Louis Favre

RÉCITS NEUCHÂTELOIS

La Boutique de l’Ancien
L’Électricien

1886

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Table des matières

 

LA BOUTIQUE DE L’ANCIEN.. 5

I. 5

II. 16

III. 27

IV.. 35

V.. 45

VI. 51

VII. 59

VIII. 65

IX.. 73

X.. 83

XI. 87

XII. 92

XIII. 95

XIV.. 100

XV.. 108

XVI. 118

XVII. 129

XVIII. 135

XIX.. 139

L’ÉLECTRICIEN.. 141

AVANT-PROPOS  Comment deux cœurs peuvent être unis par un fil d’archal. 141

La route du Simplon. 146

II  L’hôtel du Simplon. 153

III  Les gorges de Gondo. 161

IV  La villa Stanley. 172

Baveno. 181

VI  Idylle. 189

VII  La villa Roncaro. 199

VIII  La chambre réservée. 208

IX  Les îles Borromées. 214

Les esprits de la chambre réservée. 227

XI  Où un Neuchâtelois commet une imprudence. 229

XII  Les aventures de Télémaque. 238

XIII  Le blessé. 245

XIV  La leçon. 251

XV  Ce qu’on trouve dans un carnet de mécanicien. 254

XVI  Le plan de M. Lebel. 261

XVII  La soupente du custode. 265

XVIII  Perquisitions. 272

XIX  L’anniversaire. 281

XX  Le bal. 294

XXI  Le nez de saint Charles Borromée. 300

XXII  Comment un ingénieur est aimanté par un canot. 305

XXIII  L’Isola dei pescatori. 309

XXIV  Le fil coupé. 316

XXV  Comment Paul Hubert devient malgré lui maître de pension. 324

XXVI  La boîte de chocolat. 330

CONCLUSION  La croix bleue de la Jungfrau. 333

Ce livre numérique. 336

 

LA BOUTIQUE DE L’ANCIEN

I

Lorsqu’il partit de Neuchâtel pour Dombresson, vers trois heures de l’après-midi, avec son char rempli de marchandises de toute sorte, l’ancien Sorget n’était pas gai ; il était même aussi sombre que le ciel, d’où tombait une petite pluie mêlée de neige. Il marchait le dos courbé à côté de son cheval, en grognant et en maugréant. De temps à autre, comme s’il eût craint un danger, il relevait la tête, à la façon des lièvres qui font le petit homme, selon l’expression des Allemands, et promenait autour de lui un regard inquiet ; mais n’apercevant rien d’extraordinaire dans les prairies et les champs de Pierre-à-Bot, il donnait du manche de son fouet un coup sur la croupe de sa jument en criant d’une voix rauque : « Eh bien, la vieille, allons-nous ? »

Chaque semaine, depuis vingt ans, il faisait ce voyage pour approvisionner sa boutique ; tous les jeudis, jour de marché, on le voyait, monté sur son wägeli, arriver à Neuchâtel, régulier comme l’horloge de la Tour de Diesse. À peine dételé, son cheval allait tranquillement prendre sa place dans l’écurie de l’auberge du Vaisseau, comme un habitué de l’endroit, et consommai la provende que lui allouait une convention passée pour l’année entière. Lorsque ses affaires étaient terminées, et qu’il avait mangé un morceau sur le pouce sans jamais s’attabler, l’ancien sifflait Lisette et le digne couple, l’esprit content et le cœur satisfait, regagnait d’un pas allongé les chemins du Val-de-Ruz.

Or, ce jour-là, M. l’ancien avait dérogé à ses habitudes en partant un mercredi, ce qui avait causé à Lisette une surprise désagréable. Il est vrai qu’au chef-lieu s’ouvrait la foire du printemps et qu’il devait y rencontrer des correspondants avec lesquels il avait des comptes à régler. Néanmoins, s’il eût vu l’impression produite dans le village par son départ, il aurait hésité. D’un bout de Dombresson jusqu’à l’autre, la nouvelle en courut comme l’éclair ; les commères sur le seuil de leur porte, les paysans qui abreuvaient leur bétail se communiquaient leurs inquiétudes en branlant la tête et en haussant les épaules. Même devant la Maison de Commune il se forma un rassemblement d’oisifs et de notables pour aviser aux mesures à prendre en vue ; des éventualités que l’on voyait poindre à l’horizon.

C’est que ce mercredi était le 1er mars 1848, et il était survenu des événements qui éclipsaient la foire de Neuchâtel, et qui préoccupaient bien d’autres têtes que les gros bonnets de Dombresson au Val-de-Ruz.

En courant les magasins et les banques du chef-lieu, l’ancien Sorget venait d’en apprendre de belles ! Son âme en était bouleversée ; aussi, sans songer à sa chaussure qu’il aimait à conserver propre et luisante, comme il convient à un ancien d’église, il marchait dans les ornières, dans la boue, dans les flaques, sans les voir ; la pluie mêlée de neige qui tombait sur sa tête et qui mouillait ses épaules, il ne la sentait pas : la révolution avait éclaté dans le pays et le gouvernement, si fort naguères, se sentait perdu !

On avait reçu l’avis qu’une colonne nombreuse de montagnards bien armés descendait comme une avalanche des hauteurs du Jura et marchait sur la capitale pour renverser les autorités et proclamer la république. Le gouvernement, frappé de stupeur et craignant les horreurs de la guerre civile, avait renoncé à faire usage des importants moyens de défense qu’il avait en mains ; ses troupes, exercées et bien armées, avaient été licenciées contre leur gré, et il attendait, non sans anxiété, le choc de la tempête. La consternation régnait dans la ville ; le fantôme de la démocratie épouvantait les esprits.

Voilà pourquoi, au moment où l’ancien Sorget attelait Lisette devant l’hôtellerie du Vaisseau, les marchands forains, peu amateurs des coups de fusil, se hâtaient d’emballer et de faire leurs paquets pour décamper au plus vite, et les honnêtes bourgeois de Neuchâtel fermaient leurs magasins, muraient leurs caves et leurs bouteillers et enterraient leur argenterie.

Tout cela n’était pas fait pour donner à l’ancien les allures d’un triomphateur montant au Capitole ; il craignait de rencontrer les bandes armées des insurgés et accélérait de la voix et du geste l’allure de son cheval. « Que me feront-ils, si je tombe dans leurs mains ? » se disait-il en frémissant ; « ils savent que je suis un membre zélé du comité de défense et que nous avons malmené plusieurs perturbateurs qui nous avaient audacieusement provoqués. Assurément, ils n’oseront pas se venger sur un homme de mon âge et de mon caractère. »

Au surplus, l’ancien Sorget n’en était pas à préférer la mort à un changement de régime ; on eût cherché vainement dans sa personne l’étoffe d’un martyr. Il se disait bien, en jetant un regard ému sur la vaste étendue du canton qu’on découvre des hauteurs de Pierre-à-Bot, que tout ce beau pays allait être la proie d’une bande de démagogues qui l’administreraient à l’aventure, mais il conservait un secret espoir qu’on ne toucherait pas à sa fortune et qu’on le laisserait continuer en paix son petit commerce. Il avait dans ce monde d’autres intérêts que les questions politiques ou de sentiment, il était homme d’affaires, et ce petit paysan sans tournure, coiffé d’un feutre noir à larges ailes, vêtu de milaine brune, avait sur les épaules une bonne tête et calculait serré. Il avait dans son village une boutique où il vendait de tout ; il faisait, en outre, quelque peu la petite banque et le commerce de bois de construction ; chaque année ses relations s’étendaient et il se sentait de force à diriger de grosses opérations, si la Providence les lui faisait rencontrer. Lorsqu’on le voyait à l’église le dimanche, occupant benoîtement sa place au banc des anciens, chantant les psaumes la bouche toute grande ouverte et les yeux baissés, ou tenant le sachet sur le seuil, à la sortie du culte, personne n’eût deviné que sous ce crâne chauve et ce masque paterne l’ambition eût élu domicile.

Et pourquoi pas ? Il avait deux enfants et voulait lui aussi fonder une dynastie. Son rêve était de créer des succursales dans le Val-de-Ruz et d’avoir une scierie pour débiter ses bois. Pour le seconder dans ses entreprises, il comptait sur son fils David-Charles, garçon de vingt ans, auquel il cherchait à communiquer son esprit et son énergie, et sur sa fille Louise, âgée de dix-neuf ans, qu’il se préparait à marier avec un héritier de son choix.

On a dit que le génie est une longue patience et une continuelle attention ; si la définition est juste, l’ancien Sorget devait avoir du génie à sa manière ; on l’eût pris de bien court à moins qu’il ne pensât à ses succursales, à son moulin, aux mariages qu’il avait en vue pour ses enfants. Mais pour exécuter ses plans il fallait beaucoup d’argent ; il fallait surtout de la sécurité. Grâce à la confiance qu’il inspirait par sa conduite régulière, son honnêteté reconnue, son activité infatigable, il avait du crédit et l’argent ne lui manquait pas. Il voyait d’ailleurs poindre à l’horizon un petit Pactole qui allait verser dans sa caisse de beaux écus sonnants… Plusieurs fois sa marraine, Mme Perrin, de Valangin, une vieille veuve sans enfants, lui avait exprimé l’intention de lui donner sa fortune ; mais n’anticipons pas. Hélas ! la sécurité, sans laquelle le commerce, l’industrie, le crédit sont frappés de mort, cette sécurité qu’aucun pays du monde, il en était convaincu, ne possédait au même degré que le nôtre, qu’allait-elle devenir au milieu de la tourmente révolutionnaire, du déchaînement des passions, des violences, des proscriptions, des convulsions de la démagogie ?…

— Halte-là ! Qui vive ? cria tout à coup une voix rude qui retentit aux oreilles de l’ancien comme l’explosion d’un mousquet.

Il leva la tête en tressaillant. À dix pas, un carabinier, en tenue de campagne, le regardait avec des yeux menaçants, son arme haute, prête à faire feu.

Plus mort que vif, l’ancien se jeta derrière son char, se faisant un rempart de ses colis.

— Qui vive ? Répondez, ou je vous fiche une balle, reprit le carabinier d’une voix tonnante.

Pouvant à peine respirer, l’ancien hasarda un regard entre un sac de café et une caisse de savon. Le soldat l’ajustait ; il vit au-dessus du canon de la carabine un œil à demi-fermé fixé sur lui. Cela lui fit froid dans le dos ; ses genoux s’entrechoquaient et les cheveux qui lui restaient se hérissaient sous son feutre mou.

— Que me voulez-vous ? Ne tirez pas ! dit-il d’une voix éteinte, croyant sa dernière heure venue : au nom de Dieu, ne tirez pas !

— Qui êtes-vous, ami ou ennemi ?

— Ami, parbleu ! ami de tout le monde.

— Alors, montrez-vous et répondez comme un honnête homme.

L’ancien, qui avait arrêté son cheval, comprit qu’il avait devant lui l’avant-garde des insurgés. La cocarde fédérale arborée à la coiffure du soldat ne lui laissa aucun doute. Il était alors à la bifurcation de la route marquée par un poteau dont un bras porte l’inscription : Fenin, l’autre Valangin. La forêt de chênes et de pins qui sépare les deux chemins était pleine de soldats ; on voyait remuer de tous les côtés, parmi les arbres dépouillés de leurs feuilles, des uniformes verts, des couteaux de chasse luisants au bout des carabines. Ces jeunes guerriers étaient coiffés du bonnet de police et avaient une bande de toile blanche enroulée autour du bras gauche.

— Où allez-vous ? fit brusquement un officier en s’approchant le sabre nu à la main.

— À Dombresson.

— D’où venez-vous ?

— De Neuchâtel.

— Portez-vous des dépêches ? Vous avez la mine d’un espion, on va vous fouiller.

Une demi-douzaine de carabiniers alertes sortirent des broussailles et entourèrent la voiture.

— Pour le nom de Dieu, ne me faites pas de mal, je suis un homme honorable, un citoyen paisible : je vous jure par tout ce qu’il y a de plus sacré que je ne suis porteur d’aucune dépêche, écrite ou verbale.

— Quel est le contenu de ces caisses ? Avez-vous de la poudre ?

— Il n’y a là dedans que des marchandises pour mon commerce d’épicerie, vous pouvez voir vous-mêmes : ennemi de la politique, je ne m’occupe que de mon petit commerce et de rien au delà.

— Vil égoïste, dit un des soldats, tu n’es donc pas un patriote ?

— C’est un royaliste qui se dispose à nous trahir, dit un autre, il faut le fusiller.

— Prenez-y garde, messieurs, je suis l’ancien Sorget, de Dombresson, j’ai une famille dont je suis l’unique soutien ; je ne vous ai fait aucun mal, ne vous souillez pas d’un crime.

— Alors tu vas crier : Vive la Suisse, vive la république !

— Mais, certainement, messieurs, avec beaucoup de plaisir.

— Eh bien, crie… et de bon cœur !

— Après, pourrai-je passer mon chemin ?

— Crie toujours, tu le sauras plus tard.

— Vive la Suisse ! dit l’ancien de sa voix ordinaire sans l’ombre d’enthousiasme.

— Il a mal crié ce vieux ristou, dit un jeune soldat, ce gredin se moque de nous.

— À votre départ de la ville, dit l’officier, faisait-on des préparatifs de défense ?

— Il n’y a plus de soldats à Neuchâtel, on a licencié la garde soldée ; les bourgeois ont trop peur de leur peau pour faire le coup de fusil.

— Et les canons ?

— Oh ! les canons sont bien cachés ; je n’en ai plus vu un seul.

— C’est bien, vous pouvez partir.

— Merci, M. le capitaine, dit l’ancien en dirigeant son cheval vers Fenin.

— Non, pas par là, vous passerez par Valangin où sont nos chefs.

— Mais la route est probablement encombrée et vous m’obligez à faire un grand détour.

— Exigences de la guerre, M. l’ancien, c’est ma consigne, j’en suis désolé.

— Au plaisir de vous revoir, dirent les jeunes soldats en lui tendant la main, qu’il se garda bien de toucher, nos hommages à Madame l’ancienne ; embrassez de notre part les petit Sorgeaux dont vous êtes l’unique soutien.

Le boutiquier se remit en marche, son fouet à la main, frémissant de colère et prenant le ciel et la terre à témoin de la violence qui lui était faite.

— Gouaillez seulement, tas de rebelles, gouaillez seulement, grommelait l’ancien, votre compte sera bientôt réglé ; le roi de Prusse n’est pas une feuille de chou, il vous le montrera ; rira bien qui rira le dernier.

Ainsi qu’il l’avait prévu, son voyage fut laborieux et désagréable ; cent fois il se repentit de s’être mis en route ce jour-là. Il dut longer toute la colonne des montagnards. Après les carabiniers venaient les chasseurs, puis le centre, puis la masse des volontaires non en uniforme, puis les artilleurs qui conduisaient les deux petits canons des bourgeois de Valangin, qu’ils venaient d’enlever en passant dans le bourg. Quelques hommes portaient sur l’épaule avec un sérieux grotesque de vieilles hallebardes et des drapeaux de la principauté pris dans l’ancien Castel, qu’on avait fouillé du haut en bas.

Cette colonne, composée d’environ sept cents hommes mouillés, crottés, épuisés de fatigue après avoir traversé la montagne couverte d’une épaisse couche de neige, avait assez piètre apparence. Les uns, assis autour de grands feux alimentés par des branches de sapin et d’où montaient des tourbillons de fumée, séchaient leurs vêtements ; d’autres debout, appuyés sur leurs armes, surveillaient la route. Ils faisaient halte pour attendre les traînards qui devaient rejoindre la colonne avant de descendre sur Neuchâtel. Essuyer le feu croisé des remarques saugrenues, des questions plaisantes et des quolibets de ces montagnards aiguisés et malins, décidés à jouer leur tête dans cette entreprise depuis si longtemps désirée et attendue, et qui reconnaissaient dans le voiturier un soutien de l’ancien régime, n’était pas un mince supplice. L’ancien recommandait son âme à Dieu et cheminait la tête basse, sans souffler mot : il tenait son cheval par la bride, feignant de ne rien entendre, et suivait le bord de la chaussée, se faisant petit pour ne gêner personne.

Jamais cette route qui domine les gorges du Seyon ne lui avait paru si longue ; il pensait ne pouvoir en atteindre le bout, croyant à tout moment qu’on allait le précipiter lui et son char du haut des rochers dans le ravin profond où il entendait gronder le torrent.

Enfin, les premières maisons de Valangin apparurent à ses yeux et avec elles la fin de ce cauchemar. Un officier, monté sur un très beau cheval, passa à côté de lui : c’était le commandant en chef de l’expédition, le capitaine de carabiniers Fritz Courvoisier, de la Chaux-de-Fonds, vêtu en bourgeois, coiffé d’une casquette militaire, la redingote vert-foncé boutonnée jusqu’au menton, un linge blanc tordu autour du bras gauche. Il avait autour de lui quelques hommes dévoués, tireurs d’élite et vieux chasseurs avec leur fusil à deux coups et leur carnier, qui ne le quittaient pas. La contenance froide du chef, l’air déterminé et résolu de ses gardes du corps, leurs fières moustaches et leurs figures bronzées firent sur l’épicier une impression profonde : il ôta son chapeau et salua involontairement ces futurs maîtres de ses destinées, de sa dynastie et de son pays.

Une dernière épreuve lui était réservée ; dans l’arrière-garde qu’il rencontra un peu plus loin, il reconnut des militaires du Val-de-Ruz, même des voisins et parmi eux François Bron, qui lui devait de l’argent.

— Bonsoir, Monsieur l’ancien, l’affaire marche, bon voyage, vive la république ! crièrent les jeunes gens.

— À bas la queue du Sonderbund et les comités de défense ! ajouta une voix.

— Silence ! dit-François Bron, qui remplissait les fonctions de sergent.

« Ah ! tu vas en guerre, fichu morveux, marmottait l’ancien, et tu n’as pas de quoi me rembourser ! Attends, c’est toi qui me paieras mes humiliations d’aujourd’hui. »

Après avoir hésité un moment sur la route à suivre, il enfila une ruelle écartée et solitaire, s’arrêta devant une maison dont les volets étaient clos et qui semblait abandonnée. Il mit son char et son cheval à l’abri sous la saillie du toit de la grange, tira de son coffre une couverture, l’étendit sur le dos de Lisette, poussa un grand soupir de soulagement et, s’approchant de la porte, il sonna.

L’ancien avait son idée et se proposait de tirer parti de la situation.

II

Il sonna à plusieurs reprises ; un chien aboya dans l’intérieur, mais personne ne répondit. Enfin, au moment où de guerre lasse il s’apprêtait à poursuivre sa route, une fenêtre s’ouvrit discrètement à l’étage et une voix contenue se fit entendre derrière les volets fermés.

— Qui sonne ?

— C’est moi, Madame Perrin, je suis l’ancien Sorget.

— Ne suis-je plus en sûreté ? Dois-je me sauver dans la forêt ?

— Pas que je sache ; j’arrive de Neuchâtel…

— Alors, vous savez tout ; c’est le bon Dieu qui vous envoie ; je vais vous ouvrir.

Peu après, il entendit les jappements du chien se rapprocher, on tira une série de verroux, et on démolit une barricade qui consolidait la porte d’entrée. Celle-ci s’entr’ouvrit et la tête pâle et effarée d’une vieille femme apparut entourée de ses coiffes ; elle jeta un regard furtif dans la rue, puis ses yeux s’arrêtèrent sur l’ancien comme si elle allait l’embrasser.

— Entrez vite, dit-elle, pour que je puisse fermer la porte. Allons, Azor, ici, je te défends de sortir ; aujourd’hui on reste à la maison. Avez-vous vu ces scélérats ?

— J’ai tout vu, j’en suis malade, donnez-moi une chaise, Madame Perrin, mes jambes n’ont plus la force de me porter, je crois que je vais mourir.

— Dieu du ciel ! il me faudrait encore ce malheur ; mes affaires seraient en bel état ! C’est un malaise momentané ; venez, Monsieur l’ancien, appuyez-vous sur moi pour monter les escaliers ; vous prendrez ensuite une goutte d’élixir.

L’ancien se laissait faire, et tout en ayant l’air de s’appuyer sur le bras débile de la vieille, il poussait de sourds gémissements.

— Quelle journée ! Monsieur l’ancien ; il me semble qu’elle a duré toute une semaine ; fallait-il que je vive pour voir cette abomination !

— Je suis navré, je suis navré, disait l’ancien en cherchant son chemin à tâtons dans la pièce obscure où Mme Perrin l’avait introduit. Après s’être heurté aux chaises et aux tables, il finit par rouler tout de son long sur le parquet, en écrasant Azor qui poussa les hauts cris.

— Seigneur ! que faites-vous, que vous est-il arrivé ?

— Pas grand’chose, j’ai trébuché et je suis tombé ; on ne voit goutte ici ; ne pourrait-on pas ouvrir un contrevent ?… Tonnerre de chien ! disait-il entre ses dents, je me suis fait un mal atroce au bas du dos.

— Et s’ils allaient tirer dans les fenêtres ?

— Je ne crois pas qu’ils en viennent là ; dans ce moment ils sont en route pour Neuchâtel… Si jamais je puis tenir cet Azor entre deux portes…

— J’espère qu’on va leur donner de l’occupation et qu’ils recevront une correction sévère ; le gouvernement a les canons et le bon droit. Quand ils auront reçu une bonne étrillée, ces horlogers retourneront tout penauds à leur établi.

— Hélas ! Madame Perrin, c’est encore une illusion ; le gouvernement abandonne la partie ; il a renvoyé ses troupes et ne se défendra pas.

— Comment, ces insurgés entreront dans le château de nos princes sans recevoir le moindre coup de canon ? Monsieur l’ancien, vous ne dites pas la vérité ; seriez-vous complice de l’émeute ?

— Je viens de Neuchâtel, et je n’ai que trop vu ce qui s’y passe.

— Nous en sommes là ? dit-elle en levant les mains. Alors nous sommes perdus, et j’ai bien fait de mettre en sûreté mes valeurs et mes couverts d’argent.

— Nous sommes perdus ! répéta l’ancien avec une intonation désespérée.

— Savez-vous qu’ils ont forcé les portes du Château de Valangin, qu’ils l’ont pillé de fond en comble…

L’ancien Sorget se demandait ce qu’on pouvait bien avoir pris de si précieux dans le vieux donjon.

— Oui, reprit-elle, ils ont pris les hallebardes, les canons de la Bourgeoisie, ils ont déchiré les drapeaux dont ils se sont partagé les lambeaux en poussant des cris sauvages : je les entendais d’ici. Catherine les a vus et m’a tout raconté.

— Catherine aurait mieux fait de garder la maison ; courir au milieu des soldats n’est pas l’occupation d’une honnête servante.

— C’est-ce que je lui ai dit, mais cette fille devient folle dès qu’elle voit une épaulette. Si vous saviez comme elle m’abandonne pour courir à ses plaisirs.

— Alors que deviendrez-vous, si vous avez de cette soldatesque à loger ?

— Seigneur du ciel ! pouvez-vous croire…

— Il faut s’attendre à tout.

Un silence lugubre suivit ces paroles redoutables ; il n’était troublé que par les battements solennels de l’horloge à longue ligne renfermée dans sa boîte, et par des voix lointaines qui criaient : Vive la Suisse !

— Vous entendez, dit Mme Perrin, vous entendez ces cris séditieux ?

L’ancien répondit par un gémissement.

— Alors, si le Conseil d’État abdique, il n’y aura plus de gouvernement, plus de tribunaux, plus de justice, plus de protection pour les faibles et les opprimés ?

— Nous en serons réduits à nous protéger nous-mêmes ; espérons que le comble du désordre ramènera l’ordre.

— Et les pauvres femmes, les orphelines… comme moi… les veuves sans protecteurs, sans moyens de se défendre, que vont-elles devenir ?

Nouveau gémissement de l’ancien.

En ce moment, quelques coups de feu, suivis de cris prolongés, firent vibrer les vitres.

— Dieu soit pour nous ! dit la vieille femme en sautant sur sa chaise, voilà qu’on se fusille !

L’ancien voulut ouvrir les volets pour voir ce qui se passait au-dehors, mais elle s’y opposa énergiquement.

— Vous pourriez attraper une balle, attirer sur ma maison les fureurs de cette soldatesque, comme vous l’appelez.

— Il faut pourtant que je voie si mon char est encore là.

Le brave homme, inquiet pour ses marchandises, ne fit qu’un saut jusque dans la rue. Le cheval n’avait pas bougé ; le jour baissait ; le ciel était couvert de sombres nuages chassés par un vent d’ouest humide et froid. Courir jusqu’au bout de la rue pour voir d’où partaient les coups de feu, était chose facile ; il ne vit que des gamins qui, profitant de la liberté nouvelle, s’amusaient à tirer avec des culasses de fusils clouées sur des bouts de solive ; ils saluaient chaque décharge par des cris de joie. Rassuré, il revint à son char, prit un paquet soigneusement emballé et rentra dans la maison avec les précautions voulues pour ne pas écraser M. Azor, qui avait l’air de le flairer avec des intentions hostiles.

— Voici la nuit, dit-il d’une voix doucereuse, j’ai encore un long chemin à faire, je viens vous souhaiter le bonsoir, et vous prier d’accepter ceci comme un témoignage de mes sentiments affectueux. Malgré tout, je n’ai pas oublié le 1er mars ; cette date est depuis longtemps gravée dans ma mémoire. Puissiez-vous longtemps fêter votre anniversaire en paix et en bonne santé !

— Est-il permis ! Monsieur l’ancien, comment donc, vous y avez pensé au milieu des horreurs de la guerre civile ! Mais, je vous en prie, que m’apportez-vous ? Attendez, je vais allumer la lampe.

Elle revint bientôt avec une lampe de cuisine qu’elle mit sur un pied de bois tourné.

— Une tourte au biscuit ! dit-elle en joignant les mains, que vous êtes bon, Monsieur l’ancien.

— Oui, une petite tourte à la gelée de framboise, glacée au rhum par dessus.

— Monsieur l’ancien, vous me gâtez ; et cela, qu’est-ce encore ?

— Une petite terrine de foie gras, je sais que vous l’aimez.

— Du foie gras, Monsieur l’ancien !

— Truffé, Madame Perrin, truffé…

— Et cette bouteille ?

— Du Malaga, du véritable d’Espagne, pour fortifier votre estomac dans ces jours de malheur.

— Vous êtes le seul, oui, le seul être au monde qui ait pensé à moi ; sans vous, je serais oubliée, abandonnée comme dans un désert ; j’en suis touchée, attendrie jusqu’aux larmes.

Et la vieille femme prit son mouchoir, et tout en pleurs ouvrit une armoire et en tira des petits verres, des assiettes et des couteaux.

— Débouchez cette bouteille, dit-elle, vous allez goûter ce vin et écouter une proposition que je rumine depuis quelques jours dans le fond de mon cœur.

On entama la tourte, les petits verres furent remplis et nos deux convives se mirent à siroter à petits coups le vin d’Espagne. Alors on put voir les choses incalculables qui naissent d’un verre de vin servi à propos, et quelles résolutions extraordinaires peuvent être prises, comme une chose toute simple, lorsque le moment psychologique est amené au point voulu par les circonstances.

— Écoutez, dit-elle sans préparation, emmenez-moi à Dombresson, voulez-vous ?

— Je ne vous comprends pas, Madame Perrin, mon char est plein de denrées, je n’aurais pas la plus petite place à vous offrir.

— Je ne dis pas cela, prenez-moi chez vous, dans votre famille, et je vous donnerai tout mon bien.

L’ancien faillit tomber de sa chaise ; il devint tout blême, puis tout rouge. Il faut convenir que le coup était rude. Se sentant défaillir de bonheur, il ouvrit la fenêtre et respira comme un homme qui revient sur l’eau, après avoir piqué une tête à vingt pieds de profondeur.

— Je croyais que mon cheval me faussait compagnie, dit-il en se rasseyant.

— Vous ne répondez pas ?

Le brave homme pensait à son Pactole, un rêve d’abord, mais qui devenait tout à coup une réalité.

— Avez-vous bien réfléchi, ma chère dame ? Il y a de grandes difficultés. Que dira le monde, que diront vos amis, vos parents ?

— Mes amis me délaissent, mes parents m’abandonnent. Je n’ai que des petits-neveux, des cousins qui sont des révolutionnaires, des ennemis de nos institutions, des matérialistes, des incrédules. Voyez-vous, Monsieur l’ancien, les événements dont nous sommes témoins sont causés par l’irréligion ; il n’y a de paix que là ou Dieu règne, et où ses commandements sont observés. Ici, dans ce lieu de passage, entre Neuchâtel conquis à la démagogie et la Chaux-de-Fonds, ce foyer de révolte et d’insubordination, je n’aurais aucun repos, aucune sécurité. Mes soucis augmentent avec les années ; je deviens âgée, faible de corps et d’esprit, au moment où il faudrait de la vigueur et de l’intelligence pour défendre mes intérêts ; mes fermiers, mes locataires ne me paient pas leurs loyers, mes débiteurs se moquent de moi ; quand je retire un remboursement, je ne sais qu’en faire, les bonnes occasions de placement me sont indiquées trop tard ; ainsi ma petite fortune tirée à quatre chevaux s’en va en dégringolant comme ma pauvre personne.

— Oui, le monde est bien mauvais, bien mauvais, c’est un triste monde, dit en nasillant l’ancien, qui nageait dans la félicité.

— Ne me refusez pas la grâce que j’implore.

— Ce serait une donation entre vifs, si je comprends bien, avec exclusion de vos héritiers naturels ?

— Vous arrangerez cela comme il vous plaira, j’ai toute confiance en vous.

— Et vous vous contenteriez de notre modeste intérieur ?

— Entourée de votre famille, je n’aurais plus aucun souci, aucune inquiétude : vous administreriez mon bien, qui serait le vôtre, vous le feriez valoir… Est-ce donc tellement au-dessus de vos forces ?

Est-ce que je rêve, est-ce que je rêve ? répétait mentalement l’ancien en se pinçant les cuisses. Ô Pactole, mon ami, que tu es doux à contempler !

— Vous ne répondez pas ?

— Pardon, seulement je combine, il y a des difficultés ; je devrais m’entendre avec ma femme, mes enfants…

— Il faut vous décider ce soir : demain nous aurons probablement la guerre civile, le sang coulera comme de l’eau, et puis les vengeances, les rancunes, l’ivresse du pouvoir, toutes les passions déchaînées… ; une fois à Dombresson, je ne crains plus rien ; c’est à l’écart, près de la frontière ; si un danger menace, on est bientôt dans le canton de Berne.

— Voulez-vous signer une promesse de contrat, en attendant le notaire ?

— Je ne demande pas mieux, vous serez engagé.

— Avez-vous du papier et ce qu’il faut pour écrire ? dit l’ancien, dont les jambes vacillaient ; souvenez-vous que c’est spontanément et volontairement que vous agissez.

— Voilà mon bureau qui vous tend les bras.

L’ancien s’assit au bureau, et, sans grande hésitation, tant il était habile, il écrivit sur une belle feuille de papier une promesse de donation entre vifs, en laissant en blanc le chiffre de la fortune et le détail des valeurs.

— Voilà, dit-il, et il lut avec lenteur et distinctement.

— Parfait, dit-elle en sortant d’un tiroir un papier ; voici mon inventaire arrêté au 31 décembre 1847, vous y trouverez les chiffres qui vous manquent.

Pierre-Frédéric-Antonin Sorget, bourgeois de Valangin, ancien d’église, négociant rompu à toute sorte de petites affaires, se croyait maître de lui comme de son cheval ; mais à la vue du total s’élevant à vingt-sept mille livres de Neuchâtel, soit environ quarante mille francs de France, il eut un éblouissement.

À cette époque, quarante mille francs étaient encore une valeur sérieuse ; aujourd’hui, c’est une bagatelle.

Toutefois, il n’en laissa rien voir, et avec une intrépidité qui l’étonna lui-même, il inscrivit d’une main ferme ces chiffres qui faisaient bondir de joie son cœur affolé. La vieille mit ses lunettes, prit la plume et signa. C’était donc une chose arrangée ; l’ancien avait stipulé que la donatrice s’interdisait tout dédit.

— Je voudrais déjà partir ce soir, dit Mme Perrin, tant je suis inquiète pour la nuit.

— Prenez patience, la nuit sera tranquille ; une nuit est bientôt passée.

— Alors, demain, sans faute, vous viendrez me chercher, n’est-ce pas, vous le promettez ?

— Je vous le promets.

— Prendrai-je ma domestique avec moi ?

— Il n’est pas dans mes principes d’introduire une telle curieuse et une telle coureuse dans ma maison.

— Elle est engagée au mois ; je lui payerai celui-ci tout entier et je la renverrai quand elle aura mis en ordre mon appartement, qui restera fermé. Faudra-t-il emmener mes meubles ?

— Oui, du moins pour votre chambre ; la pièce vacante que je vous destine n’est pas meublée.

Toutes les dispositions étant prises, l’ancien Sorget avala son dernier petit verre de Malaga en fermant les yeux, mit le fameux contrat dans son gros portefeuille de cuir qu’il appuya sur son cœur, et prit congé avec des larmes dans les yeux.

Lorsqu’il eut réveillé d’un coup de fouet son cheval qui grelottait sous la pluie et la neige, et qu’il se fût mis en marche sur la route de Fontaines, par la Borcarderie, il ne put s’empêcher, malgré son âge, sa dignité et les circonstances graves où se trouvait le pays, de donner essor à la jubilation qui l’étouffait : Vive le roi ! vive la Suisse ! vive la république ! s’écriait-il dans son ivresse, tout en pataugeant dans la boue ; hue ! vieille Lisette, du courage, ton maître est sur le chemin de la fortune !

III

Chacun connaît le Val-de-Ruz ; le voyageur qui monte en chemin de fer de Neuchâtel à la Chaux-de-Fonds, l’embrasse d’un coup-d’œil lorsqu’il arrive aux Hauts-Geneveys, au moment de s’enfoncer dans un des plus longs souterrains que les ingénieurs aient eu l’audace de percer avant le Mont-Cenis. Cette vue ne manque jamais son effet par un beau jour d’été : c’est une surprise, un ravissement ; tous les yeux lui sourient ; on en emporte une image radieuse, un souvenir charmant. Compris entre des montagnes boisées qui, dans le milieu, s’éloignent de trois à quatre kilomètres, pour se rapprocher vers les extrémités, c’est un bassin de forme arrondie, ouvert, gracieux, dont le fond est couvert de cultures, de bouquets d’arbres, et traversé par un ruisseau. Une vingtaine de villages épars dans cette verdure élèvent leurs toits rouges, autrefois de bardeaux, leurs façades blanches, les flèches de leurs églises au milieu des vergers et dessinent sur les pentes du val la plus gracieuse des guirlandes. Au sud, se dresse Chaumont avec ses flancs boisés et sombres ; au nord, la cime arrondie et gazonnée de Tête-de-Ran domine de vastes forêts de sapins et des pâturages où tintent les clochettes des troupeaux ; à l’est, le massif déchiré du Chasseral avec ses combes, ses forêts, ses rochers, ferme la vallée et provoque la curiosité du voyageur, qui devine avec raison dans la physionomie de cette belle montagne toute sorte d’intéressantes surprises.

C’est au pied des dernières pentes de Chasseral et à l’issue de la gorge pittoresque de Villiers qu’est placé Dombresson, le plus grand village et le plus agreste du Val-de-Ruz. Un proverbe patois dit :

 

Se le Vallun était un mutun,

Dumbressun seraît le regnun[1].

 

En faisant la part de l’exagération de cette sentence inspirée par l’amour-propre local, il faut convenir que par sa situation abritée du vent du nord, ses agréments, la valeur de ses terres, ce village est un des plus favorisés.

La boutique à l’ancien, ainsi qu’on l’appelait communément, était située au milieu du village, au rez-de-chaussée d’une habitation rurale large et basse, à un seul étage, comme on les construisait autrefois dans la contrée. Le toit était de bardeaux chargés de pierres pour les consolider, et la moitié de la maison était occupée par la grange, l’écurie et la remise qui servait de dépôt aux marchandises de réserve. Sur la façade exposée au nord et donnant sur la rue, un écriteau noir avec de grandes lettres jadis blanches, que la pluie lavait depuis des années, ne portait qu’un seul mot : Boutique. Derrière les petits carreaux irisés des fenêtres étaient suspendus les objets les plus hétérogènes ; pelottes de ficelle, paquets de chicorée et de tabac, pipes, éponges, harengs, cravates, cols garnis de crin, rubans, étrilles, fouets, camisoles de tricot. Des pastilles de menthe et d’épine-vinette, du sucre-candi en cristaux, des bâtons tordus de sucre d’orge et des baguettes noires de sucre de réglisse se morfondaient depuis des années dans des bocaux poudreux.

Il y avait de tout dans la boutique de l’ancien, comme dans les bazars des nouveaux États de l’Amérique ; il fallait être en mesure de répondre à toutes les exigences des paysans du village, des hameaux voisins et des fermes éparses sur les montagnes. Les articles d’épicerie, de mercerie, de poterie coudoyaient le savon, les chandelles, les chaînes de fer, le fil d’archal, les tonneaux d’huile, de mélasse, de vinaigre, d’eau-de-vie. Au plafond sont suspendus des pains de sucre et des paquets de chandelles qui planent au-dessus des têtes des clients comme des épées de Damoclès ; les étoffes sont entassées sur des rayons ; la mercerie est contenue dans des tiroirs étiquetés ; autour de la banque garnie de ses balances à chaînes de laiton, des sacs éventrés laissent voir le café, le riz, les gruaux d’orge, d’habermehl, les fèves et les pois. Aux piliers qui soutiennent les balances sont attachées des grappes de cornets de papier gris de toutes dimensions emboîtés l’un dans l’autre et attendant le moment de courir le monde, dodus et ficelés, avec leur cargaison dans le ventre. Il s’échappait de ce capharnaüm enfumé des exhalaisons compliquées qui étreignaient l’odorat.

Dans une pièce à part, sombre et humide, était le sel, enfermé dans une énorme caisse, où l’on puisait avec une grande cuiller de bois. Lorsque le bétail était nombreux sur les pâturages des montagnes, cet article donnait lieu à un trafic considérable. Enfin, sur le derrière de la maison, par conséquent du côté du soleil, se cachait le débit de poudre à canon, laquelle devait rester sèche, tandis qu’un certain degré d’humidité ne nuisait pas au sel et en augmentait le poids. Un écriteau couvrait la porte de ce réduit plein de menace et de mystère, où il était interdit d’entrer avec un flambeau.

Tel était le milieu où vivait et s’agitait, comme un poisson dans l’eau, le personnage qui vient d’être mis en scène dans la première partie de ce récit. Cette boutique, qu’il tenait de son père et qu’il avait agrandie et développée, il en connaissait les moindres recoins ; il savait par cœur ce que contenait chaque rayon, chaque tiroir ; d’un coup d’œil il-voyait ce qui manquait, ce qu’il fallait remplacer. Il mettait la main avec une sûreté merveilleuse sur le moindre objet demandé par un client : ficelle de Bâle pour la mèche des fouets, boutons de chemises, agrafes de robe, chaînettes de guêtres, clous, pointes de Paris, tout se trouvait comme sous la baguette d’un magicien. Accueillant chacun avec un sourire et un empressement qui ne se lassait jamais, il avait toujours une parole agréable à l’adresse des femmes, un petit verre de liqueur pour les hommes, une caresse avec un bonbon pour les enfants ; ses marchandises étaient de bonne qualité et il avait le bon goût de ne les vanter que dans la mesure de ce qu’il fallait pour attirer les chalands.

Lorsque ses affaires l’appelaient ailleurs, sa femme le remplaçait dans la boutique ; les jours de grande vente elle le secondait, mais ne quittait pas les articles d’épicerie, tandis que son seigneur et maître restait au milieu des étoffes, des indiennes, des draps et des calicots.

Le soir venu, on comptait l’argent qui s’était englouti depuis le matin dans un tiroir de la banque, fermant à clef et communiquant au-dehors par une fente étroite. C’était le meilleur moment de la journée, on pouvait travailler sans être interrompu. Il fallait d’abord procéder au triage des diverses monnaies fort compliquées, séparer les batz, les demi-batz, les creutzer, les pièces de cinq et de dix batz, les francs de France, les petits écus de trois francs, les écus de Brabant de quarante-un batz et demi, les gros écus de six livres, les pièces de cinq francs, une vraie tour de Babel, et on en faisait des paquets étiquetés. L’or était rare et faisait agio, le papier à peu près inconnu. Les gros paiements, qui se font de nos jours au moyen d’une liasse de papiers, exigeaient alors des sacs de numéraire d’un poids considérable. L’argent étant compté et le résultat des ventes connu, l’ancien inscrivait les crédits dans un registre où chaque client avait sa page ouverte et qui lui servait de base pour porter un jugement sur l’état moral, économique et financier de la Commune entière. Ajoutons qu’il nourrissait pour les bons payeurs, surtout ceux qui payaient comptant, une estime qui allait jusqu’à l’adoration.

Deux ou trois autres débits de denrées ouverts dans le village, sans lui faire une concurrence onéreuse, étaient cependant une écharde dans sa chair ; son esprit envahissant et dominateur le portait directement vers le monopole. Le plus beau moment de sa vie eût été celui où les habitants du Val-de-Ruz tout entier seraient venus s’approvisionner dans sa boutique. Ses clients constituaient une grande famille, dont il était le chef et le protecteur, mais il vomissait de sa bouche ceux qui dédaignaient ses avances et allaient se pourvoir ailleurs. Il ne distinguait pas dans l’année les jours égayés par le soleil, les fleurs, le parfum des foins coupés, les incidents de famille, mais ceux qui étaient signalés par un débit extraordinaire, des ventes dont le chiffre dépassait la moyenne ; ces points de repère jalonnaient son existence par des piles d’écus.

L’activité de l’ancien, sa prospérité croissante, le bonheur constant de ses entreprises, lui faisaient peu d’amis parmi ses voisins les paysans, dont la plupart étaient ses débiteurs. Le paysan est exposé à tant d’accidents et de revers avant de recueillir le prix incertain de son travail, qu’à moins de circonstances exceptionnelles ses bénéfices sont minimes et il fait rarement fortune. Il ne peut donc, sans jalousie, voir la richesse entrer chez des gens qui n’ont pas besoin de s’exposer comme lui à la pluie, au vent, au soleil, qui ne sont pas tenus de se lever à deux heures du matin pour se dévorer le corps à la forêt ou dans les champs d’une aube à l’autre, et qui n’ont à redouter ni la grêle, ni les longues pluies, ni la sécheresse, ni les gelées du printemps.

On lui préférait généralement sa femme, moins entreprenante, moins remuante, d’une portée d’esprit tout ordinaire, mais qui ne manquait cependant pas d’une certaine finesse. Confinée dans sa cuisine et dans sa boutique, d’où elle ne sortait guère, elle prêtait une oreille complaisante aux commérages qui circulaient dans le vallon, et oubliait parfois devant son comptoir, dans le feu d’une conversation intéressante, que l’heure était venue de commencer son dîner et de mettre le lard et les choux dans la marmite.

Le matin du 1er mars, avant le jour, la famille réunie devant le feu de la cuisine discutait une grave question. L’ancien irait-il à Neuchâtel, ou n’irait-il pas ? Les femmes opinaient pour la négative, à cause des nouvelles alarmantes parvenues la veille dans le village ; le fils

 

… gardait de Conrart le silence prudent.

 

Quant à l’ancien, il avait mille raisons pour une de se mettre en route avant le commencement des hostilités, car une révolte aussi impertinente que celle qui avait éclaté au Locle et à la Chaux-de-Fonds, ne manquerait pas de provoquer une répression immédiate et des coups de canon. Comme d’ordinaire, son avis prévalut, sans qu’on eût recours à un vote ; il avait établi si solidement le règne de la minorité, qu’on n’avait pas même l’idée, après une discussion, de compter les voix.

Encore active et alerte, malgré l’embonpoint qui commençait à épaissir sa taille, Mme Sorget profita de l’absence de son mari pour entreprendre ces travaux domestiques de lavages et de récurages que la plupart des hommes détestent par dessus tout, et qui ne se font bien que quand les femmes sont seules. Mais elle comptait sans les événements politiques qui se succédaient avec une rapidité foudroyante.

Des messagers parcouraient le Val-de-Ruz en tout sens, racontant et amplifiant ce qui se passait dans les Montagnes : on avait nommé un gouvernement provisoire ; une armée de dix mille hommes avec artillerie et cavalerie se préparait à marcher sur Neuchâtel. Ces récits mettaient en fièvre les jeunes gens dont l’imagination prenait le galop. Les uns voulaient partir pour soutenir le gouvernement, d’autres pour l’attaquer ; on n’attendait pour agir que des avis d’une nature officielle. Le voyage de l’ancien donna lieu aux suppositions les plus étranges ; s’il n’avait pas reçu des dépêches de l’autorité, il ne serait pas parti. On venait donc demander des nouvelles et les discuter. La boutique et l’arrière-boutique se remplirent de jeunes gens qui ne pouvaient tenir à leur ouvrage et qui couraient de cabaret en cabaret, buvant des chopines et fumant des cigares.

Malgré sa dignité semi-ecclésiastique, l’ancien Sorget débitait clandestinement des petits verres ; il passait pour avoir la meilleure eau-de-vie ; son eau de cannelle, sa gentiane, son absinthe, avaient une réputation. Les discussions politiques dessèchent le gosier, et quand la patrie est en danger, il faut se donner du courage et se remonter le moral. On buvait des petits verres, des grogs, on fumait, on criait ; les uns entraient, d’autres sortaient en jetant les portes avec fracas, à la grande désolation de Louise Sorget, la jolie fille de l’ancien. À chaque instant dérangée dans ses occupations, en butte aux agaceries de mauvais goût de ces oisifs de village, dont les chaussures crottées apportaient sur le plancher nouvellement lavé toutes les ordures de la route, elle avait encore le chagrin de coopérer à ce débit de boissons qu’elle avait en horreur et qui était entre elle et son père le sujet de continuels débats.

Jusqu’à midi la boutique n’avait été hantée que par les partisans du gouvernement ; au lieu de voler à sa défense, ils se bornaient à surveiller les républicains qui commençaient à s’agiter dans le village, à railler les insurgés et à rire d’avance de leur défaite. Vers midi, les nouvelles devenant menaçantes, ils jugèrent qu’ils avaient assez bu, payèrent leur écot, et partirent l’un après l’autre pour aller dîner. On sait que les paysans ne se désheurent pas volontiers.

Plus tard, d’autres jeunes gens se présentèrent ; ils ne bavardaient pas, ils ne gouaillaient pas et ne buvaient pas de petits verres ; ils faillirent néanmoins causer une crise de nerfs à Mme l’ancienne ; c’étaient des républicains qui demandaient de la poudre pour faire des cartouches.

IV

En face de la boutique de l’ancien s’élevait une maison étroite et pauvre, bâtie en pierre, comme sa voisine, avec un toit de bardeaux qui avaient pris avec le temps la couleur grise de l’ardoise. Au rez-de-chaussée était l’atelier d’un vieux tourneur allemand, nommé Ambrosius Kugeldreher, mais qu’on appelait, pour abréger, maître Kugel ; il était en même temps mécanicien et armurier. C’était un vieux garçon, doux, honnête, toujours prêt à rendre service. On entrait chez lui par une grande porte vitrée, qui laissait voir ses tours et les objets de sa fabrication. Derrière ses deux fenêtres étaient suspendues en croix une flûte et une clarinette, des pipes, quelques quilles et des boules à raccommoder les bas.

À l’étage demeurait avec sa mère François Bron, jeune homme de vingt-cinq ans, qui travaillait à une branche de l’horlogerie. Il était planteur d’échappements à ancre ; sa mère l’aidait dans sa partie et faisait le ménage pour eux et pour maître Kugel, auquel ils donnaient la pension. Ces trois personnages vivaient paisibles et unis, après avoir enduré bien des orages et de douloureuses épreuves ; ces épreuves mêmes ne semblaient pas près de finir, car depuis quelque temps Mme Bron se sentait atteinte d’un mal qui la minait sourdement. Veuve d’un horloger doué de beaucoup de talent, mais enclin à la dissipation, elle se trouvait dans la gêne après avoir payé les dettes laissées par son mari. Pour se libérer, elle avait dû vendre les terres et la maison, héritage de ses parents, et voyait avec chagrin son fils se tuer de travail dans le but de reconquérir l’aisance qu’ils avaient perdue. La conduite légère de son mari, le mauvais exemple qu’il avait donné à son fils, la honte qu’elle avait éprouvée lorsqu’on lui demanda le remboursement de dettes dont elle ignorait l’existence, avaient altéré sa santé, pâli son teint, courbé sa taille. Avec la maladie l’inquiétude était rentrée dans cet intérieur qui aurait pu être heureux ; car François Bron, mûri avant l’âge par le chagrin, était un garçon sérieux, honnête, dévoué ; il sentait en lui un esprit, une âme, un cœur, et il tenait à honneur de faire un bon usage de tous les dons qu’il avait reçus.

Obligée de rester au lit à cause de son extrême faiblesse et de délaisser son ménage, c’étaient son fils et maître Kugel qui la remplaçaient, qui faisaient la cuisine, chauffaient le poêle, lavaient, récuraient, allaient quérir l’eau, le lait, les provisions. François avait trop vécu avec sa mère comme un compagnon chéri, pour n’être pas au courant de tous les détails des occupations domestiques ; mais entre la théorie et la pratique la distance est grande et il s’en apercevait. Toutefois, la bonne volonté aidant, tout venait à point ; au lieu de s’irriter des bévues inévitables commises par l’un ou par l’autre, ils s’en divertissaient ; même la pauvre malade, au fond de son lit, riait parfois des énormités perpétrées par ces deux hommes avec une candeur parfaite.

Pendant que maître Kugel vaquait dans sa boutique à ses occupations de tourneur et répondait aux pratiques qui venaient à chaque instant lui apporter toute sorte de raccommodages, François ne quittait pas sa mère ; il avait son établi dans le cabinet attenant à la chambre de la malade et pouvait travailler à ses plantages tout en causant avec elle.

Le plus original des deux infirmiers, celui qui avait le moins la tournure de l’emploi, c’était maître Kugel. L’autre, svelte, dégagé, vif, avec des cheveux châtains, un visage intelligent, des traits fins et une belle barbe blonde, avait une voix mélodieuse et sympathique. Lorsqu’il parlait en vous regardant de ses yeux bleus, francs et doux, on ne pouvait s’empêcher de s’intéresser à lui et de l’aimer.

En revanche, son vieil ami était en tout point un ours mal léché ; large d’épaules, avec une grosse tête couverte d’une filasse de teinte indéfinissable, mais hérissée et broussailleuse, il avait le visage blême, plat, percé de deux petits yeux gris, à demi-fermés, dont l’un regardait à droite et l’autre à gauche, le nez épaté, la bouche grande, toujours souriante, garnie de dents noircies par l’usage immodéré de la pipe. Ce Saxon, qui était venu échouer dans un village du Val-de-Ruz après des vicissitudes de tout genre, avait fait des études dans sa jeunesse ; c’était un esprit studieux, appliqué, ouvert aux sciences et à l’art. Amateur passionné du tir à la carabine qui lui faisait perdre bien du temps, il collectionnait des fossiles et jouait du violon.

Il ne jouait que le soir, dans l’obscurité de sa boutique et quand il était seul ; mais il le faisait avec tant d’âme, que les paysans, gens d’ordinaire peu soucieux d’impressions artistiques et musicales, s’arrêtaient devant sa porte et écoutaient en silence ce concert solennel qui chantait et vibrait dans la nuit.

À quelque heure de la journée qu’on entrât dans sa boutique, on était sûr de le trouver debout derrière son tour, vêtu d’un gilet à manches en futaine, enveloppé dans un grand tablier de serge verte attaché au col et à la ceinture par des agrafes de laiton, et fumant son brulôt noir incrusté au coin de sa bouche comme une excroissance de sa personne. C’est de là qu’il répondait à ses pratiques sans interrompre son travail, mais dans quel langage ! Malgré un séjour de vingt années en pays français, maître Kugel n’avait pu parvenir à en apprendre la langue, et il estropiait l’idiome de Fénelon et d’Alfred de Musset avec la barbarie d’un Cosaque.

La Providence n’abandonne jamais complètement les malheureux ; pour être véridique, je dois ajouter à ces deux gardes-malade un bon ange qu’elle leur envoyait de temps à autre pour les suppléer, pour réparer leurs bévues et apporter dans leur pauvre intérieur un rayon de soleil. C’était Louise Sorget, qui s’échappait de la boutique paternelle lorsqu’elle en avait le temps, et n’arrivait jamais les mains vides. Elle apportait des œufs frais, du vin vieux, un bouillon, un morceau de viande qu’elle avait préparé elle-même le rayonnement joyeux de sa jeunesse, le charme de sa beauté, les consolations d’un cœur rempli de confiance et qui ne demandait qu’à se dévouer pour racheter les infirmités de ceux au milieu desquels elle devait passer sa vie.

Donc, le 1er mars, après avoir fait le dîner et lavé les marmites et les assiettes, les deux hommes avaient laissé la malade se reposer ; François faisait un tour dans le village pour prendre l’air et entendre les nouvelles ; maître Kugel, dans sa boutique, tournait les pièces d’un rouet, lorsque la porte s’ouvrit avec fracas et David-Charles, le fils de l’ancien, entra comme un coup de vent.

— François n’est pas ici ? J’ai sifflé, j’ai jeté des pierres à sa fenêtre, mais il ne répond pas.

— Il être zôrti tepi disse minouten, mais doit rentrer piendôt.

— Diable ! il faut que je le voie, c’est pressant.

— Alors, vous afez tes noufelles ?

— Je crois bien qu’on a des nouvelles ; les Montagnards sont en route, ils marchent sur la ville, rien n’est plus certain ; un ami des Hauts-Geneveys est arrivé à cheval, il les a vus. Tous les carabiniers du village sont déjà partis.

— Alors, c’est la querre Donner und Blitz ! moi afoir fait la querre contre Napoléone à Leipzig, Hanau et le reste.

— Oui, c’est la guerre, maître Kugel, et je veux partir pour me joindre aux Montagnards.

— Ach ! mein Gott, tu ne feras bas ça, Dafid-Karl.

— Comment, moi, je n’irais pas ?

— Nein, mein Herr, toi pas faire cette chakrin au papa.

Maître Kugel avait arrêté son tour, posé sa gouge sur l’établi et, se croisant les bras, il regardait le fils Sorget par dessus ses lunettes de laiton.

— Je m’en fiche pas mal ; quand la guerre est déclarée, chacun sert son pays comme il l’entend.

— Et le tispline, potz tausend, et le tispline ; si les enfants pas opéir aux barents, et si le répiblique les abbroufe, alôrs vous être pientôt tous capout.

David-Charles, soudain refroidi, battait une marche sans dire mot sur l’établi contre lequel il s’appuyait.

— Ah ! voilà François, dit-il enfin. Eh bien ! mon vieux, partons-nous ? Tu sais les nouvelles.

— Je vais prévenir ma mère ; si elle y consent, je serai équipé dans quelques minutes.

— N’as-tu rien un fusil à me prêter, une arquebuse, n’importe quoi ? je veux faire ma première campagne.

— Non, mon cher, tu n’as pas l’âge requis ; laisse les vieux faire leur besogne.

— Je suis grand et fort, on n’exige pas l’impossible des volontaires ; voyons, ne fais pas le pédant ; j’ai besoin d’air, j’ai besoin de liberté, veux-tu me laisser éclater dans ma peau ?

— Tu ne déserteras pas la maison en l’absence de ton père et tu n’éclateras pas, mon garçon ; si tu tiens absolument à te rendre utile, fais-nous des cartouches…

— Des cartouches ! c’est bientôt dit, est-ce que je sais moi ?

— Foui, Frantz a raisson, on faut afoir disse patronen[2] dans son sac, ou bien le fussil n’être pas plis qu’ine glarenette.

— Il nous en faut une centaine au moins, pour huit ou dix hommes, dit François.

Maître Kugel, laissant son rouet, se mit à fureter sur ses tablettes et dans ses tiroirs pour chercher des munitions.

— Foilà ti bapier, ti plomb, mais ti poutre nichts.

— Je vais vous en chercher, je sais où elle est, dit David-Charles en courant vers la porte, nous en avons des sacs.

— Ah ! bien oui, la prendre chez ton père ! Ne faisons pas de sottises, dit François, agissons correctement, je veux aller l’acheter moi-même.

Il sortit de l’atelier, mais rentra bientôt tout déconcerté.

— Madame Sorget refuse la poudre ; venez donc lui parler, maître Kugel.

— C’est votre dam, si vous m’aviez laissé faire, vous seriez pourvus, dit Sorget.

Les deux hommes traversèrent la rue ; Madame Sorget, très agitée, allait et venait dans sa boutique.

— Vous comprenez, leur dit-elle à demi-voix, que je ne peux pas vendre de la poudre, que nous tenons du gouvernement, à des gens qui vont pour l’attaquer ; ce serait une trahison.

— Mais moi, reprit maître Kugel, che suis un étrancher, che racmôde les fussils, et il me faut de la poutre pour tirer à la garpine.

— Ne me mettez pas dans l’embarras, en me demandant ce qu’il m’est impossible de donner.

— Puisque nous sommes en guerre, le plus simple est d’agir comme à la guerre, dit François en riant : on vous prend votre poudre… en payant, cela va sans dire, et personne n’aura rien à vous reprocher ; c’est un cas de force majeure prévu par la loi. Je sais où est le caveau, donnez-moi la clef, j’en prends trois livres ; voilà cinq francs, préparez la monnaie.

— Comme tu y vas ! toi, dit Mme l’ancienne ; ma foi non que je ne donnerai pas la clef : elle est pendue dans le poêle à côté de la pendule.

En cherchant la poudre, il trouva Louise dans l’arrière-boutique.

— Vous partez, lui dit-elle à voix basse.

— Oui, je vous recommande ma mère, n’est-ce pas ? vous la verrez ce soir.

— N’allez pas, François, vous ne devez pas la quitter ; je serai dans une mortelle inquiétude.

— Je remplis un devoir, Louise, un devoir envers mon pays ; ce sont des choses que les femmes ne comprennent pas.

— Oh ! que si, je le comprends ; seulement je tremble à la pensée qu’il peut vous arriver malheur.

— Eh bien, si je ne reviens pas, vous penserez à moi… quelquefois.

— Ne parlez pas ainsi, François, dit Louise les larmes aux yeux et en lui tendant la main.

— Cette chère petite main, je voudrais la garder toujours dans la mienne.

— Vous faites bien longtemps avec cette poudre, cria Mme Sorget, ne la trouvez-vous pas ?

— Oui, oui, je viens… c’est qu’on ne voit goutte dans ce caveau.

— Encore un mot, dit Louise : empêchez le départ de mon frère, vous m’avez comprise ; adieu.

Leurs mains se cherchèrent encore une fois dans l’obscurité, et je ne répondrais pas que, sous l’empire de l’émotion, leurs lèvres n’en firent pas autant dans un tendre baiser.

Les hommes rentrèrent dans l’atelier, où se trouvait une petite forge ; on alluma le charbon sur lequel la grande cuiller de fer remplie de plomb fut mise en équilibre, et bientôt les balles rondes et brillantes sortirent du moule, que le tourneur maniait avec dextérité. David-Charles coupait le jet avec des tenailles, tandis que François roulait les papiers sur un mandrin, pour faire des cartouches.

Des ombres passèrent devant la porte vitrée, et une demi-douzaine de jeunes gens tout équipés firent invasion en parlant tous à la fois.

— Partons-nous ? Quel lambin ! ce François, tu n’es pas encore habillé ?

— Vous êtes des enfants, est-ce qu’on va à la guerre sans cartouches ?

— Tiens, c’est vrai, dit une voix, ma giberne est vide.

— Ça, des soldats, mein Gott ! dit maître Kugel, en montrant ses dents noires et en levant les épaules.

— Et vous, parbleu, ne dirait-on pas… un Allemand !

— Moi, chai goulé mon sank tans les patailles pour mon bays. Foyez-fous ça, et ça, et ça. Et le tourneur, jetant son tablier et ouvrant son gilet à manches, leur montrait les cicatrices de plusieurs blessures. Gand fous afoir tes trous à la peau, fous bourrez rire du fieux Allemand. Allez, allez seulement contre les canones.

Pendant cette scène, qui eut pour effet de tempérer l’ardeur des jeunes miliciens et de les rendre moins bruyants, François prenait congé de sa mère qui approuvait pleinement sa résolution.

— Va, mon garçon, c’est ton devoir ; c’était l’idée de ton père et de ton grand-père, ne pense pas à moi ; rien ne me manquera, je prierai Dieu pour vous. Ne t’expose pas inutilement, oppose-toi au mal, empêche les vengeances, reviens dès que tu le pourras.

Peu après, une vingtaine de miliciens, entourés d’une foule de curieux plus ou moins agressifs, quittaient le village sous le commandement de François. Comme beaucoup d’autres, il avait souvent rempli les fonctions d’officier sans en avoir les épaulettes, qu’il ne voulait pas recevoir de l’ancien régime.

V

Après ce départ, qui était un événement, le village tomba dans la stupeur ; qu’avait-on fait, qu’allait-on en dire, qu’allait-il en résulter ? Le village s’était compromis ! Et si les choses tournaient mal ? Chacun rentra chez soi tout penaud, la boutique de l’ancien demeura déserte. Mme Sorget aurait pu laver et savonner tout à son aise, personne ne l’aurait interrompue ; mais sa grande ardeur était passée et le cœur n’y était plus. Elle songeait à son mari qui devait être en route au milieu de cette tourmente, à son retour, aux nouvelles qu’il rapporterait, à son humeur qui ne serait pas gaie, car il était parfois un terrible porc-épic lorsqu’il éprouvait quelque contrariété. Elle pensait à son fils, à ce David-Charles, leur espoir, qui donnait dans la révolution et approuvait les actes des rebelles ! D’où lui venaient ces sentiments en opposition avec ceux de sa famille ? Qu’avaient-ils fait au bon Dieu pour être affligés d’une telle épreuve ?

Louise était comme une âme en peine : elle ne pouvait ni travailler, ni rester en place ; elle parcourait la maison du haut en bas, cherchant le calme qu’elle ne trouvait nulle part. À la fin, voyant sa mère occupée à coller des cornets, tout en buvant du café pour se remettre le cœur, elle courut dans la maison en face et trouva dans l’atelier maître Kugel et son frère, absorbés par une partie d’échecs que le tourneur s’efforçait de perdre pour amuser le jeune homme. Disons, en passant, que les pièces de ce jeu, taillées dans le plus pur ivoire et dans l’ébène, étaient le Meisterstück d’Ambrosius Kugeldreher, et qu’il ne les exhibait que dans les circonstances extraordinaires. Le vieux Saxon fut récompensé de son inspiration par le plus aimable sourire, et Louise, après avoir embrassé son frère, dont elle ébouriffa les cheveux, monta l’escalier qui conduisait chez la malade.

L’appartement de Mme Bron se compose d’une chambre assez grande qu’elle occupe, d’un cabinet contigu où travaille son fils, et d’une cuisine. Son lit, entouré de rideaux de cotonnade bleue à raies grises, est placé dans un angle, de manière à voir la porte du cabinet. La pièce est revêtue de boiseries de sapin sans peinture ; un poêle de faïence bleue chauffe les deux chambres, qui ne contiennent que les meubles les plus indispensables. Tout est propre et en ordre, mais un œil exercé remarque bientôt que la main d’une femme n’y a pas passé ; le parquet de sapin laisse voir des taches, les meubles sont ternis, les vitres ont perdu leur transparence et quelques toiles d’araignée se balancent sournoisement dans les coins obscurs.

— Je vous attendais, ma chère enfant, dit la malade en embrassant Louise, je vous attendais ; vous savez que François est parti, je ne l’ai pas retenu, mais je suis bien seule, et surtout inquiète. Dieu veuille qu’il ne leur arrive aucun mal !

— Mon père aussi est en route, il a voulu descendre à Neuchâtel malgré nous ; au moins mon frère est resté, il est avec maître Kugel. Ah ! ces hommes, dans quelles transes ils nous mettent !

— Oui, mais ce sont eux qui font marcher le monde ; ne les jugeons pas, rien n’arrive que par la volonté du Seigneur.

— Comment êtes-vous aujourd’hui ?

— Un peu agitée, mais pas plus mal que d’ordinaire.

— Que puis-je faire pour vous ? Je n’apporte rien, parce que nous n’avons pas fait de dîner. Jusqu’à midi la maison a été remplie de gens qui ne nous ont laissé aucun repos. On s’en souviendra du 1er mars.

— Je n’ai besoin de rien, mais j’ai du plaisir à vous voir, vous me faites toujours du bien.

— Il faut pourtant arranger vos oreillers, vos cheveux, brosser la chambre où j’aperçois de la poussière.

La brave fille, sans perdre une minute, se mit à l’ouvrage avec sa bonne humeur habituelle, son doux sourire, la grâce et l’agilité de ses vingt ans ; sous sa main de fée tout prenait un air plus correct et plus convenable, elle avait l’instinct de l’ordre et un goût sûr. Après la chambre vint le tour du cabinet ; elle y resta longtemps, ouvrit les livres de François, les feuilleta, s’assit sur la chaise à vis de l’horloger, mit ses coudes sur l’établi, vit ses initiales L. S. gravées dans le noyer et rêva en regardant le ciel sombre.

— Est-ce bien difficile les plantages ? dit-elle enfin d’une voix chantante comme les enfants qui interrogent leur mère.

— Voilà ; il y en a des grands et des petits, cela dépend des calibres et aussi de la qualité. Les treize lignes ne sont pas aisés, c’est seulement trop mignon.

— Combien dure l’apprentissage ?

— Il faut toujours compter deux ou trois ans pour le moins, si on veut apprendre les finissages, les échappements et les repassages.

— Et il sait tout cela, François ?

— Oh ! oui, il ne travaille que dans le soigné ; c’est celui-là qui s’en donne de la peine pour contenter ses patrons ! Si seulement je pouvais lui aider comme autrefois, au lieu d’être à sa charge.

Et Louise se disait qu’elle aussi serait bien heureuse d’aider François, et de travailler à côté de lui, sur le même établi, où il y avait de la place pour deux.

— Prenez courage, chère dame Bron, le printemps approche, le soleil, l’air chaud vous rendront les forces ; j’ai l’espoir que vous vous rétablirez bientôt.

— Le bon Dieu vous entende. Avant de me quitter, prions ensemble le Seigneur de veiller sur la patrie déchirée par la guerre civile et de nous accorder ce qui lui paraîtra le meilleur. C’est une chose terrible de voir les frères marcher en armes contre les frères et leur sang prêt à couler.

Il faisait nuit quand Louise rentra chez elle ; sa mère continuait à coller ses cornets de papier gris et à boire des tasses de café au lait sans les compter. Son père n’était pas revenu et dépassait l’heure ordinaire de son retour. Elle alluma la grande lanterne pour éclairer l’écurie et la remise, et fit un tour dans la maison et dans ses dépendances. Quelques commères vinrent acheter de l’huile et des chandelles pour éclairer la rue en cas d’incendie ; les pompiers étaient de piquet. Les autorités siégeaient en permanence à la maison de Commune et l’on avait à plusieurs reprises fait appeler l’ancien Sorget, qui était membre du Conseil. Des bruits sinistres circulaient, on avait entendu le canon ; donc on avait livré bataille. Pour les villageois, le canon est une chose terrifiante, les femmes n’en parlaient qu’en frémissant. Quels étaient les vainqueurs ? À cet égard, les avis étaient partagés, chacun s’attribuait la victoire et se préparait à en profiter.

Jamais soirée d’hiver ne fut plus longue, non seulement à la boutique, mais à la maison de Commune et ailleurs ; on ne savait que faire ni que résoudre.

Vers dix heures, on entendit un bruit de grelots à demi couvert par le vent et la pluie. Mme Sorget, qui était aux aguets, prit la lanterne et courut à la rencontre du char qui roulait dans la neige et la boue.

— Est-ce vous, Pierre-Frédéric ?

— Oui, c’est moi.

— Comme vous venez tard ! avez-vous du mal ?

— Non, tout va bien.

Des curieux, embusqués dans la rue, entendirent ce : tout va bien, et coururent le colporter dans le village, où personne n’osait se mettre au lit.

— Avez-vous pu faire vos affaires ?

— Et bien d’autres encore ; je vous raconterai.

Mme Sorget vit que l’ancien jubilait ; jamais elle n’avait vu chose pareille. Un événement extraordinaire seul pouvait expliquer une telle anomalie. Sans doute la révolution était vaincue et l’ordre rétabli.

Les portes s’ouvrirent, les voisins accoururent ; on interrogeait l’ancien de tous les côtés à la fois.

— Laissez-moi donc mettre ma voiture dans la remise, et mon cheval à l’écurie ; vous ne voyez pas que je suis trempé ?

Chacun mit la main au harnais pour dételer le cheval et le dégarnir : les uns prirent la limonière, d’autres poussèrent aux roues, le char fut bientôt à couvert et la remise fermée à clef.

— À présent, Monsieur l’ancien, parlez donc, quelles nouvelles ?

— Eh bien, Neuchâtel est occupé sans résistance par les Montagnons ; la république est proclamée.

— Sans résistance ?

— Sans résistance.

— Et le gouvernement ?

— Ma foi, le gouvernement, personne ne sait ce qu’il est devenu.

— Alors, c’est une débâcle complète ? dit une voix.

— Messieurs, dit l’ancien avec conviction, le Seigneur a-toujours protégé notre patrie, espérons en son infinie miséricorde. Sur ce, comme j’ai besoin de me mettre au sec et de manger un morceau, j’ai l’honneur de vous souhaiter une bonne nuit.

VI

En entrant dans la maison pour donner à son mari les vêtements dont il avait besoin, Mme Sorget se perdait en conjectures ; assurément, il n’avait pas tout dit ; elle attendait des révélations prodigieuses, la réussite d’une spéculation hardie, un riche mariage pour ses enfants.

Son attente ne fut pas trompée, mais les confidences ne vinrent que plus tard.

Elle avait déjà été surprise de voir son mari remettre à Louise un paquet enveloppé d’une serviette en lui donnant des ordres à voix basse et en lui pinçant le menton. Peu après le feu pétillait dans la cuisine, et un parfum de viande rôtie remplissait l’appartement.

— Qu’est-ce que vous faites cuisiner à Louise ? dit-elle ; votre souper vous attend.

— Vous verrez, Madame l’ancienne, vous verrez ; j’ai pensé qu’on pouvait s’accorder un petit extra : ce sont des côtelettes que j’avais achetées pour le dîner de demain.

— Et pourquoi les prépare-t-on ce soir ?

— Parce que… parce qu’il faut fêter ce jour, ma chère, dit-il en l’embrassant d’un air tout guilleret. Puis il s’assit à table, prit son portefeuille de cuir et en tira la donation entre vifs qu’il relut d’un bout à l’autre en frétillant avec une satisfaction infinie.

Depuis des années, l’ancien n’avait pas embrassé sa femme ; celle-ci, ravie de ce regain de tendresse, regardait son mari dans l’attente d’une explication qui ne venait pas.

— Il me semble, dit-elle avec hésitation, qu’il n’y a pas lieu de se réjouir après ce qui s’est passé à Neuchâtel.

— Oui, oui, c’est vrai, c’est parfaitement vrai ; pourtant vous devez considérer comme une grande faveur du ciel que j’aie échappé sain et sauf aux mains de ces scélérats, qui m’ont abreuvé d’avanies.

Il raconta son voyage et ce qu’il avait enduré en longeant la troupe des montagnards. En ce moment Louise apportait le plat de côtelettes et une salade aux pommes de terre ; rien de plus appétissant.

— Dites-donc, vous autres, dit tout à coup l’ancien en regardant son fils appuyé contre le poêle, vous ne direz plus un mot à François Bron.

— Pourquoi ?

— Il était de la bande, je l’ai vu, mêmement qu’ils ont crié : « À bas les comités de défense ! » J’ai reconnu la voix du fils à Frédéric-Auguste Mosset. Et toi, dit-il à Louise, je te défends de retourner chez cette femme Bron. Au surplus, je m’en vais les faire poursuivre pour le remboursement de leur dette.

— Vous ne ferez pas cela, père, dit David-Charles en avançant d’un pas.

— Je ne t’ai pas demandé ton avis ; pour le moment tu vas descendre à la cave et apporter deux bouteilles du meilleur, une de blanc et une de rouge.

— Attends, je vais te donner une lampe, dit Louise à son frère en se levant.

— S’il fait cela, je quitte la maison, dit le jeune homme d’une voix sourde, quand ils furent dans la cuisine.

— Il ne le fera pas, calme-toi, il est excité, il a la tête montée ; ne l’as-tu pas vu dès qu’il a ouvert la bouche ?

— Poursuivre ces pauvres gens, ces braves gens, tu laisserais faire ça, toi ?

— Que pouvons-nous faire ? Va chercher ce qu’il demande, dit Louise le visage baigné de larmes ; tâchons d’avoir la paix, du moins ce soir.

— Allons, prenez des verres, chacun doit boire un coup pour fêter… mon retour, dit l’ancien, quand les bouteilles furent sur la table. Mangez de ces côtelettes elles sont délicieuses.

— Merci, je n’ai ni faim, ni soif, dit David-Charles, toujours appuyé au poêle.

— Nous allons boire à la santé du roi, prenez des verres et qu’on me fasse raison.

— Je vous dis que je n’ai pas soif.

— Est-ce un parti pris, veux-tu me faire une mortelle injure ?

— Mais non, dit Louise, en mettant des verres sur la table, et en les remplissant ; tiens Charles !… Je crois qu’il tombe de sommeil, ce pauvre garçon.

— Qu’est-ce que tu as tant fait aujourd’hui, pendant que je me remuais comme un ver ?

— J’ai copié vos lettres, j’ai soigné le bétail et préparé le fourrage pour demain.

— As-tu rincé les tonneaux ? J’amène du trois-six. Il y aura de l’eau à porter pour faire de l’eau-de-vie.

— On portera de l’eau et on fabriquera de l’eau-de-vie.

— Il faudra, pour demain de bonne heure, tenir prêts deux chars à échelles et louer un cheval pour aller chercher des meubles à Valangin.

— Voulez-vous partir avant le jour ?

— Non, à huit heures.

— Quels meubles irez-vous chercher ? dit l’ancienne.

— Ne vous l’ai-je pas dit ? Ceux de cette bonne dame Perrin, de Valangin, qui vient habiter avec nous.

— Non, vous n’avez rien dit… Comment, reprit Mme l’ancienne avec une explosion de mécontentement, vous introduisez ainsi quelqu’un chez nous, dans notre ménage, sans m’avertir ? J’espère que rien n’est décidé.

L’ancien reçut cette bordée sans sourciller et, d’un ton mielleux et insinuant, raconta ce qui s’était passé à Valangin, sans mentionner la donation. Il avait été si ému, en voyant l’agitation de cette chère et estimable dame Perrin, qu’il n’avait pu lui refuser ce qu’elle demandait avec tant d’instances ?

— Et où comptez-vous loger cette femme ? dit Mme Sorget en se levant ; vous savez, de reste, que nous n’avons point de place disponible.

— Rien n’est plus simple, il suffit de s’entendre ; elle apporte ses meubles, on lui donnera la chambre de Louise… nous nous serrerons un peu, que diantre ! À votre santé à tous !

— Et moi ? dit Louise.

— Oh ! toi, tu es une bonne fille, et tu ne me feras pas des misères.

— Tout cela est très flatteur pour moi, reprit Louise en riant ; mais enfin, une fille, si bonne qu’elle soit, il faut la caser quelque part.

— Comment donc, et la petite chambre haute… Tu sais, celle de la lucarne, tu y seras très bien ; les jeunes gens s’arrangent de tout.

— Ah ! c’est comme cela, dit David-Charles en se levant d’un air bourru ; eh bien, ça ne me plaît pas à moi, et je vais me réduire. Bonsoir !

— Est-ce sérieux ce que vous avez dit ? papa, dit Louise qui croyait rêver.

— Tout ce qu’il y a de plus sérieux.

— Et cette dame vient demain ?

— Je vais la chercher elle et ses meubles demain matin ; nous serons ici vers le soir.

— Oh bien ! dit Louise, qui avait le cœur gros, en se tournant vers sa mère, nous n’avons pas trop de temps pour faire nos préparatifs ; je vais aussi me coucher pour pouvoir me lever de bonne heure.

— Vous êtes bien pressés de nous quitter, dit l’ancien, il n’est pas tard.

— Il est bientôt minuit, dit Louise, et je tombe de fatigue.

— Ces enfants ne sont pas forts, dit l’ancien, se parlant à lui-même, quand elle fut sortie : ils sont fatigués, ils tombent de sommeil… ça n’a pas de nerf.

— Et si cette dame allait être difficile, dit la mère, qui voyait les difficultés s’accumuler comme des montagnes ; si elle aime les petits plats, les choses soignées, raffinées ; nous n’avons point de cuisinière, point de potager[3]… et moi qui dois être continuellement à la boutique…

Une des idées de M. l’ancien était de forcer sa femme à faire la cuisine sur son foyer, avec des bûches longues d’un mètre qui s’embarrassaient dans ses jambes. Depuis plusieurs années, elle demandait un fourneau, en faisant observer que ses voisines en étaient pourvues et s’en trouvaient bien.

— Il n’entre pas dans mes principes de faire usage de ce meuble, qui est une innovation, répondait-il en aspirant vivement une prise de tabac ; qu’il n’en soit plus question.

Au lieu de répondre aux objections de sa femme qui prenaient une tournure désagréable, l’ancien se leva, passa l’inspection de sa boutique, visita la caisse, compta la recette du jour, vérifia ses livres de comptes et tracassa dans la maison jusqu’à une heure du matin. Alors il vint rejoindre l’ancienne qui dormait du plus pur sommeil des épicières dans la couche nuptiale.

— Stéphanie, écoutez donc, dit-il en la poussant du coude, après avoir éteint la chandelle, Stéphanie, voyons, dormez-vous ?

— Oui, laissez-moi tranquille, laissez-moi en repos.

— Quand vous saurez tout, vous n’aurez plus sommeil ; le plus beau de l’affaire, c’est que la vieille Perrin me donne tout son bien.

— Ne dites pas des bêtises, vous êtes toujours folâtre la nuit ; laissez-moi dormir, je suis fatiguée.

— Tout son bien, entendez-vous ma chère, une donation entre vifs, je n’ai pas voulu en parler devant les enfants.

— Je me moque de son bien et de sa donation ; si vous ne me laissez pas dormir, je vais me coucher à côté de Louise ; ne recommencez pas à me tracasser… un ancien d’église…

— A-t-on jamais vu des femmes aussi… Êtes-vous folle, Stéphanie ? une fortune de quarante mille francs !

— Combien dites-vous ? dit-elle en ouvrant un œil.

— Quarante mille francs, oui, quarante mille francs ! Dans sa jubilation, l’ancien, qui n’était plus maître de lui, chantait ces chiffres comme un Te Deum.

— Ne criez pas si haut, on dirait ma foi que vous êtes gris.

— Quarante mille francs, ma vieille, embrassez votre mari.

— Vous rêvez.

— Ma foi non ; la donation écrite et signée est là sur la table, dans mon portefeuille, voulez-vous la voir ? j’allumerai la chandelle.

— N’allumez rien du tout… nous verrons cela… demain.

— Avec cette augmentation de fortune, j’aurai mon moulin, mes succursales, et je puis prétendre à de riches partis pour Louise et pour David-Charles.

— Et la ré… la ré… révol… ution ?… roucoula l’ancienne qui s’était rendormie.

— Oh ! la révolution… qui sait ? elle peut avoir du bon… n’en disons pas trop de mal.

VII

La nuit ne fut clémente que pour Mme Sorget ; son mari avait apporté sous son toit assez d’éléments d’agitation et de discorde pour mettre en fuite le sommeil. Louise pleura en pensant au chagrin que son père causerait à Mme Bron et à François avec ce remboursement. David-Charles, qui avait refusé de boire à la santé du roi de Prusse, voulait consommer son entrée dans la république par un pèlerinage patriotique à Neuchâtel, et planter là cet abominable déménagement qui délogeait sa sœur. Puisque nous sommes libres, disait-il en son âme, faisons usage de notre liberté. Quant à l’ancien, il ne pensa qu’à la donation, et plusieurs fois il se leva, fit de la lumière, et ouvrit son portefeuille pour constater qu’il n’était pas le jouet d’une illusion ; il finit par s’endormir avec sa donation appuyée sur son cœur.

La joie dans laquelle il se plongeait avec délices fut, dès son lever, singulièrement mélangée. Il constata d’abord l’absence de son fils, qui était parti au petit jour sans tambour ni trompette. Il eut à endurer le mécontentement muet de sa femme et de sa fille. Lorsque les choses ne vont pas à leur gré, les femmes ont une façon d’être aimables, infiniment plus agressive et irritante que la guerre ouverte. Pendant qu’il préparait lui-même les chars et cherchait un homme pour le seconder, il dut répondre à une citation du Conseil communal qui se réunissait d’urgence pour une grave affaire d’intérêt public.

Enfin il put se mettre en campagne, mais, arrivé à Valangin, il trouva Mme Perrin au fond de son lit ; les émotions de la veille… peut-être aussi le vin d’Espagne et le pâté de foie gras… lui avaient donné la migraine. Non seulement elle n’était plus disposée à déménager, mais elle manifestait certains regrets d’avoir agi avec trop de précipitation. Il dut s’armer de patience, lui qui ne perdait jamais une minute, et se résigner à droguer tout le jour dans le bourg de Valangin, comptant les pavés et étudiant les murs, les crevasses, les feuilles de lierre du vieux castel ; il lui fallut subir les récits, les lamentations, les âcres commentaires mille fois répétés de ses amis politiques sur les événements. Vers le soir, la vieille femme se décida à partir ; mais le compagnon qu’il s’était adjoint ayant réussi à se griser en courant les cabarets, il dut tout emballer lui-même et charger seul les meubles et les effets sur les chars.

Une fois en route, ce fut bien pis encore ; cette chère dame Perrin le mit au désespoir avec ses doléances ; elle se plaignait du froid, du vent, de la voiture, des mauvais chemins, de la lenteur des chevaux ; elle ne faisait que geindre et se repentir. Elle était dans des transes mortelles pour son chien Azor, pour son chat Pussy, pour ses meubles, pour le portrait de son défunt mari ; elle voyait partout des insurgés, des spoliateurs prêts à lui faire violence et à lui ravir son bien.

Avant d’arriver à Dombresson, l’optimisme de l’ancien, à l’endroit des donations entre vifs, avait perdu sa première ferveur.

Mais il n’était pas au bout de ses déboires, une rencontre qu’il fit à l’entrée du village acheva de l’exaspérer. Les chevaux, qui avaient pris le trot, atteignirent et dépassèrent une troupe de jeunes gens dont on entendait au loin les chansons et les cris de joie. C’étaient des militaires en armes, revenant de Neuchâtel, sous les ordres de François Bron, et parmi eux, en chair et en os, le chapeau sur l’oreille, son propre fils, l’espoir de sa dynastie, David-Charles, passablement gris, qui chantait de tout son cœur et de tous ses poumons la Suisse, la patrie et la liberté :

 

Nous ne voulons ni de rois ni de reines,

Plus de Prussiens, soyons Neuchâtelois.

 

Bien qu’il fût suffoqué par l’indignation, l’ancien se contint de peur de scandale, mais il sentait dans les mains des démangeaisons frénétiques de fustiger avec son fouet le pendard qui menait depuis le matin une conduite aussi désordonnée, pendant que lui, le père, se crucifiait dans la peine et le travail. Mais le coupable, malgré les fumées de l’ivresse, reconnut son père, et craignant les suites de son escapade, il s’esquiva prestement et alla se coucher dans la grange sur le foin.

Pour aider au déchargement, personne ; l’aide voiturier, étendu sur le second char, dormait comme un soliveau. Mme Perrin recommençait à geindre, à se lamenter, à se désoler, attendant sa mort prochaine. La situation était abominable. Force fut à l’ancien de composer avec son indignation et de refouler son courroux.

— Messieurs, dit-il d’une voix doucereuse aux jeunes militaires qui rejoignaient en ce moment, vous voyez mon embarras, je n’ai personne pour m’aider ; voulez-vous avoir l’obligeance de me donner un coup de main ?

— Très volontiers, dit François Bron, qui brûlait pourtant d’embrasser sa mère, je vais chercher une lanterne.

Louise était à la cuisine, préparant le souper, pendant que sa mère gardait la boutique. Toute la journée avait été employée à enlever les meubles de sa chambre qu’elle devait céder à Mme Perrin, à la récurer, à la mettre en état, et à dresser son lit dans la petite mansarde froide et sombre qui serait désormais son gîte. Elle avait bien pleuré et n’avait trouvé de consolation, malgré la défense de son père, qu’auprès de Mme Bron, qui avait pleuré et prié avec elle.

Quelle surprise et quelle joie quand elle vit le beau militaire, la taille serrée dans sa veste bleue ornée des épaulettes vertes des chasseurs de droite, sanglé dans ses buffleteries blanches en croix sur la poitrine ; il avait le sabre au côté, le fusil étincelant dans sa main.

— C’est vous, François ! que vous êtes gentil ! Me voilà rassurée, j’ai bien pensé à vous. Alors tout est tranquille, tout va bien.

— Oui, tout va bien, et ma mère ?

— Je l’ai visitée hier et aujourd’hui ; elle ne va pas plus mal et vous attend avec impatience.

— Merci, je n’ai pas le temps de vous dire que je suis heureux de vous revoir ; donnez-moi vite une lanterne, votre père arrive avec deux voitures et il est pressé.

— Comment ! il est là… ; si vous saviez… François… tenez, voilà la lanterne, courez vite.

Leurs mains se rencontrèrent et leurs yeux se dirent bien des choses.

— Arrives-tu avec ton falot, dit Louis-Constant Monnier en riant, l’as-tu cherché à la cave ?

Les jeunes gens, qui avaient déposé leurs armes, eurent bientôt enlevé les caisses, les meubles et le reste ; le lit fut monté et mis en place par maître Kugel, sous la direction de Louise qui, la lampe à la main, se multipliait et répondait à chacun le sourire sur les lèvres.

Lorsque tout fut terminé, l’ancien arriva portant deux bouteilles et des verres.

— Voici de l’eau-de-vie, de ma meilleure, et du vin ; qui en veut ? c’est au choix ; avancez les amis.

— Mais, papa, laissez donc cette eau-de-vie, dit Louise d’un ton de reproche.

— Femmes, buvez votre café et laissez les hommes consommer ce qui leur est agréable, puisque nous sommes sous le régime de la liberté et de la démocratie. À votre santé, garçons, et en vous remerciant.

Pendant qu’ils buvaient debout, au haut de l’escalier, Louise avait remarqué que François, si gai à son arrivée, était devenu pâle et paraissait souffrir ; il cachait sa main droite dans sa veste bleue et prenait son verre de la main gauche. Elle en fut alarmée, et quand tout le monde se retira, elle fit en sorte de se trouver sur son passage.

— Vous avez quelque chose, François, dit-elle au souffle, vous êtes blessé ?

— Je me suis foulé le poignet en portant cette grosse commode dans l’escalier. N’en dites rien à personne.

— J’en ai du chagrin ; est-ce que cela vous fait bien mal ?

— Non, ce ne sera rien ; ne vous inquiétez pas ; bonne nuit, Mademoiselle Louise, dormez bien !

On ne pense jamais à tout ; en désignant à Louise la mansarde qu’il lui abandonnait pour son logement, l’ancien n’avait pas calculé les conséquences de ce transfert. La lucarne de cette mauvaise pièce dominait l’appartement des Bron, et comme leurs rideaux n’étaient pas hermétiquement fermés, elle voyait tout ce qui s’y passait. Lorsque Louise put se retirer chez elle, son premier mouvement fut de courir à sa fenêtre ; ce qu’elle vit lui fit mal. François, assis sur une chaise devant l’établi, éclairé par son quinquet d’horloger, présentait son bras nu à maître Kugel qui, tenant le poignet et l’examinant avec attention, le frictionnait avec le contenu d’une petite fiole. Il lui parut que ce pauvre poignet endolori était rouge et enflé.

— Grand Dieu ! c’est sa main droite, et il en a tant besoin, dit-elle avec tristesse.

Elle resta longtemps debout derrière ses vitres, jusqu’à ce qu’elle fut saisie par le froid. Alors elle se jeta sur son lit et pleura amèrement.

VIII

Les personnes âgées ne changent pas facilement leurs habitudes ; les objets qui les entourent, meubles, parois, poêles, gravures, les bruits qu’elles entendent, les odeurs qu’elles respirent, s’incrustent dans leur cerveau et font partie de leur existence. Un déplacement est toujours une affaire très grave. Quand Mme Perrin se vit dans cette maison qui n’était pas la sienne, dans cette chambre qu’elle n’avait jamais vue, malgré les attentions et les soins de Mme Sorget et de Louise, elle se crut perdue et demanda de retourner à Valangin, dans son vieux nid.

Ce qui achevait de la dépayser, c’était la vue qu’on avait de sa fenêtre, et Dieu sait que le site qu’elle avait eu jusque-là sous les yeux n’était pas merveilleux ; mais elle y était habituée, et la pente boisée de Chaumont, sombre et morose, le ravin avec le torrent du Seyon, verdâtre ou boueux selon la saison, un angle du château de Valangin, constituaient pour elle le plus enchanteur des paysages, tandis que les hauteurs qui dominent Dombresson avec leurs prairies et leurs bouquets de bois ne parvenaient pas à conquérir ses sympathies.

Il y avait aussi la sonnette de la boutique qui l’agaçait cruellement ; et cette sonnette, qui tintait chaque fois qu’on en ouvrait la porte, n’était jamais en repos. Et puis, de cette boutique montaient des exhalaisons de bien des sortes, qui n’étaient pas toujours en accord parfait avec l’organe olfactif de la vieille, lequel s’en trouvait offensé.

Son chat, son chien, avaient peine à s’acclimater dans leur nouvelle demeure, où ils ne trouvaient ni leurs coins favoris, ni leurs anciennes relations. Ils restaient là plantés devant elle, des heures entières, à la regarder en remuant la queue et les oreilles comme pour lui dire : « Est-ce qu’on reste ici ? il n’y fait pas bon, la plaisanterie a assez duré ; décampons et que ça finisse. »

D’ailleurs, l’âge, l’isolement, les contrariétés l’avaient aigrie et en avaient fait une façon d’enfant gâté, impatient, poltron, volontaire et versatile, rempli de préjugés, de manies puériles, aimant ses aises et bien décidé à se faire servir selon ses caprices. Par l’abandon de sa petite fortune, cette pauvre orpheline de père et de mère, comme elle aimait à s’appeler, croyait avoir acheté la famille Sorget et l’avoir confisquée à son profit. Elle voulait être entourée, choyée, dorlotée, amusée, elle, son chat et son carlin. Il lui fallait un culte, une adoration de tous les instants. Sa vue affaiblie ne lui permettant pas de travailler, et le temps lui paraissant long, elle voulait qu’on trouvât le moyen de la distraire par des lectures, des chants, des récits, une conversation qui occupât son esprit sans le fatiguer. Elle avait toujours froid, craignait l’humidité et les vents coulis, s’entourait de châles, de pèlerines ouatées, de coiffes de tous les numéros, selon l’heure, le mois, l’état de l’atmosphère. Elle exigeait un chauffage excessif, et ne pouvait rester un instant sans se rôtir les pieds sur une chaufferette ardente. Elle se plaignait de la table, de l’eau, du vin, du lait, du café qui avait le goût de vert, de la viande dure et filandreuse, du beurre, des œufs qui n’étaient pas frais, du pain sec et rêche. Pour qu’elle consentît à se coucher dans son lit préalablement bassiné et garni de deux boules d’eau chaude, il fallait lui tenir la main, chanter les romances et les psaumes du vieux temps, ou lui raconter des histoires de chevaliers galants et de belles dames amoureuses, jusqu’à ce qu’elle fut endormie. De grand matin, son cher Azor, qui couchait avec elle, jappait avec rage pour demander de sortir. Pendant la journée et le soir, il fallait le promener des heures entières et le surveiller avec soin, ce gueux-là se faisant une joie de s’échapper et de courir la pretentaine. C’étaient alors de la part de sa maîtresse des plaintes, des gémissements, des objurgations qui ne finissaient qu’au moment où cette affreuse bête lui était rendue et où elle pouvait la serrer avec amour dans ses bras.

Tous ces soins retombaient sur la pauvre Louise, qui devint bientôt l’esclave de leur généreuse bienfaitrice, titre que lui donnait M. l’ancien d’un air papelard et d’une voix onctueuse, dans les rares moments où ils se trouvaient réunis.

Mme Perrin, qui souffrait-de rhumatisme, ne quittait guère sa chambre ; l’épicier avait trop d’affaires sur les bras pour s’occuper d’elle, et Mme Sorget, qui n’avait pas vu de bonne grâce entrer cette femme dans sa maison, la considéra d’abord comme un objet de curiosité ; mais dès qu’elle la connut par cœur et qu’elle fut lassée de ses histoires, de ses redites, de ses plaintes, de ses regrets du passé et de ses appréhensions de l’avenir, lorsqu’elle eut fait répéter à son chien Azor tous ses tours, elle lui tourna le dos, sous prétexte que la cuisine et le magasin réclamaient tout son temps.

Les bénédictions et la félicité qui devaient entrer en rosée bienfaisante dans la maison Sorget avec Mme Perrin et sa fortune, se trompèrent de porte apparemment, car dès ce jour la bonne humeur, l’union, les rapports agréables, la douce quiétude de la vie de famille en furent bannies.

Qu’est-ce donc que le bonheur, et que faut-il pour être heureux ? puisque, souvent, lorsque nous avons obtenu ce que nous désirons, nous ne le sommes pas, et que même l’instrument de notre félicité devient celui de notre tourment. Si les hommes étaient sages, le bon Dieu n’aurait pas tant de peine à les rendre heureux.

Pendant que M. l’ancien achetait son moulin, louait ou acquérait des maisons à Coffrane, à Cernier pour ses succursales, la république poursuivait paisiblement sa marche ; elle s’organisait malgré les difficultés de tout genre qu’on lui suscitait, et se conciliait les sympathies de la majorité du peuple neuchâtelois par sa modération et l’intelligence de ses actes. Mme Perrin, qui attendait un cataclysme, une répression éclatante et formidable, était toute surprise de ne voir ni spoliation des fortunes, ni proscriptions, ni massacres ; il n’était point question de guillotine comme au temps de Marat et de Robespierre ; les communes du canton entraient l’une après l’autre en relations avec le gouvernement, et ces rapports étaient marqués par un esprit de sagesse, de prudence et de conciliation.

Un jour vint où elle se demanda pourquoi elle avait quitté sa vieille maison de Valangin, si tranquille, si commode, si appropriée à ses goûts, à son âge, à ses infirmités, dont chaque objet lui était cher et lui rappelait un souvenir. Puisque les personnes étaient en sûreté et que la justice était rendue comme auparavant d’une manière impartiale, punissant les coupables, protégeant les propriétés, les faibles, les veuves et les orphelins, quelle raison avait-elle de demeurer à Dombresson ? Cette famille qu’elle cherchait, qu’on lui promettait, elle ne l’avait pas trouvée : l’ancien était le plus souvent invisible ou absorbé par ses spéculations ; sa femme ne se plaisait qu’à la boutique à rabâcher les cancans du village avec ses commères ; le fils était un sournois, maussade et bourru, qui soulevait Pussy par la queue ou par la peau du cou, et distribuait à Azor, dans les escaliers, des coups de pied dont la pauvre bête frémissait durant des heures entières. La seule créature qui lui parût raisonnable dans la maison, c’était Louise, dont la douceur, la bonté, l’angélique patience avaient fini par toucher le cœur de cette vieille égoïste, et exciter en elle un intérêt qui augmentait tous les jours. Elle avait du plaisir à causer avec elle, à l’interroger ; c’est par elle qu’elle apprenait ce qui se passait dans le village, à Valangin, dans le pays. Elle aimait à voir cette jolie fille aller et venir sans bruit dans sa chambre, lui donner des soins, l’habiller, lui apporter ses repas. Enfin, Louise était la seule personne qui eût des égards pour son chien, son chat, et ces animaux lui témoignaient leur gratitude par leurs caresses.

Quelques neveux et cousins, qui craignaient d’être déshérités par la douairière, essayèrent de lui faire des visites ; mais elle les reçut de manière à les dégoûter de cette ferveur tardive dont elle devinait les motifs intéressés.

Depuis quelque temps, elle remarquait un changement dans les allures de Louise, qui lui paraissait être sous le poids d’une préoccupation pénible ; son frais visage devenait blême, parfois sa bouche tremblait et ses yeux rouges disaient qu’elle avait pleuré.

— Que regardez-vous si attentivement dans la rue ? lui dit un jour la généreuse bienfaitrice, renversée, les yeux à demi-clos, dans son grand fauteuil.

— Rien, une femme qui lave du linge dans le ruisseau, des gens qui passent, dit Louise, debout depuis un moment au coin de la fenêtre.

— Et ces gens, qui sont-ils ?

— Des paysans qui abreuvent leur bétail, d’autres qui reviennent de la forêt.

— Et c’est tout ?

— Il y a encore un jeune homme blessé qui porte le bras en écharpe.

— Un bras cassé, je pense ?

— Non, une luxation au poignet, mais elle l’empêche de travailler.

— Il aura attrapé cela au cabaret, dans une bataille ?

— Je vous demande pardon, il ne va pas au cabaret ; c’est en portant vos meubles, lors de votre arrivée chez nous.

— Par exemple ! dit la vieille en se redressant, et on ne m’en a rien dit ?

— Ces gens n’ont pas l’habitude de se plaindre.

— Est-il encore là ?

— Oui, sa demeure est dans la maison en face de la nôtre.

La vieille femme, tout à l’heure cassée et somnolente, se leva toute droite et marcha d’un pas ferme jusqu’à la fenêtre. Elle regarda un moment François Bron, que le lecteur a deviné sans doute ; il était debout sur le seuil de l’atelier dont la porte était ouverte et causait avec maître Kugel. C’était une belle soirée de la fin de mars ; le soleil était couché, l’air tiède, et le vieil ouvrier, les cheveux pleins de copeaux, après une pénible journée de travail, venait respirer un moment loin de son tour, de ses gouges et de sa pierre à huile.

— C’est ce joli garçon qui s’est blessé en travaillant pour moi ; comment se nomme-t-il ?

— François Bron.

— Bron ! Tiens, j’ai des parents qui se nomment ainsi. A-t-il encore son père, sa mère ?

— Il n’a plus que sa mère, qui est une Fallet… Julie Fallet, une très brave femme.

— Julie Fallet… attendez donc ; mais j’ai une cousine de ce nom ; je suis une Fallet aussi, moi…

— Si elle était votre parente, j’en serais bien aise, vous pourriez leur rendre un grand service.

— Que puis-je faire pour eux ?

— D’abord, le père, en mourant, ne leur a laissé que des dettes ; le fils et la mère ont travaillé comme des forçats pour les rembourser, et au moment où leur position s’améliorait, la pauvre femme tombe malade d’épuisement, et le fils en nous rendant un service s’estropie la main droite. Les voilà hors d’état de travailler.

— Croyez-vous que j’oserais leur envoyer de l’argent.

— Je ne sais s’ils en manquent ; ils font ménage avec maître Kugel, le tourneur, ce vieux ébouriffé qui a un tablier vert ; il leur paye une pension. Le plus pressé serait d’arrêter les poursuites dirigées contre eux par le seul créancier qui leur reste.

— Comment faire, est-ce que je le connais ?

— Je n’ose presque pas le nommer… c’est… Mon père.

— Ah ! et vous dites que ce sont d’honnêtes gens ?

— Très honnêtes, vous pouvez prendre des informations auprès de M. le pasteur.

— Mais, ce jeune homme, n’était-il pas équipé en militaire le soir de mon déménagement ?

— Oui, il revenait de Neuchâtel.

— C’est donc un révolutionnaire ?

— Ses opinions sont celles de la majorité du village… je ne le crois pas bien dangereux.

— Quelle est sa profession ?

— Horloger, planteur d’échappement ; il est très laborieux, bon ouvrier ; quand il peut travailler, il gagne beaucoup.

— Puisqu’il s’est blessé en travaillant pour moi, je veux m’occuper de lui, malgré ses opinions politiques, et je vous promets que j’en parlerai à votre père.

— Que vous êtes bonne ! madame Perrin, dit Louise en l’embrassant les yeux pleins de larmes ; vous seule pourrez obtenir un peu de répit pour ces pauvres gens.

Ce transport calmé, la bienfaitrice regarda Louise en clignant les yeux, puis les dirigea sur François dont elle surprit un regard furtif dirigé de son côté, secoua la tête, sourit et se dit avec la satisfaction des oisifs qui ont trouvé une occupation amusante : « J’ai désormais un joli petit roman à feuilleter, pour me distraire dans ma solitude et varier la monotonie de mon existence. »

IX

Mme Perrin avait donc une occupation, un but à sa vie ; elle avait deviné les sentiments de Louise, et comme cette jeune fille était la seule personne qui lui témoignât de l’intérêt et qui s’occupât d’elle et de ses animaux avec sollicitude, elle résolut de faire usage de l’influence qui lui restait pour dissiper son chagrin et assurer son bonheur. Même avec les égoïstes, un bienfait est rarement perdu.

Pour réaliser ses plans, elle trouva des forces et une énergie dont on la croyait dépourvue ; elle se remit à marcher, fit plusieurs visites à Mme Bron, qui était en effet sa parente, se transporta chez le pasteur pour avoir des renseignements, revint enchantée du pasteur qui avait été très aimable, enchantée aussi de sa cousine et surtout de François, qui avait conquis son cœur.

Un jour qu’elle regardait dans la rue, surveillant les ébats de son cher Azor qui prenait l’air, elle vit le chien du boucher, un énorme dogue à mâchoires courtes et à tournure féroce, se jeter sur le chétif carlin en rugissant comme un lion et le rouler dans la poussière. La pauvre femme poussa un cri et crut son chéri taillé en pièces. Au même instant la porte de l’atelier s’ouvre : prompt comme l’éclair, François en sort armé d’un gourdin, étend le dogue les quatre pattes en l’air, ramasse le carlin tout pantelant et rentre dans l’atelier dont il ferme la porte.

Le dogue, qui avait trouvé son maître et reçu son compte, se retira la queue basse et en trébuchant. Alors Mme Perrin ouvrit la fenêtre et fit des signaux qu’on aperçut. François se montra tenant toujours le carlin blessé.

— Montez, cousin, s’il vous plaît ; montez, je vous en prie, j’ai tout vu.

François entra dans la maison, portant Azor dans ses bras ; elle alla à sa rencontre.

— Croyez-vous qu’il en mourra ? lui dit-elle tout en pleurs.

— Non, il n’a aucun mal, je suis arrivé au bon moment.

— Voyez comme il tremble.

— C’est qu’il a eu peur ; ce Blass est un brutal.

— Louise, cria-t-elle en ouvrant la porte, Louise, un peu d’eau fraîche, tout de suite.

Louise, interdite en voyant François dans la chambre, ne savait à qui s’adresser.

— S’il peut boire de l’eau, dit Mme Perrin, il est sauvé.

Lorsqu’on l’eut mise au courant de ce qui était survenu, Louise se prêta de grand cœur à donner des soins au blessé, qui se laissait faire comme une idole, en poussant de temps à autre un sifflement plaintif.

— Bois, mon cher enfant, bois, disait Mme Perrin en approchant l’écuelle du museau de l’animal.

Après s’être fait prier longtemps, Azor consentit à allonger la langue et à la tremper dans l’eau. Il lapait si languissamment qu’on l’eût cru bien près de la tombe. Mais, tournant la tête du côté de son coussin, il vit Pussy qui en avait pris possession. Outré de jalousie et de colère, il s’élance avec impétuosité pour chasser l’usurpateur ; mais son mouvement avait été si brusque, que le poignet de François en fut meurtri, et il ne put réprimer un soupir.

— Il vous a fait mal ? dit Louise.

— Oui, dit le jeune homme en tombant sur une chaise, mon poignet est toujours très douloureux ; regardez comme il est enflé. N’est-ce pas incroyable qu’on ne puisse pas me guérir ? Les médecins examinent, tâtent, haussent les épaules et disent invariablement : « Ça se remettra. » Je vous avoue que la confiance m’abandonne et que je n’ose penser à l’avenir.

— Avez-vous consulté Abram Durig ? dit Mme Perrin tout en caressant le carlin couché dans son giron.

— Non, je n’aurais aucune confiance en un rebouteur ignorant.

— Ignorant tant que vous voudrez ; sans doute c’est un paysan, mais la Fanchette qui lui a enseigné son art en savait long. Elle avait des onguents qui faisaient des miracles. Je la connaissais bien la Fanchette, quand elle était au service de la famille de Pierre, à Trois-Rods ; elle avait remis l’épaule au général Oudinot, lors de l’occupation de notre pays par les Français ; cette guérison lui avait valu une réputation parmi le peuple et la jalousie des médecins. Je vous conseille d’aller trouver Abram ; d’ici à Bôle, ce n’est pas si loin…

— Essayez, François, dit Louise en rougissant ; j’ai entendu raconter à la boutique les guérisons merveilleuses d’Abram Durig ; il vient souvent dans les villages du Val-de-Ruz. C’est aujourd’hui samedi, vous pourriez aller demain à Bôle avec maître Kugel ; je suis sûre qu’il vous accompagnerait volontiers.

— Je suis sûre aussi, dit Mme Perrin, qui tirait les oreilles d’Azor complètement remis de sa peur, que si mon cousin Bron vous en priait, vous consentiriez aussi à l’accompagner. Est-ce que David-Charles ne pourrait pas atteler le cheval et vous y conduire les trois ?

— Ah ! bien oui, dit François avec amertume ; cela me fait penser que je suis resté ici trop longtemps. Si on me voyait…

— Je vous comprends, dit la vieille femme avec dignité, mais vous êtes mon cousin, vous êtes chez moi et vous m’avez rendu aujourd’hui un service dont vous n’aurez pas lieu de vous repentir, vous verrez.

Pendant toute cette scène, qu’elle avait prolongée avec intention, la bienfaitrice avait observé les jeunes gens et avait joui de leur embarras. Quand ils furent partis, elle se mit à son bureau et écrivit en grosse écriture onciale le billet suivant :

 

Monsieur Abram Durig, à Bôle.

« Depuis plusieurs semaines, un jeune homme de Dombresson s’est donné une luxation au poignet en portant mes meubles. Il a besoin de sa main droite ; guérissez-le. Vous obligerez

Votre bien affectionnée,

Stéphanie PERRIN née Fallet. »

 

Lorsqu’elle eut plié et cacheté cette missive, elle appela Louise.

— Tenez, lui dit-elle, portez ce papier à maître Kugel, racontez-lui notre conversation et tâchez de le décider à aller demain.

— Pourquoi avez-vous dit à François Bron que j’irais volontiers avec lui à Bôle ? Cela m’a fait de la peine.

— Je regrette de vous avoir contrariée, mais je croyais exprimer votre pensée.

— Il ne faut pas dire toujours ce qu’on pense. Quelle supposition fera-t-il à mon sujet ?

— Eh ! ma chère, il supposera que vous désirez sa guérison comme je la désire moi-même. Est-ce vrai ou non ?

— Il me fait pitié ce pauvre garçon, à cause de sa mère. Ne sont-ils pas cruellement éprouvés ? Et mon père qui les tourmente en leur demandant de l’argent. Avez-vous parlé à mon père ?

— Pas encore, il est insaisissable comme un feu-follet ; mais il faudra bien que je le trouve une fois.

— Vous ne lui direz pas que je vous ai parlé de ces choses.

— Soyez tranquille, votre nom ne sera pas prononcé.

Louise était à peine sortie que trois coups discrets furent frappés à la porte, et M. l’ancien, le sourire sur les lèvres, entra de son pied léger après avoir fait plusieurs révérences :

— Est-ce que je vous dérange, ma chère dame Perrin ?

— Au contraire, je désirais vous parler et vous venez fort à propos.

— Très bien… et votre santé est bonne, elle est même florissante… vous vous portez mieux qu’à Valangin ?…

— En effet, je ne vais pas trop mal, et ce n’est pas de cela que je me plains.

— Comment, auriez-vous quelque sujet de mécontentement ?

— Beaucoup, mais je m’arrêterai à un seul pour ce soir, je vous prie de cesser vos poursuites contre ma cousine Julie Bron née Fallet.

— Elle n’est pas votre cousine, il y a erreur…

— Elle est ma cousine, et dans l’état où elle est, il y a de la barbarie à la maltraiter comme vous le faites.

— Et de quel droit, ma chère dame, me donnez-vous des ordres ?

— Du droit d’une personne qui a eu la sottise de vous mettre beaucoup d’argent dans les mains.

— Que voulez-vous dire ? s’écria l’ancien en se levant.

Son mouvement fut si violent que Mme Perrin eut peur et que son fidèle Azor la croyant attaquée s’élança en hurlant contre celui qu’il prenait pour un ennemi.

— Tais-toi, vermine, dit l’ancien, en lui allongeant un coup de pied qui l’envoya sous le lit.

— Monsieur, c’est mon chien, et je l’aime !

— J’en suis bien fâché, mais vous devez bien comprendre aussi, vous, que je suis exaspéré ; vos procédés à l’égard de ce Bron, qui poursuit ma fille de ses assiduités, me mettent hors de moi. Vous leur montez la tête à ces jeunes gens, vous leur ménagez des rendez-vous dans votre chambre, dans ma maison, vous favorisez un commerce de lettres ; on vient de voir Louise porter un billet chez ces gens. Je veux que tout cela finisse, je veux être maître chez moi, et donner ma fille à qui il me plaît.

— Il est des accusations auxquelles ce serait s’abaisser que de répondre ; je pourrais vous expliquer tout cela, mais je ne le veux pas. Vous n’agissez que pour votre intérêt, et il est dans votre intérêt de m’accuser.

— Je vous invite à ne plus attirer ce Bron ici sous aucun prétexte.

— Et s’il me plaît de soigner un parent qui s’est blessé en travaillant pour moi, pouvez-vous m’en empêcher ?

— Oui, madame, je puis vous en empêcher, dit l’ancien en reprenant son ton mielleux et son sourire.

— C’est ce que nous verrons et je vous en défie. Vous pouvez me maltraiter comme mon chien, vous pouvez même faire plus, mais je vous avertis qu’à mon décès on trouvera un testament mis en sûreté et qui annule ma donation.

— Quoi, comment, qu’avez-vous dit ? balbutia l’ancien.

— Mon testament anéantit la donation que vous savez, dit Mme Perrin fort tranquillement, il vous faudra donc à ma mort restituer mon bien à mes héritiers.

— Vous n’avez pas fait cela, vous ne pouvez vous dédire, vous en avez pris l’engagement.

— Si vous étiez resté affectueux et bon comme au 1er mars et auparavant, je n’aurais apporté aucun changement à nos conventions, mais votre conduite à mon égard m’a ouvert les yeux ; aussi je me considère comme dégagée à votre égard et libre d’agir selon ma volonté.

L’ancien comprit qu’il avait fait une faute, et, ne sachant comment la réparer, il battit en retraite.

— Nous en reparlerons, Madame, nous en reparlerons ; je désire rester en bons termes avec vous. Je suis votre très humble serviteur.

Lorsqu’il rentra dans son bureau, d’assez mauvaise humeur, un homme l’attendait debout, près de la porte. Il ne le reconnut pas à cause de l’obscurité.

— Qui est là ? dit-il d’un ton brusque.

— Moi, Monsié l’anzien, Ambrosius Kugeldreher, dourneur et mechaniker.

— Que voulez-vous ?

— Chaborte un pei te l’archent bour bayer ein bitite note.

— Attendez, je vais allumer la chandelle. Où est cet argent ?

— Ici, Monsié l’anzien, dans mon sac.

— Alors, c’est une somme.

— Zeulement les six cents franken qué fous réglamez à Mme Pron.

— Ah ! est-ce elle qui les envoie ?

Le vieux tourneur fit un geste des épaules et de la tête, qui voulait dire : où les aurait-elle pris ?

— Nein, mein Herr, aber c’être ein ami gui avance cette petite khapital. Vous êtes prié de gompter les équis. Et il versa le contenu de son sac sur une table, où il construisit avec méthode des piles de cent francs.

L’ancien était évidemment surpris et contrarié, et il sifflotait entre ses dents un air de psaume tout en vérifiant le poids et l’authenticité des écus.

— Dois-je faire le reçu en votre nom, ou au nom de Mme Bron ?

— Himmel, c’est pas tiffcile, fous remettre à moitié titre acquitté, rien de plis, et c’être ein l’affaire en règle.

L’épicier cherchait à soulever encore un incident, ou du moins à éclaircir un point obscur.

— Vous me direz au moins d’où vient cet argent.

— Ach ! mein Gott, pas pouvoir tire, répliqua maître Kugel en levant les sourcils et en se donnant un air niais. Est-ce qu’il n’être pas ponne ?

— Si, si, il est bon et je n’ai pas d’observation à faire… Enfin, tenez, voilà le titre acquitté, vous présenterez mes amitiés à Mme Bron.

— Pour cela, nichts, guand on a de l’amitié pour les chensse, on ne les dourmente pas.

— Voyez-vous, maître Kugel, dans les affaires d’argent c’est comme cela, on ne connaît personne, pas même ses parents.

— Alors, c’est des filaines affaires, et le bon Dieu n’en doit pas être content. Ceux qui n’aiment bas leur prochain ni leur prochaine ne sont pas des chrétiens.

— Parce qu’il apporte quelques misérables centaines de francs, cet animal se croit en droit de me sermonner. Est-ce que chacun va m’attaquer aujourd’hui ? grommelait l’ancien après le départ de Kugel, tout en serrant les écus dans son bureau.

X

Sans qu’il y parût, l’inquiétude était réelle dans le ménage des Bron : la maladie de la mère, l’accident du fils, dont les gains constituaient leur seul revenu, étaient autant de calamités qui les mettaient dans l’embarras. Ils ne se plaignaient pas, mais le vieux tourneur devinait les difficultés de la situation et s’ingéniait de mille manières pour les aplanir. Ainsi, il payait sa pension d’avance, sous prétexte qu’il avait reçu de l’argent dont il ne savait que faire ; il achetait de la viande, des poules, des œufs, quelques douceurs pour la malade, en alléguant des occasions extraordinaires qu’il n’avait pu laisser échapper.

Lorsque l’ancien demanda le remboursement de sa créance, il ne le fit pas verbalement, mais par un billet fort entortillé, plein de protestations de dévouement et de la plus haute estime. Le coup fut d’autant plus rude que le billet fut remis d’abord à la malade, qui, après l’avoir lu, ne sut faire que pleurer de découragement et d’impuissance. Elle s’efforça d’être calme lorsqu’elle le présenta à son fils, qui en fut bouleversé. Il courut incontinent chez leur créancier, le prier d’avoir patience et de ne pas pousser les choses à l’extrême ; mais il ne put obtenir aucun répit.

Cette rigueur eut pour effet d’aggraver l’état de Mme Bron et de mettre son fils au désespoir. Il fallut toute l’adresse de maître Kugel et tout son cœur pour découvrir leur secret. Une fois qu’il sut de quoi il retournait, le pauvre vieux n’eut plus un moment de repos ; il inventa mille raisons spécieuses pour expliquer un voyage qu’il fit à Neuchâtel, d’où il rapporta un sac mystérieux qu’il cacha dans une botte au fond de son armoire. C’est le contenu de ce sac qu’il venait de laisser chez l’ancien.

Il revint triomphant, ce papier qu’il serrait dans sa main lui faisait bondir le cœur de joie et d’impatience. Cette cause de tant de soucis, de tant d’alarmes, qui privait ses amis de sommeil et altérait leur santé, il la tenait, il la possédait, il en riait. Mais comment leur annoncer cette nouvelle, et mettre un terme à leurs inquiétudes ? Il appela François, qui descendit dans l’atelier avec une contenance abattue.

— Tiens, lui dit-il simplement, prends ce papier et donne-le à la maman.

— Qu’est-ce que cela, est-ce qu’on nous demande encore de l’argent ?

— Partié, fous ferrez pien.

Le jeune homme s’approcha de la lampe et voulut voir ce qu’il tenait.

— Bitte, bitte, mein Freund, vous regarderez là-haut.

Un moment après, il entendit des cris de joie, des trépignements au-dessus de sa tête et voulut s’enfuir pour se dérober à la reconnaissance de ses amis ; mais François accourut, le saisit par le cou, l’embrassa à plusieurs reprises et l’entraîna sans pouvoir parler auprès de sa mère, que cette secousse avait ranimée.

— Expliquez-nous ce miracle, disait François en jubilant, notre dette est remboursée, par qui ? Comment ce titre est-il dans vos mains ?

Maître Kugel ne savait que répondre, mais les regardait alternativement, la joie rayonnant de son visage.

— Parlez donc, disait la malade, à qui devons-nous cette délivrance, quelle est l’âme généreuse… ?

— Pas chercher pien loin, dit-il enfin en souriant et en baissant les yeux.

— Est-ce vous ? dit François.

— Ja, mein Freund, c’est moi et puis personne.

— Comment avez-vous fait ?

— J’avais un peu d’argent à la Gaisse d’ébargne.

— Cher ami, dit François en l’embrassant de nouveau, cher ami, Dieu veuille me guérir, pour que je puisse m’acquitter !

— Oui, dit Mme Bron, en lui tendant les mains, oui, vous êtes un ami véritable ; que le Seigneur vous bénisse !

— Nein, nein, ça n’en faut bas la beine, aber maintenant, autre chose, c’est entendu, demain nous allons à Bôle chez Turig ?

— Oui, c’est dimanche, nous mettrons tout en ordre dans la maison, vous ferez le dîner, j’irai à l’église, nous dînerons de bonne heure, puis nous partirons à la garde de Dieu.

— Mme Perrin m’a envoyé par Louise une lettre de recommandation.

— Elle a bien de la bonté de s’intéresser à moi.

— Ein regommandation, c’est touchours pon. Also, chai engore des chôsses à finir, ponne nuit et tormez dranquilles.

XI

Si le sommeil de Mme Bron et de son fils fut délicieusement troublé par l’idée qu’ils avaient échappé à la honte qui les menaçait, et par l’espoir d’une prochaine guérison, celui de l’ancien Sorget le fut d’une manière positivement désagréable. Vers le milieu de la nuit, il fut réveillé par des aboiements désespérés qui cessaient un instant pour recommencer bientôt. Il battit le briquet, parce qu’il n’entrait pas dans ses principes d’user des allumettes chimiques qu’il vendait pourtant à ses clients, il alluma sa chandelle non sans peine après s’être donné de bons coups sur les doigts, regarda l’heure à sa grosse montre d’argent et écouta. Les aboiements partaient de l’intérieur de la maison ; c’était donc Azor. Quelle lubie avait ce maudit carlin pour se permettre un tel vacarme à cette heure indue ? Des voleurs seraient-ils dans la boutique ? Y aurait-il du feu ? Incertain et inquiet, il se leva, passa un vêtement, courut au magasin ; tout était en ordre et le chien jappait toujours. Il se décida à entr’ouvrir la porte de Mme Perrin ; Azor, au milieu de la chambre, poussait vers le plafond des hurlements lugubres qui lui donnèrent la chair de poule. Il s’approcha du lit ; la vieille femme était immobile.

— Dormez-vous, Mme Perrin ?

Point de réponse, rien ne bougea. Il lui prit la main qui était posée sur les couvertures ; la main était froide et inerte. Il eut peur, et courut appeler sa femme. Mais elle avait le sommeil dur, et il lui fallait toujours une bonne demi-heure pour rassembler ses esprits, lorsqu’on l’éveillait en sursaut. C’était un petit secours. Il courut à la mansarde et trouva Louise prête à descendre ; elle avait entendu marcher dans les montées, et, présumant un danger, elle s’était habillée en hâte.

— Mme Perrin, dit-il haletant, je ne sais ce qu’elle a, viens vite.

Pendant qu’ils descendaient, les hurlements du chien remplissaient la maison.

La vieille femme n’avait pas remué ; elle était couchée sur le dos, le visage jaune, contracté, le regard vitreux.

— Grand Dieu ! elle est morte, dit Louise, en reculant d’effroi.

— Non, non, cela n’est pas, cela ne se peut pas, n’aie pas peur ; va chercher du vinaigre, de l’eau de Cologne, de l’éther… Si ta mère pouvait se remuer… mais elle est là comme une souche… Sacré nom d’un nom !

— Il faut envoyer David-Charles chercher le médecin, dit Louise après avoir donné sans succès les premiers soins à la malade.

Les efforts réunis du médecin, de Louise et de sa mère finirent par ranimer un peu la pauvre vieille, qui ne savait dire ce qu’elle avait eu, mais qui comprenait que sa fin était proche.

— C’est lui qui m’a-tuée, disait-elle au souffle, mais il n’aura pas mon bien… non, il ne l’aura pas.

Pendant la journée, elle fit appeler le pasteur, qui vint lorsqu’il eut fini ses fonctions du dimanche et eut avec elle un entretien assez long. Elle avait demandé à plusieurs reprises François Bron, mais l’ancien n’avait pu se résoudre à le lui amener, il ne l’avertit pas même de ce qui se passait. En sortant de chez Mme Perrin, le pasteur monta chez Mme Bron, qu’il trouva seule, ses gardiens étant partis pour consulter le rebouteur.

Quel dimanche pour l’ancien ! Tout semblait conspirer contre lui, son étoile pâlissait et il se demandait si le moment n’était pas venu de transiger avec la destinée et de faire des concessions. À l’église, il fut distrait, s’occupa beaucoup plus de ses tracas que du sermon, et aurait été bien embarrassé si on lui eût demandé d’en rendre compte. Il alla visiter quelques amis, pour entendre le son d’une voix qui ne lui fût pas hostile ; il était devenu nerveux, irritable, le moindre bruit le faisait tressaillir. Sa tournée faite, il n’osait rentrer à la maison, de crainte d’apprendre une mauvaise nouvelle. La mort de Mme Perrin était ce qui pouvait lui arriver de plus fâcheux ; il savait qu’un testament postérieur à la donation, le moindre codicille lui enlevait d’un trait de plume cette fortune dont il avait déjà disposé. Que faire alors, quelle position prendre à l’égard des légataires, surtout s’ils étaient exigeants comme il l’avait été à l’égard des Bron ?

En passant en revue la série de ses contrariétés, il en fut accablé et il se promena longtemps autour du village, les mains derrière le dos, en ruminant la solution de tous ces problèmes. Son fils David-Charles avait refusé carrément de prendre la direction du moulin à scier qu’il lui destinait. Il alléguait je ne sais quelle incompatibilité entre ses goûts et la profession de scieur de long ; il avait menacé l’auteur de ses jours de se précipiter dans les cavernes de Pertuis, dont les couloirs se perdent dans les entrailles de la terre, plutôt que de contribuer en quelque mesure que ce fût à la production des planches et des liteaux. Le mariage opulent qu’on lui préparait, ce mariage qui devait faire le bonheur de sa vie et la joie de sa famille, n’avait pas reçu un meilleur accueil ; il était d’avis que dans une chose de cette importance, le moins qu’on devait faire, c’était de laisser chacun libre dans son choix.

Encouragée par l’exemple de son frère, Louise, jusqu’alors docile et soumise, avait opposé une résistance inébranlable aux propositions analogues faites par son père, par sa mère, par les parents de l’époux et accompagnées des promesses les plus séduisantes. Non seulement elle aurait été à la tête d’un beau magasin, dans le joli village de Fontaines, mais sa dot, son appartement, ses meubles, son trousseau, ses toilettes auraient dépassé tout ce qu’on avait vu jusqu’alors au Val-de-Ruz.

Ces atteintes à son autorité irritaient le pauvre ancien ; il y voyait un signe des temps, le renversement des notions qui avaient jusqu’alors régi le monde, la décadence des mœurs, la dissolution de la famille, la perversité des cœurs, conséquences directes et nécessaires de la révolution. Selon lui, on devait être à la veille d’un effroyable cataclysme qui engloutirait momentanément les institutions politiques, sociales, religieuses, pour les ressusciter plus pures et plus fortes à la grande confusion des républicains qui avaient tout gâté et qui expieraient leurs erreurs dans les supplices.

Vers le soir, comme il continuait sa promenade solitaire du côté de Savagnier, il rencontra maître Kugel et François Bron qui revenaient de Bôle. Malgré son envie de les éviter, il dut passer à côté d’eux et les saluer.

— Oui, l’affaire va bien, dit le tourneur en jubilant ; Abram Durig a promis de guérir la main à François.

— Tant mieux, tant mieux, dit l’ancien d’un ton sec, je vous souhaite une prompte guérison, oui, sincèrement. Et il ajouta à voix basse et pour se soulager :

« Si celui-là parvient à se guérir, ce qui n’est pas certain, il ne manquera pas de me demander Louise… voilà qui sera plaisant !… Mais tu n’as qu’à venir, mon bel ami, dit-il en se retournant vers les voyageurs qui avaient continué leur chemin, tu trouveras à qui parler ! »

XII

Deux jours plus tard, un homme de grande taille, sec, osseux, vêtu d’une longue redingote grise, dont les énormes poches étaient bourrées de petits pots d’onguents, de fioles de toute espèce, et qui exhalait à dix pas une odeur de pharmacie, faisait son entrée, le soir, dans la maison des Bron. À sa démarche gauche, à son pas lourd, on l’eût pris pour un simple paysan, mais son œil vif sous son front large et sa bouche bien modelée annonçaient l’intelligence, la fermeté et la décision. C’était Abram Durig, qui venait voir l’effet des onguents dont il avait prescrit l’usage pour préparer la réduction de la foulure qui datait de plusieurs semaines et qu’il n’avait pu entreprendre sans ce traitement préliminaire. De la boutique où elle était en ce moment, Louise le vit entrer dans l’atelier et causer avec maître Kugel. Celui-ci alluma sur sa forge un grand feu de copeaux et appela François. Elle vit avec angoisse le jeune homme ôter sa veste avec l’aide de son ami, qui releva la manche de la chemise et déroula les bandes de pansement. Le rebouteur fouilla longtemps dans ses grandes poches, en retira deux ou trois petits pots, et se mit à oindre le membre blessé qu’il exposait à la chaleur du feu et qu’il frictionnait dans tous les sens.

Tout cela n’avait rien de particulièrement effrayant, mais elle trembla lorsqu’elle vit maître Kugel sortir et regarder dans la rue avec l’air embarrassé d’un homme qui cherche quelqu’un et ne voit personne apparaître.

— Avez-vous besoin de quelque chose ? dit Louise à voix basse en ouvrant la porte.

— David-Charles est-il à la maison ?

— Oui, il est au bureau.

— Voulez-vous l’appeler, s’il vous plaît, Mamselle Louise.

David-Charles ne fit qu’un saut jusqu’à l’atelier.

Alors, à la lueur de la lampe placée sur un des établis, elle put assister à l’opération. Son frère prit François à bras le corps, maître Kugel saisit sa main dans les deux siennes et tira de toutes ses forces pendant qu’Abram Durig serrait et pétrissait le poignet malade dans ses doigts dont la vigueur était proverbiale. Cela dura assez longtemps.

Le patient supporta d’abord la douleur en silence, mais Louise vit la tête de son ami osciller et elle entendit une plainte, puis un cri qui lui déchira le cœur. Ne se possédant plus, elle saisit un flacon d’eau de Cologne, entra dans l’atelier, prit la tête du blessé dans ses bras et lui fit respirer le parfum qu’elle versait à flots sur son mouchoir.

— Voilà qui est fait, dit Abram Durig de sa grosse voix de basse, les os ont repris leur position naturelle. Essayez de remuer le poignet.

François, à demi-évanoui, fit mouvoir sa main dans tous les sens.

— Bon, c’est ce que je voulais, dit l’opérateur avec satisfaction, dans moins de quinze jours vous pourrez travailler.

— Serait-ce possible ? dit François au comble du ravissement.

— Je vous le garantis.

— Merci, Monsieur Durig, merci Louise, merci mille fois, dit François. Pourvu que ma mère n’ait pas entendu mes cris ; ai-je beaucoup crié ?

— Maître Kugel ne pouvait parler, mais il riait jusqu’aux oreilles en regardant le rebouteur de ses yeux à demi-fermés, d’où les larmes coulaient à la file.

Rapide comme un oiseau, Louise avait franchi l’escalier conduisant chez Mme Bron.

— C’est fini, chère amie, dit-elle en l’embrassant, l’opération a réussi, la main est remise, encore quelques jours et François pourra travailler.

— Gloire à Dieu, dit la malade, en joignant les mains sur sa couverture, louange à l’Éternel, à Celui qui a compassion du pauvre, et qui le tire de l’adversité. Merci, mon enfant, que Dieu vous rende en grâces tout ce que vous avez fait pour nous ! si je me rétablis c’est à vous que je le devrai.

François vint à son tour : il était radieux, racontait en riant les détails de l’opération, et exprimait son admiration pour Abram, qui était parti pour aller traiter d’autres malades.

Louise aurait voulu rester, passer la soirée avec ces heureuses gens qui, oubliant leurs maux, se laissaient aller à l’espérance ; mais la voix de son frère lui rappela qu’elle avait d’autres devoirs.

— Viens vite, lui dit-il, Mme Perrin te demande.

XIII

Depuis la crise qui avait failli l’emporter, Mme Perrin n’avait plus qu’un souffle de vie, mais elle employait ses dernières forces à réparer à l’égard de ses parents les effets de la donation, et à contrecarrer les plans de l’ancien, qu’elle traitait en ennemi. Sentant sa fin approcher, elle éprouvait une répugnance invincible à demeurer dans une maison où elle avait essuyé des outrages qu’elle ne méritait pas, et était aussi impatiente de retourner à Valangin qu’elle l’avait été de se réfugier à Dombresson. D’abord l’honnête épicier feignit de ne pas entendre ; puis il souleva difficulté sur difficulté ; enfin, la sommation lui étant adressée par sa bienfaitrice en présence du médecin et du pasteur, il n’y avait plus moyen de reculer.

— Laissez-la donc partir et rentrer dans sa bicoque de Valangin, lui dit un jour sa femme, nous en serons débarrassés ; c’est un fardeau trop lourd et une responsabilité gênante pour des gens occupés comme nous le sommes ; sans compter que si elle meurt chez nous, on peut nous accuser de l’avoir tuée pour entrer plus tôt en possession de sa fortune ; il y a tant de mauvaises langues autour de nous.

— Je n’y ferais pas d’opposition, si la vente de sa maison à un prix avantageux n’était pas à peu près conclue. Comment revenir en arrière ? Ces contretemps n’arrivent qu’à moi.

— Ne pourrait-on pas lui trouver un autre logement ?

— Elle ne veut pas en entendre parler ; elle y met une insistance qui me paraît être une vraie insanité d’esprit. J’ai l’idée que sa raison déménage, mais le médecin ne veut pas en convenir. Il faudra provoquer une consultation.

— Je ne crois pourtant pas…

— Peuh ! à cet âge, après l’accident de l’autre jour, qui est certainement une attaque d’apoplexie, le docteur a beau dire, la cervelle ne peut plus être intacte ; la pauvre chère femme me paraît avoir le timbre fêlé.

Pour donner plus de poids à ses paroles, il promena le pouce de sa main droite sur son front en branlant la tête.

— Il faudrait lui donner un tuteur…

— C’est mon idée, et son tuteur naturel ne peut être que moi, après la donation faite en ma faveur. Je vais de ce pas consulter des médecins aliénistes et des hommes de loi, pour savoir ce qu’il m’est permis de faire dans de telles circonstances.

— J’aimerais mieux tout abandonner que de prendre des mesures qui peuvent attirer l’attention du public.

— Permettez, Madame l’ancienne, s’il est démontré qu’elle n’a plus son bon sens, elle est déclarée incapable de tester ; par conséquent, elle aurait beau laisser à sa mort une demi-douzaine de testaments pour annuler la donation, ils sont sans valeur, c’est du papier pour faire des cornets. Est-ce que cela vaut la peine de se remuer, oui ou non ?

Il se remua, en effet, poussé par la logique inexorable d’une situation fausse ; il courut les médecins, les avocats, perdit beaucoup de temps, dépensa beaucoup d’argent et attira sur sa moralité des jugements sévères. Un jour qu’il revenait d’une de ces expéditions sans avoir obtenu le résultat désiré, il rencontra entre Chézard et Fontaines une voiture escortée par le pasteur de Dombresson et par François.

C’était une belle journée d’avril ; les champs, les prairies, les villages semblaient s’épanouir avec délices aux rayons du soleil ; l’air était tiède, le printemps gonflait les boutons des arbres des vergers et faisait éclore sous les buissons les violettes, les pervenches, et plus haut, dans les pâturages, les crocus lilas et les narcisses jaunes. Les premières hirondelles commençaient leurs nids, les alouettes chantaient dans le ciel bleu, et les grives, à la cime des sapins, leur répondaient en jetant aux échos leurs mélodies puissantes. Partout on voyait les charrues tracer leur sillon brun dans la terre humide, et l’on entendait les laboureurs exciter leur attelage de la voix et du fouet.

Dans cette voiture, dont la marche lente et l’aspect funèbre contrastait avec le calme et la sérénité de cette nature agreste, l’ancien venait de reconnaître Mme Perrin, entourée d’oreillers et couverte de châles ; elle était encore plus pâle et plus défaite que de coutume. Cette vue lui donna un tel choc qu’il pensa tomber à la renverse.

— Qu’est-ce que c’est !… où allez-vous… ? dit-il en balbutiant.

— À Valangin, dit le pasteur ; Mme Perrin a voulu profiter de cette belle journée pour rentrer dans sa maison.

— Comment donc, en mon absence, sans m’avertir !… on aurait pu attendre mon retour…

— Il y a longtemps que vous êtes averti ; mais ne vous offensez pas, dit la malade d’une voix faible et saccadée, je n’en ai pas pour longtemps, je vais mourir… chez moi.

— Je veux du moins vous accompagner, reprit l’ancien, c’est mon devoir, je le ferai avec le plus grand plaisir.

— Merci, ne vous donnez pas cette peine, Catherine m’attend, elle m’a préparé une chambre, tout est en ordre, je ne demande que du repos et de la tranquillité.

— Eh bien, puisque je ne puis vous être d’aucune utilité, je vous souhaite un bon voyage. Au revoir, madame et messieurs.

Allons, se dit-il en frappant la route de son bâton, voilà un coup monté de longue main, et ces messieurs trempent dans le complot. Ah ! Catherine est avertie, elle a préparé l’appartement… tiens, tiens… voilà qui est parfait… et les meubles, et ma chambre qu’elle abandonne, et moi qu’elle plante là… Ancien Sorget, mon ami, tu es joué et mis dans le sac comme un sot par une vieille femme !

Mais la malade ne put pas jouir longtemps de sa victoire ; ses jours étaient comptés ; elle eut du moins la consolation de rendre l’âme entre les murs où elle avait passé sa vie, en vue du vieux château, de la côte de Chaumont et de ses sapins, et de reposer dans le cimetière où son défunt mari l’attendait depuis vingt ans.

Cette mort eut des conséquences fort graves pour l’ancien, sa boutique, sa scierie, ses succursales et sa dynastie. Un testament inattaquable fut produit par un notaire de ses amis, qui en était dépositaire et avait su garder le secret. Quel regard lui darda l’ancien dans ce moment terrible ! Sauf quelques legs pieux, cet acte instituait Mme Bron légataire universelle. C’est à elle qu’il devait rendre compte de son administration et payer l’intérêt des sommes dont il avait disposé.

Inconcevable retour des choses d’ici-bas, et comme les rôles se trouvaient intervertis !

Bien qu’il dût prévoir ce dénouement, il en fut frappé comme d’un coup de foudre. Auprès d’une aussi cruelle épreuve, la révolution n’était qu’une bagatelle. Quelle belle occasion de vengeance pour la famille Bron ! chacun s’attendait à ce qu’ils feraient danser l’ancien et le mèneraient tambour battant. Ils ne le firent pas, et acceptèrent leur fortune inattendue avec modestie, mais surtout avec une vive reconnaissance. Un notaire actif et loyal fut chargé de leurs intérêts, avec mission de ne rien brusquer et de traiter l’ancien avec les plus grands égards.

XIV

Les semaines et les mois s’écoulaient. Grâce au traitement d’Abram Durig, la main de François était complètement guérie, et malgré sa position relativement brillante, il ne put faire accepter à son médecin que six francs ; encore le rebouteur trouvait-il que c’était beaucoup trop. Mme Bron avait aussi recouvré la santé et travaillait heureuse à côté de son fils, qui s’était remis à ses plantages pendant que maître Kugel tournait ses rouets, ses quilles et ses dévidoirs. Une chose cependant manquait à leur bonheur : Louise ne venait plus les visiter, apporter la joie et le rayon de soleil autour de leur établi. De son côté, François n’osait pas mettre le pied dans la maison de l’ancien ; les regards foudroyants dont il était gratifié, lorsqu’il le rencontrait par hasard, lui disaient de reste comme il serait reçu. Le jeudi seulement, quand le terrible homme faisait son voyage accoutumé à Neuchâtel, et que l’ancienne faisait son somme après son dîner, ou buvait son café dans l’arrière-boutique avec des commères, ils pouvaient échanger quelques paroles, et le pauvre garçon avait du bonheur pour une semaine.

Rien n’est plaisant comme le Val-de-Ruz dans la belle saison ; où qu’on se place autour de cette agreste vallée, on assiste aux travaux des laboureurs qui ne cessent de butiner comme l’abeille sur cette terre féconde et d’en tirer de riches produits. En juillet, se répandent dans les prés fleuris des troupes de faucheurs, qui dès le matin coupent en cadence les herbes parfumées ; les femmes étendent les andins ; le soir venu, la récolte est entassée sur des chars attelés de bœufs qui regagnent lentement les villages avec leur escorte de travailleurs fatigués. Puis les blés jaunissent ; le fond du val paraît jonché de carrés d’or où fourmillent les ouvrières qui assemblent les javelles, les moissonneurs qui lient les gerbes, les glaneurs et les glaneuses qui ramassent les épis et prélèvent la part du pauvre. En septembre, le bétail quitte les étables, se répand dans les prés ensoleillés où l’attend l’herbe courte et savoureuse de l’arrière saison ; alors toute cette belle contrée retentit du bruit des clochettes, des chants des pâtres qui se hèlent, se répondent, allument des feux dont la fumée s’incline sous le souffle du vent.

C’est alors qu’un charme pénétrant saisit le voyageur qui parcourt ces campagnes et qu’il en comprend la poésie. Les dimanches sont de vrais jours de fête pour les paysans qui ont terminé leurs travaux les plus importants ; le matin, lorsque les cloches des églises retentissent dans toute la vallée, on les voit par groupes sur les chemins se rendre au culte vêtus de leurs plus beaux habits, revenir dans leurs demeures pour le dîner de midi, puis s’éparpiller à la lisière des bois pour cueillir les noisettes qui étalent au soleil leurs joues brunes entourées de leur gracieuse collerette verte.

Un dimanche de septembre, François fit comme tout le monde, il sortit après le dîner avec maître Kugel et gravit les pentes qui environnent le village. Ils avaient dans leur poche un sac qu’ils comptaient remplir aux coudriers dont les buissons couvrent la lisière des grandes forêts de sapins. Maître Kugel était si occupé à sa récolte, qu’il poursuivit son chemin, toujours butinant, sans remarquer que son ami restait en arrière. François était arrivé sur une éminence d’où l’on embrasse d’un coup d’œil la vallée tout entière et d’où l’on peut en compter presque tous les villages. Là s’élève au milieu d’un buisson d’épine noire, un vieux poirier sauvage au pied duquel, dans son enfance, il s’était assis bien souvent. C’est là qu’il venait avec le berger de l’ancien allumer des torées[4] pour amuser la petite Louise.

Que les temps étaient changés ! Comme alors, pourtant, le soleil versait sur les prairies encore vertes sa douce lumière et sa chaleur tempérée, le feuillage des arbres prenait les teintes dorées de l’automne, les chants des pâtres se répondaient d’une colline à l’autre, les vaches, heureuses de quitter leur étable pour quelques semaines, broutaient l’herbe avec délices en faisant tinter leurs sonnailles ; mais celle qui embellissait par sa présence ce riant tableau n’y était plus ; entre elle et lui s’élevait une barrière qu’aucune force humaine ne pouvait renverser. Tout ce qu’il avait à attendre, c’était de la voir unie à un autre et de passer sa vie à la regretter.

Absorbé dans ses tristes pensées, il s’assit sur l’herbe à l’ombre du vieil arbre, le dos appuyé contre le buisson ; il avait oublié maître Kugel et les noisettes ; le contraste entre ses tristes pensées et la douce gaîté qui régnait autour de lui le saisit d’une façon si poignante qu’il ne put retenir ses larmes et qu’il souhaita de mourir. Il était là depuis quelque temps, malheureux, abandonné, désespéré, lorsqu’un petit troupeau de vaches rouges et blanches, dont il entendait les clochettes, et quelques moutons bruns arrivant à la file, s’établirent dans le pré ; c’était le bétail de l’ancien.

Il s’apprêtait à se lever pour faire place au pâtre qui se postait d’ordinaire à cet endroit, lorsqu’il se trouva face à face avec Louise. La rencontre était si imprévue qu’il n’en pouvait croire ses yeux, et il restait immobile, sans la saluer, craignant de voir apparaître à sa suite la figure redoutée de l’ancien.

— Vous, ici, dit-elle en tressaillant, que faisiez-vous là ?

Jamais cette charmante fille ne lui avait paru si belle ; l’excitation de la marche avait coloré ses joues, mis un rayon dans son regard, soulevé quelques boucles folles de ses cheveux. Sa robe de laine gris-bleu dessinait avec grâce sa taille souple, ses épaules élégantes et mettait à découvert son col délicat, orné d’une légère dentelle et d’un étroit ruban rouge ; elle avait sur le bras une écharpe noire et tenait à la main une gaule de noisetier.

— Puisque je remplace notre berger qui est au catéchisme, ce sera comme autrefois, dit-elle avec un sourire qui fit briller ses dents blanches entre ses lèvres roses, nous allumerons un feu, une torée, ajouta-t-elle en appuyant avec intention sur ce mot patois, nous cuirons des pommes de terre et vous irez me chercher des noisettes.

— Ce n’est plus le temps des feux de joie, et j’avoue que les pommes de terre ont perdu leurs attraits.

— Voyons, François, qu’avez-vous ? on dirait que vous avez pleuré.

— Ce que j’ai, vous le savez bien, je vous aime et l’on me défend de penser à vous. Je ne sais pas même si vous avez de l’affection pour moi.

— Homme de peu de foi, dit-elle en se plaçant devant lui et en le regardant dans les yeux, comment vous répondre ?… il faut pourtant que je vous le dise, puisque vous avez du chagrin… Vous souvenez-vous de notre enfance, quand j’étais petite fille et vous, selon moi, un grand garçon, quand vous me conduisiez par la main dans les champs, à la lisière des bois, le long du ruisseau pour cueillir des fleurs, visiter les nids, allumer des feux ? Alors déjà je vous aimais, je vous trouvais le plus beau, le plus complaisant, le plus désirable des garçons du village ; c’est avec vous que j’aurais voulu passer toutes mes journées, toute ma vie…

— Et maintenant ?

— Maintenant, dit-elle en baissant les yeux, et en devenant toute rouge, en pouvez-vous douter ? je suis encore la petite fille d’autrefois.

— Vous me rendez bien heureux, dit François en prenant dans les siennes la main loyale et chaude qu’elle lui tendait.

— Je fais peut-être mal de vous parler ainsi, mais nous sommes de trop vieux amis et je vous connais trop pour que je fasse mystère de mes sentiments, d’autant plus que je suis fermement résolue de n’appartenir à aucun autre, malgré tout ce qui pourrait arriver.

— On vous a demandée en mariage, je le sais…

— Oui, plusieurs fois, et mon père me pressait vivement.

— Comprenez-vous mes angoisses, quand j’entendais dans le village raconter ces choses, énumérer tous les partis qui se présentaient, leur fortune, leur position, leurs avantages.

— J’ai dû soutenir de rudes combats ; c’est terrible de lutter contre la volonté de ses parents ; mais ce qui me donnait de la force et du courage, c’est la conviction que j’avais raison.

— Vous auriez pu devenir riche, tandis que moi je n’ai rien à vous offrir que mon cœur et le désir ardent de vous plaire et de vous rendre heureuse.

— Tiens, dit-elle en riant, ce n’est peut-être rien cela ! et puis vous oubliez la succession de Mme Perrin, pour laquelle mon père est votre débiteur.

— Ne comptons pas sur les héritages, mais sur notre travail ; plutôt que de causer du mécontentement à votre père, je préférerais ne jamais rien lui réclamer.

— Au contraire, François, ne cédez rien, c’est le moyen de vous faire prendre en considération par mon père ; il tient beaucoup à l’argent, mais il est juste, et il n’estime pas ceux qui négligent leurs intérêts.

— Avez-vous jamais compris mon désespoir, lorsque ma mère était malade, que j’étais blessé, hors d’état de travailler et que nos dépenses allaient en augmentant ? Quel parti magnifique j’étais alors, et que j’aurais été le bienvenu de me mettre sur les rangs !

— Je savais tout et je partageais votre peine…

— Écoutez, Louise, si Mme Perrin a été si bien disposée à l’égard de ma mère, c’est à vous que nous le devons, nous vous devons tout, nous voulons tout vous devoir.

— Bon, si nous commençons à nous faire des compliments, notre feu ne s’allumera jamais ; j’y tiens à mon feu.

— Ce n’est pas une plaisanterie ?

— Mais non, je suis une enfant, une paysanne du Val-de-Ruz ; j’aime mon pays, ses montagnes, ses bois, ses vallées et ses usages ; je suis heureuse et je veux faire la fête complète ; je veux une torée, entendez-vous, homme obstiné ; allez déterrer des pommes de terre, nous les cuirons sous la cendre, pendant que nos vaches se régalent dans les regains.

— Allons donc, Louise, à notre âge, un dimanche…

— Oui, monsieur, à notre âge, certainement ; ne sommes-nous pas jeunes ? me feriez-vous l’injure de me prendre pour une vieille fille ?

Celui qui, une demi-heure auparavant, aurait dit à François, qu’il allumerait un feu au coin d’un pré, aurait été mal reçu ; lui, le jeune homme sérieux, austère, malheureux, s’amuser à de tels enfantillages ! Mais l’amour en fait bien d’autres ; pour plaire à Louise, pour un sourire de sa bouche charmante, que n’eût-il pas entrepris ! Il ramassa des feuilles sèches, du bois mort, alluma un feu superbe, y jeta des herbes vertes pour faire de l’a fumée, une torée devant être vue au loin ; il courut dans un champ voisin, fouilla le sol avec son couteau, avec ses mains, en rapporta des pommes de terre ; grimpa sur les aliziers, dont il jetait les grappes rouges dans le tablier de Louise, qui lui souriait et applaudissait à son agilité de gymnaste villageois.

Quelle félicité ! le temps marchait sans qu’ils s’en aperçussent ; les bienheureux ne comptent plus les heures. Ils étaient là, assis sur l’herbe, riant et folâtrant, mangeant des alizés, croquant des noisettes, se partageant une pomme de terre rissolée, farineuse, toute chaude et toute fumante, lorsqu’une toux sèche se fit entendre derrière le buisson.

— Ah ! mon Dieu, c’est mon père, dit Louise avec saisissement.

— Non, rassurez-vous, c’est maître Kugel ; il me cherche, nous sommes partis ensemble de la maison.

Ce n’était pas maître Kugel, mais bien l’ancien Sorget, tout de noir habillé, lugubre comme un croque-mort ; il se planta devant eux sans rien dire, appuya ses deux mains sur sa canne et les regarda longtemps.

— Continuez, ne vous gênez pas, je vois avec plaisir que vous en usez librement. Je ne viens pas troubler vos ébats folâtres ; non, ce n’est pas dans mes principes, dit-il enfin, en aspirant une prise de tabac Pettavel qu’il tenait depuis longtemps entre ses doigts.

XV

Comme la plupart des anciens d’église d’autrefois, le père Sorget avait sa police, ses agents occultes, officieux, ses espions, ses délateurs, qui le tenaient au courant de tout ce qui se passait dans le village. Le Conseil des anciens, présidé par le pasteur, constituait un tribunal de mœurs dont l’autorité était grande : c’était le Consistoire, à la barre duquel devait comparaître quiconque avait porté la moindre atteinte à la morale publique. Ceux qui s’étaient querellés, qui avaient échangé de gros mots ou des coups de poing, les maris et les femmes qui ne vivaient pas en bonne harmonie, les farceurs qui se permettaient des gamineries nocturnes à l’endroit des jambons dérobés dans les cuisines, des charrues qu’on portait sur les toits ou des portes de granges qu’on suspendait aux arbres, tous ces coupables devaient s’attendre à être censurés par le Consistoire et à faire amende honorable, après avoir passé devant les tribunaux ordinaires et subi leur condamnation. De tous les centres d’informations, la boutique de l’ancien était, on le comprend, le plus actif et le plus étendu ; les commères et les clients du village et des environs ne demandaient pas mieux, en sirotant une tasse de bon café au lait, tout chaud, ou en buvant un petit verre de gentiane ou d’eau de cannelle, que de dégoiser ce qu’ils savaient sur le compte du prochain. Il n’était pas même nécessaire de les presser de questions, l’enquête se faisait d’elle-même, et elle se faisait à fond ; une fois que l’eau était sur la roue, on n’avait qu’à laisser le moulin faire son œuvre. Chaque village, le plus petit hameau livrera ses secrets à quiconque voudra se donner la peine de les recueillir. Ce que l’ancien tenait de fils dans ses mains, nul ne le saura, mais cette connaissance entrait pour beaucoup dans la prépondérance qu’il exerçait. Que de gens il eût fait rentrer sous terre rien qu’en les menaçant du doigt !

C’est donc par l’intermédiaire de ses agents officieux, qu’à sa sortie du catéchisme il avait appris, non sans une surprise extrême, que sa fille Louise Sorget était en train de faire l’école buissonnière dans les prés d’en haut, avec un homme qu’on soupçonnait être François Bron. Le rendez-vous était flagrant et il pouvait les prendre sur le fait.

Pour les atteindre sans être vu, il fallait user de ruse ; quant à cela, personne ne pouvait lui en remontrer. Il gravit les collines avec les allures d’un Apache sur le sentier de la guerre, entrant dans les fossés, se couvrant des buissons, profitant avec une science consommée de tous les accidents du terrain, et ruminant dans sa tête avec une véhémence qui ne faisait que s’accroître, la harangue dont il voulait les foudroyer.

On vient de voir qu’il avait débuté par l’ironie. Il se préparait à frapper de grands coups, s’attendant à voir les coupables se jeter à ses pieds et demander grâce, lorsque Louise qui s’était remise la première, l’interrompit.

— Il y a encore des pommes de terre toutes chaudes et des alizés excellentes ; en voulez-vous ? papa ; vous arrivez fort à propos.

— Il n’entre pas dans mes principes de sortir dans la campagne, après avoir assisté fidèlement aux deux services du dimanche, pour allumer des torées et faire ripaille au coin d’un bois.

— Nous gardons votre bétail, mon père, et nous faisons en conscience notre métier de bergers.

— Oh ! bergers… bergers… marmottait l’ancien…, qui venait de faire des réflexions.

Un homme a beau être ancien d’église, pétri de préventions, bourré de principes, épicier et le reste, s’il est père, son cœur ne restera pas toujours fermé aux sentiments de tendresse qui sont dans la nature, et s’il a du jugement, une heure viendra où il s’apercevra qu’il fait fausse route et qu’il tourne le dos à ses vrais intérêts. Ces deux jeunes gens qui s’aimaient lui rappelèrent ses jeunes années, et des impressions depuis longtemps éteintes se réveillèrent tout à coup.

— Et vous vous amusez comme cela tranquillement autour de ce feu ; sous mon vieux poirier…, oui da… des biessons, mais qui ne sont pas encore mûrs[5]… Savez-vous que j’ai entendu votre conversation ?

— Vous nous avez écoutés, mon père ? dit Louise très mal à l’aise ; je demande qu’on coupe cette haie qui nous a trahis ; j’espère que nous n’avons rien dit de répréhensible ?

— Voilà, voilà, il me semble que tu as manqué de retenue.

— Moi, manquer de retenue, je vous demande humblement pardon ; seulement j’ai laissé parler mon cœur, pour tirer de peine un honnête garçon que j’estime et que j’aime.

— De mon temps, ce n’est pas ainsi qu’agissaient les filles, elles avaient plus de réserve et attendaient docilement qu’on leur donnât un mari. Nous verrons bientôt les demoiselles d’aujourd’hui demander les garçons en mariage. Or je vous déclare que cela est en désaccord avec mes principes.

— Il n’a pas été question de mariage, dit François en se levant, mais l’idée est au fond de mon cœur. Accordez-moi Louise ; je ne lui ferai jamais de chagrin, et vous aurez en moi un fils dévoué.

— A-t-on jamais vu faire une telle demande autour d’un feu de berger, en gardant les vaches ? dit l’ancien d’un ton bourru, c’est bon pour des bohémiens, des heimathloses.

— Nous sommes des paysans, dit François avec émotion ; ces champs nous donnent notre pain, ces troupeaux sont notre gloire. Est-il au monde un palais plus beau que cette vallée, un toit plus riche que ce ciel bleu, un lustre plus éclatant que le soleil qui nous éclaire ?

— Voyons, papa, laissez-vous attendrir, dit Louise qui se sentait toute remuée.

— Tu es bien pressée, toi qui n’as pas vingt ans révolus ?

— On ne m’a pas toujours jugée trop jeune, dit Louise en riant ; il n’y a pas longtemps qu’on me pressait de me décider, comme si j’eusse été une vieille fille désespérée.

— Va retourner tes vaches qui sont en dommage sur le champ du voisin, et fais en sorte que je n’aie pas à payer d’amende.

François voulut courir pour en épargner la peine à Louise.

— Restez, jeune homme, j’ai à vous parler. Si j’écoute vos propositions, n’allez pas croire que ce soit par crainte des comptes de succession que j’ai à rendre à votre mère ; tout est en ordre. Il n’entre pas dans mes principes, dit l’ancien en ouvrant sa tabatière et en préparant une prise, de brasser les affaires à l’aventure et de pêcher en eau trouble ; tout est clair, limpide, correct dans mes actes comme dans mes livres ; prenez note de ce que je vous dis et tâchez d’en faire autant. – Ici, la prise fut aspirée avec le sifflement d’une pompe pneumatique. – Donc, je suis parfaitement à l’aise vis-à-vis de vous. Toutefois, j’ai été touché, il y a un instant, d’un mot que vous avez prononcé et que je crois sincère : « plutôt que de causer du mécontentement à votre père, avez-vous dit à Louise, je préférerais ne jamais lui réclamer la succession de Mme Perrin. » Voilà qui est parler d’or, jeune homme, ce langage me remue, je le comprends, il fait sur moi une impression favorable et je prends en considération celui qui le tient. Les cœurs désintéressés et bienveillants sont rares, dans une époque où les préoccupations matérielles prennent une prépondérance fâcheuse, et quand on les rencontre il ne faut pas les repousser. C’est ce que M. le pasteur a fort bien dit et développé ce matin dans son sermon, aussi l’ai-je félicité à la sortie du service divin pour l’excellence et l’à-propos des vérités qui sont sorties de sa bouche. Voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas de ces gens qui en affaires ne connaissent ni parents, ni amis ; c’est bon pour les Juifs, les matérialistes, les rationalistes, mais pour nous, qui avons le privilège d’être chrétiens, l’équité doit être la règle de notre conduite et la charité la base de toutes nos actions.

Ici, l’ancien fit une pause pour reprendre haleine. Jusque-là, il avait tenu les yeux baissés et semblait regarder avec un intérêt marqué le feu qui se mourait. Tout à coup, il reprit avec vivacité en plongeant ses yeux gris dans ceux de François.

— Je vois avec plaisir que nous pouvons nous entendre et que mes principes sont aussi les vôtres. Si j’ai bien compris, vous me demandez la main de ma fille ?

— Oui, Monsieur l’ancien, j’aime Mlle Louise de toute mon âme, je n’ai jamais aimé qu’elle. Ma mère la chérit ; c’est avec elle que je voudrais passer ma vie.

— Écoutez : consentiriez-vous à prendre la direction de ma succursale de Cernier, et, cas échéant, à surveiller ma scierie, dont mon coquin de fils n’a pas voulu ?

— Je ne sais que vous répondre, tant je suis pris à l’improviste ; il faudrait y réfléchir, en causer avec ma mère, avec Louise, avec maître Kugel, qui est un homme de bon conseil.

— Il faudrait vous décider promptement ; vous savez, moi, je n’aime pas que les choses traînent en longueur ; il y a de gros intérêts en jeu.

— Voilà précisément pourquoi tout cela exige d’être examiné et discuté. Avant de m’engager, il faut que je connaisse en détail ce qu’on demanderait de moi et la situation qui me serait faite, afin de voir clairement s’il y aurait avantage à quitter ma profession, dont je n’ai pas à me plaindre.

— Bien, bien, vous y penserez et nous en reparlerons. Et si je vous proposais de vous établir dans ma maison et d’exploiter ma boutique qui rapporte de l’argent. Je suis plus hardi que vous et je suis prêt à émigrer comme on le fait en Amérique ; j’inaugurerais moi-même le nouveau magasin de Cernier qui a de l’avenir. Peut-être cette solution serait-elle préférable ?

— Sans aucun doute, il est plus difficile de créer un établissement que de continuer un commerce avantageusement connu et bien achalandé. Votre expérience des affaires, votre habileté sont un gage de succès.

— Oui, j’ai besoin de me remuer, il faut que je me remue, sinon je prends la fièvre, je ne suis heureux que quand j’ai de bonnes grosses affaires bien engagées sur les bras.

— Vous devez pourtant prévoir le temps où l’âge vous obligera à vous reposer.

— Jamais, jamais, je veux mourir debout, sur mon grand-livre ou derrière ma banque, entre une pièce de drap et un sac de café. À propos, j’espère que vous achèterez chez moi vos habits de noce, j’ai justement une pièce de drap noir superbe, véritable Elbeuf, qui vous conviendrait parfaitement et que je vous céderais à un prix avantageux.

— Que parlez-vous d’habits de noce ? dit Louise en les rejoignant.

Elle était bien plus inquiète qu’elle ne le laissait paraître, et tremblait en songeant aux résultats possibles de cette longue conférence sous le poirier sauvage.

— Que diriez-vous, si je devenais le patron de votre boutique, pendant que votre père irait s’établir à Cernier ? dit François.

— Et vos plantages, et votre mère ?… reprit-elle aussitôt en rougissant.

— Votre mère servirait à la boutique avec Louise qui en a l’habitude, dit l’ancien, et vous pourriez continuer vos plantages, si vous y tenez.

— Sans doute, j’y tiens, comme on tient à sa profession.

Il n’osait pas dire que la perspective de croupir dans un magasin, en attendant la pratique, n’avait rien d’attrayant pour lui.

— Vous comprenez, mon cher, que c’est dans votre intérêt que je vous ai fait cette proposition ; il y a de l’argent à gagner.

— Et dans le vôtre aussi, papa, allons, convenez-en, dit Louise en l’embrassant. Pour ce qui me concerne, j’accepte, à la condition que maître Kugel soit placé à la tête de la scierie ; en voilà un qui connaît le bois et qui ferait de belles planches. Quant à David-Charles, on s’arrangera pour le caser honnêtement.

— David-Charles aura notre rural ; il aime les champs, le bétail, l’écurie ; entre temps, il tiendra vos écritures ; il a une main superbe, ce vaurien, dit l’ancien avec orgueil.

Il s’était assis auprès du feu, dont il fouillait les cendres avec sa canne ; une pomme de terre toute noire en sortit et roula près de sa main. Il la prit, l’éplucha et la mangea en secouant la tête avec satisfaction.

— C’est bon, ça, dit-il, en reste-t-il encore ?

Ils eurent beau chercher, c’était la dernière.

— Tant mieux, reprit-il, aussi bien cela donne la soif ; il faudrait avoir quelque chose à boire.

Ses yeux se portèrent sur la vallée où les ombres s’allongeaient ; le soleil qui s’abaissait vers la cime chauve de Tête-de-Ran, au milieu de nuages de pourpre, répandait ses rayons d’or sur les prés, les villages, les forêts. Vers l’ouest, la montagne de la Tourne et le Creux-du-Van semblaient nager dans une poussière rose, et derrière eux, au-dessus des pâturages de Clémesin, le vieux Chasseral montrait ses roches embrasées et ses anfractuosités bleuâtres.

— Que c’est beau ! dit Louise en plaçant sa main au-dessus de ses yeux éblouis.

— Oui, c’est beau, dit l’ancien, notre pays est un beau pays ; mais au-dessus du Val-de-Ruz, il n’y a rien. Quand le soleil sera couché, vous rassemblerez vos bêtes, et vous redescendrez vers la maison. Je vais voir s’il y a dans la dépense de quoi donner à souper à ce futur chef de ma boutique.

— Qu’avez-vous dit ? s’écria François, qui croyait être le jouet d’un rêve.

— J’ai dit qu’il fallait compléter votre goûter champêtre par quelque chose de plus solide et l’arroser d’un verre de bon vin.

— Chez vous, Monsieur l’ancien ?

— Eh, oui, chez moi.

— Alors, vous m’accordez Louise, dit François en lui prenant les deux mains.

— Il paraît bien, à moins que ma femme et Louise ne se mettent en travers.

— Oh ! Monsieur Sorget…, comment vous dire…

Louise, avez-vous entendu ?

— C’est bon, c’est bon, dit l’ancien, calmez-vous, et ne m’écrasez pas les mains, je ne serais plus en état de déboucher une bouteille.

Tout en descendant la colline, les mains derrière le dos, et en regagnant le village à petits pas, l’ancien se disait : « J’ai peut-être fait une sottise ; comment l’annoncer à ma femme ? Ces gueux m’ont pris par le sentiment ; je me croyais plus fort. Est-ce que je baisserais par hasard ? Et mes amis, que penseront-ils de moi ? Donner ma fille à un horloger, à un républicain qui a pris les armes au 1er mars ! On ne parlera que de cela de Coffrane à Villiers et au Pâquier ; tous ces paysans vont crier comme des ânes ! Eh bien, qu’ils crient, cela m’est égal, ces enfants sont heureux ; leur joie vaut mieux que les longues mines, les soupirs et les bouderies sempiternelles. D’ailleurs les Bron sont une ancienne famille : Bron et Sorget, voilà qui fera une raison de commerce aussi agréable à la bouche qu’elle sonnera bien à l’oreille. Somme toute j’ai fait une bonne affaire ; de cette façon mes comptes avec la mère seront vite réglés. »

XVI

Les deux jeunes gens étaient encore tout émus de la scène qui venait de clore cette journée mémorable, ils se racontaient en riant leurs inquiétudes, leurs angoisses, et se communiquaient leurs doux projets d’avenir, lorsqu’une ombre s’interposa entre eux et le soleil, et une exclamation tudesque retentit dans le silence.

— Himmel ! was ist denn das ?

C’était maître Kugel qui revenait du bois et qui cherchait son compagnon pour rentrer au logis. La terre se serait ouverte sous ses pieds, que son étonnement n’aurait pas été plus grand. Debout devant eux, son sac de noisettes rebondi à la main, il les regardait d’un air si effaré qu’ils ne purent s’empêcher de rire.

— Bour le nom de Tié, reprit-il, que faîtes-fous là, que tira M. l’ancien, si vous tésobéir ainzi ? vous êtes tes imbrutents. Fenez, François, et que bersonne sache !

— Non, mon cher, nous descendrons ensemble et j’aiderai Louise à rentrer le bétail à l’écurie.

— Mein Gott ! et l’ancien ? il est capaple de vous gasser une chambre.

— Il ne cassera rien du tout, dit Louise ; et si vous êtes bien sage, vous viendrez souper avec nous.

— Was ! souper afec fous… où cela ?

— Chez nous, à la boutique, vous ne savez plus où nous logeons ?

— Ach ! ia, aber…, ne dites pas des bêtises, Mamselle Louise, ça porte malheur.

— C’est très sérieux, dit François, puisque nous sommes fiancés et que nous ferons bientôt la noce.

— La noce ? moi pas comprendre… non… rien ti tout.

— Ne faites pas l’enfant, maître Kugel, dit Louise en riant ; sinon vous n’y serez pas invité.

— Et M. l’ancien ?…

— Il est d’accord.

— Ah ! il est d’agord… il est d’agord… et tepis gand ?

Le tourneur écarquillait les yeux de telle façon que ses sourcils se perdaient dans les broussailles de sa chevelure ébouriffée.

— Oh ! il n’y a pas longtemps, dit François, il vient de nous quitter, et, tenez, le voilà qui descend vers le village… Cet homme vêtu de noir qui marche lentement.

— Je le vois, je le reconnais… ah ! il est d’accord… moi… tomber de la lune.

On eut beau raconter au vieil ami ce qui s’était passé à l’ombre du poirier sauvage, et recommencer plusieurs fois, il ne pouvait revenir de sa surprise, et répétait en se frappant la tête de ses deux poings : « Il est d’accord, comment, il est d’accord ! »

Lorsqu’il fut bien convaincu de la vérité de cette nouvelle inconcevable, et que son esprit se fut habitué à la considérer avec calme, quand il comprit enfin que cette bonne et charmante Louise, jusque-là gardée dans une forteresse inaccessible par un dragon jaloux, allait devenir la femme de son ami, il jeta son sac de noisettes, lança en l’air son chapeau en poussant un cri si formidable qu’il parvint aux gorges de Villiers, puis sortant de sa poche un pistolet à deux coups, de taille respectable, il le déchargea en disant :

— Une bour l’ébouse… deusse bour l’éboux… hourrah !

— Doucement, maître Kugel, dit Louise en riant, vous avez effrayé mes vaches, les voilà lancées au galop dans les champs des voisins. Si vous continuez ainsi, nous aurons tout le village à nos trousses.

— Das thut nichts, ça ne fait rien, les vaches n’iront pas tans la lune, aber che suis gontent, répétait-il en riant jusqu’aux oreilles et en clignant les yeux où roulaient des larmes, che suis pien très gontent. C’est le plus peau chour de ma vie.

Il embrassa les fiancés en appelant sur eux toutes les bénédictions du ciel, et en leur montrant que cet heureux résultat était dû à leur bonne conduite, à leur fidélité dans l’accomplissement de leur devoir.

Les ombres de la nuit descendaient sur la vallée, la brise fraîche des montagnes faisait frémir le feuillage du poirier ; c’était le signal du départ. De tous les côtés retentissaient les clochettes des vaches qui regagnaient leur étable, les cris des bergers, les claquements de leurs fouets. Quel joyeux retour pour nos amis, mais aussi quelle surprise pour les gens du village qui les voyaient passer ensemble et qui n’en pouvaient croire leurs yeux !

À la porte de l’écurie, ils trouvèrent David-Charles en bras de chemise qui attendait le retour du bétail avec impatience.

— Arrives-tu avec tes vaches, c’est le moment de traire ; je suis là de faction pendant que mes amis s’amusent ; on danse ce soir… Hein ! quoi ! n’est-ce pas François ?… qu’est-ce que tu fais ici, toi ?

— Tu vois, j’aide Louise à ramener vos vaches ; je vais les mettre au lien pendant que tu prépares ta sellette et ton seillot.

— Voyons, que se passe-t-il ? dit David-Charles très intrigué ; le père est revenu dans un état singulier, il n’a pas un moment de repos ; il marmotte des mots sans suite en allant à la cave, d’où il monte des paniers de bouteilles. Il a fait une scène à la mère dans la chambre ; elle a crié : « Non, je n’irai pas à Cernier. » Puis elle a fait grand feu à la cuisine après avoir tué trois poulets et décroché de la cheminée deux saucissons, comme si elle préparait à souper pour un tas de gens. Je lui ai demandé ce qu’il y avait de nouveau, elle m’a répondu : « Oh ! tout va bien ; mais quand il prend fantaisie à ton père de faire des coups de tête, c’est toujours moi qui paie les pots cassés. »

— Du nouveau, il y en a, dit Louise, si tu restes à la maison ce soir, tu sauras tout ; je cours aider ma mère. Au revoir, François, et vous, maître Kugel, revenez bientôt, Charles ira vous chercher.

— Sont-ils contents de me tenir le bec dans l’eau ! disait David-Charles en s’asseyant pour traire et en appuyant sa tête contre le flanc de la Blanchette, leur plus belle vache.

— Voici le secret, dit François à voix basse : nous sommes fiancés, ton père donne son consentement ; je viens souper ce soir chez vous avec maître Kugel. Veux-tu être de la partie ? cela me ferait un vrai plaisir.

— Parbleu, je crois bien, je me fiche de leur danse ; ah ! il a consenti ! alors, je suis content, tout va marcher désormais comme sur des roulettes.

— Que dira ma mère ? elle ne sait encore rien.

Mme Bron, inquiète du retard de son fils, avait fait le souper ; mais ne voulant pas y toucher en son absence, elle avait mis la cafetière et le pot à lait dans le petit four et attendait, en lisant l’Évangile du jour à la clarté de la lampe.

— Comme tu es resté tard, dit-elle à François lorsqu’il entra dans la chambre ; il paraît que tu en as beaucoup de ces noisettes ?

— Non, pas une seule, voilà mon sac, il est vide. Et il jeta son sac sur la table.

— Alors, qu’avez-vous fait jusqu’à présent ?

— Oh ! beaucoup de choses, tu dois t’attendre à de grands événements.

— Ne me fais pas peur ; vois-tu comme je tremble ?

— Il n’y a pas de quoi trembler. D’abord Louise Sorget est fiancée…

— Fiancée… Louise… grand Dieu ! avec qui ?

— Devine.

— François, ne me fais pas mourir, dis-moi vite…

— Avec ton fils, mère chérie, comprends-tu mon retard ?

Elle se leva, lui tendit les bras avec ce geste sublime que Gleyre a donné à la mère de l’enfant prodigue quand elle retrouve son enfant, et fondit en larmes sur l’épaule de son fils.

— Que le Seigneur soit béni ! dit-elle enfin, il te donne la compagne que je désirais pour toi depuis des années ; je puis mourir en paix.

— Au contraire, il te faudra vivre pour nous servir d’exemple et pour élever nos enfants.

— Ah ! pour cela, tu peux être sûr que je ne les gâterai pas, je les aime déjà d’avance.

Des graviers lancés contre la fenêtre les firent tressaillir. François ouvrit le guichet.

— Viens-tu ? dit la voix de David-Charles ; amène aussi ta mère.

— Ainsi, tu ne vas pas danser ?

— Ah ! bien oui, je te dis que tout va marcher sur des roulettes.

— Merci, nous allons descendre. J’ai oublié de t’avertir, dit François en refermant le guichet, que nous sommes invités à souper chez l’ancien, et qu’on nous attend.

— Mais, François, c’est impossible, je ne pourrai jamais aller là… m’asseoir à leur table… oh ! non, jamais.

— Il ne faut pas parler ainsi, petite mère ; mets ton châle, ton chapeau, et en route ; il n’y a que la rue à traverser.

— Et le souper de maître Kugel… tout est encore dans le four.

— Il est invité avec nous.

Mme Bron dut capituler, malgré ses répugnances ; les pots et la cafetière furent retirés du four, son fils l’aida à faire sa toilette, et tout en protestant contre la violence qu’on lui faisait, contre les enfants qui tyrannisent leurs parents, contre les usages qui tyrannisent tout le monde, elle descendit l’escalier et tout interdite arriva au seuil de la boutique, où elle n’avait pas mis les pieds depuis longtemps, se demandant quel accueil elle allait recevoir. À peine eut-elle franchi ce seuil qui l’effrayait, que deux bras charmants l’étreignirent avec tendresse, et qu’une voix douce, bien connue, murmura à son oreille : « Maman, ma chère maman, venez, vous êtes ici chez vous. »

Il faut avouer que le cœur manquait aussi à François, lorsqu’il monta l’escalier ; mais une chaude poignée de mains de Louise, les embrassades de David-Charles, qui avait échangé sa blouse et ses sabots de vacher contre une redingote noire et une chaussure convenable, l’accueil cordial et la bonne humeur de l’ancien le mirent à l’aise. Celui-ci pouvait être charmant quand il le voulait ; il avait l’esprit souple, aiguisé, jovial, s’exprimait avec facilité et trouvait pour chacun une parole agréable.

— Vous voyez à quoi on s’expose, Madame Bron, dit-il en riant, lorsqu’on permet aux jeunes filles d’aller garder les vaches.

— Ne le dites pas trop haut, Monsieur l’ancien, on les verrait bientôt toutes transformées en bergères et les garçons en chasseurs de noisettes. Quant à moi, je viens vous remercier du sacrifice que vous avez fait en faveur de François, nous en sommes bien heureux.

Le couvert était mis par les soins de Louise dans la chambre du poêle sur la grande table carrée de la famille. L’ancien n’avait rien épargné. L’argenterie, les assiettes de porcelaine, les verres à facettes étincelaient sur la nappe damassée, blanche comme la neige ; des bouteilles vénérables couvertes de poussière et coiffées d’un cachet, s’alignaient avec symétrie. Le souper parut à maître Kugel un festin de Sardanapale ; assis au bord de sa chaise, loin de la table, il courbait le dos en arcade de pont pour atteindre son assiette et mangeait en silence, comme s’il eût accompli un acte religieux sous les voûtes austères d’une cathédrale.

Madame l’ancienne arriva la dernière, rouge encore des reflets du foyer, essoufflée par la hâte qu’elle avait mise à faire sa toilette.

— Je vous demande pardon d’être en retard, dit-elle en s’essuyant le front avec son mouchoir ; mais, vous savez, je n’ai ni potager, ni servante…

— Madame Sorget, faites-moi l’amitié de laisser à Louise et à moi le soin du service, dit Mme Bron ; cela me mettra à l’aise.

— Comme vous voudrez, Madame Bron, on sait assez que quand les hommes s’amusent, les femmes s’exténuent ; si les demoiselles étaient sages…

— Qu’est-ce qu’elles feraient ? dit Louise en riant.

— Parbleu, elles resteraient vieilles filles pour avoir un potager et tourmenter leur cuisinière, dit David-Charles, heureux de placer un mot de sa façon.

On parla des anciens usages qui se perdent, du patois qui disparaît, des incendies qui transforment peu à peu les villages et remplacent les maisons de bois par des constructions en pierres, de l’agriculture qu’on abandonne pour l’horlogerie, des communes, de leurs forêts, de leurs privilèges menacés. Maître Kugel, dans le langage que l’on connaît, raconta ses campagnes, ses succès dans les tirs à la carabine ; enfin, on le pria de jouer du violon. Il ne le faisait pas volontiers en public, mais en raison des circonstances, pour les fiançailles de son ami, pour plaire à Louise qui lui souriait, à quoi n’eût-il pas souscrit.

Il alla chercher l’instrument qu’il tira avec respect de sa boîte, l’accorda en le tenant près de son oreille, but un verre de vin, puis, fermant les yeux, il commença en donnant un coup d’archet magistral qui fit tressaillir tous les convives. À partir de ce coup d’archet, il fut transfiguré ; il n’était plus le vulgaire tourneur à la mine grotesque, dont on riait volontiers, mais l’artiste profond, vigoureux, inspiré, qui dominait son auditoire tantôt par la mâle énergie de son exécution, tantôt par la pénétrante émotion dont il remplissait leur cœur. Tour à tour terrible, pathétique, suave, il les glaçait d’effroi ou leur arrachait des larmes d’attendrissement. Sans être musiciens, Louise et François comprirent le sens de cette composition, improvisée par le virtuose, et dans laquelle il retraçait l’histoire de leurs amours, des obstacles qu’ils avaient rencontrés, de leurs espérances toujours déçues ; enfin, du triomphe qu’ils célébraient en ce moment. Il y eut dans cette dernière partie une mélodie champêtre, où le chant du pinson et de l’alouette se mêlait aux tintements des clochettes et aux appels des bergers, qui fut saluée par une triple salve d’applaudissements.

Quand il eut fini, maître Ambrosius Kugeldreher était pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres ; à peine put-il porter à ses lèvres un verre de vin que l’ancien lui versa pour lui rendre des forces.

— Écoutez, dit celui-ci en se levant avec une expression solennelle, vous avez entendu le pouvoir de la musique, je voudrais posséder le talent de l’éloquence pour porter une santé qui m’est chère ; mais je crains de rester au-dessous de ma tâche et de vous blesser. Jusqu’à présent, il a été dans mes principes qu’aucune réunion importante n’ait lieu dans ma famille sans qu’on portât un toast au roi, notre bien-aimé souverain. Comprenez la force de l’habitude, la puissance des souvenirs chez un vieillard, et pardonnez-moi en raison de mon passé et de mes cheveux blancs. Lors même que je serais seul, je boirais à la santé du roi, qu’il vive !

Un silence complet suivit ces paroles prononcées avec enthousiasme ; ce silence serait devenu embarrassant, si David-Charles n’était venu avec beaucoup d’à-propos distraire les esprits par un petit discours humoristique.

— J’estime que chacun est libre de boire à la santé de ce qu’il aime ; si nous étions dans un banquet politique, je sais bien quel toast je porterais, mais nous sommes en famille, réunis pour célébrer les fiançailles de ma sœur et de mon ami. Il y a longtemps que j’attends ce jour avec impatience ; ma mauvaise humeur n’avait pas d’autre cause. Maintenant que tout est rentré dans l’état naturel, j’y rentre aussi, et je vous annonce que cela va marcher comme sur des roulettes. Je suis prêt à scier des planches, à moudre du grain, à tenir les écritures de la maison, à faire tout ce qu’on voudra, sauf à me marier contre mon gré et contre mon cœur. Je vous invite donc à boire à la santé, à la prospérité, au bonheur des fiancés ici présents, qu’ils vivent et me donnent des neveux dignes de leur oncle !

Chacun se leva, l’œil brillant, les mains se rencontrèrent dans une cordiale étreinte, les verres se heurtèrent ; ce petit discours, qui en valait bien un autre, fut la clôture de la fête.

On se sépara sans regarder l’heure, en se souhaitant un bon lendemain.

XVII

Le mariage décidé d’une façon si imprévue ne se fit pas immédiatement, comme on aurait pu le croire ; les fiancés n’étaient pas pressés ; ils se sentaient si heureux, qu’à leur avis, rien ne pouvait ajouter à leur félicité. Ils avaient désespéré d’être unis pendant si longtemps qu’ils pouvaient à peine croire à la réalité de leur bonheur, et qu’ils craignaient de tenter le ciel en lui demandant davantage. La sécurité dans l’amour était un bien qu’ils n’avaient pas connu ; l’inquiétude toujours attachée à leurs pas les avait poursuivis de ses fantômes, prenant tour à tour la forme de l’ancien, ou celle d’un de ses espions chargés de les surveiller. Désormais, ils se disaient que personne ne pouvait se mettre entre eux, que les délateurs étaient désarmés, que les gens malintentionnés étaient impuissants, et cependant François s’écriait souvent : « Mon beau rêve va-t-il finir ? » Et Louise lui répondait en lui tirant les oreilles et en l’embrassant : « Tu sais bien que je t’aime. »

Et puis, il fallait préparer le trousseau, l’appartement qui devait les recevoir. C’est ici que les commères du village attendaient l’ancien ; on savait que sa femme eût fait largement les choses et n’aurait pas hésité à adopter les modes nouvelles dans les meubles, le linge, les arrangements intérieurs, les ustensiles de ménage ; mais l’ancien était un autre personnage. Fort au courant des exigences modernes qui se font jour jusque dans les villages ruraux et dont il tenait compte dans son commerce et pour son profit, il était chez lui le plus étroit, le plus têtu des conservateurs, le plus attaché aux traditions de simplicité primitive ; volontiers, il se serait contenté du costume d’Adam et du tonneau de Diogène. Toutes les raisons invoquées pour l’engager à ajouter un peu de confort à sa demeure le laissaient impassible comme un roc ; une seule considération avait du pouvoir sur lui, c’était l’opinion publique, dans ses rapports avec la réclame. La certitude qu’un riche trousseau donné à sa fille serait le signal d’une émulation vaniteuse et jalouse qui lui procurerait des ventes de quelque importance l’aurait décidé rapidement à franchir les limites posées par ses principes ; pour un rien il eût été prêt à se faire lui-même le pourvoyeur des riches paysans qui mariaient leurs rejetons et qui voulaient les établir décemment ; lui qui avait en aversion les sophas, les fauteuils, les rideaux, les tapis, les pianos et tout l’attirail du luxe moderne, il serait allé à Paris en chercher des échantillons pour ouvrir à son commerce des débouchés nouveaux. Voilà pourquoi on ne pouvait pas dire avec certitude : l’ancien fera ceci, l’ancien fera cela ; il y avait dans son esprit des profondeurs où ne pouvaient atteindre les intelligences vulgaires qui prétendaient le juger, et les commères de la paroisse tombèrent à la renverse lorsqu’on sut qu’il avait donné carte blanche à sa fille et à sa femme pour agir comme elles l’entendraient.

Il faut convenir que la surprise n’avait pas été moindre pour Madame Sorget qui prévoyait des luttes, des résistances sourdes ou des coups de boutoir écrasants. Elle fut près de s’évanouir d’aise et d’orgueil lorsqu’elle vit installer dans la cuisine le plus coquet, le plus commode des potagers, œuvre d’un maître récemment établi à Neuchâtel, et dont l’ancien au premier coup d’œil avait apprécié les mérites. Tout le village défila dans la cuisine pour voir ce prodige ; les femmes en rêvaient la nuit, et pendant le jour séchaient de jalousie, se demandant où ce vieux gredin avait pu dénicher ce fourneau à quatre trous, – les leurs n’en ayant que deux, – si supérieur à tout ce qu’elles avaient vu jusque-là. « Venez, mesdames, leur disait-il, venez voir mon acquisition, ne vous gênez pas, ouvrez-en les portes, le four pour cuire les gâteaux et les rôtis délicats, faites jouer les bascules, voyez à combien d’usages ce fourneau peut servir. Je me charge de vous en procurer de pareils à un prix raisonnable, et vous vous applaudirez d’avoir échangé vos vieilles fournaises de fonte qui s’échauffent et brûlent vos jupons contre cette belle tôle garnie de briques réfractaires qui n’exige pas une surveillance de tous les instants, et vous permet de préparer vos repas, tout en vaquant, comme des femmes laborieuses que vous êtes, à d’autres occupations. »

Le vieux tentateur savait préparer la terre où il semait son grain. Peu à peu, il reçut des commandes de toute espèce de meubles et d’objets de ménage sur l’acquisition desquels il prélevait, comme de juste, une honnête commission. Il sut si bien faire, déploya tant d’activité en parcourant les villages de son diocèse, ainsi qu’il appelait le Val-de-Ruz, qu’il parvint, sans bourse délier, à donner à sa fille un fort joli trousseau et à l’établir dans un appartement entièrement remis à neuf.

Pour parvenir à visiter cet appartement, objet de la curiosité générale, on inventait mille prétextes, on fit même des bassesses ; on venait à la boutique faire des emplettes, ou l’on apportait un cadeau destiné à la jeune épouse ; c’était une manière de lui témoigner le vif intérêt que l’on ressentait pour elle, et l’on profitait de la circonstance pour demander à jeter un coup d’œil dans le nid des deux tourtereaux. Il fallait voir les mines sérieuses des commères lorsqu’elles sortaient de la cuisine si propre, de ces jolies chambres claires, bien aérées, meublées simplement, mais avec goût. Malgré leur désir de trouver à mordre et de proclamer leur incontestable supériorité, elles convenaient dans leur âme et conscience, en rentrant dans leur ménage, que tout y était plus sombre, moins gai, surtout moins commode et plaisant. Aussi les arrangements nouveaux inspirés par un architecte à la fois artiste, hygiéniste et sobre dans la dépense, – cela se rencontre quelquefois, – furent le signal d’une véritable révolution économique dans les familles intelligentes et sans prévention à l’égard du progrès.

Mais ce qui était surtout l’objet des conversations populaires, et préoccupait les esprits au plus haut degré, c’étaient trois objets remarquables : la pendule, le rouet et le dévidoir de Louise. Il est vrai que la pendule sortait des mains du mécanicien Maillardet, son parrain, dont les aptitudes rappelaient celles des frères Jaquet-Droz, de la Chaux-de-Fonds, célèbres par leurs automates. Elle était surmontée d’une cage où sautillait un canari qui chantait avec tant de naturel qu’on l’eût pris pour un oiseau vivant. Quant au rouet et au dévidoir, ouvrage d’Ambrosius Kugeldreher, on n’avait jamais rien vu de pareil ni pour la forme ni pour la matière, et cependant ils fonctionnaient à merveille. L’olivier, l’ébène, l’ivoire, le laiton et le nickel, mis à contribution par le vieil artiste, y étaient distribués avec un goût éprouvé et formaient un ensemble charmant. Il en avait élaboré les plans dans ses nuits d’insomnie et y avait travaillé avec passion. Il voulait laisser à sa Louise, pour qui à son avis rien n’était trop beau, un souvenir durable de son affection, et tout en tournant et en polissant ces pièces délicates, il se disait en souriant : « Gand je serai gouché dans le sépilcre et que tout le monde aura oublié le vieux Kugel, la Louise bensera encore à moi jaque fois qu’elle aura un éjeveau à téfiler. » S’il avait pu se transformer lui-même en dévidoir ou en rouet il l’aurait fait sans hésiter, cette métempsycose répondant encore mieux à ses sentiments d’adoration.

Le mariage étant remis au printemps suivant, ils passèrent un hiver délicieux. L’ancien faisait chaque semaine sa course à Neuchâtel pour ses emplettes, ses commandes, les commissions de ses clients ; sa femme remplissait ses fonctions accoutumées à la boutique, où les chalands venaient du matin au soir s’approvisionner de denrées, de marchandises et de nouvelles transmises par la Feuille d’Avis du chef-lieu. Louise, gaie comme une fauvette, remplissait la maison de ses chants et de sa gracieuse activité ; montant et descendant les escaliers, surveillant le feu et les marmites, mettant en ordre les chambres, frottant, brossant, écurant, elle échangeait un regard et un sourire avec François, assis à son établi dans la maison en face, où il recevait de la Chaux-de-Fonds plus d’ouvrage qu’il n’en pouvait livrer. Le soir, lorsque chacun avait fini sa journée, on se réunissait soit chez l’ancien, soit chez Madame Bron ; on causait, on se racontait les incidents du jour, on faisait une lecture, ou on jouait à quelque jeu, puis lorsque la cloche sonnait dix heures, on prenait congé en se souhaitant un heureux sommeil.

Aux fêtes de Noël et du Nouvel-An, François s’accorda un peu de relâche pour reposer ses yeux fatigués par l’usage de la loupe. De grand matin et le soir, il accompagnait David-Charles dans ses tournées de chasse près des sorbiers où il tirait des grives voyageuses, et le long du Seyon dont les eaux tièdes attirent en cette saison les sarcelles et les canards. Ils faisaient aussi avec Louise et la jeunesse du village de joyeuses parties de luge sur la neige qui couvrait les collines, et qui fournissait à leurs ébats une arène sans pareille.

Rien n’est comparable au plaisir de glisser avec la rapidité de la flèche sur une pente où aucun obstacle n’entrave les mouvements. Heureux alors ceux qui possèdent les meilleures luges, celles dont les fers bien polis ont la forme la plus appropriée et dépassent toutes les autres par leur vitesse et la facilité de les diriger ; ils ont le privilège de choisir les plus jolies filles qu’ils emportent sur leurs genoux dans leur trajet vertigineux.

On dit qu’à Davos, l’hiver dernier, ce genre de glissade sur la neige est devenu un sport des plus courus ; les Anglais s’y livraient avec la passion et l’audace qu’ils mettent dans tous les exercices du corps ; les luges rapides acquéraient des prix fabuleux, quels que fussent d’ailleurs leur âge et leur état de conservation, et on engageait des défis et des paris comme aux régates et aux courses de chevaux.

Depuis longtemps, Louise avait son petit traîneau fabriqué par maître Kugel, qui lui avait appris à s’en servir avec une patience toute paternelle. Maintenant, c’était à François que revenait l’honneur de le diriger. Mais lorsque le vieux tourneur venait assister à leurs ébats, et qu’il les avait vus avec attendrissement voler sur la neige et dépasser leurs concurrents, Louise, les joues roses et les yeux brillants d’animation, s’approchant gentiment et lui mettant la corde dans les mains lui disait de sa voix câline : « À présent, maître Kugel, à votre tour, prenez-moi, si vous savez encore conduire ma glissette. »

XVIII

La noce eut lieu au mois de mai ; ce fut une fête pour le village ; on y vint de Villiers, de Chézard et de Savagnier, même de Cernier et de Fontainemelon. Si l’ancien fût demeuré fidèle à ses principes, elle n’aurait pas dépassé les limites de la plus stricte simplicité, mais les gros clients, qu’il considérait comme faisant partie de sa famille, exigeaient des ménagements, et il était de bonne politique de gagner les bonnes grâces de ceux de Cernier où il avait fondé une succursale. S’exécuter grandement était une manière de faire de la propagande et de la réclame commerciales. D’une façon ou d’une autre, il parviendrait bien à rentrer et au-delà dans ce qu’il envisageait comme une avance de capital.

Devenu officier d’infanterie, François avait reçu les hommages de ses soldats et des jeunes candidats aux exercices militaires. Selon l’usage, il leur avait remis une somme assez ronde pour se divertir. Il n’en fallut pas plus pour provoquer, dès l’aube, des salves de coup de fusils et de pétards, qui mirent en fuite les alouettes bien loin à la ronde et firent gronder les échos des gorges de Villiers et des rochers de Chasseral.

Autrefois, dans notre cher pays de Neuchâtel, on profitait scrupuleusement de toutes les occasions de boire un coup. On a peine à concevoir les causes physiologiques de cette soif renaissante, éveillée par des circonstances en apparence tout ordinaires. Endossait-on la tunique militaire ou le sarreau du pompier, élevait-on la charpente d’un toit, faisait-on l’acquisition d’une vache, d’une chèvre, d’un porc maigre ou d’une paire de sabots, vite les robinets s’ouvraient et les bouteilles se mettaient en danse. S’il en était ainsi en temps ordinaire, que devait-il se passer dans des circonstances exceptionnelles comme la noce de la fille de l’ancien, dont on parlait depuis plus de six mois.

Ce fut un beau jour pour Dombresson et un triomphe pour l’ancien. Tout était réuni pour assurer la réussite de cette fête qui causait une secrète appréhension à Louise et à François : le soleil, le ciel bleu, les fleurs aux arbres des vergers, la bonne humeur de tous les assistants. Le repas fut servi dans la grange galamment décorée, où de longues tables étaient disposées en fer à cheval ; le menu fut plantureux, solide, abondant, les mets bien préparés, arrosés avec tact, et les convives se montraient animés du meilleur esprit.

L’ancien qui avait fait une tournée d’exploration des meilleures caves du vignoble, de Cressier à la Béroche, et qui, sans qu’il y parût, était un fin dégustateur, mettait en ligne des bouteilles qui rendaient sérieux les gros bonnets du Val-de-Ruz. Où diantre avait-il déniché ces fioles poudreuses qui embaumaient l’air lorsqu’on les débouchait, ces vins rouges qui étincelaient dans les verres comme le plus pur rubis, qui chatouillaient le palais en réchauffant l’estomac et en réjouissant le cœur ? Décidément, cet ancien était un sorcier, et on venait lui demander tout bas s’il en avait une provision, s’il consentirait à en céder quelques paniers en vue d’une noce en perspective ou d’un prochain baptême. L’ancien promettait tout, selon cet axiome, qu’il faut profiter de l’occasion, où qu’elle se présente, et cet autre moins connu, qu’on peut tout demander au commerce, même l’impossible. Il était dans son élément ; il faisait des affaires tout en mariant sa fille, et gagnait de l’argent là où d’autres, en pareil cas, auraient dépensé le plus clair de leur bien, ou même se seraient endettés pour l’honneur de la famille. Il avait l’œil à tout, surveillait les plats, les bouteilles, les verres, le service, entretenait la conversation, avait des mots spirituels, pétillants, qui amusaient ses hôtes en prévenant le silence, cette mort des banquets, et notait dans sa mémoire, sans en oublier une, les commandes qui lui étaient faites en tapinois dans le tuyau de l’oreille.

Rouge et luisante comme une tomate, madame l’ancienne, embarrassée dans sa robe de soie noire, épaisse et cassante, qui la serrait outre mesure, riait et pleurait tour à tour pour se donner une contenance, et cherchait dans son vocabulaire les mots les plus étranges pour répondre avec esprit au pasteur placé à sa droite.

Celui-ci, le plus distrait des mortels, avait failli tout compromettre et renvoyer la bénédiction nuptiale aux calendes grecques. Bien qu’il fût dès le matin habillé de noir, rasé, cravaté de blanc, comme il convient à un ecclésiastique dans les jours solennels, il oublia le mariage, l’ancien Sorget, les époux et le reste, et voyant ce beau soleil, résolut d’en profiter pour faire une visite à son cher frère le pasteur de Lignières, tout en cueillant la morille sur la montagne. Lorsque le régent vint demander le psaume du jour et l’autorisation de sonner les cloches, personne ! il avait disparu, sans dire mot, même à sa vieille domestique. Désarroi indescriptible au retour du régent qui vint à moitié mort annoncer l’affreuse nouvelle : syncope de Madame l’ancienne qui crut sa dernière heure venue ; trouble inexprimable des amies de noce dont les toilettes demandaient à être exhibées ; tumulte parmi les jeunes gens qui sentaient poindre la soif ; énergie de l’ancien qui envoya d’agiles émissaires de tous les côtés à la recherche du fugitif. Un des coureurs l’atteignit à Chuffort, au pied du Chasseral, et le ramena en triomphe. Les cloches sonnant à une heure inaccoutumée, causèrent un émoi général dans le vallon ; chacun se demandait où était le feu, et s’il fallait atteler les chevaux aux pompes à incendie ?

Une joie paisible et sereine brillait sur le beau visage de Louise ; vêtue de blanc et ornée de sa couronne, elle avait la dignité d’une reine ; François, interdit en la voyant si belle, osait à peine lui parler. Mme Bron repassait dans son cœur les amertumes passées, remerciait Dieu de ses grâces, et priait pour l’âme du père de son fils qui les regardait peut-être du haut des cieux.

Quant à maître Kugel, sa joie était si intense et son sourire si large qu’il ne pouvait prononcer une parole, sauf dans sa langue maternelle ; il oubliait de manger pour contempler les époux avec admiration, ruminant dans sa grosse tête le plan d’un violon qu’il voulait construire lui-même pour le fils de François, dont il ferait un musicien.

Après un dernier toast porté par David-Charles avec un vrai talent d’orateur, qui le fit plus tard nommer député au Grand Conseil, les époux se levèrent et partirent sur le wägeli paternel, traîné par Lisette, pour saluer la tombe de Mme Perrin, et faire une visite de reconnaissance à Abram Durig, qu’ils trouvèrent occupé à casser sans sourciller une jambe mal réduite, pour la rendre égale à l’autre.

— Et vous n’avez aucune inquiétude sur le résultat d’une opération aussi hardie ? lui demanda François.

— Aucune, ce jeune homme qui aurait été boiteux toute sa vie, marchera comme vous et moi.

— Dieu le veuille, dit Louise, et qu’il vous donne le pouvoir d’opérer encore de nombreuses guérisons !

XIX

Quelques années après, l’ancien, qui avait fondé à Cernier un magasin sur des bases solides, vint passer quelques jours dans son ancienne boutique de Dombresson. Celle-ci était dans les mains de Mme Bron et de Louise, qui en avaient exclu la vente de l’eau-de-vie et des liqueurs. François continuait ses plantages d’échappements à ancre et vendait quelques montres avec succès. Chacun travaillait dans cette maison où le bonheur avait élu domicile, mais où chacun aussi cherchait à faire du bien. L’ancien en descendant de sa voiture avait été accueilli par les cris de joie de trois jolis enfants, deux fillettes et un garçon, qui lui sautèrent au cou et l’embrassèrent en l’appelant grand-papa, cher grand-papa. Il les prit les trois dans ses bras, les regarda un moment pour s’assurer qu’ils étaient en bonne santé et leur dit d’une voix attendrie : « Aimez vos parents et soyez toujours bien sages. »

Les visites de l’ancien avaient pour but l’examen des livres et des écritures ; il croyait que ces revues mensuelles étaient nécessaires au bon ordre de la maison, à la marche régulière des affaires, et l’on se gardait de le contrarier.

Appuyé sur le grand-livre, il vérifiait des additions, quand tout à coup il s’affaissa en poussant un cri. Louise, son mari, Mme Bron accoururent tout en larmes pour lui porter secours.

Atteint d’une congestion cérébrale, l’ancien touchait à sa dernière heure. On fit appeler David-Charles, qui dirigeait avec maître Kugel une scierie à l’entrée du village, du côté de Villiers, et l’on expédia un messager à cheval à Cernier, auprès de Mme Sorget.

Lorsqu’on voulut transporter le moribond sur son lit, il s’y opposa.

— Non, dit-il, parlant avec difficulté, mourir dans la boutique, sur grand-livre… debout… pas peur…

Il fallut le soutenir dans son fauteuil et placer le grand-livre devant lui.

De temps en temps il prononçait quelques paroles : « Vivez en paix,… comme frères… aimez-vous… restez simples… économes… conservez anciennes mœurs… aimez votre pays… le Val-de-Ruz… cautionnez jamais bonnes hypothèques… gardez vos terres… vos forêts… sucres en baisse, faut acheter… à présent… règlement de comptes et balance… que Dieu m’assiste !… vive le roi !… »

Ce fut son dernier mot : la boutique de l’ancien avait perdu son chef.

L’ÉLECTRICIEN

AVANT-PROPOS

Comment deux cœurs peuvent être unis par un fil d’archal.

J’arrivais pour y passer quelques jours dans une petite ville de notre Suisse romande, bien tranquille, endormie, où le silence, interrompu de temps à autre par quelque cri d’enfant, quelque chant de coq ou le passage d’un paisible attelage de bœufs, pèse comme les approches du sommeil. Je parcourais lentement les rues désertes lorsque tout à coup, en remuant les épaules, je m’aperçus qu’il me manquait quelque chose ; j’avais oublié mon sac à Moudon.

Moudon n’était pas alors sur une ligne ferrée ; pour gagner la première gare, celle de Vauderens, il fallait partir à cinq heures du matin ; je m’étais levé à quatre heures, puis j’avais été distrait par le tonnerre de trente ou quarante tambours qui battaient la diane. Cette académie de musique où les tambours vaudois font l’apprentissage de leur art a toujours eu pour moi un attrait invincible ; elle fit si bien que j’entrai dans l’omnibus de la poste sans songer à mes effets. Il fallait les réclamer au plus vite ; honteux de ma négligence, je me fais conduire incontinent au bureau du télégraphe. C’était une jolie chambre au rez-de-chaussée, où le soleil entrant à l’aise éclairait de ses joyeux rayons, outre les appareils en laiton poli, une belle jeune fille assise, le sourire sur les lèvres et le tricot sur ses genoux. L’appareil électrique marchait et elle paraissait l’écouter, les yeux clos, dans une muette extase.

Je lui remis ma dépêche en la priant de l’expédier sans retard et, comme elle cumulait les fonctions de buraliste postale, je lui demandai quelques cartes-correspondance avec la permission de les écrire sur une table qui restait inoccupée dans un coin de la chambre. Assis à quelque distance, rédigeant mes missives, obligé de dire beaucoup de choses en peu de mots, ce qui met mon esprit à la torture, je ne songeais qu’à serrer mes lignes et à condenser mes idées, lorsque le toc-toc continu de l’appareil me fit lever les yeux. J’avais déjà écrit trois cartes ; elle avait eu amplement le temps d’expédier ma dépêche, qui était fort courte. Que se passait-il donc ? La belle télégraphiste, oubliant le compagnon qu’une circonstance fortuite avait introduit dans son bureau et auquel elle donnait généreusement l’hospitalité, avait repris sa place près du récepteur et, les yeux fermés, la bouche souriante, semblait écouter une musique céleste.

Sans être proprement un homme de science, j’ai étudié un peu de physique et j’avoue que les applications de l’électricité ont toujours eu pour moi un vif attrait ; j’ai même eu l’occasion de faire connaissance assez intime avec le télégraphe de Morse, dont j’ai appris l’alphabet par cœur. Elle ne savait pas, la pauvrette, quel loup elle avait introduit dans la bergerie. Je remarquai d’abord qu’elle ne laissait pas passer la bande de papier où s’inscrit le télégramme ; elle ne recevait donc pas une dépêche. Puis, lorsque la pointe du récepteur avait fonctionné un moment, toute rouge de plaisir, elle se mettait au manipulateur, et envoyait sa réponse sans avoir sous les yeux le formulaire obligé.

— Elle vous donne bien à faire, ma dépêche, mademoiselle ? lui dis-je d’un air naïf.

— Votre dépêche ? elle est expédiée depuis longtemps.

— Pardon, j’ai cru que vous étiez encore occupée à l’épeler sur votre instrument.

— Non, non, je cause un peu avec,… avec une amie.

Et elle devint rouge jusqu’aux oreilles.

— En vérité ? rien qu’à entendre ces coups de marteau vous comprenez ce qu’elle vous dit ?

— Avec un peu d’habitude, c’est bien facile.

— C’est admirable, mais quelle patience, attendre ainsi les mots lettre après lettre.

— Et les abréviations, monsieur.

— Comment, les abréviations ? dis-je en ouvrant de grands yeux.

— Mais oui, les premières lettres des mots nous suffisent et cela va encore assez vite.

— Mademoiselle, lui dis-je en m’inclinant, vous me faites l’effet d’en savoir long.

— Vous comprenez, on n’a pas toujours des dépêches à expédier ou à recevoir, elles sont même assez clairsemées ; il faut rester au bureau quand même ; si on n’avait pas cette ressource le temps paraîtrait long.

— Et vous l’abrégez par une conversation originale. C’est fort bien… Je pense que votre amie est bien heureuse de causer avec vous ; elle ne doit entendre que des choses agréables et spirituelles.

Là-dessus je pris congé après l’avoir chaudement remerciée.

Quelque temps après, dans une réunion où l’on causait des changements apportés dans nos mœurs et nos habitudes par les découvertes modernes, je racontai cet incident qui m’avait paru caractéristique.

— Et vous croyez que la jeune personne s’entretenait bonnement avec son amie ? me dit tout à coup le médecin de l’endroit, en éclatant de rire.

— Je n’ai aucune raison d’en douter.

— Messieurs, dit-il en élevant la voix, vous avez entendu la légende, voici l’histoire vraie, bien autrement jolie et amusante. Elle avait un bon ami, honnête garçon, mais timide, buraliste à X., qui lui faisait la cour par télégraphe.

— Superbe, cria quelqu’un, la légende est enfoncée, c’est l’histoire qui est romanesque.

— Ah ! voilà le mot de l’énigme, dis-je tout joyeux ; pour dire vrai, je m’en doutais.

— Il lui faisait si bien la cour qu’il se sont mariés dès lors.

— Par le télégraphe ? demanda une voix.

— Je ne plaisante pas, c’est très sérieux ; ils sont mariés à X. ; c’est le plus joli ménage qu’on puisse voir.

— Si vous aimez les histoires, dit un auditeur qui jusqu’alors avait gardé le silence, j’en sais une du même genre, mais un peu plus longue et compliquée.

— L’histoire, l’histoire, cria-t-on de toutes parts.

— Je vous avertis que c’est un peu long.

— Tant mieux.

— Si je vous ennuie, vous le direz, je n’y mets aucun amour-propre d’auteur.

— Allez toujours, nous verrons bien.

C’est ce récit que j’ai rédigé pour mes lecteurs.

I

La route du Simplon.

Une voiture découverte, attelée de trois chevaux, montait au petit pas la route célèbre de Brigue au col du Simplon. Elle contenait trois personnages fort différents : un vieux monsieur, à figure blême, rasé avec soin, ganté, coiffé d’un feutre gris très fin, et qui, sommeillant faute de mieux, s’éveillait de temps à autre pour maugréer en bon français contre la lenteur de l’attelage. En face de lui bâillait une femme de chambre qui ressemblait à toutes les femmes de chambre ; à sa gauche, à demi étendue, une charmante jeune fille ne dormait pas du tout. Ses grands yeux bruns, profonds, un peu tristes sous son front pensif, ne laissaient échapper aucun détail du paysage grandiose, sévère, montagnes, rochers déchirés, torrents écumeux, qui changeaient d’aspect à chaque contour de la route. De temps à autre, lorsqu’un site remarquable apparaissait, elle interrogeait le conducteur ; mais celui-ci, enfant de l’Italie, ne savait que le patois lombard et quelques mots d’allemand, et le Valaisan trapu, qui marchait à côté de lui, accompagnant le cheval de renfort, n’entendait pas un mot de la belle langue de Racine. La pauvre enfant en était donc pour ses frais, et sa curiosité ne faisait que croître en raison des inconnues qui surgissaient de toutes parts à mesure qu’elle s’élevait au-dessus du niveau banal de la plaine.

On sait que la route du Simplon, qui n’existe que depuis le commencement de ce siècle et dont la construction fut ordonnée par Napoléon Ier, est une des plus célèbres des Alpes par la beauté sauvage des sites qu’elle traverse sur le versant sud. Une particularité de cette route est de s’élever si brusquement du côté du nord, que le voyageur peut voir encore Brigue, son point de départ, au fond de la grande vallée du Valais, les montagnes qui dominent la rive droite du Rhône et plus loin, les grandes cimes de l’Oberland bernois, peu avant d’atteindre le col ou le point culminant du massif. C’est aussi sur ce parcours que le trajet durant l’hiver est le plus dangereux, aussi a-t-on multiplié les refuges, constructions massives, robustes, qui ont été les témoins de drames sinistres.

Depuis quelques heures, un jeune homme se tenait dans le voisinage de la voiture, tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt sur les flancs, comme un chasseur escortant un convoi, tantôt spéculant et coupant les lacets de la route par des sentiers escarpés qu’il gravissait au pas de course. C’était un beau garçon, élégant et souple, dont les traits et le port prévenaient en sa faveur ; il avait le teint uni, les yeux bleu foncé, les sourcils noirs, la barbe brune, bien plantée, la bouche expressive, ornée de dents superbes. Vêtu d’habits de toile, comme un membre du club alpin suisse, guêtré, sanglé, le sac au dos, le bâton à la main, coiffé d’un chapeau de paille, il cheminait avec une insouciance apparente, cueillant une fleur, cassant une pierre. Il guettait les oiseaux, consultait son baromètre de poche, mesurait la température des sources, couronnait son chapeau de roses des Alpes, et quand il arrivait sur la pointe d’un roc sauvage, il lançait dans l’air bleu les notes mélodieuses de sa voix.

S’il eût laissé faire ses jarrets vigoureux, depuis longtemps il aurait atteint les pentes neigeuses qui descendent du Monte-Leone, mais les yeux bruns qui brillaient dans le vetturino le retenaient malgré lui ; c’étaient deux astres dont il devenait peu à peu l’obéissant satellite.

— Qu’est-ce que cette neige là-haut, dit la jeune fille en s’adressant au cocher ; et elle désignait les montagnes du côté du nord.

— Che dite ?… dit l’Italien en ôtant son feutre noir tout bossué, et en montrant une double rangée de dents étincelantes au milieu de son visage brun.

— Je voudrais savoir ce que c’est que cette traînée de neige sale qui descend de ces cimes, répéta-t-elle en articulant chaque syllabe.

— Non capisco, signorina, non parlo francese

— Et vous, m’entendez-vous ? dit-elle au Valaisan.

— Nüt welsch, nilt, dit celui-ci en secouant la tête. La jeune fille, dépitée, se rejetait au fond de la voiture, lorsque le clubiste, brûlant ses vaisseaux, s’avança hardiment, la main au chapeau de paille, le visage couvert d’une juvénile rougeur.

— C’est le glacier d’Aletsch, mademoiselle.

— Vous parlez français, monsieur, quelle heureuse chance. Ah ! c’est donc là un glacier ; je m’en faisais une autre idée.

— Oui, c’est même le plus grand de nos Alpes.

— Je croyais que les glaciers étaient des cimes élancées couvertes de neiges éternelles.

— Pardon, mademoiselle, les glaciers sont formés par la neige qui glisse des hauts massifs par des couloirs vers le fond des vallées. À mesure qu’elle descend, cette neige se convertit en glace compacte.

— Comment, ce que je vois là en face de nous, c’est de la glace ?

— Parfaitement, mais la surface en est très irrégulière et présente l’aspect d’une mer agitée.

— D’où vient que cette glace paraît salie ?

— Les montagnes qui dominent le glacier s’éboulent incessamment ; les débris de toute sorte restent à la surface et y forment ces longues traînées qu’on nomme les moraines. Il est rare de rencontrer un glacier dont la glace soit entièrement pure ; mais lorsqu’on les voit par un beau soleil, avec leurs crevasses bleues et leurs mille ruisselets coupés de cascatelles, c’est une chose superbe.

— Encore une question, monsieur, et j’aurai fini de vous importuner : quelle est cette jolie fleur que vous avez à votre chapeau ?

— Oh ! ceci, dit-il en ôtant sa coiffure et en regardant avec amour la couronne de pourpre qui l’entourait, c’est la rose des Alpes, notre fleur nationale, un des symboles chéris de la patrie.

— Voilà bien les Suisses, dit le père en grommelant, ils sont tous un peu chauvins.

— Voulez-vous m’en donner une, puisque je ne puis pas en cueillir moi-même, dit la jeune fille souriant de l’enthousiasme du voyageur.

— Certainement, mademoiselle, prenez, prenez tout.

Et il arrachait joyeusement les brins de rosage et les jetait avec bonheur sur les genoux de l’étrangère. En s’approchant de la voiture, il y vit une paire de béquilles d’ébène, liées avec un cordon. Cette découverte le rendit sérieux.

— Merci, dit-elle, cette-fleur est gracieuse et charmante, mais ce n’est pas une rose.

— Non, c’est un rhododendron des hautes montagnes. Voyez ces petits buissons qui moutonnent sur les pentes gazonnées : il y a quelques semaines ils devaient être couverts de fleurs ; maintenant la saison est passée.

— Oui, oui, c’est quelque chose comme l’ajonc de la Bretagne et des falaises de la Normandie, dit le père, nous connaissons cela ; seulement l’ajonc a des fleurs jaunes et celui-ci a des fleurs rouges.

Ceci fut dit d’un ton péremptoire qui n’admettait point de réplique et pour briser l’entretien. Le jeune homme comprit et se retira derrière la voiture.

— Qu’est-ce que ce… quidam ? reprit le vieillard ; en voyage, et surtout dans un tel coupe-gorge, tu sauras qu’on n’adresse pas ainsi la parole au premier venu.

En ce moment, le Valaisan étendit son fouet vers une cime voisine, et commença en allemand un récit animé qu’il entremêlait de gestes expressifs.

— Comprends pas, dit le père d’un ton bourru, je vous dis que je ne comprends pas… Que me veut-il ce sauvage avec son baragouin ?

— C’être chamois, reprit le Valaisan, moi tuer zvei, et il élevait deux doigts, ja zvei, auf ein mahl ; puis il faisait mine d’ajuster un but avec son fouet… pouh !

Et de rire comme un bienheureux.

— Eh ! jeune homme, dit le Français en se dressant dans la voiture, comprenez-vous le jargon de cet individu ?

— Oui, il dit qu’il a tué deux chamois d’un coup de carabine sur cette montagne, qu’il nomme le Glyshorn.

— Ah ! c’est différent, j’ai cru qu’il cherchait à m’intimider par des menaces ; mais s’il le faisait il trouverait à qui parler.

— Vous n’avez rien à craindre, ces gens sont honnêtes ; d’ailleurs il est dans leur intérêt de ne pas molester les voyageurs.

— Très bien, très bien, n’empêche qu’un mauvais coup est vite fait, on vous roule dans le précipice après vous avoir dépouillé, et… ni vu ni connu… J’aime encore mieux les chemins de fer. Qu’est-ce qu’il dit encore, cet Helvétien ?

— Il dit que son père a été tué en abattant des sapins dans cet affreux couloir à notre droite ; c’est un endroit dangereux ; l’autre jour une voiture y a été précipitée, un accident ayant effrayé les chevaux.

— Horreur ! dit la jeune fille en couvrant son visage de ses deux mains.

— Croyez-vous, dit le vieillard au bout d’un moment de silence, croyez-vous que nos chevaux, qui me paraissent d’affreuses rosses, soient en état de prendre le mors aux dents ?

— Je ne sais où ils en trouveraient la force, dit le jeune Suisse en riant ; tout ce que vous pouvez demander, c’est qu’ils aient assez de tempérament pour se tenir sur leurs jambes jusqu’à ce soir.

— Qu’est-ce-que ces maisons de pierre, numérotées, d’un aspect sinistre, qu’on rencontre de distance en distance ; on dirait des postes de gardes-frontières.

— Ce sont les refuges où les voyageurs trouvent un abri durant les tempêtes qui mettent souvent leur vie en péril. En hiver, il se passe sur cette route des scènes effrayantes, un des conducteurs de la poste m’a raconté…

— Merci, jeune homme, si vous n’avez rien de plus divertissant à m’offrir dans ce lieu sauvage, je préfère en rester là.

Il tira son feutre mou sur son nez d’un air grognon pour simuler l’envie de dormir. La jeune fille compensa cette boutade par un aimable sourire. Comme ils arrivaient à un palier de la route, où les chevaux pouvaient trotter, l’Italien et le Valaisan sautèrent sur le siège et la voiture s’éloigna rapidement.

II

L’hôtel du Simplon.

Dès que les yeux bruns de l’étrangère eurent disparu, notre clubiste sentit sa bonne humeur s’évanouir ; les montagnes perdirent tous leurs charmes et les mélodies qu’il chantait avec tant d’entrain lui restèrent au fond de la gorge.

Il est vrai que le vent soufflait du col entre le Monte-Leone et le Fletschhorn, que ce vent était froid et qu’il entraînait avec lui d’épais brouillards qui voilaient le ciel jusqu’alors du plus bel azur ; le soleil disparut derrière les brumes menaçantes et quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber.

Il passa sans les regarder sous les galeries voûtées qui recouvrent la route dans les endroits exposés aux avalanches, rencontra le Valaisan ébouriffé qui ramenait à Brigue le cheval de renfort, passa devant l’hospice dont la façade sombre et percée de petites fenêtres est aussi avenante que celle d’une prison, et s’engageant dans le col qui forme le point culminant du passage, il descendit au pas de course, pour se réchauffer, vers le village de Simpelen situé un peu plus bas.

Ce village, perché à plus de 5000 pieds entre des pentes en partie boisées, tire sa subsistance des maigres pâturages voisins et du transport des marchandises d’Italie en Suisse. Les chalets de bois dont il se compose sont noircis par le temps et rappellent les blockhaus des pionniers américains. Au milieu de ces habitations alpestres s’élève une tour carrée construite en blocs grossiers comme les castels burgondes ; c’est l’hôtel de ville. En face est une hôtellerie, dont le calme placide en temps ordinaire n’est troublé qu’au moment du passage de la diligence, ordinairement accompagnée de plusieurs voitures supplémentaires. Alors la vieille auberge est méconnaissable ; tout remue, tout bourdonne ; les voyageurs affamés crient, appellent, frappent sur les tables, sur les verres, chacun veut être servi le premier, les sommeliers et sommelières courent, volent, perdent la tête devant cette invasion qui vient tantôt du nord, tantôt du sud. Heureusement, la table est mise d’avance, la salle à manger est enlevée d’assaut ; en un clin d’œil la soupe est expédiée et la moitié du dîner avalée au milieu du vacarme des cuillers, des fourchettes, sans qu’un seul mot soit prononcé par les convives. Chacun travaille pour son compte personnel sans s’inquiéter de son voisin ou de sa voisine, et met à profit de son mieux les trente minutes d’arrêt accordées aux voyageurs après la pénible ascension de la montagne.

Dans ce village sans agriculture, sans industrie, perdu au milieu d’austères solitudes, le passage de la diligence fédérale est un événement ; tous les oisifs, tous ceux qui cherchent une aubaine, les voituriers, les guides, les porteurs, les conducteurs de mulets sans préjudice des contrebandiers, forment des groupes autour de l’escalier de pierre de l’auberge ; les femmes avec leurs marmots sur les bras regardent de loin ; on compte les étrangers ces oiseaux de passage dont on désire attraper une plume, on fait des conjectures sur leur fortune, leur nationalité ; on raille leur figure, leur allure, leur accoutrement, et quand les lourdes voitures se sont mises en branle avec accompagnement de coups de fouet et de grelots, chacun s’en retourne dans son chalet avec une provision d’émotions pour toute la journée.

Lorsque notre jeune touriste arriva devant l’hôtel, la plupart des curieux avaient été mis en déroute par la pluie ; la place ne contenait que des voitures, parmi lesquelles il remarqua, non sans émotion, le vetturino rouge de Pietro Franchi ; les chevaux étaient dételés, la capote relevée ; il en fit le tour pour constater qu’il était vide.

Cette vue lui rendit la joie qu’il avait perdue et il monta en sifflant l’escalier de l’auberge. Grande fut sa surprise en entendant le vacarme qui partait de la salle à manger ; il en franchit le seuil en hésitant ; il ne s’attendait pas à trouver une telle foule de convives dans cette solitude, et il cherchait avec inquiétude parmi ces gens affairés et bruyants le doux visage de l’inconnue. Lorsqu’il fut dans cette atmosphère chaude, saturée de l’odeur des victuailles, où retentissaient tous les idiomes, où personne ne faisait attention à lui, il se retira dans un coin et se constitua en état d’observation.

Le dîner tirait à sa fin ; les uns humaient en hâte une tasse de café, d’autres payaient leur écot en discutant sur le change des monnaies, les dames faisaient main basse sur le dessert et en garnissaient leur sac et leurs poches ; enfin ceux qui sortaient allumaient leur cigare.

Bientôt il ne resta plus dans la salle que la table en désordre sur laquelle bourdonnaient des milliers de mouches. Au dehors la pluie tombait à torrents, ruisselait sur les vitres et fouettait les énormes voitures prêtes à partir avec leur chargement. Les conducteurs, les postillons endossaient lentement leur large manteau gris et approchaient l’allumette de leur pipe avec la gravité commandée par la circonstance.

— Est-ce que tout le monde y est ? dit le conducteur en chef.

— Oui, répondirent à la file les postillons.

— Eh bien, en route.

— Hue ! Vorwærts.

Puis un grand coup de fouet et le convoi disparut derrière un rideau de pluie.

Notre touriste, debout à la fenêtre, avait assisté à ce départ et regardait tomber l’averse sans quitter des yeux la voiture aux coussins rouges.

— Que désirez-vous, monsieur ? dit une voix derrière lui.

C’était une sommelière occupée à desservir qui s’apercevait enfin de la présence d’un nouveau venu.

— Quelque chose à manger, si c’est possible.

— Êtes-vous pressé ?

— C’est selon, pourquoi ?

— Les voyageurs de la poste ont tout dévoré, il faut cuisiner à nouveau ; ils ont donné un joli coup de dents.

— Servez-moi un morceau de pain et de la viande froide, un œuf, n’importe quoi, cela m’est égal.

— Attendez, il y a là un monsieur et une dame qui vont en Italie ; ceux-là n’ont pas dîné, leurs chevaux doivent se reposer deux heures.

— Ah ! fort bien, dit le jeune homme qui se sentit rougir, je veux bien dîner avec eux ; en ce cas j’attendrai.

« Quelle chance, se disait-il en arrangeant sa cravate devant la glace, je dînerai avec elle. »

Puis, profitant d’un moment où on le laissait seul, il déboucla son sac, passa un habit propre, donna un coup de peigne à ses cheveux châtains et attendit l’événement.

— Monsieur a traversé la montagne à pied, dit la sommelière qui allait et venait rangeant la table ; elle avait remarqué que notre touriste était un beau garçon, et les beaux garçons ne lui étaient pas indifférents.

— Oui, je suis parti de Brigue à six heures, j’ai déjà sept heures de marche dans les jambes et un appétit conforme.

— Et vous allez continuer par cette pluie ?… connaissez-vous les gorges de Gondo ?

— Non ; la route n’est-elle pas bonne ?

— Si, la route est bonne, mais la pluie peut la gâter ; il y aura des cascades partout.

— Tant mieux, j’aime beaucoup les cascades.

— Vous en jugerez autrement quand vous aurez vu les avalanches de pierres et de terre qu’elles jettent à travers le chemin. Quelquefois on peut à peine passer ; vous feriez mieux de coucher ici, nous avons de bons lits, et vous partirez demain.

— Merci de l’avis ; mais… ces voyageurs qui doivent dîner bientôt, où sont-ils ?

— Dans la chambre voisine.

— On n’entend aucun bruit.

— Dame, ils ne crient pas comme ceux de la poste ; et puis la jeune demoiselle n’a pas l’air d’être vaillante. Voilà la table qui est mise, je vais les appeler.

Le jeune homme donna encore un coup d’œil à sa toilette, et attendit, le cœur palpitant.

Au bout de quelques minutes, la domestique rentra avec une mine contrariée.

— Il vous faudra dîner seul ; ces étrangers ont demandé d’être servis dans leur chambre.

Toutes les neiges du Fletschhorn seraient tombées sur la tête du touriste qu’il n’eût pas éprouvé un saisissement plus désagréable. Incapable de prononcer une parole, il se leva, ouvrit la fenêtre et aspira l’air vif qui descendait des hauteurs. Cela lui fit du bien, mais, dès qu’il fut à table, cette grande salle vide, ces milliers de mouches qui l’assaillaient sans relâche, jusqu’au babil de la sommelière empressée à le servir, tout contribuait à l’exaspérer. Il avala son dîner en maugréant contre les pères grincheux qui tyrannisent leurs filles, et dès qu’il eut fini, malgré les efforts de la sommelière pour le retenir, il paya son écot, chargea son sac sur ses épaules, et partit.

— Déjà en route, lui dit le voiturier italien qui flânait autour de sa voiture, allez-vous coucher à Iselle ?

— Je ne sais pas, je marcherai aussi longtemps que mes jambes voudront bien me porter.

— Vous connaissez le pays, sans doute ?

— Non, je vais à l’aventure, pour me procurer des surprises.

— Il y a surprise et surprise, dit Pietro du ton d’un oracle, en branlant la tête.

— Je suis payé pour le savoir, mais c’est comme cela.

— Si monsieur veut monter sur le siège, il y a de la place, je ne demanderai pas cher ; nous allons à Domo encore ce soir ; c’est loin, sept à huit lieues.

— Voyager avec ce vieux bourru, ma foi non.

— Vous ne le regarderez pas ; je puis prendre qui je veux à côté de moi ; songez-y, signor, jusqu’à Domo c’est loin, vous serez bien aise ce soir.

Et le Lombard obséquieux le suivait, le chapeau à la main, en lui adressant ses plus gracieux sourires.

— Ne vois-tu pas que tu m’ennuies ; va au diable avec ton berlingot.

La pluie avait cessé, mais le ciel restait sombre ; on respirait un air âpre et humide ; des brouillards rampaient sur les flancs des montages, s’accrochant aux sapins et aux rochers. À mesure que le jeune homme descendait, il voyait la vallée se resserrer et prendre l’aspect d’une gorge sauvage au fond de laquelle on entendait les eaux tumultueuses de la Diveria. D’énormes rochers noirâtres entassés les uns sur les autres et dont les étages supérieurs se perdaient dans les brouillards menaçaient sa gauche ; l’eau ruisselait du haut de ces noirs escarpements de granit et tombait en cascades sur le bord de la route. À sa droite s’élevaient des pics aux formes hardies dont l’aspect changeait à chaque instant. Aucun être humain n’apparaissait dans cette solitude écrasante ; seul, un oiseau de proie planait dans l’étroite ouverture qui laissait voir le ciel.

Que faire en un tel lieu sinon marcher à grandes enjambées. C’est ce que faisait notre voyageur, lorsqu’il fut tiré de ses pensées par un bruit de grelots qui se rapprochait ; il se retourna, c’était l’Italien avec son équipage. La voiture était fermée à cause de la pluie qui recommençait de plus belle. L’automédon, enveloppé d’une capote militaire grise doublée de rouge, trônait sur son siège comme un empereur romain. Lorsque la voiture passa, un doux visage apparut à la portière et le salua du plus aimable sourire.

— Signor, lui dit le cocher sans lui garder rancune, il y a une place, vous savez, c’est loin jusqu’à Domo.

Le jeune homme salua de la main, mais refusa de monter ; un moment après il s’en repentit.

III

Les gorges de Gondo.

La colère lui donnant des ailes, notre piéton se mit à arpenter son chemin avec une sorte de rage ; il ne faisait attention ni à la pluie qui abîmait son chapeau de paille, ni aux flaques dans lesquelles il pataugeait comme un échassier.

Soudain, il entend des cris qui dominent le bruit de la pluie, des cascades et du torrent ; il double le pas, prêtant l’oreille avec anxiété. Un contour de la route limitait sa vue ; le contour franchi, il vit un spectacle qui le glaça d’effroi. À une portée de fusil, la voiture aux coussins rouges était arrêtée à l’extrême bord de la chaussée, une des roues suspendue sur le précipice, les chevaux étendus à terre sans mouvement. Le vieux Français, tête nue malgré la pluie, tenait l’Italien par la cravate et le secouait d’un bras vigoureux en agitant le fouet qu’il lui avait arraché.

— Canaille, criait-il d’une voix de tonnerre, tu as voulu nous assassiner, je m’en vais te casser la tête.

— Miséricorde, disait l’Italien à genoux au milieu du chemin, par la madone, je n’en puis rien, je suis innocent.

— Tu as voulu nous jeter dans le torrent ; Blanche, donne-moi mes pistolets.

— Attendez-moi, hurlait le voyageur en courant à perdre haleine, attendez-moi, je suis à vous.

— Mon père, ne lui faites pas de mal, disait Blanche en joignant les mains.

— Qu’est-il arrivé ? dit le touriste, portant provisoirement un grand coup de poing sur le feutre noir du Lombard. Le feutre vola à quinze pas et découvrit la face inondée de larmes de son propriétaire, qui jurait par le sang de la madone, par le corps de Bacchus, par tous les saints du calendrier, qu’il était innocent.

Les deux chevaux gisaient par terre ; l’un paraissait mort, le sang sortait de plusieurs blessures et coulait avec la pluie dans les ornières ; sa langue décolorée sortait de sa bouche ; l’autre faisait de temps à autre d’inutiles efforts pour se relever. Dans la voiture, la femme de chambre était évanouie ; Blanche, les mains jointes, ne cessait de répéter :

— Au nom de Dieu, dételez les chevaux, sinon je vais rouler dans le précipice.

— Monsieur, dit le touriste, je me nomme Paul Hubert, je suis Neuchâtelois, je prends parti pour vous, les autres n’ont qu’à venir.

— Quels autres ? dit le vieillard en ouvrant des yeux effarés, où sont-ils ?

— Là, derrière vous, dit Hubert, il paraît que cela se complique.

— Ah ! un guet-apens !… Blanche, mes pistolets…, jeune homme, prenez-en un…, je me mets derrière la voiture pour mieux ajuster.

Tout cela était dit d’une voix entrecoupée, interrompue par des hoquets convulsifs. Il voyait avec horreur deux individus de mauvaise mine, la veste de velours sur l’épaule, le feutre noir sur les yeux, qui sortaient des rochers et s’avançaient sournoisement.

Le postillon, à genoux dans la boue, levait les mains vers le ciel.

— Miséricorde, ne me tuez pas, je veux tout expliquer.

— Monsieur Hubert, monsieur Hubert, m’entendez-vous, dételez les chevaux, criait Blanche.

Le brave garçon avait déjà soulevé la voiture pour la ramener au milieu de la route et, l’ayant fixée en serrant le frein, il s’avança vers les intrus.

— Qui êtes-vous ? que voulez-vous ? dit-il en allemand et en italien.

— Nous sommes les cantonniers de cette section, nous venons vous offrir nos services, mais nous n’osons avancer à cause de ce monsieur.

Ils désignaient le terrible vieillard qui, un révolver dans chaque main, menaçait à la fois Pietro Franchi et les indigènes.

— Ah ! ah ! disait-il hors de lui, une embuscade, un coup monté, voici les compères qui sortent de leur caverne de brigands ; dites à cette vermine que j’ai douze coups à tirer.

— Calmez-vous, monsieur, dit Paul en riant, et remettez vos pistolets dans leur étui, ces hommes sont des employés valaisans qui viennent à notre aide.

— Vous croyez cela ? regardez-les… des faces patibulaires…

— Eh bien, vous avez raison, c’est plus prudent ; surveillez ces oiseaux noirs pendant que nous examinerons l’équipage qui me paraît en mauvais état.

On détela les chevaux, on eut bien de la peine à les remettre sur leurs pieds ; un seul était blessé grièvement ; il avait les genoux couronnés, une jambe entaillée par un fer, sa tête avait donné contre une bouteroue. Tout son corps tremblait et il paraissait évident que jamais ce pauvre animal ne pourrait être attelé à la voiture.

— Excellence, dit l’Italien en passant avec amour sa main sur l’échine noueuse du bidet, j’ai eu tort de l’atteler pour une si longue course ; il est vieux, il a plus de trente ans, on ne sait pas exactement son âge ; mais c’est un hongrois qui a servi avec honneur dans la cavalerie, et ces hongrois, ça vit éternellement. J’ai cru qu’il irait toujours… ah ! j’en suis bien puni.

— S’il est vieux, ce n’est pas une raison pour le laisser périr, dit Paul en ouvrant son sac et en déchirant une de ses chemises pour en faire des compresses. Il nous faudrait de l’eau, dit-il aux cantonniers.

Ceux-ci apportèrent un bidon rempli à la cascade voisine.

— Nous allons faire un pansement, reprit Hubert, et si le blessé ne peut pas marcher, nous le laisserons ici et nous continuerons la route avec un seul cheval.

— Abandonner le hongrois ! dit Pietro, il ne le souffrira pas ; ces bêtes ont de l’honneur, elles vont tant qu’il leur reste un souffle. Je vous prie, accordez-lui une demi-heure de repos pour reprendre ses esprits, vous verrez qu’il trottera jusqu’à Domo.

— Impossible, dit Paul en haussant les épaules.

— Sur mon âme, signor, vous ne connaissez pas ces bêtes, vous ne les connaissez pas.

Le vieillard assistait à ce colloque sans y rien comprendre, il tenait toujours ses révolvers, mais à mesure que la scène prenait un caractère plus paisible, il les dissimulait derrière son dos, comme s’il en avait honte. Quant à sa fille, tout affairée qu’elle fût à rappeler à la vie sa suivante, elle ne perdait pas un détail de ce qui se passait et remarquait l’activité, la présence d’esprit, le savoir-faire du jeune Suisse. Lorsque leurs yeux se rencontraient, elle éprouvait un embarras qui la faisait rougir et perdre contenance.

— Monsieur Hubert, dit le vieillard, vous êtes un brave garçon, je me nomme Lebel, de Nancy, fabricant retiré, voilà ma fille, Mlle Blanche Lebel. Maintenant que les présentations sont faites, voulez-vous me dire ce que vous avez résolu.

— Prendre patience, dit Hubert en s’inclinant. Pietro ne veut pas abandonner son blessé et affirme que dans une demi-heure l’attelage pourra se remettre en route. Je proposais de partir avec un seul cheval, mais il supplie qu’on n’en fasse rien.

— Attendre, ici à la pluie : il y a déjà assez longtemps que nous y sommes ; je suis tout mouillé, transpercé, le froid me gagne, il ne fait pas chaud dans les montagnes, brr…

— Ces hommes, qui sont des cantonniers, disent que leur cahute est à deux pas, parmi les blocs ; ils ont du feu.

— Fort bien, mais je ne puis laisser ma fille seule sur la route.

— Mademoiselle nous accompagnera, dit Paul en hésitant.

— C’est qu’elle est malade, elle ne peut pas marcher, voilà ce qui m’a mis hors de moi à la vue de l’accident. C’est pour elle que nous allons en Italie.

— C’est donc pour elle ces béquilles, se dit Hubert tout triste.

— Si ce n’est que cela, dit Jeannette, la femme de chambre, complètement remise, si monsieur veut m’aider nous pouvons la porter.

Ainsi fut fait et Paul Hubert eut la satisfaction inexprimable de la tenir dans ses bras et de la porter comme un enfant dans le gîte des cantonniers.

Cet établissement, sauvage comme le site qui lui servait de cadre, était une sorte de caverne sous la saillie d’un rocher ; quelques ustensiles épars autour du loyer, quelques pierres en guise de siège, un peu de paille de maïs dans un coin et c’était tout. Le bois ne manquait pas ; on ranima le feu ; M. Lebel se tournait et se retournait devant la flamme avec satisfaction.

— Je renais à la vie, oui, je renais, disait-il en riant, je perds la moitié de ma valeur quand le froid me saisit ; quelle bonne idée d’avoir songé à ce feu ! C’est que ce n’était pas gai de voir tomber ces chevaux comme des capucins de carte à deux doigts de l’abîme. J’en suis encore tout… chose… Et vous croyez, jeune homme, que les chevaux pourront continuer…

— Le conducteur le dit.

— Pouvez-vous comprendre qu’on ose atteler des chevaux âgés de plus de trente ans pour franchir de telles montagnes et côtoyer des précipices qui vous donnent la chair de poule ! Oh ! ces Italiens, ça n’a pas de sentiment. Et puis, voyez-vous cet attelage d’ancêtres s’écroulant sur une route superbe, car la route est superbe, on ne peut le nier, une œuvre de Napoléon-le-Grand. Quand je raconterai cela en France, personne ne me croira.

La pluie avait cessé et les nuages noirs qui pesaient sur la gorge se dissipaient par degrés et faisaient place au soleil. On attela les chevaux dont on avait noirci les plaies pour les dissimuler, et qui marchaient tant bien que mal, on baissa la capote de la voiture, et, après avoir remercié Paul Hubert et donné une gratification aux cantonniers, M. Lebel donna l’ordre du départ.

Blanche avait vu l’expression de tristesse du jeune homme lorsqu’il avait chargé son sac et pris son bâton pour continuer son voyage solitaire.

— Monsieur Hubert, dit-elle, vous nous avez rendu un grand service, et nous avons retardé votre marche ; il est juste de vous faire regagner le temps perdu ; veuillez monter dans la voiture, il y a place pour quatre personnes.

— Merci, mademoiselle, je vous rends grâce.

— Craignez-vous un nouvel accident ?

— Non, pas cela, dit Paul tout troublé.

— Et si je vous en prie, le ferez-vous ?

— Oui, mais laissez-moi monter sur le siège à côté du cocher, chacun s’en trouvera mieux.

Il était près de cinq heures ; à mesure qu’ils descendaient ils s’éloignaient de la zone pluvieuse ; le ciel devenait de plus en plus serein, l’air plus tiède, la vallée plus ouverte et moins sauvage. Chacun était content, les chevaux reprenaient peu à peu leur allure, Pietro leur faisait des promesses magnifiques s’ils arrivaient sains et saufs à Domo, et Paul Hubert ruminait l’éternel roman du premier amour.

C’est ainsi qu’ils franchirent la frontière marquée par deux chétives constructions portant les écussons des deux États. Paul Hubert, dans son enthousiasme, ne put s’empêcher de saluer avec énergie la croix fédérale.

— Et vous, dit-il à Pietro, vous n’avez rien à dire à ce symbole de l’Italie une et régénérée.

— Qu’est-ce que cela me fait, en ai-je retiré le moindre profit ? Ça, c’est l’affaire des grands seigneurs qui savent toujours trouver du foin au râtelier. Pour moi, tout au contraire, je paie plus d’impôts qu’autrefois et mes gains ont diminué.

— Un citoyen doit savoir faire des sacrifices sur l’autel de la patrie, lorsqu’après avoir été asservie elle est devenue indépendante et forte.

— Permettez, je ne suis pas citoyen, je suis en premier lieu voiturier.

— Enfin, n’êtes-vous pas fier d’être Italien et de n’avoir plus à obéir à des Allemands ?

— Je ne serai fier que quand j’aurai fait fortune : pour les Allemands n’en dites pas de mal, ils avaient du bon ; ils faisaient rouler les voitures et me faisaient gagner de l’argent.

— Enfin le joug de ces étrangers, de ces Tedeschi, n’était-il pas insupportable, n’étiez-vous pas révolté d’entendre leur langue barbare ?

— Ma foi non ; ils ne m’ont jamais fait de mal, et j’ai appris l’allemand sans aucune difficulté.

Renonçant à faire vibrer la corde du patriotisme dans ce cœur de palefrenier, Paul Hubert, pour se consoler de sa défaite, tourna la tête vers Blanche qui lui sourit.

— Comment vous trouvez-vous ? dit-il à voix basse.

— Très bien ; et l’expression qui accompagna ces mots signifiait : je me trouve parfaitement heureuse.

Comme il s’oubliait dans sa contemplation, il vît les paupières closes de M. Lebel s’entr’ouvrir et, dans leur intervalle, passer un regard froid et aigu qui lui donna à réfléchir.

À Iselle, où il fallut exhiber les bagages, la douane, sévère à l’égard des nationaux, se montra pleine d’égards pour des étrangers ; les officiers firent même une dépense inusitée de courbettes et de sourires à l’adresse de la belle jeune fille qui venait visiter leur pays. Malgré tous les pronostics, les chevaux continuèrent à courir comme si l’un d’eux n’eût pas été sur le point de trépasser, si bien qu’on déclara le hongrois immortel comme les dieux de l’Olympe ou les membres de l’Académie. La vallée s’élargissait, on rencontrait çà et là des cassines de pierres couvertes de tuiles rondes, des châtaigniers, des figuiers en plein vent, des treilles courant sur des soutiens de granit ; on croisait des paysans montés sur de hautes charrettes à deux roues, des femmes assises sur des ânes, ou des mulets dont la tête était ornée de houppes rouges ou bleues. À mesure que la chaleur augmentait, des tourbillons de taons et de mouches assaillaient les chevaux et s’attachaient à leurs blessures.

Tout à coup Pietro se retourna et, montrant avec son fouet une large vallée circulaire entourée de montagnes, dans laquelle la route débouchait, il dit :

— Voilà Domo-d’Ossola ; nous y serons dans une demi-heure.

— Et ce grand pont sur la rivière, en deçà de la ville ? dit Paul.

— C’est le célèbre pont de Crevola sur la Toce.

Le soleil s’inclinant vers le massif du Mont-Rose, ses derniers rayons remplissaient cette grande vallée d’une poussière d’or et de pourpre au milieu de laquelle scintillaient des dômes d’église et des aiguilles de clochers ; au delà, les montagnes bleues prenaient des tons adoucis de gris rose et de lilas. On se sentait en Italie.

La voiture s’arrêta à l’hôtel de la Poste et les voyageurs mirent pied à terre sous les yeux des oisifs, officiers, gendarmes, qui ne manquent jamais dans une petite ville italienne ; chacun prit ses effets et s’occupa de son logement.

— Monsieur Hubert, recevez mes remerciements pour l’assistance que vous nous avez donnée, dit M. Lebel en tendant la main au jeune Suisse ; si jamais vous passez à Nancy, voilà mon adresse, venez nous dire bonjour.

Il lui remit sa carte et disparut dans les escaliers de l’hôtel. On transportait Blanche au premier étage, elle put encore lui faire un signe d’amitié et il se trouva seul dans la cour, sa carte à la main.

Il comprit que tout était fini et il monta dans sa chambre qui donnait sur la campagne. Elle était brûlante, il ne put y tenir. Ne sachant que faire, il descendit dans la salle à manger, vaste pièce voûtée, peinte à fresque et traversée par des courants d’air ; on lui servit à dîner à l’italienne ; il lut les journaux pour tuer le temps, mais il eut beau guetter, personne ne parut.

La nuit fut pénible, il faisait une chaleur affreuse, et, pour ne pas étouffer, le pauvre Hubert commit l’imprudence de laisser sa fenêtre ouverte ; les cousins entrèrent à l’aise et le harcelèrent jusqu’au matin de leur bourdonnement et de leurs piqûres ; d’autres ennemis âpres à la curée contribuèrent encore à le tenir éveillé. Ce fut une délivrance lorsqu’il vit l’aube blanchir le ciel du côté de l’orient ; il boucla son sac, prit son bâton et, comme il avait réglé ses comptes la veille, il sortit de l’hôtel après avoir examiné chaque fenêtre, s’attendant à voir apparaître un visage toujours présent à son souvenir. C’est avec regret qu’il quitta cette demeure où reposait un être qui avait touché son cœur par sa douceur, sa confiance, sa beauté ; il ressentait pour elle cette compassion attendrie d’une mère pour son enfant chéri, à qui elle voudrait mesurer l’air et la lumière et l’abriter contre tous les maux d’ici-bas. Bien qu’il la connût à peine, il se croyait nécessaire à son bonheur.

Après bien des hésitations il gagna la campagne et se dirigea vers le lac Majeur.

IV

La villa Stanley.

Le lac Majeur étroit et bordé de hautes montagnes dans une grande partie de sa longueur, s’élargit à l’embouchure de la Toce[6] et prend un aspect particulier. C’est là que se trouvent les îles Borromées et, dans le voisinage, Pallanza, Intra, Baveno, Stresa, Belgirate, lieux bien connus comme stations de touristes de toutes les nations. Ils sont aussi l’objectif d’une foule de voyages de noces entrepris par d’heureux couples qui, depuis longtemps, se sont promis de savourer ensemble la coupe du bonheur dans ces lieux consacrés par la poésie. Les grands hôtels, les pensions d’étrangers n’y font pas plus défaut qu’au bord du lac des Quatre-Cantons, et les villas coquettes, bâties surtout par des étrangers, montrent leurs façades roses, leurs terrasses élégantes, leurs jardins, au milieu de la verdure intense des châtaigniers qui couvrent le penchant des montagnes.

C’est dans une de ces villas que je veux introduire le lecteur ; elle s’élève en face des îles sur les pentes du Monte-Monterone, dont l’ample massif, élevé de plus de quatre mille pieds, sépare le lac Majeur du lac d’Orta. Construite par un Anglais fort riche et qui conçoit les choses en grand, n’allez pas vous la représenter comme un gentil cottage blotti entre les grands arbres de la grève et mirant son pignon dans l’eau ; c’est une immense construction, dans le style de la renaissance, avec tours, tourelles, pavillons, terrasses et les accessoires obligés. On y travaille depuis plusieurs années et le palais n’est pas encore terminé. Le propriétaire y ajoute sans cesse, démolit, modifie, perfectionne ; où s’arrêtera-t-il, personne ne le sait. Pour le moment, il est en train de bâtir une usine à gaz pour son usage particulier et une chapelle somptueuse, où un révérend, attaché à sa maison, célébrera le culte anglican. Un orgue est déjà placé dans le petit temple, mais le moteur hydraulique d’un système particulier qu’il prétend employer pour mettre en jeu les soufflets suscite difficultés sur difficultés ; il a même sur les bras un procès intenté par son voisin pour la propriété d’un ruisseau qui doit alimenter son moteur. Mais comme le procès s’envenime et traîne en longueur, il a fait venir de Mulhouse une machine à vapeur perfectionnée, que deux ouvriers alsaciens sont en train de monter, et qui élèvera l’eau du lac dans un réservoir supérieur pour le service des jets d’eau, des étangs où il fait de la pisciculture et pour l’arrosage des jardins. Enfin, sir William attend un ingénieur, qui doit installer toute une série d’appareils électriques des plus variés pour le service de la villa.

La journée a été brûlante, néanmoins sir William n’a pas cessé d’activer ses ouvriers ; tantôt à l’usine à gaz, au bord du lac, où les chaudronniers rivent à grand bruit les plaques de tôle du gazomètre, tantôt à la chapelle que les sculpteurs et les peintres couvrent d’ornements délicats. Cet homme de fer ne connaît pas la fatigue, il veut que tout son monde se remue et que chaque jour soit marqué par un travail accompli ; il ne garde dans ses chantiers que les ouvriers d’élite, qu’il paie bien, et renvoie sans pitié les flâneurs ou ceux dont la main n’a pas le degré d’habileté qu’il réclame. Son œil perçant, infaillible, ne laisse passer aucune erreur, aucune faiblesse, il exige la perfection et, comme il récompense généreusement le mérite, il obtient des résultats surprenants. Vers le soir son agitation augmente ; il a expédié un bateau à Pallanza, et il en attend le retour avec impatience. Debout sur la terrasse qui domine le lac, il interroge la surface de l’eau, et manie ses jumelles avec les allures brusques des hommes habitués au commandement.

— Edward, crie-t-il tout à coup en anglais à un personnage invisible, les voici ; avez-vous tout préparé ? Vous veillerez à ce qu’il ne manque rien.

— Yes, sir, dit une voix partant d’une fenêtre ouverte ; tout est prêt.

— Je vais le recevoir, s’il faut du renfort pour porter les bagages, je ferai un signal.

Le voyageur qu’on est allé quérir et qui traverse le lac en cet instant, n’est autre que Paul Hubert, envoyé par la fabrique de télégraphes de Neuchâtel pour poser les appareils électriques impatiemment attendus. Il s’est arrêté à Pallanza, où des employés de la même fabrique sont occupés à terminer l’installation des sonneries dans un grand hôtel construit depuis peu. C’est de là qu’il amène les caisses contenant tout le matériel et les outils nécessaires à ses travaux. La soirée est belle, le soleil près de disparaître dans l’échancrure du Simplon jette sur les eaux, sur les îles, sur les montagnes des teintes dorées et violettes d’une douceur inexprimable. Abrité sous la marquise blanche et bleue d’un élégant canot, séduit par la beauté du site, notre voyageur se laissait aller à la nouveauté de ses impressions et se croyait transporté dans un monde magique qu’un coup de baguette pouvait faire évanouir.

— Soyez le bienvenu, dit sir William en tendant la main au jeune homme lorsque le canot eut touché la rive, c’est monsieur Hubert.

— Oui, monsieur.

— Je suis William Stanley ; avez-vous fait un bon voyage ?

— Très intéressant.

— Êtes-vous fatigué ?

— Pas trop, bien que j’aie fait le trajet à pied.

— Dans les montagnes, c’est bien, mais de Domo-d’Ossola ici, c’est du temps perdu.

— Je tâcherai de le regagner.

— Bien, bien, nous avons beaucoup à faire ; j’ai toute sorte de projets ; si vous entrez dans mes vues, je vous garderai longtemps.

En disant ces mots, il fixa ses yeux gris sur le jeune arrivant, qui se sentit frissonner sous l’éclair de ce regard.

— Je ferai de mon mieux, dit modestement le jeune Suisse ; avant tout, il importe de mettre mes bagages en lieu sûr.

— Vous aurez un atelier, une forge à votre disposition ; au fait, ce n’est pas la place qui manque ici. Pendant que mes gens transporteront ces colis, allons faire connaissance avec votre futur laboratoire.

À mesure qu’il parcourait les jardins, les terrasses, les cours, les corridors des divers bâtiments, la surprise de Paul devenait de la stupeur ; il n’avait aucune idée d’un tel faste, et se demandait ce qu’il allait devenir avec ses habitudes rustiques, au milieu de cette opulence et comment il s’y prendrait pour satisfaire son nouveau patron.

Ce patron lui-même n’était pas un personnage ordinaire ; grand, fort, taillé à coups de hache, les épaules anguleuses, les mains épaisses et velues, le corps décharné, il n’avait nullement l’apparence d’un grand seigneur, mais plutôt celle d’un robuste ouvrier. De son visage on ne voyait que le nez, entouré d’une barbe rouge longue et rude ; mais ce nez aquilin avait une courbure magistrale et il était surmonté de deux yeux, étincelants. Il y avait loin de ses vêtements de coutil, larges et flottants, à la toilette d’un dandy. Le mouvement, l’action étaient ses éléments ; le repos, que tant de mortels appellent de leurs vœux, l’eût tué ; plutôt que de rester oisif, il eût démoli son château pour en bâtir un autre. Son esprit cultivé, chercheur, toujours en éveil, lui suscitait mille projets, mille combinaisons nouvelles et originales. On disait qu’il avait acquis son énorme fortune dans les Indes, en construisant des chemins de fer dans des lieux qu’on jugeait inaccessibles, et il avait rendu au gouvernement de tels services dans la révolte des Cipayes, par son énergie et son indomptable audace, qu’on lui avait accordé comme récompense le titre de baronnet. De retour dans sa patrie, sa femme, née dans l’extrême Orient, n’avait pu supporter le climat de l’Angleterre ; ils avaient fini, après de longues recherches, par s’établir au bord du lac Majeur, où la santé de lady Stanley, toujours chancelante, semblait en voie de s’améliorer.

En face d’un tel homme, conserver son indépendance était chose difficile ; le caractère neuchâtelois, naturellement réservé, vint en aide à Paul Hubert et lui fit prendre dès l’abord une position qui devait le préserver des déboires auxquels s’exposent ceux qui se jettent à la tête de leurs supérieurs pour capter leurs bonnes grâces. Il résolut de parler peu, d’écouter beaucoup, d’observer, de ne promettre que ce qu’il pouvait tenir, et de remplir son devoir coûte que coûte.

Cette décision était d’autant plus opportune que, dans le trajet du débarcadère à l’atelier, M. Stanley avait déjà trouvé moyen d’énoncer une douzaine de projets pour la réalisation desquels il comptait mettre à contribution les talents de son nouvel ingénieur. Celui-ci riait dans sa barbe et se demandait ce qu’il adviendrait de toute cette véhémence. « Voyons d’abord l’atelier, y trouverai-je seulement une enclume et un bon étau ? »

Il y trouva mieux que cela ; situé au rez-de-chaussée d’un bâtiment au nord, bien éclairé, bien aéré, donnant sur un jardin, l’atelier était abondamment pourvu des appareils essentiels : forge, tours, laminoir, machine à raboter, à percer, rien n’y manquait et les outils étaient de premier choix.

— À la bonne heure, dit-il en souriant de contentement, on peut faire quelque chose ici.

— Cela vous plaît ? tant mieux ! J’ai déjà eu plusieurs mécaniciens, dont quelques-uns se donnaient pour des ingénieurs, mais la plupart étaient des vaniteux, des flâneurs ou des imbéciles ; j’ai tout renvoyé, vous serez donc le maître de céans. Maintenant, allons voir votre chambre.

Il conduisit Paul dans une des tourelles du manoir ; après avoir gravi un escalier tournant, il entra dans une jolie pièce, meublée simplement, mais où rien ne manquait et dont les fenêtres donnaient l’une sur le lac, l’autre sur le village tout voisin de Baveno. Cette vue était splendide. À côté de la chambre à coucher, une petite salle de bain servait en même temps de cabinet de toilette ; ses effets s’y trouvaient déjà installés et en ordre.

— J’ai pensé que cet appartement vous plairait, à cause de la vue et aussi parce qu’il est indépendant ; on vous remettra une clef de la tour. Si vous désirez un autre logement, ne vous gênez pas, nous avons de quoi vous satisfaire.

— C’est plus que je n’attendais et je vous remercie.

— Vous aurez un domestique à vos ordres.

— Oh ! monsieur, je n’en ai pas besoin, j’ai l’habitude de me servir moi-même.

— Comme vous voudrez. Montez-vous à cheval ?

Hubert ne savait que répondre, faute de voir le rapport qui pouvait exister entre les appareils électriques et l’équitation.

— Allons, vous devez savoir monter à cheval, tout jeune homme doit monter à cheval : vous aurez tous les jours une monture à votre disposition. Vous verrez mes chevaux. Savez-vous ramer ?

— J’ai été élevé au bord d’un lac.

— Bien, vous aurez un canot Lisez-vous ?

— Beaucoup.

— Vous aurez des livres ; allons voir ma bibliothèque, vous choisirez ce qui vous plaira.

La bibliothèque était encore mieux montée que la forge ; des milliers de volumes reliés avec un goût sévère en couvraient les rayons.

— C’est superbe ! dit Paul avec enthousiasme.

— Lisez-vous l’anglais ?

— Oui.

— Et l’allemand ?

— Aussi, j’ai fait mes études à Zurich.

— À l’École polytechnique ?

— Oui.

— Ah ! ah ! vous avez fait le diplôme ?

— Sans doute.

— Et moi qui vous croyais un simple contre-maître ! Pourtant vous savez forger, limer, tourner ?

— Je le crois.

— Enfin, je vous verrai à l’œuvre ; toutefois, permettez, ne vous méprenez pas sur mes intentions ; j’ai pour principe que celui qui commande doit savoir tout faire ; mais dans l’exécution il ne doit pas prendre la place des ouvriers et des manœuvres ; à lui la direction, aux autres le travail manuel. Un capitaine ne manie pas le fusil, un ingénieur de chemin de fer ne prend pas la pioche, tout cela était bon pour Robinson Crusoé, qui devait tout faire lui-même parce qu’il était seul. Nous ferons venir des ouvriers de Pallanza. Maintenant allons dîner.

La table était mise dans une vaste salle dallée de marbre, ornée de tableaux de grand prix ; sur le dressoir en ébène sculpté brillaient des pièces d’argenterie ciselées avec art et de la plus grande magnificence. Il y avait deux couverts ; deux domestiques anglais, vêtus de noir, se tenaient silencieux et dignes derrière les sièges.

— Nous serons seuls ce soir, lady Stanley est indisposée ; j’espère pouvoir bientôt vous présenter à elle.

— Mais, monsieur, je ne prétends pas vous déranger à ce point, il est plus simple que j’aille manger à l’hôtel.

— Vous irez à l’hôtel quand cela vous plaira ; si mon ordinaire n’est pas de votre goût, vous êtes libre d’aller ailleurs.

— Je ne dis pas cela, fit Hubert en rougissant, mais je crains de vous gêner.

— Ai-je l’air d’un homme qui se gêne ? dit sir William en riant ; je serais seul, vous me tenez compagnie, c’est moi qui suis votre obligé.

Ils causèrent mécanique, physique, éclairage, chemins de fer. Sir William était enchanté de la science de son commensal. Après le dîner, il lui offrit un excellent cigare et le quitta en lui souhaitant une bonne nuit dans sa tourelle.

V

Baveno.

Paul descendit les hautes terrasses de la villa et se dirigea du côté du village. Le soleil était couché, à la chaleur du jour succédait un air frais et vivifiant qui descendait des montagnes et qui attirait sur la route du Simplon, qui longe le lac, une foule de promeneurs. Après avoir passé en revue les hôtels et les pensions, il prit parmi les arbres un sentier qui le conduisit au milieu des maisons des paysans, où il espérait trouver des motifs pittoresques ; mais il fut déçu dans son attente. Ces demeures de pierres, grossièrement bâties, sans mortier au dehors, sans ornement, n’ont rien de la grâce des chalets du canton de Berne et de l’Oberland en particulier. Vues de loin, elles disparaissent dans le fouillis des arbres ; de près, on ne peut les embrasser d’un regard à cause du rideau de hautes vignes qui les entourent comme un rempart de verdure. Quoique petites elles ont ordinairement une cour ouverte au milieu ; les trois côtés sont occupés par les remises, l’écurie et le logement réduit au strict nécessaire. Lorsqu’il y a un étage, l’escalier de pierre est souvent au dehors ; une galerie de bois garnie de perches sert à sécher les épis de maïs. La cave ferait sourire nos paysans neuchâtelois et vaudois ; petite, meublée de quelques tonneaux négligés, c’est un simple réduit au plain-pied, nullement en rapport avec l’étendue et la production des vignobles. Il faut consommer dans l’année la dernière récolte, pour faire place à la vendange nouvelle ; d’ailleurs le vin mal soigné ne se conserve pas et les bouteilles poudreuses, orgueil de nos propriétaires, sont chose à peu près inconnue. Voilà pourquoi les caves de Lugano, fraîches et vastes, sont célèbres dans le pays ; on en parle comme d’une chose extraordinaire. La cuisine paraît être la pièce principale, elle a un foyer, une table pour les repas, des coffres et des armoires ; les ustensiles traînent çà et là sans ordre dans un état de propreté douteuse ; parfois un berceau gît à terre avec un bel enfant endormi. Autour de la maison, les marmots à demi nus se roulent dans l’herbe, les porcs cherchent fortune, les femmes assises sur un mur croulant filent au fuseau le chanvre de leur récolte ou la laine blanche de leurs moutons. Les jeunes filles, chaussées de sandales de bois léger, liées à leurs pieds nus par une bande de cuir, vont et viennent en marquant tous leurs pas par des claquements de castagnettes.

Jamais autour de ces demeures on n’aperçoit ces riches provisions de bois que le paysan suisse aime à entasser contre les murs de son habitation ; le combustible paraît être une chose rare et précieuse ; on l’achète au poids et encore a-t-on assez de peine à se procurer des branches de châtaignier, de chêne, de mûrier ; on cuit presque tout au charbon, qui est cher, mais excellent. Il faut voir avec quel soin les indigènes recueillent les moindres brindilles qui flottent sur l’eau, et, après les violents orages, le lac se couvre de bateaux en quête du bois entraîné par les torrents des montagnes. À dire vrai, les paysans ne font du feu que pour leur cuisine, qui est des plus modeste, car ils sont la sobriété même : la minestra, soupe au riz ou aux macaronis avec addition de pommes de terre, de fèves, de légumes, et la polenta ou bouillie de maïs cuite à l’eau, constituent la base de leur alimentation. Rarement ils mangent de la viande, surtout de la viande fraîche, les plus huppés ont du salame, qu’ils préparent eux-mêmes et qui est très bon.

En hiver, les paysans ont toujours à travailler dehors, le mouvement leur tient lieu de calorifère ; les femmes, les vieillards passent les jours froids dans l’écurie ou dans la cuisine. Du reste, nous ne devons pas juger du climat de ce pays par le nôtre ; la température moyenne est plus douce grâce au puissant massif des Alpes qui empêche le courant boréal de faire invasion ; le nord de l’Italie participe du climat de la Méditerranée et de l’Afrique.

Paul Hubert revenait à petits pas de son excursion dans le village, où le dialecte italien seul avait retenti à ses oreilles, lorsque, passant devant la grille d’une villa voisine de celle de M. Stanley, il entendit une voix qui disait en français :

— Jeannette, il faut absolument réparer ces serrures, et faire jouer ces clefs, je ne veux pas dormir encore une nuit dans une maison ouverte où le premier venu peut entrer.

— Si monsieur peut trouver un ouvrier qui le comprenne, il sera bien heureux, quant à moi je donne ma langue aux chiens. Quel pays, mon Dieu, quel pays ! le concierge lui-même, qu’ils appellent custode, ne sait pas un mot de français.

— Eh bien, pour ce soir je barricaderai les portes, on dira au concierge de détacher le chien et de veiller lui-même une partie de la nuit.

— Pourquoi toutes ces précautions, mon père, dit une voix plus douce, personne ne nous fera de mal.

— Merci, nous sommes en Italie, le pays des stylets, de la camorra, des brigands ; j’ai vu des gens de mauvaise mine rôder là autour. Tiens, en voilà encore un qui est arrêté à la grille ; je vous dis, Jeannette, qu’il faut faire réparer ces serrures.

— Pourquoi voir partout des intentions perfides. Celui qui s’arrête à nous regarder est peut-être un promeneur inoffensif, retenu dehors par le charme de cette belle soirée.

Cette voix était la voix de Blanche ; Paul Hubert vit sa silhouette pâle se détacher sur le mur sombre de la maison, elle était assise dans un fauteuil, la tête renversée, regardant les îles où les lumières s’allumaient une à une, et le lac où voguaient doucement des barques de promeneurs.

M. Lebel se promenait avec agitation dans les allées sablées du jardin ; on entendait ses pas sur le gravier et l’on entrevoyait parmi les arbustes des massifs le feu de son cigare comme la lumière d’un ver luisant.

Le premier mouvement de Paul fut d’ouvrir la grille et de se précipiter dans le jardin pour saluer ses compagnons de voyage ; mais, à cette heure tardive, sans être introduit, même à la campagne cela lui paraissait peu convenable. Et puis, il se sentait pris d’une singulière timidité près de cette jeune personne dont le souvenir n’avait cessé de le poursuivre. Il restait donc attaché à la grille les yeux rivés sur ce visage chéri, qui s’effaçait peu à peu dans les ténèbres.

— Si cet individu ne se retire pas, reprit M. Lebel, je vais lui demander ce qu’il attend et quelles sont ses intentions.

— Le plus simple est de l’engager à entrer, dit Blanche, d’une voix languissante ; s’il a de mauvais desseins, il les abandonnera en voyant un bon papa comme toi réduit à remplir les fonctions d’une bonne d’enfants auprès d’une pauvre impotente inutile aux autres, à charge à tout le monde.

— Ne parle pas ainsi, ça me fait mal, j’ai déjà des soucis par-dessus la tête,… et ce particulier qui ne s’en va pas… Si j’allais chercher le custode pour le chasser… Eh ! Mongini !

Un homme sortit de la loge du portier et sur les signes que lui fit M. Lebel s’avança vers la grille. Mais Hubert ne l’attendit pas et s’enfuit comme un voleur.

Il était néanmoins si heureux qu’il eût voulu crier de toutes ses forces : « Elle est là, j’ai entendu sa voix, j’ai vu son visage, je la reverrai demain. »

Lorsqu’il eut grimpé dans sa tour, il remarqua avec une satisfaction extrême qu’une de ses fenêtres donnait sur la villa voisine et dominait le jardin ; il possédait donc le plus merveilleux des observatoires pour voir sans être vu. En qualité de membre du Club alpin suisse, il avait dans ses bagages une paire de jumelles perfectionnées, qui placeraient les habitants du jardin à trois pas de son organe visuel. La perspective de voir tous les jours cette chère créature, ses yeux, sa bouche, ses beaux cheveux, son doux visage, le faisait bondir d’impatience. Il pouvait à peine se résigner à attendre le jour, et maintes fois il se leva, pendant la nuit, pour s’assurer que la villa ne s’était pas envolée.

Les premières clartés du jour blanchissaient à peine l’horizon qu’il avait déjà braqué ses objectifs sur les allées du jardin où rien ne remuait. Vers six heures, le custode, en bras de chemise, vint râtisser le gravier ; puis M. Lebel se montra fumant son cigare d’un air inquiet, interrogeant le ciel, le lac, les montagnes. De jeune fille il n’en parut point.

Contrarié, mais non découragé, il descendit dans l’atelier pour procéder au déballage de ses appareils et pour dresser le plan de ses opérations. Au moment où il était le plus affairé, il vit la grande figure de M. Stanley se dresser devant la fenêtre ; il avait une canne à la main et paraissait rentrer de la promenade.

— Bonjour, monsieur Hubert ; déjà à l’ouvrage ! vous savez que nous déjeunons à midi ?

— Je vous remercie, monsieur ; lorsque vous aurez un moment à m’accorder, j’aimerais examiner avec vous les plans de vos maisons, pour fixer la place des appareils que je dois installer, les sonneries, les horloges, les cadrans, et le reste.

— Très bien, je vais vous remettre tout cela, le travail est déjà fait, vous n’aurez qu’à consulter les dessins pour vous guider. À propos, de quel côté avez-vous fait votre promenade ce matin ?

— Mais, je ne suis pas sorti, dit Paul en ouvrant de grands yeux.

— Comment donc ? vous avez à votre porte un lac superbe et une contrée sillonnée de chemins et de sentiers et vous n’en profitez pas ? J’ai déjà pris un bain dans le lac et fait deux lieues à pied pour me dégourdir les jambes. Voilà qui prépare un homme pour toute la journée.

— Je profiterai de votre conseil, mais il me faut d’abord me débrouiller dans le labyrinthe de votre château où, pour le moment, je suis absolument perdu.

— On vous aidera à vous retrouver. Ah ! j’oubliais, j’ai disposé de vous ; j’ai promis vos services à un voisin…

— À un voisin ?

— Oui, un Français qui vient d’arriver dans la villa Roncaro, à deux pas d’ici, et qui est aussi embarrassé de se tirer d’affaire qu’un naufragé dans une île déserte.

— Le connaissez-vous ?

— Mais non, c’est un M. Lebel, ancien bonnetier de Nancy, qui a perdu sa femme après la guerre, vous savez, il y a un an ou deux ; sa fille s’est fatiguée en soignant sa mère pendant sa maladie, et a gagné une espèce de paralysie des jambes pour laquelle on l’envoie ici. Le pauvre homme perd la tête ; il ne sait pas l’italien, il ne connaît personne, il ne parvient pas même à se procurer des ouvriers pour réparer les serrures de la maison et mettre en état les pendules. Il a loué la villa toute meublée des Roncaro de Milan que je connais bien… nous avons un procès, comme de bons voisins.

— En quoi puis-je lui être utile ? dit Paul en balbutiant.

— Vous consentirez bien à faire marcher ses pendules, le pauvre homme tient à savoir l’heure. Enfin, j’ai promis que nous irions ensemble ce soir leur faire visite, il vous présentera lui-même sa requête.

— Ce soir, dit Paul, se levant tout interdit, ce soir…

— Mais oui ? Si cela ne vous arrange pas, vous refuserez ; j’ai pensé que vous seriez satisfait d’avoir une occasion de parler le français ; enfin, c’est comme vous voudrez…

— M’avez-vous nommé ? dit Paul en hésitant.

— Votre nom ne leur aurait rien appris ; j’ai dit seulement que j’avais chez moi un jeune mécanicien fort habile et très obligeant qui ne refuserait pas de leur donner un coup de main.

— Certainement, avec beaucoup de plaisir.

Tout le reste du jour Paul eut la fièvre ; il y avait de quoi. Le soir venu, ils s’acheminèrent vers la villa Roncaro.

VI

Idylle.

— Vous verrez, disait M. Stanley en remarquant l’inquiétude de Paul qu’il attribuait à sa timidité, ce monsieur Lebel est un homme très simple et d’un abord facile ; d’ailleurs il sera si heureux de voir des gens avec qui il peut parler le français qu’il nous accueillera à bras ouverts. Il n’a eu que des ennuis depuis qu’il a traversé les Alpes ; il paraît que les gorges de Gondo ne lui ont pas été clémentes, il a même été victime d’un accident dont il ne s’est tiré que par miracle et par l’intervention d’un voyageur qui s’est trouvé là, mais qu’ils n’ont pas revu dès lors.

— Peut-être une attaque ?…

— Pas précisément, mais des chevaux abattus, gravement blessés, des gens de mauvaise mine sortis des rochers, enfin, toute une histoire qui lui a donné la plus détestable idée du pays et de ses habitants. Il ne sort jamais sans un révolver dans sa poche, et chaque soir, il s’attend à être volé ou égorgé pendant la nuit.

Tout en causant, ils arrivèrent à la grille du jardin. L’idée que Blanche était si près de lui, qu’il allait la revoir, mettait Paul Hubert dans une vive agitation. Tantôt il s’arrêtait, tantôt il précipitait sa marche ; dans d’autres moments, il aurait voulu s’enfuir ; il fut même tenté de tout révéler à M. Stanley pour ne pas passer pour un sournois lorsqu’on en viendrait aux explications, ce qui ne pouvait tarder.

La porte n’était pas fermée à clef ; ils entrèrent sans sonner, comme des voisins, et parcoururent lentement les allées sablées dessinant de gracieux contours au milieu des arbres, des massifs d’arbustes et des plantes rares. Ils remarquèrent l’art avec lequel on avait entremêlé les diverses essences pour avoir toute l’année une succession d’arbres en fleurs, perpétuant ainsi à travers les mois l’aspect d’un printemps éternel. Çà et là s’ouvraient de fraîches clairières couvertes de gazon, plus loin des plates-bandes découpées d’une manière originale et présentant des zones de couleurs assorties. Près de la maison, le custode Mongini, qui remplissait les fonctions de jardinier, arrosait des centaines de pots de fleurs entremêlés de caisses d’orangers, qui couraient comme une plinthe verdoyante et parfumée aux pieds des murs.

Dans la baie de la porte du salon ouverte sur le jardin, où l’on descendait par trois ou quatre marches de granit, Blanche, vêtue d’une robe claire avec un ruban bleu, était assise sur une chaise longue dans une attitude affaissée et languissante. Elle était seule, sa main tenait une broderie, mais elle ne travaillait plus. Les yeux fixés sur les montagnes lointaines, naguère empourprées par les derniers feux du soleil, maintenant revêtues de ces tons grisâtres qui annoncent la nuit, elle rêvait. Quelles étaient ses pensées ? Je ne puis le dire, mais un observateur attentif aurait pu voir parfois ses lèvres trembler et des larmes rouler sur ses joues pâles. Dès qu’elle entendit les pas des visiteurs sur le gravier des allées, elle tressaillit, essuya ses yeux et changea d’attitude.

— Est-ce toi, mon père ? dit-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre joyeuse.

— Non, mademoiselle, c’est votre voisin Stanley qui vient vous présenter ses hommages et vous souhaiter la bienvenue à Baveno.

— Mille grâces, monsieur, mon père m’a dit le plaisir qu’il a eu de vous rencontrer ce matin ; j’espère qu’il rentrera bientôt.

Elle sonna ; une domestique accourut.

— Jeannette, dit-elle, roulez ma chaise dans le salon, faites entrer monsieur et allumez les lampes.

— Si vous le permettez, mademoiselle, nous resterons dans le jardin, mon aide de camp et moi ; voici des sièges, dit M. Stanley en s’emparant de chaises de fer dont il y avait plusieurs autour de la maison ; ne dérangez personne, je vous prie.

— Je regrette de ne pouvoir vous faire les honneurs de la maison comme je le devrais, mais, vous le savez sans doute, je ne puis marcher.

— En effet, votre père me l’a dit ; c’est une grande affliction, mais on ne désespère pas de vous guérir ?

— Hélas ! je ne sais ; il est des moments où l’espérance m’abandonne.

— À votre âge, le corps présente bien des ressources ; vous avez éprouvé de grandes fatigues, un violent chagrin…

— Oui, j’ai eu la douleur de perdre ma mère, une mère adorée,… nous la pleurons tous les jours.

Les larmes qu’elle venait d’essuyer recommencèrent à couler sur son beau visage.

— Heureusement, reprit-elle, en passant son mouchoir sur ses yeux, j’ai pour me distraire ce beau lac, ces montagnes dont l’aspect change à chaque heure du jour.

— Oui, la contrée est belle ; toutefois, ce que vous voyez n’est rien ; attendez, nous vous ferons voir bien autre chose. Comment vous trouvez-vous dans votre nouvelle demeure ?

— Très bien, malgré les ennuis d’une installation soudaine dans un pays dont nous ignorons la langue et les usages.

— Si je puis vous être utile, ne vous gênez pas, je mets à votre disposition ma maison tout entière et les ressources dont je dispose.

— Merci, monsieur, je crains que nous ne soyons dans le cas de mettre votre obligeance à l’épreuve, du moins dans les premiers temps.

— J’y compte bien, mes offres ne sont pas une pure affaire de forme, comme en Espagne.

— Cette assurance me tranquillise et donnera à mon père la sécurité qui lui manque ; ce pauvre père, à cause de moi, ne sait plus où donner de la tête.

— Je crois qu’il s’exagère les dangers que vous courez ici. Je n’ai jamais été en butte à aucune agression, on m’a laissé parfaitement tranquille.

— On sait probablement que, dans un château comme le vôtre, les agresseurs seraient mal reçus. Mais, mon père est seul, il est âgé, assez disposé à écouter son imagination ; les portes ferment mal, je crois même que la porte d’entrée ne se ferme pas du tout.

— Nous veillerons à cela dès ce soir, mademoiselle ; c’est dans cette intention que j’ai prié mon adjudant, M. Paul Hubert, de m’accompagner ; ses aptitudes sont universelles et sa complaisance ne demande qu’à être mise à l’épreuve. J’ai l’honneur de vous présenter M. Paul Hubert, pour le moment ingénieur-électricien chez moi.

Jusqu’alors, le jeune homme s’était tenu un peu en arrière de Blanche qui, assise de côté sur sa chaise longue, ne l’avait vu qu’imparfaitement et, dans le trouble causé par l’arrivée de M. Stanley, ne l’avait pas reconnu. Mais, à cette présentation, elle se retourna brusquement et, malgré l’obscurité croissante, vit le pauvre Hubert debout devant elle et lui souriant d’un air d’intelligence.

— Vous, ici, s’écria-t-elle avec vivacité, par quel concours de circonstances ?… Mais c’est très aimable à vous d’être venu nous voir, ajouta-t-elle en rougissant ;… mon père sera très heureux de vous trouver ici.

Tout cela fut dit avec volubilité, presque en balbutiant, en jouant de l’éventail et avec un embarras qui n’échappa pas à M. Stanley.

— Voyez-vous ce sournois, dit-il en riant, croyez-vous qu’il m’ait le moins du monde prévenu que vous êtes d’anciennes connaissances ?

— Je n’étais pas sûr que mademoiselle Lebel me reconnaîtrait, dit Hubert qui avait perdu la tête.

— Comment donc, après le service que vous nous avez rendu, ce serait de l’ingratitude. Êtes-vous ici depuis longtemps ?

— Je suis arrivé hier ; j’ai dû m’arrêter à Pallanza pour terminer un travail avant de commencer mes opérations chez M. Stanley.

— Et quelles sont-elles, ces opérations ? resterez-vous un peu longtemps à Baveno ?

— Il a beaucoup à faire, dit M. Stanley, j’espère garder M. Hubert plusieurs semaines et peut-être plusieurs mois.

— C’est charmant, cela, dit Blanche tout épanouie ; mais ce travail en quoi consiste-t-il, est-ce au-dessus de mon intelligence ?

— Loin de là, dit Hubert, je dois installer un appareil de sonnerie électrique dans la villa qui est fort grande ; en outre, une horloge de précision qui doit donner l’heure dans toutes les salles… En attendant, mademoiselle, reprit le jeune homme, si j’allais examiner vos serrures et les mettre en état de service…

— Jamais, monsieur Hubert, dit Blanche, je ne le souffrirai pas, ce n’est pas une occupation pour vous ; cette fois, je ne plaisante plus.

— Laissez-le donc faire, dit M. Stanley d’un ton concillant, ne voyez-vous pas que cela l’amuse ?

— Oui ! j’y tiens beaucoup, dit Paul, d’autant plus que je ne voudrais pas avoir apporté mes outils pour rien.

Ils furent interrompus par une voix qui criait dans le jardin :

— C’est moi, tu n’auras pas peur.

— Voici mon père, vous allez juger de sa surprise.

On entendait les pas de M. Lebel sur le gravier ; il marchait vite, tête nue, le chapeau à la main et en s’essuyant le front avec son mouchoir.

— Impossible de décider un de ces imbéciles à m’accompagner, dit-il d’un ton rageur… Ah ! pardon, messieurs, je ne vous savais pas ici… ah ! diantre, c’est vrai ! j’ai oublié notre rendez-vous, j’ai tant d’affaires sur les bras, je suis votre serviteur, vous me pardonnez, n’est-ce pas ?

— Je vous souhaite le bonsoir, monsieur Lebel, dit M. Stanley, dites-moi, je vous prie, avez-vous à vous plaindre de quelqu’un ?

— Certainement, que j’ai à me plaindre ; j’avais fini par mettre la main sur un forgeron quelconque qui sait trois ou quatre mots de français et je l’avais engagé à venir visiter nos serrures ; mais quand je lui ai nommé la villa Roncaro, il a refusé net de me suivre. Il faudra encore coucher cette nuit dans une maison ouverte à tous les vauriens du pays.

— Vous ne coucherez pas dans une maison ouverte puisque, de ce pas, je vais passer la revue de vos portes, de vos fenêtres, et les fermer hermétiquement, dit Hubert.

— Eh ! qui êtes-vous, monsieur ? je connais cette voix…

— C’est M. Paul Hubert, mon ingénieur, celui dont je vous ai parlé ce matin.

— Quoi, M. Hubert des gorges de… du Congo… ? quelle rencontre, dit M. Lebel en faisant un saut en arrière… Jeannette, apportez de la lumière… Je ne me doutais pas que nous étions si près voisins… Pourquoi ne pas dire que vous alliez à Baveno ?

— Vous ne me l’avez pas demandé ? d’ailleurs, c’était un détail peu important.

— Au contraire, j’aurais été ravi de savoir que je trouverais ici une figure de connaissance.

— Tu seras plus tranquille, n’est-ce pas, cher père, dit Blanche, et tu pourras dormir sans crainte, maintenant que nous avons de bons amis pour voisins.

— Mais je ne craignais rien du tout ; seulement hier au soir, j’ai vu rôder autour du jardin, s’arrêter même à la grille des individus à face patibulaire qui semblaient méditer un mauvais coup.

Au souvenir de son aventure de la veille, Hubert ne put réprimer un sourire.

— Raison de plus, dit-il, pour visiter vos moyens de défense ; je suis prêt à vous suivre.

Ils prirent une bougie et commencèrent leur expertise. Bientôt on entendit le bruit du marteau et de la lime retentir dans la nuit, et au bout d’une grande heure ils vinrent rejoindre Blanche et M. Stanley.

— Ce jeune homme, dit M. Lebel, est un phénomène ; croyez-vous qu’en un tour de main il a démonté, nettoyé, huilé et remis en place je ne sais combien de serrures toutes rouillées, pleines de poussière et de toiles d’araignées et qui fonctionnent à présent comme des charmes ? Mon cher, je vous ai les plus vives obligations.

— Ne parlons pas de cela, dit Hubert, en enveloppant ses outils dans sa blouse de travail ; une autre fois j’examinerai les pendules, mais cette opération ne peut se faire la nuit, il faut absolument la lumière du soleil.

Au moment de prendre congé, sir William s’approcha de Blanche et lui tendant la main avec une affectueuse sympathie :

— Je désire vivement votre guérison, mademoiselle, et si je peux y contribuer, je le ferai de tout mon cœur. Un de mes amis, un Anglais, médecin distingué, le docteur Stocks, doit venir ici prochainement ; je dois le consulter pour ma femme. Voulez-vous me permettre de vous l’amener ; il pourra vous donner des avis salutaires, peut-être indiquer un traitement qui vous soulagerait. Avez-vous essayé de l’électricité ?

— On a tout essayé, dit M. Lebel, nous avons consulté à Paris, à Lyon, les meilleurs médecins ; vous voyez les résultats ; pour le moment on n’ordonne que le repos.

— Il ne faut pas se tenir pour battus, et j’en reviens aux courants électriques comme on les applique aujourd’hui, j’entends les courants continus, ajouta-t-il, en s’adressant à son ingénieur, et non les courants interrompus, c’est là qu’est peut-être le remède. Et, tenez, pour vous dire ma pensée, vous avez ici un électricien, prêt à construire tous les appareils qu’on lui demandera. Si mon ami Stocks et M. Hubert entreprennent cette cure, j’ai l’idée qu’ils réussiront.

Pendant leur retour, les deux visiteurs restèrent muets, chacun était occupé de ses réflexions particulières. Arrivés à la porte de la tour, sir William s’arrêta et prenant son compagnon par le bras :

— Elle est bien aimable, cette pauvre enfant, nous ferons l’impossible pour la guérir.

Quant à Paul Hubert, trop agité pour sentir le besoin de se mettre au lit, il se promena à demi-vêtu pendant une partie de la nuit dans sa chambre, songeant à toute sorte d’inventions couronnées des plus brillants succès.

VII

La villa Roncaro.

La villa Roncaro, une des plus coquettes et des plus mignonnes des rives du lac Majeur, ne paraissait petite que par contraste avec son énorme voisine ; en réalité ses dimensions étaient fort respectables et elle contenait assez d’espace pour toutes les exigences d’une famille riche. Au rez-de-chaussée, on trouvait un grand et un petit salon, très ornés, une salle à manger ouvrant sur le jardin et bien pourvue de courants d’air, comme les aiment les Italiens ; ces trois pièces avaient vue sur le lac. L’office, la cuisine, le logement du concierge étaient au nord. L’étage, où l’on montait par un large escalier de granit, comptait six chambres à coucher, dont plusieurs avaient leur cabinet de bain et de toilette ; elles s’ouvraient sur un vaste corridor. Le toit en tuiles rondes, presque plat et muni d’un paratonnerre, recouvrait des mansardes abandonnées aux domestiques ou servant de réduits.

Des six chambres de l’étage, une restait fermée ; les propriétaires l’avaient réservée pour leur usage ; elle renfermait, disaient-ils, une collection d’antiquités trouvées dans des tombeaux gaulois découverts sur les collines qui dominent le village.

Après délibération, et malgré l’opposition du custode, Blanche avait choisi la chambre au-dessus du grand salon ; vaste, haute, éclairée par trois fenêtres, dont une ouvrait sur le balcon, elle était la plus belle et la mieux située. Le balcon lui-même, tout enguirlandé de plantes grimpantes, de clématites violettes, de liserons bleus, de jasmin retombant en cascades jusqu’au milieu des hautes fenêtres du rez-de-chaussée, en était la plus élégante décoration. Aux angles de la maison, d’autres plantes sarmenteuses et volubiles grimpant jusqu’au toit formaient à la façade peinte en rouge un encadrement d’une délicatesse exquise.

Jamais Blanche n’avait eu chambre à coucher plus agréable ; le soir, lorsque la brise nocturne agitait les feuilles et que le lac babillait sur la grève, elle entendait les derniers gazouillements des oiseaux, les chants des pêcheurs et le carillon des cloches dans les îles. À l’aube, s’éveillaient les fauvettes, le rossignol des murailles, le merle, le loriot qui semblaient s’appeler et se souhaiter une belle journée. À cinq heures, le soleil lançait ses flèches d’or par-dessus le Sasso di Ferro, belle montagne dont la tête hardie domine Laveno sur la rive opposée, et versait sur les ondes la magie de ses teintes matinales. De son lit elle voyait les barques des pêcheurs, couvertes de leur abri de toile blanche, soutenu par des cerceaux, voguer vers les îles où elles rapportaient le butin de la nuit. Les voitures roulaient gaîment sur la grande route, dont elles soulevaient la poussière et, sous les aulnes et les saules du rivage, les pica di sasso[7], au visage bronzé, vêtus d’un pantalon de velours jaunâtre, coiffés de leur inséparable feutre noir, les manches de chemise relevées jusqu’au coude, attaquaient à coups de ciseau le célèbre granit rose de Baveno que l’on exporte jusqu’à Rome.

Pour jouir plus complètement des beautés de cette nature exceptionnelle, sans appeler personne, Blanche prenait ses béquilles, passait un peignoir, ouvrait le balcon et respirait à pleine poitrine l’air frais du lac, chargé du parfum des fleurs. Avec un sentiment inexprimable d’admiration et de reconnaissance, elle s’asseyait au milieu des jasmins qui pendaient en festons ruisselants de rosée, et louait Dieu, le créateur de ces parfums, de cette lumière, de cette poésie.

Je dois avouer cependant que la présence de son jeune voisin n’était pas étrangère à cette auréole magique qui embellissait tous les objets. Cette grande villa Stanley, qui lui paraissait auparavant orgueilleuse et insolente avec ses tours, ses mâchicoulis, ses terrasses fastueuses, était devenue singulièrement aimable et sympathique. Blanche se sentait bercée par de délicieuses émotions au souvenir de la visite de la veille ; elle se rappelait les paroles prononcées, l’intonation, le geste, l’attitude qui les accompagnaient, surtout cette voix douce et ferme à la fois, dont les notes timbrées lui semblaient la plus harmonieuse des musiques. Comme son cœur battait à l’espoir, éveillé par M. Stanley, que Paul pourrait lui rendre le mouvement dont la privation la faisait tant souffrir ; s’il était vrai que ce jeune homme, inspiré par une infinie charité, ou mieux encore par l’amour, lui dirait un jour comme son Sauveur : « Lève-toi et marche » et opérerait un miracle, oh ! alors… ses yeux pleins de larmes se levaient vers le ciel et un sourire divin illuminait son charmant visage.

Mais si tout cela n’était qu’un rêve, si elle devait être condamnée à rester infirme, esclave de la bonne volonté des autres, fardeau pour ses entours, source de soucis pour son père. Et quand son père aurait quitté ce monde, que deviendrait-elle au milieu d’étrangers, de mercenaires, dont les soins seraient inspirés non par l’affection, mais par l’appât du gain ? Pourquoi la Providence, si miséricordieuse pour tant de milliers de créatures, l’avait-elle choisie pour subir une telle épreuve ?

Parfois, lorsqu’elle voyait de pauvres femmes, sans bas et sans souliers, selon la coutume du pays, courir sur la grève pour étendre les longues pièces de toile écrue que le soleil et le vent devaient blanchir, ou descendre allègrement les sentiers de la montagne avec une charge de bois mort sur les épaules, des fraises ou des champignons dans un panier, une explosion de jalousie soulevait son sein et la faisait éclater en sanglots.

Jouet de pensées alternativement gaies et tristes, ses journées s’écoulaient tantôt dans le jardin, tantôt dans le salon, où le soleil ne faisait invasion qu’après onze heures du matin. Lorsque la grande chaleur était passée, elle faisait une promenade dans sa petite voiture à bras, que le custode Antonio Mongini traînait avec précaution dans le parc, ou sur la route le long du rivage, soit du côté de Feriolo, soit vers Stresa, où se trouve un promontoire renommé comme point de vue sur le lac et sur les montagnes. Le soir venu, elle s’établissait devant le salon, sur l’allée sablée où l’on portait sa chaise longue.

C’était l’heure où Paul Hubert, sa journée de travail terminée, accourait les mains pleines d’outils, pour réparer les sonnettes, nettoyer les pendules, accorder le piano, raccommoder une broche ou un bracelet. Sans perdre une minute, il fixait son étau à une des tables de fer du jardin, passait sa blouse de toile grise dont les poches innombrables contenaient ce qu’il appelait ses fournitures d’horlogerie, sortait ses limes, ses burins, ses forets, et s’en donnait à cœur joie de tourner, de limer, de polir, de souder. Blanche s’amusait à le taquiner de cette activité qui ne s’accordait aucun relâche.

— Laissez donc cela, lui disait-elle, on dirait à vous voir que si cette vieille pendule ne marche pas ce soir, la patrie sera déclarée en danger. Venez donc un peu causer comme un homme raisonnable.

— Je me suis donné cette tâche, je puis très bien causer en travaillant, vous n’avez qu’à commencer.

— Vous me faites l’effet d’une de ces fourmis qui traînent avec obstination un brin d’herbe ou un vermisseau vers leur demeure, et qui ne se permettent pas même un instant de répit pour regarder ce qui se passe autour d’elles.

— La comparaison n’a rien que de très honorable, quoi qu’en dise La Fontaine, qui semble pencher pour les cigales.

— Hélas ! il était Français et artiste.

— Cigale lui-même, convenez-en ?

— Pas toujours, puisqu’il a dit : « En toutes choses il faut considérer la fin. » Avouez qu’il était un peu Suisse dans le moment où cela lui est échappé.

— Raillez tant que vous voudrez, mademoiselle, la fin pour moi c’est de mettre en mouvement cette patraque, qui refuse absolument de marcher.

— Laissez-la donc, vous dis-je, faut-il vous prier de la laisser ? Qu’elle marche ou qu’elle ne marche pas, il n’en sera ni plus ni moins.

— Ce serait avouer mon impuissance ; il faut qu’elle se décide ou j’y passerai la nuit.

Quand la nuit venait, on lui apportait une lampe ; alors un essaim bruyant d’insectes nocturnes, de moustiques, de phalènes tourbillonnait autour de sa tête et, à la grande joie de la jeune fille, l’obligeait à poser les armes et à se tenir pour battu.

Malgré tout ce qu’elle pouvait dire pour distraire Paul de ses rhabillages, Blanche s’amusait à le voir travailler ; ses outils semblaient faire partie de sa personne, avoir une volonté, une intelligence ; pas un de ses mouvements n’était livré au hasard, il n’hésitait jamais, tout était calculé, combiné, prévu ; ses pinces, son tourne-vis opéraient avec une précision mathématique ; il démontait et remontait un engrenage, un échappement, une cadrature de sonnerie avec la dextérité d’un musicien habile qui joue du violon ou du piano ; l’ouvrage se faisait comme de soi-même, sans peine apparente ni fatigue.

Souvent ils restaient silencieux, jouissant avec délice du bonheur d’être ensemble, de se comprendre mutuellement, d’être d’accord sur toutes les choses essentielles. D’autres fois, Blanche interrogeait Paul sur les merveilles de la villa Stanley qui excitaient son imagination, sur ses voyages, ses ascensions comme membre du Club alpin, sur ses études, sa famille, son pays, ses projets d’avenir. De son côté, elle lui racontait sa vie de pension, ses rêves de jeune fille, l’invasion de son pays par les Allemands, la maladie et les derniers moments de sa mère ; alors, elle s’attendrissait et avait peine à reprendre sa sérénité. Pour l’égayer, il ramenait la conversation sur leur voyage à travers le Simplon, ses prouesses comme apprenti conducteur de locomotives de Neuchâtel à Lausanne et à Pontarlier ; il faisait le portrait comique de ses professeurs à Zurich, de ses examens, qu’il appelait des colles, lorsque planté devant le tableau noir, la craie à la main, il n’avait pu ouvrir la bouche, ce qui avait obligé le professeur à le renvoyer à sa place après lui avoir adressé la même question en trois ou quatre langues différentes.

Leur conversation ne cherchait ni l’esprit ni le brillant, aucun des deux ne posait ou n’avait l’intention d’éblouir l’autre ou de le tromper sur ses mérites ; ils se montraient tels qu’ils étaient. Blanche, curieuse comme les malades sédentaires, mûrie par la réflexion, soucieuse de l’avenir, parfois caustique et rieuse, souvent affectueuse avec une nuance de tendresse ; Paul Hubert, plein de feu, ardent à soutenir ses idées, impatient en face de la contradiction, mais aussi animé d’une compassion pour la jeune malade qui l’aurait peut-être fait sortir de sa réserve habituelle, si M. Lebel, qui rôdait toujours dans le voisinage en guettant les voleurs, ne lui eût rappelé le danger d’une excursion dans un domaine plus intime.

— Savez-vous que vous m’agacez, s’écria un soir le vieillard, en s’avançant vivement ; il tenait un journal dans ses mains.

— Comment cela ? dit Blanche, devenue toute pâle.

— Oui, ce garçon a l’air de s’amuser comme un prince avec ses vieilles pendules et ses tourne-broches, tandis que je m’ennuie comme un naufragé dans une île déserte.

— Cher père, il n’est dit nulle part que Robinson s’ennuyât dans son île.

— J’aurais voulu le voir dans un pays où il n’aurait su à qui parler, loin de ses relations, de son cercle, de sa fabrique, du comptoir où il a passé sa vie ;… il aurait fini par grimper les murailles pour chercher une issue.

— Il n’avait rien de tout cela, mais il était occupé, et il n’en fallait pas plus pour chasser l’ennui.

— Occupé, occupé, ne suis-je pas très occupé ? j’ai mille affaires sur les bras, dans une maison où il faut tout remettre en état, dans un village où l’on ne peut pas même trouver à acheter des légumes pour notre subsistance ; si je veux avoir une pomme de terre à mettre sur ma table, il faut la tirer de Milan, comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art.

— Avez-vous jamais fait de la photographie ? dit Paul, avec le plus grand sérieux.

— Non, j’ai fait de la bonneterie, mais de la photographie jamais.

— C’est regrettable, il y aurait ici tant de motifs intéressants.

— Vous plaisantez ; me voyez-vous courant la campagne avec tout un attirail de chambre obscure, de laboratoire porté par un naturel du pays qui ne me comprendrait pas ?

— Je vous disais cela, parce que M. Stanley a rapporté de ses voyages une foule de vues qu’il a prises lui-même et choisies selon son goût ; il en a des albums remplis.

— M. Stanley sait photographier ?

— Il se met à tout, et ce qu’il ne sait pas, il l’apprend. Depuis mon arrivée, il a déjà appris le maniement de nos télégraphes ; il pourrait déjà expédier une dépêche.

— Voilà qui me plairait, le télégraphe ; j’ai toujours eu une passion pour le télégraphe.

— Il est facile de la satisfaire ; j’ai plusieurs appareils complets qui ne seront installés que plus tard ; je suis persuadé que M. Stanley vous en cédera un avec sa pile que je placerai où vous voudrez ; je vous enseignerai à vous en servir. Nous pourrons même établir des fils conducteurs de votre maison jusqu’à la nôtre, pour communiquer à toute heure du jour et de la nuit.

— Tiens, tiens, voilà une idée ! En cas d’alarme, de voleurs, de maladie, on pourrait appeler au secours chez sir William, qui a une armée de domestiques. Mais c’est superbe cela ! comment l’idée ne m’en est-elle pas venue ? Et vous croyez que je pourrais apprendre à manier tout cela ?

— Parfaitement, mademoiselle Blanche peut vous aider, vous savez,… les effets de l’émulation.

— Alors, demain, n’est-ce pas, vous m’apporterez un de vos appareils ; il me tarde de commencer mes exercices.

Toute la nuit, M. Lebel rêva qu’il envoyait des dépêches à tous ses correspondants et qu’il recevait, par télégraphe, des commandes de bonnets de coton des cinq parties du monde.

VIII

La chambre réservée.

Un soir, lorsque Blanche fut rentrée chez elle, et que sa femme de chambre se mit en devoir de la déshabiller, elle remarqua chez Jeannette des allures et des mines si singulières, qu’elle ne put s’empêcher de l’interroger.

— Vous avez quelque chose à me dire ?

— Rien du tout, mademoiselle, cela n’en vaut pas la peine.

— Dites toujours, nous verrons bien.

— Mademoiselle ne doit pas s’en occuper.

— C’est précisément votre silence qui me donnera de l’inquiétude.

— On dit,… mais ce sont peut-être des propos en l’air qui circulent dans le village.

— Eh bien, que dit-on ? vous m’impatientez, Jeannette.

— Je crois, mademoiselle, que nous aurions mieux fait de ne pas quitter Nancy.

— C’est possible, désirez-vous y retourner ?

— Je ne dis pas cela, vous savez que je me trouve bien partout où vous êtes. Pourtant quand on se dit que cette maison…

— Qu’a-t-elle donc cette maison ? Il paraît que c’est grave.

— Il n’y a pas de quoi plaisanter, allez, mademoiselle. Vous vous rappelez, quand vous avez choisi cette chambre, que le custode a paru contrarié ?

— Parfaitement.

— Vous n’avez jamais rien entendu là, dans la chambre réservée, derrière cette cloison ?

— Non, pourquoi ? dit Blanche, tout interdite et sentant une frayeur vague l’envahir.

— On dit dans le village que cette maison est hantée par des esprits malins, qu’on les entend marcher et soupirer dans cette chambre.

— Ah ! on dit cela dans le village ?

— Oui, personne ne voudrait y mettre les pieds.

— Comment le savez-vous ?

— On en a parlé à Françoise… Ce n’est pas sans cause que cette maison est restée si longtemps à l’abandon.

— Et le custode, que dit-il ?

— Il est muet comme une carpe et fait semblant de ne rien comprendre. Il est plus fin qu’il n’en a l’air, le custode.

— Mais enfin, il l’habite bien, lui et sa famille ; s’il y avait le moindre danger, il serait le premier à en pâtir.

— Voilà.

— Sérieusement, Jeannette, croyez-vous aux esprits, aux revenants ?

— Que sait-on ? dit Jeannette en branlant la tête avec une expression sinistre.

— J’ai cru qu’il s’agissait de choses plus graves ; ce sont des sornettes que vous me contez là, bonnes tout au plus pour effrayer des enfants, ou des gens superstitieux ; j’avais de vous une plus haute idée.

— Dame, ce sont des choses dont on rit de loin, mais quand on est si près du diable, on ne peut s’empêcher de trembler, surtout quand vient la nuit.

— Avez-vous formé le projet de m’effrayer pour nous engager à partir d’ici ?

— Non, mademoiselle, au contraire, dit la domestique en se baissant pour regarder sous le lit.

— Qu’est-ce que vous cherchez, avez-vous perdu quelque chose ?

— Il pourrait y avoir quelqu’un ; cela s’est vu… des malfaiteurs se sont introduits, on ne sait comment, peut-être par des souterrains, et ont tourmenté de pauvres femmes qui ne savaient comment se défendre.

— C’est à en perdre la tête, finirez-vous ?

— Comme vous voudrez, mademoiselle ; je me retire ; j’aurais voulu pourtant m’assurer qu’il n’y a point de ces méchantes bêtes qui piquent avec la queue ;… on les appelle des escor…

— Horreur ! des scorpions ? en a-t-on déjà vu ?

— Françoise en a trouvé une dans un coin de l’office ; le custode dit que c’est très mauvais.

— Prenez la bougie, Jeannette, regardez partout, je vous en supplie ; sinon je n’oserai me coucher.

— Ne me regardez pas ainsi, mademoiselle, dit Jeannette, vous me faites une peur… rien au monde ne m’empêchera de jeter les hauts cris.

— Vous avez raison, c’est à moi de donner l’exemple du courage ; je vais me mettre au lit ; si je sonne, réveillez le custode, mais que mon père ne sache rien, il est déjà assez agité.

Blanche garda de la lumière toute la nuit ; malgré sa ferme volonté de ne pas ajouter foi aux propos de sa femme de chambre, une sorte d’inquiétude nerveuse la tint éveillée, ou si elle s’endormait, des rêves affreux la réveillaient en sursaut avec de terribles palpitations. Plusieurs fois, elle crut entendre dans la chambre voisine des craquements, des soupirs, la respiration d’une personne endormie. Hors d’elle-même, elle s’asseyait dans son lit, baignée d’une sueur froide ; elle écoutait. Ne pouvant rester dans cette incertitude, elle se traîna jusqu’à la porte, y colla son oreille, tout était tranquille ; elle chercha à voir par le trou de la serrure, il était soigneusement bouché. Elle se mit à sa fenêtre pour calmer son agitation ; la nuit était noire, mais tiède et parfumée ; les étoiles scintillaient dans un ciel sans nuage ; on n’entendait que la brise dans les feuilles et le clapotement du lac sur la grève.

Pendant qu’elle était à la fenêtre entr’ouverte de son balcon, l’horloge du village sonna lentement minuit ; les horloges des îles répondirent, puis dans le lointain celles de Laveno, d’Intra, de Pallanza. Alors un bruit de rames frappant l’eau se fit entendre à peu de distance et une voix pure et sonore montant vers les étoiles chanta les vers suivants :

 

Il est minuit ; dans le silence

De la nature et sur les flots,

J’erre au hasard, sans espérance,

Sans pouvoir trouver le repos.

À ton chevet, ma douce amie,

Le sommeil répand ses pavots,

Jusqu’au matin reste endormie.

Il est minuit,

Il est minuit.

 

Cette voix était celle de Paul Hubert, elle reconnaissait sa manière de parler, de prononcer. Pourtant Blanche se refusait à croire qu’un mécanicien si décidé pût passer la nuit sur le lac ; c’était la fantaisie d’un poète. Elle ne résista pas à la tentation de prouver qu’elle veillait encore ; elle prit sa lampe et en leva le réflecteur.

Avec une intonation plus tendre, la voix reprit :

 

Il est minuit ; à ta fenêtre

Un gai rayon jette ses feux,

Pour moi, l’allumes-tu peut être ?

Il me parle et me rend heureux.

Qu’aucun danger, oh ! mon amie,

Ne rende ton front soucieux ;

De loin, je veille sur ta vie.

Il est minuit,

Il est minuit.

 

Dans l’angoisse où elle se trouvait, cette voix sympathique, ces paroles qui répondaient à ses alarmes raffermirent son courage défaillant. Désormais, elle pouvait regarder sans frémir du côté de l’appartement suspect ; un ami veillait sur elle, la peur faisait place à la sécurité. Elle éteignit sa lampe, fit sa prière avec calme et, se confiant en Dieu, s’endormit du sommeil d’un enfant.

IX

Les îles Borromées.

Un mois s’était écoulé, pendant lequel les travaux de la villa Stanley avaient été conduits vivement. Les appareils électriques étaient placés et fonctionnaient d’une manière irréprochable. Avec un légitime orgueil, M. Stanley faisait voir à ses visiteurs son cabinet de travail où, sur un élégant cadran de laiton poli, il pouvait lire d’un coup d’œil, en consultant certaines aiguilles, la hauteur du baromètre, la température extérieure, la direction du vent, les variations du niveau du lac, la quantité d’eau tombée ; d’autres cadrans communiquaient avec l’usine à gaz, avec la loge du portier, du jardinier, avec l’écurie, la cuisine. Il pouvait donner des ordres en faisant mouvoir une aiguille sur un cadran, ou en appuyant le doigt sur un bouton d’ivoire. Par la même voie, il recevait les réponses, les avis de ses divers employés. Les personnes qui ont visité les grands paquebots destinés aux voyages de long cours, auront vu des appareils analogues dans la cabine du capitaine, qui communique ainsi directement avec le timonier et le mécanicien. Sans sortir de son fauteuil, il savait ce qui se passait dans les divers services de sa maison et exerçait ainsi une surveillance de tous les instants. Dans chaque pièce était une sonnerie électrique et un cadran marquant l’heure exacte donnée par un de ces régulateurs qui font tant d’honneur à la fabrique de Neuchâtel et en particulier à M. Hipp, son directeur.

Le docteur Stocks, arrivé dans l’intervalle et retenu par les Stanley et les Lebel, prolongeait son séjour au bord du lac ; il avait trouvé la maladie de Blanche digne de tout son intérêt ; il y voyait une de ces paralysies partielles de la moelle épinière, qui donnent tant de mal aux médecins et sur lesquelles les courants électriques appliqués à propos produisent des effets curatifs parfois miraculeux. La difficulté était de construire des appareils s’adaptant exactement au cas spécial ; mais il rencontra dans Paul Hubert un électricien si consommé que les résultats furent déjà sensibles au bout de quelques jours et qu’il en conçut les plus réjouissantes espérances.

Depuis longtemps, on parlait de régates qui devaient avoir lieu au mois d’août, à Pallanza ou à Belgirate ; M. Stanley prit l’initiative de ces fêtes, pour les faire coïncider avec l’inauguration de sa chapelle qui devait attirer les Anglais en villégiature dans la contrée environnante. Il fit annoncer cette solennité dans le Times, en ajoutant que les directeurs des carrières de Baveno mettraient le feu ce même jour à un fourneau de mine qu’on creusait depuis plus d’une année au flanc d’une montagne qui domine Feriolo. Chargé d’une quantité énorme de poudre, ce fourneau devait faire une explosion formidable et jeter au pied de la montagne tout un épaulement voisin du sommet. C’est ainsi qu’on procède pour l’exploitation de cette roche ; le quartier de granit détaché de cette manière est ensuite attaqué à l’aide de petits coins de fer et divisé en une multitude de fragments dont les tailleurs de pierre font des bassins de fontaines, des poteaux de télégraphe d’une durée illimitée, des balustrades de balcon et mille autres objets, même des colonnes d’une seule pièce de quarante-cinq pieds de longueur destinées à l’église de Saint-Paul hors des murs, à Rome.

L’activité dévorante de sir William fut encore augmentée par l’approche de cette fête ; une semaine à l’avance, tout le personnel de la villa fut sur pied pour travailler aux préparatifs. Il fit venir de Milan une troupe de décorateurs, de peintres, de jardiniers, qui transformèrent les abords de sa propriété, tracèrent des chemins nouveaux, élevèrent des collines, creusèrent des vallons, érigèrent des fontaines, des jets-d’eau, des bassins entourés de verdure. Les chaloupes et les canots furent frottés, polis, repeints, on arma les yachts de deux pièces d’artillerie qui montraient leur gueule brillante par les sabords. À l’office, une nuée de marmitons, de pâtissiers, de confiseurs, en béret blanc, apprêtaient d’avance les provisions que les bateaux à vapeur apportaient de Milan, que les pêcheurs retiraient du lac, que les jardiniers cueillaient dans leur domaine. Comment peindre les amas parfumés de fruits cueillis pour la circonstance, les pêches, les poires, les raisins, les figues, les noisettes, les grenades, les melons, tous mûris et colorés par l’ardent soleil d’Italie.

L’animation qui faisait de la villa Stanley une ruche bourdonnante semblait se transmettre en quelque sorte à la villa Roncaro ; jamais M. Lebel n’avait été aussi affairé, même dans les jours les plus prospères de la bonneterie lorraine ; il allait, venait, s’informait, télégraphiait, recevait des dépêches, n’avait plus un instant de repos ni d’ennui ; et sa fille, dont les jambes commençaient à reprendre vie, se désolait d’être condamnée à l’inaction.

Le jour impatiemment attendu arriva enfin ; le ciel, couvert le matin, s’éclaircit sous le souffle d’une tramontane qui tempérait l’ardeur du soleil. Les bateaux à vapeur Ticino, Gottardo, Luckmanio, firent de belles recettes et versèrent sur le quai des nuées de curieux venant du nord et du sud. Jamais on ne vit à Baveno tant de fils d’Albion à barbes blondes ou rouges, tant de fraîches misses ou d’imposantes matrones ; tous ne purent pas entrer dans la chapelle pour la dédicace, un grand nombre restèrent au dehors, assis sur des bancs, des chaises, et gardant le plus strict décorum. L’orgue fonctionna sans le moindre accroc et l’organiste venu de Milan sut en tirer un parti superbe. Sir William était dans le ravissement.

Cette cérémonie passa à peu près inaperçue, mais les régates, qui devaient commencer à trois heures, attirèrent un concours énorme de gens de toutes les conditions. Dès une heure, le lac se couvrit de barques, de canots, de chaloupes à voiles accourant de divers côtés ; tous les bateaux de l’île des Pêcheurs, mis en réquisition, regorgeaient de têtes noires et de visages bronzés sur lesquels s’agitait l’éventail. Les embarcations qui devaient concourir étaient presque toutes montées par des Anglais vêtus de flanelle blanche ou de camisoles de tricot rayées en travers de bleu clair ; ils étaient coiffés de légers chapeaux plats ou de bérets de matelots en drap bleu. Dès qu’on les vit apparaître, les paris s’ouvrirent, on aurait pu se croire aux bords de la Tamise.

Voici en quels termes Mlle Lebel rendait compte de ses impressions dans la lettre adressée à sa cousine Dihl de Nancy, avec qui elle était en relations étroites.

 

« Baveno, villa Roncaro, août 18…

» Ma chère Emma,

» Il est onze heures du soir et je ne puis songer à dormir après la journée qui vient de s’écouler. Je suis encore dans une agitation qui te paraîtra toute naturelle, lorsque tu sauras que j’ai fait ma première excursion sur le lac et aux îles Borromées.

» Jusqu’à présent, ma santé ne me permettait que de courtes promenades en voiture, mais mon état s’est tellement amélioré par l’effet d’un traitement prescrit par un excellent médecin anglais, que je me suis lancée, toutefois avec sa permission.

» Nous étions dans un joli canot à deux rameurs, tout garni de coussins comme un divan et abrité par une élégante marquise à mille raies blanches et bleues. Mon père et moi nous étions à l’arrière et l’on m’avait fait l’honneur de me confier le gouvernail ; nous avions pour rameurs le concierge de la villa, Antonio Mongini, ancien grenadier dans un régiment autrichien, qui remplit les fonctions de jardinier et de baracaïolo, et un jeune ingénieur suisse, M. Hubert, dont je te parlerai plus loin.

» Une fête nautique rassemblait ce jour-là autour des îles une foule immense ; le lac fourmillait de barques ; l’une d’elles portait un orchestre, d’autres des chanteurs qui remplissaient l’air de douces mélodies.

» Notre bateau glissait sans bruit sur l’eau bleue légèrement ridée par la brise des Alpes ; à mesure que nous avancions, un paysage, jusqu’alors inconnu pour moi, se déroulait à mes yeux. Baveno est situé au fond d’une baie dont les deux points extrêmes sont Pallanza au nord et Stresa au sud ; nous n’avons donc de la villa, qu’une vue du lac dans le sens transversal. Mais lorsqu’on arrive dans le voisinage des îles, et alors seulement, le lac se découvre tout entier avec une perspective admirable et qui semble se prolonger à l’infini ; le regard se perd dans ce bassin bleu bordé d’une suite de montagnes de saphir semées d’habitations qui se montrent comme autant de points blancs dorés par le soleil.

» C’est dans ce cadre d’eau bleue et de montagnes aux formes hardies et pittoresques qu’il faut se représenter les îles, dont chacune a un caractère particulier. L’île des Pêcheurs ressemble à une ancienne bourgade du moyen âge qui flotterait sur un radeau. L’Isola Bella, toute voisine, est couverte de jardins, de parcs, de palais d’un grand caractère ; mais, lorsqu’on en fait le tour, ces splendeurs apparaissent comme des décors de théâtre. La plus sérieusement belle est l’Isola Madre ; celle-ci gagne à être visitée en détail et ne laisse aucune déception, mais il faut y mettre son temps pour en savourer le charme et en saisir tous les aspects.

» On me dit que ces îles ont pour base des montagnes de gneiss dont le sommet émerge au-dessus du niveau de l’eau, et dont le pied descend à une profondeur de six cents mètres ; ici le lac est profond comme la mer, aussi l’eau est-elle sombre autour du bateau comme celle de l’océan. À force de travail et de dépenses, les princes Borromée les ont faites ce qu’elles sont ; la terre y a été apportée, les terrasses sont soutenues par plusieurs étages de voûtes ; la volonté a accidenté ce sol qui est l’œuvre de l’architecte. L’Isola Madre est la seule où cette volonté n’apparaît pas, aussi la croirait-on sortie des mains de la nature avec ses collines, ses vallons, ses forêts d’arbres rares où roucoulent des centaines de colombes.

» Te raconterai-je les régates ? elles sont les mêmes partout, seulement ici elles tirent leur imprévu de la nature du pays et du caractère des habitants. Ces populations italiennes se passionnent pour un rien lorsqu’elles sont réunies en grand nombre ; il fallait voir ces visages bistrés faisant pyramide sur les quais, s’agiter, leurs yeux noirs étinceler, les feutres voler en l’air avec des cris frénétiques lorsqu’une manœuvre avait réussi ou lorsqu’on proclamait un vainqueur.

» Les courses se faisaient du rivage jusqu’à l’Isola Bella. Un coup de canon annonçait le départ et l’arrivée. L’organisation de la fête était dans la main d’un riche Anglais, notre voisin ; c’est te dire que tout se passait dans le plus grand ordre, sans le secours d’aucun gendarme, et qu’on suivait ponctuellement le programme. Debout sur le pont de son yacht, son chronomètre à la main, il donnait ses ordres avec l’autorité d’un commandant de vaisseau en présence de l’ennemi. Le signal donné, tous partaient avec une telle impétuosité et de tels efforts musculaires que l’écume jaillissait à la proue des embarcations, qui glissaient semblables à de légers oiseaux aquatiques.

» Un détail parmi bien d’autres te peindra le caractère anglais ; le premier prix de péniche à la rame fut remporté par une escouade de jeunes aspirants de marine appartenant à un vaisseau de guerre en station à Gênes, et qui étaient arrivés la veille à Arona, par le chemin de fer, emmenant avec eux leur bateau et tout son gréement. Tu aurais dû voir comme ces robustes insulaires maniaient leurs avirons, quel ensemble, quelle vigueur, quel sage emploi de leur force. Je crois qu’ils auraient dépassé le vapeur le plus rapide. Aussi nos pêcheurs italiens, qui rament debout et en marchant dans leur lourde barque, comme des particuliers qui ont l’éternité pour eux, ne comprenaient rien à cette foudroyante rapidité.

» C’est un joli blondin à joues roses et blanches, revenu de l’Inde avec une jambe cassée et à peine guérie, qui a obtenu le premier prix de navigation à la voile. On dit qu’il a manœuvré avec une science consommée et ce futur Nelson marche avec des béquilles.

» Il y eut encore des courses de bateaux de pêcheurs, de caïak, frêle pirogue imitée des Esquimaux, au fond de laquelle un homme assis manœuvre un double aviron.

» Lorsque les prix eurent été distribués, toute la flottille se dirigea vers Feriolo ; en tête voguait la grande barque des musiciens, le yacht à vapeur de M. Stanley, puis les vainqueurs des régates qui éclairaient la marche en courant des bordées dans tous les sens ; puis les canots ornés de marquises, de drapeaux, de banderoles, les bateaux indigènes décorés de guirlandes et surchargés d’hommes, de femmes et d’enfants. Toute la population des îles était sur le lac ; il n’y restait que les malades et le marguiller chargé de sonner la cloche de la chapelle.

» Nous débarquâmes M. Hubert, qui devait jouer un rôle considérable dans le second acte de la journée ; il s’agissait de mettre le feu au fourneau de mine dont on parlait depuis plusieurs mois. Avec les anciennes pratiques des ouvriers mineurs, l’opération était périlleuse. M. Stanley avait offert de s’en charger à ses frais, par un moyen nouveau qui lui permettrait de produire lui-même l’explosion, sans sortir de son yacht et en posant simplement le doigt sur un bouton d’ivoire. Quelque crédules que soient les Italiens, ils avaient peine à admettre un tel miracle et chacun voulait voir de près les préparatifs pour s’assurer que la supercherie n’y avait aucune part.

» À Feriolo, le rivage fourmillait de jaquettes brunes et de feutres noirs, de femmes coiffées de mouchoirs rouges, de gens accourus des rives de la Toce, du canton du Tessin, du lac d’Orta, se rafraîchissant sans sortir des bornes de leur sobriété habituelle, avec de la birra, de la gazoza et du buon vino, tout en jouant aux boules avec une ardeur passionnée.

» Un coup de canon tiré du yacht, qui mouillait ses ancres, fit remuer toute cette fourmilière ; chacun courut à son poste d’observation pour voir à la fois la montagne encore intacte et ce terrible hérétique à barbe rouge qui, par un pouvoir incompréhensible, allait la faire sauter en l’air. Le silence qui s’établit peu à peu dans cette multitude était imposant ; on sentait qu’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire.

» Pour moi, je plaignais cette belle montagne avec sa verte parure de châtaigniers, dont l’avidité humaine se préparait à déchirer les entrailles : il me semblait que c’était un sacrilège de gâter cette œuvre de Dieu dans un but d’intérêt. Un second coup de canon concentra tous les regards vers le yacht dont le pont était couvert de grandes dames en riches toilettes, de beaux messieurs, attentifs aux signaux échangés avec les mineurs échelonnés sur la pente du mont. Les embarcations s’étaient insensiblement rapprochées et formaient un vaste cercle dont il occupait le centre. Ce cercle s’ouvrit pour laisser passer M. Hubert, qui dévidait le fil de cuivre destiné à mettre en communication les puissantes piles du yacht avec la charge de poudre déposée dans le sein du granit. Il était sérieux, avait les lèvres serrées, et affectait un calme qu’il n’avait pas. Il m’a dit plus tard que, malgré toutes les précautions, il craignait d’échouer et d’être la risée de la Haute Italie ; il suffisait pour cela d’un accident ou d’un acte de malveillance ; un coup de pince dans le fil de cuivre et tout était perdu. Aussi avait-il mis de faction, sans qu’il y parut, une cinquantaine d’hommes de confiance le long du conducteur jusqu’au pied de la montagne, pour en empêcher l’accès.

» — Tout est-il en ordre ? dit M. Stanley.

» — Tout est en ordre, répondit M. Hubert.

» — Montez, monsieur, je vous prie.

» L’ingénieur gravit l’escalier d’acajou et prit place sur le pont près d’une table où les appareils luisaient comme de l’or. Mon père ne disait mot. J’étais toute tremblante et prête à m’évanouir. Au lieu de mettre le feu lui-même et de s’attribuer ainsi le principal rôle dans une affaire qui intéressait au plus haut degré l’industrie du pays, M. Stanley eut le bon goût de prier une grande dame italienne qui était à son bord, la comtesse Biscaretti, de bien vouloir lui prêter son concours. Il s’inclina devant elle et lui offrit son bras avec toute la grâce dont son grand corps osseux était capable.

» Elle s’avança avec la dignité d’une reine, s’approcha de la table et ôta son gant.

» Le silence était si profond qu’on aurait pu entendre les palpitations qui faisaient bondir les cœurs de cette foule.

» — Evviva la signora contessa ! cria une voix.

» — Evviva ! répondirent des milliers d’autres.

» Un troisième coup de canon se mêla à cette explosion d’enthousiasme, c’était le signal.

» La comtesse, très pâle et la main tremblante d’émotion, posa son doigt sur l’appareil électrique.

» Alors, on vit une partie de la montagne s’ébranler sans bruit au milieu d’un nuage de fumée et glisser d’abord lentement comme une avalanche de neige, puis avec une vitesse accélérée jusqu’au pied, où elle tomba en bondissant et en écrasant les arbres sur son passage. Un moment après une formidable détonation traversa l’air et se prolongea avec la majesté du tonnerre ; la terre trembla, une vague puissante traversa le lac et ébranla les embarcations qui s’entrechoquèrent l’une contre l’autre. Lorsque la fumée et la poussière furent dissipées, une grande tache blanche apparut au milieu de la verdure qui revêt la montagne ; elle désignait la plaie ouverte dans ses flancs. Combien faudra-t-il d’années pour la cicatriser ?

» Rien ne peut rendre les cris, les trépignements qui éclatèrent alors sur le lac et sur le rivage ; les chapeaux s’agitaient, les rames se dressaient comme des mâts, les drapeaux saluaient, c’était une effrayante cohue au milieu de laquelle la musique d’Arona, malgré ses cuivres et sa grosse caisse, se perdait comme une voix d’enfant dans le bruissement d’une cataracte.

» Dès que le calme se fut un peu rétabli, le Dr Stocks, celui que j’appelle mon médecin, s’avança au bord du yacht.

» — Je propose trois hourras pour ceux qui viennent de nous donner ce spectacle grandiose : aux directeurs des carrières, aux mineurs, à sir William Stanley et à son électricien, M. Paul Hubert.

» Tout le monde répondit par des cris et des applaudissements, mais les Anglais firent entendre leurs hourras avec l’ensemble de trois décharges de mousqueterie.

» C’était la conclusion de cette partie du programme, chacun se prépara au retour. Il fut charmant ; le soleil était couché derrière les Alpes, mais sa lumière remplissait l’atmosphère et faisait resplendir les nuages, surtout vers le sud, où l’on devinait l’Italie. M. Hubert qui nous avait rejoints était d’une gaieté folle, tant il était heureux d’avoir réussi. Il parvint à faire rire mon père, ce qui ne lui est pas arrivé depuis longtemps. On fit chanter le custode, qui s’en défendait, prétendant qu’il ne savait que des litanies et des cantiques ; M. Hubert chanta l’air du Chalet : « Arrêtons-nous ici… » pour faire plaisir à mon père, et un chant suisse :

 

Il est, amis, une terre sacrée,

 

de Juste Olivier, son poète bien-aimé ; lorsqu’il arriva au refrain :

 

Cimes qu’argente une neige durcie,

Rocs dans les airs dressés comme des tours,

Vallons fleuris, Helvétie, Helvétie,

C’est toi, c’est toi que nous aimons toujours !

 

ses yeux tournés vers les grandes Alpes étaient remplis de larmes. Si tu l’avais entendu, tu aurais été émue comme nous ; le custode qui n’y comprenait rien restait bouche béante et oubliait de ramer.

» C’est ainsi que nous revînmes à la maison. Je ne cessais de me répéter à moi-même ce vers de Lamartine :

 

Ô temps, suspends ton vol !

 

Le temps avait bien autre chose à faire, et l’aiguille n’en marchait pas moins sur le cadran, les heures succédant aux heures.

» Il y eut encore la fête vénitienne sur le lac et le feu d’artifice ; je les vis de mon balcon où j’étais assise bien à l’aise avec mon père. Après une gerbe de fusées qui remplirent le ciel d’une multitude d’étoiles de toutes les couleurs, un jet de lumière électrique partant de la villa Stanley éclaira successivement les îles pendant que sur le lac erraient les feux épars des lanternes chinoises.

» Il est temps de finir ma lettre, minuit a sonné depuis longtemps ; tout est rentré dans le silence ; à peine entend-on sur la route ou dans la montagne quelques voix attardées chantant en chœur ces airs italiens analogues à des cantiques et dont la finale est marquée par un point d’orgue qui n’en finit pas. Je vais essayer de dormir. Si mes lettres te donnent l’envie de venir me rejoindre, nous avons de la place pour plusieurs personnes, tu seras reçue avec la plus vive tendresse par ta cousine affectionnée,

» BLANCHE LEBEL. »

X

Les esprits de la chambre réservée.

Le sommeil sur lequel Blanche comptait ne devait pas venir de sitôt.

Elle était encore à son pupitre, occupée à relire sa lettre, lorsqu’un craquement se fit entendre dans la pièce réservée ; une porte cria sur ses gonds, un pas discret traversa la pièce et s’approcha de la porte de communication. Elle vit avec horreur la poignée de la serrure céder sous une main qui la pressait. Dans son trouble, elle éteignit sa lampe et resta clouée dans son fauteuil au milieu des ténèbres, s’attendant à chaque instant à voir sa porte forcée.

— Non toccate la porta[8] ! dit une voix contenue, mais exprimant l’impatience.

D’autres paroles furent prononcées au souffle ; c’en était assez pour mettre la jeune fille hors d’elle-même.

Son premier mouvement fut de sonner et d’appeler son père ; mais la peur des voleurs l’aurait mis lui-même dans un état pire que celui où elle se trouvait. Son imagination lui aurait fait voir la maison pleine de tout ce que la camorra et la maffia ont de plus atroces coquins. En ce moment une lumière apparut dans une tour de la villa Stanley ; elle reconnut la fenêtre de Paul Hubert. Son parti fut pris sur-le-champ ; elle se traîna à tâtons jusqu’à la table où son père avait fait installer le télégraphe en communication avec l’appartement de l’ingénieur et envoya le signal qui précède toute, dépêche.

Un instant après, le timbre de son instrument se mit à vibrer, c’était la réponse à son appel ; Hubert lui disait : « J’y suis, je vous écoute, que voulez-vous ? »

Ce bruit, qu’elle éteignit aussitôt en mettant la main sur la cloche, lui rendit le courage, mais parut produire l’effet contraire sur les esprits qui hantaient la chambre secrète. On eût dit qu’ils se disposaient à décamper.

Blanche saisit le manipulateur !

— C’est moi, Blanche, demande secours.

— Que dois-je faire ? dites vite, répondit Paul, à l’instant même.

Elle avait mis à profit son temps de réclusion et savait son métier aussi bien que la jeune Vaudoise dont j’ai parlé au commencement de ce récit.

— Voleurs dans la maison, protégez-moi, dit-elle.

— Courage, je descends.

Le télégraphe resta muet et la lumière disparut à la fenêtre de la tour.

XI

Où un Neuchâtelois commet une imprudence.

On peut juger de la surprise de Paul Hubert lorsqu’il entendit l’appel du télégraphe à cette heure avancée. Jusqu’alors, cet appareil n’avait servi qu’aux exercices de M. Lebel qui, ne pouvant faire deux choses à la fois, c’est-à-dire penser et jouer du manipulateur, se bornait à lui traduire en langage télégraphique les Aventures de Télémaque. Notre ingénieur avait vu passer sous ses yeux, imprimés en points et en lignes sur la bande de papier du récepteur, les paragraphes célèbres que nous avons tous appris dans notre enfance : « Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse ; dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d’être immortelle, » etc. Au premier moment, il crut à une fantaisie de son élève, et il s’attendait à voir Télémaque apparaître sur la scène. C’était dur, après une journée fatigante comme celle qui venait de finir ; mais que ne pardonne-t-on pas aux parents de celle qu’on aime ! À demi déshabillé, tombant de sommeil, il se préparait à faire contre mauvaise fortune bon cœur, lorsque les allures précipitées du télégraphe lui apprirent aussitôt qu’il était en des mains plus habiles et surtout plus pressées. C’était Blanche qui demandait du secours.

Il n’y avait pas à hésiter. Réveillé comme par enchantement, Paul s’habilla à la hâte, prit une canne à tête de plomb, glissa un révolver dans sa poche, se coiffa d’un feutre, au fond duquel il mit un mouchoir pour amortir les coups, et descendit quatre à quatre l’escalier de la tour. Il avait les clefs des portes de sortie et se trouva bientôt au pied des murs de la villa Roncaro ; il les franchit sans songer à la gravité de cet acte et courut à deux individus qui avaient l’air de s’évader de la maison.

— Halte, leur cria-t-il, qui êtes-vous ?

Au lieu de répondre, ils s’enfuirent dans le parc, et disparurent sous les arbres ; mais Paul avait de bons yeux et de bonnes jambes ; cette fuite l’exaspérait ; qu’avaient-ils fait dans la maison avant d’en sortir ? Cette pensée lui donnait des ailes. Blanche l’avait appelé à son aide, elle demandait sa protection, il se lança à la grâce de Dieu ! Il arriva en même temps qu’eux aux murailles d’enceinte, où ils cherchaient à ouvrir une porte cachée dans les broussailles.

— Vous ne sortirez pas ainsi, mes beaux messieurs, dit Hubert, qui êtes-vous ?

— Cela ne vous regarde pas, laissez-nous tranquilles. Ceci fut dit avec un accent italien très marqué.

— Qu’avez-vous fait dans cette maison d’où vous sortez comme des voleurs ; me répondrez-vous ?

— Tais-toi, chien de Français, dit l’un des hommes en portant vivement un coup de stylet au jeune Suisse. Celui-ci vit étinceler la lame, mais il ne put l’éviter ; le choc fut si violent qu’il fut jeté contre un arbre ; toutefois il riposta par un coup de canne plombée si vigoureusement asséné que son adversaire s’affaissa dans l’herbe en poussant un cri de douleur.

— Je crois qu’il m’a cassé la jambe, dit-il en italien.

— Brigand, dit l’autre les dents serrées avec une expression féroce, tu l’as voulu, il faut que je te tue.

Hubert avait à peine eu le temps de se jeter derrière un arbre qu’un coup de pistolet éclaira le parc ; il fut suivi d’un second, puis d’un troisième.

En ce moment, un homme, accourant de la villa une lanterne à la main, se précipita au milieu d’eux en s’écriant :

— Pour l’amour de Dieu, que faites-vous, perdez-vous la tête ? Vous voulez donc attirer les carabiniers royaux ?

C’était le custode, à demi vêtu, qui s’efforçait de séparer les combattants.

— Remerciez ce monsieur, il m’a cassé la jambe.

— Comment, monsieur Hubert, c’est vous ; que faites-vous là, que s’est-il passé, est-il possible que vous ayez blessé monsieur Raphaël ; savez-vous ce que vous avez fait ?

Notre ami Paul commençait à comprendre qu’il s’était engagé dans une malencontreuse affaire. Certes les jeunes gens qui se trouvaient là n’avaient pas la tournure de vulgaires voleurs ; c’étaient de beaux garçons, comme la plupart des Milanais, vêtus avec élégance et ayant des façons de gentleman.

— Pourquoi avez-vous pris la fuite, lorsque je vous ai interpellés ?

— De quel droit vouliez-vous nous arrêter en vous introduisant chez nous ?

— Ah ! vous êtes chez vous ?

— Oui, nous avons pour nous cacher des raisons que nous ne pouvons dire.

— C’est fâcheux, dit Hubert, mais vous m’avez frappé le premier, ajouta-t-il avec l’accent de la colère ; j’étais en état de légitime défense… deux contre un, c’est propre… Croyez-vous que votre pistolet n’ait fait que me caresser la peau ?

En parlant ainsi, il leur montrait son bras sanglant percé d’une balle.

— Santa Vergine, san Carlo, san Giulio ! exclamait le custode en levant les mains au ciel, quel malheur après une si belle journée ! qu’allons-nous devenir ? nous sommes perdus ! Sachez, monsieur Hubert, que le signor Raphaël est le fils du propriétaire de la villa ; il devrait être à l’armée ; son frère Rinaldo est venu le visiter ; si la police le découvre, il sera jugé comme déserteur, comprenez-vous ?

Hubert ne comprenait que trop ; il y avait là un affreux malentendu.

— Et monsieur n’aura rien de plus pressé que d’aller nous dénoncer à la police, dont il a l’air de faire partie, je ne sais à quel titre, dit Rinaldo avec mépris.

— Ce n’est pas mon intention ; je suis d’avis, au contraire, que le blessé soit transporté dans la maison pour recevoir les premiers soins. Je me porte garant qu’il y sera en sûreté, sans être inquiété par personne. J’irai moi-même chercher le médecin de M. Stanley dès qu’on m’aura aidé à attacher mon bras pour arrêter le sang.

Examen fait, la blessure n’était pas très grave ; les artères, les os étaient intacts, mais le sang coulait abondamment. Quant au coup de stylet dirigé contre sa poitrine, il avait rencontré son carnet de mécanicien, qu’il portait toujours dans la poche intérieure de son habit ; c’est ce qui lui avait sauvé la vie. On courut à la loge de Mongini et on fit un pansement provisoire avec de l’amadou et un mouchoir fortement serré.

— Donnez-moi un verre de vin, dit Hubert au custode, le cœur va me manquer ; j’irai ensuite quérir le docteur Stocks.

— Je veux vous accompagner.

— Non, c’est inutile, maintenant je puis marcher.

Pendant tout ce temps, Blanche était restée près du télégraphe, et ce temps lui avait paru long ; elle entendit les coups de feu, mais comme on avait beaucoup tiré dans la journée, elle les mit sur le compte de la fête et ne s’en alarma pas outre mesure.

Une heure sonna. Aucune lumière n’apparaissait à la fenêtre de l’ingénieur. Que s’était-il passé ? Elle ne pouvait aller à son balcon, les forces lui manquaient. Elle n’osait pas rallumer sa lampe et restait à demi-morte dans l’obscurité.

Elle entendit marcher dans le corridor.

— Mademoiselle a-t-elle appelé ? dit Jeannette derrière la porte.

— Non.

— J’ai cru que vous aviez sonné ?

— Non, je n’ai appelé personne.

— Mademoiselle a-t-elle entendu ?

— Quoi ?

— On a tiré dans le parc.

— Ce n’est rien, allez vous coucher et dormez tranquille.

— Nous avons entendu des voix d’hommes qui se battaient.

— Le chien a-t-il aboyé ?

— Non.

— Ce n’est rien, vous dis-je, allez dormir et surtout ne réveillez pas mon père.

Cette révélation la mit dans une si grande angoisse qu’elle envoya un signal et attendit le résultat avec des palpitations de cœur qui lui coupaient la respiration. Un second eut le même sort, puis un troisième qui se perdit dans le silence de la nuit. Alors, se croyant abandonnée, elle perdit courage et se laissa tomber à demi-évanouie devant son lit.

La voix de son père la fit revenir à elle. Il avait entrebâillé la porte.

— Blanche, disait-il, d’une voix tremblante, Blanche, dors-tu ?

— Oui… non, mon père, pourquoi ? es-tu malade ? dit-elle en balbutiant.

— Tu n’as rien entendu ?

— Je ne sais,… que se passe-t-il ?

— Ah ! ma foi, rien de bon ; j’ai entendu des pas, des portes qui se ferment, j’ai cru distinguer le timbre du télégraphe ; me suis-je trompé ?

— Probablement.

— Et ces coups de fusil, ce n’est rien peut-être ?

— Tu me fais peur ; voit-on quelque chose autour de la maison ?

— Non, mais je vais appeler les filles ; il faut réveiller le portier, et que tout le monde prenne les armes.

— Puisque la maison est tranquille, nous pouvons dormir en paix ; nous sommes trop près de la villa Stanley, où tout le monde est encore debout, pour que les voleurs aient l’idée de nous attaquer.

— Tu as peut-être raison ; néanmoins je ne dormirai que d’un œil, la barbe sur l’épaule. Quel pays ! reprit-il, en fermant la porte, toujours des alertes, pas une minute de sécurité ; voilà une vie ! c’est à en perdre la tête. Il faut que cela finisse !

Vers deux heures, la fenêtre de Paul Hubert s’éclaira de nouveau.

À l’instant, Blanche, toujours aux aguets, fit jouer le télégraphe.

— Qu’est-il arrivé ?

— Pas grand’chose, raconterai demain.

— Je veux savoir ; êtes-vous blessé ?

— Non, tout va bien.

— Qui sont ces gens ?

— Les fils Roncaro ; le cadet, déserteur du régiment, se cache dans la villa.

— On a tiré plusieurs coups de feu ?

— Oui.

— Qui atteint ?

— Personne.

— On s’est battu dans le parc ?

— Un peu : rien dire aux domestiques, secret.

— Merci, Dieu vous protège, bonne nuit !

— Bonne nuit ! mon cœur avec vous.

Elle crut avoir mal compris et se hâta de rallumer sa lampe, pour vérifier sur la bande de papier, qu’elle avait laissé courir, les mots qui venaient de frapper son oreille. Elle lut : « Mon cœur avec vous. » Cela lui parut si doux en ce moment qu’elle porta ce ruban de papier à ses lèvres, puis elle le cacha en rougissant sous son oreiller.

Tout était tranquille au dehors et au dedans ; bien qu’elle ne connût pas les détails, elle savait en gros ce qui s’était passé. Il n’y avait donc ni sorciers, ni voleurs. Mais ce jeune Roncaro, qui se cachait comme un malfaiteur dans la maison de son père, pour quel motif avait-il quitté l’armée ? Rassurée quant à sa sécurité, mais curieuse d’en savoir davantage, elle se coucha en remerciant Dieu du secours qu’il lui avait envoyé. Mais l’émotion qu’elle venait de ressentir la tint longtemps éveillée ; chaque bruit la faisait tressaillir, le télégraphe allait-il recommencer à parler ? L’idée qu’elle possédait le moyen de s’entretenir en toute liberté avec son ami la remplissait de joie et d’épouvante ; une puissance magique venait de se révéler ; était-il permis d’en faire usage à l’insu de son père ? Elle se promit bien d’étudier cette grave question ; toutefois, elle s’endormit en improvisant une ode sur les appareils électriques, dont les uns travaillaient à sa guérison, les autres lui procuraient des jouissances inconnues ; tous se joignaient à elle pour chanter les louanges du jeune homme qui les avait construits.

XII

Les aventures de Télémaque.

Autant il est agréable de s’éveiller le matin après un sommeil réparateur, autant il est pénible d’ouvrir les yeux à la lumière après une nuit agitée par la fièvre et un sommeil tardif, qui brise les membres et alourdit le cerveau. Paul Hubert en fit la triste expérience lorsqu’il fut tiré de ses rêves pénibles par un coup frappé à sa porte. C’était M. Stanley, qui venait lui proposer de partir le matin même pour une excursion à Milan.

Il était sept heures, le soleil d’Italie entrait à pleines croisées dans la chambre et faisait craquer le parquet sous ses rayons.

— Encore au lit, monsieur Hubert ; voyez-vous ces jeunes gens qui ne peuvent supporter la fatigue d’un jour de fête ! faites donc fermer vos persiennes, votre chambre est une étuve. Ah ! ça, qu’y a-t-il, êtes-vous malade ? je vois du sang sur votre manche,… le bras bandé,… parlez, je vous-prie, qu’avez-vous ?

— Oh ! rien, dit Paul en articulant péniblement.

— Vous avez de la fièvre, vous êtes malade, blessé ? Je vais chercher Stocks.

— Non, je vous prie, dit Paul qui se mit sur son séant ; il viendra assez de lui-même ; c’est lui qui m’a bandé.

— Le docteur Stocks vous a bandé, quand, cette nuit ?

Le blessé fit de la tête un signe affirmatif.

— Qu’est-ce que tout cela signifie, et j’en apprends de belles. Moi qui venais vous engager à partir pour Milan ; le bateau passe à huit heures quinze minutes.

— Je vous remercie, mais je ne suis pas en état de voyager.

— C’est évident ; montrez-moi ce bras ; bon, le bras droit, voilà qui va bien,… du sang des deux côtés ;… hein, qu’est-ce à dire ?

Hubert ferma les yeux pour échapper au regard perçant fixé sur lui.

— Une balle ? continua sir William à voix basse.

Un nouveau signe affirmatif fut la seule réponse faite à cette question.

M. Stanley restait debout près du lit, cherchant à débrouiller cette énigme. Le silence fut interrompu par le timbre du signal qui vibra deux fois.

Le jeune malade, qui tout à l’heure paraissait à fin de vie, se leva comme un ressort et voulut s’élancer vers l’appareil.

— Qu’est-ce que cela ? Restez, mais restez donc.

— Je veux répondre au signal, laissez-moi…

— C’est fait, dit sir William qui mit le doigt sur le bouton du signal.

Un moment après, le télégraphe se mit à fonctionner. Le malade fermait les yeux, pouvant à peine contenir son impatience.

— Faut-il laisser filer la bande ?

— Oui.

Sir William, les bras croisés, regardait avec un demi-sourire, la pointe d’acier qui frappait très affairée le ruban de papier et y traçait des points et des lignes. Son compagnon, la tête sur l’oreiller, les lèvres crispées, ne perdait pas un mouvement du marteau.

— C’est M. Lebel ? dit M. Stanley au bout d’un moment.

Paul fit un signe indéfinissable.

— Il a bien des choses à vous dire ?

— Il répète… les Aventures de Télémaque

— Comment… les Aventures de Télémaque… par Fénelon ?

— Eh, oui, c’est une manière de s’exercer et de se faire la main. Nous en sommes aux amours du jeune Grec avec la belle Eucharis.

— Allons, je vois que vous êtes un professeur consciencieux ; vous corrigez ses fautes ; sans doute il en fait beaucoup ?

Il s’approcha de l’appareil pour lire sur la bande de papier les signes que la pointe continuait à y imprimer.

— Laissez, laissez, je vous prie, dit le malade en recouvrant soudain sa vivacité, vous comprenez… un thème d’élève…

— Fort bien ; vous voulez ménager sa susceptibilité… Et cette balle, comment est-elle entrée là ?

— C’est un secret… qui ne m’appartient pas.

— Vous n’avez pas de confiance en moi ?

— Si, je vous dirai tout, vous devez tout savoir pour m’aider à réparer le mal que j’ai fait.

Dès qu’il sut les événements de la nuit, arrangés de manière à mettre Blanche hors de cause, M. Stanley devint sérieux.

— C’est une mauvaise affaire, dit-il ; Raphaël a été entraîné à déserter le régiment pour une histoire d’amour ; malgré la position que sa famille occupe dans l’industrie, si la police évente ce qui s’est passé, il y aura une condamnation. Dans une armée en voie de réorganisation, il ne peut en être autrement ; un tel exemple serait pernicieux. Ne faites pas de plainte, je vous en prie ; à cause de mon procès, tout l’odieux d’une délation retomberait sur moi, il faut absolument que rien ne transpire au dehors.

— Je n’ai jamais eu l’intention d’adresser une plainte à qui que ce soit ; je présume qu’on pourrait me demander ce que je faisais à minuit dans le parc de la villa Roncaro, et de quel droit j’y étais entré.

Le télégraphe jouait toujours et la bande s’allongeait couverte de points et de lignes.

— Il paraît que le Télémaque tout entier y passera avec Mentor et la descente aux enfers, dit M. Stanley en riant ; il prend goût à l’idylle, ce vieux folâtre.

— Eh bien, non, ce n’est pas M. Lebel, dit Hubert, en essuyant la sueur qui perlait sur son front, c’est… sa fille.

Ici un spasme lui coupa la parole.

— Ah ! c’est différent, et qu’est-ce qu’elle dit, mademoiselle Blanche ?

— Elle me parle du blessé dont on ne sait que faire, et me demande des conseils. Son père a passé une mauvaise nuit, il croit la maison hantée par une société secrète, et se dispose à prévenir la police. Les domestiques, affolées de peur, menacent de décamper...

— Pouvez-vous télégraphier de la main gauche ? dit sir William après un moment de réflexion.

— Parfaitement.

— Demandez à mademoiselle Lebel si elle peut me recevoir à dix heures.

— C’est que… pardon... je ne puis m’habiller seul…

— Oh ! ne vous gênez pas, je viens de l’Inde où les costumes sont parfois réduits à leur plus simple expression ; pour vous mettre à l’aise, je fermerai les volets.

D’un saut, le mécanicien fut à son télégraphe ; une fois la conversation engagée, il oublia sir William, son costume et le reste ; il y serait resté tout le jour si une main ne se fût posée sur son épaule pour attirer son attention.

— Eh ! monsieur, y songez-vous ? quelle imprudence !

C’était le docteur Stocks, qui venait visiter son malade et qui n’en pouvait croire ses yeux, en le voyant dans cette situation. Il regardait tour à tour sir William, qui haussait les épaules sans rien dire, et le télégraphiste en chemise qui restait tout effaré, la main sur le manipulateur, comme un écolier pris en faute.

— Rentrez au lit, monsieur, et tout de suite, reprit le docteur en s’animant.

Quand le docteur Stocks commandait, il fallait obéir. Et pourtant c’était un petit homme frêle et d’aspect chétif, mais il y avait tant de puissance dans son grand front blanc et uni, dans ses yeux bleus surmontés de sourcils bruns, dans la courbe fière de son nez et de sa bouche, et d’énergie dans le timbre de sa voix, qu’on ne discutait pas ses ordres et qu’on les exécutait à l’instant.

— Ne trouvez-vous pas qu’il fait trop chaud ici pour votre malade, dit sir William, et qu’il serait mieux dans un appartement à l’abri du soleil.

— Oh ! non, je suis fort bien, maintenant que les fenêtres sont ouvertes et les persiennes fermées, on ne peut rien désirer de mieux.

— Calmez-vous, monsieur, dit le docteur en appuyant sur le pouls du malade, son index délicat, aussi blanc que celui d’une femme et orné d’un gros diamant.

— Je comprends, dit M. Stanley en réprimant un sourire, vous avez encore plusieurs chapitres de Télémaque à lire avec M. Lebel ; ce serait cruel de le priver de ce divertissement.

— N’est-ce pas, docteur, vous me laisserez dans cette chambre, je suis si heureux dans ma tour ; d’ailleurs vous me permettrez de me lever ?

— Je n’aime pas cette agitation, il faut vous calmer, si la fièvre survient, je ne réponds pas des suites.

— Depuis que vous m’avez pansé, je ne souffre plus ; d’ailleurs la balle n’a laissé qu’une trace presque imperceptible, je serai guéri dans quelques jours.

— Ne vous y trompez pas, toutes les chairs meurtries par la balle doivent disparaître et être remplacées ; cela prendra du temps, plus que vous ne croyez ; je ne connais que trop les blessures des balles coniques.

— Alors, que vais-je devenir ? dit Hubert en se laissant tomber sur son oreiller ; il y a encore ce moteur Schmidt à mettre en place, cette machine Siemens à monter… et le piano électrique… on n’en viendra jamais à bout.

— Vous dirigerez les ouvriers, dit sir William ; allons, mon cher ami, prenez courage, il vous reste la tête et un bras dont vous savez très bien vous servir, vous venez de le montrer. Seulement, écoutez le docteur, et tâchons d’éviter la fièvre. Quant à moi, je vais où vous savez, j’arrangerai tout de mon mieux.

XIII

Le blessé.

Lorsqu’il sonna à la porte de la villa Roncaro, sir William, tout de noir habillé, ganté correctement, était accompagné d’un laquais portant un riche album et un bouquet de fleurs rares. Il demanda M. Lebel ; mais celui-ci étant sorti, ce qu’il savait positivement, il fit prier mademoiselle Blanche de le recevoir ; il avait à lui transmettre un message du docteur Stocks et à lui faire voir des vues de l’Inde qui venaient d’arriver.

On le fit entrer dans le grand salon du rez-de-chaussée, où Blanche l’attendait avec impatience. Elle était plus pâle qu’à l’ordinaire, et ses yeux brillaient d’un éclat inaccoutumé. Ils parlèrent de la fête de la veille ; le bouquet fut grandement admiré, ainsi que les aquarelles qui étaient des œuvres d’art distinguées, mais un observateur attentif aurait pu remarquer que ces préliminaires n’avaient pour but que de dérouter les domestiques aux aguets, et que les deux interlocuteurs avaient bien d’autres choses à se dire. Tout à coup M. Stanley, sans transition, dit en anglais :

— Parlons d’affaires, mais faisons vite ; vous savez ce qui s’est passé cette nuit ?

— Oui, le custode m’a raconté…

— Bien ; il y a donc un blessé dont on ne sait que faire, où est-il ?

— Cher le portier, qui est plus mort que vif et qui s’attend à la visite de la police et des carabiniers royaux.

— On peut tout arranger en le plaçant chez moi ; j’ai des appartements où tous les carabiniers du royaume d’Italie n’auront pas l’idée de le chercher.

— C’est ce que j’ai dit à Mongini, mais ces messieurs ne veulent pas en entendre parler, ils ont des griefs contre vous et contre M. Hubert, ajouta-t-elle en rougissant.

— Nous avons un procès, une bagatelle, est-ce le moment d’y penser ? Quant à M. Hubert, ils me l’ont assez maltraité pour qu’ils n’aient pas à faire tant les fiers.

En disant ces mots, il se leva et se promena dans le salon en arrachant par lambeaux ses gants beurre frais qui paraissaient le gêner.

— Que voulez-vous dire ? je ne comprends pas.

— Eh bien, ils lui ont distribué un coup de stylet dans la poitrine, et trois coups de révolver, dont un dans le bras. Qu’ils prennent seulement garde de ne pas m’échauffer.

Et, continuant son œuvre de destruction, il arracha la dernière bribe de peau jaune et la mit dans sa poche. Lorsqu’il se retourna, il vit Blanche renversée sur le sofa, les yeux fermés, les bras pendants.

— Qu’avez-vous, mais qu’avez-vous donc, faut-il appeler ?

— Paul… je veux dire M. Hubert… est blessé, dit-elle d’une voix mourante.

— Mais non, dit sir William en changeant de ton, une égratignure, une bagatelle, rien du tout…

— Vous avez dit un coup de stylet dans la poitrine et un coup de révolver dans le bras,… vous l’avez dit.

— Effectivement, il n’a pas tenu à eux de me le tuer, ce brave garçon, mais le stylet a glissé sur son carnet et ne l’a pas atteint ; sa blessure au bras sera guérie dans quelques jours.

— Souffre-t-il beaucoup ? dit-elle les yeux toujours fermés.

— Non, il est très bien, vous le verrez peut-être dans la journée.

— Est-il bien soigné au moins ?

— Comment donc, le docteur Stocks en personne, un des premiers chirurgiens du Royaume-Uni !

— Pardonnez-moi, j’ai fait une question indiscrète, mais j’éprouve une telle indignation contre ces meurtriers, ces Roncaro… je veux quitter cette maison, elle me fait horreur.

— Permettez ;… ils ne connaissaient pas M. Hubert, qui s’introduisait chez eux, dans leur parc, au milieu de la nuit, pour leur chercher noise. Voilà un point qui reste obscur pour moi et qui pourrait lui nuire devant un tribunal.

— Est-ce que cette affaire ira devant les juges ? dit Blanche en rougissant jusqu’à la racine des cheveux.

— Ce n’est pas probable, chacun est intéressé à garder le secret.

— Ah ! je crois bien, dit Blanche en respirant avec force.

— Non, ces Roncaro sont dans une situation difficile, il faut être généreux et leur venir en aide. Je suis prêt à le faire de tout mon pouvoir ; vous-même, si vous étiez valide vous vous constitueriez la garde-malade du blessé.

— Jamais, monsieur, jamais, vous ne songez pas à les mettre sous le même toit que M. Hubert ?

— Je vous demande pardon, et je suis persuadé qu’au bout de peu de jours ils seront les meilleurs amis du monde. Voici mon idée : j’enverrai ce soir deux hommes sûrs avec un brancard ; ils emporteront le blessé et vous pourrez dormir tranquille. Tous les domestiques seront écartés pour que la chose reste secrète et s’il survenait quelque difficulté vous nous feriez des signaux par le télégraphe.

— Que parlez-vous de télégraphe ? dit M. Lebel en entrant comme un coup de vent ; il me semblait bien que j’entendais chuchoter dans le salon ; vous voyez que j’ai de bonnes oreilles. Monsieur Stanley, je suis votre serviteur, charmé de vous voir chez moi, heureux de vous féliciter de votre fête d’hier, fête princière, fête royale. Voilà un bouquet magnifique et un album superbe. Je viens des carrières, le morceau de granit que vous avez fait tomber hier est d’une riche taille, sac à papier, quel moellon ! les tailleurs de pierres pourront y mordre pendant des années, ils ont de l’ouvrage pour longtemps. À propos, j’en ai appris de belles sur cette maison, ajouta-t-il en baissant la voix et en roulant de gros yeux, il s’y passe des choses…

— Quoi donc ? dit M. Stanley en jouant la surprise.

— Eh bien, que sais-je, les gens du village parlent d’esprits, de revenants, on entend des bruits de chaînes, on voit de la lumière dans les appartements inhabités ; on s’étonne que je puisse y tenir, personne ne voudrait y mettre les pieds, c’est une maison hantée, quoi, et l’on me promet quelque bonne catastrophe avant la fin de l’été. Mais, pas si bête, je ne veux pas servir de plastron à une société secrète comme il y en a tant en Italie ; cette nuit, j’ai entendu,… bref, je sais ce que j’ai entendu, et, pas plus tard que ce matin, j’ai averti la police d’Arona et de Pallanza ; ce soir les gendarmes tiendront garnison ici même ; je vais dire aux filles qu’elles doivent se préparer à les bien recevoir.

Blanche et M. Stanley échangèrent un regard significatif.

— Vous avez bien fait, dit celui-ci ; quand la maison aura été explorée de haut en bas et dans tous ses recoins, vous saurez à quoi vous en tenir, et vous êtes toujours libre d’aller vous établir ailleurs. Seulement, si les gendarmes doivent veiller toute la nuit, préparez-vous à ne pas dormir ; pour se tenir éveillés ils joueront à la morra et feront un tel vacarme que vous regretterez les esprits et les revenants qui vous laissaient au moins quelques heures de sommeil.

— Franchement, dit M. Lebel en se plantant devant M. Stanley, y croyez-vous ?

— À quoi ?

— Aux esprits ?

— Je n’ai garde d’en douter, puisque vous les avez entendus.

— C’est-à-dire… distinguons ; j’ai entendu des bruits dont la cause m’est inconnue, et comme ces bruits concordent avec les propos qui courent dans le village, j’en ai conclu qu’une société secrète, une ramification de la camorra, s’assemblait la nuit dans les caves, ou ailleurs, sous la protection de ce sournois de Mongini. Mais ce soir, ils trouveront à qui parler.

— Avez-vous fait une visite à monsieur le curé depuis que vous êtes ici ? dit sir William sans changer de visage.

— Non, vous comprenez, je suis protestant, comme qui dirait un hérétique, je ne veux pas avoir l’air de me mêler de choses qui ne me regardent pas.

— Vous avez tort, faites-lui une visite de politesse, remettez-lui un billet de cinquante lires pour l’église et autant pour les pauvres ; vous verrez que cela aura une heureuse influence sur les esprits qui vous tourmentent et que les gens du village n’en parleront plus.

— Monsieur, c’est une concession que je ne veux pas faire à l’ultramontanisme, j’aurais l’air de m’humilier, de me recommander à sa protection. J’ai pour principe de ne jamais compromettre ma dignité vis-à-vis d’un pouvoir que je ne reconnais pas.

— Nous sommes d’accord, mais dans tous les pays du monde où j’ai vécu, j’ai remarqué que les bonnes grâces du clergé sont, pour l’étranger, la meilleure recommandation ; on peut les obtenir sans faire abandon de ses principes. Adieu, mademoiselle, au revoir, cher voisin, vous me permettez de dire quelques mots à votre portier ; peut-être que ce soir j’aurai des renseignements complets à vous communiquer sur les esprits de la villa Roncaro.

XIV

La leçon.

Dès que Blanche fut libre, elle se hâta de monter l’escalier et de gagner sa chambre où était le télégraphe. Elle ne pouvait plus supporter l’inquiétude où l’avaient plongée les révélations de M. Stanley et voulait demander des nouvelles de ce pauvre blessé que son imagination lui représentait couché sur un lit de douleur. Mais l’appareil était déjà dans les mains de son père qui envoyait signaux sur signaux sans recevoir de réponse.

— C’est singulier, disait-il, ce garçon, toujours, si ponctuel, ne me répond pas ; j’ai réglé ma montre à l’horloge électrique, ora di Roma, comme ils disent, l’heure de Rome ; il est midi juste, c’est le moment de nos exercices et mon professeur manque à l’appel.

Ce silence tombait sur le cœur de Blanche comme une menace ; sans doute le blessé n’avait pu se lever, il se trouvait plus souffrant. Au milieu de son inquiétude, elle se demandait comment il avait pu télégraphier le matin, lorsqu’il avait requis un rendez-vous pour M. Stanley. Elle en était là de ses réflexions lorsque le timbre retentit et le récepteur fit entendre ses joyeux toc-toc, qui firent monter le sang aux joues blêmes de la jeune fille.

— En retard, contre mon gré, disait Paul Hubert, maintenant je suis à vous.

— Je suis sûre qu’il se gêne pour vous donner sa leçon ; un lendemain de fête, il doit être fatigué.

— Tu plaisantes ; à son âge, c’était en Alsace, après avoir dansé toute une nuit, nous avons fait l’ascension d’un des ballons des Vosges, du grand ballon de Guebwiller même ; il n’est rien de tel que d’être jeune. Voyons, il s’agit maintenant de lui parler ; qu’est-ce que je pourrais bien lui dire ? Pour aujourd’hui, nous laisserons le Télémaque, les discours aux Crétois me paraissent pleins de longueurs.

— Demandez-lui des nouvelles de sa santé.

— Tiens, c’est une idée, après une nuit de plaisir ma question aura de l’à-propos… Qu’est-ce qu’il me répond ? Voyons, essuyons nos lunettes, j’ai toujours de la peine à lire cette bande : « Assez bien, je me suis blessé hier en préparant l’illumination. » Entends-tu ? il s’est blessé ! et M. Stanley qui ne m’en dit pas un traître mot.

— Demandez où est sa blessure, et s’il souffre beaucoup.

— « Foulé bras droit, souffre pas. » Diantre ! une foulure, c’est parfois très long à guérir, mais enfin ce n’est pas grave.

— Le verra-t-on aujourd’hui ? reprit Blanche.

— Mais, n’est-ce pas à moi à lui faire une visite ? Il est en quelque sorte mon professeur ; j’irai bien certainement.

— Annoncez-vous pour trois heures, cela lui fera plaisir.

— Pendant que M. Lebel, sa main sur l’appareil, se demandait ce qu’il était convenable de faire, on l’appela pour répondre à une dépêche de la police d’Arona. À peine eut-il fermé la porte que Blanche, dont la patience était à bout, se jeta sur la poignée de l’instrument.

— C’est moi, Blanche, mon père est sorti, pourquoi me cacher votre blessure ? Vous m’avez fait bien souffrir.

— Pour ne pas inquiéter ; blessure rien du tout ; pas de fièvre, pas travailler, mais promener.

— Venez au jardin à quatre heures, quand grande chaleur sera passée, nous pourrons causer.

— Si j’allais rencontrer l’Italien ?

— On ne les aperçoit pas ; nous en serons débarrassés ce soir.

— Préparons la chambre du blessé ; docteur guérir bientôt.

— Quels tristes événements ! moi, cause de tout ; pourrez-vous me pardonner ?

— Souffrir pour ceux qu’on aime, grand plaisir, demande rien de plus.

— Vous êtes généreux, on m’appelle, au revoir.

XV

Ce qu’on trouve dans un carnet de mécanicien.

L’attente est toujours pénible ; elle l’est bien davantage pour ceux que les circonstances retiennent au logis ou qui sont privés de la faculté de se mouvoir. Bien avant quatre heures, Blanche était au jardin attendant l’arrivée du jeune Suisse ; installée sous les platanes, une broderie sur ses genoux, elle était si agitée qu’elle ne pouvait parvenir à gouverner son aiguille. L’air était lourd et embrasé ; des nuages sombres s’accumulaient sur le col du Simplon et sur la cime du Monterone ; le custode avait tiré son canot sur la grève et revenait en essuyant la sueur qui ruisselait sur son front et sur sa nuque halée, dont la peau rouge et rugueuse rappelait la caroncule d’un dindon.

— Fa caldo, signorina, dit-il en passant, nous aurons de l’orage, le lac brasse et sent le poisson. Ah ! voilà le signor Huberto ; il a le bras en écharpe ; deux malheurs à la fois, signora ; sainte Vierge, qu’allons-nous devenir ?

— Tout ira bien, dit Paul Hubert en allemand, langue que Mongini avait apprise dans son régiment de grenadiers autrichiens, tenez-vous prêts pour la tombée de la nuit, M. Stanley vous enverra le signal.

— Oui, mais si la police fait une descente dans la maison, nous sommes perdus, et notre signor Raphaël sera condamné à la forteresse.

En parlant ainsi, le vieux custode tordait son feutre et des larmes coulaient sur ses joues.

— Je vous jure qu’il ne sera pas dénoncé et que les mesures sont prises pour que les domestiques ne sachent rien, il n’y aura dans le secret que des personnes tout à fait sûres. Ayez confiance en nous, et rassurez ces messieurs.

— Mille grâces, signor, ces pauvres jeunes gens passent de tristes heures dans ma loge ; il faut avoir pitié d’eux ; quand je les vois là, eux si riches, si beaux, se cachant dans un coin obscur comme des malfaiteurs, mon cœur est déchiré. Je suis heureux d’avoir à leur apporter de bonnes paroles.

— Maintenant que nous sommes seuls, dit Blanche, racontez-moi tout, je veux tout savoir.

Ce fut un long récit, fait à demi-voix, fréquemment interrompu par des exclamations, des questions, des larmes et des protestations de repentir.

— Avez-vous ce carnet qui a paré le coup de stylet ? dit Blanche.

Après un moment d’hésitation, le jeune homme tira de sa poche un livre assez épais à couvertures noires, dont la reliure en carton portait les traces d’un long usage ; il était lié par une bande élastique et on voyait sur l’une des deux faces un trou assez profond.

— Voilà donc à quoi tient la vie, à quoi tient le bonheur, dit-elle d’un ton pénétré ; sans ce carton fatigué et ces papiers noircis, vous n’existeriez plus, vous seriez couché dans un cercueil. Oh ! ces Italiens ?

— J’arrivais dans un mauvais moment, ils étaient exaspérés.

— Monsieur Hubert, voulez-vous me donner ce vieux petit livre ? il n’a pas de valeur pour vous.

— Le carnet d’un mécanicien ! que dites-vous là ? il fait partie de lui-même, c’est sa seconde mémoire ; sans son carnet il n’est qu’un corps sans âme.

— Que contient-il de si précieux, est-il permis de l’ouvrir ?

— Vous n’y trouverez que des notes sur des constructions, des croquis, des formules, la quintessence de la science, les choses qu’on doit avoir toujours présentes à l’esprit.

La jeune fille était évidemment contrariée qu’on pût lui refuser un objet d’apparence si vulgaire, mais auquel elle vouait un religieux respect. Paul Hubert, de son côté, se repentait de l’avoir refusé et ne savait comment revenir de sa première décision.

— J’en ferai une copie et je vous le donnerai, reprit-il tout honteux.

— Non, dit-elle en feuilletant le manuscrit, ce serait un travail énorme que de copier tout cela. Ah ! voilà une photographie… elle est percée à la poitrine ; c’est la vôtre, c’est vous, mais c’est superbe, où a-t-on fait cela ?

— À Zurich ; j’en ai de meilleures qui n’ont pas été en contact avec le stylet de ces messieurs.

— Est-ce qu’elle vous est indispensable pour vos mécaniques ? Il y a probablement des formules et des croquis au dos.

Et elle retourna la carte.

— Qui devraient être dans la tête, dit-il en riant ; non, les formules n’ont rien à faire ici.

— Eh bien, je la garde, voilà mon dernier mot ; qui est-ce qui fait opposition ? ajouta-t-elle en jetant autour d’elle un regard circulaire ; personne.

Et elle mit la carte dans sa poche.

— Vous venez de faire une place vide ; n’avez-vous rien pour la remplir ?

— Vous réclamez une carte pour la couvrir de signes algébriques, de figures de géométrie et d’engrenages ?

— Non, pour protéger mon cœur quand je combattrai pour vous.

— Merci, il n’est plus question de batailles, je paie assez cher un moment d’effroi.

Elle devint sérieuse, et regarda longtemps ce jeune homme à figure honnête et dévouée, ses traits blêmes, son bras en écharpe. Une larme apparut au coin de sa paupière. D’un mouvement brusque, elle prit dans son nécessaire un étui de nacre contenant des cartes, en choisit une et de ses doigts roses la tenant suspendue :

— Cela vous ferait-il bien plaisir ?

— Oh ! qu’elle est belle ! exclama le jeune homme en se levant.

— Eh bien, fermez les yeux… et ouvrez le carnet.

— Merci, je ne m’attendais pas à posséder jamais un tel trésor.

— Attendez, je n’ai pas tout demandé ; je voudrais aussi le portrait de votre mère, celui que j’ai vu un soir, il me sourit comme si elle m’aimait.

— Comment ne pas vous aimer ? elle vous aimera dès qu’elle vous verra.

Ils furent interrompus par un coup de tonnerre, qui éclata sur leurs têtes et gronda le long des montagnes. Une sourde rumeur descendait des forêts ; c’était le vent qui fouettait les châtaigners et les chênes et qui, bientôt, balaya le lac et souleva en tourbillons la poussière de la route.

— Voici l’orage, dit Paul en regardant par-dessus le mur du jardin ; le lac devient sombre et se couvre d’écume, les pêcheurs regagnent leur île et les femmes se hâtent de ramasser les filets et les pièces de toile qui blanchissent sur la rive. Je crois qu’il serait prudent de rentrer dans la maison avant la pluie.

— Encore un moment, je vous en prie, il fait si bon respirer cet air frais qu’apporte le vent des montagnes ; toute la journée l’atmosphère a été échauffée par le sirocco. Mais, mon père n’est pas rentré, où peut-il être, vous ne le voyez pas sur la route ?

— Non, je ne vois que la diligence suisse du Simplon qui court vers Arona, vous devez entendre les grelots.

Il tira sa montre.

— Bientôt six heures ; nos postes fédérales sont régulières comme des chronomètres.

Les lourdes voitures attelées de quatre ou cinq percherons gris passèrent en menant grand bruit au milieu d’un nuage de poussière ; comme d’habitude elles étaient bondées de voyageurs ; les conducteurs trônaient, somnolents sur leur banquette, et les postillons en uniforme et coiffés du chapeau ciré faisaient claquer leur fouet pour annoncer leur approche. Ils savaient que chaque soir un compatriote venait au bord de la route les saluer comme un souvenir du pays et leur souhaiter un bon voyage.

— Gott grüsse, Eidgenossen ! dit Paul Hubert en se découvrant, gute Reise !

— Attié ! attié ! dit le postillon de la première voiture, en lui adressant un bon sourire, lebet wohl !

— Cela va bien là-bas, au pays ? reprit Paul.

— Oui, tout va bien, répondit le conducteur en allongeant la tête hors de sa banquette, tenez, ceci vient de Lausanne.

Et il lui jeta un bouton de rose orné de ses feuilles.

— Bonjour, bonjour, dit le second postillon, un robuste Vaudois, en agitant son chapeau poudreux, vive la Suisse !

Paul Hubert, après avoir ramassé la fleur et en avoir essuyé la poussière, était devenu blême, ses lèvres tremblaient, ses yeux étincelaient.

— Qu’avez-vous ? lui dit Mlle Lebel, je crois que vous allez vous trouver mal.

— Avez-vous entendu ces braves garçons, leurs voix émues, leur salut patriotique.

— Oui, reprit-elle en riant, mais je n’y vois rien de si extraordinaire ; ce sont des paysans qui vous disent bonjour et voilà tout.

— Comment ! des paysans, ce sont des frères ; ils m’apportent une bouffée de l’air de nos lacs, de nos vallées, de nos cantons ; leur langage m’est cher, leur accent cordial me réchauffe le cœur.

— Comme vous dites cela, ne semble-t-il pas que la mer vous en sépare et que vous êtes près de mourir de nostalgie.

— Tous les soirs je me fais une fête de saluer en eux non seulement les représentants de mon pays, mais les employés fidèles, intrépides, qui malgré les neiges et les tempêtes de l’hiver maintiennent à travers les Alpes les communications entre la Suisse et l’Italie. C’est un grand honneur pour nous d’être chargés de cette mission de confiance, et je suis fier de serrer la main de ceux qui acceptent une tâche parfois au-dessus des forces de l’homme. Si, dans ce moment, je ressens plus d’émotion que de coutume, c’est que, sans un certain carnet, je n’aurais plus trouvé de place dans ces voitures pour le retour et que ma mère serait restée seule dans sa demeure désolée.

Pour toute réponse, Blanche tendit sa main au jeune homme qui la serra avec tendresse entre les siennes.

— Prenez garde, dit-elle, n’allez pas déranger l’appareil-du docteur, il ne me le pardonnerait pas.

XVI

Le plan de M. Lebel.

Un coup de tonnerre, plus fort que le premier, fit trembler la terre et fut suivi presque immédiatement d’énormes gouttes de pluie qui frappaient le feuillage comme des balles de mousquet. Soudain, une de ces averses comme on n’en voit que dans les pays méridionaux s’abattit avec un formidable cliquetis de grêle, fouettant les arbres et rebondissant sur le gravier. Blanche regarda Paul avec angoisse. Sans balancer, il l’enveloppa d’un châle et de son bras valide la soulevant comme un enfant, il prit sa course vers la maison. La distance était courte ; pour se tenir en équilibre, Blanche avait instinctivement passé ses bras autour du cou du jeune homme.

— Vous vous ferez mal, dit-elle, vous êtes un imprudent.

— Tenez-vous bien, ne craignez pas de me tirer les cheveux.

— Si on nous voyait, reprit-elle, lui parlant à l’oreille.

Ils étaient dans le salon, Blanche à l’abri de l’orage, confortablement établie sur un des sofas, pendant qu’au dehors la tempête se déchaînait dans toute sa fureur.

— Je ne vous croyais pas si fort, dit-elle en rajustant ses beaux cheveux un peu ébouriffés, mais vous êtes ruisselant.

— Voici monsieur votre père qui est encore plus mouillé que moi, regardez-le courir. Par ici, monsieur Lebel, le salon est ouvert.

Le vieillard enjamba d’un saut les degrés de granit et entra dans la chambre tout essoufflé ; au même instant, les deux domestiques accouraient par une porte intérieure.

— Mademoiselle est rentrée, quel bonheur ! dit Jeannette.

— Oui, M. Hubert m’a aidée.

— Nom de ma vie ! quel déluge ! dit M. Lebel en se secouant, regardez comme je suis fait ; on croirait que je sors du lac ; c’est que pas un chien du village ne m’aurait offert un parapluie ; ma foi, tant pis, je vais inonder vos parquets.

— Va vite te changer, mon père, ou gare les rhumatismes.

— Cette pluie n’est pas froide, je ne suis pas pressé, d’ailleurs j’ai une grande nouvelle à vous annoncer ; dans moins d’une heure nous aurons trois beaux gendarmes ; entendez-vous, Françoise, trois beaux gendarmes en garnison ; il faudra leur préparer un bon souper, trouver du vin, des cigares et le reste.

— J’espère que tu plaisantes, dit Blanche, que veux-tu que nous fassions de ces militaires ?

— Je veux opérer une visite domiciliaire, et surprendre comme dans une trappe les gueux qui se jouent de moi. Laisse-moi faire, j’ai combiné mon plan de campagne.

— Et tu penses les garder longtemps, ces carabiniers ?

— Jusqu’à ce que la sécurité soit rentrée dans ces murs, dit M. Lebel avec emphase ; sinon, je pars pour la France.

— Permettez, monsieur Lebel, un mot, s’il vous plaît, dit Jeannette en s’avançant résolument, les mains dans les poches de son tablier blanc.

— Parlez, mais, qu’on se dépêche, je commence à sentir des gouttières dans le dos.

— Veuillez régler nos comptes, s’il vous plaît. Françoise et moi nous sommes décidées à partir demain.

— Qu’est-ce que vous chantez ? Vous allez faire ce que je vous ordonne, et ne pas m’échauffer la bile.

— Monsieur, c’est déjà bien assez d’avoir des esprits dans la maison sans y ajouter encore trois gendarmes, dit Françoise en pleurnichant. On ne sait pas à quels excès ils peuvent se livrer.

— Calmez-vous l’une et l’autre, dit Blanche avec bonté, ce ne serait pas d’un bon cœur de m’abandonner dans un tel embarras, et vous ne pourriez pas vous en vanter au pays. Ayez patience encore quelques jours et si vous persistez à partir, eh bien, nous émigrerons tous ensemble. Maintenant laissez-nous !

— Ces filles sont des coquines, des scélérates, dit M. Lebel avec fureur, quand elles furent sorties, je le leur ferai bien voir.

— Il ne s’agit pas de cela, dit Blanche, prenant une résolution subite ; tout est découvert, M. Stanley nous fait dire que la chambre réservée est habitée, depuis quelques jours, par l’un des fils Roncaro qui a eu le malheur de déserter son régiment ; il est blessé au genou, hors d’état de marcher ; la police est à sa recherche. S’il est pris, il comparaîtra devant un conseil de guerre. M. Stanley désire qu’il ne lui arrive aucun mal, à cause de son procès avec la famille ; on pourrait croire qu’il l’a livré par vengeance. Parlez, monsieur Hubert, dites ce que j’ai pu omettre dans l’agitation où je me trouve.

Le jeune homme confirma ce qui venait d’être dit et ajouta que le plan de M. Stanley était de transporter Raphaël chez lui, de le soigner, de le guérir, mais que tout devait se faire dans le plus grand secret.

— Me voilà dans un beau pétrin, dit M. Lebel en plongeant ses mains dans ses cheveux et en arpentant le salon ; mais aussi pourquoi ce beau M. Roncaro choisit-il cette maison pour se cacher ?

— C’est leur propriété, il est chez lui.

— Pourquoi a-t-il déserté son régiment ?

— Il aimait une femme qu’il a enlevée ; il a dû se soustraire aux poursuites dirigées contre lui en passant en France. Cette femme l’a quitté, et il vient demander grâce.

— J’entends ; l’histoire de l’enfant prodigue, toujours la même, et c’est moi qui porterai la peine de son dévergondage. Que diable faire de mes gendarmes à présent ?

— Il faut d’abord changer de vêtements. Pendant ce temps M. Hubert ira avertir M. Roncaro et M. Stanley, puis il nous donnera des nouvelles par le télégraphe. Si l’Angleterre et la France agissent de concert, elles finiront bien par venir à bout de trois carabiniers du royaume d’Italie.

XVII

La soupente du custode.

L’appartement de Mongini n’était pas vaste, il consistait en une cuisine, où la famille se tenait d’ordinaire, et en une chambre pourvue d’une soupente, sorte d’alcôve élevée de quelques pieds où l’on montait par les degrés d’une échelle. Le père et la mère couchaient dans la chambre, les enfants dans la soupente. Depuis que le blessé était dans la maison, les enfants lui avaient cédé leur lit. C’est là que le beau Raphaël était étendu, tout habillé, crainte de surprise ; la jambe gauche à découvert laissait voir le genou tuméfié ; son frère Rinaldo, les sourcils froncés et les dents serrées, appuyait sur la blessure des compresses d’eau froide et essuyait avec son mouchoir la sueur sur le visage fiévreux de son frère. L’air de la pièce était lourd et embrasé, aucune fraîcheur n’entrait par les persiennes et l’on n’entendait que le bourdonnement des mouches qui volaient par essaims autour du lit.

Au premier coup de tonnerre, le blessé s’était soulevé brusquement.

— Où suis-je ? dit-il d’une voix brève, la bataille a commencé, amenez mon cheval, je veux m’élancer dans la mêlée, gagner l’épaulette, la croix, pour lui en faire hommage, pour obtenir un sourire de sa bouche divine. Qui êtes-vous ? que faites-vous là ? répétait-il en regardant son frère avec des yeux hagards.

— C’est moi, ton frère Rinaldo.

— Ah ? N’entend-on pas le canon ?

— C’est le tonnerre, la pluie tombe à torrents et le vent courbe les arbres.

— Quel bonheur ! ouvre la fenêtre, Rinaldo, je respire du feu.

— La fenêtre est ouverte.

— Ouvre les persiennes, par pitié.

— Pauvre ami, nous sommes contraints de nous cacher ; si quelqu’un passait devant la fenêtre on nous verrait.

— Personne ne peut se promener dans le jardin par une telle pluie. Donne-moi de l’air, j’étouffe.

— Je me défie des domestiques, de ce Français, je me défie surtout de ce Suisse, il est toujours autour de la maison.

— Celui qui m’a frappé ? sait-on ce qu’il faisait dans le parc ? quelle animosité a-t-il contre nous ? O Dio ! que ce genou me fait souffrir.

Rinaldo descendit et ouvrit les persiennes.

— Il est vrai que l’air du lac vaut mieux que celui de la soupente, dit-il en respirant largement, voilà qui va te restaurer.

— J’entends marcher dans le jardin ; si c’est le Suisse casse-lui la tête sans hésiter.

— Tais-toi, c’est lui, il porte son bras en écharpe ; où va-t-il ?

— Il vient nous espionner, efface-toi un peu, si je l’entrevois une seconde, je tire.

Le revolver à la main, Raphaël se préparait à ajuster Paul Hubert.

— Attends un peu, il vient ici, nous saurons bientôt ce qu’il veut.

Un moment après, la porte s’ouvrit et le custode entra, la figure bouleversée.

— Les carabiniers sont dans le village, ils ont l’ordre de faire des perquisitions dans la maison, dit-il en balbutiant.

— Parbleu ! il est gentil, le traître ; c’est lui qui nous a dénoncés, et il vient nous annoncer le résultat de ses manœuvres ; dites-lui donc de montrer un instant sa face maudite à la porte pour que je puisse lui donner son compte.

— Ne faites pas cela, signor Raphaël, il vient nous prévenir que le moment est venu de vous porter à travers champs à la villa Stanley en profitant de l’orage pour vous couvrir.

— Courir… avec la jambe qu’il m’a massacrée ?

— Nous te porterons, dit Rinaldo.

— Si l’on pouvait se fier à la parole de ce coquin.

— Il enverra le médecin anglais, pour surveiller les apprêts du voyage, dit le portier.

— C’est bien, fit Rinaldo.

Un long silence succéda au départ de Paul Hubert. La pluie continuait à tomber avec violence, le vent ployait les arbres, arrachait les feuilles, et le bruissement du lac en furie se mêlait au fracas du tonnerre.

— Ce sera, quand même, une agréable promenade, dit Raphaël, rien n’y manquera : musique, tambours et de l’eau partout.

Un épouvantable coup de tonnerre, sec et bref, comme la décharge d’une pièce de canon, répondit à ces paroles. Il fut suivi à de courts intervalles d’un second, puis d’un troisième. Rinaldo debout devant la fenêtre ouverte recula jusqu’au milieu de la chambre.

— Est-ce que leurs Excellences entendent ? dit le custode en entr’ouvrant la porte ; la foudre est tombée sur la villa Stanley et sur des arbres du voisinage. Que la Sainte Vierge et San Carlo aient pitié de nous.

— Le fait est que ceci n’est pas une plaisanterie, dit Rinaldo.

— Et vous sortiriez par un tel temps ? reprit Mongini.

— Avons-nous le choix ? dit Raphaël avec amertume.

Un homme enveloppé d’un caban imperméable et chaussé de grandes bottes passa rapidement devant la fenêtre. Au même instant, un matelot de taille athlétique, vêtu de bleu et coiffé du béret à houppe, sortit de l’abri des arbres et s’avança vers lui en se dandinant, les jambes écartées.

— Mon bon Antonio, allez donc voir ce que sont ces gens, dit Rinaldo.

— Si ce sont des gendarmes déguisés, on les assomme, ajouta Raphaël, point de quartier, entendez-vous, Mongini ?

— Victoire, dit ce dernier, c’est le docteur Stocks.

Le docteur entra ; il avait ôté son caban ; on ne voyait pas une goutte d’eau sur sa personne. Sa tenue était irréprochable ; on eût dit qu’il sortait d’un salon.

— Messieurs, dit-il en souriant, vous savez pourquoi je viens ; nous n’avons pas de temps à perdre. Je vais disposer votre jambe pour qu’elle ne vous fasse pas trop souffrir pendant le trajet et nous partirons immédiatement.

Pendant qu’il arrangeait les bandages, un nouveau coup de foudre ébranla la maison ; Rinaldo fit un bond jusqu’à la porte et Raphaël tomba à la renverse ; le Dr Stocks, toujours impassible, continua son opération sans sourciller.

— De quoi êtes-vous fait ? lui dit le blessé, êtes-vous invulnérable ?

— Non, mais j’ai confiance, et ma pensée est au-dessus des éclairs et de l’orage. Au surplus, les paratonnerres sont en bon état, nous les avons vérifiés avec M. Hubert.

La porte s’ouvrit et le custode, livide comme un mort, entra sur la pointe des pieds.

— Sauf votre respect, Excellences, le feu du ciel est tombé sur la maison.

— Vous voyez bien, docteur, vous voyez bien, dit le blessé.

— Je le savais.

— Bon, et comment voulez-vous que je marche jusque-là ?

— J’ai un homme pour vous porter. John, dit-il en élevant la voix, venez.

On entendit un pas lourd sur le carreau de briques tenant lieu de plancher, et l’on vit apparaître, sur de grosses jambes écarquillées, un splendide thorax anglo-saxon surmonté d’une paire d’épaules monstrueuses dignes de l’Hercule antique. Une bonne figure rouge souriait au-dessus de cette débauche de force musculaire et laissait voir une double rangée de petites dents blanches et des yeux bleus, doux comme ceux d’un enfant.

— Mettez-vous à genoux, John, s’il vous plaît ; monsieur va monter sur vos épaules. Vous aurez là une monture solide et qui ne bronchera pas, dit-il en italien à son malade.

Les deux frères regardaient avec des yeux ahuris.

— Venez, custode, prenez monsieur ainsi, et vous, comme cela, soulevez… bien ; maintenant John, attention aux portes et… en route.

— Par où allez-vous ? dit Raphaël, dont la figure contractée dénotait les souffrances, tâchez que ce ne soit pas long.

— Nous coupons à travers champs en suivant la ligne droite. La porte du parc est-elle ouverte ?

— Je vais ouvrir, dit Mongini en prenant le pas de course.

La pluie tombait toujours ; on enveloppa le blessé d’une couverture anglaise imperméable ; le docteur remit son caban ; Rinaldo, couvert de la peau de chèvre du barcaiolo, formait l’arrière-garde du convoi.

Au bout de quelques minutes ils arrivèrent à la porte du château, où sir William en personne les attendait.

— Soyez les bien venus, messieurs, dit-il, entrez, vous êtes en sûreté.

XVIII

Perquisitions.

Si les malades étaient casés et hors d’embarras dans la villa Stanley, il n’en était pas ainsi de M. Lebel, qui voyait arriver entre deux averses le détachement de gendarmes destiné à lui rendre la sécurité. Ainsi qu’il l’avait annoncé à ses servantes, c’étaient de beaux hommes, bien équipés, et portant avec une majesté incontestable, la moustache et la royale à la Victor-Emmanuel, l’aiguillette blanche autour de l’épaule gauche et le grand tricorne galonné, surmonté d’un plumet bleu et rouge. Les servantes avaient battu en retraite dans la cuisine, où elles se montaient la tête et se préparaient à contrecarrer de leur mieux les fantaisies de leur patron. De son côté, le custode et sa famille étaient invisibles ; il se hâtait de faire disparaître toute trace de la présence des frères Roncaro aussi bien dans la loge que dans la chambre réservée et dans l’escalier spécial qui y conduisait. Lorsque la sonnette retentit, M. Lebel fut obligé d’aller ouvrir la porte et de recevoir les militaires qui se présentaient avec le sérieux et la dignité d’officiers généraux revenant de la guerre. Sauf le brigadier qui commandait l’expédition et qui savait quelques mots de français, les nouveaux venus ne parlaient que l’italien ; il fallait donc s’entendre par signes et M. Lebel, qui avait tant de choses à leur expliquer, n’en pouvait venir à bout. Après les avoir établis dans la salle à manger, où ils trouvèrent de la bière, du vin, et de l’eau de Seltz à discrétion, ainsi que des jeux de cartes, il courut chercher Mongini, comptant se décharger sur lui du soin d’entretenir ses hôtes. Mais il était écrit que ce jour-là le gratifierait de tous les genres de contrariétés. Il le trouva au milieu d’un nuage de poussière, le balai à la main, sa vieille moustache hérissée, le mécontentement peint sur toute sa personne ; sa dignité de concierge de la villa se trouvait offensée par cette invasion inopportune de la gendarmerie, qu’il considérait comme un outrage à l’honneur de la famille Roncaro. L’éloquence de M. Lebel vint échouer devant l’obstination de l’ancien grenadier, qui fit semblant de ne rien comprendre à ses paroles et, sans perdre un coup de balai, lui envoyait dans le nez et dans les yeux des tourbillons de poussière. Le pauvre M. Lebel toussant, éternuant, malgré le mouchoir qu’il tenait sur son visage, ne sachant à quel saint se vouer, se réfugia auprès de sa fille, qui s’était retirée dans sa chambre.

L’orage s’éloignait ; à peine entendait-on les derniers grondements du tonnerre sur les montagnes du Tessin, mais la pluie tombait de nouveau par torrents. On eût dit que le ciel voulait racheter en quelques heures les fougues du soleil et la sécheresse des semaines précédentes. Assise dans une demi-obscurité devant la porte ouverte de son balcon Blanche écoutait le bruit de la pluie sur le feuillage et le fracas des ruisseaux qui descendaient de la montagne et qui grossissaient d’heure en heure ; elle respirait avec délice l’air rafraîchi et se laissait aller au calme bienfaisant qui lui était accordé après les émotions de cette journée. Elle venait de recevoir par le télégraphe des nouvelles de la villa Stanley, elle savait que le blessé avait été transporté sans accident, qu’il était en lieu sûr, que tout allait rentrer dans l’ordre ; elle savait aussi que le docteur Stocks répondait de la guérison prochaine de Paul Hubert et que sa blessure n’aurait aucune suite fâcheuse. Après de cruelles appréhensions, ses inquiétudes se dissipaient, elle éprouvait ce sentiment de délivrance qui nous porte à élever l’âme vers la source suprême de toute consolation…

— Eh bien, ils sont arrivés, dit M. Lebel, qu’allons-nous faire ?

— Arrivés,… qui ? dit Blanche, dont les yeux exprimaient la surprise.

— Mes gendarmes,… les as-tu donc oubliés ?

— Je l’avoue, nous avons eu tant de tracas,… et puis cet orage,… ces coups de tonnerre,… j’ai cru que la foudre tombait sur la maison.

— Parbleu, tu ne t’es pas trompée, sans le paratonnerre nous étions flambés. Quel pays ! mon Dieu, quel pays !

— Et jusqu’à quand resteront-ils chez nous, ces carabiniers ?

— Voilà justement la question ; si je pouvais les jeter par la fenêtre pour m’en débarrasser, ce serait bientôt fait et j’irais me coucher, car je tombe de sommeil.

— Pauvre père chéri, c’est que tu n’as pas dormi la nuit dernière.

— Peut-on fermer l’œil dans une maison pleine de vauriens, de déserteurs, qui vont se canarder dans le parc au milieu de la nuit, se dévorer à coups de pistolet, comme des cannibales ? On se croirait chez les Peaux-Rouges du Nouveau Monde, ma parole d’honneur.

— Tout cela est passé, cher papa, désormais nous serons d’autant plus tranquilles.

— Oui bien, mais en attendant j’ai sur les bras trois estafiers, que j’enverrais avec plaisir à tous les diables.

— Ne pourrait-on pas les congédier, maintenant que nous savons les secrets de cette maison ?

— J’y ai bien songé, mais il faudrait leur donner des motifs plausibles et je n’en trouve pas, à moins d’éventer la mèche. Toi qui as de l’imagination, ne peux-tu rien trouver pour me tirer d’embarras ?

En ce moment, des cris perçants éclatèrent au rez-de-chaussée et dans l’escalier, la porte s’ouvrit, et l’on vit apparaître les deux servantes, les joues rouges, l’œil enflammé.

— Venez donc, monsieur Lebel, mettre à la raison ces insolents, dit Jeannette avec volubilité.

— Que vous ont-ils fait ? dit M. Lebel en se redressant comme un ressort.

— Ils n’ont pas pu, nous avons pris la fuite, nous demandons protection contre les excès de ces soudards, dit Françoise en couvrant son visage avec son mouchoir.

— Nous allons voir, nous allons voir, dit M. Lebel en descendant l’escalier sans se presser ; faisons d’abord de la diplomatie.

Les bons gendarmes s’ennuyaient ; sobres à la façon des Italiens, ils avaient à peine touché aux vins qu’on leur offrait ; flairant une découverte importante, il leur tardait d’entrer dans l’exercice de leurs fonctions ; c’est pourquoi ils avaient poussé une pointe vers la cuisine attenante à la salle à manger, pour prier les domestiques d’aller chercher leur maître. Dès que M. Lebel parut, le brigadier lui présenta un ordre signé et timbré, qui leur enjoignait de procéder à des perquisitions minutieuses dans toute l’habitation et même, cas échéant, d’y organiser une souricière pour s’emparer des individus suspects qui tenteraient de s’y introduire. Il désirait commencer immédiatement. M. Lebel, pour gagner du temps, eut beau l’engager à souper, il ne voulut pas en démordre. Il fallut en passer par où il voulait et lui donner les clefs de céans.

Un gendarme resta dans la chambre à manger, un autre fut mis de planton dans la loge du portier, pendant que le brigadier, précédé de M. Lebel et de Mongini qui portait une lanterne, descendait à la cave et se livrait à une exploration savante. Ce fut long ; le sous-sol était divisé en compartiments nombreux et présentait des galeries voûtées qui s’étendaient bien au-delà des murs de l’habitation ; on les avait creusées pour chercher des sources. Mongini, exaspéré, restait muet comme une borne ; il exécutait les ordres qu’on lui donnait, ouvrait les portes, les refermait, mais avec une mauvaise volonté évidente. Il fallut débarrasser un couloir obstrué par des pierres et des madriers ; M. Lebel prit la lanterne. Tout à coup, il recula avec effroi en poussant un cri ; jamais figure plus effarée n’apparut aux yeux de ses compagnons alarmés ; ne pouvant articuler une parole, il leur montait du doigt un scorpion blotti dans une fente du mur et qui dirigeait contre lui le dard de sa queue.

— Une mauvaise bête, dit le brigadier en sortant son couteau et en embrochant le scorpion, qui le lui présenta en souriant comme on offrirait un papillon à une dame.

— Horreur ! dit M. Lebel, voulez-vous bien écraser ce monstre et vivement, on ne joue pas avec de tels reptiles.

La mine farouche du vieux Français eut le don de dérider le custode ; il prit la lanterne et, après avoir cherché un moment sous les pierres, revint en tenant dans son mouchoir une araignée énorme, de couleur sombre, tout entourée de grosses pattes velues et d’un aspect hideux.

— La Tarentole est plus mauvaise, dit Mongini en présentant sa trouvaille à la lueur de la lampe.

— Oui, ça mord, dit le brigadier, mais à Naples et en Calabre encore beaucoup plus grande.

À ces voix, qui éveillaient les échos endormis du souterrain, répondit un cri aigu, qui éclata près d’eux comme le sifflet d’une locomotive. Ce fut au tour du brigadier de tressaillir et de battre en retraite en interrogeant du regard Mongini qui ne sourcillait pas.

— C’est le coq du portier, dit M. Lebel, il braille parce qu’il voit de la lumière. Il faut venir dans ce pays pour voir un poulailler dans une cave.

Décidément le sous-sol ne présentait aux explorateurs que des surprises désagréables. Ils montèrent au rez-de-chaussée, qui fut visité en détail, puis à l’étage, dont chaque pièce fut scrutée à fond, les meubles, les tapis déplacés, les murs percutés. Lorsqu’ils voulurent aborder les mansardes, les servantes, qui s’y étaient retranchées comme dans leur dernier refuge, firent une résistance désespérée et mirent en fuite le brigadier en lui lançant à la tête tout ce qui leur tomba sous la main. Restait la chambre réservée qui ouvrait sur le corridor du premier étage, mais le custode n’en avait pas la clef. Il finit par confesser qu’elle communiquait avec sa loge par un escalier, où les trois sbires réunis s’engagèrent résolûment. L’escalier en spirale était fort étroit ; à peine les grosses bottes des militaires eurent-elles pressé les marches de bois qu’un rugissement effroyable remplit la maison et les fit reculer. Ce rugissement fut suivi d’un bruit de chaînes et de chocs bruyants, on eût dit qu’un lion s’amusait à culbuter les meubles dans la pièce fermée.

Cette fois, l’hésitation devint générale ; les histoires d’apparitions étaient trop répandues pour n’avoir pas frappé ces imaginations crédules.

— Je ne fais pas un pas de plus, dit un des gendarmes en se signant.

— Tu vas au contraire enfoncer la porte, dit le brigadier, qui voulait faire le brave.

— N’enfoncez rien, je vous prie, dit Mongini, je vais ouvrir moi-même.

— Pas de supercherie au moins, dit le brigadier, j’ai l’œil sur vous et mes ordres sont sévères.

Pendant que le custode cherchait la clef et la mettait dans la serrure, on entendit dans la chambre une course folle entremêlée de bonds contre les parois, de cris, de sifflements, de meubles bousculés et finalement d’une dégringolade de ferraille qui remplit de stupeur les assistants. L’intrépide Mongini ouvrit la porte toute grande et l’on en vit sortir comme un tourbillon une forme blanche qui renversa le brigadier, brisa la lanterne et mit en déroute la force armée, M. Lebel et la famille du portier qui assistait toute pantelante à cette expédition. En un clin d’œil la maison fut vide ; les gendarmes ne prirent que le temps de ramasser leurs chapeaux et décampèrent comme des lièvres.

Après quelques instants de silence, on entendit la voix tremblante de M. Lebel qui appelait Mongini, et le priait de rallumer la lampe. Dès que la flamme brilla, il put voir avec la plus extrême surprise la face ordinairement sévère du custode dont la bouche était tirée jusqu’aux oreilles par un rire effrayant. Le vieil Italien fut même obligé de poser sa lampe pour se tenir les côtes et rire à son aise. Bientôt toute sa famille en fit autant et M. Lebel, énervé par la fatigue et l’insomnie, se joignit à eux sans savoir pourquoi. À la fin, le custode put prononcer un mot.

— Il cane, dit-il, le chien Bello.

Bello était un grand Terre-Neuve, le gardien de la villa.

— Comment, c’est Bello qui les a mis en fuite ?

— Si, Signor, si.

— Mais l’esprit était blanc, et Bello est presque noir.

— Venez, signor, vous comprendrez.

Ils montèrent dans la chambre réservée, qu’ils trouvèrent dans un désordre affreux ; les chaises renversées, les parois et le parquet salis attestaient la présence de Bello, qui était entré pendant qu’on mettait en ordre cette pièce où on l’avait enfermé par mégarde. Sentant les gendarmes dans l’escalier, il avait été pris d’un tel accès de fureur qu’il s’était mis en devoir de tout démolir ; il avait mordu les rideaux qui étaient tombés sur lui avec leurs tringles de fer, et c’est ainsi drapé que le pauvre animal était sorti de la chambre comme un boulet de canon.

— Enfin, nous sommes quittes, dit M. Lebel en respirant fortement, les esprits sont en fuite et les gendarmes aussi ; nous restons maîtres du champ de bataille, ajouta-t-il avec emphase. Vive la France ! maintenant nous pouvons aller dormir.

— Dormir, très bon ! dit le custode, longtemps moi pas dormir.

— Eh bien, bonne nuit, seigneur custode.

Et M. Lebel, joyeux et gaillard, se dirigea d’un pas ferme vers sa chambre à coucher en chantonnant

 

Allons, enfants de la patrie,

Le jour de gloire est arrivé.

 

Lorsqu’il passa près de la porte de sa fille il l’entr’ouvrit doucement.

— Dis-donc, Blanche, dors-tu ?

— Non.

— As-tu eu peur ?

— Oui.

— Nous avons vu l’esprit.

— Allons donc !

— Ma parole d’honneur,… c’était Bello.

— Le chien de garde ?

— Parfaitement.

— Et les gendarmes ?

— En fuite, morts de frayeur, ils courent encore avec leurs tricornes et leurs plumets. Là-dessus, on va rejoindre son bonnet de coton et faire un somme mirobolant.

XIX

L’anniversaire.

Plusieurs semaines se sont écoulées ; septembre répand sur les forêts et les vergers les tons variés de sa chaude palette et colore le ciel d’un azur plus profond. Le matin, une légère buée s’étend sur le lac et voile le pied des montagnes ; pendant la journée, la chaleur est tempérée par des brises vivifiantes. Déjà les vignes qui courent en treilles sur des supports de granit laissent voir entre leurs larges feuilles des grappes vermeilles, que le soleil colore et mûrit. Cette douce température, cet air salubre sont venus en aide au Dr Stocks pour avancer la guérison des malades et des blessés ; les voyant tous en bonne voie de rétablissement, il est parti pour l’Angleterre, emportant avec lui leurs témoignages d’amour et de reconnaissance. Le jour de son départ, la tristesse régnait dans les deux villas, M. Lebel a versé des larmes en lui serrant la main au moment où il montait en voiture, et lui a permis d’embrasser Blanche, qui lui a présenté ses joues roses avec le plus aimable abandon. M. Stanley et Paul Hubert l’ont accompagné jusqu’à Milan et lui auraient fait volontiers la conduite jusqu’à Londres, s’il ne s’y était opposé.

Sur la recommandation du docteur, tous les matins Blanche buvait quelques verres d’eau ferrugineuse, qu’une jeune paysanne allait puiser à la source même dans une gorge sauvage de la montagne. Pendant la journée, elle prenait des bains de sable chauffé au soleil, continuait son traitement électrique, puis essayait ses forces et marchait en s’appuyant sur une canne. De jour en jour cet exercice lui devenait moins pénible et elle voyait avec une joie inexprimable approcher le moment où elle pourrait marcher sans soutien. Comment décrire son bonheur lorsqu’elle put abandonner ses béquilles pour aller et venir dans la maison et dans le jardin au bras de Jeannette ou de son père. Parfois elle appelait Paul Hubert, pour lui servir de bâton de vieillesse, comme elle disait en plaisantant, et pour l’accompagner soit sur le lac, soit en voiture, lorsqu’elle profitait de l’offre de M. Stanley, qui avait mis ses voitures et ses chevaux à sa disposition. Ils explorèrent ainsi les beaux rivages du lac et firent connaissance avec les indigènes du pays, dont elle commençait à parler la langue.

Paul Hubert n’était pas resté oisif ; pendant sa convalescence, il avait monté et mis en place plusieurs appareils pour la production de la lumière électrique.

M. Stanley tenait à son ingénieur, dont la conversation et la société lui devenaient de jour en jour plus indispensables ; chaque fois qu’un travail était fini, il en proposait un autre, retardant ainsi volontairement le départ du jeune homme. Il lui avait même demandé comme une faveur de donner des leçons régulières à ses fils venus d’Angleterre pendant les vacances de leur collège, et c’est à cette tâche de confiance qu’étaient employées les premières heures de la journée. Ces leçons consistaient en exercices de lecture française et de dessin, en levés de plans dans la campagne, en travail à l’atelier, escrime, tir à la carabine et au pistolet. Une des joies de sir William était d’entrer à l’improviste dans la forge et de surprendre ses fils en blouse, les bras nus, forgeant le fer, soudant, tournant, limant, comme de jeunes Cyclopes, avec l’ardeur et l’entrain enjoué que savait leur communiquer leur professeur.

Quant à Raphaël, dès qu’il avait été en état d’enfourcher un cheval, il était parti un soir sans dire où il allait ; on croyait savoir qu’il se cachait dans un chalet du Monterone jusqu’au moment où son procès serait terminé et où il pourrait rentrer dans son régiment, grâce aux puissants protecteurs qui travaillaient pour lui.

Le mois de septembre devait être marqué par une fête qui intéressait les deux villas : c’était l’anniversaire de Mlle Lebel ; il tombait le 15, et l’on faisait à son insu chez sir William les préparatifs d’un grand bal.

Quelques semaines auparavant, ces apprêts eussent fait le bonheur de Paul Hubert, mais la perspective de son prochain départ empoisonnait sa joie. Le matin de ce grand jour, il se leva soucieux ; il avait fait des rêves pénibles, de sombres pressentiments hantaient son esprit.

La veille, il avait reçu de sa mère une lettre qui n’était pas propre à dissiper ses sombres préoccupations.

 

Neuchâtel, septembre 18…

« Que se passe-t-il, mon cher enfant, pourquoi n’écris-tu pas pour expliquer la prolongation de ton séjour en Italie ? Autrefois, lorsque tu t’éloignais de moi, je recevais chaque semaine quelques lignes pour me rassurer ; tu sais mes inquiétudes lorsque je ne puis te voir tous les jours. Es-tu malade, ou surchargé de besogne ? Réponds-moi.

» Bien des choses réclament ta présence à la maison ; la grêle a ravagé nos vignes de Colombier dont la récolte est presque anéantie ; j’ai des difficultés avec le cadastre, avec le vigneron ; il faudrait payer l’impôt cantonal, dont le montant est toujours augmenté bien que mes ressources aillent plutôt en diminuant. Un locataire m’a dénoncé son bail, qui le remplacera ? Le toit de la maison a besoin d’être visité avant l’hiver et je ne sais à quel couvreur m’adresser, tous marchent sans précaution sur les tuiles et commencent par en briser des centaines avec leurs gros souliers, après quoi huit jours sont à peine suffisants pour réparer les dégâts.

» Tout cela ne serait rien, si j’avais de bonnes nouvelles de ta sœur, mais elle est tombée malade et le médecin affirme que le climat de l’Allemagne ne lui convient pas. Je ne sais quel parti prendre, le mieux serait peut-être de la rappeler, si elle est en état de supporter le voyage, et une fois rétablie, de chercher à la placer en Angleterre.

» Reviens le plus tôt possible ; en attendant un mot de toi, je compterai les heures et les minutes.

» Tous nos parents et amis se portent bien et t’envoient leurs salutations ; chacun se réjouit de te revoir et de t’entendre raconter ton voyage.

» Il n’y a rien de nouveau à Neuchâtel, sinon que notre Crêt Taconnet aura bientôt disparu dans le lac, pour créer des terrains dont on ne saura que faire ; en revanche, le port, autrefois plein d’eau jusqu’au bord, se comble peu à peu et menace de devenir une mare où les barques et les bateaux à vapeur ne pourront plus flotter. Le niveau du lac baisse, baisse comme s’il allait se vider entièrement dans l’Aar. On appelle cela la « Correction des eaux du Jura. » Grand bien leur fasse, je trouve leur correction fort laide.

» Au revoir, mon cher enfant, reviens bientôt auprès de ta mère qui ne peut pas attendre le moment de t’embrasser.

» MARIE HUBERT. »

 

P. S. On dit que Laure B. vient d’être demandée en mariage ; si tu t’éternises en Italie, elle t’échappera. Ce serait un grand malheur pour toi, je la tiens pour une jeune fille accomplie, aussi bonne que belle.

 

Debout à sa fenêtre, Paul Hubert regardait le lever du soleil sur les Alpes lointaines et il ressentait, à la vue de ce spectacle sublime, un indéfinissable sentiment de tristesse. Il se disait que bientôt il ne verrait plus ce beau soleil d’Italie, qu’il devait s’éloigner de celle qui s’était si doucement introduite dans son cœur, renoncer à vivre auprès d’elle, renoncer à travailler pour elle, à être inquiet pour elle, à s’occuper de cette chère enfant dont le regard le fascinait, dont la voix remuait ses entrailles et le plongeait dans des tendresses infinies.

Lorsqu’il se reportait au jour où il gravissait joyeux et insouciant la route du Simplon, il se prenait à regretter ce temps de calme et d’imperturbable gaîté. La rencontre de Blanche l’avait transformé ; dès lors plus de tranquillité, toujours la fièvre, l’inquiétude, l’agitation. « Que vais-je devenir ? répétait-il avec un accent désespéré ; qu’est devenue mon affection pour ma mère, pour ma sœur, dont je suis le seul appui ? J’ai négligé cette bonne mère à qui je dois ce qu’il y a de meilleur en moi, mes progrès, mes succès, et au prix de quel dévouement, de quels sacrifices ! »

Il fut tiré de ses réflexions par le timbre du signal, et bientôt le télégraphe engagea la conversation.

— Trois grandes nouvelles : devinez, disait Blanche.

— Je n’en sais qu’une, vous avez vingt ans, mon cœur vous envoie tous ses vœux.

— Merci, donc vous vous rendez ?

— Oui.

— D’abord, ma cousine Emma, de Nancy, arrive aujourd’hui ; je vous ai dit qu’elle est charmante.

— Je vous en félicite.

— Son frère Gustave l’accompagne.

— Tant pis ; est-ce tout ?

— Je suis guérie, venez partager notre joie… je marche… venez vite.

— Je descends.

Il put à peine terminer ces deux mots, tant il avait hâte d’obéir à cet appel. Comment il franchit l’escalier de la tour, il ne put jamais s’en souvenir ; il courait, il volait, sans regarder à droite ni à gauche.

— Monsieur Hubert, où allez-vous sans chapeau ? lui cria M. Stanley, lorsqu’il traversa la cour.

— Elle marche, elle est guérie !…

— Qui ?

— Blanche… Mademoiselle Lebel.

— Et vous courez lui faire vos compliments… sans chapeau ?

Lejeune homme porta les mains à sa tête, tourna sur les talons et reprit au galop le chemin de sa tour. Quand il redescendit, il avait non seulement son couvre-chef, mais il tenait un magnifique bouquet qu’il avait fait confectionner la veille, et dont il avait choisi toutes les fleurs. Il fut bientôt à la grille de la villa Roncaro. Vêtue de blanc, avec des nœuds roses, ses boucles brunes flottant autour de son beau visage, Blanche venait à sa rencontre sans canne, ni soutien d’aucune sorte ; elle marchait dans le jardin avec la grâce d’une nymphe de Phidias. C’était une apparition ravissante et toute nouvelle pour lui. Il crut voir la déesse du printemps resplendir dans un cadre de verdure et de fleurs.

— Est-ce bien vrai ? s’écria-t-il hors de lui.

— Oui, c’est le cadeau que je réservais à mon père ; il est aussi effaré que vous.

— Prenez garde, prenez bien garde de tomber !

— Ne craignez rien, grâce à Dieu je marche ; avouez que je l’ai bien gagné par la peine que je me suis donnée. Il est vrai que, pour produire ce coup de théâtre le 15 septembre, j’ai dû y mettre du bon vouloir ; ceci entre nous, j’aurais pu marcher plus tôt.

Paul Hubert la regardait, les mains jointes, oubliant son bouquet et le discours qu’il avait préparé. Il s’était si bien habitué à aimer Blanche infirme et réduite à implorer un appui, qu’il avait peine à la reconnaître dans cette belle personne qui se tenait droite et imposante, avec un éclair de volonté dans les yeux. Une poule qui aurait élevé une hirondelle ne serait pas plus ahurie en la voyant prendre son essor, que Paul Hubert en voyant marcher son amie. Il eut le sentiment que désormais elle lui échappait et n’était plus à lui.

— Qu’avez-vous ? reprit-elle, vous n’êtes pas content ?

— Si, mais la surprise est si grande que… vous allez me trouver stupide,… je ne songe pas même à vous offrir mon bouquet.

Il parlait avec hésitation, sa confiance l’avait abandonné. Blanche aussi se sentait troublée devant l’émotion de son ami.

— Hein, qu’en dites-vous de cette aventure ? cria M. Lebel du haut du jardin. Un vrai miracle ; je puis à peine y croire. Puisque vous y avez contribué pour votre part, il est juste que vous soyez le premier à constater cette guérison et à vous réjouir avec nous.

— Il ne sait rien de l’arrivée des cousins, c’est une seconde surprise que je lui ménage, dit Blanche à voix basse.

— Si ce que vous dites est vrai, dit Paul en s’avançant, je suis confondu de mon ouvrage, tant Mlle Lebel est transformée.

— Comment donc ! je la retrouve comme elle était autrefois, dit M. Lebel en l’embrassant ; je crois revoir ta mère, ajouta-t-il avec émotion. Mais, ne nous attendrissons pas, soyons heureux et reconnaissants ! Voyons, qu’allons-nous faire aujourd’hui, jusqu’à ce soir, jusqu’à ce bal ?… Je sais gré à M. Stanley de son invitation, mais un bal, avouez, monsieur Hubert, qu’à mon âge j’y ferai triste figure… au milieu de tous ces Anglais.

— Oh ! moi, je m’en réjouis, dit Blanche d’un air mutin, ce sera la première fois que je pourrai visiter cette fameuse villa si vantée, où je n’ai pas voulu entrer avec mes béquilles ; il me semble que je vais pénétrer dans un palais de fée. Vous m’en ferez les honneurs, n’est-ce pas, Monsieur Hubert, je veux voir les salons, les tableaux, votre atelier, vos appareils magiques ; je prétends même escalader votre tour.

La villa Stanley fût-elle mille fois plus belle, se disait Paul Hubert, serait à peine digne de servir de demeure à l’adorable créature dont mes regards sont enivrés.

— Eh bien, si on déjeunait ? c’est le moment, dit M. Lebel, l’air frais, le mouvement, la joie m’ont ouvert l’appétit. Monsieur Hubert, vous êtes des nôtres, il vaut mieux être trois que deux ; ne refusez pas, il y aura certains radis…, que j’ai semés et cueillis de ma propre main…

— Oui, déjeunez avec nous, dit Blanche, ce sera très gentil ; je vais tout préparer.

Comment résister à une invitation faite avec tant de bonne grâce ; on poussa Hubert dans la salle à manger ; il y avait des fleurs sur la table, le soleil filtrait à travers les lames des persiennes ; la jeune fille, animée par le bonheur, souriait à ses convives et les réjouissait par ses saillies. Sous cette douce influence, les sombres appréhensions du jeune homme se dissipèrent et la bonne humeur, qui était le fond de son caractère, reprenant le dessus, il retrouva sa vivacité et son esprit. Il sut vanter adroitement les radis de M. Lebel et même les vers un peu boiteux qu’il avait composés pour la circonstance ; il lui fit raconter ses succès dans la bonneterie, ses exploits dans la garde nationale et la déconfiture des gendarmes italiens mis en fuite par le chien de garde drapé dans une paire de rideaux.

Ils riaient encore lorsque M. Stanley entra, tenant aussi son bouquet, et quel bouquet ! Il l’offrit à Blanche avec le cérémonial le plus correct, en lui faisant un petit speech sur son heureuse et soudaine guérison, qu’il appelait un miracle de son ami Stocks, de son électricien et de l’air de Baveno. Il venait proposer une promenade en voiture à Arona, pendant que l’air était encore frais.

— Je vous remercie, dit Blanche, mais en l’honneur de mes vingt ans, je demande la faveur de régler moi-même le programme de la journée, du moins jusqu’à ce soir.

— Très bien, miss, nous sommes à vos ordres, la promenade pourra se faire demain.

— Je crois que le bateau à vapeur qui descend le lac passera bientôt, dit-elle en tirant sa montre, j’attends des amis qui ont dû partir de Magadino ce matin. Si nous allions à leur rencontre jusqu’au débarcadère…

— Quels amis, qui, que veux-tu dire ? je n’y comprends rien, dit M. Lebel en se levant.

— Cher père, ce jour est le jour des surprises, je te l’ai dit ce matin ; un peu de patience, une heure est bientôt passée.

— Voyez-vous, elle me fera périr en me tenant ainsi le bec dans l’eau, parleras-tu ?

— Non, je veux jouir de ta surprise ; tu seras très content, je ne te dis que cela.

Vers dix heures, Blanche mit une écharpe légère, un chapeau de paille, prit une ombrelle et donna le signal du départ. Le débarcadère de Baveno est un des plus coquets qui se puissent voir ; c’est un petit promontoire, ombragé par une double rangée d’acacias touffus, dont les branches se rejoignent et se soudent en berceau ; des bancs de pierre établis sous ces beaux arbres invitent à se reposer au frais en face d’un site charmant.

— Quel joli réduit, dit Blanche, j’ai passé maintes fois ici dans ma petite voiture et je ne l’ai jamais remarqué. Voilà le bateau qui quitte Pallanza, le pont est couvert de passagers, j’espère que mes amis s’y trouvent.

— Ces bateaux sont toujours remplis de voyageurs, dit M. Lebel, cette ligne doit donner de beaux dividendes à ses actionnaires. Avez-vous des actions ? dit-il à sir William.

— Quelques-unes, le placement n’est pas mauvais. Il serait meilleur encore sans le prix élevé du charbon. L’Italie comme la Suisse n’en possède pas ; toute la houille qu’elle consomme vient en grande partie d’Angleterre par Gênes. Vous pouvez juger de son prix à Arona. Quand on doit la payer près de cent francs la tonne, les bénéfices sont diminués d’autant.

— Je vois distinctement une foule de têtes, dit Blanche, qui avait tiré ses jumelles, mais je ne reconnais personne.

Le bateau était à portée de la voix, il vira de bord. Stop ! cria le capitaine debout sur la passerelle. Il y avait foule sur le pont, sur la terrasse, dans les cabines ; partout des têtes curieuses se montraient pour examiner le rivage ; la cheminée vomissait des tourbillons de fumée noire, la vapeur s’échappait des soupapes en rugissant. Les matelots jettent la planche, quelques passagers descendent à terre avec leurs bagages, d’autres montent, on retire la planche. Avanti, crie le capitaine et le steamer continue sa course vers les îles.

Blanche et son père se sont élancés dans les bras de deux étrangers, un monsieur et une dame, qui les accablent d’embrassades et de questions.

— Monsieur Stanley, monsieur Hubert, dit Blanche, au comble du ravissement, je vous présente mon cousin et ma cousine, M. et Mlle Dihl, de Nancy, qui viennent passer quelques jours avec nous. Ils vous connaissent assez par mes lettres pour que je n’aie pas besoin de plus longue présentation, et puisque nous voilà tous réunis, et que nous avons à célébrer mes vingt ans et ma guérison, voulez-vous me faire le plaisir de venir prendre le second déjeuner avec nous, ainsi à l’improviste, ce sera pour midi et demi.

— J’accepte, dit sir William, à la condition que vous viendrez tous, ce soir, chez moi ; j’aurai aussi le plaisir de vous souhaiter la bienvenue, monsieur et mademoiselle, ajouta-t-il en s’inclinant.

Il fallait s’occuper des bagages ; sir William et Paul se retirèrent pour laisser aux voyageurs la liberté de se reposer. À midi et quart, ils traversaient le jardin et tôt après on se mit à table.

Quelle différence entre ce repas et celui du matin ! L’arrivée de ces deux personnages à la villa Roncaro avait eu pour effet de rejeter Paul Hubert au second plan. D’abord, il en avait pris son parti, en se disant que les honneurs et les attentions revenaient de droit aux nouveaux venus ; mais peu à peu il ressentit une sourde irritation. Chez M. Lebel, le grand industriel reparaissait à mesure que son neveu, qui ne parlait que de ses filés et de ses calicots, lui fournissait l’occasion de rentrer dans ce domaine. Blanche, hors d’elle-même, n’avait d’yeux, lui semblait-il, que pour son cousin et sa cousine. Celle-ci, plus calme, avait l’air d’étudier le jeune ingénieur pour se rendre compte de sa position à l’égard de Mlle Lebel. Quant au cousin, grand blondin qui portait la raie au milieu de la tête, les favoris pendants, le lorgnon à l’œil et des vêtements coupés sur les dessins du dernier journal, il caressait les millions du baronnet, énumérait ses relations, ses métiers à tisser et ses machines à vapeur. Au milieu de ces colosses de l’industrie, le pauvre Neuchâtelois se trouvait bien petit, lui qui n’avait pour toute fortune que ses mains et son intelligence.

Ce qu’il souffrit, à tort ou à raison, pendant ce repas, il n’aurait pu l’exprimer ; il se sentait envahi par ses appréhensions du matin qui revenaient l’une après l’autre ; il voyait ses beaux jours emportés par une tempête qui livrait aux quatre vents du ciel tous ses rêves de bonheur. Dès qu’il put trouver un prétexte pour s’échapper sans blesser les convenances, il le fit, et courut s’enfermer dans sa tour.

XX

Le bal.

Ce fut bien pis encore le soir, lorsqu’il fut condamné à subir un martyre auquel il n’avait jamais songé. Ne pouvant se soustraire à l’obligation de paraître au bal, il eut la mortification d’assister comme spectateur aux ovations qui furent faites à la brillante beauté de Mlle Lebel par une foule de jeunes étrangers empressés à lui prodiguer leurs hommages. La voir dans leurs bras, emportée par la valse, elle qui naguère ne quittait pas sa chaise longue et qui implorait le secours de sa main, cela lui semblait une impiété. Blanche ne se doutait pas de l’orage qui grondait dans le cœur de Paul Hubert, et chaque fois qu’elle passait devant lui, elle lui jetait un regard amical. Lorsqu’elle était au bras de son cousin Dihl, avec sa raie éternelle, son air satisfait et son lorgnon, ce regard le perçait comme un coup d’épée et le cousin lui devenait odieux.

Au milieu de l’animation générale et de la joie qui brillait sur tous les fronts, il était le seul peut-être à remuer des idées sombres. Un bal chez sir William n’était pas une petite affaire, c’était toujours un événement ; cette fois il y avait introduit des éléments nouveaux pour piquer la curiosité de ses convives. Le jardin était éclairé par un nombre infini de becs de gaz, dont la flamme était adoucie par des globes de verre dépoli, et, pour éviter la chaleur qui se dégage des lustres, la salle vaste et superbe était éclairée par deux appareils électriques également enveloppés d’un globe de verre, qui produisaient l’effet de la lune dans son plein. Sur une estrade élevée au fond de la salle et décorée avec un goût exquis se dressait un piano. Ce piano mis en jeu par l’électricité, construit à la fabrique de télégraphes de Neuchâtel, et inventé par M. Hipp, avait été monté par Paul Hubert ; c’était une surprise que sir William voulait faire à ses hôtes, et il jouissait de leur étonnement. Un orchestre italien, venu de Milan, alternait avec le piano, et faisait succéder à ses accords métalliques les mélodies suaves et passionnées des violons, du violoncelle et de la flûte.

Pendant un repos, dont les danseurs profitaient pour courir au buffet où une armée de laquais leur servaient toutes les délicatesses internationales, sir William s’approcha de Mlle Lebel, complètement accaparée par son cousin.

— Voulez-vous me faire l’honneur d’accepter mon bras pour un tour de salle, nous irons ensuite visiter mon magicien.

— Volontiers, j’avais besoin de vous dire mon admiration ; je me crois, grâce à vous, dans un monde enchanté.

— Eh bien, que dites-vous de mon piano ?

— Je déclare n’y rien comprendre ; tout ce qui m’entoure ce soir est si imprévu que je m’abandonne à la bonne fée ou au bon génie qui a frappé ce palais de sa baguette.

— Vous avez raison, c’est ainsi qu’on s’amuse le mieux ; encore faut-il une condition indispensable.

— Comment, une condition… laquelle ?

— C’est d’être jeune, dit sir William avec un sourire mélancolique qui ne lui était pas habituel.

— Jeune ?… allons donc, mais tout le monde est jeune ce soir !

Ils furent interrompus par un flot de jeunes gens très animés qui sortaient de la salle à manger, où le piano électrique avait soulevé une vive discussion. Chacun émettait une théorie qu’il considérait comme la seule plausible, et tous d’une voix réclamaient l’explication du phénomène.

C’est ce qu’attendait M. Stanley, qui aimait à entremêler la science au plaisir.

— L’explication, dit-il, est derrière cette porte ; entrez, je vous prie.

On fit invasion dans la pièce voisine, où Paul Hubert fut invité à exposer la théorie des appareils électriques, dont il avait tant de spécimens, les piles, les courants d’induction, les électro-aimants, le télégraphe, enfin le mécanisme du piano.

Le jeune physicien fut d’abord un peu ému en se voyant l’objet de l’attention générale, le son de sa voix même, quand il commença à parler, lui donna le frisson. Mais le cousin Dihl ayant hasardé avec son aplomb ordinaire une théorie des plus risquées, cela suffit pour lui rendre toute sa présence d’esprit. Il fit son exposition avec tant de simplicité et de clarté, en évitant les termes scientifiques et les développements inutiles, qu’il se fit comprendre du plus grand nombre et réussit à exciter un vif intérêt.

Pendant qu’il parlait, Blanche ne le quittait pas du regard ; elle éprouvait une jouissance inexprimable à entendre cette voix que chacun écoutait avec déférence, elle admirait la modestie et la fermeté de sa tenue, l’habileté de ses mains qui exécutaient à mesure ce qu’il disait, l’intelligence qui brillait dans ses yeux.

— Mais enfin, dit le cousin Dihl, vous ne pouvez pas jouer à l’instant tout ce qu’on vous demande ?

— Non, à moins de me mettre moi-même au piano ; c’est pourquoi on lui a laissé le clavier et les touches, ajouta Hubert en riant.

— Alors, ce n’est rien d’autre que le métier Jaccard appliqué à la musique, fit Gustave en tournant sur le talon.

— Le métier Jaccard est une des gloires du génie français, dit sir William, les soieries et les châles de Lyon en sont le témoignage, mais je ne sache pas qu’on ait jamais dansé joyeusement autour de cette machine, comme nous dansons ce soir autour de notre brave instrument.

— Bravo, vive le piano ! crièrent les jeunes gens.

— Encore un quadrille et engagez vos dames, dit un Italien avec enthousiasme.

— Sais-tu qu’il a bon air et qu’il parle très bien pour un Suisse, ton ingénieur, dit Emma à sa cousine ; je crois qu’il me ferait aimer la science, si je l’avais pour professeur.

— Sois sûre, dit Blanche avec vivacité, que quand une femme aime la science, elle aime encore plus le professeur qui l’enseigne.

— Voilà qui est hardi, parles-tu pour toi ?

— Non, c’est une vérité générale démontrée par une foule d’exemples.

Blanche était vexée ; le ton de dénigrement de son cousin lui paraissait de mauvais goût, elle éprouvait le besoin de procurer à Paul Hubert une revanche quelconque. Dès qu’elle fut libre, elle manœuvra de manière à se rapprocher de lui. Il était resté sur le seuil de la salle des machines et regardait avec tristesse les couples qui tournoyaient en souriant et se laissaient emporter par l’enivrement de la musique.

— Pourquoi ne dansez-vous pas ? lui dit-elle à voix basse, je voudrais danser au moins une valse avec vous.

— Ne me demandez pas cela, je m’en acquitte fort mal et je vous rendrais ridicule.

— Qu’est-ce que cela me fait, je vous dois trop pour m’inquiéter des propos de toute cette jeunesse.

— Dites-vous vrai ?

— N’en doutez pas ; je tiens également à vous dire que j’ai envoyé une dépêche à notre excellent docteur Stocks, pour lui annoncer ma guérison. Je voudrais aussi vous dire, ajouta-t-elle en baissant les yeux et en rougissant, combien je suis sensible à tout ce que vous avez fait pour moi. Vous ne me croyez pas ingrate, n’est-ce pas, monsieur Hubert.

— Quelle idée ! qu’est-ce qui vous le fait supposer ?

— Votre air, vos paroles, vous me cachez quelque chose.

— Je n’ai rien à vous cacher ; seulement, je dois partir dans quelques jours et j’avoue que ce départ me fait peur… je ne veux pas vous dire pourquoi.

— Je ne crains pas de vous dire que ce sera pour nous une cruelle séparation. Cette douceur d’être ensemble, nos causeries instructives et si pleines d’abandon sont devenues une habitude qui fait le charme et l’intérêt de ma vie. Aussi ne resterons-nous pas ici, et nous irons probablement passer l’hiver au bord de la Méditerranée.

— Prenez garde ! votre cousin a des intentions sur votre personne. L’accepteriez-vous ?

— S’il a des intentions, c’est pour le compte d’un ami, de son associé, par qui j’ai été recherchée avant ma maladie ; il est vrai que dès que l’on m’a vue infirme, il n’en a plus été question. J’espère qu’on me laissera en repos.

— Merci, dit Paul en balbutiant, voilà la cause de mes alarmes.

Blanche allait répondre et peut-être dévoiler avec intrépidité l’état de son cœur, lorsqu’une main gantée de blanc se posa sur son bras.

— Désolé de vous interrompre dans votre duo, dit Gustave, mais on t’appelle là-bas, ma chère, pour un quadrille, et, ma foi, je trouve qu’une aussi jolie cousine n’est pas faite pour rester dans un coin.

Tout en parlant, il entraînait Blanche qui le suivait à regret. Elle fit de la main un signe d’adieu à Hubert qui regardait M. Dihl avec des yeux de tigre.

Lorsqu’il se retira, vers deux heures du matin, au moment où il allumait la lampe dans sa chambre, le télégraphe se mit en mouvement.

— Bonne nuit, disait-il, dormez tranquille, ne répondez pas, on me surveille.

XXI

Le nez de saint Charles Borromée.

Une excursion au monument de saint Charles Borromée vint encore augmenter l’animosité qui avait éclaté dès le premier instant entre le cousin Dihl et Paul Hubert. Le lendemain, vers trois heures, deux voitures découvertes quittaient la villa Roncaro se dirigeant vers Arona. Dans l’une étaient les Lebel et les Dihl, dans l’autre M. et Mme Stanley accompagnés de M. Paul Hubert. En avant, trottaient en éclaireurs les jeunes Stanley, qui montaient comme des centaures les coureurs anglais de leur père. La journée était délicieuse, la température agréable, chacun était de belle humeur et décidé à se divertir. Cette cavalcade élégante, ces voitures armoriées, ces chevaux fringants qui brûlaient la route attirèrent plus d’un joli minois aux balcons de Stresa, de Belgirate et des villas égrenées le long de ce rivage ; ils voyaient sur les terrasses, parmi les lauriers, les grenadiers et les myrtes, de gracieuses apparitions qui les saluaient de l’éventail ou de la main.

À un kilomètre d’Arona, la caravane quitta la route et s’engagea dans un chemin assez étroit, qui s’élève sur les hauteurs dominant le lac en face des falaises de la rive orientale où est bâtie la petite ville d’Angera. Les messieurs, ayant mis pied à terre, s’amusaient à cueillir les mûres des ronces, ou à faire la chasse aux serpents ou aux grands lézards verts qui foisonnent parmi les blocs éboulés des escarpements revêtus de broussailles. Sir William leur fit remarquer qu’ils se trouvaient hors de la zone des granits, ce qui expliquait la présence d’un four à ciment établi au bord du lac. Ce four est alimenté par le calcaire de la falaise et par la tourbe exploitée sur les plateaux voisins ; un mince câble d’acier soutenu par des colonnes de bois fait l’office de chemin de fer et sert au transport de la tourbe renfermée dans de grands paniers suspendus à des poulies roulantes.

On arrive enfin au haut de la rampe ; du milieu des tilleuls et des marronniers surgit une église et quelques maisons ; c’est là qu’est né saint Charles, le glorieux évêque de Milan, mort en 1584 ; pour rendre son berceau à jamais célèbre, on a érigé en 1667 une statue colossale en bronze, qui s’élève dans l’air comme une tour. Lorsque les promeneurs aperçurent dans le ciel bleu, bien au-dessus des grands arbres, la tête vert sombre du saint, avec sa calotte plate, ses oreilles saillantes, son nez aquilin, son œil profond et mélancolique, ils s’élancèrent avec des cris de joie et s’assirent au pied du monument pour le contempler à loisir.

La pelouse qui l’entoure n’était pas déserte, un jeune couple en costume de voyage était assis sur l’herbe ; sans doute des Milanais faisant leur tour de noces. Des paysans apportèrent d’une maison voisine une longue échelle qu’ils dressèrent à grand’peine contre le piédestal, et engagèrent les touristes à tenter l’ascension. Pour les encourager, un petit indigène grimpa le premier avec l’agilité d’un chat. Le Milanais se lève, monte bravement jusqu’au milieu de l’échelle, mais la sentant vaciller sous lui, il perd toute contenance, se cramponne aux échelons et fait mine de lâcher pied. Sa jeune femme l’encourage en idiome lombard ; il finit par atteindre le piédestal.

— Messieurs, tout est payé, dit-il, si l’un de vous est disposé à me suivre, z’attaquerai la seconde écelle, sinon ze redescends. Allons, un peu de couraze.

Cette seconde échelle part du piédestal, son extrémité supérieure se perd sous la robe flottante de la statue contre le bord duquel elle est appuyée. Quiconque est sujet au vertige ne doit pas s’y hasarder. Le cousin Dihl eut une mauvaise inspiration.

— On dit que vous êtes membre du Club alpin suisse, monsieur Hubert, dit-il en souriant, voilà une belle occasion de montrer votre agilité.

— Je n’aime pas les tours de force, néanmoins je tenterais l’aventure sans une blessure au bras qui me fait encore souffrir.

— La statue contient-elle un escalier comme la colonne Vendôme ?

— Non, dit M. Stanley, il faut grimper à la force du poignet en s’aidant des boulons de fer qui servent à la consolider.

— Et ils sont solides ?

— Très solides, mais il y fait chaud.

— Si vous me suivez, monsieur Hubert, en route ! dit Gustave.

Et le voilà sur l’échelle qu’il gravit avec l’adresse d’un marin.

Paul Hubert monte à son tour, bien décidé à ne pas reculer d’une semelle.

— Je te défends de t’engager sur la seconde échelle ; cela me paraît dangereux, dit Emma à son frère.

— Laisse-moi donc tranquille avec tes frayeurs ; ceci n’est qu’une bagatelle. Monsieur, après vous, dit-il à l’Italien, montez, je vous prie.

— Après vous, monsiou, ze vous promets de vous suivre.

M. Gustave gravit quatre ou cinq échelons.

— Diable ! dit-il, en bégayant, c’est que l’échelle surplombe.

— Montez, monsieur, montez donc, répétait Paul qui était sur ses talons.

— Montez, montez, vous êtes commode, ne voyez-vous pas que c’est impossible ?

— Dans ce cas, tenez-vous bien !

Et faisant le tour de l’échelle, l’électricien se suspend dans le vide, dépasse son concurrent et disparaît sous la soutane de bronze.

— Monsieur Hubert, Monsieur Paul, ne faites pas cela, dit Blanche en se levant avec agitation.

Quelques minutes après on entendit une voix sortant de la lucarne pratiquée dans la tête énorme de la statue.

— Eh ! monsieur Dihl, où êtes-vous ? venez voir le paysage, un tableau superbe, et ce nez, jamais vous n’aurez vu un tel nez.

« Il ne peut pas être plus long que le mien, » se disait Gustave cloué par la honte sur son sixième échelon. Il ne savait comment battre en retraite honorablement et maudissait ce saint de bronze, impassible comme un roc, cause innocente de sa défaite.

Lorsqu’il eut achevé son ascension, Paul le tira de cette situation équivoque et le ramena tout déconfit sur la pelouse aux applaudissements de la société.

Dès lors la guerre fut déclarée entre les deux jeunes gens et l’on put prévoir que cette hostilité conduirait à un éclat. En vain M. Stanley fit-il tous ses efforts pour rétablir l’harmonie, en vain les conduisit-il à Arona où un bon dîner les attendait ; ni le poisson du lac Majeur, ni les côtelettes à la milanaise, ni le vin d’Asti pétillant n’eurent le don de calmer l’irritation qui couvait dans leur cœur.

Le soir, le télégraphe resta immobile ; jusqu’à minuit, Paul Hubert, qui n’osait envoyer un signal, de peur de compromettre mademoiselle Lebel, resta de faction, l’œil fixé sur la villa Roncaro, l’oreille tendue vers le timbre de son appareil. Il ne se jeta sur son lit qu’après avoir vu s’éteindre le dernier flambeau dans la villa voisine.

XXII

Comment un ingénieur est aimanté par un canot.

Pendant une nuit d’insomnie on peut faire bien des réflexions ; celles que notre mécanicien eut le temps de rabâcher dans son esprit lui démontrèrent qu’il était en train de jouer un fort piteux personnage, qu’il manquait de sens commun, qu’il employait fort mal les jours qui lui restaient, et que s’il s’éloignait en laissant une impression fâcheuse dans le cœur de mademoiselle Lebel, il ne s’en consolerait de sa vie. Il était donc résolu à revenir à de meilleurs sentiments, à supporter les façons cavalières du cousin Dihl, à vivre en paix avec lui pour l’amour de Blanche. Pour calmer son cerveau trop enclin à l’exaltation, il se leva aux premières lueurs de l’aube, ouvrit sa fenêtre et se mit à chercher la solution d’un problème délicat, difficile, que sir William lui avait posé la veille et qui préoccupait toute la maison. La plupart des montres de la famille s’étaient arrêtées depuis quelques jours sans qu’on pût en deviner la cause. Ces montres de prix, portant la signature des premiers artistes de l’Angleterre, avaient eu jusqu’alors une marche supérieure ; et tout à coup en voilà trois, une de M. Stanley et deux appartenant à ses fils, qui refusent de faire un pas.

Il y avait là de quoi s’étonner. En vain Hubert chercha-t-il l’arrêt soit dans les aiguilles, soit dans le rouage, soit dans l’échappement, tout était correct, et en démontant ces montres il ne put s’empêcher d’admirer la main-d’œuvre des horlogers anglais. Depuis une heure il restait assis devant sa table, plongé dans ses méditations lorsque, promenant machinalement ses pincettes de fer sur la feuille de papier blanc où les pièces étaient étalées, il remarqua avec surprise que celles qui étaient d’acier s’attachaient à son outil.

Ce fut un trait de lumière ; en quelques minutes il put se convaincre que toutes les pièces d’acier de ces montres étaient aimantées. Il n’en fallait pas davantage pour paralyser leur marche.

Mais quelle était la cause de cette aimantation subite atteignant les montres de trois personnes ? Il se souvenait d’un coup de foudre sur un atelier d’horloger à Fleurier, dans le Val de Travers, à la suite duquel les outils et objets d’acier avaient subi une aimantation générale. Passant ensuite en revue toutes les causes capables de produire un effet aussi singulier, il s’arrêta à l’appareil dynamo-électrique, dont les aimants mis en mouvement rapide pouvaient peut-être aimanter les objets d’acier placés dans leur voisinage immédiat. Les jeunes Stanley et leur père étaient restés longtemps autour de cette machine lorsqu’on en avait fait l’essai. Cette présomption prit une telle consistance dans son esprit, qu’il se leva précipitamment, glissa dans la poche de son gilet une excellente montre Roskopf, dont il était fier, et descendant l’escalier de sa tour, il courut vers le pavillon des machines pour procéder à une expérience décisive.

Il fut rejoint par sir William, qui l’avait vu de loin.

— Est-il arrivé quelque chose de nouveau ?

— Je tiens votre phénomène, du moins je crois le tenir.

— Qu’est-ce donc ?

— Vous allez voir : Voici une montre que je porte depuis longtemps, jamais elle ne s’est arrêtée ; je vais me tenir tout près du dynamo pendant qu’il sera en activité et ma montre s’arrêtera.

Il tenait sa montre à la main et leurs yeux suivaient attentivement la marche des aiguilles ; au bout d’un quart d’heure elles demeurèrent immobiles, et Paul Hubert poussa un cri de joie.

Sir William était si enchanté de cette découverte, qu’il aurait volontiers embrassé son ingénieur ; il se contenta de lui serrer la main en lui faisant craquer les articulations.

— Nous écrirons cela au Times, oui, nous écrirons cela au Times, répétait-il entre ses dents. Mais comment réparer ce dommage ?

— Il faut désaimanter toutes les pièces d’acier ; l’opération sera longue et ennuyeuse, mais je m’en charge, j’espère réussir.

— Vous réussirez, dit sir William, et nous l’écrirons au Times.

Le jeune homme était donc occupé dans sa chambre à ce travail fastidieux, lorsque, se levant de sa chaise pour se dégourdir les jambes, il aperçut Mongini qui traversait le jardin de la villa Roncaro ses rames sur l’épaule, suivi de son fils, portant les coussins et la marquise du canot. Il était dix heures du matin, le soleil répandait sa joyeuse lumière sur le rivage, sur les montagnes, sur le lac à peine ridé par un léger souffle. Un moment après parut M. Gustave, vêtu de gris clair, coiffé d’un chapeau de paille et fumant un cigare ; il fut rejoint par sa sœur et par Blanche, à qui il offrit le bras jusqu’au bateau. Armé de sa lunette, Paul les vit prendre place sous le tendelet ; le barcaiolo poussa la nacelle, la quille grinça sur les cailloux, les avirons plongèrent dans l’eau bleue que le soleil faisait miroiter et le canot gagna le large.

— Ils partent pour les îles sans M. Lebel, sans moi, sans m’avertir.

Le pauvre garçon, sa lunette à la main, restait à sa fenêtre aussi accablé, aussi navré que le vieillard de Gleyre qui voit fuir la barque emportant ses rêves de bonheur. Vainement il voulut dompter le découragement qui s’emparait de lui, oublier, railler, s’étourdir, peine inutile ; son travail le remplissait de dégoût, sa chambre lui devenait odieuse, la réclusion insupportable. Il avait besoin de mouvement, de grand air, de se détendre les nerfs, de rosser quelqu’un. Sans bien se rendre compte de ce qu’il faisait, il descendit au bord du lac, sauta dans un des canots de la villa, borda les avirons et se mit ramer avec fureur. Où allait-il ? il n’en savait rien, il ramait pour ramer, il parcourait le lac pour se fuir, pour échapper à la colère, disons le mot, à la jalousie qui le rongeait. Le voulut-il, ne le voulut-il pas ? il se trouva après bien des manœuvres sur le rivage de l’Île des Pêcheurs ; sa proue heurta un canot amarré à une ancre ; c’était le Tebe de Mongini ; le barcaiolo lui-même dormait en plein soleil, couché sur le sable, le chapeau sur la nuque.

— Allons, le sort en est jeté, dit-il, je suis soumis à une véritable aimantation.

XXIII

L’Isola dei pescatori.

Comme on le voit, Blanche et ses compagnons avaient pris terre à l’île des Pêcheurs, et dès l’abord des motifs dignes du pinceau de Léopold Robert s’étaient offerts à leurs regards ravis : des hommes bronzés par le soleil démêlaient et étendaient sur la grève de grands filets teints en brun avec le brou des châtaignes ; des cours en désordre où des femmes, en costumes pittoresques, assises à l’ombre, raccommodaient des filets suspendus aux galeries, ou filaient au fuseau. Dans la vieille église, quelques pauvres dévotes priaient à genoux la sainte Vierge d’envoyer un mari à leurs filles et du poisson à leurs maris. Ils allaient ainsi, flânant et furetant, cherchant l’imprévu. Une forte odeur de marée, partant d’un hangar ouvert à tous les vents, attira leur attention ; quelques hommes étaient occupés à emballer des poissons dans des corbeilles entre des couches de glace et de paille.

— Désirez-vous acheter du poisson ? leur dit un personnage encore jeune, à figure imberbe, fine et intelligente, en s’avançant vers eux.

— Non, répondit Gustave, nous sommes des étrangers et nous faisons une promenade ; c’est donc ici qu’on expédie la marchandise ?

— Oui, j’achète le poisson aux pêcheurs et je fais les envois. Ceci va partir pour Arona par le prochain bateau à vapeur et filer ensuite sur Milan pour les dîners de ce soir. Ordinairement je fais mes expéditions de grand matin, pour profiter de l’air frais, mais, aujourd’hui, les pêcheurs ont eu du retard.

— C’est ce qui fait que nous avons la chance d’assister à l’emballage ; ainsi, vous fournissez Milan ?

— Mieux que cela, chaque semaine j’en dirige au moins deux cents kilogrammes sur Lucerne par le Gothard.

— Mais, en hiver, quand les étrangers ont quitté la Suisse ?

— Eh bien, je fais des envois jusqu’à Rome.

— Pour nourrir cette population de pêcheurs, qui travaille, nous dit-on, avec trente ou quarante bateaux, le lac doit être très poissonneux.

— Oui, on y trouve vingt-sept espèces, dont les principales sont la truite saumonée, la truite de rivière, le brochet, l’anguille, la lotte, la perche, et, dans les eaux basses du sud, vers Sesto-Calende, la carpe, la tanche, le barbeau, l’agone partout en été.

— Qu’est-ce que l’agone ? nous en avons mangé hier à Arona ; je le prendrais volontiers pour un hareng.

— Vous avez raison, c’est une alose qui en est très rapprochée et qui remonte de la mer en troupes innombrables pour y retourner en automne. Ce poisson manque absolument dans les lacs de la Suisse, au nord des Alpes.

— Tout cela est fort intéressant, dit Blanche, admirant les reflets nacrés de la lumière sur les milliers d’écailles qui luisaient dans la pénombre, mais le métier de pêcheur doit être bien pénible ; j’ai vu le lac bouleversé par la tempête et les bateaux en péril.

— Sans doute, ce n’est pas un métier de demoiselle, dit l’Italien en riant, mais ces hommes sont pêcheurs et bateliers de père en fils, le métier leur donne du pain et satisfait leur amour des aventures ; ils ne changeraient pas leur condition contre une vie plus tranquille.

— Oh ! la jolie tonnelle et quelle vue splendide, dit tout à coup mademoiselle Dihl qui était sortie par une porte latérale, je n’ai jamais rien vu de si beau.

Blanche et son cousin traversèrent une sorte de réduit meublé d’un pressoir, de cuves, de tonneaux que l’on mettait en état pour la prochaine vendange ; plus loin une porte s’ouvrait sur un jardin en terrasse ombragé par de grands figuiers aux larges feuilles palmées, et par une vigne énorme formant berceau. De là, on dominait le lac ; par les interstices du feuillage se montraient des échappées merveilleuses vers les horizons bleus qui rendent célèbres le lac de Côme et le lac Majeur ; sous cet abri, qui laissait filtrer de gais rayons de soleil, étaient installés des tables et des bancs de pierre.

— Quel joli réduit pour faire un fin déjeuner, dit Gustave en tirant sa montre ; il est bientôt midi.

— Voilà une idée, dit Emma, j’opine pour déjeuner ici avec n’importe quoi.

— Je puis vous servir ce que vous désirerez, dit le marchand de poisson, accourant la casquette à la main, ma maison est un restaurant ; j’ai des vins de Lugano, d’Asti, de Biella, de Syracuse, de Marsala, de…

— C’est bon, c’est bon, dit Gustave ; allons élaborer le menu, pendant que ces dames admirent le paysage.

Une demi-heure plus tard, ils étaient attablés les trois, riant et folâtrant, croquant avec appétit les agones rôtis sur le gril, les tranches de brochet à l’huile, le poulet doré retiré de la broche, buvaient l’asti mousseux et cueillaient leur dessert à la vigne, dont les grappes mûres pendaient au-dessus de leurs têtes.

— Te repens-tu d’être venue ? dit tout à coup Blanche en embrassant sa cousine, comment trouves-tu ce pays ?

— Admirable, mais ma plus grande surprise a été de te trouver guérie ; tout le reste disparaît à côté de ce miracle. Tu reviendras avec nous à Nancy, où ton retour causera bien de la joie.

— Il faut encore la consolider cette guérison qui peut être précaire, et passer l’hiver dans le Midi.

— Il suffirait d’un peu de bon vouloir, dit Gustave en vidant son verre et en faisant claquer sa langue.

— Laissons cela, dit Blanche, sinon je t’envoie faire pénitence dans la tête de san Carlo Borromeo de glorieuse mémoire.

— Ne revenons pas là-dessus, dit Gustave, en allongeant le bras vers la bouteille, si ce petit mécanicien a fait ta conquête avec ses tours de force, il ne me plaît pas à moi.

— Quel mal t’a-t-il fait ? dit Blanche.

— Rien, mais il me déplaît et cela suffit. Avez-vous entendu de quel air gouailleur il me criait : « Monsieur Dihl, venez donc voir ce nez, » il y mettait une intention insultante ; sans la présence de M. Stanley je lui aurais administré une correction dont il aurait gardé le souvenir.

— Il y avait mieux à faire, reprit Blanche, dont les joues se coloraient, il fallait le provoquer en duel pour le remercier de t’avoir ramené à terre, et lui couper la gorge.

— Je ne dis pas cela, mais je préférerais ne plus le voir dans votre société.

— Ce serait de l’ingratitude ; d’ailleurs il partira dans quelques jours, et une fois au delà des Alpes, il ne gênera plus personne.

— Et tu le regretteras ?

— Peut-être.

— Je serai là pour te consoler, je serai là pour te distraire, je te ferai des lectures, j’improviserai des promenades charmantes comme celle d’aujourd’hui. Voyons, n’est-il pas ravissant mon déjeuner ?

— Charmant, charmantissime, dit Emma.

— Je réclame les droits d’auteur, dit Gustave, dont les idées s’embrouillaient, toute peine vaut salaire et je veux ma récompense.

— Voici la mienne, dit Emma en déposant sur le front de son frère une couronne qu’elle venait de couper à un laurier voisin ; une couronne de laurier, rien que cela, n’es-tu pas satisfait ?

— Non, je veux qu’on m’embrasse ; la récompense doit être en proportion du plaisir que je vous ai procuré.

— Eh bien, tiens, personne ne nous voit.

Elle mit un baiser retentissant sur la couronne.

— On doit l’avoir entendu jusqu’à Milan… Encore un.

— Non.

— Tu oublies le retour, sinon je vous laisse dans l’île.

— Cela m’est égal.

— Et toi, ma cousine, ne seras-tu pas plus généreuse que ma sœur ? dit-il en se levant.

— Mon cousin, je crois qu’il est temps de partir, je vais appeler le custode.

— Ah ! bien oui, il faudrait de l’artillerie pour le réveiller, il dort ventre à terre sur le sable comme un phoque.

Tout en parlant, il prit les mains de sa cousine et chercha à l’embrasser, mais elle ne goûtait pas cette plaisanterie et recula jusqu’au mur du jardin en se défendant de son mieux. Au moment où il la prenait par la taille, un homme sautant du haut du mur se planta devant lui en se croisant les bras.

C’était Paul Hubert, le visage livide, les lèvres serrées, les yeux étincelants.

— Qu’est-ce qu’il veut, celui-là ? dit Gustave en laissant sa cousine ; mon petit ami, je vous ferai jeter hors du jardin comme une mauvaise herbe.

— Peut-être, dans votre fabrique, vous pourriez trouver un malheureux pour me bâtonner et me jeter à la porte, mais ici vous n’êtes rien, et il ne tient qu’à moi de vous envoyer à mille pieds au-dessous de l’île.

— Messieurs, messieurs, dit Blanche bouleversée, ceci est une plaisanterie, donnez-vous la main, c’est moi qui ai eu tort.

— Comment donc, ma main, dit Gustave furieux, dis plutôt mon gant à travers son visage et mon pied dans le dos.

Il voulut faire le geste, mais Paul lui ayant saisi le talon, il se trouva couché par terre avant de l’avoir achevé.

Son adversaire restait debout devant lui les bras croisés, sans dire un mot, mais surveillant tous ses mouvements. Il le vit chercher dans sa poche intérieure un révolver qu’une saillie trahissait ; au moment où l’arme brillait au soleil, il la lui enleva en lui tordant la main et lança le pistolet dans l’eau profonde.

— C’est assez, messieurs, dit Blanche avec autorité, c’est assez, c’est trop, ayez pitié de moi ; n’y aura-t-il donc personne ici pour me protéger contre de telles violences ?

— Je vais réveiller le custode, dit Paul, et lui dire de préparer le canot.

En disant ces mots, il enjamba le mur et disparut dans les broussailles.

XXIV

Le fil coupé.

Tant qu’il fut sur le lac, ramant avec rage, les yeux fixés sur l’île dont la vue entretenait son exaspération, Paul Hubert crut avoir fait merveille ; il s’applaudissait de sa conduite et trouvait mille raisons pour la justifier. Son seul regret était d’avoir été trop modéré en face d’un outrage qui ne pouvait être lavé que dans le sang. Ce jeune homme, d’ordinaire paisible et inoffensif, était devenu tout à coup un loup furieux, la jalousie le rendait féroce et il s’abandonnait à toutes les fougues de cette passion.

Mais, lorsque rentré dans sa tourelle, il se trouva dans son milieu normal, avec ses outils, ses livres, ses dessins fixés au mur, dans cette saine atmosphère de travail, d’application, de recherche intellectuelle, les bouillonnements de son sang s’apaisèrent et avec eux la tempête qui bouleversait son cœur. Il reconnut qu’il avait agi avec emportement, qu’il avait été indiscret, brutal, et il eut honte de ce qu’il venait de faire.

Voilà la logique des amoureux ; à qui la faute ? les sages à cheveux blancs qui les condamnent en auraient fait tout autant à leur âge. Ceux qui sont restés maîtres d’eux-mêmes et n’ont jamais commis un écart ont-ils réellement aimé ? Je laisse résoudre ces questions par de plus habiles, je me borne, en narrateur fidèle, à relater les faits sans les commenter, chacun étant libre de censurer, de disculper et d’épiloguer à son aise.

Écrasé de regret et de honte, le pauvre garçon ne savait que devenir ; se réfugier dans le travail était sa seule ressource. Il s’assit devant sa table et, tout frémissant d’émotion et de fatigue, il reprit son opération interrompue si mal à propos. Elle consistait à présenter successivement à une boussole très sensible tous les points des pièces d’acier aimantées, afin d’en découvrir les pôles magnétiques, puis d’opposer à l’un de ceux-ci le pôle de même nom d’un aimant. Pour réussir, il faut une tête calme, une main ferme et une patience à toute épreuve, trois conditions que notre amoureux était loin de posséder à cette heure. Il se levait de sa chaise à chaque instant, interrogeait le lac, les îles, la villa, ouvrait sa lunette, la refermait, se promenait dans sa chambre en poussant des soupirs désespérés.

Le canot des Lebel n’avait pas encore paru. Que se passait-il, pourquoi ne revenait-il pas ? Dès que l’embarcation fut en vue, il reprit sa lunette, la braqua sur l’appui de sa fenêtre et resta en observation. Mais, à sa grande contrariété, les rideaux de la marquise lui cachaient le visage des passagers, et il devait se contenter d’admirer le dos et la nuque hâlée de Mongini qui se balançait en ramant avec la régularité d’un pendule. Lorsqu’ils atteignirent le rivage, le custode sauta le premier sur le sable, tira le bateau, disposa une planche pour servir de pont et attendit en appuyant sur la chaîne. M. Dihl descendit d’abord, offrit la main à sa sœur et, lorsqu’il se retourna pour rendre le même service à mademoiselle Lebel, celle-ci était déjà sur la grève et prenait le chemin de la villa.

Assis à l’ombre et sommeillant à demi, M. Lebel guettait leur retour ; il vint à leur rencontre et engagea avec eux une conversation qui devint bientôt très animée. Sa figure et son attitude exprimaient la surprise ; son neveu gesticulait avec énergie et semblait plaider pour le décider à prendre un parti. Quant à Blanche, préoccupée et sérieuse, elle parlait peu et cherchait à calmer l’animation de ceux qui l’entouraient. À genoux devant sa fenêtre, Hubert voyait naître l’orage dont il devait bientôt entendre les éclats. À la fin, mademoiselle Lebel fit un geste de dénégation et traversa le jardin d’un pas rapide ; au moment de franchir le seuil de la villa, elle se retourna vers la tour et Paul put voir son beau visage désolé, ses yeux pleins de larmes, si près de lui qu’il fit un saut en arrière et laissa tomber sa lunette. Lorsqu’il revint à son observatoire, la jeune fille avait disparu.

Bientôt, le timbre fit entendre un appel bref auquel il se hâta de répondre ; il fut suivi d’une dépêche donnée avec précipitation :

« Qu’avez-vous fait ? hâté dénouement… Gustave me demande à mon père pour son ami… Pourrai plus vous revoir ni parler… papa furieux… Gustave veut se battre… cœur brisé… on vient… adieu… je vous a… »

Hors de lui, les yeux dilatés, Paul suivait sur la bande de papier les mouvements du crayon ; le dernier mot, ce mot non achevé, mit le comble à son émotion. Il voulut répondre, il avait tant à dire, mais le galvanomètre de l’appareil lui apprit que le courant était interrompu et que la communication était coupée entre les deux villas.

Tout était donc fini, et de quelle manière ! Sans lui laisser aucun espoir de se justifier, aucune perspective consolante pour l’avenir. Il courut à sa fenêtre ; le jardin était désert. Il revint à son télégraphe, à ce compagnon qui, pendant si longtemps, lui avait apporté les pensées de son amie, et s’était identifié avec elle ; il prit la bande de papier sur laquelle une main chérie venait de tracer le commencement d’un aveu pour le consoler dans sa détresse ; il la porta à ses lèvres et fondit en larmes.

Il resta ainsi longtemps en proie au désespoir ; il se croyait abandonné, perdu dans un désert, au milieu de ténèbres qu’aucun rayon ne venait éclairer. À sa peine se joignait le regret d’avoir été lui-même l’instrument de sa disgrâce. Dans son accablement, il chercha un refuge, un appui ; il pensa à son pays, à sa mère qui le rappelait, à sa tendresse, il éprouva un irrésistible besoin de la revoir, de la serrer dans ses bras.

Avec la mobilité, qui est l’apanage des amoureux, il se cramponna à cette idée qui lui parut la délivrance ; son départ fut résolu à l’instant ; sans ces malheureuses montres aimantées, il aurait pris le bateau le même soir pour Magadino ; il demandait des ailes pour voler à Neuchâtel où il espérait trouver l’oubli. Il se leva, ôta son habit, s’assit à sa table, termina son travail, remonta les montres avec une sûreté de main et une rapidité dont il ne se rendait pas compte, constata sans joie ni surprise qu’elles marchaient comme auparavant, les suspendit au mur et resta un moment debout, les bras croisés, absorbé dans ses réflexions.

Enfin il ouvrit son cabinet de toilette qui lui servait de réduit, en tira sa valise, y jeta pêle-mêle ses hardes, son linge, ses livres, ses outils. Au moment d’y placer aussi la cassette en bois d’olivier avec incrustations qui contenait le portrait de Blanche, il ne put résister à l’envie de l’ouvrir. À la vue de cette gracieuse figure qui lui souriait, il ressentit le déchirement que nous procure l’image d’une bien-aimée que la mort vient de nous ravir. Il s’abîmait dans la contemplation de ces traits adorés et restait immobile accroupi devant son coffre.

On heurta à la porte.

— Puis-je entrer ? dit une voix jeune et affectueuse avec un accent anglais très marqué.

— Entrez, dit Paul, en faisant disparaître le portrait sous une pile de linge.

Un beau garçon de quinze ans, blond, élancé, avec un frais visage de jeune fille, ouvrit la porte et fit quelques pas dans la chambre.

— Que faites-vous, monsieur Hubert ? on ne vous a pas aperçu aujourd’hui ; nous ne savons que devenir, Dick et moi, quand vous n’êtes pas avec nous.

— J’ai été très occupé, c’était difficile, vous savez… les montres… ; les voilà,… elles marchent,… n’êtes-vous pas content ?

— Oui, mais qu’est-il arrivé, pourquoi ce coffre, qu’en voulez-vous faire ?

— C’est tout simple, je me prépare à partir.

— Partir, mais non, Dick et moi nous ne voulons pas vous laisser partir ; ah ! bien oui, qu’est-ce que nous ferions sans vous ? Je vous en prie, cher ami, fermez cette vilaine valise, rentrons-la dans le cabinet et venez vite dîner, il est sept heures, on vous attend.

Le jeune professeur, toujours à genoux, regardait son élève avec des yeux attendris ; une larme roula sur sa joue.

— Qu’avez-vous donc, monsieur Hubert, vous avez du chagrin ?

— On a toujours du chagrin quand on s’éloigne de ceux auxquels on s’est attaché.

Malgré tous ses efforts pour cacher son agitation, il se sentit submergé par le flot douloureux qui montait comme une marée, il plongea son visage dans son coffre, joignit les mains sur sa tête et s’écria en sanglotant :

— Cher Joseph, laissez-moi, n’est-ce pas ? cher enfant, ce n’est rien, ce n’est rien…

— Non, dit résolûment le jeune Stanley en lui passant les bras autour du cou, vous avez du chagrin, Dick et moi ne pouvons-nous pas vous consoler ?

— Ce n’est rien, allez seulement dîner, je vous rejoindrai bientôt, ne dites pas ce que vous avez vu.

— Oui, si vous me promettez de faire disparaître cette valise ; c’est cela qui vous désole. Restez avec nous comme notre gouverneur, et quand nous serons grands, Dick et moi, nous voyagerons tous ensemble, nous visiterons l’Europe, l’Inde et l’Amérique.

— Vous rêvez, Joseph, dit Paul d’une voix attendrie, tout cela est impossible.

— Rien de raisonnable n’est impossible à notre père, maman nous a dit que cela se peut très bien.

Ils étaient si préoccupés qu’ils n’entendirent pas l’arrivée d’un nouveau personnage qui s’arrêta un moment sur le seuil de la porte restée ouverte ; c’était sir William. Il était grave, ses sourcils couvraient ses yeux et il mordillait ses longues moustaches rouges, ce qui ne lui arrivait que quand il était violemment ému.

— Joseph, dit-il d’une voix un peu enrouée, allez dire que nous descendrons bientôt.

D’un bond, le jeune Stanley se trouva sur ses pieds et Paul courut chercher son habit pour se donner une contenance.

— Il veut s’en aller, dit Joseph d’un ton de reproche, dites-lui que nous ne voulons pas le laisser partir.

— Allez où je vous envoie, Joseph, mon garçon.

— Nous verrons bien, dit celui-ci en descendant l’escalier ; si nous commençons une conspiration, Dick et moi…

— Que s’est-il passé ? dit sir William, qui allait toujours droit au but, dites-moi tout.

Hubert, étonné, le regardait d’un œil interrogateur.

— Vous savez quelque chose ?

— M. Dihl sort de chez moi, il est très monté et veut se battre.

Notre ingénieur regardait le parquet d’un air embarrassé ; le récit de son équipée lui paraissait plus difficile que la résolution d’une équation algébrique d’un degré quelconque ; il avait beau savoir à fond le calcul différentiel et intégral ; toutes les ressources de la géométrie, de la trigonométrie, de la mécanique et de la logique ne servaient qu’à lui démontrer avec la dernière évidence qu’en ce moment il tombait au-dessous de zéro dans l’estime de son interlocuteur.

— Dépêchons-nous, le dîner refroidit ; vous l’avez frappé, vous l’avez terrassé ?

— C’est un mensonge ; il a voulu me donner un coup de pied, je lui ai saisi le talon et il s’est lui-même couché par terre. Quand il a sorti son pistolet et qu’il l’a dirigé contre ma personne, je le lui ai pris et l’ai jeté dans le lac, voilà tout.

— Mais la cause de la querelle ?

— Il voulait embrasser Mlle Lebel.

— Voyez le mal, n’est-elle pas sa cousine ?

— Elle n’y consentait pas et se défendait… oui, elle se défendait, et je suis venu à son aide.

— Alors elle vous avait appelé ?

— Non, j’étais caché derrière le mur du jardin et je regardais à travers le feuillage. Si j’ai eu tort, je donnerai toutes les satisfactions, mais je ne veux pas me battre.

— Vous savez pourtant, manier une lame et tirer au pistolet ; je vous ai vu faire assaut avec mes fils.

— Je ne me battrai pas, parce que je reconnais que j’ai eu tort.

— Avez-vous peur ? dit sir William avec une nuance dans la voix.

— Non, dit Paul, en le regardant dans les yeux avec fermeté.

— Eh bien, allons dîner, nous arrangerons cela plus tard.

XXV

Comment Paul Hubert devient malgré lui maître de pension.

Après le dîner, ils passèrent sur la terrasse pour reprendre l’entretien où ils l’avaient laissé.

— Vous consentez donc à faire des excuses ?

— Oui, j’ai agi comme un insensé, je veux porter la peine de mon imprudence ; cependant je préférerais me battre plutôt que de passer pour un lâche aux yeux de qui que ce soit. S’il faut en passer par là, je voudrais que ce fût tout de suite, mon intention étant de partir demain.

— Demain ? Vous plaisantez !

— Non, ma résolution est prise, je ne resterai pas un jour de plus.

— Et si je vous proposais de rester comme gouverneur de mes fils ; vous avez entendu Joseph, leur projet a toute mon approbation.

— Je vous remercie, mais je ne me sens pas propre à l’enseignement.

— N’en parlons plus. Accepteriez-vous un poste bien rétribué en Angleterre ou dans l’Inde ?

— Il m’est impossible de quitter mon pays ; ma place est auprès de ma mère dont je suis le seul soutien.

— Bien. Et nos montres, que sont-elles devenues, partirez-vous sans les réparer ?

— C’est fait, elles marchent, j’espère qu’elles ne s’arrêteront plus.

— En vérité ? vous êtes un habile homme. Vous avez de bonnes écoles à Neuchâtel ?

— Mais, oui, c’est là que j’ai fait mes études préparatoires pour l’école polytechnique de Zurich.

— On y parle suffisamment le français.

— Suffisamment.

Paul Hubert ne put articuler cet adverbe sans sourire.

— Emmenez Dick et Joseph, placez-les dans une bonne pension, ou plutôt prenez-les chez vous et surveillez leur instruction, vous n’y perdrez rien, je vous les confie.

À cette proposition faite à brûle-pourpoint, le jeune Neuchâtelois tressaillit d’effroi et ouvrit de grands yeux.

— Et ma mère… il faut la consulter, peut-être que cela ne l’arrangerait pas.

— Rien de ça, elle refuserait ; je connais les vieilles femmes, elles ne veulent pas changer leurs habitudes ; je ne lui donne pas quinze jours pour adorer mes garçons.

— C’est que nous menons une vie très simple…

— Tant mieux ; ils auront au moins de l’air, du soleil, de la lumière, des amis autour d’eux, c’est de rigueur, le reste comme vous voudrez ; je veux qu’ils soient simples, sobres, laborieux, et que sur leur visage on puisse voir l’empreinte d’une âme pure dans un corps robuste. On n’a pas toujours l’occasion de rencontrer pour y placer ses enfants une famille en qui l’on puisse avoir confiance ; j’en profite, et je trouve qu’un service pareil ne peut être assez payé. Si votre appartement est trop étroit, louez-en un autre, achetez une maison s’il le faut, je vous ouvre un crédit illimité.

— Vous avez donc encore confiance en moi, après les sottises que je viens de faire ?

— Raison de plus, c’est le moyen de devenir sage ; si vous n’étiez pas un honnête garçon, vous ne les auriez pas faites.

Pour le coup notre ingénieur n’y comprenait plus rien et, malgré toute sa science, il se disait qu’il n’était qu’un âne ou que M. Stanley perdait l’esprit.

— Je m’explique, reprit le terrible Anglais, vous aimez Mlle Blanche,… ne m’interrompez pas, je sais ce que je dis, vous l’aimez naïvement, comme un brave garçon ou comme un niais qui ne sait pas feindre, vous êtes assez épris pour devenir jaloux et faire des folies… Laissez-moi finir,… êtes-vous peut-être fiancés ?

— Non, je ne sais pas si elle m’aime.

— Avez-vous assez de fortune pour oser prétendre à la main de Mlle Lebel ?

Jamais le pauvre garçon n’avait été si mal à l’aise.

— Vous ne répondez pas ?

— Je n’y ai pas songé,… je ne possède aucune fortune.

— Et vous osez aimer une fille riche, malheureux ?

— Je sais que je suis bien coupable, voilà pourquoi je ne puis pas rester ici.

— Je vous approuve, il faut partir, sinon vous seriez fini avant huit jours. Je vais donc ce soir arranger les choses avec ces messieurs et demain… La saison vous paraît-elle trop avancée pour faire à pied une excursion dans les Alpes, avant d’arriver à Neuchâtel ?

— Non, elle est au contraire très favorable,… seulement…

— Ah ! il y a des réticences.

— Je veux dire que je ne puis m’habituer à cette idée… ma mère est âgée, elle s’inquiète facilement. Que dira-t-elle quand elle me verra arriver avec mes deux compagnons ?

— Trois, je vous prie, je serai du voyage ; nous la préviendrons.

— Vous, sir William Stanley, venir à Neuchâtel, ma mère en perdrait la tête.

— Allons donc, n’avez-vous pas un bon hôtel ? Je m’y établis avec mes fils pendant qu’on prépare leur logement ; vous verrez que tout s’arrangera sans difficulté. Faites vos malles, je vais donner des ordres pour que tout soit prêt demain matin.

Bouleversé par tout ce qu’il venait d’entendre, notre ingénieur se dirigeait la tête basse vers la porte de sa tour, lorsqu’il se trouva face à face avec le grand Mongini, qui portait une corbeille soigneusement recouverte d’un linge blanc.

— Buona serra, signor Huberto, voilà ce qu’on m’a chargé de vous remettre, avec beaucoup de remerciements.

— Qu’est-ce que cela ?

— Le télégraphe.

— Qui est-ce qui vous envoie ?

— M. Lebel ; il y a encore ceci, ajouta-t-il, en lui tendant une lettre.

Le jeune homme l’ouvrit en frémissant ; elle était courte : « Je regrette, disait M. Lebel, que nos relations se terminent d’une manière si déplorable ; vous me manquerez, je vous aimais, je vous appréciais, mais les torts ne sont pas de mon côté. Je conserverai toujours le souvenir des services que vous m’avez rendus, et vous prie d’accepter ce petit témoignage de ma gratitude. »

Dans la lettre était enveloppé un billet de banque de 500 fr.

— Ah ! signor Huberto, reprit le custode, comme tout cela finit mal ; moi qui croyais que vous seriez le mari de la signorina, si bonne, si belle… j’en suis bien affligé.

— Vous allez vite en besogne, vous, dit en serrant les dents le jeune Suisse que la colère étouffait ; suivez-moi dans l’atelier.

Après avoir mis en lieu sûr les appareils qu’on lui rapportait, il prit une enveloppe, y glissa le billet de banque avec quelques lignes ainsi conçues :

« J’ai l’honneur de vous accuser réception des appareils rapportés par Antonio Mongini. Ci-inclus un billet de cinq cents francs que j’ai trouvé dans votre lettre et que vous y aurez sans doute laissé par mégarde. »

— Prenez votre panier, avec ce pli pour M. Lebel, dit-il, en tirant sa bourse, et, puisque je pars demain, vous ne me refuserez pas ce portrait de votre roi.

— Oh ! dix lires, merci, cher monsieur, j’ai toujours dit que vous étiez un excellent jeune homme. Signor Raphaël en est bien revenu de ses préventions contre vous ; il sera surpris quand je lui raconterai comment tout a fini. Je ne puis faire que vous souhaiter un bon voyage et vous recommander à la protection de la sainte Vierge et de tous les saints.

XXVI

La boîte de chocolat.

Le lendemain, entre trois et quatre heures, le débarcadère de Baveno présentait un mouvement inaccoutumé ; lady Stanley, sir William, leurs fils, assis à l’ombre des acacias attendaient le passage du bateau à vapeur ; la joie brillait sur le front des jeunes gens qui paraissaient au comble de leurs vœux ; les parents étaient calmes et dignes. Les domestiques qui avaient apporté les effets des voyageurs étaient groupés au bord du quai et causaient en anglais. Dans un coin solitaire, le jeune Neuchâtelois, les yeux fixés sur la villa Roncaro qu’on apercevait au loin parmi les arbres, rêvait aux heures enchantées qu’il avait passées dans ce paradis où il laissait ce qu’il avait de plus cher. Le cœur déchiré, il disait un dernier adieu à ces îles, à ces rivages, à ces montagnes, à cette belle contrée dont le souvenir se gravait dans son esprit, associé à ses plus intimes tendresses. « Comment pourrai-je vivre loin d’ici, se disait-il, loin de son visage adoré, loin de ses yeux, loin de son cœur, en proie aux tourments de la jalousie, aux angoisses de l’incertitude ? Quel sera son sort, usera-t-on de contrainte à son égard, aura-t-elle le courage de revendiquer énergiquement sa liberté ? »

Il était si absorbé qu’il n’aperçut pas le bateau qui venait des îles et qui allait bientôt aborder ; le bruit des roues le tira de sa rêverie, il se retourna et vit Mlle Lebel debout à côté de lui.

— Soyons calmes, dit-elle, nous n’avons que deux minutes, je n’ai pu vous laisser partir sans vous serrer la-main et vous dire adieu.

Elle était pâle, fatiguée, ses yeux étaient rouges, mais on n’y voyait point de larmes ; elle ne pouvait plus pleurer.

— Merci de cette preuve d’amitié, j’en avais grand besoin ; dites-moi que vous ne me méprisez pas et que vous garderez quelque souvenir de celui qui aurait donné de bon cœur sa vie pour vous.

— Ne nous attendrissons pas, j’ai besoin de toute mon énergie pour me tenir debout ; si je perds courage c’en est fait, je redeviendrai une pauvre paralytique ; donnez-moi l’exemple, vous êtes un homme, vous avez ma reconnaissance et mon estime entière ; demandons à Dieu la force de supporter cette épreuve, et nous la supporterons.

— Maintenant je serai fort, je n’aurai plus à lutter que contre les souvenirs, ces chers souvenirs du passé…

Un sanglot lui coupa la parole.

— Regardons devant nous ; vous avez une belle tâche pour vous distraire, sir William y a pourvu, sa prévoyance est admirable ; aimez ses fils, faites-en des hommes comme vous ; embrassez votre mère pour moi. Voilà le bateau, on vous attend, au revoir.

Elle lui serra la main en lui glissant un paquet assez grand sur lequel il lut Chocolat de santé, Ph. Suchard, Neuchâtel. On allait retirer la planche, tout le monde était à bord.

— Monsieur Hubert, monsieur Hubert, criait-on de toutes parts.

Il se retourna pour jeter un dernier regard à son amie ; elle avait disparu. D’un bond énorme il sauta sur le pont, sans trop savoir ce qu’il faisait, et il se trouva au milieu de ses compagnons qui lui demandaient la cause de son retard, mais il ne les entendait pas ; toute son attention était fixée sur un rocher du rivage où une femme debout agitait son mouchoir.

Le soir seulement, à Bellinzone, à l’hôtel de la Poste où ils arrivèrent à onze heures, il ouvrit le paquet et reconnut que la boîte de chocolat renfermait un admirable étui de mathématiques, une de ces pochettes dont les artistes de Paris ont le secret et qui donnent de l’élégance et de l’esprit aux dessinateurs les plus rebelles. Sur une bande de papier il lut en caractères télégraphiques :

 

Courage, espoir, confiance.

CONCLUSION

La croix bleue de la Jungfrau.

Quelques années après, c’était le 15 septembre, Paul Hubert qui avait surveillé l’éducation des fils Stanley dans les écoles de Neuchâtel et avait préparé leur entrée au Polytechnicum de Zurich, sans quitter la fabrique de télégraphes qu’il aimait, était assis devant sa table, fort occupé d’un problème que son patron, M. Hipp, et lui cherchaient à résoudre. Il s’agissait de perfectionnements à apporter au téléphone qui avait vu le jour et s’était répandu dans le monde depuis son retour d’Italie. De temps à autre, ses yeux fatigués quittaient son travail ardu pour suivre dans le ciel bleu quelques nuage emporté par le vent. Chaque année, à pareille époque, il recevait une lettre affectueuse de lord Stanley, qui lui donnait incidemment des nouvelles de Blanche, dont ce jour était l’anniversaire. Cette fois, il n’avait rien reçu, et son cœur était triste. Que se passait-il, un malheur était-il arrivé ? L’avenir sombre et sans fin ouvrait devant lui ses perspectives désolées, le découragement pénétrait peu à peu dans son cœur.

Il saisit d’une main fébrile un paquet de lettres que le portier venait de déposer sur sa table et chercha le timbre de Baveno. Son attente ne fut pas trompée ; les grands zigzags anglo-saxons de lord Stanley couvraient un pli d’une épaisseur inaccoutumée et qui paraissait receler de graves secrets. Cette lettre imposante, ce papier épais et lourd, cette écriture gigantesque lui donnaient le frisson. N’osant l’ouvrir, il la mit dans sa poche et quitta son bureau.

Il suivit inconsciemment la route qui s’élève sur les pentes de Chaumont, vers la Roche de l’Ermitage, ce belvédère bien connu des Neuchâtelois. Après avoir gravi les degrés qui conduisent au point culminant, il fut ébloui par le tableau lumineux qui s’offrait à ses regards. Au premier plan, les forêts de chênes et de hêtres colorés par l’automne se paraient des tons les plus riches de la pourpre et de l’or. Plus loin, la ville étalait les toits rouges de ses maisons, ses quais et ses rues surmontées des tours du château et des flèches de la Collégiale. Les cimes bernoises resplendissaient des feux du soleil couchant et miraient leurs neiges dans le lac uni comme une glace. Mais ce qui donnait à ces montagnes un aspect étrange et fantastique, c’est une croix, une grande croix d’un bleu sombre qui couvrait la face triangulaire de la Jungfrau. Cette croix remarquable qui n’apparaît que dans les soirs de la fin de septembre le fascinait comme l’aurait fait un fantôme prêt à révéler les mystères du monde invisible.

Assis sur le bloc de gneiss perché au bord de l’escarpement, et qui a déjà entendu bien des confidences et de tendres aveux, il contemplait cette apparition qui s’effaçait à mesure que le soleil s’abaissait vers les remparts boisés du Jura, et lui demandait le mot de sa destinée.

En ce moment, un rouge-gorge qui voletait dans le taillis de jeunes chênes vint se poser au-dessus de sa tête dans les rameaux d’un pin et entonna son dernier chant de la saison, une mélodie indécise, chevrotante et douce, grelot d’un sylphe égaré, voix consolante et tendre qui apaisa le trouble de son cœur.

Il se sentit la force d’ouvrir la grande enveloppe ; plusieurs lettres tombèrent sur la mousse. « Partez pour Nancy, » lui disait lord Stanley, toujours bref dans ses correspondances, « M. Lebel est au plus mal et désire avant de quitter ce monde régler avec vous un compte arriéré. Bon voyage ! mes vœux vous accompagnent. Vous lirez en route les lettres ci-incluses de Dick et de Joseph. Je reste votre dévoué.

» W. S. »

 

Le même soir, notre électricien, malgré les avis de sa mère qui voulait le retenir, cheminait vers Bâle et Nancy, le cœur palpitant, se demandant ce que l’avenir lui réservait et ayant toujours dans ses oreilles le grelot du rouge-gorge et devant lui, comme un phare, la grande croix bleue de la Jungfrau.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en octobre 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Lise-Marie, Isa, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : L. Favre, Récits neuchâtelois, Lausanne, A. Imer, F. Payot et Paris, Librairie de la Suisse française, 1886. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Lac des Taillères, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Si le vallon était un mouton,

Dombresson en serait le rognon.

[2] Cartouches.

[3] Le fourneau pour la préparation des aliments.

[4] En patois, les feux des pâtres.

[5] En patois, le mot correspondant à poire est masculin.

[6] Prononcez Totchè.

[7] Tailleurs de pierres.

[8] Ne touchez pas la porte.