Louis Favre

LE CLOUTIER DE NOIRAIGUE

ou
UNE FLORENTINE À NOIRAIGUE

Roman neuchâtelois

1881

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Table des matières

 

I 4

II 9

III 17

IV.. 20

V.. 25

VI 37

VII 41

VIII 45

IX.. 63

X.. 68

XI 73

XII 84

XIII 91

XIV.. 98

XV.. 108

XVI 113

XVII 124

XVIII 130

XIX.. 139

XX.. 144

XXI 147

XXII 150

XXIII 155

XXIV.. 157

XXV.. 166

XXVI 173

XXVII 180

XXVIII 188

XXIX.. 196

XXX.. 203

XXXI 207

XXXII 213

XXXIII 217

Ce livre numérique. 219

 

I

Chacun n’est pas tenu de connaître Noiraigue, que personne jusqu’à présent n’a signalé à l’attention du monde. Ce petit village est situé dans le canton de Neuchâtel, à l’entrée du Val-de-Travers, sur la ligne qui conduit de Berne à Pontarlier et à Paris.

Un soir du mois de juin de l’année 1780, une chaise de poste attelée de deux chevaux, dont les grelots retentissaient joyeusement, s’y arrêta devant l’auberge de la Croix-Blanche ; elle venait de descendre à grand-peine l’affreuse charrière de la Clusette, qui a été remplacée dès lors par la route actuelle. Pendant que le conducteur faisait donner à ses chevaux une ration d’avoine sans les dételer, et s’administrait une chopine de vin blanc, toute la population valide, avertie comme par enchantement, se trouva dans la rue et fit cercle autour de la voiture couverte de poussière, s’apprêtant à dévisager les nouveaux venus. Mais leur déception fut grande, lorsque les plus hardis, jetant un regard dans le coche, se convainquirent qu’il était vide.

On interrogea le postillon sans obtenir de réponse satisfaisante ; il était allemand et les questions étaient faites en patois. Les cloutiers, les meuniers et les scieurs retournèrent à leurs occupations ; mais les femmes, qui avaient un nourrisson sur chaque bras et une grappe de marmots pendus à leur jupon, ne se découragèrent pas pour si peu ; il y avait trop longtemps qu’elles attendaient ce moment pour ne pas tenir bon jusqu’à la nuit d’autant plus qu’un instinct secret leur faisait espérer quelque mystérieuse aubaine.

Leur espoir ne fut pas trompé : un monsieur et une dame suivis d’une domestique, signalés d’abord par les gamins envoyés en éclaireurs, ne tardèrent pas à se montrer sur le chemin ; ils marchaient lentement, s’arrêtaient pour regarder les rochers, les montagnes, les forêts, et pour échanger des explications dans une langue inconnue. Tous les doutes que l’on aurait pu conserver s’évanouirent lorsqu’on vit le sieur Duvanel, lieutenant des milices, s’élancer à leur rencontre avec un empressement qu’on ne lui connaissait pas. Prévenu à la hâte au moment où il se disposait à décharger dans sa grange un char de foin de montagne récolté au Joratel, il avait failli étouffer de saisissement. Puis, honteux de recevoir de tels hôtes en bras de chemise, il avait couru dans sa chambre passer sa veste à grandes poches et son habit bleu à larges basques ; se coiffant alors d’une perruque poudrée, il ceignit son épée en verrouil, prit son tricorne sous le bras, et se composant un maintien « analogue à la circonstance », comme on disait alors, il s’avança à grands pas pour recevoir les voyageurs.

— Dieu vous soit en aide, monsieur Perrin, dit-il, dès qu’il fut à portée. Madame, je suis votre très humble serviteur.

Et il salua jusqu’à terre, en tenant à la main son chapeau à trois cornes.

— Merci, monsieur le lieutenant, dit l’étranger qui se nommait Jonas Perrin, merci d’être le premier à nous souhaiter la bienvenue. Je ne puis pas vous exprimer le plaisir que j’ai de vous revoir. Ainsi, tout va bien ?

— Cela irait mieux, continua le lieutenant en renouvelant ses salutations, si j’avais été instruit de votre arrivée, j’aurais pu faire les préparatifs indispensables… vous me prenez au dépourvu… Madame me pardonnera…

— Je n’ai rien à vous pardonner, monsieur Duvanel, dit Mme Perrin avec un accent italien prononcé ; nous trouverons bien, avec votre assistance, un petit coin pour nous caser, nous ne serons pas difficiles.

— « Caësie-vo, monsieur Duvouané », reprit Jonas Perrin en voyant l’air ébahi du lieutenant, « ne prédji pas de l’hoteau.[1] » Vous voyez, nous avons mis pied à terre à la Clusette, d’abord à cause du chemin, qui est diabolique, puis pour faire voir à ma femme la contrée par ce beau coucher de soleil.

— Il est vrai, hasarda le lieutenant, toujours son chapeau à la main, il est vrai que le pays est assez plaisant. Mais Madame devra nous excuser si nous manquons aux usages, nous sommes des gens simples et incultes, vivant retirés dans nos rochers.

Ils arrivaient alors aux premières maisons, dont les rares fenêtres à petites vitres rondes, enchâssées dans du plomb, étaient garnies de têtes curieuses qui dévoraient des yeux les arrivants. Sur le seuil des portes et bordant la haie dans la rue, qui n’était pas longue, se tenaient les meuniers enfarinés, leur bonnet blanc à la main, les scieurs avec leur grand tablier de cuir, les cloutiers aussi noirs que les murs de leurs forges. Jonas Perrin les saluait par leur nom, échangeait avec eux de cordiales poignées de main, demandait des nouvelles de leurs femmes, de leurs sœurs, de leurs familles.

« Est-ce bien le petit Jonas, se disaient-ils entre eux lorsqu’il fut passé, ce beau monsieur vêtu d’habits de soie et de velours, avec une cravate de dentelle et des boucles d’argent sur ses souliers et à sa culotte ? Ce que c’est que la fortune ! Nous l’avons vu marcher pieds nus, mal couvert d’un habit de milaine trop étroit et qui tombait en loques… »

Les femmes n’avaient pas été les dernières à remarquer que Mme Perrin portait une robe de soie, un élégant chapeau à plumes sur ses cheveux poudrés, et des souliers à hauts talons rouges, les plus mignons qui eussent encore foulé les rives de la Noiraigue.

— Est-ce qu’on va plus loin aujourd’hui ? demanda le postillon en portant la main à son chapeau.

— Non, vous n’avez qu’à décharger les coffres et tous les bagages : nous nous arrêtons ici, dit Perrin, je vais régler votre compte à l’instant.

— Monsieur me fera l’honneur de souper et de loger chez moi ? dit l’hôte de la Croix-Blanche avec une certaine inquiétude. Car les deux ou trois petites auberges de Noiraigue étaient organisées pour héberger des voituriers, mais non des personnages aussi distingués et aussi imposants que nos voyageurs.

— Non, répondit le lieutenant, M. Perrin vient souper chez moi ; pour le reste, on s’arrangera bien.

— Si je ne m’arrête pas chez vous, M. Jeannet, vous n’y perdrez rien, dit Perrin en lui remettant une belle pièce d’or ; convoquez ce soir les jeunes gens du village et faites-leur boire un verre de vin à ma santé.

— Je vais me hâter de décharger un malheureux char de foin qui embarrasse ma grange, puis je serai entièrement à votre disposition, dit le lieutenant.

— Faites votre ouvrage, mon cher ami ; pendant ce temps, nous irons visiter la source de la Noiraigue. Présentez d’avance mes hommages à Mme Duvanel.

On sait que le village est situé au pied d’une paroi de rochers qui s’élève comme un mur à huit cents pieds au-dessus du fond du vallon ; c’est à la base de cet escarpement que l’on voit sortir de terre en bouillonnant une petite rivière intarissable, qui met en jeu des rouages à quelques pas au-dessous de sa source et va rejoindre l’Areuse après un cours de quelques centaines de mètres. Personne ne peut voir sans surprise cette masse d’eau qui se fait jour d’une manière si mystérieuse et dont la provenance n’est connue que de ceux qui ont fait une étude approfondie de la vallée des Ponts. Lorsqu’en suivant le bord de la rivière, Mme Perrin parvint au pied des rochers qui s’élevaient menaçants au-dessus de sa tête, et que le phénomène se révéla soudain à sa vue, elle ne put réprimer un cri d’étonnement et d’admiration. Elle s’assit sous les sureaux et les saules qui couvrent la source de leur feuillage, et s’amusa à voir naître et courir les ondes vers les roues du moulin, pendant que son mari lui racontait les aventures de son enfance dont la rivière avait été le théâtre.

II

Une dizaine d’années auparavant, un jeune garçon de Noiraigue, pauvre et inculte, fils de cloutier ou de charbonnier, était arrivé à Florence, cherchant fortune. Il trouva un emploi très inférieur dans une opulente maison de cette ville, et parvint, à force d’intelligence, d’application et de bonne conduite, à se faire remarquer par son patron, qui devina en lui l’étoffe d’un homme peu ordinaire. Le jeune homme, fidèle à son devoir et que rien ne parvenait à dérouter, monta en grade, passa par toutes les stations intermédiaires, se montrant toujours supérieur à la tâche qui lui était confiée. Il avait une telle entente des affaires qu’en suivant ses conseils la maison réalisa des bénéfices considérables ; aussi, il fit de tels progrès dans l’estime de son chef, et lui inspira une telle confiance, qu’il devint son associé et obtint la main de sa fille.

Cet heureux garçon était Jonas Perrin.

Il était donc au comble de ses vœux ; il aimait sa profession, il vénérait son futur beau-père, il adorait sa fiancée qui était charmante et qui le payait de retour. Cependant, en vrai fils du Jura, il n’avait pas oublié sa patrie, et sous le beau ciel de la Toscane, il se sentait parfois mordu au cœur par le mal du pays.

Après les travaux de la journée, lorsqu’il sortait de son bureau pour respirer la brise du soir aux Cascine, à Bellosguardo ou à Fiesole, et que Térésa lui faisait admirer les collines ombreuses couvertes de villas, les riches nuances des horizons lointains éclairés par les derniers feux d’un ciel empourpré, les monuments qui dressaient dans l’air pur leur silhouette bleuâtre, Perrin s’écriait avec un sourire éloquent et des hochements de tête significatifs :

— Tout cela est beau sans doute, mais si vous pouviez voir Noiraigue !

— Comment ! Noiraigue est plus beau que l’Italie, que Firenze la belle ?

— Je ne dis pas cela, mais Noiraigue, c’est autre chose : on est au milieu des montagnes, au pied de rochers escarpés, dans un frais vallon arrosé par deux rivières. Il y a le Creux-du-Van, la Fontaine Froide avec son amphithéâtre auprès duquel le Colisée de Rome ne serait qu’un jouet ; et les grands bois de sapins où croissent la framboise et la fraise, et les chalets de la Grand-Vy et du Soliat, où l’on trouve une crème comme vous n’en avez jamais goûté. Et puis, le Val-de-Travers, La Sagne, Les Ponts, où les femmes savent faire des dentelles qu’on dirait sorties de la main de fées, les pâturages où des centaines, des milliers de vaches font tinter toute la nuit leurs clochettes, et les chants des bergers plus doux à l’oreille que ceux de vos premiers sujets de l’Opéra.

Ici, le brave Perrin ne pouvait continuer ; l’émotion lui coupait la parole et de grosses larmes coulaient sur ses joues, tandis que ses regards, dirigés vers le Nord, cherchaient à l’horizon l’image de la patrie absente.

— Et vous avez laissé des parents, des amis à Noiraigue ?

— Mon père et ma mère sont morts depuis longtemps ; mais des amis il doit y en avoir encore, c’est-à-dire des camarades, puisque j’ai quitté mon village à quinze ans. Je me souviens de Simon-Pierre Duvanel, avec qui j’ai fait mainte expédition dans les précipices de la Clusette et du Creux-du-Van, pour dénicher les oiseaux de proie. C’était un intrépide. Et Daniel Ducommun qui n’avait pas son pareil pour la pêche ; personne ne savait jeter sa ligne avec autant d’adresse, ni prendre en aussi peu de temps des paniers de poissons, de ces jolies truites dont le corps est parsemé de petites étoiles rouges. En hiver, quand la terre était couverte de neige, nous allions glisser sur de petits traîneaux derrière chez Joly ; au mois de septembre, nous gardions les vaches dans les prés, où l’on allumait de grands feux pour danser autour, et les dimanches, on montait aux Œillons pour voir le lac.

— Ah ! un lac ?

— Sans doute, un lac magnifique, et derrière ce lac les Alpes dont on voit je ne sais combien de cimes dans les beaux jours ; des cimes couvertes de neiges éternelles.

— Mais ce doit être splendide ce pays, et je commence à croire que nous ferions bien de le visiter ensemble.

Ces paroles mettaient Jonas Perrin dans le ravissement, et son amour pour sa fiancée s’augmentait de l’intérêt qu’elle portait à son pays natal.

Lorsqu’ils furent mariés, il revint si souvent sur ce sujet, que sa jeune femme le crut atteint de nostalgie et, avec le tact et l’esprit qui caractérisent son sexe, elle arrangea les choses de telle façon qu’elle eut l’air de désirer ce voyage.

Un jour qu’ils avaient fait une excursion jusqu’à Livourne et qu’ils regardaient la mer étendant à l’infini sa nappe bleue, qu’un trait fin, tiré comme au cordeau séparait du ciel, Térésa ne put s’empêcher de s’écrier :

— Voilà pourtant ce que vous n’avez pas à Noiraigue !

— Non, répondit Perrin sans se déconcerter, mais on y trouve autre chose : la pureté des mœurs, la dignité personnelle, et surtout la liberté.

Le désir de plaire à son mari, et la curiosité dont aucune fille d’Ève n’est exempte, peut-être aussi l’amour du changement, la poussèrent à un acte décisif. C’était le soir d’un de ces jours d’été où le sirocco promène sur l’Italie haletante son souffle embrasé. Jonas Perrin venait de se mettre à table pour dîner dans une salle à manger dallée de marbre, où le couvert était mis avec recherche. Bien qu’il fût vêtu d’habits légers, bien que fenêtres et portes fussent ouvertes pour livrer passage aux courants d’air selon l’habitude des Italiens, il ne cessait d’essuyer la sueur qui coulait de son front et touchait à peine aux mets qu’on lui servait.

— Quelle chaleur atroce ! dit-il, en se renversant sur sa chaise de canne, où pourrait-on trouver un peu d’air frais ?

— Pauvre ami, lui dit Térésa en l’embrassant, tu es tout pâle et tu as la fièvre ; si ce vent maudit continue, je crains pour ta santé.

Jonas Perrin était beau, mais assez frêle ; son tempérament nerveux, surexcité par le travail sédentaire du négociant dans un bureau étroit et sombre, ne supportait qu’avec peine les pernicieux effets du vent des déserts africains. Enfin les affaires difficiles à débrouiller avec des clients qui menaçaient de faire banqueroute, avaient achevé d’épuiser ses forces. Au lieu de prendre du repos au milieu du jour, à la façon des Italiens, il persistait à travailler, malgré les conseils de sa femme et de son beau-père, qui connaissaient mieux que lui les exigences du climat.

— Donne-moi ton éventail, dit-il à Térésa, l’air qui entre par ces fenêtres est brûlant.

— Je veux t’éventer moi-même, pendant que tu mangeras quelques tranches d’orange ; cela te fera du bien.

— Non, je suis las de ces oranges, de ces limonades, de ces sorbets, de ces graniti ; tout cela abîme l’estomac.

— Et du café ?

— À la bonne heure, mais très fort au moins, entends-tu ? Pendant que sa femme préparait le café, il jouait de l’éventail, non avec la grâce des Italiens, mais avec la maladresse d’un homme à qui cet exercice n’est pas familier, et il regardait tristement les arbres dont les feuilles flétries étaient agitées par le vent.

— C’est le troisième jour, dit Térésa, peut-être le sirocco tombera-t-il ce soir.

— Dieu le veuille ! voilà combien de nuits que je ne puis dormir ; c’est ce qui me vaut ces affreux maux de tête. Ah ! si je pouvais dormir comme à Noiraigue ; c’est là que je faisais des sommes.

— Eh bien ! qui nous empêche de partir pour la Suisse ? Il y a plus de douze ans que tu n’as revu ton pays et tu as assez travaillé pour t’accorder cette satisfaction.

— Si nous avions des ailes pour traverser les Alpes en quelques heures, je ne dirais pas non.

— N’a-t-on pas des chevaux, des voitures, des postes ?

— Oui bien, mais c’est un long voyage, une grosse affaire. Tu n’y songes pas, surtout si tu veux être de la partie.

— Je l’entends bien ainsi, je veux voir ce Noiraigue dont tu parles toujours : ne sais-tu pas que je chéris tout ce que tu aimes ?

Le brave Neuchâtelois secoua la tête et referma son éventail en souriant. Il vit en imagination sa jeune femme, élégante, habituée au luxe des grandes villes, arrivant dans la vieille masure où son père avait exercé la profession de cloutier, visitant son oncle Ducommun, le charbonnier, qui passait tout l’été dans les bois et couchait sur un lit de feuilles sèches dans une hutte d’écorce, ni plus ni moins qu’un sauvage. Que deviendrait-elle dans ce pauvre petit village qui possédait à peine une auberge et où l’on n’avait aucune idée du confort et des délicatesses de la vie ? Et pourtant cette proposition, faite avec tant de gentillesse, produisait sur lui l’effet d’une brise bienfaisante, il sentait renaître son énergie en voyant poindre la possibilité de réaliser ses rêves les plus chers. Son parti fut bientôt pris.

— Un voyage pareil exige des préparatifs, dit-il ; on ne peut pas y songer cette année ; mais l’an prochain, s’il plaît à Dieu… Tiens, voilà que j’ai faim maintenant ; verse-moi un verre de vin d’Asti, et passe-moi ce poulet dont la croûte dorée exhale un séduisant parfum ; je me sens beaucoup mieux.

— Tu vois, rien que l’idée de revoir ton pays te rend tout gaillard. Oui, oui, nous irons à Noiraigue, c’est entendu, tu ne peux pas reculer.

Lorsque Perrin rentra dans son bureau, il prit une feuille de papier et écrivit la lettre suivante :

 

« Florence, le 17 juillet 17…

» Monsieur Jérémie Duvanel,

» Lieutenant de milices, à Noiraigue.

» Désirant avoir un pied-à-terre dans ma commune, et sachant qu’aucun immeuble n’est en vente en ce moment, je me suis décidé à bâtir une maison. Je ne la voudrais pas dans le style de la ville, où je sais qu’on en construit de luxueuses, particulièrement celle de M. Du Peyrou, mais plutôt dans le goût d’une honnête demeure villageoise à la fois spacieuse, commode et bien située. Si c’était possible, je la placerais dans le voisinage du hameau de Rosières, sur le versant de la montagne, pas trop haut, ni trop bas, avec un petit jardin et quelques arbres alentour.

» Mais il me faut quelqu’un sur place pour choisir le terrain, en faire l’acquisition, traiter avec les maîtres et surveiller la bâtisse. Personne à Noiraigue ne pourrait le faire mieux que vous. Si vous me rendiez ce service, je vous en serais bien reconnaissant et vous n’y perdriez rien.

» Vous savez que Dieu a béni mon travail et que je suis maintenant l’associé de mon patron, dont j’ai épousé la fille. Cela me met en mesure de payer comptant toutes les dépenses qui seront faites par vous et que vous dirigerez avec sagesse et économie.

» Pour tous les détails je m’en remets à votre prudence.

» Faites en sorte que la maison soit terminée pour le mois de mai prochain, mettez-y la main sans retard et menez les choses rondement. Je me réjouis de vous serrer la main et de revoir les parents et mes amis qui me restent. Présentez-leur mes amitiés et dites-leur bien que je n’ai oublié personne.

» Tenez-moi au courant de vos démarches ; je vous ferai passer l’argent au fur et à mesure des dépenses.

» J’ai l’honneur d’être, etc.

« Jonas PERRIN. »

 

Cette lettre écrite et mise à la poste, Perrin se sentit allégé d’un poids qui l’obsédait depuis longtemps ; malgré le sirocco et la canicule, il aurait volontiers battu des entrechats dans son bureau, où l’on ne connaissait d’autre distraction que d’aligner des chiffres et de compter des écus. Toutefois, il se garda bien de confier à sa femme ce qu’il venait de faire, et chaque fois qu’elle revenait sur le voyage en Suisse et les délices de Noiraigue, il se composait une figure impénétrable et se rengorgeait dans sa cravate blanche avec un sourire de sphinx dont les beaux yeux de Térésa étaient impuissants à percer le mystère.

III

Malgré toute la célérité que Duvanel, lieutenant de milices et fondé de pouvoirs de Jonas Perrin, avait apportée dans la construction de la maison de Noiraigue, celle-ci n’était pas finie au mois de mai de l’année suivante. Nous sommes habitués à voir les bâtiments sortir de terre comme les champignons en septembre. On n’avait pas des équipes nombreuses d’ouvriers à jeter sur les chantiers au premier signal ; il fallait aller chercher un maçon dans un village, un charpentier dans un autre, plus loin un tailleur de pierre, un ferblantier, un vitrier. Quant au gypseur, au fumiste, au poseur de parquets, au tapissier et même au tuilier, ils étaient à peu près inconnus ; le sapin coupé dans la montagne voisine, et débité en planches et en bardeaux, fournissait les boiseries, les planchers, ainsi que les éléments de la cheminée et du toit.

Cependant la nouvelle demeure élevait son pignon de bois sur le penchant de la montagne, son toit de bardeaux et sa grande cheminée de couleur fauve brillaient joyeusement au soleil, et, par les fenêtres ouvertes, on entendait cogner les maillets, siffler les rabots, cliqueter le marteau des potiers qui élevaient des poêles de dimensions monumentales et dont chaque carreau était couvert de compositions allégoriques et d’arabesques dessinées d’un pinceau hardi. Ces poêles, munis de bancs en gradins, étaient fabriqués à Travers par maître Jeanrenaud, un artiste dont nous devons reconnaître le mérite. Un jardinier, venu de Neuchâtel, avait labouré quelques plates-bandes devant la maison, et les avait plantées de rosiers, de giroflées, d’œillets et de réséda, avec des bordures de buis et des massifs de groseilliers formant la clôture du jardin. Les femmes du voisinage, voyant l’usage que l’on faisait de ces carrés de terre bien fumée, haussaient les épaules et regrettaient les beaux choux qu’on aurait pu y récolter.

Vers la fin de juin, la cuisine et trois chambres étaient prêtes à recevoir les hôtes toujours attendus et qui n’arrivaient pas. Jérémie Duvanel commençait à respirer ; jusqu’alors il avait frémi à la pensée de voir débarquer inopinément les voyageurs venant d’Italie, et de ne savoir où les loger. Aux lettres qu’il écrivait pour expliquer les retards, on lui répondait de Florence : « Ne vous inquiétez pas, peu importe l’état de la maison ; pourvu que nous trouvions un toit pour nous abriter et un foyer pour préparer une soupe, c’est tout ce qu’il nous faut ; en été et à la campagne on n’y regarde pas de si près. Nous serons toujours mieux logés que mon oncle Ducommun, le charbonnier, dans sa cabane d’écorce ».

Cette bâtisse était du reste, l’événement de la contrée ; on ne construisait guère à cette époque, et quand par hasard quelqu’un se lançait dans une telle entreprise, ce n’était pas sans avoir retourné maintes fois ses écus de six livres. Dans le cas actuel, au contraire, le lieutenant Duvanel ne liardait pas, il payait largement et n’épargnait rien. Aussi, le dimanche, chacun quittait son moulin, sa scierie, sa clouterie pour donner un coup d’œil à la maison neuve et porter un jugement sur l’ensemble et sur les détails. Il n’était pas jusqu’aux charbonniers, contraints de monter la garde auprès de leur four, qui ne fussent pris à la gorge par la curiosité ; ils désertaient le fond des bois pour faire leur visite obligée et en ruminaient durant leurs veilles nocturnes. On avait peine à croire que ce petit Perrin, sans père ni mère, sans feu ni lieu, que la commune, pour s’en débarrasser, avait envoyé en Italie où il avait un parent, fut en état de faire une si énorme dépense et de remuer tant de capitaux. Un revirement de fortune aussi inouï tenait du miracle, et tout le monde se promettait bien de demander à ce petit Jonas le secret qui l’avait fait riche.

IV

Jonas Perrin et sa jeune femme passèrent une heure délicieuse à la source de la Noiraigue.

Quand ils redescendirent chez Duvanel, le foin était déchargé et le souper sur la table. Il ne se composait pas de café comme aujourd’hui, mais de soupe, de viande salée et de légumes, ou de laitage qu’on mangeait dans de la vaisselle d’étain. Pour fêter une si heureuse journée, on avait ajouté au menu ordinaire quelques truites de l’Areuse, que le fameux pêcheur Daniel Ducommun, avait apportées pour régaler son ami. Puis, sous prétexte de faire une petite promenade pour respirer l’air frais du soir et le parfum des sapins, la société se dirigea vers le hameau de Rosières.

La nuit tombait pendant qu’ils cheminaient doucement le long des prairies planes où serpente l’Areuse ; la lune montrait son disque lumineux au-dessus de la cime dentelée du Creux-du-Van et envoyait au fond du val paisible ses rayons argentés.

— Faites-moi le plaisir de monter ce sentier à votre droite, j’ai un mot à dire dans cette maison dont les fenêtres sont éclairées, dit le lieutenant Duvanel ; je vais vous montrer le chemin.

Ils gravirent en silence le petit sentier parmi les arbres ; on entendait çà et là les grillons qui se répondaient dans l’herbe, et dans l’ombre des buissons brillaient des vers luisants. L’un d’eux, plus phosphorescent que les autres, s’était établi sur le seuil de la demeure vers laquelle ils se dirigeaient.

— C’est un bon présage, dit le lieutenant, en ramassant avec précaution le frêle vermisseau et en le déposant au pied d’un massif de groseilliers. Suivez-moi, ajouta-t-il en poussant la porte.

Ils traversèrent un corridor éclairé, et une cuisine où brûlait un bon feu ; de là, ils passèrent dans une chambre où Mme Duvanel et Domeniga, la domestique de Mme Perrin, arrangeaient des lits et mettaient en ordre du linge dans les armoires. Dans la pièce contiguë, les malles des voyageurs étaient ouvertes ; ces préparatifs annonçaient une installation commencée, mais les hôtes pour lesquels ils étaient faits ne se montraient pas.

— Comment trouves-tu ce chalet de montagne ? dit Perrin à sa femme d’une voix légèrement tremblante.

— Il me plaît beaucoup, dit-elle avec transport, c’est ainsi que je rêvais pour toi une demeure pendant l’été.

— Tes souhaits sont accomplis, dit-il en l’embrassant, les yeux pleins de larmes, cette maison et tout ce qu’elle contient est à toi.

— Comment ! Explique-moi ce mystère.

— Remercie M. Duvanel, c’est lui qui a eu la bonté de la construire pour nous.

— Ah, les sournois ! Voilà pourquoi vous échangiez une correspondance si active ! Pour dire vrai, je me doutais de quelque chose. Je me déclare parfaitement heureuse.

— C’est tout ce que je demandais, dit le brave Duvanel en serrant les petites mains que lui tendait la gracieuse jeune femme.

Elle voulut tout voir et se fit tout expliquer ; elle courait et bondissait avec une joie d’enfant dans cette habitation créée comme par magie, et Perrin put se dire avec satisfaction que jamais surprise n’avait mieux réussi.

Cependant, lorsque les Duvanel se furent retirés, et que Mme Perrin fatiguée voulut prendre possession de son lit, elle poussa un cri d’effroi…

— « Dio, Dio », disait-elle, qu’est-ce donc cela ?

Perrin accourut et trouva sa femme bien embarrassée. Elle ne savait comment se coucher dans un lit dont le matelas était une épaisse couette de plume et qui n’avait pour couverture qu’un duvet sous lequel elle frémissait de s’abriter.

— Impossible de me coucher là-dedans, j’y serai ensevelie et calcinée avant que le soleil se lève, disait-elle d’un ton lamentable ; n’a-t-on pas un matelas de crin et une couverture de coton à me donner ?

— Tiens, voilà une chose à laquelle je n’ai pas songé, dit Perrin en se frappant le front. Prends patience pour cette nuit, ma chère amie, demain on verra si l’on peut se procurer autre chose.

— N’est-ce pas une folie de se coucher dans la plume ?

— Tu as raison, mais c’est l’habitude du pays.

— Comment ne périssent-ils pas dans de pareilles fournaises ? Je vais remplacer cet édredon par mon manteau.

— En hiver, lorsque toute la vallée est couverte d’un ou deux pieds de neige et que les rivières sont gelées, les montagnards ne pourraient pas se contenter de nos lits d’Italie.

La jeune femme finit par s’accommoder une couche acceptable et s’endormit. Mais Jonas Perrin était trop agité pour songer au sommeil ; il se rappelait avec des tressaillements de reconnaissance sa jeunesse malheureuse, les misères qu’il avait endurées dans ce même lieu, les bénédictions dont le Seigneur l’avait comblé ; parti aussi pauvre qu’un mendiant, rebuté de tout le monde, il rentrait dans son lieu natal riche, honoré, comblé de faveurs. Son âme s’élevait vers le dispensateur de toute grâce et des prières ardentes s’échappaient de ses lèvres.

La beauté de la nuit, la fraîcheur de l’air le tentèrent ; il sortit et se mit à gravir la côte en suivant le chemin qui conduit à la vallée des Ponts. Il marcha une heure entière sans se rendre compte de ce qu’il faisait, se laissant aller aux émotions qui remplissaient son cœur. Quand il se trouva au haut de la côte, il se demanda comment il y était parvenu ; mais le spectacle qui s’offrait à lui était si beau qu’il ne pouvait s’en détacher. À sa droite s’étendait la vallée des Ponts encadrée dans de sombres montagnes couvertes de forêts ; à ses pieds le vallon de Noiraigue ; plus loin le Creux-du-Van ; devant lui, le Val-de-Travers où miroitait l’Areuse, avec ses villages, ses cultures, ses chalets épars. On entendait dans le silence tinter les clochettes des troupeaux dans les pâturages, les beuglements des taureaux, les plaintes des oiseaux de nuit dans les rochers voisins, le bruit des cascades dans le fond du val ; enfin, comme pour donner l’accent à cette scène alpestre, un pâtre de la Grand-Vy ou du Solliat jeta aux échos ses jodels auxquels l’éloignement prêtait une mélodie enchanteresse. Ces rumeurs, ces bruits lui rappelaient ses premières impressions d’enfant : c’étaient les voix du sol natal, les voix de la patrie, si douces à l’oreille, lorsqu’on a passé de longues années à l’étranger.

Minuit avait sonné lorsqu’il rentra dans sa maison. Il dormit jusqu’au matin comme il n’avait pas l’habitude de le faire en Italie.

V

Le lendemain, le ciel était sombre, et il pleuvait à verse ; le vent du nord-ouest, âpre et froid, agitait tristement les rameaux des sapins et le feuillage des buissons. De petits ruisselets coulaient du haut de la montagne, et par mille filets allaient rejoindre l’Areuse encore plus noire que de coutume. Sur le marais formant le fond de la vallée on n’apercevait aucun être vivant, sauf deux ou trois corbeaux poursuivant les sauterelles et poussant de temps à autre un rauque croassement. De la montagne boisée en face des fenêtres de la maison Perrin, montaient deux ou trois fumées qu’emportait le vent et qui signalaient la présence des fourneaux à charbon de l’oncle Ducommun et de ses camarades pratiquant le même métier.

Lorsque Jonas Perrin eut constaté avec dépit l’état de l’atmosphère, il sortit de sa chambre et parcourut la maison pour prendre connaissance de son nouveau gîte et de ses aménagements intérieurs. Il fut surpris de ne pas voir Domeniga dans la cuisine, et la trouva un panier à la main sur le seuil de la porte, où elle avait l’air d’attendre quelqu’un.

— Que faites-vous là ? lui dit-il.

— J’attends le passage des revendeurs pour faire mes provisions, mais je ne vois personne et je n’entends aucun cri nulle part.

Jonas Perrin était un homme sérieux, aussi Domeniga fut surprise de voir le rire qui suivit sa réponse.

Il faut convenir que Perrin se tenait les côtes et qu’il dut s’appuyer contre le mur du corridor pour ne pas tomber.

— Vous pourriez attendre longtemps, pauvre fille ; nous ne sommes pas à Florence, où l’on fait ses provisions sans sortir de chez soi, en descendant à l’aide d’une ficelle un panier que les revendeurs ambulants remplissent selon la volonté des acheteurs ! Non, il n’y a ici ni revendeurs, ni même de marchands. Oh ! vous avez beau ouvrir de grands yeux, c’est comme cela ; vous ne trouverez pas dans le village un seul magasin.

— « O Santa Vergine ! » s’écria Domeniga désespérée, qu’allons-nous devenir ? Il faut pourtant déjeuner.

— Tranquillisez-vous, nous déjeunerons, peut-être pas tout à fait comme à Florence, mais nous déjeunerons. Mme Duvanel n’a-t-elle pas mis un pain dans cette armoire ?

— Oui, « signor », mais c’est un gros pain noir qui ne peut convenir ni à vous ni à madame.

— Nous mangerons ce pain noir, vous dis-je.

Domeniga leva les bras vers le ciel et prit une attitude tragique.

— N’a-t-elle pas apporté du beurre et des œufs ?

— Oui, « signor », et même un pot de lait.

— J’ai acheté du café et du thé en passant à Neuchâtel, je vais vous les chercher ; en attendant, vous ferez du feu et vous chaufferez de l’eau.

— Faire du feu, mais je n’ai ni charbon, ni réchaud.

— Vous êtes bien embarrassée ; voilà un foyer, et il y a des tas de petits bois autour de la maison. Attendez, je vais vous apprendre comment on fait du feu dans ce pays !

Bientôt une flamme joyeuse anima le foyer et réjouit la cuisine, le coquemar de cuivre fut suspendu à la chaîne de fer tenant lieu de crémaillère et il ne tarda pas à joindre son chant au pétillement du feu.

Lorsque Mme Perrin, qui avait été éveillée par les rires de son mari, vint à son tour dans la cuisine, elle arriva au moment où tenant à deux mains la queue de la casserole, il versait le lait dans un pot de terre rouge orné de fleurs jaunes.

— Qu’est-ce que tu fais là ? dit-elle en riant à son tour, et de quoi te mêles-tu ?

— Parbleu, dit Perrin, en versant de l’eau dans la casserole et en y passant un torchon de racines, j’enseigne à ta femme de chambre à préparer le déjeuner selon la méthode du pays. Maintenant je vais chauffer de l’eau pour cuire les œufs, et après déjeuner je me mettrai en campagne pour trouver des provisions. Il faut songer à nos dîners et à nos soupers futurs, car nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes.

— Et tu voudrais sortir par un tel temps ?

— Sans doute.

— Sais-tu que le pays n’est pas très beau par la pluie ?

— Je n’ai jamais dit le contraire, mais la pluie n’entrait pas dans mes calculs. Du reste, cite-moi un pays qui soit embelli par le mauvais temps.

— Ne trouves-tu pas qu’il fait froid, je suis gelée.

— Tu es à peine vêtue ; nous sommes dans un pays de montagne, où l’on passe sans transition de l’été à l’hiver, souvent dans la même journée.

— Comment, nous pourrions avoir l’hiver aujourd’hui ?

— Je ne dis pas cela, mais il faut prendre des précautions en allant t’habiller chaudement, comme quand nous traversions le Saint-Gothard. Sais-tu qu’il est des personnes dans nos hautes vallées qui ne quittent pas les bas de laine, même en été.

— Je serais bien embarrassée de mettre des bas de laine, je n’en ai pas pris.

— Tu n’as pas pris de bas de laine ? Oh ! il faut te mettre à en tricoter, si l’on peut se procurer de la laine filée. Je m’en occuperai aujourd’hui.

Pendant tout ce colloque en italien, Domeniga promenait ses grands yeux noirs d’un interlocuteur à l’autre, et son visage brun prenait des teintes livides. Elle se demandait ce qu’ils allaient devenir dans ce pays à demi-sauvage, où l’on ne voyait ni magasins, ni revendeurs, ni églises, ni chapelles, ni même de crucifix, et où l’on n’entendait ni la voix des cloches, ni celle des hommes.

Au moment de sortir, Jonas Perrin avisa un homme au bord de l’Areuse ; cet homme était immobile comme un héron…

 

« … au long bec emmanché d’un long cou qui côtoyait une rivière. »

 

Rien ne ressemble à un héron comme un pêcheur à la ligne ; ce devait donc être Daniel Ducommun, aucun autre que lui n’aurait voulu tenir dehors par une telle averse. Perrin ouvrit son grand parapluie rouge et pointa sur le pêcheur. Lorsque celui-ci détournant la tête aperçut ce parapluie, chose nouvelle pour lui, il éprouva une telle surprise qu’il manqua une truite qui sautait à sa mouche.

— Te brûle et te fricasse ! dit-il entre ses dents.

— Il paraît que tu ne crains pas l’eau, dit Perrin en abordant le pêcheur silencieux.

— J’ai l’honneur… c’est monsieur Perrin…

— Eh oui, ton ancien camarade ! Ne me reconnais-tu pas ? Et laisse « monsieur » de côté.

— Je n’oserais jamais…

— Écoute, j’ai besoin de toi. Tu as toujours le jarret solide ?

— Mais, je n’ai pas encore eu à m’en plaindre.

— Voici de quoi il s’agit ; mais si nous allions à la « chote », hein, pour causer ?…

— Allez toujours, j’écoute, si cela vous est égal, j’aime autant continuer, le temps est bon.

— Tu peux dire que le temps est bon, il fait au contraire un temps abominable.

— Le poisson mord, ne voyez-vous pas ?

En parlant, Ducommun tirait de l’eau une jolie truite qu’il lança toute frétillante sur l’herbe.

Les anciennes habitudes furent plus fortes que la crainte de se mouiller et que le décorum, Perrin jeta son parapluie rouge, sauta sur le poisson, et décrocha l’hameçon avec une adresse qui annonçait une certaine pratique.

Ducommun le regardait faire en souriant.

— Tu n’as pas oublié ? dit-il en ramenant sa ligne et en la faisant sautiller à la surface de l’eau. Te souviens-tu de nos expéditions au Champ-du-Moulin et jusqu’au « Gor-de-Braye » ?

— Non, je n’ai rien oublié et bien souvent, en Italie, j’ai pleuré en pensant à Noiraigue. Pourtant on ne me gâtait pas quand j’étais à la charge de la commune. Tu sais donc que je suis ici avec ma femme, à qui j’ai voulu faire voir le pays, et il nous faut trouver de quoi vivre. Puis-je compter sur toi ? L’argent ne te manquera pas.

— Je ne demande pas mieux, ça me rappellera le vieux temps.

— Je t’avertis qu’il y aura des courses à faire, des commissions à Travers, à Couvet, peut-être à Neuchâtel.

— Et puis après, crois-tu que cela m’épouvante, moi qui allais cet hiver deux ou trois fois par semaine au fin fond de la « Corbatière » pour faire ma cour à ma bonne amie, brassant la neige jusqu’aux genoux et revenant la même nuit ?

— Ah ! tu as une bonne amie ?

— Oui, dit Ducommun d’un air glorieux.

— Comment se nomme-t-elle ?

— Olympe Vuille.

— Est-elle belle ?

— Oui, sacrebleu, qu’elle est belle !

— Pourquoi ne te maries-tu pas, qu’attends-tu ?

— C’est là le diable ; ses parents ont du bien et je suis pauvre comme Job. J’ai peur…

— Est-elle brave et travailleuse, l’Olympe ?

— Je pense un peu qu’oui, c’est la plus brave et honnête de La Sagne.

— Est-ce qu’elle t’aime ?

— On n’en peut douter ; un soir les garçons de La Sagne, des jaloux, m’ont attaqué au moment où je sortais de chez elle ; ils étaient quatre. Quand elle a entendu le bruit de la bataille, elle est sortie avec sa lampe, et me voyant à terre, elle a posé sa lampe, a empoigné celui qui me tenait sous ses genoux, l’a renversé sur le dos, en a culbuté un autre d’un coup de poing dans l’œil, et m’a aidé à me relever. Alors nous leur avons donné une telle rossée que dès lors on ne m’a plus jamais cherché noise.

— Il paraît que cette Olympe est une luronne ; tu dis que ses parents ont du bien, elle t’apportera par conséquent un peu de fortune.

— Ce sont des paysans qui travaillent aussi à l’établi, ils sont horlogers en hiver ; en supposant qu’elle ait pour sa part quelque parcelle de terre, de pâturage ou de forêt, ce n’est pas cela qui nous ferait vivre ici ; c’est à peine si je pourrais trouver à le louer.

— Combien te faudrait-il pour t’établir ?

— Si j’avais proprement un métier et si j’étais établi, je n’aurais besoin de rien ; mais je suis une espèce de vagabond, un jour à ceci, un autre jour à cela. Je suis tantôt cloutier, tantôt ouvrier chez des paysans pour faucher, moissonner ; de temps à autre je m’engage pour faire le charbon, ou aller « doubler » avec les chevaux les attelages qui grimpent la charrière de la Clusette ou celle de Rosières. Le mal est qu’au bout de huit ou quinze jours je ne rêve plus que pêche et que chasse ; si je me réveille la nuit je crois entendre les truites sauter dans l’Areuse, les lièvres et les gélinottes se « courater » dans les bois ; cela devient une frénésie et je quitte tout pour reprendre ma ligne ou mon fusil.

— Personne ne t’a jamais donné un bon conseil ?

— Si, le pasteur de Travers m’a déjà terriblement censuré, il m’a même montré du doigt au sermon, parce qu’on m’a vu pêcher le dimanche ; l’Olympe aussi me conjure à me mettre tout de bon à un métier et de m’y tenir ; mais je ne sais si le diable s’en mêle, je ne puis pas y parvenir. Tiens, il me prend parfois de tels découragements, que j’ai déjà songé à m’engager[2].

— La belle « chevance » ! Pour revenir avec un bras ou une jambe de moins, et tomber à la charge de la commune ! Dis-moi, as-tu calculé ce qu’il te faudrait pour t’établir ?

— Je n’ai jamais été rusé dans les comptes et les calculs ; mais, avec une couple de cent livres de Neuchâtel, je pourrais faire l’acquisition d’un morceau de bonne terre qui nous donnerait du pain et de quoi entretenir une vache, ou deux chèvres et quelques moutons. Si j’avais seulement une parcelle de terre grande comme la main, je m’y attacherais aussi bien qu’un autre ; mais quand on n’a rien, on vit au jour le jour, à la façon des renards et des blaireaux.

— J’ai ton affaire, et je vois le moyen de te procurer ce que tu désires.

— Tu veux m’enseigner le secret qui t’a fait riche ?

— Oui, je veux te l’enseigner, mais il faudra te laisser guider et m’obéir aveuglément.

— Y aura-t-il de la diablerie et des manigances de sorcellerie dans ce que tu me commanderas ?

— Non ; mais l’honnêteté, la fidélité, le sentiment du devoir, surtout la vérité ; si tu me trompes ou si tu faiblis, je t’abandonne.

— Eh bien, parle ! dit Ducommun en tordant le sac qui le recouvrait et en s’appuyant sur sa ligne.

— Tu vois cette maison ?

— La tienne ?

— Oui, la mienne, est-ce qu’elle te plaît ?

— Cela ne se demande pas.

— Si tu suis mes conseils, il y aura un coin pour te loger.

— Ah ça, il ne faut pas plaisanter avec un pauvre diable.

— Je ne plaisante pas, ce que je dis est sérieux, tu pourrais même un jour devenir mon fermier.

— Oh ! par exemple ; dis-moi ce que je dois faire, je te jure que tu n’auras pas à te repentir de m’avoir tendu la main.

— Il n’y aura entre nous ni maître ni serviteur, tu es mon ancien camarade, et j’ai conservé pour toi une véritable affection. Tu vaux mieux que tu ne le crois ; c’est pourquoi je ne crains pas de réclamer de toi un service. Je mourais d’ennui en Italie ; il me fallait revoir mon pays, revenir à Noiraigue. Voilà pourquoi nous avons fait le voyage ; mais je me suis aperçu ce matin qu’il n’est pas facile à des étrangers de vivre ici, et que nous pourrions bien périr de misère avec de l’argent plein le gousset.

Perrin parlait d’un ton convaincu, mais la chose parut si folle à son compagnon, qu’il partit d’un éclat de rire répété par l’écho de la forêt des Vannels.

— Périr de faim à Noiraigue, quand on est riche, voilà du nouveau !

— C’est si bien possible que nous n’avons pas de quoi dîner.

— Et ces truites que je viens de prendre, ce n’est donc rien ?

— Si, mais ce n’est pas tout, il nous faut de quoi les préparer ; il nous faut de la farine, du lard, du vin, et puis de la viande, des œufs, des matelas, des couvertures, un tas de choses dont je ferai la liste et que toi seul peux nous procurer. Tu logeras dans la maison, tu la surveilleras. Tu seras notre pourvoyeur, tu auras le souci de notre entretien. Voyons, es-tu capable d’entreprendre cette tâche ?

— Tu m’as dit un mot qui me tracasse, je serai ton… quoi… Dis voir encore une fois.

— Mon pourvoyeur.

— Qu’est-ce que cela ?

— Un pourvoyeur est celui qui procure à la maison les objets dont on a besoin, qui va aux emplettes, fait les achats, veille à ce que le garde-manger soit toujours garni…

— Ça me va, et ta confiance me donne du cœur. Tu crois que Madame n’aura pas honte de moi malgré mes haillons, qu’elle me supportera et qu’elle consentira à me parler ?

— Sans aucun doute ; d’ailleurs, nous aviserons à te nipper convenablement. Un beau garçon comme toi doit faire honneur à la famille.

Ducommun se redressa involontairement, drapa son sac et inclina sur l’oreille son feutre noir dont les cornes laissaient couler l’eau comme les gargouilles d’un toit.

— Quand mes fonctions commenceront-elles ?

— Aujourd’hui, maintenant ; je vois le lieutenant Duvanel qui s’achemine vers Rosières ; je ne puis le recevoir à la pluie, je rentre chez moi ; tu viendras t’installer quand tu voudras.

— Dis donc, Jonas, ça a l’air d’être assez commode ce toit rouge que tu tiens par la queue sur ta tête ; c’est une jolie invention et la couleur en est plaisante.

— Ah ! mon parapluie ; c’est assez commode, mais j’aurai pour toi un caban de pêcheur vénitien.

— Un quoi ?

— Un caban ou, si tu veux, un manteau de pêcheur de mer, l’étoffe en est épaisse et ne se laisse pas traverser par l’eau. Au revoir donc, je t’attends à la maison.

Et Jonas Perrin, marchant avec précaution dans l’herbe mouillée, pour préserver ses bas de soie gris perle, rentra dans sa demeure, entièrement rassuré et avec le sentiment d’avoir fait une bonne action.

VI

Pendant que son mari et le lieutenant Duvanel s’entretiennent de leurs affaires et règlent les comptes de la maison neuve, Térésa, enveloppée de plusieurs châles pour conjurer les atteintes du froid, va et vient d’une chambre à l’autre, cherchant une distraction qu’elle ne trouve pas. Point de livres, point de tableaux, pas une gravure accrochée aux murailles pour y arrêter ses regards, point de clavecin, pas la moindre épinette, ou mandoline pour occuper ses doigts et récréer son esprit.

Elle s’approche de la fenêtre, mais ses yeux rencontrent toujours le même coin de ciel gris d’où tombe la pluie, la même montagne en face avec ses sombres sapins sur lesquels flottent des lambeaux de brouillard ; à ses pieds l’Areuse dessine ses méandres et semble recueillir ses forces avant de franchir le sauvage défilé du Champ-du-Moulin.

Elle ne pouvait s’empêcher de comparer cet horizon borné, ces teintes funèbres, aux grandes lignes, aux riantes et chaudes couleurs des paysages de la Toscane : ce vallon étroit comprimait sa poitrine, ces brouillards pesaient sur son cœur. Mais ce qui l’accablait par dessus tout, c’est le silence qui régnait dans cette solitude. Ce silence lui faisait peur. Habituée au brouhaha d’une grande ville, au roulement perpétuel des voitures, aux cris des marchands ambulants, aux bruits des ateliers, aux carillons des cloches italiennes, à toutes ces rumeurs qui sont comme la respiration d’une population nombreuse et condensée, le calme absolu auquel elle était soumise lui paraissait le repos de la mort. On dit que le plus grand danger des expéditions dans les régions polaires est la nostalgie qui s’empare des marins au milieu du silence éternel de ces déserts glacés.

Encore un point noir que Jonas Perrin n’avait pas prévu.

Debout devant sa fenêtre, Térésa se rappelait involontairement les rues animées de Florence, le fracas des équipages, les riches toilettes, les uniformes de militaires, les frocs, les soutanes des religieux, les processions, les cavaliers rapides, toute cette foule bigarrée, agitée et nerveuse qui se meut, va, vient, se croise au soleil, sous le ciel bleu du Midi ; elle se demandait ce qu’elle faisait là, plantée devant ce marais de Noiraigue habité par trois corbeaux.

Un moment elle crut que le désert allait s’animer : un son étrange venait de frapper son oreille. Curieuse d’en connaître la cause, elle ouvre sa croisée et regarde avidement ; c’étaient trois ou quatre chariots recouverts d’une toile mouillée et attelés chacun à un cheval gris dont le collier, orné d’une peau de mouton teinte en bleu, portait à sa pointe un gros grelot produisant un bourdonnement monotone qui accompagnait la marche lente de l’équipage. Assis sur une planche faisant saillie le long du brancard de gauche, les pieds posés sur une planchette retenue par une ficelle, le conducteur, vêtu d’une blouse bleuâtre, la tête coiffée d’un bonnet de coton panaché, dont la mèche lui tombait sur l’épaule, fumait sa pipe dans une sorte de somnolence léthargique, et n’en sortait que pour crier de temps à autre d’une voix enrouée : « Hue, dia ! ».

Ainsi se faisait le transit des marchandises entre la France et la Suisse avant l’établissement des chemins de fer.

Lorsqu’il passa au-dessous de la maison, le Français leva un œil atone vers l’étrangère et lui fit de la tête un petit salut que Térésa lui rendit avec un plaisir dont elle eut peine à se rendre compte. Elle était encore sous l’impression de cet incident qui aurait passé inaperçu dans d’autres circonstances, lorsque la voix de Domeniga appela son attention du côté de la cuisine. Elle accourut et vit sa domestique très animée, parlant avec volubilité et cherchant à mettre à la porte un homme coiffé d’un chapeau à cornes, le dos couvert d’un sac de toile grossière ruisselant d’eau, et dont les jambes nerveuses étaient serrées jusqu’aux genoux dans des guêtres de milaine jaunâtre.

— Sortez ! criait Domeniga en italien, allez-vous en ! Vous n’avez rien à faire ici.

— Il ne faut pas se fâcher, la fille, disait l’autre d’un ton conciliant ; allez seulement chercher Jonas, je veux dire M. Perrin.

— Sortez et fermez la porte, les mendiants n’entrent pas dans les maisons, vite, vite !

— « Elle est cura c’ta femalle[3], » reprenait l’inconnu. Allez donc chercher votre maître, impossible de comprendre votre baragouin.

— Que voulez-vous ? dit Térésa, arrivant sur ces entrefaites.

— Je viens… Excusez, madame, je suis Daniel Ducommun, vous ne me connaissez pas, dit l’honnête pêcheur en ôtant son chapeau à cornes d’où l’eau tombait en petites cascades sur les dalles de la cuisine. Je suis le pour… comment a-t-il dit Jonas, le pour… chasseur de la maison. Il ne vous en a pas parlé ?

— Non, je ne sais ce que vous voulez dire.

— Oui, je suis le pourchasseur de la maison, c’est moi qui suis chargé de vous entretenir et de vous fournir tout ce qui vous est nécessaire pour vivre honnêtement ; et pour commencer voilà du poisson pour le dîner. Regardez ces jolies truites, ajouta-t-il en découvrant un panier garni d’orties qu’il maniait sans se piquer ; il y a aussi des « écrevisses ». S’il faut autre chose, vous n’avez qu’à commander, je suis à vos ordres.

Les deux femmes avaient pris cet intrus pour un voleur ou pour un mendiant, ce qui est à peu près synonyme en Italie, et, en effet, l’accoutrement du pêcheur pouvait autoriser toutes les suppositions ; mais les mendiants italiens n’ont pas l’habitude de donner quoi que ce soit en retour des aumônes qu’ils reçoivent ; celui-ci était donc pour les étrangères une variété inconnue, un phénomène qui méritait d’être étudié. Et puis, en l’examinant de plus près, cet inconnu tout ruisselant sous son sac et ses haillons était un garçon superbe, large des épaules, dégagé à la ceinture, avec de beaux yeux bruns et une figure honnête et sympathique ; Térésa appela son mari.

VII

Ceux qui ont bâti une maison, ou qui ont réparé la moindre cassine, ont appris, à leurs dépens, que ce n’est pas une petite affaire ; ils ont compté sans l’imprévu. Les ouvriers travaillent quand il leur plaît, les entrepreneurs ne peuvent tenir leurs engagements, le prix des matériaux augmente, les devis sont dépassés, l’ouvrage est mal fait ; les uns gâtent ce que les autres viennent de terminer, et le pauvre propriétaire découragé, déçu, vide sa bourse, jurant, mais un peu tard qu’on ne l’y reprendra plus.

Tel ne fut pas le cas de Jonas Perrin ; lieutenant de milice Duvanel, sans être un grand architecte, avait travaillé en honnête homme, l’idée de faire une spéculation n’avait même pas effleuré son esprit. Le sol sur lequel la maison était assise avait fourni la pierre, la forêt voisine, le bois ; il avait monté un four à chaux avec la dépouille des sapins ; toutes les ressources locales avaient été utilisées avec intelligence, et comme le prix des matières premières et de la main-d’œuvre était minime, la dépense générale fut extrêmement modérée. Il n’y eut donc aucune récrimination, loin de là, et pour exprimer son contentement, Jonas Perrin remit à son fondé de pouvoir un petit paquet de pièces d’or, chose rare à cette époque, dont le contact le fit tressaillir dans tout son corps comme une décharge électrique. Une robe de soie gorge-pigeon pour Mme la lieutenante acheva de mettre hors de lui le citoyen de Noiraigue ; il sauta au cou de son ami, sans lâcher la robe de soie et le tenait serré dans ses bras vigoureux, lorsque Térésa ouvrit la porte.

— Qu’est-ce que vous faites à mon mari ? Laissez mon mari ! dit-elle, en reculant avec effroi.

La pauvre femme croyait que les deux hommes étaient en train de se rosser.

— C’est la joie, la reconnaissance, la gratitude ! Ne craignez rien, madame, dit le lieutenant en rajustant sa perruque qui s’était mise de travers.

— Viens donc, il y a là un mendiant qui apporte du poisson et qui nous fait grande peur, dit Térésa toute tremblante.

— Ah ! c’est Daniel. Viens seulement, mon garçon ; c’est notre pourvoyeur, dès aujourd’hui il fait partie de la maison, dit Jonas Perrin en langue italienne. Allons, Domeniga, ne lui faites pas des gros yeux, et tâchez de vivre ensemble en bon accord.

— Je crois qu’elle voudrait me mettre à la porte pour achever la lessive de mon uniforme, dit le pêcheur, en riant et en montrant une double rangée de dents superbes.

— Allume un bon feu pour te sécher, dit Perrin, le bois ne manque pas autour de la maison.

— Il y a aussi un tonnelet de vin à la cave, dit le lieutenant, c’est du vin blanc de Boudry, avec quelques bouteilles de rouge… une petite surprise pour madame.

— Comment, nous avons du vin ! Vite une bouteille pour fêter notre installation et réchauffer nos cœurs par cette froide journée de pluie. Mieux que cela, dit Perrin, en tirant sa montre, il est midi, je vous invite à dîner, nous mangerons la pêche de Daniel. Il trouvera d’autres provisions pour demain.

Le dîner apporta une utile diversion aux ennuis de la maîtresse du logis. On eut beaucoup de peine à décider le pêcheur à prendre place à table, et il divertit Térésa par ses saillies et par sa maladresse à se servir de son assiette, de sa fourchette et de son couteau. Mais la contrainte imposée à sa libre nature par l’usage d’ustensiles qu’il ne connaissait pas, et par les règles d’une étiquette dont il ignorait les premiers éléments, lui fut si désagréable, que les sollicitations les plus pressantes ne purent dès lors le décider à se soumettre à une nouvelle épreuve.

— Non, non, répondait-il à Térésa, qui se plaisait à le taquiner, vous avez beau faire, sur ce point vous ne parviendrez pas à me changer ; j’aime mieux un morceau de pain sec dans la grange, où je puis manger à mon aise, que les meilleurs morceaux dans cette chambre où j’étouffe. Les renards se cachent pour prendre leurs repas, c’est dans leur naturel ; j’ai été élevé comme un renard, il faut m’accepter tel quel et ne pas vouloir faire de moi une façon de chien savant qui ne serait plus ni homme ni bête.

Après le dîner, le pourvoyeur, installé solennellement dans ses fonctions, reçut une liste de tous les objets qu’il devait se procurer.

— Va, mon garçon, lui dit Jonas Perrin, tâche de ne rien oublier ; je suis fâché de t’envoyer dehors par un si mauvais temps.

Mais Daniel restait immobile, retournant dans ses mains le papier qu’on lui avait remis.

— C’est que, dit-il avec embarras, je ne suis pas très fort sur la lecture ; tu sais, on n’avait pas l’école dans le temps.

— Ah diantre ! comment allons-nous faire ?

— Si tu voulais me répéter la chose deux ou trois fois, j’ai de la mémoire ; je me rappellerai le gros et le détail, ne sois pas en crainte.

Ainsi fut fait. Tous les jours le patron lui serinait l’emploi de sa journée ; il écoutait les yeux fermés, comme un sansonnet auquel on apprend un air, répétant mentalement les paroles de son chef et s’appliquant de grands coups de poing pour fixer les idées rebelles. Il ne se mettait en campagne que quand il savait par cœur sa leçon quotidienne et l’avait répétée à haute voix avec une fidélité scrupuleuse. Lorsque la liste était trop compliquée et dépassait les limites de ses facultés, on l’illustrait de dessins primitifs qui parlaient à son imagination et qu’il lisait couramment. C’est ainsi que l’on voyait sur sa feuille de route une poule à côté d’un pain de sucre, une burette d’huile ou un paquet de chandelles, fraternisant avec un lapin, un miroir, un gril, un matelas, une casserole ou un jambon.

Dès lors, la maison neuve, ainsi qu’on l’appelait dans le val, fut approvisionnée de tout ce qui était indispensable ; elle eut même le superflu, et quand Jonas Perrin invitait les notables de Noiraigue, ou le pasteur de Travers, les commères racontaient le soir, de porte en porte, des choses étonnantes de ces festins merveilleux.

VIII

La pluie continuait à tomber avec obstination et le vent du nord devenant toujours plus froid, Térésa se décida à faire des démarches pour se procurer de la laine dont elle voulait se tricoter des bas. À peu de distance était une maison adossée à la montagne ; elle y entra avec son mari ; une bande d’enfants qui jouaient sur le seuil de la grange s’enfuirent à leur apparition comme des moineaux effarouchés. Toutes les portes étaient ouvertes, les visiteurs purent parcourir cette habitation sans difficulté, mais ils ne trouvèrent personne. Après bien des recherches, ils finirent par mettre la main sur un des enfants qui s’était blotti à l’écurie, au fond d’une crèche, où il faisait le mort. Jonas Perrin l’interrogea longtemps, d’abord en français, puis en patois sans obtenir de réponse. À la fin, tirant de sa bourse une pièce de monnaie de cuivre, il lui dit en patois :

— Connais-tu cela ?

— Oui, fit le petit garçon, d’un air sournois.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un batz.

— Ah ! tu peux parler, j’ai cru que le « follaton[4] » avait mangé ta langue. Où sont tes parents ?

Nouveau silence.

— Si tu me réponds, je te donnerai ce batz, un beau batz de Berne, continua Perrin.

— Ils sont à la montagne pour les foins.

— Quand reviendront-ils ?

— Je ne sais pas.

— Nous ne trouverons rien ici, dit Térésa, allons plus loin.

Ils s’avancèrent vers une autre ferme, dont la cheminée de bois laissait échapper une fumée de bon augure. On entendait le bruit de plusieurs marteaux frappant en cadence ; c’était des faucheurs qui battaient leur faux pour lui donner le fil ; ils étaient alignés sous la saillie du toit d’où l’eau tombait en nombreuses gouttières.

— Dieu vous aide, maître Guillaume Jaquet, dit Jonas Perrin ; un mauvais temps pour vos fenaisons.

— Oui, cette pluie me contrarie d’autant plus que j’ai engagé six hommes pour faucher sur la montagne. Mais il n’y a rien à faire là-haut, et nous sommes redescendus pour attendre que le ciel s’éclaircisse. Entrez, monsieur Perrin, entrez, madame ; vous trouverez justement la Zabeau qui fait au four.

Tout était en activité dans la cuisine ; des paniers ronds pleins de pâte saupoudrée de farine brune étaient épars sur les dalles ; la grande table de hêtre au milieu de la pièce disparaissait sous des piles de salées ; les flammes rouges sortaient du four avec des claquements et des crépitements joyeux.

La Zabeau, bras nus, mantelet bas, les joues en feu, allait et venait de la table au four, bousculant lorsqu’ils la gênaient dans ses manœuvres, une demi-douzaine de marmots tout barbouillés de cerises noires.

— Maudite marmaille, serez-vous toujours sous mes pieds ; allons, rangez-vous dans les coins, tas de Vaudois, ou vous n’aurez plus de gâteau.

— Madame Jaquet, nous venons vous souhaiter le bonjour, dit Perrin, mais ne vous dérangez pas, et continuez votre travail.

— Mon Dieu, c’est monsieur Perrin, et madame, voyez un peu quelle surprise ! J’ai bien l’honneur… Mais le four est chaud, la pâte levée et ces vauriens d’enfants… Regardez donc comme ils sont arrangés ; mon frère a été à La Béroche et nous a rapporté des cerises… Puis-je vous offrir un morceau de gâteau au beurre ? il est encore tout brûlant.

— J’accepte avec plaisir, c’est une chose nouvelle pour moi et inconnue à ma femme ; lorsque vous aurez fermé le four, j’aurai encore un service à vous demander ; pouvez-vous me céder quelques pelotons de laine blanche filée, de la plus fine que vous ayez.

— Bien volontiers ; mais, en attendant, passez dans le « poêle[5] », vous pourrez du moins vous asseoir.

Ce que Térésa vit dans la chambre, en ouvrant la porte, lui parut si charmant, c’était un tableau si gracieux, qu’elle s’arrêta sur le seuil et fit signe à son mari de rester muet et immobile, pour ne pas troubler les acteurs. Elle oubliait, en ce moment, la pluie, le froid, le vent du nord, le vallon solitaire, le marais de l’Areuse avec ses noirs corbeaux et toutes les appréhensions qui l’avaient assaillie en se voyant transplantée dans un pays où tout était en désaccord avec ses habitudes.

La chambre où entrait Térésa était éclairée par deux fenêtres à vitres rondes enchâssées dans du plomb, mais soigneusement entretenues. Un furtif rayon de soleil, glissant entre les nuages comme pour jeter un dernier adieu à la vallée avant de disparaître derrière les montagnes, illuminait le rustique vitrail et tombait sur un berceau où se tenait debout un bel enfant presque nu, aux membres potelés, à la carnation robuste, dont les yeux bleus souriaient à une femme âgée qui jouait avec lui tout en le déshabillant. Près du berceau, sur une table à trois pieds, était un de ces anciens métiers à faire la dentelle, appelés dans le pays « coussin à bolet », et qu’on rencontrait alors dans la plupart des maisons du Val-de-Travers et de nos montagnes. L’enfant volontaire, au lieu de se coucher dans son petit lit, avait réussi à sortir du tiroir de ce meuble une pièce de dentelle, qu’il était en train de draper d’un air mutin sur ses cheveux blonds et sur ses épaules rondelettes. La dentelle était large et d’un dessin magnifique ; le rayon de soleil en faisait valoir la richesse et formait comme une auréole autour de la tête du marmot, qui poussait des cris joyeux en voyant son image réfléchie dans le petit miroir incliné, encadré de bois rouge, dont le haut du trumeau était décoré.

— Voyez-vous le vaurien, disait la grand-mère, le scélérat, le petit Mandrin, qui m’a pris ma dentelle, une pièce que j’ai finie hier et que je dois envoyer ce soir à Couvet ! Que dira M. Besson ? Allons, Jaquelion, rends-moi mon bien, couche-toi et dors comme un grand garçon, comme le lieutenant Duvanel et sa belle épée.

— Non, je ne veux pas dormir, disait l’enfant, le lieutenant Duvanel n’est pas encore au lit.

— Eh bien ! tu n’auras pas ton lait, le bon lait chaud de la « Ramélaz[6] », qui fait les joues rouges ; on le donnera à ton frère Moïse pour qu’il devienne gros.

— Grand-mère, chante-moi la « Dzeneille biantze », dit le bambin en se couchant et en fermant les yeux.

La vieille se mit à chanter d’une voix chevrotante :

 

La Dzeneille biantze

Que cor par la grandze,

Veut faire on bé cocolé

Por Dzaquellon, sé fa néné[7].

 

Au dehors, les coqs chantaient en grattant le gazon, les marteaux continuaient leur carillon monotone ; dans la cuisine le bois sec pétillait dans le four, et la voix de la Zabeau gourmandait sa marmaille, qui continuait à se barbouiller de cerises noires de la Béroche.

En ce moment, le petit Jaquet ouvrit les yeux et, les tournant du côté de la porte, aperçut Térésa debout sur le seuil et qui le contemplait en souriant. Il lui tendit les mains en disant presque au souffle :

— Belle dame, belle dame, embrassez Dzaquelion.

L’enfant était si joli, son sourire était si caressant, ses yeux exprimaient une admiration si naïve, que Térésa ne put résister à cet appel et courut au marmot, qui lui passa amoureusement ses bras blancs autour du cou.

— « Che bel bambino[8] ! » dit Térésa. Quelle belle coiffure on t’a faite, on dirait un petit saint Jean-Baptiste. Pardon, madame, si je suis entrée si brusquement ; dites-moi, où fabrique-t-on ces riches dentelles ?

— Ici, répondit la grand-mère, c’est le travail de mes mains.

— Comment ! c’est vous, dit Térésa en ouvrant de grands yeux ; alors vous avez des doigts de fée.

— Loin de là, cet ouvrage est facile, l’habitude y est pour beaucoup.

— Belle dame, ne chantez pas la « Dzeneille biantze », disait le petit bonhomme en trépignant. Dzaquelion ne veut plus dormir.

Pour calmer cet enragé, Térésa fut obligée de le prendre sur ses genoux.

— Quel fil employez-vous pour la confection de ces fins tissus ? dit-elle, lorsqu’elle put reprendre la conversation.

— Du fil de lin, que je prépare moi-même. Voici le rouet et la quenouille qui me servent à cet usage ; ce lin vient de Hollande, vous pouvez juger de sa finesse extraordinaire ; on dirait des brins de soie.

La bonne grand-mère, charmée d’attirer l’attention d’une étrangère qui paraissait si distinguée, se mit à son rouet, puis à son métier avec une complaisance et une simplicité parfaites. Térésa était dans l’enchantement, et Perrin remerciait Dieu d’avoir apporté cette utile diversion aux inquiétudes qui commençaient à l’assaillir.

Cependant le petit Jaquet avait fini par s’endormir, et on l’avait couché dans son berceau, où il reposait dans tout l’éclat de sa beauté enfantine. Térésa ne se lassait pas de le contempler. Mais elle avait une autre idée en tête.

— Madame, dit-elle tout à coup, voilà qui est charmant ; voulez-vous m’apprendre à faire de la dentelle ?

— Vous plaisantez, une vieille femme comme moi ne peut rien avoir à enseigner à une personne élevée dans une grande ville.

— Si, si, c’est mon idée, j’y tiens ; mais auparavant, je voudrais me faire des bas de laine ; vous ne vous figurez pas comme j’ai froid ; regardez, je n’ai que cela pour courir par la pluie.

Et soulevant sa jupe, elle mit à découvert le joli petit pied chaussé d’un soulier mignon et sa jambe couverte d’un bas de soie demi-transparent.

— Seigneur mon Dieu ! dit la grand-mère, vous n’avez que cela pour vous tenir au chaud, de la toile d’« araignée » ! Pauvre enfant, attendez, si vous ne les méprisez pas, je vais vous en donner des miens que vous mettrez tout de suite.

— Merci madame, c’est trop de bonté, dit Térésa.

— Faites seulement, mère Jaquet, dit Perrin, « baillî pèrè voutré tzussons[9]. »

La mère Jaquet ouvrit la grande garde-robe de noyer, dont le haut touchait le plafond et qui était bourrée de beau linge fait à la maison, d’habits et d’objets précieux de la famille, et en tira une paire de bas de laine blanche qui exhalaient le parfum de la lavande et de la belle étoile.

— Tenez, dit-elle, ils sont chauds et doux ; c’est moi qui les ai filés et tricotés. Passez-les sur vos bas de soie, on dira à votre mari de tourner le dos.

Térésa tenait les bas et regardait son mari en rougissant.

— Elle a raison, dit-il en italien, tu t’en trouveras mieux.

— Est-ce que j’ose ?

— Parbleu ! nous sommes chez des amis.

Les bas furent passés lestement ; au bout d’un moment, les joues pâles de la jeune italienne avaient repris leur teinte rosée, ce que son mari ne manqua pas de remarquer ; le malaise qu’elle éprouvait se dissipa comme par enchantement, et avec le bien-être reparut son sourire et sa joyeuse humeur.

— Je me sens réellement mieux, dit-elle ; vous m’avez ressuscitée, chère dame Jaquet. Avez-vous encore de cette belle laine ? Je voudrais tricoter moi-même des bas comme ceux que vous avez eu la bonté de me prêter.

— J’ai bien de la laine, mais elle n’est pas filée : Oh ! avec mon gros « börg », ce sera bientôt fait.

— Avec votre… quoi ? demanda la jeune femme.

— C’est une espèce de rouet, dit Jonas Perrin, tu ne connais pas cela.

— Vous ne filez pas au fuseau comme en Italie ?

— Non, le « börg »… on le fait tourner avec une manivelle… Venez voir, il est ici, dans le cabinet à côté du poêle.

C’était une singulière mécanique, formée d’un banc de bois dur porté sur quatre pieds et supportant à droite une sorte de grande roue ou de volant fait de minces lattes unies par des ficelles. Sur ce volant passait la corde qui transmettait le mouvement au fuseau formé d’une broche de fer fixée par le bout à la gauche du banc. L’arbre de la roue se terminait par une manivelle polie par un long usage.

— Je n’ai jamais rien vu de pareil, dit Térésa, et je serais curieuse de voir comment on se sert de cette machine.

— Rien n’est plus simple, dit la mère Jaquet, vous serez satisfaite, c’est l’affaire de quelques minutes.

— Non, je reviendrai une autre fois, il ne faut pas tout me montrer d’un jour.

— Plus tard, ne voulez-vous pas apprendre à faire la dentelle ? dit la vieille paysanne en riant. D’ailleurs, pour filer la laine que vous désirez, je dois mettre en train le « börg ».

Elle enroula du papier autour de la broche de fer, l’attacha avec un brin de laine dont elle tint le bout dans sa main gauche, prit de la laine blanche déjà préparée en « boudins » bien égaux, la lia au fil par la pression de ses doigts et, saisissant de sa main droite la manivelle, elle tourna le volant. Le fuseau prit un mouvement de rotation rapide, la laine se tordit, et la main qui la tenait reculant à mesure, un beau fil long d’une brasse se forma. Alors, tournant le volant en sens inverse, ce fil s’enroula sur le fuseau ; elle recommença ces manœuvres alternées et le fuseau se couvrit d’une belle laine fine, égale, superbe. Quand le volant tournait avec vitesse, il faisait un bruit semblable à celui du vent d’hiver dans les solives du toit.

— Tel était le « börg » d’autrefois, le « börg » de ma grand-mère ; que d’heures j’ai passées près d’elle, occupée à carder la laine de ses brebis et à la rouler en boudins, pendant qu’elle filait sans dire mot… Avez-vous bien vu ? dit la mère Jaquet en arrêtant la bruyante machine et en se rejetant en arrière, son visage pâle entouré d’un grand mouchoir blanc noué sur la nuque.

— Oui, j’ai compris et je vous remercie… À présent, montrez-moi vite comment on fait la dentelle, et nous regagnerons la maison.

Térésa s’assit en souriant devant un métier, sur lequel on disposa une « piquée[10] », étroite et simple, prit en mains les légers fuseaux et se mit à suivre docilement les directions que sa vieille maîtresse lui donnait dans un français mélangé de patois et dont Perrin s’appliquait à combler les lacunes. Il se plaisait à voir le contraste des deux figures qu’il avait sous les yeux ; d’un côté les cheveux noirs et le teint animé de Térésa, ses traits accentués, mobiles et expressifs ; de l’autre, le visage pâle, allongé, ridé de Mme Jaquet, rendu plus pâle encore et plus solennel par le mouchoir blanc noué autour de sa tête et par les besicles de laiton, avant-coureurs du moderne pince-nez, qu’elle ôtait de temps à autre pour respirer plus à l’aise.

Cette scène paisible fut tout à coup troublée par des cris partant de la cuisine annonçant une nouvelle incartade des gamins et une répression violente de la mère. La porte s’ouvre toute grande et la bande fait invasion dans la chambre, pour chercher un abri contre les calottes qui pleuvent comme grêle sur leurs têtes fraîchement tondues. La Zabeau apparaît, menaçante, sur le seuil, tenant dans ses mains, comme une hallebarde, la pelle de bois qui lui a servi à enfourner son pain.

— N’est-ce pas une honte, dit-elle à moitié suffoquée par la colère et par l’exercice auquel elle vient de se livrer, n’est-ce pas une honte d’avoir de tels enfants, désobéissants, « décraintés » ? Ils ne pensent qu’à faire le mal. Après avoir pendu le chat par la queue à la porte de la grange, et arrosé la cuisine avec la burette d’huile, ne viennent-ils pas d’allumer un feu dans un coin de l’écurie, au risque d’incendier la maison.

— On les enverra se coucher sans souper, dit la grand-mère en leur jetant à la ronde un regard sévère par dessus ses besicles.

Il fallait voir les mines consternées des petits mécréants et leurs yeux blancs effarés au milieu de leur masque violet, qui les faisait ressembler à autant de négrillons de la pure race Mozambique.

— Mère, on veut être sage, dit l’un d’eux en faisant semblant de s’attendrir.

— Oui, vous irez au lit, dit la mère en agitant sa pelle, mais auparavant vous serez tous fouettés. Il faut un exemple.

— Mère, on veut être sages, braillèrent en chœur les enfants, en cherchant un refuge derrière le poêle.

— Grâce pour le fouet, dit Perrin, ils seront assez punis en allant dormir sans manger de votre bon gâteau.

Térésa avait peine à garder son sérieux, tant étaient grotesques les acteurs de ce drame. Curieuse d’en voir le dénouement, elle examina en même temps le lieu où elle se trouvait. La chambre était à peu près carrée ; dans un coin s’élevait un lit entouré de rideaux de cotonnade bleue à carreaux blancs ; en face, une table de bois dur était adossée à la muraille revêtue d’une boiserie de sapin auquel l’âge avait donné une couleur fauve ; cette table était flanquée de deux bancs. Une armoire en noyer verni, un bahut ciselé et quelques chaises garnies de paille complétaient l’ameublement de la pièce. Le poêle de poterie avec ses gradins trônait dans un angle, en compagnie des bâtons pour sécher le linge et de la vieille horloge de bois, avec ses cordes, ses poids et ses aiguilles de plomb. Ce qui surprit toutefois Térésa, ce fut la décoration de l’appartement : au lieu des tableaux et des gravures qu’elle avait l’habitude de voir sur les murailles, des dressoirs supportaient toute une collection de plats d’étain, d’assiettes, de soupières, de pots et de gobelets du même métal, soigneusement entretenus et qui brillaient comme de la vaisselle d’argent.

Sur deux chevilles reposait un fusil de cible à long canon, dont la platine bien huilée ne présentait aucune trace de rouille ; des guirlandes de cartons blancs, percés de coups de balle, formaient autour de l’arme des dessins arrangés avec une complaisance naïve.

Enfin, près de la tête du lit, une sorte de tablette supportait un volume folio très épais, relié en basane, avec la tranche peinte en rouge.

Il n’avait fallu qu’un coup d’œil à la jeune Florentine pour analyser cet humble intérieur de paysan montagnard ; mais un instant avait suffi pour changer la face des choses.

— Voulez-vous, oui ou non, aller vous coucher ? dit la mère en frappant un grand coup sur le plancher avec le manche de sa pelle.

Ce bruit de tonnerre fit trembler les coupables et décida leur retraite.

— Où donc vont-ils dormir ? dit Térésa en italien à son mari ; je cherche une issue, un cabinet…

— Tu vas voir, répondit Perrin.

Un des gamins, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, grimpa en soupirant les degrés du fourneau, souleva avec effort une trappe carrée pratiquée dans le plafond, s’enleva à la force du poignet et disparut par cette ouverture dans une pièce située au-dessus. Les autres suivirent le même chemin, comme une troupe d’écureuils, les plus forts aidant fraternellement les plus jeunes à effectuer leur pittoresque ascension.

Quand le dernier talon eut franchi le passage et que la trappe se fut refermée avec une expression de désespoir, il se fit un silence ; mais il ne dura pas longtemps ; bientôt un concert lamentable éclata dans les régions supérieures ; c’était des cris, des gémissements, des sanglots entremêlés de prières ferventes, de repentirs amers et de promesses énoncées avec âme.

Tout cela était dit en patois.

Térésa riait de bon cœur ; Perrin songeait au temps où lui aussi avait accompli ces mêmes manœuvres ; la grand-mère s’était remise à la dentelle et le marmot souriait en dormant dans son berceau. Quant à la Zabeau, toujours la pelle à la main, elle se demandait si elle n’irait pas faire une charge à fond dans la chambre haute, casser quelque mâchoire, arracher quelque oreille. Ce scandale, en présence d’hôtes si honorables, compromettait l’honneur de la famille et constituait une atteinte grave portée à son autorité.

Mais ce fut bien pis lorsque la trappe, se soulevant avec lenteur, laissa voir une rangée de visages violets où les larmes avaient tracé des sillons blancs.

— Mère, dit une voix flûtée, entrecoupée de sanglots, on veut être sages, on ne mettra plus le feu à la maison.

— Mère, reprenait une autre voix, « bâilli me du tortet[11]. »

— Mère, y a-t-il encore des cerises dans la corbeille ?

— Mère, c’est Moïse qui m’a dit de verser l’huile.

— Mère, fouettez-nous, mais donnez-nous du gâteau !

— Ah ! c’est ainsi, dit la Zabeau, en appuyant sa pelle contre la porte ; eh bien ! je vais chercher le père.

Un moment après, maître Jaquet, chaussé de ses lourds souliers à semelles de bois, arriva tenant à la main une corde pliée en quatre. À cet aspect terrible, la trappe se referma sans bruit, chacun courut à sa couchette, et l’on n’entendit qu’une voix, la dernière :

— Père, disait-elle, on dort.

— Monsieur Jaquet, laissez-vous fléchir, je vous demande grâce pour ces coupables, dit Térésa ; il ne faut pas être trop sévère.

— Pardon de n’être pas de votre avis, madame ; mais il est dit dans ce livre – et il désigna le gros livre à tranche rouge – « N’épargne pas la correction au jeune enfant », et je me conforme à ce précepte.

— Votre livre est-il donc aussi dur qu’il est gros ?

— Ce livre, madame, est la Bible, la parole de Dieu.

— Et vous l’avez lu ? dit-elle surprise, en songeant à l’ignorance des paysans italiens.

— Dans les longues soirées d’hiver, nous faisons cette lecture en famille ; nous allons d’un bout à l’autre, et quand on a fini on recommence.

— Et pourriez-vous me dire ce que signifient ces ronds de papier percés d’un trou ? reprit Térésa, qui, bonne catholique, sentait que ce sujet pourrait l’entraîner sur un terrain dangereux.

— Ceci, c’est autre chose, dit Jaquet, en changeant de ton ; nous avons chaque année des réunions de tir ; ces cartons sont le but, et voilà les prix qu’ils m’ont valus.

Et il montrait du doigt la vaisselle d’étain étalée sur le dressoir.

— Bravo, monsieur Jaquet ! Il paraît que vous êtes un tireur habile.

— Oh ! il n’y a rien d’extraordinaire, dit le paysan avec modestie, tout le monde chez nous sait manier une arme.

— Et toi aussi, dit la jeune femme à son mari, tu sais tirer au blanc ?

— J’étais trop jeune lorsque j’ai quitté le pays, dit Perrin, et je n’ai jamais pu m’exercer.

— Si j’étais un homme, dit l’Italienne avec enthousiasme, je voudrais savoir tirer comme Guillaume Tell. Mais il se fait tard, et mon cher mari oublie de m’avertir qu’il est temps de prendre congé. Permettez-moi de revenir pour embrasser ce beau « bambino » et pour continuer ma dentelle. Je vous offre en retour tous les services qui sont en notre pouvoir.

— Alors je me recommande pour un peu de soleil, dit Jaquet ; j’ai là une demi-douzaine de Bernois qu’il faut payer et nourrir sans pouvoir les occuper à autre chose qu’à voir tomber la pluie. C’est ça qui est ruineux pour les paysans d’avoir sur les bras de tels avale-royaumes !

Lorsqu’ils traversèrent la cuisine, les six faucheurs étaient établis épaule contre épaule autour d’une grande table, et trempaient avec calme et lenteur leurs cuillers rondes dans une grande écuelle rouge pleine de soupe au lait. Après la soupe, on leur passa des haricots et du vieux salé filandreux – du « brezi » – qu’ils mangèrent sur des planches rondes, alors en usage chez tous les campagnards.

— As-tu vu ces géants qui mangent sans dire un mot, dit Térésa ; peut-on parvenir à les rassasier ? Encore huit jours de pluie et ce pauvre M. Jaquet sera dévoré.

De retour au logis, ils furent accueillis par Domeniga, qui les attendait avec impatience sur la porte.

— La sainte Vierge protège la maison ! dit-elle ; je crois que le pourvoyeur devient fou !

— Comment cela ?

— Il est là devant le feu, l’air sombre, les sourcils froncés, il parle seul ; cet homme me fait peur.

— Qu’as-tu mon garçon ? dit Perrin au pêcheur qui séchait ses vêtements devant un brasier où l’on aurait rôti un bœuf.

— J’ai que je veux aller m’engager.

— Oh ! oh ! c’est grave, et pourquoi ?

— C’est rapport à l’Olympe.

— Ferait-elle la coquette ? Gage qu’elle en aime un autre.

— Non, respect à elle ; mais sa famille, quel tas de gueux ! Demain, je dis adieu à La Sagne, à la Principauté, et je serai soldat du roi de France.

IX

Après le fameux dîner qui l’avait mis si mal à l’aise, Daniel Ducommun, heureux d’être délivré des contraintes de l’étiquette, ne fit qu’un saut jusqu’à la grange, où il se livra à une gymnastique violente destinée à rétablir l’équilibre dans ses organes. La joie débordait en lui ; la fortune, si longtemps contraire, lui souriait pour la première fois ; il en acceptait les promesses avec enthousiasme. Il ne comprenait pas ce que son ami Perrin ferait de lui, mais il le considérait comme sa Providence, et il se confiait aveuglément en lui comme en son sauveur. Les succès étonnants de son ami, sa richesse dont il exagérait l’importance, l’entouraient d’un prestige irrésistible ; il le croyait en état de faire des miracles. « Que dira l’Olympe, répétait-il à chaque instant, que dira l’Olympe ? »

Dans l’ivresse de son bonheur, et la tête montée par quelques verres de vin de Boudry, il résolut de partir pour La Sagne, afin de raconter sans retard à son amie les événements extraordinaires qui venaient de se passer. Il n’était pas homme à discuter longtemps un projet ; il prit son bâton et le caban que Perrin lui avait donné, et gravit l’escarpement de huit cents pieds qui sépare Noiraigue de la vallée des Ponts. Il ne s’embarrassa pas de suivre les sentiers battus, il monta vaillamment par le couloir presque perpendiculaire qui domine le village, sans s’inquiéter de la pluie qui tombait à flots ni des pierres qui s’éboulaient sous ses pieds.

Parvenu au haut de la côte, son parti fut bientôt pris ; au lieu de suivre la route qui passe par Brot-Dessus pour rejoindre la chaussée des Ponts, il s’engagea droit à travers le marais, enjambant les fossés, sautant les ruisseaux, pataugeant dans les flaques, effrayant les grenouilles et les écrevisses, hôtes ordinaires de ces eaux. Il franchit les Bieds, atteignit les Ponts et ne se laissa distraire ni par les séductions du cabaret, ni par les agaceries d’une troupe de faucheurs groupés devant la forge regardant tomber la pluie.

 

Un char rustique attelé d’un fort cheval descendait le village ; il était conduit par un homme d’âge mûr, bien enveloppé dans un grand manteau de milaine brune, attaché autour du cou par une agrafe de fer.

— Où allez-vous mon brave ? dit-il en arrêtant son cheval.

— À La Corbatière, et je suis pressé.

— Eh bien ! montez sur mon banc, vous passerez plus aisément à travers les gouttes de pluie.

— Vous êtes bien honnête et ce n’est pas de refus, dit Daniel en grimpant sur le char qui reprit sa course parmi les ornières gorgées d’eau.

Ils allèrent ainsi jusqu’à La Corbatière, les roues faisant voler la boue comme un soleil autour de leur essieu. Sur toute la longueur de La Sagne, les prés étaient couverts d’andins fraîchement coupés et de meules de foin arrondies que la pluie écrasait et lavait sans pitié. Les paysans, debout sur le seuil de leurs portes, regardaient le ciel d’un air morne et interrogeaient les voyageurs sur les probabilités du temps.

— Arrêtez le bidet, dit tout à coup le pêcheur, je ne vais pas plus loin.

— C’est donc chez le justicier Vuille que vous descendez ; présentez-lui les compliments du lieutenant Sandol, de La Chaux-de-Fonds.

Et l’homme au manteau de milaine, enveloppant son cheval d’un coup de fouet, reprit sa course rapide.

Quant au pêcheur, ses yeux perçants avaient déjà découvert, dans la pénombre de la remise, la tête brune de l’Olympe occupée à éplucher des légumes. Il fut surpris de voir qu’elle ne se retournait pas de son côté, le passage d’un char attirant ordinairement tous les visages aux portes ou aux fenêtres. Le cœur bondissant d’impatience, le jeune homme s’approcha doucement par derrière et posa ses deux mains comme un bandeau sur les yeux de la jeune fille. Celle-ci tressaillit de la tête aux pieds.

— Est-ce toi, Daniel ? dit-elle d’une voix sourde ; n’offense pas le bon Dieu par des plaisanteries hors de saison… Si tu savais ce qui se passe ! ajouta-t-elle en sanglotant.

Impossible de dépeindre le saisissement, la consternation du jeune homme ; il accourait plein d’allégresse, porteur d’une bonne nouvelle, et on l’accueillait avec des pleurs.

— Qu’as-tu, ma mie ? dit-il doucement, tu as du chagrin ? Ce n’est rien, je vais te dire des choses qui vont te faire rire, regarde-moi.

Mais loin de se retourner et de lever les yeux sur lui, la jeune fille se couvrit le visage de son tablier et ses sanglots recommencèrent.

Ducommun ne savait que résoudre, il n’était pas habitué à des scènes de ce genre ; forte et robuste, comme on l’a vu plus haut, Olympe Vuille n’avait jamais eu ni fait semblant d’avoir des crises de nerfs. Il devait donc s’attendre à une catastrophe ; la joyeuse et naïve confiance qui l’animait naguère fondait comme la neige au soleil.

— Olympe, dis-moi tout, s’écria-t-il, en la serrant dans ses bras.

— On veut me marier avec un autre, dans trois semaines, le temps de publier les bans.

— Hein ! te marier avec qui ? Je voudrais voir cela…

— Avec Siméon Courvoisier de la Queue-de-l’Ordon.

— Avec Semion… de la Queue… répéta Daniel en ouvrant de grands yeux effarés, avec ce vieux pingre, perclus de rhumatismes, aussi avare qu’un geai, qui vit comme un rat dans une huche vide. Allons donc ! cela n’a pas le sens commun.

— C’est pourtant la vérité ; il a fait sa demande avant-hier, et mon père l’a accueillie favorablement.

— Et ta mère, tes frères ?

La jeune fille haussa les épaules.

— Il est riche, dit-elle à demi-voix ; il a fait des cadeaux.

— Et moi aussi, je suis riche, c’est-à-dire, mon ami Perrin, qui a des mille et des mille louis ; nous leur en ferons des cadeaux, s’il ne faut que cela.

À l’ouïe de ces paroles prononcées avec une chaleur inaccoutumée, Olympe se retourna et regarda son ami ; elle recula de surprise à la vue de son accoutrement.

— Oui, regarde-moi bien, reprit-il d’un air glorieux, c’est un caban de pêcheur de mer ; toutes les pluies de la Saint-Jean tomberaient dessus sans le transpercer ; je le tiens de mon ami Perrin, dont je suis le per… le por… le pour…, enfin j’ai la charge de le nourrir lui, sa femme et sa servante. Je deviendrai son fermier, et tu seras sa fermière ; nous habiterons une maison auprès de laquelle la vôtre et toutes celles de ce vieux rat de Courvoisier ne sont que des baraques ; nous aurons des prés, des vaches, des moutons, des poules et le reste.

— Daniel, chez qui t’es-tu arrêté en route ?

— Je ne me suis pas arrêté et je ne suis pas ivre ; viens avec moi à Noiraigue, et tu verras si j’invente des faussetés.

— S’il en est ainsi, dit Olympe, en essuyant ses yeux avec son tablier, et en relevant son beau visage un peu gonflé par les pleurs, va parler à mon père.

— Oui, mais tu promets de m’appuyer, comme le soir où nous avons roulé cette troupe de Sagnards qui m’attaquaient.

— Je te le promets. Mon père est seul, dans la chambre, à son établi, mais il est de mauvaise humeur à cause de ses foins qu’il ne peut rentrer ; ma mère coule des chandelles à la cuisine et mes frères travaillent aux boucles dans la forge. À présent, va et fais pour le mieux.

X

Guillaume, fils de feu Isaac Vuille, assis devant sa fenêtre sur sa chaise à vis, les deux coudes sur l’établi, découpait un coq de montre en laiton à l’aide d’une scie filiforme. Vêtu d’une camisole de laine tricotée, coiffé d’un bonnet de coton d’un blanc douteux, d’où s’échappaient de rudes mèches de cheveux gris, il avait un air revêche qu’augmentait encore les difficultés de son travail. Il venait justement de casser sa scie ; aussi les coins de sa bouche descendaient-ils plus bas que de coutume, et les rides de son nez creusaient-elles des sillons qui rappelaient les ornières de la route. Il ne se retourna pas lorsque Daniel, entrant dans la chambre, lui présenta poliment ses salutations.

— Toujours à l’ouvrage, monsieur le justicier, dit-il d’un air agréable, pour commencer l’entretien.

— Oui, il faut bien que les vieux travaillent quand les jeunes se promènent.

— C’est un coq de montre que vous faites là ?

— Je ne t’aurais jamais cru capable de distinguer un coq d’une platine ; tu as fait des progrès, ma foi.

— Merci du compliment ; avec vous on trouve toujours à s’instruire.

— Viens-tu offrir tes services comme faucheur ?

— Non, je suis engagé pour un autre genre d’occupation ; je venais vous en informer à cause de l’Olympe.

— Quel rapport est-ce que cela peut avoir avec ma fille ! dit l’horloger en ramenant sur ses yeux ses sourcils noirs hérissés en broussaille.

— Oh ! que oui, vous savez bien pourquoi je venais à la veillée, quand même je devais pendant des heures brasser la neige jusqu’aux genoux.

— M’est avis que tu aurais pu employer mieux ton temps.

— Vous avez aussi été jeune, et vous avez fait la cour à la Salomé, puisque vous l’avez épousée.

— Si c’est cela que tu entends, je dois t’avertir que l’Olympe est demandée en mariage par un parti qui a toutes mes préférences, et que tu dois t’abstenir désormais de toute recherche et de toute visite ultérieure.

— Père, je ne prendrai jamais pour mari le vieux Siméon Courvoisier, dit la jeune fille, qui était entrée sur ces entrefaites. Je vous ai déjà dit que j’aime Daniel, et puisqu’il a maintenant un avenir assuré, je vous supplie de ne pas nous désunir.

— Un avenir assuré… dit le justicier en faisant un demi-tour sur sa chaise dont la vis grinça avec menace, qui te l’a dit ? D’ailleurs, de quoi te mêles-tu ?

— Elle a raison, dit le pêcheur, n’avez-vous pas entendu parler de mon ami Perrin, le riche Perrin, de Florence, en Italie ? Il est revenu, et m’a promis de me faire une position si je me conduis bien. Dès aujourd’hui je suis son… le diable prenne le mot… enfin je suis son homme d’affaires, chargé d’acheter tout ce qu’il faut pour la maison. Si vous avez des œufs, des poules, du beurre, des jambons, même un veau, je vous achète tout, et je paie comptant. C’est qu’on en a de la monnaie des cantons et des écus de trois livres.

Et Daniel Ducommun, se rengorgeant, tapa avec complaisance sur son gousset qui rendit un son métallique.

Le père Vuille ne savait trop que penser de la tournure que prenaient les choses ; jusqu’alors, il avait douté des assertions du pêcheur, mais le bruit argentin qui venait de retentir dans la chambre lui fit dresser l’oreille.

— Ah ! tu as de l’argent ? Tes poches doivent être bien étonnées ! Pourrait-on en voir la couleur ?

— Père, ne lui faites pas de la peine, dit Olympe, en faisant un pas en avant ; il dit la vérité.

Mais le jeune homme, plongeant la main dans la poche de sa culotte, la retira pleine d’écus et de pièces d’une livre et d’une demi-livre à l’effigie de l’ours de Berne qu’il répandit sur la table.

— Si je voulais, il m’en donnerait tous les jours autant, mais je ne veux pas le tromper, je resterai honnête et fidèle pour faire plaisir à mon ami et pour être digne de l’Olympe.

Il se retourna vers la jeune fille qui le regarda avec tendresse et mit sa main dans la sienne.

— Halte-là, dit le vieux, en posant son bocfil et en se levant d’un air courroucé ; vous croyez que c’est ainsi que les choses se traitent ? Toi, va rejoindre ta mère qui fait des chandelles à la cuisine, et toi, mon bel ami, avec ta capote noire doublée de rouge, dont tu es si fier et qui coule comme une fontaine sur mon plancher, tu vas filer un peu vite du côté de ton trou de Noiraigue. Je veux marier ma fille ainsi qu’il me plaît, et on verra bien qui est le maître céans.

— Monsieur le justicier, dit le pêcheur d’un ton suppliant, ne me chassez pas, ne me désespérez pas, ou je vais m’engager dans un régiment pour me faire tuer à la guerre.

— Si tu n’es bon que pour être soldat, tu n’avais qu’à t’engager plus tôt ; tu aurais déjà de l’avancement, et moi je ne serais pas importuné par des scènes qui mettent le trouble dans ma famille. Je ne donnerais pas un batz pour te racheter.

La jeune fille, renonçant à lutter contre la volonté de son père, jeta son tablier de cotonne rayée sur sa tête et s’enfuit en pleurant. Le justicier Vuille, s’asseyant à son établi, reprit son travail interrompu et donna de tels coups de scie à travers son coq de balancier qu’il l’estropia sans remède. Le pauvre Daniel semblait cloué au plancher et ne pouvait se décider à gagner la porte. Enfin, voyant que toutes les prières étaient inutiles, il dut se résigner et subir cette humiliation. Il revint à Noiraigue, hors de lui, la tête en feu, et se demandant s’il n’irait pas étrangler le vieux Courvoisier et mettre en déroute son domaine de la Queue-de-l’Ordon, ses hypothèques et ses rhumatismes.

Tel est en abrégé le récit qu’il fit à Jonas Perrin. Celui-ci l’écoutait en silence, assis auprès du feu de la cuisine, pendant que la pluie tombait au dehors et que tout reposait dans la maison.

— Et c’est pour cela que tu as résolu de te faire soldat, mon pauvre garçon ? dit le négociant d’un ton calme.

— Chacun le ferait à ma place, il est impossible d’endurer une telle honte : voir l’Olympe devenir la femme du vieux Semion, cela me révolte, les pierres en pousseraient les hauts cris.

— Il sera assez tôt de t’engager quand l’Olympe sera mariée, et elle ne l’est pas encore.

— Auparavant, je pourrais bien étrangler Semion.

— Il ne faut étrangler personne, c’est un vilain métier qui conduit droit au gibet. As-tu envie de finir au bout d’une corde pendue aux fourches du roi, notre gracieux souverain ? Ce serait une manière de laisser à l’Olympe un agréable souvenir. Ne dis pas de bêtises, c’est assez comme cela ; demain, j’écrirai au justicier Vuille. En attendant, allons dormir ; la nuit porte conseil aussi bien à La Sagne qu’à Noiraigue. Adieu, dors bien !

Daniel resta encore un moment dans la cuisine ; puis il se leva en poussant un soupir, éteignit le feu avec beaucoup de soin et gagna la couche qu’il s’était préparée à l’aide de quelques gerbes de paille artistement disposées dans le grenier.

XI

Il était écrit que le mois de juillet de cette année serait pluvieux et froid ; Jonas Perrin jouait de malheur. Lorsqu’en Italie il évoquait ses souvenirs de jeunesse, il ne revoyait que les jours de soleil, et quiconque eût mis en doute la sérénité du ciel de Noiraigue, eût été mal venu. Il en est toujours ainsi, le temps passé est pour chacun le bon vieux temps, la distance adoucit les aspérités des choses et les vieillards sont unanimes à reconnaître que dans leur jeunesse les hommes étaient meilleurs, les fleurs plus belles, le soleil plus brillant.

Pendant huit jours la pluie tomba avec une affligeante persévérance ; à peine quelques lueurs fugitives venaient-elles rappeler aux habitants de la terre l’existence de l’astre radieux voilé par d’épaisses nuées ou par de lugubres brouillards. Le vent du nord promenait sur les montagnes et les vallées son haleine glaciale, et l’on vit même, un matin, la neige blanchir les cimes. Enfermée dans l’étroit vallon de Noiraigue, notre Florentine eut le temps de compter les averses, les rafales, les brouillards qui se traînaient des Œillons et du Creux-du-Van vers les rochers de la Clusette ; elle sentait les atteintes aiguës du froid, mais il faut le dire à son honneur, sa bouche ne laissa échapper ni plainte ni reproche ; au contraire, malgré des souffrances réelles causées dans son corps délicat par un climat auquel elle n’était pas habituée, elle eut constamment son doux sourire et d’aimables paroles pour consoler son mari de ses inexprimables contrariétés. Lorsqu’on sut qu’elle était indisposée et obligée de rester au lit, les voisines, en particulier la grand-mère Jaquet, vinrent la visiter ; on lui apportait le petit Abel, le cadet de la famille, avec lequel elle jouait des heures entières. Elle essaya aussi de faire de la dentelle, des lacets et d’autres ouvrages en usage dans le pays. Perrin s’était procuré quelques livres et lui faisait des lectures qui la récréaient. Mais ce qui la préoccupait par-dessus tout, c’était le roman du pourvoyeur, dont le récit fait par le héros lui-même, l’avait particulièrement intéressée.

Cette idylle, qui se passait sous ses yeux, et dont le dénouement était incertain, avait pour elle l’attrait d’une représentation dramatique ; Daniel Ducommun devenait un personnage, un caractère et prenait un relief imprévu. Elle imaginait selon sa fantaisie les autres rôles de l’intrigue : cette Olympe désirée par deux prétendants ; ce justicier Vuille, dur comme le roc du Jura, qui expédiait si rudement les amoureux sans fortune, et ce vieux Siméon Courvoisier qui, malgré son avarice et ses rhumatismes, s’avisait de songer au mariage et se faisait le rival d’un garçon riche de jeunesse et d’énergie.

 

Si Jonas Perrin ne s’était pas constitué le champion de son ancien camarade, Térésa l’y aurait poussé de toutes ses forces ; elle souffrait de voir l’humiliation, l’inquiétude du pourvoyeur et son impatience était grande de savoir l’attitude d’Olympe dans ces alarmantes conjonctures. Un dimanche soir, elle éprouva une grande surprise ; retenue au lit par un rhume assez grave, elle entendit tout à coup parler avec vivacité dans la cuisine ; jamais encore la voix du pourvoyeur n’avait retenti si joyeuse dans la maison. Il était donc survenu quelque chose de nouveau. Au bout d’un moment, on heurta à sa porte.

— Madame, dit Daniel en jubilant, c’est l’Olympe ; peut-elle vous dire bonjour ?

— Sans doute, entrez ; où est mon mari ?

— Il est avec son oncle, le charbonnier, qui a quitté les bois pour lui faire une visite.

Le jeune homme entra, tenant Olympe par la main ; autant il était radieux, autant celle-ci était confuse, embarrassée et rougissante. C’était une solide paysanne, aux cheveux châtains, grande et svelte, brunie par l’air des champs et endurcie à toutes les vicissitudes d’un climat rigoureux ; ses traits, sans être fins, étaient réguliers, mais ce qui plaisait en elle, c’était l’entière franchise de son regard et l’expression de bonté empreinte sur son front et sur sa bouche. Soutenu par elle, on se sentait en mesure d’affronter tous les périls.

— Vous êtes telle que je vous ai rêvée, dit Térésa en lui tendant la main, maintenant je suis satisfaite. Mais comment êtes-vous là ?

— Je suis venue faire quelques commissions pour mon père à Brot-Dessus ; c’est près de là que j’ai rencontré Daniel, qui m’a engagé à venir vous voir ; j’ai attaché mon cheval à un arbre dans la forêt, et me voici.

— Votre cheval, vous montez à cheval ?

— Eh ! oui ; il faut la voir sur sa jument, avec une simple couverture, dit Daniel, elle va comme un « housard ».

— À quoi en sont les affaires de ce brave garçon ? dit Térésa avec un sourire.

À cette question qui lui rappelait de mortelles inquiétudes, la jeune fille devint sérieuse et resta muette. Un sentiment de pudeur et de retenue l’empêchait de raconter ses chagrins personnels à une si grande dame et de dévoiler les actes de son père.

— Donnez une chaise à Mademoiselle Vuille, dit Mme Perrin ; allons, Daniel, soyons un peu galant.

Le pêcheur s’élança comme s’il voulait lui offrir toutes les chaises de la maison.

— Merci, madame, dit Olympe, je ne suis pas fatiguée ; d’ailleurs je ne puis pas m’arrêter longtemps.

— Est-ce bien loin chez vous ?

— Environ trois lieues ; mais en faisant courir mon cheval, je ne mettrai pas beaucoup plus d’une heure et demie.

— Eh bien ! il n’est pas quatre heures ; les jours sont longs, vous pouvez rester un peu avec nous, et vous goûterez avant de partir. Daniel, allez dire à Domeniga de préparer du café, à moins que Mlle Vuille ne préfère autre chose.

— Non, madame, je vous en prie, ne dérangez personne pour moi.

Mais Daniel était déjà dans la cuisine, où on l’entendait fendre du bois sur la pierre du foyer pour faire lui-même le feu et suspendre le coquemar plein d’eau à la crémaillère.

— On a donc renvoyé notre pourvoyeur sans lui laisser d’espoir ? dit Térésa avec un peu d’amertume.

— Oui, madame, et mon père a été très dur, dit Olympe à voix basse et en rougissant.

— Croyez-vous qu’il ne reviendra pas de son premier mouvement ?

— J’en doute ; mon père est un homme sévère et ponctuel ; il a donné sa parole à Siméon Courvoisier qui, tous les jours, le presse de tenir ses engagements !

— Irait-on jusqu’à vous contraindre, si vous vous opposiez à ce mariage ?

— Oh ! mon Dieu oui ; on tient ce vieux pour un si bon parti, dit Olympe en sanglotant.

— Est-il vraiment si vieux, comme le dit Daniel ? Il m’en fait un portrait que je crois chargé.

— Il a dit la vérité, Daniel n’est pas un menteur.

— Mais enfin, ce M. Courvoisier, a-t-il soixante ans, est-il avare, boiteux, bossu ?

— Oh ! oui, madame ; il est tout de travers, toujours toussant et « rancaillant[12] », volontaire et opiniâtre comme le mulet d’un laitier.

— Et il se mêle de vous faire la cour ?

— Hélas ! oui, madame, sans me laisser aucun repos. Tous les soirs il vient à la veillée, s’asseoit à côté de moi, roucoule et soupire en tournant des yeux dont on ne voit plus que le blanc. Ces soupirs lui donnent des accès de toux qui le suffoqueraient si on ne lui tapait dans le dos. À peine a-t-il fini, qu’il tire sa tabatière, prend prise sur prise jusqu’à ce qu’il éternue comme s’il voulait se faire sauter la cervelle ; il se mouche, sauf respect, il crache de tous les côtés, il geint pour que chacun s’empresse autour de lui. La nuit, je l’entends rôder autour de la maison, car il est jaloux comme un mahométan ; et le matin, je trouve sur le seuil de ma porte et même sur l’appui de ma fenêtre, où il grimpe par les toises de bois entassées devant la maison, une tête de chou…

— Une tête de quoi ?

— De chou, dans les feuilles duquel il a découpé des devises et des cœurs enflammés avec une flèche tout au travers.

Pendant qu’Olympe parlait, Térésa, d’abord affaissée sur ses oreillers, s’était soulevée sur le coude ; ses yeux, naguère languissants et attristés, s’allumaient en entendant ce récit, ses lèvres ébauchaient un sourire.

— Oh ! dit-elle, cela se complique ; et ces devises coupées dans ces feuilles de chou que disent-elles ?

— Madame, je vous en prie, ne m’obligez pas…

— Allons, un peu de courage ; je suis curieuse de savoir ce qu’on y lit.

— C’est presque toujours : « Mon chou, mon cœur ! » ou bien : « Le tourtereau de la Queue-de-l’Ordon soupire après la rose de La Corbatière ».

— Comment un tourtereau, rien que cela ! Est-ce tout ? dit Térésa en riant.

— Non, mais je crains de vous ennuyer.

— Au contraire, vous me guérissez à vue d’œil.

— Il y a aussi des papiers avec des rimes.

— Ah ! des vers ; dites-moi les vers de ce poète.

 

Vois ce cœur transpercé par l’éclat de tes yeux.

Il brûle, il incendie.

Olympe, je t’en supplie,

Hâte-toi d’éteindre les feux

De ton Siméon pour la vie.

 

Cette manière originale de faire des déclarations d’amour prit Térésa au dépourvu ; malgré la gravité des circonstances, elle eut un tel fou-rire, que tous ses efforts pour le réprimer restèrent inutiles. Elle riait de si bon cœur que l’Olympe, d’abord interdite, en fit autant, bien que ses yeux fussent encore remplis de larmes.

— Vous me pardonnerez n’est-ce pas, mademoiselle Vuille, dit Térésa lorsqu’elle put respirer ; mais vous avez là un amoureux qui est bien drôle. Et quand il vient à la veillée, quels discours vous tient-il ?

— Il cherche à m’éblouir en me parlant de ses domaines, de ses forêts, de ses débiteurs, des cadeaux qu’il prépare si je consens à l’épouser. Parfois il s’endort ; alors mes frères chantent des psaumes comme c’est coutume quand les jeunes gens sont réunis ; il s’éveille en sursaut et, pour faire croire qu’il n’a pas dormi, il chante plus fort que tout le monde, sans mesure, tantôt en avance, tantôt en retard ; il nous met dans la confusion. Un soir que mes amies étaient venues avec quelques jeunes gens, il a payé un violon pour nous faire danser ; il a dansé lui-même, malgré ses jambes inégales, et a fini par rouler par terre en m’entraînant avec lui, au milieu des rires qui me faisaient mourir de honte.

— Votre père a-t-il vu cette scène ?

— Oui, c’est lui qui l’a relevé et qui lui a remis sa perruque.

— La fête a été finie après cette catastrophe ?

— Au contraire, le vieux a fait apporter du vin, et il en a tant bu pour me montrer sa force, qu’on a dû l’attacher sur sa jument et le ramener ainsi à la maison. C’est alors que sa sœur a fait un beau vacarme !

— Ah ! il a une sœur ?

— Sans doute, une vieille fille, à demi-folle, qui n’est faite que d’os et de griffes, et qui casserait un caillou entre les dents qui lui restent pour en tirer du beurre… Il faut voir leur ménage, et la cuisine qu’ils font. Malgré leur fortune, ils se nourrissent comme des païens : du pain d’orge et d’avoine, sec et moisi, toujours des choux, du lait écrémé, presque jamais de viande. Et pourtant ils ont des cuves pleines de jambons et d’abajoues que leurs débiteurs leur apportent à la Saint-Georges et à la Saint-Martin quand ils vont payer leurs intérêts. Mais, au lieu de manger ces provisions ou de les donner aux pauvres, ils les laissent ronger par les vers et par les rats. Il y a des douzaines de ces jambons où l’os danserait dans la peau, comme le battant d’une cloche.

— Que font-ils donc de leurs revenus ?

— Les uns disent que Siméon enterre son argent, d’autres qu’il le place à gros intérêts à mesure qu’il le reçoit ; en tout cas, il ne le dépense pas ; il porte les mêmes habits depuis vingt ans, et ce sont ceux de son père qui était plus grand que lui ; il ne remplace pas même les vitres cassées, des verres ronds enchâssés dans du plomb et qui ressemblent à des fonds de bouteilles, il se contente d’y coller du papier ou du parchemin. L’année dernière, il n’a pas fait couper ses foins, la récolte étant chétive, pour n’avoir pas à payer les faucheurs.

— Et voilà l’époux que votre père vous destine ?

— Oui, tel qu’il est, mon père l’accepte ; il sait que Siméon est vieux, laid, avare, égoïste, volontaire et entêté ; il sait que je serai la servante de ces deux vieillards grognons, arriérés d’un demi-siècle, dans un coin perdu au milieu des bois ; et, cependant, il donne son consentement, tant ce follet l’a ensorcelé.

— Calmez-vous, mon enfant, dit Térésa rêveuse ; j’entrevois dans tout cela une erreur que l’on parviendra peut-être à dissiper. Il faut absolument que je voie ces personnages ; dès que je serai rétablie, nous profiterons du premier beau jour pour faire une excursion chez vous et chez ce… Siméon ; nous parlerons à votre père en faveur de Daniel ; peut-être obtiendrons-nous un délai ou quelque chose de mieux.

— Le plus pressant est d’empêcher Daniel de s’engager dans un régiment. C’est pour cela que je suis venue, je n’y pouvais plus tenir.

— J’ai quelque empire sur lui, je vous promets de faire tous mes efforts pour l’en détourner ; mais, vous-même, ne pouvez-vous y parvenir ?

— Non, et c’est ce qui me désole ; il me demande ce qui se passe chez nous, je suis obligée de lui dire la vérité, et lorsqu’il apprend que mon père veut me marier avant les moissons, il entre dans des fureurs épouvantables, il jure d’étrangler mon futur et d’aller après se faire soldat. Ne suis-je pas bien malheureuse ?

— Oui, en effet. Quel est donc le terme fatal ?

— Les récoltes étant retardées à cause de la pluie et du froid, ce serait pour le commencement de septembre.

— Bien, nous avons encore quelques semaines devant nous, tâchons de les bien employer.

En ce moment la porte s’ouvrit, et Jonas Perrin, conduisant son oncle Ducommun, le charbonnier, s’approcha du lit de sa femme.

— Je te présente, dit-il, mon oncle, qui veut s’excuser de n’être pas venu plus tôt nous souhaiter la bienvenue ; mais il demeure dans la montagne et n’a guère le temps de faire des visites.

L’oncle Ducommun était un petit homme trapu, aux larges épaules, aux jambes arquées, aux cheveux grisonnants rattachés en cadenette avec un ruban noir ; son teint rouge comme celui d’un Sioux, était zébré et tacheté par la poussière du charbon accumulée pendant un demi-siècle sur son épiderme ; ses mains épaisses, noueuses et velues semblaient gantées de noir. Il se confondait en révérences et cherchait à donner essor au discours mi-patois qu’il avait préparé ; mais il était atteint d’une extinction de voix chronique, gagnée la nuit dans sa hutte d’écorce ou près de son four, et il ne parvint à filer que des sons indistincts.

— Tous les parents de mon mari me sont chers, dit Térésa, en tendant avec inquiétude sa petite main blanche qui disparut dans la patte du charbonnier ; il m’a bien souvent parlé de vous en Italie, car il n’oublie pas Noiraigue et son pays.

— « Dzonas a boina têta » et bon cœur, et n’est pas « è n’orgolieux por on monsieur ! » J’ai toujours dit « qu’e séraë on bon diabe », finit par siffler le montagnard après avoir fait un suprême effort.

— J’espère aller avec mon mari vous faire visite dans la forêt, dès que je serai guérie.

— « Veni pèrè, e fa gro bé déso lé rotsé, ma pas quand è fa de la pieudze[13]. »

— J’ai aussi une connaissance à te présenter dit Térésa, en se tournant vers son mari : C’est Mlle Vuille ; approchez, Olympe.

— Ah ! l’Olympe, dit Jonas Perrin, en s’avançant vers la jeune fille, est-ce pour nous apporter une bonne nouvelle que vous êtes venue ?

— Non, reprit Térésa, je te raconterai cela plus tard ; Mlle Vuille est obligée de nous quitter maintenant et nous ne devons pas la retenir. Allez, ma chère enfant, allez prendre quelque nourriture avant de vous mettre en route, et comptez sur nous pour le reste.

XII

Lorsqu’elle sortit de la chambre, elle entendit la voix de Daniel qui l’appelait dans la cuisine ; sa surprise fut grande en voyant la table mise avec un soin et un luxe auxquels elle n’était pas habituée ; devant la table était une chaise, et, derrière la chaise, M. le pourvoyeur dans son beau costume du dimanche, debout, la serviette sous le bras.

— Mademoiselle est servie, dit-il en français, d’un air majestueux ; veuillez prendre la peine de vous asseoir ; je suis à vos ordres.

— Voyons, Daniel ne fais pas des farces, reprit-elle encore tout émue de son entretien avec Térésa ; il ne faut pas offenser le bon Dieu.

— Est-ce offenser le bon Dieu, que d’offrir une tasse de bon café à une personne qui vient de faire trois lieues à cheval et qui doit parcourir le même chemin après avoir gravi la côte ?

— Pourquoi faire tant de dérangements ? Tu me mets dans l’embarras ; je n’oserai jamais… qu’est-ce qu’on dira… ?

— N’as-tu pas entendu Madame ? reprit-il en patois ; ici, quand on offre, c’est de bon cœur, et non pour feindre la générosité. Allons, mets-toi là, goûte notre café, mange de cette omelette que j’ai préparée moi-même ; tu verras… c’est autre chose que celles qu’on fait chez vous et qui sont dures et sèches comme des planches de sapin. Il n’y a point de farine, rien que des œufs et des fines herbes ; les voituriers français qui passent ici tous les jours, ne la veulent pas autrement ; c’est eux qui m’ont enseigné leur secret.

Vaincue par les sollicitations du beau pêcheur, Olympe s’était assise et se laissait servir, moitié inquiète, moitié souriante. Tout ce qui l’entourait la frappait d’admiration ; mais ce qui la surprenait le plus, c’était de voir aller et venir, comme chez lui, dans cette maison merveilleuse, et traité avec considération, ce Daniel Ducommun, autrefois si dépenaillé, et que son père ne se gênait pas de traiter comme un mendiant.

— Quelle belle cuisine ! dit-elle enfin en promenant autour d’elle un regard circulaire, comme c’est propre et brillant. Je voudrais que ma mère pût la voir.

Et elle songeait, avec un terrible serrement de cœur, à l’antre enfumé, obscur, infect, que lui réservait son vieux prétendant de la Queue-de-l’Ordon.

— Tu sais qui aurait pu en jouir, si j’étais devenu le fermier de mon ami Perrin, dit le pêcheur d’une voix sourde.

— Daniel, ne parle pas ainsi ; rien ne t’empêche de devenir fermier et de vivre comme un brave homme… et puis, qui sait… ?… dit-elle en souriant et en lui tendant la main.

Elle avait de beaux yeux bruns l’Olympe, une bouche expressive et de jolies dents blanches. Quand elle souriait et que de gracieuses fossettes se creusaient sur ses joues fermes où brillaient les couleurs de la santé, l’honnête pêcheur ne se possédait plus.

 

Leur tête-à-tête fut interrompu par Domeniga, qui entra et ouvrit de grands yeux en voyant cette table servie, cette jeune fille à qui Daniel serrait amoureusement la main. Elle fit semblant de n’avoir rien vu et elle alla s’asseoir devant le feu où elle se chauffa pour se donner une contenance.

— Qui est cette femme ? dit Olympe en retirant sa main.

— C’est la domestique italienne, dit Daniel à voix basse, elle ne comprend pas un mot de ce que nous disons.

— Elle a des yeux qui voient et qui comprennent, dit Olympe en tressaillant sous le regard haineux lancé par l’étrangère ; je n’ai plus qu’à m’en aller, je suis déjà restée trop longtemps. Adieu, je pars ; bonjour, mademoiselle, portez-vous bien.

— « Adio, adio », dit l’Italienne de sa voix de contralto, en tournant la tête et dardant par dessus l’épaule ses grands yeux noirs vers la jeune montagnarde.

— Un moment, dit Daniel, je t’accompagne jusqu’au haut de la côte, c’est entendu ; je cours avertir le patron et mettre mon chapeau.

Lorsqu’il revint, non seulement il avait son tricorne posé avec crânerie sur sa tête, mais il portait triomphalement, d’une main un superbe bouquet cueilli dans le jardin, de l’autre le fameux parapluie de soie rouge qui l’avait frappé d’admiration lors de sa première entrevue avec Jonas Perrin au bord de l’Areuse.

— Mais Daniel, que fais-tu encore, que diront les gens ?

— Je m’en fiche comme de l’an quarante ; c’est peut-être la dernière fois que nous pourrons être ensemble, je prétends te faire les honneurs de la maison et de ce pauvre Noiraigue qu’on méprise tant et où l’on pourrait être heureux, si on le voulait ; tu auras les plus belles roses des jardins de Rosières, et tu seras abritée par le premier parapluie qu’on ait vu dans le vallon.

— C’est que… je crois qu’il ne pleut pas.

— Ça m’est égal, je veux avoir la satisfaction de te promener sous ce parapluie. C’est un souhait que j’ai fait la première fois que je l’ai vu ; je dois dire qu’il m’avait fièrement donné dans l’œil.

C’est ainsi qu’ils gravirent la côte lentement, leurs bras étroitement enlacés. Les jeunes hêtres au feuillage transparent, les grands sapins aux lourds rameaux, les buissons qui s’inclinaient sur leurs têtes, secouaient sur eux les gouttes de pluie, restes des ondées intermittentes que chassait le vent d’ouest. Le bruit de leurs pas sur les pierres roulantes effrayait les rouges-gorges, les fauvettes, les merles cachés dans les broussailles ; lorsqu’ils rencontraient de rares passants, ils se rangeaient sur le bord de l’étroite charrière et échangeaient avec eux la salutation en usage : « Dieu vo z’aide ! Adieu si vo ! ».

Au bout d’une heure, ils arrivèrent au sommet de l’escarpement ; la vallée des Ponts et de La Sagne s’ouvrait devant eux sous les brumes d’un ciel assombri par la pluie. Ils eurent bientôt découvert la jument qui hennit et se secoua en les entendant traverser le taillis où elle était attachée, et dont elle tondait les feuilles, à la longueur de sa langue, pour se passer le temps.

— Il faut donc nous quitter, dit Daniel, après avoir remis la bride au cheval et serré la sangle de la couverture.

— Oui, dit Olympe ; mais, quoi qu’il arrive, promets-moi de ne pas t’engager ?

— Je ne promets rien, dit Daniel, en baissant les yeux ; on verra.

— Tu veux donc que je cesse de t’aimer et de t’estimer ?

— Mais si on te marie avec ce vieux singe…

— Ce n’est pas encore fait ; d’ailleurs, tu ne sais pas qu’au premier beau jour, dès que Mme Perrin sera rétablie, elle viendra avec son mari, parler à mon père.

— Elle t’a dit cela ? s’écria le pêcheur avec exaltation.

— Eh oui ! Et bien d’autres choses encore.

— Alors si elle s’en mêle et Jonas Perrin aussi, tout n’est pas perdu, et le vieux rat n’a qu’à se bien tenir.

— Faut-il parler à mes parents de cette visite ?

— Garde-t-en bien ! Ils pourraient encore manigancer avec ce vieux perfide qui possède toutes les ruses de Satan. À propos de Siméon, l’auras-tu ce soir ?

— Hélas oui ! Il a été hier à Morteau, vendre des bois, pour ne pas perdre la veillée du dimanche.

— J’aurais bien envie d’aller l’attendre à son retour, au milieu de la forêt, et de lui rompre quelques os. Vois-tu, quand je pense à ce malheureux qui se met sur notre chemin, j’entre en frénésie et je vois tout rouge.

— Ce que tu as de mieux à faire, c’est de rentrer à la maison et de vaquer à ton service ; d’ailleurs, tu pourrais attraper un mauvais coup. Depuis que mes frères l’ont taquiné en le menaçant de ta jalousie, il porte toujours un grand pistolet, chargé jusqu’à la gueule.

— Il ne saurait pas s’en servir.

— Ne t’y fie pas ! Il a une volonté de fer et te tuerait comme un chien.

— Si je retourne à la maison, ne vas pas croire que j’aie peur de son pistolet, je m’en moque comme de sa perruque. Mais toi, si des malandrins t’attaquaient le long du marais, que deviendrais-tu ?

— Ne sois pas en peine : en partant, j’ai passé à la forge et j’ai pris cet outil.

Elle souleva un coin de la couverture et montra, attaché à une courroie, un marteau assez lourd qu’elle brandit au-dessus de sa tête.

— À la bonne heure, dit Daniel, le marteau est de poids et le manche est solide.

— Maintenant, aide-moi à me mettre en selle.

— Gageons que je te pose sur ta bête à bras tendus ?

— Pas d’imprudence, tu pourrais te faire du mal.

Mais le pêcheur l’avait saisie de ses mains vigoureuses et l’avait assise sur son cheval avant qu’elle pût l’en empêcher.

— Voilà, dit-il avec orgueil, va dire à ton Semion d’en faire autant.

— Daniel, murmura la jeune fille en appuyant son visage sur celui du pêcheur, Daniel, prends garde à l’Italienne, elle m’a lancé un mauvais regard.

Et frappant son cheval d’une gaule de noisetier qui lui servait de cravache, elle partit au grand trot.

Le pêcheur resta en faction tant qu’elle fut en vue ; chaque fois qu’elle se retournait, il agitait son chapeau à cornes ; mais lorsqu’elle eut disparu au contour de la forêt, il s’assit tristement sur le rocher, au bord de l’escarpement qui domine Noiraigue, et en mesura la hauteur d’un air sinistre.

XIII

Une préoccupation d’un autre genre vint distraire le pêcheur et le tira violemment de ses idées noires. On préparait une revue des milices du Val-de-Travers, et le lieutenant Duvanel tenait à conduire au lieu du rassemblement une troupe qui fit honneur à sa commune et à sa personne. Pendant quinze jours, cette revue fut son cauchemar et en même temps son rêve ; il visita l’un après l’autre tous les hommes de son détachement, voulut voir chaque pièce de l’uniforme, chaque détail des armes et de l’équipement, depuis les souliers à boucle, les grandes guêtres noires, la culotte rouge, l’habit bleu à revers, jusqu’au chapeau à cornes et aux « stiefel manchettes » blanches ; tout passa dans ses mains, les fusils, les sabres, les gibernes, la buffleterie. D’un bout du village à l’autre, meuniers, scieurs, cloutiers étaient à l’œuvre ; les uns recousaient des boutons, d’autres brossaient, frottaient, astiquaient, passaient les buffleteries au blanc de Troyes et les fusils à la limaille de fer ; on ne voyait qu’uniformes bariolés suspendus aux fenêtres ou aux galeries des maisons.

Le pauvre Daniel Ducommun ne put échapper à la fièvre générale, qui avait gagné jusqu’aux femmes, lesquelles comptaient bien être de la partie, se revêtir de leurs atours, aller à Couvet, même à Longereuse, admirer leurs frères, leurs fils, leurs maris, et boire une bouteille avec ces défenseurs de la patrie, les plus beaux, à coup sûr, du Vallon. Un matin, Jonas Perrin trouva Daniel en grande conférence avec le lieutenant Duvanel, qui avait l’air mécontent.

— Si, jusqu’à présent, tu avais eu un peu plus d’honneur à cœur, disait ce dernier d’un ton de reproche, tu te serais mis en règle et tu serais équipé selon l’ordonnance ; mais il t’a toujours manqué quelque chose : tantôt ceci, tantôt cela.

— Mes armes sont pourtant en bon état.

— Les armes, je ne dis pas, tu les soignes parce que tu es un braconnier, et que tu abats plus de lièvres avec ton fusil de munition qu’avec ta culotte ou ton bonnet de grenadier. Regarde donc un peu ces guenilles déteintes ; tu appelles cela une culotte ?

— L’étoffe est vieille, monsieur le lieutenant ; tant va la cruche à l’eau… vous savez.

— Suffit ! Et ce bonnet à poil tout pelé, tout rongé, tout brûlé des éclairs ; n’est-ce pas une honte ?

— Les « gerces » ont été mauvaises cette année, et les souris également ; je ne sais pas ce que ces bêtes peuvent avoir contre moi, elles m’ont tout dévoré.

— Oh, les « gerces » ! dit le lieutenant, en passant la main avec mépris sur le bonnet de peau d’ours, veuf de la moitié de ses poils.

— Qu’est-ce qu’il y a de nouveau ? dit Jonas Perrin, en entrant dans la remise où avait lieu ce colloque. Monsieur le lieutenant, j’ai bien l’honneur.

— Monsieur Perrin, votre serviteur. Il n’y a rien de nouveau ; c’est toujours la même histoire : Daniel est un mauvais soldat, qui ne sera jamais en règle avec l’ordonnance.

— On ne peut pourtant pas dire que je sois un mauvais soldat, dit le pourvoyeur en se redressant ; ne sais-je pas marcher, manœuvrer, tirer, faire la charge en douze temps ? N’ai-je pas rempli souvent les fonctions de « fögelmann[14]. » Si au lieu d’être pauvre, j’avais eu de l’argent, j’aurais maintenant d’aussi belles culottes et autant de poils à mon bonnet que les plus fiers grenadiers des montagnes.

Jonas Perrin, regardait avec émotion l’équipement militaire fané, flétri, tout en loques, suspendu à des clous fichés au mur. Il se souvenait d’en avoir vu un tout pareil sur le dos de son pauvre père ; ce souvenir l’oppressait, des larmes obscurcissaient ses yeux.

— Je me charge de procurer un uniforme honnête, dit-il ; je ferai venir le tailleur que vous me désignerez.

— Cela n’est pas nécessaire, dit le lieutenant Duvanel ; on offre à vendre, à La Chaux-de-Fonds, l’équipement en parfait état d’un grenadier de la taille de Ducommun, cinq pieds neuf pouces du roi. Si vous faisiez cela, monsieur Perrin, j’en aurais une grande satisfaction.

— Daniel ira demain à La Chaux-de-Fonds ; à qui doit-il s’adresser ?

— Au capitaine Robert, chacun le connaît ; il donnera tous les renseignements. Cela coûtera une trentaine d’écus, ajouta le lieutenant avec inquiétude.

— Peu importe, puisque Daniel est grenadier, je veux qu’il paraisse à la revue dans une tenue convenable ; il doit faire honneur à la maison.

— C’est pourtant trop d’argent, dit le pourvoyeur, chez qui le sentiment de l’économie commençait à poindre. Avec cela, on achèterait une vache.

— Quand il faudra une vache, on l’achètera, dit M. Perrin en riant. Tu as entendu la consigne : demain, à quatre heures du matin, en route pour La Chaux-de-Fonds, avec une lettre pour le capitaine Robert.

Au comble de la joie, Daniel fit trois sauts en l’air en battant des mains, enleva sa vieille défroque rouge et bleue, la serra dans son coffre et alla faire ses préparatifs de voyage. Le sieur Duvanel se retira avec un poids de moins sur l’estomac, et durant la nuit il rêva qu’il conduisait à la revue la plus brillante compagnie de la Principauté.

 

Le lendemain, vers cinq heures du soir, Domeniga, occupée à la cuisine, fut bien étonnée de voir entrer un militaire de tournure imposante, qui dut s’incliner pour passer la porte, tant sa coiffure avec son plumet rouge et blanc était haute et lui donnait l’apparence d’une tour de cathédrale. Elle voulait s’enfuir et appeler à l’aide, croyant à une invasion de l’ennemi.

— C’est moi, Domeniga, c’est moi ; n’ayez pas peur, dit une voix joyeuse ; vous ne me reconnaissez pas ?

L’Italienne le regardait tout effarée, sans dire mot, ses grands yeux noirs exprimant la surprise, mais aussi l’admiration.

— « Dio ! Danielo ! »

Elle courut chercher Mme Perrin, qui arriva bientôt, suivie de son mari. Alors, ce furent des exclamations, des rires et des questions auxquelles le pourvoyeur tout enivré d’orgueil, répondait de son mieux. Le lieutenant Duvanel, qui avait passé toute la journée sur des charbons ardents en pensant à son grenadier, ne tarda pas à paraître.

— Voilà l’homme, dit Jonas Perrin ; l’acceptez-vous ainsi, ou faut-il encore autre chose ?

Avant de se prononcer, l’officier voulut tout explorer, tout palper, voir le dessus et le dessous, mettre à l’épreuve la solidité du drap et celle des coutures ; son œil scrutateur se promena des guêtres à la pointe du bonnet de peau d’ours.

Pendant cet examen fait en silence, le soldat restait debout, immobile comme un terme, les bras collés au corps, les épaules effacées, le menton levé, l’œil narquois.

— À la bonne heure, disait le lieutenant, voilà un uniforme, une culotte, un habit bien faits, voilà un bonnet de vrai ours du Canada ; dommage que tes moustaches ne soient pas d’un pouce plus longues, fit-il en se reculant et en mettant sa main sur ses yeux en guise d’abat-jour, pour juger de l’ensemble.

— Ainsi vous êtes content ? dit Mme Perrin, en regardant son employé avec complaisance.

— Oui, madame ; mais il ne faut pas lui donner de la vanité ; si vous permettez, nous ferons une petite répétition, rien que pour voir comment l’oiseau se remue dans son nouveau plumage. Grenadier de Noiraigue, allez chercher vos armes !

L’agile cloutier eut bientôt passé en croix ses buffleteries blanches qui soutenaient sa giberne et son sabre ; il prit son fusil à capucines de laiton luisantes comme de l’or et se planta devant son chef.

— Attention au commandement, dit l’officier d’une voix forte en appuyant sur les finales. Garde à vous… portez arme ! Arme bras ! Demi-tour à droite… arche ! Soldat, le haut de votre bonnet est trop en arrière, poussez-moi cette pointe en avant. Halte !

— Je vous ferai remarquer, lieutenant, fit Daniel, qu’il ne manque pas un poil à mon bonnet, et que la fourrure me vient jusque sous les yeux, ce qui est considéré à la montagne comme le « su terlapif ! ».

— Silence dans les rangs ! Vous voulez dire le superlatif ; voilà ce que c’est que d’oublier la consigne.

— Je pense que la représentation a assez duré, dit Mme Perrin en riant de tout son cœur ; le pauvre « Danielo » est fatigué de son voyage et doit avoir besoin de manger sa soupe.

— Comme il vous plaira, madame, dit le lieutenant en s’inclinant jusqu’à terre.

— Nous ferez-vous l’honneur de souper avec nous ?

— Mille grâces, madame. J’ai tant à faire que je vous demande la permission de me retirer.

— À quand la revue ? dit M. Perrin.

— Lundi prochain ; jusque-là nous aurons des exercices tous les jours. Je vous dis que je ne sais plus où donner de la tête. Au revoir, à bientôt.

Ce que Daniel Ducommun se garda bien de raconter, c’est qu’il avait traversé La Sagne en grand uniforme, que chacun s’était mis aux fenêtres pour l’admirer, enfin qu’il avait eu la chance de rencontrer l’Olympe et d’échanger quelques mots avec celle qui régnait sur son cœur.

XIV

Le temps pluvieux et froid se prolongea jusqu’à la fin de juillet ; la fameuse revue, qui devait mettre en liesse tout le Val-de-Travers, fut arrosée par une succession d’averses et de tels coups de vent, qu’on ne put exécuter que la moitié des manœuvres, et que le lieutenant Duvanel et son peloton de Noiraigue revinrent aussi trempés que navrés. Mais, la première semaine du mois d’août, un souffle parti de l’Orient, resta vainqueur de la rude haleine du nord, balaya les sombres nuées et laissa voir le soleil au milieu du ciel bleu. La température changea, l’air devint tiède ; la vie qui semblait s’éteindre se ranima sur les montagnes et dans les vallées, les insectes recommencèrent à bourdonner à l’entour des fleurs nouvellement épanouies, les oiseaux reprirent leur vol joyeux, et tous les êtres s’unirent pour célébrer le retour des beaux jours.

Il n’en fallait pas davantage pour rendre la santé à Térésa ; dès qu’elle cessa de grelotter et qu’elle put se baigner dans les chauds rayons du soleil, la toux qui la tourmentait se dissipa, les roses reparurent sur ses joues, le sourire sur ses lèvres. Ce fut une fête dans la maison neuve, lorsqu’on la vit pour la première fois franchir le seuil, faire quelques pas dans la prairie et respirer l’air imprégné du parfum des sapins.

Jonas Perrin, qui s’était souvent demandé comment ils pourraient rentrer à Florence, aurait voulu profiter de ce retour de santé pour entreprendre ce long voyage ; mais sa femme avait bien d’autres projets en tête. Depuis la visite de l’Olympe, toutes les ressources de son esprit avaient été employées à chercher les moyens de combattre les ruses de Siméon et l’obstination du justicier Vuille. Elle voulait voir la fin de cette lutte engagée entre des personnages si singuliers, et user de toute son influence pour faire triompher ceux qui possédaient ses sympathies. Partir pour l’Italie dans un moment critique, on n’y pouvait songer.

— Mais si tu retombes malade, lui dit son mari ; comment ferons-nous pour traverser les Alpes ?

— Il n’est point nécessaire de traverser les Alpes ; ne pouvons-nous pas prendre la route de Marseille, par Genève et Lyon ? J’y ai pensé pendant que j’étais au lit et j’ai tout combiné. Une fois à Marseille, nous montons à bord d’un navire pour Livourne et nous sommes bientôt à la maison. Ainsi, rien ne presse ; c’est le moment des grandes chaleurs et des fièvres en Italie ; tu sais comme tu es souffrant pendant les ardeurs de la canicule ; n’es-tu pas mieux à Noiraigue ?

— Oh ! moi, c’est autre chose. Tu es donc décidée ?

— Parfaitement, je n’attends que le moment de partir pour La Sagne ; nous avons là une grosse affaire à terminer.

— C’est que la course est longue, et nous devons renoncer à la voiture, le chemin est trop mauvais d’ici au haut de la côte ; on m’a bien offert un char à bancs à Couvet, mais je craindrais de n’en ramener que des débris.

— Qu’est-ce qu’un char à bancs ?

— C’est une sorte de chaise couverte, suspendue de côté sur une planche portée sur quatre roues ; la planche fait l’office de ressorts ; c’est un équipage de montagne et le seul en usage dans le pays.

— Ne peut-on pas me trouver un âne ou un cheval ?

— Les chevaux ne manquent pas ici, mais ce sont de lourdes bêtes, plus habituées au trait qu’à la course, impossible d’en trouver comme ceux que tu montes en Italie.

— N’importe, il n’est pas nécessaire de galoper.

— Mais si nous sommes surpris par la pluie, par un orage ?

— Nous aurons nos manteaux ; d’ailleurs, n’y a-t-il pas des maisons le long de la route ?

— Beaucoup, la route en est semée d’un bout à l’autre.

— Alors, ce sera charmant ; nous ferons une promenade délicieuse. Fais en sorte que ce soit pour demain, le temps presse, tu sais que le temps presse ; je serais désolée si nous arrivions trop tard.

— Ah ! tu es bien une femme, dit Jonas Perrin en l’embrassant. Dès qu’il est question de mariage, vous prenez feu comme la poudre de Berne.

Il sortit, et après une entrevue confidentielle avec le pourvoyeur, les deux hommes se séparèrent pour vaquer à leurs préparatifs.

Le lendemain à sept heures, deux chevaux gris attachés derrière la maison, près de la porte de la grange, se démenaient des sabots et de la queue pour chasser les mouches qui bourdonnaient autour de leurs flancs. Daniel Ducommun, en manches de chemise, en culotte légère de grisette bleue, ses bas blancs bien tirés sur sa jambe nerveuse, ses souliers à boucles cirés avec soin, allait et venait, tête nue, d’un air affairé. Il préparait une hotte dans laquelle il disposait des paquets, des boîtes, des paniers, qu’il arrangeait avec le sérieux d’un maçon qui empile des moellons pour construire un mur.

— « Danielo », lui dit Domeniga, moitié en français, moitié en italien, ne partez pas aujourd’hui ; voyez le ciel n’est pas bleu comme les autres jours, le brouillard couvre la cime des rochers, il y a eu de la fumée dans la cuisine ; pour sûr nous aurons de l’orage.

— C’est le brouillard du beau temps, au contraire ; si l’on a une petite pluie ce soir, ce sera uniquement pour ne pas en perdre l’habitude.

— Mais que deviendra madame, si elle est mouillée, si elle a froid ?

— Nous serons déjà rentrés à la maison ; Dieu sait l’accueil que nous fera le justicier Vuille ; ce n’est pas lui qui nous retiendra.

— « Danielo », n’allez pas chez ces montagnards, ne pensez plus à cette fille, vous n’aurez que des chagrins.

Et ses yeux humides imploraient le pêcheur avec une expression qu’il ne leur avait jamais vue.

— Que voulez-vous dire, Domeniga ? Je ne vous comprends pas.

— N’allez pas dans ces montagnes qui me font peur, chez ces gens grossiers ; venez avec nous en Italie, vous ferez aussi fortune et vous y trouverez une femme qui vous aimera.

— Domeniga, ma mie, vous ne connaissez pas les gens dont vous parlez ; non, vous ne les connaissez pas.

— Vous êtes décidé ?

— Parbleu !

— Eh bien ! si cette effrontée revient ici et vous parle… comme l’autre jour… vous verrez ce qui lui arrivera.

L’Italienne prit un couteau sur le dressoir de la cuisine et fit un geste significatif.

— Oui di ! C’est ainsi que vous y allez, vous ; et vous croyez que je vous laisserais jouer du couteau contre l’Olympe ? J’aimerais mieux vous casser provisoirement les deux bras pour vous en passer l’envie.

En disant cela, il s’approcha vivement, lui saisit la main avec une telle vigueur et avec une expression si terrible, que Domeniga lâcha son arme et tomba à genoux.

— Grâce, grâce ! disait-elle, croyant que le pourvoyeur allait la tuer.

— Tiens, voilà comme je te traiterai, si tu fais des bêtises. Il brisa le couteau et en jeta les fragments dans le feu.

— Qu’il ne soit plus question de ceci, ajouta-t-il ; ou par l’enfer j’avertis le patron qui vous renverra dans votre pays. Vous saurez ce que c’est que de voyager seule.

Domeniga s’assit sur le foyer, mit sa tête entre ses genoux en sanglotant et en murmurant des paroles incompréhensibles.

— Si le patron vient, ou madame, reprit le pourvoyeur, que diront-ils en vous voyant faire de telles contorsions ? Ne vaudrait-il pas mieux songer au déjeuner ?

— Que ceux qui veulent leur déjeuner le fassent, dit la fille en colère ; le maître peut gronder et la maîtresse aussi, cela m’est égal, tout m’est égal. Pourquoi suis-je venue dans cet abominable pays ?

— Abominable pays, abominable pays, répétait Daniel en refendant avec sa serpe les branches de sapin qui lui servaient à allumer le feu, et le vôtre ?… c’est du propre ; un pays de brigands, où les femmes menacent de planter leur couteau dans le ventre des gens qui ne leur conviennent pas !

— Qui est-ce qui parle de brigands ? dit Jonas Perrin en arrivant dans la cuisine. Qu’avez-vous, Domeniga ?

— Elle me fait une querelle d’Allemand à propos de nos montagnes ; parce qu’elle ne peut s’y habituer, ce n’est pas une raison d’en dire du mal.

— Si vous désirez venir avec nous, au lieu de garder la maison, allez vite vous habiller, nous partirons dans une demi-heure. Le déjeuner est-il prêt ?

— Merci ; je ne veux pas aller chercher si loin de la fatigue et de l’ennui. J’en ai suffisamment comme cela, ajouta-t-elle à demi-voix.

Une demi-heure après, la cavalcade se mettait en marche et commençait à gravir la terrible charrière à laquelle a succédé la belle route de Rosières. Mais, alors, on n’avait pas le choix. Térésa montait le plus docile des deux chevaux ; une couverture sanglée sur le large dos de l’animal formait une sorte de canapé où la jeune femme se serait trouvée à l’aise si l’on avait marché en plaine ; mais sur une rampe pareille, l’échine de sa monture prenait l’inclinaison d’un toit ; elle avait assez à faire à garder l’équilibre, surtout lorsqu’un sabot glissait sur une pierre roulante ou s’enfonçait dans un trou creusé par les eaux. En outre, elle devait veiller aux branches des arbres et des buissons qui, se croisant en liberté sur le chemin, lui fouettaient le visage de leurs feuilles humides de rosée ou lui prenaient son chapeau. Ces difficultés excitaient la joie de la jeune voyageuse : elle s’amusait de ces mésaventures, tantôt simulait un effroi qu’elle n’éprouvait pas, tantôt riait aux larmes en voyant l’inquiétude de son mari.

— Veux-tu que je mène ton cheval par la bride ? dit Jonas Perrin en mettant pied à terre ; je crains que tu ne te rompes le cou dans cet affreux couloir.

— Je ne me romprai rien du tout, je suis très solide sur ma bête, dont le pied est parfaitement sûr. Si les araignées qui ont tendu leurs toiles en travers de ce passage ne me dévorent pas, et si les branches que personne ne songe à élaguer ne me coupent pas la tête, j’arriverai saine et sauve au haut de l’escarpement. Est-ce encore long ?

— Non, encore une demi-heure, n’est-ce pas, Daniel ?

— Vingt minutes si l’on continue de ce pas, dit le pêcheur haletant ; ces chevaux vont comme des enragés ; l’ancien Jeannet qui nous les loue ne leur a pas ménagé l’avoine.

— Va seulement ton pas ordinaire, tu n’es pas obligé de nous suivre ; pourvu que tu sois au rendez-vous à onze heures, c’est tout ce qu’on demande de toi.

— Merci ! je voudrais peut-être manquer le moment où Madame atteindra la crête, et ne pas voir sa surprise quand elle planera comme un oiseau sur le Val-de-Travers et sur La Sagne ? Non, pas pour un empire.

— Mais, avec une hotte pesante sur les épaules, on ne peut pas sauter comme un écureuil.

— Qu’est-ce que cela ? quarante ou cinquante livres ! J’ai porté d’autres charges jusqu’aux Ponts et même jusqu’au Locle. En avant !

— Oh ! que c’est beau ! dit tout à coup Térésa, qui marchait en tête. Oh ! que c’est beau ! Pourquoi ne pas venir plus tôt sur ce belvédère ?

— Hein, ne l’avais-je pas dit ? s’écria Daniel, en achevant son ascension au pas de course. Comment trouvez-vous cela ? continua-t-il en étendant les bras dans toutes les directions. Regrettez-vous la peine que vous avez eue ?

Pendant qu’on laissait souffler les chevaux, Daniel tout en nage mais triomphant, posa sa hotte au bord du chemin, et les trois voyageurs s’assirent au soleil sur la roche couverte de mousse, couronnement du rempart gigantesque qui domine Noiraigue vers le nord. Alors ce furent des explications, des exclamations, des récits sans fin ; la jeunesse de Jonas Perrin lui apparaissait dans ce tableau qui la résumait tout entière ; ses souvenirs ne tarissaient pas, et sa jeune femme l’écoutait avec enchantement. Une foule de récits, restés obscurs pour elle, faute de connaître la disposition des lieux et leur situation, recevaient en ce moment leur explication. C’étaient chez les deux hommes des : « Te souviens-tu ? Te rappelles-tu ? Et encore ceci, et encore cela », qui partaient comme des coups de feu et qui trahissaient l’ardeur excitée en eux par le récit des aventures de leur enfance.

Il fallut, pour complaire à Térésa, nommer et décrire tous les villages du Val-de-Travers dont les toits de bardeaux brillaient au soleil comme les lames d’argent sur les prés verts, ainsi que toutes les curiosités de la contrée : le cours de l’Areuse, sa source, les meilleures places pour la pêche à la ligne ou pour traîner le loup, la cascade de Môtiers, la glacière naturelle de Monlési, les gorges sauvages du Sucre et de la Pouetta-Raisse, et dans le lointain la cime hardie du Chasseron, dont le triangle bleuâtre pointe au-dessus des forêts comme une sentinelle en faction pour surveiller la frontière.

Et puis, en se retournant vers le nord, c’était la vallée des Ponts avec ses marais couverts de sombres bouquets de pins nains et de bouleaux, ses chalets blancs semés sur les pentes des montagnes ; plus loin, le village de La Sagne s’égrenant jusqu’aux limites de l’horizon. Un léger brouillard, étendu comme une gaze transparente sur le fond de la vallée, lui donnait l’aspect d’un lac d’où émergeaient des îlots de toute nature. Sur cette scène paisible régnait le silence, qui permettait d’entendre les roulades des ramiers sur les grands hêtres, les sonneries des troupeaux dans les pâtures, les aboiements lointains des chiens de garde, et parfois le sourd murmure de l’Areuse dans les gorges du Champ-du-Moulin.

Certes, cette nature n’avait ni la beauté des lignes, ni la couleur suave des paysages toscans ; néanmoins Térésa y trouvait un attrait indéfinissable. Peut-être son cœur était-il attendri par les efforts que fait ce sol pauvre et rude pour se créer une humble parure d’herbages, de fleurs modestes, de mousses et de sapins. Elle savait que dans ces pauvres vallées vivait une population honnête, active, pieuse, attachée à ses antiques libertés et digne de tout son respect. Enfin, cette terre n’était-elle pas le berceau de celui à qui elle avait voué son premier et son unique amour !

— Je resterais volontiers toute la journée sur ce rocher, dit Térésa ; mais n’est-ce pas temps de nous mettre en route ? De quel côté allons-nous ?

— Vous voyez ce clocher là-bas, là-bas, tout petit, dit le pourvoyeur, c’est l’église de La Sagne ; eh bien ! La Corbatière est encore plus loin.

— « O Dio ! » c’est un voyage ! Et la queue ?…

— Ah ! la Queue-de-l’Ordon, c’est à gauche, derrière cette montagne boisée.

— Messieurs, les chevaux s’impatientent ; en route ! dit Térésa.

XV

La petite caravane reprit sa marche par Combe-Varin, Brot-Dessus, Les Ponts, où elle fit halte pour donner un coup d’œil au village, longea Les Cœudres et s’arrêta près d’un chemin qui s’ouvrait à gauche.

Jusqu’alors, le voyage avait été égayé par mille incidents qui amusaient la jeune femme ; lorsqu’ils passaient devant une maison, les fenêtres, au niveau du sol, se garnissaient de têtes curieuses, les horlogers ouvraient leur guichet ; les dentellières accouraient sur le seuil de leur porte ; les enfants émerveillés de voir une si belle dame et un monsieur en si galant équipage, s’alignaient sur le bord de la route, les mains derrière le dos, ouvrant de grands yeux effarés. Dans les prairies, de nombreux ouvriers se hâtaient de recueillir les derniers foins que le mauvais temps avait obligé de laisser sur pied ; les uns fauchaient, les autres maniaient la fourche et le râteau et envoyaient aux voyageurs des salutations joyeuses ou des plaisanteries.

— Salut, Daniel, criait l’un ; qu’as-tu dans ta hotte ? apportes-tu à boire ?

— Eh Daniel ! criait un autre, si tu vas à La Corbatière, tu arrives trop tard ; la place est prise, il n’y a plus d’espoir.

À tous ces propos, le pêcheur ne répondait rien ; il devenait soucieux à mesure qu’il approchait du but. Il appela un jeune Sagnard qui se balançait au soleil sur une barrière de pâturage et entrait avec lui pour guider M. et Mme Perrin vers la Queue-de-l’Ordon, pendant que lui-même continuerait son chemin du côté de La Corbatière. Les cavaliers s’engagèrent dans une charrière, abandonnée de Dieu et des hommes, livrée aux éboulements, aux ravines, à tous les genres de dégâts ; elle traversait une forêt presque aussi solitaire et sauvage que celles du Nouveau-Monde ; un silence lugubre régnait sous la sombre futaie, où filtrait à peine un rayon de soleil. Il fallut une heure pour atteindre une sorte de petit vallon, entre des pentes gazonnées où était blottie une habitation rustique. Il était onze heures ; personne n’apparaissait dans les prés ni autour de la maison. Les vaches retirées à l’ombre des planes ou des grands sapins branchus, les regardaient passer, en soufflant et en agitant leur queue pour chasser les mouches.

— On ne voit pas âme, dit Jonas Perrin, en regardant autour de lui d’un air inquiet, est-ce bien ici ?

— Oui, nous sommes à la Queue-de-l’Ordon, mais les gens dînent, répondit le jeune Sagnard. Voilà chez Semion, vous ne pouvez pas vous tromper.

Le guide faisait mine de battre en retraite.

— Attends, dit Perrin, nous avons encore besoin de toi.

— C’est qu’il faut que j’aille dîner.

— Nous ne te laisserons pas avoir faim ; viens seulement.

— Si vous comptez sur Semion pour avoir à dîner, vous pourrez attendre longtemps, dit le jeune garçon en secouant la tête.

— Et pourquoi pas, est-il pauvre ?

— Au contraire, il est riche, mais d’une avarice…

Les voyageurs descendirent de cheval et s’approchèrent de la maison, qui était large, basse, couverte de bardeaux et entourée d’une ceinture de fange noirâtre, où le bétail piétinait depuis un temps immémorial ! La porte était fermée à clef ; pas le moindre filet de fumée ne s’échappait de la cheminée de bois à double couvercle, mais on entendait un petit chien japper dans la cuisine. Quelques poules hérissées grattaient dans le jardin abandonné aux herbes folles, et dont le mur de clôture croulait de toutes parts. Sur le jardin donnaient les fenêtres basses, à vitres rondes, dont plusieurs étaient remplacées par du papier à demi-déchiré.

— Ils sont là, je les vois, dit le garçon, qui avait pénétré dans le jardin et regardait dans l’appartement par un guichet ouvert.

— Qui est là ? dit Térésa, que la frayeur commençait à envahir.

— Venez voir, vous ne les réveillerez pas.

Quelle fut la surprise de nos deux voyageurs, lorsque leurs yeux, une fois habitués aux demi-ténèbres de la chambre, aperçurent deux personnages sordides, un homme et une femme, assis devant une table sur laquelle ils dormaient le front appuyé sur leurs bras reployés. À côté de ces deux têtes, on voyait encore un reste de pain d’avoine, une écuelle de terre rouge contenant un peu de lait, deux cuillers rondes d’étain, le tout assailli par un essaim de mouches. De cette chambre en désordre se dégageait une odeur de moisi, de laitage aigre et de graisse rance qui donnait la nausée.

— C’est Siméon Courvoisier ? dit Jonas Perrin à voix basse.

— Oui, et sa sœur, dit le guide ; ils font leur méridienne après dîner ; voulez-vous que je les réveille ?

Le petit chien se mit à aboyer plus fort et à gratter à la porte de la chambre. Siméon fit un mouvement.

— Il y a quelqu’un autour de la maison, dit-il ; peut-être des voleurs…

Il se leva promptement, décrocha un grand pistolet d’arçon et courut vers la porte en boitant très bas.

— Par ici, Semion, dit le guide, c’est des gens qui voudraient vous parler.

Le vieux fit demi-tour et revint en courant ouvrir la croisée.

— Qu’est-ce que tu veux, petit vaurien ? dit-il d’une voix courroucée ; est-ce ainsi qu’on espionne les gens derrière leurs fenêtres ? Qui t’a permis d’entrer dans le jardin ? Si tu y reviens encore une fois, tu recevras une charge de chevrotines dans le derrière.

— Ne vous fâchez pas, allez seulement ouvrir ; vous verrez que je n’ai pas dit des mensonges.

— Bouges-tu, toi ? fit Siméon, en donnant une bourrade à sa sœur ; quelqu’un demande à entrer.

Les voyageurs avaient quitté le jardin et attendaient à la porte.

— Qui est là ? demanda la voix de Siméon avant d’ouvrir.

— Des étrangers qui désirent vous parler.

— Que me veut-on ?

— Des renseignements sur une affaire importante.

La clef grinça dans la serrure, un visage pâle, maigre, au nez crochu, surmonté d’un bonnet de laine jaunâtre, la mèche en l’air, apparut dans la porte entrebâillée, et deux yeux gris dardèrent sur les arrivants un regard cauteleux et interrogateur. Ce fut un coup de théâtre ; ses façons changèrent subitement, il se confondit en excuses et en révérences et devint aussi obséquieux qu’il avait été bourru.

— Pardonnez-moi, je ne vous avais pas… Si j’avais pu savoir… Mais c’est ce gueux de Gentil qui m’a déjà joué des tours… À qui ai-je l’honneur de parler ? Vous venez peut-être pour acheter des dentelles ?

Le vieux renard flairait une affaire lucrative.

XVI

Lorsque la porte fut entièrement ouverte et que dans la baie obscure Siméon apparut en pleine lumière, avec sa mine de furet, son bonnet tricoté, son habit de milaine à grandes poches, sa veste rayée qui tombait sur ses maigres cuisses, sa culotte de velours fané, maculé, ses jambes minces et inégales drapées de bas bleus dont les rides se perdaient dans de larges souliers à boucles de laiton, Térésa ouvrit de grands yeux étonnés et recula d’un pas.

« Voilà donc l’amoureux de l’Olympe ! se disait-elle, en dissimulant un sourire derrière son mouchoir ; vous nous la baillez belle, monsieur le tourtereau. »

Cependant, Jonas Perrin avait profité avec empressement de l’ouverture que venait de lui faire Siméon. Il faut avouer qu’il ne savait pas trop comment entrer en matière ; il espérait que les circonstances lui fourniraient le moyen d’engager la conversation de manière à intéresser son adversaire, puis par des transitions habiles l’amener sur le terrain où l’action principale devait se décider. Mais il était négociant avant tout, les affaires l’attiraient, la perspective d’un bénéfice lui faisait dresser l’oreille. « Parbleu, pensa-t-il, si j’allais entamer des relations de commerce avec ce vieux satyre et le mettre sur la liste de nos correspondants, voilà qui serait drôle ! »

— Si vos marchandises sont belles et d’un prix abordable, dit-il avec un grand sérieux, je pourrais en acheter une forte partie.

— J’ai tout de suite vu que monsieur est commerçant ; monsieur vient de France, sans doute. Oh ! nous nous arrangerons, vous verrez mon assortiment ; s’il y manque quelque chose, monsieur fera ses commandes ; seulement je ne traite qu’au comptant.

— C’est aussi ma coutume, les écus sur la table ou de bons papiers sur les meilleures maisons du pays.

Ainsi parlaient les deux hommes tout en suivant une allée étroite qui les conduisit dans la cuisine surmontée de la cheminée de bois en forme de pyramide. Dans cette pièce dallée en pierre et occupant le milieu de la maison, s’ouvrent les portes des deux chambres et des réduits de diverses sortes. Le désordre, l’abandon, la saleté sont indescriptibles ; une odeur de suie, d’étable, de laitage aigre, de moisi remplit ce sanctuaire sombre, où règne en grommelant la terrible Zabeau, sœur de Siméon. Un petit chien noir, au poil luisant, aux oreilles et au nez pointus, la queue recourbée en trompette, accompagne les voyageurs en flairant avec réflexion leurs vêtements et leurs talons, comme un agent de police expérimenté.

— Entrez, madame, dit Siméon, en ouvrant une porte et en s’inclinant avec la politesse que les moindres cuistres du siècle passé savaient montrer à l’égard du beau sexe.

Il fallait un certain courage pour pénétrer dans la chambre basse, enfoncée dans la terre, dont les boiseries enfumées absorbaient le peu de lumière que laissaient filtrer les vitres rondes et troubles de l’unique fenêtre au niveau du sol ; l’air humide qu’on y respirait donnait le frisson. C’est là que le frère et la sœur dormaient naguère sur la table après leur repas de cénobites. Quelques chaises massives en bois de noyer, un bureau à deux corps avec garnitures de laiton, une pendule fabriquée au Locle, dans sa boîte vitrée, formaient l’ameublement. Une alcôve garnie de rideaux de cotonnade à carreaux blancs et bleus, contenait un lit et un bahut curieusement sculpté. Siméon s’approcha du bureau en boitant, fouilla dans les poches de sa culotte, et après bien des contorsions finit par en tirer la clef de ce meuble, qu’il entrouvrit furtivement pour y prendre deux grosses clefs dorées, ornées de ciselures.

— Ce gueux de Gentil est-il encore là ? dit-il en jetant un regard défiant du côté de la fenêtre. Ce garnement est toujours à mes trousses ; je soupçonne qu’il est payé pour m’espionner.

— Voulez-vous que j’ouvre la fenêtre ? dit Térésa qui n’était pas fâchée de donner accès à l’air pur dans ce taudis.

— Non, non, gardez-vous en bien, on pourrait voir ce que nous faisons ; je n’ouvre jamais.

— On s’en aperçoit, murmura-t-elle en italien.

Pendant que ses visiteurs cherchaient à voir à travers les vitres ce qui se passait au dehors, Siméon courut au bahut, fit jouer les ressorts, l’ouvrit, en sortit une boîte de carton assez volumineuse, referma le couvercle avec un grand bruit de ferraille et posa le carton sur la table.

— Voici des échantillons, dit-il, en étalant des pièces de dentelles si variées, si belles, si riches, que Térésa ne put réprimer un cri d’admiration.

Jonas Perrin, les mains derrière le dos, restait impassible.

— Je croyais, dit-il, que vous faisiez le commerce de bois.

— Certainement, et si vous désirez des poutres, des chevrons, des planches, des bois en grume ou autres, je suis prêt à vous les livrer l’année prochaine, l’abattage et le transport ne se faisant qu’en hiver. Je ne coupe pas mes arbres d’avance ; tant qu’ils sont sur pied, ils continuent à grandir et augmentent de valeur ; vous pourrez choisir vous-même les plantes dans la forêt.

— Commençons d’abord par les dentelles ; si votre fabrication est un peu active, je pourrais vous procurer un débouché sérieux, surtout pour les ornements d’églises. Je m’engage à en placer chaque année pour cinquante ou soixante mille francs.

Les yeux de Siméon étincelèrent ; il supputa d’un coup le bénéfice énorme dont la perspective lui était ouverte ; cela lui délia la langue.

— Je veux bien vous dire… Je possède quelques pauvres maisons par-ci par-là ; j’ai aussi un peu d’argent prêté ; j’ai donc des locataires et des débiteurs qui ont assez de peine à me payer. Comme on fait de la dentelle un peu partout, et que je suis un honnête homme très accommodant, hé, hé – ici le brave Semion se prit à rire en regardant Térésa d’un air vainqueur ; mais un accès de toux, qui n’en finissait plus, lui coupa la parole. Il fallut appeler sa sœur, qui lui tapa dans le dos pour apaiser le spasme ; il reprit haleine et continua : — Pour leur rendre service, je leur fournis le fil et les piquées, et ils me livrent leurs dentelles, que je cherche à revendre avec un petit bénéfice.

Il ne disait pas, le malheureux, qu’il marchandait à outrance l’ouvrage des pauvres femmes, et qu’en le revendant, il doublait et triplait le prix accordé par lui comme une faveur.

— Très bien, dit Jonas Perrin ; puisque vous êtes un si brave homme, je prends ce carton, et je vous enverrai des commandes ; seulement je vous avertis que je connais les prix et qu’il ne faut pas me surfaire. Pour combien en avez-vous là-dedans ?

Siméon prit une ardoise, calcula longtemps en poussant des soupirs lamentables, effaça ses chiffres avec sa manche, huma prise sur prise et recommença ses calculs jusqu’à ce qu’il trouvât l’addition suffisamment enflée.

— Cela fait mille deux cent cinquante-trois livres, quinze sols, six deniers, dit-il enfin, sans regarder son interlocuteur.

— Parfaitement ; je vais vous écrire une traite de cette valeur sur la maison Pourtalès & Cie, à Neuchâtel. Acceptez-vous le papier sur cette maison ?

— C’est de l’or en barre, dit Siméon en jubilant. À qui ai-je l’honneur de parler ?

— À Jonas Perrin, négociant à Florence.

— Comment donc ! dit le vieux en tombant assis sur une chaise et en découvrant son crâne chenu, veuf de la perruque poudrée qui trônait suspendue aux perches du poêle ; si M. Perrin m’honore de sa visite dans mon humble demeure, il a d’autres motifs que l’achat de quelques aunes de dentelles.

Et il regardait avec anxiété du côté de la porte, tantôt du côté de la fenêtre, comme s’il s’attendait à voir apparaître un monstre prêt à le dévorer.

— Effectivement, j’ai à vous parler d’un jeune homme à qui je m’intéresse particulièrement et que je voudrais voir établi avant mon départ pour l’Italie ; vous connaissez Daniel Ducommun ?

Siméon Courvoisier fit un soubresaut sur sa chaise et promena autour de lui des yeux hagards, tout en s’assurant que le gros pistolet d’arçon était encore à sa place dans la poche intérieure de son habit. Mais il se rassura en voyant intacts les barreaux de fer dont les fenêtres étaient garnies, et en constatant le calme de son petit chien, chez qui rien ne trahissait l’approche d’un danger.

— Vous n’ignorez pas, poursuivit M. Perrin, qu’il aime la fille du justicier Vuille, et que celle-ci le paie de retour ?

— Quel rapport ?… Expliquez-vous… Cela ne me regarde pas, dit Siméon, en se tortillant sur sa chaise.

— Je vous demande pardon, cela vous regarde beaucoup, vous allez en juger. Ces jeunes gens s’aiment de tout leur cœur et désirent se marier ; jusque-là tout est pour le mieux. Mais il y a une difficulté.

— Ah ! il y a une difficulté…

— Oui, Mlle Vuille est recherchée par un homme qui, par sa fortune, sa position, peut-être des obligations contractées, oblige le justicier à user de ménagements. Mais cet homme est déjà d’un certain âge, il n’y aurait pas entre lui et cette jeune personne la similitude de goûts et d’habitudes qui fait régner l’harmonie dans un ménage ; pour tout dire, elle ne l’aime pas et ne peut consentir à l’épouser.

— Qu’en savez-vous ? dit Siméon en se levant.

— Je puis vous l’affirmer, dit Térésa ; je le tiens de Mlle Olympe elle-même.

— Ah ! elle se permet… elle ferait mieux de tenir sa langue…

— Elle m’a ouvert son cœur en toute sincérité.

— Je pense que l’autre vous l’a amenée et l’a contrainte ?

— Non, elle est venue de son plein gré réclamer mon secours contre une décision qui ferait le malheur de sa vie.

— Et que demandez-vous de moi ?

— Une chose bien simple ; il paraît que vous connaissez cet homme âgé qui demande la main de l’Olympe ; vous avez un grand empire sur lui. Vous feriez une bonne action en lui persuadant de n’exercer aucune contrainte ni sur les parents, ni sur la jeune fille, mais de la laisser libre de choisir entre ses prétendants.

— Mais je serais évincé, volé… hurla Siméon en se promenant dans la chambre avec agitation, ce qui le faisait boiter plus bas qu’à l’ordinaire.

— Non, reprit Jonas Perrin, sans avoir l’air de comprendre, vous ne serez pas volé si le justicier vous doit quelque argent, je me porterai garant, je serai sa caution ; notre maison de Florence vous semble-t-elle une caution suffisante ?

— Je ne dis pas cela. Je veux dire… diable ! je ne suis pas un imbécile, je ne veux pas me laisser jouer, vilipender…

— Personne n’y songe, dit Térésa, en l’arrêtant court dans ses bordées frénétiques, et en cherchant sur la manche de l’habit de milaine une place assez propre pour y poser sa jolie main. Voyons, M. Courvoisier, causons comme des gens raisonnables.

— Non, je ne veux rien entendre, je vois bien où l’on veut en venir.

— Vous m’écouterez, ou j’irais dire que les montagnards de ce pays ne sont pas galants avec les dames. Répondez-moi, aimez-vous l’Olympe ?

— Mais oui que je l’aime…

— Eh bien ! par affection pour elle, sauvez-la d’un grand péril.

— Pour qu’elle se marie avec l’autre, un vagabond, qui n’a pas un sou vaillant et qui me rirait au nez ? Ma foi non, tout le monde me ferait les cornes.

— Ne dites pas de mal de Daniel Ducommun, dit M. Perrin gravement ; je le connais, je le prends sous ma protection et je me charge de son avenir ; ainsi ne déplaçons pas la question. Vous refusez la proposition que je vous ai faite loyalement, je n’insiste pas ; seulement j’ai l’honneur de vous avertir que nous allons de ce pas chez le justicier Vuille, à La Corbatière, pour appuyer la demande que lui adressera mon ami Daniel.

— Vous ne ferez pas cela, non, vous ne le ferez pas, dit Siméon en retombant anéanti sur sa chaise.

— Et pourquoi, je vous prie ?

— Parce que vous ne devez pas vous mêler de cela ; laissez les Sagnards s’arranger entre eux ; que diantre, vous êtes un négociant, parlons de commerce ; je vous ai dit mille deux cent cinquante-trois livres pour la valeur de ces dentelles ?

— Quinze sols six deniers, dit Perrin en consultant son carnet.

— Si nous les mettions à huit cents livres, je désire vous montrer que je suis rond en affaires.

— Soit huit cents livres, et vous avez encore un joli bénéfice ; mais pour quel motif ?…

— Pour vous être agréable et vous engager à ne pas aller à La Corbatière ; vous n’y trouverez personne, chacun fait les foins. Venez voir mes forêts et je vous vendrai des bois de charpente magnifiques.

— Merci, nous n’avons pas une minute à perdre, nous sommes déjà restés trop longtemps. Nous avons l’honneur de vous saluer.

Le pauvre Siméon s’appuya contre la porte, la sueur au front et les jambes vacillantes.

— Madame, prenez ces dentelles, je vous les donne ; mais dissuadez votre mari de faire une course inutile et fatigante ; le chemin est mauvais d’ici à La Corbatière, et il n’y a rien à voir de curieux.

— Gardez vos présents, monsieur, tout ce que je puis accepter, c’est un peu d’eau, je meurs de soif.

— Zabeau, un verre d’eau pour madame, dit Siméon en se précipitant dans la cuisine ; allons, bouges-tu ? Ah ! palsambleu, les seilles sont vides, il n’y en a pas une goutte dans la maison, nom de tonnerre !

— Tu peux bien aller en puiser dans la cuve ; il t’appartient bien de me traiter ainsi par devant le monde ; je ne suis pas un chien, dit la Zabeau d’une voix aigre.

Siméon prit un verre sur le dressoir et sortit de la maison ; ses visiteurs arrivèrent à la citerne en même temps que lui.

— Il faut excuser ma sœur, elle est un peu à sa façon, dit-il en plongeant dans la citerne un puisoir de bois à long manche, par une ouverture aménagée sous les madriers qui la couvraient. Prenez le verre, madame, et remplissez-le dans mon puisoir ; vous verrez comme cette eau est fraîche ; notre cuve est une bonne cuve.

Térésa prit l’eau, mais lorsqu’elle porta le verre à ses lèvres, elle se recula avec horreur.

— Voyez donc, dit-elle, cette eau fourmille de petites bêtes.

— Ce n’est rien cela, dit Siméon, nous n’y faisons pas attention.

— Attendez, dit la Zabeau, voici un pied de bas pour la filtrer ; c’est ainsi que nous faisons quand il y a trop de puces dans l’eau.

Elle remplit une tasse de fer blanc qui servait à mesurer le lait, versa l’eau dans le pied de bas et la recueillit dans le verre.

— À présent, vous pouvez boire, elle est propre.

— Merci, je n’ai plus soif, dit Térésa.

— N’avez-vous pas du lait ? dit M. Perrin.

— Non, dit la Zabeau, j’en ai fait du fromage ; ne faut-il pas que j’entretienne le ménage par la vente de mes choux et de mes fromages à talon ?

— Les chevaux sont-ils prêts ? dit Térésa, dont la patience était à bout.

— Ce n’est pas l’avoine qu’ils ont mangée qui a pu les retarder, dit Gentil ; je pense qu’ils sont aussi affamés que moi.

— Attends seulement, nous dînerons bientôt, dit Jonas Perrin, tu te rattraperas plus tard. En route pour La Corbatière.

— Ah ! c’est ainsi, s’écria Siméon en fureur ; vous voulez m’exaspérer, eh bien ! ce ne sera plus huit cents livres, ce sera bel et bien mille deux cent cinquante-trois livres, quinze sols, six deniers, entendez-vous ?

Ici, il fut pris d’un accès de toux si terrible, qu’il devint violet et s’assit par terre pendant que les voyageurs s’éloignaient.

XVII

Le chemin raboteux, étroit, sinueux, bordé de clôtures de bois suivait d’abord une direction horizontale, mais après avoir dépassé les Trembles, il fallut tourner à droite et attaquer les pentes du Communal de La Sagne, pâturage entrecoupé de forêts, où paissait dans un calme idyllique le bétail de ce grand village. Alors commencèrent les difficultés, les rampes impossibles, les ravines, les pierres roulantes, les barrières qui se ferment pour emprisonner les troupeaux. Olivier Gentil, d’abord alerte et joyeux en pensant au bon dîner qui l’attendait, finit par perdre la tête.

— Si vous pouviez marcher, dit-il, on finirait bien par s’en tirer avec ces chevaux, mais il y a là-haut un passoir que nous aurons bien de la peine à franchir.

La journée était belle ; la gazon court des pâturages, éclairé par le soleil et semé de fleurs, formait le plus riche tapis ; les sapins projetaient une ombre que rafraîchissait encore la brise de la montagne ; les insectes bourdonnaient joyeusement dans les rameaux des arbres, et les clochettes des vaches retentissaient de colline en colline. Au milieu de ce cadre agreste, la marche n’était pas une fatigue, mais une jouissance. Toute Florentine qu’elle fût et inhabile à se servir de ses pieds, Térésa sauta à bas de son cheval et se mit à bondir en poussant des cris d’allégresse ; elle venait d’apercevoir des fraises mûres parmi les herbes et des framboises vermeilles sur les buissons. La fête était complète. Mais, pendant qu’elle s’attardait à cueillir les fruits des bois, l’honnête Gentil se heurtait à des difficultés nouvelles ; il était arrivé au fameux passoir qui menaçait de devenir ses Thermopyles.

— Venez voir à mon aide, cria-t-il enfin, ces diables de bêtes refusent de sauter.

— Qui est-ce qui crie à l’aide ? demanda une voix parmi les broussailles ; faut-il vous donner un coup de main ?

— Soyez le bienvenu, dit Jonas Perrin à un homme d’une trentaine d’années, en manches de chemise, en culotte de toile, en chapeau de paille, qui sortit du fourré. Il s’agit de décider nos chevaux à franchir ce mur ; je ne sais comment il faut s’y prendre.

— Rien n’est plus simple, dit le nouveau venu en posant son panier, je vais démolir la crête de ce mur de pierres sèches, pour frayer un passage à vos chevaux, puis nous réparerons le dégât afin que personne ne puisse se plaindre.

Ce fut bientôt fait, et la petite troupe reprit sa marche.

— D’où venez-vous comme ça ? dit le montagnard ; on ne voit pas souvent des « monsieurs » avec des chevaux traverser le Communal.

— Nous venons du Val-de-Travers, dit Jonas Perrin.

— En passant par la Queue-de-l’Ordon, ajouta Gentil ; il y fait sec.

— Avez-vous été chez Semion ? En voilà un original ! il faut aller au long et au large pour trouver son pareil.

— Il m’a menacé d’un coup de chevrotine dans le derrière, dit Gentil en se frottant la partie menacée, il n’a qu’à essayer ; si M. le maire est un homme, il le fera pendre et ce sera justice.

— Oui, Semion est un rude gredin, il faut en convenir, il y a pitié à ses locataires et à ses débiteurs, qu’il gruge comme une sangsue. Savez-vous l’histoire de sa jambe cassée ? Il revenait en traîneau d’un enterrement qui avait eu lieu au Locle ; on avait fait un grand repas, selon l’usage, et comme il pouvait boire sans payer, il s’était grisé. Il s’endort sur sa glisse, tombe, se casse la jambe et reste là jusqu’à ce qu’un traîneau, venant à passer, le ramasse et le ramène chez lui. On court au médecin qu’on a peine à décider à faire ce voyage au milieu de la nuit ; mais quand on veut le panser, pas moyen, il se défendait comme un enragé ; il fallut employer la force pour lui poser l’appareil. Il se démena si bien, montra si peu de patience, pour avoir moins à payer au docteur, qu’il resta boiteux pour le reste de sa vie.

— On le prendrait pour un pauvre homme, dit Jonas Perrin, il est si mal vêtu qu’on lui ferait volontiers l’aumône.

— Et il accepterait, ce vieux richard. J’ai été son locataire, je le connais, mais il me connaît aussi ; je lui ai fait comprendre que sa tyrannie ne me convenait pas.

— Comment, sa tyrannie ? Quel pouvoir avait-il sur vous ?

— Sa défiance est telle qu’il soupçonne tout le monde de le voler, c’est pourquoi il se donne l’air d’un mendiant, afin qu’on ne croie pas qu’il est riche. Il a des doubles clefs pour entrer à l’improviste dans ses maisons, et il surprend ses locataires à toute heure pour constater les dégâts qu’ils peuvent commettre. Nous le vîmes arriver ainsi dans notre logement deux ou trois fois ; j’étais furieux ; je l’invitai à ne pas recommencer, sinon je le mettrais à la porte. Il n’en tint pas compte. Un matin, j’entends ma femme, qui s’habillait, pousser des hauts cris dans la chambre ; j’étais couché dans le cabinet, souffrant d’un gros rhume ; je saute à bas de mon lit et je trouve mon Semion planté au milieu de l’appartement, sans s’inquiéter de ma femme, qui, à demi-vêtue, le sommait de se retirer. D’un coup de poing je l’étends par terre, je lui administre une tripotée dans le gros volume, puis je l’empoigne par sa culotte et par le collet de son habit, et je le lance dans un carré de choux par la fenêtre que ma femme avait ouverte.

— Vous l’avez jeté par la fenêtre, dit Térésa, et il ne s’est pas tué en tombant ?

— Non, il a la vie dure, d’ailleurs nos fenêtres ne sont pas hautes, et les choux ont amorti sa chute. J’ai quitté sa maison, et lorsqu’il me rencontre, il me fait toutes ses grâces, il faut voir cela : « Dieu vous aide, M. Huguenin, me dit-il en tirant son tricorne, je suis votre serviteur ».

— Il pratique au moins le pardon des offenses, dit Jonas Perrin en riant.

— Oui, quand il ne peut pas faire autrement ; mais nous voici sur la route, de quel côté allez-vous ?

— À La Corbatière.

— Alors, vous prenez à gauche, moi je vais à droite ; je demeure dans cette maison, près de laquelle vous voyez une fontaine.

— Une fontaine ! dit Térésa, l’eau en est-elle bonne ?

— Je crois bien qu’elle est bonne, claire et fraîche, venez essayer, cela me fera plaisir.

Et les yeux bleus de Jules Huguenin rayonnaient à l’idée de rendre un service à cette aimable dame.

— C’est que, dit-elle, j’ai bien soif, et il m’a été impossible de boire l’eau de la citerne de Siméon Courvoisier.

— Une citerne ! dites une vieille cuve de bois qui n’a jamais été nettoyée.

La pauvre vieille fontaine eût pu s’enorgueillir des louanges dont elle fut l’objet ; la colonne était en bois tout fendillé et moussu, ainsi que le bassin creusé dans un tronc d’arbre ; un bout de canon de fusil formait le goulot, mais ce fragment d’arme à feu, au lieu de vomir le tonnerre de la mort, laissait échapper une eau cristalline qui brillait au soleil comme une corde de diamants.

— Cydalise ! cria le Sagnard en frappant à une fenêtre basse, apporte vite un verre.

Une femme encore jeune, accorte et alerte, sortit bientôt de la maison, portant plusieurs verres sur une assiette. Pendant qu’elle offrait à boire aux étrangers, son mari va et vient dans le petit jardin enclos d’une légère palissade ; il a l’air de ruminer une idée qui a de la peine à se faire jour : son objectif, comme on dirait aujourd’hui, est un abricotier qui s’élève en espalier contre la façade et dans le feuillage duquel on distingue quelques fruits.

— Je voudrais vous offrir quelque chose de très bon et de très rare, madame, mais les pauvres gens comme nous sont bien empêchés ; pourtant voici un produit remarquable de notre climat, surtout cette année. Vous voyez cet espalier, il est l’unique dans notre vallée, et il porte six abricots. Je les ai soignés et je les aime comme mes enfants. Si je ne me trompe, deux doivent être mûrs ; faites-moi la grâce de les accepter, vous pourrez dire que vous avez mangé des abricots qui ont mûri au milieu des sapins, à trois mille pieds au-dessus de la mer.

Sans attendre la réponse de Térésa, il détacha les fruits dont les joues se coloraient d’un tendre incarnat, les plaça sur une belle feuille de chou, et les présenta avec tant de grâce affectueuse, que l’Italienne sentit des larmes remplir ses yeux.

— Voici la compensation de l’accueil que nous a fait le châtelain de la Queue-de-l’Ordon, dit-elle d’une voix émue, jamais hospitalité ne m’a été plus sensible ; je saurai désormais ce que peut valoir un fruit ; jamais l’idée ne m’en était venue.

— M. Huguenin, vous êtes un brave homme et je vous souhaite du bonheur dit Jonas Perrin en lui serrant la main ; si vous passez à Noiraigue, venez me dire bonjour ; je demeure dans la maison neuve, à Rosières.

Peu après, nos voyageurs qui avaient mis leurs chevaux au trot, arrivaient à La Corbatière, étonnés de ne pas trouver le pourvoyeur au rendez-vous. Ils désespéraient de le rejoindre, lorsqu’ils l’aperçurent enfin debout au milieu de la route ; leur faisant des signaux et se démenant comme un possédé.

— Venez vite, leur criait-il, hâtez-vous ! qu’avez-vous fait si longtemps ? C’est moi qui en ai des choses à vous raconter !

XVIII

Après avoir suivi Térésa et son mari dans leurs pérégrinations, revenons à Daniel Ducommun, qui chemine gaillardement le long des divers quartiers de La Sagne. Arrivé en vue de La Corbatière et de la maison bien connue du justicier Vuille, une vague appréhension s’empare de lui ; son pas devient plus lent, sa hotte lui semble plus lourde ; bientôt il éprouve un besoin impérieux de s’établir à l’ombre d’un buisson de noisetier, pour examiner ce qui se passe sans être vu. Semblable à un malfaiteur qui étudie de loin les abords d’une habitation qu’il songe à dévaliser, à genoux, les mains appuyées sur sa hotte couchée dans l’herbe, il cherche à lire à travers les murailles et à découvrir les secrets de la rustique demeure.

Tout est tranquille, rien ne remue, les contrevents sont fermés, la cheminée de bois avec son couvercle incliné sous lequel passent les hirondelles qui y nichent, ne laisse échapper aucune fumée ; quelques poules vaguent autour du petit jardin, grattant la terre de leurs pattes. Évidemment, la maison est déserte, mais où sont les habitants ? Ses regards se portent alors sur la plaine marécageuse formant le fond de la vallée, où des groupes de travailleurs étendent et retournent le dernier foin de la récolte. Il a bientôt reconnu le terrible justicier, sa femme, l’Olympe et ses frères, tous en manches de chemise, la fourche à la main, allant, venant, soulevant l’herbe coupée depuis deux jours, et déjà presque sèche, pour la rassembler en monceaux prêts à être chargés sur les chars. L’ardeur inaccoutumée qu’ils déploient se justifie par l’apparition de quelques nuages de mauvais augure sur la cime du Creux-du-Van ; la crainte de la pluie les aiguillonne ; malgré sa force bien connue et ses muscles infatigables, l’Olympe s’arrête fréquemment pour s’essuyer le front avec son mouchoir et regarder si le bout du champ est encore éloigné.

« Brave Olympe, brave fille ! dit le pêcheur ému ; elle se fricasse au soleil pendant que je me repose à l’ombre ; si je n’étais pas un lâche, j’irais prendre sa fourche. Qu’allons-nous faire, une fois mes compagnons arrivés, et comment notre entreprise finira-t-elle ? Nous trouvons des gens affairés qui ne sauront où donner de la tête après-midi ; inutile de parler à des paysans occupés à rentrer leur foin. Il faut en prendre son parti, Jonas a manqué son coup… »

Cependant Mme Vuille quitte le champ la première et gagne à grands pas la maison, sans doute pour préparer le dîner. Bientôt le père et les enfants prennent le même chemin, après avoir planté les outils dans le sol tourbeux. Au moment de franchir le seuil, Olympe se retourne du côté de Daniel, qui voit un instant son beau visage éclairé par le soleil. Craignant d’être découvert dans sa cachette, il se jette en arrière tout interdit ; et cependant il voudrait révéler sa présence à son amie, lui dire qu’il est là, qu’il va faire les derniers efforts pour l’obtenir. Il se relève vivement pour lui faire des signaux avec son chapeau, mais au lieu de l’Olympe, il n’aperçoit que la figure maussade du justicier Vuille, qui, les mains derrière le dos et le front soucieux, regarde sa jument que promène Gédéon, l’aîné de ses fils. La pauvre bête boite si bas, qu’elle ne marche que par saccades, et lorsqu’elle pose ses pieds de devant, elle frémit dans tout son corps.

— Voilà qui va bien, dit-il d’une voix irritée ; qui diantre m’a exterminé ce cheval et me l’a mis hors de service, lorsque j’en ai besoin pour rentrer mon foin ?

— On pourrait aller chez les voisins demander un attelage, dit Noé le cadet.

— Chez qui, hein ? Pourrais-tu me dire chez qui, animal ? Va dans la lune emprunter un chameau ; aujourd’hui un cheval vaut son pesant d’or.

— Si on conduisait la jument chez Moïse Mathey-Prévôt, le maréchal, c’est peut-être un fer qui la blesse, dit Gédéon.

— Pour aller et revenir, avec une bête qui boite, il faut trois heures ; d’ici là l’orage a le temps de tremper mon foin.

Et le vieux Sagnard arpentait le terrain devant sa maison, à la suite de son cheval, dont chaque faux pas lui perçait le cœur.

— Dois-je aller ? dit Gédéon, il faut se décider, sinon Noé et moi nous nous attellerons au char et on fera comme on pourra.

— Ne dis pas de bêtises, c’est assez comme cela, dit le père d’une voix sévère. Puis se redressant comme un baron féodal : Cours chez Mathey-Prévôt, dis-lui que moi, le justicier Vuille, je l’adjure de venir à l’instant ; il comprendra ce que parler veut dire.

Gédéon partit en branlant la tête ; il n’avait pas la même confiance que les hommes du temps passé dans le pouvoir d’un représentant de la Seigneurie ; mais en fils soumis il voulait s’acquitter de sa commission. Quelle ne fut pas sa surprise de se trouver tout à coup face à face avec Daniel Ducommun, qui s’avançait tranquillement sur la route poudreuse, son bâton à la main et sa hotte sur le dos.

— Santé, Gédéon ! dit le pêcheur d’un air jovial ; tu as joliment grandi depuis que je ne t’ai vu, sans compter la moustache qu’on pourra bientôt faucher. Tout va bien à la maison ?

— Ma foi non, puisque je cours chez Mathey-Prévôt pour la brune qui boite.

— Comment donc, la brune ? Gageons que tu l’as fait galoper sur le Communal, à travers murs et barrières ?

— J’ai bien le temps de galoper, moi qui suis toujours aux champs, aux bois ou à la forge avec Noé, à fabriquer nos boucles.

— Et il te faut courir chez Mathey-Prévôt par cette chaleur ? Voyons si l’on peut faire autrement… Est-elle ferrée depuis longtemps, cette brune ?

— Depuis cinq jours, mais elle ne boite que d’hier.

— Hum ! Avez-vous un ciseau à déferrer les chevaux ?

— Nous avons tous les outils d’un maréchal ferrant, même le boutoir pour creuser le sabot.

— Eh bien ! ami Gédéon, demi-tour à gauche ! Nous allons tâter le pouls à la malade.

— Vous ?

— Oui, moi. Ne suis-je pas cloutier de père en fils, et n’ai-je pas assez tiré le soufflet chez Pierre-Frédéric Jeannet, à Noiraigue, le premier maréchal ferrant à dix lieues à la ronde ; toute la cavalerie des voituriers français qui passent chez nous ne marche que sur ses fers.

— C’est que le père est d’une humeur affreuse ; le cheval, le foin, le temps, tout lui remue la bile. Croyez-vous que nous aurons de la pluie ?

— Ça ne manquera pas, dit le pêcheur avec sérieux ; j’attends une giclée vers les quatre heures. Oui, le temps se gâte et ceux qui ont du foin dehors doivent songer à le mettre à couvert. Ah ! M. le justicier est mal tourné aujourd’hui ; comme il pourrait encore une fois me mettre à la porte, va bravement chercher Moïse Mathey-Prévôt.

Ils étaient arrivés près de la maison derrière des tas de bois d’où l’on découvrait la fenêtre de la cuisine ; c’est là que le pêcheur s’attendait à voir apparaître un visage bien-aimé.

— Daniel, dit Gédéon, nous pourrions entrer dans l’écurie sans qu’on nous voie… et puis j’irais chercher l’Olympe…

— Est-elle à la maison ?

— Oui, elle nous a vus, mais elle n’ose pas sortir.

Le pêcheur était dans la perplexité ; il regardait en arrière, cherchant des yeux ses compagnons qui l’eussent tiré d’embarras, mais rien n’apparaissait sur la route déserte et poudreuse.

— Bah ! fit-il, en appuyant sa hotte sur l’auge de la fontaine et en tirant ses bras des bretelles, ton père n’est qu’un homme, tout justicier qu’il soit ; un jour viendra… Enfin, suffit ; allons à l’écurie.

Les fers suspects furent enlevés en un tour de main, et la pauvre bête, délivrée de ses instruments de torture, poussa un hennissement sonore, se secoua avec force et fit quelques pas sans broncher.

Gédéon et Noé regardaient avec admiration.

— Il n’y a ni rhumatisme, ni nerf levé, dit l’opérateur ; vous pourrez atteler la brune quand vous voudrez.

— Tout de même, dit Noé, en se grattant l’oreille, elle ne peut pas aller dehors les pieds nus.

— Non, mon garçon, aussi tu vas courir à votre forge, allumer le charbon, souffler à tour de bras pour chauffer ces fers dont je veux changer la forme ; et toi, Gédéon, cherche des clous, redresse-les à l’étau, pendant que je forgerai sur l’enclume.

À cette époque, les forges attenantes aux habitations n’étaient pas rares dans nos montagnes ; elles étaient installées dans des maisonnettes rappelant le spicher des paysans bernois ; c’est là que nos ancêtres fabriquaient des faux, des haches, des outils aratoires, des boucles pour les souliers, les jarretières, les ceintures ; c’était une de leurs industries. On retrouve encore dans les paperasses des anciennes familles les contrats par lesquels les hommes du métier s’engageaient à former des apprentis et à leur enseigner à faire « chapes et boucles », à des conditions qui nous font sourire. Telle était la profession des fils Vuille, qui martelaient et limaient dans leur petite forge, pendant que leur père, dans la chambre du poêle, découpait en grommelant ses coqs de balancier. Le retentissement cadencé du marteau sur l’enclume parvint aux oreilles du justicier, que le souci tenait aux aguets.

— Qu’est-ce donc, dit-il, Mathey-Prévôt serait-il déjà là ? Ma sommation a produit son effet ; allons voir ce qu’il dit.

Pour être plus à l’aise dans ses mouvements, le pêcheur avait mis bas habit, veste, cravate ; il était superbe, sa belle tête nue était ornée de cheveux bruns qui bouclaient naturellement, il avait retroussé ses manches sur ses bras velus et musculeux ; d’une main il tenait ses grandes pinces, de l’autre, il frappait à coups redoublés sur le fer rouge.

— Les forgerons, dit-il en se redressant, sont, pour la plupart, des ignorants ; quand ils ont cloué au sabot d’un cheval un fer de hasard, ils croient avoir fait merveille ; ils font comme ces cordonniers dont le moindre souci est d’examiner la forme du pied qu’ils ont à chausser. Si l’on se réglait sur le sabot du cheval et sur sa manière de marcher pour façonner le fer, il n’y aurait pas tant de pauvres bêtes estropiées. Là, voilà une courbe qui me plaît ; il s’agit maintenant de mettre ces fers en place et de planter les clous dans la corne sans attaquer le vif. Venez garçons, et tenez la brune solidement.

Pendant ce discours que le pêcheur prononçait en tournant le dos à la porte, le justicier, debout sur le seuil, s’épuisait en signaux adressés à ses fils, pour leur demander ce que cet intrus faisait là, qui l’avait introduit et ce que tout cela signifiait ? Ne recevant aucune réponse, il les menaçait de l’œil et du poing. Au moment où Daniel s’apprêtait à sortir :

— Halte-là ! cria-t-il d’une voix hautaine. Que fais-tu ici, toi ? Et de quoi te mêles-tu ?

— Excusez, M. le justicier, pour le moment je suis maréchal et je suis très pressé.

— Veux-tu répondre… qui t’a introduit chez moi ?

— Le désir de vous rendre service ; si votre jument boite lorsque j’aurai cloué ces fers, vous pourrez me mettre à la porte tout à votre aise, et mon ami Perrin avec sa femme par-dessus le marché.

— Que veux-tu dire ? Explique-toi.

— Laissez-moi d’abord sortir ; comment voulez-vous que je ferre votre cheval, si vous me barrez le passage ?…

Le justicier tout décontenancé, s’écarta machinalement ; ses fils s’emparèrent de la brune, le forgeron improvisé ajusta les fers et en riva les clous avec une telle dextérité qu’elle ne donna aucun signe d’impatience. Aussi le vieux Sagnard, d’abord hérissé comme un porc-épic, finit par assister à l’opération avec l’intérêt d’un connaisseur et d’un propriétaire.

— J’espère, dit Daniel, qui venait de river le dernier clou et de donner le coup de râpe final, j’espère que tu vas marcher comme une demoiselle bien élevée ; allons, iuh ! ajouta-t-il en frappant de la main la large croupe de la brune.

— Elle va très bien, cria Gédéon ; voyez père, elle ne boite plus ; bravo Daniel ! Olympe, viens donc voir !

— C’est bien simple, dit le pêcheur, feignant de ne pas voir la jeune fille qui s’avançait avec timidité, as-tu jamais eu un grain de poussière ou un moucheron dans l’œil ?

— Parbleu ! si mon père ne savait pas les enlever à l’aide d’un crin plié en boucle, je crois que je serais déjà devenu fou.

— Et une fois dehors ?

— On n’y sent plus rien.

— Si la jument savait parler, elle ne dirait pas autre chose, la voilà prête à charrier votre foin. Maintenant, bonsoir la compagnie, je vais attendre mes amis.

— Ducommun, dit le justicier d’un ton solennel, tu m’as rendu service ; chaque peine vaut salaire ! Tu peux venir manger la soupe avec nous.

— Merci, nous avons notre dîner dans ma hotte.

— Comment, votre dîner ?

— Oui, celui de mon patron et de Mme Perrin, que j’attends d’une minute à l’autre et qui arrivent justement là-bas sur leurs chevaux.

C’est alors qu’il courut sur la route et qu’il les appela dans la joie de son cœur, heureux d’avoir lui-même ouvert les portes de cette maison où il ne savait d’abord comment ils pourraient pénétrer.

XIX

Je renonce à décrire la stupeur, le-trouble que cette nouvelle produisit dans cette demeure retirée, où les jours coulaient sans le moindre incident pour en rompre l’uniformité. Mme Vuille était à demi-pâmée sur une chaise dans sa cuisine, son mari soupçonnant le but de cette visite, songeait à s’enfuir chez son futur gendre de la Queue-de-l’Ordon. Le sentiment de sa dignité comme justicier et ancien maître-bourgeois de Valangin, et plus encore son malheureux foin exposé aux injures de l’air, l’empêchèrent de céder à ce premier mouvement de timidité sauvage. Mais les cavaliers avaient arrêté leurs montures près de la clôture du jardin, au milieu d’un essaim de mouches ; il n’était plus temps de reculer. Bien que ses yeux effarouchés les lui montrassent sous l’aspect d’un tourbillon multicolore, il s’avança, mais en chancelant et en marmottant des paroles incohérentes. Dans son agitation, il ôta son chapeau de paille, même le bonnet de coton qu’il ne quittait jamais, et en s’inclinant pour faire des révérences, il présenta son chef rasé, vierge de la perruque que les convenances de l’époque exigeaient impérieusement.

Revenue à elle, et poussée par la curiosité, Mme Vuille guettait les arrivants par une fenêtre entrebâillée ; lorsqu’elle vit son mari exhiber son crâne sans ses ornements de cérémonie, elle courut comme une lionne à son armoire de noyer, en tira une épée, une perruque poudrée, un habit de camelot noir à galons d’argent, ne fit qu’un saut hors de la maison, et se remua si bien qu’en un clin d’œil son seigneur et maître se trouva vêtu, coiffé, armé comme par enchantement.

— Monsieur le justicier Vuille, dit Jonas Perrin, je suis votre serviteur, j’ai l’honneur de vous présenter ma femme ; je présume que Daniel nous a annoncés.

— Nous avons fait une longue course, dit Térésa avec son plus charmant sourire et en acceptant le bras que lui tendait le maître-bourgeois, nous venons vous demander un abri contre la chaleur et peut-être contre l’orage – ici, son cavalier inclina la tête pour exprimer ses alarmes. Est-ce que nous vous dérangeons ?

— Nullement, madame, au contraire ; sans mon foin… je veux dire la pluie qui nous menace… et puis le cheval qui s’est mis à boiter… enfin, vous excuserez, nous sommes un peu pris au dépourvu.

Tout en arrangeant les brides des chevaux qu’il conduisait à l’écurie, Daniel avait mis son patron au courant de la situation.

— Avant de retourner en Italie, dit Jonas Perrin, en tendant la main à Mme Vuille, j’ai voulu faire voir à ma femme les montagnes de mon pays. Permettez-nous de nous asseoir un instant sous votre toit ; nous ne voulons pas vous déranger, nous avons nos provisions, et si nous pouvons vous donner un coup de main à la fenaison, nous le ferons avec plaisir.

— Vous êtes bien honnête, dit Mme Vuille, qui commençait à s’apprivoiser, M. Perrin veut plaisanter, sans doute.

— Pas le moins du monde, mettez-nous seulement en mesure de montrer notre savoir-faire ; avant de devenir négociant, j’étais plus habitué à manier la faux et la fourche que la plume.

On entra dans la maison ; Térésa, par sa bonne grâce, eut bientôt fait la conquête de tous les membres de la famille, son accent étranger les amusait. Quant à l’Olympe, elle ne savait plus ce qu’elle faisait ; elle raconta plus tard que toute la journée elle crut marcher sur les nuages.

Le dîner attendait sur la table à l’angle de la cuisine éclairée par la grande cheminée de bois.

— Si c’est nous qui vous empêchons de dîner, dit Térésa, j’en serais désolée ; veuillez prendre votre repas pendant que nous nous reposons dans la chambre.

Le pourvoyeur apporta sa hotte, en exhiba le contenu, puis, rentrant dans la cuisine, s’assit à la table de famille, où il se régala de soupe à la farine qu’on mangeait à la gamelle, de lait caillé, de choux de montagne et d’un quartier de « bresi[15] », avec du lard, dont chacun prenait sa part sur une assiette de bois.

Dans la chambre, Térésa et son mari se ravitaillaient de leur côté, tout en examinant par les fenêtres ouvertes, chargées d’œillets en fleurs, le paysage qui s’étendait devant eux. C’étaient les côtes boisées qui descendent de Tête-de-Ran, des Pradières, et qui se prolongent vers l’ouest jusqu’à la Tourne et Brot-Dessus, à gauche, la Roche des Cros avec le petit moulin bâti à ses pieds, et les hauteurs de Boinod ; enfin, au premier plan les prairies où s’agitaient dans une activité fiévreuse les paysans impatients de mettre leur foin à couvert.

Tout à coup Térésa poussa une exclamation d’effroi et vint se jeter dans les bras de son mari. En furetant dans la chambre, et en passant en revue les portraits des rois de Prusse qui en décoraient les parois de sapin brun, elle avait découvert dans l’alcôve, où était installé un grand lit à rideaux de laine verte, un cercueil reposant sur une tablette formant console. Ce cercueil noir avec la planche mortuaire portant les armoiries des Vuille, imprimées avec la marque à feu, paraissait avoir sa place dans le ménage comme un meuble usuel ; mais, au premier moment, la jeune femme le crut habité par un ancêtre de la famille.

— Horreur ! Il y a quelqu’un là, sauvons-nous, partons ! Jonas Perrin n’était pas un poltron ; cependant ce cercueil, que rien ne voilait, le mettait mal à l’aise. Il eut beau diriger ses regards vers le portrait du Grand Frédéric, coiffé d’un tricorne galonné et ouvrant son grand œil perçant il revenait toujours à ce maudit cercueil, qui semblait exhaler une odeur de sépulcre.

C’était une des bizarreries de l’époque et le justicier Vuille, homme original comme on l’est quand on vit à l’écart, et qui se piquait d’être une forte tête, n’avait garde de s’abstenir de cette fantaisie. Depuis plus de vingt ans, il avait la satisfaction de contempler sa dernière demeure, ainsi que la planche qui depuis un siècle, avait reçu les membres de sa famille après leur dernier soupir. Sa prévoyance ne s’arrêtait pas là ; dès sa vingt-cinquième année, il travaillait à son testament, auquel il ajoutait des codicilles selon les événements qui survenaient dans le pays, dans sa commune, dans sa famille, et selon la conduite de son entourage. Commencé sur une grande feuille de papier, il avait fini par la couvrir tout entière ; mais les adjonctions s’accumulant avec les années, les bouts de papier collés à la file donnaient à ce respectable document des proportions monumentales. Lorsque l’humeur du maître-bourgeois était particulièrement massacrante, qu’il avait un teint bilieux et que les angles de sa bouche s’inclinaient vers le menton plus que d’ordinaire, les enfants se disaient entre eux : « Il faut être sage aujourd’hui, le père écrit son testament, il pourrait bien nous déshériter… ».

Pour échapper à l’obsession de cet appareil funèbre, Térésa et son mari allèrent s’établir sur un banc devant la maison.

— Tu fais bien de venir, lui dit le pêcheur, qui sortait d’une remise avec une charge de colliers et de harnais ; ils sont tous partis pour chercher leur foin ; mais ils en ont pour une dizaine de voitures, et à moins d’assistance de notre part, ils n’en viendront jamais à bout. Si tu le permets, je veux habiller nos percherons qui ont mangé une demi-mesure d’avoine, et comme le justicier a encore quatre chars montés, outre les deux qui sont au champ avec la brune, je les attellerai et leur amènerai ce renfort. Quand il me verra arriver avec cette batterie d’artillerie lancée au trot, pour appuyer ses manœuvres et lui servir de réserve, il comprendra de quel côté sont les gens qui ont du sang sous les ongles et une tête sur les épaules.

— Non seulement j’approuve ton idée, mais je veux t’accompagner et conduire le second char ; Mme Perrin gardera la maison.

— Rien de ça, je vais aussi, dit Térésa, qui pensait au cercueil ; je veux être la première Florentine qui aura fait les foins à La Sagne.

XX

Jamais le quartier si paisible de La Corbatière ne retentit de cris joyeux comme en cette occasion ; lorsqu’ils virent arriver ces attelages de chars doubles traînés par ces puissants chevaux, forts comme des éléphants, Noé, Gédéon lancèrent leurs bonnets en l’air, Olympe avait les larmes aux yeux, et la mère, les mains appuyées sur son râteau, ne cessait de répéter : « Mais, madame Perrin, ma bonne dame Perrin, pour le nom de Dieu, que faites-vous ? ».

Le justicier seul restait morose ; il maugréait à part lui contre le pourvoyeur, qui faisait claquer son fouet à tour de bras et en usait la mèche sans ménagement.

— On t’en donnera de la ficelle de Bâle, à six creuzer le peloton, pour la massacrer ainsi, fichu va-nu-pieds.

Le chargement des voitures se fit comme par magie ; Daniel maniait la fourche avec l’allure d’un homme qui aurait voulu enlever d’une fois tout le foin de la Principauté.

— Laisse-nous donc quelque chose à faire, dit Jonas Perrin en riant ; c’est à peine si je puis te suivre avec mon râteau.

Pour ne pas rester oisive, Térésa, l’ombrelle à la main, chassait les taons amassés en essaims bourdonnants sur les flancs et à la tête des chevaux. Dès qu’un attelage avait sa charge, il partait au trot pour la maison, qui n’était qu’à une ou deux portées de carabine ; on se bornait à culbuter provisoirement le chariot dans la grange ; plus tard, le foin serait monté dans le fenil ; l’essentiel était de mettre la récolte à l’abri de la pluie. La grange comble, on courut chez l’Ésaïère Sandoz, la voisine, qui mit la sienne, ainsi que sa remise à la disposition du justicier, qui se sentait renaître à l’espérance. À mesure que les chars se succédaient, on pouvait voir les rides diminuer sur son front et les angles de sa bouche prendre une direction qui les rapprochait de son nez. Sur un signe de son patron, le pourvoyeur revint avec deux bouteilles de vin de Neuchâtel absinthé qui écumait comme du champagne. Deux verres de ce liquide généreux, avalés coup sur coup, amenèrent une espèce de sourire sur les lèvres du maître-bourgeois ; pour Noé et Gédéon, on ne pouvait les contenir ; leurs jodels firent envoler les vieux corbeaux qui nichaient depuis un temps immémorial dans les escarpements de la Roche des Cros.

Tout à coup la voix vibrante du pourvoyeur retentit comme un clairon :

— Maître, voici l’orage ; sautez sur un cheval ! les deux autres nous suffisent.

Dételer un des percherons, prendre sa femme en croupe et partir au galop, fut pour Jonas Perrin l’affaire d’un instant. Ils atteignirent l’habitation avant les premières gouttes.

— Eh bien ! il faut en convenir, voilà une bonne journée, dit le maître-bourgeois ; nos deux dernières voitures sont chargées, on les mettra sous les grands planes qui peuvent les abriter. Il est vrai que nous serons trempés comme des rats de marais, mais nos fenaisons sont finies.

Mme Vuille qui, depuis des années, n’entendait que des paroles sévères sortir de la bouche de son mari, le regardait avec inquiétude et se demandait quel événement extraordinaire l’avenir leur ménageait.

Ce fut un vacarme général dans la vieille maison de La Corbatière, lorsque les membres de la famille Vuille, trempés comme des naïades antiques, firent leur entrée au pas de course, chacun marquant sa trace par un ruisseau accompagné de cascades et de cascatelles. Térésa riait de bon cœur à la vue du grave justicier qui gambadait à travers les flaques, et de la justicière qui avait ramené sur sa tête une partie de ses jupons et avec le reste s’en était fait des culottes. Mais elle rit bien davantage encore, lorsqu’elle vit plus tard apparaître le pourvoyeur vêtu de pied en cap avec la garde-robe du justicier, qu’on lui avait généreusement ouverte ; la transformation était si complète que Daniel ne se reconnaissait plus lui-même.

XXI

Pendant que cette mascarade égayait les jeunes gens rassemblés autour du feu dans la cuisine, en attendant la fin de l’orage, Jonas Perrin avait, dans la chambre du cercueil, une conversation sérieuse avec le maître du logis.

— Vous avez probablement deviné, lui dit-il, le but de ma visite ?

— Je m’en doute, en effet. Eh bien ! voici l’affaire : Siméon Courvoisier est bourgeois de Valangin – ceci fut dit avec solennité – il y a eu dans sa famille des conseillers, des maîtres-bourgeois, un maire même. Tandis que le sieur Ducommun est de Noiraigue – ici le ton du mépris – commune chétive, sans privilèges, ni importance dans la Principauté.

— Quelle valeur, je vous prie, ce titre donne-t-il à un gendre ? dit M. Perrin en souriant.

— Quelle valeur ? une très grande, monsieur ; ce n’est donc rien de faire partie de cette corporation, de ses conseils, de son administration, d’assister aux réunions générales, l’épée au côté, sous la voûte du ciel, dans les prés de Valangin, avec la fleur de la noblesse et des milliers de bourgeois accourus de tous les points du pays ? – Je trouve, moi que c’est un honneur, un très grand honneur, et je me rends toujours à ces solennités avec un sentiment de respect religieux et patriotique. À vrai dire, je ne vois pas comment un non-bourgeois pourrait entrer dans ma famille pour faire souche.

— Soit, je reconnais que Daniel est pauvre, que sa religion manque de lumières, que ses ancêtres étaient de purs croquants et qu’il a le tort de n’être pas bourgeois de Valangin ; en revanche, il est jeune, beau, brave, il a un cœur d’or, votre fille l’aime, vos fils et Mme Vuille également, je m’engage à l’établir… Térésa ! dit-il, en ouvrant la porte de la cuisine, viens donc joindre ton éloquence à la mienne pour solliciter la bienveillance de notre hôte en faveur de notre protégé.

Dans son langage coloré et pittoresque mais avec beaucoup de tact et de mesure, la jeune femme dit tout ce qu’elle avait sur le cœur. Le justicier l’écoutait semblable à un rocher qui reçoit avec la même impassibilité les caresses de la brise et le choc de la tempête.

— Promettez-moi au moins, dit Jonas Perrin tout dépité, de ne rien conclure avant une semaine, et de réfléchir à la démarche que je viens de tenter.

— Ce serait revenir en arrière, je n’ai qu’une parole, elle est donnée.

— Nous n’avons donc plus qu’à prendre congé ; le ciel s’éclaircit, nous voulons en profiter pour regagner Noiraigue. Je vais donner l’ordre de seller et de brider les chevaux.

— Je vais le faire moi-même, pour être sûr qu’il n’y manque rien.

Comment ! partir ainsi sans me laisser le temps de vous servir le goûter, dit la justicière tout affligée en apprenant ce qui se passait ; attendez encore quelques minutes, ne faites pas ce chagrin à notre Olympe, qui vous a préparé de la crème fraîche et des beignets.

— Je vous demande pardon, dit Térésa, nous avons encore une longue route, et ma santé ne me permet pas de voyager de nuit. Nous partons, mais je vous prie d’accepter ce petit souvenir : c’est de notre fabrication.

— Mais, madame Perrin ; mais, madame Perrin, qu’est-ce que vous faites ? dit la justicière, en ouvrant le paquet que lui remettait la jeune femme et en exécutant une série de plongeons qui devaient être des révérences ; de la soie, une robe de soie… du taffetas ?… pour moi ; non, je ne puis l’accepter, absolument pas.

— Gardez-la pour la noce de l’Olympe, puisse-t-elle être heureuse, la chère enfant !

— Nous n’y sommes pas encore, s’il plaît à Dieu ; le vent peut changer jusque-là.

Gédéon et Noé aidèrent leur père à préparer et à brider les chevaux ; le pourvoyeur était hors d’état de s’acquitter de ces soins, depuis qu’il savait le résultat des négociations. Déjà nos voyageurs étaient en selle et n’attendaient plus que lui pour se mettre en marche, lorsqu’un événement imprévu vint changer l’état des choses et jeter le justicier Vuille dans la perplexité.

XXII

Les amoureux ont toujours mille choses à se dire lorsqu’ils se quittent pour quelques heures ; ils en ont bien davantage encore lorsque le sort leur est contraire et qu’ils doivent échanger un éternel adieu. Dans ce moment, Olympe montra du caractère.

— Viens sous mon arbre, dit-elle à Daniel, j’ai un mot à te dire avant ton départ.

À la naissance de chacun de ses enfants, le justicier Vuille avait planté un arbre, dont il surveillait l’accroissement avec anxiété, la force de la plante lui paraissait un gage de santé pour celui de ses rejetons à qui il était consacré. Celui de la jeune fille était un tilleul de la plus belle venue, qui s’élevait au nord de la maison, à quelques pas de la lisière de la forêt. C’est là qu’elle conduisit le pêcheur.

— Après une si belle journée, dit-elle, en fondant en larmes, il faut donc nous quitter ! Mon père a été inexorable ; je n’ai plus devant moi que les luttes journalières d’une résistance désespérée ou la soumission avec l’esclavage ; voilà mon avenir, il est affreux ! Dis-moi que tu ne me quittes pas le cœur irrité, car je t’aimerai toujours ; ils auront beau faire, cet arbre séchera avant que je t’aie oublié !

— Je n’ai pas de colère contre toi, mais je suis navré et je voudrais mourir, dit Daniel, en serrant dans ses bras son amie qui ne cherchait pas à s’enfuir.

Soudain, un coup de feu éclate dans la forêt, le chapeau du pêcheur roule dans l’herbe ; au même instant un jeune garçon sort d’un buisson en criant : « C’est lui, c’est Semion, c’est lui qui a tiré. Ah ! le gueux, il a voulu vous tuer ; je l’ai vu il est caché dans le bois ».

Malgré sa surprise, le pêcheur s’était élancé, tête nue, au milieu des sapins ; on le vit bientôt reparaître tout pâle, tenant d’une main par le collet, avec une force irrésistible, son chétif rival qui se débattait comme un possédé, de l’autre le pistolet d’arçon encore fumant.

Pour l’intelligence de mon récit, voyons ce qui s’était passé à la Queue-de-l’Ordon après le départ des voyageurs. Siméon avait eu une crise de son asthme aggravée par la peur d’être évincé ; sa sœur crut qu’il n’en reviendrait pas ; toutefois à force de lui taper dans le dos et de lui jeter de l’eau de citerne au visage, elle le rappela à la vie. À peine remis, il ne put tenir en place ; il allait et venait, comme un loup captif, répétant sans se lasser : « Que font-ils, que peuvent-ils faire ? Puis-je me fier à ce Guillaume Vuille ? Ce Perrin est un serpent et sa femme une vipère ! Ils ont voulu m’entortiller ; cet achat de dentelles n’était qu’une frime ; tout Sagnard que je suis, j’ai discerné la ruse. Mais les Vuille… auront-ils assez de caractère pour résister à leurs séductions ?… Et ce coquin de Ducommun, qui n’a pas un sol vaillant, menace de me supplanter ! N’est-ce pas le comble de l’abomination ? S’il l’emporte, je n’ai plus de ménagement à garder. »

Inutile de dire que je rends de mon mieux ce monologue, les expressions et les tours du patois étant le plus souvent intraduisibles.

Siméon se montait la tête, son cerveau s’exaltait, comme il arrive toujours aux solitaires et particulièrement aux vieux garçons qui s’avisent d’être amoureux. Incapable de modérer son impatience, il sortit de son repaire, traversa le Commun en boitant et en gesticulant, trouva un abri dans une loge pendant l’orage, enfin se mit en observation près de la demeure où son sort allait se décider.

Il ne se doutait pas qu’il était surveillé par Olivier Gentil en personne ; celui-ci, glorieux d’avoir servi de guide à des personnes d’importance, qui l’avaient richement récompensé, rôdait aux environs ; il voulait revoir encore une fois cette jolie étrangère, à son avis la plus gracieuse et plaisante créature que ses yeux eussent contemplée. Lorsqu’il vit Siméon se glisser d’arbre en arbre, comme un voleur, il s’étendit dans l’herbe, mourant de peur, en songeant au pistolet d’arçon dont le vieux l’avait menacé. Aussi, lorsque la détonation se fit entendre, il se crut atteint et porta la main au bas de son dos ; mais le trouvant intact, il se leva bravement pour dénoncer le coupable et le faire sortir de sa cachette.

— Je veux le dire à M. le maire ! criait-il, hors de lui ; il vous fera pendre, et ce sera bien fait.

Les voyageurs n’avaient pas eu le temps de descendre de cheval, et regardaient cette scène muets de stupeur. Olympe avait ramassé le chapeau dont l’aile était déchirée par la balle, et s’était jetée à demi-pâmée d’effroi dans les bras de sa mère.

— Demandez-lui s’il est blessé ? murmura-t-elle, Semion a voulu le tuer.

Le justicier, le visage blême, l’air sévère, les sourcils contractés, les lèvres tremblantes, restait cloué à sa place sans pouvoir prononcer une parole.

— Et puis après… ne dirait-on pas… disait Siméon avec volubilité, c’est une plaisanterie, je ne voulais pas lui faire du mal ; le coup est parti tout seul, je voulais seulement l’effrayer, parce qu’il embrassait l’Olympe. Je ne sais pas même s’il y avait une balle dans le pistolet.

— Comment, comment, criait Gentil, l’entendez-vous ? Et cette branche cassée, et ce chapeau percé, cela s’est fait tout seul ? Si j’avais reçu le coup comme il me le promettait, je serais proprement accommodé. M. le maire et la maréchaussée lui feront bien dire la vérité ; n’est-ce pas, M. le justicier, vous le condamnerez à être pendu ?

— Tais-toi, bavard, dit celui-ci ; n’as-tu pas entendu ? Siméon ne voulait pas tirer ; le coup est parti tout seul ; si tu vas dire le contraire, M. le maire et la maréchaussée te trouveront.

— Allons-nous en ! dit le pourvoyeur au comble de l’indignation ; nous sommes restés trop longtemps. Tenez, M. le justicier, voici le pistolet ; je ne sais si je dois lui savoir gré d’avoir épargné ma vie. Adieu, Olympe, adieu, Mme Vuille, et vous Noé et Gédéon, nous ne pourrons plus ferrer la brune, ni faire les foins ensemble. Vous ne saurez jamais comme je vous aime et comme je vous suis attaché. Et vous, vieux meurtrier, à la prochaine revoyance, tâchez de mieux viser, car si je puis encore remuer une main, je vous étranglerai comme un putois.

— Si le procédé dont nous venons d’être témoins rentre dans vos principes, M. Vuille, dit Jonas Perrin, nous n’avons pas à vous en féliciter, car nos idées modernes, toutes condamnables qu’elles soient, sont en parfait accord avec le commandement de la loi, qui dit : « Tu ne tueras point ».

Lorsque le pourvoyeur, qui partait d’un pas délibéré, passa près de son patron, celui-ci se penchant de son côté, lui dit à l’oreille : « Je ne donnerais pas ce coup de pistolet pour mille écus ; j’ai l’idée qu’il va rétablir nos affaires ».

Pendant ce colloque, le justicier, en proie à un violent orage intérieur, et voyant ses plus chères combinaisons ruinées par l’imprudence de son compère, se tourna vers les voyageurs.

— Vous m’avez demandé de ne rien conclure avant une semaine, je me rends à vos raisons. Attendez-moi d’ici à quelques jours à Noiraigue, nous aurons à causer ; dans ce moment, cela m’est impossible. Jusque-là, ne faites pas de rapport à l’autorité. Bon voyage ! – Toi, Noé, et toi, Gédéon, allez dans la forge travailler à vos boucles. Vous autres femmes, c’est le moment de traire les vaches. Et toi, Siméon, viens avec moi dans la chambre du poêle, j’ai un mot à te dire en particulier.

— Je suis à tes ordres, dit Siméon d’un air penaud ; puis élevant la voix et se tournant vers les voyageurs : « N’oubliez pas nos dentelles et le prix convenu, mille deux cent cinquante-trois livres, quinze sols, six deniers, au comptant, sans escompte ».

XXIII

La course que nos cavaliers avaient à faire était longue ; mais l’orage avait rafraîchi l’air embrasé et balayé la poussière de la route ; cette promenade convenait à Térésa, libre enfin de donner essor aux sentiments qui l’agitaient. Sans y songer, elle mit peu à peu son cheval au trot. Son mari, regardant en arrière, vit leur guide Gentil galopant pieds nus à leur suite.

— Nous trouverons bien notre chemin, retourne à la maison, mon petit ami.

— Oh ! non ; je vais pour la vousserie.

— Qu’est-ce que cela ?

— Vous allez voir, c’est le moment.

Ils arrivaient au Crêt ; bientôt ils entendirent à leur droite, dans la forêt, un bruit semblable au tonnerre, accompagné de cris frénétiques ; c’étaient les chevaux du village qui se précipitaient comme une avalanche des hauteurs du Commun, excités par de jeunes garçons montés à poil et les conduisant par un simple licol.

Les gamins des divers quartiers, réunis au bord du chemin, hurlaient à tue-tête : « La vousserie ! La vousserie ! ». On comprend que Gentil ne voulait pas manquer une telle fête ; non seulement il criait plus fort que les autres, mais saisissant par les crins un cheval sans cavalier, il bondit sur son dos comme un centaure et disparut bientôt dans le lointain, emporté par le galop furieux de sa monture. C’est ainsi que la gent chevaline de La Sagne regagnait autrefois son écurie.

— Eh bien ! comment trouves-tu les hautes vallées du Jura ? dit M. Perrin à sa femme, lorsqu’ils eurent repris une allure plus tranquille.

— Nous avons vu bien des choses curieuses, dit-elle en souriant, mais c’est assez d’une fois ; quand tu voudras, nous retournerons à Florence.

XXIV

Après quelques jours de pluie qui forcèrent de nouveau Térésa à rester prisonnière dans sa chambre, le soleil se leva radieux au-dessus des escarpements de Trémond et vint égayer le vallon de Noiraigue et la chambre à coucher de la belle Florentine.

— Cette fois, nous allons au Creux-du-Van, dit Jonas Perrin en ouvrant la fenêtre et en aspirant avec délices l’air frais embaumé du matin. Quel beau temps ! Il est cinq heures ; si nous partons dans une heure, en marchant sans nous fatiguer, nous arriverons au chalet du Soliat pour le déjeuner. Nous pourrons faire la partie la plus pénible de la course avant la grande chaleur du jour.

— Se lever à cinq heures ? dit Térésa en se frottant les yeux d’un air boudeur ; j’espère que ce n’est pas sérieux !

— Très sérieux, au contraire ; nous devons une visite à l’oncle Ducommun, nous lui avons promis, et le pauvre charbonnier serait horriblement vexé si nous partions sans avoir vu son établissement.

— Pourquoi faut-il que tu aies des oncles qui fabriquent du charbon dans des lieux inaccessibles ; ne pourrait-il pas avoir son four au bord de l’Areuse ? Jamais je ne parviendrai à gravir cette terrible montagne.

Et la jeune femme s’accoudant sur l’oreiller, dans une attitude charmante, jeta sur les pentes sombres et sévères du Dos-d’Âne, un regard tout chargé des langueurs du réveil.

— Sois sans inquiétude, Daniel aura bientôt trouvé un cheval qui te portera jusqu’aux Œillons, où nous ferons une halte chez Isaac Leuba de la grande famille ; de là, on voit Neuchâtel et un bout du lac, et tout le Val-de-Travers. C’est superbe. Je te promets ensuite un sentier des plus agréables, à l’ombre des grands sapins, avec des fleurs partout, des fraises à foison et des framboises.

— Fort bien ; mais si nous sommes surpris par l’orage, comme à La Sagne, la hutte d’écorce de ton oncle Salomon ne nous abritera guère.

— Point d’orage, ma chère, point de pluie, le beau temps sur toute la ligne, un ciel de Toscane, tel est le programme de la journée. Voilà justement Daniel qui revient de pêche ; il saura bien me dire si mes pronostics m’ont trompé. Eh ! Daniel, crois-tu que nous puissions entreprendre aujourd’hui une excursion au Creux-du-Van ?

— Avec madame ? dit le pêcheur, en secouant ses souliers et ses guêtres chargés de rosée.

— Oui, avec madame ; on partirait dans une heure.

— Tout est pour le mieux, nous aurons un temps superbe. À propos, il n’est venu aucune nouvelle de La Corbatière ?

— Non, mais les huit jours de grâce ne sont pas écoulés ; d’ailleurs, un vieux clou comme le justicier Vuille ne se redresse pas si vite ; il faut lui accorder le temps nécessaire. Va d’abord chercher un cheval pour ma femme, pendant que Domeniga préparera le déjeuner et les provisions.

— Pourquoi un cheval, qui nous gênera, puisque nous descendrons de la Roche par le sentier du Creux ? j’ai arrangé une chaise… tu m’en diras deux mots… ; je l’ai essayée avec un meunier de mes amis qui a les reins d’un mulet ; cela ira en douceur, sans secousse, ni cahot, comme une navigation.

— Tu prétends faire naviguer ma femme jusqu’au Soliat ?

— Ma foi, oui !

— Par exemple ! dit Jonas Perrin, en refermant la fenêtre, je te laisse deviner comment Daniel entend te transporter là-haut. En voilà une idée !

— Aurait-il trouvé une voiture ?

— Ce serait bien inutile ; quand tu verras les chemins, tu comprendras pourquoi.

— Alors c’est un cheval, un traîneau, une litière, une gondole…

— Tu es sur la voie, mais je t’en laisse la surprise ; seulement, tu seras indulgente à l’égard des inventions de notre pourvoyeur ; son amour-propre est engagé.

L’excursion, qui venait d’être décidée en quelques minutes, n’avait aucun rapport avec celles que font aujourd’hui si fréquemment les familles, les sociétés, les écoles, excursions qui ont passé dans nos mœurs et qui sont devenues un besoin et un bienfait. Le sentiment des beautés de la nature était peu développé chez nos ancêtres ; ils ne se promenaient guère, étant obligés de faire laborieusement à pied ou à cheval, par des chemins dont nous n’avons nulle idée, toutes les courses que nous faisons si facilement en poste ou en vagon.

Les foires, les marchés de bétail, les exigences de leur industrie, de leur commerce, les affaires publiques les obligeaient à de nombreux déplacements ; ils se mettaient en route bravement, sans s’inquiéter des difficultés, des casse-cou, du froid, de la neige, de la pluie ou du vent. Le touriste actuel, le clubiste alpin ou jurassien, qui vont se retremper dans les sauvages solitudes des montagnes en se mettant face à face avec la nature, sans aucun intérêt en vue que celui d’admirer un beau site ou de contempler de sublimes horreurs, auraient paru à nos pères une anomalie bizarre, un phénomène impossible à expliquer.

Mon intention n’est pas de flatter Jonas Perrin et de le présenter comme une exception ; s’il conduisait sa femme au haut de la Roche, comme on dit à Noiraigue, c’était uniquement pour revoir des lieux familiers à son enfance, ces escarpements qui font frémir, ces entonnoirs pleins de neige au cœur de l’été, et au bord desquels croissent les gentianes aux corolles d’azur, les blanches androsaces, les anémones, enfin cette sommité d’où la plus grande partie du pays apparaît comme une carte dessinée par un magique pinceau. Pour prendre congé de sa patrie bien-aimée, il voulait l’embrasser d’un regard et en porter le souvenir vivant sur la terre étrangère.

À sept heures, tout le monde était prêt à partir ; on n’attendait plus que Daniel et son meunier ; ils donnaient la dernière main à leurs préparatifs dans une remise servant d’atelier au pourvoyeur.

Ils parurent enfin, exhibant avec orgueil la plus inconcevable chaise à porteurs qui ait jamais réjoui les yeux d’un amateur d’inventions naïves ; elle ne ressemblait à rien, mais tenait à la fois de la civière, de la corbeille et du berceau de verdure ; la fantaisie du pourvoyeur s’était donné libre carrière ; son œuvre était un poème, il y avait mis toute son âme. Le bois, l’osier, la mousse, le vert feuillage, les fleurs et les rubans avaient été mis à contribution, comme font les jeunes filles dans nos fêtes populaires, pour décorer les fenêtres, les arcs de triomphe ou la tribune des orateurs.

Lorsque Térésa vit ce véhicule d’un nouveau genre, elle éclata de rire, et se tournant vers son mari :

— Voilà donc la surprise que tu me promettais ? elle est du dernier galant, mais je n’en comprends pas l’usage.

— C’est pour porter madame, dit Daniel en se découvrant ; faites-moi la grâce de prendre place, vous arriverez sur la montagne comme en bateau.

— Oui, dit Jonas Perrin, ce brave garçon a entrepris de te faire naviguer dans ces côtes où tu croyais ne jamais poser le pied.

— Mais c’est une plaisanterie, je n’entrerai jamais là-dedans, on me prendrait pour la madone des fleurs et on se moquerait de moi, dit-elle en italien.

— Ne lui fais pas cette peine, tu seras très bien ; d’ailleurs, personne ne te verra.

— Eh bien ! Daniel, dit la gracieuse Italienne, donnez-moi la main pour entrer dans votre nacelle ; je vous fais mon compliment pour votre bon goût. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas vous fatiguer.

— « Ora à no dot, Samson ; va dévant », dit le pêcheur, en donnant un coup de poing à son chapeau à cornes pour le mettre sur l’oreille, « enlève : ion, dot, traë… ion, dot, traë[16]… » S’il nous arrive de manquer le pas et de la secouer, madame voudra bien nous avertir.

— Oui, oui, cela va très bien.

Le singulier cortège se mit en route, laissant Noiraigue à gauche, pour gagner le pont de l’Areuse et la rampe qui commence vers chez Joly. Daniel eut voulu que tout le village fît la haie pour admirer son œuvre et voir dans ce nid la charmante Térésa en frais costume d’été, souriant avec grâce à son mari et à Domeniga qui lui servaient d’escorte. Par malheur, personne ne se montra, sauf le petit Jaquet qui se traînait dans l’herbe humide devant leur maison qu’illuminait le gai soleil.

— Belle dame, cria-t-il en se levant soudain et en tendant ses petits bras potelés ; belle dame, prenez Dzaquelion dans la civière.

— Une autre fois, dit Térésa, en lui envoyant un baiser.

Plus loin, le lieutenant Duvanel fauchait un champ d’avoine, non loin du sentier ; tout en aiguisant sa faux, il leur souhaita bon voyage.

— Venez avec nous, lieutenant, dit Jonas Perrin, nous allons sur la Roche.

— Sur la Roche ! vraiment, voyez un peu ; oui, ce serait bien plaisant dans votre société ; qu’allez-vous faire là-haut ?

— Rendre visite à l’oncle avant notre départ.

— C’est bien beau à vous, monsieur et madame, de penser à l’oncle qui ne peut quitter son four ; sans mon avoine, je serais des vôtres. Eh ! Daniel, as-tu pensé à l’écho ?

— Soyez tranquille, monsieur le lieutenant, dit le pêcheur, en lui montrant un tromblon de calibre qu’il portait en bandoulière, on n’a rien oublié.

La montée se fit lentement ; on la coupa de haltes dans les clairières qui permettaient de voir le fond du val. On fit remarquer à Térésa cet énorme amas de blocs de granit qui, pendant longtemps, resta un mystère pour tous ceux qui venaient visiter ce phénomène. Aujourd’hui, le ciseau et les coins de fer des Tessinois ont déblayé ces monuments de l’époque glaciaire. Espérons que la commune de Noiraigue a enregistré les matériaux qu’on en a tirés, afin que nos descendants puissent en apprécier l’importance. Ils s’arrêtèrent aussi près d’une fontaine rustique, dont quelques vaches blanches et rouges savouraient lentement l’onde cristalline sous la conduite d’un paysan à l’air sévère, qui tenait son fouet comme un sceptre.

— C’est Isaac Leuba de la grande famille, dit Daniel ; Dieu vous aide, Isaac.

— Serviteur à la compagnie ; attendez, je vais chasser mes vaches pour débarrasser le chemin.

Ils étaient à deux pas des Œillons, où ils arrivèrent à la suite du troupeau. Ce fut une agréable surprise de se trouver sur cette belle terrasse en plein soleil, dans un air pur et plus frais que dans la vallée, après avoir été jusqu’alors sous le couvert de la forêt. Térésa voulut descendre de sa chaise et donner un coup d’œil au Val-de-Travers, qui se montre tout entier avec ses villages reliés ensemble par les méandres de l’Areuse. Elle fut tirée de sa contemplation par la voix de son mari.

— Viens donc, lui disait-il, viens voir une chose curieuse.

Il la fit entrer dans la maison et la conduisit dans la vaste cuisine, bien éclairée, où la famille déjeunait autour d’une longue table de chêne ; six garçons étaient assis d’un côté, six filles de l’autre ; les deux bouts étaient occupés par le père et la mère, chacun avait devant soi une écuelle de terre rouge pleine de lait chaud, y trempait son pain noir et le mangeait avec un appétit superbe. On n’entendait que le bruit des cuillers rondes de fer battu qui puisaient avec énergie le lait dans les tasses. Tous ces visages portaient l’empreinte de la santé et du contentement.

— Voilà donc la grande famille, dit Térésa ; je n’aurais vu que ce tableau patriarcal, que je serais déjà satisfaite de mon voyage.

— Peut-on vous offrir une tasse de lait tout chaud ? belle dame, dit la mère Leuba ; j’ai le regret de n’avoir que du pain noir à vous donner.

— J’accepte avec plaisir, dit Térésa, et je vous félicite pour votre belle famille ; Dieu veuille vous accorder sa bénédiction et son appui, pour élever vos enfants dans sa crainte !

— Merci, madame, les bénédictions, ça fait toujours du bien ; pour des enfants, il y en a assez et de tous les numéros ; les aînés deviennent grands, les uns gardent les petits, les autres travaillent avec le père ; il faut se remuer pour nourrir toutes ces bouches.

— N’êtes-vous pas bien isolés en hiver ?

— Un peu, surtout quand nous sommes entourés de deux ou trois pieds de neige ; mais nous avons assez à faire ; on va couper le bois dans les forêts, on file le chanvre et la laine, on soigne le bétail ; vous voyez que nous n’avons pas le temps de nous ennuyer.

Lorsqu’on prit congé de la grande famille, Térésa ne voulut plus entrer dans la chaise à porteurs qui faisait l’admiration des douze descendants d’Isaac Leuba, rangés autour, les mains derrière le dos dans une attitude respectueuse ; ils ne se lassaient pas de contempler cette œuvre d’art éblouissante, à laquelle ils n’avaient rien à comparer, ni dans le passé, ni dans le présent.

— Vous ne montez pas, madame ? dit Daniel à demi-voix ; prenez donc votre place.

— Je préfère marcher ; l’air est si léger à cette hauteur, je me sens toute transformée.

— Dans ce cas, partons, dit Jonas Perrin ; si tu es fatiguée, tu sais où te réfugier.

Le sentier qui écharpe la montagne et fait une série de zigzags, fut gravi sans peine ; la troupe marchait à l’ombre des grands sapins, cueillant des fleurs, des fruits des bois et prêtant l’oreille au chant des oiseaux que leur marche n’effarouchait guère. De temps à autre, les porteurs poussaient des cris de joie, auxquels répondaient des voix lointaines au fond du val ou sur les versants opposés.

Bientôt le sentier devint moins raide, la forêt s’ouvrit sur une prairie couverte de fleurs ; des clochettes retentissaient joyeusement dans le voisinage.

— Nous sommes arrivés, dit Jonas Perrin, voilà le Soliat.

XXV

Comment exprimer le ravissement de Térésa ; elle avait gravi la montagne, cette montagne qu’elle croyait inaccessible ; le sommet était à deux pas ; quel triomphe ! Elle fut un peu déçue en voyant le Soliat ; elle s’attendait à trouver un chalet aussi coquet que leur habitation ; cette bâtisse plate, primitive, sans confort, où le bétail avait la plus grande place, lui semblait un malentendu. Toutefois, la cuisine, où brûlait un grand feu allumé sous l’énorme chaudière pleine de lait, excita vivement sa curiosité. Pour la première fois, elle assista à la fabrication du fromage, et se fit expliquer les diverses opérations par l’honnête Fribourgeois aux bras nus et à la calotte de cuir, qui remplissait les fonctions de fruitier.

Assise au coin du feu, sur un tronc de sapin, elle considérait cet intérieur qui l’initiait à la vie pastorale, les ustensiles destinés au laitage, les larges colliers de cuir soutenant les grosses campanes, la chaise à un pied servant à traire les vaches, ces hommes à demi-sauvages qui vaquaient en silence à leurs occupations, qui lavaient les linges, récuraient les baquets avec les soins les plus minutieux, et, par la porte ouverte, les porcs qui fouillaient le sol boueux ; plus loin, le pâturage plein de soleil et de lumière, où paissaient les vaches qui s’enivraient des herbes parfumées et de la musique vibrante de leurs cloches de bronze ; à l’horizon, les montagnes bleues et le ciel sans nuages.

C’était un autre monde que celui dans lequel elle avait vécu jusqu’alors ; elle en comprenait peu à peu la rude poésie. Elle voulut tout voir, même la couche des vachers, cette pauvre couche qui consiste en une caisse de bois pleine de foin, avec un oreiller de mousse, une couverture de cheval, avec le toit de bardeau pour plafond et les vents coulis introduits par mille fissures pour rideaux et pour courtines. Elle se représentait ce que devait être ce lit par une nuit d’orage, lorsque la tempête déchaîne ses fureurs sur les cimes, lorsque tombent des torrents de pluie et que souffle l’âpre vent du nord ; et elle se prenait à admirer l’abnégation de ces braves gens, qui se contentaient de cette vie simple et ne désiraient rien au-delà.

Si on l’eût laissée libre, elle aurait passé la journée au chalet. Après que la troupe se fut ravitaillée, il fallut cependant prendre congé, et l’on se mit en marche à travers les admirables prairies semées de fleurs alpestres de toutes couleurs qui couvrent la vaste coupole de la montagne. On arriva au bord des escarpements du cirque ; ces roches grises taillées à pic, dont le pied se perd dans la profondeur parmi les forêts sombres, lui donnèrent le vertige et un sentiment d’épouvante. Il lui fallut un certain temps pour s’apprivoiser avec l’abîme. Son émotion fut encore plus grande, lorsque après avoir gravi un tertre voisin, ses regards se portèrent sur un horizon qui dépassait toute mesure, sur les vallées, les forêts, la plaine semée de villages, sur les lacs bleus qui dorment au pied des Alpes d’argent, et surtout lorsqu’elle vit les larmes couler une à une sur les joues de son mari, en contemplation devant ce sublime tableau.

Loin de partager leur curiosité, le pêcheur s’était abstenu de gravir le point culminant ; resté en arrière, il était assis sur une roche saillante d’où l’on voyait La Sagne dans toute sa désespérante longueur. Cette vue lui suffisait, il y trouvait des charmes infinis.

— Qu’avez-vous tant à regarder là-bas ? lui dit Domeniga qui, revenant sur ses pas, feignait de cueillir des fleurs, et ne parvenait pas à attirer son attention.

— Je regarde la plus belle chose du monde, je regarde le paradis.

— Le paradis… où cela ?

— Là-bas, dans le fond de cette vallée.

— Je suppose que c’est la demeure de votre Sagnarde ; oubliez cette créature, son père ne vous l’accordera jamais.

— Qu’en savez-vous ? Cette sorcière serait capable de me souhaiter malheur, ajouta-t-il en se levant ; holà ! Samson, empoigne la civière, nous allons rattraper la bande.

Nos promeneurs continuaient leur marche autour du cirque ; ils atteignirent un enfoncement du sol où se trouvait encore de la neige ; entre les quartiers de roc nu, qui font saillie en cet endroit, des gentianes bleues semblaient refléter le ciel. Térésa poussa des cris de joie ; elle fit des pelotes de neige, moissonna toutes les gentianes pour en décorer les chapeaux ; sa gaîté tenait du délire.

Sa joie fut troublée par des beuglements sinistres ; un taureau, debout sur la hauteur voisine, se dessinait en noir sur le ciel ; on le voyait labourer la terre de ses cornes et lancer en l’air des mottes de gazon. Tout à coup il s’élance au galop avec un bruit de tonnerre ; ses sabots font trembler le sol, il pointe droit sur Térésa.

— Grand Dieu, dit Jonas Perrin, nous sommes perdus, nous n’avons pas le temps de fuir.

— Madame, votre écharpe rouge… dit Daniel, vite, vite !

Il arracha l’écharpe de crêpe de Chine et courut au-devant du taureau, en agitant le tissu d’une main pour détourner l’attaque, et en préparant de l’autre le tromblon dont il était armé.

Le taureau changeant de direction se précipita sur lui, tête baissée, avec une fureur aveugle ; mais Daniel se jeta de côté et déchargea la grosse escopette dans l’oreille de ce géant des pâturages, qui glissa des quatre pieds et roula par terre.

— Bravo ! cria Jonas Perrin, je crois que tu l’as tué…

Domeniga, à genoux, suppliait Daniel de ne pas s’exposer à une mort certaine, et se recommandait à la Vierge et aux saints.

— Couchez-vous derrière ces rochers, dit le pêcheur, tout n’est pas fini, le voici qui revient à la charge.

Mais le taureau, loin de fondre sur eux, tourna sa rage sur la chaise à porteurs toute chamarrée de rubans rouges et qui semblait le défier ; il se jeta sur elle avec une telle furie, que ses cornes s’accrochèrent dans la carcasse du fauteuil et ne purent plus s’en dégager. Quand il releva la tête, il parut coiffé d’un étrange chaperon que rendaient grotesque les brancards qui dépassaient son front comme de longues antennes. À chaque mouvement qu’il faisait, un cliquetis singulier partait de la litière.

— Ah ! sacrebleu, dit le pourvoyeur, le panier aux vivres est dans la chaise. Entendez-vous sonner les verres et les bouteilles ? Voilà notre dîner perdu !

En effet, à chaque secousse imprimée avec une force irrésistible, on voyait voler des bouteilles d’un côté, des assiettes de l’autre ; on eût dit les fusées qui partent d’un feu d’artifice. Daniel assistait, le cœur navré, à la destruction de toutes ces bonnes choses qu’il avait préparées avec tant de sollicitude.

— Encore une assiette ! disait-il, voilà une douzaine dépareillée ; canaille de bête, on t’en veut donner des plats pour les mettre en morceaux ; à présent, c’est une bouteille de vin blanc, et le pâté qu’il envoie au diable. Tonnerre ! fallait-il que ce monstre se trouvât sur notre chemin pour empoisonner notre journée ! S’il continue ainsi, je vais l’exterminer.

— Le plus prudent est de nous esquiver pendant qu’il ne peut nous nuire, dit Jonas Perrin ; au lieu de te faire de la bile, tu devrais être content de l’avoir arrêté ; tu nous as peut-être sauvé la vie.

— Ce n’est pas une raison pour saccager notre ménage, répandre notre vin, vilipender nos provisions. Nous ne trouverons rien à manger, ni à boire, chez l’oncle. C’était bien la peine d’arranger ce panier, hein, Domeniga ?

Mais le pauvre Daniel restait seul avec le meunier sur le champ de bataille, le reste de la société avait disparu.

— Ah ! tu es encore là, toi. Si on pouvait jeter ce brigand en bas les roches !

— Avec plaisir, répondit Samson, dis-moi ce qu’il faut faire.

— On le prendrait par les pieds de derrière, on le soulèverait et on le tournerait sur le flanc ; il n’y aurait plus qu’à s’atteler et à le verser dans le précipice !

Les deux athlètes, dont la colère décuple les forces, ne doutent plus de rien et s’apprêtent à réaliser leur projet, lorsque Jonas Perrin, qui était resté aux aguets, intervint.

— Qu’allez-vous faire, malheureux ? cria-t-il de toutes ses forces.

— On va lui apprendre à casser les bouteilles et à répandre notre vin, dit Samson.

— Laisse cette bête, Daniel, je le veux.

Jamais il n’avait commandé avec tant d’autorité ; c’était la voix d’un maître dont on n’a pas à discuter les ordres.

— Ah ! c’est ainsi, dit Daniel ; eh bien ! tiens attrape ça, et va dire à ton propriétaire de te mettre un licou quand les honnêtes gens se promènent sur la montagne.

Et il allongea quelques vigoureux coups de pied dans les côtes du quadrupède qui s’était relevé menaçant et terrible.

— C’est tout de même vexant de laisser là ma chaise à porteurs, quand je songe à la peine qu’elle m’a coûtée ! J’aurais voulu la conserver en souvenir de ce jour. Tu vois ce que c’est que la vie, ami Samson : l’homme propose…

— Et les taureaux disposent, ajouta philosophiquement le meunier. Mais que sont devenus nos compagnons ?

— Ils ont trouvé le sentier, et ils descendent tambour battant.

Daniel avait deviné juste ; Jonas se rappelait assez la disposition des lieux pour reconnaître l’endroit où commence le sentier qui descend à la Fontaine-Froide. Dès que Térésa, que la peur affolait, avait vu cette issue, elle avait pris sa course dans cet escalier de poules, comme si elle avait eu à ses trousses tous les taureaux des montagnes.

— Pas si vite, criait son mari, nous sommes en sûreté, attends-moi donc, tu te rompras le cou ; prends garde aux pierres roulantes, aux racines.

Mais la jeune femme éperdue ne l’écoutait pas et continuait à courir sans regarder en arrière ; elle ne s’arrêta qu’à la Fontaine-Froide, où elle se laissa choir sur le gazon. Quand son mari la rejoignit, elle avait perdu connaissance.

XXVI

Pendant que ces événements se passaient sur les hauts plateaux de la montagne, l’oncle Salomon, assis tranquillement près de sa hutte, à quelque distance au-dessous de la Fontaine-Froide, surveillait d’un œil attentif les dernières phases de la calcination de son charbon. Depuis une semaine, il ne quittait la place que pour courir à la fontaine chercher quelques seaux d’eau, ou à la ferme des Robert pour renouveler sa provision de pain.

Jour et nuit, éveillé ou dans une demi-somnolence, il tournait autour du bûcher incandescent sous sa couche de terre noire, pour en diriger la combustion partielle, la modérer, l’exciter, ouvrir un soupirail, en fermer un autre, ajouter de la terre à l’enveloppe protectrice lorsqu’il s’y formait des crevasses ; il l’arrosait pour la refroidir, élevait une barrière d’écorces ou de planches, en guise d’écran, pour régler le vent et les courants d’air et déployait la vigilance d’une mère qui veille sans se lasser au chevet de son enfant.

C’est que la calcination du charbon en plein air est une opération très délicate ; le moindre oubli, la moindre distraction, peut causer la perte d’une fournée tout entière ; si le bois vient à brûler, au lieu de se calciner faute d’air, le pauvre charbonnier ne trouve que des cendres. Pour conjurer un tel désastre, qui équivaut à la ruine, il faut voir avec quelle sagacité il devine tout ce qui se passe dans les entrailles de ce volcan en miniature qui doit fumer et brûler pendant huit jours sans se consumer. D’abord élevé en forme de tronc de cône, le bûcher s’affaisse graduellement, et vers la fin de l’opération, il ne reste qu’une sorte de grande taupinière noire, d’où s’échappent par quelques trous de minces spirales de fumée bleue. C’est alors le moment critique, il s’agit de ne pas faire naufrage au port ; malgré la fatigue accablante des veilles prolongées, des nuits sans sommeil, exposé à toutes les intempéries d’un climat de montagne, il faut redoubler d’attention et d’activité.

Pendant les longues heures qu’il passe à regarder la fumée qui monte lentement vers le ciel, sur quelles pensées son esprit aime-t-il à se reposer, quels sont ses rêves, ses désirs, ses ambitions ? Sentinelle dont la faction n’est jamais relevée, seul au milieu d’une nature sauvage et sévère, isolé du reste des hommes, sans livres, sans journaux, il ignore ce qui se passe dans le monde. S’il devient muet, taciturne et quelque peu farouche, il n’éprouve cependant aucun ennui : les forêts, les rochers, le cirque qui l’entoure de ses remparts hauts de huit cents pieds, constituent son univers ; il s’y trouve à l’aise, il en comprend les voix et les harmonies ; son esprit, son âme y trouvent leur aliment ; il connaît tous les animaux qui peuplent ce coin de terre, toutes les plantes qui fleurissent sous les futaies, dans les fentes des rochers, sur les éboulements couverts de mousses. Il a des signes infaillibles pour prévoir le temps, il mesure l’heure à la direction de l’ombre ou à la marche des étoiles, et quand son regard cherche dans le ciel les constellations qu’il affectionne, son cœur s’élève plus haut et salue avec humilité le Créateur du ciel et de la terre.

L’arrivée de son neveu et la promesse qu’il lui avait faite de le visiter au fond du Creux-du-Van, avaient enchanté l’oncle Salomon ; mais il éprouvait un grand trouble en pensant à la jeune épouse, à cette riche étrangère à laquelle son neveu devait sa fortune. Quelle réception serait digne d’elle, quels préparatifs pourrait-il imaginer pour lui faire les honneurs de son bivouac ? Jamais son four à charbon ne lui avait paru si noir et sa hutte d’écorce si misérable. Il n’aurait pu se consoler de lui inspirer du dédain ou de la pitié, dans la crainte qu’il n’en rejaillit quelque chose sur son neveu, le héros des Perrin, ce Jonas prédestiné dont la gloire devait rester sans tache.

« Pourvu qu’ils ne viennent pas aujourd’hui », se disait-il en voyant le beau temps qui avait succédé à la pluie, « ce serait jouer de malheur ; impossible de quitter mon four et justement je n’ai plus qu’un reste de pain sec et un demi-fromage de chèvre. C’est que pour recevoir de tels messieurs ! il faudrait au moins du rôti, de la salade, du pain blanc et Dieu sait combien de bouteilles de vin ».

Pendant qu’il ruminait ces idées et qu’il passait en revue des menus fantastiques, il leva la tête et vit remuer quelque chose sur la crête de la montagne. « C’est sans doute un des vachers du Soliat ou de la Grand’vy, se dit-il, il ramène une vache qui aura sauté le mur ; ces diablesses de vaches sont enragées pour venir au bord des roches ». Mais, un instant après, une femme apparut tenant une ombrelle de couleur claire que le soleil faisait briller sur le ciel bleu.

« Oh ! pour le coup, c’est eux ; il n’y a dans le vallon que Mme Perrin qui se promène avec un parasol ! Tiens ils ont pris par le haut ; alors ils vont descendre par le sentier de la Fontaine-Froide. Et ce gueux de four, que je ne puis abandonner… ».

Il entendit le coup de tromblon tiré par Daniel pour arrêter le taureau ; à ce bruit répété par les échos comme le roulement du tonnerre succédèrent beaucoup plus tard des cris de terreur qui semblaient venir du sentier.

« Que diantre se passe-t-il ? dit le charbonnier en se levant ; il est arrivé quelque chose d’extraordinaire. S’ils tirent pour s’amuser les coups devraient se succéder le long du bord de la Roche, à mesure qu’ils avancent. Cette détonation isolée, ces cris ne me disent rien de bon ; pour sûr, il y a du mal. Tiens voilà un autre personnage qui se montre là-haut ; c’est un vacher celui-là, je vois ses bras nus, il tient un objet que je ne puis définir ; il y a du vert et du rouge ; ce n’est pourtant pas une créature humaine. Miséricorde, il la jette en bas. Ah ! scélérat ! que faut-il faire à présent ? »

Ses réflexions ne furent pas longues ; il fallait voler au secours de la victime ; il mesura du regard la distance qui le séparait de la muraille des rochers et s’élança au pas de course. Il gravit avec l’adresse et la vigueur d’un chamois le talus d’éboulis, si difficile à escalader, et arriva hors d’haleine au pied des escarpements. Il s’arrêta pour prêter l’oreille, s’attendant à ouïr une plainte, un soupir. « C’est pourtant ici qu’elle a dû tomber ; voilà mes points de mire, elle ne peut pas être loin ; à moins que le vent ne se soit mis dans ses jupes… Oh ! oh ! qu’est-ce que cela ? ».

L’honnête charbonnier écarquillait les yeux pour déterminer la chose inconnue qui se balançait aux branches d’un sapin, à une vingtaine de pieds au-dessus de sa tête.

« Qu’est-ce que cela ? » répétait-il, la bouche ouverte, le nez en l’air, les sourcils rejoignant ses cheveux en broussailles, « ce n’est pas une femme, ce n’est pas une bête, c’est quelque diablerie… On verra bien ».

Et embrassant avec énergie le tronc de l’arbre, il grimpa, comme un ours en se cramponnant aux aspérités de l’écorce, et atteignit la branche qui supportait l’objet mystérieux, le décrocha avec précaution, le descendit à terre non sans peine, et se mit à le tourner et le retourner avec embarras.

« Je ne suis plus un veau de six semaines, dit-il en grommelant, il y a même cinquante et des années que je parcours ces montagnes, mais c’est la première fois que je vois pareille chose tomber du haut de la Roche ; je veux même être pendu si je sais ce que c’est. Comme je n’ai pas le temps d’aller aux informations, je m’en vais mettre cela sur mon dos sans rien casser et regagner mon four ».

À peine était-il de retour à son campement, qu’un bruit de pas lui fit tourner la tête. C’était le pourvoyeur qui s’avançait tête nue, en bras de chemise, la démarche inquiète, la figure bouleversée.

— Jonas est là-haut, près de la Fontaine-Froide, dit-il ; il m’envoie dire qu’il ne peut descendre jusqu’ici. Sans cet infernal taureau, tout allait bien, mais quand il est venu sur nous, madame a eu peur et s’est lancée en bas le sentier ; il a fallu abandonner la chaise à porteurs… c’était dur ; nous avons donné une tripotée au taureau… et madame est tombée évanouie… elle est couchée sur la mousse comme si elle était morte.

— Vous n’avez donc rien pour la faire revenir ?

— Non, ce démon de l’enfer a tout cassé.

— Je vais te donner ma petite fiole « d’extra » du docteur de Couvet[17], c’est souverain contre toutes les maladies ; tu en mettras quelques gouttes dans un verre d’eau et tu feras avaler cela à ma nièce. Tu vois, je ne peux pas m’éloigner de mon four ; au point où il en est, tout serait bientôt fricassé.

— Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que je vois ? Victoire ! miracle, ma chaise à porteurs ! Est-ce bien possible ! Salomon, you, you, nous sommes de Berne !

Le pêcheur, hors de lui, avait sauté au cou du charbonnier et le serrait avec transport dans ses bras.

— Il n’y a pas de quoi m’étrangler ; ah ! c’est une chaise à porteurs ? Je suis bien aise de le savoir ; alors pourquoi le vacher de la Grand’vy l’a-t-il flanquée en bas les roches ?

— C’est toute l’histoire, donnez-moi d’abord l’« extra » avec un verre, et je cours à la Fontaine ressusciter madame.

— Tiens, voilà la bouteille, mais en fait de verre, je n’ai que ce gobelet d’étain, et il n’est pas neuf.

— Attendez, il me vient une idée…

Daniel courut à la chaise à porteurs, et après bien des efforts en retira un panier qu’il ouvrit avec empressement. Le panier était vide.

— Je m’en doutais… et dire qu’il y avait là dedans du pain, du jambon, du pâté, des bouteilles de vin…

— Et des verres ?

— Et des verres, mais sans doute ; n’y a-t-il pas de quoi étouffer… ?

Et le brave garçon, les larmes aux yeux, partit à toutes jambes avec sa fiole et son gobelet.

« Le laisser aller seul, quand ils sont dans la peine, disait l’oncle Salomon en s’arrachant les cheveux, c’est du propre !… mais mon charbon… Je me fiche de mon charbon, il n’a qu’à brûler, ça m’est égal… »

Une fois décidé, l’oncle Salomon courut à sa hutte, prit un fragment de miroir qu’il tint dans sa main gauche, pendant qu’il y mirait le quart de sa face, trempa sa tête à plusieurs reprises dans un seau d’eau, s’essuya avec un linge presque aussi noir que sa personne, se lava les mains du mieux qu’il put, donna un coup de peigne aux broussailles grises qui se hérissaient sur son chef, jeta un dernier regard de satisfaction à sa glace, et ramenant ses culottes sur ses hanches, il suivit à grandes enjambées les traces du pourvoyeur.

XXVII

Lorsque Térésa ouvrit les yeux, elle vit à genoux devant elle son mari, l’oncle Salomon et le pourvoyeur, qui lui souriaient. Domeniga, appuyée contre un arbre, pleurait, le visage caché dans son mouchoir.

— Où sommes-nous ? dit Térésa à voix basse. Le taureau est-il encore là ?

— Nous sommes à la Fontaine-Froide, ma chère amie, dit Jonas Perrin ; tu n’as plus rien à craindre.

— Qu’est-il arrivé, ai-je dormi ?

— Oui ; comment es-tu maintenant ?

— Un peu brisée, mais je ne suis pas malade.

— Pour achever de vous guérir, madame Perrin, buvez cela, dit le charbonnier. C’est un remède qu’on prépare dans le pays, et qui a bien de la vertu.

— Crois-tu ? dit-elle à son mari.

— Bois seulement, c’est de l’extrait d’absinthe.

— Votre remède est très bon et cette eau est très fraîche, dit-elle en rendant le verre ; il n’est donc arrivé aucun accident ?

— Aucun, dit Daniel d’un ton joyeux, nous avons même retrouvé la chaise à porteurs qu’ils ont lancée en bas les rochers.

Il fallut que l’oncle Salomon se résignât à raconter sa découverte, et comme il avait l’improvisation pénible et que son français était fortement mélangé de patois, il devait suppléer à la clarté de son discours par une pantomime fort divertissante. L’histoire n’était pas finie que Térésa riait de tout son cœur. Dès qu’elle put se lever, Daniel et Samson coururent chercher la chaise, et toute la troupe descendit en triomphe vers l’établissement du charbonnier.

La bonne Térésa, pour plaire à son mari, était décidée à tout admirer dans l’habitation forestière de l’oncle Ducommun ; elle s’attendait bien à ne pas trouver un palais au fond du Creux-du-Van ; d’ailleurs la tenue et les façons rustiques du propriétaire, vrai paysan du Danube, auraient dissipé toutes ses illusions. Mais on était à l’époque des bergeries, mises à la mode par M. de Florian et par les grands de la cour de France ; une chaumière proprette avec des fleurs, une laiterie et quelques moutons blancs, voilà quel était l’idéal de la vie champêtre, et Mme Perrin, malgré tout ce qu’elle avait vu dans notre pays, gardait encore dans un coin de son imagination quelques-uns de ses rêves de jeune fille ; et puis dans l’état de lassitude où l’avait mise sa course forcée, un bon lit ou du moins un canapé, aurait été le bienvenu pour y faire un petit somme avant de redescendre à Noiraigue.

Mes lecteurs pourront donc se figurer sa déception, son saisissement, à la vue du bivouac noir de l’oncle Ducommun. Toutes ses notions de vie confortable étaient renversées ; le chalet du Soliat, quelle avait trouvé si primitif, était une demeure princière, comparé à cette hutte d’écorce où l’on n’entrait qu’en se courbant et où deux personnes auraient eu peine à trouver place.

Malgré tout ce qu’on pouvait lui dire, elle cherchait encore la chaumière de ses rêves, le ruisseau aux ondes cristallines, et les moutons ornés de rubans bleus.

Cependant Salomon ne restait pas oisif, ce n’était pas le moment de se croiser les bras ; pendant son absence, le feu, qu’il s’appliquait à conjurer depuis huit jours avait pris à son charbon et son four était en train de brûler ; mais tout n’était pas perdu, on pouvait encore, en manœuvrant avec diligence, en sauver la plus grande partie. L’instinct du propriétaire et l’amour-propre du vieux charbonnier parlaient haut dans son cœur.

— C’est le moment de me donner un coup de main, mes enfants ; Jonas et moi, nous allons ramasser de la terre pour étouffer ce brasier, pendant que Samson et Daniel, qui sont des lurons comme on n’en voit guère, prendront les seilles et iront au pas de course chercher de l’eau à la Fontaine. Si nous sommes des hommes, c’est le moment de le montrer.

Térésa était parvenue à trouver un siège sur une souche renversée dont les racines formaient une sorte de fauteuil naturel ; assise à l’ombre, elle regardait son mari qui, sans s’inquiéter de ses bas de soie gris-perle, de ses souliers à boucles d’argent, de son gilet de soie à ramages, de ses manchettes et de son jabot de dentelle, maniait la pelle, au milieu de la fumée et de la poussière de charbon, avec une ardeur toute juvénile.

— Sais-tu que tu as très bonne grâce, la pelle à la main, dit-elle en riant ; voilà un mérite que je ne te connaissais pas encore.

— Dans son jeune âge, dit Salomon sans interrompre son travail, Jonas a été mon apprenti, je lui ai même donné quelques bonnes saboulées pour le corriger des distractions.

— On voit qu’il a profité de vos enseignements ; regardez donc quel joli coup de pelle, quelle vigueur et quelle aisance tout à la fois ; seulement, je crois que tu vas me revenir aussi noir qu’un ramoneur.

— Ce n’est rien, ma nièce, la poussière de charbon ne fait point de mal, c’est la livrée du métier ; voyez, moi, je n’y fais plus attention.

— Cette fumée ne vous étouffe pas ? dit Térésa, en quittant son siège, chassée qu’elle était par les tourbillons que les brises folles entraînaient tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.

— Non, bien au contraire, c’est sain la fumée de bois et il ne faut pas craindre de la respirer.

— En tout cas, elle ne vous a pas éclairci la voix, dit Térésa en riant.

— Ça, c’est une autre affaire ; ma voix serait aussi claire que la vôtre, si j’avais l’occasion de parler ; on perd la voix quand on est seul.

— Pourquoi n’allez-vous pas à Noiraigue, renouer connaissance avec les humains ?

— Je le faisais autrefois, dans les premières années ; j’ai été aussi un gai compagnon ; mais les goûts changent et j’ai tant d’ouvrage que je ne puis perdre mon temps. Voyez ces tas de bois, il y en avait ici au commencement de l’été près de quatre-vingts toises, et pourtant, moi seul, je l’ai coupé là-haut, sur ces pentes, je l’ai traîné et réduit en bûches. Ce qui manque a été converti en charbon, et je l’ai porté sur mon dos à Noiraigue. Il m’en a déjà passé des centaines de toises de foyard sur le dos, ajouta le vieil ouvrier en secouant les épaules.

Le cœur généreux de Térésa sentit ce qu’il y avait de grand dans ce travailleur solitaire, qui préférait ce terrible labeur avec ses privations effrayantes à la vie oisive que son neveu lui aurait faite, s’il eût voulu la demander. Elle résolut de le mettre sur la voie.

— N’est-il pas temps de vous reposer ? dit-elle ; vous pourriez prendre une autre occupation et venir habiter notre maison de Rosières. Si Daniel reste notre fermier, il y aurait encore amplement de place pour vous.

— Plus tard, quand on sera vieux, je ne dis pas, mais je suis encore robuste ; les bras, les jambes, le coffre, tout est bon, la voix seule a décampé.

— Mais, en hiver, vous ne logez pas dans cette hutte ?

— Au gros de l’hiver, je descends à Noiraigue, où je travaille comme cloutier ; mais je ne me sens pas à l’aise dans une forge, il y fait trop chaud, j’étouffe, et puis il y a trop de monde. Aussi, dès que la saison le permet, je viens exploiter mon bois, et, s’il fait trop froid, je vais coucher dans la maison des Robert, où je suis reçu comme un membre de la famille ; ils ont toujours une place pour moi sur le foin ou à l’écurie ; c’est là que je suis le mieux. Si vous voulez me tuer, vous n’avez qu’à me mettre dans un lit.

Les efforts réunis des quatre hommes avaient arrêté l’incendie ; il était trois heures ; l’exercice et l’air de la montagne produisirent bientôt leur effet accoutumé ; la faim commençait à se faire sentir dans la troupe.

— Savez-vous, oncle Salomon, que nous n’avons pas dîné, et que si vous avez quelque chose à nous mettre sous la dent, il ne faut pas tarder, dit Jonas Perrin, fort occupé à se laver et à s’épousseter pour rendre à sa peau et à ses vêtements leur couleur primitive.

— Vous n’avez pas dîné… pauvres enfants, c’est vrai, je n’y pensais plus… pourquoi ne m’avez-vous pas averti de votre arrivée ? j’aurais fait venir… mais non, j’aurais commandé un repas chez les Robert.

Le pauvre charbonnier regardait ses visiteurs d’un air consterné, et se tordait les mains comme pour leur demander grâce de son dénuement.

— Ne vous tourmentez pas pour si peu, dit Jonas Perrin en riant, nous avons notre pourvoyeur qui ne nous laissera pas périr d’inanition ; c’est le moment, pour lui, de montrer son savoir-faire. Allons Daniel, où es-tu ?

Daniel avait disparu ; on eut beau l’appeler, toutes les recherches furent inutiles. Jonas Perrin frappait du pied d’un air contrarié.

— J’ai là un peu de pain et de lait, dit l’oncle, mais peut-être que madame ne s’en accommodera pas.

— Si vous avez du lait, dit Térésa, apportez-le, je ne désire rien de plus. Mais quand la jeune femme eut goûté ce breuvage, elle devint sérieuse et regarda son mari avec un embarras qu’elle ne put déguiser.

— C’est mauvais, dit-elle en italien ; qu’est-ce donc que ce lait ?

— Parbleu, c’est du lait de chèvre, dit Jonas Perrin, après en avoir bu quelques gorgées.

— Oui, c’est de ma chèvre, dit le charbonnier, j’en ai une toute belle et une toute bonne ; il est vrai que ce lait sent le bouc et que certaines gens ne l’aiment pas.

— Nous avions des provisions dans le panier, dit Térésa, mais le taureau les a dispersées.

— Avez-vous eu affaire avec un taureau ? Daniel m’en a dit un mot.

On lui raconta cet épisode de leur course ; pendant ce temps Daniel arriva tout en nage, portant dans un panier des œufs, du pain, du beurre, de la farine et tenant à la main un jeune coq qui palpitait encore.

— J’ai vidé la baraque des Robert, dit-il d’un ton triomphant : Domeniga allumez du feu et faisons danser les casseroles.

— Des casseroles ! dit l’oncle avec embarras, en retournant son bonnet de coton noir que la pluie et le soleil avaient fait passer au brun-marron.

— C’est vrai, dit Térésa, vous devez avoir une cuisine, montrez-nous donc votre cuisine et votre cuisinière.

— Ce sera bientôt fait ; lorsque le temps est beau, j’allume mon feu en plein air, sur cette large pierre qui est très commode ; mais quand il pleut ou que le vent me contrarie, je prépare mes repas dans la cabane, où j’ai établi un foyer avec une ouverture pour la fumée.

Térésa souriait en voyant combien peu il fallait à un homme simple et sobre pour suffire à ses besoins et se demandait si la suprême sagesse ne consistait pas peut-être à se dégager ainsi de tous les tracas, de tous les artifices et de toutes les complications que le luxe et la civilisation ont introduits dans la vie.

Le feu fut allumé en plein air ; malgré toutes les recherches on ne put réunir qu’une marmite et une casserole. Domeniga était stupéfaite et ouvrait démesurément ses grands yeux noirs, en déclarant, en italien, son incapacité de se tirer d’affaire dans un tel ménage.

— Qu’à cela ne tienne ! dit Daniel, je m’en vais préparer une soupe à la farine dans la marmite, une omelette dans la casserole, pendant que le poulet rôtira à la broche de bois que l’un de vous fabriquera avec son couteau ; ayez un peu de patience. Si cet infâme taureau n’avait pas semé notre dîner, nous n’aurions pas besoin de faire la cuisine du soldat !

XXVIII

Chacun, dans la mesure de son intelligence et de son adresse, vint en aide au pourvoyeur, et bientôt on put satisfaire les appétits que ces préparatifs avaient encore excités. De table dressée avec nappe et couvert, il ne pouvait en être question ; Mme Perrin, assise sur un tronc, tenait une assiette sur ses genoux, les hommes mangèrent à la gamelle avec de grandes cuillères d’étain de forme ronde et des fourchettes de tôle dont les pointes avaient subi bien des avaries. Quant aux couteaux, chacun sortit le sien de sa poche, selon l’usage de la plupart des paysans. Domeniga, retirée à l’écart, refusa de prendre part à ce festin de campagne et se borna à un morceau de pain et l’eau de la Fontaine-Froide.

— Il faudrait maintenant une tasse de café, dit Térésa, qui se plaisait à taquiner l’oncle Salomon.

— Le café est une denrée inconnue ici, je n’en prends jamais ; il n’y en a pas même chez les Robert.

— Eh bien, en guise de café, dites-nous si vous ne trouvez pas le temps bien long, tout seul au milieu des bois et des rochers, et si, quand la nuit vient, vous n’avez pas peur ?

— Un homme qui craint Dieu et qui fait matin et soir sa prière, n’a jamais peur, dit le charbonnier. Le travail m’empêche de connaître l’ennui, et quand je ne travaille pas, je dors. Lorsque mon four est allumé, je puis rester éveillé pendant huit jours ; mais je dors quand je veux. Et puis, j’ai mes petits amusements : je vais sur la Roche m’asseoir à une belle place où on a de la vue ; j’y reste parfois plusieurs heures sans bouger, tant les campagnes, les lacs, les Alpes sont choses plaisantes. C’est surtout pendant les orages, la nuit, qu’il fait beau là-haut ; je me couche dans l’herbe et je m’amuse à regarder les nuées chassées par le vent, les éclairs qui font resplendir le pays tout entier, et les traits de la foudre qui frappent tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, selon la volonté du Seigneur.

— Et s’il pleut ?

— S’il pleut, je suis mouillé ; je me sèche et tout est dit.

— Cela ne vous rend pas malade ?

— Je n’ai jamais été malade, Dieu soit béni ; une fois, je me suis donné une entorse en descendant du « Pertuis de la Bise » ; j’ai été arrêté pendant trois semaines, et j’aurais été bien malheureux de ne pouvoir travailler, si je n’avais pas eu ma Bible, dont j’ai lu une grande partie. Autrefois, le dimanche, je lisais mes prières dans la « Nourriture de l’âme », et je chantais des psaumes, dont je sais beaucoup par cœur ; mais aujourd’hui, mes yeux ne voient plus de près, et quant à chanter, vous entendez bien que j’ai dû y renoncer. Je pourrais bien les siffler, mais je trouve que ce serait malhonnête et indécent.

— Et des visites, n’en avez-vous jamais ?

— C’est assez rare ; les gens des montagnes prennent parfois ce chemin pour aller à la Béroche, mais vous avez vu que je suis un peu à l’écart ; j’ai choisi cette place, parce qu’elle est à l’abri des courants d’air qui nuiraient à mon four. Si je suis un peu en dehors des chemins fréquentés par les hommes, en revanche, je suis souvent visité par les animaux sauvages, que j’accueille suivant leurs mérites.

— Des animaux ? La forêt semble déserte.

— Ne vous y trompez pas, tout fourmille de bêtes, au contraire ; mais les gens qui marchent dans les bois sans précaution, qui parlent, qui font du bruit, ne peuvent rien voir, rien observer. Pour savoir ce qui s’y passe, il faut, comme moi, rester immobile durant des nuits entières, avoir les yeux ouverts et de bonnes oreilles. Combien de fois ai-je vu le museau pointu et les prunelles luisantes d’un renard apparaître tout à coup près de mon fourneau, et me regarder avec curiosité avant d’aller planter son nez dans mes écuelles de lait. Et les blaireaux, les fouines, les martres, les putois, même les sangliers sont venus souvent m’espionner et fourrager autour de ma cabane. Quand j’ai de quoi, je leur donne à manger ; il faut voir leur défiance, leurs ruses, et leurs inventions pour commettre un vol ou s’emparer de leur proie. Vous voyez cet écureuil rouge qui court sur les branches de ce sapin, là, tout au haut ?

— Oui, oui, parfaitement.

— Eh bien ! si vous restez bien tranquilles, je le ferai venir à mes pieds chercher des noisettes ; j’en ai toujours dans mes poches.

Il siffla d’une certaine manière : l’écureuil arrêta sa course folâtre, s’assit sur une branche en relevant sa queue au-dessus de sa tête, se gratta le nez, fit entendre une sorte de claquement guttural, puis descendit la tête la première, par saccades brusques, interrompues par des haltes pour inspecter ce qui se passait autour de lui. Arrivé à terre, il s’approcha du charbonnier par une série de bonds, fixa sur lui ses yeux noirs et saillants, agita ses moustaches comme pour se consulter une dernière fois, sauta sur la noisette et l’emporta joyeux sur son arbre.

— C’est extraordinaire, dit Térésa, qui pendant tout ce temps n’avait pas osé respirer.

— Rien n’est plus simple ; je vis en paix avec ces animaux, je ne leur tends pas des pièges, je ne leur tire jamais un coup de fusil, au contraire, je leur donne à manger, et quand ils se confient à moi et viennent sur ma main, je réponds à leur confiance par des caresses. Voilà comment je les apprivoise. On peut aussi, en sifflant ou en gazouillant comme eux, appeler les oiseaux ; voulez-vous que je fasse venir sur ces arbres des pigeons sauvages ? J’en sais plusieurs nids sur ces grands arbres hêtres.

Il imita avec une telle perfection l’appel amoureux du ramier, que Daniel leva les yeux vers la cime des arbres. Bientôt on vit des ombres noires voltiger dans le ciel, et après de nombreuses évolutions se poser pesamment sur les branches.

— Comme on les abattrait ! dit le pêcheur, en les ajustant avec son tromblon.

Les ramiers effarouchés par cette voix et ce geste, s’envolèrent en faisant claquer leurs ailes.

— Pourquoi les as-tu effrayés ? dit Jonas Perrin.

— Ma foi, c’est une habitude de chasseur, je ne suis pas de la même étoffe que l’oncle Ducommun, quand même je porte le même nom. Pour racheter ma faute, je m’engage à rassembler ici tous les geais de la contrée. Attention au rappel.

Il se cacha dans les broussailles voisines et bientôt on entendit le cri rauque et strident de cet oiseau, lorsqu’il est irrité ou qu’il appelle au secours, avec toutes les variations qu’il y apporte, si complètement imité que les auditeurs ne purent s’empêcher de rire. Des cris pareils surgirent de tous les côtés, se croisant, se répondant sans qu’on vît rien remuer. Peu à peu on entendit des coups d’ailes, des branches s’agitèrent, un geai apparut dans le feuillage, puis un autre ; il vint un troupeau de ces tapageurs, et ils faisaient un bruit assourdissant.

— Je pourrais les exterminer jusqu’au dernier, dit le pêcheur en sortant des buissons, mais je les épargne, parce qu’ils m’amusent ; ce sont les plus effrontés, les plus gouailleurs de tous nos oiseaux et les plus portés à l’imitation. Vous avez vu comme ils accourent quand ils entendent un frère crier à l’aide.

— Il y a encore un visiteur dont je n’ai pas parlé, dit le charbonnier avec mystère et en baissant la voix ; mais ses apparitions deviennent de plus en plus rares.

— Gageons que c’est le chat sauvage, dit Daniel en s’avançant.

— Non, c’est l’ours ; j’avoue que le premier que j’ai aperçu rôdant sans se presser autour de ma cabane, m’a fait une belle peur. Je grimpai sur un sapin où je me blottis tout tremblant ; il se dressa contre le tronc, le flaira en le regardant de mon côté et fit entendre un grognement rauque comme cela.

Le vieux montagnard poussa un beuglement auquel il donna une réalité saisissante.

Au même instant un autre beuglement lui répondit dans les broussailles, et l’on entendit un bruit de branches foulées, de rameaux qui se brisaient comme si un animal de grande taille cherchait à se frayer un passage.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Térésa d’une voix perçante, entendez-vous ? le voilà ! Jonas, Daniel, sauvez-moi !

Elle s’élança du côté de la cabane et tomba sur le seuil en proie à une crise nerveuse. Domeniga, au lieu de calmer sa maîtresse, se jeta sur elle en poussant des cris encore plus aigus.

— Il faut que quelqu’un aille voir ce qui se passe dans ce taillis, dit Jonas Perrin.

— Ce n’est rien, c’est le jeune bœuf des Robert, dit l’oncle, je reconnais sa voix ; il s’est déjà sauvé plusieurs fois pour aller paître autour de la Fontaine.

Daniel, qui était allé à la découverte reparut bientôt tenant par la corne l’innocent quadrupède qui avait interrompu d’une façon si malheureuse les récits de Salomon.

— Voilà l’ours, dit-il, nous le ramènerons au bercail en descendant.

— Calme-toi, répétait Jonas Perrin à sa femme, calme-toi donc ; ce n’est rien, c’est un veau ; viens le voir, tiens, bois un verre d’eau fraîche et ris avec nous de cette aventure.

Mais rien n’y faisait, la crise de nerfs conséquence de sa frayeur du matin, était sérieuse ; elle ne se calma que par un déluge de larmes. Quand la jeune femme fut de nouveau maîtresse d’elle-même, elle dit à son mari en attirant son visage près de sa bouche :

— Mon cher ami, partons ; dis tout ce que tu voudras à ton oncle, mais il faut partir, je ne peux plus rester ici.

— Je te dis que c’est un veau et qu’il n’y a rien à craindre.

— Ne me contrains pas, la peur est dans mon sang, partons, partons sans retard.

La confusion du pauvre oncle était inexprimable.

— Qu’on m’y reprenne encore à faire l’ours, disait-il en tournant et en retournant son bonnet ; ce n’est déjà pas convenable à un homme de mon âge.

— Ce n’est rien, dit Térésa, en s’efforçant de sourire, mais en continuant de pleurer, cela passera ; adieu cher oncle, embrassez-moi ; merci pour votre accueil.

La troupe fit halte à la maison des Robert, c’est là que Térésa désirait se reposer quelques instants pour calmer son agitation et attendre la fraîcheur du soir. On les accueillit avec un empressement hospitalier et toutes sortes de naïves prévenances.

— Madame Robert, je vous présente ma femme, qui vient de faire une grande course, dit Jonas Perrin ; elle aurait besoin de dormir un peu avant de redescendre à Noiraigue ; pourriez-vous lui préparer un lit ?

— Très volontiers, ce sera fait dans un instant ; seulement madame aura la bonté d’excuser la simplicité de notre intérieur.

— Je suis fâchée de vous donner cette peine, dit Térésa ; mais je suis tout énervée ; ce matin j’ai eu peur d’un taureau qui a fondu sur nous ; et ce soir, ne vais-je pas m’aviser de prendre votre jeune bœuf pour un ours, ce qui m’a presque fait mourir de frayeur.

— Oh ! des ours, dit Mme Robert, on en voit encore de temps à autre ; vous savez que mon beau-père en a tué un, après une lutte corps à corps ; il lui a ouvert le ventre avec son couteau.

— Où ? dit Térésa en pâlissant.

— Dans le champ de froment, tout près d’ici ; l’ours venait manger le grain encore en lait. Vous pouvez voir sa patte qui est clouée à la galerie au-dessus de votre tête.

Ce trophée, armé de ses griffes redoutables, n’était pas propre à apaiser les terreurs de la jeune étrangère ; elle s’imagina que le Creux-du-Van était un repaire de bêtes féroces d’où elle ne sortirait pas vivante. Des points noirs dansèrent devant ses yeux, une sueur froide couvrit son front et ses tempes, elle sentit qu’elle allait s’évanouir.

— Partons, dit-elle à son mari d’une voix éteinte, sauvons-nous, appelle nos gens, si je reste ici, je deviendrai folle.

Le pauvre Jonas Perrin s’excusa du mieux qu’il put, prit congé de ces braves gens et commanda le départ.

Le soleil était couché lorsqu’ils arrivèrent à leur maison de Rosières ; un homme aux souliers poudreux, tenant un bâton à la main, était assis sur un banc, près de la porte d’entrée. Il se leva pour les saluer. C’était le justicier Vuille.

XXIX

La présence inattendue du justicier Vuille produisit sur les arrivants des impressions diverses. Daniel devint rouge jusqu’aux oreilles et jeta un regard sur Domeniga, qui se tenait en arrière, un regard de triomphe. Si Térésa n’eût pas été sous le poids des émotions de la journée, elle eût battu des mains et se fût élancée la première pour souhaiter la bienvenue au vieux Sagnard. Quant à Jonas Perrin, alarmé par l’état nerveux de sa femme, regrettant l’épreuve à laquelle il l’avait soumise, et qui avait tourné si mal, cet incident nouveau l’agaçait, et, bien que poli et gracieux dans son accueil, il eût désiré que le justicier fût venu dans un moment plus opportun.

— Comment ! c’est vous, M. Vuille, êtes-vous là depuis longtemps ?

— Voilà, voilà, seulement depuis midi.

— Depuis midi, et il est passé six heures du soir, quelle mauvaise chance ! On a dû vous dire où nous avons été. Si j’avais pu prévoir votre arrivée, je serais resté à la maison. Je ne sais comment vous exprimer mes regrets.

— Rien de mal, rien de mal, dit le justicier d’un ton bref, n’en parlons plus ; puis-je vous demander un moment d’entretien ?

— Avec le plus grand plaisir ; entrez, je vous prie ; vous me ferez l’honneur de souper avec nous ?

— Merci, pas de dérangements, deux mots, puis en route et bonsoir.

« Il faudra encore se mettre à cuisiner pour ce vieux sauvage, quand même je suis rompue de fatigue », marmottait Domeniga, « la peste soit de ces Sagnards ».

— Excusez-moi si je me retire, dit Térésa, mais je suis incommodée et je vais me mettre au lit.

— Faites, madame, faites ne vous gênez pas à cause de moi ; j’espère que ce ne sera rien de grave, dit le justicier en soulevant son tricorne et en s’inclinant jusqu’à terre.

Il était aisé de voir que la démarche qu’il faisait lui était désagréable et qu’il avait hâte d’en finir. Lorsqu’ils furent seuls dans le cabinet de M. Perrin, il s’assit avec un grand sérieux, prit une prise de tabac et après avoir secoué son jabot :

— Avez-vous déposé une plainte auprès des autorités ? dit-il avec une certaine hésitation.

— Non, je me suis conformé ponctuellement à vos paroles, je vous attendais.

— Bien, vous êtes un homme d’honneur ; cette fâcheuse affaire restera donc entre nous ; le seul bavard à redouter est le jeune Gentil, mais il est aisé de lui fermer la bouche ; son père est débiteur de Siméon ; le moindre mot lui coûterait un remboursement.

La conversation fut interrompue par Daniel qui mit sur la table du vin et des verres. Le justicier fronça les sourcils et le regarda avec des yeux courroucés. Le pauvre garçon se hâta de regagner la porte sans avoir rien pu comprendre.

— Lors même que le coup de feu tiré près de chez moi est le résultat d’un moment d’oubli, sans préméditation, vous avez compris que le mariage de Siméon avec ma fille devient impossible ; je ne veux pas qu’on puisse reprocher une tentative de meurtre, même avec circonstances atténuantes, au père de mes petits-enfants. – Ici, un sourire effleura les lèvres de Jonas Perrin. – D’ailleurs, cela aurait pu devenir entre les conjoints une source éternelle de reproches et de débats. En deux mots, ce malheureux coup de pistolet a tout gâté et m’oblige à la démarche la plus humiliante ; si j’accorde ma fille à votre Ducommun, c’est contre mon gré, contre mes sympathies, contre mes principes.

— Quand vous le connaîtrez mieux, vos répugnances feront place à des sentiments tout opposés ; je vous prédis qu’avant peu vous l’estimerez, vous l’aimerez.

— Non, monsieur, non ; à mon âge, avec mon caractère, lorsqu’on voit crouler les arrangements caressés pendant des années, et sur lesquels on fondait le bonheur de ses derniers jours, adieu l’enthousiasme, on se renferme dans l’indifférence. Olympe sort de ma famille, Ducommun n’y entre pas. Si vous attendez des rapports étroits entre Noiraigue et ma maison, détrompez-vous, j’y mettrai bon ordre.

— Comme vous voudrez, dit Jonas Perrin, qui sentait l’irritation le gagner ; à quand la noce donc ?

— Oh ! cela m’est égal ; dans trois semaines, dans six mois, dans un siècle ; pour la satisfaction que cela me donnera, je n’en tournerais pas la main ; ils feront ce qu’ils voudront.

— La bénédiction du ciel peut-elle reposer sur un mariage auquel manque celle des parents ?

— Je vous l’ai déjà dit, je ne reconnais dans le monde que deux principes : l’autorité d’un côté, l’obéissance de l’autre. Là où mon autorité est méconnue, on peut se passer de ma bénédiction.

— Je n’insiste pas ; mais comme ma femme tient à voir le mariage célébré avant notre départ, qui ne peut être renvoyé, je vais dès demain écrire les bans ; Daniel les portera à Olympe pour les signer, et dimanche prochain ils pourront être publiés à La Sagne, à Noiraigue, à Travers. Où désirez-vous que se passe la noce ?

Le terrible justicier souleva les épaules, rida son nez et abaissa les coins de sa bouche, comme s’il respirait une mauvaise odeur, mais il ne répondit rien.

— Puisque vous n’avez pas de préférence, vous savez qu’il n’est pas dans les usages de se marier à Noiraigue ; va pour les baptêmes, mais les noces, on les fait à Travers, c’est chose entendue. Le dîner sera servi à l’hôtel de l’Ours, je m’en charge, j’espère qu’il sera gai ; vous y amènerez vos proches et vos amis ; tâchez qu’ils soient de belle humeur.

Le nez du justicier se creusa de sillons comme la mer irritée, et l’arc de sa bouche se brisa en un circonflexe aigu ; il prit deux ou trois prises successives et dit d’un ton nasillard inimitable, en regardant les boucles de ses souliers :

— M’est avis que pour un gueux comme ce Ducommun, il serait plus convenable de ne pas faire tant de fracas. C’est de mauvais exemple, et cela autorise d’autres gueux à en faire autant. Ainsi s’en vont les anciennes mœurs, pour faire place aux nouveautés pernicieuses, qui ne sont que piège et corruption.

— Le souper est servi, dit Daniel en entr’ouvrant la porte.

— Voilà une bonne nouvelle, dit le maître du logis, qui se sentait des velléités de jeter son hôte par la fenêtre ; venez, M. Vuille, venez vous restaurer avant de vous mettre en route, vous avez encore trois bonnes heures de marche.

— Merci, je n’ai besoin de rien.

— Pas même une assiette de cette bonne soupe que je vois fumer sur la table ?

— Eh bien ! je l’accepte pour ne pas vous faire affront.

— Il y a encore des truites toutes fraîches qui ne sont pas « indifférentes », hasarda le pêcheur, d’un ton insinuant.

Le justicier rida son nez aquilin, et fermant les yeux à demi, se pencha à l’oreille de son amphitryon.

— Est-il nécessaire que ce galampin reste planté là pour nous espionner ?

— C’est son poste : il est là pour nous servir.

— Je peux bien me servir moi-même ; mais m’habituer à cette figure, jamais.

Au moment de partir quand ils furent seuls, le vieillard tira de la poche intérieure de son pourpoint un paquet entouré de papier, qu’il ouvrit d’un air de mystère. Il en sortit un grand pistolet à pierre, garni de laiton, qui fit reculer Jonas Perrin.

— N’ayez pas peur, vous le reconnaissez, gardez-le il nous coûte une fortune, je ne peux plus le voir, ni le sentir, c’est celui de Siméon. Pauvre Siméon ! le voilà réduit à finir seul ; sa sœur est malade, les jambes enflées, elle n’en a pas pour longtemps. Savez-vous qu’il possède plus de 150 mille livres du pays en maisons, domaines, forêts, pâturages, obligations et cédules… une des plus grandes fortunes de nos montagnes, ajouta-t-il avec un soupir… Sans ce pistolet maudit, tout passait à Olympe.

— Croyez-vous qu’elle regrette cette fortune ?

— Elle n’en a pas l’air ; les jeunes gens sont insensés, ils n’écoutent que la passion. M. Perrin, ne désirez pas d’avoir des enfants ; malgré toute la peine qu’on se donne pour leur inculquer les bons principes, ils finissent par vous échapper ; les idées d’indépendance et de rébellion que l’incrédulité souffle sur le monde ont plus d’attraits pour eux que l’obéissance et la soumission. Je ne sais qu’un remède pour réformer la génération d’aujourd’hui…

— Vous voulez dire l’instruction et l’amour de la vertu ?

— Non, monsieur, le bâton, rien que le bâton.

Et sa main faisait le geste de rosser un personnage imaginaire sur lequel il dardait ses yeux irrités.

Lorsqu’il fut seul sur le sentier qui prend la côte en écharpe, il répétait, en allongeant le pas et en ployant le genou selon l’habitude des montagnards : « Ce Perrin est un honnête homme, il n’a pas demandé de dot, mais il est de la secte des philosophes, un disciple de Voltaire et de Rousseau ; oui tu iras loin avec ton instruction et ton amour de la vertu ! chimères que tout cela ! Si j’avais manié le bâton comme feu mon père, tout irait mieux chez moi. Nom de ma vie ! Cent cinquante mille livres de Neuchâtel en domaines, forêts, maisons, obligations et cédules qui nous passent sous le nez et qui tombaient tout droit dans le tablier de l’Olympe. « Cor après, anondret[18]. »

Arrivé au sommet, il s’arrêta pour respirer, au bord de l’escarpement qui domine Noiraigue. La nuit se faisait calme et sereine ; quelques étoiles brillaient au ciel ; une lueur dorée éclairait le couchant au-dessus de Saint-Sulpice. Il regarda un instant le sombre vallon qui se creusait sous ses pieds et d’où montait le bourdonnement des eaux courantes, des scieries et des moulins.

« Quel sale trou ! dit-il en reniflant avec dédain ; ne faut-il pas être ensorcelé pour préférer ce fond d’écuelle au domaine de la Queue-de-l’Ordon ! »

Ces invectives ayant soulagé son cœur, il continua son chemin en songeant à son testament et au codicille sévère qu’il y adjoindrait à son retour.

XXX

Ce fut pour le pauvre pourvoyeur, si mal mené, une surprise bien douce lorsque, le lendemain, son patron lui fit voir trois bandes de papier sur lesquelles étaient inscrites cinq ou six lignes de sa plus belle écriture.

— Devine ce qu’il y a sur ces papiers.

L’honnête pêcheur ouvrit des yeux comme des fonds de bouteilles, mais il ne put déchiffrer que son nom.

— Ce sont des commissions je le sais bien, mais du diantre si je les comprends. Où faut-il aller ?

— À La Corbatière.

— Il y a donc du nouveau ? tu n’as rien voulu me dire après le départ du justicier.

— C’était pour te laisser dormir tranquille.

— Ah ! bien oui, dormir tranquille, je n’ai fermé les yeux que vers le matin, et encore pour faire des rêves épouvantables. Quelle journée, mon Dieu, quelle journée.

— Tu porteras ces papiers, tu les feras signer à l’Olympe, tu signeras aussi… comme tu pourras, et vous irez les deux en porter un chez M. le pasteur, en le priant de commencer les publications dimanche prochain.

— Dis donc, Jonas ?

— Eh bien ?

— Tu ne plaisantes pas ?

— Non, pas le moins du monde.

— Alors ce sont… les annonces…

Le pêcheur fut pris d’un tel saisissement après avoir prononcé ce mot fatidique qu’il dut s’asseoir ; il était pâle et respirait avec difficulté.

— Eh ! oui, il faut bien commencer, si l’on veut faire la noce dans trois semaines.

— Dans trois semaines, la noce !… Jonas, ne dis pas des bêtises.

— Tout est arrangé avec le justicier ; il est venu lui-même apporter son consentement.

— C’est pour cela qu’il m’a traité comme un chien.

— Ton futur beau-père est un original hérissé d’épines comme un buisson de houx ; il faut l’accepter comme il est ; ce n’est pas lui que tu épouses et l’Olympe saura te donner des compensations.

— Dis-tu vrai ? je vais vers l’Olympe sans craindre d’être chassé par son père, et l’on s’épouse dans trois semaines… non, je ne peux pas y croire. Sais-tu que cela me rend… tout chose… et me fait trembler.

Le pourvoyeur allait, venait au comble de l’agitation.

— Si tu as peur, on peut renvoyer de quelques semaines, de quelques mois ; on peut même tout rompre, Siméon Courvoisier n’en pleurerait pas.

— Veux-tu bien te taire mais je suis tout étourdi, tout je ne sais comment. Mon Dieu ! que va dire l’Olympe ?… et Noé, et Gédéon ?

— N’oublie pas qu’il ne faut parler à personne du coup de pistolet ; j’en ai fait la promesse solennelle.

— Bigre ; je n’ai pas lieu de m’en plaindre ! quand même il m’aurait emporté une oreille, je devrais encore le remercier puisqu’il fait mon bonheur.

Le premier mouvement de stupeur dissipé, la joie de Daniel devint un délire, il courut faire ses préparatifs de départ en chantant, en gambadant, en poussant des cris frénétiques. Domeniga voulu savoir la cause de ce vacarme.

— Je me marie, chère Domeniga oui, regardez-moi bien ; dans trois semaines je serai marié avec l’Olympe ; son père a capitulé, les bans sont écrits, je les porte à La Sagne pour les signer ; je ne sais plus si je marche sur les pieds ou sur la tête. Eh bien ! vous ne riez pas, vous ne me félicitez pas, Domeniga, ma mie, n’entendez-vous pas ? je vous invite à ma noce, les garçons tireront les pétards, nous ferons danser les cloutiers, les meuniers, les scieurs, les charbonniers, les Sagnards ; va-t-on rire, chanter, s’amuser !

L’Italienne, à demi-suffoquée, descendit chez sa maîtresse retenue au lit par la fièvre ; elle tomba à genoux sans prononcer une parole, prit la main de Térésa et la couvrit de ses larmes.

— Que me voulez-vous, qu’est-il arrivé ? parlez, Domeniga, parlez vite.

— Empêchez ce mariage, ne laissez pas partir Danielo ; il ne faut pas que cette fille des montagnes vienne ici. Au nom de Dieu et de la Madone, ayez pitié de moi.

— Expliquez-vous, je ne comprends pas.

— Pourquoi m’avez-vous conduite dans ce pays ; maudit soit le jour où nous y avons mis le pied ! Si cette fille vient ici, une de nous deux doit mourir.

Térésa retira sa main avec un mouvement d’effroi.

— Vous aimez Daniel ? dit-elle d’une voix sourde.

— Oui, j’aime Daniel, et je ne veux pas me le laisser prendre par cette paysanne. Ne suis-je pas autant qu’elle ? vous connaissez ma famille, emmenez-le en Italie, ma mère l’aimera, il sera mon époux chéri.

— Calmez-vous, ma pauvre enfant, abandonnez ces chimères, tout cela est impossible.

— Que voulez-vous que je devienne ? ne me réduisez pas au désespoir, laissez-moi conserver une espérance, si faible qu’elle soit.

— Non, le mariage est décidé, il se fera. Soyez courageuse, cachez votre chagrin seulement quelques jours, nous partirons tôt après, et une fois rentrée dans notre chère Toscane, vous n’y penserez plus.

— Signora, dit l’Italienne en se levant, prévenez un malheur ; si cette fille entre dans la maison, une de nous deux mourra.

XXXI

Trois semaines plus tard, un samedi matin, des coups de feu partant du haut de la côte de Rosières, éveillèrent les échos du vallon de Noiraigue et retentirent jusque dans les solitudes sauvages du Creux-du-Van. Une explosion plus forte, suivie d’une seconde, leur répondit dans le fond du vallon ; un nuage de fumée s’éleva du milieu des arbres qui entourent la ferme Vers-chez-Joly et trahit la présence des artilleurs. C’étaient les cloutiers, les amis de Daniel qui tiraient avec leurs enclumes, pour faire honneur aux hôtes de la montagne arrivant pour la noce.

C’était un beau jour du commencement de septembre ; le ciel, sans nuages, étendait son dais d’azur au-dessus des monts, dont les pentes se diapraient de teintes orangées ; un brillant soleil éclairait la maison neuve, où tout était en mouvement ; il entrait par les fenêtres ouvertes dans les chambres reluisantes de propreté, et faisait danser ses joyeux rayons sur les guirlandes de verdure, les fleurs, les devises dont elle était décorée. Daniel, perché sur une échelle et aidé de son ami Samson, mettait la dernière main à ces préparatifs, pour lesquels il avait mis au pillage les jardins et les bois d’alentour. Il ne savait comment orner assez cette demeure de son ami qui allait devenir celle de sa fiancée et n’épargnait ni sa peine, ni son temps ; il corrigeait, rectifiait, ôtait d’un côté, ajoutait de l’autre ; cela occupait son esprit et lui permettait d’attendre, sans perdre la tête, l’arrivée de l’Olympe qui devait venir d’un instant à l’autre.

— Écoute, dit Samson, un, deux, trois, quatre coups de pistolet, un vrai feu de file ; les voilà qui descendent la côte.

— Oui, les voici, dit Daniel, tout pâle, en s’accrochant à son échelle, et je ne suis pas prêt ; il me semble que je vais tomber.

— Parbleu, c’est bien le moment ! qu’est-ce que tu veux encore y ajouter ? il me semble que c’est superbe et, à part notre fameuse chaise à porteurs, je n’ai jamais rien vu qui soit aussi gentiment imaginé. Ces Sagnards vont ouvrir des yeux comme des meules de moulin !

— As-tu entendu, Daniel ? on entend tirer sur le haut de la côte, ce sont nos Sagnards, dit M. Perrin, mettant la tête à la fenêtre ; dans vingt minutes ils seront ici. Tiens, qu’est-ce que cela ?

— Ce sont les cloutiers qui font parler leurs enclumes, dit Samson avec orgueil, on voit qu’ils savent se servir de leurs outils ; de vrais coups de canon. Maintenant, les fils Robert du Creux-du-Van entrent en danse avec leurs mousquets : tâh tâh ! On s’aperçoit que leur poudre est sèche. Tiens ; jusqu’aux Leuba des Œillons, qui mettent le feu à leurs pétards, pan ! boum ! Oh ! les braves gens, c’est à cela qu’on reconnaît les vrais amis ; rien ne donne un air de fête comme ces décharges qui se répondent d’une montagne à l’autre. J’espère que messieurs les Sagnards trouveront qu’on sait leur faire accueil.

Mais Daniel et Jonas Perrin avaient bien autre chose à penser ; celui-ci retourna à son bureau, terminer les arrangements relatifs à son départ pour Florence et à l’installation de Daniel ; Térésa vaquait à sa toilette avec la coquetterie que peut y mettre, en un tel jour, une femme jeune et jolie ; quant à Domeniga, après avoir habillé sa maîtresse, elle s’assit sur le foyer de la cuisine, les coudes sur ses genoux, sanglotant, la tête dans ses mains, et tressaillant à chaque détonation qui traversait l’air. N’y pouvant plus tenir, elle courut dans sa chambre, se jeta sur son lit et on ne la revit plus de toute la journée.

Au bruit de la canonnade, les habitants de Noiraigue mirent le nez à la fenêtre et sortirent de leurs maisons, les uns restèrent en observation, les autres prirent leur course vers Rosières, les femmes chargées de leurs nourrissons traînaient à leur suite une file de marmots essoufflés et criards.

Dans les lieux écartés, le moindre incident qui sort de la vie ordinaire prend des proportions insolites, toutes les curiosités s’éveillent, les esprits fermentent, la fantaisie prend le galop la bride sur le cou. Que ne pouvait-on pas attendre d’une noce célébrée chez le riche Perrin d’Italie ? quelles splendeurs, quel faste, quelle dépense, quelles piles d’écus de six livres allait-on dépenser et dont on attraperait peut-être quelques parcelles ! Cette fête devenait un événement dans l’histoire de Noiraigue ; bienheureux ceux qui en seraient les témoins ; ils pourraient en raconter les merveilles et en transmettre la tradition à la postérité. Déjà les voisins s’approchent sournoisement, sans avoir l’air d’y toucher ; les groupes qui grossissent à vue d’œil se forment autour de la maison neuve et se communiquent à voix basse leurs observations, leurs conjectures ; la malice neuchâteloise se met de la partie, et par-ci par-là une plaisanterie assaisonnée d’un gros sel rustique provoque des grimaces significatives et de sourds éclats de rire.

Bientôt on entendit les pas des chevaux qui descendaient la côte et qui faisaient rouler les cailloux de la carrière ; les hôtes de la forêt, effrayés par ce bruit, quittaient leurs retraites, les grives, les geais, les merles s’envolaient en poussant des clameurs aiguës et gagnaient à tire d’aile les bois des Vannels. Enfin une douzaine de jeunes gens des deux sexes, tous bien montés, apparurent sous la feuillée et firent leur entrée en bon ordre sur le petit plateau formant terrasse au-devant de la maison. À la vue de la façade décorée avec recherche, et de toute cette foule qui s’ouvrait pour leur livrer passage, les cavaliers firent une nouvelle décharge de leurs pistolets et poussèrent un hourra retentissant.

Ce n’était pas, pour Daniel, le moment de se cacher, d’autant plus qu’au milieu des jeunes montagnards, tous proprement vêtus, le bouquet au pourpoint, la cocarde au tricorne, il venait de reconnaître Noé et Gédéon, et derrière eux la belle fiancée montée sur la brune, dont la crinière, la queue et la bride étaient ornées de rubans de satin blanc.

Avant que le pauvre garçon tout ahuri eût le temps de les saluer, un des cavaliers, sans mettre pied à terre, prononça un petit discours bien fleuri, par lequel il demandait le passage dans la seigneurie de Travers pour quelques voyageurs de la seigneurie de Valangin. Ils accompagnaient une jeune dame en lointain pays pour l’accomplissement d’un vœu dont dépendait son bonheur. Depuis longtemps un enchanteur la tenait captive dans un castel entouré de dragons ; elle avait réussi à s’évader, mais en recouvrant la liberté elle avait perdu la parole. Une bonne fée de la Combe des Enfers avait déclaré que la demoiselle ne serait délivrée de ses enchantements que lorsqu’elle aurait trouvé par delà les montagnes, la fleur d’amour qui délie la langue et ouvre les cœurs.

Il fallait répondre à cette harangue, qui était dans les usages de l’époque, mais Daniel se sentait hors d’état de le faire ; d’ailleurs les convenances exigeaient qu’un autre portât la parole. Le pauvre garçon cherchait du regard son patron et ami Jonas Perrin, pour le prier de le tirer d’embarras et de sauver l’honneur de Noiraigue, lorsqu’il aperçut le lieutenant Duvanel, arrivé sur ces entrefaites, en perruque poudrée, le tricorne galonné sous le bras, l’épée en verrouil, les bas de soie bien tendus sur ses mollets robustes. Il redressait sa haute taille et promenait sa main droite sur son jabot de dentelle, comme un orateur prêt à débiter son exorde. Daniel lui fit un signe d’un air suppliant ; il n’en fallait pas plus.

— Beaux cavaliers et belles dames, dit-il en s’inclinant et en balayant la terre de son tricorne, nous vous accordons volontiers le passage dans la bonne Seigneurie de Travers, mais nous apprenons avec chagrin l’affliction qui pèse sur la dame que vous accompagnez et nous offrons nos services pour la délivrer de ses enchantements. Il n’est pas nécessaire d’aller si loin chercher la fleur d’amour, elle croît et s’épanouit sur les bords de l’Areuse ; vous pouvez la cueillir ici même, cette fleur magique qui délie les langues et les cœurs. Veuillez mettre pied à terre et accepter l’hospitalité dans cette maison, qui sera heureuse de vous recevoir sous son toit.

Les hourras, les coups de feu recommencèrent de plus belle ; les rangs des cavaliers s’ouvrirent et l’on vit apparaître un char traîné par deux chevaux ornés de grelots et de guirlandes de sapin où brillaient les baies rouges du sorbier ; de chaque côté leur pendaient des assiettes d’étain poli attachées avec des courroies. Ce char contenait le trousseau de la mariée ; en avant, un bahut de noyer ciselé plein de linge, plus loin des chaises, un lit, une armoire, de la batterie de cuisine, des provisions ; le tout était couronné par un rouet avec sa quenouille chargée de belle rite et ornée de rubans roses. Sur le bahut, qui contenait le travail de ses mains, la justicière Vuille trônait avec majesté, dans son déshabillé de taffetas noir, cadeau de Térésa.

Enfin, derrière le char marchait la sonnette au cou et la tête fleurie et enrubannée, une superbe vache conduite par Olivier Gentil en personne. Il avait revendiqué cet honneur, comme condition du secret qu’il devait garder sur l’attentat de Siméon, et s’acquittait de ses fonctions le cœur gonflé d’orgueil.

On le voit, le justicier Vuille avait fait grandement les choses mais il n’avait pu se résoudre au sacrifice de sa dignité personnelle. Sans rien épargner, il avait pris dans les meubles de sa maison de quoi constituer un trousseau convenable ; il avait soigné l’équipement de ses fils représentants de sa famille, mis la main au chargement, passé une inspection générale, puis, embrassant sa femme, avait souhaité un bon voyage à la caravane. Sa résolution était prise ; pendant que les jeunes s’égayaient dans des divertissements profanes, il voulait passer la journée dans la chambre du cercueil occupé à relire son testament, en y ajoutant les codicilles suggérés par son humeur et par les circonstances.

XXXII

Jonas Perrin et Térésa firent un accueil gracieux à tout ce monde, des rafraîchissements furent servis en abondance, les chevaux trouvèrent à l’écurie et dans la grange ample provende et bonne litière. Au lieu de faire la mijaurée et de bouder dans un coin, comme beaucoup de jeunes mariées en pareil cas, Olympe avait ôté sa belle robe, attaché un tablier autour de sa taille souple, et se multipliait pour aider Daniel dans le service de la maison. C’était plaisir de la voir aller, venir, le front serein, la bouche souriante, répondre d’un air de bonne humeur, veiller à tout avec intelligence et sang-froid et trouver le temps d’adresser une bonne parole à son fiancé qui la regardait avec admiration.

Dès que les amis et amies de noces eurent fait connaissance avec les hôtes de la maison neuve, et que la glace fut rompue, la bonhomie et la franchise des montagnards se firent jour, les jeunes gens mirent habit bas pour décharger le char et transporter les effets dans le logement réservé à Daniel. Celui-ci croyait rêver, tant il était heureux, et craignait un réveil atroce, un réveil qui lui montrerait sa chère Olympe enlevée par Siméon Courvoisier et disparaissant pour toujours dans les brouillards de la Queue-de-l’Ordon.

Le char et le trousseau sur lesquels s’exerçait la curiosité des commères de Noiraigue, feraient sourire de pitié les jeunes dames qui condescendent à lire ces lignes. Hélas ! dois-je l’avouer ? Olympe Vuille n’avait ni nappes, ni serviettes de lin damassé, ni draps de toile de Hollande à ourlets de vingt centimètres, ni chemises de nuit brodées, ni rideaux de mousseline, ni mouchoirs de batiste sur lesquels une pauvre ouvrière a usé sa vue pour les décorer de chiffres fastueux ; ses draps étaient de forte toile à ourlet mesquin ; ses nappes et ses essuie-mains de chanvre grossier avec des raies rouges ; ses mouchoirs étaient de coton bleu avec des carreaux blancs et rouges ; ses bonnets de nuit étaient d’indienne commune. D’argenterie, de porcelaine, de cristaux, de meubles d’acajou et de palissandre, de piano, de canapés, il n’en était pas question, pas plus que de matelas et de meubles rembourrés, l’Olympe n’en avait pas l’idée et n’en était pas plus malheureuse. Au lieu de ces recherches du luxe moderne qui ne sait comment assez compliquer la vie et en augmenter les besoins, elle apportait à son mari des habitudes de simplicité, de sobriété, d’économie, l’amour du travail, un cœur fidèle, vaillant, dévoué, un corps sain, des bras infatigables, et la volonté de partager avec lui la bonne et la mauvaise fortune, d’être en tout temps son aide, sa consolation et son appui.

Certains lecteurs trouveront peut-être que ces mérites valent bien les merveilles d’un luxe frivole.

Le mariage devait être béni dans l’église de Travers, à trois heures. On employa le temps disponible, avant le dîner provisoire de midi, à parcourir le village, à visiter les moulins, les scieries, les forges des cloutiers, la source de la Noiraigue. À deux heures, les cavaliers se remirent en selle, les autres invités prirent place sur des chars ornés de guirlandes et garnis de plusieurs rangées de bancs ; ce cortège s’ébranla au bruit des pistolets, des enclumes et des pétards qui tonnaient de tous les côtés. Le zèle des tireurs était stimulé par l’appât d’un bon souper que Jonas Perrin avait commandé pour la jeunesse de Noiraigue, à l’hôtellerie de la Fleur-de-Lys.

Chacun connaît Travers avec ses maisons neuves et ses élégances qui lui donnent l’aspect d’une rue de ville ; mais, il y a un siècle, ce village, non encore enrichi par l’industrie, ne présentait que des constructions rurales, larges et basses, couvertes en bardeaux, qui ont disparu dans le terrible incendie de 1864. Pour atteindre l’église, le cortège devait traverser le village d’un bout à l’autre. Dès qu’il fut en vue, les cloches se mirent en branle et les pistolets, chargés à outrance, tonnèrent à l’envi. Tous les logis furent vidés en un clin d’œil, une foule remuante couvrait les abords de l’église, les curieux étaient accourus de Noiraigue, de Couvet et des fermes du voisinage. On voulait voir de près ce Jonas Perrin, dont la fortune imprévue tenait de la légende, cette jeune étrangère qui en avait fait son époux, cette beauté de La Sagne, qui avait échappé à un mariage d’argent pour épouser l’homme de son cœur, Daniel Ducommun, naguère pauvre diable vivant à l’aventure, aujourd’hui en veine de se faire un bel avenir. Cette fois, je puis l’affirmer, l’attente du populaire ne fut pas déçue ; la cavalcade était superbe sous le ciel bleu et le soleil de septembre ; les chevaux animés par l’avoine, relevaient fièrement la tête et faisaient jaillir des étincelles sous leurs sabots ; les fleurs, les rubans, les costumes chamarrés, la joie qui pétillait sur tous ces visages, les éclats des armes à feu et la fumée de la poudre formaient un tableau qui aurait charmé des spectateurs plus difficiles.

Mais soudain, un obstacle se présente ; selon la coutume, les enfants ont barré le chemin par des rubans tendus en travers. Une pluie de creutzers, de demi-batz tout neufs fait tomber la frêle barricade, filles et garçons se précipitent sur ces jolies piécettes qui brillent à terre comme des étoiles ; ils se bousculent, ils tombent, ils roulent sans lâcher prise et se relèvent en poussant des cris de victoire. En retour de cette largesse, ils tiennent les chevaux pendant que les cavaliers mettent pied à terre, et les conduisent, ainsi que les chars, à l’auberge de l’Ours où les apprêts du festin causent depuis plusieurs jours un bouleversement général.

La cérémonie religieuse se passa comme d’ordinaire, mais le dîner fit époque dans l’histoire de l’Ours. Comment énumérer les plats qui disparurent, les bouteilles qui furent vidées en ce jour mémorable ; ce qu’on mangea de truites, de daubes, de longes de veau, de jambons, de tourtes et de gâteaux est incalculable ; on vint même à bout d’un coq de bruyère vénérable, dont le bec avait blanchi dans les futaies qui couronnent la montagne de Boudry et dont la chair noire et filandreuse était de force à résister à tous les assauts. Il y eut des discours, des joutes de force et d’adresse ; à la fin, ceux qui pouvaient se tenir sur leurs jambes ouvrirent le bal qui se prolongea jusqu’à l’aube.

XXXIII

Térésa et son mari se retirèrent avant la nuit ; leurs mesures étaient prises pour partir le même soir et s’en aller coucher à Neuchâtel, et de là, continuer leur voyage par Genève, Lyon et Marseille. Vers minuit, Daniel revint avec sa femme et la justicière Vuille ; ils firent doucement pour ne réveiller personne ; mais le matin, voyant que rien ne remuait dans la maison et que les coffres préparés depuis plusieurs jours avaient disparu, ils ouvrirent l’appartement des maîtres ; il était désert. Une lettre à leur adresse déposée sur une table, attira leurs regards. Olympe la lut à haute voix ; elle ne contenait que ces quelques lignes :

 

Bien chers amis,

Nous n’avons pas voulu troubler votre fête par l’amertume des adieux. Nous partons en confiant à vos soins la maison et tout ce qu’elle renferme ; soyez-en les fidèles gardiens jusqu’à notre prochain retour. Puissiez-vous y passer de longs jours heureux et bénis, en vous rappelant ceux qui viennent de s’écouler et qui nous ont fourni l’occasion de contribuer à votre bonheur.

Il est bien entendu que nous serons les parrain et marraine de votre premier enfant. Pour le reste, le lieutenant Duvanel a nos instructions.

En priant Dieu de vous prendre en sa garde, nous restons vos bien affectionnés,

Jonas et Térésa PERRIN.

 

Cette lecture commencée avec un sentiment de curiosité mêlé d’inquiétude, se termina dans les larmes ; les deux époux frappés de stupeur comme si la foudre était tombée sur la maison, se regardaient sans prononcer une parole.

— Partis ! ils sont partis ! dit enfin Daniel avec accablement, qu’allons-nous faire sans eux ?

— Il nous faut travailler et faire notre devoir comme s’ils étaient là, dit la jeune femme ; de cette manière nous serons sûrs de ne pas nous fourvoyer, leur esprit restera au milieu de nous.

— Que le bon Dieu les protège et nous vienne en aide ! dit Daniel en se levant et en joignant les mains ; si je deviens un homme, c’est à eux et à toi que je le devrai.

Jamais M. et Mme Perrin ne revinrent à Noiraigue s’exposer aux intempéries d’un été pluvieux. La maison neuve fut donnée à Daniel, qui se remit à sa profession de cloutier, devint un des notables de la commune et transmit à ses enfants ses qualités solides, sa gratitude et le culte de ses chers souvenirs.

 


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— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Favre, Louis, Le cloutier de Noiraigue et La boutique de l'ancien in Vieux portraits, Paris, Sandoz et Fischbacher, Neuchâtel, J. Sandoz et Genève, Desrogis, 1881 D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, L’Areuse à Noiraigue, a été prise par Ludovic Péron le 14.08.2012 (Licence CC BY-SA 3.0).

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[1] Taisez-vous, M. Duvanel, ne parlez pas de la maison.

[2] Dans les régiments suisses au service des puissances étrangères.

[3] Cette femme est folle !

[4] Génie familier, esprit follet.

[5] La chambre renfermant un poêle.

[6] Nom patois donné à certaines vaches.

[7] La poule blanche, qui court par la grange, pondra un bel œuf pour le petit Jaquet, s’il veut bien dormir.

[8] Le bel enfant !

[9] Donnez seulement vos bas.

[10] Petit carton vert, percé de trous, sur lesquels le dessin de la dentelle est tracé à l’encre ; ces trous reçoivent les épingles qui dirigent le fil.

[11] Donnez-moi du gâteau.

[12] Respiration gênée.

[13] Venez seulement, il fait très beau au pied des rochers, mais pas quand il pleut.

[14] Le « Flügelmann », dans l’exercice à la prussienne, était placé en face de la compagnie ; il faisait le premier les mouvements commandés pour servir de modèle aux soldats

[15] Viande de vache, salée et fumée, conservée plusieurs années.

[16] À nous deux maintenant, Samson ; va le premier ; enlève ; un, deux, trois…

[17] C’est un médecin du Val-de-Travers qui paraît avoir fabriqué le premier l’extrait d’absinthe ; il le prescrivait comme médicament.

[18] À présent, cours après.