ce jeune esprit, au moment d’atteindre le but si ardemment poursuivi, elle éprouvait une émotion d’autant plus vive que, jusqu’alors, elle s’était moins préoccupée des difficultés, sinon des dangers de l’entreprise. Non qu’elle chancelât dans sa résolution ; plus que jamais, sa décision était inébranlable, mais elle sentait que chaque pas la rapprochait à la fois de celui qu’elle aimait et de celle qu’elle considérait comme sa mortelle ennemie, que tandis qu’elle pouvait à peine espérer de voir le premier, à l’autre il faudrait faire bon accueil et bonne grâce, et il se faisait dans son for intime, un bouillonnement de bonheur à la fois et d’antipathie poussée jusqu’à la haine, qui lui enfiévrait le sang et lui faisait battre le cœur. Elle allait au grand pas de son cheval, silencieuse, les yeux fixés en avant ; on eût dit qu’elle s’attendait à chaque instant à voir paraître devant elle le visage adoré de son bien-aimé ou la tête abhorrée de son odieuse rivale !

Rivenne voyait son trouble et ne cherchait pas à le combattre ; il lui paraissait bon qu’elle comprît tout le sérieux de l’entreprise où elle s’était jetée ; à la réflexion, elle reconnaîtrait qu’il avait eu raison de lui en représenter les périls et, si les risques devenaient trop grands, elle serait plus disposée à écouter la voix de la raison. Pour lui, à l’inverse de sa fille, il se sentait plus allègre et mieux assuré ; sa nature de chasseur et de soldat s’accommodait du mouvement et du grand air ; il lui semblait qu’il marchait à la rencontre de l’ennemi, et il avait été trop souvent à pareille aventure, pour que cette légère amorce de danger fût pour lui déplaire. Avant tout, il avait horreur de l’hésitation et de l’incertitude ; il se sentait à l’aise sur le terrain de l’action ; sous le grand soleil, bien en selle sur son bon cheval, l’épée au côté, les pistolets aux fontes, le mousqueton collé à la cuisse, il savourait le plaisir de l’existence et se trouvait heureux à la pensée qu’il allait pouvoir user de toute son énergie pour assurer le bonheur de son enfant.

Ils marchaient donc, côte à côte, au bon pas de leurs chevaux ; autour d’eux tout était calme, de ce grand calme des campagnes solitaires, où la paisible nature semble avoir secoué pour toujours le joug tyrannique de la turbulente humanité. Ils ne se parlaient pas, absorbés par des pensées qu’ils jugeaient inutile de se communiquer. Une seule fois, Hippolyte sortit de son silence ; le muletier, grossier et brutal, s’emporta pour quelque vétille contre son fils, le petit Peppino, gentil jeune garçon de douze ans, à mine éveillée, et joignant le fait aux paroles, le frappa violemment. S’arrêtant court, Hippolyte se jeta entre les deux ; ses yeux étincelaient ; elle semblait prête à frapper à son tour le père dénaturé, à le fouler aux pieds de son cheval…

— Ne crains rien, disait-elle à Peppino qui se tenait, effrayé, tout près d’elle ; c’est moi qui te défendrai ; je ne veux pas qu’on te maltraite !… Et toi, manant, injuste et brutal, qui abuses de ta force envers cet enfant, prends garde que je ne te corrige, moi aussi, et de la bonne sorte !…

Le muletier balbutiait des excuses ; Rivenne intervint, la paix se rétablit et on continua la route. L’incident n’avait fait que mettre un nuage plus sombre sur le front d’Hippolyte, sa préoccupation s’accentuait toujours plus et son père commençait à se sentir atteint lui-même par la contagion des sentiments violents qu’il sentait s’agiter en elle.

— Si elle continue ainsi, se disait-il, cela nous promet un heureux séjour dans ce château ! Elle l’a bien voulu, c’est vrai, mais, pauvre fille, je ne peux lui en faire reproche, elle est assez malheureuse déjà !… Comment cela va-t-il finir !… Enfin, à la garde de Dieu, mais combien il me tarde que nous soyons rentrés paisiblement dans notre bon palazzo de Bologne !

Vers onze heures, ils aperçurent de loin sur un monticule couvert d’oliviers, le village où ils devaient faire la halte du milieu du jour. L’endroit ne payait pas de mine ; c’était un fouillis de masures délabrées, groupées autour d’une église dont la tour brune apparaissait au plus haut de la colline ; d’anciennes murailles encore assez bien conservées, montraient que la sécurité n’avait pas toujours été le régime habituel des habitants. Après une montée assez rude sur un sentier rocailleux, les voyageurs s’engagèrent dans l’unique rue, si ce nom peut se donner à un étroit passage étranglé entre de vieux murs, comme un lit de torrent dans un couloir de rochers. Les habitants, surpris par ce bruit inaccoutumé, accouraient sur le pas de leurs portes, une vraie population de montagnards presque sauvages, aux figures maigres et brûlées, des femmes aux yeux noirs défiants, vieilles presque au sortir de l’enfance, avec des enfants demi-nus cramponnés à leurs vêtements sordides ; peu d’hommes ; ils étaient sans doute aux champs, mais à voir les rudes figures du peu qui en restaient, leurs regards sombres, leur attitude contrainte, presque hostile, on prenait aisément son parti de n’en pas avoir un plus grand nombre autour de soi.

Enfin la petite caravane déboucha sur une place irrégulière, formée d’un côté par la façade de l’église et une maison assez présentable qui devait être la cure, sur les autres, par les masures du village et un gros banc de rochers recouvert d’arbres. L’ensemble, avec sa fontaine ombragée d’un grand chêne vert, ne manquait pas de pittoresque, et l’église avec ses murs fauves, sa façade à portail surbaissé d’une forme inusitée, sa tour à créneaux et à petites fenêtres doubles, aurait paru intéressante, si l’œil n’avait pas été attristé par le délabrement de l’ensemble et un aspect d’abandon qui touchait de près à la ruine. Dans cette misérable bourgade, on se sentait séparé du monde ; c’était, ce qui est plus triste encore que le désert, la retraite perdue de pauvres gens pour qui le reste de l’univers n’existe pas.

— Voilà un gîte qui ne paie pas de mine, dit Rivenne à Hippolyte, et nous n’y trouverons pas grande chère, selon toute apparence. M. le curé va être bien embarrassé des hôtes qui lui arrivent ; heureusement nous savons nous contenter de peu et ne le gênerons pas longtemps. Ma foi, si notre petit Gouverneur nous a fait l’éloge du zèle de la Baronne pour l’amélioration de ses domaines, certes, elle a de quoi en faire bon usage ici ! Bonté du Ciel, la meilleure amélioration ce serait de raser toutes ces masures ; quant aux habitants, s’il faut les améliorer, je crains bien qu’il n’y ait trop à faire : à part un peu plus de complet dans la tenue, les sauvages de la mer du Sud n’auraient rien à leur envier !

Ainsi parlait le bon Rivenne, toujours de gaie humeur malgré ses préoccupations. Ce disant, il mettait pied à terre devant la cure, et levait déjà le manche de son fouet pour frapper à la porte, lorsqu’elle s’ouvrit. Sur le seuil, parut le curé, figure douce et placide, qui lui fit d’un air quelque peu embarrassé le compliment de bienvenue et le pria d’entrer, en s’excusant, de son mieux, de la piètre hospitalité qu’il pouvait lui offrir.

— Ne vous mettez pas en souci, M. le curé, dit Rivenne, nous sommes déjà au scrupule de vous donner ce surcroît de peine. Nous ne vous demandons que de nous abriter pendant quelques heures ; dès que le soleil aura baissé, nous reprendrons notre route.

Le curé s’inclina et introduisit ses hôtes dans une grande chambre que de grosses toiles tombant devant les fenêtres, tenaient plongée dans une demi-obscurité ; l’ameublement était des plus sommaires, et sur la table, on voyait les restes d’un très frugal repas. Le curé se confondit de nouveau en excuses ; derrière lui, une sorte de valet vêtu en paysan, et une vieille femme regardaient les nouveaux venus de l’air ébahi de gens qui n’en voient guère ; leur maître se tourna vers eux et leur donna des ordres, puis ils sortirent tous, laissant Rivenne et Hippolyte maîtres de la place.

— Bonne figure de curé, dit Rivenne, douce et modeste, comme je les aime ; celui-là ne doit pas être un intrigant ! Puis il a bonne apparence, l’air de santé, et je me doute qu’il ne manque de rien. Tant mieux ; tel curé, tel seigneur, c’est un vieux dicton qui ne trompe guère, et puisque nous allons être les hôtes de sa patronne, j’espère qu’elle nous traitera aussi bien que son curé !…

Et le bon Rivenne riait, moitié par bonne humeur, moitié pour tâcher de distraire Hippolyte. Mais il n’y réussit guère ; la jeune fille restait muette, les yeux sombres, visiblement préoccupée. Au bout d’un instant, elle alla à une fenêtre, souleva la toile et regarda au dehors ; la vue s’étendait sur la place absolument déserte en ce moment ; Hippolyte n’en resta pas moins là, immobile, comme en proie à une obsession qu’elle ne pouvait combattre ; on eût dit que cette halte lui était à charge, et que si près du but du voyage, elle avait hâte d’abréger, si peu que ce fût, la distance qui l’en séparait. Rivenne vit qu’il ne réussirait pas à changer le cours de ses pensées ; de guerre lasse, il s’était assis dans un grand fauteuil, et sous l’impression du repos et de la fraîcheur, il se laissait aller à un petit somme, lorsque la porte s’ouvrit ; le curé reparut suivi de ses deux domestiques chargés des ustensiles de service et présida lui-même à l’ordonnance de la table. Au bout d’un instant, tout fut prêt et le repas fut servi, fort modeste sans doute, mais suffisant pour apaiser l’appétit des voyageurs. Rivenne insista pour que le curé fût de la partie ; il y réussit non sans peine et certes le digne prêtre avait eu mérite à s’y refuser, car une fois sa réserve vaincue, il prouva qu’il était bon convive et que le peu qu’il venait de prendre à son ordinaire, était loin d’avoir épuisé son appétit. Rivenne chercha à le faire parler et le mit sur le chapitre des antiques ; le digne prêtre ne s’y connaissait guère ; il savait toutefois qu’il y en avait dans le pays, et mentionna comme en recélant encore, l’endroit où demeurait l’ermite dont le chanoine avait parlé. Rivenne dit qu’il ne manquerait pas de s’y rendre et demanda si la route en était sûre ; c’était une manière d’arriver à mettre la conversation sur le compte de la maîtresse du domaine. Le curé donna les meilleures assurances à cet égard ; on n’entendait plus parler de bandits dans le pays ; la Baronne y avait mis ordre. Il n’en dit pas davantage ; sa bonne figure avait pris, en abordant le sujet, une expression plus soumise, et plus résignée encore si possible ; il aurait été question du Roi qu’il n’eût pas pu témoigner plus de respect. Évidemment la Baronne savait se faire obéir, mais il était difficile de savoir si dans ce sentiment de soumission qu’elle inspirait, il entrait plus d’affection que de crainte, et un observateur impartial aurait parié pour la seconde alternative avec tout espoir de gagner.

On en était là de l’entretien, et le repas était presque fini, lorsque, soudain, un tumulte éclata sur la place, des vociférations, des menaces, des cris de femmes, des pleurs d’enfants ! Les convives ne firent qu’un saut à la fenêtre ; en face d’eux, près de la fontaine, un groupe nombreux s’agitait, deux hommes semblaient près d’en venir aux mains, des femmes cherchaient à les séparer, une nuée d’enfants fourmillaient tout autour…

— J’en étais sûr ! dit le curé ; c’est encore ce mauvais drôle de Domenico ! Ah ! la vraie brebis galeuse ! Pourvu qu’il n’arrive pas un nouveau malheur !

Et il restait immobile, les yeux fixes, comme fasciné par ce spectacle…

— Ah ! grand Dieu, s’écria-t-il soudain, les couteaux !…

Et d’un saut, il se précipita vers la porte et disparut !…

Un cri d’effroi avait retenti sur la place ; comme un vol d’oiseaux effarouchés, les femmes, les enfants s’étaient dispersés en tous sens ; près de la fontaine, les deux hommes restaient en présence, en garde, ramassés sur eux-mêmes ; dans leurs mains crispées, on voyait briller les lames d’énormes couteaux…

— Corps du Christ ! s’écria Rivenne, ça va se gâter !… Et personne ne les sépare !… J’y vais, moi !…

— Mon père ! s’écria Hippolyte, de grâce, restez ! Ne me quittez pas, je vous en supplie !

Et rendue à sa faiblesse de femme, terrifiée par cette explosion de violence, elle s’attachait à lui !…

Au même instant, les adversaires bondirent l’un sur l’autre ; on vit scintiller les lames d’acier, rapides comme des éclairs… Ils se séparèrent puis s’élancèrent de nouveau !… Un cri retentit ; un des paysans, frappé, se courba, pâlit affreusement, chancela et tomba sur le sol. L’autre, vrai type de fureur bestiale, resta un instant en garde, le couteau levé, puis dans un paroxysme de rage, se jeta sur sa victime…

Tout cela n’avait duré que quelques secondes…

— Il va l’achever ! s’écria Rivenne. Mon fusil ! Je vais le tuer, moi, cette bête brute !

Et il bondit vers son arme. Au même instant, le curé s’élançait sur la place, mais il n’avait pas fait trois pas qu’il s’arrêta net. Deux hommes, tournant brusquement le coin d’une des maisons, s’étaient jetés sur le meurtrier et le saisissant à toute étreinte, le tenaient en respect. Un bruit de pas, comme la marche rapide d’une troupe nombreuse, se fit entendre, et de tous côtés, par toutes les issues, des hommes armés s’élancèrent, cernant la place, et fermant tous les passages. Les femmes et les enfants, refoulés, se groupaient confusément contre les maisons ; de cette cohue affolée, tout à l’heure si bruyante, pas un cri, pas un mot ne s’échappait ; tous semblaient paralysés, comme frappés de terreur…

À l’entrée de la rue, une femme apparut ; elle était à cheval, suivie de deux dames, à cheval aussi, de deux écuyers en riche livrée, et d’un fort peloton de gardes sous le commandement d’un officier de la plus correcte tenue. Elle s’avança jusque dans l’ombre de l’arbre, près de la fontaine ; là, elle s’arrêta. Son escorte se rangea derrière elle ; les gardes, au nombre de quinze environ, les uns en costume semblable à ceux que les voyageurs avaient rencontrés sur la route, les autres vêtus à la turque, avec des vestes rouges flottantes, une sorte de jupon tombant en mille plis sur de grandes jambières de cuir fauve, la tête couverte d’un petit bonnet rouge, le corps serré dans une large ceinture hérissée de poignards et de pistolets, tous le fusil au poing, se portèrent à sa droite et à sa gauche, tout cela rapidement, en silence et dans le plus grand ordre ; dans une grande capitale, avec les forces militaires les mieux organisées, on n’eût fait ni plus vite ni mieux…

— C’est la Baronne ! dit Rivenne bas à Hippolyte.

Elle ne répondit pas ; cachée derrière le rideau, elle regardait avec une attention passionnée. Sa rivale était là, en face d’elle, comme si elle fût venue se placer tout exprès pour déployer à ses yeux, l’appareil de son orgueil et de sa puissance !…

C’est qu’elle était fort belle, la baronne de Castroleone, d’une beauté au plus haut point expressive et originale. La figure était régulière, un peu longue, avec des traits d’un dessin très pur, le teint d’une pâleur lumineuse, de beaux cheveux châtain clair à reflets fauve doré et de grands yeux sombres, d’une nuance étrange, celle de la mer au plein soleil, quand, à l’approche de la rafale, elle commence à se courroucer. Ce qui dominait en elle, sur ces traits d’une beauté si rare, modèle exquis de grâce féminine, c’était une expression de décision excessive, poussée même jusqu’à la dureté, le regard de ces yeux brillait du froid éclair d’une volonté impitoyable, cette bouche si finement découpée, prenait des inflexions d’une obstination despotique, implacable. Et elle restait belle néanmoins, étonnamment belle, d’un charme étrange et fascinateur ; mais si elle provoquait l’admiration, cette séduction n’allait pas jusqu’à éveiller la sympathie. On se sentait en présence d’une force redoutable, habituée à briser tous les obstacles, d’une puissance éprise d’elle-même et qui devait s’exercer, sans ménagement, sans pitié pour personne, pour le seul plaisir de déployer son énergie, de montrer que rien ne pouvait l’arrêter.

Elle portait un costume de chasse bien fait pour faire valoir sa beauté ; sa taille d’une souveraine élégance, aux proportions exquises, était serrée par un justaucorps à larges basques, de couleur paille, à collet, revers et parements de velours noir, relevés de galons d’or ; une touffe de tresses noires et or tombant de l’épaule gauche, allait se relier à une agrafe d’or fixée au haut du corsage ; la jupe d’amazone était bleu clair ornée de velours noir ; un petit tricorne galonné d’or et garni de plumes blanches, couvrait les masses épaisses de ses cheveux. Dans ce noble appareil, campée droit sur son beau cheval à fine encolure, tout fier dans ses riches harnais, la cravache à la main, impassible et hautaine, entourée de ses gardes aux figures résolues, de ses sauvages Albanais, elle représentait à merveille l’autorité absolue, ne relevant que de son instinct, parfaitement sûre d’elle-même, obéie sur un mot, sur un signe, et qui entend user de son pouvoir, à outrance et quoi qu’il arrive.

Elle promena son regard autour d’elle pour s’assurer que tout était en ordre ; dans sa souveraine aisance, on eût dit qu’elle assistait à une simple cérémonie, mais à la contraction de sa bouche, au dur éclair de ses yeux, on avait le sentiment qu’il allait se passer quelque étrange drame.

Près de la fontaine, un groupe s’agitait autour du blessé ; deux des gardes, le curé, le soutenaient et paraissaient s’occuper de panser sa blessure ; auprès d’eux, une femme pâle, échevelée, trois jeunes enfants se tenaient debout, attendant avec une mortelle angoisse le résultat de l’examen. Au bout d’un instant, le curé se releva, un linge tout sanglant à la main.

— Eh bien, M. le curé ? dit la Baronne, d’une voix très calme, mais qui s’entendit dans toute la place.

Le curé s’approcha en s’inclinant profondément :

— La blessure est grave, dit-il, la guérison est toutefois possible ; je n’ose me prononcer maintenant…

— Encore un meurtre ! dit la Baronne, et son front se plissait avec une expression terrible. Cela doit prendre fin ! Vous le voyez, M. le curé, votre intercession pour ce misérable n’a pas eu de conséquence heureuse…

Le pauvre curé fit un geste d’humble résignation.

— Le blessé peut-il rester là encore quelques moments ? reprit la Baronne. Justice doit être faite ; ce ne sera pas long.

— Il n’y a pas de péril absolument immédiat… dit le curé tout balbutiant… Cependant… il vaudrait mieux…

— C’est bien, dit la Baronne, qu’on l’emporte !… Vous, Mesdames, dit-elle à ses dames d’honneur, votre présence ici est inutile ; suivez cet homme, occupez-vous de sa famille et assurez-vous qu’ils ne manquent de rien… Allez et ne revenez pas avant que je ne vous demande… Vous, M. le curé, restez…

Des paysans s’approchèrent du blessé et le soulevant d’un brusque effort, l’emportèrent vers le fond de la place. Les dames d’honneur, escortées d’un écuyer, les suivirent et tout le groupe disparut au tournant de la petite rue.

Il se fit un silence de mort.

Lentement, la Baronne se tourna vers le meurtrier ; on lui avait lié les mains et les deux gardes le tenaient entre eux de fort près.

— Qu’on l’amène, dit-elle.

Les gardes le poussèrent devant elle ; le misérable tout pâle, la figure défaite, tremblait sous son regard et semblait pouvoir à peine se soutenir.

— C’est encore toi, Domenico ! dit la Baronne de sa voix nette, impérieuse, plus terrible dans son calme que le plus violent emportement. Voilà deux fois que je te fais grâce ; c’en est assez ! Si ta victime n’a pas eu tort, malheur à toi !… Qu’as-tu à dire pour ta défense ?…

Il essaya de parler ; sa gorge contractée ne donnait passage qu’à des sons rauques, inintelligibles… La Baronne ne le laissa pas achever :

— Assez, dit-elle de sa voix tranchante. M. le curé, que savez-vous de cette rixe ?

Le brave homme, de plus en plus troublé, fil un geste de récusation résignée :

— Je ne sais rien… dit-il, je n’ai pas assisté au commencement de la scène… J’accourais lorsque le coup a été porté…

— C’est fâcheux, dit la Baronne, car, vous le savez, M. le curé, j’ai grande confiance dans votre jugement… Et parmi vous, dit-elle, en promenant sur les paysans son regard pénétrant comme une lame d’épée, qui est-ce qui a vu la scène ?

Nul ne dit mot ; à la fin, un jeune garçon d’une douzaine d’années, sortit de la foule et fit trois pas, en roulant dans ses mains, son vieux chapeau déchiré.

— Comment te nommes-tu ? dit la Baronne.

— Freggo, Excellence. C’est mon père qui a été blessé !…

— Ah ! dit la Baronne. Eh bien, que sais-tu ? Parle et dis la vérité, sinon !…

Elle n’acheva pas, mais l’expression de sa figure complétait sa pensée de la manière la plus significative.

— J’étais là, dit le jeune garçon, tout près de la fontaine. Domenico qui est mon oncle, comme le mari de ma tante Fracisa, s’est fâché contre son garçon, le petit Rino ; il l’a battu, si bien battu que sa mère s’est mise à crier et à pleurer ; voyant cela, mon père est venu et a voulu parler à Domenico ; celui-ci l’a rudoyé, et a recommencé à battre l’enfant ; mon père lui a pris le bras, Domenico a tiré son couteau et ils se sont battus…

— Ainsi la faute est à Domenico ?…

— Oui, Excellence.

— Tu entends ! dit la Baronne à l’accusé. De la brutalité, de la violence, tu ne connais que cela !… Qu’as-tu à répondre ?…

— C’est faux, tout faux ! s’écria le sauvage d’une voix rauque.

— Nous allons le voir. Quel autre, parmi vous, a vu la scène ?

Enhardis par l’exemple, deux femmes et un garçon d’une quinzaine d’années s’avancèrent et répétèrent ce qu’avait dit Freggo.

— C’est faux, c’est faux ! vociférait la brute.

— Vous avez tous entendu ! dit la Baronne. Quelqu’un ici dit-il le contraire ? Qu’il parle, c’est le moment !…

Soudain on vit sortir de la foule, une pauvre créature, maigre, jaune, les habits en lambeaux, tenant dans ses bras un tout petit enfant, et en poussant deux autres devant elle ; c’était l’image vivante de la misère et du malheur ! Toute courbée sous son fardeau, demi-morte de faiblesse et de désespoir, elle se jeta à genoux devant la Baronne et lui baisant le bas de sa robe :

— Ce n’est pas comme cela ! balbutia-t-elle. Ils n’ont pas vu, ils se trompent !…

— Je t’entends bien, bonne créature, dit la Baronne, et une lueur, bien faible, de pitié vint détendre la sombre menace de son regard. Tu viens encore me demander la grâce de ton mari, du père de tes enfants ! Je te l’ai accordée une fois déjà, tu vois comme il en profite !…

— Grâce, notre dame Baronne, répétait la malheureuse, grâce au nom de la Sainte-Vierge et des Saints !…

— Pour qu’il te tue aussi, toi et tes enfants !… C’est ce qu’il ne peut manquer de faire quelque jour !… Je saurai l’empêcher !…

Elle fit un signe ; deux des sbires prirent la pauvre femme et l’emmenèrent hors de la place.

— Quelqu’un, dit la Baronne, quelqu’un encore veut-il accuser ou défendre Domenico ?

Un silence de mort régna sur toute la place.

— Non ? dit-elle en promenant tout autour d’elle la flamme aigüe de son regard ; une expression d’une dureté implacable, vraiment cruelle, roidissait les traits de son visage ; on eût dit un masque de marbre, l’impitoyable statue de la Vengeance !

— Non ? répéta-t-elle. Eh bien…

Elle fit un mouvement de la main d’une signification terrible. Un sourd murmure d’épouvante et d’horreur courut dans la foule…

— Par le Ciel, s’écria Rivenne, elle va le faire tuer !

Et par un mouvement instinctif, il saisit sa fille dans ses bras comme pour la protéger contre cette formidable violence. La pauvre enfant se serrait contre lui, cachant sa tête dans sa poitrine ; il sentait sur son bras, l’étreinte de ses mains crispées. L’horreur du spectacle l’avait rendue à sa vraie nature ; l’énergie dont elle faisait parade s’était évanouie ; sous ses habits d’emprunt, il n’y avait plus que la jeune fille craintive, tremblante à la fois de terreur et de pitié !… Puis, par une fascination impitoyable, elle rouvrit les yeux ; saisis d’une émotion poignante, tous deux, sans voix, respirant à peine, suivaient la marche du drame qui se déroulait devant eux…

Le spectacle, en effet, était terrible…

Sur un signe de la Baronne, un des sbires était sorti des rangs ; il avait le visage couvert d’un masque noir et tenait à la main un pistolet armé. Il marcha vers Domenico ; en le voyant, le misérable poussa un cri étouffé ; il devint affreusement pâle, ses jambes faiblirent, il tomba à genoux…

— Grâce, grâce ! s’écria-t-il…

— M. le curé, dit la Baronne de sa voix inflexible, confessez cet homme, il va mourir !…

Le curé s’approcha ; il était presque aussi pâle que le condamné. S’agenouillant près de lui, il murmura quelques paroles à son oreille ; le patient n’était guère en état d’entendre ni de parler ; une prostration mortelle s’emparait de lui ; ce n’était plus qu’une masse inerte, sans voix, sans pensée…

Le curé se releva ; d’une main tremblante, il fit un signe indiquant que sa mission était accomplie.

Il y eut un silence terrible !…

Brusquement, comme un ressort de fer, la Baronne abaissa sa main ; un coup de feu retentit ; le condamné tomba sur le sol, sans un cri, sans un mouvement ; la balle lui avait fracassé la tête !…

Une sourde clameur s’éleva de la foule. Affolée d’horreur, Hippolyte, dans les bras de son père, s’attachait à lui d’une étreinte convulsive. Rivenne lui-même, depuis longtemps fait à de pareils spectacles, éprouvait une émotion qu’il ne pouvait dominer…

Soudain la voix de la Baronne s’éleva, nette et tranchante, comme si rien ne pouvait émouvoir ce cœur de bronze…

— Ainsi périssent les meurtriers ! dit-elle. Vous tous qui êtes ici, prenez exemple de ce que vous venez de voir. Sang pour sang, justice sera faite ! Malheur à qui l’attirera sur sa tête !

Elle promena sur la foule son ardent regard, comme un fauve qui cherche une proie…

— Il y a encore ici, dit-elle à voix haute, comme pour être entendue au loin, quelques mauvais drôles qui braconnent malgré ma défense, et s’entendent avec les bandits ; qu’ils prennent garde ; je ne les ménagerai pas !

Dans le grand silence, sa voix résonnait, chargée de menace ; on sentait que cette justice était bien près d’être de la vengeance ! Puis, comme s’il se fût agi d’une cérémonie terminée, elle rendit la main à son cheval et s’avança vers les paysans toujours rangés, immobiles et muets, le long des maisons ; derrière elle, quelques hommes relevaient le cadavre et se préparaient à l’emporter ; le curé se mit en tête du lugubre cortège qui se dirigea du côté de l’église. La Baronne fit le tour de la place, parlant à plusieurs des assistants, recevant des demandes, donnant des ordres, tenant, en un mot, une sorte d’audience seigneuriale ; le théâtre était petit sans doute, mais le spectacle n’en avait pas moins sa grandeur, relevé qu’il était par la scène terrible qui l’avait de si peu précédé. C’était bien le pouvoir absolu s’exerçant directement, du fort au faible, le secours après la justice, mais tout le bien qui pouvait ainsi se faire, avait peine à effacer le souvenir du coup impitoyable qui venait de frapper une créature humaine et de la retrancher du nombre des vivants !

Avant de sortir de la place, la Baronne se fit amener la femme et les enfants du condamné ; la pauvre malheureuse pouvait à peine se soutenir. La Baronne lui parla longtemps ; on ne pouvait entendre ses paroles, mais elles parurent avoir rassuré et consolé la pauvre créature, car elle se jeta soudain aux pieds de sa souveraine et baisa le bas de sa robe avec une excitation fébrile. Les enfants assistaient à la scène sans paraître la comprendre ; à eux aussi la Baronne adressa quelques mots empreints d’une nuance de bonté qui faisait un singulier contraste avec la féroce énergie dont elle venait de faire preuve. Enfin elle les congédia, et se remettant en marche, suivie de ses gardes, elle disparut au tournant de la rue. Les paysans restèrent encore longtemps sur la place ; la vivacité méridionale avait repris le dessus ; ils commentaient avec passion les événements dont ils venaient d’être témoins ; ce ne fut que bien plus tard que le calme se rétablit dans le village.

Hippolyte s’était laissée tomber sur une chaise ; son émotion trop longtemps comprimée, se fit jour ; elle eut une crise de pleurs, presque convulsive. Rivenne l’entourait de ses bras, la soutenait, cherchait à la calmer par de douces paroles ; à la fin il y réussit ; les sanglots s’arrêtèrent, elle essaya de sourire, mais elle était affreusement pâle et il était visible qu’elle se sentait à bout de forces. Rivenne comprit qu’elle avait besoin avant tout de repos et de calme ; il la décida à se retirer dans sa chambre et fermant la porte sur elle, il s’installa dans un fauteuil pour la tenir sous sa garde et empêcher que rien ne vînt la troubler.

Seul dans la vaste salle silencieuse, il eut tout le temps de réfléchir sur la situation ; ses réflexions ne furent ni longues, ni indécises : le voyage était fini ; après ce qu’il venait de voir, sous aucun prétexte il ne pouvait consentir à se mettre, lui et surtout sa fille, à la merci d’une adversaire qui disposait avec une telle aisance, de la vie d’autrui. Sans doute, entre un vulgaire paysan et un homme comme lui, il y avait grande différence, et ce qui ne comptait pas pour l’un, devenait chose bien grave pour l’autre, mais il avait lu sur la figure de la Baronne, et il s’était rendu compte de l’intensité de violence qui pouvait s’allumer sous le moindre prétexte, chez cette nature excessive. Et quelle provocation plus personnelle, plus directement agressive, pouvait-il y avoir que le projet qui les amenait chez elle ? Qu’elle vînt à le découvrir, il était impossible de prévoir à quelles extrémités cette nature effrénée se laisserait emporter ! Combien il s’applaudissait d’avoir pu voir de ses yeux cette lugubre scène de tout à l’heure ! Il était venu chercher des renseignements, il en avait maintenant et plus que tous les témoignages du monde n’auraient pu lui en fournir ! Aussi son parti était pris, inflexible, irrévocable ; on n’irait pas plus loin ; dès le lendemain ils reprendraient la route de Naples ! Hippolyte pourrait résister, s’emporter, pleurer, se désespérer, tout serait inutile ; le danger était trop grave ; son devoir de père était de couper court tout net à ce qui ne pouvait plus être qu’un absurde et puéril caprice. Mais il n’appréhendait pas d’avoir à faire acte d’autorité ; sa fille ne pouvait se montrer à ce point, déraisonnable ; l’émotion qu’elle avait ressentie, l’horreur qui s’était emparée d’elle à la vue du sang versé, ne seraient pas perdues ; elle avait compris à quel péril elle allait s’exposer, et sous ce rapport aussi, son père ne pouvait assez se féliciter de ce qu’elle avait pu être témoin de la catastrophe et la voir dans ses moindres détails. La leçon était rude, mais elle serait efficace ; ces entraînements de jeunesse, l’expérience seule peut les réprimer !…

Sur ces pensées rassurantes, il se leva et entr’ouvrit doucement la porte de la chambre d’Hippolyte ; dans sa tendresse un peu inquiète, il voulait s’assurer que tout y était à souhait. La jeune fille s’était mise sur son lit ; elle était calme et paraissait dormir. Rassuré, Rivenne songea à faire un peu de promenade ; après ces émotions et ces réflexions fâcheuses, il avait besoin de grand air, de soleil, de voir et d’entendre des vivants. Il descendit sur la place ; tout y était redevenu tranquille ; quelques paysannes assises sur le pas de leur porte, vaquaient à leurs occupations usuelles avec ce calme des natures incultes chez qui le spectacle de la violence ne produit pas de longs étonnements. Le soir approchait ; un dernier rayon de soleil dorait le clocher de l’église et se perdait dans le sombre feuillage de l’arbre au pied duquel s’était passée la lugubre tragédie. Le hasard de la promenade amena Rivenne près de la fontaine ; soudain deux gros essaims de mouches se levèrent presque sous ses pieds ; devant lui, tout près l’une de l’autre, deux larges taches rouges marquaient le sol ; l’une, c’était le crime, l’autre, c’était le châtiment ! Nul n’avait songé à les faire disparaître ; elles restaient là, demi-séchées déjà par l’ardente chaleur ; ce sang qui avait couté si cher, n’était plus que l’aliment de vils insectes !

Arrêté sur place, Rivenne restait immobile, comme fasciné par ce spectacle. Certes il en avait bien vu d’autres dans sa carrière aventureuse, et il se demandait, non sans étonnement, comment il pouvait se faire que ce sang obscurément versé, lui fît une telle impression, à lui, le soldat fait aux brutales réalités des champs de bataille. Désireux d’échapper à ce spectacle et à ces pensées importunes, il se dirigea vers l’église ; la porte était ouverte, il entra : le vieil édifice était déjà envahi par l’ombre du soir. Rivenne le trouva triste et sombre, de forme singulière et rendu plus sévère encore par de vieux restes de peinture qui en couvraient les parois ; on n’y distinguait que quelques figures sur fond d’or qui parurent à Rivenne, fort amateur de choses artistiques, singulièrement roides et barbares. Il finissait de faire le tour de l’église, lorsque dans l’ombre d’une chapelle, tout contre la grille de fer qui en fermait l’entrée, il vit une femme agenouillée, la tête dans ses mains, dans l’attitude d’un profond désespoir. Elle priait, et dans l’obscurité on voyait sa maigre forme se soulever, presque se tordre, sous les étreintes d’une invocation désolée. Ému, Rivenne se dirigea vers elle et lui mit quelque argent dans la main. La pauvre créature, surprise, presque effrayée, tourna vers lui sa figure pâle, toute baignée de larmes ; il reconnut la femme du paysan qui venait d’être si brusquement mis à mort. Elle voulut le remercier, ses forces la trahirent, elle ne put que se traîner jusqu’à lui, lui prendre la main et la porter à ses lèvres. Rivenne se dégagea, lui dit quelques paroles de sympathie et sortit de l’église ; si bon qu’il fût, il n’aimait pas les scènes d’émotion et y coupait court au plus vite. Désireux de quitter cette place où il ne trouvait qu’impressions fâcheuses, il tourna le coin de l’église et se trouva sur un tertre, au-dessus d’un banc de rochers assez abrupt qui terminait de ce côté la colline du village.

De là, le regard embrassait un très vaste horizon, limité au Nord par les bleues montagnes de Solmone, au Midi par une chaîne de rochers escarpés, calcinés par le soleil, de l’aspect le plus sauvage. Entre les deux s’étendait à l’infini un entrecroisement confus de hauteurs et de vallées noyées dans les teintes fines et douces des paysages du Midi. Des bois de pins et de chênes verts, des bouquets d’oliviers, quelques vignes, de rares champs de blé, le tout coupé de nuances fauves aux endroits où le sol était à découvert, composaient un ensemble d’une harmonie lumineuse sur lequel l’approche du soir étendait déjà de roses colorations. Au loin, sur les crêtes rocheuses, de rares villages apparaissaient, seuls indices de la présence de l’homme dans ces espaces déserts. Sur ce vaste horizon, tout était calme et silence ; on eût dit l’asile du plus paisible repos. Rivenne savait combien cette apparence était trompeuse, et quand il voyait se dresser devant lui les fauves escarpements derrière lesquels se trouvait le château de la Baronne, il ne pouvait s’empêcher de penser que ces âpres rochers étaient bien faits pour abriter le repaire de cette farouche lionne, et il se sentait heureux de pouvoir se dire qu’il n’était plus question d’aller l’y relancer.

L’heure était venue de rentrer au logis. Tournant le coin de l’église, Rivenne traversa la place pour s’y rendre.

Sur le pas de la porte, il rencontra le curé qui rentrait lui aussi, la figure sérieuse et mal remis, cela se voyait, des émotions de la journée. Le digne homme avait eu fort à faire ; ensevelir le mort, panser le blessé, calmer les uns, consoler les autres, tout cela lui avait fait passer le temps fort vite, mais d’une manière pénible, et il se sentait heureux de pouvoir enfin se recueillir dans la tranquillité de sa demeure. En entrant dans la salle à manger, Rivenne, à sa grande surprise, se trouva en présence d’Hippolyte. La jeune fille était encore pâle et sa figure portait des traces non équivoques de fatigue, mais elle assura à son père qu’elle se sentait beaucoup mieux et qu’elle aurait plaisir à prendre part au souper. C’était de bon augure, et Rivenne se sentit l’esprit soulagé d’un grand poids : toutefois il fit promettre à sa fille de se retirer de bonne heure et de se ménager une longue et bonne nuit.

On servit le souper ; Hippolyte mangea peu, les deux autres convives firent honneur au repas en hommes de bonne santé et d’appétit solide. Comme de raison, la conversation se porta sur les événements du jour. Le curé dit que le blessé allait tolérablement et qu’on pouvait avoir bon espoir de sa guérison, chose fort heureuse, car c’était un brave homme, bon travailleur et fort estimé de tous ; sa mort eût été une grande perte pour les siens d’abord et pour le village ensuite. Quant à l’autre, au condamné si vite expédié, il était aisé de voir qu’on le regrettait peu ; c’était un brutal, toujours prêt à maltraiter les siens et à quereller les autres ; il avait eu déjà quantité de mauvaises affaires et il était vrai que le curé avait dû intercéder auprès de la Baronne pour obtenir sa grâce. Le pauvre homme s’en excusait presque, en parlant de l’intérêt de la femme et des enfants ; pour un peu, il eût avoué que la disparition de ce trouble-fête ne lui causait pas le moindre chagrin.

— Convenez cependant, M. le curé, dit Rivenne, que cette justice sommaire est bien un peu prompte ; entre le coup de couteau et l’exécution, cela n’a pas pris vingt minutes !…

— Hélas, oui, disait le brave homme, d’un air embarrassé ; c’est brusque, bien brusque, je le reconnais…

— Oh, je peux bien vous en faire mon compliment ; peste, votre Baronne est expéditive ; nos plus rudes prévôts de régiment ne sont que des tortues auprès d’elle !… C’est qu’elle vous a une de ces figures de bataille qui ne présagent rien de bon !… En voilà une qui doit s’entendre à faire marcher son monde et il y a certes mieux à faire qu’à se trouver sur son chemin !

Le pauvre curé ne savait quoi dire ; on voyait bien que lui, homme de paix, ne pouvait approuver cette sauvage violence, mais il n’osait non plus exprimer un blâme, et son trouble montrait trop bien à quel point la terrible souveraine imposait son autorité.

— Savez-vous bien, continua Rivenne qui voulait le faire sortir de sa réserve, qu’elle ne vous a pas donné trop de temps pour confesser le condamné ! Un gredin, je le veux bien, et qui méritait cent fois la corde, mais, enfin, il avait une âme, en si triste état qu’elle fût !…

L’argument avait porté, mais l’aveu ne se produisait pas sans réticence.

— Ah, oui, disait le bon prêtre, elle est terrible. Madame la Baronne, vraiment terrible quelquefois !… Je m’étonne même qu’une nature de femme puisse se porter à de pareilles extrémités ! Mais, se hâtait-il d’ajouter, elle n’en a pas moins une bonne influence…

— Parbleu, je le crois bien, dit Rivenne, on doit y regarder à deux fois, par ici, avant de jouer du couteau !

— C’est qu’auparavant il n’en était pas de même. Quand Madame la Baronne m’a fait nommer à cette cure, car je ne suis pas d’ici, moi, je suis d’Isernia, et là, c’est déjà meilleur, elle m’a fait faire des études médicales, un peu pour les maladies, mais surtout pour les blessures… Et j’ai bien vu que c’était utile ; dans les premiers temps, je vous parle de près de dix ans, à chaque instant j’avais à soigner des blessés ! La rudesse de ces gens-là passait toutes les bornes ; toujours armés, demi-bandits ; on n’osait se hasarder dans ces montagnes… Ah ! j’ai passé de tristes moments, dans les premières années de mon séjour !… Jugez donc, ils avaient été si négligés ! Le précédent baron, père de Madame la Baronne, était mort qu’elle n’avait que six ans : on l’avait mise au couvent. Le domaine est immense, personne ne s’en occupait, tout était à l’abandon ; les paysans ne payaient rien, ne travaillaient plus, ils revenaient à l’état sauvage. À Isernia et à Solmone, on en parlait comme de maudits qu’il fallait exterminer par le feu et le fer !… Quand Madame la Baronne a pu s’en occuper, personne n’a cru qu’elle en viendrait à bout ; on la voyait déjà tuée, assassinée !… Elle a réussi néanmoins, mais par quels moyens, grand Dieu !… Ah ! il fallait bien qu’elle fût trempée comme l’acier pour mâter ces brutes !… Maintenant tout est tranquille ; la campagne est bien cultivée, le pays est repeuplé ; à part quelques mauvais drôles, tous travaillent et paient bien leurs redevances. De temps à autre, il faut encore un exemple, comme celui d’aujourd’hui, mais cela porte coup, et les autres ne s’en trouvent que mieux ; les gens d’ici ne le regrettent pas, soyez-en sûr… C’est triste, sans doute, qu’il faille en venir là, mais que faire ?…

— Oui, mais si cette justice à la turque se trompe, c’est tant pis pour l’innocent !…

— C’est là le mal, oui, sans doute, je le reconnais. Pourtant, Madame la Baronne est juste ; elle ne fait de tort à personne et ses paysans ne se plaignent pas d’elle. Ils la craignent, c’est vrai, il y a tant de terribles histoires qui se disent sur ce qui s’est passé autrefois… mais ils la respectent et ils l’aiment, à leur manière, s’entend ; ils lui sont dévoués, très dévoués ; ils se mettraient au feu pour elle. Quand elle a fourni des compagnies pour l’armée du Roi, elle n’a eu qu’un mot à dire ; elle a trouvé autant de gens qu’il fallait, et pourtant le paysan, ici, n’aime pas le service, mais on savait qu’elle avait promis, et quand elle a promis, elle ne manque jamais de parole. Puis elle est charitable, elle aide les malheureux, prend soin des malades, des orphelins, elle fait beaucoup de bien… Moi, personnellement, je lui ai de grandes obligations ; grâce à sa munificence, je ne manque de rien, et ce sont sans cesse des petits cadeaux, des égards ; en vérité cela rachète bien des choses…

— Ah çà, M. le curé, dit Rivenne, tout cela est fort bien et une fois la première impression passée, je crois comme vous que la Baronne n’est pas si diablesse qu’elle en a l’air, mais voyons, parlons franchement : elle est très belle, votre Baronne, jeune et veuve ; il y a le chapitre des petites faiblesses du cœur ; tout le monde a les siennes ; elle ne doit pas en être exempte plus que les autres… Voyons, qu’est-ce qu’il en est ; nous allons chez elle et nous serions bien aises de nous mettre au courant.

Cette brusque attaque prenait le curé fort au dépourvu ; le brave homme parut plus embarrassé que jamais.

— Mon Dieu, M. le Comte, se décida-t-il à dire, je ne sais rien… Non, en vérité, je ne sais rien.

— Allons, allons, un peu d’abandon, M. le curé ; nous ne vous trahirons pas. À Naples on en dit beaucoup sur le compte de cette belle Baronne ; elle a des amants, sans en faire mystère. Eh, bon Dieu, il n’y a pas là de mal ; les autres en font bien autant ; c’est le vœu de la nature, comme disent Messieurs les philosophes. Ici, il doit en être de même ; voyons, dites-le nous…

— En vérité, je l’ignore, dit le bon curé tout ahuri. À Naples, il peut se passer bien des choses ; ici je n’ai jamais rien entendu dire de fâcheux… Non, vraiment, je vous l’assure ; je ne vais pas souvent au château, c’est vrai, mais vous le savez, les médisances vont vite et loin, eh bien, jamais, dans le pays, il n’a été rien dit sur Madame la Baronne, je vous en donne l’assurance positive.

Et à voir le sérieux de sa parole, on pouvait se convaincre qu’il disait la vérité.

— Cela est bien étrange, dit Rivenne, mais enfin c’est possible. Les femmes sont si bizarres ! Elle s’accorde ici le luxe de donner le bon exemple à ses vassaux, sauf à se dédommager à Naples ; c’est une manière de comprendre la vie, cela, et je ne suis pas pour lui jeter la pierre, moi !… Allons, c’est à merveille ; je ne vous en demande pas davantage, M. le curé, et vous prie de me pardonner mon indiscrétion.

La conversation continua sur d’autres sujets ; la soirée s’avançait ; il fallut songer au repos. Hippolyte n’avait pas pris grande part à la conversation ; elle avait écouté avec beaucoup d’attention ce qui s’était dit sur le compte de la Baronne, mais elle ne parut pas pressée d’en tirer les conséquences. Elle avait quelque peu mangé, mais elle était pâle et paraissait fatiguée ; elle se retira de bonne heure. Rivenne ne chercha pas à la retenir ; avant tout il songeait à sa santé et ne voulait pas lui donner de nouveaux sujets d’émotion. D’ailleurs la nuit porte conseil et il serait assez tôt le lendemain pour lui faire connaître la décision qu’il avait prise.

En dépit de ses préoccupations, Rivenne dormit ses huit bonnes heures, selon son habitude. À son réveil, l’esprit mal dégagé de l’engourdissement du sommeil, il fut tout étonné de se trouver dans une chambre inconnue ; ce ne fut qu’au bout d’un court instant qu’il reprit conscience de la situation.

— Allons, se dit-il, il s’agit de parler à Hippolyte ! Il y aura peut-être de la résistance, mais que diable, il faudra bien qu’elle entende raison ! On ne peut pas de gaieté de cœur se fourrer dans les griffes d’une pareille furie !… Ah ! je comprends bien maintenant ce qu’il voulait dire, ce matois de gouverneur de Solmone, avec ses recommandations de prudence ; s’il se faisait quelques gâchis, ce n’est certes pas lui qui nous en tirerait ! Tudieu, quelle gaillarde ! Pas plus d’hésitation à faire abattre ce misérable qu’un vieux garde chiourme à triquer ses forçats !… Et jolie femme, avec cela, il faut le reconnaître, malgré ses yeux durs et sa bouche méchante !… Mais je me prive aisément du plaisir de l’admirer de plus près ! Adieu paniers, vendanges sont faites ; regagnons notre chère Bologne au plus tôt, j’en ai assez du voyage, des grandes routes, des mauvaises auberges et des Baronnes enragées qui font casser la tête à leurs sujets !

Rivenne achevait sa toilette lorsqu’on frappa à la porte. C’était Hippolyte ; elle entra d’un pas quelque peu hésitant, l’expression anxieuse et suppliante à la fois.

— Oh ! oh ! se dit Rivenne, voilà qui promet de l’orage ! Si elle s’était résignée à revenir sur ses pas, elle aurait une toute autre mine ! Oh ! l’obstination des femmes !… Mais n’importe ; qu’elle le veuille ou non, mon parti est pris ; ce soir, nous serons à Solmone.

— Eh bien, fillette, dit-il en prenant les devants, en bon tacticien qu’il croyait être, voilà notre voyage fini, et ma foi, j’en suis bien aise.

Hippolyte ne répondait rien ; elle restait immobile, les yeux fixés sur son père, émue et embarrassée comme si elle eût au fond du cœur une demande à lui faire qu’il ne pouvait manquer de repousser.

— Oui, dit Rivenne poursuivant son avantage, nous allons déjeuner d’abord puis reprendre la route de Solmone. Je dirai au petit Gouverneur que je me suis senti mal à mon aise et n’ai pas voulu continuer le voyage en cet état ; histoire de ne pas paraître reculer sans cause péremptoire, car on ne peut avouer que nous avons eu peur de sa toute belle voisine ! Après, nous gagnerons Isernia et la route de Rome ; une fois là, nous sommes chez nous, et de vrai, il me tarde d’y être.

— Mon père, dit Hippolyte d’une voix timide…

— Et toi, fillette, comment te trouves-tu ce matin ? Si tu es fatiguée, nous pouvons fort bien rester ici aujourd’hui ; on n’est pas mal chez ce digne curé… Oh, ne te gêne pas pour le dire ; pardieu, après ce joli spectacle d’hier, il faut avoir le cœur tanné d’un vieux reitre comme moi pour se sentir encore allègre !

— Je me sens fort bien, mon père, dit la jeune fille… et… si vous le voulez bien… nous poursuivrons notre voyage.

Rivenne eut un brusque sursaut ; quelque prévue que fût cette conclusion, elle ne l’en étonnait et irritait pas moins.

— Hein ! dit-il, et sa voix prenait une intonation rude. Continuer le voyage !… Oui, en arrière, bien entendu !… Tu ne prétends pas, j’imagine, le continuer autrement !…

— Écoutez-moi, mon père, dit Hippolyte d’une voix douce, mais ferme. Vous me direz que je suis déraisonnable, stupide, insensée, tout ce qu’il vous plaira, vous aurez raison, je le sais et je me le dis moi-même, mais, de grâce, vous qui êtes si bon et qui m’aimez…

— Eh ! tredame, c’est justement parce que je t’aime, que je coupe court à ce maudit voyage ! J’ai eu déjà tort de consentir à l’entreprendre, mais certes je n’aurai pas la sottise de le continuer ! C’est arrêté dans mon esprit et tout ce que tu pourras dire est inutile !…

— De grâce, mon père…

— Non, non, te dis-je. Sois donc raisonnable ! N’as-tu pas vu cette scène d’hier ! Un homme averti en vaut deux, que diantre, et à bon entendeur, salut ! Notre entreprise n’était qu’un caprice d’enfant ; maintenant, avec ce que nous savons, ce serait une vraie folie ; je suis trop vieux pour la faire et je ne la ferai pas !

— Cependant…

— C’est inutile !… C’est pour toi que je m’y refuse ; quel est le père qui risquerait de jeter sa fille dans une pareille aventure !

— Si c’est pour son bonheur ?…

— Son bonheur ! Allons donc ! Cela n’a pas le sens commun !…

— Oui, mon bonheur, mon père, et croyez bien que je ne parle pas sans avoir bien réfléchi. Je n’ai guère dormi cette nuit ; tout ce que vous venez de me dire, je me le suis dit sous toutes les formes, et toujours j’ai senti que mon bonheur était là, à deux pas, que nous n’avions qu’à vouloir pour nous l’assurer !… Mon père, vous ne pouvez pas me rendre malheureuse ! De quoi s’agit-il après tout ?…

— De quoi il s’agit ? Eh ! pardieu, tout simplement de te mettre à la merci de cette furie !… Tu crois que j’y consentirai ! Non, non, jamais, quoi qu’il arrive !…

— Ne dites pas cela, mon père, vous me brisez le cœur ! Mais pensez donc à ce que je souffre ; j’aime Raphaël ; je le sens, je ne peux vivre sans lui, et de gaieté de cœur, quand nous pouvons le délivrer, je le laisserais aux mains de cette horrible femme ?… Ah ! c’est parce que j’ai vu de quoi elle est capable, que je ne peux pas supporter la pensée d’abandonner mon pauvre Raphaël à sa merci, et je vous le dis, si vous m’y forcez, je le sens, je n’y survivrai pas, et vous aurez à vous reprocher ma mort !… Mais non, mon père, j’ai tort de vous parler ainsi, vous qui m’aimez tant, vous qui vous jetteriez dans les flammes pour me rendre heureuse !… Pardonnez-moi, mon père, je ne sais ce que je dis, je suis méchante, mais je souffre tant ! Il me semble que mon cœur va se briser !…

Et elle fondait en sanglots. Le pauvre Rivenne ne savait que dire ; cette douleur chez cette enfant qui était tout ce qu’il aimait au monde, la pensée que c’était lui qui en était la cause, il n’y pouvait tenir !

— Voyons, Hippolyte, lui dit-il en la prenant dans ses bras, Hippolyte, mon enfant, reviens à toi, sois raisonnable… Sérieusement, crois-tu qu’un père puisse engager sa fille dans une aventure pareille ? Que ferons-nous, une fois dans le repaire de cette diablesse, si elle découvre dans quel but nous y sommes venus ? Qu’adviendra-t-il de nous ?… Moi, peu importe ; mais toi !… Je ne peux pas te laisser courir des dangers pareils !…

— Eh ! mon père, quand vous étiez jeune, vous en avez couru bien d’autres !…

— Peut-être, mais si j’ai fait des folies étant jeune, ce n’est pas une raison pour réitérer étant vieux !

— Mais je suis jeune, moi, et je ne veux pas être toute ma vie, malheureuse !… Que risquons-nous après tout ? Cette femme, toute méchante qu’elle est, ne nous dévorera pas ; elle nous renverra, c’est le pire qui puisse nous arriver. Eh bien, alors, nous aurons la consolation de nous dire que nous avons tout tenté pour réussir. Mais reculer sans combat, par peur, oh, je ne peux me faire à cette pensée ! Le malheur, on peut s’y résigner, mais à la honte, non, et nous serions déshonorés ; c’est trop, j’aimerais mieux mourir !…

Et la pauvre enfant se tordait les mains dans une convulsion de désespoir… Rivenne, à bout de raisons, ému de sa douleur, se sentant sur le point de faiblir, gardait le silence. Hippolyte eut conscience de son avantage ; elle en profita sans merci.

— Voyez donc, mon père, continua-t-elle, qu’est-ce que je vous demande ? D’aller jusqu’à ce château ; si Raphaël y est, nous reviendrons à Naples et on ne pourra nous refuser justice ; s’il n’y est pas, eh bien, nous en serons quittes pour le chercher ailleurs ; qu’y a-t-il là de si effrayant ?

— Oui, mais pendant notre séjour, si la Baronne vient à savoir…

— Comment le saurait-elle ? Avons-nous dit à personne notre secret ! Vous n’êtes pas un étourdi, mon père, et vous en avez assez donné de preuves ; moi, je vous ai promis d’être prudente ; oh, croyez bien que je le serai ; mon bonheur est à ce prix, je le sens et c’est un enseignement bien meilleur que toutes les recommandations que vous pourriez me faire !… J’ai bien regardé cette femme, hier, pendant qu’elle paradait devant nous ; je sais de quoi elle est capable, mais je sais aussi comment je dois m’y prendre pour venir à bout de sa méchanceté ! C’est par son orgueil que nous la prendrons, par sa folle vanité de despote !… Fiez-vous à moi, je ne suis pas si sotte et je serai prudente. Pensez donc, mon père, je veux réussir à tout prix !…

— Eh oui, c’est justement ce qui m’effraie ; jamais, enragée comme tu l’es, tu ne pourras te tenir ; tu feras quelque étourderie…

— Ah ! je vous jure bien que non ! Ce que j’ai vu hier me sert de leçon et je profiterai de l’expérience. La prudence, l’adresse, cela seul peut nous faire gagner la partie, et j’en aurai, vous le verrez ! C’est que nous jouons à coup sûr ; comment voulez-vous que cette femme qui ne connaît que la force, les moyens brutaux et sauvages, puisse avoir la moindre défiance contre deux gentilshommes français, le père et le fils, hommes de savoir vivre, curieux d’antiquités et ne se souciant de rien autre ! Vous voyez bien que jusqu’ici personne n’a découvert mon déguisement ; les dames même s’y sont trompées ; s’il le faut, eh bien, je lui ferai la cour, à cette vieille mégère, et je saurai l’amadouer, tout aussi bien que je l’ai fait pour les belles dames de Solmone !… Laissez-moi faire, mon père, nous réussirons, j’en suis sûre, et tout le premier, vous en serez heureux !

Rivenne hochait la tête :

— Je crains bien, dit-il enfin, que tu ne te berces de chimères, ma pauvre fille ! Il serait si simple d’écouter les conseils de la prudence et de rentrer chez nous ; nous y serions tranquilles et ce ne serait pas les amoureux qui te manqueraient, je n’ai pas besoin de te le dire !

— Oui, mon père, c’est possible, mais il n’y en a qu’un qui me plaise, et celui-là sera mon mari, jamais je n’en aurai d’autre ! Voyons, mon petit père chéri, vous qui aimez si bien votre fille, laissez-vous attendrir ; si vous saviez combien vous me rendrez heureuse !…

Et l’adroite pièce se faisant toute câline, enveloppait son père de caresses et de douces chatteries. Elle connaissait bien son pouvoir et le bon Rivenne n’était pas de force à lui résister.

— Ah ! s’écria-t-il, tu me demandes là de faire une rude sottise ! Mais souviens-toi de ceci, c’est que si je cède et qu’il nous arrive malheur, tu ne m’en feras pas de reproches, car je t’aurais bien prédit ce qui devait arriver !

— Oh, pour cela, ne craignez rien, mon père, s’écria la jeune fille tout exultante déjà de sa victoire. Vous aurez en moi l’enfant la plus soumise, la plus reconnaissante… et la plus heureuse aussi, car c’est vous qui aurez fait mon bonheur et je vous jure bien que toute ma vie sera consacrée à vous en récompenser !

Rivenne fit un geste de résignation ; il était vaincu et se rendait à merci. Hippolyte lui sauta au cou et lui donna un de ces bons baisers d’enfant qui épanouissent le cœur des pères. Le digne gentilhomme n’était pas un esprit chagrin et boudeur ; quand il avait pris son parti, son principe était de le prendre complet et sans arrière-pensée.

— Ah ! petite enjôleuse, dit-il, comme tu sais faire de moi ce que tu veux ! Eh bien, soit ! les dés sont jetés, arrive qui plante, nous irons jusqu’au bout, et cette fière Baronne et tous ses estafiers ne sont pas encore de force à faire reculer le vieux Rivenne ! Maintenant, déjeunons, il en est temps, et mettons-nous en route ; puisque nous devons entrer en campagne, autant vaut ne pas perdre un instant.

Ainsi fut fait, on se mit à table. Hippolyte, toute radieuse, regagna largement les déficits de ses repas de la veille et rien qu’à la voir en si bonne disposition, son père se trouvait déjà bien payé de sa condescendance. Le curé était de la partie et faisait honneur au menu avec un entrain qui prouvait qu’en son particulier, le digne homme s’accordait rarement pareil régal. On parla encore de la scène de la veille ; le blessé allait mieux, on pouvait le tenir pour sauvé. Quant à celle qui l’avait si vivement vengé, le curé fut, comme la veille, extrêmement sobre d’appréciations sur son compte ; le respect qu’elle lui inspirait ressemblait fort à de la crainte, et les propos de ses hôtes, même dans l’expansion qui suit un bon repas, ne purent le faire sortir de sa réserve. Enfin on vint prévenir que les chevaux étaient prêts ; Rivenne et Hippolyte prirent congé de leur hôte, et se mettant en selle, ils quittèrent fort calmes en apparence, ce village où ils venaient d’avoir de si violentes émotions.

CHAPITRE III

Il était près de dix heures ; le temps était beau, très chaud déjà, mais l’air élastique et pur n’avait rien de ces lourdeurs accablantes qui rendent le voyage insupportable en pays de plaine. La petite troupe composée de Rivenne et d’Hippolyte, des deux laquais, du muletier et de Peppino, s’était accrue d’un habitant du village qui devait servir de guide ; mais la précaution semblait superflue, car on suivait une sorte de chemin, peu accessible aux voitures sans doute, mais très suffisant pour des gens à cheval, et dont le tracé bien entretenu ne permettait pas de s’égarer. Au sortir du village, on se trouvait sur des pentes de collines plantées en bois d’oliviers, coupés par places de champs de blé et de quelques vignes. Puis s’élevant peu à peu, le chemin serpentait dans des terrains vagues parsemés de gros blocs de pierre, de bruyères, de bouquets de pins, de fourrés de myrtes et de lentisques, avec de jolies échappées, d’un côté sur les vallées inférieures, de l’autre, sur la chaîne rocheuse dont les crêtes escarpées resplendissaient au soleil. En somme un pays agreste, très solitaire, pas d’habitations isolées, tout au plus quelques villages fort distants les uns des autres, et on ne rencontrait sur la route que de rares passants.

Aisément accessible aux impressions extérieures, Rivenne se sentait favorablement disposé par l’aspect de cette calme nature. À voir ce pays si tranquille, cette route bien tracée et bien entretenue, ces paysans qui les saluaient au passage de l’air le plus respectueux, il lui paraissait impossible que l’influence supérieure qui produisait ces heureux effets, pût recéler tant de dissimulation, de corruption et de violence. Puis, il était fort satisfait de l’attitude d’Hippolyte ; ce que, les jours précédents, il y avait en elle d’agité, de fiévreux, avait disparu ; il semblait qu’en voyant le danger prendre sous ses yeux une forme si précise, elle eût acquis la force d’âme nécessaire pour en triompher. La jeune fille était calme, d’une gaieté douce et naturelle, et sa bonne humeur se communiquait aisément à la franche nature de son père, tant et si bien que le digne homme, reléguant ses soucis tout à l’arrière-plan, entreprit comme il lui arrivait parfois, de taquiner un brin sa fille.

— Ah çà, lui dit-il, sais-tu bien, Hippolyte, qu’elle n’est pas mal du tout, cette Baronne !

— Oh, mon père ! s’écria la jeune fille d’une voix vibrante et en s’agitant sur sa selle comme si elle eût entendu un blasphème.

— Là, là, dit le bon Rivenne en riant dans sa barbe, du succès de sa petite ruse, calme-toi ! Ah ! les femmes, elles sont bien toutes les mêmes ! Dès que le petit dieu malin est de la partie, elles feraient un laideron de la blonde Vénus elle-même !

— Mais non, mon père, interrompit Hippolyte, mais non, vous vous trompez tout à fait ! Oh, je n’y mets point de parti pris, je vous le jure ! Mais la Baronne n’est pas belle, non certes, il ne peut pas y avoir deux opinions à cet égard ! Elle a les cheveux rouges d’abord, tout à fait rouges, et ce n’est pas beau, cela ; puis c’est ce teint blafard, un vrai teint de crème tournée ; si vous trouvez cela de votre goût, vous n’aurez pas beaucoup de gens de votre avis ! Et avec cela, les yeux verts, oui, verts, parfaitement verts, tout ce qu’il y a de plus verts, oh, je les ai bien regardés !…

— Moi aussi, et ne t’en déplaise…

— Non, non, je vous le dis, elle a les yeux verts ! Eh bien, on n’a pas les yeux verts ! Quelle jolie femme connaissez-vous qui les ait ainsi ! Cela gâte le plus gracieux visage ! Non, la Baronne est laide, puis elle est vieille, elle a l’air méchante, et elle l’est ; en voilà plus qu’il n’en faut, ce me semble !…

— Comme tu voudras, dit Rivenne, étourdi de ce débordement d’éloquence. Du reste, ce que je t’en dis, c’est pour t’être agréable ; tu n’en aurais que plus de mérite, si la Baronne était belle, à l’emporter sur elle dans le cœur de…

— Oh ! sur ce point, vous pouvez être bien tranquille ; Raphaël m’aime, je le sais, et toutes les baronnes du monde ne me feront pas oublier de lui ! Qu’il soit libre et vous le verrez accourir ; il ne s’attardera pas en route, cela, je vous le garantis !

— J’aime cette fière assurance, dit Rivenne en riant, et par ma foi, s’il faisait autrement, il aurait tort, car si, quoique tu en dises, la Baronne n’est pas mal, tu es bien aussi, toi, Hippolyte, et toute vanité de père à part, on n’en trouvera pas beaucoup qui puissent te damer le pion !

— Merci, mon père, dit la jeune fille toute souriante, on fait de son mieux, vous le savez, et si ce mieux est quelque chose, je suis bien aise que vous en soyez satisfait… Mais, voyez, quel beau paysage ! Ces grands rochers, et là, sous nos pieds, tout ce vaste horizon à perte de vue, en vérité cela est fort beau et je me sens toute heureuse de le voir.

En ce moment, en effet, la route traversait un site grandiose ; au sortir d’un bois de pins déployé sur le versant rapide de la montagne, la vue, franchissant de vastes éboulis, rencontrait de hautes parois de rochers fièrement dressées sur le ciel resplendissant de lumière. Le chemin mal tracé au milieu de blocs épars et de grandes coulées de pierres, gagnait à grand-peine la base abrupte de l’énorme muraille ; là, derrière un gigantesque contrefort de l’aspect le plus sauvage, s’ouvrait une gorge étroite, dominée, comme étranglée, par de formidables escarpements. C’était tout à fait la mise en scène des plus farouches toiles de Salvator Rosa, et Rivenne, en amateur raffiné, ne manqua pas de signaler la ressemblance.

Les voyageurs s’étaient engagés dans l’étroit couloir. Au point le plus désolé du passage, un petit bâtiment de construction robuste, aux rares fenêtres fortement grillées, abritait trois gardes tout pareils de tenue à ceux qui composaient l’escorte de la Baronne, et telle était la sauvagerie du lieu que Rivenne eut un vrai plaisir à y trouver cette petite garnison. Sur l’indication que leur donnèrent les voyageurs qu’ils se rendaient à Castroleone, les gardes les laissèrent passer en saluant avec respect, et au bout de quelques minutes, la gorge s’élargissant tout à coup, démasqua un vaste paysage d’aspect à la fois riant et grandiose. Au pied de la montagne qu’on venait de traverser, se déployait une large vallée sillonnée par une rivière assez forte dont l’eau, dans l’éloignement, étincelait au soleil. En face, une chaîne de hauteurs nuancées de teintes d’une douceur infinie, s’élevait dans la radieuse lumière du midi, et à l’extrême horizon, à peine visible dans la profondeur de l’air, une haute sommité profilait sur le ciel, ses lignes hardiment coupées. Sur la gauche, la vallée descendait en pente très douce, légèrement infléchie vers le midi ; tout au loin, une ligne bleue marquait la présence de la mer. De ce côté, à environ une lieue de distance, une masse rocheuse s’élevait couronnée d’un entassement de hautes murailles, de tours et de grands bâtiments ; ce devait être le château de Castroleone. L’éloignement ne permettait pas d’en distinguer les détails, mais il était aisé de voir qu’il était de dimensions considérables, et il faisait grand effet dans cette vallée peu habitée. Tout cet ensemble de pays étalé sous le grand soleil, semblait être le séjour du calme et du repos champêtre ; il devait être doux d’y vivre et on ne pouvait que porter envie à celle qui y exerçait son absolue souveraineté.

Les voyageurs avaient mis pied à terre. Il était près de midi ; la chaleur se faisait forte, un moment de halte s’imposait. Assis sur le fin gazon de montagne, à l’ombre d’un beau bouquet de pins, ils contemplaient le paysage déployé sous leurs yeux et leurs impressions n’étaient guère en rapport avec le calme répandu sur cette tranquille nature. Hippolyte, tout entière à ses préoccupations jalouses, n’avait d’yeux que pour le château qui abritait là, si près d’elle, sa rivale et son amant ; elle aurait voulu percer le mystère de ces murailles, leur arracher leur secret, deviner laquelle de ces sombres tours retenait celui à qui elle avait donné son cœur. Rivenne s’étonnait de ne pas trouver au repaire de la terrible Baronne, un aspect plus rébarbatif ; la grande sérénité répandue dans ce vaste paysage, lui semblait en désaccord avec la violence impitoyable de celle qui tenait ce pays sous sa despotique autorité. À voir cet ordre, ce calme, jusqu’à la régularité toute moderne des façades et des massifs d’arbres qui se déployaient sur les esplanades des remparts, il lui paraissait impossible que cette fleur de civilisation ne fût que le masque, l’adroit décor derrière lesquels se dissimulait une rudesse qui rappelait de trop près la barbarie des anciens âges. Puis il riait en lui-même de la candeur de ses illusions ; vieux routier de la vie, il n’avait que trop souvent rencontré de pareils contrastes. Mais en dépit de ses défiances bien justifiées, il ne pouvait s’empêcher de se dire qu’autant il serait puéril de juger l’oiseau à son nid, autant il serait ridicule de voir dans cette paisible retraite, un château de Barbe-Bleue, un repaire de haute scélératesse, et il en revenait à cette conclusion fort commode pour un esprit peu porté aux soupçons et à la malveillance, qu’il fallait attendre et ne se décider que d’après les circonstances et sans parti pris.

Tout en se livrant à ces réflexions, il s’occupait en général prudent, de prendre ses renseignements et de reconnaître le terrain sur lequel il s’apprêtait à manœuvrer, peut-être même à livrer bataille. Le guide lui confirma que le château était bien Castroleone, la résidence de la Baronne ; la rivière était le Sangre, nom de sinistre augure, et la cime qui apparaissait au haut de la vallée, était la Meta ; à ses pieds il y avait une assez grosse bourgade, Castel de Sangro, l’éloignement ne permettait pas de la voir ; de l’autre côté de la rivière, à peu près à moitié distance entre le château et le col par où étaient venus les voyageurs, un petit village apparaissait sur les pentes couvertes d’oliviers. C’était le seul qui fût en vue, le haut de la vallée étant à peu près désert ; le bas était plus peuplé, mais pour trouver un centre que l’on pût appeler une ville, il fallait descendre jusqu’à Lanciano tout près de la mer, ou remonter vers Solmone au nord ou Isernia au couchant, à peu près à la même distance, soit environ à cinq heures de marche du château. De tout cela, Rivenne tira la conclusion que la résidence de la Baronne était fort isolée, et qu’une fois là, en cas de danger, il n’y avait guère de secours à espérer de l’extérieur. Cela n’avait rien de rassurant, mais les dés étaient jetés et il n’y avait pas à revenir en arrière.

Quand la grande chaleur du jour fut passée, les voyageurs se remirent en marche et descendirent par un assez bon chemin, à travers un bois de chênes d’abord, puis dans des champs d’oliviers, et suivant le flanc des collines, atteignirent un contrefort assez escarpé qui se projetait fort en avant de la montagne. Ils le gravirent et parvenus sur l’arête, ils virent se déployer devant eux, fièrement installées sur un massif de rochers isolé de toutes parts, les grandes constructions du château. À cette distance il apparaissait comme un vaste ensemble de hauts et solides remparts couronnés de grands bâtiments et de beaux groupes d’arbres. Les façades étaient d’aspect assez moderne ; avec leurs rangées de grandes fenêtres et leurs hauts toits à la Mansard, on eût dit un château construit en France du temps de Louis XIV et transporté par quelque royal caprice, dans ce lointain pays. Ce noble aspect fit bonne impression sur Rivenne qui avait au plus haut point le goût des belles constructions régulières et bien ordonnées. Les vieilles tours qui, vues de la montagne, faisaient si grand effet, semblaient maintenant s’être modestement effacées derrière les bâtiments modernes ; à peine en voyait-on une ou deux qui, comme confuses de leur vétusté, montraient timidement, en arrière du château, leurs vieux créneaux d’un ton fauve, comme brûlés du soleil. L’ensemble, dans ses vastes proportions, était d’une élégance sévère, presque grandiose, et il semblait de plus en plus difficile de croire que la souveraine de ce noble et calme manoir, fut l’héroïne des légendes étranges qui se débitaient sur son compte.

Ayant ainsi reconnu la position ennemie, les voyageurs se mirent en devoir de continuer leur route en se dirigeant tout droit sur le château. La végétation prenait toujours plus le caractère méridional ; les lauriers-roses bordaient les ruisseaux, et sur les rochers, ce n’étaient qu’aloès et cactus dans toute la rudesse de leurs formes robustes. Au pied de la colline du château, le chemin tournait sur la gauche, et montant sous l’ombre de beaux arbres, puis par des pentes toujours plus rapides couronnées de gros bancs de rochers, il atteignait une haute muraille qui barrait complètement le passage. Pour tout accès, elle était percée d’une porte de rude apparence occupée par un fort piquet de gardes. Après reconnaissance faite, l’un d’eux se détacha pour accompagner les arrivants ; on voyait que tout était soigneusement prévu pour mettre le château à l’abri d’une surprise. L’ennemi qui se serait engagé dans ce chemin étroit commandé par les rochers d’abord, puis par ces solides remparts, était assuré de faire mauvaise fin.

Au bout de quelques moments de montée assez rude dans un étroit couloir, les voyageurs arrivèrent à une nouvelle porte pratiquée dans l’épaisseur d’un fort massif de maçonnerie revêtu de créneaux et de meurtrières ; c’était l’entrée immédiate du château, et elle était bien gardée comme la première. Ils la franchirent et se trouvèrent dans une première cour de peu d’étendue, dominée par de grands murs sombres à fenêtres grillées, tout l’aspect morose d’un intérieur de forteresse ; ce devait être la caserne des gardes, car on en voyait bon nombre, assis sur des bancs en gens prêts à prendre la faction. Un officier de bonne tournure, d’âge mûr déjà et les cheveux grisonnants, s’approcha des voyageurs, et sur la réponse qu’ils lui firent qu’ils venaient rendre visite à la Baronne, leur demanda s’ils avaient quelque introduction à lui remettre pour elle. Rivenne lui donna ses lettres et l’officier se mit en devoir de les conduire. Il leur fit traverser une seconde cour, plus grande, assez encombrée et qui paraissait servir aux bâtiments d’exploitation, puis passant sous une voûte d’une fort élégante architecture, les voyageurs se trouvèrent dans la cour d’honneur, très vaste, de forme rectangulaire, ornée de fontaines, de statues et plantée de grands arbres derrière lesquels apparaissaient les nobles façades du château. C’était, comme Rivenne en avait jugé de loin, une vraie résidence à la française, un peu sur le modèle de Versailles, d’une belle ordonnance et dans le meilleur état d’entretien. De nombreux domestiques, des chevaux, des chiens, tout l’appareil d’une luxueuse installation seigneuriale, donnaient à la vaste cour, un aspect de vive animation. Avec ses fontaines jaillissantes, ses beaux arbres, ses hautes façades resplendissantes de soleil, l’ensemble avait fort grand air, et la châtelaine de cette somptueuse demeure, ne devait pas être un mince personnage.

L’officier qui guidait les voyageurs, les conduisit vers une porte encadrée de beaux pilastres, ouverte près de l’angle des faces du midi et du couchant. Arrivés là, ils mirent pied à terre, et un majordome en riche livrée amarante galonnée d’argent, assisté de plusieurs laquais, s’avança pour les recevoir. L’appartement où ils furent introduits, avait tout à fait grand air avec ses hauts plafonds et ses vastes fenêtres ouvrant sur la face du midi. La vue s’étendait au premier plan sur les terrasses plantées en jardins et ornées d’une profusion de fleurs et de fontaines jaillissantes ; au-delà elle plongeait dans la vallée et allait se perdre dans le vaste horizon lumineux. À l’intérieur, les chambres étaient vastes, hautes, fort bien pourvues de beaux meubles, de riches miroirs, de très fins motifs d’ornementation, en un mot, de toutes ces recherches de luxe que comporte une grande richesse mise au service d’un goût éclairé. Rivenne et Hippolyte s’accommodaient fort bien de ces élégances ; après le voyage qu’ils venaient de faire et les gîtes plus que modestes dont ils avaient dû se contenter, ils éprouvaient un vrai plaisir à se sentir dans cette atmosphère de bien-être, et la bonne apparence du logis les disposait à croire qu’ils n’y feraient pas mauvais séjour.

Ils venaient de terminer leur toilette, lorsqu’on introduisit auprès d’eux un gentilhomme d’aspect respectable, à tournure militaire, assez mûr déjà, qui s’annonça comme le comte Valselice, ancien brigadier des armées de S. M. Charles III et premier écuyer de la Baronne de Castroleone ; il venait en son nom présenter ses compliments aux voyageurs et s’assurer qu’ils ne manquaient de rien. Rivenne reconnut en lui l’officier qui accompagnait la Baronne lors de l’expédition au village, mais il n’en fit pas mention et se borna à soutenir la conversation sur le terrain plus aisé des compliments de bienvenue ; on parla des rudesses du voyage, du beau temps et choses analogues. Après un quart d’heure d’entretien auquel les manières dignes et solennelles du seigneur Comte donnaient une tournure un peu bien cérémonieuse, le visiteur se leva et demanda à Rivenne s’il pouvait annoncer à la Baronne la visite prochaine de ses hôtes. Rivenne s’empressa de dire qu’ils désiraient vivement lui présenter leurs devoirs et il fut entendu que l’écuyer reviendrait quelque peu plus tard pour les conduire. Puis il prit congé dans sa manière grave, à l’espagnole, et se retira.

— Dieu me sauve ! s’écria Rivenne lorsque la porte fut fermée, il me semble que le seigneur Comte n’a pas précisément le mot pour rire, et si la Baronne en est réduite à sa conversation, elle ne doit pas s’égayer tous les jours !… Mais voyez donc cette prétention, prendre pour écuyer un Valselice, et un brigadier d’armée pour commander ses estafiers !… Tout au plus passerait-on ce caprice à un prince souverain, et cela nous présage une de ces roideurs gourmées qui sentent leur province d’une lieue !… Bah ! nous saurons en venir à bout et nous lui montrerons, à cette puissante dame, que les Rivenne-Moirans sont de bonne maison, eux aussi et qu’ils valent bien tous les barons et baronnes de l’Italie et de la Sicile !

Cet incident n’altéra donc pas la bonne impression première, et Rivenne constata avec satisfaction que sa fille, bien qu’un peu excitée par la perspective de se trouver si prochainement en présence de sa rivale, conservait son sang-froid et paraissait être tout à fait à la hauteur de la circonstance. C’est que la nouveauté est d’un puissant effet sur la jeunesse et, la curiosité aidant, Hippolyte finissait par trouver la situation amusante au point d’oublier parfois que cette belle résidence servait de prison à son bien-aimé, qu’il était peut-être là, bien près d’elle, et qu’il s’agissait avant tout de le délivrer. Mais elle revenait bien vite au sentiment de la réalité et c’était pour rassurer encore son père sur sa parfaite possession d’elle-même, si indispensable, comme elle le répétait bien haut, au succès de leur entreprise. Pour en donner la meilleure preuve, elle s’occupait avec activité des détails de leur installation, veillant à ce que leur bagage fût disposé pour le mieux, et elle s’attachait à témoigner à son père par mille petits égards, combien elle lui savait gré de l’avoir enfin amenée jusqu’au but de leur voyage. Entre temps, elle plaida la cause de Peppino, le petit muletier napolitain, et, soit en démontrant qu’il serait barbare de le livrer à son brutal de père, soit en disant qu’il était intelligent et dévoué, qu’elle était habituée à son service et serait bien aise de l’avoir toujours sous la main, elle obtint de le garder à titre de petit laquais ; cela ne pouvait que donner bon air à leur maison qui n’était pas nombreuse. Ces divers soins firent passer fort vite le temps, et le jour commençait à baisser lorsque le seigneur Comte reparut, plus cérémonieux que jamais, et après force nouveaux compliments, ils se mirent sous sa conduite pour se rendre chez la Baronne.

Dans le vestibule, ils trouvèrent la suite du comte Valselice, quatre gardes et deux laquais en riche livrée, qui se mirent en devoir de leur faire escorte ; dans cet appareil, ils traversèrent une longue et vaste galerie sur laquelle s’ouvraient de nombreux dégagements. L’obscurité y était déjà sensible et les lourds flambeaux que portaient les laquais n’étaient pas de trop pour la dissiper. Ils marchaient ainsi, d’un pas lent et solennel, passant devant toute une série d’appartements soigneusement clos. Soudain, il vint à l’esprit d’Hippolyte que c’était peut-être là que l’on tenait enfermé Raphaël ; à ce moment même peut-être, le prisonnier entendait ses pas devant sa porte, sans pouvoir se douter qu’il fût si près de sa fiancée, de celle dont le cœur s’élançait si ardemment vers lui ! Profondément troublée, elle faillit s’arrêter ; il lui fallut toute sa force d’âme pour reprendre possession d’elle-même et ne pas compromettre ainsi du premier coup le succès de ses projets. Nul ne s’était aperçu de son émotion ; elle continua sa marche, prêtant l’oreille, le regard tendu dans l’obscurité grandissante, comme si elle se fût attendue à voir une des portes s’ouvrir et donner passage à son bien-aimé ! Mais elle en fut pour ses frais d’imagination, les portes restèrent closes, et le petit cortège sortant enfin de la galerie, se trouva dans un vaste vestibule de fort belles proportions, éclairé par trois fenêtres et décoré avec grand luxe. Deux laquais et deux gardes en grand costume se tenaient auprès d’une large porte ouverte à deux battants : c’était l’entrée des appartements particuliers de la Baronne, et tout y revêtait les dehors d’une magnificence princière.

Ils traversèrent un salon richement décoré et orné de tableaux dont l’obscurité ne permettait pas d’apprécier le mérite, puis ils passèrent dans une grande salle portée sur de hautes colonnes de marbre et revêtue de glaces splendides ; ce devait être la salle des fêtes et plus d’une résidence royale s’en serait fort bien accommodée ; venait ensuite un nouveau salon avec une estrade comme pour un orchestre ; à la porte se tenaient un laquais et un garde. Ce devait être l’antichambre du salon particulier de la Baronne ! Le moment difficile approchait ; Rivenne ne put s’empêcher de prendre la main de sa fille : Eh bien ! lui dit-il tout bas… Ne craignez rien, répondit-elle de même, et son sourire, le serrement de main par lequel elle lui rendit son étreinte, convainquirent son père qu’elle se sentait bien maîtresse d’elle-même. Le laquais avait ouvert la porte :

— Monsieur le comte de Rivenne !

— Monsieur le chevalier de Mauvers ! annonça-t-il à voix haute.

Le sort était jeté : ils entrèrent.

La salle était haute et vaste, de forme carrée ; placée à l’angle des façades, elle prenait jour par quatre grandes fenêtres, deux au midi, deux au levant ; l’heure tardive y faisait régner une demi-obscurité assez sensible.

Près de la fenêtre au midi, la plus rapprochée de l’angle, un groupe de dames étaient assises ; elles se levèrent en voyant entrer les visiteurs, et sur le profond salut que leur firent ceux-ci, celle qui se tenait le plus près de la fenêtre, s’avança à leur rencontre et leur fit une fort gracieuse révérence de bienvenue :

— Monsieur le Comte, Monsieur le Chevalier, dit-elle en français, d’une voix aux inflexions harmonieuses, je suis fort aise de vous voir chez moi, et j’espère que vous y ferez un long et heureux séjour.

C’était la Baronne ; ils ne pouvaient s’y tromper, mais la surprise n’en était pas moins frappante. Au lieu de l’énergique amazone dont le regard dur, la voix tranchante étaient encore si présents à leur mémoire, ils voyaient devant eux, une fort jolie femme, de taille un peu au-dessus de la moyenne, mise au dernier goût du jour, avec toute la recherche du luxe le plus raffiné. Les cheveux légèrement poudrés, relevés d’une riche aigrette de diamants et d’une belle torsade de perles, l’éventail à la main, elle apparaissait élégante et gracieuse à ravir, grande dame jusqu’au bout des ongles, et la dernière qu’on pût se représenter trempant dans le sang d’un rustre vulgaire, ses jolies mains si finement dessinées ! La métamorphose était si complète que c’était à ne pas croire que ce fût la même personne, et il fallut que Rivenne fît appel à toute sa présence d’esprit et à son usage du monde, pour pouvoir lui adresser son compliment de présentation et ses remerciements pour la bonne réception qui leur était faite.

— De grâce, Messieurs, répondit-elle avec son aimable sourire, ne me remerciez pas ; c’est moi qui suis votre obligée ; se hasarder dans ce désert pour venir voir une triste recluse, c’est œuvre pie et je ne saurais vous témoigner assez de gratitude. Puis, vous m’êtes recommandés par de bons amis, et je leur sais le plus grand gré de m’envoyer ainsi une aimable compagnie.

Et d’un geste d’une distinction exquise, elle tendit à Rivenne ses lettres d’introduction.

— Vous allez me donner de leurs nouvelles, de ces heureux citadins, car eux, ils en sont plus qu’avares !… Oh, ces gens de Naples, certes ils s’entendent à vous combler de compliments et de flatteries, mais tournez le pas, crac, ils ne pensent à vous non plus qu’au grand Turc, et les mois se passent sans qu’on puisse rien savoir d’eux ! Aussi, préparez-vous, je ne vous ferai pas grâce d’un détail. Vous êtes ici comme des naufragés en pays sauvage, et il faut vous attendre à être impitoyablement mis à contribution.

— La perspective, dit Rivenne, n’est pas bien effrayante, et ce qui est à craindre, c’est que nous ne soyons bien vite à court de nos provisions. Nous ne sommes guère restés à Naples, et nos recherches d’antiquaires ont beaucoup pris de notre temps.

— Il est vrai, on me dit que vous vous occupez de curiosités anciennes ; je voudrais en avoir quantité à vous produire ; malheureusement j’en suis bien pauvre, et ne m’y entends non plus que la dernière paysanne… Mais veuillez prendre place, car je compte que vous voudrez bien être mes convives ce soir, et je ne vous lâche pas d’ici là.

— Nous en sommes fort honorés, dit Rivenne, mais je redoute le surcroît de trouble dont nous sommes cause.

— Ne vous excusez pas ; encore une fois, votre visite est la fort bien venue. Permettez-moi de vous nommer les personnes avec qui vous vous trouvez ici : voici Dona Teresa, comtesse Valselice, et sa fille Marguerite, dit-elle en désignant une dame âgée déjà et une jeune fille blonde assez jolie qui se tenait à sa droite. Dona Leonora Broni, continua-t-elle en se tournant à sa gauche, et les Signoras Giulietta et Maria, ses filles. Vous connaissez déjà M. le comte Valselice, et voici Don Vittorio Broni, des ducs de Sicignano, capitaine au service de S. M. le Roi, et qui veut bien commander mes gardes.

En effet, Rivenne reconnut dans le personnage qui lui était nommé, l’officier qui l’avait reçu à son entrée au château.

Décidément, se dit-il, ce n’est ici que gens de haute marque ! Et cinq dames d’honneur ! Excusez du peu ! Pour être en pleine province, voilà une maison qui me paraît furieusement bien montée !

En ce moment, on allumait les lustres ; à la clarté qui se répandit dans la salle, Rivenne put bien voir la figure de la Baronne. Comme la première fois, elle lui parut fort belle, malgré la couleur de ses yeux, car Hippolyte, dans l’emportement de sa colère jalouse, n’avait pas eu tout à fait tort ; ils étaient d’un bleu sombre avec des reflets glauques assez marqués pour qu’on pût sans trop d’injustice, dire qu’ils étaient verts ; yeux superbes du reste, très grands, très expressifs, sérieux le plus souvent, même jusqu’à la tristesse, mais on sentait que ce regard énergique, vivant miroir d’une âme au plus haut point impressionnable, pouvait tout aussi bien refléter l’affection et la tendresse la plus délicate que s’enflammer d’âpre violence et des plus ardentes passions !

Il put l’examiner tout à son aise, car les yeux de la Baronne restaient obstinément fixés sur Hippolyte, comme si elle eût trouvé chez la jeune fille, quelque chose d’étrange, au point de l’émouvoir, presque de la troubler.

Ouais, se dit Rivenne, aurait-elle éventé notre mèche ?… Ou bien, si elle ne se doute de rien, et c’est fort possible, car bien d’autres s’y sont trompés, est-ce que ce beau jeune cavalier aurait le don de plaire à cette belle, un peu lasse peut-être de sa solitude ? Voilà qui serait curieux, mais…

Il n’eut pas le temps d’aller au bout de sa pensée ; la Baronne achevait les présentations en lui nommant quelques personnes qui étaient entrées dans la salle. Tout d’abord, le Père Cataldo, son aumônier, vieux prêtre de bonne et douce figure, au beau costume violet et blanc, puis le médecin, le premier secrétaire, deux graves personnages nuls de figure et généralement muets, un grand homme sec, vêtu de noir, qualifié du titre imposant de Juge du Roi ; avec lui, sa femme non moins sèche et solennelle ; enfin deux gentilshommes des environs et leurs femmes, assez jolies, mais de toilettes passablement démodées. Les présentations faites, la Baronne reprit l’entretien avec cette parfaite aisance que donne l’habitude de la bonne compagnie.

Peu après, on annonça le souper. La Baronne donna la main à Rivenne et l’introduisit dans une fort belle salle somptueusement décorée et illuminée à giorno. La table ruisselante de lumières, étalait une profusion d’argenterie, de cristaux, de porcelaines et de fleurs, à satisfaire les plus difficiles. De nombreux laquais en riche livrée se tenaient prêts à servir les convives et dans une tribune à mi-hauteur de la salle, apparaissait une bande de musiciens. C’était un aspect d’une magnificence royale et Rivenne se disait qu’il fallait une richesse de souveraine pour entretenir dans ce château perdu, un tel déploiement de luxe.

La Baronne avait pris place au haut bout de la table, ayant Rivenne à sa droite et Hippolyte à sa gauche. Le moment était difficile pour la jeune fille obligée de faire bonne grâce à son ennemie, comme c’est le devoir d’un invité et plus encore, d’un jeune homme auprès d’une jolie femme. Elle soutint l’épreuve à son honneur ; un peu contrainte d’abord, elle réussit vite à se reprendre et à parler à peu près de même à la Baronne et à la Signora Broni, sa voisine de gauche. La Baronne ne parut pas s’apercevoir de son trouble ; elle tenait la conversation avec beaucoup d’aisance, gracieuse sans prétention, aimable plutôt que gaie, disant fort bien ce qu’elle voulait dire, avec une simplicité intelligente qui touchait tout naturellement à l’esprit sans qu’on pût dire qu’elle fût très spirituelle. Elle parlait bien le français, avec un accent particulier, très agréable du reste, et se servant d’expressions un tantinet vieillies, au grand amusement de Rivenne à qui cela remémorait sa bonne mère-grand, une vieille dame d’esprit alerte et de vive humeur, qui avait été fort du bel air au temps des belles années du Grand Roy.

Puis, s’il s’égayait à entendre la Baronne, il avait non moins de plaisir à la regarder ; en pleine lumière, elle avait décidément beaucoup de beauté. Toute sa personne était merveilleuse de proportion et d’harmonie ; grâce parfaite des mouvements, élégante distinction du port de tête, forme exquise des mains, des bras, de la poitrine, tout était à l’unisson. Le teint dont aucun artifice de toilette ne venait relever la pâleur mate, légèrement ambrée, faisait admirablement ressortir le sombre éclat des yeux ; la figure, sans trop sacrifier à la régularité classique, était d’un dessin très pur, avec un cachet bien vivant, très individuel ; illuminée par ses grands yeux, elle composait un ensemble d’un charme quelque peu étrange peut-être, mais bien réel et d’une singulière séduction.

Cette perfection naturelle était merveilleusement mise en lumière par une toilette dont la somptueuse richesse le cédait encore au bon goût. C’était une longue robe de soie blanche et mauve pâle, de la plus noble élégance, ornée d’une profusion de dentelles splendides et de nœuds de rubans fixés par des ferrets de diamant de forme exquise, très adroitement disposés ; le tout relevé d’un magnifique collier de perles, de pendants d’oreille et de bracelets de la plus rare beauté ; enfin, au corsage, une agrafe éblouissante montrait au milieu d’un cercle de superbes diamants, une plaque d’or émaillée et ciselée, de très ancien style et du plus beau travail ; Rivenne crut y distinguer des armoiries et il lui sembla qu’il les avait déjà vues, mais où, il ne lui fut pas possible de s’en souvenir.

Du reste la Baronne ne lui laissait pas le loisir de s’abstraire de la conversation ; elle l’avait mis sur le chapitre des incidents de son voyage et parut fort amusée de ce qu’il lui dit du gouverneur de Solmone.

— Ce bon marquis Biffi, dit-elle, Biffinino, comme on l’appelle à Naples, sans doute c’est un ami, et si je puis lui être utile, je le ferai de grand cœur. Seulement, il est joueur, joueur comme les cartes, à ne pas pouvoir garder un écu à lui ; à Solmone, l’occasion lui manque et il est forcé de faire des économies, mettez-le à Naples, en une nuit, il se sera fait gueux comme un rat d’église. Il est donc bon qu’il fasse un peu de retraite, et moi, j’ai plaisir à le voir quand il lui prend fantaisie de se mettre au nombre de mes hôtes. Il a de l’esprit, cause fort bien, un peu trop même, une vraie commère, et qui ne pèche pas par excès de bienveillance, non certes, et il a vite fait de vous habiller les gens. C’est que je ne serais pas surprise qu’il m’eût habillée moi-même ; voyons, M. de Rivenne, n’y a-t-il pas un peu de cela ?…

— Non vraiment, dit Rivenne qui ne voulait pas trahir le petit gouverneur. Comment pouvez-vous croire…

— Oh, bon Dieu, disait la Baronne, et son sourire faisait étinceler ses jolies dents blanches, régulières comme un collier de perles, je suis faite au feu des langues, et je ne m’en offense pas aisément ; on en a tant dit sur mon compte ! Mais tous ne sont pas aussi placides, et ce pauvre Biffinino s’est fait à Naples pas mal d’ennemis qui ne sont pas fâchés de le savoir à l’ombre dans la bonne ville de Solmone ; je crains bien que l’influence dont il veut bien me faire honneur, ne réussisse pas à l’en tirer de sitôt.

— Pourtant, si vous le voulez bien ! On me dit que vos recommandations sont de celles qui trouvent bon accueil en haut lieu.

— Oui, parce que je ne demande rien. En cour, voyez-vous, il n’en est pas comme en amour ; on donne à qui demande, c’est vrai, mais cette générosité a vite fait de trouver ses limites, et je ne tiens pas à m’exposer aux refus.

— Oh, Madame, voilà un danger que je ne redoute pas pour vous ; moins que personne, vous êtes exposée à de pareils mécomptes, et vos volontés ne sont pas de celles qui courent risque d’être arrêtées en chemin !…

À peine Rivenne avait-il prononcé ces mots, qu’il eut conscience d’avoir excédé la mesure. Si l’histoire de Raphaël avait quelque vérité, ce qu’il avait dit comme un compliment, devenait une sanglante ironie, et la Baronne pouvait s’en offenser d’autant plus vivement qu’il lui était impossible de le laisser voir. Mais il était trop tard, le coup était porté, et déjà Hippolyte, avide de voir quel effet il aurait sur sa rivale, fixait sur elle un regard d’une curiosité intense. Par une impulsion plus forte que sa volonté, Rivenne fit de même ; il lui semblait qu’il allait se passer quelque chose de décisif. Mais comme il arrive le plus souvent dans ces moments critiques de la vie réelle, son attente ne fut ni entièrement réalisée, ni complètement déçue. Il crut bien voir une très légère rougeur s’étendre sur le front de la Baronne, son regard se voiler d’une nuance de tristesse, mais ce fut dans une mesure si imperceptible que l’observateur le plus perspicace n’eût pu en tirer aucune conséquence.

— Merci de cette confiance, dit la Baronne de sa voix harmonieuse et avec un léger éclat de rire qui pouvait fort bien être l’indice d’un trouble qu’elle cherchait à dissimuler, mais elle est moins justifiée peut-être que vous ne pensez. Croyez-en mon expérience : le crédit, moins on en use, plus on en a. Son Excellence le marquis Tannucci, notre premier ministre, est bien disposé pour moi, je le reconnais et je m’en honore, mais je ne me risquerais pas à lui demander des grâces, sauf de ces choses insignifiantes qui n’engagent à rien. Je n’aime pas à quémander d’ailleurs et ne sais trop comment m’y prendre.

— Et je vous félicite de cette ignorance, dit Rivenne, fort aise de voir la conversation s’éloigner de ces parages dangereux ; je dois dire qu’elle devient bien rare, en tous pays. Il est juste aussi de dire que la Baronne de Castroleone n’a guère l’occasion de demander quoi que ce soit à personne.

— Il faut bien s’y résoudre pourtant, et malgré que j’en aie, je suis, moi aussi, solliciteuse à mes heures, seulement ce n’est pas absolument pour mon intérêt. Voici ce qui se passe : ce pays, comme vous avez pu le voir, est encore bien sauvage ; tout y est à faire. Le Roi et son digne ministre ont les meilleures intentions, mais ils ne savent pas tout et il règne ici une inertie désespérante. Mes bons voisins, le Prince de Solmone et le Marquis de Vergara, ne viennent presque jamais dans leurs terres ; leurs intendants évitent de prendre toute peine qui n’est pas absolument nécessaire, les choses restent dans l’état ancien et moi, j’en souffre. Il faut donc pour vaincre cette paresse, que je m’assure de l’appui du pouvoir, et cela même est à peine suffisant ; ce qu’il m’a fallu dépenser de démarches et de paroles, seulement pour obtenir que la route d’ici à Isernia fût mise dans le misérable état que vous avez pu voir, suffirait à assurer la réputation d’un grand diplomate. M. de Rivenne, comme tout irait mieux si l’on pouvait, pour si peu que ce soit, faire sa volonté !

Rivenne ne s’attendait pas à cette conclusion ; brusquement la scène du village revint à sa mémoire. Si celle qui, froidement, sans hésitation, sans prendre le temps de réfléchir, prononçait et mettait à exécution sur le moment même, des condamnations à mort, si celle-là ne faisait pas sa volonté, qui donc pouvait se flatter de faire la sienne ! Rivenne était de ceux qui ne souffrent pas qu’on les prenne pour crédules, et il tenait à le montrer :

— Là, Madame, dit-il en riant, je ne sais si je me trompe, mais je me représente que ce que vous voulez, vous le voulez bien, et qu’il est une foule de gens qu’il vaudrait mieux contrecarrer que vous. Tenez, pas plus tard qu’hier, dans un village où nous avons fait étape, je vous ai vue rendre à un malotru de paysan, la monnaie de sa pièce, et cela, sec et sonnant, de la bonne manière.

L’argument était direct ; la Baronne ne parut pas s’en émouvoir.

— Ah ! dit-elle, vous avez assisté à cette scène ! Vous avez dû me trouver un peu bien cruelle, n’est-ce pas ?

— Cruelle, non, je crois que le drôle avait bien mérité son sort ; je n’en ai pas moins admiré votre énergie ; or, qui dit énergie, dit volonté, et cela m’a donné une haute idée de la vôtre.

— C’est qu’il faut bien en avoir dans ces pays perdus ; quand il s’agit de maintenir l’ordre, on n’a pas le choix des moyens ! Si vous saviez ce que sont les paysans par ici ! Ce qu’ils étaient plutôt, car je leur rends cette justice, ils se sont bien amendés. Mais il y a dix ans, à la lettre, c’étaient de vrais sauvages, ne connaissant que la force, toujours le couteau à la main, en relation étroite avec les brigands qui pullulaient dans ces montagnes ! Il a fallu y mettre ordre ; ça n’a pas été sans peine, mais enfin j’ai réussi ; les paysans ne sont maintenant pas plus mauvais qu’ailleurs, et quant aux brigands, il n’y a plus que ce scélérat d’Uffugo, qui bat l’estrade là-bas, dans le Sud… Mais je le guette, ce misérable, et s’il se hasarde par ici !…

Elle n’acheva pas ; son silence en disait plus que sa parole ; dans ses yeux sombres, une flamme avait jailli, flamme de haine, d’implacable violence ; brusquement, toute sa figure, si souriante tout à l’heure, avait pris une expression d’âpre dureté, du caractère le plus sinistre. Rivenne assistait à cette transformation avec un sentiment de vraie stupeur : c’était bien là l’implacable justicière qui lui était apparue dans ce village frappé de terreur. Au seul souvenir de cette scène sanglante, l’aimable châtelaine si accueillante pour ses hôtes, la grande dame dont il admirait l’exquise bonne grâce, semblait n’être qu’une ombre vaine qui s’était évanouie pour jamais !…

La voilà bien, se disait Rivenne, la furie, l’impitoyable tigresse ! Sa vraie nature n’a pas été longue à reparaître ! Tudieu, je ne voudrais pas être cet Uffugo ; s’il vient à tomber dans ses griffes, son compte se trouvera vite réglé !… Et pourquoi cette haine furieuse ? On pourrait s’en informer…

— Uffugo, dit-il, drôle de nom. Quelque chef de bande sans doute ; est-il vraiment à craindre ?…

— Non, répondit la baronne, du moins pour qui sait se défendre, et si mon voisin, le marquis Vergara, avait bien voulu me laisser faire, il y a longtemps que j’en aurais débarrassé le pays. C’est un mauvais drôle, fils de bandit, bandit lui-même, qui a tenté, comme son père, de couper les routes qui mènent ici, et de tenir le pays sous sa dépendance. J’ai dû agir et mes gens l’ont vivement refoulé ; il rôde maintenant avec une vingtaine de gueux, dans les montagnes au sud du Matèse… Il fera bien de n’en pas revenir, tant que je serai maîtresse de ce château !…

Quant à ce paysan d’hier, c’était une brute stupide et méchante, un vrai tyran de village de la pire espèce, toujours en querelle avec ses voisins et abusant de sa force pour tout terroriser autour de lui, à commencer par ses enfants et sa pauvre femme ! De tels êtres sont dangereux, par eux-mêmes d’abord, et aussi pour la mauvaise influence qu’ils exercent : avec eux, les plus doux apprennent à devenir querelleurs et batailleurs, et voilà toute une population gâtée. Je lui avais déjà fait grâce dans deux circonstances où il avait plus que mérité la corde ; la mesure était comble, et cette fois j’ai profité de l’occasion.

Elle parlait avec le plus grand calme, comme de la chose la plus naturelle ; sa figure s’était rassérénée, le sombre feu de son regard s’était éteint.

Véritable nature d’autrefois ! se disait Rivenne ; si elle porte la même ardeur en amour, cette mauvaise langue de gouverneur de Solmone pourrait bien n’avoir dit que la vérité ! Elle est fort appétissante du reste, un vrai morceau de roi, sur ma parole, et dans mon jeune temps, si elle s’était férue de moi, à la place de ce benêt de Raphaël, je n’aurais pas fait longue résistance !…

— Mais, reprit la Baronne, voilà que je fais comme ces bonnes gens qui n’ont trêve ni repos qu’ils ne vous aient montré par le menu, leur potager et leur basse-cour ; je vous rebats les oreilles de détails de petite police qui ne vous intéressent guère, et j’oublie que j’ai quantité de choses à vous demander. Çà, Messieurs, parlons un peu de Naples. La ville est-elle à votre goût ? Et les femmes, mes belles amies, comment les avez-vous trouvées ? Oh, je ne vous le demande pas à vous, M. de Rivenne, vous êtes trop difficile, vos adorables dames françaises vous ont gâté à tout jamais ; oui, oui, je le vois à votre malin sourire ! C’est à M. le Chevalier que je m’adresse ; il a gardé, lui, sa fraîcheur d’impression. Voyons, Chevalier, franchement, que pensez-vous des Napolitaines ?

— Mais, Madame, dit Hippolyte, pouvez-vous douter de ma réponse ? Rien que ce que je vois ici suffit pour vous garantir mon enthousiasme.

— Saluez, Mesdames, Mesdemoiselles, dit la Baronne avec un gai sourire, voilà de la vraie galanterie française et toute à votre adresse.

— Mais, Baronne, je vous assure…

— Oh, qu’à cela ne tienne, je veux bien en prendre ma part, mais après que la jeunesse se sera servie, cela est de droit. Pourtant, Chevalier, je veux vous faire une petite querelle ; oui, en vérité, je vous trouve un peu froid envers mes compatriotes ; question d’amour-propre national, vous le comprenez.

— Vraiment, je les trouve charmantes !

— Oui, dans l’ensemble, mais je veux vous questionner sur le détail ; à cela seul on reconnaît la vraie admiration. Voyons, laquelle préférez-vous de nos beautés en vogue, la duchesse della Grazia ou la marquise Sarno ou bien encore, ma toute gracieuse amie, la comtesse Ortinelli ?... Le choix est embarrassant, mais on vous gardera le secret, beau Pâris, et votre jugement ne donnera lieu à aucune bataille… Parlez donc, Chevalier, ouvrez-nous votre cœur, nous mourons d’impatience d’en connaître les secrets !…

Le sujet est de ceux qui passionnent toujours les femmes. Par un heureux hasard, Hippolyte se trouvait connaître les trois dames qui lui étaient nommées et sa réponse provoqua, comme il était dans l’ordre, toute une explosion de propos de la part de son auditoire féminin. Jusque-là, les dames, les jeunes filles surtout, ne s’étaient guère mêlées à la conversation ; la question posée par la Baronne fut comme la rupture d’une barrière impatiemment supportée, et ce fut à qui regagnerait le plus vite le temps perdu. Observations, objections, protestations même, tout partit à la fois ; chacune avait ses préférences et n’en voulait démordre ; toutes parlaient en même temps, nulle n’écoutait mot de ce qui se disait en réponse. La Baronne paraissait s’amuser fort de ce tumulte ; elle intervenait parfois pour en modérer le cours, et il était aisé de voir à quel point ses moindres paroles avaient autorité ; c’est qu’elle n’en usait qu’avec beaucoup de réserve et de bonne grâce ; ses propos, sans pécher par un excès de sévérité, n’avaient rien de trop libre et il eût été bien difficile de dire, d’après le ton de ses discours, qu’on se trouvait en présence de celle à qui les bonnes langues de Naples prêtaient tant d’aventures galantes. Elle cherchait, cela était aisé à voir, à amuser ses hôtes et savait y réussir en se tenant aussi loin d’un rigorisme désagréable que d’un cynisme malséant.

La conversation se maintint ainsi, active et animée, jusqu’à la fin du souper, et se continua à la rentrée au salon, amenant avec elle force anecdotes et récits plaisants sur des incidents de la vie napolitaine et sur les personnes qui y avaient été mêlées. On parla de la Cour, des ministres, de San-Carlo alors dans toute la fraîcheur de la nouveauté, puis des villes nouvellement retrouvées de Pompéi et d’Herculanum. La Baronne se fit mettre au courant de l’état des travaux entrepris pour les ramener au jour, et des découvertes auxquelles ils avaient déjà conduit. Elle partageait la curiosité générale au sujet des habitants qu’on s’attendait à trouver enfouis sous ces prodigieux décombres, et s’impatientait presque de ce qu’on n’eût encore découvert aucun vestige d’êtres vivants. Rivenne lui fit observer qu’il y avait lieu de s’en applaudir, puisqu’on pouvait croire que les habitants, au moins pour le plus grand nombre, avaient pu s’échapper.

— Le croyez-vous ? dit-elle, et un voile de tristesse obscurcit subitement son regard. Pourquoi les plaindre, après tout, s’ils ont péri ! Mourir sans souffrances, avec tous les siens, n’avoir personne à regretter, personne qui vous regrette, ah ! ceux à qui cela arrive, ceux-là sont aimés des dieux !

Elle parlait avec un accent de conviction si douloureux, sa voix se chargeait d’inflexions si mélancoliques, qu’il semblait qu’involontairement elle donnait essor à quelque profond désespoir enfoui dans son cœur. Rivenne ne savait que répondre ; embarrassé, il gardait le silence. Elle s’en aperçut et revenant à elle par un énergique effort, elle reprit la conversation et la continua du ton le plus naturel. Peu après, les musiciens entrèrent et exécutèrent quelques morceaux, les jeunes filles chantèrent, le temps s’écoula et la soirée se termina après s’être passée de la manière la plus agréable. Rivenne et Hippolyte prirent congé et se retirèrent, accompagnés par le comte Valselice qui ne consentit à les quitter que sur le seuil de leur appartement.

Rentré chez lui, Rivenne ouvrit sa fenêtre et s’avançant sur le balcon, alluma sa fidèle petite pipe et se mit en devoir de la fumer en paix. Il se sentait sous une impression agréable ; cette première entrevue, qu’il appréhendait pour bien des causes, s’était passée au mieux ; Hippolyte s’était bien tenue, et la Baronne était loin d’être aussi redoutable de près que de loin. Rien n’était venu rappeler la présence de Raphaël, et dans ce château où tout paraissait si bien ordonné, il semblait impossible qu’il y eût place pour une aventure si singulière.

C’est que j’ai eu bien peur, se disait Rivenne ; au moment où ces caillettes nous contaient toutes ces histoires de Naples, ces intrigues, ces déguisements, tous ces bons tours, ces vraies farces de Polichinelle jouées aux maris et aux pères, je m’attendais à chaque instant à voir jeter ce nom de Raphaël au hasard des propos. Ma pauvre Hippolyte se tenait à peine ; je voyais ses yeux briller, sa respiration se couper, elle allait parler ! !... Qu’en serait-il advenu, le diable seul pourrait le dire ! Puis, crac, le vent a tourné, je ne sais quoi est venu à la traverse et adieu Mons Raphaël !… Et tout bien pesé, je ne crois pas, moi, à ces histoires ; on fait la Baronne beaucoup plus noire qu’elle n’est ; certes, elle est maîtresse femme et il ne fait pas bon la contrarier ; ce n’est pas une vertu farouche et elle n’est pas avare de sa beauté, je le crois sans peine, mais voilà tout, et il faut ne pas être de son pays et de son temps pour y trouver à redire ! Puis, tout cela se passe à Naples, dans le perpétuel carnaval de cette folle cité ; ici en vérité, je ne vois rien qui prête aux propos ; ces vieux barbons dont notre hôtesse fait sa compagnie, ne paraissent pas en point pour jouer les amoureux ; et pas une figure jeune ! Y aurait-il par hasard quelque petit secrétaire qu’on ne nous aurait pas montré et qui fait l’intérim ! Tout est possible, j’en ai bien vu d’autres, mais pour le croire, il faudrait voir et je n’ai rien vu. Que diable, si ce Raphaël était caché quelque part, il y aurait quelque chose dans l’air qui l’indiquerait ! Ces vieilles dames causeuses, ces fillettes babillardes ne pourraient pas tenir le secret ! Non, non, c’est impossible et nous en serons pour nos frais de voyage. Tant mieux après tout, car pour le reste, il n’y a pas à se plaindre ; le gîte est bon, l’hôtesse est avenante et j’ai entrevu de-ci de-là quelques morceaux de sculpture qui me paraissent fort bons. Je ne sais quoi me dit que je ferai ici des découvertes intéressantes, et le plus clair résultat du voyage sera d’augmenter mon petit musée de quelques pièces de choix. La pauvre Hippolyte, elle, sera bien un peu désappointée, mais elle est jeune et la consolation, à son âge, ne se fait pas longtemps attendre. Allons, tout est pour le mieux, j’ai eu tort de m’alarmer ; l’enfant est née sous une heureuse étoile, et j’augure bien de l’avenir, à en juger par le passé.

Le digne gentilhomme resta encore quelque temps sur le balcon à jouir de la fraîcheur. La nuit était splendide, les étoiles scintillaient dans le ciel limpide, on entendait monter de la vallée, le murmure des eaux du fleuve, cette douce voix de la solitude et de la paisible nature. Ce grand calme était en parfait accord avec les pensées de Rivenne et ce fut dans ces bonnes dispositions qu’il se livra au sommeil.

L’agréable impression qu’il avait eue de sa première soirée au château, ne fit que s’accentuer au riant aspect qui l’accueillit à son réveil. Les fenêtres, ouvertes sur la façade orientée au midi, étaient encore dans l’ombre, mais toute la vallée et les lointains horizons resplendissaient sous les gais rayons du soleil ; le Sangre scintillait comme une écharpe d’argent sous sa frange de lauriers roses, et sur ces radieuses perspectives, s’épanouissait un grand ciel bleu tout imprégné de lumière, d’une légèreté, d’une limpidité divine. Sur les terrasses, dans l’ombre transparente, les massifs de fleurs, ravivés par la fraîcheur de la nuit, étalaient leurs vives couleurs, les fontaines s’épanchaient avec un gai murmure, les parfums des chèvrefeuilles, des orangers et des roses s’élevaient et remplissaient l’air de leurs pénétrants effluves ; il semblait que la nature se fît belle et charmante pour saluer le réveil des hôtes du château. Rivenne n’était pas homme à résister à ces aimables prévenances, et sans être plus sensible qu’un autre aux attraits du paysage, il éprouvait un réel bien-être et se sentait tout prêt à voir tout en beau.

C’est dans ces bonnes dispositions qu’il rejoignit Hippolyte dans la salle où devait se faire leur déjeuner. La jeune fille paraissait avoir fort bien dormi et son teint reposé ne portait aucune trace de la fatigue du voyage ; cependant, elle n’avait pas toute sa gaieté habituelle, et on pouvait juger aisément qu’elle n’était pas aussi portée que son père à s’enthousiasmer sur le charme de leur nouveau séjour. Elle n’en déjeuna pas moins de bon appétit et fit fort bien sa part dans la conversation. La soirée de la veille en fit naturellement les frais et Hippolyte ne fit aucune difficulté d’avouer qu’elle ne s’était nullement ennuyée. Elle n’alla pas toutefois jusqu’à faire l’éloge de la Baronne, mais comme il eût été difficile d’en mal parler, elle n’allongea pas sur le sujet, et passant aux autres personnes de la compagnie, en apprécia les mérites, louant et critiquant chacun et chacune, en somme pas trop mécontente de la société qui devait être pour quelque temps la sienne. Ce qui l’amusait surtout, c’était que là, comme à Solmone, personne ne s’était avisé de son déguisement, et elle en augurait bien pour l’avenir.

— Cette fière Baronne, disait-elle, s’y est trompée comme les autres et a pris mes compliments pour argent comptant ! Vous verrez, mon père, nous en viendrons à bout et j’aurai son secret, je vous en donne ma parole !…

— Encore, ma pauvre enfant ! dit Rivenne ; tu as toujours cette chimère en tête ! Mais là, en bonne conscience, as-tu vu quoi que ce soit qui puisse t’y encourager ?

— Mais je n’ai rien vu non plus qui me décourage ! Ici, comme partout ailleurs, ce n’est pas du premier jour et sans sortir de chez soi, qu’on peut savoir ce qui se passe. Mais patience, je ferai causer ces filles et…

— Elles ont bien causé, ce me semble, et nous ont assez conté d’histoires et de galanteries ! Si elles croyaient à cette aventure de ton Raphaël, certes, elles en auraient parlé !…

— Et c’est précisément parce qu’elles n’en ont pas parlé, que je suis sûre qu’il y a quelque chose. Elles sont sous le secret, elles surtout, et ont trop peur de leur maîtresse pour rien dire en sa présence !… Mais elle ne sera pas toujours là, cette impérieuse mégère, et je saurai bien avoir les confidences de ces petites bavardes !… Ah ! il ne s’en est guère fallu que je n’aborde le sujet, moi, tout franchement ; j’aurais voulu voir la figure qu’aurait faite cette hautaine Baronne, malgré toute son audace, si…

— Joli ouvrage que tu aurais fait là ! Tout était avorté et nous nous en serions allés avec notre honte ! D’ailleurs, ce n’est pas ce que tu m’as promis !

— Aussi me suis-je tenue coite ! Mais après tout, ce serait bien le meilleur moyen de savoir la vérité ! Si la Baronne ou ses femmes se troublent, il n’y aura plus de doute !

— Oui, mais comme il n’y a rien, elles ne se troubleront pas, et tu en seras pour tes frais !

— Eh bien, qui ne risque rien n’a rien !… Et ici, remarquez-le, mon père, nous ne risquons rien du tout, car, s’il n’y a rien, nous en serons pour nos frais, comme vous le dites, et s’il y a quelque chose, le meilleur moyen de détourner les soupçons de nous, c’est d’en parler franchement, comme de toute autre chose indifférente. Jamais la Baronne ne croira que nous soyons assez imprudents pour venir l’attaquer en connaissance de cause, sur un sujet qui lui est si sensible ; elle verra dans nos propos l’indice d’une ignorance complète du rôle qu’elle a pu jouer, et si elle avait quelque soupçon, cela seul suffirait pour le faire disparaître. Vous voyez bien que de toutes manières, c’est une expérience à tenter !…

— Je ne le vois pas du tout, et je te prie une fois de plus de ne rien faire de pareil. Si la Baronne a eu connaissance des propos tenus sur son compte, elle nous tiendra pour indiscrets et malappris, de les lui rappeler ; cela est aisé à comprendre et voilà tout ce que nous aurons gagné.

Hippolyte ne répondit rien, mais il était aisé de voir qu’elle n’était pas convaincue. Au fond, elle comprenait aussi bien que son père, que la tâche qu’ils avaient entreprise était plus difficile qu’elle ne se l’était figuré, elle doutait du succès et commençait même à penser qu’elle pouvait s’être trompée, mais elle ne voulait pas se l’avouer, et tout en reconnaissant la force des objections de Rivenne, elle ne pouvait se résoudre à s’y rendre. Elle restait donc silencieuse, anxieuse et préoccupée, et son père, dans sa tendre faiblesse, s’affligeait du nuage qui couvrait son front.

— Allons, fillette, lui dit-il, ne te tourmente pas ainsi ; en vérité, cela n’en vaut pas la peine. Ce que je t’en dis, c’est pour te convaincre une fois de plus, de l’absolue nécessité de la prudence. Si j’en trouve l’occasion, je pourrai glisser un mot sur Raphaël, mais il faut me laisser juge de l’opportunité et bien te persuader qu’une parole imprudente peut tout perdre. Surtout, il faut continuer à faire bonne mine à la Baronne ; après tout, elle n’est pas si noire qu’on le dit.

À ces mots, Hippolyte fit une moue plus que significative.

— Pas si noire, peut-être, dit-elle, mais certes, pas sympathique non plus !…

— Mais elle a été fort aimable pour toi, ce me semble.

— Oh, je ne me plains pas ; seulement, en fait de caresses, je ne me fie pas aux pattes de velours ; on y sent la griffe de trop près ! Cette femme a beaucoup d’aisance et d’usage du monde, sans doute, mais au fond, elle est dure, hautaine, et tout son art ne suffit pas à le cacher. Quant à sa beauté, avec ses cheveux rouges, ses yeux verts, son teint de lait caillé, s’il y a des gens qui s’y plaisent, grand bien leur fasse, mais moi, ce n’est pas mon goût, et je le dis tout net !

Rivenne connaissait trop bien le caractère féminin pour ne pas savoir tout ce que, dès que la plus petite rivalité de cœur est enjeu, il comporte d’obstination intraitable, et il comprit tout de suite que, dût-il argumenter jusqu’à la fin des siècles, il ne gagnerait pas une ligne de terrain ; aussi se garda-t-il de s’y risquer ; satisfait d’avoir obtenu que le sujet de Raphaël serait traité par lui seul et à l’heure qu’il jugerait opportune, il passa condamnation sur le reste et le déjeuner s’acheva dans la meilleure harmonie.

C’est toujours autant de gagné, se disait le digne gentilhomme ; le temps est un grand maître, il faut le laisser faire et tout ira pour le mieux !

Il était près de midi, et en dépit de la chaleur, Rivenne et Hippolyte s’apprêtaient à sortir pour reconnaître un peu leur nouveau séjour, lorsqu’on les prévint que la Baronne demandait s’ils pouvaient la recevoir. Tout naturellement la réponse fut affirmative et ils s’empressèrent de passer à leur salle de réception ; ils y étaient à peine qu’ils virent entrer leur visiteuse accompagnée de la signorina Giulietta Broni. La Baronne était en costume de matin, de nuance vert cendré très pâle, du meilleur goût ; elle ne portait pas de poudre et n’avait pour toute coiffure qu’une belle rose jaune d’un ton très fin, piquée à l’espagnole dans ses beaux cheveux fauves, en parfait accord avec la pâleur lumineuse du teint. L’ensemble, sans être le moins du monde hors de mode, se relevait d’un certain cachet d’originalité indépendante qui donnait à toute sa personne un caractère quelque peu étrange, bien en rapport avec l’énergique distinction de sa figure. Elle était du reste toute gracieuse et souriante, et appuyée sur la signorina Broni, jolie petite Italienne brune et fraîche, elles composaient à elles deux un groupe d’aspect fort avenant.

— Bien votre servante, Messieurs, leur dit-elle ; j’ai hâte de savoir comment vous avez passé votre première nuit dans mon vieux castel.

— Mais, répondit Rivenne, nous l’avons passée à merveille, et n’avons que des grâces à vous rendre pour votre parfaite hospitalité.

— Est-ce bien sincère, cela, sans flatterie ?… Allons, j’en suis heureuse, car mes amis, quand ils viennent me voir, ne me font pas d’aussi bons compliments.

— En vérité ? Et de quoi donc peuvent-ils se plaindre ?

— Je ne sais trop, de tout et de quelque chose encore ; histoire de me taquiner un peu : les lits sont durs, les corridors sont noirs, le vent y crie au perdu ; jusqu’à mes chouettes qui les empêchent de dormir ! De vrai, ces pauvres bêtes sont assez importunes et causeuses hors de saison, mais que faire ? Quand on n’a pas d’autre société, cela tient un peu compagnie.

— Mais, Baronne, dit Rivenne, vous n’êtes cependant pas au désert ici, et nombre de châtelaines que je connais, s’accommoderaient bien de votre solitude !

— Ce qui ne les empêcherait pas de regagner la ville le plus tôt qu’il leur serait possible. Moi, je suis assez rustique et pas mal paysanne, le calme des champs n’a rien qui m’effraie, mais un peu de société a bien aussi son prix, surtout si elle est agréable, et je suis bien reconnaissante à ceux qui, comme vous, se risquent à visiter ma retraite.

— On risquerait bien plus, et pour obtenir bien moins.

— Pas tant que vous croyez ; mes amis ne se décident à venir ici qu’en nombreuse bande et je ne compte pas sur eux avant un tout grand mois. D’ici là, vous aurez à vous armer de patience, car je vous tiens et ne vous lâche pas de si tôt.

— Vous êtes mille fois trop bonne et nous sommes des prisonniers nullement pressés de prendre le large. Pour le peu que nous avons vu, car en dépit des chouettes nous avons dormi la grasse matinée, tout est admirable ici.

— Admirable, c’est beaucoup dire ; ce qu’il y a de mieux c’est la situation, et la tranquillité… du moins, pour ceux qui l’aiment. En fait de curiosités à l’usage des voyageurs, hélas, je n’en ai guère à vous offrir : quelques morceaux de marbre trouvés de-ci, de-là, des tapisseries en lambeaux, deux ou trois fresques du temps du déluge, quelques orfèvreries et mes vieilles chapelles, c’est peu pour des gens curieux d’antiquités comme vous l’êtes.

— Bon, je suis sûr que vous êtes plus riche que vous ne le pensez et on m’a signalé dans votre voisinage, des mines intéressantes. Il y a là, m’a-t-on dit, un vieil ermite, qui pourra me renseigner.

— Ah oui, du côté de Campobasso ; je l’ai entrevu à peine, ce solitaire, car il rentre comme un rat, dans son ermitage, du plus loin qu’il aperçoit des vivants. C’est une manière de vieux fou ; je doute que vous en tiriez grand-chose. Et moi, en fait de curiosités artistiques, je suis bien ignorante aussi ; le mieux sera de vous adresser au digne P. Cataldo, mon aumônier ; ce n’est pas un grand clerc, mais il est d’église et doit en savoir plus que le premier venu. Puis il y a mon secrétaire intime… que vous voyez ici en la mignonne personne de ma petite Giulietta. Oui. Messieurs, c’est elle qui veut bien écrire mes lettres et qui s’en acquitte à merveille… Pourtant un peu distraite parfois, maintenant… Ah, Messieurs, mauvaise affaire que d’avoir un secrétaire qui a le cœur pris ! Oui, c’est comme cela, Monsieur de Mauvers, j’ai le regret de vous le dire, il n’y a rien à faire pour vous ici ; la place est prise et pour de bon ! Oh, ne rougissez pas, mignonne ; il n’y a pas de mal là ; nous allons la marier avant peu, dès que le beau bien-aimé, le signor Don Mario Lovelli, lieutenant aux gardes de Sa Majesté, aura pris son congé de semestre. En attendant, il faut continuer à griffonner mes lettres et missives, mais cela se fait tout seul, les jeunes filles d’à présent savent tant de choses… que cela m’effraie… en vérité !

— Ah ! s’écria Rivenne, qu’il me fait plaisir de vous entendre parler ainsi ! Elles en savent tant, ces petites masques, qu’elles finissent par en savoir trop, et c’est aux dépens du nécessaire. Ces savantes ne connaissent rien du ménage ; c’est ce que je ne cesse pas de dire, mais autant en emporte le vent !

— Là, Giulietta mia, dit la Baronne, quand vous me reprochez mes vieilles idées, vous voyez que je ne suis pas seule à penser ainsi. Le pot-au-feu a bien son mérite, croyez-moi, et les maris savent gré à leurs femmes d’y appliquer leur industrie. De mon temps, au couvent, on nous enseignait quantité de bonnes recettes, et c’était fort bien avisé. Pour le reste, il est vrai, ce n’est pas la peine d’en parler : un peu de français, quelques mots d’espagnol, une teinture de musique et une ombre de broderie, je ne sais rien autre… Ah, et l’albanais aussi ; pour si peu qu’il m’en reste, il ne faut pas l’oublier !

— L’albanais ! dit Rivenne ; eh, bon Dieu, quelle fantaisie ! Pour un capitaine de Stradiotes Vénitiens, passe encore, mais pour vous, Baronne…

— C’est que je suis un peu albanaise ; oui vraiment, par les Aurria, de Durazzo, ma famille grand-maternelle ; j’ai dans mes terres de Calabre, pas mal de sujets albanais, et par-delà l’Adriatique, quantité de parents à moitié turcs. Moi-même j’en tiens un peu et pour cela, notre gracieuse Reine s’amuse à m’appeler sa grande sauvage…

— Sa belle sauvage, Madame ! interrompit Giulietta.

— Eh bien, mignonne, qui donc vous demande votre avis ! Mais voyez donc cette langue !…

— C’est que c’est la vérité !

— Et toute vérité n’est pas toujours bonne à dire… Mais n’importe, grande ou belle, je n’en suis pas moins une sauvage !… Pourtant, voyons, en bonne conscience, vous, Monsieur de Mauvers, dites-le moi, malgré mes cheveux roux, suis-je donc si ogresse ?

— Ogresse, Baronne, dit Hippolyte, eh, bon Dieu, si c’est ainsi que sont les ogresses, qui ne voudrait être croqué tout vif par de si belles dents !

— Là, Giulietta, que vous disais-je ? Voilà la galanterie française ; avec elle, si peu que l’on sème, on a toujours pleine récolte !… Du reste, si ce n’est pas bien sincère, ce n’en est pas moins bon à entendre, et en fait de petites gâteries, nous sommes, par ici, un peu réduites à la portion congrue !… Après cela, entre une bonne douairière comme moi, et mes trois petites demoiselles, fiancées toutes trois, ne vous en déplaise, on courrait grand risque de tirer sa poudre aux moineaux, mais vous ne perdez rien pour attendre, Monsieur de Mauvers, et puisque vous êtes expert en paroles dorées, je vais hâter à votre intention la venue de mes belles amies ; alors, je vous en réponds, vous trouverez à qui parler !

— Ainsi soit-il, Baronne, dit Hippolyte, mais je suis tout prêt à prendre patience ; en si bonne compagnie, je défie bien le temps de me paraître long !

Et ils continuaient à causer, badinant et riant comme les meilleurs amis du monde. La Baronne avait une bonne humeur sans prétention qui gagnait Hippolyte elle-même, et Rivenne faisait chorus, heureux de les voir en si bon accord. Parfois, il lui semblait bien découvrir dans les yeux de la Baronne, sous le naturel de son rire, dans la franchise de sa simplicité enjouée, quelque chose de triste, une nuance de mélancolie qu’il ne pouvait s’expliquer, et à ce moment, par une obsession d’idées qu’il ne pouvait écarter, il voyait reparaître cette figure durement sinistre, impitoyable jusqu’à la cruauté, qui hantait son souvenir depuis la scène du village. Mais l’impression était bien fugitive ; il devait reconnaître que ce qui dominait en elle, c’était une bonne grâce affectueuse qu’il ne pouvait s’empêcher de trouver charmante. Sans aller jusqu’à la coquetterie, il était clair qu’elle cherchait à se faire bien venir d’Hippolyte ; ses grands yeux restaient fixés sur elle avec une expression d’intérêt, une intensité d’attention si marquées qu’on eût dit qu’elle cherchait à lire ses plus secrètes pensées. Y avait-il sous cette apparence, quelque nuance de sentiment plus tendre ? Rivenne ne pouvait s’empêcher de sourire à cette idée, puis la réflexion venant, il s’alarmait presque à la pensée du courroux que pourrait soulever chez cette âme violente, la découverte de la supercherie dont elle était dupe ; mais après tout, ce danger était peu de chose auprès de ceux bien plus sérieux qu’il avait redoutés, et il se disait que si le cas se présentait, il serait facile d’expliquer à la Baronne le pourquoi du stratagème ; elle était de trop bonne compagnie pour en prendre ombrage. Et il laissait aller la conversation, tout heureux d’entendre les rires et joyeux propos qui s’échangeaient de si bonne grâce à son oreille.

L’entrevue durait depuis une heure environ, lorsque la Baronne s’avisa d’y mettre un terme :

— Nous nous oublions, dit-elle, ma mie Giulietta, et surtout nous oublions que nous avons fort à faire cette après-midi. Veuillez nous excuser, Messieurs, croyez bien que, n’était la dure nécessité, nous ne renoncerions pas de si tôt au plaisir de votre compagnie. Pour me consoler, vous me promettez, n’est-ce pas, de partager notre repas de famille, puis, si vous le voulez bien, voici quelques gazettes de Paris, de Naples et de Florence, qui vous aideront à passer le temps. Ah, le temps ! À Castroleone, il est d’humeur difficile et on n’en vient pas aisément à bout. Si ces feuilles peuvent vous occuper quelques instants, j’en serai fort heureuse.

Les hôtes se confondirent en remerciements et on se sépara en se disant au revoir. Il était près de deux heures, la chaleur était forte ; Rivenne et Hippolyte renoncèrent à sortir, et prenant les gazettes, s’apprêtèrent à les parcourir, Rivenne pour voir ce qui se passait dans le monde, Hippolyte dans le vague espoir de trouver quelque renseignement qui la mît sur la trace de son bien-aimé ; en dépit de ses causes de distractions, la pauvre jeune fille ne pouvait en détourner ses pensées.

Retiré dans sa chambre, Rivenne était absorbé dans la lecture de ses gazettes, lorsqu’on frappa à la porte ; c’était son valet qui lui remit un message ; il était de la Baronne ; désireuse de lui parler, elle lui faisait demander s’il pouvait se rendre auprès d’elle. Rivenne se leva en sursaut : que pouvait-elle lui vouloir ? De sa part, rien n’était indifférent ; il y avait à peine une heure qu’ils s’étaient quittés, qu’avait-elle donc de si pressé à lui dire ? Et dans son imagination un peu ébranlée par les appréhensions dans lesquelles il vivait depuis quelques jours, il entrevoyait quantité de complications, pour ne pas dire de périls. Cependant, il n’y avait pas à hésiter ; il fit répondre qu’il allait se rendre à l’invitation qui lui était faite, et quelques instants plus tard, il se dirigeait vers les appartements de la maîtresse du château.

On l’introduisit dans une salle assez vaste, salon et cabinet de travail tout ensemble, meublée avec un luxe ample et sévère. De grands rideaux, une lourde toile tendue au dehors devant la fenêtre, y entretenaient une demi-obscurité, favorable sans doute au maintien de la fraîcheur, mais que Rivenne, ami du soleil et du grand jour, trouva quelque peu solennelle. La Baronne était assise près de la fenêtre avec la comtesse Valselice ; en voyant entrer Rivenne, elle lui fit un gracieux geste de bienvenue et l’invita à s’asseoir. Elle paraissait sérieuse, mais il n’y avait rien dans l’expression de son visage, qui indiquât des dispositions menaçantes, et l’esprit quelque peu frappé de Rivenne commençait à se rassurer.

— C’est encore moi, dit-elle, avec un sourire dont la bonne grâce ne réussissait pas à dissimuler le sérieux… J’ai une faveur à vous demander… Vous allez me trouver bien exigeante et méticuleuse, mais vous le savez, les femmes ont des caprices et vous jugerez, j’en suis sûre, que le mien n’est pas tout à fait dénué de raison.

Rivenne s’inclina sans répondre ; de moins en moins il comprenait où elle en voulait venir.

— En deux mots, continua-t-elle, voici ce dont il s’agit : pensez-vous qu’il serait trop désagréable à Mademoiselle de Rivenne, de reprendre ses habits féminins ?

Rivenne fit un haut-le-corps ; il se sentait pris tout à fait au dépourvu…

— En vérité, Madame, dit-il, fort embarrassé de savoir que répondre…

— Oh, ne vous excusez pas, dit la Baronne ; je comprends fort bien le motif du déguisement ; mener une jeune fille dans ces pays sauvages, c’est aventureux ; avec des habits d’homme tout devient facile. Mais maintenant, votre voyage est fini, vous êtes rentrés en terre à peu près civilisée, rien n’empêche Mademoiselle de Rivenne de reprendre ses habits ordinaires. Notre petite vie de chaque jour lui sera plus facile, et c’est cela surtout qui me rend si indiscrète, car je tiens à vous le dire, je compte vous garder longtemps.

— Mille grâces, Madame, dit Rivenne, mais nous avions pensé ne rester que quelques jours, et pour si peu, un changement de costume pouvait paraître étrange.

— Aussi ne le sera-t-il pas si, comme je l’espère, vous prolongez votre séjour ici. Et ce sera mieux de toutes manières : on évite les remarques, les propos d’antichambre ; il est si fâcheux de paraître se cacher !

— Cela est vrai, mais notre excuse est que ma fille s’est si bien habituée à ses habits d’homme, qu’ils lui sont aussi naturels que les autres ; et tous s’y trompent : partout sur notre route, à Isernia, à Solmone, nul ne s’est avisé du déguisement.

— Voilà qui ne me surprend pas ; ici même, mes petites demoiselles ne voulaient pas y croire, si bien que tout occupées qu’elles soient ailleurs, elles prenaient mal leur parti d’apprendre que ce beau cavalier n’était après tout qu’une charmante fille. Car elle est tout à fait charmante, votre Hippolyte, on peut vous le dire sans être taxée de compliments.

— Vous êtes trop bonne, répondit Rivenne dont l’orgueil paternel se trouvait agréablement caressé ; c’est vrai, l’enfant a bonne mine, et bon cœur, ce qui vaut encore mieux.

— Oui, dit la Baronne, et sa voix prenait une inflexion sérieuse, elle est belle et bonne !… Ah ! continua-t-elle et soudain son regard, sa figure s’imprégnèrent d’une tristesse profonde, ah ! vous êtes heureux ! Vous avez une fille que vous aimez et qui vous aime, tandis que moi !...

Il semblait qu’un sanglot lui montait à la gorge…

— Madame !… s’écria la comtesse Valselice, en se levant à demi comme pour lui porter secours…

— Restez, dona Teresa, dit la Baronne, et sa voix avait déjà repris son calme… Oui, continua-t-elle, c’est un bonheur que je vous envie, Monsieur de Rivenne, mais je n’en suis que plus heureuse de voir que vous en jouissez pleinement, en bon père qui veut le bonheur de sa fille et qui ne croit pas qu’un peu de prudence soit de trop pour l’assurer. Seulement, ici, aucun danger n’est à craindre, nous faisons bonne garde, et cette jolie épée qui fait si bien sous l’habit du chevalier de Mauvers, sera bien inutile à Mademoiselle de Rivenne, cela, je peux vous le garantir.

— Je le crois sans peine, Baronne, dit Rivenne ; pour moi, je consens d’avance, seulement, vous le savez, il y a ces caprices de jeune fille… Hippolyte a pris goût à son harnais masculin ; peut-être lui sera-t-il dur de le quitter… Puis, il y a la grande question, la coquetterie féminine : ma fille n’a point de toilettes, point de robes, rien de ces mille choses qui font nos élégantes de maintenant. Elle va se trouver prise au dépourvu, et je crains…

— N’est-ce que cela ! dit la Baronne. Rassurez-vous alors, et rassurez votre fille ; mes femmes sont à sa disposition ; il y a, dans le nombre, de bonnes faiseuses, et en un rien de temps, jolie et gracieuse comme est Mademoiselle Hippolyte, elles en auront fait la plus charmante femme du monde !… Tout cela, bien entendu, avec son agrément, car, à aucun prix, je ne voudrais rien faire qui pût lui être désagréable ; veuillez bien le lui dire, Monsieur le comte, je serais au désespoir s’il en était autrement.

Elle paraissait en effet fort anxieuse de ne pas indisposer Hippolyte, et une fois de plus, Rivenne put remarquer combien elle prenait intérêt à tout ce qui concernait la jeune fille ; elle le questionna sur son enfance, sa jeunesse, leur vie en France et à Bologne ; on eût dit qu’elle cherchait dans ses paroles, une réponse à des préoccupations qui s’imposaient à son esprit. Mais il était trop sur ses gardes pour se répandre en confidences, et il n’en dit qu’autant qu’il fallait pour satisfaire au plus juste sa curiosité ; puis la conversation revint à son point de départ, et Rivenne prit congé en promettant de faire de son mieux pour amener sa fille à se ranger au désir de leur hôtesse.

Il revenait chez lui, assez perplexe et non sans appréhension sur la façon dont la jeune fille prendrait la demande qu’il devait lui faire. Il la savait fort vive et peu disposée à céder quand elle avait mis son amour-propre à quelque chose, et certes ce n’était pas le bon vouloir fort mince qu’elle ressentait pour la Baronne, qui pouvait l’engager à lui complaire. Si elle prenait la chose en mauvaise part, qu’en résulterait-il ? De longues et pénibles discussions, de nouvelles négociations avec la Baronne, et si toutes deux s’entêtaient dans leur idée, chose fort probable, une seule solution était possible, celle d’un départ immédiat, car on ne pouvait songer à s’imposer à celle dont on brusquait ainsi les demandes ! Et Rivenne se demandait alors s’il n’aurait pas dû résister davantage et arrêter les choses dès le début. Mais c’était difficile ; au fond la demande de la Baronne était raisonnable ; le maintien du déguisement, lorsque les raisons qui l’avaient fait adopter, n’existaient plus, ne pouvait s’expliquer que par une méfiance non justifiée, presque injurieuse ; une fois que le secret en était connu, ce n’était plus qu’une mascarade inutile, sinon déplacée. C’est ce qu’il fallait faire comprendre à Hippolyte, et Rivenne espérait y réussir, car la force des choses était pour lui ; rien que la crainte de devoir quitter le château sans avoir recueilli aucun renseignement sur le prisonnier qu’elle croyait y être caché, devait suffire à amener à composition l’obstinée jeune fille. Il s’agissait donc de présenter la demande avec adresse, et Rivenne mettait son esprit à la torture pour trouver quelque bonne entrée en matière qui lui facilitât le succès ; le pire, c’est qu’il fallait l’inventer sur l’heure, car il se doutait bien qu’il allait avoir à rendre compte tout de suite du motif de l’entrevue.

Ce fut dans cette perplexité qu’il rejoignit sa fille. Comme il s’y attendait, Hippolyte l’attendait, anxieuse, avide d’apprendre le résultat de cette audience si promptement requise ; il n’y avait pas à gagner du temps. Une inspiration lumineuse jaillit de l’esprit du digne gentilhomme, et sans autre, il partit d’un grand éclat de rire, bien accentué, bien sonore, et prolongé au-delà des limites de la vraisemblance.

— Eh bien ! dit Hippolyte, que s’est-il donc passé de si risible !…

— Ah, la bonne, l’excellente histoire ! s’exclamait Rivenne en s’entêtant dans son accès. Ah ! vraiment, c’est parfait, c’est pour en mourir !…

Et à bout de souffle autant que pour se donner une contenance, il se laissa tomber dans un fauteuil en homme saturé d’hilarité.

— Mais enfin, mon père, dit Hippolyte, dites-moi donc…

— Non, non, reprenait Rivenne, c’est vraiment trop amusant ! Ah, tu en riras bien aussi !

— Eh, je ne demande qu’à rire, seulement faut-il savoir pourquoi !…

— Pourquoi !… C’est vrai, je vais te le dire… Eh bien, ma fille, finita la comedia ! À bas les masques !... Figure-toi, la Baronne… ah ! la plaisante idée !… elle meurt d’envie de te voir sous tes habits féminins !

Si bien amené qu’il fût, ce dénouement ne parut pas être du goût d’Hippolyte.

— Vraiment ! dit-elle en fronçant le sourcil et crispant les lèvres. Et pourquoi ce caprice ? J’espère que vous n’y avez pas cédé !

C’était l’esprit de contradiction qui s’éveillait ; il ne s’agissait pas de lui rompre en visière.

— Eh, mon Dieu, non ! dit Rivenne en fin diplomate. Tu en feras tout à ta guise ! Ni la Baronne, ni moi, n’avons la prétention de te contraindre…

— Je l’espère bien, et à quoi bon m’en parler, alors ?…

— Histoire de te conter une chose drôle… rien autre !

Et puis, tu sais, ton déguisement est connu de tous, maintenant, et c’est la nouvelle du jour ; ces petites demoiselles s’en amusent parfaitement !

— Eh bien, qu’elles s’en amusent tout à leur aise ! Que m’importe, à moi !

— C’est ce que je me disais, et après tout, tu en feras à ta fantaisie. Seulement on en rira, je t’en préviens, et moi, je n’aime pas à prêter à rire… À ta place, il me semble que je m’arrangerais autrement.

— Eh, n’insistez pas, c’est inutile !… D’ailleurs vous savez bien que je n’ai pas d’autres habits !

— N’est-ce que cela ! dit Rivenne, habile à profiter du moindre avantage. Des habits ! ces dames n’en manquent pas, elles t’en prêteront à revendre !

— Oh, elles peuvent les garder, je n’ai que faire des habits des autres ! Je ne tiens pas à être accoutrée… à mon désavantage… et ici moins encore qu’ailleurs !…

— Bon, on arrangera tout cela ; la Baronne a des femmes très adroites ; tu as vu les toilettes ici ; elles ne sont pas si mal…

Hippolyte ne répondait rien ; mais il était aisé de voir qu’elle était de fort mauvaise humeur.

— Stupide engeance ! dit-elle enfin. Comme si je n’étais pas libre de m’habiller comme je veux ! Après tout, je ne fais de mal à personne !

— Mais sans doute, et personne ne songe à y trouver à redire ! Tredame, je voudrais bien voir que quelqu’un osât te blâmer !… Ce que j’en dis, c’est pour te rapporter ce que je viens d’entendre ; à toi de voir ce que tu dois faire ; je te le répète, tu es parfaitement libre d’agir comme tu le voudras !

Hippolyte réfléchissait, la figure sombre, l’expression colère…

— Eh bien, oui, dit-elle soudain avec un geste de violence, oui, j’y consens !…

— Bah ! s’écria Rivenne, tout surpris de sa victoire.

— Certainement, reprit-elle, et même si on ne me le demandait pas, je le ferais… et je veux le faire… et personne ne pourra m’en empêcher !…

Oh ! les femmes ! se disait Rivenne, en la regardant fixement, les yeux arrondis de stupeur… on a bien raison de le dire… n’est-ce pas la mobilité, le caprice incarnés ?

— À merveille ! dit-il tout haut, tu cèdes pour m’être agréable ; crois bien que je t’en sais le plus grand gré !

— Oh, ne me remerciez pas, mon père, et surtout que cette hautaine Baronne ne croie pas m’avoir imposé sa volonté !… Ce que je fais, c’est par dessein mûrement médité, et c’est moi qui en aurai l’avantage !

— Ah ça, qu’est-ce donc que tu veux dire, veux-tu me l’expliquer ? Je n’y suis plus du tout ; tout à l’heure, tu refusais net, maintenant tu acceptes avec enthousiasme ! De grâce, qu’est-ce que cela signifie ?

— Eh, c’est bien simple ! Raphaël est ici, prisonnier ; j’en suis sûre. Si bien gardé qu’il soit, il finira par apprendre ce qui se passe ; les prisonniers savent tout ! Si on lui dit que le comte de Rivenne est arrivé ici avec son fils, il ne comprendra pas et ne songera pas à en tirer conséquence ; si au contraire, il sait que vous êtes avec votre fille, oh ! j’en suis certaine, il se dira que nous venons pour le sauver, cela lui rendra courage, et en unissant nos efforts, nous réussirons à le délivrer !… Voilà pourquoi je reprends mes habits de femme ; tant pis pour la Baronne, c’est elle qui l’aura voulu, et puisse-t-elle en crever de dépit !

Rivenne courba la tête ; il connaissait de longue date cette logique féminine faite d’amour et de haine, âpre et subtile tout à la fois. Chercher à la contredire était bien inutile ; les meilleurs raisonnements n’auraient été que paroles vaines ; le mieux était d’en profiter pour régler une bonne fois la question du costume, et il ne regrettait qu’une chose, c’était de ne pas s’être avisé le premier, de l’argument.

— C’est fort bien, dit-il, je ne demande rien autre et nous voilà d’accord. Quant à ton Raphaël, tu te repais de chimères, prends-y garde, ma pauvre enfant !

— Non, non, mon père, vous le verrez, j’ai raison ; il est ici, j’en suis sûre, et nous le sauverons ; seulement, il faut qu’il sache que nous sommes près de lui, et cela se fera de soi-même dès que j’aurai repris mes habits ordinaires. Veuillez donc prévenir la Baronne qu’elle m’envoie ses femmes ; je n’ai pas un moment à perdre ; dès ce soir, je veux montrer à tous ces gens d’ici que je sais porter la toilette aussi bien qu’une autre, si Baronne qu’elle soit !

— Amen, amen, dit Rivenne, que ta volonté soit faite !

Et sans perdre un instant, il fit prévenir la Baronne, puis un peu surmené par toutes ces péripéties, fort satisfait du reste de les voir tourner ainsi à bonne fin, il se retira dans sa chambre ; il y régnait une obscurité et une fraîcheur délicieuses, propices au petit somme des heures chaudes ; le digne gentilhomme s’étendit dans un fauteuil et deux minutes plus tard, il était profondément endormi.

Rentrée chez elle, Hippolyte procédait avec ardeur aux préparatifs de sa transformation ; à la voir si active, nul n’eût dit que si peu auparavant, elle se cabrait à la seule idée d’y être contrainte. Au bout d’une demi-heure à peine, on frappa à la porte ; c’était les femmes de la Baronne, au nombre de cinq, qui venaient, sous la conduite de dona Teresa, se mettre à son service. Elles étaient chargées d’étoffes et d’effets de toilette de toutes sortes, et la vaste chambre, encombrée de toutes parts, présenta bientôt toute la mise en scène d’un atelier de couturières en pleine activité. Dona Teresa s’était retirée ; une longue conférence s’engagea sur les mérites des robes, jupons, mantes, traînes, etc. La Baronne n’avait pas trop vanté l’expérience et l’adresse de ses femmes ; Hippolyte s’entendit fort bien avec elles, et au bout d’une heure, elle avait fait choix d’un lot d’habillements qui se trouvaient convenir au caractère de sa personne. Restait à les lui ajuster et à faire les raccords nécessaires ; ce fut la camériste d’atours de la Baronne qui s’en chargea ; assistée de deux autres femmes en sous-ordre, elle se mit en devoir d’essayer les toilettes à Hippolyte, ce qu’elle fit avec beaucoup de dextérité et de gentillesse. Millietta, c’était son nom, était une petite Napolitaine vive et babillarde, leste et gaie comme un oiseau ; les yeux, les doigts, la langue, tout courait la poste en elle, et la besogne se trouvait faite avant qu’on eût le temps d’y penser.

— Tout va pour le mieux, disait-elle, quelques points à défaire, et il n’y paraîtra pas. Madame la Baronne est un peu plus grande que Mademoiselle, mais Mademoiselle est un brin plus forte, et tout cela s’arrange pour le mieux comme si c’était fait exprès.

— Alors, dit Hippolyte, tu trouves que ta maîtresse est de plus belle taille que moi ?

— Oh, Sainte-Vierge, qui donc oserait dire cela ? Mademoiselle est faite à miracle ! Ah, j’en connais qui seraient heureuses d’être comme elle !… Et Madame la Baronne est bien aussi, et facile à habiller ; tout lui va, même ces vieux costumes à l’ancienne mode qu’elle s’amuse à porter ici ! Ah, il faut qu’elle soit bien belle pour oser se fagoter de la sorte, comme une douairière du vieux temps ! Et dire que ça lui va bien ! Des caprices, des fantaisies, que voulez-vous ! Oh, elle peut bien se les permettre !…

— On dit bien qu’elle est capricieuse, cette belle Baronne, dit Hippolyte prompte à saisir l’occasion.

— Oh, oui, dit la petite Napolitaine en hochant la tête. Et pas mal violente, quand elle s’y met !… Brrrouou, il ne fait pas bon la contrarier !… Mais elle est bonne au fond, et on ne peut faire autrement que de l’aimer… Et puis généreuse avec cela, ah ! pour ça, oui ; on gagne bien sa vie avec elle !…

— Et c’est pour cela que tu es venue ici ?

— Pour ça, oui, et aussi pour autre chose. Elle m’a fait de belles conditions, c’est vrai, on a des dépouilles et bonnes, mais ça n’aurait pas suffi pour me faire quitter mon beau Naples, moi qui l’aime tant !… et pour venir ici surtout, dans ces déserts, ce grand château qui paraît toujours vide, même quand viennent les invités !

— Alors, qu’est-ce qui t’a décidé ?...

— Eh, que voulez-vous ! J’ai fait la bêtise !…

— Comment, la bêtise ?…

— Eh oui, je me suis mariée ! J’ai épousé le second cuisinier et j’ai deux enfants. Alors, vous comprenez, je ne pouvais pas les quitter. Ah, stupide que tu es, povera Millietta, tu t’es mise en prison et tu y resteras, c’est bien fait ! Ah, c’est bien vrai, on n’est pas dans ce monde pour son plaisir !…

Et tout en faisant ces lamentations, la petite Napolitaine restait toute gaie et rieuse, alerte des yeux et des lèvres, et ses petites mains brunes allaient, cousaient, dépêchaient l’ouvrage, lestes et prestes comme pattes menues de souris.

— Allons, dit Hippolyte, je vois que tu n’es pas bien malheureuse ou bien tu sais prendre ton parti ?

— Eh, il le faut bien ! Quand on est enfermée dans cette prison !… car c’est une prison, ce grand château !... Et je ne voudrais pas m’y perdre, moi, Dieu sait ce qu’on y rencontrerait !…

— Comment ! Mais cela me paraît fort beau ici, et en aussi bon état que les plus beaux palais de Naples !

— Oui bien les appartements neufs, mais il y a toutes ces grandes arrière-cours, puis les ruines, là-bas derrière, où logent les Albanais !

— Les Albanais, ces espèces de Turcs qui accompagnent la Baronne ?

— Oui, des sauvages, des figures à faire trembler ! Ils vivent avec leurs familles, dans une sorte de forteresse où personne ne peut entrer !… Et ce n’est pas moi qui irais les déranger, oh, il n’y a pas de risque ! Madame la Baronne est bien la maîtresse, mais à sa place, je ne garderais pas ces bandits-là ! Ils lui sont dévoués, c’est possible, mais de tels sauvages, je ne m’y fierais pas !…

— Alors, à quoi lui servent-ils ?

— Eh, le sais-je ? Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont prêts à tout, ils vous égorgeraient un homme comme un poulet !… Et puis, allez les faire causer ! Entre eux, ils parlent un jargon à quoi le diable ne comprendrait goutte ; à part la Baronne, personne ne sait leur dire un mot, surtout quand ils arrivent encore tout sauvages, de leurs montagnes ! Des gens à qui on ne peut parler, à quoi est-ce bon ? Ils sont chrétiens, je le veux bien, puisqu’ils vont à la messe, mais s’ils entrent au paradis, bien sûr ce n’est pas par la grande porte, et on me dirait qu’ils ont fait bien des grands crimes que ça ne m’étonnerait pas !…

— Peut-être, dit Hippolyte, qu’ils sont là pour garder les prisonniers ?…

Et elle regardait attentivement la petite Napolitaine ; il lui semblait qu’elle allait avoir la révélation du grand secret !…

— Les prisonniers ? répéta Millietta, du ton le plus naturel. Oh, il n’y en a guère par ici ! Quelques mauvais drôles, de temps à autre, des vagabonds, des maraudeurs, que la Baronne fait enfermer, au pain et à l’eau, pour l’exemple ; ce n’est pas pour cela qu’elle tient à ces sauvages !…

— Et vous n’avez pas entendu dire qu’il y en ait d’autres ? poursuivit Hippolyte entêtée dans son idée.

— Ma foi non ; pourquoi y en aurait-il ? Quand il y a de trop gros crimes, des vols, des assassinats, on envoie les gens aux galères royales, à moins que…

Elle fit un geste significatif ; Hippolyte n’eut pas de peine à le comprendre.

— Oh, on est bien gardé ici ! continua Millietta. Pour ça, on n’a pas à se plaindre ; la Baronne ne badine pas, et dans le pays, on sait qu’il faut marcher droit ! Voilà à quoi servent ces sauvages ; quant à garder des prisonniers, ce n’est pas leur affaire, ils sont bien trop brutes pour ça !… Mais voilà la robe faite ; si Mademoiselle veut le permettre, nous allons l’essayer.

Ainsi fut fait ; la toilette allait à merveille, et Hippolyte debout devant le miroir, ne put s’empêcher de trouver qu’elle avait en face d’elle l’image d’une fort jolie personne. Puis il y eut les observations de détail, les recommandations minutieuses, enfin les instructions pour les autres costumes ; tout cela prit du temps et on était bien près de la soirée lorsque les femmes de la Baronne se retirèrent emportant de la besogne pour une bonne partie de la nuit. Restait à disposer la coiffure ; ce n’était pas une petite affaire, car il s’agissait de paraître à son avantage et Mademoiselle de Rivenne n’entendait pas rester au-dessous de la bonne impression produite par le chevalier de Mauvers. Là encore elle fut servie à souhait ; une des caméristes de la Baronne était une artiste fort experte en coiffure, et après avoir bien examiné la figure de la jeune fille, elle lui improvisa un édifice merveilleux de légèreté et d’élégance ; Hippolyte en fut ravie ; cette fois elle était sûre du succès, et son frais visage pouvait affronter toute comparaison.

Ce fut donc avec une allègre confiance qu’elle prit le bras de son père pour se rendre chez la Baronne ; à voir le vif éclat de ses yeux, le gai sourire de ses lèvres, nul ne se fût douté des préoccupations qui hantaient si obstinément cette jolie tête.

Elle n’avait pas trop présumé de sa bonne apparence, car il fut aisé de voir aux regards qui accueillirent son entrée, que les hommes la trouvaient fort bien et les femmes presque trop belle. Une fois de plus, Rivenne surprit dans les yeux de la Baronne, cette expression anxieuse, cette intensité d’attention avec laquelle elle regardait Hippolyte, comme s’il y eût en elle un mystère qui l’intéressait au plus haut degré. Mais cette fois ce ne fut qu’un éclair ; subitement rassérénée, la Baronne accueillit la jeune fille, le sourire sur les lèvres et avec l’expression la plus gracieuse.

— Toutes mes excuses et mes remerciements, lui dit-elle, en lui prenant les mains et en les serrant dans les siennes, de la manière la plus affectueuse. Vous avez dû me trouver bien exigeante et importune, mais en vérité, n’ai-je pas raison ? C’est un vrai péché de cacher cette délicieuse jeune fille, même sous l’apparence du plus joli garçon !…

Le compliment ne déplaisait pas à Hippolyte :

— Vous êtes mille fois trop bonne, répondit-elle toute souriante ; depuis mon expédition en habit masculin, je me trouve furieusement brûlée du soleil et j’ai un teint à faire peur…

— Vous êtes charmante, reprit la Baronne. Ah, votre père est bien heureux d’avoir une telle fille !…

Et soudain un nuage de tristesse assombrit son front comme si quelque pensée importune, une souffrance secrète se fût réveillée au plus profond de son cœur. Puis par un vaillant effort, reprenant son sourire :

— Et comme cette toilette vous va bien ! J’en ferai mon compliment à Millietta ; il est impossible de mieux réussir et en moins de temps. Pourtant il y manque quelque chose ; il n’est pas trop tôt d’y penser !

— Il manque quelque chose ? et Hippolyte se regardait en tous sens avec anxiété. Vraiment, je ne sais pas le voir et…

— Je le vois bien, moi, dit la Baronne, mais la faute peut se réparer.

Elle fit un signe ; une de ses demoiselles s’avança, portant un fort beau coffret d’ivoire. La Baronne l’ouvrit ; un rayon de lumière tombant à l’intérieur, y fit resplendir tout un emmêlement de bijoux.

— On ne s’avise pas de tout, reprit-elle, et en endossant vos habits de cavalier, vous n’avez pas songé à prendre vos ornements de femme. Voyons, çà, donnez-moi ces jolies mains ; voici des bracelets qui seront tout heureux de faire leur connaissance. Et cette broche au corsage, voyez comme elle fait bien ! Là, et ce pauvre fil de perles, en manière de collier ; on dirait qu’on l’a fait exprès. Oh, ne me remerciez pas ; la chose n’est pas de conséquence, et puisque c’est ma fantaisie qui vous force à changer d’habits, c’est bien le moins que je sois pour si peu, dans votre nouvelle toilette. Puis c’est un petit souvenir que vous aurez de moi, et je serais bien heureuse s’il peut vous être agréable.

Elle y mettait tant de bonne grâce qu’il n’était pas possible de lui refuser ; si mal disposée qu’elle fût, Hippolyte n’en restait pas moins ce qu’elle était, un cœur aimant et de bonne nature, et cette amabilité qui lui était si franchement témoignée, finissait par la toucher. Elle répondit de son mieux aux amicales prévenances qui lui étaient faites, son père y joignit ses remerciements, et la soirée se poursuivit sous ces heureux auspices. La bonne disposition générale se traduisit pendant le souper par une conversation toute gaie et sans arrière-pensée ; plus tard, il y eut de la musique. La Baronne chanta ; elle avait une assez jolie voix, d’un timbre un peu bas, mais vibrante et expressive ; elle interprétait volontiers des chansons populaires ou des airs d’église, d’un caractère sérieux, auxquels elle savait donner une expression saisissante d’émotion et de mélancolie. Elle demanda à ses demoiselles de danser ; c’étaient des pas réglés sur des airs de menuet et de gavotte, aussi agréables à voir qu’à entendre. Puis, on se reprit à causer et il était fort tard lorsque la compagnie se retira.

M. de Rivenne rentrait chez lui de fort bonne humeur ; de plus en plus il voyait ses appréhensions disparaître et il lui paraissait impossible qu’elles revinssent jamais le troubler.

— Vraiment, Hippolyte, disait-il, cette Baronne est charmante ! Elle a eu pour toi des attentions dont tu ne peux ne pas lui savoir gré.

— J’aurais mauvaise grâce à dire le contraire, dit la jeune fille, et il me semble que je l’aimerais beaucoup si…

— Si quoi ! reprit son père. Est-ce que tu penses encore à ces chimères ?

— Chimères, c’est bientôt dit, mais…

— Véritables chimères, te dis-je ! Où vois-tu ici rien qui donne lieu de croire pour si peu que ce soit, à ce que tu te mets en tête ? Tout est si simple, si bien ordonné, et on peut le dire, si respectable ! À Naples, ce serait autre chose, mais dans ce château paisible, au milieu de ces officiers de bonne tenue, de ces dames et demoiselles de si bon ton, en vérité, il faudrait être plus défiant que saint Thomas lui-même, pour conserver le moindre soupçon !

— Mon Dieu, mon père, nous sommes ici depuis deux jours, et nous n’avons pas tout vu…

— Eh, que veux-tu donc voir ? Y a-t-il l’apparence de souterrains, de cachots ténébreux où la Baronne claquemure ses victimes ? A-t-elle donc l’air d’une Messaline, d’une Lucrèce Borgia ! Vois donc, comme elle est simple et aimable ! Quelle parfaite aisance ! Et comme elle t’a comblée de gracieusetés ! Ces bijoux qu’elle t’a donnés, ont fort bon air, sais-tu, et ils te vont à merveille ! À propos, n’as-tu pas pris les tiens avec toi ! Ils ne font pas un si gros volume ! Ton agrafe, par exemple, celle de ma grand-mère, que je t’ai donnée lors de la confirmation, l’aurais-tu laissée à Naples ?

— Non, mon père, je l’ai ici, vous savez qu’elle ne me quitte jamais.

— Mais pourquoi ne l’as-tu pas mise ?

— Je ne sais, je n’y ai pas songé… Puis, elle est de si vieille mode ; devant ces dames et demoiselles qui sont au dernier goût, cela aurait paru barbare. Non, elle est au fond de ma petite valise, et le mieux, c’est qu’elle y reste, ne le trouvez-vous pas ?

— Elle est belle cependant, un peu gothique et barbare peut-être, comme tu le dis, mais bien originale et les brillants n’en sont pas à dédaigner. Du reste, la Baronne n’est pas curieuse d’antiques ; elle n’y aurait pas pris garde ; tu as donc bien fait… Et, j’y pense, ton vieux poignard ; il est bien plus curieux encore, celui-là ; du mauresque byzantin, tout ce qu’il y a de plus barbare aussi, mais quelle pièce rare ! On irait loin avant de lui trouver son pareil !…

Soudain, il s’arrêta ; on eût dit qu’il se sentait saisi de quelque appréhension imprévue ; son front s’était assombri, son franc regard avait peine à dissimuler son trouble. Heureusement, Hippolyte, en proie elle aussi, à des pensées absorbantes, n’y prit pas garde.

— L’as-tu pris avec toi ? continua-t-il, et tout l’effet de sa volonté ne réussissait pas à donner à sa voix l’accent assuré qui lui était ordinaire. Je serais bien aise d’y jeter un coup d’œil…

— C’est facile, répondit-elle ; vous savez que je l’ai fait venir de Bologne, pour le mettre à ma ceinture, lors du bal paré que nous a donné à Rome le prince Altieri. Je vais vous le chercher.

Elle se leva et passa dans sa chambre.

— C’est étrange, se disait Rivenne ; je ne sais quelle pensée m’est venue : il m’a semblé que ce vieil outil a des détails d’ornement tout pareils à ceux que j’ai remarqués sur la broche émaillée de la Baronne… Est-ce que par hasard, ce serait les mêmes armoiries ?…

Et comme si cette pensée l’eût ému jusqu’au plus profond du cœur, il se leva tout pâle…

— Mais non ! se dit-il, je suis fou ! Quelle apparence y a-t-il que deux personnes de pays si différents, sans aucun rapport de famille, cela, j’en suis certain, les recherches que j’ai faites à Naples me le garantissent, portent le même blason !… En tous cas, ce ne serait qu’une coïncidence sans importance aucune !… Et puis l’âge de la Baronne, cela seul suffit pour écarter toute vraisemblance. Elle a couru un peu les aventures, je le veux bien, mais pas depuis l’enfance pourtant, ni avec de telles suites ; ces choses-là, ça se sait, que diable ! et à Naples, ou ici près, à Solmone, cette mauvaise langue de marquis Biffi, on n’aurait pas manqué de m’en régaler ! Non, non, c’est impossible, et je ne suis qu’une vieille poule mouillée, pour me laisser prendre à de telles imaginations !…

En ce moment, Hippolyte rentrait, tenant à la main une sorte de fourreau de forme lourde, en cuir fauve, vieilli, fatigué ; la garniture d’argent brillait du poli que donne un long usage. Rivenne l’ouvrit, non sans une certaine hâte fiévreuse ; il lui tardait de comparer ses souvenirs avec la réalité.

Le fourreau contenait un poignard de moyenne dimension, à large et forte lame, qui devait être une arme redoutable ; la forme en était bizarre ; la poignée, peu saillante, gravée en stries incrustées d’or, se renforçait aux deux extrémités en forme de têtes de marteau, relevées de deux belles émeraudes ; sur la face interne, se voyaient des armoiries, trois petites croix onguiculées et flammées ; le même ornement était répété sur la lame dont la pointe était légèrement ondulée. La poignée et la lame portaient des inscriptions gravées en caractères arabes. Le fourreau, finement ciselé, portait aussi des ornements arabes avec une croix onguiculée et flammée. L’arme se suspendait par une double chaîne d’or d’un tout autre caractère et de date beaucoup plus récente, sans grande valeur, du reste.

Singulier travail, se disait Rivenne ; c’est du byzantin lourd et barbare à plaisir, sauf quelques jolis détails d’incrustation. Ces croix ne sont pas sans ressembler à celles que j’ai cru voir sur l’agrafe de la Baronne, mais maintenant, je saisis bien la différence : celles-ci sont franchement latines ; celles de la Baronne sont grecques, et son écusson porte une double étoile ; ici rien de pareil. Allons, il y a une vague ressemblance, quelque coïncidence d’époque, de lieu de fabrication peut-être, mais rien de précis dans la constitution des armoiries, rien dont on puisse tirer la moindre induction. Je peux être tranquille ; il n’y a pas même à y penser.

Il tendit l’arme à Hippolyte.

— Voici ton poignard, dit-il, garde-le avec soin. Il peut donner de la tablature aux antiquaires, et pour moi, il est plein d’intérêt, mais je reconnais que comme ornement de toilette, il est d’un style barbare et guère bon à montrer. Si nous devons rester ici, je chercherai quelque occasion pour faire venir tes bijoux de Naples, mais il en faudrait une de toute sûreté ; qu’en penses-tu ?

— Mais, mon père, j’approuve fort votre idée. Nous ne sommes qu’au début de notre séjour ici, et je ne compte pas en partir avant d’avoir…

— Avant d’avoir découvert ton Raphaël ! Ah, l’entêtée et l’enragée ! Ton Raphaël, va, il court les champs, bien loin d’ici ; et si tu veux rester à l’attendre…

— Eh bien, je resterai quoi qu’il arrive ; je veux en avoir le cœur net et vous verrez que j’en viendrai à bout !

Rivenne haussa les épaules ; il était trop tard pour engager une discussion ; il savait d’ailleurs qu’il ne réussirait pas à convaincre l’obstinée jeune fille. Il l’embrassa donc avec un éclat de rire, lui souhaita bonne nuit et se retira.

Le plus profond silence ne tarda pas à régner dans le château.

CHAPITRE IV

M. de Rivenne, matinal comme à son ordinaire, achevait paisiblement sa tasse de chocolat, dont il appréciait en fin connaisseur, le contenant aussi bien que le contenu. Comme il posait avec toutes sortes de précautions, l’élégante porcelaine sur sa gracieuse soucoupe, soudain la porte s’ouvrit et donna passage à Hippolyte. La jeune fille était toute souriante et de la meilleure humeur.

— Voyez, mon père, dit-elle, quelle jolie toilette du matin. Ces Napolitaines de la Baronne sont, il faut le reconnaître, d’une habileté merveilleuse ! Et nous qui ne cessons de dire que ces gens du Midi sont paresseux ! En une nuit, elles m’ont accommodé cette robe ; il y a là une petite Millietta qui a dû veiller jusqu’à quatre heures ! Et c’est elle-même qui est venue me la passer, aussi gaie et rieuse que si elle eût dormi la grasse matinée ! C’est qu’il est charmant, ce costume ; regardez-le donc, mon père, en vérité, il me va fort bien…

L’éloge était mérité ; dans sa robe ample, fond blanc avec semis de petites fleurs roses, disposée au dernier goût, admirablement ajustée à sa taille, Hippolyte, avec son beau teint, ses yeux brillants, sa grâce et sa fraîcheur de jeune fille, était fort à son avantage ; elle le sentait et son humeur était radieuse. Le bon Rivenne ne demandait qu’à la voir contente ; il s’empressa de faire chorus à ses joyeuses exclamations.

— Et ce n’est pas tout, poursuivit-elle ; pour ce soir on me promet mon déshabillé de maison, et pour demain, un habit de chasse, car on chasse ici, et s’il vient des visiteurs, il faut être prête à tout événement. Si tout est aussi bien que ce que j’ai déjà, ce sera une belle réussite !… Vraiment, ce petit costume du matin est un bijou, et je me sens tout à fait en goût de promenade ; il me semble que je ferais mes dix lieues ! Si nous sortions un peu, avant que la chaleur vienne, qu’en pensez-vous, mon père ?

La proposition était fort bienvenue auprès du digne gentilhomme, vivace et marcheur de sa nature ; il s’empressa d’y accéder, et sans plus attendre, ils se mirent en devoir de gagner les terrasses. Elles étaient encore dans l’ombre et ils purent s’y promener tout à leur aise, admirant la beauté des perspectives sur la vallée inondée de soleil, la noble élégance des façades du château, le goût et la richesse de l’ornementation des esplanades. Quelques jardiniers achevaient de mettre en ordre les pelouses et les parterres, et sur un balcon en saillie sur le rempart, les promeneurs trouvèrent, placé comme en sentinelle, un vieil Albanais à longue moustache grise, armé jusqu’aux dents et de la plus fière tournure dans son accoutrement à la turque tout resplendissant de broderies de soie et d’or. Malgré la sauvagerie du costume, son aspect martial plut à Rivenne qui s’arrêta pour le considérer et tenta de lui parler, mais l’Albanais, taciturne de nature, peu familier sans doute avec l’italien de Bologne, se montra peu disposé à prolonger l’entretien.

— Beau soldat, sur ma foi, dit Rivenne en reprenant sa marche ; il me rappelle ces Orientaux que j’ai vus à Smyrne et à Constantinople lors de mes croisières dans le Levant, et je dois dire que celui-ci est un superbe échantillon de la race ; les yeux sont plus vifs, la tournure plus dégagée ; puis il est chrétien, après tout, catholique même, et, ma foi, quand on a vu de près les soldats de Mahomet, ce détail a bien sa valeur.

Ils continuèrent leur promenade, et soudain, dans une allée ombreuse, sous des bosquets de myrtes, ils se trouvèrent en présence de la Baronne qui se promenait, elle aussi, entourée de ses trois demoiselles d’honneur.

— L’heureuse rencontre ! dit-elle, en abordant ses hôtes avec cette amabilité gracieuse qu’elle savait si bien allier avec sa dignité de grande dame, et comme je vous sais gré d’avoir choisi ces terrasses pour savourer l’air frais du matin ! Vous, Monsieur de Rivenne, je n’ai pas besoin de m’enquérir de votre santé ; vous me paraissez être le mieux du monde… et pour Mademoiselle Hippolyte, la voilà toute pimpante et plus jolie encore qu’hier, si c’est possible.

— Bien grâce à vous, Madame, dit Hippolyte que ces aimables paroles ne trouvaient pas insensible ; en vérité, vos femmes sont d’une adresse si merveilleuse qu’il faudrait être un vrai monstre pour ne pas sortir à son avantage, de leurs mains.

— Vous en êtes contente ? dit la Baronne.

— Enchantée ; jamais couturières ne m’ont mieux accommodée ! Cette gentille Millietta, surtout, est une vraie fée !…

— Elle n’est pas sotte, non certes, bien trop babillarde pourtant, mais la langue n’empêche pas les doigts d’aller. Et puis, ce n’est pas à nous à lui jeter la première pierre ; une femme silencieuse, ce serait pour mourir d’ennui !

Elle parlait, et Rivenne la contemplait, émerveillé de sa bonne grâce et de son grand air ; elle portait une robe de promenade, aux longs plis flottants, de couleur jaune tilleul très fine, avec quelques nœuds de rubans bleus et noirs de nuance pâle ; ses beaux cheveux sans poudre, tout brillants de chauds reflets, posaient sur son front de reine et sur son teint lumineux, comme une noble auréole toute pailletée d’or ; ses grands yeux semblaient rayonner sous l’intensité de vie et de pensée vibrant dans le regard. Avec sa démarche gracieuse, la distinction exquise de ses moindres mouvements, la dignité calme et simple de toute sa personne, elle apparaissait au milieu de ses compagnes, comme une vraie souveraine, et l’esprit le plus prévenu ne pouvait s’empêcher de lui rendre un juste tribut d’admiration. Et cependant, Rivenne en fit une fois de plus la remarque, parfois dans son regard, passait comme une ombre de tristesse et de trouble, ainsi que cela se voit chez ceux qui se tiennent en garde contre la violence de leurs impressions, peut-être l’emportement de leurs instincts. Y avait-il donc sous cette noble apparence toute de puissance et d’éclat, quelque préoccupation secrète, quelque angoisse cachée, on était tenté de le croire, et pourtant, comme cela était peu vraisemblable ! À voir la grâce de son sourire, la parfaite liberté de ses propos, on en rejetait bien vite jusqu’à la possibilité la plus lointaine.

— Vous plaît-il que nous poursuivions notre promenade ? dit-elle ; je ne suis pas une propriétaire pour rire et je tiens à vous faire en toute conscience les honneurs de chez moi. Préparez-vous, je ne vous ferai grâce ni d’une statue, ni d’une fontaine, ni de la moindre fleur ! Ces pauvres fleurs, sur ces terrasses brûlées du soleil, on a fort à faire pour les tenir en bon état et je suis bien aise de m’assurer que rien ne leur manque.

Ils firent quelques pas au milieu des parterres et des plates-bandes exubérantes de bouquets multicolores et de suaves parfums. La Baronne promenait ses regards sur ces gerbes opulentes, tout étincelantes des tons les plus vifs et les plus harmonieux.

— Je les aime, ces fleurs, dit-elle, elles ont l’air si heureuses !

Les jeunes filles se regardèrent ; l’une d’elles ne put s’empêcher de rire.

— Oh ! Madame, dit-elle ; heureuses, ces fleurs ! mais…

— Eh quoi, Ninetta, ai-je dit quelque chose de si étrange ! Voyez donc ces roses, comme elles s’épanouissent gaiement au soleil, dans tout l’éclat de leur beauté, doucement portées par ces nobles touffes de frais feuillages ; au-dessus d’elles, le ciel est bleu, l’air est calme ; leurs racines plongent tout à leur aise dans la bonne terre humide ; en vérité, si elles ne sont pas heureuses, que peut-il leur manquer ?

Les jeunes filles continuaient leurs sourires.

— Sans doute, Madame, reprit la rieuse Ninette, mais elles restent là, plantées… et…

— Oh, j’entends, elles ne s’agitent ni ne remuent ! C’est la liberté que tu leur souhaites ? Ah, la liberté ! Tous y aspirent, quelques-uns croient l’avoir, qui donc peut être sûr qu’il l’a !… Et si parfois on croit la tenir, quel usage en fait-on, bon Dieu !…

Et dans son regard, sur son front subitement assombri, pesait un lourd voile de tristesse.

Brusquement elle releva la tête :

— Eh, que de philosophie ! dit-elle, et comme elle vient hors de propos ! Par ce beau temps, c’est un péché de ne pas avoir des pensées gaies ! Tenez, voyez donc ces bons gros melons, ne respirent-ils pas la bonne humeur, eux aussi, par tous leurs pores ! Et quelles opulentes bedaines ! Ne dirait-on pas ces gros marchands qu’on voit se prélasser sur le port, à Naples, avec leurs larges perruques et leurs grandes cannes à pomme d’or ! Encore quelques jours et ils feront bonne figure à notre dessert, n’est-il pas vrai, Mesdemoiselles ! Ah, gourmandes, je vous y prends, vous préférez les fruits aux fleurs ! Allons, allons, un peu de sensibilité, jeunes filles, c’est encore de votre âge, et puis, vous n’en perdrez pas un coup de dent !

Ils étaient entrés dans un enclos fermé de haies, sorte de potager d’ordre supérieur, où les fruits et les légumes se partageaient la place avec des fouillis de fleurs de toute espèce.

— Voyez ce désordre rustique, dit la Baronne, quelle naïve et aimable bonhomie ! Ces choux, ces pois, ces haricots, tout cela est avenant et de bonne grâce, et comme ils font bon ménage avec ces soucis, ces giroflées, ces rouges pavots, ces blanches marguerites !… En vérité, je les aime, ces simples fleurs si naturelles ; ce sont pour moi, des amies, des compagnes de mon enfance ; elles ne s’affublent pas de grands noms, elles ne sont pas à la mode, elles dérogent au milieu de mes cultures de luxe et c’est au grand désespoir de Messieurs mes jardiniers. Vous parliez de volonté, Monsieur de Rivenne ; vous ne savez pas quelle dépense j’ai dû en faire pour obtenir de ces hauts personnages, tout fiers de leur science et des grands principes de leur art, qu’ils veuillent bien consentir à me planter ici, sur ces terrasses, ces simples fleurs et ces honnêtes légumes ! On eût dit que leur honneur y était engagé ! Mais j’ai tenu bon et me voilà en pied, avec mes gueules-de-loup et mes tomates ; j’en suis toute fière, je le dis franchement !…

— En vérité, Baronne, dit Rivenne, voilà des plantes grandement favorisées, et à l’inverse de la belle Daphné, on souhaiterait de prendre racine si on était sûr de vous inspirer tant d’intérêt !

— Oh, là, Monsieur de Rivenne, vous allez m’intimider avec votre mythologie et je ne suis pas bien sûre de mériter vos compliments. Je suis fort champêtre de ma nature et j’aime voir ces honnêtes légumes, voilà ma seule raison ; j’ai été élevée sur ces terrasses, j’y étais bien seule et il me fallait y trouver toute ma distraction. Elles étaient fort abandonnées alors, il y poussait quantité de fleurs sans prétention, à peu près sauvages, pêle-mêle avec des herbes potagères qui y venaient comme elles pouvaient ; c’était toute ma compagnie et j’ai appris à les aimer de vraie amitié, ces bonnes plantes… Et il me semble qu’elles me le rendent ; ce sont de fidèles amies ; elles au moins ne vous trompent jamais…

Encore ! se disait Rivenne, mais quel déploiement de mélancolie ! Aurait-elle vraiment quelque chagrin au cœur, ou plutôt n’est-ce pas une comédie qu’il lui convient de me jouer ? Avec les femmes, il faut tout prévoir et se garder de tout.

Ils continuèrent leur promenade, admirant la variété des aspects, la bonne tenue des jardins, la beauté des fontaines et l’abondance de leurs eaux. Près du balcon de la terrasse, ils rencontrèrent le vieil Albanais. Du plus loin qu’il vit la Baronne, il se mit au salut militaire ; ses yeux gris étincelaient ; sur sa mâle figure, une expression singulière avait apparu, c’était à la fois de la fierté, du respect et une sorte d’affection superstitieuse qui touchait presque à l’adoration. La Baronne s’arrêta et lui parla ; ils se servaient d’une langue incompréhensible pour Rivenne, mais il était évident que l’entretien était au plus haut point affectueux et cordial. Puis, la Baronne lui fit un geste d’adieu, le vieux soldat reprit de plus belle son salut militaire et on passa.

— Beau soldat, Madame, dit Rivenne ; si vous en avez beaucoup de cette trempe, je vous en fais mon sincère compliment.

— Il a belle tournure, n’est-ce pas, dit la Baronne qui paraissait heureuse de l’impression que produisait son garde. C’est un vieil ami à moi, un parent même, un peu éloigné, il est vrai, mais en Albanie, le sentiment de famille n’est pas un vain mot. Mon vieil Hamrek ! Il m’a vue tout enfant et il m’aime comme le bébé qu’on a tenu sur ses genoux, un peu aussi comme un représentant – le dernier – de la branche italienne de ses Princes. Pauvre bon cœur fidèle ! c’est une grande sécurité et une grande douceur pour moi de me sentir sous sa garde ; lui présent, je n’ai rien à craindre et je suis apprise à savoir combien ils sont rares, ceux en qui on peut aveuglément se fier !

Ils avaient atteint l’angle au levant de la façade ; de ce côté, la terrasse brusquement infléchie parallèlement à l’aile du château, surplombait une haute paroi de rochers perpendiculaires. La vue s’étendait au loin sur la vallée noyée de soleil ; en se tournant vers le nord, on voyait les bâtiments du château se continuer assez loin sur les escarpements du précipice.

— C’est tout un monde, dit Rivenne, et vous avez là, Baronne, une résidence absolument princière ; nos châteaux de France sont peu de chose auprès de cela !

— Beaucoup de masures, répondit la Baronne, et meilleures à voir de loin que de près. Toutefois il y a dans ce fouillis, deux ou trois choses curieuses ; justement, voici le soleil qui va nous chasser d’ici ; il est encore de bonne heure ; si vous le voulez, nous passerons notre matinée à les visiter.

— Bien volontiers, dit Rivenne, je suis antiquaire et vous me prenez par mon faible ; vivent les vieilles choses ! Par le temps qui court, ce qu’il y a de mieux, c’est de prendre exemple sur l’antique ; plus nous en verrons, mieux nous ferons.

Revenant sur leurs pas, ils se dirigèrent vers une porte qui s’ouvrait au rez-de-chaussée du pavillon d’angle ; elle donnait dans une grande salle d’attente de fort belle apparence, avec un escalier monumental, une cheminée à cariatides, une vaste table de marbre, tout l’appareil en un mot d’une antichambre de grand seigneur faite pour recevoir des visiteurs nombreux ; pour le moment, il ne s’y trouvait que deux laquais et un garde. La salle se prolongeait par un haut et vaste couloir pratiqué à travers toute la largeur du pavillon et se dégageait sur la cour d’honneur par une nouvelle antichambre occupée aussi par deux gardes et deux laquais. Rivenne ne put s’empêcher de faire la remarque que la Baronne se faisait fort bien garder ; cette surveillance partout exercée ne devait pas être aisément prise en défaut. Mais pourquoi ce luxe de précautions ? Y avait-il quelque secret à défendre contre les curiosités indiscrètes, ou bien n’était-ce que le reste d’anciens usages des temps orageux d’autrefois, c’est ce qu’il ne pouvait démêler et il se bornait à constater le fait sans remonter aux causes.

L’aile droite du château, dans laquelle ils se trouvaient, présentait sur la cour une disposition originale ; le corps du bâtiment reposait sur une vaste galerie portée sur deux rangs de belles colonnes dont les bases se reliaient par des balustrades de marbre relevées de statues et de grands candélabres de bronze. Cette noble architecture, de proportions grandioses, donnait à la cour avec ses beaux arbres et ses magnifiques fontaines, un aspect vraiment princier. Les promeneurs suivirent la galerie dans toute sa longueur ; au milieu, s’ouvrait un haut péristyle dallé donnant accès à un large escalier qui devait être l’entrée principale de l’aile ; il y régnait un grand mouvement d’allants et de venants sous la surveillance d’un fort piquet de gardes. La Baronne expliqua à Rivenne que c’était dans ces bâtiments que se tenait l’administration de ses domaines, ainsi que le service intérieur du château. Le bas était occupé par des approvisionnements de toutes sortes et comportait aussi un personnel considérable ; l’aspect était des plus animés, et d’après ces indices, Rivenne estima que quelque haute opinion qu’il eût pu concevoir de la richesse et de la puissance de la Baronne, elle était encore au-dessous de la réalité.

À l’extrémité de la galerie, s’ouvrait à angle droit un vaste couloir qui s’enfonçait d’une part dans le pavillon d’angle où il semblait se perdre dans des cours sombres, de l’autre il se prolongeait sur toute la longueur de la face nord du quadrilatère du château, prenant jour sur la cour par de vastes ouvertures où le soleil projetait de brillants faisceaux de lumière. Au milieu, deux gardes étaient en faction à l’entrée d’un large passage sur lequel s’élevait un escalier de grandes proportions ; à l’étage supérieur logeaient les officiers de la Baronne avec leurs familles ; les salles du rez-de-chaussée fermées de lourdes portes, devaient sans doute servir de magasins. Tout cela était clair, propre, bien tenu et dénotait une haute direction précise et attentive qui veillait à ce qu’il régnât partout le plus grand ordre.

À l’extrémité, sous le pavillon du couchant, le couloir s’élargissait en un vaste péristyle porté sur deux hauts piliers et ouvert sur la cour ; le mur de face, légèrement en retrait, présentait une fort jolie façade à colonnes engagées, finement sculptées, de bon style renaissance ; la porte exhaussée sur quatre degrés, était ouverte et laissait voir un intérieur d’église richement orné ; un suisse à grande livrée et un garde se tenaient sur le perron d’entrée.

— C’est la chapelle de Saint-Hermas, dit la Baronne ; elle est de construction plus ancienne que ce que vous avez vu jusqu’ici. Un de mes ancêtres, le Baron Remo, la fit élever vers le milieu du quinzième siècle et mon bisaïeul, Alexandre le Cinquième, eut l’heureuse pensée de la conserver, lorsqu’en 1675 il a remplacé son vieux castel par celui que vous voyez maintenant. C’est donc déjà une antiquité, et à ce titre je crois pouvoir vous la présenter sans crainte.

Ils entrèrent ; la chapelle était de fort bon style, assez grande, haute, bien éclairée par des fenêtres percées dans la paroi de gauche et au chevet. L’aspect d’ensemble était élégant et riche, avec des tableaux, des fresques, quelques sculptures, de beaux revêtements de marbres multicolores et une profusion d’ornements, lampes, candélabres, orfèvrerie d’autel, tentures de brocart et d’or d’un grand effet. Rivenne n’eut pas de peine à se répandre en éloges ; de fait, il était grandement surpris de trouver dans ce château perdu, un monument qui eût été admiré à Florence même et à Rome. Les tableaux surtout l’intéressaient vivement ; il y avait là des Carrache, des Guide, un Guerchin, tous de la meilleure manière ; c’étaient ses peintres de prédilection et il était heureux de se trouver en si bonne compagnie.

— Voilà qui est admirable, dit-il, et à Bologne même, ces toiles seraient fort remarquées. Il est presque dommage que l’on n’ait pas complété la collection ; voici de vieilles fresques qui auraient fort bien pu être remplacées et c’est bien de l’espace perdu.

— Le trouvez-vous ? dit la Baronne. Il est vrai qu’en fait d’art, je suis des plus ignorantes, mais je vous avoue que j’aime ces vieilles peintures.

— Elles sont bien barbares pourtant, de la fin du XVe siècle, tout au plus ; mauvaise époque ou plutôt époque d’enfance, intéressante pour l’histoire de l’art peut-être, comme le pâle crépuscule qui annonce les prochaines splendeurs du jour. Sait-on de qui elles sont ?

— Oui, les deux compositions sur la paroi de gauche, l’Annonciation et la Mort de la Vierge, sont d’un vieux peintre napolitain, L’Ammatrizio, tout à fait oublié ; celles de la paroi de droite, l’Adoration des Bergers et les Noces de Cana, sont du Spagna.

— Du Spagna ! Oui, je reconnais sa manière, ces longs corps grêles, ces anges aux gestes gauches, avec leurs banderoles flottantes en manière d’inscriptions. C’est un attardé de beaucoup de talent, bien trop encroûté dans les vieilles formules. Quant à l’autre, je l’avoue, ce nom m’est inconnu.

— En vérité ! Pourtant ses œuvres me paraissent remarquables…

— Remarquables, oui, mais comme échantillon des anciennes méthodes. Pourtant, si la chapelle est de la fin du XVe siècle, la peinture est déjà contemporaine de Raphaël.

— En effet, ces fresques datent de 1525 ; les registres de la chapelle en font foi.

— Voilà qui est étrange ; comment un homme qui avait pu voir ces inimitables chefs-d’œuvre de Rome et de Florence, pouvait-il s’astreindre à conserver ces formes hiératiques, ces dispositions raides, sans grâce, presque grotesques ?

— Je ne sais que vous dire, je n’entends rien à ces questions d’art… Je les aime pourtant, ces vieilles figures ; elles sont si sincères, si naïves, il y a un sérieux si touchant dans les expressions de ces visages, tant de foi dans ces regards, d’enthousiasme dans ces gestes ! Il me semble qu’ils me parlent, ces saints, ces martyrs ; leur joie me ravit, leur douleur me navre, je me sens émue, en un mot, sans pouvoir me rendre compte de ce qui cause mon émotion. Une œuvre qui produit de tels effets, peut-elle ne pas être belle !…

— Je voudrais partager votre enthousiasme, mais voyez quelle imperfection dans le travail ! Comme tout cela est dur, gauche, sans grâce ! Ces figures sont sèches, ces attitudes sont raides, le coloris est terne, le dessin manque d’ampleur, de noblesse, de beauté ! C’est du gothique, en un mot, encore emmailloté dans les vieilles formules, ignorant des infaillibles principes de notre grand art classique ! Parlez-nous de ces peintures grandioses de nos Bolonais ! Ils ont pris à Raphaël sa correction, aux Vénitiens leur charme, à tous leur pathétique, leur grand goût ! Voyez ces admirables figures, ces beaux gestes, ces draperies majestueuses, ces splendides coups de lumière ! Cela est noble, cela est grand, cela est beau ! Et cela restera toujours, on ne fera pas mieux ; c’est le génie fortifié par l’étude, c’est le sublime de l’art, en un mot !…

La Baronne restait pensive :

— Je n’ose vous contredire, dit-elle, et je comprends que vous devez avoir raison. Pourtant, excusez ma franchise, il me semble que ces majestueuses figures sont bien froides, leurs yeux sont levés au ciel, mais sans ferveur sincère, ces gestes sont grandioses, mais ne sentent-ils pas quelque peu l’emphase, pour ne pas dire le théâtre ! Mes vieilles peintures sont plus simples sans doute, bien pauvres d’effet et de couleur, mais elles sont plus émues, plus expressives, et moi, ce qui me charme, c’est l’expression naïve d’une sincère émotion.

— Votre thèse est ingénieuse, Madame, et certes je ne dis pas que vous ayez absolument tort. Mais il faut être de son temps, et après les chefs-d’œuvre immortels des grandes écoles romaine et bolonaise, il est difficile de revenir en arrière et de prendre son parti des maladresses de l’art ancien. Devant ces merveilleux modèles que nous pouvons contempler chaque jour, nous comprenons ce que c’est que la perfection : c’est la saine tradition de l’art antique le plus pur ; nous l’avons retrouvée et nous serions impardonnables de ne pas suivre ses infaillibles enseignements.

La Baronne ne répliqua pas, elle restait silencieuse, les yeux fixés sur les vieilles peintures, comme si elle eût vu quelque chose qui s’imposait de haute lutte à son esprit. Puis soudain, sortant de sa rêverie :

— Je m’incline, dit-elle en souriant, mon ignorance ne m’aveugle pas au point de me rendre obstinée. Je suis un peu mystique, on me l’a toujours dit, et ces vieilles peintures s’accordent, je ne sais pourquoi, avec ce penchant de mon esprit ! Ah, vous auriez en moi une élève bien arriérée, et mon initiation artistique serait longue à faire ; n’en désespérons pourtant pas et continuons notre route ; j’ai encore quelques choses dignes de remarque à vous montrer.

Ils firent le tour de l’église en contemplant les richesses et l’ingénieuse variété de l’ornementation ; il y avait là des bas-reliefs, des mosaïques, des incrustations de marbre que Rivenne ne pouvait assez admirer. Les armoiries des Castroleone y étaient plusieurs fois répétées ; la croix onguiculée avec les deux étoiles, attestait que celui qui avait bâti ce sanctuaire, avait entendu le marquer du sceau de sa race, comme pour s’en faire un titre auprès de saint Hermas, patron officiel de l’église. Du reste, malgré ce luxe d’ornementation et en dépit du développement donné à la décoration artistique, il y régnait comme une impression religieuse, une atmosphère de recueillement qui s’imposait aux visiteurs, et les amenait, si peu disposés qu’ils y fussent, aux pensées sérieuses. Deux femmes agenouillées priaient devant l’autel ; dans une petite salle ouverte sur l’un des bas-côtés, une religieuse donnait leçon presque à voix basse, à une dizaine de petites filles. On se sentait loin de la dévotion superficielle des villes ; dans ces pays reculés, si près de la libre nature, la crainte de Dieu n’était pas un vain mot.

Les visiteurs sortirent ; devant eux, sous la haute voûte du péristyle, le soleil déployait une large nappe de lumière ; dans la cour, sous l’ombre des grands arbres, le murmure des fontaines se faisait seul entendre ; les habitants du château laissaient la place libre à l’ardente chaleur du milieu du jour. En voyant que la Baronne s’apprêtait à continuer sa marche, les jeunes filles se consultèrent du regard et l’une d’elles s’approchant de sa maîtresse, lui adressa une demande à demi-voix.

— Bien volontiers, lui répondit la Baronne ; la matinée s’avance, je n’y prenais pas garde et cette jeunesse n’entend pas manquer l’heure de son premier repas. Vous êtes libres, mignonnes, et vous ferez à Mademoiselle de Rivenne, les honneurs de la collation ; à son âge, une tasse de chocolat vaut mieux que toutes les antiquités du monde ; du reste, vous viendrez nous rejoindre ; nous n’allons pas loin, à la vieille chapelle seulement.

Les jeunes filles ne se le firent pas répéter ; elles prirent à travers la cour, entraînant Hippolyte avec elles et on entendit bientôt leurs joyeux rires dans l’éloignement.

— Que c’est aimable, la jeunesse, dit la Baronne, et comme il fait bon lui rendre la vie agréable, pendant qu’on le peut ! Elles auront assez de difficultés plus tard, les pauvrettes ; qu’elles puissent au moins conserver de leurs jeunes années un souvenir heureux !

En ce moment, ils furent rejoints par une femme étrangement vêtue à l’orientale, tout en grosses étoffes à couleurs vives, avec quantité de boutons et de broderies, et sur la tête, une sorte de bonnet rouge et vert, relevé d’une garniture de sequins ; elle était grande, fortement bâtie et tenait un enfant sur ses bras. En s’approchant de la Baronne, elle lui prit la main et la baisa à deux reprises, avec un ardent respect, comme si elle se fût sentie en présence d’un pouvoir suprême et adoré ; puis sur un mot de la Baronne, elle lui débita tout un discours avec forces interjections gutturales et de grands gestes à l’appui ; l’animation de sa figure énergique, le feu de ses yeux clairs, tout indiquait qu’elle mettait à ses paroles, une demande sans doute, un intérêt passionné. La Baronne l’écoutait avec grande attention ; ses traits avaient pris cette expression sérieuse et résolue que Rivenne retrouvait dans sa mémoire, associée aux souvenirs de la terrible scène du village ; mais pour ce qui se disait, il n’en comprenait pas un mot ; toutes deux s’exprimaient dans une langue rude et sonore tout ensemble qui lui échappait absolument. La Baronne posa plusieurs questions, puis elle conclut sans doute dans un sens favorable, car la figure de la solliciteuse s’éclaira tout à coup, elle prit la main de la Baronne et y imprima plusieurs fois ses lèvres avec un élan de reconnaissance passionnée, puis s’inclinant presque jusqu’à terre, elle prit dans la direction de la cour et disparut.

— Belle plante, dit Rivenne, et drôlement attifée ; elle me rappelle, sauf la forme des traits, ces femmes turques que j’ai eu l’occasion de voir autrefois dans le Levant…

— C’est une Albanaise, dit la Baronne, la femme d’un de mes gardes, et qui, nouvelle venue, conserve encore la mode de son pays ; le costume est un peu lourd, mais il va bien à sa grande taille ; puis cela me change un peu de cet éternel habit italien ; si beau qu’il soit, j’aime parfois voir autre chose et j’insiste pour que l’Albanie reste aux Albanais.

— Et sans doute, en sa qualité de femme éprise de la mode, elle meurt d’envie de se mettre au goût d’ici ! Je gage que c’est ce qu’elle vous demandait avec tant d’instance…

— Non vraiment, dit la Baronne en riant ; vous nous jugez trop mal, nous autres femmes, et la pauvre créature n’a pas tant de coquetterie à se reprocher. Elle est venue se plaindre de je ne sais quel refus qu’on lui a fait à l’intendance ; quelque menu meuble, une misère, quoi ! Et vous avez vu quelle passion elle y mettait ! C’est toujours ainsi : on se fait de gros soucis pour de vraies vétilles ! Ah Dieu, que le bonheur est chose rare à trouver, difficile à garder ! Tel qui l’a ne s’en doute pas et se consume en imaginations chagrines, puis on accuse la destinée qui n’en peut mais. Et ceux que la vie a durement traités, trouvent encore moyen d’aggraver leurs souffrances par leurs fautes !

Et elle marchait, la tête penchée, subitement envahie par une tristesse sombre.

— C’est l’histoire du monde, dit Rivenne, et je crois vraiment qu’on serait par trop heureux, si l’on se bornait à prendre la vie comme elle vient, à la bonne franquette et sans chercher midi à quatorze heures. C’est le bonheur des pauvres gens, et moi, bien souvent je les envie ; aussi c’est pitié de les voir se dévoyer comme les autres, car ils n’ont pas les mêmes compensations. Votre Albanaise, par exemple, la voilà qui se courrouce pour des niaiseries, et elle n’a pas l’air de prendre les choses facilement !… Par exemple, elle paraît vous être bien dévouée ; tout à l’heure elle vous regardait comme les Napolitains regardent leur Madone !…

La Baronne sourit :

— C’est vrai, dit-elle, je crois que ces braves gens m’aiment ; affection de sauvages, il est vrai, toute machinale et instinctive, mais elle n’en est pas plus mauvaise et je m’en arrange fort bien.

Ils étaient arrivés au milieu du couloir ; là s’ouvrait une sorte de salle vaste et haute, enserrée entre les deux branches d’un large escalier. Sous la voûte ménagée par la double courbe des degrés, un passage de grande dimension s’enfonçait dans l’intérieur du corps de logis et se perdait dans l’ombre. La Baronne frappa des mains ; du fond d’une salle du rez-de-chaussée, deux femmes accoururent, suivies de deux valets en demi-livrée ; avec les deux gardes en station au pied de l’escalier, cela faisait une petite foule.

— Prends tes clefs, Clémente, dit la Baronne à un des valets, vieux homme à cheveux gris, tout plié par le respect : nous allons au vieux château. Ruffo, et elle désignait un des gardes, t’accompagnera pour fermer les portes. Toi, Zanetta, tu viens aussi, et prends ta mante, car il fait cru dans ces vieilles salles.

Zanetta était une des deux femmes venues à son appel ; de moyenne taille, accorte et souriante, elle portait gaillardement sur sa figure un peu fanée déjà, une jolie couronne de cheveux gris ; elle était vêtue moitié en paysanne, moitié en bourgeoise aisée, comme il convenait à la femme du concierge, investie de toute la confiance de sa maîtresse. Elle fit une petite révérence à la villageoise, rentra dans la salle, puis reparut aussitôt enveloppée dans sa cape noire.

— Bien, dit la Baronne, nous voilà tous prêts. Prends les devants, Clémente, et ouvre les portes, nous te suivons.

Ils s’engagèrent dans le couloir, haut et large à laisser passer voitures et cavaliers ; au temps que prit la traversée, Rivenne jugea que cette aile du château était de dimensions bien plus grandes que le corps de logis correspondant sur les terrasses. Sur les côtés, se creusaient des portes solidement ferrées et qui ne paraissaient pas s’ouvrir souvent. C’était déjà l’aspect maussade des bâtiments inoccupés, rendu plus sévère encore par le contraste avec l’animation vivace de la grande cour.

On était arrivé au bout du couloir, devant une porte massive qui barrait le passage ; les lourdes clefs commencèrent à grincer dans les serrures rétives ; avec l’aide du garde, le concierge réussit enfin à tirer à lui le noir panneau bardé de fer ; par l’ouverture ainsi pratiquée, un jour gris et terne pénétra dans le passage.

Ils franchirent le seuil et se trouvèrent dans une sorte de ruelle assez étroite, pratiquée entre la face extérieure du château et de lourdes constructions noires, à une distance de trois ou quatre pas ; elle était à ciel ouvert à l’endroit où ils l’avaient atteinte ; plus loin, elle se rétrécissait, se glissait sous des constructions arc-boutées sur les deux murs et disparaissait dans un lointain ténébreux. Le sol, autrefois dallé, était enfoui sous un fouillis d’herbes grises et de mousses, filles de l’abandon et de la poussière humide ; l’aspect était froid, triste, rébarbatif.

— Oh, oh, dit Rivenne, il me semble que me voilà revenu dans les vieilles petites rues de Bologne ; en trois pas, on rétrograde ici de trois siècles ; c’est plein de caractère et je me sais gré d’aimer l’antique pour en goûter la sévère beauté.

— Cela ne paie pas de mine, n’est-ce pas, dit la Baronne, et je veux du bien à mon aïeul pour avoir mis à la réforme ce sombre nid à hiboux. Aussi, n’y ferons-nous pas long séjour, le temps de voir la vieille chapelle, et nous regagnerons le séjour des vivants.

— Ces bâtiments sont donc tout à fait hors d’usage ? demanda Rivenne.

— À bien peu près ; dans cette noire masure où nous allons entrer, j’ai entassé quantité de meubles vermoulus, de vieilles tentures de rebut, des armes et armures hors d’usage, tout un ramassis de paperasses et d’in-folios, débris vénérables que je laisse là se fuser lentement de leur belle mort ; je ne sais pourquoi, sans doute parce que je suis de l’ancien temps, moi, je n’aime pas détruire.

Oui, se disait Rivenne, tu ne détruis pas les vieilles choses, mais un chrétien qui a bien le droit de vivre, lui aussi, tu l’écrases sans merci comme un vil insecte !

Et de nouveau le souvenir de la scène du village se dressait devant lui dans sa rigueur implacable. Mais il n’avait garde de donner cours à ses réflexions ; d’ailleurs, il connaissait trop bien la capricieuse mobilité des femmes pour s’étonner outre mesure de ce contraste qui venait si naïvement s’étaler devant lui. Seulement, il se pénétrait toujours plus de la nécessité d’une extrême prudence ; en présence de cet esprit impressionnable et excessif, il fallait tout craindre et être prêt à tout.

Le porte-clefs s’était attaqué à la porte du lourd bâtiment qui faisait l’autre face de la ruelle ; il l’ouvrit non sans peine, démasquant un passage voûté, froid et obscur. Ils s’y engagèrent ; au bout d’une dizaine de pas, le passage s’infléchissait à droite ; la lumière du jour reparut et ils débouchèrent dans une assez vaste cour au milieu de grands bâtiments noircis par le temps.

— Hé, dit Rivenne, mais c’est le Bargello de Florence ! Oui, en vérité, voilà ces noires façades, ces galeries ouvertes, ces fenêtres d’un si beau dessin, et jusqu’à l’escalier avec ses nobles rampes et ses frustes sculptures. Et tout cela fort bien conservé, ma foi ! Salut, vieux palais de Florence, je suis ravi de te retrouver ici !

— Vous appelez cela le Bargello ? dit la Baronne. Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Vous ne connaissez pas le Bargello, ce vieil hôtel-de-ville qui symbolise si bien son époque et tout ce passé de Florence, si brillant et si terrible ?…

— Non vraiment ; je ne suis pas allée à Florence, et ce que vous me dites est tout nouveau pour moi.

Oh, ces Napolitaines ! se disait Rivenne ; pourvu qu’elles aient leur Naples pour y faire leurs fredaines tout à leur aise, le reste du monde n’existe pas pour elles ; la plus grande merveille serait à trois pas qu’elles n’en feraient pas un pour la voir !

— Eh bien, Madame, reprit-il tout haut, ce vieux bâtiment rappelle tout à fait le Bargello et ce n’est pas un mince mérite.

— Et moi, je suis tout heureuse de l’apprendre ; je ne me trompais donc pas tant en trouvant ici je ne sais quelle impression noble et forte qui m’attire ; ces murs noirs, ces sombres fenêtres grillées, ces portes massives, ces escaliers barricadés comme pour un assaut, tout cela est bien sévère sans doute, presque jusqu’au lugubre, mais à tout le moins, ce n’est ni banal ni médiocre, et j’ai plaisir à voir que vous qui êtes bon juge, vous l’appréciez aussi.

— Je l’apprécie certes et beaucoup ; sans doute il y a tels monuments de nos modernes qui me paraissent préférables, mais ceci, pour une œuvre déjà si ancienne, à peine dégagée du gothique le plus barbare, est incontestablement beau. Voyez ces lignes d’architecture, comme elles sont grandioses dans leur simplicité ; ces fenêtres, quel dessin pur et noble, ces piliers, comme ils sont élégants et robustes ! Tout cela est beau, cela rappelle déjà les belles époques de l’antique, et quel plus bel éloge pourrait-on leur décerner ?

— Alors, dit la Baronne en souriant, tout est pour le mieux et je suis ravie de pouvoir vous montrer des choses si intéressantes ; s’il faut tout dire, je n’osais pas tant espérer de mon vieux château. Cela me donne bon courage pour le reste ; je ne vous aurai pas dérangé pour rien.

Ils traversèrent la cour ; l’herbe couvrait les dalles, laissant émerger çà et là quelques pierres tombées des vieilles murailles ; dans le silence de ces bâtiments déserts, seul le cri aigu des corneilles se faisait entendre ; c’était bien le royaume de la solitude et de l’abandon dans tout ce qu’il a de plus mélancolique, et malgré son admiration pour la beauté de l’architecture, Rivenne n’insista pas pour s’y attarder.

Ils entrèrent dans un couloir sombre semblable à celui dont ils venaient de sortir, et au bout d’une dizaine de pas, se trouvèrent dans un petit préau dominé de partout par de hautes murailles ; du côté du couchant, au fond d’une ruelle étroite, se dressait un véritable rempart crénelé, fait de pierres énormes, tout semblable à un mur de forteresse. Ils ne le virent qu’un court instant, par une échappée entre deux constructions plus rapprochées ; ce n’était pas dans cette direction que leur itinéraire les conduisait. Marchant droit devant eux, ils arrivèrent devant un bâtiment massif, percé de rares fenêtres irrégulières et à haut toit très incliné ; il barrait absolument le passage et paraissait se prolonger soit au levant, soit au couchant, aussi loin que la vue pouvait s’étendre. Le porte-clefs en ouvrit la lourde porte renforcée d’énormes ferrures ; les visiteurs se trouvèrent dans une vaste salle vide et nue, encombrée de poussière et de débris, puis au-delà, par une nouvelle porte, ils pénétrèrent dans une grande crypte basse portée sur une forêt de colonnes trapues, à peine éclairée par des jours rares et lointains ; les dimensions en étaient considérables, et il était malaisé de comprendre à quoi pouvait servir cette sorte de halle souterraine.

— Je me figure, dit la Baronne, qu’aux temps jadis, mes ancêtres, gens turbulents, toujours prêts à partir en guerre, logeaient dans ces salles, leurs bandes armées, et les tenaient là entre deux expéditions. Il y a ici place pour toute une foule, et j’ai un peu honte de penser que moi, l’héritière de ces vaillants capitaines, je n’ai plus à ma solde qu’une poignée d’hommes que je loge en chambre close, comme de paisibles bourgeois.

— Et ils ne s’en trouvent pas plus mal, je gage. J’ai été soldat, moi aussi, et je connais le prix d’un bon gîte ; celui-ci peut être pittoresque, mais il n’est guère confortable, et en temps de froid ou de pluie, Éole et Borée doivent s’y livrer à de furieux ébats.

— Moins que vous ne pensez ; ces salles ne se dégagent pas tout droit à l’air libre ; ces percées lointaines que vous voyez, correspondent à des cours intérieures reliées à d’autres corps de logis par des passages et des escaliers qui ne laissent guère accès aux intempéries ; dans notre climat, c’est plus de précautions qu’il n’en faut.

— Sans doute, et je me suis contenté bien souvent à moins de frais. Mais quel entassement de bâtisses, quel inextricable labyrinthe ! Ici, on se croirait à cent lieues du monde vivant !

— En effet, c’est à peu près le centre de tout le massif du vieux château ; dans cette direction, après une salle que je dois encore vous montrer et la vieille chapelle, il n’y a plus que des ruines.

— Eh bien, vous pouvez compter que je ne m’y risquerais pas seul ; si l’on s’y perd, il ne doit pas être facile de s’y retrouver.

— Aussi, je ne vous engagerais pas à tenter l’aventure ; non pas qu’il y ait vraiment du danger, mais comme vous le dites, il est ennuyeux d’errer au hasard dans ces masures, et plus loin, dans les ruines, il y a quantité de vieilles voûtes effondrées, de murs croulants, d’excavations mal comblées où il ne faut pas se risquer sans guide. Mais poursuivons ; tout ici n’est pas dans un tel désordre !

Ils s’engagèrent dans la forêt de colonnes. Rivenne en compta huit rangs en largeur sur une longueur qui lui parut fort grande, car l’extrémité des avenues était à peine visible, au loin, dans l’ombre. Celle qu’ils suivaient les conduisit à une fort belle porte en bois sculpté, renforcée de ferrures d’une exécution très recherchée ; elle donnait une haute idée de la richesse artistique de l’intérieur dont elle gardait l’entrée.

Le porte-clefs l’ouvrit, démasquant une haute et large grille de fer du plus beau travail, rehaussée de superbes ornements dorés, véritable chef-d’œuvre de goût et de richesse. Mais Rivenne y prit à peine garde ; ce qu’il pouvait voir déjà de l’intérieur à travers les barreaux, lui arrachait un cri d’admiration.

— Magnifique ! s’écriait-il, absolument prodigieux ! Je ne me souviens pas d’avoir rien vu de plus beau dans nos plus célèbres palais de Venise ou de Florence ! C’est un vrai trésor, un type nouveau qu’on ne saurait trop admirer !

La grille avait été ouverte ; ils descendirent une large rampe de quatre marches de marbre rouge qui se prolongeait en gradins sur tout le pourtour de la salle ; devant eux, le vaste vaisseau se déployait dans toute la splendeur de son merveilleux décor.

— Oui, continuait Rivenne avec toute la ferveur de l’enthousiasme, je ne m’en dédis pas : ceci est une merveille, le mot n’est pas trop fort ! Voyez cette coloration d’ensemble ; comme elle est chaude de tons, riche de reflets, resplendissante de lumière ! Et quelles nobles et imposantes proportions ! Comme ce haut plafond à caissons en puissant relief encadre bien ces superbes panneaux de marbre et d’or ! Et quelles délicieuses sculptures ! Ces colonnes engagées, avec ces beaux chapiteaux dorés, comme elles sont sveltes et gracieuses ! Cette vaste loggia, là-haut sur la face du fond, opposée à ces deux grandes fenêtres en arcs trilobés, voilà qui a grand air, élégant et riche à la fois ! Et là, sur tout le pourtour, ces sièges en stalles de vieux chêne si finement travaillées, si artistement relevées de ces exquis filets d’ivoire, de ces ravissantes nervures de nacre et d’or, comme on devait y être bien pour jouir de tout le déploiement d’une noble fête ! Ces magnifiques candélabres, ces puissantes torchères de bronze, se peut-il rien voir de plus beau, de mieux disposé ! Rien que ce merveilleux parquet de marbre, avec ces délicieuses incrustations aux mille nuances, cela seul ferait la gloire de nos plus belles résidences princières ! Ah, Baronne, en vérité, vous me poussez au péché d’envie ; je vous trouve trop heureuse de posséder ce palais des Mille et une Nuits !

— C’est beau, n’est-ce pas ! dit la Baronne. C’était la grande salle de fête du vieux château et parfois il me prend désir de lui rendre son animation passée. Mais je m’arrête à temps : cela est trop grand, trop ample pour nous autres d’aujourd’hui ; quelle figure ferions-nous au milieu de ces splendeurs, avec nos vulgaires habits modernes, nos paniers, nos perruques, nos robes de mince étoffe et nos minois ratatinés ! Non, il faut ici des seigneurs de l’ancien temps, de rudes guerriers de haute mine, couverts d’armures étincelantes, de grandes dames à simarres de velours et d’or, portant de vraies couronnes et ayant foi dans leur puissance, dans leur majestueuse beauté ! Et je viens ici en simple visiteuse, comme pour m’excuser auprès de mes ancêtres, de leur montrer en ma personne, une descendante si peu digne d’eux !

— Là, Madame, dit Rivenne, s’ils ne s’en contentent pas, ils seront bien difficiles ! L’habit ne fait pas le moine, après tout. Il est certain que sous ces dorures, ces superbes pilastres, ces statues et ces orfèvreries resplendissantes, nous ferions mince figure, même dans nos plus belles tenues de gala. Pourtant, en y prenant un peu de peine, avec vos beaux habits de cour, quelques brillants uniformes, surtout en mettant bien en lumière les éclatants costumes de vos Albanais, je me dis qu’on pourrait tenter l’aventure ; bien éclairée par ces superbes torchères et force bougies, une fête serait splendide ici !…

— Oui, ce pourrait être amusant, mais il faudrait une occasion. Dans ce vieux château, je n’ai guère le cœur aux fêtes, et si ce n’était pour divertir mes hôtes, je n’y songerais pas. Enfin, laissons faire le temps ; tout arrive en ce monde, même les événements heureux, dit-on… et pourquoi ne serions-nous pas favorisés à notre tour, nous aussi, comme d’autres ?

Ils firent le tour de la salle. Rivenne ne pouvait assez admirer la beauté de l’ensemble, l’élégance et la richesse des détails. Il y avait entre autres, une série de figures sculptées en demi-relief, encastrées dans une frise de marbres de couleur relevés de riches encadrements d’or du plus bel effet ; il lui parut que le travail ne pouvait être que de Mino de Fiésole ; c’était un de ses maîtres de prédilection, et il éprouvait un plaisir infini à penser qu’il découvrait là une de ses œuvres maîtresses, en parfait état et totalement inconnue, même des chercheurs les plus avisés ; c’était une vraie trouvaille et il en était dans l’enthousiasme. Il fallut que la Baronne l’arrachât à son extase en lui faisant remarquer que le temps se passait et qu’ils avaient encore autre chose à voir.

Ils se dirigèrent vers une porte faisant face à celle par laquelle ils étaient venus ; c’était l’entrée d’honneur, beaucoup plus ornée, marquée par deux colonnes de marbre rouge incrusté d’or, exhaussée de cinq marches et fermée d’abord par une superbe grille dorée, ensuite par une lourde porte de chêne sculpté ; de ce point la salle apparaissait sous son plus bel aspect, comme baignée dans une atmosphère rouge à reflets d’or, véritable chef-d’œuvre de richesse et de goût. Ils lui donnèrent un dernier regard, puis la porte se referma et les laissa dans une crypte semblable à la première, portée aussi sur plusieurs rangs de colonnes, mais de moins grandes dimensions. Ils la traversèrent, franchirent quelques couloirs sombres et ouvrant une dernière porte, se trouvèrent enfin à l’air libre.

Ils étaient sur une petite place enserrée entre de lourds et hauts bâtiments noircis par le temps, percés de rares fenêtres et de quelques portes en arc surbaissé d’une forme singulière ; au milieu, une statue de style barbare, fortement maltraitée par le temps, surmontait une vasque de fontaine à demi comblée de terre et d’herbes folles ; quelques arbres venus de hasard, rendaient plus sensible encore par la sombre verdure de leur feuillage, l’aspect sévère de ce lieu retiré. Du côté droit, une façade d’église avec porche très surbaissé, encadré d’enroulements en zigzag, élevait ses assises noircies au pied d’un clocher de forme insolite dont Rivenne ne se souvenait pas d’avoir jamais vu l’analogue.

— Voilà ma vieille chapelle, dit la Baronne ; c’est mon bijou favori ; il ne paie pas de mine, me direz-vous ; peut-être ; moi, je lui trouve du charme, à cette vieille église solitaire qui se console dans le calme et le silence, de sa splendeur perdue. Je ne sais pourquoi, je l’aime ; peut-être parce que nous sommes, moi comme elle, les derniers restes des vieux temps ! Ici, je me sens bien chez moi, comme chez une amie fidèle toujours prête à bien m’accueillir, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, sans me faire de reproches ni m’adresser de questions.

— À merveille, dit Rivenne ; c’est bien le fait des vrais amis de s’associer à nos impressions et de ne pas nous assommer après coup de leurs conseils et de leur sagesse. Mais cette amitié n’est certes pas le fait de la conformité d’âge, car cette chapelle, si bien conservée qu’elle soit, date d’une époque très reculée, pour ne pas dire barbare. Le style de la construction est étrange ; on dirait du roman teinté de byzantin, mais avec je ne sais quelle nuance dont je ne distingue pas bien la nature. Sait-on à quelle époque remonte sa construction ?

— La tradition veut qu’elle ait été construite vers l’année 1150…

— Oh, oh, voilà qui est d’âge plus que mûr et cela explique tout. Le XIIe siècle, mais c’est la nuit noire des temps gothiques, et dans ces ténèbres, les bâtisseurs de ces époques sauvages se permettaient tout. Le château est donc bien ancien !…

— Il remonte à l’auteur de notre race, Odon surnommé Tête de fer ; c’était un chevalier normand, venu avec les premiers princes de la maison de Hauteville, et un des premiers aussi, récompensé par le don d’une seigneurie. Il s’établit ici et y construisit une forteresse dont les ruines couvrent la partie nord de la colline. Son fils guerroya partout où les princes normands portèrent leurs armes ; passé en Sicile à leur suite, il s’y acquit de grandes richesses, et sous le règne du roi Roger, fit construire cette chapelle avec ces bâtiments qui l’entourent, sur le modèle, paraît-il, des grands palais et des églises de Palerme. De là, sans doute, ces formes qui vous étonnent, si elles n’ont pas le don de vous charmer.

— Oh, dit Rivenne, je suis loin de les trouver disgracieuses, mais ce sont choses nouvelles, et il faut le temps de s’y habituer. Et je dois dire que je suis enchanté d’en faire connaissance ; j’ai souvent entendu parler de ces édifices normands-arabes de Sicile, et c’est une vraie trouvaille d’en rencontrer le type ici. En effet, je reconnais ces arcs surbaissés, ces ornementations avec enroulements, ces zigzags caractéristiques de cet art spécial, puis, oui vraiment, voici des coupoles là, sur le faîte, comme à Saint-Marc ! C’est un vrai ragoût d’une saveur étrange, et à l’aspect de l’extérieur, il me tarde de voir si l’intérieur y répond.

— Vous allez être satisfait, on va nous ouvrir. Mais auparavant, jetez un coup-d’œil sur les détails de cette porte ; ce n’est que du bois sculpté, mais il me semble qu’il a son mérite.

En effet, sous le porche, encadrée entre deux lourds contreforts ornés de filets de pierre minutieusement travaillés, la porte montrait ses panneaux couverts d’arabesques, véritable dentelle de la plus grande finesse. Rivenne l’examinait avec grand intérêt.

— Oui vraiment, dit-il, voilà des entrelacements d’une légèreté, d’une élégance sans pareille. Il n’y a que les Arabes, avec leur science géométrique, pour savoir trouver ces harmonieuses combinaisons. J’en ai vu de pareilles sur des vases et des étoffes d’Orient ; je reconnais ici la même facture, inépuisable dans ses complications merveilleuses. En vérité, cela est étrange ; à part quelques colonies éphémères, les Arabes ne se sont jamais installés ici ; comment se peut-il faire que l’on retrouve ainsi leur trace si vivante ?

— Je ne me charge pas de l’expliquer, dit la Baronne ; ces raffinements artistiques sont lettre close pour moi ; j’en jouis, mais sans les comprendre ; tout au plus me hasarderais-je à dire que cette porte a pu être prise en Sicile dans quelque édifice arabe, et apportée ici.

— Cela est plausible ; ces rudes guerriers Normands étaient bien vite devenus appréciateurs des belles choses et les merveilles du goût arabe les tenaient sous le charme ; au point de vue artistique, Mahomet et la Sainte-Église faisaient meilleur ménage qu’aujourd’hui. J’espère pour vous que ce spécimen de la bonne entente n’est pas le seul qui vous ait été laissé.

— En effet, j’ai dans mon petit musée, des poteries, des lampes et vases en bronze, quelques armes, des étoffes qui datent sans doute de la même époque ; je me ferai le plaisir de vous les montrer. Mais voici la porte qui s’ouvre, entrons si vous le voulez bien.

Ils firent un pas dans l’ombre épaisse de l’entrée. Soudain Rivenne s’arrêta court avec une exclamation…

— Saint-Marc ! s’écria-t-il. C’est cela même ! Voilà ses colonnes, ses marbres, sa forme étrange, ses dômes avec leur cortège capricieux de rayons et de pénombres. Et quelle prodigieuse richesse ! Ces lampes, ces candélabres, ces garnitures d’autel, tout cela n’est qu’or et bijoux ? Comme tout resplendit dans ces demi-ténèbres ! Vraiment, c’est à se croire dans une orfèvrerie gigantesque ! C’est que la proportion d’or est plus grande encore qu’à Saint-Marc ; les plus petits recoins en sont saturés ! Et ces mosaïques, quelle profusion, surtout quel goût bizarre ! En vérité, Baronne, ceci est une étonnante merveille ; on ferait le voyage rien que pour la voir, et l’on en serait plus que récompensé !

— Je suis enchantée qu’elle vous plaise, dit la Baronne ; j’aime ma vieille chapelle, et je craignais qu’elle ne vous parût par trop baroque et barbare.

— Pour barbare, certes elle l’est, mais c’est une barbarie des plus intéressantes. Il y a de tout ici, de tout ce qui est vieux, s’entend, et le mélange est piquant à miracle. Je parlais de Saint-Marc tout à l’heure, certes cela y ressemble, mais que de différences ! Ce n’est pas une basilique, nous sommes dans une croix grecque, et voici trois absides toutes dorées comme des châsses ; la coupole centrale repose sur quatre colonnes du plus beau marbre avec chapiteaux conservés comme s’ils sortaient des mains de l’ouvrier ! Et ces mosaïques, ces rosaces, ces enroulements incrustés, ces combinaisons multicolores, cela vous sent son Orient d’une lieue !

— N’est-il pas vrai ! Il semble à voir ceci, que l’on est en pays étranges ; c’est ainsi que je me figure les mosquées de Damas ou de Bagdad…

— En effet, et il n’y a que la vue de ces effigies de la Vierge et des Saints qui vous montre qu’on est en terre chrétienne ! Par exemple, on leur a fait de drôles de figures, à ces vénérables personnes, et ces mosaïques sont bien ce que j’ai vu de plus barbare. Auprès de ces magots, les plus anciennes de Venise et de Ravenne sont des modèles de bon goût ! Voyez ces têtes inertes, maussades, ces teints de bois, ces gestes anguleux, ces gauches attitudes ! Et les ailes de ces anges, est-ce assez enfantin ! Tenez, sur cette paroi en retrait, regardez ce bonhomme qui se prosterne aux pieds de la Vierge ; c’est sans doute celui qui a fait construire la chapelle ; il en fait hommage à la Madone ; son corps n’a plus de forme, ne dirait-on pas un hérisson à face humaine ! Donateur, architecte, décorateurs, ce pouvait être des hommes pieux, mais certes, ils n’avaient pas le sens artistique !

— N’êtes-vous pas un peu sévère ? Passe pour les mosaïques, elles sont barbares, je le veux bien, mais dans l’ensemble, ma pauvre chapelle a bien son mérite ; elle me paraît de bonnes proportions, la lumière y est bien ménagée, et le ton général de la décoration est puissant et harmonieux.

— Oh, je ne dis pas le contraire, et tout en critiquant ce que ces figures ont de suranné, je suis le premier à louer l’œuvre en son ensemble. Elle n’a rien de classique sans doute, il semble qu’on ait voulu faire moins une église qu’un énorme bijou, une colossale orfèvrerie, et cette donnée une fois admise, la réalisation est singulièrement captivante dans sa bizarrerie capricieuse. L’architecte a trouvé des motifs d’ornementation très heureux, des combinaisons de couleur tout à fait adorables ; les rayons lumineux sont répartis avec une entente supérieure, l’église est sombre et claire tout ensemble, on voit tout et chaque détail a tout justement l’importance, le relief qu’il doit avoir. Voyez ces croix grecques ongulées ; c’est délicieux comme ornement. Elles reproduisent sans doute vos armoiries, Baronne, car, voici des écussons qui portent le même motif et il se retrouve sur vos bijoux. Et ces inscriptions, comme cela accompagne bien la forme des coupoles ! C’est du grec, si je ne me trompe ?…

— En effet, et même il y en a trop, au dire du digne Père Cataldo ; il trouve qu’il règne ici, je ne sais quelle atmosphère schismatique, et c’est à grand peine que je peux le décider à y officier.

— Il n’a peut-être pas tort ; le diable est si malin et il a tant de plaisir à jouer des tours à ces bons Pères ! Et qu’est-ce que je vois ici ? Oui, vraiment, je ne me trompe pas, voilà toute une inscription arabe, là-haut, à la première frise ! C’est très décoratif et il semble à première vue que ces lignes si artistement contournées soient de simples motifs d’ornement, mais à y bien regarder, c’est à coup sûr des caractères arabes ; pour qui a vu les mosquées d’Orient, il n’est pas possible de s’y méprendre ! De l’arabe dans une église chrétienne ! Peut-être des versets du Coran ! En vérité, je n’y comprends rien ! Du reste, plus je regarde, plus je découvre ici de traces de l’art musulman ; ces arabesques, ces incrustations en rouge, blanc et vert, c’est de l’arabe pur ; ces lampes sont des lampes de mosquée ! Oh ! oh, ce n’est plus du schisme, c’est de l’hérésie toute pure, et je comprends fort bien les terreurs du bon Père Cataldo !

La Baronne riait :

— Je suis bonne chrétienne, dit-elle, et je ne m’émeus pas de ces fâcheux détails ; la fin sanctifie les moyens, n’est-il pas vrai ; ces reliques de Mahomet se trouvent concourir à décorer un sanctuaire du vrai Dieu ; si elles ne s’en accommodent pas, tant pis pour elles !

— C’est qu’en vérité, reprit Rivenne, je crois que nous sommes dans une mosquée ; c’en est la forme d’ensemble, et voici des détails bien significatifs : ces fenêtres de la coupole par exemple ; voyez ces formes infléchies dans le bas, c’est tout à fait caractéristique de l’arabe africain, avant les raffinements de Cordoue et de Grenade. Est-ce que celui de vos ancêtres qui a construit cette mystérieuse chapelle, aurait employé des architectes mahométans ? C’est fort possible ; il y a ici un tel mélange d’arts, de styles et d’époques que tout peut se supposer !

— Et votre explication serait bonne, car la tradition veut que le baron Falco di Crocco qui fit construire cette chapelle, ait employé des architectes de Sicile, grecs ou arabes, on ne sait, étrangers en tout cas, et qui ne se piquaient pas d’unité dans le style.

— Ah, voilà déjà une indication précieuse ; peut-être en avez-vous d’autres, dans vos archives, de vieilles chartes, des comptes, des plans ; cela permettrait de voir clair dans ce grimoire ! Ou bien, si cela manque, vous aurez peut-être recueilli quelques légendes ?…

— Hélas, non ; sauf ce que je viens de vous dire, je ne sais rien. Je n’ai pas connu ma mère, mon père est mort me laissant orpheline à six ans, on m’a mise au couvent, nul ne s’est soucié de moi. Mes anciens serviteurs sont morts ou ont disparu. Je me suis trouvée seule… comme je le suis encore du reste… Cela explique mon ignorance ; il y a comme un voile tendu entre moi et le passé.

Elle parlait avec cet accent de tristesse, cette expression sombre dans le regard, que Rivenne avait déjà remarqués ; il semblait que cette mélancolie fût le fond de sa nature et qu’elle dût faire effort pour la dominer. Rivenne crut plus convenable de ne pas paraître y prendre garde.

— Du reste, reprit-il, en pareille matière, le mieux est de se guider par ce qu’on voit. L’architecture est de toutes les sciences la moins trompeuse ; en étudiant de près ce charmant édifice, on réussirait bien à lui arracher son secret. Je m’en occuperai, si vous le permettez, Baronne, cela seul suffirait pour me rendre le séjour d’ici un lieu de délices. Et quelle gloire pour moi, de pouvoir dire à mes savants amis de Bologne, que j’ai découvert une vraie merveille, un second Saint-Marc ; car en vérité, plus je regarde, plus je trouve que c’est de Saint-Marc que ceci se rapproche le plus ; or, qui dit Saint-Marc, dit un prodige incomparable, n’est-il pas vrai ?

— Saint-Marc ! dit la Baronne ; je ne sais ; Saint-Marc de Venise, n’est-ce pas ?

— Sans doute ; il n’y en a pas deux au monde ! Vous la connaissez, cette adorable merveille ?

— Non vraiment, dit-elle avec son sourire triste, comme si elle eût voulu s’excuser de son ignorance.

— Ni Florence, ni Venise ! dit Rivenne qui ne put cacher sa surprise, mais alors, Baronne, qu’est-ce donc que vous avez vu ?

— Ce que j’ai vu ! reprit-elle, et soudain sa voix vibra d’une intonation douloureuse. Je n’ai rien vu, je ne suis jamais sortie d’ici, est-ce que je connais rien du monde, moi !… Si, pourtant, je connais Rome !… C’est beaucoup, dites-vous ! C’est bien peu… et c’est trop encore ; car comment l’ai-je vue, cette odieuse ville, quels souvenirs me laisse-t-elle ! Les plus cruels, les plus amers !… Oh, mon séjour de Rome, quel supplice, quel enfer !

Il semblait qu’elle eût oublié la présence de son interlocuteur ; emportée par une émotion dont elle ne pouvait modérer la violence, elle parlait comme si elle eût été seule, laissant libre cours à quelque secret désespoir ! Elle était devenue pâle, ses grands yeux lançaient une sombre flamme ; c’était bien cette expression implacable, cet emportement farouche qui faisaient revivre aux yeux de Rivenne, cette scène de meurtre, si présente encore à sa mémoire !…

— Oh, Rome, Rome ! disait-elle par phrases courtes, violentes, entrecoupées, ah ! ce n’est pas là qu’il faut chercher la justice et la pitié ! J’y suis allée pour demander le châtiment d’un crime exécrable, de l’offense la plus cruelle… dont j’avais été victime de la part de celui qui sous la sanction de l’Église, m’avait donné sa foi !… Oui, telle que vous me voyez, je suis une femme lâchement abandonnée, indignement trahie ! Et j’étais bien jeune, j’avais cruellement, bien cruellement souffert, et naïve que j’étais, je vivais encore d’illusions, je croyais que tous auraient pitié de mon malheur, qu’ils me rendraient justice, qu’ils me vengeraient ! Savez-vous ce qui arriva ? Je m’étais adressée à un parent, le seul qui me restât de ma famille paternelle ; c’était un homme de grande position, très influent auprès des hauts dignitaires de qui dépendait mon sort ; il lui était facile de me faire rendre justice ! Justice ! c’est bien de cela qu’il se souciait ! J’avais de grands biens ; il n’eut qu’une pensée, celle de s’en rendre maître ; pour cela, il fallait que je fusse sous sa dépendance absolue ; avec une femme, cela est bien simple, il n’y a qu’à gagner son cœur ; l’amour est d’humeur facile, il donne sa confiance comme il se donne lui-même, aveuglément ! Cet homme était marié ; il voyait ma douleur, mon désespoir, rien ne l’arrêta ; dans son infâme calcul, il chercha à me séduire, et comme je le repoussais, il voulut employer la force !… Oui, c’est ainsi, je dus me défendre !… Et je voulus me plaindre, je demandai que justice me fût faite, que le coupable fût puni ! Ah ! sotte et stupide que j’étais ! N’était-ce pas bien ridicule de s’émouvoir pour pareille misère ? Querelle d’amourette, petite aventure galante, cela vaut-il la peine de faire tant de bruit !… Et l’on m’éconduisit comme une niaise, une enfant mal élevée qui n’entend rien aux belles manières, à l’usage du monde ! Je dus partir, me sauver presque, comme si ce fût moi qui eus commis un crime !… Ah, on me dit souvent que je ne suis pas de mon temps, que j’affiche une sévérité outrée, que je ne vois pas l’Humanité telle qu’elle est, que je lui demande plus qu’elle ne peut donner ! C’est que j’y suis apprise, je sais par expérience que quoi que l’on puisse mettre à sa charge, à cette Humanité si satisfaite d’elle-même, elle n’a pas le droit de se plaindre, car elle permet tout, elle excuse tout, elle se rit de tout !…

Elle parlait, et sa voix résonnait vibrante d’intonations sourdes, âpres, presque rauques ; ses traits s’étaient roidis dans une expression de fureur sauvage ; sur ce masque livide, les yeux seuls flamboyaient comme les éclairs sinistres d’une noire tempête !… Rivenne la regardait sans mot dire ; en tout autre cas, il aurait eu pitié de ce malheur si profondément ressenti, mais en ce moment, il pensait à lui et à sa fille, et il se disait avec épouvante qu’en venant s’attaquer à cette femme, il s’était engagé dans une entreprise qui comportait les risques les plus redoutables ! Une fois de plus, la violence terrible de cette nature lui apparaissait dans toute son effrayante intensité ; il était venu l’affronter dans son repaire ; si jamais elle venait à savoir que c’était un ennemi à qui elle avait fait accueil, cette tigresse furieuse devait le déchirer !

Du calme, se disait-il, du calme, et ne donnons pas prise ; tirons-nous de ses griffes le plus tôt possible ; il faudrait être fou pour rester de son plein gré à la merci d’une pareille furie ! Qu’elle ait été malheureuse, c’est possible, mais, moi, je ne veux pas payer pour les fautes des autres ! Et quelles fautes encore ? À voir ces explosions de caractère, on peut se rendre compte qu’elle ne rendait pas la vie douce à son mari ; il l’a plantée là, il a eu tort, c’est possible, mais qu’y puis-je faire, moi, et si elle prend les choses trop au tragique, je ne tiens pas à pâtir de sa méchante humeur !

Soudain, d’un mouvement brusque, la Baronne releva la tête :

— Ah ! dit-elle avec un accent indicible d’impatiente colère, qu’est-ce que je fais donc là !… Je suis bien toujours la même, toujours à raconter mes tristesses, à m’attendrir sur moi-même, à me donner sottement en spectacle !…

Tudieu, pensa Rivenne, si c’est ainsi qu’elle s’attendrit, qu’est-ce donc quand elle s’irrite !

— Excusez-moi, dit-elle avec un triste sourire, je rabâche, je vous ennuie de mes chagrins, comme si vous deviez vous intéresser à ces vieilles histoires ! Pourtant, oui, excusez mon insistance, je crois que si vous les connaissiez, vous trouveriez que je suis à plaindre, et votre sympathie aurait bien du prix pour moi !… Mais ce n’est ni le lieu, ni l’heure, et je suis bien mal venue à me laisser aller ainsi à l’amertume des choses passées. Qu’il n’en soit plus question et revenons à notre chapelle ; la contemplation des belles choses, voilà un plaisir de bonne et saine nature, et qui calme l’esprit, même celui d’une tête folle comme vous devez me croire.

Elle souriait de son sourire triste, comme pour s’excuser de sa violence ; il y avait en elle tant de bonne grâce, une impulsion si naturelle et si franche, que Rivenne, sans transition, se sentait tout pénétré de sympathie pour celle qui tout à l’heure lui inspirait tant de répulsion, presque d’effroi…

Drôle de femme, se disait-il ; on ne peut lui tenir rigueur, elle vous repousse et vous attire quoiqu’on en ait ! C’est le propre de ces caractères passionnés, toujours en guerre avec eux-mêmes ; on s’en défie, et malgré tout, on les aime, sans pouvoir comprendre pourquoi. Il faut que je me fasse dire son histoire ; cela doit être curieux ; elle a été malheureuse, c’est sûr et je suis tout porté à la plaindre, oui, mais gare les coups de griffe, et je suis payé pour savoir qu’elle est capable de tout ! De la prudence donc, et profitons des embellies, à présent que l’orage est passé.

— Admirons, Madame, dit-il tout haut, je ne demande pas mieux, et la tâche est facile. Mais si fervent amateur que je sois des belles choses, je m’intéresse encore plus aux aventures dramatiques, et je vous avoue que ce que vous venez de me laisser entendre, m’émeut au plus haut point. Vous, malheureuse ! vous, trahie ! Cela est impossible, à moins d’une fatalité implacable, et la fatalité, vous le savez, rien n’excite autant la curiosité des hommes.

— Je le sais, dit-elle, et un voile de tristesse s’était soudain abattu sur ses veux. Ah, ce sont de cruels souvenirs !…

Rivenne eut le sentiment qu’il était allé trop loin…

— De grâce, excusez-moi, Madame, dit-il, je serais au désespoir de vous avoir blessée par mon indiscrétion étourdie ! Qu’il n’en soit plus question, de cette sotte fantaisie ; en vérité, je suis confus de ma maladresse…

— Et moi, je vous prie de ne pas vous excuser ; cela n’en vaut pas la peine ; mon histoire est assez connue, je n’en fais pas mystère ; assez d’autres se chargeront de vous la dire si ce n’est pas moi qui prends ce soin !… Oh, je ne crains pas de la raconter, d’exposer au grand jour les scélératesses dont j’ai été victime ; c’est aujourd’hui ma vengeance… puisque je ne peux plus en avoir d’autre !

Et brusquement, une fois de plus, ses dents s’étaient serrées, une lueur sanglante avait brillé dans ses yeux. Elle disait vrai ; ces souvenirs réveillaient dans cette âme violente, d’implacables ressentiments ; il lui fallait toute sa force pour ne pas s’y abandonner. Mais elle reprit vite son calme :

— Pour aujourd’hui, dit-elle, je vous en fais grâce, mais vous ne perdrez rien pour attendre, je vous en préviens.

En ce moment, nous avons mieux à faire. Livrons-nous paisiblement à la contemplation de ces vieilles choses que vous trouvez intéressantes et qui ont, je ne sais pourquoi, le don de m’émouvoir et de me charmer. Je tiens à ce que pour votre première visite, vous en emportiez bon souvenir avec le désir de les revoir et d’en savourer la beauté.

— J’y suis acquis dès ce moment, Madame, croyez-le bien, et je me trouve fort heureux que vous m’ayez jugé digne de les voir, car quel plus grand plaisir y a-t-il que d’exhumer de la poussière des siècles, des chefs-d’œuvre vraiment dignes de ce nom ! En fait de choses d’art, je suis appris à savoir qu’il faut prendre son temps et déguster lentement, tout à son aise et par petites gorgées ; au premier moment, en face d’une nouveauté imprévue, on est tenté de résister à son impression, d’analyser, de comparer, la comparaison éveille la critique, et c’en est fait de l’admiration sans réserve, de l’enthousiasme spontané, le seul qui puisse donner de vraies jouissances. C’est un travers déplorable ; il y a place pour tous dans le domaine de l’art, et j’ai horreur, moi, de ces exclusifs qui, parce qu’ils se sont épris d’un certain genre de beauté, de tel ou tel style, de telle ou telle école, l’érigent en type de perfection absolue et se croient tenus de rabaisser sans merci, tout ce qui n’est pas dans les données de leurs chefs-d’œuvre bien-aimés !

— Voilà qui est très sagement pensé et je savais bien que nous finirions par nous entendre. Le raffinement du goût n’est pas tout en ce monde, il y a encore l’émotion, ce je ne sais quoi qui s’empare de notre âme et nous enlève à nous-même ; si l’émotion se produit, à quoi bon se demander si sa source est ou n’est pas rigoureusement selon les bons principes ?

— Oui, pourvu toutefois qu’elle n’y soit pas directement contraire. Mais, certes, ce n’est pas le cas pour cette chapelle, et je reconnais qu’il y a dans cette décoration singulière, dans ces formes étranges, dans cette surabondance inouïe d’ornementations inusitées, une puissance saisissante, une intensité d’impression qui ne peut nous laisser insensibles.

— J’étais bien sûre que vous viendriez à le sentir, et votre admiration est pour moi comme un succès personnel ; je ne m’en cache pas, je l’aime, ma vieille chapelle, avec son art d’autrefois, ses ornements passés de mode, ses figures naïves et maladroites ; c’est le vieux temps qui revit dans son ignorance, avec sa foi sincère, ses aspirations ardentes vers un idéal entrevu à travers les misères de la vie, et quelles misères, celles de ces sombres époques où la force était tout ! Aujourd’hui, nous avons de belles églises, savamment ordonnées, inondées de lumière, enrichies d’ornements du dernier goût et du plus grand luxe, admirablement aménagées pour l’agrément des fidèles, mais comme elles sont froides, comme elles ont peine à vibrer à l’unisson des cœurs déchirés, comme l’âme souffrante s’y trouve loin de Celui qui doit la secourir ! Oui, quand, au sortir des riches cathédrales de Naples, je reviens dans ma solitude, quand je vois s’ouvrir devant moi ces vieilles chapelles si recueillies dans leur abandon, si calmes dans leur obscurité silencieuse, alors il me semble que je me retrouve en pays de sympathie, je sens autour de moi je ne sais quelle atmosphère de tendresse et de pitié qui m’adoucit, me berce, me console, je ressaisis la force de ma pensée, l’intensité de mes prières, je me sens meilleure, et je les trouve belles de tout le bien qu’elles me font !…

Rivenne la regardait, fasciné par cette puissance de sensibilité qui palpitait dans sa parole ; à voir l’expression profondément sérieuse de sa figure, la flamme passionnée de ses grands yeux, on sentait que son émotion n’était pas feinte ; elle pouvait être incohérente et capricieuse, mais qui aurait osé dire qu’en ce moment elle n’était pas sincère, qu’en dépit des orages de sa vie, son cœur ne conservait pas encore de vrais trésors de tendresse et de bonté !

Drôle, drôle de femme ! se disait-il, et oublieux de ses préventions, il se sentait entraîné vers elle par un mouvement de réelle sympathie. Puis, brusquement, par un de ces retours subits qui se constatent plus qu’ils ne s’expliquent, sans transition, il se retrouvait lui-même, l’homme de son pays et de son temps, inébranlable dans son absolue méfiance à l’égard des femmes, et plus que jamais décidé, quel que fût le charme de son hôtesse, à se bien tenir sur ses gardes et à ne pas être dupe ni d’une défiance exagérée ni d’un trop grand abandon.

Ils restèrent encore quelque temps dans la chapelle, étudiant les détails, recherchant les points de vue, suivant les effets de lumière, s’émerveillant des reflets et des ombres mobiles, inépuisables dans leur variété. Insensiblement, Rivenne se sentait conquis au charme de cet étrange ensemble ; certes, ce n’était pas cette pureté classique inséparable pour lui de toute idée de perfection, mais c’était une œuvre bien vivante, imprégnée il ne savait de quelle attraction poétique qui lui émouvait le cœur, et dans sa sincérité d’impression, il n’hésita pas à proclamer que c’était là un vrai chef-d’œuvre, en dehors des principes sans doute, mais qui n’en était pas moins une merveille digne de toute admiration.

— Et dites-moi, ajouta-t-il, quel est le saint qui a sous sa protection cette merveille ?

La Baronne eut un léger sourire :

— Ce saint, dit-elle, est une sainte, la bienheureuse Maxence, princesse et martyre à Durazzo d’Albanie, en l’an 194 ; c’est ma patronne… et je ne puis dire que je lui fasse grand honneur. Voici son effigie, là, sur fond d’or, à la retombée de cette voûte…

Et elle montrait une longue figure nimbée, aux grands yeux noirs cernés, le nez long, l’expression triste, le teint d’un ton sombre tirant sur le brun.

— Je veux croire, dit Rivenne, que l’artiste n’a pas travaillé sur nature ou qu’il n’entendait rien à la ressemblance, car il faut convenir que cette tête est d’un maussade à faire trembler. Je respecte votre modestie, Baronne, mais de vous deux, si l’une fait honneur à l’autre, ce n’est pas la patronne, non certes, et bien s’en faut.

— Comme il vous plaira, dit la Baronne avec son aimable sourire ; avec vous, Messieurs les Français, il y a toujours quelque agréable compliment à recevoir, et c’est un régime auquel on se fait fort bien. Je souhaite seulement que ma bienheureuse marraine ait d’aussi bonnes dispositions envers sa très indigne filleule, mais j’en doute fort, car je n’ai pas conscience de l’avoir mérité.

Ils sortirent et se retrouvèrent sur la petite place ; le contraste était vif entre l’obscurité de l’intérieur et le ciel radieux qui brillait sur leurs têtes. Autour d’eux, les vieux murs noircis semblaient s’égayer au contact de cette ardente lumière, et un beau rayon de soleil venait comme pour le plaisir des yeux, faire étinceler entre les toits noirs l’élégante silhouette du campanile tout resplendissant dans ses tons de brique rose. Il fallait bien tout cet éclat pour tempérer la lugubre tristesse, l’impression de solitude désolée, de ces édifices abandonnés.

Qu’y a-t-il derrière ces lourdes murailles ? se disait Rivenne, et involontairement il revenait aux suppositions d’Hippolyte. Certes, si telle est la volonté de la maîtresse de céans, on pourrait cacher ici, non pas un, mais dix, mais cent prisonniers, sans que personne au monde pût se douter de leur existence !

Soudain une idée lui vint :

Essayons, se dit-il, l’occasion est là ; pourquoi la laisser perdre ?…

Le porte-clefs fermait à ce moment, à grand renfort de bras, la lourde porte de la chapelle.

— Et toutes ces richesses, dit Rivenne, vont ainsi rester là, abandonnées à elles-mêmes dans ces ruines désertes, sans autre protection que cette porte vermoulue ? N’est-ce pas bien dangereux ? Il y a là de quoi tenter les plus honnêtes, et au dehors il ne manque pas de gens sans scrupule, prêts à tout risquer pour la chance d’une telle aubaine.

— Le danger n’est pas grand, dit la Baronne ; il n’est pas facile de pénétrer ici.

— Eh, Madame, on a vu réussir des escalades plus difficiles, et je ne fais cas des obstacles matériels que s’ils sont appuyés d’une bonne surveillance en chair et en os. Sans doute vous y avez pourvu ? Il doit y avoir des gens à demeure derrière ces vieux murs… ne fût-ce que pour garder les prisonniers ?…

Voilà le mot lâché ! pensait-il, mais, bast, qui ne risque rien, n’a rien ! Si elle résiste à ce coup droit, c’est que nos soupçons sont de pures chimères… ou bien, qu’elle est bien forte !

Et il la regardait avec une attention ardente. Elle était un peu en avant de lui, devant la chapelle, la tête tournée vers la façade, de sorte qu’il ne put voir sa figure ; était-ce pur hasard, avait-elle cherché, en voyant le tour que prenait la conversation, à se dérober à sa surveillance, il ne pouvait le dire ; pourtant il crut voir, au moment où il posait la question, un brusque mouvement agiter l’éventail qu’elle tenait à la main ; mais ce ne fut qu’un éclair ; aucun autre indice, si imperceptible qu’il fût, ne vint révéler l’impression qu’elle avait ressentie.

— Des gens à demeure ! Ici ! dit-elle, et sa voix paraissait fort calme. Non, vraiment, ce serait leur faire un sort trop triste… Du reste le quartier de mes Albanais n’est pas loin, et ils ont soin de faire ici quelques rondes… Non, en vérité, je ne crois pas qu’il y ait rien à craindre, ni du dedans, ni du dehors.

Elle ne répond pas tout à fait à ma demande, se disait Rivenne ; mais je n’ose trop préciser, ce serait lui donner l’éveil. Pourtant… essayons…

— Croyez-en, Madame, dit-il tout haut, un vieux soldat qui a vu quelques sièges et pris part à plusieurs assauts ; on pénètre partout quand on le veut bien ; ce château est vaste, inhabité, un homme déterminé trouverait fort bien à s’y introduire, et si près que soient vos Albanais, ici tout au moins, je ne vois rien qui protège ces bâtiments déserts.

— Je puis vous conduire à leur quartier, si vous le voulez, dit la Baronne ; ce ne sera pas long et vous pourrez vous convaincre que ceux-là font bonne garde… Puis les abords du château sont difficiles. Vous avez vu les escarpements des terrasses ; de ce côté-ci, derrière ces murs où il n’y a plus que des ruines, l’escalade est non moins impossible. Pour pénétrer jusqu’ici, il faudrait entrer, sans être vu, par les cours de service qui sont bien gardées, je vous assure, sans qu’il y paraisse, et franchir plusieurs portes dont les clefs sont en bonnes mains. Et pourquoi se risquerait-on à telle entreprise ? À part la chapelle qui a les plus solides clôtures, il n’y a rien à prendre dans ces murs croulants.

Qui sait, se disait Rivenne, si ce n’est pas dans ces ruines que ?…

Et sous le coup d’une préoccupation dont il ne pouvait se défendre, il promenait ses regards tout autour de lui avec une attention intense, comme s’il eût dû voir surgir soudain quelque indice qui lui aurait révélé ce secret qui hantait sa pensée ! Mais sa curiosité fut déçue ; ce n’était partout que murailles sombres, à rares fenêtres fortement grillées, tout l’aspect d’une ville morte, l’abandon le plus morne, le silence le plus désolé…

En effet, continuait-il, même pour une prison, c’est trop inanimé, mais derrière ce grand mur crénelé qui nous écrase de sa masse, que peut-il y avoir ? Des ruines, dit-elle ; je le veux bien, mais on peut y habiter encore, dans ces ruines, surtout quand on vous y enferme… Oui, mais ce n’est pas le moment de s’en enquérir ; il me semble déjà que j’en ai trop dit.

— Cela est vrai, reprit-il tout haut ; il ne paraît pas qu’il y ait ici grand butin à faire ; votre belle salle de fêtes, si bien gardée d’ailleurs par ses superbes grilles, ne contient rien qui soit de prise facile, et si la chapelle est à l’abri, le reste ne paraît pas de nature à tenter les voleurs. Excusez ma méfiance, Baronne, mais vous le savez, je suis un vieux soldat, j’ai vu bien des aventures, et chat échaudé craint l’eau froide, disent les sages, les militaires surtout…

— Je vous comprends et vous remercie, mais de tout temps les choses ont été ainsi, et même aux plus mauvaises époques, quand ce pays était à la merci des brigands, jamais on n’a rien tenté contre cette chapelle. Il serait bien étrange qu’il en fût autrement aujourd’hui.

Je ne suis pas beaucoup plus avancé, se disait Rivenne, sauf que je sais qu’il y a là tout près une partie ruinée où l’on ne me conduit pas. Et c’est dans le voisinage immédiat que sont postés les Albanais, les gens de confiance ! Oui, mais qu’est-ce que cela prouve ? Si je n’ai pas d’autre indice, je serais fou de me mettre en campagne pour si peu.

La porte était fermée ; il n’y avait plus de raison pour rester dans ces sombres ruines…

— Merci mille fois, dit Rivenne, de m’avoir montré cette antique chapelle ; j’en garde le meilleur souvenir et, si vous le permettez, je voudrais y revenir et l’étudier plus en détail.

— Tout à votre aise, dit la Baronne ; je donnerai les ordres en conséquence et vous ferai accompagner, car dans ces vieilles masures, on court grand risque de s’égarer. Nous allons revenir par la même route, c’est le plus court et je n’ai rien de plus à vous montrer.

Ils traversèrent la première crypte, puis la belle salle de fêtes dont ils admirèrent encore la richesse et les nobles proportions, et passèrent de là dans la seconde crypte. Comme ils y marchaient, ils virent venir au loin, un groupe composé d’Hippolyte et des demoiselles d’honneur, accompagnées d’une vieille femme et d’un garde. Elles suivaient le sens longitudinal du bâtiment et étaient encore loin sous les lourdes colonnes ; la tristesse de ces lieux déserts ne paraissait pas les avoir atteintes ; du moins il semblait qu’elles fissent ensemble très bon ménage et on entendait leurs frais éclats de rire résonner sous les voûtes basses.

— Voici nos jeunes filles, dit la Baronne, elles n’engendrent pas mélancolie !… Comme votre Hippolyte est belle et gracieuse ! Vous devez être heureux et fier, Monsieur de Rivenne, de vous voir revivre dans cette charmante enfant !… C’est que c’est si aimable, la jeunesse ! Rien ne la trouble, rien ne l’inquiète ; il n’y a pour elle ni soucis, ni remords, l’avenir n’a que de douces promesses, la vie est un jardin de fleurs où elle entre gaiement, comme chez elle, sans appréhensions, ni arrière-pensées ; si elle n’a pas le bonheur, tout au moins elle y croit !

— Assurément, dit Rivenne, mais il y a les déceptions de la vie ; qu’elle y prenne garde, il n’y a pas que des fleurs dans le plus beau jardin !

— Eh, raison de plus pour la laisser jouir du présent tout à son aise ; la maussade expérience viendra toujours assez tôt !… Ah, Monsieur de Rivenne, et sa voix vibrait soudain d’une émotion pénétrante, si vous saviez combien j’envie ceux qui croient encore qu’ils peuvent être heureux !

Rivenne la regardait avec stupeur ; cette brusque explosion de tristesse, à un moment où rien ne semblait la motiver, le laissait hors de garde et sans réponse. Elle s’en aperçut et se roidissant de toute l’énergie de sa volonté, elle reprit possession d’elle-même.

— Oui, dit-elle avec une inflexion triste mais calme, et cette confiance dans l’avenir, n’est-ce pas l’un des plus vrais secrets du charme de la jeunesse ? Il faudrait être bien saturé d’amertume et de malveillance pour ne pas se sentir mieux et plus calme au contact de cette saine et joyeuse sécurité ! Voilà pourquoi j’aime la jeunesse, et en voyant la bonne grâce de votre Hippolyte, vraiment, je lui suis reconnaissante de sa gaieté !

Bien, cela, se disait Rivenne ; si elle savait ce qui occupe cette petite tête, elle tiendrait un bien autre langage ! Mais elle ne se doute de rien, voilà qui est acquis, et pour l’instant, je n’en demande pas plus…

— Oui, Madame, dit-il tout haut, certes la jeunesse est une belle chose, mais à mon âge on entrevoit une autre vérité, c’est que si la jeunesse a l’espérance et les illusions, la vieillesse, elle, a l’expérience et le calme, et, tout compte fait, c’est là, je crois, le vrai bonheur !

— Le calme ! dit la Baronne, et il semblait qu’une émotion subite éteignît sa voix. Le calme ! Oui, c’est peut-être le bonheur, mais il faut le payer cher et on ne l’obtient que du temps !

Les jeunes filles étaient tout près.

— Bien le bonjour, Mesdemoiselles, dit la Baronne avec son aimable sourire, vous vous êtes fait désirer et je commençais à croire que vous vous étiez égarées !…

— Non, Madame, dit la brune Margherita, mais nous sommes restées un peu longtemps à chiffonner chez moi, et quand nous nous sommes aperçues de l’heure avancée, nous n’avons eu que le temps de descendre par les petits escaliers.

— Où vous couriez grand risque de vous perdre. Vous savez que je n’aime pas qu’on se hasarde dans ces passages compliqués.

— Aussi avions-nous pris un guide, la bonne Silvanella que voilà, et un garde de service. Avec eux, nous ne risquions rien !

— Avez-vous bien refermé les portes, au moins ? M. de Rivenne qui vient de visiter les vieux bâtiments, vous dira qu’il n’y a pas de précautions inutiles.

— Tout est bien en ordre, dit le garde, qui portait un lourd trousseau de clefs, Madame la Baronne peut être tranquille.

— C’est bien, dit-elle ; tu peux te retirer.

Le garde obéit et on le vit bientôt disparaître dans le lointain des colonnades.

On reprit par le palais florentin pour rentrer dans le château. La Baronne était de la meilleure humeur ; elle parla et rit avec les jeunes filles comme elle eût fait au plus brillant du Corso de Naples. Il était près de quatre heures lorsqu’on se sépara ; la Baronne exprima le désir que M. de Rivenne et sa fille fussent ses hôtes chaque soir ; il n’était pas possible de refuser une invitation faite de si bonne grâce et on prit congé en promettant de bientôt se revoir.

Resté seul avec Hippolyte, Rivenne lui fit part des impressions qu’il rapportait de sa visite au vieux château.

— Il n’y a rien, mon enfant, dit-il, absolument rien de ce que tu pouvais croire ; ces grands bâtiments sont vides, inhabités depuis des siècles, cela saute aux yeux.

— En êtes-vous si sûr ? dit la jeune fille.

— Absolument, dit Rivenne, plus affirmatif peut-être qu’il ne l’était au fond de sa pensée ; il n’y a dans ces masures que des rats et des chouettes… J’ai bien pris garde à tout et tu peux m’en croire.

— Oui, mais avez-vous tout vu ? Êtes-vous allé partout ? Excusez mon insistance, mon père, mais la Baronne ne vous a montré que ce qu’elle a voulu, rien autre.

— Possible, mais toi qui n’étais pas avec elle, as-tu vu davantage ?

— Non pas, je l’avoue ; mais ce n’est pas une raison.

— Alors, de ce qu’on ne voit rien, il faudrait conclure qu’il y a quelque chose ! Pauvre logique, ma fille, en vérité !

— Que voulez-vous, mon père, j’ai mon idée, et tant que je n’aurai pas la preuve que je me trompe, je persisterai à la garder. Le château est très grand ; nous ne sommes entrés, ni vous ni moi, dans ces ruines qui sont tout au nord du côté de la montagne ; nous les avons vues en venant ici, vous vous en souvenez…

— Oui, mais tout cela est inhabitable ; des décombres, des pans de murs croulants, des voûtes effondrées ; on courrait risque de s’y tuer à chaque pas !

— Raison de plus pour y loger ceux que l’on veut soustraire aux regards. Qui vous dit que derrière ces ruines, il n’y ait pas quelque tour, quelque donjon encore habitable !

— Cela se voit dans les romans, dans les contes de fées ; là, rien n’est impossible ; dans la vie réelle, on va au plus simple et on s’en trouve bien. Puis tout est hermétiquement clos ; impossible d’y pénétrer ; tu as vu comment se fait la surveillance…

— Et c’est précisément ce qui me fait croire qu’il y a là quelque secret ! On ne garde bien que ce que l’on veut cacher ; s’il n’y avait rien, à quoi bon tant de précautions !…

— Merci bien, et la chapelle avec ses surprenantes richesses ! Cela seul vaut la peine qu’on y fasse bonne garde !…

Hippolyte secouait la tête :

— Comme vous voudrez, mon père, dit-elle, mais je ne suis pas convaincue et je suis sûre que vous ne l’êtes pas non plus. N’importe, une chose est certaine, c’est que la vérité se fera jour ; quand, comment, je n’en sais rien, mais cela sera ; autrement ce serait trop injuste !

Rivenne ne put s’empêcher de rire :

— Oh, la tête des femmes ! Quand elles ont une idée, quoi qu’on leur dise, même l’évidence la plus limpide, elles l’entendent dans leur sens, et rien, rien au monde, ne peut les dissuader ! Vive Dieu, si nous étions aussi entêtés, nous autres hommes, il y a beau temps que le monde aurait volé en mille morceaux ! Garde donc ton idée, mais garde-la bien, et que nul ne s’en doute, sinon, tu sais, nous sommes aux mains d’une gaillarde qui ne plaisante pas, et à la moindre imprudence, crac, je t’emmène ! !

CHAPITRE V

À quelques jours de là, dans la réunion du soir, il fut question d’une excursion à faire le lendemain. La Baronne avait des travaux à examiner dans une direction qui devait la conduire près de quelques vieux restes de murailles que la légende faisait remonter au temps des Romains ; elle proposa à Rivenne de l’accompagner ; c’était le plus cher des vœux du digne gentilhomme ; la pensée de se trouver en plein champ, au milieu de ruines incomplètement explorées, la possibilité de faire quelque découverte, tout se réunissait pour l’enflammer de la plus enthousiaste ardeur. Il fut entendu qu’on partirait de bon matin de manière à se trouver vers dix heures sur l’emplacement des ruines et y faire halte pour laisser passer la grande chaleur du jour.

Ainsi fut fait. Au lever du soleil, Rivenne et Hippolyte descendaient dans la cour fort animée par la présence d’une escouade de gardes et de valets tout prêts à monter à cheval. Un instant après, la Baronne paraissait accompagnée de deux de ses demoiselles d’honneur. Elle portait un beau costume de chasse, justaucorps amarante et jupe gris-bleu relevée d’or, et une fois de plus Rivenne dut admirer sa noble prestance, ce mélange exquis de force et de grâce qui donnait à toute sa personne un charme si particulier. Certes Hippolyte, dans tout l’éclat de sa jeune beauté, bien prise dans son amazone toute neuve, d’un beau ton rouge fauve, était fort bonne à voir, mais il y avait chez la maîtresse du château, une aisance, une distinction souveraine, d’un attrait irrésistible. Heureusement ces nuances, bien perceptibles pour un homme d’âge mûr comme Rivenne, ne frappaient guère sa fille, et Hippolyte, toute fière de son joli costume, animée par la perspective d’une gaie promenade, ne songeait pas à établir de comparaisons, ni surtout à penser qu’elles pussent être à son désavantage. Tout était donc pour le mieux et on se mit en route en bonne disposition pour mettre le temps à profit.

La petite troupe présentait un effectif respectable. La Baronne d’abord, montée sur un beau cheval tout frémissant d’ardeur, qu’elle maniait avec l’aisance d’une écuyère consommée, puis ses demoiselles d’honneur et son second officier, Rivenne, Hippolyte et leurs deux valets, huit gardes à cheval et quatre laquais chargés de veiller au transport de belles mannes d’osier dont le contenu devait être le fort bien venu au moment de la halte. Cette petite troupe, bien armée, bien équipée, bien montée, avait bonne apparence, et il n’était pas question pour elle de faire mauvaise rencontre.

On descendit le chemin d’accès du château et on chemina quelque temps sur la rive gauche du Sangre ; le pauvre fleuve commençait à se ressentir des chaleurs d’été, et son lit, couvert de graviers et de blocs de pierre, n’abritait plus, sous l’ombre grêle de ses lauriers roses, qu’un cours d’eau de mince volume. Au bout d’une demi-heure, on le traversa sur un pont de solide apparence, et très peu après on commença à gravir les pentes de la montagne, en cet endroit ombragé de belles futaies de châtaigniers. Le chemin était assez rapide, bien entretenu toutefois, et à mesure que l’on s’élevait, on entrevoyait par les percées du feuillage, la perspective lointaine de la vallée inondée de soleil, la masse imposante du château sur son piédestal de rochers, les lignes de montagnes fuyant au loin vers le Levant, et au-dessus, par une échancrure vivement coupée, une haute cime lointaine que Rivenne se souvint d’avoir vue en venant à Solmone. L’ensemble était d’une beauté calme et douce ; par ce beau temps, dans cette riante nature, on ne pouvait avoir que des pensées gaies, l’humeur dans la petite troupe s’en ressentait et il se tenait entre les promeneurs une agréable conversation entremêlée de joyeux éclats de rire.

Au bout de trois quarts d’heure de montée, soudain le sol s’aplanit et les rochers s’écartant, laissèrent place à une sorte de col qui donnait accès à une vallée peu profonde et assez large. On fit halte pour laisser souffler les chevaux, et la Baronne donna audience à deux de ses forestiers venus pour recevoir ses ordres ; quelques bûcherons se trouvaient là, occupés à mettre du bois en état ; ils paraissaient fort sauvages, et Rivenne se dit qu’à tout prendre, dans ce lieu désert, s’il fallait les rencontrer, autant valait être en nombreuse compagnie. Puis on se remit en route et cheminant toujours sous bois, on finit par déboucher dans un fond entouré de collines rocheuses sur l’une desquelles apparaissait un amoncellement de maisons, entouré de vieilles murailles, le tout d’un aspect singulièrement sauvage et délabré.

— Voilà Capracotta, dit la Baronne ; cela ne paie pas de mine, n’est-ce pas ? Pourtant mes ancêtres et les marquis de Vergara se sont livré de rudes combats pour l’honneur de posséder cette bicoque. Aujourd’hui chacun en a sa part et nous vivons en bonne intelligence ; si seulement on s’en était avisé plus tôt ! Nous y passons, je vais vous faire les honneurs de ma moitié de ville.

— Qui terre a, guerre a, répondit Rivenne, prenons le proverbe au passé, ce sera mieux pour tout le monde ; fort heureusement le temps n’est plus où les meilleurs voisins plantaient leurs limites à coups d’épée ; le dramatique y perd, mais je veux parier que les bonnes gens de ce village ne s’en plaignent pas.

Et involontairement les récits du marquis Biffi lui revenaient à la mémoire ; il lui semblait voir sa compagne de promenade campée sur son cheval, dans les rampes de la montagne, et dirigeant elle-même, au milieu de la fumée et des balles, une attaque sans merci contre son plus proche voisin…

Ainsi va le monde, se disait-il ; cette belle dame, d’apparence si calme et si douce, fait tuer sans sourciller, de pauvres diables parce que son caprice est d’avoir une loge à l’Opéra ! Et elle fait mine de trouver étrange qu’aux temps jadis, les rudes soudarts d’alors se soient écharpés pour la possession de cette bourgade ! Indulgente pour soi, dure pour les autres, c’est la loi de l’Humanité, il en sera toujours de même, et je suis bien simple de m’en étonner. Seulement, ici, la mesure est comble ; qu’elle me fasse ses beaux discours sur la méchanceté des hommes, à son aise, mais je sais, moi, ce qu’en vaut l’aune et j’en ferai le cas qu’il faut !

Ils gravissaient en ce moment le chemin rocailleux qui conduisait au village ; encore quelques pas et la voûte noire de la porte s’ouvrit devant eux, vraie poterne de forteresse entaillée dans l’épaisse muraille et flanquée de deux tours aux massifs créneaux. Deux hommes y étaient de faction, demi-paysans, demi-soldats, armés à la mode du dernier siècle, et costumés d’uniformes tout différents d’aspect et de couleur.

— Vous voyez le triomphe de la politique, dit la Baronne ; cette porte est gardée par les deux puissances ; voici l’armée de Vergara et voici la mienne ; les droits de chacun sont sauvegardés et notre force armée veille de bon accord à la sûreté de tous. C’est touchant, n’est-ce pas, et de bon exemple ; il est seulement dommage que les potentats de la terre ne veuillent pas nous imiter !

Ils entrèrent et se trouvèrent dans une ruelle étroite qui se creusait entre de sombres masures décrépites, d’aspect rébarbatif comme de vieux soldats qui ont soutenu plus d’un assaut. Le pavé raboteux, formé d’anciennes dalles brisées et disjointes, disparaissait sous une noire poussière, parmi des débris de toutes sortes ; les chiens, les porcs, toute une population d’enfants à peine vêtus, s’y vautraient pêle-mêle ; dérangés par l’arrivée des cavaliers, ils s’enfuyaient avec un ouragan de clameurs discordantes. Sur le seuil des portes, de rares habitants, des femmes surtout, apparaissaient jaunes de peau, déguenillés, l’aspect craintif et misérable. En voyant la Baronne, ils saluaient avec le plus humble respect ; un puissant souverain n’eût pas trouvé une plus profonde déférence chez les plus fidèles de ses sujets.

Au bout de quelques instants, la ruelle s’élargit, les maisons prenaient meilleure apparence, enfin on déboucha sur une petite place entourée de vieux bâtiments dont quelques-uns affichaient des prétentions à l’architecture jusqu’à mériter le titre de palais. La Baronne prit à droite et s’arrêta devant le mieux en état de tous, assez joli bâtiment Renaissance, de fort bonnes proportions et relevé de colonnes et de statues. Un mouvement tumultueux paraissait se faire à l’intérieur, et on vit bientôt paraître sur le seuil, trois ou quatre personnages en costume officiel, sans doute les magistrats de l’endroit. Ils se confondirent en compliments et en révérences ; la Baronne leur fit quelques questions ; là, comme au château, elle avait cet air d’autorité quelque peu hautaine, sûr indice d’un pouvoir qui s’exerce en pleine conscience de sa force et sans crainte d’être pris en défaut ! Peu après, le clergé de l’endroit vint présenter ses respects, et enfin deux officiers aux couleurs de Vergara, qui ne parurent pas être des moins empressés ; mais dans leurs uniformes vieillis, ils faisaient pauvre figure auprès des beaux gardes de la Baronne, et Rivenne jugea que si la possession du village était partagée, dans la réalité l’influence de la Baronne était largement prédominante et ne laissait à son ancien rival qu’une autorité purement nominale. La halte, du reste, fut de courte durée, et la petite troupe traversant le village, se retrouva bientôt en rase campagne.

Le pays se présentait assez ouvert, façonné en grandes ondulations demi-cultivées, demi-boisées ; dans un lointain assez reculé, du côté du couchant, apparaissaient quelques sommités de montagnes. Rivenne s’informait de l’orientation de ce pays nouveau pour lui.

— Nous ne sommes plus dans la vallée du Sangre, dit la Baronne ; ces montagnes que vous voyez là-bas, dominent Isernia qui n’est guère qu’à trois heures de route. Plus près est Agnone, une chétive bourgade, au marquis Vergara ; elle est dans un fond, nous ne pouvons la voir, c’est du reste fort peu curieux. Ce pays me plaît fort ; ces lointaines perspectives, ces vastes horizons ondulés comme les grandes vagues de la mer, tout cela a un grand charme ; on y respire à l’aise, et sous ce beau soleil, ces bois, ces ravins, ces bruyères paisibles vous donnent une impression de franche et libre nature tout à fait selon mon goût. Du reste, voyez, voilà nos jeunes filles qui se laissent griser par le grand air et le soleil, elles lancent leurs chevaux dans ces pentes comme pour prendre possession de ces pays inconnus. C’est le bouillonnement de la jeunesse, laissons-les faire ; elles apprendront assez tôt qu’il faut savoir se modérer.

— Fort bien, dit Rivenne, mais ces ravins sont un peu bien raides et je n’aime pas ces courses à l’aveugle dans ces endroits coupés.

En effet, les jeunes filles, Hippolyte en tête, profitant de l’arrêt de la Baronne et de Rivenne, s’étaient lancées en carrière sur l’esplanade naturelle qui s’ouvrait devant elles entre deux profonds ravins ; emportées par leur élan, elles descendirent la pente et galopèrent bientôt sur un terrain où une coupe de bois récente avait laissé quantité de souches et de racines peu propices à la course des chevaux ; toutefois, ceux-ci un peu vivement lancés, bientôt s’excitant l’un l’autre, piquèrent dans la pente du ravin à une allure qui n’était plus celle de la prudence, et celui d’Hippolyte prenant la tête, dévorait l’espace d’un train à faire croire que celle qui le montait ne pouvait plus le maîtriser.

— Elle va se tuer ! s’écria Rivenne, Hippolyte, Hippolyte, prends garde, arrête !…

En même temps il lançait son cheval à toute carrière ; mais il ne gagnait pas de terrain et ses cris ne portaient pas. Il eut un moment de terrible angoisse ; la déclivité du terrain s’accentuait toujours plus et il était à craindre qu’elle ne se terminât par un précipice.

— Ne craignez rien, dit la Baronne qui galopait auprès de lui, il n’y a aucun risque ; du reste je vais l’arrêter !

Et, rendant la main, elle lança son cheval droit sur la pente, la descendit avec une rapidité merveilleuse, rejoignit sans peine les jeunes filles, et passant au-dessous d’Hippolyte, la dépassa bientôt d’une tête et obligea le cheval à remonter la colline ; la difficulté du terrain modéra immédiatement son allure et en quelques instants, elles eurent toutes deux regagné le terrain plat.

Les chevaux soufflaient, surmenés par cette ascension rapide ; Rivenne les eut bientôt rejoints ; tout ému encore du danger que venait de courir sa fille, il éclata en vives remontrances sur l’étourderie dont elle s’était rendue coupable. Hippolyte comprenait qu’elle méritait ces reproches, car elle avait bien senti qu’elle n’était plus maîtresse de son cheval, mais il lui déplaisait de paraître devoir son salut à la Baronne, surtout d’être traitée en petite fille devant elle ; aussi répliqua-t-elle non moins vivement, affirmant qu’elle n’avait rien fait que de très simple et qu’il n’y avait jamais eu de quoi s’alarmer. La Baronne assistait sans mot dire à cette petite scène ; elle ne voulait pas prendre parti ni donner tort à personne.

— Allons, Monsieur de Rivenne, dit-elle enfin, calmez-vous, le cas n’est pas pendable ; nous n’avons pas couru grand risque ; puis, la prudence, c’est bon pour les gens de notre âge ; la jeunesse n’en a que faire, elle y perdrait trop de son charme. Laissez faire le temps, il la lui enseignera bien assez tôt.

— Sans doute, Madame, dit Rivenne, mais quand les étourdis se seront cassé le cou, ce n’est pas le temps qui se chargera de le leur remettre !…

— Eh oui, mais il ne se casse pas la moitié de ce qui se hasarde ; à chacun son rôle : aux jeunes, les folies, aux vieux, les bons conseils, et à l’expérience, de les mettre d’accord ; ainsi va le monde depuis qu’il existe et il est à croire qu’il en sera toujours de même. Maintenant, prenons garde, nous allons descendre et franchir le ravin.

Ils s’engagèrent dans la pente raide en suivant un sentier à peine visible ; tout au bas était un ruisseau presque à sec sur son lit de cailloux ; puis il fallut gravir une côte escarpée et ils se trouvèrent sur un petit plateau ondulé, parsemé de rocs à fleur de terre et de bouquets de chênes. Du côté du midi, le terrain se relevait en une éminence rocheuse au pied de laquelle, adossée contre le roc abrupt, se voyait une vieille chapelle entourée de quelques bâtiments ruinés. Plus loin, au couchant, de l’autre côté d’un ravin marqué par une ombre bleuâtre, une autre colline apparaissait, toute noyée dans la lumière de midi.

— Voilà le terme de notre course, dit la Baronne, c’est là-bas, derrière ce rideau de pins, que se trouvent les ruines.

— Et cette chapelle ? dit Rivenne ; dans ce pays désert, le desservant ne doit pas être souvent troublé dans ses oraisons.

— Non, sans doute, d’autant plus qu’il n’y a pas de desservant ; tout au plus, de loin en loin, quelque prêtre d’Isernia y vient dire la messe lors des grandes fêtes. C’est là que vit cet ermite dont on vous a parlé ; le lieu est bien choisi pour s’y retirer du monde. Tenez, le voilà justement ; il nous a vus, et, selon son habitude, il rentre dans sa tanière.

La direction qu’ils suivaient les faisait passer à quelque cent pas de la chapelle ; à la distance ils purent voir, en effet, un homme d’assez haute taille, vêtu d’une longue robe brune, la tête couverte d’un capuchon, qui se renfermait dans une chétive masure adossée au rocher. Ils n’y prirent pas autrement garde et continuant leur marche, traversèrent un nouveau ravin très escarpé, à demi enfoui sous d’épaisses broussailles, gravirent l’autre versant et se trouvèrent sur une croupe assez large d’où l’on dominait au loin le pays. Ils cheminèrent quelque temps à travers des terrains incultes coupés de buissons et de bouquets d’arbres et débouchèrent enfin sur une éminence rocheuse ou au milieu de quelques pins clairsemés, trois colonnes émergeant d’un fouillis de décombres et d’herbes sèches, dressaient leurs fûts d’un brun fauve sur la profondeur du ciel bleu.

— Voilà les ruines, dit la Baronne ; il n’en reste guère, mais je ne puis offrir que ce que j’ai.

— Et c’est beaucoup, je vous assure, dit Rivenne. Un temple dorique, comme à Pæstum, cela ne se trouve pas à la douzaine ! C’est que ce fragment fait bien augurer du reste ; l’ensemble devait être imposant, à en juger par la dimension des colonnes et du soubassement. J’en avais vu le dessin chez le chanoine Vigliano, à Solmone, mais cela n’en donnait qu’une idée bien insuffisante. Ah, ces anciens, quel instinct ils avaient du grandiose ! Quelles nobles proportions, quelle sévère et forte élégance ! Et quel heureux choix d’emplacement ! Vraiment, sur cette colline si noble de formes, au centre de cet immense horizon, on ne peut s’empêcher de croire à la présence de ces belles divinités antiques : pour un peu, on redeviendrait païen !

— Heureusement, dit la Baronne, que nous avons là tout près, notre vieille chapelle qui nous retient en terrain solide. Ah, MM. les antiquaires, prenez garde, votre science vous mènera plus loin que vous ne voudrez aller !

— Elle nous mène au culte de la Beauté ; que peut-on désirer de plus sain, de plus vrai, de plus pur ! Je vous l’avoue, la vue de ces colonnes aux proportions si parfaites m’élève l’âme, il me semble qu’elle me rend meilleur ; dans nos vieilles cathédrales des temps gothiques, je n’ai pas toujours cette impression. Quel dommage seulement que nous n’ayons pas le monument tout entier, dans toute sa gloire ! Quel sublime aspect dans ce splendide décor qui l’entoure ! Et quelles richesses il devait contenir en objets d’art, bronzes, statues, bas-reliefs ! En a-t-on beaucoup conservé ?

— Fort peu, malheureusement ; ce temple a servi pendant longtemps de point de ralliement aux bandes qui tenaient la campagne aux époques de brigandage, et ces sauvages ont tout détruit. J’ai quelques statuettes, deux ou trois bronzes, c’est tout ce qui a été trouvé dans ces ruines. Seulement, il y a ici près, d’anciens bains qui, à juger par ce qui en reste, ont dû avoir une certaine importance ; ils ont été moins explorés et peut-être contiennent-ils encore quelques débris de valeur.

— Des bains ! dit Rivenne ; voilà qui est curieux, le chanoine ne m’en a pas parlé… C’est que c’est un genre d’édifice fort intéressant pour l’archéologie ; on y trouve presque à coup sûr quantité d’objets de vraie valeur comme bijoux et ornements antiques… Et, où sont, je vous prie, ces vénérables débris ?

— Tout près d’ici, dans le ravin, un peu en arrière de la chapelle. Il n’est pas facile d’y atteindre ; la route qui y conduisait a disparu, les digues qui enserraient le ruisseau ont été emportées, la végétation a tout envahi, ce n’est plus que quelques maçonneries au ras de l’eau, des amas de pierres éparses sur le flanc abrupt de la colline ou noyées dans les buissons. Cet abandon les a peut-être préservées des atteintes des chercheurs de trésors ; à quelque chose malheur est bon.

— Mais, Madame, dit Rivenne tout bouillant d’enthousiasme, permettez-moi de vous le dire, je m’étonne de votre indifférence ; avoir sous la main des ruines authentiques inexplorées, et ne pas chercher à leur ravir leur secret, c’est presque un crime contre l’art et la science ; en vérité, j’ai peine à vous le pardonner !…

— Doucement, dit la Baronne en riant, je suis moins coupable que je n’en ai l’air. Ces ruines ne sont pas à moi, elles sont sur le domaine de mon bon voisin, le Marquis de Vergara ; c’est à lui que s’adressent vos reproches ; moi, je n’ai garde de convoiter le bien d’autrui.

— La raison est bonne, dit Rivenne un peu confus de sa vivacité, et je dois m’excuser de ma sortie. Ainsi, cette chapelle ne vous appartient pas ! Ici cependant…

— Ici je suis chez moi. Nos terres sont fort enchevêtrées, et au temps jadis, nos aïeux, gens de sang vif et de peu de support, traitaient à grands coups d’épée ces questions de voisinage. En 1496, je ne sais à propos de quoi, il y eut six hommes tués dans une de ces bagarres, là devant la chapelle, qui fut à demi-incendiée. Nous sommes plus calmes aujourd’hui, et nous vivons chacun chez nous comme les meilleurs amis du monde. Du reste, Vergara ne nous impose guère sa présence, il est toujours à Madrid ou à Naples, et s’il s’occupe de quelque chose, je vous jure bien que ce n’est ni de ruines ni de procès !

Ils avaient mis pied à terre ; Rivenne examinait les ruines en bon connaisseur épris des belles choses. Pendant ce temps, les gens de la Baronne s’évertuaient à tout préparer pour la collation ; le petit bois de pins semblait fait exprès pour servir de cadre à un repas rustique ; quelques tentures fixées aux branches des arbres firent un bon abri contre le soleil, des carreaux répandus sur l’herbe fine et sèche devaient servir de sièges, les mannes donnaient essor à leur contenu, vaisselle, argenterie et tout le menu du déjeuner le plus appétissant. La compagnie prit place et fit le meilleur accueil à cet aimable repas si bien gagné. Autour d’elle, la campagne étalait sa plus riche parure, le ciel était bleu, une légère brise tempérait la chaleur du jour, les pins, les myrtes répandaient leurs senteurs vives et saines ; dans ce vaste horizon, tout n’était que charme paisible, calme et harmonieuse sérénité.

Hippolyte n’était pas la dernière à goûter la douce impression de cette riante nature ; comme si le grand air et le gai soleil lui eussent fait oublier ses préoccupations, elle babillait, s’égayait, riait de la meilleure humeur du monde et sans perdre un coup de dent. Puis par instants, le sentiment de la situation revenait la saisir au cœur.

Quel dommage, se disait-elle, que Raphaël ne soit pas là pour profiter de ce beau temps et de cette jolie promenade ! Comme tout en serait plus gai et meilleur ! Au lieu de cela, il faut avoir cette maudite femme, et lui faire bonne mine encore, quand je voudrais la voir à cent pieds sous terre, elle, ses yeux verts, ses cheveux rouges et tout son attirail de sorcière au sabbat ! Et dire qu’on peut la trouver jolie ! En vérité je crois que les gens sont fous !… Et je suis sûre qu’elle croit m’avoir sauvé la vie tout à l’heure, parce qu’elle a mis son cheval près du mien, comme nous courions ensemble sur cette pente ! Elle en est toute fière, sans en avoir l’air ! Eh bien, si elle croit que je lui en sais gré, elle peut compter sans son hôte !… Comme s’il y avait jamais eu le moindre danger !… Et mon père qui tope dans cette comédie et qui va lui prodiguer ses remerciements ! Joli rôle qu’il me fait jouer là ! Vraiment, cela n’a pas de bon sens !… Mais patience, nous aurons notre tour et il faudra bien qu’elle quitte ses airs de souveraine invincible qui m’impatientent si bien !

Et froissée à la fois dans son amour et dans son amour-propre, la bouillante jeune fille se laissait aller à ses impulsions de colère, en raison même de la contrainte qu’elle devait s’imposer pour ne rien en laisser paraître. La Baronne ne semblait pas s’apercevoir de l’examen tout autre que bienveillant auquel elle était soumise, et elle continuait à tenir la conversation, amenant chacun à y prendre part, parlant à tous, s’intéressant à chacun avec cette aisance calme et gracieuse qui lui était particulière.

— Eh bien, Margherita, dit-elle en s’adressant à l’une de ses demoiselles d’honneur, que vous arrive-t-il, vous voilà toute pétrifiée ! Que regardez-vous donc du côté du ravin, avec tant d’attention que vous en voilà toute sourde et quasiment muette ?

La jeune fille, en effet, tenait les yeux fixés dans la direction de la chapelle comme si elle eût vu la chose la plus surprenante.

— C’est qu’en vérité, dit-elle, voilà qui est curieux. L’ermite est sorti de sa cahute et il me semble le voir, caché derrière les arbres, qui regarde ici de tous ses yeux !…

Tous tournèrent la tête du côté désigné ; au premier coup d’œil, il n’était pas facile de contrôler le dire de la jeune fille. La crête du ravin devant la chapelle était revêtue d’un bouquet d’arbres et d’épais buissons ; dans ce fourré ombreux, on avait peine à discerner quelque chose. Il y eut un silence.

— Vous avez raison, dit enfin la Baronne, le vieux fou est là, tapi derrière le feuillage, et il nous examine comme s’il n’avait jamais vu âme vivante… Oh, oh, voilà une curiosité bien nouvelle ; d’habitude le bonhomme, du plus loin qu’il aperçoit des humains, rentre dans sa tanière et n’a garde d’en sortir tant qu’il y a quelqu’un en vue. Honneur à vous, mes hôtes, c’est vous qui nous valez ce surcroît de curiosité !

— C’est en vérité, dit Rivenne, bien flatteur pour notre amour-propre, mais je crois que nous n’y sommes que pour notre mince part, et si quelque chose émoustille le bon père, c’est, je pense, la vue et le bruit de notre excellent déjeuner.

— Oui-dà ! dit la Baronne ; l’explication n’est pas si mauvaise ; pourtant notre homme n’a jamais passé pour gourmand, et son entretien ne nous coûte guère. Peut-être se sera-t-il senti en appétit aujourd’hui… Mais le voilà qui quitte son poste ; il a vu qu’on l’observait, et en vrai sauvage qu’il est, il regagne son gîte.

En effet on put voir à travers les arbres, la robe brune de l’ermite se déplacer ; un instant, on distingua sa taille haute, quelque peu courbée déjà, ses traits accentués et sa grande barbe noire-grise, puis il se tourna brusquement, gagna sa hutte et disparut.

— Bon voyage, saint homme, dit Rivenne, et puisse la pensée de notre bonne chère ne pas troubler plus longtemps vos saintes méditations !… N’est-ce pas pourtant une vraie pitié, de voir un être humain, doué d’âme et d’intelligence, qui pourrait en user pour se rendre utile à ses semblables, se réduire de parti pris à cette existence de fainéant et de bête brute ! Ah, oui, la superstition est un grand mal et ceux qui luttent pour la détruire, font véritablement œuvre de bienfaiteurs de l’humanité !…

La Baronne ne répondit pas ; Rivenne crut voir qu’elle n’approuvait pas entièrement ses paroles ; cela piqua son zèle philosophique.

— Oui, poursuivit-il, c’est vraiment déplorable de constater quelles racines ces vieux préjugés ont jetées dans les âmes et à quel degré d’affaissement et de stupidité ils les réduisent ! Bel exemple vraiment que donne à vos paysans, ce fainéant à barbe grise ! Passer sa vie dans la paresse, vivre aux dépens d’autrui, quand encore on ne fait pas pire, tout cela sous prétexte d’oraisons et de sainte vie, moi, je ne vois là qu’un abus criant qu’il faut extirper au plus vite et à tout prix.

— Y trouvez-vous donc tant de mal ? dit doucement la Baronne. Certes, je n’y vois pas grand bien ; pourtant quand on est las de la vie, et que de raisons on peut avoir pour cela !… chercher à s’isoler, se consacrer entièrement aux choses du Ciel, ce peut être un grand adoucissement à nos peines, et il me semble que je le comprends.

— Eh, Madame, dit Rivenne, cela prouve votre indulgence et votre foi dans la sincérité des hommes, mais cette confiance est de celles qui ne résistent pas à la pratique de la vie. Tous ces cénobites, ces ermites, ces moines en un mot, ne sont que des fainéants qui trouvent bon d’exploiter la charité publique, de vivre largement en ce monde sans se donner aucune peine, sans rien produire d’utile ; quant au Ciel, comme ils disent, ah, c’est bien la dernière chose dont ils prennent souci !… Et si par un grand hasard, il y en a un de sincère, qu’est-ce autre chose qu’une dupe qui, sottement, s’inflige des privations, s’impose une vie rabaissée, inutile, dégradante, en vue d’une récompense qu’il ne recevra sans doute jamais !… Ou nous sommes leurs dupes ou bien ils sont les leurs, il n’y a pas d’autre alternative, et l’une et l’autre sont également à réprouver !…

— Dupes, dit la Baronne, et sa voix avait pris un singulier accent d’amertume. Dupes !… Le mot est-il bien juste ! Ne serait-il pas plus vrai de dire que s’il faut absolument se tromper sur ce qu’est notre tâche en ce monde, mieux vaut encore être dupe de ses aspirations aux choses du Ciel, que de s’abandonner à son égoïsme, à ses passions, a ses bas instincts ! Pour les dégoûts qu’ils vous donnent, bien malheureux celui qui s’en laisse dominer !

Ouais ! se dit Rivenne, voilà tout à fait le langage de la pécheresse sur le retour. Mais je sais ce qu’en vaut l’aune, et on ne m’y prend pas à ces tardives bouffées de vertu ! Tant pis pour son confesseur, je vais lui rabattre ses coutures et de la bonne sorte, elle peut y compter !…

— Passions, bas instincts, Madame, dit-il tout haut, vous êtes bien sévère. Ces instincts dont vous parlez si durement, ne sont-ils pas la voix de la nature, et puisque c’est elle qui nous les donne, sommes-nous en droit de les condamner ? Je pense qu’en y cédant, dans la mesure permise, s’entend, nous obéissons au vœu de tout notre être, et je le répète, c’est être dupe de je ne sais quel étroit mysticisme que de s’astreindre à les étouffer !…

— Parole d’heureux et de fort pour qui la vie a été facile !… Oh, vous avez eu vos douleurs, je le sais, et Dieu me garde de vouloir en contester l’amertume ; mais aussi vous avez eu de larges compensations, votre carrière a été belle, active, honorée, vous avez été aimé, vous l’êtes encore, par de nombreux amis, par votre charmante fille, vous êtes heureux, en un mot ! Mais ceux à qui rien n’a réussi, qui n’ont rien fait d’utile ni pour eux, ni pour les autres, que nul n’a aimés, qui ont été abandonnés, lâchement trahis dans toutes leurs affections, dont le cœur saigne dans le silence et dans le vide, ah ! pour ceux-là, vous ne savez pas ce qui se passe dans leur âme, quel découragement mortel, quel dégoût indicible de tout et de tous accablent et torturent leur pensée !… Ceux-là, ah oui, je comprends qu’ils abandonnent la lutte, qu’ils s’isolent de ce monde qui n’a pour eux qu’indifférence et mépris, et si en désespoir de tout, leurs regards se portent vers le Ciel, n’est-ce pas là en réalité qu’ils pourront trouver le grand consolateur, la source suprême et bienfaisante de tout repos !…

— Peut-être, mais si l’on se trompe, si derrière ce rideau que les prêtres trouvent tant d’avantage à tendre devant nos yeux, s’il n’y a rien, si nous nous sommes sacrifiés pour une chimère, si en compensation de ce que nous nous sommes refusés ici-bas, nous ne trouvons que le froid néant, et bien, je le répète, nous n’aurons été que de sottes dupes, et s’ils nous en reste des regrets amers, nous l’aurons bien mérité !

— C’est bien facile à dire, mais encore une fois quelle consolation donnerez-vous aux malheureux, aux déshérités pour qui la vie a failli à ses promesses ! À vous entendre, il faudrait qu’à tout prix ils se créent un bonheur ici-bas, qu’ils donnent carrière à leurs passions, à leurs instincts, qu’ils foulent tout aux pieds pour les satisfaire ! Et il faudra que ce soit même au prix du bonheur d’autrui, car enfin si ce que je désire appartient déjà à un autre, aurais-je le droit de le lui prendre, et si plutôt que d’en venir à ces extrémités, je renonce à la lutte, je ne serais qu’une sotte dupe et ne mériterais aucune pitié !… Non, non, Monsieur de Rivenne, n’en doutez pas, le bonheur cherché dans cet assouvissement des appétits, ah, ce n’est qu’une illusion bien plus décevante que toute autre ! Les malheureux pour qui la vie n’a été que déception et souffrance, laissez-les recourir ailleurs, plus haut, à la Toute Puissante Bonté ; c’est elle qui saura leur donner par des moyens qui ne sont qu’à elle, la part de bonheur qui leur a été refusée ici-bas ! Aussi je suis croyante, moi, superstitieuse même, et je pardonne de bon cœur à ce pauvre ermite, si mis en présence d’épreuves trop dures, il ne s’est pas senti la force de lutter !…

Elle parlait d’une voix entrecoupée, profondément émue, on eût dit qu’elle comprimait à peine des sanglots prêts à s’échapper ! Chose vraiment étrange chez cette femme si belle, si puissante, habituée à satisfaire tous ses caprices, à ne reculer devant rien ! Mais Rivenne connaissait le cœur des femmes, il avait compris que comme toutes ses pareilles, en plaidant cette cause, au fond elle ne plaidait que la sienne ; cet élan de douleur et de mysticisme, c’était le gémissement que lui arrachait quelque blessure cachée, il n’y avait pas à s’y tromper. Insister, discuter, eût été une cruauté inutile ; en homme bien appris, Rivenne n’hésita pas à imprimer à la conversation un tour moins sérieux.

— Puisse-t-il être digne de cette indulgence, dit-il, et je n’ai qu’à le trouver heureux d’avoir en vous un si ardent défenseur ! Certes, je le dis tout haut, je suis trop fermement convaincu de la solidité de nos vérités philosophiques, pour ne pas protester contre ces conséquences outrées des idées religieuses, mais je sais aussi être juste, et je dois mon respect aux convictions sincères comme la vôtre. Si ce bonhomme de là-bas est de bonne loi, lui aussi, je suis prêt à lui rendre mon estime, mais… je dois dire que j’en doute, j’ai trop vu parmi ses pareils, de fainéants et de fieffés égoïstes, pour ne pas dire d’effrénés ambitieux !…

— Là, Monsieur de Rivenne, interrompit la Baronne, ne damnons pas les gens de confiance et sur l’étiquette du sac. Ce pauvre homme est là depuis bien des années, fort tranquille, sans prêter en rien aux propos. Il paraît avoir quelque peu l’intelligence affaiblie, endormie si vous le préférez ; laissons-le à sa solitude et n’oublions pas qu’à condamner trop légèrement le prochain, à voir trop aisément le mauvais côté des gens et des choses, nous nous aigrissons l’esprit nous-mêmes, et c’est grand dommage, car il est si bon d’être bienveillant !

— Cela est vraiment juste, dit Rivenne, et voilà une parole qui mériterait d’être gravée en lettres d’or à tous les coins de rues ! Oui, la bienveillance et l’esprit de concorde sont choses admirables, et l’homme n’est-il pas criminel, de ne songer au sein de cette belle nature qu’à quereller et disputer ? Voyez ce beau temps, ce splendide soleil, ces horizons admirables, qu’avons-nous à faire que d’en jouir en paix et sans discuter sur des nuances sur lesquelles, au fond, nous sommes d’accord, ou bien peu s’en faut !

La Baronne sourit :

— Oui, dit-elle, l’homme est un animal disputeur… et la femme aussi… je m’en accuse la toute première. Mais il y a temps pour tout et maintenant que nous avons donné toute carrière à notre esprit batailleur, nous ne jouirons que mieux de toutes ces merveilles que la nature étale autour de nous.

Le spectacle en effet était splendide. Les ombres plus marquées déjà, dessinaient en teintes légèrement violettes les contours des collines et des ravins. Sur ce fond d’une exquise finesse, les gris fauves des gazons brûlés par la sécheresse, les tons dorés des rochers, les sombres feuillages des pins et des myrtes, composaient un ensemble d’une noble et puissante harmonie. Au-dessus, le ciel se déployait étincelant de lumière, et au loin, de grandes masses de nuages s’élevaient dans l’azur tout imprégnées des colorations violentes que projette dans l’espace l’ardent soleil italien. Dans ces vastes étendues, quelques rares points lumineux révélaient la présence de villages lointains et rappelaient l’existence de l’homme ; rien ne venait parler des durs travaux, des mesquines réalités de la vie ; on eût dit que cet immense espace n’était créé que pour le repos et le bonheur des êtres que leur destinée appelait à y vivre, que là régnait un calme que rien ne pouvait troubler.

La compagnie resta de longs moments sous le charme de ces impressions si douces ; les heures passaient sans qu’on s’aperçût de leur fuite, il semblait que les hôtes momentanés de cette admirable nature, eussent conscience que c’était là une de ces rares haltes dans la vie dont on peut jouir sans arrière-pensée et que l’on serait impardonnable d’abréger.

Cependant les ombres croissaient, il fallut penser au retour ; la distance était longue, et dans ces routes peu fréquentées, mieux valait ne pas se laisser surprendre par la nuit. La Baronne donna l’ordre de lever le campement ; les valets se mirent à l’œuvre, et en peu de minutes, tout fut prêt pour le départ. Au moment de se mettre en marche, Rivenne voulut jeter un dernier coup d’œil sur les ruines et resta quelque peu en arrière pour en admirer l’élégance et les belles proportions. Comme il se disposait à rejoindre la compagnie, son regard franchissant le ravin, atteignit la vieille chapelle ; derrière les arbres, il crut distinguer encore une fois, la sombre silhouette de l’ermite, immobile, les yeux fixés sur lui avec une curiosité intense. Que pouvait-il donc avoir de si particulier qu’il éveillât ainsi l’attention de ce vieux solitaire depuis si longtemps indifférent à toutes choses du monde ? Rivenne pouvait en faire la remarque, mais il n’était pas homme à se préoccuper pour si peu, et sans plus y penser, donnant de l’éperon à son cheval, en deux minutes il eut rejoint ses compagnons.

Ils avaient quitté le chemin par lequel ils étaient venus, et suivaient directement la crête de la colline dans la direction du nord. Tous étaient de la meilleure humeur ; la grande chaleur du jour avait cédé la place à un air tiède tout chargé des senteurs pénétrantes des pins et des myrtes. On traversait à bonne allure de grandes prairies couvertes d’un gazon fin et sec sur lequel les chevaux marchaient d’un pas relevé comme sur le sol d’un manège ; dans ce paysage grandiose, par cette belle soirée, on ne sentait que la douce caresse de sensations agréables, il semblait qu’il n’y eût place dans ce merveilleux cadre que pour le bonheur, la jeunesse et la beauté.

Au bout d’une heure environ, on commença à descendre, en traversant des bois d’abord, puis des plantations d’oliviers, et on se trouva dans une vallée bien cultivée, semée de quelques petits villages et sillonnée par un torrent de mince volume. La compagnie le suivit quelque temps, traversa une gorge boisée d’aspect sinistre, où Rivenne fit la réflexion que les hommes d’escorte se trouvaient là fort à propos, et l’on déboucha enfin dans la grande vallée du Sangre, le centre des domaines de la Baronne. Au loin, le château apparaissait déployé sur ses rochers tout étincelants de soleil, mais rien ne pressait d’y rentrer, et Rivenne adhéra bien vite à l’invitation de la Baronne qui lui proposait de profiter de la belle soirée pour prolonger quelque peu la promenade.

Ils traversèrent la vallée en ce point serrée de près par le pied de la montagne, franchirent le Sangre sur un vieux pont délabré et rentrèrent sous le couvert des plantations d’oliviers sur les premières pentes des collines. Continuant à s’élever, ils atteignirent bientôt la forêt de pins et cheminèrent dans un sentier des plus pittoresques, au milieu des masses d’arbres et des éboulis de rochers. Comme ils suivaient une sorte de défilé de l’aspect le plus sauvage, soudain, à un tournant, ils se trouvèrent en présence d’un objet d’aspect sinistre ; c’était un gibet triangulaire dressé sur un tertre au bord de la route ; à ses chaînes de fer étaient accrochés deux pendus. Ce spectacle arrêta court la conversation, et on passa en silence au pied du lugubre échafaud. Rivenne remarqua que l’un des cadavres ne devait guère dater que d’un mois au plus, l’autre était déjà tout déchiqueté et desséché ; on n’aurait su dire lequel était le plus rebutant d’aspect. Rivenne voulut savoir quels crimes avaient amené là ces misérables.

— Haute justice. Madame la Baronne, dit-il, on n’y va pas de main morte par ici, à ce que je vois !…

— Il le faut, dit la Baronne ; nous avons encore dans nos environs, bon nombre de malandrins et de vagabonds qui nous auraient vite gagné à la main si on les laissait faire !… Ces deux malfaiteurs que vous voyez là, avaient largement mérité leur sort ; l’un était un gredin de la pire espèce, braconnier d’ordinaire, bandit à l’occasion, incendiaire même, qui s’est permis un jour de frapper un de mes gardes ! L’autre est un des affiliés d’Uffugo, ce chef de brigands que j’ai dû expulser du pays à force ouverte ; il se tient dans le Matèse maintenant, grâce à la faiblesse de Vergara, du baron Marchiani et autres ; tôt ou tard ils auront à s’en repentir. Le drôle cherche toujours à se rapprocher d’ici, et il avait envoyé en secret un de ses pires bandits pour espionner et voir s’il n’y aurait pas quelque mauvais coup à faire ; c’était un homme du pays qui soi-disant, venait rendre visite à sa famille. Heureusement que moi aussi, j’ai ma police, et je suis bien informée de ce qui se fait là-bas ; j’ai fait prendre l’homme, mauvais gueux s’il en fût, souillé de tous les crimes, et vous le voyez là. C’est bon pour l’exemple, en attendant que je puisse mettre la main sur le reste de la bande et sur son scélérat de chef ; j’ai lieu de croire que je n’attendrai pas longtemps. Uffugo est aussi rusé qu’audacieux, mais qu’il prenne garde, je le surveille de plus près qu’il ne croit, et s’il vient à portée de ma main, j’aurai vite fait de lui régler en une fois le compte de tous ses crimes !

Elle parlait d’un ton bref, tranchant comme une lame d’acier, Rivenne la regardait à la dérobée ; sa figure avait pris cette expression de décision implacable qu’il connaissait si bien depuis la scène du village, ses yeux brillaient d’une flamme sinistre, on eût dit l’éclair sanglant de la hache, lorsque, toute ardente du premier coup, elle se relève pour frapper encore ; mais certes ce n’était pas l’arme de la justice, on ne pouvait y voir que celle de la vengeance, de la haine impitoyable, aveugle jusqu’à la férocité !

Allons, se disait-il, décidément il ne fait pas bon être l’ennemi de cette femme, et cet Uffugo n’a qu’à se bien tenir ! Pour moi, un bon averti en vaut deux et je me tiens sur mes gardes. Je voudrais seulement que cette étourdie d’Hippolyte eût vu ces yeux-là et entendu ce discours, cela aurait mis quelque réflexion dans cette tête folle !…

Au sortir du défilé, ils avaient atteint le versant nord de la chaîne de collines et cheminaient sur un chemin assez bien tenu qui serpentait à mi-côte sur le flanc de la montagne. Rivenne se trouvait en pays de connaissance ; à ses pieds s’étendait la région qu’il avait traversée en venant de Solmone, et bientôt il aperçut, assez loin sur la gauche, au milieu de plantations d’oliviers, une tache blanche dans laquelle il reconnut le village où il avait fait d’une manière si étrange la rencontre de sa compagne. Du point élevé qu’ils avaient atteint, la vue s’étendait presque à l’infini ; au Nord seulement, elle était arrêtée par de lointaines sommités que dominait la silhouette imposante du Monte-Amara. Cet espace immense doré par les rayons du soleil couchant, marbré d’ombres violettes sous la voûte immense d’un ciel d’une limpidité divine, apparaissait comme une région bienheureuse, le séjour de la paix et du bonheur. Mais Rivenne n’était pas en disposition de se livrer à l’enthousiasme, et tout en payant un juste tribut d’éloges à la splendeur du spectacle, il se disait à part lui, que tout n’était pas pour le mieux dans cet Eden, et qu’il y avait encore bien à compter avec ses habitants.

Tout justement, ils traversaient une sorte de plate-forme aride, dominée par une assez haute paroi rocheuse ; un ruisseau assez fort descendant par une gorge abrupte, bondissait sur son lit de cailloux en courant se précipiter dans les pentes inférieures. Comme ils approchaient des bords du ravin, la Baronne fit remarquer à Rivenne, tout en bas dans la vallée, un château de belle apparence, dominant un assez gros village.

— C’est la résidence, dit-elle, de mon cher voisin, le comte Tubuzzi.

Tubuzzi ! se dit Rivenne. Je connais ce nom ! Mais oui, c’est celui de l’adversaire de la Baronne, ce gentilhomme qui lui avait soufflé sa loge à San-Carlo, et à qui, en représailles, elle avait coupé son torrent. Et, pardieu, ce ruisseau dans lequel nous piaffons si gaillardement, ce doit être celui-là même qui paya la rançon de la loge. Ma foi, l’occasion est bonne pour savoir la vraie vérité ; il faut que cette terrible Baronne elle-même, me conte l’aventure ; je suis curieux de savoir comment elle s’en tirera.

— Tubuzzi ! dit-il tout haut ; drôle de nom ! Où donc l’ai-je entendu ? Ah oui, c’est à Solmone ; on m’a conté un bon tour que lui joua un de ses voisins quand, à l’occasion de je ne sais quel procès, il lui coupa ses sources en lui jetant ses gens en bas de la montagne ! L’aventure était fort amusante ; vous devez la savoir. Baronne, je ne vous la conte pas.

— Ah, dit la Baronne, encore un racontar du marquis Biffi ! Véritable commère que ce petit homme ! En effet, je connais l’histoire, et d’autant mieux que j’y étais partie active ; c’est moi qui ai coupé la source, et ce serait à refaire que je le referais !

Voilà qui promet, se dit Rivenne, je vais en entendre de bonnes !…

— Et vous avez gagné le procès, sans doute, reprit-il tout haut, car on m’a dit que vous n’aviez rendu la source que de votre plein gré…

— De mon plein gré, oui ; le Comte m’avait donné satisfaction, je n’avais plus rien à lui demander. Mais ce n’est pas à l’occasion d’un procès que nous avons eu cet estrif ; le Comte m’avait joué un mauvais tour, je l’ai payé de même monnaie ; il a reconnu ses torts, nous sommes quittes… et sans chance de recommencer !…

— Un mauvais tour ! Suis-je indiscret de vous demander le détail ?…

— Nullement, c’est fort simple. Lorsqu’on ouvrit San-Carlo, j’avais fait demander une certaine loge ; elle me convenait et j’y tenais. Le comte Tubuzzi se mit en tête de me l’enlever ; il fit un fort cadeau à la maîtresse du Grand-Maître de la Cour qui a sous sa direction la distribution des places ; cette manœuvre réussit, il eut ma loge. Cela valait un coup d’épée, mais moi, je n’ai personne pour prendre mon parti. Je laissai donc faire, mon plan était arrêté, j’étais bien sûre d’avoir le dernier mot… Et je l’ai eu ; ici-même, sur cette plate-forme, il a fallu que le comte me fît des excuses et me restituât la loge. Depuis, nous sommes les meilleurs amis du monde, mais il méritait une leçon, il l’a eue, et c’était justice.

— Et il y a eu, m’a-t-on dit, deux ou trois hommes tués à ce propos ?…

La Baronne le regarda comme si elle ne comprenait pas.

— Eh, sans doute, dit-elle ; quand on se bat, c’est tout naturel ; qu’y voyez-vous d’étonnant ?

— Pour une loge d’opéra ?

La Baronne eut un mouvement brusque :

— Qu’importe le motif : c’est l’intention qui est tout ; le comte a eu un mauvais procédé pour moi, cela je ne le tolère pas, en rien, ni de personne !

Elle avait repris sa voix tranchante et le dur éclat de ses yeux. Sous la pression nerveuse de sa main, son cheval se cabrait, son mors se couvrait d’écume.

Oh ! oh ! se disait Rivenne, c’est la bête féroce qui reparaît ; il ne faut pas grand-chose pour la faire sortir de son repaire ! N’importe, l’occasion est bonne, nous allons l’agacer un peu et lui faire montrer ses griffes…

— Et vous avez raison, dit-il tout haut ; en matière de procédés, il faut être strict, et c’est le devoir de tous de mettre à la raison les querelleurs et mauvais coucheurs. Pourtant, veuillez me permettre de le dire, ces trois hommes tués, c’est grave ; n’y aurait-il pas eu quelque moyen plus doux ?

— Celui-là était le bon, interrompit brusquement la Baronne ; la preuve, c’est qu’il a réussi ! Tant pis pour le Comte s’il m’a forcée d’y recourir, les conséquences en restent sur lui. À qui n’a point d’égards, aucun égard n’est dû ; autrement on est dupe, et je n’entends pas l’être ; on commence à le savoir et c’est ce que je veux !

— Eh bien, Baronne, en cela êtes-vous bien conséquente ! Vous me disiez tout à l’heure qu’on pouvait être dupe de ses bons mouvements…

— Je l’ai dit et je le répète, mais je ne me contredis pas. Oui, si c’est être dupe que de suivre ses bons instincts, de s’imposer des sacrifices par simple bon vouloir, même si personne ne vous en sait gré, oh, je consens de grand cœur à l’être, et je voudrais pouvoir le prouver chaque jour et à chaque heure ! Mais si je fais œuvre d’abnégation, je veux que ce soit de ma libre volonté, en ayant conscience que mon sacrifice procède uniquement de mon impulsion personnelle. Que d’autres aient la prétention de m’imposer leurs caprices, de faire prévaloir leur volonté sur la mienne, qu’ils croient pouvoir abuser de leur force à mon préjudice, à celui surtout des petits et des faibles, oh, cela, c’est toute autre chose, et je n’entends pas le supporter ! J’ai été assez dupe en ma vie, assez exploitée, assez humiliée ; je ne le serai plus, j’en ai fait le serment, et malheur à qui me forcera de le lui rappeler ! On m’a traitée sans ménagement, moi, quand j’étais naïve, confiante, quand je croyais à la sympathie désintéressée des autres, aujourd’hui l’expérience est faite, je ne me laisserai plus prendre en défaut ! Qui veut me frapper, je le frappe, et tant pis si j’ai la main lourde, car je vous le jure, une fois la lutte engagée, jamais je ne regrette les coups portés !…

— Ah, prenez garde, Baronne ; c’est qu’on peut aller loin avec un pareil point de départ ! C’est tout simplement la vieille et sinistre maxime « Œil pour œil, dent pour dent ! » que vous arborez-là comme devise ! Je ne me donne pas pour plus accommodant qu’un autre, mais ne pourrait-on pas trouver mieux comme règle de conduite que ce sauvage cri de guerre des plus mauvais temps de barbarie !

— Eh, qu’importe ! Si dure qu’elle soit, cette maxime, on m’a forcée à la trouver juste ; j’entends l’appliquer à mon tour, et s’il faut frapper la première, je frapperai, quoiqu’il arrive, à fond et sans merci ! Ce monde, tel qu’on nous l’a fait, avec sa férocité d’égoïsme, est trop impitoyable pour qu’on puisse adopter comme principe de conduite, la douceur et la pitié ; c’est un luxe qui se paie trop cher ; les rois même, ne peuvent pas se le donner ! Je l’ai appris à mes dépens et l’enseignement a été rude, mais je profite de la leçon, et à mon tour, si jamais j’ai des élèves ah, je vous le jure, je saurai bien les former…

Sa voix résonnait, âpre et vibrante, et le feu sombre de ses yeux, la pâleur de son visage, accentuaient encore le sens implacable de sa parole ; mis hors de garde par cette explosion si brusque, Rivenne, de sang bouillant lui aussi, se laissait gagner par la contagion de cette violence.

— À merveille, s’écria-t-il, et il est beau de prendre en mains, envers et contre tous, la cause de la justice, mais ce rôle a ses périls ; vous pouvez vous tromper !

— Oh, je le sais ! reprit-elle, et une émotion soudaine faisait trembler sa voix. Oui, je sais que je suis responsable devant ma conscience, et si je me trompe, Dieu qui voit tous mes actes, qui lit dans ma plus intime pensée, me jugera selon sa suprême sagesse ! Mais ce que je crois être l’injustice, l’abus de la force au profit d’un vil égoïsme, que je le tolère si je peux faire autrement, ah, c’est alors que je manquerais à mon devoir, je serais faible et lâche, cela, il ne faut pas me le demander !

Elle parlait ainsi, toute pâle, les yeux flamboyants, les lèvres serrées ; on eût dit qu’elle voyait devant elle quelque être invisible à tous, qu’elle évoquait par sa pensée, pour le flageller de son plus haineux mépris ; c’était à lui que s’adressaient ces provocations, ces menaces, ces cris de fureur et de vengeance ! Et comme si elle eût fait partager à son cheval, les sauvages passions qui bouleversaient son âme, l’ardent animal surexcité par la fiévreuse pression du mors, s’agitait, se cabrait, ruisselant d’écume, ruait sur ce sentier étroit, au bord extrême du précipice, comme s’il eût été sur le terrain uni du manège. Emportée par le cours tempétueux de sa pensée, la Baronne n’y prenait pas garde, et le retenant et le poussant tour à tour, elle exaspérait, jusqu’au paroxysme, la violence impatiente du fougueux animal…

— Oui, continua-t-elle, et sa voix se chargeait d’intonations toujours plus âpres, oui, c’est un devoir de leur résister, à ces esprits tout d’insolence et d’orgueil, à ces sectateurs sans scrupule de l’égoïsme, de la plus sèche insensibilité ! Ils se croient tout permis, ils étalent au grand jour leur cynisme et leurs caprices, et malheur aux faibles qui se trouvent sur leur route, ils les écrasent sans pitié ! Les souffrances qu’ils infligent aux autres, eh ! que leur importe ; ils n’ont pas seulement une pensée pour les malheurs qu’ils déversent autour d’eux ! Eh bien, à leur tour, qu’ils prennent garde ; je n’entends subir la loi de personne, et tant que j’en aurai la force, ce sera pour moi le premier des devoirs, de leur résister et de leur tenir tête, bien en face et jusqu’au bout !…

Brusquement, une image traversa l’esprit de Rivenne ; comme dans un tableau dévoilé à ses yeux, il vit devant lui, Raphaël saisi, bâillonné, enlevé par les sbires de cette femme qui, d’un ton si tranchant, faisait étalage de si belles maximes ! Il ne put se contenir ; la vivacité de son sang, sa fierté de gentilhomme, les pleurs de sa fille, tout cela était trop pour sa patience…

— Le devoir ! s’écria-t-il, et une irrésistible ironie accentuait le sens de sa parole ; voilà un mot sur lequel il faudrait s’entendre ! Très beau en théorie, mais dans la pratique…

— Oui, interrompit-elle, oui, vous dis-je, résister aux méchants, c’est un devoir, et le premier de tous ! Je n’y faillirai pas, moi qui vous parle ; si je supportais les injustices, les abus de la force, les insolences que je peux réprimer, que feraient donc les petits et les faibles ! C’est eux que je défends, et si je cédais, c’est eux que j’aurais trahis ! Non, non, tant que j’aurai un souffle de vie, un atome de puissance, il ne sera pas dit que j’aurai déserté leur cause ; ce serait être lâche, vile, méprisable ; cela, je ne le serai jamais !…

Rivenne allait répliquer ; soudain il sentit une main se poser sur la sienne ; il tourna la tête ; tout près de lui, l’officier d’escorte faisait le geste de poser son doigt sur ses lèvres ; son regard anxieux disait clairement sa pensée : en ce moment, surexcitée comme l’était la Baronne, il était dangereux de contredire cet esprit de femme tout frémissant d’une exaspération qui touchait presque à la fureur. Rivenne comprit ; la réplique s’arrêta sur ses lèvres. Au même instant, comme pour lui donner raison, brusquement la Baronne rendit la main à son cheval ; hors de lui d’impatience et de fougue aveugle, l’impétueux animal s’enlevant des quatre pieds, partit, faisant coup sur coup des bonds formidables. Rivenne jeta un cri ; sous le choc des fers, le bord extrême du chemin coupé à pic sur le précipice, volait en éclats mêlés d’étincelles ; si la Baronne résistait à cette attaque, infailliblement elle allait rouler, elle et sa monture, dans l’abîme !… Oublieux de ses griefs, emporté par l’imminence du péril, Rivenne lança son cheval : il fallait rejoindre la Baronne et l’arrêter à tout prix…

— Halte ! pour l’amour de Dieu ! lui cria l’officier… Ne craignez rien, le cheval a le pied sûr ! Ne bougez pas ! Vous ne feriez que l’exciter davantage !

— Oui, mais la Baronne ? Il va la précipiter !…

— Encore moins ; elle en est parfaitement maîtresse ; elle l’a lancé pour le calmer… et pour se calmer elle-même… ce n’est pas trop tôt !…

— Ainsi vous croyez ?…

— Il n’y a aucun danger, soyez-en sûr !… Tenez, voyez, elle a pris le tournant, derrière cette arête de rocher ; de là le chemin est tout droit, le temps d’un galop et Madame la Baronne reviendra toute calme…

— Allons, je le veux bien, mais il n’y paraît guère… Oh, oh, elle ne prend pas la discussion en douceur, votre maîtresse… et vous ne devez pas souvent la contredire !

L’officier paraissait quelque peu contraint…

— Madame la Baronne est fort vive, dit-il enfin ; il y a des sujets sur lesquels il ne faut pas lui disputer. Ce n’est pas qu’elle soit méchante, Dieu me garde de rien dire de pareil, mais elle est violente ; sur certains sujets, quand on l’irrite, elle est terrible…

— J’en sais quelque chose, j’étais dans ce village l’autre jour, quand elle a si lestement fait expédier ce paysan !…

— Ah, vous l’avez vu ! Le drôle avait bien mérité son sort, mais il est d’autres cas !… Je vous le dis, quand la colère la prend, elle est terrible !…

La colère… ou l’amour ! allait dire Rivenne ; il s’arrêta court ; révéler ses soupçons à l’officier, c’était les dire à la Baronne, et lui qui prêchait la prudence à sa fille !…

— Et elle la prend souvent, dit-il, en cherchant à donner à sa voix l’inflexion la plus indifférente. Du reste, cela s’explique, les gens d’ici sont pas mal sauvages et vous devez avoir de la peine à en faire façon. Je regrette d’avoir pu dire quoi que ce soit qui ait indisposé la Baronne ; en vérité ce n’était pas ma pensée. Du reste, je crois qu’elle ne s’y est pas trompée ; dans sa plus grande violence, elle paraissait s’adresser à tout autre qu’à moi… Mais la voici ; vous aviez raison, pour faire un galop si brusque dans ce diable de chemin, elle s’en est, ma foi, fort bien tirée !…

Ils avaient tourné l’angle du rocher ; devant eux le chemin s’infléchissait à droite, franchissant un couloir rapide tout encombré de pierres, puis reprenait à gauche le long d’un contrefort à pentes abruptes. Au point extrême de la saillie du rocher, la Baronne se tenait immobile comme une statue équestre sur son piédestal ; elle paraissait regarder au loin le vaste horizon déployé au pied de la montagne. En voyant approcher la petite troupe, elle vint à sa rencontre, menant au pas le plus sage son cheval absolument calmé ; son visage ne portait aucune trace de l’orage qui le bouleversait si peu auparavant ; dans ses grands yeux, Rivenne crut deviner une certaine tristesse comme si elle eût éprouvé un secret dépit de s’être ainsi livrée en sa présence à la fougue de ses emportements. Mais elle n’y fit pas la moindre allusion ; cette nature hautaine ne voulait pas, même sous la forme la plus discrète, paraître avouer ses faiblesses.

— Que pensez-vous de cette vue ? dit-elle à Rivenne. J’ai tenu à vous la montrer ; ce pauvre pays a si peu de visiteurs que s’il en est qui prennent la peine d’y venir, il faut leur en faire les honneurs et sans leur rien passer. On a bien voulu me dire que ces horizons rappelaient ceux de la campagne de Rome ; n’est-ce pas un peu bien ambitieux ?

— Non pas, en vérité, dit Rivenne, et je comprends que ce rapprochement se présente de lui-même. Ces grandes ondulations aux contours si nobles, ces sévères silhouettes de montagnes, cette mer bleue tout au loin, il y a du romain dans tout cela, et si ce n’est pas toute la majestueuse ampleur des grands horizons de la Ville Éternelle, c’est déjà beaucoup d’inspirer la pensée d’en faire la comparaison.

— Merci pour mes pauvres rochers solitaires ; dans leur rudesse ils ne sont vraiment pas sans charme, et on finit par leur reconnaître quelque beauté. Ceci est une de mes promenades favorites ; on voit au loin le vaste monde, et soustrait à ses agitations fiévreuses, on se sent gagné par la douce paix de cette grande nature silencieuse ; ce n’est pas le bonheur, mais c’est déjà le calme, je ne suis pas loin de croire que l’un peut remplacer l’autre… au moins quand on ne peut pas faire autrement…

Ils continuèrent à marcher sur le flanc de la montagne ; bientôt ils rejoignirent un chemin assez bien tenu qui montait de la vallée. Rivenne reconnut que c’était la route qu’il avait suivie en venant de Solmone. Ils traversèrent la gorge étroite dont l’aspect sauvage l’avait frappé à son premier passage et débouchèrent enfin dans la vallée du Sangre. Au loin apparaissait le château, visible encore aux dernières lueurs du couchant ; au-dessous, l’ombre s’accumulait déjà, laissant à peine distinguer le ruban d’argent de la rivière. L’ensemble était d’une impression quelque peu triste ; au sortir du spectacle grandiose de l’autre versant, il semblait qu’on entrât dans un domaine réservé, une solitude séparée du reste du monde, loin de tout secours et où l’on ne devait compter que sur soi-même au moment du danger. L’heure avancée, la fatigue de cette longue course contribuaient sans doute à donner cet accent sévère à ce paysage qui avait paru riant et paisible à Rivenne lorsqu’il l’avait vu pour la première fois ; en ce moment, sans se taxer de craintif, il ne pouvait écarter de son esprit cette impression morose. Certes, quand il s’acheminait entraîné par la volonté de sa fille, vers le repaire de cette femme qui lui était apparue sous de si menaçants auspices, qui pour ses débuts, avait joué le premier rôle dans un drame presque atroce, il n’avait pour elle que défiance et aversion. Et maintenant qu’il la connaissait mieux, après avoir été bien reçu par elle, comblé même d’attentions et de prévenances, en s’interrogeant au fond du cœur, pouvait-il se dire que son opinion se fût modifiée ? Qu’elle fût belle, intelligente, aimable, charmante même, il était le premier à le reconnaître, mais sous ces dehors séduisants, on sentait une violence à peine contenue, l’emportement indomptable de la volonté, la passion de l’autorité à outrance ; si quelque caprice venait à exciter la fougue de cette terrible nature, à quels excès ne devait-elle pas se porter ! En dépit de ses belles déclarations de principes, combien peu le sentiment du devoir, le respect du droit des autres, devaient peser dans la balance, s’il y avait pour elle quelque désir à satisfaire, quelque résistance à briser ! Toutes les appréhensions de Rivenne se trouvaient donc justifiées ; l’ennemi était là, menaçant, terrible ; restait à savoir si quelque événement imprévu, échappant à tous les calculs de la prudence humaine, ne ferait pas surgir le danger ! Il se sentait donc en proie à un trouble, une appréhension dont il ne pouvait se rendre maître ; rien n’était venu confirmer ses inquiétudes, rien non plus n’avait réussi à les calmer ; comme au premier jour, il pouvait tout croire sans être sûr de rien. Mais ce qu’il avait constaté, c’est qu’autour de lui, les précautions étaient bien prises ; si le château cachait un secret, certes le secret était bien gardé et toute tentative pour le pénétrer devait infailliblement attirer un danger terrible sur la tête de son auteur. Ainsi pris entre l’obstination passionnée d’Hippolyte et la furie de volonté de la Baronne, étreint par ces forces également aveugles et inflexibles, il ne pouvait imposer silence à ses sombres pressentiments ; il se comparait à un voyageur engagé par une nuit obscure, sur un chemin inconnu, bordé d’abîmes, et combien il regrettait son cher palais de Bologne, avec sa vie tranquille, ses douces études et les conversations archéologiques avec les savants ses amis !

C’est dans ces dispositions qu’il acheva la promenade. Il faisait nuit noire quand on atteignit le château. Le souper les attendait, il y fut fait grand honneur après cette journée fatigante.

La Baronne avait recouvré toute son aimable bonne grâce ; à la voir si accueillante et si calme, si parfaitement maîtresse d’elle-même, Rivenne sentit une fois de plus ses préoccupations s’atténuer presque au point de disparaître ; optimiste de nature, très enclin à écarter de son esprit, tout ce qui pouvait l’assombrir, séduit par cette atmosphère de bienêtre et de luxe qui l’enveloppait de ses effluves caressants, pour un peu le digne gentilhomme aurait traité ses méfiances de chimères ridicules. Quand il s’endormit, il avait presque oublié ce qui avait pu l’inquiéter au cours de la journée et ne conservait que le souvenir d’une très agréable excursion, avec la riante perspective de ruines à explorer, d’antiques à exhumer, de trésors d’art à conquérir.

CHAPITRE VI

Pour être fervent archéologue, M. de Rivenne n’en était pas moins bon gentilhomme campagnard, avec tous les goûts que comporte cet honorable état ; la promenade aux ruines lui avait permis de constater l’existence dans le voisinage du château, d’un abondant gibier, poils et plumes ; ses instincts de chasseur s’étaient réveillés et il entendait leur donner satisfaction sans plus attendre. Il partit donc dès le lendemain, au point du jour, sous la conduite de deux garde-chasse de la Baronne, et s’achemina dans la vallée, en descendant le cours de la rivière. Les promesses de la veille ne furent pas trompeuses ; avant la halte du milieu du jour, les gardes durent requérir successivement deux paysans pour porter au château le butin des premières heures.

Rivenne déjeuna donc de la meilleure humeur, en rase campagne, sous un beau groupe de chênes verts, fit un bon somme pendant la grande chaleur, et revint par l’autre rive du Sangre, moissonnant sur son passage profusion de lièvres et de perdrix. Il rentra au soleil couchant, enchanté de sa journée, tout prêt à jurer que le château de Castroleone était le chef-lieu du paradis terrestre, et ses habitants, les meilleures gens du monde. Après cette échappée en pleine nature, sous ce beau ciel et ce gai soleil, les sombres imaginations d’Hippolyte lui paraissaient tout à fait chimériques pour ne pas dire absurdes, et dans son épanouissement de bonne humeur, il lui semblait impossible que la jeune fille conservât la moindre arrière-pensée contre l’aimable hôtesse qui leur donnait une si agréable hospitalité. Il se promit de lui en faire honte et de lui dire une fois pour toutes qu’il n’y avait plus à y penser.

Peu disposé après cette journée de marche, à faire l’effort d’une toilette de cérémonie, Rivenne dîna en tête à tête avec sa fille, et profitant de l’occasion, dès que l’on fut au dessert, sans plus tarder, il commença l’attaque.

— Bonne femme, au fond, dit-il, que cette Baronne ; elle reçoit à ravir, et si elle a sa volonté, certes ne n’est pas ses hôtes qui ont à s’en apercevoir. Et toute franche, toute simple, rien de suspect en elle, ni autour d’elle… Par ma foi, j’en suis à rire des appréhensions qui nous hantaient en venant ici ; voilà ce que c’est que d’écouter les propos, on ne m’y reprendra plus, ni toi non plus, je pense !…

Ce début si assuré ne parut pas avoir le succès qu’en attendait l’orateur ; Hippolyte avait froncé le sourcil et ses traits avaient pris cette expression de ténacité boudeuse que son père connaissait si bien. Mais il était trop avancé pour reculer.

— Belles inventions, continua-t-il, dont nous nous étions laissé farcir la tête ! Quand on veut les serrer de près, serviteur, il n’y a plus rien ! Depuis que je suis ici, et j’ai l’œil ouvert, je n’ai rien vu, pas la moindre chose qui donne prise au plus petit soupçon ; quand je pense à tout ce qu’on voulait nous faire accroire sur cette pauvre Baronne, en vérité il faut reconnaître que de tous ces colporteurs de propos, les uns sont bien badauds et les autres bien méchants ! N’est-ce pas ton avis ?…

— Moi ! dit la jeune fille. Ah, certes non, moins que jamais et bien au contraire !…

— Comment ! dit Rivenne, surpris malgré lui de cette affirmation si nette. Quoi, tu persistes !…

— Bien certainement et plus que jamais ! Maintenant, je ne doute plus !…

Rivenne la regarda, tout ébahi.

— Décidément, c’est une manie ! s’écria-t-il. Ah çà, qui diable peut te fourrer ces idées en tête ? Avant d’être ici, cela pouvait à la rigueur se comprendre, mais maintenant que nous y sommes et que nous n’y voyons rien…

— Parlez pour vous, mon père…

— Eh sans doute, je parle pour moi, et pour toi aussi ; tu n’en sais pas plus que moi, je suppose, et moi je sais que je ne sais rien !

— Et moi, je sais quelque chose ; je sais qu’il y a dans les bâtiments du vieux château, près du quartier des Albanais, quelqu’un qui y est caché et bien gardé, un prisonnier, pour dire le mot ! Et c’est mon Raphaël, j’en suis parfaitement sûre, et rien au monde ne me fera croire le contraire !

Rivenne la regardait fixement. Cette obstination, ces affirmations si formelles commençaient, tout en l’irritant, à l’ébranler quelque peu.

— Quelles sornettes me chantes-tu là ? dit-il enfin. Un homme enfermé dans ces ruines ! Je te dis que c’est impossible ! Comment le sais-tu, d’abord ? Quelqu’un l’a-t-il vu ? Je gage que ce sont des propos de servantes, de cette petite bavarde de couturière qui ne bouge plus d’ici ; ces pécores ne savent qu’inventer pour flatter ceux qui les paient, et elles te bourrent la tête de ces sottises parce qu’elles voient que tu y prends gré ! Je les voudrais voir toutes à tous les diables !

— Et vous êtes bien injuste ! Milletta ne sait rien et ne m’a jamais dit un mot de cela !

— Alors, encore une fois, qu’est-ce qui te fait croire !

— Quelqu’un qui a bons yeux et bonnes oreilles et en qui je peux me fier.

Rivenne restait de plus en plus abasourdi ; cet entretien dont il se promettait de si bons résultats, tournait décidément contre lui ; l’assurance de la jeune fille l’emportait sur la sienne ; un peu plus et il allait se trouver réduit au silence… Il fallait y parer.

— Allons donc, s’écria-t-il, chansons que tout cela ! On se moque de toi, voilà le plus clair ! Ce n’est pas à moi qu’on conterait ces histoires ! Et qui est cet habile homme qui voit tout, qui sait tout et qui te farcit la tête de ces belles découvertes ! Je voudrais bien le connaître, moi ! Voyons, qui est-il, j’ai hâte de le savoir.

Hippolyte paraissait hésiter.

— Tu n’oses pas seulement le nommer ! J’en étais sûr, c’est quelque soubrette de la Baronne qui a flairé là une bonne occasion à exploiter.

Hippolyte se redressa piquée :

— Encore une fois non, mon père ; je ne suis pourtant pas si sotte ; les renseignements me viennent d’une source parfaitement sûre, de quelqu’un qui nous est tout dévoué…

— Eh bien, qui est-il ? Puisque c’est un ami, pourquoi ne pas le faire connaître ?

— Vous le voulez absolument ! Eh bien, c’est Peppino…

Rivenne la regarda fixement, puis partit d’un grand éclat de rire.

— J’en étais sûr ! dit-il. Ah, par ma foi, voilà une belle autorité ! Peppino, ce petit drôle, à figure d’écureuil, bouffon et pantin comme ses semblables, toute cette engeance du pavé de Naples ! Et c’est à lui que tu te fies ! Bien mes compliments pour ta crédulité ; en vérité je ne te croyais pas si naïve !

Hippolyte rougit, la colère lui montait à la tête.

— Peut-être, dit-elle ; je ne suis qu’une bête, n’est-ce pas, achevez votre pensée ! Mais toute bête que je suis, je sais ce que Peppino a vu, ce qu’il a entendu et cela me suffit.

— Eh bien, qu’a-t-il vu, ce lynx, qu’a-t-il entendu, ce malin sire ?… Ah, les jeunes filles, quand elles veulent quelque chose, elles croiraient le diable qui le leur promet plutôt que le bon Dieu qui le leur refuse !

— Ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu, eh, je peux bien vous le dire, mais c’est à condition que vous n’en ferez pas de reproches à Peppino. Cet enfant m’est dévoué, je ne voudrais pas que sa bonne volonté lui causât du désagrément. Vous me le promettez, mon père ?…

— Eh oui, je n’en dirai rien à ton Peppino, quelque bonne envie que j’aie de lui allonger encore ses si bonnes oreilles… Eh bien, parle, qu’a-t-il vu ? Que sait-il ?…

— Voici ce qu’il a vu et ce qu’il sait. D’abord, que l’on ne peut pas entrer dans le vieux château ; les Albanais y font la garde et ne laissent entrer personne sans un ordre écrit de la Baronne. Or, à quoi bon tant de précautions s’il n’y a rien à cacher ! Mais ce n’est pas tout ; l’autre jour, Peppino était dans la cuisine du service personnel de la Baronne ; il y a là une vieille femme à qui il se rend par-ci par-là quelque peu utile et qui l’a pris en affection. Est arrivé un Albanais qui a demandé le dîner « qui devait être prêt », ce sont ses propres termes. La vieille lui a en effet donné plusieurs plats, des bouteilles, en un mot de quoi faire bonne chère. Elle n’était pas de bonne humeur, car cela augmente son travail, puis elle n’aime pas ces Albanais, et elle a raison, car ce sont de vrais sauvages.

— Il a donc toujours bon appétit, votre chef, a-t-elle dit en bougonnant ; votre cuisine ne lui suffit plus, il lui faut deux dîners par jour ! Quel vorace, quel gourmand ! Il n’y a rien de trop bon pour lui, poisson, gibier, excusez du peu, on dirait un grand seigneur !…

L’Albanais s’est mis à rire :

— Oui, a-t-il dit dans son mauvais jargon, il mange bien… et il ne boit pas mal…

— Cela se voit, a repris la vieille, double ration tous les jours et du meilleur ! Si tous en faisaient autant, ce serait à n’y pas tenir pour la cuisinière… Mais il s’en moque, votre chef, pourvu qu’il se crève de manger !

L’Albanais continuait à rire :

— Oui, dit-il, il mange bien, il ne fait que ça de toute la journée.

Et il avait, paraît-il, en disant cela, une sorte d’air malicieusement lourdaud, comme ont les imbéciles quand ils parlent de quelque chose à quelqu’un qui n’est pas dans le secret. Peppino qui n’est pas bête, a bien compris la malice ; il s’est dit que le dîner n’était pas du tout préparé pour le chef des Albanais qui a sa propre cuisine avec celle de ses hommes, mais pour quelqu’un dont la présence doit rester cachée et qui a droit à des égards particuliers. Et il a raison, Peppino, et ce quelqu’un dont il a deviné l’existence, c’est Raphaël ; il est là prisonnier dans le quartier des Albanais ; ces sauvages sont tout dévoués à la Baronne ; avec eux, aucune indiscrétion n’est à craindre. Et comme leur ordinaire est trop grossier, on lui fait faire un dîner à part. Pour moi, cela me paraît clair comme le jour, et tout ce qu’on pourra me dire de contraire, ne me fera pas changer d’opinion !

Elle n’a peut-être pas tort, se disait Rivenne, mais il ne lui convenait pas de le reconnaître.

— La belle preuve ! dit-il tout haut, une grognerie de cuisinière, voilà tout, on ne prend pas ça au sérieux ! L’Albanais a sans doute en visite quelque ami qu’il veut bien traiter, et comme il n’a pas demandé conseil à la vieille gâte-sauce, elle grogne et bougonne sur ses rôtissoires…

— Pas du tout ; Peppino s’est informé ; il n’y a personne chez le chef Albanais, qui mange en famille, comme il a fait toujours. On porte les paniers chez lui, et le lendemain, on les rapporte vides ; ce que devient le contenu dans l’intervalle, nul ne peut le dire. Et cela ne dure pas depuis longtemps, sans doute depuis l’arrivée de Raphaël. Oh, la coïncidence est parfaite, il n’y a pas à le nier !

— Oui, pour qui veut tout croire à tout prix ! Moi, je n’y vois rien qui vaille ; qu’il ait pris fantaisie à l’Albanais d’améliorer son ordinaire, cela n’a rien d’étonnant, et bâtir tout un roman sur cette histoire de cuisine, franchement, c’est prendre vessies pour lanternes, tout simplement !…

— Eh bien, parlez à Peppino, vous verrez s’il ne croit pas qu’il y a un prisonnier caché dans les vieux bâtiments ! Et je vous le répète, il voit juste et clair, pour moi, c’est certain !

— Il voit ce qu’il te fait plaisir qu’il voie et voilà tout ! Je ne me fie pas à ce polisson-là ; il vous a un museau de fouine et des yeux de furet qui ne me reviennent pas !… Mais je lui parlerai, après tout, et de la bonne sorte, et s’il biaise, il aura affaire à moi !… Franchement, se bâtir un tas d’imaginations sur le dire d’un petit drôle qui s’en va fourrer son nez dans les marmites, cela n’a pas de bon sens ! Et contre qui surtout ? Contre une femme qui nous reçoit si bien, qui fait tout pour nous être agréable !…

— Et certes elle n’y réussit pas !…

— Parce que tu as un parti pris contre elle, que tu ne veux rien lui trouver de bon ! Mais c’est tout à fait injuste, car elle te veut du bien, cela est visible, et tu pourrais lui en savoir gré !…

— Ah, pour cela, non, et si elle y compte, elle aura à décompter ! Je suis avec elle ce que je dois être et vous ne pouvez me faire aucun reproche, mais c’est tout et pour lui faire bonne grâce, cela m’est impossible !… Comment, elle fait mon malheur, elle tourmente celui que j’aime, et il faudrait l’en remercier ! Oh, que non pas ! Ce serait lâche et il n’y a pas à me le demander ! Ah, je la déteste, cette femme, et je sais ce qu’elles valent, ses fausses prévenances ! Encore aujourd’hui, n’a-t-elle pas voulu me faire causer, savoir comment je vis, ce que je pense ! J’ai rompu les chiens et vite, car je suis sur mes gardes ; qu’elle essaie encore, cette méchante femme, elle verra ce qu’elle y gagnera !

— Ah, elle t’a parlé aujourd’hui ! Conte-moi ça, je te prie, cela m’intéresse ; comment cela s’est-il passé, à quel propos et que t’a-t-elle dit ?

— Oh, c’est bien simple ; vers quatre heures, je suis allée chez la comtesse Valselice et je causais avec elle et ses filles ; la Baronne est entrée et s’est installée avec nous. Au bout d’un instant, elle a trouvé je ne sais quel prétexte pour écarter la comtesse et elle s’est mise à me parler de tout ce qui me concerne, le voyage, notre vie à Bologne, puis mon enfance ; oh, sur cela, elle ne tarissait pas en questions, elle voulait tout savoir, jusqu’aux moindres détails, comme si elle eût été notre amie la plus intime !… Ne m’a-t-elle pas demandé même si je ressemblais à ma mère !… Mais je ne m’y suis pas laissé prendre, je devinais à quoi elle en voulait venir, à me parler de Raphaël sans doute !… Comme si j’allais lui dire mes secrets, à cette maudite vieille !… Et je ne lui en ai pas dit plus qu’il ne faut, vous pouvez en être sûr ; si elle se doute de quelque chose, elle sera bien fine ; je lui montrerai qu’en fait d’adresse, elle n’a rien à m’apprendre, et je puis lui en remontrer !

— Ainsi, vous n’avez pas parlé de Naples ni de ces stupides histoires ?

— Pas un mot ; elle n’a pas osé, malgré toute son audace, et moi, je n’avais pas à entamer le sujet. Mais cette curiosité me dit tout ce que je voulais savoir : elle se sent la conscience lourde, et elle veut savoir si on a quelque soupçon, cela, j’en suis absolument certaine, mais que je lui en parle, oh non, je ne suis pas si sotte, vous pouvez m’en croire !

— Ainsi soit-il, et dis-toi bien que tu ne seras jamais assez prudente. Je crois la Baronne beaucoup meilleure que tu ne veux le dire ; surtout, je n’ajoute aucune foi à ces histoires auxquelles tu tiens tant ; je suis donc heureux de te savoir bien avec elle, mais je ne saurais trop t’engager à te tenir sur tes gardes, car si elle sait être aimable, à ses heures aussi elle est fort vive, et ce que nous avons vu à ce village montre de quoi elle est capable ; une contrariété, une indiscrétion, une fausse démarche, et nous n’aurions rien de mieux à faire qu’à décamper d’ici ! Ainsi du calme, toujours du calme, et tout finira au mieux. Quant au reste, j’interrogerai Peppino et je verrai ce qu’il faut penser de ses histoires.

Retiré dans sa chambre, Rivenne se promenait de long en large sans penser à l’heure avancée, comme en proie à quelque tenace préoccupation. Chose singulière, ce qui s’imposait à son esprit, ce n’était pas l’obstination d’Hippolyte et ses jaloux ressentiments contre la Baronne ; si l’on eût pu lire dans le cœur du digne gentilhomme, on y eût vu une inquiétude vague, une appréhension confuse, mais déjà poignante, comme s’il entrevoyait la possibilité de se sentir atteint lui-même dans son amour paternel. Pourquoi la Baronne s’intéressait-elle si fort à Hippolyte ? Pourquoi ces questions sur sa vie, cet interrogatoire sur son enfance, sur ses parents, sur sa mère surtout ? Et ce souci de la ressemblance maternelle, qui pouvait le lui inspirer ? Ce n’était du reste pas la première fois qu’il avait surpris les yeux de la Baronne attachés sur la jeune fille avec une intensité d’expression inexplicable ; on eût dit qu’elle cherchait à lire sur son visage, le mot de quelque énigme, la solution de quelque secret qui passionnait son âme !… Et ce regard pénétrant, égaré par une préoccupation exclusive, ne saisissait pas ce qui se passait dans le cœur de celle qu’elle soumettait à cet examen ; elle ne devinait pas ce qu’il y avait d’angoisse, de colère, de haine jalouse caché sous le calme, le sourire de ce jeune visage ! Quelle était donc la violence de ce sentiment mystérieux pour qu’absorbée dans sa préoccupation impérieuse, il lui fût impossible de rien voir de ce qui n’était pas ce problème qu’elle s’acharnait à résoudre ? Et pour lui, le père de cette jeune fille, lui pour qui elle n’avait pas de secrets, pouvait-il rester indifférent en présence de cette obsession singulière ? Ne devait-il pas se demander ce qui pouvait la motiver, s’il n’y avait pas dans la vie de la Baronne quelque mystère enfoui au plus profond de son cœur et dont la révélation lui aurait donné la clef de cette énigme ?

En proie à ce trouble de pensée, il marchait, marchait, insoucieux de la fuite du temps, se plongeant dans les souvenirs du passé, évoquant des figures depuis longtemps disparues, se posant des questions auxquelles il n’osait répondre, réunissant dans des combinaisons impossibles, des événements, des hypothèses, des solutions qu’il jugeait lui-même inadmissibles et absurdes. Et si absurdes qu’elles fussent, il ne pouvait réussir à les chasser de son esprit ; il lui semblait qu’un pouvoir plus fort que sa volonté, les lui imposait de haute lutte, le contraignait à les examiner, presque à les admettre, en dépit des contradictions invincibles que lui fournissaient en foule son bon sens et sa raison !

C’est qu’elle a du drame dans sa vie, l’enfant ! se répétait-il, presque sans en avoir conscience. Cet élément d’aventure, cet imprévu si romanesque, ce mystère redoutable que j’ai si longtemps réussi à conjurer, à réduire au silence, va-t-il se réveiller, me jeter dans je ne sais quelles complications, déverser sur ma vie le trouble, le malheur peut-être ? Et cela au moment où je suis déjà moins prêt pour la lutte, où je vois s’approcher l’âge si lourd de la vieillesse, où chaque jour j’apprécie plus le repos ! N’ai-je pas assez payé ma dette à la douleur, aux difficultés de la vie, et faut-il que maintenant, je doive trembler devant je ne sais quelles menaces, quels périls que je ne peux ni prévoir ni deviner ! Oh, les enfants, que de joies ils nous donnent, mais par quels tourments aussi vous nous faites payer ce bonheur !

Soudain, il s’arrêta ; son poing s’était crispé, le rouge de la colère lui montait au visage, sa forte nature s’indignait de se trouver si impressionnable et si faible !

Ah çà, se dit-il, à quelles rêvasseries stupides est-ce que je me laisse aller ! Suis-je une vieille femme radoteuse, une poule mouillée sans énergie, pour m’émouvoir ainsi de je ne sais quelles appréhensions sans cause ? Quel motif précis, saisissable, puis-je avoir de m’inquiéter, de m’effrayer de l’avenir ? Mes mesures ont été bien prises, ma vie est sans reproches, je n’ai rien à redouter, de rien ni de personne ! Malheur à qui oserait s’attaquer à moi ! Les Rivenne-Moirans ont toujours été bons pour tenir tête à quiconque ; ce n’est pas moi qui commencerai à flancher. J’ai tout fait pour le mieux, j’en ai pleinement conscience, et jamais cause ne fut plus juste que la mienne ! Quels fantômes vais-je donc me créer ! Quoi, en suis-je réduit à ce point qu’un regard, quelques paroles lancées au hasard, puissent me troubler ! Les questions de la Baronne, que m’importe après tout ! Elle est curieuse, c’est qu’elle est femme, voilà la seule et unique raison ! Demain quelque autre caprice lui aura passé par l’esprit ; cette préoccupation d’aujourd’hui, elle n’y pensera pas plus qu’aux vieilles neiges !

Brusquement il s’interrompit ; sur sa bonne et honnête figure, on voyait comme une tension violente, l’expression d’une recherche anxieuse dans des souvenirs presque effacés.

Puis, reprit-il… eh, mais oui… j’y pense… oui, je ne me trompe pas… Ne m’a-t-on pas dit à Naples que la Baronne avait perdu un enfant, une petite fille en tout bas âge !… Oui, c’est bien cela ; ma mémoire ne m’abuse pas, j’en suis sûr ; on en était à parler de ses fredaines et on m’a conté cette histoire… en ajoutant que depuis, elle avait bien su se consoler ! C’est bien possible, mais le cœur féminin a de si curieuses complications ; tout capricieux et mobile qu’il soit, la perte d’un enfant y laisse une cicatrice ineffaçable ; qui me dit que la vue de cette belle jeune fille n’ait pas ravivé chez la Baronne quelque douleur profonde, quelque désespoir mal étouffé ? D’après ce qu’on m’a dit, Hippolyte doit avoir l’âge qu’aurait sa fille ; cette seule coïncidence peut motiver l’intérêt si vif qu’elle lui inspire. Oui, voilà l’explication vraie de cette émotion qu’elle laissait si bien voir ; il n’y en a pas d’autre et j’aurais bien dû m’en aviser plus tôt, cela m’aurait épargné ces agitations d’esprit si parfaitement insupportables ! Du reste, tout cet émoi est bien en pure perte ; c’était affaire de première impression, un orage d’été plus fort que durable ; une fois le premier choc passé, on pense à autre chose et tout rentre dans l’ordre le plus naturellement du monde. Du calme donc, du calme, mon vieux Rivenne ; tu en as vu bien d’autres dans ta longue vie, et ce ne sont pas ces chimères qui pourront te troubler ! Tant mieux après tout, que la Baronne prenne à gré Hippolyte, et puisse cette bonne disposition durer autant que notre séjour ici ! En attendant, tenons-nous sur nos gardes et ne donnons rien au hasard ; demain j’interrogerai ce petit drôle de Peppino, et si je le surprends en veine d’indiscrétion, d’étourderie ou de mensonge, je le renvoie tout net à son pavé de Naples, et ce ne sont pas les prières ou la mauvaise humeur d’Hippolyte qui m’en empêcheront ; je veux bien être bon, mais pas au point de me faire prendre pour un vieux Cassandre à qui on passe impunément la plume sous le nez ! Une fois ce polisson au diable, nous aurons le calme, je pourrai penser à mes fouilles et ce ne sera pas trop tôt !

Dès le lendemain, à son lever, il mandait Peppino à sa barre. L’enfant entra dans la chambre, demi-hardi, demi-timide, comme s’il eût eu sur la conscience quelque chose dont il appréhendait de rendre compte ; avec sa jolie figure éveillée, ses yeux vifs dont il cherchait à éteindre le regard, ses beaux cheveux noirs bouclés, sous l’élégant habit de demi-livrée qu’il portait depuis son arrivée au château, il donnait assez l’idée d’un de ces pages hardis et rusés dont les bons tours remplissent les vieilles chroniques. Rivenne le regarda fixement, de l’air qu’il prenait au quartier ou sur l’arrière de sa frégate, quand il avait à mater quelque soldat insoumis, quelque matelot mauvaise tête, puis sans lui laisser le temps de se reconnaître, il l’interrogea sur ce qui occupait son temps au château, sur ce qu’il avait vu, sur les récits qu’il en faisait à Hippolyte, surtout sur les conséquences qu’il se permettait d’en tirer ; ces questions vivement posées, entremêlées de mots durs, de bourrades sur la curiosité, la vantardise et le mensonge, les avertissements sévères, tout proches de la menace, étaient bien faits pour intimider un enfant et en auraient effrayé de plus mûrs. Peppino soutint bravement le choc ; avait-il déjà sa leçon faite, et savait-il que le digne gentilhomme était plus rude en apparence qu’en réalité, ou bien n’avait-il rien à se reprocher et racontait-il réellement ce qui était à sa connaissance, sans y rien ajouter, toujours est-il que le résultat de ses réponses fut de ramener son interrogateur à une disposition plus douce. En définitive, l’enfant n’avait rien vu et ne savait rien ; les propos surpris entre l’Albanais et la cuisinière avaient frappé son attention, mais pas assez pour qu’il y eût attaché grande importance, et il paraissait être à cent lieues d’avoir fait aucune tentative pour découvrir un secret dont il ne soupçonnait pas même l’existence. Il était clair que ses rapports n’avaient été qu’un thème sur lequel l’imagination surexcitée d’Hippolyte s’était donné large carrière, et il y avait tout à rabattre de ces conclusions si certaines qu’elle développait avec tant de complaisance. Le danger de quelque démarche imprudente était donc bien peu imminent, et avec du temps et du calme, on le ferait tout à fait disparaître. Rivenne termina donc avec Peppino en lui faisant l’admonestation la plus sévère sur la curiosité, le bavardage et leurs funestes conséquences ; il lui interdit de rôder dans le vieux château et le prévint que la plus petite désobéissance, la première plainte que susciterait sa conduite, seraient immédiatement suivies de son renvoi définitif, sans préjudice d’une correction dont le vif mouvement de la cravache de l’orateur accentuait de la manière la plus saisissante l’énergie et l’imminence. Peppino jura ses grands dieux qu’on n’aurait jamais de reproches à lui faire, et promit que s’il voyait quoique ce fût de suspect, il le dirait en tout premier lieu à son maître avant d’en parler à Hippolyte. Sur quoi Rivenne lui montra encore la cravache avec le geste le plus significatif et lui dit qu’il pouvait se retirer.

Au moment où il ouvrait la porte, l’enfant se retourna :

— Son Excellence, dit-il, veut-elle qu’on lui prépare son costume pour la cérémonie ?

— La cérémonie, dit Rivenne, quelle cérémonie ? Je ne sais ce que tu veux dire, explique-toi.

— Son Excellence voudra bien m’excuser ; je pensais que Son Excellence savait qu’aujourd’hui, Madame la Baronne donne la justice et…

— Donne la justice ? Que diable est cela ?

— Oui, il y a quantité de paysans de la seigneurie assemblés dans la cour, et tout à l’heure, Madame la Baronne va recevoir leurs plaintes et juger les cas. Cela se fait dans une grande salle, près de la chapelle ; il y aura un cortège, la musique, tous les gardes sont sur pied, ce sera magnifique ! Je pensais que Son Excellence serait tentée de le voir.

Comme il achevait ces mots, la porte s’ouvrit, et un officier des gardes de la Baronne se présenta, chargé d’informer M. de Rivenne qu’il allait y avoir audience solennelle de justice, et que s’il lui était agréable d’y assister, la Baronne serait bien heureuse de l’y voir. Rivenne s’empressa d’accepter ; cette cérémonie d’un autre âge, cette justice rendue séance tenante, en public, par une femme, tout cela lui paraissait chose bien originale, et pour rien au monde, il n’eût voulu y manquer. La cérémonie était pour dix heures ; il avait tout juste le temps de se préparer. Hippolyte, moins curieuse de ces choses de justice, ne serait prête que plus tard. Rivenne endossa à la hâte son habit de gala et, suivi de ses laquais en grande livrée, il sortit pour gagner la salle où devait se donner la justice, selon l’expression ingénieuse de Peppino.

La vaste cour du château présentait un spectacle original et imposant. Aux portes centrales des quatre corps de logis, des escouades de gardes de la Baronne étaient rangées en bataille, les hommes en grande tenue, d’aspect correct et martial. Devant le pavillon d’angle, résidence de la Baronne, les Albanais étalaient au grand soleil leurs splendides costumes et leurs figures énergiques. Une musique militaire, un fort peloton de cavaliers en cuirasse, complétaient la mise en scène. De toutes parts, des valets en livrée d’apparat, des servantes en fraîche toilette, traversaient à pas rapides la grande cour ; tout se préparait pour un fastueux déploiement de luxe et de puissance. À l’entrée du côté du couchant, de nombreux paysans massés devant la haute arcade, contemplaient dans une admiration silencieuse, ce spectacle bien fait pour émouvoir leurs esprits incultes. Dans les ombres claires des grands arbres, sous le beau ciel bleu et les vifs reflets des nobles façades en plein soleil, les gaies colorations des costumes, l’éclat des uniformes, l’étincelle des armes, le rayonnement des cuivres et des ors, tout concourait à former un ensemble d’une animation vivace, intense, et Rivenne, tout habitué qu’il fût aux fastueux déploiements des résidences royales, se disait qu’il avait assisté à des cérémonies plus grandioses, mais qu’il n’en avait vu aucune où l’impression de l’autorité et de la puissance s’encadrât dans un décor plus élégant et plus caractéristique.

Soudain, trois coups de canon retentirent ; il se fit dans la foule, ce frémissement qui annonce que le spectacle attendu va commencer ; tous se portèrent vers le pavillon d’angle où était massée l’escorte de la Baronne ; les tambours battirent aux champs, les trompettes sonnèrent une vive fanfare, une acclamation retentit ; soudain, au-dessus des têtes, dans l’éclat d’acier des baïonnettes, Rivenne eut comme la sensation d’un scintillement d’éclair ; c’était la Baronne qui se mettait en selle. Sous la vive lumière du soleil, elle apparaissait toute resplendissante, de la tête aux pieds, d’un rayonnement d’argent et de pierreries. Derrière elle, les dames d’honneur, les officiers, tous à cheval, formaient un groupe étincelant d’or, de panaches, de splendides étoffes aux vives couleurs, les gardes se massaient en rangs bien ordonnés, la musique retentit et le cortège se mit en marche.

Il suivait la façade du corps de logis central, se dirigeant du côté de l’entrée de la cour. En tête venaient deux rangs de dix cavaliers en habit écarlate, portant la cuirasse, les grosses bottes et le grand chapeau des corps d’élite ; puis c’étaient les tambours, la musique, et trois rangs de dix Albanais en grand costume, superbes de tenue, d’aspect martial et énergique. Mais quel que fût l’intérêt du spectacle, Rivenne le vit à peine, il n’avait d’yeux que pour la Baronne qui s’avançait sur son beau cheval gris de fer, tout fier dans ses superbes harnais au goût d’Orient.

Elle portait un splendide costume admirablement fait pour mettre en relief sa royale beauté ; le buste pris dans un corsage de drap d’argent étroitement ajusté, tout ruisselant de torsades de diamants et de perles, resplendissait au soleil comme une gerbe de lumière ; la jupe en soie d’un bleu très pâle, richement lamée d’argent, s’harmonisait par des dégradations de nuances d’une finesse exquise avec la petite pelisse de soie rose, relevée de cygne et de tresses d’argent, jetée sur l’épaule à la mode des cavaliers d’Orient ; retenue à la taille par une superbe agrafe d’émeraudes, une ceinture aux larges mailles de nacre et d’or, tombait sur la jupe en une courbe gracieusement infléchie, tenant suspendu un magnifique poignard persan. Insoucieuse de l’ardeur du soleil, la fière souveraine marchait, la tête nue, dans sa belle coiffure poudrée, relevée de la couronne baronniale toute étincelante de pierreries, et d’une superbe aigrette de diamants. Dans cet éblouissant équipage, hardiment campée sur son beau cheval frémissant sous sa main hardie, elle apparaissait, calme et fière, dans la pleine conscience de sa force, véritable souveraine par le pouvoir irrésistible de l’énergie et de la beauté. Certes le spectacle était bien fait pour frapper ces paysans demi-sauvages qui allaient pouvoir contempler de leurs yeux avides, leur puissante maîtresse dans tout l’imposant appareil de sa triomphante majesté.

Rivenne se tenait devant la porte du corps de logis central ; en passant devant lui, la Baronne lui fit, d’un mouvement de son éventail, le plus gracieux salut ; le sourire qui soudain éclaira sa figure sérieuse, était bien l’emblème de ce caractère étrange, la bienveillance la plus charmante alliée à l’inflexible volonté. Sur un mot d’elle, un officier s’approcha de Rivenne, pour lui faire les honneurs de la cérémonie. Puis elle passa, et derrière elle, s’écoula le flot des dames d’honneur, des dignitaires et officiers de sa petite cour, enfin les gardes, au nombre de soixante au moins, irréprochables de tenue et d’aspect martial, puis toute une foule de valets et gens de service. Le cortège suivit la façade, tourna sur la droite et disparut sous la grande voûte d’entrée, au milieu des acclamations enthousiastes de la foule massée sur son passage.

Tout aussitôt, l’officier chargé de guider Rivenne, lui fit traverser la cour et le conduisit à la chapelle ; elle était vide, sauf quelques dames faisant partie du personnel du château, qui étaient déjà installées dans une tribune. Rivenne y prit place auprès d’elles ; au sortir de la cour tout inondée de soleil, la vieille église lui parut singulièrement sombre et solennelle, et les peintures gothiques ne s’en montraient que plus raides et plus barbares. Du reste, il ne s’y arrêta pas ; son attention était attirée par un bruit de foule qui se faisait entendre au dehors ; il se leva et s’approchant d’une fenêtre, il vit un spectacle qui ne manquait ni d’originalité ni de grandeur. Son regard plongeait sur une vaste cour intérieure encadrée de hauts bâtiments d’aspect sévère, tout noircis par le temps ; l’espace qu’ils laissaient libre était rempli d’une foule compacte ; au centre, un vaste carré formé par les gardes, les Albanais, tout le cortège de la Baronne ; tout autour les paysans et vassaux, les yeux fixés sur leur souveraine et comme pétrifiés d’étonnement et de respect. Seule, un peu en avant de sa suite, la Baronne était arrêtée devant une troupe de soldats rangés sur trois rangs, vêtus d’uniformes singulièrement disparates, et armés de vieux mousquets surannés ; les hommes eux-mêmes étaient sinon vieux, du moins très mûrs pour la plupart, ainsi qu’en témoignaient leurs teints tannés et leurs barbes grisonnantes.

— Ce sont de vieux soldats, dit le guide de Rivenne, les survivants de ceux que Madame la Baronne a fournis pour le service de S. M. Tous les ans, à pareil jour, elle les passe en revue et leur accorde des gratifications. Ces vieux, ça leur fait plaisir.

En effet, la Baronne passait devant les lignes, parlant à plusieurs, les interrogeant et recevant leurs demandes toujours faites avec les marques du respect le plus absolu ; derrière elle, un officier distribuait les dons et secours. On se serait cru au temps des vieilles bandes de condottieri aveuglément soumises à leur chef et ne connaissant d’autre drapeau que celui sous lequel il lui plaisait de se ranger. Dans cette enceinte de sombres bâtiments aux fenêtres grillées, demi-prisons, demi-casernes, cet appareil militaire donnait bien l’idée de la force organisée mise au service d’une souveraine volonté ; les spectateurs de la scène devaient en emporter l’impression qu’il y avait là une tête dont les ordres, les désirs et jusqu’aux moindres caprices, ne pouvaient être discutés.

La revue était terminée ; un roulement de tambour se fit entendre, et le cortège reformé, évoluant en bon ordre, fendit la foule et sortit de la cour. La musique retentit du côté de la porte de la chapelle ; elle jouait une marche particulière que Rivenne crut se souvenir d’avoir entendue à Naples. L’église s’était brusquement remplie ; les gens du château, bon nombre de paysans, l’avaient envahie dès que les gardes en avaient laissé l’accès libre ; un large passage était maintenu au milieu de leurs rangs pressés. Le clergé était réuni sur les degrés de l’autel ; soudain il se mit en marche, traversa l’église et alla recevoir la Baronne qui paraissait sur le seuil.

— Privilège de nos seigneurs, dit tout bas l’officier à l’oreille de Rivenne ; bref du pape Grégoire VII, de 1080 !

Rivenne s’inclina sans mot dire ; ce simple détail lui donnait une haute idée de la puissance des anciens barons de Castroleone. Le cérémonial de la réception était terminé ; le clergé regagna l’autel ; quand il y fut installé, la Baronne fit son entrée, précédée de ses gardes en cuirasse, suivie de toute sa maison et aux sons éclatants de la musique.

— C’est la marche royale, dit l’officier ; S. M. a donné à son Excellence Madame la Baronne, le droit de la faire jouer à son entrée dans l’église du château…

Peste, se dit Rivenne, mais c’est une puissance princière, cette fière Baronne ; le trône et l’autel, le Pape et le Roi n’ont rien à lui refuser ! Après cela, je comprends qu’elle tienne à se passer ses petites fantaisies ; une pareille favorite, ce n’est pas moi qui m’amuserais à la contrarier !…

La Baronne avait traversé l’église ; arrivée à la grille qui séparait le chœur de l’autel, elle fit un signe, un prêtre se détacha du groupe et ouvrit la porte ; elle entra, marcha vers l’autel, fit une profonde génuflexion, puis rétrogradant de quelques pas, elle s’assit sur un grand siège doré tournant le dos à la foule ; derrière elle, se placèrent sa première dame d’honneur et le chef des gardes ; les soldats en cuirasse se rangèrent de chaque côté, la musique se plaça derrière eux, à gauche ; le reste de la suite de la Baronne occupa les sièges réservés ; dans la chapelle, la foule se pressait, compacte. La cérémonie du culte commença ; elle fut courte comme les messes du Saint-Esprit auxquelles Rivenne se souvenait d’avoir assisté aux séances d’ouverture du Parlement de Dijon. Ce qui le frappa, ce fut la ferveur de la Baronne ; il ne pouvait voir son visage, mais ses attitudes, le port de toute sa personne, surtout lorsqu’elle s’agenouillait devant le prie-Dieu, tout témoignait d’une piété qui allait jusqu’à l’exaltation mystique. N’était-ce que l’adoration d’une âme sincèrement religieuse, y avait-il là des supplications passionnées, un poignant repentir, des remords peut-être, tout pouvait se supposer, et ce n’était pas le côté le moins saisissant du spectacle que de voir la toute puissante souveraine qui y tenait la première place, témoigner de sa foi et s’humilier devant tous, avec une ardeur aussi fervente qu’il pouvait y en avoir chez la dernière de ces paysannes ignorantes sur lesquelles elle régnait !

La messe finissait, la Baronne se releva ; dans la pénombre, vaguement éclairée par les lumières de l’autel, sa figure apparut, pâle, le regard fixe, brillant tout à la fois d’exaltation mystique et d’une implacable volonté…

C’est bien cela ! se dit Rivenne ; elle vient d’invoquer son Dieu et, comme les Pythies antiques, elle croit avoir entendu sa voix, elle se sent investie d’une infaillibilité divine ! Adieu raison et intelligence : les malheureux qui vont paraître devant elle, n’ont qu’à se bien tenir ; si son instinct aveugle, seul guide qu’elle écoute, leur est contraire, elle les frappera sans hésiter, sans avoir la moindre arrière-pensée de pouvoir se tromper ! Oh, le fanatisme, quelle plaie hideuse, et comment dans ce siècle de lumières, se trouve-t-il encore des gens de quelque sens qui ne fassent pas tout pour l’extirper jusque dans ses derniers vestiges !

La Baronne avait traversé l’espace réservé ; au lieu de gagner la grande entrée, elle prit une porte sur la gauche et disparut suivie de ses dames et de ses officiers.

— Où va-t-elle ? demanda Rivenne à son guide.

— La séance de justice va s’ouvrir ; en attendant que l’on ait introduit ceux qui doivent être jugés, Madame la Baronne tient réception dans la Salle Rouge ; si vous le voulez bien, nous irons l’y rejoindre.

Ils quittèrent la tribune, descendirent quelques marches et gagnèrent une porte ouverte à gauche dans le mur de la chapelle ; les assistants à qui leur position au château donnait le droit d’approcher la Baronne, se rendaient par là à son audience privée. Mêlé à la foule, Rivenne traversa une cour étroite enserrée entre la chapelle et les murs noircis de lourds bâtiments, franchit un corridor sombre, gravit quelques marches et se trouva dans une salle haute et vaste, de style ogival, éclairée par deux grandes fenêtres et toute revêtue de tapisseries d’un ton rouge, comme l’indiquait son nom. Devant la paroi du fond, la Baronne assise sur un siège en forme de trône élevé de trois degrés, recevait l’hommage de ses sujets et de ses hôtes et leur adressait à mesure qu’ils passaient devant elle, quelques paroles de bienvenue. Rivenne s’approcha pour la saluer ; dès qu’elle l’aperçut, elle lui fit un signe amical, lui demanda s’il avait été bien placé pour voir la cérémonie, en un mot le traita avec toutes les marques de la plus haute considération. Elle jouait si bien son rôle de souveraine, il y avait dans ses gestes, ses regards, son sourire, dans tout l’ensemble de sa personne, une dignité si vraie, une si réelle autorité, que Rivenne, bien habitué pourtant aux plus somptueuses réceptions royales, se sentait impressionné tout autant que s’il se fut trouvé devant la plus authentique Majesté. Une fois de plus, il admira les contrastes de cet étrange caractère, inquiétant et séduisant tout ensemble, et tout en prenant plaisir à ce spectacle d’un goût si original, il se demandait si quelque jour cet agrément ne se ferait pas chèrement payer.

Le nombre des assistants s’était notablement augmenté ; des invités, seigneurs et nobles dames des environs, se pressaient autour de la Baronne, véritable cour de cette étrange souveraine. Dans la foule, Rivenne se trouva en présence d’Hippolyte ; elle venait d’entrer, curieuse de voir ces cérémonies, tout cet appareil d’éclat et de luxe ; devant ce triomphe de celle en qui elle ne voulait voir qu’une rivale haïssable, la persécutrice de son amant, elle hésitait partagée entre l’amusement du spectacle et l’amertume de devoir en reporter l’honneur à celle contre qui son cœur se révoltait. Elle dut cependant saluer la Baronne qui, sans prendre garde à sa froideur, lui fit le meilleur accueil et l’invita à prendre place à côté d’elle au premier rang. La réception dura quelques instants encore, puis les assistants qui n’étaient pas de la maison de la Baronne, furent invités à passer dans la salle de justice où des places leur étaient réservées.

Ils furent introduits dans une salle haute et vaste, de construction ancienne, même un peu barbare, aux fenêtres rares et étroites, décorée d’un plafond aux noirs caissons de chêne, de statues raides et gauches de guerriers et de saints ; une solide balustrade la divisait en deux parties à peu près égales, l’une destinée au public, n’avait pour tous meubles que des bancs grossiers pour le moment inoccupés, l’autre partie, entourée de tribunes pour les invités, présentait immédiatement après la balustrade, un vaste espace vide, sorte de prétoire pour les justiciables ; un peu en arrière, se déployait une vaste table couverte de livres et de papiers, entourée de sièges à haut dossier, et destinée sans doute aux officiers de justice ; puis sur une estrade de trois marches couverte d’un riche tapis, s’élevait un grand fauteuil doré, de forme ancienne, véritable trône qui attendait la souveraine. Au-dessus du fauteuil, dressée sur un piédestal adossé au mur, une statue du Roi Charles IV semblait présider à la cérémonie, et plus haut, fixé à la muraille sur une vaste draperie de velours rouge sombre, un grand Christ d’ivoire rappelait qu’au-dessus de ces grandeurs terrestres, il y avait un pouvoir suprême, personnification absolue de la justice et de la charité. L’ensemble avait un grand caractère de sévérité solennelle, et ceux qui venaient y chercher la solution de leurs différends, devaient se sentir petits en présence de cette imposante réunion des puissances qui allaient décider de leur sort.

Rivenne achevait son examen lorsque une vaste porte s’ouvrit dans la muraille de gauche de l’enceinte réservée ; les gardes cuirassés de la Baronne entrèrent et vinrent se ranger en double haie formant passage entre la balustrade et l’estrade du trône. Puis, parurent divers personnages en perruque et robe noire, figures de gens de justice, qui prirent place aux sièges inférieurs ; à la table au pied de l’estrade, s’assirent les quatre intendants de la Baronne, en grand costume noir relevé d’un riche collier d’argent. Ils furent suivis des dignitaires, officiers et dames d’honneur de la suite immédiate de la Baronne, qui prirent place sur des sièges réservés, aux deux côtés de l’estrade ; contre la muraille, une forte escouade d’Albanais vint se ranger en bon ordre. La vaste salle se trouvait complètement occupée. Un appel de trompette retentit faisant résonner les vieilles voûtes, la porte d’entrée s’ouvrit toute grande, donnant passage à la foule ; impatiente et émue, elle se poussa d’un brusque élan, puis soudain, sous l’impression solennelle de la salle haute et sombre, devant le spectacle imposant de cet appareil de justice, visiblement intimidée, elle s’avança en silence et se casa à petit bruit sur les bancs. À l’entrée, et dans le couloir ménagé pour donner accès jusqu’à la balustrade, des gardes prirent place, prêts à réprimer le moindre désordre.

Quand tous furent placés, un appel de trompette retentit, la musique fit entendre la marche royale, et de l’ombre, on vit sortir la Baronne qui s’avançait vers l’estrade. Elle avait remplacé son court manteau d’amazone par une longue simarre rouge relevée de fourrure blanche, et marchait de son pas lent et ferme, en vraie souveraine pénétrée du sentiment de son pouvoir ; aux yeux de ces spectateurs incultes, elle devait apparaître comme l’incarnation vivante de l’infaillible autorité. Elle monta les marches de l’estrade et prit place sur le fauteuil ; toute sa personne, ses mouvements, ses moindres gestes, étaient empreints d’une gravité sereine au plus haut point imposante. À ses côtés, se tenaient debout ses deux hauts dignitaires, et sur le premier degré, assis sur un fauteuil aux armes royales, on voyait un grave personnage en robe noire garnie de riches broderies d’or ; Rivenne l’avait déjà vu dans le salon de la Baronne ; c’était une figure sévère et silencieuse : on l’appelait le Juge du Roi et il représentait auprès de la souveraineté seigneuriale, le pouvoir royal prêt à intervenir dans les cas trop graves pour être abandonnés au libre arbitre d’un vassal, si puissant qu’il fût. Acceptés par lui, les arrêts de la Baronne devenaient définitifs et cela suffisait pour leur assurer sur ceux qui en étaient l’objet, l’autorité toute puissante d’une immédiate exécution.

Il se fit un silence ; un appel de trompette retentit. L’intendant le plus haut en dignité, se leva et dit d’une voix lente et grave :

« Vous tous qui êtes ici présents, écoutez :

« Très haute et puissante dame Maxence Hermile Drenco, baronne de Castroleone, duchesse de Pertosa, princesse de Ruseccio, va donner la justice. Vous qui êtes venus lui demander de juger vos différends, soyez attentifs et répondez à l’appel de votre nom. Pour les autres, silence et respect ! »

Il s’assit ; un huissier en costume à l’ancien style, passa entre les deux rangs des gardes, ouvrit la porte de la balustrade et appela à voix haute deux noms. On vit s’avancer une petite femme, vieille, toute ridée et courbée, pauvrement vêtue, et un homme dans la force de l’âge, en habit de riche paysan. Ils s’avancèrent jusqu’au pied de l’estrade avec de profondes révérences.

— Maria Cotrone, dit la Baronne de sa voix calme et ferme, tu as porté plainte contre ton fils ; que lui reproches-tu ?

La vieille prit la parole ; ce fut un déluge de mots, débités d’une voix cassée, avec force gestes et grimaces ; c’était du dialecte local pur, Rivenne n’y comprit rien. Le paysan répondit, la discussion menaçait de se prolonger.

— Assez, dit la Baronne ; voici ma sentence : Pietro Cotrone, tu as oublié que le premier devoir d’un fils est de respecter et d’assister sa mère ; que penserais-tu de tes enfants s’ils t’abandonnaient dans la vieillesse ! Ta mère s’est retirée de ta maison qui a été la sienne ; c’était son droit et tu n’en as pas moins le devoir d’agir en fils envers elle. À l’avenir, où qu’elle habite, tu devras subvenir à son entretien ; tu le feras dans la proportion qui sera reconnue suffisante par le curé de son village. Et que je ne reçoive plus de plaintes semblables ; tu t’exposerais, comme fils indigne, à un sévère châtiment. J’ai dit, retirez-vous.

Les deux plaideurs rentrèrent dans l’audience ; pendant quelque temps encore, on entendit la voix de la vieille se répandre en exclamations intarissables comme une gouttière en temps de pluie.

L’huissier appela deux noms ; deux paysans s’avancèrent et s’expliquèrent dans leur rude langage. Rivenne crut comprendre qu’il s’agissait d’un chien tué par rancune de chasseur. La Baronne coupa court au débat :

— Marco Bruzzo, dit-elle, tu as tué le chien de ton voisin Carlo Frediani, méchamment, sans qu’il te causât de mal, à toi ni à aucun des tiens ; t’en eût-il causé, tu n’avais pas à te rendre justice à toi-même ; cela, je ne le tolère pas, c’est ce qui engendre les représailles et les vengeances. Tu as commis une mauvaise action, tu en porteras la peine. Tu paieras dix écus à Carlo Frediani pour le dommage et tu en paieras dix autres pour amende. Retirez-vous.

On appela une autre cause ; cette fois l’explication fut plus longue ; il s’agissait de la propriété d’un bois en litige entre plusieurs plaideurs ; c’était à qui crierait le plus fort en brandissant force liasses de papiers jaunis. La Baronne échangea quelques mots à voix basse avec le juge placé près d’elle :

— La question, dit-elle, sera examinée en mon conseil, sous réserve de la justice du Roi.

L’audience continua ; le plus souvent, la Baronne prononçait immédiatement, avec une décision sûre d’elle-même, une appréciation précise et rapide qui donnait une haute idée du sens droit de son esprit. Dans les cas compliqués, elle prenait l’avis du Juge royal ou de ses intendants, et renvoyait selon les circonstances, à un examen plus approfondi ; c’était une justice expéditive appropriée aux habitudes et aux besoins de ces paysans mal placés pour recourir à des tribunaux toujours lents et coûteux ; ce pouvait être de l’arbitraire, mais le résultat en somme, en était-il plus mauvais ? Rivenne avait eu des procès en France et en Italie, il se sentait peu enclin à répondre affirmativement à cette question.

Une autre cause fut appelée ; on vit s’avancer dans le prétoire un homme dans la force de l’âge, vêtu en habitant aisé de petite ville ; en face de lui se placèrent un homme et une femme aussi en costume de citadins, mais d’apparence plus pauvre ; ils avaient avec eux une fillette d’une dizaine d’années. Rivenne fut frappé de sa ressemblance avec celui qui allait plaider contre ses parents.

À l’appel de leurs noms, le Juge royal s’était levé et avait dit quelques mots bas à la Baronne. Elle se redressa soudain ; dans ses grands yeux sombres, son regard étincela ; comme un éclair, il enveloppa ces quatre inconnus qui venaient demander justice. Rivenne sentit son attention s’éveiller jusqu’à l’intérêt le plus intense ; instinctivement il comprenait qu’il allait se passer quelque chose de profondément dramatique.

La voix de la Baronne s’éleva dans le grand silence :

— Polydoro Duni, dit-elle, parle, que demandes-tu ?

— Excellence, dit-il, et sa voix tremblait d’une émotion profonde, Excellence, vous êtes bonne et juste, je recours à vous en toute confiance ! Ces gens, et il désignait ses adversaires, veulent me prendre mon enfant, ma fille bien-aimée ; vous me la rendrez, Excellence, vous ne laisserez pas consommer cet infâme crime !

La Baronne était devenue pâle, une agitation convulsive semblait s’emparer d’elle…

— Et toi, dit-elle, tu veux enlever cette enfant à sa mère ! C’est une chose terrible ! Quels sont tes droits pour faire une telle demande ? Parle, je t’écoute…

— Excellence, reprit le plaignant, mes droits sont les plus sacrés qu’il y ait au monde. Je suis le père de cette enfant, je l’aime plus que ma vie, mais j’aimerais mieux la savoir morte que de la laisser aux mains de ces deux misérables !…

— Assez, interrompit la Baronne, d’un ton dur. Dieu, que de mots inutiles ! Une fois pour toutes, quel crime a commis cette mère pour qu’il faille lui arracher son enfant ? Que s’est-il passé ? Explique-toi et sois bref, sinon…

Elle l’étreignait de son ardent regard. Dans son âpre impatience, on eût dit qu’elle voulait tout savoir sans lui donner le temps de parler…

— Voici ce qui s’est passé, Excellence, et vous pourrez juger si jamais un père s’est trouvé dans une position aussi terrible !

Je suis de Capracotta, et j’en suis parti à quinze ans pour tâcher de faire fortune. À Naples, j’ai trouvé du travail, la Sainte-Vierge a béni mes efforts, et au bout de vingt ans de dur labeur, j’ai pu me retirer dans ma ville natale pour jouir d’un repos que j’ai bien gagné. Pendant mon séjour à Naples, j’ai fait connaissance de cette femme – et du doigt il désignait son adversaire – et je l’ai eue pour maîtresse. Elle servait dans une auberge et n’était pas meilleure qu’une autre, mais, que voulez-vous, on est jeune et on ne pense pas aux conséquences ! Elle m’a donné cette enfant, ma Clélia, ma fille adorée ; voyez comme elle me ressemble !… Nous avons vécu quinze ans ensemble, à Naples d’abord, puis à Capracotta – quand je suis venu m’y retirer. Je croyais qu’elle m’aimait, cette femme, tout au moins qu’elle ne voudrait pas briser le cœur du père de son enfant ! Eh bien, voici ce qu’elle a fait :

Il y a huit mois, j’ai dû faire un voyage, aller à Naples d’abord, puis à Barcelone, pour des affaires d’argent. Quand je suis revenu, tout heureux de revoir celles que j’appelais ma femme et mon enfant chérie, j’ai trouvé le logis vide ! L’infâme avait fui ; elle s’était donnée à un autre, à ce misérable qui est là, son complice ! Après quinze ans de vie commune, pendant lesquels je l’ai aimée et traitée comme si elle eût été ma vraie femme, c’était dur ! ! Surtout pour me préférer ce drôle qui a fait tous les vilains métiers, à Foggia, à Bénévent, à Naples ! Et tout le monde le sait ! Qu’il ne nie pas, j’aurais des centaines de témoins qui l’attesteront ! !… Mais n’importe, je lui aurais pardonné, je n’aurais plus pensé à elle ; mauvaise elle a été, mauvaise elle redevient, c’est dans l’ordre et tant pis pour elle ! Mais le crime, l’infamie, c’est de m’enlever mon enfant, de me priver de la voir, de l’empêcher de m’aimer ; ma Clélia, elle sait bien que je suis son père, que je l’aime, moi aussi, qu’on ne peut pas nous séparer comme si j’étais un misérable, sans affection, sans famille, un chien, une bête brute enfin !… Et ce n’est pas tout, ce n’est rien même, cela, auprès de ce qui me menace ! Je supporterais encore d’être privé de mon enfant, si je devais la savoir heureuse, si son bonheur dépendait du sacrifice du mien ! Mais c’est absolument le contraire : la voilà livrée aux mains de ces deux infâmes ; ils l’ont emmenée à Isernia ; là, ils vont vivre dans la misère, dans le désordre, dans l’ignominie, car ils n’ont rien ni l’un ni l’autre, et ne savent, ni ne veulent travailler à quoi que ce soit d’honnête ! Ercole est un misérable, un drôle, un ruffian… oui, tous le savent !… il continuera son vil métier où qu’il aille, il n’en sait pas d’autre, cette femme le laissera faire, elle est affolée par sa brutale passion ! Mais que deviendra ma fille ! Avec ces exemples, ces excitations sans doute, car elle est belle déjà, vous pouvez le voir ! – que voulez-vous qu’elle fasse ! Elle tombera, la pauvrette, et ce drôle sera là pour faire argent de sa beauté !… Ah, cela est trop infâme ! Voyez-vous, Excellence, quand cette pensée me vient au cœur, il me semble que je vais étouffer ! Mon enfant, ma douce et bonne Clélia, devenir une fille perdue, une malheureuse marquée au front pour la misère et la honte, oh, cela ne se peut pas, j’aimerais mieux la tuer sur place !… Et je ne peux rien empêcher, elle est la fille de cette femme, elle et ce drôle ont trouvé à faire je ne sais quel acte de justice qui donne à tous deux les droits de père et de mère sur mon enfant !… Mais vous ne laisserez pas consommer cette infamie. Excellence, vous êtes bonne et juste, vous me rendrez ma fille !… La Providence a voulu qu’ils reviennent l’autre jour à Castel-de-Sangre, j’ai pu le savoir et les dénoncer à votre justice ; les voilà, Excellence, je vous les livre ; jugez-les comme ils le méritent, rendez-moi mon enfant, ma fille adorée, et soyez mille et mille fois bénie, car grâce à vous, je n’aurai pas à endurer le supplice de la voir se flétrir, se dégrader, se perdre ! Cela est une trop grande souffrance, j’en deviendrai fou ou je commettrai un crime ! Excellence, Excellence, au nom de tous les saints, au nom de la Bienheureuse Vierge, défendez-moi, rendez-moi justice, sauvez, sauvez mon enfant !…

Il parlait, emporté par l’embrasement de l’amour paternel au point d’en être transfiguré ; sa voix tantôt brisée de sanglots, tantôt éclatante de passion et de fureur, remplissait la vaste salle ; on sentait là le ton de la vérité, l’accent de l’émotion sincère, et un courant de sympathie passait sur l’assemblée. Les adversaires, la tête basse, gardaient le silence ; au moment où il finit, soudain la petite fille fit un mouvement comme pour se jeter vers lui, il s’élança vers elle, mais la mère la saisit d’une étreinte désespérée, comme un animal à qui on veut arracher ses petits ! Une lutte allait s’engager…

— Arrêtez, dit la Baronne d’une voix vibrante. Gardes, qu’on les sépare ; vous m’en répondez !…

Elle était pâle, la bouche frémissante, les yeux pleins d’éclairs. De tous les témoins de cette scène, aucun ne semblait autant qu’elle subjugué par l’émotion, emporté par la douleur de ce père qui réclamait son enfant ; dans cette surexcitation, on eût dit qu’il n’y avait plus en elle place pour la justice, mais seulement pour la plus impitoyable vengeance ! Un instant, elle resta immobile, les yeux fixés sur les accusés, les mains crispées sur les bras de son siège, comme si elle voulait s’élancer et faire justice elle-même, sur l’heure, puis soudain, par un effort violent, comme si elle eût employé pour se dompter, tout ce qu’elle pouvait avoir d’énergie, elle se rejeta en arrière et reprit son altitude digne et froide.

Dans la salle, le calme s’était rétabli.

— Livia Paterno, dit la Baronne d’une voix frémissante, tu entends ce dont on t’accuse, qu’as-tu à répondre pour te justifier ?

Sous cette interpellation, la femme tourna la tête ; Rivenne vit sa figure, elle avait dû être belle, mais l’âge l’avait flétrie, il ne lui restait que de grands yeux au regard troublé et craintif, comme il arrive aux esprits de peu de volonté qui ont toujours subi le pouvoir des autres. En ce moment, étreinte d’une mortelle angoisse, bouleversée, jusqu’au fond du cœur, l’émotion lui donnait une force inusitée, une expression passionnée jusqu’au tragique. D’une étreinte convulsive, elle tenait son enfant serrée dans ses bras…

— Excellence, dit-elle, et sa voix semblait avoir peine à se faire jour dans sa gorge oppressée, Excellence, vous ne m’enlèverez pas ma fille ! Vous ne la donnerez pas à cet homme ! Elle est à moi, c’est mon sang et ma chair, c’est mon âme aussi, je la veux, il faut que je l’aie !… On ne prend pas à une mère son enfant !… Il dit qu’il l’aime, et moi, est-ce que je ne l’aime pas, et plus que lui, car il a d’autres intérêts, d’autres bonheurs dans sa vie, et il n’est pas habitué à rien se refuser, tandis que moi,… moi, je suis vieille, malade, et si je perds mon enfant, que me restera-t-il !… Il m’accuse, il veut me couvrir de honte ! Eh bien, n’a-t-il rien à se reprocher ? Je l’ai quitté, c’est vrai ; il ne m’aimait plus, je n’étais plus pour lui qu’une servante pour qui l’on n’a qu’indifférence et dures paroles ! J’en ai aimé un autre, oui, car celui-là s’est montré compatissant pour moi, lorsque j’étais abandonnée !… Oui, cela est vrai ! Il essaiera de le nier, mais c’est vrai, je le jure !… Oh, je te connais, tu es une âme dure, qui ne se soucie que de toi-même ; tu exiges tout des autres et tu ne veux rien leur donner ! Tu as eu ma beauté et ma jeunesse, et maintenant, tu ne penses à moi que pour regretter la gêne que mon existence te cause, pour souhaiter d’être débarrassé de moi !… Et tu me lances des reproches, des accusations !… Ah, c’est infâme ! Es-tu sans torts, toi aussi ? N’as-tu pas eu des maîtresses, tout à ton gré, malgré mes larmes, comme si j’eusse été un cœur insensible qui devait tout supporter, dont l’affection devait se taire et accepter les misérables débris que tu voulais bien me laisser !… Et quand je t’ai quitté, oses-tu dire que ce voyage que tu faisais, n’était pas pour courir les aventures de femmes, pour satisfaire ton plaisir, hors de ma vue, loin de ma jalousie !… Quel droit as-tu donc de me ravir mon enfant ? Es-tu plus capable que moi de l’élever, de lui donner le bon exemple ! T’es-tu jamais soucié d’elle ? C’est moi qui ai dû toujours veiller sur elle, la soigner, la corriger quand il le fallait ! Toi, dans ton égoïsme, tu l’aurais laissé tout faire plutôt que de te donner la peine de la reprendre en rien !… Et j’aurais eu toute cette fatigue, ces dures épreuves, j’aurais dépensé tout mon amour, tout mon bonheur en ce monde, pour te voir me prendre ma fille, me laisser seule, abandonnée, désolée !… Non, cela ne sera pas !… Tu dis que tu nous tueras ! Eh bien, soit, frappe-moi, tue-moi tout de suite, j’aime mieux mourir que de savoir ma fille entre tes mains !… Mais c’est impossible ; Excellence, vous savez ce que c’est que le cœur d’une mère, vous ne céderez pas au caprice de cet homme ! Ah, les femmes sont trop malheureuses ; elles n’ont point de droit, point de force ; aux hommes tout est permis ! Mais je sais que vous êtes juste, Excellence, je me fie à vous, je vous implore, protégez-moi, sauvez-moi ! Mon Dieu, mon Dieu, ne serait-ce pas une cruauté trop terrible que de dépouiller une mère de son enfant !…

Elle s’était animée au feu de sa propre parole, sa voix soudain affermie, retentissait, toute vibrante de ses angoisses de mère, de sa haine de femme abandonnée ! Avec de grands gestes convulsifs, tantôt elle étreignait sa fille, tantôt elle menaçait son accusateur, et dans le paroxysme de sa passion, plongeant les mains dans ses épais cheveux, elle les répandait sur ses épaules en masses noires toutes parsemées de gris. C’était là le sentiment sincère, le cœur débordant de douleurs lentement amassées, les revendications longtemps attendues, de bien des années de sombres chagrins !…

Brusquement ramené, le sentiment des auditeurs hésitait incertain ; entre ces deux passions également violentes, entre ces accusations également vraisemblables, ils ne savaient que croire et un silence de mort pesait sur l’assemblée. Sur son siège, la Baronne se tenait immobile et muette ; l’émotion qu’elle éprouvait ne se révélait que par la pâleur de sa figure, le feu intense de son regard. Qu’allait-elle décider dans ce débat de ces deux amours, de ces deux haines ? L’alternative était terrible ; comment cette femme au plus haut point impressionnable, pourrait-elle résoudre cette inextricable difficulté ?

Soudain la voix du père s’éleva :

— Et moi, s’écria-t-il, est-ce juste qu’on me prenne ma fille ? Ce que dit cette femme est faux ; jamais je n’ai été dur avec elle ; je l’ai tirée du plus bas bourbier, je lui ai fait partager ma vie ; elle, la servante de cabaret, que pouvait-elle rêver de mieux, et si quelqu’un doit à l’autre, n’est-ce pas elle ? Où est son droit de m’accuser ? Était-elle ma femme ? Ne suis-je pas homme, ne suis-je pas libre ! Ce n’est pas moi qui l’ai quittée, qui l’ai renvoyée, c’est elle qui est partie, en cachette, profitant de mon absence pour aller à son misérable amant ! Eh bien, qu’elle fasse à son gré, je la laisse libre, c’est le malheur qu’il lui causera qui sera ma vengeance ! Mais qu’elle ne m’ôte pas mon enfant ; qu’elle ne la donne pas à ce misérable, je ne veux pas qu’il la corrompe, qu’il en fasse une femme perdue, comme ses compagnies habituelles ! Cela est impossible, Excellence vous ne le permettrez pas… ou bien, ah, je le jure par tous les saints du Paradis, je fais un malheur, je les tuerai, lui, elle, les deux infâmes, et moi après !…

Cette menace sauvage frappa en pleine poitrine celui qu’elle visait ; muet, impassible jusqu’alors, il bondit sous l’outrage.

— Je ne te crains pas, Polydoro, cria-t-il d’une voix rauque, en levant vers lui son poing crispé… oh, tu ne me feras pas peur, tout riche et fort que tu es !

— Silence, dit la Baronne. Qui t’a donné le droit de parler !

— Pardon, Excellence, reprit-il, mais c’est que je ne veux pas qu’il m’insulte !… Cette enfant est la fille de ma femme ; c’est à moi de la défendre ! Et puis, après tout, c’est ma fille peut-être, aussi bien au moins qu’à lui !…

— Veux-tu te taire, bête brute ! s’écria la Baronne avec un éclat de voix terrible. C’est ainsi que tu défends ta femme ! Un mot de plus et !… Prends garde !…

Et elle attachait sur lui ses yeux étincelants de mépris et de fureur. Terrifié, le misérable baissa la tête et se tut. Comme saisie de honte, la malheureuse mère se cachait la figure dans ses mains…

— Vous l’avez entendu ! cria Polydoro, prompt à profiter de l’imprudente parole échappée à son rival. Excellence, vous voyez ce qu’est cette femme, elle m’a trahi de tout temps, il n’y a rien à attendre ni d’elle ni de son complice !…

— Silence, toi aussi, dit durement la Baronne ; assez de paroles vaines ! Je vais vous interroger et malheur à vous si je vous prends en mensonge !…

Tous se turent, un grand silence régnait dans la salle.

— Livia Paterno, dit la Baronne, quand tu as épousé Ercole Roccasecca, as-tu réfléchi que tu le donnais pour père à ta fille ?… Parle, y as-tu songé ?…

La pauvre femme essaya de répondre, mais elle ne put que balbutier quelques mots inintelligibles. Elle baissa la tête ; d’un mouvement instinctif, elle attira sa fille à elle comme pour s’en faire une défense contre une accusation dont elle comprenait la force.

— C’est un triste cadeau que tu lui faisais, reprit la Baronne ; comment ton cœur de mère ne t’a-t-il pas mis en garde contre une pareille faiblesse !…

— Excellence, dit la malheureuse, je me voyais abandonnée… lui a toujours été bon pour moi… puis je ne savais pas… je ne…

Elle n’acheva pas, le regard de la Baronne pesait sur elle chargé d’éclairs…

— Assez, dit-elle, n’aggrave pas tes torts par des mensonges inutiles ! Tu n’as pas rempli ton devoir envers la fille ; c’est ta conscience même qui te le dit !…

La misérable cacha son visage dans ses mains ; un lourd sanglot s’échappa de sa gorge. Il y eut un profond silence.

La Baronne fixa ses yeux sur le père :

— Polydoro Duni, dit-elle de sa voix tranchante, tu as vécu quinze ans avec cette femme, elle t’a donné un enfant, pourquoi ne l’as-tu pas épousée ?…

Ce fut au tour de l’accusateur de baisser la tête et de balbutier.

— Excellence, dit-il enfin, le mariage, c’est chose grave… Je n’étais pas le premier, je n’avais pas confiance !…

— Ainsi, reprit la Baronne, pour quelques mesquins scrupules, par vain amour-propre, tu as oublié que tu avais une enfant, une fille à laquelle tu devais amour et protection ! Tu t’es volontairement exposé à ce qui arrive, à la voir tomber au pouvoir de celui qui est devenu l’époux de sa mère, qui n’a pas craint de lui donner son nom ! Chez toi, non plus, ton cœur de père n’a pu prévaloir sur je ne sais quels misérables obstacles, la crainte de quelques sottes moqueries peut-être !…

Il n’y avait rien à répondre, il ne l’essaya même pas.

— Oui, continua-t-elle de sa voix implacable, tous les deux vous êtes coupables et du même crime ; votre lâche égoïsme l’a emporté sur l’intérêt de votre enfant !… Votre conscience vous accuse et vous cherchez à vous soustraire à ses reproches !… Il est trop tard, toute faute se paie, la vôtre doit se payer !

Dans son angoisse désespérée, la pauvre mère se tordait les mains…

— Excellence, s’écria-t-elle avec une intonation déchirante, Excellence, ayez pitié, je vous en conjure ! Vous ne savez pas ce que c’est que d’être malheureuse, vous n’avez pas été méprisée, abandonnée, on ne vous pas ôté votre enfant !…

Rivenne avait à ce moment les yeux fixés sur la Baronne ; soudain il la vit pâlir, une douleur indicible crispa ses traits, son regard s’éteignit, elle se rejeta en arrière, comme prête à s’évanouir ; on eût dit qu’elle était frappée en plein cœur !… Effrayée, la première dame d’honneur se leva pour la secourir ; le Juge placé près d’elle, la regardait atterré. Mais elle se ressaisit à l’instant ; par un effort prodigieux de volonté et d’énergie, se redressant dans son attitude royale, d’un geste elle rétablit le calme autour d’elle ; l’assemblée eut à peine le temps de s’apercevoir de son trouble.

— Assez, dit-elle ; ce n’est pas de pitié qu’il s’agit, c’est de justice ; vous avez fait appel à la mienne, voici ma décision :

Toi, Polydoro Duni, tu ne peux priver cette mère de son enfant ; tu n’as pas rempli tes devoirs de père quand il t’était facile d’assurer à la fois l’existence de celle que tu avais aimée et de donner ton nom à ton enfant ; maintenant, il est trop tard ; on n’a pas droit aux avantages quand on a refusé d’accepter les charges.

Toi, Livia Paterno, tu t’es mise par ton mariage, hors d’état d’élever ta fille, de l’entourer de bons exemples, de lui servir de mère, en un mot. La plainte portée contre toi par celui qui est le père de ton enfant, est justifiée, il a le droit de soustraire sa fille au danger que tu as attiré sur sa tête.

Vous ne l’aurez donc ni l’un ni l’autre ; c’est le seul moyen de ne faire tort à aucun. Votre enfant restera ici sous ma garde ; vous pourrez toujours la voir, aussi longtemps, aussi souvent que vous voudrez ; à vous de vous faire aimer d’elle, de mériter son pardon. Moi, je me charge de la surveiller, de l’élever ; elle devient ma pupille. Comtesse Valselice, je vous la confie, vous m’en répondez. Livia Paterno, tu pourras rester encore un jour ici avec ta fille ; prépare-la, prépare-toi aussi toi-même à la séparation. J’ai dit ; ma sentence est définitive, sauf l’avis de la Justice du Roi.

Elle fit un signe, les gardes entourèrent les plaideurs, il fallait prévenir toute résistance de leur part. Mais ils n’y songèrent même pas ; atterrés, ils restaient immobiles, la mère tenait toujours son enfant serrée dans ses bras. Les gardes poussèrent les deux hommes dans la salle, la Comtesse Valselice attira Livia et l’enfant dans l’ombre vers les bas-côtés de l’estrade. Il y eut un mouvement dans la foule ; après l’émotion de ces débats, la parole se faisait jour, chacun manifestait ses impressions sans écouter ce qui se disait en réponse. Au milieu de ce tumulte, soudain la voix impassible de l’intendant s’éleva :

— Justice est faite, dit-il, retirez-vous, l’audience est terminée.

La Baronne s’était levée ; lentement, de sa démarche royale, elle descendit les degrés de l’estrade et gagna la salle réservée. Les invités, dames d’honneur, officiers de sa suite, l’entourèrent, tout pénétrés encore de l’impression du spectacle auquel ils venaient d’assister. La Baronne leur parlait, sérieuse et digne, un peu hautaine pourtant, la parole brève et tranchante ; il semblait qu’elle fît un effort pour dissimuler l’émotion qui la dominait encore. Puis les portes de la salle s’ouvrirent, démasquant un vestibule à colonnes desservi par un escalier monumental. La Baronne suivie de sa maison et de ses invités, se mit en devoir de descendre ; sous cette noble architecture, ces beaux costumes, ces armes, ces riches toilettes faisaient un ensemble d’une réelle splendeur. Au bas de l’escalier, les gardes rangés en carré, maintenaient un espace vide pour la formation du cortège. La Baronne monta à cheval, la musique retentit et l’on se mit en marche, traversant la cour des casernes, puis la cour d’honneur pour gagner le pavillon de la Résidence. La foule des paysans et gens du château s’était encore accrue ; le défilé, dans cet entourage tout pénétré de respect, avait tout à fait grand air, c’était bien la marche d’une souveraine au milieu de ses sujets. On arriva ainsi à la Résidence, le cortège se rompit, et les invités furent priés d’entrer pour prendre part à la collation.

On les introduisit dans un vaste salon somptueusement décoré. La Baronne s’était retirée, ses officiers firent les présentations ; les gentilshommes qui furent nommés à Rivenne, lui parurent de fort bon monde, pour des gens de province si reculée. Les femmes aussi, gracieuses et séduisantes plus encore que jolies, se montraient tout à leur avantage ; elles s’empressèrent autour d’Hippolyte avec ces amabilités et ces attentions auxquelles on est si vite heureux de se rendre. L’accueil était des plus sympathiques et Rivenne se trouva bientôt aussi à son aise au milieu de ces nouveaux venus que s’ils eussent été de vieilles connaissances.

Au bout d’une demi-heure, la Baronne rentra ; elle avait quitté son costume de haute cérémonie ; à la place de la souveraine environnée de tout l’éclat du luxe féodal, il n’y avait plus que la châtelaine, fort belle dans sa toilette au dernier goût, et tout empressée à faire à ses hôtes, le meilleur accueil. Le calme avait reparu sur son visage, elle paraissait gaie et heureuse et fit de la meilleure grâce du monde, les honneurs de sa réception. On passa dans la salle à manger, la collation était très richement servie, avec une abondance à satisfaire ces appétits aiguisés par la fatigue de la cérémonie. Placé à côté de la Baronne, Rivenne put admirer tout à son aise sa beauté et sa parfaite aisance ; elle sut trouver à dire une chose aimable à chacun, et mena la conversation avec infiniment de naturel et de bonne grâce ; certes, à la voir d’humeur si gaie et facile, nul ne se fût souvenu des violentes émotions qui l’étreignaient si peu auparavant sur son siège de justice. Le repas dura une heure environ, puis on repassa au salon ; il y eut conversation, coupée de quelques morceaux de musique fort bien exécutés par la chapelle du château. Le moment étant venu de prendre congé, les invités se retirèrent ; il était près de quatre heures, la chaleur était étouffante, chacun se sentait porté à goûter un peu de relâche ; le calme et le silence reprirent possession du château.

Vers le coucher du soleil, Rivenne voulut profiter de la belle soirée pour faire une promenade sur les terrasses. Il descendit et s’achemina dans les allées, admirant la beauté des jardins et la splendeur de la vallée déployée au pied du château comme le parterre de cette noble résidence. Il était seul du reste à jouir du spectacle ; la chaleur était encore intense ; les invités, le personnel du service, fatigués de la cérémonie, savouraient en toute conscience les douceurs du repos. Marchant lentement au milieu des corbeilles de fleurs et des massifs de verdure, Rivenne arriva à l’angle de la terrasse du côté du couchant ; les hauts murs de soutènement formaient là un petit saillant qui pouvait avoir servi de bastion dans les anciens temps de troubles et de guerre ; maintenant, revêtu d’une somptueuse balustrade de marbre, il supportait un beau bouquet de myrtes, de cyprès et de pins groupés autour d’une sorte de petit temple à colonnes dont l’élégante coupole se montrait toute blanche au milieu des sombres feuillages ; de là, on avait une belle échappée de vue sur le bas de la vallée. Rivenne affectionnait ce recoin hospitalier ; le moment était propice pour en savourer une fois de plus le charme tranquille. Il pénétra dans le massif et atteignit le pavillon. Au moment d’y entrer, il s’aperçut qu’une femme s’y trouvait assise : on voyait la traine de sa mante rose s’allonger au dehors de l’entrée, sur les dalles du parquet. Ce n’était pas pour arrêter Rivenne ; il gravit les deux marches d’accès et vit devant lui la Baronne ; assise sur le banc de marbre en hémicycle qui réunissait la base des colonnes, elle paraissait absorbée dans une sombre préoccupation ; Rivenne eut le sentiment qu’il venait mal à propos.

— Excusez-moi, Baronne, dit-il ; je me présente en indiscret et je trouble le cours de vos pensées…

— Le mal n’est pas grand, dit la Baronne avec un sourire un peu triste, et mes pensées ne sont pas de celles qui perdent à être troublées. Je suis toujours heureuse de vous voir, M. de Rivenne, vous le savez, et en ce moment il en est de même, croyez-le bien. La soirée est fort belle ; on est bien ici pour en goûter le charme ; prenez place, laissez vos regards parcourir ces beaux horizons, en vérité cela en vaut la peine.

La vue, en effet, était d’une beauté grandiose ; les deux chaînes de montagnes qui enserrent la vallée dessinaient sur le bleu profond du ciel leurs formes nobles et pures, avec des colorations violettes d’une finesse et d’une puissance merveilleuses ; tout au loin, par une large dépression qui accentuait de la manière la plus heureuse, le beau profil des collines, une ligne d’un bleu sombre indiquait la présence de la mer. Dans la vapeur du soir, les quelques habitations en vue n’apparaissaient que comme de vagues tons d’un gris perlé nuancé de rose, insuffisants pour troubler l’impression de calme harmonie de l’ensemble. C’était la solitude dans ce qu’elle a de plus exquis, de plus poétique, un beau pays désert qui s’endort sous la douce caresse des derniers rayons du soleil, dans la paisible splendeur d’une radieuse soirée d’été.

Rivenne considérait ce spectacle non sans plaisir, mais certes il n’allait pas jusqu’à l’admiration. Son œil fait aux molles inflexions des collines de Bourgogne, aux bas horizons de la Romagne, et plus encore aux grâces conventionnelles des jardins et des parcs des résidences seigneuriales, s’étonnait toujours quelque peu des hardiesses de la montagne, et les fières cassures des rochers d’Italie lui paraissaient empreintes d’une rudesse par trop sauvage. Puis ce pays était bien désert, et sociable avant tout, le digne gentilhomme ne s’accommodait qu’à demi de cette solennité sérieuse. C’est sous cette impression qu’il formula sa réponse :

— Oui certes, dit-il, et je trouve ce lieu admirablement choisi pour l’emplacement d’un belvédère. On respire ici un air délicieux, le murmure de la rivière vous caresse doucement l’oreille et tout le paysage se dispose à perte de vue comme pour le plaisir des yeux. C’est un peu sévère pourtant, et si je pouvais y désirer quelque chose, ce serait d’y voir un peu plus d’animation, comme dans nos riantes campagnes de France ; on se sent ici un peu bien près du désert, ne le trouvez-vous pas ?

— Que voulez-vous, dit la Baronne, nos pauvres Apennins sont comme nos brunes paysannes, on ne peut leur demander les grâces mutines de vos gentilles grisettes françaises. Pourtant ils ont leur mérite ; voyez ces lignes si fières, ces hardis rochers, comme ils ont grande tournure ! Sous les feux du couchant, leurs sommets dépouillés brillent comme des casques de bataille, et sur leurs flancs abrupts, les buissons et les bois de pins s’épandent en longs plis comme des draperies aux reflets multicolores. Puis tout au fond, cette ligne de la mer, c’est le lointain, l’infini, on sent que là-bas, c’est la Grèce, l’Orient, tous ces vieux pays mystérieux vers lesquels notre esprit s’envole, comme l’oiseau vers la lumière ! Cet élan de notre âme a bien son charme, et je m’accommode bien de la solitude à ce prix !

Rivenne la regardait non sans quelque défiance ; de la part de cette grande dame éprise de luxe et de plaisirs, habituée aux extrêmes raffinements de la vie mondaine, aux splendeurs des fêtes royales, si tôt après cette cérémonie où elle venait de déployer une magnificence, une autorité de vraie souveraine, cette passion subite de solitude pouvait à bon droit passer pour excessive, et Rivenne qui croyait aimer la nature autant qu’un autre, n’était pas disposé à croire à l’absolue sincérité de ces effusions presque mystiques.

— Certes, répondit-il, je comprends fort bien ce goût et je le partage, mais c’est à condition de ne pas trop s’y absorber. Nous sommes de race sociable, et si parfois, par effet de contraste, nous trouvons plaisir au repos des champs, avouez pourtant que le commerce de nos semblables a bien autrement d’attraits ! La solitude pousse à la tristesse, on y devient aisément sauvage, morose : en vérité elle n’est pas faite pour nous !…

— Ah, dit la Baronne en souriant, vous voilà bien, l’habitant des villes, l’homme de la foule, des assemblées, des vivaces conversations ! Il vous faut à tout prix sortir de vous-même, vous distraire, échanger vos idées, vivre de la vie de tous, gaiement, sans insister sur rien et sans souci de l’avenir ! La pauvre nature toute simple et calme, vous la trouvez triste, et sa douce réserve vous paraît de la sauvagerie. Moi, je ne suis pas si raffinée, j’aime à me sentir perdue dans ces espaces tranquilles où l’égoïsme humain ne se dresse pas à chaque pas devant vous, avec ses prétentions et ses exigences. Mon esprit y trouve peut-être moins d’excitation, de plaisir enivrant, d’oubli de soi-même, mais il se calme, il s’épure, il revient à sa vraie nature si aisément altérée par l’incessant remous de cette absorbante foule humaine ! Heureux ceux qui trouvent toujours en eux cette gaieté communicative qui ne demande que la société de ses semblables pour se répandre en étincelles, en joyeux propos ; moi, je ne saurais y prétendre ; je l’ai perdue, cette heureuse insouciance, je me sens dépaysée dans cette atmosphère de plaisir facile, de bruyante dissipation ; la solitude, la libre nature me font meilleur accueil, je m’y réfugie avec bonheur, comme un pauvre oiseau blessé !…

Cette recherche de l’isolement, cette mélancolie désenchantée, c’en était trop pour Rivenne.

— Ah, Baronne, s’écria-t-il, que me dites-vous là ! Vous, si éprise de solitude ! Vous, un pauvre oiseau blessé ! Mais bonté du Ciel, est-ce bien la belle et puissante souveraine de Castroleone qui parle ainsi ! Et qu’en diraient vos adorateurs de Naples, toute cette cour dont vous êtes l’étoile et l’idole, cette foule empressée à vous rendre hommage, à vous entourer de cet encens qui est le juste tribut dû à vos grâces, à votre parfaite beauté ! Tout à l’heure, ne vous ai-je pas vue passer devant moi en royal appareil, et jamais souveraine ne m’a paru plus digne du respect et de l’amour de ses sujets ! En vérité, si le dégoût du monde vous pousse à la solitude, si la dureté du sort vous éloigne de vos semblables, c’est à désespérer de la vie, car si vous avez à vous plaindre, quels cris pousseront donc les autres, ces innombrables, tous moins bien partagés que vous !

Il disait cela, moitié sérieux, moitié plaisant, pour répondre à ce qu’il croyait n’être qu’un caprice de conversation. L’effet dépassa son attente ; comme atteinte d’une douleur cruelle, la Baronne se redressa soudain, elle pâlit, ses sourcils se froncèrent, il semblait que sa bouche crispée eût peine à donner passage à sa voix…

— Ainsi, dit-elle d’un ton âpre, ainsi, je vous parais bien heureuse ! Vous croyez qu’on doit envier mon sort !…

— Mais… sans doute… répondit Rivenne surpris de cette brusque attaque. Vous êtes belle, puissante, bien en cour, honorée, aimée de tous, qui donc ne vous envierait ?

Elle se leva toute droite ; d’un geste violent, elle froissa son éventail, à croire qu’elle allait le briser ; frémissante, l’œil chargé d’éclairs, elle se tenait devant lui, personnification vivante du désespoir porté jusqu’à la fureur !…

— Ah, vous me croyez heureuse ! dit-elle d’une voix sourde. Ah, je suis un objet d’envie ! Clairvoyance humaine, voilà bien de quoi te glorifier ! Eh bien, sachez-le, vous qui me trouvez si étrange de me plaindre : de toute cette foule qui tout-à-l’heure, se pressait sur mes pas, à qui je devais rendre la justice, de tous ces pauvres, ces faibles, ces affligés, que je dois consoler et soutenir, il n’en est pas un, pas un seul, entendez-vous bien, qui ne soit heureux en comparaison de moi, pas un seul que, moi, je n’envie, pas un qui porte au cœur, au plus intime de son âme, une souffrance plus poignante, une blessure plus cruelle, plus sanglante ! Et ils peuvent se plaindre, eux, à tout le moins, ils peuvent demander aide et protection ! Moi, je dois souffrir toujours, sans relâche, en silence, sans oser rien dire, en comprimant mes larmes, en luttant à en mourir contre cette douleur impitoyable, éternelle ! Ah, oui, je suis un objet d’envie, oui, je marche environnée d’éclat, d’honneurs, de puissance, je dois être heureuse, n’est-ce pas !… et moi, je voudrais être morte, je voudrais m’arracher ce cœur qui souffre, étouffer cette pensée qui me brûle, tuer en moi ces souvenirs qui m’étreignent comme des vautours acharnés sur leur proie !… Et je dois vivre ainsi, Dieu sait combien d’années, torturée toujours, sans repos, sans relâche, sans que personne me plaigne, sans que j’ose seulement réclamer sympathie et appui ! De la pitié pour la Baronne de Castroleone, de la compassion pour la grande dame riche, puissante, bien en cour, allons donc, ce serait ridicule ! Ah, pauvre âme brisée, misérable créature abandonnée, trahie, détestée de tous, est-ce bien à toi que l’on peut dire qu’il faut envier ton sort !…

Elle se tenait debout, la figure cachée dans ses mains crispées, réprimant à peine, avec des efforts convulsifs, les sanglots prêts à s’échapper de sa gorge. Cette explosion inattendue d’une douleur poussée jusqu’au plus extrême désespoir, prenait chez cette femme énergique, le caractère le plus poignant ; quelle devait être sa souffrance pour qu’elle en fit ainsi l’aveu sans réserve devant l’hôte que le hasard lui avait amené, un étranger qu’elle connaissait à peine !… Saisi de compassion, ému, profondément troublé, Rivenne gardait le silence ; pourtant il fallait répondre ; soudain il eut souvenir des paroles échappées à la Baronne lors de leur visite au vieux château lorsqu’elle avait fait allusion à la brusque disparition de son mari ; c’était sans doute le retour à ce triste épisode de son passé qui soulevait dans cette âme ardente, cet orage de désespoir et de fureur ; il n’y avait qu’à suivre cette indication ; toutefois Rivenne connaissait le monde, et cette explosion de douleur pour un malheur fort ancien déjà, et qui ne laissait pas que d’avoir eu ses compensations, lui paraissait d’une note légèrement forcée.

— Je dois m’excuser, Madame, dit-il, d’avoir trop brusquement réveillé en vous ces pénibles souvenirs. Tout le premier, je sais ce qu’il en coûte de se reporter au bonheur passé. Mais il faut savoir se faire une philosophie ; combien ont, comme vous, souffert d’un abandon immérité, et n’est-ce pas faire trop d’honneur au coupable que de garder si longtemps et de façon si vive, le ressentiment de son infidélité !

Elle le regardait de ses yeux fixes, grands ouverts, avec une expression d’étonnement, comme si elle n’eût pas compris ses paroles…

— Abandon ! Infidélité ! dit-elle enfin… Quoi, vous penseriez que je parle de ce qui m’est personnel dans la trahison dont j’ai été victime !… Oui, elle m’a été cruelle, oh, je ne m’en cache pas… Mais si ce n’était que cela !… Le misérable est mort ; fût-il vivant, je le méprise trop pour arrêter un seul instant ma pensée sur son infamie ! Mais ce qui subsiste, c’est son crime, c’est le poids dont il écrase ma vie, l’angoisse dont il torture mon âme ! Tenez, vous avez entendu tout à l’heure ce père, cette mère qui se disputaient leur enfant ! Ah, que j’ai souffert pendant cet odieux débat, obligée que j’étais de me contenir, de faire appel à l’impassible raison, pendant que chacune de leurs paroles me déchirait le cœur ! C’est que c’est mon histoire qu’ils racontaient, leur malheur était le mien ! Et encore eux, s’ils souffrent, c’est qu’ils ont commis de graves fautes, tandis que moi…, je puis me rendre le témoignage que je n’ai rien fait pour mériter mon sort ! Oui, je dois vous le dire, si vous ne le savez déjà, moi aussi, j’ai perdu mon enfant ! On me l’a arraché, traîtreusement, lâchement, par un crime prémédité, un calcul infâme, dans le dessein bien arrêté de me frapper au plus douloureux de mon cœur, de m’infliger une torture sans relâche, un supplice qui n’aura pas de fin !… Et ils ont bien réussi ! Oh, je souffre, je souffre, chaque jour d’une douleur plus horrible ! Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je fait pour devoir souffrir ainsi !…

Rivenne l’écoutait immobile, pâle, les yeux fixes, comme s’il eût vu soudain se dresser devant lui quelque danger formidable. Cette fois, c’était plus que de la pitié pour ce malheur qui se révélait à lui avec cet abandon sans réserve, c’était une émotion poignante, toute personnelle, comme la révélation terrible de quelque péril imprévu qui pouvait en un instant, anéantir son propre bonheur !… Cette histoire si lugubre dans le peu qu’il en entrevoyait, cette femme abandonnée, cette mère violemment privée de son enfant, ces complications étranges si peu à prévoir pour cette grande dame à l’apogée de la puissance, toute cette accumulation de drame et de désespoir se répercutait dans son âme avec une intensité singulière et l’ébranlait jusque dans ses replis les plus intimes ; si la Baronne avait eu assez de sang-froid pour observer son hôte, certainement, elle l’eût vu aussi troublé, aussi bouleversé qu’elle l’était elle-même !

— Quoi, dit-il enfin d’une voix mal assurée, serait-il vrai, Madame !… On vous aurait ravi un enfant !…

— Vous l’ignorez ? dit-elle. À Naples, dans ce grand foyer de propos, où tout se sait, où tout se dit sans pitié, sans réserve aucune, on ne vous l’aurait pas raconté ! Ah, comme tout s’oublie, et comme on s’égare à croire que personne pense à vous !… Eh bien, oui, c’est vrai, oui, on m’a ravi mon enfant, ma pauvre petite fille, avant qu’elle pût me connaître, avant qu’elle eût appris à m’aimer, et moi qui, chaque jour, chaque heure, sens mon cœur se briser à ce souvenir, moi qui si souvent, après tant d’années, me surprend à croire que je l’ai encore là, près de moi, moi qui me réveille chaque nuit avec l’illusion que je vais la trouver dans son petit berceau, prête pour mes caresses de mère, je me heurte à la réalité impitoyable, je sens cette affection déçue se changer en désespoir incurable, en découragement mortel !… Ah, cela est trop cruel, et parfois oui, je crie à l’injustice, je vais jusqu’au blasphème !… Mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi, mais qu’ai-je fait pour être condamnée à tant souffrir !…

Elle était retombée sur le banc ; en proie à un paroxysme de douleur, elle se tordait les mains, vivante image de la souffrance portée jusqu’au délire ! Rivenne, stupéfié, partagé entre la pitié pour cette douleur si cruelle et sa propre émotion, restait silencieux, hors d’état de recueillir et de diriger ses pensées…

— Oui, dit la Baronne au bout d’un instant, c’est une lugubre histoire, et encore aujourd’hui, après un si long espace de temps, je dois pour en faire le récit, faire appel à tout ce que je peux avoir de force et d’énergie. Il faut que vous la sachiez pourtant ; c’est ma justification et ma vengeance ! Je sais qu’il y a en moi des travers choquants, des rudesses imprévues qui me font juger autre que je ne suis ; quand vous connaîtrez ma vie, peut-être m’accorderez-vous quelque indulgence ; le fer que l’on plonge dans le feu, que l’on frappe sans relâche, se trempe sous l’épreuve, et malheur à qui tombe sous son tranchant ! Je ne suis pas parfaite, oh, je le sais, et je ne me donne pas pour telle, mais n’ai-je pas quelque excuse et ne serait-il pas injuste de m’écraser d’une condamnation impitoyable ! Ceux à qui tout sourit dans la vie, qui n’ont subi ni contrariétés ni chagrins, dont la force ne se dépense pas à contenir un désespoir qui leur déchire le cœur, ceux-là ont beau jeu pour être calmes et censurer les violents ! Aussi je vais plaider ma cause avec confiance, et quand vous saurez de quelles perfidies infâmes j’ai été victime, peut-être m’excuserez-vous si parfois la patience m’échappe et si je suis impitoyable pour cette nature humaine qui a été sans merci pour moi !…

— Mais, Madame, interrompit Rivenne, de grâce, ne vous excusez pas ; nul moins que moi ne songe à vous accuser ! Laissons là ces tristes souvenirs ; à quoi bon en ranimer encore la douleur ! Je m’en voudrais à la mort de dire un mot qui pût vous faire croire que je tiens à pénétrer vos secrets !

— Oh, rassurez-vous, M. de Rivenne, je sais que vous parlez selon votre loyale nature et j’apprécie votre réserve ; ah, c’est qu’elle n’est pas fréquente et je ne vous en sais que plus de gré ! Mais si ces souvenirs me sont cruels, ce n’est pas une raison pour que je les ensevelisse dans le silence ; je vous dois la vérité et je vous la dirai toute entière. J’ai joué, je le sais, un triste rôle, le rôle d’une dupe, d’une niaise, que l’on trompe, dont on se moque sans scrupule, sans pitié, mais si j’ai été stupide, ce n’a été que par excès de confiance, de croyance au bien ; j’étais jeune, expansive, sans expérience, j’ai succombé, mais je peux raconter mon malheur, la tête haute, sans avoir à rougir de rien ! C’est la seule consolation qui me reste ; dans l’excès de mon malheur, je peux en rejeter tout le poids sur les infâmes qui m’ont trompée ; moi, je me rends ce témoignage de n’avoir rien fait pour le mériter ! Je tiens à vous en faire juge ; le récit que vous allez entendre, c’est la seule vengeance que je puisse encore m’accorder !

Voici donc mon histoire dans toute sa triste simplicité. Je suis presque vieille, j’ai trente-trois ans, de longues années, mal employées, pleines de tristes et mauvais souvenirs. Ma mère mourut un an après ma naissance : c’est mon premier malheur ; l’amour, la sollicitude d’une mère, cela ne se remplace pas. Elle était d’une haute race de Calabre, et comptait à la fois parmi ses aïeux les plus anciens chevaliers Normands et l’un des plus hardis compagnons de Scanderbeg, le héros de l’Albanie, le boulevard inexpugnable de la Chrétienté ; mes domaines abritent les derniers rejetons de ces rudes montagnards qui s’expatrièrent à la mort de leur chef plutôt que de subir le joug infâme du Turc. Chose étrange, mon père avait la même double origine ; son nom de Drenco se rattache aux plus anciens souverains de l’Albanie. L’histoire de mes parents est celle d’un amour fidèle, traversé par des calculs de famille qui ne voulaient pas admettre que la riche héritière des ducs de Pertosa, des princes de Ruseccio, épousât un cadet sans fortune. Ma mère fût mariée contre son gré ; mon père, le cœur brisé, courut les aventures de guerre partout où cette époque troublée du commencement du siècle lui en offrit l’occasion. Leur constance lassa la mauvaise fortune ; le premier mari de ma mère mourut, la laissant libre et sans enfants. Rien ne s’opposait plus à leur union ; une nouvelle ère s’ouvrait devant eux avec toutes les promesses de bonheur. Comme si le bonheur était de ce monde ! Le leur dura trois ans ; la troisième année, ma mère mourut, brusquement emportée par un mal impitoyable. Mon père était de trempe énergique ; il résista au choc et m’emmena, toute petite enfant que j’étais, dans ce château perdu dont la mort de son frère aîné venait de le rendre propriétaire. La solitude de cette retraite convenait à l’état de son âme, si triste déjà des malheurs passés ; le coup qui le frappait accrut encore la réserve sérieuse de ses pensées. Je le vois encore, ce grand vieillard, à figure sévère, tout vêtu de noir, semblable à un de ces sombres portraits des hommes d’autrefois ; tout en lui révélait l’impitoyable étreinte d’une de ces douleurs qui ne pardonnent pas ! Il était bon pourtant, sa mémoire est restée bénie de tous, et moi surtout, je ne peux penser à lui sans que le souvenir de cette affection perdue ne me serre douloureusement le cœur. Il vécut cinq ans encore, portant fièrement sa tristesse, mais sous son apparente énergie, il y avait un de ces désespoirs auxquels le temps même n’apporte pas d’adoucissement. Je vivais à ses côtés dans le solennel silence de ce château morne comme celui dont il était la demeure ; mon enfance a été triste et si j’aime la solitude, c’est que c’est elle qui a été ma première, ma seule compagne dans ces années où pour les autres, tout est joie, insouciance, gaieté bruyante et facile. C’était peut-être une dispensation du Ciel ; seule et triste je devais vivre, il était bon que j’en prisse l’habitude au plus tôt.

La santé de mon père déclinait rapidement ; je ne le voyais pas, l’insouciante enfance n’a pas, et c’est peut-être son plus vrai bonheur, l’appréhension des maux qui la menacent. Lui ne se faisait pas d’illusion ; chaque jour il devenait pour moi plus tendre, plus doucement paternel ; certes il ne regrettait pas la vie, mais le sort de cette enfant livrée si jeune aux hasards de l’existence, lui laissait au cœur une préoccupation anxieuse qui se traduisait pour moi en douces caresses, en affectueuses paroles. Bientôt son état s’aggrava ; en proie à une grande faiblesse, il ne quittait plus sa chambre ; c’était une vaste salle haute et sombre, d’aspect sévère et solennel ; j’osais à peine en troubler le silence du son de ma voix. Un jour, il me fit venir ; il était dans son fauteuil, devant un grand feu qu’il faisait entretenir malgré la chaleur de l’été. Je m’approchai, anxieuse ; je ne sais quelle vague inquiétude m’avait glacée tout-à-coup. Il me prit dans ses bras, m’embrassa longuement à plusieurs reprises.

— Mon enfant, me dit-il d’une voix tremblante, ma chère et bien aimée fille, je vais te laisser seule, dans ce monde où ta faiblesse t’expose à bien des dangers. C’est cela seul qui me fait regretter cette vie où rien ne me retient, d’où tout m’éloigne et me repousse. Je ne peux plus rien pour toi, sauf de te donner ce que je crois être une saine direction pour la vie ; promets-moi que tu la suivras. Quoiqu’il arrive, mon enfant, sache rester toi-même, conserve toujours l’indépendance de ton esprit, ne subis les suggestions de personne. Le monde est cruellement égoïste ; il cherche avant tout son avantage, dût-il y sacrifier lâchement le bonheur d’autrui. Ne suis pas son exemple, rejette ses tristes principes. Ton âme est droite et loyale, tu es de haute race, suis tes bons instincts, ils te serviront de sauvegarde, et quand viendra le moment du péril, de la tentation, pense à ta mère, pense à ton père, pense à Dieu surtout qui te voit et ne te ménagera pas sa protection, pour peu que tu la mérites. Fais ce que tu crois lui être agréable, agis comme si nous étions près de toi, comme si tu avais à nous rendre compte de toutes tes actions, de toutes tes pensées ; tu ne seras pas toujours heureuse, mais au moins tu n’auras pas à subir les reproches de ta conscience, et si le malheur te frappe, cette certitude sera ta consolation.

Il se tut et m’embrassa longuement, je sentais ses yeux humides de larmes ; ce moment si triste, si émouvant, même pour une enfant insouciante, je ne l’oublierai jamais !

Voilà les leçons d’après lesquelles j’ai voulu conduire ma vie ; je n’ai guère réussi et mieux que personne, je sais en quoi j’ai pu faillir, mais j’ai conscience encore de n’avoir pas entièrement démérité de la confiance paternelle, et parfois, quand je me compare à d’autres, j’ai la présomption, excessive peut-être, de croire que je ne leur suis pas inférieure, et que si moi, je me blâme, tout autre serait mal venu à me condamner.

Ce furent les dernières paroles que j’ai entendues de la bouche de mon père ; il mourut la nuit suivante. Quand on m’apprit la triste nouvelle, j’eus un moment de désespoir terrible, à croire que je ne pourrais pas y résister. Puis je me remis, hélas, bien vite ; la pensée de la mort est de telle nature que l’esprit d’un enfant n’en peut comprendre la portée. Les distractions ne se faisaient pas attendre ; les gens du château saluaient en moi, la puissante héritière ; par bon souvenir de mon père, et aussi par cet instinct servile si ancré dans l’esprit inculte de ces inférieurs, ils m’entouraient d’attentions outrées, de marques excessives de respect auxquelles ma naïve vanité d’enfant trouvait plaisir, sans démêler ce qu’elles avaient de peu sincère, de bassement intéressé. Cela ne dura pas longtemps ; quatre jours plus tard, je voyais arriver de graves personnages envoyés de Naples par le Vice-Roi, soi-disant pour me complimenter, en réalité pour s’assurer de ma personne. J’étais une riche héritière, presque une puissance dans cette province lointaine ; ma part d’influence dans le pays, même dans le royaume, devait un jour être grande ; les Impériaux, alors maîtres de Naples, mais peu assurés de leur domination, avaient intérêt à tout préparer pour me tenir dans leur dépendance. Je n’avais que des parents très éloignés ; aucun n’était en position de me prendre sous sa garde ; le mieux était de mettre la main sur l’héritage et d’élever l’héritière de manière à en faire la fidèle sujette de l’Empereur. Ainsi fut fait ; tout en me rendant de véritables honneurs, on m’emmena à Naples, pour y être placée dans un couvent de filles nobles dont les dignitaires étaient tout à la dévotion du Vice-Roi.

C’est là que s’est passée mon enfance, jusqu’à l’âge de quatorze ans ; j’ai vécu sans famille, sans affections réelles, ni heureuse, ni malheureuse, vraie vie d’enfant insouciante, inculte, occupée de misérables détails, de vaines futilités, volontairement détournée de toutes pensées sérieuses, de toutes recherches utiles. Beaucoup de pratiques de dévotion, quelques informes rudiments d’instruction, des talents d’agrément tout juste ce qu’il en faut pour tenir sa place dans la société la plus frivole, voilà ce qui dépensait mon temps ; à la lettre j’ai vécu sans vivre. Je n’avais guère d’amies parmi mes compagnes ; on me trouvait trop sérieuse. Avec mes supérieures, je n’étais guère mieux ; mon esprit n’acceptait qu’avec peine, cette discipline de couvent, cette règle si despotique sous ses formes caressantes, ces recettes réputées infaillibles pour assouplir les caractères, les former tous dans le même moule d’obéissance passive, de soumission machinale et impersonnelle. Je passais pour indocile, pour avoir l’esprit de contradiction ; que de fois ce mot m’a été jeté à la face ! J’étais rétive, oui, violente même ; quand j’obéissais, je voulais savoir pourquoi je devais obéir, et les ordres injustes ou oiseux avaient le don de m’irriter, mais en revanche, je puis me rendre ce témoignage, j’avais le sentiment de la conscience, la vive notion du devoir, et sous cette impulsion, je pouvais faire plus que bien d’autres stupéfiées dans leur aveugle soumission. Ai-je beaucoup changé, je ne puis le croire ; la vie a eu pour moi des enseignements amers, je ne suis pas portée à voir en beau ni choses ni gens, mais si je résiste à ce que je crois être faux ou injuste, je ne demande qu’à me laisser convaincre par ce que je reconnais être la raison et la vérité.

Je venais d’achever ma quatorzième année ; un jour, on me demande au parloir. J’y trouve une grande dame de la cour du Vice-Roi, ma parente très éloignée, et qui avait en quelque sorte le devoir de s’occuper de mon éducation. De ce devoir, elle en prenait fort à son aise et je ne la voyais pour ainsi dire jamais. Cette fois, elle fut particulièrement affectueuse et se plut à faire durer l’entretien. Avec elle, était un gentilhomme de haute mine et de belle prestance ; au premier abord, il me parut vieux ; il avait trente ans ; pour moi, fillette, c’était presque la vieillesse. Il m’adressa plusieurs fois la parole et me dit avec une grâce parfaite, quelques mots complimenteurs, monnaie courante de galanterie masculine, mais qui me furent un régal exquis, pour moi, petite sauvage totalement ignorante de ces aimables formules. Je le trouvai donc fort à mon gré, et le vieillard du début de l’entretien était à la fin à mes yeux, ce type de perfection idéale qui hante si volontiers nos pensées de jeunes filles !

La visite prit fin ; je rejoignis mes compagnes ; avec la rapidité des nouvelles de couvent, tout se savait déjà, et on saluait en moi la future femme du beau cavalier du parloir. Mon cœur battit vivement à cette pensée ; en un instant l’enfant désœuvrée, à l’esprit futile et vide, se transforma en la jeune fille avide des bonheurs de la vie, absolument certaine qu’aucun ne saurait lui manquer. De savoir qui était cet homme qui s’emparait ainsi de mon âme, de me demander si son passé répondait de son avenir, s’il y avait place en lui pour une affection égale à celle que je lui avais vouée, je n’y songeais pas un instant ; enfant impressionnable et ignorante, sans expérience du monde, incapable, non pas seulement de mesurer les difficultés dont la vie se compose, mais même d’en soupçonner l’existence, je nageais déjà en plein rêve, ne voyant de l’avenir que ce qu’il me plaisait d’y voir et me disant qu’avec ce beau gentilhomme aux douces paroles, le plus parfait bonheur devait être au-dessous de la réalité ! L’erreur était grossière et cruelle, je devais passer ma vie entière à l’expier !…

Les préliminaires du mariage furent brefs ; je revis encore une fois le beau cavalier, à l’église ; le lendemain, on m’annonça que j’allais l’épouser ; quinze jours plus tard, je le retrouvais, dans tout l’éclat de sa mâle prestance, à l’autel où nous échangeâmes nos promesses, et je devins sa femme !… Sa femme ! Ah, que ce mot est empreint pour moi d’une ironie cruelle ! Que je fusse pour lui sa propriété, comme une esclave que lui aurait livrée le hasard de la guerre, oui, cela était exact, mais qu’il eût au cœur quelque affection, quelque sentiment de tendresse pour cette enfant qui se donnait à lui, quelque ombre de désir de se consacrer à son bonheur, de lui rendre pour si peu que ce fût, l’amour confiant avec lequel elle venait à lui dans toute l’expansion naïve de son âme, ah, certes, rien de tout cela, pas pour la plus petite nuance, n’effleura même sa pensée ; pour lui, ce n’était qu’une aventure comme tant d’autres, quelques moments de plaisir à cueillir en passant, puis une grande existence, les honneurs, la richesse, voilà ce qu’il voyait dans ce mariage, et c’est pour cela qu’il acceptait, lui, le blasé, le sceptique, le roué rompu à tous les cynismes, d’unir sa vie à celle de cette enfant qu’il avait à peine vue, pour qui il n’avait pas la plus légère affection !

La Baronne avait cessé de parler ; trop cruels même pour son énergie, ces souvenirs lui étreignaient le cœur et paralysaient sa voix ; elle restait immobile, les yeux fixes, les dents serrées, avec la même expression de furieux désespoir que si elle eût vu devant elle celui qu’elle venait de flétrir avec une si impitoyable âpreté !…

Rivenne, lui aussi, se sentait en proie à une émotion profonde ; pâle, respirant à peine, il restait le regard fixé sur la Baronne comme s’il se fût attendu à entendre sortir de sa bouche quelque révélation terrible ! Au moment où elle se tut, loin de se calmer, son angoisse parut devenir plus intense ; il semblait qu’il voulût l’interroger, ses lèvres tremblaient, et au moment de parler, un trouble invincible lui serrait la gorge et le réduisait au silence !…

— Et comment se nommait-il ? dit-il enfin d’une voix à peine intelligible.

— Ne vous l’ai-je pas dit ? reprit la Baronne ; il se nommait George, comte Ranieri.

— Ranieri ! dit Rivenne, et une joie intense resplendit sur sa figure. Il respira longuement ; il semblait qu’on eût dégagé sa poitrine d’un poids qui l’étouffait !…

— Ranieri, répéta-t-il, et sa voix était redevenue naturelle. J’ai connu tant de gens en ce monde que je me demandais en vous écoutant si le hasard m’avait fait rencontrer celui dont vous parlez. Le nom que vous lui donnez m’est inconnu, il ne me rappelle aucun souvenir.

— Et je vous en félicite, dit la Baronne, car celui qui le portait, n’a fait que semer sur sa route, le malheur et le deuil ! Et pourtant, le sort l’avait favorisé entre tous ; s’il est un homme qui ait eu en partage tous les dons qui peuvent rendre la vie brillante et heureuse, certes c’est bien lui ; haute naissance, beauté, intelligence, courage à toute épreuve, il avait tout à profusion, et quel usage en a-t-il fait !… Il appartenait à une des premières familles de Sicile ; maître à vingt ans d’une grande fortune, il l’avait follement dissipée et en était réduit, ne pouvant tenir son rang, à courir, dès le début, la vie d’aventures. Du reste, pourquoi le plaindre ; c’est pour cela qu’il était fait, toute autre existence lui eût été à charge. Mobile au plus haut point, esprit merveilleusement actif, inépuisable en ressources, insouciant comme un lazzaroni, hardi en tout jusqu’à la folie, il ne se plaisait qu’aux extrêmes ; là seulement il se trouvait à son gré, dans l’atmosphère qui convenait à sa nature. Joignez-y un charme personnel, un don de plaire presque irrésistible, au point d’être invraisemblable s’il n’était attesté par une prodigieuse infinité de succès, et vous jugerez si un tel homme pouvait s’accommoder de la paisible existence d’un ménage heureux, d’une calme vie de famille ! C’est que ces éminentes qualités étaient annihilées par un défaut terrible, un véritable vice, l’égoïsme poussé à ses dernières limites, l’impossibilité de résister à son caprice, de supporter aucune contrainte, le culte inconscient, aveugle de sa dévorante volonté ! Tout devait céder à son désir ; il y sacrifiait tout, sans réflexion, sans en avoir conscience, par instinct, comme ferait une bête brute ou une force de la nature. Il avait été horriblement gâté par les femmes, et il lui en était resté, comme il arrive si souvent, une sécheresse de cœur absolue, une impitoyable insensibilité ; il méprisait les femmes en proportion de ce qu’elles l’avaient trop aimé ; ce n’était plus pour lui qu’un gibier de bonne prise, le plus désirable de tous et dont il fallait s’assurer la capture par n’importe quels moyens ; quant à leur rendre affection, amour, fût-ce pour la plus mince parcelle, il n’y songeait même pas ; le désir, le fougueux caprice, voilà le seul sentiment qu’il pût avoir pour elles, et rien, absolument rien, ne lui coûtait pour le satisfaire. Et ma vie allait se trouver liée à la sienne ; que pouvait-il me donner, sauf l’angoisse et le malheur ! C’était bien comme dans les vieux contes cet enfant qui a reçu tous les dons ; une mauvaise fée était venue, elle avait jeté dans son berceau le hideux égoïsme ; à lui seul, il détruisait l’effet de tous les talents, de toutes les perfections !

Je vous parle du passé, à la lueur de ce que devait m’apprendre l’avenir. Au moment où je me reporte, il n’en était pas de même et de bien loin. Longtemps éloigné de Naples, le Comte y revenait avec un vrai prestige de héros de roman ; dans ce temps de grands seigneurs ivres de richesse et de puissance, d’aventuriers toujours prêts à jouer pour un instant de plaisir, pour une satisfaction d’amour-propre, leur vie, leur honneur peut-être, nul ne pouvait s’égaler au comte Ranieri ; à la guerre, au jeu, en amour, l’éclat de ses hauts faits l’entourait d’une auréole à éblouir les plus rebelles. Puis, à un autre point de vue encore, les circonstances lui étaient éminemment favorables ; il réunissait en lui de hautes influences de politique et de famille ; le Vice-Roi désireux de se concilier l’un des représentants les plus en vue de la haute noblesse de Sicile, l’accueillait avec la considération la plus marquée ; le plus brillant avenir lui était ouvert. Aussi mon mariage me fit bien des envieuses ; on ne me pardonnait pas, à moi petite fille inconnue, d’enchaîner ainsi, dès mes premiers pas, l’existence du brillant, de l’irrésistible héros de tant d’aventures romanesques ! Ah, oui, j’étais bien heureuse, oui, je devenais un objet d’envie ! Et il fallait me hâter de jouir de mon triomphe, car le moment approchait où je devais rudement le payer !

Mais à tout cela, je ne pensais guère. Je ne voyais dans celui qui devenait mon maître que le beau gentilhomme au charme enivrant, aux douces paroles, et je me donnais à lui tout entière dans l’élan aveugle de mon cœur d’enfant ! Oui, je l’ai aimé ardemment, violemment, comme on aime au début de la vie, dans l’inexpérience de la jeunesse : je croyais, dans l’aveugle expansion de ma foi naïve, qu’il serait tout à moi, comme moi j’étais toute à lui, cœur et âme, sans réserve, sans arrière-pensée ; aujourd’hui, quand j’y songe, je ne sais si ma sottise doit faire pitié ou horreur, et j’en suis à ce degré d’irritation contre moi-même, que je me rebute et me dégoûte au seul souvenir de ces moments de bonheur qui devaient si peu durer !

Oui, j’ai été heureuse, j’ai honte de le dire ; j’ai été aveugle au point d’avoir foi en cet homme ! Ce qui m’excuse, c’est mon inexpérience : j’étais incapable de lire sous le masque charmant derrière lequel il dissimulait sa vraie nature ! Pourquoi d’ailleurs m’aurait-il désabusée ! J’étais jeune, confiante, suffisamment belle pour tenter son caprice, je l’aimais, il s’abandonnait à cet amour, s’en étonnant, s’en moquant peut-être, lui, le blasé incorrigible, mais n’en laissant rien voir ; à qui vous aime, il est si facile de persuader qu’on aime aussi ! Puis, il avait une telle habitude de séduction, une telle science de plaire, qu’il faisait illusion, tout naturellement, sans en avoir conscience ; il pouvait abandonner une femme, brusquement, d’une heure à l’autre, sans jamais jusqu’au dernier moment, s’être départi pour si peu que ce fût, de ces tendres égards, de ces douces prévenances que nous sommes si portées à prendre pour la véritable affection ! Son indifférence même avait du charme ; il aurait fallu qu’il eût au cœur une bien cruelle haine contre une femme, pour lui laisser voir qu’il avait cessé de l’aimer. J’en ai fait l’expérience et je ne sais ce qui me fait le plus horreur, de cet égoïsme féroce qui n’hésite pas à briser violemment le cœur qui vous aime, ou de cette duplicité froide qui entretient la victime dans l’ignorance jusqu’au moment où on peut lâchement la sacrifier !

Nous passâmes à Naples les premiers temps de notre mariage ; le Comte n’aimait guère la vie de campagne, et après s’être montré avec moi dans les domaines qui devenaient les siens, il avait eu hâte de revenir se plonger dans le tourbillon des plaisirs de la ville. Nous menions l’existence la plus brillante, et moi-même, enivrée par cette atmosphère si nouvelle, heureuse de plaire à mon mari en partageant ses goûts et ses plaisirs, je m’étourdissais de bruit, d’éclat, de toutes les surexcitations du luxe et des splendeurs. Aveugle et niaise que j’étais, je ne voyais pas que déjà j’étais trompée, que le Comte était revenu à ses habitudes de séduction et de conquêtes ; il me faisait croire qu’il m’aimait toujours, et dans la stupide ignorance de mon âme, je n’avais pas seulement la pensée qu’il pût en être autrement !

Un an se passa ainsi. Je devins mère de la plus adorable petite fille ; c’était l’intérêt le plus puissant qui entrait dans ma vie ; dès ce moment, sans m’en rendre bien compte, je compris que les plaisirs n’excluaient pas les devoirs et qu’un étourdissement continuel n’était pas le dernier mot de l’existence. Sans cesser d’aimer ardemment mon mari, je devins la mère passionnée de mon enfant, heureuse que j’étais de ne pouvoir les séparer dans ma pensée et croyant de bonne foi que cette nouvelle affection n’avait fait qu’augmenter la première. J’aurais voulu retenir mon mari auprès du berceau de sa fille ; il me semblait que là surtout, était notre bonheur ! Vains efforts et je n’y persistai pas longtemps ; le Comte jouait volontiers un instant avec l’enfant, il y mettait cette bonne grâce qui ne pouvait le quitter, mais si son corps était là, son esprit était bien loin et il nous laissait bientôt pour aller se replonger dans cette foule frivole, pour partager cette fureur d’amusement, de dissipation sans laquelle il ne comprenait pas l’existence. Alors un vague pressentiment me serrait le cœur, mais je le refoulais comme une offense imméritée faite à celui pour qui j’avais encore amour et confiance, et je me décidai à reprendre ma vie du dehors, puisque c’était celle-là seulement que je pouvais partager avec lui.

Les absents ont tort, dit-on ; cette maxime est aussi juste qu’elle est vieille et j’allais une fois de plus en faire l’expérience. En rentrant dans le courant du monde, je ne sais quel secret instinct m’avertit qu’il y avait là quelque chose de changé ; on me faisait fête pourtant et c’était à qui me témoignerait du plaisir à me revoir, mais sous ces dehors flatteurs, je sentais comme une froideur cachée, une sorte de pitié ironique, celle dont on entoure les vaincus. C’est que j’étais une vaincue ; dans la bataille de la vie, j’avais perdu la partie importante, décisive : mon mari ne m’aimait plus, il en aimait une autre, et moi, confiante et inexpérimentée, adroitement jouée par de plus habiles, ce malheur, ce ridicule qui faisait la fable du monde, je les entrevoyais à peine, je ne voulais pas y croire ! L’évidence à la fin fut la plus forte ; ouvertement le Comte s’attachait à une grande dame autrichienne que des relations de famille avaient amenée à Naples. Fort belle, profondément corrompue, souverainement adroite, elle avait su captiver ce cœur mobile ; pour une fois, il avait trouvé son maître. Elle le dominait entièrement, et tel était son art perfide que séduite, moi aussi, par ses prévenances, ne pouvant croire que celle qui paraissait m’aimer, put me trahir avec tant d’audace, je m’étais prise pour elle d’une aveugle affection, je lui avais donné toute ma confiance ! Ah, niaiserie incorrigible de la jeunesse, je t’ai largement payé mon tribut, et quelle moisson de ridicule j’ai recueillie en échange ! En ce moment encore, après si longtemps, le cœur me saigne à ce souvenir, et cependant qu’est-ce que ces misérables déboires d’amour-propre auprès des tortures qui m’attendaient !

La vérité se fit jour cependant ; sous les dehors les plus gracieux, l’indifférence du Comte à mon égard ne pouvait m’échapper. Sans tout comprendre, j’en savais assez pour souffrir et je cherchais, en lui témoignant toute ma tendresse, à regagner le terrain perdu. Vains efforts ; le Comte se laissait bercer par mon amour, mais je sentais autour de lui comme une froide muraille qui m’éloignait de son cœur. Froissée mais soumise encore, je me disais que c’était ma faute, que je ne savais pas me faire aimer, que ma jeunesse ignorante le lassait à la longue, je m’efforçais de trouver le chemin de son esprit, de l’amuser, de lui plaire comme je voyais y réussir d’autres qui peut-être ne me valaient pas ; je cherchais à le rapprocher de son enfant, à lui faire partager cette joie infinie que j’éprouvais à voir les progrès, les premiers sourires de l’adorable petite créature ! Peine inutile, il cédait un instant, puis se dérobait et retournait bien vite à ses dissipations, à ses plaisirs. Ah, que j’ai souffert en constatant cet écroulement de mes espérances, en voyant disparaître, par je ne savais quel funeste enchantement, ce bonheur que j’avais cru éternel ! Alors je me réfugiais auprès du berceau de mon enfant, de ma pauvre petite Célie, je passais de longues heures penchée sur elle, m’abreuvant de sa vue, vivant de sa vie, me disant qu’en elle au moins je retrouverai ce calme, cette confiance en l’avenir, cette joie pure du cœur que je sentais m’échapper ! Oh, que je l’ai aimée, cette enfant, quels doux moments elle m’a donnés par sa seule présence, par les caresses de ses petites mains, par l’enchantement de ses sourires, les délices de ses premiers bégaiements ! Et tout cela, je l’ai perdu : moi que Dieu avait créée pour être avant tout une mère, la plus aimante, la plus dévouée, la plus heureuse de ce sacrifice de tous les moments qui est la rançon et la joie de l’amour maternel, moi, qui n’avais plus d’autre bonheur, qui n’aurais pas hésité, même alors, je crois, à renoncer à tout plutôt que de perdre ma fille, on me l’a brutalement, perfidement enlevée, on m’a rejetée dans ce monde indifférent, toute seule, sans espoir, sans consolation, sans aucune chance, non pas de bonheur, mon Dieu, mais d’apaisement, mais de calme ; on m’a traitée comme on ne traite pas la dernière des criminelles, car, elle au moins, on lui laisse l’espérance de revoir un jour son enfant ! Ah, les misérables, les lâches, les infâmes, quel pourra être dans la mort, le châtiment qui doit venger le supplice que vous m’avez infligé ici-bas !

Pourtant, je ne cédais pas sans résistance ; il n’est pas dans ma nature de m’abandonner sans combat. La patience m’échappait ; j’osai parler au Comte. Il sourit ; une jalousie de femme, ce n’était pas la mode, cela était de mauvais goût ; il chercha à me le faire comprendre. Je cédai d’abord, sotte niaise que j’étais ; puis, mordue de nouveau par cette continuelle insulte, j’insistai, je suppliai, je m’irritai même !… C’était une faute, car j’allais m’enlever à jamais ce que le Comte pouvait avoir encore d’égards extérieurs pour moi, mais après tout, cela valait-il la peine de paraître accepter cet odieux partage, de courber la tête devant le caprice de ce sultan ! Je ne suis pas assez docile, et je persistai ouvertement, sans crainte. Cela, le Comte ne pouvait le pardonner ; il aurait admis que je lui fusse infidèle ; c’était la mode du jour ; entre gens de bon ton, cela ne tirait pas à conséquence, et je crois même, que Dieu me pardonne cette pensée infâme, qu’il me le fit comprendre ! Cette vengeance-là, certes, j’avais du mérite à me la refuser, car les occasions ne me manquaient pas ; la comtesse Ranieri, ouvertement abandonnée de son mari, il y avait là de quoi tenter bien des convoitises, et ce n’était pas les sévérités de l’opinion qui m’auraient retenue ! Mais si le Comte n’avait pas souci de son honneur, moi, je tenais à garder le mien ; j’avais donné ma foi, et, même indignement trahie, je ne voulais pas être parjure !… Je résistai donc, j’enlevai au Comte ce dernier espoir ; cette résistance à sa volonté, c’était pour lui l’offense la plus cruelle ; toute gêne, tout obstacle lui étaient absolument insupportables ; dès ce jour un abîme s’ouvrait entre nous !

Je le sentis bientôt ; malgré son indifférence affectée, il avait au cœur une haine mortelle ; ses regards, ses froids sarcasmes, parfois même comme des élans de violence mal contenus, tout m’en avertissait ; sous ses manières raffinées d’homme de cour, l’aventurier reparaissait, prêt à tout, dénué de tout scrupule !… Mais je ne m’en effrayais pas, j’aimais mieux une guerre déclarée, tout, même la violence, plutôt que d’être la dupe de cette odieuse hypocrisie, de cette perfide duplicité ! Haine pour haine, coup pour coup, pourquoi aurais-je reculé, moi qui étais si cruellement offensée ! Je ne suis pas d’humeur plus orageuse qu’une autre, mais je veux et je sais me défendre ; je ne supporte ni l’insolence ni l’insulte ; on ne me ménageait pas, pourquoi les aurais-je ménagés, eux, mes lâches persécuteurs ! Un jour, la patience m’échappa ; la mesure était comble : en pleine assemblée de cour, je témoignai ouvertement à ma rivale, tout le mépris qu’elle m’inspirait ! Ce fut une mémorable scène ; ce qui me surprend, c’est que le Comte ne m’ait pas tuée sur place !… Il fut question de me renvoyer de la Cour ; la position de la Princesse vis-à-vis du Vice-Roi, son parent des plus proches, ses alliances avec la famille impériale, légitimaient cette répression. On recula cependant ; la comtesse Ranieri était encore la baronne de Castroleone, la duchesse de Pertosa, et un affront fait en sa personne à la haute noblesse napolitaine pouvait avoir de graves conséquences. L’affaire fut assoupie ; mon mari, la princesse même, affectèrent de ne voir dans mon éclat que la sotte boutade d’une enfant incapable de se conduire. Mais le coup était porté, et dès ce jour, ma perte fut décidée. Il ne restait qu’à trouver le moyen de me frapper et j’avais affaire à des haines trop ardentes, à des ennemis trop dépourvus de scrupule, pour qu’il ne fût pas sûr qu’ils sauraient bien choisir le point où ils pourraient me porter le coup le plus cruel. J’en avais le pressentiment, mais que faire ? À Naples, dans ce milieu artificiel où tout s’alanguit, tout s’énerve, sous les yeux de mon mari, entourée de ses amis, de ses fidèles, j’étais mal placée pour lutter ; sans doute, contre une violence ouverte, mes serviteurs personnels auraient bien su me défendre, mais contre la ruse, la perfidie la plus subtile, la plus raffinée, que pouvaient-ils, que pouvais-je moi-même ! J’en avais le pressentiment et j’étais prête à tout ; oui, je vous le dis, je m’attendais à être frappée à mort, dans quelque nuit sombre, en rentrant chez moi, ou bien à être empoisonnée, que sais-je ? Ah, plût à Dieu que ce fût à cela que se fût bornée leur vengeance ! La mort, aujourd’hui, je l’attends, je la désire ; alors même, elle ne m’effrayait pas, pour moi, du moins, mais j’avais ma fille, ma pauvre enfant, et la pensée d’être séparée d’elle, la crainte de la voir livrée sans défense à des mains indifférentes ou ennemies, ah, cela me broyait le cœur et je tenais à vivre, j’étais décidée à résister à tout prix ! Niaise que j’étais, je n’avais pas mesuré l’intensité de haine à laquelle j’étais en butte ; me frapper, moi, m’atteindre dans ma vie, c’était trop peu ; il y avait une vengeance bien plus atroce, un moyen bien plus sûr de briser, de détruire mon existence ; ce moyen auquel dans la simplicité de mon âme, je ne pouvais pas penser, ce fut celui-là qu’ils choisirent, et certes l’invention leur fait honneur, car s’ils ont voulu me broyer le cœur, empoisonner toutes les minutes de ma vie, ah, ils peuvent se rendre le témoignage qu’ils ont pleinement réussi !

Les jours se passaient ; le Comte était avec moi toujours correct en public, d’une froideur de glace dans le particulier. Je le voyais à peine, il ne m’adressait presque plus la parole, son enfant était pour lui comme s’il n’existait pas ; c’était pour nous comme un étranger malveillant qui aurait eu le droit de nous imposer sa présence. Pour moi, j’en prenais mon parti, j’avais appris à le haïr, à le mépriser, et que m’importait ses outrages ! Mais son indifférence pour son enfant m’exaspérait ; rendre cette pauvre petite créature responsable de ses propres fautes, lui refuser l’affection qui lui était due, d’abord parce qu’elle était ma fille, et surtout pour plaire à une autre, ah, cela était trop pour moi, et mon cœur bondissait dans ma poitrine quand je voyais ce lâche abandon ; il me semblait que je devais racheter par un redoublement d’amour cette infidélité contre nature ! Le monde m’était à charge, je n’y allais presque plus ; assise auprès du berceau de mon enfant, j’entourais le pauvre petit être de mon affection, de ma tendresse, ne vivant plus que dans l’avenir, absorbant ma vie dans ce qui devait être la sienne. Ah, ce sont mes bonnes heures que j’ai passées là ! J’oubliais tout, je ne voyais plus que cette adorable petite créature, je m’abreuvais de ses sourires, de ses premiers bégaiements, de tout ce charme indicible de l’enfance, de ce délire si doux de l’amour maternel ! Oh Dieu, est-il possible que l’âme humaine puisse contenir tant de tendresse, se sentir faite pour tant de bonheur, et que soudain, toute cette puissance se retourne contre elle-même, que cet amour devienne pour le cœur comme le vautour qui doit éternellement le déchirer !

Il semble qu’une fatalité méchante ait pris parti pour mes bourreaux ; moi présente, leur complot ne pouvait réussir ; sans même avoir le soupçon d’une trahison aussi infâme, je veillais, et je vous le jure, j’aurai su défendre mon enfant ! Il fallait m’éloigner, ce fut la fatalité qui s’en chargea : un jour, on vint m’apprendre qu’un incendie avait détruit une partie de ce château ; le mal était grand, je devais m’assurer de son étendue et aviser à le réparer. Il me fallut partir, et partir seule ; du Comte, il n’était pas question ; ma fille… vous savez comment on vient ici, quels déserts il faut traverser, quels risques même il faut courir ; au moment dont je parle, c’était bien pire ; il eût fallu être folle pour y aventurer un enfant ! Je la laissai donc… je ne devais pas la revoir ! Comment n’en ai-je pas eu le pressentiment ? Comment ai-je pu m’arracher de son berceau, moi qui étais sa défense, sa seule sauvegarde !… Ah, je vous le dis, ce sont là des pensées trop cruelles pour le cœur d’une mère ! Avoir toujours dans le souvenir cette adorable petite tête blonde, revoir ces doux yeux, ce gai sourire, entendre le murmure de cette petite voix, et se dire que tout cela est perdu par mon aveuglement, mon insouciance, par cette étourderie stupide qui ne suppose rien, ne prévoit rien, ne redoute rien, se faire ce reproche, chaque jour, à chaque heure, l’entendre dans ses rêves, le retrouver à son réveil, toujours présent, acharné, impitoyable, oh, oui, c’est trop cruel, et si je n’en suis pas devenue folle, c’est que sans doute ma punition n’est pas assez grande, je n’ai pas assez expié ma faute ! On parle de châtiments éternels ; ah, je peux en juger ici-bas ; un remords, moins que cela même, le sentiment brûlant d’une faute irréparable, que peut-on rêver de plus âpre, de plus amèrement cruel !…

Je partis donc. Je n’étais venue dans ce château, depuis dix ans, que quelques jours à peine ; ma surprise fut douloureuse. La destruction matérielle était grande sans doute, mais qu’était-ce auprès de l’effroyable dégradation des habitants ! Dans ces pays sauvages, dès que la surveillance se relâche, tout revient à la barbarie ; mon père mort, tout avait été à l’abandon ; des intendants infidèles, des fonctionnaires du Vice-Roi, rapaces et impitoyables, tout s’était conjuré pour ruiner le pays, pour faire des habitants, de vrais sauvages défiants et féroces. Il n’y avait plus de justice, plus de sécurité ; à peine la terre était-elle cultivée ; livrés à eux-mêmes, ces pauvres paysans si rudes déjà, si incultes, habitués à être traités avec barbarie, forcément conduits à agir de même, étaient tombés à un degré d’avilissement et de misère qu’il faut avoir vu pour le croire possible en terre chrétienne ! Je m’en émus, j’avais honte d’avoir à ce point abandonné ceux dont j’étais après tout, la maîtresse et la protectrice, mais que faire ? J’étais bien ignorante, sans aucune expérience, je n’avais personne pour me seconder, me diriger, ma tâche m’écrasait. Puis la pensée de ma fille, le besoin de la voir, me tenaient trop fortement au cœur ; au bout de dix jours, je ne pouvais plus résister. J’allai au plus pressé, je pris les mesures strictement indispensables, et je repartis. Il était trop tard ; les misérables avaient mis le temps à profit ; le poignard qu’ils avaient aiguisé avec tant de perfidie, allait me percer le cœur !

J’arrivai triste, anxieuse de la vie amère que j’allais reprendre, mais sans autre inquiétude. Par raffinement d’infamie, le Comte m’avait écrit, deux fois même, deux billets courts et secs, pour me donner des nouvelles de mon enfant. Je les ai encore, ces billets ; au jour du Jugement suprême, ils vaudront au misérable qui les a écrits, le châtiment le plus impitoyable ! Tromper une mère, la rassurer sur son enfant au moment où on le lui enlève, où l’on crée pour elle un enfer, et pour la pauvre petite créature, une destinée à laquelle je n’ose pas même penser, ah, je me le demande, y a-t-il jamais eu dans ce monde où tout arrive, un crime aussi hideux, une perversité aussi infâme, aussi monstrueusement perfide ! Ah, c’est bien la peine d’appartenir à cette Humanité si fière d’elle-même, pour y constater la présence de pareils monstres, mille fois plus cruels que les bêtes des bois, car si elles font le mal, celles-là, au moins n’en ont-elles pas conscience, elles ne pensent pas à la souffrance de leur victime, elles la tuent et la dévorent, mais ne songent pas à se réjouir, si, brisée par la torture, elle se tord dans les plus atroces convulsions !

J’arrivai à Naples ; je demande ma fille, je cours à son berceau ; il était vide !… Il me sembla que mon cœur se brisait ; comme à la lueur d’un éclair, j’entrevis quelque chose d’horrible !… J’interroge… on me répond que depuis huit jours, le Comte est allé en villégiature à Castellamare et qu’il a emmené avec lui l’enfant ! Emmener l’enfant, lui, le père insouciant par excellence ! À Castellamare !… Chez la Princesse sans doute qui y avait une résidence d’été ! Oh, je sentais tout mon être se révolter à cette pensée ! Mon enfant chez elle, chez l’ennemie de sa mère, celle qui ne pouvait avoir au cœur que des sentiments de haine et de vengeance, il y avait là quelque abîme de scélératesse, quelque machination monstrueuse ! Passe encore si, moi, j’en avais été la victime, mais mon enfant ! Me frapper en elle, oh, c’était un raffinement d’horreur dont je n’avais jamais eu la pensée ! Mais d’eux, je pouvais tout craindre, et depuis quinze jours ils avaient mon enfant !… Il fallait le leur reprendre, le leur arracher sur l’heure, à tout prix, quelle que fût leur résistance ! Ah, je jouais gros jeu, je le savais ; avec de tels adversaires, je devais m’attendre à tout, mais je me sentais la force d’une lionne, et j’aurais bravé toutes les violences, tous les périls, plutôt que d’endurer un instant de plus cette abominable torture ! Sans attendre une minute, je fais remonter mon escorte à cheval et je cours sur Castellamare…

J’arrive, je vais droit à la résidence de la Princesse… Horreur ! Il me semble que la terre tremblait sous mes pas ! Le palais était désert ; quelques domestiques, vieux habitants du logis, ne savent que me répondre : la Princesse est partie depuis bien des jours ! Le Comte, on l’a vu à peine ; on ne sait pas s’il avait un enfant avec lui ! Je me sentais tomber dans le vide, le néant, la nuit glacée, impénétrable, c’était à en devenir folle ! Je me roidis pourtant, je ne pouvais désespérer si vite ; je recherche, j’interroge ; voici ce que j’apprends : il y avait dix jours, le Comte était venu par mer dans une felouque ; l’enfant était avec lui aux mains de deux femmes, deux étrangères, prises je ne sais où, pour jouer ce rôle infâme, faire oublier sa mère à un enfant !… Pauvre cher ange, elle était calme : comment aurait-elle compris le crime qui se commettait en sa personne !… La Princesse était allée à bord, l’avait caressée, embrassée, de la meilleure grâce du monde. Je le crois bien ; c’était sa vengeance qu’elle tenait ; chaque sourire de mon enfant, c’était autant d’arraché au plus vivace de mon cœur, c’était le stigmate de la défaite imprimé, sur mon front, c’était ma vie brisée, mon bonheur détruit à jamais ! Ah, elle dut triompher, cette misérable, dans l’odieuse noirceur de son âme ! Ah oui, ils ont dû s’applaudir, se féliciter, elle et son complice, lui plus infâme encore, car elle, c’était mon ennemie, et nous étions en guerre, mais elle ne me devait rien, elle n’était pas parjure tandis que lui !… Oh, Dieu, est-il possible qu’il y ait des âmes assez viles, assez hideusement méchantes, pour ne pas comprendre qu’il est des crimes qui ne peuvent pas se commettre, qu’on n’arrache pas un enfant à sa mère, qu’on ne dépouille pas une mère de son enfant !… Mais non ; ce cœur était de boue, il n’y restait rien, rien qu’une haine féroce pour celle qui avait osé défendre son bonheur contre son caprice, un furieux désir de vengeance contre moi qui lui avais fait cet outrage de résister à sa volonté ! Il fallait me punir, n’importe à quel prix, fût-ce à celui, oh, cela est trop horrible !… du bonheur de son enfant !… Et il n’hésita pas, il ne se demanda pas si ce qu’il faisait n’était pas d’un infâme, il me prit ma fille, il la jeta à tous les hasards de ce monde si dur aux faibles, avec la même insouciance que s’il avait écrasé du pied un insecte sur sa route ! Et moi, je suis condamnée à vivre avec cette effroyable pensée, que je suis riche, forte, puissante, que je pourrais faire le même sort à ma fille, et qu’en ce moment peut-être, elle souffre, elle gémit, que dis-je, oh, cela est trop atroce, elle succombe, Dieu sait à quelles épreuves, à la misère, à la faim, à la honte, et moi, moi qui donnerais ma vie, tout mon sang pour elle, je ne puis rien pour la secourir, cet amour dont mon cœur déborde, est impuissant à la sauver !…

Il faut que j’achève, pourtant !… Excusez-moi si je ne puis contenir le cri de ma souffrance ; oh, je vous le jure, je soutiens une cruelle lutte contre moi-même pour ne pas m’y abandonner plus encore !… Le lendemain, le Comte était reparti, disant qu’il allait à Sorrente pour quelques jours. On ne l’avait pas revu ; le soir, la Princesse avait quitté la villa, sans doute pour rentrer à Naples ; depuis, on n’en avait plus eu de nouvelles !…

Voilà tout ce qu’on savait ! Et de ce jour, le silence s’était fait ; à Naples, on croyait la Princesse à Castellamare ; puis dans cette grande folle ville, qui donc s’inquiète de personne !… Une explication était plausible, c’est qu’elle avait rejoint son amant à Sorrente, à Ischia peut-être, se délectant de mes angoisses, se complaisant dans la pensée de mes tourments ! Je cours à Sorrente ; nul n’y avait vu ni le Comte ni la Princesse ; à Ischia de même. Je cherche, je questionne, j’envoie des émissaires sur toute la côte, partout où de tels fugitifs pouvaient s’abriter !… Rien, on ne put rien découvrir ; la terre ou la mer semblait les avoir engloutis !… Et depuis, toujours cet horrible silence, la nuit absolue, le mystère inextricable ! Tout ce qui peut se tenter pour pénétrer ce secret, tout a été fait, partout des gens à moi ont cherché, interrogé, fouillé, j’ai tout mis en œuvre, et rien, toujours rien, je me suis brisée comme contre un rocher infranchissable, je me suis perdue dans un abîme sans fond !…

Non que je n’aie pas eu des indices : lorsque, bien tard, hélas ! j’ai pu m’occuper de les poursuivre, j’ai appris que la Princesse et le Comte avaient été vus à Gênes peu de temps après leur disparition de Naples ; l’enfant était encore avec eux. Mais c’est là que l’obscurité commence, implacable comme un mur de sépulcre ! Les deux coupables étaient las l’un de l’autre ; ils se séparèrent ; la Princesse retourna en Hongrie, seule ; il est certain qu’elle n’emmena pas l’enfant ! Elle est vieille maintenant ; triste vieillesse futile et dissipée, ridicule fin d’une pitoyable vie ! Plusieurs fois, malgré l’indicible répugnance que j’ai à recourir à elle, j’ai fait appel à ses souvenirs sur son aventure de Naples ; elle en parle fort légèrement, comme de chose tout à fait indifférente, elle en a vu bien d’autres ! mais jamais aucune parole ne lui est échappée qui pût faire croire qu’elle savait ce qu’est devenue ma fille ! Elle n’y pense pas plus qu’à moi, pas plus qu’au Comte, tout cela est sorti de sa vie, autant que si rien ne s’était jamais passé ! De ce côté-là, aucun espoir ; cette âme desséchée par le plus mesquin égoïsme, aucune lueur de conscience ne viendra jamais l’éclairer !

Restait le Comte, et certes, je peux me rendre ce témoignage, si jamais coupable a été cherché, poursuivi avec plus de ténacité, plus d’âpre persistance, c’est bien lui ! Dans toutes les villes, toutes les cours d’Europe, partout où se rassemblent les hommes de plaisir, les gens en quête d’aventures ou en délicatesse avec la vie normale, dans les armées, dans les grands courants de foules si attrayants pour les esprits sans scrupules, partout j’ai fait chercher sa trace, j’ai tout fait pour l’atteindre et le saisir ! Là encore la fatalité a joué son rôle ; il m’a toujours échappé ! C’est qu’il est passé maître en adresse et en subterfuges ; il voulait me faire perdre sa piste et il a réussi : une existence errante, aucune attache nulle part, l’indifférence de tous pour tous, quelques changements de nom à propos, avec cela on donne aisément le change. Combien en est-il de par le monde, de ces coureurs d’aventures, sans parents, sans famille, sans patrie, que nul ne connaît, qui paraissent et disparaissent sans que personne s’en inquiète, sans que nul en garde souvenir, vrais grains de sable roulés dans l’immensité de l’Océan ! Le Comte était au plus haut point de cette race ; se voyant recherché, il a plongé au plus épais de cette immense cohue humaine, et il a disparu comme dans un gouffre, disparu avec mon enfant, l’entraînant avec lui dans les horribles dangers de cette vie errante ! Et que dis-je ; peut-être même, ah, il en était capable, l’a-t-il abandonnée dès le premier jour, comme on jette au premier détour du chemin, un fardeau incommode ! Alors, que s’est-il passé ! Un pauvre petit enfant, ignorant de tout, sans souvenir de rien, comment était-il possible de l’atteindre, dès que la trace de son père était perdue ! Voilà l’effroyable dilemme dans lequel je me débats, l’impossibilité horrible qui m’écrase ; aujourd’hui, sauf un miracle de la Souveraine Providence, je ne peux plus espérer de retrouver mon enfant !…

Aurais-je pu faire plus ? Hélas, parfois dans ces nuits atroces où, dévorée d’insomnie, je reviens sur cet odieux passé, alors que chaque épisode, chaque détail de cette affreuse période se retracent à mon esprit, se dressent devant moi comme des démons acharnés à me torturer, alors, j’en viens à me dire que je pouvais sauver mon enfant, que j’aurais dû me soumettre, me sacrifier, demander grâce à mes bourreaux, m’humilier devant eux, en un mot que j’ai été orgueilleuse, que je n’ai écouté que mes ressentiments et que si je suis cruellement punie, c’est que je le mérite, et qu’il ne faut accuser que moi ! Ah, cette pensée est atroce ! Quand elle me saisit, oh, je vous le jure, pendant que je me débats sous son étreinte, celui qui m’arracherait le cœur, celui-là je le bénirais de toute la puissance de mon âme, ce serait pour moi le plus signalé bienfait ! Puis, après une agonie dans laquelle j’épuise tout ce qu’il y a de plus poignant, de plus aigu dans la souffrance morale, que vous dirais-je, alors, à bout de forces, brisée de douleur, je reviens à moi ; lâche créature, je me reprends à vivre, je trouve des raisons pour me persuader que je ne suis pas coupable ! Courir après ces misérables, me jeter à leurs pieds, me prosterner, m’humilier, moi qui me sentais mordue au cœur par le plus âpre désir de vengeance, abjurer mes trop justes griefs, demander mon enfant avec supplications, avec larmes, oui, je crois que je m’y serais résignée ; bien des martyrs n’en ont pas fait autant !… Eh bien, cela même eût été inutile ; les mesures avaient été trop bien prises ; supplications ou vengeance, tout m’échappait sans me laisser la plus petite lueur d’espoir !…

L’insuccès de mon premier effort m’avait brisée ; je restais immobile, inerte, sans pensée, comme frappée de stupeur, au milieu de cette foule indifférente sinon hostile, toute seule, sans expérience, sans connaissance du monde, je me sentais désarmée, incapable de rien faire, de rien prévoir, de rien imaginer, aussi bien pour user de diplomatie, de ménagements pour chercher à attendrir mes persécuteurs, que pour punir, pour frapper à outrance ! Puis une idée me vint ; j’allai droit au Vice-Roi !

Oh, cela me coûtait ! Je n’avais jamais caché mes opinions hostiles au pouvoir qu’il représentait ; j’avais gravement offensé la Princesse sa parente, donnant ainsi l’exemple d’une atteinte ouverte portée à son autorité. Je n’hésitai pas pourtant ; j’implorai son appui, je m’humiliai, oui, je lui demandai grâce ! Il me reçut froidement, me paya de bonnes paroles ; ce fut tout ; je compris que je n’obtiendrai rien ! Alors, ma tête se perdit ; le soir, seule chez moi, devant ce berceau vide, un accès fou de désespoir me saisit, je perdis connaissance ; pendant deux mois je fus en proie au plus aigu délire, à ne pas douter que si je conservais la vie, ce serait aux dépens de ma raison ! Ah, plût au Ciel que je fusse morte ou folle ; au moins je n’aurais plus conscience de cet atroce supplice que je suis condamnée à endurer ! Ah oui, j’aurais été trop heureuse ! La mort ne voulut pas de moi ; un jour, je repris conscience de moi-même, je me retrouvai en face de cet horrible supplice, cette atroce pensée de vivre sans ma fille, sachant qu’elle m’avait été enlevée et que j’étais incapable de la retrouver ! Car j’avais perdu bien du temps, et ces longs jours d’inaction, les coupables avaient dû les mettre à profit pour assurer leur sécurité et faire perdre leur trace. Telle est mon excuse ; telle est la seule consolation que je peux encore me donner ; c’est la fatalité qui m’a arrêtée ; quand je repris possession de moi-même, l’occasion était perdue, perdue à ne pouvoir se retrouver !…

Cependant il fallait agir ; je fis commencer partout des recherches. Avec quelle impatience j’en attendais le résultat ! Avec quel sentiment d’amère déception j’en constatais chaque jour l’inutilité absolue ! De vagues indices, des faits sans portée, des semblants de traces aussitôt perdues que découvertes, tout cela avec des délais sans fin, des longueurs interminables, c’était à désespérer l’âme la plus patiente ! Mais l’espoir est si tenace ! Il me semblait impossible de ne pas réussir ; ma cause était si juste, mes prières si ferventes, mon âme si brûlante de bonheur au moindre espoir de succès ! Ce fut alors que j’eus la pensée d’aller à Rome, implorer le secours de la puissance papale ; j’avais parmi les hauts dignitaires, des parents qui, si éloignés qu’ils fussent, me viendraient sans doute en aide ; s’ils pouvaient mettre à ma disposition les ressources infinies de la diplomatie romaine, je devais avoir cause gagnée, et à cette seule pensée mon cœur s’inondait de joie !… Je partis ; vous savez déjà quel fut le résultat de ma démarche ! Je n’y reviens pas ; le dégoût me suffoque à la pensée de tant de perversité et de bassesse ! Une fois de plus, il me sembla que ma raison allait succomber ! Je m’enfuis et obéissant à je ne sais quel instinct, je me réfugiai ici ; retourner à Naples, cette seule pensée me faisait horreur ; ici au moins, dans ce château perdu, sous le lourd silence de cette morne solitude, parfois je pouvais échapper à ces lugubres rappels du passé, je n’avais pas sans cesse sous les yeux les mille souvenirs de mon enfant, le spectacle vivant de mon irréparable désastre !…

Seule dans ces salles vides, sur ces terrasses désertes, en proie à une idée fixe, celle de ma pauvre petite fille, j’éprouvais une triste douceur à me séparer des humains, à rejeter bien loin de moi tout ce qui pouvait me rappeler leur froide indifférence, leur brutal égoïsme, leur basse et vile méchanceté ! Errant au hasard dans ces ruines muettes, assise pendant d’interminables heures dans l’ombre des vieilles églises, insensiblement leur silence, leur obscurité mystérieuse, endormaient ma douleur, apaisaient mon âme ; du fond de leurs ténèbres, à la lueur indécise de quelque rayon égaré, il me semblait voir les saintes images me sourire, me promettre leur secours, m’encourager à reprendre espoir… Peu à peu, je tombai dans un état de rêverie persistante, une sorte d’engourdissement mystique ; je n’avais plus la force de formuler mes pensées ; vaguement je sentais ma souffrance, mais atténuée, comme assoupie, souffrance d’enfant, de vieillard, sans crise, sans violence, lourd accablement où le cœur n’est plus même capable de sentir la profondeur de sa blessure. Tout ce que pouvait mon esprit, c’était de suivre les exercices du culte, de passer de longues heures prosternée devant l’autel, en proie à un élan continu de prière vague, inconsciente, dominée par le souvenir de cette enfant que j’avais perdue, et par la pensée que je la reverrais, que le Ciel, dans son infinie miséricorde, ne pouvait refuser de me la rendre ! De tout le reste, je n’avais aucun souci ; l’extérieur, le monde, l’activité, les intérêts, les plaisirs, pour moi, cela n’avait pas de sens ; c’était une inertie absolue, comme si mon esprit m’eût abandonnée. Je vécus ainsi quatre ans, sans me rendre compte de la fuite du temps ; cette morbide atonie, aujourd’hui j’y vois l’effet d’une vraie bénédiction divine ; puisque je ne devais pas mourir, cette existence végétative était la seule dont je pusse vivre ; combien de fois, maintenant, en suis-je réduite à la regretter !

Ce triste bonheur devait m’être enlevé. Un jour, on me remit une lettre ; il fallait que ce fût chose bien importante, car depuis longtemps, mon vieil intendant, homme de confiance et qui connaissait ma vie comme moi-même, se chargeait de tout lire et de répondre pour moi ; cette fois, il n’avait pas osé le faire, ce que contenait cette lettre était trop grave pour qu’il crût pouvoir me le cacher ! Machinalement, j’y jetai les yeux ; un cri m’échappa ; c’était l’annonce de la mort du Comte !… Brusquement le sentiment de la vie, la conscience de moi-même, me ressaisirent ; une nouvelle douleur, la plus cruelle de toutes, me perça le cœur ! Je doutais encore, je repris la lettre, je la relus ; ce n’était que trop vrai ; le Comte était mort ! La lettre était d’un prince Urussof qui s’intitulait général au service de sa Majesté le Czar de Russie ; en quelques mots, il m’annonçait que le comte Ranieri, colonel à son état-major, désigné pour donner l’assaut à la ville d’Oczakoff, avait été renversé en montant sur le rempart, avec l’échelle qui le portait, qu’il était tombé dans l’eau du fossé et qu’on n’avait pu retrouver son corps…

C’était tout, mais c’était terrible ; il me sembla que je m’abîmais, vivante, dans la nuit du tombeau ! Cette mort, c’était la ruine de ma dernière espérance ; tant que le Comte vivait, je pouvais me flatter que quelque incident me mettrait sur sa trace et que par lui, je pourrais retrouver ma fille ; lui mort, tout était fini ; impitoyable jusque dans l’éternité, il emportait son secret dans la tombe ; ma fille était définitivement perdue !… Et chose atroce qui me déchirait le cœur d’une douleur indicible, je devais me dire que je pourrais la rencontrer sans la reconnaître, la voir, lui parler peut-être, et ce serait pour moi une étrangère, jamais je ne pourrais avoir la certitude que ce fût mon enfant ! Ces horribles pensées m’assaillirent toutes ensemble, comme autant de coups de poignard ; faible et débile que j’étais, je n’y résistai pas, une nouvelle crise de délire me terrassa, pendant plusieurs jours on crut que j’allais mourir !… Puis la force de la jeunesse, j’avais vingt ans à peine, reprit le dessus ; la raison reparut, et avec elle, la nécessité de reprendre la lutte, l’obligation d’agir à tout prix, quel que fût mon état de maladie et de faiblesse, de tout faire pour retrouver mon enfant ! Il y avait encore une chance ; il fallait rechercher les compagnons du Comte, les témoins de sa mort, et savoir d’eux s’il ne leur était pas resté quelques souvenirs, quelques indices qui pourraient me mettre sur la trace de son enfant ; il en avait parlé peut-être, quelque renseignement, insignifiant pour tout autre, pouvait me mettre sur la voie !… J’expédiai immédiatement un émissaire chargé de joindre le prince Urussof, d’obtenir de lui tout ce qu’il pouvait savoir qui concernât le Comte. Et j’attendis ! Dans quelle angoisse, mon Dieu ! On parle de celles des condamnés à mort ! Ils ne tremblent que pour eux, ceux-là ; moi, je sentais que j’allais au-devant d’un double supplice : le mien sans doute, mais aussi et surtout, celui de ma fille, de ma pauvre enfant qui se trouvait à six ans à peine, définitivement abandonnée, lancée dans ce grand courant du monde qui ne respecte rien !… Et en quelles mains, pouvait-elle être tombée ? À qui le Comte avait-il pu la confier sinon à des gens d’aventure comme lui, indifférents sinon pervers, à tout le moins sans scrupules, endurcis au mal par toutes les rudesses de la vie ; lui mort, que pouvaient-ils faire d’une pauvre petite enfant ? Et moi qui aurais donné mon sang pour elle, je restais immobile, inerte, impuissante, incapable de rien faire, de rien entreprendre pour la sauver ! Ah, c’était trop horrible ; je croyais avoir épuisé toutes les souffrances, il me restait à apprendre que ce que j’avais souffert n’était rien auprès du martyre implacable que j’avais à endurer !…

Et le temps passait ; avec quelle lenteur désespérante ! Les voyages sont chose difficile dans ces pays demi-sauvages d’Orient ; l’armée russe avait changé de quartiers ; une partie avait été disloquée ; ce prince Urussof ne se retrouvait pas ! Cette fièvre atroce, cette agonie de l’attente, me torturaient. Je n’en étais plus à appeler la mort ; chaque matin, après ces horribles nuits d’insomnie, quand je voyais se lever le jour, je me demandais si j’aurais la force de vivre jusqu’au soir ; ces heures impitoyables me paraissaient longues, longues comme l’éternité !… Enfin je reçus un message ; c’était le dernier coup ; tout espoir était perdu ! Le prince Urussof rencontré je ne sais où, s’était renfermé dans un complet silence ; il ne connaissait le Comte que depuis peu de temps, ignorait les circonstances de sa vie, n’avait jamais entendu dire qu’il eût un enfant, et se montrait très étonné qu’on s’adressât à lui pour une semblable enquête. Il congédia mon envoyé de façon brutale, en vrai barbare ; avec un tel sauvage, il eût été inutile, imprudent peut-être, d’insister. Nulle part on ne put trouver plus de lumière ; personne ne paraissait se soucier du Comte ; dans un tel milieu, la vie d’un homme est si peu de chose, les absents sont si vite oubliés ! C’en était donc fait ; la trace était bien perdue ; entre mon enfant et moi, se creusait un abîme sans fond ; contre ce silence, cette nuit absolue, ce néant glacé, tous mes efforts, tout mon amour, tout l’élan de mon cœur, tout était à jamais impuissant !

J’étais, quand je reçus ce message, à cette même place où je vous parle ; un froid de glace m’avait saisie, je ne respirais plus, il me semblait que j’allais mourir !… Soudain, d’un élan instinctif, je me trouvai là, sur le rebord de cette terrasse ; je mesurai la profondeur de l’abîme, ma tête était perdue, j’allais me précipiter ! Un brusque mouvement me rejeta en arrière ; au plus profond de mon cœur, une voix… il me semble encore l’entendre… m’avait crié :

Misérable, mère dénaturée, toi aussi, veux-tu abandonner ton enfant !

Que faire ? Mon cœur torturé me ramenait au précipice, mais me délivrer ainsi de ma souffrance, n’était-ce pas une lâcheté ! Oui, la voix de ma conscience avait raison ; humainement tout espoir était perdu, mais ne devais-je pas compter sur la Suprême Miséricorde ! La Toute Puissance Divine ne pouvait-elle pas me rendre mon enfant ! Et moi-même, si impuissante que je fusse pour cette pauvre chère créature, n’étais-je pas une espérance pour elle ! Moi morte, ne perdait-elle pas une protection, une chance de salut, de bonheur, la seule peut-être qui lui restât ; je n’avais pas le droit de la lui enlever ! Oui, dussé-je souffrir mille fois mille morts, il fallait tenir bon, attendre… Hélas, je ne me faisais pas illusion… mais l’espoir est chose si tenace !… je ne pouvais pas ne pas espérer !

Cette lutte m’avait brisée ; je rentrai me soutenant à peine ; sur le seuil de ma chambre, un évanouissement me terrassa ; on me crut morte ! Je me remis cependant, je revins à moi ; il fallait vivre, mais de quelle vie ! Il me semblait que je n’avais plus dans ma poitrine qu’un cœur de pierre, que dans mes veines coulait un sang glacé ; rien ne m’intéressait, je n’aimais rien ni personne ; ce monde m’avait été si dur que je n’y voyais partout que malheur et méchanceté ! Ce silence obstiné du Comte, cette insouciance criminelle qui le faisait disparaître en emportant son secret, sans un mot pour m’éclairer, sans un souvenir pour sa fille, sans avoir rien prévu qui pût la protéger, la défendre, contre les terribles dangers de cette vie, je trouvais cela le raffinement le plus atroce de la scélératesse et de la haine ! Et ces gens autour de lui, glacés dans leur indifférence, incapables de s’intéresser aux angoisses d’une mère, toute cette foule humaine qui semblait s’entendre et s’unir pour me séparer à jamais de mon enfant, pour l’ensevelir, la noyer sans défense dans les noires profondeurs d’un éternel oubli, ah, je la trouvais odieuse, exécrable, infâme, j’aurais voulu lui rendre mal pour mal, torture pour torture ! Oui, je devenais méchante, je me sentais au cœur des instincts furieux de haine, de vengeance, de destruction, il me semblait impossible qu’il y eût encore du bonheur pour cette humanité pétrifiée dans son égoïsme, quand, moi, qui n’avais rien fait pour m’attirer un tel supplice, j’étais vouée à une éternité de tourments ! Et, oserais-je l’avouer… oui, parfois, je me révoltais contre la Providence ! Toujours, j’avais suivi ses enseignements, je m’étais inclinée devant sa volonté, je lui avais obéi en croyante fidèle, et quand je me reportais au passé, que je revoyais ce qu’avait été ma vie, tout le bonheur que j’aurais pu avoir, tout le malheur que j’avais eu, ah, je me disais que j’étais victime d’une injustice, que ce n’était pas la peine de me donner l’existence pour n’en faire qu’un long supplice, que ce Pouvoir Suprême qui permettait de telles cruautés, ne méritait pas qu’on vît en lui le Souverain Bien, la divine Justice, et dans ma fièvre de folie, oui, que Dieu me le pardonne, j’allais jusqu’à le maudire, jusqu’à blasphémer !… Puis je frémissais de ma faute, je m’abîmais dans des élans de repentir, des paroxysmes de supplications, des effusions de larmes brûlantes, crises sans cesse renaissantes qui me laissaient brisée, sans force, le cœur glacé, véritable cadavre qui n’existait plus que pour souffrir !…

Il fallait vivre pourtant ; après ces horribles périodes d’emportement et de tempête, au lieu de mon inertie première, je me trouvais en proie à une sorte de surexcitation fiévreuse, un âpre besoin d’agitation physique auquel j’étais forcée de donner essor. Partie dès le matin, rentrant à la nuit close, je parcourais la contrée sous prétexte de chasse ; la fatigue poussée jusqu’à l’épuisement, cela seul domptait ma pensée et me donnait quelques heures de sommeil et d’oubli. J’allais droit devant moi, partout où me conduisait la chasse, franchissant forêts et ravins, escaladant les cimes, côtoyant les précipices, sans rien voir, sans avoir conscience de rien, emportée par un seul désir, celui d’échapper à moi-même, de tromper ma douleur, de m’empêcher de penser ! On croyait que je cherchais la mort ; non, je m’étais juré de vivre, mais je ne la craignais pas, je l’aurais bénie même, si elle eût voulu me prendre dans quelque accident de cheval, par la balle de quelque braconnier, le couteau des bandits que je troublais dans leurs repaires ! Existence de brute, dira-t-on, indigne d’une créature intelligente, eh, sans doute, mais pouvais-je en avoir une autre, moi que le calme livrait à l’ennemi le plus terrible, au sentiment de mon malheur et de mon impuissance, véritable vautour acharné sur sa proie !

Et c’est à ce moment que la Puissance Divine, inépuisable en miséricorde, vint à mon aide, et me fournit la source d’intérêt qui, seule, pouvait me permettre d’occuper mon esprit, de tromper ma souffrance, de vivre, en un mot ! Certes, maintenant encore, bien des malheureux ne voudraient pas, s’ils savaient la vérité, changer leur sort contre le mien, et la blessure que j’ai au cœur saigne comme au premier jour, mais tout au moins, j’en suis venue à pouvoir me soustraire parfois à cette obsession implacable, je réussis à me distraire, j’ai une œuvre qui m’occupe et me captive. Dieu soit béni pour m’avoir fait cette faveur ; je peux croire qu’il m’a pardonné mes révoltes, mes blasphèmes ; l’épreuve qu’il m’impose n’aura peut-être pas été inutile à mon âme ; grâce à elle, mais à quel prix ! j’ai pu, non pas vaincre, je n’aurais pas cette présomption de le dire, mais, au moins, lutter contre ce féroce égoïsme des heureux et des forts, cette froide insensibilité qui n’a pas une pensée pour le malheur des autres, qui ne voit en tout que son avantage et n’hésite jamais à lui tout sacrifier ! Certes, je ne suis pas meilleure que d’autres, oh non, je le sais mieux que personne, mais j’ai été mise en mesure de faire plus de bien que d’autres, et si je ne suis pas restée trop au-dessous de ma tâche, c’est la seule consolation qui puisse avoir quelque prix pour moi.

Je vous ai parlé des braconniers, des bandits que je trouvais sur mon chemin dans mes courses. La contrée en était pleine ; depuis la mort de mon père, mes domaines avaient été livrés au plus complet abandon ; aucune action d’un pouvoir résolu à faire régner l’ordre ne s’y faisait sentir. Mes intendants, sans énergie, insouciants jusqu’à l’inertie la plus pitoyable, se bornaient au plus strict nécessaire ; tout tombait en ruines, les routes avaient disparu, le pays retournait à l’état sauvage. Les habitants, rudes déjà de tout temps, prêtaient les mains à ce désordre ; ils payaient peu ou ne payaient rien, que leur importait le reste ! La violence était à l’ordre du jour ; malheur aux faibles, et tant pis pour qui ne se protégeait pas lui-même. Le braconnage régnait partout en maître ; de vraies bandes s’étaient formées, il y en a toujours eu dans ces pays reculés qui semblent faits pour leur donner naissance, mais en l’absence de toute répression, le fléau avait pris des proportions formidables, et vous le savez, de braconnier à bandit, il n’y a qu’un pas. Nul voyageur ne se hasardait plus dans ces montagnes ; des chefs féroces appuyés sur des acolytes pires encore, faisaient régner partout la terreur, rançonnaient à outrance les paysans, et parfois dans leurs rivalités de pillage, ils en venaient à se livrer de véritables combats.

C’est dans cet état que je trouvai mes domaines, lorsque mon esprit, sorti de sa léthargie, put s’occuper des choses extérieures. Au premier moment, ce désordre, cette misère ne me frappaient pas ; insouciante et aveugle, je ne voyais pas même les dangers auxquels j’étais exposée ; mes gens veillaient sur moi, et les bandits, après plusieurs tentatives qui ne tournèrent pas à leur avantage, évitaient de se trouver sur mon chemin. Il fallut qu’un incident où je dus presque payer de ma personne, vînt m’arracher violemment à mon inertie. Un jour, en entrant dans un village, j’entends des cris, un tumulte, une femme ensanglantée vient tomber sous les pieds de mon cheval ; c’était une rixe entre paysans, vrai combat de bêtes fauves ; les femmes y avaient pris part, elles excitaient les combattants et frappaient elles-mêmes, en véritables furies ; c’était un spectacle atroce ! D’un élan instinctif, je pousse mon cheval dans la mêlée ; aidée des gens de mon escorte, je sépare les combattants ; la bataille s’arrête, on compte les morts, on emporte les blessés. Si répugnant qu’il fût, ce carnage m’aurait laissée indifférente, mais à voir cette férocité qui me barrait ainsi le passage, à moi, la souveraine de ces brutes, la colère m’avait saisie, je voulais connaître et punir les coupables. Je m’informe, j’interroge ; autant de témoins, autant de dires contradictoires, impossible de discerner la vérité ; je comprends seulement que le village est divisé en deux, même trois partis hostiles, que les querelles naissent d’elles-mêmes, que chaque jour est marqué par de nouveaux excès. Indignée, je fais assembler les chefs et je leur enjoins, sous les menaces les plus sévères, d’empêcher le retour de ces violences. Avec ces natures féroces, il n’y avait pas de demi-mesures à prendre ; la mort, l’incendie de leurs masures, cela seul pouvait les arrêter. Ils promettent, je pars. En route, je questionne le chef de mes garde-chasse ; c’était un vieux soldat de mon père, esprit inculte, mais homme d’une fidélité, d’une énergie à toute épreuve. Il m’apprend que ce que je viens de voir n’est que la répétition de ce qui se passe dans tout le pays ; haines locales, guerres entre les villages, extorsions et pillages des bandits, voilà le régime sous lequel mes paysans vivent. C’est la terreur, le règne de la force, la sauvagerie en permanence, le malheur en un mot, dans tout ce qu’il a de plus odieux ! Encore une fois, cela m’affectait peu, mes souffrances m’empêchaient de m’intéresser à celles des autres ; pourtant, sous l’impression du moment, le hideux spectacle de ce sang versé, ces sauvages violences, ces hurlements de haine et de fureur, tout cela me révoltait, m’indignait. Puis on m’avait résisté, il fallait faire prévaloir mon autorité méprisée ; je résolus de mettre fin à ce désordre. Comme réveillée en sursaut par cet effort si nouveau pour elle, mon intelligence revivait, cherchait à comprendre, s’ingéniait à trouver le moyen de faire dominer ma volonté. Dès le lendemain, je réunis en conseil mes intendants et les chefs de mes gardes ; je leur dis mon intention. Ils étaient vieux, ancrés dans leurs habitudes, peu soucieux d’augmenter leur besogne et de se risquer dans des aventures ; la plupart ne voulurent pas me contredire, mais ils cherchèrent à me dissuader ; deux seuls m’approuvèrent sans réserve. Cela me suffit. Je tins bon, je ne voulais pas admettre que je dusse reculer devant des paysans, des coupe-jarrets, des drôles du dernier ordre ; ma résolution était prise ; coûte que coûte, je me devais à moi-même de l’exécuter.

Tout d’abord, je compris qu’il fallait me créer une force ; mes garde-chasse, si dévoués qu’ils fussent, ne suffisaient pas ; je donnai ordre d’en augmenter le nombre. Je fis venir de mes terres de Calabre, des Albanais, depuis longtemps transplantés en Italie, mais encore imprégnés du belliqueux esprit de leur race, et absolument fidèles à ma famille ; j’obtins le concours de trois chefs de leur tribu, restés en Albanie, et qui n’hésitèrent pas, à mon appel, de moi, le dernier rejeton de leurs princes, à venir se mettre à mes ordres. Vous avez vu le dernier de ces héros ; de plus loyaux, de plus intrépides, il n’y en a pas. J’avais trouvé dans la personne d’un officier de l’armée royale un bon commandant ; sous ses ordres, ces soldats énergiques furent bientôt en état de remplir leur tâche ; six mois plus tard, ils se mettaient en campagne.

Je vous épargne le détail de leurs hauts faits ; expéditions audacieuses, embuscades, assauts, combats en règle, je pourrais vous en faire une relation historique vraiment intéressante, et pour rester obscures, leurs actions ont autant de droit que bien d’autres à s’appeler glorieuses. Cela a coûté bien du sang, j’ai dû faire des exemples terribles ; le bien en ce monde ne s’obtient pas toujours par la douceur, et si vous avez entendu parler des moyens violents que j’ai employés, sachez bien que je les avoue hautement, parce que je sais que le but étant donné, il n’y avait pas d’autre possibilité de l’atteindre. J’ai été impitoyable ; on l’avait bien été pour moi ; il ferait beau voir qu’on dût ménager ceux qui ne ménagent personne ! À quels gens avais-je affaire, d’ailleurs ? À des brutes incapables de céder autrement qu’à la force, des sauvages prêts à tout, plus faciles à exterminer qu’à adoucir, des bandits pour qui toute clémence eût été de la faiblesse ! Contre de tels ennemis, il n’y avait que le fer et le feu ; je les ai employés à outrance, sans ménagement, c’est vrai, mais il le fallait, et ce serait à refaire, que je le referais sans hésiter !

Cela dura cinq ans, le temps d’une vraie conquête ; à ce moment, le résultat que je m’étais promis, était atteint. De brigands, il n’y en avait plus ; une dernière bande subsiste encore, et bien réduite, celle de ce misérable Uffugo, le digne fils d’un père plus scélérat encore, qui s’était fait l’âme damnée de mon mari, le seul de tout le pays qui eût embrassé sa cause ! Il tient la campagne loin d’ici, dans les montagnes du sud, où je l’ai refoulé sans espoir de retour. Et fasse le ciel qu’il cherche à revenir ; s’il tombe sous ma main, je l’écraserai comme j’écrase ce misérable insecte…, et ce jour-là, je vous le jure, il y aura de la joie partout où cette brute féroce exerce ses ravages !… Quant au pays, vous l’avez vu, il est calme ; les routes sont sûres, les paysans travaillent, l’aisance se répand. Il y a encore quelques braconniers, des vagabonds suspects, quelques mauvaises têtes ; le mal de tant d’années ne se guérit pas si vite, et les instincts de violence, pour être dissimulés, n’en restent pas moins encore vivaces, mais je fais bonne garde, et je frappe quand il le faut, comme vous l’avez vu l’autre jour ; c’est terrible, sans doute, ces exécutions sommaires, mais comment les éviter ? Si j’avais pardonné, le lendemain peut-être, il y avait d’autres assassinats dans le village, de nouvelles haines, des vengeances, et la nécessité d’une de ces répressions sans merci, par extermination, aurait été le résultat certain de ma faiblesse. J’y ai coupé court, j’ai bien fait, j’en suis absolument certaine ! Avec le temps, les mœurs s’adouciront, l’idée de recourir à la justice se répandra, on s’habituera au calme, à l’ordre, au paisible bien-être. Et ce sera ma récompense ; aujourd’hui dans ce petit pays que je dirige, certes je ne peux assurer le bonheur à personne, mais j’ai le droit de dire que nul n’est obligé de céder à la violence, à l’abus de la force ; j’en ai trop souffert moi-même, j’en souffre trop encore, pour ne pas tout faire pour que personne en soit victime tant que je pourrai l’empêcher !

Tout cela est déjà dans le passé ; il me reste à vous parler de la dernière période de ma vie ; je ne sais si ce n’est pas la plus triste, car si c’est encore du malheur, ce n’est plus du malheur tout à fait immérité. Oh, je le sais, comme tant d’autres, je pourrais me borner à dire que celui qui est sans péché, me jette la première pierre ! C’est une belle parole quand on l’applique aux autres, mais pour oser la prononcer, il faut être le Christ, la souveraine perfection de l’intelligence et de la bonté ; pour tout autre, l’excuse est pitoyable, elle est bien près d’être de la faiblesse ; je ne l’invoquerai pas, j’irai jusqu’au bout ; je vous dois la vérité, je vous la dirai, quoi qu’il m’en coûte.

L’effort que j’avais tenté, les résultats que j’avais atteints n’étaient pas restés inaperçus ; ils étaient en accord avec la volonté du Roi et du marquis Tannucci, son ministre ; ils voulurent me le témoigner, je fus invitée à venir à la Cour. C’était pour moi une grande épreuve ; j’avais quitté Naples en de si tristes circonstances que j’avais horreur d’y rentrer. Je m’y décidai pourtant ; j’avais embrassé avec ardeur la cause de la nouvelle Royauté ; le régime des Impériaux avait été pour moi si funeste que tout ce que je pouvais avoir d’influence et de force, était acquis au prince intelligent et brave qui l’avait renversé ; à ce titre, je me sentais tenue de faire envers la Royauté, acte public de sujette fidèle. Je domptai donc mes répugnances et me rendis à la Cour ; j’y reçus le meilleur accueil ; on chercha à m’y retenir ; je ne pouvais m’y refuser. La vie est facile à Naples, tout y est entraînement et plaisir ; le contraste était grand avec mon existence solitaire ; j’en goûtai vivement le charme, je me laissai aller au courant ; dans les séjours que j’ai faits dans cette folle ville, certes, il eût été difficile de voir en moi la femme abandonnée, la mère inconsolable de la perte de son enfant ! Oh, je ne suis pas meilleure qu’une autre, et je ne me donne pas pour telle ; j’étais entourée d’hommages, l’enivrement m’a saisie, j’ai tenté les aventures, j’ai eu des amants ! Je ne vous apprends rien, tout cela, vous devez le savoir. Loin de moi la pensée de vouloir me disculper ; je le pourrais peut-être, car tous n’ont pas à lutter contre de cruels souvenirs, contre d’impitoyables angoisses, et si vous saviez quel besoin c’était pour moi de m’étourdir, de tenter d’oublier ! Je me disais que j’étais jeune, qu’il fallait vivre, essayer de ressusciter ce cœur glacé qui ne battait plus que pour souffrir ! Il est si triste de vivre comme je le faisais, toujours seule en face de moi-même, repliée sur mes cruelles pensées, perdue au milieu de ces foules toutes à leurs plaisirs, de n’avoir aucune affection, de n’être aimée de personne ! Vous, M. de Rivenne, vous avez eu vos épreuves, d’amères tristesses, mais il vous reste une consolation, la plus puissante, celle qui remplace toutes les autres, le plus grand intérêt de la vie, vous avez votre fille, cette charmante Hippolyte, qui vous aime, dont le bonheur est votre constante préoccupation ! Ah, si j’avais eu ma fille, moi !… Mais non, rien, le néant, l’isolement absolu, personne à qui vouer l’ardeur de mon âme, sur qui épancher ce besoin d’affection qui me consume ! Et j’ai cherché ! J’ai cru que je pourrais trouver une sympathie dévouée, un amour sincère qui me ferait oublier ce triste passé ! Ah, j’ai bien réussi, ah, oui, je peux m’applaudir du succès de mes tentatives ! Déceptions, désillusions, amertume, défiance de tout et de tous, voilà ce qui m’en reste ! Ces amours d’un jour, que m’ont-elles donné ? Quelques heures d’étourdissement peut-être, et après, au sortir de mon égarement, le mépris de moi-même, une amertume indicible, le plus profond dégoût ! Je me suis abaissée au niveau du troupeau des têtes folles, des femmes qui n’ont d’autre souci que leurs vanités mesquines, leurs misérables triomphes d’amour-propre, ou même pis encore, le simple attrait du plaisir !… Et à Dieu ne plaise que je m’élève au-dessus d’elles ! À tout le moins, elles ont pour excuse la médiocrité de leur esprit, l’absence de tout sentiment élevé, une éducation futile, l’influence avilissante du monde frivole où elles vivent ! Moi, je suis bien plus coupable, puisque Dieu m’a mis au cœur de plus nobles ambitions ; elles auraient dû me retenir, me servir de sauvegarde, et je les ai lâchement foulées aux pieds ! Je devais donner le bon exemple, qu’ai-je fait sinon de donner le plus mauvais ! Ah, oui, j’ai honte de moi-même ! Quand je pense à quel point je me suis abaissée, dans quelle mesure j’ai perdu l’estime de moi-même, oh, je prends en horreur ce monde qui est témoin de ma chute ; il me semble que je lis dans les yeux de tous, la joie perverse qu’ils éprouvent à constater que moi, qui devrais marcher entourée de respect et d’honneur, je vaux moins que les autres, qu’eux aussi ont le droit de me mépriser ! Dans cette atmosphère d’ironie, de malveillance qui m’enveloppe, tout me froisse, tout me rebute, tout m’abreuve de dégoût ! Ah ! misérable, que ne suis-je dix fois morte ! Au moins, j’aurais disparu dans l’ombre et le silence, je ne rougirais plus à la pensée de nouvelles chutes ! Mais non, il faut vivre, il faut me courber sous le joug de ce corps de fer que rien ne fatigue, que rien ne peut abattre, qui me tient asservie sous la rudesse de ses caprices, la brutalité de ses instincts !… Je me sens devenir mauvaise, j’ai le cœur durci, glacé, je n’aime personne et personne ne m’aime !… Et savez-vous quelle est l’horrible pensée qui m’étreint ? C’est que ma fille même, mon enfant adorée, le but, le rêve de ma vie, je la retrouverais, qu’elle ne pourrait avoir pour moi ni estime, ni amour ! Elle s’est créée sans doute, une autre vie, d’autres affections ; est-ce que j’oserais prétendre les remplacer, moi dont les folles aventures sont la fable, la risée de ce monde dans lequel je l’appellerais à vivre ! Je ne serais pour elle qu’une étrangère de mœurs faciles, de réputation douteuse, bienveillante peut-être et avec qui on peut être en bons termes, mais une mère, non, je ne pourrais l’être ; elle ne pourrait avoir pour moi cette confiance absolue, cet abandon instinctif qui ne songe pas à se demander la raison de son affection et de son respect !

Ah, cela est atroce ! Je peux me mépriser moi-même, mais être méprisée de ma fille, c’est une souffrance trop cruelle !… Et j’en suis venue à ce point de faiblesse, d’avilissement, que je ne peux plus supporter le bonheur des autres ! La vue des enfants me fait mal ; je suis dure, je suis méchante, je suis impitoyable ; parfois, il me prend une rage folle, une soif de représailles et de vengeance, le désir frénétique de faire supporter aux autres le poids de cette douleur implacable qui me broie le cœur !…

Voilà ma vie, voilà où j’en suis réduite ! Et tout cela pour cet homme, pour ce misérable qui m’a pris mon enfant ! Oh, l’infâme, comme il m’a brisé le cœur, comme sa haine a bien su trouver le moyen de me torturer ! Et il est hors de mon atteinte ; jamais je ne pourrai lui rendre le mal qu’il m’a fait !… Et il faut vivre cependant, il faut porter jusqu’au bout le fardeau écrasant dont je me sens accablée ! Aussi, dans ce monde d’indifférence et d’égoïsme, où tout me repousse et me rebute, ah, je le jure, partout où je pourrai protéger les faibles, défendre les innocents, frapper les méchants et les coupables, oh ! je n’y faillirai pas ! C’est mon seul intérêt sur cette terre, et je m’y attache avec tout ce que je peux avoir d’énergie ; partout et toujours, à tout prix, je ferai justice… et ce sera la justice qui me tiendra lieu de vengeance !…

Elle cessa de parler. Rivenne la regardait, atterré. Elle était pâle, d’une pâleur de pierre, mais son regard était terrible ; c’était celui d’une divinité vengeresse, exterminatrice, la flamme sanglante d’un volcan prêt à jeter au loin le désastre et la mort ! Stupéfait, il restait silencieux ; quelles paroles aurait-il pu trouver qui fussent en rapport avec le bouillonnement de cette passion furieuse, avec cette intensité de haine, cette rage de désespoir ! Et dans son cœur tout frémissant d’une émotion singulière, il ne savait s’il éprouvait plus de pitié pour ce malheur si cruel, que de terreur, d’aversion pour cette violence effrénée à qui rien ne devait coûter, même le crime, pour satisfaire sa passion !

Ce fut elle qui rompit le silence :

— Je suis bien ridicule, n’est-ce pas ! dit-elle en essayant de sourire. Je prends tout au tragique ; cela n’est guère de mode aujourd’hui ; on ne se dépense pas si follement pour des choses si loin déjà dans le passé ! Que voulez-vous ; je suis une sauvage, moi, j’ai peine à dissimuler ce que je pense. Je vous devais ce récit ; pardonnez-moi de m’être ainsi attardée sur mes malheurs ; maintenant au moins, quand vous me verrez triste, et même, si parfois je deviens violente, vous comprendrez que ce n’est pas par futile caprice, que j’ai grand peine à contenir l’âpre souffrance que je recèle au dedans de moi ! Un peu d’indulgence, voilà ce que je demande ; je connais la noble bonté de votre cœur, je sais que je n’y recourrai pas en vain.

Il y eut un silence ; profondément ému, Rivenne restait immobile, sans voix, presque sans pensée…

La Baronne se leva :

— Voici la nuit venue, dit-elle, j’ai quelques invités ce soir, des ordres à donner ; vous plaît-il que nous rentrions au château…

Ils revinrent en traversant les terrasses ; la soirée était belle, bien en accord avec l’aspect de fête de cette somptueuse demeure ; on commençait à illuminer les terrasses, les grandes fenêtres, vivement éclairées, dessinaient en lignes de feu, les majestueuses façades. Devant cet appareil imposant, ce déploiement de magnificence, Rivenne se demandait si c’était bien la puissante souveraine de cette royale résidence qui venait de lui faire le tragique récit de ses souffrances, l’aveu sans réserve de son malheur. Si grand était le contraste que dans son trouble, il en venait presque à se demander s’il n’était pas dupe de quelque illusion ; ce ne fut qu’en se retrouvant au milieu de la foule qui encombrait les escaliers et les antichambres qu’il revint au sentiment de la réalité. Hippolyte l’attendait avec impatience ; il passa à la hâte ses habits de cérémonie et la conduisit à la salle de réception. Il y avait grand dîner et concert ; la Baronne en faisait les honneurs, belle et gracieuse à ravir ; à la voir si maîtresse d’elle-même, si aimable, si attentive envers tous, si naturellement la première dans cette atmosphère de haut luxe, d’exquise politesse, de vie facile et heureuse, nul n’eût pu se douter du terrible orage qui se déchaînait dans son cœur. Rivenne se perdait à suivre les incohérences de cette étrange nature ; en proie lui-même à une préoccupation tenace contre laquelle il se sentait incapable de réagir, il fut heureux de voir la réception finir et les salons se vider. Restait à prendre congé ; il le fit avec une nuance de sérieux qui ne passa pas inaperçue de la Baronne ; à la flamme émue qui brilla dans son regard, il comprit qu’elle lui avait donné toute sa confiance avec la certitude absolue qu’il saurait la mériter.

CHAPITRE VII

Rivenne regagnait son appartement sans trop écouter les propos d’Hippolyte qui, excitée comme toute jeune fille, par le bruit et l’éclat de la fête, donnait essor, sans se soucier des réponses, au tumulte de ses impressions. Après avoir payé large tribut à cette effervescence juvénile, elle se disposait à regagner sa chambre ; à ce moment Rivenne sortit brusquement de sa rêverie ; d’une voix qu’il avait peine à rendre calme :

— Tu as ton vieux poignard ? lui demanda-t-il.

— Sans doute, mon père, répondit-elle, je vous l’ai montré il y a peu de jours.

— Donne-le-moi, je te prie.

— Comme cela, tout de suite ? Ne sera-ce pas temps demain ?…

Une nuance d’embarras se marquait sur la loyale figure de Rivenne ; il sentait que son insistance pouvait paraître inopportune.

— Je tiens, reprit-il, à y donner un coup d’œil ; caprice d’antiquaire, tu sais, mon enfant, on n’y résiste pas.

— Mais qu’y a-t-il donc de si pressé ! Il me faudra bouleverser mes coffres et…

— Oh, ce sera bien vite fait. Je dois te dire que j’ai vu tout à l’heure sur l’épaule de la comtesse Valselice, une fort belle agrafe dont la gravure m’a rappelé celle de ton vieux bijou, et je voudrais comparer…

Le digne gentilhomme ne se tirait pas sans peine de son explication…

— Il suffit, mon père, je ne vous demande pas vos raisons…

— Je n’en ai pas d’autres, dit Rivenne qui, se sentant de plus en plus embarrassé, cherchait à payer d’audace. Et j’y songe, pourquoi ne le porterais-tu pas, ton vieux poignard ? C’est un ornement qui a bien son prix ! La Baronne en avait un à la ceinture, dans son grand apparat de ce matin, et cela lui donnait grand air…

— Grand air ! Trouvez-vous ? Un air sauvage, oui, sans doute, bien en accord avec ce je ne sais quoi d’ogresse qu’elle porte en elle… Mais j’y vois, moi, toute autre chose que du bon goût ; ce couteau, à la ceinture d’une femme, cela sent sa barbarie d’une lieue !… Je ne tiens pas, moi, à ce luxe de mauvais ton ; je suis de mon temps et j’y reste !… D’ailleurs, mon père, comment pouvez-vous comparer mon vieux poignard à ce superbe kandjar d’Orient, tout resplendissant de pierreries d’une valeur énorme, j’en suis sûre !… J’aurais l’air de m’affubler d’un vieux couteau de cuisine, et les railleurs auraient beau jeu !…

— Couteau de cuisine ! Pas tant que cela ; ton poignard ne paie guère de mine, il est vrai, mais c’est d’un très bon travail byzantin-arabe, et pour les connaisseurs, cela a bien son prix…

— Tant mieux pour les connaisseurs, mais moi je ne tiens pas à prêter à rire, devant cette femme surtout !… Enfin, je vais vous le chercher, car il commence à se faire tard.

Elle passa dans sa chambre ; Rivenne la suivit des yeux ; sa bonne figure, si bien faite pour une sérénité joyeuse, avait pris une expression sérieuse, presque émue. Il se mit à marcher de long en large dans la salle, de plus en plus préoccupé. Au bout d’un instant, Hippolyte reparut tenant le poignard enfermé dans son lourd fourreau. Rivenne le prit d’une main presque tremblante :

— Merci, mon enfant, dit-il, et il l’embrassa comme il le faisait chaque soir, mais avec une nuance d’émotion qui n’échappa pas à la jeune fille.

Qu’a donc mon père ? se disait-elle en se disposant pour la nuit ; il paraît tout troublé… Est-ce que par hasard, il aurait appris quelque chose de Raphaël ?… Alors pourquoi ne me l’aurait-il pas dit ?… Demain, sans plus tarder, je lui ferai bien avouer son secret !…

Et dans son égoïsme de jeunesse, ne songeant pas à se demander si son père pouvait avoir d’autres sujets de préoccupation que ceux qu’elle avait elle-même, elle se prit à penser à ce bien-aimé toujours plus problématique, ce qui ne l’empêcha pas de s’endormir très vite et du meilleur sommeil.

Rivenne n’en fut pas quitte à si bon compte. Rentré dans sa chambre, il congédia au plus tôt son valet ; il avait hâte de se trouver seul. Il s’était laissé tomber sur un fauteuil ; sur la table, sous l’éclat des flambeaux, le poignard byzantin sorti de sa gaine, étalait le luxe demi-barbare de sa rude lame d’acier emmanchée d’une lourde poignée d’or. Rivenne le considérait, les yeux fixes ; on eût dit qu’il avait quelque hésitation à l’examiner de plus près, comme s’il eût craint d’y trouver la révélation de quelque douloureux mystère. Il se leva, marcha vers la fenêtre, l’ouvrit et s’appuya sur le balcon. Les terrasses tout à l’heure si animées, étaient rentrées dans l’ombre et le silence ; dans le ciel pâle, la lune au milieu de sa course, jetait sa lumière d’argent sur les façades du château ; dans ce grand calme de la nuit, on n’entendait que le bruit de la rivière qui montait par intervalles de la vallée. Cette paix de la nature ne semblait pas se communiquer à celui qui seul veillait au milieu de ce silence ; sous l’aiguillon impérieux de sa pensée, son agitation ne faisait que s’accroître ; troublé jusqu’au fond de l’âme, il sentait ses veines frémir d’une fièvre ardente ; sur sa figure, d’ordinaire si ouverte et si gaie, un âpre souci mettait son empreinte sévère, indice révélateur d’un grave chagrin.

C’est que le récit qu’il venait d’entendre avait réveillé en lui bien des pensées sombres, de cruels souvenirs, tout ce qui dans les pages troublées de son passé, faisait l’inquiétude de sa vie, l’anxiété de son avenir. Ce loyal gentilhomme, ce chevalier sans peur et sans reproche, cachait au dedans de lui un secret d’où dépendait le bonheur de son existence. Depuis bien des années sans doute, rien n’était venu troubler sa quiétude, aucun événement déjouant ses prévisions, n’avait pu lui faire supposer qu’il pourrait avoir à rendre un compte sévère de ses actes, à justifier que le bonheur si doux de ses affections les plus chères, ne lui était pas acquis au prix de cruelles souffrances infligées à d’autres, et voici que soudain, une voix impérieuse, un pressentiment invincible, venaient crier à sa conscience, qu’il y avait des droits plus sacrés que les siens, qu’il ne lui était pas permis d’être heureux aux dépens d’une autre ! Frappé d’une angoisse mortelle, incapable de maîtriser le trouble de son esprit, il s’abandonnait sans résistance à ses appréhensions impitoyables, il lui semblait que tout ce qu’il pouvait prévoir de plus funeste était déjà réalisé !…

C’est que cette jeune fille qu’il entourait de tant d’amour, qui était toute sa famille, toute sa joie, toute l’espérance de son avenir, elle n’était pas sa fille, il ignorait absolument qui elle était, quels étaient ses parents, où elle était née ! Un étrange concours d’événements l’avait mise sur sa route, il l’avait recueillie et l’avait aimée plus que bien des pères n’aiment leurs propres enfants ! Et maintenant, devant la douleur poignante de cette mère si durement frappée, il se demandait si quelque fatalité ne l’avait pas conduit comme par la main auprès d’elle pour le mettre en face de la vérité, pour faire appel à sa conscience et l’obliger à rendre à cette mère, l’enfant que son cœur réclamait si ardemment ! Pouvait-il la lui refuser, devait-il n’écouter que son intérêt égoïste, garder le silence, partir sur l’heure, se soustraire à ce danger qui pouvait ruiner sa vie, devait-il au contraire se dévouer, sacrifier son bonheur à celui de cette femme qui lui était presque inconnue, puis disparaître, aller s’ensevelir à tout jamais dans la solitude et la douleur ! Questions terribles, alternatives poignantes qui étreignaient son cœur et faisaient trembler tout son être d’un frisson de désespoir et d’effroi !…

Et avec une ardeur fiévreuse, il faisait appel à ses souvenirs et repassait une à une, toutes les circonstances qui avaient accompagné l’entrée de la jeune fille dans sa vie ; il en scrutait les moindres détails, en mesurait toutes les conséquences, toutes les probabilités, et acharné à cette recherche, incapable d’en détourner son esprit, il se sentait en proie à une mortelle angoisse, comme s’il eût craint que dans ces ténèbres dont si souvent il avait tenté d’explorer les profondeurs, le récit qu’il venait d’entendre, ne jetât soudain quelque lueur qui changerait ses hésitations en certitudes, ses appréhensions en réalités. Déchiré entre les exigences de sa conscience d’honnête homme et l’appel de son amour de père menacé de perdre son unique enfant, subissant, sans résistance possible la pression tumultueuse de sa pensée, à la fois accusé, accusateur et juge, il s’épuisait dans l’effort de cette effrayante enquête, aussi incapable d’imposer silence à ce qui pouvait n’être qu’une inquiétude sans cause, que de faire taire cette voix importune qui lui criait d’obéir à la vérité !

Il était rentré dans la chambre ; penché sous la lumière à peine suffisante des flambeaux, brusquement, il avait tiré de sa poche de poitrine, un portefeuille ; il y fouillait d’une main fiévreuse, comme s’il eût cru pouvoir lui arracher le mot de cette énigme qui lui étreignait si douloureusement le cœur. Enfin, il en sortit deux papiers jaunis, fatigués, presque en lambeaux ; l’un était une lettre, quelques lignes à peine lisibles, presque effacées par le temps ; il ne fit qu’y jeter les yeux ; toute son attention se concentrait sur l’autre, un chiffon de papier informe, comme si une main tremblante l’eût arraché à la hâte et sans souci de le mutiler. Sous l’usure des ans, deux mots pouvaient s’y lire :

Maud, marchioness…

La phrase était inachevée ; on eût dit que la main qui l’avait tracée, n’avait pas eu la force d’aller jusqu’au bout…

Maud, marchioness… répétait Rivenne. Maud, marchioness… c’est de l’anglais, cela, l’écriture mourante de cette pauvre femme !… Quelle douleur cela révèle, quel supplice dans cette volonté qui s’arrête impuissante, quelle souffrance poignante que celle de cette mère qui ne peut même formuler le nom de son enfant ! Maud, marchioness !… Et, à ce coin du papier, cet écusson à trois croix flammées ! Quelque rudiment d’armoiries, sans doute ! Bon signe de reconnaissance, mais combien il est encore insuffisant ! Trois croix flammées : où donc chercher à quoi cela répond ? Et si cela veut dire quelque chose, c’est que l’enfant est de race anglaise, de famille noble, avec marquisat et armoiries ! Dieu m’en est témoin, j’ai couru, cherché, fouillé dans toute l’Angleterre pour découvrir à quoi ces indices pouvaient se rapporter ! Je n’ai rien trouvé, pas la moindre lueur ! Et maintenant, est-il à croire qu’ici, au fond du royaume de Naples, le hasard voudra me donner la clef de l’énigme !… Pourtant, ce récit poignant, ce cri de douleur que je viens d’entendre, cette enfant perdue, ce père disparu, ce brillant Italien, un jour grand seigneur de haute marque, le lendemain coureur de pires aventures ! Quel problème et que croire, mon Dieu ! Qui me révélera ce qu’il y a de vrai dans cet infernal mystère !

Maud, marchioness ! répétait-il. Et voici la lettre qui accompagnait ce papier ! Lettre de malade, de désespérée ! Elle a été trempée de larmes, cela se voit, des mots entiers ont disparu… Quelle agonie cela révèle, quel abîme de désespoir ! Mon frère, mon pauvre Monnereuil, me l’a souvent racontée, cette triste histoire, j’en ai tous les détails gravés dans l’esprit. Voilà quinze ans de cela ! Quinze ans ! Cela me paraît hier, et pourtant que de choses, que de douleurs, que de morts dans cet espace de temps qui me semble si court ! Mon pauvre Monnereuil ! Il avait bon cœur ; ce n’est pas en vain que cette malheureuse s’était adressée à lui. Il me semble toujours l’entendre me dire comment cela s’est passé ; il en était encore tout ému, et certes, il n’était pas sensible de nature ; il en avait bien vu d’autres dans ses aventures de guerre et ne s’étonnait pas aisément…

C’était à Paris, dans l’hiver de 1736 ; retiré du service, mon frère vivait dans son hôtel de la Place Royale, bien tranquille entre sa femme et sa fille, charmante enfant de sept ans. J’étais marié moi-même depuis cinq ans, et aussi heureux qu’on peut l’être, à part le bonheur d’être père, et parfois, j’en avais comme un vif regret. Pour faire diversion à notre vie de province, j’avais conduit ma femme à Paris ; nous descendons chez Monnereuil. Après la première joie de se revoir, je remarquai que la famille s’était augmentée d’une nouvelle tête ; une gentille petite fille de trois ou quatre ans jouait avec ma nièce et paraissait comme une sœur cadette aussi choyée que son aînée. Je m’étonne, je m’informe, Monnereuil se met à rire.

— C’est toute une aventure, me dit-il ; je vais te conter cela. Tout d’abord, il n’y a pas de mon fait ; l’enfant est pourtant assez jolie pour que j’eusse plaisir à l’avouer comme étant mienne ; mais la vérité avant tout et Madame de Monnereuil est là pour confirmer mon dire.

T’ai-je jamais parlé du marquis Guaidieri ? C’est un ami à moi que je m’étais fait dans de drôles de circonstances.

Il y a tantôt dix ans, entre deux campagnes, je faisais séjour à Paris. Un soir, ne sachant que faire, j’entrai dans un tripot ; je me trouvai à une table avec une dizaine de gaillards de bonne prestance et de joyeuse humeur, mais qui, je crois, au fond ne valaient pas cher. La chance me favorise, je leur rafle impitoyablement leurs pistoles ; ils maugréent, je me moque d’eux ; nous avions tous du vin dans la tête, la plaisanterie est mal prise, voilà les cartes au diable, et les épées hors du fourreau. Je m’accote à la muraille, la table renversée devant moi, et je m’apprêtais à vendre chèrement ma peau, mais avec ces enragés, la partie n’était pas égale, je me sentais perdu… Tout à coup, il se fait une forte bousculade, un grand jeune homme, l’épée à la main, rompt le cercle de mes agresseurs et d’un saut, le voilà près de moi :

— Tenez bon, me dit-il ; dix contre un, ces lâches vont avoir du fil à retordre !

Et il se lance sur eux ; tu aurais dû voir cela, c’était miracle ! Quelle lame, quelle main, quel coup d’œil, et riant, plaisantant comme à la salle d’armes ! Je l’admire et je l’imite de mon mieux ; en moins de rien, voilà quatre de nos drôles par terre, le reste court encore. Je saute au cou de mon sauveur :

— Ma vie est à vous ! lui dis-je. Votre nom, je vous prie, que je sache à qui je la dois !

— Marquis Guaidieri, me répondit-il, et tout à votre service.

— Parbleu, je le vois bien, et à charge de revanche ! Vive Dieu, Marquis, je croyais me connaître en fines lames, vous venez de m’apprendre que je ne suis encore qu’un novice ! Sans vous j’étais perdu !

— N’en parlons plus, me dit-il avec sa bonne grâce italienne ; aujourd’hui moi, demain vous, ainsi va le monde. Prenons-le gaiement et au diable la tristesse !…

J’aimais fort cette façon de parler et je ne demandais qu’à suivre ce bon exemple. On panse deux ou trois égratignures que j’avais attrapées dans la bagarre et nous achevons joyeusement la nuit, sans plus nous soucier de l’aventure. Le lendemain, nous nous retrouvons, nous devenons inséparables. Ce diable d’homme, on ne pouvait s’ennuyer avec lui ; beau comme Apollon, les plus belles manières, toujours au bon point, inépuisable en joyeux propos, en inventions folles, et avec cela un courage à toute épreuve, une audace à tout tenter ; ces Italiens, tu les connais, une fois lancés, tous les démons d’enfer ne les feraient pas rompre d’une semelle ! Puis l’homme le plus aimé des femmes que j’aie jamais vu ; il vous les ensorcelait d’un mot, d’un coup d’œil, pas une n’y tenait. À ce jeu, tu le sais, je n’étais pas plus maladroit ni plus malheureux qu’un autre, mais, dès qu’il paraissait, il fallait baisser pavillon ; il n’y en avait que pour lui ! Et il en avait, de ces aventures ; l’une n’attendait pas l’autre ; c’est vrai qu’il les menait bon train, et pour la fidélité, auprès de lui, feu Galaor n’aurait été qu’un Amadis ! Bref, nous menions la plus joyeuse vie, en vrais jeunes fous que nous étions, sans plus nous soucier du lendemain que l’oiseau qui s’égosille au haut d’un arbre !

Voilà que mon régiment est commandé pour la frontière de Piémont. Cela me fâchait de quitter Guaidieri ; je lui propose de me suivre, comme officier volontaire. Il accepte ; notre aîné, le duc de Moirans, fort bien en cour alors, lui fait obtenir une commission ; nous voilà en face de l’ennemi. Après Paris, dans ces diables de montagnes, la vie était rude, mais avec Guaidieri, le temps passait comme un charme ; ce n’était qu’un éclat de rire dans tout le régiment. Et on ne s’en battait pas plus mal, tu peux m’en croire, seulement nous n’avions pas toujours bonne chance. Vint l’affaire d’Exilles qui tourna mal, comme tu le sais. J’étais commandé pour l’assaut ; j’enlève mes hommes et me voilà le premier sur l’échelle au haut du mur ; nous sommes reçus par un feu d’enfer ; le désordre s’y met, patatras, je tombe dans le fossé avec mon échelle, l’un portant l’autre ; il y avait des morts heureusement qui amortirent la chute. Je n’en étais pas moins fort mal en point, me débattant tout meurtri, au milieu des blessés et des cadavres, sans pouvoir me dégager ; les Piémontais profitent de la bagarre, font une sortie ; cette fois, me dis-je, c’est bien la fin ! Au même moment je vois mon Guaidieri qui vient sur nous, l’épée haute ; de deux estocades, il abat les deux qui me serraient de plus près ; son épée se casse, il empoigne un fusil et s’escrime tant et si bien que l’ennemi croit avoir affaire à toute une escouade, se débande, regagne sa poterne et me voilà sauvé ! Seulement, tout meurtri que j’étais, je ne pouvais remuer. Qu’à cela ne tienne ! dit mon Guaidieri dans un éclat de rire, et d’un tour de main, il m’enlève sur son épaule comme un enfant de six ans, prend sa course et m’emporte sain et sauf hors des balles ! Il m’avait sauvé la vie, c’était la seconde fois : tu peux penser, même amitié à part, si je me sentais disposé à tout faire pour lui ! Nous achevons la campagne ; au moment de prendre nos quartiers, Guaidieri, qui avait l’humeur changeante, se met en tête de courir le monde, je fais tout pour le retenir, c’est inutile ; nous nous séparons en nous jurant amitié éternelle, et je n’en entends plus parler.

Si fait bien, pourtant ; il y a deux ans, je me trouvais à Bruxelles, je ne sais pour quelle affaire. Qui est-ce que je rencontre ? Mon Guaidieri, toujours beau, pimpant et superbe, en fort bel équipage, plus aimable que jamais, et brochant sur le tout, il était devenu prince, prince Lerici, du fait de quelque vieux parent dont il avait hérité, mais ces titres italiens, il y en a tant, cela ne compte guère. Il m’emmène chez lui, fort bon gîte, ma foi, et j’y trouve pour tenir le logis, la plus jolie femme qui se pût voir, blonde, avec de grands yeux doux et timides, vraie figure d’ange et qui paraissait aimer son Guaidieri comme son Dieu ; c’était, à ce que je me suis laissé dire, une Anglaise, fille de qualité, qui s’était fait enlever par lui et ne paraissait pas prête à sen repentir. Je ne sais trop si c’était sa femme ou sa maîtresse ; à vrai dire, avec ce diable d’homme, il n’y avait pas moyen de distinguer, tant il était aux petits soins avec elle, et on comprenait bien qu’elle en raffolât ! Je parle peu l’anglais, elle, presque pas le français ; entre nous donc, la conversation se bornait à peu de chose. Nous n’en soupâmes pas moins fort gaiement, grâce à Guaidieri qui aurait eu de la belle humeur pour dix. Nous nous contons nos aventures, nos projets ; Guaidieri me dit qu’il part le lendemain même pour Cologne ; moi, je revenais en toute hâte à Paris ; impossible de prolonger la reconnaissance ; nous prenons congé et nous voilà partis. Depuis lors, plus de nouvelles ; quant à jamais savoir ce que comptait faire mon Guaidieri, autant vaudrait demander où il va, au nuage qui vole…

J’avais d’ailleurs bien autre chose en tête. Mon mariage m’avait mis en rapport de famille avec le maréchal de Belle-Isle fort en crédit alors ; il m’avait pris à gré et me faisait faire le plus important de son travail ; cela et la vie de cour, c’était plus qu’il n’en fallait pour occuper mon temps, et ma foi, je ne pensais plus au Marquis. Les événements se chargèrent de me rafraîchir la mémoire et je ne peux que leur en savoir gré, puisqu’ils m’ont permis de m’acquitter, en partie au moins, de la grande reconnaissance dont je lui étais redevable ; voici comment :

Il y a trois mois, rentrant chez moi, on me remet une lettre, chiffonnée, en fort mauvais état, à peine lisible. La voici du reste, elle ne me quitte pas ; le sort de cette enfant en dépend. Elle était datée de Fontainebleau et ne contenait que ces mots :

« Je vous ai connu comme ami du Prince Lerici, c’est à ce titre que je m’adresse à vous. Il s’agit de son enfant ; je suis malade, mourante ; de grâce, venez à mon secours, ayez pitié de la malheureuse Julia. »

C’était tout, mais c’était assez. Le Marquis m’avait sauvé deux fois la vie, sa maîtresse ou sa femme m’invoquait en son nom, il n’y avait pas à y regarder de si près et pas une minute à perdre ! Je demande des chevaux de poste et je pars.

J’arrive à Fontainebleau ; je me rends à l’adresse donnée, une mauvaise auberge où je n’aurais pas logé mes postillons. Je me présente, je demande la Princesse ; on me fait traverser toutes sortes de corridors sombres, enfin on m’introduit dans une chambre à peine éclairée, meublée à la diable, tout en désordre ; là, sur un lit, vrai grabat, je vois qui… la pauvre Julia morte ; elle venait d’expirer, il y avait une heure à peine ! Elle avait dû bien souffrir, car elle que j’avais vue si belle, elle était amaigrie, décharnée, et dans le calme de la mort même, il y avait sur son visage une expression poignante de tristesse et de désespoir. L’hôtesse était là, faisant l’empressée, s’apitoyant avec cette sensibilité de commande qui vient à propos pour bien disposer celui qui doit payer la dépense ; je l’interroge ; c’est tout un flux de paroles dont je ne peux rien tirer. À ce moment, entre une petite servante, presque en haillons, portant un enfant dans ses bras. Elle avait l’air intelligente et pouvait mieux que personne me renseigner, car elle était au service de la pauvre Julia depuis six mois et savait tout ce qui pouvait se savoir de son histoire. Voici ce qu’elle me conta :

Elle était servante dans une hôtellerie de Nancy, lorsqu’un jour elle vit arriver le prince Lerici, la pauvre morte et une petite fille de deux à trois ans. Les voyageurs étaient en assez bon équipage et leur service était au complet, car le Prince avait deux laquais et Madame deux femmes de chambre. Toutefois cela ne leur suffisait pas, ils la trouvèrent à leur gré et l’emmenèrent avec eux. Ils s’arrêtèrent à Fontainebleau et y passèrent quelques semaines ; le Prince allait fréquemment à Paris, pour affaires, disait-il. Un jour, Madame reçut une lettre de lui, disant qu’une mission importante venait de lui être confiée, qu’il partait sur l’heure pour Dresde et reviendrait le plus tôt possible. Ce fut un grand chagrin pour la pauvre femme qui l’aimait passionnément, mais elle était dressée à prendre patience. Le Prince écrivit encore, de Dresde cette fois, envoyant quelque argent et faisant prévoir son prochain retour. Et ce fut tout ; depuis lors, point de nouvelles ! Les lettres qu’on lui envoya restèrent sans réponse ; c’était à le croire mort. La pauvre Julia était dans un désespoir affreux ; elle aurait voulu partir pour Dresde, mais elle n’avait pas d’argent. Elle dut peu à peu vendre ses bijoux, ses toilettes, congédier ses femmes, prendre un autre logement ; la douleur, la misère la rongeaient, ses forces s’épuisèrent, elle devint d’une extrême faiblesse et n’avait pas seulement de quoi payer un médecin ! Enfin, le jour auparavant, se sentant mourir, elle avait été prise d’une angoisse, d’une vraie terreur en pensant au sort de l’enfant. Elle l’aimait à la folie, passant des heures entières à la tenir dans ses bras, les lèvres collées sur son front ; on eût dit qu’elle voyait en elle l’image adorée du Prince ; elle ne pouvait cesser de le chérir, malgré son lâche abandon ! La pensée qu’elle morte, sa fille serait abandonnée, que son père ne pourrait la retrouver, la remplissait d’horreur ; insensible à ses maux, elle n’avait plus d’autre préoccupation ! C’est alors qu’elle avait pris le parti de m’écrire ; elle y avait employé le peu de force qui lui restait, et si courte que fût sa lettre, c’est à peine si elle avait pu l’achever. Quand elle l’eut expédiée, elle fit promettre à la servante de se souvenir que l’enfant était fille du prince Lerici, de me le répéter à moi surtout, car elle sentait la mort approcher et bien vite ; elle prit l’enfant, l’embrassa encore en la baignant de ses larmes, puis elle lui passa au cou, retenu par une chaîne d’or, un poignard de forme bizarre, qui avait appartenu au Prince ; on eût dit qu’elle voulait tout faire pour enlever jusqu’au moindre doute sur l’identité de l’enfant ! Elle m’attendait avec la plus extrême impatience, espérant me voir arriver à chaque instant et répétant dans sa fièvre qu’elle ne voulait pas mourir sans avoir pu me parler ! Cette anxiété même dévorait ses forces ; elle eut une première syncope, on la crut morte ; elle reprit connaissance, mais ne pouvait presque plus parler… Soudain, elle fit signe qu’elle voulait écrire ; on lui donna une plume et du papier, il fallait lui tenir la main ; à la clarté d’une misérable chandelle, elle traça quelques caractères informes, puis soudain, la force lui manqua, elle se renversa en arrière et expira…

C’était lugubre, la mort de cette jeune femme que j’avais vue si heureuse et si belle, et surtout dans ces circonstances, cette angoisse, ce désespoir, ce triste abandon ! Cela m’allait au cœur ; désolé que j’étais de n’avoir pu adoucir son agonie, je me promis d’exécuter fidèlement les volontés de la pauvre mourante et de prendre soin de l’enfant. C’était une jolie petite fille, de trois ans environ ; pauvre enfant, elle ne comprenait pas le malheur qui la frappait ; elle jouait près de ce lit de mort sans avoir conscience de rien !

Ce sera une petite compagne pour ma fille, me dis-je ; je dois bien cela à ce diable de Guaidieri !… Et je m’occupai de réunir tout ce qui pourrait servir à établir l’état de famille de l’enfant : la lettre de la pauvre Julia d’abord, puis le poignard de forme ancienne et barbare qu’elle avait mis elle-même au cou de la petite fille, enfin le papier qu’elle avait écrit au dernier moment. On me le remit ; je m’attendais à y trouver quelque indication précise ; à ma grande déception, il ne contenait que ces mots :

Maud, Marchioness…

avec ces trois croix flammées, de forme barbare, dans un écusson au coin du papier. Et encore sont-elles flammées, ces croix ? La marque est bien informe et en fait d’armoiries, dans ces imperceptibles nuances, on ne se reconnaît pas aisément. Maintenant, pourquoi « Marchioness » ? C’est de l’anglais cela, mais anglais ou italien, pourquoi pas Princesse, puisque son père était prince ?… Est-ce une confusion de l’esprit affaibli de la pauvre mourante, une réminiscence du marquis Guaidieri, tout est également possible, et ce n’est pas ce qu’il y a de moins irritant dans ce mystère qui reste indéchiffrable pour moi comme au premier jour !

Je reviens à mon récit. J’allai au plus pressé ; je fis le nécessaire pour l’ensevelissement de la pauvre Julia, je payai sa chétive dépense, et je revins emmenant avec moi l’enfant et la petite servante ; c’était pour moi un témoin précieux pour conserver le souvenir de cette triste aventure. J’écrivis le tout à l’adresse de Lerici à Dresde, en lui donnant l’assurance que son enfant serait traitée comme le mien propre et en lui demandant ses instructions à son égard. À ma grande surprise, je ne reçus point de réponse. J’écrivis de nouveau, sans plus de succès. Très étonné, froissé même, je fis prendre des informations ; ce fut le plus étrange ; on me fit répondre qu’il n’y avait point à Dresde, de Lerici, prince ou autre, et qu’on n’en avait jamais connu ! Avait-il pris un autre nom ? Cherchait-il à faire perdre sa trace ? Cela se voit assez par le temps qui court, et mon beau Guaidieri était assez homme d’aventure pour user de cet expédient, mais cela ne rendait pas ma tâche plus facile, je me trouvais avec cette petite fille sur les bras, fort gentille sans doute et que j’entendais bien ne pas abandonner, mais dont, après tout, je me serais bien passé. Enfin, à la garde de Dieu ; Madame de Monnereuil s’est prise d’affection pour l’enfant ; ma fille s’en amuse comme d’une poupée, je la garde donc en attendant fort tranquillement que son gaillard de père vienne me la redemander ; au train dont j’ai vu aller les choses, j’ai la fatuité de croire qu’elle est aussi bien au moins dans mes mains que dans les siennes.

Tel est le récit que me faisait mon frère, et je le vois encore sortant de son portefeuille, la lettre de la pauvre Julia et ce papier sur lequel elle avait usé ses dernières forces à vouloir écrire le nom de l’enfant. L’histoire était curieuse et je ne me doutais guère alors de l’intérêt qu’elle prendrait un jour pour moi, car cette enfant recueillie sur ce lit de mort, abandonnée de son père, lancée ainsi à l’aventure dans le monde et qui courait grand risque de faire triste fin, cette enfant, c’est ma fille maintenant, mon Hippolyte, et on l’étonnerait bien en lui disant le contraire ! D’ailleurs, pourquoi le lui aurais-je dit ? À quoi bon remplir cette jeune tête de ces choses romanesques, au risque de la troubler et de lui donner une fausse idée de ce que doit être son existence ! Avec moi, au moins, elle a un état, une famille, une belle perspective d’avenir ; c’est là que doit être son bonheur et toutes les aventures du monde ne lui en donneraient pas de plus assuré. C’était l’avis de Madame de Rivenne, ma pauvre femme, qui certes, aimait l’enfant autant que s’il eût été le sien ; à son lit de mort, elle me faisait promettre encore de ne jamais lui révéler le secret de sa naissance ; elle trouvait une certaine douceur à penser que celle qu’elle avait appelée sa fille, aurait toujours pour elle, cette affection filiale, si douce et si forte, et cela était bien juste, car quelle est la mère qui aurait pu l’aimer plus tendrement, plus maternellement que ma pauvre femme ne l’a fait ?

Pauvre chère et bonne femme ! Ah ! tu as été bien inspirée ! Puisque tu devais quitter ce monde avant moi, me laisser seul à un âge où l’on ne se crée plus d’affections nouvelles, n’est-ce pas une pensée d’amour pour moi qui t’a engagée à prendre à nous cette enfant, à l’élever comme notre fille, à en faire notre espoir d’avenir, la consolation de ma vieillesse isolée ! Oui, c’est mon bonheur que tu as voulu assurer, et il faudrait des circonstances bien décisives, des certitudes bien absolues pour me décider à détruire ton œuvre, à livrer à des mains étrangères cette enfant que tu as voulu me donner !

Il me semble que je l’entends encore, ma pauvre femme, me proposant de nous charger de la chère petite ! Elle s’était attachée à elle en la voyant dans la famille de mon frère ; lorsque le moment vint de regagner notre calme province, elle ne put se faire à l’idée de s’en séparer. Nous n’avions pas d’enfant ; cette pauvre petite abandonnée venait tout naturellement prendre la place vide. J’accédai bien vite au désir de ma femme et sans plus tarder, je fis la demande à mon frère ; il ne me refusa pas ; nous prîmes à nous l’enfant ; depuis ce jour, elle est notre fille bien-aimée, et nous ne nous sommes pas repentis un seul instant de l’avoir associée à notre vie.

Ce fut sa sauvegarde, car son père ne vint jamais la réclamer, et lorsque cette hideuse petite vérole faucha en trois jours mon pauvre frère, sa femme et leur enfant, qui peut dire qu’elle eût échappé là où les autres sont morts ! Elle m’a suivi à Bologne, lorsque la mort de ma femme m’a fait prendre mon logis en dégoût ; elle est maintenant ma fille, ma famille, la joie de ma vie, l’avenir et l’espérance de mes vieux ans !

Et c’est cette enfant, qui est si bien ma fille par l’affection, par l’élan de mon cœur vers elle, que j’irais abandonner à cette femme ! De quel droit viendrait-elle me la prendre ? Que peut-il y avoir de commun entre sa douleur, ses regrets pour cette perte si lointaine, et le déchirement mortel qui viendrait briser ma vie ? Elle souffre sans doute, mais sa souffrance, n’est-ce pas surtout de la haine pour celui qui l’a trahie ! Est-ce là l’affection d’une mère, est-ce ainsi, par ses cris de fureur et de vengeance, qu’elle gagnera celle de son enfant ? Encore si elle était sans reproche, mais avec son passé orageux, ses amours de passage, sa considération perdue, n’aurait-elle pas à rougir devant cette jeune fille ? Pourrait-elle lui servir d’appui, de guide dans la vie ? Elle le sent bien du reste, elle comprend que, vint-elle à retrouver sa fille, elle serait mal venue à prétendre exercer sur elle son autorité ! Qu’elle lui fasse une position sociale que moi, je ne puis lui donner, peut-être, mais la rendra-t-elle plus heureuse ? Et si les imaginations d’Hippolyte se trouvaient fondées, si la fatalité voulait que toutes deux fussent éprises du même homme, qui me répond que l’amour maternel parlerait plus haut au cœur de cette femme que le fougueux caprice de sa nature de feu ? Et ce serait moi, le protecteur, le père de cette enfant, qui irais la livrer aux mains de cette tigresse enfiévrée de fureur et de haine, qui l’exposerais de gaieté de cœur, à affronter les transports de cette volonté habituée à ne reculer devant rien ! Non, non, cela ne se peut pas, et serait-elle dix fois sa mère, cette femme ne pourrait me forcer à lui abandonner mon enfant ; quelque étalage qu’elle fasse de sa douleur, elle n’en est pas digne !…

Il s’était levé ; sous la poignante étreinte de ces pensées, il marchait à grands pas, le regard enflammé, sa bonne et loyale figure empourprée par une émotion bien voisine d’une ardente colère ! Soudain il s’arrêta, tout son être frémissait d’un emportement d’impatience irrésistible :

Ah çà, s’écria-t-il, est-ce que je deviens fou ? À quel stupide égarement est-ce que je me laisse emporter. Qui me dit qu’Hippolyte soit sa fille ? Je ne sais où mon esprit frappé va trouver une évidence que rien ne justifie ! La Baronne a perdu une enfant dont l’âge serait le même que celui de la mienne, voilà la seule circonstance qui permette quelque rapprochement entre nos situations. Qui me prouve que le comte Ranieri soit le marquis Guaidieri ? Quelque lointaine analogie d’origine, de manière d’être, le goût commun des aventures, les succès de femmes ? Eh, bon Dieu, il en est à foison de par le monde, de ces Don Juan de profession, qui font le même métier et le font tout aussi bien, avec autant d’avantage et d’aisance ; des aventuriers italiens, hommes à bonne fortune, mais j’en ai connu à ne pas les compter ! Une chose est certaine : mon Hippolyte, car nous lui avons donné ce nom plutôt que ce mot barbare de Maud qui n’a pas de tournure en français, Hippolyte ou Mathilde, Hippolyte est marquise ; que ce soit par son père ou par sa mère, peu importe ; le papier laissé par la pauvre Julia en fait foi ; en tout cas, elle n’était pas comtesse, et le Comte Ranieri ne tient absolument aucune place dans son histoire. Restent ces croix flammées ; mais quelle en est la valeur ? Est-ce un signe distinctif, de vraies armoiries ; qui pourra le dire ? Je sais que sur ce poignard, la seule chose qu’elle ait encore qui vienne de son père, cette marque se trouve répétée à la garde de la lame et au fourreau ; ce serait donc bien des armoiries, un signe de famille, mais encore de quelle famille ? Nulle part, et je peux me rendre cette justice, j’ai bien cherché, nulle part je n’ai rien trouvé qui pût s’y rapporter, même par la plus lointaine analogie ! En vérité, j’ai dépensé ce soir bien de l’émotion en pure perte ! Parce que la comtesse Valselice, la première dame d’honneur de la Baronne, portait tout à l’heure, au corsage, une agrafe d’un travail semblable à celui de ce poignard, de forme antique aussi, de goût bizarre, avec ces mêmes pendeloques enrichies d’émaux et de pierreries, j’ai éprouvé comme un choc irrésistible ; je ne pouvais détacher mes yeux de ce bijou ! C’est la Baronne qui le lui a donné, comme un objet rare et précieux ; après le récit qu’elle venait de me faire, il me semblait que ce bijou était la preuve qui devait me convaincre qu’en retrouvant, donné par cette mère si malheureuse de la perte de sa fille, cet ornement semblable à celui qui est le seul bien de cette enfant sans famille, je devais voir là une coïncidence qui ne me permettait pas de douter ! Véritable chimère que tout cela, produit malsain d’une crise d’imagination fiévreuse ! De pareils bijoux, mais il y en a à foison partout où le goût byzantin a pénétré, et il n’est pas surprenant qu’il s’en trouve dans ce bas de l’Italie, en Sicile surtout, qui est couverte de monuments byzantins ! Mais une chose est sûre, c’est que ces croix flammées ne sont pas les armoiries de la Baronne ; je ne les ai vues nulle part ici ; les écussons, les armes, les étoffes, l’argenterie, tout porte ce qu’elle appelle la croix de Sicile, aux quatre bras égaux et terminés par la double croisée. Il n’y a donc aucune analogie et cette soi-disant preuve se tourne toute en ma faveur. Voilà ce que j’aurais dû me dire tout de suite, et je me serais épargné bien des angoisses ! Ah, pauvre machine que nous sommes, accessible à toutes les impressions, cédant à toutes les inquiétudes ; en vérité pour un vieux soldat qui a fait et refait cent fois toutes les expériences, jusqu’aux plus rudes, de la vie, et qui ne doit s’étonner de rien, vraiment, je ne me fais pas honneur, la dernière caillette de cour serait moins poule mouillée que moi !…

Eh oui, continua-t-il en reprenant sa marche ; cela est aisé à dire, mais après tout, on a un cœur de père et la seule pensée de perdre mon enfant, oh, cela me bouleverse, et combien, à ma place, ne feraient pas mieux ! Cette histoire de la Baronne est si terrible ! Comme elle a souffert, cette pauvre femme, comme elle souffre encore, après tant d’années, et là où tant d’autres auraient depuis longtemps pris leur consolation ! Sans aucun doute, il y a beaucoup à dire à sa charge, mais au fond, elle a été rudement traitée et la destinée lui doit une revanche !… Oui, mais que ça ne soit pas à mes dépens ! Ma fille est à moi, je la garde ; bien plus, je suis tenu de la garder ! Quoi, je l’aurais élevée, traitée, aimée comme ma fille depuis son enfance, et tout-à-coup j’abdiquerais, je la livrerais à d’autres, sans plus me soucier du sort qui lui sera fait par ces nouvelles mains ! Non, non, on ne peut pas me demander de prendre un parti pareil ; c’est bon, cela, pour la Providence, comme disent les dévots ; elle, elle est infaillible, mais moi, je ne suis qu’un homme, et si je me trompe, je n’entends pas que ce soit aux dépens de celle que j’aime le plus au monde ! Non, non, à moins que le marquis Guaidieri, le prince de Lerici, le comte Ranieri ou n’importe quel autre en qui je puisse avoir une absolue confiance, vienne me prouver avec l’évidence du soleil, que ma fille, cette enfant que mon frère a recueillie au lit de mort de cette pauvre Julia, est sa fille à lui et celle de la Baronne, je ne lâcherai pas prise ! Et encore faudra-t-il voir, car si Hippolyte veut rester avec moi, quand bien même tout démontrerait qu’elle est fille d’un autre, je la retiendrai envers et contre tous, et malheur à quiconque voudrait me la disputer ! C’est son bonheur après tout, qui est mon seul but, et je suis bon plus que personne pour savoir le lui assurer ! Foin de ces pères et mères de rencontre qui mettent leurs enfants au jour et ne s’en inquiètent pas plus après qu’une carpe de ses carpillons ; ils ont bonne grâce à venir au bout de quantité d’années, réclamer leur progéniture à celui qui l’a recueillie, élevée, entourée de soins et d’amour ; celui-là est le vrai père ; c’est lui qui a l’affection de l’enfant, c’est son bien à lui, il le garde en toute justice, et pardieu, à tous venants, je le ferai bien voir !

Et tout échauffé par l’acharnement de cette controverse avec lui-même, il parcourait à grands pas la vaste chambre, faisant résonner le parquet sous le choc nerveux de ses talons rouges. Irrité, humilié de se sentir si indécis, si faible, frémissant de douleur à la pensée de perdre Hippolyte, il s’attachait désespérément à tous les motifs qu’il pouvait trouver de la garder à lui ; un moment ébranlé par la douleur de cette malheureuse mère, son esprit réagissait contre cette crise de sensibilité exagérée, et ressaisi par le sentiment si naturel de son égoïsme de père, une fois son parti pris de se conserver sa fille, il écartait avec violence toute possibilité d’une autre solution.

Trois heures ! dit-il soudain en jetant les yeux sur la pendule. Le jour va paraître ; en vérité, voilà une jolie manière de passer ma nuit ! Rivenne, mon ami, tu ne seras jamais qu’un sot ; toujours tu te casseras la tête pour les affaires des autres, et personne ne t’en saura gré !… Çà, un peu de raison maintenant ; au diable les chimères et prenons notre sommeil, pour le peu qu’il en reste !… Heureusement que la fillette ne se doute de rien ; elle dort, elle, comme une bienheureuse ; belle chose, la jeunesse ; dommage seulement que cela dure si peu !

Il serra avec soin les papiers dans son portefeuille, replaça le poignard dans son fourreau ; puis il gagna son lit, et fatigué de cette lutte si vivement soutenue contre lui-même, il s’endormit d’un profond sommeil.

CHAPITRE VIII

— Eh bien, mon père, dit Hippolyte en prenant place à la table du déjeuner, comment vous trouvez-vous ce matin ? Vous paraissez n’avoir pas bien dormi ? De grâce, ne me cachez rien, seriez-vous soufrant ?…

— Souffrant, moi ! s’écria Rivenne qui, comme les gens de forte santé, habitués à une grande activité physique, trouvait honteux d’avoir si peu que ce fût, l’air malade, où donc as-tu la tête ? Je suis parfaitement bien et ferais mes dix lieues à pied tout de suite sans qu’il y paraisse !…

— Allons, dit Hippolyte, je ne demande pas mieux, mais c’est que hier soir, déjà, vous paraissiez un peu hors de votre assiette.

— Mais non, mais non, je t’assure. J’avais sommeil, voilà tout ; ces grandes réceptions, les lumières, la chaleur, ça n’est plus guère mon fait.

— Pourtant, vous y faisiez bien votre partie ; je ne sais avec qui vous n’avez pas causé. Cette jolie comtesse Cajella, lui avez-vous assez fait la cour ? Ah, mon père, vous vous dites si vieux, eh bien, de vrai, il n’y paraissait guère !

— Tu te moques, fillette, disait Rivenne avec ce petit sourire des anciens vainqueurs, toujours flattés quand on leur parle de leurs victoires passées. Elle est charmante en effet, cette petite Comtesse, et pour être de Foggia, elle en vaut beaucoup qui font la pluie et le beau temps dans les premières capitales, mais lui faire la cour, non, je suis un vieux barbon, un bon papa, et ce joli gibier, je le laisse aux jeunes.

— Alors, que vous disait-elle de si piquant, qui vous a tenu si longtemps auprès d’elle ? Ah, j’avais bonne envie de lui parler, moi aussi ; on assure qu’elle sait que Raphaël est ici !…

Rivenne fit un haut le corps qui n’avait rien de joué.

— Elle sait cela ? J’en doute fort ; en tous cas, ce que je t’affirme, c’est qu’elle n’en a rien dit. Et si elle le savait, pourquoi le cacherait-elle ? Elle est trop jolie femme pour ne pas jalouser un peu la Baronne ; rivalité de métier, cela est tout simple, et pour peu que la chose y prêtât, elle ne se serait pas privée de me conter cette bonne histoire ; or, elle n’en a pas soufflé mot, je te le répète.

— Bien sûr, bien sûr ?…

— Absolument sûr, et quand je le dis, tu peux m’en croire.

— Oh, je n’insiste pas… Eh bien, si elle est jalouse de la Baronne, elle devait trouver, hier, les choses bien à son gré. Elle n’était pas en beauté, cette fière princesse, non certes et loin de là, toute pâle, avec des yeux battus de fièvre, et cernés à faire peur, ah, ce n’est pas la peine d’être si grande dame, pour montrer cette figure-là ! Cela frappait tout le monde ; jusqu’à la comtesse Valselice qui en convenait ; pourtant elle n’ose guère parler de sa maîtresse, elle en a une peur bleue !… Et à propos de la Comtesse, votre examen de mon vieux poignard a-t-il abouti ? Est-il vraiment du même travail que son agrafe ? Ce serait curieux, car vous m’avez dit que ce genre d’ouvrage est si rare !…

— Si rare, si rare, je ne t’ai pas dit que ce fût si extraordinairement rare ! Ce n’est pas très commun, sans doute, mais du byzantin, on en trouve encore assez, à Venise, à Ravenne, en Sicile. Cette agrafe de la Comtesse ressemble, comme ornementation, à ton poignard, c’est vrai, mais il y a bien de la différence : les croix sont d’un autre dessin, probablement d’une autre époque ; le style du poignard est plus pur ; dans le bijou de la Comtesse, il y a je ne sais quoi de plus rude, de plus barbare… Bref, c’est toute autre chose et il n’y a pas à s’y tromper.

— Et moi qui ai été sur le point de proposer à la Baronne, de comparer ! Car l’agrafe, c’est un cadeau d’elle et elle doit en avoir d’autres qu’elle aurait pu me montrer !… Eh bien, qu’est-ce que je dis-là qui vous étonne si fort ?…

— Mais c’est que…

— Quoi donc ? Vraiment, c’eût été fort naturel. Il faut pourtant bien que je lui parle quelquefois, à cette fière déesse, et je ne sais trop que lui dire !… Pour le bien que je lui veux, les paroles ne viennent pas toutes seules ! Alors, vous comprenez, c’était là un sujet de conversation, il en valait bien un autre…

La peste, se disait Rivenne, je l’ai échappé belle ; à quoi tiennent les choses, pourtant !… Enfin, la chance a été pour moi, et c’est bon signe ; si elle avait voulu amener quelque bonne complication, l’occasion était tout à point ! Et moi, je ne suis pas si pressé d’en voir venir !…

— Bon, reprit-il tout haut, ton sujet ne valait rien. La Baronne ne s’intéresse pas à ces questions de style ; en fait d’art, il faut le reconnaître, elle ne s’y connaît guère, j’ai pu m’en assurer dans la visite que nous avons faite ensemble, aux vieux bâtiments du château. Parle-lui dentelles, éventails, toilette, tant que tu voudras, mais à l’entreprendre sur ces choses artistiques, tu cours grand risque de faire buisson creux.

— Oh, je n’y tiens pas tant que cela ; histoire de dire quelque chose plutôt que rien. Mais ce que je regrette, c’est de n’avoir pu parler à votre belle conquête, cette jolie comtesse de Foggia. On doit savoir que lui dire, à elle, et à la première occasion, je saurais bien que lui demander.

— Oui, des histoires de ton Raphaël ! C’est pour te faire moquer de toi !… Comme si tous n’avaient que cela en tête !… D’ailleurs la Comtesse a dû partir ce matin, au petit jour, et ta curiosité en sera pour ses frais.

— Et c’est vraiment bien désagréable ! Comme si les occasions de causer un peu étaient fréquentes ici ! On ne voit que des gens qui ont reçu consigne de se taire et qui pour rien au monde, ne desserreraient les dents. Ce n’est pas gai, cela, à la longue ! Tenez, les petites demoiselles d’honneur de la Baronne, oh, Dieu, elles sont bien gentilles, et je n’en dis pas de mal, mais essayez de leur parler d’autre chose que de chiffons et de leurs fiancés, ah, vous y perdrez vos peines ! J’ai voulu un peu leur demander ce qui se passe ici, ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas… oh, rassurez-vous, mon père, j’y ai mis tous les ménagements possibles… eh bien, c’est comme si j’avais parlé à des souches ! Elles n’ont pas eu l’air de rien comprendre ; elles ne savent rien ou ne veulent rien dire, mais je crois plutôt qu’elles ne savent rien, ces petites niaises ! Et puis toujours leurs fiancés ; comme si cela m’intéressait, moi, leurs amourettes ; de vraies têtes de linottes, en un mot, ne songeant qu’à ce qui les touche, et ne voyant pas plus loin que leur nez !… D’elles, il n’y a rien à tirer, j’en ai fait mon deuil !… Heureusement, qu’il est arrivé hier pour la fête, ces dames de Naples, vous les avez vues, une vieille marquise Torielli et trois religieuses ; celles-là, j’en suis certaine, j’en ferai meilleur profit.

— Ces religieuses ! Je les ai entrevues, en effet, sans leur parler. Mais que veux-tu qu’elles sachent ?…

— Beaucoup de choses, mon père, et elles ne se gêneront pas pour les dire. Je leur ai parlé, moi, et je sais qu’elles se donnent volontiers carrière…

— Oui, mais des religieuses ! Cela vit cloîtré dans son couvent, sans rapport avec les propos du monde…

— Vous dites cela, mon père ! Oh, vous voulez vous moquer et vous savez bien tout le contraire ! Dans les couvents, c’est connu, on sait tout, et ces bonnes sœurs plus encore que tous les autres. La règle, maintenant, n’est pas bien sévère ; il n’y a qu’à voir leurs habits ; ils sont des plus coquets, le gris et bleu surtout, et pour l’autre, vous l’avez vu, c’est comme pour ces religieuses de Venise qui sont venues à Bologne l’an dernier, le corsage laisse voir un peu de gorge… si gorge il y a, bien entendu ! car c’est bien sur ce chapitre que la bonne sœur paraît avoir fait vœu de pauvreté !… Allez, ces dames savent fort bien ce qui se passe de par le monde, et elles ne se gênent pas pour en parler ! Elles connaissent de longue date la Baronne ; c’est leur amie de couvent ; raison de plus pour en dire tout le bien qu’elles savent, et le mal aussi ; des religieuses, pensez, elles doivent dire toute la vérité !… Oui, je les connais, les bonnes pièces, je n’aurai pas à les presser, elles parleront bien toutes seules ; à moi de comprendre et d’en faire mon profit !

— Tout cela me paraît bien aventuré, et ce que je crains, c’est que tu ne te fasses quelque mauvaise affaire ; tu as déjà cherché à faire causer les filles d’honneur de la Baronne ; maintenant, ce sont les religieuses ses amies d’enfance ; qu’elles aillent le lui raconter, et elles sont babillardes, dis-tu, te voilà en belle condition vis-à-vis de la Baronne ! Elle te taxera d’indiscrétion et de médisance, et ce sera justice !…

— Oh, ne craignez rien, mon père ; je ne suis point si sotte, et bien fin qui me prendra en défaut ! J’y suis la première et la plus intéressée, d’ailleurs, et je me tiens sur mes gardes ; j’entends réussir et je réussirai !… Mais qu’avez-vous donc à me regarder ainsi ? C’est comme hier soir, vous avez l’air tout préoccupé !… Voyons, dites-moi la vérité ! Vous savez quelque chose de Raphaël ?…

En effet, pendant qu’elle parlait, Rivenne s’était pris à la considérer avec une attention intense. Il cherchait à découvrir s’il y avait en elle quelque ressemblance avec la Baronne, un indice quelconque qui pût faire croire que cette parenté dont la pensée le poursuivait, se révélait par quelque rapport physique, quelque trait commun, si minime qu’il fût. Et il s’avouait, non sans plaisir, qu’il n’en trouvait aucun ; ni les traits, ni les yeux, ni le teint, ni les cheveux ne présentaient rien de semblable. Toutes deux étaient belles, mais de beauté bien différente ; Hippolyte avec ses grands yeux bruns, ses superbes cheveux presque noirs, son beau teint de jeune fille bien portante, avait tout l’attrait de la jeunesse dans sa fleur, dans tout l’épanouissement d’une robuste et riche nature ; la Baronne avait plus de finesse, ses traits étaient d’un dessin plus pur, et les nuances délicates de ses yeux aux reflets glauques, de ses cheveux fauves, de son teint de perle, venaient se fondre en un ensemble d’un charme étrange et singulièrement raffiné. On pouvait préférer l’une à l’autre et toutes deux pouvaient exciter une admiration égale, mais il ne serait venu à l’esprit de personne de leur trouver la moindre ressemblance ; même ce qui s’appelle l’air de famille était pour elles tout à fait hors de propos. C’est ce que Rivenne constatait avec infiniment de complaisance, et s’il lui était resté quelque incertitude après ses méditations de la nuit, l’examen approfondi qu’il venait de faire les aurait dissipées sans retour. Il en était là lorsque la brusque interpellation d’Hippolyte vint le rappeler à la réalité :

— Eh bien, quoi ? s’écria-t-il tout en sursaut. Que veux-tu dire ? Tu me parles encore de ton Raphaël ? Mais non, cent fois, mille fois non, je n’en ai pas entendu souffler mot, de ton Raphaël… Et on n’en dit rien, parce qu’il n’y a rien !… Tout cela, c’est un roman que tu t’es fourré dans la tête, et je te connais, obstinée que tu es, rien ne t’en fera démordre ! Ce qui en résultera de plus clair, j’en ai grand peur, c’est que tu feras quelque folie qui indisposera à bon droit notre hôtesse et nous fera faire piteuse mine ! Beau résultat sur ma parole, que tu auras obtenu là ?

— Mais non, mon père, mais non ; c’est vous qui êtes obstiné au-delà de toute idée. Je ne ferai aucune folie et me garderai bien de rien compromettre ; j’y ai trop intérêt, et vous pouvez me rendre cette justice, jusqu’ici, tout en prenant mes renseignements, je ne sache pas que j’aie éveillé l’attention de personne. Fiez-vous donc à moi, ne vous inquiétez de rien et vous verrez si l’événement ne me donne pas gain de cause !…

— Ainsi soit-il et je ne demande pas mieux, mais pour Dieu, ne me donne pas de tracas ; je n’entends pas prêter à rire, et à la première imprudence, je te le répète encore, nous délogeons d’ici !

Le bon Rivenne se faisait plus sévère que sa nature facile ne le comportait ; au fond, il était plus rassuré qu’il ne voulait en avoir l’air. C’est que sa conviction était faite ; pour lui, cette soi-disant captivité de Raphaël n’existait que dans l’imagination d’Hippolyte, et dans l’ardeur de son affection paternelle, peu désireux de voir un mariage lui enlever sa fille trop tôt, il se disait que si elle devait avoir le cœur captivé, autant valait que ce fût pour quelque chimère irréalisable ; c’était toujours du temps de gagné. Pour le moment, ce qu’il voulait, c’était la mettre en garde contre les démarches irréfléchies, les étourderies juvéniles qui pouvaient la faire mal juger ; pour le reste, il s’en remettait aux événements et à sa bonne étoile ; avec son insouciance de soldat, pour lui, le mieux était de vivre au jour le jour ; il avait donné la consigne, tant pis pour qui ne la respecterait pas.

La vie au Château continuait à lui être fort agréable ; il y trouvait à satisfaire dans la bonne mesure, ses goûts de chasse et de plein air, sa marotte d’antiquaire et son besoin de sociabilité. Le nombre des hôtes de la Baronne allait chaque jour s’augmentant, et les réceptions du soir, avec souper et souvent danse ou concert, offraient le gai spectacle d’une vivace animation. Les religieuses si bien venues d’Hippolyte, en prenaient leur bonne part ; comme l’avait bien vite remarqué la jeune fille, elles étaient tout à fait à la mode du temps, nullement rigoristes, et sauf l’habit et quelques observances, on ne les aurait guère distinguées des autres invitées de la Baronne. Hippolyte avait fait bonne connaissance avec elles, et Rivenne laissait bien volontiers sa fille suivre à cette relation. Au bout de quelques jours, par manière de plaisanterie, car pour lui, il n’y attachait plus d’importance, il demanda à Hippolyte où en était son enquête sur Raphaël :

— Eh bien, mon père, répondit-elle, je la suis et j’arriverai à quelque chose.

— En vérité ! dit-il d’un petit ton railleur. Eh bien, l’a-t-on vu, ce beau prisonnier, montrant sa pâle figure a quelque fenêtre de cachot, à quelque soupirail de basse fosse ? Les bonnes sœurs ont-elles éventé sa retraite ? Lui portent-elles des consolations avec accompagnement de dragées ? C’est ce qui se fait dans tout bon roman, et s’il y a un roman, c’est bien celui-là ! Allons, fillette, une bonne fois pour toutes, avoue que tu ne sais rien et laisse là ta chimère !

— Moins que jamais, mon père, moins que jamais ! Moquez-vous, raillez tout à votre aise, rira bien qui rira le dernier ! Je sais ce que je sais, et cela n’est point déjà si mal !

— Oui-dà, et que sais-tu, je te prie ?

— Oh, pour vous, avec votre parti pris, ce ne sera rien, mais pour moi, c’est déjà beaucoup. J’ai parlé aux religieuses, et à la vieille marquise Torielli, une bonne causeuse, celle-là, et qui en a de ces anecdotes ! Toutes savent l’histoire de Raphaël, à telles enseignes qu’elles s’attendaient presque à le trouver ici ! Et cette pensée les égayait fort ; cette vie à demi-conjugale de cette hautaine princesse, grâce à un véritable enlèvement, cela ne se voit pas tous les jours ! À leur grande surprise, elles n’ont rien trouvé de pareil ; tout est calme, à la surface du moins, comme les précédentes années, mais…

— Ah, il y a un mais ?…

— Et un très grand mais, vous en jugerez vous-même. Elles s’accordent toutes à dire que la Baronne est bien changée ; elle est plus sérieuse, préoccupée, presque triste ; pourquoi, elle ne le dit pas ; bien plus, elle ne veut pas en convenir. Pourtant les religieuses sont ses meilleures amies et pour elles, elle n’a pas de secret. Puis, il va des jours où elle disparaît pendant des heures entières ; nul ne peut la voir ; ses gens ont pour consigne de répondre qu’elle est à son oratoire, ou qu’elle travaille à des affaires d’intérêt. C’est curieux, cela, cette ferveur religieuse si soudaine, cette ardeur au travail, au moment même où elle vient d’enlever un beau jeune homme ; croyez-y si bon vous semble, mon père, moi, je ne peux pas, ni les religieuses non plus, encore moins la vieille Marquise… Ah, c’est celle-là qui s’en amuse, de ce beau zèle pour la retraite ! Je ne vous conseille pas de lui laisser entendre que vous le prenez au sérieux !

— C’est que c’est une vieille mauvaise pièce, qui a sans doute fortement rôti le balai en son temps et qui serait au désespoir si toutes n’en faisaient de même !

— Eh bien, ce n’est pas la Baronne qui lui fera ce chagrin ! Ah, j’en ai appris de belles sur son compte ! Elle en a eu, des aventures, et des amants ! Je ne sais combien les religieuses m’en ont cité…

— Oui-dà ! Elles ont jasé tant que cela ! En vérité, voilà de bien bonnes amies !…

— Elles disent ce qui est et ce qu’elles pensent ; je trouve cela fort naturel ; voudriez-vous qu’elles fissent de l’hypocrisie !

— Nullement ; qu’elles se taisent seulement ; c’est ce qu’elles feront de mieux ! Mais les femmes, ah, elles sont toutes les mêmes ; quand elles peuvent trouver à dauber sur une des leurs, même sur celles qu’elles aiment le mieux, c’est pour elles la friandise par excellence !… Et en résumé, je vois qu’elles ne savent rien ; des caquets, des potins, des suppositions peu charitables de vieilles folles et de vieilles filles, pour tout homme sensé, autant en emporte le vent !

— Les hommes sensés se trompent comme les autres, mon père ! Je vous le demande, pouvez-vous être sûr que vous sachiez tout ! Dans ce vieux château, derrière les casernes, il y a un gros tas de vieux bâtiments où personne ne va, où il n’y a rien que des masures en ruine et qui pourtant, chose curieuse, est gardé comme une forteresse ; qui vous dit que là ?…

— Ah, le beau raisonnement ! Parce que tu ne sais pas, tu supposes, et ce que tu supposes, tu es sûre que c’est la vérité ! On va loin avec ce système : en attendant, tu le sais, prends-y garde : à la première étourderie, le soir même, nous partons d’ici !

— Encore une fois, n’ayez crainte, mon père ; je ne suis pas si sotte ! Et c’est moi qui ai raison, j’en suis sûre, et je saurai vous le prouver sans que vous ayez le plus petit reproche à me faire.

Ainsi mis en éveil, Rivenne ne perdit pas un moment pour rechercher ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans ces propos qui intéressaient si fort sa fille. Comme il s’y attendait, c’était bien peu de chose : sans doute la disparition de Raphaël n’avait pas passé inaperçue, et comme on savait qu’il avait attiré l’attention de la Baronne, on en avait conclu qu’elle était pour quelque chose dans l’événement ; de là les bruits dont les nouvelles venues se faisaient assez volontiers l’écho. Mais tout cela restait à l’état de suppositions tout à fait vagues, sans aucun élément de faits précis qui pût leur donner créance ; ce goût de retraite de la Baronne pouvait fort bien s’expliquer sans qu’il fallût recourir à des fictions romanesques, et Rivenne qui connaissait l’état réel de son esprit, ne trouvait nullement étrange qu’elle ne fût pas toujours en goût de société ou de conversations plaisantes. Il jugea donc une fois de plus qu’il n’avait aucune raison de s’inquiéter ; Hippolyte en serait pour ses frais d’imagination et, bientôt sans doute, lassée de l’inutilité de ses recherches, elle penserait à autre chose et le mettrait hors de toute préoccupation. Ainsi rassuré, il continua paisiblement son petit train de vie en se félicitant de ce que ce voyage qu’il avait entrepris bien contre son gré, finissait par lui apporter sa bonne part d’intérêt et de plaisir.

Toute autre était la pensée d’Hippolyte, et jamais elle n’avait suivi plus ardemment cette impulsion de son cœur qui lui disait que son fiancé était là, tout près d’elle, qu’il ne s’agissait que de découvrir sa prison. Prudente et attentive en raison même de l’intense désir qu’elle avait de réussir, elle procédait à ses recherches avec infiniment de réserve, s’informant beaucoup sans que personne pût en prendre ombrage, observant plus encore et en définitive, si elle ne trouvait rien qui pût l’encourager, rien non plus ne venait lui prouver qu’elle fût dans l’erreur. Ses investigations et celles de Peppino qui continuait à se faire son aide de camp fidèle, tendaient toujours à lui faire croire que si Raphaël était tenu prisonnier quelque part, ce devait être dans la partie du vieux château qui s’étendait derrière le logement des Albanais. Dans cette direction, on pouvait voir de grands murs, des tours, de vieux toits fort délabrés, mais rien ne disait qu’il n’y eût pas là quelque partie habitable et il était certain que la difficulté d’accès et la surveillance stricte des Albanais en faisaient une prison excellente. Peppino lui-même, leste et rusé comme un chat de gouttière, avait passé de longs jours à tenter d’y pénétrer par les bâtiments de dépendances. Perdu dans le grand nombre des gens de service du château, il lui était aisé de se glisser partout inaperçu ; en dépit de ces facilités, il s’était toujours heurté à quelque obstacle ; partout il trouvait les Albanais postés à toutes les issues et prêts dans leur absolue fidélité à la consigne, à faire justice immédiate de quiconque aurait tenté de la violer ; courir un tel danger n’était pas de son goût, et malgré tout son désir d’exécuter les instructions d’Hippolyte, il était presque obligé de s’avouer vaincu. Ainsi déçue dans ses espérances, la jeune fille, prise d’un accès de désespoir, fut sur le point d’abandonner la partie ; puis, par un dernier effort d’obstination, elle se demanda si elle ne devait pas tenter elle-même l’entreprise, si sa position d’invitée de la Baronne ne lui donnerait pas des facilités que ne pouvait avoir un subalterne comme Peppino. Peu à peu l’idée prit corps dans son esprit ; elle se traça un plan, en étudia avec le plus grand soin les détails, et dominée, comme elle l’était, par une de ces obsessions qui ne voient plus les obstacles, elle en vint à se persuader qu’elle était sûre du succès.

Un jour, vers une heure de l’après-midi, elle sortit, disant à sa fille de chambre, qu’elle allait rendre visite à la comtesse Valselice. Lentement, de l’air le plus indifférent qu’il lui fût possible, se tenant dans l’ombre des galeries, elle fit le tour de la grande cour, se dirigeant vers le pavillon où était le logement de la comtesse. C’était le moment de la grande chaleur ; la cour était déserte ; cédant lui-même à l’attrait invincible de la sieste, le factionnaire de garde au pied de l’escalier qui menait chez le comte, s’était endormi, debout, appuyé au pilier d’entrée.

Hippolyte s’applaudissait de son audace ; tout paraissait conspirer pour elle. Au haut de l’escalier s’ouvrait une galerie aboutissant au palier sur lequel était l’entrée de l’appartement du comte ; de là, s’infléchissant à gauche, elle se prolongeait, faisant le tour d’une cour intérieure et donnant accès à plusieurs portes habituellement fermées. Hippolyte avait remarqué dans ses précédentes visites que quelquefois il s’en trouvait d’ouvertes ; il n’était pas impossible que l’on pût pénétrer ainsi plus avant dans l’intérieur du corps de logis, et arriver de là aux vieux bâtiments situés en arrière ; c’est ce qu’elle avait fait avec les jeunes filles du Château, le jour où elles avaient rejoint la Baronne et Rivenne occupés à visiter les curiosités des constructions anciennes. Telle était la donnée de son plan ; restait à voir si c’était là une base solide.

Arrivée sur la galerie, Hippolyte jeta autour d’elle un rapide coup d’œil ; tout était parfaitement tranquille ; les persiennes partout baissées, indiquaient que les habitants ne songeaient qu’au repos. Soudain, un flot de joie lui envahit le cœur ; son espérance se réalisait ; à l’angle opposé en diagonale à celui où elle était arrêtée, dans la demi-ombre de la galerie, un enfoncement sombre se laissait voir ; c’était une porte entr’ouverte, précisément dans la direction qui devait conduire au vieux château. Sans hésiter, mais toujours du pas le plus calme, comme si elle eût fait la chose du monde la plus indifférente, Hippolyte prit la galerie à sa droite, la suivit dans toute sa longueur et arrivée devant la porte, poussa le battant, franchit le seuil et disparut dans l’ombre. Le plus difficile était fait ; l’assaillant était dans la place. Nul ne l’avait remarquée, le silence le plus profond, l’immobilité la plus complète l’entouraient de leur muette protection !

Elle se trouvait à l’entrée d’un corridor sombre ; une faible lueur à une assez grande distance, lui indiquait la direction à suivre. Marchant le plus doucement possible, pour éviter de réveiller des échos indiscrets, elle traversa la zone obscure et se trouva dans une galerie ouverte sur une seconde cour d’assez maussade apparence, mais, et c’est ce qui importait à Hippolyte, cette partie des bâtiments paraissait inhabitée ; on n’avait pas à y craindre les regards importuns. Rappelant ses souvenirs, la jeune fille se demanda si lors de sa première visite, sous la conduite de ses jeunes amies, elle avait passé par là ; il lui semblait que oui, mais était-il sûr qu’elle ne confondît pas cette cour avec quelque autre d’apparence semblable ? Cette incertitude n’était pas pour l’arrêter ; au point où elle était arrivée, elle entendait mener son entreprise à bonne fin ; elle n’avait qu’à continuer droit devant elle ; il y avait toute chance qu’elle trouvât quelque passage qui pourrait la conduire plus loin dans l’intérieur du vieux château. Elle ne se trompait pas ; la galerie aboutissait à une porte assez vermoulue ; était-elle ouverte, c’était la question ! Sa main fiévreuse pesa sur la poignée ; ô bonheur, la serrure céda, la porte s’ouvrant, démasqua un nouveau corridor au bout duquel une clarté plus vive indiquait la proximité d’un espace ouvert à ciel libre !

D’un pas rapide, Hippolyte eut bientôt franchi la distance ; elle avait deviné juste ; à l’extrémité du couloir, elle se trouva au haut d’un escalier extérieur, descendant dans une sorte de rue ménagée entre de grands murs percés de quelques rares fenêtres ; à droite, elle se prolongeait en se perdant sous de sombres voûtes ; à gauche, elle semblait aboutir à une petite place. La jeune fille avait donc réalisé la première partie de son projet ; elle avait traversé les bâtiments du nouveau château ; ceux qu’elle trouvait maintenant devant elle étaient bien les anciennes constructions, celles qu’elle désirait si ardemment atteindre, et elle y était arrivée sans éveiller l’attention de personne ; de là, elle pouvait continuer sa route avec la certitude de n’être pas vue, de n’être pas arrêtée ; en vérité, c’était trop de bonheur et elle en était à s’étonner d’obtenir un succès si facile dans cette entreprise qui lui avait paru si hérissée de dangers.

Toutefois, elle ne pouvait se flatter d’en avoir fini avec les obstacles, et une fois de plus, elle devait se demander dans quel sens il lui fallait se diriger. Arrêtée sur la dernière marche, elle regardait tout autour d’elle comme si quelque indice dût s’offrir qui la mettrait sur le bon chemin. Le spectacle qui s’offrait à ses yeux n’avait rien de séduisant ; cette rue étroite, envahie par un fouillis de mousses et de longues herbes desséchées, cette perspective fuyant entre de hautes murailles noircies, percées de rares fenêtres, pour aller se perdre au loin sous des voûtes sombres, plus près cette petite place, enserrée de façades maussades, tout cela, même sous le vif rayonnement du coin de ciel bleu qui se laissait voir entre les lignes sévères des noires corniches, avait un aspect de morne abandon, de lugubre tristesse, et si satisfaite qu’elle fût de son succès, la jeune fille ne put s’empêcher d’éprouver un serrement de cœur à la pensée qu’elle était là toute seule, comme perdue au milieu de ces masures rébarbatives. Soudain, par une brusque défaillance de sa volonté, elle se surprit à se dire que l’entreprise où elle s’était engagée n’était pas si aisée qu’elle l’avait cru, et il fallut qu’elle se reportât d’un élan de son cœur au souvenir de son Raphaël, prisonnier, malheureux, si près d’elle peut-être, pour retrouver le courage de continuer.

Raffermie soudain par cette pensée, elle se décida à prendre sur la gauche ; il lui semblait qu’elle se rapprochait ainsi du logis du comte Valselice, et qu’elle pourrait retrouver peut-être le chemin que ses compagnes lui avaient fait suivre en en sortant. Elle gagna donc la petite place et s’engagea dans une sorte de rue irrégulière, recouverte par intervalles de voûtes et de galeries, tout cela vieux, noir et maussade comme si la vie n’y eût jamais pénétré. Le pavé formé de vieilles dalles depuis longtemps disjointes et brisées, était recouvert d’une sorte de végétation de pauvre apparence ; il sembla à Hippolyte que quelques traces de passage s’y laissaient voir ; devait-elle s’en réjouir ou s’en inquiéter, elle ne savait trop ; d’une part, l’impression triste de cette morne solitude lui pesait plus lourdement à chaque pas ; de l’autre, s’exposer à faire quelque rencontre dans ce lieu désert, elle aimait mieux ne pas y penser.

Elle continua donc, incertaine, anxieuse, faisant appel à son courage, à son amour, et se disant que puisqu’elle était venue jusque-là, ce serait une honte de ne pas poursuivre. Elle se trouva bientôt dans une sorte d’espace vide entouré de hauts bâtiments ; elle était sûre de ne pas y être venue ; rien dans ses souvenirs ne lui rappelait la désolation de cette étroite cour cernée, comme étouffée par ces noires murailles. Une seule porte donnait issue à ce lugubre réduit ; était-elle ouverte ? C’était l’unique chance qui restât pour continuer l’expédition ; sous le poids des appréhensions toujours plus sombres qui venaient lui étreindre le cœur, Hippolyte se surprit à souhaiter presque de la trouver fermée…, mais elle eut honte de sa faiblesse, et marchant droit à l’obstacle, elle pesa sur la poignée de la serrure, la porte s’ouvrit, démasquant une petite cour enserrée de hauts murs, envahie par des herbes de ruines, avec deux vieux arbres qui semblaient agoniser d’ennui dans ces froides ombres ; au milieu, un vieux puits montrait sa margelle usée ; c’était là qu’aboutissaient les traces de passage qui avaient frappé la vue d’Hippolyte ; sans doute quelque vieille servante du château venait de temps à autre, par la force de l’habitude, puiser de l’eau à ce puits abandonné. C’était peu, mais ce vestige de vie ranima le courage de la jeune fille ; elle se sentit moins seule, moins perdue, et dans la mobilité de son esprit impressionnable, elle rejetait bien loin toute idée d’abandonner son entreprise. Un pressentiment invincible lui disait qu’elle était sur la bonne voie, qu’au détour de la première rue, à l’angle de la première cour, elle allait voir paraître à quelque fenêtre entrouverte, la figure de son bien-aimé ! À cette pensée, elle sentait son cœur tressaillir d’une joie infinie et elle ne pouvait assez s’applaudir d’avoir si bien combiné son plan.

Sans hésiter, elle marcha vers une grille de fer qui faisait face à la porte par où elle était entrée ; elle l’ouvrit sans peine et s’engagea dans une ruelle pratiquée entre de grands bâtiments de sombre apparence. Au bout d’une vingtaine de pas, elle déboucha dans une place assez spacieuse et de triste aspect, dominée qu’elle était par de noires constructions et de hautes murailles, mais à tout le moins elle laissait voir un assez vaste espace de ciel, quelques arbres y élevaient leurs dômes de feuillage et au milieu, près d’une vasque de marbre demi-brisée, une statue de bronze de rude travail, attestait une certaine recherche plus accueillante que ce dédale obstiné de noires constructions désertes, où elle cheminait depuis si longtemps. Mais pas plus qu’auparavant, elle ne voyait rien qui lui donnât espoir de réussite ; nul indice n’apparaissait qui permit de croire qu’aucun de ces bâtiments servît à l’habitation ; partout c’était le silence, l’abandon, la solitude implacable ; du côté du couchant, surtout, la vue venait se briser contre une énorme muraille d’un ton fauve qui s’élevait, couronnée de lourds créneaux, bien au-dessus des vieux bâtiments de grande hauteur pourtant, qui enserraient la place. Sur un point, l’écartement de leurs façades permettait de voir la base de cette barrière formidable ; c’était des blocs énormes à rudes saillies, noyés dans un ciment pétrifié par le temps, toute l’apparence, en un mot, d’un de ces murs de forteresse faits pour résister à toutes les atteintes, pour repousser tous les assauts. Que pouvait-il y avoir derrière cette clôture impénétrable ? Était-ce la muraille extérieure, dominant le piédestal de rocher du château et supprimant toute chance d’escalade, était-ce au contraire l’enceinte d’un autre ensemble de constructions, mieux gardées encore, faites pour servir de dernier réduit de défense, et peut-être de prison ? Le cœur d’Hyppolyte battit à cette pensée ; oui, un instinct impérieux le lui disait, c’était là que son bien-aimé agonisait, retenu, séparé de tout, par la volonté impitoyable de la Baronne, c’était là qu’il fallait le chercher ; s’il était possible de franchir cette dernière barrière, la délivrance était assurée !

Oui, mais que faire ? L’obstacle était terrible ; le mur se dressait là dans toute l’énormité de sa masse, la menaçante rudesse de ses indestructibles assises. D’escalade, il ne pouvait être question ; la ligne fauve des créneaux, durement dessinée sur le ciel bleu, dominait à une hauteur formidable, les toits des plus hauts bâtiments entassés, comme accroupis, à ses pieds. Pouvait-on espérer qu’il y eût quelque part une ouverture, une brèche peut-être, par où l’on pût se glisser dans l’intérieur, c’était bien peu probable, et une fois de plus, Hippolyte sentit son cœur se glacer sous une onde de désespoir. Puis, une fois de plus aussi, l’amour, la confiance de la jeunesse, cette force de nature qui ne peut pas admettre que ce que l’on veut soit impossible, tous ces violents mobiles réagirent et, reprenant courage, la jeune fille se décida à tenter un nouvel effort. Dans ce chaos de constructions délabrées, où tout portait l’empreinte de l’usure du temps, pourquoi ne se serait-il pas produit quelque destruction, quelque écroulement, qui aurait entamé cette enceinte maudite, et si cela était possible, comment reculerait-elle devant quelque fatigue pour y arriver ? Il fallait se hâter surtout, car déjà les ombres s’allongeaient et prenaient cet aspect mélancolique qui caractérise l’approche du soir ; elle ne pouvait s’exposer à être surprise par la nuit dans ces masures lugubres. Hippolyte rassemble son courage et ses forces et se plonge dans les noirs décombres qui l’entourent. Elle va, elle va, franchissant les amas de pierres, les murs écroulés, les fourrés de buissons, hôtes inséparables des ruines ; sa seule direction, c’est de suivre la base de la grande muraille, de chercher quelque fissure, quelque crevasse, une poterne perdue peut-être, qui en permette l’accès ! Mais c’est en vain ; à plusieurs reprises, par d’étroits passages à peine praticables, elle croit pénétrer dans ce mystérieux intérieur, et toujours, elle trouve sur sa route, cette même muraille, cette clôture infranchissable qui semble se rire de ses efforts. Soutenue par un reste de volonté, sentant bien qu’elle joue sa dernière carte, que si elle faiblit, tout espoir est perdu de découvrir, de sauver celui qu’elle aime, elle revient à la charge, elle s’acharne, et toujours elle se heurte à cette barrière implacable, comme le pauvre oiseau affolé qui se brise à la transparence d’une paroi de verre, sans pouvoir comprendre quel est l’obstacle qui arrête son essor vers la liberté !

Encore une dernière tentative et elle s’arrête ; elle est à bout de forces ; elle doit se l’avouer, aller plus loin est impossible ! Avoir tant fait, tant dépensé de volonté, d’énergie et devoir se reconnaître vaincue, c’est cruel et tout son être se révolte devant cette impitoyable extrémité. Mais que faire ? Persévérer, elle le sent, c’est inutile, le temps même va lui manquer ; et il faut revenir, il faut retrouver sa route à travers cet amas confus de masures et de décombres, sans plan, sans direction, sans rien qui la guide dans ce lugubre dédale ! Puis, autour d’elle, quelle solitude, quel silence ! Et déjà, les ombres grandissent, la nuit s’approche… La nuit ! Se sentir enveloppée dans ces horribles ruines, par l’obscurité froide, hostile, accablante comme un cercueil de plomb ! À cette pensée, un frisson glacé la pénètre ; pour la première fois, comme à la lueur d’un éclair, elle comprend son imprudence ; cette entreprise qu’elle avait commencée dans l’élan enthousiaste de son cœur, elle est tout près de la trouver stupide, insensée ! Et il faut agir pourtant, l’obscurité s’accentue, il faut sans perdre une minute, regagner les lieux habités. Elle cherche à s’orienter ; d’après la direction des ombres, elle doit revenir sur ses pas en s’éloignant de cette muraille maudite qui lui a barré la route : un étroit passage s’ouvre à sa gauche, elle s’y engage et s’éloigne à pas précipités.

Elle marche, traverse des cours, de sombres ruelles demi-ensevelies sous des voûtes croulantes, cherchant à maintenir sa direction au milieu des détours sans nombre auxquels l’oblige le désordre de ces ruines. Autour d’elle, tout est de plus en plus l’image du délabrement, de l’abandon le plus lugubre ; les murailles noircies, les toitures effondrées semblent indiquer que là, l’incendie est venu s’ajouter aux autres causes de destruction. Où la conduit cette voie où elle s’est engagée, elle se le demande avec angoisse ; arrêtée dans un entrecroisement de passages, elle se sent si seule, si perdue, qu’un frémissement de désespoir l’étreint au cœur. Elle cherche à se rassurer, elle fait appel à toute son énergie ; d’un regard qu’elle s’efforce de rendre calme, elle cherche autour d’elle si quelque indice se présente qui la mettra dans la bonne voie ; elle est dans un carrefour assez large ouvert entre des mas de vieux bâtiments ; l’ancien revêtement de dalles qui le couvre s’est défoncé, une végétation confuse de buissons, de mousses et de grandes herbes, des tas informes de décombres l’envahissent, quelques vieux arbres y élèvent leurs fûts noircis surmontés de maigres feuillages et vers le centre, un vieux puits fait émerger sa margelle usée. Il semble à Hippolyte qu’elle a déjà vu ce triste décor ; elle se serait donc déjà rapprochée des lieux habités et voici, au milieu du fouillis des herbes, des traces apparaissent, comme s’il y avait là un passage quelquefois pratiqué. Ces traces, Hippolyte est certaine de les avoir déjà remarquées ; elle est donc sur la bonne voie, il n’y a plus qu’à s’y maintenir. Oui, mais par où faut-il prendre dans cet entrecroisement de ruelles qui s’emmêlent devant elle comme à plaisir ? Fixée sur place, le cœur palpitant, d’un regard fiévreux elle interroge, elle fouille tout autour d’elle ; c’est en vain, partout elle se sent étreinte par cette morne immobilité, ce silence, cette obscurité grandissante, tout semble conjuré pour redoubler son trouble et son angoisse !

Soudain, elle tressaille ; il lui a semblé entendre près d’elle, comme un froissement dans le feuillage ! Y aurait-il quelque être vivant dans ce désert perdu ? Qui ce peut-il être ? Quelqu’un a-t-il suivi sa trace ?… Et déjà son imagination frappée lui représente ces farouches Albanais, et chose plus effrayante encore, la brutale figure de quelque subalterne, quelque bas serviteur du château rôdant près d’elle dans ces ruines !… Seule, sans défense, sans secours possible, que ne peut-elle pas craindre !… Son sang se glace, un spasme d’angoisse lui étreint le cœur ; sans réfléchir, sans se demander si rien de réel motive son effroi, elle s’élance, franchit des décombres, des fourrés de buissons et s’enfuit au hasard dans le premier passage qui s’ouvre devant elle…

Combien de temps dure sa fuite, elle n’en a aucune conscience, elle ne s’arrête que lorsque son cœur battant à se rompre, la force à cesser sa course. Elle regarde autour d’elle ; toujours des ruines, des pans de murs délabrés, partout le silence, l’immobilité la plus complète ; rien n’indique qu’elle soit poursuivie. Mais son esprit ébranlé a reçu une trop forte atteinte ; sous le coup de cette terreur instinctive qui la possède, elle n’a qu’une seule pensée, l’effroi d’être surprise dans ces lieux déserts, loin de tout secours, livrée à tous les dangers !… À tout prix il faut fuir, et comment se diriger, comment éviter la poursuite de ces figures effrayantes qui se dressent dans son imagination ? Ses efforts sont vains, elle se sent perdue et déjà le désespoir la saisit à la gorge ; un peu plus et elle va tomber dans cet affolement suprême qui pousse à l’abîme les malheureux égarés dans la montagne…

Un dernier effort, vraie convulsion d’instinct, galvanise encore une fois sa volonté ; elle fait appel à tout ce qui peut lui rester de raison, de sang-froid ; d’un pas qu’elle veut forcer à rester calme, mais qui bientôt se précipite, elle se remet en marche, prenant toujours par une impulsion machinale, sur la gauche, c’est là ce qu’elle croit être la direction des bâtiments habités.

Voici devant elle l’entrée d’un couloir sombre à l’extrémité duquel apparaît une pâle clarté ; elle s’y jette, le traverse, gravit un escalier, franchit une galerie ouverte sur une étroite cour, puis un nouveau couloir, descend quelques marches et se trouve à l’air libre. Elle respire, il lui semble qu’une fois de plus, elle a échappé à ces dangers, ces ennemis inconnus qui lui affolent l’esprit. Autour d’elle, s’étend un assez grand espace ; devant le sombre mas de bâtiments qu’elle vient de traverser, s’élève une haute construction d’aspect massif portée sur plusieurs rangs de colonnes trapues qui paraissent se prolonger en files serrées et se perdre dans une lointaine obscurité. Une lueur se fait dans l’esprit de la fugitive ; cette fois, elle en est sûre, elle a vu cette forêt de colonnes, elle l’a traversée avec ses compagnes, en allant à la rencontre de son père et de la Baronne. Le hasard l’a donc bien servie, elle s’est rapprochée des parties habitées du château ; quelques pas encore et elle peut espérer de rentrer dans le domaine des vivants. Elle cherche à s’orienter, à découvrir quelque signe indicateur de la direction qu’elle doit suivre. Et ses doutes, son hésitation reparaissent ; dans quel sens doit-elle marcher, sous ces longues colonnades, ne court-elle pas risque de s’égarer, de se replonger dans ces affreuses ruines dont elle a eu tant de peine à sortir ? N’y a-t-il pas plus de danger encore d’y faire quelque sinistre rencontre ? Que recèle cette nuit menaçante qui s’accumule dans ces lointaines profondeurs ? Et de nouveau surgissent dans son esprit des visions menaçantes, d’affreuses appréhensions, des terreurs contre lesquelles sa volonté est sans défense. Que faire donc ? Se plonger dans cette obscurité, elle frémit à cette pensée ; rester sur place est plus impossible encore ; son cœur se serre, la fièvre, l’angoisse, le désespoir l’affolent ! Soudain, derrière elle, un froissement se fait entendre, quelqu’un a marché, là, à quelques pas…, c’en est trop pour ses nerfs éperdus ; elle s’élance et s’enfonce sous les sombres colonnes !… Engagée dans ce dédale, elle marche, marche au hasard, se soutenant à peine, brisée de fatigue et d’angoisse, terrifiée des moindres ombres, se retournant éperdue au seul bruit de ses pas !…

Soudain, elle s’arrête, les yeux fixes, à peine peut-elle retenir un cri. Dans son égarement, elle ne peut croire que ce qu’elle voit soit bien réel ! Mais non, elle ne se trompe pas : derrière une colonne, à trois pas d’elle, c’est la Baronne !… Mais quelle expression dans ses yeux ! À la vue de la jeune fille, ses traits se sont contractés, son regard a projeté une flamme courroucée ; brusquement elle s’avance :

— Vous ici, Mademoiselle ! dit-elle en lui saisissant le bras. Quel dessein vous y amène ?… Ce n’est point un lieu de promenade et je ne permets pas qu’on y vienne !…

En toute autre occasion, cette interpellation si rude, surtout venant de celle qui la prononce, eût froissé Hippolyte et suscité en elle une réponse sur le même ton ; mais en ce moment, elle se sentait trop soulagée, trop heureuse d’être délivrée de son angoisse, pour que son amour-propre songeât à se révolter.

— Ah, Madame, s’écria-t-elle, que je suis heureuse de vous rencontrer ! Je me suis égarée dans ces maudites ruines, et voilà je ne sais combien de temps que je m’épuise à chercher mon chemin ! Grâce à vous, Dieu soit loué, me voilà hors d’inquiétude !…

Le trouble de sa voix, l’anxiété peinte sur son visage montraient assez qu’elle disait la vérité ; la Baronne le comprit et sentant qu’elle était allée trop loin, elle reprit en s’efforçant de sourire :

— Calmez-vous, calmez-vous, dit-elle ; Dieu, comme vous voilà émue ! Vous vous êtes égarée, et vous sentant perdue dans ces vieux bâtiments déserts, vous vous êtes effrayée, je le comprends. Mais vous voilà au bout de vos peines ; revenez à vous, je vais vous conduire en lieu sûr…

Elle lui avait pris le bras sous le sien ; tremblante encore, Hippolyte se serrait contre elle ; on l’eût bien étonnée, une heure auparavant, si on lui eût dit qu’elle allait témoigner tant de confiance, d’affection presque, à cette femme pour qui elle n’avait qu’aversion, pour ne pas dire que haine !…

— Il faut pourtant que je vous gronde un peu, poursuivit la Baronne ; vous avez été imprudente, permettez-moi de vous le dire maintenant, pour n’y plus revenir ; je ne permets pas qu’on vienne dans ces masures délabrées et j’ai pour cela de bonnes raisons : ces bâtiments sont demi-ruinés ; qu’une pierre se détache, qu’un pan de mur s’écroule, qu’une porte se referme et l’on peut être perdu, bien perdu, sans chance de secours. Je ne peux souffrir que personne coure ces risques ; les malheurs sont si vite arrivés !

Hippolyte gardait le silence ; elle comprenait assez que ces précautions n’étaient que trop justifiées.

— Puis, continua la Baronne, il n’est pas bon que les jeunes filles se hasardent ainsi à l’aventure. J’en parle par expérience – et sa voix se pénétrait de tristesse – j’ai été au hasard dans la vie, moi aussi, et je sais ce qu’il en coûte ! J’étais trop jeune et sans guide, je n’avais personne pour m’avertir du danger !… Et que de regrets, de remords, on se prépare !… Vous n’avez pas votre mère, vous ne l’avez pas connue…

— Pardonnez-moi, dit Hippolyte, je l’ai perdue, j’étais encore bien jeune, mais je peux me souvenir d’elle…

— Eh bien, mon enfant… laissez-moi vous donner ce nom… car je pourrais être votre mère… j’ai eu un enfant, moi aussi, une fille… je l’ai perdue, ma pauvre petite Célie, et il me serait si doux, comme en souvenir d’elle, d’avoir votre confiance, votre affection… permettez-moi de vous le dire, soyez sur vos gardes, résistez à l’entrainement, à cette ardeur irréfléchie de jeunesse, qui ne pense pas au danger, qui ne le voit pas, qui ne peut croire qu’il existe ! Le monde n’est pas indulgent, il ne croit qu’au mal, ne lui donnons pas occasion d’exercer sa malignité ; il lui est si facile de se livrer à des suppositions malveillantes ! La vie d’une jeune fille doit être comme un miroir limpide ; elle affronte le regard sans qu’on puisse y surprendre la moindre ombre, la plus petite tache. Excusez-moi de vous catéchiser ainsi ; je n’y ai d’autre droit que la grande estime que j’ai pour votre père et le désir qui me possède de gagner votre affection. Ne vous risquez plus seule dans ces masures abandonnées, cela peut donner lieu à de méchants propos ; s’il vous prend envie de les visiter, je vous accompagnerai, moi, et ce me sera un grand plaisir, ou bien je vous donnerai un guide ; ainsi, vous ne courrez aucun risque, et moi, je serai tranquille. Maintenant nous allons rentrer, s’il vous plaît, il fait presque nuit, et il ne faut pas inquiéter votre père.

Hippolyte s’arrêta brusquement ; cette pensée ne lui était pas venue ; dans son entraînement irréfléchi, elle n’avait pas songé que son père devait la chercher, s’étonner, s’alarmer de son absence. Puis le souvenir de ses recommandations, ses instantes prières de ne commettre aucune imprudence, le sentiment de l’irritation qu’il allait éprouver en apprenant son escapade, tout cela l’assaillit en même temps et lui causa comme un frisson d’angoisse.

— De grâce, Madame, dit-elle, gardez-moi le secret ; à aucun prix je ne veux alarmer mon père ; ne lui dites pas où vous m’avez rencontrée, ni que j’avais si bien perdu mon chemin ! C’est de ma part un enfantillage, peut-être, mais les parents sont quelquefois si prompts à l’inquiétude, on leur doit cet égard de ne pas leur dire toute la vérité.

— Je comprends, dit la Baronne avec un sourire, et nous ménagerons la sensibilité paternelle. C’est une petite conspiration que nous allons machiner ensemble ; je n’y vois pas de mal puisque c’est pour le bien de votre père. Ne craignez rien, je prends tout sur moi, il sera bien fin s’il se doute de quelque chose.

Elles marchaient ainsi entre les longues rangées de colonnes, Hippolyte le bras enlacé dans celui de la Baronne, toutes deux ensevelies dans l’ombre épaisse déjà. Elles arrivèrent à une porte creusée dans un mur massif ; la Baronne l’ouvrit ; elles se trouvèrent dans la grande salle si somptueusement décorée que Rivenne avait tant admirée lors de sa visite au vieux château ; elles la traversèrent, franchirent successivement une nouvelle colonnade, puis une cour enfermée entre de noirs bâtiments, encore une sorte de rue sombre, et derrière une dernière porte, elles se trouvèrent enfin dans la grande cour du château. Les dernières lueurs du couchant y entretenaient encore une clarté crépusculaire ; de nombreuses fenêtres déjà éclairées, la présence des gens de service, des groupes de gardes, tous les accessoires d’une grande résidence lui donnaient un aspect de vie qui faisait un violent contraste avec la noire solitude qui en était si voisine, et Hippolyte éprouva en y entrant, un sentiment de bien-être qui lui fit presque oublier les angoisses par lesquelles elle venait de passer. La Baronne lui faisait raconter les incidents de son odyssée et la jeune fille tout à fait revenue à elle-même, lui en disait assez pour l’égayer, en ayant bien soin de lui cacher le reste.

Elles marchaient ainsi à pas lents, comme revenant tout uniment de la promenade, lorsque soudain elles se trouvèrent en face de Rivenne.

— Madame la Baronne ! s’écria-t-il, Hippolyte ! Vous deux ici, ensemble ! Allons, c’est pour le mieux, mais toi, ma fille, tu peux te vanter…

— De vous avoir bien inquiété ! acheva la Baronne avec un joyeux éclat de rire. Là, je l’avais prédit, n’est-il pas vrai, Mademoiselle ?… Oh, les inquiétudes paternelles, quand donc cesseront-elles de chercher pâture là où il n’y a absolument rien !

— Rien, Madame ! reprit Rivenne. Permettez-moi de vous dire que vous en parlez bien à votre aise ; voilà tantôt deux heures que je cherche Hippolyte partout, dans les salons, sur les terrasses, chez le comte Valselice où l’on me dit qu’elle est allée et où nul ne l’a vue, chez la Signora Broni où on ne l’a pas vue davantage, la nuit vient, point d’Hippolyte, en vérité, on s’inquiéterait à moins !…

— Eh, oui, eh, sans doute, et personne n’y trouve mot à dire. Il en est toujours ainsi ; vous pensez à tout, sauf à la chose la plus simple ; j’ai trouvé Mademoiselle qui errait, ne s’amusant guère, pendant que son excellent père parachevait sa douce et bonne sieste, et unissant nos deux isolements, nous sommes allées faire un paisible tour de promenade. En bonne propriétaire, j’ai montré à Mademoiselle les graves beautés de mon vieux château, nous avons admiré, babillé, jacassé comme deux corneilles au haut d’un mur, le temps a passé, et parce que nous ne sommes pas rentrées tout juste au soleil couchant, à l’instar de mes pigeons et poules, voilà un père fort inquiet et une fille en passe d’être bien grondée ! Mais cela ne sera pas ; c’est moi qui ai fait la faute, c’est moi qui dois subir la punition ; une réparation vous est due, laquelle vous faut-il, parlez, faites-vous servir !

— Une réparation ! dit Rivenne, mais grand Dieu, il ne m’en faut aucune ; je suis trop heureux que vous ayez bien voulu faire votre compagne de ma fille, et si vous avez bien passé le temps, je ne demande rien autre. Je ne suis guère inquiet de nature, et en vérité, je ne crois pas l’avoir été autant que j’ai pu le dire ; n’en parlons plus, je vous prie, c’est un ridicule que je ne veux point me donner.

— Allons, dit la Baronne, j’en suis quitte à bon compte ; voilà ce que c’est que d’avoir à faire à un aimable esprit. Et donc, je vous rends votre fille, en la remerciant de m’avoir fait le plaisir de sa compagnie, et tout à l’heure, au souper, nous vous conterons nos impressions de voyage.

Ils se séparèrent ; c’était le moment de faire toilette pour la soirée. Rivenne n’eut guère le temps d’interroger Hippolyte, et la jeune fille qui était sur ses gardes, ne fit que lui confirmer le récit de la Baronne, sans souffler mot du vrai but et des péripéties de son excursion.

La soirée se passa fort agréablement ; Rivenne surtout, se sentait tout heureux de la bonne intelligence qui semblait s’être établie entre Hippolyte et la Baronne ; prompt à voir les choses au mieux, il se disait que les événements s’étaient chargés de réduire définitivement à rien les appréhensions qui l’avaient si souvent préoccupé, et ce soir-là, pour la première fois depuis bien longtemps, il éprouvait ce bien-être qui résulte de la liberté de l’esprit et de la confiance dans l’avenir.

CHAPITRE IX

Les jours qui suivirent amenèrent au château quelques nouvelles figures ; des voisins de la Baronne d’abord, habitants des petites villes des environs, Isernia, Solmone, tout heureux de trouver à peu de frais la vie somptueuse et les amusements des grandes villes ; puis des visiteurs venus de plus loin, de Naples même, une belle comtesse, grande amie de la Baronne, et deux de ses soupirants attitrés, tenus de suivre leur souveraine partout où son caprice de solitude champêtre voudrait la conduire, du reste portant légèrement leurs chaînes et s’accommodant fort bien de la vie facile qui se menait au château. Ces éléments divers s’amalgamaient au mieux, sous la main souple et ferme de la maîtresse du logis ; il était aisé de voir que si l’on se sentait quelque peu dominé par l’autorité de son caractère, en même temps on était séduit par le charme singulier de sa personne, par le naturel, presque la bonhomie de son accueil ; dans sa haute situation, en possession presque illimitée de la faveur royale, elle aurait pu bien aisément se laisser aller à imposer autour d’elle, jusqu’à l’abus, le caprice de sa volonté impérieuse, et on lui savait gré d’en faire si peu sentir le poids. Sans qu’il y parût, elle prenait infiniment souci de rendre le séjour de son château agréable à ses hôtes ; rien ne lui coûtait pour bien occuper leur temps ; promenades, chasses, divertissements de tout genre, troupes de musique et de comédie, elle mettait tout à leur disposition avec une libéralité royale, et dans cette retraite lointaine, les plus déterminés citadins s’étonnaient de retrouver ces distractions variées, ces amusements raffinés qui leur rendaient indispensable le séjour des grandes villes.

Rivenne et Hippolyte n’étaient pas les derniers à goûter l’agrément d’une résidence si bien ordonnée. Parmi les hôtes de la Baronne, Rivenne avait trouvé les gens dont il appréciait le mieux la compagnie, des chasseurs et des amateurs d’antiquités ; joignez à cela quelques jolies femmes auprès desquelles il déployait le soir tout le brillant de la vieille galanterie française, et le digne gentilhomme ne songeait pas à rien souhaiter de mieux. Hippolyte, elle aussi avait fait bonne connaissance avec les commensaux de la Baronne ; parmi eux, il y en avait de jeunes et fort bien tournés qui trouvaient grand plaisir dans sa compagnie et la régalaient à l’envi des plus agréables compliments du répertoire italien. Le souvenir de l’absent ne l’empêchait pas d’y trouver plaisir, et souvent en rentrant le soir dans son appartement, elle s’avouait qu’elle s’était fort bien amusée et que, puisqu’il fallait faire villégiature quelque part, elle ne pouvait regretter que les circonstances l’eussent amenée en ce château.

Au fond de son cœur pourtant, il y avait toujours une préoccupation douloureuse, et si depuis son excursion dans les ruines, elle se trouvait forcée de répondre de son mieux aux prévenances de la Baronne, elle ne réussissait pas pour cela à chasser de son cœur le sentiment hostile qu’elle éprouvait pour elle. Un instinct opiniâtre lui disait que ses pressentiments ne la trompaient pas, que cette femme s’était, par une audacieuse violence, arrogé le droit de disposer du sort de celui qu’elle aimait. Obstinée dans cette conviction, elle avait poursuivi ses recherches ; avec les plus grands ménagements, sans que nul pût en prendre ombrage, elle avait questionné les hôtes du château, mais qu’attendre de ces Napolitains si peu portés à prendre au sérieux les aventures d’amour ? Ils en jasaient volontiers, en riaient plus volontiers encore, les uns affectant d’y croire, les autres s’en amusant comme d’un propos sans consistance ; quant à s’en émouvoir pour si peu que ce fût, nul n’y songeait. C’était d’ailleurs de l’histoire ancienne ; on avait eu depuis bien d’autres choses à penser ! En somme, il n’y avait rien à tirer de ces têtes légères, et le silence, l’obscurité se faisaient toujours plus opaques sur la disparition mystérieuse. Mais ces obstacles ne pouvaient ébranler les convictions d’Hippolyte ; sans appui, abandonnée à sa seule initiative, elle n’en écoutait que plus volontiers ces élans de passion, ces cris de son cœur, qui lui disaient qu’elle était dans le vrai, qu’elle avait deviné juste, que la victime était cachée quelque part dans ce château même où ses amis passaient gaiement leur temps, sans songer à s’inquiéter de son sort ! Elle se reportait alors à cette tentative qu’elle avait faite pour pénétrer jusqu’à lui, et avec un douloureux serrement de cœur, elle se disait qu’il s’en était bien peu fallu peut-être qu’elle ne réussît à le découvrir, que c’était une lâcheté de sa part de n’avoir pas poursuivi son entreprise. Puis, soudain, elle voyait se dresser devant elle ses impressions d’alors, le souvenir de sa course éperdue dans le vieux château, ces sombres ruelles, ces bâtiments noirs, ces ruines lugubres, elle revoyait surgir dans son esprit, ses angoisses, ses terreurs ; alors le cœur lui manquait, la seule pensée de se retrouver seule, perdue dans ces odieuses catacombes, faisait passer un frisson glacé au plus intime de son être. Elle se sentait alors en proie à un découragement, un accablement mortels, elle se disait que ses efforts étaient inutiles, que son bien-aimé était perdu pour elle à jamais. Et la vie lui paraissait triste, les amusements insipides, les plus brillants cavaliers ennuyeux à en être insupportables, elle se prenait à regretter son tranquille palais de Bologne, à se repentir de l’avoir jamais quitté. Puis, après de longs moments consacrés à ces sombres pensées, insensiblement la réaction se faisait, la jeunesse reprenait ses droits, et dans l’animation de la foule, emportée par l’éclat des fêtes, le tumulte des gaies conversations, elle redevenait la belle jeune fille vivace et rieuse, entourée d’admiration et d’hommages, et sachant fort bien en savourer le parfum.

Et pourtant elle ne se trompait pas ; son cœur avait deviné juste !

Oui, si après l’insuccès de sa première tentative, elle avait persisté, si trois jours seulement après son échec, elle s’était hasardée de nouveau dans ces vieux bâtiments dont le seul souvenir lui glaçait le cœur, elle aurait pu surprendre le secret de ces murailles muettes, elle aurait vu la Baronne se glisser dans ces sinistres ruelles, sous ces lourdes colonnades, le regard ardent, les joues pâles, comme la femme qui se hâte dans les ténèbres à la recherche du plaisir défendu ! Mais ce n’était pas le bonheur, le rayonnement de l’amour heureux qui brillait dans ses grands yeux brûlants de fièvre, c’était la tristesse, l’angoisse, un reste d’espérance bien voisin du plus amer découragement, et son pas incertain, tour à tour lent et rapide, trahissait sans doute possible le trouble cruel de sa pensée. On eût dit un coupable se rendant devant son juge, un condamné allant implorer sa grâce, avec la presque certitude de se heurter à un impitoyable refus !

Elle marchait comme poussée par une volonté plus forte que la sienne ; traversant en ligne oblique, les rangées de colonnes, elle atteignit le mur qui les fermait au nord ; là, dans une ombre profonde, s’ouvrait un large couloir creusé dans l’énorme maçonnerie. Elle le suivit et après quelques pas dans une noire obscurité, elle se trouva dans une sorte d’étroite ruelle à ciel ouvert au bout de laquelle on apercevait l’élégante façade de la chapelle qui avait été le terme de son excursion avec Rivenne dans le vieux château ; elle la laissa à sa droite et entrant dans les noirs bâtiments qui formaient tout autour de la chapelle comme une sorte de rude enceinte, elle suivit une succession de sombres passages bien faits dans leurs multiples détours pour égarer les curieux indiscrets. La Baronne y marchait en toute assurance sans même prendre garde à son chemin ; dominée par ses préoccupations impitoyables, elle allait droit devant elle, insensible à la morne tristesse de ces ruines lugubres. Enfin elle se trouva dans une salle basse, à peine éclairée par des soupiraux fermés de grilles massives, encrassées de poussière, véritable basse-fosse de l’aspect le plus sinistre ; un des côtés était formé de blocs de pierre énormes, image de l’éternel, de l’indestructible, mais ces vieux châteaux italiens ont leurs secrets tout comme leurs anciens maîtres ; impénétrables en apparence, ils sont sans force pour qui sait les deviner. La Baronne marcha vers un des blocs dont le rude bossage se dessinait en puissant relief sur le revêtement de maçonnerie ; elle appuya fortement la main sur la pierre et tout aussitôt, mue par quelque ressort invisible, l’énorme masse se déplaçant avec lenteur, démasqua l’étroite entrée d’un passage souterrain. La Baronne franchit le seuil et tout aussitôt la pierre revenant sur elle-même, ferma hermétiquement l’ouverture ; à voir cette robuste muraille dans sa masse indestructible, nul n’eût pu croire qu’un être humain venait de passer par là !

Le couloir que la pierre avait démasqué, était noyé dans une obscurité profonde ; on se sentait bien dans les entrailles de la terre avec cette impression d’étouffement si caractéristique des cavernes et des catacombes. La Baronne n’y paraissait pas sensible ; marchant d’un pas assuré, elle avança sans autre précaution que de faire glisser sa main sur la paroi ; le sol était en pente parfois assez rapide ; elle descendit une trentaine de pas environ, une vague lueur apparut, quelques pas encore, et ouvrant une porte délabrée, la Baronne pénétra dans une sorte de crypte basse, longue, sinueuse, enserrée dans des murs rudes, couverts de poussière et de toiles d’araignée ; elle ne s’y attarda pas ; traversant de son pas rapide, ces sombres casemates, elle sortit enfin à l’air libre, sous le ciel bleu. Mais si l’ardente lumière du jour versait avec elle l’éclat et les vives couleurs, elle ne montrait que mieux le morne abandon de ces sinistres masures, témoins oubliés des plus sauvages époques de violence et de guerre ; au sortir de la froide obscurité, le regard rencontrait tout un fouillis de murailles, d’énormes contreforts, de tours, de hauts bâtiments confusément accolés les uns aux autres, construits en énormes pierres d’un ton jaune, encastrées dans un grossier ciment, avec cet aspect aveugle, hostile, des grands murs sans portes, presque sans fenêtres. À leur pied, le terrain couvert de décombres, de buissons, de hautes herbes desséchées, descendait en pente rapide jusqu’à un vieux mur délabré dont la crête ébréchée se coupait à pic sur le précipice ; au-delà, l’horizon s’ouvrait d’abord sur les cimes vert sombre d’un bouquet de grands arbres émergeant du fond de la vallée, puis se relevant, il se déployait en longues ondulations de collines boisées, dominées par de hautes parois de rochers aux formes abruptes, se détachant en tons bruns fauves, au grand soleil, sur le ciel bleu. L’ensemble revêtait un aspect d’une sévérité grandiose, bien en rapport avec ces ruines sinistres ; l’homme n’y trouvait plus sa place ; que serait-il venu faire dans ces farouches solitudes où, pénétré du sentiment de sa faiblesse, il n’aurait pu se défendre d’un vertige d’inquiétude bien proche de l’effroi !

La Baronne poursuivait sa route ; sortant de ces lugubres catacombes, elle s’engagea sur le terrain en pente, le coupant en ligne oblique pour gagner la base des grands bâtiments qui le dominaient. Derrière elle, s’étageait un entassement confus de vieux murs, tout un fouillis d’échafaudages demi-détruits, de cloisons délabrées, de galeries vermoulues, se dressant dans le plus pittoresque désordre, comme pour atteindre le faîte d’une muraille énorme, d’une hauteur colossale, qui projetait sa ligne de lourds créneaux sur le bleu pâle du ciel imprégné de lumière. C’était l’enceinte du vieux château, le mur de guerre inaccessible qui le séparait des vivants ; c’était la barrière impénétrable à laquelle était venue se briser Hippolyte, l’obstacle invincible pour quiconque n’en connaissait pas le secret. La Baronne, elle, savait le franchir et maintenant, dégagée de tout souci de regards indiscrets, elle marchait librement au grand air, en plein soleil, vers le but de sa course.

Parvenue au pied des murs, elle les suivit, contournant les parois et les robustes contreforts jusqu’à ce qu’elle fût arrivée à une sorte de poterne qui semblait se dissimuler dans un angle de maçonnerie, elle l’ouvrit non sans peine, pénétra sous la voûte ainsi démasquée, et attirant à elle la lourde porte, la referma avec soin. Devant elle s’ouvrait un sombre couloir dont le sol couvert d’une épaisse couche de poussière, s’élevait bientôt en pente rapide, coupée de rampes d’escaliers, aux marches inégales et dégradées, encombrées par places de grosses pierres tombées des murs. C’était une véritable ascension, longue et parfois difficile, dans cette obscurité à peine atténuée par quelques rayons de lumière filtrant comme à regret, par de rares soupiraux.

Perdue dans ses pensées, la Baronne montait d’un pas machinal, sans paraître prendre garde aux rudesses du chemin. Enfin elle se trouva en face d’une porte massive, toute hérissée de clous énormes et de ferrures encrassées de poussière ; elle l’ouvrit et pénétra dans une vaste salle, très haute, d’aspect encore plus désolé que les plus tristes masures qu’elle eût trouvées sur sa route ; les murs formés de pierres saillantes, à peine reliées entre elles par un ciment dégradé, soutenaient à une grande hauteur, une toiture formée d’une lourde charpente aux poutres mal dégrossies, comme si les constructeurs de ce bâtiment lugubre l’eussent abandonné avant qu’il fût fini. Le même caractère se retrouvait dans le sol, composé d’une couche rocheuse à peine nivelée, au plus haut point inégale et raboteuse, jonchée de blocs informes, d’entassements de poussière, de débris de toute espèce ; on eût dit que la main de l’homme, rebutée par la désolation de cette sinistre masure, se fût refusée à lui donner même le minimum d’ordre que comporte la plus chétive habitation humaine. Ce lugubre ensemble était éclairé par deux fenêtres hautes et étroites, sans vitres, mais revêtues d’épais barreaux qui ne laissaient passer qu’une faible et insuffisante lumière. C’était bien l’aspect sinistre de la prison des époques de barbarie, d’un de ces farouches cachots où devaient se passer les scènes atroces des vengeances féodales ; de ce lugubre passé il semblait qu’il restât quelque chose dans l’atmosphère, qu’en prêtant l’oreille, on pût saisir encore quelque gémissement, quelque douloureux appel des malheureux qui y avaient été enfermés !

Assez large près de la porte, la salle se rétrécissait à son autre extrémité, par l’effet d’une brusque saillie de la muraille ; l’étroit espace laissé libre aboutissait à une porte basse, comme étranglée, véritable entrée de prison. La Baronne l’ouvrit, s’engagea dans un étroit couloir à peine éclairé, traversa une salle plus délabrée encore et marcha vers une voûte pratiquée dans le mur, exhaussée sur un escalier de six marches et fermée par une lourde grille, revêtue d’un épais revêtement de bois ; c’était le terme de sa course ; derrière cette rude clôture, elle allait revoir son prisonnier…

Elle appuyait déjà la main sur la serrure ; soudain, avec un geste violent, elle se rejeta en arrière ; une expression furieuse d’emportement et de révolte crispa ses traits ; ses grands yeux jetèrent comme un éclair de violence. C’est que dans cette âme altière, l’amour n’avait pu réduire au silence le sentiment de sa fierté ; au fond du cœur, elle se sentait profondément humiliée, abaissée à ses propres yeux ; elle allait implorer l’amour, la pitié d’un homme qu’elle savait lui être bien inférieur, d’un esprit frivole, capricieux, puérilement égoïste. Cédant lâchement à une misérable impulsion d’instinct, elle allait renouveler des instances, des supplications qu’elle avait déjà vues durement repoussées et elle ne pouvait s’empêcher de frémir à la pensée de cette humiliation. Puis par une brusque défaillance, revenant à sa faiblesse de femme amoureuse, comme effrayée, honteuse de son trouble, elle se couvrit la figure de ses mains et resta sur place en proie à une émotion, une confusion de pensée qu’elle se sentait impuissante à dominer !…

Mais il était trop tard pour reculer ; elle releva la tête et appuyant fortement la main sur la serrure, elle fit agir un ressort, un grincement sourd se fit entendre et la porte s’ouvrit. Au même instant, une sorte de bruit précipité se fit entendre, comme de gens qui, pris à l’improviste, se lèvent brusquement, et tout aussitôt, à l’entrée d’une vaste salle voûtée, éclairée de deux hautes fenêtres, apparurent deux grands Albanais, de mine fière et farouche, armés jusqu’aux dents. Ils avaient rapidement posé le tchibouk qui occupait leurs loisirs ; debout, immobiles, dans l’attitude respectueuse des gens de guerre orientaux, ils attendaient les ordres de leur souveraine.

La Baronne avait promené dans la salle un rapide regard pour s’assurer que tout était en bon ordre. Satisfaite sans doute, elle répondit au salut des Albanais par un petit geste de la main, simple et cordial.

— Asker, Pomik, leur dit-elle, Dieu vous garde, mes fidèles ! Rien de nouveau ici, n’est-ce pas ?

— Rien de nouveau, souveraine, répondit l’un d’eux, vieux montagnard sec et bronzé, aux longues moustaches grises. Tout est calme et nous faisons bonne garde. Seulement le temps est long…

— Je le sais, mes fidèles, dit-elle avec une nuance de tristesse. J’espère que sous peu, votre service deviendra inutile… En attendant, il faut avoir patience.

— Et nous l’aurons, aussi longtemps qu’il faudra, reprit le vieux soldat, les yeux rayonnants de dévouement enthousiaste. Soyez sans inquiétude, souveraine, votre volonté sera faite quoi qu’il puisse arriver !

— Merci, dit la Baronne, je sais que je peux compter sur vous, comme vous comptez sur moi… Soyez sur vos gardes, exercez une stricte surveillance, et, je vous le répète, j’espère que ce ne sera plus pour longtemps. Maintenant, ouvrez-moi la porte et n’entrez que si j’appelle.

Sur la paroi en face de l’entrée, il y avait une porte, renforcée de massives barres de fer, véritable clôture de prison. Un des Albanais fit jouer la lourde serrure, et amenant à lui le battant, démasqua une sorte de passage voûté, taillé dans l’épaisseur de la muraille. La Baronne y entra, les Albanais refermèrent la porte et reprirent leur place avec le calme insouciant du soldat qui ne connaît que sa consigne.

La Baronne fit quelques pas, et sortant de la voûte, se trouva dans une très vaste salle qui semblait taillée dans le roc, tellement les murs et les dalles du parquet étaient d’apparence massive et robuste. Une haute et large fenêtre, élevée de trois marches au-dessus du sol, et partagée par une élégante colonne, y répandait une abondante lumière. Dans la vaste embrasure, un jeune homme, nonchalamment assis dans un fauteuil, tenait un livre dans lequel il semblait lire. Au bruit, il tourna la tête, et voyant la Baronne, il fit mine de se lever, mais avec une lenteur et une mauvaise grâce évidemment préméditées.

— C’est vous, Baronne, dit-il sur un ton traînant, d’une impertinence marquée. Je suis trop poli pour ne pas vous dire que je suis heureux de vous voir, mais c’est de la politesse pure et rien d’autre, je ne vous l’apprends pas.

Le compliment n’était rien moins qu’agréable ; la Baronne le reçut sans s’émouvoir ; sur son visage si expressif, dans ses grands yeux au franc regard, un singulier mélange de sentiments se laissait voir ; c’était de la tristesse et du bonheur tout ensemble, le bonheur de la femme qui revoit celui qu’elle aime, et l’amère tristesse de se sentir repoussée par une froideur sans pitié. Sous le coup de ces impressions si contraires, elle pâlit légèrement, essayant de sourire, avec un trouble, une sorte d’hésitation timide, bien surprenants chez cette femme d’ordinaire si énergique, si violente même, dans ses décisions.

— C’est moi, répondit-elle, moi encore, moi toujours, vous savez que je ne me rebute pas aisément.

— Comme il vous plaira, dit le jeune homme en se replongeant dans son fauteuil ; on ne discute pas des goûts, et il n’avait pas si tort, celui qui faisait dire à je ne sais plus quelle femme, qu’il lui plaisait d’être battue.

— Et vous, Raphaël, il vous plaît donc bien de rester ici ?

— Oui-dà ! Vous venez donc m’annoncer que je vais en sortir !…

— Vous sortirez quand il vous plaira, vous connaissez les conditions…

— Toujours ce mariage !… fit le jeune homme avec un rire d’ironie. Décidément, Baronne, vous ne vous mettez pas en frais d’invention ; vos réponses sont d’une monotonie désespérante.

— Il est vrai, je suis constante en affection… en amour ; est-ce donc un si grand crime !…

— Non vraiment, mais ce que j’admire, c’est mon peu de chance ; de tous vos amants, et Dieu sait s’ils sont en nombre, le seul à qui vous vous avisiez d’être fidèle, c’est moi… moi qui ne suis pas votre amant et n’ai nulle envie de l’être ; en vérité c’est jouer de malheur !

Et renversé dans son fauteuil, il la regardait avec son sourire marqué d’une poignante ironie. La Baronne se mordit les lèvres, l’amer sarcasme la frappait en plein cœur ; il fallait que son amour fût bien fort pour imposer silence à son orgueil, à son impérieuse volonté. Mais elle aimait, cela se voyait rien qu’à son regard ardemment fixé sur le jeune homme ; sous l’aveugle impulsion de son cœur, elle subissait sans mot dire, des humiliations dont la moindre, de la part de tout autre, eût appelé sur l’heure, les plus impitoyables représailles !

— Vous êtes dur, Raphaël, dit-elle enfin. À quoi bon prononcer ces paroles amères ? Qui sait si, un jour, vous ne les regretterez pas ?

— Moi, je le sais fort bien ! Pourquoi, où, quand, les regretterais-je ? Vous n’avez pas de ménagements pour moi, je n’en ai pas pour vous. Donnant, donnant, à tout le moins nous serions quittes, mais vous, vous êtes libre, tandis que moi, je suis votre prisonnier, voilà la différence ; elle est grande, et quoique je puisse vous dire, je reste et de beaucoup, votre créancier !

— Encore une fois, il ne tient qu’à vous d’être libre…

— Oui, à condition de m’enchaîner à vous ! Grand merci, la rançon est trop chère…

— Trop chère, ne dites pas cela, Raphaël ; vous ne savez pas combien je vous ferai la vie belle ! Le mari de la Baronne Castroleone peut aspirer à tout ce qui est honneur et puissance ! Et moi-même, combien il en est qui me recherchent, qui me disent que je suis belle ! Je vous les sacrifie tous, pourtant, parce que je vous aime, parce que je ne veux vivre que pour vous !

— Et vous avez bien tort ! Laissez-vous aimer par qui bon vous semble, mais, de grâce, ne songez plus à moi ! Je ne vous aime pas, moi, c’est fâcheux peut-être, mais c’est ainsi ; il faut savoir vous y faire. Est-ce que l’amour s’impose ? Non, mille fois non ! vous le savez de reste… Quant à ces honneurs, cette puissance que vous faites si bien miroiter à mes yeux, eh, bon Dieu, je n’en ai que faire ! Laissez-moi être heureux à ma guise, il me semble que ce n’est pas trop demander !

Il parlait ainsi, moitié ironique, moitié colère, avec cette violence intermittente des caractères faibles à qui les décisions coûtent et qui ne pardonnent pas à qui les force de les prendre, la peine que leur cause l’effort qui leur est imposé ; obstinés en raison même de leur manque d’énergie, ils s’enveloppent de violence comme les timides font la grosse voix au moment du danger.

Cette incohérence morale se lisait sur sa figure ; c’était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, de moyenne taille, bien fait de sa personne, mais d’apparence quelque peu efféminée, les traits fins et réguliers, au type bien napolitain, yeux noirs, belles dents, teint mat légèrement olivâtre et des cheveux bruns assez longs déjà, retombant en masses sur un cou délicat comme celui d’une femme. Rien d’accusé, rien de fort dans cet ensemble, mais une certaine grâce, une élégance facile, ce charme en un mot, de l’homme habitué à plaire, qui connaît son pouvoir et en fait son unique occupation. Tel était Don Raphaël Corenzio, le prisonnier de la Baronne, et s’il était permis de jamais s’étonner en matière de passions féminines, certes, malgré la beauté du jeune homme, on aurait pu se demander par quels prestiges, par quelle fascination, il avait su captiver à ce point le cœur de la hautaine Maxence, de l’énergique, l’indomptable souveraine de Castroleone !

Elle le regardait toujours, et sur sa figure, miroir fidèle de son âme, on voyait passer une ombre de tristesse désespérée, comme si elle eût compris que ses efforts étaient inutiles, qu’elle ne pourrait jamais réussir à faire céder cette indifférence si voisine de l’aversion…

— Ainsi, reprit-elle, vous êtes impitoyable ; quoi que je dise, quoi que je fasse, rien de ce qui est de moi ne peut trouver grâce devant vous ?…

— Encore une fois, à qui la faute ? dit Raphaël avec un geste violent ; vous me privez de ma liberté, faut-il encore que je vous remercie ?…

— Pourquoi non ; peut-être vous ai-je sauvé la vie ! Vos amis en font un triste usage, de leur liberté ! Pas plus tard qu’hier, j’ai appris qu’un de vos inséparables, le marquis Veglio, s’est fait tuer dans une querelle de tripot !

— En vérité ! Ah, le pauvre diable ! Je le regrette, c’était un bon et gai camarade. Si j’avais été là, je l’aurais bien tiré d’affaire !

— Ou bien vous auriez péri comme lui ! Quoi d’étonnant quand on court les pires aventures, sans autre souci que de s’amuser à tout prix ! Un autre de vos amis, Don Orazio Lorione, vient d’être surpris, sortant de chez une femme, par un mari jaloux qui, d’un coup de pistolet, lui a brûlé la figure, le défigurant pour jamais ! Est-ce bien digne d’envie, cela aussi ?

— Oui-dà ! Sur ma foi, si les maris de Naples se mettent à être si farouches, c’est à croire que la fin du monde est proche ! Je suis sûr que je le connais, ce brutal, c’est un officier calabrais dont Orazio courtisait beaucoup la femme, une charmante brunette, ma foi ! Et qui donc vous donne ces tristes nouvelles, Baronne ; je suis tenté de croire que cet oiseau de mauvais augure en dit plus qu’il n’y en a.

— Non pas, je suis bien informée et cela m’est revenu de plusieurs côtés.

— Alors c’est lamentable ! Poveretto Lorione ! Mais quoi, c’est la vie ; qui ne risque rien n’a rien. Ah çà, et puisque l’on est sur le chapitre des événements, que dit-on de ma disparition ? On doit vous en parler, Baronne ; je voudrais bien savoir comment vous vous y prenez pour répondre ?

— Oh, c’est bien simple ; je n’ai rien à répondre, parce qu’on ne m’en parle pas…

— Cela, vous ne me le ferez pas croire…

— C’est la pure vérité. Ah, pour un Napolitain, que vous connaissez peu vos compatriotes ! On en a causé, je ne dis pas non, au moment même, puis le temps a marché, on s’occupe d’autre chose, de soi-même avant tout, et on oublie vite ! Vous ne voulez pas m’aimer, Raphaël, pourtant, je vous le jure, moi, je pense à vous, je vous suis fidèle, et je suis la seule à qui vous ne pensiez pas !

— Que voulez-vous, Baronne, ainsi va le monde, vous ne le changerez pas, on recherche qui vous fuit, on fuit qui vous recherche. Quant à être si bien oublié, cela vous plaît à dire, moi, je suis certain du contraire et vous en aurez la preuve avant peu.

La Baronne le regarda fixement ; une expression dure apparut sur sa figure ; il y avait dans ces paroles comme une menace, un défi ; cela suffisait pour réveiller la violence, un moment endormie, de ce tempérament de bataille.

— Voulez-vous dire qu’on tentera de vous enlever ! reprit-elle avec une sorte de sourire hautain. Ah, qu’on l’essaie, ceux qui l’oseraient n’auraient pas lieu de s’en applaudir !…

— À moins que l’ordre ne vienne de haut !… Oui, et vous le verrez !… Je ne suis pas le premier venu, que diable, j’ai une famille, des amis qui ne m’abandonneront pas !

— N’y comptez pas, Raphaël ; votre famille, après toutes vos fredaines, vous ne lui êtes pas si cher qu’elle prenne grand souci de vous. Puis, vous le savez, je ne suis pas non plus sans quelque crédit, et si l’on m’attaque, j’aurai voix pour me défendre.

— Oh, je le sais, vous avez l’oreille du Roi et du marquis Tannucci, son tout puissant ministre, mais s’ils ont encore quelque justice, ils ne laisseront pas impuni l’attentat dont vous vous êtes rendue coupable ! Un enlèvement en plein Naples, à main armée, les Barbaresques ne feraient pas mieux !

— S’ils avaient dû s’en inquiéter, ce serait fait et de longue date. Si vous n’avez d’espoir que de ce côté, je me sens assurée que vous comptez sans votre hôte.

— Et moi, je crois le contraire ; nous verrons bien qui aura raison ! En tous cas, j’ai des amis…

— Des amis, plaisante marchandise ! Ne les mettez pas à l’épreuve, vous pourriez avoir de cruelles déceptions ! Tenez, en ce moment même, j’ai chez moi, en visite… vous le voyez, je ne crains pas de tout vous dire… deux de vos bons camarades, de vos inséparables compagnons de plaisir, Don Livio Maggione et le Comte Ozieri ; savez-vous ce qu’ils m’ont dit à votre sujet ? Je leur demandais de vos nouvelles : Don Raphaël, m’ont-ils répondu d’un air étonné, comme si on leur eût parlé du Grand-Turc, Don Raphaël, ah oui ; il y a longtemps qu’on ne l’a vu ; il est à Paris, je crois, ou à Madrid, à moins qu’il ne soit ailleurs. Voilà la sollicitude de ces amis fidèles, et après cela, jugez des autres !…

— Ceux-là, je ne dis pas, Maggione, Ozieri, je n’ai jamais fait grand fond sur eux, mais il en est de plus dévoués, et ceux-là, j’en suis sûr, viendront à mon aide ; ce n’est pas si difficile après tout, de découvrir où je suis !

— Eh bien, je le donne en dix ans aux plus habiles. De tous mes gens du château, à part vos gardes, de qui je suis sûre, nul n’a le moindre soupçon qu’il y ait quelqu’un de caché dans ces ruines. Mes visiteurs, et j’en ai bon nombre en ce moment sont à cent lieues de s’en douter. Pour arriver jusqu’à vous, il faudrait des ailes, un coursier volant comme au temps de la chevalerie. Mais regardez donc ces murailles ; d’ici, elles ne paraissent pas aisées à franchir ; eh bien, du dehors, il est plus difficile encore d’en atteindre le pied…

Elle s’était levée et avait marché jusqu’à la fenêtre ; debout, devant l’ouverture lumineuse, elle désignait du doigt l’encadrement de murs énormes qui barrait la vue à l’extérieur. Il était difficile en effet de voir une clôture de prison d’aspect plus inflexible, plus infranchissable ; des deux côtés de la fenêtre, deux très hautes murailles s’avançaient, enfermant entre elles une sorte de préau dont l’œil avait peine à atteindre le sol, tant il était profondément creusé au pied de ces constructions gigantesques ; puis, à cinquante pas environ, les murs se rejoignaient s’appuyant à une tour colossale, qui se dressait dans sa masse fauve, comme un rocher, sur le ciel bleu ; dans son épaisse maçonnerie, de rares fenêtres s’ouvraient comme d’étroites fissures ; vers le haut, les pierres désagrégées se couvraient de longues herbes et de buissons. C’était l’image frappante de l’abandon et de la solitude ; la vie humaine semblait s’être retirée avec horreur de ces ruines sauvages ; le seul bruit qui en troublait le silence, c’était le grincement des cigales et la plainte monotone des corneilles. La Baronne disait vrai : perdus au plus profond de cette contrée reculée, ces décombres ignorés ensevelissaient leur prisonnier sous le secret le plus impénétrable, et ceux qui de loin voyaient se dresser leur masse informe, ne songeaient pas même à se demander s’il pouvait y avoir là quelque être vivant ; ainsi dans l’immensité des mers, surgissent au loin de noirs entassements de rocs, et le voyageur qui les voit battus par l’éternelle fureur des vagues, passe sans avoir seulement la pensée de les visiter !

— Oh, je le sais, dit Raphaël, vous m’avez choisi une retraite qui n’est pas gaie ; aussi je me ferai le plaisir de la quitter et sans vous demander permission, vous pouvez en être sûre…

— Paroles vaines, dit la Baronne, toute évasion est impossible.

— Allons donc, vous poussez trop loin votre amour-propre de geôlière. Rien n’est impossible à qui a la volonté, et je vous dis, moi, Raphaël Corenzio, des ducs d’Altarello de Cortona, que je m’échapperai de votre prison, quand je voudrai et comme il me plaira !

— Et moi, je sais le contraire, vous ne vous échapperez pas plus qu’on ne vous enlèvera, je vous le dis et j’en suis sûre !…

— Du reste, reprit Raphaël en s’enfonçant dans son fauteuil, d’un air nonchalant, je ne suis pas si pressé que vous pourriez le croire ; après tout, ce séjour est tolérable ; j’avais besoin de repos, eh bien, je me repose ; quand je me sentirai reposé, je m’en irai, voilà tout, vous voyez que je joue carte sur table…

— À votre aise, mais je vous le répète, vous ne sortirez pas d’ici, quoiqu’il arrive !

Elle avait prononcé ces paroles d’un ton si violent que Raphaël ne put maintenir plus longtemps son flegme de commande.

— Vous me feriez tuer peut-être ! s’écria-t-il avec un éclat de voix. Tenez, vous n’êtes pas une femme, vous êtes un démon, et je vous déteste !…

La Baronne pâlit ; malgré son énergie, même au plus fort de son emportement, elle se sentait faible devant la colère de cet homme qu’elle aimait de toute l’impulsion de son cœur…

— Ne dites pas cela, Raphaël ! s’écria-t-elle, vous me faites mal ! Que vous demandé-je après tout ? Vous êtes mon prisonnier, eh bien, dites un mot et vous devenez mon maître… mon maître devant le Roi et devant Dieu !

— Eh, c’est justement ce que je ne veux pas ! Vous êtes obstinée, je le suis aussi, nous verrons qui le sera le plus !… Du reste, c’est bien simple, et il souriait d’un air cynique, supprimez le Roi, supprimez l’Église, rendez-moi ma liberté, et si vous m’aimez comme vous le dites, peut-être sera-t-il facile de nous entendre…

La Baronne baissa les yeux sous l’effronterie de son regard.

— Oh, Dieu, poursuivit-il, ne jouez donc pas les innocentes ! En vérité, chez vous, ces airs ne se prennent pas au sérieux !…

Elle détourna la tête avec une sorte de mouvement convulsif, comme si elle se fût sentie atteinte d’une vive souffrance…

— Assez, assez, je vous en prie ! s’écria-t-elle, avec un sanglot dans la voix. Oh, je ne me donne pas pour meilleure que je ne suis, et nul, au monde, ne s’accuse plus amèrement de ses faiblesses ! Oui, j’ai honte de moi-même, plus peut-être que tous ceux qui me condamnent ! Aussi, je ne veux plus de cette misérable vie d’aventures, de ces pitoyables intrigues, de ces lâches caprices d’un jour, j’en suis lasse, excédée, dégoûtée à en mourir ! Et quand je vous propose d’unir votre vie à la mienne, c’est que je veux engager à la fois le présent et l’avenir par un lien indestructible, sanctionné par le vœu de mon cœur ! Voilà ce que je veux, Raphaël, et de cela, je vous le jure, je ne me départirai pas ! – Je vous aime, Raphaël, je vous aime de toutes les forces de mon âme, mais sachez-le bien, je ne serai à vous qu’en vertu d’une union qui ne pourra se rompre ; je vous donne ma vie, je veux avoir la vôtre en échange ; vous serez à moi pour toujours, c’est la seule garantie pour mon bonheur… et pour le vôtre ! – Telles sont mes conditions ; je n’en changerai pas, quoi qu’il arrive. Le jour où vous les aurez acceptées, le jour où nous serons mariés, vous serez libre et tous pourront envier votre sort. Jusque-là, vous ne sortirez pas d’ici ; vous me connaissez maintenant, Raphaël, et vous savez que je veux bien ce que je veux ; une fois pour toutes, je vous le dis, vous serez à moi ou à personne !…

À mesure qu’elle parlait, sa voix prenait des inflexions plus dures et plus tranchantes ; la fougueuse énergie de sa nature reparaissait dans toute son âpre violence ; l’amour qui brûlait en elle ne faisait que surexciter l’essor fougueux de son impitoyable volonté. Raphaël la regardait en silence ; il comprenait que ces paroles qui, chez tout autre, n’eussent été qu’une vaine bravade, de sa part étaient sérieuses, que ce qu’elle disait, elle le ferait sans hésitation, sans repentir. Plus impressionné qu’il ne voulait le paraître, il chercha à sauver son amour-propre en affectant un ton de plaisanterie.

— Allons, dit-il, nous tournons au drame, à la plus noire tragédie ; c’est du Sophocle, de l’Eschyle tout pur, et pas mal déclamé vraiment ! Mais toute chose a son temps, et du nôtre, ces grandes passions sont tout simplement ridicules. Revenez à vous, Baronne, on rirait trop à Naples si l’on savait quelle tirade vous venez de me débiter !

— Eh, que m’importe ce qui se dit ou ce qui se pense sur mon compte ! Au point où j’en suis, ce n’est pas la crainte des propos qui me fera reculer ! Et prenez-y garde, Raphaël, si jamais je venais à céder à la crainte du ridicule, ah, c’est alors que votre prison deviendrait éternelle, forcée que je serai d’ensevelir votre présence ici sous le plus inviolable secret !… Mais, il n’en sera pas ainsi ; j’en suis bien assurée, ce caprice qui vous éloigne de moi prendra fin, vous en viendrez à m’aimer, moi qui vous aime ; nos mains pourront s’unir loyalement, sincèrement, pour la vie, et moi, soyez-en sûr, je n’aurai plus qu’un souci en ce monde, celui de vous rendre parfaitement heureux !

— Comme il vous plaira ; je ne peux vous empêcher de vous livrer à vos chimères, mais je suis entêté, moi aussi, et je ne cède pas plus aux caresses qu’aux menaces. Restons-en là, je vous prie, Baronne ; cette éternelle discussion sur le même sujet finit par devenir fatigante, et si je dois rester votre prisonnier, au moins que je puisse vivre tranquille !

Elle le regarda en silence ; il était aisé de voir qu’elle était partagée entre la crainte de l’avoir irrité et le désir d’exercer une action décisive sur cet esprit rebelle.

— Ainsi, dit-elle, vous ne me donnez pas une lueur d’espoir ? Rien ne peut vous fléchir, vous toucher !

— Rien de ce que vous me dites, non certes ! Si j’étais libre, peut-être ; mais pour un prisonnier, et ne l’oubliez pas, je suis le vôtre, ces tentatives de pression sont exaspérantes, et sans être taxé d’impolitesse, je suis excusable de vouloir y mettre fin !

— Je me retire donc, dit la Baronne en se levant. Je devais vous dire ce que j’ai dit ; vous pourrez m’accuser de violence, d’injustice, mais non de vous avoir caché la vérité. Adieu, Raphaël ; la solitude, dit-on, porte conseil, méditez mes paroles et sachez que vous trouverez toujours en moi un cœur qui vous aime, dont le seul bonheur en ce monde ne peut être que de se dévouer à vous.

Le jeune homme détourna la tête en faisant un geste de fatigue et d’impatience. La Baronne le regarda un instant encore, comme si elle eût attendu quelque parole un peu plus encourageante ; puis, comme il gardait le silence, lentement elle marcha vers la porte et l’ouvrit :

— Adieu, dit-elle sur le seuil.

— Bien le bonsoir, dit Raphaël d’une voix railleuse… Et surtout…, ajouta-t-il avec un demi éclat de rire ironique,… surtout, ne l’oubliez pas, je n’aime pas les rousses !

La porte s’était refermée, mais la Baronne avait entendu ; sous la sanglante insulte, elle chancela et s’appuya au mur, avec une sorte de sanglot étouffé. Soudain, elle se redressa ; les Albanais étaient là, il fallait faire bonne contenance. Par un énergique effort, elle composa son visage, et franchissant le passage creusé dans l’épaisseur du mur, elle s’avança, pâle, mais la démarche ferme et le sourire aux lèvres :

— Asker, Pomik, dit-elle, merci de votre vigilance. Continuez à faire bonne garde, et si vous voyez quoi que ce soit de suspect, ne ménagez pas les importuns.

— Soyez tranquille, notre souveraine, répondit le vieil Asker, ceux qui viendraient rôder ici, seraient mal reçus !

— Et voici, dit le second Albanais, grand gaillard à figure farouche, voici quelqu’un qui se chargera de leur parler !

Et avec un sourire de bête fauve, il montrait son long fusil tout brillant d’incrustations damasquinées.

— Bien, dit la Baronne, vous connaissez la consigne : quiconque se hasarde dans l’enceinte doit être pris ou mis à mort. Tenez, leur dit-elle, en leur tendant quelque monnaie, voici pour adoucir l’ennui de votre faction. Maintenant, ouvrez-moi la porte, il est temps que je rentre au château.

Elle sortit ; la lourde porte se referma avec un bruit lugubre. Seule dans le sombre couloir, soudain la malheureuse femme sentit sa force lui échapper ; d’un geste convulsif, elle étreignit son front de ses mains crispées ; un sanglot, véritable cri de souffrance, lui monta à la gorge, comme si elle allait étouffer ! Un instant, elle resta debout, immobile ; il lui semblait que tout tournait autour d’elle, qu’elle était emportée par un flot furieux d’impitoyable désespoir ! Cet homme qu’elle aimait, pour lequel elle s’était jetée dans cette aventure sans issue, en était venu à l’outrager froidement, à lui lancer l’insulte à la face ! Cette indifférence dont elle avait espéré triompher à force de douceur, de soumission, d’amour, devenait de l’aversion, de la haine ; il se plaisait à la faire souffrir, à la blesser, à la torturer, dans ses sentiments les plus intimes ! Et elle l’aimait toujours ; son âme, comme captivée par quelque philtre magique, ne pouvait se détacher de lui ; domptée par cette passion invincible, elle se courbait sous ces humiliations, elle endurait ces outrages, sans avoir seulement la pensée que sa volonté pût y mettre fin !

Elle restait immobile, la tête penchée, la figure plongée dans ses mains ; ses pensées éperdues flottaient au hasard, lui ôtant toute notion de réalité… Puis soudain, elle revint à elle ; nouveau supplice, il lui fallait vivre, jouer son rôle de souveraine et de grande dame, faire bonne mine à ses hôtes, montrer à tous un front calme, avoir pour chacun un sourire, une aimable parole !… Un instant, elle défaillit, la tâche lui paraissait trop rude, puis, ressaisie par ce sentiment instinctif du devoir, ce respect inné de l’apparence extérieure qui dans les hautes situations, sait tout obtenir même des esprits les plus rebelles, sans plus hésiter, relevant la tête, elle reprit sa marche ; l’heure de la réception approchait, il fallait qu’elle fût là, qu’elle remplit sa place, qu’elle fit bonne figure, dût-elle sentir mille morts lui déchirer le cœur ! Machinalement, comme une statue douée de mouvement, elle refit ce long trajet qui l’avait amenée vers le prisonnier, repassant dans ces couloirs obscurs, ces salles désertes, ces sombres ruines, sans rien voir, sans prendre garde à rien, asservie sous le joug de ces impitoyables pensées qu’elle n’essayait pas même de dominer, n’ayant d’autre perception que le sentiment d’une âpre souffrance, d’un supplice sans merci, comme si au dedans d’elle, une main de fer lui eût serré le cœur jusqu’à le broyer ! Et une heure plus tard, elle recevait ses hôtes, impassible et souriante, dans tout l’éclat de sa puissance et de sa beauté ; à la voir si calme, si maîtresse d’elle-même, il eût fallu avoir une perspicacité plus qu’humaine pour deviner qu’elle était en proie au plus cruel trouble de pensée ! Rivenne seul lui trouva le visage plus pâle que de coutume, une plus forte nuance de tristesse dans les yeux, mais il savait quelle profonde blessure elle cachait dans son cœur, il ne lui vint pas à la pensée qu’à la douleur maternelle, elle pût joindre encore le déchirement de l’amour malheureux !

La réception finit ; rentrée chez elle, la Baronne congédia au plus vite ses femmes. Restée seule, brusquement elle se laissa tomber sur un fauteuil ; elle se sentait à bout de forces, brisée à en mourir ; immobile, les yeux fermés, la tête renversée en arrière, elle était l’image la plus poignante du désespoir poussé jusqu’à l’anéantissement !… Puis, soudain, comme par un mouvement convulsif, elle se leva, traversa la chambre, et vint s’abattre devant son prie-Dieu ; agenouillée au pied du crucifix, le front serré dans ses mains crispées, elle laissait s’épancher son âme au cours incohérent d’une prière passionnée…

Mon Dieu, disait-elle sans presque avoir conscience de sa pensée, mon Dieu, mon Dieu, délivrez-moi de ce supplice ! Mon Dieu, vous êtes tout bon, tout puissant et tout sage, ayez pitié de moi, protégez-moi, pardonnez-moi ! Oh, Dieu tout-puissant, je suis trop malheureuse ! Qu’ai-je donc fait pour tant souffrir, pour être frappée sans relâche, chaque jour, chaque heure, par quelque nouvelle douleur, quelque abaissement, quelque humiliation !… Et je suis faible, incapable de résister par moi-même, de lutter contre ces instincts de corruption, ces impulsions perverses qui me dominent, qui m’accablent ! Il n’y a plus en moi que pensées mauvaises, que sentiments de malveillance et de haine ! Partout je me sens entourée de perfidies et de pièges, je ne vois qu’ennemis, que traîtres acharnés à me perdre ! L’autre jour, rien que pour avoir rencontré cette jeune fille égarée dans ces ruines, n’ai-je pas cédé à je ne sais quel brutal instinct de défiance, de jalousie, n’ai-je pas failli, misérable que je suis, l’accuser, la traiter comme une coupable ! Oh, mon Dieu, pardonnez-moi, sauvez-moi de moi-même ; je deviens méchante, impitoyable, je n’ai plus au cœur que soupçons, que haine, que pensées d’hostilité et de vengeance !… Et personne ne m’aime, moi qui voudrais tant être aimée ; tous me craignent, je me fais haïr de tous ! Lui, surtout, lui que j’aime de toutes les forces de mon âme, je ne peux le fléchir, il me rebute, il me brise, il m’accable de ses mépris ! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi cette aversion implacable, qu’ai-je fait pour m’attirer cette haine, moi qui donnerais si volontiers ma puissance, ma vie, tout, tout, pour lui !… Et que dois-je faire maintenant ! Faut-il le délivrer ?… Mon Dieu, si telle est votre volonté, donnez-moi la force de l’accomplir ! Je n’ai d’espoir qu’en vous ; vous seul savez ce qui doit être mon bonheur, soutenez-moi, inspirez-moi, donnez-moi la force ! Je suis si faible, si impuissante, je ne vois plus, je ne sais plus, je ne peux plus penser ! Oh, je souffre, mon Dieu, je souffre ! Pourquoi ne suis-je pas morte ! La mort, c’est le calme, le repos, la fin de ces tortures !… Mais non, Puissance divine, dans votre infinie bonté, vous aurez pitié de moi, vous viendrez à mon secours, aidez-moi, assistez-moi, inclinez vers moi ce cœur rebelle ! Je veux être heureuse, moi aussi, moi qui ai tant souffert ! Dans ce monde immense où chacun a sa part de bonheur, n’y en aura-t-il pas quelque peu pour moi !… Oh, Dieu de bonté, de miséricorde, pardonnez-moi mes plaintes, mes révoltes ; vous lisez dans mon cœur, ayez pitié de ma faiblesse, je souffre, vous le voyez, je souffre, et je ne peux rien par moi-même, je n’ai d’espoir qu’en vous !… Dirigez-moi, inspirez-moi, je vous implore au nom de votre divin Fils, de ce Christ qui a revêtu notre forme mortelle pour nous guider, nous sauver, nous élever à vous, nous misérables et indignes pécheurs ! Ô mon Dieu, en son nom, écoutez ma prière, ayez pitié de mon égarement, de ma faiblesse ; les paroles me manquent, mais mon cœur crie à votre toute-puissance, à votre inépuisable bonté !…

Et prosternée, les mains jointes, étreinte de spasmes convulsifs, elle se perdait dans des élancements confus, des supplications ardentes, des appels désespérés, efforts instinctifs de son âme torturée, hors de tout contrôle de son intelligence, de toute action de sa volonté !…

Soudain, elle se rejeta violemment en arrière, dans une convulsion d’angoisse, elle se tordit les mains à les briser :

Misérable que je suis ! s’écria-t-elle. Lâche, égoïste, infâme ! Je ne pense qu’à mes douleurs, aux échecs de cet amour coupable, aux petites blessures de ma vanité ! Et ma fille, mon enfant, que j’ai perdue, qui, en ce moment peut-être, agonise dans l’abandon, dans la misère, sans que moi, sa mère, dans mon orgueil et ma puissance, je fasse aucun effort, je m’impose aucune peine pour la sauver ! Mon enfant, ma douce, ma bien-aimée Célie, oh, mon Dieu, qu’est-elle devenue, que doit-elle penser de sa mère qui l’abandonne, qui l’oublie, plus insoucieuse, plus indifférentes que les plus viles bêtes des bois ! Faites qu’elle ne me maudisse pas ; mon Dieu, je peux tout supporter sauf cette atroce pensée !… Ayez pitié de moi, épargnez-moi cette torture, rendez-moi ma fille, je vous en supplie, au nom de votre divin Fils qui a pardonné à ses bourreaux ! J’ai péché contre vous, je vous ai cruellement offensé, je sais que je suis indigne de votre clémence, mais ma fille, mon enfant, prenez-la sous votre garde, étendez sur elle votre main paternelle !… Prenez ma vie, à moi la coupable, mais donnez-lui le bonheur, au prix de tout celui que vous pourriez me donner ici-bas !… Et que dis-je ? Je blasphème, je vous fais des conditions, je vous propose je ne sais quel marché indigne, comme si votre Sainteté, votre infinie Puissance, pouvait en être atteinte, comme si vous étiez une misérable créature humaine accessible à ces mesquins calculs, à ces misérables considérations !… Pardonnez-moi, mon Dieu, ma tête se perd, ma pensée s’égare, ayez pitié de moi ! Oh, rendez-moi ma fille, délivrez-moi de cette torture qui m’écrase ; je souffre trop, j’ai trop souffert, je n’ai plus de force… sauvez-moi de moi-même, je n’ai plus d’espoir qu’en vous, soutenez-moi, sauvez-moi, ayez pitié de moi !…

Épuisée par sa violence même, elle restait anéantie, inerte, incapable de dominer le trouble fiévreux de sa pensée, en proie à un emportement de souffrance qu’elle ne trouvait plus de mots pour exprimer ! Sous le grand silence de la nuit, perdue dans cet isolement lugubre, elle s’abîmait dans son désespoir, rejetée tour à tour de la douleur de son amour rebuté à ses angoisses maternelles, et les unissant sans en avoir conscience, dans des élans de prière, des effusions passionnées, avec une ardeur convulsive qui semblait devoir la briser !…

Les heures passaient. À bout de forces même pour prier, elle se releva ; immobile, la figure livide, c’était la vivante image de la souffrance portée à son paroxysme ! Vaguement éclairée par une lampe d’albâtre, la vaste chambre lui apparaissait comme un lieu de torture ; l’insomnie était là, acharnée, impitoyable, avec tout son hideux cortège d’imaginations fiévreuses, de cruelles pensées, d’anxiétés poignantes, tenaces, sans cesse renaissantes, qu’aucun effort ne peut réussir à dompter ! Comme pour lui échapper, elle marcha vers la fenêtre, l’ouvrit toute grande ; une bouffée d’air frais l’enveloppa, elle l’aspira avec délices, comme si ce secours de la grande Nature dût chasser les noirs fantômes qui l’assiégeaient. Appuyée à l’encadrement du mur, elle laissait ses regards se perdre dans le vague de la nuit ; l’obscurité était profonde ; le ciel brillait de toutes ses étoiles ; ensevelie dans l’ombre, l’étendue silencieuse ne se révélait que par le murmure de la rivière qui montait par intervalles, comme une voix mélancolique portée sur le souffle de la nuit…

Comme tout est calme ! se disait-elle. Tout repose en ce moment ; les plus chétifs, les plus misérables, ceux pour qui la vie est le plus dure, eux au moins, ils peuvent oublier ! Moi, moi seule, je reste en proie à ma douleur, torturée par cette pensée implacable, brûlante comme un fer rouge, que rien ne peut distraire, que rien ne peut apaiser ! Ils se disent malheureux, ces pauvres, ces faibles, ces misérables ! Ah, je les envie, moi leur souveraine, moi qui ai tout pouvoir sur eux ; eux au moins, ils ont le repos, ils ont le sommeil, et lorsque le jour renaîtra, ils se réveilleront sans trouver à leur chevet, cette douleur tenace, acharnée, impitoyable, qui m’attend, avide de me ressaisir, implacable comme le tigre qui voit venir sa proie !… Et ils oseraient se plaindre, ils vantent mon bonheur ! Oh, c’est à les prendre en haine, et si je réprime leurs instincts brutaux, leur perversité incorrigible, n’est-ce pas mille fois juste, car eux, au moins, ils méritent leur peine, tandis que moi, qu’ai-je fait pour être frappée, torturée sans merci, sans relâche, au plus intime de mon âme, dans toutes les fibres de mon cœur !… Oh, mon Dieu, vous qui jugez nos actions les plus secrètes, n’ai-je pas raison devant vous ! Ne suis-je pas dans le vrai quand je dis que, d’eux et de moi, c’est moi qui suis la plus malheureuse !… Mais je n’accuse pas votre justice, je ne me révolte pas contre vos décrets ; oh, je ne l’oublie pas, moi aussi, je vous ai offensé, moi aussi, j’ai mérité vos châtiments ! Je n’implore que votre pitié ; vous qui êtes tout bon, tout miséricordieux, ayez égard à ma faiblesse, à mon malheur, à mes souffrances ; ne suis-je pas déjà assez punie et dois-je toujours, sans trêve, sans relâche, encourir votre courroux !

Et de nouveau, elle s’enlevait dans ces aspirations ardentes vers le Souverain Idéal de toute bonté, de toute justice, se perdant dans des supplications, des effusions passionnées pour lesquelles son esprit surmené ne trouvait plus de paroles, suprême appel de la pauvre créature humaine à l’Intelligence Divine, plus pressant, plus émouvant cent fois que tout ce que l’éloquence la plus sublime aurait pu lui faire exprimer !

Soudain, à l’extrême Orient, sur la ligne sombre des montagnes, une pâle clarté parut ; c’était la première lueur de l’aurore, l’annonce encore bien lointaine des splendeurs de la lumière. La malheureuse femme sentit en tout son être comme un frémissement d’angoisse.

Voici le jour, dit-elle… Encore une de ces interminables journées qu’il me faut vivre, qu’il faut que je perde dans je ne sais quelles misérables occupations ! Il faudra parler, sourire, faire bonne contenance, imposer silence aux déchirements de mon cœur, feindre d’être heureuse, pendant qu’au dedans de moi, tout se révolte, tout s’exaspère et que je sens me monter à la gorge, des cris de fureur, des sanglots de désespoir !

Oh, si je pouvais pleurer, si ma souffrance pouvait s’épancher au dehors, comme celle de ces enfants dont si souvent j’envie les chagrins si vite consolés !… Mais non ; à moi, la puissante souveraine, cela même est refusé ; il faut être en scène toujours, sans relâche, sans défaillance, il faut parler, écouter, répondre, m’intéresser aux petits bonheurs des uns, aux petits malheurs des autres, heureuse encore de trouver dans ces misérables incidents, une distraction, un allègement momentané à mes angoisses ! Oh, mon Dieu, mon Dieu, puisque telle doit être mon existence, donnez-moi la force de la supporter, soutenez-moi, inspirez-moi, protégez-moi ; je n’ai plus d’espoir qu’en vous, je ne peux m’en remettre qu’à votre bonté infinie, vous seul pouvez me comprendre, vous seul, vous aurez pitié de moi !…

Elle ferma la fenêtre ; lentement, d’un pas incertain, se soutenant à peine, elle parcourut la chambre, trop en proie aux tourments de sa pensée, pour sentir qu’elle succombait à la fatigue. Soudain, dans l’ombre vague, sur une console encombrée de menus objets de toilette, un point brillant étincela ; c’était un petit flacon de cristal incrusté d’or ; brusquement, d’un geste fébrile, elle s’en saisit, ses yeux flamboyèrent, sa bouche se crispa d’une convulsion de désespoir :

Le voilà, dit-elle, mon libérateur ! C’est la mort, l’anéantissement immédiat, la fin de mes souffrances ! Que je t’ouvre, petit flacon, que j’aspire les deux gouttes de liqueur que tu recèles, et demain, on me trouvera à cette place, étendue sans vie, comme si la foudre du ciel m’avait frappée ! Elle est morte, diront-ils, et ce sera tout ; bien peu auront un regret, beaucoup se réjouiront ; on en parlera un jour, puis ils oublieront, et je serais morte comme j’ai vécu, ensevelie sous l’indifférence, que dis-je, sous l’hostilité de tous ceux qui se sont trouvés sur ma route ! Oh, cela est terrible ! Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous enfermée dans cette cuirasse glacée qui rebute, qui blesse tous ceux qui m’approchent ! Me condamnerez-vous si je la rejette, si je repousse cette vie qui n’est plus pour moi qu’un indicible tourment !… Mais non, mon Dieu, pardonnez-moi cette pensée, ayez pitié de ma faiblesse ; vous avez voulu que je vive, je serais lâche et rebelle si je me dérobais au devoir que vous m’avez imposé ! Non, Maxence Castroleone ne peut pas déserter le poste que vous lui avez confié, mais faites, mon Dieu, que j’en sois bientôt relevée ; cette vie sans espoir est trop lourde ; plus malheureuse que le dernier des esclaves, je ne peux pas même rêver de la liberté !

Et s’il venait à t’aimer pourtant, lui disait une voix au plus profond de son cœur. Pourquoi non ? Cette indifférence qu’il affecte n’est que le premier dépit, la colère de l’homme dont la volonté se trouve maîtrisée par une force supérieure ! Une fois ce moment passé, le temps fait son œuvre. Il n’aime personne, et moi, je suis belle, je suis riche, je suis puissante ; combien seraient heureux d’associer leur sort au mien !… Oui, il m’aimera ; mon Dieu, faites qu’il m’aime, lui, le seul homme que j’aie réellement aimé !… Oui, cela est juste ; pourquoi ne serais-je pas heureuse à mon tour ? N’ai-je pas assez cruellement payé ma dette aux duretés de la vie ? Seule entre tous, dois-je rester isolée, perdue dans ce froid abandon, sans affection, sans amour, comme si quelque malédiction pesait sur moi ! Non, non, je veux vivre ; la vie peut encore m’être douce ! Mon Dieu, vous êtes le maître des pensées, faites que ce cœur rebelle s’incline vers moi ! Dieu tout puissant, écoutez ma prière, pardonnez à mes révoltes, ayez pitié de moi ; si vous me donnez son amour, je n’aurai plus rien à vous demander !…

Soudain, elle s’arrêta : son front se contracta comme si elle eût éprouvé quelque âpre souffrance, ses mains se crispèrent convulsivement sur son cœur…

Illusions ! se disait-elle, stupides chimères que j’accepte, auxquelles je m’abandonne comme une naïve petite fille qui croit aux belles paroles de son amoureux ! Il ne m’aime pas, il ne veut pas m’aimer !… Qui me dit qu’il n’ait pas quelque amour au cœur ! Ce n’est pas une âme forte ; pour me résister, pour me témoigner cette aversion, ce mépris même… car c’est du mépris qu’il a pour moi, oui, oh ! c’est horrible, mais c’est la vérité… il faut qu’il en aime une autre ! Une rivale, oui, une rivale qui a son cœur, ses pensées, son amour ! Oh, je la tuerai, cette femme, et lui aussi, les misérables qui me déchirent le cœur !… Pourquoi serais-je seule condamnée à souffrir, tandis qu’ils seraient heureux, qu’ils insulteraient à ma douleur, qu’ils ne verraient en moi qu’une vieille femme, amoureuse, jalouse, dont ils peuvent rire à leur gré !

Une rivale ! Et qui est-elle ?… Penser qu’elle existe, qu’elle est tout près peut-être, et ne pouvoir la deviner ! L’autre jour, quand j’ai trouvé cette jeune fille, errant là-bas, dans ces ruines, j’ai senti un choc au cœur, quelque chose m’a dit que c’était elle, ma rivale, qu’elle cherchait son amant !… Et pourquoi pas ! Elle est belle, ils se sont aimés peut-être, elle est venue ici pour tenter de l’arracher à moi ! Ah, qu’elle prenne garde ; au premier indice d’intelligence, je… ! Oh, mon Dieu, quelles pensées horribles ! Je deviens folle, je ne vois plus en tout, partout, qu’embûches, que trahisons !… J’accuse cette jeune fille, et pourquoi ? Quelle apparence y a-t-il qu’elle soit coupable !… Oh, ma tête se perd, je souffre trop ! Mon Dieu, mon Dieu, sauvez-moi de moi-même ; je vous en supplie, faites que je ne devienne pas injuste !… Je me méprise assez déjà moi-même ; que sera-ce si je dois endurer le mépris des autres !… Non, cela ne peut être, je ne le veux pas, j’aime mille fois mieux mourir !

Et ses yeux, étincelant d’une fureur de désespoir poussée jusqu’à la folie, flamboyaient, vivants éclairs, sur sa figure livide, affreusement contractée ; d’un geste de rage, elle saisit le flacon, en poussa le ressort !… Brusquement, elle le rejeta loin d’elle et se couvrit la figure de ses mains !…

Elle était debout, roidie dans ses longues draperies blanches, les mains crispées sur sa figure, comme si elle eût voulu échapper à quelque horrible vision !…

Pardonnez-moi, murmura-t-elle, mon Dieu, mon Dieu, pardonnez-moi ! Est-ce que je peux, moi, rejeter la vie ! Ma fille, ma pauvre enfant perdue, est-ce que je peux l’oublier, l’abandonner ? Oh, lâche, misérable, infâme que je suis, je songe à mourir, et qui sait s’il n’y a pas une chance encore de retrouver mon enfant ! J’ai confiance en vous, mon Dieu ; vos voies ne sont pas les nôtres ; en ce moment peut-être, votre Souveraine Puissance la conduit à moi, et il faudrait qu’elle trouvât la place vide, elle pourrait m’accuser de l’avoir abandonnée, de n’avoir écouté que mon égoïsme, de lui avoir enlevé son dernier espoir de reprendre sa place, d’obtenir ce bonheur auquel elle a droit ! Oh, oui, je serais plus infâme que le misérable qui me l’a ravie !… Pardonnez-moi ma faiblesse, mon Dieu, ayez pitié de moi, rendez-moi mon enfant ! Oui, dussé-je vivre cent ans encore, et mille fois plus malheureuse, jusqu’au dernier moment je te garderai mon amour, mon enfant adorée, je me tiendrai prête à t’ouvrir mes bras ! Arrière ces pensées de mort ; oui, je veux vivre, fût-ce au prix de mille tortures, tant que je pourrai conserver le moindre espoir de retrouver mon enfant !… Et si je suis trompée dans mon espérance, eh bien, lorsqu’enfin la mort voudra de moi, je pourrai quitter cette vie, la tête haute, le cœur tranquille, avec la conscience d’avoir fait mon devoir, tout mon devoir, envers tous et malgré tout, comme il convient que le fasse celle qui s’appelle Maxence Drenko, la dernière des Castroleone !…

Sa voix s’éteignit. Brisée de fatigue, elle se laissa tomber sur sa chaise longue, et ferma les yeux. Une clarté grise se répandait dans la salle ; au dehors, on entendait le chant des oiseaux. La Baronne restait immobile ; le sommeil l’avait enfin saisie, domptant l’agitation de son corps, sinon la fièvre de son esprit. Étendue sous les longs plis de ses blanches draperies, sa tête aux traits si purs renversée sur les masses fauves de ses cheveux dénoués, elle apparaissait dans sa pâleur de marbre, comme une de ces statues qui dorment leur dernier sommeil sur les tombeaux des vieilles cathédrales… Chose étrange, l’immobilité de son attitude ne se communiquait pas à son visage ; de moment en moment, sous l’action de la pensée impitoyable, il revêtait une expression plus dure, plus inflexible ; on eût cru voir, évocation effrayante, la personnification sinistre de l’implacable vengeance !…

CHAPITRE X

L’agréable vie que menaient les hôtes du château, ne détournait pas Rivenne de ses visées archéologiques ; quelques-uns des invités de la Baronne s’intéressaient aussi aux choses des anciens temps ; il avait promptement lié connaissance avec eux, et leur conversation, en ravivant son zèle, lui inspirait le regret de ne pas mieux profiter de son séjour dans ce pays fertile en vieilles ruines, pour tenter de faire quelque découverte fructueuse pour sa collection. Parfois, saisi de cette jalousie innée au cœur des antiquaires, il se demandait s’il était bien prudent de laisser à ses collègues en archéologie, la possibilité de le prévenir dans ses recherches ; collectionneurs eux-mêmes, ils devenaient forcément des rivaux, et certes, si quelque incident impossible à prévoir, venait à les mettre sur la voie des explorations, ils ne se feraient pas scrupule d’exploiter la bonne veine et de lui souffler les meilleures pièces. Heureusement, c’étaient deux chanoines, infiniment moins alertes de corps que d’esprit, et qui avaient passé l’âge des expéditions fatigantes, mais il ne fallait pas s’y fier, et s’ils venaient à entrevoir la perspective de quelque fouille dans un sol inexploré, ils étaient bien capables de prendre une initiative qui aurait donné à Rivenne le cruel regret de s’être laissé devancer. Un jour, entre autres, on vint à parler devant eux de ces restes de ruines enfouies dans le ravin au-dessous de l’ermitage, que Rivenne avait vues le jour de sa promenade avec la Baronne. Des ruines inexplorées ! C’en fut assez pour enflammer leurs regards et leur faire parler de travaux à entreprendre. Rivenne était à portée de les entendre ; c’était un coup difficile à supporter ; engagé qu’il était dans une fort agréable conversation avec une séduisante marquise, il eut besoin de toute sa présence d’esprit pour cacher son trouble et ne pas divaguer. Il y réussit, non sans peine, mais il eut un grand soupir d’allégement quand vint la fin de l’entretien, et tout le reste de la soirée, il se tint à l’écart, tout occupé du moyen à prendre pour parer le coup dont il était menacé.

Dès le soir même, il en parla à sa fille, confidente de toutes ses préoccupations. Hippolyte se souciait fort peu d’archéologie, mais elle aimait son père et prenait intérêt à tout ce qui le touchait. Avec cette rapidité féminine qui ne voit que le but sans se soucier des moyens, elle ouvrit immédiatement l’avis de se rendre dès le lendemain même, aux ruines, sous prétexte de promenade et sans en rien dire à personne, de reconnaître les lieux, et d’entamer sur l’heure les fouilles, pour s’assurer au moins la priorité. Rivenne, voyant ce beau zèle, ne pouvait rester en arrière ; il fut entendu qu’on partirait de bon matin pour éviter la chaleur. Hippolyte voulut être de la partie ; elle se faisait fête de remettre ses habits d’homme pour la circonstance. Cela compliquait quelque peu l’organisation de la course, mais Rivenne n’était pas homme à trop s’embarrasser des détails et il eut vite fait de tout préparer pour le mieux ; ses deux valets devaient faire l’escorte ; dans ces pays demi-sauvages, il était prudent d’être en nombre. Peppino lui aussi, devait être de l’expédition ; il était intelligent et avisé, et ne fût-ce que pour parler le patois du pays, il pouvait se rendre fort utile dans les rapports que l’on aurait avec les paysans et ouvriers qu’il faudrait embaucher pour les fouilles.

À l’heure dite, les voyageurs se mirent en marche, au nombre de cinq, tous à cheval et bien armés. La petite troupe avait bonne apparence ; Hippolyte, dans son élégant habit de cavalier, rapière au côté et pistolets dans les fontes, faisait passager hardiment sa monture et n’aurait peut-être pas été fâchée de se faire voir en ce galant équipage, aux hôtes du château. Le tout se complétait de deux mulets de bât pris en apparence pour porter les provisions, en réalité pour ramener dans leurs mannes bien closes, les précieux objets que pourraient livrer les ruines.

Le temps était splendide ; le soleil étincelant dans un ciel sans nuage, promettait une violente chaleur pour le milieu du jour. Désireuse de gagner au plus court, la petite troupe descendit d’un bon pas les rampes du château, traversa la rivière, gravit les hauteurs de l’autre versant et laissant Capracotta sur sa droite, coupa droit dans la direction de la colline surmontée par l’ermitage. Chemin faisant, Peppino demanda la permission de s’adjoindre pour conduire les mules et traiter avec les ouvriers, un jeune homme du pays qui, monté sur un petit âne de preste allure, suivait depuis quelque temps l’expédition à distance respectueuse ; Peppino disait le bien connaître et en répondre comme de lui-même ; c’était le fils d’une vieille cuisinière depuis de longues années au service du château ; sans occupation pour le moment, il ne demandait qu’à se rendre utile. La permission fut accordée ; le nouveau venu répondant au nom de Mengino, s’adjoignit au convoi, fermant la marche, aiguillonnant les mules, soutenant avec Peppino une conversation interminable ; à eux deux, ils eurent bientôt fait de racoler quatre paysans qui n’hésitèrent pas, moyennant finance, à interrompre pour la journée leurs travaux des champs. Mengino se chargea de les conduire, par un chemin détourné, pour ne pas éveiller l’attention, au ravin des ruines. Le reste de la troupe continua sa marche en pleine campagne comme pour une promenade et vers dix heures, ils furent en vue de l’ermitage, but apparent de leur course.

Comme ils approchaient du sommet de la colline, ils aperçurent de loin l’ermite, qui, effarouché sans doute à la vue de ces intrus, rentrait précipitamment dans sa masure.

— Tant mieux, dit Rivenne ; nous n’avons que faire de ce frocard, et s’il se passe de nous, je me passe encore mieux de lui. Au moins, voilà la place libre ; la compagnie de ce vieux malotru me l’aurait gâtée !…

Hippolyte se mit à rire :

— Bon Dieu, mon père, dit-elle, comme vous voilà de bouillante humeur ! Ce pauvre vieux paraît bien inoffensif ; en tout cas il n’est pas gênant…

— Tredame, il ne manquerait plus qu’il ne nous imposât sa présence ! Et ne vas-tu pas le défendre, toi aussi, comme la Baronne l’autre jour ! Sur ma foi, voilà de la bénévolence mal placée et il faut avoir bien de l’aménité de reste pour plaider la cause de ces fainéants-là !

Hippolyte ne riait que plus fort.

— Bon, reprit-elle, ne faut-il pas venir en aide aux pauvres et aux affligés ! Moi, je regrette de ne pas l’avoir vu de plus près, ce vieux bonhomme ; il a une mine de fantoche qui me plaît. Et le plus qu’il nous en eût coûté, c’est un verre de vin à lui offrir : n’était la rigueur de la règle, je crois qu’il ne l’eût pas refusé !

— Lui ! Un capucin ! Refuser du vin ! On verrait plutôt le bon Dieu rebuter la bonne âme, comme disait ma bonne mère-grand ! Mais il n’en est pas question heureusement ; le vieux fou s’est cloîtré dans son taudis ; qu’il y reste ; nous, pensons à nos affaires, nous n’avons pas plus de temps qu’il ne faut.

Ils étaient arrivés à l’ermitage ; au-dessous d’eux, se creusait le ravin au fond duquel se cachaient les ruines ; en se penchant entre les branches des pins, on voyait quelques pans de murs semblables à de bruns rochers, émerger des verts feuillages. L’endroit était fort solitaire, et sauf l’ermite, il semblait que personne ne vînt jamais visiter ce recoin perdu.

— Çà, dit Rivenne, procédons par ordre. Toi, Hippolyte, tu vas faire dresser le déjeuner, là, sous ces arbres ; il y a de l’air et de l’ombre ; nous y serons à merveille. Tu gardes avec toi Labranche et Peppino ; moi, je descends avec Franchet, aux ruines ; je veux mettre les hommes à l’ouvrage, à la place la plus favorable. Cela me prendra bien une bonne demi-heure ; fais de ton mieux pour qu’à mon retour, je trouve tout prêt pour le déjeuner, car je t’avoue que je me sens bon appétit.

— S’il vous plaît, mon père, reprit Hippolyte, je descendrai avec vous, j’ai bonne envie de voir ces ruines ; Labranche et Peppino dresseront le couvert, ils s’y entendent mieux que moi.

— Tu n’y penses pas, fillette, dit Rivenne ; te risquer dans ce ravin, ce serait folie ; la pente est raide, les buissons sont bourrés d’épines, tu te fatigueras et te couvriras d’égratignures, et pourquoi ?… Laisse-moi faire ma besogne d’antiquaire, et toi, fais ton métier de ménagère : à chacun son lot, les vaches en sont mieux gardées.

— Mais, mon père, vraiment, vous me traitez trop en petite demoiselle qui n’a jamais vu que les tapis de son salon. Ce ravin n’est pas si difficile et mes habits d’homme ne craignent pas les ronces. Cela me tente fort, moi, de voir ces ruines ; je vous en prie, laissez-moi descendre avec vous.

— Pas en ce moment ; en vérité, ce n’est pas raisonnable. Je tiens à reconnaître le chemin, tout d’abord ; si je le trouve praticable, eh bien, après le déjeuner nous y redescendrons ensemble ; pour le moment, reste ici, et tiens tout prêt pour mon retour, je ne serai pas long.

Hippolyte dut céder ; Rivenne suivi de son laquais, se lança dans la pente, et se cramponnant aux buissons, finit sans trop de peine, par arriver aux ruines. C’était un mas assez informe de maçonneries à moitié engagées dans l’eau et envahies par une végétation désordonnée : tout autour, le ravin dressait ses pentes abruptes revêtues d’épais feuillages ; de grands arbres étendaient leurs branches au-dessus du cours de la rivière ; cachées dans ce bas fond humide, on comprenait que ces ruines eussent échappé à la curiosité des antiquaires, même aux avides recherches des paysans.

Il n’était pas aisé de juger au premier coup d’œil, du point où les fouilles devaient produire les meilleurs résultats ; un peu au hasard, Rivenne se décida à attaquer une sorte de terrasse enserrée entre deux murailles, et qui, pensait-il, devait correspondre à quelque salle dont le plafond s’était écroulé. Les paysans amenés par Mengino étaient là, attendant des ordres ; il les mit immédiatement à l’œuvre, en recommandant de procéder avec ménagement et de recueillir avec le plus grand soin, tout fragment de métal ou de pierre qui pourrait se trouver dans les déblais. Franchet, habitué dès longtemps aux fouilles et aux antiques, resta pour surveiller le travail, et Rivenne, sans plus attendre, se hissa au haut du ravin, avec une ardeur à laquelle la perspective toute prochaine du déjeuner n’était certes pas étrangère.

Tout était prêt pour le bien recevoir ; le couvert mis sous un bouquet d’arbres, derrière les bâtiments de l’ermitage, permettait de voir l’emplacement des fouilles, tout en restant à l’abri des regards indiscrets. En face, la vue s’étendait sur un réseau de collines boisées, à ce moment enveloppées, comme noyées dans la lumière de midi ; c’était le calme complet du désert, et cette impression de paisible solitude assaisonnée d’un agréable repas, n’était pas pour déplaire à des citadins mis en appétit par une promenade matinale. Rivenne et Hippolyte firent donc grand honneur à leurs provisions ; satisfaits d’avoir si bien réussi dans la rapide exécution de leur projet, ils savouraient gaiement cette bonne impression de bien-être inséparable des haltes en plein air et des repas rustiques bien gagnés.

— Hé, hé, mon père, dit soudain Hippolyte, voulez-vous voir quelque chose de curieux ? Seulement, ne vous retournez pas ; vous effaroucheriez l’oiseau rare… Fixe et immobile, comme vous disiez à vos soldats…

— Eh bien, quoi, qu’y a-t-il ? dit Rivenne ; quelque geai ou quelque pie qui guette les restes de notre déjeuner ? Tu peux être tranquille, ce n’est pas cela qui me fera tourner la tête !…

— C’est bien mieux, mon père, et vous ne vous mettez guère en frais d’imagination.

— Ma foi non, et j’ai trop à dire à cet excellent pâté pour m’inquiéter de quelque oiseau qui vole ou d’un écureuil qui passe…

— Drôle d’écureuil et qui ferait étrange figure au sommet d’un arbre ! Vous ne devinez pas ? Non ! Eh bien, je vais vous dire, mais encore une fois, ne bougez pas !…

— Eh, que de précautions oratoires pour quelque misère ! Une bonne fois pour toutes, que vois-tu et qu’y a-t-il ?

— Eh bien, voici : il paraît que nous faisons un spectacle des plus intéressants, car il a piqué la curiosité de notre ermite : déjà, pendant que je disposais le déjeuner, je l’ai vu, tapi derrière la lucarne de sa masure, qui épiait nos mouvements. Cela ne lui a pas suffi, et le voilà, maintenant, dans ce petit bosquet de pins, à l’angle de la chapelle, qui nous regarde de tous ses yeux, comme un sauvage qui voit des hommes blancs débarquer dans son île déserte.

— Eh bien, voilà-t-il pas une grande merveille ! Ma foi, j’ai bien fait de ne pas seulement me retourner ; je ne suis pas curieux, moi, de voir ce vieux fou !… Il a senti la bonne odeur de notre fricot et il y vient machinalement, comme les chiens vont à la cuisine. Mais qu’il n’approche pas ; des convives dans ce goût, je les recevrais fort mal !

— Oh, il n’y paraît guère disposé ; le voilà immobile derrière les branches, qui nous contemple comme des bêtes curieuses.

— Eh bien, laisse-le nous contempler et ne fais pas mine de le voir. S’il s’aperçoit que tu l’observes, cela l’encouragera à s’approcher et, encore une fois, je ne tiens pas à sa compagnie.

— Ce serait pourtant drôle de le faire causer ; un vieil ermite pour de vrai, ça ne se voit pas tous les jours.

— Et c’est fort heureux : ces fainéants-là ne sont pas à l’honneur du genre humain, et dans ce siècle éclairé, on devrait nous débarrasser de leur vilaine engeance.

— Le fait est qu’il n’est pas beau : tout voûté, une grande barbe grise sous son capuchon, sa mauvaise robe rousse en guenilles, il a tout l’air d’un vrai sauvage.

— Et les sauvages valent mieux que lui ; ils sont tels qu’ils sortent des mains de la Nature, lui n’est que le produit abâtardi des siècles de superstition !…

— C’est égal, ce serait amusant de le faire parler.

— Voilà bien la curiosité féminine ! Que diable veux-tu que dise ce malotru abruti par la paresse et l’ignorance ! J’aimerais mieux causer avec mon chien !…

— Oui, je sais, parce que lui ne vous contredit jamais ! Mais je suis sûre que ce vieux nous conterait de bonnes histoires, des aventures de brigands, des choses mystérieuses… Tous les ermites en savent quantité…

— Oui, dans les romans ; dans la vie réelle, ils ne connaissent que leur bréviaire, encore s’ils peuvent le lire, et les caquets des villages où ils vont mendier ! Voilà-t-il pas quelque chose de bien appétissant et vaut-il la peine de faire un pas pour l’entendre !…

— Eh, peut-être ; je ne suis pas si dégoûtée, moi ! On n’a pas si souvent occasion d’apprendre des choses étranges ; ce vieux doit dater de bien loin dans l’autre siècle, et Dieu sait ce qu’il a vu dans son jeune temps !

— Que veux-tu donc qu’il ait vu, dans cet ermitage de montagne ? En vérité, je ne te comprends pas, Hippolyte ; une petite fille qui ne serait jamais sortie de son village, ne serait pas si curieuse que toi !

— Et vous, mon père, vous êtes vraiment trop indifférent : parce que vous avez couru le monde autrefois et que vous êtes rassasié d’aventures, vous croyez qu’on ne doit plus s’intéresser à rien ! Moi, je n’ai pas tant vu, j’ai bien le droit de chercher à savoir…

— Oui, mais au moins il faut bien s’adresser !…

— Eh bien, un ermite, un anachorète, presque un saint, que voulez-vous de plus sérieux !

— Sérieux, ce vieil idiot ! Allons donc, ce n’est pas à moi qu’il faut conter pareille histoire ! Mais je te connais, tu as ton idée ancrée dans la tête et le diable ne te l’ôterait pas !… Fais donc à ta guise, puisque c’est le seul moyen d’avoir la paix, mais que ce ne soit pas long, parce que j’aurais vite fait de renvoyer ce frocard à ses patenôtres !

Hippolyte ne se le fit pas dire deux fois ; elle remplit son verre et le tenant élevé, dans la direction de l’ermite :

— À votre santé, bon père ! dit-elle de manière à être entendue de lui. Ne voulez-vous pas venir trinquer avec nous ?

Sans doute l’ermite croyait que les voyageurs ne l’avaient pas remarqué ; se voyant découvert, il fit un brusque mouvement et disparut derrière le mur de la chapelle.

— Bon, dit Hippolyte, le voilà loin ! Eh bien, mon père, vous ne vous plaindrez pas, il n’est pas indiscret, le pauvre homme ! Dieu, est-il assez sauvage !… Du reste, tant pis pour lui ! Je ne lui courrai pas après !…

— C’est bien heureux, en vérité ! Te voilà pour tes frais de politesse ; cela t’apprendra à te mettre en quatre pour des rustauds incapables de t’en savoir gré ! Oh, les femmes, les femmes, quand pourra-t-on leur persuader d’écouter les gens d’expérience et de ne pas faire toujours à leur caprice !…

— Caprice ! Cela vous plaît à dire, mais qui ne risque rien, n’a rien, et moi, je veux m’amuser un peu…

— S’amuser, s’amuser, voilà le grand mot ! Eh, ne peut-on pas s’amuser sans faire des étourderies ! Mais non, vous autres femmes, votre bonheur est de courir au plus près du précipice, et quand vous y tombez, vous trouvez cela injuste ! Eh, que diable, il fallait s’en aviser plus tôt !… Enfin, tu as fait à ton idée, c’est fini, et le déjeuner aussi, je m’en vais retourner à mes fouilles. Toi, tu restes ici !…

— Mais point du tout ; que voulez-vous que je fasse là, toute seule ! Je veux aller avec vous ; qui sait si je ne ferai pas quelque trouvaille !…

— C’est que le chemin n’est pas bon ; il faut se dévaler dans les buissons et tu risques fort d’y déchirer tes habits !…

— Bah, mon pourpoint et mes chausses sont de bonne étoffe, et avec mes gants de buffle, les égratignures ne me font pas peur.

— Oui, mais tu peux tomber…

— Tomber ! Pas plus que vous, je suppose, et si vous vous y risquez, je peux bien faire de même ; allons, mon père, plus un mot, je veux être de la partie, me voilà prête, passez devant, je vous suis.

Il n’y avait pas à discuter, Rivenne le savait par expérience. Entrant dans les buissons, il y fit sa trouée comme un sanglier sous bois ; Hippolyte le suivit, et assistée de Peppino, toujours attentif à son service, elle atteignit sans trop d’avaries le fond du ravin. Les ouvriers étaient à l’ouvrage, au milieu des ruines ; dans la noire coupure de la tranchée, on voyait apparaître les soubassements fortement dégradés des murailles. Pour le moment, la fouille ne paraissait pas devoir donner grand résultat ; quelques fragments de marbre, une ou deux ferrures horriblement empâtées de rouille, c’était à peine suffisant pour ne pas désespérer l’explorateur. Toutefois Rivenne ne songeait pas à se décourager, et debout sur la tranchée, il stimulait de son mieux le zèle des paysans. Hippolyte parcourut les ruines, puis, un peu lasse, elle s’assit sur un amas de décombres au bord de la rivière et laissa son regard errer sur l’eau transparente qui coulait, silencieuse, à ses pieds. Sous la nappe limpide, on distinguait les cailloux qui en tapissaient le lit ; l’un d’eux, de forme arrondie, poli et de couleur pâle, attira l’attention de la jeune fille ; sur le désir exprimé par elle de le voir de plus près, Peppino se mit à l’eau jusqu’à mi-jambe et rapporta la pierre. Hippolyte jeta un cri de surprise : vu de près, ce caillou informe apparaissait tout autre ; il avait un dessin, des reliefs, c’était une œuvre, une sculpture ! Tout émue, la jeune fille courut à son père :

— Un trésor ! lui cria-t-elle, un marbre, un chef-d’œuvre !

Rivenne saisit la pierre, l’examina en tous sens.

— C’est, ma foi, vrai, dit-il enfin, et tu as de la chance ! Ce n’est ni plus ni moins qu’un fragment de torse, un peu usé par son séjour dans l’eau, mais pas assez pour qu’on ne voie pas qu’il est de la bonne époque. Allons, nous ne reviendrons pas bredouille et cela me montre que j’avais raison dans mon idée. C’est de bon augure pour l’avenir et le succès, maintenant, est assuré. C’est à toi que je le dois, fillette ; embrasse-moi, ce n’est pas la première satisfaction que tu me donnes et ce ne sera pas la dernière, j’y compte bien ! Vive la science, elle seule a le secret de ces plaisirs qui profitent à tous sans rien coûter à personne !

Et tout surexcité, il retournait à ses ouvriers, les encourageant, leur promettant une belle récompense s’ils lui faisaient quelque découverte. Au même moment et comme pour lui être agréable, la fouille laissa voir un fragment de marbre et une massive agglomération, très lourde, de couleur brune, qui ne pouvait être que quelque pièce de bronze. Rivenne ne se sentait pas de joie.

— Tu m’as porté bonheur, disait-il à sa fille ; me voilà plus que payé de mes peines ! Quand nous aurons dégagé ces pièces de leur gangue, je suis certain que nous verrons apparaître quelque marbre hors ligne, un buste ou une statuette de bronze de premier mérite ! Ah, on viendra voir cela à Bologne, dans la collection Rivenne, et l’on dira que celui qui a su les découvrir, n’était pas un sot ! Allons, c’est du bonheur, mais c’est du bonheur mérité ; les envieux et les jaloux auront beau faire, ils n’y pourront pas mordre !

On exhuma encore deux fragments de marbre, puis il fallut s’arrêter ; la tranchée se buttait contre un massif de maçonnerie inébranlable. Il était trop tard pour en entamer une nouvelle. Rivenne fit cesser les travaux, les objets furent hissés au haut du ravin ; là, ils furent emballés et chargés sur les mulets. Rivenne paya généreusement les ouvriers et les appointa au lendemain pour continuer leur travail sous la direction de Mengino et de Franchet, se promettant bien d’y revenir lui-même et jubilant d’avance à la pensée des trésors qu’il allait trouver.

On se mit en devoir de tout préparer pour le départ. Pendant qu’on sellait les chevaux, Hippolyte vit l’ermite qui, embusqué derrière sa porte entrouverte, regardait le spectacle avec une extrême attention. Peppino lui dit que le vieux était là depuis longtemps, que même, au moment où Labranche était seul près des chevaux, il avait ouvert la porte et fait mine de s’avancer vers lui comme pour lier conversation ; puis, intimidé par quelque bruit, brusquement il était revenu sur ses pas et s’était remis en observation derrière la porte.

— Le vieux, ajoutait Peppino avec son irrévérence méridionale, n’aurait pas été fâché d’attraper quelque victuaille, mais ça ne sera pas pour son nez ; il n’y en a déjà pas de trop, et puis nous n’avons pas fait de vœux, nous, et comme lui peut compter d’être sauvé dans l’autre monde, il peut bien nous laisser manger à notre faim dans celui-ci !

L’ermite était toujours tapi derrière la porte ; à voir sa persistance, on eût dit qu’il contemplait un spectacle qui l’intéressait au plus haut point. Hippolyte eut un instant l’idée de s’approcher et de lui parler, mais les préparatifs étaient finis, Rivenne se mettait en selle, on allait partir, et, après tout, que lui importait la curiosité de ce vieux solitaire ! Elle tourna le pas, rejoignit son père et n’y pensa plus.

Ils revinrent à bonne allure et par le chemin le plus court ; la journée s’avançait et Rivenne avait hâte de savoir ses trésors déposés en lieu sûr, avec la radieuse perspective de pouvoir les nettoyer et les admirer tout à son aise. Mais il dut remettre à plus tard ce plaisir, car ils n’eurent que le temps, à leur arrivée, de s’habiller pour le souper.

La Baronne leur fit bon accueil, comme à son ordinaire ; on parla de choses indifférentes et Rivenne se flattait déjà d’avoir réussi à dissimuler le but de sa course, lorsque soudain, la Baronne, baissant quelque peu la voix, lui dit :

— Eh bien, comte, avez-vous bien réussi dans votre promenade ? Vos trouvailles des ruines vous ont-elles satisfait ?

Il ne s’agissait pas de montrer de l’embarras ; Rivenne répondit du ton le plus naturel qui lui fût possible :

— Je l’espère, Madame, mais tout cela est encore dans sa croûte et il faut le temps de le dégager.

— Cela, ce n’est qu’un plaisir de plus… pour les antiquaires, s’entend ; on voit peu à peu le chef-d’œuvre sortir de son enveloppe, comme le soleil des brumes du matin ; délices infinies, si j’en crois notre bon chanoine Credi, un peu antiquaire, lui aussi, à ses heures… Et, paraît-il, le plaisir est d’autant plus vif qu’il est moins partagé ; aussi je vous garderai le secret ; si femme que je sois, je pense que cela me sera possible.

— Et je vous en serai infiniment obligé ; on ne fait pas des fouilles tous les jours et quand on a pris la peine d’en entamer une, on tient à la garder pour soi.

— Je le comprends fort bien et je ne vous en aurais pas parlé si je n’avais un motif sérieux de le faire. D’abord, je tiens à vous dire comment j’en ai été informée, car vous pourriez croire que l’on surveille ici vos faits et gestes, et certes, ce n’est pas le cas. Mais voici : je me considère un peu comme responsable de la sûreté de mes hôtes, et si bien que je fasse, dans ce pays sauvage, j’ai toujours quelque appréhension de l’imprévu. Mes gardes vous ont vu de loin vous diriger sur l’ermitage, vous y avez passé la journée avec des ouvriers, je n’ai pas eu de peine à comprendre à quoi vous les avez employés. Vous avez réussi, j’en suis heureuse et j’espère que vous réussirez encore. Toutefois, je dois vous mettre sur vos gardes : non que je redoute aucun danger sérieux, mais à l’ermitage, vous le savez, vous n’êtes plus sur mes terres, vous êtes chez mon voisin et ami, le marquis Vergara. S’il était sur place, il vous rendrait votre besogne facile, mais il n’y est pas, et son intendant est un sot, défiant et brutal ; s’il vient à savoir que vous fouillez sur les propriétés de son maître, son imagination d’ignorant lui persuadera que vous en tirez des trésors et il pourrait bien vous faire quelque difficulté. Je voudrais être à portée de vous en garantir ; si donc, lorsque vous retournerez à l’ermitage, il vous arrive de voir mes gardes à proximité, vous saurez ce que cela veut dire, et en cas de besoin, vous n’hésiterez pas à leur demander main-forte.

— En vérité, Baronne, dit Rivenne, vous êtes trop obligeante et votre sollicitude s’étend à tout. Mais je ne peux en abuser et plutôt que de créer la moindre cause de conflit, je préfère renoncer aux fouilles.

— Pourquoi donc ? Il ne s’agit que d’avoir un peu de prudence et de savoir à qui vous avez affaire. Vous êtes mon hôte et les gens du Marquis y regarderaient à deux fois avant de vous molester. Ils savent que je le leur ferai payer cher !… Mais je devais vous prévenir qu’il était possible que vous les trouviez sur votre chemin ; sur ce qui serait à faire en pareil cas, vous le savez mieux que moi et je serais ridicule de vouloir vous donner conseil… Mais ce n’est pas tout…

— En vérité ! dit Rivenne ; vous m’effrayez presque ! Que peut-il y avoir encore ?

— Vous allez penser que je suis bien alarmiste, dit-elle avec un sourire un peu triste, mais je ne trouve rien de si sot que d’exposer les autres à un ennui, à un risque, qu’un simple avis donné à propos pourrait leur éviter, et j’aime mieux tout vous dire, sauf à ce que vous vous moquiez de moi !… Ce matin donc, vous avez pris au plus court pour gagner les ruines et vous avez passé par les pâturages à gauche de Capracotta. Eh bien, vous avez eu tort et voici en quoi : le marquis Vergara, bien bon homme sans doute, mais de tête un peu légère, s’est pris de passion dans ses voyages d’Espagne, pour les courses de taureaux ; il ne rêve que corridas, toreros et matadors, et brûle d’introduire ce noble jeu dans son pays natal… Chimère que tout cela ; nos gens sont aussi braves que d’autres et le sang versé ne leur fait pas peur, mais ils n’ont rien de cette chevalerie espagnole qui pousse l’amour du péril jusqu’à la férocité ; le combat de taureaux ne serait pour notre public qu’une désagréable boucherie. Notre Marquis n’admet pas cela, et plutôt que d’en démordre, il fait construire un cirque dans sa villa d’Antignana et s’adonne ici à l’élevage du taureau. Il en a ainsi une dizaine dans ses pâturages de Capracotta, tout près du chemin que vous avez suivi ; ce sont de fort vilaines bêtes, demi-sauvages et très brutales, et il ne fait pas bon les rencontrer. Si donc vous retournez aux ruines, prenez nettement à droite et mettez le ravin du Quercore entre vous et ces stupides animaux ; vous avez ainsi toute chance de les éviter, car ils ne s’écartent guère de leur pâturage. Voilà ce que je voulais vous dire ; maintenant traitez-moi de Cassandre : je souhaite que vous ayez raison.

— Mille grâces vous soient rendues, dit Rivenne, pour votre sollicitude ; il faudrait avoir cent fois plus d’aveuglement que MM. les Troyens pour négliger de si bons avis. Pour l’intendant de M. de Vergara, j’en viendrai bien à bout par de bonnes paroles, au besoin par quelques doublons, mais les seigneurs taureaux, c’est autre chose, et comme vous le dites, ils n’entendent pas raison. Seul, je m’en inquiéterais peu, mais il est inutile d’exposer les siens à un danger qui peut s’éviter et j’agirai en conséquence si je retourne aux ruines. Je prendrai par Campocasso ; il faudrait avoir bien malchance pour que ces vilaines bêtes viennent nous relancer là !

— Voilà qui est bien, dit la Baronne, et je suis heureuse de nous trouver d’accord. Maintenant, parlons d’autre chose ; il est inutile d’avoir l’air de nous dire des secrets.

Ils reprirent la conversation générale et la soirée s’acheva sans autre incident.

Rivenne se retira fort satisfait de savoir que la Baronne n’avait aucunement la pensée qu’il eût voulu se cacher d’elle et qu’elle comprenait qu’il y avait convenance à ne pas ébruiter le secret de ses recherches. Il pensait ainsi pouvoir les continuer sans crainte de se voir troubler par des concurrents ou même par quelque indiscret. C’était l’essentiel ; quant aux dangers signalés par la Baronne, il en avait trop vu et de bien plus graves au temps de sa vie active, pour en prendre aucun souci.

Il avait projeté d’employer la journée du lendemain à nettoyer ses trouvailles et à leur arracher leur secret. Mais à son lever, en voyant les premiers rayons du soleil répandre leur joyeuse lumière sur les collines scintillantes de rosée, il se sentit pris d’une envie folle de faire une rapide chevauchée jusqu’aux ruines et de donner le coup d’œil du maître aux travaux des ouvriers. Ainsi fut fait, et quelques instants plus tard, il se mettait en route suivi du fidèle Franchet pour toute escorte ; il ne voulait pas réveiller Hippolyte un peu fatiguée de sa course du jour précédent ; d’ailleurs désireux de revenir de bonne heure, il comptait aller vite et cette allure de cavalerie légère n’aurait pas convenu à la jeune fille. Sans se préoccuper des recommandations de la Baronne, il coupa au plus court et arriva aux ruines sans le moindre incident.

Les ouvriers donnaient les premiers coups de pioche sous la direction de Mengino ; la fouille se faisait au travers d’un monticule de décombres, dans une sorte de salle attenant à la galerie qui avait été explorée les jours précédents ; Rivenne se promettait d’y trouver à tout le moins le reste de la statue dont il avait les premiers fragments. Assis sur un bloc de pierre, il suivait le travail, lorsque Mengino qui se tenait près de lui, avisa sous ses pieds une sorte de protubérance du sol, et l’entamant de son couteau, il en fit sortir un fragment de marbre de forme régulière.

— Il semble, dit-il, en l’arrachant de son alvéole, qu’il y a là quelque chose d’écrit.

— Une inscription ! s’écria Rivenne en prenant la pierre. Ce serait merveilleux ! Nous allons connaître l’histoire de ces ruines ! Oui, ma foi, voilà des lettres !… Bravo, mon garçon, tu as l’instinct et le coup d’œil, et la chance, ce qui vaut encore mieux. Nous allons faire fouiller ici, le reste de l’inscription ne peut être loin. Attention, Mengino, c’est le moment d’avoir l’œil au guet ; il y a deux écus pour toi si tu m’amènes le tout au complet !

Mengino prenait sa tâche fort à cœur ; il encourageait les ouvriers, mettait la main à l’œuvre lui-même, avec une ardeur, une intelligence qui enchantaient Rivenne. On trouva trois fragments encore ; tout faisait croire qu’on était sur le point de faire une découverte des plus intéressantes. Mais le temps passait ; Rivenne qui voulait être de bonne heure au château, dut se résigner à revenir, en emportant son précieux butin.

— Tu vas diriger le travail, dit-il à Mengino, demain, je viendrai moi-même ou bien j’enverrai Franchet pour voir ce que tu auras trouvé. Et, en cas de découverte importante, peut-être pourras-tu venir le soir m’en informer ?

Mengino eut comme une nuance d’hésitation :

— Vous serez prévenu, Excellence, dit-il enfin, vous pouvez y compter… et de votre côté, si votre Excellence a quelque chose à me mander, elle peut le faire dire à Anna, la vieille cuisinière du corps de garde, elle m’en préviendra.

— La vieille Anna, mais est-ce qu’on peut s’y fier, à cette vieille commère ?

— C’est ma mère, Excellence, et tout ce que je lui dirai, elle le fera.

— Alors, c’est au mieux. Va donc pour la vieille Anna. C’est ta mère, dis-tu, alors comment se fait-il qu’on ne te voie pas au château ? Est-ce que tu n’y demeures pas ?

— Non, Excellence, je suis marié et je demeure à Campocasso, là sur la route… mais je sais comment faire parler à ma mère, et Votre Excellence peut en être sûre, les messages qu’elle lui donnera pour moi, comme ceux que je lui donnerai pour Son Excellence, seront fidèlement remis…

— Allons, je veux bien, mais il aurait été plus simple que tu vinsses au château toi-même… Enfin, fais à ton idée, je compte sur toi, et si tu continues à me satisfaire, tu auras une bonne gratification. Partons maintenant, je veux être rentré pour midi et le temps presse.

Il reprit le chemin du château ; le retour s’effectua sans encombre, et à l’heure dite, Rivenne avait la satisfaction de s’asseoir à la table du déjeuner, en compagnie de sa fille, avec ses nouveaux trésors installés à portée de sa main.

— Cela va bien, dit-il avec sa franche bonne humeur. Excellente idée que nous avons eue, Hippolyte, de venir à ce château, et d’entreprendre ces fouilles. Trouver du premier coup, des marbres, un bronze, une inscription, rien que cela, c’est une vraie bonne chance et ça vaut le voyage ; il y a là matière à un mémoire qui fera honneur à ton père, c’est moi qui te le dis, et tu sais que je m’y connais.

— J’en suis heureuse pour vous, répondit Hippolyte, et je m’accommode fort d’être la fille d’un antiquaire en renom. Puis, j’espère que vous n’êtes pas au bout de vos trouvailles ; ce Mengino paraît être un garçon intelligent et je suis sûre qu’il conduira vos fouilles à merveille.

— Je le crois aussi ; il ne connaît rien aux secrets du métier, mais il a bonne volonté et comprend à demi-mot ; décidément j’ai bien fait de me l’adjoindre.

— Peppino en dit beaucoup de bien et il a une figure qui me revient assez. Vous savez qu’il est presque du château ; sa mère est une vieille cuisinière en service ici depuis très longtemps ; seulement il n’ose guère venir la voir, la Baronne ne l’aime pas.

— En vérité !… Voilà qui m’explique pourquoi il paraissait n’avoir guère envie de venir ici me rendre compte par lui-même !… Et sait-on pourquoi il n’est pas en faveur auprès de la Baronne ?…

— On le sait très bien. Cela remonte loin, au temps du mari de la Baronne. La vieille Anna, la mère de Mengino, était alors jeune et fort jolie, le comte Ranieri, le mari de la Baronne, l’avait remarquée et on prétend qu’il pourrait bien être pour quelque chose dans la venue au monde de Mengino. C’est ce que la Baronne ne lui pardonne pas, et comme elle est mauvaise et violente, le jeune homme ne tient pas à se mettre à sa portée. Voilà le secret.

Rivenne avait fait un geste de mauvaise humeur ; il voyait avec peine Hippolyte reprise de ses sentiments hostiles pour la Baronne.

— Ça m’a tout l’air d’un cancan de servantes, ton explication, dit-il. Le comte amoureux d’une cuisinière, la Baronne jalouse et poursuivant de sa haine le fruit de cette belle intrigue, tout cela est de basse invention. Puis l’âge de Mengino met tout ce château de cartes à vau-l’eau ; il a plus de vingt ans, bien sûr, et il n’y a pas vingt ans que la Baronne s’est mariée ; comment son mari aurait-il pu lui donner sujet de jalousie avant de l’avoir épousée ? Histoires à dormir debout que tout cela, ma pauvre Hippolyte, et en vérité, je regrette de voir que tu t’en fasses l’écho.

— Je m’en fais l’écho parce que c’est connu de tout le monde !… Et si la vieille Anna est restée au château, c’est à titre de très ancien serviteur et en mémoire de son père et de son grand-père qui, tous, sont morts au service des Castroleone. La Baronne n’a pas osé la renvoyer, mais elle l’exècre, parce que la vieille est restée fidèle à la mémoire du comte… Quoi qu’en dise la Baronne, il n’a pas eu tous les torts, à ce qu’il paraît…

— Dieu, que te voilà bien informée ! Tu sais ce qui s’est passé ici comme si tu en avais été témoin ! Ah çà, qui est-ce qui te tient si bien au courant de ces histoires de cuisine ? Cette bonne langue de Peppino, je gage ?…

— Peppino peut-être, mais d’autres aussi que vous ne récuserez pas. Oh, il s’est passé des choses ténébreuses par ici et je comprends bien qu’on ait peur de la Baronne ; une femme capable de faire tuer son mari !…

Rivenne fit un brusque haut le corps, sa fourchette lui échappa de la main et tomba bruyamment sur l’assiette ; immobile, il regardait fixement Hippolyte comme s’il eût craint qu’elle n’eût perdu la raison…

— Es-tu folle ? dit-il enfin… Que diable me chantes tu là !… La Baronne a fait tuer son mari !… Ah çà, qu’est-ce qui te prend de me conter de telles sornettes !…

— Je ne répète que ce que tout le monde dit… et je ne vois aucune raison d’en douter.

— Oui-dà, et dis-moi, qui est-ce qui t’a fait tous ces beaux contes ?

— Qui ! C’est quelqu’un qui est en mesure de le bien savoir !… La duchesse Spacca, rien moins que cela, et qui ne se gêne pas pour le dire…

— Ah, cette vieille bavarde qui est ici depuis deux jours et qui paraît si bien avec la Baronne !… Oh, les amis, ils seront bien toujours les mêmes ! Et que dit-elle enfin, cette bonne pièce ?…

— Eh bien, elle dit ce que tout le monde sait, que le comte Ranieri a disparu en mer, en traversant en balancelle, de Sorrente à Naples ; le bateau n’a jamais été retrouvé ni ceux qui le montaient ; c’était de nuit, par une mer calme ; aucune chance d’accident ; cela ne peut s’expliquer que par un crime, mais le crime s’explique fort bien. Le Comte vivait mal avec sa femme, elle avait des amants, et cela ne l’empêchait pas d’être jalouse ; de là, des querelles, des scènes ; elle voulait être libre, il lui fallait se débarrasser de son mari ; l’occasion était bonne, ce qui se passe en mer ne se découvre jamais !… Elle l’a fait tuer par des gens à elle ; à ce moment déjà, elle vivait entourée de ses Albanais, de vrais coupe-jarrets, prêts à tout faire sur un signe d’elle. Voilà tout le secret ; quand on connaît la Baronne, cela ne paraît pas si extraordinaire !…

— Tu trouves cela, toi ?… Mais le mari était-il donc si bon, si exempt de reproches ?…

— Peut-être ; on dit bien que ce n’était pas un modèle de fidélité ; mais ce n’est qu’une raison de plus ; on peut être coquette et jalouse tout ensemble, cela s’est vu !

— Ma foi, tu as une jolie idée du cœur humain pour une jeune fille ! Mais voilà bien les femmes ; ceux qu’elles n’aiment pas, elles les croient capables de tous les crimes !

— Écoutez donc, mon père, quand on a vu ce que nous avons vu, cet homme tué de sang-froid, comme moi j’écraserais une mouche, on peut bien croire que celle qui a ordonné ce meurtre, n’en est pas à son coup d’essai ! Et si je suis défiante, n’êtes-vous pas bien optimiste ! À chacun son dû dans ce monde ; il n’y a pas de fumée sans feu, et si l’on conte tout haut de telles histoires sur cette femme, vous ne me ferez pas croire qu’elle n’y prête pas un peu !

— Oui, mais de là à un crime pareil, il y a loin et l’on ne damne pas les gens si à la légère ! Naples n’est pas un pays sauvage, et une telle aventure a dû faire du bruit. Le comte Ranieri n’était pas le premier venu ; on aura certainement cherché à savoir ce qui s’était passé, et si sa femme qui était si bien désignée par la clameur publique, à ce que tu dis, est sortie de là sans encombre, c’est évidemment qu’il n’y avait rien à lui reprocher.

— C’est facile à dire, mais on sait qu’à ce moment déjà, la Baronne était au mieux avec la Cour ; on a étouffé l’affaire, voilà tout ! Du reste, parlez-en à la duchesse ; elle pourra vous en dire long sur ce qui se passait à Naples en ce temps-là ! À présent encore, cela ne va pas si mal ; voyez Raphaël : il disparait, personne ne s’en inquiète ! Alors, c’était encore bien pis ; il fallait seulement savoir s’y prendre et ne pas casser les vitres. C’est ce qui a été fait ; la mer est de bonne composition, elle garde bien les secrets qu’on lui confie !… Voilà pourquoi la Baronne est veuve sans que personne puisse dire où est enterré son mari !

La jeune fille parlait avec tant d’assurance que Rivenne restait immobile, les yeux fixés sur elle, absolument abasourdi. Soudain, la mémoire lui revint, l’impression poignante du récit de la Baronne, de ses souffrances, de son désespoir à la pensée de la perte de sa fille ! L’injustice qui lui était faite était trop forte ; il fallait prendre sa défense à tout prix.

— Voilà qui est fort ingénieux ! s’écria-t-il. Ah, je connaissais bien la malignité du monde, mais jamais je n’en ai vu un exemple mieux réussi. Ce qu’on ne sait pas, on le suppose ; on invente les histoires les plus invraisemblables, on bâtit pour les expliquer, des romans à dormir debout, et toujours dans le plus mauvais sens pour ceux qui ont le malheur de tomber sous la langue du public ! Puis viennent les bons amis, ceux qui nous font la meilleure mine ; toutes ces méchancetés, ils les accueillent et les colportent, bien heureux encore quand ils ne les aggravent pas. Voilà la bombe lancée, et celui qu’elle vise est perdu sans seulement s’être douté de l’attaque !… Cela est vraiment triste, et j’ai peine à voir, Hippolyte, que tu acceptes si facilement de pareilles calomnies !

— Encore une fois, mon père, je fais comme tout le monde ; parlez un peu de l’aventure, vous verrez ce qu’on vous répondra. Il est très beau de se faire le chevalier de l’innocence injustement accusée, mais à ce jeu, on court le risque d’être dupe et c’est ce qui est grandement en passe de vous arriver.

— Mais, triple tonnerre, qui te parle d’être dupe ! Ce que je vois, c’est que tu es dupe toi-même de ton animosité contre la Baronne, d’abord, et des bavardages malveillants, ensuite. Réfléchis donc un peu ; on ne condamne pas les gens sans preuve ; qu’est-ce qui prouve, pour si peu que ce soit, que la Baronne soit coupable !… Rien, absolument rien, et sais-tu ce qui prouve qu’elle est innocente ?

Hippolyte secoua la tête d’un air de doute ironique.

— Oui, innocente, continua Rivenne, et malheureuse, et calomniée par-dessus le marché ! Eh bien, je vais te le dire, moi, car je connais l’histoire, et mieux que les mauvaises langues qui te rompent la tête de leurs méchancetés ! Il est parfaitement certain que le Comte s’est embarqué, non à Sorrente, mais à Castellamare, et qu’il n’a pas reparu, mais il avait avec lui sa fille, une enfant de deux ans à peine, adorée de sa mère autant qu’une mère peut aimer son enfant ; elle n’a pas reparu non plus, la pauvre petite ; et faut-il croire qu’elle aussi, la Baronne l’a fait tuer, l’a fait jeter à la mer ! C’est logique, pourtant, et si on le croit pour l’un, il n’y a aucune raison de ne pas le croire pour l’autre !

— Eh, c’est ce qui vous trompe, dit Hippolyte, les yeux rayonnants de triomphe, et c’est là que je vous prends ! Personne n’a jamais accusé la Baronne d’avoir fait tuer son enfant ; sa fille a disparu cette même nuit, c’est vrai, mais on sait très bien qu’elle est vivante, on sait très bien où elle est !

Ce fut au tour de Rivenne de rester interdit :

— On sait où est la fille de la Baronne ! s’écria-t-il… Ah ! voilà qui est nouveau ! Et comment se fait-il, veux-tu me le dire, que la Baronne soit la seule qui n’en sache rien !

— Mais elle le sait fort bien ; personne ne le sait mieux qu’elle, puisque c’est elle qui la tient où elle est, qui la garde sous sa main comme une prisonnière !… La jeune fille est à Rome dans un couvent ; quel couvent, c’est un secret que nul n’a pu deviner. La Baronne a de puissantes influences à la cour papale, et nulle part plus que là, les gens bien en cour ne sont aussi maîtres de faire ce qui leur plaît. Avec la vie qu’elle voulait mener, un enfant, une grande fille surtout, car elle doit avoir à peu près mon âge, l’aurait fortement gênée ; elle l’a fait disparaître en l’enfermant dans un de ces couvents de Rome, véritables prisons d’où l’on ne sort pas… Il n’y a que le Pape, un cardinal et l’abbesse qui connaissent le secret ; c’est vous dire qu’il est bien gardé. La jeune fille ignore absolument qui elle est ; le jour où la Baronne aura assez des amants et des aventures, elle la décloîtrera et la fera rentrer dans le monde avec la position brillante à laquelle elle a droit ; mais au train dont vont les choses, la pauvrette court risque d’y rester longtemps ! Voilà la fin de l’histoire ; mon père, vous voyez que je ne suis pas si mal informée que vous le pensez !

Rivenne restait bouche béante. On aurait été désarçonné à moins ; ces révélations si précises avaient tout l’air de venir d’une source autorisée ; que penser alors de cet étalage de désespoir, de cette accumulation de tristesses et de douleurs dont la Baronne avait fait parade devant lui ? Son trouble n’échappa pas à Hippolyte ; elle se hâta d’en profiter :

— Oui, oui, mon père, dit-elle, je comprends que cela vous étonne ; vous avez écouté les paroles de cette femme, elle vous a apitoyé sur ses prétendues infortunes ; bon comme vous l’êtes, vous avez accepté tout cela comme parole d’évangile et vous l’avez trouvée trop malheureuse ! Eh bien, il faut en décompter ; la vérité est là, elle n’est pas belle, pas à l’avantage de notre fière hôtesse, mais que voulez-vous, c’est la vérité, et vous aurez au moins la consolation de savoir que votre protégée n’est pas si fort à plaindre ! Allez, elle a la vie qu’elle s’est faite, et quand on connaît son passé, on s’étonne beaucoup moins de la disparition de Raphaël ! Elle a voulu l’avoir, elle l’a ; reste à savoir si elle le gardera, et moi, moi, j’en doute !

Rivenne l’écoutait sans répondre ; à peine l’entendait-il ; c’est qu’il se sentait sous le coup d’impressions si complexes qu’il ne lui restait pas assez de liberté d’esprit pour formuler sa pensée. Il se souvenait de l’angoisse qui l’avait saisi lorsque la Baronne lui avait confié l’histoire de sa vie et son désespoir maternel ; il s’était demandé, et avec quel serrement de cœur, s’il n’était pas, lui, le possesseur illégitime de cette fille si ardemment regrettée ! Il avait réussi à calmer ses appréhensions, à se persuader qu’elles étaient mal fondées, mais il lui était resté une arrière-pensée à laquelle il pouvait imposer silence, mais qu’il n’était pas en son pouvoir de supprimer entièrement. Et maintenant, la lumière se faisait sur cette ténébreuse histoire ; elle dissipait ses derniers doutes et lui rendait un complet repos d’esprit. C’était une délivrance inespérée dont il savourait le charme avec délices, et par une impulsion bien naturelle, il se trouvait tout porté à ajouter une foi absolue à l’explication qui lui valait un tel bonheur. Sans doute, il éprouvait une certaine répugnance à penser que la Baronne, franche et loyale comme il la jugeait, lui eût joué avec un tel luxe de dissimulation et de mise en scène, toute la comédie de ses malheurs ; il y avait là une contradiction tout à fait insoluble ; mais après tout, entre sa version et celle qui venait de lui être rapportée, il n’avait aucune raison de choisir, encore moins de repousser celle qui le délivrait d’un si lourd fardeau. Il se sentait donc tout disposé à donner gain de cause à l’argumentation d’Hippolyte, son amour paternel l’y poussait fortement. Toutefois il eût été contre tous les précédents de se déclarer battu et convaincu en pleine discussion, et pour la bonne façon, il se décida à tenter une dernière riposte.

— Voilà qui est fort bien arrangé, dit-il, et dans les romans de chevalerie on ne ferait pas mieux. Mais je sais ce qu’en vaut l’aune, de ces propos de vieille commère, et un vieux renard comme moi, ne s’y laisse pas prendre. Personne, à Naples, ne nous a dit un mot de cette histoire, et je ne comprends pas comment la Duchesse serait seule à la connaître.

— Eh, mon père, s’écria Hippolyte, c’est bien simple ! On a peur de cette femme et on ne tient pas à rien dire qui puisse lui être rapporté, surtout sur des choses si graves…

— Peur de la Baronne ! Allons donc ; les gens avec qui nous avons fait société à Naples, n’en sont pas là, et on ne me fera pas croire…

— Vous vous trompez, mon père, je vous l’assure. Vous parlez aux hommes, vous, ils ont leur amour-propre, ceux-là, et tout naturellement, ils ne vont pas vous dire qu’ils craignent de s’attirer le mauvais vouloir ou la vengeance de cette hautaine grande dame, mais, moi, je parle aux femmes, elles sont bien plus franches de nature, et je sais ce qu’elles pensent. C’est qu’elles ne voulaient rien me dire au début ; ce n’est que lorsque la Duchesse m’a mise au courant que j’ai pu voir que toutes savaient l’histoire, mais se gardaient bien d’en souffler mot. Elles ont peur, il n’y a pas d’autre explication, peur de cette femme qu’elles croient capable de tout ! Ici surtout, pour rien au monde, elles ne se risqueraient à lui déplaire, et il n’est presque pas possible d’en rien tirer. La vieille duchesse, seule, a son franc parler ; de son temps, on n’y regardait pas de si près pour les affaires de cœur, amour ou vengeance, et on dirait que cela lui plaît de voir une femme conserver les bonnes traditions et n’écouter que son bon plaisir ! Oh oui, votre Baronne, c’est une dangereuse et méchante nature, allez ; elle sait très bien faire patte de velours, mais ses yeux verts et ses cheveux rouges ne trompent pas ; quand elle veut quelque chose, rien ne l’arrête, et si le sang versé criait vengeance, on entendrait beau bruit sur son passage, aussi bien dans les rues de Naples qu’au fond des forêts et des ravins de ces montagnes !

— En vérité, c’est une vraie fantasmagorie que tu me débites là, dit Rivenne ; qu’elle ait la main dure, c’est possible, et dans ce pays de sauvages, on ne peut l’en blâmer, mais en faire une ogresse, une furie, cela passe les bornes et je n’en crois pas un mot !

— Eh bien, informez-vous, cherchez un peu et vous verrez si je me trompe ! Tous ici vivent dans la crainte et voilà pourquoi tous sont si obéissants et si souples. Ils savent qu’au plus petit manquement, la punition est impitoyable, que quiconque déplaît est assuré de disparaître et sans que jamais on sache ce qu’il est devenu ; on se le tient pour dit et on agit en conséquence. En apparence, tout va bien ici, n’est-ce pas, mais les gens sont-ils gais, ont-ils l’air heureux, paraissent-ils aimer leur souveraine, non, certes pas, ils ont peur, et il faut le dire, ils en ont le droit !

— Je t’assure que tu te trompes ; j’ai vu de près les gardes, les Albanais, et ils aiment la Baronne.

— Oh, des soldats, ceux-là surtout, ils aiment toujours le chef qui les traite bien et qui les mène d’une main ferme ; ces sauvages d’Albanais sont bien payés, bien nourris, ils ne demandent rien de plus, mais qu’est-ce que cela prouve ? La violence, jusqu’au crime même, ils n’y répugnent pas, bien au contraire, et les brigands, on le sait, aiment toujours leur chef ! Mais pour les autres, les paysans de la Baronne, les voisins, interrogez-les, vous verrez qu’ils tremblent devant elle, qu’ils la savent capable de tout !… Ah, j’étais bien sûre moi, que mes pressentiments ne me trompaient pas ; il y a tout à craindre d’une pareille femme, et mon pauvre Raphaël a eu bien du malheur de tomber sous sa main !

— Voilà le refrain, dit Rivenne ; nous devions y revenir, c’était écrit !… En tout cas, que tu aies tort ou raison, et je suis sûr que tu as tort, tu dois te convaincre d’autant plus de la nécessité de la prudence, et pour ma part, j’en suis si persuadé que si j’ajoutais foi à ce que tu me débites, je ne resterais pas une heure de plus ici !…

— Ne craignez rien, mon père, je vous l’ai dit et je vous le répète encore, je sais qu’il faut être sur ses gardes et j’ai trop grand désir de réussir pour hasarder la moindre fausse démarche. Fiez-vous à moi, j’y suis la première intéressée et ce ne sera pas de ma faute si nous devons abréger notre séjour au Château.

— Amen, dit Rivenne ; j’avoue que cela me déplairait fort de devoir partir, car mes fouilles marchent à souhait. Et ce serait trop stupide de se mettre dans le cas de les interrompre.

Hippolyte avait ici la partie trop belle pour ne pas chercher à consoler son père de sa défaite. En fille avisée, elle voulut lui montrer son affection en s’intéressant à sa passion favorite.

— Eh bien, dit-elle, voulez-vous me faire un plaisir ? J’ai bonne envie de me promener demain ; permettez-moi de vous accompagner aux ruines. Le grand air et une bonne chevauchée dans ces beaux paysages, il n’y a rien qui me plaise davantage.

— Eh, mon enfant, dit Rivenne radieux, je serai charmé d’avoir ta compagnie… Et tu as bien raison de vouloir sortir un peu ; ces éternelles causeries entre femmes, même ces conversations avec ces petits-maîtres napolitains, tout cela ne vaut guère ; on s’égaie sur le prochain, et quand on ne sait rien de piquant, on invente ! Tandis que la campagne, la belle nature, voilà qui est franc et sain ! Et ces ruines, comme elles sont intéressantes ! Je veux parier qu’ils auront trouvé de belles choses aujourd’hui ; il me tarde de les voir et de te les montrer ! Allons, c’est dit, je t’emmène, nous passerons là une bonne journée ! Seulement il faudra te lever de bonne heure ; la route est longue et par ces chaleurs d’enfer, on ne part jamais trop tôt.

— Soit fait ainsi, mon père, vous savez que je suis de parole, vous me fixerez l’heure ce soir et vous n’aurez pas à m’attendre, je vous le promets.

Hippolyte sortit. Rivenne se laissa tomber sur un fauteuil ; il restait immobile, sous le coup des étranges choses qu’il venait d’entendre. Non qu’il y ajoutât foi ; ces événements tragiques, ce meurtre, cette enfant si habilement dissimulée, si rigoureusement séquestrée, tout cela lui faisait l’effet d’inventions méchantes, au plus haut point invraisemblables. Il avait présents à la mémoire le récit de la Baronne, son émotion, son désespoir, et il se refusait à croire qu’il n’y eût là qu’une comédie bien jouée. Pourtant, qui pouvait lui en répondre ? Il avait vu trop de choses, trop expérimenté les faiblesses humaines pour ne pas conserver quelques doutes, et dans cette indécision, il se surprenait à incliner vers l’hypothèse la plus rassurante pour son amour paternel. En tout cas, fidèle à son instinct de bonté et de justice, il se promit de bien examiner, de procéder à une enquête sérieuse, et de ne se faire une opinion définitive qu’avec la conscience absolue d’agir en toute impartialité.

L’esprit ainsi mis en repos, il revint à ses chères antiques ; elles étaient là, sous ses yeux, noyées dans leur enveloppe informe ; il lui semblait qu’elles imploraient son secours pour les dégager au plus tôt de cette obscure prison. Il se mit à la besogne avec ardeur, mais l’œuvre était de durée et force lui fut de remettre la délivrance définitive à plus tard ; l’heure était venue de se rendre à la réception de la Baronne ; moins que jamais, il n’eût voulu y manquer.

Il n’avait guère attaché d’importance à ce que sa fille lui avait dit des dispositions des gens du château à l’égard de leur maîtresse ; toutefois son attention, une fois éveillée, le porta à rechercher ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans cette terreur soi-disant inspirée par la Baronne. Pour les invités, certes, ils ne paraissaient pas la ressentir ; rien, ni dans leur manière d’être, ni dans leurs propos, ne laissait voir la moindre gêne ; ils causaient, riaient, s’égayaient comme ils l’auraient fait dans n’importe quel salon de Naples. Quant au personnel du château, l’impression était quelque peu différente ; tout en eux témoignait dans leurs rapports avec la Baronne, sinon de la crainte, du moins d’un grand respect et d’une extrême subordination. Ce qui frappa le plus Rivenne, ce fut l’attitude du P. Cataldo, l’aumônier et le confesseur de la Baronne ; il parlait peu, cherchait à s’effacer le plus possible ; était-ce humilité professionnelle, manque d’aisance de nature, ou bien y avait-il une dose un peu trop forte de crainte révérencielle, il n’était pas facile de le discerner, mais le fait était incontestable, le bon père tremblait presque en présence de la Baronne…

Il est certain, se dit Rivenne, que notre digne aumônier, qui a bien l’air de la meilleure pâte d’homme, a en elle une rude pénitente et il doit entendre de fortes confessions ! Mais qu’importe, après tout ! La preuve n’est pas convaincante et ce n’est pas moi qui condamnerais personne sur la mine de ce tonsuré… surtout quand l’accusée est cette charmante femme qui nous reçoit si bien et avec tant de bonne grâce !…

La Baronne, en effet, était fort en beauté ce soir-là ; elle portait une longue robe de brocart à l’orientale, relevée de superbes bijoux ; avec ses beaux cheveux sans poudre, couronnés d’un élégant diadème, son teint brillant aux lumières, les éclairs de ses yeux, elle avait tout l’aspect d’une vraie reine des contes de fées, et auprès d’elle, ses invitées ne faisaient pas figure. Mais elle n’en paraissait pas plus fière et faisait les honneurs de sa réception avec infiniment d’amabilité, mettant chacun à son aise, ne cherchant nullement à briller et sachant fort bien et de la manière la plus naturelle, entretenir et égayer la conversation. Rivenne l’observait avec grand soin, cherchant à découvrir dans son regard quelque indice qui pût donner créance aux terribles accusations lancées contre elle ; il lui semblait impossible, si elles étaient fondées, qu’il ne discernât pas quelques symptômes de trouble, quelque signe de dissimulation dans ces yeux qui avaient à cacher des secrets si formidables. Mais il en fut pour ses peines ; parfois, au milieu des éclats de rire, du feu de la conversation, il voyait bien passer sur ce mobile visage une ombre de tristesse, quelque nuance d’amertume et de résignation nullement en rapport avec la haute situation qui était la sienne, mais c’était tout, et quand il se reportait au récit si passionné qu’elle lui avait fait des douleurs de sa vie, il se disait qu’il n’y avait rien d’étonnant à en voir quelquefois paraître la trace sur ces traits si merveilleusement expressifs. Il restait donc dans le doute, tantôt s’accusant de prendre au sérieux des propos sans consistance, tantôt se disant qu’après tout, rien n’est impossible et qu’à montrer trop de confiance, on courait risque de tomber dans la sotte naïveté. Il n’eut pas ce soir-là l’occasion de causer à son aise avec la duchesse Spacca : c’était une sorte de petite vieille, mise à l’ancienne mode, parlant beaucoup et fort bien, traitant les gens de haut, ne se gênant pour personne, au demeurant fort amusante et à qui la Baronne faisait fête, un peu, vu la différence d’âge, comme une fille bien apprise à l’égard de sa mère-grand. Rivenne remit à un autre jour d’interroger la vieille fée ; comme toutes personnes grandes conteuses d’histoires, elle ne lui inspirait pas grande confiance, mais après tout, il s’agissait de tout recueillir, de ne négliger aucun indice, sauf à en faire un scrupuleux triage, et il se disait qu’il serait vraiment plus que maladroit s’il ne réussissait pas à séparer le bon grain de l’ivraie.

Le lendemain, fidèle à sa promesse, Hippolyte était prête à l’heure dite et le soleil n’était pas encore levé, que déjà la petite troupe traversait la vallée et s’engageait dans les collines. Désireux d’éviter toute chance d’accident, Rivenne conforma scrupuleusement son itinéraire aux instructions de la Baronne, et après quelques détours, on arriva sans encombre à l’ermitage. Comme la première fois, l’installation se fit sous les arbres, au-dessus des pentes du ravin ; pendant qu’Hippolyte y présidait, Rivenne descendit aux ruines ; il y trouva tout en bon ordre, les ouvriers au travail sous la conduite de Mengino. La journée précédente n’avait pas été infructueuse ; à sa grande joie, Rivenne se vit en possession de deux nouveaux fragments de l’inscription et de deux masses de bronze qui, ensevelies dans leur carapace de rouille et de terre, lui promettaient toutes les joies de la découverte. Il donna ses instructions pour la continuation des fouilles et remonta vers Hippolyte, chargé de son précieux butin. Il fit fête comme d’ordinaire à la collation ; ce repas champêtre, au grand plein air, en compagnie de sa fille, et avec ses antiques à portée de la main, le digne gentilhomme ne connaissait pas de bonheur plus parfait. Hippolyte, elle aussi, était de la meilleure humeur ; heureuse de voir la joie de son père, ses préoccupations et ses inquiétudes n’empêchaient pas sa vivace jeunesse de savourer à son juste mérite, le bien-être présent.

— Ah, ah, mon père, dit-elle soudain à demi-voix, voilà de nouveau notre ermite à son poste d’observation ! Ce matin, déjà, après votre départ, il a bien considéré notre équipage ; un moment même, j’ai cru qu’il allait venir nous parler. Voilà qui est certain, et nous pouvons en être fiers, nous l’intéressons beaucoup, car il nous regarde là, sans bouger, comme si nous étions la plus curieuse chose du monde !…

— Eh, bon Dieu, ne t’en occupe pas, répondit Rivenne. Le vieil idiot ne vaut pas la peine qu’on en parle, et il fait bien de se tenir à distance, car j’aurais vite fait de le renvoyer à son chapelet !…

— Il est bien inoffensif, là, immobile comme un pieu à l’angle de son mur, et c’est bien le cas de dire qu’un chien peut bien regarder un évêque.

— Oui, mais l’évêque n’a que faire de regarder le chien et toi, tu pourrais faire comme l’évêque.

— C’est qu’il serait amusant de le faire parler, j’en suis sûre. Pensez donc, mon père, il n’a peut-être pas dit vingt paroles depuis vingt ans !

— Et c’est pour le mieux ; que diable veux-tu qu’il dise !

— Je ne sais pas, mais ce pauvre vieux qui nous regarde manger et boire, à qui cela fait sans doute grande envie et qui n’ose pas s’approcher, de vrai, cela me fait un peu pitié !

— Sur ma foi, voilà une pitié bien placée ! La peste soit des caprices des femmes, le diable lui-même ne sait où elles vont les dénicher !… Allons, laisse là ce vieux magot, sinon c’est moi qui me chargerai de lui donner son sac, et ce sera vite fait !

— Mais, mon père, dit Hippolyte sans détourner les yeux de la silhouette de l’ermite qu’on voyait à travers les branches, voyons, de bon vrai, qu’est-ce que cela peut vous faire que je m’amuse de ce vieux bonhomme ? Vous parlez de mes caprices, eh, il me semble que les vôtres ne leur cèdent en rien !

— Mais c’est que je suis raisonnable, moi, et je ne sais pas voir ce qui peut t’intéresser dans ce malotru déguenillé qui nous regarde là comme si nous étions des bêtes curieuses. Et toi, tu t’en occupes jusqu’à t’empêcher de manger ! C’est ridicule, cela, il faut être à ce que l’on fait, et il n’y a rien de si mal plaisant que d’être en présence d’un convive qui pense à autre chose !… Allons, c’est dit : je vais le congédier, car je commence à en avoir assez, de sa compagnie !…

— Ne le rudoyez pas, mon père ; il est bien inoffensif, ce pauvre vieux, vous allez le bouleverser avec votre grosse voix de corps de garde…

— Corps de garde, corps de garde ! Tredame, il me semble qu’on peut se débarrasser d’un fâcheux sans pour cela être taxé de rudesse ! Voilà bien assez longtemps qu’il nous épie, et moi, je vais le renvoyer par le moyen qui t’a si bien réussi l’autre jour ; quand il se saura vu, il nous délivrera de sa présence.

Il remplit son verre et se tournant vers l’ermite :

— À votre santé, bon père, cria-t-il. Voulez-vous pas venir trinquer avec nous ?…

C’étaient les mêmes paroles qui, la première fois, l’avaient fait si brusquement disparaître. Cette fois, il n’en fut pas de même ; à la grande surprise de Rivenne, en s’entendant appeler, loin de s’enfuir, il resta immobile, puis lentement, d’un pas hésitant, comme si en lui le désir eût peine à l’emporter sur la crainte, il sortit de son poste d’observation et s’avança vers les voyageurs.

— Eh bien, qu’est-ce qu’il fait donc ! s’écria Rivenne. C’est qu’il vient ici, sur ma parole ! Voyez le vieil ivrogne, il s’est repenti de son refus de l’autre jour, et cette fois, il n’a garde de manquer l’occasion !

Hippolyte riait :

— Bien mes compliments, mon père, dit-elle ; votre exorcisme a bien réussi ! Voilà notre homme lancé ; c’est moi qui vous remercie ; grâce à vous, je pourrai enfin lui parler !

— La peste soit du maroufle !… grommela Rivenne. C’est qu’il vient réellement !… Allons, notre pauvre bouteille n’a qu’à se bien tenir ; ce frocard va lui livrer un rude assaut !…

— Bon, dit Hippolyte, pour si peu qu’il en reste ! Moi d’ailleurs, je n’y tiens pas !… Allons, c’est dit, le voilà ! Il s’agit de le bien recevoir, et vous, mon père, souvenez-vous que j’ai mon costume d’homme et que vous êtes en compagnie du chevalier de Mauvers !

— C’est ma foi vrai, et tu fais bien de me le rappeler ; je n’y pensais plus.

— Oh, ces gens raisonnables, si les étourdis n’étaient pas là pour veiller sur eux, quelles belles sottises ils nous feraient voir ! Mais attention, voici notre homme !

L’ermite n’était plus qu’à quelques pas ; il marchait lentement, d’une démarche incertaine, les yeux fixés sur les voyageurs avec une expression curieuse à la fois et craintive, comme celle d’un enfant en présence d’un inconnu. Tout courbé sous son froc râpé, avec sa peau tannée, sa grande barbe grisonnante, sa figure demi-anxieuse, demi-hébétée, il avait l’air d’un vrai sauvage et même d’un sauvage à demi-idiot.

— Allons, bon père, dit Rivenne, arrivez donc ; voilà un verre de vin pour vous réconforter !

L’ermite s’était arrêté, immobile, à quatre pas des voyageurs, et les regardait fixement tour à tour comme pour bien se convaincre qu’il n’avait rien à redouter d’eux.

— Pas tant de façons, reprit Rivenne, lampez-moi ce verre de vin, il est bon, vous m’en direz des nouvelles.

L’ermite prit son parti ; il s’approcha, prit le verre et le vida jusqu’à la dernière goutte.

— C’est bon ! dit-il d’une voix sourde, et il tendit son verre, comme pour demander qu’on le remplît.

— Voyez mon gaillard ! dit Rivenne. Comme il y va ! Une rasade n’attend pas l’autre ! Ah, je m’en doutais, je connais la sobriété monacale !…

Et il remplit le verre jusqu’au bord. L’ermite le but à longs traits, la tête renversée en arrière ; on eût dit un homme possédé d’une soif ardente.

— Du vin ! reprit-il de sa voix sourde ; du bon vin ! Il y a longtemps que je n’en ai bu ! Cela fait du bien, c’est fort !

Et il se redressait, paraissant déjà plus grand sous sa longue robe de bure ; ses joues creuses se coloraient, ses yeux s’animaient, il paraissait tout autre.

— Je vous remercie, dit-il avec une sorte de politesse digne assez étrange chez ce vieux sauvage perdu dans ce désert.

— Ça vous fait plaisir, n’est-ce pas, bon père ? dit Hippolyte prompte à profiter de l’occasion. Allons, nous sommes heureux de vous être agréables ; l’autre jour, vous vous êtes sauvé en nous voyant ; vous voyez bien que nous ne sommes pas si redoutables !…

L’ermite la regardait avec une sorte de timidité anxieuse ; on eût dit qu’il ne comprenait pas bien et ne savait que répondre.

— Je suis un pauvre vieux, dit-il enfin… et…

— C’est bien, c’est bien, nous n’en demandons pas tant. Mettez-vous là et prenez cette tranche de pâté, c’est bon, cela aussi !

Et elle lui tendait au bout de sa fourchette, la tranche appétissante revêtue de sa croûte dorée. Les yeux de l’ermite étincelèrent ; il tendit la main, puis la retira, regardant toujours les voyageurs, comme s’il eût craint quelque piège.

— Est-ce bien pour moi ? dit-il enfin.

— Eh, sans doute, dit Hippolyte qui s’amusait fort de ces façons bizarres. Mangez-moi cela ; quand vous en aurez tâté, vous en voudrez encore.

Il se décida, prit le morceau et le porta à sa bouche ; le goût lui plut, il mordit en pleine pâte avec un plaisir marqué.

— Du pâté ! dit-il… Il y a longtemps que je n’en ai mangé !

— Et où en avez-vous mangé ? dit Hippolyte. Il n’en pousse pas, que je sache, sur ces montagnes…

L’ermite la regarda de son air moitié hébété, moitié défiant, puis il tourna les yeux du côté de Rivenne qui terminait son repas d’un air assez morose.

— Où j’en ai mangé ? dit-il… Où ?… Je ne sais pas… je ne me souviens pas !…

Et il porta la main à son front comme s’il eût voulu rappeler ses pensées absentes…

— Il est tout à fait idiot, grommela Rivenne ; laisse-le donc en paix !…

Hippolyte lui fit un brusque signe.

— Je veux dire « laissez-le en paix, chevalier ! » reprit précipitamment Rivenne. Le saint homme n’a plus de mémoire…

— Si bien, si bien, dit Hippolyte, elle lui reviendra. Voyons, bon père, vous avez donc voyagé loin de votre ermitage. Où donc avez-vous été ? Contez-nous cela… Et tenez, prenez encore ce morceau, ça ravivera vos idées.

Il ne se le fit pas dire deux fois, et prenant la tranche offerte, il la mangea avec entrain.

— Et vous, dit-il soudain, vous n’êtes pas d’ici !… D’où venez-vous ?

— Nous ! répondit Hippolyte, nous venons de Bologne…

— De Pologne ! reprit-il, et une lueur d’intelligence apparut dans ses yeux. Moi aussi, j’y ai été, en Pologne !

— Pas Pologne ! interrompit brusquement Rivenne. Pas Pologne ! Bologne ! Que diable, nous ne parlons pas à l’allemande, nous autres ; on ne me l’a jamais dit du moins !

La sortie de Rivenne paraissait avoir troublé l’ermite ; il regardait ses interlocuteurs d’un air tout effaré.

— Là, dit Hippolyte, qu’est-ce que je disais ! Vous l’ahurissez avec votre grosse voix ! Le voilà tout interdit, réduit au silence ; c’est bien à contre-temps, au moment où il allait nous conter ses voyages !…

— Eh oui, grommela Rivenne, mais on ne dit pas de telles balourdises !…

— Mon Dieu, reprit Hippolyte, le cas n’est pas pendable et on peut se tromper de ça. Voilà qu’il faut tout recommencer ; de grâce, mon père, un peu de patience !…

Rivenne haussa quelque peu les épaules, puis, comme prenant son parti d’un mal qu’il ne pouvait empêcher, il sortit des fontes de sa selle une gourde de bonne taille, se versa un verre de liqueur, alluma sa fidèle pipe et s’accota à un arbre, de l’air d’un homme décidé à jouir du repos parfait.

L’ermite le suivait d’un regard curieux et défiant tout ensemble ; Hippolyte prit la bouteille, en remplit un verre et le tendit au vieillard :

— Allons, bon père, dit-elle, encore cette dernière lampée ; après, il n’y en a plus.

L’ermite la regarda ; on eût dit qu’il craignait quelque moquerie ; puis timidement, avançant le bras, il prit le verre, regarda de côté Rivenne et cédant à la tentation, avala le vin à bonnes gorgées.

— C’est bon, cela ? dit Hippolyte avec un sourire.

— Très bon, dit le vieillard, merci !

Et d’un geste assez délibéré, il posa le verre. Hippolyte jugea que l’occasion était à point :

— Donc, vous avez été en Pologne ? dit-elle.

L’ermite releva la tête et la regarda avec une expression troublée et anxieuse.

— En Pologne ! dit-il,… oui… je crois,… je ne me souviens pas !…

Et de nouveau, il porta ses mains à son front, comme pour rassembler ses idées confusément éparses…

— Comme cela est intéressant ! murmurait dans son coin Rivenne.

Hippolyte ne fit pas semblant d’entendre.

— C’est que je n’y ai pas été, moi, dit-elle, et je voudrais savoir comment c’est fait, ce pays ? Y a-t-il longtemps que vous y étiez ?…

Il y eut un silence.

— Longtemps ?… Oui… je ne sais… je ne me souviens pas…

Puis, soudain, relevant la tête :

— Comment vous nommez-vous ? dit-il à Hippolyte.

Surprise, la jeune fille resta muette ; elle ne s’attendait pas à cette interversion de rôles ; elle voulait interroger et c’était elle qui devait répondre. Mais il n’y avait pas à reculer, et la question, après tout, n’était pas de conséquence.

— Je me nomme, dit-elle, Hippolyte, chevalier de Mauvers…

— Hippolyte ! disait le vieillard…

— Hippolyte ! reprit la jeune fille, Hippolyte, chevalier de Mauvers… et voici le comte de Rivenne, continua-t-elle en se tournant vers lui, le comte de Rivenne, mon père…

— Le comte de Rivenne ! répétait l’ermite avec une sorte de stupéfaction, comme si ce nom l’eût vivement frappé. Le comte de Rivenne… votre père ?… et vous, le chevalier de Mauvers ?…

Il semblait qu’il y eût là quelque chose qui l’intéressait vivement et qu’il ne pouvait comprendre.

— Eh oui ! marmottait Rivenne en poussant d’énormes bouffées de fumée… Je suis son père ; qu’est-ce qu’il y a là de si curieux ?

— Et vous, bon père, dit Hippolyte, quel est votre nom ?…

La question parut troubler l’ermite, il rentra la tête sous son capuchon, comme s’il eût voulu se dérober aux regards, et resta silencieux, les yeux fixés sur les étrangers, avec l’expression d’une bête sauvage prise au piège.

— Sans doute, poursuivit Hippolyte ; nous nous sommes nommés à vous, il est juste que vous fassiez de même…

L’ermite ne répondit pas.

— Allons, dit la jeune fille piquée au jeu ; un peu de courage ; vous n’avez rien à craindre de nous !

Le vieillard porta les mains à son front ; il paraissait profondément troublé ; Hippolyte se repentait presque d’avoir été si impérative.

— Je me nomme l’ermite ! dit-il soudain, d’une voix altérée. L’ermite !… Je n’ai pas d’autre nom !…

— C’est-à-dire qu’il ne s’en souvient pas ! grommela Rivenne. Ne pas se souvenir de son nom, c’est complet, sur ma parole… Allons, décidément, voilà un causeur fort agréable ! Il valait bien la peine de tant faire pour l’attirer !

Hippolyte gardait le silence ; elle commençait à trouver que son père avait raison.

Soudain, l’ermite avança la main ; le coin armorié de la housse de selle sur laquelle Hippolyte était assise, étalait sa riche broderie sur l’herbe, tout près de la nappe.

— C’est votre blason ? dit le vieillard de sa voix sourde, presque tremblante…

— Ce sont nos armoiries, oui, dit Hippolyte, et la famille de Rivenne-Moirans est de bonne race, vous pouvez m’en croire.

— Moirans ! s’écria l’ermite, et sa voix se pénétrait d’une émotion singulière. Moirans ! répéta-t-il, et son regard brusquement éveillé se portait tour à tour sur les armoiries, sur Rivenne et sur Hippolyte… puis, soudain, d’un geste convulsif, il se reprit à s’étreindre le front de ses mains crispées ; il était visible qu’il se sentait en proie à un trouble profond que son esprit engourdi ne pouvait ni écarter, ni éclaircir.

— Allons, dit Rivenne en se levant, cela va bien comme cela ; la plaisanterie a assez duré ! Le temps passe et je veux aller voir mes fouilles ! Allons, bonhomme, merci de votre visite et retirez-vous en paix ; nous allons partir ; la prochaine fois, nous ferons plus ample connaissance.

— Et, ajouta-t-il à demi-voix, comme se parlant à lui-même, si tu comptes sur moi pour t’offrir à déjeuner et faire la causette, tu comptes sans ton hôte, ça c’est certain ! C’est qu’il est positivement assommant, ce gaillard là !… À moins qu’il ne soit ivre ?… Et c’est, pardieu, bien possible ; Hippolyte ne lui a pas ménagé notre moscatel !… Jolie idée qu’elle a eue de l’attirer !… Oh, les femmes, les femmes, quand elles ont quelque chose en tête, tous les tonnerres du ciel ne les en feraient pas démarrer !…

Ils s’étaient levés ; l’ermite les couvait de son regard anxieux et timide ; on eût dit qu’il voulait parler, mais qu’il n’osait ou ne pouvait pas ; le trouble de sa pensée était pour lui une souffrance évidente, et il restait immobile, ne pouvant se décider à se retirer et incapable de dire ce qui le retenait à cette place où nul ne faisait plus attention à lui. Les laquais serraient l’appareil du déjeuner ; Rivenne logeait sa pipe dans sa poche ; pour lui, c’était le signe du départ immédiat.

— Je vous suis, mon père, dit Hippolyte ; je gage que je vais vous faire quelque belle découverte…

— Comme tu voudras, mon enfant, dit Rivenne ; en effet, tu as la main heureuse ; seulement, prends garde dans la descente ; c’est bien raide par places, avec un fouillis de buissons qui ne respectent rien…

— Bah ! dit Hippolyte, cela ne me fait pas peur et mes habits sont de bonne étoffe. Partons, je passe la première.

Et, avec une vivacité juvénile, elle se lança dans la pente en s’accrochant aux branches ; soudain, le pied lui manqua, elle glissa et se retint à la force du poignet au tronc d’un pin qui se trouva à sa portée ; on entendit un craquement d’étoffe, c’était un tronçon de branche qui s’accrochait à la manche de l’habit et y faisait une large déchirure ; par l’ouverture si brusquement pratiquée, on vit briller la blancheur du haut du bras.

— Ah ! s’écria l’ermite avec un accent d’émotion indicible, et joignant les mains, il restait pétrifié de surprise et d’angoisse… Mais déjà Rivenne s’était élancé et enlevant Hippolyte de son bras robuste, il l’avait attirée près de lui.

— Là ! Qu’est-ce que je disais ! s’écria-t-il. T’es-tu fait mal ? Es-tu blessée ?… Non, Dieu soit loué ! Mais voilà bien l’étourderie de la jeunesse ; on a beau la mettre en garde, elle n’écoute rien ! Tu pouvais te tuer, tout simplement ; heureusement te voilà quitte pour une belle déchirure…

— Eh, ce n’est rien, dit Hippolyte ; avec deux épingles il n’y paraîtra plus !…

Et elle cherchait à replacer le lambeau d’étoffe sur son bras découvert.

— Aidez-moi à rapprocher les deux morceaux de drap, dit-elle, et en une seconde j’aurai réparé le dommage.

Auprès d’elle, l’ermite la regardait les yeux fixes, ses mains, ses lèvres tremblaient d’émotion. Tout en assistant Hippolyte, Rivenne le remarqua :

— Eh bien, se dit-il, qu’est-ce qui lui prend, au vieux, maintenant ! Le voilà tout en émoi, comme s’il avait vu le diable en personne !… Est-ce que par hasard il aurait deviné que ce beau bras blanc n’est pas si masculin que l’habit qui le couvre ! C’est qu’ils s’y connaissent, ces bons pères, sans en faire semblant !… Mais voyez donc le vieux drôle ; avec cette figure-là, qui diable l’aurait cru si sensible à la chair fraîche !… Ivrogne et paillard, allons, c’est complet ! Il faut avouer qu’Hippolyte n’a pas eu la main heureuse dans ses prévenances !

Le dégât était réparé ; la jeune fille, désireuse de faire oublier sa mésaventure, insista de nouveau pour descendre sans tarder aux ruines. Cette fois, elle s’y prit mieux, et en quelques instants, ils étaient tous deux en bas de la pente. L’ermite les suivait des yeux ; appuyé contre un arbre qui surplombait le flanc du ravin, il semblait ne pouvoir les quitter du regard.

À la fouille, les ouvriers étaient au travail ; la récolte du matin n’avait pas été fructueuse ; deux fragments de marbre de peu d’importance, ce fut tout ce que Mengino put présenter. Assez déconfit, Rivenne se demandait s’il ne ferait pas mieux de porter ses recherches dans une autre direction ; Hippolyte donnait son avis, Mengino le sien et Rivenne ne s’en trouvait pas plus éclairé. À la fin, il se décida à partager le différend ; les ouvriers furent répartis en deux escouades ; la première poursuivit la fouille commencée, l’autre ouvrit une tranchée quelque peu plus bas. Pendant que se donnaient les premiers coups de pioche, Rivenne et Hippolyte remontèrent quelque peu le cours de la rivière ; le ravin devenait de plus en plus pittoresque, de grands arbres se penchaient sur l’eau, formant une voûte ombreuse d’une délicieuse fraîcheur. Les explorateurs restèrent là quelque temps, heureux de laisser passer le moment de la grande chaleur.

Comme ils revenaient, ils virent de loin Mengino qui, à leur aspect, battit des mains en jetant son chapeau en l’air.

— Il a trouvé quelque chose ! s’écria Hippolyte. C’est bien le moins, puisque j’ai déchiré mon pourpoint, que nous ne fassions pas buisson creux !…

La trouvaille, en effet, était intéressante : c’était un fragment de frise avec des sculptures en assez bon état et un morceau de mosaïque représentant un dieu marin pas trop mal conservé. Rivenne ne se sentait pas d’aise, il voyait sa collection s’enrichir à vue d’œil, et ce n’était sans doute qu’un commencement. Dans sa joie, il donna une bonne gratification à Mengino, paya largement les ouvriers, prescrivit de continuer les fouilles dans la même direction, puis comme la journée s’avançait, il fit porter les précieux débris au haut du ravin et remonta lui-même avec Hippolyte.

L’ermite était toujours à la même place ; pendant qu’ils vaquaient aux préparatifs du départ, il ne les quittait pas des yeux, et ses regards allaient de Rivenne à Hippolyte avec une expression de curiosité anxieuse, comme s’il se fût trouvé en présence d’une énigme au plus haut point captivante, dont son esprit engourdi était incapable de trouver le mot. À deux reprises, il voulut parler, mais une sorte d’embarras invincible paralysait sa voix et les voyageurs, tout occupés du soin de leur butin, ne songeaient pas à lui venir en aide. À la fin, il se décida et s’adressant à Hippolyte :

— Vous êtes bien, lui dit-il… le chevalier de Mauvers ?

Il avait une figure si singulière dans son trouble, que peu s’en fallut que la jeune fille n’éclatât de rire :

— Eh oui, dit-elle, le chevalier Hippolyte de Mauvers, pour vous servir… pour vous servir à l’occasion un verre de vin et une tranche de pâté, ajouta-t-elle avec son gai sourire.

— Hippolyte ! reprit le vieillard… C’est bien Hippolyte ?

Ce nom semblait redoubler sa perplexité.

— Eh, sans doute ; Hippolyte, tout ce qu’il y a de plus Hippolyte, et Mauvers par-dessus le marché ! Le nom est bon, mais il n’y a rien là de si curieux, ce me semble…

L’ermite la regardait toujours.

— Hippolyte ! répétait-il…

Décidément, il n’a pas la conversation variée, se dit la jeune fille ; sauf le froc et la barbe, on croirait causer avec la nymphe Écho !

En ce moment survint Rivenne :

— C’est encore vous, bon père ! dit-il, et sa voix se chargeait d’inflexions grondeuses. Merci bien de votre fidèle compagnie, mais il va falloir nous en priver ; les paquets sont faits, les chevaux sellés, l’heure s’avance et nous allons partir.

— Pas encore, dit le vieillard, il me semble que… je ne sais… j’aurais voulu…

Et de son geste habituel, il portait la main à son front comme pour activer le travail de sa pensée confuse.

— Qu’est-ce que vous auriez voulu ? reprit Rivenne, moitié impatient, moitié railleur. Ma foi, c’est grand dommage pour nous de ne pas le savoir, mais je crois que vous ne le savez pas mieux vous-même ! Ce sera pour la prochaine fois ; la mémoire aura eu le temps de vous revenir ; moi, je n’ai pas le loisir de l’attendre. Allons, en route ; tenez-vous en joie, bon père, et défiez-vous du bon vin ; il n’y a rien de tel pour troubler les idées, et les vôtres sont un peu bien en déroute, que je crois.

La raillerie ne parut pas atteindre son but ; l’ermite restait toujours visiblement absorbé dans quelque effort d’esprit que son intelligence engourdie ne pouvait amener à bon port. Il aurait voulu retenir les voyageurs, leur faire quelques questions, mais ce fut en vain et ils se mirent en route.

— Au revoir, bon père, dit Hippolyte, avec un gracieux signe de la main.

— Au revoir, répéta Rivenne, mais le plus tard possible, ajouta-t-il à demi-voix. S’embêter de ce vieil idiot, passe pour une fois mais si on m’y rattrape !

Tant qu’ils furent en vue, l’ermite resta immobile, les suivant des yeux avec une intense attention. Ils n’y prirent pas garde et s’éloignèrent au bon pas de leurs chevaux.

Il était cinq heures ; le soleil à son déclin, projetait déjà dans les plis de terrain, des ombres épaisses. Il s’agissait d’arriver au château avant la nuit et il n’y avait pas de temps à perdre. Malheureusement les chevaux de bât lourdement chargés ne pouvaient soutenir une allure rapide ; ennuyés de cette lenteur, Rivenne et Hippolyte prirent les devants, marchant au plus court en coupant collines et ravins.

Ils obliquèrent ainsi sensiblement sur la droite, dans un réseau de hauteurs fortement ondulées, couvertes de prairies et de bois. Comme ils suivaient une crête assez rapide, soudain ils entendirent un sourd mugissement ; à une centaine de pas, sur la lisière d’un bouquet de chênes, une grande forme grise se dressa d’un mouvement brusque.

— Un taureau ! se dit Rivenne ; sacré diable, je n’y pensais plus !…

Et il se rapprocha d’Hippolyte. Un peu émue, la jeune fille retenant les rênes de son cheval, regardait la fâcheuse apparition.

— Marchons, dit Rivenne ; cette grosse bête va se tenir tranquille, seulement, il ne faut pas l’effaroucher.

Les chevaux allongèrent le pas. Un nouveau beuglement retentit ; le taureau les avait aperçus et cette vue n’avait pas eu le don de lui plaire, car il commença à baisser la tête, soufflant et frappant du pied avec une impatience évidente.

— Croyez-vous qu’il nous attaque ? dit Hippolyte d’une voix quelque peu tremblante.

— Eh, non, dit Rivenne affectant plus de calme qu’il n’en avait réellement ; ces lourdauds-là ne s’émeuvent pas pour si peu. J’ai mes pistolets, d’ailleurs, et le seul bruit le ferait sauver à tous les diables !

— Imbécile que je suis ! pensait-il, je n’ai plus pensé à ces taureaux. Aussi quelle idée stupide de tenir en rase campagne ces animaux-là ! C’est qu’il a l’air de mauvaise humeur ! Il s’agit d’avoir du sang-froid !

En effet, le taureau, mugissant avec fureur, s’avançait dans la direction des voyageurs, frappant la terre du pied et faisant lever du gazon desséché, des tourbillons de poussière. Soudain il s’enleva d’un bond énorme et s’élança de son lourd galop.

— Ne crains rien ! s’écria Rivenne, jamais il ne pourra nous atteindre. Un temps de galop, et quand nous aurons franchi ce ravin, il s’arrêtera de lui-même.

Devant eux en effet, entre deux pentes de collines assez abruptes, se creusait un lit de ruisseau, sans eau en ce moment, qui disparaissait un peu plus loin derrière les ondulations du sol. Vivement poussés, les chevaux descendirent le premier versant, traversèrent le ruisseau, gravirent la pente et se trouvèrent sur un plateau où ils pouvaient se donner carrière.

Rivenne respira ; évidemment il s’était alarmé à tort. Tout près de lui, un peu pâle, Hippolyte galopait sans mot dire.

Soudain, un bruit de buissons écrasés, un rauque mugissement se firent entendre, et sur le sommet de la pente, le taureau apparut. Sa fureur s’était enflammée, il se lançait par bonds énormes, faisant voler autour de lui pierres et gazon ; si les chevaux prenaient peur, le plus terrible accident était à redouter !…

— Plus vite ! s’écria Rivenne.

Et sous l’éperon et la cravache, les chevaux partirent à fond de train ; mais ils ne gagnaient guère ; sentant qu’ils étaient poursuivis, ils commençaient à donner des signes d’agitation et de frayeur.

Soudain le beuglement retentit tout près ; les chevaux firent un brusque écart, et affolés, bondissant chacun de son côté, ils emportèrent leurs cavaliers à l’aventure.

Ils avaient traversé le plateau ; devant eux un nouveau ravin se creusait, tout hérissé de buissons, de vieilles souches et de racines à fleur de terre. Les chevaux s’élancèrent sur la pente ; soudain Rivenne sentit le sien fléchir sous lui et avant qu’il eût pu en avoir conscience, il se trouva lancé dans une épaisse touffe de buissons où il disparut enseveli sous le feuillage ; à six pas derrière lui, son cheval abattu, gisait, le pied pris dans une racine ! Lancé à toute course, le taureau passa tout près de lui, descendit le ravin, et voyant le cheval d’Hippolyte qui gagnait le sommet de la pente, il se rua, furieux, à sa poursuite.

Rivenne, au milieu d’un chaos de branches et de feuilles, se débattait sans pouvoir retrouver son équilibre ; il y réussit enfin, mais quand sa tête émergea du feuillage, il vit, spectacle terrible, le taureau lancé à la poursuite de sa fille, s’acharner tout près de l’atteindre, pendant que le cheval affolé, ne répondant plus à la main trop faible qui cherchait à le conduire, galopait au hasard, hors d’état de se soustraire à l’ennemi furieux lancé sur ses pas !

— À moi ! s’écriait le pauvre père, fou de douleur et d’angoisse, à moi, à moi ! Ne crains rien ! J’arrive !…

Et avec des efforts désespérés, il cherchait à se dégager des liens tenaces qui s’attachaient à lui. Il les rompit enfin et s’élança dans une course désespérée, mais sur ce terrain inégal, tout tremblant d’émotion et de terreur, il trébuchait à chaque pas et sa gorge contractée ne pouvait plus même donner essor à sa voix !…

Entre le taureau et le cheval alourdi par le poids de la jeune fille, affolé d’ailleurs, incapable de se conduire, la lutte n’était pas égale ; dix pas encore et la bête furieuse allait l’atteindre et le broyer ; Hippolyte, éperdue, à demi-renversée sur l’encolure du cheval, semblait avoir perdu toute conscience de ce qui se passait ; convulsivement cramponnée à la selle, elle se laissait emporter au hasard ! Rivenne poussa un cri rauque ; renversé encore une fois par une aspérité du sol, il s’étreignit les cheveux à deux mains.

— Perdue ! s’écriait-il… c’en est fait !… Mon enfant, ma fille !… Oh, mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !

Au même instant, sur la crête de la colline, le galop d’un cheval se fit entendre, une voix retentit vibrante :

— À moi, Hippolyte ! À moi ! criait-elle.

C’est la Baronne ! se dit Rivenne, oh, mon Dieu, soyez béni !

C’était elle, en effet ; lancée sur son cheval, à pleine carrière, elle passa droit entre le taureau et Hippolyte, à trois pas de l’énorme bête, et avec un sang-froid extraordinaire, braquant son pistolet sur l’encolure du taureau, elle lui envoya une balle en plein corps.

Le coup avait porté, mais si grave que fût la blessure, un animal de si puissante taille n’est pas mis hors de combat pour si peu ; toutefois, le bruit, la commotion impressionnèrent la bête furieuse qui s’arrêta court. Avec une merveilleuse présence d’esprit, la Baronne passant à côté du cheval d’Hippolyte, saisit les rênes et l’enleva de sa main ferme ; en quelques foulées, toutes deux furent à une bonne distance du taureau.

— Bravo, bravo ! s’écria Rivenne, et se relevant d’un vigoureux effort, il s’élança de nouveau.

Soudain, il s’arrêta ; un cri d’horreur s’échappa de sa gorge…

Fou d’épouvante, le cheval d’Hippolyte avait par un brusque effort, échappé à la main de la Baronne, et reprenant sa course effrénée, il allait, allait, décrivant des cercles au hasard, se livrant comme à plaisir, à l’attaque du taureau. Ce dernier, revenu de sa stupeur, plus furieux que jamais, se ruait à sa poursuite ; deux foulées encore et il allait l’atteindre…

Un nouveau coup de feu retentit ; le taureau s’arrêta net ; un filet de sang s’échappa de son mufle ; mais il lui restait toute sa force, triplée par la douleur et la rage. Dans sa course folle, le cheval d’Hippolyte revenait comme s’il eût été aveugle, s’offrir à ses coups. Lancée à sa poursuite, la Baronne cherchait à l’écarter ; elle était désarmée, à la merci, elle aussi, de la bête furieuse, mais dans son courage héroïque, insoucieuse du péril, elle bravait l’attaque du formidable animal, décidée à sauver Hippolyte ou à mourir avec elle !

Un tourbillon de poussière sortant du sol desséché, trépigné à outrance, enveloppa soudain les combattants, puis brusquement ils reparurent. Le bras levé, la Baronne criblait la tête du taureau d’un déluge de coups de cravache ; furieux, presque aveuglé, le monstrueux animal se ruait sur elle, les cornes basses, frappant au hasard, à fleur de peau du cheval, mais la Baronne maniant sa monture avec l’adresse la plus intrépide, voltait, s’effaçait, pirouettait, puis revenait fondre sur lui, couvrant toujours Hippolyte, prenant tout le danger pour elle, et déployant dans cette lutte inégale, un courage, une énergie vraiment incomparables. La plus légère maladresse, le moindre faux-pas de son cheval, c’était pour elle une mort certaine ; déjà le bas de sa jupe était en lambeaux ; plusieurs fois effleuré par les cornes aiguës du taureau, le noir manteau du cheval se marbrait de sang, et elle revenait toujours, ramenant sa monture avec une résolution indomptable, la lançant sur la bête furieuse avec une ténacité, un mépris du péril, une audace vraiment dignes d’un héros !…

Rivenne s’était relevé ; étreint, stupéfié par ce spectacle terrible, il restait sur place, immobile, les mains crispées sur sa poitrine, incapable de proférer un mot, de jeter un cri !…

La poussière s’écarta… Horreur ! Sur la crête du ravin, arrêté sans doute par quelque creux, quelque racine, le cheval d’Hippolyte venait de s’abattre ; à côté de lui, renversée sur le gazon, la jeune fille cherchait à se remettre debout ; dans le paroxysme de la terreur, elle chancelait, retombait, impuissante ; dressée sur ses genoux, pâle, les cheveux épars, elle restait là, sans voix, sans pensée, incapable de se soustraire au péril, de faire le moindre effort pour y échapper ! Le taureau l’aperçut ; se dérobant brusquement aux attaques de la Baronne, il fondit sur elle… ! Rivenne ferma les yeux, un cri rauque s’échappa de sa gorge, il se sentait fou !… Rassemblant son cheval, la Baronne le ramenait au triple galop ; le taureau n’était plus qu’à trois pas d’Hippolyte, un bond de plus et elle était broyée !… Au moment même, plus prompte que l’éclair, la Baronne lançait son cheval droit sur le taureau ; le choc fut terrible ; atteint en plein corps, à toute carrière, sur la pente rapide, l’animal fléchit, chancela, le terrain lui manqua sous les pieds ; perdant l’équilibre, l’énorme masse tomba, roula, écrasant les buissons, arrachant les pierres, et rebondissant jusqu’au bas du ravin, vint s’abattre sur les pierres du ruisseau. Remonter la pente escarpée n’était pas chose facile ; après une pareille chute, meurtri, brisé, il se relevait à grand peine, et tout étourdi, restait immobile ; l’ennemi était hors de combat ; Hippolyte était sauvée !…

— Vivat ! s’écria Rivenne, transporté de bonheur. Mille fois bravo, Baronne ! Attendez-moi, je vous rejoins, j’arrive !…

Et s’élançant d’un pas soudain raffermi, il se jeta dans le lit du ruisseau, le traversa sans se soucier du taureau qui, à quelques pas, le regardait de ses gros yeux stupides, et se mit à gravir la pente du ravin. Déjà la Baronne était auprès d’Hippolyte ; avec une promptitude merveilleuse, elle avait mis pied à terre, relevait la jeune fille, s’assurait qu’elle n’était pas blessée, puis, allant au cheval, d’une seule pression de sa main nerveuse, elle le remit sur pied. Au même moment, quatre gardes apparurent ; grâce à la rapidité de sa monture, la Baronne les avait longuement distancés ; malgré toute leur diligence, ils arrivaient trop tard. Toutefois ils pouvaient être utiles au cas où le taureau reviendrait à la charge ; grâce à eux, tout péril était maintenant conjuré. Rivenne fut fort aise en arrivant au haut de la pente, de se voir au milieu de leur petite troupe ; mais il ne s’y arrêta pas ; avant tout, il avait hâte de serrer sa fille dans ses bras et de témoigner à la Baronne tout ce qu’il avait au cœur d’admiration et de reconnaissance.

— Ah, Baronne, s’écria-t-il, en lui étreignant les mains dans un paroxysme d’émotion enthousiaste, soyez mille et mille fois bénie ! Que de grâces ne vous dois-je pas ! Disposez de moi ; vous avez sauvé ma fille, je suis à vous corps et âme et quoi qu’il arrive !… C’est que je vous ai vue à l’œuvre, et toute ma vie, je m’en souviendrai ! Je croyais tout connaître en fait de courage, vous m’avez prouvé que je n’y connaissais rien ! Votre lutte avec cette atroce bête, je n’ai rien vu de plus beau ! Ah, Baronne, je ne suis qu’un vieux soldat et l’éloquence n’est pas mon fort, je voudrais vous dire ce que j’éprouve, ma gratitude, ma joie, mon bonheur, et je ne trouve pas de mots assez forts pour vous les exprimer ! Encore une fois, soyez bénie, mille fois bénie ; vous m’avez rendu un service que je n’oublierai jamais !

La Baronne paraissait touchée de l’émotion du digne gentilhomme, mais elle restait sérieuse, presque sombre, en proie à un trouble qu’elle ne pouvait dominer, et si sa bouche essayait de sourire, ses grands yeux avaient peine à modérer leur flamme étrangement sinistre. Cette lutte, cette scène terrible faisaient vibrer tout ce qu’il y avait de sauvages instincts dans cette âpre nature, sa violence native bouillonnait en elle, et il lui fallait employer toute sa force pour en réfréner l’expression.

— C’est moi, dit-elle enfin, qui suis bien heureuse d’être arrivée assez tôt pour éloigner cette stupide bête, et mon brave Lirio, ajouta-t-elle en passant sa main caressante sur le cou de son cheval, doit avoir sa bonne part d’honneurs, car c’est bien à lui qu’est dû le succès. Mais embrassez donc votre fille, M. de Rivenne ; la voilà encore toute pâle, et en vérité il y avait de quoi !…

La jeune fille s’était laissée tomber dans les bras de son père ; l’émotion terrible qu’elle avait éprouvée se donnait libre cours ; elle fondit en larmes, tremblante, palpitante, comme si elle allait avoir une crise nerveuse…

La Baronne la regardait ; il y avait dans ses yeux une expression saisissante de compassion et de sympathie. Au fond de son cœur, sans doute, le souvenir de l’enfant qu’elle avait perdue se réveillait, avivé par l’émotion si présente encore, du danger auquel la jeune fille venait d’échapper.

— Laissez-la pleurer, dit-elle ; ces larmes sont salutaires ; ce qui est cruel, ce sont les sanglots que le cœur est obligé de réprimer ; votre fille n’en est pas là, bien heureusement pour elle !…

Rivenne tenait Hippolyte serrée contre sa poitrine, la baisant au front, lui murmurant de ces douces paroles comme les mères savent en trouver pour adoucir les peines de leurs enfants. Il réussit ; Hippolyte releva la tête, elle était encore un peu pâle, mais ses yeux avaient repris leur vie, on sentait que l’orage était passé.

— Je me suis bien crue perdue, dit-elle, et je vous le jure, mon père, ma pensée a été à vous, au chagrin que j’allais vous faire !…

— Bonne, bonne petite ! disait Rivenne ; penser à moi à un tel moment ! Tu as bon cœur, mon Hippolyte, car certes, tu avais bien le droit de me trouver stupide ; t’abandonner à un pareil moment, me laisser bêtement emporter, puis trébucher et tomber comme un vieillard infirme, ah ! j’enrage quand j’y pense, je ne peux pas me le pardonner !…

— N’y pensons plus, mon père, ce n’est pas votre faute si votre cheval vous a manqué ! Et le mien donc, m’a-t-il assez bien paumée avant de s’abattre, lui aussi !

— Heureusement que le beau Lirio de la Baronne a eu moins de nerfs ; sans cela, je ne sais ce qui serait arrivé ! Remercie la Baronne, ma fille, c’est son courage héroïque qui nous a sauvés !

— C’est moi qui en suis bien heureuse, croyez-le bien, dit la Baronne.

Et attirant Hippolyte sur son cœur, elle l’y retint un instant, ses lèvres appuyées sur le front de la jeune fille ; une émotion intense faisait palpiter tout son être ; toutes ses douleurs de mère, si énergiquement contenues, semblaient faire explosion et lui déchirer le cœur. Elle venait d’exposer sa vie pour sauver cette enfant, et pour sa fille à elle, pour cette fille si profondément aimée, si ardemment regrettée, elle ne pouvait rien, son amour, sa volonté, toute l’ardeur de son dévouement restaient impuissants ! C’était une pensée trop cruelle ; il semblait qu’elle ne pût y résister ! Il y eut un moment de silence. Enfin, se ressaisissant par un violent effort elle réussit à dompter son trouble ; un triste sourire apparut sur ses lèvres :

— Tout est bien qui finit bien, dit-elle, et ne voilà-t-il pas bien du bruit pour cette stupide brute ! Qu’est-elle devenue au moins, ce serait le moment de le savoir.

Et tenant toujours Hippolyte enlacée à son bras, elle se pencha sur le ravin. Le taureau était resté immobile dans le lit du ruisseau, au bas de la pente ; on eût dit qu’il se consultait pour savoir s’il devait tenter une nouvelle attaque. Toutefois, se voyant observé, il jugea bon de s’éloigner, et se mit de son pas lourd à remonter le cours de l’eau.

La Baronne se tourna vers les gardes ; son visage avait repris son expression sinistre :

— À lui ! dit-elle, avec un geste impérieux.

Sans autre explication, les gardes armèrent leurs fusils et marchèrent le long de la pente, dans la direction du taureau.

— Que voulez-vous faire ? dit Rivenne.

— Je vais le faire tuer, dit la Baronne ; croyez-vous que je veuille voir se renouveler une scène pareille ! Avec de telles brutes on n’est jamais en sécurité. C’est une bête féroce, je la supprime ; c’est naturel, je crois !

— Oui, mais le Marquis, son propriétaire ?

— Le Marquis ! dit-elle, et une expression étrangement violente parut sur sa figure. Eh, que m’importe ! S’il lui plaît de se tenir des animaux dangereux, il me plaît à moi de les détruire ! Et s’il n’est pas satisfait, je suis bonne pour lui répondre !… Mais…

Elle fit un geste comme pour dire que l’éventualité était peu probable. Au même moment, trois coups de feu retentirent dans le ravin. Il y eut un silence ; la mort est chose grave ; même celle d’un animal conserve toujours ses droits.

Les gardes reparurent.

— C’est fait, dit le chef, un vieux soldat sec et tanné comme un sauvage.

— C’est bien, répondit-elle, et dans vos rondes, si vous rencontrez sur mon terrain, ces brutes, vous les tuerez sur place, je vous en donne l’ordre formel… Maintenant, ajouta-t-elle, partons ; nous sommes déjà presque en retard.

On amena les chevaux ; celui d’Hippolyte, tout effaré encore, tremblait, soufflait, voulait se dérober…

— Qu’on lui change de selle, dit la Baronne ; Mademoiselle montera le cheval d’un garde ; nous aurons ainsi toute tranquillité.

— Mais vous, Madame ? dit Rivenne ; excusez-moi, étourdi que je suis, je ne songe même pas à m’informer… Votre cheval est tout labouré de coups de corne, vos habits sont en lambeaux, ne seriez-vous pas blessée ?

— Nullement, répondit-elle ; Lirio n’a que des égratignures sans conséquence, et moi, c’est ma jupe qui a eu tout le mal ; la voilà faite comme si j’avais traversé un fourré de buissons. Allons, nous nous en tirons tous à bon compte, et le mieux est de ne plus y penser. Voici Mademoiselle à cheval ; partons, je vous montre le chemin.

Ils se mirent en marche. Le soleil avait déjà disparu ; une ombre à chaque instant plus épaisse envahissait la vallée. La route qu’ils suivaient était nouvelle pour Rivenne ; descendant rapidement les derniers contreforts des collines, elle s’engageait dans des fourrés d’arbres et de broussailles d’aspect singulièrement sauvage. La petite troupe suivait un sentier étroit, creusé entre deux talus couverts de buissons, tout envahi par l’herbe et les mousses ; par moments, les branches des arbres cachaient presque le ciel ; dans cette solitude profonde, cette obscurité grandissante, une sorte de tristesse lugubre semblait s’abattre sur les promeneurs attardés ; mal remis encore des émotions violentes qui venaient de les assaillir, ils se sentaient peu disposés à échanger des paroles qui ne pouvaient être que banales ; peu à peu, le silence se fit, à peine troublé par le bruit sourd des pas des chevaux sur les masses épaisses de mousse.

La Baronne marchait la première, puis venaient Rivenne et Hippolyte, enfin les gardes.

Soudain, sur la gauche du chemin, à quelques pas en avant, il se fit comme un brusque froissement dans le feuillage ; un coup de feu retentit ; du haut du talus, un chevreuil bondit, tomba sur le sentier, chercha à se relever, puis atteint sans doute d’une balle, il fléchit, s’abattit et resta immobile. Presque au même instant, un homme armé d’un fusil, s’élança du fourré et s’agenouilla sur l’animal.

— Franzo ! cria la Baronne d’une voix furieuse, et se tournant vers les gardes :

— À lui ! s’écria-t-elle. À lui ! Je le veux, mort ou vif !…

Et violemment, elle lança son cheval ; passant brusquement tout près d’Hippolyte et de Rivenne, les gardes la suivirent à fond de train. Déjà le chasseur s’était relevé ; d’un bond énorme il s’enleva sur le talus, mais la pente était à pic, il ne put prendre pied, glissa et retomba ; prenant sa course, il s’efforça de fuir, mais la partie n’était pas égale, il allait infailliblement être pris, une fois encore, il s’élança sur le talus ; s’accrochant aux buissons, il atteignit la crête, un pas de plus, il allait disparaître…

— Feu ! s’écria la Baronne avec une intonation terrible, feu ! feu !

Deux coups de fusil retentirent, le fuyard poussa un cri et, la tête en avant, plongea dans les masses de feuillage. Trois des gardes avaient mis pied à terre et s’élançaient après lui !…

La Baronne restait immobile, pâle, les traits marqués d’une expression de fureur sans merci. Rivenne et Hippolyte l’avaient rejointe :

— Qu’est-ce donc que cela ? demanda Rivenne.

— Un braconnier, répondit la Baronne de sa voix tranchante, un mauvais drôle, capable de tous les crimes ; mes garde-chasse le soupçonnent fort d’avoir tué deux des leurs… Il y a longtemps que je le guette ; il ne pouvait me fournir meilleure occasion. C’est un dangereux bandit de moins ; il devait finir ainsi ; braconnier, brigand, c’est tout un, vous le savez, M. de Rivenne !…

Le digne gentilhomme, chasseur fort entêté de son gibier, avait eu trop à souffrir du braconnage sur ses domaines pour songer à s’émouvoir de la brusque suppression d’un des adeptes de ce maudit métier.

— Si c’est ainsi, dit-il, le drôle n’a que ce qu’il mérite et ce n’est pas moi qui le plaindrai ! Comme vous le dites, ces gueux-là finissent toujours par quelque crime ; j’en sais quelque chose dans mes bois de Suçay !…

— Il faut se défendre, reprit la Baronne ; dans ce pays, un misérable de cette espèce gâte tous ceux qu’il approche, ce serait stupide de le ménager…

En ce moment un des gardes reparut.

— Nous l’avons trouvé, dit-il ; que faut-il en faire ?

— Je veux le voir, dit la Baronne ; M. de Rivenne, c’est une constatation obligée, je vous serai reconnaissante de vouloir y procéder avec moi.

Rivenne regarda Hippolyte ; elle était pâle ; cette scène de mort, si violente, si brusque, lui causait une émotion qu’elle avait peine à contenir. Mais elle voulait faire bonne contenance et se tenait droite sur son cheval, dominant énergiquement son trouble. Rivenne pensa qu’il pouvait la laisser seule un instant, dans la compagnie du garde qui tenait les chevaux ; la demande de la Baronne était fort naturelle et personnellement il n’avait aucun motif pour refuser.

— Je vous suis, dit-il ; contre cette maudite engeance, il faut savoir s’entraider.

Ils mirent pied à terre, et faisant quelques pas, franchirent le talus sur un point où il présentait une sorte de brèche. Devant eux se dressait un fourré de buissons presque impénétrable ; toutefois, précédés d’un garde qui écartait les branches, ils purent se frayer un passage et bientôt ils entrèrent dans une éclaircie.

— C’est là, dit leur guide.

Ils firent deux pas encore ; derrière une touffe de cornouiller, les deux gardes étaient debout, leur fusil au poing ; à leurs pieds une forme sombre était étendue dans l’herbe…

— C’est bien Franzo ? demanda la Baronne.

Elle n’en était pas sûre ! se dit Rivenne. Tudieu, quelle femme ! Elle fait tirer sur un homme au jugé, sans bien savoir, comme sur un lapin !… Si elle s’était trompée, pourtant !

— C’est bien lui, le gueux, répondit le vieux garde. Il ne nous canardera plus, le drôle, ni nous, ni le gibier !… Ah, canaille, tu as ton compte et ce n’est pas trop tôt !…

Celui dont on faisait ainsi l’oraison funèbre, n’était plus en état de l’entendre ; il gisait tout de son long, avec tous les signes de la mort. C’était un homme robuste, d’aspect farouche, avec de longs cheveux noirs en désordre et une grande barbe inculte, vêtu d’habits grossiers, presque en lambeaux, couverts de sang. Une balle l’avait atteint à la tempe, une autre au haut de la poitrine ; il était mort sur le coup. La Baronne le regardait avec une expression de dureté implacable ; on eût dit que cette justice terrible ne suffisait pas à apaiser l’âpreté de son ressentiment.

— C’est bien lui, dit-elle ; le voilà payé de ses crimes ; telle vie, telle fin ! Vous le reconnaissez tous ? dit-elle aux gardes…

— Oui, Votre Excellence, répondirent-ils.

— M. de Rivenne, ajouta-t-elle, cet homme est bien mort, n’est-ce pas ?

— Parfaitement mort, dit Rivenne ; j’en ai assez vu pour ne pas m’y tromper…

— Qu’on lui prenne ses armes et ses munitions, dit la Baronne, ses habits ne valent rien, pas même pour sa famille… Qu’on fasse un creux et qu’on l’enterre ! Et vite ; nous ne pouvons nous attarder.

Sans mot dire, les gardes se mirent en devoir d’exécuter l’ordre.

— Nous, dit la Baronne, allons rejoindre votre fille ; nous n’avons plus rien à faire ici.

Ils reprirent le chemin qui les avait conduits à la lugubre clairière et se trouvèrent bientôt auprès d’Hippolyte. La jeune fille était restée à la même place, en proie à un trouble contre lequel elle avait peine à lutter ; cette brusque succession de scènes terribles, ces violences, cette mort si soudaine, c’en était trop même pour sa vivace nature ; dans l’obscurité croissante qui l’enveloppait, elle sentait une angoisse indicible lui serrer le cœur, et en voyant revenir son père, elle eut peine à ne pas tomber dans ses bras. Par un dernier effort de volonté, elle réussit à se dominer, et grâce à l’ombre déjà épaisse, son émotion passa inaperçue.

— Excusez-nous, dit la Baronne, de vous avoir ainsi abandonnée ; c’était un triste devoir à remplir et je n’avais que M. de Rivenne pour m’assister. Tout est fini maintenant ; dans trois minutes, nous pourrons partir.

Hippolyte s’inclina sans répondre ; le calme de cette femme qui venait de disposer ainsi d’une vie humaine et qui ne paraissait pas plus émue que si elle eût écrasé un insecte, lui faisait mal !

Presque aussitôt, les gardes reparurent ; ils devaient avoir fait leur besogne de la façon la plus sommaire, mais dans ce fond de bois, loin de toute habitation, le strict nécessaire était encore du luxe, et pour un pareil mort, ils le jugeaient plus que suffisant.

Ils remontèrent à cheval et on s’éloigna à grands pas.

Au sortir du bois, on se trouva au bord de la rivière, et en moins d’une demi-heure on était au château.

Il se faisait tard et l’heure du souper était proche ; on se sépara sans revenir sur les événements de la journée. En se retrouvant dans son salon bien éclairé, paisible et d’avenant aspect, Rivenne fut bien tenté de croire qu’il avait rêvé les scènes étranges dont il venait d’être témoin. Certes, dans sa vie de soldat, il avait vu bien des spectacles de violence et d’horreur et il n’était pas homme à s’émouvoir aisément pour un peu de sang versé, mais le danger terrible qu’avait couru sa fille, puis cette mort d’homme si brusque, si impitoyable, ce retour sans transition à la vie sauvage dans ce qu’elle a de plus rude, tout cela faisait un si âpre contraste avec la calme existence qu’il s’était habitué à mener, qu’il dut faire appel à toute sa vieille insouciance d’homme d’action bronzé par tant d’années de guerre, pour reprendre son équilibre. Allant au plus pressé, fort désireux d’ailleurs de se distraire, il procéda au plus vite à sa toilette. À ce moment Hippolyte lui fit dire qu’elle se sentait fatiguée et désirait rester dans son appartement ; l’émotion qu’elle avait à grand’peine réussi à contenir, se traduisait maintenant par un vague malaise, un abattement qui motivait suffisamment son abstention ; elle assurait du reste n’avoir besoin que de repos, ne se souciant pas d’ailleurs de paraître dans la brillante société du château, avec les joues pâles et les yeux cernés. Son père se rendit à ses raisons, et après l’avoir vue bien installée dans sa chambre, il se rendit chez la Baronne.

Il était arrivé dans la journée de nouveaux invités, entr’autres un prince Dragonelli, grand seigneur napolitain, de haute mine et de belle prestance, la princesse sa femme, fort belle aussi, et une nombreuse société de parents et d’amis. Les salons étaient remplis d’une vraie foule, et dans l’éclat de la réception, Rivenne eut vite fait de reléguer à l’arrière-plan les tragiques impressions de la journée. Cependant, si satisfait qu’il fût de se sentir si maître de lui, il dut rendre encore plus hommage au calme de la Baronne, à l’aisance, à la parfaite bonne grâce avec lesquelles elle faisait les honneurs de son hospitalité ; il semblait que sous l’étreinte d’une volonté indomptable, cette nature excessive, énergique jusqu’aux derniers emportements, trouvât la force de résister à toutes les fatigues, aux plus poignantes émotions ! Elle paraissait toutefois légèrement pâle et ses grands yeux brillaient d’un éclat quelque peu fiévreux, mais sa beauté n’en était pas atteinte ; tout au contraire, il parut à Rivenne que ce charme étrange qui rayonnait autour d’elle comme une subtile auréole, n’avait jamais resplendi avec une plus pénétrante intensité. La soirée se prolongea fort tard ; il y eut musique, danse et jeu ; en se retirant, Rivenne sous le coup de ces singuliers contrastes, se disait que pour une journée de campagne, celle qui venait de finir, pouvait aller de pair avec les plus étranges, les plus émouvantes dont sa carrière de soldat lui fournissait le souvenir.

CHAPITRE XI

La nuit qui suivit cette journée, Hippolyte dormit fort mal ; à trois reprises, elle eut un rêve affreux ; elle se trouvait en rase campagne, en compagnie de Raphaël qui venait de s’échapper de sa prison ; montés sur d’excellents chevaux, ils galopaient au grand air, dans toute l’ivresse de la liberté reconquise et du bonheur prochain ; derrière eux, Rivenne leur faisait escorte. Soudain, apparaissait un taureau gigantesque qui s’élançait à leur poursuite ; leurs chevaux volent, mais le terrible animal les gagne de vitesse ; bientôt Rivenne est atteint, renversé, foulé aux pieds ; débarrassé de cet obstacle, le taureau s’acharne sur leurs traces ; rien ne peut l’arrêter, ni retarder sa course, il est à dix pas d’eux et va les atteindre !… Horreur ! À la place de cette tête farouche, de ce mufle ruisselant d’écume, c’est la figure de la Baronne qui apparaît furieuse, implacable, les dents serrées, les yeux chargés d’éclairs ! D’elle, moins encore que de l’horrible bête, il n’y a pas à espérer de merci ; c’est la vengeance impitoyable, l’amour trompé, la haine à outrance, c’est la soif du sang, c’est la mort !… Tout à coup, le taureau disparaît ; à sa place un monstre a surgi, un lion ailé, armé de griffes énormes, acérées, porté sur d’immenses ailes de chauve-souris qui fendent l’air avec la rapidité de la flèche, et sur ce corps affreux, toujours la tête de la Baronne, la flamme dans les yeux, à la bouche un sourire atroce, tout ce que la fureur, la haine la plus infernale peuvent imprimer de hideux à une figure humaine ! Le monstre approche, ils sentent le souffle de ses ailes, ses griffes s’abattent ; sous leur étreinte mortelle, Hippolyte se sent saisie, broyée, elle étouffe et se réveille en entendant le cri qu’elle a jeté !…

Trois fois l’horrible rêve se renouvelle, trois fois Hippolyte se voit, elle et son bien-aimé, déchirés, mis en pièces par leur impitoyable ennemie. Terrifiée, elle prend le parti de lutter contre le sommeil ; dans sa vaste chambre, à peine éclairée par la lueur de sa lampe, elle passe de mortelles heures, hantée sans relâche par ces visions fiévreuses, n’osant fermer les yeux de peur de les voir reparaître. Aux premières clartés du matin seulement, elle se calme et s’endort d’un sommeil paisible.

Était-ce l’effet de cette nuit de fièvre, ou bien se ressentait-elle de la fatigue et des émotions de la journée précédente, ce qui est sûr, c’est qu’Hippolyte ne se trouvait pas à son réveil, dans cette disposition allègre et confiante qui lui était habituelle. Il lui semblait qu’une sorte de lourd fardeau pesait sur sa pensée ; le présent, et l’avenir lui apparaissaient sous un jour morne et sombre. Elle s’en étonnait, s’en irritait presque, elle, si peu portée aux appréhensions et à la tristesse, et désireuse de trouver à cet état anormal, une explication acceptable pour son amour-propre, elle s’en prenait à cette scène de la forêt, à ce châtiment terrible infligé sous ses yeux pour une offense qui lui paraissait bien vénielle. Cette violence implacable, cet abus de la force poussé jusqu’à la férocité, cette mort infligée sur l’heure, sans hésitation, sans examen, à une créature humaine tout au plus coupable d’un bien minime délit, cela lui faisait froid au cœur ; il lui semblait qu’une clarté sinistre, brillant soudain dans les ténèbres, lui montrait qu’elle était entourée d’une atmosphère sanglante de violence et de haine poussée jusqu’à la cruauté. Si elle s’était mieux interrogée, elle eût discerné, sous ce sentiment d’humanité révoltée, une impression plus forte encore, mais que pour rien au monde, elle n’eût consenti à s’avouer, c’est que l’auteur de cette mort, la pensée qui l’avait ordonnée, la main qui en avait forcé l’exécution, celle qui devait en supporter la responsabilité dans toutes ses conséquences, c’était celle-là même contre qui elle avait de si grands griefs, de laquelle aussi, par une cruelle ironie du sort, elle se trouvait l’obligée dans une telle mesure qu’il lui serait bien difficile de s’acquitter. Certes, il eût été souverainement injuste de taxer la jeune fille d’ingratitude et de mauvais cœur ; elle était de nature bonne et loyale et son père l’avait élevée selon ses idées de gentilhomme, dans les principes d’honneur les plus chevaleresques ; aussi n’hésitait-elle pas à rendre à la Baronne la justice qui lui était due, à proclamer bien haut le courage, le dévouement héroïque avec lequel, sans mesurer le péril, elle s’était jetée à son secours ; elle s’avouait sans réserve qu’elle lui devait la vie et que tout ce qu’elle pourrait lui témoigner de reconnaissance, n’égalerait jamais la grandeur du service rendu. Mais en même temps, au plus profond de son cœur, elle éprouvait une impression complexe, mal définie, pénible jusqu’à en être douloureuse ; c’est qu’il y avait là bien plus qu’une question d’amour-propre, elle sentait sans bien s’en rendre compte, que c’était l’intérêt le plus cher de sa vie, les aspirations les plus ardentes de son cœur, son amour en un mot, qui étaient en jeu. Il n’est jamais facile de reconnaître que dans telle circonstance, on a été inférieur à un autre ; en ce moment, cet aveu s’imposait à la jeune fille avec la dernière dureté : elle devait le reconnaître, là où elle s’était abandonnée sans résistance, où elle s’était livrée, inerte et passive, sans force contre la révolte de son cheval, à l’aveugle fureur du taureau, la Baronne, elle, avait courageusement affronté un péril que rien ne la forçait à courir ; par des prodiges de sang-froid, d’énergie et d’adresse, elle avait réussi à le conjurer. La comparaison n’était pas à l’avantage d’Hippolyte ; elle en avait le sentiment amer jusqu’à l’humiliation. En toute autre circonstance, elle n’eût pas même songé à écouter la voix de cette faiblesse mesquine, mais ici, telle en était la conséquence, qu’elle ne pouvait réprimer l’âpre irritation qu’elle en ressentait. C’était sa rivale dont il lui fallait reconnaître la supériorité, c’était à l’ennemie de son bonheur qu’elle devait reconnaissance, et elle aurait à la lui témoigner ; cet hommage rendu à celle qui s’arrogeait le droit de lui disputer, de lui ravir l’homme qu’elle aimait, sans lequel elle sentait qu’elle ne pouvait pas vivre, l’obligation où elle se trouvait envers cette rivale abhorrée, de lui rendre en démonstrations de reconnaissance, d’affection même, l’équivalent du service rendu, tout cela soulevait au plus profond de son cœur une vague de colère et de révolte, d’autant plus violente qu’elle était plus obligée de la comprimer. Elle sentait peser sur elle comme une sorte d’injustice, un caprice brutal de la destinée contre lequel elle frémissait de ne pouvoir réagir, et son cœur tout enflammé de colère et d’amour, s’insurgeait contre l’humiliation de ce joug que l’aveugle destinée semblait s’être fait un méchant plaisir de lui imposer.

Conséquence étrange de cet état d’esprit, elle n’avait plus de doute sur la présence de Raphaël au château ; parfois, l’inutilité de ses recherches, l’incrédulité de son père avaient presque ébranlé sa conviction ; l’énergie à outrance déployée par la Baronne venait de la raffermir : cette femme qu’aucun péril ne pouvait arrêter, qui pour satisfaire sa volonté, ne reculait devant rien, pas même devant le sacrifice d’une vie humaine, comment aurait-elle hésité à s’emparer de l’objet de son caprice, à user pour le tenir en son pouvoir, de violence jusqu’au rapt, jusqu’au crime ! Et un frisson glacé venait serrer le cœur d’Hippolyte, à la pensée que son bonheur devait être le prix de la défaite d’une pareille adversaire, qu’il lui fallait, à elle seule, faible, isolée, abandonnée de tous, attaquer cette furie aux mains sanglantes, la terrasser, la réduire à l’impuissance ! Quels seraient immanquablement les périls d’une telle lutte, et ne devait-elle pas considérer qu’en persévérant dans cette entreprise, non seulement elle se jetait dans les plus grands risques, mais qu’elle y entraînait encore forcément son amant et son père ? Devant ces lugubres images, son cœur défaillait, elle s’accusait d’égoïsme, d’impiété filiale et, pour la première fois, la pensée lui venait qu’il fallait céder, que son bonheur ne pouvait se payer à tel prix. Alors un âpre désespoir envahissait son âme ; elle se sentait perdue, condamnée au malheur éternel ! Et il lui fallait imposer silence à sa douleur, elle devait sourire, faire bonne grâce à sa rivale, simuler la reconnaissance, l’affection même !… Cela était impossible ; elle ne pouvait s’abaisser à une pareille hypocrisie, se plier à une telle bassesse ! Que faire donc ! Tout était également douloureux, également impraticable, et entre ces alternatives désespérantes, la pauvre enfant se débattait, absolument incapable de dominer le trouble de son esprit, d’étouffer le cri de son cœur !…

Il fallait pourtant prendre un parti ; le jour même, elle devait se retrouver en présence de la Baronne, et pour rien au monde, elle n’eût consenti à lui laisser entrevoir qu’elle fût à ce point occupée d’elle. Pour son père aussi, elle voulait paraître calme ; feindre une indisposition pour se dispenser d’assister aux repas, aux réceptions, c’eût été l’inquiéter sans motif, peut-être même le mettre sur la voie de la vraie cause de cette subite recherche de solitude. Elle fit donc appel à toute son énergie et se décida à faire bonne contenance, quoi qu’il pût lui en coûter.

Elle parut au déjeuner un peu pâle encore, chose bien naturelle après de si récentes émotions, mais tout à fait sereine et presque gaie, si bien que le bon Rivenne n’eut garde de concevoir aucune inquiétude, encore moins de lui poser des questions. Tout naturellement, la conversation revint sur les événements de la veille ; Hippolyte ne manqua pas d’exalter le dévouement, le courage, l’adresse merveilleuse de la Baronne, elle passa légèrement sur la fin tragique du braconnier, bref elle conduisit sa parole avec tant de dextérité que son père n’eut qu’à faire chorus, en se félicitant tout bas de voir les préventions de sa fille enfin dissipées. Puis, insensiblement, obéissant à l’impulsion de son esprit attristé, Hippolyte en vint à parler de Naples, de Rome, de Bologne, du retour enfin, comme d’une chose possible, prochaine même et contre laquelle elle n’aurait pas d’objections. Du motif qui l’avait amenée au château, de cette tenace conviction de la présence de Raphaël, elle ne souffla mot ; il semblait que son esprit se fût fait à la nécessité de renoncer à ses espérances, de se reprendre à la froide réalité. Rien ne pouvait être plus agréable à Rivenne ; il avait vécu trop longtemps dans l’appréhension de quelque coup de tête, de quelque emportement juvénile, pour ne pas éprouver un vif soulagement à voir sa fille abandonner ses chimères. Et par une conséquence en apparence illogique, mais au fond bien naturelle, rassuré sur les risques qu’il redoutait, il ne songeait plus qu’à ses propres visées, au bien-être présent, surtout à ses antiques et à ses fouilles. Il éprouvait un vrai bonheur à sentir qu’il allait pouvoir s’y livrer en toute tranquillité d’esprit, et au lieu de profiter comme il l’aurait fait auparavant, des dispositions résignées de sa fille, c’était lui qui cédait au désir de prolonger leur séjour au château. Il répondit donc à sa fille qu’il était heureux de la voir revenue à des sentiments si raisonnables, qu’il était temps en effet de penser au retour, mais qu’il n’y avait pas urgence absolue et que la fixation du moment du départ devait dépendre du résultat des fouilles. Hippolyte n’était pas en humeur d’insister ; elle sentait en elle trop de dépression de volonté, pour prendre la peine de manifester aucune résistance. Puisqu’elle ne pouvait atteindre au bonheur, que lui importait d’occuper son temps de manière ou d’autre, et s’il convenait à son père de rester au château, elle n’avait aucune raison de le contredire. Ce qui lui importait, pour le moment, c’était de gagner du temps et de se préparer à reparaître devant la Baronne dans des dispositions qui lui rendraient l’entrevue facile. Elle prétexta donc de quelque fatigue, bien explicable par les événements de la veille, et annonça qu’elle ne sortirait pas de la journée, chargeant son père de dire à la maîtresse du logis, combien elle se sentait touchée et reconnaissante pour le service qu’elle lui avait rendu. Rivenne, fort satisfait de la tournure qu’avaient prise les choses, plus porté à l’acceptation des faits qu’à la recherche des motifs, se chargea bien volontiers d’une mission qui plaisait à sa nature bienveillante, et il quitta sa fille, voyant tout pour le mieux dans un avenir sans nuage.

Les jours suivants, la vie du château continua, toujours plus animée, toujours plus brillante ; la petite cour de la Baronne était dans tout son lustre ; trente ou quarante hôtes de choix prenaient place à sa table et donnaient à ses réceptions, le lustre et la gaieté des assemblées les plus suivies de Naples. Hippolyte y avait bientôt reparu ; son abattement n’avait pas tenu longtemps contre le besoin d’amusement si naturel à la jeunesse ; elle avait été tout de suite très entourée, et plusieurs des hôtes du château s’étaient d’emblée déclarés ses adorateurs. Ainsi distraite de ses sombres pensées, elle avait pu se rapprocher de la Baronne le plus naturellement du monde, et quelle que fût sa répulsion secrète, elle jouait assez bien son jeu pour que nul ne pût en concevoir le moindre soupçon. La Baronne semblait l’avoir prise en grande amitié ; elle s’ingéniait tout particulièrement à lui être agréable, jamais elle ne disait un mot qui pût rappeler le service rendu et certes, Hippolyte se l’avouait à elle-même, n’eût été la pensée de Raphaël toujours si vivante dans son cœur, elle se fût prise d’une vraie affection pour cette grande dame de nature si accueillante et qui, sauf lorsque ses instincts de domination entraient en jeu, pouvait déployer tant d’amabilité et de bonne grâce. Mais aller plus loin lui était impossible, et si elle pouvait pour l’apparence, se tenir dans les meilleurs termes avec la Baronne, il ne lui était pas donné de dompter cet instinct de sourde révolte qui couvait au plus profond de son cœur contre celle qui s’était si rudement arrogé le droit de fouler aux pieds ses rêves d’avenir et de bonheur !

Pendant que la pauvre Hippolyte se débattait dans ce trouble de pensée, il se faisait aussi un étrange travail dans l’esprit de celui dont le souvenir dominait si fortement le cœur de la jeune fille ; lui aussi s’agitait dans une confusion de sentiments contradictoires, passant d’un instant à l’autre, comme une feuille emportée au gré du vent, par les plus violentes alternatives de découragement et de colère, d’élans d’amour et de piteux abattement.

C’est qu’il était bien loin, le beau Raphaël, de pouvoir être pris pour un type d’énergie et de constance. Il était avant tout l’homme de son temps, de son pays et des circonstances où le hasard l’avait placé. Beaucoup plus doué d’égoïsme que de dignité morale, assez indolent de nature, recherchant avant tout ses aises et son plaisir, il semblait que la contrainte à laquelle l’avait soumis l’impérieux caprice de la Baronne, dût avoir promptement raison de sa résistance, et ses amis de Naples, s’il leur avait pris fantaisie de penser à lui, auraient été fort surpris de lui voir opposer un refus si tenace aux offres d’alliance de la belle et puissante souveraine de Castroleone. Cadet de famille, éloigné de bonne heure de ses parents par les hasards de l’existence, don Raphaël avait un peu couru le monde et fait quelques campagnes avec la bravoure innée du gentilhomme plutôt qu’avec l’ardeur réfléchie du militaire épris de son métier. Rentré à Naples, il s’était repris au charme de cette existence facile, toute en dehors, sans souci du lendemain ; fort bien vu des femmes, assez heureux au jeu et y trouvant des ressources qui pour se montrer intermittentes, n’en étaient pas moins réelles, il se laissait aller au gré du courant, heureux du moment présent, insoucieux de l’avenir, comme un vrai lazarone du pavé napolitain. La rencontre d’Hippolyte avait pour la première fois mis une nuance de sérieux dans sa pensée ; auprès de la jeune fille, il avait senti, non sans quelque étonnement, qu’il pouvait y avoir dans la vie, autre chose que le plaisir sans lendemain ; il s’était surpris rêvant de projets d’avenir, se voyant à son tour, solidement installé comme chef de famille, avec une charmante femme et de beaux enfants. Non certes qu’il se fût attaché avec une résolution définitive, à ces perspectives riantes ; de retour à Naples, il avait repris sans la moindre peine, sa bonne vie nonchalante avec ses amours faciles et le charme toujours nouveau de l’imprévu, mais l’image de la jeune fille était restée dans son cœur et bien souvent il se disait que là était le bonheur, qu’un jour viendrait où il devrait faire acte de volonté pour se l’assurer. Aussi, lorsque, distingué par la Baronne, il reçut d’elle des témoignages non équivoques de préférence, qu’elle lui fit même entendre qu’elle était prête à unir indissolublement sa vie à la sienne, il n’hésita pas, au grand étonnement de ses amis, à se tenir sur la réserve et montra, en présence de cette fortune qui dépassait tout ce que son ambition aurait pu rêver, une indifférence, une froideur très nettement marquées. Les imaginations des oisifs de Naples se donnèrent carrière pour deviner la cause de cette étrange attitude ; ce fut en vain ; on ignorait ce qui s’était passé à Bologne et force fut de recourir aux antipathies, aux répulsions instinctives, bien peu compréhensibles pourtant, s’agissant de la belle et adulée grande dame. Puis le temps passa, on s’occupa d’autre chose, et lors de la brusque disparition de Raphaël, bien peu songèrent à associer dans leur esprit le refus du jeune homme et le caprice de la puissante Baronne. Dans ce monde futile, les absents ont aisément tort ; le silence se fit sur l’aventure et lorsque poussée par son amour, Hippolyte vint à Naples, on était bien près d’avoir oublié le pauvre Raphaël ; ce ne fut que par des lambeaux de phrases, de vagues réminiscences jetées au hasard de conversations d’indifférents, qu’elle eut comme l’intuition de la vérité, et à force d’y appliquer son imagination de jeune fille amoureuse, elle en vint à la conviction que Raphaël était tombé au pouvoir de sa rivale, que, par un véritable abus de force, elle le retenait prisonnier ! Cela lui paraissait un crime si exécrable, elle évoquait si violemment la pensée des souffrances, du désespoir de la victime que, sans s’arrêter aux difficultés, sans mesurer les obstacles, les dangers même, de l’entreprise, elle résolut de tout mettre en œuvre, de tout risquer pour délivrer le prisonnier. Sous cette impulsion irrésistible, elle réussit à décider son père à entreprendre ce voyage qui, au risque de la mettre à la merci de sa terrible rivale, devait, elle en était sûre, avoir pour résultat final la délivrance du prisonnier.

Elle avait deviné juste et son aventureuse entreprise avait au moins abouti à l’amener bien près de celui qui occupait si despotiquement sa pensée, mais à ce moment même, si elle eût pu connaître toute la vérité, elle n’aurait pu se défendre d’un étonnement, d’une déception amèrement douloureuse : c’est qu’elle aurait pu constater que cette réclusion qui lui était si violemment imposée, Raphaël la supportait plus aisément qu’on n’eût osé l’attendre de sa nature éprise de liberté et de vie facile !

Tout d’abord, il ne l’avait guère prise au sérieux ; ce n’était, à son sens, qu’une aventure comme tant d’autres, et il en avait assez vu pour croire que ce caprice ne serait pas de longue durée. Après tout, la prison n’était pas dure, la chère était bonne et il n’y avait là qu’un temps de repos dont sa disposition indolente trouvait à s’accommoder après les fatigues de l’hiver. Il tenait à montrer à la Baronne qu’il était trop au courant des choses du monde pour rien prendre au tragique ; désireux de lui rendre en coups d’épingle, la monnaie du procédé brutal qu’elle avait employé à son égard, il adopta avec elle un ton de désinvolture et de persiflage qui lui paraissait le comble du bon goût, en attendant l’occasion pas trop lointaine, il l’espérait, de reprendre avec elle, les doux propos d’amour dans lesquels il était passé maître et d’arriver bientôt à un agréable dénouement qui lui rendrait sa liberté avec le souvenir d’une piquante aventure de plus. Mais quand il vit que la Baronne rebutait ses tentatives de séduction et s’obstinait dans ses idées de mariage, le dépit de son insuccès, le souvenir aussi d’Hippolyte, surtout l’humiliation de se sentir victime sans défense, d’un criant abus de force, tout cela réuni le jeta dans une crise d’exaspération et de révolte qui lui rendit presque insupportable sa captivité. Il s’emporta, tempêta jusqu’à la menace, jusqu’à l’insulte ; ce fut en vain ; la Baronne faisant violence à sa fougueuse nature, resta calme et maintint sans espoir de retour, sa condition suprême : mariage ou prison.

Devant cette énergie supérieure, l’emportement de Raphaël fléchit, mais s’il dut se modérer dans la forme, moins que jamais il ne voulut avoir l’air de céder au fond, et avec l’entêtement des esprits faibles, il se jura de désespérer à tel point l’amour de la Baronne que de guerre lasse elle dût se décider à le libérer. Il se disait qu’après tout, on ne pouvait l’ensevelir dans un éternel oubli, qu’il avait des parents, des amis qui tôt ou tard, si indifférents qu’ils fussent, en viendraient à se souvenir de son existence et chercheraient à retrouver sa trace. Puis il y avait les chances d’évasion ; elles étaient faibles sans doute, car il s’avouait que la prison et les gardiens paraissaient également au-dessus de toute atteinte, mais il y avait l’imprévu, le hasard, l’espérance en un mot, cette inséparable compagne des prisonniers, et si Raphaël n’y trouvait pas des encouragements bien décisifs, tout au moins il y avait là matière à ces vagabondages d’imagination, à ces rêveries interminables dans lesquelles se complaisait sa nature nonchalante, peu portée aux résolutions qui demandent une forte dépense d’activité. Il se laissait donc vivre au jour le jour, ne souffrant pas trop de sa réclusion forcée et prenant plaisir à déverser sur la Baronne, par ses propos désobligeants et ses moqueries acerbes, toute l’amertume de sa mauvaise humeur et l’âpreté de son dépit.

Et pourtant il faudrait bien peu connaître la nature humaine pour croire que Raphaël n’eût jamais songé à mettre fin à sa captivité en accédant aux volontés de la Baronne. Il n’avait rien du héros, le jeune Napolitain, encore moins du martyr, et parfois, quand l’ennui pesait lourdement sur son esprit, quand Naples lui apparaissait dans la perspective dorée de son animation et de ses plaisirs, il lui était amer de se dire qu’après tout, sa ténacité était ridicule, que personne ne lui en savait gré, que placés dans sa situation, beaucoup, tous même, auraient bien moins de scrupules et n’hésiteraient pas à reprendre leur liberté au prix d’un mariage avec la belle, la riche, la puissante souveraine de Castroleone. Et certes l’existence qui lui était promise avait bien de quoi le tenter ; mari de cette grande dame, l’égale de la plus haute noblesse, assuré de partager avec elle la faveur du Roi et de son tout puissant ministre, il pouvait aspirer aux distinctions les plus recherchées, quelle que fût la carrière qu’il lui plût d’embrasser ; lui aussi aurait ses courtisans, ses fidèles, ses envieux même ! Et s’il avait su, simple cadet de famille, si bien profiter de cette facile vie de Naples, qu’aurait-elle à refuser en plaisirs, en succès de toutes sortes, au grand seigneur, riche, puissant, bien en cour, assuré de la faveur du maître ? Pour s’assurer tout cela, il lui fallait seulement renoncer à cet amour naissant pour une jeune fille à peine entrevue, qui ne pouvait lui offrir en compensation qu’une vie heureuse sans doute, mais après tout bien calme et obscure ; le sacrifice n’était pas de ceux qui exigent une énergie héroïque et sa mémoire lui fournissait de nombreux exemples d’unions contractées à des conditions bien moins avantageuses. Il hésitait pourtant, il faut le dire à la louange de cette nature si peu portée à se contraindre, la pensée d’unir son sort à une autre, lui paraissait une infidélité coupable, une action presque honteuse. Puis, comme à côté des mobiles élevés il s’en trouve presque toujours d’inférieurs, si l’on eût bien fouillé au plus profond du cœur du jeune homme, on y eût trouvé, sans peut-être qu’il en eût conscience, une sorte d’appréhension, une crainte vague, le pressentiment des risques terribles que courrait le mari de la Baronne, s’il venait à lui donner des soupçons, à exciter sa jalousie. Il était bien placé pour connaître l’énergie sans frein de cette nature orageuse ; celle qui n’avait pas reculé devant une violence ouverte, pour s’assurer de la personne d’un homme qui n’était pas même son amant, à quelles extrémités ne devait-elle pas se porter si elle venait à découvrir qu’elle était trompée, trahie, que celui qu’elle aimait de cette passion de tigresse, lui faisait jouer le rôle ridicule de femme abandonnée ! C’était donc la liberté qu’il devait abdiquer, cette liberté si chère, inséparable de sa nature, de ses aspirations, de toute sa vie, et en présence de ce sacrifice, il reculait, préférant rester prisonnier que de devoir désormais calculer toutes ses actions, réprimer ses instincts, renoncer à ses caprices, à cet imprévu sans lequel il ne comprenait pas le charme de l’existence. Ainsi partagé entre ces alternatives également impérieuses, incapable de discerner quel parti pouvait lui donner le repos et le bonheur, il restait incertain, remettant de jour en jour, la décision à prendre et presque heureux de cette inertie forcée qui le dispensait de faire acte de volonté.

Telles étaient les pensées et bien d’autres encore, qui occupaient l’esprit du beau Raphaël. Étendu dans un fauteuil devant sa fenêtre ouverte, nonchalamment il trompait son ennui en aspirant la fumée d’une grande pipe turque qu’il tenait de la complaisance de ses gardes albanais. Avec sa facilité de manières, il avait fini par apprivoiser ces sauvages et ils lui rendaient tous les petits services qui n’étaient pas incompatibles avec leur consigne ; ils savaient qu’ils ne déplaisaient pas à la Baronne en se rendant agréables à son prisonnier, et parfois ils venaient lui tenir compagnie, lui apportant de menues friandises, ou faisant avec lui d’interminables parties d’échecs, précieuse ressource pour les longues heures d’inaction. En ce moment, Raphaël était en tête-à-tête avec son beau narghileh ; plongé dans une molle somnolence, il laissait passer le temps, suivant sans y donner beaucoup plus d’attention, le cours de sa pensée et les bleues volutes de fumée qui s’envolaient lentement dans la tiède atmosphère de la chambre.

Soudain le bruit de la serrure se fit entendre ; la porte s’ouvrit ; c’était la Baronne.

Raphaël n’avait pas à s’étonner de la voir ; ses visites se succédaient assez régulièrement à deux, trois jours d’intervalle. Si elles n’apportaient guère de plaisir au prisonnier, tout au moins il en était venu à y trouver une sorte de distraction, ne fût-ce que pour la satisfaction qu’il se donnait de lâcher la bride à sa mauvaise humeur et d’infliger à la hautaine grande dame, toutes les humiliations d’amour-propre qui pouvaient lui venir à l’esprit. C’était un jeu comme un autre et après tout, se disait-il, puisque celui-là lui était laissé, pourquoi ne pas en user et sans miséricorde ?…

Dans cette disposition, cédant machinalement à ses habitudes de politesse, il se souleva légèrement sur son fauteuil, et attendit ; il n’avait pas à se mettre plus en frais pour sa geôlière !…

La Baronne s’avançait lentement, charmante dans sa toilette de promenade ; dans ses grands yeux, sur ses lèvres, dans toute sa physionomie, il y avait un mélange de bonheur et d’inquiétude timide bien étrange chez cette fière beauté partout ailleurs si sûre d’elle-même. L’amour, et l’amour dédaigné, la dépouillait du prestige de son énergie et de sa puissance ; elle venait presque tremblante, comme la jeune fille naïve qui cherche avec angoisse le secret de son bonheur dans les yeux de celui qu’elle aime, sans savoir si elle est payée de retour.

— Bonjour, Raphaël, dit-elle d’une voix douce, légèrement émue, je suis heureuse de vous voir.

— Mille grâces, noble châtelaine, dit le jeune homme, d’un ton d’impertinence cavalière. Comme c’est bien à vous de venir visiter les malheureux et les prisonniers !… Il est vrai que pour exercer cette noble vertu, vous commencez par vous assurer de leur personne !… L’innovation a du mérite ; si bon qu’il fût, le Samaritain de l’Évangile ne s’en était pas avisé !…

Un voile de tristesse avait éteint le regard de la Baronne ; une fois de plus, elle se sentait arrêtée par cette froideur ironique qu’elle espérait toujours désarmer.

— Mon Dieu, dit-elle en essayant de sourire, est-il défendu de faire le bonheur des gens malgré eux ?…

— Et de les emprisonner, n’est-ce pas, pour leur être agréable !…

— Emprisonnement, vous le savez, bien volontaire… et qui cessera…

— Quand je vous épouserai !… Oh, je connais la formule ; Dieu, me l’avez-vous assez répétée ! N’êtes-vous pas fatiguée de m’en assassiner ainsi !…

— Non, répondit-elle, non, car je vous aime !… Et la passion faisait vibrer sa voix soudain raffermie. Écoutez-moi, Raphaël, oui, je vous aime et je n’aimerai jamais que vous !… C’est bien peu digne d’une femme, n’est-ce pas, de jeter cet aveu à la tête d’un homme qui la dédaigne, mais cette abdication même, n’est-elle pas la meilleure preuve d’amour que je puisse vous donner ? Ayez pitié de moi, Raphaël ; tenez, ce n’est pas la Baronne de Castroleone qui vous parle, c’est la pauvre femme, atteinte d’amour, qui vous implore, qui vous demande d’accepter sa vie qu’elle vous offre, de lui permettre de croire qu’un jour peut-être, vous lui rendrez un peu d’affection pour son amour qui est à vous tout entier ! Laissez-vous fléchir, Raphaël, ne m’opposez pas cette froide ironie qui me brise le cœur ; laissez-vous aimer ; vous le verrez, mon affection saura gagner la vôtre, vous ne regretterez pas de m’avoir donné votre main et votre foi !

— C’est cela, j’en étais sûr ; le mariage, nous devions y arriver !…

— Et pourquoi non ! Je vous l’ai dit, je veux pouvoir compter sur l’avenir. Je suis lasse de l’imprévu ; ces coquetteries, ces aventures, ces fausses amours d’un jour, maintenant, cela me fait horreur ! Vous seul, avez pu fixer mon cœur pour toujours ; vous serez mon époux, mon maître ; tout ce qui est à moi, sera à vous ; est-ce être trop exigeante que de vous demander en retour de me donner votre foi, de contracter une union honorable, éternelle ! Oh, ne me refusez pas, Raphaël ; je veux vivre pour vous aimer, pour vous entourer de toute l’affection, de tout le bonheur que peut donner cette vie ; pour vous, est-ce un si grand sacrifice, tandis que pour moi, c’est ma dernière chance de bonheur ; vous ne voudrez pas me l’arracher !

Raphaël eut un sourire railleur.

— C’est vrai, ce que je dis, reprit-elle, c’est la vérité pure ! Oh, je le sens, Raphaël, si je dois renoncer à vous, j’aime mieux la mort tout de suite !… Je suis si malheureuse ; si vous saviez…

— Eh, je sais tout, et de longue date ; vos malheurs, ne me les avez-vous pas contés, cent et cent fois !…

— C’est que je les ai si profondément empreints, si horriblement brûlants sur mon cœur ! Celui que j’aimais m’a trahie, mon enfant, ma pauvre enfant, m’a été enlevée, je reste seule, abandonnée de tous, sans intérêt dans la vie, sans affection, et je ne pourrais pas me plaindre, je ne pourrais pas chercher à ressaisir ce bonheur qui m’a été si cruellement arraché !

— Eh, que voulez-vous que j’y fasse ! Si d’autres vous ont offensée, est-ce ma liberté qui doit vous servir de rançon !… D’ailleurs, qui peut savoir le vrai des choses ! N’avez-vous pas eu vos torts !… Votre mari, lui rendiez-vous la vie si agréable !… On en parle encore, de vos querelles, de vos colères, de vos tempêtes !

— Quoi ! c’est moi qui devrais me justifier, moi, la femme abandonnée, trahie, délaissée pour d’indignes rivales !… Je n’aurais pas eu le droit de me plaindre, de me défendre, de leur disputer cet amour qu’elles me ravissaient !…

— Oui, mais de là à supprimer l’infidèle il y a loin ! Car enfin, vous le savez, le Comte a disparu bien brusquement ; le coup a été habilement monté, audacieusement porté, et on sait bien qui en a donné l’ordre !

— C’est faux ! dit la Baronne, et ressaisie soudain par sa violente nature, sa bouche se crispait, ses yeux jetaient des éclairs, d’une étreinte elle broyait l’éventail qu’elle tenait à la main. Oui, c’est faux, et ceux qui propagent cette calomnie sont des infâmes ! Ah, certes, la vengeance, c’était mon droit ; je pouvais, je devais reprendre mon enfant à force ouverte, dût-il en coûter mille morts ! Et je l’aurais fait, oui, et personne ne m’eût blâmée !… Prendre un enfant à sa mère, y a-t-il un crime plus atroce, plus infâme !… Mais je n’ai rien su, je ne pouvais rien savoir !… Tous se sont ligués contre moi pour me tromper, pour faire autour de moi l’obscurité, le silence !… Et maintenant, me voilà seule au monde, le cœur brisé, sans affection, sans espérance, sans que personne me tende la main, sans qu’une âme ait pitié de la mienne ! Oh, ce n’est pas juste, c’est trop cruel ! Qu’ai-je donc fait pour être condamnée à souffrir ainsi !…

Elle était tombée dans un fauteuil ; la figure cachée dans ses mains, la poitrine soulevée par des sanglots convulsifs, elle se débattait sous l’étreinte sans merci de ce désespoir terrible que connaissent seules les natures passionnées !…

Raphaël embarrassé, peu disposé par instinct à prendre trop part aux douleurs des autres, celles de la Baronne encore moins, s’était approché de la fenêtre et regardait vaguement au dehors pour se donner une contenance.

— C’est fort triste, dit-il enfin, d’un ton indifférent, mais encore une fois, que voulez-vous que j’y fasse ! Suis-je forcé de payer, moi, pour les torts d’autrui ! Puis il faut tout dire, si vous avez eu des chagrins, vous avez bien su trouver des consolations, surtout des consolateurs…

— Des consolations, dites-vous ! Oui, des aventures d’un jour qui ne me laissent que le mépris des autres et le dégoût de moi-même !… Oh, je vous le jure, elles sont bien finies pour moi, j’en ai l’horreur ! Ce temps maudit de vils plaisirs, d’indignes faiblesses, je veux l’oublier, le racheter à tout prix ! Je veux pouvoir marcher la tête haute, avec l’estime de moi-même, la seule chose désirable ici-bas !

Raphaël eut un rire railleur.

— À merveille, dit-il, voilà que vous parlez comme une sorte de calviniste de Genève, que j’ai vu autrefois, je ne sais plus où. Il me semble vraiment l’entendre, ce cher homme ! Le devoir, la responsabilité envers soi-même, l’obligation morale, il n’avait que cela à la bouche, des mots longs d’une aune et qui ne riment à rien ! Brave homme, je ne dis pas non, ce puritain de Genève, mais ennuyeux à périr, cela, je vous en réponds !…

— Il était dans le vrai pourtant, dit la Baronne, comme se parlant à elle-même, et si j’avais suivi cette voie !…

— C’est cela même, dit Raphaël avec un tranchant éclat de rire… Voyez-vous, Baronne, je vous l’ai déjà dit et je vous le répète, vous avez manqué votre vocation : vous étiez faite pour être une bonne mère de famille et donner la pâtée à vos quatorze enfants !…

— Peut-être, dit la Baronne très sérieuse. Oui, si j’avais eu ma fille, elle m’aurait sauvée de ce vide affreux qui me perd, qui me tue…

— Et moi, je la regrette plus que vous, car jamais vous n’auriez songé à moi et je serais libre !

— Ne dites pas cela, Raphaël, non, ne le dites pas ; vous savez bien que je vous aime, que mon cœur s’est donné à vous tout entier, pour toujours, que sans vous je ne puis plus vivre, qu’il faut que vous soyez mon époux !

— Oui, mais moi, je ne veux pas l’être, et plus vous vous obstinerez, plus je m’entêterai ! Eh, pardieu, il y a de par le monde assez de gens tout prêts à vous témoigner de l’amour ; pourquoi vous acharner à celui qui ne vous aime pas !…

— Vous parlez bien en homme, avec l’incurable brutalité de votre nature ! Nous autres femmes, nous ne voulons pas de ces concessions indignes ; celui que notre cœur aime, c’est à lui seul que nous pouvons nous donner !…

— Chansons, que tout cela ! Subtilités que personne ne met en pratique, vous pas plus que les autres !

— Et c’est bien ce qui me donne l’horreur de ma vie passée !… Sachez-le bien, Raphaël, c’est vous seul que j’ai jamais aimé ; je ne serai jamais à un autre !…

— Eh bien, franchise pour franchise, je vais vous payer de votre monnaie : je ne vous aime pas, moi, pourquoi voulez-vous que je vous témoigne de l’amour !

— Mais vous m’aimerez, Raphaël ; quand votre sort sera indissolublement uni au mien, vous ne pourrez rester froid devant l’élan de mon cœur ; l’amour se gagne, le mien créera le vôtre. Pourquoi non ! Cela se voit tous les jours ! Ah, si vous aviez un autre amour…

Raphaël se tourna brusquement vers elle :

— Et qui vous dit que…

— Eh, je le sais ! Vous n’aimez personne !…

— D’abord, si j’aimais, je ne vous prendrais pas pour confidente ! Cela non, vous pouvez en être sûre !

Et au fond de son cœur, il voyait avec angoisse Hippolyte dénoncée à la fureur jalouse de cette femme habituée à ne reculer devant rien…

Mais, poursuivit-il en affectant une légèreté cynique qu’il n’avait pas de peine à jouer, sur le chapitre du sentiment, comme disent les Français, je n’ai rien à cacher ; je ne suis pas de ceux qui font le mystère sur les appels de leur cœur : j’aime beaucoup et souvent…

— Oui, des filles, des créatures que le hasard vous jette, auxquelles vous ne pensez pas le lendemain ! Si vous appelez cela de l’amour !…

— Eh, eh ! dit Raphaël avec un rire cynique, ce n’est pas le plus mauvais, n’en faites donc pas la dégoûtée… Tenez, ma petite Paquita, la danseuse, elle est si bonne fille, si gaie, si amusante, et pétrie de grâces comme pas une ! Et Carmela, la belle choriste de San Carlo, se peut-il voir de plus grands yeux, une plus belle taille, un port plus parfait ! Et tant d’autres encore, toutes plus aimables les unes que les autres et qui ne tiennent qu’à s’égayer ! Enfin, il y a ma dernière conquête, la signora Eusebia Gaddi…

— Quoi, cette petite marchande, la femme de l’orfèvre !…

— Eh oui, ne vous déplaise ; une créature adorable, un vrai miracle de séduction, de volupté ! Oh, la science de l’amour, je vous le dis, Baronne, elle la possède comme pas une… Si vous saviez…

— Assez, je ne tiens pas à rien savoir…

— Bon ; ne vous scandalisez pas tant ; au vrai, vous en avez bien vu d’autres !…

Brusquement la Baronne releva la tête ; frappée au vif, elle rougit, puis pâlit, sa bouche se contracta, ses yeux lancèrent un éclair, comme une menace furieuse… puis son regard se voila, une expression d’amère douleur passa sur sa figure.

— Je n’ai que ce que je mérite, dit-elle d’une voix sourde, mais vous êtes impitoyable… Mon repentir, mon amour, rien ne peut vous toucher !… Ah, Raphaël, c’est vrai, devant vous, je suis faible ; pourquoi en abusez-vous si cruellement !…

— Je n’abuse pas ; vous m’accusez de ne pas aimer, je vous prouve le contraire ; vous affichez le dernier mépris pour ces gentilles femmes que j’aime, eh bien, je vous rappelle au sentiment exact des situations. En vérité, je ne vois pas que j’aie si grand tort !… Et c’est vous qui m’accusez ! s’écria-t-il après un silence, vous qui pour satisfaire je ne sais quel caprice, vous arrogez le droit de me priver de ma liberté ! Si quelqu’un ici doit se plaindre, c’est moi, et moi seul, ne l’oubliez pas !

— Je ne l’oublie pas, Raphaël, mais pourquoi parler de caprice ? Que la vengeance du Ciel me frappe sur l’heure, si je n’ai pas, au plus profond de l’âme, la volonté immuable de vous consacrer jusqu’à mon dernier jour, mon amour et ma vie !

— Oh, ces serments, je les connais, j’en ai fait comme vous, c’est autant que le vent emporte !… Tenez, voulez-vous savoir comment tout cela finira !… Vous retournerez à Naples ; là, le premier beau cavalier venu vous fera la cour, vous l’écouterez, adieu votre caprice, et vous me rendrez ma liberté, tout étonnée que vous serez d’avoir pensé à moi un seul jour ! Ne protestez pas ; je connais les femmes, tout se passera exactement comme je vous le dis !

— Non, Raphaël, dit la Baronne d’une voix sourde, douloureusement émue ; non, vous vous trompez. J’ai eu des faiblesses, des caprices, oui, c’est vrai, mais ce que j’éprouve pour vous est tout autre ; c’est l’amour définitif, immuable, éternel ; je ne peux être qu’à vous, et en échange, jamais, entendez-vous bien, jamais, moi vivante, vous ne serez à une autre ! Je ne retournerai pas à Naples ; qu’irais-je faire dans cette foule indifférente où rien ne peut se prendre au sérieux ! Je suis ridicule, je le sais ; prétendre aimer par force un homme plus jeune que moi, c’est absurde, oui, mais j’ai pris mon parti d’être ridicule, et je ne reviendrai pas en arrière : je veux avoir ma part de bonheur en ce monde, seul mon mariage avec vous peut me la donner ; ma résolution est arrêtée, immuable ; je vous le répète, jamais vous ne sortirez d’ici que comme mon époux !

— Alors, c’est une satisfaction que je ne vous donnerai pas de longtemps, soyez-en sûre ! Et en fait de sortie, je saurai fort bien me passer de votre permission ; car moi, vous le savez, je réserve l’imprévu, j’y compte même !…

— Vaines paroles, Raphaël, rien ne peut vous soustraire à mon pouvoir, pas plus votre volonté que celle des autres ! Oh, quand je me suis décidée à vous amener ici, je n’ai pas agi à la légère ; c’est ma vie, mon bonheur que je jouais, je le savais ; ce risque redoutable ne m’a pas arrêtée ; me croyez-vous femme à reculer maintenant devant je ne sais quelles menaces, quelles craintes chimériques ? Non, non, le sort en est jeté ; je vous aime, Raphaël, vous serez mon époux, ou bien vous resterez ici, sous ma main, jusqu’à mon dernier jour !

Il y avait dans son accent, dans son geste, dans son regard, une détermination si inflexible que Raphaël sentit passer en lui comme un frisson d’angoisse ; il lui semblait qu’une main de fer l’étreignait à la gorge ! Puis soudain, un flot de colère bondit dans ses veines et lui rendit l’assurance :

— Eh bien, s’écria-t-il, j’accepte votre défi et, vive Dieu, nous verrons qui gagnera la partie ! Ah, Madame la Baronne de Castroleone, parce que vous êtes riche, parce que vous êtes puissante, parce que vous vous sentez en pleine possession de la faveur royale, vous vous croyez tout permis, vous me traitez comme un enfant sans conséquence, vous vous flattez de faire de moi, que je le veuille ou non, un époux obéissant, à genoux devant vos caprices… détrompez-vous, Madame, je ne vous aime pas, moi, je ne vous aimerai jamais ! J’ai pour moi, le bon droit, la justice ; tôt ou tard, je vous le prédis, j’aurai raison de vos inqualifiables violences !… Et je vous brave, sachez-le bien, vous et vos geôliers, vos sbires, vos assassins à gages ; je vous échapperai, quoi qu’il arrive, je retrouverai celle que j’aime, car j’ai un amour au cœur, moi aussi, que vous ignorez, que je vous défie de découvrir, et c’est cet amour qui me donne la force de lutter contre votre odieuse tyrannie ! Oui, je retrouverai celle que j’aime, et dussé-je n’avoir pas d’autre vengeance, notre bonheur suffira pour vous désespérer !…

Une âpre fureur faisait pâlir la Baronne, ses yeux lançaient de sauvages éclairs :

— Assez ! s’écria-t-elle… ne me provoquez pas, Raphaël ; je ne suis pas de celles que l’on brave impunément !… Et si vraiment vous aimez d’amour une femme, ah ! je vous le dis, malheur à elle ! Moi vivante, elle ne sera jamais à vous !…

— Eh, vous n’avez que faire de le dire ; je vous connais, Baronne, vous n’êtes pas une femme, vous êtes une tigresse ; je sais de quoi vous êtes capable ; dans vos rages de bête fauve, vous sacrifieriez tout… oui, tout… jusqu’à la vie de votre fille !…

— Oui, tout ! répétait la Baronne affolée de fureur… oui, tout, même la vie…

Elle s’arrêta soudain ; une pâleur de mort couvrit son visage, ses yeux se fermèrent, des deux mains elle fit un geste d’épouvante, comme pour repousser loin d’elle une horrible vision…

— Que dis-je ! s’écria-t-elle avec une sorte de cri d’angoisse, de douleur déchirante ! Que me faites-vous dire !… Ma fille !… Moi, j’attenterais à sa vie !… Ah ! Raphaël, c’en est trop, vous pouvez ne pas m’aimer, mais prenez garde, ne me forcez pas à vous haïr !…

— Oh, ne vous gênez pas, achevez !... Vous me feriez tuer, moi aussi !… Eh bien, que ce soit tout de suite !… Oui, le plus tôt, ce sera le mieux ! J’en suis fatigué, moi, de cette existence que vous me faites ! Je vous ai en horreur, et même au prix de ma vie, je veux être débarrassé de vous !…

Le coup était trop rude. La Baronne chancela et retomba sur le fauteuil ; les mains pressées sur la figure, elle succombait à de vrais spasmes de souffrance et de désespoir…

Il y eut un silence ; ce fut la Baronne qui le rompit.

— Excusez-moi, Raphaël, dit-elle d’une voix brisée ; j’ai été trop loin, je le sens, je le regrette… Tenez, je m’humilie, je vous en conjure, ne vous irritez pas contre moi !… Je sais mal me contenir ; mais si vous saviez à quel point vos sarcasmes me navrent, me brisent le cœur !... C’est que je vous aime, Raphaël ; même vos violences, vos insultes, ne peuvent m’empêcher de vous aimer ! Je voudrais que vous fussiez heureux, de tout le bonheur que l’on peut rêver sur la terre, et moi, je serais heureuse de votre bonheur, je marcherais à votre ombre, fière de mes sacrifices, prête à tout supporter, à tout faire pour vous plaire, à vous qui serez mon époux ! Vous me croyez violente, vindicative, impitoyable, ah, vous vous trompez bien ; je suis aimante et faible, mais j’ai tant souffert, j’ai eu tellement à me défendre que mon cœur s’est fermé, s’est contracté, s’est durci !… Mais vienne le bonheur, vienne l’amour, l’amour vrai, l’amour éternel, sans défiance, sans arrière-pensée, oh, vous le verrez, mon âme se fondra dans la vôtre, vos désirs seront les miens, vos pensées seront pour moi des ordres, je ferai tout, je sacrifierai tout, oui, jusqu’à la dernière goutte de mon sang, pour mériter, pour justifier votre affection ! Ne me repoussez pas, oubliez ce que j’ai pu dire, ne voyez en moi qu’une pauvre femme qui vous aime, ne croyez qu’à la passion qui remplit ce cœur que j’ouvre là, devant vous ! Ma vie est dans vos mains, Raphaël, vous êtes le maître de mon bonheur, vous pouvez me faire oublier cet odieux passé qui m’écrase, ou me replonger plus profondément encore dans cet abîme qui me fait horreur, auquel je m’efforce d’échapper ; décidez de mon sort, je vous en conjure, ayez pitié de moi !

Raphaël n’était pas de nature à revenir aisément sur les impressions mauvaises du moment ; l’impatience, la colère, l’avaient trop vivement saisi pour qu’il se laissât toucher par cet appel si confiant, si humble, à sa générosité, à son indulgence…

— Eh, Madame, répondit-il avec humeur, tout cela est fort bien, mais le résultat, quel est-il ? Vous voulez que je me fie à ce qu’il vous plaît d’appeler votre amour, commencez par me donner des preuves qui puissent me convaincre ; délivrez-moi, nous verrons après !

D’un geste convulsif, elle se tordit les mains ; toujours elle se brisait contre cette répulsion impitoyable…

— Vous délivrer ! dit-elle ; mais c’est me perdre à toujours ! Ne sais-je pas avec quel peu de conscience les hommes traitent les engagements qu’ils prennent envers nous, pauvres femmes ! Votre liberté est ma seule garantie ; je ne puis vous la rendre que lorsque nous serons mariés !

— J’en étais sûr ! dit violemment Raphaël. Vous faites grand étalage de votre amour, de votre dévouement, de votre désir de me plaire, et derrière ces beaux sentiments, qu’y a-t-il ? De la défiance, rien autre, et le refus bien net de me faire la moindre concession ! Eh bien, ainsi soit-il ; je vous traite comme vous me traitez ; ce bonheur que vous me promettez, je le paierais trop cher ; gardez vos beaux sentiments, Madame, j’en connais la valeur et je ne m’y laisserai pas duper !

— Encore une fois, Raphaël, réfléchissez, ne soyez pas injuste ; au point où j’en suis, puis-je faire autrement ? J’ai engagé la partie, il faut que je la gagne et croyez-en le cri de mon cœur, notre bonheur, le vôtre surtout, c’est cela seul que je désire ; donnez-moi votre confiance et je suis sûre de le réaliser !

— Et moi, une fois de plus et pour toutes, je vous dis : non ! Je suis jeune, je ne veux pas enchaîner ma vie, surtout je n’entends pas m’enchaîner à une femme que je n’aime pas !

— Raphaël ! dit la Baronne d’une voix suppliante.

— Non, mille fois non ! Je ne vous aime pas, vous dis-je, et ne vous aimerai jamais ! Je n’y puis rien ; amour ne se commande. Il faut en prendre votre parti ; vous n’obtiendrez rien tant que je ne serai pas libre !

La tête de la Baronne fléchit sous ce coup si rudement porté ; une fois de plus, toutes ses espérances s’écroulaient…

Il y eut un silence.

— Ainsi, reprit la Baronne, vous ne voulez rien céder ?

— Rien, dit Raphaël.

— Vous me refusez même l’espérance, si lointaine qu’elle puisse être ?…

— Je refuse tout ; encore une fois, de par votre impitoyable volonté, je suis prisonnier, séquestré, privé de tout, comme un criminel, eh bien, je subis le sort que vous me faites, mais que j’aille plus loin, ah, pour cela non, et sachez-le bien, jamais je ne serai votre dupe !

Elle se leva ; une larme brûlante jaillit de ses yeux :

— Ma dupe, Raphaël ! dit-elle avec une intonation de douleur indicible. Ah, vous ne savez pas ce que c’est que d’être dupe, si vous qualifiez ainsi une concession faite à un cœur qui vous aime, qui s’est donné tout entier à vous !

— Je sais fort bien ce que je dis et n’ai nul besoin qu’on me l’explique. Non, je ne veux pas être votre dupe, et tenez-le pour dit, je ne le serai jamais !

Il s’était assis, la figure tournée vers la fenêtre, affectant de ne pas la regarder.

Elle resta debout un instant, les yeux fixés sur lui, véritable personnification de la douleur poussée jusqu’à l’extrême désespoir.

— Adieu donc, Raphaël, dit-elle ; je m’en vais bien malheureuse ; laissez-moi espérer que l’avenir fléchira votre colère, qu’il tournera enfin votre cœur vers moi !…

Raphaël eut un éclat de rire sardonique ; ce fut sa seule réponse. Elle le regarda un instant encore, un dernier vestige d’espoir la retenait !…

— Adieu, répéta-t-elle.

Et lentement, comme se faisant violence à elle-même, elle marcha vers le fond de la salle. Raphaël resta silencieux ; il ne se retourna même pas. Elle ouvrit la porte, lui jeta un dernier regard et sortit.

Dans l’antichambre, les deux gardes se tenaient immobiles, dans l’attitude du salut militaire. Elle leur fit de la main un signe amical, traversa la salle, ouvrit la porte et disparut.

D’un pas fiévreux, comme un coupable fuyant devant son crime, elle se perdit dans le sombre dédale des ruines silencieuses, en proie à un véritable vertige d’amour, de désespoir et de fureur !

CHAPITRE XII

Le séjour du château ménageait à Rivenne de nouvelles surprises bien douces pour son cœur d’antiquaire. Un jour, comme il arrivait à ses fouilles, son factotum Mengino le prit à part et lui parla de nouvelles ruines dont l’existence venait de lui être révélée ; c’était à ce qu’il croyait, des murs et des débris de colonnes enfouis au plus épais d’un bois, à deux lieues de l’hermitage. Le paysan qui les avait signalées à Mengino, offrait d’y conduire Rivenne, bien entendu moyennant un bon salaire. L’occasion était de celles qu’on saisit à la volée ; séance tenante, Rivenne compta la somme à Mengino, et rendez-vous fut pris pour aller le lendemain même sur place. Guidés par le paysan, ils traversèrent droit devant eux tout un enchevêtrement de bois et de ravins, véritable désert que le pied de l’homme semblait ne jamais avoir foulé ; Rivenne, tout joyeux, tirait de ce désordre toutes sortes de conclusions heureuses ; si ce coin perdu du monde ne lui cachait pas le plus inédit des trésors, c’était à ne plus savoir à quoi se fier. Enfin, après de réelles fatigues, dans un épais fourré sur la crête d’une colline, il se trouva en présence de la merveille annoncée ; c’était un réseau de vieux murs construits en grosses pierres à peine appareillées, et çà et là, des massifs de blocs qui pouvaient être du marbre, émergeant à peine d’un fouillis de broussailles et de hautes herbes, bien assez en tout cas pour piquer la curiosité d’un antiquaire, même fort défiant. Tout bien examiné, Rivenne, par un reste de prudence, se décida à laisser Mengino traiter pour les fouilles avec le madré paysan ; il évita donc de se prononcer, joua le difficile, et repartit, bien sûr que l’affaire se conclurait en son absence. Il revint, la joie au cœur, voyant déjà sous sa main, toute une collection de bronzes, de marbres et de vases peints, rangée dans le plus bel ordre, de quoi rendre fous d’envie tous les antiquaires de Bologne. Il était donc de la meilleure humeur en arrivant au château, et pris sur le tard, il eut à peine le temps, en se rendant au souper de la Baronne, d’entretenir Hippolyte du nouveau bonheur qui lui survenait.

Les hôtes du château avaient encore augmenté de nombre depuis la veille, et la salle de réception présentait l’aspect le plus brillant. Rivenne venait de saluer la Baronne, lorsque soudain, émergeant d’un groupe, il vit accourir à lui un petit homme replet, de figure toute souriante, qui se jeta presque dans ses bras avec les démonstrations de la joie la plus vive. Dans ce nouveau venu d’une cordialité si expansive, Rivenne reconnut le marquis Biffi, le gouverneur de Solmone, et s’empressa de lui rendre ses accolades et poignées de main.

— Ah, ce très cher comte ! s’écriait le petit homme, que je suis donc trop heureux d’avoir le plaisir de vous revoir ! Et je vous en donne ma parole, c’était bien un des grands bonheurs que je me promettais en venant ici !…

— Vous êtes trop aimable, répondit Rivenne ; croyez bien que de mon côté, le plaisir est pour le moins égal. Ainsi vous vous êtes décidé à quitter les bonnes compagnies de Solmone pour nous venir voir dans notre désert !

— Un désert ! Le château de Castroleone ! Dites un vrai paradis ; voyez donc tout ce monde d’aimables cavaliers et de charmantes femmes ! Ah, il me tardait bien de venir faire ma cour à cette chère Baronne ; elle est si bonne, si accueillante, adorable enfin ! Voilà bien longtemps qu’elle me pressait de venir lui rendre visite, et avec une bonne grâce, une insistance si amicale !… Mais, vous savez, les occupations, les soucis, les affaires ; on n’est pas son maître ! Enfin, je me suis échappé et me voici !

— Et c’est pour le mieux, pourvu que nous soyons assurés de vous garder longtemps…

— Là, je crains bien que mon séjour ne soit pas de longue durée ! Le Roi n’entend pas que ses gouverneurs ne soient pas à leur poste ! Mais c’est une raison de plus pour mettre le temps à profit, et c’est ce que je fais. J’ai déjà eu le plaisir de présenter mes devoirs à votre charmante fille, la belle Hippolyte, comme tous l’appellent ici, et ce n’est que la vérité, elle est absolument adorable ! Et je l’ai reconnue tout de suite, malgré son changement d’habit ! Ah, très cher comte, vous nous aviez dissimulé ce trésor ! Oh, je le comprends, vous aviez mille fois raison ; en voyage et dans ces diables de pays, l’habit de cavalier est le seul à prendre et il lui allait si adorablement bien !…

— N’est-il pas vrai ! chercha à dire Rivenne, noyé dans ce déluge de paroles.

— Comment donc ! reprit le petit homme, mais à Sol-mone, toutes nos dames en raffolaient ! Que vont-elles dire quand elles sauront que ce beau jeune homme n’est autre que la plus jolie fille du monde ! Moi, je vous le dis en toute franchise, je ne m’y étais pas mépris ; non, en ces matières on ne trompe pas Tito Biffi ; je ne vous ai rien dit par discrétion et je vous ai gardé le secret ; ces dames de Solmone vont m’en faire une rude guerre ! Mais n’importe, on sait son monde et au diable les bavards qui ne peuvent se tenir de parler à tout propos ! Et savez-vous que je trouve cette chère Baronne bien imprudente ; elle s’est donné là une rivale bien dangereuse en fait de beauté !

— Oh, interrompit Rivenne, sur ce chapitre, notre belle hôtesse ne redoute aucune comparaison.

— Sans doute, sans aucun doute ; la Baronne est toujours belle comme le jour ; c’est qu’elle vous a un teint, des cheveux, des yeux, comme à vingt ans, en vérité ! Et voyez ses bras, sa gorge divine, son port de reine, une perfection absolument adorable ! Et si bonne en même temps, si aimable, si avenante, le propos si juste et si bienveillant ! Oui, vraiment, il n’y a pas à s’en dédire, c’est la plus charmante de nos déesses, et si tous en raffolent, c’est qu’il n’y a pas moyen de faire autrement.

En ce moment, on annonça le souper ; Rivenne se trouva séparé du Marquis et tira de son côté, en riant sous cape, du prodigieux babil du personnage d’abord, puis et surtout, de la différence qu’il y avait entre l’éloge enthousiaste qu’il venait de faire de la Baronne et les révélations qui, à Solmone, lui étaient échappées sur son compte. Mais dans sa carrière d’homme du monde, Rivenne avait vu bien d’autres palinodies et ne songeait pas à s’émouvoir pour si peu. Il put constater que la Baronne faisait très bon accueil au petit homme, toutefois en le traitant avec une nuance de familiarité qui lui parut justifiée par l’inconsistance du personnage.

Après tout, se dit-il, on peut être gouverneur de Solmone sans qu’il soit besoin d’être un grand sire, et pour ce que j’en veux faire, peu m’importe qu’il ne soit ni plus subtil, ni plus gourmé.

Sans plus s’en occuper, Rivenne fit honneur à l’excellence du souper et à l’aimable compagnie qui lui faisait voisinage. Non loin de lui, Hippolyte avait pris place entre deux beaux seigneurs qui paraissaient rivaliser auprès d’elle, d’attentions et de galanterie ; la jeune fille n’était point embarrassée pour leur répondre ; elle était fort en beauté ce jour-là, et le cœur de père du bon Rivenne s’épanouissait à la voir de si bonne humeur et si fort à son avantage. Le souper était fort brillant, comme il l’était toujours ; la Baronne faisait à merveille les honneurs de sa table ; elle s’entendait fort bien à tenir les esprits en bonne disposition, et la conversation, les rires, les joyeux propos ne chômaient pas autour d’elle. Pourtant en la regardant avec attention, Rivenne, une fois de plus, s’étonna de voir dans ses grands yeux, une ombre de tristesse, peu apparente à la vérité, et qui sans doute échappait aux convives, mais qu’il ne pouvait s’empêcher de remarquer sans s’expliquer quelle en était la cause.

Après le souper, la compagnie se répandit dans les salons et sur les terrasses ; la nuit était belle et calme, il y avait plaisir à respirer la douceur de l’air au sortir de la brûlante chaleur du jour. Les invités se promenaient lentement dans les allées toutes resplendissantes d’illuminations, au son alterné de deux orchestres cachés dans les massifs. Rivenne prenait sa part de ces magnificences, lorsque au détour d’une allée, il se vit brusquement face à face avec le Marquis. Le petit homme passa son bras sous le sien et se mit à marcher à son côté.

— L’agréable soirée, dit-il, et comme notre chère Baronne s’entend à recevoir son monde ! Quelle grâce, quelle amabilité, quelles grandes et nobles manières ; qu’en dites-vous, cher comte, vous qui avez vécu dans les grandes cours souveraines ! N’est-il pas vrai, qu’on irait loin avant de trouver sa pareille ?

— Oui, certes, dit Rivenne ; elle reçoit en vraie princesse et je ne peux assez me louer d’avoir été conduit chez elle par ma bonne étoile.

— Et vous avez raison ; cette chère Baronne est bien de celles qu’il fait bon connaître ; plus on la voit, plus on la trouve adorable. Et, permettez-moi de vous en faire compliment, elle paraît vous avoir pris tout à fait à gré, vous et votre charmante fille ! Oh, j’en ai vite fait la remarque et je tiens à vous en féliciter. C’est qu’elle n’est pas ainsi pour tout le monde, cette chère Baronne, et elle sait fort bien marquer les différences quand cela lui plaît. Ah, si elle voulait seulement dire quelques mots en ma faveur à la Cour, mes affaires en iraient bien mieux ! C’est qu’elle est toute puissante auprès du Roi et du Premier Ministre, et il lui serait si facile de m’aider un peu ! Certes, ce n’est pas que je songe à me plaindre d’elle, bien au contraire ; vous avez pu voir comme elle me fait bon accueil, mais, enfin, de sa part, un mot dit à propos me serait de grand secours ! Et à l’occasion, si vous pouviez le lui laisser entendre, ah, cher comte, que de grâces je vous aurais !… À charge de revanche, bien entendu, car, je n’ai pas besoin de vous le dire, vous pouvez disposer de moi en tout et partout, comme du plus fidèle, du plus dévoué des amis !

— Merci mille fois, dit Rivenne, tout surpris de cette effusion inattendue ; croyez bien, cher marquis, que de mon côté, si je puis vous être utile, ce me sera un grand plaisir ; mais je crois que vous vous exagérez mon influence ; la Baronne ne me demande guère conseil, et je ne sais comment trouver l’occasion…

— Bah, tout arrive en ce monde, et l’essentiel est de savoir profiter du moment. La Baronne a grande considération pour vous, je l’ai fort bien remarqué, et je suis convaincu que votre recommandation sera d’un grand poids auprès d’elle.

— Ainsi soit-il, et puisque vous avez en moi si bonne confiance, je ne négligerai rien pour la mériter, mais…

— Non, non, cher comte, vous y arriverez ; vous connaissez le monde et vous savez qu’avec les femmes il faut tout prévoir et tout croire possible… Avec la Baronne surtout, car c’est une vraie femme, vous le savez, et qui aime à en faire à son caprice ; les gens qu’elle prend à gré, elle fera tout pour leur être agréable, les autres, ah, ma foi, il vaut mieux qu’ils se tirent de son chemin !… Et en ce moment surtout, car enfin, certes, elle est bien aimable et bien gracieuse, notre chère Baronne, mais s’il faut tout dire, elle n’est pas tout à fait à son ordinaire…

— Vraiment ! dit Rivenne, surpris de trouver l’impression du marquis se rencontrer si bien avec la sienne. Je ne vous comprends pas, que voulez-vous donc dire ?

— Oh, rien, rien du tout, absolument rien, de ces nuances imperceptibles qui traversent l’esprit des femmes et auxquelles nous autres, nous n’entendons rien. Car, en vérité, je vous le demande, qu’y a-t-il au monde qui puisse préoccuper la baronne Castroleone, la toute belle, la toute puissante grande dame que tous envient, à qui nul ne résiste ! Chimères donc, et bien sot qui prend seulement la peine d’y penser !

— Ah mais, c’est que vous piquez bien fort ma curiosité, marquis, et quand elle est piquée, ma curiosité, elle devient fort exigeante. En vérité, je ne vois rien chez la Baronne qui…

— Ni moi non plus, très cher comte, absolument rien ; une petite ombre seulement dans le regard, mais à peine assez pour qu’on le remarque. Et ce serait bien absurde de le remarquer, car encore une fois, je vous le demande, de quoi la baronne Castroleone pourrait-elle se faire souci ? Elle a tout, elle est belle, elle est riche, elle est puissante, elle est bien en cour, l’amour même lui prodigue toutes ses faveurs… car enfin, vous le savez, elle a ici son Raphaël !…

Il fallut à Rivenne toute sa possession de lui-même pour retenir un mouvement de surprise.

— Son Raphaël ! dit-il du ton le plus indifférent qu’il lui fut possible de prendre. Quoi, encore cette vieille histoire !…

— Pas si vieille, interrompit le marquis. Diable, comme vous y allez, messieurs les Français ! Ah, heureuses gens que vous êtes, vous serez toujours trop gâtés par les femmes ; deux mois de fidélité, cela vous semble un siècle !…

— Mais non, vous vous méprenez, je vous assure ; ce que je veux dire, c’est que depuis longtemps, personne n’en parle plus. Vous-même, à Solmone, vous ne m’en avez pas soufflé mot.

— Oh, je ne vous en ai pas parlé à pleine bouche, sans doute ; ces choses-là, nous les disons discrètement, à la napolitaine, des yeux et du geste… Du reste, j’ai bien vu que vous étiez au courant…

— Au courant, c’est bien trop dire ; j’ai entendu parler de la chose, mais très vaguement et j’ignore…

— Oh, je ne vous en fais pas un crime. La consigne est de se taire et le secret est bien gardé. L’heureux Raphaël est ici, bien caché, invisible, et les deux amoureux savourent paisiblement leur bonheur dans le plus grand mystère. C’est charmant, du plus parfait bon goût, une vraie idylle, mais c’est le secret de la comédie, personne ne le prend au sérieux. Seulement, pour en parler, nul n’a garde ; on pourrait s’en trop mal trouver ! Ah, quelle femme que cette chère Baronne, quelle femme ! Adresse, décision, énergie, elle a tout en partage, tout, absolument tout… Mais alors, encore une fois, pourquoi lorsque sa bouche sourit, ses yeux restent-ils tristes ; il me semble qu’on peut bien se le demander !

En ce moment, des voix se firent entendre à deux pas d’eux, et au tournant d’un massif, la Baronne apparut avec un groupe d’invités qui lui faisaient comme un cortège d’honneur. En voyant le marquis, elle eut un petit geste, moitié amical, moitié de reproche :

— Ah, Biffi, dit-elle, il me semblait bien que j’entendais votre voix ! Et que disiez-vous, carissimo, dans cet entretien si animé ? Pas trop de bien du prochain, j’imagine…

— Oh, Baronne, comment pouvez-vous croire !…

— Non, ni de la prochaine non plus, je suppose…

— En vérité, je vous jure bien…

— Ne jurez pas ; la malice, c’est votre péché mignon, vous le savez, Biffinino mio, et il n’est pas pour rien dans votre séjour à Solmone. Dernièrement encore, ce cher marquis Tannucci me le disait…

— Et c’est ce qui me désole, s’écria le petit homme du ton le plus piteux ; on a fait à son Excellence de si faux rapports sur mon compte !…

— Sont-ils si faux vraiment ? Vous le savez, le feu ne s’est jamais passé de fumée…

— Oui, mais il y a tant de gens qui ne demandent qu’à attiser le feu pour faire une toute grosse fumée ! J’ai des ennemis, et ils ne me ménagent pas, non certes !… Aussi, Baronne, vous qui avez l’oreille du Ministre, si à l’occasion vous pouviez intercéder pour moi…

— C’est ce que je fais, mio Biffi, soyez-en sûr, car je sais que si vous ne manquez pas de malice, il y en a beaucoup de bien pires que vous. Et avouez que j’y ai du mérite, car si je vous fais rentrer en grâce, j’aurai perdu en vous le plus agréable des hôtes et des voisins. Voyons, n’êtes-vous pas heureux à Solmone ? Tous vous y veulent du bien, toutes les femmes raffolent de leur Gouverneur. Quoi donc peut vous faire désirer de les quitter ?

— Eh, les affaires, mes intérêts de Naples, un tas de choses !

— Oui, et un peu aussi les petites danseuses et le jeu de San-Carlo !… Méfiez-vous, Biffi, cela vous jouera des tours ; puis, pensez donc un peu à nous ici qui tenons tant à vous garder !

— Ah, Baronne, vous me comblez, et moi de mon côté, vous savez que je ne demande qu’à vous être agréable.

— Vous le demandez peut-être, mais vous ne le faites pas toujours. Vous êtes trop faible, Biffinino mio, je vous l’ai dit souvent, les mauvais drôles du pays sont chez vous comme en terre d’asile, et ce sont les bons voisins comme moi qui en pâtissent. Allons, marquis, de l’énergie, montrez à ces coquins qu’ils ne seront pas plus ménagés chez vous que chez moi ; c’est alors, soyez-en certain, que je plaiderai bien votre cause !

— Je ferai de mon mieux, Baronne ; mais ce n’est pas toujours facile. Dans les villes, tout se voit, tout se sait, il n’en va pas comme dans ces pays reculés où un homme de plus ou de moins, cela ne tire pas à conséquence.

— Eh, qu’importe ! C’est votre devoir que vous remplissez, tant pis pour ceux qui vous forcent à être sévère ! Ah, je voudrais être à votre place, vous verriez le beau coup de balai que je donnerais !

— Je le sais, Baronne, je le sais, mais tous ne sont pas aussi bien en cour et…

— Bah, laissez donc, la faveur, on l’a quand on la mérite ! Le Roi et son ministre veulent que le bon ordre règne et quoi qu’il en coûte ; réglez-vous là-dessus, Biffi : de l’énergie, de la vigueur, c’est le seul moyen de rentrer en grâce et de retrouver ce délicieux Naples que vous aimez tant !

Le marquis allait répondre ; un nouveau groupe d’invités entoura la Baronne et tous ensemble se remirent en marche. Ce fut au tour de Rivenne de chercher à retrouver son interlocuteur ; ce qu’il venait d’entendre de sa bouche était de telle nature qu’il tenait à savoir, sans perdre un instant, jusqu’à quel point l’information pouvait être vraie ; si ces bruits venaient à pénétrer jusqu’aux oreilles d’Hippolyte, c’était un rude coup d’éperon donné à ses folles espérances et il était à craindre qu’elle ne se reprit à ses projets imprudents. La conséquence inévitable serait d’obliger son père à précipiter son départ, et avec ses deux fouilles entamées, il était à cent lieues d’y penser. Il fallait donc à tout prix remonter à l’origine du renseignement, en apprécier la vraie portée et mettre tout en jeu pour en arrêter l’effet ; la première chose à faire était donc d’obtenir du marquis l’exacte et entière vérité ; après, il serait temps d’aviser au parti à prendre.

Rivenne se mit donc à la poursuite du petit homme et sans éveiller son attention, il réussit à renouer l’entretien. Le marquis n’était pas de bonne humeur ; partagé entre les espérances que lui avait données la Baronne et les difficultés que présentaient les conditions qu’elle lui avait imposées, il avait peine à tenir son sang-froid.

— Me voilà bien logé ! disait-il. À l’entendre, il me faudrait mettre tout à feu et à sang ! Elle en parle bien à son aise ; personne ne s’avise de trouver mauvais ce qu’elle fait, on a trop peur de l’avoir pour ennemie ; mais moi, pauvre petit gouverneur, sans force réelle, obligé de me tenir bien avec mes voisins, tous grands seigneurs qui ne demandent qu’à me trouver en faute, que je fasse ceci ou que je fasse cela, je suis sûr de déplaire à l’un ou à l’autre. On m’attaquera, cela est certain, mais me défendra-t-on ; ah, cela, bien fou serais-je d’y compter ! La Baronne est puissante, je le sais, mais au fond, elle se soucie de moi comme d’une nèfle, et s’il lui vient un autre caprice en tête, elle aura bien vite oublié ce qu’elle a dit à son cher Biffi ; moi au contraire, si je ne fais pas ce qu’elle veut, Dieu sait quels tours pendables elle peut me jouer ! Ah, quelle femme, grand Dieu, quelle femme ! Vous l’avez entendue, quand elle me parlait de faire de la rigueur ; elle était terrible, et je comprends bien la terreur qu’elle inspire ici !

— La terreur qu’elle inspire ! Eh, bon Dieu, quel gros mot, et où voyez-vous tant de terreur, je vous prie ?

— Où je la vois, mais en tout, partout et chez tous ! Oh, je le sais, elle reçoit à merveille, et nous, ses hôtes, nous avons l’air de parfaitement nous amuser ; mais sous ces brillants dehors, allez, on se sent tenu par une main de fer, on s’égaie parce qu’il le faut, mais on ne s’amuse pas !

— Il me semble au contraire…

— Eh bien, c’est que vous n’avez pas vu le château les années précédentes ; alors, oui, c’était vraiment gai ; on se laissait vivre, la Baronne donnait l’exemple et tout allait pour le mieux. L’an dernier, je ne sais pourquoi, on avait déjà l’impression qu’il y avait quelque chose de forcé dans cette allégresse, mais cette année, c’est bien pis ! Il y a dans l’air je ne sais quelle gêne, quelle contrainte qui se sent tout de suite ; à chaque instant, à propos de rien, la Baronne a ses yeux terribles, comme cela lui prend quand quelque chose l’irrite ; quoi qu’elle fasse pour donner le change, on le voit et on sait ce que cela veut dire. Ah, c’est qu’elle n’est pas bonne, allez, Maxence Castroleone ; elle n’a jamais passé pour telle, seulement jusqu’à présent elle cachait ses griffes ; aujourd’hui elle les montre, on a peur et, ma foi, on a raison !

— Peur, peur, encore une fois, je ne sais pas voir…

— Eh bien, demandez, informez-vous, vous verrez ce qu’on vous répondra ! Eh, bon Dieu, vous le savez, certes, je ne lui veux que du bien, à cette chère Baronne ; elle m’a toujours bien traité, et ce ne sont pas ses plaisanteries de tout à l’heure qui pourraient me fâcher. Mais, en vérité, je suis au désespoir de la voir ainsi, toujours en mauvaise humeur, et sans aucune raison. Elle peut finir mal, si bien en cour qu’elle soit ; il y a des limites à tout et elle est en train de les passer toutes ; que diable, le Roi lui-même ne fait pas tout ce qu’il veut !

— Ni la Baronne non plus, je suppose…

— Eh, elle fait beaucoup, elle fait trop ; la violence, la force, elle ne connaît plus que cela ! Tenez, depuis que vous êtes ici, je le sais, vous lui avez vu mettre à mort deux hommes, et cela, sans jugement, par caprice, sur l’heure, sans se donner une minute de réflexion, est-ce naturel, cela !

— Je reconnais, c’est brusque, mais, après tout, il ne s’agissait que de deux mauvais drôles, du vrai gibier de potence ; un peu plus tôt, un peu plus tard, ils devaient mal finir ; si la Baronne n’a jamais fait pis, en vérité, le mal n’est pas grand.

— D’accord, et je ne lui en fais pas un crime ; mais ce n’est pas tout ; il y a cet enlèvement ; cela, décidément, c’est de trop !

— Cet enlèvement ? Que voulez-vous dire ?

— Eh, celui de Raphaël, pardieu ! Ce jouvenceau lui a plu, crac, elle l’a fait prendre et emporter, comme Jupiter a fait du beau Ganymède. Mais Jupiter est le roi des dieux, on peut lui passer beaucoup de choses ; la Baronne, après tout, n’est que la Baronne, et en vérité, de tels forfaits, cela crie vengeance !

— Mais est-ce bien sûr, après tout ? Depuis tantôt deux mois que je suis au château, je n’ai rien vu…

— Rien vu, sans doute ; croyez-vous qu’elle fasse parade de sa victoire, qu’elle promène son captif pour le plaisir de le montrer ! Non pas ; elle le tient dans quelque bonne cachette de ce grand diable de vieux château ; elle s’en amuse tout à son aise, elle se passe sa fantaisie, avec le plaisir en sus de faire la nique aux curieux !

— Que ce soit possible, après tout, je ne dis pas non, mais en définitive, rien ne le prouve et, au fait, personne n’en sait rien.

— Personne ne l’a vu, non, mais qu’on le sache en toute certitude, cela ne se discute pas ; demandez à la vieille duchesse Spacca, demandez aux deux religieuses ; certes, ce sont les bonnes amies de la Baronne, celles-là, eh bien, elles ne doutent pas, et rien que le soin qui s’apporte à la garde du vieux château est bien significatif. Autrefois y entrait qui voulait ; cette année, défense absolue d’y pénétrer sous aucun prétexte ; les Albanais, ces sauvages en habits de Turcs, qui sont dévoués à la Baronne plus que des chiens à leur maître, ont ordre de tirer sur quiconque sera vu dans l’enceinte défendue ou surpris à rôder aux alentours. Un de ces matins, il y aura mort d’homme, je vous le prédis, mais quoi, on fera disparaître le corps, et puis, allez vous plaindre ! Voilà la situation ; elle n’est pas gaie ; on n’ose faire un pas, à droite ou à gauche, sans craindre d’attraper quelque mauvais coup ! Et personne ne se hasarde à rien dire ; on sent très bien que la Baronne n’entendrait pas raillerie sur ce chapitre ! Même la vieille Duchesse qui a son franc parler, celle-là, et qui ne se gêne pour personne, elle se tient bien coite ; il doit rudement lui en coûter de ne pas dauber sur un tel scandale !…

— Bon, et que pourrait-il lui arriver ?

— Ce qui pourrait lui arriver ? D’abord quelque rebuffade de la Baronne ; c’est qu’elle s’entend à les faire, je vous le certifie, et sans se soucier de rien ni de personne !… Puis, que sait-on ? Avec une tête pareille, on a tout à craindre ; elle a bien fait disparaître son mari !

— Oh, encore une histoire qui n’est guère prouvée !…

— Ah, permettez ; à Bologne, peut-être, on peut hésiter, mais ce que je vous atteste, c’est qu’à Naples, où l’on est bien placé pour le savoir, personne n’en doute ! Que le mari fût un triste sire, c’est possible, mais encore est-il qu’il a bien payé ses méfaits, tandis que la Baronne, elle ne s’est pas gênée pour prendre sa revanche ! Et sa fille donc, sur qui elle reporte la haine qu’elle avait pour son père, qu’elle tient éloignée, ensevelie dans quelque couvent, est-ce bien juste, cela ! Ah, quelle femme, quelle femme ! Voyez-vous, c’est chez elle presque une maladie ; elle a la passion, la manie, l’idolâtrie de sa volonté ; faites ce qu’elle veut, elle sera charmante, adorable, divine ; résistez-lui, ce n’est plus qu’une furie absolument capable de tout ! Son premier mouvement est terrible ; c’est le bond du tigre, une vraie soif de violence et de sang ! Et cela s’accentue toutes les années ; ici, dans ce château perdu, l’isolement, l’exercice sans limites du pouvoir, cela la grise, elle ne se connaît plus, rien, rien au monde ne l’arrête ! Tenez, si j’ai un conseil à vous donner, ne vous faites pas d’affaire avec elle ; si bien qu’elle vous traite aujourd’hui, demain, ce soir, à propos de quelque misère, de rien, elle vous fera quelque affront sanglant, et peut-être serez-vous heureux de vous en tirer à si bon compte !

— Oh, minute, c’est qu’elle trouverait à qui parler et le comte de Rivenne n’a jamais rien laissé passer qu’il n’estimât pas correct ! Tredame, qu’elle ne s’y frotte pas ; si puissante qu’elle est, j’en aurai raison, moi ou les miens, je vous en donne ma parole !

— Je le veux bien ; vous êtes étranger et vous avez droit à des égards qu’elle n’aurait pas pour d’autres ; mais ne vous y fiez pas ; un mauvais coup est vite donné, cela passe pour un accident et allez chercher la vérité !… Mieux vaut encore être sur ses gardes et ne rien faire qui l’irrite, en ce moment surtout où elle est de méchante humeur… Et sans qu’on sache pourquoi, car, enfin, que lui manque-t-il ? Elle tient son Raphaël ; que diable, c’est le moment de se montrer joyeuse ; au lieu de cela, à tout propos elle a le sourcil froncé et son regard de bataille ; bien sûr, il se passe quelque chose et je voudrais bien savoir quoi !…

— Bah, rien du tout, sans doute !…

— Oh, que non pas ; je la connais, moi, et je sais qu’elle est en pleine crise de colère. Toutes ses bonnes amies le voient aussi, quelque effort qu’elle fasse pour se rendre agréable. Peut-être que Raphaël trouve moyen de lui faire des traits ; il la rudoie, comme il faisait à Naples ; une femme amoureuse est toujours endurante, la Baronne doit l’être aussi, mais cela lui coûte et quoi qu’elle fasse, sa mauvaise humeur paraît. Ma foi, à la place de Raphaël, je prendrais garde ; une pareille tigresse, on ne l’agace qu’à bon escient !

— En vérité, mon cher marquis, tout cela est bien difficile à croire. Le jeune homme a disparu, c’est incontestable, mais que la Baronne l’ait enlevé, cela, quoi que vous en disiez, je ne peux l’admettre. Que diable, votre Roi n’est pas un sot, un simple mannequin, et bien s’en manque ; qu’on lui escamote un de ses sujets, dans sa capitale, à deux pas du palais, et qu’il ne dise rien, cela, je le trouve trop fort. Je pense, moi, qu’il sait fort bien à quoi s’en tenir sur la vérité de l’aventure et il laisse aller les langues, parce qu’il n’a cure de propos en l’air.

— Erreur, mon cher comte, grande erreur ; vous ne connaissez pas le Roi ! Il sait fort bien que Raphaël a été pris, que la Baronne le tient en charte privée, mais que lui importe ? Il ne se fâchera pas contre elle pour cela ; il a le jeune homme en très petite estime ; sa famille n’est pas bien en cour ; ce qui lui arrive de fâcheux n’est pas pour lui déplaire. Et s’il lui advenait pis encore, il ne s’en soucierait pas davantage !

— Et que voulez-vous qu’il lui arrive, s’il vous plaît ?…

— Ma foi, je ne sais, mais à la place du jouvenceau, je ne serais pas tranquille. De toutes manières, j’en augure mal pour lui. La Baronne ne peut plus le lâcher, même son caprice fût-il passé ; elle ne peut admettre qu’il s’en aille raconter son aventure de par le monde. Il faut donc qu’elle le tienne, ou bien que…

Il fit un geste d’une signification sinistre…

— Quoi, s’écria Rivenne, vous iriez jusqu’à croire qu’elle s’en débarrasserait même par… !

— Eh, je crois tout ! Ah, vous ne connaissez pas cette femme ; elle est terrible, je vous le dis ! Les femmes, voyez-vous, quand elles ont goûté du sang, c’est comme pour les loups qui ont tâté de la chair humaine ; ils ne peuvent plus s’en passer. Pour les femmes, une fois le premier sang versé, elles prennent la vie humaine en si petite, si petite valeur qu’en vérité, ça ne vaut plus la peine d’en parler ! Nous avons par ici une croyance, c’est qu’au jugement dernier, les mains des meurtriers apparaîtront toutes teintes du sang de leurs victimes ; eh bien, s’il nous est donné d’assister à ce spectacle, celles de la Baronne, ces jolies mains si fines, si blanches, ah, soyez-en sûr, nous les verrons plus rouges que celles du bourreau !… Et à ce point-là, une teinte de plus ou de moins, ce n’est pas une affaire ! Je vous le dis, je plains mons Raphaël, et à sa place, si désirable qu’il soit d’être l’amant de cette adorable beauté, eh bien, j’aurais une peur bleue tant qu’elle aura dans les yeux cette flamme sinistre, et vous verrez si l’événement me démentira !…

Devant cette assurance imperturbable, Rivenne ne savait plus que répliquer.

— Ah çà, dit le marquis, vous ne répéterez pas ce que je viens de vous dire ; je vous conte là un tas de choses, assez notoires du reste, et que sans doute, vous savez aussi bien que moi ; faites-en tel cas qu’il vous plaira, mais tout au moins, que personne ne sache que c’est de moi que vous les tenez. Cette chère Baronne, malgré tous ses travers, je ne lui veux que du bien et vous savez que j’ai des motifs tout particuliers pour désirer qu’elle me rende la pareille. Ainsi de la prudence ; surtout, ne prononcez pas mon nom…

Ils se séparèrent ; Rivenne tira de son côté, regrettant presque d’avoir cherché à savoir une vérité qui entraînait avec elle de pareilles conséquences. Raphaël au château, à deux pas d’Hippolyte, celle-ci ne pouvant l’ignorer, puisque tous le savaient, c’était l’inquiétude, l’angoisse, le danger présent, imminent, terrible. Tout le terrain qu’il croyait avoir gagné, il le voyait perdu, anéanti sans retour ! Que pouvaient ses raisonnements, ses conseils de prudence, son autorité même, contre cet emportement du cœur qui allait lancer Hippolyte à la recherche de son amant ! Et il n’était surpris que d’une chose, c’était de la voir en ce moment même, si calme, si gaie, au milieu de ces gens qui, certes, devaient l’entretenir d’autres choses que du sujet qui la passionnait si fort. En constatant ce singulier contraste, il en venait à se dire que peut-être elle n’ajoutait pas foi aux propos lancés à la légère par ces indifférents, ou bien, distraite et amusée d’autre part plus qu’elle ne voulait en convenir, elle n’accordait plus à Raphaël qu’une place secondaire dans ses pensées. C’était sans doute, bien extraordinaire, mais avec ces mobiles esprits de jeunes filles, ce n’était pas impossible, et le bon Rivenne, ennemi des soucis, avide de trouver à ses inquiétudes des solutions rassurantes, finissait par se dire qu’après tout, le danger n’était pas aussi urgent qu’il avait pu le craindre et qu’il pouvait s’accorder le temps de la réflexion. Le mieux était donc de continuer son enquête et de s’assurer de ce qu’il pouvait y avoir de fondé dans les propos du marquis, car instinctivement, à mesure qu’il connaissait mieux le personnage, il était de plus en plus porté à concevoir des doutes sur l’exactitude de ses informations.

Tout justement, il se trouva près du fauteuil où trônait la vieille duchesse Spacca, entourée de quelques dames d’âge respectable et d’un gentilhomme plus que mûr qui, depuis plus de trente ans, était son immuable adorateur. Rivenne se glissa dans le petit cénacle et n’eut pas de peine à dériver le cours de l’entretien sur le compte de la maîtresse du logis.

— Elle est fort en beauté, ce soir, notre gracieuse hôtesse, dit-il ; à voir l’éclat de son teint, le brillant de ses yeux, ses cheveux magnifiques, en vérité, on ne lui donnerait pas vingt-cinq ans !

— Vingt-cinq ans ! s’exclama la douairière, non vraiment, à moins de vouloir lui faire tort ! Oh, elle a toujours su se mettre fort à son avantage, notre belle Maxence ; même à ses débuts à Naples, lorsqu’elle n’était encore qu’une sorte de sauvage, à peine échappée de ses montagnes des Abruzzes, le goût parfait de ses toilettes fut tout de suite remarqué. Voilà ce que c’est que d’employer de bonnes faiseuses et surtout de leur jeter l’argent sans compter…

— Il est sûr, dit une des dames, qu’avec ces superbes diamants, ces prodigieuses dentelles, ces étoffes admirables, pour ne pas faire effet, il faudrait être dix fois laide et certes la Baronne n’est pas dans ce cas !

— C’est-à-dire qu’elle est fort belle, et fût-elle la plus pauvre des ragazze, elle pourrait se passer tous ses caprices et faire même des passions. Elle n’y manque pas, du reste.

— Oh, oh, dit Rivenne, voilà qui m’intéresse fort. Excusez un étranger qui ne sait mot de ce qui se passe hors de sa petite ville, mais je faisais justement la remarque que de tous ces charmants cavaliers si fort empressés autour d’elle, la Baronne paraît les bien accueillir tous et n’en distinguer aucun.

— Bon, dit la duchesse, les apparences sont quelquefois trompeuses…

— Il n’est pire eau que l’eau qui dort, hasarda le silencieux sigisbé, en manière d’écho complaisant.

— Chut, chut, Ettore, interrompit la duchesse ; silence, ne dirait-on pas que vous savez tous ses secrets ! Que notre chère Maxence ait ou non des préférences, elle en a le droit ; que nous importe !…

— Sans doute, dit Rivenne ; jeune, belle, veuve et libre comme l’air, si elle n’usait pas un peu de ses avantages, elle serait à canoniser !

Il y eut un silence ; les interlocuteurs se regardaient comme pour se demander si Rivenne ne mettait pas leur prudence à l’épreuve.

— Canoniser, dit la duchesse avec un petit rire mauvais, non, nous n’irons pas jusques là. Nos jeunes dames, on ne songe pas à elles pour en faire des saintes ; c’est passé de mode et depuis longtemps ! Je ne les en blâme pas, du reste ; cette vie n’est pas si longue, tant pis pour ceux qui ne la mettent pas à profit !

— Eh bien, dit Rivenne décidé à brusquer la situation, sans être une sainte, on peut quelquefois se plaire dans la compagnie des Bienheureux. On m’a parlé d’un certain Raphaël, un vrai nom de Paradis, qui tiendrait fort au cœur de notre gracieuse hôtesse ; si l’histoire est vraie, ce Raphaël n’est pas à plaindre, et même son tout-puissant patron, l’archange, pourrait être jaloux de lui !…

— Oh, oh, dit la duchesse, voilà un mot qui sent d’une lieue loin, cette mauvaise pièce de marquis Biffi. Je vous ai vu tout à l’heure en grande conférence avec ce petit homme, mon cher comte ; s’il vous a conté toutes ses histoires, nous devons être en bel état à vos yeux, nous toutes qui sommes ici !

— Mais vous vous méprenez, duchesse, se hâta de dire Rivenne, le marquis Biffi est fort innocent du propos ; j’ai entendu parler de ce Raphaël à Naples, mais je suis prêt à attester que s’il est quelque part, certes, il n’est pas ici !

Encore une fois les interlocuteurs se regardèrent ; évidemment, répondre leur paraissait difficile ; ils n’osaient s’y risquer.

— Allons, dit encore la duchesse, on voit que vous connaissez l’histoire, mais que vous n’êtes sûr de rien ; eh bien, nous nous trouvons tous logés à la même enseigne, car pour ce qui s’est passé et pour ce qui se passe à propos de ce Raphaël, en vérité, nous n’en savons pas plus que vous. Et moi, je suis comme le bienheureux saint Thomas, je crois à ce que je vois et à rien d’autre ; et, je ne vois point ici de Raphaël, donc, il n’y en a point ; il me semble que c’est logique…

— On ne peut plus logique, reprit le sigisbée ; Aristote lui-même…

— Paix donc, Ettore, dit la duchesse, Aristote n’a rien à voir ici. Il passe bien pour avoir fait quelques fredaines, tout grave professeur qu’il fût, mais jamais on n’a dit qu’il connût rien aux choses de passion ; laissons donc les savants à leur grimoire et les belles jeunes femmes aux beaux jeunes gens.

— Pour moi, dit une des dames, ce qui me ferait croire que tout bien compté et en faisant la part des mauvaises langues, il peut y avoir quelque chose… c’est…

Elle s’interrompit, comme si elle eût craint d’en trop dire ; Rivenne la regardait attentivement ; il lui semblait que s’il y avait quelque secret à connaître, il en était en ce moment bien près.

— Eh bien, dit la duchesse, achevez donc, Rosina, vous restez court au moment le plus piquant.

La bonne dame était de nature babillarde, les paroles lui brûlaient aux lèvres ; elle se baissa comme pour étouffer sa voix :

— Ce qui me ferait croire qu’il y a quelque chose, c’est…

— Encore ! dit la duchesse, eh, Rosina, ma chère, avec vos éternels points d’orgue, vous allez me donner la fièvre et pour de bon ! Achevez donc une fois pour toutes ! Que diantre, il ne peut y avoir là rien de si effrayant !

— Eh bien, c’est cette tristesse dans les yeux de la Baronne… Vous l’avez bien remarquée, duchesse ; parfois, on croirait qu’elle pense on ne sait à quoi, qu’elle a du chagrin, de l’inquiétude, que sais-je ? C’est bien curieux, cela, car enfin, s’il est vrai que ce don Raphaël soit ici, alors, en vérité…

— Là, là, doucement, dit la duchesse ; mais voyez donc ce déluge de paroles ! Tantôt, elle a la langue comme clouée au palais, et puis, quand elle commence, elle court la poste comme si elle avait le diable à ses trousses ! Reprenez votre souffle, Rosina, ma mie ; en vérité, vous babillez, vous babillez, comme une pie au haut d’un arbre, et pourquoi dire, je vous le demande, grand Dieu !

— Mais, duchesse, je dis comme tout le monde : cette tristesse de la Baronne, ce n’est pas naturel, non plus !

— Eh, qu’avons-nous à nous en mêler, je vous prie. Que cette chère Maxence soit triste ou gaie, cela ne regarde qu’elle, après tout ; et si elle a des raisons pour être sombre, eh bien, pourquoi si fort s’étonner ? Toutes ne sont pas faites comme vous, Rosina, pour vivre tout du long, heureuses et calmes ; notre belle Baronne est un peu tempête, eh, laissons-lui cette liberté ! Elle en a bien vu d’autres, au temps de son mari, et si cela lui a un peu aigri le caractère, il faudrait être bien injuste pour la blâmer.

— Mais, duchesse, personne ne la blâme…

— Vous, peut-être, parce que vous êtes bonne, mais il y a tant de malveillants de par le monde… à commencer par ce petit marchesino Biffi !… Ah, la bonne langue que celui-là, et comme il vous habille les gens de la belle manière !… À l’entendre, on croirait que notre chère Baronne est une sorte de Barbe-Bleue ! Mon Dieu, je le sais, elle prend volontiers les choses trop au tragique ; avec son mari par exemple ; eh, que diantre, nous le savons de reste, les hommes ne sont pas des caniches pour la fidélité, oh, pour cela non !… eh bien, ce qu’il faut faire, c’est de les payer de même monnaie ; si notre belle Maxence avait fait avant ce qu’elle a fait après, les choses n’en seraient allées que mieux, et en tout cas, on aurait été mal venu à lui jeter la pierre. Mais, moi, je lui pardonne ; les femmes sont toujours maltraitées en ce monde ; s’il y en a une qui se rebiffe et qui montre les dents, même si elle mord un peu fort, moi, je prends son parti et je la soutiendrai envers et contre tous !

Et elle regardait ses interlocuteurs, de son air de vieille fée malicieuse, comme pour voir si on la prenait au sérieux. Personne ne dit mot, elle continua :

— Voilà vraiment bien du bruit pour un pauvre petit caprice que se passe notre chère Maxence ! Comme si toutes celles qui crient si fort n’en feraient pas bien pis si elles le pouvaient !… Ce petit Raphaël, après tout, n’est pas si à plaindre ; pour un pauvre cadet de famille, attraper ainsi une Baronne, Duchesse et Princesse, à sa place, je ne ferais point si fort le renchéri ; et si notre belle hôtesse l’a mené un peu tambour battant, ma foi, il n’a que ce qu’il mérite !

— Alors, dit Rivenne, à votre sens, l’histoire est vraie ? Pourtant…

— Oh, Dieu, je ne sais rien de plus que tout le monde ; après tout, ce ne sont pas mes affaires, et je m’en soucie comme d’un zest ! Ce que je dis, c’est qu’à mon sens, on mène bien grand bruit pour une peccadille, et je veux gager, moi, que la soi-disant victime, si victime il y a, est depuis longtemps bien consolée de son malheur.

— Alors, dit Rivenne, moi, je dis comme la Signora Rosina : pourquoi la Baronne est-elle triste ?… On dit qu’elle a eu des malheurs de ménage, qu’elle a perdu son mari, son enfant… mais on dit cela en termes si vagues que, moi, je ne sais qu’en penser. Son mari, par exemple, il n’en est jamais question ; est-il mort, est-il vivant, voilà ce que je voudrais savoir, et vraiment, si on s’en informe, c’est qu’on serait indiscret à moins !

La duchesse se pinça les lèvres en une sorte de sourire singulièrement significatif ; elle représentait à merveille une méchante vieille perruche sur son perchoir.

— Ce que c’est pourtant que de nous, dit-elle de sa petite voix fêlée ; voilà des choses qui ont fait gros bruit il n’y a pas si longtemps et c’est à peine si la mémoire en reste ! Cela se comprend bien pour vous, seigneur comte ; vous êtes étranger d’abord, puis à notre âge, ni vous ni moi ne sommes plus gens à tant s’occuper de ces vieilles histoires et nous nous inquiétons de bien autre chose que de savoir si les belles jeunes Baronnes sont veuves ou ne le sont pas !

La bonne Rosina ne pouvait plus tenir sa langue :

— C’est qu’en définitive, dit-elle, personne n’en sait rien !…

— Comment ! interrompit la duchesse, personne n’en sait rien ! Où avez-vous donc l’esprit, Rosina ? Notre chère Baronne est parfaitement veuve, et elle a ses raisons pour en être sûre mieux que qui que ce soit !…

— Oh, duchesse, dit Rosina, pouvez-vous croire ?…

— Eh, ma chère, dit la vieille fée, nous ne sommes pas d’hier et on ne nous en donne plus à garder ! Je n’ai pas vu le Comte étendu, tout raide, sur son lit de parade, donc vous me diriez qu’il est encore vivant que je dirais amen et tout à votre aise, mais moi, dans mon petit entendement, quand je vois un homme comme le comte, beau, brave, brillant comme il l’était, connu partout et en vue plus que personne, disparaître un beau jour, sans laisser plus de traces que si la mer l’avait englouti, si vous rapprochez cette disparition des circonstances dans lesquelles elle s’est produite, de cette brouille de ménage, de ces terribles querelles entre ces deux natures aussi endiablées l’une que l’autre, eh bien, de tout cela je conclurais que si la Baronne se dit veuve, c’est qu’elle a des raisons et des raisons sans réplique, d’en être sûre. Ces raisons, je ne les connais pas et ne demande pas à les connaître, mais ce que je sais, c’est que là-dessus tous les gens de bon sens penseront comme moi ! Du reste, je ne fais que répéter ce que tous disent ; oh, je ne suis pas mauvaise langue, moi, et je me ferais piler plutôt que d’inventer quoi que ce soit de malveillant contre personne, contre cette chère Maxence surtout ; toute violente qu’elle est, au fond elle n’est pas méchante, et je dis que si toutes les femmes que leurs maris rendent malheureuses, se défendaient aussi bien qu’elle, il y aurait de par le monde tout autrement plus de bons ménages que nous n’en voyons !…

Il y eut un silence.

La peste ! se disait Rivenne, elle est à croquer, cette vieille harpie, avec son horreur des mauvaises langues ! Si c’est ainsi qu’elle défend les gens, comment donc fait-elle quand elle les attaque !… Mais n’importe, il s’agit de lui faire dévider tout son écheveau.

— Du reste, reprit-il, ce mari de notre belle hôtesse en avait, paraît-il, pris fort à son aise, et si j’en crois la légende, ce devait être un rude sacripant !

— Mon Dieu, il était ce que vous devenez tous, Messieurs, quand nous nous avisons de vous trop gâter. Le Comte était beau, entreprenant, séduisant à miracle ; il ne comptait plus ses succès, et ne vivait que pour en augmenter le nombre. À cela près, pas plus mauvais qu’un autre et il aurait très bien vécu avec Maxence si elle avait un peu mieux compris la situation. Mais la patience n’est pas son fort, non certes, et bien s’en manque, et quand elle veut quelque chose, elle le veut bien ! Au fond, je ne sais si elle aimait beaucoup son mari, mais ce qui est sûr, c’est qu’elle ne pouvait souffrir ses rivales et leur rompait en visière où qu’elle les rencontrât. De là, des scènes, des scandales qui exaspéraient le comte et l’enrageaient contre sa femme ; mais quant à la faire plier, si énergique et audacieux qu’il fût, il s’y serait dix fois brisé ! Oh, c’est qu’elle est terrible, notre belle Maxence, malgré ses beaux yeux et son aimable sourire ; elle est habituée depuis tout enfant, à voir ses moindres caprices obéis comme une loi divine, et ce n’est pas en prenant des années qu’on se corrige de ce travers-là. On raconte de rudes histoires sur la manière dont elle traite ses paysans et ses voisins ; dans tout le pays, c’est à qui se prosternera devant elle, et maintenant, avec cette aventure de ce Raphaël, elle est en passe d’en faire de même en plein Naples, presque sous les yeux du Roi ! C’est vraiment fou de sa part et tout autre en eût cruellement pâti. Mais elle est en grande faveur auprès de Sa Majesté et du Tannucci, ce vieux professeur devenu tout puissant ministre, et on lui passe tout. Oh, c’est une étrange femme, allez, et il vaut mieux se tenir bien que mal avec elle, ici surtout, dans sa forteresse, où on se sent vivre comme aux temps barbares, entouré d’estafiers qui vous mettraient en morceaux sur un signe de leur souveraine ! Espérons seulement qu’elle voudra bien ne pas le faire, ce signe, sans cela !… Mais regardez-la donc, là, au milieu de sa cour, avec tous ces gens qui sont là, le Prince en tête, à lui faire cortège et hommage comme à une divinité ! C’en est agaçant, Dieu me pardonne ! Et avec ce sourire si avenant, cette bonne grâce si bien jouée, ce merveilleux talent qu’elle a, sans qu’il y paraisse, d’occuper tous de sa personne, ne semble-t-il pas qu’on lui donnerait le bon Dieu sans confession ! Dieu, que les hommes sont bêtes, et que la fable de Circé est bien trouvée ; le sourire d’une jeune et jolie femme en fera toujours, de tous, de bien drôles d’animaux !

Il y eut un silence ; la vieille fée restait les yeux fixés sur la Baronne et sa main maigre et ridée agitait fiévreusement son éventail.

— Comme c’est dommage ! reprit-elle ; cette chère Maxence que j’aime comme ma fille, car je l’ai connue tout enfant, et après tout, elle a toujours été si aimable pour moi, elle a tout pour être heureuse et elle ne l’est pas, non certes et bien s’en manque ! Mais voilà, c’est ce qui arrive quand on s’habitue à toujours céder à ses caprices ; on devient leur esclave, et plus possible de leur rien refuser ! Aussi, il ne ferait pas bon déranger ses amours ; fût-ce une princesse du sang royal, je ne le lui conseillerais pas ! C’est que je la connais, notre belle hôtesse ; plutôt que de lâcher sa proie, cette lionne à fauve crinière, elle se ferait hacher en pièces, et si elle venait à succomber, ah, ce ne serait pas sans qu’il y eût autour d’elle du sang et des victimes, cela, je vous le garantis !

La conversation fut à ce moment interrompue par l’arrivée de quelque nouveau venu et Rivenne put se tirer à l’écart pour méditer sur ce qu’il venait d’entendre.

Et certes ses pensées n’étaient pas gaies. Il devait le reconnaître ; ce que lui avait dit le marquis, ce n’était que ce que tous disaient et savaient ; oui, il régnait autour de la Baronne, comme une atmosphère de malaise, d’inquiétude, presque de terreur ; cette charmante femme qui semblait n’avoir qu’une préoccupation, celle d’amuser ses hôtes et de se faire bien venir d’eux, on n’osait s’abandonner à ses avances. Sous son amabilité, sous sa parfaite bonne grâce, on sentait une sorte de contrainte, une violence à peine contenue contre laquelle il était nécessaire de se tenir en garde ; contrariées, provoquées, de telles natures ne reculent devant rien ! Et Rivenne l’avait vue à l’œuvre ; il savait par expérience personnelle à quels procédés sommaires, pour ne pas dire à quels cruels abus de force, elle recourait pour exercer ce qu’elle croyait être la justice et son droit. De là à justifier les terribles accusations lancées contre elle, il n’y avait pas loin ; sans être taxé de trop de malveillance, on pouvait aisément conclure que, mise aux prises avec une tentation violente, cette nature excessive devait aller jusqu’aux pires extrémités. Or, c’était un amant qu’il fallait lui arracher, celui qu’au mépris de tous les dangers, au risque du plus formidable scandale, poussée par une passion irrésistible, elle n’avait pas craint d’enlever en plein Naples pour l’emporter dans son aire, du droit du plus fort, comme l’aigle emporte sa proie ! Et si pour s’emparer de l’objet de son caprice, elle n’avait pas reculé devant une telle violence, que serait-ce si elle devait avoir à le disputer à une rivale ! Au moindre soupçon, à la plus légère imprudence, l’emportement effréné de cette nature de tempête ferait explosion et malheur à qui l’aurait provoquée ; elle sacrifierait tout à sa fureur !

Voilà quel était le danger ; il fallait le mesurer, le regarder bien en face dans tout ce qu’il avait de menaçant, de terrible même. Le pire, c’est qu’Hippolyte avait deviné juste : son bien-aimé était au château, et maintenant, ce qui n’avait été jusqu’ici qu’une fantaisie d’imagination dont elle ne pouvait s’empêcher de douter elle-même, était devenu l’absolue vérité ; la voix publique le lui avait sans doute confirmé de la manière la plus positive ; il n’y avait plus dès lors qu’à découvrir où était retenu le prisonnier et à se mettre en communication avec lui. Dans l’imagination enfiévrée d’Hippolyte, cela ne devait présenter aucune difficulté insurmontable ; de là, à risquer quelque tentative de délivrance, il n’y avait qu’un pas, et ce pas, qui pourrait l’empêcher de le franchir ! Cela expliquait et au delà, cette assurance qui se manifestait si hardiment dans ses affirmations, cette confiance imperturbable qu’elle montrait dans l’avenir.

Et pendant qu’il s’aheurtait à ces conséquences désolantes, il ne pouvait cependant s’empêcher d’accueillir quelques indices rassurants : la conduite d’Hippolyte présentait en ce moment bien des incohérences, des étrangetés inexplicables. Ce calme, cette gaieté même à laquelle elle se livrait si volontiers, cette facilité à se distraire, cet empressement à rechercher les amusements les plus frivoles, les petits triomphes d’amour-propre que lui valait sa beauté, comment les concilier avec cette préoccupation absorbante, impérieuse d’un cœur jeune, ardent, étreint par une passion contrariée ? Ce soir même, il pouvait le constater, elle paraissait tout particulièrement joyeuse et allègre et sa charmante figure rayonnait d’un éclat de jeunesse heureuse bien fait pour exclure toute possibilité d’inquiétude ou d’arrière-pensée. Était-il donc impossible d’admettre que la séduction des succès mondains l’avait saisie, qu’elle aussi cédait à ce doux vertige qui a si facilement raison des jeunes esprits ? En ce moment même, il la voyait au milieu d’un cercle d’attentifs, riant, babillant, répondant prestement à tous, s’amusant en un mot, le plus franchement du monde ; en vérité, il fallait presque obéir à une idée fixe pour croire que cette gaieté si naturelle n’était qu’une feinte pour déguiser de sérieux soucis. Et le bon Rivenne, tout heureux de se fier à ses impressions plutôt qu’à ses pensées, reprenait confiance jusqu’à se traiter de visionnaire, de cerveau fêlé. À la fin de la réception, en ramenant sa fille, quand il essaya d’amener la conversation sur les propos qui pouvaient se tenir sur Raphaël, Hippolyte répondit du ton le plus calme, sans paraître y mettre aucune importance, puis très naturellement parla d’autre chose, comme si ce sujet ne fût venu qu’en toute seconde ligne dans son esprit, si bien que Rivenne fidèle à son bienheureux optimisme, se hâta de conclure qu’une fois de plus il s’alarmait à tort, que ce danger qui lui était apparu si menaçant, n’était en réalité ni si urgent, ni si grave et qu’en tout cas, il aurait toujours le temps de couper court aux imprudences s’il voyait l’esprit de sa fille s’y incliner de nouveau. Puis au plus profond de sa pensée, vaguement il se plaisait à se flatter que peut-être, dans cette atmosphère de doux propos et de paroles amoureuses dont Hippolyte était enveloppée, il en était qui avaient su trouver grâce auprès d’elle et que sous le coup de ces évolutions inexplicables si habituelles à ces mobiles natures féminines, son cœur était sur le point d’échapper à l’obsession exclusive de Raphaël. C’était bien la meilleure solution, celle qui terminait tout sans retour possible, et dans son désir d’échapper à ces ennuyeuses complications, Rivenne se réfugiait dans ces espérances et commençait à leur trouver toutes sortes de probabilités. Bercé de ces consolantes rêveries, il s’endormit du plus calme sommeil.

C’est qu’il ne savait pas tout, le bon Rivenne, et son esprit plus fait aux rudesses de la vie d’homme d’action, qu’aux subtiles analyses du cœur humain, ne comprenait pas ce qui se cachait sous la joyeuse gaieté de sa fille ; encore moins pouvait-il deviner qu’en ce moment même, un événement venait de se produire qui déjouait tous ses calculs de prudence et le rejetait plus avant que jamais, dans le courant redoutable de l’imprévu et de l’aventure.

Ce jour-là, en effet, celui qui servait de thème à tous ces propos, d’aliment à tous ces efforts d’esprit, le beau Raphaël, se trouvait, lui aussi, en proie à des préoccupations du genre le plus maussade. Ce n’était pas un esprit de forte trempe, ce jeune Napolitain, et s’il pouvait faire montre à un moment donné, de courage et de résolution, comme il convient à un officier, à un gentilhomme, il n’était pas inutile qu’il eût à déployer ces qualités devant témoins et sous l’impulsion d’une nécessité sérieuse. Laissé à lui-même, la mollesse de sa nature reprenait vite le dessus ; le peu de ressources de son esprit le livrait à l’ennui, au découragement, et le hardi gentilhomme de tout à l’heure faisait fort aisément place à l’indolent méridional fort enclin aux compromissions les moins chevaleresques. Ainsi, quand il se trouvait en présence de la Baronne, l’exaspération que lui causait l’abus de force dont il était victime, le sentiment très réel qui le rattachait à Hippolyte, l’esprit de contradiction aussi, tout cela lui donnait la force de tenir bon, et il savait résister avec hauteur, avec âpreté même, aussi bien aux tendres supplications qu’aux offres séduisantes et aux menaces. Mais après ces scènes orageuses, quand il se retrouvait seul dans sa prison, quand il entrevoyait la possibilité d’une séquestration longue, illimitée peut-être, alors sa fierté l’abandonnait et il en venait à faire bon accueil aux suggestions d’un ordre infiniment moins élevé.

Et en ce moment, la situation lui apparaissait sous le jour le plus sombre. Le caprice de la Baronne persistait au-delà de toute vraisemblance, et le pire, c’est qu’il se compliquait de ce mariage auquel l’impérieuse châtelaine s’attachait avec une opiniâtreté invincible. Toute tentative pour l’amener à une solution plus amiable, avait été vaine, et ce n’était pas un des moindres motifs de l’irritation du prisonnier, au plus haut point froissé dans son amour-propre de séducteur irrésistible. Que faire donc ? Céder à la contrainte, accéder à cette union imposée par la force, abandonner ses rêves de vie heureuse avec Hippolyte, il ne pouvait en accepter la pensée ! C’était la prison alors, ce morne isolement qui commençait à lui peser d’un poids si lourd ! L’évasion donc ! C’était sa préoccupation de chaque instant, cet espoir inébranlable des prisonniers, cette chance que tous attendent et qui se présente au moment où on y pense le moins ; il y comptait, lui aussi, de toute l’ardeur que comportait sa nature avide de distractions et de plaisirs, mais les jours continuaient à passer, vides, mornes, odieusement monotones, et c’était toujours le même silence, la même solitude, l’impression accablante de ces énormes murailles, l’attitude impassible des gardiens ! Un secours du dehors, c’était possible, probable même ; sa famille, ses amis ne pouvaient l’abandonner ; il y avait là une espérance bien réalisable et il laissait volontiers son esprit s’y arrêter ; puis soudain, il retombait dans le découragement le plus amer : ne connaissait-il pas l’égoïsme humain, le peu de souci des autres si habituel aux gens de grandes villes, uniquement préoccupés de leurs intérêts, de leurs plaisirs ! Restait Hippolyte et certes, celle-là ne l’abandonnerait pas ! Il en avait l’absolue certitude, le cœur de la jeune fille était avec lui ; elle devait s’étonner de son long silence ; de là à s’enquérir, à faire des recherches, à découvrir l’odieuse violence dont il était victime, à tout tenter pour le délivrer, il n’y avait qu’un pas, et ce pas, il était sûr que la jeune fille mettrait tout en œuvre pour le franchir ! Oui, mais pourrait-elle réussir ? Que d’obstacles allaient se dresser sur sa route ! Savait-elle seulement, dans cette lointaine Bologne, ce qui s’était passé, ce qui était peut-être déjà oublié à Naples ? Et chose plus grave, n’était-il pas à craindre que rebutée par ce silence qu’elle pouvait fort bien prendre pour un abandon, elle se détournât de l’infidèle et se laissât prendre à un autre amour ? C’était la dernière chance qui échappait, et devant ce dilemme impitoyable, devait-il accepter, comme le désespéré qui se jette dans l’abîme, l’effroyable extrémité d’une éternelle prison !

Alors, par un retour bien naturel, il se demandait si ce mariage imposé, contre lequel il se sentait une répulsion si violente, ne devenait pas une solution, après tout, admissible. Sans doute, il aliénait sa liberté, mais en définitive, c’était pour la reprendre. Et que de belles compensations venaient s’offrir à lui ! Le mari de la puissante souveraine de Castroleone pouvait prétendre à tout. Quelle brillante existence ne devait pas être la sienne ! Richesse, honneurs, plaisirs, il n’était rien à quoi il ne pût prétendre ! Et au plus profond de sa pensée, il entrevoyait la possibilité de se rapprocher d’Hippolyte, de se créer une intimité bienheureuse dans laquelle son esprit peu délicat en fait de sentiments tendres, voyait avant tout son plaisir bien plus que le bonheur de celle qu’il aimait. Il y aurait des risques sans doute et il en mesurait toute la gravité. Trahie, la Baronne devait être implacable, mais il serait sur ses gardes ; l’exemple de ce premier mari si violemment supprimé lui servirait de leçon, et il se promettait bien, si c’était nécessaire, non seulement de se défendre, mais même de frapper le premier. Certes la vie dans ces conditions, aurait ses luttes et ses dangers, mais tout bien compté, cela ne valait-il pas mieux que cette captivité désolante dont, quoi qu’il voulût se dire, il n’entrevoyait pas la fin ! Et, argument suprême auquel il revenait avec complaisance, à sa place combien auraient hésité ? À se montrer trop scrupuleux, n’allait-il pas se donner le suprême ridicule d’être dupe !

Ainsi raisonnait le beau Raphaël, et tout bien pesé, il se trouvait toujours plus perplexe. Accoudé à la fenêtre, le regard perdu sur les murailles énormes qui se dressaient autour de lui comme les parois d’un précipice, il s’abandonnait à toute la mauvaise humeur qui peut s’acharner sur un prisonnier.

Au diable mille et mille fois les satanés caprices des femmes ! se disait-il, et de celle-là surtout, la plus endiablée de toutes ! Faut-il que j’aie la plus scélérate de mauvaise chance pour me trouver ainsi, grâce à elle, claquemuré dans cet infâme trou ! Et dire qu’il va falloir me soumettre, il faudra que j’épouse cette harpie à cheveux rouges ! Sinon, quoi ? Périr d’ennui, à vingt-cinq ans, dans cette exécrable basse-fosse ? Non, ça serait trop bête ! Bons pour le temps jadis, ces héroïsmes ; aujourd’hui, ce serait à qui se moquerait de moi ! Hippolyte elle-même, ma bien-aimée Hippolyte, ne pourrait me blâmer ; n’est-ce pas le seul moyen de nous revoir !… Allons, c’est dit : j’attendrai encore dix jours, et si rien ne survient, eh bien, je fais le saut, j’épouse !… Ah, maudite diablesse, va, tu n’auras pas à t’en réjouir, cela, j’en fais serment ! Je te ferai la vie dure, oui, dure à ce que tu en crèves de dépit !… Allons, c’est dit, encore dix jours, et j’épouse !… Oui, j’épouse, mais de par Dieu et le diable, ah, je jure bien que tu me le paieras !…

Et en proie à un vertige d’incertitude poussée jusqu’à l’exaspération, il parcourait en tous sens la vaste chambre, marchant, s’arrêtant, s’asseyant, puis se relevant, allant à la fenêtre, regardant sans voir, reprenant sa marche et toujours ainsi, machinalement, comme la bête sauvage prise au piège ! Il se sentait en pleine crise ; son bonheur, sa destinée, sa vie, allaient dépendre de sa décision ; sa fureur, sa haine le poussaient à la résistance, aux résolutions les plus extrêmes, mais au plus profond de son cœur, celui qui aurait pu y lire, n’y aurait trouvé que lâche faiblesse et misérable abandon !

— Ah ça, dit-il en s’arrêtant soudain devant la fenêtre, qu’est-ce que ce cri de chouette que j’entends depuis je ne sais combien de temps ! Comme c’est amusant, cette musique ! Qu’elles s’en donnent la nuit, passe encore, mais si elles vont encore m’assourdir toute la journée, c’est à n’y plus tenir !

Et il reprit sa marche, frappant du pied, comme un enfant colère. Le cri se fit entendre de nouveau.

— Au diable ! s’écria Raphaël, ces maudits oiseaux ont juré de m’assassiner !… Encore !… Ah, si j’avais une arme, je te ferai bien taire, vieux crieur du sabbat !

Le cri résonnait toujours.

— Ah çà, dit Raphaël, où peut-elle bien être, cette vilaine bête ! On jurerait qu’elle est tout près d’ici, à faire exprès de me rompre la tête !…

Il s’approcha de la fenêtre et se mit à examiner l’enceinte ; c’était une distraction après tout, et il n’en avait pas tant pour se montrer bien difficile. Les murailles d’un ton jaunâtre, comme roussi au soleil, se dressaient abruptes, coupant le ciel bleu de leurs lignes rigides ; en face de lui, la vieille tour montrait ses assises énormes et ses rares fenêtres délabrées. C’était navrant de tristesse et d’abandon ; la vie semblait s’être retirée pour toujours de cette morne solitude.

— Ouf ! s’écria Raphaël. Quelle oubliette, quelle basse-fosse ! Faut-il être abandonné du ciel et des hommes pour être enfermé dans un pareil tombeau ! Et dire que c’est par une femme qui m’aime !…

Le cri se fit entendre encore.

— C’est en face, se dit Raphaël, dans la vieille tour. Ah, scélérate de bête ! Que je te trouve une fois et je t’apprendrai…

Il n’acheva pas ; il lui semblait que dans l’espace sombre encadré par une fenêtre, au point même d’où venait le cri, il apercevait quelque chose !…

Une émotion intense étreignit tout son être. Quelque chose dans cette morne prison, un objet nouveau, vivant, agissant, il ne pouvait y croire ! Toute sa vie se rua dans ses yeux !…

Une fois de plus, le cri se fit entendre…

— Oui, s’écria Raphaël, je ne me trompe pas ! Là, dans la fenêtre, derrière ce réseau d’herbes sèches, il y a quelque chose !… Et ce n’est pas une chouette, cela, j’en suis sûr !… Grand Dieu, on dirait une tête humaine !… Oui, en vérité, c’est un être vivant, c’est un homme !…

Et sous l’étreinte d’une émotion irrésistible, ses jambes fléchirent, il faillit tomber… Mais immédiatement il se reprit et se dressa devant la fenêtre ; ardent, rapide comme la flèche, son regard traversa l’espace et pénétrant dans l’encadrement de l’ouverture, en fouilla avidement la profondeur. Peine inutile, la fenêtre était vide ; ce qu’il avait cru voir n’y était plus !…

— Je ne me suis pas trompé pourtant, se dit-il ; j’ai vu quelque chose ; s’il n’y a plus rien, c’est que l’individu, chat, chouette, n’importe, s’est retiré ; mais il est là, je le sens, il va reparaître !

Et il restait debout, cramponné à l’encadrement de la fenêtre, le regard ardent, comme s’il eût voulu percer les ténèbres !…

Le voilà ! s’écria-t-il soudain ; je le vois, je ne me trompe pas !… Oui, c’est une tête, je vois briller les yeux !… Qui donc cela peut-il être ?… Quelqu’un dans ces ruines, oh, c’est trop de bonheur !… Et il me cherche, c’est clair ! Ce signal, ce cri de chouette, c’était pour éveiller mon attention, à l’insu de mes gardes ! Oui, c’est un ami, mon Dieu, c’est du secours, c’est la délivrance !… Merci, merci, mon Dieu !… Mais de la prudence, ne brusquons rien, ne l’effrayons pas ! À lui de se faire connaître ! Il me voit ; s’il veut communiquer avec moi, je suis prêt à lui répondre !…

Et il restait immobile, le cœur palpitant, la respiration presque suspendue…

La tête apparaissait à peine, habilement masquée par le rideau de grandes herbes ; évidemment l’inconnu voyait qu’il avait été remarqué ; c’était sans doute ce qu’il voulait, car le cri de la chouette, stratagème évident pour attirer l’attention du prisonnier, ne se faisait plus entendre. Maintenant, il cherchait à savoir si tout était tranquille et s’il ne courait pas risque d’être découvert par d’autres que celui qu’il avait en vue.

L’examen le satisfit sans doute, car il se rapprocha de la fenêtre, à toucher presque les montants. Raphaël avait une excellente vue, il put distinguer que le nouveau venu avait une figure très jeune et des yeux noirs qui lui parurent fort intelligents.

C’est moi qu’il cherche, se dit-il, il n’y a pas à en douter !… Oui, mais comment faire pour communiquer ? Crier, parler même, c’est impossible, cela donnerait immanquablement l’éveil ! Diable, voilà qui est gênant !…

À ce moment, l’inconnu fit un geste ; il leva la main, un seul doigt en l’air…

— Bon, dit Raphaël, il parle par signes ; c’est un Napolitain, nous sommes faits pour nous entendre. Il me demande si je suis seul… fort heureusement oui.

Et il répéta le même geste. L’inconnu baissa la main, il était satisfait.

Il y eut une pause. Raphaël brûlait du désir de reprendre l’entretien, mais que dire ? Soudain il prit son parti ; il leva la main et du doigt, traça en l’air un R majuscule, la première lettre de son nom. Si c’était bien lui que l’inconnu cherchait, il lui donnait la certitude de l’avoir pour interlocuteur.

À sa grande surprise, il ne lui fut pas répondu. L’inconnu restait immobile, comme embarrassé.

— Diable, dit Raphaël, est-ce qu’il ne saurait pas ses lettres ? C’est quelque petit lazarone, ignorant comme une souris ! Drôle d’ambassadeur ; qui donc me l’envoie ?

Soudain, la main parut devant la fenêtre et traça bien visiblement une lettre : H.

— H ! se dit Raphaël ; c’est Hippolyte, ma bien-aimée, mon adorée Hippolyte ! Elle a découvert ma retraite, elle est là toute prête à me sauver ! Ah, chère âme, je savais bien qu’elle ne m’abandonnerait pas ! Ah, qu’elle soit mille et mille fois bénie, c’est vraiment mon ange sauveur !…

Et avec une ardeur passionnée, il répéta le geste, traçant du doigt toute une succession d’H énormes, puis pressant avec passion sa main sur ses lèvres et sur son cœur. Si l’inconnu ne comprenait pas qu’il aimait celle dont le nom commençait par cette lettre, il fallait qu’il fût singulièrement borné. Le geste fut répété fidèlement ; on était d’accord.

Vivement, l’inconnu leva la main, puis l’abaissa perpendiculairement vers le sol.

— Elle est ici ! s’écria Raphaël, ici, dans ce château ! Oh, noble et courageuse fille ! Elle a deviné mon malheur, elle est venue affronter cette odieuse femme dans son repaire ! Comme elle m’aime, cette chère âme, et comme je l’aime, moi aussi ! Ah, maintenant, quoi qu’il arrive, je ne serai qu’à elle, dussé-je affronter mille morts !

Et hors de lui, il envoyait des baisers à cette figure inconnue qu’il entrevoyait à peine, comme si ce fût Hippolyte elle-même qu’il eût là, devant lui ! L’inconnu baissait vivement la tête en signe d’adhésion.

— Tu me comprends, n’est-ce pas ! disait Raphaël, comme s’ils eussent pu s’entendre. Tu lui diras que je l’aime, que je lui serai éternellement fidèle, que rien, entends-tu bien, rien au monde ne pourra nous séparer ! Va, va qu’elle ne craigne rien, j’attendrai ma délivrance maintenant, tant qu’il faudra et jusqu’à la mort !… Qu’elle se hâte pourtant, car je brûle de la voir, de lui dire combien je lui suis reconnaissant, combien je l’aime, que je ne pense qu’à elle, nuit et jour, que je n’aspire qu’à l’heure bénie où je pourrai être libre, où il me sera possible de me jeter à ses pieds !…

Et il continuait, gesticulant, trépignant, véritablement hors de sens ; il s’en aperçut à la fin…

— Je crois que je l’amuse, se dit-il, mon mystérieux vis-à-vis ! Ah, ma foi, c’est que je suis si heureux, si heureux, et j’ai sujet de l’être !… Bon, voilà qu’il fait signe !… Oui, je comprends, il faut me calmer, il faut avoir patience, il reviendra… il s’excuse… il prend congé !… Il a raison, après tout ; il ne faut pas qu’on le remarque ! Ah, qui que tu sois, quand je serai libre, je te prouverai que tu n’as pas obligé un ingrat !… Le voilà parti, je ne le vois plus. Va, sois mille fois béni ; tu n’es peut-être qu’un petit drôle à qui je n’aurais jamais eu l’idée de donner un sou dans la rue, mais tu m’as donné du bonheur pour longtemps, et puisse Dieu t’avoir en sa sainte garde !

Il resta quelque temps encore, immobile, devant la fenêtre. Il lui semblait toujours qu’il allait voir reparaître la petite tête aux yeux intelligents qui venait si brusquement de rompre la sombre tristesse de sa prison. Quel changement dans son existence ! Tout lui paraissait beau, brillant, tout rayonnant de joie et de bonheur ; ces vieux murs maussades prenaient un aspect de vie, de jeunesse ; même les cris stridents des corneilles semblaient sonner pour lui une joyeuse fanfare, un hymne de liberté et d’amour ! Parfois il se demandait s’il était bien sûr de ce qu’il venait de voir, s’il n’était pas le jouet d’un rêve ; mais non, c’était bien la réalité, il le sentait aux élans de son cœur, son Hippolyte était là, près de lui, l’aimant toujours, luttant pour lui rendre la liberté ; elle réussirait, elle ne pouvait pas ne pas réussir ! Une fois le secret de sa prison connu, sa délivrance était certaine, on ne pouvait tolérer un aussi criant abus ! Et il se voyait déjà libre, aux pieds de sa bien-aimée, lui jurant un amour éternel ; c’était la liberté, c’était le bonheur ; maintenant il en était sûr, ses malheurs avaient pris fin !…

Enfin, il se décida à quitter la fenêtre ; assis dans son grand fauteuil, immobile, mais l’esprit au comble de l’agitation, il réfléchissait à ce qu’il fallait faire, à ce qui pouvait arriver. La visite du mystérieux messager devait se renouveler ; il aurait à en saisir le moment, à trouver les moyens d’entrer en communication d’une manière plus complète. De leur côté, que feraient ses amis pour venir à son aide, il ne pouvait le deviner, mais ce qui était sûr, c’est que maintenant, il lui fallait déployer la plus extrême vigilance, observer de la façon la plus incessante, la plus attentive, les plus petits faits, les circonstances les plus insignifiantes ; tout pouvait devenir un message, un moyen d’intelligence ; il aurait été trop stupide de rien laisser échapper ! Enfin, il était plus que jamais nécessaire d’endormir la vigilance des gardes, de conserver une attitude impassible, ne rien changer à sa manière d’être, surtout envers la Baronne, éviter tout ce qui pourrait mettre en éveil sa surveillance inquiète et soupçonneuse. Il y avait là plus qu’il n’en fallait pour lui tenir l’esprit dans un état de surexcitation intense, mais combien cette fièvre n’était-elle pas la bienvenue après ces mornes et monotones rêveries de prisonnier sans espoir, dans lesquelles il se sentait se consumer et s’engloutir ? Et soudain, par le plus délicieux mirage, il voyait apparaître à ses yeux, le radieux visage de sa bien-aimée ; elle venait le rassurer, l’encourager, lui dire que la mauvaise fortune qui les avait persécutés, était enfin conjurée, que la constance de leur amour allait recevoir sa récompense, que dans un temps qui ne pouvait être que bien court, ils seraient réunis, libres et heureux !

Et si, à ce même moment, le bon Rivenne avait pu lire dans la pensée de sa fille, s’il avait deviné ce qui se cachait sous cette sérénité et cette humeur joyeuse qui lui paraissaient de si bon augure, il y aurait trouvé tout un transport d’émotion, d’espérance et de bonheur !

C’est que le sombre voile d’anxiété qui obscurcissait sa vie, était enfin levé ; cet odieux problème qu’elle s’efforçait depuis si longtemps de résoudre, avait laissé pénétrer son secret : son bien-aimé était au château ; ce que jusqu’ici, elle ne faisait que supposer, maintenant elle le savait, elle en avait l’absolue certitude, et elle se sentait emportée par une véritable ivresse de joie, d’exaltation, de confiance dans l’avenir !

Voici ce qui s’était passé : le soir même, au moment où elle allait se rendre à la réception de la Baronne, Peppino avait demandé à lui parler ; il lui avait dit que rôdant dans les ruines du vieux château, il était arrivé à un point d’où sa vue pouvait pénétrer dans l’enceinte réservée, si rigoureusement gardée ; là un homme s’était montré à une fenêtre ; ce ne pouvait être que le prisonnier si ardemment cherché ; il répondait tout à fait à la description qui lui avait été si souvent donnée. Peppino avait réussi à se mettre en rapport avec lui ; il affirmait même que Raphaël avait pu lui faire comprendre qu’il conservait tout son amour pour Hippolyte ; du reste, elle pourrait s’en assurer elle-même, car il se faisait fort de la conduire au point d’où elle pourrait voir le prisonnier ; en un mot, il lui avait dit ce que la jeune fille désirait si ardemment savoir, et maintenant elle voyait l’avenir s’ouvrir devant elle comme une perspective sans nuages, toute rayonnante d’allégresse et de bonheur ! Sans doute, il restait à délivrer le prisonnier, mais que lui importaient les obstacles ! Elle se sentait sûre du succès, sa cause était si juste ! Il lui semblait que tout devait combattre avec elle pour écraser son ennemie ! Oh, cette femme, quel orage de colère, quel redoublement de haine soulevaient tout son être à la pensée du supplice qu’elle leur avait infligé, du mal irréparable qu’elle avait failli faire à leur bonheur ! Et le plus cruel, c’est qu’il fallait lui faire bonne grâce ; plus que jamais, Hippolyte devait cacher sa haine et encore plus sa joie ; si la Baronne venait à soupçonner que son odieux secret était découvert, dans le sauvage emportement de sa fureur, il y avait lieu de tout craindre ; Raphaël surtout, était au plus haut point en danger ! Tout devait donc s’effacer devant la nécessité de la délivrance et il n’y avait pas un instant à perdre pour l’assurer. Mais il fallait user de la plus extrême prudence et n’agir qu’à coup sûr, surtout garder le secret le plus absolu ; même pour son père, elle sentait qu’il ne fallait rien hasarder, ne pas dire un mot qui pût éveiller sa sollicitude si prompte à s’alarmer. Elle enjoignit donc à Peppino de ne rien dévoiler à personne de ce qu’il venait de découvrir, et pour s’assurer sa discrétion en même temps que le récompenser du service qu’il lui rendait, elle lui donna, à l’immense satisfaction du gamin, une jolie médaille bénie du pape, objet depuis longtemps de ses plus ardents désirs. Son père rentrait en ce moment ; elle l’accueillit fort calme en apparence, mais exaltée et la joie au cœur, avec cette vivace surexcitation de la jeunesse qui reporte sur tout ce qui l’entoure, le bonheur qu’elle recèle dans son esprit !…

Voilà ce qui donnait tant de gaieté à son sourire, un si joyeux éclat à son regard, et Rivenne, en constatant avec bonheur cette heureuse disposition, était bien loin de se douter qu’elle ne dût être pour lui que le plus sérieux motif d’appréhension et d’alarme.

CHAPITRE XIII

Dans sa nouvelle disposition d’esprit, enfiévrée d’amour et d’inquiétude, Hippolyte n’avait plus qu’une pensée, celle d’entrer en communication avec Raphaël et lui faire savoir sans doute possible, qu’elle allait mettre tout en œuvre pour l’arracher à cette odieuse prison ! Pour cela, le concours de Peppino était indispensable ; il n’avait pu tout dire le jour précédent ; Hippolyte brûlait de l’interroger et de lui tracer un plan de conduite. Toutefois, en fille avisée, elle voulut éviter d’attirer l’attention, et pour dérouter les commentaires, elle imagina d’accompagner son père qui allait partir pour ses fouilles. Elle le suivrait à cheval jusqu’à environ une heure du château, et de là, reviendrait avec Peppino pour escorte. Rien n’était plus naturel et ils pourraient dans le trajet, échanger bien des paroles sans qu’on pût s’en étonner ni même le remarquer. Ainsi fut fait ; comme de raison, Rivenne ne trouva rien que de très simple à ce que sa fille voulût lui faire quelque peu de conduite, et en prenant congé d’elle, il était à cent lieues de se douter du genre de service qu’il lui rendait.

Restée seule avec Peppino, Hippolyte se fit raconter dans le plus grand détail, comment il avait réussi à trouver le prisonnier. C’était en rôdant dans les recoins les plus perdus du château que Peppino, agile et rusé comme une fouine, avait découvert une sorte de poterne qui donnait accès dans les vieux bâtiments ; une fois en possession de cette entrée, il avait parcouru tout ce dédale de masures, de cours et de passages, un peu sans doute avec l’idée de trouver ce prisonnier mystérieux dont il entendait parler parfois à la valetaille, beaucoup surtout et beaucoup plus qu’il ne le disait à sa maîtresse, pour dénicher des nids et même chercher fortune, car pour ces imaginations incultes, toute ruine recèle des trésors, et aussi bien qu’un autre, il pouvait mettre la main sur quelque riche butin. Rôdant ainsi à l’aventure, il avait fini par acquérir une connaissance des lieux qui lui avait permis de dépister toute surveillance, et se glissant le long des vieilles murailles, avec une adresse de lézard, un jour, par l’embrasure d’une tour en ruines, il avait aperçu la figure d’un homme mélancoliquement accoudé à une fenêtre ; ce devait être ce prisonnier qui mettait tous les esprits en éveil ! Déjà précédemment, lorsqu’il avait parlé à sa maîtresse, des allures mystérieuses des Albanais gardiens du vieux château, et de ces repas de choix qu’ils portaient à une destination inconnue, il s’était aperçu de l’intérêt tout particulier que ses remarques avaient excité chez la jeune fille ; il n’était pas sans avoir surpris quelques mots échangés dans les conversations entre elle et son père sur le même sujet. La rude admonition de Rivenne n’avait fait qu’augmenter chez lui la conviction qu’il y avait là quelque secret de toute importance pour sa maîtresse, et liant le tout ensemble avec son intelligence de petit Italien stylé aux intrigues, il en était venu à se persuader qu’il y avait un rapport étroit entre ce personnage mystérieux qui occupait si fort les esprits, et la venue au château de Rivenne et de sa fille. L’affection, le dévouement aveugle qu’il avait pour sa maîtresse, l’avaient poussé à pénétrer ce secret et lorsqu’il se vit en présence de l’inconnu, il ne douta pas que ce ne fût ce prisonnier en qui il était certain de voir le bien-aimé de sa maîtresse. Il avait donc essayé d’attirer son attention, et il croyait avoir assez réussi pour pouvoir informer Hippolyte de sa découverte ; la joie avec laquelle il avait été accueilli lui prouvait, et au-delà, qu’il avait deviné juste.

Hippolyte portait sur elle une petite miniature de Raphaël ; elle la montra à Peppino ; la ressemblance avec le prisonnier était frappante ; tout doute se trouvait ainsi écarté. Restait donc à obtenir la délivrance ; c’était au plus haut point difficile, dangereux même, et Hippolyte sentait bien qu’elle s’engageait dans une rude entreprise ; mais elle était femme, jeune et amoureuse, elle n’eut pas seulement l’ombre d’une hésitation. Sur l’heure, elle voulait pénétrer dans les ruines et voir le prisonnier ; mais ici les obstacles surgirent ; si disposé qu’il fût à lui complaire, Peppino dut résister à ce brusque caprice, et par les meilleures raisons : la jeune fille ne pouvait songer à se glisser dans les décombres, à escalader les vieux murs croulants, comme lui pouvait le faire ; le chemin qu’il avait suivi était positivement périlleux ; il voulait prendre le temps d’en trouver un autre plus facile. C’était beaucoup demander à l’impatience d’Hippolyte ; elle dut céder pourtant, grâce surtout à l’adresse de Peppino qui sut distraire son attention et la porter sur l’avantage qu’il y aurait à envoyer au prisonnier un message plus explicite que des signes échangés à distance. Ce message, comment le faire parvenir ? C’est à quoi Hippolyte et Peppino s’occupèrent le reste du chemin. Peppino parlait de jeter une pierre ; la distance était bien grande ; une fronde aurait été de grand secours ; par ce moyen le gamin se faisait fort d’envoyer sûrement le projectile au but. Oui, mais à condition d’avoir du champ pour manœuvrer l’engin et l’étroite dimension de la cellule en ruines d’où il avait communiqué avec Raphaël ne le comportait guère. Enfin on s’avisa d’employer le ressort flexible d’une baleine ; au moyen de cet engin, Peppino se faisait fort d’envoyer dans la chambre du prisonnier un billet attaché à une pierre. Hippolyte se chargea de le lui procurer ; quant au billet, il serait écrit sur l’heure. Pour le moment, il fut entendu que Peppino retournerait à la vieille tour et entretiendrait Raphaël par signes ; dans son impatience, la jeune fille s’effrayait à la pensée que son bien-aimé pourrait passer un jour sans recevoir l’assurance qu’elle pensait à lui.

Tout cela réglé, la journée s’écoula fort vite ; Peppino remplit en conscience sa mission ; il vit le prisonnier, qui, rivé à sa fenêtre, semblait être dans la plus grande impatience de reprendre l’entretien, et échangea avec lui toutes sortes de signes plus ou moins intelligibles. Faute de mieux, Hippolyte dut se contenter de ce résultat ; elle remit au gamin le ressort de baleine qui, dans ses mains industrieuses, devait devenir fronde, arc ou arbalète, à son choix ; quant au billet, il était écrit déjà, mais ne serait remis que le jour même où il pourrait être envoyé à son adresse. Cela fait, la jeune fille attendit le retour de son père et le reçut avec cette intrépidité de dissimulation féminine devant laquelle les pauvres hommes ne peuvent que s’avouer irrémédiablement inférieurs et battus.

Le lendemain, Raphaël était à son poste, le cœur frémissant de désir et d’angoisse ; par une bizarre inconséquence, lui qui précédemment, prenait son parti de la monotonie de ses journées et s’engourdissait sans trop de peine, dans une inaction morne, maintenant que l’espoir s’était réveillé en lui, il trouvait les heures singulièrement longues et pour un peu, aurait accusé de lenteur et de coupable indifférence, ce messager dont l’apparition lui annonçait tant d’émotion et de bonheur. Enfin, il le vit paraître, prudent et mystérieux plus que jamais ; après quelques échanges de signes, Raphaël crut comprendre qu’il allait lui être jeté quelque chose qu’il eût à saisir au passage ; il démasqua donc la fenêtre et une minute après, un projectile lancé avec une précision merveilleuse, franchissait l’ouverture et venait rouler sur le carrelage de la salle. Preste comme une bête de proie, Raphaël s’en saisit ; bonheur ineffable, un petit papier était attaché à la pierre ; le détacher, le déplier, le lire, fut l’affaire d’une seconde ; voici ce qu’il contenait :

Au prisonnier malheureux et fidèlement aimé !

Mille et mille souvenirs de celle qui n’oublie pas ! Espérance et courage ; on s’occupe de vous ; tout sera fait pour vous délivrer. Et malheur au cruel oppresseur ! Le bonheur de ses victimes sera son juste châtiment ! Prudence et confiance ! Pensez à celle qui vous aime, au nom de

Santa Cecilia.

Santa Cecilia, c’était un souvenir de Bologne ; Hippolyte demeurait rue Santa Cecilia ; elle avait pris une sorte de culte pour la sainte dont les traits si merveilleux d’inspiration et de beauté, resplendissent dans le chef-d’œuvre de Raphaël qui fait la gloire de Bologne ; elle en avait toujours la copie sous les yeux ; c’était pour elle une devise, une sorte d’emblème, comme une incarnation de sa pensée. Raphaël était bien au courant de cette fantaisie ; il n’hésita pas un instant ; c’était bien Hippolyte qui lui faisait tenir le message, c’était elle qui veillait sur lui, toujours aimante, fidèle jusqu’à la mort ! Lire la lettre, la couvrir de baisers, courir à la fenêtre, faire toute la mimique de l’exaltation, du bonheur, de l’amour le plus passionné, ce fut pour le jeune homme l’affaire d’une seconde, et si ses messages eussent pu revêtir une forme et un corps, certes le pauvre Peppino en eût été accablé. Le but était atteint, le prisonnier ne pouvait plus avoir aucun doute, à lui de profiter de l’avis, il avait maintenant pour lui l’espérance et le temps. La conférence prit fin ; Peppino courut rendre compte à sa maîtresse de l’heureux résultat que son adresse avait obtenu ; encouragé, exalté par le succès, il y mettait maintenant son amour-propre ; pour un peu, sur l’heure même, il aurait promis à Hippolyte que dans un temps bien proche, il lui amènerait son bien-aimé !

Cependant il fallait ne rien compromettre, et malgré toute son adresse, Peppino n’osait se risquer tous les jours dans les ruines. Les communications et la correspondance languissaient donc et Hippolyte trouva bientôt que c’était se contenter de trop peu que de savoir que Peppino voyait Raphaël et lui envoyait ses billets. Elle reprit donc son projet de rendre visite elle-même au prisonnier et insista si bien que Peppino finit par s’engager à tenter l’entreprise. Certes, la pensée de se retrouver dans ces ruines sinistres effrayait un peu la jeune fille, mais cette fois elle ne serait pas seule, puis il s’agissait de voir son bien-aimé et l’enjeu valait bien qu’on risquât la partie. On arrêta avec le plus grand soin le détail de l’expédition, et tout fut mis en œuvre pour en assurer le succès.

Au jour fixé, Hippolyte endossa son habit de cavalier ; il était beaucoup plus commode pour franchir les décombres et les murailles croulantes ; et comme dans la partie habitée du château qu’il fallait traverser, on pouvait rencontrer des gens qui auraient été surpris de cette mascarade, la jeune fille passa sur le tout, sa mante la plus ample, sauf à s’en dépouiller quand on n’aurait plus à craindre les regards indiscrets. Ainsi vêtue, tenant d’une main son éventail, de l’autre une longue canne, accessoire fort de mode en ce moment, elle s’achemina bien posément, de l’air le plus naturel, suivant de loin Peppino qui, de son côté, marchait de son allure de désœuvré, le long des arcades. Il était près de midi, la force de la chaleur tenait renfermés les habitants du château ; les promeneurs purent gagner sans être vus, l’angle nord-est de la grande cour et là, prenant à leur droite, ils disparurent dans les sombres passages et les ruelles délabrées qui terminent cette partie du château.

Marchant en silence, étouffant le bruit de leurs pas, ils gagnèrent du terrain, et se trouvèrent enfin dans une sorte de cour tapissée d’herbes qui débouchait par une étroite poterne sur les remparts. Là, Hippolyte se dépouilla de sa mante et apparut en jeune cavalier prêt à courir les aventures. Peppino avait pris de l’avance ; il avait été entendu que, pour éviter, en cas de rencontre de quelque importun, de paraître cheminer en expédition combinée, le jeune garçon passerait le premier et se maintiendrait hors de vue, en laissant tomber sur le chemin qu’il suivait, des fleurs de souci dont la vive couleur serait aisément remarquée d’Hippolyte, sans pouvoir éveiller l’attention de tout autre qui ne serait pas dans le secret. La jeune fille se mit donc en route, le regard tendu sur la piste des fleurs indicatrices ; l’expédient réussit à souhait et laissant derrière elle quantité de masures délabrées, de décombres noircis, de fouillis de buissons et de hautes herbes, elle eut assez vite franchi la plus grande partie du chemin. Mais elle n’était pas au bout de ses peines ; soudain elle se trouva au pied d’une haute muraille à pic sur le rocher coupé lui-même à vif sur un fort vilain précipice. Il fallait passer sur une étroite corniche encombrée de pierres, revêtue d’une herbe sèche et glissante ; au moindre faux pas, c’était une chute mortelle. Le cœur de la jeune fille cessa presque de battre à la vue de cet obstacle ; elle était hardie et courageuse, son plus ardent désir la poussait à braver toutes difficultés, mais rien ne la préparait à affronter cet affreux abîme, et déjà le vertige lui troublait la vue et rendait sa marche tremblante ; Peppino n’était pas là pour l’encourager ; l’appeler, c’était risquer de donner l’éveil ; émue, frissonnante, elle restait immobile, honteuse, désespérée de sa faiblesse, mais absolument incapable de la maîtriser. Il fallait donc renoncer à cet espoir qui lui embrasait le cœur ; au moment même où le succès allait couronner son audace, un misérable obstacle brisait sa résolution et la réduisait à la plus piteuse impuissance. Elle résista, fit appel à toute l’énergie de sa volonté, ce fut en vain, le gouffre béant l’attirait avec une fascination irrésistible ; brusquement elle se rejeta en arrière ; à bout de forces, elle se laissa tomber sur le sol et fondit en larmes…

À ce moment, derrière l’angle du mur, Peppino parut ; il avait attendu sa maîtresse et ne s’expliquant pas son retard, s’était décidé à revenir sur ses pas. Il mit en œuvre toute son éloquence pour la décider à tenter le passage ; le mauvais pas n’était pas long ; elle se trouverait très vite sur un terrain meilleur, et de là à la vieille tour, il n’y avait plus de difficulté.

Hippolyte n’osait ; toute tremblante, elle restait immobile, les yeux fixés sur l’étroite corniche, incapable de surmonter l’effroi de cet abîme ouvert devant elle ; dans son trouble, elle répétait sans presque en avoir conscience, qu’elle ne pouvait passer là, qu’il y avait sans doute un autre chemin, qu’à tout prix, il fallait tourner cet affreux précipice. Peppino protesta que ce n’était pas possible ; cette muraille était l’enceinte du vieux château, celle même qui, se prolongeant sur toute l’étendue des ruines, avait arrêté Hippolyte lors de sa première tentative ; on ne pouvait la franchir, tant elle était partout haute et inaccessible ; ce n’était qu’au sommet de la paroi de rochers qui soutenait sa base, qu’un éboulement de quelques pierres avait ouvert cet étroit espace par lequel seul on pouvait pénétrer dans l’intérieur ; il fallait passer là ou retourner sur ces pas ! L’alternative était cruelle ; la pauvre Hippolyte se désespérait. Enfin, rassemblant tout son courage, appuyée sur le bras de Peppino, elle se risqua sur l’affreuse corniche ; certes, il fallait que son cœur fût ardemment possédé du désir de voir son bien-aimé pour qu’elle pût surmonter l’horreur que lui causait ce gouffre ! Mais il y a un dieu pour les amoureux, et le mauvais pas fut franchi sans encombre ; animée d’un nouveau courage, la jeune fille gravit hardiment les éboulis du rempart ; cette fois, elle était dans la place, et le succès ne pouvait plus lui échapper !

Toutefois l’entreprise n’était pas encore terminée ; il fallut se glisser dans un labyrinthe de vieux murs à demi-écroulés, franchir des entassements de décombres, entrer à plein corps dans les épines et les hautes herbes au risque de nombreuses déchirures à ses habits, mais ces difficultés ne pouvaient les arrêter, et, enfin, au détour d’une énorme muraille, la vieille tour, but de leur expédition, se dressa devant eux. Le cœur d’Hippolyte battit bien fort à cette vue ; derrière cette dernière barrière, elle allait voir son bien-aimé ! Elle se lança dans l’escalier tremblant qui grimpait dans l’intérieur ; là, peut-être, le danger était plus grand encore qu’au passage du précipice ; les pierres disjointes se tenaient à peine ; quelques-unes s’écroulèrent sous les pas des visiteurs ; un peu plus et quelque effondrement mettrait fin à l’aventure en entraînant les imprudents dans les sombres profondeurs ouvertes sous eux. Tout se passa bien cependant, et au bout d’une montée longue et pénible, Hippolyte eut enfin l’indicible bonheur de voir par une embrasure délabrée, la fenêtre où devait se montrer son bien-aimé ! Tout son cœur se fondit à cette vue ; des larmes, bien douces pourtant, jaillirent de ses yeux ; pauvre bien-aimé Raphaël, dans quelle terrible prison il était condamné à vivre ! Ces murailles énormes, cette enceinte lugubre, ce silence de mort, voilà ce qui était sa demeure depuis de longs mois ! Combien son amour devait être fidèle pour l’avoir soutenu dans une si dure épreuve ! Et quelle dette de reconnaissance et de tendresse elle avait contractée pour le récompenser de sa constance et de ses malheurs ! Elle allait le voir enfin, elle pourrait lui témoigner toute l’affection passionnée qui faisait palpiter son cœur ! Et oublieuse de toute précaution, elle s’élançait à la fenêtre ; pour un peu, elle aurait appelé, au risque de réveiller des échos de l’indiscrétion la plus dangereuse ! Il fallut que Peppino la rappelât presque de force à la prudence et l’obligeât à se retirer dans l’intérieur de la tour jusqu’à ce qu’il eût donné le signal convenu. Le cri de la chouette se fait entendre ; immédiatement Raphaël paraît ; c’est bien lui, le beau, l’élégant cavalier dont l’image est gravée au cœur de la jeune fille ; sa captivité ne lui a rien ôté de son charme ; au contraire, Hippolyte trouve qu’elle lui a donné une expression touchante, presque héroïque ; c’est l’auréole de la souffrance endurée avec une constance sublime, c’est l’éclat le plus brillant, le plus pur, dont puisse resplendir un visage humain !

Cependant Peppino met en jeu toutes ses ressources de mimique pour annoncer à Raphaël, le bonheur qui l’attend ; il semble qu’il réussit, car la figure du prisonnier rayonne soudain de la plus vive surprise, du plus grand bonheur. Hippolyte n’y tient plus, elle paraît à la fenêtre ! Moment suprême ! L’amour, rien ne se fait mieux comprendre ; en quelques regards, les deux amants s’en disent plus qu’en bien des paroles ; arrière les calculs étroits de la prudence, leurs mains s’envoient en baisers tout le feu de leurs cœurs, et c’est vingt fois à recommencer ; quand donc les amants se sont-ils dit tout ce qui remplit leur pensée ! Heureux moments qui font oublier bien des tristesses ; rayonnants, enivrés, les deux jeunes gens ne songent plus aux épreuves du passé, aux dangers du présent, aux appréhensions de l’avenir, ils se voient, ils se témoignent l’ardeur de leur tendresse, tout le reste a disparu pour eux, rien n’existe que le bonheur de se voir, avec ses ravissements, ses délicieux transports !…

Mais que se passe-t-il ?… Brusquement, Raphaël se détourne ; il fait un geste désespéré, il quitte la fenêtre !… Une seule explication est possible : quelqu’un est entré dans sa chambre, un gardien, la Baronne peut-être ?… Et saisis de crainte, Hippolyte et Peppino se rejettent en arrière ; l’ombre qui remplit l’étroite cellule, leur semble à peine suffisante pour garder le secret de leur présence !… Ils attendent, frémissants, les yeux ardemment fixés sur la fenêtre… Peine inutile, Raphaël ne reparaît pas ! Il est certain qu’un empêchement tout puissant le retient à l’intérieur. Hippolyte maudit mille et mille fois l’importun ; elle est sûre que c’est la Baronne elle-même ; cette pensée met le comble à son exaspération ! Mais la force des choses est sans pitié ; il faut céder ; Peppino insiste pour qu’on rentre au château au plus vite. Hippolyte jette un dernier regard sur cette fenêtre où elle vient de voir son Raphaël et tous deux reprennent la route qui les a amenés.

Enivrée par l’exaltation de son bonheur, Hippolyte avait oublié les difficultés du chemin ; dans sa disposition d’esprit actuelle elle les retrouve plus sérieuses, plus redoutables encore ; la descente de l’escalier de la tour lui paraît déjà pénible, dangereuse, mais ce n’est rien auprès de ce qui l’attend au passage de l’enceinte ; là, Hippolyte perd tout courage, elle se sent défaillir ; cet abîme ouvert devant elle lui ôte toute force, toute volonté ; elle déclare qu’elle ne peut faire un pas de plus et se laisse tomber sur place, incapable de vaincre son angoisse. Peppino l’exhorte, la supplie ; tout est inutile. Et cependant il faut passer, sinon tout est perdu, tout est découvert ! Cet argument est irrésistible ; Hippolyte rassemble tout ce qu’elle peut avoir d’énergie ; cramponnée au mur, guidée, soutenue avec la plus merveilleuse adresse par Peppino, elle franchit enfin l’obstacle !… De là, tout est facile ; la distance est vite parcourue ; la jeune fille reprend sa mante, en couvre son costume de cavalier et rentre chez elle de son pas de promenade, le plus naturellement du monde ; personne ne s’est inquiété, ne s’est même aperçu de son absence, l’entreprise a pleinement réussi !

Le soir, la jeune fille examine avec une ardente attention le visage, l’attitude de la Baronne ; il lui semble qu’elle va y lire tous les indices révélateurs de la visite qu’elle a faite, Hippolyte en est sûre, au prisonnier. Comme elle lui porte envie ! Elle peut voir Raphaël à toute heure, lui parler, plaider sa cause auprès de lui !

Et aujourd’hui, quand elle a si mal à propos interrompu leur entretien, a-t-elle pu s’apercevoir de quelque chose ? La surprise, l’embarras de Raphaël, lui auraient-ils inspiré des soupçons ! Va-t-elle lui faire froide mine, tenir quelque propos menaçant ?… Appréhensions vaines ; la Baronne est comme à son ordinaire, gracieuse et accueillante ; avec cette amabilité si naturelle, il est impossible qu’elle ait la moindre inquiétude ; son regard a son expression sombre, mais il en est toujours ainsi ; Hippolyte est la dernière à s’en étonner : ce qui serait surprenant, ce serait que la noirceur de son âme n’apparût pas plus nettement sur sa figure ! La jeunesse, ne connaît pas les nuances ; pour elle, ceux qu’elle déteste sont des coupables, des criminels sans excuse, incapables de dominer leurs remords, de les cacher à tous les yeux ! Mais l’essentiel, c’est que son ennemie ne se soit aperçue de rien ; elle en est sûre maintenant et peut se livrer tout à son aise, à la joie qui inonde son cœur.

Elle est heureuse, comme l’est la jeunesse, pleinement, sans arrière-pensée ; pour elle maintenant, plus de doutes, plus de ces incertitudes cruelles, plus difficiles à supporter qu’un vrai malheur. Jusqu’ici elle ne pouvait s’empêcher de se dire qu’une erreur était possible, que peut-être Raphaël n’était pas au château, ou bien, chose plus terrible encore, qu’il pouvait s’être laissé séduire par la Baronne, que son cœur était infidèle, partagé tout au moins ; maintenant, elle sait que ses inquiétudes étaient vaines ; son amant l’aime comme au premier jour ; vienne la délivrance et rien ne pourra les empêcher d’être heureux ! La délivrance, c’est là le but à atteindre et il lui paraît impossible qu’elle n’y réussisse pas. Les évasions, il s’en voit souvent ; il suffit de gagner un gardien et le succès est assuré. Peppino a des intelligences dans la place ; il trouvera sans doute dans le personnel du château, des intermédiaires tout prêts pour ce genre de négociations, tout disposés aussi à jouer quelque mauvais tour à leur dure et hautaine maîtresse. Il faut donc agir sans retard et dans le plus grand secret ; Rivenne lui-même ne doit rien savoir ; il est trop porté à s’exagérer les dangers de l’entreprise, il sera toujours assez tôt de le prévenir s’il n’est décidément plus possible de faire autrement.

Quelques jours se passent. Peppino a son plan ; il le suit avec la plus extrême prudence ; pénétré de l’importance de son rôle, il mesure avec une réserve toute diplomatique, les renseignements qu’il donne à Hippolyte sur les chances de succès qu’il entrevoit ; la jeune fille frémit d’impatience, mais elle a confiance dans l’adresse de son acolyte et se résigne à le laisser agir ; d’ailleurs, entourée comme elle l’est, toujours en évidence, pouvant à peine disposer de son temps, que peut-elle faire ? Elle doit se borner à conserver une attitude impassible, à se composer une physionomie indifférente, à montrer à tous un front serein, un sourire aimable, en un mot, ne donner aucune prise aux soupçons, aucun essor aux préoccupations qui la dominent. Cette inaction, cette inertie forcée lui sont cruelles ; le matin, au jour naissant, lorsqu’elle se réveille, avec quelle impatience elle compte les heures qui la séparent de la venue de Peppino, avec quelle ardeur elle l’interroge ; que ne donnerait-elle pas pour être à sa place, pour pouvoir agir elle-même, se prendre corps à corps avec les obstacles, combien elle est sûre qu’elle en viendrait promptement à bout !

Mais l’ardeur, le désir passionné du succès ne suffisent pas à tout en ce monde, et Peppino, malgré tout son dévouement, toute son intelligence, se heurte à des difficultés au-dessus de ses forces. Il a des alliés pourtant, il a gagné les bonnes grâces de la mère de Mengino, la vieille femme qui prépare les repas des gardes albanais ; elle n’aime pas la Baronne, la vieille Italienne aux longues rancunes, et si elle reste à son service, c’est la nécessité qui lui en fait une loi. C’est donc une alliée précieuse entre toutes ; par son entremise, Peppino peut se renseigner sur mille détails du service et de l’intérieur du château, surtout sur les Albanais, ces farouches gardiens du prisonnier et sur les chances qu’il y aurait de les tromper même de les corrompre. Malheureusement elles sont bien faibles et les propos de la vieille femme ne sont rien moins qu’encourageants ; à l’en croire, ces gens sont de vrais sauvages, absolument dévoués à la Baronne et prêts, sur un signe d’elle, à commettre les plus terribles forfaits. Quant aux autres gardes, outre qu’ils n’ont pas accès dans le vieux château, leur fidélité paraît être aussi absolue. Espérer un secours de l’extérieur, est tout à fait chimérique ; dans tout le pays d’alentour, le nom seul de la Baronne inspire une vraie terreur, nul n’oserait seulement penser à rien entreprendre contre elle ; la vieille femme tremble à la seule idée que son fils pourrait être mêlé à telle aventure. Peppino la voit si effrayée qu’il ne hasarde pas la moindre allusion à ses projets. Voilà ce qu’il vient dire à Hippolyte et tout cela est si plausible qu’elle reste accablée, comprenant bien que si elle ne doit avoir pour alliés que ces vulgaires subalternes accessibles à toutes les suggestions de la peur et de l’intérêt personnel, elle joue trop gros jeu, surtout pour son bien-aimé. Pourtant elle ne veut pas s’avouer vaincue ; il y a toujours la chance de l’imprévu, du hasard qui peut au moment où l’on s’y attend le moins, faire surgir l’occasion si ardemment désirée ! Peppino fait de son mieux pour la maintenir sur le terrain de la prudence ; lui non plus ne désespère pas, mais il voit de près les difficultés de l’entreprise et il insiste pour ne rien précipiter, ne rien risquer s’il ne survient pas des circonstances favorables. Hippolyte le comprend comme lui ; en apparence donc, elle se résigne, elle attend, mais combien cette patience lui coûte ! Ce qui lui est le plus cruel, c’est qu’elle ne peut revoir son bien-aimé ; elle l’a essayé pourtant, à deux reprises, mais arrivée au passage de la muraille, le vertige de l’abîme a été si fort qu’il lui a été totalement impossible de le surmonter ! Après une longue, une douloureuse lutte, elle a dû s’avouer vaincue et revenir sur ses pas. Cette faiblesse lui brise le cœur ; elle l’a expliqué dans ses longues et tendres lettres que Peppino fait parvenir à Raphaël, mais ce palliatif est d’une insuffisance cruelle, et la jeune fille ne se sent que plus d’ardeur pour obtenir, à n’importe quel prix, la délivrance du prisonnier.

Le temps s’écoule. Peppino lui-même commence à se décourager ; il n’entrevoit aucune possibilité de venir à bout de cette surveillance stricte, de cette prison si fortement gardée. La pensée d’Hippolyte prend une autre direction ; ce n’est pas dans ce château, au cœur de la puissance de son ennemie, que le succès peut être obtenu. Comment ne l’a-t-elle pas compris plus tôt ? Maintenant qu’elle est sûre que Raphaël est au château, retenu par un odieux abus de la force, c’est à Naples qu’elle doit chercher aide et assistance pour le délivrer ; le Roi ne peut tolérer un pareil crime ; l’opinion se soulèvera dès qu’elle en sera informée ; il faut ébruiter l’affaire, provoquer un retentissement terrible, tant et si bien qu’écrasée sous le scandale, la Baronne se décide à lâcher sa proie. Comment résisterait-elle ? La cause des opprimés est si juste qu’elle aura l’appui de tous ; devant cette unanimité, l’obstination la plus aveugle sera obligée de céder. Oui, il n’y a que cette marche à suivre ; le succès est infaillible ; Hippolyte en est à se faire les plus durs reproches de ne pas s’en être avisée plus tôt.

Il faut donc partir et gagner Naples le plus promptement possible. Donc, conséquence forcée, il faut mettre son père dans la confidence et l’amener à consentir à ce départ. Il ne peut s’y refuser ; rester plus longtemps l’hôte de celle qui, de vive force, retient celui que sa fille considère comme son fiancé, ce serait une faiblesse dont Hippolyte ne songe pas même à le croire capable. Et ne lui a-t-il pas dit cent fois qu’à la première démarche imprudente de sa part, il quitterait le château ! Or, en fait d’imprudence, elle n’en a plus à commettre ; cette certitude personnelle qu’elle a acquise de la présence de Raphaël, constitue pour elle le danger le plus actuel, le plus imminent. Cependant l’aveu est difficile, et bien qu’habituée à ne pas trop s’émouvoir des premières explosions de la mauvaise humeur paternelle, la jeune fille ne serait pas fâchée d’en modérer l’éclat. Elle se dit aussi qu’il y a les fouilles, que son père suit avec un intérêt si passionné ; elle les a trouvées bien commodes lorsqu’elles le retenaient loin du château ; maintenant qu’elles sont dans toute leur activité, sera-t-il bien aisé d’en arracher sur l’heure, sans délai aucun, cette passion d’antiquaire ? Un peu de ménagement ne serait pas hors de propos ; pour les démarches ardues qu’il faudra tenter, il est nécessaire qu’elle ait l’appui sans réserve de son père ; n’est-il pas prudent de ne pas le heurter trop vivement dans son goût pour ces recherches, de lui laisser le temps de s’habituer à l’idée de cette phase nouvelle de risques, de dangers, d’efforts de toute nature dans laquelle il va falloir entrer. En compensation du sacrifice qu’elle lui fera, son cœur de père ne sera que plus porté à tout faire pour assurer son bonheur. Tout bien réfléchi, Hippolyte se décide à ne pas révéler encore le secret de la présence de Raphaël et à préparer son père à la pensée d’un prochain départ motivé par la nécessité de faire à Naples de nouvelles et plus sérieuses démarches. Si elle rencontre trop de résistance, alors le moment sera venu de recourir aux grands moyens.

Dès le soir même, en rentrant dans leur appartement, Hippolyte amène la conversation sur ce terrain. Elle affirme avec plus d’énergie que jamais, sa certitude au sujet de Raphaël, et parle d’un prochain départ pour Naples, comme de la seule voie qui reste ouverte pour obtenir la délivrance du prisonnier. Ainsi qu’elle s’y attendait, Rivenne se récrie ; il traite ces affirmations de chimères et demande des preuves ; Hippolyte insiste, discute avec toute la ténacité féminine ; une fois de plus, et de guerre las, le bon Rivenne, désireux de complaire à sa fille, faiblit et atermoie ; il lui faut du temps pour préparer son départ ; il promet de l’employer à faire lui-même une nouvelle enquête, de mettre tout en œuvre pour découvrir la vérité ; bref, Hippolyte se retire avec la promesse que leur départ n’est plus qu’une question de temps ; pour le moment elle n’en demande pas davantage.

La péripétie est rude pour Rivenne ; tout le terrain qu’il croyait gagné, se trouve perdu ; le voilà de nouveau lancé dans ce dédale d’appréhensions, d’inquiétudes, d’angoisses qu’il se flattait d’avoir laissé bien loin derrière lui ; de nouveau il lui faut faire des démarches, poser des questions, rechercher des faits, en tirer des conséquences, modérer l’impatience d’Hippolyte, veiller sur ses irritations, ses imprudences, toutes choses directement contraires à sa nature mieux faite pour l’action que pour les sages et patients calculs. Et ses fouilles chéries, que deviendront-elles pendant ce temps ? Quels bons résultats en attendre, quel plaisir en espérer, s’il ne faut plus s’y livrer qu’avec un esprit anxieux, distrait par d’autres pensées ? Et le bon Rivenne de maudire les fantaisies, les engouements des jeunes filles, cette obstination surtout qui se repaît de chimères, n’écoule que son caprice et ne fait pas le moindre cas des sages avis de l’expérience. Puis, cette dette payée à la mauvaise humeur de l’archéologue, le cœur du père reprend le dessus ; son bonheur dépend avant tout de celui de sa fille ; auprès de cette considération, toute autre disparaît ; s’il est vrai que Raphaël est prisonnier au château, rien ne lui coûtera pour faire cesser une si criante injustice et assurer à Hippolyte le bonheur auquel elle a droit.

Sans tarder, Rivenne reprend ses recherches ; il s’informe, questionne, explore dans tous les degrés de la hiérarchie du château, maîtres et domestiques, subalternes et seigneurs, s’adressant à tous, frappant à toutes les portes, recourant à toutes les sources de renseignements. Ses recherches n’aboutissent pas ; le bruit de la présence de Raphaël au château subsiste encore, peut-être même plus affirmatif que précédemment, mais c’est tout, et il ne peut prendre au sérieux des propos qui ne reposent sur aucune preuve. Puis comme ils sont rares, ceux dont il pourrait accepter la parole en toute sécurité ! Parmi cette foule frivole, qui se soucie en conscience de ne dire que ce qu’il sait être vrai ! Il doit pourtant faire une exception : au nombre des derniers arrivés au château, il en est un qui lui paraît digne de toute confiance ; c’est le prince Dragonelli, un grand seigneur de race, homme d’esprit et d’intelligence, ayant l’habitude du monde et la pratique des grandes affaires ; son âge et sa haute position lui ont donné tous les moyens d’être bien informé. Sans doute, il professe une vraie considération, une grande sympathie pour la Baronne, mais ce n’est pas une raison pour récuser son témoignage et, mieux que personne, il doit être bon à consulter. Rivenne se ménage avec lui un entretien ; il l’amène aisément sur le terrain qu’il s’agit d’explorer. Le Prince entame le sujet sans hésitation, comme chose toute naturelle et sur laquelle il n’y a rien à cacher.

— Ah, dit-il, vous avez entendu parler de ces vieilles histoires ! On a bien raison de dire que la vérité est au fond du puits ; elle s’y cache si bien que l’invention et la fable, la malveillance aussi, ont beau jeu pour se donner carrière à ses dépens. Pourquoi s’en étonner ; vous connaissez le monde ; la Baronne tient grand état, et parmi cette foule de gens qui se disent ses amis et amies, il serait aussi surprenant que sa réputation sortît intacte de cette mêlée que de se voir exempt de déchirures après avoir traversé un fourré de buissons ! La Baronne est en position d’exciter l’envie, et plus on lui fait bonne mine en public, plus on se plaît à en dire du mal en particulier. Mais, vous le savez, propos de cour et de ville, autant en emporte le vent, et tel qui incrimine avec le plus d’assurance le passé de la Baronne, serait fort empêché si on le mettait en demeure de prouver l’exactitude de ses affirmations. Je n’étais pas à Naples lors des événements qui ont donné lieu à ces rumeurs, mais je me faisais tenir au courant et j’ai eu quantité d’occasions de me renseigner de source sûre. Le comte Ranieri a disparu, cela est certain, et les bonnes langues ont accusé la Baronne d’y être pour quelque chose, mais rien, absolument rien, je vous l’atteste, n’autorise à croire à ces bruits odieux. Nombre de personnes affirment avoir vu le Comte plusieurs années après, en pleine vie et santé, et menant comme toujours, un train du diable ; car il faut le dire et le répéter hautement, c’était un sacripant dans toute l’acception du terme ; fort beau du reste, aventureux, hardi à toute outrance, homme de ruelles et de tripots, semant l’or à pleines mains, ne reculant devant rien ni devant personne, et absolument incapable de rien ménager dès que son intérêt ou son caprice était en jeu. Dans ses démêlés avec la Baronne, il a eu le mauvais rôle, cela est absolument certain. De tels gens sont faits pour les fortunes les plus diverses ; un jour au pinacle, le lendemain, crac, ils font le plongeon et disparaissent. Comment, où a-t-il fini, nul ne le sait au juste ; est-ce dans l’assaut de cette ville turque, selon la version de la Baronne, est-ce dans quelque bagarre obscure comme il y en a tant dans la mauvaise compagnie, peu importe, mais encore une fois, cette histoire d’un abordage dans la baie de Naples, d’un égorgement à la barbaresque, c’est une bonne calomnie que l’on devrait avoir honte de répéter. Et de même pour la fille de la Baronne ; après tantôt vingt ans, il est agréable de lancer cette fable romanesque de séquestration, de prise de voile forcée, mais quand on a été témoin du désespoir de la Baronne lors de la disparition de sa fille, que l’on s’est fait raconter les recherches qu’elle a faites, les efforts surhumains qu’elle a tentés pour la retrouver, oh, je vous l’assure, on admire la puissance de la malignité humaine et on plaint ceux qui sont en butte à ses coups !

— C’est ce que j’ai toujours pensé, dit Rivenne, et je suis heureux de voir confirmer de si bonne source la conviction que j’ai toute en faveur de la Baronne. Et je ne peux m’expliquer l’acharnement avec lequel on la poursuit en toute occasion, car, tout récemment encore, à Naples, on m’a rebattu les oreilles de je ne sais quelle sotte histoire d’enlèvement d’un jeune homme… en vérité, la médisance ne sait plus qu’inventer !

— Ah, vous voulez parler de Raphaël Corenzio ? Vous avez bien raison ! Que de bruit pour un si piètre personnage ! Et parce que la Baronne qui, après tout, est bien libre et n’a pas à répondre de ses actions à personne, a paru vouloir quelque bien à ce jeune homme, ne voilà-t-il pas une belle raison de l’accuser de l’avoir fait enlever. Pardieu, à la place de ce petit sire, je m’estimerais heureux, et il faut avoir pour le plaindre, de la pitié à n’en savoir que faire !

— Mais, à votre sens, croyez-vous à cet enlèvement ? Si vraiment il a eu lieu, je l’avoue, le procédé me paraîtrait brusque. Que peut bien en penser le gouvernement du Roi ?

— Bon Dieu, il n’en pense rien ; le jeune homme était de petite conséquence, de bonne famille sans doute, mais pas mal dévoyé et en médiocre odeur à la Cour. Il passe pour avoir eu à Milan des fréquentations suspectes avec des agents impériaux et je crois savoir qu’on avait l’œil sur lui. Si donc il a disparu, je pense que c’est avec consentement supérieur ; peut-être est-il tout simplement à l’ombre pour quelque temps dans quelque forteresse. Je sais qu’on a dit qu’il était dans ce château où la Baronne qui paraissait l’avoir pris à gré, l’aurait fait conduire pour l’amener à un mariage ; le fait est-il vrai, je l’ignore, et rien de ce que je vois ici ne peut me le faire croire. Pourtant, tout est possible, les femmes sont si folles ! La Baronne elle-même qui a si ferme esprit, a aussi ses lubies, et ce qu’elle veut, elle le veut bien, presque trop. Pour moi, je regretterais ce mariage ; la Baronne est faite pour mieux que cela, mais je serais bien trompé si elle se laissait dominer par ce jeune homme. Elle a bonne tête, notre belle Maxence, et une volonté de fer. Elle aimait aussi son premier mari, et pourtant, quand l’accord a cessé, des deux, vous voyez celui qui a cédé la place. Il faudra que mons Raphaël marche droit, sinon, je vous le prédis, il n’aura pas la vie commode… Elle a la main rude, la Baronne, terrible même quand elle s’y met, et elle en a donné, pas loin d’ici, de formidables preuves. Mais on ne peut lui en vouloir ; quand on sait à quels gens elle a eu affaire, par quelles circonstances elle a dû passer, et qu’on voit les résultats qu’elle a obtenus, en vérité, on ne peut assez admirer son lucide bon sens et l’énergie de son esprit. Ah, si c’était un homme, quel général d’armée, quel ministre d’état elle aurait fait !… Seulement il ne faut pas traverser sa route et il ne fait pas bon heurter sa volonté. Elle a du sang Albanais dans les veines, et cela se voit ; sa colère est terrible, malheur à l’imprudent qui s’y expose ; au premier moment elle est capable de tout ! Mais elle est bonne au fond ; ceux qu’elle aime, elle fera pour eux tous les sacrifices ! Vraie nature de femme, après tout, et bien charmante ; tous ceux qui l’approchent, ses gardes, ses domestiques, ses paysans même, qu’elle a si rudement menés, ils la craignent, c’est vrai, mais ils lui sont dévoués, ils l’aiment ; il y en a tant d’autres qui, sans se faire craindre, ne réussissent qu’à se faire détester !

Telle était l’opinion du prince, et il y avait lieu d’en tenir grand compte ; elle devait refléter d’une manière fidèle, ce qui se pensait en haut lieu sur le compte de la Baronne, et certes elle n’était pas de nature à faciliter une croisade en faveur du prétendu prisonnier. Rivenne ne s’en trouvait donc que plus perplexe ; il connaissait trop bien la ténacité de sa fille pour croire qu’elle se résignerait sans autre, à renoncer à ce projet qui lui tenait si fort au cœur, et il craignait que poussée à bout, elle ne se laissât aller à quelque coup de tête dont il ne pouvait prévoir les conséquences. Pourtant il n’avait pas le choix, il fallait tenter l’épreuve, et il le fit à la première occasion. Comme il le prévoyait, Hippolyte renvoya bien loin toute possibilité d’admettre qu’elle se fût trompée ; avec cette logique absolue des amoureux et des femmes, elle ne s’attachait qu’à la partie du discours du prince qui s’accordait avec sa conviction ; puisqu’il admettait comme possible que Raphaël fût au pouvoir de la Baronne, elle y voyait, elle, la confirmation de ses prévisions et s’en faisait une preuve d’une absolue certitude. Partant de là, et excitée par la contradiction, elle déclara qu’il était impossible qu’une telle violence restât impunie, que même la faveur du Roi se lasserait d’en assurer la durée, que des démarches énergiques, la publicité donnée à un pareil abus, au besoin même un peu de scandale, en amèneraient forcément la cessation. Rivenne fit de son mieux pour combattre ces chimères, mais Hippolyte avait de trop bonnes raisons pour ne pas être convaincue, et chacun resta dans son opinion.

Pourtant, si Rivenne eût été plus perspicace, il eût surpris chez sa fille plus de découragement qu’elle ne voulait en laisser paraître. Dans la chaleur de la discussion, pour rien au monde, elle n’eût consenti à se montrer ébranlée, mais livrée à elle-même, elle en venait à reconnaître que la situation était désespérée. Elle avait tenté une fois encore de pénétrer jusqu’à la prison de Raphaël ; luttant contre cet horrible vertige de l’abîme, elle s’était hasardée sur l’étroite corniche des rochers ; un étourdissement l’avait saisie, une pierre détachée sous son pied avait failli l’entraîner dans le précipice ; sans le dévouement et l’adresse de Peppino, elle était perdue… Tremblante, meurtrie, ses habits en lambeaux, elle avait dû s’avouer vaincue et s’était retirée toute en larmes et le désespoir au cœur. Toute sa ténacité, l’ardeur de son amour suffisaient à grand peine à la soutenir dans cet écroulement de ses espérances ; rentrée dans sa chambre, elle s’abattit sous une crise d’amer désespoir. Mais la jeunesse a des ressources infinies, et au sortir de ce paroxysme, par un soudain retour, elle se reprit à se dire que tout n’était pas perdu, qu’il était impossible qu’une injustice si criante qu’elle en devenait un vrai crime, fût sanctionnée même par l’autorité la plus prévenue, qu’un appel direct au Roi, dût-elle se jeter elle-même à ses genoux, ne pouvait manquer d’être couronné de succès. Pour cela, il fallait retourner à Naples et là, hors de l’influence de la Baronne, elle dirait tout à son père et saurait bien l’amener à la seconder dans ses desseins.

Quelques jours se passèrent sans incident. Hippolyte, fidèle à son rôle, ne parlait plus de Raphaël ; elle s’enquérait du résultat des fouilles et paraissait y prendre un réel intérêt ; la vérité est qu’elle avait hâte de les voir terminées ; c’était le seul obstacle au départ, à tout prix il fallait le lever. Rivenne tout heureux de ce calme inespéré, se disait que sa fille était enfin convaincue de l’inanité de ses chimères, et se félicitait du bon résultat de sa diplomatie ; libre d’inquiétude, il s’abandonnait à sa passion d’archéologue et courait à ses fouilles chéries avec plus d’ardeur que de réel succès ; mais en antiques comme pour la chasse, l’abondance du gibier n’en fait pas le mérite, et le plus mince débris arraché à grand peine à la terre avare, a tout autrement de saveur que telle belle pièce que l’on a toute facilité d’acheter.

Désireuse de complaire en tout à son père, Hippolyte manifesta le désir de visiter les travaux ; il y avait longtemps qu’elle n’y était allée, et Rivenne heureux de la voir revenir à de si bons sentiments, s’empressa d’accéder à sa demande. Ils partirent de bon matin et se dirigèrent sur les nouvelles fouilles ; les premières, celles du ravin près de l’ermitage, étaient épuisées et presque abandonnées ; ils s’y arrêtèrent à peine, et rendus à destination vers dix heures, ils purent à loisir organiser le campement, visiter les tranchées et procéder au déjeuner, chose toujours importante pour Rivenne. Puis, comme la chaleur était forte et qu’ils ne voulaient pas revenir avant que l’approche de la soirée en eût tempéré la violence, ils s’installèrent confortablement à l’ombre d’un bouquet d’arbres sur un moelleux tapis de mousse sèche ; le digne gentilhomme s’endormit presque aussitôt ; Hippolyte, moins disposée au sommeil, se reposait à demi-couchée, la tête appuyée à un fût de cyprès. Dans l’immobilité de son corps, son esprit vaguait au loin, emporté par mille pensées confuses ; elle revoyait son Raphaël, tel qu’il lui était apparu à Bologne, dans tout l’attrait charmant de leurs premières rencontres si tôt suivies des pures délices de leurs confidences et de leurs aveux. Comme cet heureux temps était loin ! Que d’angoisses, de tristesses, avaient succédé à ces courts moments de bonheur ! Elle ne pouvait penser qu’en frémissant, à ce silence de mort qui avait si longtemps glacé son cœur, et maintenant, si elle avait la consolation de savoir que son amant était vivant et toujours fidèle, quelle amère douleur l’étreignait à la pensée de cette prison impitoyable qui le séparait d’elle, de l’obsession de cette passion odieuse qui était venue brutalement se mettre à la traverse de leurs amours ! Oh, cette femme, cette furie qui s’arrogeait ainsi le droit de briser leur bonheur, comme elle la haïssait, avec quelle volupté indicible elle lui aurait rendu au centuple le mal qu’elle leur faisait ! Et cela lui était impossible ; la fatalité voulait qu’elle fût sans force contre cette ennemie ; beauté, richesse, pouvoir, c’est elle qui avait tout, elle était inattaquable, invincible ! Bien plus, elle avait droit à sa reconnaissance ; un hasard ironique, impitoyable, lui avait permis de lui sauver la vie ; vexation suprême, cette aversion qui soulevait le cœur de la jeune fille, devenait une ingratitude inavouable ; il fallait qu’elle dévorât, sans en laisser rien voir, ses aspirations les plus légitimes, les impulsions les plus vivaces de son cœur ! Ah, c’était là le comble de son infortune, et dans l’ardente fièvre de sa colère, elle se demandait si jamais personne au monde avait dû endurer l’épreuve qu’elle subissait !…

Elle se laissait aller au cours de ces amères pensées, lorsque, soudain, au loin, sur la plaine inondée de soleil, elle aperçut un cavalier qui accourait à toute bride, traversant au plus court, champs, ravins et buissons. Elle se redressa brusquement ; une violente angoisse lui étreignit le cœur, il lui semblait que sa destinée était aux mains de cet inconnu ! Pourquoi cette course folle dans ce pays si calme, à l’heure paisible du farniente, au moment où tout travail, même le plus urgent, est interrompu ! Certes, ce n’est pas l’allure du paysan qui regagne sa chaumière pour le repos de midi, c’est le train effréné du courrier porteur de fâcheuses nouvelles. Quelque chose de grave s’est passé dans le voisinage, au château sans doute ! Oui, elle en a l’intuition sans doute possible, quelque événement s’est produit, et cet événement, c’est pour elle, pour son amour, pour son bonheur, qu’il a les plus immédiates conséquences ! La Baronne est morte peut-être !… Et son cœur enfiévré de passion, ardent à l’espérance, bondit et se dilate comme si elle voyait s’ouvrir devant elle tout un avenir de félicité ! Pourquoi pas, après tout ? Cette femme toute d’emportement et de tempêtes, n’a-t-elle pas amassé sur sa tête, bien des haines, bien des colères, de furieuses vengeances ! Qu’y aurait-il d’extraordinaire à ce qu’elle eût succombé dans quelqu’une de ces actions violentes auxquelles elle se complaît ? Qui sait même si ses forfaits n’ont pas fini par attirer sur elle la sévérité de la justice royale, si elle n’est pas arrêtée, traitée en coupable, mise à jamais hors d’état de nuire ? Et c’est la délivrance pour ses victimes, la liberté pour le prisonnier, la fin de ce drame inique, de cet odieux abus de la force ! Sans même aller si loin, n’a-t-elle pas pu périr dans quelque accident, sous l’étreinte de quelque maladie subite ? Et plus prompte que l’éclair, la pensée d’Hippolyte parcourt tout un infini d’hypothèses, se trace mille tableaux, toujours avec ce trait suprême, resplendissant comme une flamme vengeresse, son ennemie terrassée, Raphaël libre, rendu à son amour ! Voilà ce que ce cavalier porte avec lui, c’est là l’événement imprévu qui le lance à travers tous les obstacles au triple galop de son cheval ! Que ne donnerait-elle pas pour l’arrêter, pour l’appeler à elle ! Elle s’est levée, elle agite le bras pour lui faire signe, mais, brusquement, au lieu de monter la colline, le cavalier la contourne sur la droite, et se perd dans les profondeurs boisées du ravin…

Hippolyte est retombée à sa place ; pâle, le cœur palpitant, respirant à peine, elle reste immobile ; rendue à elle-même, les yeux fixés sur la plaine déserte, elle se demande si elle n’a pas été le jouet d’une illusion, si elle ne s’est pas livrée, comme une enfant naïve, à quelque fantaisie absurde de son imagination. La mort de la Baronne, sa déchéance, quelle probabilité y a-t-il pour de tels bouleversements ! Et devant elle, se dresse, vision effrayante, l’image de cette femme au regard intrépide, à la volonté si ferme, à l’intelligence si présente, si indomptable ! Quelle apparence y a-t-il que cette puissance si solidement assise se soit écroulée en un instant ! Et de nouveau, Hippolyte voit se retracer devant elle ces scènes terribles où son ennemie a déployé son implacable violence, cette exécution du village, la lutte contre le taureau, la mort du braconnier, ces actes d’une force que rien n’arrête, qui se sent invincible ! Cet événement inconnu, qu’elle pressent, dont elle a la certitude, ce ne peut être qu’une nouvelle manifestation de cette formidable énergie !… Si le château avait été le théâtre de quelque nouvelle tragédie, de quelque exécution impitoyable, si on avait découvert… ! Et un frisson glacé court dans les veines de la jeune fille ; il lui semble qu’elle est sous l’étreinte de son ennemie, qu’elle va être broyée par l’explosion de cette fureur sauvage, terrible comme le bond du tigre, sans merci comme le choc de la foudre ! Dans son angoisse, elle s’abat sur elle-même, la figure cachée dans ses mains, sa pensée vacille, chancelle éperdue, affolée ; elle reste immobile, sans force, inerte, comme l’oiseau que fascine l’œil vitreux du serpent !

Soudain, elle tressaille ; du côté du ravin, un bruit de branches froissées se fait entendre ; quelqu’un marche dans les fourrés ; le feuillage s’entr’ouvre, c’est Mengino ! Il est pâle, sa figure porte l’expression d’un trouble qui touche à l’effroi. Il fait signe à Hippolyte ; c’est quelque grave nouvelle qu’il doit lui communiquer sur l’heure. Sans hésiter, elle éveille son père ; en voyant sa figure bouleversée, d’un bond il est sur pied :

— Qu’est-ce donc ? s’écrie-t-il, et d’un geste machinal de vieux soldat fait aux brusques alertes, il étend la main vers ses pistolets.

Mais déjà Mengino est auprès d’eux ; sans mot dire, il les entraîne sous le feuillage ; là ils sont hors de vue, à l’abri de tout regard indiscret.

— Au nom du ciel, s’écrie Rivenne, que se passe-t-il ? Parle, mordieu, ou bien…

— Je vais parler, dit Mengino, mais du calme, car il y va de notre vie à tous !

— De notre vie ! s’écrie le gentilhomme en redressant sa taille robuste. Ah çà, qui donc oserait !…

— Quelqu’un qui ose tout ; la Baronne !…

— La Baronne !… La menace est plaisante…

— Non pas plaisante, oh, certes pas, tout ce qu’il y a de plus sérieuse !… En deux mots voilà ce qui se passe : je viens de recevoir un message du château ; il émane de bonne source et il faut y ajouter foi : Peppino a été surpris rôdant dans les ruines ; on a tiré sur lui, il a disparu dans le précipice, mort ou blessé, on ne sait. Il paraît qu’il y a là quelque secret bien grave, car la Baronne est entrée dans une de ses terribles fureurs, elle a fait fouiller l’appartement, les effets de votre Excellence…

— Mon appartement, mes effets ! Elle aurait osé ! Ah, mordieu, cela ne se passera pas ainsi…, je…

— Pardon, Votre Excellence, je raconte, laissez-moi finir. Il paraît qu’elle a découvert quelque indice qui a redoublé sa rage, car elle voulait, elle veut vous faire saisir sur l’heure, vous et Mademoiselle votre fille… En ce moment peut-être, les gardes sont-ils déjà sur vos traces…

— Qu’ils y viennent, mordieu ! s’écrie Rivenne, les yeux étincelants, rouge de colère. Traiter ainsi un Rivenne-Moirans, oh, par le sang de Christ, cela crie vengeance !…

— Oui, mais vous êtes seul ; que ferez-vous contre dix, contre vingt !… Le plus sûr est de prendre du champ ; après, si vous voulez réparation, vous pourrez y penser à loisir.

— Prendre du champ ! Me sauver, moi ! Non, de par tous les diables, ce n’est pas dans mes habitudes, et… !

— Vous, c’est bien, mais Mademoiselle… Vous ne connaissez pas cette furie, ni l’obéissance aveugle de ses sbires ; si elle a dit de vous amener morts ou vifs, morts ou vifs on vous amènera !

Rivenne regardait sa fille ; pâle, tremblante, Hippolyte osait à peine lever les yeux. L’amour paternel l’emporta sur la fierté du gentilhomme, sur l’orgueil du soldat…

— Tu as raison, dit Rivenne. Je l’ai vue à l’œuvre, cette femme, je sais qu’elle peut se porter à tous les excès ! Pour moi, cela me serait égal et je suis fait au feu, mais ma fille, je ne peux l’exposer aux chances d’une bagarre avec ces coupe-jarrets !… Allons, qu’on selle les chevaux et partons… Oui, je pars, mais, mordieu, je reviendrai, et si forte qu’elle soit, la Baronne, et avec toute sa soldatesque, ah, je le jure bien, j’aurai raison de cette insulte !

Les laquais s’empressaient autour des chevaux.

— Et où aller ? dit Rivenne ; dans ce diable de pays perdu, je ne connais personne…

— Si votre Excellence me permet un conseil, dit Mengino, je pense que le mieux est de se diriger sur Isernia ; c’est à quatre heures d’ici en faisant diligence et par des chemins que je connais. Isernia est terre royale ; il y a deux cents hommes de garnison et un gouverneur qui est un vieil officier énergique et loyal ; vous pouvez vous fier à lui, il ne vous livrera pas !

— Je le crois, pardieu, bien ! On ne livre pas un gentilhomme français comme un va-nu-pieds relevé au coin d’une borne !…

Mengino fit un geste comme pour exprimer un doute.

— Pas trop s’y fier, dit-il. À Solmone, ça pourrait se passer autrement…

— À Solmone ! dit Rivenne ; ce petit marquis Biffi, tu croirais que… ! Après cela, il ne me revient guère, ce petit homme, et tu as peut-être raison. Il a trop désir de retourner à Naples, et cette Baronne le ferait tourner comme un tonton ! Va pour Isernia donc, et au diable ce pays de furieux et de lâches !

Soudain il s’arrêta.

— Ah ça, dit-il, Mengino, mon ami, je te tiens pour un brave garçon et je t’ai donné la preuve de ma confiance, mais en ce moment, il me semble que je t’en donne trop. Tu me dis des énormités et je te crois sur parole, mais avant de passer aux actes, c’est bien le moins que tu me fasses connaître de qui tu tiens tes informations. Que diable, ce matin, tout était tranquille au château ; hier la Baronne m’a fait toutes ses grâces, aujourd’hui, à t’en croire, elle tue mes gens et met ma tête à prix ! C’est dur à avaler, cela, et si je lâche la partie, tout au moins je veux savoir pourquoi !

— Oh, c’est bien facile, et votre Excellence va voir que je ne dis que l’exacte vérité. La nouvelle a été donnée, il n’y a pas deux heures, à mon frère ; il est venu à franc étrier me la porter ; si vous voulez lui parler, le voici. Eh ! Paolo !…

Il fit un signe, et on vit sortir des buissons, un jeune homme de figure assez rude, ressemblant à Mengino, mais avec moins de finesse dans les traits.

— C’est toi, dit Rivenne, qui viens de dire à Mengino ce qu’il nous apprend ?

— Oui, Excellence, répond le jeune homme, et je lui ai même apporté le clou…

— Le clou ! Quel clou ? Que diable veux-tu dire ?

— Voilà, Excellence, reprit Mengino ; vous savez que je ne suis pas dans les bonnes grâces de la Baronne et je n’ose guère me risquer au château. Pourtant j’y ai ma mère et ma femme.

— Ah, tu es marié ! Et que fait-elle, ta femme ?

— Elle est employée à la seconde lingerie, et nous sommes convenus que quand je peux venir, elle m’envoie une plume ; si au contraire, la Baronne est dans ses furies et qu’il y ait danger pour moi de me montrer, tant seulement au village, elle m’en prévient en m’envoyant un clou. Or, le clou, le voici ; Paolo vient de me l’apporter, et je sais ce que cela signifie ; il y a danger de mort, et pour vous plus encore que pour moi !…

— Oui, mais encore une fois, d’où vient cette fureur ? Si on fait massacrer les gens, encore faut-il leur dire pourquoi ? Elle fait tirer sur cet enfant qui est à moi, elle me menace moi-même et je ne sais pas seulement à quel propos !… Cordieu, cela crie vengeance !

— Je peux vous dire ce que je sais, vous pourrez peut-être en tirer quelque conséquence…

— Eh bien, va, parle donc !… Ce que je crois, moi, c’est que cette femme est folle, car le diable m’emporte si j’y comprends rien !

— Eh bien, voilà ce que m’a dit Paolo : ce matin, ma femme était à la cuisine, causant avec ma mère ; il est venu un Albanais, un de ces bandits de la garde particulière de la Baronne. Il s’est mis à rire, de son rire de sauvage :

— On a tiré du bon gibier, a-t-il dit, ce matin, dans le vieux château !

— Quel gibier ? a dit ma mère, sans faire semblant d’y attacher de l’importance.

— Le petit page du seigneur français, a répondu le sauvage. On l’a trouvé dans les ruines, là où c’est défendu d’aller ; il n’a pas voulu se rendre ; on a tiré sur lui, c’est la consigne ; plouf, il a déboulé dans le précipice ; on l’y cherche maintenant… Et s’il a des complices, ils y passeront aussi !

Et il riait, le gueux ! En effet, il y avait un grand mouvement au château. Les gardes avaient pris les armes, un peloton était dans l’escalier et le corridor qui conduisent à l’appartement de votre Excellence. Ma femme qui est fine comme l’ambre, a été aux informations ; il paraît qu’on avait trouvé dans les ruines, des lambeaux d’habit qu’on croit appartenir à votre Excellence ; on les a portés à la Baronne ; elle est entrée dans toutes ses rages, a dit qu’elle était trahie, qu’elle se vengerait ; elle a fait ouvrir l’appartement et on a fouillé partout… Ma femme a compris que c’était grave ; sans perdre un moment, elle a dépêché sa petite sœur Mila, une gamine grosse comme le poing, mais alerte comme une souris ; les sentinelles n’ont pas pris garde à ce petit chiffon d’enfant ; elle est sortie et est venue tout courant prévenir Paolo et lui remettre le clou. Paolo a pris un cheval et est venu ici ventre à terre. C’est qu’il n’y avait pas de temps à perdre ; les gardes sellaient déjà leurs chevaux ; on sait que vous êtes ici ; dans une demi-heure peut-être, ils peuvent vous atteindre, et une fois dans les griffes de la Baronne, on n’en sort pas comme on veut !

— Oui-dà ! s’écriait Rivenne ; cordieu, c’est ce que nous verrons, et j’ai bonne envie, moi, de rentrer tout droit au château, et de lui dire son fait, à cette Baronne, et à ses estafiers de malheur ! Faire fouiller chez moi, me lancer ses sbires aux trousses, à moi, comte de Rivenne-Moirans, chef d’escadre de sa Majesté le Roi de France, comme si j’étais un malfaiteur, un gueux de grande route, mais c’est une infamie, cela, ça crie vengeance ! Et tout ce bruit pour quelque mauvais chiffon trouvé dans ces ruines où je n’ai jamais mis le pied qu’en sa compagnie ! Cette femme est folle vraiment, trois fois folle, et elle mérite une leçon ; elle l’aura, pardieu, et je m’en charge ! Mille diables, bien lui prend d’être une femme, sans cela il lui faudrait en découdre, et je lui montrerais, avant ce soir, ce que vaut l’épée d’un gentilhomme français !

Hippolyte écoutait ces furieuses tirades et son cœur se serrait d’une angoisse indicible. Il était donc là, ce danger terrible qu’elle avait bravé avec tant de légèreté insouciante ; il menaçait la vie de son père, de son amant, et c’était elle, elle seule qui l’attirait sur leurs têtes ; c’était elle qui avait lancé Peppino dans cette entreprise où le pauvre enfant avait trouvé la mort, c’était quelque lambeau de son habit de cavalier, déchiré sans doute dans quelque passage difficile et resté dans les ruines, qui avait révélé à la Baronne ce secret si bien gardé ! Et que faire maintenant ? Abandonner Raphaël aux fureurs de cette femme enfiévrée de jalousie, exaspérée d’avoir été dupe, ou bien exposer son père à sa vengeance sans merci ! L’alternative était terrible ; dans son angoisse, la pauvre enfant sentait sa raison lui échapper ! Il fallait se décider pourtant ; chaque minute perdue était autant de donné à leur ennemie ; d’un moment à l’autre, elle pouvait voir paraître les cavaliers lancés à leur poursuite et son père engagé dans une lutte inégale où il devait infailliblement succomber ! Éperdue de douleur et d’effroi, par un mouvement instinctif elle se leva et se jetant au bras de son père :

— Partons, dit-elle, il le faut ! Vous connaissez cette femme, nous ne pouvons nous laisser tomber dans ses mains !

— Pour toi, je le fais, dit Rivenne, mais il m’en coute ! Ce n’est pas mon habitude de céder devant les menaces ! Mais ce n’est que partie remise, j’aurai ma revanche, je le jure sur mon honneur de gentilhomme, et que tous les tonnerres du ciel m’écrasent si je n’en viens pas à bout !

On avait amené les chevaux.

— Par où prenons-nous ? dit Rivenne.

— Nous coupons droit par le ravin, répondit Mengino, et de là par les bruyères jusqu’à Castelverde où nous trouverons la route ; en quatre heures, si nous marchons bien, nous serons à Isernia.

— Et ton frère, vient-il avec nous ?

— Non pas, il faut qu’il rentre au village ; de là, il pourra nous renseigner sur ce qui se passe au château. Et il faut qu’il prenne par une autre route pour ne pas être aperçu ; si on venait à savoir qu’il nous a prévenus, il ne serait pas en vie ce soir !

Il se fit un silence ; cette terreur qu’inspirait l’impitoyable autorité de la Baronne semblait jeter sur eux une ombre sinistre.

— Partons, dit Rivenne d’une voix brève.

Ils descendirent dans le ravin, traversèrent le torrent, remontèrent par une sorte de crevasse boisée, puis débouchèrent dans un vallon désert, enserré dans des pentes revêtues de hauts buissons. Une mousse épaisse étouffait le bruit des pas des chevaux ; on cheminait en silence, prêtant l’oreille, comme si l’on devait entendre le retentissement du galop de l’ennemi. Le terrain devenait plus facile, on accéléra l’allure en ayant soin de se masquer dans les ondulations du sol. Une heure se passa, rien de suspect ne parut, le danger d’être découverts diminuait à chaque pas. Hippolyte respirait plus librement ; son père au moins, était hors d’atteinte. Mais son amant ! Il lui semblait qu’il était perdu pour elle ; il restait seul, abandonné de tous, enseveli dans cette prison impénétrable, livré à tous les emportements de cette femme enragée de jalousie et de fureur ! Alors, sous l’étreinte de ces horribles pensées, la pauvre jeune fille croyait sentir le ciel, comme une masse de plomb, s’abaisser sur sa tête et l’ensevelir dans les ténèbres étouffantes d’un sépulcre ! La mort valait mieux que ce supplice ; que lui importait la vie, si elle n’avait plus d’espoir de revoir celui qu’elle aimait ! Et dans son angoisse, elle se surprenait à désirer presque d’entendre derrière elle le galop des cavaliers lancés à leur poursuite ; si dans le combat une balle devait venir la frapper, cela ne valait-il pas mieux que de vivre dans ce désespoir mortel qui lui broyait le cœur ! Pourtant, l’espérance est chose si naturelle à la jeunesse, elle se reprenait à penser que Raphaël risquait peut-être moins qu’elle-même ; ce n’était pas sur lui que la rage de leur ennemie devait se porter ; il n’était pour rien dans les tentatives faites pour le délivrer ; la Baronne devait même penser qu’il les ignorait ; pourquoi l’en eût-elle rendu responsable ? Et quelque peu rassurée, elle se reprenait à songer à l’avenir, à se dire qu’un jour viendrait où leur cause triompherait, où la scélératesse de cette femme exécrable serait confondue, où ses forfaits recevraient leur juste châtiment !…

L’aspect du pays avait tout à fait changé ; après avoir longtemps cheminé dans un réseau confus de collines rocheuses, brûlées du soleil, uniformément revêtues de hautes herbes sèches et de buissons aux sombres feuillages, ils approchaient de régions plus habitées ; des champs cultivés, quelques fermes isolées apparaissaient et au loin sur une hauteur, un village montrait ses maisons basses et la blanche silhouette de son clocher. Encore une demi-heure de marche et ils prirent pied sur la grande route.

La distance parcourue était grande ; les chevaux de l’ennemi partis directement du château, devaient être trop fatigués pour faire une poursuite bien rude ; on modéra l’allure et la conversation reprit sur les circonstances qui avaient amené cette brusque péripétie. D’après la version de Paolo, il était facile de comprendre que la cause de cette bourrasque si imprévue devait être cherchée dans la présence au château du prisonnier mystérieux ; de pure supposition qu’elle était jusqu’alors, elle avait pris dans ces derniers temps, une réalité incontestable, mais l’aventure n’en restait pas moins ténébreuse, et dans la disposition d’esprit où était la Baronne, ses hôtes n’en parlaient qu’à mots couverts et sans oser rien affirmer. Cela ne pouvait étonner Rivenne, mais il se garda bien de rien dire qui pût faire croire qu’il en savait plus long que les autres. Hippolyte suivant son exemple, ne répondit que par son regard aux muettes interrogations de son père ; elle se réservait de lui en dire plus dès qu’ils seraient seuls et au moment qu’elle jugerait opportun. Du reste, pour le quart d’heure, Rivenne était tout à sa colère et, dans l’emportement de son orgueil blessé, il jurait de tirer une sévère vengeance des procédés inouïs de la Baronne. C’était une grande joie pour Hippolyte de lui voir enfin partager sa haine et c’était dans tout l’élan de son cœur qu’elle faisait chorus avec lui dans ses projets de châtiment et de représailles.

Leur course tirait à sa fin ; le soir approchait ; dans les rouges lueurs du couchant, ils virent enfin la silhouette d’Isernia se dessiner devant eux, en violet sombre sur l’embrasement du ciel. Ils étaient à la lisière d’un bois ; Mengino arrêta son cheval.

— Son Excellence, dit-il, voudra bien permettre que je n’aille pas plus loin. Autant que possible, il importe que l’on ne sache pas que c’est moi qui ai conduit ici leurs Excellences ; il faut que je puisse encore me présenter au château, et je ne me hasarderais pas à le faire si la Baronne pouvait soupçonner que je vous ai servi de guide.

— Tu as raison, dit Rivenne, et tu m’as assez rendu service pour que je ne veuille pas te mettre en danger.

— Du reste, continua Mengino, je me tiendrai en communication avec votre Excellence, et j’aurai soin de lui faire savoir tout ce que j’apprendrai qui pourra l’intéresser.

— C’est bien, cela, reprit Rivenne, je compte sur toi ; tu es de bon conseil et je m’en rapporte à ce que tu feras… Ah, et ne néglige pas les fouilles ; je dois les considérer comme terminées, car à quoi bon les continuer, maintenant que je ne peux plus les suivre moi-même, mais à tout le moins, avant de congédier les ouvriers, si tu trouves encore quelque chose, aie soin de le recueillir et de me l’apporter.

— Je n’y manquerai pas et j’y retourne tout de suite ; moins on s’apercevra de mon absence et mieux cela sera pour tous. J’ai bien donné la consigne pour qu’on réponde comme il convient, aux gardes de la Baronne, mais je tiens à savoir tout de suite comment cela s’est passé.

Il disparut sous bois. Rivenne et Hippolyte se remirent en marche et, à la nuit, ils entrèrent à Isernia, après avoir constaté avec une réelle satisfaction, que de bons murs, des portes solides et une garnison qui paraissait en nombre respectable, assuraient la sécurité de leur asile. Ce fut sous cette impression favorable qu’ils s’installèrent dans une hôtellerie d’assez bonne apparence, suffisante en tout cas pour le court séjour qu’ils comptaient y faire.

Les événements de la journée n’empêchèrent pas Rivenne de faire honneur au souper ; tout en mangeant ferme et buvant sec, selon son habitude, le digne gentilhomme donnait essor à sa mauvaise humeur et envoyait au diable la Baronne et ses emportements capricieux.

— Oh, ces femmes, s’écriait-il, n’ont-elles pas toutes le diable au corps ! Pour quelque polissonnerie de ce petit drôle de Peppino, faire tirer sur lui comme sur un lièvre, cela passe toute mesure ; le Grand Turc, le Khan des Tartares n’auraient pas fait pis ! Et pour je ne sais quel méchant chiffon ramassé par hasard dans ces ruines, cette furie ne va-t-elle pas s’imaginer que je machine je ne sais quoi contre elle, moi qui n’ai pas cessé de tenir son parti contre tous, contre toi-même, Hippolyte, tu peux en témoigner !

— Sans doute et voilà votre récompense ! Oh, je vous le disais bien, cette femme est une méchante créature, capable de toutes les pires actions ! Faire ouvrir notre appartement, fouiller nos effets, comme si nous étions des voleurs, cela ne se supporte pas !…

— Oui, cordieu, cela crie vengeance, et sur mon honneur de gentilhomme, j’en aurai raison ! Et nous voilà réduits à ce que nous avons sur le corps, comme des vagabonds ! Bien me prend d’avoir toujours sur moi mon or et mon portefeuille ; au moins nous pouvons nous faire connaître et nous ravitailler ! Mais voyez cette enragée, avec ses imaginations ; est-ce que tu t’expliques cela, Hippolyte ? Je n’ai pas mis le pied depuis je ne sais combien de temps, dans ce vieux château du diable, et y serais-je allé, je n’ai pas, que je sache, pour habitude de déchirer mes habits aux pierres du chemin ! Nous faire un tel esclandre pour un mauvais morceau de drap tombé on ne sait d’où, mordieu, c’est un vrai scandale, et j’en tirerai vengeance ou j’y perdrai mon nom !

Et il frappait sur la table, les yeux flamboyants, tout frémissant de colère ; son vieux sang de soldat et de gentilhomme bouillonnait à la pensée de l’outrage qu’il venait d’essuyer. L’occasion était bonne, Hippolyte la saisit sans hésiter.

— Eh bien, mon père, dit-elle, si justement irrité que vous soyez, allez, vous ne savez pas encore tout ce dont cette femme est capable ! J’ai tardé trop longtemps peut-être à vous le dire ; maintenant il n’y a plus de raisons pour vous rien cacher !

— Oui-dà ! dit Rivenne, tu sais quelque chose et tu ne me l’as pas dit !…

— Eh, vous étiez si fort entiché d’elle que je n’osais parler ! Puis vous aviez vos chères fouilles et je me serais fait scrupule de rien faire qui pût les interrompre. Aujourd’hui je n’ai plus de ménagements à garder et voici ce que je puis vous dire en toute certitude : Raphaël est au château !

— Raphaël ! Quoi, encore cette chimère !…

— Pas une chimère du tout ! Il y est prisonnier, tenu au secret par cette femme !…

— Allons donc ! Elle a assez de torts pour qu’on ne lui prête pas celui-là ! Raphaël, au château ! C’est impossible !…

— Et moi, je vous dis qu’il y est, et je le dis parce que je l’ai vu !…

Rivenne bondit sur son siège.

— Tu l’as vu ! Toi, tu l’as vu !…

— Comme je vous vois, et vous pouvez m’en croire !

— Ah ça, dit Rivenne, tu rêves, ma pauvre fille… Où diable l’aurais-tu vu ?

— Je l’ai vu à la fenêtre de sa prison, dans la partie du vieux château où l’on ne pénètre pas. Oh, la Baronne ne vous y a pas conduit, elle n’a eu garde et ses précautions sont bien prises ! Mais elle ne pouvait pas me tromper, moi, Mathilde-Hippolyte de Rivenne, et j’ai déjoué toutes ses ruses ! Oui, grâce au dévouement de Peppino, ce pauvre enfant qu’elle a fait tuer comme une bête sauvage, bien qu’il fût à nous qui la valons bien, grâce à ce pauvre Peppino, j’ai découvert sa prison dans ces ruines maudites, et j’ai réussi à le voir et à communiquer avec lui ! Oh, de loin, c’est vrai, car sa prison est inaccessible, mais je l’ai vu et il m’a vue ; il m’est fidèle et dès qu’il sera libre, il sait qu’il peut compter sur ma foi. Et j’ai couru de vrais dangers pour découvrir sa prison, j’ai marché dans les décombres, j’ai franchi des murs croulants, côtoyé des précipices horribles, et si dans mes efforts, un lambeau de mon habit est resté accroché à quelque pierre, il ne faut pas que cela vous étonne ; j’aurais risqué ma vie pour m’assurer que mon Raphaël était bien là ! Je ne l’ai vu qu’une fois ; le reste du temps, Peppino nous a servi d’intermédiaire ; c’est ainsi sans doute que les sbires de la Baronne l’ont surpris et tué, les lâches, les bêtes féroces, capables de massacrer froidement un enfant ! Et leur digne maîtresse s’en est autorisée pour faire main basse sur ce qui est à nous, pour nous pourchasser comme des malfaiteurs !… Voilà toute la vérité, mon père ; je m’expose à vos reproches, à votre colère, je le sais, mais je n’ai qu’un regret, c’est d’avoir trop tardé à me confier à vous ; je vous connais trop bon et trop juste pour donner raison à cette infâme créature qui, parce qu’elle est forte et qu’elle est audacieuse, se figure que tout lui est permis !…

Rivenne restait immobile ; renversé sur son siège, il fixait sur sa fille un regard atterré…

— Tu as fait cela, toi, Hippolyte ! dit-il enfin. Tu t’es exposée à mon insu, sans me rien dire !

— Eh, mon père, je m’en rapporte à vous, pouvais-je faire autrement ! Sous la surveillance jalouse de cette femme et de ses acolytes, il fallait user d’adresse, acquérir une certitude avant d’oser parler, même à vous. J’aime Raphaël, mon père, je l’aime de toutes les forces de mon cœur ; il est malheureux, persécuté, j’ai risqué ma vie pour le voir, mais pouvais-je exposer la vôtre !… Je ne vous ai donc rien dit. Aujourd’hui les événements se sont chargés de mettre un terme à mon silence, la guerre est déclarée, eh bien, je vous apprends à quelle ennemie nous avons affaire ; elle qui ne ménage personne, nous serions bien niais de la ménager !…

— Sans doute, mais comme tu as été imprudente ! Tu pouvais te perdre dans ces ruines, t’exposer à subir le sort de Peppino, et que serais-je devenu, moi, s’il t’était arrivé malheur !… Puis, te compromettre à ce point !…

— Oh, mon père, ici, je vous arrête : me compromettre, et aux yeux de qui, je vous prie ?… Dans ces ruines où personne ne se hasarde, qui pouvait m’apercevoir, et m’eût-on rencontrée, qui aurait pu croire que j’allais chercher à sauver un prisonnier ! Non, je ne mérite pas ce reproche, mais aujourd’hui, oui, je vais l’encourir, car, je vous le jure, maintenant, je ferai tout, oui, tout, dussé-je me jeter aux pieds du Roi, pour confondre cette femme et délivrer celui que j’aime, le malheureux qu’elle a l’infamie de retenir prisonnier !

Elle parlait avec la double excitation de la passion et de la haine, et Rivenne, sous le coup de l’outrage qu’il venait de recevoir, n’était pas en position de la contredire ni de la calmer.

— Tu as raison, après tout ! s’écria-t-il. Cordieu, nous ne sommes pas faits pour être brusqués de la sorte, et si puissante, si bien en cour qu’elle soit, cette arrogante princesse, elle n’est pas de taille à nous faire accepter tous ses caprices ! Oui, oui, j’en aurai raison quoiqu’il arrive ; dès demain nous partons pour Naples, et j’irai parler à notre ambassadeur ; je veux qu’il m’obtienne une audience du Roi, et quand je lui aurai expliqué ce qui se passe, il faudra bien qu’il me fasse justice ! Insulter à ce point un gentilhomme de vieille race, un chef d’escadre de S. M. le Roi de France, oh, cela crie vengeance, et quand j’étais à bord de ma bonne frégate la Bradamante, j’ai souvent eu l’ordre de tirer le canon pour moins que cela !…

— Et moi, mon père, dit Hippolyte, je vous seconderai de tout mon pouvoir ; à nous deux, nous aurons bien du malheur si nous ne démasquons pas cette infâme créature ! Je voudrais déjà être à Naples, et si vous m’en croyez, nous nous y rendrons dès demain !

— Ne crains rien, je ne compte pas plus que toi m’attarder en route ! Pourtant, il ne faut rien précipiter ; nous devons mettre pour nous, même les apparences. Je ne veux pas que l’on puisse me prendre ici pour quelque croquant qui a ses raisons de ne pas montrer son visage ; j’entends me faire connaître pour ce que je suis ; c’est moi-même qui parlerai aux autorités de la ville ! Demain, j’irai me présenter au Gouverneur, je lui exposerai le cas et le requerrai de me donner aide et assistance ; au besoin, je demanderai une escorte pour continuer ma route ; dans ces pays reculés, et avec cette enragée qui ne respecte rien, quelques dragons du Roi ne seront pas de trop. J’y ai droit d’ailleurs comme officier du Roi de France, et j’entends me faire traiter comme il convient. Nous n’en sommes pas à un jour près et je ne veux pas avoir l’air de me sauver devant une femme !… Du reste, nous profiterons de ce répit pour refaire nos équipages et nous tenir au courant de ce qui se passe à ce damné château. Pourvu que cette furie n’ait pas exterminé mes collections ; c’est une sauvage en fait d’art et elle aura peut-être passé sa colère sur mes pauvres antiques !… Ce serait le bouquet, cela, et cordieu, je le lui ferai payer cher, cela, j’en fais serment !…

— Oh, elle en est bien capable… comme de toutes les scélératesses !… Et vraiment, dit Hippolyte, je pense que nous ferons mieux de ne pas nous attarder ici ! Le plus tôt nous serons à Naples, le plus tôt sera le mieux !

— Bon, il s’agit d’un jour, et je ne veux pas que l’on puisse dire que le comte de Rivenne a détalé comme un pleutre, à la première alerte ! Demain, nous recevrons sans doute quelque nouvelle et nous saurons mieux ce qu’il convient de faire. En attendant, il se fait tard, et te voilà toute pâle et fatiguée ; va te reposer, mon enfant, et calme tes inquiétudes ; je t’en donne ma parole, tout cela se terminera bien !

CHAPITRE XIII bis

Aussitôt levé, Rivenne envoyait un de ses laquais porter une lettre au gouverneur de la ville, pour demander audience ; sur le vu de la réponse, à onze heures du matin, il se rendait à la Résidence. Admis sur le champ, il trouva dans le Gouverneur, un vieux gentilhomme d’allure militaire et d’un abord qui lui plut ; il lui sembla même que sa figure ne lui était pas inconnue ; explications faites, il se trouva qu’ils avaient fait campagne ensemble dans une expédition combinée sur les côtes de Sicile. La cordialité de l’entrevue n’en fut que plus grande ; Rivenne exposa franchement dans quelle situation il se trouvait et par suite de quels événements il avait été amené à Isernia. Au nom de la Baronne, le Gouverneur eut un geste significatif et Rivenne comprit que là aussi, l’influence de la puissante souveraine de Castroleone pesait d’un grand poids. Toutefois, le Gouverneur dit d’un ton ferme que comme officier du Roi, il ne connaissait que les devoirs de sa place et les remplirait envers et contre tous ; il affirma à Rivenne qu’il était sous sa garde en pleine sûreté, et que lui, comme gouverneur, ferait tout pour lui rendre le séjour agréable et le voyage facile ; il se chargea de faire expédier au plus tôt à Naples, les messages que Rivenne aurait à y envoyer ; en un mot il se mit à sa disposition avec toute la bonne grâce et la franchise qui se pouvaient désirer. Rivenne le quitta fort satisfait et assuré qu’il n’avait rien à craindre pour le temps qu’il passerait à Isernia.

En rentrant, il trouva Hippolyte debout et tout à fait remise de sa fatigue ; elle était même réconciliée avec l’idée de rester un jour et même plus, à Isernia ; il était aisé de voir qu’elle espérait avoir quelque nouvelle de ce qui s’était passé au château ; la présence de Raphaël devait maintenant y être connue de tous et il lui semblait qu’une telle péripétie devait avoir fait un éclat dont elle ne pouvait manquer d’entendre quelque écho. Cette disposition était fort au gré de Rivenne, très désireux aussi de savoir ce qui advenait de ses effets, surtout de ses antiques ; on ne parla donc pas de départ et il fut tacitement entendu qu’on remettrait au lendemain la décision à prendre. Rivenne se mit à rédiger son message pour l’ambassade française de Naples, et le reste du jour s’annonça comme devant se passer fort tranquillement.

Vers trois heures, au moment où, cédant à la chaleur du jour, Rivenne et Hippolyte sommeillaient dans leur salon obscur, un coup discrètement frappé les réveilla en sursaut. La porte s’ouvrit, c’était Peppino !

Un cri joyeux salua son entrée :

— Toi, Peppino ! s’écrièrent-ils.

— Tu n’es donc pas mort ! ajouta Rivenne.

— Pauvre Peppino ! dit Hippolyte avec une expansion émue, que je suis heureuse de te revoir ! Que t’est-il arrivé, conte-le nous bien vite ! Ton dévouement a failli te coûter cher ! Va, tu n’as pas obligé une ingrate, pauvre bon Peppino ! Mais parle vite ; que s’est-il passé ? D’où viens-tu ? Et au château, que se fait-il ? As-tu des nouvelles ? Parle, je meurs d’impatience et d’inquiétude !…

— Vous êtes bien trop bonne, Excellence, dit le gamin, et ses yeux pétillants d’intelligence s’imprégnaient d’une flamme émue. Oui, me voilà et plus que jamais prêt à vous servir !…

— Je le sais, mon bon Peppino, et je te remercie, en attendant mieux ; va, tu ne perdras rien pour attendre !… Mais raconte-nous donc ton aventure ! Ils ont tiré sur toi, les misérables ! Comment leur as-tu échappé ?

— Oh, Excellence, pour attraper Peppino, il en faudrait encore de plus lestes, et je me moque bien d’eux et de leurs fusils !

— Oui, mais on t’a vu tomber dans le précipice !…

— Eh bien, il ne s’agit que de savoir tomber, et pour ça, moi, sans me vanter, j’en remontrerais aux chats de gouttière… Voici comment c’est arrivé : je marchais dans les ruines, tout près du gros mur de la vieille enceinte ; voilà que j’entends comme un pas !… Je regarde, rien ! Je m’étais blotti derrière une pierre ; bien fin qui m’aurait vu !… Au bout d’un moment, j’entends de nouveau marcher dans les décombres ; j’étais près du bord du rocher ; pas moyen de revenir en arrière ; il fallait ne pas être vu ou faire le saut !… Ça ne m’inquiétait pas, mais j’aurais mieux aimé n’être pas découvert !… Le bruit approche ; il n’y a pas à douter ; c’est un garde. En effet, je le vois déboucher, un de ces sauvages en jupon, le fusil à l’épaule ; l’animal s’avisait de faire une ronde là où jamais il n’en était venu !… Il ne me savait pas là ; c’est que je me faisais petit, presque à rentrer sous terre… Attends, que je me dis, dès que tu auras le dos tourné, je décampe, et à moins que tu ne sois le diable en personne, tu n’y auras vu que du feu !… C’est comme je pensais ; il arrive en se dandinant, avec son air de brute, sa tête rasée et ses grandes moustaches… Oh, il ne me faisait pas peur !… Il passe tout près de ma cachette, sans rien voir, avec ses gros yeux de hibou ; il tourne le dos ; dès qu’il est à dix pas, crac, je me mets sur pied et je pars !… Il se retourne ; j’étais déjà derrière le mur ; il tire ; c’est comme s’il chantait ! Mais voilà le diable ; il y en avait un autre ! Je ne pouvais pas prévoir ça… un autre sauvage qui était resté en arrière, assis sur une pierre, comme un mauvais paresseux ! Je lui arrive droit en face au détour du mur ; il se lève, je le vois, je rebrousse, j’étais tout juste sur le rebord, vous savez, Signora, à cet endroit qui vous paraissait si à pic… Ma foi, je n’avais pas le choix ; le sauvage baissait déjà son fusil ; je saute ! Pan ! la balle me siffle à l’oreille, et moi, j’étais déjà de l’autre côté ! Je me retourne, le temps de lui faire un pied de nez, et je me glisse le long du rocher ! C’est bien à pic, mais je connaissais une crevasse, tout auprès, dans les grandes roches, et ces sauvages ne m’y auraient pas suivi ! Ils sont arrivés en haut pourtant ; ils ne me voyaient plus et croyaient, les imbéciles, qu’ils m’avaient touché, que j’avais dégringolé dans le précipice ! Ah, bien oui ! Comme si Peppino se laissait attraper par ces animaux-là ! Je descendais toujours et vite, parce que je me doutais bien qu’on allait me poursuivre ! Puis, j’avais mon idée, et qui n’était pas mauvaise : vous allez voir… J’étais arrivé au milieu de la descente, à la première banquette de rochers ; j’ai jeté un cri de détresse à faire croire que le pied m’avait manqué et j’ai poussé une grosse pierre qui a dégringolé en faisant un bruit du diable ; ils n’ont pas pu douter que j’étais tombé ! Et puis, vite, j’ai marché sur la banquette jusqu’à un endroit où il y a des buissons ; là, je me suis accroché, et moitié sautant, moitié glissant, je suis arrivé en bas, avec quelques égratignures, rien de sérieux. Vite, j’ai passé le ruisseau, gagné le bois et me doutant bien qu’ils allaient venir à ma recherche et suivraient ma trace, au lieu de me sauver en rase campagne, là, un homme à cheval m’aurait bien vite rattrapé, j’ai avisé tout près un grand arbre bien droit, bien touffu en haut, j’y ai grimpé et, ni vu, ni connu, je me suis blotti dans le plein du feuillage ; impossible de m’y voir d’aucun côté. Ils sont venus, toute une bande, me croyant mort et se donnant au diable de ne pas me trouver ; ils ont fouillé partout, pris je ne sais où, une fausse piste et les voilà partis ; bien le bonsoir ! J’ai passé le reste de la journée dans mon arbre ; la nuit venue, je suis descendu, j’ai filé sur les fouilles, on m’a dit où vous étiez et me voici.

— Pauvre Peppino, dit Hippolyte ; tu as deux fois risqué ta vie et tout cela pour moi ! Va, je t’en suis reconnaissante et je te le prouverai, quoi qu’il arrive !

— Allons, garçon, dit Rivenne, tu t’es conduit en brave, et tu risquais fort de te faire casser la tête ou de te rompre le cou. Mais aussi, que diable allais-tu faire dans ces maudites ruines ? Tu savais bien que c’était défendu !…

Peppino regardait Hippolyte comme pour demander son appui :

— Eh, mon père, dit la jeune fille, ne le grondez pas ! C’est pour moi qu’il y allait, qu’il s’exposait à la fureur de cette méchante femme et de ses coupe-jarrets ! C’est bien grâce à lui que j’ai découvert la prison de Raphaël !

— Ah, Raphaël, toujours Raphaël ! Nous voilà dans de beaux draps, à cause de lui !

— Mais, mon père, il est prisonnier, il est malheureux, et si quelqu’un est à plaindre, c’est bien lui ! Dieu sait ce qui lui est arrivé ; cette furie est bien capable, voyant que nous lui avons échappé, de se venger sur lui ! En sais-tu quelque chose, Peppino ? Tu as vu Mengino ; t’a-t-il donné quelque nouvelle ?

— Il ne savait que ce que je lui ai dit moi-même, car j’ai passé au village et j’ai parlé à la petite sœur de Chiara, sa femme. Elle venait du château ; il paraît que ce n’était pas gai par là ; la Baronne était enragée de fureur ; la garde était plus sévère que jamais ; tout le monde tremblait ; on aurait dit qu’il allait y avoir un massacre, un carnage !… Oh, c’est que la Baronne est terrible ; quand elle est en rage, elle est capable de tout !…

À l’ouïe de ces paroles, la pauvre Hippolyte devenait toute pâle, comme glacée d’effroi. Son Raphaël était au pouvoir de cette furie exaspérée ; la pensée que son hospitalité avait été trahie, qu’elle avait été à tel point dupe de ces hôtes si bien accueillis, devait avoir porté à son comble la frénésie de sa rage jalouse ; enfiévrée comme elle l’était, à quelles extrémités ne pouvait-elle pas se laisser emporter ! Et Hippolyte voyait déjà, comme à la lueur d’un éclair, son amant torturé, égorgé peut-être ! Chose plus horrible encore, elle devait se dire que c’était elle, et elle seule qui, par ses recherches imprudentes, par son obstination téméraire, avait amené cet effroyable résultat ! En voulant sauver son amant, elle l’avait précipité dans l’abîme ! Et certes, son père l’en avait bien prévenue ; il avait fallu se cacher de lui, enfreindre ses recommandations, lui désobéir de la manière la plus formelle, pour aboutir à cette catastrophe !… Alors la pauvre jeune fille se sentait étreinte d’un poignant désespoir ; elle mesurait toute l’étendue de sa faute, les conséquences de son stupide aveuglement, et en proie à une angoisse mortelle, il lui semblait que son cœur allait se briser !…

Heureusement pour elle, son père ne remarqua pas son trouble ; il interrogeait Peppino, cherchant à déduire de ses réponses, la vérité sur ce qui s’était passé au château ; il tenait surtout à savoir si la Baronne avait découvert leur retraite et si elle manifestait l’intention de les poursuivre. Sur ce point, Peppino ne pouvait rien répondre ; pressé de fuir, cheminant de nuit à travers champs, beaucoup plus préoccupé d’éviter d’être vu que de recueillir des informations, il ne savait rien, et de ce qu’il pouvait supposer, il n’y avait pas à en tenir compte. Force fut à Rivenne d’abandonner son interrogatoire et de s’en tenir aux conjectures singulièrement inquiétantes qui naissaient de la situation. Hippolyte, trop douloureusement préoccupée pour soutenir la conversation, se retira dans sa chambre ; là, livrée à elle-même, elle passa de longues heures, dévorée d’angoisses, noyée dans les larmes.

L’annonce du dîner réunit le père et la fille ; rarement repas fut plus triste. En voyant la pâleur, l’air abattu d’Hippolyte, Rivenne comprit à quelles préoccupations douloureuses elle était en proie, et si disposé qu’il fût à blâmer son imprudence, il n’eut pas le courage d’ajouter par ses reproches à son chagrin. Il chercha même à lui redonner courage, à lui représenter que tout n’était pas perdu, qu’il saurait bien lui faire rendre justice, mais ses consolations n’étaient guère efficaces, et la pauvre jeune fille finit par se laisser aller à un véritable accès de désespoir. Rivenne, au bout de ses ressources d’éloquence, ne savait plus que faire pour lui rendre l’espérance, et tout bas, dans son for intérieur, il donnait au diable, l’amour, les amoureux et cette enragée Baronne qu’il finissait par rendre responsable de tout !…

Ses sombres méditations furent interrompues par un coup discrètement frappé à la porte ; c’était le fidèle Franchet qui venait l’informer que des gens à cheval demandaient à lui remettre un message.

— Des gens à cheval ! dit Rivenne. Qu’est-ce que cela veut dire ! Je n’ai de message à recevoir de personne et ne me soucie pas de ces inconnus !…

Instinctivement, par une vieille habitude d’homme de guerre fait aux surprises, il allongeait la main sur ses pistolets. À ce moment, Peppino entra ; il paraissait troublé et son assurance de hardi gamin semblait l’avoir abandonné.

— Ce sont eux, Votre Excellence ! dit-il ; prenez garde !

— Eux ! s’écria Rivenne… Qui, eux ? Parle, que veux-tu dire ? Qui sont ces gens ?…

— Des gardes de la Baronne ! Je les ai bien reconnus, quoiqu’ils ne soient pas en costume !… Mais ils sont quatre, bien armés ; il faut prendre garde…

— Ils seraient vingt que je les enverrais tous au diable ! Cordieu, j’en ai vu bien d’autres et je ne m’émeus pas pour si peu !… Enfin que disent-ils, ces estafiers de malheur, que veulent-ils ?…

— C’est un message, reprit Franchet, qu’ils apportent à M. le Comte et auquel il y a une réponse.

— Eh bien, va le prendre, ce message, et me l’apporte. Que diable, ils ne comptent pas que je vais me déranger pour les recevoir moi-même ! Tu as ma livrée, c’est bien suffisant pour eux !…

Franchet sortit et rentra peu après, portant une lettre. D’une main impatiente, Rivenne en fit sauter le cachet ; voici ce qu’elle contenait :

Monsieur,

Vous avez trompé ma confiance ; je dois vous le dire, si votre conscience ne vous le dit pas. J’espère ne jamais vous revoir, et fasse le Ciel que les chemins que nous suivons, ne nous mettent pas en présence ; vous vous êtes montrés mes ennemis ; je vous en préviens, je devrai vous traiter comme tels.

Je vous salue,

Maxence,       

Baronne Castroleone.

D’un tour de main, Rivenne mit la lettre en pièces :

— Au diable ! s’écria-t-il, rouge de colère. Qu’est-ce que c’est que ce ton qu’elle prend envers moi ! Prétendrait-elle me faire peur, peut-être ! Elle demande une réponse ; pardieu, je vais la lui faire, et avec de la bonne encre encore, comme il convient à un Rivenne-Moirans !

Il s’assit et réfléchit un instant. À ce moment, Franchet rentra, disant que l’on venait d’apporter les effets laissés au château.

— Mes effets ! dit Rivenne. C’est fort heureux encore qu’elle consente à me les rendre ! Et la collection, en est-elle aussi ?…

— Je ne peux le savoir, dit Franchet ; il y a quelques gros paquets dans l’antichambre, et ces gens qui les ont apportés disent sans autre explication, qu’ils ont ordre de les déposer ici.

— Que la peste confonde ces brutes ! Dieu sait dans quel état ils auront mis mes pauvres antiques ! Enfin, ce n’est pas de cela qu’il s’agit ; à ma réponse, d’abord.

Il écrivit :

Madame,

Votre menace est de celles auxquelles on répond en deux mots : je suis Français et gentilhomme ; c’est vous dire que j’y vois clair et qu’on ne m’intimide pas ! Je n’ai que faire de vos reproches ; ils ne sauraient m’atteindre et je vous trouve mal qualifiée pour m’en adresser. De votre lettre, je ne retiens que ceci : c’est que j’ai bien fait de ne pas user plus longtemps de votre hospitalité. Et si de ce chef je peux être votre obligé, je n’ai pas besoin de vous dire que je ne demande qu’à m’acquitter de cette dette, de celle-là et des autres, car à votre tour, vous m’avez fourni matière à de bien autres griefs et je n’ai pas pour habitude de rester l’obligé ni l’offensé de personne.

Je vous salue,

Comte de Rivenne-Moirans.

— Voilà, dit-il, et si elle ne comprend pas, c’est qu’elle ne voudra pas comprendre ! Cette femme, en vérité, ne doute de rien ; elle fait tirer sur mes gens, met à sac mes effets, me les renvoie comme on jette un os à un chien et se permet encore de me donner des leçons !… Qu’elle les garde pour elle, mille diables, en attendant que j’aie raison de son insolence, et, pardieu, je pense qu’elle n’attendra pas longtemps !

Il ferma la lettre et la remit à Franchet ; une minute après, un bruit de chevaux dans la rue lui apprenait le départ de la troupe ennemie.

Hippolyte avait assisté à cette scène sans mot dire ; dans l’âpre désespoir qui lui broyait le cœur, que lui importaient ces détails ! Rentrée dans sa chambre, elle s’y retrouva seule et sans défense contre ses cruelles pensées, dévorée d’angoisse, d’inquiétude, presque de remords, s’accusant d’imprudence, d’étourderie impardonnable et s’épuisant à se demander ce qu’il aurait fallu faire, ce qu’il fallait faire maintenant. Elle passa ainsi une nuit sans sommeil, interminable, emportée au hasard par cet ouragan fiévreux de pensées impitoyables qui venaient s’abattre sur elle comme des vautours sur leur proie ! Ce ne fut qu’aux premières lueurs de l’aube que, brisée de fatigue, elle s’anéantit dans un lourd accablement.

Il était fort tard lorsqu’elle s’éveilla. Brusquement elle se retrouva sous l’étreinte de ces odieuses pensées ; ce fut une véritable crise de désespoir ; toute une journée à passer dans ces angoisses, c’était au-dessus de ses forces ! Il fallait vivre cependant, il fallait agir, ne fût-ce que pour ne pas désoler son père, le seul être qui, à ce moment où tout semblait l’abandonner, pût la rattacher encore à ce monde si violemment hostile, si durement implacable !

Elle se leva et entreprit sa toilette ; ses effets étaient là, entassés pêle-mêle tels que les avaient laissés les rudes mains des gens de la Baronne. Pour l’aider à se reconnaître dans ce désordre, Hippolyte recourut aux services de la fille de l’aubergiste, petite brunette vivace et causeuse, qui ne demandait qu’à laisser courir sa langue bien pendue et ses rapides propos.

— Dieu, les jolies toilettes ! s’écriait-elle en dépliant les robes et les ajustements épars. Et comme elles doivent bien aller à la Signora Comtesse ! Ce n’est pas que la Signora Comtesse ne fût fort bien dans ses habits de cavalier, oh, pour cela, non ! Et quand elle est arrivée, je me suis dit : Voilà un jeune seigneur qu’il y aura plaisir à servir ! Mais à chacun son dû, et une belle fille comme Mademoiselle, sera toujours mieux dans ses vrais habits. C’est bien ce que j’ai dit aux sbires de la Grande Baronne, et si peu qu’ils parlent, ils en sont bien convenus.

— Tu leur as parlé ! Et où donc ?

— Chez ma cousine qui tient la trattoria della Luna, sur la Piazza Reale. J’y étais allée hier soir, après mon travail, histoire de causer un peu. Il y avait du monde dans la salle à boire, et j’ai tout de suite reconnu les gens de la Baronne, à leurs habits bien tenus et à leurs belles armes ; puis avec eux, les muletiers qui ont amené vos bagages. Ils nous ont parlé et nous avons répondu ; nous étions bien aises de savoir ce qui se passait au château. Oh, c’est que tous ici, nous sommes pour vous, Signora Comtesse ! Nous ne sommes que de pauvres gens ; mais nous vous savons gré d’avoir tenu tête à cette hautaine Baronne, malgré toute sa richesse et sa puissance ! Et nous regrettons bien que vous n’ayez pas réussi !

— Réussir ! Que veux-tu dire ?…

— Oh, nous savons, nous savons !… La Signora Comtesse, le Signor Comte, jusqu’à ce gamin de Peppino, ah, vous avez montré une belle énergie !… C’est qu’il en faut pour aller affronter la Baronne jusque dans son château !… Elle est terrible ; le sang, le massacre, ce n’est rien pour elle, et vous êtes bien heureux de vous être tirés de ses mains !

— Tu exagères, ma fille ; nous sommes des Rivenne-Moirans, d’une famille de France qui n’est pas la première venue, et à s’attaquer à eux, on court gros risque !…

— Eh, Signora Comtesse, quand on connaît la Baronne comme nous la connaissons, on sait bien qu’elle ne recule devant rien, devant personne !… Quand elle prend ses grandes colères, voyez-vous, j’aimerais mieux avoir affaire à un loup furieux !… Elle fait trembler tout le pays, à dix lieues à la ronde !… Ici, avec la garnison royale, c’est à peine si on ose en parler !… Demandez à ses paysans, ce qu’elle en a fait tuer, à propos de rien, pour des misères de chasse, de maraude, c’est à n’y pas croire !… Et le Roi lui passe tout !… On dit tout bas qu’elle est sa maîtresse, à lui ou au Premier Ministre ; moi, je n’en sais rien, mais bien sûr, avec tous ses amants, car elle en a à revendre, un de plus ou de moins, ce n’est pas cela qui la gêne !… Aussi, d’aller s’attaquer à elle, chez elle, comme vous l’avez fait, ah, cela est beau, Signora Comtesse, cela est magnifique !

— S’attaquer à elle ! Nous n’avons rien fait de semblable, que je sache !…

— Oh, Signora, que la sainte Vierge me garde de vouloir pénétrer vos secrets, mais voilà bien du temps qu’on en parlait, de toute cette histoire, et cela ne nous a pas surpris, de vous voir arriver ainsi à l’improviste, en fugitifs ! C’est déjà extraordinaire que vous ayez osé rester là-bas si longtemps !… Et puis, délivrer un prisonnier de la Baronne, mais c’est impossible, c’est vraiment fou !…

Évidemment, la babillarde petite personne était bien au courant de l’aventure ; comment la savait-elle, il était intéressant de s’en informer.

— Tu sais quelque chose d’un prisonnier ? dit Hippolyte ; eh bien, je serais bien aise que tu me le dises… surtout puisqu’on nous mêle à cette histoire… Je suis sûre qu’on en met beaucoup plus qu’il n’y a !…

— Oh, je ne sais guère, mais on ne peut s’empêcher d’entendre ce qui se dit. Il y a déjà bien quelque temps qu’il est question d’un prisonnier mystérieux que la Baronne aurait amené de Naples et qu’elle tient caché dans quelque souterrain, comme il n’en manque pas dans son château de malheur… Bien sûr, personne ne l’a vu, mais on en parle tout de même, et tout le monde sait qu’il s’agit de quelque aventure d’amour qui tient à cœur à la Baronne et dont elle ne veut pas avoir le démenti. Aussi, comme on savait que vous étiez en visite au château, quand on vous a vus arriver ici si brusquement et comme des gens qui ont échappé à un grand péril, on a dit qu’il s’était passé quelque chose où le prisonnier jouait un rôle. Puis on a su que votre page, le petit Peppino, s’était sauvé au risque de sa vie, avec les sbires de la Baronne à ses trousses ; il faut bien croire que ce n’était pas pour rien ! Et je vous le dis, tous vous veulent du bien, parce que d’aller affronter cette terrible femme dans sa forteresse, encore une fois, c’est ce que bien peu oseraient faire, et de ceux qui le feraient, encore moins réussiraient à se tirer de ses griffes !

Il n’y avait pas à douter ; la jeune fille était bien informée et elle raisonnait juste ; il y avait tout avantage à lui faire compléter ses renseignements ; l’aventure était ébruitée, autant valait en profiter.

— Et as-tu appris, dit Hippolyte, ce qui se passe maintenant au château ?

— Voilà ; ces sbires de la Baronne ne sont pas communicatifs ; ils savent que cela leur coûterait cher s’ils s’avisaient de trop parler. Pourtant, le bon vin aidant, nous leur avons quelque peu délié la langue. Ah, il paraît que la Baronne est dans une fureur terrible, et vous avez joliment bien fait de prendre le large ; sans cela… je ne sais trop ce qui vous serait arrivé ! Elle a fait redoubler la surveillance et il ne fait pas bon rôder autour du château !…

— Oui, interrompit Hippolyte, mais le prisonnier, est-ce qu’on en parle ?

— Le prisonnier !… On n’en sait rien de plus. Même ces gens d’hier, les sbires, les âmes damnées de la Baronne, ne l’ont jamais vu…

— Ils savent pourtant qu’il est au château ?

— Ils le croient, mais pour en être sûrs…

— Et qu’est-ce qu’ils en disent, car on doit en parler, à tout le moins !…

— Eh bien, voilà, ils ne savent trop qu’en dire. Autant qu’on peut juger, leur idée serait tout simplement que c’est un amant pas trop fidèle que la Baronne tient à garder… jusqu’à ce que son caprice lui passe. Mais il y en avait un, un vieux, qui paraît le plus avisé de tous, qui s’est mis à dire :

« Vous autres jeunes gens, vous n’y entendez rien. La Baronne ne le tiendrait pas prisonnier à la barbe du Roi, si elle n’en avait pas quelque autorisation régulière. Et moi, je crois qu’il y a là-dessous quelque mariage secret, ou quelque promesse de mariage que le prisonnier a voulu esquiver, et comme la Baronne n’entend pas de cette oreille, elle l’a pris et le garde comme on garde son bien. Et elle le tiendra au secret jusqu’à ce qu’il ait tenu sa promesse. Voilà mon opinion. »

Et il a ajouté que c’était aussi celle des prêtres du château ; or, en ces choses-là, on le sait de reste, ce sont les gens d’église qui sont les mieux informés. Alors, on a discuté, disant que si c’était cela, il n’était pas nécessaire de garder le prisonnier au secret comme un dangereux malfaiteur, mais le vieux a tenu bon, et ma foi, on ne savait trop que lui répondre, de sorte que comme il se faisait tard, moi, je les ai laissés là et je suis revenue. Mais j’ennuie la Signora Comtesse avec mon caquet et je suis bien sûre qu’elle en sait plus que moi et bien plus aussi que les sbires.

Ce récit de la jeune fille, surtout cette conclusion si inattendue, avait pénétré Hippolyte d’une douleur mortelle ; pour la première fois, l’idée se présentait à son esprit qu’il pouvait y avoir un lien régulier entre Raphaël et la Baronne, et cette seule pensée lui glaçait le cœur ; c’était la ruine définitive de ses espérances, de toutes ses chances de bonheur ! Et le plus terrible, c’est qu’elle devait garder cette odieuse angoisse au plus profond de son cœur sans pouvoir s’en affranchir, car elle n’avait aucun moyen de découvrir ce que ce propos ainsi lancé à la légère pouvait contenir de vérité. Raphaël et la Baronne en avaient seuls le secret ; l’un ne pouvait, l’autre ne voulait pas le dire, et d’ailleurs, comment les interroger ? La situation devenait donc toujours plus désespérée et la pauvre Hippolyte sentait les sanglots lui monter à la gorge et l’étouffer. Pourtant il fallait cacher son trouble ; rassemblant toutes ses forces, elle acheva sa toilette, congédia la jeune fille et resta enfin seule, à la merci de son désespoir.

Le premier moment fut terrible ; elle se sentait perdue ; tout lui manquait à la fois, il lui semblait qu’une force irrésistible l’entraînait dans un noir abîme ! Raphaël marié ! Raphaël définitivement uni à une autre ! Quel écroulement sans remède de ses projets, de toutes ses espérances, de tout son avenir ! Que pouvait être la vie pour elle désormais ! Quelle succession écrasante de jours ternes, lourds, accablants d’ennui et de tristesse ! En qui pouvait-elle avoir confiance maintenant ! Celui qu’elle aimait, à qui elle avait donné son cœur sans réserve, qui l’aimait lui aussi, qui le lui avait dit avec ces paroles si tendres, ces regards si doux, auxquels on ne se trompe pas, il l’avait trahie ; sans souci de ses serments, épris de richesse, de puissance, il avait donné sa foi à une autre ! Quel crime, quelle honte, quelle infamie !… Et pourtant quelle que fût sa douleur, elle se sentait sans colère contre lui : s’il avait cédé, sa faiblesse n’avait pas été longue ; il résistait maintenant, sa liberté, sa vie même étaient en danger ! C’est qu’il lui gardait son amour ; son cœur loyal, revenu de cette surprise, lui restait malgré tout fidèle, et cette fidélité serait cette fois inébranlable ; depuis qu’il l’avait revue, elle sentait que rien ne pouvait le faire céder ! Que valait donc cet engagement, une parole, un mot peut-être, prononcés à la légère, sous l’influence de quelque entraînement tout momentané ! Et l’avait-il prononcé, ce mot ? Rien n’était moins sûr ; nul ne l’avait entendu ! S’il y avait eu quelque engagement sérieux, la Baronne aurait-elle dû recourir à la violence pour en assurer le maintien ! N’y avait-il pas bien d’autres moyens d’en obtenir l’exécution ! Et en tous cas, n’était-ce pas infâme d’abuser d’un moment d’abandon et de faiblesse pour river Raphaël à cette chaîne, maintenant que revenu à lui-même, il la repoussait avec horreur ! Quel odieux abus de la force, quel monstrueux égoïsme, quel mépris infâme de toute sincérité, de toute justice, de toute conscience ! Oh, cette femme, cette furie infernale, ne subirait-elle pas une fois, elle aussi, les douleurs qu’elle infligeait aux autres ! N’y aurait-il pas quelque juste retour, quelque péripétie vengeresse qui aurait raison de son orgueil, de son audace, de son impitoyable infatuation ! Quoi, tous la haïssaient, elle était à charge, en exécration à tous, et il faudrait courber la tête, toujours, en tout, devant elle, il ne se trouverait personne pour arrêter le char de cette idole, pour la renverser de son piédestal et l’anéantir sous les haines ameutées sur ses pas !

Et la jeune fille sentait monter en elle un flot de fureur qui lui faisait bondir le sang dans les veines ; dans son exaspération, tous les moyens, fût-ce les pires violences, lui paraissaient légitimes pour abattre son ennemie. Mais elle n’était qu’une femme, faible et dépendante, et fût-elle même absolument d’accord avec son père, pouvait-elle le lancer dans une lutte dont elle comprenait trop bien tout le danger ! Il y avait là un dilemme terrible et, quelle que fût l’ardeur de son amour et de sa colère, son cœur reculait devant la pensée d’en affronter les extrêmes conséquences.

Alors elle revenait à ses projets de recourir directement au Roi ; avec la coopération personnelle de son père appuyée de la puissance de sa famille, de l’autorité de la cour de France, il lui semblait impossible qu’elle ne réussît pas à démasquer son ennemie et à lui arracher sa proie. Et son cœur bondissait d’une joie âpre quand elle se représentait la Baronne vaincue, réduite à l’impuissance, obligée de laisser à leur bonheur ceux qu’elle avait si indignement persécutés ! Mais cela n’était encore que des rêves et la pauvre jeune fille retombait bientôt dans ses angoisses, tantôt se reprenant à ses projets d’action, se jurant de ne reculer devant aucune difficulté, aucun obstacle, tantôt succombant au sentiment de sa faiblesse et se noyant dans des accès amers de découragement et de désespoir…

Il y avait des heures qu’elle se débattait ainsi dans ces fébriles alternatives ; enfin, on vint la prévenir que son père l’attendait. Elle rassembla ses forces, et composa du mieux qu’elle put son visage, si bien que le digne gentilhomme ne s’aperçut pas de son trouble ; il avait bien assez du sien. Hippolyte l’avait souvent vu en colère, mais jamais au point où il l’était en ce moment ; la face empourprée, les yeux flamboyants, presque sortis de leurs orbites, il arpentait la chambre à grands pas accentués de furieux coups de talons de bottes ; un torrent de phrases retentissantes, d’interjections, presque d’imprécations, jaillissait tout écumant de sa bouche :

— Misérable ! s’écriait-il. Exécrable drôlesse ! Triple diable en jupons !… A-t-on jamais vu pareille insolence !… Tu ne sais pas ce qui se passe, Hippolyte ?… Cette femme, cette infernale diablesse a gardé mes collections !… Comprends-tu cette scélératesse !… Oui, ce matin, quand on a ouvert les paquets, bernique !… rien que nos effets, nos habits, dont je me soucie comme de ça !… tandis que mes antiques, mes pièces rares, qui m’ont donné tant de peine à trouver, à recueillir, toutes ces belles choses qui auraient fait de ma collection la première de Bologne et de bien d’autres villes encore, eh bien, rien, rien du tout, pas trace ! Elle garde tout, n’en dit pas seulement un mot, comme si c’était des cailloux bons à jeter à la rivière !… Et elle se figure peut-être que cela passera ainsi, que je ne dirai mot, que je courberai la tête !… Ah, triple million de diables, elle ne me connaît pas ! Je lui montrerai ce que c’est que d’offenser un Rivenne-Moirans !… Cordieu, si j’avais encore ma bonne frégate, ma belle Bradamante… de Naples ici, ce n’est pas loin, je prendrais tant seulement cinquante de mes matelots, avec leur bonne hache d’abordage, et nous verrions ce qui resterait de son château, à cette Baronne de malheur, et de ses coupe-jarrets dont elle est si fière !… Et que le diable m’emporte si je ne pars pas tout de suite pour Naples ; il y a là un tas d’estafiers, de spadassins, de gens à tout faire pour un écu, j’en lève une centaine, je les amène ici et nous donnons l’assaut à cette damnée bicoque ; tant pis pour qui recevra les coups ! Pardieu, à la guerre comme à la guerre : la Baronne nous traite en pays conquis, elle ne se plaindra pas si je lui rends la monnaie de sa pièce ! Et j’aurai les rieurs de mon côté ! On ne dépouille pas ainsi un gentilhomme français, un maître-de-camp des armées royales, et le Roi ne me laissera pas dans l’embarras, dussent tous les Napolitains et les Espagnols du monde en crever de dépit !… Oui, pardieu, je n’en aurai pas le démenti : ou cette Baronne que l’enfer confonde, me rendra mes antiques, ou je mets tout à feu et à sang dans son château du diable ; qui casse les verres les paie ! Jamais je n’ai laissé la plus petite offense impunie et, sambleu, ce n’est pas à mon âge que je commencerai à faire autrement !

Et il allait, allait, jurant et sacrant comme s’il eût été sur le pont de sa frégate. Hippolyte l’écoutait en silence ; ce débordement répondait trop bien à l’état de son âme pour qu’elle y trouvât rien d’excessif, surtout pour qu’elle songeât à le calmer. À la fin, épuisé par sa violence même, Rivenne se laissa tomber sur un fauteuil ; le déjeuner était servi. Tout furieux qu’il était, le digne gentilhomme y fit grand honneur, mangeant ferme, buvant sec, tempêtant entre chaque rasade, et trop préoccupé de sa mésaventure pour remarquer la tristesse de sa fille.

— Et qu’en penses-tu, toi, Hippolyte ! dit-il enfin ; n’est-ce pas un tour pendable, qui crie vengeance ! Va, ma fille, tu n’aimes pas cette Baronne, elle t’a pris ton Raphaël, à toi aussi ! Eh bien, elle paiera pour le tout, oui, et elle en versera des larmes de sang, cela je te le jure, foi de gentilhomme, et tu verras si c’est en vain !…

— Ah, mon père, dit Hippolyte, voilà bien longtemps que je vous dis que cette femme est une abominable créature ! Si vous aviez voulu me croire, nous n’en serions pas là !

— Eh, qui pouvait se figurer une pareille scélératesse ! Mais maintenant, nous voilà d’accord et nous allons en tirer une vengeance éclatante !… Je voulais partir tout de suite pour Naples, mais c’est trop tard aujourd’hui, la nuit vient vite et dans ces sauvages montagnes, j’aime mieux cheminer de jour. Ce sera pour demain ; fais tes préparatifs, et à l’aube nous partons. Cordieu, je ne tiens pas en place et je grille d’être à Naples ; là au moins, nous saurons que faire pour mettre cette harpie à la raison !…

Ils causèrent assez longtemps encore, reprenant toujours le même sujet et surexcitant à l’envi leur exaspération et leur haine. Enfin, ils se séparèrent ; Hippolyte rentra chez elle pour mettre en ordre ses effets ; Rivenne se rendit chez le Gouverneur pour prendre congé et arrêter les dispositions de son voyage.

La journée se passa sans autre incident. Après le souper, Hippolyte se retira de bonne heure. Resté seul, Rivenne alluma sa fidèle pipe et s’absorba dans une méditation qui devint bien vite assez morose. Le premier feu de sa colère passé, il commençait à voir qu’il ne serait pas si aisé de donner suite à ses projets de vengeance, et si les difficultés qu’il entrevoyait n’ébranlaient pas sa détermination, tout au moins lui faisaient-elles comprendre qu’il y avait beaucoup à réfléchir pour trouver un moyen sûr d’arriver à ses fins.

Il restait ainsi plongé dans ses méditations lorsque, soudain, la porte s’ouvrit et laissa voir la tête futée de Peppino :

— Eh bien, qu’est-ce encore ? dit Rivenne d’un ton bourru.

— Excellence, dit l’enfant, c’est Mengino qui est là ; il voudrait vous parler…

— Mengino ! Mengino !… Eh bien, qu’il entre !…

— C’est que… il y a un homme avec lui, un seigneur… du moins il est vêtu comme tel…

— Un seigneur ! Qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ! A-t-il dit son nom ?…

— Non, Excellence, mais tous deux disent qu’ils ont à vous parler pour choses d’importance…

— Au diable les fâcheux ! Ne peut-on être un instant tranquille !… Mengino, passe encore, mais cet autre ?…

Et dans son esprit soupçonneux de vieux soldat rompu aux aventures, brusquement la pensée de quelque guet-apens ourdi par la Baronne avait surgi…

Mengino, c’est très bien, se disait-il, mais on peut l’acheter… J’en ai vu des exemples !… Et cet autre… peut-être quelque spadassin aux gages de cette furie ?… Ce n’est pas que cela m’effraie, j’en vaux un autre, mais ils sont deux, et se faire casser la tête ainsi, dans une chambre d’auberge, ce serait bête !… Je les recevrai pourtant ; seulement, je veux être sur mes gardes… Peppino, dis à Franchet de monter ici, avec ses armes, et dès qu’il sera là, tu introduiras Mengino et cet autre… Toi, tu te tiendras sur l’escalier à portée de la voix, avec Labranche, et qu’il soit armé, lui aussi… Allons, va et vite !

L’enfant disparut. Rivenne poussa la table près du mur, laissant un espace vide dans lequel il prit place ; il pouvait ainsi tenir à distance un assaillant imprévu, tout en restant en communication avec la porte ; il mit ses pistolets dans ses vastes poches, s’assura que son épée jouait bien dans le fourreau ; ainsi préparé, il se sentait presque joyeux à la pensée de pouvoir passer sa mauvaise humeur sur quiconque lui en fournirait l’occasion. Franchet entra ; il le posta au bas bout de la table en lui recommandant d’être sur ses gardes.

Maintenant, se dit-il, si ce sont des sbires déguisés, ils n’ont qu’à se bien tenir ; au premier geste suspect, je leur fais une réception à laquelle ils ne s’attendent pas !

On frappa à la porte.

Entrez, dit-il.

La porte s’ouvrit : Mengino parut, et sur ses pas un homme de haute taille, enveloppé d’un vaste manteau noir ; il s’en défit sur le seuil et apparut en habit de voyage de sérieuse et même riche apparence. Il avait grande et noble tournure, de beaux traits, le teint brun d’un homme habitué au plein air, les cheveux poudrés, et de grands yeux noirs, au regard vif et pénétrant, un peu trop mobile peut-être. Il n’était plus jeune, mais on voyait qu’il avait dû être très beau et toute sa personne portait à un haut degré le cachet de la distinction, comme il convient à un gentilhomme de bonne race.

Grande mine, se dit Rivenne prévenu en sa faveur par cette première impression ; si la Baronne se tient de pareils spadassins, ils doivent lui coûter cher !…

Mengino s’était avancé.

— C’est moi, Votre Excellence, dit-il, et voici Monseigneur qui a désiré vous parler…

— Prince Emilio Lerici, duc de Cerda Sahagun, dit le nouveau venu en s’inclinant avec une noble aisance.

Grand nom et grande mine, se dit Rivenne en lui rendant son salut.

— C’est à Monsieur le comte de Rivenne que j’ai l’honneur de parler ? continua l’étranger, en s’inclinant de nouveau.

— C’est moi-même, dit Rivenne ; puis-je savoir ce qui me vaut l’honneur ?…

— Une affaire de haute importance, dit l’étranger, du ton le plus sérieux, et croyez bien qu’un intérêt majeur a pu seul me déterminer à venir vous troubler à cette heure tardive. Mengino, mon garçon, tu peux te retirer, merci de ton bon service.

Il jeta les yeux sur Franchet, toujours immobile à la place qui lui avait été assignée.

— Monsieur le Comte, continua-t-il, je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous ; toutefois en me présentant avec Mengino qui a votre confiance, j’ai pensé que vous pourriez m’accorder la faveur de quelques minutes d’entretien particulier. Ce que j’ai à vous dire est de nature toute confidentielle et je tiens beaucoup à pouvoir parler à vous seul.

Rivenne sentit qu’il devait céder ; la haute mine, les grandes manières de l’étranger lui faisaient bonne impression ; puis, après tout, il ne s’agissait que de rester quelques instants en tête à tête avec un homme qui se présentait seul ; il aurait été presque ridicule de montrer de la défiance. Il fit un signe à Franchet qui sortit avec Mengino.

— Veuillez prendre place, dit Rivenne ; nous sommes seuls, je vous écoute.

— Et moi, dit l’étranger, je vous remercie de votre confiance, car je sais que dans votre position, vous n’avez pas à l’accorder au premier venu. Foi de gentilhomme, je peux vous affirmer que vous n’aurez pas à le regretter.

Rivenne s’inclina.

— Je vous ai demandé une heure d’entretien, poursuivit l’étranger, pour une affaire de haute importance ; j’entre en matière sans autre préambule. Permettez-moi de vous demander si vous êtes parent du comte Maurice-Hector de Monnereuil-Moirans ?

— C’est mon frère.

— Votre frère ! Ah, que je suis heureux de le savoir ! J’avais cru le deviner à vos armoiries, à une certaine ressemblance de visage, mais j’avais à cœur d’en obtenir confirmation de vous-même. J’ai été grand ami du comte de Monnereuil et j’ai le plus grand intérêt à me mettre en rapport avec lui. De grâce, veuillez me dire en quel lieu je peux bien lui adresser une lettre.

— Hélas, dit Rivenne, je dois vous donner une triste nouvelle ; mon frère est mort depuis longtemps.

— Mort ! Depuis longtemps ! dit l’étranger, et sa figure, ses inflexions de voix accusaient autant de douleur que de surprise. Mort ! répéta-t-il. Ah c’est un grand chagrin pour moi… et une très grande perte… Mais je dois poursuivre ; pour ce que j’ai à dire, vous pouvez sans doute m’éclairer…

Rivenne s’inclina.

— Il avait une fille ! continua l’étranger, et l’éclat inquiet de son regard accusait l’extrême intérêt qu’avait pour lui la réponse qui allait lui être faite.

— Elle est morte aussi, dit Rivenne.

— Morte ! dit l’étranger en se levant brusquement, tout pâle… Morte, dites-vous !… Mais cette jeune fille… qui est… avec vous ?…

— Permettez, Prince, dit Rivenne, d’un ton très poli mais ferme, je suis prêt à vous répondre, mais encore faut-il que je sache si vous avez qualité pour m’adresser de telles questions ; la chose est grave, et en ce moment encore, sauf votre nom, j’ignore à qui j’ai l’honneur de parler.

— Cela est juste, dit l’étranger ; excusez ma précipitation ; dans ma hâte, j’oublie l’essentiel. C’est à moi à vous donner les éclaircissements nécessaires ; je suis en mesure de vous les fournir, de cela, je suis certain !

Il avait repris sa place ; portant la main à la poche intérieure de son habit, il en tira un assez fort portefeuille, le plaça devant lui sur la table, sous la lumière de la lampe, et l’ouvrit.

— Connaissez-vous cette écriture ? dit-il en présentant à Rivenne une lettre dont l’aspect jaune et fatigué montrait qu’elle avait été longtemps portée.

Rivenne jeta les yeux sur la suscription.

— C’est l’écriture de mon frère, dit-il, je la reconnais parfaitement.

— Vous pouvez en prendre lecture, dit l’étranger, elle ne contient rien de secret.

En effet, c’était l’annonce que M. de Monnereuil écrivant à une personne qu’il désignait sous le titre de « Mon cher marquis » lui faisait part de son mariage ; le ton était celui d’un ami écrivant à un ami, avec l’expansion et la confiance d’un homme heureux s’adressant à quelqu’un qu’il sait devoir s’associer à son bonheur. D’un mouvement brusque, Rivenne retourna la lettre ; l’adresse portait le nom du marquis Guaidieri.

— Le marquis Guaidieri ! s’écria-t-il en fixant sur son interlocuteur un regard empreint d’une vive émotion. Vous êtes le marquis Guaidieri !

— Oui, dit l’étranger, sans paraître remarquer le trouble de Rivenne. C’est le nom que je portais alors ; plus tard j’ai recueilli par héritage mon titre napolitain de prince et plus récemment un duché d’Espagne qui me donne la grandesse ; c’est sous cette dernière appellation que je me présente aujourd’hui. Vous le voyez, j’étais l’ami de votre frère et vous pouvez comprendre que l’annonce de sa mort me cause un douloureux chagrin. Mais ce n’est pas tout ; voici une autre lettre que je vous prie de lire : elle vous justifiera l’insistance dont j’use auprès devons.

Il lui tendait une lettre ; Rivenne la prit d’une main tremblante et se pencha sous la lampe pour la lire ; ses yeux obscurcis par une sorte de brouillard, ne voyaient d’abord que des caractères confus ; enfin il put distinguer ce qui suit :

Paris, ce 25 octobre 1736.

Mon cher Prince,

Vous voudrez bien agréer mes plus sincères excuses si je vous prends sur le temps, à l’improviste et sans préambule, mais vous le savez, les mauvaises nouvelles cheminent vite, et pour ce que je dois vous dire, je tiens à ne me laisser devancer par qui que ce soit. En deux mots, voici ce dont il s’agit :

Hier, j’ai reçu un billet daté de Fontainebleau, à peine lisible et triste à voir ; il était de la main de la pauvre Julia.

Elle me mandait auprès d’elle en toute hâte. J’y ai couru et l’ai trouvée fort mal en point, couchée sur un grabat, dans une misérable auberge de cette bourgade. Quand je dis que je l’ai trouvée, je me trompe, je n’ai trouvé que son pauvre corps ; elle était morte depuis une heure à peine !

Elle a été quelque temps malade, paraît-il ; de quoi, je ne saurais vous le dire. Pour elle, il n’y avait rien à faire, je l’ai fait ensevelir en terre chrétienne, mais un mot de sa main, qu’elle n’a même pu terminer, me recommandait sa petite fille ; cela m’importait pour vous. L’enfant ne pouvait guère se rendre compte de la perte qu’elle venait de faire ; je l’ai prise avec moi et amenée ici, dans ma maison, sous les yeux et les bons soins de Madame de Monnereuil. L’enfant est gentille, je crois qu’elle vous ressemble, diable d’homme que vous êtes. Aussi, soyez sans inquiétude, j’en aurai soin comme si elle était mienne, jusqu’à ce qu’il vous plaise de la prendre avec vous.

Vous le voyez, je n’ai pas sujet de vous écrire une lettre gaie. Pauvre Julia ! Elle était bonne et vous aimait bien. Mais que faire ? Ainsi va le monde, ce ne sont pas les pires qui partent les premiers !

Je ne vous en dis pas plus, aujourd’hui, pour avoir couru la poste, à l’aller et au retour, par la neige et le grand froid ; je viens d’arriver, il est fort tard ; au premier jour, je vous écrirai plus longuement. Ayez soin de me faire connaître votre lieu d’adresse.

Tout à vos ordres, cher prince, je continue à me dire votre ami tout dévoué,

Maurice-Hector, comte de Monnereuil-Moirans.

Il y eut un silence ; Rivenne avait laissé tomber la lettre sur la table ; il restait immobile ; la main appuyée sur le front, il semblait avoir peine à recueillir ses pensées.

— Vous le voyez, dit enfin l’étranger, votre frère m’a rendu là un service qu’un ami dévoué peut seul rendre à son ami ; je ne lui en aurai jamais assez de reconnaissance !

— Permettez, interrompit Rivenne, en relevant la tête ; il y a là quelque chose qui ne se comprend pas : la première lettre est adressée au marquis Guaidieri, la seconde au prince Lerici à Dresde ; voici la suscription en toutes lettres ; il va là une confusion qu’il serait bon d’éclaircir.

— Oh, cela est facile : les deux sont une seule et même personne ; le titre de prince, qui est du Royaume de Naples, est de tout temps dans ma famille ; au moment dont il s’agit, j’ai dû le prendre pour remplir une mission diplomatique et dépayser les curieux indiscrets. Vous voyez que les deux lettres, à l’une et l’autre adresse, sont dans mes mains, c’est une preuve qui a sa valeur, et du reste, je peux vous en donner une autre plus décisive encore.

Il fouilla dans le portefeuille et en tira deux papiers d’aspect usé et fatigué comme les lettres.

— Vous lisez l’anglais ? dit-il.

— Suffisamment, répondit Rivenne.

— Veuillez lire alors, et il lui tendait les feuilles. Elles sont écrites par une femme, une pauvre créature qui n’est plus. Il me fâche de les produire, mais j’ai trop d’intérêt à vous convaincre pour m’arrêter à ces ménagements.

Rivenne prit les lettres et y jeta les yeux avec une sorte d’avidité fébrile ; il semblait qu’il y cherchât quelque marque, quelque indice qui devait être pour lui une grave révélation. Brusquement, sa main qui tenait la lettre, eut comme une contraction involontaire ; c’est que la révélation était là ; du premier coup d’œil, rien que sur l’adresse, il avait reconnu une écriture dont les caractères étaient profondément gravés dans sa mémoire ; que de fois il les avait vus écrits dans ce billet informe qu’il tenait toujours caché sur sa poitrine, et qui contenait les quelques mots tracés par la main mourante de la pauvre Julia !…

Il fallait poursuivre ; dominant son émotion, Rivenne ouvrit la lettre.

Voici ce qu’elle contenait :

Mon Emilio bien-aimé,

Voilà bientôt un mois qui s’est écoulé depuis votre départ, un grand mois, et je ne vous vois pas revenir, vous ne m’annoncez pas seulement votre retour ! Si vous saviez, mon bien-aimé, combien je souffre de votre absence, combien cette solitude m’est lourde et amère ! Je n’aime que vous au monde, mon époux bien-aimé ; tout le reste, je n’y pense pas, je ne sais pas seulement s’il existe. Le matin, quand je m’éveille et que je me vois seule, je pleure, je me désespère, puis je me dis que la journée ne se passera pas sans que je vous revoie, vous si beau, si fier, si noble, et je tâche de vivre en comptant les heures, prêtant l’oreille au moindre bruit, croyant toujours entendre votre voix, m’attendant à vous voir paraître, et le jour s’écoule, la nuit vient, avec ses tristesses, ses angoisses, ses horribles insomnies, et le lendemain, c’est la même déception, le même supplice ! Revenez, mon époux bien-aimé, revenez vers votre Julia qui vous aime, qui ne vit que pour vous, qui meurt de votre absence ! Revenez ou laissez-moi vous rejoindre ; je le sens, je ne peux rester plus longtemps séparée, éloignée de vous !

Ne vous irritez pas de mes plaintes, Emilio, c’est mon amour qui me les dicte, et je ne peux faire autrement que de leur donner essor vers vous ! Si vous saviez ce que c’est que d’être ainsi toujours seule, de ne pouvoir se confier à personne, de ne trouver près de soi aucune sympathie, aucune consolation ! J’en ai une pourtant, c’est l’enfant, cette adorable petite créature que j’aime tant, pour vous, mon bien-aimé Emilio, pour elle aussi, si mignonne, si gentille avec ses petites grâces, son sourire, son naïf babil d’enfant ! Elle vous ressemble, Emilio, elle a vos traits, vos yeux, je vous l’assure ; je passe de longues heures à la regarder, dans son petit berceau, dormant comme un doux petit ange, et il me semble parfois que je vous vois, si forte est cette ressemblance ! Aussi je l’aime, je l’aime, oh ! plus que moi-même, et tout le bonheur que je peux avoir maintenant, c’est elle qui me le donne, et c’est encore à vous que je le dois !

Que faites-vous donc dans cette lointaine ville que je maudis sans cesse, pour vous retenir ainsi loin de moi !

Cette mission qui vous éloigne, n’est-elle donc pas bientôt terminée ! De grâce, mon Emilio bien-aimé, ne me laissez pas plus longtemps dans cet isolement qui me tue ! Pensez à votre infortunée Julia qui vous aime plus que personne ne vous a jamais aimé en ce monde ; revenez auprès d’elle, ayez pitié de mon isolement, de mes angoisses, de mon désespoir ! Qu’une prochaine lettre m’annonce votre retour et j’oublierai bien vite mes tristesses pour ne plus penser qu’au bonheur de vous revoir, de vous aimer, de vous rendre heureux !

À bientôt, n’est-ce pas, mon époux bien-aimé,

Votre Julia            
qui vous aime.

Fontainebleau, ce 18 juillet 1736.

Et sur l’adresse, il était écrit :

Son Excellence

Le prince Emilio Lerici

Dresden (Saxe)

— Vous le voyez, dit l’étranger, la lettre de cette pauvre femme est décisive ; elle parle de moi et de l’enfant en termes qui ne laissent place à aucun doute. Lisez encore celle-ci pourtant, elle est toute semblable. Elle m’aimait bien, cette pauvre femme, et de toutes les péripéties de mon existence, sa mort est une de celles qui me laissent les plus cruels regrets.

Rivenne tenait toujours les lettres ; il les pliait et dépliait, les lisant, les relisant encore, comme s’il y eût cherché le mot de quelque énigme.

Soudain, il releva la tête et regarda l’étranger bien en face :

— Elle était donc votre femme ? dit-il. Elle parle de son enfant… de son époux !…

— Eh, non, je le lui avais fait croire !… Oh, je ne cherche pas à me disculper… ces pénibles souvenirs pèseront toujours d’un poids bien lourd sur mon cœur ! Pauvre Julia ! Elle m’aimait bien ; moi aussi, je l’ai beaucoup aimée !… Si elle n’était pas morte, peut-être ma vie eût-elle été bien changée !… Mais que faire ! Encore une fois, j’en fais l’aveu, j’ai eu des torts, de grands torts envers elle… Oh, cette vie d’aventures, ce tourbillon du plaisir, cet emportement de la jeunesse qui ne pense qu’au moment présent, que de fautes, de tristes actions ne nous font-ils pas commettre !… Je ne vous ferai pas le récit de ma liaison avec cette pauvre femme, ce sont là des souvenirs trop tristes pour moi, et sans intérêt pour vous. Qu’il vous suffise de savoir que lorsque je la rencontrai, j’étais engagé dans une aventure avec une autre femme, petite engeance, celle-là, si élevé que fût son rang dans le monde, égoïste, vaniteuse, froidement coquette, tout ce que l’on comprend trop tard lorsqu’on en vient à voir chez celle que l’on recherche, autre chose que la beauté. Julia était la fille d’un officier anglais, pauvre, mais de bonne famille ; j’eus le malheur, oui, je dois le dire aujourd’hui, le malheur de lui plaire ; elle quitta tout pour me suivre ! Moi, faible contre mes entraînements, j’acceptai son amour ! J’aurais dû résister, car je ne pouvais lui offrir l’équivalent de son sacrifice ; mais elle m’aimait ; moi, je croyais l’aimer, elle était idéalement belle !… Je ne me donne pas pour meilleur que d’autres, non certes, mais je ne me crois pas pire ; j’ai agi comme beaucoup auraient fait à ma place ! Si quelque chose pouvait adoucir le triste déchirement que me cause ce souvenir, ce serait la pensée qu’ils sont bien rares, ceux qui auraient réellement le droit d’être sévères envers moi !… J’avais déjà mon enfant née, elle, d’une union légitime ; la pauvre Julia s’y attacha avec toute l’ardeur de sa nature aimante, pour elle, comme elle le dit, par impulsion de son bon cœur, et aussi pour moi. Nous vécûmes ainsi une année, le temps certes le plus heureux de ma vie. Puis, le tourbillon me reprit ; une mission délicate qui m’avait été confiée par un puissant souverain, dans d’étranges circonstances, m’éloigna d’elle. Je croyais revenir bientôt ; mille obstacles s’y opposèrent ; la diplomatie occulte dont j’étais l’agent, puis la guerre, les aventures de toute espèce, semblaient prendre à tâche de prolonger mon absence. Les circonstances devinrent difficiles ; dans le tumulte où je vivais, le souvenir de cette pauvre femme, de mon enfant, de ce bonheur doux et tranquille, ne pouvait prévaloir sur les émotions violentes qui venaient de toutes parts m’assaillir et m’enivrer. Le temps fuyait ; un jour, je reçus la lettre de Monnereuil, lettre terrible, coup de foudre, qui aurait dû m’écraser ! Hélas, que vous dirais-je ? Ah, le cœur humain est une triste chose ! Je pleurai la pauvre Julia, oh, bien amèrement, je vous le jure, mais revenir sur le passé était impossible ; ma fille était en sûreté sous la protection de votre frère, d’autres soins urgents, irrésistibles, absorbaient mon esprit, je m’abandonnai au courant, je me plongeai plus profondément encore dans cette existence dévorante d’intrigues, de dangers, de plaisirs, qui ne laisse place à aucun autre sentiment. Je répondis à votre frère pourtant ; a-t-il conserve ma lettre, ah ! je donnerais tout au monde pour qu’il en fût ainsi ! vous y trouveriez la preuve irréfutable de la vérité de mes paroles ! Quoi qu’il en soit, vous le voyez, l’enfant que votre frère recueillit au lit de mort de la pauvre Julia, elle est bien à moi ; le témoignage de cette pauvre femme, si douce, si bonne, qui est morte pour moi, sans une plainte, une parole de reproche, est de ceux qui ne se récusent pas !

Rivenne passa sa main sur son front ; une sueur froide baignait ses tempes, un voile d’angoisse s’abaissait sur ses yeux. C’est qu’un danger terrible, l’écroulement de son bonheur, de toute la joie de sa vie, était là, devant lui ; il le sentait se dresser, grandir, prêt à l’écraser, et il ne pouvait ni l’éviter, ni le combattre ! Éperdu, faible comme un enfant, comme un vieillard, il était sur le point de défaillir !… Soudain, une pensée se fit jour dans son esprit ; il l’étreignit dans sa détresse, comme le naufragé se cramponne au bois qui flotte près de lui sur le gouffre…

— Tout cela est fort bien, dit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre assurée ; mais enfin, où voulez-vous en venir ? Vous me racontez vos aventures de jeunesse ; je vous remercie de la confiance, mais je peux vous en demander le pourquoi.

— Oh, Monsieur, dit l’étranger, ne m’avez-vous pas compris ! Votre frère avait recueilli mon enfant ; il est mort, c’est vous dont le bon cœur a continué l’œuvre de pitié, de charité qu’il avait entreprise ; cette jeune fille que vous avez avec vous, c’est mon enfant, c’est ma fille !… Oh, oui, c’est elle, je le sais, je le sens à l’élan qui me porte vers elle ! Rendez-la moi, Monsieur ; je ne peux vous être plus reconnaissant que je ne le suis déjà ; toute ma vie ne suffirait pas pour vous le prouver, mais j’ai besoin de votre aide ; grâce à vous, il faut que je puisse embrasser mon enfant !

Rivenne s’agitait tout pâle, comme si cette prière ardente lui eût en même temps ému et déchiré le cœur ; n’était-ce pas sa fille que cet inconnu venait lui arracher ! Ne l’aimait-il pas, lui aussi, d’un amour de père ! N’avait-il pas, lui qui l’avait recueillie, protégée, élevée comme son propre enfant, plus de droit que personne au monde, à son affection exclusive ? Et il serait forcé de la perdre, de la livrer à un inconnu, sur la foi de quelques papiers douteux, de quelques récits arrangés, inventés peut-être ! C’en était trop pour son amour paternel ; le sacrifice qu’on lui demandait était de ceux auxquels on ne se résigne que devant la certitude la plus absolue, la plus incontestable !

— Un instant, dit-il ; vous tranchez les questions avec vraiment trop d’aisance. Je vous connais depuis moins d’une heure et vous prétendez me prendre ma fille ! Ne seriez-vous pas surpris, si j’accédais si facilement à une telle demande ? Non, Monsieur, non, je ne suis pas convaincu ; ces papiers, votre récit ne sont pas une certitude…

— Monsieur, dit l’étranger d’une voix altérée, un éclair de colère hautaine dans les yeux…

— Eh non, vous dis-je, reprit Rivenne, et sa voix prenait aussi des inflexions violentes. J’ai des doutes et je serais bien trop crédule de n’en pas avoir ! J’ai connu un Polonais de très petite noblesse, qui, pendant vingt ans, a fait figure sous le nom, avec les papiers de famille d’un gentilhomme suédois qu’il s’était procurés je ne sais comment ! Oh, ne vous emportez pas, je suis homme à vous répondre !… Et fussiez-vous dix fois le marquis Guaidieri ou le prince Lerici, encore serais-je en droit de vous demander ce qui vous autorise à venir me dire, à moi, que mon enfant, ma fille que j’aime de toutes les forces de mon âme, est la vôtre, celle que vous avez abandonnée, perdue, délaissée depuis si longtemps !

L’étranger avait baissé les yeux ; la violence terrible qui avait enfiévré son regard, brusquement s’était évanouie : un sentiment d’humiliation, de honte presque, détendait les traits énergiques de son visage.

— Vous avez raison, dit-il enfin ; oui, vous avez le droit de vous dire son père, car vous en avez accompli les devoirs, tandis que moi !… Pardonnez-moi, Monsieur, je le reconnais, j’ai été injuste, brutal, mais si vous saviez ce que c’est que de retrouver son enfant perdue depuis tant d’années et de se voir arrêté, discuté, éconduit presque !… Mais peu importe : vos scrupules sont justes et mieux que personne, je comprends que vous hésitiez. Heureusement je peux vous donner des preuves sans réplique ; plus votre défiance aura été grande, plus vous m’accorderez de confiance lorsque vous aurez vu que je sais la mériter.

Rivenne fit un geste comme pour l’inviter à s’expliquer.

— Je peux, reprit l’étranger, vous justifier autrement encore que par ces lettres, que je suis bien le prince Emilio Lerici, le marquis Guaidieri ; j’en ai là la constatation irréfutable dans mes papiers. Mais je vais au plus pressé ; je tiens avant tout à vous dire comment j’ai reconnu que cette jeune fille qui vit avec vous, sous votre nom, est l’enfant que j’ai perdue. Pour cela, j’ai deux moyens, l’un qui m’est absolument personnel, l’autre pour lequel j’aurai une question à vous poser ; c’est par ce dernier que je commence ; je vous connais assez, comte de Rivenne, pour savoir que vous ne me répondrez que l’exacte vérité !

Voici donc ce que je vous demande :

Au moment où je me suis séparé de ma fille, j’ai placé dans son berceau un objet, presque un bijou, de forme ancienne, étrange, unique en son genre, facile donc à reconnaître de quiconque l’a eu, fût-ce une seule fois, sous les yeux. Si votre fille l’a jamais vu, elle doit s’en souvenir ; vous-même, il est impossible que son apparence ne vous ait pas frappé ! Je vais vous le décrire, vous verrez si je me trompe d’un iota.

C’est une arme, un poignard, très ancien, de forme bizarre, de travail arabe, byzantin peut-être, un mélange des deux plutôt, un reste de cette période barbare où les Arabes, maîtres de la Sicile, employaient des ouvriers chrétiens tout imbus encore de leurs antiques traditions d’art grec. Peut-être ne date-t-il que de la domination Normande ; les rois de cette époque s’étaient faits, paraît-il, demi-arabes, demi-byzantins, et l’art dont ils s’entouraient avait suivi l’évolution de leur politique. Quoi qu’il en soit, l’arme est d’une décoration étrange, et pour cela même, reconnaissable à première vue. Elle est dans ma famille, depuis notre ancêtre Rollo le Roux, le fondateur de notre maison, celui qui à la suite du roi Roger, conquit à la pointe de son épée, nos fiefs de Sicile ; mon grand-père, le premier prince del Vasto, me l’avait donnée, à moi simple cadet, alors sans grandes espérances, parce qu’il retrouvait en moi cette ardeur batailleuse, cette soif d’aventures qui distinguait nos rudes aïeux ; triste penchant après tout et qui m’a réduit où j’en suis, à cette vie misérable, déclassée, dont je sens tout le poids aujourd’hui !

J’y tenais, à cette arme barbare ; je l’avais emportée partout avec moi, à travers les mille péripéties de ma vie errante ; elle était pour moi le vivant témoignage de toutes mes traditions de famille, de la grandeur de mes ancêtres, des exemples d’énergie, de noblesse de caractère qu’ils m’ont laissés. Lorsque je dus me séparer de mon enfant, je ne sais quel pressentiment me dit que je devais lui donner une preuve de son origine, une indication sûre qui lui permit un jour de se réclamer de sa vraie famille. Ce poignard était la seule que j’eusse à ma disposition ; quiconque l’a vu, fût-ce une seule fois, ne peut s’y tromper ; il porte avec nos armoiries, notre antique devise inscrite en caractères illisibles au vulgaire, mais que toute personne au courant de nos traditions historiques, reconnaîtra à première vue ; retrouvé dans la possession de ma fille, il établissait sans réplique possible, son droit à se réclamer de moi et des miens. Mon parti fut pris sur le champ ; je fixai le poignard à une chaîne d’or et le passai au cou de mon enfant ; je recommandai à la pauvre Julia, avec la plus vive insistance, d’en avoir le plus grand soin, de ne s’en défaire sous aucun prétexte. Et je suis certain qu’elle a suivi scrupuleusement mes instructions ; même dans ses jours de détresse, elle n’a pas voulu priver ma fille de ce signe qui la rattache si étroitement à moi. Maintenant, je vous le demande, ma fille… la vôtre… qui est la mienne, j’en suis certain… est-elle en possession de ce poignard ? Votre réponse, je le sais, ne peut être qu’affirmative ; donnez-la-moi, je vous en conjure ; vous aurez ôté à un homme profondément malheureux, le fardeau le plus écrasant qui puisse accabler une âme humaine, le remords d’un père qui, volontairement, a perdu son enfant !…

Rivenne s’agitait sous le coup d’une poignante angoisse ; l’accent profondément ému de l’étranger lui pénétrait le cœur ; il sentait qu’il se trouvait en présence d’une douleur sincère, d’une anxiété impitoyablement cruelle. Et pour lui-même, la crise était terrible ; ces indices, fussent-ils plus probants encore, devaient-ils avoir la puissance de lui enlever cette enfant qui était bien à lui, car il l’aimait comme sa fille, avec une affection certes aussi ardente que celle de cet étranger ! Et sur des indices après tout si vagues, sur des apparences à tout le moins douteuses, devait-il pour ainsi dire, s’arracher le cœur, se séparer du seul être qu’il aimât vraiment, de celle qui était sa joie, sa vie ! Que savait-il, après tout, de cette romanesque aventure ? Les reconnaissances basées sur des bijoux, des croix, des armoiries, elles sont bonnes pour les romans, pour le théâtre ; dans la froide réalité de la vie usuelle, ne serait-ce pas la plus sotte duperie que de s’y fier ? En se chargeant de cette enfant, il avait pris la responsabilité de sa destinée ; pouvait-il se décharger d’un devoir si grave rien que sur la foi d’une chose inerte dont la semblable pouvait exister en plus d’une main ! Non, il devait être sur ses gardes jusqu’à l’extrême défiance ; ces preuves qu’on voulait lui faire accepter comme décisives, n’étaient que des présomptions dont l’autorité demandait à être corroborée par des faits tout autrement positifs… Et d’autre part, comment cet inconnu aurait-il pu inventer cet ensemble si singulier de circonstances ? Comment était-il arrivé à la connaissance de ces faits ensevelis depuis si longtemps dans l’ombre du passé et dont si peu de mémoires pouvaient garder le souvenir ?… S’il disait vrai, pourtant ?… Refuser un enfant à son père, comme cela est grave !… Que demandait-il après tout ? Une simple recherche, un moment d’examen dont rien ne pouvait faire préjuger le résultat. Dût-il même reconnaître la vieille arme, ce n’était de sa part qu’une affirmation que lui, Rivenne, n’était pas tenu d’accepter sans réserve, dont il était toujours maître de contrôler la valeur et la portée. Il n’était donc engagé à rien s’il se prêtait à la demande de l’inconnu, tandis que lui répondre par un refus, c’était s’exposer à s’entendre dire qu’il redoutait que la lumière se fît, que c’était par cela même reconnaître qu’il doutait de la bonté de sa cause, si même il ne la savait pas mauvaise ; c’était en un mot, donner prise à des soupçons injurieux pour son honneur !… À cette pensée, le loyal gentilhomme sentait son sang lui bouillonner dans les veines ; pour la première fois de sa vie, il avait l’impression d’être inférieur à lui-même, de faiblir devant la voix de sa conscience !

Soudain, il releva la tête ; comme s’il eût à marcher à l’assaut, il cambra sa taille robuste ; son parti était pris ; quoi qu’il pût lui en coûter, il fallait affronter l’épreuve.

Il se leva et fit un pas dans la direction de la chambre d’Hippolyte ; soudain, il s’arrêta ; une pensée lui était venue, pensée de prudence si élémentaire qu’il ne pouvait comprendre qu’il ne l’eût pas eue plus tôt. L’étranger lui parlait d’une arme ancienne, de forme bizarre, d’un art très spécial, mais il ne précisait rien ; c’est qu’il ne savait rien peut-être, sauf que cette jeune fille dont il se prétendait le père, avait en sa possession une arme, qui tant bien que mal, répondait à la description très sommaire qu’il en donnait. Cela, il pouvait l’avoir appris par quelque propos recueilli par hasard, peut-être quelque commérage de subalterne ; Hippolyte n’en faisait pas un secret. Pour un signe décisif de reconnaissance, ce n’était pas assez ; il fallait être absolument certain que l’arme dont il parlait, était rigoureusement identique au poignard d’Hippolyte ; si on la lui montrait sans autre précaution, il ne lui serait pas difficile d’en établir après coup la ressemblance. Il fallait la lui faire décrire avant de la lui montrer ; s’il en donnait la représentation exacte, alors seulement, on pourrait ajouter foi à sa parole.

Sous l’empire de cette pensée, Rivenne se rassit, affectant un grand calme. L’étranger le regardait d’un air anxieux ; son sourcil se fronçait ; on sentait que la patience n’était pas son fort ; Rivenne ne fit pas semblant de s’en apercevoir.

— J’ai en effet, dit-il d’un ton qu’il cherchait à rendre indifférent, plusieurs vieilles armes assez semblables à celle dont vous parlez ; avant de les chercher dans mes bagages, je voudrais savoir au juste quelle est celle que vous avez en vue ; autrement nous courrions grand risque de nous perdre dans le bric-à-brac avec toute chance de n’arriver à rien.

— Vous voulez que je vous décrive l’arme ? dit l’étranger. Cela m’est facile, il me semble que je la vois !… C’est un poignard de forme droite, la pointe légèrement ondulée en flamme. Sur la lame, il y a une devise gravée en caractères arabes ; cette devise est répétée sur la garde, autour des armoiries qui sont trois croix ongulées et flammées, incrustées en or ; la croisée de la garde est droite, peu saillante, légèrement élargie aux deux extrémités, en forme de marteau ; la poignée montée en argent est striée en spirale avec incrustations d’or ; le pommeau est surmonté d’une émeraude qui fait saillie en forme de bouton ; une autre émeraude est au côté extérieur de la garde sur la croisée, enchâssée entre quatre rubis ; les armoiries sont sur la face interne. Le fourreau est finement ciselé en ornements arabes ; exactement au milieu est inscrite une croix ongulée et flammée. La chaîne d’or qui le supporte, est d’un tout autre caractère et de travail beaucoup moins ancien, sans grande valeur, sauf celle du métal. La devise est celle de ma famille ; les armoiries sont les miennes ; elles sont répétées ici, sur le chaton de cette bague, un bijou de famille aussi, et fort ancien, comme vous pouvez le voir.

Il tendait à Rivenne une bague qu’il venait d’ôter de son doigt ; c’était un jonc d’or de bonne épaisseur, enrichi d’une fort belle émeraude sur laquelle étaient gravées trois croix telles qu’il décrivait celle du poignard. Rivenne la prit d’une main quelque peu tremblante et l’examina avec grande attention :

— Je ne vois pas de devise, dit-il.

— Cela est juste ; l’émeraude est dure et ne se prête guère au travail compliqué de l’écriture arabe. Mais je peux vous la dire et j’ai la certitude absolue que les caractères inscrits sur le poignard ne la démentiront pas.

— Voyons la devise, dit Rivenne, ou plutôt… tenez… écrivez-là ici, sur ce morceau de papier…

— C’est facile, dit l’étranger.

Et prenant une plume, il traça ces mots :

À oultrance !

— Du vieux français, dit Rivenne ; vous parliez d’écriture arabe !…

— Sans doute, et ce détail à lui seul, suffirait pour donner toute créance à ce que je dis. Lisez-vous l’arabe ?

— Quelque peu, dit Rivenne.

— Eh bien, si vous avez donné quelque attention aux caractères gravés sur le poignard, vous avez dû y lire ces mots que je vous écris ici.

— C’est là que je vous arrête, dit Rivenne avec un élan joyeux ; il croyait l’avoir trouvé en faute !… Ni la garde, ni la lame ne portent cette devise : je ne sais ce que les inscriptions signifient ; elles sont indéchiffrables ; ni moi, ni aucun de ceux à qui je les ai montrées, n’a pu leur arracher leur secret !…

— Eh, cela ne me surprend pas, dit l’étranger ; c’est qu’ils ne se sont pas avisés du stratagème. Ils ont cru lire de l’arabe et n’ont trouvé aucun sens à ce qu’ils lisaient ; ils auraient dû voir que c’est du français, non pas traduit, mais écrit en lettres arabes ; il faut le comprendre, non comme de l’arabe, mais comme du français, et on lit : À oultrance ! Voilà tout le mystère et vous me rendrez cette justice, c’est que ce poignard dont je me réclame, n’a pas de secret pour moi.

Rivenne restait immobile ; la preuve était décisive ; si ce que disait l’étranger se vérifiait à l’examen du poignard, il fallait reconnaître qu’il en savait sur le sujet plus que personne, et cela donnait à sa parole une toute puissante autorité. Contester, louvoyer, ce n’était plus possible ; devant ces affirmations si précises, si complètes, une seule chose restait à faire, voir l’arme et comparer.

— Donnez-moi deux minutes, dit Rivenne, je vais à mes bagages et je reviens.

Il se leva, affectant un calme qu’il était loin d’avoir et traversant la salle, gagna la chambre d’Hippolyte.

La jeune fille était assise près de la table, sous la lumière d’une chétive lampe. Elle était un peu pâle, le regard troublé de ses yeux annonçait une anxiété contre laquelle elle était sans force ; cette longue conférence, de nuit, avec ce mystérieux étranger, finissait par lui inspirer une poignante inquiétude. En voyant entrer son père, elle se leva brusquement et vint à lui, le regardant fixement avec une expression d’angoisse qu’elle ne songeait pas à dissimuler.

— Qu’y a-t-il donc, mon père ? dit-elle. Que veut cet homme ?… Ne me cachez rien, je vous en conjure ! Quelque chose vous préoccupe, je le vois dans vos yeux !…

Rivenne s’était promis de rester calme ; il y réussit et certes il y eut du mérite.

— Tu vois les choses bien en noir, répondit-il ; vraiment, ce n’est pas la peine ; je n’ai absolument rien. Nous causons antiquités avec mon visiteur, le prince Lerici, un gentilhomme de bonne marque ; il m’a demandé à voir ton poignard ; c’est une pièce curieuse, je te l’ai dit cent fois ; je viens te le demander ; voilà tout.

— Bien vrai ? reprit Hippolyte en le regardant fixement dans les yeux.

— Sans doute. Mais voyez cette jeunesse ; la voilà anxieuse à propos de rien, comme un vieux à barbe grise !

— C’est que, mon père… dans notre position… il peut arriver tant de choses… tant de malheurs !... Et puis à qui se fier ?…

— Mais à moi donc, petite folle… et à ces braves gens que j’ai là sous la main… Ne crains rien, donne-moi ce poignard et va reposer ; il est tard et tu devrais dormir les poings fermés, depuis deux heures.

Hippolyte ne répondit pas ; ce calme enjoué de son père lui paraissait forcé ; elle était sûre qu’il lui cachait quelque chose…

— Encore une fois, mon père, reprit-elle, vous êtes bien sûr de n’avoir rien qui vous inquiète ? Je ne suis pas une enfant ; on peut me confier un secret. Je suis sûre que…

— Tu n’es sûre de rien, je te le répète. S’il survenait quelque chose, tu en serais la première informée, cela je te le promets. Mais encore une fois, il n’y a rien ; propos d’antiquaires, tu sais que c’est long. Donne-moi le poignard, c’est tout ce qui importe en ce moment.

Il n’y avait pas à résister plus longtemps. Sans répondre, Hippolyte ouvrit un de ses coffres et en tira le vieil étui de cuir, asile habituel de l’arme.

— Voici l’objet, dit-elle en le remettant à Rivenne. Mais encore une fois, mon père, je vous en prie, ne me cachez rien… je suis prête à tout entendre…

— Et moi, encore une fois, je n’ai rien à te dire. Embrasse-moi, mon enfant et va te reposer, il est fort tard.

La jeune fille s’approcha ; Rivenne l’attira à lui et l’embrassa avec une émotion qui fut sur le point de le trahir. Il lui semblait qu’elle était sa fille pour la dernière fois !…

— Adieu, dit-il en faisant appel à toute son énergie : repose-toi ; demain je te rendrai ce vieux couteau…

Il ferma la porte et revint vers l’étranger.

— Voici le poignard, dit-il, nous allons l’examiner.

L’étranger s’était levé ; d’un geste brusque, il étendait la main vers l’étui, comme s’il eût eu hâte de le saisir ; sur sa belle et mâle figure, on voyait paraître un trouble profond.

— C’est mon sort que vous tenez là, dit-il, mon bonheur ou mon malheur, pour le temps qui me reste à vivre ! Ah, c’est en ce moment que je le sens : je suis cruellement puni de mon insouciance, de ma folle légèreté ; si ce poignard n’est pas celui que j’ai laissé à ma fille, je n’ai plus rien à faire en ce monde, tout est fini pour moi !… Mais c’est impossible ; ouvrez cet étui, Monsieur de Rivenne ; vous allez y trouver la preuve sans réplique de la vérité de tout ce que j’ai dit !

Rivenne plaça l’étui sur la table et l’ouvrit. Un cri de bonheur échappa à l’étranger.

— C’est lui ! s’écria-t-il d’une voix émue. Je le reconnais ! Oh, je le savais bien que je ne pouvais pas me tromper !

À la lueur de la lampe, l’arme apparaissait dans tout l’éclat bizarre de son luxe des temps d’autrefois. La description qu’avait donnée l’étranger se trouvait rigoureusement exacte ; les bijoux, les armoiries, la devise, tout coïncidait de la manière la plus complète. Rivenne restait immobile, sans voix, sans pensée ; il lui semblait qu’un froid mortel pénétrait tout son être ; sa fille, son enfant bien-aimée, allait lui être enlevée, et c’était lui qui la livrait, sans pouvoir résister, sans oser la défendre !…

L’étranger ne remarquait pas son trouble ; tout entier au bonheur d’avoir rencontré si juste, il avait saisi l’arme et dans un transport de joie, il la pressait sur ses lèvres :

— Oui, s’écriait-il, c’est toi, c’est bien toi, mon arme fidèle ! Tu m’as défendu autrefois dans de rudes rencontres ; maintenant tu délivres mon âme du fardeau le plus écrasant, tu me rends ma fille, tu me donnes la paix, le bonheur ici-bas ! Béni sois-tu, mon fidèle poignard, ce n’est pas en vain que je me suis fié à toi !…

— Et tenez, dit-il, en revenant à Rivenne, voulez-vous une preuve de plus de l’exactitude de ce que je vous ai dit ? Je l’ai gardée pour ma dernière ressource, au cas où vous auriez encore quelque doute ; maintenant, je vous dois de vous la livrer toute entière ; votre cœur de père, de père, entendez-vous, Monsieur de Rivenne, car il ne dépendra pas de moi, que vous ne soyez toujours le père de cette enfant à l’égal de moi-même, votre cœur de père a droit à toutes les certitudes, quand il s’agit du bonheur, de la vie, de l’avenir de votre enfant ! Cette preuve dernière, suprême, la voici :

En me séparant de ma fille, je voulais, je vous l’ai dit, lui assurer, autant qu’il m’était possible, le moyen de retrouver sa famille et ce père qui l’abandonnait. Pour cela, que pouvais-je faire ? Deux choses : la première, c’était de révéler ce secret à la pauvre Julia ; douce et tendre créature, elle était capable de tous les dévouements pour moi et pour mon enfant. Je lui devais cette confiance, elle n’en a été que trop digne ; si elle vivait encore, je n’aurais eu qu’à faire appel à son témoignage !… Mais la mort a fermé cette bouche loyale ; même à votre frère, la pauvre créature n’a pas eu le temps de dire ce qu’elle savait ! Peut-être, à son dernier moment, elle a voulu le faire, et il se peut, je n’ai pas osé vous le demander, que vous ayez quelque lettre, quelque papier d’elle qui contient ce suprême aveu ; vous n’êtes pas tenu de me le dire, et je dois, avant toutes choses, vous prouver, sans doute possible, que je suis bien le père de l’enfant recueillie au lit de mort de la pauvre Julia… Cette preuve, je peux vous la fournir, et celle-là absolument décisive, vous allez en juger :

En même temps que je confiais mon secret à cette pauvre femme, je cherchais le moyen d’appuyer son témoignage de quelque autre manière. Cela n’était pas sans difficulté. Faire un écrit pour assurer à ma fille, sa naissance et ses droits de famille, je n’y voyais qu’une médiocre garantie ; ces feuilles de papier se perdent ; elles peuvent tomber en des mains indignes, donner lieu à de terribles abus ! Je n’ai pas voulu y recourir ; que me restait-il donc ? Ce poignard, et c’est ce témoin muet qui va vous révéler un secret qui n’est connu que de moi, oui, de moi seul, car si vous l’aviez découvert, dès les premiers mots de mon récit, vous m’auriez dit : je reconnais votre droit, vous êtes le père d’Hippolyte !…

Tenez, prenez le poignard, cherchez tout au bas de la poignée, au côté externe ; voyez-vous une petite croix incrustée d’or ? Oui, n’est-ce pas ? Pressez fortement sur cette marque !… Voici une lame qui se détache de la garde, au côté interne cette fois ; elle démasque une cavité circulaire, toute revêtue d’or, n’est-ce pas ?… Eh bien, prenez une tige d’acier, une lame de ciseau, de canif, qui puisse pénétrer dans cette ouverture ; pesez sur le fond d’or, vous verrez le manche de la poignée s’ouvrir et révéler l’existence d’une nouvelle cachette ; c’est là que vous trouverez cette preuve, cette preuve définitive que je vous dois.

Il parlait avec tant d’autorité, tout se passait si exactement comme il l’annonçait, que Rivenne, dominé par cette assurance, n’était plus que l’exécuteur obéissant de sa volonté. Cette fois encore, l’épreuve réussit pleinement ; sous la pression exercée par Rivenne, soudain le manche ciselé se fendit, une mince bande de métal se déplaça et on vit apparaître une rainure profonde, large comme un tuyau de plume.

— C’est cela même, dit l’étranger ; maintenant une seule chose reste à faire ; dans cette rainure, il y a un papier enfermé dans un petit fourreau de métal ; veuillez le retirer, moi, je m’engage, sans y jeter les yeux, à vous dire ce qui est écrit sur cette feuille si bien cachée.

Rivenne obéit ; sous la pression de sa main, on vit sortir de la rainure, un petit rouleau entouré d’une feuille d’or : débarrassé de son enveloppe, il laissa voir un fragment oblong de parchemin très mince, mais intact et solide.

— Je ne veux rien laisser au hasard, dit l’étranger ; sous vos yeux, sur ce papier que vous avez là devant vous, je vais écrire une phrase ; vous trouverez la même sur ce parchemin que vous allez dérouler.

Et d’une main ferme, il traça quelques mots, puis tendit le papier à Rivenne ; voici ce qui s’y trouvait écrit :

Cette arme est donnée à ma bien-aimée fille, Mathilde-Hippolyte, par moi, son père légitime ; qu’elle la garde avec le plus grand soin comme bien de famille et témoignage de sa noble naissance.

Fait à Nancy, ce huit de juillet mil sept cent trente-six, et

signé de ma main

comte Giorgio Emilio Ranieri,

marquis Guaidieri,        

des princes Lerici del Vasto.

— Veuillez vérifier, continua-t-il.

Rivenne déplia le parchemin ; sur la feuille jaunie, des caractères apparaissaient, quelque peu pâles, mais bien lisibles ; c’était mot pour mot, la phrase écrite par l’étranger ; l’écriture même était très visiblement la même, il n’était pas possible de s’y tromper.

Rivenne baissa la tête ; la vérité apparaissait à ses yeux, éclatante, complète, inattaquable ; sa fille, son enfant bien-aimée, n’était plus sa fille, elle appartenait à cet inconnu ; lui seul était son père ! Tout se réunissait pour lui donner raison ; le papier informe sur lequel la pauvre Julia avait voulu de sa main mourante, conserver le nom de famille de l’enfant qu’elle allait abandonner, ce papier consacrait dans sa forme incomplète, l’exacte vérité du récit de l’étranger ; c’étaient les mêmes noms, le même titre, les mêmes armoiries ! Puis ce marquis Guaidieri, c’était bien le même qui apparaissait dans les récits de Monnereuil ; tout l’enchaînement des faits se retrouvait rigoureusement conforme, jusqu’au moment de la mort de la pauvre Julia, et, s’il avait pu subsister quelque doute, ces lettres que produisait l’étranger, attestaient son intimité avec Monnereuil et donnaient à sa parole une autorité sans réplique. Il n’y avait plus qu’à courber la tête, à accepter ce prodigieux arrêt du sort, cette révélation véritablement sortie du tombeau !

Pourtant, que de choses étranges, encore inexplicables, dans cette incroyable aventure ! Comment ce père qui paraissait si ému à la pensée qu’il retrouvait sa fille, comment avait-il pu rester si longtemps sans réclamer un droit dont il sentait si bien tout le prix ! Qui avait pu lui révéler l’existence de celui qu’un bizarre concours de circonstances avait substitué à sa place, à ses devoirs de père ? Comment avait-il réussi à le suivre, à le découvrir enfin dans cette bourgade ignorée, perdue au fond d’un pays reculé, presque inconnu ? Il y avait là toute une série de problèmes qui devaient être résolus ; avant de résigner ses droits de père, Rivenne devait exiger sur tous ces points, des réponses catégoriques, absolument convaincantes. Il releva la tête ; l’étranger ne lui laissa pas le temps de parler, il semblait avoir deviné sa pensée :

— Ce n’est pas tout, dit-il ; je le sens, j’ai encore bien des explications à vous donner. Je vous ai dit dans quelles circonstances j’avais abandonné mon enfant ; je dois vous dire maintenant pourquoi aujourd’hui je la réclame, et comment il se fait que je l’ai découverte en cette jeune fille qui est vôtre, dont, quoi qu’il advienne, je tiens à vous le répéter, vous continuerez à être le père, le père aimé et obéi. Cette explication, la voici : elle vous convaincra, s’il en était besoin, de l’exactitude absolue de tout ce que je viens de vous dire.

D’abord, il convient que vous sachiez que si ces preuves que je vous ai données, m’avaient fait défaut, j’en avais une encore, puissante, irrésistible, et dont moi seul j’ai connaissance ; à elle seule, elle aurait suffi à vous prouver mon bon droit. Ma fille porte sur sa personne un signe particulier qui lui est commun avec tous ceux de sa famille ; vous dire que je le connais, c’est vous prouver que je l’ai tenue dans mes bras dans sa plus tendre enfance, qu’elle est bien mon sang et ma chair. Ce signe que je porte comme elle – je peux vous le montrer – c’est une croix toute semblable à celle de nos armoiries ; c’est de là que nous les avons formées ; nous l’avons tous, marquée ici, au haut du bras, à la partie antérieure ; ce n’est pas l’apparence d’une cicatrice, c’est un simple signe à fleur de peau, visible seulement de ceux qui le connaissent, mais pour ceux-là, il n’est pas possible de se tromper ; ce signe, vous le connaissez, vous pouvez comprendre à la description que je vous en fais, que je ne dis rien qui ne soit la vérité pure.

— C’est la vérité, en effet, dit Rivenne ; mais comment avez-vous pu la reconnaître ? La voix du sang, c’est bon pour les histoires romanesques ; dans la vie réelle, bien fou qui s’y fierait !

— L’expérience vous donne raison, cent fois raison, et pourtant, je vous le jure, quand, pour la première fois, j’ai vu ma fille à vos côtés, j’ai senti je ne sais quel trouble, comme un mystérieux appel au plus profond de mon cœur, qui me disait qu’elle était mon enfant, qu’elle m’appartenait par les liens les plus étroits que puisse forger la nature ! Et ma pensée, acharnée à cette indication si fugitive, suivait partout cette belle jeune fille qui m’était apparue : je la retrouvais à chaque instant, jusques dans mes rêves et… ah, je dois le dire, je ne suis guère porté aux idées religieuses, mais quand un vulgaire incident m’a révélé l’existence de ce signe, ah, oui, j’ai reconnu la main de la Providence ; c’est elle qui par un suprême effet de sa bonté toute puissante, a voulu me rendre mon enfant !

Rivenne le regardait fixement ; il se demandait si cet homme de haute mine, au regard si intelligent, à la parole si nette, qui paraissait si sûr de lui-même, ne subissait pas en ce moment quelque crise d’hallucination, quelque trouble d’esprit qui devait ôter toute autorité à sa parole. Certain de ne l’avoir jamais rencontré, jamais vu auparavant, il se disait que ces événements dont parlait l’étranger, ne pouvaient exister que dans son imagination, qu’en les donnant comme emportant une certitude absolue, il détruisait du coup toute la foi que l’on pouvait avoir dans ses récits.

— Permettez, dit-il sous l’empire de ce doute ; mais je vous avoue que je ne comprends plus ! J’ignore comment vous avez été mis sur ma trace, mais une chose est sûre, c’est que je ne vous ai jamais vu, et j’ignore à quoi vous faites allusion quand vous parlez d’un incident qui vous a révélé en ma fille, l’identité de la vôtre.

— Aussi vais-je m’expliquer et cela me sera facile. Vous m’avez déjà vu et à deux reprises ; vous m’avez parlé et vous avez eu même pour moi, des égards dont je vous suis reconnaissant, car certes, à ce moment, je n’avais rien en moi qui pût les mériter. Cela vous étonne ? Je dois vous étonner bien plus encore ; un mot me suffira pour cela, un mot qui vous expliquera tout : je suis l’ermite de la chapelle des fouilles !

Rivenne eut un brusque haut-le-corps ; son regard fixé sur l’étranger reflétait l’étonnement jusqu’à la stupeur ! L’ermite des fouilles, ce gentilhomme de grande apparence, de belle et noble tournure, presque jeune, cet homme plein d’intelligence et de vie, à la parole rapide, précise, toute de certitude et d’autorité !… Cela était impossible ; une telle transformation chez ce vieillard décrépit, à la pensée inerte, à la voix hésitante, presque idiot en un mot, cela ne pouvait s’admettre ; on voulait lui en imposer !…

— Oh, c’est bien moi, je vous l’atteste ! dit l’étranger qui semblait lire dans sa pensée ; je vous ai dit que j’allais vous étonner, vous voyez que je tiens ma promesse. Mais ce que je dis, je peux le prouver ; je vous rappellerai toutes vos paroles, celles d’Hippolyte, les miennes, c’était fort peu de chose, il est vrai, jusqu’aux moindres incidents de notre rencontre ! J’étais bien pauvre sire à ce moment, un vieux mendiant décrépit, une guenille sordide, et je ne vous en suis que plus obligé de m’avoir fait accueil, mais à ce moment déjà, je vous l’ai dit, je ne sais quel instinct m’avait fait reconnaître ma fille ; un éclair de raison m’avait permis de déchiffrer vos armoiries sur la housse de votre selle. Dans les ténèbres de mon esprit, une lueur s’était faite ; ma mémoire s’éveillait, je renaissais à la vie, à l’espérance ! Et tout à coup, au moment où Hippolyte, ma fille, laissez-moi lui donner ce nom, dans un accès de vivacité juvénile, s’est lancée sur la pente abrupte du ravin, lorsque son habit déchiré par les ronces m’a montré, sur son bras, le signe de famille, oh, alors, vous avez dû le voir, une émotion passionnée m’a saisi, un flot de bonheur a inondé mon âme, j’ai senti que je me rattachais à l’existence, que l’intérêt le plus puissant qu’il y ait dans la vie d’un homme, m’était rendu, qu’il me fallait, pour ma fille, ressaisir mon énergie, reprendre ma position de famille, tout ce que je pouvais avoir de haut rang et de puissance, que tout cela était à elle, qu’à tout prix il fallait lui rendre ce que ma coupable inertie avait risqué de lui faire perdre à jamais ! Aussi, comme je la suivais des yeux, comme j’étais heureux et honteux à la fois de la voir et de ne pouvoir lui montrer en moi, son père, qu’un être misérable, dégradé, qu’elle ne pouvait que prendre en pitié ou en ridicule ! Il m’a donc fallu me taire, assister impassible à votre départ ! Ah, il me semblait qu’on m’arrachait le cœur, que j’allais la perdre à nouveau !… Mais j’en savais assez désormais ; avec ma fille, mon intelligence m’était rendue et je me sentais une force, une volonté, à soulever des montagnes ! Dès le soir, je me mettais en rapport avec Mengino, j’apprenais par lui tout ce qu’il m’importait de savoir sur vous et sur ma fille, et j’arrêtais les mesures à prendre pour réunir à votre intention, toutes les preuves que vous pouviez exiger. Le lendemain, j’abandonnais la triste défroque qui avait abrité ma sénilité idiote et je redevenais moi-même, bien changé sans doute, vieilli, usé, méconnaissable, mais valide encore, et prêt à tout, pour vous témoigner ma reconnaissance d’abord, et pour rendre à ma fille le rang qui est le sien.

Rivenne le regardait fixement ; il se sentait comme saisi de stupeur. Tout cela sans doute était possible, mais le contraste était si grand, la vraisemblance était mise à si forte épreuve, que l’esprit du digne gentilhomme restait comme paralysé, hors d’état de se reconnaître dans l’obscurité étrange de ces événements prodigieux !

— Mais enfin, dit-il, puisque vous aviez la conviction d’avoir retrouvé votre fille, pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour la réclamer ? Vous saviez que nous étions à Castroleone ; qui vous empêchait de venir nous y chercher ?

Une nuance d’embarras obscurcit le clair regard de l’étranger.

— J’avais, reprit-il, bien des obstacles à vaincre, des recherches délicates à faire, de graves négociations à mener à bien. Pendant mon absence, et elle avait duré tant d’années, on m’avait oublié ; il fallait me faire reconnaître, obtenir, tout en gardant l’incognito, d’être réintégré dans la libre possession de mes droits, de mes biens, de mes titres, et que de gens avaient intérêt à me les contester ! À Naples, autant, plus peut-être qu’ailleurs, les démarches sont longues, difficiles ; il m’a fallu, croyez-le bien, beaucoup de patience et de volonté pour les faire aboutir. Dès qu’elles ont été terminées, je suis revenu ; je savais que vous étiez ici, mon fidèle Mengino m’en avait informé ; je suis arrivé ce soir et, vous le voyez, me voici.

Rivenne s’agitait convulsivement en proie à un trouble dont il n’était pas maître ; dans son esprit enfiévré, une pensée avait surgi, pensée poignante, cruelle, dont il ne pouvait se défendre. Cet étranger qui venait lui prendre son enfant, sa fille, qu’était-il en définitive ? Il se parait de beaux litres et avait tout l’aspect d’un homme de haut rang, mais ce qu’il disait de sa vie, n’était pas fait pour inspirer une confiance sans arrière-pensée. Ce pouvait être un aventurier de bonne naissance, il est vrai, mais douteux de caractère. Il ne s’expliquait pas sur les débuts de sa vie ; surtout, et c’est ce qui alarmait Rivenne, il ne disait rien de la naissance d’Hippolyte, il passait sous silence tout ce qui concernait sa mère. Y avait-il là quelque fâcheux secret ? Et à cette pensée, tout l’orgueil, toute l’affection de Rivenne se révoltaient ; sa fille adoptive pouvait marcher la tête haute ; celle de cet inconnu n’aurait-elle pas quelque triste tache à porter ?

Sous l’action de ces pensées, Rivenne releva la tête ; il était décidé à obtenir toute la vérité et à prendre, quoi qu’il pût arriver, le parti qui serait le plus avantageux à sa fille.

— Monsieur, dit-il du ton le plus grave, tout cela est si étrange, si en dehors de toutes prévisions, que vous trouverez bon que je vous pose une question encore ; elle est de toute importance, car c’est de sa solution que dépend le bonheur de ma fille. Je ne l’ai pas gardée, chérie, depuis si longtemps, sans avoir acquis le droit de veiller sur elle, d’écarter de son chemin tout danger, toute chance mauvaise ; c’est à ce titre que je me crois le droit de vous interroger. Vous êtes son père, dites-vous, mais un père ne constitue pas à lui seul une famille. En ce moment, ma famille est celle de ma fille ; elle est honorable, et tient aussi bon rang qu’aucune autre. Si ma fille doit en sortir, j’entends que ce ne soit que pour retrouver l’exact équivalent de ce qu’elle perd. Or, dans une famille, la mère aussi joue un grand rôle ; vous ne me parlez jusqu’ici que de vous ; cela ne suffit pas ; avant d’aller plus loin, mon devoir est de vous demander qui est la mère d’Hippolyte !

L’étranger avait baissé les yeux ; un embarras douloureux se lisait sur sa figure ; un instant, il resta silencieux, puis relevant la tête :

— Je m’attendais à cette question, dit-il, et sa voix avait faibli comme s’il eût éprouvé une amère répugnance à parler : vous deviez me la faire et ma réponse est prête. Elle m’est pénible pourtant, car c’est la position de celle qui est la mère de ma fille, qui rend la situation difficile, qui crée le seul obstacle au bonheur de cette enfant ! Non que l’union dont ma fille est née, ne soit de tous points légitime et honorable ; celle qui est sa mère est de haute naissance, mais son caractère, ses actes, sa conduite, ne sont pas ce que l’on recherche pour la mère de son enfant, et je n’ose penser à ce que serait pour ma fille, une vie qu’elle devrait passer avec elle, sous son autorité. La force des choses en a décidé ainsi pourtant ; il n’est pas en mon pouvoir de changer ce qui est, ce qui a été ; ce qu’il faut maintenant, c’est de veiller sur l’avenir ; cela, je m’en charge ; quoi qu’il arrive, ma fille sera heureuse et honorée ; avec votre aide surtout !… Il me reste à vous dire le nom de sa mère, – soudain il avait baissé la voix – vous la connaissez trop bien, c’est la baronne Maxence Castroleone !

— La Baronne ! La mère de ma fille ! s’écria Rivenne en se dressant de toute sa hauteur, bouleversé, entièrement hors de garde… Vous dites qu’Hippolyte est la fille de la Baronne, de la baronne de Castroleone !…

— Plus bas, je vous en prie ! dit vivement le prince, il ne faut pas que notre fille nous entende !…

— Mais c’est impossible ! continua à demi-voix Rivenne, c’est impossible, vous dis-je, je peux tout croire, sauf cela !

— C’est cependant la vérité vraie, dit le prince, les yeux baissés, presque à voix basse… Oh, je comprends que cela vous fasse horreur, que vous ne puissiez accepter une telle mère pour cette jeune fille d’âme si noble, si pure, que vous aimez d’une si tendre affection ! Mais je vous le répète, c’est l’exacte vérité ; je vous ai prouvé que ma parole mérite créance ; pourquoi voudrais-je vous tromper maintenant… surtout d’une pareille erreur !…

Rivenne était retombé sur sa chaise ; immobile, les yeux fixés sur l’étranger, il restait atterré, sans voix, sans pensée, l’esprit emporté par un orage d’impressions poignantes jusqu’à en être cruelles, d’angoisses poussées presque jusqu’à l’horreur ! Ses pressentiments se trouvaient donc vérifiés ! Hippolyte était la fille de la Baronne, de cette femme qu’elle détestait de toutes les forces de son âme et avec tant de raisons ! Toutes deux avaient le même amour ! Et cette lutte, terrible déjà entre deux étrangères, de quelle effroyable complication allait-elle s’exaspérer, s’il devait y avoir entre elles le lien de famille le plus étroit, le plus sacré ! Par quelle fatalité un si effroyable abîme se creusait-il là, sous leurs pas ! Comment leur faire admettre la possibilité entre elles, de la plus faible affection, de la moindre tendresse ! C’était un obstacle absolu, un écueil infranchissable où ces deux natures altières, emportées, incapables de modération, de sacrifice, devaient forcément se heurter, se briser ! Que devenait alors cette famille si miraculeusement retrouvée, quel rôle restait à Rivenne pour défendre le bonheur de son enfant !

Et devant ces impossibilités qui se dressaient toutes à la fois devant lui, il restait immobile, sans réflexion, sans pensée, comme si son intelligence eût reçu un choc dont elle ne pouvait se relever !

Soudain, il lui sembla qu’il se faisait en lui comme une lueur de délivrance. Tout espoir n’était pas perdu. Dans le désordre de ces complications inextricables, il était évident que l’étranger devait être victime de quelque erreur ; l’échafaudage qu’il avait élevé avec tant d’art, chancelait sur sa base ; il était bien facile de le lui prouver.

— Permettez, dit Rivenne, je suis surpris, cela est vrai, on le serait à moins. Mais la cause de ma surprise est autre que vous ne pensez, et je vous le dis franchement, je me vois forcé par votre aveu même, de révoquer en doute tout le récit que vous venez de me faire.

— Encore ! dit l’étranger. En vérité, M. de Rivenne, je dois tout excuser de votre affection de père, mais, je ne peux m’empêcher de vous le dire, vous me rendez la tâche bien difficile.

— Et la mienne, croyez-vous qu’elle soit aisée ! À chaque pas, je vois surgir des contradictions, des impossibilités, et je devrais les accepter, sans mot dire ? Il s’agit de ma fille, de ma fille, entendez-vous bien, que vous me réclamez comme vôtre, au bout de dix-huit ans d’absence, d’oubli, et je n’aurais pas le droit de me défendre, de la défendre elle aussi ! Je serais un misérable, si je ne le faisais pas, et vous-même, à ma place, j’en suis absolument sûr, vous n’agiriez pas autrement !

— Oui, dit l’étranger, oui, je dois le reconnaître, vous êtes dans votre droit, mais de grâce, ne prolongez pas l’épreuve ; vous ne savez pas ce que je souffre, après avoir été si longtemps séparé de ma fille, de me la voir disputer, contester, au moment où je la retrouve ! Votre esprit a encore des doutes ; quels sont-ils, dites-le moi, je vous en prie ; j’ai hâte de les dissiper.

— C’est qu’ils sont de la nature la plus sérieuse. Vous m’affirmez que vous, marquis Guaidieri, prince Lerici del Vasto, vous êtes le mari de la baronne Castroleone, et que ma fille est née de cette union. Eh bien, moi, je sais de source certaine que le mari de la baronne n’était ni le marquis Guaidieri, ni le prince del Vasto ; je sais aussi que ce mari n’est pas vous, puisque depuis longtemps il est mort ; je sais enfin qu’Hippolyte, l’enfant recueilli au lit de mort de la pauvre Julia, n’est pas fille de la Baronne !

— N’est-ce que cela ? dit l’étranger, et sa figure un moment anxieuse, reprenait tout son calme ; il m’est facile de lever vos doutes. Reprenons vos griefs, je me fais fort de vous prouver qu’ils ne reposent sur rien de sérieux.

— Rien de sérieux ! Mais je vous le répète, je sais le nom du mari de la Baronne, et ce nom n’est pas le vôtre.

— Comment savez-vous ce nom, je vous prie ?

— Elle me l’a dit elle-même !

— Eh bien, ce nom, quel est-il ?

— Le mari de la Baronne se nommait le comte Ranieri.

— Eh bien, le comte Ranieri, c’est moi ; Ranieri est le nom de ma famille ; j’ai dû l’abandonner pour un temps, c’est vrai, les nécessités de ma carrière aventureuse m’y obligeaient, mais c’est bien le mien et je l’ai porté dans toutes les circonstances importantes de ma vie. En voulez-vous la preuve ? Tenez, reprenez le parchemin du poignard ; mon nom y figure, mon nom vrai, celui que je voulais laisser à ma fille ; qu’y voyez-vous ? Giorgio Emilio Ranieri ! Comment cela ne vous a-t-il pas frappé ! Vous avez cru à un nom de baptême, sans doute ? Non pas, c’est le nom de ma famille, celui que je portais au grand jour, lors de mon mariage ; nul ne peut me le contester. Et voulez-vous une autre preuve ? Voici un papier qui a bien sa valeur ; vous le voyez, il est aux armes de France, avec le cachet du cabinet particulier du Roi ; vous connaissez cette empreinte, aucune erreur n’est possible ; veuillez la lire : c’est une commission au comte Giorgio Emilio Ranieri, prince Lerici del Vasto, d’agir pour le mieux des intérêts de Sa Majesté dans la mission qui lui est donnée auprès de la cour de Saxe. Il s’agissait d’une mission secrète, toute de confiance pour celui qui en était chargé, j’ai tenu à ce que mon vrai nom figurât sur mes lettres de créance, le secrétaire de S. M. n’a pas hésité à faire droit à ma demande. Vous le voyez, le comte Ranieri, c’est bien moi ; c’est moi qui suis le mari de la Baronne, le père de sa fille ! Oh, je ne m’en fais pas gloire, croyez-le bien, mais quand il s’agit de mon enfant, ce titre, je le revendique hautement, et personne ne peut songer à me le contester.

— Mais ici, je vous arrête ; le mari de la Baronne est mort, mort depuis longtemps ; j’ai vu, elle me l’a montrée elle-même, la lettre qui lui annonçait sa mort !

— Oui, et je peux vous la décrire, cette lettre, dans le plus grand détail, car elle a été faite à mon inspiration, sous mes yeux, sous ma dictée, et certes j’ai mes raisons pour la conserver présente à ma mémoire. Elle est datée d’Oczakoff, une fort laide ville par parenthèse, quatre jours après l’assaut qui la livra aux Russes, et elle est signée du prince Urussof, le général sous les ordres duquel je servais comme colonel. Ce pauvre Urussof, comme militaire, il n’était pas fort, très brave pourtant, mais qui est-ce qui ne l’est pas ! Très bon compagnon du reste, et qui se prêta le plus gentiment du monde, à me rendre ce service, car cette lettre, vous avez dû le deviner, ce n’était qu’une pièce de complaisance, et tout mort qu’elle me faisait, je ne me suis jamais mieux porté.

— Quoi, dit Rivenne, cette mort dans l’assaut, la chute dans le fossé, tous ces détails, ce n’était pas vrai !…

— Eh non ; la mort tout au moins ; ce détail-là était d’invention et pas mal trouvé même, je m’en flatte.

— Mais pourquoi cette ruse, qui donc vous forçait ?…

— Ah, sans doute, qui m’y forçait !… Vous ne devez pas le comprendre, et c’est bien simple pourtant, pour vous surtout qui avez vécu au château de Castroleone, sous la griffe de cette tigresse qui en fait son repaire ! Je suis heureux d’avoir avec vous cet entretien, maintenant que les circonstances vous ont montré ce qu’est cette femme, quelle dureté implacable, quel égoïsme féroce, quels emportements de sauvage violence, se cachent sous cette apparence de grande dame raffinée. Les événements vous ont mis en conflit avec sa volonté, vous savez à quoi il a tenu que vous ne fussiez brisé par sa furie aveugle ! Je vous l’aurais dit il y a un mois, jamais vous ne m’auriez voulu croire ; aujourd’hui, il faut vous rendre à l’évidence, et vous pouvez comprendre comment il se fait que moi, son mari, qui dois avoir autorité sur elle, j’ai été réduit, pendant de longues années, à vivre d’une vie errante, précaire, à me cacher, à recourir à je ne sais quels misérables subterfuges, pour échapper à sa rage sanguinaire, pour déjouer ses entreprises homicides, pour me soustraire à sa soif implacable de vengeance ! Je peux aujourd’hui vous raconter mon histoire et la sienne, et vous verrez que si les apparences ont pu être contre moi, en réalité j’ai été plus malheureux que coupable, plus victime que bourreau !

Tout d’abord et pour lever tout doute dans votre esprit, je veux vous produire encore une pièce, bien authentique aussi, et qui vous prouvera une fois de plus que tout ce que j’avance, je suis en mesure d’en établir la stricte vérité. C’est le brevet de colonel à moi donné par l’empereur de Russie et qui m’a permis de figurer en tête des colonnes d’attaque qui ont donné l’assaut à Oczakoff ; je puis bien le dire, si je n’y suis pas mort, il ne s’en est guère manqué ; blessé deux fois, renversé du haut du mur dans le fossé, écrasé, demi-noyé, si je suis encore vivant, oui, vraiment, cela tient du miracle. Et quoi qu’il soit mal porté de se vanter soi-même, je me permets de dire que j’ai montré là un sang-froid dont je peux me tenir pour fier. Voici comment : j’étais monté le premier sur la brèche, et je tenais tête, moi troisième, à une horde de Turcs, vraies bêtes féroces, altérées de sang chrétien ; voilà notre échelle qui se brise, plus de secours possible, mes deux compagnons d’attaque sont sabrés, moi deux fois blessé et finalement jeté au bas du mur, dans le fossé ; je tombe à pic dans l’eau bourbeuse et me trouve là enseveli dans la boue, demi-étouffé, demi-noyé, piétiné par nos gens acharnés à gravir la brèche, incapable seulement de crier au secours ; d’ailleurs on avait autre chose à faire qu’à venir à mon aide ! Tant bien que mal je me tire hors de la bagarre, et abrité derrière un angle de bastion, étendu la tête hors de l’eau, sur un lit de roseaux et de vase, tout-à-coup une idée me vient, idée vraiment lumineuse, véritable inspiration du ciel ! Je me dis que pour tous je suis mort, toute l’armée est là pour attester le fait ; à quelque chose malheur est bon : c’est bien le moins que je profite de la circonstance pour reconquérir ma liberté et ma sécurité ! Qui les menaçait, me direz-vous ? Ce n’était autre que ma femme, la Baronne, qui dans sa fureur de haine, non contente de m’avoir forcé à quitter Naples, ne cessait de me poursuivre, de lancer contre moi des sbires, des assassins à gages, chargés de la débarrasser de moi, à tout prix ! Trois fois déjà je leur avais échappé, mais je ne pouvais espérer d’être toujours aussi heureux, un jour ou l’autre, je devais finir par succomber. Ce que je vous dis là, ne peut vous surprendre ; vous connaissez l’énergie sanguinaire de cette femme, le peu de cas qu’elle fait de la vie humaine, vous pouvez aisément vous représenter avec quelle passion furieuse, dans l’ardeur de haine qui la dévorait, elle cherchait à supprimer la mienne ; pour cela tous les moyens lui étaient bons ! Un seul expédient me restait pour lui faire perdre ma trace, c’était de simuler la mort ; si une fois elle était convaincue que je n’étais plus de ce monde, je pouvais espérer de passer une existence tranquille à l’abri de cette haine furieuse acharnée contre moi. L’événement me servait à souhait ; en ce moment, pour toute l’armée russe, j’étais mort, bien mort, enseveli pour toujours dans l’eau sanglante du fossé ; il ne s’agissait que de faire constater l’événement de telle sorte que la Baronne ne conservât aucun doute sur l’absolue réalité de mon trépas. De tout cela, j’eus l’intuition instantanée comme à la lueur d’un éclair ; la partie était belle à jouer, je me décidai immédiatement à l’entreprendre.

Sans appeler, évitant tout ce qui pouvait attirer l’attention sur moi, je pansai tant bien que mal mes blessures et me tins coi jusqu’au soir. L’assaut avait réussi : de mon refuge, je voyais la lueur de l’incendie et j’entendais les clameurs sauvages, cris de pillage et de mort de ces hordes qui s’entr’égorgeaient. Tout ce désordre m’était propice ; à ce moment et de longtemps encore, nul ne pouvait songer à s’occuper de moi. Lorsque la nuit fut venue, je sortis non sans peine de mon réduit sauveur, je changeai mon uniforme couvert de sang et de boue contre la défroque d’un cadavre que je trouvai sur le glacis, et je m’acheminai vers le campement de l’armée en ayant soin de me tenir éloigné du lieu où avait campé mon régiment. L’armée russe, vous le savez, ne brillait pas alors par l’ordre et l’administration ponctuelle ; on n’y perdait pas son temps à s’inquiéter des hommes disparus ; fussent-ils officiers et colonels, tant pis pour qui ne venait pas réclamer sa place ! Du reste, le camp était presque désert, tout l’effectif était dans la ville, sans autre idée que de tout mettre à feu et à sang. Je pus donc avec l’aide d’un domestique fidèle que j’eus la grande chance de retrouver, passer quelques jours tranquilles à me refaire et à méditer les détails de mon plan.

Quand je fus un peu au clair, je fis passer un billet à mon ami le prince Urussof, en le prévenant que j’étais vivant, que j’irais le voir dans la nuit, et en l’adjurant de me garder le secret. C’est ce qu’il fit consciencieusement, je lui rends cette justice ; c’était un vrai sauvage que ce digne prince, mais il faut le reconnaître, c’était un véritable ami. Le soir même, au moment où le camp était plongé dans le sommeil, je me glissai, soigneusement déguisé, dans sa tente et me fis reconnaître. Lui aussi m’avait cru mort ; je lui expliquai que j’avais grand intérêt à conserver l’incognito et je lui demandai son aide pour y réussir. Deux choses étaient à faire pour cela ; d’abord, de me conserver quelque temps auprès de lui comme n’importe quel subalterne attaché à son service ; un uniforme quelconque, une fausse barbe suffisaient pour me déguiser ; puis il fallait écrire à ma femme pour lui annoncer ma mort. Le digne prince accéda bien volontiers à mes demandes ; c’était un stratagème de guerre pour me mettre hors des griffes de cette furie ; entre amis, on ne se refuse pas ces petits services. Séance tenante, je composai et dictai la lettre ; Urussof l’écrivit devant moi ; il la fit contresigner par quelques officiers de mon régiment et l’expédia revêtue du sceau de l’état-major, à son adresse. Ainsi fut fait et je vous avoue que tout endurci que je fusse aux péripéties de la vie d’aventures dans ces drôles de pays d’Orient, le jour où partit la lettre qui me certifiait mort, je respirai avec un ravissement ineffable, cette fois enfin, je me sentais en sûreté !…

Voilà comment il se fait que je suis mort aux yeux du monde et que vous en avez pu voir aux mains de la Baronne, la constatation officielle. Cette lettre devait être ma sauvegarde ; elle ne le fut que pour bien peu de temps ! C’est ce qui me reste à vous expliquer ; le moment est venu de vous raconter ma vie dès le jour à jamais maudit où j’ai accepté cette femme pour la mienne. Elle a dû vous dire de tristes choses sur mon compte ; j’ai hâte de détruire cette mauvaise impression ; entre les deux versions vous aurez à choisir, mais j’ai bonne confiance, vous êtes un homme loyal et vous avez l’expérience du monde, il vous sera bien aisé de voir de quel côté se trouve la vérité.

Et tout d’abord, je tiens à vous le dire, je ne veux pas me faire passer pour une victime innocente et candide ; ce n’est certes pas mon rôle et que Dieu me préserve de toute hypocrisie ! Je vous l’ai dit, j’ai eu des torts ; j’ai cédé, largement cédé à mes goûts, à mes passions. Suis-je plus coupable que tant d’autres ? Que ceux qui se croient meilleurs, proclament leur excellence, moi, je n’ai pas l’orgueil assez audacieux pour les imiter. Je suis homme, j’ai été jeune, le sang m’a bouillonné dans les veines, les circonstances de ma vie n’étaient pas faites pour le calmer ; j’ai couru les aventures, j’en ai eu de toutes sortes, trop peut-être, mais en ce moment où je touche à la vieillesse, j’ai malgré tout, conscience de n’avoir rien fait qu’un gentilhomme ne puisse avouer, je n’ai jamais enfreint les lois de l’honneur. Et quand je dis cela, je peux me réclamer avec orgueil d’un témoignage qui a de l’autorité pour vous, celui de votre frère, cet aimable et charmant Monnereuil que je ne peux assez regretter, car s’il était là, assis avec nous à cette table, il vous dirait que le marquis Guaidieri, ou le comte Ranieri, avait su gagner son affection et sa confiance, choses dont il n’était pas prodigue, et que, réciproquement, nous nous sommes rendu des services, de ceux qui ne s’oublient pas !

Cela dit, passons aux détails. Je n’insisterai pas sur ma famille et mes années de jeunesse, le strict nécessaire suffit. Vous pouvez voir que je suis de vieille noblesse sicilienne, simple cadet d’abord, aujourd’hui bien près par suite de la mort de mes aînés, d’être le chef de notre famille. Je reçus l’éducation d’un jeune gentilhomme, et j’aurais fait mon chemin tout comme un autre, si l’esprit d’aventure ne m’avait trop promptement emporté. Je courus le monde, j’ai servi dans plusieurs armées, non sans quelque distinction, je peux le dire, mais, pourquoi ne le dirais-je pas aussi, mon humeur n’était pas des plus souples, j’avais peine à obéir à des gens que je considérais comme m’étant inférieurs en intelligence ; mes observations, si fondées qu’elles fussent, et surtout parce qu’elles l’étaient, m’étaient rendues en mauvais procédés, en injustices ; je ne pouvais le tolérer et j’abandonnais la partie, au grand dommage de ma carrière. Puis, les événements ne m’ont pas servi ; notre famille avait embrassé à Naples la cause Impériale : lorsque l’Espagne et le Roi eurent l’avantage, mon pays se trouva fermé pour moi. Cela n’est dit que pour vous expliquer comment il se fait que j’ai été au service de France, puis à celui de Russie ; le plus clair profit que j’aie retiré de ces entreprises où j’ai risqué cent fois ma vie, c’est d’avoir fait bonne connaissance de votre frère, et de pouvoir aujourd’hui me recommander de son souvenir auprès de vous.

Il y a de cela quelque vingt ans, vers 1730, je revins à Naples ; les circonstances, à ce moment, m’étaient favorables. Le Vice-Roi qui y gouvernait pour l’Empire me fit bon accueil ; il cherchait à relever la noblesse qui avait embrassé son parti ; ma famille était du nombre. Puis, sans me flatter, j’arrivais entouré d’une sorte de renommée ; j’avais toujours bien payé de ma personne, j’étais jeune, non sans quelques avantages personnels ; avec mon nom, mes états de service, je pouvais arriver à tout. Le Vice-Roi, désireux de relever l’éclat de sa cour, cherchait à faire contracter de riches mariages aux jeunes gens de son parti. Au nombre des héritières les plus en vue, une des premières était la jeune baronne Castroleone ; elle réunissait sur sa tête trois des plus grandes seigneuries du royaume ; de plus elle était jeune, quatorze ans à peine, et promettait d’être fort belle. Le Vice-Roi pensa qu’entre elle et moi, il y avait toutes les conditions d’une alliance désirable ; le mariage fut négocié fort vite ; je pus voir deux fois celle qui devait partager ma vie, et quelques jours après, nous fûmes mariés.

De telles unions sont fréquentes en tous pays ; beaucoup sont heureuses, ou tout au moins passent pour telles ; pourquoi n’en fut-il pas de même pour moi, en toute conscience je ne crois pas que ce soit par ma seule faute. En me mariant, je croyais réellement toucher au port, au bonheur durable ; j’étais rassasié d’aventures, d’agitations, d’entreprises hasardeuses, je me disais que rien ne pouvait être meilleur que de vivre à Naples, dans un état digne de mon rang, mari d’une fort jolie femme de très haute et puissante noblesse, titulaire moi-même d’une des premières charges de la Cour, et en passe d’arriver à tout. J’étais bien décidé à réprimer mon humeur aventureuse, à me contenter de la nouvelle vie qui s’ouvrait devant moi, facile et agréable à souhait. Telles étaient mes résolutions ; si je ne les ai pas tenues, la faute n’en est pas entièrement à moi ; ce qui est moins excusable pour un homme d’expérience comme je l’étais, c’est d’avoir fait sottement un faux calcul ; j’avais compté sans le caprice des femmes, je vis bientôt que je m’étais trompé.

Vous connaissez la Baronne ; elle a repris ce titre, je le lui donnerai dans mon récit. Vous savez à quel point elle est impérieuse, violente, emportée, vraiment jusqu’à en perdre la raison. Je ne fus pas longtemps sans m’apercevoir de ces abominables défauts. Elle était fort jeune à ce moment, et je pouvais espérer de prendre sur elle l’influence que comportaient mon âge et mon expérience de la vie ; je ne demandais qu’à la rendre heureuse, et je pus croire tout d’abord que j’y avais réussi. Mais que ce temps fut court ! Comme je dus promptement reconnaître que j’avais affaire à un de ces caractères intraitables qui ne veulent plier devant rien ! Cela, si désagréable que ce fût, j’aurais pu m’en accommoder encore, car j’ai ma volonté, moi aussi, et pour les petites divergences qui se produisent dans les meilleurs ménages, il m’aurait été facile d’avoir le dernier mot. Mais ce qui ne pouvait se souffrir, c’était une jalousie, une jalousie poussée aux dernières limites de l’absurde. Oui, cela est ridicule, cela est bête, mais c’est la vérité ; ma femme était jalouse ! Jalouse, à Naples, à notre époque, vraiment, c’est à n’y pas croire ! Vous le savez mieux que moi, nous ne sommes plus au temps des Amadis, des Esplandian, de ces parangons de vertu, de ces fidélités immuables et sacro-saintes qui illustrent les vieux romans ; moi, je n’étais pas plus débordé qu’un autre, mais enfin je vivais comme mes pareils et je n’entendais pas me réduire au monotone ordinaire d’un bon bourgeois assagi. Voilà ce que la Baronne ne voulait pas admettre ; pour la satisfaire, il m’aurait fallu passer ma vie, prosterné à ses pieds, dans l’attitude de l’adoration perpétuelle ! Je ne pouvais accepter de me donner ce ridicule ; de là, des querelles, de vraies tempêtes où sa violence se donnait carrière à tout propos, sous les prétextes les plus futiles. Et notez que dans ce même temps, si jeune qu’elle fût, elle ne se gênait pas pour accepter les hommages et prendre sa bonne part des galanteries que lui valait sa beauté. Elle n’allait peut-être pas aussi loin qu’elle a été depuis, car j’ai appris de fâcheuses choses sur son compte et je reconnais que c’est une déplorable mère à donner à votre fille. Mais il n’en était que plus absurde de vouloir m’imposer à moi, un fardeau qu’elle savait si bien rejeter pour elle, et vous pouvez comprendre que je n’étais pas disposé à m’incliner devant ses prétentions. De là des reproches, des mots amers, des querelles, de continuels orages, un véritable enfer en un mot !

Le temps passa : notre fille était née ; c’était un grand élément de bonheur qui entrait dans notre vie ; je pouvais espérer que l’amour de cette petite créature serait un adoucissement pour l’humeur de sa mère, qu’il lui inspirerait quelque égard pour le père de son enfant. Il n’en fut rien ; une fois de plus, je vis que je ne connaissais pas le caractère de cette femme ; cet esprit entier, absolu, intraitable, trouvait à s’exaspérer là où une autre n’eût vu que des motifs d’apaisement et de calme. Ne s’était-elle pas avisée que je devais me consacrer entièrement à cette enfant au maillot, me confiner auprès de ce berceau, en un mot, lui sacrifier ma liberté, renoncer à toute indépendance ! Certes j’aimais ma fille, je lui trouvais toutes les grâces possibles, au point de bien m’en étonner moi-même et de faire rire mes amis à mes dépens, mais toute chose a ses limites et je n’étais pourtant pas d’humeur à me changer en bonne d’enfant. De là, nouvelles récriminations, recrudescence d’amertume et de violence, le plus profond ridicule enfin, car au pire, on peut admettre qu’on soit jalouse pour son compte, mais être jalouse pour un enfant de six mois, cela ne s’est jamais vu ! Excédé au dernier point, je me décidai à ne tenir aucun compte de ces absurdes exigences, et je vécus pour moi, à ma guise, en homme de mon monde et de mon temps. Que de reproches alors, que de querelles, de violences, véritables tempêtes absurdes jusqu’à la folie ! Nous devenions la fable de la ville ; et passe encore si j’eusse été seul en butte à ces bourrasques, mais le tempérament effréné de la Baronne n’admettait aucun ménagement ; elle se prit à rompre tout droit en visière à celles en qui elle croyait voir ses rivales, à n’avoir plus pour quiconque donnait prise à son humeur soupçonneuse, que les propos et les procédés les plus ouvertement blessants. Un jour, cela alla si loin que le Vice-Roi dut intervenir ; il fit à la Baronne une semonce d’importance et la menaça même de la bannir de la cour. Vous pouvez comprendre l’effet d’une telle leçon sur cette âme intraitable ; dans sa rage elle voulait rompre avec le monde et se retirer à tout jamais dans son repaire de Castroleone ! J’eus la plus grande peine à la faire revenir de ces résolutions insensées et ce fut moi, comme toujours, qu’elle rendit responsable des conséquences de ses folles incartades. Quelle en fut la conséquence, vous allez le voir.

Je vous ai dit que la Baronne est violente au point d’en devenir féroce ; je n’exagère pas : oui, elle est féroce, sanguinaire même ; la vue du sang ne l’effraie pas, elle lui plaît au contraire ; c’est étrange, n’est-ce pas, chez une femme : pour elle, c’est rigoureusement vrai. Et c’est inné dans sa famille ; vous savez qu’elle est de race Albanaise ; son grand-père avait eu la folle idée de prendre pour femme je ne sais quelle princesse de ces sauvages pays, de naissance illustre, je le veux bien, et qui lui apportait de grands domaines en Calabre et de l’autre côté de l’Adriatique, mais ce n’en était pas moins une sauvage, élevée à la turque, au milieu d’esclaves, de malheureux êtres dont là-bas, les têtes volent comme grêle au caprice de leurs maîtres. De là, ces dispositions violentes, cruelles, sanguinaires, je maintiens le mot. Le père de la Baronne était un excentrique, toujours retiré dans ses terres, une sorte de philosophe mystique, trop épris de ses rêveries pour donner carrière aux ferments farouches qu’il avait reçus avec son sang, mais le penchant était là, bien vivace, il reparut dans sa fille, et elle sut regagner et au-delà, le temps perdu ! L’éducation, le séjour de Naples n’y firent rien ; le plus tôt qu’elle le put, elle s’entoura de ces sauvages, de ces bandits que vous avez vus à Castroleone, venus d’Albanie et de ses terres de Calabre, vêtus à la turque et féroces comme les ours de leurs montagnes ; absolument dévoués à leur maîtresse, ils sont prêts, sur un signe d’elle, à commettre de sang-froid les dernières atrocités. Sûre de leur aide, elle ne respecta plus rien, je fus le premier à m’en apercevoir. Plusieurs fois, déjà, à Naples, j’avais été exposé à des attaques dans la rue ; je ne m’en souciais guère, j’étais jeune alors, et sans me flatter, je peux dire, que l’épée à la main, j’étais un rude adversaire ; je leur fis un chaud accueil, aux sbires qui s’en prirent à moi ; de quelque part qu’ils vinssent, j’en eus vite raison ; mais dès ce moment déjà, j’eus je ne sais quel pressentiment que ma femme était pour beaucoup dans ces alertes. Je n’en dis rien cependant ; on ne porte de telles accusations que lorsqu’on peut les prouver de façon irréfutable ; je me contentai de me tenir sur mes gardes et de ne sortir que bien accompagné. Les plans de la Baronne avaient échoué, son exaspération ne connaissait plus de bornes ; un soir, sous je ne sais quel prétexte, elle me fit une nouvelle querelle, vraiment à la croire absolument folle ! Elle a le premier mouvement terrible, vous le savez ; la fureur l’enivre, elle voit rouge, ce n’est plus une femme, c’est une tigresse aux abois ! J’étais bien payé pour le savoir et je me tenais sur mes gardes ; ivre de rage, soudain, elle saisit un poignard – tenez, c’est celui-là même qui est là, que j’ai donné à ma fille – et se jette sur moi ; je l’arrêtai et non sans peine, car elle est forte à n’y pas croire ; affolée, elle tourne son arme contre elle-même et se frappe ; je n’eus que le temps de lui saisir le bras ! C’est que ce n’était pas une comédie ; elle voulait se tuer, pour tout de bon, et que de fois je me suis dit que j’aurais bien dû la laisser faire ! Mais sur l’heure, je n’y pensai pas, je la désarmai, la remis aux mains de ses femmes et je sortis emportant le poignard teint de sang ; vous voyez cette tache rouge, là, sur la lame, c’est le vivant témoignage de cet accès de folie furieuse, et si ma fille pouvait jamais me reprocher de l’avoir séparée de sa mère, je n’aurais qu’à lui montrer cette arme pour qu’elle sache ce qu’était cette mère et si j’ai eu de sérieux motifs de la quitter !

Cette scène avait comblé la mesure ; j’étais absolument à bout de patience ; à tout prix, je voulais reprendre ma liberté. Le moyen le plus simple était de m’éloigner, et je m’occupai sur l’heure d’arrêter mon plan de conduite. Avant tout, je voulais emmener ma fille ; la laisser aux mains de sa mère, c’était lui préparer le même enfer que je trouvais trop dur pour moi ; c’était à moi à régler sa vie, je l’aimais, j’étais son père, et malgré les reproches de froideur que la Baronne ne cessait de me jeter à la tête, je ne voulais pas me séparer de mon enfant. D’ailleurs, quels ménagements avais-je à garder envers une femme qui n’en avait aucun pour personne ! Mon parti était pris, restait l’exécution ; il fallait avant tout et surtout, faire perdre ma trace ; la Baronne m’attaquait déjà à Naples, sur mon terrain, au milieu de mes amis, que serait-ce lorsque je serais à l’étranger, livré à mes seules ressources ? J’avais tout à craindre si je ne réussissais pas à me dérober. Tout justement, elle venait de partir pour ses terres ; sans doute des maisons à brûler, des paysans à pendre, c’était à quoi elle occupait ses villégiatures ! Je profitai de l’occasion et m’embarquai avec ma fille, de nuit, sur une felouque barbaresque dont le patron m’était dévoué. Mes précautions avaient été bien calculées ; le secret fut scrupuleusement gardé ; personne ne put se douter de la direction que j’avais prise, et avant que la Baronne fût informée de mon départ, j’étais arrivé à Gênes. Je ne comptais pas m’y arrêter ; je me serais gardé même de relâcher dans un port d’Italie, mais je faisais route avec une grande dame étrangère, celle-là même que ma femme n’avait pas craint d’insulter si gravement, en pleine assemblée. Elle était fort belle et je l’avais aimée à la folie, mais tout n’a qu’un temps et arrivés à Gênes, d’un commun accord, comme il se doit entre gens qui savent vivre, je lui rendis sa liberté et je repris la mienne. Je ne m’arrêtai donc dans le port que le temps strictement nécessaire et sans me montrer à personne ; je fis répandre le bruit que la felouque retournait directement à Alger, et dès la seconde nuit, je me faisais débarquer dans le plus grand secret, sur les côtes de la Sardaigne ; c’était bien l’endroit le plus perdu du monde, et je pouvais espérer, en m’y prenant bien, de m’y engloutir dans le mystère le plus impénétrable.

J’y restais six mois entiers, caché, enterré plutôt, dans un de ces tristes bourgs de montagne, habités par des pâtres sauvages, entièrement ignorants du monde, et qui certes ne se doutaient pas que cet homme aux habits grossiers, à la barbe inculte, fût le brillant comte Ranieri, un des premiers d’entre les grands seigneurs de Naples. Je vivais en sauvage, moi aussi, passant mon temps à la chasse, heureux de me sentir libre, à l’abri des coups de main, et de penser que nul ne s’avisait de me chercher dans ma retraite. Au bout de six mois, je jugeai que le bruit de ma disparition était assoupi, que j’étais oublié comme l’ont été tant d’autres, je changeai de nom, et un mois plus tard, ma fidèle felouque débarquait à Gibraltar, le marquis Guaidieri ; le comte Ranieri n’existait plus…

L’Espagne était à ce moment fort peu visitée ; je ne courais guère risque d’y trouver des figures de connaissance ; cependant pour plus de prudence, je séjournai assez longtemps à Cadix d’abord, puis à Séville où les étrangers étaient fort rares ; enfin je vins à Madrid ; là, je pus me convaincre que mon aventure était bien oubliée et que ma transformation avait pleinement réussi. J’appris que les émissaires de la Baronne avaient battu toute l’Europe ; leurs recherches avaient été vaines ; découragés, ils avaient abandonné la partie et faisaient courir le bruit que j’avais péri dans quelque ténébreuse aventure. Je pouvais donc me considérer comme en sûreté, et je me décidai à rentrer dans le grand courant du monde en commençant par la France et ce délicieux Paris, la vraie capitale de la vie heureuse et facile. J’y avais passé déjà de bons jours avec votre frère et j’avais hâte de le revoir, maintenant que j’avais reconquis ma liberté. Je partis donc, emmenant avec moi cette pauvre Julia qui s’était associée à ma fortune. Je l’avais connue à Madrid ; c’était la fille d’un gentilhomme irlandais, officier au service d’Espagne, très pauvre, mais de bonne naissance. Elle m’avait aimé ; je n’eus pas le courage de l’abandonner et nous partîmes secrètement, de crainte de la vengeance du père. Douce et bonne créature, quel cœur dévoué, tout d’affection et de sacrifice ! Elle s’était attachée à ma petite Mathilde, Maud, comme elle l’appelait ; elle l’aimait comme sa propre fille ; c’eût été lui faire injure que de la comparer à la vraie mère ; l’ange ne se compare pas au démon ! Nous avons été heureux, bien heureux ensemble, et si les circonstances ont amené notre séparation, je suis sûr que même à son dernier moment, elle n’a eu pour moi que des pensées de pardon et d’amour !… Il ne m’en reste pas moins une tristesse au cœur et, encore aujourd’hui, quand son souvenir se réveille, endurci et usé que je suis par les rudes vicissitudes de ma vie, je ne puis penser à elle sans entendre un vague reproche s’élever au plus intime de ma conscience. Elle est morte, la pauvre créature, dans un triste isolement ; peut-être ne l’aurais-je pas sauvée, mais j’aurais dû être là, près d’elle, pour lutter contre la maladie et adoucir ses derniers moments ! Pourtant, je ne suis qu’à demi-coupable ; j’étais alors engagé dans toute une série de grandes aventures ; de graves intérêts politiques m’étaient confiés ; je remplissais une mission secrète de la cour de France, il fallait déployer tout ce que je pouvais avoir d’activité et d’adresse ; dans le tourbillon où je vivais, ne suis-je pas excusable d’avoir remis à des temps plus tranquilles, le soin de me rapprocher de cette pauvre femme ! Puis, par un concours étrange de circonstances, ma mission s’achevait à peine qu’on m’en proposait une autre, au service de la Russie cette fois ; les plus belles conditions m’étaient faites, il fallait accepter sur l’heure ; je partis et j’étais à peine arrivé à destination, au fond de ces pays sauvages, lorsque je reçus la lettre de votre frère, m’annonçant la mort de la pauvre Julia !…

Le coup fut rude ; après tant d’années, c’est avec un âpre sentiment de déchirement et d’angoisse que je pense à la nuit que je passai après avoir reçu la triste nouvelle ! Mais que vous dirais-je ; je ne m’appartenais pas, j’étais officier, engagé dans une rude campagne ; il me fallait payer de ma personne, vigoureusement et sur l’heure ! Puis, je dois le dire, une pensée me soutenait, c’était de savoir ma fille aux mains de votre frère ; la douleur restait cruelle, mais l’inquiétude m’était ôtée, et quelle plus grande grâce que celle-là ! Libre de ce côté, je me vouai tout entier à ce qui était mon devoir immédiat de soldat. Je vous l’ai dit, j’étais lancé dans une rude guerre ; elle fut longue et m’emmena bien loin ; emporté dans ce courant, je traversai des fortunes bien diverses, j’eus des aventures invraisemblables ; dans ces pays perdus, au milieu de ces hommes sans conscience, sans scrupule, sauvages comme des bêtes brutes, il fallait agir, frapper, se défendre sans merci, à outrance, et malheur aux sots et aux maladroits ! Dans ce tourbillon, je n’avais pas le temps de regarder en arrière, le temps passait et je le laissais fuir sans seulement penser que j’étais père, que pour mon enfant aussi, j’avais des devoirs à remplir, son bonheur à assurer !

Mais si j’oubliais le passé, une autre n’y pensait que trop ! Ma femme veillait, toujours inflexible dans sa haine, altérée de vengeance ; après l’insuccès de ses premiers efforts, quelque temps elle resta inactive comme la panthère qui a manqué sa proie. Puis, je ne sais quel indice la remit sur ma trace, et soudain, je sentis de nouveau sa main s’appesantir sur moi.

Dans ces pays à peine sortis de la sauvagerie, au milieu de cette cohue de barbares, demi-soldats, demi-brigands, il est aisé de trouver des gens à tout faire ; avec de l’or on en obtient tout ; pour eux, qu’est-ce qu’une vie d’homme ! Les assassins aux gages de la Baronne me suivaient de près ; deux fois je n’échappai à leurs coups que par un vrai miracle ! Il fallait en finir ; je ne pouvais vivre ainsi, le couteau toujours sur la gorge ! C’était au moment du siège d’Oczakoff ; l’expédient que je cherchais surgit soudain à mon esprit, je vous ai dit dans quelles circonstances. Il réussit à souhait ; de ce moment, aux yeux de tous, j’étais bien mort, enseveli dans l’eau sanglante, au milieu de tant d’autres cadavres ; changer de nom, d’apparence, me faire reconnaître par mes supérieurs et avec leur assentiment, reprendre ma vie sous une nouvelle forme, tout cela m’était facile ; dans ma vie d’aventures, une péripétie de plus ou de moins, ce n’était rien ; j’en avais vu tant d’autres ! Tout réussit à souhait ; la Baronne reçut la nouvelle de ma mort ; sur le moment, elle n’eut pas l’idée d’en douter et rappela ses sbires ; je pus me considérer comme en sûreté désormais.

Je me trompais ; j’avais compté sans cette ténacité indomptable, cette inflexible intensité de haine qui rendent les femmes si dangereuses lorsqu’elles mettent une réelle intelligence au service de leurs passions. La Baronne devina mon secret ; comment, je ne peux le comprendre : quelque ennemi sans doute, et j’en avais comme tant d’autres, lui révéla que je vivais encore ; de nouveau ses affidés se mirent en campagne ; cette fois, je succombai : un soir, à Varsovie, comme je passais par une rue déserte, brusquement, je reçus à la tête un coup terrible : sans rien voir, rien entendre, je tombai comme une masse et restai évanoui !…

Que se passa-t-il dès lors ? Je ne saurais vous le dire : un voile épais s’était abaissé sur mon intelligence ; sauvé de la mort par je ne sais quel miracle, je restais inerte, sans voix, sans pensée, ne me souvenant de rien, vivant comme une brute, comme une plante, si c’est vivre que de ne pas même avoir conscience de soi !… Puis, là-bas, de tels incidents sont chose courante et on vous oublie vite. Étendu trois mois sur un mauvais grabat, dans une infirmerie de couvent, quand je fus hors de danger, le vide s’était fait autour de moi ; l’intelligence obscurcie, hors d’état de diriger ma pensée, je ne pouvais me réclamer de personne ; les moines ignorants, indifférents, qui m’avaient recueilli, ne s’étaient pas même informés de mon nom. Le moment vint où je dus quitter l’hôpital ; on me mit sans autre formalité dans la rue, vêtu d’un mauvais habit de pèlerin avec assez de provisions pour vivre deux jours. Je devais périr cent fois, de froid, de misère, mais j’étais de nature robuste et une fois de plus j’en réchappai. Je me mis en route ; au plus profond de mon intelligence engourdie, un vague instinct veillait, j’avais toujours la pensée de ma fille ; je voulais la revoir ; c’est la lumière qui a éclairé la nuit de mon intelligence, qui m’a guidé comme un phare protecteur ! Je ne sais comment – je n’en ai gardé aucun souvenir – me traînant le long des routes, couchant au bord des chemins, mendiant pour vivre, brûlé du soleil, demi-mort de froid, exténué de privations, de fatigue, de misère, après un voyage interminable, je finis par arriver ici ; je ne sais quel mystérieux instinct me disait que là, je retrouverai ma fille ! Nul ne me reconnut ; j’étais devenu un hideux vieillard, un idiot, objet de ridicule et de dégoût ; sous cette forme bestiale, qui donc se serait avisé de deviner le comte Ranieri, le gentilhomme au bras ferme, à la volonté lucide, qui avait le droit suprême de se faire obéir dans ces domaines où maintenant il était à peine toléré !

Cette obscurité me protégea ; je m’installai sans que personne en prît souci, dans cette masure abandonnée où vous m’avez vu ; là, je vécus de longues années, d’une existence de brute, ne conservant dans l’inertie de mon esprit, qu’une seule pensée, qu’une seule espérance, celle de revoir mon enfant !

Oh, ces liens du sang, cet amour paternel, quelle mystérieuse et incompréhensible puissance ! Dernier débris de mon intelligence, instinct plutôt que pensée, ce sentiment si confus, si vague, qu’à peine j’en avais conscience, c’est lui qui m’a relevé, m’a soutenu, a fini par ressusciter mon esprit, mon âme ! Je veux vous dire tout ce qui s’est passé, vous donner des détails qui vous paraîtront sans doute bien futiles, mais pour moi, ils sont sans prix, ils me rendent à moi-même ; à leur clarté, dans leur progression, je vois renaître sous l’enveloppe du hideux ermite, le gentilhomme digne de ce nom, l’égal de tous, le supérieur de beaucoup. Et ce qu’est ma pensée intime, pourquoi craindrais-je de le dire ? Certes, je ne suis pas un esprit crédule, soumis aux idées superstitieuses de la foule, j’ai vu de près les prêtres, ceux que l’on nomme les ministres, les pontifes de la religion, et je sais ce qu’ils valent. Mais le peu de cas que je fais de ceux qui se disent les délégués de la Providence, ne m’empêche pas de croire à cette Providence même, à ce pouvoir mystérieux qui règle tout en ce monde. Oui, je crois qu’il existe, qu’il se manifeste par des avertissements directs, inexplicables ; à moi qui vous parle, écoutez ce qui m’est arrivé.

J’étais installé à l’ermitage depuis cinq ou six ans, plus peut-être, je n’avais aucune idée de la fuite du temps ; je vivais d’une vie de brute ; la seule pensée qui subsistait encore en moi, c’était le désir de revoir ma fille ; la chercher, je n’y songeais pas, j’avais tout oublié, sauf le sentiment de son existence. Un jour, j’étais assis sur le pas de ma porte, engourdi dans ma stupide inertie ; un bruit se fait entendre, comme celui d’une troupe de cavaliers ; en proie à une timidité ridicule, je rentre et ferme la porte. Le bruit se rapproche ; saisi de je ne sais quelle curiosité, je regarde ; caché derrière un épais grillage, je ne pouvais pas être vu. Voici en effet une troupe de gens à cheval, deux femmes dans le nombre, en riches costumes ; l’une d’elles se retourne, jugez de mon effroi, c’était ma femme, la baronne de Castroleone, la cause de tous mes malheurs, celle qui, non contente de m’avoir forcé à m’exiler, a donné froidement l’ordre de me tuer comme une bête malfaisante ! Qu’elle m’aperçût et, je n’en ai pas le moindre doute, j’aurais été supprimé sur l’heure !

Tremblant, terrifié… oh, à ce moment j’étais lâche, bien lâche !… je me tapis au plus obscur de ma retraite, et là, j’attends dans une mortelle angoisse. Angoisse bien superflue, nul ne m’avait vu ; et d’ailleurs qu’importait à la hautaine Maxence, le misérable vieillard qui végétait dans cette masure !… Elle partit ; je respirai, mais un autre sentiment avait surgi dans mon âme : dans cette femme abhorrée, j’avais vu la mère de mon enfant ! Mon enfant, quelle pensée douce et puissante ! Si engourdi, si inerte qu’il fût, mon esprit avait reçu un choc dont l’effet ne pouvait s’effacer ; un instinct invincible, brusquement réveillé, me criait qu’il fallait revoir ma fille, à tout prix, malgré tous les obstacles, tous les périls ! La lutte fut bien rude pourtant ; mon intelligence paralysée résistait à l’élan de mon cœur ; je voulais agir et je ne savais que faire, je m’agitais, fiévreux, surexcité, dans la plus cruelle angoisse. Mais l’impulsion que j’avais reçue était trop forte ; la bonne influence l’emporta ; tout à coup, je me sentis raffermi, presque lucide, je me retrouvai moi-même, ma mémoire se réveilla, les événements du passé se retracèrent à moi, je me souvins que ma fille était restée sous la garde de votre frère, de mon cher et bon Monnereuil ; en m’adressant à lui, j’étais sûr de la retrouver ! Je me procurai du papier, de l’encre, et à grand’peine, en m’y reprenant dix fois, j’écrivis une lettre bien gauche, bien informe sans doute ; mon esprit était encore si débile ! Mais cela ne m’arrêta pas ; dans mon ardeur paternelle, la crainte du ridicule n’existait pas pour moi !

Avec quelle anxiété j’attendis la réponse !… Elle ne vint pas ; les semaines, les mois passèrent, et toujours un silence de mort ! Ma pensée encore mal affermie, s’épuisait en efforts douloureux pour percer ce mystère ; que votre frère ne me répondit pas, lui, mon meilleur ami, le cœur dévoué entre tous, je ne pouvais le comprendre ; je l’aurais cru mort plutôt qu’indifférent ! Mais quand j’en venais à chercher le moyen de résoudre cette énigme, dans ma faiblesse morbide, je m’arrêtais impuissant, inerte, stupide ! Puis, un jour, un nom revint à ma mémoire, celui du duc de Moirans, du frère aîné de Monnereuil ; je le connaissais peu ; une fois, je crois, nous nous étions rencontrés et il m’avait rebuté par sa froideur hautaine. Ne m’en voulez pas de la liberté de mes paroles, mais si le nom de Moirans est celui d’une illustre famille, celui de del Vasto qui est le mien, peut aller de pair avec ce qu’il y a de plus ancien comme noblesse, et tout cadet de famille que j’étais, je ne pouvais admettre d’être tenu à distance comme inférieur, par personne. Sous le coup de ce sentiment tenace d’orgueil froissé, je me sentais peu porté à m’adresser à ce rogue personnage. Puis, incapable de dominer plus longtemps mon angoisse, je me résignai à risquer la démarche. Point de réponse ; j’écrivis de nouveau, rien encore ! Je perdis courage ; ce silence de mort s’abattait sur moi comme un bloc de glace dont le froid homicide me pénétrait jusqu’au fond du cœur ; il me sembla que tout était fini, que je perdais en même temps mon ami et ma fille, mon seul et dernier espoir, tout ce qui me rattachait à l’existence ! Ce que j’avais recouvré de raison, s’effondra de nouveau, je redevins plus inerte, plus idiot que jamais. Je n’eus pas l’idée de recourir à d’autres, de tenter de nouvelles recherches, je ne pensais pas à vous, le frère aussi de mon ami ; votre nom avait disparu de ma mémoire stupéfiée ! La force des choses était contre moi, je fléchis sous le coup sans mot dire, sans résistance, les ténèbres se firent sur mon esprit, je retombai dans cet engourdissement morne, écrasant, impitoyable !

Une seule chose pouvait me sauver, et je vous l’ai dit, je suis tenté de croire que la Providence a fait un miracle en ma faveur : vous êtes venu, vous m’avez amené ma fille, comme pour me donner la dernière, la seule chance qui me restât de me reprendre à la vie ! Dans les bagages de ce groupe de voyageurs arrêtés par le hasard devant ma hutte, je ne sais quelle vague lueur de mémoire fit revivre à mes yeux le souvenir de vos armoiries, ces armoiries que je connaissais si bien, qui me rappelaient l’ami le plus cher à mon cœur. Aussi avec quelle avidité je m’y attachais ! Malgré ma timidité imbécile, au risque de m’attirer votre colère, je vous regardais, fixement, bêtement, cherchant à comprendre, luttant contre ces ténèbres de mon esprit, m’épuisant en efforts maladroits, en questions incohérentes jusqu’au ridicule ! Enfin, tout à coup, la lumière se fit, un incident se produisit, bien insignifiant en apparence, auquel sans doute vous n’avez pas même pris garde, mais qui fut pour moi la suprême révélation : cette jeune fille qui vous accompagnait en costume d’homme et que je regardais, elle aussi, avec une curiosité fiévreuse, un buisson s’accroche à sa manche, la déchire et me montre sur son bras, notre marque de famille, la croix de Sicile, cette empreinte que nous portons tous, à laquelle nous ne pouvons pas nous tromper ! Je l’avais si souvent vue et contemplée sur son petit bras d’enfant, avec toute la joie, tout mon orgueil de père ! Cette belle jeune fille qui la portait, c’était bien ma fille, mon cœur me le criait, je n’en avais pas le plus faible doute. Mais comment cela se faisait-il, comment mon enfant que je pouvais si bien croire à jamais perdue pour moi, comment se retrouvait-elle là, sous mes yeux, avec un étranger, et sous ce costume masculin, il y avait là une obscurité, un mystère devant lesquels mon intelligence encore engourdie s’arrêtait impuissante, et au lieu de me jeter sur ma fille, de la serrer dans mes bras, de la réclamer comme mienne, je restai là, immobile, sans voix, sans force, vous laissant partir, m’emmener mon enfant, sans que j’aie eu la pensée de me jeter sur votre chemin, de vous arrêter, de crier qu’on n’enlève pas un enfant à son père !

La nuit qui suivit, je restai dans cette affreuse angoisse, me disant que c’était là ma fille, que j’étais un misérable, le dernier des lâches, de ne pas l’avoir réclamée comme mon bien, hautement, sur l’heure, de n’avoir pas tout fait pour la reprendre, puis je retombais dans mes indécisions, mes faiblesses, je me répétais que je me trompais, que ma fille était morte, que j’étais le jouet d’un concours étrange de circonstances, que je ne pouvais pas, que je ne devais pas m’y fier ! Ah, j’ai cruellement souffert, je vous le jure, j’ai payé bien cher, et la peine était trop justement méritée, le crime inexcusable d’avoir abandonné mon enfant ! Mais ces souffrances étaient une épreuve salutaire ; dans cette fiévreuse angoisse, mon intelligence sortant de son engourdissement, se retrempait comme l’acier dans la fournaise ; au matin, je me sentis redevenu moi-même, j’eus conscience que j’étais capable de tous les efforts pour retrouver mon enfant !

Il n’y avait pas de temps à perdre ; vous pouviez vous éloigner, disparaître, je me serais trouvé rejeté dans un océan de longues et difficiles recherches ; il fallait agir sur l’heure pendant que vous étiez près de moi. Je n’hésitai pas ; au risque de révéler mon existence, de m’exposer au courroux sans merci de la Baronne, je me rendis à Castroleone ; je pensais que j’y retrouverais des gens qui m’avaient connu, qui me seraient restés fidèles. Je ne me trompais pas ; costumé en mendiant, méconnaissable à tous, je m’introduisis dans les offices, là où se rassemble la nombreuse domesticité du château ; une chance heureuse voulut que la femme qui me tendit l’aumône, fût celle-là même en qui je pouvais trouver une affection dévouée, une fidélité à toute épreuve. Je me fis connaître, et le soir même, j’avais obtenu d’elle tous les renseignements qui m’étaient nécessaires. Votre nom me fut révélé ; c’était l’explication de tout le mystère ; enfin, et c’est ce qui m’importait avant tout, je pus me convaincre que la Baronne ne se doutait nullement que sa fille fût si près d’elle ; ce secret que j’avais deviné, son cœur de mère était resté incapable de le comprendre ! Il fallait agir et sur l’heure ; je ne perdis pas de temps. Par une autre chance heureuse, il se trouva que Mengino, le conducteur de vos ouvriers, celui en qui vous aviez toute confiance, était le fils de ma fidèle alliée ; un mot de sa mère m’assurait son obéissance absolue. Je lui laissai mes instructions ; il ne s’agissait que de surveiller votre séjour au château et de savoir, au cas où vous le quitteriez, dans quelle direction vous feriez route. Rassuré sur ce point, je partis pour Naples ; j’avais à me faire reconnaître, à reprendre ma position, la place qui est la mienne et qui me donne les moyens d’action dont j’ai besoin. Puis je devais tout préparer pour vous justifier sans doute possible, que j’étais bien le père de ma fille, de la vôtre, car je vous le répète, ce titre, jamais je ne songerai à vous l’enlever. J’ai conservé à Naples des amis sûrs et puissants ; grâce à eux, tout en restant dans le plus profond incognito, je pus rentrer en possession de tout ce qui constitue ma position de famille, mon rang et mes biens ; dès ce moment, j’étais certain de vous convaincre aussitôt que j’aurais une heure pour m’entretenir avec vous. Je savais que vous étiez le frère de mon pauvre Monnereuil ; déjà je me sentais pour vous une reconnaissance, une estime, une affection, permettez-moi de vous le dire, à l’égal du service que vous m’avez rendu, et Dieu sait avec quelle hâte fiévreuse il me tardait de vous le témoigner !

Ce moment est venu ; je vous ai tout dit ; vous connaissez ma vie comme je la connais moi-même ; vous savez que je suis le père de cette adorable jeune fille, qui est votre enfant à vous aussi, une fois de plus je tiens à vous le dire bien haut, mais à moi, elle est mon sang et ma chair, et je veux, moi aussi, pouvoir l’appeler ma fille, je veux qu’elle m’aime, et elle m’aimera, car je l’aime, moi, de toute l’affection que peut contenir un cœur de père, et je l’ai si longtemps, si ardemment désirée ! Aujourd’hui, de grâce, ne me refusez pas ce bonheur ; au nom de votre frère, M. de Rivenne, rendez-moi mon enfant !

Il parlait, et il y avait dans sa voix, dans son regard, dans toute l’expression de sa figure, une émotion si vraie, une supplication si touchante, que Rivenne sentit qu’il ne pouvait plus refuser. Certes, il avait discuté les preuves, accumulé les objections, défendu pied à pied ses propres droits, son bonheur, car il ne se le dissimulait pas, c’était son bonheur, tout son avenir, qui était en jeu dans cette enquête étrange ; maintenant il était à bout de résistance, il se voyait forcé de reconnaître que cet homme apportait une telle accumulation de faits, un entassement si écrasant de certitudes, qu’il n’était plus possible de lui refuser ce droit qu’il revendiquait avec tant de passion ! Quel autre qu’un père pouvait avoir débrouillé la trame de cette aventure étrange, depuis si longtemps ensevelie dans les ténèbres du passé ! Surtout quel autre qu’un père aurait mis à chercher la clef de ce mystère, cet intérêt passionné qui lui avait fait surmonter tous les obstacles ! Et lui qui n’avait sur Hippolyte pas d’autres droits que ceux que les circonstances et son affection lui avaient donnés, sur quoi s’appuierait-il pour se refuser à lui rendre son vrai père, cette famille qui était bien la sienne, il ne pouvait plus en douter ! Certes le sacrifice était terrible, un autre allait le remplacer dans l’affection de sa fille, il y avait là pour lui une crise cruelle à subir, mais son propre bonheur, pouvait-il égoïstement le faire prévaloir sur ce sentiment de justice qui lui criait qu’il fallait rendre cette enfant à son père ! Comment aurait-il plus tard affronté les reproches d’Hippolyte, si, un jour elle venait à connaître la vérité ? N’aurait-elle pas le droit de lui dire qu’elle aussi, voulait avoir sa propre famille, qu’il ne pouvait arbitrairement l’en priver ? Étreint par ces pensées, brusquement, obéissant au cri de sa conscience, il se leva et tendant la main au prince :

— Je vous crois, dit-il, je n’ai plus aucun motif de résister. Vous me rendrez cette justice, j’ai fait ce que je devais faire ; l’avenir, le bonheur de mon Hippolyte, sont choses trop précieuses pour qu’il me fût possible de céder sans avoir tout fait pour connaître la vérité. Pour moi donc, mon rôle est terminé ; à elle maintenant de dire si elle voit en vous son père !…

Le Prince s’était levé ; sur son visage expressif, on lisait un ardent bonheur, un emportement de reconnaissance.

— Soyez béni, dit-il, soyez mille et mille fois béni, mon cher Rivenne, mon sauveur, mon ami, laissez-moi vous donner ce titre !… N’y avez-vous pas droit, vous, le frère de mon cher Monnereuil, le père, oui, le vrai père de ma fille, vous qui avez pris soin de la pauvre enfant abandonnée, qui lui avez fait une vie si douce, si pénétrée d’affection et de tendresse, comme jamais je n’aurais pu en rêver une plus heureuse pour elle ! Ah, soyez-en sûr, tout mon cœur n’est que reconnaissance pour vous et je vivrais cent ans que je ne pourrais vous payer ma dette ! Oui, j’ai compris votre résistance, je vous en sais gré, je n’aurais pas mieux défendu mon enfant que vous n’avez défendu la mienne ! Oui, je vous ai admiré et je vous admire, car je comprends le déchirement qui doit se faire dans votre cœur, et je m’indigne contre moi-même en pensant que pour toute votre récompense, je vais vous enlever votre place de père dans le cœur de votre enfant ! Mais soyez-en certain, et je vous en donne ici ma parole de gentilhomme, toujours, à mes yeux, vous serez le père d’Hippolyte ; jamais ma volonté ne vous séparera d’elle ; ce serait un crime, une honte contre laquelle tout mon être se révolte ! Maintenant mon sort est dans vos mains, de grâce, laissez-moi embrasser ma fille !

Ils échangèrent un regard, une poignée de main, loyale étreinte de gentilshommes dont rien ne peut enfreindre la promesse. Sans ajouter un mot, Rivenne marcha vers la chambre d’Hippolyte.

Soudain il s’arrêta ; dans sa pensée, brusquement, une question avait surgi ; revenant sur ses pas, à voix basse comme s’il eût craint d’être entendu :

— Et la mère, dit-il, faut-il que ?…

— Pas un mot, je vous en conjure ! dit vivement le Prince. Cette femme m’a fait trop de mal, sa conduite est trop coupable pour que je puisse admettre que ma fille sache seulement qu’elle existe ! Elle l’ignore fort heureusement ; nous garderons le secret, je lui dirai que sa mère est morte ; elle n’aura pas à rougir d’être sa fille ; ce malheur, je veux le lui épargner !

Il a raison, pensa Rivenne. Et s’il savait tout !… La mère et la fille éprises du même homme ! Cela est trop affreux !… À tout prix, il faut qu’Hippolyte l’ignore…

— Soit fait comme vous le voulez, dit-il au Prince, et il marcha vers la chambre d’Hippolyte.

Il allait frapper, la porte s’ouvrit ; sur le seuil, la jeune fille parut ; elle était pâle, profondément émue, les yeux pleins de larmes. Sans proférer une parole, elle jeta ses bras autour du cou de Rivenne et se serra sur son cœur :

— Mon père, disait-elle d’une voix entrecoupée, mon père, mon père ! répétait-elle ; et ces simples mots avaient une éloquence à laquelle aucune parole n’aurait rien pu ajouter !…

— Mon enfant ! dit Rivenne, ma fille bien-aimée ! Tu nous as donc entendus !

Elle fit un signe affirmatif.

— J’ai fini par être inquiète, dit-elle, votre entretien durait si longtemps ! J’ai voulu savoir, j’ai écouté, je sais tout !…

— Mais que décides-tu ? Je ne peux te contraindre : tu es, tu seras toujours ma fille, mais…

Lentement elle se dégagea ; sans parler, tremblante, elle fit un pas vers le Prince, et lui tendit la main.

— Mon père ! dit-elle…

— Mon enfant ! s’écria le Prince, ma fille adorée, je te retrouve ! Oh, que je suis, que je suis heureux !

Et l’attirant à lui d’une étreinte passionnée il la serra sur son cœur, lui couvrant le visage de baisers et de larmes. L’émotion, à ce degré, chez cet homme si fort, si maître de lui, aurait pris un caractère presque tragique, si un radieux éclat de bonheur ne fût venu en tempérer la violence…

— Ma fille ! répétait-il, et il était aisé de voir qu’il ne pouvait guider sa parole, ma fille, mon enfant bien-aimée, enfin je te retrouve, je te revois ! Oh, si tu savais combien de fois ta pensée est venue s’emparer de la mienne, quelles angoisses, quelles tortures j’ai éprouvées quand je devais me dire que tu étais perdue pour moi ! C’était trop cruel, cette séparation ! Parfois, oui, pardonne-moi ce blasphème, oui, il me semblait que j’aurais mieux aimé te savoir morte, que de me dire que peut-être, tu étais près de moi sans me connaître, sans qu’il me fût possible de courir à toi, de te serrer sur mon cœur, de t’appeler ma fille, mon enfant ! Et je te revois enfin ! Comme tu es grande, comme tu es belle ! Toi que ma mémoire ne me montrait que comme un enfant qui ne pouvait m’aimer, à peine me connaître, je te retrouve dans tout l’éclat de la jeunesse, belle et radieuse comme la plus belle fleur du Paradis ! Et, oui, je ne me trompe pas, n’est-ce pas, Rivenne, je ne me trompe pas, voyez, elle me ressemble, elle a mes traits, mes yeux, oui, elle est bien ma fille ; cette ressemblance seule, sans aucune autre preuve, pour tous elle le démontrerait !…

Et il la tenait par les mains, la dévorant du regard, avec une expansion d’orgueil paternel que son intensité rendait touchante.

Cela est vrai, se disait Rivenne, elle lui ressemble de la manière la plus merveilleuse ; elle n’a rien de sa mère ; ces yeux, ces cheveux noirs, cette figure pleine et ronde, ces traits arrondis aussi dans leur force, on jurerait deux empreintes jetées dans le même moule ! Cela frappe au premier coup d’œil ! Comment donc ne m’en suis-je pas aperçu ?

Le Prince ne prenait pas garde à lui :

— Ma fille, répétait-il, ma petite Mathilde, laisse-moi te donner ce nom qui était le tien alors, ma petite Maud, comme t’appelait cette pauvre Julia dont tu te souviens peut-être, que je t’apprendrai à aimer, ah, tu ne sais pas à quel point tu rends heureux ton père ! C’est que je sens que je t’aime, vois-tu, comme je ne croyais pas possible d’aimer ! T’avoir perdue si longtemps, avoir été séparé de toi pendant tant de longues années, ah, c’est injuste, cela, c’est cruel ! Aussi, nous ne nous séparerons plus maintenant, je te le jure, et ce serment, rien, rien au monde ne pourra le rompre ! Tu m’aimeras, toi aussi, oh oui, il faudra que tu l’aimes, ce père qui a tant souffert d’être privé de toi ! Et tu l’aimes déjà, j’en suis sûr ! Oui, dis-le moi, tu m’aimes ! Si tu savais combien j’attends de bonheur de toi, combien je veux t’en donner à mon tour ! Ma fille, mon enfant adorée, nous allons vivre ensemble sans jamais nous quitter ; c’est bien fini, ces horribles séparations ; maintenant tu es à moi, nous allons vivre tous deux de cette vie calme du foyer, de cette douce affection de famille, la seule vraie, la seule bonne ! Et vous, Rivenne, venez ici, vous, mon ami le plus cher, vous à qui je dois plus que la vie, puisque vous m’avez conservé mon enfant ! Oh, ne craignez pas que je sois ingrat envers vous ; que la vengeance du ciel m’écrase sur l’heure, si jamais envers vous, je pouvais avoir d’autre sentiment que celui de la plus ardente reconnaissance ! Venez, embrassez votre fille, car elle est votre fille, à vous aussi ; elle le sera toujours ; nous vivrons ensemble tous les trois, tranquilles, heureux ; après ces orages, oh, je vous le jure, je ne fais plus qu’un vœu sur la terre, c’est de pouvoir vous rendre au centuple le bonheur que vous me donnez !

Et emporté par son exaltation, donnant libre cours à l’expansion de sa nature ardente, il les étreignait tous deux, les réunissant dans ses effusions passionnées… Rivenne entraîné, lui aussi, oubliait le pénible déchirement qui s’était fait dans son cœur ; certain de conserver Hippolyte, il éprouvait comme un soulagement à penser que ce secret qu’il aurait bien fallu lui révéler un jour, était enfin connu d’elle, qu’il pouvait lui parler désormais librement, sans arrière-pensée. Et si elle était maintenant la fille d’un autre, lui, il avait la consolation de pouvoir se dire en toute assurance qu’il avait rempli à son égard tous les devoirs que la conscience la plus délicate peut imposer à l’homme qui a pris la charge d’un enfant qui n’est pas le sien. Il rendait donc au Prince ses témoignages d’affection, et disposé comme il l’était de nature, à voir tout au mieux, l’avenir ne lui apparaissait que sous de riantes couleurs.

Hippolyte, elle, toute émue encore, les yeux pleins de larmes, avait peine à trouver des paroles en rapport avec les transports de celui qui venait prendre si brusquement une telle place dans sa vie.

— Tu m’aimeras ! lui répétait-il, dis-le moi, ma fille adorée, que tu aimeras ton père, que ton bonheur sera le sien !  

— Oui, disait-elle, d’une voix mal assurée, oui, mon père, je vous aimerai, moi aussi, je le sens ; il est si doux de se sentir aimée et je vois si bien que j’ai trouvé place dans votre cœur ! Hélas, j’ai grand besoin d’affection en ce moment, et la vôtre, à vous deux, m’est bien douce, car je suis si malheureuse !…

Ébranlée, énervée par ces émotions, elle se sentait à bout de force ; dans ce désordre, la pensée de Raphaël, des dangers qu’il courait, de l’impossibilité où elle était de le sauver, l’assaillait avec une violence à laquelle elle se trouvait incapable de résister. Gardant la main de Rivenne dans les siennes, elle cacha sa figure dans la poitrine de son père et fondit en sanglots…

— Ma fille ! dit le Prince en l’étreignant dans ses bras, tu pleures, tu es malheureuse ! Et moi, égoïste qui ne pensais qu’à mon bonheur, sans m’occuper du tien ! Mais va, ne te désespère pas, je saurais bien te défendre, te rendre heureuse ! Je sais tout ; celui que tu aimes est au pouvoir de cette misérable femme ! Ah, malheur à elle ! Qu’elle commette tous les crimes, toutes les atrocités, puisque telle est sa nature, mais qu’elle fasse ton malheur, à toi, ma fille, mon enfant adorée, oh, cela ne sera pas, non, quand je devrais moi-même, de mes propres mains, lui arracher sa victime !…

Et ses yeux flamboyaient, sa haute taille s’était redressée, un bouillonnement de violence terrible transformait tout son être ; on voyait reparaître en lui, le fougueux coureur d’aventures que, jamais, aucun obstacle, aucun péril n’avaient fait reculer. Au contact de cette énergie et si habitué qu’il fût aux péripéties imprévues de la vie, Rivenne se sentit au cœur une vivace émotion de confiance et d’espoir ; il lui semblait que cet homme devait réussir dans tout ce qu’il entreprenait ! Hippolyte, plus facile à émouvoir, aisément portée à croire à un succès qu’elle désirait si ardemment, ressentit cette impression plus violemment encore ; sa figure s’illumina d’un vif rayon de joie.

— N’est-ce pas, mon père, s’écria-t-elle, n’est-ce pas que vous le sauverez ! C’est si infâme, cette violence qui lui est faite ! Il déteste cette femme, je le sais, j’en suis sûre ; il n’aime que moi ! Qu’il soit libre un seul instant et vous verrez si ce n’est pas à moi qu’il a donné son cœur !…

— Je le sais, mon enfant, dit le Prince : ah, je n’ai pas besoin de preuves ; je connais l’exécrable scélératesse de cette femme ! Mais cette fois la mesure est comble ; ces odieux scandales ont assez duré, il faut que quelqu’un y mette ordre, et ce quelqu’un, ce sera moi ! Oh, ce ne sera pas la première fois que nos volontés se seront heurtées et j’ai su lui prouver que je n’étais pas homme à céder à ses caprices ! Il en sera de même maintenant ! Ne crains rien, ma fille chérie ; laisse l’espérance entrer dans ton cœur ; je te le jure, avant peu, tes chagrins seront bien finis !

Il parlait avec une assurance entraînante ; Rivenne et Hippolyte sentaient leur cœur se réchauffer à sa parole !…

— Nous vous croyons, Prince, dit Rivenne ; pour moi, je suis tout prêt à vous suivre, car, outre l’offense faite à ma fille, moi aussi j’ai les miennes à venger ! Mais que comptez-vous faire ? L’entreprise n’est pas de celles qui réussissent aisément.

— Elle réussira, dit le Prince de sa voix assurée, il faut qu’elle réussisse ! J’en ai tenté de plus difficiles et pour le plaisir de la lutte seulement ; aujourd’hui c’est le bonheur de ma fille qui est en jeu, rien ne pourrait m’empêcher de le lui donner, quoi qu’il en coûte ! Puis c’est l’attrait de vaincre cette odieuse créature, de lui montrer que toute son audace, toute sa puissance ne peuvent prévaloir contre moi ! Va, ma fille, aie bonne espérance, avant dix jours, ton fiancé te sera rendu !

— Merci, mon père ! s’écria Hippolyte les yeux tout rayonnants de la joie la plus intense ; oh, merci, merci, du plus profond de mon cœur ! Ce pauvre Raphaël ! Je l’aime, mon père, je n’aimerai jamais que lui ! Si je devais le perdre !… Mais non, cela ne sera pas, puisque vous ne le voulez pas ! J’attendrai, j’aurai confiance… seulement que faut-il faire, parlez… j’obéirai !…

— Oui, dit Rivenne, que devons-nous faire ? Comment comptez-vous vous y prendre pour…

— J’ai mon projet, dit le Prince, et il doit réussir ; seulement il me faut le temps de faire mes préparatifs. Cela me prendra une semaine, deux peut-être. Pendant ce temps, vous, Rivenne, vous aurez à jouer votre rôle ; il faut rester ici tous deux ; vous y êtes en sûreté, les sbires de la Baronne ne se risqueraient pas à vous y attaquer. Pour motiver votre séjour, vous n’aurez qu’à réclamer à cette femme, les objets, ces antiquités, qui vous appartiennent et qu’elle retient pour le plaisir de vous être désagréable ; c’est bien dans sa nature, cela ; dès qu’on lui résiste, il faut qu’elle se venge, n’importe comment ! Donc, vous réclamez, vous insistez, le temps passe, et moi, je prépare mon plan de campagne ; le moment venu, j’apparais et je porte le dernier coup. Oui, nous réussirons, j’en suis sûr, et si cette infâme créature en meurt de dépit, oh, alors, ce serait trop de plaisir !…

Et on voyait flamboyer dans ses yeux, un mélange de haine implacable et d’audace d’homme d’action, presque effrayant dans sa bouillante énergie. Mais il ne s’y abandonna pas longtemps :

— Et maintenant, je pars, dit-il ; la nuit est presque passée, il ne faut pas que le jour me trouve ici. Embrasse-moi encore une fois, ma fille, mon enfant bien aimée ; si tu savais combien je t’aime, combien la pensée que je vais pouvoir t’être utile, va me rendre heureux ! Sois calme, aie confiance, ne te préoccupe de rien ; le jour où tu y penseras le moins, je paraîtrai et tu verras comment je sais tenir mes promesses ! Vous, Rivenne, suivez mes instructions ; que nul ne se doute que vous m’avez vu ; pour le moment, vous n’êtes que le savant occupé à reprendre le fruit de ses travaux qu’on veut lui ravir. Vous pouvez avoir confiance en Mengino ; il est à moi corps et âme, il vous est dévoué et vous aime ; il pourra vous mettre en rapport avec moi, mais que ce soit à la dernière extrémité, car nous sommes surveillés, soyez en sûr, et il est indispensable que l’on ne se doute pas que nous sommes d’intelligence. Je vous quitte, adieu encore, ma fille, adieu, Rivenne, comptez sur moi et à bientôt !

Il sortit.

Rivenne et Hippolyte échangèrent un embrassement dans lequel ils mirent toute leur confiance, tout leur espoir. Ils avaient beaucoup à se dire, mais la nuit était avancée, l’émotion, la fatigue leur rendaient le repos nécessaire, ils se séparèrent en se promettant de se revoir aux premières heures du matin.

CHAPITRE XIV

Ils avaient bien lieu d’être émus, ce père et cette fille qui venaient si brusquement de cesser de l’être ; le coup de force du sort qui les séparait, leur laissait au cœur une blessure qui ne pouvait se cicatriser en un jour. Hippolyte, dans l’ardeur vivace de son âge, trouvait une diversion, presque une consolation, dans l’espérance que les promesses du Prince faisaient naître dans son âme ; avec l’égoïsme de la jeunesse et de l’amour, elle s’élançait vers ces radieuses perspectives, et il lui fallait presque un effort pour penser à ce que devait éprouver ce cœur de père qui se voyait supplanté par un autre dans l’affection de son enfant. C’est qu’il était bien triste, le pauvre Rivenne, en dépit de la bonté sans arrière-pensée de son cœur et de sa philosophie de soldat fait aux plus violentes aventures ; en revoyant Hippolyte, il l’étreignit dans ses bras et une grosse larme roula sur sa joue bronzée. Brusquement rappelée à la tendresse sincère de son affection, la jeune fille sentit son cœur se fondre à son tour.

— Mon père, disait-elle, ne pleurez pas ainsi ! Si vous saviez combien votre douleur m’est cruelle ! Qu’importe ce qui s’est passé ! N’en suis-je pas moins votre fille, votre enfant qui vous aime, qui vous chérit plus que tout autre, comme une fille doit aimer son père, un père si bon, si tendre, qui a tout fait pour la rendre heureuse ! Et nous ne nous quitterons pas, non, je vous le promets : quoiqu’il arrive, je serai toujours avec vous ; vous serez toujours le premier dans mon cœur, dans ma vie ! Mais ne me donnez pas le chagrin de vous voir triste, et triste à cause de moi ; de cela je ne pourrais me consoler ! Pour moi, pour votre fille, reprenez courage ; j’ai tant besoin de vous savoir heureux !…

Ces douces paroles eurent bientôt fait de calmer l’émotion du bon Rivenne ; pour ne pas attrister cette enfant qui avait pris tout son cœur, il se serait résigné à bien d’autres sacrifices ; il voulait qu’elle fût heureuse ; la révélation qui venait de se produire, pouvait exercer sur sa vie une bonne influence ; cette seule considération adoucissait la douleur du digne gentilhomme et le rendait à ses dispositions optimistes ; oublieux de lui-même, il s’en voulait presque d’avoir pu laisser un tel essor à son chagrin.

Ainsi rassérénés, ils se mirent à parler de l’étrange événement qui venait si violemment traverser leur vie. Rivenne dut reprendre en détail tout ce que lui avait dit le Prince, exposer les preuves qu’il lui avait données, raconter, en un mot, toute cette romanesque histoire et ces bizarres complications qui lui avaient si longtemps permis de conserver ce secret. Hippolyte l’écoutait avec une attention ardente ; sa vivace jeunesse se plaisait à ces singulières péripéties ; en voyant si bien aboutir ces combinaisons extraordinaires, elle se plaisait à espérer au plus profond de son cœur, que le bonheur ne l’abandonnerait pas, que la même fortune qui lui rendait un père, pourrait aussi lui donner celui qu’elle aimait ! Puis, entraînée par l’étrangeté du récit, elle cherchait à retrouver au plus intime de ses souvenirs, quelque indice, si faible qu’il fût, qui lui permît de relier ses impressions personnelles à cette enfance troublée, à ces événements presque tragiques qui venaient de lui être révélés. Peu à peu il lui sembla que la lumière se faisait dans sa mémoire ; le nom de la pauvre Julia résonnait à son oreille comme l’écho lointain d’une douce musique qu’elle avait jadis entendue ; elle croyait voir s’abaisser sur elle une figure pâle, avec de grands yeux tristes, elle se sentait embrasser, inonder de larmes… Mais c’était tout ; plus loin, elle n’avait aucun souvenir ; sa vie reprenait, avec Monnereuil d’abord, et, presque aussitôt, son entrée dans la famille de Rivenne la reliait à l’heureux temps de son enfance, jusqu’à la mort de sa mère adoptive, sa première douleur, dont le contrecoup les avait amenés en Italie. Lentement ils repassèrent tous ces événements, tour à tour heureux et tristes, dont la continuité avait fini par établir entre eux cette affection de famille si intime qu’elle avait coupé court à toute préoccupation du passé.

Et pourtant, disait Rivenne, j’ai eu tort ; j’aurais dû, lorsque tu as cessé d’être une enfant, te dire toute la vérité, t’apprendre que tu avais d’autres parents, en un mot, que tu n’étais pas ma fille !… Oui, c’est ce que je devais faire ; je n’avais pas le droit de te dépouiller de ta véritable famille !… Je n’en ai pas eu le courage, et il a fallu que le sort, par une fatalité irrésistible, amenât ce jeune homme sur ta route pour qu’entraînés à sa suite, nous soyons venus ici, au seul endroit où tu pouvais rencontrer ton père ! Ah, si l’on n’abusait pas de ce mot de Providence, en vérité, je serais bien tenté de croire qu’il y a en effet un pouvoir suprême qui guide nos actions à sa guise et fait de nous ce qu’il veut !…

— N’en doutez pas, mon père, disait Hippolyte ; oui, nous avons été miraculeusement protégés et nous devons avoir confiance ; ce que nous espérons se réalisera ; pour moi, j’en ai l’entière certitude. Me voici donc l’enfant de deux pères qui m’aiment et que j’aime bien, moi aussi ; mon Raphaël va m’être rendu, je devrais avoir l’esprit heureux et tranquille ; eh bien, vous allez me trouver trop exigeante, mais vous êtes si bon, vous comprendrez mon désir… Oui, il est une chose que je voudrais savoir, permettez-moi de m’en expliquer avec vous : qui donc est ma mère ? Pourquoi n’en est-il pas question dans votre récit ? Est-ce cette pauvre Julia, comme vous la nommez : je ne peux le croire, puisque vous ne lui donnez pas le nom ni le titre de mon père, – alors ?…

La demande était trop naturelle ; Rivenne sentit qu’il devait y répondre. Il allait parler ; brusquement la recommandation du Prince se dressa dans son esprit :

— Ta mère ? dit-il, et un embarras visible arrêtait sa parole. Ta mère, dis-tu ; eh non, ce n’est pas la pauvre Julia ; celle-là, elle a pris soin de ton enfance, avec une tendresse qui devra toujours te la faire aimer ; mais elle n’était pas ta mère… Je ne sais pas qui est ta vraie mère ; le Prince m’en a très peu parlé ; ils n’ont pas été heureux ensemble, paraît-il, car il a conservé d’elle un souvenir peu favorable ; à ce que j’ai pu comprendre, leur vie commune n’a pas été longue et ton père a dû promptement se charger seul de toi.

— Comme cela est extraordinaire ! dit Hippolyte ; il me semble qu’il doit être si facile d’être d’accord quand on s’aime, et pourquoi n’aurait-elle pas aimé mon père, lui si tendre, si aimant, si bon ?…

— Oui, dit Rivenne, ce sont des bizarreries du sort, et malheureusement dans la loterie de la vie, ce n’est pas toujours les meilleurs qui sont le plus aimés. Du reste, si tu n’as pas été favorisée du côté de ta mère, tu peux te vanter de l’être pour ton père. Mon pauvre frère Monnereuil m’avait bien souvent parlé de lui ; c’était son meilleur ami ; il voyait en lui le gentilhomme le plus intrépide, le plus aimable, le plus loyal qu’il eût jamais connu, et je dois le dire, ce que j’ai vu du Prince m’a montré qu’il ne disait rien de trop. Il y a je ne sais quoi en lui qui inspire confiance ; on voudrait tenter quelque rude aventure à ses côtés ; et ils ne sont pas nombreux ceux à qui je peux rendre ce témoignage ! Puisque je dois lui céder mes droits de père, je suis heureux de les savoir en si bonnes mains, et je ne doute pas que tu ne trouves en lui toutes les qualités qui te le feront respecter et chérir.

— Je le crois comme vous, dit Hippolyte ; voyez comme il a vite pris mon parti contre cette odieuse femme, comme il s’est indigné de sa scélératesse, comme il a promis de lui arracher Raphaël ! Oui, j’ai confiance en lui, je sens que je l’aime, car il est bon, il est dévoué, et je suis sûre que, comme vous, il fera tout pour mon bonheur.

— Tu as bien raison, dit Rivenne ; et je crois que nous aurons bien du malheur si, en unissant nos forces, nous ne donnons pas à cette hautaine Baronne, la leçon que méritent son orgueil et son éhontée rapacité !

C’est qu’elle lui tenait beaucoup au cœur, au digne gentilhomme, ce qu’il appelait la rapacité de la Baronne ; se sentir dépouillé sans plus de façon, de ses antiques, du fruit chèrement payé de sa persévérance, de sa perspicacité, il n’en pouvait prendre son parti, et si son amour pour sa fille, l’ardent désir de la voir heureuse, lui allumaient au cœur une chaude colère contre celle qui se mettait si méchamment en travers de son bonheur, il n’aurait pas été trop téméraire de parier que sa passion déçue de collectionneur l’enflammait d’une haine singulièrement violente aussi. Dans ces dispositions, il n’avait pas eu de peine à se conformer aux indications du Prince, et autant pour se satisfaire lui-même que pour colorer d’un bon prétexte son séjour à Isernia, il avait écrit à la Baronne une lettre fort sèche pour lui réclamer ses antiques. Deux jours plus tard, sans autre délai, trois gardes de Castroleone étaient venus à l’hôtellerie, en grand appareil, bien montés et bien armés. En l’absence de Rivenne qui était en promenade, ils avaient remis pour lui, à l’aubergiste, quelques paquets fort mal ajustés, en ajoutant pour tout commentaire, que le reste serait remis au comte lorsqu’il serait à Naples. À l’ouïe de cette communication, le bon sang bourguignon du digne gentilhomme avait bondi dans ses veines ; prétendre lui dicter des ordres, à lui, comte de Rivenne, dans cette forme insultante, lui assigner son itinéraire, comme à un suspect, à un inférieur avec qui il n’y a pas à se gêner, c’était par trop d’insolence, et Rivenne, très peu endurant de nature, fut saisi d’un des plus beaux accès de colère qu’il eût jamais eus. Le pire, c’est qu’il ne savait sur qui passer sa rage ; ah ! si l’affront fût venu d’un homme, la réponse n’eût pas attendu une seconde ; un bon cartel suivi d’une rencontre dans les plus sérieuses conditions, eût à peine suffi pour le satisfaire ; s’agissant d’une femme, rien de pareil n’était possible ; il fallait dévorer en silence l’insulte, et le bouillant gentilhomme crut un instant qu’il en étoufferait. Pour se dégager un peu, il prit sa bonne plume et écrivit à la Baronne une épitre dans le style le plus digne et le plus sévère, se disant qu’il verrait bien au ton de la réponse que le coup avait porté. Mais pour comble de vexation, il attendit en vain ; on ne daigna pas répondre ; ce fut un nouveau crève-cœur pour Rivenne et son exaspération ne le cédait plus en rien à celle d’Hippolyte. Aussi c’était à qui des deux souhaitait le plus vivement de voir aboutir la vengeance promise par le Prince, et chaque jour qui s’écoulait sans apporter de nouvelles de lui, portait à son comble leur impatience et leur exaspération.

Dix jours s’étaient passés ; le silence régnait toujours ; aucune lettre, aucun message ne venait le troubler ; Mengino qui ne se montrait qu’à de rares intervalles, la nuit et dans le plus grand mystère, ne savait rien ; la pauvre Hippolyte se sentait envahir par un découragement bien voisin du désespoir !

Le onzième jour enfin, dans la soirée, un homme de mauvaise mine, presque un mendiant, apporta à Rivenne un billet laconique dans lequel le Prince lui donnait rendez-vous pour le lendemain, dans un bois à une heure environ de la ville ; il était recommandé à Rivenne de sortir comme pour une promenade ; il n’aurait qu’à suivre de loin le porteur du message qui le conduirait au lieu du rendez-vous. C’était déjà quelque chose après cette longue attente, et ce premier signe de vie fut accueilli avec une satisfaction toute proche de l’enthousiasme.

Le lendemain, selon les instructions reçues, Rivenne se prépara comme pour sa sortie habituelle ; Hippolyte tint à l’accompagner ; curiosité et passion de femme, c’était trop pour que Rivenne pût lui refuser, surtout lorsque la jeune fille, avec l’esprit d’invention que développe le désir, lui eût fait observer que, comme elle sortait le plus souvent avec lui, cette promenade faite en commun attirerait bien moins l’attention que s’il s’en allait tout seul. À de si bonnes raisons, le digne gentilhomme dut se rendre et tous deux à cheval, suivis d’un laquais, s’engagèrent dans la rue, de l’air le plus indifférent du monde.

Peu après les dernières maisons, ils virent de loin sur la route, le porteur du message ; il les avait reconnus sans doute mais n’en faisait pas mine, et s’en allait d’un pas mesuré, comme un paysan qui rentre chez lui. Ils le suivirent sans modifier la distance ; au bout de quelque temps, il prit un chemin de traverse, puis coupa à travers champs et enfin disparut sous bois, à l’entrée d’un vallon solitaire qui semblait l’endroit le mieux fait pour dérouter les curieux.

— Du diable, ne put s’empêcher de dire Rivenne, nous allons là droit devant nous, sur les pas de ce malotru, avec autant de confiance que si c’était la colonne de feu des Israélites ! S’il nous menait dans un coupe-gorge, pourtant ; cela s’est vu !…

— Mais, mon père, dit Hippolyte, comment pouvez-vous avoir des idées pareilles ! Le Prince ne peut nous tromper…

— Oui, mais savons-nous si ce croquant est bien un émissaire du Prince ? Il ne le porte pas sur sa figure, car il ne paie pas de mine… Mais non, je lui fais réparation ; là-bas, à la lisière de ce fourré, voici bien le Prince en personne.

C’était lui, en effet, en habit fort simple, mais comme toujours, de noble tournure avec ses grandes manières et son air enjoué. Pourtant, en voyant Hippolyte, il eut comme un froncement de sourcil ; sans doute, il ne s’attendait pas à la trouver là. Mais ce ne fut qu’une nuance ; il leur fit à tous deux le meilleur accueil et les emmena tout de suite au plus épais du bois, dans une petite clairière qui semblait faite tout exprès pour un secret conciliabule. Il posta son messager en sentinelle et entama sans plus tarder la conversation.

Vous avez dû me croire mort, dit-il, ou tout au moins bien mou à la besogne ! Eh bien, vous pouvez m’en croire, je n’ai pas perdu mon temps, mais la chose n’était pas facile, et on ne fait pas tout ce qu’on veut ! Tout d’abord, je suis allé à Naples, pour voir s’il n’était pas possible d’avoir par les moyens ordinaires, justice de cette furie. Bien vite j’ai vu qu’il n’y avait rien à faire de ce côté-là ; le Roi, le premier Ministre sont sous la pantoufle de cette femme ; pour un peu, elle leur ferait croire qu’il est jour en plein minuit ! Puis ton Raphaël, ma pauvre Hippolyte, n’est pas en faveur en haut lieu ; on ne lui pardonne pas, à lui, jeune homme de bonne famille, officier de mérite même, d’avoir tenu, je ne sais quels propos contre le Roi. Moi, je l’en excuse aisément, car j’ai fait la même sottise à son âge, et j’ai eu à m’en repentir, je dois le reconnaître. Mais le plus clair, c’est qu’on n’est pas fâché d’être débarrassé de lui n’importe comment, et si c’est la Baronne qui le tient à l’ombre, elle peut le garder tant que sa fantaisie durera, on ne fera rien pour le tirer de ses griffes.

— Mais c’est indigne, cela ! s’écria Hippolyte. S’il était coupable, cela se comprendrait, mais, il n’a fait aucun mal, et on le laisse ainsi à la merci de cette affreuse femme !…

— Que veux-tu, mon enfant ! reprit le Prince, amusé malgré lui de l’emportement de la jeune fille, le monde est ainsi fait, nous ne le changerons pas !… Cette porte donc nous est absolument close. Fléchir la Baronne, il n’y faut pas songer ; autant chercher à attendrir ce roc. Reste donc un dernier moyen, c’est, en dépit de ses gros murs et de ses argousins, de lui escamoter son Raphaël ; partez, muscade, elle n’y verra que du feu ! C’est à quoi je me suis résolu et je prépare tout en conséquence. Castroleone est un bon nid d’oiseau de proie, mais il n’est pas inaccessible et j’y entrerai, moi, quoi qu’il arrive ! Seulement, il y faut mettre et du temps et des soins ; la chose n’est pas facile, et si nous tentons l’aventure, il faut réussir du premier coup et sans barguigner.

— Que comptez-vous donc faire ? dit Rivenne. Vous savez que je suis à vos ordres, car cette Baronne, elle commence furieusement à m’agacer !…

— Bien, bien, dit le Prince ; certes, je comptais vous demander votre aide, car il nous faut du monde ; il y aura peut-être des coups à donner et, dans ces moments-là, le concours d’un homme comme vous, est inappréciable.

— Allons, c’est à merveille, reprit Rivenne. Cordieu, j’aurai plaisir à faire payer aux acolytes de la Baronne, la dette que me doit leur chère maîtresse ! Et quand commencerons-nous ?…

— Prochainement, mais je ne peux encore vous fixer le jour. Il me faut réunir mon monde ; je ne l’ai pas encore tout à fait sous la main. Puis, on me dit que la Baronne va faire une absence, trop courte malheureusement, deux jours au plus, mais il faut en profiter ; elle partie, ses estafiers sont les trois quarts moins à craindre ! Ah, c’est qu’elle n’est pas commode, cette créature ; son premier emportement est terrible ; c’est la fureur d’un fou, et avec cela, en apparence un calme de marbre ; essayez donc de faire lâcher prise à une statue qui aurait mis dans sa tête de pierre de vous broyer sous son genou !… Et il s’agit de lui enlever son amant ; vous jugez comme elle prendra la plaisanterie !… Pardon, ma fille, je parle un peu en soldat ; ne te fâche pas ; je sais qu’il n’est pas son amant, qu’il la déteste ; oui, c’est bien entendu !… Mais n’importe, de toutes manières, nous en viendrons à bout, foi d’Emilio Guaidieri, et quand je veux quelque chose, je le veux bien, moi aussi, je te le jure !… En ce moment, il faut avant tout de la prudence, du calme, de la patience ; vous en avez montré, et tout est pour le mieux ; nul ne se doute de rien ; la preuve, c’est le départ de la Baronne. Continuez donc ; silence et mystère, et au moment où vous m’attendrez le moins, j’arrive avec mes hommes et nous faisons le coup. Tenez-vous donc prêt, Rivenne, et toi, ma fille, prends patience ; avant peu, tu seras heureuse et moi aussi, par conséquent !…

Il l’avait attirée à lui et par ses caresses, ses douces paroles, cherchait à faire entrer le calme et la confiance dans son cœur. Rivenne ne pouvait assez admirer à quel point cet homme savait réunir la douceur et la force ; de plus en plus, il avait confiance ; sous sa conduite, il lui semblait qu’aucune entreprise ne pouvait échouer !…

— Il faut nous séparer, dit enfin le Prince ; mon temps est compté. Du calme donc et de la patience ; ne me demandez rien en ce moment, je ne suis pas en mesure de vous répondre ; ce que je peux dire, c’est que la semaine ne s’écoulera pas sans que je vous donne de mes nouvelles.

Ils firent quelques pas vers la lisière du bois ; le sentier était étroit ; le Prince fit passer Hippolyte la première ; il marchait derrière elle avec Rivenne.

— Je vous en aurais appris davantage, lui dit-il à voix basse, si notre fille n’était pas là ; il y a des choses qui ne peuvent se dire devant elle ; je ne veux pas l’inquiéter, la troubler. Tâchez de la maintenir très calme, il importe qu’elle ne sache rien avant que tout soit fini. Que nous courions des risques, nous autres, nous sommes faits à cela, mais cette enfant, ce serait barbare, de lui faire passer fût-ce une seule nuit sans sommeil…

Il parlait avec une émotion touchante ; Rivenne sentait en lui le trouble de l’amour paternel, autant qu’il pouvait l’éprouver lui-même. Il lui prit la main et la serra énergiquement dans les siennes ; entre ces deux hommes unis par la même affection, cette étreinte avait une suprême éloquence.

Ils étaient près de la lisière du bois.

— Ici nous nous séparons, dit le Prince ; il ne faut pas que l’on nous voie ensemble… Adieu encore et soyez prudents ; tout viendra à point, je vous en donne ma parole.

Il disparut derrière les arbres ; Rivenne et Hippolyte reprirent leurs chevaux et à pas lents, de l’air le plus calme, ils regagnèrent la ville ; il était presque nuit ; nul n’avait songé à remarquer leur absence.

Quelques jours se passèrent ; malgré les recommandations du Prince, Rivenne ne laissait pas de se sentir quelque peu surexcité ; non que pour cet homme d’action, la pensée du péril entrât pour si peu que ce fût, en ligne de compte ; tout au contraire, l’espoir de jouer un bon tour à la Baronne, de lui endommager à l’occasion quelques-uns de ses argousins, tout cela caressait agréablement l’esprit bouillant du digne gentilhomme. Mais cette attente, ce silence, l’ignorance de ce qui allait se faire, du rôle qu’il devait jouer dans l’entreprise, tout cela finissait par lui faire trouver le temps long, et si endurci qu’il fût aux chances de la vie, il se sentait parfois sur le point de céder à la fièvre de l’inquiétude. Puis, il y avait l’anxiété d’Hippolyte ; de jour en jour, son imagination se surexcitait à la pensée du danger que pouvait courir Raphaël, du désespoir qui avait dû le saisir lorsqu’il s’était vu abandonné ; avait-il compris quelle cause avait si brusquement interrompu ses communications avec l’extérieur, elle ne pouvait en être sûre, et il lui était insupportable de penser qu’il pût croire qu’elle ne faisait rien pour hâter sa délivrance, que peut-être même elle l’avait oublié ! Et dans son angoisse, elle rêvait de décisions folles, d’entreprises impossibles, elle s’exaspérait des lenteurs que mettait le Prince à tenir ses promesses, elle l’accusait d’inertie, de mollesse, d’indifférence impardonnable !… Le pauvre Rivenne avait fort à faire à la calmer, à lui rappeler les recommandations du Prince, à lui représenter qu’il se trouvait en présence d’une tâche très difficile, qu’il ne devait rien laisser au hasard, qu’il valait mieux attendre et réussir que de courir le risque d’échouer par quelque mesure mal prise, par trop de précipitation ; ses beaux raisonnements se perdaient dans le vide ; dans son angoisse fiévreuse, la jeune fille prenait à peine le temps de l’écouter, nullement celui de le comprendre ; emportée par son impatience, elle supprimait tous les obstacles, même les impossibilités !…

— Et sachez-le bien, mon père, lui dit-elle un jour, j’entends être de l’expédition ; je veux être la première à voir Raphaël ; il faut qu’il sache que ma pensée a toujours été avec lui, que si j’ai dû cesser de le voir, c’est qu’il m’était impossible de faire autrement ! Aussi, je veux assister à sa délivrance, je veux y aider de mes propres forces, et rien, rien au monde ne pourra m’en empêcher !

Cela ne faisait pas le compte de Rivenne ; sa sollicitude de père, aussi bien que la recommandation du Prince, allaient directement à fin contraire de ce beau projet.

— Y penses-tu, ma fille ! s’écria-t-il. Mais c’est insensé, ce que tu dis là, c’est absolument impossible ! Il ne s’agit pas d’une promenade ; c’est une expédition en règle, je ne dis pas dangereuse, mais en tous cas fatigante, pénible même ; ce n’est pas une besogne de femme ; il n’y a pas à en parler !

— Mais si bien, mon père, il faut en parler, et très sérieusement même ! C’est la liberté de Raphaël qui est en jeu ; il n’y a rien qui me tienne plus à cœur ! Oui, je veux être là, au moment où il sera délivré ! Et pourquoi non, puisqu’il n’y a pas de danger, c’est vous-même qui le dites…

— Pas de danger, pas de danger, sans doute, il n’y en a guère, mais enfin, on ne peut répondre…

— Eh bien, quand même il y en aurait ! Vous m’avez appris à porter l’épée et à m’en servir, mon père, et je vois aujourd’hui combien je dois vous en savoir gré ! Laissez-moi faire ; vous verrez que votre fille sera digne de vous !…

— Eh, mordieu, je n’en doute pas, mais ce n’est pas maintenant que je veux en avoir la preuve ! Un enlèvement dans un château bien gardé, est toujours chose sérieuse ; il faut gravir des murs, grimper aux échelles, que sais-je ! Est-ce affaire de femme, cela ! Et par impossible, s’il y a des coups, crois-tu que je veuille t’exposer à en recevoir !

— Mais, il n’y en aura pas, soyez-en sûr ! Je connais la prison de Raphaël ; c’est un donjon tout isolé, à l’endroit le plus perdu des ruines, très loin des gardes ; en s’y prenant bien, on doit y arriver très aisément, sans être vu de personne et sans trouver de résistance. Ah, que ce sera beau d’entrer la première, de lui dire : tu es libre ! de l’emmener bien loin hors de cette odieuse prison ! Et ce ne serait pas moi qui aurait cette joie ! Non, non, c’est impossible, mon père, vous ne pouvez pas vouloir m’en priver !…

— Mais, malheureuse enfant, encore une fois, cela ne se peut pas ! En vérité, tu ne sais de quoi tu parles ; le château est bien gardé, par de vrais soldats ; on n’y entre pas comme au moulin, que diable !… Oh, cette légèreté des femmes ! Elles ne voient en tout que parties de plaisir, comme si on était en ce monde pour ne songer qu’à s’amuser ! Nous te ramènerons ton Raphaël sain et sauf, cela doit te suffire. Pour le surplus, pour cette fantaisie déraisonnable, je te le dis tout net, il n’y a pas à y penser !

— Mais, mon père…

— Non, ma fille, pour cette fois je ne céderai pas ! C’est chose trop sérieuse, nous avons besoin de gens habitués aux coups de main, rompus à la fatigue, aux durs efforts ; avec toute ta bonne volonté, tu ne pourrais que nous embarrasser. Et si à cause de toi, nous compromettions le succès de l’entreprise, est-ce que tu ne te ferais pas les plus cruels reproches ! Non, non, tu resteras ici à nous attendre ; c’est dit, il n’y a plus à y revenir !

Rivenne avait pris cette fois son ancienne voix de commandement ; cela lui arrivait rarement dans ses discussions avec sa fille. Hippolyte sentit la nuance ; si disposée qu’elle fût à insister, elle comprit que cette fois, elle courait risque d’irriter sérieusement son père ; mais froissée elle-même, elle ne put se résoudre à reconnaître que sa prétention était déraisonnable, et roulant mille pensées confuses dans son esprit, elle se tut d’un air boudeur. Rivenne, chagrin d’être obligé de lui imposer son autorité, prit le parti d’allumer sa fidèle pipe et un long silence s’établit.

Que se passa-t-il dans l’esprit de la jeune fille ? Comprit-elle qu’elle était allée trop loin en montrant sa mauvaise humeur à son père au moment où il allait tout risquer pour délivrer celui qu’elle aimait, avait-elle entrevu quelque combinaison qui pourrait satisfaire son caprice, bien fin qui l’aurait deviné ; toujours est-il que soudain, comme prenant son parti, elle rentra en conversation du ton le plus naturel. Rivenne jugea qu’elle avait abandonné ses idées belliqueuses, et tout heureux de ce résultat, il répondit comme si jamais aucun nuage ne se fût élevé entre eux. La journée s’acheva donc de la façon la plus paisible, mais sous cette apparence calme, il y avait chez la jeune fille, quelque vague arrière-pensée, car le même jour, elle eut avec son fidèle Peppino, un long entretien dont elle jugea inutile d’informer son père, et ce dernier, fort confiant de nature, ou bien n’en sut rien, ou bien pensa qu’il ne valait pas la peine de s’ingénier pour le savoir.

Trois jours se passèrent encore, trois mortelles journées aux heures lentes comme l’éternité ; Rivenne et Hippolyte se sentaient absolument à bout de patience. Le quatrième jour, enfin, de bonne heure, une sorte de pâtre vêtu comme les gens de montagne, remit à Rivenne une lettre d’apparence mystérieuse. C’était un billet du Prince ; il contenait l’annonce de l’événement attendu ; l’entreprise aurait lieu le soir même. Tout allait bien, disait-il ; ce sera plus facile même que l’on ne pouvait s’y attendre. Rivenne devait le rejoindre à cheval, à une lieue de la ville, dans un endroit qu’il désignait ; il prendrait avec lui un de ses gens. Hippolyte resterait avec l’autre et Peppino, mais elle devait se tenir prête à partir, parce que, une fois Raphaël délivré, il faudrait se mettre immédiatement en route tous ensemble pour Naples. Sur l’heure de ce départ, rien n’était dit ; ne pouvant cacher à sa fille, le jour et le moment de l’entreprise, le Prince avait cherché à entourer les détails du plus grand vague possible, de manière à diminuer autant que cela se pouvait, l’aiguë anxiété de l’attente.

Tout fut disposé en conséquence ; Hippolyte dans son costume d’homme, resta bien cloîtrée dans sa chambre. Rivenne, après avoir pris congé d’elle non sans une émotion que tout vieux soldat qu’il fût, il eut peine à dissimuler, monta à cheval et suivi du fidèle Franchet, prit de l’air le plus calme, le chemin de l’endroit du rendez-vous.

C’était un bois de chênes verts caché dans un profond repli de terrain. Il était six heures quand Rivenne y pénétra ; l’ombre du soir s’y faisait déjà assez opaque. Au bout de quelques pas, il vit sortir le Prince de derrière un gros bloc de rocher ; il était en attirail de guerre, l’épée au côté, des pistolets et un fort poignard à la ceinture.

— Bravo, dit-il en serrant la main de Rivenne, vous arrivez à l’heure ; c’est pour le mieux ; la nuit arrive, tout est tranquille, nous allons pouvoir gagner du terrain…

Il le questionna sur Hippolyte et fut heureux d’apprendre qu’elle paraissait fort calme et bien disposée à attendre les événements, toute prête d’ailleurs à partir dès que le moment serait venu.

— C’est à merveille, dit-il. Pauvre enfant ! C’est son bonheur que nous allons jouer là ; si nous devions perdre, autant vaut qu’en sus de sa douleur, elle n’ait pas trop d’anxiété !

— Et qu’augurez-vous de nos chances ? dit Rivenne ; vous paraissez assez rassuré…

— Et je le suis en effet ; mes renseignements étaient bons ; la Baronne a dû partir aujourd’hui, à quatre heures, pour descendre jusqu’à Termoli ; elle ne sera de retour qu’après-demain ; c’est plus qu’il n’en faut, car nous aurons terminé cette nuit même. Elle va à je ne sais quelle assemblée, moitié fête, moitié cérémonie, et a emmené bon nombre de ses gardes pour faire figure. La garnison ennemie est donc fort réduite, et en l’absence du maître, vous savez, on se donne du bon temps. Tout est donc à souhait et nous serons en force pour tenir tête à toute éventualité.

— Je ne vois pas vos hommes, dit Rivenne ; vous m’aviez dit que vous auriez une escorte…

— Elle m’attend en effet, dans la montagne, pas loin du château, bien cachée et prête à l’action.

— Et où les avez-vous recrutés, si je ne suis pas indiscret ?...

— Ma foi, je dois l’avouer, ce n’est pas la fine fleur des pois, mais je n’avais pas le choix. À Naples, où les hommes de bonne volonté ne manquent pas pourvu qu’on les paie, je n’ai rien pu avoir ; quand ils ont su qu’il s’agissait d’une entreprise contre la Baronne, pas un de ces chenapans, et Dieu sait s’ils sont gens à tout faire, n’a voulu, quoique j’aie pu leur offrir, avoir maille à partir avec elle. C’est incroyable à quel degré elle a su répandre la terreur de son nom ; il semble que ce soit le Diable lui-même ! C’est ce qui m’a si fort retardé ; un moment, j’ai cru que je ne trouverais personne… Mais j’avais une dernière ressource et celle-là ne m’a pas manqué : c’est un certain drôle, Uffugo de son nom, qui tient la campagne avec une vingtaine de coupe-jarrets, à quelques lieues d’ici, dans les Abruzzes ; c’est le fils d’un paysan de la Baronne, homme de coup de main, braconnier, contrebandier, tout ce que vous voudrez en ce genre, même brigand parfois, je ne dis pas non, mais capable aussi de bons mouvements, je n’hésite pas à le dire. Il a encouru je ne sais trop pourquoi, la haine de cette diablesse et a dû pour lui échapper, se jeter dans la montagne, avec une petite bande de malandrins qui lui sont absolument dévoués. La Baronne lui a fait une chasse furieuse, aussi se tient-il à distance ; il sait que s’il tombe dans ses griffes, il est perdu. J’ai sauvé la vie à son père dans le temps ; c’était un tenancier de la Baronne, et elle voulait le faire pendre pour quelque baliverne, un coup de couteau, je ne sais quoi… J’ai obtenu sa grâce, non sans peine ; nous étions encore jeunes mariés et la Baronne ne mettait pas son plaisir à m’être désagréable. Aussi le drôle m’était dévoué corps et âme ; son fils a hérité de ses bonnes dispositions. J’ai pensé que pour la besogne de ce soir, le mieux était de recourir à lui ; ce n’est pas de bien bonne compagnie, mais vous savez, quand on se tient à la gorge, si on a besoin d’une lame pour frapper, on ne regarde pas si elle est rouillée ! J’ai promis de bien payer, Uffugo a accepté ; d’ailleurs il est enchanté de jouer un tour à la Baronne. Il sera là avec une quinzaine de ses hommes, de vrais sacripants, j’en suis d’accord, mais pour escalader un mur et escamoter sans bruit une sentinelle, ils valent n’importe qui. Puis nous avons encore autre chose, car j’aime autant n’être pas absolument à la merci de ces drôles ; le comte Tubuzzi, un ancien ami à moi, et pas ami du tout de la Baronne qui l’a malmené rudement pour je ne sais quelle vétille de voisinage, m’a permis de prendre avec moi quelques-uns de ses garde-chasse, de braves gens faits au feu, qui, eux aussi, ont, comme leur maître, des comptes à régler avec la Baronne et ses acolytes. Ils sont là avec Mengino, puis vous et moi, votre laquais encore, voilà toute la bande ; il y en a de plus nombreuses, mais tous gens solides, experts en coups de main et capables de passer partout. Et il n’y a rien de trop, surtout si la Baronne était là, car, plus j’en entends parler, plus je vois que c’est une terrible créature, hardie comme pas une, toujours prête à l’action et féroce comme une tigresse en furie. Ah, ma foi, il n’y a pas à se le dissimuler, si nous tombons dans ses griffes, nous sommes tous des hommes morts ; avec elle, pas de quartier ; son premier mouvement, c’est celui d’une bête fauve, elle égorge tout ; moi, tout le premier, si je suis reconnu, je n’ai pas de grâce à attendre ! Mais elle n’est pas là et nous allons lui jouer un tour auquel elle ne s’attend pas ! Mes mesures sont bien prises ; on tâchera de mettre quelque chose dans la pâtée des deux brutes d’Albanais qui gardent notre prisonnier et nous les surprendrons dans toute la profondeur du plus fort sommeil ; sinon ma foi, tant pis pour eux… Ainsi tout ira vite et bien, j’ai toute confiance. Reste le chapitre de l’imprévu ; il faut toujours le prévoir ; nous pouvons tomber sur une ronde faite à contretemps ; alors, il faudra en découdre, mais nous aurons le nombre pour nous et l’avantage de la surprise ; avant qu’on ait pu donner l’alarme, nous serons bien loin !… Nous avons donc neuf chances sur dix ; on peut se risquer à moins, n’est-ce pas votre avis ?…

— Sans aucun doute, et vous avez tout bien disposé, je vous en fais mon compliment de vieux marin fait aux coups de force. Mais par où aborderons-nous le château, car l’escalade n’en paraît pas facile ?…

— Plus simple que vous ne croyez. Le château, malgré l’aspect massif de son piédestal de roc, a des issues secrètes : dans la barbarie des temps où il a été construit, on tenait à s’assurer ces moyens de gagner sans être vu, la campagne. La Baronne les fait bien garder, mais elle ne les connaît pas toutes ; il en est une dont moi seul ai le secret. Au temps où j’habitais le château, un vieux prêtre qui y vivait depuis sa jeunesse, me l’avait fait connaître ; il n’aimait pas la Baronne, je ne sais pourquoi, et il n’était pas fâché de lui jouer ce tour. Je me suis souvenu fort à propos de son indication, et j’ai pu m’assurer que l’entrée est encore praticable. Elle donne précisément dans la vieille partie du château, celle où la Baronne tient au frais son bien-aimé. Nous arrivons donc sans bruit, sans chance de rencontre fâcheuse, nous nous assurons des gardiens, et bien le bonsoir, l’oiseau est envolé ! Nous ferons le coup vers minuit ; il nous prendra deux heures au plus ; au jour, grâce à nos chevaux, nous serons bien loin ! Ah, certes, je tente l’aventure pour le bonheur de notre fille, puisqu’elle tient tant à son Raphaël, mais, vrai Dieu, je l’avoue, je serais fort aise aussi de voir la figure de ma très chère femme quand elle trouvera le nid vide et qu’elle saura que c’est grâce à moi, son mari, encore bien en vie, que son petit roman est terminé !

Il parlait ; Rivenne s’étonnait de voir cette liberté d’esprit chez cet homme qui allait tenter une entreprise après tout dangereuse, où tous, ils pouvaient fort bien laisser leur vie. C’était bien l’esprit d’aventure, épris du danger pour le danger lui-même, excité par les difficultés, prêt à tout braver pour le seul plaisir de la lutte. Et il l’admirait en même temps, car cette fougue audacieuse ne l’empêchait pas de bien dresser son plan, de tenir compte des obstacles, de tout prévoir en un mot pour assurer le succès. Sous un tel chef, il y avait plaisir à livrer bataille, et Rivenne sentait se réveiller en lui toutes ses audaces d’officier et d’homme d’action prêt pour tous les périls. Lui aussi était heureux que la chance lui offrît l’occasion tant cherchée de se venger de la Baronne, et s’il fallait pour y réussir, risquer sa peau et casser quelques têtes, ce n’était pas sans un plaisir de vieil amateur qu’il envisageait cette éventualité.

Ils continuaient à causer à voix basse en pressant le pas de leurs chevaux ; ils traversaient une sorte de lande inculte en suivant un vestige de sentier à peine visible au milieu des buissons et des hautes herbes ; devant eux, la chaîne de montagnes qui fermait la vallée, grandissait à vue d’œil, sombre sur le ciel étoilé ; à l’horizon, du côté du midi, un mince croissant de lune leur fournissait une lueur à peine suffisante pour garder leur direction.

— Sommes-nous encore loin du lieu du rendez-vous ? demanda Rivenne.

— À une demi-heure environ, répondit le Prince. Et tenez, à notre droite, cette masse noire, qui se projette dans la vallée comme un bloc gigantesque tombé de la montagne, c’est Castroleone. Vous voyez que nous n’en sommes pas loin.

En effet, depuis un instant, le rocher du château avait surgi dans l’ombre et se détachait en lignes hardies sur le bleu sombre du ciel. Dans le calme absolu de cette nuit silencieuse, il apparaissait dressé sur son abrupt piédestal comme un monstrueux sphynx doué d’une vie mystérieuse, personnification menaçante de celle dont l’âme indomptable semblait le faire palpiter sous l’étreinte de ses furieuses passions. Dans l’état d’esprit un peu surexcité où il se trouvait, Rivenne ressentit fortement cette impression ; comme à la lueur d’un éclair, il eut le brusque pressentiment que cette aventure dans laquelle il s’était jeté, aurait une issue fatale. Mais il était trop tard pour reculer, et pour rien au monde, il n’eût admis qu’on le crût capable d’en avoir la moindre pensée. Il poursuivit donc en donnant à sa voix, l’expression la plus calme qu’il lui fût possible.

— Et pour quelle heure est le rendez-vous ?

— Pour onze heures, près d’une sorte de petite ruine, à peine visible au milieu d’un bouquet d’arbres, à un millier de pas du château. C’est là qu’est l’entrée secrète ; le temps de faire jouer la serrure et nous sommes dans la place.

Soudain, ils s’arrêtèrent ; derrière eux, un bruit lointain se faisait entendre. Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était un galop de chevaux lancés à pleine carrière. Qui donc pouvait venir d’une telle allure, à ces heures, dans ces lieux déserts ? Ils étaient découverts, poursuivis, ce fut leur première pensée ; sans doute des émissaires de la Baronne, avertis par quelque indiscrétion, se lançaient sur leurs traces ! Que faire donc ? Gagner au large de toute la vitesse de leurs chevaux et atteindre le rendez-vous ; si leurs hommes y étaient déjà, la partie deviendrait égale et les adversaires n’auraient pas beau jeu. Mais cette fuite devant ce danger inconnu, c’était chose désagréable ; le bruit de galop n’annonçait pas une troupe nombreuse ; ce pouvait être de simples paysans regagnant leur gîte ; à prendre chasse devant eux, avant tout indice d’attaque, ne risquaient-ils pas de dévoiler encore mieux, le motif suspect de leur présence ? Ils échangeaient ces pensées à voix basse, rapidement, indécis sur le parti à prendre, et déjà le bruit se rapprochait ; il fallait se décider sur la minute…

— Eh, pardieu, s’écria soudain le Prince, ils ne sont que deux ! Faisons ferme ; nous sommes bons pour savoir ce qu’ils nous veulent, ces deux galopeurs que le diable emporte !

En effet, à la lueur mourante de la lune, il était aisé de voir sur la plaine rase, deux cavaliers lancés à bonne allure, qui approchaient rapidement.

D’un même mouvement ils armèrent leurs pistolets…

— Halte là ! s’écria le Prince, pas un pas de plus ou nous…

— Mon père ! s’écria une voix jeune et sonore, avec un vif accent de joie. Mon père, est-ce vous ! C’est moi, c’est votre fille !…

— Hippolyte ! s’écrièrent-ils tous deux, Hippolyte, toi ici !

— Quelle absurde folie ? dit Rivenne. Je…

— Ah, tête folle ! continua le Prince. Quel démon t’a poussée à nous suivre ! Pardieu, tu jouais gros jeu ; un pas de plus, et je faisais feu ! M’exposer à… ! Ah, c’est mal !… Mais encore une fois, quelle est cette lubie ! N’était-il pas bien convenu…

— Oui, mes deux pères ! s’écriait joyeusement la jeune fille ; elle avait poussé son cheval tout près d’eux et à chacun avait tendu sa main dans une vivace étreinte. Oui, c’était bien convenu ; ah, ma leçon avait été bien faite, et sévèrement, durement même, je l’atteste !… Mais que voulez-vous ? Savoir que vous vous exposiez tous les deux pour moi, pour sauver mon Raphaël, tandis que moi, je restais bien tranquille au logis, comme une petite niaise, ah ! ça, c’était trop bête ! Je suis élève et fille de soldat, moi, j’ai du bon sang dans les veines, et je porte l’épée, moi aussi !…

Elle frappait avec fierté sur la poignée d’acier qui soulevait le pan de son costume de cavalier.

— Et c’est bien le moins que je m’en souvienne ; si jamais je dois m’en servir, c’est bien aujourd’hui ! Je ferai mes premières armes sous vos yeux, mes deux pères, et vous verrez que je vous ferai honneur, foi de gentilhomme, car maintenant, il n’y a plus ici de jeune demoiselle, il y a un petit soldat qui a bonne envie de bien faire, et qui vous le prouvera, c’est moi qui vous le dis !

Elle parlait ainsi, les yeux brillants, la figure animée ; il y avait en elle, sous son costume masculin, tant de bonne grâce, de décision et d’ardeur que les deux gentilshommes se sentaient émus et gagnés.

— C’est insensé ! dit pourtant Rivenne ; après tout ce que je t’ai dit, tout ce que je t’ai expliqué, me désobéir ainsi, te risquer la nuit dans ce pays désert, et pourquoi ? pour nous embarrasser, nous exposer peut-être, non, c’est absurde, c’est insensé !…

— Je ne vous embarrasserai pas, répliqua-t-elle, je vous le jure ; je suis jeune et alerte ; partout où vous passerez, je peux bien passer, moi aussi !

— Mais enfin, comment as-tu fait pour nous suivre !… Comment as-tu trouvé notre trace ! Et ton compagnon d’escapade, pardieu, je serais bien aise de le connaître !… Il m’a rendu là un beau service !…

— Ne le rudoyez pas, mon père, je vous en prie. C’est ce pauvre Peppino ! Il a vu mon embarras, mon désespoir, il m’est dévoué, vous le savez ; grâce à lui, nous avons arrangé notre expédition ; elle n’a pas trop mal réussi, vous pouvez le voir !… Je vous ai retrouvé juste à temps, sans le moindre incident fâcheux, que pouvez-vous désirer de plus ?

— Mais, malheureuse enfant, c’est une vraie trahison, cela ! Les jeunes filles ne se risquent pas à courir les mêmes hasards qu’un vieux soldat comme moi ! Et qu’allons-nous faire maintenant, car tu ne peux venir avec nous !

— Pourquoi pas, mon père !… N’ayez crainte, je vous ferai honneur, je vous le dis ! Puis, pour m’en retourner maintenant, cela, oh, jamais, jamais, je vous en donne ma parole !

— Ta parole, ta parole !… Parole en l’air, propos de tête folle qui ne sait ce qu’elle dit !…

Le Prince riait ; dans cette fougue d’Hippolyte, il reconnaissait son sang, et ce n’était pas pour lui déplaire…

— Allons, allons, Rivenne, dit-il, de l’indulgence, que diable ! Vous avez été jeune, vous aussi, vous avez fait vos folies !… Il faut excuser un peu celles des autres !… Une jeune fille qui sait que son bien-aimé, son fiancé, est au pouvoir d’une rivale, et qu’elle peut aider à le délivrer, ma foi, si elle s’emporte, il faut un peu le lui passer !…

— Oui, mais après mes recommandations, une défense formelle !…

— Eh, d’accord ; vous avez fait ce que vous avez pu, vous êtes sans reproche. Les événements en ont décidé autrement ; voilà notre fille, là, avec nous, que voulez-vous donc faire ! La renvoyer, ce serait aussi risquer bien gros jeu ! La laisser ici faire le guet, ce n’est pas non plus bien sûr ! Allons, prenons-la avec nous, c’est encore ainsi qu’elle courra le moins de chances ; à nous deux nous saurons bien la sauvegarder. Et puis, elle ne se morfondra pas dans l’attente ; l’inquiétude, l’anxiété, c’est cela surtout que je n’aime pas !…

— Oui, mon père, cette angoisse de l’attente, je vous le jure, je n’aurais pas pu la supporter !

Et la jeune fille serrait les mains de Rivenne avec une passion éloquente. Le bon cœur du digne gentilhomme n’y tint pas :

— Allons, dit-il, puisque vous êtes tous d’accord, je cède, je ne peux faire autrement. Mais c’est une folie, une escapade d’enfant gâtée, cela, je n’en démordrai pas !… Si encore tu avais pris avec toi mon brave Labranche, ç’aurait été une autre escorte que ce gamin !

— Oui, mais lui ne connaît que votre consigne ; il m’aurait empêchée de partir ! Je l’ai laissé ronflant comme une toupie, et il ronfle encore, vous pouvez m’en croire. Ainsi, voilà tout pour le mieux ; je vais avec vous ; Dieu, que je suis heureuse !

— Ah, la jeunesse, dit le Prince, quelle belle et bonne chose, et comme je suis heureux, moi aussi, d’avoir une fille aussi vivace et vaillante ! Vous me l’avez bien élevée. Rivenne, ah, pour cela oui, je tiens à vous le dire ; du reste, les obligations que j’ai envers vous, je n’en suis plus à les compter ! Maintenant, pensons à nos affaires et pressons le pas ; je n’aime pas être en retard.

Ils se remirent en marche. Un moment écartées, les préoccupations sérieuses reprenaient le dessus ; chacun se disait qu’on allait jouer une grosse partie, que s’il y avait de bonnes chances, il pouvait y en avoir aussi de mauvaises, et la présence de la jeune fille n’était pas pour faciliter les choses. Seule, Hippolyte, avec l’insouciance de la jeunesse, le cœur plein de son amour, se jetait au-devant de ce redoutable imprévu comme à une fête, sans seulement penser aux inquiétudes qu’elle donnait à ces deux hommes qui allaient risquer leur vie pour elle !…

Ils étaient tout près déjà du rocher du château ; devant eux, sur le ciel étoilé, un assez gros massif d’arbres avait surgi, élevant dans la nuit sa sombre silhouette.

Soudain, à la lisière du bois, s’éleva le cri singulièrement modulé d’un oiseau de nuit. Le Prince répondit de même ; c’était le signal convenu. Une minute plus tard, dans l’ombre des premiers arbres, ils se trouvaient en présence d’un groupe de gens armés dont il était malaisé de distinguer le nombre et l’apparence.

— Uffugo, es-tu là ? dit le Prince, à voix basse.

— Oui, Excellence, répondit une voix à l’accent sourd et rude.

— Et tes hommes ?

— À vingt pas, dans le fourré.

— Bien. Et toi, Mengino ?…

— Me voici, Excellence, à vos ordres.

— Et les gens de Tubuzzi ?…

— Ici, dans le bois.

— Combien sont-ils ?

— Six, comme il était convenu.

— À merveille. Fais-leur donner à tous un coup de vin, et nous commencerons tout de suite, le plus tôt ne sera que le mieux. Les torches sont-elles prêtes ? Les outils sont-ils là ?

— Tout est en ordre, là, sous la main.

— C’est bien ; prends les chevaux ; attache-les et bride leur la mâchoire ; un hennissement ne serait pas le bienvenu.

Ils avaient mis pied à terre ; Mengino prit les chevaux et les conduisit dans l’épaisseur du bois. Dès qu’il fut de retour, on se mit en marche, assourdissant autant qu’il était possible, le bruit des pas. Ils sortirent bientôt du bois et s’avancèrent avec précaution, traversant un espace découvert, hérissé de buissons et de hautes herbes desséchées. Sur leur droite, le massif rocheux du château s’élevait noir, sur le ciel ; ils s’en rapprochaient obliquement, se masquant de leur mieux derrière les quelques arbres et les blocs de rochers épars sur le sol ; du reste, ils n’eurent pas à marcher longtemps ; dans un pli de terrain, ils se trouvèrent devant une sorte de longue masure basse qui dressait, au milieu d’un fourré de buissons, ses vieux murs délabrés tout couverts d’herbes et de mousse. Une brèche en éboulis y donnait accès. Tous entrèrent : puis le Prince et Mengino prenant les devants, poussèrent plus loin dans l’intérieur en disant de les attendre. Ils s’attaquaient sans doute à la porte secrète, car on entendait comme des grincements de fer rouillé manié avec de grandes précautions.

Il y eut un violent effort, puis le silence se fit.

Le Prince reparut comme une ombre :

— La porte est ouverte, dit-il. Nous allons entrer et nous marcherons en bon ordre. J’ai fait prévenir Uffugo et ses hommes ; dans deux minutes, ils seront ici.

En effet, on entendit le bruit d’une marche conduite avec toute précaution : une forme noire apparut à l’entrée :

— Nous voici, Excellence, dit la voix rude d’Uffugo.

— Bien, mon brave, dit le Prince ; nous allons commencer tout de suite et voici l’ordre de marche : je passe en tête avec Mengino ; Uffugo, tu nous suis avec tes hommes, puis trois des gens de Tubuzzi, vous, MM. de Rivenne, avec Franchet, et toi, Peppino, petit drôle, si le cœur t’en dit, sinon, tu peux rester ici ; les trois gardes de Tubuzzi fermeront la marche. On allumera les torches à mesure que nous serons entrés. Et pas un mot, pas un geste qu’à mon commandement ; malheur à qui n’observera pas la consigne !…

Il y avait dans sa voix un accent d’autorité qui vibrait comme une implacable menace ; on sentait que pour arriver au but, pour assurer l’obéissance, cet homme ne devait reculer devant rien…

On se disposa dans l’ordre indiqué : bientôt, en tête de la colonne, Rivenne vit briller une flamme comme encadrée dans une sorte d’excavation ; c’était la première torche qui s’allumait. Un par un, dans le plus grand silence, la colonne entrait dans le souterrain. À son tour, Rivenne se mit en marche ; puis venaient Hippolyte, Peppino, et enfin le fidèle Franchet, avec les gens du comte Tubuzzi. La jeune fille avait pris un vif intérêt à ces apprêts de guerre, si nouveaux pour elle ; sa confiance ne faisait que grandir et son ardeur consolait presque Rivenne, mal réconcilié avec l’idée que sa fille chérie se trouvait mêlée à pareille aventure.

On marchait assez vite dans une sorte de couloir étroit pratiqué dans une terre compacte, coupée de bancs de rochers à chaque instant plus fréquents. Au délabrement de la voûte et des parois, il était aisé de voir que depuis bien des années, on ne pratiquait plus ce passage ; toutefois la solidité du sol avait maintenu la voie en assez bon état, et à part les changements fréquents de déclivité, la rencontre d’amas de poussière et de pierres éboulées, la marche y était relativement facile. L’air, immobile, froid, avait cette impression d’humidité lourde, particulière aux souterrains abandonnés, mais l’odeur résineuse des torches rendait cette sensation tolérable. En somme, aucune difficulté ne se présentait et si la fin de l’expédition répondait au commencement, il était permis de concevoir les meilleures espérances.

Bientôt le couloir commença à monter d’une manière continue, avec une déclivité de plus en plus marquée ; on devait être dans le voisinage immédiat du rocher du château. Puis le passage s’élargit ; la voûte s’éleva presque jusqu’à se perdre dans l’ombre ; on se trouvait dans une sorte de salle dont il était difficile de deviner la destination.

À la tête de la colonne, la voix contenue du Prince se fit entendre.

— Halte, disait-il.

Tous s’arrêtèrent, comme heureux de reprendre haleine ; il était aisé de voir que pour ces hommes habitués au plein air et aux libres espaces, cette marche silencieuse, dans ces ténébreux couloirs, était une fatigante corvée.

Hippolyte et Rivenne s’étaient rapprochés du Prince :

— Sommes-nous bientôt arrivés ? dit Hippolyte.

— Dans une dizaine de minutes, je pense, répondit le Prince. Nous sommes dans la base du rocher du château ; il s’agit de faire la montée jusqu’au niveau des constructions ; c’est le plus fatigant, sans être difficile. Une petite halte n’est pas de trop ; il y a quelques dispositions à prendre.

— Bah, mon père, dit la jeune fille toute fière de sa hardiesse, tout cela n’est rien ; je m’attendais à de vrais obstacles…

— Patience, patience, ma belle guerrière ; tu voudrais dans ta fougue batailleuse, avoir des monstres à dompter ! Que celui de là-haut que nous allons attaquer, ne s’aperçoive de rien, c’est tout ce que je demande. Pour le moment tout va bien ; que cela continue, et nous en serons quittes à bon compte.

Il appela Mengino pour lui donner quelque ordre. Rivenne prit sa bonne gourde de campagne et se mit en devoir de l’ouvrir avec tout le soin voulu.

— Eh, Sainte Vierge ! dit tout près de lui la voix presque tremblante de Peppino, voyez donc, Signora, ce qu’il y a là dans ce coin noir !…

Rivenne regarda ; dans une anfractuosité de la paroi de rocher, on voyait un amas de forme confuse qui ressemblait fort à un tas d’ossements surmonté d’un crâne humain avec son semblant de sourire méchamment ironique. L’ensemble était lugubre ; dans cette sombre crypte, ces débris funèbres avaient une signification particulièrement sinistre. Rivenne n’était pas de nature nerveuse, mais en ce moment, l’objet lui déplut :

— Au diable le gamin avec ses découvertes ! dit-il. Voilà-t-il pas quelque chose de beau à montrer !

L’effet était produit ; Hippolyte était devenue pâle ; cette vaillance qu’elle arborait si fièrement ne résista pas à cette épreuve ; moitié fatigue, moitié émotion, elle dut s’appuyer sur le bras de son père…

— Eh bien, eh bien, dit Rivenne tout bouleversé ; ne vas-tu pas, toi si courageuse, te laisser prendre à cette sotte apparence ! Mais ce n’est rien, ma fille, absolument rien, ça se trouve partout dans des endroits pareils. Bien souvent même, ce ne sont que des os d’animaux qui sont venus se terrer là pour dormir en paix leur dernier sommeil. Allons, allons, reviens à toi ; que dirait-on en voyant ton trouble ! Et ne voilà-t-il pas ce polisson de Peppino qui se mêle d’être aussi pâle que toi ! Pardieu, j’avais bien raison de vous laisser à Isernia, si un mauvais paquet de vieux os de mouton vous met ainsi l’âme à la renverse !

Le dernier argument était le bon ; après avoir tant vanté sa force, Hippolyte ne pouvait pas se donner si vite un démenti et faire mauvaise figure devant ces gens prêts à rire de sa faiblesse. Elle se roidit donc, faisant appel à toute son énergie et réussit à reprendre son calme.

— Ce n’est rien, mon père, dit-elle, un tout petit étourdissement, rien d’autre ; cette fumée des torches porte un peu à la tête… Quant à ces débris, là, dans ce coin, ah, bon Dieu, qui donc s’en soucie !…

Et elle affectait d’y tenir attachés ses regards, pour montrer que cette vue ne l’émouvait pas.

— Allons, Peppino, dit-elle pour se donner du cœur, du courage, mon garçon. Te voilà tout émotionné, comme si les yeux allaient te sortir de la tête ! Ce n’est rien, rien du tout, ça ne vaut pas la peine qu’on le regarde…

Elle faisait bonne contenance, mais une certaine pâleur restait répandue sur sa figure. Rivenne lui fit prendre quelques gouttes de cordial dont la forte saveur acheva de la remettre. Du reste, il n’y avait pas à s’attarder plus longtemps. Le Prince s’était remis en tête de la colonne :

— Attention, dit-il, et sa voix se marquait de ces intonations de commandement nettes et précises qui inspirent confiance. Nous suivons le même ordre ; Uffugo, tu viens immédiatement après moi. Toi, Mengino, place-toi devant MM. de Rivenne ; et toi, Michele, dit-il à un des hommes du comte Tubuzzi, éclaire bien leur chemin avec ta torche.

Et bas à Rivenne, il ajoutait :

— La montée est un peu rude ; Mengino et Michele sont deux solides gaillards ; entre eux deux, Hippolyte franchira aisément les mauvais pas.

— Y a-t-il du danger ? demanda Rivenne du même ton.

— Là, non ; nous sommes en plein rocher et on ne peut ni nous voir ni nous entendre. Mais par places, la montée est dure, le sol est glissant, je ne veux pas qu’Hippolyte se fatigue et nous retarde. Vous, vous avez le pied marin, vous vous tirerez bien d’affaire.

Il reprit son poste en tête de la longue file et bientôt on se remit en marche.

Le Prince n’avait rien dit de trop ; la montée commençait immédiatement, rapide et ardue. Le plus souvent, la voie était taillée en escaliers, mais le travail avait été grossièrement fait, et parfois, les marches étaient si hautes, si inégales, qu’il fallait grimper sur le roc vif, en s’aidant de quelques informes saillies pour assurer le pied. Rivenne ne s’en tirait pas sans peine ; Hippolyte, moins habituée à la marche, devait faire appel à toutes ses forces, et plusieurs fois, sans l’aide de Mengino et de Michele, elle n’aurait pu franchir ces mauvais pas. Cette montée semblait interminable ; entre ses propres efforts et l’inquiétude qu’il avait pour Hippolyte, Rivenne trouvait le temps démesurément long.

Enfin on s’arrêta ; de sa place, Rivenne ne pouvait voir ce qui faisait obstacle ; à voix basse, Mengino lui dit que le Prince s’attaquait à la porte qui donnait accès dans les constructions du château. C’était là que devait commencer le vrai danger, mais Rivenne, excédé de cette ascension, ne demandait qu’à en finir ; un combat corps à corps lui eût paru préférable à cette marche dans l’obscurité. Un bruit se fit entendre comme celui d’une lourde porte qu’on aurait déplacée lentement, avec la plus extrême précaution.

En avant, dit le Prince, à voix basse.

On se remit en marche, et bientôt Rivenne vit s’ouvrir sur sa tête, une sorte de trappe carrée, qu’il dut franchir en se hissant sur un fragment d’échelle de corde, à la force du poignet. Il se trouva dans une salle assez vaste, sorte de cave taillée dans le roc, qui devait faire partie des dépendances du château. Mais elle ne devait pas être de fréquent usage, car tout y était recouvert d’une épaisse couche de poussière, qui semblait installée là depuis de longues années. Une porte noire, vermoulue, en était l’unique issue ; elle paraissait soigneusement fermée et ne devait pas avoir été ouverte depuis bien longtemps.

Le Prince avait recommandé le plus rigoureux silence, puis appelant Rivenne, Mengino et Uffugo, il tint une sorte de conseil.

— Nous sommes ici, dit-il, dans l’étage le plus profond des souterrains du château ; personne ne peut nous y déranger, on n’y vient jamais. Mais ici déjà, il faut prendre garde ; les murs, vous le savez, ont des oreilles, les vieux surtout. Cette crypte fait partie des anciens bâtiments abandonnés du château ; elle est sur la communication qui conduit à la partie plus ancienne encore où est la prison de Raphaël. Pour trouver le chemin, nous nous garderons bien d’ouvrir cette porte ; il y a une autre issue, je vais vous la montrer.

Et avec une certitude imperturbable, il alla droit à l’angle gauche de la salle ; la paroi de rocher semblait absolument compacte et l’idée qu’il y eût là un passage, paraissait absurde. Sans se déconcerter, le Prince promena la main sur la surface raboteuse, puis s’arrêtant devant une saillie à peine visible, il pesa des deux bras de toutes ses forces et soudain, on vit une partie du roc se déplacer et sous un nouvel effort, un bloc tout entier s’écarta, laissant voir une ouverture suffisante pour donner passage à un homme.

— Voilà le secret, dit le Prince ; notre chère Baronne, si bien informée qu’elle soit, ne le connaît pas ! Nous allons lui montrer qu’elle ne sait pas encore tout, comme elle est si portée à le croire. Suivez-moi, et du silence, du silence plus que jamais, car dès maintenant nous sommes près des parties habitées, et sous ces voûtes de pierre, le moindre bruit s’entend de loin.

On se remit en ordre ; Mengino avait repris sa place près du Prince, puis venait Uffugo, le reste comme auparavant. On marchait en silence, à pas furtifs, d’abord par un escalier d’une vingtaine de marches ; l’obscurité y était profonde ; par mesure de prudence, on avait réduit le nombre des torches ; il fallait se guider presque à tâtons, sur les pas les uns des autres. L’escalier donnait dans un corridor étroit, puis on entra dans une salle sans plafond, aux murailles délabrées, toute parsemée de débris, avec cet aspect particulièrement triste des charpentes en contact immédiat avec la toiture. Elle se dégageait par trois portes ; le Prince en ouvrit une ; il était aisé de voir qu’il connaissait son itinéraire à fond. On se trouva dans une sorte de cour fermée par de hautes murailles ; Hippolyte et Rivenne respirèrent à pleins poumons ; enfin, ils étaient à l’air libre, et au-dessus de leurs têtes, entre de grands murs noirs, une étoile brillait comme pour leur dire d’espérer. Par une impulsion spontanée, leurs mains s’étreignirent ; un sentiment instinctif leur disait d’avoir confiance, que dans la périlleuse aventure où ils étaient engagés, la bonne chance qui semblait leur sourire, les favoriserait jusqu’au bout.

Ils traversèrent la cour, foulant de hautes herbes tout humides de rosée. Le Prince ouvrit une porte dans la base du plus grand mur ; elle donnait dans un vaste couloir, assez large, dont la voûte et les extrémités se perdaient dans l’ombre, bien entretenu du reste, et dégagé de ces débris, de ces tas de décombres et de poussière qui rendaient la marche fatigante ; il semblait qu’on fût près des bâtiments habités.

Ils avançaient en étouffant le bruit de leurs pas ; bientôt il y eut un arrêt ; à la lueur des torches, on pouvait voir le Prince occupé à ouvrir une haute et large grille. Il réussit, on entra en descendant cinq marches, dans une salle qui paraissait être de vaste dimension, car on avait peine à en distinguer les contours. Dans l’ombre mobile, des reflets d’or, des scintillements aussitôt éteints qu’allumés, montraient que les murs devaient être revêtus d’une décoration somptueuse. Soudain Hippolyte fit un brusque mouvement ; elle serra vivement le bras de Rivenne :

— Je me reconnais, lui dit-elle à voix basse ; enfin je me trouve en pays de connaissance ! Oui, j’en suis certaine, cette salle, nous y sommes venus ensemble… Oh, c’est cela même ; vous devez vous en souvenir ; ces marbres, ces dorures, ces colonnes, ces galeries à jour portées sur ces cariatides tout encadrées de marbre, je me les remets fort bien. C’est l’antique salle des cérémonies où les anciens barons de Castroleone, au temps de leur puissance souveraine, tenaient leurs grandes assemblées ; vous devez vous le rappeler, mon père ?…

— En effet, dit Rivenne, oui, vraiment, je la reconnais ; j’ai conservé l’impression d’une décoration très riche. Voilà, au plafond, autant qu’on peut voir, ces grands encadrements dorés en haut relief qui contiennent des peintures des grands maîtres vénitiens. Et tout autour, en manière de frise, ces médaillons de porcelaine florentine, purs chefs-d’œuvre de Mino de Fiesole, c’est sans prix ! On se croirait dans un des plus splendides palais de Florence ou de Venise ; en fait de luxe, il n’y a pas mieux ! Ces grandes grilles exhaussées sur ces cinq marches de marbre-rouge, c’est un peu prison, je ne dis pas non, mais ça a grand air, il faut le reconnaître. C’est grand dommage de ne pouvoir admirer tout à son aise ces merveilles, mais en ce moment, nous avons d’autres chiens à fouetter. Ah çà, nous devons être tout près du château neuf, si je ne me trompe ?

— Sans doute, mon père, dit Hippolyte, et pas loin de la prison de Raphaël ; seulement, je ne sais pas comment nous pourrons y pénétrer.

— Je le sais, moi, dit le Prince, tout près d’elle ; encore quelques instants de marche et nous serons au passage qui va nous y conduire ; traversons d’abord cette salle et poursuivons, il n’y a pas de temps à perdre.

— Dieu soit loué ! dit Hippolyte ; que de grâces j’ai à vous rendre, mon père !…

— Merci, mon enfant ; j’ai bien assez de devoirs envers toi pour que je tâche de m’acquitter un peu ! Mais tout n’est pas fini encore ; nous touchons au but, c’est le moment plus que jamais d’être prudents !

On reforma l’ordre de marche. Le Prince alla droit à la grille qui faisait face à celle par laquelle ils étaient entrés et l’ouvrit sans trop d’efforts. Ils se trouvèrent dans un nouveau couloir, prirent à gauche et marchèrent à travers un dédale de passages, de cours, de vieux bâtiments, tout semblable à ce qu’avait vu Hippolyte lors de ses explorations dans ces ruines. Le trajet, alors, lui avait paru long ; maintenant, dans cette obscurité, sur ce sol inégal tout hérissé de décombres et de buissons, elle le trouva interminable. Enfin le signal d’arrêt fut donné ; en tête de la colonne, un sourd grincement se fit entendre, et une lueur brillant dans la nuit, indiqua qu’on rallumait les torches ; on allait s’engager sans doute dans quelque passage difficile. Au bout de quelques pas, ils se trouvèrent devant une ouverture pratiquée dans une muraille faite de blocs énormes, de l’aspect le plus rébarbatif. Un mot d’avertissement passa de rang en rang :

— Attention, était-il dit, on va descendre…

— Au diable ! grommela Rivenne ; encore ces maudits souterrains ! Nous aurons bien du bonheur si nous ne nous y rompons pas le cou !… Prends garde, ma fille, et tiens-toi au mur…

On était en effet sur un escalier à pente rapide ; les marches étaient inégales, mal taillées ; Rivenne en compta trente-sept, puis après quelques pas sur le sol à plat, on se mit à remonter, enfin, après avoir traversé une salle basse, de structure grossière et délabrée, on se trouva à l’air libre.

Après ce long trajet dans ces catacombes, ce fut avec un vrai soulagement qu’on respira le grand air et la tiède atmosphère du dehors. Autant qu’on en pouvait juger, on était sur une sorte d’esplanade dominée par de très hautes constructions. D’un côté, le sol s’abaissait en pente rapide vers une brèche ouverte sur le précipice. La lune avait disparu ; le ciel semé d’étoiles, ne donnait qu’une clarté bien insuffisante. Du reste, ce n’était pas le moment de songer au pittoresque ; la petite troupe, prenant un pas rapide, marchait obliquement sur le terrain en pente, dans la direction des hautes murailles qui fermaient l’enceinte à quelque cinquante pas. Après une traversée que la déclivité du sol, les buissons et les pierres rendaient difficile, on arriva au pied de la muraille ; quelques pas encore et on s’arrêta devant une porte exhaussée sur un escalier de quelques marches. Le Prince l’ouvrit non sans peine, et de nouveau on parcourut toute une série de couloirs et de vastes salles sombres, dégradées, de l’aspect le plus lugubre. Dans ces ruines perdues, cette marche silencieuse, à peine éclairée par la tremblante lueur des torches, avait quelque chose d’étrangement sinistre et Rivenne lui-même, malgré son sang-froid à toute épreuve, se sentait oppressé par une vague angoisse. On venait d’entrer dans une vaste salle, très haute, portée sur de rudes murailles aux pierres énormes, en saillies très accentuées ; tout au fond, la paroi était percée d’une porte basse couverte de ferrures, tout le maussade appareil d’une antichambre de prison. Quand tous furent entrés, le Prince les arrêta d’un geste ; ils l’entourèrent, immobiles, muets ; tous sentaient que c’était le moment critique.

— Nous sommes arrivés, dit-il à voix très basse ; cette porte est celle de la salle où sont les gardiens du prisonnier. Je n’ai pas le moyen de l’ouvrir, et nous ne la forcerons, de crainte de bruit, qu’à la dernière extrémité. Mais n’importe, nous passerons ; le calme qui règne ici, montre que les gardiens ne se doutent de rien. Uffugo, tu sais l’albanais, tu vas les appeler ; comme personne n’entre ici que leurs camarades, ils n’auront pas de défiance et ouvriront, nous les empoignons et tant pis pour eux s’ils résistent ! Attention donc, vous tous, et pas un mot. Uffugo, et toi, Mengino, avancez ; dès qu’ils ouvriront, à vous l’un de ces drôles, de l’autre je me charge !

Le moment était solennel ; Hippolyte sentait un frisson lui courir dans les veines ; instinctivement, elle s’appuya au bras de son père et se cacha la figure de sa main.

Le Prince et ses deux acolytes étaient tout près de la porte ; ils échangèrent quelques mots. Dans le grand silence, la voix d’Uffugo s’éleva ; il prononça quelques paroles inintelligibles avec une intonation d’urgent appel. On entendit une sorte de murmure confus derrière la porte. Nouvel appel d’Uffugo, plus pressant encore. Soudain, la porte s’ouvrit ; prompt comme l’éclair, le Prince s’élança, il y eut comme un cri étouffé et le bruit d’une chute sur le sol. Uffugo et Mengino s’étaient jetés dans la salle ; il se fit comme une confuse mêlée, des trépignements, des imprécations, puis un gémissement et tout bruit cessa.

Le Prince reparut sur le seuil :

— Avancez maintenant, dit-il, l’affaire est au sac ; ça n’a pas été bien dur et il n’y a pas trop de dégât ; mon homme est bâillonné et soigneusement ficelé ; l’autre a quelques pouces de lame entre les côtes ; s’il en meurt, ce ne sera pas une grande perte. Nous sommes maîtres de la place ; à toi maintenant, ma fille, de recevoir la récompense de ton courage ; c’est toi qui va prévenir ton bien-aimé ! Venez vous aussi, Rivenne, et qu’on apporte deux torches !

Hippolyte s’avança, tremblante et radieuse tout à la fois. À la lueur des torches, elle vit un spectacle qui lui aurait fait horreur en toute autre circonstance ; sur le sol, un Albanais gisait bâillonné, tout pâle ; un filet de sang coulait de sa poitrine et commençait à se répandre sur les dalles. Un peu plus loin, l’autre gardien, les mains et les pieds attachés, la figure couverte d’une épaisse écharpe, restait immobile dans une attitude de cadavre. Mais la jeune fille ne s’y arrêta pas ; traversant rapide la salle, elle atteignit la porte que lui désignait le Prince, et frappant d’un coup bien assuré :

— Ouvrez, Raphaël, s’écria-t-elle ; c’est moi, moi, votre Hippolyte ! Ce sont des amis ; nous venons vous délivrer ! Vite, vite, ouvrez, il n’y a pas un instant à perdre !

On entendit une sorte de cri derrière la porte.

— Vous, Hippolyte ! dit une voix avec un accent indicible de surprise et de joie, vous ici ! Mais c’est un prodige ! À peine puis-je croire !…

— Croyez, croyez, dit Hippolyte, mais hâtez-vous, hâtez-vous de grâce !...

Le Prince riait :

— Voyez cette impatience, disait-il ; ah, je te comprends, va, mais vraiment, tu en demandes trop ; que diantre, il faut qu’il s’habille, ce pauvre garçon, qu’il trouve les clefs ! Nous le prenons au saut du lit, c’est le moins qui se puisse dire !…

Enfin la porte s’ouvrit ; Raphaël parut, l’image vivante de la stupéfaction et du bonheur. Hippolyte saisie d’une émotion qui lui ôtait la parole, lui tendit les mains ; il les saisit et l’attira à lui avec un élan passionné…

— Mon Hippolyte ! s’écria-t-il ; vous ici, vous, mon ange sauveur ! Oh ! que je vous aime, Hippolyte, que je vous aime, et vous, dites-moi, dites-moi bien haut que vous toute m’aimez !…

— Très bien, très bien tout cela, dit le Prince avec un sourire, cela doit se dire, mais il ne faut pas que cela dure longtemps. Vous voilà libre, Don Raphaël ; mais c’est à condition de déguerpir d’ici au plus vite ; toute minute, seconde perdue nous met en danger !

Raphaël le regardait sans paraître comprendre :

— C’est mon père, dit Hippolyte, et voici M. de Rivenne, mon père aussi… Je vous expliquerai… pour le moment il faut partir et sur le champ…

— Partons donc, dit le jeune homme, mais…

— En marche, dit le Prince, et à plus tard les explications. Qu’on donne une épée au seigneur Raphaël ; il peut avoir à s’en servir, et en route… Quant à ces deux dogues d’Albanie, ils n’ont qu’à continuer leur faction !…

On se remit en marche. Le Prince avait fait placer Raphaël en avant tout de suite après Mengino ; le jeune homme, entièrement incapable de comprendre ce qui se passait, mais au comble du bonheur, marchait machinalement, se retournant parfois pour chercher à voir Hippolyte ; derrière lui, Uffugo surveillait sa marche et empêchait tout arrêt intempestif. Hippolyte, heureuse, triomphante, ne pensant plus au danger, la tête dans le ciel, traversait ces noirs passages, ces dangereux escaliers, sans les voir, sans seulement y penser ; son Raphaël était libre, il lui était rendu, son cœur exultait d’une telle expansion de jeunesse et d’amour qu’il lui semblait qu’elle volait dans un ciel d’azur, ivre de bonheur et de joie ! Rivenne lui aussi, trouvait que les choses allaient au mieux ; au plus intime de sa pensée, on eût surpris peut-être quelque regret de voir son rôle de père si promptement, si complètement accaparé par le Prince, et la présence de Raphaël aidant, il sentait que sa place n’était plus la même dans les affections de sa fille, mais c’était le cours naturel de la vie et le digne gentilhomme n’était pas d’humeur a s’en trop émouvoir. Pour le moment d’ailleurs, on avait autre chose à penser ; il fallait mener à bien l’aventureuse entreprise ; elle paraissait marcher rapidement vers une issue heureuse ; en véritable homme d’action, il n’en demandait pas plus et cheminait allègrement.

Soudain, il se fit un arrêt ; on était dans un escalier glissant et rapide ; au milieu de la colonne, il y avait eu un cri étouffé, comme le bruit d’une chute, une torche s’était éteinte, une sorte de confusion s’était mise dans la troupe. Vif et curieux, Rivenne passa devant pour s’enquérir ; c’était un des hommes d’Uffugo qui s’était tordu le pied sur une pierre roulante et était lourdement tombé ; tout étourdi, il restait immobile, en proie, paraissait-il, à une vive souffrance. Tout près de lui, Uffugo apparut :

— Brute ! s’écria-t-il de sa voix rude, stupide imbécile ! Tu ne sais donc pas marcher !…

Et sans égard pour la souffrance visible sur la figure du pauvre diable, il lui détacha un rude coup de pied.

— Doucement, Uffugo, dit le Prince qui arrivait en ce moment, le pauvre homme est déjà assez puni de sa maladresse…

— Eh ! reprit violemment le chef de bande, on n’est pas stupide à ce point ! C’est trop bête ! Nous arrêter à un tel moment ! Allons, debout et en route ; nous ne sommes pas ici pour nous dorloter comme de vieilles femmes !…

Le blessé se remit sur ses pieds ; sa figure sombre et contractée annonçait qu’il dominait autant au moins sa colère que la douleur, mais Uffugo exerçait sur ses hommes une autorité sans réplique et il n’y avait pas à lui résister.

— Un instant, dit le Prince, il faut que cet homme soit en état de marcher…

— Eh, il marchera comme un autre ; s’il fallait s’arrêter pour si peu, nous serions depuis longtemps tous morts !… Le temps presse ; il faut nous hâter de sortir d’ici ! Qu’on lui bande le pied et vite !…

Les compagnons du blessé se mirent en devoir d’exécuter l’ordre. Le Prince se trouva tout près de Rivenne.

— Eh bien, lui dit-il, voilà qui va bien ; ce pauvre diable a payé notre tribut à la mauvaise chance ; autant vaut que ce soit celui-là qu’un autre, et c’est de bon augure pour ce qui nous reste à faire. Mais Uffugo a raison, plus vite nous serons hors de ce coupe-gorge, mieux ce sera. Deux hommes suffiraient ici pour nous barrer la retraite et une fois dans les griffes de la Baronne, ce serait vite fait de nous !… Voilà nos amoureux qui se parlent ; voyez comme Hippolyte à l’air heureuse ! Allons, nous avons bien fait de tenter l’aventure. Mais ne nous attardons pas plus ; ce n’est pas le moment de roucouler ; le blessé est en état et ses camarades sont là pour lui prêter secours. Allons, en route !…

On se remit en ordre et la marche reprit dans ce noir labyrinthe de couloirs et d’escaliers en ruine ; on franchit sans encombre le passage souterrain et après quelques détours, on se trouva dans la belle salle de marbre aux grilles dorées.

Tout va bien, pensa Rivenne ; une fois ici, c’est comme si nous étions dehors ; plus que les escaliers d’entrée à descendre, après cela, un bon temps de galop et nous sommes hors d’atteinte !

Ils étaient tous entrés dans la salle ; sans s’arrêter, ils la traversèrent et atteignirent la grille de sortie ; on ne l’avait pas fermée pour éviter tout arrêt au retour. Le Prince mit la main sur la poignée et appuya fortement ; la grille ne s’ouvrit pas.

— Qu’est-ce que cela veut dire ! murmura le Prince : je croyais bien l’avoir laissée ouverte !…

Et de nouveau, déployant toute sa force, il pesa sur la poignée. La vaste grille frémit sous le choc, mais resta immuablement close. Le Prince, comme saisi de rage, l’ébranla d’un effort furieux ; ce fut en vain !

Il se fit un grand silence. Devant cet obstacle imprévu, inexplicable, tous restaient immobiles, comme frappés de stupeur !…

Une fois encore, le Prince revint à la charge… sans plus de succès.

Soudain, derrière eux, une voix s’éleva :

— Efforts inutiles, dit-elle ; cette porte ne s’ouvrira pas ! D’un brusque mouvement, tous se retournèrent.

Apparition étrange, terrible ; devant la grille d’entrée, sur la seconde marche des gradins, la Baronne se tenait debout, droite et fière, dans tout l’éclat de la plus riche toilette et de son admirable beauté. Immobile, les dominant de toute la hauteur des marches, elle les couvrait de son regard, et dans ses yeux superbes, il y avait une telle fureur, de si effrayantes menaces, que tous ces hommes qui avaient cent fois bravé les dangers les plus terribles, sentirent un frisson glacé passer dans la moelle de leurs os ! Tous contre cette seule femme, oublieux de leur nombre, de leur force, de leurs armes, ils restaient fixés sur place, sans voix, sans pensée, en proie à une vraie stupeur !...

Elle, pâle, les yeux flamboyants, conservait son immobilité de statue ; seul indice de la tempête qui couvait en elle, sa main froissait fiévreusement son éventail…

— À merveille ! reprit-elle de sa voix aux intonations tranchantes comme une épée, à merveille, Messieurs ! Une attaque de nuit, à main armée, un assaut, un enlèvement, pourquoi pas un peu de pillage !… Mais tout se paie à son heure ; le moment de la justice est venu !…

Son regard jeta soudain une flamme terrible :

— Vous tous qui êtes ici, continua-t-elle, vous tous, traîtres et bandits, bas les armes ; j’exige que vous vous rendiez à merci !…

Il y eut un mouvement dans la troupe ; on eût dit des inférieurs pris en faute, qui tremblent à l’annonce du châtiment. Comme à la lueur d’un éclair, Rivenne vit devant lui la scène du village, le cadavre roidi de ce paysan que pour une peccadille, cette femme avait fait froidement égorger !… Chose étrange, il ne lui venait pas à la pensée qu’à ce point de violence, il n’y avait plus devant lui qu’un ennemi dont on pouvait se débarrasser comme de tout autre, par la force ; une seule pensée lui étreignait le cœur, il fallait sauver sa fille ; il lui paraissait impossible que, quelle que fût sa fureur, la Baronne ne le comprit pas ! Sans réfléchir, poussé par un tout puissant instinct, il s’avança seul hors du groupe :

— C’est moi, Baronne, dit-il ; je me présente devant vous en loyal gentilhomme que les circonstances ont rendu votre adversaire ; je suis prêt à vous donner toute juste réparation. C’est à moi de…

— C’est inutile, interrompit la Baronne ; nous ne sommes pas ici pour nous payer de mots ! Je vous l’ai dit : le mieux était de ne pas nous revoir ; vous ne l’avez pas voulu, il vous a plu d’user de la force ; la partie vous a paru belle, surtout avec de tels alliés ! Vous l’avez jouée, vous l’avez perdue ; maintenant, qui perd, paie ! Encore une fois, rendez-vous à merci ; je l’exige.

Rivenne ne se tenait pas pour battu :

— Votre colère est naturelle, Madame, oh ! je le reconnais pleinement ! Mais ce que j’ai fait, je ne pouvais pas ne pas le faire ; ces enfants, – et il montrait Hippolyte et Raphaël, – ces enfants s’aiment depuis longtemps, ils sont promis l’un à l’autre ; c’est de leur bonheur qu’il s’agit ; raison sans réplique pour le cœur d’un père ! Vous avez, Madame, l’âme trop élevée pour ne pas pardonner…

— Merci du compliment, mais je ne saurais m’y prendre. Et mon bonheur à moi, y avez-vous pensé ? Allons donc, on s’inquiète bien du bonheur d’une femme !… Et moi, maintenant, je serais trop dupe de me prendre à vos phrases quand vos actions parlent si haut !

— Eh bien, s’il vous faut une réparation, un châtiment, que ce soit sur moi que tombe votre vengeance… mais les autres, mais ces enfants !…

— Vous plaisantez, M. de Rivenne ! interrompit-elle avec une sorte d’éclat de rire, terrible ; qu’ai-je à faire de ces distinctions subtiles ! Tous, vous vous êtes déclarés mes ennemis, je vous traite comme tels, et tous auront le même sort ; tous, vous vous rendrez à merci !…

Une bouffée de fureur monta à la tête de Rivenne ; celle dureté implacable, cette hautaine arrogance finissaient par l’exaspérer…

— Eh bien donc, s’écria-t-il, périr pour périr, va pour la lutte ! Pardieu, je suis bien bon de m’humilier ainsi : ce n’est pas dans mes habitudes !… Nous combattrons, puisqu’il le faut, jusqu’à la mort, et prenez-y garde, Baronne, j’ignore vos moyens, mais je connais les nôtres ; les chances sont égales, vous pouvez succomber !…

— M. de Rivenne, dit-elle d’une voix parfaitement calme, ma vie est dans les mains de Dieu ; pour ce qu’elle vaut, il y a longtemps que j’en ai fait le sacrifice ! Mes ordres sont donnés ; que je sois frappée à mort ou que je perde seulement une goutte de sang, il en sera de même ; vous périrez tous, jusqu’au dernier ! Voyez !…

Elle fit un geste ; soudain, derrière les barreaux des grilles, on vit surgir une foule d’hommes en armes, Albanais, gardes, prêts à faire feu au premier signal, et dans les tribunes ouvertes au haut des parois, dominant de partout la salle, apparaissaient des soldats, le fusil au poing, une vraie armée contre laquelle il n’y avait pas de résistance possible…

— Vous le voyez, poursuivit-elle, vous, M. de Rivenne et vous tous qui êtes venus m’attaquer chez moi, comme des bandits et des traîtres, vous êtes à ma merci !… Et, sachez-le bien, c’est moi qui suis votre seule sauvegarde ; que je fasse un signe, que je reçoive la plus légère blessure et c’en est fait de vous !…

— C’est trop vrai, pensa Rivenne ; je l’ai vue à l’œuvre ; et je connais son mépris du danger ! Elle est là, à deux pas, sous nos balles, et la voilà calme comme dans son salon ! Notre vie lui répond de la sienne ; nous sommes à sa merci, c’est clair ! Au diable les fantaisies des femmes ! Il n’y a plus qu’un miracle qui puisse nous tirer d’ici !

Instinctivement, il était rentré dans le groupe. Tout près de lui, bas, il entendit la voix du Prince :

— Nous sommes pris et bien pris ! lui disait-il… Nous nous sommes bêtement jetés dans le piège ! Et que faire ! Je la tiens au bout de mon pistolet, mais c’est clair, sa mort, c’est notre mort à tous !… Allons, il faut en prendre notre parti ; à moins d’un miracle, nous sommes tous perdus, bien perdus !…

Soudain, il se fit un mouvement près de Rivenne ; c’était Raphaël ; il s’avança hardiment :

— Eh bien, dit-il, c’est moi qui dois me dévouer, et je le ferai, ou je serais un lâche ! C’est moi qu’on a voulu sauver, eh bien, c’est moi qui dois payer pour mes sauveurs ! Je me rends. Madame, je me livre, faites de moi ce que vous voudrez, mais que les autres soient libres !…

— Il est trop tard, Raphaël, dit la Baronne. Vous avez repoussé la main que je vous tendais ; aujourd’hui mon cœur est fermé ! Vous avez assez ri de mes larmes ; toutes ces manœuvres ténébreuses, toute cette perfidie ameutée contre moi, vous y avez trempé, vous aussi, sans hésiter, sans penser que vous alliez me briser le cœur !… Vous avez accepté vos sauveurs, il faut accepter aussi l’entière solidarité de leurs actes ! Assez de belles paroles donc, assez de mensonges, assez de lâchetés ; il faut une expiation ; tous vous êtes à ma merci ; soumettez-vous, je l’exige !…

— Mais, s’écria Raphaël, puisque je me rends, puisque je consens à tout, pourquoi garder rancune à ceux qui n’ont fait que s’exposer pour moi, qui n’ont voulu que ma délivrance ! Laissez-les aller librement ; à ce prix, oui, je consens à tout, à tout, entendez-vous, Madame !…

— N’insistez pas ! dit-elle, et sa voix prenait des inflexions violentes. Ne comprenez-vous pas que nous en sommes aux choses sérieuses ! Je ne veux prêter à rire à personne ; je serais lâche, honteusement lâche, si je me laissais prendre à des paroles que votre cœur dément ; cela, je ne le ferai pas, je le jure ! Entre nous, le passé est fini, bien fini, sachez-le bien ! Et ce que je sais, moi, c’est qu’en ce moment, je tiens dans ma main, des ennemis et des traîtres ; ceux-là, je les traiterai selon leurs mérites, je le veux et cela sera !

— Non, cela ne sera pas ! s’écria le Prince, et écartant brusquement Rivenne et Raphaël, il s’avança seul en face de la Baronne. Non, cela ne sera pas ; on n’égorgera pas de sang-froid de braves gens qui n’ont fait que vouloir délivrer une victime !… S’il faut que quelqu’un paie pour tous, eh bien, ce sera moi, et moi seul ; oui, car c’est moi qui ai tout fait, tout combiné, tout dirigé et qui aurais réussi sans je ne sais quelle infâme trahison qui nous livre ! Oui, c’est moi l’auteur de tout, le seul qui doive être responsable ! C’est moi, moi, Baronne, et vous me reconnaissez, celui qui tant de fois, a de si peu manqué d’être votre victime ; c’est moi, votre mari, Georgio Emilio Ranieri, prince Lerici del Vasto ; je suis ici chez moi, et seul, j’ai le droit d’y donner des ordres ; il faut me tuer ou m’obéir ! Gardes, m’entendez-vous ?…

Et il promenait autour de lui, sur les gardes pressés de toutes parts contre les grilles et dans les tribunes, un regard superbe d’autorité et d’audace… Mais ce fut en vain ; l’arme au poing, prêts à faire feu, les gardes restèrent immobiles…

En entendant les paroles du Prince, la Baronne avait tressailli ; une brusque pâleur avait envahi son visage, mais sur ce masque livide, les yeux avaient flamboyé d’un éclat terrible, les traits s’étaient contractés dans un paroxysme de mépris et de haine…

— Assez ! dit-elle avec une intonation effrayante de menace et de fureur. Assez, vous dis-je ! Moi seule commande ici ; ces braves gens n’ont que faire de vos parades ! Ah ! c’est vous, vous enfin !… Un secret instinct me le disait bien que vous n’étiez pas mort !… Oui, je vous reconnais, vous êtes bien le Comte Ranieri…, mon mari ! ajouta-t-elle avec un rire terrible… Mon mari ! Ah ! je ne croyais pas ma capture si complète ! Oui, je peux me réjouir ! Tous mes ennemis, tous ceux qui m’ont poursuivie de leur haine, de leurs perfidies, tous ceux qui se sont plu à me faire du mal, à me broyer le cœur, les voilà, tous réunis, tous sous ma main !… J’aurais dû m’en douter, seigneur comte, que vous étiez de la partie ! Partout où il se trame quelque noir complot contre moi, partout où il y a une possibilité, une chance de me nuire, de me rendre malheureuse, je dois m’attendre à vous rencontrer !… Ah, oui, vous avez fait le malheur de ma vie, mais le crime ne réussit pas toujours ; à son heure vient le châtiment ! Aujourd’hui, c’est Dieu qui vous livre ; eh bien, justice sera faite, je le jure par son Saint Nom !

— Oh, je n’espère pas vous attendrir, dit le Prince, je me souviens trop bien du passé ! Je porte la trace de vos blessures, Baronne ; oh, je peux vous rendre ce témoignage, vous ne m’avez pas ménagé ; si je suis vivant, il n’y a pas de votre faute ! Eh bien, achevez votre œuvre, supprimez-moi pour tout de bon, cette fois, sans retour possible, assouvissez votre haine, prenez ma vie, je l’ai assez souvent risquée, je n’y tiens pas tant que cela ! Mais épargnez ces innocents ; moi seul, je dois payer pour tous, car c’est moi, moi seul, je le dis bien haut, et nul n’osera me démentir, qui les ai cherchés et amenés ici !…

— Voyez ce beau dévouement ! interrompit la Baronne avec son rire terrible. Ce rôle de grandeur d’âme, oh, je vous le dis, il ne vous va pas, à vous, Emilio Ranieri, vous qui, non content de me tromper, de me trahir, avez eu l’infâme courage de me prendre, de me voler mon enfant !… Contentez-vous de vos crimes, ne vous chargez pas de ceux des autres ! Vous êtes à ma merci, malheur à vous ! Pour la dernière fois, rendez-vous !…

Elle parlait, le regard flamboyant, les dents serrées, vivante image de la fureur portée jusqu’à la folie. Rapide comme la pensée, Rivenne revit la scène du village, ce geste terrible qui avait, comme le tranchant d’une épée, renversé morte, une victime, à ses pieds !…

Un frémissement courut dans la petite troupe ; inconsciemment, par un mouvement machinal, ils se serrèrent comme un troupeau qui se sent en danger.

— Eh bien, s’écria le Prince d’une voix furieuse, puisque rien ne peut te fléchir, tiens, furie, tiens, tigresse, voilà ta fille, celle que tu prétends si tendrement aimer !… Tiens, la voilà, déchire-la, bois son sang, tout à ton aise ; c’est Dieu qui t’en demandera compte au jour du Jugement dernier !…

Et d’un geste d’une violence terrible, il saisit Hippolyte, l’enleva et la poussa tout aux pieds de la Baronne ! Dans la brusquerie du mouvement, les cheveux de la jeune fille se dénouèrent et tombèrent sur ses épaules, comme un noir manteau…

— Ma fille ! s’écria la Baronne. Elle ! Ma fille !… Oh, mon Dieu, soyez béni !…

Et dans un paroxysme de passion, elle tomba à genoux, joignit les mains et leva au ciel, ses grands yeux resplendissants d’une joie poussée jusqu’au délire ! Mais ce ne fut qu’un éclair ; se relevant soudain, avec une rapidité indicible elle s’élança sur Hippolyte, l’attira sur son cœur, et avec une force incroyable, saisissant ses habits, elle les déchira à l’épaule et vit le signe !

— Ma fille, ma fille ! s’écriait-elle en la tenant enlacée dans ses bras ! Ma fille, toi que j’ai tant aimée, que j’ai tant pleurée, tous les jours de ma vie, est-ce bien toi qui m’est rendue ! Oh ! mon Dieu, mon Dieu, soyez mille et mille fois béni ! Ma fille, mon enfant adorée, oui, c’est bien toi, je te reconnais, tu ne sais pas combien tes petits traits d’enfant sont restés là, gravés dans mon cœur !… Oh ! mon Dieu, combien j’ai prié, que de fois je vous ai supplié de me la rendre !… Mais n’as-tu pas senti chaque jour, chaque heure, ma pensée venir se poser sur toi, t’entourer, t’attirer à mon âme, tandis que moi, je ne pouvais te voir, je ne savais que faire, je t’appelais de toute l’ardeur de mon amour, et je restais là, inerte, inutile, sans force, comme un corps qui serait privé de son esprit !… Et tu m’es rendue, mon enfant, ma fille adorée, je pourrai m’enivrer de ta vue, t’avoir toute à moi, te serrer sur mon cœur, toujours, toujours !… Oh ! mon Dieu, mon Dieu, vous avez permis que je fusse bien malheureuse, mais aujourd’hui, merci, mon Dieu, oh ! merci ; ce moment de bonheur que vous me donnez, c’est bien plus que je ne mérite ! Oh ! mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour être heureuse, heureuse comme je le suis !…

Et la figure cachée sur l’épaule d’Hippolyte, elle fondait en sanglots convulsifs, ébranlée en tout son corps à croire qu’elle allait se briser !…

Ce transport de passion chez cette nature si forte, cet abandon d’elle-même dans ce moment terrible, en présence de ces gens qu’une minute auparavant, elle allait faire égorger, avait une puissance d’émotion indicible. Rivenne lui-même, malgré la violence de fureur qui le soulevait contre elle, sentait ses yeux se mouiller… Hippolyte, enlacée dans cette étreinte, inondée de ces larmes, en proie elle-même à un orage de pensées qu’elle ne songeait même pas à dominer, les nerfs tendus d’effroi, d’émotion, de surprise, fléchit à son tour, et de grosses larmes s’échappèrent de ses yeux…

La Baronne s’en aperçut ; elle se redressa soudain, d’un mouvement indicible de passion et de douleur ; cette nature ardente, incapable de mesure, s’émouvait de ces larmes jusqu’au désespoir…

— Tu pleures ! lui dit-elle, en l’enlaçant de ses bras comme un enfant malade ; tu pleures, ma fille bien-aimée, et c’est moi qui te fais pleurer ! Ah, misérable que je suis, est-ce donc une fatalité que toujours il faille que je fasse le malheur de ceux que j’aime ! Je t’ai fait bien souffrir, mon enfant adorée, j’ai été dure envers toi, j’ai été cruelle, impitoyable, et pourtant, Dieu le sait, par un pressentiment inexplicable, mon cœur s’est pris d’amour pour toi du premier jour où je t’ai vue ! Et je souffrais, moi aussi, indigne égoïste, mais je ne pouvais te haïr, oh ! non, je le jure, mon cœur a toujours battu pour toi !… Et je ne t’ai pas reconnue, je ne comprenais pas que c’était toi, toi mon enfant, ma petite Mathilde, que je revoyais sans cesse dans mes rêves, que je redemandais à Dieu, à tous les moments de ma vie ! C’est que je ne savais pas, moi, je n’avais rien pour me conduire, personne pour m’éclairer, me soutenir, me conseiller, j’étais haïe, abandonnée de tous, tous s’entendaient pour m’égarer, pour me tromper, pour me trahir !… Et tout à l’heure, poussée à bout par ces manœuvres odieuses, n’ai-je pas failli !… Oh ! mon Dieu, mon Dieu, oui, j’ai failli faire tuer mon enfant !…

Elle s’était rejetée en arrière, la figure livide, les yeux démesurément ouverts par un paroxysme d’indicible terreur ! C’était l’image vivante du désespoir poussé jusqu’à la folie, jusqu’à la mort ; cette âme dévorée du feu du sentiment maternel, ne pouvait supporter la pensée qu’elle aurait pu être la cause de la mort de son enfant !

— Pardonne-moi, pardonne-moi ! répétait-elle, et elle l’avait reprise dans ses bras, la couvrant de baisers et de larmes !… Oui, j’ai été égoïste, j’ai été cruelle, impitoyable, mais c’est bien fini ! Tous ces malheurs, ces luttes, ces misérables discordes, tout cela est passé, bien passé ! De ce jour, tu vas être heureuse, je le veux, je ne veux plus que cela ; je n’ai pas trop de ce qui me reste à vivre pour te chérir, t’entourer de mon affection, te rendre au centuple tout l’amour, tout le bonheur, que je n’ai pu te donner ! Qu’ai-je à faire d’autre, maintenant que tu m’es rendue, que de me faire aimer de toi ! Et tu m’aimeras, n’est-ce pas, ma fille, ma petite Mathilde ; tu verras qu’une mère, ah, elle sait aimer comme personne, elle seule sait se dévouer, se sacrifier, chaque jour, chaque heure, sans rien dire, sans demander de retour, parce que cela lui est naturel comme de vivre, comme de respirer !… Oui, mon enfant adorée, dès aujourd’hui, je te le jure, il n’est plus pour moi, d’autre bonheur que de te rendre heureuse, complètement, parfaitement heureuse, et cela, je le veux, il faut que cela soit !

Et enlaçant sa fille de son bras, elle promena ses regards sur l’assistance ; elle reprenait possession d’elle-même ; après cet emportement de passion, la pensée qu’elle pouvait faire le bonheur de sa fille, lui rendait son calme, et avec le calme reparaissait la volonté.

— Approchez, Raphaël, dit-elle, et son regard, l’expression de ses traits, l’accent de sa voix ne trahissaient pas la plus petite indécision. Vous aimez ma fille et ma fille vous aime. Son père…

Sur ce mot, elle se reprit ; on voyait qu’elle devait faire un violent effort sur elle-même pour que sa voix ne trahit pas l’emportement de haine qui bouillonnait dans son cœur…

— Son père… est favorable à votre union. J’y consens aussi, du plus profond de mon cœur. Raphaël, prenez la main de ma fille ; elle est à vous, je vous la donne !

— Oh, ma mère ! s’écria Hippolyte, et dans un transport de bonheur, oublieuse des violences du passé, elle se jeta au cou de la Baronne et l’étreignit en la couvrant de baisers…

— C’est ton bonheur que je veux, mon enfant, dit la Baronne en la serrant sur son cœur ; je te l’ai dit et je le répète, ton bonheur, c’est la condition du mien.

Et son regard fixé sur la figure de sa fille, rayonnait de tendresse et de joie, d’une joie pure, profonde, infinie, véritable regard de mère qui vient d’assurer le bonheur de son enfant. Hippolyte, d’une main étreignait la sienne, elle avait abandonné l’autre à Raphaël qui la couvrait de baisers ! Chose étrange, nul ne songeait à s’étonner ; qu’y a-t-il d’impossible à l’amour maternel !

— Et vous, M. de Rivenne, dit la Baronne, approchez, je vous prie… Voulez-vous que nous nous donnions la main ?… J’ai bien des excuses à vous faire…

— Mais, Baronne, je vous en prie… disait tout ému le digne gentilhomme.

— Oui, des excuses, reprit-elle, car j’ai été rude envers vous, bien rude, et maintenant que je sais tout ce dont je vous suis redevable, j’ai honte, car c’est à vous, après Dieu, à qui je dois de retrouver ma fille… et comme je vous ai mal récompensé !… Mais, je me réserve l’avenir ; pour le moment, j’accepte votre étreinte comme le signe que vous ne me gardez pas rancune ; j’en suis heureuse, bien heureuse, ici, devant tous, je tiens à vous le dire.

— Vous, Monsieur, et son regard s’était fixé sur le Prince, un regard froid jusqu’à la dureté, expression marquée d’un effort de volonté presque surhumain, vous, Monsieur, vous êtes le père de cette enfant qui vient de m’être rendue… pour elle, à vous aussi je pardonne… oui, entièrement, sans arrière-pensée !… Mais, je ne peux oublier ! Notre fille reste entre nous ; c’est notre lien, il est, il restera le seul !…

Le Prince s’inclina légèrement, sans mot dire ; il sentait bien que l’expression de cette volonté n’admettait pas de réplique, et peut-être, du reste, la trouvait-il tout à fait d’accord avec ce qui était son intime sentiment.

— Vous autres, reprit la Baronne, et elle promena son regard hautain sur le reste du groupe confusément assemblé devant elle, vous n’êtes que des comparses payés pour jouer un rôle ; je n’entends pas vous faire subir le juste châtiment que vous avez mérité. Je vous fais grâce de la vie, mais vous restez ici à mes ordres, jusqu’à ce que j’aie décidé ce qui serait à faire de vous. Rendez vos armes, il ne vous sera fait aucun mal ; plus tard, je vous ferai connaître ma volonté.

Il y eut comme un vague mouvement dans la troupe ; un sentiment de profond soulagement se peignit sur les figures ; l’implacable sévérité de la Baronne était trop connue pour que ces gens qui, si peu auparavant, se sentaient à deux pas de la mort sous sa forme la plus violente, ne fussent pas heureux de ce dénouement imprévu. Mengino, Peppino, les hommes du comte Tubuzzi, firent un pas pour rendre leurs armes ; quelques-uns des acolytes d’Uffugo faisaient mine de les imiter ; tout-à-coup leur chef, d’une voix sourde et rude, leur cria :

— Halte ! Pas un pas de plus, ou je… !

Et la terreur qu’il leur inspirait était telle, que même à ce moment, ils obéirent et s’arrêtèrent net.

Rivenne avait les yeux fixés sur la Baronne ; soudain il la vit pâlir, une flamme sinistre jaillit de ses yeux ; sa main eut un mouvement d’une violence si brusque qu’elle brisa son éventail…

— Eh bien ! dit-elle d’une voix dure, tranchante comme l’acier, qu’est-ce que cela ! Que veux-tu de plus, Uffugo ? Prends garde ; je t’ai fait grâce, mais je ne souffre pas qu’on me brave, tu en es bien averti !

Uffugo la regardait en dessous, de ses yeux défiants et farouches.

— Je ne brave personne, dit-il enfin ; vous vous arrangez avec les seigneurs, c’est très bien ; moi, en tout cela, je n’ai rien à faire ; ce que je veux, c’est de m’en aller avec mes hommes ; voilà tout, je ne demande rien autre…

— Comment ! reprit la Baronne, c’est toi qui me fais des conditions ! Tu es à ma merci, pris chez moi, les armes à la main, dans une attaque à force ouverte, je te fais grâce de la vie et tu ne t’en contentes pas !… Ne me pousse pas à bout, Uffugo ; j’ai déjà bien du mérite à te pardonner : n’en demande pas davantage !

— Eh, c’est bien pour cela que je veux que tout soit bien au net ! Si votre Excellence pardonne, qu’elle nous laisse aller, tout de suite, et tout sera terminé !

— Pour que tu recommences encore tes brigandages, n’est-ce pas, pour qu’à la première occasion, tu te mettes à la solde de mes ennemis ! Non, non, je te tiens, Uffugo, il y a longtemps que je l’attendais, ce moment ; il est enfin venu, je serais bien dupe si je n’en profitais pas pour l’avenir ! Ta vie est dans mes mains, eh bien, je te fais grâce, mais c’est à condition de t’envoyer là où je serai sûre que tu n’en pourras pas revenir ! C’est le moins que je puisse faire, puisque j’épargne ta vie, mais cela, je le ferai, rien ne pourra m’en empêcher !

— Alors, je ne rends pas mes armes ; mourir pour mourir, autant vaut que ce soit maintenant !

Le regard de la Baronne flamboya d’un éclair de vraie fureur ; cette résistance inattendue l’exaspérait !…

— Encore une fois, dit-elle d’une voix tremblante de colère, qui te parle de mourir ! Je t’ai fait grâce, je le répète ici devant tous ; ma parole a sa valeur, prétendrais-tu en douter ?

— Je ne doute de rien, mais je veux sortir d’ici avec mes hommes et nos armes !

Brusquement, la Baronne se tourna vers le comte Valselice, son chef des gardes, qui se tenait derrière elle, et lui parla à voix basse. Les Albanais, plusieurs gardes, avaient franchi la grille et couvraient les marches de l’escalier ; les autres occupaient toujours les tribunes ; à voir leurs armes prêtes, leurs figures résolues, on comprenait qu’ils étaient là tout placés pour un combat.

La Baronne parlait bas, avec animation ; l’expression de sa figure, son attitude, ses gestes, tout décelait en elle l’imminence d’une résolution terrible…

Le Prince s’était approché d’Uffugo ; il lui parlait à voix basse ; il était aisé de voir qu’il voulait l’amener à composition ; le lieutenant de la bande intervint, il paraissait aussi engager son chef à prendre une décision pacifique. Uffugo, toujours sombre, gardait son attitude défiante et hostile.

Le Prince revint vers Rivenne :

— Il ne veut rien entendre, lui dit-il tout bas ; et il menace de tout tuer, dût-il périr, lui et tous les siens, si nous le lâchons, nous deux ! Il dit qu’il connaît la Baronne, que dès qu’il aura déposé les armes, elle le fera pendre, lui et les trois quarts des siens ; il préfère se faire tuer que d’être ainsi dupe ! Il n’a peut-être pas tort, car la Baronne, voyez donc cette figure de diablesse, a juré autrefois qu’elle le verrait mort, et entre son serment d’alors et sa parole d’aujourd’hui, bien osé qui voudrait choisir ! Mais ce n’en est pas moins effrayant ; nous sommes dans une souricière ; le premier coup de feu parti, et Dieu sait s’il y a de la poudre dans l’air, nous sommes tous morts ! Ah ! cet Uffugo, j’ai eu tort de m’embâter de cet animal ! Il est brutal et féroce comme un loup de ses montagnes ! Il est vrai que je n’avais pas le choix !…

— Mais, mille diables, dit Rivenne, c’est que je ne veux pas me faire écharper, moi, pour l’entêtement de ce gredin ! À présent que tout est arrangé, ce serait trop bête !…

— Eh, sans doute, reprit le Prince ; seulement, que faire ? Si nous faisons mine de passer à l’ennemi, il nous fait tuer raide, c’est clair ; l’ordre est donné, ces gueux se croiront trahis et ne nous ménageront pas !… Sang du Christ, je ne sais qui me retient de lui casser la tête ; j’en avais bonne envie, là, tout près de lui !… Mais ce serait une trahison ; c’est moi qui l’ai amené ici après tout ; un gentilhomme ne fait pas de ces coups-là, même au risque de sa vie ! Allons, arrive que pourra, nous y resterons tous, mais quand les choses s’arrangeaient si bien, c’est dur d’être égorgés là, bêtement, pour rien, comme des moutons à l’abattoir !

En ce moment, l’entretien de la Baronne et du comte Valselice se terminait ; le comte se plaça un peu en arrière sur la marche la plus haute, de manière à être bien vu de ses soldats ; il prenait sa position de combat, cela était visible. Un cliquetis de fer courut dans la salle, ce bruit sinistre des armes qu’on apprête. Chacun le sentait, le dénouement était proche, il devait être terrible !…

La voix de la Baronne s’éleva :

— Écoute, Uffugo, une dernière fois, je te le dis, mets bas les armes et rends-toi sans condition. Il ne te sera fait aucun mal, ni à toi, ni à tes hommes, j’en donne ici, devant tous, ma parole, oui, ma parole, devant tous et devant Dieu !

— Et pourquoi, dit Uffugo, ne pas nous laisser aller ? Moi, aussi, je promets de ne jamais revenir !…

La Baronne eut un sourire d’une ironie terrible :

— D’égal à égal, Uffugo, dit-elle, c’est comme cela que tu entends traiter ! Tu oublies que tu as des comptes à me rendre, des comptes terribles, et de tout récents même, car je viens d’apprendre comment cette nuit, à deux pas d’ici, il n’y a pas une heure, tu as traité un de mes fidèles soldats !… Il y a du sang tout chaud encore, entre nous, Uffugo, prends-y garde ; je suis à bout de patience ; oui ou non, veux-tu te rendre sans condition ?

— Nous sortirons avec nos armes… sinon…

Il fit un geste d’une résolution farouche.

La Baronne le regardait de ses yeux fixes, véritable regard d’une lionne à qui on dispute sa proie. Soudain, avec une force, une rapidité indicibles, elle saisit Hippolyte et Raphaël qui contemplaient cette scène dans la plus complète stupeur, et les jetant derrière elle dans les rangs des gardes, elle les fit disparaître à tous les yeux. La précaution était significative ; à ce moment suprême, elle n’avait pas voulu les exposer aux chances du combat !…

Elle avait repris sa place ; on voyait à la lueur des torches, sa figure pâle et ses yeux terribles…

— Et vous, Prince, dit-elle, vous, M. de Rivenne, c’est vous qui avez déchaîné cette brute féroce, c’est à vous de la mâter ! S’il y a du sang versé, c’est vous qui en êtes responsables !

Uffugo les regardait fixement :

— Ces seigneurs sont des gentilshommes, dit-il de sa voix sourde ; je me fie à eux comme ils se sont fiés à moi !…

Rivenne et le Prince baissèrent la tête ; même au prix de leur vie, ils ne pouvaient trahir cet homme qui risquait la sienne pour eux !…

— Une dernière fois, dit la Baronne, veux-tu te rendre… sans condition !…

Le bandit eut un regard rapide, comme un loup pris au piège, puis, soudain, il se roidit avec une contraction de rage :

— Non, dit-il,… jamais !…

Une flamme furieuse jaillit des yeux de la Baronne ; sur le fond tout rouge de la fumée des torches, sa pâle figure apparaissait, vivante image de l’implacable décision…

Immobile, en pleine vue de tous, d’un geste d’une énergie terrible, elle leva la main… Mais elle n’eut pas le temps d’achever, un cri, comme un hurlement de douleur, retentit, on vit Uffugo chanceler en portant la main à sa hanche comme s’il eût reçu une blessure, puis perdant l’équilibre, il tomba lourdement sur le sol… Au même instant, un de ses hommes, celui-là même qu’il avait si fort rudoyé lors de la descente dans le vieux château, se jeta sur lui ; d’autres les entourèrent, il y eut une courte lutte, un cri de rage, puis un gémissement, comme un râle de mort ; les bandits se relevèrent, et on vit Uffugo couché sur le sol, baigné dans une mare de sang ! Soit vengeance pour sa dureté implacable, soit crainte d’une lutte trop inégale, ses acolytes s’étaient défaits de lui ; en vrais bandits, ils avaient égorgé leur chef !…

Frappé de stupeur, Rivenne restait immobile. Soudain, tout à côté de lui, il vit surgir la rusée figure de Peppino, tout épanouie d’un sourire d’une malice impitoyable ; de son mouchoir il essuyait la lame de son couteau.

— Excellence, dit tout bas le gamin, c’est moi qui ai frappé le capitaine… C’est ce qui a décidé les autres ; sans moi, les couards n’auraient jamais osé !… C’était pas tant mal touché, n’est-il pas vrai, Excellence ?

— Chut, petit drôle, dit Rivenne ; tu as réussi, c’est très bien ; au point où nous en étions, ma foi, je ne suis pas pour te blâmer… Mais, ne dis mot, les coups de couteau peuvent se payer, il ne te faut pas courir cette chance…

— Bah ! dit le gamin avec un geste de singe… Tout fier de son exploit, il était à cent lieues de toute pensée de prudence.

Mais nul ne songeait à lui. La mort d’Uffugo avait brusquement détendu la situation. Entourés par les gardes de la Baronne, les bandits jetaient leurs armes. On se pressait autour d’Uffugo ; il était bien mort ; quatre coups de poignard dans le dos et la poitrine, une blessure à la hanche droite expliquaient l’événement. Sur les marches de l’escalier, la Baronne restait toujours immobile ; sa figure était redevenue calme ; ses yeux seuls, encore tout chargés d’éclairs, montraient que, dans cette âme violente, l’orage soulevé par ces scènes de meurtre, n’était pas entièrement dissipé. Mais elle avait repris tout son empire sur elle-même, et ce fut de sa voix la plus calme qu’elle se remit à donner ses ordres.

Rivenne s’était approché d’elle.

— Eh bien, lui dit-elle, voilà ce misérable hors d’état de mal faire. Cela devait arriver, il m’avait trop bravée !… Mais il l’a bien voulu ; il est mort comme il a vécu, en brute stupide, n’ayant de valeur que par son courage de bête féroce… Çà, qu’on l’emporte et qu’on lave ce sang… Et ces drôles de sa bande, comte Valselice, veillez à ce qu’on les emmène en lieu sûr ; plus tard, je vous donnerai mes instructions à leur sujet. Vous, et elle désignait les gens du comte Tubuzzi, vous voyez ce qu’il en coûte de s’attaquer à moi. Que cela vous serve de leçon, à vous et à votre maître aussi, car il a dû savoir ce que vous vouliez faire et il aurait pu l’empêcher ! Vous resterez ici jusqu’à ce qu’il vous réclame ; je me réserve, moi, de lui faire connaître ce que je pense de ce service de voisin !… Toi, Mengino, tu as joué gros jeu, car tu es mon tenancier et ta trahison est double ! Mais n’importe, je te pardonne pour l’amour de ma fille, puisque c’est pour elle que tu es ici ; seulement, dis-toi bien que tu es heureux de l’avoir eue pour sauvegarde !… Quant à toi, petit drôle, et elle s’adressait à Peppino, tu as montré du sang-froid et de la décision ; je t’ai bien vu au moment où tu as porté le premier coup à cette méchante brute ; sans toi, peut-être, nous aurions bien du sang versé et de cruels malheurs. Pour cela, je te récompenserai, et aussi pour ta fidélité à ma fille, car je sais que tu lui es tout dévoué, mais, je te le dis bien net et une fois pour toutes, à l’avenir, prends-y garde et ne me donne pas de sujets de plainte ; tu m’as désobéi deux fois ; ne recommence pas, il t’en coûterait cher, et toutes tes espiègleries de Naples ne te sauveraient pas !

Peppino fit un gauche salut et se retira sans mot dire près de Rivenne ; malgré toute son effronterie de gamin incorrigible, cette mercuriale en présence de ce cadavre l’avait visiblement intimidé ; son entendement rebelle à toute notion de respect, sentait qu’il y avait là une autorité qui savait se faire obéir et à laquelle il ne fallait pas s’attaquer.

— Eh bien, dit la Baronne, et ma fille, où est-elle ? À demain les préoccupations du monde ; maintenant il m’est bien dû de la voir un peu !…

Les rangs des gardes s’ouvrirent, Hippolyte reparut et derrière elle, Raphaël. La Baronne attira à elle la jeune fille et l’enlaça de ses bras :

— Pauvre chère enfant, dit-elle, en lui donnant un long baiser ; voilà cette aventure heureusement terminée ; tous les dangers sont passés ; laisse-toi aller au bonheur, mon enfant, sans crainte, sans arrière-pensée ; va, tu ne sais pas à quel point cette joie qui brille dans tes yeux, me rend heureuse !

— Et vous, Raphaël, continua-t-elle, embrassez votre fiancée ; c’est bien le moment, puisque maintenant vous êtes l’un à l’autre !… Et voyez comme elle est jolie, malgré ses vilains habits de cavalier et tout ce stupide harnais de bataille !… Et ton père… tes deux pères… car vous, M. de Rivenne, vous avez tant de droits à ce titre, embrasse-les, mon enfant, je ne suis pas assez égoïste pour te vouloir toute pour moi seule !… Maintenant je l’emmène ; elle est brisée, la pauvrette, il faut que je la fasse reposer. Vous, Messieurs, mon intendant a mes instructions pour vous installer ; vous êtes chez vous ici, je n’ai pas besoin de vous le dire. Adieu, Messieurs, il est fort tard, nous nous retirons ; à demain les affaires sérieuses…

Elle les salua d’un geste de souveraine aisance, puis passant son bras autour de la taille de sa fille, par un mouvement d’affection maternelle d’une émotion et d’une grâce exquises, elle l’emmena. Derrière elle, le cortège se forma ; sous la fumeuse lueur des torches, toute cette foule étrangement disparate s’achemina dans les sombres couloirs.

Le Prince marchait près de Rivenne :

— Bien curieux tout cela ! dit-il… et qui valait certes bien la peine d’être vu !… Oui, ne fût-ce qu’à titre de spectacle, car la beauté, c’est le charme de la vie, et il faut le reconnaître, la Baronne et Hippolyte, vraiment, à elles deux, elles faisaient tout à l’heure un beau groupe ! C’est qu’elle était fort belle, ma femme, à l’âge de sa fille…

— Et elle l’est encore, dit Rivenne ; on ne voit pas souvent plus de beauté, je le dis bien net !

— Et vous avez raison, bien raison !… Oui… et peut-être, n’ai-je été qu’un sot de ne pas m’en apercevoir plus tôt ! Maintenant, adieu paniers, vendanges sont faites ! Mais quelle tête, quelle diablesse ! J’ai souvent vu la mort de près, je dois le dire, jamais je n’ai eu le sentiment que c’était la fin, aussi nettement que tout à l’heure !… Et savez-vous, Rivenne, elle a eu une bien bonne idée, notre fille, de venir nous rejoindre ainsi, à travers champs, malgré nos ordres ! Pardieu, si elle n’eût pas été là, il y a longtemps que nous serions tous étendus sur le carreau, à l’état de simples cadavres, comme cet imbécile d’Uffugo !… Voilà son compte réglé, à celui-là, et ma foi, puisqu’il fallait que quelqu’un payât la casse, autant vaut que ce soit lui qu’un autre, car il faut le dire, c’était un rude gueux !… C’est que nous y aurions tous passé tout comme lui, c’est certain comme deux et deux font quatre ; il ne s’en est pas fallu de l’épaisseur d’un cheveu… Et franchement, c’eût été dommage, car après tout, la vie a du bon, et je me sens tout aise de me retrouver bien en pied et par surcroit, père de famille !… C’est nouveau pour moi, cette sensation, et certes elle a bien son charme !… Ah ça, elle nous la prend, notre fille, là, comme si elle était toute à elle !…

Élevez donc les enfants, sacrifiez-vous pour eux, risquez votre vie, et voilà ce qui vous en reste !… Bast, c’est le cours naturel des choses ; nous ne sommes pas les premiers à qui pareille aventure soit arrivée ! Et d’ailleurs, ce sera bien pis quand elle sera mariée !… Mais n’importe, je ne voudrais pas pour beaucoup n’avoir pas vu les scènes de cette nuit ; en voilà des événements, du drame, des aventures ! Ces quelques heures, nous avons vécu autant que bien d’autres pendant des années ; eh bien, c’est toujours autant de gagné !

À ce moment, on entrait dans la partie habitée du château ; l’intendant de la Baronne, toujours correct et solennel, vint à eux et leur dit qu’il allait avoir l’honneur de les conduire à leurs appartements. Ils le suivirent, traversèrent les galeries, puis les grandes cours ; cette marche à la lueur tremblante des torches, cette foule d’hommes armés se répandant, silencieuse, au milieu de ces vastes bâtiments sombres, tout cela composait un ensemble étrangement dramatique qui s’imposait puissamment à ces esprits encore sous le coup des rudes péripéties qu’ils venaient de traverser.

Le Prince et Raphaël marchaient en silence ; on eût dit qu’ils éprouvaient un certain malaise à se sentir si complètement à la merci de cette femme aux passions violentes qu’ils avaient si grièvement offensée. Mais quelle que fût leur impression intime, ils n’eurent garde d’en rien laisser paraître et suivirent leur guide avec autant de calme que s’ils eussent été dans leur propre demeure. Arrivés dans le corps de logis qui leur était destiné, ils se séparèrent en se félicitant de la tournure qu’avaient prise les choses et en se promettant de se revoir au plus tôt.

À sa grande satisfaction, Rivenne se retrouva dans sa grande chambre ; tout autour de lui, ses chères antiques semblaient lui sourire et lui souhaiter le bon retour. En se voyant en leur compagnie, le digne gentilhomme éprouva un mouvement de joie d’une vivacité toute juvénile. Et il se dit que vraiment tout s’arrangeait pour le mieux ; sa fille était heureuse, ses antiques lui étaient rendues, ces préoccupations qui avaient pesé si longtemps sur son cœur, s’étaient dissipées ; en vérité, qu’aurait-il pu désirer de plus ?

Sur ce, en vrai soldat fait à toutes aventures, il se jeta sur son lit et s’endormit du meilleur sommeil.

CHAPITRE XV

Il dormit fort tard, le bon Rivenne ; la journée avait été longue et rude ; dans ce corps robuste, la nature réclamait ses droits. Mais tout prend fin, le gentilhomme sortit de son sommeil ; ce ne fut pas sans surprise qu’il se retrouva soudain, couché sur son grand lit à baldaquin, dans sa belle chambre rose. Puis la mémoire lui revint ; il était bien à Castroleone, chez la fière Baronne, celle que le jour auparavant, il donnait si volontiers à tous les diables. Et cette redoutable ennemie, c’était la mère de sa fille, la femme de ce hardi coureur d’aventures, du chef de cette audacieuse entreprise qui avait été si près de finir de façon si tragique. Maintenant tous étaient réconciliés, Hippolyte allait devenir la femme de celui à qui s’était donné son cœur, et délivré de toutes ses préoccupations, lui-même se sentait calme, heureux plus qu’il ne l’avait été depuis bien longtemps. Jusqu’à ses chères antiques qu’il revoyait telles qu’il les avait laissées à son brusque départ, tout semblait lui sourire et lui souhaiter la meilleure bienvenue. Certes on aurait eu l’esprit joyeux à moins, et le digne gentilhomme se sentait dispos et allègre comme à l’âge heureux de ses belles années de jeunesse. Dans ces excellentes conditions, il se leva et procéda à sa toilette ; son valet lui apprit qu’on était déjà venu prendre de ses nouvelles, de la part de la Baronne et de la jeune Princesse, comme il qualifiait déjà Hippolyte ; on lui avait bien recommandé de ne pas troubler le repos de son maître, en ajoutant que la Princesse viendrait en personne lui rendre visite, après l’heure du déjeuner ; elle lui faisait savoir aussi qu’elle se trouvait fort bien, nullement fatiguée et très impatiente de le voir. Ces aimables nouvelles comblaient les vœux du bon Rivenne ; il donna ses ordres de la journée, et l’esprit bien en repos, se mit en devoir de passer une inspection minutieuse de ses chères antiques, s’absorbant dans leur contemplation comme l’amant le plus épris aurait fait de sa maîtresse.

Il achevait de déjeuner lorsqu’on annonça le prince del Vasto. Au grand jour, Rivenne retrouva bien en lui le brillant gentilhomme, à la belle prestance, à l’accueil vivace et sympathique, dont son frère lui avait si souvent fait l’éloge.

— Tous mes saints, mon cher Rivenne, dit le Prince avec son franc et gai sourire, je suis vraiment bien heureux de vous voir, et de vous voir en si parfait état… Ah, c’est que hier à pareille heure, tout en affectant une belle assurance, je n’étais pas si sûr, je peux vous le dire maintenant, que nous nous retrouverions tous en vie aujourd’hui !… Et vous avez tout-à-fait bonne mine, là, en tête-à-tête avec cet excellent déjeuner et ces bonnes bouteilles !… Moi, je n’y ai pas fait tant de façons, je suis toujours l’enfant du Midi, sobre à faire peur ; deux œufs, une tasse de chocolat, tel que vous me voyez, voilà mon ordinaire.

— Bah, dit Rivenne, pour cette fois, vous me ferez raison, selon nos bonnes habitudes de Bourgogne. Un verre de cet excellent vin de Capri, à la santé de notre fille, cela ne se refuse pas…

— Certes non, et avec le plus grand plaisir, pour notre fille d’abord, et pour vous, mon cher Rivenne, qui êtes tout à fait selon mon cœur, laissez-moi vous le redire. Il me semble revoir en vous ce pauvre Monnereuil et c’est pour moi une grande joie, car je ne prends pas mon parti de sa perte… Et vous voilà, tout entouré de vos antiques, comme un pacha dans son harem ! Ah, je vous admire et vous envie, croyez-le bien ; c’est si bon d’avoir ainsi un goût pour ces choses de sciences ; c’est calme, c’est fidèle, cela ne vous trompe ni ne vous agite. Ah, Dieu, si j’avais eu cette passion-là, comme ma vie eût été différente… et meilleure, c’est bien force de l’ajouter !

Et une ombre de tristesse passait sur son visage, éteignant l’éclat de son vivace regard.

— Bah, reprit-il, n’y pensons plus, ce n’est pas le jour des pensées moroses ! Tout va bien aujourd’hui, tout est au mieux dans le meilleur des mondes. Notre fille a passé une excellente nuit ; elle est parfaitement bien, parfaitement heureuse, comme me le dit un tout gracieux petit billet qu’elle a eu l’attention de m’envoyer dès la première heure. Nous la verrons, mais plus tard ; pour le moment, elle est en grande occupation avec la souveraine du lieu et ses femmes ; histoire de toilette, naturellement ; il n’est pas de bon goût qu’elle se montre dans son habit de cavalier, encore qu’il lui aille à ravir, car elle était tout simplement à croquer, hier, dans son justaucorps et ses mignonnes bottes ! Et ses effets, comme les vôtres, ne peuvent arriver de sitôt ; on est allé les quérir à Isernia ; il faut le temps et la course est longue. Donc, on lui ajuste des robes, c’est toute une affaire et qui prime tout. Mons Raphaël ne sera admis à lui faire sa cour que vers quatre heures, et en présence de la Baronne bien entendu ! Oh, les convenances seront respectées, je vous le garantis ! C’est toujours ainsi ; plus les femmes ont été faciles pour elles-mêmes, plus elles sont rigides pour leurs filles, et celles des autres aussi, par la même occasion ; or, sans contredit, la Baronne est dans les meilleures conditions pour suivre la règle !… Du reste, elle a raison ; les jeunes filles, comme c’est fragile ! Ah, je ne le sais que trop, et, quand je pense à cette pauvre Julia !… Donc, elle verra son Raphaël, notre fille ; elle pourra l’adorer tout à son aise, mais sous l’œil de sa mère qui ne la quittera pas d’une semelle, vous pouvez y compter !… N’importe, c’est un heureux gaillard, savez-vous bien, ce Raphaël ! Aimé de toutes les femmes, à en être enlevé, emprisonné, délivré et repris à force ouverte, tout cela pour ses beaux yeux, où donc est le héros de roman pour qui on inventerait de telles aventures ! C’est à faire bien des jaloux, cette chance-là, savez-vous bien !… Bah, chacun son tour en ce monde ; nous avons eu le nôtre, aux jeunes maintenant, c’est dans l’ordre, et bien sot qui le leur regretterait !… Mais c’est à rire tout de même, de penser que mon futur gendre a été si près de me faire jouer le rôle ridicule, à moi, le père de sa fiancée ! Après bien d’autres, c’est vrai, mais la conjoncture n’en est pas moins amusante. Elle était férue du jouvenceau, ma très chère femme ; il a tenu bon, je veux le croire, mais je suis bien tenté de penser qu’il n’aurait pas fallu que ça durât plus longtemps et nous sommes venus tout juste à point ! C’est qu’elle est encore fort belle, ma femme ; comme vous me le disiez hier, elle a un port superbe, des yeux magnifiques, puis ce teint de rousse d’un éclat, d’une fraîcheur merveilleuse pour son âge, et des épaules, une poitrine, des bras de déesse ; on céderait à bien moins !… Par exemple, elle ne ressemble pas à sa fille ; Hippolyte, vous l’avez bien remarqué, c’est tout mon portrait ; elle a mes yeux, mon teint, mes cheveux, toute la forme de la figure, c’est absolument frappant !… Et cela me fait plaisir, oh, je ne m’en cache pas ; je n’aurais pas voulu que ce fût l’inverse !… La Baronne, ça n’a pas l’air de rien lui faire ; il semble qu’elle ne l’a pas seulement remarqué…, mais tout bien pesé, ça ne m’étonnerait pas que ça la vexât un peu ; sa volonté n’y peut rien, et cela, elle ne l’aime pas, vous le savez… Oui, oui, ces jeunes gens, ça fera un couple bon à voir. Un peu efféminé pour mon goût, le jeune homme, je le dis tout net, mais ça lui réussit, il faut le reconnaître ! Pardieu, ma très chère femme ne voulait-elle pas l’épouser, là, sérieusement, pour tout de bon ! C’est vraiment à en mourir de rire, car enfin que l’on sacrifie au petit dieu Cupidon, oh, je le comprends, et que la Baronne de Castroleone se passe ses caprices, elle peut bien se le permettre, mais qu’elle exige le conjungo, ah, cela, après toutes ses fredaines, ça passe toute mesure et je comprends que mons Raphaël l’ait envoyée paître ! Et voilà qu’elle le prend pour gendre ! Sur ma foi, j’en ai bien vu, des choses étranges dans ma vie, et je croyais les connaître toutes, mais celle-là, serviteur, ça passe mon entendement !… Ce que c’est pourtant que le sentiment maternel ! J’aime bien ma fille, moi, mais en vérité, je ne sais trop si j’aurais été capable d’un pareil sacrifice !… C’est qu’elle n’a pas plus l’air de penser à Raphaël que s’il n’avait jamais existé ! J’en parlais avec lui ce matin ; le jeune homme m’a dit une chose très juste : au fond, malgré toutes ses folies, la Baronne n’est qu’une mère poule qui ne voit que ses poussins et rien autre ! Et c’est ce qui nous a sauvés, cette nuit ; sans Hippolyte, c’était fait de nous ! Avec une telle furie, venir lui prendre l’objet de son caprice, c’était stupide, c’était fou ; quand l’amour est entré dans une tête pareille, il n’en sort qu’en brisant tout ; elle ne l’a que trop montré dans tant d’autres circonstances ; l’opinion, le scandale, le crime même, rien ne l’arrête !… Et dévote avec tout cela ! C’est à n’y rien comprendre. Avez-vous vu quand je lui ai dit qu’Hippolyte était sa fille, comme elle est tombée à genoux, avec quelle ferveur elle a remercié le Ciel ! N’aurait-on pas dit qu’elle rendait grâces pour un miracle fait pour elle tout exprès ! Je ne suis pas plus mécréant qu’un autre, et je sais ce que comportent les bienséances, mais enfin, je suis de mon temps, moi, je sais ce qu’il en faut croire, de ce que nous disent les gens d’Église, et j’ai toujours pensé que le bon Dieu – s’il existe, – est bien trop haut pour s’occuper de nos petites affaires ; vous, M. de Rivenne, vous pensez de même, je n’en doute pas…

Cette apostrophe s’accordait trop bien avec les opinions philosophiques de Rivenne pour qu’il hésitât à lui donner adhésion :

— Allez, continuez, dit-il avec un sourire que n’aurait pas désavoué M. de Voltaire ; sur ce terrain, vous ne me trouverez pas pour vous contredire !

— N’est-il pas vrai ! reprit le Prince ; nous savons ce qu’en vaut l’aune, de toutes ces superstitions ! Eh bien, elle, en plein public, devant tous ces grossiers manants, la voilà qui se prosterne et qui rend grâce, comme ne le ferait pas un vieux moine idiot !… Après tout, cela m’est bien égal, et si elle veut se donner ce ridicule, elle en est bien libre, mais malgré toutes ses simagrées, on ne m’empêchera pas de croire que le jour où elle frappera à la porte du Paradis, souillée et sanglante comme elle l’est, il faudra que saint Pierre soit d’humeur bien accommodante pour lui ouvrir !… Elle fait patte de velours pour le moment, elle est tout sucre et tout miel, mais je ne m’y fie pas, moi, à cette douceur, pour ce qui me concerne, du moins ! Elle me déteste trop ! Qu’il lui passe en tête, une de ses anciennes lubies, et je n’aurai qu’à me bien tenir ; elle ne me ménagera pas !… Aussi, je ne resterai pas longtemps à portée de ses griffes ! Ce château m’est odieux ! De droit, j’y suis maître et seigneur, et de fait, je n’y ai pas un mot à dire, pas plus que le dernier goujat des écuries !… Et puis cette atmosphère de tristesse et de contrainte, ces grands bâtiments sombres, cette étiquette qui ressemble à une consigne, tous ces gens, depuis la première dame d’honneur jusqu’au dernier palefrenier, qui tremblent devant cette méchante femme, tout cela me gêne, m’excède et j’ai hâte de me retrouver au grand soleil, sur ce bon pavé de Naples ; là, nous aurons encore du bon temps à prendre et de bons jours à passer !

Il allait ainsi, parlant à cœur ouvert, au hasard de sa pensée, et Rivenne, peu fait, lui aussi, aux idées tristes et aux maximes sévères, acceptait volontiers l’impulsion de cette verve quelque peu cynique et se laissait égayer aux saillies de cette allègre légèreté.

— Et puis, vous savez, reprit le Prince, et sa figure était soudain devenue sérieuse, je veux tirer au clair l’aventure de cette nuit. Nous avons été trahis, c’est clair, et vendus, je n’en doute pas ! Par qui, il faut que je le sache ; je n’ai jamais laissé une offense impunie et je ne commencerai pas par celle-là ; elle m’a fait jouer un rôle trop ridicule ! Nous avons été pris dans une vraie souricière, comme des imbéciles, comme des enfants !… Je me suis un peu informé, ce matin, voici comment ça s’est passé ; oh, le tour était bien joué, je dois le reconnaître ! La Baronne avait annoncé, je vous l’ai dit, qu’elle serait deux ou trois jours absente ; elle est partie en effet, hier, en grand appareil, vers les quatre heures de l’après-midi ; à trois lieues du château, dès qu’il a fait nuit, brusquement elle a rebroussé chemin et est rentrée en toute hâte, dans le plus grand mystère ; on ne s’est aperçu de sa présence que quand déjà toutes les mesures étaient prises pour nous cerner. Nous étions à ce moment dans ce labyrinthe du vieux château ; impossible de nous douter de rien. Notre marche était épiée, surveillée pas à pas ; nous sommes revenus, comme de bons bêtas, nous faire prendre entre ces infernales grilles !… Cela crie vengeance, mordieu, un tour pareil, et vengeance j’aurai, car je n’entends pas rester sous un tel ridicule ! Nous avons été vendus, c’est certain, mais par qui ? Je n’y comprends rien, je m’y perds !… Mais patience, j’en viendrai bien à bout, j’ai débrouillé des choses plus difficiles ! La Baronne défendra son traître jusqu’au bout, je m’y attends, je sais que j’aurai maille à partir avec elle, mais ça ne m’arrêtera pas ; il me faut une revanche et une revanche j’aurai ; si une fois je connais le gredin qui nous a trahis, son compte sera vite réglé, foi d’Emilio del Vasto, et vous verrez si je sais tenir parole !… Mais silence, voici notre fille !…

En effet la porte s’ouvrait ; c’était Hippolyte, accompagnée de deux dames de l’entourage de la Baronne. La jeune fille était toute radieuse et rayonnante ; jamais on n’eût dit à la voir, qu’elle avait joué un rôle dans la terrible aventure de la nuit. Elle portait une toilette de matin, qui, pour être improvisée, n’en faisait pas moins valoir l’aimable attrait de sa personne. Avec un tout gracieux mouvement d’expansion aimante et de jeunesse heureuse, elle se jeta au cou de Rivenne, et tendit son front au Prince qui l’embrassa avec une émotion paternelle presque étrange chez cet homme blasé, comme durci par les rudes événements de sa vie. Puis, elle conta avec sa vivace gaieté, ses impressions, les soins tout maternels dont l’avait entourée la Baronne, les péripéties de sa toilette, le bonheur qu’elle avait eu à voir Raphaël, en un mot, elle babilla en jeune fille heureuse, en pleine possession du présent, sans ombre d’inquiétude pour l’avenir. On sentait bien qu’elle n’était pas encore entièrement faite à l’idée que sa mère, c’était la Baronne, et cela jetait une ombre sur ce riant tableau, mais la nuance était bien faible, et ni l’un ni l’autre de ses auditeurs ne s’arrêtait à la remarquer. Ils passèrent ainsi une bonne heure à causer et à rire, et il fallut que l’on avertît Hippolyte que le temps de la visite était écoulé. Elle se leva en rappelant à ses deux pères, comme elle les appelait, que le souper serait servi à huit heures, puis elle les quitta tout émerveillés de sa bonne grâce et heureux de ce bonheur qui resplendissait dans ses yeux.

Peu après, Raphaël se fit annoncer. Le jeune homme avait vraiment tout à fait bon air, et le père le plus exigeant ne pouvait souhaiter un mari plus avenant pour sa fille. Il leur fit sa cour avec toutes sortes de témoignages d’une affection et d’un respect qui ne pouvaient être joués ; il paraissait avoir un amour profond et sincère pour Hippolyte, et la certitude de voir son existence liée à la sienne, le remplissait d’un bonheur qui rayonnait sur sa jeune figure. On revint sur le passé, le jeune homme conta dans le détail, son enlèvement, sa captivité, ses angoisses, le transport qu’il avait éprouvé lorsque, devant la fenêtre de sa prison, il avait vu apparaître Peppino d’abord, puis Hippolyte elle-même, comme l’ange sauveur qui allait le délivrer ; puis ses attentes vaines, son désespoir quand ces visites avaient brusquement cessé, enfin l’émotion passionnée, l’explosion de bonheur qui l’avaient transporté lors de sa délivrance. Il ne pouvait trouver d’expressions assez fortes pour témoigner à ses libérateurs toute son admiration et sa reconnaissance. De ses entretiens avec la Baronne, de la résistance qu’il avait dû opposer à ses propositions de mariage, il ne dit que fort peu de chose ; de toutes manières, le sujet imposait la plus extrême réserve. Dans ce mélange de propos, le temps passa fort vite, le soir approchait, ils se séparèrent en se donnant rendez-vous pour le soir à la réception de la Baronne.

Rentré chez lui, Rivenne, à sa grande satisfaction, trouva en bon ordre tous ses bagages revenus en diligence d’Isernia, et quelques moments plus tard, revêtu de son grand habit de cérémonie, il se présentait chez la Baronne.

Les grands appartements d’apparat, brillamment illuminés et remplis d’une foule nombreuse, avaient fort grand air, et quand Rivenne se trouva en présence de la Baronne entourée de ses dames d’honneur et de ses grands officiers, il dut reconnaître une fois de plus qu’elle avait tout l’aspect et le prestige d’une véritable souveraine. Dans ce rôle si nouveau pour elle d’épouse et de mère, elle ne paraissait nullement gênée, et sous sa magnifique toilette, sa beauté resplendissait de tout son éclat ; le seul signe en elle, qui pût faire penser aux crises cruelles qu’elle venait de traverser, c’était qu’elle avait mis un peu de rouge, ce qui ne lui était pas ordinaire, mais à part ce menu détail, elle paraissait très en beauté, tout à fait maîtresse d’elle-même, et ses grands yeux brillaient d’une douce flamme de bonheur que Rivenne n’y avait jamais vue. Elle fit trois pas à sa rencontre, et le salua du sourire le plus amical :

— M. de Rivenne, dit-elle, je suis vraiment bien heureuse de vous revoir chez moi. Le passé entre nous n’a pas été sans nuages, et je tiens à m’excuser pour ce que ma conduite peut avoir eu de brusque et de rude. Et maintenant, me voilà redevable envers vous de tant de reconnaissance pour ce que vous avez fait pour ma fille, qu’en vérité je ne trouve pas de termes pour m’exprimer. Veuillez donc me faire crédit, vous n’avez pas obligé une ingrate, et je vous jure que je n’ai rien désormais plus à cœur que de vous le prouver.

Il y avait une émotion si réelle dans sa voix, tant d’expansion et de sincérité dans son regard que le bon Rivenne, ému lui-même, se trouvait presque embarrassé pour lui répondre :

— Vous me comblez, en vérité, Baronne, dit-il ; je n’ai fait que ce que tout autre eût fait à ma place, et je suis plus que récompensé par tout le bonheur que ma bien-aimée fille m’a donné. La voilà pour toujours heureuse, c’est la meilleure récompense, la plus belle que j’aie jamais pu rêver !

— Et c’est, dit la Baronne, le fait d’un bon cœur et d’un galant homme, mais votre modestie ne diminue pas ma reconnaissance ; cela, c’est une dette dont je ne peux songer à m’acquitter, mais envers vous, elle m’est douce ; une fois de plus, je tiens à vous le témoigner. Et j’ai tant de choses à vous demander sur ma fille ! Vous m’avez déjà parlé de sa jeunesse, de son enfance, mais maintenant, elle est mon enfant, il me semble que je veux savoir d’elle bien davantage ; caprice de mère, n’est-ce pas, presque un enfantillage, mais comme vous seriez aimable d’y céder ! Aujourd’hui le temps nous manque, mais demain, si vous vouliez disposer pour moi d’une heure, je vous en serais mille fois reconnaissante.

— Tout à vos ordres, Madame, dit Rivenne, et trop heureux de pouvoir vous complaire en quoi que ce soit. Tout mon temps m’appartient ; je me rendrai chez vous à l’heure qu’il vous plaira de choisir.

— À quatre heures donc, et merci de votre parfaite obligeance. Mais la voici, cette chère enfant ; voyez donc comme elle a belle mine et bonne grâce !…

C’était en effet Hippolyte qui venait à eux donnant la main au Prince ; ainsi rapprochés, leur ressemblance devenait frappante et il fallait rendre hommage à cette double beauté. La jeune fille s’approcha de sa mère avec un empressement où la volonté jouait peut-être un plus grand rôle que la vraie tendresse ; si assurée qu’elle fût de l’affection sans bornes qui l’accueillait, il y avait dans l’expression de son visage, une nuance de réserve, un reste de contrainte qu’elle ne pouvait réussir à dominer. Mais ce n’était qu’une ombre à peine perceptible ; la Baronne n’y prit pas garde et, attirant sa fille sur son cœur, elle lui donna un long et tendre baiser. Puis, elle répondit avec une parfaite aisance au compliment du Prince ; entre époux de ce rang, le bon ton n’exigeait pas davantage ; à les voir échanger ainsi des propos de bonne grâce, un spectateur non prévenu ne se fût jamais douté des tragiques aventures qui avaient séparé leurs vies. Peu après, ce fut au tour de Raphaël de s’approcher du groupe ; la Baronne l’accueillit avec un sourire de bienveillance tout à fait en situation ; ainsi sauvé d’embarras, le jeune homme put paraître tout à son avantage et justifier le rayonnement de joie et de tendresse qui brillait dans les yeux d’Hippolyte. Ainsi réunis, ils présentaient le vivant tableau d’une famille heureuse, et le bon Rivenne sentait son cœur s’épanouir d’un bonheur qui n’excluait pas un reste d’étonnement pour ce résultat si vite obtenu en dépit de si rudes et si nombreux obstacles.

On annonça le souper. La table était magnifiquement servie dans une splendide galerie toute de glaces et de dorures, avec une profusion de lumières et de fleurs, d’un luxe vraiment princier. La Baronne fit les honneurs avec une aisance, un esprit de conversation qui eurent bien vite raison de ce que la réunion pouvait présenter de trop solennel ; le Prince, de son côté, soutint vaillamment sa réputation d’homme d’esprit et de brillant causeur. Le service était fort beau, la chère excellente, du haut de la tribune une fort bonne musique exécutait les meilleurs morceaux des opéras les plus en vogue, partout régnait une franche impression d’amabilité et de bien-être ; il eût fallu s’armer d’une disposition bien inquiète et bien morose, pour ne pas s’y abandonner.

Après le souper, il y eut concert et danse jusqu’à une heure avancée, et lorsqu’on se retira après une soirée si bien employée, certes, aucun des invités ne se fût avisé de se souvenir que pas plus tard que la nuit précédente, cette société de si belle humeur avait été sur le point de s’entr’égorger.

Le lendemain, à l’heure marquée, Rivenne se présenta chez la Baronne. Elle était seule dans son vaste cabinet de travail, tout entourée de livres et de papiers ; avec sa figure sérieuse, ses grands yeux au clair regard, son attitude noble et calme, elle semblait être là dans son cadre naturel, toute prête à exercer son énergique autorité. Mais en ce moment, ce n’était pas la puissante châtelaine, c’était la mère dans toute la ferveur de sa tendresse, qui voulait s’enquérir de sa fille et apprendre tous les détails, tous les souvenirs de cette vie qui lui avait échappé. Elle questionna Rivenne avec une vraie passion ; il semblait qu’elle voulût revivre, à l’aide de sa parole, ces années qui n’avaient été pour elle que solitude et abandon. Elle reprenait en quelque sorte possession de cette fille dont elle avait été si longtemps séparée, elle en pénétrait son esprit, en imprégnait son âme et reformait ainsi le trésor de cette tendresse si longtemps sans objet.

Puis après le passé, ce fut le tour du présent et de l’avenir. Elle apprit à Rivenne, que Raphaël et le Prince allaient partir dans deux jours pour Naples ; elle-même les suivrait de près. Il fallait qu’elle ménageât leur rentrée en grâce auprès du Roi ; elle voulait qu’Hippolyte eût tout de suite la situation qui devait être la sienne, celle de la fille de la puissante baronne de Castroleone ; l’héritière d’une des plus importantes seigneuries du royaume devait être comme sa mère, au premier rang dans la faveur du souverain. Celui qui redevenait son père, celui qui allait être son mari, devaient, eux aussi, participer à cette bienveillance ; l’influence personnelle de la Baronne était nécessaire pour tout amener au bon point. Puis, il fallait tout préparer pour le mariage, pour la future installation des jeunes époux. Tout cela prendrait du temps, et la Baronne comptait sur l’aide de Rivenne qui devait rester au château avec Hippolyte, pour faire prendre patience à la jeune fille et exercer sur elle sa douce et paternelle autorité.

Rivenne ne put que s’incliner devant ces vues d’avenir de tout point si sages : il admirait l’esprit clair, la décision sensée de cette femme qui, au sortir d’une crise si violente, si douloureuse peut-être, savait s’abstraire à ce point de ses sentiments personnels, pour ne s’occuper que du bonheur des autres et tout prévoir pour le leur assurer. Elle était belle pourtant, elle était jeune, singulièrement jeune même, tout l’invitait à être heureuse pour elle-même, et absorbée dans son amour maternel, elle ne songeait qu’à sa fille ; lui préparer une vie facile, écarter de sa route les obstacles, les soucis, c’était désormais son rêve, le seul but de son existence. Et le digne gentilhomme dans l’émotion expansive de son bon cœur, éprouvait à voir ce sacrifice, un attendrissement qu’il avait peine à dissimuler.

À ce moment entra Hippolyte ; elle s’avança toute rayonnante de bonheur, un peu embarrassée toutefois ; trop dominée par un autre sentiment, elle ne pouvait, en échange de l’amour sans réserve de cette femme qui était devenue sa mère, donner qu’une affection bien modérée encore. La Baronne s’en aperçut-elle ? Rivenne crut voir passer dans ses grands yeux expressifs, comme une nuance de tristesse ; mais ce ne fut qu’une ombre bien fugitive, et certes, l’accueil que la mère fit à sa fille, ne s’en ressentit pas. Ses yeux restaient fixés sur Hippolyte qui s’était assise à ses pieds, une main dans celle de Rivenne, et il y avait dans son regard, une telle expression d’amour maternel, une si complète absorption de son être dans la vie de cette enfant, qu’il était impossible de croire que dans cette âme passionnée, il y eût place pour aucun sentiment amer, aucune arrière-pensée de jalousie ou de regret. Ils causèrent ainsi à trois, une de ces bonnes causeries calmes, douces, gaies, tout illuminées de ces perspectives de joie sans mélange qui s’ouvrent, radieuses, devant la jeunesse ; si ce n’était pas le bonheur pour tous les trois, en vérité, en ce monde, où donc faudrait-il le chercher ?

Tout s’exécuta comme l’avait annoncé la Baronne. Le Prince et Raphaël partirent pour Naples, et deux jours après, la Baronne les suivit, emmenant avec elle les dames de sa suite et deux de ses premiers officiers. Pour ceux qui restaient au château, la vie parut tout de suite bien tranquille ; Rivenne ne songeait pas à s’en plaindre ; si habitué qu’il fût aux vicissitudes de l’existence, le digne gentilhomme était arrivé à un âge où le calme, l’absence de préoccupations, deviennent le premier des biens : la compagnie de sa fille, la contemplation de ses chères antiques, et il faut le dire aussi, la large hospitalité du château, en vérité il ne songeait pas à désirer davantage. Hippolyte se serait moins contentée de cette douce béatitude ; les premiers jours, au sortir de ces orages qui, si résistante qu’elle fût, ne laissaient pas de lui avoir imposé quelque fatigue, elle avait paru prendre aisément son parti de cette tranquillité silencieuse, mais elle n’en regrettait pas moins d’être sitôt séparée de ce fiancé à peine entrevu, et parfois elle éprouvait à le sentir si loin d’elle, une tristesse qui tournait facilement à l’impatience. Mais elle se reprenait vite pour ne pas altérer la quiétude de Rivenne, et les jours finissaient par passer, pour elle aussi, calmes sinon heureux, apportant par leur fuite rapide, le meilleur remède à ses ennuis.

Un jour, Rivenne proposa de faire une excursion aux fouilles ; depuis son retour au château, on les avait reprises et il lui tardait d’y donner le coup d’œil du maître ; Hippolyte n’avait rien à objecter à ce désir si naturel. Ils partirent de bon matin et refirent cette route qu’ils avaient si souvent parcourue et dans des dispositions bien différentes ; maintenant, pour Hippolyte, plus de ces préoccupations, plus de ces angoisses qui ramenaient de vive force son esprit vers le prisonnier du château, plus de ces colères sourdes contre l’auteur de cette violence audacieuse, et dans l’esprit de Rivenne, plus d’appréhension de ces dangers qu’il sentait se dresser autour de lui, plus de ces poignantes inquiétudes pour les conséquences que cette situation étrange ne pouvait manquer d’avoir. Maintenant ils cheminaient en bonne disposition, l’esprit calme, heureux du présent, tout illuminé de gaies pensées d’avenir ; autour d’eux le soleil brillait, le ciel resplendissait du plus pur azur, les champs et les bois étalaient leurs plus radieuses couleurs, la nature entière se faisait accueillante et amicale. Ils arrivèrent à l’ermitage, et y firent selon l’usage, leur repas du matin, en s’égayant au souvenir de leur première rencontre avec l’ermite, des terreurs du pauvre homme, de ses approches timides, de ces mille petits incidents auxquels ils avaient à peine pris garde alors et qui devaient amener dans leur destinée, des événements si décisifs. Puis ils descendirent aux fouilles ; elles suivaient leur cours, ne donnant que des résultats fort modestes, mais rien n’est moins facile à rebuter qu’un chercheur d’antiques, et le bon Rivenne n’hésita pas à témoigner sa satisfaction en donnant un large pourboire aux ouvriers. Le temps passait, ils remontèrent à cheval et se mirent en devoir de regagner le château.

Leur chemin les conduisit tout justement sur ces collines où s’était passée la scène de l’attaque du taureau. En revoyant cette place où elle avait couru un danger si terrible, la jeune fille fut saisie d’une émotion qu’elle ne put vaincre, et une soudaine pâleur envahit son visage. Rivenne s’en aperçut et s’approcha pour la soutenir :

— Ne vous alarmez pas, mon père, dit Hippolyte ; je ne sais pourquoi je me montre enfant à ce point ; un danger passé, après tout, ce n’est qu’un plaisir de plus.

— Bien parlé, cela, mon enfant, dit Rivenne, et te voilà toute ragaillardie. Mais tu l’as échappé belle ; jamais je n’oublierai ce moment où empêtré dans ces maudites broussailles, j’ai vu ton cheval s’abattre et cette bête enragée se précipiter sur toi !… Ah, nous devons une belle gratitude à la Baronne pour son courage héroïque ; bien d’autres, tu peux m’en croire, n’en auraient pas fait autant !…

— Vous dites bien vrai, mon père ; sans elle, j’étais bien perdue !

— Et moi, alors, que serais-je devenu ! C’était assez honteux déjà de voir là, à deux pas de moi, ma fille dans le danger le plus terrible, de ne pouvoir rien faire pour la défendre, et qu’il ait fallu que ce soit une femme, une simple femme, qui vint, à mon nez et barbe, te sauver ! Ah, c’est beau, le courage, c’est vraiment sublime ! J’en ai vu de beaux traits en ma vie, et de toutes les sortes, tu peux m’en croire, mais sur ma foi, cette lutte avec le taureau et son attitude, l’autre nuit, dans le vieux château, quand nous nous sommes si sottement laissé prendre par elle dans cette souricière, en fait de sang-froid, d’héroïque énergie, il est impossible qu’il y ait mieux !

— Vraiment ! dit Hippolyte, d’un ton légèrement amer. Y voyez-vous tant de mérite ! Pour le taureau, je vous l’accorde, mais pour cette scène du vieux château, quand on a une telle supériorité de nombre, il n’est pas si difficile de se montrer courageuse !…

— Oui-dà ! C’est bien facile à dire maintenant, mais moi, je t’affirme que rester ainsi au premier rang, en face de gens armés et prêts à tout pour sauver leur vie, avec l’absolue certitude de recevoir la première balle, va, cela est d’un cœur solide, et il faut l’admirer ! Je la vois encore debout, sur les gradins, tout droit devant nos fusils, aussi calme que dans son salon, le regard aussi ferme, la voix aussi assurée, je te le dis, elle était superbe !…

— Eh bien, mon père, je vous en prie, ne me parlez plus de cela ! Moi, j’en ai conservé un souvenir si pénible ! Il y avait dans ses yeux tant de fureur, de haine, je ne sais quelle méchanceté implacable !… Ah, cela me fait mal d’y penser !…

— C’est vrai qu’elle avait mauvaise figure, et je puis le dire, moi qui ai bien vu de rudes bagarres, jamais je ne me suis cru plus près de faire triste fin ! Quand tu te serrais contre moi et que je te soutenais de mon bras en te sentant trembler comme la feuille, si j’avais eu le temps de penser, ma foi, j’aurais fait de vilaines réflexions !… Mais n’importe ; je le répète, la Baronne a été héroïque ; avec un adversaire de cette force, on peut bien prendre son parti d’être battu !

— Mais encore une fois, mon père, qu’y avait-il là de si méritoire ! Nous étions vingt contre cent, quel risque courait-elle ?…

— Quel risque elle courait ! Mais ne comprends-tu pas qu’au premier coup de feu, et Dieu sait si les fusils étaient près de partir, toutes nos balles étaient pour elle ! À la distance où nous étions, elle ne pouvait échapper !… Nous aurions été massacrés, c’était certain, mais elle était dix fois perdue !… Et cela ne l’a pas fait broncher !… Elle est restée calme, immobile, impassible comme un vieux capitaine de grenadiers !… C’est beau, cela, c’est admirable, et tout homme qui a vu la guerre, le proclamera comme moi !…

Hippolyte ne répondait rien ; il y avait au plus profond de son cœur, au souvenir de cette scène, un sentiment amer qu’elle avait peine à dominer.

— Oui, reprit Rivenne, cela et la scène du taureau, cela suffirait à illustrer un homme, et tu peux être fière de ta mère, quand même elle ne serait pas la belle, riche et puissante Baronne qu’elle est ! Et en vérité, n’est-il pas étrange de voir comme les événements s’arrangent. Quand elle se jetait ainsi entre toi et ce maudit taureau, ne semble-t-il pas qu’elle sentait que tu étais sa fille ! il n’y a qu’un cœur de mère pour affronter un pareil danger !

— Oh, pour cela, oui ! dit Hippolyte, sans arrière-pensée cette fois.

— Aussi, il faut bien l’aimer, mon enfant, reprit Rivenne qui n’était pas fâché de trouver cette occasion de stimuler l’affection filiale de la jeune fille ; oui, il faut bien l’aimer, car elle a risqué sa vie pour toi alors que tu n’étais pour elle qu’une étrangère, et maintenant elle t’aime de toutes les forces de son cœur, cela se voit, d’un véritable amour de mère, et celui-là, c’est le plus dévoué et le plus sûr, c’est moi, ton père, qui te le dis !

— Et moi, dit Hippolyte, je veux l’aimer aussi, car je le crois, elle m’aime bien sincèrement, comme vous le dites. Mais, je vous aime encore bien mieux, vous, mon père, laissez-moi vous le dire, car c’est la vérité !

Le bon Rivenne sentait son cœur s’émouvoir ; comment résister à ces douces paroles ! Pourtant il ne voulait pas faiblir ; il sentait qu’il était de son devoir de pousser l’union entre cette mère et son enfant.

— Je le sais, ma fille, répondit-il, et tu me rends bien heureux en me le disant, car quoi qu’il arrive, je serai toujours ton père, ton père qui t’aime autant que qui que ce soit, je dis autant, mais non pas plus, car tu as une mère maintenant, et c’est elle avant tout qu’il faut aimer, aimer de tout ton cœur, comme elle t’aime. Sois-en sûre, personne au monde ne t’aime plus qu’elle ne le fait !

— Sans doute, mon père, et je suis la première à me le dire, mais… oui, que voulez-vous, il faut que je l’avoue,… à vous, mon père, cela m’est permis…, certes, ma mère m’aime comme on ne peut aimer davantage… mais vous, oh oui, vous m’aimez bien mieux !

— Bien mieux ! Que veux-tu dire ? Il n’y a pas tant de manières d’aimer son enfant !…

— Il y en a pourtant, je le sens et soyez-en sûr. Tenez, je veux vous parler à cœur tout ouvert ; croyez-vous que je puisse être bien heureuse quand elle m’empêche de voir mon Raphaël ! Elle nous sépare lorsque j’ai eu à peine le temps de lui parler ! N’est-ce pas bien dur, cela ! Vous, mon père, vous n’auriez pas été si sévère, j’en suis bien sûre !…

Rivenne ne s’attendait pas à cette attaque ; il fit un brusque haut-le-corps…

— Eh ! s’écria-t-il, voilà donc ta raison ! Eh bien, elle ne vaut rien, mais rien du tout, absolument rien ! Ah, tu penses que je vous aurais laissé coqueter tout à votre aise, tout le temps de vos fiançailles ! Non, sur ma foi, je ne suis pas si barbon de comédie !… La Baronne a expédié mons Raphaël à Naples, jusqu’au mariage, elle a bien fait, et, à sa place, j’en aurais certes fait de même !

— Oh, que non, mon père, je vous connais, vous ne l’auriez pas fait !…

— Je l’aurais parfaitement fait ! dit Rivenne d’une voix presque colère. Eh oui, oui, je l’aurais fait parce que cela doit se faire ! Que diable, je connais les convenances et je n’ai jamais passé pour un sot !

— Mais je ne dis point cela, mon père, Dieu m’en garde ! Ce que j’entends, c’est qu’il n’y a rien d’étrange à ce que deux fiancés qui ont été si longtemps séparés, puissent un peu se voir avant leur mariage ; où donc est le mal ?

— Le mal ! le mal ! répétait Rivenne en se trémoussant sur sa selle. Il y a toujours du mal à aller contre les usages ! Où donc as-tu vu que les fiancés eussent comme cela, les coudées franches ? Bon pour les amoureux de village et on sait assez ce qui en résulte ! Pour nous, l’usage est autre et il est bon. Lors de mon mariage, je n’avais vu ta mère que deux fois, à la chapelle du couvent d’abord, puis à la grille du parloir !… Pardieu, il aurait fait beau voir que j’eusse demandé davantage !… Et nous ne nous en sommes pas si mal trouvés !…

— Oui, mon père, mais c’était au temps passé ; aujourd’hui…

— Tant pis pour aujourd’hui, si aujourd’hui on fait des sottises ! Mais ce n’est pas le cas ; laquelle de tes amies de Bologne, as-tu vu se marier autrement qu’au sortir du couvent, et nul ne s’est avisé de les plaindre !…

— Sans doute, mais pour nous c’est bien différent. Elles connaissaient à peine leur fiancé ; ils ne s’aimaient pas, tandis que nous !…

— Eh bien, vous ! Vous aviez eu à peine le temps de vous voir, à ces assemblées chez la comtesse Dossi ! Belle invention encore, que celle-là ! On dit que c’est la mode anglaise ! Que m’importe à moi, ces modes anglaises ! Je ne suis pas Anglais, moi, ni toi non plus, ni Raphaël ! Nous sommes en Italie, et là comme en France, comme partout où l’on sait vivre, on ne mêle pas ainsi les jeunes filles et les jeunes cavaliers comme un vol de moineaux qui s’ébattent sur les gouttières ! Mais c’est ma faute, à moi, je le reconnais, j’aurais dû remercier la comtesse et te garder à la maison !

— Enfin, mon père, vous le voyez, il n’y a pas tant à s’en plaindre. Et depuis Bologne, il s’est passé bien des choses ; nous avons été si durement séparés ! Puis il a fallu délivrer Raphaël, et cela nous donne bien le droit de…

— Le droit ! le droit ! Voyez quel grand mot pour une amourette ! Va, ma fille, crois-moi, le sort nous a bien servis jusqu’ici, tu vas épouser celui que tu aimes, prends patience et ne demande pas plus ; tu as bien le temps d’être heureuse ; fie-toi à notre expérience ; ta mère et moi, nous connaissons la vie, et nous savons ce qu’il faut faire pour t’assurer, comme on dit au théâtre, un bon début.

Hippolyte ne répondit pas ; on peut penser qu’elle n’était pas convaincue, mais à quoi lui aurait servi d’insister ! Rivenne de son côté, sentait que ce n’était pas le moment de trop plaider la cause de la Baronne. Ils changèrent de conversation et la promenade s’acheva sans autre incident.

Quinze jours se passèrent ; les lettres de Naples arrivaient fréquentes ; celles de Raphaël, toutes rayonnantes de tendresse et de bonheur, celles de la Baronne pénétrées d’une affection profonde, d’une intense et touchante émotion. Elle avait réussi autant qu’on pouvait le désirer ; le Prince et Raphaël avaient été reçus par le Roi qui les avait assurés de sa bienveillance ; le Prince était rentré en possession de ses biens ; Raphaël réconcilié avec sa famille, avait reçu un grade honorable dans un des régiments affectés à la garnison de Naples, et un bel emploi à la Cour. Rien ne s’opposait donc plus au mariage ; le Roi avait désiré qu’il se fît à Naples, il entendait lui donner un grand éclat et marquer ainsi la faveur dont il entourait la Baronne. Tout était donc pour le mieux et l’avenir pour les jeunes époux, apparaissait sous les plus riantes couleurs.

Peu de jours après, la Baronne revint ; elle était heureuse du succès obtenu et les témoignages d’affection et de reconnaissance que lui donna Hippolyte, firent briller dans ses yeux une vraie flamme de bonheur. Pourtant elle ne cacha pas qu’elle aurait préféré que le mariage se fît au château ; il était visible que le séjour de Naples ne lui était pas agréable ; elle y retrouvait trop de souvenirs d’un passé qu’elle aurait voulu ensevelir dans le plus profond oubli. Mais c’était là une impression personnelle qu’elle maîtrisait avec sa vaillance accoutumée ; dans cette âme énergique, il ne pouvait y avoir de lutte entre ses propres convenances et ce qui pouvait contribuer au bonheur de sa fille. Elle lui avait apporté quelques-uns des cadeaux qu’elle voulait lui faire, et la vue de ces belles choses, d’un luxe vraiment royal, ne contribua pas peu à faire vite passer pour la jeune fille, les quelques jours qui la séparaient encore de celui où elle reverrait son fiancé.

Pour Rivenne aussi, la Baronne s’était munie d’un présent qui ne pouvait manquer de lui plaire, c’était une statuette antique, toute fraîche extraite des fouilles de Pompéi ; la Baronne l’avait obtenue non sans peine et sur ordre exprès du Roi. C’était comme elle le dit à Rivenne de la façon la plus gracieuse, la seule compensation qu’elle eût su trouver pour la privation qu’elle lui avait imposée de ses chères antiques. Le présent était au plus haut point selon le cœur du bon Rivenne, et les yeux mouillés de douces larmes, il se surprenait tout prêt à dire qu’à ce prix, il se trouvait plus que payé de ses épreuves et tout disposé même à en subir de plus dures encore, s’il devait en être ainsi récompensé.

Le jour du départ arriva enfin ; on se mit en route dans l’appareil d’un train presque royal. Le voyage se fit sans incident et le palais de la Baronne, à Naples, donna à la compagnie une hospitalité plus fastueuse encore que celle de Castroleone. Les quelques jours qui précédèrent le mariage furent remplis par toutes sortes de fêtes et de cérémonies, présentation à la Cour, soirée de gala à San-Carlo, bals, assemblées, réceptions chez les plus hauts personnages, en un mot de quoi faire tourner les têtes les plus solides. Sur le désir exprès du Roi, le mariage fut béni à la chapelle royale, avec tout le déploiement de faste et de splendeur que comportait le plus haut cérémonial de la Cour et le luxe proverbial de la noblesse napolitaine. Le Roi y assista du haut de la tribune royale, et à la réception qu’il tint tout de suite après, il attacha de sa propre main un superbe bracelet au bras de la mariée et la conduisit lui-même à la Reine qui lui fit aussi un magnifique cadeau. Jamais marques de plus haute faveur n’avaient été données à de jeunes époux ; il était aisé de voir qu’en distinguant ainsi cette jeune fille si peu auparavant tout à fait inconnue, le Roi entendait marquer de façon toute exceptionnelle la considération dont il honorait la mère. Dans la foule des courtisans, c’était à qui s’empresserait de suivre cet exemple ; entourée, accablée de compliments et de prévenances, avec son grand air et sa beauté superbe, la Baronne, la grande Baronne, comme on l’appelait, semblait être une reine adulée par ses sujets. Elle répondait avec infiniment de bonne grâce ; toutefois Rivenne fut frappé de la pâleur de son visage ; l’émotion, la fatigue, la contrariété qu’elle devait éprouver de devoir figurer en compagnie du Prince, pouvaient en être cause, mais il ne manquait pas d’esprits chagrins qui ne se faisaient pas scrupule d’insinuer tout bas qu’elle s’entendait fort bien à faire bonne mine à mauvais jeu et que le temps n’était pas si éloigné où elle eût ardemment désiré de jouer au mariage de don Raphaël, un tout autre rôle que celui de mère de la mariée. Rivenne repoussait bien loin ces méchantes suppositions, mais au dedans de lui, il ne pouvait s’empêcher d’avoir des doutes ; le cœur humain, le féminin surtout, est étrangement plein de mystères, et bien naïf celui qui croit en avoir le dernier mot. Mais il n’en admirait que plus la ferme contenance de la Baronne et quand il voyait son regard s’arrêter sur sa fille avec une expression si vivante d’affection et de bonheur, il se disait que cette soi-disant perspicacité n’était qu’invention malveillante et que la Baronne avait bien oublié le passé.

Les fêtes continuèrent pendant plusieurs jours ; on était au beau moment de la saison napolitaine, et tout ce qui tenait à la Cour et à la noblesse, semblait n’avoir d’autre souci que de se divertir le mieux possible et d’étaler le luxe le plus éblouissant. Rivenne était tout à point pour s’accommoder fort bien de cette aimable vie ; sa fille était heureuse, elle brillait au premier rang dans cette suite ininterrompue de bals, de soupers, de cavalcades, de spectacles, que pouvait-il désirer de plus ? Lui-même était comblé d’amabilités et de prévenances ; ce régime lui plaisait fort et il se répétait chaque soir que tout dans ce monde allait pour le mieux des mieux.

Un mois s’était passé. Un matin, Rivenne reçut un message de la Baronne qui le priait de passer chez elle. Il s’y rendit et fut introduit dans une salle longue et haute, éclairée par une seule fenêtre qui n’y laissait entrer qu’un jour terne et rare, une sorte d’oratoire en un mot, d’aspect singulièrement sérieux. La Baronne s’y trouvait seule, vêtue d’une grande robe rouge, relevée de velours noir, de forme ancienne et sévère, bien en rapport avec le caractère solennel du lieu ; elle ne portait pas de poudre ; ses magnifiques cheveux fauves, tombaient négligemment noués, sur ses épaules. Rivenne la trouva pâle, triste ; une sorte de sombre nuage voilait la flamme de ses grands yeux.

— Je suis heureuse de vous voir, M. de Rivenne, lui dit-elle en l’invitant à prendre place ; je suis sur le point de partir et…

— Quoi donc ! s’écria Rivenne, vous songez à nous quitter !…

— J’y songe, oui vraiment, dit-elle avec un sourire mélancolique, et le plus tôt sera le mieux !…

— Mais, Madame, dit Rivenne, c’est une désertion impardonnable et nous ne pouvons en prendre notre parti !…

— Merci de votre amabilité, reprit-elle ; je vous crois et j’en suis heureuse, car je me flatte d’avoir en vous un véritable ami… Et c’est pour cela que j’ai désiré vous entretenir ; j’ai eu de grands torts envers vous et…

— De grâce, Baronne, interrompit Rivenne, motus sur le passé ! Je ne peux souffrir que vous vous excusiez, car, à ce compte, je ne me sens pas moi-même, la conscience tranquille ! Mais qu’importe cela, quand le présent est si beau, si plein de bonheur pour tous !…

— Oui, vous avez bien raison, c’est ce que nous devons nous dire ; nous avons été conduits comme par la main, par la Divine Providence ; c’est elle qui a fait la part si belle à notre enfant ! Oui, nous avons de bien grandes grâces à lui rendre et nous devons avoir toute confiance dans cette Bonté toute-puissante qui nous a si ouvertement protégés ; je le sens chaque jour plus vivement, et quelques raisons que je puisse en avoir, je serais bien sottement ingrate de me plaindre !

Elle parlait, les yeux baissés, la figure empreinte d’une cruelle expression de tristesse. Rivenne la regardait en silence ; mis hors de garde par cette transformation si inattendue, il ne savait que dire, de peur d’en venir à de pitoyables banalités.

La Baronne s’aperçut de son trouble, et soudain, se ressaisissant, elle lui tendit la main.

— Vous êtes le père, le vrai père de ma fille, dit-elle, et un homme de parfaite loyauté ; en vous, je peux avoir toute confiance. Ah, c’est qu’ils sont bien rares, ceux qui ont pour moi quelque réelle sympathie, ceux à qui je peux ouvrir mon cœur !… Pour vous, M. de Rivenne, j’ai autant d’estime que de reconnaissance, je vous dois tant ! Vous avez sauvé ma fille, vous l’avez préservée des dangers de la vie, vous me la rendez digne de toute mon affection ; ce sont là des bienfaits qui ne peuvent assez se reconnaître, et croyez bien que tout ce qu’il y a de gratitude dans mon cœur, tout ce que peut être l’affection, le respect d’une mère pour celui qui lui a rendu son enfant, tout cela en moi est à vous, sera à vous, jusqu’à la dernière minute de ma vie ! C’est ce que je tenais à vous dire ; mon départ est proche ; j’aurais eu un grand regret, un cruel remords, si je m’étais éloignée sans vous donner ce témoignage qui vous est dû !

— Mille et mille fois merci, Madame, dit Rivenne, mais en vérité, je ne crois pas avoir mérité tant d’éloges ; j’ai fait mon devoir et ma fille m’a rendu en bonheur le centuple de ce que je lui ai donné ; sans elle, isolé, sans intérêt, sans affection dans ce monde, que serais-je devenu ? Elle est heureuse, je suis heureux moi-même, il me semble que je n’ai rien de plus à désirer.

— C’est le fait d’un bon cœur, d’un cœur dévoué qui fait sa joie du bonheur de ceux qu’il aime. Et c’est bien le bonheur véritable, celui qui ne peut changer, qui ne trompe pas !… Ah, oui, M. de Rivenne, vous êtes heureux, vous méritez de l’être, et je vous envie ! Ah, je vous envie de toutes les forces de mon âme, car à moi, ce bonheur est refusé !

— Que dites-vous, Madame ! s’écria Rivenne ; si quelqu’un doit être heureux par l’affection, par le dévouement, c’est bien vous, Madame, car nul ne s’est sacrifié, nul ne s’est immolé pour son enfant, comme vous n’avez pas hésité à le faire !

— Je voudrais vous croire, M. de Rivenne ; mais en conscience, non, je ne peux me rendre ce témoignage. Le passé, cet odieux passé ne disparaîtra pas ; il a des conséquences auxquelles je ne peux me soustraire ; mieux que personne, vous pouvez le comprendre. J’aime ma fille, je l’aime de toutes les forces de mon âme, je donnerais sans hésiter ma vie, tout mon sang pour elle, je vois son bonheur et j’en suis bien heureuse, mais je ne vous envie pas moins, M. de Rivenne, oh, oui, je vous envie ! car vous, votre fille vous aime, et moi, moi, oh ! malheureuse ! elle ne m’aime pas, elle ne m’aimera jamais !…

D’un brusque mouvement, elle s’était renversée sur son siège ; les mains contractées sur la figure, elle se roidissait dans une convulsion de désespoir vraiment terrible ! Consterné, totalement hors de garde, Rivenne restait muet, immobile. Qu’aurait-il pu dire qui n’eût été banal, faux peut-être ! Au plus profond de son cœur, ne se rappelait-il pas certaines paroles toutes récentes d’Hippolyte ? Il n’en pouvait douter, la pauvre mère avait vu juste, sa fille ne l’aimait pas…

Il fallait parler pourtant ; son silence aurait été trop cruel ; comment l’entendre autrement que comme une muette adhésion !

— Vous vous trompez, Madame, dit-il, je vous l’atteste, Hippolyte vous aime, elle sait combien vous l’aimez !…

— Puissiez-vous avoir raison, dit la Baronne, et elle faisait effort pour reprendre son calme. Oui, j’aime à me le dire, ma fille sait que mon cœur, mon âme, tout ce qui est de moi, tout est à elle, et elle me le rend autant que cela lui est possible. Mais cette affection si calme, toute de raison et de volonté, quelle est la mère vraiment digne de ce nom, qui pourrait s’en contenter ! Non, M. de Rivenne, je ne peux accepter ces affirmations consolantes que vous dicte votre bon cœur ; j’ai un guide plus sûr et qui ne me trompe pas, mon instinct de mère, cette voix secrète qui nous parle, à nous, pauvres femmes, au plus profond de notre âme, et ce qu’elle me dit, je le vois dans les yeux de ma fille, dans ses paroles, dans son sourire, dans ses moindres gestes : ma fille ne voit pas en moi sa mère, elle se défie, elle a peur, elle ne m’aime pas, elle ne m’aimera jamais !…

Elle se tordait les mains dans un transport de souffrance ! Rivenne, interdit, se trouvait sans force contre cette explosion de désespoir !…

— Oui, continua-t-elle, elle a peur, peur de moi ! Et comment en serait-il autrement, après ces scènes odieuses ?… Que sait-elle de moi, cette enfant, sinon que je l’ai persécutée, que j’ai combattu son amour, son bonheur, que je l’ai haïe, que j’ai failli la faire tuer ! Lui demander de m’aimer, ah, je le sens, c’est absurde !… Et tout cela, c’est cet homme, celui qui aujourd’hui, a le droit de se dire son père, qui en est cause !… Oh, le misérable ! Il ne s’est pas contenté de briser à jamais ma vie, il faut encore qu’il me fasse haïr de mon enfant !… Oh, c’est infâme, cela ! Comment pour de tels crimes, y a-t-il encore de la clémence au Ciel ! Je blasphème ! Pardonnez-moi, mon Dieu, mais je souffre, je souffre à en mourir ! Tous m’ont en horreur, je ne puis être aimée de personne, moi qui ai tant besoin d’affection ! Oh, oui, je voudrais être morte, je voudrais disparaître et que jamais personne ne pensât à se souvenir de moi ! Qu’ai-je à faire dans cette vie maintenant. En apparence, oh oui, on me fait bon accueil, on m’entoure de prévenances, de flatteries, mais au fond, ah, je ne le vois que trop, tous s’écartent de moi, tous me craignent, tous me haïssent, jusqu’à ma fille !… Et, il faudrait m’égayer, m’étourdir, reprendre cette vie folle de Naples, sinon, ce qui me reste, c’est le joug impitoyable de mon existence au château ! Tout cela me dégoûte, m’accable, m’écrase !… Oui, j’ai honte de moi-même ; oh, Dieu, je voudrais disparaître, m’anéantir à jamais ! Au moins je pourrais me reposer, m’endormir, écarter de ma pensée ces odieux souvenirs du passé, ne plus me sentir en contact avec cette foule humaine où je suis isolée, repoussée, honnie de tous, comme une bête fauve que tous redoutent, que tous détestent ! La mort ! oh, je l’appelle à grands cris ! Mourir, est-ce si difficile ! Une seule goutte de cette fiole que j’ai là sous ma main et…

Elle eut un regard terrible !…

— Mais non, cela même m’est interdit ! On dirait que c’est pour ce Raphaël !… Ah, Dieu m’est témoin que je n’y pense plus, que je n’y ai pas pensé une fois depuis que j’ai su qu’il avait le cœur de ma fille ! Qu’il soit bon et tendre pour elle, je ne désire rien de plus. Mais pour elle surtout, je ne peux laisser peser sur moi, de telles accusations !… Non, la mort même m’est interdite ; il faut vivre, vivre de cette vie odieuse, implacable, où tout me froisse, où tout me blesse, où je ne peux plus avoir d’espoir, même dans l’affection de mon enfant !

Elle se tut, terrassée par la violence de son transport. Immobile, la figure enfouie dans ses mains, elle était la vivante image du plus irrémédiable désespoir.

— Il faut compter sur l’avenir, hasarda enfin Rivenne, sans trop savoir ce qu’il disait. L’avenir…

— Oui, l’avenir !… C’est la ressource de ceux qui n’en ont pas d’autres !… Mais il y a Dieu aussi, le Dieu des malheureux et des faibles ! Si coupable que je sois, il ne m’abandonnera pas ; il me frappe, mais j’ai confiance !…

Elle resta un instant pâle, les yeux fixes, affaissée sur elle-même, profondément abattue, brisée bien plus encore que résignée…

— Ah ! reprit-elle, je n’étais pas née pour être heureuse ! Le bonheur, quel mot vide de sens ! Je n’ai pas eu huit jours de bonheur en ma vie, et comme elle est longue cependant !… Mais pourquoi vouloir être heureuse, après tout ! Et quel droit aurais-je de l’être, quand tant d’autres ne le sont pas ! La vie est une lutte, une lutte incessante, acharnée, et ceux-là seuls méritent la victoire, qui peuvent se rendre témoignage d’avoir triomphé de leurs mauvais instincts, de s’être dévoués aux autres, d’avoir fait le bien pour le bien lui-même, sans espoir de récompense, pour être en harmonie avec la Divine Justice, la Souveraine Bonté ! Et quel mérite aurions-nous à être heureux, si nous ne connaissions pas l’effort, la douleur, la souffrance, la pitié ! Moi qui me plains, qui gémis sur mon sort, puis-je me dire que j’ai fait mon devoir, tout mon devoir, quoiqu’il m’en coûtât ! Surtout ai-je conscience de ne pas avoir cherché mon bonheur aux dépens de celui des autres ! Ah, là est la grande question ! Le sacrifice de nous-même, l’abandon de notre volonté, c’est sublime sans doute, mais n’est-ce pas, trop souvent, rien autre que de la faiblesse, une lâcheté coupable, la crainte de l’effort, de la lutte ?… Alors, quoi, devons-nous n’écouter que notre égoïsme et sacrifier les autres à nous-mêmes, dans quelle mesure le pouvons-nous ? Ce terrible problème, Dieu seul peut nous aider à le résoudre, car que faire, abandonnés à notre misérable nature toujours prête à nous séduire, à nous tromper !… Aussi, je me le répète sans cesse, quand je suis tentée de me plaindre, j’aurais pu être plus heureuse, mais surtout j’aurais pu mieux vivre !… Oh, oui, je le sens bien maintenant, si j’avais lutté contre moi-même comme j’ai lutté contre les autres, que de déceptions, que d’amertumes, de dégoûts je me serais épargnés ! Mon erreur a été de vouloir à tout prix être heureuse ; je croyais pouvoir me satisfaire en cédant aux inspirations de mon orgueil, aux impulsions de mes instincts, aux élans aveugles de mon cœur ; j’ai cherché l’affection, une affection vraie, loyale, désintéressée, il me semblait possible de la mériter ! Tenez, ce Raphaël, aujourd’hui je peux le dire, je l’ai beaucoup aimé ; maintenant, j’ai peine à le comprendre, mais ces emportements irrésistibles du pauvre être humain, à quoi bon vouloir les expliquer !… Et ce n’était pas un de ces vulgaires caprices que l’on oublie aussi vite qu’on y a cédé ; non, je croyais que je pourrais unir indissolublement ma vie à la sienne !… Et c’est ma seule excuse ; autrement, aurais-je été, comme je l’ai fait, jusqu’à la violence, presque jusqu’au crime ! Sotte dupe que j’étais, je me persuadais qu’à force d’amour, je pourrais forcer l’amour ! J’ai succombé, ce n’est que justice, je méritais d’être plus durement punie !… Et maintenant, indigne pécheresse que je suis, Dieu dans sa souveraine miséricorde, au lieu de me frapper, de me livrer à mes regrets, à mes remords, ne me donne-t-il pas trop de bonheur ! Car, voyez quelle chose étrange : si j’étais présomptueuse, ne pourrais-je pas croire que ce sont mes égarements même dont la Providence s’est servie pour me ramener ma fille ! Ma fille, mon enfant que j’ai tant désirée, que j’ai tant pleurée, voilà que par un concours d’événements absolument inouïs, humainement inexplicables, elle m’est rendue au moment où je n’osais plus conserver d’espérance ! Pourquoi ne le dirais-je pas, ne pourrais-je voir là un miracle, une intervention directe de la puissance de Dieu !… Aussi quelle reconnaissance n’ai-je pas pour cette Divine Bonté que rien ne lasse, rien ne rebute ! Comment pourrai-je jamais me rendre digne des bienfaits dont elle me comble ! Et surtout, comment pourrais-je me plaindre s’il reste encore quelque ombre sur mon bonheur ! Oui, si j’avais l’affection de ma fille, ah, oui, je serais trop heureuse, j’aurais peur de mon bonheur, je sais trop bien que je ne l’ai pas mérité ! Il faut donc que je me résigne ; le temps fera son œuvre, si c’est la volonté de Dieu ; c’est à sa bonté que je me confie ; il y a si peu de temps, et je m’en souviens avec horreur, que je n’osais plus même espérer !

Elle s’était rassérénée ; toute pâle, les yeux levés au ciel, entourée comme d’une auréole par les masses fauves de sa chevelure, on aurait cru voir une de ces figures extatiques qui dans les profondeurs des vieilles églises, semblent sortir des noires ombres des anciens tableaux !…

Soudain, elle revint à elle, son regard perdu comme dans quelque vision mystique, reprit toute son énergique précision.

— Excusez-moi, dit-elle, et elle lui tendait la main ; excusez-moi ; je ne vous occupe que de ma personne, je me raconte comme un enfant qui croit que le monde finit à lui ! Hélas, ils sont si rares, ceux à qui je peux confier mes pensées, et il est si doux de trouver un cœur qui consente à s’intéresser à vos douleurs ! Mais c’en est assez, et dans ce qui m’a fait désirer de vous voir, moi, personnellement, je ne suis pour rien. Il s’agit de ma fille, et c’est à ce moment surtout, que je suis heureuse de savoir qu’elle a en vous, un père et un appui. Je vais partir dans deux jours, pour longtemps, et je dois vous le dire, je ne pars pas sans une arrière-pensée inquiète. Ma fille est heureuse, n’est-ce pas ; elle a un mari qui l’aime et qu’elle aime, tous lui font bon visage, il semble qu’elle ait tout à souhait. Oui, mais vous savez quelles sont les surprises de la vie ; les jeunes esprits ne s’en doutent pas ; pour eux, tout est joie et confiance ; ils ignorent le danger ; c’est cette ignorance qui m’effraie. Hippolyte est belle, elle est charmante, et ici, dans cette foule frivole, toute au plaisir, les occasions vont naître en foule pour elle de se laisser étourdir, enivrer, que sais-je, de ces adulations, de ces hommages intéressés qui coûtent si peu à ces esprits égoïstes et corrompus qui l’entourent ! Elle sera recherchée, ardemment désirée ; il ne peut en être autrement ! Et quelles intrigues vont naître autour d’elle, que de basses envies, que de malveillances, de haines peut-être ! Je parle par expérience, j’en ai trop souffert, et j’ai peur, oui, j’ai peur pour ma fille ! Si son sort devait être ce qu’a été le mien, oh, je vous le dis, pour moi, ce serait une douleur plus cruelle encore que toutes celles que j’ai endurées !… Et c’est pour cela que j’ai voulu vous parler ; en vous, j’ai mis tout mon espoir, toute ma confiance ; vous seul, pouvez être son appui, son protecteur, son ange gardien !… Moi, personnellement, que pourrais-je faire ! Elle n’ose se confier à moi ; vienne un de ces secrets douloureux qui ne peuvent se verser que dans un cœur pour qui l’on n’a rien à cacher, elle ne viendra pas à moi, son âme a peur de la mienne ! Et je devrais voir son angoisse sans pouvoir la secourir ! Peut-être même les avis que je voudrais lui donner, ne feront-ils que la froisser, l’aigrir, la jeter même dans quelque malheureuse résolution !… Je n’ose affronter un tel danger, il vaut mieux que je m’efface, que je disparaisse !… Ah, je vous le jure, c’est cruel de devoir se résoudre à une pareille lâcheté ! Voir son enfant en péril et ne pas oser se jeter devant elle pour la défendre, la sauver !… Mais, c’est encore une des cruautés de ma vie, à celle-là aussi, je dois me résigner !… Et que faire alors ? Sur qui compter pour veiller sur elle ! Son mari ! Hélas, vous le connaissez ; je crois qu’il aime ma fille et qu’il ne veut que son bonheur, mais cette pauvre tête frivole, de quel secours peut-elle être s’il vient quelque complication dangereuse ! Son père ! Ah, c’est bien pire encore ! A-t-il jamais rien pris au sérieux dans la vie, cet homme qui n’a qu’un seul culte, celui de sa propre satisfaction, de son égoïsme impitoyable, effréné ! Sa fille, il l’aime, dit-il ; c’est-à-dire, il croit l’aimer ; elle flatte son amour-propre, elle met dans sa vie, il ne sait quel sentiment nouveau qui lui plaît par la nouveauté même ; pour cet esprit incohérent, avide d’imprévu, tout à la distraction du moment, il en est d’elle comme d’un jouet qu’on donne à un enfant ; il s’en éprend, il s’en amuse à la folie ; vienne un autre caprice, il ne s’en souviendra même plus ! Oh, si la vie de sa fille était en danger, qu’il déploie, pour la sauver, une énergie physique, un courage à toute épreuve, cela est hors de doute, mais que dans une situation difficile, compliquée, il puisse bien la conseiller, qu’il prenne la peine de la diriger, de la soutenir, qu’il l’entoure de la patience, de la sollicitude, de la tendresse ardemment dévouée d’un père qui sacrifie tout au bonheur de son enfant, ah ! de cela, ma perruche en serait plus capable ! Que dis-je ? Son exemple et sa présence auprès de ma fille, dans quelque conjoncture délicate, ne peuvent que m’effrayer !… Vous seul me restez donc, Monsieur de Rivenne, vous, le vrai père d’Hippolyte, si c’est l’affection sincère et dévouée qui donne droit à ce titre ; et je vous en fais ici l’ardente prière : prenez ma place auprès de notre fille, soyez ce que je ne peux pas être, son conseiller, son appui, son protecteur, gardez-la des autres, gardez-la d’elle-même ! Hélas, elle est si jeune, si disposée à croire au bien, à se laisser aller aux impulsions de sa loyale et aimante nature ! Et que peut-elle connaître de ce monde qui l’entoure, qui l’adule, qui cache si bien son froid égoïsme, ses bas calculs ! Ah, je le sais, la tâche est difficile ; la jeunesse ne veut pas être protégée ; elle n’a que faire de l’expérience des autres, elle s’irrite des conseils de prudence, prend la violence pour la force et met son amour-propre à braver le danger ! Il faut savoir lui dire, lui prouver qu’elle se trompe ; il n’y a que l’amour sans bornes des parents qui peut accepter cette ingrate besogne, et c’est pour cela que je viens à vous, à vous son père, à votre tendresse inépuisable, à votre sage et active bonté ! Vous, présent, je me sens pleinement rassurée ; quoi qu’il arrive, je sais que vous verrez le danger, que vous avez l’expérience et la fermeté nécessaires pour le combattre. Puis, en tout temps, en toute circonstance, disposez absolument de moi ; un avis, un mot de vous, et je viens prendre ma part du péril et de la lutte ! Hélas, ma fille ne s’étonnerait pas de me voir m’exposer à sa colère, la provoquer peut-être, tandis que vous !… Non, il ne faut pas qu’entre vous et elle, il y ait jamais l’ombre d’une mésintelligence, rien qui ressemble à un sentiment amer ; s’il faut en venir à ces extrémités, aux avis pénibles, aux remontrances douloureuses, c’est moi qui dois en porter le poids ! Que me resterait-il de mon rôle de mère, si je reculais devant cette responsabilité ! Et s’il y a danger, de quelque part qu’il vienne, ah, malheur au coupable ! Il verrait ce que je pourrais faire pour défendre, pour sauver mon enfant !…

Elle parlait ainsi, et sur sa figure passionnée, dans ses grands yeux à l’ardent regard, Rivenne voyait passer, avec la rapidité de la tempête, cette infinité de sentiments complexes, tendresse, mélancolie, désespoir, menaçantes colères, déterminations audacieuses et implacables, et il comprenait trop bien l’angoisse qui lui étreignait le cœur. Si rompu qu’il fût aux rudes expériences de la vie, habitué de longue date comme il l’était, à la morale complaisante, aux faiblesses de son temps, il sentait que cette mère avait bien raison de vouloir en préserver son enfant, que sa sollicitude n’était motivée que par trop d’exemples, qu’elle ne demandait rien qui ne fût bien naturel, en le suppliant de veiller sur sa fille, de remplir auprès de la jeune femme, le rôle tutélaire auquel sa mère se voyait forcée de renoncer. Ce fut donc avec une effusion sincère et en pleine conscience de l’engagement sérieux qu’il prenait, qu’il promit de suivre de près Hippolyte, de continuer à exercer auprès d’elle, cette responsabilité de père dont il avait pu se croire à peu près déchargé. Ces assurances données du ton le plus ferme, semblèrent aller au cœur de la pauvre mère ; l’émotion qu’elle voyait chez cet homme de trempe si énergique, la touchait au plus profond de son âme ; ce fut les yeux pleins de larmes, qu’elle le remercia dans les termes les plus propres à émouvoir cette loyale nature de gentilhomme et de soldat.

Ils se séparèrent sous cette impression ; Rivenne en se trouvant seul, se disait que malgré les orages et les défaillances de sa vie, la Baronne méritait encore bien plus d’estime que tant d’autres qui, plus irréprochables en apparence, n’auraient pas eu, exposées aux mêmes tentations, la même énergie pour se repentir et se relever.

Dès le lendemain, la Baronne partit ; le silence se fit sur elle ; dans le tourbillon des plaisirs, de cette folle vie de Naples, on eut vite fait de s’occuper d’autres sujets. Sa fille lui conservait-elle quelque pensée d’affection, Rivenne n’osait guère s’en enquérir ; il savait qu’il y avait entre elles un échange de lettres et Hippolyte lui parlait quelquefois de sa mère, mais il ne pouvait distinguer s’il n’y avait pas là plus de souci des bienséances que de véritable sympathie, et il eût éprouvé un sentiment pénible à en faire trop vivement la constatation. Il n’insistait donc que dans la limite du strict nécessaire ; toute ingérence dans ce domaine réservé des relations filiales pouvait bien aisément paraître indiscrète sinon blessante, et il lui importait avant tout de conserver l’entière confiance de la jeune femme ; ne fût-ce que pour pouvoir remplir en conscience le devoir qu’il avait assumé auprès d’elle, il eût été plus qu’imprudent de lui laisser voir qu’il exerçait une surveillance dont il avait à rendre compte à cette mère que rien ne rapprochait de sa fille. Du reste, son rôle paternel ne mit pas sa clairvoyance à trop rude épreuve ; Hippolyte prenait largement sa part des plaisirs que la facile vie de Naples semait à profusion autour d’elle, mais dans cet enivrement, elle gardait une sage réserve, et par une exception toute à sa louange, sa conduite ne donna prise à aucune médisance. Puis vinrent les événements ordinaires de la vie ; Rivenne eut la joie de se voir promptement grand-père. La Baronne venait assister aux couches de sa fille, et en regagnant le château, elle prenait avec elle l’enfant qui, on en était convenu, devait lui être confié, tout au moins pour les premières années. La jeune mère ne s’affligeait pas trop de cette prompte séparation ; l’usage le voulait ainsi, usage impérieux, universel, et les exigences de la vie de cour se seraient mal accommodées des soins exigeants que réclament ces frêles existences. Tous donc trouvaient leur compte à ce mode de faire, et la Baronne toute radieuse, pouvait emporter dans sa lointaine retraite, ces petits êtres à qui elle allait prodiguer, tout à son aise, sa sollicitude et son affection.

 

Sept ans se passèrent ainsi, rapides comme un songe. Un jour, Rivenne, confortablement occupé dans son cabinet à classer ses chères antiques, vit entrer sa fille toute rayonnante et fort affairée ; il y avait ce jour-là grand corso, souper et spectacle de gala ; il fallait quelque objet de grand intérêt pour que la jeune comtesse trouvât à distraire quelques minutes de son temps, pour venir entretenir son père. La chose était de conséquence en effet, et Rivenne faillit tomber de son haut quand sa fille lui apprit qu’il ne s’agissait de rien moins que d’aller rendre visite à la Baronne, à Castroleone, et qu’elle venait lui proposer d’être de la partie. Certes, la nouvelle était surprenante, non qu’il ne fût très naturel que la jeune femme fût désireuse de voir sa mère et ses enfants, mais c’était la première fois que pareille fantaisie lui venait à l’esprit, et Rivenne avait encore le passé trop présent à la mémoire pour avoir jamais eu la moindre pensée que sa fille, au plus vif des exigences et des plaisirs de la vie de Naples, fût tentée de retourner à ce château dont malgré tout, elle ne pouvait garder un bon souvenir ; si tout autre qu’elle lui en eût parlé, il aurait eu trop grande peine à y croire. Que s’était-il donc passé qui motivât ce rapprochement subit, Rivenne ne pouvait le discerner ; s’en enquérir risquait de mal disposer Hippolyte ; le mieux était d’accepter l’événement comme chose toute naturelle et d’espérer que cette visite inattendue aurait de bonnes conséquences pour les rapports entre la mère et la fille. Il réprima donc de son mieux toute manifestation de surprise et adhéra de tout cœur à la proposition de la jeune femme. Il s’agissait de se joindre à un joyeux cortège de jeunes dames, des amies d’Hippolyte, accompagnées de leurs maris et de quelques aimables cavaliers, tous vivement désireux de voir ce lointain Castroleone aussi célèbre maintenant pour les événements romanesques dont il avait été le théâtre qu’il l’était jadis par la splendeur de son hospitalité. Depuis le mariage de sa fille, la Baronne avait beaucoup restreint ses réceptions ; quelques contemporains, ses voisins les plus proches y étaient seuls admis ; pour les autres, elles étaient devenues une sorte de tradition d’une magnificence quelque peu étrange, avec un élément romanesque bien fait pour piquer la curiosité ; les invités d’autrefois se plaisaient à en rebattre les oreilles de la jeunesse, tant et si bien que lorsqu’Hippolyte parla de rendre visite à sa mère, toutes ces têtes folles prirent feu et n’eurent pas de repos qu’elle ne leur eût promis de les emmener avec elle. Le bon Rivenne qui, malgré son âge, aimait fort à se divertir en aimable compagnie, se promettait grand plaisir de ce voyage, sans parler de l’arrière-pensée que nourrissait son bon cœur, sans trop y croire cependant, de profiter de cette rencontre pour avancer, autant qu’il lui serait possible, l’œuvre de la réconciliation entre la mère et la fille.

Après quelques jours consacrés aux préparatifs, on se mit en route en nombreux et brillant équipage, les dames en carrosse, les hommes à cheval, le tout suivi d’un fort gros train de bagages et d’une bonne escorte de valets bien armés. Le trajet s’accomplit sans incidents. On fit couchée à Solmone où Rivenne retrouva le petit marquis Biffi, toujours gouverneur peu satisfait de cette tranquille cité ; il avait monté en dignité et était maintenant gouverneur de toute la province, avec une augmentation de traitement qui adoucissait quelque peu ses regrets de rester confiné dans ce poste si loin de la Cour ; du reste toujours aussi menu d’esprit que de taille, et babillard, étourdi et médisant comme au temps jadis ; toujours au mieux, s’empressait-il de le dire, avec sa fière voisine, la souveraine de Castroleone, et n’en disant que tout juste assez de bien pour pouvoir en dire très suffisamment de mal. Le personnage ne plut pas mieux à Rivenne que par le passé et ce fut sans regret qu’il lui dit adieu.

L’étape suivante qui était la dernière, les conduisit à ce village où ils avaient été témoins de la terrible justice exercée sur l’heure par la Baronne sur un de ses paysans. L’histoire eut grand succès auprès de la compagnie ; cette énergie sans merci répondait bien à l’idée que ces jeunes gens se faisaient de cette quasi-souveraine dont on leur avait si souvent conté les hauts faits. Sur la place du village, à l’endroit même où le paysan avait été mis à mort, ils purent voir une commémoration de l’événement qui avait bien son éloquence : c’était une croix peu élevée, taillée à grands coups dans une pierre grise à peine dégrossie, avec ces mots gravés sur le piédestal :

« Ici, le 20 juin 1750, Domenico Tassone, trois fois assassin, est mort, justement puni pour ses crimes. Priez pour lui. »

Cette inscription d’une concision énergique, fut lue en silence ; il était aisé de voir que même chez ces têtes légères, elle produisait une impression sérieuse, presque sinistre ; c’était comme une menace durement formulée à l’adresse de quiconque oserait contrevenir à une impitoyable volonté. Hippolyte restait silencieuse ; il semblait à Rivenne qu’il lisait sur la pâleur de son visage, dans son regard troublé, qu’elle retrouvait au plus profond de sa mémoire, ses émotions d’autrefois, cette terreur irrésistible qui avait failli arrêter leur entreprise et leur faire rebrousser chemin.

Mais la jeunesse n’est pas pour s’attarder sur les impressions tristes ; on se remit en route, le grand air, le beau soleil, l’attrait de cette marche qui était presque un voyage de découverte, eurent vite fait de remettre la gaieté dans les rangs de l’aimable troupe ; on approchait du but et la curiosité s’excitait à chaque instant davantage. Bientôt, dans la traversée de la montagne, on vit paraître une troupe de dix cavaliers bien montés et bien équipés que Rivenne reconnut pour être des gardes de la Baronne. À leur tête était un officier de bonne mine qui présenta à Hippolyte et aux siens, les compliments de bienvenue de la maîtresse du domaine. Il se trouva qu’il avait été au service du Roi, dans un régiment en garnison à Naples, où il avait connu plusieurs des jeunes cavaliers de la compagnie ; on lui fit grand accueil, et la marche continua sous ces favorables auspices. On eut bientôt franchi les crêtes rocheuses qui dominent la vallée de Castroleone et on descendit rapidement vers le château. Rivenne remarquait combien le pays avait bonne apparence ; tout s’y était fort amélioré depuis son premier passage ; les champs, les oliviers, les vignes étaient en pleine prospérité, les villages respiraient l’aisance et les paysans bien vêtus, bien nourris, n’avaient plus cette expression inquiète, farouche, qui à ce moment, l’avait si fort frappé. Il lui semblait qu’il se trouvait lui-même plus à l’aise, comme si on l’eût allégé de quelque lourd fardeau ; le digne gentilhomme aimait à voir autour de lui la paix et le bien-être, et il se prenait à augurer favorablement de ce voyage où tout s’annonçait si bien.

On tourna un contrefort de la montagne ; soudain, vivement éclairé par le soleil couchant, le château apparut, couronnant son piédestal de rocher du noble déploiement de ses grands édifices ; à ses pieds, la vallée s’étendait radieuse de verdure et de riches moissons ; c’était un spectacle calme et imposant tout ensemble, encadrement bien approprié à la figure si originale qui le remplissait de son énergique personnalité. Telle était la vivace réalité de cette impression qu’elle s’imposa à la joyeuse compagnie des voyageurs, peu sensibles pourtant aux séductions du pittoresque, et ils saluèrent d’une exclamation, ce but de leur course qui se révélait à eux sous cet aspect grandiose. Une émotion bien réelle faisait briller le regard d’Hippolyte ; c’est là qu’elle allait revoir ses enfants ! Rivenne qui l’observait, se sentit heureux de cette expansion maternelle ; il lui eût été pénible de ne trouver à ce moment chez sa fille, que froideur et frivolité. Restait l’accueil réservé à la mère ; que devait-il être ? Rivenne n’osait trop en préjuger le secret.

On avançait rapidement ; l’ombre du soir envahissait la vallée ; il faisait presque nuit quand on atteignit les murailles du château. À la première porte, le commandant des gardes, entouré d’une nombreuse escorte, attendait les voyageurs pour leur souhaiter la bienvenue et leur faire un cortège digne d’eux. On gravit la grande rampe à la lueur des torches ; puis on traversa la première enceinte. Ces murailles énormes, les dimensions colossales de ces bâtiments à demi-perdus dans l’ombre, l’imposant appareil militaire déployé sur le passage, tout concourait à donner aux visiteurs l’impression qu’ils entraient dans une vraie résidence de grand seigneur, presque la demeure d’un souverain ; tout entiers à l’étonnement du spectacle, ils cheminaient en silence, regardant autour d’eux, comme s’ils se fussent attendus à voir quelque scène étrange surgir dans ce cadre de si vaste dimension. Enfin on entra dans la grande cour ; les façades près du pavillon de la Baronne, étincelaient de lumières ; sur ce fond éblouissant, les grands arbres dessinaient en ombres noires leurs troncs puissants et leurs vastes masses de feuillage. Sur le parcours, une foule de serviteurs, toute la population du château se pressait avide de voir les nouveaux venus. Le cortège s’avançant à la lueur des torches, atteignit enfin l’entrée du pavillon ; là, dans leur splendide costume, les gardes Albanais se tenaient immobiles, vivante image de la force et du suprême luxe d’Orient. On mit pied à terre ; Rivenne donna la main à Hippolyte, et à leur suite, toute la compagnie entra dans le premier vestibule.

La vaste salle était comme inondée de lumière ; les grands candélabres, les torches portées par de nombreux valets, éclairaient comme de l’éclat du jour, les imposantes colonnades, le majestueux escalier tout étincelant de bronzes, de marbres et de fleurs. Sur les premières marches, entourée de ses dames d’honneur et de ses hauts dignitaires, se tenait la Baronne en magnifique toilette, mais plus belle encore de sa royale beauté. Une vive émotion animait sa figure, ses grands yeux flamboyaient et s’éteignaient tour à tour, comme s’ils se fussent à demi-cachés sous un voile de larmes ; tout près d’elle, étroitement serrées contre les plis de sa robe, apparaissaient trois jolies petites figures d’enfants, deux garçonnets et une fillette, charmants à voir dans leur grâce mignonne, bien qu’un peu intimidés par la vue de cette foule d’inconnus. Dégageant sa main, Hippolyte courut à sa mère et se jeta dans ses bras avec un élan dont la spontanéité ne laissa pas que de surprendre Rivenne ; la mère et la fille s’unirent dans une longue et tendre étreinte. Puis ce fut le tour des enfants ; leurs parents les couvrirent de baisers et de caresses, s’émerveillant de leur belle mine, de leur air de bonne grâce et de santé. La Baronne fit accueil à ses hôtes avec ses grandes manières si bien nuancées d’une parfaite amabilité ; à Rivenne, elle tendit la main avec un sourire tout empreint de l’affection la plus cordiale ; tout en elle respirait une noble et calme aisance, véritable attitude de souveraine que rien ne saurait troubler. Les présentations se firent, puis la Baronne suivie de ses dames d’honneur, regagna ses appartements, emmenant avec elle sa fille, Raphaël et leurs enfants ; les autres invités furent conduits dans leurs logements ; il s’agissait de réparer le désordre du voyage et de faire toilette pour la réception du soir.

On avait réservé à Rivenne l’appartement qu’il avait précédemment occupé. Que d’impressions, que de souvenirs l’y accueillirent réveillant en lui des émotions bien diverses ! Mais en ce moment le digne gentilhomme n’était pas disposé à se livrer à des pensées sérieuses ; il se sentait tout radieux de bonheur ; toutes choses s’étaient passées bien mieux qu’il ne s’y attendait ; entre la mère et la fille, la rencontre avait été si cordiale, si bien empreinte d’une véritable et tendre affection ! Quelle était la cause de ce changement ? Il ne songeait pas à se le demander ; l’effet lui suffisait ; il lui semblait qu’une main de fée venait de lever le dernier voile qui jetât encore quelque ombre sur sa vie ; tout lui paraissait bon, beau, adorable ; dans son brave cœur d’ami et de père, il se sentait profondément heureux.

Le moment était venu de se rendre chez la Baronne. Revêtu de ses plus beaux habits de cérémonie, décoré de tous ses ordres, il fit son entrée dans son maintien le plus noble, comme il l’eût fait à Versailles. Et ces grandes façons étaient tout à fait de mise, car la vaste salle de réception, en grand appareil de fête, présentait l’aspect le plus imposant. Pour faire honneur à ses hôtes, la Baronne avait invité tout ce qu’il y avait de personnages de marque dans son voisinage ; réunis au personnel du château, aux nouveaux venus tout étincelants dans leurs riches habits de gala, cet ensemble formait une foule de la plus somptueuse apparence, une vraie cour digne d’un souverain. Centre radieux de cette brillante assemblée, la Baronne, en superbe toilette, couverte de diamants et de perles, tenait cercle avec sa noble dignité de vraie grande dame, et il était aisé de voir que ces jeunes seigneurs rompus au grand luxe des cours souveraines, ces rieuses jeunes dames toutes prêtes à s’égayer des ridicules de province, étaient sous le charme de cette fière beauté, sous le prestige de ces nobles et grandes manières. À côté de sa mère, Hippolyte, en splendide toilette, toute rayonnante d’amabilité et de grâce, apparaissait comme la vivante image de la jeunesse heureuse. Raphaël, lui aussi, se multipliait pour faire les honneurs de cette première réception ; à le voir, auprès de la Baronne, si empressé et si respectueux, les esprits les plus portés aux réminiscences désobligeantes, ne pouvaient rien trouver qui donnât pâture à leurs malins penchants. Dans cette foule, Rivenne eut bien vite rencontré nombre de figures de connaissance, ne fût-ce que dans le personnel du château, dames et demoiselles d’honneur, officiers, intendants, jusqu’au vieux chapelain, un peu courbé par l’âge, mais toujours onctueux d’humilité et de docile souplesse. Là aussi, si peu observateur qu’il fût, il fit la remarque que sur toutes ces figures, naguère réservées jusqu’à la contrainte, il y avait un épanouissement, une expression de calme et de sérénité qui faisait vraiment plaisir à voir. Sans trop chercher à en découvrir la cause, il se sentait heureux de ce changement et il lui semblait que tout autour de lui, il régnait comme une atmosphère caressante tout imprégnée de bien-être et de cordialité !

En ce moment les portes du salon s’ouvrirent ; un majordome, en grand équipage, annonça le souper. La Baronne conduisit le cortège de ses hôtes dans une vaste salle décorée avec la plus grande richesse, digne encadrement des tables magnifiquement ornées, étincelantes de cristaux, d’orfèvrerie, de lumières et de fleurs. On prit place aux sons d’une musique installée dans une haute tribune et tout aussitôt le repas commença, exquis d’abondance et de délicatesse. Il était aisé de voir que ce luxe royal dépassait de beaucoup l’attente des invités, et à entendre les compliments qu’ils en faisaient à Hippolyte, on pouvait juger que les promesses qu’elle avait pu faire, se trouvaient plus que largement tenues.

Après le souper, on regagna les salons ; il y eut concert, danse et jeu. La soirée se passa ainsi au grand agrément des hôtes du château. Rivenne eut l’occasion de causer assez longuement avec la Baronne ; comme toujours elle eut pour lui les égards les plus délicats, les mots les plus aimables ; elle paraissait vraiment heureuse, gaie même ; et si parfois on pouvait surprendre au plus profond de ses grands yeux quelque ombre de tristesse, ce n’était plus que des nuances fugitives, inséparables de la tournure sérieuse de son esprit, et elle se retrouvait bien vite tout aimable et gracieuse, avec une bonne humeur de jeunesse qui certes, n’était pas cherchée. Le bon Rivenne en était tout heureux et il se trouvait aisément à l’unisson du vivace entraînement auquel tout autour de lui, s’abandonnait la folle jeunesse.

Comme il parcourait les salles, tout pénétré de ces agréables impressions, il avisa dans un de ces recoins qu’affectionnent les modestes et les timides, une figure de prêtre qui ne lui parut pas inconnue. En effet c’était le curé de campagne dont il avait fait connaissance à son premier voyage, dans la rude circonstance de cette mort si brusquement infligée sur place comme châtiment d’une rixe de paysans. Il alla à lui et lui fit accueil dans les termes les plus propres à le mettre à son aise ; le bon prêtre, toujours timide et confus de nature, lui témoigna de son mieux qu’il lui savait gré d’être venu à lui. Explications faites, il se trouva que la Baronne avait jugé qu’il était assez longtemps resté dans cette cure perdue, et appréciant son mérite, elle l’avait installé au château avec le titre officiel de chapelain de ses gardes, le chargeant aussi de donner quelques leçons à ses petits-enfants. L’occasion était bonne pour se renseigner à leur sujet, Rivenne s’empressa de lui demander ce qu’il pensait de ses élèves.

— Tout le bien possible, je vous assure, répondit le bon prêtre, et à voir l’expression de son visage, on jugeait bien que l’éloge était sincère. D’aimables natures, de bons petits cœurs droits et francs, affectueux et expansifs, avec leurs petites volontés sans doute, mais pas plus qu’il ne faut pour montrer que, chez eux, la bonté ne dégénérera pas en faiblesse. Et comment en serait-il autrement ? Avec l’exemple toujours présent de Madame la Baronne, ils ne sauraient s’égarer. C’est elle qui les façonne à son image, qui forme leur cœur et leur esprit. Elle les aime tant ! Et comme ils l’aiment, eux aussi ! Ah, ces affections de famille, quelle bénédiction céleste ! Comme cela est sain et pur ! Rien qu’à leur contact, on se sent meilleur et heureux !

— Il est certain, dit Rivenne, que tout ce que je vois ici m’indique qu’il s’y est produit de grands changements. La Baronne, notre aimable hôtesse, a toujours été au plus haut point, charmante et captivante, mais elle avait l’esprit sévère et la main ferme, pour ne pas dire rude ; qu’en est-il maintenant ?…

Cette question si directe sembla ramener le digne prêtre à sa réserve d’autrefois ; il jeta autour de lui un regard empreint d’une timidité presque craintive.

— Madame la Baronne, dit-il enfin, est aujourd’hui bien apaisée… Oui, et Dieu en soit mille fois loué… aujourd’hui elle est bien apaisée…

La formule lui paraissait bonne, car il y revenait avec complaisance…

— Et cet apaisement, dit Rivenne, se répand aussi autour d’elle, à ce qu’il m’a paru ?

— Cela est vrai, reprit l’aumônier ; oui, grâces à Dieu, tout est bien plus calme !… Ah, ce n’est pas trop tôt, car nous avons passé de bien dures années !… Madame la Baronne était si sévère !… Oh, je ne veux pas dire qu’elle eût tort : Dieu m’en garde, mais… Enfin, tout cela est bien loin ; il y a beaucoup de paix et de calme, maintenant, chez les petits comme chez les grands ; nul n’en est plus heureux que moi, et cela, Monsieur le comte, je le dis du plus profond de mon cœur, je vous l’assure.

— Je vous crois, Monsieur l’abbé, dit Rivenne, je vous crois, et je l’ai constaté moi-même en faisant route pour venir ici. Le paysan est bien mieux tenu ; les gens des villages ont meilleure tournure, l’air moins farouche, moins craintif, et tenez, c’est précisément dans votre ancienne paroisse que je l’ai remarqué, dans ce village où, vous vous en souvenez, la Baronne a si lestement expédié je ne sais quel mauvais drôle…

Ce retour au passé ne semblait pas être du goût du digne prêtre ; il regardait tout autour de lui d’un air peu rassuré, comme s’il eût craint de revoir tout-à-coup quelque triste spectacle. Rivenne s’en aperçut et comprit qu’il s’était hasardé sur un terrain brûlant ; heureusement il était facile de revenir à des sujets moins tristes.

— Bah ! dit-il, tout est bien qui finit bien ; si notre excellente hôtesse n’avait pas tenu haut la bride à ces sauvages, ils auraient été les premiers à s’en mal trouver, et nous-mêmes, nous ne serions pas ici, à nous réjouir de cette réunion de famille. Profitons donc du présent, Monsieur l’abbé, et ayons confiance dans l’avenir ; nos mauvais jours sont bien passés !

— Ainsi-soit-il, Monsieur le comte, et que Dieu vous entende ; nous ne saurions assez lui rendre grâce pour la paix qu’il fait régner ici.

Ils se séparèrent ; Rivenne se sentait quelque peu las du voyage ; il fit encore un tour dans les salles, prit congé de la Baronne et se retira.

Le séjour si bien commencé continuait à la satisfaction de tous ; c’était chaque jour, nouveaux amusements, promenades, chasses, concerts, divertissements de toutes sortes ; les jours passaient vite, et si blasés qu’ils fussent, les invités de Naples ne songeaient pas à regretter d’avoir quitté la grande ville. Rivenne prenait fort bien sa part des plaisirs de tous ; sa nature sociable s’accommodait à merveille de cette agitation mondaine. Chaque jour, il se plaisait à constater la bonne harmonie qui paraissait régner entre Hippolyte et sa mère, et peu soucieux d’en rechercher les causes, il se sentait pleinement heureux du résultat. Puis il s’était fait grand ami des enfants qui le traitaient tout à fait comme le meilleur des grands-pères, et dans le contentement de son cœur, le digne gentilhomme en venait à se dire qu’il n’avait jamais été plus heureux.

Un matin, il était sorti de bonne heure à son ordinaire, et faisait le tour des terrasses, admirant les eaux jaillissantes, les statues, les beaux parterres de fleurs tenus comme ne l’étaient pas les plus riches jardins royaux. Tout en marchant, il vint jusqu’à la partie la plus rapprochée du grand pavillon d’angle habité par la Baronne et s’engagea dans les massifs d’arbres verts, ornement fastueux de cette partie des terrasses ; là, derrière un épais fourré de lauriers et de myrtes, il entendit de gais éclats de rire et un bruit de petites voix qui annonçait la présence des enfants. En bon grand-papa, il continua de ce côté et bientôt, au détour d’une allée, il se trouva en présence de la Baronne, qui, assise sous une élégante petite rotonde à colonnes, assistait, entourée de ses femmes, aux ébats de la joyeuse petite troupe. À la vue de Rivenne, elle se leva et l’invita dans les termes les plus aimables à prendre place auprès d’elle. Le digne gentilhomme ne se fit pas prier ; le spectacle de ces gentils enfants, les caresses qu’ils lui prodiguaient, réjouissaient sa tendresse paternelle, et il était tout heureux d’en jouir en aussi bonne compagnie. C’est qu’il avait bien lieu d’être fier de la bonne grâce de ses petits-enfants ; ils étaient tous trois grands et forts et sur leurs figures finement dessinées, avec leurs beaux cheveux blonds et leurs grands yeux bleu-sombre, on pouvait voir les promesses d’une réelle beauté. Chose singulière, rien en eux ne rappelait leurs parents, très bruns l’un et l’autre d’yeux et de cheveux, et de figure plutôt ronde. Par une intuition soudaine, Rivenne reconnut en eux, une ressemblance frappante avec la Baronne ; c’était la même forme ovale de la figure aux traits d’un dessin très pur, le même teint d’une pâleur lumineuse, la même couleur de cheveux blonds tirant légèrement sur le fauve, surtout l’éclat si caractéristique des yeux d’un bleu glauque comme la mer. Puis sur ces figures enfantines, il semblait qu’on vit déjà l’indice d’une conscience droite, d’une volonté ferme, unies à une franche bonté. Il ne put s’empêcher d’en faire la remarque ; en l’entendant, les grands yeux de la Baronne resplendirent d’un éclair de joie presque aussitôt voilé d’une ombre de tristesse.

— Vous voyez cela ! dit-elle. Je ne me trompe donc pas, car, moi aussi, j’ai cru le voir, mais j’ai pour ces anges des yeux de vieille grand’mère et je n’ose trop m’y fier ; puisque cela vous frappe aussi, il faut bien que ce soit réel, et, pourquoi ne le dirais-je pas, j’en suis bien heureuse !… Oui, heureuse, et malheureuse pourtant, car je crains que cela n’afflige ma fille ; il est si doux, si naturel, de se voir revivre dans ses enfants !… Mais elle est jeune et la jeunesse ne s’arrête pas à ces nuances. Ma fille ne s’attristera pas pour si peu ; entre autres bonheurs, elle a celui d’avoir un esprit ferme et sain, peu accessible aux subtilités et aux minuties ; c’est bien à vous qu’elle le doit, et de cela aussi, je ne saurais assez vous être reconnaissante !… Je vous dois déjà tant, M. de Rivenne ! Chaque jour, je sens mieux chez ma fille, l’effet de votre douce et bonne influence ; savoir être heureux, tout simplement, ne pas se faire de soucis et de chagrins pour plus que le nécessaire, cela s’apprend ; vous le lui avez enseigné et elle en recueille les fruits. Sa vie est un bonheur perpétuel, et un bonheur qu’elle mérite, je suis fière de le dire, car de quoi une mère peut-elle avoir plus d’orgueil que de voir que son enfant se rend digne du bonheur que la Providence lui a donné !

Aussi, je suis bien heureuse ; oui, je le dis bien haut, aujourd’hui, moi aussi, je suis heureuse ! Oh, je vous ai jadis assez fatigué de mes doléances ; maintenant, je peux vous dire mon bonheur, et il faut que je vous le dise : je serais bien ingrate si je n’avais pas à cœur de vous le témoigner !

Oui, je suis heureuse ; mon esprit, mon cœur, mon âme sont pénétrés de calme et d’harmonie. Je n’ai plus rien à désirer ; l’avenir peut me réserver de cruelles épreuves, mais au moins j’aurais connu le bonheur, et la douceur de ce souvenir ne peut plus s’effacer ! Oh, je le sais, tous ne se contenteraient pas de ce que j’appelle mon bonheur ; beaucoup le trouveront bien froid, bien négatif, un vrai bonheur de recluse ensevelie dans l’ombre et le silence, pour qui n’existe plus ni l’enivrement des passions ni la fièvre des succès, pas même les séductions de l’amour-propre ! Moi, je m’en contente, de ce bonheur si effacé ; je suis de longtemps apprise à ne pas être exigeante ! Et ce bonheur, après tout, n’est-il pas le vrai ! Moi aussi, j’ai voulu connaître l’autre, j’ai goûté les entraînements de la vie mondaine, l’attrait fiévreux de cette existence toute d’amusement, d’éclat, de bruit, d’étourdissement poussé jusqu’au vertige, j’ai cru que c’était être bien dupe que de sacrifier son plaisir aux exigences du devoir, aux injonctions de la conscience ! Ah, comme j’ai senti l’amertume qui est au fond de cette coupe dorée, le néant de ce bonheur tout matériel, le dégoût qui vous en reste, dégoût indicible de soi-même et des autres ! Je sais combien j’ai besoin d’indulgence et Dieu me garde de m’ériger en juge de personne, mais n’ai-je pas le droit de dire que cette passion effrénée de ce qui s’appelle le monde, cette terreur de la solitude, cette recherche à tout prix du plaisir frivole, des futiles triomphes de l’amour-propre et de la vanité, laissent trop souvent au cœur, quand vient le moment où forcément le monde vous abandonne, un sentiment de vide, de désenchantement qui engendre bien vite la plus morose tristesse. Dépourvus de toutes ressources en eux-mêmes, habitués à n’avoir d’autres pensées que celles de cette foule où s’est noyée leur vie, ces pauvres esprits, plutôt que d’accepter les conséquences inévitables de la fuite du temps, préfèrent se croire victimes de l’injustice, de la malveillance ; ces indifférents qui les délaissent, qui ont le tort de réussir là où eux-mêmes ne réussissent plus, se transforment pour eux en méchants, en ennemis auxquels ils seraient bien sots de ne pas rendre le mal pour le mal ! Ah, je les plains, ces blasés aigris que leur soi-disant expérience de la vie ne conduit qu’à la critique de tout et de tous, à l’ironie, au dénigrement, au plus amer pessimisme ! Voir le mal en tout, quelle obsession cruelle, quelle préoccupation écrasante, impitoyable ! J’ai passé par ces épreuves et je frémis à la pensée que j’aurais pu céder à ces pitoyables influences ! La miséricorde de Dieu m’en a préservée, elle m’a rendu le calme de l’esprit, la paix de l’âme. Certes, je ne crois pas aveuglément au bien et je suis toujours prête à résister à l’injustice, mais je crois bien moins encore à la supériorité de l’égoïsme, de la méfiance, de la dure et froide sécheresse du cœur ! Oui, ce que la vie m’a enseigné, je le dis bien haut, c’est que le meilleur moyen de s’assurer le calme, la sérénité de la pensée, la satisfaction de soi-même en un mot, c’est de tout faire pour répandre le bonheur autour de soi, pour rendre heureux les autres. Et, si l’on échoue, si l’on est déçu, trompé, tout au moins n’a-t-on pas à subir les reproches de sa conscience, on peut s’endormir tranquille avec la certitude que ce repos n’est acheté par le malheur de personne !

Maintenant, c’est à cela que je m’efforce ; que n’ai-je commencé plus tôt ! Ah, c’est difficile, je le sais, la tâche est si vaste, et les obstacles sont si grands ! Mais au moins, j’ai l’esprit calme : plus de ces doutes, de ces anxiétés, de ces remords qui m’ont si cruellement torturée ! Et je me fie en Dieu ; il m’a si miraculeusement protégée ! Il m’a rendu ma fille ; c’était déjà bien plus que je ne méritais, mais il a fait plus, il m’a comblée au-delà de toute espérance, il m’a donné l’affection de mon enfant !… Oui, aujourd’hui, je le dis dans tout l’enivrement de mon âme, ma fille m’aime ! Je l’ai compris d’abord au ton toujours plus affectueux de ses lettres, puis, lors de mes visites, aux nuances de son accueil, chaque fois plus douces, plus tendres ; enfin, quand elle est venue, oh, je l’ai vu dans ses yeux, je l’ai senti à l’émotion de sa voix, à l’abandon de ses embrassements ! Et cela m’inonde de joie, de cette joie profonde, sans mélange, qui est la récompense, le ravissement ineffable des mères !

Ah oui, ce bonheur, c’est bien l’œuvre de Dieu ! Lui seul dans sa bonté toute puissante, pouvait me faire cette grâce ! C’est que je l’avais tant prié, tant supplié !… Comment ne s’est-il pas fatigué de mes prières ! Ah, c’est bien là que resplendit sa supériorité sur nos pauvres esprits humains toujours en proie aux pires suggestions de l’amour-propre froissé, aux mesquines rancunes, aux pitoyables ressentiments ! Lui, l’Esprit tout puissant et tout bon, il a eu pitié de moi, de moi qui l’ai tant offensé ! Il m’a pardonné, à moi, la misérable pécheresse ! Ah, nous ne pardonnons jamais assez, nous qui avons tant besoin de miséricorde !…

Et ce miracle, ce sont nos enfants dont il s’est servi pour l’accomplir. Ces chers anges ! Quand ma fille a vu combien je les aimais, quelle place ils prenaient dans ma vie, elle a senti que j’avais un véritable cœur de mère, qu’elle pouvait se livrer toute entière à moi, que je l’aimais, elle aussi, sans réserve, sans arrière-pensée, de toutes les forces de mon âme ! Maintenant, nous sommes unies, absolument unies, comme si rien ne s’était passé qui nous eût jamais séparées, comme si je l’avais toujours tenue dans mes bras, réchauffée sur mon cœur ! Elle est mon enfant, il me semble que je la vois encore, toute petite, me sourire dans son berceau, comme le font ses enfants à elle, à leur vieille grand’mère qui les aime !…

Oh ! ces petites têtes blondes, ces regards purs, ces âmes si aimantes, si franches, si candides, quel charme en elles, quel trésor inépuisable d’affection et de bonheur ! Quelle plus grande douceur peut-il y avoir que de les voir s’ébattre dans leurs petites joies si sincères, si ingénues, si expansives, de surprendre l’éveil de leur pensée, de former leur cœur, de l’incliner vers l’affection, la bonté, toutes ces aimables et tendres effusions qui font le délicieux attrait de cet âge adorable ! Que valent tous les succès, tous les triomphes du monde, auprès de leurs douces caresses, de ces naïfs témoignages du sentiment le plus vrai, le plus profond qui soit dans la nature humaine !

Oh oui, je suis trop heureuse ! Si vous saviez ce qu’il y a de bonheur, après avoir consumé ma vie dans les plus amères angoisses, en proie aux pires impulsions du désespoir, de la vengeance et de la haine, de sentir que l’on n’a plus au cœur que bienveillance et affection ! L’affection, mais il n’y a que cela de bon dans la vie ; elle seule peut nous élever au-dessus de la brute livrée à ses bas instincts, elle seule nous donne la paix du cœur, la sérénité de la pensée, elle seule peut nous faire comprendre la perfection infinie, la sublime grandeur de l’idée de Dieu !

Voilà ce que je veux enseigner à nos chers enfants ; je veux qu’ils entrent dans la vie en croyant au bien, en garde sans doute contre une confiance aveugle et niaise, mais décidés à mettre en pratique la noble et pure charité chrétienne, à ne pas rechercher le mal chez les autres, à ne pas se réjouir de leurs imperfections, de leurs faiblesses, surtout à ne condamner qu’avec l’absolue certitude que ceux dont ils se séparent, ne méritent pas leur estime, encore moins leur affection ! Si je réussis à former leur esprit à cette saine bonté, à cette ferme et haute justice, je pourrai me rendre le témoignage que je leur aurai donné le vrai moyen d’être heureux ! Alors ma tâche sera remplie, j’aurai justifié la grande confiance que ma fille a eue en moi. Pour elle aussi, je pourrai me dire que j’ai fait tout ce qui est en mon pouvoir pour assurer son bonheur, car quel plus grand bonheur y a-t-il pour une mère que de pouvoir être fière de ses enfants ! Et je bénirai Dieu, comme je le bénis, de toutes les forces de mon âme, car après les souffrances, les faiblesses, les chutes de ma vie, si je me suis relevée, si je suis heureuse, c’est bien grâce à sa toute puissante bonté !…

Mais, la voilà elle-même, ma fille ; voyez, n’ai-je pas raison, M. de Rivenne, comme elle paraît heureuse ! On voit le bonheur qui resplendit dans ses beaux yeux !

C’était en effet Hippolyte qui venait à eux, radieuse comme une fleur sous la douce lumière du matin ; dans l’épanouissement de sa jeune beauté, elle était vraiment l’image de la vie saine et heureuse. Les enfants l’avaient vue et couraient à sa rencontre ; elle leur souriait de ce sourire maternel inimitable, sérieux et attendri tout ensemble, tout imprégné d’amour et de bonheur. En un instant, la petite troupe l’eût rejointe, et tous ensemble, l’assaillirent de leurs cris de joie et de leurs caresses, luttant à qui obtiendrait le premier baiser. Elle les entourait de ses bras, les pressant sur son cœur avec cette force tendre et passionnée qui rend si touchantes les étreintes maternelles. La Baronne, immobile, contemplait ce spectacle ; dans ses yeux, dans son sourire, on voyait une telle expansion de bonheur, une émotion si douce et si puissante, qu’elle faisait rayonner autour d’elle, comme une auréole d’un charme presque divin. Hippolyte vint à elle et l’entoura de ses bras avec un élan de tendresse où elle mettait toute son affection, toute son âme. Assises tout près l’une de l’autre, les mains enlacées, elles échangeaient de doux et gais propos, tout de tendresse et de confiance, langage limpide de deux âmes entre lesquelles il n’est pas de secrets. Le groupe de ces deux femmes si belles et de beauté si différente, de ces beaux enfants si gracieux, si vivaces, tout débordants de joie et de bonheur, était bien le plus charmant tableau qu’il fût possible de contempler. Le bon Rivenne tout ravi dans ses sentiments paternels, restait immobile, silencieux, les yeux fixés sur cet aimable spectacle ; le cœur saisi d’une douce émotion, il savourait pleinement ces pures joies de la famille, et jusque dans ses fibres les plus intimes, il se sentait absolument heureux.

La matinée s’avançait ; il était temps de rentrer au logis. Les dames se levèrent et, entourées de la petite troupe, au milieu des élans de joie et des éclats de rire, elles reprirent le chemin du château. Elles marchaient lentement, se tenant enlacées ; à les voir toutes deux si jeunes et si belles, on eût dit deux sœurs bien peu séparées d’âge, unies d’une de ces affections fraternelles d’essence si exquise qu’il n’est rien à leur comparer. Dans les grandes allées d’arbres verts, sous le dôme léger des pins, leurs toilettes claires, tantôt radieuses de soleil, tantôt enveloppées, comme baignées d’ombres transparentes, se fondaient dans une harmonie sereine, d’une délicatesse infinie ; il semblait que la nature, émue, elle aussi, de ces affections si tendres, eût voulu s’associer par ses plus exquises caresses, à ce bonheur si complet et si doux.

Rivenne les suivait à quelques pas, savourant dans toute l’expansion de son cœur, le charme de ce spectacle. Une seule ombre, et bien légère encore, troublait la sérénité de sa pensée. Les dernières paroles de la Baronne lui revenaient obstinément à l’esprit. Certes il avait pour elle infiniment d’estime, de respect même ; toutefois cette ferveur religieuse qu’elle manifestait si vivement, cette abnégation complète de sa raison devant un pouvoir surnaturel, choquaient ses convictions philosophiques et il avait peine à en prendre son parti.

Comme c’est étrange, se disait-il, la force tenace de ces croyances superstitieuses ! Chez cette puissante et fière Baronne, cette foi d’enfant dans ce qu’elle appelle la Providence, en vérité, c’est à n’y rien comprendre ! Quelle étrange aberration pour un esprit si ferme, si dégagé de toute faiblesse ! C’est qu’elle le croit, vraiment, que son bon Dieu a fait des miracles en sa faveur ! Des miracles, dans ce siècle de lumières, au moment où la philosophie va déchirer les derniers voiles de l’ignorance et des préjugés ! Et elle vous dit cela tout net, sans hésitation, sans crainte du ridicule, comme si c’était la chose du monde la plus naturelle, qu’il ne pût venir à la pensée de personne d’en douter !

Et il marchait, les yeux fixés en terre, absorbé dans ses réflexions, comme s’il y eût là quelque problème qui mettait son intelligence au défi. Insensiblement sa figure prenait une expression sérieuse ; on eût dit qu’une pensée d’une gravité exceptionnelle s’imposait de vive force à son esprit.

Soudain, il releva la tête ; un trouble profond se lisait dans son regard d’ordinaire si assuré et si calme ; il semblait que dans ce désordre, une lumière était apparue, une vérité se faisait jour contre laquelle il n’y avait pas à lutter !

Et après tout, se disait-il, après tout, que peut-on savoir ? Des miracles, sans doute, c’est absurde, et quand la Baronne s’en réclame, je suis bien tenté d’en rire, mais il faut le reconnaître, les événements si étranges de sa vie, en vérité, cela ne tient-il pas du prodige ! Décide qui pourra, mais tout bien pesé, oui, n’en déplaise à MM. les philosophes, il se pourrait bien faire que ce soit elle qui ait raison !

Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en août 2026.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isa, Marie-Joëlle, Maria Laura, Lise-Marie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Ferrier, Camille J. Castroleone, Genève : W. Kündig & fils (1904). D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page (maquette Laura Barr-Wells) reprend et fusionne : Dosso Dossi (pseudonyme de Giovanni de Lutero). Les trois âges de la vie, huile sur toile (1518-20) (Metropolitan Museum of Art, New York) et, de Bernard van Orley, Invasione del campo francese e fuga delle dame e dei civili al seguito di Francesco I et la Battaglia di Pavia, tapisserie en laine, soie argent et or (c. 1528-1531) (Museo Capodimonte, Napoli).

— Dispositions :

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