Louis Favre

NOUVELLES JURASSIENNES

1870

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Table des matières

 

À Monsieur Félix Bovet 4

LE CHARBONNIER DU CREUX-DU-VAN.. 5

VALLIER LE PÊCHEUR.. 39

Le Goitreux. 39

La course aux œufs. 53

Simon Dusaule. 71

L’orage. 79

L’engagement. 85

Le lettre et la plume de canard. 97

Le naufrage. 108

LE CHASSEUR DE FOUINES DE POUILLEREL. 126

JEAN DES PANIERS. 150

La Veillée. 157

Jean des paniers. 164

La soirée. 171

Les Niquelets. 179

Le loup et les canards. 184

La partie de traîneaux. 188

Travers et la truite de l’Areuse. 195

L’affût. 204

Le plan de campagne. 212

Les préparatifs du capitaine Dusapel. 219

Comment on encourage les carabiniers. 225

L’attaque. 233

Où Jean des paniers enseigne au loup une danse qu’il ne connaissait pas. 237

Le triomphe. 248

Lee Cernets. 253

La bourrasque. 261

Le banquet. 268

Lucy. 276

Le portefeuille. 281

Le chemin de la Chaîne. 287

Le pansement. 298

L’homme propose et la femme dispose. 304

La montre de Joël Huguenin. 321

Où Jean des paniers devient poète et empailleur. 330

La boucle de cheveux et ses propriétés médicales. 337

Le serment du Grütli. – Le verre F. G. R. et l’anneau de fiançailles. 345

Le printemps montagnard. 357

LE FER À GAUFRES. 371

LES EXPLOITS DE L’ONCLE ABRAM... 383

Ce livre numérique. 396

 

À Monsieur Félix Bovet

Mon cher ami.

Pendant que tu parcourais l’Orient, et que tu préparais le VOYAGE EN TERRE SAINTE qui a charmé tant de lecteurs, je m’occupais dans une sphère plus humble, à recueillir les souvenirs des anciennes mœurs des habitants de notre Jura. Nous sommes dans une époque de transition. Quand cette terre, dont nous sommes les fils, aura subi les transformations que lui prépare le progrès moderne, on aimera peut-être à retrouver, dans les récits que je t’envoie, l’image d’une génération évanouie vers laquelle notre cœur se porte avec un sentiment de piété filiale et de reconnaissance.

Il m’est doux de rappeler les noms de ceux qui m’ont aidé, conseillé, encouragé dans cette entreprise : M. le pasteur Andrié, dont l’influence bienfaisante se fait encore sentir au Locle, et Mme Andrié, née Sandoz, sa première femme, qui a été pour moi une seconde mère, MM. Ch. Prince, mon ancien professeur, Charles Berthoud, Fritz Berthoud, Célestin Nicolet, le Dr Guillaume, son père le notaire Guillaume des Verrières, Aug. Bachelin, et H. Wolfrath, mon camarade de collège et l’un des éditeurs de ce livre.

Reçois avec bienveillance ces pages dont je reconnais les imperfections, et crois à ma haute estime et à mon affection sincère.

L. FAVRE.

Neuchâtel, le 12 janvier 1870.

LE CHARBONNIER DU CREUX-DU-VAN

Il y a de cela quelque vingt-cinq ans, un jeune homme gravissait péniblement la pente escarpée de la montagne de Boudry. Parti de Neuchâtel à une heure du matin, il se proposait de parcourir et d’explorer le Creux-du-Van et d’aller coucher à Travers. – Le temps n’était pas encore arrivé où, comme on le fait aujourd’hui, on peut, partant de la ville avec le train de sept heures du matin, descendre à Noiraigue, gravir la montagne par les Œillons, la visiter dans tous ses détails et être de retour chez soi à six heures du soir. – C’était dans les premiers jours du mois d’août, à cette heure matinale où les pâles clartés de l’aube répandent leur lumière indécise. Bien que l’air fût frais, notre touriste avait mis habit bas et paraissait tout en nage. C’est que le meilleur jarret peut se lasser le long de cette rampe, inclinée comme un toit, et dont le sommet semble reculer toujours. Il portait la classique boîte de fer-blanc du botaniste, ainsi que tout l’attirail de papier brouillard, flacons, marteau, dont les jeunes gens aiment à se charger, lorsque, animés d’une ferveur sans bornes, ils entreprennent leurs premières explorations. De temps en temps, il faisait halte et regardait avec impatience du côté de la cime qui paraissait s’allonger indéfiniment vers les nuages ; puis, portant sa gourde à ses lèvres, il y cherchait un supplément de forces pour continuer son ascension.

Enfermé jusqu’alors dans les épaisses futaies et comme enseveli au pied des sapins, il venait d’atteindre une de ces clairières nommées chez nous des essertées, coupes rases pratiquées autrefois et auxquelles a succédé une végétation de bois blanc, de hêtres et de framboisiers. Le regard embrassait un vaste horizon ; au premier plan, la plaine et les collines, que Boudry, Bevaix, Cortaillod cultivent comme un jardin ; puis le lac, qui s’agrandit à mesure que l’on s’élève ; plus loin, les ondulations gracieuses semées de villages bernois et fribourgeois, où dorment les lacs de Bienne et de Morat ; enfin, les Alpes, qui se dressent blanches et transparentes, ferment l’horizon de leur rempart de cristal. Un trait de feu qui jaillit d’un amas de nuages empourprés annonça le lever du soleil, et le tableau grandiose parut s’animer d’une vie toute nouvelle. Mille voix s’éveillèrent dans la forêt, voix jeunes et fraîches, chants d’oiseaux, murmures d’insectes, froissement de feuilles répondant aux cris du coq dans la plaine et au concert de l’alouette au milieu des airs. Ce réveil de la vie eut pour effet de stimuler les forces de notre herboriste ; il voulut aussi mêler sa voix au concert universel, et, dans son enthousiasme, il poussa deux ou trois cris qui mirent en fuite une couple de geais occupés à bavarder sur les branches d’un sapin. Puis, entonnant l’air bien connu :

 

« … Cimes, qu’argente une neige durcie… »

 

il continua son chemin avec une énergie toute nouvelle.

Le sentier traversait de temps en temps ces couloirs appelés chables, par lesquels les bûcherons faisaient autrefois glisser, du haut de la montagne jusqu’au bas, les sapins dépouillés de leurs branches et de leur écorce. Des traces de leur passage étaient visibles çà et là ; les uns avaient dévié à droite et à gauche, en brisant tout sur leur passage, comme des boulets de canon ; d’autres, lancés à toute vitesse, avaient enfoncé leur pointe sous de grands blocs erratiques que l’on est étonné de rencontrer à cette hauteur.

Tout entier à ses observations, notre naturaliste, qui répondait au nom de Paul, s’en allait baissant la tête, lorsque tout-à-coup un craquement terrible se fit entendre à quelques pas de lui parmi les broussailles, et un énorme oiseau noir, à bec blanchâtre, en sortit avec fracas. De saisissement Paul tomba presque à la renverse ; l’apparition d’un ours ne l’aurait pas plus complètement terrifié. Il ne s’agissait pourtant que d’un coq de bruyère dérangé dans son déjeuner par les pas du jeune homme ; dirigeant son vol vers le bas de la montagne, l’oiseau s’était élancé dans le vide, les ailes repliées derrière lui, et avait disparu dans les futaies. Quelques gélinottes, que Paul fit lever, furent encore pour lui une source d’émotions inconnues. L’instinct de la chasse s’éveillait en lui et il arriva un moment où, bien qu’il se piquât d’être un naturaliste sérieux, il se surprit à mettre en joue les volatiles avec sa canne, donnant ainsi un démenti formel à ses théories philosophiques. Dès lors la fatigue s’évanouit, ses jarrets se fortifièrent à vue d’œil, son pas devint élastique ; ses poumons s’emplissaient avec délice de l’air vivifiant des hautes régions ; le savant sédentaire devenait montagnard. Bientôt, des cris d’appel se firent entendre, des voix éclataient çà et là dans l’essertée, des enfants et des femmes, à demi cachés par les touffes de buissons aux feuilles bleuâtres chargées de rosée, étaient occupés à cueillir les framboises dont ils avaient déjà rempli de grands paniers. Renseigné par eux sur la route qu’il devait prendre, il atteignit bientôt le chalet appelé Fruitière de Bevaix, dont il voyait avec satisfaction le toit poindre au milieu des sapins.

C’est une pauvre maison que ce petit chalet couvert de bardeaux, mais rien n’est agréable comme de le voir se profiler à l’horizon. On sait alors que l’ascension est à son terme et que les difficultés du voyage sont vaincues. Et puis, il fait si bon déjeuner devant le chalet pendant qu’on trait les vaches, ou près du feu de la cuisine lorsque l’air est trop vif pour rester dehors. Paul tira ses provisions de sa boîte et y fit une large brèche ; il arrosa le tout de quelques tasses de chaud-lait et se disposa à reprendre sa course. Mais le ciel s’était couvert de sombres nuages ; un vent âpre du nord-ouest soufflait avec force et de larges gouttes de pluie commençaient à tomber.

— Il ne fera pas beau du côté du Creux, lui dit la fermière au moment où il franchissait le seuil ; nos hommes ont trouvé le sel tout humide dans la poche de cuir et les vaches ont sauté comme des enragées dans la pâture. Pour sûr, on aura une trempée.

— Que diable faire ! dit Paul entre ses dents. Une forte averse mit fin à ses hésitations.

Une halte forcée dans le plus bel hôtel est toujours une chose désagréable, mais que devenir dans un chalet, quand toutes les bondes des cieux sont ouvertes ; la philosophie de notre ami était menacée d’un écroulement général. Lorsqu’il eut parcouru la cuisine, l’étable, d’où l’on sortait les vaches malgré la pluie, et l’unique chambre, petite et nue, où l’on voyait seulement un misérable lit, un banc, une table et un fragment de miroir, il revint près du feu et poussa un soupir désespéré. Mais des voix enfantines attirèrent son attention. La cuisine était envahie par une troupe de petits garçons et de jeunes filles, le jupon rabattu sur la tête, qui, bien que trempés jusqu’aux os, ne conservaient pas moins toute leur gaîté. Leur mésaventure semblait même les mettre en joie.

— C’est les enfants qui ramassent les flamboises dans l’essertée, dit la fermière à Paul, qui l’interrogeait du regard, – ça vient de Bevaix, de Boudry, mêmement d’Auvernier.

Paul contemplait avec intérêt ces enfants ruisselants d’eau, venus de si loin pour gagner quelques batz au prix de rudes fatigues ; il se sentit ému de compassion et s’évertua à leur venir en aide. Par ses soins, des perches furent placées devant le feu ; on y suspendit les habits mouillés. Pendant que tout le monde se séchait et que les propos joyeux se croisaient, une petite voix dit : — Une tasse de lait achèverait de me réchauffer. – Cette motion fut appuyée vigoureusement. — Qui est-ce qui a de l’argent ? dit une voix. — Pas moi. — Ni moi, répétèrent-ils en chœur ; l’absence de numéraire était générale. Un profond soupir s’échappa de toutes les poitrines. — J’avais pourtant là, dit une voix, un paquet d’Origan et d’Argentine, pour faire du thé ; c’est si bon. — Bah ! le café vaut mieux que tes herbages… quand on en a !

Pendant ce colloque, Paul avait eu une conférence avec la maîtresse du chalet qui se mit sur-le-champ à exécuter ses ordres. La grande casse, contenant plusieurs pots de lait, fut mise sur le feu ; une immense cafetière en terre brune, au ventre rebondi, fut placée sur un lit de charbons ardents et les bouillons du noir liquide ne tardèrent pas à faire irruption au dehors.

Rien ne peut rendre l’avidité avec laquelle la troupe affamée contemplait ces préparatifs. La convoitise était peinte sur toutes les figures et bien des bouches mâchaient à vide. Quand tout fut prêt et que les tasses furent disposées, Paul eut un mouvement magnifique. Pour la première fois de sa vie, il fut éloquent ; son succès fut complet : « Mes chers amis, dit-il, à table et lestement, votre déjeuner est servi, c’est moi qui le paie. » Ce fut un coup de théâtre ; le premier moment de surprise passé, chacun se précipita du côté de la cafetière en poussant des bravos et des cris de joie qui contrastaient avec le déluge qui tombait au dehors. Mais Paul ne regrettait plus le mauvais temps ; d’une main ferme tenant la cafetière et de l’autre le pot à lait, il servait ses commensaux, leur distribuait du pain et les encourageait à faire honneur aux vivres. Pendant que tout le monde mangeait avec appétit, Paul sentit une main se poser sur son bras ; c’était celle d’une jeune fille, qui, discrètement, le priait d’accepter une assiette remplie de framboises.

— Bien ! mon enfant, dit le jeune homme en caressant la petite, j’aime beaucoup les framboises et les tiennes sont superbes. As-tu une petite sœur gentille comme toi ?

— J’ai un petit frère.

— Eh bien ! prends cette pièce de trois piécettes du canton de Vaud pour lui acheter un joujou.

L’enfant regardait étonnée la pièce blanche qui brillait dans sa main, puis elle courut à sa mère qui, debout près de la table, surveillait et soignait silencieusement les petits convives. Paul avait déjà remarqué cette femme que les enfants appelaient la Jeanne et dont la beauté grave et sévère répondait à ses manières dignes et calmes. L’inquiétude et les chagrins y avaient gravé leurs traces, sans en altérer la pureté des lignes ; en la regardant, Paul croyait voir une de ces figures que Léopold Robert pose si noblement, même sous des haillons.

Pendant que Paul observait, la porte s’ouvrit tout-à-coup, et sur le seuil apparut un homme qui, à la vue de tant de monde, s’arrêta étonné ; il eut bientôt l’air de comprendre la scène qu’il avait sous les yeux ; un sourire passa sur sa figure, et, soulevant son feutre ruisselant : « Dieu vous aide ! » dit-il d’une voix brusque. Il fit un pas en avant, quand, ses yeux se croisant avec ceux de Jeanne, il tressaillit, et, se détournant lentement, il repassa le seuil et disparut malgré les rafales et le tonnerre. Paul, étonné, regarda Jeanne et fut effrayé de la pâleur livide qui couvrait la figure de la pauvre femme ; elle faisait bonne contenance cependant, et, sauf notre ami, personne n’avait rien, remarqué.

— Qui est cet homme ? demanda-t-il à la fermière.

— C’est Jacques Pelet, le charbonnier du Creux, un brave homme, mais qui est à sa manière.

Paul comprit qu’il y avait là dessous quelque triste drame ; mais il était trop discret pour en demander davantage, il garda donc pour lui ses réflexions.

Après le repas, les enfants, entièrement restaurés, chantèrent des rondes, firent des jeux, pendant que Paul, qui avait tiré son calepin, s’exerçait à croquer quelques-uns des plus jolis minois, afin d’emporter un souvenir de cette fête improvisée. Enfin, une voix dominant toutes les autres annonça le retour du soleil. Chacun s’élança dehors, les paniers furent repris et la bande joyeuse, bondissant au milieu des buissons encore ruisselants d’eau, courut à ses framboises et à sa récolte. De son côté, Paul profita de l’éclaircie inattendue et se dirigea seul du côté du Creux-du-Van.

 

*    *    *

 

Chacun connaît le vaste plateau qui s’étend de la montagne de Boudry au Creux-du-Van ; çà et là quelques bouquets de bois coupent les prairies et les pâturages et apportent un peu de variété dans ces solitudes d’un aspect rude et sévère. Après un trajet de deux heures dans ces déserts de verdure où règne un morne silence, mais où l’on marche léger et dispos comme si l’on avait des ailes, on voit tout-à-coup le vide se former devant soi ; une immense dépression du sol creuse un abîme circulaire que l’œil ose à peine sonder et au fond duquel apparaissent des forêts épaisses, dont les arbres microscopiques sont entremêlés d’éboulements grisâtres. On est au bord du Creux-du-Van.

C’était la première fois que Paul contemplait ce tableau sublime, rendu plus saisissant encore par le ciel orageux et sombre d’où partait un rayon de soleil qui éclairait d’une lueur fantastique les escarpements et enlevait des ombres énergiques derrière chaque fracture, chaque saillie des rochers. Sa surprise était inexprimable ; haletant, saisi de crainte et cependant fasciné par l’abîme, il se cramponnait à la souche d’un de ces sapins rabougris et tordus qui croissent au bord des précipices, et il se repaissait de la vue du vide, du chaos qui venait d’émerger devant lui ; il évoquait par la pensée le cataclysme qui avait creusé cet amphithéâtre de géants, et son oreille croyait entendre les bruits formidables qui avaient marqué la première heure de cette merveille de notre pays. Un coup de feu tiré à peu de distance par des touristes que Paul n’avait pas encore remarqués, fut suivi au bout de quelques secondes d’un écho qui, se répercutant le long des parois des rochers, prit les proportions et la majesté d’un roulement de tonnerre. Pour ajouter le dernier trait à cette scène grandiose, un oiseau de proie, dérangé peut-être par la détonation, se détacha d’une anfractuosité où il perchait comme une statue, et, déployant ses larges ailes, se mit à planer lentement au-dessus de l’enceinte, comme le génie de cette solitude.

Tout entier à son admiration, Paul s’abandonna aux impressions poétiques que ce tableau éveillait en lui : le naturaliste était relégué à l’arrière-plan, et les jeunes draines[1], pas plus que les merles à plastron blanc[2], qui sautillaient après les sauterelles, ni les androsaces, les saxifrages, ni même les dryades, les anémones et les lycopodes qui font gazon à ces altitudes, n’avaient le don de l’arracher à son ardente contemplation. Un sourd roulement de tonnerre le rappela au sentiment de la réalité. Il était deux heures ; en faisant diligence, il pouvait encore visiter le fond du Creux-du-Van, descendre à Noiraigue et pousser jusqu’à Travers pour y passer la nuit. La difficulté était de trouver le sentier qui conduit au pied des escarpements ; pendant une heure, il erra sur le bord des précipices, cherchant avec impatience le passage tant désiré et maudissant de tout son cœur l’incurie des montagnards qui n’avaient pas songé à planter un signal en cet endroit. De guerre lasse et voyant un chalet dans le voisinage, il poussa des cris d’appel vigoureux.

— Ohé ! le sentier, ohé !

— Ohé ! on va vous le montrer, répondit une voix.

— Hé ! un peu vite, s’il vous plaît !

— On y va ; on y va.

Un objet parut se mouvoir le long d’une des clôtures de bois qui entouraient les pâturages ; un petit bonhomme de neuf à dix ans, coiffé d’une calotte de cuir noir, brodée en couleurs, et vêtu d’un mantelet à manches courtes des vachers, s’approcha d’un pas rapide.

— Vous cherchez le sentier du Creux et vous ne le trouvez pas ? Depuis une heure qu’on vous regarde, vous l’avez traversé vingt fois. C’est drôle, ça.

— Ce qui est drôle, c’est que ceux qui me regardaient si attentivement n’aient pas eu l’idée de me tirer de peine.

— Ma foi ! nos gens ne savaient pas ce que vous faisiez par-là. Il y a de ces herboristes des villes qui viennent ici ramasser des racines et des herbes tout le long du jour ; ils ont des caissettes vertes comme la vôtre. Faut pas nous en vouloir. Voici le sentier ; impossible de se perdre. Bon voyage !

Ayant dit cela, le petit homme, tournant vivement sur les talons, reprenait le chemin du logis, lorsque Paul le rappela.

— Dis donc, mon garçon, tu vas me dire ton nom, celui de ton chalet et me vendre ta calotte.

— Je m’appelle Jean, cette maison est la Grand-Vy et j’échangerai mon bonnet contre votre caisse verte.

Le gamin avait l’esprit aiguisé des montagnards, impossible de le méduser. Paul, lui serrant la main, y mit une pièce d’argent qui mit Jean de belle humeur.

— Prenez ma calotte, dit-il avec effusion, et venez tous les jours me demander le sentier du Creux.

— Non, mon ami, le vacher doit être fidèle à son bonnet de cuir comme la génisse à sa sonnette. Adieu, sois bon garçon, je reviendrai l’année prochaine.

Ce n’est pas sans une certaine appréhension que notre ami Paul s’aventura dans ce sentier escarpé dont les lacets serpentaient parmi les rocs et les broussailles et qui rappelait les descentes aux enfers, souvenirs de ses études classiques. Plus il avançait, plus les rochers s’amoncelaient au-dessus de sa tête et menaçaient de l’écraser, mais aussi plus le cirque prenait de grandeur, de majesté. Les forêts qui, d’en haut, semblaient former d’humbles arbustes, montraient alors leurs sapins et leurs hêtres de belle taille. Arrivé au bas, il ne put retenir un cri de surprise à la vue de l’immense paroi verticale, grise et nue qui arrondissait son hémicycle dans tout son développement, et dont les assises supérieures s’élevaient de 7 à 800 pieds au-dessus de sa tête… À la base de ce mur, un énorme talus d’éboulement, semblable à une moraine de glacier, entassait ses milliers de blocs et révélait le travail lent des agents atmosphériques à l’œuvre depuis des siècles. De temps en temps un fragment de pierre se détachait de l’escarpement et tombait avec un sourd fracas.

Une source d’eau limpide coulant dans un bassin de bois attira son attention : « Quel bonheur ! dit-il, puisons à pleines mains ; voici trois heures que je meurs de soif. » Cette eau est glacée ; jamais au milieu de l’été il n’a goûté d’eau si fraîche. Serait-ce la fameuse Fontaine-Froide dont l’eau conserve une température de quatre degrés ? Les surprises se succèdent ; son enchantement sera complet s’il parvient à découvrir le Centranthus angustifolius, l’Anthyllis montana et la rose des Alpes qu’on signale dans ce lieu. Ô joie ! voilà le Rhododendron ferrugineux et le Sabot de Vénus, le Cypripedium calceolus ! le premier exemplaire vivant qu’il tient dans ses mains. Il le cueille avec précaution, avec amour, il le place délicatement dans sa boîte qui acquiert dès cet instant une valeur inconnue. Jour fortuné et qui fera époque dans la vie, que celui où son herbier s’est enrichi du Cypripedium calceolus !

Le bruit de ses pas effarouche un lièvre gîté sous une touffe de fougère ; en trois sauts l’animal est hors de vue ; Paul lui ôte son chapeau et lui demande pardon de l’avoir dérangé ; mais son attention est attirée par les gambades et les gentillesses d’un écureuil brun, à ventre blanc, à queue touffue, qui se livre à toutes les inspirations d’une gymnastique gracieuse et savante. Un deuxième écureuil se met de la partie et ce sont alors des courses effrénées du bas au haut des sapins, des sauts prodigieux d’un arbre à un autre. Pour ne pas les perdre de vue, Paul joue des jambes et court hors d’haleine à travers la forêt ; sous ses pieds se lèvent des volées de jeunes grives qui se posent bêtement sur les branches basses des sapins en poussant un petit cri bien connu des chasseurs. Pendant qu’il les examine, un épervier, rapide comme un trait, arrête son vol d’un coup d’aile puissant, s’empare d’un de ces oiseaux et disparaît dans la futaie ; cela s’est fait en un clin d’œil. Peu après, un coup de fusil retentit dans le silence de ce désert et une voix enrouée dit en patois : « Adé ion de bas de steux bergands d’osés[3]. » Paul, interdit, ne sait s’il doit fuir ; il craint de faire une fâcheuse rencontre ; le site n’a rien de rassurant et la retraite par le chemin qu’il vient de parcourir ne lui sourit en aucune façon. Ayant retrouvé le sentier il le suit d’un pas timide, comme une sentinelle avancée qui marche à la découverte.

Mais la forêt devient moins touffue et une belle clairière s’ouvre devant lui : une colonne de fumée bleue monte vers le ciel et s’incline sous le vent qui descend de la montagne ; de grandes piles de bois fendu en bûches se montrent çà et là, et parmi ces piles il découvre une cabane d’écorces, un four à charbon couronné de fumée, enfin tout un établissement de charbonnier. Cette vue le rassure et il s’approche, curieux d’examiner ces exploitations qu’il ne connaît que par des récits. Un homme, la pelle à la main, est occupé à couvrir de terre un des fours ; il est si absorbé dans son travail qu’il n’entend pas notre ami dont les pieds font cependant craquer le charbon qui couvre le sol.

— Hé, l’ami, dit-il, dites-moi, je vous prie, à quelle distance je suis de Noiraigue.

— Jeune homme, répond l’autre d’un ton glacial en se retournant et en s’appuyant sur sa pelle, d’où me connaissez-vous ? Moi, je ne vous connais pas ; ainsi je ne suis pas votre ami ; passez votre chemin. Il y a une demi-heure d’ici à Noiraigue, mais il faut marcher dur et le sentier est mauvais.

— Pardonnez-moi, je n’ai pas eu l’intention de vous offenser ; mais je suis seul depuis si longtemps que je suis tout heureux de trouver un de mes semblables. Permettez-moi de me reposer un instant avant de continuer mon chemin vers le Val-de-Travers.

Ces mots, prononcés d’un ton sérieux par maître Paul, qui savait être grave dans l’occasion, parurent faire une bonne impression sur le rude charbonnier. Il quitta son four, et, s’approchant de la cabane :

— Voilà un banc qui est à votre service, mais il faut l’essuyer, de crainte de vous noircir ; tout est noir par ici, ajouta-t-il avec un sourire, le cœur seul fait exception.

— Tiens, vous auriez un cœur ? J’en suis bien aise, dit Paul, repris par sa malheureuse habitude de plaisanter en tout et partout.

— Et vous désirez faire connaissance avec un cœur de charbonnier, n’est-ce pas ?

— Mais, oui ! Je suis en train de faire des découvertes ; j’ai bu à la Fontaine-Froide ; j’ai cueilli le Cypripedium calceolus ; j’ai vu un coq de bruyère, Tetrao Urogallus, et je trouve un charbonnier complaisant.

— Si je ne vous avais pas vu ce matin donner à déjeuner à de pauvres enfants, je vous laisserais bel et bien passer votre chemin, mon garçon.

— Tiens, c’était donc vous ? Et il reconnut en effet l’homme qui avait fait une courte apparition dans le chalet de Bevaix ; c’était un robuste gaillard de taille moyenne, aux épaules carrées et bâti en athlète ; sa figure sombre, ornée d’une barbe noire, avait cependant une expression bienveillante ; il était vêtu d’un pantalon de toile et d’une courte blouse bleue serrée à la ceinture par la courroie de son tablier de cuir ; sa tête était couverte d’un feutre gris que dépassait une épaisse toison de cheveux noirs et frisés.

— Pourquoi n’êtes-vous pas resté ? nous aurions fait route ensemble.

— Laissons cela ; d’ailleurs vous n’êtes pas de taille à me suivre. De la fruitière ici, je mets trois quarts d’heure. Tenez, voici de l’eau, du pain et du fromage de chèvre ; si vous avez faim, mangez. Moi, je retourne à mon fourneau ; dans un instant, nous aurons une trempée du diable ; si je ne le couvre pas de terre, tout est perdu. Et maniant son outil d’un bras vigoureux, il eut bientôt amoncelé une épaisse couche de terre mélangée de charbon sur le four qu’il voulait mettre à l’abri de la pluie.

Cette annonce du mauvais temps avait assombri notre voyageur ; la perspective d’être bloqué par l’orage dans un tel lieu et en pareille société ne lui paraissait nullement attrayante.

— Croyez-vous que j’aie le temps d’atteindre Noiraigue avant la pluie ?

— Vous serez à peine engagé dans les chables que les quarante mille arrosoirs du ciel se videront sur vous, et chaque sentier deviendra un ruisseau.

Et pour confirmer sa prédiction, un éclair déchira le nuage noir qui semblait peser sur la montagne et un coup de tonnerre répété par les rochers retentit au loin.

— Que diantre suis-je donc venu faire ici ? se disait Paul en mâchant son pain noir ; pourvu que l’orage cesse bientôt ; je ne tiens pas à passer la nuit dans ce bivouac. Tout en faisant ces réflexions, il examinait la hutte et cherchait à se rendre compte du degré de bien-être qu’on pouvait y goûter.

Les deux bouts de la cabane, dont les dimensions dépassaient les proportions ordinaires, étaient construits en pierre avec les interstices garnis de terre et de mousse ; sur la pièce de bois servant de faîte, et sur le sol, s’appuyaient par les deux bouts des rondins garnis de leur écorce et serrés l’un contre l’autre faisant l’office de murailles et de chevrons ; pour rendre ce toit imperméable, on avait appliqué artistement de grandes bandes d’écorce assujetties avec des perches et des pierres. Le foyer était disposé à l’un des bouts de la hutte ; la fumée sortait par un trou ménagé dans le toit ; à l’autre extrémité était le lit consistant en une sorte de caisse remplie de paille avec un oreiller et une couverture de laine. La porte était pratiquée au milieu d’une des grandes faces. Quelques troncs et un coffre servaient de sièges ; aucun autre meuble n’apparaissait dans ce réduit. Dans un coin étaient des haches, des pelles, des scies et tous les outils d’un charbonnier ; à des clous pendaient un couteau de chasse de carabinier, un fusil à deux coups de gros calibre, une cage renfermant des jeunes grives qui poussaient leurs plumes. Sur une petite tablette reposait une vieille Bible et un psautier à fermoirs de laiton. Près du foyer, les ustensiles indispensables aux opérations culinaires les plus modestes étaient rangés avec ordre et propreté. Pour éviter les inondations, un fossé creusé autour de l’édifice se déversait le long de la pente. À la rigueur, on pouvait affronter la pluie dans cette bâtisse que notre savant comparait aux vigwams des Indiens, aux gourbis des Kabyles, et qu’il aurait assimilé aujourd’hui aux habitations lacustres de l’âge de la pierre. Il était impossible de réduire davantage les nécessités de la vie ; Diogène, visitant le Creux-du-Van, aurait été satisfait.

Pendant que Paul passait en revue cette demeure primitive, l’orage, qui menaçait depuis longtemps, avait éclaté ; les coups de tonnerre se succédaient sans interruption, une pluie abondante, chassée par le vent, tombait avec fracas sur les arbres de la forêt, courbés par la tourmente. Malgré son insouciance superbe, le charbonnier dut chercher un abri sous son toit d’écorce et vint s’asseoir sur un tronc vis-à-vis de Paul. Alors, battant le briquet pour allumer sa pipe : — Sans moi, vous seriez maintenant engagé dans les chables avec demi-pied d’eau autour des jambes, autant sur les habits et la foudre sur la tête. Voyez, le tonnerre vient de tomber là-bas. J’ai l’idée que la pluie durera toute la nuit ; mes remarques ne me trompent guère.

— Mon Dieu, que vais-je devenir ici !

— Voyez donc, la belle affaire ! Qu’est-ce qui vous manque ? N’êtes-vous pas à l’abri de la tempête aussi bien que dans un hôtel ? Si vous avez froid, j’allumerai du feu, mais seulement quand le tonnerre se taira, et je ferai de la soupe. Vous verrez comme je fais la cuisine et vous mangerez dans ma porcelaine.

— Et voilà ce que vous mettrez à la broche, dit Paul en désignant un oiseau jeté sur le coffre.

— Je ne mange point de gibier, monsieur, et si j’ai un fusil, c’est uniquement pour ma défense personnelle et pour détruire les animaux nuisibles qui abondent dans cet endroit. J’ai abattu cette canaille d’épervier au moment où il enlevait une grive ; j’espérais la sauver, mais le brigand lui avait déjà ouvert la tête. Demain je la vengerai. Il y a là-haut sur les rochers assez de corbeaux, de buses, de cresserelles, de grands-ducs et d’autours pour ravager le gibier de tout le canton. Quand j’ai été témoin d’un de leurs crimes, comme aujourd’hui, je fais une grande battue contre ces malandrins et je les mitraille avec mon tonnerre, jusqu’à ce que les derniers de la bande se cachent au fond de leur trou ou poussent leur vol jusque dans les nuages. Et puis je cloue les morts aux sapins pour servir de leçon aux autres. Cela les intimide, et, pendant quelque temps, ils laissent en paix mes petites bêtes que je protège et que j’aime. Avez-vous vu mes jeunes grives dans cette cage ? Ce sont des mâles qui chanteront comme des rossignols ; connaissez-vous rien de plus beau que le chant de la grive ?

La nuit était venue et la pluie tombait sans relâche ; de temps à autre un coup de tonnerre avertissait que l’orage n’était pas encore à son terme. Le charbonnier avait allumé un bon feu que l’air refroidi par la pluie rendait nécessaire ; et pendant qu’il confectionnait avec attention une soupe à la farine dont il surveillait les apprêts sans quitter sa pipe, il racontait à son hôte les diverses phases de sa vie.

— Je reste ici tout l’été, dit-il ; à l’ordinaire je suis seul, mais je ne m’ennuie pas ; il se passe tant de choses dans les bois, et puis le travail est souverain pour faire passer le temps, même les mauvaises heures, ajouta-t-il avec un soupir. Il faut beaucoup d’attention dans mon état ; un instant de négligence peut nous ruiner ; oui, vous avez beau rire, il est aussi difficile de faire de bon charbon que de réussir une soupe. Et comme Paul riait aux éclats sans plus songer à la pluie : — Garçon, reprit-il d’une voix tonnante, en soulevant comme un sceptre la cuiller de fer qui lui servait à remuer son potage, croyez-en un homme qui cuisine depuis vingt-cinq ans, la soupe à la farine est une grosse affaire qui demande de la réflexion, du jugement et de l’amour-propre. Toutes celles que je mange hors de chez moi sont abominablement ratées. Si les cuisinières avaient seulement une ombre de bon vouloir et un grain de conscience, la plupart des ménages seraient mieux nourris, les enfants ne s’en porteraient que mieux et les hommes se plairaient moins au cabaret. Souhaitez-vous qu’on y mette du fromage ?

— Va pour le fromage et toutes les herbes de la Saint-Jean.

— Voilà bien les herboristes, ils prétendent fourrer des herbes partout ; je serais déshonoré si j’en mettais dans ma soupe.

— Vous me rappelez en effet mes plantes qui se flétrissent dans ma boîte. J’ai là du papier gris et du carton ; je m’en vais les dessécher pendant que vous continuerez votre histoire.

— Je vous disais donc que l’été je ne bouge pas d’ici. Mon bois, abattu en automne, est préparé en hiver ; je n’ai qu’à construire mes fours et à les brûler successivement. Une fois qu’un four est allumé, adieu le sommeil ; il faut avoir l’œil ouvert jour et nuit pendant bien des jours.

— Mais vous avez des aides pour couper et préparer le bois.

— Au contraire, personne n’y touche que moi. L’abattage des arbres est un jeu ; avec une bonne hache mince, tranchante, et un peu d’habitude, on a bientôt couché par terre une forêt ; l’essentiel c’est d’y avoir le coup. Quand une petite neige est tombée je traîne mes fuyards jusqu’ici ; au printemps, je les mets en bûches.

— Combien votre four contient-il de toises de bois de hêtre ?

— Pour le profit du charbonnier, il doit renfermer environ cinq toises, qui donnent de douze à treize gerles de charbon pesant 70 livres chacune, pourvu que le temps soit favorable et le bois de bonne qualité.

— Comment, quand le temps est favorable ! le temps y est-il pour quelque chose ?

— Pour beaucoup, mon garçon ; si vous restiez quelques jours avec moi vous vous en apercevriez bien. Le vent, la pluie, le chaud, le froid ont une influence heureuse ou malfaisante sur nos fourneaux, c’est pourquoi l’on choisit avec réflexion la place où on les établit, et quand on a trouvé un endroit favorable on s’y tient.

— Et ce feu, qui est allumé là-dedans, brûle plus d’un jour ?

— Sept jours, sans aucune interruption ; le bois ne doit pas brûler, la masse doit devenir rouge sans se consumer, ou sinon je ne recueillerais que des cendres. Voilà pourquoi on couvre de terre le bois entassé ; quand la terre se fend on l’arrose. Dans la règle on ne doit laisser ouverts que quelques petits trous sur le côté opposé au vent, afin d’obtenir juste assez de tirage pour empêcher le brasier de s’éteindre. Au bout d’une semaine on ferme tout, et on laisse refroidir un jour, avant de démolir le four qui est devenu presque plat.

— Vous dites sept jours, c’est le chiffre consacré : les sept merveilles du monde, les sept sages de la Grèce, les sept notes de la gamme, les sept couleurs du prisme, les sept cordes de la lyre, les sept jours de la semaine, les sept péchés capitaux !…

— Ajoutez encore à ce chapelet que la campagne d’un charbonnier dure sept mois, du 1er avril au 31 octobre, pendant lesquels il peut carboniser environ vingt-trois fourneaux. Mais il faut y avoir le coup et surtout ne pas flâner une minute ; c’est de rigueur.

— En sorte que vous pouvez fabriquer quelque chose comme quatorze cents ou quinze cents gerles de charbon d’une seule campagne.

— Je pourrais le faire, mais je me donne du bon temps, je suis seul au monde et je ne veux pas exterminer mon corps pour entasser de l’argent. Si je laisse un petit avoir après moi il a une destination toute trouvée.

— Vous ne passez pas l’hiver ici ?

— Non ; j’ai dans le vallon un petit domaine, grand comme la main, où je me réserve une chambre. J’y prends mes quartiers d’hiver, aussi courts que possible ; là je fabrique des manches pour mes outils, je raccommode mes pelles, mes sacs, et quand tout est remis à neuf, vite je reviens dans ma niche. Je ne me sens vivre à l’aise qu’ici, au fond de mon creux. Le jour où je serai contraint de renoncer à cette vie, la seule que je supporte et que j’aime, ce jour-là Jacques Pelet aura fait son dernier charbon. Écoutez, il y a des hommes qui reçoivent des coups de pied dans le dos et qui font des révérences en tirant la bouche jusqu’aux oreilles : « Serviteur, » disent-ils à ceux qui les rossent et ils s’inclinent encore plus bas. Je n’ai pas cette souplesse dans l’échine ; quand on me rosse, je le sens, et si je ne peux pas me faire rendre justice, bonsoir, je m’en vas. J’ai eu un grand chagrin autrefois ; j’aimais une fille brave et belle ; nous étions promis. Pendant que je voyageais de mon état de charpentier, son père l’a contrainte à en épouser un autre plus riche que moi, un misérable qui a mangé tout son bien et qui l’a rendue la plus malheureuse des créatures. Tenez, vous l’avez vue ce matin au chalet de Bevaix. J’étais allé là-haut pour acheter des fromages de chèvre pendant que mon four était bien en train ; mais quand je l’ai vue, la pauvre âme, toute pâle et toute mouillée, j’ai pris mes tommes et je suis revenu en courant comme un fou. Comprenez-vous maintenant pourquoi je me plais au fond du Creux-du-Van ? À ces mots, il sortit, les yeux tournés vers les rochers comme pour prendre possession de ce site auquel il avait attaché son cœur.

Paul eut un de ces mouvements irrésistibles qui nivellent toutes les conditions et qui vous mettent à mille piques au-dessus de toutes les formules sociales ; repoussant son herbier, il s’élança vers le charbonnier et lui serrant la main :

— Je vous plains et je vous aime, dit-il.

— N’en parlons plus, cela me rend bête. Versez la soupe dans l’écuelle ; il faut que j’aille surveiller mon four que je néglige depuis un moment.

Il disparut dans l’obscurité et Paul l’entendit tousser à plusieurs reprises comme pour s’éclaircir la voix. Notre botaniste, tout ému, restait debout devant la casserole, fort emprunté d’exécuter l’ordre qu’il venait de recevoir. Enfin, prenant bravement son parti, il saisit l’ustensile par le manche et en versa le contenu si peu correctement, qu’une partie de la soupe s’épancha sur le foyer en formant des cascades filantes d’un aspect lamentable.

— Ah ! sacrebleu ! qu’ai-je fait, dit Paul, tenant sa casserole élevée d’un air désespéré ; que va dire mon philosophe ?

— Rien du tout, dit Jacques ; il en restera bien assez pour les deux. Attendez, je crois que j’ai encore une assiette dans mon coffre. Ah ! mon Dieu ! elle est cassée, ma dernière assiette. Pourrez-vous manger à la gamelle, comme en caserne ? Avez-vous déjà été à Colombier ?

— Non, mais je ferai mon apprentissage de gamelle avec vous.

— Comment ! vous n’êtes pas dans la milice ? Croyez-moi, entrez dans l’artillerie, c’est l’arme par excellence ; j’ai été artilleur dans le temps, et même un pointeur habile. Nous avions une pièce de quatre que je connaissais et qui tirait comme une carabine ; en prenant un peu à gauche, j’étais sûr de briser la cible. Pour ça, je puis dire que j’y avais le coup. Le colonel P. me donnait toujours un brabant quand je faisais un beau coup, surtout un jour qu’il me vit soulever la pièce.

— Comment, soulever la pièce ?

— Oui, je plaçais mon dos sous la volée et je soulevais tout le bout du canon avec l’affût ; il y en avait un de Neuchâtel qui faisait aussi ce tour ; on nous appelait les emporte-pièce.

Paul contemplait avec admiration l’homme qui racontait si simplement de pareilles prouesses.

— Mais notre soupe se refroidit ; mettez-vous là au coin du feu, et jouez de la cuiller vivement.

Nos deux convives, installés devant leur soupière fumante, goûtèrent d’abord avec réflexion le potage qui fut trouvé irréprochable. Puis, avec une émulation pleine de courtoisie, ils portèrent de si rudes assauts à l’écuelle qu’elle fut bientôt mise à sec.

— Si j’eusse su que j’aurais un convive, dit Jacques en se grattant l’oreille, j’aurais couru à l’Areuse, juste le temps de jeter ma ligne ; on fait bonne pêche les jours d’orage ; vous auriez pu vous régaler d’un plat de poisson. Vous connaissez sans doute la truite du Val-de-Travers, dont la réputation s’étend dans tout le pays. Rien n’est beau et délicat comme cette petite bête avec ses étoiles rouges, et quand elle est préparée en sauce ou frite dans le beurre, c’est un manger délicieux.

— Prenez garde, vous allez me donner des regrets. Où sont donc vos engins de pêche ?

— Mes lignes et mes mouches sont dans cette boîte. Vous savez sans doute que l’on fabrique des mouches artificielles de différentes formes qui trouvent leur emploi selon les circonstances. Le ciel est-il clair ou trouble, l’air calme ou agité, fait-il chaud ou froid, il faut des mouches différentes ; la ligne, excessivement longue, ne porte pas de plomb ; pour la faire voltiger légèrement à la surface de l’eau, afin d’engager la truite à s’élancer hors de ses cachettes, il faut y avoir le coup. Quand l’eau est trouble, adieu les mouches ; on amorce avec des vers et on charge la ligne d’une balle. Rien n’est capricieux comme ce poisson ; il faut étudier son caractère, ses habitudes, ses mœurs, et ce n’est que quand on le connaît à fond qu’on peut être un pêcheur expérimenté. Quant aux manches des lignes, nous en avons toujours quelques-uns cachés dans les buissons, comme les braconniers ont des fusils accrochés au plus épais des branches des sapins.

— Bon ! vous allez me faire croire que la pêche à la ligne est un art et que ceux qui prennent du poisson sont des professeurs.

— Je vous dis qu’il faut y avoir le coup. Croyez-vous que ces malheureux que j’ai vus une fois le long des quais à Neuchâtel trempant leur ligne dans le lac pendant des heures entières et regardant leur bouchon jusqu’à en devenir aveugles, soient dignes du nom de pêcheur ? Autant leur pratique est bête, autant la nôtre est amusante et exige de raisonnement. Il y a aussi des misérables qui prennent les truites à la main sous les pierres, dans les trous. Quelles saboulées je leur donne, quand je parviens à les surprendre ! Mais j’y pense, nous allons arroser notre soupe d’un verre de vin. Je n’en bois pas souvent, l’eau de la Fontaine-Froide me suffit, mais j’en ai toujours un petit tonneau que je cache comme vous allez voir. Il souleva une espèce de trappe habilement dissimulée et découvrit une sorte de cavité renfermant un petit tonneau muni de son robinet de bois. — Si je ne prenais pas cette précaution, dit-il en remplissant un pot de terre, tous les pirates de nos bois profiteraient de mon absence pour le vider. Cela vous est-il égal de boire dans une tasse ? J’avais pourtant deux verres ; je ne sais pas ce qu’ils sont devenus.

— Où achetez-vous votre vin ?

— C’est toute une histoire. Depuis bien des années, je vais, en automne, faire un tour à Cortaillod où je travaille comme pressureur. M. Moulaz compte toujours sur moi et je crois être digne de sa confiance. Une fois, j’eus le bonheur de lui sauver la vie. Il était monté sur un laigre énorme pour s’assurer si le vase était plein de moût ; mais l’échelle se rompit, et M. Moulaz, tombant d’une douzaine de pieds de hauteur, allait se briser la tête contre une pièce de bois, quand, m’élançant en avant, je pus le retenir dans mes bras et amortir entièrement sa chute. Il pèse bien cent quatre vingts livres, et je crus que j’avais les bras arrachés du corps ; quand même je ne lâchai pas et je le portai encore jusqu’au pressoir, car il était à moitié évanoui. Dès lors, il m’a pris en amitié et je le lui rends de tout mon cœur. Quand vient le mois d’avril, époque des transvasages, il met toujours de côté un petit tonneau qui m’est destiné et qu’il m’envoie par une occasion.

— En effet, votre patron vous traite en ami, ce vin est excellent, dit Paul en faisant claquer sa langue comme un coup de pistolet ; encore une tasse, je vous prie.

— Je me souviendrai toujours des vendanges de 1834 ; quel temps, quelle chaleur, quelle récolte ! Tout était terminé en septembre. J’ai vu des gens désespérés qui cherchaient vainement des tonneaux pour loger leur moût ; tous leurs vases étaient remplis, jusqu’aux cuves à lessive et aux seilles de la cuisine. Ils ne savaient que faire des biens que Dieu leur envoyait. Un soir que nos cuves étaient combles, les charretiers amenèrent tant de gerles que, ne sachant où les mettre, mon patron, en colère, leur criait : « Fichez-moi ça au lac et laissez-moi en repos ! » Mais, le lendemain, je réussis à lui rendre sa belle humeur. Nous avions déjà porté sur nos épaules des centaines de gerles, et on commençait à perdre sa première vigueur ; je marchais le premier sur un échafaudage élevé pour atteindre les grandes cuves. Tout à coup les madriers qui nous soutenaient s’écroulent avec un fracas épouvantable ; mon compagnon est précipité comme un sapin sur l’ouvrier qui aidait à retourner la gerle, et ils vont tomber les deux au fond de la cave. Mais la planche sur laquelle j’étais restant intacte, je ne voulus pas faiblir, et, portant tout seul ma gerle sur mon dos, je parvins et tout à coup c’est jusqu’à la cuve où je réussis à la vider sans en perdre une goutte. « Bravo ! Jacques, criait le patron ; tu es un crâne ! Je voudrais que toute la commune eût vu ce tour. » C’est qu’il faut dire que j’y avais le coup. Oui, voilà des vendanges qu’on aime à se rappeler.

— Il paraît vraiment que vous êtes très fort, dit Paul émerveillé ; voulez-vous bien me faire voir vos bras.

— Ils ne sont pas gros, dit Jacques avec modestie ; je n’ai jamais été gras et je ne sais pas ce que vous y verrez. Ôtant sa blouse et relevant les manches de sa chemise, il découvrit une paire de bras velus, musculeux, énormes, où les tendons se dessinaient comme des cordes et terminés par des poings durs et secs comme des pavés. Les épaules, le torse, qui soutenaient tout cela avaient des proportions extraordinaires ; cette charpente était à la fois souple et ferme. Paul avait fait assez d’anatomie pour comprendre l’hercule qui posait avec simplicité devant lui.

— Tirons au doigt, dit-il, pris d’une idée subite, nous prendrons un mouchoir ; vous aurez le petit doigt et moi toute la main.

Ainsi fut fait ; Paul but quelques gorgées à sa tasse, puis, se cramponnant de toutes ses forces, il attendit l’assaut de son adversaire. Celui-ci, prenant le mouchoir avec son doigt, amena Paul comme il eût fait d’un enfant.

— Vous ai-je surpris ? dit Jacques, recommençons. Je crois que vous n’y avez pas le coup.

Le second essai fut encore plus malheureux pour Paul ; voulant s’accrocher à la charpente de la hutte pour se maintenir en place, il ne réussit qu’à en renverser une partie qui tomba en soulevant un tourbillon de poussière.

— Il me semble que nous démolissons la maison, dit Jacques en riant. Laissons-la debout jusqu’à demain, à cause de la pluie.

— Vous avez raison, dit Paul un peu humilié, je voyais le moment où nous la traînerions jusqu’à Noiraigue.

— Pour tirer au doigt sérieusement, il faut aller se crocher avec le fruitier de la Grand-Vy ; voilà un gaillard. De temps à autre, le dimanche, je monte le rocher par le pertuis de bise, et je vais faire visite par là-haut. On boit une bouteille, et puis on lutte toute l’après-midi. Quand il m’empoigne et que je sens craquer tous les os de ma charpente et se tendre tous les muscles de mon corps comme s’ils allaient éclater, j’éprouve un bonheur inexprimable ; je pousserais des cris de joie, mais c’est à peine si j’ai assez de souffle pour respirer. Nous nous tenons un quart d’heure, faisant des efforts furieux pour se renverser, quelquefois sans y parvenir ; quand nous tombons, il nous semble que la montagne tremble et que nos articulations et nos côtes sont brisées. Voilà la vraie lutte et le véritable plaisir, sans compter que c’est très salutaire. Je ne suis jamais si souple qu’après ces exercices, et la nuit je dors comme un blaireau.

— Voilà un remède qui n’est pas à la portée de chacun.

— Au contraire, Seppi est toujours prêt à lutter, quand il a le temps.

— Je veux dire que le premier venu serait assommé par ce taureau.

— Ah ! ma foi, il serait culbuté un peu durement, c’est certain, mais la lutte est un jeu d’hommes et non de demoiselles.

En ce moment, des rumeurs, semblables à des cris de détresse, remplirent le Creux-du-Van ; le silence de la nuit et l’énormité des échos donnaient à ces sons un éclat effrayant. Paul tressaillit et le charbonnier frappa du pied : « Encore ces monstres, dit-il en colère, faudra que j’en extermine quelques-uns. Venez avec moi. »

La pluie avait cessé ; la lune brillait paisiblement entre les nuages, et sa lumière argentée donnait aux rochers un aspect fantastique ; le vent de la nuit passait dans les branches des sapins avec un faible bruissement ; les hiboux poussaient leur plainte monotone, et des oiseaux au vol silencieux traversaient le ciel. Les hurlements se rapprochaient de plus en plus ; soudain une ombre légère, franchissant les buissons, traversa la clairière en quelques bonds ; un instant après, trois ou quatre chiens courants, les oreilles pendantes, le nez à terre, passaient comme le vent en poussant des cris sinistres. Prompt comme l’éclair, Jacques allongea un coup de pied à l’un des chiens qui alla s’étendre derrière une pile de bois, et, en saisissant un autre par le cou, il le souleva d’une main pendant que de l’autre il lui administrait une correction sévère ; puis, poussant un cri terrible dans l’oreille de la bête effarée, il le lança sur le sentier de Noiraigue, que le chien enfila immédiatement en serrant la queue.

— Qu’est-ce donc ? demandait Paul.

— Ce sont ces maudits chiens du Champ-du-Moulin qui chassent pour leur compte un pauvre chevreuil. Ne l’avez-vous pas vu ? Il y a ici un couple de ces jolis animaux ; ils me connaissent et je les aime ; personne ne les a vus que moi. Eh bien, ces misérables chiens les ont trouvés, et pour sauver leur petit, trop faible pour courir, le mâle se fait chasser pendant des nuits entières, pendant que la femelle cherche un abri. N’est-on pas indigné de voir de pareilles abominations.

Cette fois, Jacques Pelet était hors de lui ; sa colère ne faisait que s’accroître, ainsi qu’on le remarque chez les hommes d’un tempérament très robuste, chez qui les nerfs ne dominent pas. S’il eût tenu dans ses mains les deux chiens qui avaient échappé à son attaque soudaine, il les aurait infailliblement écrasés.

— On devrait infliger une grosse amende aux gens qui laissent courir toute l’année leurs chiens dans les bois. C’est ainsi que le gibier disparaît ; ce qui n’est pas dévoré se sauve dans une autre contrée. J’aime mieux entendre les grognements de l’ours dans mon voisinage que les hurlements de ces infernales vermines.

— Comment, de l’ours ? que dites-vous ? dit Paul avec inquiétude.

— Eh ! oui, de l’ours ; on en voit encore de temps en temps.

— Ici ? vous me faites frissonner.

— Pauvres petits messieurs des villes, de quelle substance êtes-vous pétris ? Vous n’avez ni force ni courage. Ce sont vos écoles et vos salons qui vous abâtardissent au point de trembler devant une brute, et d’oublier que Dieu a fait l’homme le roi de la création.

— Je voudrais vous y voir, vous, avec un gros ours là, devant nous. Rien que l’idée me donne la chair de poule.

— Regardez ce bloc de rocher que la lune éclaire parmi les broussailles.

— Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que c’est ? un ours ? Sauvez-moi.

— Je ne dis pas cela et vous n’avez rien à craindre ; mais c’est près de ce rocher que David Robert a lutté corps à corps avec un de ces animaux, et l’a tué sans autre arme que son couteau de poche. Il n’y a pas longtemps que la patte était encore clouée à la porte de la maison des Robert, comme un souvenir de cette victoire.

— Vous avez résolu de me donner une crise de nerfs. Je veux descendre à l’instant même à Noiraigue.

— Pour vous casser les jambes dans les granits de la côte ! Ne faites pas d’imprudence et soyez sage jusqu’au bout. Une fois, un grand diable d’ours est venu flairer autour de mon fourneau pendant la nuit ; je n’avais point d’arme, et je me suis borné à lui lancer des bûches allumées. Le jeu n’était pas de son goût, et quand je lui eus brûlé quelques poils, il décampa en grommelant comme un faquin à qui on a roussi la moustache. Dès lors je me suis muni d’un fusil que je vais charger à balles pour vous rassurer. Pour le moment, ce que vous avez de mieux à faire, c’est d’aller dormir comme un brave garçon. Le soleil de demain dissipera toutes vos frayeurs.

Le reste de la nuit s’écoula tranquillement. Paul se coucha sur la paille du charbonnier et s’enveloppa de la couverture de laine, bien qu’elle ne fût pas de la dernière blancheur ; les fatigues et les événements de la journée, peut-être aussi l’influence du vin de Cortaillod, l’eurent bientôt plongé dans un profond sommeil. Jacques, affublé d’une sorte de caban fait de peau de chèvre, dont le poil était tourné en dehors, passa la nuit près de son four, surveillant la combustion de son charbon et ruminant les vengeances qu’il comptait tirer de ses ennemis irréconciliables, les chiens du Champ-du-Moulin. Quand l’aube blanchit les étages supérieurs des rochers de l’amphithéâtre et qu’on entendit les premiers chants de l’Accenteur des Alpes, il s’esquiva à grandes enjambées du côté de Noiraigue.

Paul ne s’éveilla qu’aux environs de sept heures ; rien ne peut rendre sa surprise en se trouvant dans un tel lieu. Le charbonnier, debout devant le feu, semblait surveiller attentivement une préparation culinaire importante ; un bruit et une odeur de grillade remplissaient la hutte.

— Où suis-je, dit Paul, en portant des yeux hagards autour de lui.

— Chez un charbonnier, dans une cabane que vous avez failli démolir hier soir, dit Jacques d’un air joyeux. Levez-vous, monsieur le savant, et venez voir ce que peut faire un pauvre diable pendant que vous dormez. Le déjeuner est bientôt prêt.

Paul courut au foyer et aperçut une demi-douzaine de truites qui attendaient leur tour de passer dans la poêle à frire.

— Où avez-vous acheté ces jolis poissons ?

— Voilà bien les habitants des villes,… où avez-vous acheté ?… au bazar du Creux-du-Van, peut-être. Ne comprenez-vous pas que j’ai des jambes, moi, et des bras, et de cela aussi, dit-il en appuyant son doigt sur son front, et je m’en sers, parbleu !

— C’est donc vous ?

— Faut bien que ce soit moi ; mes laquais sont encore dans l’œuf. Excusez, je n’ai pas eu le temps de chercher de l’eau à la Fontaine-Froide ; voulez-vous prendre la cruche que voilà et la remplir ?

— Volontiers, dit Paul. Et il courut frais et dispos vers la source. En parcourant le pied des escarpements, il eut la joie de trouver plusieurs plantes rares qu’il désirait depuis longtemps, entre autres le fameux Centrantus angustifolius, l’Anthyllis montana, pour laquelle il faillit se rompre le cou. C’est en chantant qu’il revint à la hutte. L’air était frais, le ciel pur, tout lui paraissait radieux au ciel et sur la terre ; il aspirait la vie à pleine poitrine et savourait avec délices le bien-être qui émane de la nature, lorsqu’on la comprend et qu’on l’aime en comprenant et en aimant son auteur.

Je laisse à penser quel déjeuner firent nos deux ermites devant la hutte, en plein air, et quel bel appétit ils développèrent. Le poisson fut déclaré exquis, le vin de Cortaillod délicieux, et, pour couronner ce festin mémorable, l’hôte voulut y ajouter une tasse de café à la crème.

— Du café à la crème ! s’écria Paul en extase.

— De chez Robert, au bord du Creux, dit Jacques avec orgueil.

— Rochers sauvages, dit Paul en se levant et en ôtant son chapeau, et vous, oiseaux rapaces cachés dans vos retraites inaccessibles, coqs de bruyère farouches et vous, timides écureuils, soyez témoins du toast que je porte à mon hôte Jacques Pelet, qui m’a donné l’hospitalité dans sa hutte du Creux-du-Van, et m’a initié à la vie de la nature. Soyez témoins de ma reconnaissance et rappelez-lui que son souvenir restera gravé au plus profond de mon cœur.

Les deux convives s’embrassèrent, et, au moment de se séparer, Jacques Pelet, remettant dans la main de Paul un paquet d’écus de Brabant, lui dit à voix basse :

— Vous savez pour qui ; l’adresse est dans le paquet ; ne me nommez pas ; mais, voyez-vous, il faut soulager cette pauvre infortunée qui porte la peine de son obéissance.

Puis, à haute voix :

— Maintenant, mon ami, bon voyage ! Soyez toujours un brave garçon, mais, sacrebleu ! fortifiez vos bras pour qu’on puisse tirer au doigt honnêtement l’année prochaine. Étudiez la pêche à la ligne et les diverses mouches, dont je vous enverrai des échantillons, et puis, cria-t-il de loin, si vous voyez les chiens du Champ-du-Moulin, flanquez-leur un solide coup de pied de ma part.

Paul prit le sentier de Noiraigue, et, se retournant à plusieurs reprises pour faire des signaux d’adieu, il disparut dans l’épaisseur des bois.

VALLIER LE PÊCHEUR

Le Goitreux.

On était aux premiers jours d’avril. Le lac qui, pendant tout l’hiver, revêt une livrée grise et mélancolique, commençait à changer de teinte. Des troupes de mouettes et d’oiseaux aquatiques, en route pour les régions du Nord, faisaient une halte sur cette belle nappe d’eau, illuminée par un brillant soleil. Dans les bois s’ouvraient par milliers les hépatiques et les anémones ; les violettes embaumaient les prairies et les premières hirondelles sillonnaient l’air.

Sur une grève couverte d’aulnes et de saules où grimpe le houblon sauvage, une maison montre sa façade blanche tapissée d’une treille défeuillée. C’est la Gravière. De longs filets suspendus à des pieux sèchent leurs mailles d’où s’exhale une odeur de poisson. Sous un hangar s’abritent des rames, des cordages et tous les engins à l’usage des bateliers et des pêcheurs. Protégées par un enrochement et des pilotis vermoulus, trois embarcations à demi tirées sur le rivage balancent doucement leur proue aux ondulations paresseuses de la houle. L’une est un bateau de pêche ordinaire, avec sa pointe enfoncée pour tenir le réservoir (le grain) rempli d’eau ; les deux autres, beaucoup plus petites, sont connues sous le nom de loquettes, mot qui vient du patois lequa, qui signifie glisser. Ce sont en effet de légers esquifs, bas sur l’eau, que le pêcheur fait glisser comme un trait. Dans le petit jardin où bourdonnent les abeilles parmi les lamiers rouges et les giroflées en fleurs, un vieillard est assis sur un banc adossé au mur de l’habitation. Le soleil qui baisse vers les montagnes du Jura donne en plein sur son visage bronzé et fait luire ses yeux fauves, toujours en mouvement comme ceux d’un oiseau de proie. Il est vêtu de milaine grisâtre, coiffé d’un bonnet de loutre, et ses jambes, depuis le genou, sont enfermées dans de grandes guêtres de cuir. Une longue-vue est placée sur le banc, à portée de sa main ; il la promène de temps à autre sur la vaste étendue des eaux, où se mire l’imposante chaîne des Alpes encore couverte de neige. Tout à coup il repousse les tubes de carton, se lève, interroge le ciel, les arbres où s’ouvrent les chatons…

— Charles, dit-il, en se tournant vers la maison, la bise est tombée, il fera calme pendant quelques heures. Apporte la canardière, moi je vais chercher une rame.

— Avez-vous aperçu quelque chose ? répondit une voix de l’intérieur.

— Des becs-plats[4] qui semblent assez tranquilles : il n’y en a guère qu’une dixaine.

— J’ai fini de raccommoder mon tramail. Ces gredins de brochets y font des trous comme des portes de four. Prenez-vous le petit fusil avec la grosse ?

— Oui, dépêchons-nous.

Quelques moments plus tard, on vit apparaître sur le seuil, dans un rayon de soleil du soir, un jeune homme de vingt ans, grand et bien pris, portant sur l’épaule une longue canardière posée sur un paquet de filets qui se drapaient avec grâce autour de sa taille. Il tenait dans sa main droite un fusil à deux coups, dont les canons bronzés attestaient un long usage. Vêtu d’un large pantalon de coutil serré aux hanches par une étroite ceinture de cuir, et d’une courte vareuse de laine grisâtre, coiffé d’un feutre mou, dans la ganse duquel était passée l’aigrette d’un héron, il avait plutôt l’apparence d’un gentilhomme que d’un pauvre pêcheur du lac. Les traits de son visage, d’une pureté parfaite, sa barbe brune bien plantée, son teint mat, ses yeux bleus sous ses cheveux châtains, la force et la hardiesse qui éclataient dans ses mouvements et ses attitudes, attiraient le regard et commandaient l’attention. C’était une de ces figures qui ne laissent personne indifférent et qu’on ne peut oublier.

Il eut bientôt préparé la nacelle, mis en place la canardière, qui se braque comme une pièce de canon dont la volée sort de la proue à la façon d’un beaupré ; il sortit de leur cachette les rames microscopiques que le chasseur manie comme les pattes d’un cygne, sans les sortir de l’eau, et attendit son père en tenant l’embarcation par la chaîne.

— Les brochets sautent dans les joncs ce soir.

— Oui, dépêchons-nous.

Quelques moments plus tard, on vit apparaître sur le seuil, dans un rayon de soleil du soir, un jeune homme de vingt ans, grand et bien pris, portant sur l’épaule une longue canardière posée sur un paquet de filets qui se drapaient avec grâce autour de sa taille. Il tenait dans sa main droite un fusil à deux coups, dont les canons bronzés attestaient un long usage. Vêtu d’un large pantalon de coutil serré aux hanches par une étroite ceinture de cuir, et d’une courte vareuse de laine grisâtre, coiffé d’un feutre mou, dans la ganse duquel était passée l’aigrette d’un héron, il avait plutôt l’apparence d’un gentilhomme que d’un pauvre pêcheur du lac. Les traits de son visage, d’une pureté parfaite, sa barbe brune bien plantée, son teint mat, ses yeux bleus sous ses cheveux châtains, la force et la hardiesse qui éclataient dans ses mouvements et ses attitudes, attiraient le regard et commandaient l’attention. C’était une de ces figures qui ne laissent personne indifférent et qu’on ne peut oublier.

Il eut bientôt préparé la nacelle, mis en place la canardière, qui se braque comme une pièce de canon dont la volée sort de la proue à la façon d’un beaupré ; il sortit de leur cachette les raines microscopiques que le chasseur manie comme les pattes d’un cygne, sans les sortir de l’eau, et attendit son père en tenant l’embarcation par la chaîne.

— Les brochets sautent dans les joncs ce soir, dit le vieillard en mettant le pied dans le bateau ; la ponte n’est pas encore finie. Il faudrait donner un coup d’œil le long du bord. Ayant dit ces mots, il tira son bonnet de loutre sur sa nuque, se coucha à plat-ventre au fond du bateau, plongea dans l’eau, à droite et à gauche, ses mains armées des courtes palettes, et se dirigea en silence vers les canards qui formaient une tache noire sur l’azur.

Charles, resté seul, para l’autre loquette, y plaça ses filets, un fusil, poussa au large et, debout, tenant en main deux rames qui se croisaient devant lui, il longea le rivage en prêtant l’oreille au moindre bruit.

Malgré sa jeunesse, Charles était un pêcheur et un chasseur consommé. Né au bord du lac, fils de pêcheur, il avait passé toute sa vie sur l’eau ou dans l’eau. Il nageait comme un saumon, ramait des jours entiers sans éprouver de fatigue, bravait le vent et les lames pour secourir une barque en péril, défiait le baromètre pour la prévision du temps : personne ne lui était supérieur dans le maniement des filets et de tous les pièges employés à la capture des poissons et du gibier. Depuis le grand filet, la paléière, le tramail, la goujonnière, jusqu’aux fils, aux torchons, aux berfoux, à la ligne et à l’épervier, il avait tout essayé, tout pratiqué avec succès. Les mœurs des animaux qu’il poursuivait n’avaient pas plus de secrets pour lui que les profondeurs du lac, dont il savait par cœur tous les courants, les accidents, les hauts-fonds et les abîmes. Quand il passait sur son esquif, debout, le fusil ou le trident à la main, on l’eût pris pour le génie dominateur du lac ; malheur à ce qui se trouvait à sa portée ; son œil perçant découvrait tout et ses coups étaient infaillibles.

Mais les travaux des champs, la culture de la vigne, n’avaient d’attrait ni pour son père ni pour lui ; le petit domaine qui constituait le patrimoine de la famille était laissé aux soins de la mère déjà surchargée d’ouvrage. On tirait de la terre ce qu’elle pouvait donner sans lui rien rendre, sans lui accorder ces soins assidus de tous les jours qui seuls la font productive. Aussi les paysans, leurs voisins, disaient avec un malin sourire que les champs des Vallier étaient labourés par les taupes et les vignes fumées par les hirondelles. La chenevière seule était traitée avec égard ; elle produisait en abondance du chanvre superbe ; mais la mère avait beau s’exténuer à filer tout l’hiver, les magnifiques écheveaux qu’elle suspendait avec orgueil dans sa chambre haute étaient bientôt convertis en filets, et si elle parvenait à sauver quelque pièce de toile pour le ménage, les hommes s’en emparaient pour fabriquer des voiles de bateau.

Une maison gouvernée par le caprice, plutôt que par le devoir et la sagesse, voit bientôt la ruine heurter à sa porte. Cela peut tarder plus ou moins, le dénouement est inévitable. Malgré ses qualités réelles, Charles était vu de mauvais œil par les parents qui avaient des filles à marier ; on le considérait comme un mauvais parti, et un danger pour les cœurs tendres que sa bonne mine pouvait toucher. Les garçons du village voisin étaient jaloux de sa force extraordinaire, de son adresse, de sa belle stature et le tenaient pour un paresseux qui n’avait pas honte de flâner sur un bateau comme un rentier, pendant qu’eux-mêmes succombaient sous les durs travaux de la campagne.

Cependant Charles Vallier longeait les vastes champs de scirpes et de roseaux, séjour ordinaire des oiseaux et des poissons. Des cris de héron et de blongios, mêlés au léger gazouillement du becfin aquatique et de la rousserole, sortaient du milieu de cette moisson stérile et répondaient au ricanement lugubre d’un milan noir qui passait en quête d’une proie. Tout à coup trois canards s’élevèrent avec un grand bruit d’ailes et un formidable froissement de joncs. Tout autre eût été ému ; Charles, laissant tomber ses rames, prit son fusil, choisit le moment où deux oiseaux croisaient leur vol, les foudroya d’un premier coup, puis abattit le troisième qui avait pris une autre direction. Tout cela s’était fait en un clin d’œil et avec une aisance qui annonçait une longue habitude du métier.

Avant de ramasser son gibier, Charles chargea son fusil avec soin et ne mit la main sur ses victimes que quand il fut prêt à leur envoyer, si cela était nécessaire, une nouvelle dose de plomb. Il eut la chance de les mettre en sûreté dans son bateau sans être obligé de poursuivre des blessés, et continua son chemin avec encore plus de précaution.

Une ouverture, semblable à un chemin frayé parmi les roseaux, s’offrant à lui, une inspiration subite le porta à s’y glisser. Il rentra ses rames, et se poussant avec la perche, il vogua péniblement en faisant ployer les joncs qui grinçaient sur le bordage de sa loquette. Bientôt il découvrit une clairière dont l’eau troublée par certains remous lui parut suspecte.

On sait que les brochets choisissent pour frayer des eaux si basses que leur dos fait quelquefois saillie au-dessus de la surface et qu’on en a vu échouer sur le rivage. Lorsqu’ils ont la bonne fortune de les surprendre ainsi, les pêcheurs font des captures magnifiques. On en cite des exemples à peine croyables. Charles, devinant une proie dans ce réduit écarté, tendit son tramail en avant des joncs, puis, armé de sa perche de dix-huit pieds de longueur, il battit vigoureusement la petite anse dont il faisait jaillir l’eau comme des fusées, entremêlant ces assauts de grands coups de pied sur le fond de son canot. De bruyants ébats, des remous furieux se manifestèrent alors du côté du filet. Évidemment, un poisson était pris et se démenait dans le piège avec une violence qui attestait sa force et son volume. Charles s’élança vers son filet pour saisir sa proie ; mais lorsqu’il arriva, tout était tranquille, le poisson avait disparu.

Il recommença l’exploration de l’étang dont l’eau s’était éclaircie, et aperçut enfin le brochet immobile entre deux mottes de laiches. Son dos, large et marbré, terminé par une queue grande comme une pelle, apparaissait à moins d’un pied de profondeur. Cette vue fit palpiter le cœur du jeune homme. Il chercha dans une cachette du bateau son trident, ou foène, pour l’emmancher au bout de sa perche. Cette arme terrible, il la maniait avec une adresse dont il avait maintes fois donné des preuves. Le trident n’y était pas. Mais il avait son fusil, qu’il déchargea presque à bout portant, en visant au-dessous de la bête. L’eau s’ouvrit comme par l’explosion d’une mine sous-marine : une gerbe liquide jaillit à plusieurs pieds de hauteur ; Charles s’attendait à voir sa proie flotter le ventre en l’air à la surface. Rien. Il courut à son filet. Ô bonheur ! le monstre invulnérable côtoyait le tramail de l’air le plus calme du monde, l’œil vigilant, surveillant son adversaire, prêt à rebrousser chemin à la moindre attaque.

« Ce diable d’animal est ensorcelé », grommela Charles, « que vais-je faire maintenant ? » Il le suivit, en l’observant à son tour. Tout à coup, le brochet s’étant approché de la surface, Charles lève sa perche de dix-huit pieds, et, prompt comme l’éclair, il lui en assène un coup terrible en plein crâne. L’énorme poisson bondit en l’air, puis se roule agonisant à la surface du lac qu’il fouette de sa queue et qu’il couvre d’écume. Trois fois l’arme pesante s’abattit sur sa tête plate ; l’eau se teignait de sang. Les vignerons qui fossoyaient sur les coteaux voisins, appuyées sur leur houe à deux pointes, assistaient à ce duel et attendaient le dénouement avec impatience.

Enfin, Charles, jugeant le poisson suffisamment étourdi, saute dans le lac, le saisit d’une main aux ouïes, passe l’autre sous le ventre et, l’enlevant d’un effort vigoureux, le jette dans le bateau et se couche dessus en poussant un cri de triomphe. Le captif faisait des soubresauts si désespérés que le jeune homme craignait de passer lui-même par-dessus bord, et se cramponnait de toutes ses forces aux bordages de son canot.

— Tiens bon, criaient les vignerons, qui s’échauffaient à ce spectacle ; assomme-le avec le bâton de tes filets.

Ainsi fut fait, et Charles, accablé de fatigue, s’assit un moment pour s’essuyer le front et contempler sa proie. « En voilà un, » dit-il, en passant sa main sur le large dos du poisson, qui m’a donné du fil à retordre. Il est bien à moi j’espère, et je pourrai en disposer à mon gré. » Il releva son filet qui était dans un triste état, prit ses rames et mit le cap vers sa demeure. Son vieux père, déjà de retour, tirait son bateau sur la grève et en attachait la chaîne avec un cadenas.

— Avez-vous tiré, père ?

— Non ; un gueux[5] qui passait m’a trahi ; les bec-plats ont levé la tête et se sont envolés vers les marais avant que je fusse à portée.

— Il faudrait extirper les gueux de la surface du lac.

— Ce serait bien de la poudre perdue. Tiens, le voilà, celui qui m’a joué ce tour ; je l’ai abattu, parce que je n’en ai jamais vu de cette sorte.

— Je ne le connais pas non plus ; c’est comme qui dirait une grande hirondelle de ruer. D’où peut-il venir, cet oiseau aux grandes ailes ? Il faudra l’apporter au capitaine pour l’empailler.

— J’ai entendu ton fusil ; tu as tiré trois fois. Oh ! oh ! voyez-vous ce petit diable ! trois canards et un brochet numéro un ! Les vieux n’ont plus qu’à rentrer sous terre maintenant.

— C’est une chance ; n’avez-vous pas eu les vôtres ?

— Si, j’en ai pris des douzaines de ces pèlerins et je ne dois pas être jaloux. Il pèse une trentaine de livres.

— Il n’est pas long, mais quel dos ! et quelle queue ! il m’a donné du mal, ce monstre !

— Ces trapus, nous les appelons des goitreux : ils sont forts comme des requins et agiles comme des oiseaux ; ils vous appliquent des coups de queue à vous faire sauter en l’air.

— J’en sais quelque chose.

— Une fois j’en ai pris un qui cherchait à avaler une truite plus pesante que lui. C’était un beau combat ; le lac bouillonnait. Ils étaient si acharnés à leur affaire que je les étourdis de quelques coups de rame et les enlevai avec mon recueilloir. Ce jour-là, j’ai fait une croix dans l’almanach. Tiens, prends ma canardière, va changer tes habits ; je porterai moi-même ce poisson dans la cave.

— Vous savez que je le destine à la fête ; je l’ai promis.

— On en tirerait pourtant trois ou quatre écu-neufs. C’est une bêtise que tu fais là.

— Je devrais donc me présenter les mains vides, quand chacun tient à honneur d’apporter quelque chose.

— Non ; mais une pièce pareille !… Enfin, agis à ta guise. Les jeunes gens d’aujourd’hui ne veulent rien écouter.

Charles entra dans la maison ; mais au lieu de songer à ses vêtements, il sortit par une porte de derrière, courut le long du ruisseau bordé de saules, et entra dans une prairie où l’on distinguait aux dernières lueurs du soir la robe claire d’une jeune fille fort affairée à cueillir des fleurs. Elle était grande et svelte ; sa démarche avait une noblesse que l’on est parfois surpris de rencontrer dans nos campagnes ; son visage, entouré de nattes noires enroulées autour de sa belle tête, avait les tons bruns des enfants du Midi, avec les couleurs de la force et de la santé. Son costume, très simple, était celui d’une paysanne aisée, mais les proportions de sa personne étaient si harmonieuses qu’on l’aurait cru parée avec art. Cette apparition charmante à cette heure, par cette tiède soirée d’avril, au milieu des vergers embaumés du parfum des violettes et des amandiers en fleurs, jetait un reflet de poésie sur ce site qu’elle animait de sa fraîcheur et de sa grâce. Charles paraissait en proie à une vraie fascination. Caché derrière le tronc éventré d’un vieux saule, il admirait la belle promeneuse et savourait l’enchantement de sa présence. Il sortit pourtant du fourré et s’avança brusquement dans la prairie, comme s’il prenait son parti. La jeune fille l’aperçut et s’approcha sans manifester d’hésitation ou de surprise.

— Charles, je te cherchais, dit-elle ; il faut que tu m’écoutes ; je te prie de ne pas courir lundi.

— Comment veux-tu que je revienne sur ce qui est décidé ?

— Encore une fois, Charles, crois-moi, ne cours pas, il t’arrivera malheur.

— Sais-tu quelque chose de particulier, ou deviendrais-tu superstitieuse ?

— Non ; mais il est vrai que les fêtes de Pâques ne devraient pas être consacrées à de tels divertissements. Ensuite, les garçons du village sont mal disposés à ton égard.

— Je le sais depuis longtemps.

— Tu te repentiras de ne m’avoir point écoutée. Il est facile de trouver un prétexte quelconque pour t’excuser ; un autre prend ta place et on n’y songe plus. J’ai fait du moins tout ce que je pouvais pour te dissuader, ajouta-t-elle en baissant la tête.

— Émilie, dit Charles d’une voix tremblante, tu sais combien je t’aime ; je donnerais ma vie pour toi ; mais, je t’en conjure, ne me fais pas commettre une lâcheté. Tout est convenu depuis huit jours ; les rôles sont distribués ; François Galey ramasse les œufs, moi j’ai demandé de courir, on ne peut pas revenir en arrière.

— Pourquoi as-tu demandé de courir ?

— Parce que le coureur perd toujours la partie, et que moi je veux la gagner.

— Tu veux…

— Oui, je veux, et je gagnerai. Et le jeune homme redressait sa taille souple et son œil jetait des éclairs.

— Tu n’y songes pas, François a déjà ramassé les œufs plusieurs fois ; il en a l’habitude, il a toujours été vainqueur ; tandis que toi...

— Ne crains rien, je veux leur montrer, à ce tas de paysans gauches et lourds, à ces patauds, ce que valent les jarrets et la poitrine d’un chasseur qui a développé ses membres à la poursuite des animaux sauvages sur les montagnes et sur le lac.

— Et puis après…

— Oh ! après, ils se vengeront, je le sais, cela m’est égal. Si tu m’aimes, tout m’est égal ; d’ailleurs, ils trouveront à qui parler.

— C’est ton dernier mot.

— Oui.

— Eh bien, à la garde de Dieu ! dit-elle avec un soupir, en mettant sa main sur le bras du jeune homme. Comment, tu es encore dans tes vêtements mouillés, imprudent !

— C’était pour te voir plus tôt ; j’espérais que tu viendrais. Si je n’avais pu te parler, je n’aurais pas eu la force de courir demain.

— Je t’ai vu du haut des vignes lutter avec le poisson. J’ai eu bien peur.

— Pour le brochet ?

— Oui, pour le brochet et aussi pour un étourdi qui ne mérite pas l’intérêt qu’on lui porte. Tiens ce nœud de ruban, jeune présomptueux, tu le mettras demain à ton habit de coureur. Et puis va te changer sans retard ou sinon je ne parais pas à la fête.

— J’y cours, mais que dois-je faire de ce petit bouquet que j’ai cueilli à ton intention ? Te souviens-tu quand nous allions ensemble à l’école, je t’apportais les premières fleurs de la saison ; c’était le bon temps alors, nous nous parlions librement, sans être épiés. Peut-être ton père est-il là qui nous observe. Et il lui tendit une gerbe de violettes de Parme, entourées de pervenches. Un parfum suave s’en exhalait et enveloppait les jeunes gens.

— Les belles fleurs. Oh ! merci.

— Émilie, dis-moi que tu m’aimes un peu…, et il portait à ses lèvres le ruban qu’il venait de recevoir.

— Je le dirai plus tard, quand tu seras sage. Prends garde, le ruban déteint. Adieu. Et la jeune fille, légère comme un sylphe, disparut parmi les arbres.

La course aux œufs.

Vous rappelez-vous, ami lecteur, ces belles journées qui méritent si bien le nom de Pâques-fleuries, si remplies de soleil, de chants de pinsons et d’alouettes, de carillons de cloches, de cantiques et de rires enfantins. Dès le matin, le ciel, la terre, le lac et les montagnes prennent un air de fête, et pendant que les fidèles assistent au culte qui rafraîchit et fortifie leur âme, les enfants parcourent le village en se montrant leurs œufs de toutes couleurs, ou cherchent dans les bois les fourmilières qui doivent les décorer de dessins mystérieux.

Après le service du soir, les filles, les garçons, parés de leurs vêtements les plus coquets, se réunissent pour piquer les œufs ; c’est le mot traditionnel. On frappe pointe contre pointe et vice-versa ; celui dont l’œuf résiste au choc s’empare de celui qui est brisé, c’est son droit. Malheur au propriétaire d’un œuf de bois ou de pintade, qui use de supercherie pour faire un gain illicite. Il est rossé d’importance et exclu du champ de la fête. Mais la fortune distribue inégalement ses faveurs ; tandis que les uns, la mine allongée, l’oreille basse, gémissent sur leur opulence passée dont il leur reste à peine une coquille, d’autres, le nez au vent, l’œil allumé, la voix provoquante, pliant sous le poids de leurs poches gonflées de dépouilles opimes, traversent la foule, comme des navires de haut bord, en répétant : « Qui pique ? Voici une pointe, voici une lune, qui pique ? »…

Ah ! le beau temps que celui où l’on colorait ses œufs soi-même, dans la cuisine, la veille de Pâques ! La préparation des teintures, le bois d’Inde, la garance, le papier de sucre, les pelures d’oignon, les herbes de diverses sortes, tout cela enflammait l’imagination. Et le vernis donné avec une bandelette de lard, et les gravures, les devises, les dessins symboliques, cœurs transpercés, saignants, enflammés, colombes amoureuses, chiffres entrelacés, c’étaient des préoccupations devant lesquelles tout s’effaçait. On se couchait dans l’enthousiasme, on s’éveillait plein d’espoir. Ô Pâques fleuries de nos jeunes années, où êtes-vous ?

Et ces salades monumentales, que l’on confectionnait en famille, le soir, en entassant la doucette et les œufs durs dans des saladiers fantastiques. Ces œufs cassés, que l’on épluchait en les roulant entre les doigts, après avoir soufflé dans la coquille colorée, qu’ils étaient succulents ! Et les récits des victoires ou des défaites, ces récits entremêlés de rires et de propos joyeux, de quel bonheur on se sentait pénétré en les écoutant ! Cela fait du bien de se souvenir.

Que sont aujourd’hui les œufs achetés chez la marchande, auprès de ceux que l’on teignait au foyer de la famille, sous le regard de la mère qui dirigeait le grand œuvre, sous le sourire du père qui se rappelait ses jeunes ans ! Que sont-ils ces œufs cuits à la coque, teints avec parcimonie, qui s’écrasent dans les poches et vous coulent entre les doigts ! Nos œufs étaient durs comme du granit, et l’on se disloquait les dents en essayant la résistance de leur coquille.

Le lendemain, on continuait les jeux ébauchés la veille ; mais ce lundi de Pâques un épisode prévu, préparé, discuté longtemps à l’avance devait compliquer la fête et lui donner un lustre inaccoutumé. Une course aux œufs était annoncée ; course solennelle, dramatique, où étaient accourus jeunes et vieux de tous les villages voisins. La publication en avait été faite au son du tambour, avec permission des autorités. On savait que Charles Vallier, un écervelé, qui n’avait jamais fait une bonne journée, avait provoqué François Galey, gars bien posé, fils d’un riche paysan, maître à la charrue, habile à la vigne et au pressoir, et en possession du plus magnifique coup de faux de la paroisse. Ce va-nus-pieds, plein de présomption, devait être étrillé de la bonne manière, car enfin, ne faut-il pas, en bonne justice, que l’orgueil soit puni, et dans les villages comme dans les villes, ce châtiment constitue le plus délectable de tous les plaisirs.

Il y avait donc une foule énorme dans la prairie où la course devait avoir lieu. La curiosité occupait tous les esprits au point que nul ne songeait à piquer et que les œufs reposaient encore intacts dans les poches gonflées. Une corde tendue réservait l’espace que devaient occuper les acteurs de la course, et des gardes armés d’un sac enfariné empêchaient les spectateurs de franchir la barrière. Gare à celui qui dépassait le cordeau ; le sac s’abattait sur son dos ou sur sa tête et le couvrait d’un nuage de farine. Il n’avait plus qu’à battre en retraite au milieu des rires universels, et à implorer un coup de brosse d’un ami compatissant.

Après une attente qui parut longue et qui se manifestait par des signes d’impatience non équivoques et des saillies assaisonnées de sel indigène, on entendit une musique lointaine. « Les voici, les voici ! » criait-on sur toute la ligne, et les rangs se serraient, et les derniers poussaient les premiers, et les petits se tordaient comme des vers coupés en quatre, pour passer entre les jambes des grands. C’est alors que les sacs de farine eurent de l’occupation. On allait en venir aux coups, lorsque le cortège apparut dans toute sa splendeur.

En tête marchait gravement un arlequin avec sa batte, dont il se servait pour ouvrir un passage parmi la foule. Puis venait la musique composée d’un violon, d’une contre-basse et d’une clarinette qui cumulait, selon le cas, les fonctions de piccolo et de cornet à piston. Quelques pas en arrière marchaient les deux héros de la fête, le coureur et le ramasseur, vêtus de blanc, avec une écharpe de couleur et une toque à plumes. Chaussés de légères sandales et la jambe dégagée, ils avaient bonne mine sous leur costume de bergers. Charles, avec sa beauté, son élégance natives, attirait les regards des jeunes filles, qui se poussaient du coude et pouvaient à peine cacher leur admiration. – « C’est to parî on bé bouëbe » disaient les vieilles femmes, « damadze qué seye adé à la tsasse et à la pétze[6]. – Ouaë, on galé boèbo, bin galé[7], disaient des Fribourgeois qui avaient traversé le lac pour assister à la fête.

Après ces personnages venaient leurs témoins et assistants, avec les odonnateurs de la course, aussi costumés ; mais ils étaient moins en vue, bien qu’ils fissent leurs efforts pour obtenir une part d’applaudissements. Ils disposèrent un van plein de son à un bout de l’arène et alignèrent quelques centaines d’œufs à un pied de distance sur l’herbe. Le jeu consistait, pour l’un des tenants, à ramasser les œufs, à les porter dans le van, l’un après l’autre, sans les briser, pendant que son adversaire parcourait au pas de course un espace déterminé. Cette fois l’espace, aller et retour, était de plus d’une lieue. Charles devait se rendre à un village désigné, et en rapporter un billet signé par un témoin digne de confiance. Toutes les chances étaient contre lui, sa défaite était assurée ; on aurait pu engager des paris avec la certitude de gagner. Il faut reconnaître que, malgré la sympathie qu’inspirait sa bonne mine, la majorité des vœux était en faveur de son adversaire.

Lorsque les apprêts de la course furent terminés, il se fit un silence. Chacun éprouvait cette impatience fiévreuse, cette curiosité qui fait attendre le dénouement d’un drame avec des palpitations. Les spectateurs étaient haletants et se demandaient comment cela finirait ? On savait que maintes fois dans des jeux pareils l’un des tenants, brisé de fatigue, tombait sur le carreau. On citait des jeunes gens pleins de vigueur et de santé qui avaient succombé à la suite de tels exercices.

Un son de trompette, premier avertissement aux deux antagonistes, fit tressaillir les assistants. On vit Charles et François se serrer la main et s’embrasser en signe de bonne intelligence et de loyauté, puis ils se placèrent l’un à côté de l’autre, préparant leurs jarrets, prêts à partir au dernier signal. En ce moment, Charles rencontra le regard d’Émilie, qui lui souriait et l’encourageait ; elle semblait lui dire : si tout le monde t’abandonne, moi, du moins, quoi qu’il arrive, je te reste fidèle ; tu peux compter sur moi. Jamais regard ne vint plus à propos raffermir un cœur ébranlé. On a beau être rempli d’énergie et de force de volonté, lorsqu’on se voit abandonné on perd lambeau après lambeau cette superbe confiance qui devait renverser les obstacles et décider la victoire.

Soudain, un nouveau signal fut donné, et les jeunes gens partirent comme des chevreuils.

— Charles, pas si vite, ménage tes forces, dit une voix claire qui vibra au milieu du silence.

— Merci, dit-il en passant devant la jeune fille et en modérant son allure. Sa course était souple, élastique, facile ; il avait l’air de jouer, et pourtant il arpentait bien l’espace. Bientôt il atteignit la grande route, suivi de quelques gamins, qui s’étaient vantés de lutter avec lui de vitesse, et qu’il laissa derrière lui en faisant quelques bonnes enjambées. Ce groupe mouvant disparut parmi les pommiers.

Cependant François Galey faisait son œuvre en conscience, comme un homme qui veut le triomphe de sa race et de sa dynastie et prétend ne rien laisser au hasard. Il allait et venait avec mesure, comme le cheval qui laboure le champ, sans perdre un pas, calculant ses mouvements, dépensant ses forces avec une sage économie. De temps à autre il jetait de furtifs regards sur le chemin qui devait ramener son rival. Mais rien n’apparaissant, il continuait ses manœuvres, ramassait deux œufs à la fois, pour se baisser moins souvent, mais faisait une course pour chacun, selon la règle. Son pas, un peu lourd, ne trahissait pas la fatigue ; moins agile que Charles, il possédait des muscles solides, capables d’efforts prolongés. Du reste, l’espace dans lequel il devait se mouvoir diminuait d’une manière progressive ; un sourire passa sur ses lèvres quand il eut levé la moitié des œufs, et il se considéra dès lors comme sûr de la victoire.

— François, attention ! dit une voix presque au souffle. Il se retourna vers la route et vit au loin, au sommet d’un peuplier, un mouchoir blanc qui flotta un instant, puis disparut. C’était un signal. Il tressaillit, son visage couvert de sueur devint blême, ses jambes vacillèrent et il regarda avec angoisse les œufs qu’il avait encore à ramasser. Dès lors son jeu ne fut plus qu’une course affolée ; il perdait la tête et pour l’emporter sur son rival il violait les règlements traditionnels auxquels il avait promis une obéissance loyale. Au lieu de porter ses œufs l’un après l’autre jusqu’au van qu’il devait toucher, il en jetait deux à la fois et les lançait de loin.

— C’est tricher, dit une voix, c’est lâche.

— Oui, c’est déloyal, n’y a-t-il point de justice ?

— Qui dit cela ? dit le président du tournois, en s’avançant.

— Moi, dit Émilie, blanche comme la robe dont elle était vêtue. Quand les hommes n’ont pas le courage de dire la vérité, il faut bien que les femmes sauvent l’honneur et invoquent Ia justice.

— Elle a raison, dirent quelques voix.

— À bas les femmes ! elles n’ont rien à dire ici, hurlèrent des gamins, heureux de se donner de l’importance.

— Tiens, braillard, voilà pour ta peine, dit une virago en appliquant au plus rapproché un soufflet plantureux.

— La paix, silence ! cria le président, ou la partie sera nulle. Mais déjà de longs applaudissements entremêlés de coups de pistolet, éclataient dans le lointain. – C’est lui, c’est lui, c’est Charles Vallier qui revient, on le voit, on le voit.

— Pas vrai, c’est impossible, il n’a pu faire la course entière, c’est lui qui a triché.

— Gare, gare, place, place, le voici, il arrive, gare donc, ou il vous passera sur le ventre.

La foule s’ouvrit épaisse, compacte, profonde ; un large passage se fit comme par enchantement et le tableau qui s’offrit alors aux regards des assistants resta gravé dans leur mémoire. Dans l’espace libre sur la prairie déjà verte, le blanc coureur s’avançait en bondissant comme un cheval fougueux ; il semblait avoir réservé ses suprêmes efforts pour ses derniers pas ; la sauvage et terrible énergie de sa course avait quelque chose d’effrayant. C’était le galop furieux du cerf aux abois ; nulle force humaine n’eût pu le retenir, ses yeux jetaient des flammes, ses pieds dévoraient l’espace. Il passa comme un coup de vent entre les deux lignes de spectateurs qui reculèrent frappés de stupeur ; il allait atteindre le van, terme de la carrière, lorsqu’un gourdin lancé dans ses jambes par une main invisible l’atteignit et le fit trébucher. L’instant d’après il tombait, se relevait sur une main, touchait le van et retombait évanoui sur l’herbe.

— Canaille ! cria d’une voix enrouée par la colère le vieux Vallier, celui qui a fait ce coup mourra de ma main.

— C’est une indignité, dirent plusieurs voix, c’est une honte pour le village ! Le tumulte devint général.

François Galey, foudroyé par sa défaite, ne savait que devenir et tâchait de faire bonne contenance ; mais sa vanité déçue l’étouffait, et, bon gré mal gré, il dut se coucher sur des gerbes de paille qui se trouvaient là pour recevoir les écloppés.

Quelques personnes s’empressaient effarées autour de Charles, qui ne donnait aucun signe de vie, mais une jeune fille, vêtue de blanc, les repoussa, souleva sur ses genoux la tête du vainqueur et lui donna avec une tendre sollicitude les premiers soins. C’était Émilie ; elle surmontait la timidité de son sexe pour secourir celui qu’elle aimait et qu’elle craignait de perdre. Des femmes, émues de compassion, vinrent offrir leurs services ; on apporta de l’eau, on lava les tempes du jeune homme ; sa belle tête inanimée, renversée sur l’épaule, sa pâleur, ses bras tombant sans force lui donnaient l’apparence d’un cadavre.

— Un médecin ! criait-on, un médecin, il est mort, on l’a assassiné.

— Voilà comme travaillent les gros bonnets, ils n’en font pas d’autres. Il faut leur donner leur compte.

— Ton compte, tu l’auras dès que tu seras à ma portée. Paie-moi seulement mes intérêts, fichu gueux ! depuis quatre ans je n’ai pas vu la couleur de tes écus.

Une rixe était imminente. Les vieilles haines de village à village se mettant de la partie envenimaient la situation. Déjà on échangeait des bourrades, préliminaires obligés des batailles rangées. Les amis de l’ordre, les justiciers, les notables, les hommes qui avaient une position sociale quelconque, s’interposèrent pour rétablir la paix. Un vieux gendarme, vêtu d’un frac étriqué de couleur noirâtre que le soleil faisait passer au brun, coiffé d’un schako évasé en tromblon, et armé d’un sabre suspendu à un baudrier noir, adressa une sommation au nom de la Seigneurie. Cette formule sacro-sainte avait le don de calmer toutes les noises prêtes à éclater. Jamais elle n’était prononcée en vain, car le châtiment qu’elle promettait ne tardait guère et la prison était prompte à s’ouvrir pour les récalcitrants. Les querelles étaient donc remises à une meilleure occasion, pour être vidées solidement à la satisfaction générale.

Entouré d’un cercle de curieux, Charles revenait peu à peu de son évanouissement ; ses mains crispées rencontrèrent le bâton, cause de sa chute. Sans dire un mot, il l’examina et promena ses yeux à demi fermés sur la foule amassée devant lui. Soudain, prompt comme l’éclair, il se lève, saisit à la gorge un jeune homme qui le regardait depuis longtemps avec un mauvais sourire, le terrasse et, posant un pied sur sa poitrine : « Je m’en vais te briser les dents, vipère infernale, dit-il en levant le gourdin, c’est lui qui a fait le coup. »

Les amis, les parents, les femmes accoururent en poussant des cris horribles.

— Charles Vallier, dit le gendarme, en avançant sa canne comme un sceptre, si vous frappez cet homme, je vous arrête au nom de la Seigneurie.

— Ah ! je n’ose pas frapper ce traître qui a failli me tuer : eh bien je le marquerai de ma griffe ! et, appliquant sa main nerveuse sur le visage de son adversaire qui se roulait en poussant de sourds gémissements, il lui broya les muscles de la face comme avec une paire de tenailles.  — Cher ami, dit-il en lui écrasant le nez, les joues et le menton, tu as voulu m’échapper, mais j’ai reconnu ta canne ; tu es un petit maladroit ; remercie ces messieurs et cet honnête gendarme qui t’ont épargné une punition bien méritée.

Lorsqu’il le lâcha, l’autre avait la figure noire et horriblement tuméfiée ; impossible de le reconnaître ; il se sauva en chancelant, poursuivi par les huées, et s’éclipsa dans la foule.

— C’est bien fait, dirent les gens des villages voisins, ce vaurien n’a que ce qu’il mérite. Le cas n’étant pas prévu dans la loi, le brave gendarme, embarrassé dans sa judiciaire et craignant de faire une bévue dans l’exercice de ses fonctions, ferma les yeux et dirigea ses pas d’un autre côté.

Le calme une fois rétabli, la foule s’était dispersée en discutant à sa manière les accidents et la conclusion de la course, puis on avait commencé à piquer les œufs avec ardeur pour rattraper le temps perdu. La bataille, moins dangereuse, n’avait fait que se déplacer et changer d’objet.

Charles cherchait Émilie pour la remercier ; après ce qui venait de se passer, il avait besoin de la voir et d’entendre de sa bouche une bonne parole ; mais elle s’était dérobée à la faveur du tumulte ; il trouva son père, le vieux Vallier, qui lui ouvrit ses bras et le serra sur sa poitrine.

— Tu es un crâne et tu les a battus comme des lapins, mais cet autre qui t’a fait tomber, ne crains pas, il entendra une fois parler mon fusil. Ne restons pas ici. Allons à la maison.

— Oui, je me sens un peu moulu ; deux heures de repos dans mon lit et un verre de vin me remettront. C’est dur de courir si longtemps et si vite.

— Mais aussi, pourquoi galoper comme un cheval enragé ; tu as fait peur à tout le monde ; on aurait dit que tu allais faire un trou à la Principauté.

Ils gagnèrent leur logis, et quand le soir fut venu Charles, qui avait quitté son costume de parade, prit le chemin du village, portant sur la tête dans un panier le brochet capturé la veille. Un grand souper réunissait à l’auberge de Commune tous ceux qui avaient pris part à la fête, et ceux à qui la fortune le permettait s’étaient engagés à apporter un supplément au menu du banquet. La chance avait favorisé Charles au-delà de tout espoir, aussi on peut se représenter les acclamations qui l’accablèrent lorsqu’il se présenta avec son offrande.

— C’est un requin ! disait l’un. – Non, une baleine, disait un autre. – Pourquoi faire le sournois ? Si tu m’avais averti, j’aurais pris le char et nos quatre bœufs pour chercher cet amphibie. – Quel dos, quelle tête, quel bec ! Voyez-vous ce bec, il pourrait se mesurer avec le musieau de notre truie qui pèse trois quintals.

— Qui est-ce qui le porte à bras tendu ! Il pèse bien trente-cinq livres.

— Ajoutez en vingt-cinq et je le fais.

— Je parie un pot que tu ne le fais pas.

— Et moi quatre pots que je l’enlève à la force de mes mâchoires.

Pendant que les jeunes gens luttent de force et que les paris vont leur train, les convives se rassemblent et l’on voit s’aligner au fond de la grande salle de longues files de bouteilles de toutes les provenances, de toutes les dimensions ; les unes propres, brillantes, fraîchement bouchées ; les autres couvertes de cette vénérable poussière que les années déposent dans les celliers des antiques maisons où l’aisance règne depuis plusieurs générations. Il y avait du blanc, du pelure d’oignon, du rouge, du muscat, du vin absinthé, du vin de paille, du mousseux ; du jeune, du mûr, du vieux. Bon nombre de ceux qui avaient bouché et cacheté avec respect et solennité ces bouteilles, leur honneur et leur orgueil, étaient depuis longtemps descendus dans la tombe.

Ce ne fut pas une petite affaire que l’apprêt du poisson. On manquait d’ustensiles assez grands pour y loger l’énorme bête, et chacun eût mieux aimé se laisser couper un membre que de consentir à le diviser par tronçons.

— Tout ou rien, répétaient ces entêtés à la femme de l’aubergiste, qui ne savait auquel répondre. Il fallut courir au village voisin chercher une poissonnière convenable.

— Et puis, attention au mot d’ordre, dit d’un ton sentencieux le plus âgé, un notable, amateur des déduits de chasse et de pêche, comme dit DuFouilloux, cuisez-moi cette belle pièce dans le vin pur, huit bouteilles s’il le faut et du bon ; le poisson, pendant sa vie, a tant bu d’eau que, pour valoir quelque chose, il faut le noyer dans le vin. Quant à la sauce, n’épargnez pas le beurre, et du frais. Lorsqu’il y en aura assez, ajoutez-en encore une livre. Ayant ainsi parlé, avec la solennité d’un oracle, il avala un verre de 1834 en fermant les veux, et fit claquer sa langue comme un coup de pétard.

Étayé sur de telles bases, le souper ne pouvait manquer d’être un joyeux repas. Bon appétit surtout ; les paysans, en semblable occasion, font des prodiges et développent un jeu de mâchoires supérieur. Comment énumérer les pièces de bœuf, les daubes, les longes de veau, les jambons, les salades aux œufs qui disparurent dans ce souper mémorable. Quant aux flacons, le dénombrement épouvanterait l’ombre du savant conseiller fédéral Franscini, et le personnel entier du bureau de statistique, qui évalue à 60 pots le vin bu annuellement par chaque bouche de population neuchâteloise. Combien nous avons dégénéré depuis ce bon vieux temps. Il est vrai que personne ne s’en plaint, sauf peut-être les cabaretiers. Un homme qui, pendant une soirée, s’était ingurgité cinq ou six bouteilles, avait encore soif et n’accusait qu’une petite pointe. Pour provoquer l’ivresse, il fallait des circonstances extraordinaires. « Comment est-on quand on n’a pas soif ? » était un aphorisme qui courait les auberges et les pressoirs.

On se mit à table et tout alla bien pendant quelques heures ; mais l’histoire de la course revenant sur le tapis amena des paroles acerbes, des démentis, des injures ; on se jeta des verres, puis des bouteilles à la tête. Cela promettait une bagarre pour plus tard, quand la petite pointe jouerait son rôle. Même on pouvait prévoir, sans être somnambule, qu’on se massacrerait un peu lorsque les convives seraient tout à fait gris.

Les événements marchèrent plus vite que les prévisions des clairvoyants.

Un bal devait couronner le banquet, et Charles, qui espérait revoir Émilie et danser avec elle, résolut d’être sur ses gardes et de ne se commettre avec personne. Dès qu’il put le faire sans être remarqué, il sortit de la salle et se retira dans un petit cabinet où il se reposa en fumant une pipe. Une demi-heure à peine était écoulée lorsqu’un vacarme effrayant éclata dans la salle du banquet. Des cris formidables se croisaient avec le cliquetis de la vaisselle et des verres brisés. Le tumulte se propagea dans d’autres salles où l’on entendait des trépignements et des chocs qui ébranlaient la maison. Charles voulant rester neutre ne bougeait pas ; mais tout à coup la porte du cabinet vola en éclats, un corps passant devant lui comme un boulet de canon alla tomber dans une armoire dont la porte fut défoncée. C’était un homme, qu’un bras vigoureux venait de lancer avec cette raideur.

— À l’aide ! au secours, criait une voix étouffée dans la salle contiguë.

Par la porte brisée, Charles vit un homme renversé sur une table et sur lequel une troupe s’acharnait comme pour le tuer. Indigné, il s’approche vivement, et reconnaît son père. Avant d’avoir songé à ce qu’il faisait, il était entouré d’adversaires qu’il avait terrassés, et sans se soucier des coups qu’il recevait, il dégagea le vieillard et le mit sur ses pieds.

— Maintenant, dit le vieil hercule en se secouant, nous allons leur donner une rincée à la Guillaume-Tell. Fais comme moi. Et brisant un lourd escabeau de chêne, dont il se fit une massue, il travailla si bien les assaillants qu’il les repoussa jusqu’à la porte. – Ah ! brigands, nous verrons si vous avez les douves solides ; Charles, vidons la maison, jetons-les par les fenêtres.

— Voici l’escalier, père, c’est suffisant. Alors il eût fallu voir les deux hommes, comme des héros de légendes, saisir ceux qu’ils avaient renversés, les soulever par le col et la ceinture et les lancer à tour de bras dans l’escalier. La salle fut bientôt vidée ; la pièce voisine éprouva le même sort ; amis et ennemis passèrent violemment la porte ; jamais on ne vit, dans le village, tant d’hommes voler dans les airs. Le vieillard comparait cela, quand il le raconta plus tard, à un passage de vanneaux. L’hôte et sa femme vinrent, les mains jointes, les prier d’épargner leurs meubles et leurs ustensiles ; il y avait déjà tant de cassé. Ils promettaient de les héberger toute la nuit gratuitement, « car, disaient-ils, si vous sortez, ils vous acraseront. »

— Rien de ça, nous voulons nous retirer quand cela nous plaira, et passer devant eux, comme des hommes.

C’est ce qu’ils firent avec une audace qu’ils devaient à leur exaltation autant qu’à l’habitude d’affronter le péril. Ceux qui se hasardèrent à troubler leur retraite attrapèrent des horions si rudement administrés qu’ils renoncèrent à les attaquer corps à corps ; on se borna à leur lancer quelques pierres, en se gardant bien de les poursuivre jusqu’à la Gravière, crainte des coups de fusil.

À peine les Vallier, père et fils, eurent-ils dépasse le village que déjà la clarinette et le violon jetaient à la nuit leurs notes stridentes, accompagnées des ronflements graves de la contrebasse.

— Les voilà qui commencent le bal, dit Charles, où diantre les musiciens se tenaient-ils cachés ?

— Il faut varier les plaisirs, dit philosophiquement le vieillard ; quant aux musiciens, ils se trouvent toujours là où il y a quelque chose à boire.

— Entendez-vous ? c’est une valse, ils dansent en poussant des cris de joie.

— C’est le meilleur moyen de guérir les atouts que nous leur avons donnés ; tu ne vas pas y retourner, j’espère.

— Non, dit en soupirant le jeune homme qui avait ses raisons pour regretter d’être exclu de la danse.

Ils rentrèrent au logis où Zabeau[8] Vallier, la mère, veillait près de sa lampe, en proie aux plus vives inquiétudes. Elle savait vaguement ce qui s’était passé et s’attendait à une catastrophe. Sa joie fut grande en les voyant arriver sains et saufs, un peu meurtris et déchirés, il est vrai, mais sans blessures graves. Après avoir raconté ce qui s’était passé, chacun gagna son lit. Charles aussi se coucha, mais la fièvre, l’impatience, le regret éloignèrent le sommeil de ses paupières ; sa tête brûlait, l’air manquait à sa poitrine ; il ouvrit la fenêtre. Au dehors, tout était calme ; le lac clapotait doucement ; la brise de la nuit, qui frôlait les roseaux, apportait les sons joyeux de la musique et irritait son imagination. Il voyait les groupes des danseurs tournoyer dans la grande salle, et les jeunes filles sourire à leurs cavaliers ; l’idée qu’en son absence Émilie pouvait prendre part à ce divertissement le dévorait.

Il s’habilla sans bruit, descendit par la fenêtre, courut au village, s’insinua jusqu’au seuil de la salle du bal sans être reconnu, promena ses regards perçants sur la foule, mais il n’aperçut pas Émilie. Où donc était-elle ? Son parti fut bientôt pris ; il savait que la chambre de la jeune fille donnait sur les jardins. Il escalada quelques murs et sur un grand poirier qui dominait la fenêtre. Ce qu’il vit alors le saisit au point qu’il faillit tomber de son observatoire. Émilie, encore vêtue de sa robe blanche, était assise devant sa petite table, éclairée par une lampe. La tête dans ses mains, posées sur sa Bible ouverte, elle sanglotait. On voyait les frémissements de ses épaules et les convulsions qui soulevaient sa poitrine. Devant elle était le bouquet de violettes que Charles lui avait donné. Cette scène muette calma la fièvre qui brûlait le cœur du jeune homme, et le plongea dans une amère tristesse.

Charles avait un caractère loyal ; il ne chercha pas à se disculper ; il sentit qu’il avait été coupable en rejetant les conseils de son amie et en provoquant tout ce qui était arrivé. Les larmes qu’il voyait couler, il en était la cause ; elles tombaient sur son cœur comme des gouttes de plomb fondu ; il aurait voulu les essuyer, demander son pardon, faire pénitence. M’aimera-t-elle encore, après ces scènes de violence, se disait-il avec effroi.

Un instant, il eut la tentation de se hisser jusqu’à la fenêtre d’Émilie, afin d’échanger avec elle quelques paroles, mais une porte s’ouvrit, un homme sortit de la maison et fit un tour dans le jardin. C’était le soupçonneux Simon Dusaule, père de la jeune fille, qui faisait sa ronde. Charles n’était pas à l’aise sur son arbre ; aussi, dès que le jardin fut libre, il descendit avec précaution et s’en retourna dans son lit, le cœur plein d’inquiétude. – Ses tribulations ne faisaient que commencer.

Simon Dusaule.

Quelques jours plus tard, Charles, traversant le village, entendit une voix qui l’appelait. Il aperçut, en se retournant, une cave ouverte et dans la pénombre Simon, le père d’Émilie, assis sur le bord du pressoir, en compagnie de deux tonneliers occupés à prendre le second déjeuner de dix heures.

— Charles, viens boire un verre avec nous ; tu goûteras ce rouge que nous mettons en bouteilles sur sa lie ; comment vont les jambes ?

— Très bien, ai-je l’air de boiter ?

— Non, mais on dit que tu as tant couru lundi qu’elles peuvent encore s’en ressentir. À ta santé et à la nôtre ! comment trouves-tu ce vin ?

— Excellent ; il sera parfait dans un an ou deux.

— Je pense bien qu’il sera parfait, c’est mon supérius ; as-tu vu comme il fait l’étoile, une étoile à six pointes ?

— C’est du cru des murets, au bord du lac ?

— Oui, mon garçon, tu as le nez fin et le palais subtil. Regarde cette couleur, un vrai rubis.

— L’année dernière le raisin des murets était parfaitement mûr, je m’en souviens ; c’est moi qui portais la brante et qui maniais le pilon.

— Cela se peut pardine bien, mais il y en a d’autres qui en approchent beaucoup ; j’ai là des tonneaux de rouge qui sont du vin d’amis. Tout est vendu à Genève aux grands hôtels. Je n’en garde qu’une couple de cents bouteilles seulement pour en avoir un petit souvenir.

Le père Simon Dusaule était un homme d’une cinquantaine d’années, trapu, épais, fort comme un bœuf et prenant de l’embonpoint. Il avait la figure pleine et rouge, le col court, les yeux gris et rusés ; vêtu d’un habit de milaine râpé, il était coiffé d’un bonnet de coton jadis blanc, et portait à la ceinture un tablier de cuir. Lorsque les tonneliers eurent fini leur repas et bu leur dernier verre, ils retournèrent dans les profondeurs de la cave ; l’un remplissait les bouteilles au tonneau, l’autre les alignait sur le bassin du pressoir. Là, le père Simon, les appuyant sur son genou, les fermait en frappant sur le bouchon avec une sorte de spatule de chêne qu’il appelait sa tapette et qu’il maniait sur un rythme particulier.

Tout en égalisant ses bouteilles et en enfonçant ses bouchons, préalablement trempés dans le vin, – opération grave qu’il ne confiait à personne, – le paysan continuait la conversation avec Charles qui, plusieurs fois déjà, s’était dirigé vers la porte et avait voulu prendre congé. On devinait que le rusé compère cherchait une transition pour amener l’entretien sur un terrain qui lui tenait au cœur. Enfin, il ôta son tablier, s’essuya les mains, entraîna Charles dans ses caves qu’il lui fit visiter sans lui faire grâce d’un détail, puis le bouteiller où de nombreuses étiquettes rappelaient les années les plus remarquables, les crus les plus distingués. Il fallut passer en revue le cellier où l’on conservait des pommes et même des raisins, suspendus au plafond par des fils, l’écurie où les bœufs et les vaches ruminaient paisiblement devant des râteliers qui n’avaient jamais connu la disette, la grange, le grenier, où s’alignaient les sacs de blé, de fruits secs, les coffres pleins de noix, les pièces de toile, les écheveaux de fil et de laine, toutes les richesses qui font l’orgueil du paysan, et au sein desquelles, le plus souvent, il enfouit son cœur.

Cette exhibition mettait Charles dans l’embarras ; le père Simon n’avait jamais manifesté une grande sympathie à son endroit, et pourtant cela était propre à lui donner des espérances. Il va m’accorder sa fille, se disait-il, c’est le but de tout cet étalage ; mais je ne veux pas avoir l’air de la demander par intérêt pour sa fortune.

— Tu vois, dit le vieux, en rentrant au pressoir, et en reprenant sa fidèle tapette, tu vois que nous ne sommes pas des gens de rien, et que le premier venu ne peut songer à venir s’établir au milieu des biens que nous avons amassés par notre travail et notre économie. – Il eût pu ajouter : l’avarice et l’âpre désir de s’enrichir. Charles baissait la tête avec modestie, attendant la conclusion qui ne pouvait manquer d’être flatteuse après des prémisses aussi clairement posées.

— Oh ! je ne dis pas cela pour toi ; mais tu sais, quand on a une fille unique, avenante, laborieuse et bien pourvue, cela attire les amateurs, les amoureux, eh ! eh ! et il n’en manque pas ; mais moi et la Salomé nous sommes là comme qui dirait pour les vanner et faire un triage convenable.

— Vous avez raison, c’est votre devoir.

— N’est-ce pas ; et puis, les jeunes gens ne comprennent pas comme nous ce qui leur convient ; ils ne réfléchissent pas et se jettent dans les embarras comme les hannetons dans les fenêtres, et finalement ce sont toujours les vieux qui rebouchent les trous. Heureusement, nous avons rencontré ce qu’il nous faut ; nous n’en parlons pas encore ; je te le confie parce que tu es discret, d’ailleurs, tu y es un peu intéressé.

Charles ne respirait plus d’impatience et ne pouvait croire à tant de bonheur ; enfin, il allait entendre le mot qui devait décider de son avenir ; il se reprochait d’avoir mal jugé cet homme qu’il croyait hostile ; il était si rempli de reconnaissance qu’il devait se retenir pour ne pas le serrer dans ses bras.

— Puisque je suis venu, je ne sais comment, sur ce sujet, continua le père Simon d’un ton paterne et confidentiel, tu ferais bien de ne plus tant parler à Émilie, ni ici ni dehors.

— Pourquoi ? dit Charles, surpris et se demandant s’il avait bien entendu.

— Parce que cela peut nuire à nos projets ; tu t’intéresses trop à Émilie, pour lui faire manquer un mariage avec un homme qui apporterait de l’honneur et du bien dans la famille.

— Un mariage… moi… dit Charles, qui ouvrait des yeux hagards et qui s’appuyait au mur ; est-ce que vous me chassez ?

— Ouais, à quoi penses-tu ? Ne nous fâchons pas ; je te disais seulement que cette familiarité entre vous deux pourrait être mal interprétée et faire croire qu’il existe des engagements.

— Vous savez qu’il n’en est rien.

— Je ne parle pas de moi, mais des autres gens.

— Pourtant j’espérais… dit Charles, qui sentait son cœur se gonfler.

— Qu’espérais-tu ? voyons…

— Vous demander un jour la main d’Émilie…

— À ta santé ! Charles Vallier ; tu ne bois pas, bois donc. C’est des bêtises que tu dis là. À ma place, la donnerais-tu à un pêcheur toujours sur le lac, toujours exposé à se noyer, et qui ne pourrait pas entretenir sa famille.

— Oh ! M. Simon !

— Veux-tu bien me dire ce que tu gagnes par an ?

Un coup de la canardière paternelle en pleine poitrine ne l’eût pas secoué plus que cette question. Jamais l’idée ne lui était venue de supputer ses gains.

— Quand la pêche est bonne, mon père…

— Et quand elle est mauvaise ?… Ne me parle pas de ton père ; j’ai là dans mon bureau des papiers qu’il m’a souscrits quand la pêche allait mal, probablement ; je crois même qu’il y a des intérêts arriérés.

Rien ne peut rendre la confusion de Charles à cette révélation.

— Je croyais, dit-il en balbutiant, que notre domaine était franc.

— Tu étais dans l’erreur. Et puis ce domaine, ainsi que tu rappelles, dans quel état l’avez-vous mis ? Quand même tu te déciderais à te mettre une bonne fois à l’œuvre, comme un homme, il te faudrait huit à dix ans pour le remonter, tant il est ruiné et délabré ; et pendant ce temps que deviendrais-tu ? Cette chasse et cette pêche vous ont mis en bas d’une manière irréparable ; prenez-en votre parti. Et encore, comment avez-vous traité la pêche ? Comme des pirates, sans jugement ni prévoyance, comme des sauvages qui brûlent leurs forêts pour défricher un arpent de terrain. Avec quelle émulation vous détruisiez le gros et le petit poisson, le fin et le grossier, en temps défendu et en temps permis. Si ce n’est pas moi qui dévaste un autre le fera, disiez-vous, et vous avez dévasté à votre saoul, si bien qu’un jour viendra où vous jetterez en vain vos filets de contrebande, vous ne prendrez rien, parce qu’il n’y aura plus rien à prendre ; vous avez fait le désert, vous jouirez du désert ; grand bien vous fasse !

— Vous êtes sévère pour les pêcheurs ; il en faut pourtant, il y en a toujours eu.

— Quand on a ce goût et qu’on n’a pas la force d’y résister et de se créer à côté une occupation lucrative, il faut se résigner à en subir les conséquences. Il est possible que cela te plaise de ramer tout le jour, de tendre des filets, pour revenir à la maison les mains vides manger les pommes de terre que ta femme aura plantées et cultivées ; mais on me montrerait au doigt dans la commune si je réservais un tel sort à ma fille. Quant à donner une partie de ma fortune à des jeunes gens qui doivent apprendre à se suffire à eux-mêmes par leur travail, pour apprécier la valeur des écus, comme nous avons fait, la Salomé et moi, qu’on n’y compte pas ; je ne me déshabillerai pas avant de me reposer ; ceux qui l’ont fait ont eu le temps de s’en repentir. Et puis, la Salomé peut mourir, et moi me remarier, Dieu soit béni, je suis encore vert. À ta santé, Charles, comment diantre sommes-nous venus à parler de tout cela ?

— C’est vous qui m’avez appelé.

— Tu crois…, cela se peut bien ; quand on met du vin en bouteilles, on invite toujours les amis à boire un verre.

— À condition que les amis ne reviennent plus.

— Je ne dis pas cela, mais tu as fait passablement de scandale lundi, tu t’es battu, et on parle mal de toi dans la paroisse ; on dit que vous avez tout cassé, toi et ton père, dans la maison de commune.

— On nous a attaqués.

— Sans doute, sans doute, dans ces rixes personne ne veut avoir donné le premier coup ; c’est comme les incendies qui semblent toujours arriver par la vertu du Saint-Esprit. Il n’y a pas de fumée sans feu.

Charles comprit que dans une telle discussion il était condamné d’avance ; un flot de pensées amères lui montèrent au cœur, en se rappelant Émilie pleurant sur sa Bible. La vie qui, jusqu’alors, lui avait souri comme une fleur dans un rayon de soleil, lui parut tout à coup assombrie et submergée par un océan de désolation. Il éprouva la sensation d’un homme tombé à l’eau et qui cherche en vain dans les ténèbres une épave pour se soutenir au-dessus de l’abîme. Cette impression, nouvelle pour lui, le remplit d’horreur. Lui qui méprisait tous les dangers, qui domptait tous les obstacles, se trouvait soudain vaincu non par la force brutale, mais par la force souveraine de la raison et par la volonté d’un père mû par des préventions qui n’étaient pas sans fondement. Il voulait parler, mais sa voix expirait dans sa gorge ; enfin, il réussit à articuler d’une voix étranglée :

— Avez-vous tout dit ?

— Oui, pour le moment, ami Charles ; tiens, bois encore celui-ci, le proverbe a raison : « Le bon vin réjouit le cœur de l’homme. »

— Merci, celui que vous venez de me verser m’étouffe comme du poison. Et il partit sans regarder en arrière.

— Voyez-vous le malhonnête ! il calomnie mon vin, cet ingrat, disait le père Simon en faisant jouer sa tapette sur son rythme favori.

L’orage.

Par une belle après-dînée de la fin de mai, nous retrouvons Charles Vallier sur le lac, dans sa loquette, tendant et relevant ses filets. Mais il n’a plus cet entrain juvénile, cette joie intérieure qui animait ses moindres gestes ; il semble vieilli et sa figure a une expression de tristesse et de sombre découragement. Cependant il fait son métier ; la pêche est fructueuse, son réservoir se remplit de perches, et même de palées et de bondelles ; aussi n’est-il pas étonné de voir autour de lui au ciel et dans l’eau des pronostics d’orage. Le lac, d’abord limpide et d’une teinte azurée, se couvre de taches livides, et à l’horizon se forme un de ces nuages noirs, un de ces nimbus qui s’avancent en s’élargissant de minute en minute et qui bientôt couvrent le ciel.

Il y a dans les préliminaires d’un orage quelque chose de plus solennel que dans l’orage même ; ce tumulte, ce fracas des éléments est grandiose si l’on veut, mais c’est la lutte, la crise, la convulsion qui épuise ses forces et dont on voit le terme ; tandis que l’approche de l’inconnu parle plus fortement à l’imagination et fait naître toutes les appréhensions.

Tant mieux, se dit Charles, aussi bien ce calme m’ennuie, et ce beau temps m’irrite, les éclats du tonnerre, la foudre, voilà ce qu’il me faut ; les hurlements de l’ouragan, le tumulte des vagues secoueraient peut-être la torpeur qui m’accable. Ce lac est bête dans son immobilité ; c’est une flaque, une mare sans caractère que je traverse en quelques coups de rame et que je sais par cœur. Comment ai-je pu l’aimer, l’admirer si longtemps. Cela ne me suffit plus, il me faut autre chose, ou bien j’irai rejoindre les débris que les siècles ont accumulés dans les vertes profondeurs des eaux.

Cependant le ciel et le lac étaient devenus noirs ; de sourdes détonations partaient du nuage qui pesait sur l’eau comme une masse d’ébène, et que sillonnaient de furtives lueurs. Une ligne d’écume, semblable à une frange d’argent, apparut sur l’eau du côté de l’ouest, en même temps que des aigrettes blanches, formées par la poussière, s’élevaient sur toutes les routes. C’était le premier souffle de la tempête qui s’avançait plus vite qu’un cheval de course.

Le lac sera bientôt une chaudière en ébullition, pensa Charles en ramassant ses engins et en examinant la ligne d’écume qui se précipitait vers lui avec le bruit d’une cataracte. Si le joran s’en mêle, je vais être roulé. Eh bien ! je reste. Ce sera peut-être amusant.

L’horloge du village sonna quatre heures, et comme il était peu éloigné du bord, il vit les vignerons qui se hâtaient de regagner leur demeure ou de chercher un abri.

— Eh ! Vallier, cria l’un d’eux, en faisant un porte-voix de ses deux mains, cela va brasser tantôt ; dors-tu, es-tu fou ?

Après deux ou trois coups de tonnerre rapprochés et bruyants, Charles entendit avec surprise un bruit singulier se produire autour de lui. Des corps pesants tombaient dans l’eau qui jaillissait en formant une corde verticale de un à deux pieds de hauteur. Bientôt Charles fut entouré de ces jets-d’eau intermittents, qui se dressaient et disparaissaient tour à tour. C’était la grêle. Un lingot de glace gros comme un œuf de pintade frappa son canot avec la raideur d’un pavé. Un second, sans plus de ménagement, l’atteignit à la tête et lui fit lever le bras instinctivement comme pour parer un coup.

La place n’était plus tenable, même pour un amant désespéré. Charles aperçut sur la rive une file de lessiveuses s’abritant sous leur planche qu’elles tenaient au-dessus de leur tête. Il se fit un caban avec un paquet de filets qui protégeait sa tête et ses épaules et il gagna le bord à force de rames. Il se dirigea vers une hutte de planches qui s’élevait parmi les saules ; le propriétaire d’un bateau amarré à deux pas, dans les roseaux, y déposait ses rames et ses agrès. La grêle tombait serrée comme une averse de cailloux, avec un bruit formidable, jonchant le gravier de feuilles, de rameaux, de débris. Charles, meurtri, à demi aveuglé, croyant la porte fermée, l’enfonça d’un coup d’épaule et se précipita dans l’intérieur. Une exclamation lui échappa en découvrant, dans ce réduit obscur, Émilie et son père, assis sur des fagots de sarments. Il allait se retirer quand la voix calme de son amie l’appela.

— Viens seulement, Charles, cette cabane n’est pas plus à nous qu’à toi ; il y aurait de la barbarie à te renvoyer par un tel temps.

— Je ne vous savais pas là.

— On l’a bien vu à ton entrée ; rajuste un peu la porte afin que nous ne soyons pas inondés. Nous étions occupés à attacher la vigne quand l’orage nous a forcés à chercher un refuge. Elle lui tendit la main et le fit asseoir à côté de son père qui ne cessait de gémir la tête dans ses mains.

— Éternel des armées, disait-il, tes jugements sont impénétrables ! Pourquoi frapper mes meilleures vignes des murets, de la gotta d’or au lieu des hutins, de frémont, ou des râpes qui gèlent chaque année. Les vents sont tes messagers et les flammes de feu tes ministres ! Je perds au moins trente louis d’or. Est-ce qu’elle ne s’arrête pas, cette grêle ? Ouais, quel vacarme elle fait sur ces planches, tout sera massacré ; une si belle récolte ; on apercevait déjà des fleurs ; du vin qui était vendu d’avance aux grands hôtels de Genève ! Seigneur, épargne-nous, frappe plutôt la Béroche ou les catholiques du Landeron.

Pendant qu’il divaguait ainsi, les jeunes gens échangeaient quelques paroles à voix basse.

— Je suis malheureux, Émilie, je n’y puis plus tenir, je veux m’en aller.

— Essaye d’un travail régulier, cela occupera ton esprit. Me crois-tu plus heureuse entourée de ces prétendants, dont je suis tous les jours obsédée ?

— Tes parents ne peuvent pas t’imposer un mariage contre ton gré.

— J’ai refusé et je refuserai toujours ; mais ces luttes me brisent. La paix s’est envolée de notre maison ; on craint la misère et l’on tombe dans la plus affreuse de toutes les infortunes.

— Émilie, si je pars, tu m’oublieras.

— Tu sais que je t’aime, mon cœur ne changera jamais.

Depuis un moment, une pluie torrentielle s’était jointe à la grêle ; on eut dit une cataracte tombant sur le toit de la cabane ; l’eau filtrait par toutes les fentes. Le père Simon, qui regardait par une lucarne, s’écria : — C’est un déluge ; l’eau descend des vignes comme un torrent, les murs s’écroulent, nous serons emportés, je vois passer les échalas.

Charles, voyant l’inondation gagner le sol de la cabane, entassait les fagots les uns sur les autres et y faisait monter Émilie pour la mettre à l’abri. Il n’était pas très rassuré. Entre le lac en tourmente et les collines qui leur envoyaient une avalanche d’eau et de terre, la position était précaire ; un moment la hutte chancela sur ses chétifs fondements.

— Je crois que nous glissons dans le lac, dit Émilie avec calme.

— Non, pas encore, dit Charles, qui avait peine à garder son sang-froid ; si le danger devient pressant, nous gagnerons le bateau, et nous serons bientôt à la maison.

Peu à peu l’obscurité se dissipa : le tonnerre ne se faisait plus entendre que de loin en loin, l’orage était passé. Ils sortirent de la hutte ; quel spectacle les attendait ! Il y avait en effet de quoi gémir.

Ces vignes, quelques instants auparavant si vertes, si touffues, si bien alignées, offraient l’aspect d’un champ de bataille ; tout était brisé, tordu, foulé ; les sarments coupés pendaient flétris dans une boue mêlée de grêlons ; de profondes ravines traçaient leurs sillons dans le sens de la pente, et les ceps dénudés laissaient voir leurs racines noires, semblables à des cordes enchevêtrées.

— Notre ouvrage est fait, dit Émilie, notre paille est inutile, les vignes sont attachées…

— C’est une abomination, dit le père Simon, je n’ai jamais vu un tel brigandage.

— Ne parlez pas ainsi, mon père, disons au contraire : Que la volonté de Dieu soit faite.

— Tu ne vois pas mes vignes ruinées, ma terre au lac, mes murs renversés, mes ceps dépouillés ; tu n’as point de sentiment. Ce n’est donc rien que cette terre où j’ai mis tant de fumier, que j’ai portée sur mon dos ! C’en est trop, j’en mourrai. Et ses yeux, dans sa figure violette, semblaient sortir de leur orbite, et des sanglots l’étreignant à la gorge menaçaient de l’étouffer.

Émilie, alarmée, le prit sous le bras, fit signe à Charles d’en faire autant, et ils l’entraînèrent au sommet de la colline pour gagner le chemin conduisant au village.

— Allons à la maison, mon père, vous avez besoin de repos.

— J’ai besoin d’un coup de bâton derrière la tête, dit-il avec violence, voilà de quoi j’ai besoin. Que dira la Salomé quand elle verra ce désastre.

— On vous aidera à le réparer, dit Charles, ne vous tourmentez pas, calmez-vous.

— Va au diable ! toi, avec ton calme ; il t’appartient bien de jouir de ma misère ! Tu sais ce que je t’ai dit, retourne à ton lac de malheur qui m’a volé ma terre et laisse-nous tranquilles.

L’engagement.

L’automne a jauni le feuillage des vergers et des vignes. Les grands noyers ont été dépouillés à coups de gaules par des hommes aussi agiles que des écureuils ; des troupes joyeuses de femmes et d’enfants emportent sur leurs têtes des corbeilles pleines de pommes, de poires dorées ou vermeilles ; de toutes les maisons s’exhale le parfum des fruits murs, et les mésanges visitent les toits et les galeries où les noix sèchent au soleil. Dans les champs, le paysan arrache les pommes de terre ; les vaches et les moutons font tinter leurs clochettes dans la prairie ; le petit pâtre allume son feu de broussailles dont la fumée grise se traîne paresseusement parmi les arbres. On entend au loin les aboiements de la meute à la poursuite du lièvre ; un coup de fusil fait lever des volées innombrables d’étourneaux qui accomplissent dans l’air des évolutions bruyantes avant de se poser sur les ceps dont le raisin est le plus hâtif et le plus délicat.

Il y a dans ces travaux champêtres qui dépouillent la campagne de ses derniers ornements, une poésie mélancolique dont le cœur est involontairement pénétré ; on sent que l’hiver approche à grands pas, que l’homme, semblable à la fourmi, se hâte de remplir ses greniers. Heureux celui qui a profité de la belle saison pour labourer, pour semer en son temps, pour aider à la terre à produire ses fruits.

La vigne attend son heure. Dans les grappes dorées et violettes s’accomplit le phénomène mystérieux de la maturation favorisé par le brouillard du matin et le doux soleil de la journée. La grêle n’a pas étendu partout ses ravages ; certains quartiers épargnés donnent les plus belles espérances. Déjà les spéculateurs sont à l’œuvre, et les écoliers, rangés sur leurs bancs comme des oiseaux captifs, soupirent après le jour heureux qui leur ouvrira pour deux semaines les portes de la classe.

Tous les villages du littoral retentissent des préparatifs de la vendange ; les caves s’ouvrent et deviennent le quartier général du campagnard, le centre d’une activité qui ne se reposera ni le jour ni la nuit. Il faut mettre en état les ustensiles et les engins abandonnés l’année précédente, réparer le pressoir, relier les gerles et les cuves, les remplir d’eau, sortir de leur réduit les seilles, les brandes, les pilons, nettoyer les tonneaux, préparer les provisions de bouche pour les ouvriers qui seront bientôt occupés au pressoir et à la vigne. Ce tonnerre qui retentit d’un bout à l’autre du lac de Neuchâtel à la fin de septembre, ou au commencement d’octobre, est produit par le marteau des tonneliers qui frappent en cadence sur les cuves et sur les gerles pour en consolider les douves disloquées.

Mais voici un autre tonnerre que les ondes sonores transmettent bien plus loin ; c’est le retentissement des chariots chargés de gerles qui circulent incessamment sur toutes les routes, sur tous les chemins, au grand trot des chevaux ou au pas plus grave des bœufs, depuis l’aube du jour jusque bien avant dans la nuit. Lorsque l’air est calme et chargé de brouillard, on entend ce roulement depuis le sommet de Chaumont jusque dans le canton de Fribourg.

Des troupes de vendangeurs et de vendangeuses se répandent en chantant dans les vignes ; il fait à peine jour ; les feuilles sont ruisselantes de rosée ; n’importe, on se met à l’œuvre ; quand les habits sont imbibés d’eau et deviennent trop lourds, on les tord, comme les lessiveuses tordent le linge au bord des lavoirs. On attend le soleil qui dissipera la brume et séchera les feuilles et les vêtements.

D’un coteau à l’autre les cris de joie se répondent, les plaisanteries se croisent, les provocations se heurtent, c’est une joute où l’esprit et le sel indigènes éclatent dans toute leur spontanéité.

Cependant les vendangeuses remplissent leur seille de grappes décorées d’un fard délicat ; le brandart apparaît dans la vigne et chaque ouvrière vide le contenu de sa seille dans la hotte de bois qu’il porte sur son dos. C’est alors que les rires et les cris redoublent, car pendant cette opération les ouvrières ne peuvent échapper aux baisers qu’il distribue suivant son bon plaisir. Quand sa charge est complète, il se dirige, à travers les étroits sentiers des vignes, vers les gerles installées sur le chemin le plus voisin, ou sur les murs qui bordent le lac. Armé du pilon, remplacé maintenant par le moulin à cylindres cannelés, un ouvrier vigoureux écrase les raisins dans la gerle qui se remplit peu à peu de moût écumeux, autour duquel bourdonnent les guêpes, et que les enfants hument à l’aide d’un roseau ajusté sur une noix criblée de trous. De temps à autre, le charretier amène des gerles vides, charge celles qui sont pleines et les conduit au pressoir. Sur le rivage ce service est fait par des bateaux qui naviguent à la voile ou à la rame.

Mais dans cette activité bruyante, qui a tant de charme pour le natif des régions vinicoles, celui qui a le premier rôle est sans contredit le brandart. C’est lui qui décide la supériorité d’une troupe de vendangeurs sur une autre, qui lui donne son cachet, qui l’excite à l’ouvrage ou à la flânerie, qui lui communique une humeur enjouée, des inspirations perfides ou l’austère gravité d’une vieille fille revenue de toutes ses illusions.

Jusqu’alors Charles Vallier avait été le brandart en titre, le brandart chéri des Dusaule. Dès que les Vallier avaient vendangé leur petit clos, Charles accourait et avec lui la joie, les rires, les chansons. Aujourd’hui, quel changement. Le père Simon, coiffé d’un chapeau de paille sur son bonnet de coton, se tient au haut de la vigne, près des gerles, en égalise le contenu à l’aide d’un seau gradué, et surveille ses ouvriers d’un air sévère. À force de parcimonie et de mauvaise humeur, il veut racheter les dégâts de la grêle et de la ravine. « Il faut se restreindre, » telle est désormais sa devise favorite, la règle de sa vie. Charles ayant offert ses services, comme d’habitude, avait été renvoyé avec des paroles brutales : « Approche seulement ton museau de mes vignes, et tu recevras le plus beau coup de fusil qui ait jamais chatouillé les jambes d’un rôdeur. »

Des voisins avaient entendu cette sanglante menace et Charles s’était retiré le cœur rempli de haine et de désespoir.

— Vous rappelez-vous les belles flambées que Charles Vallier allumait pour sécher nos habits avec des serments et des épines, dit la Marion Ligot en tordant sa jupe et ses manches, qui semblent changées en fontaines ; si cet emplâtre de Pierroton avait une ombre de cervelle, ce serait le moment.

— Il a bien allumé du feu, dit la Mélanie Vouépa, mais tant seulement au fond de sa pipe.

— Ce n’est pas ça qui sécherait ma culotte, dit le vieux Jean Reguin, il me semble que je suis assis dans un quintal de tripes.

— Fais-la drainer par l’abbé Paramelle, il est justement à la recherche d’une source.

Si seulement ce chameau de Pierroton avait un mot agréable à nous dire ; a-t-on jamais vu un brandart aussi mazette ; nous avons l’air d’un enterrement.

— Vous le déchirez ainsi, dit Jean Reguin, parce qu’il frémit de vous embrasser, vieilles coquettes !

— Eh ! la bande à Vallier, criait-on des coteaux voisins, avez-vous la pépie depuis que votre beau coq a pris le vol ?

— Nous avons la grêle, les ravines, la misère, geignaient ceux-ci d’une voix lamentable, on se restreint ! Et les rires se propageaient de colline en colline.

— Silence, braillards, dit le père Simon, ceux qui ne travaillent pas recevront leur compte ce soir.

— Entendez-vous ce vieux casseroud ? disaient les ouvrières à voix basse ; on lui fera de l’ouvrage à la va-t’en vite.

Émilie écoutait tous ces propos d’une oreille distraite, sans prononcer une parole ; son trouble intérieur ne se trahissait que par une activité fiévreuse. Les grappes tombaient sans interruption dans sa seille qui était la première comble. Elle redressait alors sa taille élégante et promenait un triste regard sur le lac où elle avait l’habitude de voir le bateau de son ami, se balançant sur les lames ou se mirant dans l’eau tranquille. Mais le lac était désert et rien ne remuait du côté de la maison des Vallier.

À midi, la Salomé apparaît, pliant sous le poids d’une corbeille pleine de vivres ; chacun accourt dans la prairie, près des gerles ; on s’assied au soleil sur l’herbe ou sur les seilles renversées ; Émilie étend une nappe, son père y entasse les tranches de pain, de viande, de fromage, les noix fraîches ; la Salomé verse à la ronde le vin blanc dans des verres très petits, ou dans un gobelet d’étain. Émilie encourage les vendangeurs à faire honneur aux provisions, mais elle-même n’y touche pas. Elle se souvient de ces repas champêtres, qui devenaient des festins délicieux lorsque Charles les assaisonnait de sa gaîté contagieuse et de sa verve intarissable ; en cet instant, chacun mange en silence le pain noir du travailleur, sans être encouragé par un sourire qui en rende la saveur plus douce, et comme des gens affairés qui accomplissent une tâche pressante.

Un incident fortuit vint pourtant réveiller les convives ; un lièvre chassé des vignes où il avait établi son gîte, sortit des buissons formant clôture et passa si près d’eux qu’on eût pu le frapper avec un bâton. Tout le monde se leva, Pierroton lui lança son chapeau, un gamin se mit naïvement à ses trousses.

— C’est la lièvre qui dore les raisins de ces clos, dit d’un ton sentencieux la Marion Ligot ; chaque année elle nous fait visite pendant notre dîner.

— C’est mal, Pierroton, ce que tu as fait là, dit Jean Reguin d’un air de reproche.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est dit qu’il faut faire aux autres ce qu’on voudrait qu’ils nous fissent ; comment veux-tu qu’un lièvre te lance son chapeau pour te rendre la pareille ?

— La sagesse à Jean Reguin, c’est bien léger, dit Pierroton ; mais si j’avais un fusil, j’aurais roulé ce lièvre proprement.

— Le vantard, qui n’a jamais tiré qu’avec une seringue de sureau, crainte du feu. As-tu seulement vu sa cocarde ?

— Quelle cocarde ?

— Celle du lièvre, parbleu ! noire et blanche……

— Une cocarde prussienne, au bout du dos, ah ! ah ! ah ! Et tout le monde de rire.

— Ne parlez pas politique, dit la Mélanie, il y a des femmes ici.

— Ah ! tu es là, toi, en effet, on appelle ça la plus belle moitié du genre humain, dit Jean Reguin en branlant la tête.

— Voyez-vous ici Charles Vallier avec son fusil double, dit la Marion Ligot, une, deusse, paf, la lièvre est par terre, non lui sautons dessus, et voilà un fameux civet pour le reça[9] des vendanges. Ti pas vrai, père Simon ?

— Oui dà ! on t’en fera des reças et des civets de lièvre pour fêter la misère, après la grêle et les ravines, dit la Mélanie d’un ton plaintif.

— C’est vrai, il faut se restreindre.

— À commencer par les verres, qui n’ont que le fond, dit le malicieux Jean Reguin.

— Allons, bougeons, vous autres, dit Simon Dusaule, qui n’avait pas desserré les dents ; est-on ici pour bavarder et faire les insolents, ou pour travailler ?

Chacun se remit à l’œuvre en diligence.

Vers le soir, une amie d’Émilie entra dans la vigne, sous prétexte de goûter les raisins, et l’entraîna à l’écart d’un air mystérieux. Après avoir causé de choses indifférentes, elle lui dit sans transition.

— Sais-tu le beau tour que Charles Vallier vient de jouer ?

— Non, dit Émilie, toute frémissante d’appréhension.

— Il est permis de faire des farces de vendanges, mais cela dépasse la mesure.

— Qu’a-t-il donc fait ?

— Il s’est engagé avant-hier dans le bataillon des tirailleurs de Berlin.

— Qui te l’a dit ?

— Je viens de chez eux chercher du poisson ; nous avons des visites du Locle. En ouvrant la porte, qu’est-ce que je vois ? La mère Vallier appuyée contre son lit, s’arrachant les cheveux, se frappant la tête contre le bois, et poussant des gémissements à vous fendre le cœur. Elle ne m’entendait pas. « Rendez-moi mon fils, rendez-moi mon enfant, » répétait-elle. C’est tout ce que j’ai pu en tirer.

— Et le père ?

— Le père est assis sur le petit banc devant la maison ; il regarde le lac, ses filets, ses bateaux ; de temps à autre, une larme coule sur ses joues, mais il ne dit rien. C’est à peine si j’ai pu savoir la cause de sa désolation. Je crois qu’ils n’ont rien fait à manger aujourd’hui. Il n’a pas voulu se déranger pour me vendre du poisson ; j’ai pris moi-même dans le réservoir ce qu’il me fallait, tu vois, trois palées, dit-elle en soulevant le couvercle de son panier ; j’ai mis l’argent sur le banc, à côté de sa pipe éteinte, et je suis venue presque au pas de course, tant je suis tremblante.

— Les a-t-il prévenus avant de s’engager ?

— Je ne sais, mais ils accusent ton père. Adieu, je dois porter mon poisson, nous avons des visites ; je prends encore une grappe pour la route.

Restée seule, Émilie se sentit défaillir ; elle se laissa tomber sur la terre et donna un libre cours à ses sanglots. Dès qu’elle put se soutenir, elle reprit sa seille et sa place dans la troupe des vendangeurs, mais la pâleur de ses joues, et la blancheur de ses lèvres révélaient le tourment qui la déchirait. Courbée entre les ceps chargés de leurs feuilles, elle cherchait à dissimuler son affliction, mais les sanglots se faisaient jour malgré elle, et ses larmes tombaient comme des perles sur les grappes que ses mains glacées détachaient des sarments. Enfin, n’y pouvant plus tenir, elle quitta la vigne, sous prétexte de préparer le souper, courut au village, chargea des soins du ménage une voisine complaisante, passa une robe et se mit en route pour Neuchâtel.

Tout le long du chemin elle eut à endurer les taquineries des vendangeurs qui avaient fini leur travail, et des charretiers qui conduisaient à grand bruit de grelots et de coups de fouet la récolte du jour. Il faisait nuit lorsqu’elle arriva dans le chef-lieu. Ce ne fut pas chose facile que de trouver le dépôt des recrues et d’obtenir la permission de parler à Charles.

Un militaire à fines moustaches, vêtu d’un bel uniforme vert, s’approcha de la jeune fille et lui tendit la main. Elle recula vivement.

— Tu ne me reconnais pas ?

— Est-ce toi, Charles, dit-elle d’une voix timide.

— Pourquoi es-tu venue ici ?

— Charles, qu’as-tu fait ?

— Je ne pouvais plus rester là-bas, c’était chose impossible.

— Fallait-il t’engager ? Que deviendras-tu ?

— Ce n’est que pour quatre ans.

— Et tes parents qui se désolent… tu n’as pas songé à eux.

— Si, et j’en souffre assez ; mais avec l’éducation que j’ai reçue, cela ne pouvait pas finir autrement. Ah ! si l’on m’avait appris un métier sérieux, réglé, au lieu de cette vie vagabonde, gouvernée par le seul caprice…

— N’est-il pas temps encore de te mettre à un travail suivi ?

— Non, j’ai besoin d’être soumis à une discipline inexorable pendant quelques années. Cette discipline, je ne l’ai pas subie dans mon enfance ; il faut racheter le temps perdu. Tant pis pour moi.

— Charles, ce Berlin me fait peur.

— N’aie aucune crainte ; si tu m’aimes et si de temps à autre tu me fais l’aumône d’une lettre… ici sa voix fut interrompue par un accès de toux, je jure de revenir digne d’un ange comme toi.

Émilie lui tendit la main en pleurant.

— Toutes mes pensées, mes vœux les plus chers seront avec toi et pour toi. Que le Seigneur te garde dans la triste vie où tu vas entrer.

— Encore une prière ; je te recommande mes vieux parents ; dis-leur de bonnes paroles, aide-leur à supporter l’absence, du moins dans les premiers temps.

— Charles, je voudrais… j’ai pensé… je ne sais comment te le dire… enfin, mes économies de jeune fille, veux-tu les prendre ? ce n’est pas grand’chose, mais je serais heureuse de te les donner fais-moi ce dernier plaisir… Et elle lui tendait un paquet assez lourd, qu’elle cherchait à glisser dans sa main.

— Je te remercie du fond de mon cœur, mais j’ai toujours eu l’idée qu’un homme qui se respecte ne doit pas recevoir d’argent d’une femme. Je suis embarrassé pour te dire mon sentiment là-dessus, mais il me semble que ce serait de ma part une lâcheté.

— Dites donc, aimables tourtereaux, aurez-vous bientôt assez roucoulé là-bas, dit la voix rauque d’un vieux sergent recruteur, qui surveillait de loin son conscrit, tout en savourant les douceurs de sa chique. La permission est écoulée.

— On y va, dit Charles, une minute de grâce, sergent.

— Je me défie de ces cousines qui viennent seriner le ranz des vaches à mes hommes, pour leur inoculer le mal du pays. Si vous m’en croyez, tendre bergère, vous ferez spontanément un à gauche vers le foyer paternel.

— Prends au moins ceci, dit Émilie, en sortant de sa poche un petit livre. C’est mon Nouveau Testament ; il m’a consolée et fortifiée ; c’est mon guide, il doit aussi être le tien ; ainsi nous marcherons ensemble quoique séparés. Et vous, sergent, ne me refusez pas ce souvenir, c’est pour acheter de bon tabac. Adieu !

— Fichtre, une pièce de cinq francs ! Mademoiselle, je vous présente les armes !

Son retour fut un triste voyage ; la nuit était sombre, l’air était lourd et brumeux ; de temps à autre elle rencontrait des chars de vendange courant au grand trot, ou des gardes-champêtres armés d’un long fusil et qui échangeaient entre eux des coups de sifflet aigus. Comment rentrer à la maison, que répondre à son père si elle le rencontrait ? Heureusement pour elle, chacun succombant à la fatigue s’était couché ; on avait à peine remarqué son absence au milieu du tourbillon des affaires. Une lumière seule filtrait entre les battants de la porte de la cave ; elle entra sans faire de bruit. Deux hommes en tablier de toile dormaient sur un banc les bras croisés ; c’étaient les pressureurs de veille. Le moût coulait doucement du pressoir dans une cuve ; une chandelle fumeuse se consumait dans un chandelier de fer accroché au mur. Les cuves et les gerles pleines exhalaient une forte odeur de raisin en fermentation. Émilie gagna sa chambre au moment où le guet chantait onze heures. Avant de se coucher, elle jeta un regard vers le lac ; une faible lueur sortait de la Gravière, sans doute la lampe de la mère qui veillait en attendant son fils. — Voilà des cœurs brisés à consoler, se dit-elle ; c’est ma tâche. Coûte que coûte, je l’accomplirai jusqu’au bout.

La lettre et la plume de canard.

Une après-midi de décembre, par un temps brumeux et froid, Émilie se mit en route pour la Gravière. Diverses circonstances l’avaient empêchée de s’y rendre pendant les quinze derniers jours ; mais son père était parti pour Boudry où il consignait au char d’Ouchy[10] un chargement de vin à destination de Genève. En pareil cas, il ne rentrait que tard ; elle avait donc à sa disposition quelques heures dont elle pouvait jouir en toute liberté. La campagne était silencieuse et déserte ; le lac étendait sa nappe grisâtre, sans reflets, entre des rivages qu’on entrevoyait à peine ; quelques corbeaux sur le chemin, des bruants dans les haies, des merles qui fuyaient parmi les broussailles animaient seuls cette morne solitude.

Ce paysage lugubre était à l’unisson des pensées d’Émilie ; mon lac est triste, il porte le deuil ; je l’aime ainsi depuis que la rame de mon ami ne frappe plus ses ondes, se disait-elle, et son imagination évoquait mille scènes riantes, ensoleillées, se détachant sur l’azur des flots, où l’image du jeune pêcheur tenait la première place.

Arrivée près de la maison, elle aperçut au bord du lac un grand tonneau défoncé couché sous un saule, et dans cette espèce de niche, le père Vallier accroupi, lui faisant signe de ne pas bouger, ou du moins de ne faire aucun bruit. Il tenait un fusil dont le bout du canon sortait par le fond du tonneau percé d’un trou, et il semblait surveiller une proie très rapprochée. Un instant après, un coup de feu retentit le long du rivage, l’eau fut agitée d’un remous, violent ; le vieillard se leva, courut avec agilité à sa loquette toute préparée, donna quelques coups de rame et revint bientôt tenant dans ses mains un oiseau dont le plumage était remarquable.

— C’est un grèbe, dit-il, regarde les plumets bruns qu’il a autour de la tête et qui lui donnent une si singulière figure, ces pieds à l’arrière du corps, avec des membranes pour chaque doigt, et cette pelisse argentée sur la poitrine ; as-tu jamais rien vu de plus brillant ?

— Non, c’est plus moelleux et beau que la plus riche étoffe.

— On commence à en faire des parures d’hiver pour les dames ; un pelletier de Neuchâtel me les paie à raison de huit francs la pièce.

— Sont-ils nombreux sur notre lac ?

— On en voit passablement depuis qu’il fait froid. Ce qui les attire ici, c’est le ruisseau dont l’eau, plus chaude que celle du lac, fourmille de petits poissons qu’ils prennent avec une adresse surprenante.

— Leur chair est-elle bonne ?

— Non, elle a une insupportable odeur de poisson gâté ; c’est pourquoi, dans le temps, on ne le tirait pas.

— Quelles petites ailes ! C’est à peine si elles peuvent le soutenir.

— En effet, ils volent assez mal, mais ils nagent et ils plongent d’autant mieux ; je suis quasi certain qu’ils volent dans l’eau à la poursuite des poissons, comme les autres oiseaux dans l’air. J’en ai trouvé dans mes filets tendus à plus de 150 pieds de profondeur. Ils plongent au coup de fusil avec tant de promptitude qu’ils échappent souvent au plomb ; le premier venu ne peut pas les tirer.

— Et vous êtes tout le jour à guetter, par ce froid ?

— Que non ; la Zabeau les épie de la fenêtre du poêle (chambre à poêle), pendant que je travaille à mes filets. On m’en a commandé pour Auvernier plusieurs cents brasses. Mais, allons vite au chaud, vous êtes toute bleue.

— C’est ainsi, Mme Vallier, que vous espionnez les pauvres grèbes, dit Émilie en riant, vous faites un vilain métier.

— C’est vrai, mais avec ces hommes, que n’ai-je pas dû faire ? Pendant un hiver rigoureux n’ai-je pas épié les renards qui venaient pendant la nuit aux amorces près de la maison. De temps à autre, je quittais mon rouet pour donner un coup d’œil par le guichet de la cuisine. Quand je voyais les longues queues galoper dans la neige autour de l’appât, je venais réveiller mon mari : Dzan, lui disais-je, e iet da ion[11]. Il sortait de son lit, courait en chemise au guichet tirer le renard, et c’était moi qui allais le ramasser.

— Vous aviez trop de complaisance.

— Je le sais bien ; mais une fois un renard blessé se sauva tout boiteux ; mon enragé ne voulant pas le perdre, se mit à le couratter, vêtu comme il était, rien qu’avec des savates, qu’il a perdues au bout de quelques pas.

— L’avez-vous atteint ? dit Émilie, que ce récit amusait.

— Oui, je le saisis par la queue au moment où il entrait dans un fourré.

— Et il vous mordit de la belle façon ?

— Je m’y attendais, et je parai le coup en l’empoignant à la nuque ; l’animal fut porté tout vivant à la maison.

— Si bien, dit la Zabeau, que le matin, en entrant dans la cuisine pour faire le déjeuner, je fus accueillie par le renard qui s’était retranché derrière les marmites et qui me montrait les dents.

— Vous avez eu pour le moins une fluxion de poitrine après cette équipée ?

— Ça n’en valait pas la peine. On est refait à la dure.

— Dis donc, Émilie, tu ne sais pas, nous avons une lettre pour toi…

— Et vous ne m’en dites rien ?

— Il fallait pourtant te laisser entrer : tiens, la voilà.

Émilie resta quelques instants immobile de saisissement ; l’infortune rend défiant ; quelle nouvelle catastrophe allait-elle apprendre ? Elle brûlait d’impatience de savoir des nouvelles de son ami, et pourtant elle n'osait rompre le cachet. Enfin elle lut :

 

« Tout va bien ; ne sois plus inquiète à mon sujet, ma chère Émilie ; je suis mieux que je ne le mérite, et à part le service de garde qui est pénible en hiver, à cause du froid, ma situation actuelle est très supportable.

» C’est le cas de dire que j’ai eu du pays depuis que je vous ai quittés. Quel voyage pendant un mois ! La tête m’en tourne encore. À mon arrivée, je suis tombé de surprise en surprise ; tout était nouveau : la terre, l’eau, les gens, la langue, et jusqu’à cette infernale bière à laquelle mon gosier ne peut s’habituer.

» Quitter notre lac, nos montagnes, nos vignobles, pour tomber dans une plaine sans bornes, au milieu d’Allemands qu’on ne comprend pas, c’est un saut brusque. Jamais je ne me serais figuré une terre aussi plate ; point de montagnes, des rivières noires et immobiles, comme les fosses de nos Sagnes, et quand je dis la terre, je me trompe, c’est du sable, qui perce partout et qui doit faire de maigres champs. Lorsque nous arpentions l’Allemagne, étape après étape, sans voir arriver le bout, mes camarades s’écriaient comme le Sagnard : Mon Dieu ! que le monde est grand ! En avons-nous vu des villes, des villages, des fleuves, des pays, mais je puis le dire sans flatterie, le plus beau de tous ces pays n’approche pas du nôtre. J’ai cherché en vain des montagnes comme nos Alpes, un lac comme notre lac, des collines comme nos coteaux de Corcelles, de Colombier, de Cortaillod, une rivière comme l’Areuse à son embouchure ou dans les gorges du Champ du Moulin, je n’ai rien vu d’aussi beau.

» Je m’attendais à trouver ici un bataillon de Neuchâtelois ; ma surprise a été grande en voyant si peu de compatriotes ; la majorité se compose de Suisses et de Prussiens. Pour le moment, j’apprends l’exercice et je cherche à loger dans ma mémoire ces commandements en langue allemande qui ne parviennent pas jusqu’à mon esprit. Toute cette théorie et ces mouvements d’armes me paraissent des mômeries inutiles ; il ne faut pas tant de façons pour courir en avant ou en arrière, se tourner et ajuster un coup de fusil. À la chasse, on manquerait les bonnes occasions s’il fallait procéder avec cette géométrie. Une fois que j’aurai terminé l’école de recrue qui m’ennuie, j’aurai du loisir pour travailler ; après l’appel de midi, les soldats sont libres, et ceux qui veulent s’occuper trouvent à gagner quelque argent, soit en déchargeant des barques, soit en travail dans des fabriques.

» Au printemps, j’aurai de l’ouvrage chez un jardinier qui a établi de grandes cultures maraîchères et qui occupe plusieurs de mes camarades. J’ai eu la chance de lui rendre un petit service, et il ne sait comment me témoigner sa reconnaissance. Un jour que j’avais quelques heures de congé, je m’aidais à décharger une barque chargée de planches. Il faudrait voir avec quel entrain et quelle vivacité on fait cela, tout au pas de course, pour montrer à ces Allemands qu’on a du sang du midi dans les veines, j’étais sur le quai, j’entends tout à coup des cris, et je vois un tas de gens qui se démenaient en montrant dans l’eau une place où paraissait encore un remous. Impossible de savoir ce qu’ils disaient, mais je compris que quelqu’un venait de tomber dans la Spree, c’est le nom de la rivière qui coule près de la caserne. Sans balancer, je pique une tête à fond ; mais l’eau était si froide que je faillis m’évanouir. Néanmoins j’attrape quelque chose que je ramène en haut et qu’on m’aide à déposer au bord. C’était un beau garçon de dix à onze ans, blond et blanc comme une fille, mais qui avait perdu connaissance. On s’empressa autour de nous, un voisin nous conduisit dans sa maison pour nous réchauffer, on me donna des habits, et quand le père arriva, un brave homme qui a l’air honnête et bon, il m’embrassa et me dit une foule de choses auxquelles je répondais ia, ia, sans y voir autre chose que du feu. Les camarades, auxquels il avait donné un thaler pour boire à la santé du noyé, m’ont traduit une partie de ses compliments. Il m’engage à dîner chez lui chaque fois que je serai libre, et à travailler dans ses jardins dès que la bonne saison sera venue. Par fierté, je n’userai que rarement de la première partie de l’invitation, mais si je peux apprendre à cultiver la terre pour tirer un meilleur parti de notre petit domaine, je veux le faire avec courage et constance.

» Adieu, chère Émilie, l’épreuve est longue ; je te recommande encore mes vieux parents ; sois leur appui moral et leur consolation ; j’invoque sur vous la bénédiction de Dieu. Au moment de te quitter, j’ai beau être soldat, et même tirailleur de la garde du roi de Prusse, ma fermeté chancelle, mon courage s’amollit. Eh bien, non ! je ne veux pas songer à la distance qui nous sépare, à mon état, à l’avenir : je veux espérer, et mettre mon espoir très haut.

CHARLES. »

 

— Voilà une belle lettre, dit la mère, qui avait arrêté son rouet ; lis aussi la nôtre, et puisque tu es là, tu serais bien brave de lui écrire pour nous. Ou n’a plus ses yeux de vingt ans et il est nécessaire de répondre à ce pauvre garçon. Il ne dit pas tout, et je lis bien des choses entre les lignes.

— Dzan, e iet da do[12], ajouta-t-elle en regardant d’un air pensif vers le lac.

— Ha ! bah, dit le vieillard, je laisse les grèbes tranquilles quand l’Émilie est là.

— Si, allez seulement, tâchez d’en tirer deux ; le succès sera un signe de bonheur.

— Je ne l’ai jamais fait, mais j’essaierai.

— Ce n’est pas tout, dit la Zabeau, quand son mari fut dehors, une vieille cousine, qui vient de mourir à la Neuveville, nous lègue par son testament deux mille livres de Suisse. Dis-moi ce qu’il faut faire de cet argent : en envoyer à Berlin, rembourser ton père…

— Ni l’un ni l’autre ; payez les intérêts arriérés, remboursez vos dettes criardes et profitez de l’occasion pour améliorer vos terres et réparer la maison qui est fort délabrée.

— Tu as peut-être raison ; si tu veux écrire, voilà du papier ; mais l’encre est sèche depuis longtemps ; j’ai négligé d’y mettre de l’eau.

— Et une plume ?

— C’est vrai, j’oubliais… hélas ! il n’y en a plus.

Deux coups de fusil presque simultanés firent trembler la maison.

— Dieu ! que j’ai eu peur ! dit Émilie en se levant.

— Depuis le temps que les fusils tonnent ici autour, je n’y fais plus attention.

— La Zabeau avait mal vu, c’étaient des canards, dit le vieillard en rentrant : regarde les belles bêtes, deux mâles.

— Pauvres oiseaux, dit Émilie, ils saignent, et ils palpitent encore.

— Faute de plumes d’oie, dit la mère, tu écriras avec des plumes de canard ; n’est-ce pas la même chose ?

Jean Vallier arracha une plume de l’aile droite ; pendant que la Zabeau délayait l’encre, Émilie s’escrimait avec son canif.

— Puisque tu as commencé, plume ces bêtes, mets-les sur le feu, et quand Émilie aura fini sa lettre, elle soupera avec nous avant de s’en retourner à la maison.

— Quel ouvrage on vous fait faire, M. Vallier !

— Ne sais-tu pas que les chasseurs, ça fait mieux la cuisine que les femmes ?

Émilie écrit en se dictant à haute voix ; la Zabeau, les coudes sur la table, lui fournit des inspirations ; Jean Vallier, dans un coin, plume ses canards, dont il recueille le duvet dans une corbeille. Ils sont unis les trois dans un même sentiment d’amour pour le pauvre soldat perdu dans une armée étrangère et qu’ils ne reverront peut-être jamais. Bientôt la nuit tombe ; on allume une petite lampe de verre, posée sur un support de bois. C’est à la pâle clarté de cette flamme fumeuse qu’Émilie termina son épître ; puis elle se mit à table avec les deux solitaires que cette jeune figure réjouissait.

— M. Vallier, dit la jeune fille, vous m’apprendrez à cuire le gibier ; ce rôti est parfait.

— Je te le disais bien, dit la Zabeau, les chasseurs savent toutes les ruses de la cuisine.

— J’ai eu la chance, dit le vieillard en riant, d’avoir affaire à de jeunes oiseaux ; les grands-pères sont durs comme le manche d’une rame. Sans ces coups de fusil, car j’ai fait coup double, tu n’aurais pas trouvé de viande à la maison.

Lorsque le moment fut venu de prendre congé, les vieux époux voulurent accompagner Émilie jusqu’au village ; la Zabeau alluma une lanterne et ils s’acheminèrent doucement le long du sentier qui longe les vignes. Le froid était vif, la terre dure et sonore ; les saules du rivage se revêtaient d’une blanche parure de givre ; un bruit singulier, semblable à un crépitement, partait du lac que la bise ridait à peine.

— Le froid augmente, dit le vieillard, le lac se prend.

— Croyez-vous qu’il gèlera ? dit Émilie.

— Cela n’arrive jamais qu’à la fin de l’hiver quand la masse de l’eau tout entière est refroidie. Dans ce moment, il se forme une mince couche de glace sur l’eau peu profonde, mais la houle la brise et les glaçons, en s’entrechoquant, produisent le bruit que nous entendons.

— Dieu nous préserve d’un hiver comme celui de vingt-neuf à trente ; j’en frissonne encore ! Malgré le poêle chauffé deux fois par jour, nos seilles gelaient dans la chambre. Aussi, à la fin de février, le lac était-il pris d’un bout à l’autre et on le traversait à pied dans tous les sens. Je plains ceux qui sont de faction la nuit à Berlin.

— Il est de fait, dit Jean Vallier, qu’on a trouvé des soldats gelés dans leur guérite. Je propose d’envoyer à Charles une partie de cet argent de la Neuveville sur lequel nous ne comptions pas.

— Ne faites pas cela, dit Émilie, vous l’offenseriez sans profit, je le sais positivement. Soyez sûrs qu’il préférera s’en tirer seul et avoir l’honneur de se suffire à lui-même. Maintenant je vous remercie, notre maison est à deux pas. Bonne nuit, et si les renards viennent rôder autour de votre maison, j’espère que vous vous abstiendrez de leur donner la chasse.

Le naufrage.

Quatre ans se sont écoulés ; les personnages qui figurent dans ce récit sont encore de ce monde. Simon Dusaule continue de remplir ses tonneaux, de boucher ses bouteilles, et de vendre son vin très cher aux grands hôtels de Genève : il a trouvé de nouveaux débouchés du côté de la Chaux-de-Fonds et du Locle, où l’on fait la découverte tardive que le vin blanc du pays vaut bien les gros vins rouges de France et de Navarre. Il a réparé les désastres de ses vignes et ne renonce pas à l’espoir de donner à sa fille un capitaliste pour époux. La Salomé obéit sans broncher à son seigneur et maître. La beauté d’Émilie est devenue si remarquable que ses rustiques admirateurs n’ont rien trouvé de mieux que de l’appeler le bouton d’or. Les Vallier sont parvenus à mettre en bon état leur patrimoine ; on ne se moque plus de leurs champs et de leurs vignes, et comme celles-ci font partie d’un quartier renommé par ses produits, plus d’un propriétaire est venu faire des offres avantageuses pour se les approprier. Cette transformation s’est opérée comme par le charme d’un bon génie, et Charles, de retour depuis peu de temps, continue avec intelligence et énergie cette œuvre réparatrice.

Au lieu de perdre son temps en visites ou en stations prolongées dans les cabarets pour montrer son uniforme et ses galons, à la manière de nos miliciens de l’élite et surtout de la landwehr, Charles, qui a rapporté une jolie somme d’argent, a repris sa blouse de travail, et, après un examen attentif de leur domaine, il s’est mis de suite à l’œuvre pour entreprendre les améliorations qu’il rêve depuis longtemps. Toutes les terres noires et profondes qui s’étendent le long du ruisseau, et qui sont restées en friche ou à l’état de verger improductif, peuplé d’arbres abandonnés à eux-mêmes, il veut les transformer en plantages de légumes fins, et, grâce à une distribution rationnelle des espèces, il pourra fournir en tout temps les marchés de Neuchâtel de denrées qui se vendent toujours à un prix avantageux et contre argent comptant. Les quatre ans passés chez son jardinier légumiste de Berlin lui ont été profitables, et il veut inaugurer, dans un but industriel, une culture qui, dans la contrée, n’a jamais eu qu’un caractère privé. L’eau tiède, fertilisante, intarissable du ruisseau servira aux arrosages, condition indispensable de succès. Peut-être entrevoit-il, dans le lointain, la gracieuse image d’Émilie occupée dans ses carrés, qu’elle embellit de sa présence, et sur lesquels repose la bénédiction du ciel.

Il a renoncé à la pêche et à la chasse comme métier de tous les jours, sans cependant négliger les bonnes occasions et les coups fructueux qui ne le détournent pas de son travail. Tous les matins il promène sa longue vue sur le lac, et s’il aperçoit un poisson de belle taille, flottant le ventre en l’air, tué par le fait des hommes ou de ses congénères, il met à l’eau sa loquette et court le chercher pour le dîner de la famille. Durant l’automne, par les jours calmes, il a tendu le soir les longs filets à palée, et en les relevant le matin, il a obtenu pour quelques centaines de francs de poisson. Lorsqu’en hiver les bises froides et la gelée l’ont contraint à interrompre ses défrichements, il s’est procuré une barque, plus grande que son bateau de pêche, et secondé par un ouvrier robuste, il s’est mis à transporter dans les ports voisins du sable pour les constructions ou du gravier pour la recharge des routes. Au retour, il amène de gros quartiers de roc pour élever une digue à l’embouchure du ruisseau ; il gagnera par là de nouveaux terrains sur le lac et les protégera contre les assauts des vagues.

Son fusil n’est pas resté oisif, et sans perdre son temps en embuscades trompeuses et en recherches décevantes, il a tué assez de grèbes pour confectionner un manchon et une pelisse magnifiques dont il a fait hommage à Émilie qui n’ose se parer de ce luxe de grande dame. Celle-ci continue, sans se cacher, ses visites aux Vallier ; l’affection sincère qu’ils lui témoignent la dédommage du silence maussade ou des paroles pleines d’aigreur dont elle est gratifiée à la maison. Pour elle, l’avenir est sombre ; poursuivant un autre but que ses parents, dont l’unique préoccupation est d’amasser du bien, elle sent avec effroi se déchirer peu à peu les liens de la famille. Une âme délicate comme la sienne se refuse à vivre uniquement pour satisfaire des penchants cupides ; l’âpre recherche de l’argent lui répugne, et les conversations quotidiennes sur ce sujet lui donnent la nausée. Chaque fois qu’elle a essayé d’introduire une idée élevée, un sentiment désintéressé, généreux, on lui a percé le cœur en lui reprochant son affection pour les gens de rien, les braconniers et les soudards. On se trompe grandement si l’on croit les instincts aristocratiques confinés dans les demeures seigneuriales, on les voit dans les villages s’épanouir sur les fumiers ou sur les tonnes pleines, aussi fièrement que sur les écussons armoriés.

Cette situation sans issue se dénoua soudain à la suite d’une catastrophe arrivée à a Gravière.

Un jour du mois de mars, par un vent violent de l’équinoxe, Charles s’exerçait à tailler la vigne sous la direction du meilleur cultivateur de la commune. On n’avait pas encore adopté l’usage du sécateur qui rend expéditive cette importante opération, et l’on se servait laborieusement d’une serpette affilée appelée corbet dans le patois du pays. Tout à coup le son d’une corne de chasse retentit autour de la Gravière ; c’était le signal qui appelait à la maison les absents. Il accourut et trouva son père en pourparlers avec deux blatiers[13] fribourgeois, qui demandaient avec instance de traverser le lac.

— Allons, père Vallier, que diable ! rendez-nous ce service : nous avons manqué le retour des bateaux et pas un de ces gredins de pêcheurs ne veut consentir à nous passer.

— Ces gredins savent comme moi que le lac est traître aujourd’hui et qu’on ne s’expose pas sans danger à ces grains qui vous envoient à la métsance[14] avant qu’on sache comment la chose s’est faite.

— Prêtez-nous au moins un de vos bateaux, nous vous en laisserons la valeur en cas d’accident ; il est absolument nécessaire pour les intérêts de notre commerce que nous soyons ce soir à Port-Alban.

— Qu’en dis-tu, Charles ? dit Jean Vallier en se tournant vers son fils.

— Je consens à louer mon bateau, pourvu qu’on me le renvoie dans deux ou trois jours.

— Tenez, voilà six francs pour la location et cent francs de garantie, est-ce assez ?

— Ma barque vaut le double avec ses agrès, mais là n’est pas la question. Êtes-vous en état de gouverner l’embarcation par ces coups de vent : ce n’est pas une plaisanterie.

— Depuis le temps qu’on passe et repasse cette bête de lac toutes les semaines, ce serait bien le diable si on n’avait pas appris à naviguer dans les règles.

— Il n’y a pas un seul bateau sur le lac, dit Charles, en ramassant sa casquette que le vent venait d’emporter. Voilà de nouveau un grain qui passe.

— Nous partirons dès qu’il sera tombé ; avez-vous une voile ?

— Si vous n’êtes pas bateliers laissez-la, elle vous porterait préjudice, dit Jean Vallier, rien n’est dangereux comme une voile par les vents tournants.

— Donnez toujours, vous verrez bien ce que nous savons faire.

Charles arrangea la barque à contre-cœur ; il sentait un danger dans l’air. Tous les agrès furent visités avec soin, les cordages, les rames, les liens d’osier qui les retiennent au bordage.

— Attendez à demain, dit-il en regardant le ciel, ces nuages noirs sur le Mont-Aubert ne présagent rien de bon.

— Au contraire, nous voulons profiter de cette accalmie pour nous embarquer ; allons, en route !

Les deux blatiers sautèrent dans la barque, l’un prit la rame de l’avant, et l’autre la nage, pour gouverner ; Charles souleva l’arrière du bateau avec un levier, puis le poussa au large d’un coup d’épaule.

— Dieu vous garde, dit-il, n’oubliez pas de tirer le bateau sur la grève en arrivant à Port-Alban.

À peine l’embarcation fut-elle à quelques brasses du bord que l’incapacité nautique des deux voyageurs devint notoire ; ils savaient ramer, mais ils ignoraient les éléments de cette tactique savante qui profite du vent et ruse avec les lames. Traverser le lac par un temps calme, tout le monde peut le faire, mais affronter la tempête et naviguer sur les eaux bouillonnantes au milieu des vagues qui s’entrechoquent, sans cesser un instant de maîtriser la barque et d’empêcher les flots de s’y introduire, les bateliers exercés peuvent seuls le faire. Quiconque n’est pas du métier court alors à une mort certaine. Les nombreux sinistres dont notre lac a été le théâtre en sont malheureusement la preuve et ces catastrophes n’ont jamais eu le don d’enseigner la prudence.

— Eh ! nagez donc pour couper la vague au lieu d’embarquer l’eau par le flanc, cria Jean Vallier, dans cinq minutes le bateau sera rempli.

Mais la barque n’en continua pas moins de flotter à la dérive et, par intervalles, une grande vague couronnée d’écume s’y déversait et menaçait de l’engloutir. Le lac était affreux : cette vaste surface d’un vert noirâtre, toute moutonnée de blanc, semblait en démence et roulait avec un bruit de tonnerre. On apercevait à quelque distance sur la rive une roche à pic assaillie avec une telle violence par les vagues que celles-ci jaillissaient en fusée à plus de trente pieds de hauteur.

— Abordez à l’instant, commanda Charles, qui avait couru à l’extrémité de son môle, sinon vous êtes perdus.

Le bateau rentra dans le port, non sans peine ; les blatiers avaient de l’eau jusqu’aux genoux : ils étaient furieux.

— Te rauzaë, dit l’un, si l’on pouvait au moins vider à mesure, mais ce lac enragé ne vous laisse pas un moment de répit.

— Vous voyez qu’il faut renoncer à ce trajet.

— Si on était trois, ça irait assez. On voit bien que nous ne sommes pas à Port-Alban, ou à Cudrefin ; on savait déjà que les gens de la Comté n’étaient que des poltrons.

— Videz ce bateau que vous avez laissé inonder comme des ignorants, dit le vieux pêcheur en étendant la main avec autorité, et je vous montrerai qu’un Neuchâtelois vaut tout autre batelier du lac.

La barque étant mise en état, le vieillard s’empara de la nage, et donna le signal du départ. Charles, qui avait attaché son bonnet avec son mouchoir, sauta légèrement dans l’embarcation, malgré les remontrances de son père. La Zabeau apparut sur le rivage, criant de toutes ses forces :

— Dzan, mâ que fâté-vo? E van se neyi, steux éradzi ![15] Charles ! ne va pas, ramène ton père, restez à la maison.

— Ne craignez rien, mère, on peut passer sans danger : nous coucherons là-bas.

— Dieu sae por no, e veuilée couitzî u fond du lé[16].

Elle parlait encore lorsqu’une jeune fille et un jeune homme apparurent, portant des paquets et demandant une place dans la barque. Ils avaient vu depuis le port voisin la première tentative de traversée et accouraient pensant que le départ n’était que différé. C’étaient deux fiancés venant du Val-de-Travers qui allaient se marier à Grandcour, leur commune, où habitaient leurs parents ; la noce avait lieu le lendemain ; il fallait donc partir à tout prix.

— Il est commode votre lac, dit le jeune homme en s’asseyant sur un banc à côté de sa fiancée. – Diantre, c’est mouillé par ici. – Voilà que nous cherchons un bateau sans trouver seulement une coquille de noix. On peut se manger le cœur d’impatience en vue de l’autre rive, sans avancer d’un cheveu.

— Dans ces cas-là, on fait le tour dit Jean Vallier.

— Le tour du lac, mais c’est un voyage de deux jours ; et puis la noce, qui est commandée demain avec les parents, les amis, elle ne peut pas se faire sans nous, qué oui, Josette ?

La fiancée, robuste Vaudoise, aux yeux et aux cheveux noirs, ne riait pas ; elle jetait des regards soucieux sur le lac courroucé et pâlissait d’effroi en songeant à l’épreuve qui l’attendait.

— Vous promettez d’obéir à tous mes ordres ? dit Jean Vallier, je ne pars qu’à cette condition.

— On vous le promet.

— Eh ! bien, à la garde de Dieu ! A revaë, Zabeau !

— Au revoir, mère, à demain.

La vieille femme, debout sur la plage, à l’abri des saules fouettés par le vent, regardait pensive l’embarcation qui s’éloignait, guidée par la main savante de son mari. Que de fois, le cœur serré, l’avait-elle vu partir et se confier à la furie des ondes ; elle se rappelait les heures de douloureuse angoisse écoulées dans l’attente d’un tardif retour. — Oh ! ce lac, disait-elle en retournant à son rouet, ce lac a été le tourment de ma vie, parce que les hommes n’ont aucune prudence. Je n’ai jamais su si l’écheveau que je filais servirait peut-être le lendemain à tisser le linceul de mon mari ou de mon fils.

Cependant la barque cheminait, la pointe dirigée vers Port-Alban ; le vent, plus maniable, avait permis de hisser la voile et de faire beaucoup de chemin. Charles, assis à l’avant, au pied du mât, attendait l’ordre de son père, prêt à baisser la voile et à ramer avec vigueur si le vent venait à sauter. Personne ne disait mot ; les regards se portaient avec anxiété vers l’autre rive, comme pour mesurer la distance qui restait à franchir. Tout à coup la voile gonflée se détendit et fouetta le mât avec violence.

— À bas la voile, Charles, à bas la voile ! hurla Jean Vallier, sans quitter sa rame, servant de gouvernail. Tire devant.

Au lieu de laisser accomplir la manœuvre, un des blatiers, emporté par la peur, se leva sur son banc pour s’aider à plier la toile ; mais une oscillation du bateau le jeta violemment sur Charles qui perdit l’équilibre et tomba dans le lac. Au même instant la voile, prise de flanc, se coucha sur les vagues et l’embarcation chavira. Un cri déchirant domina une seconde la tourmente, puis ce fut tout.

Peu après, deux hommes, émergeant du sein des flots, firent d’inutiles efforts pour retourner la barque. C’étaient les deux Vallier. Ils parvinrent pourtant à s’asseoir sur le fond plat du canot, mais les lames en passant les baignaient jusqu’à la gorge, et il fallait toute leur adresse pour se maintenir sur cette triste épave, ils poussèrent ensemble des cris de détresse qui se perdirent au milieu du tumulte de la tourmente.

— C’est jouer de malheur, dit le père ; si la voile était tombée à temps, nous ne serions pas dans l’eau froide.

— Il paie cher sa désobéissance : on ne voit reparaître personne.

— Je ne rentrerai pas à la maison, je suis déshonoré. Ma manœuvre était bonne pourtant, n’est-il pas vrai, Charles ?

— Père, je vais chercher du secours.

— L’eau est trop froide ; tes membres seraient engourdis au bout de quelques minutes. Voilà déjà mes dents qui claquent à se briser. Ce que c’est que de nous !

— Changeons de place, mon père, vous recevez le choc des vagues ; il est juste que je me mette devant vous.

Il se fit un silence. La nuit tombait ; les lames noires se dressant au niveau de leurs yeux leur dérobaient la vue des rivages qui s’effaçaient dans les ténèbres. De lourds nuages sur leur tête, autour d’eux la houle, au-dessous l’abîme. La plume se refuse à décrire une telle situation.

Vers dix heures le vent tomba.

— Dans une heure ou deux, dit le père, le lac sera calme, mais moi je ne puis plus me tenir. Prends ma vieille montre, garde-la en souvenir de cette nuit. — Ah ! voici encore l’argent des blatiers, cent francs, tu les rendras à leurs familles. — Embrasse ta mère : j’aurais voulu te donner Émilie pour femme. Adieu, Charles, le Seigneur t’assiste ! Souviens-toi, lorsque le temps n’est pas sûr, de ne prendre jamais de blatiers ni d’autres ignorants dans ton bateau.

— Père, père, ne m’abandonnez pas, attachez-vous à moi, je vous tiendrai…

Quand Charles se retourna, son père avait disparu dans l’eau profonde. Son premier mouvement fut de le suivre, le souvenir d’Émilie le retint. Il tira son couteau, un grand et fort couteau qu’il tenait de son jardinier de Berlin, et en enfonça la lame dans l’interstice des planches pour avoir un point d’appui solide. La lune qui s’était levée l’éclairait durant cette opération. Cramponné à son couteau, accroupi sur le fond de sa barque, il pleura, songeant à son père, jusqu’à ce que la fatigue le plonge dans une sorte de léthargie qui n’était pas le sommeil, mais qui lui ôtait la faculté de souffrir.

Au lever du soleil, il crut voir comme dans un rêve une embarcation qui se dirigeait vers lui. Il voulut faire des signaux, ses bras lui refusèrent tout service ; il voulut crier, aucun son ne sortait de sa gorge. Enfin, il distingua une femme qui ramait avec énergie et qui bientôt fut près de lui : c’était Émilie.

— Charles, c’est moi, un peu de courage, je suis à toi, je viens à ton secours !

Il ne répondait pas. Elle accosta le bateau renversé, tendit la main au jeune homme…

— Me vois-tu ? C’est ton amie qui vient te sauver.

— Je ne peux pas bouger un doigt, murmura Charles.

— Dieu du ciel ! que faut-il faire ? Je n’ai pas la force de te soulever, aide-toi un peu.

— Prends d’abord la gourde, dans la cachette, à l’arrière de ton bateau.

Elle trouva effectivement une gourde contenant un peu d’eau-de-vie, et la porta aux lèvres du jeune homme.

Ranimé par ce cordial, il voulut se lever, mais ses doigts crispés sur son couteau refusaient de s’ouvrir. Émilie dut y mettre toutes ses forces. Elle réussit après bien de la peine à le tirer dans son bateau, et le ramena en hâte à la Gravière, où la Zabeau, tout en larmes, lui donna les soins maternels.

La veille, Émilie avait vu de sa fenêtre le départ de son ami ; dévorée d’inquiétude, elle était à la Gravière avant le lever du soleil ; à l’aide de la longue vue, elle aperçut une épave flottant sur l’eau. Sans attendre de secours de personne, l’héroïque jeune fille avait pris les rames et s’était élancée au secours de son ami.

Simon Dusaule était occupé dans son pressoir à mettre en bouteilles du vin blanc sur sa lie. C’est ce qu’il appelait du mousseux indigène, boisson délicieuse en été. Sa tapette allait son train comme d’ordinaire, lorsqu’un jeune homme entra sans cérémonie.

— Savez-vous la nouvelle ?

— Quoi, donc ?

— Le lac a fait des siennes, cette nuit.

— Il aura démoli mon mur du bas des côtes ?

— Mieux que ça, un bateau chaviré, cinq hommes dedans.

— Des marmets ?

— Oui, et puis les Vallier.

— Le fils aussi ?

— Non, le père ; quant à Charles, c’est l’Émilie qui l’a repêché au milieu du lac, mais il est mort en arrivant.

— Que dis-tu, l’Émilie ? réponds ou je t’assomme. Et il levait sa tapette comme la hache de guerre d’un Iroquois.

— Ma foi, allez voir vous-même, tout le village est à la Gravière.

Sans ôter son tablier de cuir, Simon courut comme les autres, en proie à un trouble inexprimable, à la fois heureux de se sentir débarrassé de ce jeune homme qui entravait tous ses plans, mais exaspéré contre sa fille de nouveau compromise à la face du public. – Il arriva au moment où l’on ramenait le bateau naufragé. En le retournant, on avait trouvé dans la voile et embarrassés dans les cordages les deux fiancés, serrés dans les bras l’un de l’autre. Ce spectacle navrant obtint à peine un regard du père Simon ; il venait d’apercevoir sa fille qui donnait des ordres et semblait avoir pris la direction de la Gravière.

— Que fais-tu ici, malheureuse ? dit-il en l’abordant avec menace.

— Elle a sauvé un homme qui périssait, répondit le pasteur, toujours le premier lorsqu’il y avait des malheureux à consoler, et se montrant tout à coup aux yeux du paysan : Charles Vallier lui doit la vie.

— Il n’est donc pas mort ?

— Non, mais il est dans un triste état ; une nuit passée dans l’eau, à cette saison, n’y a-t-il pas de quoi ébranler la santé la plus robuste ? Sans parler de son désespoir en voyant mourir son père. Mais, j’y songe, venez voir ce pauvre garçon ; vous lui devez cela après le service que votre fille lui a rendu. N’en êtes-vous pas fier ?

Simon Dusaule fil entendre un grognement désapprobateur.

— Sauf respect, M. le ministre, ce n’est pas de l’ouvrage de femme : leur place est à la maison.

— Je suis de votre avis, et pourtant j’admire son dévouement, quel qu’en soit le mobile. Songez-vous à la nuit qu’a passée ce pauvre naufragé, face à face avec la mort. Que serions-nous devenus à sa place ?

— Moi, je ne vais jamais sur le lac quand le temps est mauvais.

— Très bien, mais notre dernière heure sonnera bientôt, demain, aujourd’hui peut-être, comme pour ces fiancés qui ont échangé leurs vêtements de noce contre les planches d’un cercueil. Nous devons être prêts à comparaître devant Dieu.

Tout en parlant, le pasteur avait passé son bras sous celui de Simon et l’avait entraîné dans la maison. Charles, aussi blanc que ses draps, était étendu immobile et les yeux fermés sur sa couche ; sa belle figure avait une expression de tristesse si navrante que le paysan coriace en fut remué.

— Croyez-vous qu’il en reviendra ? dit-il à voix basse.

— Personne ne peut le dire, mais ce serait grand dommage s’il lui arrivait malheur. Avez-vous vu quels changements dans la maison, dans le domaine ; tout a pris un air d’ordre et de prospérité. Du reste, il m’a fait part de ses plans ; je suis convaincu que dans peu de temps il sera un des notables de cette commune.

Le paysan, sombre comme la nuit, était enfoncé dans ses réflexions. Émilie s’était outrageusement compromise, elle avait brûlé ses vaisseaux. On n’est jamais trahi que par les siens ; dans quelques jours on ne parlerait que de cela dans tout le pays. Adieu les projets ambitieux, les mariages opulents ; il n’y fallait plus songer. Ces gueux d’enfants ne savent qu’entraver les vues de ceux qui prétendent faire leur bonheur. Fallait-il donc se résigner à ramasser pour gendre ce soldat, ce rôdeur qu’il avait repoussé en termes méprisants. Le vieux renard, pris au piège, conclut en son âme et conscience que la moindre pneumonie assez complaisante pour trancher les jours du jeune homme serait mille fois la bienvenue. Il en était là lorsque Charles ouvrit les yeux et sourit tristement au pasteur qui s’approcha du lit en prenant son compagnon par la main.

— Voici M. Dusaule qui vient vous témoigner toute sa sympathie dans votre affliction et vous dire combien il a été heureux d’apprendre que c’est sa fille qui vous a délivré.

— C’est-à-dire que… hem ! hem ! sauf le respect que je vous dois, M. le ministre… Le reste de sa phrase se perdit dans un accès de toux et dans un grognement auxquels on pouvait donner les significations les plus diverses. Mais sa main restait dans celle de Charles qui la serrait de tout son cœur, en le regardant avec des yeux mouillés de larmes.

— Mon père, dit Émilie, sortant de la pièce voisine avec la Zabeau toute vêtue de noir, s’il pouvait parler, ce pauvre noyé, il vous dirait qu’il ne reviendra tout à fait à la vie que quand la main qui l’a retiré du lac lui appartiendra pour toujours. N’est-ce pas, Charles ? M. le pasteur, nous nous aimons depuis dix ans ; je ne peux pas le laisser mourir sans lui donner la meilleure part de ma vie.

Jamais la beauté d’Émilie n’avait rayonné dans cet instant solennel ; le pasteur lui-même, malgré ses cheveux blancs, était sous le coup de l’admiration, mais la situation était délicate et il ne savait quel parti prendre.

— Cela demande réflexion, hem ! hem ! beaucoup de réflexion, et la toux du père Simon devenait de plus en plus asphyxiante. On l’eût dit atteint d’une bronchite aiguë.

— Il y aura tantôt cinq ans que je vous l’ai demandée, dit Charles presque au souffle.

— Écoutez ces enfants, Simon, dit la Zabeau, ne brisez pas un attachement si profond et qui dure depuis si longtemps.

Simon Dusaule se grattait l’oreille comme s’il voulait la séparer de son crâne. Combien il aurait béni une commotion volcanique, un incendie, un effondrement, qui l’eût tiré de ce mauvais pas.

— Laissez-moi joindre mes instances aux leurs, dit l’homme de Dieu, entraîné par son cœur. Heureux les parents qui, dans leurs vieux jours, ont pour appui un tel fils et une telle fille.

— Je ne dis pas le contraire, je ne m’y oppose pas, mais tonn… hem ! hem ! excusez ma surprise, mon émotion, la tête me tourne, rien ne presse, d’ailleurs il faut consulter la Salomé.

— Très bien, mais si vous n’avez aucune opposition sérieuse, ce n’est pas Mme Dusaule qui mettra obstacle à leur bonheur. Mes enfants, rendez grâces au Seigneur qui adoucit votre affliction, et n’oubliez pas que la vie éternelle est le but de notre existence terrestre.

Peu de temps après, Simon Dusaule mourut subitement en apprenant la faillite d’un de ses correspondants de Genève, gros négociant en vins, qui était son débiteur pour une somme de deux mille cinq cents francs.

La même année, après les vendanges, Charles et Émilie furent mariés par leur pasteur bien-aimé dans l’antique église du village. Cette noce, si longtemps attendue, attira de nombreux spectateurs ; chacun voulait voir ce Bouton d’or et ce beau Vallier, dont les noms étaient aussi populaires que les héros des légendes. À cause des deuils qui pesaient sur les deux familles, il n’y eut ni festin, ni bal, ni réjouissance d’aucune sorte, seulement, en l’honneur des époux, la jeunesse du village se régala d’une truite de vingt-sept livres que Charles avait octroyée, sans oublier le vin de rigueur en pareil cas. Le dénombrement des flacons ne m’a pas été transmis, mais on sait positivement que les convives ne se couchèrent pas sur leur soif, d’autant plus que l’aurore les trouva fermes comme des rocs autour des tables de la maison de Commune. Ils réussirent à se séparer sans se battre, on les vit même s’embrasser, saisis d’un attendrissement dont les causes restent inexpliquées, et qui fut d’un heureux augure pour l’avenir.

Malgré les recherches les plus actives, jamais on ne retrouva le corps de Jean Vallier. Il désirait avoir le lac pour tombeau, son vœu secret fut accompli.

Quant à Charles et à Émilie, ils ont fait de la Gravière un paradis. – Autour d’eux on cherche à les imiter. Puisse la contagion de l’exemple se propager bien loin à la ronde.

LE CHASSEUR DE FOUINES
DE POUILLEREL

À la fin d’avril 184…, par un de ces beaux jours lumineux et tièdes, si rares dans nos montagnes, et qui tiennent lieu de printemps, je gravissais lentement les pentes de Pouillerel. L’hiver avait été rude ; pendant plusieurs mois une couche de trois à quatre pieds de neige avait recouvert la campagne, et le thermomètre avait eu des écarts fabuleux. Les rues de la Chaux-de-Fonds présentaient encore cette épaisse croûte de glace qu’on est obligé d’enlever à coups de pioche et de hache au retour de la belle saison. La neige avait disparu ; à peine en apercevait-on quelques taches sur les sommités voisines et sur les collines de l’Envers. La veille, je m’étais trouvé dans un petit comité de vieux montagnards, qui m’avaient monté la tête en me racontant leurs chasses aux morilles, et, plein d’enthousiasme comme eux, désirant les égaler et même les surpasser dans leurs exploits, malgré leurs défis railleurs, je m’étais mis en route, guidé par de vagues indications. Mais Pouillerel est grand et les morilles sont capricieuses ; au bout de quelques heures, je commençais à m’apercevoir de la vérité de cet axiome ; je sentais aussi que j’étais affreusement las ; mais revenir les poches vides, sans le moindre petit champignon, même de la grosseur d’une épingle, à exhiber dans le creux de la main, c’était un désastre qu’il m’était impossible d’accepter. J’étais jeune alors, mon succès ou ma défaite prenait les proportions d’un évènement ; ma réputation me semblait compromise ; l’honneur voulait, exigeait impérieusement que ce jour-là les morilles vinssent d’elles-mêmes se prosterner à mes pieds. Hélas ! on voit des ministères faire des questions de cabinet à propos de choses dont l’importance est aussi contestable. J’errais donc çà et là avec cette ardeur fébrile que donne l’impatience, lorsqu’un coup de feu retentit soudain à peu de distance et attira mon attention.

Le bruit d’un fusil de chasse a toujours eu le don d’exalter toutes les fibres de ma curiosité ; je courus donc du côté d’où venait l’explosion, et je me trouvai bientôt en présence d’un grand vieillard à l’aspect vénérable, qui marchait lentement vers un chalet voisin ; il tenait d’une main son fusil encore fumant, et de l’autre une pie qu’il venait de ramasser.

— Hé ! lui dis-je, la chasse est donc ouverte à la fin d’avril ?

— Une pie, répondit-il avec un certain embarras, n’est pas un gibier, c’est un oiseau malfaisant ; d’ailleurs, j’allais manquer d’amorces, et, faute d’autre viande, je tire parti de celle-ci.

En disant ces mots, il jeta l’oiseau au milieu de débris d’os et de quelques souris qui gisaient à terre.

— Est-ce pour attirer les corbeaux que vous exposez au soleil cette collection de petites bêtes ?

— Non, me dit-il avec un sourire confidentiel, c’est pour nourrir les fouines.

— Les fouines ! m’écriai-je ; tuez-les au lieu de les nourrir.

— Permettez, me dit-il ; elles prennent l’habitude de fréquenter cette place pendant la belle saison ; aussi ne l’oublient-elles pas en hiver, quand les vivres leur manquent. Et puis, ajouta-t-il en souriant de nouveau ; quand la peau est bonne, je les tire.

— Voilà une spéculation bien entendue et vous êtes un homme habile ; mais en tuez-vous beaucoup ?

— Autrefois la chasse rapportait gros ; mais maintenant tout le monde s’en mêle, le métier ne vaut plus rien. Heureusement, cette fourrure est recherchée et le prix va toujours en augmentant. Du reste, si vous ne voulez pas me faire de tort, venez l’hiver prochain, par une belle nuit claire de décembre, et je tâcherai de vous faire assister à une chasse aux fouines, qui vous amusera peut-être. En disant ces mots, le vieillard ayant chargé son fusil, était entré dans la maison. Cet homme m’intéressait vivement ; je voyais en lui un rare échantillon d’une race qui va disparaître ; aussi, désirant lier plus ample connaissance avec lui, je le suivis dans sa cabane.

Elle était bien pauvre, cette maisonnette ; une cuisine, une petite chambre, et une étable où les vaches du propriétaire s’abritaient en été ; c’était tout. Les meubles et les ustensiles étaient pauvres et peu nombreux. On ne faisait pas grande cuisine sur ce petit foyer, où se montrait à peine une pincée de cendres. La chambre, éclairée par une étroite fenêtre, avait pour tout meuble un lit, quelques chaises et une petite table couverte d’outils. Mon vieux chasseur faisait des sabots, ou plutôt cette espèce de souliers grossiers à semelles de bois, doublés de feutre intérieurement, qui sont pour les paysans une chaussure d’hiver chaude et solide. Un rayon de soleil pénétrait par la fenêtre et se jouait dans les longs cheveux blancs du solitaire, qui s’était assis devant sa petite table, et, tout en me racontant sa vie, s’était remis à son ouvrage et travaillait activement à la confection d’un sabot qui avait la forme et presque les dimensions d’une pirogue.

Lorsqu’il sut que je désirais si ardemment rencontrer les champignons que le printemps fait éclore, il se leva tout-à-coup :

— Ce sont des morilles que vous cherchez ?

— Mais oui.

— Et vous n’avez rien trouvé ?

Et il accompagna ces mots d’un rire muet qui m’avait déjà frappé plusieurs fois, et qui me fit penser à celui du célèbre Bas-de-Cuir des Mohicans.

— Écoutez, me dit-il, si vous voulez être discret et suivre mes indications, je vous ferai voir mes coins. C’est ce que je n’ai jamais fait pour personne ; mais vous m’avez fait plaisir en causant familièrement avec moi ; je suis sûr que vous ne trahirez pas un pauvre homme.

Il prit un bâton, ferma la porte de sa maisonnette, et nous commençâmes notre exploration.

Je ne raconterai pas les marches et les contremarches que nous fîmes ; toutes les ruses des lièvres et des sauvages furent tour à tour employées, afin que rien ne révélât les fameux gisements dont lui seul avait le secret depuis de longues années et qui lui rapportaient quelque petit profit. Au lieu de marcher directement vers le but, il fallait faire des détours infinis, qui ne laissaient pas de me fatiguer beaucoup. Enfin je désespérais du succès de la journée, quand je l’entendis s’écrier :

— Regardez donc cela, n’est-ce pas ce qu’on peut voir de plus beau au monde !

Et il me montrait du bout de son doigt quelque chose dans l’herbe. — Comment, vous ne voyez pas ?

Je finis par distinguer quelques objets grisâtres qui perçaient le gazon ; c’étaient on effet des morilles ; je les aurais foulées aux pieds sans les remarquer, tant elles étaient peu apparentes.

— En voilà une, m’écriai-je, deux, trois, dix, vingt, et, me précipitant sur la mousse, je me mettais en devoir d’arracher ces précieux cryptogames.

Mon guide, appuyé sur son bâton, était ravi de ma joie.

— Doucement, dit-il en contenant mon ardeur : d’abord, point de cris, parlez bas ; et, avant de toucher à rien, examinons un peu les environs et assurons-nous que nous ne sommes pas épiés. Il fit le tour du sapin à l’abri duquel cette végétation printanière s’était développée, et, satisfait de son examen, il tira son couteau, coupa les morilles avec précaution au niveau du sol, en ayant bien soin de ne pas endommager la souche, qu’il appelait la racine : puis ramassant un peu de terre noire, il en frotta tous ces tronçons et ramena la mousse et les herbes avec tant d’art, qu’il était impossible d’apercevoir aucune trace de la belle récolte qu’il venait de faire. « C’est pour dépister les curieux, » dit-il. « Quand on sait des coins, ce n’est pas pour les divulguer à tout le monde. » Il fit de même dans plusieurs autres gîtes, sur lesquels il tombait comme s’il eut donné rendez-vous aux champignons, et chaque fois, lui de rire à la muette, et moi de m’extasier. Tous les chasseurs de morilles comprendront mon émotion. Ses poches et les miennes étaient remplies ; nos habits étaient gonflés comme des outres et battaient agréablement les mollets.

— Pourquoi, lui dis-je, n’avez-vous pas pris un panier ou un grand mouchoir pour contenir notre chasse ?

— Les paniers, les mouchoirs, tout ça est bon pour les orgueilleux qui aiment à se pavaner et à jeter de la poudre aux yeux des sots. J’ai même vu de ces paniers en forme de gibecière, avec une croix fédérale peinte sur le couvercle ; mais ce sont des vanités qu’un vrai morilleur ne doit pas se permettre. Il suffit d’un pareil drapeau suspendu en bandoulière pour attirer tous les gamins et perdre ainsi le fruit de cinquante ans de recherches.

Tout-à-coup il s’arrêta auprès d’un vieux tronc de sapin, qui se consumait lentement et sur lequel s’étalait un parterre de végétaux microscopiques de toute espèce.

— Connaissez-vous les oreillardes ? me dit-il ; c’est ça un champignon excellent et productif ; regardez un peu par ici.

Et il me montrait des corps bruns, dont la surface tourmentée rappelait assez celle d’un cerveau humain ; je reconnus l’Helvelle géante, dont j’avais vu des dessins, mais que je n’avais pas encore rencontrée en nature ; plusieurs croissaient sur le tronc même et un grand nombre s’épanouissaient sur le sol environnant. Mon guide était enchanté.

— Ce sont des oreillardes doubles mais il y en a aussi de simples, et, tenez, cette plante qui ressemble à une petite tasse, en est une.

— Mais c’est une Pézize et non une Helvelle.

— Une quoi ? Je vous dis que c’est…

Il fut interrompu par une voix.

— Dites donc, père Daniel, les morilles donnent, cette année, hein ? Allons-nous faire un tour ensemble ?

— Dieu vous aide, M. Duret, je suis votre serviteur ! Enchanté qu’il y ait des morilles ; c’est une preuve que la terre est humide et que le soleil est chaud. Avez-vous tiré des bécasses, cette année ? J’ai vu plusieurs fois votre chien quêter dans les broussailles la sonnette au cou. C’est une belle bête et qui travaille bien.

Tout en parlant, le vieux Daniel s’était approché de son interlocuteur sans avoir l’air de s’inquiéter de moi ; mais il avait eu le temps de me dire à voix basse : Cachez-vous, nous nous retrouverons. – Je me blottis dans un fourré et je vis, après une discussion assez animée, M. Duret ouvrir un de ces fameux paniers-gibecières dont je venais d’entendre l’amère critique, et, tout en jetant à droite et à gauche des regards inquisiteurs, plonger sa main dans la poche de Daniel, et, avec les plus grandes précautions, en faire passer le contenu dans son escarcelle. Toutes les poches furent successivement vidées, puis M. Duvet, tirant de sa bourse une pièce d’argent, la tendit au vieillard et disparut. Celui-ci revint à moi tout joyeux.

— Vous m’avez porté bonheur, me dit-il, j’ai gagné cinq francs ; voilà mes meilleures aubaines ; personne ne paie comme les chasseurs qui veulent briller coûte que coûte. Ce soir, ceux qui l’entendront se vanter au milieu d’un cercle d’admirateurs et de jaloux, ne se douteront guère du marché qui vient de se conclure derrière ces buissons.

Que de réputations aussi légitimement acquises ! me disais-je en marchant sur les talons de mon guide, qui retournait à ses oreillardes tout heureux d’avoir pu les soustraire aux regards de M. Duret. Ici nos poches devenant insuffisantes, il fallut bien nouer nos mouchoirs pour loger ces champignons de taille respectable. Ce fut le dernier acte de la journée, et, pour continuer à dérouter les espions réels ou imaginaires, nous prîmes au retour par le sommet de la montagne.

Rien n’était amusant comme la conversation de Daniel ; en somme il parlait peu, mais tout ce qu’il disait, était marqué au coin de la sagesse et du bon sens ; il était riche d’observations, de remarques, et connaissait par cœur la montagne et tout ce qu’elle contient. Personne ne distinguait mieux que lui les oiseaux par leur chant : c’était la grive qui, du haut d’un sapin, jetait aux échos ses notes joyeuses et saccadées, et puis le merle solitaire qui faisait entendre au fond des taillis ses accents graves et mélancoliques : l’alouette lulu, invisible au milieu des nuées, répétait incessamment son solo monotone, et le bec-fi[17], dont le chant rappelle celui du canari, faisait merveille tout en prenant son essor de la cime d’un plane[18], pour y redescendre bientôt, les ailes ouvertes et immobiles comme un parachute. Il me fit voir le petit bois où peu de temps auparavant les chasseurs de la Chaux-de-Fonds avaient tué un loup énorme, et me raconta tous les détails de cet exploit mémorable ; lui-même, un soir, au détour d’un sentier, s’était trouvé nez à nez avec cet animal ; celui-ci s’était dérobé comme une ombre, mais pendant plusieurs nuits, l’agile vagabond, rôdant autour de sa cabane, avait laissé sur la neige les empreintes de ses pas.

Ainsi devisant, nous étions arrivés près du Signal. À ceux qui ont escaladé cette montagne, je n’ai rien à apprendre, mais à toute autre personne je dois dire que ce massif, qui élève sa tête arrondie entre le Locle, la Chaux-de-Fonds et les Planchettes, est un des plus curieux de notre pays. En effet, tous les accidents que l’on peut rencontrer dans le Jura semblent s’être concentrés dans cette région. Petits vallons ombreux, vastes pâturages où l’on marche légèrement sur un gazon élastique, fissures profondes, larges entonnoirs produits par des dislocations souterraines, marais étranges étalant leur tourbe et leur végétation boréale sur le sommet même de la montagne, contre toutes les notions généralement admises, escarpements grandioses dans le Val-de-Moron, enfin bassins et chute du Doubs, en voilà assez pour justifier la réputation du massif de Pouillerel[19]. La vue même que l’on a du Signal possède un cachet particulier ; ce n’est plus le panorama immense de la Tourne ou du Creux-du-Van avec la plaine suisse, les lacs et les Alpes ; le tableau est plus intime, et les vastes plateaux du Jura en font seuls les frais. C’est la Franche-Comté avec ses villages, ses cultures et ses forêts, qui prolonge ses ondulations de terrain jusqu’aux Vosges, dessinées à l’horizon par une légère teinte bleuâtre ; une profonde coupure, qui rappelle les barrancas des Andes, et où le Doubs cache ses eaux sombres, sépare les plateaux comtois de ceux des Franches-Montagnes, où sont éparpillés, comme des points blancs, les chalets et les maisons de la Ferrière, des Bois et de la Chaux-d’Abel. Toute cette scène, éclairée par un beau soleil d’été, animée par les troupeaux innombrables qui broutent les herbages parfumés, et dont les clochettes remplissent l’air d’une harmonie continue, a un charme pénétrant qui lui est propre, et l’on se rappelle avec émotion les moments de calme, de rêverie, de contemplation sereine que l’on a goûtés sur cette cime trop peu fréquentée.

Nous redescendîmes vers la cabane de Daniel, et là je réglai mes comptes de manière à lui laisser de cette journée un souvenir agréable. Le soir, notre récolte reçut les éloges des professeurs en cette matière ; les oreillardes surtout furent l’objet d’une ovation générale.

Les renseignements que je pus recueillir sur le compte du vieillard dont je venais de faire la connaissance excitèrent ma curiosité. Il n’était connu que d’un petit nombre de personnes, qui le considéraient comme un original de la variété la plus rare, mais qui le tenaient pour l’honnêteté même. On ne lui connaissait aucun parent, et sauf les familles bienveillantes qui s’intéressaient à lui, il était seul au monde. Ses ressources, des plus minimes, ne le sustentaient que grâce à sa sobriété et à son économie. Quand les sabots ne donnaient pas, il sciait et refendait le bois pour ses seules pratiques, comme il les appelait ; encore fallait-il que le bois fût à son gré ; les branches de sapin, par exemple, étaient l’objet de ses antipathies les plus prononcées, à cause des grains de grenaille qu’il les soupçonnait de receler sous leur écorce perfide. On le vit plus d’une fois quitter son ouvrage tout-à-coup, prendre ses scies sur son dos et décamper en grommelant. Sa scie s’était émoussée sur un grain de fer, et le tas de bois tout entier tombant en suspicion, il préférait la fuite au danger de gâter ses outils. Mais quand nulle grenaille n’était à craindre, il s’acquittait de sa tâche avec un soin, une conscience sans pareille, et des maîtresses de maison, fort difficiles à satisfaire sous tous les rapports, lui remettaient leurs clés sans l’ombre d’une inquiétude. Jamais il n’entrait dans un cabaret ; dépenser ainsi son argent lui eût paru une impiété digne de la colère du ciel. Une seule fois on l’avait vu à moitié gris, et ceux qui furent témoins de ce phénomène eurent toutes leurs notions bouleversées et l’esprit sens dessus dessous pendant plusieurs jours. La propriété sur laquelle était sa petite maison ayant été vendue, il avait craint une augmentation de loyer ; mais le nouveau propriétaire, loin de lui causer ce chagrin, lui avait donné quittance sans recevoir son argent. La surprise, l’émotion, la joie l’avaient rendu muet, et, sous le coup de ce choc extraordinaire, il avait cru devoir s’accorder une chopine pour rétablir l’équilibre moral. Loin de rétablir l’équilibre, la chopine l’avait rompu ; il fallut en boire une seconde. Dès lors, il prit des allures tellement inusitées, qu’il ne se reconnaissait plus lui-même, et quand il gravit, le panier au bras, le sentier de la forêt, on l’entendit chanter à gorge déployée une chanson parfaitement inédite et qui n’a pu être recueillie.

En hiver, lorsque le chalet voisin était abandonné, la solitude du pauvre Daniel était profonde, et quand les tempêtes de neige se prolongeaient plusieurs jours, comme cela arrive assez fréquemment dans nos montagnes, sa réclusion était complète ; sortir eût été mettre sa vie en péril. Il était resté sans provisions pendant bien des jours. De quoi vivait-il alors ? C’est ce que personne ne peut dire. Quant à lui, il ne se plaignait jamais et refusait toute assistance. La seule chose qu’il acceptât volontiers, c’est le lait qui lui manquait pendant l’hiver ; aussi de temps en temps quelque fermier, un brave cœur comme il s’en trouve ça et là, lui en apportait une petite provision qu’il accueillait avec la plus vive reconnaissance. Pendant un hiver rigoureux, Daniel resta invisible plus d’une semaine ; inquiets, les plus proches voisins entrèrent chez lui et le trouvèrent au lit, malade, sans feu, sans aliments, sans secours. La bonne vieille qui me racontait cela pleurait en me dépeignant l’état de dénuement dans lequel on avait trouvé le pauvre Daniel ; et lui, toujours serein, toujours digne au milieu de sa détresse, affirmait tranquillement sa confiance en Dieu et son assurance de n’être jamais abandonné.

Tel était l’homme qui m’avait invité à chasser les fouines sur la montagne, lorsque l’hiver aurait donné à leur fourrure son plus complet développement. Je n’avais pas oublié le rendez-vous ; aussi fus-je prêt à partir le jour où un laitier, descendu du haut des Combes, vint me dire que j’étais attendu dans la soirée.

Janvier déployait toutes ses rigueurs ; sous une neige épaisse disparaissaient les murs et les barrières ; le soleil, du milieu du ciel serein, versait de la lumière sur la terre, mais point de chaleur ; l’air était rempli de parcelles de glace. Le silence morne des régions polaires régnait sans partage, aucun vent ne se faisait sentir, les grands sapins, couverts de givre du haut en bas, étaient immobiles comme des fantômes de glace ; la vie animale semblait éteinte, aucun chant d’oiseau ne réjouissait l’oreille ; les craquements de la neige sous mes pieds étaient le seul bruit qui troublât le silence du désert. Bientôt cependant un coup de fusil retentit au loin, mais faible et suivi d’un long écho semblable à un sifflement. Ce son me fit tressaillir et me charma. C’était comme une voix amie qui m’envoyait son salut et me souhaitait la bienvenue. Bientôt j’arrivai en vue de la cabane de Daniel, à demi ensevelie sous son linceul de neige ; le jardin et ses clôtures, tout avait disparu ; la cheminée avait son couvercle abaissé ; rien ne remuait dans cette demeure qu’on aurait cru abandonnée. Quelques grives pieds noirs[20] appelées djapes dans nos montagnes, jacassaient à la pointe d’une longue perche plantée dans le jardin, et qui portait en croix une latte chargée des grappes vermeilles du sorbier, dont elles piquaient les baies avec avidité. Je contemplais ce tableau, dont la poésie austère m’apparaissait comme une révélation, lorsqu’un trait de feu suivi d’un jet de fumée sortit par une fenêtre basse à peine visible, et une détonation sourde, amortie par la neige, troubla un instant le silence ; une pluie de grives tomba de la perche, et je me précipitai pour les ramasser. Mais il y avait plus de blessés que de morts, et ce n’était pas chose facile que d’attraper ces volatiles, qui faisaient tous leurs efforts pour m’échapper. Je n’en serais jamais venu à bout si Daniel n’était accouru, un râteau à la main ; il s’en servit avec tant de dextérité que notre gibier fut bientôt recueilli et assommé convenablement.

— Je comptais sur vous, me dit-il ; les fouines sont magnifiques, leurs poils sont d’une longueur énorme ; le moment est venu de les tirer.

— Bien ! lui dis-je, et je vois qu’en attendant vous ne perdez pas votre temps ; sapristi ! Neuf grives d’un coup ! mais c’est superbe, cela !

— Ce n’est pas mal, en effet ; il m’est arrivé cependant d’en abattre quatorze ; mais ce n’est plus comme autrefois.

Nous entrâmes dans la maison : je la trouvai dans le même état qu’au printemps ; seulement on s’apercevait que Daniel avait pris ses quartiers d’hiver et s’était retranché contre le froid.

Sa chambre avait des fenêtres doubles, ornées dans l’intervalle d’une belle mousse verte, émaillée de baies de sorbier semblables à des grains de corail. Au grand poêle chauffé solidement, selon la méthode montagnarde, étaient adossés la chaise et l’établi couvert de sabots ébauchés. Une ancienne horloge à poids faisait entendre le bruit monotone de son balancier, auquel répondait le gazouillement d’un chardonneret qui sautillait, alerte et joyeux, dans sa cage. Qui eut imaginé, en voyant cet intérieur paisible, retiré, qu’un engin de guerre, un boulet de canon, pût jamais y apporter le trouble et la destruction. La chose est presque incroyable, et pourtant rien n’est plus certain. Quelques années plus tard, une section d’artillerie de l’école fédérale de Colombier, faisant une course de montagne, mit ses pièces en batterie entre la Chaux-de-Fonds et les Éplatures, et disposa ses cibles au pied de Pouillerel. Le tonnerre des combats retentit et les boulets, hurlant et sifflant, firent rage dans les forêts et endommagèrent de beaux sapins qui n’en pouvaient mais, et de superbes hêtres qui n’attendaient point pareil sort. C’est alors qu’un projectile mal dirigé, un boulet de douze, vint frapper de plein fouet dans la maison de Daniel, traversa le mur comme un château de cartes et bouleversa tout dans la cabane. Heureusement, l’ermite n’était pas chez lui ; c’est ce qui lui sauva la vie. Lorsqu’il rentra le soir, qu’il vit les dégâts, son lit brisé, sa chaise et son établi en miettes, le fourneau démoli, les murs ouverts et le boulet accusateur au milieu de la cuisine, à demi enfoncé dans une casserole, il éprouva une grande angoisse, et resta longtemps muet et immobile au milieu de cette scène de carnage.

— Ce que c’est que de nous ! s’écria-t-il enfin ; si je fusse resté à mon établi, j’avais ce boulet à travers le ventre.

Cette réflexion faite, il avait bouché les trous tant bien que mal, avait ramassé les éléments de son lit et s’était couché philosophiquement sur le plancher.

Après avoir exhibé ses grives, dont il avait tué quelques douzaines, il me fit voir ses embuscades pour tirer dans toutes les directions. Sa cabane était quelque chose comme ces canonnières cuirassées actuelles, armées d’un canon qui peut tirer dans tous les sens. Daniel ne se doutait pas qu’il devançait son siècle. Ces guichets ou meurtrières étaient installés avec tant d’art qu’on les ouvrait et qu’on y glissait une arme sans faire de bruit et dans les meilleures conditions pour viser. Je le complimentai sur ses arrangements et m’informai des préparatifs qui nous restaient à faire jusqu’à l’ouverture de notre chasse.

— Aucun, me dit-il, notre rôle est purement passif jusqu’à onze heures. C’est le moment où la lune se couche et où les fouines se mettent en campagne.

Cette communication me rendit sérieux. Que devenir jusqu’à cette heure avancée et sous l’étreinte du froid que la nuit devait développer sur ces hauteurs.

— Diable, lui dis-je, il n’est que trois heures, je suis venu beaucoup trop tôt.

— J’ai encore un autre projet en tête ; à une demi heure d’ici est une loge où une fouine s’est retirée depuis hier. Cette vermine ne passe jamais à mes amorces, comme si elle me méprisait. J’ai suivi ses pas ces trois dernières semaines, et je connais son chemin comme la semelle de mes sabots. Si vous n’êtes pas trop fatigué, nous irons la faire déguerpir, et si vous êtes adroit, vous pourrez peut-être la tirer. Allez, c’est un beau coup de fusil, qu’une belle fouine dans cette saison.

— Adopté.

Il rechargea son arme. C’était un très vieux fusil à silex, à long canon et à petit calibre. Tout son fourniment était humble comme cette arquebuse.

— Comment ! un fusil à pierre ? pourquoi ne l’avez-vous pas fait transformer ?

— Si je chassais la bécasse, j’aurais fait ce que vous me dites, mais pour l’affût, derrière mes embrasures, comme vous les appelez, c’est suffisant ; ces capsules, ces pistons sont quelquefois du luxe, et je tire plus de gibier avec ce vieux canon qui vous fait rire, que bien des gens avec des fusils à deux coups damassés et enjolivés. Une bonne pierre, propre, tranchante et bien fixée, de la poudre bien sèche dans le bassinet, c’est tout ce qu’il faut.

Il se revêtit d’une grande houppelande grise, mit un bonnet de coton sur ses oreilles avec son feutre gris par dessus, passa ses mains dans des moufles de peau de lièvre, et nous partîmes.

La neige était sillonnée de pas qui se dirigeaient dans tous les sens. C’était pour moi lettre close, mais Daniel déchiffrait tout cela comme vous liriez votre journal au coin du feu. J’étais étonné de la sagacité de cet homme et de la sûreté de ses observations. Un lièvre avait passé par ici ; plus loin un renard ; le long de ce mur, c’était une hermine qui avait laissé ses traces légères. Les pas de fouine se croisaient avec ceux d’écureuil, et j’appris que les nids de ce dernier servent quelquefois de gîte aux fouines et aux martres. Il lui était arrivé de tirer à tout hasard un coup de fusil dans un nid d’écureuil dans le voisinage duquel venait se perdre un pas de fouine, et sa joie avait été grande en voyant le nid s’animer tout-à-coup et s’agiter comme si une demi douzaine d’écureuils y eussent pris leurs ébats. Il avait grimpé sur l’arbre et n’avait pas tardé à voir une fouine couchée dans le nid et le regardant avec des yeux féroces. Le cas était embarrassant, mais Daniel n’était pas à bout de finesse, il se dit que puisque l’animal ne s’était pas enfui, il était blessé grièvement et incapable de se mouvoir ; il descendit tranquillement de l’arbre, rechargea son arme et attendit. Une demi heure après, il emportait le nid avec son hôte, qui avait cessé de vivre. C’était une de ses plus belles victoires. Quant à saisir une fouine blessée, il assurait qu’il ne fallait pas y songer ; il avait été mordu une fois si cruellement que, dès lors, il prenait ses précautions pour n’avoir pas à lutter corps à corps avec ces bêtes enragées.

Ces récits nous conduisirent à la fameuse loge. C’était un petit chalet construit en bois ; pendant l’été, il servait de retraite aux vaches des pâturages voisins, mais à cette heure il était complètement abandonné. Nous en fîmes le tour, et nous constatâmes que les pas les plus récents entraient mais ne sortaient pas. La bête y était encore ; elle devait être de forte taille, car les empreintes étaient larges et profondes. Sans perdre un instant, Daniel me posta près de l’ouverture par où il supposait que l’animal s’échapperait, et après m’avoir recommandé la vigilance, il entra dans la hutte. Alors commença un système d’exploration dont un Mohican aurait pu se déclarer satisfait.

— Attention, cria-t-il d’une voix terrible… gare ! Au même instant, je vis passer devant moi, comme une flèche, une forme noire sur laquelle je déchargeai mes deux coups de fusil ; un peu après, un troisième coup partit d’un trou de la cabane. Tout cela s’était fait en un clin d’œil. L’animal avait disparu. J’étais penaud et humilié ; j’avais cru, dans ma simplicité, que les choses devaient se passer différemment.

Daniel sortit en bourrant son fusil.

— Chargez, me dit-il, vous avez tiré trop en arrière ; vos deux coups ont balayé la neige à quelques pouces de la queue. Quand ces vermines courent, il faut toujours prendre de l’avance. Nous allons voir si mon vieux fusil à pierre a mieux travaillé que celui de damas.

Nous suivîmes les traces de notre proie. Des gouttes de sang se montraient çà et là ; bientôt nous vîmes la bête qui fuyait, mais avec lenteur ; elle atteignit un sapin sur lequel elle essaya de grimper.

— Ne tirez pas, me dit Daniel, il faut ménager la peau ; si elle nous échappe, nous sommes des ignorants.

Il dégagea la baguette de fer de son fusil, et avec une agilité que je n’aurais pas soupçonnée, il grimpa après la fouine blessée et lui asséna sur la tête un coup si rude qu’elle tomba à mes pieds en poussant des cris. Je lui appuyai sur la gorge la crosse de mon fusil et je l’achevai sans grande peine. Le vieillard était ravi.

— Quelle belle peau ! s’écria-t-il, quel duvet, quel poil ! La belle couleur grise, et tout le coup dans la tête et dans les jambes, n’est-ce pas merveilleux ?

Je n’avais qu’à admirer, mais mon humiliation n’en persistait pas moins. J’espérais prendre ma revanche pendant la nuit ; cette idée me rendit mon calme.

Nous revînmes au logis de Daniel La nuit était venue. Nous fîmes un grand feu. J’avais apporté quelques provisions ; Daniel avait de la gentiane. Nous fîmes honneur à tout cela comme des gens qui viennent d’accomplir les douze travaux d’Hercule. Ensuite mon hôte se mit en devoir de dépouiller notre victime ; la peau fut enlevée avec une dextérité qui annonçait une longue pratique. Il la cloua avec précaution sur une planche et y inscrivit avec de la craie : numéro IV.

— Puissiez-vous bientôt, m’écriai-je, compléter la douzaine.

Je fus curieux d’examiner l’estomac de la fouine ; il était presque vide, à peine pouvait-on y reconnaître quelques débris de souris et de petits oiseaux. Il me montra alors les peaux qu’il avait déjà obtenues dès le commencement de l’hiver, et je remarquai combien peu elles étaient endommagées.

— On me les paie plus cher lorsqu’elles sont intactes que quand je n’ai à présenter que des écumoires. Heureusement, mon fusil écarte peu, je charge avec quelques petites chevrotines, et je vise à la tête ; mais ça a la vie si dure qu’il faut toujours les achever avec le bâton.

Je vis aussi quelques peaux d’hermine devant la blancheur desquelles je m’extasiais, mais il secouait la tête.

— Ce blanc n’est pas entièrement pur, dit-il ; ce qui me chiffonne, ce sont ces teintes vertes sur les côtés de la tête et du cou. Mais aussi, pourquoi ces maudites petites bêtes s’obstinent-elles à poursuivre les souris avec un habit si propre, ajouta-t-il en souriant.

Et comme je le regardais avec des yeux en point interrogatif.

— On ne m’ôtera jamais de l’idée, continua-t-il, qu’elles prennent cette teinte en courant dans l’herbe à la poursuite de leur proie.

Cependant la soirée s’avançait. La nuit était calme et sereine ; au milieu de leur cortège d’étoiles, brillaient entre toutes les soleils d’Orion, Aldébaran, la Chèvre, Procyon, Sirius, qui versaient des flots de lumière. Le croissant de la lune s’abaissait à l’horizon et allait disparaître derrière les dentelures de la forêt. Une vibration sonore traversa tout-à-coup la vallée et vint animer les échos endormis de la montagne ; c’était la cloche de la Chaux-de-Fonds qui sonnait dix heures, selon l’antique usage. À ce moment je vis Daniel ôter son chapeau, et inclinant sa tête blanche, il dit à voix basse ces mots que répétaient nos pères dès que le son d’une cloche se faisait entendre :

Dieu saë por no et avoë no ! (Dieu soit pour nous et avec nous).

Il était inutile de guetter tant que la lune était sur l’horizon ; une longue expérience avait appris à Daniel que les fouines n’approchaient de ses amorces que quand l’astre des nuits avait disparu. Cependant, nous terminâmes nos préparatifs, afin d’avoir tout sous la main en temps opportun. Il me fallut avaler deux tasses de café bouillant afin de résister aux atteintes du froid, car notre embuscade était dans la grange, où la température était la même qu’en rase campagne. Les fusils amorcés avec soin furent disposés dans les meurtrières ; je chaussai par dessus mes souliers une paire de sabots-pirogues fabriqués par mon hôte. Il prit la couverture de son lit et m’enveloppa avec un soin minutieux, de manière à me laisser les bras libres.

Enfin, la lune se coucha, mais les ténèbres n’étaient pas complètes ; la neige émettait une espèce de phosphorescence lumineuse qui permettait de distinguer les objets. Je n’oublierai jamais les sensations que j’éprouvai dans cette grange obscure au milieu de ce froid, de ce silence que rien ne troublait, dans ce coin perdu de la montagne, et dans une telle saison. Il était interdit de parler, à plus forte raison d’allumer le moindre bout de cigare pour charmer les ennuis de cette veille. J’eus le temps de me convaincre que je n’étais pas fait pour un pareil métier. Décidément je n’avais pas la vocation. J’avais les oreilles et les pieds gelés, l’onglée me déchirait les mains, j’en avais les larmes aux yeux. Je répétais au fond de mon cœur, avec ce personnage d’une légende neuchâteloise : « Si ce n’était pas pour l’honneur, j’aimerais mieux être dans mon lit. »

Un coup dans les côtes me tira de la demi somnolence où le froid m’avait fait tomber. Cet avertissement ranima mon attention, et je vis deux formes noires qui parcouraient l’espace occupé par les amorces. Daniel murmura dans mon oreille :

— Quand elles s’arrêteront, tirez celle de droite… à la tête.

Après bien des évolutions à droite et à gauche, les deux rôdeuses nocturnes firent halte probablement pour manger. Au même instant nos deux coups de fusil retentirent et illuminèrent les alentours, puis l’obscurité parut plus profonde. La porte s’ouvrit avec fracas et Daniel s’élança au dehors. Embarrassé dans ma couverture et dans mes sabots, je trébuchai au premier pas que je fis, et j’allai m’étendre tout de mon long le nez dans la neige. Je me débarrassai avec une espèce de rage de toutes mes entraves, et je courus sur les talons du vieux chasseur, que je voyais bondir sur une pente de neige dans laquelle il enfonçait jusqu’aux genoux. Comment peindre cette course effrénée au milieu des bois à cette heure et dans de si étranges circonstances !

— Hâtez-vous ! criait Daniel ; elle va nous échapper, coupez-lui la retraite, c’est une bête énorme. Canaille de vermine, va ! si je pouvais lui envoyer un seul coup de bâton sur la tête.

La fouine blessée fuyait en décrivant un cercle, et cherchait à atteindre le point le plus bas de la clôture du pâturage.

— Arrêtons-la au mur, criait Daniel, si elle le franchit nous la perdons.

J’escaladai la clôture, je trouvai heureusement de l’autre côté une neige moins profonde sous le couvert des sapins, et je pris ma course à fond de train. J’arrivai juste au moment où la bête réussissait à franchir l’enceinte. Voyant sa retraite coupée, elle poussa un hurlement si effroyable que je sentis mes cheveux se dresser sur la tête ; jamais clameur si désespérée n’avait frappé mes oreilles. Un choc sourd la fit rouler sur la terre comme une masse inerte ; le casse-tête de Daniel venait de faire son office. C’était le dénouement du drame.

Nous remontâmes la côte ; Daniel portait son gibier sans dire mot ; il avait assez affaire à reprendre haleine. Arrivés près de la maison, nous trouvâmes l’autre fouine étendue sans vie et presque glacée.

— C’est celle de droite, me dit Daniel, vous avez bien visé, et quand même votre fusil est à la nouvelle mode, il ne tire pas mal.

J’acceptai avec modestie ce compliment du vieux chasseur, qui s’adressait à mon arme plutôt qu’à moi-même.

Rentré dans son logis, il alluma sa lampe, afin que nous pussions juger de l’étendue de nos succès. Nous avions tué de fort belles bêtes, mais celle qui nous avait tant fait courir était incomparablement plus grande que l’autre. Ses blessures étaient à la tête, elle avait le crâne et le cerveau traversés par un gros plomb, et malgré cela, sa force vitale était si prodigieuse qu’elle avait été sur le point de nous échapper. Pour garder le souvenir de ce phénomène physiologique, je priai Daniel de me réserver cette tête, dont le crâne, préparé convenablement, figure avec honneur parmi d’autres objets du même genre que je conserve précieusement.

Minuit sonnait à la tour du village lorsque je redescendis la montagne pour gagner mon logis. Daniel, une lanterne à la main, m’accompagna jusqu’aux limites de la forêt. Sans cette précaution, je serais resté enfoui sous la neige jusqu’au printemps.

Le lendemain, j’étais pris d’un rhume abominable, qui menaça de tourner en fluxion de poitrine. J’en eus pour plusieurs semaines de tisanes pectorales, pâte de jujube, sinapismes, et tout le cortège ordinaire de ces sortes de misères. Impossible de conserver mes illusions ; suffoqué, abîmé par des accès de toux qui disloquaient toute ma charpente, je renonçai solennellement aux embuscades, aux chasses romantiques, aux fouines et aux expéditions nocturnes. Je reconnus que je m’étais abusé sur mes aptitudes, et que pour mener pareille vie, il fallait posséder un corps rompu aux fatigues et trempé par les rigueurs de soixante hivers.

Quant à Daniel, j’appris qu’il poursuivait imperturbablement le cours de ses exploits cynégétiques ; l’hiver l’avait favorisé plus que de coutume : fouines, grives, hermines, renards entraient chez lui par toutes les portes ; presque chaque nuit, son vieux fusil tonnait dans la montagne, et un XII monumental brillait sur la planche où séchait la peau de sa dernière victime.

Bien des années se sont écoulées dès lors ; Pouillerel a vu sa cime assiégée par des tempêtes et des orages, son front a été couvert de neiges profondes, la hache a dévasté ses forêts. Chaque printemps ramène sur ces solitudes la verdure, les fleurs, les troupeaux, les chants agrestes des pâtres, mais hélas ! le vieux Daniel a quitté ce monde. Quand il m’arrive de parcourir ces hautes prairies, ces bois dont il avait fait son domaine, et qu’il animait de sa présence, je cherche avec regret sa figure vénérable, et je pense avec émotion aux jours qui ne sont plus.

JEAN DES PANIERS

Les Verrières neuchâteloises reposaient en paix sur un tapis de neige immaculée, ainsi qu’il convient à un village montagnard au milieu de janvier. C’était le soir ; les maisons éparses le long de la vallée laissaient filtrer par leurs fenêtres de joyeuses clartés qui semblaient répondre à la douce lumière des étoiles. Tout était calme dans ce paysage d’hiver, et le silence solennel de la nuit n’était troublé que par les glapissements des renards rôdant à la lisière des forêts, par la voix lointaine d’un chien de garde, ou par le grelot précipité d’un traîneau fuyant sur la route glacée. Réunis en famille dans la chaude atmosphère de leurs chambres bien calfeutrées, derrière leurs doubles fenêtres garnies mousse et de baies de sorbier, autour du poêle brûlant, les laborieux montagnards partageaient leur activité entre l’établi de l’horloger et le coussin à dentelles. Les hommes, le microscope à l’œil, les coudes sur l’établi, limaient, tournaient et pivotaient des pièces imperceptibles de cuivre et d’acier ; les femmes, groupées autour d’une lampe portée sur un guéridon, faisaient sautiller les légers fuseaux sous l’éclairage puissant concentré par un globe de verre rempli d’eau. Chacun était occupé, mais de joyeuse humeur ; de gais propos s’échangeaient, interrompus de temps à autre par des rires ou des chants. Cette veille laborieuse d’une population qui, dans un climat glacial, ne demande son pain qu’à son travail et à son savoir-faire, est un spectacle qui a bien son intérêt et sa moralité.

Seul, dans une chambrette isolée, un jeune homme ne partageait pas l’activité générale. Son quinquet d’horloger brûlait sur sa table, où s’étalaient les feuilles grises d’un herbier qu’il était censé parcourir. Mais cette besogne ne parvenait pas à fixer son esprit. À chaque instant il se levait et courait à sa fenêtre, dont il soulevait le rideau d’une main impatiente ; ses regards ardents plongeaient avec angoisse dans les croisées de la maison voisine, et cherchaient à y découvrir un objet sur lequel se concentraient toutes ses pensées. Mais il avait beau fatiguer ses yeux, rien ne répondait à son attente passionnée. Il poussait des soupirs entremêlés d’imprécations, et il retournait s’asseoir avec abattement sur sa chaise de paille, devant son herbier, dont il tournait quelques feuilles d’une main distraite.

C’était un beau garçon de vingt à vingt-deux ans, bien pris dans toute sa personne, élégant et robuste tout à la fois. Sa tête, portée par un cou charmant, montrait les lignes pures d’un visage mâle et fier, encadré par les boucles onduleuses d’épais cheveux noirs. Des yeux expressifs, des sourcils bien dessinés, animaient cette figure juvénile, à laquelle une fine moustache et un nez légèrement aquilin donnaient un cachet de distinction. Ses mains blanches, bien attachées et délicatement modelées, complétaient cet ensemble d’heureuses proportions dont un prince eût été fier.

Tout à coup, il repoussa les papiers qui couvraient sa table, ferma le Traité d’horlogerie de Berthoud, dont il replia les planches, prit une plume et écrivit la lettre suivante :

       

Mon cher Théophile,

J’ai besoin de causer avec toi pour calmer mon esprit. Je suis en proie à une telle agitation que je ne puis tenir en place, et que j’éprouve comme un besoin de briser quelque chose ou de rosser quelqu’un.

Pourquoi ai-je quitté mon cher Fleurier, mon beau Val-de-Travers, où j’étais tranquille et heureux ? Quelle nécessité y avait-il de faire cet apprentissage de commerce après avoir appris toutes les branches de l’horlogerie ? Mon père se repentira de m’avoir relégué dans cette Sibérie pour cultiver le grand-livre et les comptes-courants.

Comment écrire cette histoire qui me cause autant de honte que de tourment ? Promets-moi de ne pas rire de ma confession et de me traiter comme un malade qui souffre dans son âme et dans son corps.

Tu sais que je demeure à une certaine distance du bureau où j’aligne des chiffres et où j’écris des factures. Je suis chez d’excellentes gens, qui me traitent comme leur fils ; ma chambre est fort agréable, un jardin s’étend devant ma fenêtre… Oh ! cette malheureuse fenêtre ! c’est elle qui m’a perdu ! – Arrivé ici à la fin de l’été, je profitais des belles soirées pour faire quelque petite promenade sur les Miroirs ou vers chez Rossel ; je rentrais et je me couchais pour dormir d’un bon somme jusqu’au lendemain. Le dimanche, je prenais ma boîte à herboriser, et je gagnais Fleurier par le mont de Buttes en mettant à profit les connaissances en histoire naturelle que je tiens de notre cher et excellent Léo Lesquereux. Je passais quelques heures délicieuses avec mes parents et je m’en retournais par St-Sulpice et la route de la Chaîne, en songeant aux légendes et aux chroniques qui ont rendu célèbre ce lieu pittoresque.

Suis-je vraiment le même jeune homme qui naguère se délectait d’une telle vie, qui s’éprenait d’un bel enthousiasme pour la valeur de nos pères, et qui poussait des cris de joie à la découverte d’une plante rare ? Aujourd’hui les serpents de la jalousie sont déchaînés et des passions inconnues bouillonnent en moi.

C’était un dimanche ; il pleuvait, et tu sais que les jours de pluie à la montagne ne sont pas amusants. J’étais resté dans ma chambre et je m’occupais, en chantant et en sifflant, à mettre en ordre mon herbier, dont je renouvelais le papier et les étiquettes. Pour épousseter un de mes paquets de plantes, j’ouvris la croisée et j’étais en train de le brosser avec une plume, lorsque, levant les yeux, je vis à la fenêtre de la maison voisine une apparition devant laquelle je restai interdit.

Comment peindre cette jeune fille, ses yeux, sa bouche charmante, ses boucles brunes où se jouait un pâle rayon de soleil égaré entre deux averses. Jamais rien de plus parfait n’avait ravi mes yeux et remué mon imagination. Elle me regardait… Ce regard, je ne l’oublierai jamais. Quel enchantement dans ce regard, quelle douceur ineffable ! Pour un regard de ses yeux, je sens que je donnerais ma vie. Je rougis, je me troublai, je laissai tomber une partie de mes plantes, toute la famille des labiées, et comme je faisais un geste violent pour les rattraper, elle se rejeta en arrière en riant et ferma la fenêtre.

Dès lors le monde fut transformé ; il me semblait qu’un soleil s’était levé dans mon cœur et qu’il réjouissait de sa céleste lumière tous les objets qui m’environnaient. Un avenir radieux me souriait et me faisait une existence enchantée. Être aimé de cette jeune fille, que j’aimais déjà de toutes mes forces, lui prouver mon amour par un immense sacrifice, me paraissait le comble de la félicité.

Dès lors, elle occupa ma pensée jour et nuit ; la revoir de loin, un instant, était mon unique désir, le but de mes journées ; et quand j’avais réussi, la soif de la revoir encore me reprenait plus vive que jamais. Elle se nomme Lucy ; elle a dix-huit ans ; après avoir passé quelques mois à Bâle, elle est revenue cet automne chez ses parents, où elle apprend une branche d’horlogerie. Son père, un des notables de la contrée, ennemi déclaré des idées nouvelles, a la réputation d’être fier et peu abordable. – Pour me procurer ces renseignements, j’ai fait une dépense de ruse et de diplomatie à effrayer un congrès.

Je vivais heureux avec mon rêve, lisant et relisant les Méditations de Lamartine, le Lac surtout, dont la merveilleuse poésie m’était soudain révélée, et qui exprimait si bien les sentiments nouveaux qui débordaient en moi. Mon bonheur dura quelques semaines ; c’était un beau rêve, le réveil fut affreux. Un soir, debout près de ma fenêtre, je reposais avec bonheur mes yeux sur la demeure de Lucy, dont je voyais l’ombre gracieuse passer devant les rideaux ; deux jeunes gens s’arrêtèrent un moment au seuil de sa porte, entrèrent dans la maison et ne sortirent qu’à dix heures. Ils étaient restés là toute la soirée. Ils revinrent quelques jours plus tard. Un instinct secret m’avertit que je rencontrais là un rival. Je tombai du faîte de la sécurité dans l’amertume de l’inquiétude. Comprends-tu les fureurs de ma jalousie pendant ces longues heures d’attente. Les projets les plus insensés naissaient tour à tour dans ma tête affolée ; je voulais lui reprocher l’indignité de sa conduite, provoquer ces impudents qui osent s’introduire chez elle, me battre avec eux, les tuer, ou me faire égorger sous les yeux de cette malheureuse.

Ce soir encore, ils sont revenus. Ils sont là depuis sept heures ; dans quelques minutes ils sortiront. Que peuvent-ils faire dans cette chambre qui paraît si paisible, derrière ce rideau qu’un indifférent ne remarquerait pas ? Combien de fois, m’enveloppant de ténèbres, ai-je braqué ma lunette sur ce rideau pour chercher à en percer le mystère ; mais tout est fermé avec un art diabolique. Te l’avouerai-je ? il m’est arrivé de diriger ma carabine chargée contre cette fenêtre où elle m’est apparue comme un ange dans une auréole de lumière… ; le souvenir de ma mère a retenu ma main…

Dix heures sonnent ; j’entends du bruit dans la rue ; ils sortent, je la vois à la clarté du bougeoir qu’elle tient dans sa main. Dieu ! qu’elle est belle ! quelle grâce adorable dans toute sa personne ! Elle a levé les yeux vers moi ; puis tout a disparu…

Donne-moi un conseil, que dois-je faire ? tu vois que je suis hors d’état de me guider. Je compte sur toi.

Albert DUBOIS.

 

Théophile Sassel à Albert Dubois.

Deux mots à la hâte, pour te répondre par le premier courrier. – Tu es fou, mon cher, ou si tu ne l’es pas, te voilà en train de le devenir. Fais ta malle et reviens sans retard au vallon. Rappelle-toi nos lectures de l’école : « Fuyez, disait Mentor, on ne peut vaincre l’amour qu’en fuyant, » et, pour joindre la pratique à la théorie, il poussait Télémaque dans l’eau salée. Si j’étais Mentor, je te pousserais sur ma glisse jusqu’au pont de la Roche. Une fois là, tu serais bien près d’être sauvé ; l’eau du Fleurier ferait le reste.

J’oubliais une autre alternative : endosse ton habit des dimanches, coiffe-loi de ton tube et va bravement faire ta demande au père de Mlle Lucy. Il a beau aimer le roi de Prusse, ce n’est ni un Jupiter ni un ogre, il n’en pousse pas aux Verrières ; je ne vois donc pas de quoi tu aurais peur.

J’ai parlé en sage, agis item.       T.

La Veillée.

La maison appartenant aux parents de Lucy n’est pas neuve, mais elle est confortable. Ils occupent l’étage et louent le rez-de-chaussée. L’appartement se compose de plusieurs pièces revêtues de boiseries de sapin, qui sont le meilleur abri contre le froid. – C’est dimanche ; les établis, rangés avec soin, brossés avec la patte de lièvre, reluisent de propreté ; les cartons bleus contenant les assortiments d’horlogerie sont empilés au bord des fenêtres ; les montres terminées sont suspendues dans la vitrine, où elles font entendre leur joyeux tictac. La famille a revêtu ses habits de fête ; elle a assisté avec recueillement au service divin de la matinée, le dîner a été servi à midi, et pendant l’après-dînée on a fait des lectures plus ou moins édifiantes. Le père, M. Dusapel, s’est absorbé dans l’étude du Constitutionnel neuchâtelois, qui lui paraît tendre de plus en plus vers un libéralisme dangereux, d’où sortira, tôt ou tard, le triomphe des révolutionnaires et des démagogues.

Le soir, après le souper, on se réunit autour de la lampe, le fauteuil de la grand’mère est approché de la table ; la bonne vieille, encore alerte, y prend place, la tête coiffée d’un bonnet blanc à longues barbes, surmonté d’un mouchoir blanc comme la neige. Sa fille, Mme Dusapel, est petite et rondelette, ses traits sont fins et gracieux ; elle a dû être belle et son sourire annonce qu’elle n’ignore pas son pouvoir dans la maison. Le père, M. le capitaine Dusapel, est taillé en force avec un peu d’embonpoint ; malgré ses cheveux grisonnants, il est encore vigoureux et solide ; sa voix est sonore ; le timbre en est joyeux et sympathique, même quand il déplore les progrès des révolutionnaires et l’endurcissement des cœurs. Mais c’est de Lucy que la modeste chambre aux boiseries de couleur fauve, avec ses rideaux de cotonnade rayée, reçoit un lustre qui la met au niveau de toutes les élégances d’un palais. Vêtue d’une simple robe de mérinos bleu, avec un ruban de même couleur à la ceinture, ses cheveux bruns formant autour de sa tête des nattes pleines-de grâce, elle rappelle ces madones que les grands artistes italiens et espagnols ont créées pour provoquer notre éternelle admiration.

Comme tableau d’intérieur, celui que nous avons sous les yeux laisse peu à désirer. Lucy apporte des cartes, et, pour les enjeux, des noix, dont chacun reçoit sa part, et l’on commence une partie de politaine, chère autrefois aux montagnards de cette contrée. Les acteurs prenaient leur affaire au sérieux, et bien que l’argent fût écarté, ils y apportaient une attention, un intérêt, une ardeur extrêmes. Cette lutte engagée par des joueurs émérites, se poursuivait avec des chances diverses, lorsque l’on entendit un bruit de voix dans la rue ; la porte s’ouvrit et des visiteurs montèrent l’escalier, après avoir secoué la neige attachée à leurs chaussures.

On heurta à la porte.

— Entrez, dit le capitaine. Ah ! c’est toi, Sylvain, et vous, M. Hermann ; soyez les bienvenus. Lucy, donne des sièges à ces messieurs, qui voudront bien prendre leur part de notre politaine. Je vous avertis que c’est la grand’mère qui est en train de nous battre ; voyez, je suis bientôt ruiné.

— Prenez mon jeu, M. Hermann, dit la mère en se levant, j’ai diverses choses à préparer pour demain ; vous me rendrez service en acceptant.

— Tiens, Sylvain, voilà mes cartes, j’ai soufflé dessus, dit Lucy ; si tu ne gagnes pas cette partie, tu perdras mon estime.

Les deux jeunes gens s’étaient approchés du poêle, contre lequel ils s’adossèrent, après avoir salué la famille ; ils ne voulaient, disaient-ils, déranger personne, et resteraient spectateurs du jeu.

— Dis-donc, Sylvain Guy, vas-tu rester tout le soir encadré dans ces catelles comme un contre-pivot dans un coq de balancier ? Ton prêt, par file à gauche, arche !

— Je vous prie de croire, M. le capitaine, que nous ne faisons plus d’exercice à la prussienne depuis longtemps.

— Si tu avais vu nos compagnies faire l’exercice avec le Flügelmann planté sur son tonneau, tu n’en parlerais qu’avec respect. Et quand on faisait feu, les salves partaient comme un coup de canon. Essayez donc d’en faire autant avec vos bataillons fédéraux.

— Nos bataillons sont instruits pour la guerre et non pour la parade ; nous manœuvrons plus souvent sur la place d’armes que dans les fêtes. Un temps viendra peut-être où l’on n’adoptera que le tir à volonté pour obtenir plus de précision.

— Ils sont beaux, vos perfectionnements, et cela m’amuse d’entendre un caporal faire la leçon à un vieux capitaine qui a commandé la plus belle compagnie du pays.

— Avez-vous de bonnes nouvelles de vos parents, M. Hermann, dit la mère, qui sentait le besoin d’intervenir pour éviter une querelle.

— Oui, madame, dit l’autre avec un accent allemand très prononcé ; mon père attend l’envoi d’horlogerie que vous lui avez promis, et me charge de ses compliments pour vous.

— Ah ! diantre, dit le père, les montres sont encore loin d’être réglées. Que dirait M. Hermann en recevant des pièces qui lui donneraient des écarts de une à deux minutes par jour ?

— Je ne sais, mais il est pressé par ses commettants.

— Vous ne savez pas comme c’est long, le réglage.

— On peut régler très vite une montre en comptant les vibrations du balancier, dit Sylvain.

— Va te promener avec tes vibrations ; il faudrait un autre caporal que toi pour me faire avaler des bourdes de ce calibre. Comptez trois cents vibrations par minute, sans vous tromper ; pressez la raquette, et la montre est réglée. Il est étourdissant, ce Sylvain.

— Je tiens cela du jeune Dubois, de Fleurier, qui demeure dans la maison voisine. Il a fait de bonnes études et il connaît très bien l’horlogerie.

— Oh ! ils sont tous instruits, ces utopistes, ces idéologues ! Je le croyais plus sage que cela, ton garçon de Fleurier ; c’est un révolutionnaire tout comme les autres.

— Mon père, je veux essayer de régler mes montres de cette manière, dit Lucy avec feu ; je crois avoir compris.

— Ce jeune Dubois, dit la mère, est un beau et honnête garçon ; il me salue avec politesse chaque fois qu’il me rencontre dans la rue. Ne pourriez-vous pas l’inviter à vous accompagner à la soirée des sœurs Vuitel, dimanche prochain. Il n’a pas l’air de s’amuser beaucoup aux Verrières, ce Fleurisan.

— Rien de plus facile, dit Sylvain.

— Où se fait-elle cette soirée ? dit la grand’mère en battant ses cartes.

— Dans la salle chez François Perroud, et la musique sera dirigée par Jean des paniers.

— Mais ne joue-t-il pas seul ?

— Tout seul, avec sa clarinette, dit Sylvain en riant.

— Bien du plaisir, dit le père ; pour lors, mes amis, relevez vos cartes, et qu’on se dépêche de faire les atouts.

Pendant tout ce colloque, Lucy allait et venait, s’approchait de la fenêtre, soulevait le rideau sous prétexte de voir quel temps il faisait, puis reprenait sa place près des joueurs qu’elle regardait d’un air distrait. En ce moment, un convoi de traîneaux, fortement chargés, passa dans la rue avec un carillon de grelots énormes, qui retentissaient sourdement dans la nuit. En glissant sur la neige, ils produisaient un bruit strident qui est l’indice d’un froid intense.

— Voilà les Français qui passent, c’est les Mathey de la Verrière pour sûr ; comme leurs traîneaux sonnent ! dit la grand’mère ; il doit faire bien froid.

— Oui, dit Sylvain, le Doubs est gelé depuis plusieurs jours, et on a vu des loups près du village.

— Autrefois, reprit-elle, on tuait des loups tous les hivers ; on faisait de grandes battues où tout le monde était convoqué. Au lieu d’aller à l’école, nous partions pour la traque.

— On a fait des battues aux Ponts et à la Brévine ces derniers jours, mais on n’a pas tué de loups. On songe à en faire une ici, ce serait le moment.

— Une traque pour rire, dit le père, vous n’avez pas assez de poils au menton pour attraper un de ces pèlerins ; ils sont rusés comme des singes et agiles comme des sorciers. Il faut les trouver d’abord, puis leur envoyer une balle à la course. J’invite à souper celui d’entre vous qui logera son coup de carabine dans le corps du loup.

— C’est entendu, dit Sylvain, vous vous en souviendrez, capitaine ; mais vous nous accompagnerez, on aura besoin de vos conseils.

— Sylvain, dit Lucy, à quoi songes-tu ? ne faites donc pas de folies.

— Comment, des folies ? dit le père ; oui, parbleu, que j’irai à la traque, et avec mon fusil de cible encore.

Cependant la politaine allait son chemin, et les joueurs affairés lançaient à tour de bras leurs cartes sur la table, lorsqu’un son grave se répandit d’un bout à l’autre de la vallée. C’était la cloche de dix heures qui retentissait sur la plaine neigeuse et jetait ses notes mélancoliques aux échos des montagnes.

— Dieu soit avec nous, dit la grand’mère ; déjà dix heures ! Comme le temps passe quand on s’amuse. Je crois que c’est moi qui ai gagné ; voilà presque toutes les noix dans mon carton.

En effet, la veine était restée fidèle à la bonne vieille, qui ne se possédait pas de contentement. Cette joie naïve de l’aïeule était partagée par tous les membres de la famille ; ils étaient heureux de lui avoir procuré cette bonne soirée. Les jeunes gens se retirèrent, éclairés par Lucy qui, levant les yeux vers les nuages, aperçut une ombre collée à la fenêtre d’Albert.

— Toujours là, dit-elle.

Jean des paniers.

Sur la pente des hauteurs qui s’élèvent entre les Bayards et la Brévine sont répandues des maisons isolées, métairies ou fermes de montagne. Chacune est entourée d’un grand pré, d’un pâturage avec un champ et quelquefois une petite forêt livrée à tous les genres de dévastation. Tout cela est enclos de palissades ruineuses pour le propriétaire ou de murs en pierres sèches. Les demeures sont basses, larges, couvertes d’un toit de bardeaux surmonté d’une cheminée de bois fermée par un couvercle à bascule. La grange, les écuries, le fenil occupent la majeure partie de la maison. Une chambre et un cabinet constituent tout l’appartement du fermier ; les fenêtres en sont parfois au niveau du sol, et le logis lui-même semble enfoui dans la terre pour s’abriter contre le froid.

Le mercredi suivant, deux hommes gravissaient le sentier tracé dans la neige par les piétons et conduisant à l’une de ces fermes. C’était une belle soirée d’hiver ; le soleil, près de se coucher, s’inclinait vers l’horizon parmi des nuages allongés, étroits, incandescents, séparés par des bandes où l’azur doré du ciel se teignait de teintes verdâtres d’une richesse incomparable ; les rayons empourprés jetaient sur les montagnes et sur les forêts enneigées des tons roses, dont la douceur défiait les pinceaux les plus savants. On ne s’imagine pas que c’est dans nos montagnes, en hiver, qu’il faut aller chercher les splendeurs indescriptibles dont le soleil s’entoure à l’heure de son coucher. Autour de la maison, quelques gamins, assis sur de petits traîneaux, glissaient rapides comme la flèche en bas la colline, et leurs cris de joie animaient ce lieu désert.

L’un des deux piétons était Sylvain ; l’autre, beaucoup plus âgé, n’en conservait pas moins les allures d’un jeune homme. Henri de la Vy-Renaud était un vieux garçon, dont le cœur avait toujours dix-huit ans ; il n’avait pu se résoudre à vieillir, malgré son front chauve et ses cheveux grisonnants. Il se cramponnait à la jeunesse comme le naufragé à l’épave qui le maintient à flot. D’un naturel jovial, il était le boute-en-train et l’organisateur de toutes les parties, de toutes les veillées, de tous les bals. Beau chanteur, diseur fleuri, doué d’une certaine culture, c’était lui qui entonnait la chanson de circonstance et qui prenait la parole dans les grandes occasions où le speech était de rigueur. Il faisait le joli cœur auprès des jeunes filles, et il était d’autant mieux accueilli qu’il ne tirait pas à conséquence et que, prévenant et serviable, comme un ancien chevalier, il pouvait servir de chaperon à leurs petits romans.

Bien que les rhumatismes ne l’eussent pas épargné, il ne perdait pas une danse ; c’était pour lui une question d’amour-propre, et il s’infligeait même, de temps à autre, les tortures d’un entrechat, pour donner le change sur l’état de ses articulations.

Quant à son âge, les mauvais plaisants disaient qu’il ne marquait plus, tant les appréciations flottaient indécises autour du demi-siècle.

— J’ai donc fait préparer la salle, disait Henri, avec le goût qui me caractérise ; il y aura des flambeaux à réflecteur, avec des bougies ; tu comprends, les chandelles dégagent des miasmes qui incommoderaient les dames, et si nous avons des étrangers parmi nous, ce petit luxe nous donnera un certain relief qui nous fera honneur. J’aurais voulu avoir de la verdure et des fleurs pour en tresser des guirlandes, mais la darre est gelée et les baies de sorbier sont flétries. On ne peut pas y songer.

— J’ai invité Albert Dubois à nous accompagner ; ce garçon devient sauvage depuis quelque temps ? il est sombre et taciturne.

— Comment, lui qui était si gai ! attends un peu, nous le dériderons. L’hospitalité nous commande de lui rendre agréable le temps qu’il passe dans nos murs. Les Fleurisans nous réciproqueront en temps et lieu. A-t-il accepté ?

— Je ne sais ce qu’il m’a répondu ; il a ouvert des yeux effarés, il a rougi, il a pâli, il a balbutié des paroles incohérentes, lorsque je lui ai dit que nous aurions Lucy Dusapel.

— La perle des Verrières ! la fleur de la montagne ! Est-ce que peut-être il en aurait dans l’aile ?

— Ma foi, c’est possible, il ne serait pas le seul. Nous voici chez Jean des paniers ; entrez, s’il vous plaît ; vous lui parlerez, n’est-ce pas ?

Ils poussèrent la porte d’entrée, longèrent un étroit corridor dallé et entrèrent dans une vaste cuisine où brûlait un grand feu alimenté par des racines de sapin. Près du feu, sous la haute cheminée pyramidale où montaient de légères spirales de fumée, était assis un homme long, maigre, pâle, occupé à tresser une corbeille dont il entrelaçait les osiers flexibles avec une remarquable dextérité. Il avait sur la tête un bonnet tricoté de laine brune, dont la pointe dressée se terminait par une houppe monumentale ; un grand tablier de cuir fauve et luisant s’étalait devant lui comme une cuirasse. Au coin de la bouche de cette longue et placide figure était incrustée une courte pipe de terre noire, qui semblait faire partie du visage. Autour de lui s’élevaient des montagnes de corbeilles, de branches de coudrier, de fins rameaux de saule et d’osier. Il était si affairé qu’il ne leva pas les yeux à l’arrivée des visiteurs.

— Bonjour Jean, dit Henri, toujours à l’ouvrage malgré l’hiver.

— Serviteur, dit le vannier, sans perdre un mouvement de ses doigts.

— Sapristi, quelle froidure ! Savez-vous qu’on se gèle les pieds dans la neige en venant vous chercher si loin.

— Bon feu, dit l’autre, en faisant un geste de la tête.

— Merci, nous n’avons pas le temps de nous arrêter, nous avons une commission pour vous.

— Paniers ?

— Non, musique. Pouvez-vous jouer dimanche à la soirée des dames Vuitel ?

— Oui, quelle heure ?

— À sept heures, chez François Perroud.

— En règle.

— On aura soin de vous ; il y aura à manger et surtout à boire, ne craignez pas.

— Bon.

— Si la soirée se prolonge, vous viendrez coucher chez nous ; on dit que la nuit les loups rôdent dans le voisinage.

— Pas peur.

— Vous préparerez vos airs les plus nouveaux, quelque chose de soigné ; il y aura les plus belles filles du village et des messieurs du dehors, entendez-vous ?

Jean des paniers haussa les épaules.

— Gentiane ? dit-il, en faisant le geste de boire.

— Oui, si vous en avez, cela ne fera pas de mal.

L’ouvrier se leva, prit dans une armoire une bouteille noire et un gobelet d’étain. Il remplit le gobelet d’un liquide incolore, qui exhalait une odeur très forte.

— Pure, dit-il en tendant le gobelet.

— Il y en a beaucoup trop, dit Sylvain, je ne peux pas boire tout cela.

— Saine, et il mit la main sur son estomac.

— Donne, dit Henri, tous ces jeunes gens sont dégénérés. Et il ingurgita la liqueur non sans faire une horrible grimace.

— Sais-tu que ton musicien est un fier original, reprit-il, lorsqu’ils eurent pris congé ; a-t-il fait vœu de silence, ce long fantôme ?

— Il est vrai qu’il parle peu ; il réserve son précieux souffle pour sa clarinette. Une fois qu’il l’a embouchée, il jouerait volontiers jusqu’à la consommation des siècles.

Cependant le vannier, sa journée finie, alluma une lanterne, prit un sac de serge verte dans son coffre et se rendit à l’étable, où ruminaient paisiblement des chèvres, des moutons et quelques vaches. Il suspendit son fallot au plafond, s’assit sur le bord d’une crèche inoccupée, ouvrit son sac, en sortit des tuyaux de buis qu’il ajusta après les avoir humectés avec ses lèvres ; enfin il prépara l’anche soigneusement couchée dans une petite boîte capitonnée de coton ; il la prit avec précaution, l’examina, en essaya la languette, puis passa et repassa sa langue sur ce précieux organe, qu’il assujettit au bout du tube. Cela fait, il tira d’abord quelques sons légers, puis des notes retentissantes qui firent tressaillir les chèvres, animaux nerveux, tandis que les moutons, baissant la tête, se serraient l’un contre l’autre. Après ces préludes, qui n’étaient que les bagatelles de la porte, il attaqua un air de valse, auquel il donna pour accompagnement toutes sortes de contorsions du corps, de mouvements de tête et de trépignements destinés à marquer la mesure.

Il y avait quelque chose d’étrange dans ce musicien solitaire, assis dans sa crèche, éclairé par une lanterne au fond de cette étable obscure, entouré de ce bétail qui écoutait le concert avec des yeux effarés en poussant de temps à autre des soupirs mélancoliques.

Depuis plusieurs heures, il remplissait des éclats de sa musique les recoins mystérieux de l’étable ; son répertoire y passait tout entier ; valses, galops, contredanses entraient tour à tour dans le cornet acoustique des chèvres et des moutons, qui n’en paraissaient pas émerveillés. Tout à coup une forme étrange se dessina dans la baie de la porte, et une voix plus aigre que celle de la clarinette domina les trilles, les fioritures et les gammes chromatiques du virtuose.

— Jusqu’à quand nous embêteras-tu avec ton sabbat ? Va te coucher, animal, et laisse dormir ces pauvres bêtes. M’entends-tu, piaillait-elle plus fort, tu les rendras folles avec ton clarinage, et nous par dessus le marché.

Mais Jean n’entendait rien ou ne voulait rien entendre ; il continuait à musiquer avec une verve croissante, battant la mesure avec le pied, balançant le corps et la tête à droite, à gauche pour donner à son jeu l’expression et l’accent. Sa femme, hors d’elle-même, ne sachant comment venir à bout de cet être invulnérable, ramassa une brassée de foin et l’en coiffa en hurlant : Te tairas-tu enfin, cette fois !

Cette avalanche inattendue ne troubla en aucune manière la verve endiablée du musicien ; son instrument continuait à mugir sous le voile dont il était couvert sans perdre un temps ni une note, et quand l’énergie de ses gestes l’eurent dégagé en partie, on put voir, sous les brins d’herbe sèche qui pendaient en festons, sa figure longue et empourprée, les yeux baissés, les joues enflées, la bouche en circonflexe, soufflant dans sa clarinette et continuant ses exercices avec un entrain imperturbable. – On n’en pouvait douter ; dans ce ménage-là, c’est le mari qui restait maître du champ de bataille.

La soirée.

La semaine s’écoula lentement pour Albert ; le dimanche semblait se perdre dans les limbes d’un monde imaginaire ou inaccessible. Cette soirée où, pour la première fois, il lui serait donné d’entendre la voix de Lucy, de lui parler, de s’enivrer de sa présence, était comme le port lointain vers lequel vogue le voyageur embarqué sur l’océan. Ce but, vers lequel chaque vague nous pousse, tantôt on l’appelle de tous ses vœux comme le bonheur, tantôt on frissonne à la pensée qu’il est peut-être l’écueil où naufrageront nos espérances. – Penché sur son pupitre dans le bureau de son patron, ou appuyé rêveur contre son poêle, dans la veille comme dans le sommeil, le courant de ses pensées le ramenait sans cesse au même point. Lui, le plus habile chiffreur, il faisait au comptoir des calculs absurdes ; ses factures, d’ordinaire irréprochables, devaient être sévèrement collationnées sous peine d’erreur, omission ou double emploi. Il envoyait du troix-six bon goût au correspondant qui demandait de l’huile d’olive ; du café chéribon, de la cassonnade ou de la farine au lieu du vin de Bourgogne, des amandes et des raisins secs impatiemment attendus. Ses patrons secouaient la tête, les commis, ses camarades riaient sous cape en se regardant du coin de l’œil.

Ce jour mémorable parut enfin ; aux yeux de la foule, il n’avait rien d’extraordinaire ; c’était un dimanche tout comme un autre, mais pour Albert, c’était un événement. Heureux augure ! le ciel était pur et le soleil dardait de joyeux rayons sur la neige dont toute la contrée était couverte. Une lumière éblouissante entrait dans la chambre d’Albert, fort affairé à choisir dans sa garde-robe les ajustements les plus avantageux, tout en formulant dans sa tête les discours qu’il se proposait d’adresser à Mlle Lucy. Discours et effets d’équipement l’embarrassaient autant l’un que l’autre ; plus le but est sérieux, plus le choix est difficile. Tout le jour il fut comme une âme en peine et ne put tenir en place ; il rencontra, par hasard, le capitaine Dusapel, qui lui parut encore plus hérissé qu’à l’ordinaire, malgré l’humble coup de chapeau dont il l’avait gratifié ; mais au sortir de l’église, cet échec fut réparé par Lucy, qui lui fit une inclinaison de tête accompagnée d’un sourire dont il crut devenir fou. Il courut dans sa chambre où il exécuta une série de culbutes de la plus haute école, fit la voltige sur ses chaises, si bien que sa bourgeoise, ouvrant la porte pour juger des causes de ce tapage, le vit planté sur sa table, la tête en bas et démenant ses jambes vers tous les points de la rose des vents.

— Est-ce bien vous, M. Albert, qui menez ce train ? Êtes-vous malade ?

— Oui… j’ai une névralgie que le docteur m’a conseillé de combattre en faisant de l’exercice.

— Et c’est en vous dressant sur la tête que vous prétendez vous guérir ? Prenez plutôt un petit verre d’absinthe. C’est incroyable comme le monde devient chétif ; de mon temps, personne ne parlait de névralgie, et maintenant chacun en a, jusqu’aux jeunes gens de vingt ans.

Le soir, avant sept heures, on allumait les bougies dans la salle de François Perroud. Les demoiselles, enveloppées de leurs mantes, arrivaient par petits détachements ; elles riaient et folâtraient entre elles, et répétaient en chantant les pas dont elles n’étaient pas sûres. À sept heures précises, on entendit un grand bruit de souliers ferrés que l’on secouait sur le seuil ; un pas lourd se fit entendre, et l’on vit apparaître la longue figure de Jean des paniers, affublé d’une redingote bleue tombant jusqu’aux talons. Il entra sans dire mot, salua de la tête, et se dirigea vers un coin de la salle où l’on avait disposé un tabouret pour lui tenir lieu de tribune. Là, il procéda méthodiquement à l’ajustement des tubes de sa clarinette, au milieu d’un essaim de jeunes filles qui l’attaquaient sur tous les tons ; puis il préluda par une série de tierces et de gammes destinées à lui délier les doigts.

— Jean, votre clarinette est gelée, mettez-la sur le fourneau pour la réchauffer. — Jean, nous avons mis une bouteille de vin sous votre chaise pour arroser les clefs de votre clarinette. — Et pour fermer le bec aux canards, ajouta une autre. — Oh ! Jean, savez-vous les polkas nouvelles ? c’est si joli les polkas !

Mais des bruits nouveaux se faisaient entendre ; c’étaient des chuchotements au-dehors et des courses folles dans l’allée et dans la cuisine. Les garçons arrivaient à leur tour, et les plus jeunes, d’humeur folâtre, donnaient essor à leur exubérante activité en se poursuivant autour de la maison, pendant que les curieux cherchaient à voir dans la salle entre les rideaux et aplatissaient leur nez sur les vitres glacées.

Tout à coup, la porte s’ouvrit sous un choc violent, et un individu, poussé par des mains invisibles, vint tomber la tête la première sur le plancher, parmi les jeunes filles qui poussèrent à l’envi des cris aigus auxquels répondirent des rires bruyants partant de divers points de la cuisine. Peu à peu les acteurs de cette gentillesse villageoise firent leur entrée soit au pas de course et en se cachant derrière le poêle, soit d’une façon plus convenable. On pense bien que Henri de la Vy-Renaud se présenta avec le décorum dont il se flattait de posséder la tradition pure et sans mélange.

Une valse gaillarde entonnée par la clarinette coupa court aux compliments ; chaque cavalier se choisit une danseuse et le bal commença avec un entrain sans pareil. La salle était vaste, le parquet élastique ; les couples tournaient soulevant la poussière ; aux ondoiements des robes répondaient les oscillations de la flamme des bougies qui se miraient dans leurs réflecteurs polis ; et dans son coin, planté sur son escabeau, sous lequel était une bouteille de vin coiffée d’un verre renversé, se démenait le grave virtuose, soufflant avec âme dans le bec de son instrument, marquant le rhythme avec son soulier ferré, balançant la tête comme un pendule et ramenant au pas d’un geste énergique les étourdis qui manquaient à la mesure. Ce tableau, on le voit, ne manquait pas d’une certaine originalité.

La valse finie, les dames s’assirent, en causant entre elles à voix basse, sur les bancs de bois qui entouraient la salle. Les jeunes gens leur offraient des pastilles dans des cornets de papier gris. – « Prenez, disaient-ils, c’est de chez le petit Bolle ; ce sont des meilleures ; » ils présentaient même du jus de réglisse ! ô naïve simplicité ! allez-y donc, maintenant ! Plusieurs étaient jolies et gracieuses, mais Lucy, grande et svelte, avec ses traits d’une régularité et d’une harmonie idéales, les laissait bien loin au-dessous d’elle. Aussi, lorsque Sylvain lui présenta Albert comme un de ses amis, le pauvre garçon, ébloui de tant de fraîcheur et de beauté, se trouva pris au dépourvu ; les compliments qu’il avait laborieusement composés depuis quelques jours s’échappèrent de sa mémoire comme une volée de moineaux, et il ne sut que s’incliner tout interdit en marmottant des paroles inarticulées. Lucy fut la première à se remettre.

— Monsieur Dubois, dit-elle, nous vous connaissons par les éloges de mon cousin Sylvain. Il prétend que vous avez une façon de régler les montres que vous ne refuserez pas de m’enseigner ; je serai une écolière docile, ajouta-t-elle avec un sourire.

— De tout mon cœur, répondit-il, rassuré par ces façons simples et franches, à la condition que vous m’accorderez le prochain galop.

Ces deux êtres d’un naturel droit et sincère, dépourvus d’affectation, remplis d’un égal amour pour le vrai et pour le bien, étaient faits pour s’entendre sans phrases sonores et sans ce jargon menteur que les hommes jettent en pâture aux jeunes filles pour les éblouir et qui, le plus souvent, n’est au fond qu’une amère raillerie.

— Avez-vous retrouvé vos plantes ? dit tout à coup la jeune fille avec un malicieux sourire.

— Quelles plantes ? ah ! oui, je me souviens ! Au lieu de rire, vous eussiez mieux fait de m’aider à les ramasser, puisque vous étiez la cause de l’accident ! C’était pitié de voir éparses sur la neige des plantes si bien conservées et déterminées par M. Léo Lesquereux.

— Vous aimez donc la botanique ? Voilà de singuliers goûts chez un horloger.

— C’est une étude incidente que j’ai faite par amour des plantes ; j’aurais été un sot de laisser passer une si bonne occasion de m’instruire, et aujourd’hui j’en suis très heureux.

— Eh bien ! je vous avouerai que j’ai toujours eu le désir de savoir quelque chose de la vie et de la structure de ces fleurs qui forment une si belle parure à nos chères montagnes. Faute de science, je me contente de les cueillir et d’en composer des bouquets que je ne me lasse pas d’admirer.

Ils continuèrent ainsi chaque fois qu’il leur fut permis de danser ensemble, car Lucy avait une cour nombreuse de cavaliers qui demandaient leur tour. Parmi les plus exigeants se faisaient remarquer deux solides gaillards de la Côte-aux-Fées, qui prenaient des allures un peu équivoques, au grand mécontentement du docte Henri de la Vy-Renaud, dont la politesse inaltérable contribuait pour beaucoup à maintenir des façons courtoises parmi les jeunes gens de son village. Au moment où Albert prenait la main de Lucy pour une contredanse, l’un d’eux se jeta au devant de lui :

— Minute ! dit-il d’une voix rogne, c’est mon tour !

— Non, mademoiselle m’a promis cette contredanse il y a plus d’une heure.

— Si on vous laissait faire, vous danseriez tout le soir avec elle !

— Monsieur, je ne danserai pas avec vous, dit résolument Lucy, à cause de la manière inconvenante dont vous parlez d’une promesse que je ne vous ai pas faite.

— Ah ! vous ne danserez pas avec moi ?… c’est ce que nous verrons !

— Pas un mot de plus ! dit Albert tout pâle d’indignation.

Il était superbe dans ce moment, et Lucy ne fut pas la seule à admirer l’autorité de son geste et l’énergie indomptable de sa parole et de son regard.

— C’est bon, dit l’autre, on te retrouvera assez, toi !

Les garçons de la Côte ne tardèrent pas à décamper après avoir causé vivement entr’eux. Jean des paniers les surveillait du coin de l’œil sans avoir l’air d’y toucher. Albert, passant près de lui, ne fut pas peu surpris de s’entendre interpeller par le musicien, qui lui dit en allemand :

— Faites attention à ces drôles, quand vous sortirez.

— Pourquoi ?

Jean des paniers cogna ses gros poings l’un contre l’autre, en roulant des veux menaçants.

— Ah ! vous croyez ? merci de l’avis, vous êtes un brave homme ! ai-je l’air d’avoir peur ?

L’artiste sourit en retroussant ses manches et en se frottant les bras avec satisfaction, puis, descendant de son perchoir, il se versa un grand verre de vin, qu’il avala en disant : « Santé ! »

On apporta des brisselets dans des corbeilles et du vin sur des plateaux ; Albert alla choquer son verre contre celui de Jean des paniers, qui recommença à se frotter les bras comme s’il avait eu de violentes démangeaisons.

À dix heures et demie, Jean des paniers démonta son instrument ; c’était le signal de la retraite ; le temps n’était pas venu où l’on ne sortirait d’une soirée qu’à quatre ou cinq heures du matin. Au moment de se séparer, Henri de la Vy-Renaud prit la parole et dit : « Messieurs, la charmante soirée qui vient de nous être offerte, nous oblige à une réciproque éclatante ; c’est pourquoi je propose une partie de traîneau pour après-demain. Le temps est beau, la neige superbe, il faut en profiter. Je m’inscris en tête de la liste. Qui m’aime me suive ! Engagez vos dames et songez à vos équipages. »

Albert s’élança vers Lucy, mais il fut devancé par l’allemand Hermann, à qui elle ne pouvait infliger un refus. Quand elle vit l’air désolé d’Albert, elle lui dit à voix basse : « Je ne pouvais agir autrement ce sera pour une autre fois ; mais si vous voulez faire une bonne action et me procurer un grand plaisir, allez inviter mon amie Mathilde ; elle n’est pas belle, mais elle est charmante. Vous ne vous en repentirez pas.

Chacun fit ses préparatifs de départ ; les jeunes filles s’enveloppèrent de leurs manteaux et de leurs capuchons, et accompagnées de leurs cavaliers elles se disposèrent à regagner leurs demeures, dont plusieurs étaient assez éloignées. Jean des Paniers attaqua une seconde bouteille qu’il but en connaisseur et en musicien ; et lorsqu’il se mit en route on vida les corbeilles de brisselets dans ses vastes poches. On voulait que sa famille eût sa part de la fête. Son surtout ainsi lesté lui donnait une ampleur majestueuse, et sa grande silhouette, sur la neige éclairée par la lune, produisait un effet fantastique.

Les Niquelets.

Après avoir accompagné Mlle Mathilde jusqu’à la porte de sa maison, Albert s’en revenait seul et marchait tête baissée en repassant dans sa mémoire tous les détails de la soirée qui venait de finir. Ces heures trop tôt écoulées, il voulait, par le souvenir, en savourer les douceurs. Il avait trouvé dans Lucy plus qu’il n’espérait ; au lieu de cette coquetterie, de ces artifices pour chercher à plaire qu’il avait rencontrés si souvent associés à l’ignorance et à la vanité, il venait de découvrir la grâce, la simplicité unies à la dignité, à la culture de l’intelligence, à la spontanéité de l’esprit et à la bonté. Mais, entre lui et ce trésor inappréciable, se dressait l’image de ce malencontreux Allemand si familier avec les Dusapel, que toutes leurs sympathies lui semblaient acquises. Si du moins il avait pu obtenir de Lucy quelque confidence à cet égard ; mais, comment aborder ce sujet délicat sans commettre d’indiscrétion ; il aurait cru mal agir en sortant de la réserve que sa conscience lui imposait.

Un coup violent asséné sur sa tête le fit chanceler et le tira désagréablement de sa rêverie. Il se trouvait alors dans l’ombre projetée par une maison voisine de celle qu’il habitait ; autant l’espace environnant resplendissait sous les rayons de la lune, autant, par l’effet du contraste, cet endroit retiré était plein de ténèbres. Lorsqu’il put se reconnaître, il se vit en présence de deux individus armés de gourdins qui, sans mot dire, l’attaquaient avec rage, comme s’ils eussent voulu l’assommer. Albert était vigoureux et adroit dans tous les exercices du corps ; il ne manquait ni de courage ni de présence d’esprit. N’ayant que ses poings pour se défendre, il saisit au collet l’un de ses adversaires, l’empêchant ainsi de se servir de son arme, et l’opposa aux coups de l’autre agresseur, qui se trouva tout déconcerté en s’apercevant qu’il rouait de coups son camarade. Mais Albert avait affaire à forte partie et son antagoniste résistait comme un roc aux assauts par lesquels il cherchait à l’ébranler. Bientôt ses forces affaiblies par la blessure qu’il avait reçue à la tête menacèrent de l’abandonner ; une sorte de vertige s’empara de lui. Soudain un long fantôme noir sortit de l’ombre et, se baissant, prit par les jambes l’homme au bâton, qu’il fit passer par dessus sa tête pour l’envoyer s’étendre à dix pas de distance. Cette intervention inattendue exalta les forces d’Albert, qui se débarrassa de son ennemi par un brusque mouvement accompagné d’un maître coup de poing dans la région de l’épigastre. L’autre poussa un cri étouffé et tomba dans la neige comme une masse. Albert le saisit aussitôt par la cravate et le traîna vivement sous les rayons de la lune pour chercher à le reconnaître.

— Les Niquelets[21], dit près de lui une voix grave et calme.

— Comment, dit-il en se relevant et en tendant la main à Jean des paniers, c’est vous qui venez de me donner ce coup de main ? Merci, mon brave, ce ne sera pas perdu. Mais, dit-il en regardant autour de lui, qu’avez-vous fait de l’autre ?

— Bien malade, dit Jean d’une voix dolente et en inclinant la tête.

— Vous avez été un peu brusque, dit Albert qui ne put s’empêcher de rire.

— On a été lutteur dans son temps ; les bras sont encore bons. Là-dessus il prit au tas de bois voisin une bûche énorme qu’il brandit au dessus de sa tête comme une massue.

— Qu’allez-vous faire ? dit Albert avec inquiétude.

— Les achever, dit-il d’une voix sépulcrale.

Poussés comme par des ressorts, les deux blessés se levèrent et prirent un galop qui les mena bientôt à la forêt de l’Envers. Jean des paniers, appuyé sur sa bûche, regardait leur course effrénée et riait de bon cœur.

— Bonne leçon à ces coquins, dit-il enfin.

— Oui, une leçon de danse sans clarinette.

Tout à coup Jean des paniers poussa une exclamation et fourra avec inquiétude ses mains dans ses poches ; il avait oublié les brisselets dont il était bourré et il craignait qu’ils n’eussent souffert dans la bagarre.

— Pas de mal, dit-il en poussant un soupir de satisfactions lorsqu’il reconnut que sa cargaison était intacte. Il ramassa sa clarinette qu’il avait déposée avec précaution dans un coin et tendant la main à Albert :

— Allez vous laver, lui dit-il, bonne nuit. Et il prit à grands pas le chemin de son chalet.

Alors seulement Albert s’aperçut qu’il saignait abondamment et que ses habits étaient déchirés.

Il couvrit les taches de sang dont la neige était mouchetée, afin d’effacer autant que possible les traces de la lutte.

Il regagna lentement sa porte, mais il s’arrêta en entendant une voix douce qui lui disait :

— Monsieur Dubois, êtes-vous blessé ?

— Non, mademoiselle, Dieu soit loué ! mais j’ai été secouru par un brave homme, qui avait eu la charité de m’avertir.

— Jean des paniers, n’est-ce pas ?

— Lui-même, toujours avec sa clarinette et sa charge de brisselets.

— J’ai tout vu ; j’avais de l’inquiétude à cause des menaces de ces étrangers ; quand ils vous ont attaqué, j’ai voulu appeler mon père ; mais le combat a été si court que je n’en ai pas eu le temps.

— Vous avez bien fait ; n’en parlez à personne, j’aime mieux ainsi.

En ce moment, la lumière de la lune tomba sur le visage du jeune homme. Lucy recula d’un pas.

— Mais, vous êtes blessé ! dit-elle avec angoisse ; vous êtes couvert de sang ! Et c’est moi qui en suis cause,… ajouta-t-elle en se tordant les mains.

— Ce n’est rien, dit Albert en s’efforçant de sourire ; après demain il n’y paraîtra plus, et je compte bien, pour l’amour de vous, conduire en traîneau votre amie Mathilde.

— Soignez-vous bien, murmura Lucy en faisant un signe de la main et en rentrant dans la maison. Albert se coucha parfaitement heureux. À ce taux là, se disait-il, je me ferais écharper tous les jours, et ces Niquelets me paraissent en définitive de bien aimables garçons.

Le loup et les canards.

Jean des paniers cheminait allègre et gaillard : l’exploit qu’il venait d’accomplir l’avait mis en veine d’aventures. Il avait une lieue à parcourir dans la montagne, avant de trouver son lit ; mais il s’en souciait comme d’une corbeille défoncée. La nuit était froide, la neige craquait sous ses pieds ; les cristaux de glace réfléchissaient autour de lui les rayons irisés de la lune, et brillaient comme des diamants. Son haleine se congelait sur sa barbe et sur ses cheveux ; bientôt il fut couvert d’une épaisse couche de givre, et il réalisait assez bien la figure allégorique par laquelle les peintres représentent l’hiver.

Les Verrières, sans avoir les dimensions de la Sagne, ont encore une étendue fort respectable ; il suivait cette file interminable de maisons rustiques, plongées dans le silence et dans la paix du sommeil, lorsque, passant devant une tannerie voisine de l’hôtel de la Balance, il vit sur le fumier un gros animal qui fit un mouvement brusque en le voyant approcher. L’optimisme était encore la note dominante dans son imagination ; il prit cette bête pour un chien et passa outre. Mais quelque temps après, comme il arrivait dans une région déserte, il entendit un bruit de pas qui lui parut suspect. En se retournant, il aperçut, à vingt pieds de distance, le même animal dont la taille était agrandie d’une façon formidable par l’ombre portée sur la neige. Lorsque Jean des paniers s’arrêta, l’autre en fit de même. Les deux voyageurs nocturnes s’examinaient avec une égale attention, mais probablement avec des impressions différentes.

Les naturalistes nous disent que le chien domestique, par la faculté de rouler sa queue en trompette, diffère essentiellement du loup et du renard, qui ne jouissent pas de ce privilège. J’ignore si le vannier avait lu Buffon, Cuvier ou Geoffroy St-Hilaire, et s’il avait étudié d’une manière spéciale les courbures que peut prendre la queue d’un chien. Ce qui est certain, c’est qu’au premier regard il reconnut, dans son compagnon de voyage, un loup de taille colossale. Ce loup avait bien la tête carrée, le museau pointu, les oreilles droites, le poitrail large, les jambes nerveuses, la queue en panache qui caractérisent l’espèce ; deux jets de vapeur s’échappaient par saccades de ses narines, et dans les intervalles on voyait étinceler son œil sournois et l’ivoire luisant de ses crocs. Pour affirmer ses intentions hostiles, il s’assit tranquillement dans la neige, comme si, au lieu de 20° au dessous de zéro, on eût joui de la tiède température des nuits d’été.

Jean des paniers était brave, et dans sa jeunesse il avait été un des premiers lutteurs du Hasli ; mais à la vue de ce grand carnassier décidé à lui chercher noise, il sentit des frissons parcourir son dos et son cuir chevelu. Sa demeure était encore éloignée d’une demi-lieue, et dans le voisinage il n’avait aucun secours à attendre. Il songeait avec regret à son vieux fusil à silex qui reposait sur deux chevilles près de son poêle ; un seul coup bien ajusté l’eût débarrassé de cet importun. Si même au lieu de son inoffensive clarinette il eût senti dans ses mains son merlin à fendre les troncs, la possibilité de se défendre lui eût rendu le courage, et avec sa vigueur peu commune, la victoire aurait été pour lui. Mais désarmé comme il était, il devait s’en remettre entièrement à la Providence. « À la garde de Dieu, » dit-il, et il se remit en route.

Cependant il ne marchait plus avec assurance ; ses pensées, loin de danser devant lui comme au début du voyage, se traînaient pleines d’alarmes sur ses talons. Sa pauvre chambre, où dormaient ses enfants et sa femme d’humeur acariâtre, lui apparaissait à cette heure comme un Éden peuplé de séraphins. Le loup emboîtait le pas à deux longueurs de canne, et il ébauchait de temps à autre un grognement qui n’avait rien de particulièrement musical. Il arriva même si près et fit entendre un claquement de dents si significatif, que Jean des paniers leva la jambe par un mouvement involontaire. Le loup surpris recula de quelques pas, mais sans fuir, et se constitua en état d’observation.

Tout à coup une idée lumineuse surgit dans l’esprit angoissé du pauvre homme. Il porta la main à sa poche, en retira quelques brisselets, qu’il examina un moment d’un air de regret, et les jeta sur le sentier. Le loup les flaira, les retourna avec sa patte, puis se mit à les dévorer avec un murmure de satisfaction. C’était plus que le vannier n’osait espérer ; s’il réussissait à amuser assez longtemps la bête affamée, à l’aide de ses friandises, il était sauvé. Il renouvela donc le long du chemin le procédé du petit Poucet ; seulement au lieu de cailloux, il semait des brisselets qui disparaissaient aussitôt dans l’estomac du loup. La bonne demoiselle qui les avait confectionnés avec tant d’amour ne songeait guère qu’ils seraient consommés par un tel convive.

Mais les meilleures choses ont une fin : Jean des paniers le savait mieux que personne ; sa provision s’épuisait ; ses vastes poches, naguère si rebondies, s’aplatissaient à vue d’œil, et le moment approchait où il n’aurait plus rien à jeter à la tête de son ennemi. Ce moment arriva ; ce fut une horrible angoisse, d’autant plus atroce qu’il apercevait les premières maisons des Bayards. Là était la délivrance ; mais avant d’y parvenir, un coup de dent pouvait le coucher sans vie sur la neige ; il n’en fallait pas plus. La sueur baignait ses tempes, un bourdonnement sinistre remplissait ses oreilles… Machinalement il ajusta les tuyaux de sa clarinette, et sans bien songer à ce qu’il faisait, il attendit le loup de pied ferme. Voulait-il, avant de mourir, jouer encore une fois de son instrument chéri, et comme le cygne des poètes anciens expirer en musique ? c’est ce que je ne puis dire, je me borne à raconter les faits tels qu’ils se sont passés. Le loup s’avança hardiment, résolu d’en finir avec ces préliminaires qui n’avaient fait qu’aiguiser son appétit. Déjà il ouvrait sa large gueule et se ramassait pour s’élancer, lorsque dans son oreille éclata, comme le tonnerre, le plus formidable canard qu’une clarinette de buis ait jamais enfanté. La bête s’affaissa sur ses quatre membres, les oreilles aplaties, les yeux hagards, la queue serrée sous le ventre. Un second canard plus aigre, plus déchirant, plus désespéré que le premier, mit le loup en fuite. C’était un curieux spectacle que la course affolée de cette bête féroce à travers la campagne déserte, et la figure bizarre de ce musicien nocturne qui s’acharnait à tirer de son instrument des clameurs diaboliques.

Dès qu’il se vit délivré du brigand qui en voulait à sa vie et qui l’avait si indignement dépouillé, Jean des paniers essuya la sueur dont son front était couvert, et s’écria d’un air tragique en tâtant ses poches vides : « Trop tard ! si j’avais su plus tôt ! canaille, va ! »

Et il regagna sa demeure en ruminant des projets de vengeance.

La partie de traîneaux.

La première chose à laquelle Albert songea en se levant, malgré le mal de tête causé par son esclandre de la veille, fut de se mettre en quête d’un traîneau et d’un cheval pour la partie du lendemain. Après de longues recherches, ne trouvant pas ce qu’il désirait, il obtint de son patron un congé de deux jours et partit à pied pour Fleurier. Là, il savait une certaine écurie où s’ennuyait dans un dolce farniente, un vigoureux cheval de la race des Franches-Montagnes, aux membres fins, à la vaste poitrine, qui ne demandait qu’à courir et à gambader par monts et par vaux. La difficulté était de décider le propriétaire à le lui confier.

Or, ce propriétaire était son père. Amateur passionné de chevaux, écuyer consommé, cocher émérite, il avait roulé et galopé au long et au large sur les routes cantonales et les chemins vicinaux pendant bien des années, faisant parade de ses élèves, toujours choisis avec un art supérieur. Avec l’âge, ce goût s’était singulièrement modifié : ne pouvant plus se livrer à l’équitation, et les courses en voiture ayant perdu leur charme, il continuait cependant à nourrir un cheval, pour avoir le plaisir de lui faire visite, de lui parler et de le caresser. Il n’était pas rare de le voir des heures entières dans l’écurie, contemplant sa jument, lui donnant de temps à autre un coup d’étrille, démêlant son épaisse crinière noire, ou sa queue qui balayait la terre. De son côté, la Brune n’était pas insensible aux soins dont elle était l’objet ; elle ne manquait jamais de pousser un hennissement de satisfaction lorsqu’elle voyait son maître franchir le seuil de l’écurie, et allongeant sa tête intelligente elle explorait les poches bien connues jusqu’à ce qu’elle eût mis la dent sur le morceau de sucre ou la tranche de pain qu’on y logeait à son intention. Rarement on attelait la Brune ; à quoi bon ? N’avait-on pas des jambes, ne pouvait-on pas aller à pied ? Les jeunes gens sont si étourdis, et un malheur est si vite arrivé ! D’ailleurs l’exercice leur est salutaire, et il est plus naturel qu’ils se fatiguent qu’une pauvre bête qui ne peut pas se plaindre. Telles étaient les raisons émises par M. Dubois quand son propre fils lui demandait la Brune pour quelques heures. Lorsque ces raisons ne suffisaient pas, il en tenait d’autres en réserve ; celles-ci étaient péremptoires : les brides et les harnais étaient en réparation, ou bien une roue manquait à la voiture.

Mais aussi, quand Albert avait réussi à tirer le cheval de sa prison, comme on profitait de la liberté, quelles courses folles à travers la vallée, loin des regards paternels ; c’était alors à qui ferait le plus de folies.

Cette fois, le cas était grave ; Albert s’en aperçut dès l’ouverture des négociations.

— Comment ! te donner la Brune, en hiver ? mais malheureux, tu ne songes donc pas aux refroidissements, aux gourmes, aux fluxions de poitrine !

— J’en aurai le plus grand soin, je vous assure.

— Oui, tu la bouchonneras et tu lui donneras à boire tiède, après l’avoir surmenée avec ton maudit galop. Pauvre bête ! sans compter que la neige est profonde et que s’il vient du redoux, les chevaux enfonceront assez pour se briser les jambes.

— Oh ! cela n’est pas à craindre, mon père, le temps est au froid pour longtemps.

— Raison de plus, la Brune glissera ; ses fers n’ont pas de crampons.

— Eh bien ! j’irai louer un cheval quelconque, un mauvais bidet. On le prendra pour notre Brune, dont j’ai vanté les qualités à mes amis, et cela fera joliment rire les gens des Verrières. Ils sont connaisseurs, allez.

— Je le sais parbleu mieux que toi ; ils ont assez marchandé mes chevaux dans le temps. N’as-tu pas honte de vouloir te montrer avec une rosse dans une honorable société. Prends la Brune, cours à la forge et surveille le maréchal pour qu’elle soit ferrée dans les règles. La moitié des chevaux boitent ou courent de travers, parce qu’ils sont ferrés par des brutes dont la science consiste à planter des clous dans un sabot qu’ils ont estropié.

Albert eut donc son équipage tel qu’il le désirait ; il emprunta d’un de ses amis une immense pelisse pour couvrir son traîneau, un collier de grelots d’un aspect flamboyant, et profitant des ombres de la nuit, il repartit incognito pour les Verrières.

Le mardi matin à huit heures, les traîneaux commencèrent à circuler dans le village ; les grelots et les claquements des fouets attirèrent aux fenêtres bien des visages curieux, et les gamins qui s’en allaient à l’école, alléchés par la nouveauté du spectacle, y consacrèrent toute leur attention. Il faut reconnaître que les véhicules étaient faits pour lutter avec avantage contre toutes les séductions de la grammaire et même de l’arithmétique. Vénérable spécimen de l’industrie de nos pères, l’un d’eux formé d’une caisse peinte en rouge que quatre piquets soutenaient sur les patins, ne représentait qu’un progrès imperceptible sur la glisse vulgaire. À côté de ce modeste équipage attelé d’un cheval de labour, on en voyait d’autres qui affectaient les formes les plus imprévues. L’un s’arrondissait en coquille pour imiter sans doute le char de Vénus traîné par deux colombes, symbole délicat d’une passion qui n’osait se déclarer. Un autre empruntait à l’oiseau le profil de son coffre et relevait fièrement ses patins, dont la courbure onduleuse se terminait par une tête de cygne. Enfin, le triomphe du pittoresque était un lion de bois peint en jaune avec une tête menaçante, une crinière échevelée et une queue élargie en truelle comme celle d’un castor. Le corps du lion creusé en berceau était le siège de la dame ; son conducteur se mettait à califourchon sur l’appendice caudal. Auprès de telles hardiesses, le traîneau élégant et confortable qu’Albert mettait en ligne valait à peine un regard ; c’est tout au plus si les gamins et les oisifs rangés en cercle daignèrent remarquer ses guides blanches, ses harnais garnis d’argent, l’écharpe rouge constellée de grelots jetée en travers du cheval et dont les bouts traînaient jusqu’à terre, ainsi que l’immense pelisse en peau de loup des prairies, rempart impénétrable contre le froid. La Brune même aurait été méconnue sans la présence de quelques rouliers français, en blouse bleue déteinte, coiffés d’un bonnet de coton bariolé, dont la mèche pendait jusqu’au milieu du dos ; ils secouèrent la tête d’un air approbateur, et l’un d’eux vint caresser de la main les membres élastiques et la croupe puissante de la jument.

Pendant que Mathilde s’établissait à côté d’Albert, sous la peau de loup des prairies, la pauvre Lucy toute confuse prenait place dans le corps du lion, malgré ses répugnances bien légitimes ; et son chevalier, l’allemand Hermann, fier de ses bottes fourrées et de son bonnet de loutre, se rengorgeait sur la queue de castor, comme un consul romain montant au capitole. Son triomphe ne devait pas être de longue durée.

Au signal donné par Henri de la Vy-Renaud, trônant avec majesté dans la coquille aux colombes, les six équipages se mirent lestement en route, accompagnés des vœux des amis et des convoitises des jaloux.

Par une belle journée d’hiver, alors que la gelée a durci les chemins et que les chevaux, trouvant un point d’appui solide, bondissent comme s’ils voulaient prendre leur essor, aucun moyen de transport n’est comparable au traîneau. La voiture avec ses secousses vous énerve, le wagon plein de fumée vous agace ; j’ignore les agréments du palanquin, de la chaise à porteur, de l’éléphant et du chameau ; ceux qui en ont goûté n’en paraissent pas enthousiastes ; mais en traîneau on court, on glisse, on vole ; on partage l’allégresse impétueuse du cheval qui vous emporte ; on quitte la terre où l’on rampe, autour de la meule qu’il faut tourner sans cesse, pour entrer dans le rêve ; on est oiseau, on déploie ses ailes, on plane dans les oasis enchantées de l’imagination. Au milieu de leurs affreux déserts, sans les compensations que leur apporte le traîneau attelé de chiens agiles et de rennes aux pieds légers, le Lapon et l’Esquimau périraient d’ennui.

Voilà ce qui mettait le sourire sur les lèvres de nos promeneurs, sur celles d’Albert qui sentait fondre sa jalousie, sur celles de Lucy qui oubliait l’affreux lion dans le ventre duquel elle était incrustée, sur celles d’Hermann qui se vantait à Lucy de boire douze chopes de bière en cinquante-deux minutes, sur celles d’Henri de la Vy-Renaud dont le cœur battait comme à dix-huit ans et qui chantait de sa belle voix de ténor :

 

Je volerais vite, vite, vite,

Si j’étais petit oiseau.

 

C’était en effet une de ces claires journées d’hiver dont nos montagnes ne sont point avares et qui nous réconcilient avec leur climat hyperboréen ; le brouillard du matin s’était évanoui ; le ciel bleu reflétait son azur sur la neige, et les sapins, chargés de givre de la cime jusqu’à la base de leur majestueuse pyramide, étincelaient au soleil comme des girandoles de cristal.

Tout alla bien jusqu’au pont de la Roche, entre Saint-Sulpice et Fleurier. Là, M. Hermann, voulant prendre la tête de la colonne pour exhiber à l’aise son lion à queue de castor dans le village le plus important du Val-de-Travers, tourmenta si bien son cheval que celui-ci répondit aux coups de fouet en prenant le mors aux dents. Albert vit tout à coup passer comme la flèche, au milieu d’un tourbillon de neige, un traîneau renversé qui ballottait à droite et à gauche et qui disparut au tournant de la route.

— C’est le lion, dit Mathilde, qu’est devenue ma pauvre Lucy ?

Albert avait déjà sauté à terre, le cœur plein d’anxiété. M. Hermann, enfoncé dans deux pieds de neige, se démenait comme un forcené pour se dépêtrer de son manteau que sa chute soudaine avait ramené sur sa tête. Quelques pas plus loin, un paquet de vêtements et de fourrures gisait sans mouvement ; c’était Lucy. Son visage était blanc comme la neige qui la couvrait en partie, ses yeux entr’ouverts n’avaient plus de regard. Albert, la croyant morte, sentit dans la poitrine une douleur aiguë qui lui fit pousser un cri de désespoir. Chacun accourut ; on releva Lucy et on la plaça à côté de Mathilde qui, les yeux pleins de larmes, donnait à son amie les soins les plus tendres pour la rappeler à la vie. Toute la partie était en désarroi, Hermann courait après son cheval aussi vite que le lui permettaient ses fameuses bottes fourrées, qu’il aurait données à cette heure pour un kreutzer. Chacun se regardait d’un air piteux.

— Mesdames et messieurs, dit Henri de la Vy-Renaud qui ne perdait jamais la tête, j’espère que ce ne sera rien ; néanmoins je propose une halte d’une heure à Fleurier. Pendant ce temps, les événements marcheront et la situation se dessinera. Pour l’honneur des Verrières, je vous prie de faire une entrée qui ne ressemble pas à une déroute.

Travers et la truite de l’Areuse.

M. Dubois, père, se promenait devant sa maison, pensant à sa jument et au sort que son fils lui préparait. Peut-être qu’à cette heure, se disait-il, elle a déjà une jambe rompue ! mais avec ces malheureux enfants, on n’a que des chagrins. En proie à ces sombres appréhensions, il explorait l’écurie et contemplait d’un œil mélancolique la place vide devant le râtelier qu’il avait lui-même garni de foin. – Un hennissement sonore le tira de ses rêves calamiteux ; il courut au dehors ; la Brune était arrêtée devant la porte. Il l’eut volontiers embrassée en la retrouvant intacte.

Le traîneau était vide. Pendant que la troupe descendait à la Couronne, Albert, comprenant que Lucy, revenue à elle, avait besoin de soins attentifs et surtout de tranquillité, laissa la Brune gagner la maison paternelle, puis, confiant Lucy à sa mère, à sa sœur et à Mathilde, il s’était mis en quête d’un médecin.

— Dis donc, pendard ! s’écria M. Dubois en voyant son fils accourir à toutes jambes ; c’est ainsi que tu laisses la Brune périr de misère dans la rue. On t’en donnera encore des chevaux à riguer

— Je reviens tout à l’heure, dit Albert, et il disparut dans la maison. Sur ses pas, mais avec une allure plus mesurée, arriva bientôt un homme de taille moyenne, à cheveux blancs, à figure vénérable et distinguée. C’était le docteur Allamand. Après un examen attentif, il rassura tout le monde sur les suites de l’accident. À part une contusion à la tête et une légère luxation au pied, Luc n’avait aucune blessure. La syncope avait été provoquée par la peur plutôt que par une lésion grave.

— Ah ! vous êtes la fille du capitaine, dit-il de sa voix douce et affectueuse ; nous sommes de vieux amis. Cet accident ne sera rien ; vous sortez d’une souche saine et solide. Prenez un doigt de vin rouge et allez bravement vous divertir à Travers. Quand vous aurez mon âge, ajouta-t-il en souriant, vous n’irez plus manger de la truite chez Henchoz.

D’abord un peu intimidée, Lucy fut bientôt aussi à l’aise que chez elle. C’est l’effet extraordinaire de l’hospitalité simple et cordiale de nos montagnards. La jeune fille, touchée d’un si aimable accueil, serait restée volontiers jusqu’au soir dans cette maison où chacun lui souriait et lui montrait un affectueux empressement. Albert était heureux de la voir chez lui sous l’aile de sa mère, dans les bras de sa sœur qui la comblait de caresses. Mais M. Hermann, essoufflé, l’œil en feu, la face empourprée, toujours enfoui dans ses vastes bottes de fourrure, vint la réclamer avec une sorte de rage. Le pauvre garçon avait subi tous les genres de contrariétés ; son fameux lion était hors de service, même il avait perdu la queue dans la bagarre ; pour continuer la course, il avait loué un autre traîneau et un autre cheval, et il voulait Lucy morte ou vive.

— Mlle Dusapel est fille de mon ami, dit le docteur avec un grand sérieux ; je crois qu’elle n’a d’ordre à recevoir que d’elle-même.

— Merci, monsieur, dit Lucy, mais je me sens assez bien pour partir quand on voudra.

— Avec moi ? dit Hermann, qui tenait à son idée.

— Mais oui, avec vous.

Le jeune Germain ne put réprimer un cri de joie ; il partit au galop pour chercher son nouvel équipage. – La caravane se remit en route, traversa les beaux villages de Môtiers, Couvet et atteignit Travers sans accident. Elle fit invasion dans l’auberge qui retentit bientôt des éclats de rire et des saillies joyeuses de cette troupe folâtre. Il était onze heures ; on devait dîner à midi selon l’antique usage. En attendant, on fit chauffer du vin rouge sucré, aromatisé avec force épices ; on l’apporta dans une soupière, où puisait Henri de la Vy-Renaud, armé d’une grande cuiller, symbole de sa dignité d’échanson.

— Qu’est devenu Hermann ? dit une voix, son verre se refroidit.

On se mit à sa recherche, on appela, on fureta dans tous les coins sans le trouver. Enfin, Albert avisa devant la maison une voiture fermée qui lui paraissait animée de mouvements singuliers. Il ouvrit la portière.

— Fermez ! hurla de l’intérieur une voix terrible.

— Est-ce vous M. Hermann ? Que faites-vous donc là ? Êtes-vous blessé ?

C’était en effet M. Hermann, mais dans un costume fort léger. Coiffé de son bonnet de loutre, il tenait dans ses mains son pantalon qu’il s’efforçait de dégager de ses bottes fourrées avec lesquelles le vêtement paraissait soudé.

— Puis-je vous aider ? reprit Albert.

— Non, laissez-moi, vociféra l’autre en trépignant ; c’est mon sous-pied à mécanique qui est pris dans la botte.

Les camarades voyant Albert converser avec un personnage caché dans la voiture, ne manquèrent pas d’accourir. La vue de leur compagnon dans un tel équipage leur parut si réjouissante et leurs rires devinrent si bruyants, que les dames ouvrirent le guichet des fenêtres pour s’informer de ce qui se passait.

— Pas grand’chose, dit Albert, c’est M. Hermann qui cherche un tire-botte dans cette voiture.

Pensant que le secret de son aventure allait tomber dans le domaine public, le jeune Allemand faillit se trouver mal ; sa figure exprima une telle détresse que ses persécuteurs, émus de pitié, lui promirent de se taire et le ramenèrent en triomphe dans la salle à manger où le dîner était servi.

Le menu brillait plutôt par l’abondance que par la variété et la délicatesse des mets. La daube traditionnelle ne manquait pas, ainsi que le classique jambon et la choucroute de rigueur ; mais ce qui sortait du vulgaire pour s’élever à des hauteurs vertigineuses, c’est la truite, la truite exquise, qui a valu à la cuisine du père Henchoz une réputation universelle. Auprès de ce mets de haute et noble saveur, toute victuaille paraît mesquine ; la patte d’ours, la trompe d’éléphant, la bosse de bison, le turbot, le faisan, que certains fanatiques mangent à genoux, le lotus même qui faisait oublier la patrie, ne sont que de grossiers brouets. C’est ce poisson sublime qui tirera le Val-de-Travers de l’obscurité du néant, et c’est au père Henchoz qu’on doit en attribuer l’honneur. Telle est à peu près la substance du toast porté par Henri de la Vy-Renaud dans un moment d’attendrissement gastronomique et de reconnaissance à l’endroit des inventions géniales de leur hôte. M. Hermann, dont les infortunes avaient desséché la gorge, cherchait dans le vin blanc de Neuchâtel des compensations propres à lui relever le moral ; mais, plus il buvait, plus il devenait morne et concentré. Albert, placé entre Mathilde et Lucy, prodiguait ses soins et ses attentions aux deux jeunes filles ; mais il était facile de voir que c’était à Lucy que s’adressaient toutes ses pensées et tous ses discours. Animé d’une gaîté communicative, il eut des mots heureux, fit des récits piquants ; il amusa tout le monde sans blesser personne, enfin il chanta avec esprit une chansonnette improvisée qui ravit tous les suffrages et qui provoqua de la part d’Henri de la Vy-Renaud un discours senti. Reconnaissant l’impossibilité de réciproques en vers, la langue des dieux, il s’en tint à l’antique idiome de nos ancêtres, à l’humble patois, injustement méconnu et méprisé, pour remercier le jeune poète et porter la santé des dames. Une triple salve d’applaudissements accueillit cette éloquence inédite ; ce fut le bouquet de la fête.

On se levait de table, lorsque Sylvain, qui s’était approché d’une fenêtre, l’ouvrit tout à coup : — Jean, Jean, arrivez donc par ici, dit-il.

— Qui appelles-tu ? demanda Henri de la Vy-Renaud, encore tout frémissant de son triomphe oratoire.

— Jean des paniers qui passe là-bas. Je parie qu’il a sa clarinette sous ses corbeilles au fond de sa hotte.

— Voilà une rencontre que j’appelle imprévue, mais tout particulièrement opportune. Il était écrit que nous goûterions en ce jour fortuné tous les genres de plaisirs. Avant de regagner nos pénates, quelques tours de valse feront merveille.

Pendant qu’on préparait la salle pour le bal, on servit au musicien un dîner copieux, pris parmi les reliefs cyclopéens dont la table était encore chargée. La bonne chère et le bon vin délièrent sa langue et le disposèrent à des confidences qui lui pesaient au cœur.

— Vous êtes gais, vous autres, dit-il d’une voix de spectre ; moi je ne riais pas, l’autre nuit ; mais j’organise ma vengeance. – Là-dessus il avala un grand verre de Bourgogne, poussa un soupir, et recommença avec énergie sa mastication interrompue.

Albert, qui craignait une allusion à son combat nocturne, baissa la tête et chercha à détourner la conversation, mais Henri de la Vy-Renaud, curieux comme un vieux garçon, voulut avoir le mot de cette énigme. Alors le vindicatif ménétrier donna essor à sa furie, en racontant l’histoire du loup. Il le fit avec une telle verve, des expressions si neuves, une pantomime si pittoresque, il sut l’entremêler de rasades si bien administrées et de si superbes coups de dents, que bientôt les rires de la société éclatèrent en chœur.

— Je me vengerai, répétait-il d’une voix enrouée, en frappant du poing sur la table ; il m’a tourmenté, il m’a dépouillé, j’aurai son sang, j’aurai sa peau !

— Nous vous aiderons, Jean des Oiseaux, criait la troupe ; nous ferons une traque monstre, nous prendrons le loup et vous l’écorcherez.

— Oui, je l’écorcherai..., après sa mort, ajouta l’artiste, corrigeant son souhait sauvage par une expression et un geste magnanimes. À ce dernier trait, qui dépassait tous les autres, chacun pensa étouffer dans les convulsions d’un fou-rire inextinguible.

Le bal ne fut pas long ; avant quatre heures les traîneaux glissaient déjà vers Couvet. À Fleurier, M. Hermann reprit son lion qu’on avait raccommodé tant bien que mal ; mais Lucy refusa positivement de prendre place dans ce dangereux véhicule et se réfugia à côté de Mathilde où une secrète sympathie l’attirait.

Albert ne se sentait pas d’aise ; on peut s’imaginer avec quel empressement il accueillit Lucy, malgré le surcroît de charge, car il avait permis à Jean des paniers de se jucher derrière son traîneau, les pieds sur les patins. Mais la Brune était forte et l’avoine n’avait pas été épargnée. Quel charmant voyage ! Ceux qui, à vingt ans, se sont trouvés à pareille fête, peuvent seuls s’en faire une idée. Pendant que le vannier fumait sa pipe pour se réchauffer, Albert et les deux amies étaient si parfaitement absorbés par le charme d’un doux entretien, qu’ils furent stupéfaits en voyant briller dans le lointain les lumières de leur village. Les heures avaient passé comme un songe.

— Déjà ! s’écria Lucy, sans songer au sens qu’on pouvait donner à cette exclamation.

— Voilà un mot que je paierais bien cher, dit Albert avec feu.

— C’est que j’ai eu tant de plaisir ; je suis si heureuse !

— Achève ta confession, dit Mathilde avec malice ; dis que tu es heureuse d’avoir une contusion à la tête et une entorse à rapporter à ton père en souvenir de ce beau jour.

— Peut-être, dit Lucy avec mystère.

Cependant M. Hermann, solitaire dans son lion, avait amassé durant la route des quintaux de bile ; il rugissait à la pensée de rentrer aux Verrières sans sa dame ; c’était un déshonneur dont il serait flétri jusqu’à son dernier jour. Il vint donc prier Lucy de bien vouloir réintégrer sa personne dans le corps du roi des animaux ; son honneur l’exigeait impérieusement.

— Ne voyez-vous pas que mademoiselle est souffrante et qu’on ne doit pas la déranger, dit Albert.

— Si l’on me force à rentrer seul au village, dit Hermann exaspéré, je me brûle la cervelle.

— Ce serait difficile, dit derrière le traîneau la voix grave du vannier ; il n’a ni cervelle ni pistolet.

— Je me dévouerai donc pour sauver une si précieuse vie, dit Lucy évidemment contrariée. Souvenez-vous, ajouta-t-elle à voix basse, en approchant son visage de celui d’Albert, que mon père invite à souper celui qui, dans la prochaine traque, aura la bonne fortune de tuer le loup.

L’échange se fit en silence. Albert aurait volontiers mis en pièces l’entêté, mais il craignait de compromettre Lucy et de gâter par une scène de violence ses propres affaires. Il se borna à sangler à la Brune de si rudes coups de fouet que la pauvre bête, qui ne savait plus quelle allure prendre pour contenter son maître, se mit à ruer comme une folle pour exhaler son mécontentement.

Bientôt on atteignit le village où les traîneaux étaient attendus avec impatience ; on fit prendre aux chevaux un trot fringant, pour faire une entrée satisfaisante. Chaque cavalier conduisit sa dame jusqu’à sa porte, et comme tout le monde était fatigué, on se sépara en se souhaitant une bonne nuit. Lucy ne dormit guère ; mais elle avait tant d’impressions à résumer, tant de souvenirs à classer, que la nuit lui parut courte. Albert s’endormit en murmurant : « M’aime-t-elle ? » Hermann additionna ses dépenses de la journée et conclut à la nécessité d’écrire à son père pour obtenir des subsides. Quant à Jean des paniers, il mit à exécution un projet qu’il ruminait depuis vingt-quatre heures.

L’affût.

Vers neuf heures du soir, Jean des paniers, qui jusqu’alors avait manœuvré sournoisement dans le village, entra dans une maison voisine de la Balance. La forte odeur de tan et de cuir, qui remplissait l’étroit corridor, ne laissait aucun doute sur la vocation du propriétaire.

— Y a-t-il quelqu’un ? cria-t-il en frappant les parois de l’allée avec son bâton.

Une porte s’ouvrit et l’on vit apparaître un homme blond, grand et fort, à figure joviale, aux joues colorées, qui se mit à rire en reconnaissant son visiteur.

— Que fais-tu là, si tard ? C’est bientôt le temps d’aller se coucher. Viens, entre au chaud un moment.

— Henri Montandon, dit le vannier, en allant droit au but, un loup rôde la nuit autour de votre tannerie.

— Je le sais paableu bien, dit le tanneur, qui grasseyait d’une façon extravagante. – Cet homme, taillé en Hercule, qui portait à lui seul quatre cuirs de bœuf sortant de la cuve, n’avait jamais pu prononcer l’r. – Ne vois-tu pas que je suis en train de nettoyer ma canardière, pour conduire le traque commandé pour demain. On a vu jusqu’à cinq loups traverser le village. – Il prit sur la table un immense fusil à long canon, à gros calibre, à tonnerre polygonal, portant l’inscription : Canon tordu de Piquet, qu’il se remit à frotter avec un chiffon de laine imbibé d’huile.

— Voulez-vous tuer un loup cette nuit ?

— Paa exemple ! Où cela ?

— Pas plus loin que votre fumier ; la galerie servira d’embuscade.

— J’ai bien vu des pas sur la neige, autour de la maison ; mais il n’est pas sûr qu’il reviendra.

— Si, il reviendra.

— Comme tu dis cela ! As-tu l’onguent qui charme les loups ?

— Peut-être. J’ai traîné ce soir sur la neige autour du village une jeune brebis qui a péri au Val-de-Travers, et qu’on m’a donnée aujourd’hui quand je faisais ma tournée. Je l’ai laissée sur le fumier. – Alors Jean des paniers raconta dans tous ses détails l’histoire de son loup, ce qui échauffa l’imagination du tanneur, déjà surexcitée par l’honneur de diriger la battue du lendemain.

— Alors, mon vieux, nous allons fondhe des balles. Tu m’aidehas. Il faut en avoir une provision. J’en metthai trois dans le canon de mon fusil ; il est solide. On est plus sûr de son affaire avec trois balles qu’avec une seule. Ça hepousse un peu l’épaule, mais, tonnerre de cuir ! il s’agit de ne pas manquer la prime.

— Cent francs, c’est un joli denier.

Lorsque la canardière fut suffisamment nettoyée, polie, huilée, quand la batterie joua de manière à produire ce bruit sec qui réjouit l’oreille d’un chasseur, les deux hommes allumèrent du feu à la cuisine, sur l’âtre, et commencèrent cette opération si amusante et de plus en plus abandonnée aux machines : la fonte des balles. Une grande cuiller de fer, munie d’un bec, fut placée au milieu du brasier ; l’un maniait le soufflet, tandis que l’autre coupait des quartiers de plomb avec un ciseau. Quand le métal fut en fusion, le tanneur en écuma l’oxyde avec un morceau de bois, et la surface parut polie et miroitante comme un bain de vif-argent. Alors, d’une main ferme, il prit la cuiller et en versa successivement le contenu dans le moule, que le vannier ouvrait pour en faire tomber, d’un coup sec, la balle ronde et brillante. La cuiller vidée, on la remplit de nouveau en y ajoutant les jets coupés à chaque balle à l’aide d’une paire de tenailles. Tout en coupant le jet, le vannier ne manquait pas de graver à la dérobée une croix sur le projectile ; il y attachait une idée superstitieuse.

— Si on profitait de ce bon feu pour préparer quelque chose de chaud, dit le tanneur. On aurait plus de cœur pour veiller. J’ai là du béton[22] que le voisin m’a donné ; il a un veau depuis trois jours ; nous pourrons faire une fameuse gamelle de brèche. Il mit sur le feu une casserole, y versa son lait, y ajouta de la farine, du safran et d’autres ingrédients, en remuant le tout avec une cuiller de bois. Jean des paniers, assis sur un tronc près du feu, le regardait faire en silence, pensant à son loup.

— Là, dit le tanneur, quand l’épaisse bouillie lui parut arrivée au dernier degré de perfection, voilà qui est fait. Cela va nous hemonter le moral et nous mettre en état de résister toute la nuit à cette fehicasse de janvier.

L’écuelle de brèche fut expédiée lestement par ces convives doués d’un admirable estomac ; ce mets indigeste fut arrosé d’un coup d’eau-de-vie de France, qui alluma une flamme dans l’œil des deux chasseurs. Onze heures sonnèrent.

— Oh ! oh ! dit Jean, faut surveiller la bête, qui est peut-être autour de notre amorce. – Il ôta ses souliers et courut comme une ombre ouvrir la porte de la galerie, ou balcon de bois, qui devait leur servir d’embuscade. Mais cette porte grinça sur ses gonds et fit un tel tintamarre dans le silence de la nuit que le vannier grommela entre ses dents un affreux juron.

— De l’huile à toutes les portes, dit-il. – Ils prirent une burette et une plume de poule, soulevèrent les portes, en huilèrent les charnières et les serrures avec de telles précautions et dans un tel silence qu’on les aurait pris pour des malfaiteurs s’apprêtant à faire un mauvais coup. Puis, Henri Montandon, avec une gravité sacerdotale, chargea sa canardière. Le chimiste qui poursuit une expérience décisive n’y met pas plus d’attention. La quantité de poudre fut discutée, calculée, mesurée ; la bourre, faite d’un tampon de chanvre, fut tassée d’un coup de baguette savant ; enfin trois balles, enveloppées de filasse, après avoir été jointes l’une à l’autre par adhésion, à l’aide d’un procédé connu de tous les chasseurs, furent descendues dans le canon avec des soins infinis et couvertes d’une bourre modèle. Il ne mit la capsule sur la cheminée qu’après s’être assuré que la poudre appondait, comme il disait dans son langage pittoresque. Alors il se redressa d’un air fier, qui semblait dire : maintenant je ne crains rien ; avec cette arme formidable je défie toutes les puissances de la terre.

Le fusil fut disposé sur le bord de la galerie, calé avec des pièces de bois et braqué sur l’amorce de telle sorte qu’en touchant la détente, même sans viser, le loup devait être atteint.

La nuit était sombre, le ciel couvert ; il tombait une fine poussière de neige, avant-coureur d’un adoucissement de la température. Le froid était mordant ; si nos montagnards eussent possédé un thermomètre, ils auraient eu la satisfaction de constater 18 à 20 degrés centigrades au-dessous de zéro. C’était encourageant pour des hommes qui se préparaient à passer la nuit à l’affût, sans se permettre le moindre mouvement.

— Tonnerre de cuir ! dit au bout d’une heure ou deux Henri Montandon en se pinçant le nez, je crois que je m’enrhume ! Voilà que j’ai un besoin d’étehnuer que… que… Il n’avait pas achevé sa phrase que les échos voisins tressaillaient à l’explosion d’un éternuement qui ressemblait plutôt à un coup de pétard qu’à un bruit humain.

— Bon ! dit le vannier avec humeur, on peut aller se coucher maintenant ; voilà un loup perdu pour cette nuit.

— Sacré rhume de cerveau ! Il me coûteha cher, celui-là ! Une prime de cent francs qui me passe devant le bec. C’est que je suis gelé ; j’ai pehdu jusqu’au dernier reste de ma chaleur natuhelle.

— Mettez-vous au lit, moi je dormirai sur le fourneau.

— Tonnerre de… de… de… Et il éternua plus fort que la première fois. – Quel guignon ! avoir un fusil si bien chaagé, une amohce excellente, et manquer sa prime pour un rhume de cehveau ! Ce que c’est que de nous !

Ils rentrèrent dans la chambre et s’assirent en frissonnant sur les bancs en gradin du poêle. À mesure que Montandon se réchauffait, le sommeil s’emparait de lui ; ses paupières battaient comme des ailes d’oiseau, et il baillait avec des claquements de mâchoires qui faisaient trembler le vannier, en lui rappelant les dents du loup à ses talons. Enfin, n’y tenant plus, il se déshabilla et se jeta sur son lit.

— C’est seulement pour fermer les yeux cinq minutes, dit-il ; je n’abandonne pas la partie. Si j’allais faire comme Mathey de la Cornée, hein ! C’est deux loups qu’il a tués d’un coup de fusil, et il a heçu les deux primes. Entends-tu ? Deux cents francs ! Oui, je puis… en faire… autant… et tanner les peaux… encore… – Le malheureux n’avait pas achevé sa phrase qu’il dormait à poings fermés.

Jean était de fer ; la soif de vengeance lui tenait lieu de sommeil et de chaleur. Voyant son camarade succomber à la fatigue, il en éprouva une grande indignation ; mais un objet fixa bientôt ses regards : c’était le manteau du tanneur, manteau, bien connu dans toute la vallée et qu’il appelait son caahick. Ce vêtement était de couleur noisette et portait sept petits cols superposés en pèlerine au-dessous d’un autre en fourrure de renard. Le dos était orné à la hauteur des reins de deux pattes boutonnées. Quand Montandon était revêtu de cet appareil, qui lui descendait jusqu’à la cheville, il avait l’aspect imposant d’une cathédrale. Jean des paniers se leva, endossa le carrick, se regarda avec complaisance dans cet accoutrement flatteur, et se glissa sans bruit jusqu’à la galerie pour continuer l’affût.

Il attendit longtemps, mais il ne s’ennuya pas. Les bruits nocturnes qui troublent le silence de la campagne lui étaient familiers ; il les comprenait comme un langage. Il compta les heures, observa les mouvements majestueux des nuages, et s’amusa surtout à l’ouïe des ronflements du tanneur, qui lui parvenaient à travers le mur, aussi réguliers et aussi profonds que ceux de la scie à refendre le placage, employée jadis par les menuisiers. Soudain, il crut voir une ombre remuer autour de l’amorce. Cela lui donna une palpitation qui lui fit porter les deux mains sur son cœur pour en comprimer les battements. Si c’était une illusion ? À demi soulevé, le cou tendu, l’œil ardent, il regardait de toute son âme et prêtait l’oreille… Il entendit le bruit sec des dents qui rompent des os et il vit distinctement le loup à environ cinquante pas de son poste. Il l’ajusta aussitôt et fit feu.

Mais Jean des paniers n’avait pas prévu le recul de son arme ; ce recul fut terrible ; il en fut culbuté et tomba sur le plancher, entraînant avec lui le fusil et tout l’échafaudage sur lequel on l’avait mis en batterie. Il n’était pas encore parvenu à se relever, quand un fantôme en chemise parut devant lui et l’apostropha rudement. – Qui a tihé ? dis, parle.

— J’ai tiré sur le loup.

— Que fais-tu là paa terre ?

— C’est votre grande diastre d’arquebuse qui m’a assommé comme un bœuf. Je dois avoir la tête fendue…

— Bah ! On a la tête dure à la montagne ; mais ne dis pas de mal de ma canaadière ; il y a une manière d’épauler… Cela t’appoendra de tirer en cachette… Pour lors, enfilons une culotte et courons hamasser ta victime.

Ils prirent une lanterne ; mais arrivés à l’endroit où le loup avait traîné sa proie et où la neige était foulée, ils ne trouvèrent rien. Ils parcoururent les alentours, explorant chaque coin avec cette persistance obstinée du chasseur qui croit à l’infaillibilité de son fusil. Mais leurs recherches furent inutiles, et, bon gré, mal gré, il fallut se résoudre à abandonner la partie, bien que des traces de sang attestassent que le coup avait porté.

— Quel malheur ! dit Montandon en rentrant chez lui ; une si belle prime… sans compter l’honneur… et la peau que j’aurais tannée… Il se mit au lit, et Jean des paniers reprit sa place sur les bancs du poêle. Le sommeil du tanneur fut agité, et plusieurs fois on l’entendit murmurer : Touche pas à la canaadière !

Le plan de campagne.

En ouvrant les yeux, Jean des paniers vit H. Montandon, à demi habillé, assis devant une table et paraissant écrire avec une attention profonde à la lueur de sa lampe. Pensant que le tanneur mettait à jour ses comptes, il voulut reprendre son somme où il l’avait laissé ; mais il fit un mouvement qui trahit son réveil. – Dors-tu, Jean ? dit l’écrivain.

— Oui.

— Alors je ne te communiquerai pas mon plan d’attaque.

— Quelle attaque ?

— Contre les loups, parbleu ! As-tu donc oublié que je suis nommé commandant de traque, sous la direction supérieure du capitaine Dusapel ?

Toute attaque dirigée contre les loups avait le don d’exciter l’intérêt du vannier ; il se leva et jeta les yeux sur le travail de son compagnon. Celui-ci avait été formé à une bonne école, celle des Benoît des Ponts, renommés comme tueurs de loups. Il possédait la tradition de leur tactique dans ses détails les plus minutieux, et se rappelait que le major Benoît, avant d’entreprendre une battue, traçait d’avance un plan de campagne pour se rendre un compte exact des manœuvres des tireurs et des rabatteurs soumis à son commandement. Nous avons eu sous les yeux un de ces curieux documents ; c’est une sorte de carte représentant, par un dessin conventionnel, la contrée parcourue par les loups, avec ses forêts, ses marais, ses cultures, ses maisons. Lorsque le gîte des loups était connu, les évolutions des chasseurs étaient tracées d’avance, afin de ne rien laisser au hasard. Seulement les cartes du major Benoît étaient faites par un homme qui unissait à la connaissance profonde du terrain une grande habileté dans le maniement de la plume ; tandis que celle de H. Montandon laissait beaucoup à désirer sous le rapport des procédés graphiques, ses mains d’athlète étant plus habituées à la paumelle et au boutoir qu’aux instruments délicats du dessinateur.

— Tiens, dit-il, en promenant ses gros doigts velus sur le papier, voilà la Cornée ; d’après les avis qui me sont parvenus, c’est dans cette forêt que les loups vont se gîter. Il faut donc cerner ce massif par une chaîne de traqueurs qui se développera depuis les Places au Chincul, en passant par le Cernil. Les tireurs se porteront sans bruit du côté opposé pour clore le réduit de ces vermines qui chercheront à se dérober par les Cernets. Tu vois que nos meilleurs fusils doivent se trouver vers le Combasson et la pierre qui tourne ; c’est là qu’on aura probablement l’occasion de tirer. Comprends-tu ?

— Je comprends bien votre idée, mais je ne vois pas tout ce que vous me dites.

— Comment, dit le tanneur en s’échauffant, tu ne vois pas ces arbres qui représentent la Cornée, hein ?

— Ah ! du moment que c’est des arbres…

— Tu ne vois pas la pierre qui tourne ? grondait le cartographe, dont l’amour-propre était en jeu ; tu ne vois pas le Combasson, tu ne vois pas chez le Pussin, tu ne vois pas chez Basile, tu ne vois pas le Chincul ? Ah ! tu ne vois pas ! On s’apeeçoit bien, ajouta-t-il avec un immense mépris, que tu n’as jamais regardé que de vieilles coobeilles !

— Si c’est pour me vilipender qu’on me réveille, bonne nuit, j’aime mieux dormir. Mais au lieu de regagner son poêle, il sortit de la maison et arpenta la campagne à grandes enjambées, pendant que Montandon, peu rassuré sur les mérites de son dessin, en recommençait une nouvelle édition bien autrement burlesque et embrouillée que la première.

Cependant les pâles lueurs de l’aube teintaient le ciel d’hiver gris et nuageux, et entrant dans la chambre luttaient avec la lumière rougeâtre de la lampe. On commençait à se remuer dans la maison et dans le village. La battue projetée devait mettre beaucoup de monde en mouvement. La veille, on avait fait publier au son du tambour une invitation à tous les chasseurs et rabatteurs à se réunir à huit heures du matin devant la maison du capitaine Dusapel ; là, ils recevraient des ordres. Le capitaine, trop âgé pour prendre le commandement effectif de la chasse, avait délégué ses pouvoirs à H. Montandon, chasseur habile et passionné, lequel, ainsi qu’on vient de le voir, prenait son rôle au sérieux. Quelques hommes avaient été chargés de relever les pistes et d’en donner avis de bonne heure. La petite neige tombée durant la nuit rendait leur tâche facile. Le tanneur écouta leurs rapports avec une surprise douloureuse. Il résultait de leurs investigations que les loups ne s’étaient pas retirés dans le bois de la Cornée ; ils l’avaient laissé à gauche et avaient filé droit sur la Brévine. Il est vrai qu’en voyant la direction des pas sur la neige, on avait jugé inutile de les suivre plus loin.

Cette nouvelle était désastreuse pour H. Montandon ; tout son plan de campagne était ruiné et sa parte élaborée avec tant d’art, cette carte qui devait le poser comme un chasseur savant, devenait désormais inutile. Si les loups avaient quitté le territoire des Verrières, l’opportunité de la battue même était mise en question. Quel échec après celui de la nuit !

Pendant qu’il cherchait à mettre un peu d’ordre dans son esprit en buvant un petit verre de cognac, il entendit des rires et des cris dans la rue. C’était peut-être l’incident imprévu sur lequel il comptait, comme Napoléon à Waterloo, pour rétablir sa fortune compromise. Il sortit en hâte. Le jour était venu, non pas égayé par un soleil éclatant, mais gris, blafard et annonçant la neige. Les rires et les propos bruyants partaient d’un groupe d’hommes arrêtés à quelque distance, qui semblaient examiner un objet couché sur le sol.

— Je vous dis que j’ai entendu un coup de fusil, vers deux heures du matin, affirmait l’un ; mêmement que la détonation m’a fait sauter jusqu’au pied de mon lit.

— Cela n’explique rien du tout ; la bête n’a aucune blessure.

— Ce loup a probablement succombé à une attaque d’apoplexie foudroyante, dit un autre.

— Il y a du poison là-dessous. Ces messieurs n’ont pas l’habitude de venir rendre l’âme derrière nos portes.

— C’est un suicide quelconque, dit un clerc d’avocat ; je demande l’autopsie.

— De quel suicide parlez-vous ? dit H. Montandon.

— Regardez ce particulier ; nous l’avons trouvé étendu dans la neige derrière ce tas de bois. – Et il montrait un grand loup au pelage grisâtre qui gisait raide et glacé à ses pieds.

— Oh ! oh ! dit le tanneur en grasseyant encore plus que d’habitude, voilà notre défunt ! Il me semblait bien que ma canaadière ne pouvait pas cracher de l’air. S’il n’a pas trois trous dans le cuir, c’est moi qui ai avalé la bourre.

— Eh bien ! vous vous trompez, il n’a pas une seule blessure.

— C’est ce que nous verrons ! Et de ses fortes mains, il retournait la bête, tâtait les chairs, soulevait le poil, ouvrait la bouche, mais sans succès.

— Il a peut-être avalé et digéré la balle, dit un mauvais plaisant.

— Tiens ! dit Sylvain, qui arrivait la carabine sur l’épaule, c’est le loup de Jean des paniers. La blessure est dans l’oreille.

— Comment dans l’oeille ? dit le tanneur hébété.

— N’a-t-il pas été tué d’un coup de clarinette ? – Et il raconta l’histoire des brisselets. Ce fut un rire homérique d’un bout du village à l’autre, et l’on sait que le village est long.

Un nouveau personnage vint se joindre au groupe qui grossissait de minute en minute. C’était Jean des paniers. Il semblait avoir fait une longue course, et pour marcher plus commodément dans la neige, il avait boutonné par dessus ses pantalons ses guêtres de milaine à sous-pieds en chaînettes de fer. Un gourdin fraîchement coupé se balançait dans sa main.

— Venez, Jean, cria-t-on de toutes parts, voici votre loup.

À la vue du cadavre, il pâlit et s’appuya sur son bâton. Puis, sans dire mot, il souleva l’animal, le mit sur ses pattes, fit signe à ses plus proches voisins de le soutenir dans cette attitude, qui lui donnait un air redoutable, puis, reculant de plusieurs pas, pour le voir à distance, il le contempla longuement.

— C’est lui, dit-il enfin ; c’est le même. Ah ! canaille, je te tiens, je m’en vais t’écorcher, ainsi que j’en ai fait le serment. – Et, tirant son couteau, il s’apprêta à opérer séance tenante.

— Un peu de patience, dit H. Montandon ; pour le moment nous avons autre chose à faire.

— J’aurai au moins cela, dit le vannier en coupant au loup une oreille qu’il planta d’un air vainqueur dans la ganse de son chapeau.

— Jean, dit tout bas le tanneur, en le tirant à l’écart avec mystère, tout est gâté, les loups ne sont pas à la Cornée.

— Si.

— Mais les chasseurs m’ont dit le contraire…

— Ils ont mal vu, j’ai relevé les pistes plus loin qu’eux ; des pistes toutes fraîches, presque aussi larges que le pied d’un bœuf.

— Elles vont à la Brévine ! dit le chasseur avec accablement.

— Oui, un bout, puis elles tournent à gauche pour entrer dans la forêt.

— Tu en es sûr ?… Combien y en a-t-il ?

— Deux.

À cette nouvelle réjouissante, H. Montandon, ne se possédant plus, ouvrit les bras et serra sur son cœur le pauvre vannier, dont les os craquèrent comme des allumettes.

Les préparatifs du capitaine Dusapel.

Le capitaine Dusapel s’était levé de bonne heure, et depuis longtemps sa voix faisait entendre son timbre sonore dans la maison. La veille, il avait graissé, devant l’âtre, une certaine paire de bottes appropriées à la marche dans la neige. Dès lors, changeant d’avis, car la nuit porte conseil, il avait choisi une paire de souliers doués de propriétés particulières qu’un usage de dix ans lui avait peu à peu révélées. Il les avait enduits d’un onguent dont la composition était fort compliquée et dont la recette lui avait été transmise par plusieurs générations d’ancêtres. Passant ensuite à ses armes, il prit son fusil de cible, qu’il essuyait tous les jours depuis qu’il était question d’une battue, brûla une capsule et se mit en devoir de le charger. Mais ces fusils à canon long et mince ne se chargeaient pas avec la rapidité merveilleuse du chassepot ou du vetterli ; on devait y consacrer parfois un grand quart d’heure et même plus. Pour introduire la balle ronde dans le canon, il fallait la mailloche, puis une courte baguette sur laquelle on frappait avec la mailloche, enfin la fuse, grande baguette de bois dur que l’on maniait comme la barre à mine du mineur. Le nom de balle forcée, alors en vogue, n’était donc pas usurpé.

Sur ces entrefaites, le jour avait paru, et tout en chassant sa balle à tour de bras, le capitaine s’était approché de la fenêtre et regardait au dehors. Une vieille femme portant un pot de lait fut le premier objet qui frappa ses regards.

— Le diable emporte cette vieille femelle, murmura-t-il en grondant comme un lion ; voilà ma chasse flambée. Elle avait bien besoin de passer par là, cette sorcière de malheur. Dieu nous pardonne ! – Le capitaine partageait le préjugé de certains chasseurs, qui croient le succès de leur journée compromis, lorsque la première personne qu’ils rencontrent est une vieille femme. — Et puis, ajouta-t-il d’un ton dolent, cette malheureuse balle qui ne veut pas descendre. Que faut-il faire ? Il vaut mieux rester à la maison et laisser aller les jeunes.

— Tu as raison, cher papa, dit Lucy occupée à préparer la table pour le déjeuner, aussi bien tu n’en rapporterais que de la fatigue et des rhumatismes.

— C’est encore à savoir ; sais-tu que j’ai fait de fameux coups autrefois ; j’ai tiré un loup à deux cents pas ; il est vrai qu’il était assis ; ma balle lui a percé la tête. Vois-tu, ces jeunes gens m’étouffent avec leur suffisance, il faut leur donner une leçon. As-tu surveillé mes souliers qui sont devant le feu ? vous êtes capables de les laisser rôtir. Quand il y a trois femmes dans une maison, on peut être sûr… que tout va de travers. Ceci fut dit en sourdine et en manière d’aparté.

Quand il fut question de boucler les guêtres de peau de daim, et de boutonner son habit vert à huit poches, il trouva ces effets d’équipement singulièrement rétrécis. À son avis, le drap et le cuir s’étaient atrophiés par un long séjour à la chambre haute, dont l’air était apparemment trop sec. C’était une conspiration dirigée contre lui, et il voyait bien que sous l’empire des idées nouvelles, les choses les plus sacrées, comme ses vieux habits, subissaient une détérioration irrémédiable. N’était-ce pas une conséquence des révolutions et de l’endurcissement des cœurs ! Il ne voulait pas convenir que l’embonpoint le gagnait. Pour avoir la paix, sa femme toujours alerte enleva les boutons – des boutons à têtes de chien ciselées – afin de les coudre de manière à gagner de l’espace. Elle était occupée à cette opération, qu’elle exécutait sur la personne du capitaine, lorsqu’un grand vacarme éclata devant la maison.

— Qu’est-ce donc ? dit Lucy, quelle foule ! ils ont l’air de porter quelque chose.

— Ce n’est rien, dit le capitaine d’un ton péremptoire, ce sont les tireurs et les traqueurs qui se rendent à l’appel. Voyons, ces boutons ! qu’on se dépêche et vivement.

Un grand cri fit vibrer la maison — Capitaine, capitaine, descendez ! criait la multitude.

Il ouvrit le guichet et dit d’une voix courroucée : – Patience, morbleu ! on y va, je descends. Puis refermant le guichet, auras-tu bientôt fini, siffla-t-il à sa femme, la face pourpre, les dents serrées, et frappant du pied.

— Mais je commence seulement, tiens-toi donc tranquille, sinon je te piquerai sans le vouloir avec mon aiguille.

— Oh ! sans le vouloir ! Cré nom d’un nom, d’un nom ! mon habit de chasse qui n’a pas de boutons ! ça n’arrive qu’à moi ! n’entends-tu pas qu’on m’appelle !

— Capitaine, aaivez-vous ! disait la voix puissante du tanneur ; il y a du nouveau, et du cuane (crâne) nouveau encore.

— C’est un loup, s’écria Lucy avec vivacité, deux hommes le portent suspendu à une perche.

— Un loup ! je voudrais voir cela. Il courut à la fenêtre, oubliant ses boutons absents. À la vue du loup, entouré de spectateurs émerveillés, l’impatience du capitaine arriva à son paroxysme.

— Vous voyez à quoi m’expose votre incurie, dit-il d’un air tragique, je n’ai plus qu’à donner ma démission et à me retirer des affaires. Je le ferai.

— Capitaine, hurlait H. Montandon, en voilà déjà un qui a heçu une cahesse de ma canaadièe ; venez dhesser le poocès-veebal.

— Lucy, dit le capitaine d’une voix éteinte, va préparer mon lit, je me trouve mal, je ne m’en relèverai pas. Dis-leur tout ce que tu voudras pour justifier mon absence ; sauve l’honneur de la famille.

— Non, papa, dit Lucy avec calme mais avec résolution, en lui présentant un autre habit, endosse vite cette redingote ; voici ton chapeau, descends auprès de ces messieurs. Pendant ce temps, l’habit vert sera réparé. Fais vite.

— Tu crois ?

— Mais oui, que feraient-ils sans toi ?

Il obéit avec docilité à l’injonction de sa fille. Henri de la Vy-Renaud prit alors la parole : — Capitaine, dit-il nous vous offrons les prémices de la chasse qui nous rassemble, en la personne d’un loup qui a succombé, dit-on, dans les rues du village, sous les coups d’un pouvoir inconnu. Acceptez-le sous bénéfice d’inventaire, comme disent les légistes, jusqu’à ce que le mystère soit éclairci. Alors on saura à qui la prime doit être accordée. J’ai dit.

Plusieurs voix s’écrièrent : la prime est due à Jean des paniers. – Non, à H. Montandon, c’est sa canardière qui a tiré le loup. – Du tout, il est mort d’inanition dans cette vallée inhospitalière. – Le cas est litigieux, disait une voix aigrelette, je réclame pour la seconde fois l’autopsie.

— Silence, messieurs, dit le capitaine à peu près remis de ses angoisses, je vous promets de faire le nécessaire pour que justice soit rendue et pour que la récompense aille à son adresse.

— Je déclare sur mon âme et conscience, dit H. Montandon avec solennité, en levant deux doigts au-dessus de sa tête, que Jean des paniers a tiré cette nuit, depuis ma maison, un coup de feu sur un loup que nous n’avons pu retrouver.

— Et si le vaurien a une balle dans le corps, je la reconnaîtrai, dit le vannier ; je l’ai marquée d’une croix.

— Qu’on écorche la bête, dit le capitaine qui pensait à ses boutons et qui voulait gagner du temps.

Jean des paniers s’avança le couteau à la main ; il avait besoin d’assouvir sa vengeance et de compléter son œuvre de la nuit.

— Non, dit le capitaine, il faut une personne neutre. Le boucher Fleischhauer est-il là ? Celui qu’on demandait sortit de sa poche un couteau affilé, suspendit l’animal par les pieds de derrière à la porte de la grange voisine, et le dépouilla en un tour de main, sous les regards animés des spectateurs. L’autopsie que demandait le clerc fut pratiquée, et chacun put constater dans les viscères des traces de meurtrissures annonçant la présence d’un corps étranger. Après quelques recherches, une balle tomba aux pieds du boucher qui la tendit sans dire mot au capitaine. Celui-ci demanda un migros et l’examina de tous les côtés.

— La croix est visible, dit-il enfin ; la prime est à Jean des paniers. Je dresserai le procès-verbal en conséquence.

— Non, dit le vannier avec modestie, je la demande pour H. Montandon qui m’a fourni les moyens de satisfaire ma vengeance. C’est vrai que j’avais une rude rancune. Maintenant que mon ennemi est abattu, je suis satisfait ; son oreille me suffit, je la porte à mon chapeau.

— Nous arrangerons cette affaire chez moi ce soir, pour l’honneur des Verrières et des chasseurs, dit le capitaine. Maintenant, qu’on se mette en route et en avant !

Comment on encourage les carabiniers.

Albert Dubois était encore endormi, lorsqu’un de ses camarades de bureau entra sans façon dans sa chambre en s’écriant : Vive la joie ! on fait une traque monstre, congé sur toute la ligne ! m’entends-tu.

C’est à vous, s’il vous plaît, que ce discours s’adresse !

Notre ami dormait du sommeil de vingt ans. Sa belle tête, ornée de boucles noires, reposait sur son bras droit étendu sur l’oreiller. Cette attitude mettait en relief la forme exquise de son cou et la distinction inexprimable de sa figure. Mais l’esthétique n’était pas le fort de son persécuteur ; loin de se laisser aller à une admiration intempestive, il se mit à secouer le beau dormeur par les épaules en chantant :

 

Le loup toujours grelottant,

Sous la neige,

Qui l’assiège,

Vient rôder dans nos vallons

Pour dévorer nos moutons.

 

Il ne sera pas content

De la traque

De l’attaque

Et tombera tout sanglant

Sous les coups du Fleurisant.

 

Albert faisait dans ce moment un rêve des plus pénibles : Hermann lui enlevait Lucy et l’emmenait en Allemagne dans un traîneau en forme de léopard. Croyant saisir le ravisseur, il prit au collet le jeune commis et lui plongea la tête dans ses couvertures en criant avec un accent formidable : Rends-la ou je t’assomme !

— Laisse-moi, Albert, disait l’autre d’une voix de ventriloque en se débattant sous le duvet ; ne me reconnais-tu pas ! je suis Ali Courvoisier, du Locle, la mère commune des Montagnes… Je suis ton meilleur ami.

— Que fais-tu donc là, dit Albert en se frottant les yeux et en regardant autour de lui avec inquiétude.

— Je venais te dire qu’on chôme aujourd’hui, le patron nous permet d’aller à la chasse au loup. Mais au moment où je commençais à parler, tu m’as sauté dessus en criant comme un sourd : rends-la, rends-la, ou je t’assomme ! Que veux-tu que je te rende, voyons, dis-le ! c’est gentil de venir t’annoncer une bonne nouvelle ; ma cravate est toute fripée, sans compter mes cheveux et mes habits qui sont tellement couverts de plumes qu’on va me prendre pour un oison sortant du nid.

Albert, assis dans son lit, le regardait avec un fin sourire. – Je crois que tu deviens modeste et que tu commences à t’apprécier exactement. Mais trêve de plaisanteries, si je t’ai fait du mal, reçois mes excuses les plus sincères. Maintenant, laisse-moi, je vais m’habiller. Où est le rendez-vous des chasseurs ?

— Devant la maison du capitaine Dusapel ; il y a déjà un tas de monde autour d’un loup gelé que Jean des paniers a tué d’un coup de clarinette dans l’oreille. Ils rient comme des fous et se préparent à partir pour la forêt. Comme je n’ai point d’armes, je vais emprunter une clochette de vache, une trompette, ou mieux encore un tambour. Depuis que j’ai appris l’allemand à Bâle, je suis très fort sur le tambour. On dit que tout Bâlois naît avec un tambour pendu à son cou et une paire de baguettes dans ses mains. Je fais le coup double comme ça, ra-ta-pa-ta-plan ! ra-ta-pa-ta-plan !

 

Oh ! l’instrument !

Ravissant !

 

Il fut heureux pour Albert que son ami se laissât entraîner au fil de ses souvenirs et de ses triomphes, sans cela il eût vu la rougeur envahir son front. Les dernières paroles que Lucy avait murmurées à son oreille lui revinrent à la mémoire : « Mon père invite à sa table le vainqueur du loup. » N’était-ce pas un appel fait par cette charmante fille à son courage, à son énergie, à son cœur ? N’était-ce pas aussi une demi déclaration de ses sentiments ? Si tu m’aimes, avait-elle voulu dire, montre-le ; dépasse tous tes concurrents par ton activité et ton adresse ; je t’accompagnerai de mes vœux, et ton triomphe t’ouvrira les portes de notre maison.

Animé par cette idée, il s’habilla prestement, courut à son vaidsack, passa la revue de ses munitions, décrocha sa carabine et la visita en connaisseur. Confectionnée par Jeannet, du Locle, c’était une pièce distinguée. Ce pauvre Jeannet, qui était un artiste, mettait bien du temps à terminer une arme ; mais quand il l’avait parachevée selon les exigences de l’idéal que poursuivait son esprit, il vous livrait un chef-d’œuvre. La forme n’en était pas gracieuse, mais les qualités essentielles étaient réunies, solidité, précision, perfection des détails. Dans les mains d’un homme exercé, aussi sûr de son bras que de son œil, une carabine de Jeannet envoyait, sans broncher, la balle à son adresse. Il mérite donc une part de la renommée que se sont faite les tireurs de nos montagnes, car c’est lui qui leur fournissait ces canons infaillibles qu’ils savaient si bien guider.

Albert connaissait la supériorité de son arme, mais il ne voulait rien laisser au hasard. Il remplaça la charge qui s’y trouvait depuis longtemps, et eut soin de graver sur la balle qu’il porta à ses lèvres le nom adoré de Lucy. Après avoir avalé une tasse de café, il mit un morceau de pain dans sa poche, passa son couteau de chasse d’ordonnance et courut au rendez-vous.

Il vit un curieux spectacle. Les rabatteurs, au nombre de plus d’une centaine, sous le commandement d’Henri de la Vy-Renaud, qui tirait gloire de son ignorance absolue dans le maniement des armes, avaient l’air d’une levée en masse prête à donner un charivari. Tous les ustensiles capables de faire du bruit avaient été mis en réquisition : chaudrons, clochettes de vache, cornets, trompettes, crécelles, sifflets. Plus l’instrument était baroque, plus on était fier et l’on s’applaudissait de l’avoir apporté. Il fallait voir avec quelle crânerie Ali Courvoisier, du Locle, portait sur le dos un tambour d’infanterie qu’il avait réussi à déterrer après maintes perquisitions. Mais les plus triomphants de la bande, ceux qui brillaient du plus vif éclat et provoquaient des convoitises atroces, s’étaient procuré une grande caisse munie d’une paire de cymbales. Des jeunes filles avaient voulu faire partie de l’expédition qui leur promettait des plaisirs imprévus. Quant aux gamins, on n’avait pu les retenir à l’école ; en désespoir de cause, le régent s’était mis à leur tête et les conduisait lui-même à la battue. Jamais on n’aurait pu inventer une fête qui valût celle-là.

 

Ils allaient tous comme à Ia noce

L’esprit content, le cœur joyeux.

 

Les vieillards et ceux qui gardaient le logis donnaient aux partants les dernières instructions et les recommandations d’usage ; plus d’une mère avait la larme à l’œil en voyant ses fils, naguère si petits et si timides, lui échapper et courir avec une ardeur belliqueuse vers la forêt peuplée de bêtes féroces.

Les tireurs avaient une tenue plus régulière et plus martiale, la plupart étaient armés de carabines ou de fusils de chasse qui avaient l’avantage d’être beaucoup moins lourds ; tous portaient la gourde en sautoir. On en comptait une cinquantaine, et la plupart étaient des tireurs qui avaient fait leurs preuves soit à la cible soit à la chasse. Au milieu d’eux se dressait comme une tour la grande figure de H. Montandon, revêtu de son carrick noisette et portant sur l’épaule sa canardière aussi longue qu’une lance de Cosaque. Son esprit était en proie à un travail inaccoutumé qui faisait perler sur son front de grosses gouttes de sueur. Il donnait la dernière main à son plan de campagne et préparait le discours qui devait amener l’exhibition de son fameux dessin. Le temps n’était pas encore venu où, grâce aux sociétés fédérales ou cantonales de toute espèce, chacun croirait posséder l’étoffe d’un orateur et ne se ferait aucun scrupule d’ennuyer ou d’étourdir par sa faconde les auditeurs bénévoles. Le tanneur ne se faisait aucune illusion sur ses mérites, et il ne songeait à prendre la parole qu’avec tremblement. Mais il estimait que dans le cas actuel une petite allocution était de rigueur, et qu’en qualité de chef, il devait cette politesse à ses subordonnés. Ce qui l’embarrassait dans son discours, c’est le début. D’abord quelle qualification donner à sa troupe. Amis, lui semblait trop sentimental et peu en rapport avec une chasse au loup. – Messieurs, était trop recherché. – Compagnons, était un peu leste, certains auraient pu s’en formaliser. – Soldats, était ambitieux. – Citoyens, était un terme subversif et révolutionnaire au premier chef. – Mes frères, sentait le sermon d’une lieue.

Ne trouvant rien de convenable, H. Montandon fit comme les hommes prédestinés ; il se confia en son étoile et attendit l’événement. Il se disait que l’inspiration lui viendrait quand le besoin s’en ferait sentir.

Cependant, la troupe était partie en bon ordre et le village était devenu désert. Bien qu’on l’eût appelé à plusieurs reprises, Albert Dubois ne pouvait se résoudre à quitter la place ; il paraissait fort affairé à glisser son pantalon dans ses bottes de cuir de Russie. De temps à autre cependant, il interrogeait du regard la maison qui renfermait ce qu’il aimait le plus au monde. Partir sans avoir vu Lucy lui semblait chose impossible. Il lui manquait un rayon de soleil pour éclairer sa journée, et une bénédiction pour raffermir son cœur. Lucy était, après Dieu, ce soleil et cette bénédiction dont il ne pouvait se passer. – Je plains les vieux garçons atrabilaires qui ne comprendront pas cet état psychologique dans une saine nature de vingt-quatre ans, dont le cœur est vraiment épris.

Il ne fut pas déçu dans son attente ; la porte s’ouvrit et Lucy apparut ; d’abord un peu confuse, elle prit bientôt courage et s’avança résolument.

— M. Dubois, dit-elle de sa voix mélodieuse, ayez l’obligeance de remettre à mon père ces gants qu’il a oubliés. Vous lui direz que c’est ma mère qui les envoie, et qu’elle le conjure de ne pas exposer sa vie. Cette recommandation, ajouta-t-elle tout bas, s’adresse à tout le monde aujourd’hui.

— Soyez sans inquiétude, mademoiselle, je ferai votre commission et je veillerai sur votre père.

— Encore une grâce ; si vous passez près des Cernets, demandez des nouvelles de ma petite filleule, qui est depuis un mois chez sa grand’maman ; nous sommes inquiets à son sujet. Un homme qui a traversé la montagne et qui a passé par cet endroit perdu, nous a dit hier que l’enfant est malade. C’est le second service sérieux que je réclame de vous.

— Ne comptez pas, je croirais que vous mettez des limites à ma bonne volonté.

— Eh bien ! je ne compterai pas. Un mot encore, votre carabine tire-t-elle juste ?

— Elle est parfaite ; quant au tireur, son esprit est prompt, mais sa chair est faible.

Lucy ne rit pas ; elle était pâle, mais son front semblait inspiré. Jamais sa beauté n’avait revêtu un tel caractère de grandeur et d’énergie. Elle mit ses deux mains en croix sur le bout du canon et regarda Albert avec une telle intensité que son âme semblait passer dans ses yeux bleus.

— L’histoire, dit-elle, nous rapporte des choses merveilleuses accomplies par nos tireurs suisses. Êtes-vous au-dessous d’eux ? La race des hommes libres peut-elle dégénérer ? Dieu donne le succès au cœur dévoué et au bras fort.

Lucy avait disparu. Immobile et muet au milieu de la rue déserte, Albert restait cloué sous l’empire d’une force supérieure. Mais une réaction extraordinaire se fit en lui ; il sentit ses forces décuplées et son âme grandir. Il lança en l’air sa pesante carabine, la reçut comme une plume dans sa main nerveuse, et se dit en prenant le chemin de la forêt : si jamais la patrie manquait de bras pour la défendre, nous avons encore de saintes femmes qui sauraient susciter des héros.

L’attaque.

Le moment était venu de dévoiler les mystères de son plan d’attaque. H. Montandon commanda une manœuvre qui réunit en rond tous les tireurs. Se plaçant au milieu du cercle, il redressa sa grande taille, s’appuya sur sa fidèle canardière et ramena sa main droite vers la poche intérieure de son carrick, où reposait près de son cœur la fameuse carte dont le dessin lui avait coûté tant de peine. Il toussa d’une façon retentissante pour s’éclaircir la voix, puis promenant un regard circulaire sur son auditoire, il commença ainsi : « Très chers et bien aimé f……, non tonn… je veux dire, hem ! hem ! chasseurs des Verrières ! Quand Josué entreprit la conquête du pays de Canaan, hem ! hem ! il lança un mandement pour recommander à ses milices de massacrer les idolâtres à la façon de l’interdit, sans en laisser échapper un seul.

— Au fait, au fait, cria le clerc d’avocat.

— De même, défenseurs de vos foyers et de vos familles, vous devez massacrer, à la façon de l’interdit les vermines qui rôdent dans ces montagnes et qui cherchent à nous porter préjudice. Exterminez ces gueux de loups comme des idolâtres, et tâchez de gagner des tas de primes. Chasseurs des Verrières, la Principauté tout entière a les yeux sur vous ; il s’agit de percer des peaux et d’avoir ce soir du cuir en masse à tanner. »

— Bravo ! cria la troupe, c’est bien parlé.

— Pour un chamoiseur, grommela le clerc.

Enchanté de son petit morceau d’éloquence improvisée, sa bonne figure rouge épanouie comme un coquelicot, la bouche en cœur et les yeux souriants, le brave Montandon plongea la main dans sa poche, en tira un papier plié et ajouta : « Il est d’usage, dans les chasses organisées en grand, de faire une carte où l’on trace les opérations de la journée. On appelle cela un plan d’attaque. J’ai fait mon plan, le voici, je vais vous expliquer la parabole. »

Il déploya la feuille, mais au lieu de son dessin, le papier portait en gros caractères mal formés :

 

« Monsieur Montandon, on a celui de vous la souhater bonne, et de vous demander une demi-vache pour semelles, le cordonnier vient jeudi, avec une peau de veau mais du tourné pour la femme et les enfants et une demi petite vache pour mes empeignes avec lesquelles j’ai l’honneur d’être

« LOUIS-CONSTANT PILET, du Chincul. »

 

À la vue de cette missive, qu’il avait prise pour sa carte, le pauvre tanneur eut un éblouissement. Il vit danser devant ses yeux des milliers de points rouges, puis des centaines de boules noires. De terribles bourdonnements remplissaient ses oreilles, ses tempes semblaient prises dans un étau, et une sueur froide mouillait son front. Il fouilla et refouilla dans toutes ses poches avec désespoir, puis il donna un grand coup de poing dans son chapeau de feutre mou.

— Voilà Montandon qui a perdu la carte ! murmura le clerc.

Mais H. Montandon avait des ressources qu’il ignorait lui-même. Voyant que l’échafaudage artificiel sur lequel il avait cru devoir se guinder, s’écroulait sans remède, il prit son parti en brave et redevint lui-même. « Je ne trouve pas ce que je cherche, dit-il simplement, mais c’est égal, je sais mon plan par cœur et je vais vous distribuer les postes. » En quelques mots, il eut bientôt expliqué son plan d’opération et donné ses ordres ; chacun le comprit parfaitement, et la troupe alla d’elle-même occuper les positions indiquées et s’échelonner en silence autour de la forêt en se masquant derrière les plus gros arbres.

Les forêts de nos montagnes ont en hiver une poésie sauvage en rapport avec la rudesse excessive du climat. Du milieu de la neige s’élèvent les troncs des sapins, les uns nus comme des colonnes, les autres chargés de branches inclinées à la sombre verdure, où pendent, comme une chevelure de vieillard, des lichens grisâtres que le vent fait tristement flotter. Les rosiers sauvages, les sorbiers et les aliziers avec leurs baies de corail, apportent çà et là une note gaie dans la gamme sévère des couleurs. Un silence profond règne dans ces solitudes. À peine entend-on, de temps à autre, le léger soupir d’une mésange, le cri du pic ou le grincement d’une grive draine prenant son essor du milieu d’une touffe de gui cachée dans la cime d’un sapin. La vie animale semblerait éteinte si des traces de pas empreintes sur la neige n’accusaient pas le passage de nombreux carnassiers à la poursuite de leur proie.

Albert Dubois était trop cultivé et surtout trop ému pour méconnaître l’austère beauté de cette nature et sympathisait de toute son âme avec ces harmonies sévères. Tout à coup il crut voir parmi les arbres un homme qui lui faisait signe d’approcher. La traque n’étant pas encore commencée, il quitta son poste et reconnut bientôt Jean des paniers agitant ses grands bras comme un télégraphe en convulsion.

— Voulez-vous tuer le loup ? dit le vannier.

— Parbleu, je suis ici pour cela.

— Je sais où la bête passera ; venez l’attendre.

— Écoutez, Jean, ceci est sérieux, si je réussis, vous comprenez… je ne dis que ça.

— Suffit, on sait ce qu’on sait.

Le vannier le conduisit dans une sorte de ravin formé par le rétrécissement du vallon. Ce dernier étant représenté par un entonnoir, le ravin en aurait été le bec. Tout animal délogé de la forêt devait s’échapper par là. Ce poste était choisi de main de maître et attestait la connaissance supérieure que Jean des paniers avait de la contrée.

— Restez ici, coûte que coûte ; maintenant je cours rejoindre les traqueurs avec ma clarinette. Bientôt vous entendrez une belle musique.

Le vannier s’éloigna à grandes enjambées, en brassant la neige qui craquait sous ses pieds, et disparut parmi les arbres de la forêt.

Où Jean des paniers enseigne au loup une danse qu’il ne connaissait pas.

Lorsqu’on ne sait de la chasse que les notions souvent fantastiques contenues dans les livres, on se fait d’étranges illusions que peu d’heures de pratique se chargent de dissiper. On se représente volontiers les bois et les campagnes tout grouillants de bêtes aussi nombreuses et aussi familières que celles de l’arche de Noé. Ces braves animaux, bien posés dans le paysage, s’offrent à vos coups avec complaisance et emballent votre plomb en plein corps en ayant soin d’expirer sans retard. La chasse, pour les lecteurs de Cooper, de Blaze, de G. Aimar, est quelque chose comme une promenade d’agrément, entremêlée de coups de fusil dont chacun pelote sa perdrix ou roule son lièvre, en causant juste assez de fatigue pour aiguiser l’appétit et procurer un agréable sommeil.

Il n’en est pas tout à fait ainsi, surtout dans notre cher pays de Neuchâtel. Combien de fois n’ai-je pas vu de vrais chasseurs revenir le soir écrasés de fatigue, mourant de faim, les habits déchirés, mais la carnassière vide, et cela pendant des semaines. Il est vrai que ces déboires n’avaient pas le don de les dégoûter de ce métier de dupe. Parfois, quand la journée les avait par trop abreuvés d’amertume, ils juraient leurs grands dieux qu’on ne les y reprendrait plus. Mais le lendemain, oubliant leurs serments de la veille, ils faisaient comme le joueur qui retourne, malgré lui, risquer le reste de sa fortune autour du tapis vert. Dès l’aube, ils étaient en route, le jarret tendu, le nez au vent, le feutre sur l’oreille, l’âme toute remplie de promesses insensées et d’espoirs impossibles. Chez de tels fanatiques, la passion fait tout supporter, le chaud, le froid, la pluie, la neige : on les prendrait pour des hommes de fer à la conquête d’un monde inconnu. Combien de fois ne les ai-je pas vus, par un froid mordant, rester au poste sans bouger, pendant de longues heures, se souciant autant de la bise qui leur donnait l’onglée que de la neige qui glaçait leurs pieds. À quel résultat parviendraient cette énergie, cette vigueur corporelle, cette ténacité appliquées à un travail utile ! Cela me fait penser à ces escadrons d’omnibus qui ne se lassent pas de grimper à toute heure à la gare de Neuchâtel, dans l’espoir d’attraper un pauvre voyageur. Que de force perdue ! à moins de considérer comme un bienfait le bruit qu’il nous faut subir et la poussière qu’on nous fait avaler.

Albert Dubois n’avait pas été élevé à la rude école de ces hommes des forêts, aussi la perspective de passer une partie de la journée au poste qu’il devait garder, lui donnait des frissons jusque dans la moëlle des os. Il chercha à rendre sa position aussi confortable que les circonstances le permettaient ; un sapin centenaire lui fournit un abri contre le vent ; il colla son dos contre le tronc rugueux du colosse et plaça ses pieds sur des branches tombées qu’il ramassa pour en faire un parquet improvisé. Il s’établit de manière à commander du regard, sur une longueur d’environ deux cents pas, la clairière formant le fond du petit vallon ; pas un rat ne pouvait sortir de la forêt et enfiler le ravin sans être aperçu. Déjà Albert voyait en imagination bondir la bête féroce sur la neige ; il épaulait sa carabine, ajustait, serrait la détente. Il se représentait sa joie en voyant le loup rouler sans vie parmi les ronces, les chasseurs accourant pour le féliciter, son nom proclamé par le capitaine Dusapel comme le roi de la chasse, et le soir, la douce figure de Lucy l’accueillant avec un sourire d’orgueil… quel beau rêve !

Mais les rêves n’ont jamais eu la propriété de produire la moindre chaleur ; Albert s’en aperçut à ses dépens. Le froid commençait à le gagner ; de temps à autre ses dents faisaient entendre, malgré lui, des claquements de mauvais augure, et des frissons contractaient ses membres engourdis. Il appuya sa carabine contre le sapin, et de ses bras, il se battit les flancs avec frénésie pour rétablir la circulation du sang. Soudain une clameur formidable éclata sous le couvert de la forêt ; on aurait dit un orage lointain entremêlé de rugissements, de sifflements, de grincements horribles. Albert tressaillit aux premières ondes de cette tempête soulevée par les rabatteurs qui commençaient leur office, puis il rit en songeant au chef de la bande, le correct et coquet Henri de la Vy-Renaud, et à son honorable collègue Ali Courvoisier qui battait la charge sur son tambour, avec une furie toute locloise. Ces braves traqueurs y allaient en conscience ; les cornes, les cloches, les chaudrons, les sifflets, les crécelles, hurlaient, grondaient, piaillaient, éternuaient à l’envi. Mais au-dessus du tambour, au-dessus du bourdonnement de la grande caisse et des glapissements des cymbales, éclatait de temps à autre un bruit strident, une sorte de cri surnaturel. Jamais pareille clameur n’avait frappé l’oreille de notre ami, et il cherchait en vain à se rendre compte de la nature de l’être extraordinaire qui venait jeter sa note dans cet étrange concert.

Déjà les effets de la battue devenaient visibles. D’abord, quelques corbeaux éperdus rasèrent la cime des sapins, gagnant à tire d’aile un gîte plus paisible. Puis un ou deux geais criards battirent en retraite, en protestant par leurs imprécations contre cette violation du silence séculaire des bois. Les mésanges émigraient par petits vols, et un écureuil sortant brusquement de son trou, se mit à sauter d’arbre en arbre en toussant et en maugréant.

On peut juger si Albert était attentif ; ses yeux dilatés semblaient prêts à sortir de leur orbite, et il serrait sa carabine comme s’il voulait en écraser le canon. L’attente fut longue et pénible, les rabatteurs n’avançant qu’avec lenteur à travers la neige profonde, et les loups ne paraissant pas d’humeur à interrompre leur somme pour se faire fusiller. Son émotion fut portée à son comble par un froissement de branche dans les broussailles et par le passage d’une forme rousse qui glissa comme une flèche au fond du ravin. Il n’avait pas encore épaulé sa carabine que l’animal avait disparu. Heureusement, ce n’était qu’un renard, mais dans certains moments on ne se figure pas le trouble qu’un renard peut apporter dans une organisation déjà surexcitée. Albert haletait sous les chocs précipités de son cœur qui bondissait dans sa poitrine.

Un coup de feu retentit au loin, puis un second, puis un troisième plus rapproché ; c’était comme un feu de file intermittent. Le loup, importuné par les rabatteurs, cherchait à percer la ligne des tireurs, mais se voyant reçu par une fusillade nourrie, il s’avançait vers Albert pour sortir de la forêt. Alors comme par enchantement les palpitations du jeune homme cessèrent ; cette lutte qui s’engageait, ces coups de fusil qui pétillaient, cette poudre brûlée dont il croyait sentir l’odeur, toute cette apparence de combat lui monta à la tête et le transforma. Loin d’hésiter, il se trouva bientôt aussi à l’aise, aussi chez lui, dans ce coin perdu de la forêt que devant le pupitre où il écrivait ses factures, et quand le loup, lancé à fond de train, passa devant lui en faisant jaillir la neige, il le laissa filer jusqu’à ce qu’il fût à bonne portée et lui envoya son coup de carabine dans la croupe, avec une assurance dont il ne se serait jamais cru capable.

Il avait à peine chargé son arme, et il était occupé à mettre la capsule, quand un second loup prit le même chemin. Chacun sait que rien n’est difficile comme d’ajuster une capsule lorsqu’on a froid aux doigts. Cette maudite amorce semble se refuser à coiffer la cheminée de sa petite toque d’or. Albert prit avec désespoir la capsule entre ses dents, amorça et fit feu au moment où la bête, déjà fort loin, passait entre deux buissons, pour disparaître l’instant d’après.

Tout cela s’était fait en moins d’une minute ; les loups avaient passé et s’étaient évanouis comme un songe. Albert restait seul, chargeant sa carabine, pendant que la fumée, emportée par le vent, filtrait entre les rameaux des sapins. La battue continuait son vacarme, mais une agitation insolite naissait le long de la ligne des tireurs, des voix se répondaient, dominées par le timbre puissant de H. Montandon.

— Qui a tihé, qui a tihé le dehnier ? saqhebleu, je veux savoir qui a tihé le dehnier ?

— Par ici, commandant, dit Albert, c’est moi qui ai tiré sur deux loups.

— Personne n’a crié à la mort ?

— Non.

— Par où se sont-elles déhobées ces vehmines ? dit le tanneur qui trébuchait tout en courant aussi vite que la neige le lui permettait.

— Ils ont gagné le fond du ravin.

— Eh bien ! le diable les emporte ! Les avez-vous touchés ?

— Je n’ai pas encore pu m’en assurer ; n’ayant pas quitté mon poste.

— Qui vous a placé ici ?

— C’est Jean des paniers qui m’a indiqué ce passage.

— Jean des paniers n’a rien à commander ici.

— Le poste était bon pourtant.

— Oui, fallait y mettre un tiheur conforme.

— Merci.

— Comment merci ? Articulez jeune homme, et si vous n’êtes pas content, sachez qu’il y a de la place au bord du Buttes pour s’y poomener. A-t-on jamais vu poster des catéchumènes avec des cahabines à la crème des passages ! Voilà un cuir que j’aurai de la peine à chamoiser.

— Monsieur Montandon, voilà bientôt six ans que j’étais catéchumène ; je suis carabinier maintenant.

— Cahabinier ! montrez-moi les loups que vous avez abattus.

— Il n’était pas facile de les toucher, la fusillade de vos tireurs leur avait planté de trop longues ailes !

Cependant, les rabatteurs avaient traversé la forêt en serrant leurs rangs et en rétrécissant leur demi-cercle. On les apercevait parmi les arbres pataugeant dans la neige, d’où les petits se tiraient avec peine, criant, beuglant, grinçant, tambourinant sans relâche. Mais le vrai chef de cette cohorte enragée, celui qui l’animait de son feu, c’était Jean des paniers, qui se démenait dans son long surtout, tenant en main sa clarinette, dont il tirait par intervalle ces clameurs sauvages qui déchiraient le tympan et avaient mis en défaut la sagacité d’Albert Dubois.

— Silence, commanda le tanneur en élevant sa canardière comme la canne d’un tambour-major.

Le charivari cessa, mais les oreilles en étaient si remplies qu’elles tintaient en reproduisant comme un écho lointain.

— Jean, continua-t-il, arrive à l’ordre. Le vannier s’empressa d’obéir.

— Tu en fais de belles, toi, dit Montandon en se croisant les bras et en secouant convulsivement les sept cols de son carrick ; voilà ma chasse désooganisée.

— Il n’y avait donc pas deux loups… et nous ne les avons pas dégîtés ?

— Ils courent le monde maintenant ; voilà ce qui m’étouffe !

— Ce n’est pas ma faute, on a pourtant tiré ?

— Mado ! oui, des catéchu… hem ! hem ! des… sans expéhience, avec des cahabines, je vous demande un peu ! autant vaudrait prendre des ahbeulètes ! – Ce vocable, dans la bouche de l’honnête tanneur, avait la prétention de désigner une arbalète.

— Jean, dit Albert, prenant soudain son parti, courons sur les traces des fuyards. J’ai tiré sur deux loups là et là, et il montrait du doigt les points où il avait envoyé ses balles.

Ils partirent en toute hâte, pendant que le commandant Montandon, excessivement contrarié, réunissait son monde pour organiser plus loin une nouvelle battue. Les tireurs sortaient de la forêt pour gagner les positions qu’on venait de leur assigner, quand Sylvain, qui marchait en tête, leur fit signe d’approcher.

— Venez donc, il se passe quelque chose dans la pâture. Chacun s’empressa de le rejoindre et on vit un spectacle qui valait certes le temps de galop qu’on avait fait pour en jouir. Jean des paniers, lancé à toute bride, poursuivait un loup écloppé mais qui ne voulait pas se rendre. Le loup serré de près ne courait pas en ligne droite, mais il faisait des crochets qui déconcertaient le vannier et le mettaient hors d’haleine. Albert, la carabine à l’épaule, suivait les mouvements du blessé et cherchait une occasion propice pour l’ajuster ; mais ces zig-zags réitérés ne lui en laissaient pas le loisir. Enfin, il fit feu, le loup tomba. Jean des paniers se précipita pour l’achever avec son gourdin, mais l’animal avait la vie dure, il se releva et prit sa course en chancelant. Le vannier l’atteignit ; au lieu de le frapper, il le saisit par la queue, passa sa jambe droite sur le dos de la bête, en faisant un demi-tour, et se trouva rein contre rein avec le loup dont il tenait des deux mains la queue sur laquelle il était à cheval. Le carnassier, avec une expression féroce, cherchait à le mordre, mais la rigidité de son épine dorsale était un obstacle insurmontable. Jean des paniers, tiraillé en tous sens par le loup furieux, conservait une contenance grave et avait l’air d’un vieil hidalgo faisant de la haute équitation sur un coursier d’un genre nouveau.

Cette scène burlesque terminait si agréablement le premier acte de la chasse, que tout le monde, transporté d’admiration, battit des mains et accabla de bravos l’acteur improvisé. Celui-ci répondit en ôtant modestement son chapeau tout en bondissant sous les assauts désespérés de sa monture. Mais H. Montandon, qui voyait de mauvais œil ces exercices chorégraphiques, s’approcha du groupe des danseurs, et d’un coup de feu termina la représentation.

— Je n’aime pas à voir souffrir les bêtes, dit-il en remettant dans sa poche un tout petit pistolet encore fumant.

— Baissez la toile, cria le clerc d’avocat, la pièce est jouée.

— Et d’un, dit Jean des paniers, pour un catéchumène cela ne va pas encore si mal.

— Ma foi, jeune homme, dit Montandon en tendant la main à Albert, j’ai bien du heghet de vous avoir méconnu. C’est votre sacrée cahabine qui en est cause ; je n’ai jamais pu souffrir les cahabines à côté de ma canaadière.

— Votre canardière est un bon fusil, mais je crois que ma carabine est digne de lui plaire ; j’espère qu’elles deviendront de bonnes amies et qu’elles s’estimeront à l’exemple de leurs patrons.

— Il a de l’esprit comme un diable et la héplique prompte, ce petit Fleurisan. Pour lors, camahades, dit-il en s’adressant à la troupe, si c’est votre avis, nous allons couratter le second et vivement. En route !

— J’ai vu la piste, dit Jean des paniers, il y a du sang, nous l’aurons bientôt.

Cette prédiction ne devait pas s’accomplir à la lettre ; la poursuite fut longue, beaucoup de chasseurs perdirent courage, entre autres le capitaine Dusapel qui tombait d’épuisement ; ils se dirigèrent vers les fermes voisines pour se reposer et convinrent d’un rendez-vous où ils se trouveraient le soir avec le corps du loup qu’on venait de tuer. Mais l’élite s’acharna avec une obstination que les traces de sang ne cessaient de ranimer. À la fin, on s’assura que la piste ne dépassait pas un bouquet de jeunes sapins que longeait un mur de clôture coupé par un passoir. Le bois fut cerné, on y tira quelques coups de fusil pour déloger la bête, rien ne sortit. Tout à coup une voix cria : « Le voici ! »

— Où ?

— Ici, au pied du mur ; il est encore chaud.

On accourut, on entoura le cadavre, on examina sa blessure ; la balle avait brisé les os de l’épaule gauche et avait pénétré dans le poumon. Arrivé au pied de ce mur, le loup avait essayé de le franchir, mais ses forces l’avaient trahi et il était tombé pour ne plus se relever. C’était une énorme femelle, aux crocs gigantesques et qui « faisait peur à voir » selon H. Montandon.

— Et de deusse, dit-il, messieurs, il y a de l’honneur à vous commander et je m’en flatte. Allez voir un peu où l’on fait mieux que nous. Deux pièces tuées en une seule battue, c’est ce qui s’appelle travailler en grand. Ainsi que je l’ai dit ce matin, il y aura du cuir à tanner pour la gloire des Verrières et pour la nôtre.

Ce brave commandant rayonnait d’enthousiasme. Il fit couper une perche à laquelle le loup fut suspendu pour être transporté en grande pompe. Les chasseurs se couronnèrent de branches de sapin, et Jean des paniers fut requis pour former le corps de musique et marcher en tête de la colonne. On voulait faire une entrée triomphale.

Albert Dubois, se rappelant la commission dont Lucy l’avait chargé, prit à part Jean des paniers, le pria de l’excuser auprès de ses camarades, et après l’avoir chargé de sa carabine, il se dirigea vers les Cernets.

Le triomphe.

Dès que Henri Montandon eut organisé le transport du loup qu’on venait de trouver d’une façon si inattendue, il expédia un messager aux chasseurs restés en arrière. Il leur annonçait l’heureux résultat de la poursuite, et les engageait à attendre son retour, afin de former une seule troupe pour entrer en ordre dans le village. À son avis, une chasse aussi magnifique méritait les honneurs d’une entrée triomphale ; il voulait frapper l’imagination des habitants des Verrières et les obliger à conserver le souvenir de la battue qu’il venait de commander. Dans l’enthousiasme qui l’animait, il aurait voté un monument commémoratif, obélisque, statue ou pyramide, destiné à rappeler aux générations futures ses récents exploits et ceux de ses compagnons. Qui sait ! les menhirs élevés au fond des bois n’ont peut-être pas une autre origine. Surtout il voulait que la voix de la renommée propageât jusqu’aux Ponts et à la Brévine l’écho de la gloire des Verrières ; assez longtemps ces deux villages avaient eu le monopole des battues fructueuses, il voulait que son lieu natal eût aussi sa part de célébrité, et dans cette généreuse ambition son cœur battait animé du plus pur patriotisme.

On eut quelque peine à rassembler les chasseurs restés en arrière ; dès qu’ils eurent renoncé à poursuivre l’entreprise jusqu’au bout, la débandade s’était mise dans leurs rangs. Les uns réparaient leurs forces dans les fermes du voisinage et donnaient l’accolade aux bouteilles de bourgogne ou de gentiane ; d’autres tiraient à la cible contre les grandes pesses des pâturages ; malgré la saison, quelques fanatiques jouaient aux quilles devant un de ces cabarets de montagne qui trahissent leur présence par une longue perche à laquelle pend une branche de houx. Enfin les plus jeunes avaient organisé un bal dans une grange ; ils avaient même de la musique et des dames. C’est là que notre ancienne connaissance Ali Courvoisier, du Locle, brillait dans tout son éclat ; il exécutait sur le tambour toute sorte de fantaisies, dont la grande caisse marquait le rythme et dont la mélodie était jouée par un amateur armé d’un peigne et d’une bande de papier. Plus tard un fifre vint jeter ses notes aiguës dans cet orchestre improvisé. Dès que la grande caisse fit entendre son bourdonnement plein de promesses, on vit accourir de tous les chalets du voisinage les garçons, les filles qui se hâtaient pour danser aux chansons, comme à Sans-Souci. Cette jeunesse folâtre y serait restée jusqu’au lendemain, si H. Montandon ne fût arrivé avec ses chasseurs d’élite et le loup

 

Qu’ils portaient comme un lustre.

 

En un clin d’œil, le bal fut abandonné ; chacun voulait entendre le récit de ce nouvel épisode, aussi les arrivants ne savaient auquel répondre. On mesurait l’animal, on le soulevait, on admirait ses crocs acérés, on cherchait ses blessures, et l’on se perdait en discussions interminables sur l’auteur probable de sa mort. On commençait déjà à mettre en doute l’adresse d’Albert Dubois ; un parti, à la tête duquel se plaçait M. Hermann, admettait que les loups avaient fort bien pu recevoir les balles des autres tireurs ; rien ne prouvait qu’ils fussent tombés sous les coups du Fleurisan. À leur avis, le tanneur s’était laissé surprendre sans réflexion quand il avait proclamé Albert. Ils demandaient une enquête pour résoudre cette grave affaire et donner satisfaction à toutes les susceptibilités. Ceux qui se donnaient tant de mal pour lui enlever l’honneur du coup double, dont ils étaient jaloux, ne se doutaient guère de la terrible soirée qui lui était réservée.

Au moment de prendre congé, les dames reconnaissantes vinrent coudre des cocardes aux coiffures des chasseurs. En l’absence du roi de la traque, on couronna le capitaine Dusapel et H. Montandon, qui protestait contre une telle usurpation et demandait le Fleurisan aux quatre vents du ciel. Le cortège ainsi organisé et paré prit définitivement le chemin du village où la nouvelle de la victoire était déjà parvenue sur les ailes de ces télégraphes mystérieux qui, dans tous les temps et dans tous les pays, se chargent de publier les grands événements.

C’était, en effet, un remarquable cortège que celui qui faisait en ce moment son entrée aux Verrières ; il est probable qu’on n’en verra plus de pareil, et il n’est pas surprenant qu’il ait passé à l’état de légende, comme les armourins de Neuchâtel. La dernière grande traque au loup et le défilé des chasseurs est un de ces récits qui défraient les longues veillées d’hiver et dont on ne se lasse jamais.

En tête marchait un détachement de rabatteurs, portant les engins hétéroclites de leur charivari. Puis venait Jean des paniers, jouant de sa clarinette, avec le sérieux sacerdotal des trompettes qui firent crouler les murailles de Jéricho. Il était accompagné d’un fifre, du tambour d’Ali Courvoisier et de la grande caisse. Derrière la musique, quatre hommes robustes portaient les deux loups suspendus par les pattes à deux perches posées sur leurs épaules. Ensuite venaient les chefs et les chasseurs armés de leurs fusils, et tenant à la main leurs cornets dont ils sonnaient tous ensemble par intervalles. La marche était fermée par les rabatteurs qui poussaient des cris de joie.

Il fallait être bien malade pour ne pas descendre dans la rue et saluer cette troupe qui rentrait heureuse et fière dans ses foyers ; les femmes aux fenêtres ou sur le seuil de leur porte, agitaient leurs mouchoirs ; les mères bénissaient le ciel de voir leurs rejetons revenir sains et saufs ; les vieillards se faisaient porter pour assister une dernière fois à cette réminiscence des fêtes de leur jeunesse.

On fit halte devant la maison du capitaine, et l’on procéda immédiatement à l’appel de tous ceux qui avaient pris part à la chasse, afin que personne ne fût oublié lors du partage de la gratification de cent francs par loup accordée par l’État et par toutes les communes du pays.

Au moment de rompre les rangs, le clerc de notaire s’approcha de M. Dusapel et lui fit l’allocution suivante :

« Capitaine ! Avant de nous séparer, permettez-moi de vous remercier au nom des tireurs des Verrières, d’avoir bien voulu nous commander dans cette glorieuse journée. C’est à vous que nous devons nos succès, et nous vous en faisons hommage. Cependant nous requérons de votre impartialité qu’une enquête soit ouverte aux fins de découvrir qui a frappé les victimes dont les cadavres sont étendus à nos pieds. C’est une question dans laquelle est engagé l’honneur des Verrières. Il est vrai que des propos regrettables ont été lâchés au profit d’un étranger par des hommes en vue, qui auraient mieux fait de se taire. Mais, pleins de confiance en votre justice, nous attendons votre verdict comme la voix de la vérité. Concitoyens ! poussons trois hourras pour prendre congé du brave capitaine Dusapel : qu’il vive ! »

— Petit satan de singe d’Afrique, dit H. Montandon qui étouffait de fureur, on t’en feha une d’enquête, qui touenea à ta confusion. Attends seulement, petit monstre !

— Messieurs, dit le capitaine, les loups seront dépouillés et ouverts incessamment ; si l’on trouve des balles, elles seront à votre disposition dès ce soir ; chacun de vous pourra les comparer avec les siennes. Je regrette de ne pouvoir faire davantage pour vous satisfaire. Je vais maintenant dresser le procès-verbal et l’envoyer à Neuchâtel.

Cet incident vidé, chacun se retira, sauf les chefs et quelques notables qui devaient souper chez le capitaine.

Lee Cernets.

À environ quarante minutes au nord-est des Verrières est situé le hameau des Cernets. Il ne compte que quelques maisons d’apparence rustique, blotties dans une ondulation du plateau qui s’appuie contre les premiers contreforts du Gros-Taureau. Le message dont Albert était chargé ne l’obligeait donc pas à faire un grand détour pour revenir au village.

Dans une de ces maisons basses, à demi ensevelies dans la neige, un vieillard, vêtu d’une camisole de tricot de laine, les deux coudes appuyés sur un établi d’horloger placé devant la fenêtre, travaille assidûment à un de ces menus ouvrages qui nous semblent si étranges à nous autres habitants des bords du lac. La lumière tombe en plein sur sa tête et sur les pièces de métal qu’il est en train de façonner. Joël Huguenin a plus de soixante et dix ans ; malgré son grand âge, ses cheveux grisonnent à peine et il a conservé toutes ses dents. Ses yeux, un peu éraillés, sont armés d’une formidable paire de lunettes, montées en laiton, renforcées de l’inévitable migros, qu’un appareil ingénieux tient suspendu près de la tempe droite. Ses grosses mains velues et décharnées se jouent avec dextérité au milieu des atomes qu’elles mettent en œuvre ; à peine un léger tremblement trahit-il le poids des années dans ces doigts qui ont tant travaillé. Son tour à pivoter est fixé entre les mâchoires de l’étau ; il donne le dernier poli aux pivots d’une roue d’ancre ; cette opération délicate absorbe toute son attention. Malheur à celui qui laisse choir une de ces pièces aussi fines et légères que de la dentelle : on ne se figure pas les tribulations qui l’attendent. Brosser le parquet de sa chambre, en marchant à quatre pattes avec des précautions infinies, scruter les balayures avec la patience d’un botaniste à la recherche de cryptogames moléculaires, se déshabiller, soumettre ses vêtements à un examen minutieux, et, après une heure d’explorations inutiles, finir par retrouver dans sa barbe le précieux objet que l’on croyait perdu, voilà les épreuves auxquelles aucun horloger ne peut se soustraire, et qui lui enseignent une angélique résignation.

Plusieurs volumes de mécanique et de physique sont ouverts sur son établi. Lorsqu’il est fatigué de limer, de pivoter, de tourner, il cherche dans ces livres des renseignements qu’il utilisera plus tard. On le voit, ce vieillard n’est pas un horloger vulgaire ; c’est un de ces chercheurs comme les Jaquet-Droz, les Houriet, les Perrelet, les Ducommun et tant d’autres qui ont marché sur les traces de leur patron Daniel Jean-Richard, et qui ont contribué aux progrès de l’horlogerie en perfectionnant les outils, en simplifiant la main-d’œuvre et en créant des combinaisons propres à assurer une plus exacte mesure du temps. Dans cette petite chambre si paisible, où ne pénètrent ni les oisifs ni les importuns, dans cette oasis qu’entourent les neiges d’un hiver de sept mois, rien ne vient troubler les méditations du penseur ; il peut poursuivre son idée sans être distrait et donner essor à toutes ses inspirations. Si, comme on l’a dit, le génie est une longue attention portée sur le même objet, notre vieil artiste est bien placé pour mûrir ses découvertes.

Pour le moment, il cherche à mettre en jeu une montre à secondes indépendantes, à l’aide d’un seul barillet qui doit être remonté sans le secours d’une clé, par les oscillations d’un levier adapté près du pendant. S’il n’invente pas le remontoir actuel, il faut avouer qu’il n’en est pas bien loin. Il étudie aussi un mode nouveau de compensation du balancier, pour mettre sa montre à l’abri des changements de température. Tous ces problèmes ne sont pas chose facile, et de temps à autre le vieux Joël relève ses grandes lunettes au-dessus de ses sourcils noirs, quitte sa chaise à vis, fait un tour par la chambre, agace un joyeux chardonneret qui répond à ses avances par des roulades, allume sa pipe, puis, regardant le ciel nuageux, secoue vigoureusement le baromètre suspendu à la paroi près de la fenêtre ; le mercure qui descend dans le tube annonce une prochaine tempête.

Cette culture intellectuelle chez un habitant des Cernets peut paraître extraordinaire à quiconque ignore l’histoire de ces régions frontières. Pendant la révolution française, grand nombre d’émigrés, appartenant pour la plupart à des familles distinguées par leur fortune, leur position, leurs talents, se sont établis aux Verrières ou dans les lieux voisins. Ils restaient là, parce qu’ils ne pouvaient, sans désespoir, perdre de vue leur pays natal. Les vieillards se rappellent encore ces personnages aux façons polies, au langage facile, élégant, qui attendaient avec impatience un retour du régime qui venait de crouler. Plusieurs étaient des prêtres qui avaient refusé de prêter le serment imposé au clergé. Il y en avait tout le long de notre frontière, et nous savons par des actes authentiques que des baptêmes et des mariages ont été célébrés secrètement dans des chalets situés sur les territoires de la Chaux-de-Fonds et du Locle par des curés réfractaires[23]. Ceux qui avaient recours au ministère de ces ecclésiastiques, qu’ils croyaient orthodoxes entre tous, ne craignaient pas de franchir, pendant les nuits d’hiver, les dangereux défilés du Doubs, pour venir, sur la terre étrangère, célébrer leur culte, selon les rites traditionnels. Quelles scènes et quels drames ces souvenirs n’éveillent-ils pas dans l’imagination ?

Ces hommes instruits, qui venaient de se dérober aux épouvantes de la Terreur, trouvant l’oubli et la sécurité au sein des honnêtes familles de nos montagnes, y prolongeaient leur séjour et contribuaient au développement intellectuel de leurs hôtes par leur conversation, leurs lectures et leurs travaux. Telle était l’école où s’était formé Joël Huguenin. C’est avec les émigrés qu’il avait lu et discuté Montesquieu, J.-J. Rousseau, Voltaire, Diderot et les Encyclopédistes ; c’est avec eux qu’il avait étudié la physique et la géométrie, et que son esprit s’était ouvert avec délices aux rayons lumineux de la science. Après l’établissement de l’empire, lorsque le jeu régulier des lois eut repris son cours, il n’avait pu résister aux sollicitations de ses anciens commensaux qui voulaient lui faire voir Paris et ses merveilles, et qui l’avaient promené de fête en fête pendant un grand mois. Mais la première ivresse dissipée, le mal du pays s’était déclaré ; ni les bals, ni les fins soupers, ni le théâtre, ni d’autres séductions n’avaient eu le don de le retenir dans la grande ville ; il avait soif de revoir ses montagnes, ses sapins, son vieux chalet. L’eau de citerne et la vache fumée lui paraissait mille fois préférables au champagne et aux perdreaux truffés. Il était revenu aux Cernets pour ne plus les quitter, mettant à profit, dans sa vocation, les enseignements qu’il avait reçus, les observations qu’il avait faites, et toutes les notions dont il avait enrichi son esprit.

Pendant qu’il interrogeait le baromètre, la porte de son cabinet s’ouvrit et une femme âgée apparut sur le seuil.

— Joël, venez donc voir cette enfant, je crois qu’elle prend le croup.

— Grand Dieu ! ma pauvre petite Sophie en serait-elle là ? dit le vieillard en passant bien vite dans la pièce contiguë et en s’approchant d’un berceau où dormait un enfant de trois ans dont le pâle visage portait les traces de la maladie. Sa respiration précipitée et sifflante, son agitation, la toux rauque comme l’aboiement d’un chien, qui secouait sa petite poitrine, tous ces symptômes n’échappèrent pas à l’œil exercé du grand-père et déchirèrent son cœur.

— Hélas ! oui, cela paraît être le croup. Qu’allons-nous faire sans médecin, sans secours ? Il faudrait un vomitif, peut-être des sangsues… mais avant qu’un messager soit revenu du Val-de-Travers ou de Pontarlier… Il n’acheva pas de crainte de navrer sa compagne angoissée.

Pendant qu’ils se communiquaient à voix basse leurs inquiétudes, l’enfant ouvrit les yeux, et les regarda avec une inexprimable angoisse.

— Grand-père, pourquoi ma bouche se ferme-t-elle ici ? et de son doigt, elle désignait sa gorge. Ôtez vite ce qui m’empêche de respirer.

— Ce n’est rien, mon enfant, nous guérirons bientôt cette vilaine toux.

— Je voudrais aller chez maman, tante Lucy a des bonbons qui guérissent les rhumes.

— Tu n’y songes pas, dit la grand’mère, et le froid, et la neige qui couvre les chemins…

— Et celle qui va tomber bientôt, dit Joël d’un air soucieux.

— Encore de la neige. Oh ! quel bonheur ! Vous me laisserez voir les mouches blanches qui tombent du ciel. Et elle frappait l’une contre l’autre ses mains fluettes.

En ce moment, on heurta à la porte. Albert Dubois, le visage animé par la course qu’il venait de faire, entra et s’acquitta incontinent du message de Lucy. Il fut frappé de l’air contraint et inquiet des deux vieillards.

— C’est Dieu qui vous envoie, dit la mère en joignant les mains ; l’enfant n’est pas bien et nous nous consultons pour décider sur ce que nous devons faire.

— Grand-père, dit l’enfant, est-ce un brigand ou un contrebandier, cet homme qui a des moustaches et un sabre ! Veut-il nous faire du mal ?

— Non, il vient de la part de ta marraine.

— Rassure-toi, ma petite amie, je ne suis qu’un chasseur de loups.

— Ah ! vous avez fait une battue, dit Joël.

— Oui, nous avons tué deux loups à la Cornée.

— C’est une belle chasse ; mais vous devez être las, il y a sans doute longtemps que vous êtes sur pied. Pendant que vous mangerez un morceau, nous tiendrons conseil, et vous nous donnerez votre avis. Veuillez passer dans mon cabinet.

— Il s’en va déjà, l’ami de ma marraine ; je veux aller avec lui. Ne vous a-t-elle pas dit de m’embrasser ?

— Sans doute, et c’est ce que je vais faire de bon cœur, dit Albert, qui rougissait malgré lui en écoutant les paroles de la petite fille.

Quand il fut dans le cabinet de Joël, celui-ci lui exposa sans contrainte ses anxiétés. On ne pouvait songer à laisser cette enfant si gravement malade, loin de tout secours et surtout loin de ses parents. Ceux-ci ne savaient rien encore ; s’il survenait une catastrophe, ils seraient inconsolables. Dans cette affreuse maladie, les crises mortelles surviennent tout à coup et frappent comme la foudre. Le vieillard se lamentait de se voir inutile dans de telles conjonctures.

— Le parti le plus simple, dit Albert, est de me confier la malade ; en une demi-heure je puis l’emporter chez ses parents. Si l’on fait diligence et si l’on trouve M. Allamand à Fleurier, on aura son assistance dans deux ou trois heures au plus.

— Consentiriez-vous à nous rendre ce service ? notre reconnaissance et celle de toute la famille serait sans bornes.

— De grand cœur ; je suis même très heureux de conquérir ainsi votre confiance. Mais c’est à la condition que vous me permettrez de venir de temps à autre vous consulter sur des questions de mécanique et d’horlogerie qui ne sont pas encore résolues dans mon esprit.

— Comment ! vous ne travaillez pas en aveugle ? voilà qui me plaît.

— Pour le moment, j’apprends la tenue des livres dans un comptoir de commerce, mais je me vouerai complètement à l’horlogerie, lorsque mon apprentissage sera terminé.

Pendant qu’Albert se restaurait, Mme Huguenin fit en soupirant les préparatifs du départ. Elle retenait ses larmes pour ne pas effrayer la malade, mais son cœur se serrait à la pensée qu’elle ne reverrait peut-être plus cette tête blonde et ces doux yeux bleus, dont le regard aimant faisait tressaillir ses entrailles. Mon Dieu, disait-elle en habillant cette chère créature, épargne-la, prends-moi plutôt à sa place.

De tous les habitants de la maison, la petite Sophie était la moins soucieuse. On sait que l’affection dont elle était atteinte procède par crises dans l’intervalle desquelles le malade éprouve un apaisement qui trompe souvent sur la gravité de son état. La perspective de voyager avec l’ami de sa marraine et de revoir bientôt ses parents et ses sœurs la remplissait d’une joie que personne ne songeait à contrister. Albert la voyant si gaie, s’imagina que les grands parents se faisaient des illusions sur sa santé ; il n’avait donc aucune inquiétude à propos de sa responsabilité personnelle et envisageait ce concours de circonstances comme une bonne fortune qui devait rendre plus étroits ses rapports avec Lucy. Quand tout fut prêt, il chargea sur son dos l’enfant enveloppée d’une chaude couverture, et après de longs embrassements, il se mit en route, accompagné des vœux des deux vieillards que ce départ laissa dans une amère tristesse.

La bourrasque.

Albert marchait d’un bon pas sous son précieux fardeau. L’affection que la petite fille montrait pour sa belle marraine la lui avait rendue chère, il était heureux de lui donner ses soins.

— Es-tu bien, mon petit cavalier ? dit-il en riant, ne suis-je pas un bon cheval ? Faut-il prendre le galop ? et il courait en gambadant sur le sentier couvert de neige.

— Il fait très beau et je suis bien contente. Est-ce que vous portez aussi ma marraine quelquefois ?

— On ne porte que les enfants, les grandes demoiselles marchent seules.

— C’est égal, je suis sûre qu’elle aimerait bien aller comme cela.

— Ne va pas le lui dire, elle se fâcherait, la belle tante.

— À propos, comment vous nommez-vous ?

— Albert.

— Je voudrais être un garçon et m’appeler Albert.

— Pourquoi ?

— Parce que tante Lucy aime beaucoup ce nom ; elle va toujours prendre un vilain petit garçon qui se nomme ainsi, et elle le mange de baisers en l’appelant son Albert, son cher Albert. J’en suis très beaucoup jalouse.

Cependant le ciel s’était assombri ; le vent qui régnait déjà dans les hauteurs, où il grondait sourdement, s’abattit tout à coup dans la vallée en entraînant des tourbillons de neige. La tempête prévue par Joël éclatait plus tôt qu’il ne l’avait supposé. Albert n’avait pas fait le tiers du chemin ; il était alors dans le Bois noir, nom de sinistre augure. Cette forêt couronne les hauteurs dominant la vallée du côté du nord ; de là, on n’a plus qu’à descendre une côte assez raide pour gagner le village. Abrité par les grands sapins battus par la rafale et d’où partaient des craquements et des plaintes funèbres, il s’arrêta pour reprendre haleine et pour réfléchir à ce qu’il devait faire en présence de cette nouvelle complication.

L’enfant ne riait plus, ne parlait plus ; une nouvelle crise venait de se déclarer ; elle étouffait et portait avec détresse ses mains à son cou ; ses yeux effarés cherchaient autour d’elle un secours qui n’arrivait pas. Albert eut peur ; il crut qu’elle allait mourir. L’idée seule d’une aussi effroyable catastrophe le remplissait d’horreur. Éperdu, hors de lui, il enfonça son doigt dans la bouche de l’enfant pour ouvrir un passage à la respiration interrompue. Cette opération quelque peu brutale apporta un soulagement momentané. Il voulut en profiter pour continuer son voyage. Mais alors commencèrent les difficultés. La nuit était presque complète, la neige qui fouettait son visage l’empêchait de voir son chemin. La malade, brisée par la souffrance et par l’effroi ne pouvait plus se soutenir ni s’aider. Albert la prit dans ses bras et la porta comme un enfant au maillot. Il allait au hasard, trébuchant contre les vieilles souches, contre les clôtures, et s’enfonçant jusqu’aux genoux dans la neige lorsqu’il mettait le pied hors du sentier battu.

Ceux qui n’ont jamais vu, en fait de neige, que les quelques pouces saupoudrés d’une main avare, dans les rues de Neuchâtel, où ils ne suffisent pas toujours à mettre à flot les traîneaux impatients de prendre leur vol, ne se figurent pas l’atroce fatigue d’un pareil trajet. Et puis, les enfants ont beau être légers, il est certain qu’à moins d’avoir l’habitude de les porter, on succombe bientôt de lassitude. Albert Dubois, qui soulevait aisément des sacs de trois quintaux, n’osait pas s’avouer que ses bras allaient bientôt lui refuser leur office. Obligé de soutenir son fardeau de la manière la plus incommode, il dépensait infiniment plus de force que s’il avait pu s’y prendre autrement. Quand il passait près d’un mur ou d’une barrière, il y déposait l’enfant et reprenait haleine ; alors il enflammait une allumette pour reconnaître son chemin et cherchait à s’orienter dans la nuit sombre. Plusieurs fois il poussa des cris d’appel, mais rien ne lui répondait, sinon les gémissements de la malade et le tonnerre de l’ouragan dans la forêt. Il s’indignait des obstacles misérables contre lesquels sa volonté allait se briser ; lui qui avait parcouru cent fois cette contrée, il était aussi emprunté qu’un aveugle, et ne pouvait avancer qu’à tâtons. Il se comparait à ces naufragés abandonnés sur une épave au milieu de l’océan ; au-dessus de lui, le ciel noir, menaçant, plein de flocons aux atteintes aiguës, au-dessous la neige montant, montant toujours, comme le flot inexorable. Un instant la peur de rester toute la nuit dans la campagne et de mourir misérablement comme tant de victimes de nos hivers rigoureux, lui donna le vertige ; involontairement, il cria « au secours » de toutes ses forces. Une voix, à demi-éteinte par la tourmente, lui répondit. Bientôt une lueur rougeâtre apparut à travers les tourbillons de neige dont l’air était épaissi.

— Attendez, prenez patience, on y va, disait la voix.

Albert ne put retenir un cri de joie. – Venez par ici, qui êtes-vous ?

— Que diantre faites-vous là ? où allez-vous ?

— Ne suis-je pas sur le chemin du village ?

— Ah ! bien oui ! voilà à quoi sert d’apprendre la géographie. Il faut être un savant pour s’embrouiller à un quart d’heure de son lit. Vous allez droit à la Verrière de France.

Un grand fantôme couvert de neige et portant une lanterne se dessina dans la nuit et montra aux yeux ravis d’Albert la silhouette bien connue de Jean des paniers.

— Dieu vous bénisse, Jean, voilà la seconde fois que vous venez à mon aide. Sans vous j’étais un homme perdu.

— Avez-vous l’enfant ?

— Oui.

— Mademoiselle est bigrement inquiète, allez ! et le capitaine qui comptait sur vous pour le souper, il a une belle monture contre vous.

— Est-ce elle qui vous envoie ?

— Si je ne l’avais pas retenue, elle voulait se mettre en campagne par ce temps de misère. Donnez-moi cette petite créature sous ma houppelande et prenez la lanterne. Vous en avez assez, hein ?

— C’est-à-dire que j’ai les bras arrachés du corps.

— Manque d’habitude. Faut-il faire halte dans la première maison que nous rencontrerons ?

— Ne perdons pas de temps, j’ai hâte de mettre la petite à l’abri du froid chez ses parents. Je crois qu’elle dort.

— Non, je ne dors pas, dit Sophie, je veux rester vers mon ami.

— Je te prendrai bientôt, dit Albert ; regarde quel beau soleil j’ai dans la main ; je m’en vais le faire danser pour te divertir.

Ils marchèrent quelque temps en silence. — Voici chez David des vecks, dit tout à coup le vannier en indiquant de la main une masse sombre semblable à une excroissance de la colline enneigée. Une lumière brillait à une fenêtre. – Voulez-vous entrer un instant pour vous reposer.

Il poussa la porte sans cérémonie, et après avoir secoué la neige de leurs chaussures et de leurs vêtements, ils entrèrent dans une pièce servant à la fois de forge et de cuisine. Un homme en grand tablier de cuir martelait de fines barres de fer qu’il chauffait dans une fournaise, et dont il façonnait des clous avec une dextérité surprenante. Un chien barbet courait dans une roue qui faisait mouvoir le soufflet. Quand le chien interrompait sa course laborieuse pour se gratter ou pour se coucher un instant, le cloutier le menaçait de son fer rouge ; l’animal poussait une plainte aiguë comme un coup de sifflet et reprenait son éternel voyage. Près de la roue, une grande cage en fil de fer, adossée au mur, contenait un écureuil roux qui dormait pelotonné, dans un coin. Toute cette mise en scène eut pour effet de distraire un moment la petite malade ; on lui fit boire un peu de lait ; les hommes se passèrent à la ronde la gourde d’Albert encore à demi remplie de vieux rhum de la Jamaïque.

— Voilà de la blanche qui a un fier bouquet, dit le cloutier en posant son marteau et en faisant claquer sa langue en connaisseur.

— C’est du rhum, dit Albert, cela se fait avec du sucre.

— Avec du sucre, voyez un peu, et tout de même c’est fort et ça réchauffe en dedans.

— Ce sont des nègres qui le fabriquent.

— Eh bien ! ces noirs, c’est de fameux distilleurs ! On sent bien que cela vient des pays chauds, cela vous met comme un soleil dans le ventre.

— Tenez, dit Albert, encore un coup de soleil, puis vous nous souhaiterez un bon voyage.

Une fois sur le chemin, le trajet se fit plus facilement ; le vannier marchait toujours en tête et Albert mettait le pied dans ses pas. Ils arrivèrent au Champ du Plane, puis traversèrent le ruisseau que l’hiver avait emprisonné sous la glace. Quelques moments après, ils étaient en vue de la maison. Sur le seuil ils trouvèrent Lucy en proie à une agitation extrême.

— Est-ce vous ? dit-elle.

— Oui, dit Albert, le voyage a été rude.

— Et Sophie ?

— La voici, dit le vannier en entr’ouvrant sa large capote, la petite chatte est au chaud dans son nid.

— Tante Lucy, dit à voix basse l’enfant en lui passant les bras autour du cou, je suis bien malade ; ton ami Albert a joué au cheval avec moi, il a fait boire le soleil à l’homme noir qui brûle son chien, et il m’a embrassée. Ne veux-tu pas l’embrasser aussi ?

Lucy cacha son visage contre celui de Sophie. – Merci, dit-elle en tendant sa main au jeune homme qui la porta avec ardeur à ses lèvres.

Elle entra dans l’intérieur de la maison, et Albert se dirigea vers la demeure du capitaine où il était attendu.

Le banquet.

Albert n’avait que quelques pas à faire pour gagner la maison du capitaine. Il était si ému de sa courte entrevue avec Lucy et de tout ce qui venait de se passer, qu’il arriva devant la porte sans avoir songé à ce qu’il faisait. Mais au moment d’entrer dans la demeure de sa bien-aimée, il éprouva un trouble extrême. Il sentait vaguement que quelque chose de sérieux allait se décider et que c’en était fait de ses frivolités d’adolescent. Dans l’état où était son cœur, sa conscience lui disait qu’il ne pouvait franchir ce seuil qu’avec l’intention arrêtée de mériter Lucy par tous les genres de sacrifices. C’était donc une démarche grave qu’il tentait et il en acceptait les conséquences. Et puis, cette maison où était née cette jeune fille qu’il aimait si tendrement, l’attirait malgré lui ; il voulait voir cet intérieur où elle avait grandi, où elle était devenue l’ange adorable de beauté et de bonté qui régnait sur son cœur. Il aimait déjà d’avance les parents de Lucy, et il ne doutait pas de s’en faire aimer ; il voulait devenir pour eux un fils reconnaissant et dévoué, un soutien pour leur vieillesse, un ami, un consolateur dans les mauvais jours. Mais si on la refusait, que serait la vie sans elle. L’avenir sans Lucy, c’était le néant, l’éternel désespoir.

Si Lucy l’eût vu arrêté au bas de l’escalier, hésitant à en gravir les marches, si elle avait pu lire dans ce cœur honnête les combats qu’y livraient l’incertitude et la crainte, certes elle l’aurait pris en pitié.

Il était prêt à s’enfuir comme un malfaiteur, lorsqu’un bruit de voix parvint jusqu’à lui. C’étaient les convives du capitaine qui avaient entre eux une discussion fort animée. Involontairement il prêta l’oreille. Ce qu’il entendit le fit frémir de surprise et de colère.

— Écoute Montandon, tu t’es laissé enjôler par ce Dubois. Crois-tu qu’il achètera tes cuirs au poids de l’or et qu’il dégrèvera ton établissement.

— C’est un intrigant qui vient faire le paon dans notre village, pour courtiser nos filles et se moquer d’elles dans l’occasion. On lui ôtera ses plumes.

— Ça n’empêche, rétorquait l’honnête tanneur, qu’il est beau, qu’il a de l’esprit, comme un prince royal et qu’il tire comme Guillaume Tell.

— Laisse là ton Guillaume Tell, c’était le père de tous les révolutionnaires.

Un seau d’eau froide sur la tête d’Albert l’eût moins saisi que cette conversation, tant il est vrai que quand on parle de nous, même chez nos amis et nos parents, il faut se garder d’écouter aux portes. Tout à coup il avisa dans la cuisine, éclairée par un feu flamboyant, Mme Dusapel, les manches retroussées, fort affairée au milieu de ses marmites et de ses casseroles.

— Eh ! M. Dubois, soyez le bienvenu chez nous ; entrez je vous prie, ces messieurs seront ravis ; ils commençaient à désespérer de vous voir. En disant ces paroles avec un empressement tout à fait hospitalier, elle introduisit le nouveau venu dans la salle du banquet où une dizaine de personnages étaient réunis autour de la table.

— Ah ! voilà notre traînard, dirent quelques voix. Venez donc vous asseoir, mieux vaut tard que jamais, dit la sagesse des nations.

— Je vous demande pardon, dit Albert, tout abasourdi du changement à vue qui s’opérait ; mais j’ai fait aux Cernets une commission qui m’a retardé.

— Aux Cernets, par ce beau temps ?

— Oui, chez M. Joël Huguenin, d’où j’ai rapporté une petite fille malade.

— Ah ! la petite Sophie, et comment va-t-il ce vieux voltairien ? dit le capitaine.

— Bien, c’est un vieillard fort respectable, dit Albert en promenant ses regards sur tous les convives.

— Peuh ! un de ces libres penseurs qui veulent réformer l’horlogerie, les écoles, le pays et l’humanité.

— Et qui ne va jamais à l’église.

— Il est bien âgé, dit Albert.

— Il est assez jeune pour avoir des idées séditieuses, dit une voix, ne voudrait-il pas introduire Zschokke dans nos écoles !

— Zschokke n’est qu’un faiseur de romans, un démagogue, dit le capitaine avec indignation, un corrupteur de la jeunesse.

— Son histoire des Suisses réchauffe le patriotisme et inspire des sentiments généreux.

— Elle attise le feu de la révolte et ne réchauffe que les mauvaises passions. C’est de la graine de perturbateurs. Vous verrez, si l’on n’y met ordre, que c’est lui qui nous ruinera.

— Mais, dit Albert, ce livre est adopté dans de bonnes écoles, à la Chaux-de-Fonds et ailleurs.

— Oh ! dit le capitaine en avalant un verre de vin, la Chaux-de-Fonds c’est… la Chaux-de-Fonds. Ceci fut dit avec un mépris non déguisé.

— Toutes ces instructions à la nouvelle mode, ces adjectifs, ces analyses, ces géométries, ces histoires, dit un vieux convive coiffé d’un bonnet de laine tiré sur la nuque, ne servent qu’à donner de l’orgueil à la jeunesse et à lui ôter le respect de l’autorité. On ne faisait pas tant de façons avec nous, hein, capitaine, tout de même on est devenu des hommes.

— C’est comme avec leurs inventations de mécaniques qui ne sont bonnes qu’à casser les bras au pauvre monde, dit un autre ; ils prétendent remplacer l’horloger par des engrenages et de la vapeur. Faut-il pas avoir renié notre Seigneur pour rêver de telles folies ! comment des machines feraient-elles ce que nous avons tant de peine à façonner du bout de nos dix doigts ?

— Il vous faudra cependant en prendre votre parti, et de bien d’autres choses encore, dit Sylvain qui n’avait rien dit jusqu’alors ; non seulement on fera des montres, un jour, avec des machines, mais de la dentelle ; peut-être verrons-nous un chemin de fer traverser notre vallée et courir vers Pontarlier et Paris.

— Tais-toi, malheureux, dit le capitaine, j’espère que M. Dubois ne partage pas tes espérances insensées, qui seraient la perdition de notre pays.

— Je ne vois pas quel mal…

— Oui, monsieur, il y a du mal ; je vois avec peine que vous êtes atteint de la contagion universelle.

— Si vous répudiez tout changement, dit Sylvain, pourquoi ne pas tirer vos loups avec des flèches et ne faites-vous pas vos montres à une seule aiguille et avec une corde à boyau, en guise de chaîne de fusée, comme au temps de Daniel Jean-Richard.

— Tu ferais mieux de respecter les gens d’âge et d’expérience que de te permettre de les critiquer en braillant comme un âne qu’on étrille.

Sylvain allait répondre, quand la porte s’ouvrit et le boucher Fleischhauer apparut tenant un petit paquet qu’il remit au capitaine.

— Nous avons ouvert et dépouillé les loups, dit-il, voici les deux balles qu’ils avaient dans le corps.

— Ont-ils été frappés en travers ? dit Hermann qui venait d’entrer, en ce cas ce sont nos chasseurs qui les ont tirés.

— Non, les balles sont entrées par la croupe.

— Diable !… dit Hermann en faisant la grimace.

— Il y a de l’écrit sur le plomb, ajouta le boucher.

— Encore des balles à inscriptions. Que vont-elles nous dire, celles-ci ?

— Les miennes portent un nom… le nom… d’un armurier de Neuchâtel, dit Albert en rougissant de son mensonge.

— Quel nom ? dit le capitaine en examinant tour à tour les balles à peine déformées et la contenance inquiète du jeune homme.

— Lang, dit Albert d’une voix enrouée.

— Il y est, dit le capitaine, voyez, vous autres, c’est vraiment M. Dubois qui est le roi de la chasse.

— Baavo ! cria H. Montandon, ne l’ai-je pas toujours dit ? je suis encore un imbécile, hein petit Hehmann.

— Je vous félicite de tout mon cœur, dit Mme Dusapel qui avait entrouvert la porte ; on parlera longtemps de votre adresse.

— Il n’y avait pas d’autres blessures ? dit Hermann qui tenait à son idée.

— Non, j’ai cherché partout ; d’ailleurs j’ai pris des témoins pour constater le fait.

— Voilà, j’espère, de quoi contenter tous les Allemands de l’Allemagne.

Tout à coup M. Dusapel s’approcha d’un quinquet donnant plus de lumière que les chandelles placées sur la table, et cherchant sa loupe il se mit à étudier les balles avec une extrême attention.

— M. Dubois, dit-il enfin, j’ai une communication à vous faire à propos de vos succès ; voulez-vous passer un instant dans ma chambre.

Albert sentit qu’une crise approchait, et un flot de sang se porta à son cœur. Il suivit le vieillard en trébuchant, sans voir ce qui l’entourait.

— Monsieur, veuillez lire ce qui est gravé sur ces balles.

— Je vous assure… je n’ai pas voulu… mes intentions sont honorables.

— Lisez à haute voix, je vous prie.

— Si je vous ai blessé, je suis prêt…

— C’est donc vous qui avez gravé cela ?

— Oui.

— Le nom de ma fille ?

— Monsieur, mes sentiments, depuis longtemps…

— Laissons le sentiment, s’il vous plaît ; vous affichez donc publiquement ma fille. Qui vous en a donné le droit ?

— Je l’aime, dit Albert poussé à bout et livrant son secret.

— Ah ! fort bien. Et quelles sont vos intentions ?

— Accordez-moi sa main, toute ma vie sera consacrée à la rendre heureuse.

— Est-ce un coup monté entre vous et Lucy ?

— Oh ! monsieur, pouvez-vous supposer ? Elle ne sait rien.

— Vous le jurez ?

— Je le jure.

— Eh bien, mon cher monsieur, dit le capitaine en respirant, sachez qu’un démocrate n’entrera jamais dans ma famille, eût-il tué tous les loups des deux mondes.

— Monsieur, je vous supplie, veuillez considérer…

— Du moment que ma fille est étrangère à ce stratagème… il était fort joli votre stratagème… tout est dit ; allez mon ami, allez lire Zschokke avec ce vieux voltairien de Joël, cela vous consolera.

— Vous pouvez me refuser votre fille, mais non m’insulter, dit Albert en se redressant.

— Faudra-t-il pas encore remercier ces messieurs de l’honneur qu’ils nous font de nous ravir nos filles. J’en suis bien fâché, mais ma fille est à moi, elle me plaît, je la garde.

Albert atterré prit son chapeau et sortit en chancelant ; il descendit l’escalier comme un somnambule, et arrivé devant la maison il promena autour de lui des regards désolés. Cette âpre vallée couverte de neige lui parut aussi triste et aussi déserte que son âme. Une sorte d’écroulement s’était produit en lui. Il ne savait plus que faire de sa vie. Revoir Lucy, lui dire un éternel adieu et s’enfuir, n’importe où, telle était la seule alternative qui s’offrait à lui. La voix de Jean des paniers le tira de sa stupeur.

— Venez vite, Mlle Lucy vous demande, elle pleure. La petite va plus mal. Cherchez M. Albert, a-t-elle dit, lui seul peut nous aider, je compte sur lui.

Lucy.

On fit entrer Albert dans la chambre commune où plusieurs femmes étaient affairées autour de l’enfant qui semblait près de rendre le dernier soupir. Dans leur épouvante, les pauvres gens avaient appelé à leur aide toutes les personnes qui passaient pour posséder quelque notion dans l’art de guérir. Les commères étaient accourues avec l’empressement officieux qui les distingue, l’une apportant une drogue de médecine populaire, l’autre l’emplâtre et l’élixir du charlatan de la dernière foire, l’autre un onguent fabriqué par le bon mège, une quatrième proposait de faire dire la prière par la vieille Judith de chez l’Esther, une autre indiquait une pratique fort entachée de magie et rappelant singulièrement les incantations du moyen âge, enfin les dernières administraient des consolations banales qui ne valaient guère mieux. On ne se figure pas quel fonds de superstition et de croyance au merveilleux formait autrefois la base des notions à l’usage du peuple des campagnes ; a-t-on réussi à extirper ce tissu de préjugés, restes du paganisme, enfantés par le mensonge, acceptés par la peur et qui caressent l’imagination des ignorants bien plus que les vérités de la science ? Toute cette médication restant inefficace et la petite malade allant de mal en pis, on courut chercher Mlle Dumont, qui devait en savoir plus long que les commères, étant fille de feu le Dr Dumont, qui avait été jadis médecin dans la contrée. Mais la brave demoiselle, saisie de compassion en voyant le front blême et les yeux vitreux de la petite moribonde, ne sut faire que la prendre dans ses bras et fondre en larmes.

Tandis qu’au dehors le vent déchaînait sa furie et secouait la maison, cet intérieur, naguère paisible, présentait un tableau navrant. Autour de l’enfant étaient assises en cercle les matrones attentives et se parlant à voix basse. La mère, affaissée aux pieds de Mlle Dumont, cachait sa tête parmi les langes de la malade ; de temps à autre son corps était agité de contractions convulsives, mais son désespoir était muet. Dans un coin de la chambre, le père, frappé de stupeur, se tenait debout, les bras pendants, jetant des regards farouches sur son enfant que la mort allait lui ravir. Au milieu de cette famille en détresse, Lucy était l’ange consolateur. Son beau visage rehaussé par une expression de bonté adorable et de foi sublime, resplendissait comme celui d’une sainte. Elle se leva, et de sa voix musicale et touchante elle dit : Dieu tout puissant, père céleste, prends pitié de nos cœurs brisés par l’angoisse, conserve les jours de cette enfant que tu nous as donnée et qui nous est si chère. Raffermis notre confiance, envoie-nous ton secours, et que cette nuit terrible soit pour tes faibles créatures une occasion nouvelle de bénir ton saint nom. Exauce-nous, au nom de Jésus, qui aimait les petits enfants et qui leur ouvrait ses bras. Amen !

— Ainsi soit-il ! répétèrent les femmes dont les yeux étaient baignés de pleurs.

Lucy, en se retournant, vit Albert qui venait d’entrer et qui restait debout près de la porte, n’osant avancer. Le vannier l’accompagnait.

— M. Dubois, dit-elle, la fatigue de la journée vous permet-elle d’entreprendre encore une course ? Nous n’avons pu trouver personne pour chercher le médecin. Vous avez un excellent cheval qui ferait le trajet en peu de temps ; c’est un acte de charité que je vous demande…

— Au nom de Dieu ! dit le père en joignant ses mains tremblantes.

— J’y vais à l’instant, dit Albert d’une voix rauque.

— Et moi je cours atteler la Brune, dit le vannier ; « quand chacun s’aide… » il acheva son proverbe derrière la porte.

Au moment où Albert sortait de la chambre, Lucy le suivit en lui faisant signe de passer dans une pièce voisine. Elle avait remarqué la pâleur de son visage, sa contenance hautaine et l’altération de sa voix.

— M. Albert, je suis désolée de vous demander encore ce service, mais vous avez vu… le temps presse.

— Vous avez eu raison, mademoiselle, puisque je dois partir, autant vaut aujourd’hui que demain.

— Partir ?… je ne comprends pas… que voulez-vous dire ?

— Cette maison abrite dans ce moment bien des genres de souffrances. Depuis ce matin, il s’est passé des choses qui m’obligent de me retirer.

— M. Dubois, qu’avez-vous ? ne me cachez rien. Elle le regardait avec des yeux qui imploraient sa confiance.

Albert ému lui prit les mains, les serra dans les siennes et lui dit d’un ton pénétré : – Soyez sans inquiétude, votre commission sera faite. Dans une heure ou deux le docteur sera ici. Adieu, pensez quelquefois…

Un aveu passionné allait s’échapper de la bouche de Lucy, mais elle se contint – Mon Dieu, dit-elle en soupirant, se mettre en route par un temps pareil ! s’il vous arrivait malheur !

Un triste sourire effleura les lèvres d’Albert. Lucy eut soudain l’intuition de ce qui s’était passé.

— Vous avez été chez mon père ? dit-elle vivement.

— Oui.

— C’est là qu’on vous a blessé ?…

— Laissons ces misères, le temps presse… j’emporte au moins votre estime.

— Attendez, dit Lucy en ôtant l’écharpe de laine qui couvrait ses épaules et sa taille, tenez, enveloppez-vous bien… Vous me rapporterez cela vous-même.

Albert porta l’écharpe à ses lèvres, son stoïcisme était vaincu ; il sanglotait comme un enfant.

— Que Dieu vous protège, M. Albert, vous reviendrez bientôt, n’est-ce pas ?

Albert s’élança hors de la maison comme un insensé, se retourna pour voir encore une fois Lucy, qui se tenait debout sur le seuil, abritant sa lampe de sa main, et prit sa course vers l’auberge où la Brune se reposait depuis la veille. Son attelage étant prêt, il revint au grand trot vers sa demeure, où il fit une halte de quelques minutes pour s’équiper convenablement. En rentrant dans son traîneau, dont il avait allumé les lanternes, il n’aperçut pas Lucy qui donnait à Jean des paniers des instructions importantes. Celui-ci disparut en même temps que le traîneau qui s’enfonça résolument dans les ténèbres. Bientôt le bruit étouffé des grelots s’éteignit dans le lointain. Lucy restée seule, vint errer un instant à la place qu’Albert venait de quitter. Sa lanterne sourde, cachée jusqu’alors, lui fit voir tout à coup un objet noir tombé sur la neige. C’était un portefeuille ; elle le ramassa, le mit sous sa mante et courut dans sa chambre où elle s’enferma.

Le portefeuille.

La chambre de Lucy était simple comme ses goûts, mais dans un ordre parfait. La boiserie de sapin couvrant les murs et le plafond et sur laquelle le temps avait jeté une teinte fauve, lui ôtait toute prétention à l’élégance. Un poêle en poterie blanchâtre couvert de dessins naïfs dus au pinceau d’un peintre indigène[24] en était le décor le plus apparent. Un lit blanc, une table, quelques chaises et l’établi devant la fenêtre en formaient le mobilier.

Elle alluma son quinquet et s’assit devant son établi, dans une attitude affaissée et rêveuse. Elle agissait sans penser, poussée par l’habitude, et semblait à bout de forces. Des frissons secouaient son corps délicat, et des larmes tombaient silencieusement de ses yeux sous lesquels se creusait un sillon bleuâtre. « Je l’aime, et je suis menacée de le perdre, se disait-elle, que lui a-t-on fait ? Mais lui, qui se retire de la lutte au premier obstacle, m’aime-t-il ? Il n’est ni faible ni lâche, puisqu’il expose sa vie pour sauver un enfant… »

Ses yeux rencontrèrent le portefeuille qu’elle avait déposé machinalement sur l’établi. C’était un joli carnet en maroquin chagriné, de couleur foncée, sur lequel le nom d’Albert Dubois brillait en lettres d’or. Une simple languette de cuir passée dans sa bride le tenait fermé. À cette vue, à ce nom, son regard s’anima ; elle tourna et retourna l’objet sans oser l’ouvrir, et pourtant elle pressentait qu’elle y trouverait le mot de l’énigme que son cœur ne cessait de lui poser depuis quelques heures. Il suffisait d’un léger mouvement de la main pour lui dévoiler ce qu’elle brûlait de connaître. La tentation était terrible. Dans son impatience fiévreuse, sa petite main tourmentait le portefeuille : « L’ouvrirai-je ? ne l’ouvrirai-je pas ? » se disait-elle sans regarder l’objet de ses secrètes convoitises. Tout à coup le carnet se trouva ouvert sans qu’elle sût comment cela s’était fait. Quelques papiers glissèrent sur l’établi, elle vit son nom sur une feuille couverte de ratures, et se mit à lire.

Que celles qui en auraient fait autant lui pardonnent !

C’était le brouillon de la lettre adressée par Albert à son ami Th. Sassel et qui figure dans les premières pages de ce récit. Une vive rougeur colora ses joues et son front, tandis qu’elle parcourait ces pages brûlantes, qui répondaient si complètement à toutes les questions qui s’agitaient en elle. Mais sa surprise fut grande en remarquant parmi ces papiers un pli cacheté portant son adresse. Le papier en était froissé et jauni comme si on l’avait porté longtemps dans la poche, mais la suscription était tracée en belle écriture cursive : « Mademoiselle Lucy Dusapel, Verrières suisses, » on ne pouvait pas s’y tromper. Albert avait écrit cette lettre pour soulager son cœur dans un moment où l’espoir l’abandonnait ; mais il n’avait pas oser l’envoyer. – Les jeunes garçons de seize ans qui savent à peine coudre deux phrases correctes et qui se mêlent déjà d’avoir une correspondance amoureuse en style de laquais, ne manqueront pas de le prendre en pitié.

L’imagination de Lucy était montée à un tel diapason par les émotions de la journée, et en dernier lieu par le départ d’Albert, qu’elle rompit le cachet et ouvrit le papier. La lettre était longue ; les amoureux et les jaloux en particulier n’ont jamais tout dit. Je prends la liberté d’en transcrire quelques lignes : « C’est à votre estime et à votre bienveillance que j’aspire de toutes les forces de mon âme ; mais comment y parvenir ? que ne puis-je vous prouver la sincérité et la profondeur de mes sentiments par quelque grand sacrifice ! je le ferais sans hésiter… Si vous parveniez à m’aimer, quelle douce vie serait la nôtre ! ma seule préoccupation serait de vous rendre heureuse. Mais je ne puis croire à tant de bonheur, je ne connais que les tourments de l’incertitude et de la jalousie. »

La prose de notre ami était assez incohérente, mais elle partait d’un cœur tout bouillonnant de sentiments vrais. Les femmes ont l’intuition de l’amour sincère. Cette déclaration s’accordait du reste avec les actes de celui qui l’avait écrite, et qui dans ce moment même, exposait sa vie pour l’amour de Lucy. Son dévouement et sa belle conduite plaidaient en sa faveur bien plus que sa beauté, sa fortune ou ses talents. Lucy interdite et tremblante reçut de cette lettre un choc terrible ; elle lui paraissait écrite en caractères flamboyants. Jusqu’à ce jour elle ne s’était pas rendu un compte exact de ses sentiments pour Albert ; les derniers événements l’avaient subitement éclairée sur l’état de son cœur.

Mais une pensée amère l’obsédait. Ce jeune homme, pour qui elle éprouvait autant d’admiration que d’amour, ne reviendrait peut-être jamais. Lui-même l’avait dit à plusieurs reprises, au moment de son départ. Que s’était-il donc passé ? Comment avait-on pu manquer aux égards que commandait la plus vulgaire hospitalité. Aurait-elle le courage d’interroger son père à ce sujet ? Elle referma tristement le portefeuille qu’elle mit dans son corsage et s’approcha de la fenêtre, où elle resta longtemps debout, les yeux fixés sur les nuages qui traversaient le ciel comme des chevaux de course. La neige ne tombait plus, mais le vent continuait à souffler avec furie, bouleversant le blanc linceul qui couvrait la campagne et remplissant la maison de gémissements lugubres. Ce tumulte des éléments lui faisait horreur. Loin d’éprouver cette quiétude un peu égoïste des gens qui savourent les délices du chez soi quand la tempête fait rage au dehors, chaque coup de vent la faisait tressaillir, et le grésillement de la neige contre les vitres lui donnait le frisson ; c’est qu’elle n’était plus seule, sa vie était liée à une autre vie en péril peut-être dans cet instant.

Son tourment devenant intolérable, elle passa dans la chambre de son père pour avoir avec lui un entretien qu’il ne pouvait lui refuser. Mais la pièce était vide, les convives ne s’étaient donc pas encore retirés. Elle regarda la pendule ; il était à peine neuf heures. Cette soirée avait duré un siècle ; le temps semblait suspendre son vol. Pour la première fois le bruit des oscillations de l’horloge tombait sur son cœur comme des coups de marteau.

Appuyée contre une table, elle s’arrêtait indécise, lorsque ses yeux furent attirés par une feuille de papier sur laquelle reposaient deux corps noirâtres de forme ronde. Elle lut en grosses lettres d’une écriture bizarre :

 

« Voaci les pal drouvé tan le gor des lus. En foi de goi che cygne.

» Peter FLEISCHHAUER, mettre bouché. »

 

Ce devaient être les balles d’Albert ; elle les prit, les examina en pensant aux heures joyeuses de la matinée, sitôt remplacées par d’insupportables tourments. Mais quelle fut sa surprise en lisant son nom sur ces projectiles meurtriers. Albert au moment de se mesurer avec les hôtes féroces de la montagne, avait invoqué le nom de Lucy. Cette preuve d’amour la toucha jusqu’aux larmes.

À côté des balles se trouvaient le microscope de son père et ses lunettes. Cette coïncidence, fortuite, en apparence, frappa son esprit. Elle comprit alors tout ce qui s’était passé, et à part les termes dont son père s’était servi, elle aurait pu reconstruire la scène qui avait décidé la retraite de son bien-aimé.

Un bruit de grelots dans la rue la tira de sa préoccupation. Elle courut à la fenêtre, pensant voir le traîneau d’Albert ; mais l’attelage avait disparu. C’était le moment de regagner le chevet de la petite moribonde. Avant de sortir, elle s’informa si l’on avait besoin de son aide à la maison.

— Va seulement, lui dit sa mère, je puis faire seule ; va voir ce que devient cette enfant. Le docteur doit arriver bientôt ?

— Je l’espère… Vous savez qui est allé à sa recherche ?

— Non.

— C’est M. Dubois ; sans lui on n’aurait pas l’espérance d’avoir un médecin ce soir.

— Ce brave garçon, quel courage ! et avec cela d’une politesse et d’une douceur…

— Dites-moi, chère, maman, personne ne lui a cherché querelle au souper ?

— Comment donc ! qu’est-ce qui te fait supposer cela ?

— Cherchez bien, vous avez entendu quelque chose ?

— Mais non, ils l’ont un peu chicané à propos du cousin Joël, contre lequel ils crient parce qu’il leur est supérieur et qu’il ne partage pas leurs opinions politiques. Ces chasseurs, quand ils ont bu quelques verres de vin, ne peuvent pas maîtriser leur langue.

— Vous êtes bonne, dit Lucy en embrassant sa mère avec effusion. Puis elle murmura à son oreille : Tâchez de savoir ce qui s’est passé entre lui et mon père.

— Entre… ton père et M. Dubois ? dit Mme Dusapel en devenant très grave.

— Oui, j’ai la certitude qu’une scène pénible a dû éclater entre eux ce soir.

— Je le saurai bientôt. Mais ne perdons pas notre temps à jaser pendant que cette petite est à fin de vie et que ce pauvre garçon s’expose pour elle. Va, mon enfant, va consoler ceux qui pleurent, et mets ta confiance en Dieu.

Le chemin de la Chaîne.

Si l’on veut juger de la simplicité des mœurs de nos aïeux, on n’a qu’à examiner les routes qui étaient à leur usage. Certes, ils n’étaient pas gâtés. Un poète neuchâtelois l’a dit :

 

Pour réparer les routes mal tracées,

On chargeait peu le trésor de l’État ;

Ciel ! qu’aurait dit de leur piteux état

Le Directeur de nos ponts et chaussées !

 

C’est avec étonnement que nous contemplons les casse-cou, les charrières impossibles qui furent pendant des siècles leurs seules voies de communication[25]. L’Argillaz au Locle, les Pavés au-dessus de Neuchâtel, le chemin de la Chaîne entre St-Sulpice et les Verrières, resteront des témoins de nos humbles origines et des termes de comparaison pour estimer les progrès accomplis. Quel ingénieur a élaboré le tracé de ces chemins qui tour à tour semblent escalader le ciel par la voie la plus courte et se précipiter dans les vallées à la façon des torrents qui tombent des montagnes. Sur quels principes se fondait-il pour attaquer les pentes, gagner les cols, traverser les massifs ? Comment circulaient nos pères avec leurs attelages sur ces rampes qui donnent le vertige, et où nos chevaux dégénérés ont peine à se tenir en équilibre ?

Voilà autant de questions auxquelles je ne me charge pas de répondre. J’en conclus que nos aïeux voyageaient à pied ou à cheval… quand ils voyageaient… et que les voitures n’étaient qu’un moyen exceptionnel dont ils se gardaient d’abuser, et pour cause. Le temps n’est pas si loin de nous où les voitures qui apparaissaient dans nos montagnes laissaient un souvenir légendaire orné de toute la poésie inhérente à notre tempérament indigène. « Veni vaër, » se disaient, en ouvrant de grands yeux, les spectateurs de cette merveille inouïe, « veni vaër kenne affaire ! é n’hotô ssu on tsair ![26] » Les habitudes casanières résultant d’un tel état de choses se peignent dans la coutume de désigner ceux de nos compatriotes qui avaient voyagé ou fait un séjour de quelque durée à l’étranger, par le nom de la ville où ils avaient fait fortune. Ainsi on disait : Vouga de Bordeaux, Montandon de Paris, Bovet de Chine, Meuron de Bahia, Chédel Buénos-Ayres, Guye d’Espagne.

Dès lors les Neuchâtelois ont singulièrement changé. Loin de se blottir dans leurs retraites, les yeux fixés sur le clocher du village, en se confinant dans un isolement stérile, ils ont couru le monde. Il est peu de pays sur la terre où ils n’aient porté leurs indiennes, leurs dentelles, leurs montres, leur absinthe. Des gens qui ont fait le tour du globe comprennent difficilement l’impossibilité de faire le tour de leur canton par défaut de routes. Ainsi sont nées les voies de communication, œuvres de ce siècle, monuments de notre activité et de nos progrès.

Albert Dubois n’avait donc pas le choix entre le dangereux passage de la Chaîne et la magnifique route actuelle qui contourne le vallon de St-Sulpice et aboutit au Val-de-Travers par le Pont de la Roche. Celle-ci n’existait pas à cette époque. Il devait se résigner à se précipiter tête baissée dans ce ravin effrayant bordé de roches, sinistres au milieu des amas de neige qui avaient effacé toute trace de chemin.

Cette perspective ne le faisait pas sourciller ; après l’affront qu’il venait de subir, tout lui était indifférent ; le péril même avait pour lui une âpre séduction. Il se sentait plus à l’aise au milieu de cette nature tourmentée et de ce sombre chaos que dans sa tranquille chambrette où il aurait pris la fièvre. De la voix et du fouet il excitait sans relâche la Brune qui volait sur la neige comme les coursiers nocturnes des légendes allemandes. Tantôt la brave jument plongeait jusqu’au ventre dans les dunes profondes qui coupaient la route, tantôt elle galopait sur la pente raide balayée par le vent. Le traîneau bondissait sur les vagues de neige comme l’esquif ballotté par les lames furieuses, ou bardait à droite et à gauche d’une manière effrayante. C’était une course téméraire, frénétique, affolée, un défi lancé par une âme hors d’elle-même à toutes les notions de sagesse et de prudence humaine. Semblable à un tourbillon, l’attelage lancé à toute bride descendait la côte, lorsqu’une menée plus volumineuse que les autres renversa le traîneau qui fit plusieurs tours sur lui-même et ne s’arrêta qu’en heurtant rudement un bloc de rocher.

Un calme soudain succéda à l’emportement de la course désordonnée. Les lanternes étaient éteintes, mais la phosphorescence de la neige permettait de voir les objets. Le cheval, à demi enseveli dans la neige, se démena avec énergie, réussit à se dégager en rompant les courroies de son harnais, et vint flairer en renâclant autour du véhicule immobile. La pauvre bête était haletante et des jets de vapeur, précipités et bruyants, sortaient de ses naseaux. On entendait dans le fond du val les grondements de l’Areuse et le tictac des moulins ; sur les cimes passait avec un bruit de tonnerre la puissante haleine du vent.

Cependant une agitation insolite se manifesta bientôt dans un monceau de neige d’où l’on vit sortir un bras, puis une tête, enfin un grand corps enveloppé d’une vaste capote. L’homme se mit sur son séant, et pendant quelques minutes regarda autour de lui, tout en se tâtant les membres.

— Voilà qui va bien ! Comment ramasser cela ? Et ce pauvre garçon, qu’est-il devenu ?

C’était Jean des paniers, qui paraissait sortir de terre comme une apparition. Il se leva, courut au traîneau, ralluma une lanterne qu’il prit dans sa main ; à l’aide d’un bout de limonière cassée, il entreprit une série de sondages bientôt couronnés de succès, grâce à l’assistance de la Brune, qui flairait son maître sous un pied de neige.

— Dieu soit béni ! le voilà enfin. C’est le cheval qui l’a trouvé. Les bêtes en savent plus long que nous autres. – S’il est un peu moulu, il ne l’a pas volé. N’est-ce pas tenter Dieu que de se lancer au galop dans cette infernale charrière ? Si ma vieille corbeille n’est pas défoncée, il faut que la carcasse en soit solide.

Albert restait étendu sans mouvement sur la neige, les yeux ouverts et regardant son compagnon.

— Parlez-moi donc, M. Dubois, vous me faites peur avec vos yeux blancs.

— Que faites-vous là ? d’où sortez-vous ? dit Albert d’une voix sourde.

— J’étais derrière le traîneau et je sors de ce tas de neige.

— Pourquoi êtes-vous venu ?

— Mademoiselle m’a envoyé ; elle pensait que je pourrais vous être utile. Aidez-moi à relever le traîneau, nous n’avons pas le temps de nous raconter des histoires.

Albert fit un mouvement pour se mettre sur ses pieds, mais il poussa un cri de douleur et retomba sur la neige.

— Laissez-moi, dit-il, montez sur la Brune et faites votre commission.

— Êtes-vous blessé ?

— Oui, je veux mourir ici.

Jean des paniers siffla entre ses dents comme un homme qui voit poindre une situation embarrassante. À la fin il parut prendre une décision.

— Pouvez-vous marcher ? dit-il en regardant autour de lui.

— Cela m’est impossible, j’ai une épaule cassée et je me sens très mal. Je vous le répète, laissez-moi.

— À votre place, au lieu de perdre courage et de me laisser périr dans ce misérable trou, sans un corbeau pour me consoler, je préférerais épouser Mlle Lucy, puisqu’elle vous aime.

— Qu’en savez-vous ?

— Je sais… ce que je sais ; on n’a pas besoin de me faire signe avec un van…

— Mais son père ?

— Le capitaine ?… c’est vrai qu’il a une grosse voix, la tête près du bonnet, mais… ce que femme veut…

Tout en parlant, le vannier relevait le traîneau, en secouait la neige et le mettait en état de service. Il revint près du blessé, le souleva dans ses bras robustes et malgré sa résistance et ses cris, le mit dans le traîneau où il l’installa du mieux qu’il put. Puis, s’attelant à la limonière intacte, il siffla la Brune et se mit en marche avec des précautions infinies. La jument, qui ne comprenait rien à cette nouvelle façon de voyager, suivait en baissant la tête et en secouant les oreilles.

C’est dans cet équipage qu’ils arrivèrent à Saint-Sulpice.

Entre cette déroute et la promenade triomphale de la veille, la différence était sensible. Tel était le sujet des réflexions de Jean des paniers, qui, tout en remplissant en conscience l’office de cheval de trait, jetait sur la situation un regard philosophique.

Avant tout il fallait chercher un gîte où l’on pût donner à Albert les premiers soins, et réparer provisoirement le traîneau. Il alla frapper à l’auberge du Soleil, chez Ate Raymond, peut-être un descendant de Sulpi Raymond, qui tua la Vuivra. Là il trouva l’accueil le plus empressé. Dès qu’on sut qu’un blessé était dans le traîneau et que ce blessé était le fils de M. Dubois de Fleurier, chacun accourut pour offrir ses services. Il était temps de s’occuper de lui, son épaule lui causait de si cruelles souffrances qu’il se sentait près de défaillir. On l’arrangea dans le coin de son traîneau de manière à le mettre à l’abri des cahottements ; on lui fit boire un peu de vin ; quelques hommes proposèrent de le porter sur un brancard jusqu’à Fleurier, mais il refusa.

— Je vous remercie, leur dit-il d’une voix émue, mais dans peu d’instants le docteur passera ici, se rendant aux Verrières où il est appelé auprès d’une enfant bien malade. Il aura une rude nuit à passer. Il faut tâcher que ce brave M. Allamand trouve un meilleur chemin que nous. Voici dix francs pour ceux qui déblaieront la route dans les endroits les plus mauvais, et qui accompagneront le traîneau du docteur jusqu’au haut de la Tour.

— Pas de bêtises, M. Dubois, dit un gars vigoureux qui s’était déjà muni d’une pelle ; on peut ouvrir quelques menées sans se faire payer. Allons ! y a-t-il des garçons de bonne volonté à St-Sulpice ?

À cet appel une escouade de meuniers, de scieurs et d’autres robustes compagnons se forma et disparut au pas de course dans le sombre ravin.

— Tenez, dit Albert à M. Raymond, prenez ces dix francs, et à leur retour qu’ils aient du vin chaud et de quoi se restaurer.

Le traîneau étant réparé, on attela la Brune, à qui, sur l’ordre d’Albert, on avait servi des tranches de pain trempées dans du vin. Le vannier s’assit à côté du blessé, ramassa le fouet et les rênes et ils prirent au grand trot le chemin de Fleurier. La jument qui s’approchait de son écurie ne pouvait contenir son impatience ; il fallait la voir allonger ses naseaux du côté du village, et bondir d’un pas joyeux en agitant ses grelots.

Mais son attente fut trompée ; au lieu de regagner sa demeure, Albert se fit conduire chez le Dr Allamand. Celui-ci était en course dans le vallon depuis midi ; on l’avait appelé à Travers auprès d’une femme en couches et il n’était pas encore rentré.

— Que diable faire ? dit le vannier en apprenant cette fâcheuse nouvelle.

— Courir à Travers, parbleu, et vivement.

— Je vais d’abord vous déposer chez votre père.

— Ah ! bien oui ; c’est lui qui vous laisserait partir !

— Mais vous ne pouvez pas continuer ainsi, par ce temps.

— Je le veux, en route.

— M. Dubois, il vous arrivera malheur.

— M. Jean des paniers, j’ai encore une main libre ; voici un pistolet qui vous chatouillera la cervelle si vous ne partez pas sur-le-champ.

Le vannier sentit le canon de l’arme s’appuyer sur sa tempe ; il éprouva une telle frayeur que ses dents s’entrechoquèrent, et il partit comme un trait sans souffler mot. Albert avait été bien inspiré en faisant administrer à son cheval une ration généreuse ; la course était longue et fatigante. On compte environ deux lieues de Fleurier à Travers ; ce trajet qui n’est qu’une promenade lorsque les chemins sont déblayés, est pénible quand il faut se frayer un passage. Jamais les deux voyageurs ne comptèrent avec plus d’impatience les arbres, les maisons et tous les objets qui jalonnent le chemin. Ils n’échangeaient pas une parole ; c’était un voyage lugubre.

Tout à coup un traîneau portant une lanterne apparut à leurs regards venant à leur rencontre. Au moment de de croiser, Jean des paniers s’écria en arrêtant la Brune :

— Est-ce vous, M. le docteur ?

— Oui.

— Nous vous cherchons.

— Pour aller où ?

— Aux Verrières, tout de suite.

— C’est impossible ; je suis en route depuis ce matin, sans un instant de repos. Comment voulez-vous que j’aille encore aux Verrières… le cheval peut à peine avancer.

— Mlle Dusapel vous fait chercher pour un enfant qui va mourir du croup.

— N’est-ce pas Jean des paniers ?

— Mon Dieu oui, M. le docteur.

— Seul ?

— Non ; il y a par ici M. Albert Dubois… eh ! M. Dubois, M. Albert… dormez-vous ?… Seigneur Jésus, je crois qu’il est mort… M. le docteur, venez donc, à l’aide…

M. Allamand se débarrassa de la couverture qui l’enveloppait et accourut en hâte. Le vannier arracha une des lanternes qu’il approcha du visage du jeune homme.

— Regardez donc, M. le docteur, comme il est défait… il dit qu’il a l’épaule cassée ; le traîneau a fait plusieurs tours en bas la descente de la Chaîne, je me suis trouvé au fond d’un tas de neige sans pouvoir distinguer mes pieds de ma tête, tant ma cervelle était sens dessus dessous. Et encore j’étais sur le derrière…

— Pourquoi ne s’est-il pas arrêté à Fleurier chez ses parents ? Quelle imprudence !

— C’est ce que je lui disais ; mais essayez donc de mailler une branche de foyard ; ça n’obéit pas comme l’osier.

— M. Jeanrenaud, dit le docteur au conducteur de son traîneau, je ne veux pas vous retenir plus longtemps au milieu de cette neige ; voici une occasion pour retourner à Fleurier. Bonsoir et merci. Dites à Mlle Montandon que je serai chez elle demain matin.

M. Allamand avait sur lui des sels et un cordial ; il eut bientôt rappelé à la vie le pauvre blessé qui laissait ballotter sa tête à droite et à gauche en poussant de profonds soupirs.

— M. Dubois, luttez de toutes vos forces contre la syncope ; je crains pour vous le froid de cette nuit d’hiver.

— Cela va mieux, mais je suis brisé et mon bras gauche me fait horriblement souffrir.

— Hélas ! mon pauvre ami, vous avez la clavicule cassée.

— Alors, j’en ai pour un mois.

— Non, pour six semaines ; il faut laisser aux fragments de l’os le temps de se consolider. Je suis curieux de faire l’essai d’un nouveau pansement dont l’Abeille, mon journal de médecine, dit beaucoup de bien.

Cependant le traîneau avait viré de bord et repris à toute vitesse le chemin qu’il venait de parcourir. Quand ils traversèrent les villages de Couvet et de Môtiers, les gens occupés à leurs dentelles et à leur établi se dirent entre eux : « Entendez-vous ces grelots ? Pour sûr, il y a du mal ; c’en est un qui va chercher le médecin. Dieu nous préserve ! »

Le pansement.

Quelques personnes étaient réunies dans le salon de M. Dubois père, à Fleurier. Mlle Dubois était installée sur le canapé devant sa table à ouvrage, fort occupée à raccommoder des bas de laine brune destinés à son fils. Sa fille Louise était au piano étudiant un motif du Freischütz, avec les variations indispensables. Son mari allait et venait, tracassant, remuant, rangeant et dérangeant comme un être qui ne peut trouver sa place dans ce monde. Il finit par s’enfoncer dans un fauteuil en joignant les mains et en regardant les moulures du plafond.

— Quelle chance ils ont eue hier pour leur partie de traîneau, dit Mlle Dubois ; si le temps s’était dérangé comme aujourd’hui, je ne sais comment ils auraient pu s’en retourner aux Verrières.

— Par un temps comme il fait ce soir, dit le père, tu peux bien compter que M. mon fils aurait laissé le cheval à l’écurie. Je l’aurais mis à pied, ce muscadin.

— Tu n’aurais pas eu cette conscience, et sa dame ?

— Sa dame… ? Est-ce moi qui l’ai envoyé à cette partie ? Il n’avait qu’à rester à son comptoir. J’y suis bien tout le jour, moi, à mon comptoir.

— Tu ne t’es jamais amusé, peut-être ? Te souviens-tu de cette promenade où tu me conduisais dans un traîneau attelé de deux chevaux gris ? C’était autre chose que la pauvre Brune.

— Si seulement je savais ce qu’elle est devenue ! J’ai le pressentiment qu’il lui est arrivé quelque chose. Laisse donc ta musique, toi ; il m’a semblé entendre les grelots. Oui, parbleu, je ne me trompe pas. Il sortit du salon et descendit dans la rue pour être le premier à saluer la jument. Mais au bout de quelques minutes, il rentra encore plus soucieux et se tint obstinément devant la fenêtre pour guetter ce qui se passait au dehors.

Théophile Sassel et M. Léo Lesquereux entrèrent sur ces entrefaites et furent accueillis comme de vieux amis de la maison. Mlle Louise quitta son piano, et mit la lampe sur la table ronde qu’on porta près du poêle ; alors commença une de ces bonnes veillées entremêlées d’agréable causerie, simple, franche, sans apprêt, marquée de cette douce familiarité dont nos montagnards semblent avoir le monopole.

M. Lesquereux apportait dans une boîte des larves d’insectes qu’on avait trouvées sur la neige ; il en expliqua l’origine probable en racontant les croyances auxquelles donnaient lieu ces apparitions insolites. Il avait aussi plusieurs échantillons de mousses, avec leurs fructifications, destinées à l’herbier d’Albert et qu’il se mit à arranger et à étiqueter, tout en prenant part à la conversation.

— J’ai cru voir le traîneau d’Albert, ce soir, dit Théophile ; il paraît que je me suis trompé.

— Voyez-vous, dit M. Dubois, direz-vous encore, mesdames, que j’ai des lubies ? Nous sommes deux témoins.

— Que ferait-il sur les chemins par une telle tempête ? dit Louise.

— On dit qu’ils ont fait une grande chasse aux loups aujourd’hui, reprit le jeune homme.

— Vous verrez que mon gaillard n’aura pas manqué d’y aller. Les loups ont plus d’attraits pour lui que le comptoir.

— J’en aurais fait autant, dit Théophile.

— Qui est-ce qui ne va pas à la battue, dit Mlle Dubois. Je voudrais voir cela, que les jeunes gens grattent du papier et copient des factures quand on brûle de la poudre contre les loups dans la forêt.

— Il serait beau, notre commerce, rétorqua le père, si je ne grattais pas le papier. Mais c’est ainsi, il faut que les vieux travaillent pendant que les jeunes vont à la chasse et font des parties de traîneau.

Un bruit de grelots retentit soudain dans la rue et l’on entendit un violent coup de sonnette. M. Dubois était déjà au bas de l’escalier ; d’un saut il fut devant la maison. C’était en effet la Brune, qui secouait ses grelots en reconnaissant les êtres et qui grattait du pied en allongeant les naseaux du côté de l’écurie.

— Dieu du ciel, s’écria M. Dubois, qui est-ce qui m’a abîmé cette bête de la façon ? La voilà tout en nage ; elle n’a pas un poil sec sur tout le corps.

— M. Dubois, voulez-vous m’aider à sortir votre fils du traîneau ; il est un peu blessé.

— Mon fils, blessé ! que dites-vous ? Que faites-vous là, M. le docteur ?

Il n’était plus question du cheval.

— Hélas ! je suis dans l’exercice de mes fonctions, dit le docteur en souriant. Ah ! très bien, voilà M. Sassel qui nous donnera un coup de main.

— Ce n’est pas nécessaire, dit Albert en passant sa tête hors du véhicule ; quand on m’aura débarrassé de ces manteaux, je pourrai marcher.

— Ah ! tu peux parler ? dit M. Dubois en poussant un soupir de soulagement ; je croyais que le gredin était mort. Quelle invention que les enfants ! Depuis que j’ai des enfants, je n’ai plus un moment de repos. Embrasse-moi, malheureux, tu m’as fait une belle peur.

— Un bobo à l’épaule, rien de plus, dit le jeune homme en mettant pied à terre.

— Allez mettre au lit ce garçon et préparez des bandes de toiles très longues, je reviens à l’instant, dit le médecin.

Tout le monde entra dans la maison, sauf Jean des paniers qui, n’oubliant aucun détail, mit la Brune à l’écurie et lui donna les soins indispensables.

— Ce n’est rien, maman, dit Albert en passant son bras valide autour du cou de sa mère. Fais coudre des bandes à Louise ; prépare quelque chose à manger pour le docteur, et toi, Théophile, trouve-moi un cheval sans retard pour conduire M. Allamand aux Verrières.

Peu d’instants après, Albert était au lit, dissimulant ses souffrances, et chacun était à l’œuvre de son côté, avec affection et dévouement, mais sans récriminations inutiles.

Le docteur revint, les poches remplies de fioles et de drogues ; les bandes étaient prêtes ; avec l’assistance de M. Lesquereux, il pratiqua avec satisfaction sa méthode nouvelle de pansement, après avoir constaté que la fracture était nette et sans esquilles. Quand l’opération fut terminée, Albert se trouva emmaillotté comme une momie et condamné à l’immobilité pendant plusieurs semaines.

— Prends courage, lui dit sa sœur, je resterai près de toi, je te ferai des lectures.

— Nous étudierons les mousses ensemble, hein, dit l’excellent M. Lesquereux.

— Donnez-lui un verre de bon vin, dit le docteur, et quelque chose à manger, mais peu, crainte de la fièvre. À propos, comment va Mlle Dusapel ? Son entorse d’hier n’était rien du tout.

— Elle va bien, je crois, dit Albert, qui devint tout à coup sérieux.

Théophile, qui rentrait, voyant l’embarras de son ami, donna un autre tour à la conversation.

— Ont-ils tué des loups dans leur battue d’aujourd’hui ?

— Oui, deux.

— Allons donc, dit M. Dubois, ces Verrisans ont tué deux loups ! Sais-tu les noms des tireurs ?

— Sans doute, c’est moi.

— Comment, c’est toi…

— Eh ! mon Dieu, oui, c’est moi, Albert Dubois, votre fils indigne.

— Toi ! reprit Théophile, en se plantant devant Albert et en se croisant les bras.

— Voyez-vous ce sournois, dit le père en essuyant une larme au coin de ses yeux ; il faut le confesser pour savoir quelque chose. Tu es bien le fils de ta mère, va !

Le docteur Allamand avait mangé un morceau à la hâte ; on vint l’avertir que le traîneau était prêt.

— Au revoir, mes amis, leur dit-il : je voudrais bien passer la soirée avec vous, mais le médecin, c’est le Juif errant, toujours sur les chemins, toujours courant, jusqu’à ce qu’on le couche lui-même dans son cercueil. Être à la disposition des malades à trois ou quatre lieues à la ronde, le jour, la nuit, en été, en hiver, par le vent et la neige comme ce soir, voilà les douceurs du métier. Bonne nuit, je reviendrai demain.

— Dieu vous accompagne, M. le docteur, dirent en chœur les assistants émus. Bientôt les grelots retentirent, puis s’éteignirent dans le lointain. Le Dr Allamand, conduit par Jean des paniers, partait pour les Verrières.

L’homme propose et la femme dispose.

Sa lanterne à la main, Lucy se hâtait d’atteindre la maison de la petite malade ; elle espérait trouver le traîneau devant la porte et se renseigner sans retard sur le sujet qui lui causait tant d’inquiétude. Albert est-il revenu ? Telle était la pensée qui la préoccupait pendant qu’elle se frayait un passage à travers les monceaux de neige qui la faisaient trébucher. Mais la rue était déserte ; à peine apercevait-on les traces du traîneau qu’elle avait entendu passer peu d’instants auparavant et qui avait poursuivi sa course du côté de Pontarlier. Quelle était la cause de ce retard ? Albert n’avait pas trouvé le docteur à Fleurier, ou bien il était victime d’un accident ; peut-être avait-il péri ! Son imagination excitée lui montrait son ami couché sans vie au fond de quelque ravin solitaire, et la neige couvrant comme un linceul son pâle et beau visage… Tremblante, elle restait immobile devant la porte de sa filleule sans oser l’ouvrir.

Mais elle lève soudain la tête, elle écoute avec anxiété ; un bruit lointain de grelots retentit faiblement dans l’air agité ; cette vague perception lui rend toute son énergie. C’est lui, s’écrie-t-elle, nous sommes sauvés ! De seconde en seconde le bruit augmente et s’approche ; à travers les ténèbres, elle aperçoit les fallots du traîneau aussi agités que les feux follets des marécages. Encore un temps de galop, le traîneau s’arrête à deux pas d’elle.

— Est-ce ici ? dit la voix grave de M. Allamand.

— Oui, répond laconiquement le vannier, on y est.

Lucy dirigea la lueur de sa lanterne dans l’intérieur du véhicule et resta interdite et muette en n’apercevant que les deux voyageurs. Un nuage passa devant ses yeux, ses genoux vacillèrent, une étreinte glacée serrait ses tempes.

— Tiens, c’est Mlle Dusapel, dit le docteur, je vous présente le bonsoir ; comment va votre entorse ? nous arrivons un peu tard, mais nous avons fait un rude voyage ! Eh bien ! ajouta-t-il en baissant la voix, et cette petite ?…

— Elle est encore là, dit Mlle Dumont, qui était accourue au bruit des grelots. S’il y a quelque chose à faire, venez vite.

— Ah ! Mlle Dumont, je suis votre serviteur. Jean, tu conduiras le cheval à l’auberge et tu veilleras à ce qu’on vous soigne convenablement tous les deux.

— Suffit, M. le docteur, j’ai mes ordres. Et il partit avec le traîneau.

Lorsque M. Allamand aperçut l’escadron de commères qui encombrait la chambre de la petite malade, il fronça le sourcil.

— Je me recommande à vos bons offices pour plus tard, mesdames, mais pour le moment j’ai besoin d’être seul. Tenez, Mlle Dumont, voilà un flacon plein de sangsues, j’espère qu’elles ne sont pas gelées ; préparez-en une dizaine, les plus vivaces. Mlle Dusapel, ayez de l’eau chaude à ma disposition ; faites un bon feu, quand ce ne serait que pour m’apprêter un peu de soupe. Brrr… quel froid il fait cette nuit ! En donnant ces ordres avec douceur, mais d’un ton péremptoire, il s’était débarrassé de son manteau, dont il avait fouillé les poches qui lui livraient toute une pharmacie. Sans cette précaution, il eût fallu courir à Pontarlier pour se procurer les médicaments ou les drogues les plus indispensables.

— À présent, dit-il, en s’approchant de l’enfant, lorsque les commères eurent décampé, à nous deux.

Son examen ne fut pas long ; d’un coup d’œil il vit ce qu’il y avait à faire, et il jugea qu’il fallait agir sans retard. Sans faire grand bruit dans la maison, avec un calme, une sérénité qui rassuraient les cœurs les plus chancelants, il mit tout le monde en activité.

— Vite des sangsues autour du cou de l’enfant, des sinapismes aux jambes et un petit émétique pour agir à l’intérieur. Ne perdons pas courage, je crois que nous réussirons.

Le père et la mère, heureux de savoir comment s’employer utilement, prêtaient leur concours actif en dévorant leurs larmes. Mlle Dumont confectionnait d’une main habile des sinapismes modèles. Elle tenait à prouver que son père lui avait transmis les traditions les plus pures sur les diverses manipulations en usage dans une officine ; car autrefois les médecins de la campagne préparaient eux-mêmes les remèdes qu’ils prescrivaient à leurs clients. Quant à Lucy, pâle et muette, mais prévenante et habile comme une fée, elle allait au-devant des désirs du docteur qui lui donnait ses ordres par des signes et l’encourageait du regard.

Cette médication puissante vint en aide à la nature, ainsi qu’on le disait autrefois ; les organes atteints se débarrassèrent des membranes qui obstruaient les conduits de la respiration. Après une série de crises pendant lesquelles il semblait que ce petit être allait se briser, un soulagement sensible se produisit, la respiration redevint peu à peu normale, et l’enfant après avoir promené sur ceux qui l’entouraient des regards où l’angoisse ne se peignait plus, ne tarda pas à s’endormir d’un paisible sommeil.

— Là, dit le docteur, voilà qui va bien ; s’il ne se forme pas de nouvelles membranes sur le voile du palais, nous sommes de Berne. Il faut surveiller cela attentivement. Encore quelques heures et nous saurons à quoi nous en tenir.

Au milieu du silence de la nuit, que troublaient de temps à autre les dernières rafales de la tempête, l’horloge sonna lentement onze coups. L’enfant dormait, le père et la mère, debout près du berceau, n’osaient pas encore se livrer à l’espérance ; le docteur assis tenait d’une main sa montre et de l’autre la main de l’enfant dont il interrogeait le pouls avec une satisfaction évidente ; Mlle Dumont allait et venait comme une ombre, rangeait les objets dont on s’était servi et préparait ceux dont on pourrait encore avoir besoin ; Lucy, appuyée contre le poêle, se sentait défaillir. L’excitation qui l’avait soutenue jusqu’alors l’abandonnait. Je suis maintenant plus malade que ma filleule, se disait-elle en souriant avec amertume, et pourtant je ne peux pas sortir d’ici sans savoir ce qui est arrivé là-bas. Rien de bon assurément, Jean des paniers ne se serait pas dérobé comme un coupable. Mais comment interroger le docteur ? Ses regards pénétrants semblent lire jusqu’au fond des cœurs. Et s’il allait deviner mon secret ! Non, plutôt mourir.

Cependant le front du docteur s’assombrissait. Des symptômes alarmants apparaissaient de nouveau, et s’aggravaient de minute en minute. Cette fois la crise finale était proche. Éveillée en sursaut, Sophie, les yeux hagards, se débattait sous l’étreinte de l’asphyxie ; elle étouffait. Déjà elle ne pouvait plus parler, sa respiration se transformait en hoquets rauques et sinistres. Les assistants, debout autour du berceau, contemplaient avec stupeur cette affreuse agonie. Tout à coup le docteur s’écria :

— Cela va mal, cela va très mal ! un seul moyen me reste, il faut faire crier l’enfant, vite de l’eau bouillante, vite, vite.

Courir à la cuisine, enlever d’un bras robuste la grosse bouilloire qui chantait sur le feu, l’apporter près du berceau, Lucy le fit en moins de temps que je n’en mets à l’écrire. Le docteur plongea un linge dans l’eau bouillante et l’appliqua vivement sur les pieds de la moribonde. Ce fut une douleur atroce. Tout son corps se crispa, et un cri aigu, un cri de bête fauve atteinte d’un fer rouge, fit vibrer les échos de la maison. Chacun recula d’un pas, même le docteur, qui ne s’attendait pas à une telle explosion.

— Bravo ! dit-il, bravo, elle est sauvée ! Crie seulement, va, pleure, mon enfant, tu en as le temps, on guérira assez tes jambes brûlées.

L’enfant sanglotait dans les bras de sa mère ; le père embrassait le docteur, tous éprouvaient le sentiment de délivrance des naufragés qui atteignent le port.

— Ah ! dit le docteur en tombant sur un siège et en s’essuyant le front. Je vous avoue que j’ai passé un mauvais moment. Quelques secondes encore et c’était fini. Nous pouvons remercier le bon Dieu. À présent je me sens écrasé de fatigue.

— M. le docteur, dit Mlle Dumont, vous devez avoir besoin de prendre quelque chose ; voyons, braves gens, qu’avez-vous à manger dans la maison ?

— Pas grand’chose, dit la mère avec embarras, nous sommes pris au dépourvu, si on avait pu prévoir…

— Vous auriez fait tuer le veau gras, dit le docteur en souriant, cela n’est point nécessaire, je ne suis pas difficile.

— Je propose un autre arrangement, dit Lucy d’une voix enrouée ; puisque Sophie est tranquille, M. Allamand viendra manger cher nous. Pendant ce temps vous lui préparerez un lit.

— Aller réveiller vos parents à cette heure ?…, non absolument.

— Mes parents sont encore debout ; il y avait grande compagnie chez nous ce soir, les chefs de la battue, peut-être les trouverez-vous encore.

— Dans ce cas, je vous suivrai de grand cœur ; si, contre mon attente, quelque accident survient, faites-moi chercher à l’instant.

Ils sortirent sans faire de bruit et arrivèrent chez le capitaine Dusapel, au moment où les derniers convives prenaient congé de lui sur l’escalier. Les uns allumaient leur pipe pour combattre l’air de la nuit, d’autres s’enveloppaient de leur manteau, d’autres enfin, dont la demeure était éloignée, chaussaient des raquettes pour marcher sur la neige avec moins de difficulté.

L’arrivée du docteur fut saluée par des cris de joie.

— Comment, c’est le docteur en personne ! Ah ! sacrebleu ! pourquoi si tard, quelle bonne veillée nous aurions passée ensemble !

— Après avoir sacrifié à Bacchus, dit Henri de la Vy-Renaud, j’entrevois Esculape qui apparaît en ces lieux. Divinité bienfaisante, soyez la bienvenue au milieu de nous.

— Messieurs, je n’ai qu’un instant pour vous souhaiter le bonsoir. Capitaine, je viens, sur l’invitation de votre aimable fille, vous demander l’hospitalité pour un quart d’heure.

— Esculape conduit par Hébé sollicite la faveur d’un poussenion ; voilà un tableau qui peut être mis en parallèle avec Œdipe et Antigone ; je vous l’ai dit ce soir, il n’est rien de nouveau sous le soleil, tout est dans la mythologie.

— Même l’échappement à cylindre et le compas aux engrenages, dit Sylvain. À cette heure les dieux et les déesses dorment dans leur lit ; qui m’aime me suive, allons en faire autant.

— Entrez, docteur, dit le capitaine avec affection, vous nous rendez bien heureux. Lucy, tu as eu une idée parfaite, ta mère n’aurait pas mieux agi. Femme, apporte les victuailles, il me semble qu’il reste encore quelque lopin à grignoter ; moi je descends à la cave chercher une certaine bouteille…

— Je vous le défends, dit le docteur, ce serait me prouver que je vous dérange. Voilà Mlle Dusapel qui a deviné ce que je désirais : un peu de bouillon chaud pour combattre le froid de cette nuit d’hiver.

— Il était destiné à Lucy, mais elle prétend qu’elle n’en a pas besoin.

— Et moi je n’accepte qu’à la condition qu’elle en prendra la moitié. Elle me paraît fatiguée et en train de tomber malade.

Malgré sa répugnance, Lucy vint s’asseoir à table en face du docteur, qui l’examinait à la dérobée tout en conversant avec ses hôtes.

On parla de l’enfant malade, des angoisses de sa famille, du voyage pénible que le docteur avait fait pour gagner les Verrières pendant cette affreuse tempête, enfin du messager qui était allé à sa recherche.

— Ce pauvre Albert, dit le docteur, n’a pas eu de chance, son traîneau a chaviré en descendant sur Saint-Sulpice, et il s’est blessé assez gravement.

En parlant, il regardait Lucy qui ferma les yeux, et porta la main à son cœur. Avec ses lèvres blanches et ses joues pâles, on l’eût prise pour l’original de cette touchante figure que Léopold Robert a créée dans la Religieuse mourante, et qui est une de ses plus poétiques inspirations.

— Comment ? il est blessé ! dit la mère.

— Oui, la clavicule gauche cassée ; le voilà emmaillotté dans son lit pour six semaines.

— Où est-il ?

— Chez ses parents à Fleurier, je l’ai pansé avant mon départ, c’est ce qui m’a un peu retardé.

Lucy s’était levée et lentement s’était traînée jusqu’à la porte ; elle sortit sans rien dire. Le docteur resta impassible. Il venait de pénétrer un secret qui prenait place à côté de centaines d’autres qui dormaient ensevelis et ignorés dans les catacombes de sa mémoire.

— Cela me fait de la peine, ajouta-t-il, car il est modeste, instruit et doué d’un excellent caractère ; c’est un jeune homme tout à fait distingué et qui fera honneur à sa famille. Je l’aime comme mon fils. En disant ces mots, il crut entendre un sanglot étouffé de l’autre côté de la porte. Quant au capitaine, il baissait la tête et jouait avec son verre ; il était visiblement embarrassé et cherchait à détourner la conversation.

— Minuit, dit le docteur en regardant la pendule suspendue à la paroi, dans sa vitrine de noyer ; abandonner ma petite malade si longtemps ! Adieu, je me sauve. Prenez garde à votre fille, dit-il au capitaine, je vous le répète, elle me cause de sérieuses inquiétudes.

— C’est bon, c’est bon, on y veillera. Ces médecins sont des alarmistes, se dit-il quand le docteur fut parti, si on les écoutait on prendrait toutes les maladies qui affligent l’humanité. Nous n’en sommes pas là, que diantre !

Mais le pauvre homme n’était pas au bout de ses tribulations. Quand Mme Dusapel se vit seule avec son mari, elle le mit hors de garde en l’apostrophant d’une manière assez inattendue.

— Ah ça, quand tu as des altercations avec les gens, fais donc en sorte que personne ne t’entende, à cause du scandale qui peut en résulter.

— Comment donc, du scandale, une altercation, qu’entends-tu par là ?

— Mais oui, tu as eu une querelle avec ce jeune Dubois que tu avais invité à notre table ; si c’est ainsi que tu entends l’hospitalité, qu’à moi ne tienne, mais cela ne fait pas honneur à notre maison.

— Tu me fais sauter en l’air avec tes propos pleins de malice. Je voudrais t’y voir, toi, quand un jouvenceau qui n’a pas encore toutes ses dents viendrait te demander ta fille en mariage. Hein, notre Lucy à un blanc-bec qui se pose en démocrate !

— Et pourquoi pas ?

— Voilà bien les femmes ! quand elles sont enfants, elles marient leur poupée ; jeunes filles, elles ne songent qu’à se marier elles-mêmes ; mères de famille, elles n’ont de repos que quand elles ont marié le dernier de leurs enfants ; c’est une rage, une maladie dont on devrait bien les guérir une fois pour toutes.

— Enfin, tu t’es marié, peut-être…

— Oui, mais c’était différent, tout à fait différent. Tu voudrais que Lucy, qui n’est qu’une enfant, ait un mari, qu’elle nous quitte, nous laisse tout seuls, qu’elle devienne mère de famille…, non, tu vois que c’est impossible, je ne peux pas m’habituer à cette idée.

— Cela doit pourtant arriver une fois.

— Peut-être, mais plus tard, mais beaucoup plus tard.

— Et qu’as-tu répondu à ce jeune homme dont le docteur vient de nous faire un si bel éloge ?

— Parbleu, je lui ai dit que c’est impossible, je ne la donnerai jamais à un démocrate.

Un cri aigu suivi d’un choc qui fit trembler la maison, retentit dans la pièce voisine. Cette clameur sinistre, dans le silence de la nuit, les fit tressaillir. Le capitaine, un chandelier à la main, ouvrit la porte et recula d’effroi en voyant Lucy étendue sans mouvement sur le plancher.

— Viens vite, au secours, cette enfant se meurt ! mon Dieu ! le docteur avait raison.

— Elle t’a entendu, dit Mme Dusapel avec calme ; voilà maintenant la seule réponse qu’on puisse te faire, c’est le cœur qui a parlé.

— Vois donc comme elle est blême ; Lucy, mon enfant, m’entends-tu ? Elle ne m’entend pas… Ses mains sont glacées…

— Eh bien oui, elle est évanouie ; cela ne passe pas tout d’un coup. Mettons-la dans son lit et cherchons à la réchauffer, à la ranimer.

Pendant plus d’une heure leurs efforts furent inutiles, enfin Lucy ouvrit les yeux et voyant sa mère penchée sur elle, passa ses bras autour de son cou, l’attira contre son visage et murmura à son oreille avec une expression déchirante :

— Maman, est-ce mortel ?

— Quoi ?

— La fracture de la clavicule… ; ceci fut dit au souffle.

— Non, mon enfant, ce n’est pas dangereux.

— Merci, petite mère, embrasse-moi, je veux vivre pour vous.

— Veux-tu que je te déshabille, tu serais mieux sans tes vêtements.

— Non, pas encore.

Elle retomba sur sa couche, ferma les yeux, croisa les mains sur son corsage où était renfermé le précieux carnet et resta sans mouvement. Parfois ses lèvres tremblaient comme sous le coup d’une douleur aiguë ; de grosses larmes roulaient silencieuses sur ses joues pâles ; à toutes les questions que sa mère lui adressait, avec ces inflexions de voix affectueuses et tendres qui n’appartiennent qu’aux mères, elle ne répondait que par des signes à peine perceptibles. Ce désespoir muet avait quelque chose de si poignant que le cœur le plus endurci n’eût pu lui refuser un mouvement de compassion.

En femme expérimentée, Mme Dusapel ne s’alarmait qu’à bon escient. Elle regrettait vivement le concours fâcheux de circonstances qui avait amené cet éclat, et cherchait, dans son esprit fertile en ressources, un moyen de sortir d’embarras. Sa fille aimait Albert, on n’en pouvait douter ; cet amour ne semblait pas être un caprice, une surprise des yeux et de l’imagination, mais une de ces affections profondes et durables dont les cœurs d’élite donnent de temps à autre des exemples consolants. Elle le comprenait d’autant mieux qu’elle-même se sentait un faible pour ce jeune homme et qu’elle eût été fière d’avoir un tel gendre.

Mais les sentiments d’Albert étaient-ils de même nature ? Les jeunes gens passent pour si légers, en général, qu’elle pouvait avoir des craintes et des craintes bien fondées. Le refus quelque peu brutal que son mari lui avait infligé était propre à le rebuter pour toujours ; et puis cette blessure, la longue réclusion qui en serait la conséquence pouvaient changer le cours de ses sentiments. Pour employer un mot devenu célèbre, l’avenir ne laissait pas de présenter quelques points noirs, mais la situation n’était pas désespérée.

Et puis, chagrin d’amour ne dure guère ; tel est du moins l’avis des bonnes gens qui ont passé la cinquantaine et dans le cœur desquels le soleil est sur son déclin. On meurt d’amour de dix-huit à vingt ans plus ou moins, c’est chose convenue ; mais plus tard on n’en a pas le loisir ; la vie vous entraîne dans un engrenage qui laisse à peine le temps de respirer, de manger et de dormir.

Les amoureux sont, pour les têtes grises, des phénomènes passablement saugrenus, qu’ils ne prennent pas volontiers au sérieux. Lorsqu’on arrive dans l’âge où les actes et les jugements sont dictés par la raison, le calcul, les convenances sociales, la suprême influence des intérêts matériels, on est mal placé pour comprendre ceux qui ne vivent que par le sentiment et se nourrissent de rêves poétiques. Cela paraît une sorte de crise nécessaire dont les parents bénévoles doivent subir les conséquences, en marchandant toutefois, et en défendant leurs intérêts ou du moins ce qu’ils envisagent comme les intérêts de leurs enfants. Faire le bonheur de son fils ou de sa fille, en style du monde, c’est lui procurer un mariage où l’on n’a eu égard qu’aux alliances, à la position, à la fortune et à toutes sortes d’intérêts où le cœur, les vertus, les dons de l’intelligence, le charme et l’enchantement de la vie, se trouvent relégués à l’arrière-plan.

D’autre part, la première surprise passée, Mme Dusapel était trop femme pour ne pas se laisser bercer à l’idée d’un mariage accompli sous ses auspices. Certes, elle aimait tendrement sa Lucy, mais elle voyait au-delà poindre, à l’horizon, dans les jardins baignés par le Fleurier, de petites têtes blondes ou frisées, des lutins roses, dont les rires, les cris et les ébats joyeux rajeunissaient son cœur et en accéléraient les pulsations.

Assise au chevet de sa fille, son esprit s’accoutumait peu à peu à la situation nouvelle que lui faisaient les circonstances et s’armait de résolution pour être à la hauteur des événements.

Le plus pressant était de convertir son mari, de vaincre ses répugnances et de lui faire comprendre que, tôt ou tard, il devrait se séparer de sa fille et s’habituer à l’idée de voir un étranger s’interposer entre eux et leur enfant. La tâche n’était pas facile.

Le capitaine, au comble de l’épouvante, avait couru tête nue à la recherche du docteur qui, trouvant sa petite malade beaucoup mieux, se préparait à se coucher.

— Venez, au nom du ciel, ma fille se meurt, ma pauvre Lucy va mourir.

— Qu’est-il arrivé ? dites-moi ce qui est arrivé ?

— Elle est tombée évanouie à peu près sans cause apparente, et malgré nos soins, nous ne pouvons parvenir à la ranimer.

— Allons, on aura fait quelque incartade, malgré mes avertissements, dit le docteur à voix basse en prenant sa canne et son chapeau ; c’est toujours ainsi, un bon conseil décide les gens à faire une sottise. Il suivit à grand’peine le capitaine qui faisait des enjambées que son compagnon, de plus petite taille, ne pouvait imiter.

— N’allez donc pas si vite, nous avons à causer. Sachez que votre fille n’a aucun symptôme de maladie organique, elle est saine et forte et n’est pas sujette aux vapeurs comme les petites dames des villes. Vous dites donc que personne ne lui a fait de chagrin…

— Je ne dis pas cela.

— Alors il y a quelque chose.

— Oui, une bête d’histoire, une tuile qui me tombe sur la tête, à propos d’un garçon de Fleurier, ce Dubois, vous savez, un freluquet, dont elle s’est coiffée je ne sais quand ni comment. Une fille que je croyais sage et raisonnable. À qui se fier désormais ?

— Elle est, ma foi, plus raisonnable et plus sage que vous, riposta hardiment le docteur, je vous défie de voir jamais dans nos montagnes un couple mieux assorti.

Le capitaine s’arrêta net, il étouffait.

— C’est donc une conspiration dirigée contre moi ! dit-il en foudroyant le docteur du regard à travers les ténèbres ; tout le monde en est, vous aussi.

— Tu quoque, Brute… Ne parlez pas si haut, vous allez réveiller vos concitoyens, et l’on vous arrêtera pour scandale nocturne.

— C’est bon, je suis une brute, une perruque, tout ce que vous voudrez, peu m’importe ; mais je suis désolé et hors de moi. Avant de monter là-haut, vous allez me promettre de rester neutre dans cette affaire et de ne pas plaider la cause de ce… garçon, comme vous l’avez déjà fait ce soir. Je vous requiers comme médecin et non comme avocat de mon ennemi.

— Dites un marchand de drogues, pour parler clair ; merci du compliment. Capitaine, je vous souhaite une bonne nuit ; couchez-vous et réfléchissez. Votre fille n’a pas besoin de mes recettes. Cela n’empêche pas qu’elle prend bon train le chemin du cimetière. Si cela vous amuse, qu’à moi ne tienne ; vous êtes averti.

Là-dessus le docteur Allamand tourna sur les talons et rebroussa chemin d’un pas qui annonçait une résolution bien arrêtée.

Le capitaine, atterré de cette brusque retraite, n’osa pas le rappeler et rentra chez lui en gémissant. Il trouva Lucy dans le même état de prostration ; il voulut lui parler, l’interroger sur son état, lui proposer des distractions, il plaisanta même, lui qui avait le cœur déchiré, mais il n’obtint pour réponse que de légers signes de tête et un sourire qui contrastait amèrement avec les larmes qui coulaient des yeux fermés de la jeune fille.

Il se retira dans sa chambre où il se promena jusqu’au matin. Ce fut une longue et lamentable nuit.

D’heure en heure, il allait s’informer de l’état de sa fille et s’en retournait la mort dans l’âme. À la fin, la fatigue, l’insomnie, l’inquiétude eurent raison de cette forte nature ; il se sentit accablé, il eut peur. Il vit sa maison déserte, désolée, et là-bas, dans le cimetière, une tombe où étaient ensevelies ses plus douces affections, toute sa joie, tout son orgueil. L’idée que son trésor serait bientôt couché sous la neige le révolta. Il voulut prier, mais aucune prière ne parvenait à se formuler dans son cœur ou sur ses lèvres : c’étaient des élans, des appels énergiques, des cris d’effroi. Il prit sa vieille Bible de famille sur les premiers feuillets de laquelle étaient transcrites des prières qui avaient consolé plusieurs générations de ses ancêtres. Mais en l’ouvrant il tomba sur la page où dix-huit ans auparavant il avait inscrit la naissance de Lucy « Le six du mois de mai 18… après dix-sept ans de mariage, Dieu nous a donné une fille qui a été baptisée le 20. Elle a eu pour parrain le cousin Simon Lambelet, et pour marraine la cousine Thérèse née Guillaume, son épouse. Le Seigneur nous fasse la grâce d’élever cette enfant dans sa crainte et qu’elle soit pour nous une source de joie et de bénédictions. Amen ! »

Cette journée de mai lui apparut dans toute sa radieuse beauté, avec son gai soleil éclairant le berceau où respirait enfin l’être chéri, si longtemps attendu. Il se rappelait le sourire de sa femme, les félicitations de ses parents, de ses amis, l’espérance qui remplissait son âme ; toute cette poésie pénétrante des souvenirs monta comme une marée et submergea son cœur. Un sanglot secoua sa robuste poitrine, le vieil athlète était vaincu. Il pleura longtemps, la tête appuyée sur ses bras, comme lorsqu’il était enfant. Quand il se leva, le jour était venu. Il épongea avec de l’eau froide ses yeux gonflés, puis, bien doucement ouvrit la porte de la chambre de Lucy. Tout était dans le même état, sa femme s’était endormie. Il s’approcha sur la pointe des pieds.

— Lucy, dit-il, m’entends-tu ?

Elle répondit par un léger signe affirmatif.

— Ce n’est rien du tout, cette épaule démise, ça ira très bien. Je me suis réconcilié cette nuit avec ce garçon, tu comprends ; quant à lui courir après, cela m’est impossible. À présent ne pleure plus.

La montre de Joël Huguenin.

Le Dr Allamand dormait encore à poings fermés lorsqu’on heurta à sa porte et une grosse voix, qui avait la prétention de se faire douce, dit, avec des intonations de ventriloque : « M. le docteur, quand vous voudrez qu’on attelle, vous n’aurez qu’à donner un coup de sifflet ; le triangle ouvre la route et le picker est habillé. »

Le dormeur fit un soubresaut dans son lit et ne put s’empêcher de maugréer contre le fâcheux qui venait aussi bêtement couper en deux un songe remarquable. Il rêvait qu’il venait de pratiquer la transfusion du sang sur un malade aux trois-quarts mort. L’opération avait eu un succès si complet que le patient, rendu à la vie, s’était levé incontinent, avait pris un médecin sous chaque bras, et pour faire preuve de vigueur, s’était lancé au pas de course à travers le défilé de la Chaîne, suivi par Jean des paniers transformé en grand-duc et jouant de la clarinette. Cette force soudaine produite chez un mourant, par une opération si souvent contestée, remplissait le docteur d’une grande joie. Au moment de son réveil, il voyait le facteur qui lui apportait un paquet de diplômes qui le faisaient membre d’une dizaine de sociétés savantes. Aussi cette interruption, en le rappelant à la réalité, lui semblait non moins absurde que désagréable.

— Va-t-en au diable avec ton picker, vannier de malheur !

— Alors j’irai faire un tour à la maison ; paraît que vous n’avez plus besoin de moi.

— Attends, maraud, quel temps fait-il ?

— Du radoux, la neige est mate.

— Elle fond ?

— Pas encore.

— Il est sept heures et demie, va dire que je partirai à huit heures.

Les médecins s’habillent promptement ; le docteur fut bientôt sur pied. Il trouva ses hôtes qui l’attendaient pour le déjeuner. Leur reconnaissance s’exprimait par des regards, des paroles, des attentions qui le touchaient. L’enfant dormait encore ; la fièvre et l’agitation avaient disparu. Dans la maison, la félicité de la délivrance avait succédé aux sinistres appréhensions.

— Cela vaut bien les diplômes de toutes les académies du monde, pensait l’excellent homme en contemplant les visages heureux qui l’entouraient.

— Avant de vous quitter, dit-il en déchirant un feuillet de son agenda, je veux vous remettre par écrit le traitement que je vous recommande pour votre convalescente. Avec une nourriture appropriée, dans peu de jours il n’y paraîtra plus. Donnez-lui de bon lait, point de café, mais du chocolat Suchard, qui se fait à Neuchâtel ; c’est souverain. Si le traîneau arrive avant mon retour, vous saurez que je suis chez le capitaine. Je reviendrai bientôt.

Lucy n’était plus dans l’état de prostration où nous l’avons vue la veille. Au demi évanouissement a succédé la fièvre. Son beau visage est animé d’un éclat inaccoutumé ; ses yeux cernés de tons bleuâtres jettent d’étranges lueurs. Les boucles brillantes de ses cheveux bruns épars sur l’oreiller forment à sa figure un cadre splendide. Lorsque le docteur entra, précédé de Mlle Dusapel qui vaquait déjà aux occupations du ménage, il fut frappé de ce changement.

— Eh bien ! comment sommes-nous ce matin, on me dit que vous avez passé une mauvaise nuit ?

— Ce n’est rien, M. le docteur, cela va mieux, je crois que je pourrai bientôt me lever, il y a beaucoup à faire dans la maison.

— Voyons ce pouls, dit-il en s’asseyant près du lit, et en prenant dans ses mains rondelettes le poignet délicat de la jeune fille. Oh ! cent vingt pulsations par minute, la peau sèche ; nous avons de la fièvre, la tête lourde, point d’appétit…

Lucy sourit tristement.

— C’est égal, j’aime mieux cela que votre abattement d’hier au soir ; j’y vois clair au moins. Au lieu de vous lever, vous resterez au lit bien tranquillement et vous suivrez le traitement que je m’en vais écrire.

— Pendant que vous faites votre ordonnance, dit la mère, je vais avertir mon mari qui ne s’est couché que ce matin. Il n’en pouvait plus, le pauvre homme.

— Laissez-le dormir, je pars dans un instant.

— Il sera bien aise de vous voir.

Quand elle fut partie, il se fit un silence que le docteur rompit le premier.

— Vous n’avez point de commissions pour Fleurier ? dit-il tout en écrivant, sans regarder Lucy.

— J’en aurais bien une…

— Dites toujours.

— Ce serait pour Mlle Dubois.

— La sœur d’Albert ? dit le docteur en la regardant par-dessus ses lunettes ; que faut-il lui dire ?

— Voici un carnet que M. Dubois a perdu dans la rue hier en partant, et qu’on a ramassé dans la neige. Je présume qu’on sera bien aise de savoir ce qu’il est devenu.

— C’est probable, rien d’autre à ajouter ?

— Non, dit Lucy dont les joues s’empourprèrent.

— Le pauvre Albert ne pourra l’ouvrir lui-même, il est sanglé comme une carotte de tabac, et tout mouvement lui est interdit pendant quelques jours.

— Je suis la cause de ce malheur ; je ne peux pas supporter cette idée… Êtes-vous certain de le guérir ?

— Écoutez, Lucy, dit le docteur d’un ton sérieux, ce n’est pas le moment de jouer des charades. Écrivez trois mots au crayon, suivis de votre signature, dans un coin de ce portefeuille ; je dis trois mots, pas davantage. Je les porterai à M. Dubois, ils seront plus efficaces que toutes les drogues de l’ancien et du nouveau continent.

— Eh bien ! c’est fait, mon père m’y autorise.

— Allons donc ! le capitaine ?

Lucy fit un signe affirmatif.

— Parfait, parfait. Eh ! ma foi, je ne donnerais pas cette journée pour un empire. Je suis si heureux que je voudrais embrasser quelqu’un. Et il regardait autour de lui, comme pour chercher qui il pourrait embrasser.

— Docteur, je suis là.

— Vous permettez ?

— Oui, mais vous le direz à Fleurier.

Ce fut un baiser paternel que le docteur mit sur le front de Lucy.

— Ah ça ! vous allez vous guérir un peu vite, maintenant. Savez-vous que c’est bête cette fièvre que vous avez là. Tâchez de vous égayer l’esprit avec des idées riantes, c’est la meilleure médecine que je puisse vous prescrire… avec l’eau fraîche… sans plaisanter. Au revoir, à bientôt.

Au bas de l’escalier, il trouva le capitaine qui l’attendait. Il était pâle, affaissé et semblait vieilli de dix ans.

— Comment la trouvez-vous, cette malheureuse enfant ? la croyez-vous en danger ? J’ai cru la perdre cette nuit.

— Pour le moment, non ; j’augure beaucoup d’une réaction morale : vous avez été meilleur médecin que moi.

— Oui, mais je sais ce qu’il en coûte, c’est un rude métier.

— Ah ! vous croyez qu’on peut soulager les misères de notre pauvre humanité en se jouant ! Non, mon cher capitaine, cela exige un sacrifice qui paraît dur à notre nature égoïste, mais quand nous parvenons à nous vaincre, la récompense ne se fait pas attendre.

Ils arrivèrent devant la maison des parents de Sophie. Un traîneau était arrêté devant la porte. Jean des paniers donnait la dernière main aux harnais, aux courroies, démêlait la crinière du bidet, en tirait des bribes de foin que la brosse avait oubliées.

— Prêt à partir, dit-il en faisant le salut militaire.

Le père de Sophie s’avança vivement au devant d’eux.

— Entrez, docteur, dit-il, il y a ici quelqu’un qui désire vous parler.

— Est-ce encore un malade ? je n’ai guère le temps…

— Non, c’est mon beau-père.

C’était en effet Joël Huguenin, le vieil horloger des Cernets, que l’inquiétude avait chassé de sa retraite, malgré son grand âge, malgré l’hiver et les amas de neige. Rien n’avait pu le retenir. Profitant du traîneau d’un voisin qui descendait au village, il avait chaussé ses souliers épais graissés devant le feu du foyer, boutonné ses grandes guêtres de milaine, endossé son vieux manteau à petit col, à la mode du siècle passé, et s’était mis en route, tremblant d’arriver trop tard. Mais à la vue de l’enfant hors de danger, qui l’accueillait par un sourire et des caresses, et lorsqu’il entendit le récit de tout ce qui s’était passé, il fut pris d’une vive émotion et demanda avec instances à voir Albert Dubois et le Dr Allamand.

— Tiens ! l’artiste des Cernets a quitté sa solitude et ses chronomètres, dit le docteur, adieu, mon vieil ami, comment va-t-on dans mon hameau natal[27] ?

— Je ne pouvais plus tenir là haut ; nous avons passé une nuit affreuse après le départ de l’enfant. Elle était si malade et le temps est devenu tout à coup si mauvais. Si nous pouvons l’embrasser ce matin, avec l’espoir de la conserver, c’est à toi que nous le devons, tu es son sauveur.

— Après Dieu, dit d’une voix harmonieuse et vibrante un homme à chevaux blancs, à figure vénérable, qui se tenait près du berceau. Il était de moyenne taille et vêtu de noir.

— Oui, après Dieu, dit Joël en se découvrant avec respect. Vous avez raison M. de Bellefontaine, la créature ne doit pas usurper la place du créateur.

— Tout va bien qui finit bien, dit le docteur, mais on m’attend à Travers ce matin, une accouchée, vous comprenez, il faut partir. Adieu messieurs.

— Il me serait doux de te laisser un souvenir de ma profonde reconnaissance ; je n’ai plus que peu de jours à vivre, dit Joël avec émotion ; fais-moi la grâce d’accepter ma montre ; je l’ai faite moi-même, et j’ose dire, sans me vanter, qu’elle marche comme un chronomètre. La boîte n’est qu’en argent, mais c’est un échappement à ressort très soigné, avec secondes indépendantes et répétition. Tu verras ce qu’elle peut faire. Porte-la dans tes courses, et que sa marche infaillible soit l’emblème de notre inaltérable affection.

Ici le capitaine fut pris d’un violent accès de toux, et il fut obligé de tirer son mouchoir pour s’essuyer les yeux, tout en maugréant contre un rhume de cerveau imaginaire.

— Ne fais pas cela, dit le docteur en serrant les mains du vieillard, je te le défends.

— Ne me refuse pas cette satisfaction. Allons mes amis, dit Joël en se retournant vers les assistants, aidez-moi à le convaincre.

— Oui, docteur, dit la petite Sophie, prenez aussi mon collier de grenats avec le cœur d’or pour mon ami Albert. C’est ma marraine Lucy qui me l’a donné. Dites-lui que je l’aime beaucoup depuis qu’on s’est promené ensemble dans la neige.

— Je voudrais aussi offrir une bagatelle à M. Dubois, qui paie si cher son obligeance. – La toux du capitaine recommença avec plus de violence que jamais. J’ai construit, il y a quelques années, un appareil de mon invention pour le fils d’un ami de Pontarlier qui avait la clavicule cassée. Cela remplace avantageusement le bandage dont la pression fatigue la poitrine. Dès aujourd’hui je me mettrai à l’œuvre pour en faire un pareil. Je lui arrangerai aussi une machine pour tenir ouverts ses livres sur son lit. Cela m’amusera de travailler pour ce brave garçon.

— Joël Huguenin, dit impétueusement le capitaine, hem ! hem ! vous êtes un ancien de la vieille roche neuchâteloise et un brave cœur ! Quand même nous différons en politique, donnez-moi la main. On ne vous a pas toujours rendu justice.

— Aimez-vous, mes amis, dit le pasteur, estimez-vous toujours ; c’est la loi divine. Le désaccord et les querelles sont d’ordre humain. Il n’est rien comme l’épreuve pour nous éclairer et pour élever notre cœur au-dessus des misères de l’égoïsme et de la vanité. Quand l’épreuve est bénie, elle nous fait faire un pas dans l’amour de Dieu et de notre prochain.

Il fallut se séparer après mille témoignages d’affection. Le docteur embrassa Joël, prit la montre et monta dans le traîneau. Jean des paniers se disposait à saisir les rênes.

— Non, mon vieux, retourne à tes corbeilles et à ta famille, dit le docteur, puisque le triangle a ouvert la voie, je puis conduire seul.

— Sans rancune ?

— Parbleu !

Le vannier prit le cheval par la bride, courut un moment à ses côtés pour lui imprimer une allure convenable, puis le lâchant, il lui donna une claque sur la croupe en criant « Hue, dia, vigoureux… ! ksss, ksss ! »

Où Jean des paniers devient poète et empailleur.

À quelques jours de là, nous retrouvons Henri Montandon et Jean des paniers dans l’atelier du tanneur, absorbés par une occupation qui ne leur est pas habituelle. Le temps est sombre ; la pièce est obscure et froide. Aux murs sont accrochés des couteaux, des lunettes, des paumelles et d’autres outils de chamoiseur. Sur des tablettes sont des piles de maroquins et de peaux de veau tourné, ciré, graissé ; des rouleaux de cuir pour semelles garnissent les angles. Tout cela exhale un arôme de souliers neufs et d’huile de poisson qui délecte l’odorat. Sur la grosse table de chêne noir qui occupe le milieu de la pièce est placé un loup qu’ils essaient d’empailler.

Une idée lumineuse a jailli du cerveau de Jean des paniers. Le calcul lui a démontré que les primes de deux cents francs réparties entre deux cents chasseurs et rabatteurs, forment un dividende ridicule. Les loups devaient rapporter davantage à celui qui les avait débusqués, mais il fallait s’y prendre autrement. Il se souvint d’avoir vu des particuliers des Ponts, de la Brévine, se promener dans le pays, de commune en commune, portant sur leur dos un loup grossièrement empaillé qu’ils montraient au public, en racontant à leur manière les épisodes de la chasse. Il savait que l’on faisait ainsi une bonne récolte de batz et de pièces de trois piécettes[28].

Or l’occasion se présentait on ne peut plus favorable, puisqu’au lieu d’un loup on en avait trois. Il forgeait dans son imagination des plans merveilleux qui devaient verser le Pactole dans son escarcelle. Le vannier était poète à ses heures, et ses conceptions ne manquaient pas d’une certaine grandeur. Ce n’était pas une misérable peau bourrée de paille et juchée sur un canequin de marchand de beurre, qu’il comptait livrer à la curiosité du public, mais trois loups abattus en un seul jour par les chasseurs des Verrières. Il voulait les disposer en un groupe animé imitant la nature. L’un d’eux emporterait dans sa gueule un pauvre agneau que les autres chercheraient à lui ravir. Cette composition dramatique, propre à frapper l’imagination des honnêtes habitants des campagnes, devait être un avertissement et une recommandation à l’adresse des propriétaires de moutons. Le destin de l’agneau toucherait le cœur sensible des mères et la fibre sympathique des enfants, tandis que l’exhibition des blessures et des balles qui les avaient faites frapperait l’esprit des hommes et attirerait leur attention. Et puis, sa clarinette ne devait pas rester oisive. Il y aurait un air pour simuler l’ouverture de la chasse, un autre imiterait le bruit des rabatteurs et le débucher du loup, un troisième le feu de file des tireurs, un quatrième chanterait l’agonie de la bête, l’hallali, la mort ; enfin un grand air de bravoure serait consacré à la marche triomphale des chasseurs et à célébrer leur retour dans leurs foyers. Il travaillait en outre à la rédaction d’un poème en manière de chanson de geste, qu’il débiterait avec la pantomime appropriée.

Élaborée, avec une sincérité naïve, cette conception pleine de verve et d’originalité, spécimen précieux de l’art populaire, aurait pu prendre place à côté des fabliaux du moyen âge, du Ranz des vaches, et de tant d’autres compositions dont les friands aiment à déguster la rustique saveur.

De ce canevas, dont un vannier était l’auteur responsable, je conclus : 1° Que les cinq actes consacrés par les dramaturges classiques ont leur fondement dans la nature, puisqu’un obscur artisan, sans culture quelconque, arrivait au même chiffre par les seules forces de son génie. 2° Que Jean des paniers portait en germe dans son cerveau les groupes zoologiques, tels que le musée Challandes, qui a valu plus tard à son auteur une certaine notoriété payée un peu cher par l’honnêteté de nos compatriotes. 3° Que cet humble artisan entendait la réclame aussi bien que les faiseurs et les grands industriels des nations les plus avancées, mais qu’il avait le mérite de ne tromper personne.

Il avait obtenu du capitaine Dusapel les peaux de loup que le boucher Fleischhauer, sur sa recommandation, avait levées suivant certaines règles, en épargnant la tête, et en conservant les pattes et les os des jambes. Son fidèle associé s’était chargé de tanner ces dépouilles en les faisant macérer un temps suffisant dans un bain d’alun et de sel marin.

Ce n’est pas sans un secret effroi qu’il voyait approcher l’heure où il faudrait faire appel à ses connaissances en taxidermie et mettre la main à l’œuvre. Mieux que personne il savait que sa science se bornait à des notions théoriques fort sommaires, ayant vu une fois un amateur des Bayards empailler une bécasse, que le hasard avait fait tomber sous ses coups. Mais d’un loup à une bécasse, la distance est grande, aussi grande que de la théorie à la pratique. Il espérait pourtant la combler à force d’attention, de patience et de bon vouloir.

Il avait donc mis sur le chantier une peau qu’il cherchait à monter à grand renfort de fil d’archal, de morceaux de bois, de copeaux et d’étoupes. Pour le moment, le loup à l’état rudimentaire, chaotique, était encore couché sur le dos, le ventre plein de bûches et de copeaux, les jambes dressées en l’air comme les quatre pieds d’un trébuchet. L’artiste s’appliquait à donner au corps un modelé sérieux et à la tête un mouvement naturel. Ce n’était pas chose facile. Ayant négligé de prendre sur l’animal encore en chair les mesures indispensables, il ne savait où il devait s’arrêter, car la peau souple se laissait enfler ou détendre à volonté. Tantôt il le faisait maigre comme une araignée, tantôt il le dotait d’un embonpoint qu’eût envié un hippopotame. Et puis, il rencontrait des difficultés matérielles dans l’ajustement de la tête, des pattes et surtout de la queue, à laquelle il désespérait de donner la fière tournure qu’il avait rêvée. On sait que les empailleurs soutiennent ces organes par des tringles de fer qui s’implantent dans un bloc de bois renfermé dans le corps, et que les attitudes s’obtiennent par la flexion de ces tringles qui doivent avoir un certain degré de rigidité. Mais la pratique seule enseigne à se tirer d’affaire avec aisance et à produire l’apparence de la vie à l’aide de ces moyens grossiers. En vain Montandon lui donnait les conseils les plus officieux, lui communiquait ses souvenirs, ses jugements les plus bienveillants, ou ses inspirations les plus lumineuses, les difficultés s’accumulaient et devenaient insurmontables. Baigné de sueur, malgré la température glaciale de l’atelier, vaincu par la fatigue, le pauvre Jean laissa tomber ses bras avec accablement et s’assit découragé sur le chevalet du tanneur.

— Cela ne va pas tant mal, dit celui-ci pour le réconforter. Il est bien un peu haide et cahébossu, mais c’est tout de même du poil de loup, peesonne ne peut dihe le conthaihe.

— Ne m’assommez pas avec votre poil de loup, je ne vois peut-être pas ce qui lui manque, hein ?

— Je ne dis pas cela ; seulement le majoo Benoît consultait des plans qu’il tihait sur du papier avant de dépouiller la bête.

— Le major Benoît… il fallait le dire plus tôt ; vos conseils viennent aussi à propos que la musique après la danse.

— Voyons, ne te fâche pas ; mets la bête sur ses pattes, nous vehons mieux sa touenuhe.

Ils retournèrent le loup, le mirent en équilibre sur ses jambes, puis s’éloignèrent pour juger de l’effet. Au bout d’un moment d’examen, ils échangèrent un coup d’œil d’une expression si burlesque que le rire les gagna tous deux et que leurs éclats firent tressaillir la tannerie dans ses recoins les plus obscurs.

C’est que c’était fort drôle en effet. Le corps, cylindrique comme une valise de cavalier, reposait sur quatre jambes dont la raideur était indescriptible. La tête, d’abord haute et menaçante, était peu à peu descendue sur la poitrine, passant de la résignation à la mélancolie désespérée. La queue pendait sans noblesse telle qu’une branche cassée. Enfin, pour comble de contrariété, l’alun et le sel dont le tanneur avait saturé la peau, s’étaient cristallisés sur les poils et les avaient recouverts d’une riche efflorescence qui brillait comme du givre et lui donnait l’aspect d’un monstre en sucre candi.

— Tonnerre de cuir ! dit le tanneur en s’essuyant les yeux avec sa manche, voilà un phénomène qui décocheha la rate à toute la Poincipauté, depuis la Bhévine jusqu’au Landehon.

— Si je lui faisais un corps en osier, cela vaudrait mieux que ces copeaux.

— Il ne lui manque plus que d’avoir encore une coobeille dans le ventre ; c’est ça qui en feha un chef-d’œuvre !

Mortifié par ces railleries qu’il trouvait jusqu’à un certain point légitimes, le vannier cherchait à remédier aux lacunes de son exécution. Il étalait la queue en panache, il relevait la tête pour lui donner une attitude hautaine ; vains efforts, la tête et la queue s’affaissaient misérablement sous leur poids.

— Tes fils de fer sont thop faibles, il faudhait des broches de cloutier.

Le conseil était bon, le vannier le mit à profit. À force de patience, il finit par donner à son loup une tournure passable. Mais il dut y consacrer plusieurs jours. Ce furent les jambes qui lui donnèrent le plus de mal. Comme il se plaignait de manquer de modèles, le tanneur, qui prenait un vif intérêt au succès de l’entreprise, lui apporta tous les chiens du village et les fit poser, grâce à la vigueur de ses poignets, malgré leur résistance et leurs protestations bruyantes.

Les manœuvres mystérieuses de ces deux hommes qui avaient soin de s’enfermer dans l’atelier sans y admettre les curieux, firent naître le soupçon qu’ils s’adonnaient à la magie ou qu’ils fabriquaient de la fausse monnaie. Ils méprisèrent les faux bruits qu’on semait sur leur compte et continuèrent leur œuvre avec constance. Enfin, les loups furent terminés, groupés et installés dans une caisse peinte en vert à l’intérieur et disposée comme la scène d’un théâtre. Cette caisse pouvait être transportée de lieu en lieu sur une charrette, mais pour commencer les pérégrinations il fallait attendre le printemps. Jusque là Jean des paniers avait le temps de revoir son poème et d’exercer sa symphonie dans son étable, pour en assurer la parfaite exécution.

La boucle de cheveux et ses propriétés médicales.

Les lecteurs de ce récit qui s’intéressent à Albert Dubois, s’imaginent aisément la nuit qu’il passa. Le refus outrageant du capitaine, l’entrevue avec Lucy, son voyage nocturne, sa blessure, voilà plus qu’il n’en fallait pour donner une dose d’insomnie à un personnage moins nerveux. Aussi salua-t-il avec un soupir de soulagement les premières lueurs grisâtres qui annonçaient le jour. La lumière allait du moins le délivrer du cauchemar qui le poursuivait sans relâche et avait fait de sa nuit une longue torture.

— Qu’est-ce que tu as à tant soupirer ? lui cria son père depuis la chambre contiguë, dont la porte était ouverte ; tu es bien à plaindre d’être dans la maison paternelle, choyé, dorloté comme un coq en pâte. N’as-tu pas bien dormi ?

— Non.

— Bah ! tu n’as pas bougé de toute la nuit.

— Je suis bien aise de n’avoir pas troublé votre sommeil ; d’ailleurs ficelé comme je le suis, il n’est pas facile de se remuer.

— Avant de me rendre au comptoir, je m’en vais vite donner un coup d’œil à la Brune et au traîneau. Je n’ai pas osé le faire hier soir. Dieu sait dans quel état je les trouverai après ta culbute dans ce trou de Saint-Sulpice, que les raffinés comparent aujourd’hui à une bonbonnière. Je leur en souhaite des bonbonnières de ce calibre pour y abîmer leur traîneau et leur cheval.

— Et leur fils.

— Ah ! oui, et leur fils, je ne le sais que trop. Mais aussi, pourquoi te mettre en route par un tel temps de misère ? Tu avais toutes les mauvaises chances contre toi. Si la Brune s’en tire sans une pneumonie, une gastralgie ou une péritonite, je dois m’estimer bien heureux.

Albert se sentait tellement détaché des choses d’ici-bas, qu’il n’aurait pas sourcillé si on était venu lui annoncer la ruine du traîneau ou le décès de la Brune qui naguère faisait son orgueil. Vanité des vanités ! se disait-il, tout n’est que vanité et tourment d’esprit. Les indifférents, les insensibles, les endurcis seuls peuvent trouver le bonheur. Heureusement que la vie est courte, et puis Sénèque n’a-t-il pas dit quelque part : « La loi éternelle n’a rien fait de mieux pour l’homme que de lui donner une seule façon d’entrer dans la vie et plusieurs d’en sortir. »

Quand on en est là, les pensées ne sont pas couleur de rose.

Sa mère, sa sœur, son ami Théophile Sassel vinrent successivement s’informer de sa santé. Il leur fit des réponses laconiques et sourit avec amertume à leurs caresses et à leurs propos affectueux. On lui proposa de transporter le piano dans sa chambre ; il refusa tout, musique, lecture, société. Sur sa demande, on tourna son lit pour qu’il pût voir l’âpre paysage des montagnes au pied du Chasseron.

Les forêts de sapins revêtues d’un linceul de neige, les chalets tristement accroupis sur les hauteurs, les corbeaux affamés promenant leur sombre livrée sur les bords du Buttes, étaient les seuls objets dont il pût supporter la vue ; encore préférait-il de beaucoup le sommeil.

— Tu n’as rien à me confier, à moi ? murmura Théophile à son oreille.

— Non, merci, pas à présent.

On le laissa seul.

Dans l’après-midi, le docteur vint faire sa visite. Il fut reçu par M. Dubois, qui lui exprima ses inquiétudes.

— Assurément, il y a complication, car son naturel a subi un changement extraordinaire ; nous ne le reconnaissons plus. Lui, autrefois si gai, si affectueux, garde maintenant un silence morne ; il est sombre et amer comme si on lui avait fait du mal. Croyez-vous que sa seule blessure puisse produire cet effet ?

— Les malades sont rarement de bonne humeur, mais, comme vous le dites, il peut y avoir complication : je vais m’en assurer.

Il entra dans la chambre d’Albert, posa son chapeau sur une chaise et s’approcha du lit.

— Comment allons-nous, mon garçon ? dit-il d’un ton gaillard et en souriant.

— Mal.

— Pas possible ! vos yeux sont excellents. Voyons cette langue…

— L’apparence trompe ; mes yeux mentent, vous dis-je.

— Votre langue aussi, je pense ; et ce bras ?

— Je crois que vous feriez mieux de me laisser tranquille ; à moins de m’administrer une ration d’opium. Je voudrais dormir.

— On verra ce soir. Ainsi vous ne désirez pas que j’examine vos bandages !

— Non, merci.

— Eh bien, adieu, à ce soir. Et le docteur prenant sa canne et son chapeau se dirigea vers la porte.

— À propos, dit-il en mettant la main sur la serrure, vous n’avez rien perdu hier en quittant les Verrières ?

— Non.

— Cherchez bien.

— Peu importe, cela m’est indifférent.

— C’est qu’on a trouvé un carnet, – et il le tira de sa poche, – qui porte votre nom en lettres d’or. À moins que ce ne soit un autre Albert Dubois. Les Dubois sont nombreux, on en trouve partout. Dans ce cas, je le rendrai à Mlle Dusapel.

Albert se leva comme un ressort.

— Que dites-vous, Mlle Dusapel… mon carnet ?… Elle n’a pas eu mon carnet dans les mains ?…

— Un instant, pas de bêtises, s’il vous plaît ; ce n’est pas en sautant comme un cabri que vous consoliderez votre clavicule.

— Mais enfin, ce carnet… expliquez-moi cela.

— Rien, puisque ce n’est pas le vôtre d’ailleurs, tout vous est indifférent.

— Venez me raconter ce que vous savez là-dessus, je vous en prie.

— Non, renvoyons à ce soir ; en attendant prenez de l’opium, cela vous fera dormir.

— Docteur, je vous avertis que si vous me faites languir plus longtemps, je brise mes bandes et je désorganise ma fracture. Vous êtes cruel, vous êtes méchant.

— Peut-il prendre feu ! La chose est pourtant la plus simple du monde. Mlle Dusapel a trouvé ce carnet, et elle m’a chargé de vous le remettre. Je crois même qu’elle a écrit un petit mot là où il y a un signet… ce bout de ruban bleu.

— Ah ! Lucy ! hem ! je veux dire Mlle Dusapel…

— Dites toujours, c’est la même chose. Et le docteur ouvrit le carnet et le mit sur la couverture. Une boucle de cheveux bruns liée par un ruban bleu glissa sur le lit, en même temps qu’un papier portant ses mots : « Albert, guérissez-vous, je vous aime. Lucy. » – Son père, le capitaine, continua le docteur en feignant de regarder les dessins accrochés au mur, vous fait bien saluer et vous mande qu’il a été un peu vif, à cause d’un malentendu qui est actuellement dissipé. Dès que vous serez guéri, vous pourrez reprendre la conversation commencée chez lui et il espère que vous serez satisfait. Tout cela est fort embrouillé, mais je crois en avoir rapporté l’essentiel.

La surprise, le saisissement, la stupeur d’Albert ne peuvent s’exprimer. Il ne pouvait croire ce qu’il voyait, ce qu’il entendait. C’était trop beau, c’était un rêve, une hallucination décevante. Pourtant il était éveillé ; le docteur parlait sérieusement ; le billet était là devant lui, et de la boucle de cheveux s’exhalait un parfum qui l’enivrait. Il fit tous ses efforts pour cacher son émotion, mais le bonheur débordait malgré lui, et se trahissait par des regards et un jeu de physionomie qui avaient le don de divertir singulièrement son médecin. À la fin, n’y tenant plus, il poussa un cri de joie si bruyant que ses parents se précipitèrent dans la chambre.

— Qu’est-il arrivé ? dit madame Dubois avec inquiétude.

— J’ai appuyé un peu trop fort sur une région sensible, dit le docteur en regardant Albert d’un air fin. Vous ai-je fait mal ?

— Non, non, au contraire, dit Albert en riant.

— Alors, pourquoi cries-tu comme si on t’étranglait, dit M. Dubois ; rappelle-toi que je n’ai pas dit le mot quand on m’a remis la jambe après ma chute de cheval, vous savez ce mauvais reptile que j’ai fait tuer ; et pourtant le docteur a dit que cette luxation était très douloureuse. Il faut savoir souffrir pour être un vrai Suisse.

— Vous avez raison, dit le docteur, mais les hommes de la vieille roche s’en vont.

— Ça, c’est vrai, les jeunes gens d’aujourd’hui se mêlent d’avoir des nerfs, je vous demande ! Aussi, je ne sais pas ce qu’elle deviendra, cette génération, ni ce qu’elle fera.

— J’oubliais encore une foule de commissions de ces braves gens des Verrières. Le vieux Joël Huguenin vous estime et vous honore pour votre belle conduite ; vous avez rendu hier à la famille, en portant l’enfant et en courant à ma recherche malgré la tempête, un service qui vous a valu leur adoration. Ils ne parlent que de vous ; la petite Sophie vous donne son collier qu’elle tient de sa marraine ; le grand-père Joël, pour guérir votre épaule, veut construire une mécanique qui vaudra mieux que mes bandes. Le ministre lui-même fait votre éloge et m’a chargé de vous transmettre ses compliments et ses vœux.

— Dites-moi, comment va la petite Sophie ; elle était près de sa fin quand je suis parti.

— Sauvée, mon cher, sauvée ; mais elle l’a échappé belle.

Il fallut mettre les auditeurs au courant des événements de la veille. Le père Dubois ouvrait de grands yeux ; tout cela lui paraissait légendaire. À la fin, il s’écria :

— Après tout, je commence à croire que ce galopin deviendra un homme ; on ne faisait guère mieux de mon temps.

— Vous n’en faisiez pas la moitié, tas de vantards que vous êtes tous ! dit Mme Dubois, les larmes aux yeux.

Quand le docteur sortit, elle l’accompagna jusque dans l’escalier.

— Vous êtes un grand sorcier, dit-elle, que lui avez-vous fait ? Il est transformé, il parle ; c’est mon Albert, cette fois.

— Oui, il parle ; je crois même qu’il a beaucoup de choses à vous dire, si vous voulez les entendre.

En effet, quand elle fut seule avec son fils, ils eurent un entretien à voix basse qui dura longtemps. Il lui raconta tout ce que nous savons et s’en remit à sa prudence et à sa sagesse pour ce qui restait à faire. Plus tard elle en parla à son mari qui ne fit aucune objection et traita la chose à son point de vue.

— Ah ! c’est ainsi ! au fait, la fille est un peu jeune, mais elle est robuste, elle est belle, on la dit bonne, les parents ont quelque fortune. Le garçon aurait pu tomber plus mal. Je donne mon consentement, mais ils attendront une année ; j’exige que l’apprentissage de commerce soit complet. Quand on veut se marier, il faut être en état de faire bouillir la marmite.

Le serment du Grütli. – Le verre F. G. R. et l’anneau de fiançailles.

Plusieurs semaines se sont écoulées ; aux rudes ouragans du nord, chargés de bruines et de neige, a succédé la douce haleine des régions tropicales. On a coutume de donner le nom de fœhn à ces tièdes bouffées qui suspendent pour quelques jours les rigueurs de l’hiver. Ce vent, qui ne passe jamais inaperçu et que tout le monde connaît, a eu le privilège de soulever un débat assez vif entre les savants ; les uns lui assignent pour berceau le golfe du Mexique, les autres le Sahara ; ces derniers lui donnent une importance considérable en lui attribuant la fin de l’époque glaciaire et la disparition de ce vaste manteau de frimas qui a couvert la haute Europe au moment où les Alpes nous envoyaient leurs blocs erratiques. Cela importe peu sans doute à certains lecteurs ; il en est pourtant, et des meilleurs, qui ont pris parti dans l’un des camps et qui défendent leur drapeau avec énergie ; qu’ils ne se découragent pas ; ils ont pour eux les amis du grandiose, du pittoresque, des conceptions poétiques, et ceux-ci sont en grand nombre. Donc le fœhn, quelle que fût son origine, avait fondu la neige et le Val-de-Travers semblait toucher aux premiers jours du printemps. Le mois de février a parfois de ces surprises qui font croire trop tôt à la fin de l’hiver. Le soleil réchauffait la terre si longtemps privée de vie ; les saules et les coudriers ouvraient leurs capsules d’où sortaient les premiers chatons ; le vallon s’animait du bruit des ruisseaux gonflés descendant des montagnes et du chant des alouettes accourues on ne sait d’où pour fêter ces beaux jours.

Albert, qui gardait encore le lit par précaution, avait fait ouvrir un instant sa fenêtre pour respirer à pleine poitrine l’air de la campagne, dont il était privé depuis longtemps ; le ciel bleu lui souriait, les montagnes lui adressaient ses appels irrésistibles bien connus des fils du Jura et qui nous entraînent vers les hautes cimes. Les ravins où se cache la source, les forêts qui semblent grimper à l’assaut des rampes, les essertées, les pâturages lui rappelaient tant de souvenirs : c’est là qu’on boit l’eau la plus pure, que l’ombre est la plus fraîche, que la fraise a le plus de parfum ; c’est là que l’on plane sur les plus vastes horizons. L’ennui causé par sa réclusion forcée ajoutait encore à la douceur des souvenirs. Ah ! si jamais il pouvait parcourir ce libre domaine du montagnard en compagnie de Lucy ! c’est avec elle qu’il désirait revoir ces sites bien-aimés. Quel enchantement sa présence n’ajouterait-elle pas à la poésie qui monte des vallées et qui descend des sommets ! entendre le son de sa voix, suivre ses pas légers sur le gazon parsemé de fleurs, être témoin de ses surprises, de ses ravissements, voilà un bonheur qu’il ne connaissait pas encore et qu’il appelait de tous ses vœux.

Il ne se doutait pas que sa mère avait pris l’initiative des démarches destinées à combler ses désirs les plus chers ; elle avait fait à Lucy plusieurs visites, tenu conseil avec les parents, et réglé toute chose à leur satisfaction mutuelle. Il savait que Mlle Dusapel avait été malade, qu’on avait craint pour sa vie, mais que la guérison marchait à grands pas. Ces renseignements incomplets lui venaient du docteur et de Jean des paniers qui avait apporté les appareils promis par Joël Huguenin.

Malgré tout ce qu’on avait fait pour le distraire, le temps s’était écoulé lentement, péniblement. Quand on est jeune et vigoureux, on ne passe pas de la vie active à l’immobilité presque absolue sans éprouver des mouvements de révolte et d’exaspération. Grâce à ses excellents amis, son esprit s’était tourné vers l’étude ; il avait fait la revue de plus de trois cents espèces de mousses récoltées dans le pays par M. Lesquereux, et s’efforçait d’en retenir les noms et les caractères ; il avait lu quelques beaux livres ; l’Histoire de la Suisse de Muller avait exalté son enthousiasme et, pour encourager sa sœur à l’étude de l’allemand, il avait entrepris avec elle la traduction du Guillaume Tell de Schiller. Cette composition remplie d’élévation et de chaleur, faisait vibrer dans son cœur les cordes du patriotisme. Mais tout cela ne suffisait pas pour satisfaire un amoureux.

— Sais-tu que tes gémissements et tes soupirs m’importunent, dit Louise qui s’exerçait au piano. À qui en as-tu ? Si ma musique te lasse, dis-le, je ne veux pas t’écorcher les oreilles.

— Je ne me plains pas de cela ; quand on a vécu dans des maisons hantées par une demi-douzaine de pianos retentissant du matin au soir comme autant de moulins, on doit être formé à la résignation.

— Comment, six pianos dans une seule maison !

— Eh ! oui, un ou deux à chaque étage ; cela fait un charivari très propre à inspirer un dégoût profond pour la musique.

— Alors, il est inutile de continuer. Veux-tu traduire de l’allemand ?

— Oui, apporte le livre et le dictionnaire ; n’oublie pas de noter les mots que tu ne sais pas et de les apprendre par cœur.

— Ce n’est pas ce que je trouve de plus amusant.

— Peut-être, mais tu en retireras du profit plus tard, quand tu seras en Allemagne ; tu ne regretteras pas la peine que tu te donnes aujourd’hui.

— Monsieur mon frère, vous êtes né professeur, et tu as manqué ta vocation. Quelle gravité, quel amour des sentences ! Je crains de ne pas apprécier convenablement mon bonheur.

— Tiens, voici Guillaume Tell qui se charge de te répondre. Écoute ce qu’il dit à sa femme : Die Kinder sollen alles lernen, – les enfants doivent tout apprendre.

— Les enfants ! voyez donc ce grand-père !

— Nous sommes restés au serment du Grütli. « Aux premières lueurs de l’aube, les conjurés, la tête découverte, écoutent la formule prononcée par le prêtre Rösselmann. Par cette lumière qui éclaire nos montagnes avant d’atteindre les pays situés plus bas, dans la plaine, jurons d’être un peuple de frères, qu’aucun danger ne peut diviser ; jurons d’être libres comme nos pères. Plutôt la mort que la servitude ! Mettons notre confiance en Dieu et ne craignons pas la puissance des hommes. »

Ils paraissaient fort affairés à leur traduction, bien que de temps à autre Albert détachât ses regards du livre pour les porter sur les escarpements de Sassel, dont les assises disloquées, repaires des grands-ducs, prenaient au soleil un relief inaccoutumé. Le frère et la sœur formaient un groupe ravissant ; ils étaient beaux l’un et l’autre et possédaient cette élégance et cette grâce natives qui donnent tant de charme à la beauté. Appuyé sur des coussins, Albert se tenait assis dans son lit et se servait librement de son bras droit, grâce à l’appareil de l’horloger des Cernets ; devant lui était posé une sorte de pupitre s’adaptant à une foule d’usages et qui trahissait cet esprit ingénieux, en même temps que cette explosion d’invention qui se manifesta dans nos montagnes à la fin du siècle passé[29]. Louise, appuyée contre le lit et à demi assise, se penchait vers le livre, frôlant de ses cheveux la joue de son frère. Sans qu’ils le remarquassent, la porte s’ouvrit doucement ; quelqu’un entra sans bruit, referma la porte et vint s’asseoir en silence au chevet, derrière eux. Croyant que c’était sa mère, Louise s’écria :

— Maman, n’a-t-on pas la musique des vers chantés par le petit Walther, le fils de Tell ? c’est si joli !

 

Mit dem Pfeil, dem Bogen

Durch Gebirg und Thal

Kommt der Schütz gezogen

Früh am Morgenstrahl.

 

— Je crois voir Albert partant pour la chasse le matin de la battue aux loups.

— Oui, mon enfant, la voici… Et une voix jeune et pure chanta ces beaux vers avec un accent qui fit tressaillir ses auditeurs. Comment dépeindre la surprise d’Albert ? C’était Lucy qui était à ses côtés, qui lui souriait, qui le regardait avec des yeux remplis de joie et d’amour. Il resta immobile un moment sans pouvoir parler, comme s’il craignait de voir s’évanouir une apparition céleste. Enfin il lui tendit la main. Elle la serra dans les siennes en interrogeant d’un œil inquiet, le visage pâle et amaigri du jeune malade.

— Comment êtes-vous, mon pauvre blessé ?… elle ne put continuer, les larmes lui coupèrent la voix.

— Cela va mieux, mais on ne me donne pas encore ma liberté. N’est-ce pas affligeant de vous recevoir ainsi.

— Oh ! cette blessure ! si vous saviez le mal qu’elle m’a fait, j’ai failli en perdre la raison.

— Et à moi, on ne me dit rien ? dit Louise en présentant à Lucy sa bouche mutine.

— On vous embrasse, comme cela.

— Oui, comme on embrasse les enfants… Savez-vous que je suis jalouse. Et pourtant, pour amuser ce satrape, voyez, je me condamne à étudier l’allemand. J’espère qu’un jour il me sera tenu compte d’un tel sacrifice.

On entendit heurter et gratter à la porte, et une petite voix dit : « Tante Lucy, où êtes-vous ? »

— J’oubliais, dit Lucy, que je ne suis pas seule ; il y a là une demoiselle qui désire depuis longtemps vous revoir et vous embrasser.

— Moi, comment ! une demoiselle ? dit Albert en riant.

— Je voudrais voir cela, dit Louise en courant ouvrir la porte. Aussitôt la petite Sophie s’élança impétueusement vers Albert, en levant les bras pour les passer autour de son cou.

— Prends garde de lui faire mal, dit Lucy, va doucement.

— Bonjour, M. Dubois ; me reconnaissez-vous ? Papa et maman vous aiment, et grand-papa et tout le monde.

Ce fut, pendant un moment, une avalanche de caresses et d’exclamations passionnées.

— Voyez, comme je suis bien guérie ! Sans vous je serais morte, et grand-papa serait mort aussi. Ah ! voilà, ses mécaniques ; en êtes-vous content ?

— Oui, cela m’est très utile, tu n’oublieras pas de le lui dire, et de le remercier.

— Quand vous serez guéri, pourrez-vous encore me porter sur vos épaules à travers les bois ?

— Je l’espère ; je te mettrai aussi sur mon cheval.

— Vous avez un cheval, un cheval qui marche, où est-il ?

— Viens avec moi, dit Louise, tu verras le cheval et les lapins ; j’ai aussi des petits chats dans une corbeille.

Les jeunes filles sortirent en gambadant. Albert et Lucy, restés seuls, gardèrent le silence. Albert le rompit le premier.

— Merci pour le portefeuille et pour son contenu ; vous m’avez rendu bien heureux.

— Je dois vous dire que je l’ai ouvert, sans trop savoir ce que je faisais et que j’ai lu certains papiers…

— Vous les avez lus… tant mieux ; je n’osais vous les remettre.

— Pourquoi ?

— Votre père me faisait peur, et ma crainte n’était que trop fondée. Il a été terrible, votre père.

— Ne pensons plus à cela ; ma seule préoccupation maintenant est de vous voir guéri.

— Êtes-vous bien à moi, Lucy ; m’aimez-vous un peu ?

— Beaucoup, murmura-t-elle à son oreille.

— Consentez-vous à être ma fiancée, ma petite femme ?

— Oui, pour toujours. – Leurs bouches se rencontrèrent.

En ce moment, la grosse voix du capitaine faisait retentir le corridor.

— Eh bien ! où est-il ce malade, cet invalide, qui se dorlote tout l’hiver sur les plumes et le duvet. Est-il permis d’entrer ?

— Entrez, capitaine, soyez le bienvenu chez nous !

— Votre serviteur, jeune homme ! comment va cette épaule ? Ma foi, vous êtes cantonnés dans des quartiers plaisants, dit-il en promenant un regard circulaire dans la chambre ; c’est soigné comme les délices de Capoue. Ces Fleurisans ont toujours aimé la pompe du monde : un piano, des tableaux, une bibliothèque, et toute sorte de bibelots. Fichtre ! de mon temps, les garçons couchaient à la chambre haute, ou dans des cabinets borgnes, et on ne leur donnait pas seulement de la lumière pour aller se réduire.

— C’était aussi le temps des taloches et des coups de bâton, dit Albert en riant.

— Quant à cela, on n’en manquait pas, c’était une vraie grêle ; aussi la soumission se montrait-elle sur toute la ligne. Les enfants disaient vous à leurs parents et n’ouvraient la bouche que quand on leur avait permis de parler. C’était le bon temps de la discipline. Que lisez-vous dans ce livre ?

— De l’allemand.

— Que chante-t-il, cet allemand ?

— C’est un drame, Guillaume Tell de Schiller. Le capitaine fit la grimace.

— Qu’avez-vous toujours affaire avec cet individu ? Je le vois encore sur le piano, oui Guillaume Tell, de… de… Rosse… Rossini. Les hommes sont fous ! Ils le mettent en musique, en volume, en prose, en vers. On dit qu’on lui a élevé des chapelles. Cela m’est égal, ce gaillard n’est pas mon homme ; je n’ai jamais pu souffrir la monnaie de la République helvétique à cause de cet emplâtre de Guillaume Tell qui s’y pavanait avec son chapeau à plumes. Que voulez-vous ? nous autres, nous sommes comme cela ; ces mots république, démocratie, Guillaume Tell, me causent une impression que je ne peux définir, c’est comme si on me plantait un équarrissoir dans le diaphragme.

— Je vous assure que nous lisons ces choses parce que c’est beau, et sans aucune préoccupation politique.

— Ta, ta, ta, allez le dire à d’autres ! « Dis-moi ce que tu chantes, je te dirai qui tu es. » Faites donc des perquisitions dans les honnêtes et antiques familles des montagnes, à la Brévine, à la Sagne, aux Bayards, où vous voudrez, et si vous y trouvez un seul Guillaume Tell en musique, en prose ou en vers, je consens à l’avaler, au risque de m’empoisonner pour le reste de ma vie. Non, monsieur, toutes ces chansons contiennent du venin, le venin de la démagogie. Les poètes, les écrivailleurs, les musiciens ne savent pas faire autre chose. Ce venin s’inocule comme la petite vérole, comme la rage, et bientôt un pays, – Dieu nous en préserve ! – est atteint de cette peste, sans qu’on puisse y porter remède. Tiens, qu’est-ce que c’est que ce verre ? – dit-il en s’arrêtant devant un meuble et en avisant un verre de cristal, d’un forme particulière, plus large dans le liant et dans le bas qu’au milieu et orné de quelques fines gravures, – F W R, voilà un beau chiffre, et qui est bien gravé !

— Cela signifie Fredericus Wilhelmus Rex ; il a appartenu à Frédéric-Guillaume III.

— D’où vous vient-il ?

— Il nous a été donné par un valet de chambre du roi, un Neuchâtelois nommé Welty, à qui mon père a rendu quelques services. Son maître l’a eu dix ans sur sa table de nuit ; c’était son verre favori ; on ne l’a mis de côté que quand il y eut fait cette petite brèche que vous voyez au bord.

— Parlons sérieusement, jeune homme ; vous affirmez que le roi a bu dans ce verre ; vous en avez des preuves ?

— Vous pourrez lire la lettre de Welty, qui accompagnait cet objet. Cela est si sérieux que je vous prie de l’accepter, si toutefois il vaut la peine d’être offert.

— En doutez-vous ? c’est avec respect que je contemple cette relique ; elle m’inspire un sentiment de vénération, j’ose à peine y porter la main. Elle honorera ma maison, la maison d’un sujet fidèle.

— Il faudra l’emballer soigneusement dans une boîte, dit Albert, à qui Lucy faisait des signes de joyeux assentiment.

— Ah ! sabre de bois ! si on me le fracassait ! Lucy, tu le porteras sur tes genoux, je le confie à ta prudence, à ta loyauté ; tu y veilleras comme sur la prunelle de tes yeux.

On vint avertir que le dîner était servi ; la table était dressée dans une chambre contiguë ; les jeunes filles voulurent servir le malade, et se firent un jeu de lui donner à manger comme à un enfant. Le dîner fut très gai ; chacun était de belle humeur. M. Dubois venait de recevoir d’Amérique une forte commande d’horlogerie, et la Brune se portait bien. Le capitaine était satisfait d’Albert qui ne s’offensait pas de ses remontrances et savait toucher son cœur par des attentions délicates. Mesdames Dusapel et Dubois en étaient aux confidences et se communiquaient avec un entier abandon leurs recettes de cuisine transcendante, leurs secrets intimes à l’endroit des crèmes, des pommades et des camisoles, sans oublier la grande affaire, le trousseau des mariés. Elles voulaient faire les choses convenablement, sans faste ni lésinerie, et avec une entière bonne foi. Méprisant les combinaisons mesquines que l’avidité suggère en cas pareil à beaucoup de femmes, elles auraient rougi de marchander sans vergogne leur part de dépense pour s’en tirer à moins de frais. L’amour qu’elles avaient pour leurs enfants, dont on entendait les rires joyeux dans la chambre voisine, dominait toutes leurs pensées, et les plans qu’elles formaient, subordonnés à leur affection, n’avaient pour but que le bonheur de ceux qu’elles aimaient. Elles ne songeaient pas non plus à se débarrasser de leurs enfants pour se mettre plus au large et se faire la vie plus douce à leurs dépens ; elles laissaient cela aux oiseaux de proie et à ceux qui les imitent. Aussi leur cœur était à l’aise ; content de soi-même et des autres, chacun souriait à un avenir qui promettait des jours heureux. Le dîner fini on alla prendre le café avec les enfants, Louise se mit au piano et mérita les applaudissements du capitaine, en chantant quelques romances du bon vieux temps et des cantiques que tout le monde accompagna en chœur. Albert s’était si vite accoutumé aux soins de Lucy qu’il lui semblait l’avoir toujours aimée, toujours eue à ses côtés, comme si son âme eût été sœur de la sienne.

L’heure de partir arriva trop tôt ; M. Dubois voulut les reconduire lui-même jusqu’aux Verrières. « Allez visiter mon comptoir et mon établissage d’horlogerie, ma femme vous conduira, vous verrez nos genres et nos calibres. Ce sera la fortune d’Albert, s’il veut être honnête, économe et laborieux. Pendant ce temps, j’attellerai la Brune à mon char-à-banc. »

Au moment de prendre congé, Lucy s’approcha d’Albert et lui mit au doigt un anneau de fiançailles : « Tenez, lui dit-elle, voilà qui vous occupera jusqu’à votre complète guérison. J’y ai gravé moi-même les inscriptions, vous aurez le temps de les lire. Au revoir, à bientôt. »

— N’oublions pas le verre du roi, et gare aux chocs ! dit le capitaine en montant en voiture.

Lorsque Albert fut seul, la maison lui parut abandonnée ; pourtant il se consola en résumant ses souvenirs et en ouvrant sa battue. Il lut dans l’intérieur en caractères microscopiques, mais bien dessinés :

 

ALBERT DUBOIS – LUCY DUSAPEL – FIANCÉS

26 février 18..

Le printemps montagnard.

Dès que l’hiver a quitté nos montagnes et que les dernières neiges ont disparu, l’été commence presque sans transition. Il suffit de quelques jours de soleil et la végétation fait des progrès extraordinaires ; le gazon verdit, les fleurs s’épanouissent, les hêtres, les érables se couvrent de feuilles, les oiseaux, les papillons voltigent dans les prairies. Ce n’est guère qu’en mai que ce passage s’accomplit, après sept longs mois d’hiver. Aussi les beaux jours de ce mois sont-ils salués avec transport par le montagnard, qui, seulement alors, reprend possession de la terre. Déjà en avril, lorsque cela est possible, on profite de chaque moment favorable pour bêcher les jardins, labourer les champs et les ensemencer ; l’orge, l’avoine sont confiées à la terre pour être récoltées, quand Dieu le veut, en août ou en septembre ; parfois même les premières neiges écrasent les moissons retardées dans leur maturité. En mai, on nettoie les pâturages avec le râteau, pour en enlever les pierres, les fragments de verre, les feuilles ; on relève les barrières et les murs de clôture, et vers le 25 on ouvre les étables, on attache les clochettes au cou des vaches, et avec des chants et des cris de joie on les conduit dans les pâtures où elles resteront tout l’été, la nuit comme le jour, par la pluie et le soleil, jusqu’à la St-Denis[30], date consacrée pour le terme de l’alpage.

Le dimanche, lorsqu’il fait beau temps, chacun sort de chez soi pour errer en liberté dans la campagne ; c’est un besoin impérieux pour les horlogers astreints à une vie sédentaire. Ils prennent alors pour une semaine leur provision d’air et de soleil. Le promeneur, loin d’être renfermé comme nous, dans les limites étroites d’une grande route poudreuse et brûlante, est libre de se diriger selon sa fantaisie ; il ne suit pas même de sentier ; partout le gazon court des collines ou les forêts clairsemées, lui livrent passage. Il gravit les monts, descend dans les vallées, traverse les marécages au gré de son caprice ; quand il est las, il se couche sous un arbre, la tête à l’ombre, les pieds au soleil, sans avoir à craindre l’attaque des chiens de garde, ou la mauvaise humeur d’un propriétaire ombrageux.

Parmi ces promeneurs dont les groupes animent les prairies et la lisière des bois, nous trouvons Albert et Lucy.

Albert entièrement guéri a repris son apprentissage de commerce avec une nouvelle ardeur ; désormais il a un but dans sa vie, et il y marche avec une joyeuse énergie. Toute la semaine il est à l’œuvre, mais son dimanche lui appartient, et sauf le temps réclamé par ses devoirs religieux, il le consacre à sa fiancée.

Quelques brins d’herbe verte pointent çà et là ; des centaines de gentianes, les unes en forme d’étoiles bleues comme le ciel, les autres semblables à de petites urnes de lapis-lazuli, reposent sur le gazon jauni par l’hiver. Les tussilages, les renoncules, les dents-de-lion ouvrent leurs corolles d’or, et le pied-de-chat ses capitules cotonneux. La grive perchée sur la cime des sapins détache avec âme ses notes amoureuses qui retentissent au loin ; elle s’enivre de son chant, tandis que le merle caché dans les broussailles des ravins répond d’une voix grave et mélancolique par des phrases entrecoupées et senties. Le long des murs de clôture bâtis en pierres sèches rôdent en voletant les traquets babillards et les rouges-queues taciturnes ; les alouettes perdues dans les nuages font un accompagnement continu au chant du pipit des arbres[31] et du bec-fin des murailles, qui semblent avoir dérobé quelques notes au rossignol. Et puis au fond des bois la voix d’un pâtre, mélodieuse et claire, s’épand en jodels capricieux. Ce réveil de la vie, ces concerts agrestes, cette joie universelle, au milieu d’une nature humble et pauvre, ont quelque chose de pénétrant ; bien que déshéritée en apparence, cette terre est encore assez riche pour louer et pour bénir ; les accents qui s’en élèvent parlent à ses enfants la plus douce des langues, et le souvenir qu’ils en gardent sur la terre étrangère les frappe de nostalgie et les ramène au foyer natal.

— Ô ma vallée ! ô mes montagnes ! s’écria Lucy dans un soudain transport, veuille le ciel m’épargner la douleur de vous quitter sans espoir de retour.

— Non, dit Albert en lui prenant la main, vous n’avez rien à craindre ; ma seule ambition est de travailler auprès de vous, dans mon pays, sans en sortir jamais.

— Voyez, dit-elle, pour quiconque veut étudier, nous ne manquons pas de problèmes historiques qui embarrassent même les antiquaires. Voici d’abord la Male-Combe dont le nom sinistre doit cacher de terribles mystères. Au-dessous est le Crêt de Bonne-ville où l’on distingue encore des traces de fossés, de remparts disposés en rectangle. Était-ce un camp romain, un fort, une station militaire surveillant ce passage du Jura ? Nos savants nous le diront plus tard. Tout près est le Cimetière des bossus, dont le sol inégal et couvert de petites ondulations paraît avoir servi de sépulture pendant une peste qui enleva une partie de la population.

Ils étaient alors au pied de la forêt de l’Envers ; de là, ils voyaient le village éparpillant ses maisons le long de la vallée comme les grains d’un chapelet. Au nord-est apparaissaient les Bayards avec leurs prairies couvertes de tas de pierres (murgiers), tandis que vers l’ouest la vallée élargie entre ses deux versants s’étendait comme une plaine du côté de Pontarlier.

— Je voudrais bien connaître, dit Albert, les impressions de J.-J. Rousseau lorsqu’il parcourait cette contrée ; lui qui était doué d’une sensibilité de poète et qui comprenait toutes les harmonies de la nature.

— On raconte qu’il passait souvent aux Verrières ; chaque semaine, le jeudi, il allait à pied au marché de Pontarlier ; il s’arrêtait parfois à l’auberge de la Croix-blanche, ou dans la boutique d’Henri Piaget, dans cette maison que vous voyez là-bas. Et à ce propos mon grand-père rapportait une anecdote assez singulière.

— Est-elle inédite ?

— Vous en jugerez. Rousseau avait adopté le costume arménien ; sa longue robe et son bonnet de fourrure étaient connus de tout le monde. Il paraît qu’un jour il lui prit fantaisie de se faire une robe neuve avec un certain camelot qu’il découvrit parmi les étoffes de Piaget ; mais le prix lui semblait exagéré, il marchandait comme un paysan à la foire. Désespérant de lui endosser l’étoffe, le vendeur s’avisa d’un stratagème. Il fit un signe à Thérèse, la gouvernante du philosophe, qui l’accompagnait ordinairement, et parvint à lui glisser en cachette une pièce d’argent dans la main. Cette manœuvre produisit un effet magique ; Thérèse, bavarde comme une pie, fit valoir avec tant de volubilité et d’éloquence les qualités du tissu, que son maître convaincu ne combattit plus que pour la forme. Le marché fut conclu, Rousseau paya et s’en revint à Môtiers avec son camelot.

— On prend les oiseaux et les hommes par les mêmes moyens : un bon appeau fait faire bien des sottises, même à des gens d’esprit.

— Voici le quartier de la Croix blanche[32] ; dans ce grand bâtiment de la Cour, se trouvait une filature de coton, probablement la première dont il ait été question dans nos contrées. J’ignore si ses produits étaient destinés à la fabrication des dentelles, des lacets ou peut-être au tissage des toiles de coton qu’imprimaient nos manufactures indigènes. C’est là que se trouve l’auberge de la Croix blanche où Rousseau a fait un déjeuner qui lui laissa de désagréables souvenirs. Un étranger, qui prit part à ce repas, se vanta plus tard d’avoir payé la dépense, le philosophe n’ayant point d’argent. Une accusation pareille ne pouvait passer inaperçue de la part d’un homme si ombrageux et ne manqua pas de provoquer son courroux.

Cependant nos deux promeneurs s’élevaient sur le versant nord de la vallée et se rapprochaient du Bois noir et peu à peu des Cernets où ils devaient rejoindre le capitaine. Arrivés près de la maison de Joël Huguenin, ils furent attirés par un bourdonnement de voix contenues, partant du rucher blotti à l’abri de quelques arbres. Ils traversèrent le jardin où les petits choux commençaient à poindre, et aperçurent dans la hutte, des abeilles, derrière les ruches, le propriétaire et le capitaine Dusapel confortablement assis et fumant leur pipe sur un banc installé dans ce réduit. Entre eux, sur le banc, étaient des verres et une bouteille de vin rouge de France qu’ils buvaient à petits coup. Aux parois du cabinet, on voyait les portraits des apiculteurs les plus généralement connus.

— Je sais, disait Joël, qu’il n’est pas facile d’en donner une explication satisfaisante, mais je puis vous en certifier l’authenticité ; beaucoup d’autres éleveurs d’abeilles vous le diront comme moi. Plus d’une fois je suis venu avec des témoins visiter mes ruches, la veille de Noël, et toujours à minuit, elles se sont mises à chanter assez haut pour que les assistants pussent les entendre.

— On le dit généralement dans nos montagnes, et des hommes dignes de foi me l’ont certifié. Quelle signification attribuez-vous à ce chant ?

— Avec un peu d’imagination il serait facile de forger des hypothèses, mais je me borne à constater un fait. Du reste, il faut avoir vécu avec ces petites bêtes pour comprendre leur intelligence et leurs étonnantes facultés ; elles ne font rien qui n’ait sa raison d’être aussi bien pour le présent que pour l’avenir ; elles semblent tout savoir, tout deviner ; à leur sagesse et à leur persévérance elles joignent un courage à toute épreuve et une constance qui feraient honte à une foule d’hommes. Mais voici nos amoureux qui viennent saluer leurs vieux amis, dit-il en apercevant les nouveaux venus, venez vous reposer à l’ombre et vous rafraîchir. Je vais chercher des verres.

— Laissez-moi faire, dit Lucy, j’irai en demander à Mme Huguenin ; je prendrai en même temps de l’eau à la citerne.

Ils s’assirent avec délice dans ce cabinet d’un nouveau genre ; il y régnait une douce température et on y respirait un air embaumé par le parfum du miel. Entre les ruches, comme par des embrasures, on voyait les plateaux de la Côte-aux-Fées éclairés obliquement par le soleil de l’après-midi. Au-dessus s’élevait la cime rocheuse du Chasseron ; plus loin, dans le hâle, la blanche pyramide du Mont-Blanc. Dans l’espace dansaient les abeilles qui allaient et venaient avec activité en faisant entendre un murmure joyeux. C’était une scène champêtre si remplie de paix et de douceur qu’on ne désirait rien au-delà et qu’on oubliait toutes les préoccupations et les agitations fiévreuses de la vie.

— Qu’on est bien ici, dit Albert.

— Oui, j’ai passé de doux moments dans ce petit coin, si favorable à la méditation.

— Vous ne craignez pas les piqûres, dit Lucy cherchant à se débarrasser d’une abeille importune qui voltigeait autour de sa tête.

— Si vous saviez comme elles me connaissent ! Ne craignez pas cette petite mouche ; si vous ne bougez pas elle ne vous fera aucun mal. En voilà une qui est tombée ; voyez, je vais la ramasser et quand elle sera reposée, elle reprendra son vol.

Il fut interrompu par un homme qui apparut dans la baie de la porte ; c’était Jean des paniers superbement revêtu de sa longue anglaise bleue, coiffé d’un feutre noir en forme de tromblon, et le visage encadré dans un immense col de chemise, palissade redoutable qui lui sciait les oreilles et lui infligeait le supplice du carcan. Il était rasé de frais et son menton, constellé de morceaux d’amadou, semblait envahi par des végétations parasites. Il tenait à la main un mouchoir à carreaux bleus et rouges rempli de morilles qu’il montrait avec complaisance.

— Eh ! des morilles ! dit Lucy, quel bonheur ! où les avez-vous trouvées ?

— Par là, dit-il en faisant de la tête un geste qui fut arrêté en chemin par la rigidité de son col.

— Voulez-vous me les vendre ? dit Albert.

— Non… je vous les donne… et puis celles-ci encore. En disant ces mots, il ôta son chapeau tromblon et découvrit sous la coiffe de ce vénérable couvre-chef près d’un demi boisseau de morilles, qu’on y avait logées comme dans la cale d’un navire.

— Où diantre a-t-il pu faire une telle récolte ? dit le capitaine d’un air d’envie.

— J’ai cherché… et j’ai trouvé, dit le vannier d’un ton prophétique.

— Bah ! ce n’est pas plus fin que cela ? tu es un garçon d’esprit. As-tu soif ?

— Toujours.

— As-tu peur d’un verre de mâcon ?

Jean des paniers ébaucha un sourire qui fit entrevoir ses dents noircies par l’usage de la pipe ; il cracha par terre en retirant la jambe, passa sa manche sur ses lèvres, salua toute la société, prit le verre que lui tendait le capitaine, et l’avala lentement avec des contractions voluptueuses de l’œsophage et des clignements d’yeux témoignant combien ce liquide était le bienvenu.

— Si vous souhaitez de manger un plat de morilles comme jamais de votre vie vous n’en avez goûté, dit le capitaine, envoyez cela chez moi en faisant dire à ma femme de nous en préparer une portion au jus de rôti et au vin pour notre retour. Vous verrez, nous dévorerons les assiettes.

Albert remercia le vannier de la bonne manière et le chargea de cette commission. Mais au lieu de se mettre en route, le messager restait debout, regardant tantôt Albert, tantôt le capitaine avec un embarras des plus grotesques. Enfin, après avoir toussé pour s’éclaircir la voix, il dit :

— Ces balles, vous savez, voulez-vous me les vendre ?

— Quelles balles ? dit le capitaine.

— Celles qui ont tué les loups.

— Qu’en veux-tu faire ?

— Voilà ! j’ai mis en train un petit spectacle… les trois loups… que j’ai empaillés… pour les montrer au monde avec ma clarinette ; c’est tout une histoire ; suffit qu’il faudrait aussi les balles qui les ont percés à la course, et la comédie serait complète.

— Ah ! j’y suis ; demande-les à ma femme ; on te les prête, entends-tu ? gare si tu les perds ! On y tient.

— Merci ! demain je commence ma tournée avec Bovet des ducs[33].

— Avec Bovet des ducs ? dit Albert en éclatant de rire, êtes-vous associés ?

— Il a l’habitude des voyages ; on vendra aussi des corbeilles.

— Bravo ! voilà une idée ; bonne chance ! Il faudra nous montrer cela.

Quand le vannier fut parti, Lucy qui s’agitait avec impatience s’écria tout à coup : « Je ne tiens plus en place ; une fois que j’ai vu des morilles, je suis ensorcelée ; faites ce que vous voudrez, pour moi je cours dans la forêt ; je crois voir des morilles sous tous les sapins. »

— Moi aussi, dit le capitaine, mais je n’osais pas le dire.

— La saison est bien avancée, dit Joël ; néanmoins on peut encore y donner un coup d’œil.

— C’est inutile, dit Albert, il faut connaître les coins.

— Par ici, dit Joël en les guidant du côté de la forêt du Mâlu vers des broussailles revêtant un mamelon couvert de mousse et bien exposé au soleil ; j’en ai trouvé autrefois sur cette motte ; faites attention !

— En voici une, dit Lucy ; c’est signe de bonheur, j’aurai bientôt la seconde ; on dit qu’elles ne sont jamais seules.

— Et de deux, dit Albert, la place est bonne.

— Ne criez pas, dit Joël, sinon vous verrez bientôt une nuée d’espions à nos trousses.

— Je ne sais comment font ces enfants, dit le capitaine avec humeur, je n’en vois pas la queue d’une.

— Et moi donc, dit Joël.

— Je crois qu’ils s’encoublent dessus.

— Trois, quatre, cinq, dit Lucy.

— Neuf, dix, répondit Albert.

— Onze, douze, ajouta la jeune fille en riant de tout son cœur.

Quiconque eût douté de la nationalité des deux vieillards, eût été bientôt renseigné. On sait que la recherche des morilles a le don de passionner nos montagnards ; pour un grand nombre d’entre eux le printemps est le bienvenu parce qu’il fait éclore ce champignon favori. C’est une des traditions du sol natal. Une morille suffit pour faire vibrer en eux des cordes inconnues du commun des mortels ; leur imagination s’enflamme, l’émulation les excite, mille voix les appellent dans les bois.

 

Le sang remonte à leur front qui grisonne

Le vieux coursier a senti l’aiguillon.

 

Il fallait les voir aller, venir, tirer à droite, puis à gauche, explorer le terrain, étudier le gazon avec une ardeur, une fièvre, une impatience que l’on ne peut concevoir. Ces deux graves personnages en quête d’un butin si mince, et se surveillant d’un œil jaloux, paraîtraient à un profane un étrange phénomène ; il les prendrait pour des insensés. Un morilleur au contraire juge cette fougue toute naturelle.

Tout à coup l’horloger des Cernets se baissa et parut fort affairé à cueillir quelque chose.

— Six, dit-il en se relevant.

— Quelle frime, dit le capitaine.

— Six, répéta son compagnon avec enthousiasme ; les voilà ; des noires, pointues, magnifiques ! Et il les tenait dans ses mains en jubilant. Peu d’instants après il en avait vingt et poussait des cris de victoire. Le capitaine était désespéré.

— Papa, le soleil se couche, dit Lucy, je crois qu’il est temps de songer au retour.

— Non, vociféra le capitaine, pas avant d’avoir trouvé ma part, je ne suis pas plus bête qu’un autre, sabre de bois ! m’en faut une, quand même je devrais coucher ici. Ne vous inquiétez pas de moi, ne m’attendez pas. Et il disparut derrière les sapins.

Il fallut l’attendre jusqu’à la nuit, non sans inquiétude. Lucy fut soulagée d’un grand poids quand elle le vit revenir, tenant à la main son mouchoir. Il entra chez Joël Huguenin sans prononcer une parole ; mais rien ne peut rendre l’expression de triomphe et d’orgueil satisfait avec laquelle il étala son mouchoir sur la table et découvrit… une morille, une seule, mais énorme, mais phénoménale, une morille mammouth diraient les Américains.

— Je n’en ai qu’une, s’écria-t-il enfin après avoir respiré avec force, mais elle en vaut cent des vôtres. En a-t-on jamais vu une plus grosse, maître Joël, hein ?

— Non, elle est d’une taille surprenante ; c’est un exemplaire remarquable.

— Je veux la dessiner, dit Albert, pour en conserver le souvenir.

— Dessinez, mon garçon, dessinez tant que vous voudrez, n’oubliez pas d’écrire le nom de celui qui l’a découverte. On a été morilleur dans son temps, le chien a encore du nez.

On revint au village d’un pied léger, la joie dans le cœur ; on se mit à table avec appétit. Mme Dusapel avait fait des miracles ; son plat de morilles fut apprécié de telle façon qu’il n’en resta pas un atome, et les convives nettoyèrent la vaisselle avec tant de conscience qu’on aurait pu se dispenser de la laver. On ne la passa dans l’eau que pour la forme.

Les lecteurs qui mourront d’envie de posséder la recette de ce plat extraordinaire la chercheront vainement dans ce livre ; pour sauver ce petit volume du danger de prendre le chemin de la cuisine, l’auteur s’est abstenu de la publier.

Le voyageur passant pendant la nuit dans le voisinage des Bayards, aurait tressailli aux sons d’une musique sauvage partant d’un chalet solitaire. Cette musique ne ressemblait à aucun air connu et commandait l’attention par ses hardiesses et son originalité. C’était Jean des paniers, assis au seuil de sa demeure, qui répétait pour la dernière fois sa symphonie héroïque avant d’entrer en campagne avec ses loups et Bovet des ducs.

L’année suivante, par un beau jour du mois de mai, on célébra aux Verrières les noces d’Albert Dubois et de Lucy Dusapel. Jamais plus noble couple n’était entré dans la vieille église. Le mariage fut béni par le pasteur de Bellefontaine qui prononça à cette occasion un de ses discours les plus éloquents. Le dîner fut servi chez la Rosine à la Croix blanche, où les deux familles avaient convié leurs parents et leurs amis. Ce ne fut pas un de ces repas de noces où les convives ne savent s’ils doivent rire ou pleurer et se bornent à boire et à se griser pour se donner une contenance. Une gaîté franche mais honnête régna dès le début, et l’on remarqua les toasts du Dr Allamand, de Joël Huguenin, de Théophile Sassel et surtout d’Henri de la Vy-Renaud qui se surpassa. « C’est d’aujourd’hui que le village de Fleurier mérite son nom, dit-il, car il se pare de la plus belle fleur de nos montagnes. Il s’en pare à nos dépens. La seule consolation qui nous reste dans notre abandon est le souvenir que notre sol a produit cette fleur divine. » À la fin du dîner, Jean des paniers vint jouer une pantomime avec accompagnement de clarinette, où tous ses démêlés avec les loups furent rappelés avec une verve et un bonheur inouïs. Après cet intermède salué par de longs applaudissements, le bal commença ; il se prolongea jusqu’au matin. Au lieu de faire un voyage coûteux et maussade comme c’est la coutume, les jeunes mariés partirent de bonne heure pour étrenner le modeste appartement qu’on leur avait arrangé dans la maison paternelle à Fleurier. C’est là que nous les laisserons s’installer pour inaugurer en paix une vie de famille heureuse et bénie.

LE FER À GAUFRES

Sait-on, aujourd’hui, ce que c’est qu’un fer à gaufres, cet ustensile autrefois indispensable et qu’on trouvait dans toutes les maisons un peu aisées ? Fait-on encore des gaufres ? Certains l’affirment, d’autres le nient. On prétend que les pâtissiers, fils du progrès, ont remplacé avantageusement, par des inventions subtiles, les produits d’un art primitif et rudimentaire. La question est insoluble, à moins d’en nantir le bureau fédéral de statistique, qui pourrait en faire le sujet d’une notice intéressante. Les potagers, ou les fourneaux, qui réduisent la cuisine aux proportions d’une échoppe de rôtisseur de châtaignes, ont tué le fer à gaufres et ruiné une des plus joyeuses et des plus regrettables opérations de la cuisine antique.

C’était une fête chez ma grand’mère, lorsque, les manches retroussées jusqu’au coude, elle préparait, dans une grande écuelle de terre rouge, la farine, la crème, les œufs, suivant une recette vénérable dont l’origine se perdait dans la nuit des temps. Je la vois encore, la tête couverte de son mouchoir blanc, qu’un rayon de soleil faisait resplendir comme une auréole, s’approcher avec mystère d’un certain bahut, en soulever le couvercle et en tirer avec précaution le grand fer, aux armes de la famille. C’était une relique qui avait son histoire, sa légende, sa poésie incontestable et incontestée. Jamais fer n’avait revêtu une forme plus exquise, ni possédé des qualités aussi solides. Non seulement il était un modèle de proportions et d’ajustement, mais la lime et le burin avaient épuisé leurs ressources sur toute l’étendue de sa personne. Le fiancé d’une aïeule, depuis longtemps trépassée, avait employé six mois de sa vie à parachever ce chef-d’œuvre, et il le mit à ses pieds le jour où elle consentit à signer les bans. Comment dépeindre les cannelures, les arabesques, les fleurs, les reptiles et les quadrupèdes qui animaient le métal ! Loin d’obtenir ces bas-reliefs par la fonte, l’artiste s’était donné la tâche, de les ciseler en plein fer, et tout cela était enlevé avec une franchise, une largeur, une grâce, qu’on n’aurait pas soupçonnée chez un simple forgeron de village. – Encore une preuve de l’influence de l’amour sur le progrès des arts. Selon la mode du temps, outre les armes de la famille, on y voyait une devise pieuse gravée en beaux caractères romains « DIEU TE VOIT. » Voulait-il mettre sa future en garde contre les tentations, ou lui rappeler une vérité trop souvent oubliée ? La légende gardait le silence sur ce point délicat.

Groupés en rond autour d’un feu de bois sec, comme on n’en allume plus guère aujourd’hui, d’un feu qui brillait, semblable au soleil, dans la vaste cuisine, nous autres enfants assistions au grand œuvre, le cœur rempli de douces espérances, les yeux pétillants de convoitises. Chaque acte de l’opération avait un écho dans notre âme, surtout le moment solennel où le fer, ouvrant ses mâchoires fumantes, livrait au couteau de la grand’mère une gaufre dorée, parfumée, appétissante, qui nous faisait venir l’eau à la bouche et mettait en jeu nos « mandibules et nos dents. » Ce que voyant, la bonne vieille, ne consultant que son amour pour nous, s’empressait de partager l’objet de nos désirs, sans songer que sa corbeille restait vide, et que la fable du tonneau des Danaïdes devenait une réalité sur le sol neuchâtelois.

Quel temps ! c’était l’âge d’or, et cette cuisine était un monde enchanté ! Chaque meuble, chaque ustensile rappelait un souvenir consacré par une histoire qui, dans la bouche de la grand’mère, devenait un drame ou une épopée. – Un jour un lièvre, poursuivi par les chiens, avait franchi la porte et s’était jeté dans le cendrier, dont elle avait vite fermé l’ouverture. « Je l’ai tiré… par les oreilles, » disait-elle en riant, les fusils font trop de tapage. – Une autre fois, ses fils avaient amené un beau chevreuil vivant, qu’ils venaient de prendre dans l’Areuse, et qui tremblait de tous ses membres en voyant tant de gens autour de lui. – Sur la table on avait dépecé ce fameux sanglier tué par le grand-père après de longues nuits d’affût. – Ce trou dans la paroi était la trace d’un coup de fusil, parti par accident un jour que ses fils préparaient en hâte leurs armes pour se mettre à la poursuite d’un ours qu’ils avaient vu dans la montagne. – C’était dans ce coin qu’elle sortait le miel des ruches dont nous léchions la paille avec ardeur. – Et le four, le grand four ardent, où, dans la saison, elle cuisait par vingtaine des gâteaux aux cerises, aux pruneaux, juteux, sucrés, délicats, des salées grandes comme la pleine lune, que nous engloutissions au fur et à mesure de la fabrication…

 

À peine hors du four, ils n’étaient déjà plus !

 

Aucun incident important de l’histoire de la famille n’avait trouvé le fer à gaufres inactif. Comme la Cloche de Schiller, il avait marqué les bons et les mauvais jours. On l’avait mis en réquisition à tous les baptêmes, à toutes les noces, et aussi aux enterrements. Un soir d’hiver, on avait rapporté mon grand-père de la forêt voisine, où la chute d’un sapin l’avait tué raide. C’est en pleurant que la grand’mère avait rempli des corbeilles de gaufres destinées à être offertes aux parents accourus pour les funérailles qui la laissaient veuve avec sept enfants en bas âge. – Plus tard, lorsque deux de ses fils étaient partis pour l’armée, elle avait préparé des gaufres pour les régaler une dernière fois, et, les yeux pleins de larmes, elle en avait bourré leur sac de soldat. « Rappelez-vous que Dieu vous voit et vous garde, leur dit-elle en les quittant, « priez-le chaque jour en pensant à moi. » – Hélas, elle ne revit plus ces vigoureux garçons dont elle était si fière ; comme tant d’autres, ils tombèrent sur les champs de bataille et furent jetés dans la fosse commune.

À la mort de la grand’mère, la possession de ce fer, convoité par tous, alluma de véhémentes passions dans la famille ; la guerre civile fut sur le point d’éclater ; peu à peu on se fit des concessions réciproques, comme dans l’affaire du Luxembourg ; enfin on signa la paix et le fer fut tiré au sort. C’est ainsi qu’il fit son entrée dans notre maison. Il n’y demeura pas longtemps, car il nous fut volé en compagnie d’un vieux bas qui tenait lieu de la caisse d’épargne actuelle. On y cachait les modestes économies obtenues à force de prévoyance et de sagesse il contenait soixante louis en monnaies de toute sorte. Ce fut une catastrophe ; la chose fit grand bruit, mais les recherches de la justice restèrent inutiles ; l’argent et le fer ne se retrouvèrent pas. En vain on nous conseilla d’avoir recours à la somnambule, ou de faire tirer des cartes par une vieille sorcière douée de seconde vue ; mes parents tinrent ferme. Il leur répugnait d’employer des moyens occultes à l’égard d’un objet sur lequel le nom de Dieu était gravé. Vingt ans s’écoulèrent sans apporter aucun indice, mais dans la famille le fer n’était pas oublié ; la tradition restait intacte. Enfin, un événement imprévu nous fit connaître l’auteur du larcin.

Il y avait dans le voisinage un vieux garçon, nommé Griffon, qui vivait seul dans une méchante masure, où il travaillait de son métier de cordonnier. C’était un être envieux, jaloux, avide, venimeux, maugréant contre les riches et tous ceux qui possédaient quelque chose, lui qui ne soupirait qu’après le moment où il pourrait posséder. Il ne disait pas « le capital est l’ennemi du travail, » ces formules étaient encore inconnues, il avait des façons moins savantes pour exprimer ses pensées. Travailleur acharné, dur à la fatigue, n’accordant à son corps que le strict nécessaire, côtoyant les limites de l’honnêteté non par conscience, mais pour conserver ses pratiques ; il voulait s’enrichir. Sa figure hargneuse et son attitude maussade prouvaient la vanité de ce sophisme que « le travail seul constitue la meilleure des morales, la meilleure des religions. » On ne pouvait pas dire de lui : « qui travaille prie, » car il ne cessait de sacrer contre le sort qui lui avait fait une telle vie, et qui lui avait départi si peu de ce que tant d’autres avaient de trop. « Coquin de sort ! poison de sort ! bourreau de sort ! » étaient ses exclamations favorites. Au moindre accroc qui lui survenait : « pas de chance ! pas de chance ! » répétait-il tout le long de la journée, accroupi sur sa sellette, tirant bruyamment son fil et mordant de rage les soies de porc qui en garnissent le bout, chaque fois qu’il en mettait la pointe dans sa bouche pour la redresser. Les enfants du village, qui aiment tant à voir travailler les cordonniers, dont ils reçoivent, avec des cris de joie, de la poix noire pour garnir leurs flèches de roseau, ou un morceau de cuir pour leur fronde, ou du ligneul pour réparer leur bibelot, s’éloignaient de cette figure sombre à la barbe rouge et inculte, aux cheveux retombant sur le front, qui ne vous regardait que d’un œil par le coin de la visière de sa casquette plate et graisseuse.

Ses souhaits ardents furent exaucés ; il devint tout à coup fort à son aise, agrandit sa demeure sans l’embellir, prit des ouvriers, acheta des terres, et surtout prêta de l’argent aux pauvres diables dans l’embarras, qui en passaient par tout ce qu’il voulait. Alors on vit une chose étrange. Ce féroce ennemi des propriétaires devint le plus coriace, le plus impitoyable des créanciers. Ce qu’il extorquait de ses débiteurs, personne ne peut le croire. Il prenait ses repas chez eux, buvait leur vin, fumait leur tabac, leur faisait cultiver ses champs, rentrer ses récoltes, battre son cuir, fendre et porter son bois, faire ses lessives, filer sa laine et son chanvre et tricoter ses bas. Jamais baron féodal, ayant tour et tourelles, fossés, herse et mâchicoulis, droit de haute et basse justice, n’avait pareillement tyrannisé ses vassaux. Ce mauvais savetier en aurait parfois remontré au père d’Eugénie Grandet.

La crainte qu’il inspirait tenait de la fascination et domptait toutes les résistances. Dès qu’un débiteur devenait récalcitrant, ou se révoltait contre ses prétentions exorbitantes : « Bien, bien, » disait-il en toussotant et en crachant, « paraît qu’on a de quoi rembourser ; pour quand donc le remboursement ? » Et il tirait de sa poche un affreux portefeuille bourré de papiers, qu’il fouillait comme un épervier fouille le ventre de sa victime pour lui dévorer les entrailles. – La vue de ce portefeuille bien connu et le mot remboursement qu’il prononçait avec une intonation à vous donner la chair de poule, faisaient rentrer sous terre les malheureux ainsi menacés et les livraient corps et âme à sa merci.

C’est ainsi qu’il avait contraint une honnête famille obérée à lui livrer une fille charmante, un jour que la fantaisie le prit de goûter des douceurs du mariage. Cela donna lieu à la noce la plus étrange qu’on eût vue encore dans le pays. Seuls ses débiteurs en firent les frais, et par leur présence forcée, et par les cadeaux qu’ils se crurent obligés d’apporter. Qu’on se figure ces convives mornes, embarrassés et honteux, et lui, joyeux, provoquant, égrillard, faisant le diable à quatre au milieu de cette réunion de fantômes.

Quant à la pauvre âme, jetée ainsi à ce minotaure, elle en eut pour un an de pleurs, de regrets, de misères ; puis elle alla rejoindre, dans un monde meilleur, un petit ange mort en naissant.

Tel est l’homme que la voix publique, plusieurs années après, accusa du vol. On l’avait vu rôder autour de notre maison, dont il connaissait tous les coins, pour y avoir été maintes fois en journée. Mais le larron avait si bien pris ses mesures que les preuves matérielles ne purent être produites ; bon nombre de langues un peu trop promptes durent comparaître devant le tribunal, s’humilier et reconnaître maître Griffon pour un honnête homme incapable de nuire à son prochain.

Cet épisode ne fit que l’aigrir encore davantage. Enveloppé de sa solitude comme un brigand de son manteau, il n’avait d’activité que pour nuire ou se mettre en défense contre ses semblables. La joie de donner, il ne la connaissait pas. Il écorchait les autres, et ce qu’il possédait, il le défendait à outrance. Quand ses arbres ployaient sous le poids des fruits, il tendait des trappes dans son verger, creusait des fossés, disposait des fusils, haussait ses murs et les hérissait de tessons de bouteilles. Louis XI, dans son château de Plessis-les-Tours, n’était pas mieux gardé. S’il eût pu pendre haut et court les chenilles, le vent, les étourneaux et les maraudeurs, il l’eût fait avec enthousiasme. Une pêche enlevée à ses espaliers, une pomme abattue, une grappe manquant à l’appel le mettaient dans d’aveugles fureurs. « Canailles d’enfants ! bourreau de sort ! » hurlait-il dans ses accès de male-rage ; et il tendait de nouvelles trappes et renouvelait les amorces de ses fusils. Ce n’est pas lui qui aurait laissé l’échelle appuyée aux arbres pour que le voyageur, dévoré par la soif, puisse cueillir quelques fruits et rafraîchir sa gorge desséchée.

Un soir qu’il s’était hissé sur le mur d’une vigne attenante à sa maison, pour ajouter des tessons de bouteilles en un point qui lui paraissait mal défendu, un fragment de verre lui perça le bout du doigt et pénétra profondément sous l’ongle. La douleur fut si vive qu’il tomba de la muraille très élevée, dans une fosse creusée au pied, et se cassa une jambe. Il se tira de là comme il put, et parvint à se traîner à travers le verger jusqu’au seuil de sa porte où il s’évanouit. Le facteur qui apportait une lettre le trouva étendu sans mouvement ; il le crut mort, et courant chercher le médecin, annonça la nouvelle dans le village. On peut juger de l’émotion. Le lac aurait pris feu, le Creux-du-Van se serait écroulé, l’Areuse aurait roulé des flots de vin rouge 1834, le saisissement n’aurait pas été plus universel. Chacun quitta sa besogne, afin de voir venir les événements ; des groupes de femmes, les bras chargés de marmots criards, stationnaient dans les rues, à la piste des nouvelles. On sut bientôt que le défunt n’était pas mort, mais qu’il n’en valait guère mieux, le tétanos s’étant déclaré avec une intensité qui laissait peu d’espoir.

Dès lors, on ne s’abordait plus sans se dire : « Tu sais, Griffon a le tintanos. »

— Est-ce mauvais ça, le tintanos ?

— Diantre, c’est plus pire que tous les autres mals, puisque pour le guérir, ils l’empoisonnent avec de l’eau-d’ânon (du laudanum).

— Alors, il est raclé ?

— Tout à fait.

— Comment, lui qui m’avait menacé d’un remboursement conséquent pour la Noël ?

— Ma foi, c’est à lui à rembourser ses dettes, avec les intérêts encore.

— Allons vite boire une chopine là-dessus, le blanc vaut mieux que l’eau d’ânon.

Telle était l’oraison funèbre improvisée en l’honneur de Griffon par ses clients.

Vers le soir, on vint avertir mon père que le blessé le demandait pour une communication importante. Il y courut et fut épouvanté en voyant ce corps raide comme une barre de fer, ses mâchoires serrées contrastant avec les yeux exprimant l’effroi et le désespoir. Étendu sans mouvement sur sa couche, le malheureux assistait, impuissant, au pillage de sa demeure. Ceux qui avaient été rançonnés par lui, apprenant que sa dernière heure était proche, accouraient pour se venger de la manière la plus fructueuse. – Qui dira les œuvres de ténèbres commises durant cette nuit ! – Vers le matin, quand la maison fut à peu près vide, on parvint à trouver un gendarme pour en garder le seuil. – Cependant le moribond, les yeux hagards, faisait signe à mon père d’approcher. Après d’énergiques efforts pour parler, il parvint à balbutier « pas de chance ! bourreau de sort ! Coffre… grenier… Dieu voit… »

— Qu’est-ce qu’il y a dans le coffre ?

— Dieu voit !… œil de Dieu !…

— Oui, Dieu nous voit, mais il pardonne nos fautes quand nous les lui confessons d’un cœur humilié !

— Pas ça, pas ça.

Il eut une convulsion qui lui tordit l’épine dorsale en arrière. Dès lors, il ne fit plus entendre que des cris étouffés. Le lendemain il n’existait plus.

Quelques semaines plus tard, on vendit aux enchères ses meubles et ses propriétés. Un vieux coffre, dont on avait trouvé la clef sous l’oreiller du défunt, tenta mon père par le travail curieux des serrures et par les sculptures dont il était orné. Il lui fut adjugé pour quelques francs, y compris les noix dont il était rempli.

Un soir d’octobre, les vendanges finies, on venait d’apporter sur la table une bouteille de moût absinthé, légèrement piquant, qui moussait dans le verre comme du Champagne. Chacun s’extasiait sur l’excellence de cette boisson. « Si nous avions des noix ou des châtaignes, » dit quelqu’un, « ce serait fête complète. »

— Des noix, dit mon père, nous en avons ; attendez un instant.

Il me fit prendre une lanterne et nous montâmes au grenier où était le bahut. Tout en remplissant sa corbeille, il découvrit parmi les noix un paquet assez volumineux, ayant la forme et le poids d’une carabine. Nous le tirâmes de sa cachette et poussés par la curiosité, nous coupâmes les ficelles et enlevâmes les papiers d’emballage dont il était amplement revêtu. Qu’on juge de notre surprise, lorsque nous reconnûmes le fer à gaufres, superbe encore, malgré la rouille qui l’avait mordu.

À nos cris de joie, on accourut hors d’haleine s’informer de ce que nous avions découvert.

— Allumez du feu, un feu flambant, cria mon père en agitant le fer au-dessus de sa tête.

— Pourquoi du feu ? dit ma mère.

— Tu ne vois pas ce que je tiens ; regarde le grand fer à gaufres de la famille ; il était sous les noix dans le bahut.

Chacun s’approcha pour contempler la relique dont on avait tant entendu raconter.

— Tiens, le voleur…, dit une voix.

— C’était ce vieux païen ! Ah ! le monde avait raison de l’accuser.

— Ne vous pressez pas de juger ; ceci n’est pas une preuve.

Un moment après, le foyer resplendissait sous la flamme joyeuse que nous avions allumée. La vieille écuelle rouge fut remplie des ingrédients nécessaires, l’opération traditionnelle allait recommencer avec le concours des grands et des petits. Lorsqu’on ouvrit le fer pour le graisser, un paquet cacheté en tomba ; c’était un pli contenant une gaufre sèche toute racornie et deux billets de mille francs. Sur le pli était écrit un seul mot : restitution.

— Mon père, appelez-vous cela une preuve ?

— Oui, tout est éclairci et d’une manière bien inattendue. Mais comment ce vieil endurci a-t-il pu avoir dans sa vie un accès de repentir ?

— Tu vas voir, dit ma mère.

Elle prépara une gaufre, qui sifflait entre les mâchoires ardentes du fer plongé au milieu du feu. La gaufre cuite, elle la déploya devant nous, et nous montrant du doigt une inscription bien visible, elle lut ces trois mots : « DIEU TE VOIT. » Comprenez-vous maintenant ? la première fois qu’il voulut se servir du fer, ces mots lui sont apparus comme un avertissement d’en haut. L’œil de Dieu a pénétré une fois jusqu’à son cœur, mais il est resté rebelle. C’est une leçon pour nous tous. Puisse le Seigneur lui avoir pardonné ses fautes !

LES EXPLOITS DE L’ONCLE ABRAM

C’était une belle matinée de septembre ; le soleil, déjà un peu oblique, brillait gaiement dans le ciel bleu foncé ; l’air était calme, la température douce ; l’or et la pourpre des fruits commençaient à teinter le feuillage des vergers ; de minces colonnes de fumée grise ondoyaient paresseusement dans la campagne animée par de nombreux travailleurs ; il faisait bon vivre dans cette atmosphère tempérée, bienfaisante, d’où la vie rayonnait de toutes parts. Dans une ferme située sur les collines qui s’étagent au pied de notre Jura, l’activité régnait depuis l’aube ; on avait les pommes de terre à récolter, les noyers à secouer, les labours d’automne à préparer. Les vaches et les moutons, sous la conduite du petit berger, – le patieu, le patioret, comme on disait autrefois – avaient quitté l’étable, et avec un grand bruit de clochettes étaient descendus dans les grasses prairies couvertes de l’herbe épaisse et succulente qui succède aux regains. Assis à l’ombre, sous la treille, dont les grappes étincelaient au soleil, le fermier Pierre et ses deux fils prenaient les dix heures, ou leur second déjeuner. Devant eux, sur un banc était posée une grosse miche de pain bis flanquée d’une large tranche de fromage, dont les trous ronds, humides de larmes, auraient attiré l’attention d’un connaisseur ; chacun coupait à volonté dans ces vivres et mangeait avec une sage lenteur. De temps à autre le père versait du vin blanc du crû dans un gobelet d’étain, le passait à la ronde et chacun buvait jusqu’au fond après avoir dit : à la vôtre ! C’était une de ces scènes paisibles, comme on n’en voit qu’à la campagne, et qui donnent des regrets à l’habitant des villes, obligé de dévorer en hâte, au milieu de la poussière ou de la fumée, une nourriture dont les premiers éléments lui sont inconnus. Le fils cadet, un fin chasseur, dont l’œil alerte était toujours aux aguets, élevant sa main en abat-jour, rompit le silence.

— Un homme monte le sentier ; il ressemble à l’oncle Abram.

— Oui, dit le père, c’est l’oncle Abram ; je le reconnais à sa taille droite et à son pas militaire. Il nous donnera des nouvelles des génisses qui sont à la montagne.

— Il devrait bien ferrer nos cochons qui trouent leur bauge et l’auront bientôt dévorée, dit l’aîné des fils.

— Tu as bien fait d’y songer, François : on le priera aussi de tuer le mouton musc (brun) ; il est gras, cela fera un bon petit salé pour les vendanges.

— Pauvre oncle Abram ! que de besogne on lui taille ! soyez donc un homme expérimenté pour avoir de l’occupation.

En ce moment le personnage qui avait été signalé arrivait à quelques pas de la maison. Il était grand et maigre, et malgré son âge avancé, ses mouvements étaient vifs et brusques ; le vieux soldat perçait dans sa tenue, dans ses moindres gestes, et sous ses habits de milaine à boutons d’acier, il avait un air sévère qui commandait le respect. « Dieu vo zaide, » dit-il en s’avançant et en portant la main à son chapeau de feutre gris légèrement incliné sur l’oreille. « Kmé va-t-on par ci ? »

Tous se levèrent et coururent à sa rencontre ; un grand chien courant, enseveli dans les profondeurs de sa niche, en sortit comme un boulet, et vint souhaiter la bienvenue au voyageur par des bonds et des hurlements effrayants. Après les salutations et les premières nouvelles échangées, le père dit : « Frère Abram, asseyez-vous là, vous serez bien aise d’en boire un. Rose ! » cria-t-il, « apporte un verre, et dis à ta mère de nous faire un bon dîner, son frère est ici. » Aussitôt, de la cuisine sortit une jeune fille ravissante de beauté, de grâce et de fraîcheur sous son simple vêtement de cotonne rayée ; reconnaissant le nouveau venu, elle s’élança vers lui avec un cri de joie, et, lui sautant au cou, elle l’embrassa si vigoureusement que le chapeau de l’oncle perdit l’équilibre et roula sur l’herbe.

— Comme tu y vas, toi, dit l’oncle ; est-ce qu’on décapite ainsi les gens ?

— On fait comme on peut quand on vous tient, méchant oncle qui perchez toujours sur les montagnes, dans un vieux chalet, tout seul, comme un vieux rat qui n’aime personne. Vous nous restez quelques jours, n’est-ce pas, c’est si rare de vous voir chez nous, ajouta-t-elle en cajolant le vieillard, qui se laissait faire avec une satisfaction mal dissimulée. On voyait aisément que Rose était sa favorite et qu’elle usait de l’autorité que lui conférait cette préférence.

— Tiens, scélérate, attrape cela et laisse-nous causer d’affaires, dit-il en lui jetant un fort beau tablier de taffetas noir qu’il sortit de sa vaste poche et que Rose emporta en l’élevant au-dessus de sa tête. « Écoutez, je suis venu m’informer de ce qu’on dit par ici de ces incendies que nous apercevons de là-haut, tous les soirs, depuis une dizaine de jours. À peine fait-il nuit, que voilà les feux qui s’allument comme s’ils répondaient à un signal. Il y a quelque chose là-dessous, soyez sûrs. Au bivouac, en Espagne, on voyait ainsi le ciel rougir de tous côtés pendant la nuit ; mais, ma foi, c’était la guerre, et nous avions affaire à de rudes pèlerins.

— On ne sait qu’en penser, dit le père avec un soupir ; vous avez deviné mes inquiétudes. Impossible de dormir tranquille quand on a vu les flammes dans tant de lieux que nous connaissons si bien. Quelle que soit la cause de ces désastres, nous devons veiller attentivement et faire bonne garde au-dedans et au-dehors ; la négligence et l’incurie sont plus redoutables peut-être que les malfaiteurs.

— C’est aussi mon idée ; ces pipes, ces cigares, que tout le monde fume, jusqu’à des morveux à qui cela retourne l’estomac, ces nouvelles inventions d’allumettes qui s’enflamment d’elles-mêmes lorsqu’on les frotte, sont des causes permanentes d’incendie. Il faudrait, pour résister, non des maisons de bois pleines de foin et de paille, mais des cages de tôle ou des cavernes comme j’en ai vu en Portugal. Ah ! ça, garçons, dit-il, d’une voix sévère, attention au commandement ! prenez-vous toujours la lanterne pour battre en grange ou préparer le fourrage ?

— Pour ça oui, oncle ; répondirent les jeunes gens d’un air embarrassé ; maintenant on fait attention.

— Ah ! mille canons ! n’allez pas me fricasser ma Rose, ou pardieu ! je vous découpe les oreilles. – Et la voix de l’oncle était brève et saccadée, ses yeux lançaient des éclairs sous ses sourcils noirs violemment contractés, son nez en bec d’aigle se relevait plein de menaces et sa main droite cherchait, au côté gauche, un sabre absent depuis de longues années.

Pour donner une autre direction aux idées, le père envoya ses fils aux champs, et pria l’oncle de visiter les porcs, dont les instincts démolisseurs menaçaient d’une ruine totale la bauge où ils étaient renfermés. – N’est-ce pas une pitié ? disait-il, un plancher neuf, une porte que j’ai faite ce printemps, et l’auge… tout cela est rongé, dévasté par ces monstres. Voici des fils de fer préparés ; voulez-vous m’aider à les leur passer dans le museau, puis nous leur casserons quelques dents avec ces bonnes tenailles.

L’oncle était de première force dans ces opérations et s’en faisait une gloire. – Allons, Pierre, dit-il, sors-moi une de ces bêtes et tu vas voir comme j’enfilerai cela.

Mais les porcs étaient agiles comme des lièvres, rétifs comme des mules et forts comme des sangliers ; il fallut les poursuivre avec acharnement dans leur étable avant d’en attraper un, et une fois saisi par les oreilles, les efforts des deux hommes ébranlaient à peine l’animal, qui poussait des clameurs à fendre le tympan. La victoire flottait incertaine lorsqu’une voix se fit entendre au dehors.

— Qui assassine-t-on par ici ? Je vous avertis que je prends la défense des faibles et que je tiens un fusil à deux coups.

— Ah ! c’est M. Arthur, dit Pierre ; vite, à l’aide, nous ne sommes pas les plus forts ; vous êtes solide, empoignez-moi cet enragé par la queue.

M. Arthur regarda d’un air soucieux ses belles mains blanches, appuya son fusil au mur, et fit ce qu’on lui demandait. Le porc fut enlevé à force de bras, porté hors de l’étable, et l’oncle, lui serrant la tête entre ses genoux, prit un fil de fer aiguisé et le lui passa dans le groin. Mais la douleur décuplant les forces du patient, il donna un coup de tête si violent que l’oncle fut lancé en l’air et tomba tout étendu dans une de ces mares boueuses qui entourent les fumiers des fermes. Heureusement Pierre et M. Arthur tinrent bon, le captif ne put s’échapper.

— Donnez-moi une corde, criait M. Arthur, je crains que la queue ne me reste dans les mains.

— Tirez toujours, disait l’oncle furieux, en se relevant, c’est dur comme la queue du diable. Et, sans prendre le temps de se nettoyer, il reprit l’opération qu’il termina en un clin d’œil en rivant le fer avec une paire de pinces. Puis, avec la dextérité d’un dentiste consommé, il ouvrit la gueule du pauvre animal, lui cassa, à fleur des gencives, les dents incisives et canines, enfin, lui allongeant un grand coup de pied pour exhaler sa mauvaise humeur, il lui rendit la liberté.

Jamais on ne put sortir l’autre ; ce fut peine inutile. L’oncle était haletant. « Donnez-moi les fers, dit-il, je les lui passerai dans sa bauge. » Ainsi fut fait, et c’était un curieux tableau que l’oncle, sans chapeau, à cheval sur ce coursier d’un nouveau genre, qui se démenait et braillait comme un démon, pendant que l’autre porc, les deux pieds sur le dos de son camarade, regardait l’opération d’un œil curieux, en passant sa tête énorme coiffée de vastes oreilles sur l’épaule du vieux soldat, dont le sérieux n’en était nullement troublé. La scène était d’un burlesque si fou que M. Arthur et maître Pierre lui-même en prenaient les convulsions.

— Allons dans la chambre, dit ce dernier, nous finirons par blesser l’oncle avec nos rires ; un vieux soldat, c’est chatouilleux. Aussi bien, je n’ai pas encore eu le temps de vous saluer et de vous demander à quoi je dois l’honneur de votre visite.

— Voyez, je suis en chasse depuis ce matin, sans rien tirer. Mon chien ne tient pas l’arrêt, il galope les perdrix et les lièvres ; c’est une misère. Prêtez-moi votre Bruno, je serai peut-être plus heureux au courant qu’à l’arrêt. Tout en parlant, M. Arthur avisait une paire de fleurets accrochés au mur, au-dessus d’une miniature représentant trois chasseurs du bataillon Berthier en grande tenue.

— Tiens, des fleurets, dit-il en les courbant sur sa botte pour en essayer le ressort, et de bons fleurets d’assaut même. On n’a pas l’habitude de trouver de pareils outils chez des paysans.

— Pourquoi pas ? dit l’oncle qui rentrait, tenant à la main son habit dont il essuyait les éclaboussures. Nous étions trois frères au bataillon, également habiles à manier ces joujoux.

— Comment, vous ? dit M. Arthur avec un air de surprise railleuse qui exaspéra le vieillard, la charrue et le fossoir ont dû singulièrement nuire à vos talents ! Pour cela il faut être jeune et avoir soin de ne pas se gâter la main.

— Eh bien ! mon gentilhomme, voici une vieille carcasse de paysan qui vous demande la faveur de croiser avec vous ces aiguilles à tricoter, afin qu’il sache si les années et la charrue l’ont véritablement rouillé. Et jetant son habit, il prit une lame et tomba en garde avec l’aplomb et la correction que savent y mettre les vrais professeurs d’escrime.

M. Arthur, fils d’une famille riche et puissante, ne s’était appliqué qu’aux exercices du corps, c’était un fin tireur et un beau cavalier. Pour tout le reste, il avait montré une mollesse qui avait paralysé ses études et en avait fait un fruit sec, hors d’état d’occuper décemment aucune fonction. C’était un bon garçon, sans énergie, sans volonté, sans vertu. Il avait bon appétit, digérait parfaitement, dormait comme un loir, et ne songeait qu’à jouir de cette bonne vie matérielle, en se promenant, en chassotant, en lisotant et en faisant la cour aux jolies filles. En attendant qu’il prît du service à l’étranger, il passait la belle saison à la campagne et cherchait tous les prétextes pour se rapprocher de Rose dont les yeux noirs troublaient son cœur.

— En garde, disait l’oncle, en battant des appels avec le pied droit ; mais j’y songe, ici la place nous manque, le plafond est trop bas. Allons devant la maison, le sol est uni et nous ne glisserons pas.

— Mais M. Abram, cela ne se peut pas, sans masques, sans gants, sans même ma jaquette de coutil ; absolument, je ne peux pas me passer de ma jaquette.

— Ôtez votre habit.

— Et si j’allais vous blesser.

— J’ai entendu dire que vous n’étiez pas si maladroit.

M. Arthur se dépouilla de son habit en haussant les épaules ; une pareille joute lui semblait ridicule ; ce vieux débris d’un monde disparu n’était pas un adversaire digne de lui ; si Rose voulait bien donner un coup d’œil au combat, il n’aurait pas même l’occasion de développer ses avantages.

En effet, l’oncle Abram avait 65 ans, dont une dizaine avaient été dépensés à la guerre, sur tous les champs de bataille de l’Europe ; mais il était d’une race robuste, mieux pourvu de souplesse et de fond que d’apparence herculéenne ; une vivacité juvénile, unie à un sang-froid imperturbable en faisaient un adversaire redoutable.

— Rose, criait-il, en parant les dégagements rapides et les feintes multipliées du jeune homme, viens donc voir comme qui dirait une passe d’armes, un tournoi de deux chevaliers en l’honneur de leur dame ; sors de ta cuisine, tresse une couronne d’herbes potagères pour en orner le front du vainqueur. Allons, M. Arthur, pas tant de ces feintes et de ces coupés qui fatiguent la main et détournent le fleuret de la ligne du corps ; enlevez-moi des coups droits comme celui-ci. Et le vieux reître, se fendant comme l’éclair, envoyait son bouton au milieu de la poitrine du futur officier avec la précision d’un appareil d’horlogerie. Il fallait le voir, le corps rejeté en arrière, affaissé sur la jambe gauche repliée comme un ressort, le regard perçant, la bouche railleuse, le menton provocateur, son nez aquilin relevé d’un air dominateur, et toute sa personne respirant l’amour du combat, la fièvre des batailles.

— M. Abram, disait M. Arthur, vous tirez comme un phénomène ; impossible de vous toucher.

— Eh ! oui, c’est comme cela ; on a été un peu prévôt d’armes, dans son temps, et pour un paysan, on ne s’en acquittait pas trop mal. Et puis nos conquêtes nous conduisant dans toutes les capitales, on se perfectionnait en apprenant toutes les ruses des professeurs renommés ; vous comprenez, la victoire oblige ! Mais sacrebleu ! vous avez la main trop dure, un bon liement vous désarmerait ; et joignant l’action à la parole il fit sauter le fleuret de son adversaire sur un prunier voisin.

Au même instant, Rose, pâle, bouleversée, sortit de la maison en balbutiant d’une voix presque inintelligible : – Au secours ! au feu ! c’est dans la grange ! et elle tomba dans les bras de son père.

— Que dis-tu ? répondit celui-ci.

— Oui, le feu est à la maison, la grange est pleine de fumée.

— Allons, c’est à notre tour. Que Dieu nous assiste !

— Mlle Rose, dit M. Arthur, oubliant sa défaite, je vous suis dévoué à la vie et à la mort ; je cours mettre mon costume de vedette, ma grande écharpe, et mes grelots, et je monte à cheval pour chercher du secours.

— Halte, dit l’oncle, pas de bêtises ici ; et si quelqu’un s’avise de perdre la carte, je le découpe en zigzag ; et il fouettait l’air de son fleuret.

Le père avait décroché une corne suspendue près de la porte d’entrée et en avait tiré trois sons prolongés ; c’était le signal convenu pour appeler en cas de danger les gens de la maison épars dans la campagne. Puis suivi de l’oncle Abram, il entra dans la grange, qui était en effet pleine de fumée, et ils l’explorèrent, sans parvenir à trouver le foyer de l’incendie. C’est singulier, dit Pierre, il y a plusieurs jours que je crois sentir cette fumée ; s’il y a du feu, c’est au fond des tas de foin, et personne n’a pu s’y introduire. Si c’était le regain, j’en attribuerais la cause à la fermentation, mais le foin…

L’oncle Abram était pensif ; il ruminait un plan de campagne dont le résultat devait être décisif. Avez-vous de l’eau en abondance dit-il au bout d’un moment ?

— Oui, la fontaine vient d’être réparée, et les deux bassins regorgent.

— Bon ! nous allons monter sur le foin tout ce que vous avez en fait de gerles, de cuveaux, de seilles à lessive ; on les remplira d’eau. Nous aurons ainsi sous la main un petit déluge capable d’inonder d’un seul coup tous les feux que le foin peut avoir dans le ventre.

— C’est un ouvrage énorme ! Nous ne serons jamais prêts à temps.

— Et la poulie ! l’oubliez-vous ?

C’était une idée lumineuse ; on la mit à exécution sur-le-champ avec une activité sans pareille ; chacun avait sa fonction à remplir et s’en acquittait fidèlement ; le sang-froid de l’oncle et ses commandements brefs, mais calmes, empêchaient le trouble de s’introduire dans la maison. Quand tout fut terminé, l’oncle resta dans les hauteurs du fenil, pendant que ses compagnons s’occupaient à porter dans le verger les meubles, le linge et les objets les plus précieux. Tout à coup, un grand bruit de grelots, de chevaux, de roues pesantes se fit entendre, et la voix de M. Arthur dominant ce fracas, criait :

— Par ici, par ici, remplissez la pompe, ajustez les boyaux, percez le toit ; il faut noyer la grange ; à moi les hommes de bonne volonté !

L’oncle Abram se mettait rarement en colère, mais à l’ouïe de ces ordres qui troublaient toute l’économie de son plan, il se sentit hors de lui. C’est alors que l’on vit sa tête grise apparaître à une lucarne d’où il apostropha les nouveaux venus : « Mêlez-vous de vos affaires, jeune blanc-bec, et ne touchez pas à la maison ; et vous pompiers, restez en repos ; je vous remercie de votre zèle, mais si l’un de vous franchit le seuil, je lui passe mon sabre à travers le corps. François, apporte-moi le sabre qui est sur le fourneau, et ton fusil de munition avec la baïonnette. Il y aura du sang, si vous ne restez pas en repos. » Les pompiers interdits se regardaient en silence ; ils avaient l’air de se demander si l’oncle Abram perdait la raison, ou si, par hasard, M. Arthur s’était moqué d’eux.

— Y a-t-il du feu, oui ou non ? dit le chef de la pompe impatienté.

Maître Pierre vint donner les explications nécessaires ; l’on convint que quelques hommes resteraient avec la pompe en cas d’accident, les autres retournèrent chez eux.

Le reste du jour s’écoula dans des angoisses inexprimables ; la mère allait, venait comme une âme en peine ; emportant ses pots de beurre et ses bandes de lard. Rose tout en larmes s’occupait d’une infinité de petites boîtes, de cassettes, de cartons qui semblaient contenir sa destinée. Les frères mettaient en sûreté leurs fusils et les outils du labourage. Enfin la fumée diminua et l’on se flatta d’en être quitte pour la peur. Le soir, le bétail revint des champs ; fallait-il le laisser dehors, ou malgré le danger, l’introduire dans l’écurie ? les vaches bramaient d’un air lamentable après leur crèche ; on prit le dernier parti. Le père se mit à traire ; tout à coup il crut voir briller une flamme, dans la paille ; des étincelles tombaient du plafond ; le feu était au-dessus de sa tête, dans le foin ; cette fois le danger était là, devant lui, imminent, et il restait cloué sur sa sellette, les mains tremblantes, le cœur serré. Mais rassemblant toute son énergie, il détacha les vaches, les conduisit dehors sans faire de bruit, appela ses fils pour les garder, puis fermant toutes les portes pour supprimer les courants d’air, il monta, la mort dans l’âme, vers l’oncle Abram. Tout cela s’était fait en un instant.

— Le feu est ici, dit-il, en désignant un point, je l’ai vu ; le plafond de l’écurie est déjà embrasé.

Le sapeur qui met le feu à une mine destinée à faire sauter un bastion n’a pas plus le sentiment de son importance que l’oncle Abram culbutant ses gerles et lâchant la bonde de ses cuves. Son déluge, comme il l’appelait, fit merveille. Les pompiers eurent bientôt achevé d’éteindre le feu. On creusa un puits dans le foin, à l’aide des grands couteaux qui servent à cet usage, et l’on parvint aux couches inférieures, qui avaient été incandescentes et qui étaient transformées en charbon. Décidément la malveillance n’y était pour rien, c’était un cas fort remarquable de combustion spontanée.

La nuit s’écoula tranquillement ; les hommes voulurent veiller, mais pour ne pas user leurs forces, l’oncle Abram plaça des sentinelles qu’on relevait d’heure en heure comme en présence de l’ennemi : durant les factions, les autres dormaient. Vers minuit la mère apporta une soupe au fromage plantureuse, monumentale, qui fit époque dans l’histoire de la ferme et qui ranima les esprits et les cœurs : le père déboucha quelques bouteilles de choix, et versa à la ronde en portant la santé de l’oncle Abram.

Le lendemain, tous les effets furent remis en ordre dans la maison ; les pots de beurre et les bandes de lard, les fusils des fils et les rubans de Rose reprirent leur place accoutumée. L’oncle, au bout de quelques jours, retourna sur sa montagne, et M. Arthur reprit ses quartiers d’hiver en ville en attendant cet éternel brevet d’officier qu’il attendait toujours et qui ne venait jamais.

 

FIN

 


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Ebooks libres et gratuits – Bibliothèque numérique romande – Google Groupes

en mars 2021.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Monique, Anne C., Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : L. Favre, Nouvelles neuchâteloises, Paris, Michel Lévi frères, 1870. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Lac des Tallières, a été prise par Sylvie Savary.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Turdus viscivorus.

[2] Turdus torquatus.

[3] Encore un de moins de ces brigands d’oiseaux.

[4] Les canards souchets.

[5] Nom vulgaire de la mouette.

[6] C’est un beau garçon, dommage qu’il soit toujours à la chasse ou à la pêche.

[7] Oui un beau garçon, très beau.

[8] Isabelle.

[9] Le souper que l’on sert aux ouvriers quand la récolte est finie.

[10] Guimbarde à six ou huit chevaux qui faisait chaque semaine le transit entre Soleure et Ouchy sur le lac de Genève.

[11] Jean, il y en a un.

[12] Jean, il y en a deux.

[13] Marchands de grains.

[14] En enfer.

[15] Jean, que faites-vous ? Ils vont se noyer, ces fous !

[16] Dieu soit avec nous ! Ils coucheront au fond du lac !

[17] Anthus arboreus.

[18] Érable.

[19] On doit à M. Cél. Nicolet des études fort curieuses sur la flore et la géologie de ce massif.

[20] Turdus pilaris.

[21] Probablement dérivé de Nicolas. On appelait ainsi autrefois les habitants de la Côte-aux-Fées.

[22] En patois, le premier lait d’une vache qui vient de mettre bas.

[23] M. Célestin Nicolet possède des actes de baptême et de mariage célébrés à la Caroline près des Brenets, au Creux des Olives, près de la Chaux-de-Fonds, etc.

[24] Simon Jeanrenaud, de Travers.

[25] Voir Musée neuchâtelois, 1867, p. 85 et 172, les notices intéressantes de M. le Dr Guillaume et de M. G. de Pury, ingénieur.

[26] Venez voir quelle affaire, une maison sur un char.

[27] Le Dr Allemand était né aux Cernets.

[28] On appelait ainsi une pièce de la valeur de 75 centimes.

[29] Voir la Chaux-de-Fonds, par Fritz Berthoud, Musée neuchâtelois, 1865, p. 81.

[30] 9 octobre.

[31] Anthus arborens.

[32] Les Verrières sont divisées de l’est à l’ouest en trois quartiers : Grand-Bourgeau, sur le Crêt ou Belleperche et Meudon. Celui de la Croix blanche a disparu dès lors dans un incendie.

[33] Bovet, de Fleurier, intrépide dénicheur d’oiseaux de proie ; son nom est populaire dans le canton de Neuchâtel. Voir le Rameau de Sapin de mai 1869.