Louis Favre

LE PINSON DES COLOMBETTES

1907

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.. 4

PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION.. 6

LE PINSON DES COLOMBETTES. 7

I  Le pinson. 7

II  La foire de Bulle. 27

III Le déjeuner du pinson. 44

IV  Le cousin Manfred. 52

V  Les adieux. 63

VI  L’école de Thoune. 75

VII  Le blessé. 87

VIII  Le Fallbach. 102

IX L’abri blindé. 110

X Les arrêts. 124

XI  Les déceptions du Dr Sandoz. 134

XII Le testament. 143

XIII De Berne à Neuchâtel. 155

XIV Conclusion. 164

UNE HISTOIRE DE VENDANGES. 167

LE CHAT SAUVAGE DU GOR DE BRAYES. 179

I La donna. 179

II L’imprimeur. 188

III L’outarde. 194

IV L’anniversaire. 200

V Le chat sauvage. 209

VI La citation. 215

VII Le dernier des Aymon. 221

VIII Le fermier. 228

IX L’expertise. 234

X Le procès. 242

Ce livre numérique. 250

PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Les peintres, les poètes, les romanciers doivent certes beaucoup à la nature, puisque c’est elle qui leur fournit des modèles et que sans nature il n’y aurait pas d’art, mais la nature leur a de son côté quelque obligation, car ce sont eux qui nous apprennent à la regarder et qui nous aident à la comprendre. Leurs œuvres lui servent de commentaires ou, plutôt encore, en sont des traductions sans lesquelles la plupart des gens n’entendraient que peu de chose aux beautés du texte.

Le livre de la nature – comme on disait jadis â€“ a sans doute certaines pages qui se comprennent d’elles-mêmes et où la traduction n’est pas de rigueur. Il est possible, par exemple, d’apprécier les splendeurs du golfe de Naples sans avoir lu un seul des milliers de vers qu’il a inspirés, et il ne serait pas nécessaire d’avoir vu le tableau des Moissonneurs, pour être frappé de la noblesse, de la grandeur et de la mélancolie empreintes sur les traits et dans les attitudes des paysans de la campagne de Rome. Ces pays où la nature touche de si près à l’art, sont privilégiés entre tous, ce sont les terres classiques par excellence ; mais toujours colorés, Max Buchon a peint avec amour le Jura franc-comtois et les mÅ“urs de ses habitants. M. Louis Favre a, depuis quelques années, conquis à la littérature l’autre versant, le versant suisse et spécialement neuchâtelois.

Nous n’avons pas à caractériser ses nouvelles pour des lecteurs qui en ont sous les yeux un volume. Ce n’est pas ici non plus qu’il conviendrait d’en faire l’éloge ou la critique. Les encouragements n’ont pas fait défaut à l’auteur, ils lui sont venus de près et de loin, – quelquefois même de haut. Il nous suffira de citer ce que dit G. Sand dans sa préface à la traduction, récemment publiée, d’un volume de Gotthelf[1].

« M. Louis Favre a écrit d’excellentes nouvelles. Le « Robinson de la Tène, – Huit jours dans la neige, – « André le graveur, – les Nouvelles jurassiennes, – sont une lecture aussi attachante que n’importe quel récit de Fenimore Cooper ou de Jules Verne. Ce n’est pas le génie ferme et sobre de Gotthelf, mais c’est la grâce plus moderne et la description plus complète des hommes et des choses. Si c’est la peinture d’une Helvétie dégénérée à quelques égards, comme le dit l’auteur en maint endroit, c’est encore une Suisse si aimable, si belle et si curieuse, qu’on voudrait, je ne dis pas y vivre, – ce n’est pas quand la France a tant de maux à réparer qu’on peut songer à être heureux loin d’elle, – mais lire souvent ses romanciers, ses historiens et ses poètes. Â»

F. B.

PRÉFACE
DE LA DEUXIÈME ÉDITION

Il y a trente ans, à l’heure où M. Fritz Berthoud écrivait les lignes que nous avons tenu à conserver en tête de ce volume, Louis Favre était bien un initiateur.

Si le Jura neuchâtelois possédait déjà ses fervents, ses paysages, en revanche, n’avaient guère trouvé de chantre, encore moins servi de cadre aux récits des romanciers. Depuis lors toute une pléiade d’écrivains a surgi, suivant la piste tracée par le professeur de Neuchâtel. Mais seuls, les ouvrages qui avaient ouvert la voie à toute cette littérature demeuraient introuvables. C’est pour faire cesser cette injustice que nous nous sommes décidés à réimprimer l’une après l’autre les œuvres de Louis Favre.

L’accueil très favorable fait l’année dernière à la première de ces réimpressions, celle de Jean des Paniers, nous a apporté la preuve que notre intention avait été comprise et que nous pouvions compter sur l’appui du public neuchâtelois, disons plus, du public romand tout entier.

Les Éditeurs

LE PINSON DES COLOMBETTES

I
Le pinson.

C’était au mois de juillet ; le soleil faisait danser ses joyeux rayons sur les vertes prairies et les pâturages fleuris de la Gruyère ; l’alouette jetait dans l’air bleu ses rustiques chansonnettes, la caille et le râle de genêt leurs notes monotones, auxquelles se mêlaient les cris d’appel des faucheurs et le grincement cadencé des faux dans l’herbe parfumée. Une dame encore jeune et sa fille âgée de quatorze à quinze ans traversaient les prés au-dessous du village de Vaulruz, et s’écartaient du sentier pour cueillir des fleurs, dont chacune avait une gerbe dans les mains.

— Maman, dit tout à coup la jeune fille en soulevant les branches d’un buisson, un nid ! un joli nid avec un oiseau couché, là, sous les feuilles ; viens donc voir, mais fais doucement.

— Il vaudrait mieux laisser ces petites bêtes en paix, on dit qu’il suffit de regarder un nid pour en provoquer la ruine.

— Comment cela ?

— Les oiseaux l’abandonnent.

— Et quand on ne leur fait pas de mal ?

— C’est égal, ils n’aiment pas qu’on les épie, qu’on les dérange. Que t’ai-je dit ? Voilà la mère qui s’est envolée. Reviendra-t-elle ?

— Oh ! les jolis Å“ufs, les jolis petits Å“ufs tachetés, si mignons, arrangés avec tant de soin sur leur couche douillette ! Quel dommage qu’on ne puisse les emporter pour les pâques prochaines ! Comme ce serait gentil de cacher ce nid dans la mousse verte avec les Å“ufs qu’il contient ! Et il y a un oiseau dans chacun de ces Å“ufs ? Quelle espèce d’oiseau ?

— Probablement des fauvettes.

— Des fauvettes à tête noire, comme celle de Mme Ormond, tu te rappelles comme elle chante bien ?

— Celle-ci m’a paru toute grise ; c’est une autre espèce.

— Il y a donc plusieurs espèces de fauvettes ? Quel bonheur d’avoir trouvé ce nid ! N’est-ce pas, nous viendrons chaque jour le visiter, et quand les petits seront assez forts, nous en prendrons un pour le mettre en cage ? C’est si amusant d’avoir un oiseau ! je le soignerai moi-même, sans jamais l’oublier ; je l’aimerai tant, ce cher petit ! Tu as beau sourire d’un air incrédule, personne ne s’en occupera que moi, je serais jalouse de quiconque s’aviserait d’y toucher. Figure-toi la surprise de mes amies de Lausanne quand elles me verront arriver avec une cage, et un oiseau dedans, une fauvette que j’aurai prise, élevée, dont j’aurai fait l’éducation, et qui me témoignera sa reconnaissance par ses chants et ses caresses.

— Tu vas vite en besogne, ma chère Julia, les petits ne sont pas encore éclos. Et si la mère ne revient pas, si les chats, les fouines, les hermines, les pies dévorent les Å“ufs ?

— Je prierai Dieu de les prendre sous sa garde.

— Et tu aurais le cÅ“ur d’enlever un membre à cette famille que tu aurais mise sous la protection de Dieu ?

— Ah ! tu m’impatientes ! Tu ne veux donc pas m’accorder ce plaisir ?

— Nous verrons, nous verrons.

— C’est toujours ainsi qu’on m’éconduit quand je demande quelque chose ; … nous verrons, nous verrons… ; si je n’étais pas raisonnable et modeste dans mes désirs, à la bonne heure !

La jeune fille s’éloigna de sa mère en faisant la moue, et se dirigea vers un ruisseau bordé de saules et d’herbes aquatiques hautes et touffues, parmi lesquelles se montraient les spirées, la benoite, la salicaire aux épis de pourpre, les linaigrettes aux flocons de soie argentée. Tout à coup, on l’entendit pousser des cris si aigus, si désespérés, que sa mère alarmée accourut en hâte. Ce qu’elle vit la remplit d’épouvante. Julia, pâle, éperdue, les yeux dilatés, les cheveux épars, agitait les bras au-dessus de sa tête sans pouvoir parler.

— Un serpent, ma jambe... dit-elle enfin avec effort.

Qu’on juge de la stupeur de la pauvre mère en voyant autour de la jambe de son enfant un serpent enroulé et dont la gueule s’ouvrait avec menace.

— Oh l’horreur, dit-elle à demi pâmée, au secours, au secours !

— Qui est-ce qui crie au secours, qu’avez-vous ? dit d’une voix haletante un jeune garçon en costume de cadet[2], tenant d’une main un filet à papillons et portant en sautoir une boîte à herboriser.

— Voyez ce serpent autour de la jambe de ma fille. Que faut-il faire ?

— Tuez-le, tuez-le, délivrez-moi, criait la pauvre Julia dans le paroxysme de la peur ; je vais m’évanouir.

— C’est que, diantre ! il faut d’abord voir si c’est une vipère… j’ai beaucoup de respect pour les vipères…

— Ah ! mon Dieu, dit la mère avec désespoir.

— Non, c’est une couleuvre, dit le collégien ; t’a-t-elle mordue ?

— Je ne sais pas.

— Reste donc tranquille, n’aie pas peur, je m’en vais l’empoigner derrière la tête.

Il observa un moment le reptile qui dardait sa langue noire et fourchue et sifflait d’un air hostile ; tout à coup il le saisit vigoureusement par la nuque.

— Prenez garde, dit la mère, il vous mordra…

— Je l’en défie maintenant, je le tiens par le cou… Tu vas te dérouler en douceur, mon petit, cette bobine n’est pas faite pour toi ;… veux-tu bien venir… Comme c’est fort, les serpents !

— Je crois bien, qu’il est fort, dit Julia, en se voyant délivrée, ma jambe était serrée comme dans un étau.

— Voilà qui est fait, dit le jeune garçon… C’est à mon tour de sentir les étreintes de ce Boa constrictor indigène ; voyez comme il s’entortille autour de mon bras,… Quelle bête dégoûtante… pouah ! je vais lui casser la tête contre cet arbre.

— Merci, oh ! merci un million de fois, dit la mère, que serions-nous devenues sans vous ? Jamais je n’aurais pu prendre sur moi de délivrer ma fille.

— Il ne faut pas avoir peur des serpents, madame, l’essentiel est de les connaître.

— Quels qu’ils soient, leur vue me fait défaillir, vous êtes sûr que ce n’est pas une vipère ?

— Parfaitement sûr, les vipères ont des taches noires sur le dos, tandis que la couleuvre est grise et n’a des taches que sur les flancs, on appelle celle-ci la couleuvre à collier, à cause de cette petite bande jaune de chaque côté du cou.

— Enfin, je vous ai bien des obligations et je vous remercie d’être venu si promptement à notre secours. Comment vous nommez-vous, mon ami ? il faut pourtant que je sache le nom de celui à qui je dois tant. Je suis Mme Chollet, de Lausanne.

— Je m’appelle Henri Sandoz, je suis de Neuchâtel, mon père est là-bas avec ces messieurs qui viennent à nous.

Pendant qu’ils parlaient, Julia examinait des pieds à la tête le jeune Neuchâtelois, qui jouait avec le reptile, dont les anneaux s’enroulaient et se déroulaient autour de son bras, tantôt par de molles ondulations, tantôt par contractions soudaines.

On rejoignit les voyageurs, qui aidèrent Henri à pincer le serpent dans une branche de coudrier fendue à un bout, et à l’aide de laquelle il le porta en triomphe.

Les nouveaux venus, sans prétentions à l’élégance, avaient ôté leur paletot qu’ils tenaient sur le bras, des chapeaux de paille abritaient leurs visages baignés de sueur ; chacun d’eux paraissait avoir un sujet d’étude bien déterminé. L’un, le père d’Henri, homme d’âge mûr, médecin distingué, s’accordait chaque année quelques semaines de vacances pour satisfaire son goût pour la botanique et la géologie, qu’il cultivait avec passion ; aussi portait-il un marteau et une boîte à herboriser. Le second était un artiste qui, son carnet de croquis à la main, s’en allait furetant, cherchant ce qu’il appelait des inspirations, des motifs de tableaux. Le troisième enfin était un jeune philologue, parlant sept ou huit langues, mais surtout épris des patois romands dont il cherchait tous les vestiges littéraires en prose et en vers, les contes, les légendes, les vieilles chansons le mettaient en extase, il en bourrait son portefeuille avec une ardeur infatigable. Il allait de village en village, se mêlant aux paysans, aux ouvriers, dont il parlait l’idiome, les invitait le soir à boire un verre de vin et, par des prodiges d’adresse, les amenait à raconter leur histoire, à chanter leurs chansons, à lui confier la chronique et les légendes du pays.

Après les explications et les propos qui peuvent s’échanger en pareil cas, et surtout après que Mme Chollet eut exprimé sa gratitude avec autant de bonne grâce que d’empressement, le docteur Sandoz regarda autour de lui pour s’orienter.

— Ayez l’obligeance de nous donner un renseignement, madame, dit-il, nous allons aux Colombettes et je crois que nous avons perdu le chemin.

— Comme cela se rencontre ! J’y suis en séjour et j’y retourne après avoir fait une promenade à Vaulruz.

Toute la troupe se remit en marche et arriva bientôt au but de la course.

Les Colombettes sont des chalets dispersés sur la pente septentrionale des Alpettes, montagne boisée que longe un moment la route de Bulle à Châtel-Saint-Denis. Parmi ces chalets se trouve un petit établissement de bains, très primitif, composé de quelques maisons de bois et présentant assez peu de confort. Mais on y respire un air pur, embaumé. On est entouré de pâturages fleuris où paissent des troupeaux magnifiques ; à quelques pas, les forêts de sapins offrent des ombrages épais qui recèlent en abondance la fraise, la myrtille, la framboise. Enfin la pyramide imposante du Moléson au sud, et celle de la Berra à l’est, invitent les promeneurs à tenter l’ascension de leurs cimes d’où la vue s’étend sur un vaste horizon.

C’est pour se retremper dans cet air tonique des montagnes qu’un certain nombre de familles de Lausanne, de Vevey, abandonnent la plaine incandescente, où l’on perd l’appétit et le sommeil, et s’établissent pour quelques semaines sur ces hauteurs, où l’on oublie les préoccupations de la ville, les contrariétés, les soucis, au contact salutaire et vivifiant des œuvres de Dieu.

Lorsqu’on est depuis quelques jours relégué loin du monde dans une solitude comme celle des Colombettes, le moindre incident prend les proportions d’un événement ; le messager qui apporte les lettres, le promeneur qui revient de Bulle ou de Vuadens, sont entourés avec empressement par les curieux avides de nouvelles. Dès qu’on eut signalé l’approche des quatre étrangers, ils furent le point de mire de tous les regards et le sujet de tous les commentaires. L’uniforme du collégien, dont les boutons dorés et la plaque du ceinturon étincelaient au soleil, eut le don d’éveiller l’attention des dames et des jeunes filles, toujours en majorité aux Colombettes. On remarqua qu’il portait avec aisance une élégante blouse de drap bleu à liserés rouges, que son large pantalon gris était serré dans la guêtre de coutil blanc, que sous son képi à visière relevée se montrait un frais visage orné de cheveux châtains et animé par des yeux bleus pétillants d’intelligence et de vivacité. Enfin, et ce ne fut pas le moindre de ses attraits, sur ses manches brillaient les galons d’or de sergent-major. La présence de Mme Chollet et de sa fille au milieu de ces étrangers, le serpent que tenait le cadet au bout de son bâton, furent autant de circonstances qui excitèrent au plus haut point la curiosité.

Pendant que les messieurs prenaient quelques rafraîchissements, Mme Chollet et Julia furent accablées de questions, et elles racontèrent ce qui s’était passé, avec la chaleur, l’émotion, les frémissements de gens qui viennent d’échapper à un danger mortel.

— Comment, un serpent ! disait une dame en tressaillant d’horreur, un serpent autour de votre jambe ?

— Oui, madame, un serpent énorme, et qui me serrait si fort que je m’attendais à avoir la jambe coupée.

— Bonté du ciel ! je n’oserai plus sortir, dans la crainte d’être attaquée par un de ces monstres. Aurait-on cru que dans la Gruyère.

— Voyez les traces qu’il a laissées.

Et la jeune fille, baissant son bas d’un air délibéré, découvrit sa jambe charmante marquée d’un anneau bleu autour de la cheville. On fit le cercle autour d’elle.

— Pauvre chérie, s’il vous eût attaquée à la gorge, vous étiez perdue !

— Ã‰coutez, enfants, ceci est un avertissement pour vous, dit une dame déjà âgée, vous voyez à quoi on s’expose quand on marche à l’aventure dans un pays inconnu.

Après une première exploration de l’établissement, les étrangers, cherchant l’ombre, finirent par s’installer sur les bancs où se trouvaient déjà plusieurs personnes. À la montagne, les présentations se font sans cérémonie et on a bientôt fait connaissance. Il est vrai que chacun y met du bon vouloir.

— Avez-vous l’intention de vous établir aux Colombettes pour quelque temps ? dit une dame, après une inspection rapide des nouveaux venus.

— Non, nous sommes à Vuadens depuis hier et nous faisons notre première excursion.

— ÃŠtes-vous déjà venu dans la Gruyère, mon jeune sergent ?

— Non, madame.

— Avez-vous l’intention d’en faire la conquête ?

— Je me borne à faire beaucoup de prisonniers.

— Pour les réduire en esclavage ?

— Non, je les pique dans une boîte avec des épingles. Et il montra une boîte remplie d’insectes alignés sur des plaques de liège.

— Les serpents aussi ? dit la dame avec un sourire.

— Oh ! c’est un accident, et j’ai honte d’avoir tué cette couleuvre, ce sont des animaux utiles et inoffensifs.

— Inoffensifs ! dirent les dames avec vivacité, on aurait pu l’affirmer jusqu’à ce matin, maintenant nous ne le croyons plus.

— C’est un cas très rare, dit le docteur Sandoz, et que je n’ai jamais observé. Peut-être mademoiselle a-t-elle marché sur le serpent ?

Pendant qu’il parlait, une troupe de jeunes filles, qui jouaient au volant dans la prairie, cessèrent leur jeu et coururent avec de grands cris vers un arbre d’où venait de tomber un jeune oiseau qu’elles cherchaient à capturer, mais le passereau, qui avait déjà l’usage de ses ailes, leur échappait sans cesse ; il finit par se réfugier sur un sapin d’où, ramassé en boule, il les regardait d’un air effaré.

— Julia, viens nous aider à le prendre, criaient-elles après avoir vainement essayé de monter sur l’arbre.

Le cadet avait eu le temps de faire ses observations et, bien qu’il s’occupât essentiellement d’entomologie, il avait été frappé de la beauté de cette jeune fille, de ses yeux bruns, de ses cheveux noirs, de son teint animé, de la grâce de ses mouvements. Il suivit donc sa robe blanche sans trop réfléchir à ce qu’il faisait.

— Sais-tu grimper ? dirent les jeunes filles en l’entourant ; veux-tu qu’on te pousse ?

— Merci, laissez-moi seulement ôter ma tunique, il y a toujours de la résine sur les sapins.

— Voyez-vous comme il craint pour son uniforme, ce monsieur !

— Sachez, mademoiselle, que, dans ma compagnie, on ne tolère pas une tache sur l’habit d’un sous-officier.

— Monte toujours sur l’arbre, tu prêcheras après.

Pendant qu’il grimpait avec l’assurance d’un gymnaste, les rires qui avaient éclaté, cessèrent peu à peu ; il y eut un silence,… tous les yeux étaient fixés sur lui, lorsqu’il avança la main pour prendre le fugitif, toutes élevèrent la voix :

— Pas ainsi, pas ainsi, prends-le par derrière ; il va s’échapper.

Mais l’oiseau était déjà saisi et introduit délicatement dans un mouchoir noué avec soin.

— Qui veut le recevoir ? dit le chasseur en balançant la cage improvisée.

— Moi, dit Julia ; et elle tendit gracieusement les mains vers le jeune garçon à demi caché par le feuillage.

Lorsqu’elle eut le mouchoir, elle ne put résister à la tentation de voir le prisonnier ; toutes ses convoitises à l’endroit d’un oiseau captif se réveillèrent, et elle se mit à défaire les nÅ“uds.

— Attends-moi donc, n’ouvre pas le mouchoir, disait Henri, attends-moi, je descends.

Mais l’oiseau profitant d’une petite ouverture, s’envola soudain et se posa sur le toit d’un chalet situé plus bas.

— Ah ! mon Dieu, dit Julia, comme il est parti…

— Cela te vient bien, dit le cadet furieux, si tu m’avais attendu et si tu étais moins curieuse… une grande fille comme toi !

— C’est vrai, c’est vrai, c’est ta faute, ajoutèrent les enfants, va le prendre maintenant.

— Eh bien ! oui, dit-elle résolument, j’irai le chercher sur ce toit.

Elle se dirigea vers le chalet. C’était une maison nette de bois qui servait de fromagerie ; la porte ouverte laissait voir dans l’intérieur la grande chaudière de cuivre, les baquets et les ustensiles employés dans cette fabrication. Des linges blancs séchaient sur des perches, et l’armailli lui-même, assis à l’ombre sur un tronc, fumait sa pipe après avoir mis un fromage de quatre-vingts livres sous la presse et terminé les travaux de la matinée.

— Père Pithoud, dit Julia d’une voix câline, avez-vous une échelle ?

L’armailli était un vieillard encore solide, vêtu d’un mantelet à manches courtes, laissant voir ses bras musculeux, la calotte de cuir noir traditionnelle couvrait sa tête ; quant à son pantalon, le lait, la crème, le fromage à tous les degrés y avaient déposé une si épaisse couche de sédiments qu’il était impossible d’en déterminer l’étoffe ni la couleur primitive. Il continua à lancer des bouffées de fumée, puis il cligna des yeux et fit de la tête un signe affirmatif.

— Il me faudrait aller sur le toit tout de suite.

— Oh ! dit le vieux sortant de sa torpeur, pourquoi faire ?

— Pour prendre un oiseau, un jeune… donnez vite.

— On a tout le temps, dit l’armailli en s’entourant d’un nuage de fumée ; s’il est sur le toit, il est bien, faut le laisser.

— C’est que je veux le prendre pour le mettre en cage.

— Ah ! mademoiselle veut le mettre en cage ! cela change les affaires, alors on va mettre l’échelle.

La jeune fille parvenue sur le toit, rencontra une difficulté imprévue, les bardeaux desséchés par le soleil étaient si glissants, qu’après quelques pas elle sentit qu’elle ne pouvait plus se soutenir. Un cri de détresse lui échappa.

— Me semblait bien que ce n’était pas de l’ouvrage de demoiselle, dit le fruitier en accourant et en la recevant dans ses bras.

Mais le cadet était déjà sur le toit, où il courait comme un écureuil.

— Prends garde, Henri, lui cria son père, ne va pas te casser le cou.

— Il s’appelle Henri, ce beau sergent, dit une des fillettes ; s’il réussit, nous le nommerons Henri l’oiseleur, j’ai vu ce nom dans mon livre d’histoire.

Cette fois, le succès fut complet, l’oiseau, coiffé du képi, fut porté en triomphe sous la véranda, et chacun se dispersa pour fouiller la maison et chercher une cage. Mais, après de longues recherches, il fut constaté que ce meuble n’existait pas aux Colombettes et qu’on ne pourrait se le procurer qu’à Vuadens.

— Il nous faut pourtant une cage, dit Julia qui voyait poindre la réalisation de ses désirs.

— On en fera une, dit Henri, procurez-moi une ou deux belles bûches de sapin, deux bouts de planche et de la ficelle.

Il tira son couteau, chacun s’assit par terre et en peu de temps il eut construit une cage provisoire qui fut saluée par les plus joyeuses démonstrations. On y introduisit l’oiseau, qui se mit à sautiller en poussant des cris plaintifs.

— Il a faim, dit une voix, je vais lui chercher du pain, ce ne sont pas vos gambades qui parviendront à le nourrir.

— Il ne peut pas manger du pain, dit Henri, il faudrait du lait ou des mouches, ou de petites sauterelles.

Les enfants coururent, les uns à la fromagerie, quérir du lait, les autres dans le pré à la recherche des insectes, dont ils eurent bientôt une ample provision. Henri leur montra comment on nourrit un oiseau à la bûchette. Chaque fois que l’oiseau avalait une bouchée, c’étaient des gambades et des applaudissements sans fin.

— Restez donc tranquilles, disait Henri, vous le rendrez fou, vous allez lui donner des crises de nerfs.

— Tiens, comme maman, dit une petite blonde en devenant sérieuse.

— Ne le crois pas, dit une autre, il veut nous attraper.

— Du tout, reprit Henri d’un ton péremptoire, notre professeur nous a dit que les animaux supérieurs, comme les quadrupèdes, les oiseaux, peuvent avoir des crises de nerfs.

— Il reste encore quelque chose à faire, dit une petite brune en minaudant, baptisons notre oiseau, comme on l’a fait pour la grande poupée.

— Oui, oui, c’est cela, un baptême ! Je veux être la marraine.

— Quelle bêtise ! dit Henri en se levant, il est tout baptisé ne voyez-vous pas que c’est un pinson ?

— Chantent-ils en cage les pinsons ? dit Julia.

— Pourquoi pas ?

— Attendez-moi un instant, je vais m’habiller pour la cérémonie.

— Moi aussi, moi aussi.

Ce fut une débandade générale.

Peu de minutes après, elles revinrent parées de leurs plus beaux atours, la plus petite, les yeux baissés, présenta solennellement la cage couronnée de fleurs à Julia, qui prononça la bénédiction et donna à l’oiseau le nom de Chéri adopté à la suite d’une discussion suivie d’un vote.

Ces scènes enfantines étaient peu du goût d’Henri Sandoz qui les regardait d’un air de mépris ; mais elles intéressèrent vivement l’artiste, dont le carnet se remplissait de croquis charmants de naïveté et de naturel.

Les tintements d’une clochette annonçant le dîner firent accourir tous les commensaux des Colombettes, une des vertus cardinales de l’air de la Gruyère étant de donner à l’appétit un développement extraordinaire ; aussi chacun des convives prenait-il sa place dans la salle à manger avec un visage tout rempli d’espérances, et le repas fut-il un assaut continu livré aux plats par des fourchettes infatigables. On fit honneur aux petites truites de la Sarine, aux écrevisses des ruisseaux du voisinage, et chacun fut d’accord que les fraises de la Part-Dieu étaient particulièrement distinguées. Quant à la crème, épaisse et dorée, que les Gruyériens dans leur patois nomment poétiquement la fleur, elle fut déclarée supérieure à celle du Jura.

En historien fidèle, je dois ajouter que notre cadet avait manœuvré de manière à être placé en face de la belle Julia et qu’ils échangeaient sournoisement des regards furtifs. De temps à autre, une des jeunes filles se levait, disait un mot à l’oreille d’une amie, et elles s’éclipsaient pour donner un coup d’œil au pinson, qu’on entendait piailler au dehors dans sa petite cage, et pour lui porter quelques bribes de biscuit. Il était devenu leur préoccupation principale et le centre vers lequel convergeaient toutes leurs pensées.

Après le dîner, on joua aux boules, au volant, au cerceau, des musiciens ambulants donnèrent un concert en plein air, une harpe, une flûte, un violon, ce que M. Töpffer nommait l’orchestre normal des Italiens, s’évertuèrent pendant une heure et jouèrent leur répertoire de morceaux d’opéras et d’airs de danse. Un bal champêtre fut organisé sur la pelouse, et c’était plaisir de voir sauter et tourner de tout leur cÅ“ur ces jolies fillettes, dont les pieds légers effleuraient le gazon et dont les yeux brillants et la bouche souriante respiraient le plus complet bonheur. Au milieu des robes courtes et des petits pieds féminins apparaissaient les guêtres blanches et la tunique bleue de notre cadet, qui avait fort affaire à tenir tête sans faux pas à ces danseuses consommées. Pour que la joie fût complète, il fallut suspendre la cage à un sapin voisin, afin que chacune en passant pût adresser un regard et un sourire au petit chéri, qui était censé jouir infiniment de ce spectacle.

Cependant les ombres s’allongeaient, le soleil descendait au milieu de nuages de pourpre vers la chaîne lointaine du Jura ; on entendait de pâturage en pâturage retentir les cris d’appel des armaillis rassemblant leurs vaches pour les traire. Bientôt l’on vit arriver les paysans et les paysannes, portant à la fromagerie leur lait, contenu dans des brantes de bois, lorsqu’on l’avait mesuré, ils s’en retournaient, emportant le seré et le petit-lait qui devait être servi à leur souper. C’était pour notre Neuchâtelois une chose nouvelle que cet océan de lait qui s’accumulait dans l’énorme chaudière élargie à la base et suspendue au bout d’une potence mobile, et il contemplait avec intérêt les opérations préliminaires de la fabrication qui a rendu célèbre le nom de la Gruyère.

C’est là que son père le trouva à son retour d’une excursion à la recherche de blocs erratiques de poudingue de Valorsine répandus sur les Alpettes, et dont il désirait prendre des échantillons.

— Nous partons pour Vuadens, lui dit-il, es-tu prêt ?

— Attends-moi un instant, dit Henri avec vivacité, et il courut vers l’arbre où l’on avait suspendu la cage, mais elle avait disparu. Il erra un moment autour de la maison, cherchant l’une ou l’autre des jeunes filles pour avoir une explication, mais elles semblaient s’être donné le mot pour l’éviter. Enfin il avisa une fillette fort occupée à remplir de pierres son chapeau qu’elle traînait par les rubans.

— Marthe, lui dit-il, où est Julia ?

— Elles m’ont dit de ne pas te le dire.

— Qu’ont-elles fait du pinson ?

— Elles l’ont emporté.

— Bien loin ?

— Ah ! tu es trop curieux.

— Si tu me dis où il est, je te donnerai ceci.

Et il lui montrait une petite cafetière en métal blanc qu’il portait à sa chaîne de montre.

— Le pinson est dans la tonnelle du jardin, dit Marthe à voix basse, et elle tendit la main pour recevoir l’ustensile en miniature.

Henri ne fit qu’un saut jusqu’au jardin, dans une tonnelle masquée par des buissons de groseilliers, Julia était assise tenant une broderie, quelques-unes de ses amies étaient à ses côtés.

— Je pars, dit Henri, tout essoufflé, je viens vous faire mes adieux, où est le pinson ?

— Le pinson, dit Julia d’un air dégagé, est dans sa cage, je présume.

— Et la cage, où est-elle, s’il vous plaît ? je suis pressé.

— Qu’en veux-tu faire, de cette cage ? dit une des jeunes filles.

— L’emporter, parbleu ; c’est la mienne, comme le pinson est à moi.

— Le pinson est à toi ! dit Julia avec hauteur ; je voudrais bien savoir de quel droit ?

— N’est-ce pas moi qui l’ai pris ? sans moi il serait encore sur le toit du chalet ; tu faisais une triste mine sur ce toit, quand tu criais au secours.

— Si tu n’as que des injures à nous dire, répliqua Julia en se levant, nous ne te répondrons pas.

Un petit cri d’oiseau effarouché se fit entendre sous le banc.

— Ah ! vous ne savez pas ce que l’oiseau est devenu ? eh bien, je le sais, dit Henri en se baissant soudain et en retirant la cage que Julia croyait cachée derrière sa robe.

— Rends-moi cette cage, dit Julia, les joues enflammées et les yeux étincelants.

Elle était superbe dans cette attitude d’Hermione en courroux.

— Je prends mon bien où je le trouve, dit Henri d’un air railleur.

— C’est un vol, c’est un vol, criaient toutes les jeunes filles en jetant sur Henri des regards foudroyants.

— Si vous n’aviez pas employé la ruse et le mensonge pour vous l’approprier, je vous aurais laissé ce pauvre petit, mais maintenant non, ma foi, vous ne l’aurez pas.

— Tu ne veux pas me rendre cette cage ? dit Julia, hors d’elle-même.

— Non.

— Voleur, lâche, je méprise tes galons.

Henri Sandoz devint pâle et chancela comme s’il allait tomber ; il posa la cage sur la table de la tonnelle.

— Tu as de la chance de n’être qu’une fille, toi, dit-il d’une voix sourde, si tu étais un garçon, il faudrait qu’un de nous deux restât sur le carreau.

— Monsieur Sandoz, dit Mme Chollet en ramenant le jeune sergent qui s’en allait, j’ai tout entendu, pardonnez à Julia ; êtes-vous fils unique ?

— Oui, madame.

— Elle n’a ni frère ni sÅ“ur et n’a pas été habituée à faire des concessions. Prenez cette cage, je vous en prie ; allons, Julia, tends la main à M. Sandoz, il t’a rendu un grand service.

— Moi ? jamais !

— Je ne suis pas un lâche et je ne veux pas qu’on insulte mes galons !

— Elle a eu tort, et je vous en fais mes excuses, maintenant, prenez cette cage, votre père vous attend.

Henri prit la cage et s’en alla l’oreille basse. Pendant toute la route il marcha silencieux, à l’arrière-garde, prêtant une oreille distraite aux cris du pinson et cherchant à se convaincre qu’il avait la justice, la modération, la raison pour lui.

Lorsqu’ils furent à Vuadens, le philologue et l’artiste allèrent à l’auberge du Cheval blanc où se trouvaient quelques Mathusalems de la contrée, convoqués pour dévider leur chapelet de chansons et de légendes en patois. Quant au docteur Sandoz, qui logeait à la cure, à peine fut-il arrivé que le cadet mit la maison sens dessus dessous pour découvrir une cage. Après avoir fureté dans la grange, la remise, les chambres hautes, en compagnie du curé et de sa servante, qui se prêtaient avec une bonté sans bornes à toutes ses fantaisies, il découvrit enfin l’objet de ses désirs, une belle cage en fil de fer peinte en bleu et munie de ses auges en faïence. Le pinson y fut installé, et après un dernier repas et quelques appels adressés à sa mère absente, l’oisillon mit sa tête sous l’aile et s’endormit.

Le soir, pendant que son père faisait une partie d’échecs bien engagée et bien silencieuse avec le curé, Henri fut pris d’un ennui singulier, il ne se trouvait bien nulle part, quelque chose lui manquait, sa gaieté ordinaire l’avait abandonné, et il vaguait çà et là par le village comme une âme en peine. Il alla s’asseoir devant l’auberge du Cheval blanc, où les voix éraillées de trois vieilles femmes chantaient les Vêpres de Morlon et la complainte des filles de Grandvillars, qui passaient dans le carnet du philologue, en même temps que le portrait des virtuoses prenait place dans l’album de l’artiste. Il entra dans la fromagerie du Maupas où quelques Nestors en manches courtes fumaient leur pipe autour du feu, discutant le prix du bétail, celui des fromages, se communiquant la chronique de la Gruyère et interrompant parfois leur conversation pour avaler le contenu de la grande cuiller de bois flottant sur la chaudière de lait.

Quand le sacristain sonna l’angélus, Henri grimpa dans les combles du clocher, d’où les sons de la cloche se répandaient dans la vallée silencieuse, et il resta longtemps les yeux tournés vers les Colombettes, où il semblait avoir laissé une part de lui-même.

— Venez-vous ? lui cria d’en bas l’honnête fonctionnaire, je vas coter la porte pour la nuit.

Il se leva en soupirant, descendit les échelles à tâtons, rentra au presbytère, et se coucha après s’être assuré que son chéri dormait en paix.

II
La foire de Bulle

Le lendemain matin, Henri fut réveillé par de petits cris dont il ne s’expliquait pas la cause ; le soleil entrait joyeux dans sa chambre, on entendait au dehors le gazouillement des hirondelles, le roulement des chars, et la voix sonore du curé et du sacristain qui disaient la messe dans l’église voisine. Les cris sortaient de la cage, où le pinson se démenait, demandant son déjeuner.

À quinze ans on ne fait pas du sentiment quand le soleil luit, quand les oiseaux chantent, quand tout convie à la vie active. Henri fut bientôt debout et s’occupa longuement de son oiseau, dont il avait placé la cage sur la fenêtre ouverte.

— Henri, hé sergent-major ! dirent tout à coup des voix jeunes et rieuses, regarde en bas.

— Que voulez-vous ? dit-il, en reconnaissant deux ou trois de ses compagnes de la veille, dans leurs plus jolies robes et leurs chapeaux les plus coquets.

— Nous venons demander des nouvelles du pinson.

— Déjà en route, peste ! quelle diligence !

— Tu pourrais bien nous apporter la cage, nous voulons dire bonjour à chéri.

Henri ne se fit pas prier deux fois, et bientôt toute la bande fut rassemblée dans le jardin, près de la fontaine de bois qui verse en abondance une eau fraîche et pure comme le cristal.

— Viens seulement, Julia, dit une petite blonde toute chamarrée de rubans bleus, il ne te dira rien.

— Non, je ne veux pas aller, dit Julia cachée derrière la haie de groseilliers, je puis bien vous attendre ici.

Henri ne put s’empêcher de tressaillir. Son premier mouvement avait été de s’élancer à la rencontre de Julia et de lui faire toutes les avances réclamées par la politesse. Mais la fierté reprit le dessus.

— Si c’est moi qui lui fais peur, je m’en irai, dit-il d’un ton boudeur, et il rentra dans la maison.

— Venez déjeuner, mon ami, lui dit le curé qui rentrait de l’église ; venez, maintenant je puis manger, j’ai fini l’office.

— Tu as déjà nombreuse société, lui dit son père en riant, mais je t’avertis que ces filles feront crever ce pauvre oiseau avec leurs sucreries.

— Il faut les occuper d’une autre manière, dit le curé ; mesdemoiselles, poursuivit-il en ouvrant la fenêtre, peut-on vous offrir du gâteau au beurre et de la crème du Moléson ?

— Merci, monsieur le curé, nous avons déjeuné avant de partir, nous allons à Bulle, à la foire.

— Tiens, c’est vrai, c’est la foire de Bulle, je n’y pensais plus ; il vous faut voir cela. Si je n’avais pas plusieurs malades à visiter, je vous accompagnerais.

— Quelles maladies avez-vous dans ce moment ?

— Aucune épidémie, Dieu soit loué, il y a un cas d’hydropisie et une attaque d’apoplexie, deux femmes âgées.

Le docteur fit la grimace.

— En effet, dit-il, vous êtes le meilleur médecin. Eh bien, Henri, allons-nous à Bulle ?

— Très volontiers, si quelqu’un veut prendre soin du pinson.

— Je m’en charge, dit le curé, vous pouvez partir sans crainte.

La route était couverte de paysans, de paysannes, de wägelis attelés de chevaux ardents. Ceux qui avaient encore de la place sur leur banc arrêtaient leur attelage et priaient avec instances nos voyageurs de monter à côté d’eux. La petite ville de Bulle, si propre et si coquette, était remplie d’une foule compacte de paysans et paysannes en manches de chemises blanches comme la neige, jacassant en patois de la Gruyère, groupés devant des étalages où étaient mis en vente des outils, des vêtements, du tabac, et surtout des images de saints. Dans la prairie du côté de la Tour de Trême se tenait le marché au bétail, un millier de vaches, de génisses, des taureaux attachés à des perches horizontales disposées parallèlement, beuglaient avec la plus louable émulation et se démenaient pour se débarrasser des essaims de mouches qui les assaillaient. Il y avait là des échantillons superbes de la race fribourgeoise si justement appréciée. Des marchés se nouaient, se dénouaient, étaient conclus

 

Ce n’était pas sans bien tourner.

 

Les acheteurs d’un côté, le parapluie en sautoir, vêtus de blouses bleues, avec de lourdes ceintures de cuir autour des reins, les vendeurs de l’autre, déployaient plus de ruses et de diplomatie que les plénipotentiaires les plus futés dans un congrès. Pour s’arracher quelques francs on perdait des heures en négociations, et l’on buvait force chopines de vin vaudois dans le but charitable de griser son adversaire et de le rouler plus aisément.

Au milieu de ce vacarme, le docteur rencontra ses amis le philologue et le peintre très occupés à recueillir, l’un des vocables inconnus ou des constructions ignorées, l’autre des motifs et des documents pour ses futures compositions. Ils étaient l’un et l’autre au comble du bonheur, jamais ils n’avaient fait plus ample récolte, leur crayon pouvait à peine suffire à toutes les richesses qui se produisaient à chaque instant autour d’eux.

Lorsqu’il fut question de dîner, ils parcoururent toutes les auberges de la ville sans parvenir à trouver une place pour s’asseoir, on eût dit qu’il était tombé des avalanches de convives et qu’on n’avait pu les déblayer. Une chaleur humide et suffocante régnait dans ces encombrements où des centaines et des centaines de personnes, le visage ruisselant de sueur, buvaient et mangeaient paisiblement, comme les gens les plus heureux de la terre. Mais c’est dans les cuisines que le spectacle offrait le plus vif intérêt, d’énormes marmites étaient en ébullition pour fournir le potage et les légumes, on sortait des fours des lèchefrites, des casseroles contenant des rôtis de toute espèce, bœuf, veau, mouton, poulets, les jambons, les saucissons, les pâtés froids s’étalaient sur des dressoirs et étaient réduits en tranches par des femmes dont le bras se lassait et le couteau s’émoussait à cette tâche. Des chiens de toutes les dimensions et de tous les pelages se faufilaient entre les pieds des convives, brisaient les os qu’on leur passait libéralement, ou se glissaient dans la cuisine pour lécher un rôti, ou happer une tranche de jambon. On mangeait sur les escaliers, sur le seuil des portes, on profitait du moindre espace pour s’y établir.

Ils allaient renoncer à prendre un repas régulier et s’arrangeaient pour se faire servir en plein air, lorsque le jeune cadet, auquel tout le monde adressait un mot bienveillant ou un sourire amical, et qui s’en prévalait pour faire des reconnaissances dans les cohues les plus compactes, découvrit à l’hôtel du Cheval blanc une salle qui lui parut être l’objet d’une consigne particulière, et d’où le menu peuple était exclu, il profita d’un moment favorable, ouvrit la porte et jeta un regard dans l’intérieur. Les premières personnes qu’il aperçut furent Julia et sa mère à table en compagnie d’autres dames et de plusieurs jeunes filles. Quelques notables du pays, des syndics, de gros marchands de bois ou de fromages, qui font des affaires pour des centaines de mille francs, occupaient une autre table. Au mouvement que fit Julia en apercevant Henri, sa mère détourna la tête.

— Monsieur Sandoz, dit-elle, avez-vous dîné ?

— Non, madame. Nous cherchons, depuis une heure, quatre chaises pour nous asseoir.

— Venez ici, répondit-elle en riant, nous avons ce que vous cherchez.

— Il n’y a pas d’indiscrétion ?

— Au contraire, vous nous ferez plaisir.

Le cadet ne fit qu’un saut jusqu’au bas de l’escalier.

— Venez, dit-il, j’ai trouvé... j’ai trouvé l’oasis dans le désert, nous dînerons…

— Il me semble que ton désert est joliment peuplé, dit le philologue, le mot est impropre, mais je te pardonne par égard pour la découverte.

Ils firent un dîner charmant, à la suite duquel il fut résolu que toute la compagnie irait à Gruyère à pied, pour visiter le château dont on racontait des merveilles.

On se mit en route sans délai, et l’on atteignit bientôt la Tour de Trême.

— Tu sais le Ranz des vaches de la Gruyère ? dit le philologue à Henri Sandoz, as-tu jamais songé au torrent que les pâtres ne peuvent passer à gué avec leur troupeau et à propos duquel ils demandent l’intervention du curé ?

— Est-ce qu’on le connaît ? c’est de la fantaisie.

— Le voilà, devant nous, c’est la Trême ; elle a peu d’eau dans ce moment, mais il suffit d’une pluie d’orage pour la rendre terrible.

— Comment, c’est la Trême, d’où vient-elle ?

— Du massif des Alpettes où nous avons été hier.

Henri jeta un coup d’œil à Julia qui détourna la tête.

Un peu plus loin, ils s’arrêtèrent devant la fenêtre ouverte d’une maison de bois, où une belle jeune fille tressait de la paille en compagnie de plusieurs enfants. Chacun avait devant soi une assiette pleine d’eau où trempaient des entre-nœuds de paille de froment refendus et choisis. Tous ces petits doigts se remuaient avec une agilité extrême et les tresses à cinq, à sept, à neuf, et même à quinze brins s’allongeaient comme par magie.

— Vous n’êtes pas à la foire ? dit le Dr Sandoz en s’adressant aux enfants ; on ne travaille pas aujourd’hui.

— On voudrait bien zi être, dit un petit garçon en regardant le docteur du coin de l’œil.

— Nous n’avons pas de temps à perdre, dit la jeune fille d’un air triste.

— Combien peuvent-ils gagner par jour, tous ces enfants ? dit le docteur.

— Trente ou quarante centimes.

— Eh bien, voilà une belle pièce de cinquante centimes pour chacun de vous, reprit-il, mais il faut aller à la foire et faire un temps de galop pour avoir des joues rouges. En avant, marche !

Un coup de fusil ne disperse pas plus promptement un vol de moineaux ; tous ces petits pieds nus détalèrent avec un entrain qui fit rire aux larmes la société.

— Cette jeune fille me rappelle Marie la tresseuse, de Pierre Sciobéret, dit Mme Chollet, après avoir fait quelques pas.

— Nous sommes précisément sur le théâtre de cette jolie nouvelle, dit le philologue, et tenez, voilà M. Sciobéret lui-même qui sort de sa maison ; regardez-le bien.

Un homme encore jeune, blond, d’une tournure élégante, à la figure fine et spirituelle, passa devant eux et les salua poliment. Il avait un pantalon et un gilet blancs, une courte redingote noire et un chapeau de paille. Chacun se retourna pour voir l’aimable auteur de récits charmants qui accusaient une vocation réelle de romancier.

— Pourquoi n’a-t-il pas terminé Denney et Tapolet, son dernier ouvrage ? dit l’artiste, en crayonnant dans son album le portrait de l’homme de lettres ; je ne le lui pardonnerai jamais.

— Il était à Tiflis et avait bien autre chose à faire, dit le philologue, dès lors il a embrassé le barreau. Peut-être un jour reprendra-t-il sa plume de conteur populaire.

Pendant cette conversation, Henri et Julia, sans s’être entendus, coururent en arrière pour rejoindre l’auteur fribourgeois.

— Monsieur Sciobéret, dit Henri, cherchant à arranger un compliment qui n’arrivait pas. Monsieur Sciobéret…

— Permettez-nous de vous serrer la main, dit Julia, ce sera un honneur pour nous.

— Tiens, un cadet de Neuchâtel, je connais la cocarde, dit M. Sciobéret, en leur tendant les deux mains, est-ce votre frère, mademoiselle ?

— Oh ! non, dit Julia en rougissant, je suis de Lausanne.

— Nous avons voulu… dit Henri.

— Oui, oui, vous êtes de gentils jeunes gens, je désire que la Gruyère vous laisse de doux souvenirs ; adieu, mes amis.

Lorsqu’il les eut quittés, ils marchèrent quelques instants sans se parler ; Henri rompit le premier le silence.

— Comment as-tu trouvé ce que tu lui as dit ?

— C’était bien simple, j’ai dit ce que je pensais.

— Les filles ne sont jamais prises au dépourvu, j’aurais voulu lui dire quelque chose.

— Arrivez donc, leur criait le philologue ; si nous continuons ainsi, nous n’arriverons jamais à Gruyère.

— Quelle belle vallée, disait l’artiste, et quel portique grandiose lui font le Moléson d’un côté et la dent de Broc de l’autre ! À notre gauche s’ouvre une gracieuse vallée, celle de Charmey, d’où la Jogne vient se joindre à la Sarine ; le confluent est à deux pas.

— Peut-on gravir la dent de Broc jusqu’à la cime ? dit Mme Chollet.

— Oui, dit le philologue, puisque j’ai vu, le soir d’une fête, un beau feu briller sur sa pointe. Un enthousiaste, nommé Castellaz, avait porté les fagots pour le bûcher, et, ce qui est plus difficile à comprendre, il est redescendu en pleine nuit après y avoir mis le feu.

— Mais il jouait sa vie ? dit Henri.

— Sans aucun doute.

— Il doit y avoir près du sommet, dit le docteur, une caverne qui sert de retraite à une colonie de ces singuliers oiseaux nommés chocards des Alpes, voisins des corbeaux dont ils ont le plumage noir, mais avec un bec jaune d’or comme celui du merle.

— Pourquoi singuliers ? dit Julia.

— Ces sauvages habitants des hautes montagnes sont les oiseaux les plus faciles à apprivoiser. Il leur suffit de quelques jours pour devenir aussi familiers qu’un animal domestique et ce sont les plus amusants des commensaux.

Tout en racontant des histoires de chocards, de chamois, et en discutant des étymologies, sur lesquelles le philologue avait toujours une dissertation toute prête, on arriva à Épagny, village situé au pied du château de Gruyère, qui se dresse fièrement sur une colline escarpée.

— Voyez donc où ces seigneurs du moyen âge établissaient leurs donjons, dit l’artiste ; quelle fière tournure, et quelle harmonie avec le bourg qu’il devait protéger et ces rudes montagnes qui l’encadrent.

— Ce que je vois de plus clair dans tout cela, dit Mme Chollet, c’est ce sentier raide comme un toit qui conduit à la petite ville. N’y a-t-il pas d’autre route ?

— Je ne crois pas, dit le docteur ; prenons courage et montons à l’assaut de ce bastion.

Il fallut une bonne demi-heure pour cette escalade, mais ils furent récompensés de leur peine par l’aspect de ce vieux bourg, demeuré tel qu’il était au moyen âge et qui, comme document historique, est du plus vif intérêt. Mais ce qui les surprit davantage encore, ce fut le château restauré avec autant de goût que de tact par la famille Bovy, de Genève, famille d’artistes, gens de cœur et d’esprit, qui se sont mis à l’œuvre eux-mêmes et qui ont réussi à rendre la vie à ces ruines.

Quelle joie, pour les enfants, de parcourir la salle des chevaliers, dallée de pierres, la grande cuisine dont la cheminée et les landiers sont énormes, la chambre à coucher de la comtesse, de voir des armures, des oubliettes, un pont-levis, et toute cette mise en scène féodale qui en apprend plus sur la vie du moyen âge que bien des leçons d’histoire. L’épaisseur des murailles surtout les remplissait d’étonnement.

— As-tu vu la belle Luce ? dit une des jeunes filles à Henri, qui, debout devant une fenêtre au sud, contemplait la perspective magnifique de la vallée du côté d’Albeuve, viens voir la comtesse Luce.

Henri la suivit et trouva dans la chambre de la comtesse toutes les jeunes filles entourant le lit à colonnes où Julia posait pour la belle châtelaine, se laissant endormir par les chants de ses suivantes.

Mais ce tableau vivant fut interrompu par des étrangers qui firent leur entrée dans la salle. Ce fut une déroute générale, et Julia, toute honteuse, alla se réfugier dans le jardin pour réparer le désordre de sa coiffure et de sa toilette.

Avant de quitter Gruyère, ses masures croulantes et ses rues où l’herbe pousse entre les pavés, la caravane entra dans un cabaret pour se rafraîchir. L’hôtesse était une octogénaire goitreuse, aux yeux chassieux, aux traits difformes, une ruine comme sa ville natale. Elle se mouvait avec lenteur, en soupirant et en geignant.

— Que venez-vous voir ici ? disait-elle, il n’y a plus rien, les maisons sont vides, tout est parti, c’est Bulle qui a dévoré Gruyère. Que voulez-vous ? c’est comme cela. J’ai aussi été jeune, moi, et belle et alerte, j’en ai dansé, des coraules, dans le temps, et grimpé au Moléson et à la dent de Broc, il n’y en avait point comme moi ; c’était le bon temps, à présent c’est fini, tout est fini.

Le retour fut une promenade charmante ; le soleil s’abaissait derrière la pyramide du Moléson, dorait les arêtes de rochers et les gazons de la dent de Broc, et jetait sur la chaîne des Vannis et sur la Berra des teintes pourprées d’une douceur et d’une richesse incomparables. À chaque instant on rencontrait des troupes de paysans conduisant du bétail, des femmes et des enfants portant leurs emplettes, des montagnards de Gessenay ou de Château-d’Œx sur leurs wägelis rapides. Tous étaient joyeux, saluaient avec bonhomie, et s’en retournaient paisiblement vers leurs demeures lointaines, heureux de montrer leurs achats à leurs parents et à leurs voisins.

Près des premières maisons de la Tour de Trême, la route se trouva soudain embarrassée par deux grandes voitures à quatre chevaux chargées de bois ouvré venant du Gessenay, une troupe de vaches, de jeunes bÅ“ufs avec un taureau arrivaient en sens inverse ; il y eut encombrement ; les charretiers faisant claquer leur grand fouet, criaient et sacraient en dialecte bernois ; le bétail effrayé se jetait à droite et à gauche en renversant les barrières à l’abri desquelles nos voyageurs s’étaient retirés. Bientôt ce fut une confusion terrible ; un cheval avait reçu un coup de corne, il riposta par une ruade qui fit mordre la poussière à un bouvillon, les vaches, la queue en l’air, se ruaient l’une sur l’autre, le taureau brisant ses liens s’élança dans la mêlée en poussant de formidables beuglements.

— Par ici, cria le docteur en s’élançant dans une grange dont la porte était ouverte, par ici, mesdames, Henri, m’entends-tu ?

Les dames se hâtèrent d’obéir ; mais le cadet voulait voir comment finirait la bagarre, d’autant plus que des injures on en était venu aux coups, et que Bernois et Gruyériens se bousculaient et s’administraient des coups de fouet avec la plus belliqueuse ardeur. L’artiste assis sur un mur de jardin jouait du crayon et profitait de cette aubaine, tandis que le philologue au milieu du champ de bataille recueillait à la fois des mots nouveaux et des horions bien appliqués.

Tout à coup un chien jaune, une sorte de mâtin de boucher, sale et la queue traînante, apparut dans la foule, et s’ouvrit un passage en mordant tout ce qui se trouvait devant lui.

— Henri, prends garde, cria le docteur, prends garde à ce chien !

L’avertissement arrivait trop tard.

Un cri d’effroi lui répondit, c’était Julia tendant les bras vers le jeune garçon qui venait de rouler sur le pavé.

— Mon Dieu, dit-elle, il est blessé, il a été mordu.

— Tuez ce chien, cria le docteur d’une voix qui couvrit le tumulte, vingt francs à qui tuera ce chien enragé.

— Un chien enragé, un chien enragé ! devint le cri général, et chacun se précipita à sa poursuite.

Un char passait au grand trot, un homme armé d’un fusil sauta sur le char, un moment après on entendit un coup de feu.

Tout cela s’était passé en moins de temps qu’il ne m’en a fallu pour le raconter. La lutte était finie, les charretiers se mirent en route en faisant le poing à leurs adversaires, on rassembla le bétail dispersé. M. Sandoz, la mort dans l’âme, examinait en silence la jambe de son fils où se montraient quatre petits trous sanglants. Mme Chollet, avec la prévoyance des mères, courut dans la maison voisine et en rapporta de l’eau pour laver la blessure. Julia, à genoux près du docteur, interrogeait le père et le fils avec des regards pleins d’anxiété.

— Ce n’est rien, papa, dit Henri dont les joues et les lèvres devenaient blêmes, je t’assure que cela ne me fait pas mal. Je pourrai marcher jusqu’à Vuadens, ne sois pas inquiet.

— Qui t’a dit que je suis inquiet ? dit le docteur dont la main tremblait en cherchant sa trousse.

— Crois-tu qu’il faille cautériser ?

— Peut-être, dit le docteur d’une voix sourde.

— Eh bien, va, je ne crierai pas.

Le docteur lava les plaies, les imbiba d’alcali volatil, y passa à plusieurs reprises le nitrate d’argent, et tirant de sa poche une bande toute préparée, il l’assujettit autour de la cheville.

— Si tu m’avais écouté ! murmura-t-il quand il eut fini.

En ce moment l’homme au fusil apparut au contour de la route, il portait le cadavre du chien sur les épaules. À ses côtés marchaient l’artiste et le philologue.

— Enfin, voilà le monstre, dit l’artiste, je n’ai jamais aimé les chiens jaunes. Il a été expédié lestement et, ma foi, il ne l’a pas volé.

— Y a-t-il un vétérinaire ici ? dit le docteur.

— Nous en avons un à Bulle, un tout savant, dit le villageois.

— Eh bien, partons pour Bulle, sans tarder. Veux-tu que je te porte ? dit-il à Henri.

— J’ai dit que je marcherais ; tu verras bien.

— Prenez mon bras, au moins, dit Mme Chollet.

Julia se serra contre sa mère.

Ce fut un moment solennel que celui où maître Ruffieux, le médecin-vétérinaire, et le docteur, procédèrent à l’autopsie du chien. Ils voulurent être seuls, et apportèrent dans cette opération toute leur science et toute leur attention. C’était pour eux une question de vie ou de mort, dont les conséquences les faisaient trembler.

— Qu’en pensez-vous ? dit M. Sandoz en essuyant son front baigné de sueur ; je n’ai pas besoin de vous dire quel grave intérêt s’attache au résultat de notre examen.

— Je ne vois aucun symptôme d’hydrophobie.

— Voulez-vous m’en donner une déclaration écrite ? on ne sait pas ce qui peut arriver.

— Volontiers.

Ils montèrent dans la salle, où toute la société les attendait.

— Eh bien ? dirent l’artiste et le philologue à voix basse.

— Dieu soit béni ! je m’étais trompé. Donnez-moi vite un verre de vin, je me sens défaillir. Je me croyais plus fort, mais quand ces vauriens d’enfants sont en jeu, les pères les plus intrépides deviennent des poules mouillées.

Pendant que ceci se passait dans un coin de la salle, une scène d’un autre genre avait lieu à l’autre extrémité. Là étaient réunies les jeunes filles autour de Mme Chollet, à qui elles demandaient des explications sur tout ce qui se passait, tandis que le blessé, étendu sur un canapé, par ordre de son père, en était réduit à compter les mouches courant sur le plafond, et cherchait à saisir quelques mots des conversations qui s’échangeaient à voix basse, et qui, dans les circonstances où il se trouvait, ne laissaient pas de l’intriguer singulièrement.

— Croyez-vous qu’il soit déjà enragé, disait une fillette en jetant des regards craintifs du côté du cadet ; il me regarde d’une manière…

— Il mordra, bien sûr, n’est-ce pas, madame Chollet ? alors il faudra le tuer comme le chien ; ce sera bien affligeant pour lui et pour son père.

— J’ai entendu dire, ajoutait une autre, qu’on les étouffe sous des matelas, parce qu’il est impossible de les guérir.

— Eh bien, reprenait la première, pourquoi nous a-t-il pris le pinson, pourquoi n’a-t-il pas obéi à son père qui l’appelait ? il en est bien puni.

— Ne parle pas ainsi, Hortense, dit Mme Chollet ; et toi, obéis-tu toujours à tes parents ?

Julia ne disait rien mais son front était sombre et sa contenance trahissait une violente agitation. Ses yeux s’animèrent lorsqu’elle vit le Dr Sandoz se lever vivement et s’avancer vers son fils. Il le prit dans ses bras et le tint serré avec passion sur son cÅ“ur.

— Fichu désobéissant, dit-il en le mettant à terre, tu mériterais d’avoir les oreilles tirées. Tu m’as fait une belle peur ! Attends, une autre fois.

— Ce chien, balbutia le jeune garçon, n’était donc pas…

— Pas plus que moi, tu peux dormir tranquille.

— Ah bien je puis dire aussi que j’ai passé un mauvais quart d’heure, dit Henri, et j’aurai mes raisons pour me souvenir de la foire de Bulle.

— Je te le répète, lui cria l’artiste de l’autre bout de la salle, méfie-toi des chiens jaunes, ils m’ont toujours causé des désagréments.

La bonne humeur, l’entrain, la gaieté, reparurent bientôt sur tous les visages ; on se fit part des émotions dont on avait été agité, et l’on goûta avec mille fois plus de douceur la sécurité présente, après le trouble et les angoisses que l’on venait de traverser.

La nuit tombait lorsqu’ils se mirent en marche. La route, si animée le matin, était presque déserte, à peine apercevait-on çà et là quelques groupes attardés regagnant leurs pénates d’une allure oscillante, ou quelque wägeli passant comme l’éclair en soulevant des tourbillons de poussière.

Lorsqu’ils arrivèrent devant le presbytère, ils aperçurent à l’une des fenêtres du premier étage le curé qui, une chandelle à la main, semblait examiner avec anxiété la cage confiée à sa garde.

— Bonsoir, monsieur le curé, dit Henri, voici les voyageurs, comment va le pinson ?

— Mal, monsieur Henri, mal ; je me demande ce qu’on pourrait faire pour le sauver. Votre papa est-il là ?

— Oui, je suis ici, dit M. Sandoz, désirez-vous avoir recours à mon ministère pour administrer des remèdes à cet oisillon ?

— Et pourquoi pas ! dit le bon prêtre en riant.

Son excellente figure, éclairée par la lueur du flambeau, exprimait tant d’inquiétude, que le médecin se hâta de monter auprès de lui. Henri et Julia le suivirent.

— Est-il dans cet état depuis longtemps ? dit le docteur.

— Depuis midi ; aussi, craignant un accident, je ne l’ai pas quitté de toute l’après-dînée. Je me suis fait sÅ“ur grise pour lui donner des soins et lui tenir compagnie.

— Merci, monsieur le curé, dit Julia avec des larmes dans les yeux, je n’oublierai pas cette preuve de bonté.

— Julia, cria Mme Chollet, voici la voiture des Colombettes qui nous attend depuis une heure. On craint la pluie, descends vite, nous allons partir.

— Mon Dieu, mon Dieu, dit Julia, d’un ton tragique, est-ce le moment de partir quand mon pauvre chéri est peut-être à l’agonie ?

— Ne vous tourmentez pas, mademoiselle, dit le docteur, je crois que ce ne sera rien ; voyez, il respire sans difficulté, l’œil est bon, les plumes ne sont pas hérissées et il n’a pas ces frémissements qui sont toujours de mauvais augure chez un oiseau malade.

— Monsieur le docteur, je vous le recommande, faites tout pour le sauver.

— Julia, répétait Mme Chollet, voici la pluie, viens donc, on t’attend.

La jeune fille fit quelques pas vers l’escalier, mais elle se ravisa et secouant ses belles boucles noires comme quelqu’un qui prend une résolution, elle s’approcha d’Henri.

— J’ai été sotte hier, dit-elle à voix basse ; j’ai bien pleuré après ton départ, maman m’a fait une morale.

— Et moi, crois-tu que j’étais gai ? j’ai passé une soirée si […] j’eusse su que tu y tenais, je n’aurais jamais songé à le prendre.

— J’ai eu tort de le cacher, et j’en suis punie puisque nous sommes menacés de le perdre. Adieu, je te confie ce que j’ai de plus cher après papa et maman ; tâche de sauver le pinson ; si tu réussis, je t’aimerai toute ma vie.

Ils échangèrent dans les ténèbres de l’escalier une chaude poignée de main. Un instant après la voiture contournait le jardin et prenait au grand trot le chemin des Colombettes.

III
Le déjeuner du pinson.

Après la pluie de la nuit, le soleil se leva dans un ciel parfaitement pur. L’air était d’une fraîcheur délicieuse ; mille senteurs aromatiques descendaient des pâturages et des grandes forêts ; des gouttes d’eau scintillaient aux feuilles des arbres, aux brins d’herbe, aux fleurs qu’agitait doucement la brise matinale.

Debout à sa fenêtre ouverte, Julia contemplait le ciel bleu, la forêt sombre, les montagnes éclairées par un gai soleil ; elle respirait sans le sentir l’air embaumé et prêtait une oreille distraite aux mille voix joyeuses qui montaient des bois et des campagnes. Sa nuit n’avait pas été paisible, elle avait vu dans ses rêves des taureaux furieux, des chiens enragés qui la poursuivaient et qui foulaient aux pieds le beau cadet et son cher pinson. Elle se disait que ces rêves étaient probablement des présages funestes, et elle soupirait après le moment où elle aurait des nouvelles de l’un et de l’autre. La blessure d’Henri s’est-elle envenimée, le petit oiseau a-t-il péri ? Faudra-t-il renoncer à cet attrayant plaisir d’élever un être qu’on a sauvé de la mort et qui vous doit tout ?

Mais à six heures du matin, même à la campagne, il n’est pas décent d’aller à la découverte. Indécise, fiévreuse, elle allait et venait dans sa chambre, cherchant une occupation propre à calmer son esprit ; elle prenait un tricotage, une broderie, un livre, qu’elle jetait successivement avec dépit. Elle poussait des soupirs qui ne la soulageaient pas et, sans savoir pourquoi, elle se trouvait très malheureuse.

— Qu’as-tu, Julia, lui dit sa mère de la chambre voisine, es-tu malade ? tu m’empêches de dormir avec tes mouvements désordonnés.

— Je t’assure, maman, que je ne fais pas plus de bruit qu’à l’ordinaire ! j’arrange ma chambre, voilà tout.

— Voilà tout ! tu ne songes donc pas que j’ai eu hier une journée fatigante, que je me suis couchée tard et que je n’ai pu me reposer.

— Moi aussi, j’ai eu de la fatigue et des émotions !

— Oh ! les enfants, ce n’est pas la même chose, les enfants dorment toujours, j’ai la migraine, je suis brisée.

— Mon Dieu, mon Dieu, murmura Julia en retournant à sa fenêtre, que vais-je donc devenir aujourd’hui ?

Ses petites amies vinrent bientôt jouer et folâtrer dans le jardin. Mais leurs ébats ne l’attiraient pas, elle les regardait courir, se défier, se poursuivre, avec une indifférence qui l’étonnait.

— Julia, dirent-elles, viens jouer avec nous, on s’amuse trop bien.

Elle fit un signe négatif et ne répondit pas.

— Julia, apporte le volant et les raquettes, nous ferons une partie avant que le soleil soit trop chaud.

Elle prit les raquettes, le volant, les cerceaux, et les jeta brusquement par la fenêtre, puis descendit sur la pelouse de l’autre côté de la maison et courut sur le chemin de Vuadens, mais on n’y voyait que les paysans apportant leur lait à la fromagerie, où le vieux Pithoud, les bras nus et la calotte de cuir noir sur l’arrière de la tête, remplissait de lait sa chaudière pour la cuite du matin.

— Bonjour, mamselle Julia, cria-t-il du fond de son laboratoire enfumé ; déjà levée ! voulez-vous une tasse de bon lait ? il est encore tout chaud.

— Merci, père Pithoud, cela va bien aujourd’hui ?

— Non, je suis tombé cette nuit dans la chaudière et je me suis brûlé le visage.

— Comment, dans la chaudière ?

— Eh ! oui, ils m’avaient laissé tout seul ; je leur avais assez dit de ne pas me laisser seul la nuit, quand je dois veiller, parce que je m’endors, et quand je prends le fromage dans la chaudière je tombe dedans.

— Cela n’est pas possible.

— Si, si, j’ai manqué me noyer dans le lait, voyez, mes bras sont encore tout rouges. Et pourtant les bras sont encore bons, mais c’est les jambes et la tête. Ah c’est que j’ai terriblement sommeil, puis quand je veille plusieurs nuits de suite, je m’endors partout où je me trouve. Mais, qu’est-ce que j’entends là-bas sur le chemin ? On chante le Ranz des vaches, tiens, c’est notre petit soldat qui vient de ce côté, je vois ses galons d’or qui brillent dans les feuillages.

Le brave Pithoud ne se trompait pas, notre cadet, pimpant comme un cent-garde, sanglé dans son ceinturon luisant, les boutons polis, la guêtre bien tendue, arpentait le chemin rocailleux en chantant les plus jolis airs de son répertoire. Confuse et impatiente, Julia ne savait si elle devait l’attendre ou s’enfuir. Dans le doute elle s’abstint et, tirant un tricotage de sa poche, elle s’assit sur une pièce de bois et fit manœuvrer ses aiguilles tout en guettant le cadet du coin de l’œil. Mais son calme d’emprunt l’abandonna soudain lorsqu’elle vit une cage bleue se balancer à la main du jeune garçon. Sans songer à ce qu’elle faisait, elle courut à sa rencontre.

— Est-il vivant ? s’écria-t-elle tout essoufflée.

— Je crois bien qu’il est vivant, il a déjà mangé une poignée de mouches. Papa le croit sauvé et je te l’apporte. Vois-tu comme il saute joyeux sur ses bâtons.

Un gros bloc de gneiss couvert de mousse se dressait au bord de la route ; il y plaça la cage au soleil et les deux enfants contemplèrent leur oiseau avec une muette admiration.

— Ne pourrais-je pas le prendre un moment dans ma main, rien qu’un instant ?

— Oui, tu peux le prendre, mais tiens-le bien, il s’envolerait d’un trait sur cet arbre.

Ils s’en allaient ainsi l’un à côté de l’autre, Henri portant la cage, Julia tenant l’oiseau qu’elle réchauffait dans sa main et qu’elle couvrait de baisers. Elle était charmante avec ses cheveux flottant autour de sa belle tête, sa taille élancée, élégante, et sa démarche vive et légère comme celle de la bergeronnette.

— Ah ! vous avez l’oiselet ? dit le père Pithoud, c’est un kinson, mais on ne peut pas encore dire s’il est mâle ou femelle, les jeunes oiseaux ressemblent tous à leur mère.

— Cela m’est bien égal, dit Julia en riant.

— Faites excuse, mamselle, les femelles ne chantent pas.

— Ce serait une déception, mais tu chantais tout à l’heure comme un merle, ta blessure ne te fait donc pas souffrir ? Pensez donc, père Pithoud, qu’il a été mordu hier par un gros chien qu’on croyait enragé.

— Oh ! là, un chien enragé, c’est le tout plus pire ! mêmement qu’il n’y a pas de remède.

— Mais il ne l’était pas, se hâta d’ajouter le cadet. Ma jambe est pourtant un peu enflée et la cheville passablement raide, mais je n’y fais pas attention et je cours quand même.

Et joignant les actes aux paroles, il fit deux ou trois cabrioles comme un jeune chamois en liberté.

— Montrez-moi votre blessure, dit l’armailli, j’ai une herbe souveraine pour toutes les plaies.

Henri Sandoz s’assit sur un tronc dans la laiterie, ouvrit sa guêtre, défit la longue bande de toile, et mit à découvert sa jambe gravement tuméfiée.

— Quelle horreur ! dit Julia, pauvre garçon, cela doit te faire bien mal.

— Sainte Vierge c’en est un gros qui vous a donné ce coup de dent.

— Pourquoi ne voit-on que quatre trous ? dit Julia en frissonnant.

— Parce que les chiens mordent avec leurs canines, je l’ai appris à mes dépens, dit Henri, ils en ont deux en haut et deux en bas.

Le vieux Pithoud prit dans une armoire toute noircie par la fumée une petite bouteille dont il tira quelques feuilles qui trempaient dans de l’huile et les appliqua sur la blessure après l’avoir soigneusement lavée.

— Je vous remercie, dit Henri, et en échange de votre herbe qui me fait du bien, prenez ces cigares que mon père m’a donnés pour vous, ce sont de vrais havanes.

— Diantre ! ça sent plus bon que les racines de Payerne, on les fumera le dimanche ces tavanes.

— As-tu déjeuné ? dit tout à coup Julia en se tournant vers le jeune garçon.

— Non ; pour arriver plus tôt, je suis parti à jeun.

— Quelle bonne idée ! Viens déjeuner avec nous ; c’est cela qui sera gentil ; nous avons un beurre… et des fraises…

— Ajoutez-y ceci, dit le père Pithoud, en présentant une tasse rouge, remplie d’une crème dorée et appétissante.

— Non, non, dit Henri, gardez cette crème, nous ne voulons pas abuser.

— Elle est à moi, je puis en faire ce que je veux, dit le vieillard en se redressant, ne savez-vous pas que l’armailli a le droit de prélever chaque jour sur le lait de la veille une chopine de crème ? C’est dans les usages.

— Je l’accepte, dit Julia, je vais griller du pain moi-même et tu verras quel déjeuner nous ferons. Je vais appeler maman.

— Elle est tôt paraï bin galesa c’ta felietta, dit Pithoud en la regardant courir vers la maison, bin galesa, diablie enlèva !

Et il retourna à sa chaudière dans laquelle mille litres de lait attendaient ses manipulations.

Mme Chollet, encore souffrante de sa migraine, ne put descendre, et les deux jeunes gens s’installèrent dans la salle à manger, près d’une fenêtre ouverte donnant sur le jardin. À côté d’eux, sur la table, était le pinson auquel ils tendaient des miettes de pain trempées dans du lait.

— Eh ! le sergent le sergent-major ! crièrent des voix d’enfants partant du jardin, le sergent est revenu, courons vite aux nouvelles.

La bande joyeuse fit invasion dans la salle à manger :

— Bonjour, sergent, et le pinson ? tiens, le voilà, le chéri, va-t-on s’amuser aujourd’hui, hein, qu’allons-nous faire ?

— Un peu moins de tapage, s’il vous plaît, dit Julia, et si vous voulez plaire au pinson, allez faire la chasse aux mouches, il demande aussi à déjeuner.

— Ce n’est pas ce qui manque ici, nous en aurons bientôt des centaines.

Au bout d’un moment, les jeunes filles rentrèrent l’une après l’autre, les mains à peu près vides et très déconcertées.

— Et ces centaines de mouches, dit Henri, où sont-elles ?

— Elles sont tellement sauvages, on ne peut pas les prendre.

— Signe d’orage, dit le cadet, mais comme il faut que le pinson ne manque pas de mouches, il ne nous reste plus qu’à fabriquer un filet, si vous avez de la mousseline, moi j’ai du fil de fer, il ne manquera plus que la canne et elle sera bientôt trouvée.

Tout le monde se mit en campagne pour trouver les matériaux nécessaires et bientôt un atelier s’organisa sur la pelouse, à la lisière de la forêt.

Pendant que le jeune garçon arrangeait son fil de fer, les jeunes filles tout en folâtrant cousaient la mousseline ; une canne de coudrier, coupée à un buisson, termina le réseau qui fut déclaré un chef-d’œuvre. On se disputa un peu pour savoir qui l’étrennerait, il fallut tirer au sort pour contenter tout le monde. On prit tant et tant de mouches, qu’Henri fut obligé de rationner le pauvre nourrisson ; sans cette précaution on l’eût positivement asphyxié.

— Maintenant, je vais procéder à d’autres préparatifs, dit Henri Sandoz ; nous avons décidé une pêche générale aux écrevisses dans la Sionge pour cette après-midi. Le ruisseau fourmille de ces intéressants crustacés, ce sera une pêche miraculeuse. On commencera vers cinq heures, qui veut en être ?

— Moi, moi, moi, crièrent les enfants.

— Bien, je vois que la pêche a vos sympathies, j’en suis enchanté. Le rendez-vous est au moulin Gremaud. Au revoir et soignez bien le pinson.

Au moment où il atteignait les premières maisons du village de Vuadens, il rencontra un jeune garçon plus grand et plus fort que lui, blond, et ayant déjà un commencement de moustache ; il était vêtu de coutil et portait un léger sac de touriste. Il faisait tourner sa canne et s’amusait, tout en marchant, à couper les grandes ombellifères qui bordaient le chemin.

— Est-ce le chemin des Colombettes ? dit-il avec un accent allemand.

— Oui.

— Tu en es bien sûr ?

— Parbleu ! j’en viens.

— Ah ! tu en viens, dit l’autre en s’arrêtant ; connais-tu ma tante Chollet ?

— Un peu.

— Et ma cousine Julia ?

Henri Sandoz rougit et balbutia une réponse confuse.

— Ah ! ah ! c’est comme cela ? eh bien, mon petit caporal, tu sauras que si tu t’avises de regarder ma cousine de trop près, c’est à moi que tu auras affaire. Je te flanquerai une tournée fédérale. As-tu compris ?

Ayant ainsi parlé, le grand garçon continua son chemin en faisant siffler sa canne parmi les buissons, d’où s’échappaient les oiseaux effarouchés.

IV
Le cousin Manfred

Le territoire de Vuadens occupe une vallée largement ouverte, courant de l’ouest à l’est entre des collines peu élevées, pittoresques et semées de chalets. Les collines du nord s’appuient au Jorat, celles du sud au massif du Moléson. Le fond de la vallée, presque plat, est formé de vertes prairies arrosées par de nombreux ruisseaux. Le plus grand est la Sionge, dont les eaux profondes et claires coulent paisiblement vers Bulle, et ne changent leur allure qu’en arrivant près des moulins auxquels elles communiquent le mouvement et l’activité. C’est sur les bords charmants de ce ruisseau bordé de buissons et d’arbres touffus, qu’une société joyeuse et folâtre s’est réunie à l’ombre des saules. Le soleil s’incline vers l’horizon, les ombres s’allongent, la grande chaleur est passée, une douce brise descend des Alpes et rafraîchit l’air embrasé. Une troupe bruyante de jeunes filles est arrivée directement des Colombettes, sous la conduite de Julia et de son aimable cousin, qu’elles se plaisent à lutiner. Henri Sandoz est déjà occupé à préparer ses pièges et ses amorces ; ce sont des filets ronds, entourés d’un cerceau de fil de fer et suspendus par trois ficelles comme les plateaux d’une balance, au milieu, on attache un morceau de viande, et en guise de lest un caillou. Pour être plus à l’aise, au lieu de son képi et de son uniforme, Henri porte une blouse de coutil et un chapeau de paille. Ce changement de costume égaie les jeunes filles.

— Oh ! le sergent qui a perdu ses insignes ! lui crient-elles de loin, qu’as-tu fait de tes galons ?

— J’ai craint d’effrayer les écrevisses et de leur donner des éblouissements.

— Elles savent pourtant que tout ce qui brille n’est pas or, dit le grand cousin d’un ton aigre-doux.

— Elles n’ont qu’à te regarder pour s’en convaincre, dit Henri sans sourciller.

— Manfred, fais donc attention, tu vas l’irriter en lui parlant ainsi, dit Julia à voix basse.

— Qu’est-ce que cela me fait ? S’il se rebiffe, je le jette dans le ruisseau ; je t’ai déjà dit qu’il me va sous les ongles.

— Ce serait beau, et que dirait son père, qui arrive là-bas avec M. le curé ?

— Son père serait le Président de la Confédération, que je l’enverrais promener et le curé également. Il faut voir comme nous traitons ces philistins, nous autres, ajouta-t-il en allumant un long cigare de Grandson, dont il tirait des tourbillons de fumée.

— Allons, allons, Manfred, j’espère que tu seras raisonnable et que tu ne gâteras pas notre plaisir.

Dès qu’Henri avait vu apparaître à l’horizon la silhouette provocante du cousin, il en avait éprouvé une vive contrariété. Pourquoi Julia se faisait-elle accompagner de ce satellite ? quel degré d’intimité y avait-il entre les deux cousins ? quels pouvaient être les projets des deux familles ? Tout en arrangeant ses filets de son mieux, le pauvre garçon se perdait en conjectures insolubles, mais il était fermement décidé à ne pas se laisser molester par cet intrus.

Le curé et le docteur arrivaient le long d’un petit sentier conduisant au moulin Gremaud. Ils marchaient lentement, engagés dans une discussion géologique qu’ils interrompaient pour cueillir une plante rare ou pour casser un caillou.

— Vous le voyez, disait le docteur, les blocs erratiques de granit, de protogyne, de gneiss, venant de la chaîne du Mont-Blanc et du Valais, si abondants sur les flancs de notre Jura, sont rasés dans votre pays. On est donc conduit à admettre que le glacier du Rhône, qui a couvert autrefois le Valais et s’est étendu sur le plateau suisse, de Genève en Argovie, a passé, du moins pendant un certain temps, à côté des montagnes fribourgeoises qui formaient alors une sorte d’île au milieu de cette mer de glace.

— C’est, en effet, ce qui a été entrevu par M. de Charpentier et établi plus tard par M. Desor qui a suivi la piste des dépôts erratiques fribourgeois pour en déterminer la nature et l’étendue. Mais, n’oubliez pas que nos montagnes avaient aussi leurs glaciers particuliers et leurs moraines locales. Je vous en ferai voir des exemples irrécusables aux environs de Bulle, près de Charmey, dans la Val-Sainte ou lac Noir.

— Monsieur le curé, dit Henri en courant à leur rencontre, tout est prêt, pensez-vous que ce soit le moment de commencer ?

— Le soir est le moment le plus favorable, cependant vous pouvez essayer ; je vais vous montrer les meilleures places pour y mettre les balances.

Ils remontèrent le ruisseau sur une étendue d’environ un kilomètre, puis on fit couler au fond de l’eau les douze filets, en laissant entre eux un espace suffisant, les cordons servant à les retirer furent amarrés au bord, de manière à faciliter la manœuvre.

— Maintenant, nous n’avons plus qu’à nous retirer pendant une demi-heure, dit le curé, il faut laisser à nos amorces le temps d’attirer le gibier. Les écrevisses sont des bêtes intelligentes ; elles resteraient dans leurs tanières, sous les berges, si vous demeuriez ici à courir et à faire du tapage. Allons nous asseoir sur cet arbre renversé pour admirer nos belles montagnes éclairées par le soleil couchant. Voyez cette espèce de cirque de rochers, au pied du Foliéran, j’y étais un jour d’été avec un ami, nous avions herborisé pendant plusieurs heures et nous mangions un morceau de pain, près d’une source, à l’ombre d’un grand bloc, quand soudain, à quinze ou vingt pas, un chamois apparaît et nous regarde pendant plus d’une minute, dirigeant ses beaux yeux noirs tantôt sur mon compagnon, tantôt sur moi. Il sortait de derrière une roche qui nous le masquait. Nous ne fîmes pas un mouvement, pas un geste ; mais nos figures exprimaient la plus extrême surprise, et nous restâmes comme pétrifiés longtemps encore après que le bel animal se fut retiré.

— C’était peut-être un jeune qui n’avait pas encore été poursuivi et qui ne craignait pas les hommes, dit le docteur.

— Il avait, en effet, les cornes assez courtes et devait être jeune ; mais il aurait bondi comme un fou, s’il avait vu bouger seulement un de nos doigts.

— Je voudrais aller sur ces montagnes pour voir des chamois vivants et libres, dit Julia ; j’en ai vu un captif, mais je l’ai pris d’abord pour une chèvre.

— Pensez-vous que nos amis qui sont au Moléson depuis ce matin, auront l’occasion d’en voir ? dit Henri.

— Pas au Moléson ; cette montagne est presque tous les jours parcourue par des bandes de touristes. Quand le temps est clair, le matin, il est rare que la cime ne me montre pas un groupe de promeneurs ; je les vois très bien avec ma lunette. Tout ce monde effarouche des animaux dont le naturel est craintif et prudent au plus haut degré.

— Parvient-on à en tirer de temps à autre ?

— Sans doute, plus que vous ne croyez ; nous avons des chasseurs fort adroits dans nos montagnes. Mais ils éprouvent aussi des mécomptes. Là-bas, du côté de Grandvillars, un chamois chassé par les chiens et blessé d’un coup de carabine, était venu se réfugier au milieu d’un troupeau de chèvres réunies sous un rocher. Il fut bientôt entouré par les chiens qui s’apprêtaient à le mettre en pièces ; mais il y avait, dans le troupeau, un ou deux vieux boucs barbus qui n’entendaient pas laisser écharper leur confrère. Ils se levèrent et taillèrent les chiens de telle façon qu’ils abandonnèrent la partie et se sauvèrent en hurlant.

— Braves boucs ! dit Julia.

Cette exclamation provoqua de joyeux éclats de rire.

— Si nous allions visiter les filets ? dirent les jeunes filles, nous sommes impatientes de voir ce qu’on y trouvera.

— Je crois entendre grouiller des milliers d’écrevisses au fond du ruisseau, dit Henri, très animé.

Il n’avait pas fini de parler que les jeunes filles et le cousin Manfred étaient déjà aux filets, et les relevaient si maladroitement qu’il ne s’y trouva rien.

— Quelle farce ! dit le cousin Manfred ; voilà une fameuse pêche ! et cela vaut bien la peine de cuire au soleil comme nous le faisons depuis une heure.

— C’est ce qu’il appelait ce matin une pêche miraculeuse, dit une fillette en riant aux éclats.

— Ne soyez pas si impatients ; attendez un peu, dit Julia, qui était sur les épines en voyant la confusion d’Henri.

— Oui, il faut de la patience dans tout ce qu’on entreprend, et ne pas se décourager dès le premier échec, dit le docteur en retirant un filet qui avait échappé aux enfants ; voyez comme cette balance est chargée.

— Ã€ la bonne heure, dit Henri en se précipitant à genoux pour compter les écrevisses qui se débattaient sur l’herbe et faisaient claquer leur queue, il n’y en a pas moins de quinze. Rira bien qui rira le dernier.

— Je vous en promets des centaines avant qu’il fasse nuit, dit le curé.

On replaça les filets qui, maniés avec les précautions voulues, donnèrent des levées magnifiques. Seulement les petites filles et le cousin Manfred, après de nombreux essais, furent déclarés inhabiles et exclus de cette importante opération, on leur permettait seulement de ramasser les écrevisses jetées sur l’herbe par les pêcheurs et de les introduire dans le panier. Cela ne se faisait pas sans des éclats de rire ou des cris d’effroi, lorsqu’une pince brutale rencontrait un doigt délicat et menaçait d’en faire l’amputation.

On parcourut ainsi les bords de la Sionge en descendant vers le moulin. Pendant ce trajet, qui se fit lentement et par étapes, un lièvre se leva du milieu des buissons et partit comme l’éclair. Manfred lui lança sa canne de l’autre côté du ruisseau, le lièvre fit une pétarade et disparut dans les hautes herbes.

— Va chercher ton bâton, maintenant, dit Henri en mesurant de l’œil la largeur du canal.

— Crois-tu par hasard que je ne peux pas sauter par-dessus cette rigole ? dit l’étudiant en mâchant son cigare.

— Je te conseille de faire le tour par le pont près du moulin, dit Henri d’un air dégagé.

— Paries-tu dix chopes de bière ?

— Je parie tout ce que tu voudras.

— Tu me défies ?

— Mais non, chacun sait bien que tu auras le courage de piquer une tête dans cette belle eau claire.

— Allons, Manfred, dit Julia, ne fais pas de sottise.

— Tu n’as rien à me commander, je suis mon maître, on est libre dans l’Helvétie, une, deux…

Le terrible Manfred prit son élan comme s’il s’agissait de bondir par-dessus les Alpes.

— Trois, fit Henri, au moment où le gymnaste décrivait dans l’air une courbe qui le portait jusqu’au bord opposé.

Mais la berge était minée ; elle s’écroula sous le choc, et le jeune homme, malgré ses efforts, tomba à la renverse dans le ruisseau avec un bruit formidable.

— Qu’est-il arrivé ? dit le docteur accourant plein d’inquiétude.

— C’est Manfred qui fait de la voltige, dit Henri en riant.

— Tu ne l’as pourtant pas poussé ?

— Dieu m’en garde !

— Venez de ce côté, jeune homme, dit le docteur je vous aiderai à sortir de là.

— Merci, dit l’étudiant qui se ramassait au milieu de mille cascades découlant de sa personne, je suis en route pour chercher ma canne, et je chercherai ma canne comme il me plaît.

Et avec un flegme imperturbable, il sortit de son bain, se secoua comme un caniche, ramassa son bâton, et prenant de nouveau son élan, bondit à travers le ruisseau avec la vigueur d’un bouquetin des Alpes. Alors, redressant sa grande taille, il vint se planter devant Henri Sandoz, qui se tenait sur ses gardes, craignant une attaque.

— Est-ce que j’ai sauté, oui ou non ? vociféra-t-il en se croisant les bras.

— Oui, et puis après ?

— Tu me dois dix chopes de bière.

— Eh bien, allez les boire à l’auberge de la Croix-Blanche, dit le docteur ; c’est moi qui paie.

— Viens-tu, dit Manfred à Henri, cette eau me donne une soif du diable.

— Je ne quitte pas la pêche, c’est le meilleur moment.

— Personne ne m’accompagne ? tant mieux, je boirai tout.

— Quel original, dit le docteur au curé.

— C’est un échantillon de la jeunesse moderne, vaniteuse, grossière et insoumise, dit le curé ; pourvu qu’il n’aille pas se heurter à mes paysans et se moquer d’eux ; il se ferait mettre en pièces.

Les filets avaient fait merveille, le panier était rempli, des centaines d’écrevisses énormes y grouillaient, avec un bruit d’écailles qui s’entre-choquent, au milieu des orties dont on l’avait tapissé. Mais le jour était sur son déclin, le soleil s’était couché derrière une montagne de nuages sombres au milieu desquels apparaissaient des trouées rouges, la brise des Alpes avait fait place à un air embrasé qui annonçait l’approche de l’orage ; l’alouette se taisait, les insectes cessaient leur bourdonnement, mais le grillon chantait sur les collines, et le râle de genêt mêlait son grincement monotone aux derniers bruits du jour.

Ils étaient arrivés près du moulin, dont on entendait le joyeux tic tac, là, une surprise les attendait, sur la prairie fraîchement fauchée, une nappe blanche était étendue, et Angélique, la servante du curé, sortait d’une corbeille d’appétissantes provisions qu’elle arrangeait avec symétrie : le pain, le jambon, les Å“ufs, le beurre frais, les fraises entourées de feuilles vertes. Le coup d’œil en était charmant, la salle à manger des plus coquettes.

— J’ai pensé que vous seriez bien aises de vous ravitailler après une pêche aussi laborieuse, dit le curé avec un aimable sourire ; seulement nous manquons de table et de sièges, mais voilà des fagots pour ceux qui craignent de s’asseoir sur le gazon.

— Oh ! un goûter sur l’herbe ! dirent les jeunes filles ; quelle fête ! Merci beaucoup, monsieur le curé.

Henri contemplait ces préparatifs d’un Å“il rêveur, il semblait méditer quelque projet extraordinaire ; bientôt, prenant à part Angélique et Julia, il eut avec elles un colloque mystérieux, à la suite duquel il courut à toutes jambes au moulin et ne tarda pas à revenir avec une casserole de fer qu’il brandissait au-dessus de sa tête d’un air triomphal.

— Attendez un moment, attendez un moment, vous verrez quelque chose de nouveau. D’ailleurs, voilà nos amis qui reviennent du Moléson, priez-les de raconter leurs prouesses de la journée pendant que je ferai la cuisine en plein air, la cuisine du bivouac.

Et il montrait du doigt le philologue et l’artiste, avec leurs chapeaux ornés de roses des Alpes, marchant clopin-clopant le long du sentier.

— Laisse donc cela, lui dit son père, quelle folie.

— Si, si, monsieur le docteur, dit Julia, accordez-moi cette grâce, je n’ai jamais vu faire la cuisine en plein air, ce sera si amusant !

— Il ne me faut qu’un quart d’heure pour vous préparer des écrevisses parfaites, dit Henri en arrangeant quelques pierres pour soutenir sa casserole, pendant que la domestique allumait le feu. C’est Angélique qui l’a dit.

— Prenez seulement garde de ne pas incendier ces piles de fagots, dit le docteur en riant.

— Qu’est-ce donc que cela ? dit l’artiste en arrivant, on vous prendrait pour des Bohémiens en campagne, ma parole d’honneur. Ah ! mon Dieu, qu’il fait beau s’asseoir quand on a le Moléson dans les jambes !

— Vous verrez, dit Henri, vous verrez ; nous avons pris un boisseau d’écrevisses grandes comme des homards, et qui nous menacent de leurs pinces ; je propose de les manger avant qu’elles nous dévorent.

— Appuyé, dit l’artiste ; pourvu qu’on me donne à boire.

— Ã€ moi aussi, dit le philologue, je n’ai plus la force de trouver la moindre étymologie.

— Avez-vous fait un bon voyage ? dit le curé.

— Très beau, fort intéressant, dit l’artiste, mais de la fatigue par-dessus la tête. Dites donc, monsieur le curé, il est haut et raboteux votre Moléson.

— Oui, mais quelle vue ! je parie que votre album est plein de croquis.

— Rien du tout, c’est trop vaste, l’œil ne sait où s’arrêter, je n’ai pas donné un coup de crayon, mais voilà un motif charmant ce feu, cette fumée qui monte parmi les arbres, cette casserole, ces enfants alentour, le moulin dans le fond avec sa roue couverte de mousse ; c’est ravissant.

L’amour du pittoresque fut plus fort que la fatigue, il tira son carnet et commença à dessiner avec passion.

Quel régal ! un souper cuit au coin d’une haie ! c’est une bonne fortune qui n’est pas accordée à tous les écoliers en vacances ; il y a là un arrière-goût de la vie sauvage et de l’état de nature qui devient irrésistible, tous les mets furent savourés avec délice, et les crustacés, retirés de la casserole avec leur livrée de pourpre, furent proclamés un manger digne de la table des dieux.

Au milieu du souper, une cloche se mit à tinter le glas des morts.

— Dieu soit avec nous, dit le curé en se signant, voilà une de mes pauvres malades qui va trépasser. Je m’y attendais, il faut que je vous quitte, mais mon départ ne doit pas vous déranger. Au revoir, amusez-vous bien.

Sans se plaindre de cette interruption, et malgré les instances de ses amis, le prêtre se leva, salua la société, et se rendit à grands pas vers la demeure de la mourante.

V
Les adieux.

Les premières étoiles brillaient dans les intervalles des nuages, lorsque les convives se levèrent pour regagner leurs quartiers.

— Il faut donc nous quitter ce soir, dit Henri en tirant Julia à l’écart ; mon père doit partir demain, on le rappelle à Neuchâtel. C’est peut-être la dernière fois que nous nous verrons.

— Ne pourriez-vous pas rester quelques jours encore ? dit Julia.

— C’est impossible, mon père doit aller soigner des personnes très malades.

— Quelle tyrannie ! dit Julia, on ne lui laisse donc aucune liberté ; seras-tu aussi médecin pour être traité de la sorte ?

— Non, je serai ingénieur.

— Ah ! tu seras ingénieur ?

— Oui, de chemin de fer, ingénieur-mécanicien ; je construirai des locomotives perfectionnées, j’inventerai des appareils pour économiser le charbon, j’ai l’idée d’un frein automatique et d’un appareil nouveau pour atteler les wagons instantanément. Comprends-tu ?

— Non, pas un mot, tu parles un jargon qui m’est inconnu. Je n’aime pas les machines.

— Tu n’aimes pas les machines ! dit Henri avec une extrême surprise, comment peut-on ne pas aimer les machines ? Viens un jour à Neuchâtel, je te les expliquerai, je t’apprendrai à les aimer, il n’y a rien de plus beau au monde. Et puis, c’est lucratif ; on paie dix mille, quinze mille francs et même davantage un bon ingénieur.

— Tu espères donc être un bon ingénieur ?

— Dame !…

— Aujourd’hui tous les garçons veulent être ingénieurs ; quand on leur parle de musique, de littérature, ils vous répondent télégraphe électrique, locomotive, ballast, tender ; c’est une épidémie.

— Pourtant, j’apprends aussi la musique, sapristi, il le faut bien ; je racle le violon depuis je ne sais combien d’années. À Neuchâtel, chacun joue du piano ou du violon, dans toutes les maisons on entend musiquer. Il faut donc te dire adieu, nous resterons bons amis, n’est-ce pas, malgré ton cousin Manfred, et tu soigneras bien le pinson ?

— Je te le promets ; il me rappellera de beaux jours, ajouta-t-elle en soupirant.

— Ã€ qui l’as-tu confié, quand tu es partie ?

— Ã€ maman, elle m’a promis de ne pas le quitter.

— Si tu voulais m’en donner des nouvelles, de temps à autre ?

— Je crois que ce ne serait pas convenable.

— Quel mal y aurait-il ?

— Je n’en sais rien, mais du moment qu’on dit qu’il y a du mal… tu comprends ?

— C’est à mon tour de ne pas comprendre.

— En attendant que tu comprennes, voilà le vent qui se lève et l’orage qui commence ; as-tu peur de l’orage ?

— Non, à moins que le tonnerre ne tombe sur la maison. Alors, je me sauve aussi vite que je peux.

— Cela t’est déjà arrivé souvent ?

— Une fois, dans nos montagnes, près de la Chaux-de-Fonds.

— Et la maison a brûlé ?

— Jusqu’aux fondements, en moins d’une heure.

— Tu me fais frémir. Que deviendrions-nous dans nos chalets de bois ? Pourvu que la pluie ne nous surprenne pas, regarde comme le ciel est noir.

— Ne crains rien, nous voici à Vuadens ; si la pluie menace, tu viendras à la cure.

— Et mon cousin Manfred, il ne faut pas l’oublier ; où peut-il être ?

— Il sèche ses habits en buvant ses dix chopes. Nous en aurons bientôt des nouvelles. Écoute le tapage qu’ils font à la Croix-Blanche ; je parie que c’est ton beau cousin qui se rosse avec les indigènes.

Le vacarme était grand, en effet ; par les fenêtres ouvertes, on entendait le bruit d’une bataille, des chocs terribles sur les tables, contre les parois. Les bancs renversés, les portes jetées avec violence, le cliquetis des bouteilles et des vitres cassées accompagnaient les clameurs, les injures proférées avec rage en allemand, en patois, en français. Peu à peu les rumeurs de la lutte se concentrèrent dans l’escalier, et l’on vit tout à coup le cousin Manfred jaillir de l’allée comme un projectile et s’étendre au beau milieu de la route. Un robuste forgeron, tête nue, cheveux frisés, face noircie, avec un grand tablier de cuir, les manches de chemise retroussées jusqu’au-dessus du coude, apparut sur le seuil. C’était lui qui venait d’administrer au jeune Bernois le maître coup de pied final dont on voyait les effets. Une dizaine de têtes apparurent aux fenêtres, parlant et riant à la fois.

— Aloïse, regarde voir s’il en a assez, disait une voix.

— Apporte-lui les morceaux de son bâton qu’il a cassé sur ma tête, disait un autre.

— On bâthon, dou bâthons, trei bâthons, c’est lé vîprez dé Morlon[3], chantait un troisième.

Julia restait terrifiée, sans oser avancer ; le docteur Sandoz et son fils s’apprêtèrent à relever le triste Manfred, mais celui-ci les repoussa en criant.

— Un pistelet, un pistelet, donnez-moi un pistelet pour tuer ces canailles.

— Ah ! bin oui, on va t’en distribuer des pistolets, tu n’as qu’à croire, dit le forgeron d’un air narquois.

— Que vous a fait ce jeune homme pour le traiter ainsi ? dit le docteur Sandoz en élevant la voix.

— Il a été insolent avec nous, il nous a provoqués, et il a fini par nous jeter des bouteilles à la tête.

— Pourquoi vous mettre tous contre lui ?

— Faites excuse, monsieur, vous voyez bien que je suis seul, c’est moi qui l’ai mis dehors.

— Non, tu ne m’as pas mis dehors, hurlait Manfred, je suis sorti quand j’ai voulu, attends, du Kerl, quand j’aurai mon pistelet.

— Payez seulement vos neuf chopes de bière et mes bouteilles cassées, dit l’hôte ; vous ne partirez pas ainsi.

— Je me charge de tout, dit le docteur, mais laissez ce jeune homme tranquille, vous voyez qu’il ne se possède plus.

Un coup de tonnerre formidable suivi de grosses gouttes de pluie, mit un terme à cette scène et dispersa la foule amassée devant l’auberge. Dès qu’il sentit s’ouvrir sur lui les bondes des cieux, l’obstiné Manfred, toujours étendu dans la poussière, se leva comme un ressort et prit sa course sans savoir où il allait. On eut mille peines à le rattraper et à le conduire à la cure, où la troupe des pêcheurs se réfugia, heureuse de trouver un asile. Au coup de sonnette d’Henri, qui précédait la bande, le curé se mit à sa fenêtre.

— Entrez, entrez vite, dit-il. Père tout-puissant, quel orage ! Préserve les demeures de mes pauvres paysans ! Ce n’est pas pour rien que le baromètre est descendu. Angélique, cria-t-il en patois à sa domestique, va vey récheydre tot chi mondou du tin que betou on bocon d’ouardre pêche[4].

Ce n’était pas une petite affaire que d’héberger cette société, surtout ces fillettes terrifiées que chaque coup de tonnerre faisait tressaillir et qui se serraient l’une contre l’autre comme des brebis effarées. Julia, la plus grande, les réunissait autour d’elle, et cherchait instinctivement une protection auprès de son cousin. Mais le gaillard avait à peine trouvé un siège qu’il s’était endormi, la tête renversée, et ronflait comme un trombone. Le bon curé allait, venait, offrait à ses hôtes des rafraîchissements, rassurait les enfants, leur disait que ce ne serait rien, que la tempête s’apaiserait bientôt, et qu’on n’avait rien à craindre de la foudre, puisqu’il y avait beaucoup d’arbres autour de la maison.

Cependant les coups de tonnerre se succédaient rapides et terribles, la pluie, chassée par un vent déchaîné, fouettait les vitres et tombait sur la terre avec le bruissement d’une cataracte, les éclairs illuminaient le ciel, et à leur éclat fulgurant on apercevait le clocher, l’église, le cimetière avec ses croix penchées. Dans les courts intervalles de silence, on entendait les cloches des villages voisins dont les sons lugubres, étouffés par la distance, semblaient des appels désespérés.

— Qu’est-ce que ces cloches ? dit Henri, c’est peut-être un incendie…

— Ce n’est rien, ne vous alarmez pas, dit le bon curé, dans nos campagnes, on a l’habitude de sonner pendant les orages ; mais c’est une pratique dangereuse et ici je ne le permets pas. Tant que nos cloches restent muettes, il ne se passe rien d’extraordinaire.

Il avait à peine fini de parler qu’un coup de tonnerre plus fort et plus bref que tous les autres secoua la maison et fit vibrer les vitres, chacun se trouva debout ; Julia saisit la main du jeune sergent et lui dit d’une voix éteinte.

— Nous sommes perdus, la maison est foudroyée !

Un instant après, une des cloches de Vuadens entra en branle et l’on entendit dans le village des clameurs aiguës mais indistinctes, mêlées à des galops de chevaux.

— Ah ! mon Dieu, voilà le tocsin, dit le curé en se signant, c’est un incendie dans un village voisin, puisqu’on ne sonne qu’une cloche. Je vais en haut voir ce qui se passe.

— Monsieur l’encoura, dit une voix au dehors, é bourlé de la pa dé Sales, la pompa va émoda[5].

— Ié vé, iè vé tot dré[6], répondit le curé par le guichet. Messieurs, dit-il, mon devoir m’oblige à vous quitter pour accompagner la pompe, mon sacristain me dit qu’un incendie vient d’éclater dans la direction de Sales.

— Comment, dit le docteur Sandoz, sortir par ce déluge et cette tempête ? Il fait un temps affreux.

— Eh ! oui, je l’ai fait maintes fois, je ne m’expose pas plus que mes braves paysans.

— Je vais avec vous, dit Henri, en courant mettre son chapeau.

— Non, dit Julia, ne va pas, si ces messieurs partent nous resterons toutes seules.

— N’as-tu pas ton grand cousin pour veiller sur tes destinées ?

— Je ne bouge pas d’ici à moins d’y être forcé, dit le docteur ; je reste avec vous ; quant à toi, Henri, tout ce que je te permets, c’est d’aller voir partir la pompe, rien de plus.

— Voilà une idée, dit l’artiste, il y aura des motifs, venez-vous ? dit-il au philologue.

Quelques instants après, Henri rentra ruisselant.

— Comme te voilà fait, lui dit son père, tu es mouillé comme un rat ; pourquoi n’as-tu pas pris un parapluie ?

— Ah ! bien oui, va tenir un parapluie par ce vent.

— Rien ne t’obligeait à sortir.

— Mais, papa, il faut voir le village, tous ces gros paysans, ces armaillis si calmes d’ordinaire, accourant pleins d’ardeur sous des torrents de pluie, les uns à pied, les autres au galop sur leurs grands chevaux, s’attelant à la pompe ou se juchant dessus partout où l’on peut mettre un pied, et s’en allant à travers la nuit pour se faire rincer jusqu’au matin, tout cela éclairé par des torches de résine, la lueur des éclairs ou le reflet rouge de l’incendie.

— Et monsieur le curé ?

— Il est sur la pompe, au milieu d’une grappe d’hommes accrochés au balancier.

— Pauvre ami, dit le docteur en se levant, je vais voir si l’orage est près de finir.

Henri s’approcha de Julia ; elle était assise sur un canapé, entourée de ses jeunes compagnes qui s’étaient endormies la tête appuyée sur ses épaules et sur ses genoux, ses yeux étaient gonflés et des larmes coulaient sur son visage.

— Qu’as-tu ? lui dit-il, tu pleures ?

— Je pense à maman, à mon oiseau, à papa que je ne reverrai peut-être plus. Mon Dieu, mon Dieu, qu’allons-nous devenir ?

Et elle éclata en sanglots.

Henri Sandoz était un collégien rompu à toutes les pratiques des écoles, expert en fait de niches à l’adresse de ses camarades ou de ses professeurs, habile à saisir les ridicules, à imiter toutes sortes de personnages grotesques ; il remplissait avec l’aplomb d’un vétéran les fonctions de sergent-major dans sa compagnie, mais en face de cette douleur de jeune fille il restait positivement muet. Tous ses souvenirs classiques, toutes ses lectures des chefs-d’œuvre de la littérature française, au lieu de lui venir en aide lui embrouillaient la cervelle, il aurait pu consoler Andromaque, Iphigénie, Didon, Ximène, Bérénice, il avait pour cela des tirades toutes prêtes, mais le désespoir de Julia, les larmes qui ruisselaient sur son beau visage, le prenaient au dépourvu. Ne sachant que faire, il lui prit la main et se mit à pleurer, pendant que le cousin Manfred continuait à pousser des ronflements qui luttaient de sonorité avec les roulements du tonnerre.

Un coup de sonnette les fit tressaillir ; on ouvrit une fenêtre et ils entendirent une voix forte crier devant la maison.

— Ouvrez, c’est un collègue, ouvrez vite, il y a du mal.

Henri se précipite dans l’escalier en même temps que son père et Angélique, on ouvre, un homme sec, à l’œil vif, apparaît sur le seuil ; il est vêtu d’une soutane souillée de boue, son chapeau, tout défoncé, est couvert de terre ; il s’appuie sur son parapluie cassé et s’essuie le front avec son mouchoir taché de sang.

— Entrez, qui êtes-vous, êtes-vous blessé ?

— Je suis le vicaire de Charmey ; il m’est arrivé un accident, je n’en puis dire davantage ; mon ami, le curé, n’est pas ici ?

— Il est parti avec la pompe pour porter du secours.

On s’empresse autour de lui, on examine ses blessures, on les lave, on les panse, on nettoie ses habits, on lui fait prendre des rafraîchissements. Le docteur passe en revue ses membres et ses organes essentiels sans trouver de lésions graves. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il est en état de parler, ce qui le préoccupe surtout, c’est une contusion reçue près de la tempe et qui se tuméfie à vue d’œil ; il consulte à chaque instant le miroir :

— Que dira-t-on en voyant cette bosse ? dit-il, je n’oserai pas me montrer de longtemps.

— Tranquillisez-vous, dit le docteur avec calme, nous avons heureusement ici de l’eau très fraîche et de la teinture d’arnica, une lame de couteau un peu large fera le reste. Angélique, allez chercher une carafe d’eau à la source du forgeron. De l’eau à sept degrés centigrades toute l’année, croyez-vous que nous en serions fiers si nous l’avions à Neuchâtel !

Enfin le vicaire commença son récit, entrecoupé d’exclamations chaque fois qu’il se regardait dans le miroir. Il revenait de Semsales, et se trouvait près de Vaulruz au moment où l’orage éclatait, il prit à travers champs pour arriver plus vite à la cure où il comptait s’arrêter, mais, arrivé au Maupas, la pluie devint si forte qu’il jugea prudent de s’abriter sous l’avant-toit d’une maison qu’il entrevoyait dans les ténèbres à la lueur des éclairs. Au moment où il s’avançait, le sol manqua tout à coup sous ses pieds, et il tomba dans une excavation profonde dont il ne put deviner la nature. Le choc fut si violent qu’il s’évanouit.

— Je sais, je sais, dit Angélique, c’est la maison de Sulpice Genoud, elle est en réparation et justement on a creusé les fondements d’un mur ces jours derniers.

— Quand Sulpice Genoud creuse des fossés à quelques pas de la route cantonale, dit le vicaire avec véhémence, il pourrait bien y mettre une palissade ou une lanterne pour la nuit.

— Oh ! dans les villages, dit Angélique, on ne fait pas tant de compliments.

— Des compliments, reprit l’irascible vicaire, des compliments, j’aurais pu m’estropier, j’aurais pu me tuer.

Et il contemplait sa bosse avec un désespoir croissant.

— ÃŠtes-vous resté longtemps dans ce trou ? dit le docteur.

— Je ne sais. Quand je revins à moi, j’entendis un bruit de ferraille, de pompe à incendie roulant sur la route et faisant trembler la terre, des cris pour exciter les chevaux, je vis des lueurs passer avec la vitesse d’un tourbillon ; j’appelai au secours, on ne m’entendit pas. Enfin, je parvins à sortir de là en m’aidant des mains et des pieds, et me voici, mais dans quel état. Cette contusion à la tempe… c’est très délicat, la tempe. Ne pourrait-on pas envoyer quelqu’un à Bulle pour chercher un médecin ?

— Cela n’est peut-être pas nécessaire, dit M. Sandoz avec le plus grand sérieux, vous en avez un devant vous.

— Ah ! comment ?

— Eh oui, je suis le docteur Sandoz, de Neuchâtel.

— Eh bien, monsieur le docteur, ne me cachez rien ; vous voyez mon agitation, je suis très nerveux, mais je puis entendre ma sentence de mort si elle doit être prononcée, ce coup à la tempe... hem ! hem !… vous savez, la tempe…

Ses lèvres crispées, son menton qui tremblait, ses yeux démesurément ouverts en disaient plus que ses paroles.

— Rassurez-vous, dit le docteur, votre crâne est intact, la peau seule est intéressée.

— Oui bien, oui bien, mais la réaction, le contre-coup peut avoir sur le cerveau et les facultés mentales des effets incalculables. Ce malheureux Genoud mériterait un châtiment exemplaire.

Cet incident avait distrait Julia et l’avait tirée de ses mortelles angoisses, cet homme couvert de sang, qui venait d’échapper à un grand danger, lui paraissait plus à plaindre qu’elle-même, la compassion et le désir d’obliger lui rendaient le courage ; les éclairs, les coups de tonnerre ne la faisaient plus trembler, elle s’étonnait de sentir dans son cÅ“ur une intrépidité qu’elle ne soupçonnait pas.

Vers minuit, l’orage s’apaisa graduellement, le ciel s’éclaircit, et l’on vit briller quelques étoiles. Au moment où Angélique préparait sa lanterne pour accompagner Julia et ses amies, on vit arriver Mme Chollet suivie de plusieurs dames qui venaient s’informer de ce que leurs enfants étaient devenues. En les retrouvant saines et sauves, leurs transports de joie devinrent si bruyants que Manfred fut à moitié tiré de son sommeil et se répandit en imprécations contre les femmes, les paysans, les curés, les philistins et toutes les autres verrues de la création. On eut mille peines à le décider à se mettre en route.

— Est-ce qu’on se dit adieu ? dit Henri à voix basse en serrant la main de Julia.

— Non, au revoir, répondit-elle d’une voix émue, souviens-toi du pinson !

Le lendemain, le docteur Sandoz et son fils prenaient le courrier de Vevey à Fribourg pour se rendre à Neuchâtel. Quant à l’artiste et au philologue, ils déclarèrent qu’ils ne pouvaient s’arracher aux délices de la Gruyère, le premier avait encore une multitude de motifs à dessiner ; le second avait découvert sur la façade d’une antique demeure du village une inscription en caractères mystérieux, que personne n’avait encore pu déchiffrer et dont il voulait absolument découvrir le sens, c’était pour lui une affaire d’honneur.

VI
L’école de Thoune.

Tout est en mouvement, depuis plusieurs semaines, sur l’Allmend de Thoune, des centaines de tentes alignent leurs files blanches et régulières dans la plaine, dès les premières lueurs de l’aube, les trompettes et les tambours éveillent les miliciens endormis ; à la voix des chefs, les bataillons se forment en longues colonnes sombres qui suivent les ondulations du terrain, ces colonnes se brisent, se replient, décrivent des voltes, se massent en carrés compacts, ou s’étendent en un rideau de tirailleurs. L’artillerie ouvre son feu, les échos des montagnes répètent les décharges comme le roulement du tonnerre, la fumée monte en épais nuages, au-dessous desquels apparaissent les servants des pièces faisant tourner l’écouvillon, des cavaliers parcourent la plaine au galop ; les carabiniers sortent de la forêt, rampent derrière les buissons comme des bêtes fauves, et se faufilent dans leurs embuscades, les sapeurs du génie élèvent des retranchements, creusent des fougasses, blindent des réduits, lient des gabions, pendant que les pontonniers robustes accourant au bord de l’Aar jettent en quelques minutes, sur le courant rapide, des ponts temporaires sur lesquels défilent les canons et les brigades d’infanterie.

Cependant on allume les feux des cuisines, on y suspend des guirlandes de bidons, quand la soupe est faite, la troupe forme les faisceaux, les joyeux gars s’asseyent en riant autour des gamelles, c’est le beau moment de la journée, l’esprit éclate, les plaisanteries se croisent, les bons mots étincellent.

Le soir, quand le soleil est descendu derrière le sombre rempart du Stockhorn, les trompettes sonnent la retraite, et les tambours leur répondent dans les divers quartiers du camp. Encore quelques chansons, encore quelques récits, quelques bons mots autour du feu de bivouac, puis chacun regagne sa tente, et l’on n’entend plus dans le silence de la nuit que les appels des sentinelles et les rondes des officiers qui viennent s’assurer si les hommes de garde veillent à leur poste et si le service de sûreté se fait comme en présence de l’ennemi.

Ce n’est pas par l’effet du hasard que la contrée comprise entre Thoune et la chaîne du Stockhorn a été choisie pour les manÅ“uvres de l’école centrale, dont le but principal est l’instruction des officiers. Cet espace, par sa configuration, présente en effet le résumé de tous les accidents orographiques qui peuvent mettre à l’épreuve la stratégie militaire, et provoque à chaque pas une succession de problèmes choisis comme à souhait pour enrichir son programme d’études. Rien n’y manque ; on y trouve la plaine unie de l’Allmend, les collines de Thierachern, les marais et les lacs d’Uebischi et d’Amsoldingen, les plateaux mamelonnés de Blumenstein avec des bois, des ravins, la grande rivière de l’Aar, les montagnes du Gurnigel, du Stockhorn, du Niesen ; où pourrait-on rencontrer mieux pour exercer la science et la sagacité des futures illustrations de l’état-major fédéral ?

Chose singulière ! Ce paysage si varié est l’œuvre des anciens glaciers, qui y ont accumulé leurs débris, leurs moraines, leurs blocs erratiques, et ont imprimé à cette partie du canton de Berne, et bien plus encore à la région montueuse comprise entre les Alpes et la plaine lombarde un cachet particulier, que l’on a proposé d’exprimer en le nommant paysage morainique. Il y a là tout un champ d’études pour les peintres et les géologues.

Un dimanche, par une belle après-midi de juillet, un jeune officier du génie mettait à profit quelques heures de congé pour explorer l’ancien lit de la Kander, voisin de l’Allmend. On sait que cette rivière, qui descend de la vallée de Frutigen, reçoit la Simmen et se verse dans le lac de Thoune par un canal creusé de main d’homme. Autrefois, ces deux rivières, après leur confluent, longeaient le bord du lac sans se jeter dans ce bassin, et allaient un peu au-dessous de Thoune s’unir à l’Aar qu’elles remplissaient de graviers et de galets. L’ancien lit de la Kander, facile à reconnaître, s’est couvert peu à peu d’une végétation libre, où les plantes de la plaine coudoient les espèces alpines dont les semences ont été entraînées autrefois par les torrents ; il en est résulté un de ces jardins botaniques spontanés qui font la surprise et la joie des naturalistes. Notre officier ne se bornait pas à noter dans son carnet les plantes rares qui se présentaient à chaque instant sous ses pas ; il soulevait les pierres, fouillait la mousse, secouait les buissons pour faire la chasse aux insectes, qu’il recueillait avec soin et introduisait dans un flacon d’alcool. De temps à autre, il s’arrêtait dans les éclaircies de la forêt pour contempler les arbres, les blocs de granit ombragés de touffes de broussailles, un coin de lac dont les eaux bleues réfléchissaient les cimes des montagnes qui bornaient l’horizon.

Pendant une de ces haltes, le silence qui régnait autour de lui fut troublé par des craquements de branches sèches ; quelqu’un marchait à peu de distance dans la forêt. Les pas se rapprochèrent, un murmure de voix devint de plus en plus distinct. Il était alors au milieu de ces mousses épaisses, nommées sphaignes, qui contribuent pour une grande part à la formation de la tourbe ; des bruyères et de hautes fougères aux frondes élégantes le cachaient presque entièrement. Sur le sentier qui coupait l’éclaircie, apparut une jeune personne vêtue de noir, au bras d’un officier d’artillerie dont le brillant uniforme et les épaulettes d’or éclairées par le soleil se détachaient vivement sur le feuillage. Ils marchaient lentement, mais s’entretenaient en dialecte bernois avec tant d’animation qu’ils n’aperçurent pas celui qui était blotti dans l’ombre. On eût cherché vainement un plus beau couple ; l’officier était un homme superbe, aux larges épaules, à la taille cambrée ; son visage un peu carré était coloré et orné de moustaches et d’une royale d’un blond-châtain ; il avait un air fier et un timbre de voix dur et hautain. La jeune dame, grande et bien faite, avait une chevelure noire, un profil et un port de tête qu’on ne pouvait oublier.

— Non, disait-elle, je n’y consentirai jamais ; je renonce à ce mariage qui me rendrait la plus malheureuse des femmes.

Cette apparition charmante causa une telle émotion à notre botaniste, qu’il laissa tomber carnet et flacon, et qu’il fit quelques pas pour les rejoindre ; mais, se ravisant, il s’arrêta et les contempla jusqu’à ce qu’ils eussent disparu dans les profondeurs de la forêt.

— Je me serai trompé, s’écria-t-il, ce n’est pas elle.

Il voulut reprendre ses recherches interrompues, mais il était distrait, préoccupé ; évidemment ses pensées avaient pris une autre direction ; les insectes et les plantes n’avaient plus le don de l’intéresser. Il mit son carnet et son flacon dans sa poche, et sortant de la forêt, il gagna le village de Thierachern bâti sur le penchant d’une haute colline. Pour couper au court, il voulut traverser une propriété étendue d’une agréable apparence et dont les vergers étaient enclos de palissades rustiques.

— Retirez-vous, lui cria un homme solide et trapu, en bras de chemise et tête nue, qui sortit de la maison et dont les yeux lançaient des éclairs sous ses sourcils froncés.

— N’est-il donc pas permis de passer ? je ne fais pas de mal.

— Retirez-vous, ou je lance mon chien dans vos jambes. Turc, arrive ici !

Un grand chien jaune, à poil ras, à queue courte, armé d’un collier hérissé de pointes, s’avança en montrant une telle paire de canines et un si mauvais regard, que notre jeune homme fit involontairement un pas en arrière.

— Si j’eusse su que le passage était interdit, je n’aurais pas traversé votre domaine, dit-il, en continuant à reculer ; je vous prie de retenir votre chien, j’ai une vieille rancune contre les chiens jaunes, et s’il vient trop près, je vous avertis que je lui passerai mon sabre à travers le corps.

— Oui, c’est cela, tirez votre sabre, tuez-moi, après avoir rendu ma maison inhabitable avec vos abominables canons rayés, tas de canailles que vous êtes.

— Quel mal vous ai-je fait ? allons, parlez.

— Il me demande quel mal il m’a fait, quand leurs canons m’envoient des boulets qui brisent mes arbres, traversent ma maison et ne me laissent plus un seul instant de sécurité. Allez ailleurs tirer vos canons rayés, et laissez-moi tranquille. Elle est propre, votre liberté.

— Si ce que vous dites est vrai, allez vous plaindre au commandant, vous voyez bien que je ne suis pas artilleur. Cela ne me regarde pas.

En effet, depuis l’introduction des pièces à longue portée, les coups qui dépassaient les buttes arrivaient jusqu’au village de Thierachern, et mettaient en péril quelques maisons situées dans la ligne de tir. Notre officier fut donc obligé de rétrograder devant la mauvaise humeur du Bernois, et la rage sourde du chien jaune, qu’il tenait en respect en marchant à reculons et en lui présentant la pointe de son sabre.

L’auberge de Thierachern, bâtie au sommet de la colline, est renommée pour sa vue magnifique. Ce n’est pas un de ces hôtels modernes, somptueux, immenses, où l’on est accueilli par les courbettes d’une nuée de sommeliers en frac noir, frisés, pommadés, la raie au milieu du front, les favoris pendants, le sourire tiré jusqu’aux oreilles, qui vous font payer cher leur sourire, leurs favoris, leur pommade, leur frac et tout le luxe inutile de ce palais qui n’a rien de national ; mais l’antique auberge suisse, aux allures patriarcales, où l’on est reçu par le propriétaire, servi par sa femme ou ses filles, où l’on se sent à la maison, et où l’on est traité en confédéré et en ami. L’officier du génie connaissait depuis longtemps cette maison hospitalière ; il vint s’y reposer et se fit servir une cruche de bière sur la galerie d’où l’on commande un des plus beaux panoramas de l’Oberland. À ses pieds s’étendait la plaine de l’Allmend, avec les tentes du camp étincelant au soleil ; plus loin la ville de Thoune, le lac, les montagnes qui l’encadrent, plus loin enfin, les cimes majestueuses de l’Oberland, le Grand Eiger, le Mönch, la Jungfrau, la Blümlisalp dont les pyramides blanches se dressent dans l’azur.

Pendant qu’il admirait ce tableau magnifique en buvant sa bière à petits coups, le chant joyeux et continu d’un pinson attira ses regards du côté du jardin. Sa surprise fut grande en remarquant que l’oiseau n’était pas libre ; le concert partait d’une jolie cage suspendue à une tonnelle entourée de plantes grimpantes. Une dame seule, vêtue de noir, assise à l’ombre du kiosque, tenait un livre et semblait lire attentivement.

Notre officier fut bientôt dans le jardin.

— Combien je suis heureux de vous revoir, madame Chollet, me reconnaissez-vous ?

— Non, monsieur, je n’ai pas l’honneur… dit-elle, en se levant.

— Vous ne vous souvenez pas d’Henri Sandoz, de Neuchâtel ?

— Parfaitement, quelle charmante rencontre ! comment se porte M. votre père ?

— Il va bien, je l’attends dans quelques jours ; c’est le pinson, n’est-ce pas, le pinson des Colombettes que vous avez là ?

— Oui, ma fille ne veut pas s’en séparer ; il est un peu fatigant avec son ramage continuel.

— Ah ! Mlle Julia est ici, dit Henri Sandoz en balbutiant.

— J’ai eu le malheur de perdre mon mari, et ma santé en a été si ébranlée que les médecins m’ont ordonné de passer quelques semaines loin de Lausanne. J’ai choisi ce village pour être rapprochées d’un jeune parent qui sera le fiancé de Julia et qui fait cette année son service à l’école centrale de Thoune.

— Le cousin Manfred ! dit Henri, comme se parlant à lui-même.

— Précisément, vous le connaissez ? il est dans l’artillerie.

— Je l’ai rencontré dans la Gruyère, il y a sept ou huit ans, dit Henri avec tristesse, mais dès lors je ne l’ai plus revu.

— Pourquoi nous avez-vous laissées sans nouvelles pendant tout ce temps ? Julia parlait souvent des beaux jours des Colombettes, du gentil cadet, mais nous ne savions pas ce que vous étiez devenu.

— Hélas ! madame, les études m’ont occupé, absorbé ; j’ai passé d’école en école, de Neuchâtel à Zurich, puis à Paris, à Berlin, à Londres ; j’ai voyagé pour me perfectionner dans ma vocation.

— Vous êtes médecin comme votre père ?

— Non, ingénieur.

— Ah ! je me souviens, Julia disait qu’on n’entendrait parler de vous que par vos découvertes et vos inventions dans les machines et les chemins de fer.

En ce moment, des voix se firent entendre dans le jardin et Henri Sandoz vit apparaître dans un rayon de soleil, à l’entrée du kiosque, le couple de la forêt, Julia et Manfred ; ce fut un coup de théâtre, lorsque Mme Chollet, se levant, leur présenta M. Henri Sandoz, de Neuchâtel.

Julia devint pâle comme une morte, et pour ne pas défaillir se cramponna à la charpente de la tonnelle. En revanche, le cousin Manfred, déjà très coloré, devint cramoisi, et ses mâchoires se crispèrent comme celles d’un tigre.

Une dame qui arriva sur ces entrefaites, et qu’on présenta à M. Henri Sandoz sous le nom de Mme Sophie Dubois, du Locle, mit un terme à cette situation embarrassante.

— Comment, nous sommes compatriotes ? dit Mme Dubois en tendant amicalement la main à Henri Sandoz, et vous êtes le fils du docteur qui a si bien soigné ma mère ? vous ne m’échapperez pas, et vous ne quitterez pas le village sans avoir dit bonjour à mon mari. C’est entendu, n’est-ce pas ? Quant à vous, monsieur Ritter, on m’a chargée de vous dire que le commandant de votre batterie est près d’ici, dans la maison Lörtscher, et qu’il a quelque chose à vous communiquer.

— Le diable emporte le commandant, murmura Manfred en sortant à regret et en jetant sur Henri un regard chargé de menaces.

— Voilà notre pinson, dit Julia en s’approchant de la cage et en agaçant l’oiseau. Avez-vous vu comme il a changé, comme il est devenu beau et fort ? N’admirez-vous pas sa poitrine rouge, son dos vert foncé, cette raie blanche sur l’aile ?

— Il est ravissant comme sa maîtresse, dit le jeune Neuchâtelois, à voix basse.

— Vous souvenez-vous du serpent, et du chien enragé ? Cela me poursuit encore jusque dans mes rêves.

— Je pensais que vous aviez oublié ces histoires d’enfants.

— Jamais je n’oublierai ces jours de soleil passés dans la Gruyère ; d’ailleurs mon petit chéri s’est chargé de me les rappeler.

Tout en causant à l’entrée du kiosque, les deux jeunes gens avaient fait quelques pas dans le jardin, hors de la vue de Mme Chollet ; là, ils purent s’examiner à loisir, comme on le fait après une longue séparation. Leur surprise était égale ; ils s’étaient quittés encore enfants, ils se retrouvaient dans tout l’épanouissement de leur jeunesse, dans tout l’éclat de leur printemps. Henri Sandoz était un beau garçon, moins fort, il est vrai, que Manfred, mais plus élégant et plus dégagé ; sa barbe brune bien plantée, ses moustaches, son sourire spirituel qui laissait voir de belles dents, ses yeux bleus au regard profond, sa taille souple relevée par l’uniforme d’officier, étaient autant d’avantages qui ne pouvaient passer inaperçus. De son côté, le jeune homme semblait, pour la première fois, remarquer la beauté de Julia, et il se demandait si elle était bien la même personne qu’il tutoyait, qu’il gourmandait, qu’il traitait en camarade. Il se sentait saisi de respect en présence de cette taille de déesse, de ce visage aux traits nobles et délicats, de cette tête couronnée de cheveux noirs, de tout cet ensemble qui semblait dessiné par Paul Véronèse ou Raphaël. Il était sous le charme qui rayonnait de cette belle créature, il savourait le bonheur d’être près d’elle, d’entendre le son de sa voix, lorsque tout à coup il se rappela qu’elle était destinée à Manfred, et qu’une barrière infranchissable s’élevait entre eux. Dès ce moment il sentit un amour ardent, une tendresse inconnue envahir son cÅ“ur ; leurs yeux se rencontrèrent et se dirent ce que leur bouche n’osait exprimer.

— Il faut que je vous quitte pour rentrer au camp, dit Henri après un long silence ; j’étais dans la forêt et j’ai entendu une partie de votre conversation avec votre cousin. Dites-moi, êtes-vous sa fiancée ?

— Non, et je résiste de toutes mes forces aux obsessions de ma famille. Oh ! si mon père vivait encore, il ne permettrait pas ce sacrifice…

— Julia, où es-tu ? cria Mme Chollet de l’intérieur de la tonnelle, viens dire adieu à Mme Dubois qui veut prendre congé.

Les deux jeunes gens échangèrent une chaude poignée de main et rejoignirent les deux dames.

— Ainsi, vous allez m’offrir le bras jusque chez moi, mon bel officier, dit Mme Dubois, et je suis toute fière de vos épaulettes d’or. Il me tarde de voir ce que dira mon mari.

— N’oubliez pas le pinson, il sera bien aise de vous revoir, dit Julia.

À peine furent-ils hors du jardin que Mme Chollet dit à sa fille :

— Tu t’arrangeras de manière à ne plus jamais revoir ce jeune Sandoz, ou sinon, cela finira mal.

— Eh bien, monsieur Sandoz, que pensez-vous de Julia ? dit Mme Dubois en regardant en arrière.

— Je pense que si elle est aussi bonne que belle, ce Manfred Ritter est un heureux coquin.

— Oui, elle est aussi bonne que belle ; en outre, elle est instruite, laborieuse, mais son grand animal de cousin n’est pas digne d’une telle compagne.

— N’est-elle pas libre de le refuser ?

— Tout ce qu’elle peut obtenir, c’est de renvoyer les fiançailles et le mariage de quelques mois ; mais quand les délais seront écoulés, il faudra bien qu’elle y passe. Elle s’est jetée aux genoux de sa mère, elle a supplié son cousin ; tout a été inutile, c’est une affaire arrangée d’avance, une affaire d’argent. Une grand’tante fort riche s’est mise dans la tête de leur laisser toute sa fortune à la condition qu’ils se marient cette année ; un caprice de vieille sorcière, elle craint de mourir avant la noce.

— Et si Mlle Chollet en aime un autre ?…

— Ah ! voilà la question ; je crois son cÅ“ur engagé ; avec qui, je l’ignore, jamais elle ne m’en a dit un mot. Ce qui est certain, c’est qu’elle a refusé un grand nombre de prétendants attirés par sa beauté et par les agréments de son esprit. Si elle n’aimait personne, elle aurait du moins fait un choix, manifesté quelque préférence.

Le pauvre sous-lieutenant écoutait ces détails avec une avidité facile à comprendre ; il aurait voulu en savoir davantage, interroger Julia elle-même, entendre de sa bouche un mot d’espérance ou une condamnation.

— Voici la maison où nous sommes établis pour une partie de l’été, dit Mme Dubois ; entrez dans le jardin, je vais prévenir mon mari.

Un instant après, Henri se trouva en présence d’un homme d’environ soixante ans, d’assez grande taille, aux fortes épaules, se tenant encore très droit et dont la figure avenante et le regard souriant attiraient le cœur.

— Soyez le bienvenu, monsieur Sandoz, et considérez-vous comme de la famille ; je vous ai tenu sur mes genoux quand vous étiez tout petit ; nous allons renouveler connaissance, comme font les Neuchâtelois hors de leur canton. Jusqu’à quelle heure pouvez-vous rester ?

— Je dois être à neuf heures dans mon quartier, et la soirée est déjà bien avancée ; je vous remercie de votre aimable accueil et du bon souvenir que vous gardez de mes parents, mais je crois qu’il est prudent de me mettre en route pour m’épargner les arrêts si j’arrive trop tard.

— Vous avez le temps, vous avez tout le temps, et je vous défends de partir avant d’avoir bu un verre de vin de Neuchâtel. Que diable ! vous n’en avez pas tous les jours dans votre pension. Et puis, je me sens tout regaillardi d’entendre le français du pays ; j’ai les oreilles écorchées par le baragouin qu’on parle autour de moi.

Ils entrèrent dans la chambre à manger, où le souper était servi ; il fallut se mettre à table, et faire raison à l’hôte qui l’accueillait avec tant d’amitié. À huit heures, Henri Sandoz, un peu plus gai qu’à son arrivée, se retira en promettant de revenir bientôt. Au lieu de passer son chemin, il ne put s’empêcher de flâner aux environs de l’auberge, et de regarder par-dessus le mur du jardin ; mais tout était silencieux et désert, du moins en apparence. Déçu dans son espoir de revoir Julia, il prit le sentier qui descend directement la colline et qui coupe les contours de la route en traversant la forêt du Kandergrien. Il ne vit pas un homme qui le suivait à distance et semblait l’épier.

Vers minuit, une patrouille qui faisait une ronde aux abords de la ville, trouva notre ami étendu sans connaissance au bord de la route.

VII
Le blessé.

L’école militaire de Thoune approchait de sa fin, les grandes manÅ“uvres, qui en sont la conclusion, avaient commencé, et le tonnerre des armes à feu, concentré jusqu’alors sur la plaine de l’Allmend, se promenait sur la contrée environnante, dont les positions stratégiques devenaient le théâtre de combats bruyants. Tour à tour les villages, dont les gracieuses maisons de bois se cachent parmi les arbres des vergers furent occupés, pris et repris ; de longues colonnes d’infanterie, précédées de rapides essaims de carabiniers ou de chasseurs, s’établirent au milieu des hameaux, derrière les haies, défilèrent entre les champs couverts d’épis ; les canons enlevés au galop, mis en batterie au penchant des collines, envoyèrent leurs décharges dans les vallons paisibles, où naguère le silence n’était troublé que par le ramage des oiseaux et le chant des pâtres ; la fumée blanche de l’artillerie roulait ses immenses volutes sur la cime des pommiers et se mêlait à celle des feux de bataillons, qui s’étendait sur la campagne comme un léger brouillard.

Le village de Thierachern eut sa part de ces exercices belliqueux ; un matin, entre sept et huit heures, le déjeuner des pensionnaires de l’hôtel fut interrompu par l’arrivée subite de plusieurs bataillons, accompagnés de deux ou trois batteries d’artillerie, et la maison se trouva envahie par une foule de jeunes gens, sur pied dès l’aube du jour et qui, profitant d’une courte halte pour se restaurer, voulaient être servis tous à la fois. Bientôt l’auberge fut sens dessus dessous ; il en fut de même des cabarets et des maisons offrant quelques ressources : la boulangerie, la laiterie, les fontaines furent assaillies et comme prises d’assaut. Deux ou trois mille hommes mourant de soif n’entrent pas impunément dans un petit village. Les pensionnaires se retirèrent d’abord dans leurs chambres, effarouchés par cette fourmilière tapageuse, mais bientôt ils se ravisèrent ; après tout, ces nouveaux venus, quelque rageurs qu’ils fussent, n’étaient-ils pas des confédérés, des frères, les défenseurs du sol natal, ceux qui courent à la frontière dès que la patrie est menacée et qui se tiennent prêts à verser leur sang pour la conservation de notre honneur et de notre liberté ?

Les dames Chollet se mirent à la fenêtre ; une superbe compagnie de carabiniers vaudois en tenue de campagne, avec couteau de chasse, épaulettes, chapeau à plumes flottantes, et le reste, se reposait à l’ombre devant l’hôtel ; plusieurs de leurs amis et de leurs parents faisaient partie de cette troupe d’élite ; ils se levèrent aussitôt et vinrent les saluer avec politesse ; il fallut descendre pour causer plus à l’aise et entendre le récit de leurs exploits. Quelques pas plus loin, faisant contraste avec ces jeunes gens vifs et dégagés, des fusiliers zurichois, aux larges épaules, à tournure épaisse, à chevelure blonde encadrant de bons visages imberbes, entouraient un petit garçon, fils d’une famille d’étrangers, et s’amusaient naïvement à l’entendre parler français.

À une portée de fusil s’alignaient les canons rayés, les caissons et les robustes attelages d’une batterie bernoise solidement montée ; c’est là que le cousin Manfred, dépassant la foule des piétons de toute la hauteur de son cheval, rongeait son frein en voyant Julia au milieu des jeunes Vaudois qui formaient autour d’elle une cour animée et rieuse. Tout à coup, il piqua sa monture et voulut s’élancer en avant : « Sous-lieutenant Ritter, restez à votre poste, Â» cria une voix sonore comme celle d’un clairon. C’était celle du commandant de la batterie qui surveillait sa troupe pour être prêt à partir au premier signal. Il fallut se soumettre à cette injonction impérative. Manfred était violet ; ses sourcils pesaient sur ses yeux d’où jaillissaient des éclairs, et les muscles de ses mâchoires étaient pris de contractions effrayantes.

— Le diable étrangle les coquettes ! grommelait-il en tourmentant son cheval ; ce Sandoz sera donc toujours sur mon chemin !

La jalousie aveuglait le cousin Manfred ; ce n’était pas Henri Sandoz qui s’approchait en ce moment de Julia et lui serrait la main, mais un officier portant le même costume et ayant à peu près la même taille.

— Monsieur Burnand, lui dit Julia, après les salutations obligées, et s’éloignant un peu de sa mère, tous ces uniformes m’embrouillent l’esprit ; veuillez me donner quelques renseignements ; puisque nous devons vivre au milieu de tant de guerriers, apprenez-moi à distinguer les diverses armes. Ainsi, vous portez l’habit vert, et pourtant vous n’êtes ni carabinier, ni dragon…

— C’est la couleur de l’état-major, mais, au lieu de rouge amarante avec le vert, les officiers du génie ont du noir à l’habit et au pantalon.

— Vous êtes donc officier du génie ?

— Oui, mademoiselle, et pour le moment aide de camp du colonel instructeur Hans Wieland, que vous voyez là-bas. Regardez-le bien, c’est un des officiers les plus distingués de la Confédération.

— Vos collègues de langue française sont-ils nombreux à Thoune cette année ?

— Nous avons quelques Vaudois, des Genevois et un Neuchâtelois.

— Comment, un seul ? entre nous, ces Neuchâtelois s’occupent trop d’industrie pour être en mesure d’entrer dans une arme savante.

— Oui, un seul, et encore le pauvre garçon est hors de service, bien contre son gré ; il se lamentait ce matin de ne pouvoir m’accompagner ; il aime tant, dit-il, le chant des oiseaux.

Julia devint toute rouge à l’ouïe des clameurs du pinson qui chantait dans le jardin ; mais elle parvint à se contenir.

— Je comprends sa contrariété, est-il malade ?

— On l’a trouvé dimanche soir à demi assommé au bord de la route à peu de distance de Thoune.

— Dimanche soir ! s’écria Julia qui se sentait défaillir.

— Il était sorti dans l’après-dînée pour herboriser ; c’était du moins son intention, et voilà comme on nous l’a accommodé. Nous sommes tous furieux dans le génie ; nous aimons ce garçon-là comme un frère ; si nous trouvons le coupable, il n’en sera pas quitte aisément.

La jeune fille allait hasarder encore une question, lorsque les trompettes sonnèrent le rappel ; chacun reprit son rang en toute hâte, les cavaliers coururent à leurs chevaux et furent bientôt en selle ; il y eut un moment de confusion, puis l’ordre se rétablit. La brigade était en bataille, prête à se mettre en marche.

Sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, Julia se trouva derrière la porte de M. Dubois ; mais le passage était gardé par des guides et obstrué par un grand nombre de chevaux qui se défendaient de leur mieux contre les attaques des mouches et des taons dont les bourdonnements remplissaient l’air.

— Passez, mademoiselle, dit un guide, je tiendrai les chevaux ; vous allez chez le bourgeois ?

— Je cherche Mme Dubois.

— Très bien, la porte est ouverte ; vous pouvez passer sans crainte, les chevaux ne sont pas méchants.

Le jardin était envahi par une demi-compagnie de guides avec buffleterie jaune, avec la giberne et le bancal d’acier, coiffés d’un casque noir orné d’un cimier de laine jonquille. Ces jeunes gens gais, vifs, alertes, formaient un cercle au milieu duquel M. Dubois allait et venait, tenant dans ses mains un grand plateau chargé de verres et de bouteilles.

— Venez seulement, mademoiselle Chollet, dit-il en voyant l’hésitation de la jeune personne ; ce sont des Neuchâtelois, de bons enfants, auxquels je suis heureux de pouvoir offrir un verre de vin du pays. Ma femme sera bien aise de vous voir.

Julia se hâta d’entrer dans la maison.

— C’est avant-hier que nous aurions eu besoin de votre cantine, dit le brigadier Pernod en vidant le fond de son verre ; on nous avait envoyés en reconnaissance pour lever la carte de Thoune à Wattenwyl, par un soleil qui faisait craquer nos têtes dans nos casques.

— Aussi sont-elles soignées, les cartes que nous dessinions, continua Borel, maréchal des logis ; c’est du topo digne de réjouir le général Dufour. La carte de Thévenaz a obtenu un succès pyramidal.

— Un succès de fou rire, dit Thévenaz sans se déconcerter, mon topo étant un pot au noir où le diable ne voyait goutte. L’état-major s’est tenu les côtes pendant une heure en admirant mon chef-d’œuvre, modestie à part.

— C’était très beau pour du dessin de cheval, reprit Borel.

— Qu’entendez-vous par du dessin de cheval ? demanda M. Dubois.

— Celui qu’on fait en selle sans mettre pied à terre. Comment voulez-vous tenir un crayon et tracer des lignes exactes sur le dos d’un animal qui se débat comme un forcené et fait faire à la main toute espèce d’incartades ?

— Capitaine, dit un des cavaliers restés de planton sur la route, et dont la tête dépassait le mur du jardin, on nous fait le signal du départ.

— Ã€ cheval, messieurs, dit le capitaine, la colonne se met en mouvement. Monsieur Dubois, je vous remercie de votre cordial accueil, notre compagnie gardera le souvenir de votre hospitalité.

Un instant après, les chevaux se rangeaient en bataille et s’éloignaient au petit trot. Lorsqu’ils furent arrivés au tournant de la route, les cavaliers saluèrent de leurs sabres, tandis que M. Dubois, une bouteille à la main, regardait le dernier cimier jaune disparaître derrière les arbres des vergers.

Lorsqu’il rentra dans la maison, il fut surpris d’entendre des sanglots partir de la chambre de sa femme dont la porte était entre-bâillée. Ces pleurs faisaient un si étrange contraste avec la joie qui remplissait son cÅ“ur, qu’il crut s’être trompé ; cependant il s’arrêta pour prêter l’oreille.

— Calmez-vous, ma chère Julia, disait Mme Dubois, le mal n’est sûrement pas si grand ; on ira s’en assurer aujourd’hui, vous pouvez compter sur nous ; mon mari se rendra lui-même à Thoune et nous rapportera des nouvelles certaines.

— Où veux-tu m’envoyer ? dit M. Dubois, en passant sa tête dans l’ouverture de la porte.

— Attends un peu, je te dirai plus tard de quoi il s’agit ; pour le moment, il faudrait aller à Thoune s’informer du jeune Sandoz qui était ici l’autre soir. Imagine-toi qu’en sortant de chez nous, il a été assailli et laissé pour mort sur la route.

— Qui dit cela ? ce n’est pas possible ; je viens de causer avec une trentaine de guides neuchâtelois qui en sauraient bien quelque chose et qui n’en ont pas soufflé mot.

En parlant avec animation, M. Dubois avait fait un pas et jeté un coup d’œil dans la chambre ; ce qu’il vit lui causa une vive émotion ; sa femme était assise près de la fenêtre ; devant elle, à genoux et affaissée sur elle-même, comme si toutes ses forces l’avaient abandonnée, Julia la tenait embrassée et pleurait, la tête appuyée sur son sein.

— Je le tiens d’un de ses amis, dit Julia sans se retourner, un officier vaudois, aussi dans le génie.

— Encore un de ces Allemands qui l’aura assommé, dit M. Dubois ! allons, voilà qui va bien ! qu’est-ce que ces guides ont fait de ne m’en rien dire ?

— N’est-ce pas, tu veux aller le voir ?

— Mais sans doute, le temps de passer un habit et de prendre ma canne. Faut-il prendre la canne ou le parapluie ?

— Prends la canne, le ciel s’éclaircit, nous n’aurons pas d’averse jusqu’à midi.

— Ah ! encore un mot, dit M. Dubois en revenant ; dans le cas où il ne serait pas soigné et logé d’une manière convenable, m’autorises-tu à le faire transporter ici, soit chez nous, soit à l’hôtel.

Les sanglots de Julia redoublaient.

— Pas à l’hôtel, non, non, pas à l’hôtel, dit-elle à voix basse.

— Nous avons une chambre pour lui et de grand cÅ“ur, dit Mme Dubois avec élan.

— Diantre ! disait M. Dubois en faisant ses préparatifs de départ, voilà bien une autre affaire ! Et nous qui venions dans ce petit ermitage, comme nous disions, pour chercher le repos. À présent, il faut me mettre en quatre, courir à Thoune, trouver ce garçon. Est-ce que je sais seulement où il loge ? Il faut avouer que les femmes sont… singulières. Quelle histoire ! j’en ai la tête toute troublée et je mets ma cravate à l’envers. S’il n’y a pas de l’amour là-dessous, je consens à boire une tonne d’eau du Gurnigel. Tiens, tiens, n’est-ce rien ce grand escogriffe de Manfred qui aurait travaillé dans le but d’écarter un rival â€¦ parce qu’enfin si cette jeune Chollet n’aimait pas le blessé, elle ne montrerait pas une telle affliction.

Il poursuivait son monologue tout en marchant et en gesticulant ; lorsqu’il passa devant l’hôtel, un bruit de grelots lui fit lever la tête, l’aubergiste attelait son cheval au wägeli.

— Où allez-vous, maître Prisi ? dit-il en s’arrêtant.

— Ã€ Thoune, parbleu, chercher des vivres ; ces militaires ont dévoré en dix minutes tout ce qu’il y avait dans la maison.

— Avez-vous une place pour moi ?

— Oui, oui, mais il faut se hâter, je dois rapporter de quoi faire le dîner.

— Tant mieux, moi aussi je suis pressé.

— Monsieur Dubois, dit Mme Chollet de sa fenêtre, ma fille est-elle chez vous ?

— Elle est auprès de ma femme, très affairée à arranger notre promenade à Blumenstein dont nous parlons depuis quelques jours.

— C’est qu’elle est partie sans m’avertir, sans mettre son châle ni son chapeau.

— Elle aura été effrayée par ces soldats ; ils nous ont fait une surprise…

— Vous n’allez donc pas à Blumenstein aujourd’hui ?

— Je ne dis pas, cela dépend de… des lettres que je trouverai à la poste, j’attends quelqu’un, vous comprenez… Au revoir, à bientôt.

Le wägeli eut bientôt franchi la distance de Thierachern à Thoune ; avec l’aide de maître Prisi, le domicile d’Henri Sandoz fut découvert sans difficulté, mais le blessé ne s’y trouvait pas ; il était sorti à huit heures, se dirigeant vers l’Allmend. Sans perdre un moment, M. Dubois se rendit au camp, et après bien des recherches, il trouva enfin son malade près de la butte des cibles où les sapeurs du génie faisaient les préparatifs pour le tir de nuit qui est généralement la clôture de l’école et qui exige une certaine mise en scène.

D’un côté les sapeurs, en bras de chemise, construisaient une baraque de bois qu’ils remplissaient de fagots et qui était destinée à être incendiée par les bombes, les boulets rouges, les fusées à la congrève ; de l’autre ils mettaient la dernière main à une sorte de réduit blindé avec des rails de chemin de fer recouverts de gazon et sur lequel devaient s’exercer les efforts de l’artillerie. C’était une idée nouvelle, un essai tenté par les officiers du génie, qui avaient imaginé d’utiliser les rails que l’on a sous la main le long de toutes les voies ferrées pour en faire un moyen de défense.

Ce réduit était depuis quelque temps le sujet de violentes discussions entre les artilleurs et le génie ; ceux-ci soutenaient l’efficacité de cette innovation, les autres n’avaient pas assez de plaisanteries pour la cribler, en attendant de le faire à coups de canon. Des paris même étaient engagés entre les officiers des deux armes, ceux du génie allant jusqu’à proposer de donner un souper dans leur casemate improvisée pendant que leurs adversaires la couvriraient de boulets.

Tandis qu’on expliquait à M. Dubois tous ces travaux et leurs usages, il avisa une hutte rustique faite de gabions, à l’ombre de laquelle était assis un officier dans une attitude languissante annonçant la fatigue ou le découragement ; les coudes appuyés sur les genoux, le corps penché en avant, la tête enveloppée d’un bandeau noir, il semblait absorbé dans de tristes pensées. C’était Henri Sandoz, mais pâle, maigre, affaissé, vieilli de dix ans.

Le pauvre garçon venait de passer les jours les plus douloureux de sa vie ; les blessures qu’il avait reçues aux bras et à la tête dans l’attaque brutale dirigée contre lui, n’étaient rien auprès des souffrances morales qu’il avait endurées depuis l’instant où, retrouvant Julia si belle, si séduisante, il avait appris en même temps qu’elle était irrévocablement destinée à un autre, à ce Manfred qu’il détestait. Durant ses nuits d’insomnie, alors que la fièvre le dévorait et qu’il se consumait sur sa couche brûlante, la rencontre dans la forêt ensoleillée et sous la tonnelle où chantait le pinson revenait sans cesse à son esprit. Tous ses efforts pour chasser ce souvenir si doux et si amer étaient restés impuissants : toujours son imagination lui retraçait ce charmant tableau ; il entendait la douce voix de Julia murmurer à son oreille des paroles pleines de promesses ; elle lui rappelait les beaux jours de leur enfance, gages de la félicité de leur avenir. Mais soudain un souffle glacé passait sur cette apparition divine ; il voyait Manfred s’avancer d’un air vainqueur, passer son bras autour de la taille de la jeune fille, et l’entraîner malgré ses supplications et ses larmes. Et, pour justifier cette intervention, la voix dure et sèche de Mme Chollet disait lentement en appuyant sur chaque syllabe : « Julia doit obéir à son fiancé ; nous les marierons bientôt : telle est ma volonté, et celle de sa tante, qui promet de leur donner beaucoup, beaucoup d’argent. Quand on est riche, on ne peut manquer d’être heureux. Â»

Accablé par le désespoir, il avait d’abord résolu de se laisser mourir de faim ; mais l’agression dont il avait été la victime, et qu’il attribuait à son rival, ajoutant à la jalousie un irrésistible besoin de vengeance, il avait consenti à vivre pour attendre l’occasion d’assouvir la haine qui coulait dans ses artères comme du plomb fondu.

Le matin même il avait essayé ses forces, et voyant qu’il pouvait se tenir sur ses jambes, il s’était habillé, avait mis un revolver dans sa tunique et, vacillant comme un homme ivre, il avait gagné les buttes, où il espérait rencontrer Manfred. Son intention était de le provoquer ou de lui brûler la cervelle. Mais l’influence bienfaisante de l’air extérieur et de la campagne, l’amitié que lui avaient témoignée quelques amis qu’il avait rencontrés et surtout les attentions respectueuses des braves sapeurs de la compagnie tessinoise, l’avaient ramené à des sentiments plus humains. La vue de ces fils des Alpes italiennes, au teint bistré, leur simplicité, leur gaieté, avaient produit sur son cœur une sorte d’apaisement.

— Hé, l’ami, cria M. Dubois, c’est vous que je cherche ; vous pouvez vous vanter de m’avoir fait trotter.

— Monsieur Dubois ! dit le jeune homme en se levant, vous me cherchez, mon père est-il ici ?

— Je l’ignore, mais je dois vous gronder de ne m’avoir pas fait dire ce qui vous est arrivé. Je croyais que nous méritions un peu plus de confiance ; quand on est si proches voisins…

— Qui vous a dit… le sait-on à Thierachern ?

— On sait tout, on est dans de vives alarmes et l’on m’envoie en toute hâte pour savoir si vous êtes mort ou vif.

— Quel est l’indiscret ?

— Il n’y a pas d’indiscret ; si vous voulez faire le sournois, je ne vous apprendrai pas certaines choses. Savez-vous qu’ils sont très adroits, ces hommes qui travaillent aux buttes, et que cette fortification de rails est une idée très originale.

— N’est-ce pas que c’est joli ? nous sommes impatients de la mettre à l’épreuve. Mais ne m’avez-vous pas dit que vous aviez quelque chose à me communiquer ?

— Sans doute, dès que vous serez redevenu simple et candide.

— Soyons candide et simple, puisqu’il le faut, dit le jeune homme en riant.

— On vous a donc assommé, mon cher compatriote ?

— J’ai été assailli, de nuit, sur la route ; je n’ai vu personne, mais j’ai reçu à la tête un coup qui m’a terrassé et m’a fait perdre connaissance. Ce qu’on a fait de moi, ensuite, je l’ignore ; une patrouille m’a relevé tout en sang et m’a rapporté chez moi.

— Et vous n’avez aucun soupçon ?

— Si.

— Ah ! eh bien, nous sommes d’accord.

— Comment ?

— Oui, oui, nous sommes d’accord, inutile de chercher plus loin. Voilà donc une affaire réglée. Maintenant que faites-vous aujourd’hui ?

— Rien, je suis en congé pour cause de maladie.

— Pouvez-vous m’accompagner chez moi ? vous êtes invité à vous y établir pour aussi longtemps que cela vous conviendra.

Les joues pâles du jeune officier se couvrirent d’une rougeur subite.

— Remerciez Mme Dubois, dites-lui toute ma reconnaissance, mais je ne puis accepter.

— Si je suis de retour assez tôt, nous irons dîner à une heure aux bains de Blumenstein. C’est une partie arrangée depuis quelques jours avec Mlle Chollet. Nous irons ensuite voir le Fallbach, une cascade du voisinage dont on dit beaucoup de bien.

— Est-ce que Mme Chollet accompagne sa fille ? dit Henri d’une voix mal assurée et en cherchant à prendre un air indifférent.

— Non, elle reste probablement pour recevoir son cher Manfred, s’il vient lui faire sa visite.

— Le voit-on souvent ?

— Chaque fois qu’il peut obtenir un congé ; il a l’air de guetter quelque chose, comme le chat de l’hôtel, qui convoite le pinson et ne le perd pas de vue.

Assis jusqu’alors dans une attitude abandonnée, le jeune officier se leva soudain ; il semblait transformé.

— Angelo, cria-t-il, vieni qui, una volta[7] !

Un des sapeurs tessinois quitta immédiatement son travail et se trouva bientôt à l’entrée de la hutte dans l’attitude du soldat sans armes, le revers de la main au bonnet de police.

— Eccomi qui, signor tenente[8] !

Après quelques mots échangés en italien, il tourna prestement sur les talons, s’entretint un instant avec un officier de sa compagnie, portant le petit chapeau rond orné d’une touffe de plumes de coq, et disparut du côté de la ville.

— Je vous souhaite une bonne promenade, mon cher monsieur Dubois ; vous aurez un temps magnifique, continua le blessé, en regardant le ciel et les montagnes, tous les pronostics sont favorables.

— Ainsi, vous êtes décidé, il faudra m’en retourner seul ?

— Très décidé, dit le jeune homme en souriant.

— Eh bien, au revoir, le plus opiniâtre, le plus obstiné, le plus têtu de mes compatriotes ; je suis furieux.

— Vous me permettrez pourtant de vous accompagner jusqu’à la route.

Ils marchèrent en silence jusqu’au moment où des coups de feu attirèrent l’attention de M. Dubois.

— Qui est-ce qui tire là-bas ? dit-il en s’arrêtant.

— Ce sont des officiers qui essayent des carabines.

— Je voudrais voir cela ; est-ce permis ?

— Parfaitement, je vous introduirai.

C’étaient en effet des officiers supérieurs de carabiniers qui procédaient à un essai d’armes de précision envoyées de divers côtés aux autorités fédérales par des armuriers suisses. Les fusils étaient placés sur un support mis en jeu par des vis de rappel, et pointés comme une pièce d’artillerie. Le tir de plusieurs d’entre eux était admirable. Un vieux carabinier, connu pour avoir remporté une collection des premières coupes dans les tirs fédéraux, ne pouvait voir cela sans éprouver d’étranges démangeaisons. Tel était le cas de M. Dubois. Son impatience s’accrut encore lorsque les officiers prirent les armes dans leurs mains et tirèrent sans appui ; il faut convenir que leurs balles étaient un peu disséminées sur la cible.

— Pardon, messieurs, dit-il en ôtant son chapeau et en découvrant ses cheveux argentés, voulez-vous permettre à un vieux carabinier de tirer un seul coup avec cette arme-là ?

— Mais, certainement, dit le chef en soulevant sa casquette, si cela peut vous faire plaisir.

L’arme fut chargée et quand son compagnon s’apprêta à faire feu, Henri Sandoz ne put réprimer un mouvement d’inquiétude. Le coup part ; la mouche est atteinte près du centre.

— Je vous fais mon compliment, monsieur, dit l’officier, mais vous m’obligeriez en répétant l’expérience.

— Très volontiers, bien que je ne me sente pas disposé comme je le suis quelquefois.

Deux coups furent encore tirés, et les deux balles percèrent le carton central.

— Est-ce suffisant ? dit M. Dubois en saluant avec grâce.

— Monsieur, dit l’officier supérieur, je voudrais tirer comme vous. Veuillez m’apprendre à qui j’ai l’honneur de parler ?

— Ã€ Édouard Dubois, des montagnes de Neuchâtel ; messieurs, je suis votre très humble serviteur.

— Sapristi ! comme vous y allez ! dit Henri Sandoz avec enthousiasme, j’en suis fier pour mon canton.

— C’est de l’histoire ancienne, mon garçon ; j’ai soixante-six ans, vous pouvez juger de ce que je faisais quand j’en avais vingt-cinq. Mais voilà mon homme qui passe sur la route ; aidez-moi à lui faire des signaux, je veux profiter de son char.

— Hé ! heer Prisi, heer Wirth !

L’aubergiste entendit enfin leurs appels et arrêta son cheval. M. Dubois prit place à ses côtés et le wägeli continua sa course vers la colline de Thierachern.

VIII
Le Fallbach.

On venait de se mettre à table aux bains de Blumenstein, et la longue salle à manger comptait ce jour-là une trentaine de convives, lorsque la porte s’ouvrit et livra passage à un jeune officier à la tournure élégante, aux épaulettes d’or, que l’hôtesse introduisit avec force révérences. C’était Henri Sandoz ; il déboucla son ceinturon, déposa son sabre dans un coin, et prit au bas de la table, comme nouveau venu, la place qu’on lui indiquait. Cela fit sensation : un étranger qui vient rompre la monotonie de la vie dans les petits bains de cet ordre est sûr d’attirer tous les regards ; mais un bel officier d’une arme savante, tombant au milieu des dames et des vieilles filles qui peuplent d’ordinaire cet asile de chlorotiques, produit l’effet d’un météore dans un ciel obscur. Il fallait voir les Å“illades que lui lançaient celles qui, de leur place, l’avaient dans leur rayon visuel ; et les contorsions des autres qui devaient, pour le voir, avancer la tête ou se renverser sur leur chaise. Mais la surprise de ces dames n’était rien auprès de celle de M. Dubois qui se trouvait aussi au bas de la table, avec sa femme et Julia. La cuillerée de potage qu’il avalait en ce moment faillit l’étouffer et lui procura un accès de toux convulsive qui vint fort à propos donner le change sur les émotions diverses causées par cette entrée inattendue.

— Eh ! lieutenant, quelle rencontre ! dit-il en lui tendant la main à travers la table.

— Monsieur Dubois, mesdames, je suis votre serviteur.

Les vieilles filles remarquèrent que la plus jeune des deux dames, dont elles ne pouvaient nier la beauté rare, avait rougi et balbutié en répondant au militaire. Cette circonstance et tout ce qui suivit donna lieu à des commentaires qui eurent le don d’occuper leur esprit et de fournir une pâture à leurs caquets pendant une semaine.

— De quel côté les manÅ“uvres se font-elles aujourd’hui ? dit un monsieur qui avait la tournure d’un ecclésiastique ; j’ai entendu le canon toute la matinée.

— Du côté d’Amsoldingen et de Wimmis, dit le lieutenant ; les troupes rentreront bientôt dans leurs quartiers.

— Quand aura lieu le tir de nuit ?

— Demain.

— Et les troupes seront licenciées ?

— Oui, monsieur.

— C’est bien heureux ; j’avoue que ces fusillades, ces canonnades me fatiguent ; j’ai assez de la guerre. Et vous, mon officier ?

— La réponse est difficile ; lorsqu’on aime son arme, il est rare qu’elle ne présente pas de temps à autre une compensation aux fatigues et à la perte de temps qu’entraîne le service militaire.

— Ces compensations ne doivent pas manquer, dit avec emphase une demoiselle maigre et sèche qui avait dû être gouvernante dans son jeune âge ; est-il rien de plus enivrant que les revues, les cavalcades, les riches uniformes, la pompe des défilés au son des bruyantes fanfares, quand la foule applaudit et couvre les drapeaux de fleurs et de couronnes.

— Pour certaines natures, et pour les officiers de salon peut-être. Mais songez au pauvre pontonnier qu’éveille le tambour au milieu de son premier sommeil et qui doit aller, tout endormi, par une nuit pluvieuse et froide, jeter un pont à travers l’Aar, au risque d’attraper une fluxion de poitrine ou de se noyer.

— Est-ce qu’en Suisse on pousse la barbarie jusque-là ?

— C’est ce que font toutes nos compagnies de sapeurs du génie ; chaque homme remplit son devoir sans se plaindre, rentre dans sa tente ruisselant d’eau, et remercie Dieu quand il peut trouver un peu de feu pour sécher ses vêtements.

— Avez-vous jamais fait ce service-là ? dit Julia de sa voix mélodieuse.

— Oui, mademoiselle, quand j’étais aspirant, et je déclare que cela me paraissait très dur.

Lorsqu’on se leva de table, tout le monde se dispersa ; les uns allèrent faire leur sieste dans leur chambre, d’autres improvisèrent des jeux dans la cour, d’autres s’installèrent sous les grands arbres qui entourent l’établissement.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que vous viendriez ? dit M. Dubois dès qu’ils furent seuls ; vous m’avez causé une émotion…

— Je me suis décidé tout à coup ; j’avais des motifs pressants ; quand partez-vous pour le Fallbach ?

— Tout à l’heure, je vais prévenir ces dames.

Le Fallbach est un fort ruisseau dont l’eau cristalline et fraîche s’échappe du puissant massif du Stockhorn et fait mouvoir plusieurs moulins appartenant au village de Blumenstein dont les chalets rougeâtres et pittoresques sont épars sur un vaste territoire. Au pied même du Stockhorn, le ruisseau tombe d’une assez grande hauteur et forme une belle cascade dans un site des plus sauvages. Un peu en arrière est l’église de la paroisse, la demeure du pasteur et le cimetière.

C’est là que nous retrouvons Julia, assise sur un pliant, un carton sur ses genoux, et dessinant la vieille église, bâtie sur le penchant d’une colline, avec son toit de bois et sa tour carrée où l’on monte par une échelle extérieure. Henri, un parasol à la main, la garantit des rayons du soleil, pendant que leurs deux compagnons se reposent sur des billes de sapin à l’ombre d’un arbre.

— Si vous me regardez dessiner, je sens que je ne ferai rien de bon, dit Julia au bout d’un moment.

— Ne vous pressez pas, procédez lentement, cherchez les masses et les grandes lignes avant tout, le reste vient après.

— Je vous prie de croire que je ne suis pas toujours si maladroite.

— Autrefois, aux Colombettes, vous ne dessiniez pas.

— Non, j’étais une paresseuse et une ignorante, mais l’exemple d’un certain sergent qui se mettait à tout avec un entrain infatigable, m’a éclairée sur les lacunes de mon éducation.

— Ce sergent n’avait pas de quoi se glorifier, il devait cette activité à l’exemple de son père et surtout de sa mère.

— Elle est bonne, votre mère, n’est-ce pas ? je serais bien heureuse de voir son portrait.

— Le voici, dit Henri en lui présentant un joli médaillon en or contenant une photographie.

— Oui, dit Julia avec une intonation profonde, l’intelligence brille dans ses yeux et sur son front, et la bonté est peinte dans les lignes du menton et de la bouche : Quelle est la couleur de ses cheveux ?

— Ils sont châtains, mais entremêlés de fils blancs.

Tout en parlant, Julia avait pris une feuille blanche et, en quelques coups de crayon, avait ébauché la figure de Mme Sandoz et lui avait donné une ressemblance frappante.

— Est-ce que je commets une indiscrétion ? dit-elle en interrompant son travail.

— Ma mère serait charmée de vous appeler sa fille.

— Croyez-vous qu’elle ne me trouverait pas bien imparfaite ?

— Ne me demandez pas cela, je ne serais pas un juge impartial.

— Lui a-t-on jamais parlé de moi ?

— On lui a raconté notre querelle à propos du pinson ; elle en a bien ri.

— Elle ne doit pas me tenir en haute estime. Savez-vous que dans ce moment-là, j’aurais voulu vous battre.

— Moi aussi, je vous détestais cordialement ; celui qui m’aurait dit alors… que la perspective… est-ce que j’ose continuer ?

— Vous parlez de perspective ; puisque je dessine, vous ne sortez pas du sujet.

— Ne plaisantez pas, j’ai le cÅ“ur navré à la pensée que l’on vous donnera à un autre.

— Qui est le plus à plaindre des deux ? Vous êtes un homme, vous êtes libre, vous avez une belle carrière devant vous ; mais moi, que deviendrai-je dans cette situation qui me fait horreur ?

— Ecoutez, les moments sont précieux, peut-être nous voyons-nous pour la dernière fois. On a déjà voulu se débarrasser de moi, me tuer, que sais-je ! on peut vous emmener d’un moment à l’autre ; profitons des courts instants qu’une circonstance fortuite nous accorde. Nous ne sommes plus des enfants, nous savons ce que nous faisons. Dieu nous voit, il a pitié de ceux qui attendent tout de sa miséricorde. Julia, m’aimez-vous ?

Mlle Chollet continua à crayonner d’une main fiévreuse, mais des larmes tombaient sur son album et tout son corps tremblait.

— Vous ne répondez pas ?

— Je ne peux pas parler ; qu’est ce que j’ai donc, mon Dieu, il me semble que je vais mourir.

— Vous ai-je offensée ?

— Non, ne savez-vous pas que je vous aime depuis notre rencontre aux Colombettes ; mais vous m’aviez oubliée. Je crains que vos sentiments actuels ne soient aussi fugitifs et que vous ne vous fassiez illusion sur le véritable état de votre cÅ“ur ; c’est peut-être la nouvelle qu’on allait me fiancer à Manfred qui a fait naître cette flamme éphémère.

— Les apparences sont contre moi, je l’avoue, mais il me reste un moyen de vous prouver que je suis très sérieux et très décidé. J’irai, dès ce soir, vous demander à votre mère. Me le permettez-vous ? c’est une chance que nous ne devons pas laisser échapper.

— Et vos parents ?

— Vous avez toutes les qualités qu’ils désirent trouver dans leur belle-fille, je suis sûr de leur approbation.

— Mais Manfred vous tuera.

— Ã€ la garde de Dieu, d’une façon ou de l’autre je sens que ma vie est en péril ; ce n’est pas le moment de reculer. Ce sont les violents qui obtiennent le royaume des cieux, et je veux y entrer avec vous.

Julia posa son crayon et tendit la main à Henri par-dessus son épaule sans changer d’attitude. Il la serra dans les siennes avec chaleur et la baisa tendrement.

— Je serai digne de vous, dit Julia. Maintenant il importe de finir le dessin de cette vieille église. Puisque nous sommes associés…

— Fiancés.

— Puisque nous sommes fiancés – c’est vous qui l’avez voulu – et que je suis hors d’état de tenir un crayon, vous allez prendre ma place. Nous devons emporter l’image du sanctuaire près duquel s’est accompli l’acte le plus important de notre vie. Me ferez-vous ce plaisir ?

— Sans aucun doute.

— Voulez-vous que je tienne le parasol sur votre tête ?

— Un militaire serait déshonoré si on le voyait avec un tel engin ; cela n’est permis qu’aux Japonais et aux Chinois.

— Qu’est-ce que vous faites si longtemps ? cria M. Dubois qui fumait tranquillement son cigare dans une demi-somnolence, dessinez-vous le Stockhorn de grandeur naturelle, que vous vous mettez les deux pour en faire le croquis ?

— Ils sont censés dessiner l’église, dit Mme Dubois, mais je crois qu’ils travaillent à bien d’autres plans.

— Si nous faisons des plans, nous les mettons sous votre patronage, dit Julia en les rejoignant, et sous la protection de Celui qu’on invoque depuis des siècles sous cet humble toit.

— Adopté, dit M. Dubois, pourvu qu’on procède correctement, franchement et résolument.

Le soleil était déjà caché derrière la haute et sombre muraille du Stockhorn lorsqu’ils redescendirent vers les bains, mais les Alpes de l’Oberland étaient encore dans toute leur gloire ; la pourpre du soir teignait leurs neiges éternelles et répandait sur les lointains une splendeur de coloris incomparable. Henri prit les devants, fit seller son cheval et partit au trot, pendant que le reste de la société prenait une collation et attendait la fraîcheur pour monter en voiture.

IX
L’abri blindé.

Lorsque le lieutenant Sandoz s’arrêta devant l’hôtel de Thierachern et descendit de cheval, une fenêtre s’ouvrit au premier étage et il vit apparaître la figure souriante de Mme Chollet qui lui faisait des signes d’amitié. Cette réception remplit son cÅ“ur d’une joie inattendue et déjà il considérait avec moins d’effroi les obstacles qui s’opposaient à la réalisation de ses vÅ“ux. Mais dès qu’il ouvrit la bouche pour lui présenter ses salutations, il vit le visage de cette dame s’allonger, les coins de la bouche s’abaisser, le sourire s’éteindre et l’expression du désappointement succéder à l’effusion d’une joyeuse cordialité. Il comprit qu’elle l’avait pris pour un autre.

— Madame, dit-il, sans avoir l’air de remarquer ce changement, puis-je vous demander la faveur de vous entretenir un instant ?

— Mais certainement, monsieur, prenez la peine de monter.

— Ã€ quoi dois-je le plaisir de votre visite ? dit-elle en se croisant les bras et en regardant Henri avec une expression glaciale, lorsqu’il eut pris place sur un siège.

Son attitude disait clairement : que me veut-il encore, celui-ci ?

— Vous le devinez peut-être, madame ; mais avant d’aborder ce sujet, permettez-moi de vous donner quelques renseignements sur ma personne et ma position.

— Je ne vois pas, monsieur…

— Il est inutile, je présume, de vous parler de ma famille ; vous la connaissez. J’ai vingt-trois ans, je suis ingénieur, et j’occupe une place honorable dans un grand atelier de construction dont je deviendrai plus tard l’associé. Mes parents, sans être riches, sont à l’aise, et je suis fils unique. Quant à ma moralité et à ma conduite, vous pouvez prendre des informations non seulement dans ma ville natale, mais partout où j’ai dû séjourner dans l’intérêt de mes études ; je ne crains pas une enquête, même sévère, au contraire, je la désire.

— Mais, monsieur, quel rapport ?

— Vous comprendrez tout dès que j’aurai exposé le motif qui m’amène auprès de vous : j’aime Mlle votre fille et je viens vous demander sa main.

Mme Chollet ne put s’empêcher de tressaillir à l’ouïe d’une demande aussi brusque et faite d’un ton aussi résolu. Pressentant une lutte désagréable, elle appela à son aide toute sa présence d’esprit.

— N’ai-je pas eu l’honneur de vous faire entendre qu’elle est destinée à M. Manfred Ritter et que les fiançailles auront lieu incessamment ?

— Je le sais, mais j’ai des motifs sérieux de croire que cette union n’a pas l’assentiment de Mlle Chollet.

— Voilà qui est, pour le moins, étrange. Ainsi, vous savez mieux que moi ce qui convient ou ce qui ne convient pas à ma fille ?

— Je n’ai pas cette prétention.

— Et vous vous présentez comme étant celui qui répond le mieux à tous mes désirs et qui la comblera de la plus parfaite félicité.

— Madame, daignez…

— Oh ! je vous entends, reprit-elle avec une intonation railleuse, vous vous estimez très supérieur à ce brutal de Manfred, à ce gros Bernois, qui n’a pas même étudié l’art d’enjôler les jeunes filles et de filer le parfait amour.

— Madame, je vous prie de m’écouter…

— Vous avez sans doute à Neuchâtel un paradis tout prêt pour elle et pour moi ?

— Qu’ai-je fait pour mériter ?…

— Ce que vous avez fait, vous ne le voyez pas, il faut donc que je vous le dise : vous venez troubler nos desseins ; vous apportez la perturbation dans nos arrangements, vous jetez le trouble dans une famille qui ne demande qu’une chose, c’est qu’on la laisse en paix et que chacun se mêle de ses propres affaires.

— Je vous adjure, madame, de songer à ce que vous allez faire, dit le jeune homme en se levant, vous savez très bien que votre fille éprouve la plus invincible répugnance pour son cousin, que vous serez obligée de la contraindre et que vous la plongez dans le désespoir.

— Savez-vous à qui vous parlez, monsieur Sandoz et pourriez-vous me dire qui vous a autorisé à me tenir un pareil langage ?

Henri comprit qu’il s’était laissé emporter par la violence de ses sentiments, mais il n’était plus temps de reculer, et il brûla ses vaisseaux.

— J’y suis autorisé par Mlle Julia elle-même, dit-il d’un ton grave, je parle en son nom et au mien.

— Par ma fille ? Où vous a-t-elle dit cela, où l’avez-vous vue ?

— Je l’ai rencontrée aujourd’hui à Blumenstein ; nous étions ensemble il n’y a qu’un instant.

— Ah ! un rendez-vous, dit-elle en se mordant les lèvres, voilà qui est moral pour un jeune homme modèle ? Savez-vous comment on appelle ceux qui cherchent à suborner la fiancée ou la femme d’un autre ?

— Mlle Julia ne s’attendait pas à me voir, ne l’accusez pas.

— La belle affaire si d’autres le savaient ! Cette course était donc un coup monté ?

— Non, madame ; j’ai su par hasard que cette promenade aurait lieu ; s’il y a un coupable, c’est moi.

— Monsieur, brisons là, j’en ai assez entendu, dit-elle froidement en se levant à son tour et en montrant la porte.

— Un seul mot, et je me retire. Si Mlle Julia résiste et s’oppose à ce mariage, que prétendez-vous faire ?

— Je n’ai pas à vous répondre, ma fille comprendra son devoir, je n’ai aucun doute à cet égard.

— Cependant, madame, si nous étions engagés…

— Engagés,… que voulez-vous dire ? cela ne se peut pas ; jamais ma fille, malgré toutes les obsessions, ne consentirait à commettre un acte aussi déloyal… elle sait que ma parole est donnée à Manfred Ritter, ma parole la plus sacrée, entendez-vous ?

— Nous sommes fiancés depuis quelques heures.

Mme Chollet devint blême et chancela comme si ses genoux allaient fléchir.

— Je ne vous crois pas, dit-elle d’une voix altérée, c’est un piège grossier ; laissez-moi, monsieur, et, si vous avez une étincelle d’honneur, abandonnez une entreprise qui n’aura jamais mon assentiment.

Le pauvre Henri, battu sur toute la ligne, cherchait à se ménager une retraite honorable, mais il était écrit qu’il aurait à subir tous les genres d’amertume. Au moment où, le cœur déchiré et les larmes dans les yeux, il ouvrait la porte pour sortir, il se trouva face à face avec le grand Manfred, qui faisait sonner dans le corridor son sabre d’acier et les éperons de ses bottes.

— Tiens, tiens, dit-il en tordant ses moustaches, le génie et l’artillerie chez la tante Chollet ; est-il question de prendre une place forte ?

— Pas tout à fait, dit Mme Chollet en ricanant, il s’agit d’enlever une jeune fille à son fiancé.

— Oh ! oh ! fit Manfred, rien que cela ! ces messieurs du génie croient tout possible ; bonne chance, monsieur Sandoz, bien du succès !

Pour ne pas éclater et pour éviter une querelle, Henri dut faire un effort surhumain ; il regarda son rival si fièrement qu’il le força à baisser les yeux, puis descendant l’escalier, il sortit de la maison sans trop savoir où il allait.

Les voiles du soir s’abaissaient lentement sur la terre qui se couvrait de tons bleuâtres ; seules les grandes cimes gardaient encore les dernières rougeurs de l’Alpenglühn et semblaient protester contre l’envahissement de la nuit. Une paix profonde régnait sur la contrée et faisait contraste avec l’agitation et les bruits du jour. Mais cette scène paisible, ce lointain grandiose oppressaient le cÅ“ur du jeune officier, il ne pouvait plus goûter ces beautés qui naguères le transportaient d’admiration, et se sentait plutôt prêt à les maudire.

Il marchait au hasard comme un homme qui a tout perdu et qui ne sait que devenir, lorsqu’une main s’appuya sur son épaule ; c’était M. Dubois.

— Où allez-vous comme cela ? lui dit-il.

— Je n’en sais rien, je voudrais mourir.

— La belle avance et quelle satisfaction pour vos parents. Attendez au moins que votre père soit ici pour lui jouer ce tour. C’était bien la peine d’échapper aux coups de bâton qui vous ont mis la tête en capilotade. Pour vous dire vrai, je m’attendais à cet échec, et vous-même, vous n’aviez qu’une médiocre confiance dans le résultat de cette tentative. Pourquoi donc tant de trouble puisque c’était prévu ?

— C’est ce Manfred, qui m’a nargué, qui m’a insulté…

— Comment, il était là ?

— Oui, il a eu le plaisir d’assister à ma défaite ; on me mettait à la porte au moment où il faisait une entrée triomphale.

— Allons, mon ami, il faut avoir du caractère et ne pas se laisser démonter, ajouta M. Dubois en passant son bras sous celui de l’officier ; venez nous raconter votre entrevue et laissez le reste à la bonne Providence. Julia vous aime, elle vous est dévouée et vous sera fidèle ; montrez-vous digne d’elle et soutenez son courage au lieu de l’amollir.

Par les belles soirées d’été, les habitants de l’Oberland ont l’habitude de s’asseoir devant leurs demeures pour s’entretenir des affaires du jour et chanter en chÅ“ur de douces mélodies qui semblent être la voix des champs, des lacs et des montagnes, tant elles s’adaptent au milieu dans lequel on les entend. Ainsi chantaient les jeunes gens du village, tandis que le lieutenant Sandoz descendait au pas de son cheval la rampe qui s’incline vers l’Allmend, et ces harmonies pénétraient doucement son cÅ“ur ranimé par une dernière entrevue avec celle qu’il aimait. Du côté du camp on entendait les sons vibrants des trompettes ; c’étaient les corps de musique de tous les bataillons, des compagnies de carabiniers et de l’artillerie, réunis en une seule troupe pour jouer une dernière fois la retraite fédérale avant de prendre congé de l’école de Thoune. Lorsque les cuivres se taisaient, soixante tambours reprenaient la marche avec un entrain tout guerrier. Çà et là des cris de joie éclataient dans la campagne, et des feux allumés par les pâtres brillaient sur les penchants des monts.

Notre ami, abandonnant les rênes sur le cou de son cheval, se laissait gagner par les charmes de cette soirée, lorsque soudain à quelques pas devant lui un cavalier lui barra le chemin en se mettant en travers. Il était arrivé à un contour voisin de la forêt du Kandergrien.

— Halte ! lui cria-t-on, j’ai deux mots à vous dire.

— Qui êtes-vous, que voulez-vous ? répondit-il.

— Vous plairait-il de profiter de ce reste de jour pour causer un peu dans le bois ?

— Si vous avez à causer, parlez donc.

— Faudra-t-il que je vous fende la tête sur votre cheval ?

Et le cavalier s’avança le sabre au poing.

— Vous ne voulez pas m’assommer comme l’autre dimanche, Manfred Ritter ? je vous en remercie, mais si vous faites un pas de plus, tant pis pour votre tête ; je vous tiens au bout de mon revolver.

— Ah ! Donnerwetter ! murmura Manfred, baissez ce pistelet et prenez le bancal ; je veux vous apprendre à courir sur mes brisées et à me voler ma fiancée ! chenapan que vous êtes !

Avec sa force peu commune et une longue habitude de la salle d’armes, le cousin Manfred espérait venir facilement à bout d’Henri Sandoz, moins expérimenté dans ces exercices et affaibli par plusieurs jours de maladie.

— Est-ce un duel que vous me proposez ?

— Pardié ? allons, pied à terre et… en garde !

— Je ne me bats pas.

— Du Kerl ! tu ne veux pas te battre ? je te flanquerai des soufflets.

— Sous-lieutenant Ritter, je vous avertis qu’avant de m’avoir touché vous aurez une balle à travers la poitrine.

— Tu es donc un lâche ! Demain, en présence des officiers, je te traiterai comme tu le mérites, je te cracherai au visage et je te ferai connaître dans tous les journaux.

— Je ne suis pas un lâche, mais j’ai juré de ne jamais me battre en duel. Pourtant, j’accepte ton défi et je vais te proposer un moyen que tu ne peux refuser sous peine d’être toi-même un lâche et un coquin.

— Voyons le moyen.

— Tu sais qu’on doit canonner demain le réduit blindé que nous avons construit près des buttes. Jouons croix ou face à qui des deux le sort commandera de rester dans ce réduit pendant la canonnade.

— Il est propre, ton moyen ; une palissade de rails que j’enfoncerais d’un coup de pied.

— C’est à prendre ou à laisser, si tu n’acceptes pas, je te brûle la cervelle.

Henri Sandoz parlait d’un tel ton que Manfred eut peur.

Ils mirent pied à terre sans quitter leurs armes qu’ils tenaient à la main. Un paysan passait ; il fut chargé de jeter une pièce de cinq francs sur la route et de l’éclairer à l’aide d’une allumette, pendant que les adversaires venaient l’un après l’autre constater le résultat.

— Face pour moi, exclama Manfred.

— Ã€ mon tour, dit Sandoz.

— Croix, hurla Manfred ; tu l’as voulu, c’est ton affaire. J’aurai la joie de te mettre en morceaux demain soir. Vais-je les aimer, nos canons, quand ils t’auront écrasé comme un ver dans cette taupinière ! À présent, je ne te crains plus. Lebet wohl, hourrah !

Et piquant des deux, il disparut au galop.

Le lendemain, dans l’après-midi, Manfred ayant obtenu un congé de deux heures, partit pour Thierachern à franc étrier. Il trouva Julia étendue sur son canapé, souffrant d’une migraine intense. Elle ne se retourna pas pour le regarder et lui fit signe de la main qu’elle ne pouvait lui répondre.

Il se promenait dans la chambre d’un air vainqueur faisant craquer le parquet et sonner les molettes de ses éperons, sans égard pour la chère malade qui cherchait un peu de repos et ne savait où se réfugier.

— Que fais-tu là, Manfred ? dit Mme Chollet en accourant hors d’haleine ; j’étais allée porter une lettre à la poste quand on m’a dit que tu venais d’arriver.

— Je viens vous inviter pour le tir de nuit, qui sera superbe. Il y aura un monde fou ; des centaines de personnes arrivent à chaque instant par le chemin de fer et les bateaux à vapeur.

— Non, Manfred, je te remercie ; tu es bien aimable de pousser la complaisance jusqu’à te déranger pour nous. J’espère que Julia t’a exprimé sa reconnaissance comme elle le doit.

— Vous pouvez venir en voiture ; je mettrai quelqu’un de planton pour vous réserver de bonnes places ; elles seront recherchées. Vous n’avez jamais vu un spectacle pareil ; je ne veux pas vous le décrire pour vous en laisser la surprise ; c’est le triomphe de l’artillerie, qui est la première de toutes les armes.

— Je le crois, Manfred, mais on dit que d’ici on peut voir parfaitement ; j’ai d’excellentes jumelles et je dois t’avouer, entre nous, que les coups de canon me font une peur horrible ; je suis si nerveuse. Quand vous tiriez sur l’Allmend comme sur un champ de bataille, je ne pouvais supporter ce roulement épouvantable et j’étais obligée de me boucher les oreilles.

— Comment, vous n’aimez pas les coups de canon ? il n’y a pas de plus agréable musique. Enfin, faites comme vous l’entendrez, je n’insiste pas. Ainsi, belle cousine, vous n’aurez pas un petit mot d’amitié pour moi ? Ah ! pardon, j’oubliais l’essentiel ; ce qui donnera au tir de ce soir un intérêt tout à fait dramatique, c’est un pari dont on ne manquera pas de parler.

— Quel pari ? dit Mme Chollet.

— Un pari à la suite duquel un officier du génie est tenu de rester dans un abri blindé pendant que nous le canonnerons.

— Quelle horreur ! s’écria Mme Chollet.

— Permettez, il est entouré de rails de chemin de fer ; c’est passablement fort.

— Et vous tirerez avec des boulets ?

— Parbleu, nous tâcherons de démolir cette cage.

— Et quel est l’officier ? dit Julia en lui jetant un regard qui le cloua sur sa chaise.

— C’est ce petit Sandoz, de Neuchâtel, vous savez…

Julia se leva lentement, prit ses gants qui étaient sur une table, s’approcha de Manfred et lui en frappa le visage à deux reprises.

— Tiens, dit-elle, plutôt que de t’appartenir je préfère me tuer.

Et elle tomba inanimée sur le plancher.

Manfred était parti, la nuit approchait et Julia n’avait pas encore repris connaissance. Sa mère, épouvantée, avait fait chercher Mme Dubois et la suppliait de lui venir en aide. Il lui fallut raconter ce qui avait causé cet accident.

— Quelle infamie ! s’écria la brave montagnarde ; je vais prévenir mon mari, il faut empêcher un tel forfait. Comment, ce cher enfant servirait de but à leurs canons ! On verra bien.

Elle ne fit qu’un saut jusqu’à l’écurie de l’hôtel, donna l’ordre de seller un cheval, courut à la maison, raconta à son mari ce qui se passait, et revint en hâte auprès de la malade qui ne donnait aucun signe de vie. M. Dubois monta à cheval et galopa vers Thoune avec l’intention de s’adresser directement au colonel de Salis, le commandant en chef de l’école.

Arriverait-il à temps ?

Cependant, bien avant que la nuit fût tombée, la colline de Thierachern se couvrait de curieux les yeux fixés vers l’Allmend, où l’on voyait s’amasser une foule immense. Les pensionnaires de l’hôtel se groupaient sur la galerie pour ne pas s’exposer au serein qui tombe de bonne heure dans le voisinage des montagnes. Chacun était dans l’attente.

Tout à coup une colonne de fumée jaillit de terre et lance en l’air, comme d’un cratère de volcan, toute sorte de débris. Une détonation profonde fait trembler le sol et retentit au loin. Elle est suivie d’une seconde, puis d’une troisième encore plus formidables. Ce sont des fourneaux de mine et des fougasses destinés à donner une idée du pouvoir de la poudre. Des gerbes de fusées partent de divers côtés et retombent en étoiles colorées ; du milieu de ces fusées, une plus étincelante que les autres s’élève à une hauteur énorme et laisse suspendue en l’air une étoile, un vrai fanal, qui éclaire toute la contrée. L’effet de ce luminaire inattendu est féerique ; à l’instant même une bombe part, s’élève en décrivant une courbe et retombe un moment après à quelques pas de la baraque vouée au feu. Les bombes se succèdent, puis les boulets rouges, parfaitement visibles pendant tout leur trajet en ligne droite ; enfin les raquettes ou les fusées à la congrève, entrent en jeu, elles sillonnent la plaine en ondoyant comme des serpents de flammes, font entendre un sifflement terrible et laissent éclater avec un bruit sec l’obus qu’elles ont transporté. Ce spectacle est magique, les yeux ne peuvent s’en détacher. Lorsqu’un projectile atteint le but, une clameur se fait entendre, malgré la distance, et annonce l’intérêt que la foule des spectateurs apporte à ces exercices.

Une clameur plus forte que toutes les autres monte de l’Allmend, un boulet rouge a mis le feu à la baraque qui est bientôt tout en flammes, et la lueur de cet incendie se joint à celle de la grande fusée qui reste suspendue dans le ciel comme un soleil.

C’est le signal d’une canonnade plus rapide que la première et qui éclate d’un autre côté ; les explosions, dures à l’oreille, sont suivies d’un rugissement et d’un fracas étranges. Ce sont les boulets rayés qui traversent l’air en hurlant et qui frappent le blindage de fer de l’abri.

Jusqu’alors les détonations de l’artillerie n’ont pu tirer Julia de l’espèce de léthargie où elle est plongée, mais dès que les projectiles atteignent le rempart de fer derrière lequel doit être son ami, elle s’éveille comme par une secousse électrique, regarde autour d’elle, reconnaît Mme Dubois, lui fait signe d’approcher et lui dit à l’oreille :

— C’est maintenant, n’est-ce pas ?

— Quoi ?

— L’exécution.

— Que voulez-vous dire, ma chérie ?

— L’exécution de mon beau fiancé.

— Elle n’aura pas lieu, mon mari est allé à Thoune demander au colonel de Salis de l’empêcher.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûre.

— Comment pourrai-je remercier M. Dubois ? C’est égal, je veux aller voir cela ; je veux assister à son supplice.

La pauvre Julia avait le délire. Elle se leva, s’habilla, se dirigea vers la galerie, se plaça au premier rang et regarda en silence.

Après un premier ouragan de fer sur l’ouvrage de défense, il y eut un repos de quelques minutes, à la suite duquel la canonnade recommença de plus belle.

— J’ai la tête brisée, dit l’une des dames, jamais je n’ai entendu un tel vacarme.

— Pour ceux qui sont tout près c’est encore bien autre chose. On dit cependant que messieurs les officiers donnent un souper dans l’abri sur lequel on tire.

— Faut-il être fou pour commettre une telle imprudence et jouer sa vie !

— Les jeunes gens d’aujourd’hui ne savent faire que des sottises, dit une bonne vieille en branlant la tête ; de mon temps ils avaient un peu plus d’esprit.

— N’auront-ils pas bientôt fini ? l’incendie a tout consumé, reprit la première.

— C’était fort beau, il faut en convenir, dit un monsieur qui avait suivi toute la scène avec sa lunette de nuit ; il ne manque plus maintenant qu’un feu d’artifice pour le bouquet final.

Une gerbe de fusées prenant leur vol dans toutes les directions jetèrent encore une lueur éblouissante au moment où l’on tirait les derniers coups de canon, puis les ténèbres s’étendirent sur la plaine et de longs cris de joie annoncèrent que tout était terminé.

— Ã€ la bonne heure, reprit-il en repoussant les tuyaux de sa lunette avec la paume de la main, maintenant je suis satisfait et je puis aller souper.

D’une voix douce et triste Julia chantait :

 

Pour une jeune fiancée

Préparez la robe de deuil ;

Tout est fini, nuit étoilée

Porte ma dernière pensée,

À celui que j’adore et qu’on couche au cercueil.

 

— Mon Dieu, que j’ai froid ! ajouta-t-elle ; qui donc me soutiendra pour aller jusqu’à mon lit ?

— Votre maman et moi, lui dit Mme Dubois, nous sommes ici ; appuyez-vous sur nous.

Elles l’emmenèrent dans sa chambre, mais tout en marchant la jeune fille répétait :

 

Tout est fini, nuit étoilée

Préparez la robe de deuil.

X
Les arrêts.

Lettre du Dr Sandoz à sa femme.

Thoune, juillet 18..

Ma chère Louise,

Il est cinq heures du matin ; tout est déjà en mouvement dans la ville de Thoune, les tambours battent la diane, les trompettes sonnent de tous les côtés ; c’est aujourd’hui qu’a lieu le licenciement de la troupe. Je t’écris de la chambre d’Henri, qui dort encore ou fait semblant de dormir ; il n’est pas malade, mais il en a fait de belles.

Je pensais arriver à Thoune l’avant-veille de la clôture de l’école militaire, pour voir les manÅ“uvres, au moins pendant une journée ; mais en passant par Berne je fus retenu par mon compère Demme pour assister à une opération chirurgicale ; il s’agissait de la ligature de l’artère linguale sur un individu atteint d’une affection cancéreuse. Tu comprends qu’il n’y avait pas à hésiter.

Je passe sous silence ces exercices où Demme excelle, pour arriver à d’autres qui nous touchent de plus près. En prenant le train pour Thoune, je fus surpris de l’affluence des voyageurs ; les wagons étaient remplis, et moi qui aime à avoir mes coudées franches, quand je m’accorde une petite excursion, je dus me contenter de la place congrue. On me dit que cette multitude accourait à Thoune pour assister au tir de nuit ; on devait faire l’essai du pouvoir de l’artillerie rayée sur les retranchements doublés de fer, dont Henri nous a parlé dans ses lettres, et l’on ajoutait que les officiers du génie étaient si sûrs de la résistance de cette construction, qu’ils y donnaient un grand banquet pour narguer les boulets et les artilleurs.

Tu peux te figurer ma contenance pendant qu’on tenait autour de moi de tels propos ; j’étais sur des charbons ardents en songeant qu’Henri pouvait être engagé dans une aventure aussi folle. Le train me semblait ramper et s’éterniser sur ses rails ; j’aurais voulu voler comme l’oiseau pour m’emparer de mon fils et le retenir auprès de moi. Enfin on arrive à Thoune. Hors de moi d’impatience, je cours à son logis ; personne ! je cours à sa pension ; on ne l’avait pas vu depuis le dîner. Je rencontre un de ses camarades, que je distingue à son uniforme.

— Connaissez-vous le sous-lieutenant Sandoz ?

— Parfaitement.

— Où croyez-vous que je puisse le trouver ?

— Ma foi, je l’ignore ; chacun fait ses préparatifs de départ, on met en ordre son coffre, on paye ses dettes, dit-il en riant.

— Soupera-t-il à sa pension ?

— Ce n’est pas probable, nous avons une réunion pour prendre congé de nos chefs.

— Dans la redoute blindée ? demandai-je en hésitant.

— Non, c’est une mauvaise plaisanterie répandue dans le public pour attirer les badauds.

— En vérité ? dis-je en poussant un soupir de soulagement ; vous me rendez la vie, le sous-lieutenant Sandoz est mon fils.

— Je comprends votre inquiétude, et comme je suis libre jusqu’au tir de nuit, qui commencera dans deux heures, je vous accompagnerai sur l’Allmend où nous trouverons infailliblement celui que vous cherchez.

J’accepte avec reconnaissance, et nous voilà cheminant et causant ensemble comme deux amis ; mais, au contour d’une rue, je me trouve face à face avec le conseiller Trog, ancien pharmacien, avec qui j’ai fait maintes excursions botaniques dans les réunions de la Société helvétique des sciences naturelles. C’est un beau vieillard, de grande taille, aussi respectable que savant ; il étudie les champignons de la Suisse et a publié un ouvrage orné de planches coloriées qui font l’admiration des amateurs.

— Vous, ici, me dit-il en me prenant les deux mains ; vous ne m’échapperez pas, venez voir ma collection, venez voir mon jardin, mes plantes des Alpes ; vous logez chez moi, c’est entendu.

— Impossible, je viens voir mon fils que je n’ai pas embrassé depuis six semaines.

— Je le connais, c’est un gentil garçon et qui mord à la botanique. Venez chez moi un instant, je viens de recevoir un ballot de plantes de l’Engadine magnifiquement conservées.

— J’irai demain, lui dis-je ; je passerai avec vous toute la journée.

— Hélas ! demain, je pars pour les bains.

Tu vois que je ne pouvais manquer cette visite, qui fut très agréable et surtout très instructive, mais je m’y attardai ; c’est ce que me fit remarquer le lieutenant Burnand, qui ne m’avait pas quitté et qui paraissait inquiet. Nous étions en route pour l’Allmend et nous allions d’un bon pas, lorsque je faillis être renversé par un cheval lancé à fond de train, qui galopait vers le camp. Au cri que je poussai, le cavalier se retourna, et arrêta son cheval. C’était une vieille connaissance des montagnes, Ed. Dubois du Locle, mais sans chapeau, les cheveux en désordre, le visage effaré, il me regardait sans articuler une parole.

— Où allez-vous comme cela ? lui criai-je.

— C’est Dieu qui vous envoie, me dit-il tout haletant ; venez, il n’y a pas un instant à perdre.

— Qu’est-il arrivé ? qu’y a-t-il ?

— Il s’agit de votre fils ; il faut le sauver s’il en est temps, montez en croupe, le cheval est assez fort.

— Mais parlez donc, je veux savoir…

— Vous saurez plus tard, je n’ai pas le temps, montez en croupe, vous dis-je.

Sa voix avait une telle autorité et sur sa figure se lisait une telle angoisse que je fis sans objection ce qu’il me disait, malgré la difficulté d’un tel mode de transport. Tu sais que je n’ai jamais été qu’un cavalier très médiocre.

— Entendez-vous, me dit-il, n’est-ce pas le canon ?

— Oui, le tir de nuit commence, je vois une bombe qui vole en l’air ; si ce cheval allait moins vite, et ne me faisait pas bondir comme une sauterelle, je verrais mieux, mais je puis à peine me tenir. Savez-vous que c’est très beau, les bombes !

Au lieu de modérer le galop de sa monture, il l’excita à grands coups de talon.

— Gare, criait-il aux gens qui couvraient la route, gare, rangez-vous.

Je ne savais que penser de cette course affolée dont le but m’était inconnu. Bientôt, cependant, la foule devenant plus compacte, il fallut marcher au pas, puis s’arrêter. Mon compagnon descendit et se fraya un passage jusqu’à un groupe d’officiers qu’on distinguait à la lueur d’une fusée à parachute qui éclairait mieux que la lune tout le paysage environnant.

— Le colonel de Salis est là-bas, me dit-il, il faut le rejoindre avant qu’on ouvre le feu sur l’abri blindé.

Je me moque du colonel de Salis, je suis venu voir le tir de nuit et non me promener à travers ce tas de gens comme si je cherchais la plus grosse tête ; laissez-moi donc tranquille, ceci passe la plaisanterie.

Ses yeux s’ouvrirent démesurément. D’une voix étranglée il me cria :

— Il y a quelqu’un dans l’abri, ce serait un meurtre, le colonel ne le sait pas.

— Qui pourrait être assez insensé ?

— Votre fils, docteur Sandoz, votre fils !

— Au secours, m’écriai-je, en sautant à terre, mon enfant, mon enfant !

Et je courus vers le lieu où se tenait le colonel, entouré de son état-major. Je ne sais comment je parvins à l’atteindre, tant la multitude était serrée, mais je perdis bien du temps. Déjà la canonnade avait commencé, chaque coup retentissait dans ma tête et dans mon cÅ“ur ; quelle souffrance horrible ! Je ne réfléchissais pas, je ne pensais pas, je n’avais qu’une idée, mon fils exposé aux boulets ; pourquoi ! je ne me le demandais pas ; je le savais en danger, mon esprit n’allait pas plus loin.

— Colonel de Salis, criai-je dès que je fus à portée de la voix, faites cesser le feu, au nom de Dieu, faites cesser le feu !

— Qui m’appelle ? dit le colonel en se retournant.

— Quelqu’un est enfermé dans l’abri, ne commettez pas un meurtre, faites cesser le feu.

— Etes-vous sûr de ce que vous dites ?

— C’est mon fils, colonel, entendez-vous, mon fils ! faites cesser le feu.

Le colonel envoya un adjudant auprès des canons, qui devinrent muets, et partit au trot du côté des cibles où flambait une baraque allumée par l’artillerie. M. Dubois m’avait rejoint, son cheval était resté dans la cohue. Nous courons de toutes nos forces et nous arrivons au moment où le colonel et quelques officiers montés entraient dans le réduit par derrière.

Comment te dire ce que je ressentis en voyant mon garçon tranquillement assis sur un gabion et écrivant sur ses genoux à la clarté d’une bougie fichée dans une bouteille.

— Malheureux, m’écriai-je en lui sautant au cou, que fais-tu là ? tu veux donc mourir !

— Je t’expliquerai tout, me dit-il d’une voix émue en m’embrassant ; au surplus, je t’écrivais.

— La belle précaution ! une lettre, sans toi, que veux-tu que j’en fasse ? Viens, sors d’ici, maudit soit celui qui t’y a fait entrer !

— Hâtez-vous, messieurs, dit le colonel, le tir ne peut être interrompu plus longtemps ; à demain les explications ; jusqu’alors, lieutenant Sandoz, vous resterez consigné dans votre chambre ; je vous donne provisoirement les arrêts.

— Ã€ la bonne heure, grommela M. Dubois, de cette façon il ne pourra plus se faire massacrer par…

— De qui parlez-vous ? dit le colonel en se tournant brusquement vers mon compagnon.

— Je parle de… tenez, colonel, ne me faites pas parler… le sang me monte à la tête… Vous ne savez pas quelles canailles il y a dans le monde ?

— Laissons les canailles dans les mains de Celui qui les connaît et qui réglera leurs comptes. Pour nous, allons-nous-en. Messieurs, je vous salue.

Et il piqua des deux.

Tout cela n’avait pris que quelques minutes ; à peine étions-nous rentrés parmi les spectateurs que le tir recommença de plus belle, aux applaudissements de la foule. Quant à moi, j’en avais assez ; j’étais harassé de fatigue et brisé par l’émotion. Je tenais le bras d’Henri serré contre ma poitrine, mais c’était tout ce que je pouvais faire ; je pouvais à peine me soutenir. Il fallut cependant aider l’ami Dubois à retrouver son cheval, dont un brave garçon de Thierachern avait pris soin ; mais à peine sa monture lui était-elle rendue, qu’il se mit en selle et ramassa ses brides.

— Que faites-vous ? lui dis-je.

— Eh ! parbleu, je vais rejoindre ma femme, je l’ai laissée dans un bel état.

— Expliquez-vous, ne parlez pas par énigmes.

— C’est par elle que j’ai su ce qui se passait ; je suis parti sans balancer, vous avez vu qu’il n’y avait pas une minute à perdre.

— Merci, cher ami, c’est entre nous à la vie et à la mort. Mais comment Mme Dubois savait-elle…?

— Ma foi, vous m’en demandez trop. Nous le saurons plus tard, tout finira par s’expliquer. Adieu, jeune homme, ne faites plus de sottises, n’oubliez pas qu’on vous aime.

— Je n’ai rien oublié, dit Henri en lui serrant la main, mais j’ai été provoqué hier soir, à mon retour, par Manfred Ritter et la fortune m’a trahi.

— Ah ! le gueux ! ah ! le gueux ! j’aurais dû le dénoncer au colonel.

— Non, calmez-vous et prenez ma casquette, il ne faut pas chevaucher tête nue pendant la nuit.

— Tiens, dit Dubois, je ne m’en étais pas aperçu.

Je lui donnai ma calotte de velours, que j’ai toujours dans la poche de mon paletot, et il partit.

Il me restait à trouver un gîte et un souper ; ce n’était pas chose facile, les hôtels étaient remplis d’étrangers et de militaires. Nos recherches demeurant infructueuses, je profitai de la seule ressource qui me fut offerte et qu’Henri m’avait proposée dès le commencement, je me couchai dans le lit de Burnand, son compagnon de chambre, et je dois ajouter que je me couchai sans souper. Henri voulut aller acheter des vivres, mais j’avais une si grande frayeur de me séparer de lui que je m’y opposai.

Quelle nuit nous avons passée ! Il eut le loisir de me raconter toute son histoire ; c’est un vrai roman, dont le début remonte à notre excursion dans la Gruyère, il y a huit ou neuf ans. Je ne me doutais pas alors que ces enfantillages nous conduiraient dans un tel pétrin ! Voilà les enfants ! Vous ne pouvez jamais calculer les conséquences de leurs actes. Au moment où vous croyez les tenir dans votre main, ils vous échappent ; bonsoir, courez après.

Il a rencontré ici cette jeune Chollet, avec qui il faillit se battre aux Colombettes, et qu’il avait l’air de détester ; il en est éperdument épris.

N’est-ce pas inconcevable ? quelle singulière chose que la destinée ! Il partait pour Thoune, ne songeant à rien d’autre qu’à bien faire son service et à gagner de l’avancement, et il y trouve une femme ; car ils sont fiancés, il faut bien que tu le saches.

Et nous, qui lui préparions un si joli mariage à Neuchâtel, avec la fille de mon ami Vaucher ! Enfin, c’est son affaire, mais nos plans sont à vau-l’eau ; les parents proposent et leurs fils disposent. Il faudra que la pauvre Constance s’en console. Au premier moment, cette nouvelle m’a été excessivement désagréable ; dès lors, j’en ai pris mon parti. Je préfère avoir mon fils vivant, marié selon son cÅ“ur, que de le sentir malheureux, désespéré, parce qu’on aurait contrarié son amour. Depuis que je l’ai vu à deux doigts de la mort, j’ai fait des réflexions sérieuses qui m’ont débarrassé de bien des préjugés et de cette étroitesse d’esprit que l’on gagne dans les coteries des petites villes.

Du reste, Henri aura fort à faire pour réaliser ses plans ; il a un rival qui a toutes les sympathies de Mme Chollet et d’une vieille tante qui promet de leur laisser un million si la noce se fait cette année. Autorisé par la jeune fille, qui paraît l’aimer véritablement, Henri a présenté sa demande dans les règles à la mère, qui l’a éconduit, comme s’il ne valait pas tous les Chollet et tous les Ritter de la Confédération suisse. Car le rival préféré est ce fameux Manfred Ritter, dont je t’ai raconté les prouesses dans la Gruyère, et qui a été si bien rossé par le forgeron de Vuadens. Ce cousin Manfred a d’abord voulu se débarrasser de notre fils en l’assommant ou en le faisant assommer un soir au coin d’un bois, – l’histoire n’est pas encore tirée au clair, – puis l’a provoqué en duel. C’est alors que notre pauvre garçon, aveuglé par la colère ou confiant dans son étoile, a proposé à Ritter de tirer au sort à qui irait s’enfermer derrière les rails du retranchement pendant la canonnade. Le sort l’ayant condamné, Henri a cru devoir tenir sa parole, comme un écervelé qu’il est, exposant sa vie sans songer à ses parents, à son avenir, à nos vieux jours.

Je ne lui ai pas fait de reproches et je n’ai pas besoin de te recommander la prudence à cet égard ; il est assez affligé de toutes manières ; il est surtout humilié d’être mis aux arrêts, lui qui n’a pas subi une seule punition jusqu’à présent. Il m’a demandé de ne pas retourner à Neuchâtel lorsqu’il sera libre et de passer quelque temps avec moi dans l’Oberland. Peut-être espère-t-il revoir Mlle Chollet ; les amoureux ne peuvent vivre séparés ; en tout cas, je te prie de lui envoyer des habits pour le moment où il quittera son uniforme. Tu sais mieux que moi ce qui lui convient, ainsi je ne t’en donne pas le détail ; lui-même en serait incapable, il est trop absorbé.

Ne parle à personne de ce que je viens de te communiquer ; ce serait déchaîner gratuitement toutes les langues, qui vivent de commérages, et qui seraient trop heureuses de nous malmener. Au revoir, à bientôt, ton affectionné,

J. -J. Sandoz, doct. méd.

XI
Les déceptions du Dr Sandoz.

Meyringen, août 18..

Ma chère Louise,

Nous voici à Meyringen, installés dans une maison de paysan qui est à la fois un moulin, une boulangerie et une pension d’été. Les commensaux de céans sont pour la plupart des peintres, qui travaillent toute la journée dans les environs ; les uns étudient le paysage, d’autres le genre ; ce ne sont pas les motifs qui manquent dans cette contrée ; tout est intéressant, le moindre chalet est pittoresque, le verger le plus abandonné est amusant, les jolis minois abondent. Aussi, nos artistes profitent-ils de leur temps sans trêve ni repos. Nous pouvons diriger nos excursions de tous les côtés, sur le Hasliberg, pour admirer les Wetterhörner dans toute leur beauté ; à Rosenlaui, où j’irai rafraîchir d’anciens souvenirs ; dans la vallée de Gadmen et le long de la route du Grimsel. Tu vois que notre quartier général est bien choisi ; notre logement est convenable, la table excellente et la société animée et agréable.

Henri est aussi bien que le lui permettent ses contrariétés ; il faut avouer que le pauvre garçon en a eu de tous les genres. À sa place, je serais découragé et je renoncerais à des chimères. Pourquoi faut-il que les jeunes gens soient amoureux ? La belle nécessité ! Ils seraient si heureux sans cela. Ils n’ont pas de repos jusqu’à ce qu’ils aient mordu à cette amorce, et puis ils ne font plus que geindre et soupirer.

Si les Chollet et les Ritter avaient été disposés à l’égard de notre fils comme ses chefs militaires, nous serions les gens les plus joyeux du monde, et malgré mes cinquante-six ans, je serais tout prêt à danser à la noce et à faire mille fredaines ; la punition que je redoutais n’a pas été prononcée et son avancement ne sera pas compromis. On a mis sa faute sur le compte de son zèle pour l’arme qu’il représente ; on n’a voulu voir que la rivalité entre le génie et l’artillerie, et comme l’enthousiasme, par le temps qui court, n’est pas chose vulgaire, on n’a pas voulu le refroidir en montrant de la sévérité. « Une autre fois, lui a dit le colonel de Salis, n’exposez plus votre vie pour faire des expériences dangereuses, ou pour satisfaire un vain amour-propre, votre vie appartient au pays, à notre patrie bien-aimée, qui a besoin de bons citoyens, de bons soldats, et de bons officiers ! Â»

En revanche, Mme Chollet m’a traité comme un cosaque. Vaincu par les sollicitations de mon amoureux, et désirant remercier les Dubois qui ont montré un si complet dévouement, j’étais parti seul pour Thierachern, où ils passent l’été dans un petit cottage parfaitement organisé, avec jardin, dans un site magnifique. C’était une belle journée d’été ; après les agitations que je venais de traverser, le calme de la campagne me faisait du bien ; je marchais allègrement entre les champs de blé que l’on commence à faucher, et, sans la préoccupation que me donne le chagrin de notre pauvre fils, j’aurais été parfaitement heureux. J’ai même eu la chance de cueillir dans le bois qu’ils appellent Kandergrien, des plantes rares qui figureront honorablement dans mon herbier. Midi sonnait quand j’arrivai chez nos amis, et les cloches se répondaient d’un village à l’autre. On m’accueillit à bras ouverts.

— Nous dînons à une heure, me dit Mme Dubois, voulez-vous venir avec moi à l’hôtel voir Mlle Chollet ? elle est bien malade. C’est à deux pas.

— Permettez, lui dis-je, est-ce comme médecin, comme ancienne connaissance, ou en qualité de… ?

Je trouvais la démarche délicate et compromettante.

— En qualité de tout ce que vous voudrez, reprit-elle ; quand vous l’aurez vue, vous en aurez pitié.

— Je le veux bien ; mais si la mère a déjà fait chercher un médecin ?

— Nous attendons justement le docteur Jaggi, d’Uebischy ; il dînera avec nous après avoir fait sa visite à l’hôtel. Dans l’état où est Julia, une consultation ne sera pas de trop.

Le docteur arriva bientôt ; c’est un grand et robuste gaillard, d’une trentaine d’années, à visage coloré encadré d’une épaisse barbe blonde ; il parle suffisamment le français et ne paraît pas habitué à perdre son temps en vains compliments. Nous tombâmes d’accord qu’il ferait sa visite seul, et que, selon l’état de la malade, il demanderait une consultation.

Pendant son absence, qui ne fut pas longue, Mme Dubois était comme une âme en peine et ne pouvait tenir en place.

— Mon Dieu, ce docteur ne viendra-t-il donc pas, disait-elle ; ne trouvez-vous pas qu’il met beaucoup de temps pour faire sa visite ? Je suis si impatiente de savoir votre opinion sur notre malade…

Lorsqu’il rentra, M. Jaggi avait la mine toute bouleversée.

— Venez, me dit-il, je ne sais ce qu’elle a ; je crois reconnaître des symptômes de fièvre typhoïde, mais je puis me tromper. Avez-vous un thermomètre ?

J’avais justement mon excellent petit thermomètre de Geissler, dont je me sers, dans mes excursions, pour mesurer la température des sources.

— Allons, lui dis-je, nous verrons bien.

— Savez-vous, me dit-il quand nous fûmes seuls, elle est peut-être folle ? Ce serait, ma foi, dommage ; c’est une des plus belles créatures qu’il soit possible de voir.

Nous partons ; j’étais troublé ; je pensais à notre enfant qui attendait des nouvelles et qui ne se doutait pas de ce nouveau malheur. On nous introduit dans une chambre au nord, fraîche et bien aérée. J’eus peine à reconnaître Mlle Chollet dans ses vêtements de deuil, tant elle a vieilli. Il paraît que j’ai bien changé aussi, car elle m’a reçu comme un étranger. La jeune personne était couchée sur un lit sans rideaux, dans un angle de la pièce ; elle avait les joues rouges, les yeux fermés, et respirait péniblement en agitant les bras sur sa couverture où elle semblait chercher quelque chose. Lorsque je pris sa main pour lui tâter le pouls, elle ouvrit les yeux et me regarda fixement avec une expression de surprise. Ce n’est plus la petite Julia d’autrefois, mais une beauté remarquable, qui impose le respect.

— Cher papa, merci de venir me voir, me dit-elle avec tendresse. Vous m’aimerez bien, n’est-ce pas, maintenant qu’ils ont tué mon fiancé ? J’ai entendu les coups de canon que Manfred a tirés sur lui ; ils me brisaient la tête. L’avez-vous vu, ce pauvre Henri ?

J’ai déjà été témoin de bien des misères, dans ma longue carrière médicale, mais jamais je n’ai eu le cÅ“ur déchiré comme en cet instant ; les larmes coulaient en ruisseaux sur mes joues, et si tu avais été là, tu en aurais fait tout autant.

— Oui, je l’ai vu, il n’est pas tué, il se porte bien, il viendra vous dire qu’il vous aimera toujours.

Le docteur Jaggi ne savait que penser en m’entendant parler de la sorte ; ses regards se portaient tantôt sur moi, tantôt sur la malade, comme pour demander lequel des deux était en démence. Quant à Mme Chollet, placée derrière le docteur, elle me faisait des yeux furibonds et, par ses signes, m’ordonnait de me taire.

« Va toujours, pensais-je, roule les yeux tant que tu voudras, je dirai ce qu’il me plaît. Â» Cette pantomime continua pendant toute notre conversation.

— Vous l’avez vu, continua Julia, a-t-on mis des fleurs sur son cercueil ?

— Ma chère enfant, croyez-moi, il est vivant et en bonne santé ; les boulets ne l’ont pas atteint.

— Ces terribles coups de canon ne l’ont pas tué ?

— Non.

— Alors, il viendra bientôt ; quand viendra-t-il ?

— Quand vous voudrez.

Les yeux de la mère lançaient des éclairs.

— Il ne doit pas venir ; Manfred le tuerait.

— Si Manfred lève la main contre lui, la justice le punira ; elle a les yeux ouverts.

— Vous a-t-il dit que nous sommes fiancés !

— Il m’a tout dit.

— Bien, maintenant je puis dormir en paix, il y a si longtemps que je ne dors plus. Mon Dieu ! que la tête me fait mal !

— Voulez-vous me laisser mettre ce petit instrument sous votre bras ?

— Tout ce que vous voudrez.

Lorsque je retirai le thermomètre, il marquait plus de quarante degrés centigrades ; le docteur haussa les épaules.

— Nous pouvons aller dîner, dit-il avec le plus grand flegme.

— Monsieur Sandoz, dit la mère, un mot, s’il vous plaît. J’espère que tout ceci n’est pas sérieux, ajouta-t-elle, dès que nous fûmes seuls ; vous savez que votre fils n’a aucune chance et qu’il doit renoncer au projet malencontreux d’épouser ma fille.

— Si Mlle Chollet était valide, je prendrais la liberté de vous la demander pour Henri ; mais elle est bien malade ; elle sera pour un mois ou six semaines en léthargie, entre la vie et la mort ; de temps à autre, elle aura un moment lucide ; ne la contrariez pas, ménagez son cerveau, parlez-lui avec gaieté, avec tendresse, personne ne peut prévoir le dénouement de cette maladie.

— Est-ce si grave ?

— Hélas ! madame, c’est la fièvre typhoïde.

Elle tomba assise sur une chaise et couvrit son visage de son mouchoir. Mais, un moment après, elle se leva et me dit d’un ton sec :

— Merci, monsieur, veuillez me dire ce que je vous dois pour cette consultation.

— Je comprends, je suis importun, il faut me retirer. Puissiez-vous n’avoir jamais de regrets !

Lorsque je vins rejoindre le docteur chez les Dubois, j’étais positivement enragé ; on se mit à table, mais il me fut impossible d’avaler une bouchée.

Mon collègue remarqua bientôt que nous avions des confidences à nous faire, et il eut la politesse de partir de bonne heure, sous prétexte qu’il avait encore plusieurs visites dans des maisons très éloignées. Alors seulement je pus donner un libre cours à la colère qui m’étouffait.

— Vous le voyez, tout est inutile, dit Mme Dubois ; si votre fils, avec les qualités de sa personne et de son esprit, n’a pu parvenir à la persuader, ce n’est pas sa faute.

Au moment de prendre congé, je priai nos bons amis de me tenir chaque jour au courant de l’état de la malade en m’envoyant un bulletin rédigé par le docteur.

Le lendemain nous partions pour Meyringen, où nous arrivions aussi tristes l’un que l’autre. Plusieurs billets me sont parvenus ; ils ne renferment rien de particulier, sinon que la maladie suit son cours sans accidents ni complications. Après un jour ou deux de flânerie dans ce village au moins aussi grand que Blumenstein, et des visites au Reichenbach, au Alpbach et à toutes les cascades qui jettent leur écume dans la vallée pour rejoindre les eaux laiteuses de l’Aar, Henri s’est mis au régime de nos peintres ; leur exemple l’a gagné. Il part le matin avec son carton, ses crayons, ses couleurs ; il revient à midi, on dîne à une heure, on cause, on raconte ce qu’on a fait, on discute des questions de toute espèce ; à deux heures, chacun va de son côté, pour se retrouver au souper à six heures et demie. C’est le moment le plus agréable ; rien n’est amusant comme la conversation des gens qui dessinent ; ils ont vu et étudié tant de choses qu’ils peuvent en parler avec une pleine connaissance et toujours d’une manière pittoresque. Plusieurs de ces artistes ont beaucoup voyagé et ont acquis une véritable culture. Parfois l’un d’eux, un Genevois, prend son violon, un Allemand se met au piano, un Italien sort sa flûte de son étui, et ils nous donnent un concert improvisé que nous écoutons en silence, dans les demi-ténèbres qui précèdent la nuit.

Cette maison a servi d’asile à un grand nombre d’artistes distingués, qui ne se sont pas contentés de signer leur nom dans l’album tenant lieu de livre de souvenirs, mais y ont laissé des dessins, figures ou paysages, d’un grand prix. Nous en avons vu de Calame, de Diday, des Girardet, d’Albert de Meuron, de Léon Berthoud, de Fritz Simon, d’Auguste Bachelin.

Merci pour ta chère lettre ; tu me dis qu’il y a peu de malades à Neuchâtel ; tant mieux, cela fait que je ne perds pas mon temps. Je ne reviendrai que quand il y aura quelque amélioration dans la santé de cette enfant qui est nôtre et que j’ai sincèrement adoptée.

Je t’envoie les baisers de ton fils et les miens.

J.-J. Sandoz, doct. méd.

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Meyringen, août 18..

Ma chère Louise,

Les quinze jours que nous avons passés ici se sont envolés comme un rêve ; ils ont été consacrés à des excursions instructives, à des promenades bienfaisantes et au travail. Henri a fait plusieurs études au crayon et à l’aquarelle, dont nos artistes sont satisfaits ; pour moi, j’ai enrichi mon herbier et ma collection de roches d’échantillons précieux. Mais, ce qui est le plus drôle, c’est que je suis devenu en quelque sorte le médecin de la paroisse. Dès qu’on a su quelle était ma profession, les consultations gratuites ont commencé. Je n’aurais pas cru qu’il y eût tant de malingreux dans ces contrées alpestres ; il est vrai qu’ils ignorent pour la plupart les principes les plus élémentaires de l’hygiène, et que, par motif d’économie, ils n’ont recours au médecin que quand il est trop tard.

Enfin, après une attente passionnée, il nous est arrivé un bulletin rassurant ; notre chère malade entre en convalescence. Je voudrais bien qu’il nous fût permis de la voir ; cela nous ferait du bien et à elle aussi ; mais il n’y faut pas songer.

Quelques jours après, nous avons reçu ton paquet contenant une lettre des patrons d’Henri qui le rappellent à l’usine, ou, s’il ne peut partir, qui lui demandent les plans d’une locomotive répondant aux exigences contenues dans un cahier des charges proposé pour le chemin de fer du Mont-Cenis. Il faut créer un système nouveau, qui exige de longues études et des calculs compliqués. D’abord Henri a voulu décliner un tel honneur ; mais, le lendemain, la fièvre de l’inventeur s’est emparée de lui et il s’est mis à l’œuvre sans délai. Aujourd’hui, il m’annonce que les documents lui manquent pour continuer ici son travail ; il est obligé de se transporter à Neuchâtel ou à Mulhouse.

Cet appel ne pouvait arriver plus à propos et j’en remercie Dieu ; rien n’était plus propre à le tirer de ses sombres préoccupations et de la mélancolie qui commençait à s’emparer de lui.

Si rien ne s’y oppose, nous arriverons samedi soir. Personne n’est plus impatient que moi de rentrer dans notre bonne vieille ville de Neuchâtel, et dans notre maison de la rue du Pommier.

Ton vieil ami,

J.-J. Sandoz, doct. méd.

XII
Le testament.

Le train de Genève venait de s’arrêter à la gare de Lausanne, et les voyageurs profitaient des vingt minutes d’arrêt pour déjeuner en face du bleu Léman et des belles montagnes aux formes hardies qui s’élèvent de la côte de Savoie. C’était une radieuse matinée de la fin d’avril : les hirondelles poursuivaient les moucherons dans l’air tiède, l’herbe commençait à verdir dans les vergers, les amandiers, les cerisiers se couvraient de leurs fleurs délicates, les jardins qui s’étagent en terrasses au-dessus de la gare sortaient de leur long sommeil de l’hiver, et les riantes villas dispersées sur les collines ouvraient leurs fenêtres pour recevoir les rayons déjà chauds d’un soleil de printemps. Trois jeunes gens descendus d’un wagon de seconde classe avaient pris place autour d’une table devant le restaurant, et consommaient en silence leur tasse de café et leur petit pain, lorsque l’un d’eux se leva vivement, fit quelques pas, regarda autour de lui sans trouver ce qu’il cherchait, et regagna son siège.

— Avez-vous perdu quelque chose, monsieur Sandoz ? dit l’un des jeunes gens.

— Non, non, je croyais avoir entendu…

— On entend bien des bruits dans une gare.

— J’en conviens, mais j’ai été trompé par le chant d’un pinson.

— Quel rapport peut-il exister entre un ingénieur-mécanicien venant du Mont-Cenis et le chant d’un oiseau ? Voilà les données d’un problème dont la solution me paraît hérissée de difficultés.

— Il y a pinson et pinson, dit Henri Sandoz en dressant l’oreille et en regardant de nouveau autour de lui… Je vous dis que je l’ai entendu.

En disant ces mots, il quitta ses compagnons et s’approcha d’un train prêt à partir pour Fribourg et Berne. Il regarda successivement dans plusieurs wagons déjà remplis de voyageurs, et finit par entrer dans un petit compartiment de première classe où il aperçut une jolie cage posée sur les coussins. Dans cette cage sautillait un pinson, qui s’arrêtait de temps à autre pour chanter avec une vigueur peu ordinaire.

— Tiens, tiens, je reconnais cette cage, dit-il en se baissant et en agaçant l’oiseau qui agitait les ailes et faisait claquer son bec d’un air menaçant. Petit, petit, me reconnais-tu ? si seulement tu savais parler, que de choses tu pourrais me dire !

Lorsqu’il se releva, il se trouva en présence d’une jeune dame vêtue de noir, qui entrait dans le compartiment.

— Vous ici ? dit-elle.

— Est-ce vous, Julia ? dit Henri Sandoz en lui tendant la main.

— Vous avez de la peine à me reconnaître ; je suis bien changée, n’est-ce pas ?

— Non, mais la surprise… Où allez-vous, êtes-vous seule ?

— Je vais à Berne, personne ne m’accompagne.

— Alors je reste, me permettez-vous de rester ?

— Vous allez à Berne ?

— Non, je suis avec des amis, nous allons à Neuchâtel…

— Mais le train est en marche, vous ne pouvez plus descendre.

Henri Sandoz mit la tête à la portière et vit ses compagnons qui accouraient en l’appelant et en élevant leurs bras en signe de détresse.

— Prenez soin de mes effets, leur cria-t-il, je vous rejoindrai ce soir.

Ils restèrent stupéfaits et se regardèrent un moment d’un air déconcerté, puis ils finirent par rire aux larmes en se demandant si l’esprit de Sandoz déménageait.

— Ainsi, vous alliez à Neuchâtel ? c’est presque un enlèvement, dit Julia en essayant de sourire.

— Une occasion comme celle-ci ne se présentera pas de sitôt, je veux en profiter ; il y a si longtemps que nous n’avons pu nous voir.

— J’ai passé par de cruelles épreuves, mais j’ai lieu de croire que la cause principale de mes chagrins n’existe plus.

— Dites, parlez, avons-nous quelque espérance, votre mère se laisse-t-elle enfin toucher ?

— Ma mère est malade, je suis obligée de la quitter pour répondre à une citation du président du tribunal de Berne.

— Vous êtes citée devant le tribunal ?

Pas encore, mais chez le président, ce qui n’est pas tout à fait la même chose, bien que j’en éprouve une honte amère pour ceux qui ont entrepris de me déshonorer.

— Encore une infamie du cousin ?

— Vous avez deviné. La tante Goldamm vient de mourir ; elle a eu une série d’attaques d’apoplexie dont la première a paralysé complètement la parole ; elle ne pouvait ni écrire, ni faire des signes compréhensibles. C’est moi qui l’ai soignée pendant trois semaines, et durant tout ce temps elle n’a pu exprimer sa volonté que par des gémissements inarticulés. Vous savez la promesse qu’elle avait faite à Manfred de lui laisser toute sa fortune s’il obtenait ma main. Il comptait donc en tout cas sur un testament en sa faveur. Mais, après le décès, on n’a rien trouvé, et le notaire en titre de ma tante a déclaré à la famille réunie qu’il y avait un testament dont il était le dépositaire depuis plusieurs années, mais que ma tante le lui avait redemandé peu de temps avant de tomber malade, sans lui dire ses intentions, et qu’il n’en avait plus entendu parler. Ce fut un coup de théâtre indescriptible ; une vingtaine de neveux et de nièces qui se croyaient évincés relevèrent la tête, tandis que Manfred, écumant de rage, sortit en déclarant qu’il allait remuer ciel et terre pour trouver ce testament, qu’il démasquerait ceux qui l’avaient soustrait, et qu’on verrait bien s’il y avait oui ou non une justice dans le canton de Berne.

— De sorte que si ce document n’existe plus, Manfred en est réduit à sa part de la fortune comme les autres neveux de la bonne dame ?

— Parfaitement.

— Hurrah ! ne put s’empêcher de s’écrier le jeune homme en lançant son chapeau au plafond du wagon ; je commence à croire en effet que justice sera faite et que la persécution dont nous sommes l’objet cessera bientôt.

— Ne criez pas si fort ; que diront nos voisins ?

— Les voisins diront ce qu’ils voudront, cela m’est indifférent ; mon cÅ“ur a été comprimé assez longtemps pour que je puisse donner essor à ma joie. Vous ne savez pas ce que j’ai souffert depuis notre promenade à Blumenstein, durant votre maladie, quand je craignais de vous perdre, et dès lors, pendant de longs mois, presque une année…

— Vous aviez du moins vos parents pour soutenir votre courage et votre profession pour vous distraire et occuper votre esprit. On dit que vous avez fait des travaux remarquables.

— Rien du tout, ne croyez pas les amis Dubois ; ils me tiennent pour un génie et vous font partager leur erreur.

— Enfin, n’a-t-on pas adopté vos projets de locomotives de montagne pour les fortes pentes, et n’en fait-on pas l’essai au Mont-Cenis et sur la ligne de Gênes à Alexandrie ?

— Oui, comment savez-vous cela ?

— C’est mon secret, j’en sais bien d’autres sur votre compte.

— Je crois, le ciel me pardonne, que vous vous occupez de machines ! Autrefois vous ne pouviez pas même en entendre parler.

— Que voulez-vous ? on change… avec l’âge ; on change si bien que je me suis mise à lire les quatre volumes de Perdonnet, et que j’ai copié je ne sais combien de planches de Lechâtelier et Flachat[9]en les agrandissant.

Le jeune ingénieur resta muet de surprise ; il regardait Julia avec des yeux si démesurément ouverts qu’elle ne put s’empêcher de rire.

— Vous avez fait cela ? dit-il avec attendrissement.

Julia inclina la tête sans rien dire.

— Pour quel motif ? reprit-il du même ton.

— J’ai voulu apprendre à dessiner les machines, à manier la règle, le compas, le tire-lignes, pour aider dans l’occasion un certain ingénieur qui fait assez peu de cas de sa vie et de celle des autres pour s’exposer aux coups de canon d’un Manfred Ritter, pendant qu’on pleure à Thierachern et que son père, la mort dans l’âme, le cherche sur l’Allmend.

— Et c’est vous qu’on accuse d’avoir soustrait le testament de la tante Goldamm, dit le jeune homme avec des larmes dans les yeux. Ecoutez, vous n’êtes plus seule pour vous défendre, je serai avec vous ; j’ai des amis à Berne, je connais un avocat distingué, nous irons lui demander des conseils, et, s’il plaît à Dieu, ce vaurien de Manfred recevra la punition qu’il mérite.

Ils approchaient de l’entrée du tunnel de Chexbres ; en ce point de la voie de Lausanne à Fribourg la vue embrasse le bassin entier du lac Léman. Henri et Julia se mirent à la portière pour contempler ce tableau sublime, ces eaux d’un azur si transparent, ces golfes qui fuient en courbes gracieuses vers l’horizon lointain, ces riches campagnes semées de villages, le Jura grisâtre dans le fond, à gauche, les Alpes de Savoie, la majestueuse Dent du Midi, avec sa cime dentelée et ses champs de neige.

— Ne trouvez-vous pas que mon pays est beau ? dit Julia en joignant les mains ; mais qu’il est plus beau encore lorsqu’on est deux pour l’admirer.

Arrivés à Berne, Julia se rendit chez une de ses parentes, tandis qu’Henri envoyait une dépêche à son père, puis passait chez un avocat de ses amis, dont il reçut d’excellentes directions aussitôt transmises à Mlle Chollet. À l’heure fixée, celle-ci, accompagnée du notaire de sa tante, se présentait au domicile du président du tribunal. En proie à une agitation bien naturelle, Henri la suivit de loin, et resta en faction sous les arcades pour savoir plus tôt le résultat de cette entrevue.

Lorsque le président vit entrer dans son cabinet cette grande et belle personne pâlie par le chagrin, il se leva et lui témoigna les plus grands égards. Néanmoins, son devoir l’obligeait à lire à la prévenue l’accusation lancée contre elle et qui entraînait en cas de culpabilité une peine infamante. Malgré son courage et son énergie, Julia ne put entendre ce tissu de calomnies et de suggestions insidieuses sans fondre en larmes. Elle ne s’attendait pas à un tel avilissement.

— Je suis bien fâché, dit le président, petit vieillard à figure grave et sévère, je suis bien fâché de vous faire de la peine, mais je vous en causerais bien davantage si, au lieu de vous interroger officieusement, dans mon bureau, je vous faisais comparaître devant le tribunal. Veuillez donc me dire toute la vérité et répondre aux questions que je vais vous lire. Je prendrai note de vos réponses, mais je n’en userai que si cela est nécessaire.

Grâce à une précaution suggérée à la jeune fille par la responsabilité qui pesait sur elle lorsqu’elle fut appelée à soigner sa tante déjà privée de la parole et à demi paralysée, elle avait profité de la présence du notaire, au moment de son arrivée, pour lui faire constater l’état des armoires, bureaux et secrétaires contenant des papiers et des valeurs ; il les avait fermés et en avait emporté les clés.

Le notaire lui-même se chargea de répondre à la plupart des questions ; mais lorsque le président demanda à Julia quel intérêt elle aurait pu avoir à détruire ou à soustraire le testament, elle se leva rouge de honte et de colère.

— Si j’étais la créature dépravée qu’on vous a dépeinte, la cupidité m’aurait portée à le conserver précieusement, au lieu de le détruire, puisqu’il devait contenir l’abandon de toute la fortune de ma tante à Manfred et à moi si je consentais à l’épouser. Mais cette fortune ne me tente pas, et l’idée de la partager avec lui, me fait horreur. Voilà le secret de cette accusation ; on m’a tourmentée de toute manière pour m’obliger à donner mon consentement ; j’ai résisté jusqu’à aujourd’hui, je vous demande aide et protection contre des tentatives d’un autre genre.

Le président secoua la tête comme un homme qui fait une découverte, il fit entendre un sifflement particulier, et, tirant sa tabatière, huma lentement une prise de tabac. Tout à coup, il agita une sonnette, et l’on vit entrer par une porte latérale un huissier auquel il dit quelques mots. L’huissier sortit et peu d’instants après introduisit Manfred Ritter, superbe, vêtu de noir, portant haut ses moustaches retroussées et fier comme une Excellence de Berne. Il salua d’un air hautain et voulut adresser quelques mots à sa cousine, mais il recula en voyant le regard qui accueillit ses avances.

— Vous avez déclaré, monsieur Ritter, dit le président, en prenant un papier sur la table, que Mlle Chollet, lorsqu’elle est entrée chez votre tante, s’était emparée de toutes les clefs de la maison, notamment de celles du secrétaire où étaient renfermés des papiers importants ?

— Je ne crois pas avoir dit cela, j’ai dit que…

— Vous l’avez dit, reprit sévèrement le président, c’est signé de votre main ; vous avez dit de plus que votre tante a redemandé au notaire le testament depuis l’arrivée de votre cousine.

Manfred garda le silence et baissa la tête.

— Vous avez dit que Mlle Chollet a brûlé des papiers dans la cheminée du salon le soir du décès de Mme Goldamm. Vous ne répondez pas, vous avez raison ; j’ai pris des informations exactes, elles établissent que Mlle Chollet n’a pas eu dans ses mains les clefs que vous avez désignées, elles avaient été remises au notaire. Le testament a été rendu à votre tante quinze jours avant sa maladie ; quant au prétendu autodafé de papiers dans la cheminée du salon, il n’a pu avoir lieu, puisque le notaire a eu les clefs de cette pièce jusqu’au jour des funérailles, où on a dû l’ouvrir pour la réception des parents. Avez-vous quelque chose à ajouter pour justifier votre conduite ?

— Il est possible que j’aie été mal informé et que j’aie été un peu loin dans mes accusations, mais il faut avoir égard au dommage que me cause la perte de ce testament, qui m’instituait légataire universel d’une fortune qui a dû me susciter de nombreux jaloux. Je proteste contre le tort qui m’est fait et je demande, s’il y a une justice dans le canton de Berne, que l’on commence sur-le-champ des enquêtes pour me faire rentrer en possession de cette pièce. Et si on ne la retrouve pas, que je sois mis au bénéfice d’un acte dont plusieurs personnes connaissaient les dispositions.

— C’est assez, monsieur, dit le président d’une voix ferme, on ne peut pas pousser plus loin la cupidité naïve et la férocité de l’égoïsme. Parce qu’une fortune que vous convoitez échappe à vos désirs, vous voulez que tout le monde se mette en campagne pour la replacer dans vos mains. Vous ne m’avez pas dit que votre union avec mademoiselle était la condition attachée à ce legs. Cette condition n’ayant pas été remplie, il vous paraît tout simple de vous venger sur votre cousine. Prenez garde à ce que vous faites ; j’ai dans ce dossier, et il mit le doigt sur une liasse de papiers, de quoi vous envoyer au Schalwerk. Ce que vous avez de mieux à faire, dès que la succession sera liquidée, c’est de voyager pendant quelques mois et de laisser en repos votre cousine. Sinon, je lui conseille de vous intenter un procès en diffamation, dont vous subirez toutes les conséquences.

— Un procès à moi, dit Manfred en relevant la tête.

— Oui, monsieur, et vous le perdrez. Ah ! vous croyez qu’il est permis d’attaquer l’honneur des autres et qu’un magistrat consentira à servir d’instrument à vos rancunes. Avant de quitter mon cabinet, vous allez écrire une déclaration que Mlle Chollet conservera pour répondre à vos calomnies si vous persistez à l’attaquer encore. Voilà du papier et une plume ; écrivez, monsieur : « Je déclare fausses et mensongères les accusations contre ma cousine Julia Chollet contenues dans ma lettre du 6 avril 18.. adressée à M. de Bürgistein, président du tribunal de Berne ; je déclare les avoir inventées pour me venger de ce qu’elle m’a refusé sa main. Ainsi fait le… Â» signez, monsieur.

Manfred signa en rugissant intérieurement et en rongeant son frein. Jamais, dans tout le cours de sa vie, ce jeune homme n’avait reçu un tel châtiment. Orphelin de bonne heure, élevé en enfant gâté par cette tante dont il croyait que la fortune lui reviendrait un jour, il avait pris l’habitude de se voir adulé et de ne rencontrer aucune volonté en opposition avec la sienne. Maintenant, il sentait que son règne était fini, il grinçait les dents en se voyant réduit par la médiocrité de sa fortune à rentrer sous le régime du droit commun.

— Est-ce tout ce que vous exigez de moi ? dit-il d’une voix sèche.

— Oui, monsieur, vous pouvez vous retirer ; mais, encore une fois, prenez garde à vous !

— J’espère vous avoir délivrée une fois pour toutes de votre persécuteur, poursuivit le président après le départ de Manfred ; tenez, mademoiselle, gardez cette déclaration. J’espère que vous me pardonnerez cette conférence pénible et le voyage auquel je vous ai soumise.

Lorsque Julia fut dans la rue, à la clarté du soleil, et qu’elle se sentit délivrée de l’horrible accusation qui pesait sur elle et des poursuites ultérieures de son cousin, elle éprouva une joie sans mélange ; elle reprenait possession de sa vie, de sa personne, de sa jeunesse, du monde, et de tout ce qui embellit et charme l’existence ; elle aurait voulu courir, voler à travers l’espace ensoleillé pour racheter ses longues réclusions et ses interminables ennuis. Lorsqu’elle aperçut Henri, qui en faction sous les arcades, trompait son impatience en examinant les magasins, elle dut faire un violent effort pour ne pas lui crier : « je suis libre Â», et lui sauter au cou.

— Eh bien, dit-il en s’avançant vivement, il était là, je l’ai vu sortir ; est-ce fini ?

— Oui, c’est fini ; je suis bien heureuse !

— Parlez-moi donc de Manfred ?

— Oh ! Manfred n’ira pas se vanter de ce rendez-vous ; il vient de recevoir une de ces corrections dont on se souvient toute sa vie ; il est frappé à la fois dans son orgueil et dans sa cupidité. Lisez cela.

Et elle lui remit la déclaration écrite par son cousin.

— Ã€ la bonne heure ! il y a une justice à Berne, dit Henri en regardant le ciel bleu ; et quand les Bernois font les choses, ils ne les font pas à demi. Mais, comme vous êtes restée longtemps ! J’ai cru périr d’ennui sous ces arcades et je sais par cÅ“ur les écriteaux de tous ces magasins.

— Allons sur la grande terrasse, nous en sommes tout près ; j’ai besoin de respirer l’air et d’être seule avec vous ; il y a trop de monde ici, j’étouffe sous ces voûtes sombres.

La promenade était déserte, ils prirent place sur un banc en face du Gurten et des blanches cimes de l’Oberland éclairées par le soleil du soir ; au pied de la terrasse, l’Aar faisait entendre son bruissement monotone, et sur les arbres, au-dessus de leurs têtes, les petits oiseaux chantaient leurs dernières mélodies au milieu des rameaux dont les bourgeons commençaient à s’ouvrir.

— Qu’il fait bon ici, dit Julia d’une voix émue, et comme le bonheur est doux après les tortures de l’angoisse. Voulez-vous m’accompagner dans la cathédrale. Nous prierons ensemble ; je me sens pressée de remercier Dieu de tout ce qu’il vient de faire pour moi ; c’est lui qui a dirigé tous ces événements et qui m’a tirée de la détresse.

Ils entrèrent dans la vaste nef, où régnait un silence solennel qui portait l’âme au recueillement ; le bruit de leurs pas les faisait tressaillir ; ils se parlaient à voix basse en mesurant la hauteur des voûtes, en admirant les colonnes, les vitraux, les ciselures des stalles du chÅ“ur. Julia pria pour sa mère ; elle demanda au Seigneur de lui ramener ce cÅ“ur trop longtemps absorbé par des préoccupations mondaines, par l’adoration de la fortune, le désir d’être en vue et le besoin de dominer les autres. Elle pria pour son fiancé, qui montrait pour elle une sollicitude à laquelle elle n’était pas habituée et qui l’entourait d’une atmosphère d’égards et d’amour. Elle pria enfin pour ce jeune homme égaré, pour ce Manfred, dont l’énergie ne s’employait qu’à nuire, à ourdir des trames ténébreuses, et dont le sens moral, perverti par les suggestions de l’égoïsme, ne savait plus distinguer le bien du mal.

Au sortir de la cathédrale, Henri reconduisit Julia jusqu’à la maison de sa cousine et alla retenir un gîte à l’hôtel des Boulangers, où il passa la nuit.

XIII
De Berne à Neuchâtel.

Le lendemain matin, de bonne heure, il reçut par un commissionnaire un billet contenant ces mots : « Monsieur l’ingénieur, avez-vous bien dormi ? avez-vous rêvé de machines, de locomotives et de wagons perfectionnés ? Pour moi, j’ai eu la fièvre, conséquence naturelle et inévitable d’une comparution devant un juge lorsqu’on n’y est pas habitué. Savez-vous que je craignais la prison, l’échafaud et le reste ! on a tant condamné d’innocents depuis qu’on rend la justice ! J’aurai toute ma vie une profonde pitié pour les victimes d’une erreur judiciaire. Tous ces souvenirs me sont odieux, et j’ai hâte de quitter une ville où j’ai enduré un si amer supplice. J’ai soif de revoir Lausanne, où je retrouverai des impressions plus riantes. D’ailleurs ma mère est malade, elle est seule, peut-être que le dernier crime de Manfred et son échec pécuniaire contribueront à lui ouvrir les yeux ; j’ai hâte de m’en convaincre. Le pinson lui-même, que j’avais emporté pensant être retenue longtemps ici, s’ennuie positivement, le dialecte des Bernois le rend muet, il hérisse ses plumes et se roule en boule comme les moineaux en hiver sur le bord des toits.

« Je conclus en vous annonçant mon départ ; voulez-vous m’accompagner, ou retournez-vous à Neuchâtel ? Tout ce que vous déciderez sera bien. Répondez, s’il vous plaît. Â»

« Julia. Â»

La réponse fut courte et digne d’un ingénieur habitué à rédiger des rapports, des mémoires et des devis.

« Merci pour votre billet. Je vous propose de partir ce matin à 9 heures 30 minutes pour Neuchâtel, où nous arriverons à midi et quarante. Vous dînerez chez nous et vous ferez connaissance avec ma mère. Je lui envoie une dépêche.

« Votre ami, H. Sandoz, ingénieur. Â»

Ainsi fut fait. À midi et demi le train arrivait à la gare de Neuchâtel, où le docteur Sandoz et sa femme attendaient les jeunes voyageurs. Mme Sandoz était impatiente de voir cette Julia dont on avait tant parlé dans sa maison, et qui avait fait passer de si mauvais moments à son fils chéri. Bien souvent, elle avait déploré cette liaison, qui menaçait de compromettre la carrière de celui qui était sa préoccupation constante et le centre de toutes ses affections. Elle était plutôt hostile que bienveillante à l’égard de cette inconnue qui allait apparaître, et se sentait plus disposée à l’accueillir avec froideur qu’avec empressement et cordialité. Mais quand elle vit cette belle personne, si distinguée et si gracieuse, s’approcher d’elle et lui demander modestement son affection ; quand elle fut assez près pour voir sur son admirable visage les traces de la maladie et du chagrin, elle ne put réprimer l’élan de son cÅ“ur, et lui passant les bras autour du cou, elle l’embrassa avec passion.

— J’en étais sûr, marmotta le docteur, voilà ma femme sous le charme ! Allons, tant mieux ! tant mieux ! et moi, petite Vaudoise, on ne m’embrasse pas ?

— Si, dit Julia, et j’implore votre pardon pour avoir involontairement détourné votre fils de son voyage. Nous aurons bien des choses à vous raconter.

— Très bien, dit le docteur ; avant tout nous allons dîner. Avez-vous des bagages ?

— Non, rien d’autre que ce petit sac et mon pinson.

— Vraiment, je vous en félicite ; aujourd’hui une femme qui veut tenir son rang ne peut parcourir quinze kilomètres sans se faire suivre d’une avalanche de coffres gros comme des maisons ; on dirait un déménagement. Et c’est le mari qui est chargé de soigner tout cela, ajouta-t-il en riant.

— Ne croirait-on pas, reprit Mme Sandoz, que je t’ai fait jouer souvent ce rôle de commissionnaire-portefaix ?

— Oh ! toi, tu es en tout une honorable exception, tu le sais bien.

— Avez-vous vu mes compagnons de voyage ? dit Henri.

— Parbleu ! à peine arrivés, ils sont venus raconter ta fuite à Fribourg ; ils n’y comprenaient rien et nous pas davantage. Ta dépêche nous a rassurés.

Au milieu de ces braves gens, Julia fut bientôt à l’aise ; elle vit bien qu’on l’observait avec attention, mais non avec malveillance. Elle n’eut qu’à se laisser aller à sa bonne et simple nature pour conquérir tous les cÅ“urs et devenir indispensable dans la famille. S’oubliant elle-même, elle ne songeait qu’à être utile et agréable ; son intelligence cultivée par l’étude et la réflexion, la spontanéité de son esprit et son habileté dans tout, lui en fournissaient les moyens.

Elle voulut voir la chambre d’Henri et la trouva telle qu’elle l’avait rêvée, avec un tableau noir pour les calculs relatifs à sa profession, la grande table pour dessiner les plans de ses machines ; mais ce qui l’enchanta ce fut d’y trouver un piano et des peintures dont elle reconnut les motifs.

— Me voici en pays de connaissance, dit-elle en contemplant ces aquarelles ; les bains des Colombettes, l’église et la cure de Vuadens, le château de Gruyère, l’église de Blumenstein, le village de Thierachern, quelle charmante collection ! Est-ce de vous ? dit-elle à Henri.

— En partie ; les plus beaux morceaux sont de notre ami l’artiste qui nous accompagnait dans la Gruyère, et que vous verrez si vous restez quelques jours avec nous.

— Oui, n’est-ce pas, dit Mme Sandoz, vous nous restez au moins une semaine. Vous apportez la joie dans notre maison ; mon mari devient tout gaillard ; quant à Henri, je ne le reconnais plus.

— Je voudrais bien ne plus vous quitter, mais ma mère est malade, elle est seule ; bien plus, elle est affligée de voir tous ses plans renversés. Elle voulait mon bonheur, mais à sa manière.

— Oh ! votre mère, dit le docteur, ne m’aimait guère ; elle me l’a bien montré à Thierachern quand j’ai offert de vous soigner de concert avec le docteur de là-bas.

— Nous devons oublier le passé et nous occuper du présent, dit Mme Sandoz ; puisque Mlle Chollet veut rejoindre sa mère, et je trouve qu’elle a raison, nous n’avons rien de mieux à faire que de l’accompagner en masse à Lausanne ; nous serons d’autant plus longtemps ensemble, et nous pourrons obtenir, par cette démarche, certaines concessions que j’appelle maintenant de tous mes vÅ“ux.

— Et mes malades ! dit le docteur en prenant un air soucieux.

— Tu les recommanderas à tes confrères ; on peut bien se passer de toi un jour ou deux.

— Que dira Mme de Chambrier, qui… qui m’a enjoint, et pour cause, de ne pas quitter la ville ?…

— Quand elle saura le motif de ton voyage, elle ne te grondera pas. Allons, partons-nous ?

— En route, dit Henri, le train part dans trente-cinq minutes, juste le temps de monter à la gare.

— Tu me laisseras faire un bout de toilette, mais si tu es pressé, va toujours prendre les billets.

Pendant le voyage, ils combinèrent avec Julia leur plan de campagne ; ils décidèrent de laisser la jeune fille rejoindre sa mère pour la préparer doucement à l’entrevue qu’ils désiraient. Dès qu’elle aurait obtenu son consentement, elle enverrait un mot à l’hôtel Gibbon, où ils étaient connus, et leur donnerait les directions que lui suggéreraient les circonstances.

Le lendemain, pendant qu’ils déjeunaient dans la grande salle à manger de l’hôtel, on apporta un billet adressé à Mme Sandoz, qui s’empressa de le lire à ses compagnons attentifs.

« â€¦ 7 heures du matin.

« Tout va pour le mieux ; mes négociations ont été facilitées par une lettre du notaire de Berne, qui établit le véritable état des choses, tant à l’égard de Manfred que de la succession de ma tante. Il retirera cinquante à soixante mille francs, comme les autres neveux, comme nous par conséquent. C’est peu, comparé au million qu’on avait en vue. Enfin, l’accusation portée contre moi a décidé la victoire. Nous vous attendons à onze heures.

« Vous exprimer ma joie est chose impossible. Je ne sais pas trop ce que je vous donnerai à dîner, Dieu et mon bonheur y pourvoiront.

« Ma mère vous salue et moi je vous embrasse.

« Julia. Â»

— Voilà qui va bien, dit le docteur, mais il est huit heures, qu’allons-nous faire des trois heures qui nous restent ?

— Si vous avez des amis ou des connaissances à visiter, dit Mme Sandoz, ne vous inquiétez pas de moi, j’ai pris de l’ouvrage dans mon sac ; et puis, la terrasse de l’hôtel me procurera une charmante promenade.

— Allons au musée Arlaud, dit Henri, nous avons juste le temps de bien voir les toiles de Gleyre et de Vautier ; il faut que je sois bien pressé pour passer à Lausanne sans rendre mes devoirs au Major Davel et aux Romains passant sous le joug. Ce sera un rayon de soleil sur le commencement de cette journée.

— Au fait, tu as peut-être raison ; j’aurais tant de visites intéressantes à faire, dit le docteur, que trois heures ne suffiraient pas. Allons donc voir les Romains ; il y a dans ce tableau des torses nus, des bras et des jambes dont l’ossature et le jeu des muscles prouvent que M. Gleyre doit être très fort en anatomie.

À onze heures, nous les retrouvons à la porte de Mme Chollet, où Julia vint les recevoir avec les démonstrations de la joie la plus vive.

— Venez, maman est au salon ; elle a pu se lever, et se sent plus forte que les jours passés. Monsieur l’ingénieur, ne soyez pas si sombre, on vous traitera mieux qu’à Thierachern.

— Je ne suis pourtant pas une mazette, dit Henri, mais j’ai peur de paraître devant votre mère.

— Vous verrez, elle est bien changée ; elle vous aimera, mais n’exigez pas trop pour le moment.

Mme Chollet était sur son canapé, entourée d’oreillers et de coussins ; son visage portait les traces de la souffrance et ses cheveux étaient fortement mêlés de fils blancs. Elle voulut se lever pour recevoir les arrivants, mais Mme Sandoz la retint et l’obligea à se rasseoir.

— Restez, madame, dit-elle, ne vous dérangez pas, nous sommes désolés de vous savoir souffrante, mais on nous dit qu’il y a déjà une grande amélioration dans votre état.

— Je voudrais être mieux pour vous souhaiter la bienvenue, et pour vous dire le plaisir que j’ai de faire votre connaissance, madame ; quant à ces messieurs, il y a longtemps que c’est chose faite : seulement ils n’ont pas eu toujours à se louer de moi. Docteur, veuillez vous asseoir et vous, monsieur Henri, me gardez-vous rancune ?

— J’aurais beau le vouloir, vous voyez bien que je ne puis pas, dit le jeune homme en riant et en regardant Julia.

— Vous avez en mademoiselle votre fille un avocat irrésistible, dit le docteur, mais nous ne sommes pas venus vous entretenir d’un passé auquel nous ne pouvons rien ; parlons du présent et de l’avenir avant qu’ils nous échappent.

— D’accord, mais avant de nous occuper du présent, je crois qu’il est bon de liquider le passé, afin qu’il n’existe plus aucun nuage entre nous. Lorsque vous m’avez demandé Julia, j’étais liée par une promesse faite à ma tante et à Manfred ; lors même que je l’eusse voulu, je ne pouvais manquer à ma parole. La mort soudaine de ma tante, et cette lettre de mon neveu arrivée il y a quelques jours, me dégagent entièrement. Ce malheureux l’a écrite après avoir lancé contre Julia l’accusation indigne que vous savez. Tout est rompu désormais entre lui et moi.

— Puisqu’il en est ainsi, reprit le docteur, vous opposerez-vous encore à l’union de ces deux enfants ?

— Non, leur bonheur est mon vÅ“u le plus cher ; seulement ne me prenez pas ma fille pendant que je suis encore malade ; j’ai senti cruellement l’horreur de la solitude lorsqu’elle a dû se rendre à Berne ces jours derniers.

— Merci, dit Henri en se levant et en prenant la main de Mme Chollet, et puisque nous sommes tous d’accord et que personne n’a le droit de se glisser entre nous et de nous diviser, je ne vois pas pourquoi vous seriez privée de la société de votre fille ; partout où nous serons, votre place sera réservée au milieu de nous.

— Je n’osais pas vous le demander, dit Mme Chollet, les larmes aux yeux, et j’avoue que je tremblais à la pensée de me trouver seule au monde dans un âge où l’on a tant besoin d’appui.

— Qu’est-ce que tu nous chantes là, et qui est-ce qui t’a dit qu’on t’abandonnerait ? dit un homme d’une cinquantaine d’années, maigre, sec, brun, à nez aquilin, à cheveux grisonnants et à tournure de campagnard, qui venait d’entrer brusquement dans le salon, est-ce que tu as oublié ton frère ? Madame et messieurs, je suis votre serviteur.

— L’oncle Chapuis, de Chexbres, dit Julia en lui sautant au cou, que vous êtes aimable d’être venu !

— Parbleu, ta dépêche m’est arrivée hier soir très tard, je n’ai eu que le temps de préparer une caissette avec quelques bouteilles de mon vieil Yvorne et de mon vieux Désaley pour faire goûter nos vins vaudois à ces messieurs de Neuchâtel ; c’est ma tocade, à moi, et une forme de mon patriotisme. Jeune homme, reprit-il en s’adressant à Henri, et en lui serrant la main, je sais tout depuis longtemps ; à vous voir là, et de bon accord, je présume que tout est arrangé. Recevez mes félicitations ; elle vous aime bien, allez, rendez-la heureuse.

Il y avait tant de chaleur et de franchise dans l’accent de l’oncle Chapuis, que le docteur Sandoz ne put résister à ces avances.

— Monsieur Chapuis, donnez-moi la main ; je suis le père de ce garçon ; j’ai compris ce que vous venez de dire et ce que vous n’avez pas dit. Oui, nous sommes d’accord et vous nous ferez l’honneur de venir à la noce à Neuchâtel ; tenez-vous pour invité.

— Ã€ la condition que vous viendrez tous nous voir à Chexbres ; la maison est assez grande, le pays est plaisant, et on ne vous laissera pas mourir de soif.

— Madame, le dîner est servi, dit une domestique en ouvrant la porte donnant sur la chambre à manger.

— Bonne nouvelle, dit l’oncle ; madame, voulez-vous me faire l’honneur, continua-t-il en offrant son bras à Mme Sandoz. Le docteur présenta le sien à Mme Chollet ; quant à Henri et à Julia, s’ils s’attardèrent un peu dans le salon, personne n’eut l’air d’y prendre garde.

XIV
Conclusion.

Dans les premiers jours de septembre, par un soleil magnifique, une foule compacte se pressait aux abords de l’église collégiale de Neuchâtel pour assister à une noce dont on parlait depuis longtemps. Le fils du docteur Sandoz, très populaire dans la ville, devait se marier avec une Vaudoise d’une merveilleuse beauté, et le public féminin tenait à juger, de visu, si la réputation de cette jeune fille n’était pas usurpée. Les cloches sonnaient à toute volée depuis un moment, lorsque les voitures avec leurs cochers décorés de bouquets et de cocardes blanches arrivèrent sur la terrasse ; au moment où la première s’ouvrit, chacun se précipita pour ne pas manquer si belle occasion. Un murmure flatteur monta de la foule quand on vit Julia debout sur les degrés, dans sa robe blanche, souriante sous son voile et sous sa couronne de fleurs d’oranger. Elle prit le bras d’Henri qui semblait aussi fier que s’il eût conquis un empire. Ils eurent peine à traverser l’église pour se rendre au pied de la chaire, tant l’assistance était nombreuse. Ils étaient suivis par une longue file d’amis de noce et de parents.

Les Neuchâteloises les plus prévenues furent obligées de convenir qu’on n’avait pas vu depuis longtemps une si belle épousée et que le fils du docteur avait fait preuve de goût, bien qu’il eût mieux agi en prenant une compatriote.

Après la bénédiction nuptiale, chacun remonta dans les voitures qui se dirigèrent vers Peseux, petit village à peu de distance de Neuchâtel, où le docteur possédait une maison très vaste, avec un jardin, un beau verger et des vignes. C’est là que le dîner avait été préparé.

Suivant un ancien usage, on commença par jeter des corbeilles de noix aux enfants du village réunis en masse devant la maison, et qui se ruaient l’un sur l’autre, avec des transports d’allégresse et de gais noëls, pour attraper ces projectiles d’un nouveau genre, puis l’on se mit à table.

Ce fut un joyeux repas ; au lieu de ces visages de circonstance qui font d’une noce un dîner d’enterrement, on ne voyait que des figures épanouies par le plaisir et la plus sincère sympathie. On n’avait eu garde d’oublier les amis qui ont joué un rôle dans ce récit. M. et Mme Dubois occupaient les premières places, le curé de Vuadens était assis vis-à-vis de l’excellent pasteur qui venait d’officier et fraternisait de cÅ“ur avec lui ; l’artiste et le philologue ne manquaient pas à l’appel, non plus que le lieutenant du génie, Gustave Burnand, de Lausanne ; l’oncle Chapuis était venu, escorté d’un régiment de bouteilles auxquelles on rendit une éclatante justice. Enfin, parmi les fleurs et les corbeilles de fruits qui décoraient la table, apparaissait une jolie cage où sautillait et chantait le pinson.

Le moyen d’être maussade lorsqu’on est entouré de tels amis !

Comment raconter les toasts, les discours, les vÅ“ux, les chansons de circonstance qu’on entendit alors au milieu des explosions du champagne indigène qui écumait dans les verres et donnait de l’esprit à tous les convives. Le pasteur porta la santé des époux ; M. Dubois se recommanda pour enseigner aux futurs petits Sandoz à manier proprement une carabine américaine ou fédérale ; l’oncle Chapuis but à l’union des Neuchâtelois et des Vaudois : « Puissent nos cÅ“urs être unis comme nos couleurs cantonales le sont sur votre drapeau, où le vert et le blanc, nos couleurs chéries, sont un gage d’entente et de bonne amitié. Â» Le curé réclama aussi pour le canton de Fribourg sa part de sympathies : « Il y a ici deux naturels de la Gruyère, dit-il, le pinson qui trône au milieu de la table, et moi ; j’ai beau être plus gros que lui, c’est lui qui a la place d’honneur et je n’en suis pas jaloux. Â» Il raconta alors d’une manière humoristique l’histoire de l’oiseau et la part qu’il avait eue dans l’hyménée qu’on célébrait ; chacun applaudit, et quand il conclut en s’écriant : « Vive le pinson des Colombettes ! Â» on crut que la maison allait s’écrouler.

UNE HISTOIRE DE VENDANGES

Je vois encore la mine de mon ami Jacques Varnier, mine moitié figue, moitié raisin, lorsqu’il me raconta l’histoire que voici :

J’étais invité depuis des années par un mien parent, qui renouvelait incessamment ses instances et qui m’accablait de reproches sur la rareté de mes visites. À l’entendre, je manquais gravement à mes devoirs de famille et montrais une indifférence coupable qui ne pouvait provenir que d’un mauvais cœur. Une fois sur ce chapitre, le sermon allait bon train. Je soupçonne qu’il était heureux d’avoir une occasion de me trouver en faute.

Il fallait bien me rendre aux vÅ“ux de ce cher parent. Par une belle journée d’octobre je me mis en route, accompagné d’un jeune homme qui depuis quelques jours était mon pensionnaire. C’était un Écossais, cadet de famille, destiné à devenir militaire, et qui, avant de rejoindre son régiment dans les Indes, avait choisi notre bonne ville de Neuchâtel pour y apprendre le français. C’était un solide gaillard de vingt ans, roux comme un écureuil, large d’épaules, grand, svelte et muni de poings aussi durs et anguleux que les cailloux dont nous pavons nos rues. Formé dès son enfance, comme un Spartiate, à tous les exercices du corps, il était fort comme un bÅ“uf et souple comme un singe ; la boxe, la savate, l’épée, le bâton étaient ses jeux préférés. En revanche il ne parlait que l’anglais, le gaélique et l’indoustani.

Tel était le compagnon cheminant silencieux à mes côtés, sous le gai soleil d’automne qui brillait au milieu du ciel bleu. Les feuilles des arbres et des vignes prenaient des teintes dorées, de grands vols d’étourneaux parcouraient la campagne, et l’on rencontrait à chaque instant des femmes portant sur leur tête des corbeilles de raisins pour la provision d’hiver. Ces grappes vermeilles à demi recouvertes d’un linge blanc excitaient de terribles convoitises chez mon insulaire, qui en eût volontiers dévoré quelques kilogrammes pour rattraper le temps perdu dans les bruyères de son pays natal. À son impatience je répondais : « Vous verrez chez mon cousin, vous verrez, il en a des chambres pleines ! Â» – Oh ! répondait-il avec admiration, et il hâtait le pas pour abréger l’ennui de l’attente. Néanmoins il levait le nez comme un épagneul par dessus les murs des vignes et coulait de tendres regards du côté des ceps. Son honnêteté écossaise et sa dignité de gentleman l’empêchaient seules d’enjamber les clôtures et de commettre une razzia dans la propriété d’autrui.

Après une course de deux heures nous arrivâmes haletants devant la porte de mon cousin, dont la maison nous apparaissait comme une oasis enchantée et bénie. Je me représentais la joie de ce cher Sylvestre à notre apparition, ses cris de bienvenue et le sourire de sa digne épouse. Avec quel empressement il allait descendre à la cave pour chercher cette fine bouteille qu’il me promettait depuis si longtemps ! J’avais employé tout mon répertoire de mots anglais à faire à mon compagnon, Fergus Mac Fish, un tableau ravissant de l’accueil qui nous attendait.

 

Et lui, déjà rêvait une félicité

Qui le faisait pleurer d’ivresse !

 

Je sonne ; la servante arrive, très affairée ; mais, lorsqu’elle nous reconnaît, son front se charge de nuages et nous fait pressentir une catastrophe.

— Comme vous tombez mal, dit-elle, en levant les mains au ciel, je crois qu’il n’y a personne à la maison. Je vais m’en assurer.

— Dieu veuille qu’il y ait quelqu’un ! m’écriai-je involontairement, en voyant la confiance intrépide de Fergus.

Après plusieurs allées et venues, accompagnées d’un bruit de portes qui s’ouvraient et se fermaient dans l’intérieur, la domestique revint nous dire, avec force circonlocutions et précautions oratoires, que Monsieur était souffrant et que Madame faisait sa tournée de visites chez les pauvres.

J’appris plus tard que nous étions tombés au beau milieu d’une invitation où, paraît-il, nos personnes auraient constitué une situation délicate.

J’avais la bouche si sèche que je pus à peine exprimer ma contrariété et mes regrets. Il est vrai que la déception était grande et que j’éprouvais dans la gorge un commencement de strangulation très significative. La fille s’en aperçut bien, mais elle avait ses instructions très arrêtées à l’endroit des lois de l’hospitalité, instructions sans referendum, qui lui donnaient sur nous une autorité illimitée.

Que faire en pareille occurrence ? Nous nous remîmes en route sans savoir où nous allions, comme des matelots privés de gouvernail et de boussole. Mon compagnon, aussi démoralisé, mais moins honteux que moi, riait comme un Écossais peut rire, et secouant tout respect humain se disposait à céder à l’attrait du fruit défendu, lorsque j’avisai de loin un brevard[10] qui se promenait majestueusement sur la route avec un long fusil sur le dos. Je fis signe à mon Calédonien de se contenir, en prononçant le mot « policeman Â». Oh ! murmura-t-il en lançant à l’honnête fonctionnaire un regard de défi : Get out of the way, fellow[11] !

Nous approchions d’un village. Un bruissement semblable au tonnerre remplissait l’air. C’étaient les marteaux des tonneliers qui frappaient sans relâche sur les gerles et sur les cuves pour en serrer les joints. Tout le monde était en activité pour hâter les préparatifs de la vendange. On étuvait les tonneaux, on trempait les gerles, les seilles et les brandes, on mettait en état les pressoirs sans oublier la vis, la caisse, le poisson et le pansard. Toutes les caves étaient ouvertes et dans leurs profondeurs on voyait aller et venir des lumières blafardes portées par des êtres invisibles. Les pressureurs en tabliers jadis blancs, balayaient, frottaient, écuraient, graissaient les engins ; c’était un mouvement général comme dans une ruche d’abeilles dans les plus beaux jours de l’été.

Près de l’auberge stationnaient des groupes, les uns mornes semblables à des conspirateurs, les autres très animés ; c’est là que se faisaient les marchés ; c’était la Bourse avec les péripéties qu’entraînent les fluctuations de l’offre et de la demande. Les prix étaient à la hausse ; on le devait au beau temps, à de fortes demandes venues de Berne et de Soleure, à la confiance dans la qualité et à d’autres causes inconnues. Ceux qui avaient vendu leur récolte le matin, s’arrachaient les cheveux en voyant les prix monter d’heure en heure. Cette perte de quelques francs par gerle, équivalant à la valeur des bouteilles qu’ils allaient boire tantôt, leur déchirait les entrailles. Comme Calypso ils étaient inconsolables. En revanche, ceux qui venaient de conclure un bon marché, se frottaient les mains, riaient sournoisement dans leur barbe ; leur victoire les réjouissait autant que le bénéfice qu’ils venaient de réaliser ; ils étaient prêts à éclater de plaisir ; car échouer au port, après une année d’attente anxieuse, est un supplice qu’on ne souhaiterait pas à un chien.

Cependant, vainqueurs et naufragés étaient unanimes à reconnaître que le vin nouveau ne devait pas faire oublier le vin vieux, et le choc des verres dans le cabaret voisin annonçait que les soifs présentes et passées recevaient une éclatante satisfaction.

Quant aux acheteurs, en proie à la fièvre de la spéculation, ils allaient et venaient, faisant une grimace qui croissait en raison du carré de l’assurance des vendeurs ; chaque franc qu’ils devaient ajouter au prix qu’ils s’étaient proposé pour limite leur causait une douleur aiguë dans le diaphragme. Dévorés par la crainte d’être dépassés par un concurrent, ils auraient voulu posséder la toute-science. Leur carnet à la main, ils calculaient, supputaient, allaient aux nouvelles, interrogeaient le ciel et les nuages et recalculaient de nouveau en poussant de lamentables soupirs.

Combien il en aurait été autrement si les mille bondes du ciel eussent été ouvertes ; alors point de ventes, des prix sans fermeté, dégringolants, déconfiture totale des vendeurs qui seraient venus en courbant l’échine offrir leur marchandise. L’acheteur alors, trône, règne, dicte ses lois comme un empereur romain ; il a le verbe haut, il gouaille, il plaisante, il fait les prix et le pauvre propriétaire passe sous le joug.

Cependant notre soif prenait aussi des proportions inquiétantes et nous nous disposions à franchir le seuil du cabaret, bien que nous fussions purs de tout marché, quand je sentis une large main se poser sur mon épaule.

— Cette fois on te tient, mon vieux, on ne te lâchera pas, dit une voix joyeuse et amicale ; tu nous restes jusqu’à demain, c’est entendu.

— C’est toi, mon cher Victor ! Ma foi, fais de nous ce que tu voudras, nous mourons de soif et de faim.

— Comment, mourir de soif en plein vignoble ! c’est fort ! attends un peu, nous allons te soigner.

Riche propriétaire d’un village voisin, Victor était un vieil ami de collège, auquel je gardais dans mon souvenir une des meilleures places. Il était la bonté et l’honnêteté même avec une intelligence supérieure et des talents réels. Malgré cela nos relations étaient peu suivies, et une année s’écoulait parfois sans que nos occupations nous permissent de nous rencontrer. Mais quand nos mains se touchaient, ses yeux me disaient que je retrouvais mon ami tel que je l’avais laissé. Il dédaignait ces récriminations intempestives, ces reproches qui semblent partir d’une affection extraordinaire et qui ne sont en réalité qu’une forme de politesse, du persiflage ou de l’égoïsme.

— Tu n’es pas venu, tant pis ; c’est une preuve que tu travailles trop, mon pauvre Jacques, ta place est quand même toujours là.

— C’est que, dis-je à Victor, j’ai un compagnon, un étranger que je ne puis abandonner.

— Tant mieux ! on lui fera visiter ma bibliothèque et explorer ma carte de la Suisse ; cela l’instruira. Messieurs, montez sur mon char, dans cinq minutes vous serez au frais.

Nous prîmes place sur son wägeli traîné par un fort cheval gris-pommelé, et bientôt nous entrâmes dans la cour de sa demeure composée de plusieurs corps de bâtiments.

Ici, point de servante à la démarche cauteleuse, habituée à consigner les intrus à la porte ; ses gens avaient des allures franches et parlaient à haute et intelligible voix. Victor nous prit sous le bras et nous emporta dans sa chambre à manger où il fit mettre tout sens dessus dessous pour nous restaurer et nous rafraîchir.

Il était superbe, lorsqu’il monta de la cave portant une dizaine de bouteilles de tous les âges et de tous les crus, comme s’il eût voulu éteindre la soif d’un corps de musique, tandis que sa femme alerte et affable disposait sur la nappe éblouissante un jambon et une pièce de bœuf, en attendant les bondelles qui pétillaient dans la casserole. Nous fîmes là un souper monumental, et Fergus Mac Fish, qui avait englouti un nombre incalculable de grappes de raisin, déclara sur la claymore de ses aïeux que l’Écosse était le premier pays du monde, mais que l’hospitalité neuchâteloise était digne de rivaliser avec celle de sa bienheureuse patrie.

Après le souper, nous descendîmes à la cave. Ce mot vous fait songer, ami lecteur, à ces souterrains noirs et humides, repaires des rats, des araignées monstrueuses, des moisissures et des champignons ! quelle erreur ! C’était un vaste rectangle voûté, en forme de nef, dallé en pierres cimentées, blanchi à la chaux, éclairé par de nombreux larmiers. Au milieu était un large passage bordé de deux rangées de tonnes immenses peintes en gris avec les cercles noirs. Il y en avait vingt-deux et chacune portait l’écusson d’un des cantons de la Suisse. Plus loin était le bouteiller dont les cases étaient désignées par les lettres de l’alphabet peintes sur de jolis écriteaux.

— Voilà ma carte de la Confédération et ma bibliothèque, dit Victor avec un orgueil qu’il ne pouvait dissimuler. Je les ai mises sous l’égide du drapeau fédéral dont la hampe se croise avec celle de notre bannière cantonale. Maintenant nous allons feuilleter tout cela et voir si le fond correspond à la forme ; ce sera un exercice d’analyse littéraire, comme nous disions au collège. Alors commença la dégustation de rigueur dans ces basses régions ; entreprise périlleuse pour quiconque a fait son éducation loin des centres vinicoles. Victor avait une façon triomphante de guillonner[12] qui lançait le vin dans le verre, comme un jet de vapeur à haute pression.

— Le voyez-vous écumer, ce petit diable, et faire l’étoile ! goûtez-moi cela. Et il en prenait une gorgée qu’il faisait tourbillonner un moment dans sa bouche avant de l’avaler.

Après les laigers[13] vint le tour du bouteiller ; ce fut une lecture sans fin ; jamais je n’eusse cru que l’alphabet comptât tant de lettres. Plusieurs fois je voulus m’échapper et gagner des plages moins dangereuses ; mais la porte était fermée. Mon Écossais, l’œil en feu, dansait une gigue montagnarde dans une tonne vide dont la porte entrebâillée lui avait livré passage. D’une voix tonnante il poussait le cri de guerre de son clan et déclarait qu’il ne sortirait plus de cette petite maison, qu’il trouvait excessivement confortable et infiniment beautiful.

Vers dix heures, des détonations se firent entendre de divers côtés. Cette fusillade porta jusqu’au délire l’enthousiasme de mon Calédonien ; il sortit en hâte de son tonneau et s’apprêta à livrer bataille. Hurrah, criait-il, forward Scottland !

— Ce n’est rien, dit Victor, ce sont les brevards qui tirent leur coup de fusil derrière leur maison ; puis ils iront dormir,… et les vignes seront bien gardées.

— Si nous allions dormir comme des brevards ; je crois que nous avons assez étudié pour aujourd’hui.

Victor eut le tact de ne pas nous retenir, comme certains personnages qui, en pareil cas, se font un jeu de griser leurs invités. Il me conduisit dans une jolie chambre où je dormis à merveille ; quant à mon compagnon, on le logea dans un autre corps de bâtiment donnant sur le jardin.

Je dormais profondément lorsque je fus réveillé en sursaut par la voix de Victor qui me secouait et m’appelait avec angoisse.

— Jacques, disait-il, Jacques, viens donc, ton jeune homme est indisposé.

— Grand Dieu ! dis-je, en voyant la figure blême de mon ami, dis-moi la vérité, il est mort !

— J’espère… que non, dit Victor avec embarras, mais il est bien malade.

— Depuis quand ? m’écriai-je hors de moi, c’est ta bibliothèque, c’est ta cave qui m’ont tué ce pauvre garçon !

Tout en me lamentant, je m’habillais en hâte, et je courus sur les pas de Victor. Il me conduisit dans le jardin sur lequel donnaient les fenêtres de Fergus. Là étaient rassemblés des groupes d’hommes qui gesticulaient et parlaient vivement entre eux. Au moment où je passais, l’un dit : « L’assassin a dû monter par cette échelle pour faire son coup, mêmement que c’est l’échelle à Jean-David Tinembart ; elle était hier soir encore contre son noyer. Â»

Ces mots glacèrent mon sang dans mes veines ; j’eus un éblouissement.

— Victor, as-tu des gouttes anodines, ou un petit verre quelconque pour me remettre le cÅ“ur ? je me sens défaillir.

— Prends courage, dit Victor, nous allons monter par l’échelle.

— Pourquoi ne pas entrer par la porte ?

— Elle est fermée en dedans, la clef est dans la serrure.

— C’est toi qui as planté là cette échelle ?

— Non, on l’a trouvée ainsi ce matin.

Je suivis mon ami en gémissant. Mais quel spectacle s’offrit à moi lorsque, arrivé à la hauteur de la fenêtre ouverte, j’aperçus mon pauvre Fergus couché tout sanglant sur son lit. Ce que je ressentis en ce moment, je ne puis le dire ; mille sentiments confus assaillaient mon cÅ“ur désolé ; ma situation me faisait horreur. Comment annoncer à sa famille cette catastrophe dont j’étais la cause innocente ? Comment avais-je pu consentir à me séparer même pour une nuit de ce jeune homme qui m’était confié et sur lequel j’aurais dû veiller comme un père ?

— Victor, soutiens-moi, je me meurs, je ne supporterai pas cette épreuve. D’un bras vigoureux, Victor m’enleva de l’échelle et me déposa dans la chambre.

Je tombai comme un insensé sur la couche de mon jeune ami en l’appelant avec désespoir.

Mais à mon grand étonnement, il ouvrit les yeux, parut sortir d’un sommeil profond, et se dressant soudain sur son séant, il me donna de la tête dans la poitrine, un tel choc, que je tombai à la renverse sur le parquet. Ma chute fut si drôle et j’avais un air si hébété que Mac Fish se mit à rire aux éclats. Sa gaieté était si franche et nous étions si heureux de le voir vivant, après l’avoir cru mort, que Victor fit chorus avec lui, et moi de même, toujours assis sur le plancher. À nos rires inextinguibles se mêlèrent ceux des curieux qui avaient gravi l’échelle, et qui n’y comprenaient rien du tout ; de là, la contagion passa dans le jardin.

Alors vinrent les explications. Pendant la nuit, le jeune homme avait été réveillé par une soif ardente ; en cherchant de l’eau à tâtons, il culbuta son guéridon et sa carafe. Pour ne déranger personne, il sauta du premier étage dans le jardin, avec l’agilité des gens de son pays, et se mit à la recherche d’une fontaine. Deux brevards consciencieux, qui rentraient au logis après une station dans un pressoir, trouvant un inconnu flânant à demi vêtu par le village, le prirent pour un malfaiteur et se mirent en devoir de l’arrêter. La chose n’était pas facile.

— Qui es-tu ? ton nom canaille !

— Mac Fish, répondit l’autre d’un air de dédain.

— Ah ! tu t’en fiches, insolent, tu te fiches des brevards, on va t’apprendre la politesse. Et ils mirent la main sur lui. Mais à l’instant les deux indigènes roulèrent par terre et leurs fusils furent lancés par-dessus les arbres du verger voisin.

Nos lurons n’étaient pas hommes à se laisser réduire sans revenir à la charge ; ils se relevèrent, et fondirent sur leur antagoniste avec la fureur légitime de fonctionnaires rossés dans l’exercice de leurs fonctions. La lutte fut opiniâtre, personne ne voulait céder ; pour en finir, Mac Fish fut obligé d’avoir recours à un coup de haute savate que son professeur lui avait appris pour les moments décisifs. Pierre-Henri reçut sur le nez un coup de poing à décorner un bÅ“uf, dans l’instant même où Charles-Auguste s’écroulait sous une ruade qui lui défonçait l’estomac. Ayant leur compte, les brevards regagnèrent leur lit comme ils purent, et l’Ecossais, fier comme un coq, bien qu’il eût sa chemise déchirée et qu’il fût couvert de sang, finit par trouver une fontaine où il put se désaltérer à loisir.

Mais son embarras fut grand lorsqu’il voulut rentrer chez lui. La porte de la maison était fermée et le mur était lisse comme un monolithe. C’est alors qu’il avisa l’échelle de Tinembart, l’enleva lestement, la dressa contre sa fenêtre et se jeta sur son lit sans même fermer l’espagnolette.

Cette aventure nous égaya plus que je ne puis le dire, et quand nous descendîmes pour déjeuner, nous fûmes accueillis par des hourras sans fin. Les brevards si bien battus furent invités à se joindre à nous ; c’étaient de bons garçons et de joyeux compères. Ils rirent de grand cÅ“ur lorsque l’énigme leur fut expliquée, et serrant les mains de Fergus, ils lui dirent : « Vous nous avez donné une trempe soignée, mais cela nous procure une histoire de vendanges dont on se souviendra dans le village et qu’on racontera longtemps dans nos veillées au pressoir. Â»

LE CHAT SAUVAGE DU GOR DE BRAYES

I
La donna.

Il y avait beaucoup de monde autour du moulin, dont les roues, par extraordinaire, restaient immobiles dans leur chenal à sec ; seulement cette foule était morne et muette, et, au lieu d’animer la pelouse à l’ombre des noyers, elle y faisait le désert. Plus de tic tac, plus de bourdonnement d’engrenages, plus de joyeux paysans se querellant avec le meunier enfariné à propos de sa mouture, plus d’attelage faisant retentir ses grelots. Tout l’espace libre autour de la maison était soigneusement balayé, on en avait écarté le chien de garde, les poules et les coqs dont la voix aurait jeté une dissonance dans le recueillement de cette journée. Le grondement sonore de la rivière, franchissant avec fracas les degrés du barrage, troublait seul ce silence inaccoutumé.

Le deuil était entré dans la maison ; le meunier, Siméon Dubey, avait perdu sa mère : la brave femme, veuve de bonne heure, avait rudement travaillé jusqu’à la fin de sa vie pour élever sa famille, qu’elle laissait dans une situation prospère. Elle était morte dans de grands sentiments de piété, et comme elle était attachée aux anciens usages, elle avait ordonné expressément dans ses dernières volontés, après les legs indispensables, qu’un grand repas serait donné aux parents et aux amis qui viendraient des villages voisins lui rendre les derniers honneurs, et qu’en même temps, il serait fait une distribution de pain et d’argent à tous ceux qui se présenteraient à la porte du moulin, entre l’heure de son inhumation et le coucher du soleil. Cette distribution s’appelait en patois : la donna[14].

C’était une de ces belles journées de septembre qui établissent une transition insensible entre l’été qui finit et l’automne qui va commencer ; l’air est doux, le ciel bleu, le soleil tempéré, la brise bienfaisante ; la terre couverte de fruits se prépare à livrer ses derniers trésors ; sur les coteaux, dont la verdure prend des teintes dorées, le raisin devient transparent et mûrit avec une mystérieuse lenteur ; dans les prairies, les vaches paissent sous la garde des petits bergers dont les voix grêles, se mêlant au chant de l’alouette, se répondent en répétant la mélodie primitive de leurs vale-valeo.

Tous les sentiers conduisant au moulin sont couverts de files de femmes et d’enfants, un panier au bras, qui se rendent à la donna ; personne ne veut manquer une si belle occasion de recevoir un présent et d’assister à une scène qui ne se présente pas tous les jours.

J’ai oublié de dire que le moulin est situé près de Boudry, au bord de l’Areuse, au point où celle-ci sort des gorges sauvages qui conduisent au Val-de-Travers, et à quelques pas de la fabrique de toiles peintes, aujourd’hui morte, mais alors en pleine activité.

Le convoi funèbre a été nombreux ; le meilleur cheval du moulin, la bride garnie de crêpe noir, a conduit la défunte à sa dernière demeure ; le pasteur a prononcé, sur le bord de la fosse, une oraison funèbre qu’il s’est efforcé de rendre profitable à ses auditeurs, et dont ceux-ci ont mesuré la valeur à sa durée et aux larmes qu’elle a fait répandre ; les parents, les amis sont revenus au moulin s’asseoir au dîner qui n’est pas l’acte le moins important de la journée.

Le repas des funérailles, institution ancienne à laquelle s’ajoutait une idée religieuse, s’est conservé très longtemps parmi nous ; c’était une de ces circonstances solennelles où une famille devait montrer ce dont elle était capable ; il fallait être tombé au dernier degré de la misère, ou de l’avarice, pour se soustraire à ce devoir qu’imposaient le nom, la parenté, les relations, la position sociale. Il arrivait même qu’une famille déchue par les revers, une faillite, un suicide, une condamnation quelconque, se relevait et parvenait à reconquérir sa place au soleil en donnant un de ces festins opulents, plantureux, réussis, où chaque convive se trouvait pris à partie, assailli par ses côtés faibles, démantelé par une science perfide et conduit à capituler après avoir fait abandon de ses scrupules les plus tenaces.

Les préparatifs se faisaient sur une grande échelle ; dans les maisons aisées on engageait une femme, cuisinière émérite, qui travaillait jour et nuit à confectionner les pâtés froids, les tourtes, les gelées, les crèmes, car on devait se mettre en mesure de nourrir les arrivants de plusieurs lieues à la ronde, et il était d’usage de porter à domicile la part de ceux que l’âge ou la maladie empêchaient de s’asseoir au festin. Chez les pauvres paysans on tuait un mouton et on le mangeait sur des assiettes de bois comme les Arabes dans le désert ; chacun apportait son couteau ; quand les couteaux manquaient on prenait les rasoirs, les tranchets, tout ce qui pouvait couper, tailler, dépecer ; ceux qui revenaient de ces repas homériques racontaient que les possesseurs d’un couteau de poche étaient les plus heureux ; ils faisaient tout ce qu’ils voulaient.

Il est vrai que l’on prenait ses précautions ; on se bornait au premier déjeuner à sept heures du matin, et l’on ne servait celui de dix heures que pour la forme. Aussi, lorsque le moment de se mettre à table, vers deux heures, arrivait, l’appétit était plus fort que le sentiment, et ceux qui venaient de pleurer et de sangloter au cimetière pendant l’oraison funèbre, et qui, dans leur douleur sincère, se juraient à eux-mêmes que plus jamais ils ne mangeraient un morceau de bon cÅ“ur, et que plus jamais leur verre ne se choquerait contre celui d’un ami, tendaient tout comme les autres le nez vers la cuisine et sous l’influence des odeurs appétissantes qui s’exhalaient, sentaient leurs mâchoires prises de mouvements involontaires.

Ce jour-là, les Dubey firent grandement les choses ; le dîner fut un bon dîner, abondant, substantiel, approprié aux estomacs et aux habitudes des convives, arrosé non brutalement, en ouvrant dès l’abord toutes les écluses, mais graduellement, d’une main discrète, en ménageant les susceptibilités les plus délicates et en observant les transitions dictées par les circonstances. Il ne fallait pas effaroucher les notables, dont la présence faisait honneur à la maison : le pasteur, les justiciers, les maîtres-bourgeois, les anciens d’église, qui avaient à garder un certain décorum, et qui se retiraient des premiers. Plus tard, quand la nuit abaissait ses voiles, on laissait les intrépides faire à leur tête, vider les flacons tout à leur aise et regagner leurs pénates comme ils pouvaient.

À la soupe au riz, épaisse, onctueuse, succéda la truite fournie par la rivière voisine et préparée au vin selon une recette traditionnelle et nationale destinée à devenir célèbre dans le monde entier ; elle fut savourée en silence, chaque convive donnant son approbation par des hochements de tête et des regards éloquents. Puis vinrent les pièces de résistance, la daube monumentale, le jambon et les choux, enfin la longe de veau et la salade. Les conversations, d’abord à voix basse, suivaient une progression ascendante, elles se faisaient maintenant à pleins poumons, même quelques rires isolés éclataient çà et là, dans les rangs des jeunes gens, après une histoire plaisante ou un rapprochement saugrenu. Les anciens faisaient l’éloge de la défunte, qu’ils avaient vue à l’œuvre pendant près d’un demi-siècle, ils racontaient les beaux traits de sa vie, sans oublier ce qui leur était personnel et les mettait en relief. Mais cette vie s’était trouvée mêlée à une carrière d’activité comme meunière, paysanne, marchande de vin et de toute sorte de denrées ; on passa donc insensiblement aux prix courants des blés, des vins, aux apparences de la future récolte, à la grêle qui avait ravagé certains vignobles, aux vers qui avaient menacé certains autres, aux procédés de culture, chacun vantant le sien et le proclamant le meilleur. On passa ensuite aux affaires de la Commune, aux coupes de bois, aux répartitions entre les communiers, et comme il y avait des gens de plusieurs villages, chacun défendait son clocher, avec ses us et coutumes, et en affirmait la supériorité sur tous les autres, à dix lieues, à vingt lieues à la ronde. Ces défis appelaient des ripostes ; d’un village à l’autre on se désignait par un sobriquet souvent plein de malice et qui n’était pas toujours bien accueilli. Les propos devenaient aigres ; il fallait qu’un des notables les plus en vue apaisât la noise par un bon mot ou par une interpellation directe aux plus animés, sinon les verres pouvaient se tromper de chemin et s’égarer à travers les visages des convives.

La science suprême consistait alors à détourner la conversation des terrains dangereux, et à la diriger sur des sujets innocents, la pluie, la sécheresse, les dégâts de la rivière dans ses crues, la pêche alors très fructueuse, le tir à la cible qui avait lieu au mois de mai dans chaque village, enfin la chasse, ce thème qui sous tous les climats trouve toujours des narrateurs passionnés et des auditeurs attentifs. L’un avait aperçu un chevreuil dans les gorges de l’Areuse, un autre s’était trouvé face à face avec un ours.

— Eh bien, j’aimerais mieux rencontrer un loup ou un ours, même en hiver, dit Joël Odry, un vieux garçon parent du meunier, que d’avoir à me mesurer avec un chat comme celui que j’ai vu l’hiver dernier au Gor de Brayes.

— Un chat ? dirent plusieurs voix exprimant la surprise.

— Oui, un chat, reprit Joël, mais un chat sauvage, beaucoup plus grand et plus fort qu’un chat ordinaire et qui doit peser au moins dix-huit livres. Il fallait le voir secouer les branches sur lesquelles il courait comme un écureuil et me menacer de son souffle et de ses dents.

— Et vous ne l’avez pas tiré ?

— Je n’avais que ma hache et je crois qu’il s’en est aperçu, car, plus tard, j’ai parcouru ces gorges avec mon fusil, et je suis resté à l’affût pendant des journées entières, sans voir le bout de son museau.

— Il a peut-être changé son quartier général, j’avoue que le Gor de Brayes n’a rien de bien amusant.

— Non, il y est encore et je compte lui faire une visite à la première neige.

Pendant que les invités vaquent à leurs affaires dans l’intérieur, le seuil du moulin est le théâtre de scènes piquantes ; toutes les commères du voisinage, flanquées d’un énorme panier, sont arrivées par petits détachements, accompagnées de leurs marmots qui pendent par grappes à leurs jupons ou qui reposent sur leurs bras ou sur leurs épaules dans des attitudes variées. D’abord, elles se tiennent à l’écart, au bord de l’Areuse, à l’ombre des noyers, ou sur la route le long des murs de vigne, causant à voix basse de la solennité du jour, du dîner, dont on entend par les fenêtres ouvertes le cliquetis des fourchettes et le bourdonnement des voix ; des convives, dont chacun est accommodé de la belle façon ; enfin des perspectives que la donna annoncée ouvre à leur imagination. Elles rappellent le souvenir de distributions extraordinaires, dont la tradition s’est perpétuée dans le pays pour servir de terme de comparaison à toutes celles qui viendraient plus tard. Il faudrait que les Dubey fussent bien ladres pour ne pas partager avec les pauvres une partie de leur superflu, puisque le décès de la meunière leur vaut un héritage qui les enrichit. Outre la miche de pain qui leur est promise, elles espèrent attraper encore une part du festin, quelque tranche de rôti, de jambon ou de pâté, un gâteau pour les enfants ou du moins un verre de vin vieux pour réconforter leur estomac nourri de café, de pommes de terre et de pain noir. Les claquements des bouchons qui détonent comme une fusillade nourrie, le choc des assiettes et des verres, leur semblent remplis d’agréables promesses. Elles grillent de s’avancer pour ouvrir la porte qui doit livrer passage à toutes les richesses du pays de Canaan, mais aucune ne veut être la première. Enfin les plus âgées, qui doivent être les plus intrépides, poussées par la bande se décident, le branle est donné, la porte est envahie.

— N’entrez pas, dit le meunier, bel homme à cheveux blonds, à visage pâle, qu’on a peine à reconnaître dans ses habits noirs, il n’y a plus de place dans la maison. La distribution se fera à la porte.

Aussitôt il entre dans la halle du moulin où des centaines de belles miches sont entassées sur les sacs de farine ; ses ouvriers les lui passent et il les distribue de sa main en accompagnant ce don d’une bonne parole. Sa femme tient une bourse bien garnie et donne aux enfants une piécette d’argent qui les fait bondir de joie. Les vaillantes commères, qui sont montées les premières à l’assaut sont obligées, bien à regret, de faire place à d’autres, tout en cherchant le moyen de passer une seconde fois ; les escouades se succèdent ; les centaines de miches passent l’une après l’autre dans les vastes paniers qui attendaient bien autre chose, et les piécettes se logent dans les mains des enfants, les seuls qui montrent une satisfaction sans mélange. Des vieillards chancelants se présentent à leur tour et reçoivent, avec leur miche, un verre de vin qui déride leur front et fait briller une étincelle dans leur regard.

À mesure que le soleil s’abaisse derrière les noyers et que les ombres s’allongent, les abords du moulin se dégarnissent, la donna va finir ; chacun regagne sa demeure ; quelques femmes se cramponnant à un espoir obstiné attendent encore, les yeux fixés sur ces fenêtres où tant d’hommes bien nourris d’ordinaire se gorgent de mets succulents et boivent plus qu’à leur soif. Près de la porte, un groupe d’enfants sales et déguenillés sont restés spectateurs attentifs de ce qui vient de se passer ; ils se consultent entre eux à voix basse et semblent irrésolus sur ce qu’ils doivent faire. Parmi eux est une fillette de huit ans, proprement vêtue, svelte, gracieuse et si jolie qu’on ne peut la regarder sans lui sourire. Sa courte robe d’indienne blanche à fines raies violettes, laisse voir l’harmonie de ses formes et son petit chapeau de paille entoure comme d’une auréole son frais visage qu’animent de beaux yeux bruns et une bouche rieuse. Elle donne la main à une grosse fille trapue, aux cheveux ébouriffés et roussis vers le bout, vêtue d’une chemise grossière, d’un jupon de grisette et d’une taille de futaine sans manches ; ses pieds nus et son teint hâlé font un contraste frappant avec la fillette qu’elle semble conduire.

Un jeune garçon d’une douzaine d’années, apparaît sur le seuil du moulin, regarde au dehors d’un air triste et abattu et s’approche des jeunes filles. Il est vêtu de milaine grisâtre et ses boutons ont été recouverts d’étoffe noire ; il porte un crêpe à sa casquette.

— On ne vous a rien donné ? leur dit-il d’une voix douce et affable ; venez avec moi, je sais où sont les miches de fleur de farine.

— Merci, dit la fillette, je ne demande rien.

— Ne venez-vous pas de Bôle, n’es-tu pas Louise Verdon et toi Françoise Roquier ? ajouta-t-il en se tournant vers la fille aux tresses rousses.

— Laisse-le faire, dit Françoise, c’est Charles Dubey, le fils du meunier, as-tu vu comme il a les yeux rouges ?

Charles revint portant de jolis petits pains dorés et une tranche de gâteau au riz fort appétissant.

— Tenez, dit-il, voilà un pain pour chacune de vous, et toi, petite, prends ce gâteau, c’est ma portion, je puis la donner à qui je veux.

— Pourquoi ne la manges-tu pas ? dit Louise.

— Je ne peux pas ; depuis que ma grand’mère est morte, j’ai quelque chose dans le cou qui m’empêche d’avaler.

— Alors, tu es malade ?

— Non, je ne suis pas malade, mais il faut que je pleure ; je vais me cacher à l’écurie, au milieu des vaches et des chevaux, pour pleurer à mon aise en pensant à ma grand’mère.

Le jeune homme avait des larmes dans les yeux.

— Ceux qui trinquent là-haut à tour de bras depuis des heures, dit Françoise, ne paraissent pas avoir mal à la gorge ; on jurerait qu’ils sont là pour se divertir.

— C’est grand’maman qui l’a voulu, nous ne pouvions pas lui désobéir. Mais, dis-moi, Louise Verdon, pourquoi ton père n’est-il pas venu à l’enterrement ?

— Je ne sais pas, il est à la fabrique.

— Oui, il est à la fabrique, et il n’est pas même venu toucher ; tout le monde a remarqué son absence.

— Je pense qu’il n’a pas pu quitter son ouvrage, dit Louise toute confuse, mais je le saurai bientôt ; je vais le trouver à son atelier et nous retournerons ensemble à Bôle. Adieu et merci.

II
L’imprimeur.

Louise courut du côté de la fabrique dont l’entrée n’était qu’à quelques pas de distance. À peine eut-elle franchi le portail, qu’un bruit semblable au roulement continu du tonnerre retentit à ses oreilles ; il partait de grands bâtiments à plusieurs étages dont les nombreuses fenêtres ouvertes laissaient voir des centaines d’ouvriers occupés à imprimer des indiennes. Un peu étourdie par ce fracas, elle cherchait à s’orienter, lorsqu’elle rencontra un monsieur de grande taille, au visage grave, vêtu de noir, qui tenait à la main un paquet de lettres.

— Où vas-tu, mon enfant ? dit-il avec bonté.

— Je cherche mon papa, dit Louise intimidée.

— Comment se nomme-t-il ?

— Guillaume Verdon.

— Ah ! l’imprimeur, c’est par ici. Tu viens de Bôle, ainsi, toute seule ?

— Oh ! non, nous étions une troupe ; on est venu pour voir la donna.

— Et cela t’a amusée ?

— Oui, jusqu’au moment où j’ai vu pleurer Charles Dubey ; il pleurait en nous donnant les petits pains.

— Charles Dubey est un brave garçon, dit le monsieur avec sérieux, il chérissait sa grand’mère, et sent vivement la perte qu’il vient de faire ; mais Dieu le consolera. Si tu veux me suivre, je te conduirai auprès de ton père ; passons d’abord par ici.

Louise ne pouvait avoir un meilleur guide, c’était M. Bovet, l’un des patrons, qui faisait sa tournée dans la fabrique. Il entra d’abord dans le cabinet des dessinateurs où plusieurs artistes étaient occupés à inventer des motifs de décoration ou des combinaisons nouvelles qu’ils exécutaient d’abord au crayon, puis au pinceau à l’aide de l’aquarelle ou de la gouache. C’est là que s’élaboraient tous les sujets qui devaient être imprimés sur les toiles, et qu’on adaptait aux goûts dominants des peuples auxquels elles étaient destinées. On savait ce que demandait l’Italie, l’Espagne, l’Égypte, le Levant ; même les exigences des diverses provinces de la France. Le succès des ventes et la facilité des débouchés dépendaient donc des inspirations heureuses du dessinateur, qui savait varier ses sujets de manière à satisfaire tous les goûts et à plaire au grand public.

Après le dessinateur, qui était la cheville ouvrière de l’établissement, venait le chimiste appelé à préparer les teintes qui rendaient le mieux et de la manière la plus durable les conceptions de l’artiste. Le laboratoire d’où sortaient les produits inaltérables qu’on nommait les roses, les bruns, les violets de Boudry, se nommait vulgairement la cuisine des couleurs, bien que sous ce nom modeste se cachassent de patientes recherches et de savantes combinaisons.

En sortant du cabinet des dessinateurs, ils passèrent dans l’atelier des graveurs sur bois, penchés sur leur établi et fort affairés à tailler des planchettes de pommier, de poirier, qu’ils couvraient de dessins en relief à l’aide de la pointe tranchante, de la gouge et du bute-avant.

Enfin, M. Bovet ouvrit la salle des imprimeurs où Guillaume Verdon, grâce à son talent, occupait une des premières places. C’était un homme robuste, aux épaules carrées, la tête grosse, taillée à coups de hache, les cheveux noirs coupés en brosse, les sourcils épais couvrant des yeux enfoncés ; son expression était sévère et il y avait dans toute sa personne quelque chose de dur et de hautain. Il était en manches de chemise, avait un petit tablier de drap serré autour de la taille par une lisière, et travaillait si assidûment que la sueur coulait sur son front.

Le rôle de l’imprimeur consistait à couvrir les grandes pièces de calicot blanc de dessins en noir et au trait, que coloriaient ensuite les rentreuses. Tout cela se faisait par le moyen de ces planches de bois gravées en relief et par un procédé analogue à la chromolithographie. Appliquer les couleurs sur un dessin déjà tracé est chose facile, mais répartir avec régularité ce dessin sur une pièce de vingt aunes et au delà était considéré comme une opération difficile ; aussi l’imprimeur était-il plus apprécié et mieux rétribué que les rentreuses.

— Je vous amène une visite, dit M. Bovet, j’espère qu’elle vous fera plaisir. Et il continua sa ronde.

— Est-il permis d’entrer ? dit Louise en se cachant à demi derrière les pièces de calicot qui pendaient au plafond.

— C’est toi, dit l’imprimeur, que fais-tu là ? Viens m’embrasser, ma mie.

— Oui, c’est moi, je suis venue à la donna avec beaucoup d’enfants du village et j’ai reçu un beau petit pain que je viens vous montrer.

Le rude visage de Verdon se contracta subitement ; il laissa tomber sa planche gravée, se croisa les bras et resta un moment muet.

— Tu as été au moulin, tu as été à la donna, toi ? dit-il enfin en cherchant à dominer sa colère, qui t’a permis ?

— Personne, dit Louise tout interdite, ai-je fait du mal ?

— Oui, tu as fait du mal ; montre-moi ce pain.

Il saisit la miche et fit le geste de la jeter par la fenêtre, mais il se contint en voyant les regards des autres ouvriers et de leurs tireurs attachés sur lui.

— Va trouver ta tante, dans la boutique des rentreuses, et dis-lui de renvoyer cela au moulin, je ne veux rien recevoir de ces gens.

— Mais, papa, c’est Charles Dubey qui me l’a donné, non pas comme à une pauvre, mais d’amitié ; il pleurait sa grand’mère et il m’a demandé pourquoi vous n’avez pas été à l’enterrement.

— Voyez-vous ces morveux qui se mêlent de me faire la leçon ; as-tu entendu ce que je t’ai dit ? quand j’ai parlé, je veux qu’on m’obéisse.

— Papa, laissez-moi vous embrasser, dit Louise tout en larmes.

— Non, file et vivement.

— Ces tonnerres d’enfants ! grommela Verdon quand Louise fut partie, quelle journée du diable ! Demain j’enverrai un exploit au moulin et nous aurons un procès ; voilà ce qu’ils auront gagné ces Dubey. Eh bien ! tireur, dors-tu ? allons, un coup de brosse !

Ces derniers mots étaient adressés au jeune garçon qui avait pour emploi d’étendre la couleur sur un carré de drap fixé dans un cadre. La planche appliquée sur ce drap prenait la couleur qu’elle transportait ensuite sur le calicot. Quant au petit esclave, debout devant son châssis d’une aube à l’autre, il se nommait le tireur et recevait un salaire de sept kreutzer ou de vingt-cinq centimes par jour[15].

Renvoyée par son père, Louise se dirigea vers un des ateliers de rentreuses d’où partait un vacarme effrayant ; après avoir passé entre de longues files de tables à imprimer, occupées chacune par une ouvrière, elle s’arrêta devant celle d’une belle personne, grande, bien prise, aux traits nobles et réguliers, qui travaillait avec l’assistance de sa tireuse, à terminer un magnifique dessin d’étoffe pour châle, sur laquelle elle appliquait la dernière teinte. Elle allait et venait du châssis de sa tireuse à l’étoffe étendue sur sa table, sans quitter sa planche gravée qu’elle tenait de la main gauche et l’appliquait en consultant des points de repère, puis frappait sur le revers deux coups d’un maillet ovale dont sa main droite était armée. C’étaient ces coups de maillet qui retentissaient dans la fabrique comme le roulement du tonnerre.

— Oh ! tante, que c’est beau ce que vous faites là, s’écria Louise en souriant à la belle rentreuse à travers ses larmes.

— C’est toi ? que fais-tu ici ; pourquoi pleures-tu, ma chérie ? dit-elle en posant sa planche et en passant ses bras autour du cou de l’enfant.

— J’ai été à la donna au moulin et papa en est tellement fâché qu’il m’a chassée.

— Qu’est-ce que tu as fait d’aller à la donna ? dit la rentreuse en riant.

— J’ai été avec les autres, pour voir.

— Est-ce tout ?

— Charles m’a donné un petit pain de fleur de farine et m’a demandé pourquoi papa n’a pas été à l’enterrement.

— Ah, ah ! et tu as dit cela à ton père ? dit la tante en devenant sérieuse.

— Oui, il veut que tu viennes avec moi rapporter ce pain.

— Nous verrons, quand j’aurai fini. Assieds-toi sur la fenêtre à côté de ma tireuse et tu t’amuseras à regarder dehors.

Louise fut bientôt captivée par l’activité qui régnait autour d’elle, comme dans une ruche d’abeilles ; ses yeux ne se lassaient pas de contempler les bouquets aux vives couleurs qui naissaient sous les planches des rentreuses et qui couvraient les longues pièces de coton. À quelques pas de sa fenêtre des ouvrières habiles réparaient au pinceau les lacunes de l’impression ou complétaient le coloris par quelques touches bien comprises. Au dehors, les manÅ“uvres étendaient sur la prairie les pièces imprimées pour les soumettre à l’action du soleil qui enlevait certaines nuances et en fixait d’autres ; ils lavaient dans la rivière les tissus à divers degrés de fabrication ; des escouades d’ouvriers étaient au séchoir, au satinage ; ils pliaient les étoffes ou les emballaient pour les expédier. Les employés du laboratoire, que l’on reconnaissait à leurs mains et à leurs bras tantôt jaune-safran, tantôt rouge-vermillon, tantôt d’un bleu céleste ou d’un violet éclatant, passaient et repassaient, portant les gamelles de couleurs à l’usage des rentreuses.

À la nuit tombante, une cloche se fit entendre, elle annonçait que la journée de travail était finie et donnait le signal de la retraite.

Aussitôt le tonnerre des maillets cessa comme par enchantement, les rentreuses rangèrent leurs outils et mirent en ordre leur table ; les tireuses glissèrent leur brosse dans un coin ; chacun courut à son panier où l’on prenait les provisions pour la journée et bientôt ce fut un sauve-qui-peut général. Comme les ouvriers appartenaient à plusieurs villages, ils s’appelaient et se rassemblaient pour retourner à la maison en devisant et en chantant.

— Partons-nous ? dit Rose Verdon, la tante de Louise, lorsqu’elle rencontra son frère. Es-tu prêt ?

— Non, je vais trouver un avocat, il faut que je fasse danser ces Dubey.

III
L’outarde.

Il n’était pas permis aux ouvriers des fabriques de faire la grasse matinée, ils devaient se lever de bonne heure, comme les paysans, pour se trouver à leur poste au moment où la cloche sonnait le commencement de la journée. Ceux qui avaient une demi-heure ou une heure de chemin à faire devaient en conséquence prendre leurs précautions. Guillaume Verdon était matinal et profitait des premiers moments de la journée, s’il avait du temps de reste, pour faire un tour de promenade dans les magnifiques forêts qui entourent son petit village. Au printemps, il se mettait à la recherche des morilles et des mousserons ; en été, il faisait d’abondantes récoltes de chanterelles, de bolets, de lactaires, sans négliger l’agaric comestible et les lycoperdons qui forment parfois des taches blanches sur les prairies et semblent être des traînées d’œufs semés sur l’herbe. En automne, quand le temps était calme et qu’un léger brouillard couvrait les champs, il prenait son fusil à silex sous le bras, et, comme il était bon chasseur et tireur adroit, il lui arrivait parfois en côtoyant les vignes, les buissons ou les dernières plantations de navets, de rouler un lièvre ou de peloter une perdrix. Le plus souvent les ramiers, les grives, ou même les étourneaux qui parcourent les campagnes en vols immenses, s’offraient seuls à ses coups.

Un matin de la fin d’octobre, aux premières lueurs de l’aube, il descendait la colline où le village est assis, et, malgré la rosée qui ruisselait sur les herbes et les broussailles, explorait les bords du ruisseau au fond d’un ravin où le gibier peut trouver de nombreuses retraites. Il avait à la main son long fusil de chasse tout armé, et portait en bandoulière son panier de provisions pour la journée. Il faisait froid ; les jours précédents avaient été marqués par des coups de vent terribles du Nord-Ouest, entremêlés d’averses glaciales, et durant la nuit la première neige était tombée sur les flancs du Jura.

C’était un vrai temps de chasseur, et Verdon, les yeux tournés vers les pentes boisées des montagnes, supputait intérieurement le nombre des bécasses qui devaient, à cette heure, parcourir les taillis à la recherche des vers et planter leur long bec dans la terre noire et molle des bois. Volontiers il eût déserté la fabrique pour gagner les parages recherchés d’ordinaire, pendant la passe, par cet oiseau fascinateur. La tentation était d’autant plus grande qu’il entendait déjà des coups de fusil, dont l’écho sous les futaies le faisait tressaillir. Il reconnaissait les armes de tous les chasseurs de la contrée à leur détonation ; ces coups de feu étaient donc un langage qui échauffait son imagination et faisait bouillir son sang. Il savait qui était ici, qui était là, lequel venait de tirer, et les chances probables du coup.

Bientôt les aboiements des chiens courants éclatèrent à la lisière de la forêt ; ces notes aiguës et prolongées qui tantôt se taisent, tantôt reprennent en accents passionnés, répétés par l’écho de colline en colline, peuvent sans doute blesser plus d’une oreille délicate ; mais quand un chasseur les entend, au milieu du silence de l’aube matinale, voler sur les ravins sauvages comme les voix des esprits des montagnes, il écoute ces clameurs avec transport et ne peut concevoir au monde de plus suave musique.

Après avoir suivi un moment dans son esprit la course affolée des chiens et du lièvre dont ils dévoraient la piste, il reprit sa marche en soupirant et en maugréant contre la discipline inexorable de la fabrique, car un ouvrier ne pouvait s’absenter sans un motif plausible et celui qui arrivait après la cloche subissait une retenue qui lui faisait une fâcheuse réputation. Il arriva au pied d’un coteau couvert de vignes, et s’arrêta au bord d’un clos qui était sa propriété. Il avait là une vigne superbe, bien située, bien exposée, plantée avec soin, mais la partie inférieure, ombragée par un noyer colossal, ornement du pré voisin, ne montrait que des ceps étiolés et stériles. Cet arbre appartenait au meunier Dubey ; il en était si fier qu’il refusait de le couper ou en exigeait un prix exorbitant. Telle était la cause de l’animosité entre ces deux familles autrefois unies par des liens étroits.

Un intérêt puissant portait l’imprimeur à délivrer sa vigne de ce voisinage pernicieux ; il avait de son chef et de celui de sa femme plusieurs pièces de terre, des champs, des vignes, qu’il cultivait autrefois et qu’il avait délaissés lorsqu’il avait embrassé une profession industrielle. Il avait loué les champs à un fermier pour une faible rente et il faisait soigner ses vignes par un vigneron qui n’avait pas la main heureuse ; aussi les récoltes allaient-elles toujours en déclinant. Malgré la résistance de sa femme, il avait résolu de se débarrasser de ses terres dont le produit, disait-il, n’est jamais certain ; « tantôt la grêle, tantôt la gelée du printemps ou celle d’automne, les longues pluies, les vers, les chenilles viennent tour à tour diminuer la récolte ou l’anéantir ; et puis la dîme qui vous prend une gerle sur dix-sept, le vigneron qui n’est jamais content de son salaire, l’engrais, les échalas, qui deviennent toujours plus chers ; il faut avoir sans cesse l’argent à la main, toujours payer, et quand vient la vendange, l’encaveur dénigre la récolte et cherche à l’obtenir à vil prix. Tout cela me dégoûte et si je trouvais un amateur sérieux qui m’en offre un prix raisonnable, je lui céderais le tout en bloc. Mais cette vigne-ci, qui voudrait l’acheter avec ce noyer infernal que le diable semble avoir planté pour lui porter préjudice ? Â»

Lorsqu’il se laissait aller à la véhémence de sa rancune, Guillaume Verdon formait des projets insensés ; il voulait perforer le tronc, le remplir de poudre, entailler l’écorce ou empoisonner les racines. Si ses yeux avaient eu le pouvoir de tuer, dès longtemps le noyer aurait péri. Chaque fois que le tonnerre grondait il lui souhaitait la foudre ; mais l’arbre se riait des tempêtes et bravait les malédictions de son ennemi.

Avant de quitter la place, il ramassa une pierre et la lança de toutes ses forces contre le noyer en s’écriant : « Puisses-tu tomber bientôt ! Â» À peine la pierre avait-elle rebondi sur l’écorce rugueuse qu’un bruit strident éclata soudain derrière lui. C’était une compagnie de perdreaux, jusqu’alors tapis sous la haie, et qui, serrés les uns contre les autres, gagnaient le large à tire-d’aile. Verdon fit feu, un perdreau tomba. Quand il eut rechargé son fusil, il se hâta de courir à la remise, au bord d’une vigne peu éloignée. Entre les ceps se montraient de larges têtes de choux dont plusieurs étaient rongées assez profondément.

— Oh ! oh ! se dit l’imprimeur, voici la table d’hôte des lièvres, ces messieurs ne sont pas loin. Attention !

Lorsqu’il entra dans la vigne, en faisant craquer les échalas et s’attendant à voir partir un lièvre allongeant les pattes et rasant la terre, ce fut bien autre chose qui apparut à ses yeux étonnés. Un oiseau énorme, battant des ailes avec furie, s’éleva dans l’air et passa au-dessus de sa tête comme un nuage noir. Sa surprise fut telle qu’il oubliait de faire usage de son fusil, mais l’instinct du chasseur reprenant le dessus, il tira dans cette masse sans savoir ce qu’il faisait, et lorsqu’il vit l’oiseau démonté tomber à terre et prendre sa course à travers champs, il s’élança sur ses traces, éperdu, hors d’haleine, appelant au secours, et jetant tout ce qui le gênait, habit, chapeau, panier, pour accélérer sa poursuite. Des paysans qui étaient à la charrue coupèrent la retraite au fuyard et le ramenèrent vers le chasseur qui, ayant rechargé son arme, le coucha par terre d’un second coup.

C’était un oiseau magnifique, de la taille d’un cygne, jaunâtre, bariolé de noir sur le dos, le ventre blanchâtre ; sous le bec, offrant quelque analogie avec celui d’une poule, mais plus déprimé, se montrait une sorte de barbe blanche formée de plumes effilées. Ses jambes étaient assez longues et il savait s’en servir pour courir avec une vitesse surprenante. Du reste, il était inconnu de tous ceux qui se trouvaient là. L’enthousiasme de Verdon était sans bornes, il pouvait à peine parler et ne répondait aux questions dont on l’accablait que par des propos décousus. N’avait-il pas dépassé les prouesses de tous les chasseurs du canton ? L’idée qu’on allait parler de lui à plusieurs lieues à la ronde, citer son nom dans les journaux et peut-être dans les almanachs, caressait sa gloriole et lui donnait des palpitations.

— Il pèse près de vingt livres, dit un paysan en soulevant l’animal par les pattes ; cela vaut mieux qu’une perdrix.

— Cela vaut mieux que toutes les bécasses et tous les lièvres qu’on tirera aujourd’hui d’un bout à l’autre du canton, dit l’imprimeur en chargeant sa proie sur son dos et en prenant le chemin de la fabrique.

Son arrivée fut un triomphe, tous les ouvriers l’entouraient, l’interrogeaient à la fois, examinaient l’oiseau, le soulevaient pour juger de son poids ; l’opinion générale se prononça pour le placer dans la catégorie des autruches, et les penseurs de la troupe se demandaient avec inquiétude quels malheurs allaient fondre sur le pays, car une apparition aussi insolite devait être le présage de grands événements.

Enfin on alla quérir les patrons qui n’eurent pas de peine à reconnaître une outarde ; ils expliquèrent à la foule recueillie que cet oiseau se rencontre dans les grandes plaines de la Russie méridionale, qu’on le voit assez fréquemment dans les steppes de la Hongrie, mais qu’il est rare en Allemagne et encore plus dans nos contrées.

— Est-ce que cela se mange ? dit un ouvrier en tâtant les flancs dodus de l’outarde.

— Sans doute, la chair est très estimée et vaut mieux que celle du grand coq de bruyère qui a, dans certains temps, une saveur de térébenthine.

— Voilà qui tombe à merveille, messieurs, dit Verdon ; c’est après-demain ma fête, j’ai déjà invité quelques amis à qui j’ai promis du gibier ; si j’osais vous engager à venir goûter de celui-ci, vous me feriez beaucoup d’honneur.

— Il faudra tout de même une rude marmite pour cuire cette moutarde, fit observer un manÅ“uvre qui se flattait d’être un esprit profond.

IV
L’anniversaire.

Le surlendemain, l’imprimeur et ses amis étaient rassemblés dans une salle de l’antique maison de ville de Boudry et veillaient avec sollicitude aux apprêts du souper. La capture de l’outarde avait fait du bruit ; les chasseurs, malades d’une jalousie aiguë, étaient venus en procession voir le phénomène ; l’heureux Verdon avait savouré en détail la gloire du triomphe et devenait le héros d’une légende sur laquelle l’imagination populaire se plaisait à broder. Une seule difficulté, une misère faillit compromettre le succès définitif de son aventure et le faire échouer au port.

Verdon, nous l’avons vu, était glorieux et têtu ; il s’était mis en tête de servir son outarde entière à ses convives, mais, comme l’avait prévu le manÅ“uvre aux idées profondes, à Boudry, pas plus que dans les villages des environs, on n’avait pu trouver d’ustensile assez vaste pour contenir ce gibier. Comme il n’en voulait pas démordre, il s’arrachait les cheveux de désespoir. On a raison de dire que la nécessité est la mère de l’industrie, et que le génie est le résultat d’une intense préoccupation. Une nuit qu’il se consumait à chercher une solution à ce problème, il eut une inspiration ; ce fut comme un éclair, la lumière se fit dans son esprit, il était sauvé.

Il se leva incontinent, sans répondre aux questions de sa femme, battit le briquet et alluma la chandelle. Sa grosse montre à roue de rencontre marquait quatre heures. Il s’habilla promptement, sortit de la maison et descendit à Boudry. L’antique bourgade était encore plongée dans les ténèbres et dans le silence. Le guet qui avait crié les heures toute la nuit venait de se retirer pour dormir à son tour. Seul, un homme en blouse et en bonnet de coton s’en allait par les rues, s’arrêtait devant certaines maisons et poussait un cri d’appel. Une fenêtre s’entre-bâillait.

— Epata[16] ! disait l’homme.

— Ouaë[17], répondait une voix de femme.

Et l’homme continuait sa ronde. C’était le fournier du four banal qui donnait aux femmes de son quartier le signal de préparer leur pâte. Ainsi faisait-il tous les samedis.

— David Barbier, dit l’imprimeur, je vais vous attendre au four, j’ai un service à vous demander.

— Très bien, je suis à vous dans cinq minutes.

Le four dirigé par cet honnête fonctionnaire était propriété communale et touchait à l’une des portes du bourg ; le samedi, les femmes du quartier, moyennant une redevance établie, s’installaient dans le local disposé dans ce but, préparaient leur pâte que le fournier allait chercher à domicile, faisaient leurs gâteaux, leurs tailloles, leurs pains qui s’alignaient, munis d’une contremarque, dans les hannetons, et tout cela se cuisait dans un immense four qui demeurait en activité toute la journée. La même chose avait lieu dans un autre quartier de la ville.

Ce n’est pas ici le lieu de raconter les scènes piquantes de mœurs locales dont le four banal était le théâtre. Elles trouveront leur place ailleurs.

Le résultat de cette conférence nocturne rendit l’espérance à maître Verdon ; il fut convenu qu’après la dernière fournée, l’outarde, bien et dûment posée sur une lèchefrite, serait introduite dans le four et mijoterait doucement dans son jus, sous la surveillance active et vigilante du susdit Barbier, jusqu’au moment où l’on se mettrait à table. Un bon salaire et une bouteille de vin seraient la récompense de son succès.

Ainsi fut fait. Mais au moment où les convives étaient réunis autour d’une table, éclairée par quatre chandelles, et trompaient leur impatience en buvant du vin blanc, un incident vint jeter l’amphitryon dans de nouvelles transes.

— Monsieur Verdon, dit l’hôtesse, on vient d’apporter une truite de la part de M. Siméon Dubey, le meunier ; il vous prie de la manger à votre souper d’anniversaire et d’accepter tous ses vÅ“ux. Peut-être viendra-t-il plus tard boire à votre santé.

— Siméon Dubey…, dit Verdon en balbutiant… une truite… Que signifie… ?

— Oui, et une belle pièce, venez voir, elle pèse bien huit à dix livres.

La truite était superbe, courte, épaisse, dodue, avec de jolies taches sur ses écailles luisantes.

— Elle est toute fraîche, dit l’un des conviés en soulevant les ouïes, je parie qu’il vient de la prendre dans son canal.

— Il n’y en a point comme Dubey pour prendre les truites à la main, dit un autre, c’est une vraie loutre.

— Dois-je apprêter ce poisson ? dit l’hôtesse, j’ai encore le temps.

— Parbleu ! dirent en chÅ“ur les amis, on ne peut refuser un si beau présent, surtout un jour d’anniversaire, il pourrait arriver malheur.

— C’est que… disait Verdon en se grattant l’oreille.

Il allait et venait les mains dans ses poches, ne sachant que résoudre, la colère au cÅ“ur et la sueur au front. Il jurait et maugréait contre ce meunier maudit qui venait empoisonner son triomphe et troubler sa joie. Comment accepter de son ennemi un présent qui lui semblait être un outrage ; mais aussi comment priver ses convives de ce régal souverain ?

— Allons, décide-toi, Verdon, parle, dit une voix.

— Puisque Dubey… envoie ce poisson à ces messieurs, dit-il d’une voix altérée, préparez-le, madame Bindith, je ne veux pas les empêcher de le manger.

— Ce Verdon a un esprit du diable, dirent les amis, Salomon n’eût pas mieux répondu.

Malgré la gaieté de ses convives, la plupart dessinateurs, graveurs, imprimeurs des fabriques, Verdon, pendant le souper, resta sous le poids d’une préoccupation importune ; les yeux dirigés vers la porte il s’attendait à voir paraître la figure détestée du meunier, et se demandait quelle contenance il aurait à prendre et ce qu’il devait lui répondre s’il venait lui chercher querelle à propos de l’exploit juridique qu’il lui avait adressé. Cette obsession lui ôtait sa liberté d’esprit, il restait muet ou répondait tout de travers aux propos plaisants de ses compagnons, mis en veine par la nature du festin. C’est qu’une truite de l’Areuse, préparée par Mme Bindith, était le nec plus ultra de la cuisine neuchâteloise, et, lorsque à ce plat on ajoutait une outarde, qu’ils étaient les premiers et les seuls à déguster sur le sol de la principauté, alors le menu devenait un menu royal et ces bourgeois de Boudry, tout démocrates qu’ils fussent, n’étaient pas fâchés de s’administrer un royal repas. Par un hasard heureux, l’outarde était jeune, le four banal avait fait merveille, jamais rôti plus grandiose et d’une couleur plus riche n’avait encore paru dans la maison de ville, bien qu’elle datât de plusieurs siècles ; le parfum qui s’en exhalait était si séducteur que les gamins jouant dans la rue suivirent le fournier à la file lorsqu’il arriva portant majestueusement sa lèchefrite. Faute de plat assez grand, celle-ci fut placée sur la table et accueillie par des applaudissements enthousiastes ; les buveurs qui se trouvaient dans la salle voisine, ainsi que les serviteurs de la maison, apparurent à la porte et avancèrent leurs têtes curieuses ; toute l’hôtellerie était en émoi.

Cependant un homme sortait du moulin et cheminait rapidement, bien qu’il fût chargé d’un fardeau assez lourd ; arrivé au bord de la rivière, à la hauteur d’un pont de bois, construit pour l’usage de la fabrique, il voulut le traverser, mais le pont avait une porte au milieu de sa longueur et celle-ci était fermée, et pour empêcher qu’on ne pût la franchir en enjambant par le côté, on l’avait hérissée de lattes aiguës disposées en chevaux de frise. Siméon Dubey, car c’était lui, se suspendit en dehors du pont et de ses défenses et, malgré l’obscurité, malgré le bruit menaçant des ondes tumultueuses qui bouillonnaient au-dessous de lui, malgré le brochet[18] contenant huit pots de vin qu’il tenait à la main, franchit l’obstacle sans accident et continua sa marche vers Boudry par le sentier qui contourne la colline du château.

L’imprimeur était occupé à découper l’outarde ; le fumet du gibier, les flatteries de ses amis, peut-être quelques verres de vin blanc avaient fini par lui rendre sa belle humeur ; il avait aiguisé son couteau sur une broche d’acier et détachait habilement des tranches d’une chair fine et succulente qui faisait venir l’eau à la bouche de ses compagnons.

Tout à coup la porte s’ouvre, il lève les yeux et reste immobile, le couteau plongé dans les flancs du rôti ! il venait d’apercevoir son ennemi qui le regardait en souriant.

— Si ton couteau est trop court, dit un charpentier barbu qui tournait le dos à la porte, et ne voyait pas le meunier, j’irai chercher mon sabre de sapeur.

— Bonsoir la compagnie, dit Siméon Dubey. Voulez-vous me recevoir ?

— Pardieu, voilà une place, dirent les convives ; vous arrivez à point, seulement il n’y a plus de poisson.

— Comment es-tu venu ? dit Verdon d’une voix sourde.

— J’ai eu assez de peine, le pont de la fabrique était fermé, j’ai passé comme j’ai pu avec ce brochet de vin rouge.

— Vous avez traversé le pont en portant cela ? dit le charpentier ; vous êtes un imprudent, c’est moi-même qui ai cloué les chevaux de frise et j’ai travaillé en conscience.

— Ma foi, pour voir une outarde rôtie et boire à votre santé, dit gaiement le meunier, que ne ferait-on pas ?

— Parles-tu avec sincérité ou veux-tu te moquer de moi ? dit l’imprimeur en se levant avec une expression de défi.

— Je n’ai nullement l’intention de me moquer de toi, ni de personne, et si tu veux des garanties tu en auras ; je viens t’offrir de te céder le noyer au prix que tu fixeras. As-tu compris ?

Verdon, toujours debout, le regarda un moment en silence, il pâlit, puis son rude visage se colora ; on voyait qu’un combat violent se livrait dans son cÅ“ur. Enfin, il avala le contenu de son verre pour retrouver la voix qui lui refusait son office.

— Madame Bindith, cria-t-il, un couvert pour Siméon Dubey ; assieds-toi là, mange de ma chasse, bois ce que tu voudras ; cette fois, je commence à croire que l’on va s’amuser.

— Voilà donc cette outarde dont on parle tant, dit le meunier, le fumet s’en répand jusque dans la rue, Boudry en est parfumé. Regardez donc cette paire de jambes, on dirait des gigots de mouton.

Le rapprochement qui venait de s’accomplir avait touché Guillaume Verdon ; les hommes orgueilleux et entêtés sont souvent vaincus par un procédé qui leur donne les apparences de la victoire ; loin de garder rancune au meunier, il eût voulu lutter avec lui de politesse et de générosité.

— Tiens, dit-il tout à coup en se tournant vers Dubey, je me fiche de ton noyer, de ma vigne et de tout le reste. Je gagne trois ou quatre fois plus à la fabrique qu’en cultivant mes terres ; je veux les vendre ; si tu es disposé à m’en faire un prix équitable, je te les cède avec plaisir.

On n’est pas meunier pour rien ; tout disposé qu’il fût à se montrer généreux, Siméon Dubey dressa l’oreille à cette ouverture de l’imprimeur et flaira une bonne affaire, mais il n’en laissa rien transpirer et détourna la conversation. Il savait que les terres de Verdon étaient de bonne qualité et qu’avec des soins elles pouvaient rapporter un intérêt rémunérateur. Quant au paiement, sa mère lui avait laissé en mourant une somme importante en écus de six livres, que la brave femme avait amassée, franc après franc, et mise en réserve au fond d’un bahut de noyer.

Le dédain avec lequel l’imprimeur parlait de ses terres n’était pas chose rare parmi les ouvriers des fabriques, à l’époque de leur prospérité ; le travail moins pénible, le gain assuré et surtout la solde en écus à la fin de chaque quinzaine, constituaient une supériorité incontestable sur la condition du paysan. En effet, celui-ci ne peut compter sur rien, ses récoltes sont soumises à toutes les vicissitudes de l’atmosphère, et, grâce aux difficultés et à la lenteur des communications, il avait alors mille peines à se défaire de ses produits. On voyait de riches propriétaires, dont la maison était pleine de denrées de toute sorte, qui se trouvaient dans l’embarras lorsqu’on leur demandait cent francs en numéraire. Aussi l’argent exerçait-il sur le paysan une fascination si puissante qu’elle dominait souvent la voix du bon sens et de la raison.

Il ne se disait pas, dans sa confiance aveugle, que l’industrie est aussi chose instable, qu’elle est soumise au contre-coup des événements et que les catastrophes dont elle est la cause sont d’autant plus cruelles, qu’on s’est habitué au régime de la prospérité, à la vie large et facile, au dédain de l’épargne et au mépris des maximes d’une sage économie.

Le souper se prolongea bien avant dans la nuit ; le brochet du meunier, plein de vin rouge de premier choix, fut mis à sec, des files de bouteilles vides s’alignèrent mélancoliquement sur la table pendant que les buveurs passaient par tous les degrés de l’extase et de l’enthousiasme. Tous chantèrent leur chanson favorite et débitèrent leur chapelet d’anecdotes, chacun fit son discours en l’honneur de l’amphitryon et de ses trente-six ans, enfin, ils en vinrent aux confidences, aux attendrissements, aux professions de foi.

Ce qui n’avait été d’abord que jactance et fanfaronnade chez l’imprimeur, fut remis sur le tapis et soutenu avec obstination.

— Mes terres t’iront comme un gant, ami Dubey, dit-il, si tu m’en donnes dix mille francs, je suis prêt à signer une promesse de vente.

— Tu as tort, dit le meunier ; d’abord il ne faut pas vendre ses terres quand on a des enfants, et si on est décidé, il faut choisir le moment favorable.

— Mes enfants iront à la fabrique[19], ils gagneront plus qu’en grattant le fumier ; quant à l’occasion, elle ne peut être meilleure.

— On dira que tu étais ivre et que j’ai profité de ton état pour te dépouiller.

— Je ne suis pas ivre, nom d’un tonnerre ! j’ai ma raison et mon bon sens, et la preuve c’est que j’écrirai moi-même cette pièce, si tu veux la signer.

— J’y consens, pourvu que le contrat ne devienne obligatoire qu’après huit jours écoulés. Pendant ce temps, tu pourras faire tes réflexions et consulter ta femme.

— Voilà de la probité, dit le charpentier ; faute de cette clause j’ai été mis dedans par un gueux de marchand de bois.

Ils passèrent dans la salle du Conseil, sombre et froide, où les épées des justiciers brillaient pendues à leur clou ; ils trouvèrent là ce qu’il fallait pour écrire. Verdon, solide comme un chêne, malgré tout le vin qu’il avait bu, rédigea la pièce et l’écrivit d’une main ferme. Tous les témoins y apposèrent leur signature.

Après avoir fêté son anniversaire loin de sa femme qui travaillait en l’attendant, et de ses enfants qui s’étaient endormis en priant pour leur père, celui-ci venait d’aliéner leur patrimoine et de commettre un acte qui devait porter dans sa famille le trouble et le malheur.

V
Le chat sauvage.

À l’entrée orientale des gorges de l’Areuse, le cours de cette rivière présente de curieux accidents ; au lieu des ondes bouillonnantes qui, plus haut, bondissent avec fracas sur des quartiers de rochers, le lit est si fortement encaissé entre des roches escarpées que l’eau s’est frayé un passage souterrain. Lorsqu’elle a franchi cette fissure, dont la vue donne le frisson, elle s’élargit en une série de chaudières profondes, dont les bords sont taillés à pic et où l’eau, d’un noir verdâtre, rendue plus sombre encore par les flocons d’écume blanche qui flottent à sa surface, tourne avec une sinistre lenteur. Un sapin, grossièrement équarri, jeté en travers d’un de ces gouffres, servait autrefois de pont aux chasseurs, aux pêcheurs de truite, aux bûcherons, aux charbonniers, qui hantaient ces solitudes. Voilà ce qu’on nomme dans le pays le Gor de Brayes.

Dans les beaux jours de l’été, alors que le soleil remplit de sa brillante lumière les profondeurs de cette cluse, elle conserve un aspect sauvage et désolé que le Jura ne présente que par exception. Mais en hiver, quand le ciel est obscurci par de sombres nuages et que la neige couvre la terre de son linceul blafard, l’horreur pèse sur ce désert comme un manteau de plomb. Sans paraître s’en soucier, un homme descend la rampe qui conduit vers le gor et traverse le pont rendu glissant et dangereux par une petite neige tombée durant la nuit. Cet homme est notre ancienne connaissance, Joël Odry, heureux du retour de l’hiver qui lui permet de poursuivre avec des chances de succès son ennemi personnel, le chat sauvage, dont il a reconnu les traces.

Tant que la belle saison a duré, cet animal pouvait en effet dissimuler ses courses dans la montagne ; sur la mousse ou sur les rocailles il n’est pas facile de relever le pas d’un chat. Mais la neige accusatrice garde toutes les empreintes ; les chasseurs les démêlent et les lisent comme un livre ouvert, avec une sagacité surprenante, en sorte que les hôtes des forêts, même les plus rusés, dès qu’ils quittent la cime des arbres, révèlent leur présence et leurs plus secrètes démarches.

Joël Odry est donc parti de grand matin, seul, sans son chien, avec le pressentiment que la journée sera bonne et qu’il ne reviendra pas à vide. Il porte sous le bras son fusil de chasse à silex, à long canon et à gros calibre, qui porte le plomb à cent pas et qui ne rate jamais. Il l’a chargé soigneusement avec de la poudre sèche, du plomb choisi et il a mis une pierre neuve à la batterie. Depuis un moment il suit une piste bien connue, toute fraîche, dont la vue l’a fait tressaillir ; ce sont des empreintes arrondies, disposées en zigzag, et qui diffèrent de celles du lièvre, de la martre ou de la loutre. Cette piste le conduit dans une forêt de sapins très serrés, à l’abri desquels la neige cesse et la trace s’évanouit. Il reste immobile, regardant de tous ses yeux, écoutant de toutes ses oreilles. Aucun bruit ne trouble le silence majestueux de cette solitude, sinon le grondement lointain de la rivière, le cri du casse-noix ou du geai et les légers piaulements des mésanges qui poursuivent les menus insectes cachés dans les fentes de l’écorce.

Il attendait depuis plus d’une heure et se demandait s’il ne devait pas chercher un meilleur poste, lorsque soudain un bruissement singulier, semblable à celui d’une course rapide sur les feuilles sèches, se fit entendre au-dessus de lui sur la pente de la montagne, et il vit passer, comme un tourbillon descendant la côte, deux animaux qu’il ne put distinguer au milieu des demi-ténèbres de la forêt. Décidé à ne tirer qu’à coup sûr, Odry ne remua pas, le tourbillon se dirigea vers le pied d’un grand pin qu’il gravit avec la rapidité d’une fusée ; alors seulement il s’assura que l’un de ces animaux était un écureuil affolé de peur, lequel ne s’arrêta, prêt à s’élancer plus loin, qu’au sommet de l’arbre et à l’extrémité d’un rameau flexible. L’autre resta immobile à l’enfourchure d’une maîtresse branche d’où il guettait sa proie avec des yeux étincelants et des grondements féroces.

Cette fois, Odry était en présence de son chat sauvage ; il voyait distinctement sa tête carrée, ses moustaches hérissées, son corps robuste et trapu, son ventre roux, la tache blanchâtre de la gorge, sa queue courte qui battait ses flancs grisâtres rayés de noir en travers ; ses ongles aigus et durs comme de l’acier labouraient l’écorce du pin et en faisaient sauter des éclats qui tombaient à terre. Le chasseur se coula avec précaution jusqu’au pied de l’arbre pour tirer de plus près ; si doucement qu’il eût marché, le chat l’entendit, mais, loin de fuir, il s’aplatit entre deux branches jumelles et darda ses regards fulgurants sur l’homme qui avait l’audace de venir le troubler dans son domaine.

Un chasseur novice eût tiré sans sourciller, en rendant grâce aux dieux d’une si belle aubaine ; mais Odry était un vieux routier, qui voyait les choses sous toutes leurs faces, et qui, lorsqu’il fallait jouer serré, ne voulait rien laisser au hasard. Cet animal tapi sur deux branches qui lui servaient de plastron lui paraissait trop bien abrité. Il restait donc en joue prêt à faire feu, attendant que le chat fît un mouvement et découvrît quelque partie vulnérable de son corps. Il attendit en vain ; on sait que la patience des chats est infatigable. Cependant, Odry remarqua qu’en se déplaçant sur la droite, il aurait un peu de jour entre les branches, de manière à y faire passer quelques grains de plomb. Il fit quelques pas, toujours surveillé par son adversaire, dont les grognements marquaient une recrudescence de courroux, ajusta avec soin et serra la détente en se confiant à l’excellence de son fusil.

À la détonation succéda un rugissement terrible et il se passa quelque chose d’étrange ; le chat blessé grièvement ne tomba pas, il quitta l’enfourchure, descendit le long du tronc en sifflant comme une vipère, prit un élan si bien calculé qu’il coiffa le chasseur et le mordit à la nuque avec frénésie en lui labourant le visage avec ses griffes. Tout cela s’était fait si vite que la fumée n’était pas dissipée et montait encore le long du branchage du pin comme un petit nuage grisâtre.

Quiconque a vu un chat domestique en fureur comprendra l’horreur de cette scène ; Odry avait affaire à un animal beaucoup plus grand, plus fort, habitué à la violence et au carnage ; c’était une vraie bête féroce déchaînée ; l’homme eut beau se démener, crier de toutes ses forces, se rouler par terre, il ne put lui faire lâcher prise. Chaque fois qu’il avançait ses mains pour saisir et étrangler son ennemi, elles étaient lacérées à coups de griffes et couvertes de morsures. À la fin, aveuglé par le sang qui coulait de ses blessures, le visage déchiré, les mains en lambeaux, la nuque à demi rongée, Odry se laissa glisser le long de la pente qui s’incline vers le Gor de Brayes et malgré l’effroyable danger de tomber dans ces bassins sinistres, loin de tout secours humain, il s’y précipita, espérant trouver une chance de salut.

Lorsqu’il revint sur l’eau après avoir plongé dans le gouffre et qu’il se sentit ranimé par la fraîcheur de l’eau, il se crut délivré, mais le chat restait collé à sa tête comme un vampire et continuait à lui ronger le col. Alors, voyant l’inutilité de ses efforts, il renonça à la lutte et se borna à nager en désespéré le long de la berge à pic, cherchant un endroit où il fût possible d’aborder. Bientôt le froid glacial de l’eau paralysa ses membres et il se sentit couler à fond.

— Au secours ! s’écria-t-il encore une fois, au nom de Dieu, au secours !

Cette clameur retentit terrible dans la gorge déserte, où elle semblait destinée à se perdre sans effet. Contre toute attente, un cri répondit à cet appel suprême, les buissons s’agitèrent sur le haut des rochers, en quelques bonds un homme armé d’un fusil descendit jusqu’au bord de l’eau, saisit une branche d’arbre et manœuvra si bien qu’il parvint à ramener à lui le malheureux qui, tantôt disparaissait, tantôt revenait à la surface.

— En voilà un qui a glissé en traversant le pont, dit-il ; c’est facile, un sapin couvert de neige : misère de moi ! on attendra pour faire mieux que la commune soit noyée dans le Gor. Tiens… je connais cet homme… Seigneur Dieu ! c’est Joël Odry !… tout en sang… Mais qu’a-t-il donc sur la tête ?… un chat… parbleu ! un chat sauvage et un gros… Ah ! je comprends, viens ici, poison !… tu n’es pas mort… tu te rebiffes… tu crois qu’on te laissera dévorer les amis ; on va régler ton compte.

L’homme saisit de ses fortes mains l’animal agonisant, lui fracassa la tête contre une pierre et le jeta sur la neige.

— Joël, reprit-il, en s’agenouillant à côté du blessé, Joël, m’entends-tu ? c’est moi, Guillaume Verdon…

— Le chat… où est le chat ? dit Joël en ouvrant les yeux.

— Le voici, il ne fera plus de mal à personne ; c’est une belle bête, dit Verdon en soulevant le chat par la queue, tu as fait là un superbe coup de fusil.

— Oui, mais il m’a donné le coup de mort, je suis un homme perdu !

— Allons donc ! ne parle pas ainsi, que dirait ta mère ? il est vrai que tu es dans un bel état, j’ai eu de la peine à te reconnaître, mais ce sont des égratignures, on n’en meurt pas. Maintenant, il faut gagner la maison un peu vite ; peux-tu marcher ?

— Je te dis que j’ai fait ma dernière chasse et que je suis flambé, dit Joël en essayant de sourire et ses dents claquaient et son corps était agité de frissons. Écoute, reprit-il, on entend les cloches, c’est dimanche, les braves gens vont à l’église ;… et nous,… nous donnons un bel exemple…

— Bois un coup à ma gourde, c’est du cognac, cela te réchauffera, puis je te porterai dans la carrière des Buges, où je ferai du feu pour te sécher, pendant que j’irai chercher de l’aide.

En réunissant leurs efforts, ils gravirent jusqu’à l’endroit désigné ; l’imprimeur eut bientôt ramassé assez de bois mort pour faire un feu ardent qui ranima le blessé et rétablit la circulation interrompue. Celui-ci fit quelques pas et se crut en état de marcher ; mais au moment où il s’apprêtait à partir, il poussa un cri terrible, tomba à la renverse comme foudroyé, se roula par terre en agitant les bras et en écumant.

Dès ce moment, Joël Odry était épileptique.

Lorsqu’il sortit de cette crise, il était si affaibli, si morne, que Verdon, épouvanté, le laissa près du feu, courut à Trois-Rods, le hameau le plus proche, demander du secours. Deux hommes vinrent avec un brancard et des couvertures et on transporta le blessé chez sa mère, à Bôle, où on lui administra les soins que réclamait son état.

— Guillaume, dit-il, quand il fut dans son lit, sans toi, je serais au fond du Gor de Brayes, je n’oublierai pas ce que tu as fait pour me sauver. C’est pourquoi j’ai trois recommandations à te faire : ne va plus à la chasse le dimanche ; tu sais qu’aujourd’hui nous avons manqué à notre devoir, j’ai ma punition. Tu te souviendras aussi que mon fusil est resté sur la place, c’est un bon canon qui porte à cent pas ; accepte-le comme un souvenir. Enfin, tu feras tanner la peau de ce démon, il a déjà son poil d’hiver ; tu y laisseras les griffes et les dents.

VI
La citation.

Tout est instable sur cette terre ; ceux qui s’imaginent que les événements marcheront au gré de leurs désirs, et qui ne laissent pas dans leurs calculs une large place à l’imprévu, s’exposent à éprouver des déceptions amères. C’est ce qui arriva à Guillaume Verdon, que nous retrouvons après quinze ans dans une condition bien différente de l’état prospère où nous l’avons laissé. Ses cheveux ont blanchi, ses épaules se sont voûtées et le glorieux imprimeur qui croyait autrefois sa fortune assurée, qui vendait ses terres, qui donnait des fêtes à ses amis et ne manquait aucune occasion de se divertir et de se dissiper, en est réduit à gagner son pain comme journalier.

Par une froide matinée de novembre, il est occupé à défricher et à miner un espace couvert de broussailles, qui doit être converti en vigne. À demi enfoui dans le fossé qu’il creuse péniblement dans la terre gelée, nous avons peine à le reconnaître ; ses habits de drap fin dont il aimait à se parer ont fait place au milaine grossier, un vieux feutre déformé couvre sa tête, ses souliers poudreux sont troués, ses mains autrefois blanches et potelées, ornées de bagues d’or, sont calleuses et brunies, son visage hâlé, blêmi, hérissé d’une barbe grise et négligée, porte les traces de la fatigue et de la détresse. La bise d’hiver promène sur la terre l’âpre haleine du Nord, le ciel est chargé de nuages allongés qui courent vers l’Ouest, sur le sommet des montagnes pèsent des amas de sombres vapeurs. De temps à autre, le pauvre terrassier redresse son dos courbé, frappe ses bras contre ses flancs et ses pieds contre terre pour se réchauffer, regarde le ciel pour y chercher en vain un rayon de soleil et se remet à l’œuvre en poussant un soupir. Les travailleurs sont rares dans les champs, çà et là quelque vigneron porte péniblement sur ses épaules la terre qui a glissé sur la pente des coteaux ; dans les forêts la voix des chiens et les coups de fusil trahissent les ébats des chasseurs.

S’il est dur le labeur de l’ouvrier qui exhale une plainte à chaque coup de pioche, il est encore plus pénible pour celui à qui mille circonstances rappellent le souvenir d’un heureux passé.

Un peu avant midi, comme il levait les yeux, il vit sur le sentier une belle jeune fille qui s’avançait d’un pas rapide, tenant à la main un bidon de fer-blanc entouré d’un morceau d’étoffe. Elle était vêtue comme une paysanne, chaussée de gros souliers et s’enveloppait d’une mante de laine brune que la bise faisait flotter ; lorsqu’elle fut plus près, ses traits fins, réguliers et charmants apparurent sous le capuchon qui couvrait sa tête élégante.

— Voici votre soupe, papa, dit-elle en souriant, j’espère qu’elle est encore chaude, malgré cette vilaine bise. Cherchons une place abritée ; vous n’avez pas fait de feu ?

— Non, j’ai été absorbé par d’autres soucis, mais ce sera bientôt fait.

Les feuilles sèches et les épines ne manquaient pas ; bientôt on entendit le feu pétiller et les ramilles se couvrirent de belles flammes rouges qui dégageaient une douce chaleur. Ils s’assirent de manière à n’être pas incommodé par la fumée, le père prit le bidon entre ses genoux et commença à manger sa soupe avec appétit.

— Est-elle encore chaude ? dit la jeune fille.

— Oui, c’est de la soupe aux choux ; tiens, il y a de la viande au fond. Qu’est-ce qu’elle fait là, cette viande ?

— Mme Odry en a envoyé un morceau pour maman, elle a partagé avec toi.

Verdun eut une larme qui trembla au bord de sa paupière.

— Comment va-t-on à la maison ? dit-il d’une voix adoucie.

— Maman n’a pas pu se lever, mais elle dit qu’elle ne souffre pas.

— Je sais bien ce qui la guérirait, il faudrait un peu moins de misère, dit l’ouvrier en soupirant. Il n’y a donc rien de nouveau ?

— Si, on a apporté une lettre, je l’ai dans ma poche, vous la lirez plus tard.

— D’où vient-elle ?

— De chez les Aymon ; il paraît que M. Pierre est très malade et qu’il va mourir ; le messager en a porté dans beaucoup de maisons de Bevaix, de Cortaillod, de Colombier ; il va jusqu’à Rochefort.

— Montre-moi cette lettre, dit l’ouvrier en posant sa cuiller.

— Quand vous aurez dîné, mon père, dit la jeune fille avec inquiétude.

— Montre-moi cette lettre, reprit-il en élevant la voix.

Le visage de Verdon devint couleur de terre lorsqu’il eut lu le billet.

— Voilà qui va bien, nous ne sommes pas au bout de nos peines ; je dois me rendre aujourd’hui chez les Aymon. Si Pierre vient à mourir, on me demandera le remboursement des sommes qu’ils m’ont prêtées. Rembourser cent louis, dit-il en éclatant de rire, où diantre pourrais-je les trouver ?

— Mangez donc cette viande, mon père, maman était si heureuse de partager avec vous.

— Merci, je ne peux plus rien avaler ; j’ai la gorge serrée comme si on m’étranglait.

— Et que pensez-vous faire ?

— Parbleu ! ai-je le choix ? il faut aller ; seulement, reprit-il en regardant ses habits, mon costume est un peu dévasté et l’on aura peine à reconnaître le Verdon d’il y a quinze ans. C’est cette fabrique, dit-il en montrant le groupe considérable de grands bâtiments épars à leurs pieds, dans la prairie au bord de l’Areuse, c’est cette fabrique qui est la cause de tous mes malheurs ; si j’étais resté paysan et si je n’avais pas vendu mes terres pour un morceau de pain à ce coquin de Dubey, ta mère ne serait pas malade, je ne piocherais pas ici pour le compte des autres et je n’aurais pas la honte d’aller avouer à Pierre Aymon l’impossibilité où je suis de le rembourser.

Ils restèrent un moment sans parler, la jeune fille pleurant le visage caché dans un pan de sa mante, le père tisonnant le feu d’une main fiévreuse et roulant dans sa tête toute sorte de projets.

— Louise, reprit ce dernier, ne pleure pas, retourne à la maison et ne dis rien à ta mère.

— Le Dieu de miséricorde soit avec nous et vous accompagne, mon père ! lui seul peut nous sauver, dit-elle en l’embrassant.

Pendant que son père, la mort dans l’âme, se dirige vers Boudry, Louise, accablée de tristesse, s’en retourne à Bôle. Le sentier traverse un ravin ombragé où sur son lit de cailloux coule un clair ruisseau ; à quelques pas est un bassin en pierre où les femmes viennent laver. Dans ce moment, il n’y avait près du lavoir qu’un jeune homme vêtu de gris, portant une hotte avec des outils sur ses épaules. Il fit quelques pas à la rencontre de Louise ; c’était Charles Dubey ; on le reconnaissait facilement à ses yeux bleus, à sa chevelure blonde, à la fraîcheur de son teint, sur lequel le soleil n’avait pas de prise. Le fils du meunier avait vingt-six ans, c’était un superbe garçon, large de poitrine, robuste et dégagé, « aussi brave et honnête que beau Â» disait sa mère et elle avait raison. Il aimait Louise depuis leur rencontre à la donna ; cette affection d’enfant avait persisté et s’était transformée en un amour sérieux. À plusieurs reprises, il avait demandé Louise à son père, mais l’ancienne animosité de Verdon pour les Dubey s’était rallumée, après la vente de ses terres où il prétendait avoir été dupe d’une surprise, et il avait renvoyé le jeune homme avec un refus outrageant. Malgré cette opposition, Charles et Louise continuaient à se voir à la dérobée, échangeant un regard, un sourire, parfois quelques paroles ou une poignée de main qui leur rendait le courage et leur faisait supporter le fardeau de la vie en attendant un meilleur avenir.

— Louise, dit-il, tu as les yeux rouges, qu’est-il arrivé ?

— Je ne puis te le dire aujourd’hui, ce sont des choses qui concernent mon père, des affaires d’intérêt.

— Ta mère est-elle mieux ?

— Non, et je prévois que ces misères aggraveront encore son état.

— Pauvre amie, pendant que les jeunes filles de ton âge s’égaient et s’amusent, tu n’as en partage que la peine et le tourment. Si, du moins, je pouvais te venir en aide… Et la cousine Odry, comment est-elle ?

— Elle s’affaiblit de jour en jour et je crois que sa fin approche. M. Joël a eu plusieurs crises très fortes ces derniers temps.

— Voilà encore une infortune ! que deviendra-t-il quand sa mère sera morte ?

— Je ne sais ce qu’il résoudra, pour le moment il ne veut être assisté dans ses accès que par mon père ou par moi.

— S’il avait l’idée de vous prendre comme fermiers dans sa maison, qui est vaste et commode, crois-tu que ton père accepterait ?

— Qui peut le dire ? il est toujours si excité, si mécontent.

— Mon cousin Joël a pour ton père et pour toi une affection extraordinaire ; si vous demeuriez sous le même toit, ce serait une bonne fortune pour les uns et pour les autres ; il a des terres excellentes, il vous ferait des conditions favorables, vous l’auriez comme pensionnaire et il ne serait pas inquiet pour son avenir.

— Il n’y a que toi pour arranger les choses, et tout semble facile quand on entend ta voix, dit Louise en lui tendant la main ; adieu, reprit-elle, il faut aller rejoindre mes malades.

— Si tu me fais des compliments, je n’oserai pas te remettre ce qui est au fond de ma hotte ; on me l’a donné pour ta mère.

Il lui présenta une belle poule avec deux bouteilles de vin vieux.

— Charles ! dit-elle en reculant, je ne puis accepter…

— Prends vite et cache cela sous ta mante ; ne sais-tu pas que le bouillon de poule est souverain pour les convalescents ?

— Le bon Dieu te le rendra, dit Louise en prenant ce que Charles lui tendait ; et elle s’enfuit suffoquée de sanglots.

VII
Le dernier des Aymon
.

Verdon suivait tout pensif le chemin de Boudry ; arrivé au bord de l’Areuse, il se demanda s’il ne ferait pas mieux de se jeter dans un gouffre qu’il connaissait, plutôt que de se rendre à la citation dont il redoutait l’issue. Tourmenté par cette funeste pensée, il s’assit sur une pierre au bord de l’eau profonde, et repassa dans son esprit les années qui venaient de s’écouler.

Il se rappela la promesse de vente qu’il avait proposée et signée dans un moment d’exaltation, dont il s’était repenti dès le lendemain, mais qu’il n’avait pas voulu révoquer, malgré les supplications de sa femme, par un faux sentiment d’honneur et dans la crainte d’avoir à subir les railleries de ses amis.

Puis étaient venues les années de crise commerciale, le ralentissement dans l’activité des fabriques d’indiennes, enfin le déclin provoqué par la concurrence désastreuse de l’Alsace et de Mulhouse en particulier. On avait commencé par diminuer le nombre des jours de travail ; puis on avait renvoyé une partie des ouvriers, enfin on décida la baisse des salaires.

Ce fut un coup d’autant plus terrible pour Verdon, que sa confiance dans l’industrie avait été sans bornes, et qu’au lieu de croire à la possibilité d’un désastre, il comptait au contraire sur un progrès indéfini. Comment admettre, en effet, que ces vastes constructions, ces ateliers animés par une fourmilière de travailleurs, ces roues hydrauliques puissantes, ces machines, ces laboratoires, ces chaudières à vapeur, tout ce matériel si complet, si coûteux, pussent un jour être abandonnés comme ces cités en ruines que les voyageurs surpris rencontrent au milieu des déserts.

Présomptueux comme il l’était, Verdon reçut très mal les ouvertures qui lui furent faites pour convenir d’un rabais ; habitué à gagner six francs par jour, ce qui était considérable pour l’époque, il ne voulait pas descendre à quatre francs. Son amour-propre se révoltait, il y voyait une déchéance et en même temps une obligation de restreindre ses dépenses et de modérer sa passion pour le luxe. Il s’était accordé un logement plus vaste, un mobilier élégant, une cave bien garnie ; il invitait ses amis, il faisait le dimanche des courses en voiture, enfin il avait adopté un genre de vie qui nécessitait des gains plus élevés. La somme que lui avait rapportée la vente de ses terres était à peu près épuisée, un abîme s’ouvrait devant lui.

Un jour qu’il était en discussion avec l’un des directeurs de la fabrique, il s’oublia jusqu’à s’emporter et à proférer des injures. On lui régla son compte et on le renvoya.

Comme il était très habile, il obtint sans peine de l’ouvrage dans une des autres fabriques de la contrée et déjà il s’applaudissait de ce changement, lorsque les mêmes difficultés se présentèrent avec le même dénouement. De chute en chute, il en était arrivé à se faire journalier et à contracter des dettes sans savoir comment il les rembourserait.

Jusqu’alors son indomptable orgueil avait constamment cherché la cause de ses malheurs dans les événements et surtout dans l’injustice des hommes ; jamais l’idée ne lui était venue de se demander s’il n’était pas le principal coupable. Mais là, en présence du gouffre sombre qui allait l’engloutir, une lumière se fit dans son âme, il comprit qu’il avait offensé la raison, la sagesse, la justice, qu’il avait plongé dans la misère et dans la douleur sa femme et ses enfants, il sentit qu’il avait péché et qu’il devait à Dieu et à sa famille une réparation.

Verdon était une forte nature ; dès qu’il avait pris une résolution, sans balancer, il l’accomplissait. Il se leva en chancelant comme un homme ivre et s’achemina vers le domicile des Aymon, sans regarder à droite ni à gauche. Arrivé devant la maison de ville, une voix sonore l’appela.

— Verdon, eh ! Verdon, es-tu sourd ?

— Peut-être.

— Tu y vas aussi, hein ?

— Où ?

— Chez les Aymon.

— Oui.

— Alors, arrive, c’est ici qu’on se rassemble.

Verdon ouvrait de grands yeux, il ne comprenait pas.

— Viens seulement, nous sommes un escadron de débiteurs, tous plus effarés les uns que les autres, et on se donne du courage en buvant un verre avant d’aller affronter la menace du remboursement. Le remboursement… est-ce que ça ne donne pas la chair de poule ? Je ne connais pas de mot plus épouvantable ! Pour combien y es-tu ?

— Cela ne te regarde pas.

— C’est vrai, mais ce qui me console, c’est que nous sommes en nombreuse compagnie. Le défilé va commencer. Ce sera une procession ; jamais on n’en aura vu de pareille depuis que le monde existe. La plupart sont de pauvres diables comme nous, qui frissonnent dans leurs culottes à l’idée de rembourser, et qui seront obligés de faire un trou à la lune pour en boucher un autre.

Verdon jeta un coup d’œil dans la salle du cabaret ; il y avait là une trentaine d’individus, paysans, ouvriers, pâles, mornes, le dos courbé, la tête dans les épaules, qui buvaient du vin blanc pour se donner une contenance avant le moment solennel. On les eût pris pour des renards tombés dans un piège ou pour des conspirateurs saisis par la police et attendant leur condamnation. S’il n’eût pas été sous le poids de la même menace, Verdon n’aurait pu s’empêcher de rire, tant leurs appréhensions se traduisaient chez la plupart d’une façon grotesque. Le spectacle de cette panique n’était pas propre à le rassurer et, comme ses jambes commençaient à vaciller, il s’assit à une table et allongea machinalement la main vers une bouteille pleine qu’on venait de placer devant lui, et dont il but plusieurs verres coup sur coup. Lorsqu’il voulut payer, il constata avec confusion qu’il n’avait pas d’argent.

— Je repasserai en descendant, dit-il à l’hôtesse, ayez l’obligeance de mettre cette bouteille à part.

La famille Aymon se composait de deux frères et d’une sÅ“ur, tous célibataires, riches paysans bien pourvus de maisons, de champs, de prés, de vignes et qui avaient travaillé toute leur vie avec leurs domestiques, à la pluie et au soleil, se levant tôt, se couchant tard, sans s’accorder un jour de répit. Tout en soignant leurs terres et en gouvernant leur bétail, ils ne négligeaient pas leur intelligence, ils lisaient les journaux, achetaient de bons livres et se tenaient au courant de ce qui se passait dans le monde. Absolument dépourvus d’ambition, ils n’avaient jamais accepté de charges publiques, se tenaient à l’écart par modestie et présentaient le type accompli du chrétien-philosophe coulé dans le moule d’un paysan. La sÅ“ur et l’un des frères étaient morts, le dernier allait bientôt les rejoindre ; il attendait sa fin avec calme et en parlait comme d’une chose naturelle ; ayant vécu en paix avec son Dieu et son Sauveur, il était prêt à déloger,

 

Remerciant son hôte et faisant son paquet

 

comme dit La Fontaine, sans regretter la vie ni les richesses qu’il laissait derrière lui.

Le vieillard était assis sur son lit, soutenu par des oreillers ; devant lui était une cassette assez volumineuse remplie de papiers ; il était pâle, maigre, très faible, mais il avait le libre usage de ses facultés. Les débiteurs qui attendaient, sans souffler mot, dans la pièce voisine, étaient introduits un à un, puis congédiés par une autre porte donnant sur le jardin et dans la campagne, de sorte qu’ils ne pouvaient faire part à personne du résultat de la conférence.

— Te voilà, Guillaume, dit-il à Verdon, tu sais pourquoi je t’ai fait appeler ?

Le débiteur ne put répondre que par un gémissement.

— Quel usage as-tu fait des facultés et des biens que tu avais reçus ? tu étais intelligent, robuste, tu avais un fort joli patrimoine, tu as rencontré une bonne et brave femme, tes enfants se conduisent bien et avec tout cela tu es tombé dans la misère.

— C’est ma faute, dit Verdon d’une voix profonde ; aujourd’hui j’en ai demandé pardon à Dieu.

— Si tu le reconnais, je suis content, je n’ai plus qu’à te souhaiter de te relever, et pour te venir en aide tiens voilà tes billets, tes cédules, ramasse tous ces papiers, nous sommes quittes ; prends aussi ce sachet, c’est pour ta fille Louise, elle a toujours été polie et cordiale avec nous. Sois doux avec elle et avec ta femme, fais en sorte de racheter par ta tendresse tout ce que tu leur as fait endurer. Adieu, et au revoir là-haut !

— Merci, et au revoir là-haut, dit Guillaume dont les yeux ruisselaient de larmes.

Il serra la main de Pierre Aymon, l’embrassa et sortit sans savoir où on le conduisait. Il se trouva sur la colline du château d’où la vue est étendue et magnifique ; les rayons dorés du soleil couchant filtraient entre les nuages et éclairaient ce beau paysage comme pour lui envoyer une dernière caresse avant la nuit. Verdon avait besoin de solitude, il étouffait. Il se retira à l’écart derrière un pan de muraille et pleura amèrement, les yeux fixés sur cette fabrique où il avait passé ses plus beaux jours et vers ce petit village de Bôle où étaient ses dernières et ses plus chères affections. Avant de quitter la place il examina les papiers qu’il tenait encore dans sa main ; ils étaient acquittés et signés. Quant au petit sac, il constata avec stupeur qu’il renfermait cinq cents francs en écus de six livres et en napoléons.

— C’est la dot de Louise, il faudra la marier, se dit-il avec un soupir.

Lorsqu’il partit pour Bôle, il alla régler son compte à l’auberge ; mais quel coup de théâtre, quel changement à vue ! les buveurs avaient repris leurs places, mais à leurs terreurs succédait une joie délirante ; les uns dansaient des rondes folles, les autres s’embrassaient, d’autres gambadaient en agitant en l’air des papiers déployés, d’autres enfin faisaient charger la table de bouteilles et s’enivraient sans dire mot.

— Te voilà, lui dit le fougueux Grellu, qui l’avait apostrophé à son arrivée, eh bien, qu’en dis-tu ? A-t-on jamais entendu parler d’une pareille chose ? C’est un acquittement universel, une remise générale des billets, cédules, obligations, papiers et parchemins quelconques ; l’éponge d’un brave homme a passé sur nos dettes.

— Comment, Pierre Aymon en a fait autant à chacun ?

— Oui, mon cher ; on devrait lui élever une statue, un monument, lui dédier une fontaine aux frais de la bourgeoisie. Je lui souhaite en paradis une place d’honneur. Messieurs, je vous invite à boire à la guérison et à la santé de Pierre Aymon, notre bienfaiteur, qui nous a délivrés des terreurs du remboursement, entendez-vous, messieurs, du remboursement ! montrons-lui que s’il a voulu faire des heureux avant de quitter ce monde, il a réussi, bien qu’à mon sens un tel homme ne devrait jamais mourir.

Guillaume Verdon, laissant ces écervelés fêter à leur guise un bienfait si inattendu, regagna son logis le cœur léger et fit à sa famille le récit de ce qu’il venait de voir. Jamais il ne passa une si agréable soirée, tout le monde était heureux autour de lui, et sa femme, subissant l’allégresse générale, voulut se lever et souper avec son mari, ce qu’elle n’avait pas fait depuis longtemps.

VIII
Le fermier.

Nous sommes en été, les foins sont rentrés dans les granges, les vignes ont fleuri, les sarments sont soigneusement rattachés à leurs échalas, le soleil a mûri les blés et les épis pesants tombent sous la faux du moissonneur. Les chars vont et viennent sur les chemins, les uns se rendent aux champs, les autres conduisent vers les villages des monceaux de gerbes ; c’est une activité incessante d’une aube à l’autre, on se hâte, on profite du beau temps pour serrer dans les greniers la récolte qui doit donner le pain quotidien.

Onze heures viennent de sonner au clocher du village de Bôle, lorsque la porte d’une maison d’agréable apparence s’ouvre et Louise Verdon, toujours belle et avenante, en sort portant une large corbeille couverte d’un linge blanc. Une femme, au visage pâle, mais où respire l’intelligence et la bonté, l’accompagne pour l’aider à charger cette corbeille sur sa tête et disposer convenablement le coussinet. Cette femme est sa mère, la santé lui est revenue avec le contentement.

— Prends bien garde, mon enfant, le panier est pesant, le chemin est mauvais, ne te presse pas, tu as du temps de reste.

— Soyez sans crainte, petite mère, on est forte et je suis chaussée de manière à ne pas craindre les cailloux.

— Tu me promets de ne pas leur dire ce que je prépare pour ce soir.

— Non, vous savez que je suis discrète.

La mère rentre dans sa cuisine pour vaquer à ses affaires et Louise descend à grands pas le sentier qui conduit au ravin ; le ruisseau coule joyeux sur ses cailloux ; à son doux murmure se mêle le chant des pinsons, des fauvettes, des bruants, qui habitent les taillis voisins. Le lavoir est-il désert ? Les yeux noirs de Louise cherchent sous l’ombrage une figure aimée qui n’y est pas. Un brin de paille attaché au tronc d’un vieux saule attire son attention ; elle sonde les crevasses de l’écorce et trouve un petit billet habilement dissimulé. Il contient les lignes suivantes :

« Bonnes nouvelles, chère Louise, mon père consent à renouveler ma demande auprès de tes parents ; il a encore sur le cÅ“ur les paroles acerbes que nous avons dû entendre une première fois, mais par amour pour moi et pour toi, il veut bien oublier son ressentiment. Nous avons décidé d’aller chez vous, dimanche, dans l’après-dînée. Je pars pour Port-Alban, où j’ai un rendez-vous avec un marchand de grains.

 

« Au revoir, pense quelquefois à ton tendrement affectionné.

« Charles. Â»

 

Sans la corbeille qu’elle avait sur la tête, Louise aurait sauté de joie, mais, responsable du dîner des moissonneurs, elle fut obligée de se contenir. Elle serra donc le billet dans son corsage après l’avoir lu et relu, et reprenant sa marche d’un pas agile, atteignit bientôt un vaste champ où plusieurs ouvriers en manches de chemise et en tablier de toile blanche, la cheville de bois dur passée au ceinturon de cuir, liaient les gerbes avec dextérité. Des femmes portaient les javelles sur le lien et facilitaient l’opération. Dès qu’on aperçut Louise, des cris d’appel se firent entendre.

— Bonjour Louise, apportes-tu le dîner ? dit un grand garçon de dix-huit ans qui accourut vers la corbeille et voulut soulever la serviette.

— Jules, tu ne dois rien prendre avant l’arrivée de papa.

— Laisse-moi au moins m’asseoir à l’ombre, il fait une chaleur terrible ; il me semble que jamais on ne pourra éteindre l’incendie qui consume mon gosier.

Les travailleurs vinrent l’un après l’autre prendre place sous les arbres et s’assirent en rond autour de la corbeille en essuyant la sueur dont leur visage était inondé ; il y avait Guillaume Verdon, son fils Jules, sa fille Hortense, Joël Odry, dont les cheveux étaient blancs comme la neige, un domestique et une ouvrière. Louise enleva la serviette et découvrit les provisions : la grande gamelle d’étain pleine de soupe aux pommes de terre, un plat de haricots avec du lard, du pain bis et plusieurs bouteilles de vin blanc. Chacun plongeait sa cuiller dans la gamelle et sa fourchette dans le plat de haricots ; on buvait dans le même gobelet d’étain qui circulait à la ronde. L’ardeur du soleil était telle que l’air ondulait au-dessus des sillons ; le grincement des criquets dans les herbes, le bourdonnement des insectes dans le feuillage et le chant lointain de la caille troublaient seuls le silence de midi.

Lorsque chacun fut rassasié, Louise tira d’un coin de la corbeille un petit panier recouvert de larges feuilles de gentiane.

— J’ai ici quelque chose, dit-elle en souriant, pour ceux qui ont été bien sages. Qui en veut ?

C’étaient des framboises parfumées et d’une couleur admirable qui furent accueillies par des acclamations.

— Merci, chère petite sÅ“ur, dit Jules en se couchant à plat ventre, les coudes à terre, le nez tendu vers les framboises, merci d’avoir pensé à ton pauvre frère et à ses soifs éternelles.

— Maintenant, dit Joël Odry, je vous conseille de prendre un peu de repos à l’ombre, il sera toujours assez tôt d’aller se rôtir au soleil.

— Il y a encore bien des gerbes à attacher, dit Verdon, mais puisque nous n’avons pas à craindre la pluie, nous travaillerons un peu plus tard ce soir. Faisons donc un somme jusqu’à deux heures.

— Et pour vous récompenser d’avoir si bien fait votre devoir, vous autres enfants, dit Odry, je veux vous conduire demain, samedi, à la grotte du Four, nous goûterons à la métairie de Vert et nous aurons du gâteau aux cerises.

— Oh ! quel bonheur ! dit Hortense, dépêchons-nous de dormir pour être plus vite à demain.

On voit que la position de Guillaume Verdon s’était améliorée depuis quelques mois ; l’octogénaire Mme Odry était morte au commencement de l’hiver ; le pauvre Joël, ainsi que l’avait prévu Charles Dubey, ne savait que faire de sa liberté.

Toute sa vie, il avait été dirigé par sa mère, qui même dans sa vieillesse voulait avoir la haute main dans la maison ; la cruelle maladie qui fut la suite de sa lutte avec le chat sauvage, n’était pas propre à l’engager à revendiquer de plus grandes prérogatives ; sa mère traitait donc avec le fermier, avec le vigneron, avec les locataires, recevait l’argent, le mettait en réserve et n’en donnait à son fils qu’après lui avoir recommandé l’économie et la modération. Une fois maître de sa fortune, Joël en fut embarrassé et ne savait quel parti prendre. Une servante, qu’il engagea, s’enfuit au bout de quinze jours, épouvantée de l’avoir vu dans une de ses crises. Personne ne voulut le recevoir en pension, à quelque prix que ce fût.

C’est alors qu’il vint spontanément demander comme une grâce à Verdon et à sa famille de s’établir en qualité de fermiers dans sa maison, où il se réservait une chambre, et de se charger de son entretien. Cette proposition fut acceptée avec reconnaissance et chacun fut heureux de cette détermination, sauf les parents d’Odry, des cousins à divers degrés, qui avaient refusé de le recevoir chez eux, et qui, jaloux de l’intimité qui s’établissait entre Odry et les Verdon, se voyaient déjà frustrés de leur part d’héritage.

Lorsque sa santé le lui permettait, Odry aidait ses fermiers dans les divers travaux de la campagne ; il y trouvait une distraction que la solitude ne lui donnait pas, et il se sentait heureux de leur être utile. Ce dernier jour de moisson fut si bien employé que toutes les gerbes furent liées, chargées sur les chars et conduites dans la grange ou autour de la maison, après qu’on eût laissé sur le champ la part des glaneurs et qu’on eût orné le dernier char d’un petit sapin garni de rubans et de fleurs.

— On n’a pas à craindre la pluie, dit la mère, on peut laisser les chars dehors sans inconvénient ; on les déchargera demain matin, venez souper, vous devez en avoir besoin.

— Oui, nous sommes fatigués, dit Verdon, en essuyant la sueur qui ruisselait de son front, la journée a été rude. Venez, Joël, et vous, enfants, venez souper. Tiens, dit-il en entrant et en voyant la table mise avec plus d’apprêt qu’à l’ordinaire, tu nous as fait une surprise, c’est le festin des moissons.

Ce fut une fête de famille simple, saine et cordiale, où chacun se réjouissait du bonheur des autres et apportait sa part d’amabilité et d’agrément.

Le lendemain matin à quatre heures, on travaillait déjà à décharger les gerbes, et à les monter dans les combles à l’aide d’une poulie. On fut étonné de ne pas voir Joël Odry, qui, d’ordinaire, se levait de bonne heure et faisait une petite promenade avant le déjeuner. Le repas servi, on l’appela, mais il ne répondit pas.

— Va donc voir ce qu’il y a, dit Mme Verdon à son mari, je crains un accident.

Lorsque le père descendit l’escalier il était livide, et tremblait de tous ses membres.

— Je crois qu’il est mort, apportez vite du vinaigre, de quoi le frictionner. Jules, cours chercher un médecin. Mon Dieu, mon Dieu, que faut-il faire ?

On s’empressa autour d’Odry, mais tout fut inutile ; le médecin, qui ne se fit pas trop attendre, ne put que constater le décès.

IX
L’expertise.

Cette mort subite fit beaucoup de bruit et fut diversement interprétée ; les uns n’y voyaient qu’un accident provoqué par des causes naturelles, les autres, sans accuser positivement les Verdon, élevaient des soupçons, suggéraient des doutes, s’entouraient de réticences, d’allusions mystérieuses ; ils levaient les yeux au ciel en branlant la tête d’un air profond, comme les gens qui en savent plus qu’ils n’en disent. Ces manÅ“uvres perfides échauffèrent les imaginations. On accueille volontiers le scandale, on aime à le répandre au lieu de l’étouffer, on se plaît à donner un corps à ce qui dans l’origine n’a été qu’une supposition, peut-être une plaisanterie, un propos en l’air.

Pendant que les fermiers de Joël Odry pleuraient sincèrement leur ami et leur bienfaiteur, la calomnie faisait autour d’eux son Å“uvre de ténèbres ; le mot d’empoisonnement était prononcé, colporté. Cette rumeur vague mit surtout en émoi les parents du défunt ; cette foule de cousins et de cousines qui avaient refusé de le recevoir pendant sa vie, qui le méprisaient à cause de son infirmité, accouraient maintenant vêtus de leurs habits noirs, le crêpe au chapeau, entraient hardiment dans la maison, examinant d’un Å“il inquisiteur le corps de leur parent, tâtaient avec effronterie sa tête, son col, pour s’assurer s’il n’avait pas de blessure ostensible, et tout en essuyant leur face avec des mouchoirs immenses, ne se retiraient qu’après s’être informés de son argent, de ses papiers, de ses vêtements. L’un désirait sa montre avec ses breloques en or, un autre ses fusils, un autre son rasoir. Les femmes étaient avides de linge, de matelas, de pendules, d’écus sonnants et de vin bouché. Les scellés apposés par la justice sur tous les meubles et les réduits où ces richesses étaient renfermées, les exaspéraient et portaient leur convoitise à son paroxysme.

Ce fut pour la famille Verdon un coup navrant, lorsque Louise, revenant de la fontaine le dimanche soir, raconta qu’elle venait d’entendre deux femmes qui parlaient à mots couverts d’un pauvre diable d’épileptique qu’on avait aidé à mourir dans le but de s’approprier son bien, mais que la justice saurait découvrir les coupables et les punir comme ils le méritaient.

Le premier moment de stupeur passé, la colère de Guillaume Verdon s’alluma ; il courut chez les voisins s’informer s’ils avaient connaissance de cette rumeur, et si vraiment on osait élever contre lui cette odieuse accusation. Ils répondirent, comme tous les bons voisins, qu’ils avaient entendu quelque chose de semblable, mais qu’ils ne le croyaient pas, que, du reste, les médecins verraient bien ce qui en était et que l’enquête médicale établirait les faits sous leur vrai jour.

— Comment, l’enquête médicale ? dit Verdon, hors de lui.

— Eh oui, l’autorité enverra des médecins pour examiner le corps et dresser une enquête.

— L’autorité ! est-ce que l’autorité est saisie cette affaire à mon insu ?

— Ma foi, nous ne savons rien de certain, mais on le dit.

— Ah ! c’est comme cela, eh bien, je vais charger mon fusil, et le premier qui fera mine d’approcher, je le flanquerai par terre.

— Ã€ votre aise, mais on dira que vous avez peur que la lumière se fasse.

— Est-ce que vous me soupçonnez d’un tel forfait, vous ? parlez carrément.

— Je ne le dis pas, mais des bruits fâcheux circulent, c’est à vous à voir ce que vous ferez pour les dissiper.

Verdon rentra chez lui consterné ; toute sa famille partageait son indignation, mais se sentait impuissante vis-à-vis de la mauvaise volonté du public. La plus malheureuse était Louise, qui avait attendu pendant tout le dimanche la visite des Dubey père et fils. Vers dix heures, on heurta à la fenêtre de la cuisine où elle se trouvait seule ; un personnage, qui se retira incontinent, lui remit un billet ainsi conçu :

 

« J’arrive de Port-Alban et j’apprends à la fois la mort de mon cousin et les bruits qu’une infâme cabale a inventés pour vous perdre. Mon père est sous l’impression de ce qu’il entend et remet tout en question. Nous n’irons donc pas chez vous aujourd’hui, et peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi. Quoi qu’il arrive, je reste inébranlable, mais je déplore amèrement ces nouveaux embarras. Nous nous verrons demain à l’enterrement. Sois forte et vaillante comme toujours ; je suis avec toi.

« Charles. Â»

 

Ce billet n’était pas de nature à rassurer Louise. Toute la nuit ces mots : « Mon père remet tout en question Â» retentirent à ses oreilles, mais elle n’osait se plaindre en voyant l’affliction de ses parents qui attendaient dans des transes mortelles la visite du corps médical, sans doute accompagné de l’autorité et des gendarmes.

Le lendemain matin, vers huit heures, trois médecins arrivèrent en effet, mais l’un après l’autre et sans appareil ; ils demandèrent à voir le défunt, et s’enfermèrent dans la chambre mortuaire, après avoir demandé divers objets dont ils avaient besoin. Cela dura une heure ; mais pour la malheureuse famille, réunie morne et angoissée dans la cuisine, ce fut une éternité. Le déjeuner, servi sur la table depuis sept heures du matin, demeura intact, personne ne songeait à manger. De temps à autre, Jules, le moins affecté de tous, faisait une pointe au dehors ; des groupes de curieux embusqués sur le seuil des granges ou derrière les murs des jardins se retiraient sournoisement à son approche ; jamais on ne vit tant de contrevents à demi clos dans un jour sans soleil ; il est vrai que derrière cet abri une tête était aux aguets. Personne ne vint au milieu d’eux pour les rassurer, pour les réconforter, pour leur dire qu’on méprisait la calomnie, qu’on avait foi dans leur innocence.

— Pourvu que ces médecins n’aillent pas voir les choses de travers et trouver du poison là où il n’y en a point, disait Verdon en se promenant dans la cuisine avec agitation ; les médecins peuvent se tromper, la justice aussi et nous envoyer en prison. Combien d’innocents ont été détenus des années ou condamnés au dernier supplice ; l’innocence n’est pas toujours une sauvegarde.

Enfin la porte s’ouvrit, les délégués de la Faculté avaient fini leur Å“uvre ; leur rapport, rédigé séance tenante, fut envoyé au représentant de l’autorité qui donna l’ordre de ne pas retarder l’inhumation.

Cette cérémonie accomplie au milieu d’un concours considérable de curieux, les parents, sur l’invitation du greffier, se réunirent dans la maison pour entendre la lecture du testament.

Les futurs héritiers arrivèrent en se rengorgeant, en faisant le gros dos dans leurs habits noirs, avec leurs chapeaux tremblons entourés de crêpes ; ils passèrent fièrement devant Verdon, sans le saluer, et s’assirent en toussant et en causant à haute voix, pour dissimuler leur inquiétude et leur impatience.

— Monsieur le greffier, dit Absalon Brassin, l’orateur de la bande, puis-je vous demander, au nom de la famille, si notre cher défunt a conclu un bail avec son fermier, et quelle en est la durée ?

— Il n’y a qu’une simple amodiation courant d’année en année ; elle expire à Noël, mais elle peut être renouvelée indéfiniment.

— Très bien, très bien, c’est tout ce que je désirais savoir, ajouta Brassin en aspirant une large prise de tabac, de sorte que l’on peut déjà maintenant prévenir le fermier qu’il ait à déguerpir à la fin de décembre.

— Bravo ! dirent quelques voix.

— Voilà des paroles qui auraient scandalisé celui que nous venons d’ensevelir, dit Charles Dubey en se levant ; on feint d’ignorer sur qui se portaient à juste titre son affection et sa reconnaissance ; on est allé plus loin, on n’a pas craint de mettre en suspicion la moralité de Guillaume Verdon, on a même parlé d’un crime ; une enquête médicale a eu lieu, elle a mis à néant les accusations indignes que la rumeur publique avait propagées, elle les a réduites à l’état de viles calomnies. La famille de Joël Odry ne peut rester indifférente à l’égard de la victime de ces menées infâmes ; si nous feignons de les ignorer, si nous gardons le silence, nous sommes des lâches et nous nous associons aux calomniateurs. Nous devons protester énergiquement au contraire contre des procédés qui ne sont plus de notre époque, et je vous propose de le faire en appelant au milieu de nous celui à qui nous devons une réparation.

— Oh ! oh ! grognèrent quelques voix.

— Quelqu’un s’oppose-t-il à cette proposition ? dit le greffier.

— Je veux seulement demander à Charles Dubey, dit Brassin, en quelle qualité il prend la parole ; je crois qu’il n’a rien à faire ici.

— En qualité de fondé de pouvoirs de mon père, voici sa procuration.

— C’est en règle, dit le greffier ; personne ne s’opposant à cette demande, Guillaume Verdon assistera à la lecture du testament. Qu’on l’appelle.

Il entra tout confus et Charles Dubey courut s’asseoir à côté de lui ; l’acte énergique du jeune homme rendit le courage à quelques timorés qui l’imitèrent, malgré les regards furieux et les gestes menaçants des autres.

— Quelqu’un a-t-il encore des observations à présenter ? reprit le greffier.

— C’est selon, répondirent quelques-uns.

— Aucune réclamation positive et formelle n’étant faite, je commence :

Il lut rapidement le préambule ordinaire, ainsi que les legs pieux à diverses institutions de bienfaisance. « Quant à ma famille, reprit-il avec lenteur et en appuyant sur chaque syllabe, je reconnais ce qu’il y a de légitime dans les liens qui m’unissent à elle et je suis tout disposé à partager ma fortune entre mes parents. Â»

Un murmure approbateur se fit dans l’assemblée ; Absalon Brassin, radieux et triomphant, prit quatre prises de suite dans sa tabatière de corne.

« Mais, dans les tristes circonstances où je me suis trouvé, j’ai compté vainement sur leur appui ; j’étais pour eux un embarras, ils craignaient que je ne durasse longtemps, ils m’ont repoussé sans miséricorde. Cette compassion dont j’avais tant besoin et que je n’osais implorer, je l’ai trouvée, sans la requérir, dans la famille de Guillaume Verdon. C’est lui qui m’a sauvé la vie au Gor de Brayes, lorsque j’étais aux prises avec un chat sauvage ; plus tard, chaque fois que je fus atteint par les accès d’une maladie terrible, c’est lui seul et sa fille Louise qui m’ont soigné et m’ont entouré de sollicitude et d’affection. Â»

Ici, il y eut une pause ; le lecteur en profita pour regarder les héritiers qui faisaient une affreuse grimace.

« Je ne crois pas manquer à mon devoir, en plaçant la reconnaissance au-dessus des liens de parenté dont j’ai pu apprécier la valeur ; c’est pourquoi je donne en toute propriété à Guillaume Verdon, mes terres en nature de champs, prés, vignes, etc., dont le détail est plus bas, et à sa fille Louise ma maison avec tout ce qu’elle contient en fait de bétail, provisions, meubles, outils, ainsi que le jardin et le verger attenants avec leurs arbres et leurs clôtures. Je remercie Dieu de m’avoir fourni le moyen de sortir ces amis d’une position gênée et de leur témoigner ainsi ma gratitude et mon attachement. Je les quitte avec regret, en leur recommandant d’aimer le bien, de rester simples, modestes, laborieux, généreux, en résumé de conformer leur vie aux préceptes de l’Évangile. Quant à mes parents, je déclare les quitter sans amertume, en leur réservant sur la totalité de mes biens, la part que la loi leur attribue. Â»

Après la lecture du testament il se fit un silence, on attendait encore un codicille, un post-scriptum, un repentir. Verdon, près de se trouver mal, tourmentait sa cravate comme un homme qui va étouffer.

— C’est tout ? dit Brassin d’une voix désespérée.

— C’est tout, dit le greffier avec calme.

— Et c’est pour nous lire cela que vous nous avez réunis ?

— Ai-je violé en quoi que ce soit la loi ou les règlements ?

— Non, mais ce testament est une infamie, je demande à voir la signature.

— Il est écrit tout entier par Joël Odry et il est correct, vous pouvez vous en assurer.

— Correct, un homme qui met sa famille à cinq sols ! nous verrons cela ; pour mon compte, moi, Jonathan-Saül-Absalon Brassin, je vous annonce que j’en appelle et que je ferai casser cette feuille de chou, dont je me soucie comme de cela.

— Moi aussi, moi aussi, répétèrent plusieurs voix, nous serons avec vous.

— Comme vous voudrez, dit le greffier, intentez un procès.

— Oui, oui, allons nous concerter, cherchons un avocat, un procès, un procès !

Et ces énergumènes sortirent de la maison en faisant le poing à Verdon et à ceux qui refusaient de les suivre.

X
Le procès.

Le procès eut lieu ; les parents d’Odry, pour empêcher ses biens de passer dans les mains des Verdon, dévoilèrent le mystère de sa maladie, le firent passer pour un insensé, hors d’état de disposer de sa fortune et demandèrent l’annulation du testament. C’était une manière de prendre soin de sa mémoire et de témoigner de leur respect et de leur tendresse ; moyennant quoi, ils se jugeaient dignes de partager entre eux ses dépouilles et de s’en faire du bien.

Autrefois, un procès n’était pas considéré comme une calamité ; nos pères, comme leurs voisins de France et de Normandie, étaient d’humeur processive ; ils tenaient cela des siècles précédents où cette maladie affligeait l’espèce humaine au point que l’on s’ennuyait si l’on n’avait pas quelque affaire litigieuse sur les bras. On avait tant guerroyé pendant le moyen âge et plus tard, que la lutte était devenue un besoin. Quand on ne pouvait pas combattre sur un champ de bataille avec l’épée et la lance, on s’en dédommageait par des joutes d’un autre genre dans l’antre de la chicane. Lorsqu’on avait de l’argent et du loisir, on se donnait ce divertissement ; les simples bourgeois se l’accordaient pour singer les riches ; aussi les avocats, qui ne demandent que plaie et bosse, ne manquaient pas de besogne et l’argent de leurs clients passait dans leur escarcelle. Au fond, le jeu, sous une forme différente, n’est pas autre chose ; c’est toujours la guerre avec ses péripéties, son imprévu, son intérêt absorbant, la catastrophe, le vainqueur qui chante un Te Deum, et le vaincu qui ronge son frein en attendant la revanche.

La guerre était donc déclarée dans le clan des Odry ayant Brassin pour chef de file et le pauvre Verdon, qui s’était vu, pendant quelques minutes, héritier et propriétaire du domaine, dont il redevenait fermier jusqu’à nouvel ordre. Des hauteurs de l’empirée, où il nageait dans la béatitude, il était retombé dans ses sabots de manœuvre, avec l’inquiétude, la honte et tous les vers rongeurs que fait naître une injustice dans le cœur d’un homme ulcéré.

Que devenaient Charles et Louise au milieu de cette mêlée ? Leur position était difficile. Siméon Dubey s’était laissé circonvenir par ses proches, il avait pris parti contre Verdon et tourmentait son fils pour l’engager à rompre avec une famille désormais ruinée de toutes les manières. Une fois le procès perdu, que deviendraient les Verdon ? Ils ne pourraient pas demeurer dans la contrée, il ne leur resterait qu’à émigrer en Australie, où beaucoup de gens allaient alors chercher fortune.

— Voyons, décide-toi, disait Siméon, suivrais-tu cette fille à Melbourne ?

— Pourquoi pas ? répondait Charles, j’aime Louise dès mon enfance, je n’en puis aimer aucune autre ; elle seule avec ses qualités, ses vertus peut me rendre heureux. Sans elle le plus beau pays du monde me deviendrait insupportable, je suis fermement décidé à ne l’abandonner jamais.

— Comment ! tu quitterais ton père, ta mère, le moulin ? qui est-ce qui taillerait les meules, enfant dénaturé ?

— On peut toujours trouver quelqu’un pour tailler les meules d’un moulin, mais une fille comme Louise Verdon n’a pas sa pareille, et quand on a eu le bonheur de la rencontrer et d’en être aimé, on lui reste fidèle, coûte que coûte, jusqu’à la mort.

L’automne et l’hiver s’écoulèrent en comparutions devant le tribunal, en conférences avec les avocats, en courses, en démarches de toute sorte ; si le procès eût continué encore quelques mois, les champs et les vignes des deux parties seraient restés en friche. Enfin, par une belle matinée d’avril, Verdon se rendit au tribunal pour la dernière fois ; le jugement devait être prononcé dans la séance de ce jour ; l’attente de cet événement l’avait tenu éveillé toute la nuit. Il marchait à travers les prairies sans voir les bourgeons naissants, les jeunes feuilles, les fleurs que le printemps faisait éclore, il ne sentait pas le parfum des violettes, il n’entendait pas le chant des oiseaux ; il ne songeait qu’à ses juges et à la sentence qui allait être rendue. « Qu’est-ce donc que la justice, se disait-il, si avec une cause comme la mienne, on peut encore être inquiet ? Que dirait Joël Odry, s’il voyait à quel taux on estime ses dernières recommandations et ses dernières volontés ? Est-ce donc là l’œuvre d’un fou ? Un âne aurait réglé cela en cinq minutes ; il a fallu sept mois à notre tribunal et à nos avocats, et encore ils prétendent avoir fait diligence. Et si je perds le procès et que je sois condamné à payer les frais, Dieu sait à quelle somme ils s’élèveront ! C’est alors que ma ruine sera complète et que ma femme et mes enfants pourront me reprocher de n’avoir pas tout abandonné à Brassin et à sa bande. Â»

— Santé ! Guillaume, lui cria un homme qui fossoyait sa vigne non loin du chemin, tu vas te faire tondre au tribunal ; tous les Odry sont déjà à l’auberge ; ils boivent avec leurs amis au succès de leur cause. Je te conseille de ne pas te montrer avant l’audience.

— Ce n’est pas le moment de reculer ; je serai bafoué, vilipendé, cela va sans dire, je suis seul, je suis pauvre, ils sont nombreux et ils versent à boire ! Les rieurs sont de leur côté.

— Gagne seulement ton procès, tout le monde ira rire avec toi ; c’est ça qui sera drôle ! Mais pour que la sentence soit confirmée par le public, il te faudra payer quelques paniers de bouteilles. Ainsi, bonne chance !

Lorsqu’il passa près de ce gouffre de l’Areuse, où, prêt à se noyer, il avait fait un si sérieux retour sur lui-même, il s’y arrêta quelques instants pour se recueillir. Une bergeronnette se promenait, gracieuse comme une princesse, sur les grosses pierres moussues de la rive ; elle chassait aux insectes, agitait sa longue queue, voletait à droite et à gauche, comme si jamais ce lieu tranquille n’avait été le témoin de résolutions sinistres. La confiance de ce gentil oiseau raffermit son cÅ“ur.

— On dit que Dieu repousse ceux qui font peur aux bêtes, dit-il en souriant, j’ai donc encore de l’espoir.

Sa femme, son fils, ses filles, avec la grosse Françoise Roquier, leur domestique, vinrent s’établir sur un champ, entre Bôle et Boudry, pour savoir plus tôt ce qui adviendrait. Jules dirigeait la charrue tirée par deux bÅ“ufs ; ses compagnes alignaient des fragments de pommes de terre dans le sillon, ou cassaient les mottes à coups de fossoir. Personne ne disait mot, la même préoccupation les rendait muets. De temps à autre, Jules excitait son attelage de la voix et du fouet pour ranimer son ardeur. Les clochers des villages voisins sonnaient lentement les heures ; alors chacun, impatient de savoir des nouvelles, levait la tête et interrogeait l’horizon.

Vers le soir, un homme apparut dans les champs ; il courait en agitant son chapeau.

— C’est Charles, dit Louise, le procès est jugé.

— Mon Dieu, que ta volonté soit faite ! dit la mère en joignant les mains.

— Arrête les bÅ“ufs, Jules, dit Louise, on n’entend pas ce qu’il dit.

— Qui a gagné ? cria Jules, en grimpant sur la charrue.

— Victoire, victoire complète, dit Charles qui arrivait tout haletant, le testament est validé, votre père est bien heureux, il viendra bientôt.

— Il n’était donc pas seul, dit la mère, vous êtes un brave cÅ“ur.

La pauvre femme ne pouvant retenir ses larmes et ses sanglots, couvrit sa tête de son tablier et alla s’asseoir sur la charrue.

— Et les frais, qui payera les frais ? demanda Jules d’un air soucieux.

— Les autres, parbleu, ils sont condamnés à faire amende honorable à la mémoire de Joël Odry, qui n’était point fou, comme ils s’acharnaient à le démontrer, et à rétracter les accusations d’intrigue et de captation dirigées contre votre père ; ils doivent en outre acquitter les frais et ils sont considérables.

— Et ton père ? dit Louise.

— Comme tous les autres, il est furieux contre Brassin, qui est en train de devenir leur bouc émissaire. Ils en étaient à se dire des sottises et à se battre quand je suis parti ; jamais je n’ai vu tant de monde, ni un tel tapage à l’auberge.

— Puisque cet affreux procès est gagné, dit Hortense, et que nous sommes délivrés de nos tracas, dansons une ronde autour des bÅ“ufs qui n’ont pas l’air de se douter de ce qui se passe.

— Oh ! mes bÅ“ufs, mes chers bÅ“ufs, dit Jules en les serrant dans ses bras, ils sont à nous maintenant !

— Et toi, dit Charles en s’approchant de Louise, seras-tu mienne, cette fois ?

— Je ferai ce qu’on voudra, répondit-elle en rougissant et en lui tendant les deux mains.

Elle était si jolie et dans ses beaux yeux se lisait une si vive tendresse, que Charles ne pouvant résister l’embrassa de tout son cœur.

— Je n’ai point de bague, ni de chaîne d’or à te donner, lui dit-il à l’oreille, mais tu peux compter sur moi jusqu’à mon dernier souffle.

Lorsque Verdon rentra chez lui, rayonnant de bonheur, mais sans jactance, ni forfanterie, il trouva sa famille à table pour le souper ; sa sÅ“ur, la belle Rose, qui avait quitté à temps le métier de rentreuse pour épouser un honnête horloger de la Chaux-de-Fonds, était accourue dans le but de soutenir son frère dans cette dernière épreuve. Au moment où il franchit la porte ce furent des cris, des souhaits de bienvenue, un feu croisé de questions, d’exclamations, au milieu duquel on avait peine à se reconnaître. Chacun voulut l’embrasser, le féliciter, lui demander de faire le récit de cette journée mémorable.

— Laissez-moi m’asseoir, ôter ma cravate et mon habit ; j’ai eu plus de peine que si j’avais sorti de la forêt trois toises de branches de foyard. Tiens, tu es là, toi, dit-il à Charles, ton père a couru après moi pour me dire qu’il n’a plus de motifs pour maintenir son opposition ; de sorte que nous pourrons faire la noce avant les foins.

— Tu n’y penses pas, Guillaume, dit sa femme, comment veux-tu qu’on prépare le trousseau de Louise d’ici au mois de juin ?

— Louise n’a pas besoin de trousseau, grâce à notre bienfaiteur, la maison et tout ce qui s’y trouve lui appartient ; dès aujourd’hui elle peut nous renvoyer, si tel est son bon plaisir.

Les embrassades, les protestations d’amour filial recommencèrent à l’envi.

— Puisqu’il en est ainsi, dit la tante Rose, je suis d’avis qu’on écrive les bans séance tenante et que la noce ait lieu immédiatement après les trois publications accoutumées.

— Oh ! oui, tout de suite, au mois de mai, dit Hortense, j’aurai une robe blanche, des gants, un collier de grenats… et nous danserons toute la nuit.

— Il faut décider où la noce se fera, dit Jules, les jeunes gens vont se procurer de la poudre et je vous promets des décharges qui feront trembler les maisons. Nos ennemis éclateront de rage dans leur peau.

— Je ne désire pas qu’on fasse tant de bruit, dit Charles, et toi, Louise, qu’en penses-tu ?

— Nous aurions tort d’attirer l’attention du public et d’exciter la jalousie des malveillants, dit Louise, soyons simples et discrets. Le bien-être qui nous est assuré maintenant, on nous l’a donné ; n’oublions pas le testament de Joël Odry.

— Vous perdez la tête, dit Hortense en frappant du pied ; laisser échapper une si belle occasion de se divertir ! nous avons vécu assez longtemps comme des blaireaux dans leur trou.

— Charles et Louise ont raison, dit le père, autrefois j’aurais été de l’avis de Jules et d’Hortense, mais j’ai reçu des leçons qui m’ont profité ; si j’avais perdu mon procès, il y a deux heures à peine, nous serions condamnés à la misère, sans aucun espoir d’en sortir.

— C’est Dieu, qui a tout conduit, dit la mère, c’est à lui que nous devons rendre grâce. Je propose que la noce se fasse ici et le repas dans cette salle ; nous inviterons nos parents, quelques amis et nous nous réjouirons sous le regard de notre bienfaiteur qui sourira à notre allégresse.

Elle leva les yeux vers la boiserie où était suspendu un singulier trophée ; on y voyait le portrait au pastel à demi effacé de Joël Odry, en uniforme de grenadier, avec la cadenette et un Å“il de poudre sur ses cheveux partagés au milieu du front. Au-dessus du cadre un chat sauvage empaillé montrait ses dents et ses moustaches formidables. Sous le portrait étaient le sabre et les fusils du défunt, avec leur batterie brillante et leur canon soigneusement entretenu.

— J’accepte, dit Charles, où pourrions-nous être mieux ? Ces reliques résument toute notre histoire ; elles nous rappellent que nos projets auraient échoué sans ce brave cousin Odry et sans l’intervention du chat sauvage du Gor de Brayes.


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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Pierre, Anne C., Monique, Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Favre, Louis, Le Pinson des Colombettes, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1907. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page, reprend le détail d’une photo tirée de Wikimédia : Pinson des arbres mâle février 2013 a été prise par Ghislain38, le 16.02.2013 (licence CC Attribution-Share Alike 3.0 Unported).

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[1] Au village, par J. Gotthelf, traduction de Max Buchon. – Paris, 1875.

[2] Le mot cadet est employé dans la Suisse allemande et dans quelques parties de la Suisse romande pour désigner les jeunes collégiens lorsqu’ils sont enrégimentés et qu’ils font régulièrement des exercices militaires.

[3] Dans le patois de la Gruyère, le th est sifflé comme le th anglais.

[4] Va donc recevoir tout ce monde pendant que je mets un peu d’ordre par ici.

[5] Monsieur le curé, il y a du feu du côté de Sales ; la pompe va partir.

[6] Je vais à l’instant.

[7] Angelo, viens ici.

[8] Me voici, mon lieutenant.

[9] Traités sur la construction des locomotives.

[10] Garde champêtre préposé à la surveillance des vignes dès que le raisin commence à mûrir.

[11] Va donc te promener ailleurs, animal !

[12] Tirer le vin d’un robinet fermé par une cheville en bois.

[13] Tonnes.

[14] Prononcez don-na.

[15] La tireuse était payée 1 batz, ou quinze centimes.

[16] Pétrissez (en patois).

[17] Oui.

[18] Vase de tôle, muni d’un bec. Sa contenance légale était huit pots de Neuchâtel.

[19] Il y avait alors, sur les bords de la basse Areuse, quatre fabriques de toiles peintes en activité.