Louis Favre

LA FILLE DU TAUPIER

1905

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

Le taupier. 4

II  La Zabeau. 11

III  Albert Moret. 15

IV  Lucie. 19

Un amoureux. 24

VI  Angélique de la Poste. 27

VII  Un coq de village. 34

VIII  Visite nocturne. 36

IX  Grandeur et décadence. 38

L’anniversaire. 42

XI  Les bans. 46

XII  La source. 55

XIII  Deux cœurs désolés. 58

XIV  La débâcle. 61

XV  Dévouement. 69

XVI  La Zabeau et ses projets. 78

XVII  Au Chêne. 90

XVIII  Le carnet. 95

XIX  Une mission délicate. 103

XX  Les confidences de Maître Pugin. 111

XXI  Joies de la délivrance. 114

XXII  Lucie à Goullens. 119

XXIII  Incertitude. 131

XXIV  Bonheur ajourné. 136

XXV  Le portrait. 141

XXVI  L’école à Goullens. 146

XXVII  Faugère devient chasseur ; Dr Doll épistolier. 155

XXVIII  Le testament. 168

XXIX  Un beau mariage. 177

Ce livre numérique. 186

 

I

Le taupier.

À mesure que les vastes prairies de la vallée se dépouillaient de leur riche parure de regains, que des troupes de paysans fauchaient en cadence, alignant dès le grand matin leurs andains parfumés, cinq corneilles quittaient les bords du ruisseau où elles avaient l’habitude de chercher leur vie et, avec quelques grives farouches et deux ou trois étourneaux turbulents prenaient possession de l’espace laissé libre sur le gazon tondu par la faux. Elles y trouvaient une abondante pâture de sauterelles et d’autres insectes jusqu’alors réservés aux alouettes, aux cailles, aux râles de genêts, qui savent courir entre les hautes herbes sans que la moindre agitation trahisse leur présence.

Dès que les derniers chars emportant la récolte eurent quitté les prés, entourés de faneurs et de faneuses chantant et yodelant à l’envi, un personnage aux allures singulières vint s’y établir et, bravant le terrible soleil du mois d’août qui, en peu de jours, fait roussir le gazon vert, restait accroupi et si complètement immobile qu’on l’eût pris pour une protubérance naturelle du sol. Parfois, une légère fumée s’élevait de cette protubérance et s’envolait dans l’air bleu, emportée par la brise : ce piocheur solitaire qui avait l’air de s’obstiner à chercher fortune dans les prairies où il n’y avait plus rien à récolter, m’intriguait considérablement.

— Voyez-vous là-bas, près de ces buissons, cet homme qui revient tous les jours gratter la terre tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ? dis-je à mon ami Faugère, le propriétaire du Chêne, joli chalet où je venais passer mes vacances. Je voudrais bien savoir à quoi il peut bien s’amuser sous ce soleil sénégalien.

Faugère prit ses jumelles et pouffant de rire :

— C’est Lebel, parbleu ; puisque vous étudiez les mœurs et les caractères des honnêtes habitants des campagnes, allez lui parler ; je vous donne celui-là pour un original de la plus belle eau.

— Mais enfin, que fait-il là ?

— Allez causer avec lui, mais prenez un paquet de grandsons ; un bout de cigare est une clef qui ouvre bien des cœurs.

Un matin, je dirigeai à travers champs une reconnaissance du côté du travailleur mystérieux. À mesure que j’approchais, je compris la nature de ses opérations. Le gazon qui, de loin, présentait une teinte uniforme, était semé d’une multitude de taupinières, plus ou moins récentes, disposées en groupes irréguliers ou en lignes sinueuses. Parmi ces archipels de monticules rejetés de l’intérieur de la terre par une armée de mineurs invisibles, un nombre incroyable de baguettes de coudrier étaient solidement plantées, courbées en arc vers le sol, l’extrémité libre retenue par une ficelle. C’étaient des pièges à mulots et l’homme aux allures étranges n’était autre que le taupier de la commune, dans l’exercice de ses fonctions.

J’ai toujours eu une sympathie toute particulière pour les pêcheurs, les chasseurs, les bûcherons, les taupiers nos trappeurs indigènes ; ils sont doués souvent d’une originalité prononcée, ayant beaucoup observé, beaucoup ruminé durant leurs longues stations solitaires, et ils possèdent en outre le trésor de la tradition remontant aux origines des choses. On peut donc beaucoup apprendre dans leur société, quand ils consentent à parler, ce qui n’arrive pas toujours.

Au bruit de mes pas qui foulaient le gazon court et faisaient bondir des tourbillons de criquets gris, l’homme accroupi ne détourna pas la tête. Toujours à genoux, il continuait à creuser la terre avec un grand coutelas semblable à une serpe, pour préparer la mise en batterie de ses engins.

— Prenez garde à mes trappes, dit-il enfin d’une voix sourde, la bouche presque collée au trou qu’il agrandissait.

— Je les vois, ne craignez rien.

— Il suffit de toucher un de mes pliants pour que mes trappes se détendent. Et c’est à recommencer, grommela-t-il entre ses dents.

— Sans compter qu’on peut recevoir un fameux atout dans les mollets.

— Ça n’arrête pas les corbeaux qui ne cessent de m’espionner et sont plus souvent perchés sur mes baguettes que sur les arbres. Ces canailles noires me font perdre bien du temps.

— Vous croyez qu’ils vous espionnent ? Quelle étrange idée.

— Je les crois capables de tout, je ne connais pas d’animal plus rusé.

— Ils ne se moquent que des gens qui n’ont point de fusil, mais ils se posent sur vos pliants pour mieux voir les sauterelles qu’ils chassent du matin au soir.

— Quand ils peuvent me voler un mulot, ils le font bel et bien ; comme cette belette qui tournaille là-bas près de ce buisson, et qui visite mes trappes avant que je fasse ma ronde. C’est encore une sale vermine, qui me fait concurrence tant qu’elle peut.

— La belette est beaucoup plus petite ; celle-ci est une hermine qui devient blanche en hiver, couleur de la neige.

— Nous les appelons motelles au printemps et en automne quand elles changent de couleur, parce qu’alors tout leur corps est tacheté. Vous n’avez pas un peu de tabac ?

— Non, mais tenez ce grandson, il n’est pas mauvais. Remarquez-vous que vos trappes se détendent sous nos yeux sans que les corbeaux y touchent ?

— Il y a du mulot, l’année est bonne. J’en prends deux, trois, quatre à la file, à la même trappe. Vous verrez, nous allons les relever ; c’est la moisson du taupier ; on me les paye 20 centimes pièce.

Il se redressa, étira ses jambes engourdies, se secoua lourdement, s’ébroua comme un caniche qui sort de l’eau, rajusta sa carnassière contenant son gibier, promena un regard satisfait sur sa forêt de pièges et en commença la revue.

C’était un homme de taille moyenne aux épaules arrondies et au dos voûté ; il n’avait rien de la sévère dignité de don Marcasse, illustré par la plume magique de G. Sand, de ce taupier de roman, qui perçait de sa longue rapière les fouines et les belettes courant parmi les solives des toitures. Vêtu d’un pantalon de grisette déteinte et d’une sorte de vareuse flottante de même étoffe, il était coiffé d’un curieux bonnet de pelisse fine comme du velours, dépouille des taupes, que personne à cette époque n’avait eu l’idée d’utiliser. Une genouillère de cuir, semblable à celle des ramoneurs serrait sa jambe gauche. Une barbe de huit jours, déjà grisonnante, couvrait sa face bronzée, placide et morose ; il ne souriait pas et semblait préoccupé d’une pensée amère qui creusait un pli au coin de sa bouche.

S’agenouillant devant chaque piège détendu, il prenait d’une main la baguette courbée, de l’autre, sortait du trou les diverses pièces de la trappe et découvrait enfin le mulot serré au milieu du corps par l’anneau de fil de fer passé dans un morceau de bois fendu. Le rongeur palpitait encore, plusieurs même étaient très vivants et cherchaient avec rage à mordre, de leurs longues incisives jaunes, la main qui les tenait.

— Il faut les empoigner avec précaution par la nuque, et les assommer ainsi d’un coup de serpe, sinon ces vermines vous entaillent les doigts jusqu’à l’os.

J’étais surpris des dimensions respectables de ces rongeurs au pelage fauve, au ventre blanc, à la queue courte et velue qui diffèrent singulièrement de nos rats et je songeais à l’activité de cette population souterraine, qui ne se révèle que par les monceaux de déblais rejetés au dehors par ces redoutables mineurs, jamais en grève, et qui ne semblent exister que pour nuire aux cultures en rongeant les racines des plantes.

— Il y en a des mille et des mille et davantage, dit le taupier en faisant du bras armé de sa serpe un geste circulaire sur la vallée ; rien ne multiplie comme ces bêtes plus pires que les sauterelles et qui finiraient par nous dévorer si la maladie ne venait de temps à autre les détruire en masse.

— Quelle maladie ? dis-je vivement intéressé.

— Regardez cette espèce de dartre, dure comme une écorce que plusieurs, les grands surtout, ont au côté du corps, c’est ainsi qu’elle commence. Tout cela crèvera, et l’année prochaine je ferai de mauvaises affaires. Il faut donc profiter du moment, c’est ma moisson et ma vendange, et je retends mes trappes en y mettant de la cuca pour les attirer.

— Qu’appelez-vous de la cuca[1] ?

— C’est cette herbe qui ressemble à un cerfeuil ; ils en sont si fous que pour s’en régaler ils perdent toute prudence.

— Je vois que vous ne prenez pas les taupes.

— Vous voulez dire les derbons ; oh ! que si que j’en prends ; il faut bien contenter les paysans qui les accusent de ronger les racines des herbages. Mais regardez ces dents, que voulez-vous que ça ronge ? Il fouilla dans son sac et en retira une taupe dont il ouvrit la bouche et découvrit de petites dents d’insectivore, fines comme des aiguilles. Je vous demande un peu quel mal elles peuvent faire aux plantes ? c’est vrai que leurs pattes, qui sont des pioches, les écorchent un peu en creusant leurs mines ; il faut être juste, jamais taupe n’a mangé une racine, elles ont assez de vers à dévorer. Mais il faut bien faire mon métier.

— Quand ce ne serait que pour vous procurer la jolie pelisse de votre bonnet. C’est la première fois que je la vois employée et je trouve qu’on a tort de la dédaigner.

Il ôta sa toque, la regarda un moment sans rien dire, puis la replaça sur ses cheveux embroussaillés ; le pli de sa bouche s’accusa davantage et il dit d’une voix qu’il cherchait à raffermir :

— C’est la Zabeau qui a eu cette idée ; mais la main qui a cousu ces petites peaux avec tant d’adresse qu’on n’en voit pas les joints, ne peut plus tenir une aiguille.

— Parlez-vous de votre femme ; est-elle malade ?

— Paralysée de tous ses membres, depuis trois ans ; une grande misère, la plus pire de toutes.

— Vous avez sans doute des enfants pour la soigner quand vous courez la campagne ?

— J’ai une fille, mais elle est à l’étranger ; on l’a trompée, ils me l’ont traînée au fin fond de la Russie… je ne sais où… chez des mahométans… quelles canailles que ces bureaux de placement ! le tonnerre les écrase tous !… Mais voilà onze heures, fit-il tout à coup en regardant le soleil, votre serviteur, je vais faire le dîner.

— Vous n’avez personne pour préparer vos repas ?

Il haussa les épaules sans ajouter un mot, ramassa ses outils, son sac et partit à grands pas.

— Où demeurez-vous ? demandai-je en le suivant ; me permettez-vous de dire bonjour à votre malade ?

— Si ça ne vous fait rien, mais c’est triste, allez…

II

La Zabeau.

Nous marchâmes longtemps en silence ; le taupier prenait à mes yeux des proportions que je ne soupçonnais guère ; je comprenais maintenant sa physionomie morose et le ton bourru de sa voix, manifestations d’une révolte intérieure qu’il ne parvenait pas à dissimuler. Sans se retourner, il m’indiqua de la main une maisonnette isolée avec un jardin au devant, et m’introduisit dans une chambre assez propre où, sur un pauvre lit, reposait immobile une femme, dont le visage amaigri avait la teinte du vieil ivoire, mais d’une placidité frappante ; ses yeux bruns, très beaux, étaient seuls vivants, ses mains exsangues étaient croisées sur sa poitrine et elle semblait prier.

— Voici un msieu qui voudrait te parler, c’est de bon cœur, dit le taupier, faut pas que ça te gêne. Je vous laisse pour aller faire la soupe.

— Pouvez-vous parler ? dis-je à la malade lorsque nous fûmes seuls.

— Oui, répondit-elle, – sa voix n’était qu’un souffle, – venez-vous me parler de Lucie ?

— Quelle Lucie ?

— Ma fille ; je n’ai qu’elle, et ils me l’ont prise, emmenée si loin que je ne la reverrai plus jamais.

Les yeux de cette malheureuse se remplirent de larmes, et c’était pitié de voir le regard désespéré qu’elle attachait sur moi à travers ses pleurs.

— Prenez courage, vous la reverrez certainement.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr ; ne pleurez pas, cela vous fait du mal.

— Êtes-vous médecin ?

— Un peu, mais je n’ai point de diplôme.

— Pourriez-vous lire cette lettre que la Gélique de la poste a apportée ce matin ? C’est de Lucie.

— Volontiers, faut-il appeler votre mari ?

— Le taupier ? Non, laissez-le à sa cuisine.

La lettre était un de ces plis ornés des timbres polychromes impériaux, avec l’adresse française répétée en russe. Ma surprise fut telle, en voyant qu’elle venait du Turkestan, presque aux frontières de la Chine, que je ne pus réprimer une exclamation. J’avais lu le voyage du hongrois Vambéry et celui, si intéressant de notre compatriote Henri Moser, dans ces mystérieuses contrées si longtemps fermées aux Européens, et suivi avec un vif intérêt les progrès des armes russes qui les avaient ouvertes à la civilisation, mais je ne me figurais pas qu’une jeune fille de la Suisse eût pénétré jusque-là. La lettre était longue, écrite d’une main ferme, habituée à la plume ; le ton en était gai ; elle ne se plaignait pas, parlait avec affection de la famille du colonel Scobelef qui, de Kiew, l’avait entraînée d’abord à Astrakan, puis à Orenbourg, puis dans le Turkestan où l’avancement des officiers supérieurs est plus rapide. La jeune fille s’était laissé entraîner à suivre les enfants dont elle était la première bonne, sans bien savoir où on la conduisait. Elle parlait des déserts de sable qu’elle avait traversés dans de mauvaises petites voitures nommées tarantas ou sur le dos de grands chameaux bruns à deux bosses qui se couvrent en hiver d’une laine épaisse dont on fait de chauds tapis. Elle n’oubliait pas la patrie absente, la Suisse, dont l’amour s’était éveillé là-bas, et qu’elle espérait revoir bientôt. L’armée commençait à poser les rails d’un chemin de fer, auquel on travaillait avec une extrême activité pour assurer le ravitaillement des troupes et leur sécurité au milieu de musulmans fanatiques.

— Merci, dit la malade, quand j’eus fini ma lecture ; croyez-vous qu’elle pourra revenir de si loin sans périr de fatigue ? Il y en a un par ici, qui demande toujours après elle et qui voudrait la marier ; il a du bien ; c’est un bon parti. Aidez-nous à la décider, j’en serais si contente que je crois que cela me guérirait.

— Avez-vous consulté un médecin pour vous soulager et vous rendre l’usage de vos membres ?

— Oui, mais tout a été inutile ; ils disent que mon mal est dans les nerfs.

— Comment êtes-vous devenue ainsi malade ?

— J’eus une fois une grande frayeur, à la suite de quoi je suis tombée sans connaissance, et je n’ai jamais pu me relever.

Elle ferma les yeux et devint encore plus blême. Je crus qu’elle mourait, et ne sachant que faire j’ouvris la porte de la cuisine et appelai le taupier fort affairé autour de son feu.

— Ce n’est rien, me répondit-il d’un ton bourru, sans se déranger de sa besogne ; je vais lui donner sa soupe, ça la remettra. Elle aura eu de l’émotion.

— Je lui ai lu une lettre de votre fille.

— De la Lucie… qu’est-ce qu’elle dit ?

— Elle va bien et compte revenir bientôt.

— Apportera-t-elle de l’argent au moins ?

— C’est probable, ce retour guérira peut-être votre femme.

— Quant à ça je n’y compte guère. Elle est craquée comme une taupe qui a été serrée dans mes nœuds coulants.

Il souleva la malade avec précaution, l’appuya sur ses oreillers et s’apprêta à lui donner cuillerée après cuillerée comme à un enfant, la soupe au lait qu’il venait de préparer. C’était pitié de voir ce rustre farouche, habitué au carnage des mulots, aux rudes travaux des champs et des bois, tenir avec précaution dans ses grosses mains halées ce corps frêle d’où la vie semblait s’être retirée. Jamais je n’avais vu les rôles intervertis à un point aussi affligeant, et ce qui ajoutait encore à ma tristesse, c’était cette ironie de la destinée qui reléguait au centre de l’Asie la jeune fille indispensable au chevet de sa mère.

III

Albert Moret.

N’étant plus d’aucune utilité, je pris congé de ce couple soumis à une si dure épreuve, et je ne manquai pas, jusqu’à la fin de mon séjour dans ce lieu, de visiter la malade et de lui procurer les petites surprises qui pouvaient adoucir ses maux et jeter un joyeux rayon dans sa nuit.

Je m’y rencontrais avec deux personnages, qui m’inspirèrent bientôt une vive sympathie. L’un était le régent du village, jeune homme tranquille, modeste, instruit, cherchant à moraliser, par l’exemple de sa vie sage et régulière, la génération de garçons et de filles qui lui était confiée. L’autre était la buraliste postale Mlle Angélique Desprès connue dans le village sous le nom de : Gélique de la poste, qui se donnait les allures d’une vieille fille par la sévérité de ses vêtements sombres, mais qui n’était pas aussi âgée qu’elle voulait bien le paraître.

Le régent Albert Moret, né dans un village éloigné, orphelin dès son enfance, avait été élevé par des personnes bienveillantes qui avaient imprimé en lui des habitudes d’ordre, d’activité, d’amour du bien, de dignité dans sa conduite. De l’école normale où il avait passé plusieurs années il n’avait rapporté ni pédantisme, ni dédain des illettrés et des pauvres, ni cette suffisance qui dépare tant de jeunes pédagogues. Lorsqu’il avait accompli en conscience ses devoirs d’école, il aimait à courir la campagne à la recherche des plantes, dont il faisait une collection, observant les oiseaux, les insectes, s’arrêtant à causer avec les paysans et leur donnant un coup de main dans l’occasion, aucun des travaux des champs ne lui étant étranger. Quand le mauvais temps l’empêchait de sortir, il ne manquait pas d’occupation dans son petit appartement au premier étage du rustique bâtiment de l’école. Là, il avait un harmonium qu’il appelait son ami ; il jouait, il chantait, sa voix était belle, étendue ; un bon maître lui avait appris à l’exercer, à l’assouplir. Il donnait à la jeunesse du village des leçons de chant pour occuper et embellir les longues veillées de l’hiver ; il en était résulté un chœur mixte qui chantait à l’église et qui avait acquis une réputation dans la contrée.

Se souvenant de la charité infatigable de sa mère adoptive et des soins dont il avait été l’objet, il était plein de compassion pour les affligés, les souffrants ; il les visitait, les consolait, leur donnait tout ce qu’il pouvait leur donner. Sans doute sa paye était modique et il n’avait aucune fortune personnelle, mais que de choses on peut faire pour les malheureux sans leur donner de l’argent.

C’est ainsi qu’il venait auprès de la paralytique, causait avec elle, lui apportait des nouvelles du dehors, des fleurs ou un beau fruit, lisait à haute voix les lettres de Lucie et écrivait les réponses qui s’envolaient vers les solitudes du Turkestan.

Nous eûmes bientôt fait connaissance, la botanique nous servit de lien ; quelques courses sur les montagnes voisines, où il me tenait lieu de guide et de porteur, achevèrent de dissiper sa timidité et lui donnèrent assez de confiance pour me raconter sa vie d’orphelin, ses études, ses luttes avec ses rivaux lorsqu’il fallut conquérir sa place au soleil.

— Pouvez-vous croire que j’ai des jaloux et même des ennemis qui épient tous mes actes et sont toujours prêts à me noircir auprès du pasteur et des notables. Les uns envient mon pauvre salaire de quinze cents francs, qu’ils voudraient s’approprier, sans être le moins du monde en état de me remplacer ; d’autres me reprochent de m’abstenir de fréquenter les cabarets, sous prétexte que je suis fier et que je les méprise ou que je les condamne en ne m’enivrant pas comme eux. Je donne aux jeunes filles des leçons de chant… c’est pour leur faire ma cour et dans des intentions malséantes.

— Ne vous inquiétez pas de ces misères, et soyez convaincu qu’il en est de même partout, surtout à la campagne. On dit qu’il faut hurler avec les loups, c’est une erreur ; laissons les loups hurler à leur aise, mais gardons notre liberté et notre dignité.

C’est par lui que j’appris la vraie cause de la maladie de la Zabeau, comme on l’appelait au village. Le taupier, comme la plupart de ses compères, était un amateur de la bouteille et le schnaps était devenu pour lui une chose aussi indispensable que l’air qu’il respirait. Au lieu de s’occuper à la maison, de tresser des corbeilles ou de préparer ses pièges pendant les jours de pluie, il passait ses journées au cabaret à jouer aux cartes, à chanter, à se quereller ou à faire des tours de force avec d’affreux vauriens dans la société desquels il s’abrutissait. Il rentrait ivre, et si la Zabeau hasardait une observation sur sa conduite, il devenait furieux et menaçait de tout briser si elle n’apportait pas le souper comme s’il l’avait gagné. Ce fut surtout après le départ de sa fille qu’il se livra à sa passion sans aucune retenue. Un soir, il rentra de si méchante humeur, qu’en réponse aux supplications de sa femme qui le conjurait de changer de conduite, il prit une hache et pour montrer qu’il était libre d’agir à sa guise, il démolit le poêle, brisa une armoire, en jeta le contenu par la fenêtre, et pour conclure fit mine de frapper la malheureuse qui, poussant un cri déchirant, tomba évanouie et pendant plusieurs semaines demeura immobile sans pouvoir articuler une parole.

Cette crise terrible eut un effet salutaire sur l’ivrogne. Épouvanté de son crime qui, une fois connu lui valut le mépris des honnêtes gens et les railleries de ses compagnons de bouteille, il jura de renoncer à son vice et de se consacrer tout entier à soigner celle qu’il avait si cruellement maltraitée.

Les confidences de Moret ne s’arrêtaient pas là ; par une pente insensible il se sentait entraîné à me confier ses appréhensions à l’égard du retour de Lucie et des projets matrimoniaux de ses parents qui n’hésiteraient pas à la donner à un drôle indigne d’elle. Il s’exprimait avec tant de feu lorsqu’il parlait de ce prétendant, qu’il ne fallait pas être doué d’une clairvoyance extraordinaire pour deviner que son cœur était pris et que Mlle Lucie y occupait une grande place.

On n’écrit pas toujours impunément à une fille charmante.

IV

Lucie.

Le trajet de Bienne à la Neuveville, malgré la vue du lac, de l’Île de St-Pierre, et des rochers disloqués et menaçants au pied desquels on passe et qui semblent vous tomber sur la tête, n’est pas précisément divertissant. Aussi dans l’encoignure de mon banc de troisième classe, dont le dossier me sciait le dos d’une façon fort déplaisante, je dédaignais les distractions extérieures pour examiner mes compagnons d’infortune secoués par les cahots de la boîte étroite où nous étions captifs. Ils étaient peu nombreux, et la plupart, accablés par la chaleur d’un après-midi de juin, agrémenté d’un fœhn énervant et des promesses d’un orage qui se formait du côté d’Yverdon, sommeillaient en suivant de la tête les oscillations et les brusques heurts du wagon.

En face de moi une gracieuse jeune fille, à la figure sympathique, mais blême et amaigrie comme une convalescente, cherchait sur son banc de bois à s’asseoir de manière à en atténuer les brutalités. N’y pouvant parvenir, elle poussa un soupir de lassitude ; nos regards se rencontrèrent.

— Vous souffrez, mademoiselle, êtes-vous malade ?

— Non monsieur, fatiguée plutôt.

— Vous venez de loin aujourd’hui ?

— Oh ! oui, de loin, de bien loin et je suis impatiente d’arriver.

Sa voix était douce, mais formée avec un timbre particulier ; son langage n’avait aucun accent local appréciable et elle prononçait l’r comme au Théâtre Français.

— Vous êtes sans doute étrangère et vous voyez cette partie de la Suisse pour la première fois.

— Non, monsieur, grâce à Dieu, je ne suis pas une étrangère, et je suis bien heureuse de revoir mon pays natal.

Elle accompagna ces mots d’un sourire moitié amer, moitié empreint d’une émotion attendrie. Je remarquai alors que l’expression de sa physionomie était charmante et que ses yeux bruns, lorsqu’ils s’animaient, étaient remarquablement beaux ; ils me rappelaient un regard que je ne parvenais pas à identifier.

— Vous venez sans doute de Bâle ou de Zurich ? hasardai-je, pour ne pas laisser tomber la conversation.

— Plus loin que Zurich.

— D’Allemagne alors, et vous êtes partie de grand matin ?

Elle se mit à rire en haussant les épaules, comme pour me dire : vous êtes naïf, avec votre Allemagne.

— D’Autriche, de Roumanie, de Pologne ? Cela devient une répétition de géographie dans une école primaire.

— Allez toujours… monsieur.

— Diantre ! alors venez-vous de la Russie tout d’une traite ?

— Allah est grand et la Russie est vaste !

— Pardonnez-moi ces questions qui peuvent vous paraître indiscrètes, mais j’ai des correspondants, des amis répandus un peu partout dans le vaste empire, depuis Arkangel, jusqu’en Crimée, de Varsovie à Saratow, et même à Iekaterinbourg dans l’Oural.

— En auriez-vous dans le Turkestan ?

— Ah ! par exemple, dis-je avec un haut-le-corps qui, le wagon aidant, fit tomber mon chapeau, seriez-vous mademoiselle Lucie, qu’on attend à Lévan ?

Ce fut à son tour d’être interdite et de rester muette, ses grands yeux fixés sur moi.

— Mais, monsieur, comment pouvez-vous savoir ?…

— Vous avez voulu m’intriguer, c’est à mon tour. Attendez, dis-je en examinant les lignes de la paume de sa jolie main, vous venez du pied des monts Altaï et du Pamir, où tant de voyageurs ont péri dans les frimas, vous étiez chez le colonel So… Sko… Scobelef – j’ai de la peine à lire ce nom – en qualité de gouvernante de ses enfants, et…

— Êtes-vous sorcier ? me dit-elle toute effarée en retirant sa main.

— Un peu chiromancien peut-être… je lis ce que je vois, sans y mettre de malice. Ai-je mal vu ?

— Je ne dis pas, mais puisque vous êtes un bon sorcier, que voyez-vous encore ? fit-elle en me tendant la main ouverte.

— Vous avez encore votre père, je le vois qui fume sa pipe à l’angle de la maison.

— Et ma mère ?

— Ah ! votre mère est malade, couchée sur son lit, et j’entends une voisine, une brave fille, qui dit qu’elle est toujours dans le même état.

— Est-ce tout ?

— Tâchez donc de tenir votre main tranquille, sinon tout s’embrouille et je suis dans un nuage. Oui, oui, il y a autre chose, un luron qui a des intentions… comment dirai-je ? matrimoniales… il y a du mariage dans l’air, mais c’est fortement entouré d’épines et de difficultés.

Elle rit de bon cœur, tout en rougissant jusqu’aux cheveux et retira de nouveau sa main où j’étais censé voir tant de choses. Après un moment de silence pendant lequel un pli se creusa entre ses sourcils :

— Eh bien oui, vous comprenez ma fatigue ; je voyage depuis six semaines, d’abord en tarantas, espèce de bateau sur quatre petites roues, tiré par trois chevaux attelés de front qui vous font voler sur le sable des déserts en vous inondant de poussière et en vous brisant les os. Puis, navigation sur la mer Caspienne, enfin les chemins de fer jusqu’à la mer Noire où le mal de mer vous tient fidèle compagnie jusqu’à Odessa. Si je devais continuer ainsi pendant quelques jours je crois que je succomberais d’épuisement. Ce qui me soutient c’est la pensée de ma mère.

Notre train s’arrêta brusquement ; nous étions à la gare de Neuchâtel, où l’on m’attendait. Je n’avais pas une minute à perdre, aussi, rassemblant mes effets, je me disposais à descendre.

— Vous me quittez, monsieur, sans me dire votre nom, ni m’expliquer comment vous connaissez mes parents ?

— Ah ! pardon, j’oubliais… voulez-vous accepter l’hospitalité sous mon toit ? Vous vous reposerez et vous continuerez votre voyage quand cela vous conviendra. Voilà ma carte.

— Merci, je désire arriver ce soir dans ma famille. Nous nous reverrons j’espère, j’ai tant de choses à vous raconter des peuples au milieu desquels j’ai vécu. Vous pourrez aussi me rendre d’importants services.

— De tout mon cœur ; bon voyage donc !

Et le train reprit sa course au milieu d’un tourbillon de fumée.

V

Un amoureux.

L’été suivant, je me trouvais de nouveau, pour quelque temps au Chêne, chez mon ami Faugère, sur la colline dominant le village de Lévan, dans sa demeure rustique ombragée d’un grand chêne, le seul de la contrée, d’où lui est venu son nom. C’est là que, depuis plusieurs années, je venais me reposer, au milieu des champs et des bois, dans l’air pur et le calme de la campagne.

— Vous ne savez pas, me dit mon hôte, dès que je fus installé, la fille de votre taupier est de retour ; il paraît que c’est vrai qu’elle était presque au bout du monde chez des mahométans. Elle a mis six semaines pour sortir de là, en voyageant continuellement. Aussi, le jour où elle est rentrée était-elle à demi morte. Sans l’aide de l’Angélique de la poste, qui lui donnait le bras, jamais elle n’aurait pu monter jusqu’à leur maison, et n’aurait rien trouvé à se mettre sous la dent. Sa mère, la Zabeau, est toujours dans le même état. Ah ! la maladie, c’est du triste quand on n’est pas riche.

— Et le père, où était-il ?

— Mon Dieu, quand les mulots ne donnent pas, comme c’est le cas cette année, il reprend son état de sellier-bourrelier et va de maison en maison, de village en village raccommoder les colliers, les harnais des chevaux ou en faire des neufs. Il soigne en même temps les abeilles, construit des ruches à cadres mobiles, extrait le miel des rayons et remet ceux-ci dans la ruche pour qu’ils se remplissent de nouveau. Pour cela, il est tout bon, et je vous annonce que nous aurons beaucoup de miel.

— J’espère que la mère est mieux soignée depuis le retour de Mlle Lucie ?

— Oh ! pour ça, oui ; mais c’était le moment ; jugez donc, une paralysée qui restait seule et à l’abandon des jours entiers, à la merci des rôdeurs, des chaudronniers, des vanniers ambulants qui s’introduisent dans les maisons isolées. La Lucie coud pour le monde et fait de jolies broderies orientales, comme ils disent, qu’elle vend cher dans les magasins de la ville. Elle est adroite et toute jolie, tellement que le grand Sylvain, de Goullens, un garçon riche, mais libertin et buveur, un terrible coureur de filles en est tout ensorcelé. Ce serait bien dommage s’il lui arrivait malheur.

— À ce Sylvain ?

— Mais non, à la Lucie, et pourtant s’il ne se corrige pas, ce vaurien finira mal ; tout le bien que ses pères ont ramassé en travaillant comme des pics-bois, et en économisant comme des boursiers de commune, s’en ira à tous les diables.

— Mais ne peut-elle pas se débarrasser de cet adorateur, si elle ne l’aime pas ? Il finira par la compromettre et éloignera d’elle les jeunes gens qui seraient dignes de l’épouser.

— D’accord, mais le taupier et surtout sa femme seraient enchantés d’avoir un tel gendre ; ils lui jetteraient volontiers leur fille à la tête, quand même elle a eu sa période de célébrité. Figurez-vous que les journalistes ou les correspondants de journaux, toujours à l’affût de choses nouvelles à servir à leurs lecteurs, sont venus l’interroger, la prier de raconter ses voyages et ce qu’elle avait vu et entendu dans le Turkestan, jusqu’à présent assez peu connu. Elle a dû répondre par écrit à une foule de questions qui lui étaient posées, et on l’a joliment rétribuée pour ses pages. On lui a même demandé son portrait pour le publier, et beaucoup de photographes mâles et femelles sont venus la conjurer de poser devant leurs appareils. Il y avait de quoi tourner la tête à une jeune personne moins sensée que Mlle Lucie, mais quand on a vu et enduré tant de choses, traversé les mers, vécu au milieu des soldats, des mahométans et des adorateurs du feu, on ne se laisse pas facilement éblouir et on n’en est plus à prendre des vessies pour des lanternes, lors même qu’on vous appelle « la belle Circassienne ! » J’entends Berri qui aboie comme un forcené, pardon, je vais voir qui s’approche de la porte de la maison et se dispose à sonner.

VI

Angélique de la Poste.

J’avais quelques lettres à écrire ; cette besogne terminée, je descendis au village pour les mettre à la poste. Quelle délicieuse sensation, en venant de la ville en proie à la chaleur, à la poussière, à la fumée des locomotives, au bruit et au tourbillon des affaires, de respirer l’air pur de la campagne, de se laisser pénétrer du calme grandiose qui émane du ciel bleu, des prés verts, des monts, des bois, des pâturages, du chant de l’alouette, du murmure paisible du ruisseau, de la voix lointaine des coqs et des chiens de garde. Les cinq corneilles fidèles, taches noires et mobiles sur les prés voisins, vaquaient à leur éternelle chasse aux sauterelles, quelques ramiers pillaient sans être inquiétés les cerisiers dont le soleil faisait briller les fruits. Le chemin encaissé était bordé de haies d’aubépine, de troène en fleurs, d’où pendaient en guirlandes gracieuses le grand liseron aux coupes blanches, le houblon et la clématite. Vainement je cherchai des yeux la silhouette sombre et immobile du taupier ou les arceaux de ses trappes ; on ne voyait çà et là que des paysans affairés profitant des heures du samedi pour charger les derniers chars de regain sec qui criait sous la fourche et dégageait ce délicieux et vivifiant parfum, dont on ne se lasse pas. Les ombres des arbres s’allongeaient et déjà des toits de bois s’élevait la fumée bleue du soir.

La poste était à quelques pas de l’auberge et de la fromagerie où les gens du village et des métairies lointaines apportaient dans leurs brantes de bois ou de fer-blanc la traite du soir. Le fruitier à grande barbe, aux larges épaules et les bras nus pesait, enregistrait, versait le lait encore tiède par centaines de litres dans la vaste chaudière de cuivre rouge suspendue à sa potence mobile. Les hommes d’âge s’arrêtaient un moment à causer, tout en buvant dans la grande cuiller de bois quelques lampées de petit-lait. Car la fruitière est le quartier général, le centre des nouvelles et des cancans de la paroisse ; c’est là que se font des marchés importants, des promesses de vente, que se nouent des mariages. Leurs jambes reposées, leur curiosité satisfaite, les vieux allumaient leur pipe courte avec un charbon tiré du feu, et reprenaient, de leur pas lourd et cadencé le chemin du logis, tandis que les jeunes gars et les filles s’en allaient par groupes joyeux en folâtrant et en chantant.

— Vous voilà de nouveau parmi nous, est-ce pour longtemps ? me dit Mlle Angélique, lorsque je me présentai au guichet de la poste ; venez-vous m’aider à remonter mes piles ? J’ai failli être foudroyée la nuit dernière.

— Foudroyée ? vous m’effrayez.

— J’en suis encore toute tremblante ; nous avons eu ici un orage épouvantable, vers deux heures ; le tonnerre, les éclairs, un coup de vent, un déluge de pluie, de grêle. Tout à coup, un bruit comme si la maison s’écroulait, mon bureau rempli d’étincelles ; je suis jetée à terre, incapable de me relever, de crier, d’appeler au secours ; une odeur singulière, comme celle du soufre, m’oppresse, m’étouffe…

— Et personne ne venait à votre aide ?

— Ah ! bien oui, la peur glaçait les plus courageux. Si le feu s’était déclaré, je crois que, dans le premier moment, personne dans le village n’aurait bougé ; on s’attendait à la fin du monde.

— Et c’est dans l’attente de la fin du monde que vous nettoyez vos piles ?

— Permettez, quand le jour vint, je constatai que mon parafoudre était brûlé ; le courant électrique ne passait plus que d’un côté de ma station. Un des fils était rompu ; j’appris qu’une demi-douzaine de supports étaient fracassés. À mon appel, un électricien est venu en hâte de la ville pour réparer ces dégâts. Vous voyez que le métier de télégraphiste est plus dangereux qu’on ne le croit généralement.

— Sans être télégraphiste, durant un orage chacun est exposé à recevoir un coup de tonnerre.

— Oui, nous l’avons vu l’année dernière : un jeune homme du village a été foudroyé en chargeant un char de foin pour le sauver de la pluie qui menaçait. Son père l’a vu tomber à côté de lui. Ça a été une grande affliction pour sa famille qui ne peut s’en consoler.

— Pendant que nous remonterons vos piles, ce qui est fort amusant, parlez-moi de votre amie Lucie, racontez-moi son arrivée chez ses parents. A-t-elle été malade après ce terrible voyage de plusieurs semaines ?

— Non, elle va bien, grâce à Dieu ! Que de fois elle m’a parlé de vous et de la surprise que vous lui avez faite dans le chemin de fer ! Elle revient toujours là-dessus, elle croyait avoir affaire à un sorcier ; impossible d’y penser sans mourir de rire.

Pour la première fois, depuis que je la connaissais, je voyais rire la Gélique de la poste. Toujours sérieuse, sobre de paroles, sévère dans ses vêtements noirs, elle portait le deuil de sa mère. Ses cheveux bruns collés aux tempes, elle avait la tenue et les allures d’une religieuse sortie du cloître. Enfermée toute la journée dans son petit bureau, qui lui servait de demeure et dont elle ne sortait que pour porter les lettres et les rares dépêches, cette brave fille, qui approchait de la trentaine, menait la vie d’une cénobite et inspirait à première vue la déférence et le respect.

Ce rire qui découvrit de belles dents blanches m’apprit que j’avais conquis sa sympathie et sa confiance.

— Vous comprenez, mademoiselle, repris-je, que cette rencontre imprévue, en chemin de fer, me troubla passablement, et que pris de compassion, je cherchai le moyen de la distraire de ses fatigues et de ses appréhensions. Elle pouvait craindre de trouver sa mère mourante.

— Sans doute ; mais, dans ce moment, mettez-vous à sa place, un inconnu, un homme d’âge, sérieux, qui vous prend la main, en regarde les lignes et vous dit votre histoire, vos secrets, comme s’il savait tout…

— Même le mariage en perspective.

— Oh ! ce mariage est le tourment de sa vie ; elle ne peut se décider à épouser ce Sylvain, ce turbulent, cet orgueilleux, qui se croit tout permis, et pense lui faire beaucoup d’honneur en la recherchant, parce qu’il est riche. J’espère qu’elle parviendra à lui échapper, malgré ses parents, dont il a fait la conquête par ses présents et ses flatteries.

— Il me tarde de la voir, et de l’entendre raconter ses étonnants voyages.

— Venez demain chez elle, entre quatre et cinq heures, c’est son anniversaire. Vous lui rendriez un grand service en la délivrant de cet importun qui ne manque pas un dimanche, et arrive après vêpres, dans sa voiture avec son beau cheval de dragon chargé de grelots. Ici, tout le monde l’admire parce qu’il paye à boire à l’auberge aux flâneurs du village, et qu’il les amuse par ses folies et ses tours de force.

— Le dimanche n’est donc pas pour elle un jour béni ; peut-être avait-elle plus d’agrément chez les turcomans…

— Je le crois, on l’aimait beaucoup, ses élèves l’adoraient ; elle était fort appréciée de la colonie russe qui n’a guère de ressources et se trouve isolée au milieu d’une nombreuse population de fanatiques. C’est au point que…

— Que quoi ?

— Oh ! rien, je ferais mieux de n’en pas parler ;… vous n’avez rien vu de plus dans les lignes de sa main ?

— Si, un roman oriental, un roman des mille et une nuits.

— Vous avez vu qu’un chef indigène voulait l’épouser ?

— Parbleu, un beg ou un khan, en bonnet d’agneau blanc, vêtu d’un khalat brodé d’or, avec un kindjal et des pistolets damasquinés à la ceinture.

— Vous avez deviné, mais il y avait une difficulté.

— Ah ! il y avait une difficulté ; il était sans doute vieux comme Tamerlan ?

— Au contraire, jeune et beau, mais il avait déjà vingt épouses.

— Diantre ! alors il était riche.

— Très riche.

— Et elle a décliné l’honneur d’être la vingt et unième ; je lui en fais mon compliment.

— Il avait offert de les renvoyer toutes.

— Ou de les supprimer à l’instar de Barbe-Bleue.

— Il n’a pas l’air d’être cruel, vous verrez sa photographie.

— Encore, et il est musulman ; ne savez-vous pas que la religion de Mahomet défend toute représentation de la figure humaine ?

— Il offrait d’abjurer.

— Pour épouser Mlle Lucie ?

— Sans doute, et d’envoyer une petite fortune à ses parents.

— Au taupier… en voilà un qui aurait accepté des deux mains le prix de vente de sa fille. Ne trouvez-vous pas que c’est flatteur de se dire qu’on aurait pu être la vingt et unième odalisque d’un sérail de l’Asie centrale ?

— Ne plaisantez pas, et surtout n’en parlez pas à Lucie qui m’a confié cela comme une chose qui ne doit pas être divulguée. Ce serait une trop belle occasion pour les mauvaises langues de se déchaîner contre elle. Si elle est jolie, gracieuse, aimable, elle est l’honnêteté même, et elle est jalouse de conserver intacte sa réputation.

— Vous savez bien que je suis le premier à rendre hommage à ses mérites ; mais permettez-moi, entre nous, de soupçonner, sans avoir nulle intention de dénigrer vos compatriotes, que ce chef turcoman… il doit avoir un nom…

— Appelez-le Ferruk-Khan.

— Que ce Ferruk-Khan vaut peut-être mieux que votre Sylvain Rappo tout chrétien baptisé, et confirmé qu’il soit. Ce qui n’empêchera pas votre pauvre et charmante amie d’accomplir le sacrifice qui lui fait horreur. C’est comme cela ; des milliers et des milliers d’autres aussi belles, aussi aimables et dignes d’être heureuses, ont courbé leur front sous ce joug terrible et fait violence à leur cœur. Comment résister quand les parents disent : « Si tu refuses un prétendant qui te met dans l’aisance et nous avec toi, tu nous feras mourir de chagrin. » Être vendue à l’osmanli Ferruk-Khan ou à l’orgueilleux Sylvain, il me semble que c’est le même diable, sauf que l’osmanli serait plus pittoresque. Bonsoir, je me sauve, voici la nuit.

— Lucie ne fera jamais ce que vous croyez.

— Je vous dis qu’elle le fera ; et que si Rappo paye à boire copieusement, tout le village lui fera fête.

VII

Un coq de village.

Sylvain Rappo était un homme superbe, grand, bien pris, aussi souple que vigoureux ; sa tête petite, bien plantée sur ses larges épaules, était ornée de cheveux châtains, frisés sur le front et sur les tempes ; il avait le teint coloré, de beaux yeux bruns, et portait toute la barbe comme les montagnards des régions pastorales. Il n’avait reçu qu’une instruction fort sommaire ; l’application et la régularité exigées à l’école n’allant pas à sa nature assoiffée de mouvement et de bruit. Fils unique d’une famille riche, il avait perdu sa mère de bonne heure ; elle était morte en donnant le jour à une fille qui ne vécut pas. Le père atteint vers l’âge de quarante ans d’une maladie de cœur, était tombé sans vie en chargeant sur son épaule un sac de blé qu’il s’apprêtait à conduire au moulin. Libre de toute entrave à vingt-deux ans, n’ayant pour le conseiller que des amis complaisants ou intéressés, et une vieille domestique qui avait élevé sa mère et qui l’adorait, il s’était jeté dans toute sorte d’écarts, où l’entraînait sa grossière nature d’athlète. Il courait les danses, les veillées, les tirs, les foires, faisait le trafic des chevaux, des vaches, se piquait d’avoir le plus beau troupeau de la contrée, le taureau le plus corpulent, le cheval le plus rapide. Avec les années, et pour faire une fin, il voulait aussi avoir la plus jolie femme. À son gré, Lucie réalisait le type de son choix ; il l’avait remarquée bien avant son départ pour l’étranger ; c’était même sa recherche passionnée et turbulente qui avait décidé la jeune fille à s’enfuir loin de son pays, et à mettre entre elle et cet amoureux redoutable quelques milliers de kilomètres.

Habitué à voir tout plier devant lui, grâce à son argent, à sa force et à son audace, la fuite de Lucie exaspéra ce coq de village ; il se mit à boire, à jouer, à faire mille extravagances ruineuses pour se distraire et donner le change aux idées malsaines qui le hantaient. Tantôt il était d’une gaîté folle, payait à boire à ses amis de bouteille, chantait au cabaret pendant des journées entières, provoquait les jeunes gars à la lutte, aux tours de force, soulevait des poids énormes, portait aux dents une seille pleine d’eau, un homme suspendu à ses cheveux, et finissait par rentrer chez lui très tard, ivre de vin, éreinté de fatigue, parfois battu par ses compagnons. Tantôt il restait des semaines entières morne, hargneux, mauvais, ne buvant que de l’eau, vêtu d’une vieille blouse en loques, traitant durement ses gens, et se livrant sans scrupule à des actes d’une avarice sordide. Extrême en tout, il devenait alors la terreur de ceux à qui il avait rendu des services et prêté de l’argent ; malheur à eux s’ils ne pouvaient s’acquitter dans le délai fixé.

Ne se possédant plus, il avait fait des scènes violentes chez le taupier qu’il accusait de trahison ; il était allé si loin que la Zabeau épouvantée et voyant tous ses projets anéantis avait eu une grave syncope. On la crut morte ; il fallut recourir au médecin qui eut grand’peine à la rappeler à la vie. Repentant et navré, Sylvain Rappo essaya de réparer sa faute par des largesses en nature, en argent, que le taupier acceptait comme une manne céleste tombant dans son ménage bouleversé.

VIII

Visite nocturne.

Depuis le retour de Lucie, le jeune homme ne tenait plus en place. On sait avec quelle rapidité se transmettent les nouvelles dans les campagnes, chacun s’occupant beaucoup des autres, sert ainsi de fil télégraphique. À peine en fut-il informé qu’il sauta sur son cheval sans prendre la peine de le seller et courut ainsi au galop vers Lucie. Il faisait nuit ; ceux qui l’entendirent passer se dirent : « Pour sûr, il y a du feu, c’est la jument à Sylvain qui trace. » Chacun dormait dans le village de Lévan et dans la maison du taupier ; il s’approcha doucement avec les précautions d’un Apache, se hissa debout sur le dos de sa bête pour être à la hauteur de la fenêtre de la jeune fille et heurta à la vitre, en s’effaçant pour ne pas être vu. Effrayée, Lucie courut au guichet ; au moment où elle y passait la tête, deux fortes mains la saisirent et une bouche se colla sur la sienne, en lui disant : c’est moi, Sylvain, qui t’aime toujours…

Il n’en put dire davantage ; au cri d’horreur poussé par Lucie le cheval recula brusquement, et le colosse perdant l’équilibre tomba lourdement à terre, au milieu des orties qui ne manquent jamais autour des demeures villageoises, et qui lui firent sentir leurs milliers d’aiguillons.

Il s’en souciait bien ; il aurait enduré mille coups sans se plaindre ; n’avait-il pas embrassé sa belle ? Personne n’avait vu sa chute, son orgueil était sauf.

La nuit était sereine, étoilée, Jupiter, la Grande-Ourse, Cassiopée, brillaient d’un éclat souverain, à côté de la lumière tranquille et douce de la Voie lactée. Mis en joie par son succès, il voulut laisser dans le village des traces anonymes de sa présence et de sa victoire. En passant devant la laiterie, ses yeux de chat sauvage avisèrent les baquets de bois blanc qui séchaient alignés sur une planche ; il les prit et en coiffa les fontaines du village ; il enleva les roues de la charrette du laitier et les suspendit au toit comme des trophées ; il roula contre la porte de l’église quelques tonneaux vides déposés devant l’auberge, puis il alla heurter à la petite fenêtre de la poste.

— Mademoiselle Angélique, ouvrez, c’est pressant.

— Qu’est-ce qu’il y a, dit la bonne fille tout ahurie en entr’ouvrant son guichet.

— Dépêche télégraphique : ta chère Lucie se porte bien et te souhaite une bonne nuit.

— Allez-vous-en, vaurien ; me faire une telle peur ! faut-il être scélérat !

Riant à gorge déployée, il remonta sur sa jument qui le suivait, docile comme un chien, et semblait prendre plaisir à ces niches nocturnes. Il regagna son village de Goullens en chantant aux étoiles et en rêvant à sa prochaine visite à la fille du taupier.

IX

Grandeur et décadence.

Dans sa jeunesse, le taupier Lebel avait vu des jours meilleurs ; la maison de son père était celle d’un paysan fort à l’aise, où les biens de la terre abondent, mais où l’argent manque souvent. La famille était nombreuse ; à la mort des parents, lorsqu’on fit le partage de la succession après le remboursement de quelques dettes, le lot de chacun fut si modeste que, n’ayant pas assez de terres pour s’établir, il renonça à l’agriculture, loua ses terres, fit un apprentissage de sellier. Telle est, en général, la cause non seulement du morcellement excessif des propriétés rurales, mais de l’écroulement incessant des fortunes et des changements qui transforment les campagnes d’une génération à une autre. Telle famille riche, orgueilleuse de son bien-être, tombe peu à peu dans la misère, et vice versa. Autrefois, dans certains cantons, toute la fortune immobilière passait de droit au cadet de la famille ; les frères et les sœurs, munis d’un modeste pécule, se tiraient d’affaire comme ils pouvaient ; mais le domaine ne se démembrait pas, et le nom vénéré des ancêtres ne subissait pas les humiliations de la misère.

Comme ouvrier sellier, Lebel courut le pays, revint au village, épousa une femme qui possédait une petite maison et quelques pièces de bonne terre ; il partagea son temps entre l’exercice de son métier et le soin de ses champs et acquit la réputation d’un bon travailleur intelligent et honnête. Ils étaient heureux, lorsqu’une épidémie infantile leur enleva en quelques jours leurs deux aînés, deux beaux garçons en qui il résumait tous ses rêves d’avenir. Cette catastrophe l’atterra ; la disparition soudaine de ces doux visages qui faisaient battre son cœur de tendresse et d’orgueil, l’effondrement de ses plans d’avenir le plongèrent dans la stupeur. Il ne pensait qu’à ces deux têtes chéries couchées à jamais sous la terre froide, à sa vieillesse dépouillée, privée de tout appui. Pour qui travailler désormais ? Lucie la cadette, une fille de quatre ans, ne comptait pas ; il se sentait un homme fini, abandonné de Dieu et des hommes, frappé d’une malédiction inexorable. On le voyait des journées entières debout, appuyé à l’angle de sa demeure d’où l’on découvrait le cimetière, fumant sa pipe d’un air morne, sans regard, sans voix, indifférent à tout, ne répondant aux passants ou à sa femme que par monosyllabes, et paraissant vivre en dehors des choses de ce monde.

S’il sortait de cette torpeur, c’était pour entrer au cabaret, boire coup sur coup quelques verres d’eau-de-vie, puis se coucher sur la table, la tête sur ses deux bras et, masse inerte, y rester jusqu’à la nuit. Sa femme désespérée, craignant pour lui l’aliénation mentale des buveurs, plaça Lucie chez une de ses sœurs habitant la ville. C’est là que la jeune fille reçut dans les écoles une éducation supérieure à celle du village.

Lorsqu’elle y revint, à l’âge de 17 ans, elle y fit sensation par sa beauté et devint le point de mire des garçons les plus huppés. Cette émulation bourdonnante autour de ce frais bouton de rose, aussi gracieux que modeste, qui faisait de son mieux pour s’y soustraire, ne cherchant que la solitude et le silence, ne pouvait demeurer inconnue à un coureur d’aventures comme Sylvain Rappo ; il n’en fallait pas tant pour éveiller ses convoitises et exciter sa vanité. Habitué à dominer, coûte que coûte, et ne voulant souffrir aucun rival, il poursuivait la belle enfant de ses assiduités tapageuses et importunes qui faisaient pleurer de jalousie la plupart des filles à plusieurs lieues à la ronde, mais inspiraient à Lucie une insurmontable aversion.

Ne trouvant aucun appui auprès de ses parents, disposés à la livrer avec jubilation à ce prétendant qui flattait leur cupidité et leur orgueil, elle résolut de partir et s’adressa à un de ces bureaux de placement interlopes qui ont déjà causé la perte de tant de jeunes personnes dignes d’une meilleure destinée. Ce bureau malfaisant était dirigé par une femme indigne, qui cachait son avarice sous les dehors d’une onctueuse dévotion et, par là, réussissait à capter la confiance publique et à se faire de nombreux clients. Elle avait un tarif pour les domestiques, cuisinières, femmes de chambre, qu’elle plaçait dans le pays, mais les malheureuses qu’elle expédiait à l’étranger et dont les frais de voyage étaient payés d’avance par les futurs patrons, se voyaient dépouillées à son profit de tout ce qu’il était possible de leur soutirer et devaient entreprendre le voyage en partie sur leur maigre bourse, ou se priver du nécessaire durant la route si les ressources leur manquaient. J’en ai connu qui n’ont rien mangé ni bu des frontières de la Suisse à Vienne ou même à Buda-Pest. Détail navrant, c’était en hiver, le froid était intense, et les wagons de IIIclasse n’étaient pas toujours suffisamment chauffés. C’est là une triste variété de la traite des blanches, contre laquelle les « Amies de la jeune fille » cherchent à réagir avec une constance et un zèle admirables. Mais combien de cas, où leur intervention serait urgente, leur échappent, soit à cause de la distance, soit parce que les pauvres créatures en danger n’osent pas se plaindre ou réclamer du secours, et n’en ont pas même la liberté.

Notre jeune compatriote au comble de la détresse, après avoir enduré le froid et la faim jusqu’à Buda-Pest, tomba dans les mains d’une harpie encore plus ignoble que celle qui l’avait engagée en Suisse. Dieu sait ce qu’elle serait devenue sans l’intervention de notre consul, chez qui elle parvint à se réfugier, un jour que la surveillance exercée sur elle se relâchant quelques instants lui permit de s’échapper. Il s’empressa de la tirer de cette prison où l’on tardait, avec intention de la diriger vers la place promise, remboursa la finance du voyage et la recommanda à une honorable famille russe de Kiew qui cherchait une gouvernante française pour ses enfants. On sait le reste.

Cependant, déjà avant le départ de sa fille, une réaction salutaire s’était opérée dans le cerveau malade de Lebel. Il s’était remis au travail, avait repris son ancien métier de sellier ambulant, et allait offrir ses services de village en village. Les paysans le prenaient pour une ou plusieurs semaines, le logeaient, le nourrissaient, le traitaient avec humanité. On le voyait parcourir le pays portant ses outils dans une hotte, un rouleau de cuir de cheval sous le bras. Arrivé dans la ferme où on l’avait appelé, il s’établissait sous l’avancée du toit ; une petite table, un tabouret faisaient les frais de son atelier temporaire. C’est là qu’il passait en revue les harnais, les colliers, les grelotières, les selles de dragons, réparant, rhabillant, cousant, astiquant avec une rare habileté sans prononcer une parole, sauf les monosyllabes indispensables lorsqu’il était interpellé. Le soir venu, il fumait sa pipe et, selon la saison, visitait les abeilles, ou faisait la chasse aux mulots.

L’argent qu’il gagnait ainsi lui servait à rétribuer une pauvre journalière qui donnait à sa femme les soins qu’exigeait son état.

X

L’anniversaire.

Le dimanche fut une journée splendide ; jamais ciel plus pur, jamais air plus doux à respirer, jamais la rosée de l’aube n’avait déposé tant de diamants sur les feuilles des arbres et sur les gazons. Dès le matin, les cloches de nombreuses églises remplissaient la vallée de leur musique solennelle qui se mêlait au chant des oiseaux, à la voix aérienne de l’alouette, aux trilles du pinson, aux phrases expressives de la grive perchée à la cime des sapins, musique céleste du dimanche matin, de ce jour consacré au culte du Très-Haut, à l’adoration, à la prière. Il semble alors que tout se met d’accord dans la nature pour célébrer dignement l’auteur de l’univers.

Les montagnes s’élevaient dans l’azur avec une coquetterie qui ne leur était pas ordinaire et les arbres du verger semblaient heureux d’avoir leur place au milieu de cette harmonie universelle.

Pendant que je parcourais le jardin tout rempli de roses et de fleurs variées sur lesquelles bourdonnaient les abeilles, mes regards cherchaient dans le village le toit qui abritait les misères dont on m’avait entretenu la veille, et j’avais peine à concilier cette allégresse de la nature avec la douloureuse réalité cachée dans cette demeure où gisait une paralytique sans espoir de guérison, et habitée par une fille charmante, admirée, au printemps de la vie, ayant déjà tant enduré, menacée de maux plus grands encore.

Puisque le ciel s’est mis en fête pour célébrer son anniversaire, il ne faut pas perdre toute espérance, me disais-je, en coupant les fleurs d’une main distraite ; je lui apporterai un bouquet magnifique avec mes vœux et mes encouragements. Si mince que soit mon appui, elle se sentira soutenue et engagée à conserver intacte sa confiance en Dieu qui l’a protégée jusqu’à présent d’une manière si visible.

Lucie et Angélique étaient à l’église lorsque l’impétueux Sylvain fit son entrée dans le village comme un tourbillon, claquant du fouet et soulevant un nuage de poussière. Dès qu’il arrêta sa voiture devant l’auberge il fut entouré des oisifs que faisait le dimanche et qui étaient à l’affût de la moindre distraction pour la journée. Les uns, déjà en grande tenue, les autres n’ayant qu’un pantalon et un gilet donnaient le dernier coup de balai autour de la maison. Quelle aubaine pour eux que l’apparition du riche et joyeux compère de Goullens ! Il y aurait sûrement à boire et on danserait pendant toute la soirée.

Sylvain était tout rayonnant dans ses habits neufs d’étoffe gris-bleu, avec sa cravate rouge aux bouts flottants, son chapeau de paille orné d’une fleur d’edelweiss, et sa grosse chaîne d’argent massif qui battait son gilet. Sautant lestement à terre, les nombreux paquets qu’il sortit de son char excitèrent d’ardentes curiosités et allumèrent mille convoitises.

— Dis voir Sylvain, à quelle foire vas-tu tenir un banc ? Jamais de la vie tu ne veux pouvoir porter ces marchandises.

— Veux-tu qu’on t’aide à transvaser tout ce commerce ? Où vas-tu ainsi chargé ?

— Moi, je m’offre à porter les bouteilles ; il y a là une caissette où je flaire du bouché.

— Merci, camarades, dit-il en riant, je suis encore assez fort pour trimbaler tout ça ; vous savez que deux cents kilos ne me font pas peur ; mais on se retrouvera ce soir à l’auberge si vous le voulez bien… On lui répondit par des œillades et des grimaces éloquentes.

Ce disant, il se dirigea d’un air vainqueur vers la maison Lebel. Poussant la porte, il entra sans façon dans la cuisine sombre, pavée de dalles délabrées et mal éclairée par la vaste cheminée de bois et par une petite fenêtre au-dessus de l’évier.

— Personne ! cria-t-il, d’une voix sonore ; eh ; quelqu’un !

Le taupier, qui se rasait, apparut la moitié gauche du visage couverte d’écume de savon, tenant son rasoir d’une main, un fragment de miroir de l’autre.

— Quel train tiens-tu déjà par là, toi ! dit-il avec humeur, sais-tu que tu m’as fait sabrer le bout du menton.

— J’apporte de quoi dîner, et quelque chose avec ; tonnerre ! ne voyez-vous pas que je suis chargé comme un âne ?

— Pose ça sur la table, dit le vieux d’un ton radouci, on verra après.

— On verra… moi qui viens du grand soleil, je n’y vois goutte… Lucie n’est pas là ?

— Non, elle est au sermon.

— Avec la Gélique, je pense, qui est allée remercier le bon Dieu du coup de tonnerre qui a manqué la tuer. Allez finir cette barbe qui vous donne l’air d’un masque de carnaval ; voici des truites que j’ai pêchées ce bon matin ; du vin pour faire la sauce, du jambon, il est cuit au moins, du sucre, du café… c’est qu’on écrit les bans aujourd’hui, hein, père Lebel… faudra décider cette Lucie, sinon il y aura du tremblement !

— Je ne demande pas mieux, et ma femme aussi, mais qui cuira ces bêtes ? Lucie ne saura jamais, on ne connaît pas ça chez nous.

— Et moi, me comptez-vous pour rien ? Allez donc faucher ce solde de barbe avec votre raclette de deux sous – on vous en donnera une meilleure – et souvenez-vous qu’un poisson qui se respecte n’aime à être apprêté que par le pêcheur qui l’a sorti de l’eau pour le faire nager dans le vin. Et la petite mère, ajouta-t-il en entr’ouvrant la porte de la chambre, comment va-t-elle ? Nous allons vous faire un dîner qui vous donnera des jambes pour danser à la noce.

XI

Les bans.

Lorsque j’arrivai vers les 5 heures du soir, à peu de distance de la demeure du taupier, tenant à la main mon bouquet monumental, j’entendis un grand bruit de voix partant de la chambre du rez-de-chaussée où se tenait la malade. La maison était située un peu à l’écart, un étroit sentier y conduisait à travers le verger et des buissons touffus, derrière lesquels je vis disparaître un homme qui s’y tenait caché. Il faisait très chaud, les fenêtres entre-bâillées permettaient d’entendre ce qui se disait à l’intérieur sans être vu.

— Ça ne te regarde pas, disait une voix courroucée, mêle-toi de ta poste et fiche-nous la paix ; je veux une décision, je suis venu exprès et je ne pars pas qu’elle n’ait dit oui, selon la volonté de son père et de sa mère. Elle leur doit obéissance et soumission, nom de tonnerre !

— Si vous aviez pratiqué la soumission à l’égard de vos parents et de votre tuteur, répondit avec fermeté l’Angélique de la poste, vous ne parleriez pas comme vous le faites ; c’est un triste courage de faire le rodomont avec des femmes dont vous ne craignez pas les coups de poing.

— Tant que vous me traiterez ainsi, ajouta Lucie, vous ne parviendrez pas à m’arracher mon consentement.

— Eh bien, ma petite Lucie, dis oui, de bon cœur ; prends ce bel anneau, qui est d’or pur avec ton nom et le mien gravés dedans, et pour changer les idées, allons boire un verre à l’auberge avec les amis du village ; ça leur fera plaisir.

— Est-il permis d’entrer, dis-je en paraissant tout à coup devant la fenêtre. Salut à la compagnie !

— Oui, passez par l’allée, fit le taupier qui vint m’ouvrir.

C’était le plus étrange conseil de famille qu’il fût possible d’imaginer pour une cérémonie de fiançailles : la malade dans son lit, toujours blanche comme une morte ; Rappo debout, au milieu de la pièce, superbe, le teint animé, les yeux dominateurs, si grand que sa tête touchait presque le plafond. Lucie, appuyée au pied du lit de sa mère, était aussi debout, très sérieuse, mais si belle que j’en restai interdit, mon bouquet à la main, ne retrouvant plus une phrase du compliment que j’avais préparé pour accompagner mon offrande. Très gracieuse, mais sans affectation, Lucie s’avança et prit les fleurs que je lui tendais avec un embarras dont j’enrageais.

— Je vous remercie de ce charmant cadeau et des bontés que vous avez eues pour ma mère ; elle vous en est bien reconnaissante. Je suis touchée de votre sympathie ; seulement, vous arrivez dans un moment difficile ; vous savez de quoi il s’agit…

— Oui, lui dis-je, nous fêtons votre anniversaire et nous faisons tous des vœux pour votre bonheur. Maintenant, je me retire en vous priant de me pardonner de vous avoir dérangés.

— Au contraire, fit Lucie avec vivacité, je vous prie de rester, comme ami de la famille, veuillez vous asseoir.

Je cherchais des yeux Angélique, retirée tristement sur l’un des gradins du poêle ; quant au taupier, il était assis sur un escabeau, le dos courbé, les coudes sur les genoux et la tête dans ses mains. C’est dans cette attitude qu’il dit d’une voix sourde :

— Je suis pourtant le maître ici – certes, il n’en avait pas l’air – et je désire, je veux que ma fille ne fasse pas plus longtemps la mauvaise tête. Un bon parti se présente pour elle, m’est avis qu’elle doit l’accepter.

— C’est aussi ma volonté, dit la Zabeau, à haute et intelligible voix ; et en même temps, elle fit des bras un geste affirmatif qui me causa une surprise extrême.

— Voyez, dit le beau Sylvain, la mère qui se remue ; c’est bon signe ; Lucie, décide-toi. Puis, se tournant de mon côté : peut-on rien voir de plus beau que ce brin de fille qui ne veut pas de moi. Nous ferions pourtant un si joli couple !

— Je consentirai, dit tout à coup Lucie, pour faire plaisir à mes parents, mais à la condition que vous renoncerez à la vie peu honorable que vous menez, à la fréquentation des cabarets avec des compagnons que je n’estime pas…

— Est-ce tout ? Je n’aime pas les sermons, mais je peux tout entendre de toi, tu parles mieux qu’un ministre. Tu comprends que quand nous serons en ménage, tout sera changé, je resterai à la maison où il fait tant beau. Tu ne connais pas mon Goullens, tu n’as jamais voulu y venir ; il y a là une bonne maison à côté de la ferme, avec un grand jardin où tu mettras ce que tu voudras. Et puis la ferme avec les étables, les vaches, les élèves, les moutons, les caïons en masse, une basse-cour pleine de poules, de coqs, de poulets, de canards qui chantent chacun sa partie, et les pigeons et les chevaux, tout ce qu’il y a de plus plaisant, et des paratonnerres sur les toits, et une belle cuisine, du bois sec tant qu’on en veut. C’est pourtant quelque chose.

— Allons, reprit la Zabeau, dis oui, de bon cœur, ou bien…

— J’apprécie toutes ces choses, dit Lucie avec fermeté, mais elles ne font pas le bonheur ; ce qui est indispensable c’est l’estime, la confiance, le respect et la crainte de Dieu. Mais il faut y être préparé ; j’ai peur des mauvaises habitudes.

— On ne peut pourtant pas vivre comme des ermites ; par exemple, ce soir, nous allons nous amuser à l’auberge, et boire un bon coup ; on fera un peu de tapage et on ne se couchera pas de bonne heure.

— Nous ne sommes pas dans ce monde pour nous amuser toujours et faire des folies ; il y a quelque chose de plus haut, c’est le devoir et le respect de nous-mêmes.

— Très bien Lucie, dit Angélique.

Sylvain se retourna vers celle-ci et la regarda de l’air d’un homme qui voit un aérolithe tomber des nues.

— Ah ! tu es encore là toi, et tu me fais l’honneur de me prendre pour un catéchumène. Et vous, monsieur, que dites-vous de ce sermon ?

— Elle a raison, c’est ainsi que pensent les gens en qui nous pouvons mettre notre confiance.

— Est-ce chez les Russes que tu as appris tout cela ?

— Peut-être, il y en a parmi eux qui valent mieux que beaucoup de compatriotes de ma connaissance.

Il se leva, fit quelques tours dans la chambre, et s’arrêtant devant Lucie :

— Tu parles tout de même bien, c’est un plaisir de t’entendre, mais tu demandes du difficile… qui m’embête considérablement. Quand les habitudes sont prises…

— Si elles sont mauvaises, et si on les condamne, avec du courage, il n’est pas difficile de s’en défaire… voyons, franchement, êtes-vous heureux ?

— Non, sacre Dieu non ! certains jours je me battrais… mais mets-toi à ma place, personne ne m’a jamais parlé ainsi… j’entrevois que tu as raison ; mais tout le monde se moquerait de moi.

— Qui ?

— Les gens, tout le monde, on me montrerait au doigt, on dirait : voilà Sylvain qui se convertit,… quand le diable devint vieux, il se fit ermite ; alors, je sens que je casserais des têtes…

— Les braves gens ne parleront pas ainsi, ils vous approuveront.

— Eh bien, c’est bête ce que je vais dire : si tu acceptes cette bague de fiançailles, je promets tout ce que tu voudras ; mais je t’avertis encore une fois que j’ai un rendez-vous à l’auberge, ce soir, avec les garçons du village, c’est sacré !

— Je le regrette,… puis après un silence : à la garde de Dieu, je dis oui, donnez-moi l’anneau.

— Et on écrira les bans, tout de suite, hein ?

— Si vous le désirez.

— Est-ce que monsieur nous ferait l’honneur de tenir la plume, dit Sylvain ; je voudrais, sauf l’honneur que je vous dois, que ce soit tracé carrément, sans ratures, par une personne bien au fait de l’orthographe et de la littérature. Ces papiers-là se conservent dans les familles comme les arbres généalogiques. Monsieur est trop gentil pour refuser.

Un mulot pris au piège n’aurait pas fait meilleure figure que moi dans ce moment. Certes, je ne m’attendais pas à un dénouement aussi prompt, ni surtout à mettre la main à une chose que je condamnais du fond de mon cœur. Je résolus de gagner du temps en soulevant des difficultés.

— Je vous remercie de la confiance que vous avez en moi, mais je déclare que je n’entends rien à ces choses, et que je préférerais m’en dispenser.

— Ainsi, vous ne voulez pas faire ce plaisir à Lucie, pour son anniversaire ?

Ce diable d’homme avait le talent d’un avocat pour entortiller les gens.

— Il me semble que Mlle Lucie ne m’a rien demandé.

Elle me regarda avec une expression de détresse qui semblait me dire : ne m’abandonnez pas dans ce moment où ma vie, ma volonté, ma liberté sont en jeu. Je m’étais levé pour gagner la porte, ne pouvant plus tenir dans cette chambre où un sacrifice horrible allait s’accomplir. Subjugué par ce regard, je me rassis ; elle me remercia par un sourire qui donna soudain à sa beauté un éclat fascinateur et, avec la grâce native qui donnait du charme à ses attitudes et à tous ses mouvements, elle plaça sur la table devant moi ce qu’il fallait pour écrire.

— C’est toujours une minute de gagnée, me dit-elle à voix basse, votre présence ici me protège bien mieux que celle de mes parents.

— Très bien, hasardai-je d’un air que je cherchai à rendre sévère, mais vos papiers, actes de naissance, d’origine, etc., etc., sont-ils en ordre ? vous savez que l’État civil et l’Église ne plaisantent pas.

— J’ai tout apporté dans cette enveloppe, dit Sylvain en sortant de sa poche un carnet bourré de papiers qu’il étala sur la table ; vous voyez que je n’ai rien oublié ; quant à Lucie, elle doit avoir, avec son passeport, tous ses actes de légitimation. N’est-il pas vrai, Lucie ? parle donc, on dirait que le chat t’a pris la langue ce matin, comme cadeau de fête.

Elle fit de la tête un signe affirmatif. En ce moment, on pouvait entendre dans la chambre le bourdonnement des mouches et au dehors celui des abeilles auquel se joignait le chant aérien de l’alouette et le frisson de la brise dans le feuillage des arbres du verger.

La Zabeau, assise dans son lit, dardait sur nous des regards étincelants d’impatience. Hâtez-vous donc, semblait-elle dire, qu’attendez-vous ? Si notre futur gendre allait se dédire, nous serions dans de beaux draps ! Le taupier, assis sur une chaise basse, la tête presque entre ses genoux, poussait des soupirs d’agonisant. Angélique, sur le banc du poêle de molasse, priait les yeux baissés et les mains jointes. Lucie, debout, au pied du lit de sa mère, dans ses vêtements noirs, semblait être la statue de la résignation.

Tout à coup, Sylvain se leva comme un ressort et fit un pas vers elle.

— Alors, puisque tu dis oui, on s’embrasse comme il faut, cette fois, hein ? Tu ne me gifleras plus.

— Faites.

Jamais plus douce ni plus belle victime ne fut livrée aux bêtes dans les amphithéâtres sanglants des Romains. Une série de baisers, pareils à des claquements de fouet, firent retentir les vieilles boiseries brunes. Si Angélique avait eu un voile, elle l’aurait baissé pour protester de toute son âme contre cette profanation. La mère riait dans son lit.

— À présent, on peut écrire, quand même tu ne m’as rien rendu. Mais j’ai l’idée qu’on pourrait boire un verre ; je suis sûr que monsieur a soif, c’est ce qui l’empêche de manier la plume. Je parie que l’encrier est vide et que tout est sec. Attendez, il y a encore des bouteilles dans la caisse, du pur Auvernier des bons parchets ; nous les connaissons ; ça va mal quand on n’arrose pas les bans ; pas vrai, père Lebel, qu’il faut arroser ? Nous allons faire sauter les bouchons : une, deusse, pouck ! et il fit avec sa bouche le bruit d’un bouchon sortant d’une bouteille.

Un grognement indistinct d’acquiescement lui répondit.

Il courut à la cuisine et revint avec deux bouteilles qu’il déboucha et des verres qu’il tira de ses poches et qu’il remplit d’une main ferme en versant de haut.

— À votre santé à toute la compagnie, dit-il en élevant son verre.

— Si vous faites tant de façons, fit la mère, vous n’écrirez jamais rien ; vous n’êtes que des enfants, oui des enfants de rien du tout.

Elle appuya ses mots, prononcés avec colère, en frappant des deux mains sur ses couvertures.

— Très bien la mère, buvez cela, dit le futur gendre, en lui tendant un verre plein, je vous prédis que vous marcherez ce soir.

Il fallut m’exécuter, malgré moi, et écrire les bans en trois ou quatre exemplaires pour les diverses communes d’origine des deux conjoints. Puis, honteux de ma besogne, je m’esquivai presque en courant du côté de la forêt où je me couchai sur la mousse, entendant des reproches dans le bruit des rameaux agités par la brise, dans le cri strident des geais et le croassement des corneilles qui regagnaient leur dortoir.

XII

La source.

Le lieu où je me trouvais était un ravin solitaire fourré de buissons épais de noisetiers, de sureaux, où les ronces et les clématites entre-croisaient leurs lianes fleuries. On y parvenait en suivant le ruisseau qui y jetait une note gaie et un murmure plaisant. Un joli sentier en longeait le bord, toujours rempli d’une ombre fraîche même lorsque le soleil brûlait la campagne ; j’aimais à m’y promener durant les après-dîners ardents et je m’établissais près de la source, dans une sorte de berceau de verdure que j’avais arrangé pour y travailler commodément. Souvent le sommeil me surprenait couché sur la mousse tiède et sèche qui tapissait les pentes du ravin, où je n’avais pour me distraire que les libellules au vol rapide et bruyant, de rares mésanges se suspendant aux rameaux des sapins pour faire la chasse aux menus insectes, parfois, une bergeronnette jaune aux allures de princesse, ou un écureuil impatient de se renseigner sur le degré de maturité des noisettes. L’ombre du soir commençait à m’entourer dans ma retraite où je restais rêveur, mécontent des autres, surtout de moi-même, et demandant à l’avenir quelle serait la conclusion du drame auquel je venais d’assister, lorsqu’un bruit de feuilles froissées, de gravier foulé et un murmure de voix attirèrent mon attention.

Les voix se rapprochaient, et dans le silence profond je pus bientôt comprendre les paroles qu’elles prononçaient et reconnaître les interlocuteurs. C’était Lucie et le jeune maître d’école Albert Moret ; ce que j’entendis me remplit de stupeur.

— Comprenez-moi bien, disait la jeune fille en appuyant sur les syllabes, si j’ai voulu vous parler ce soir, en toute liberté, c’est pour vous avertir de ce qui s’est fait aujourd’hui, et vous prier d’interrompre vos visites chez nous. Cela pourrait donner lieu à des jugements qui rendraient ma situation encore plus difficile.

— Mais Lucie, comment avez-vous pu faire cela, pourquoi l’avez-vous fait ? Il m’est impossible de croire à un tel malheur.

— Ma mère le demandait avec une telle insistance que je n’ai pu refuser ; j’aurais cru commettre un crime. Elle s’imagine que ce mariage sera le signal de sa guérison.

— Elle ne guérira pas, vous serez malheureuse, et moi désespéré. Vous savez combien je vous aime, vous savez que je sacrifierais tout pour vous ; je n’aime que vous, je ne pense qu’à vous, ma vie est liée à la vôtre, et au moment où je croyais avoir une petite place dans votre cœur, il faut renoncer à ce rêve qui était pour moi le comble de la félicité.

— Je ne vous ai jamais rien promis, mon pauvre Albert, vous vous êtes nourri d’illusions que je n’ai pas provoquées ni encouragées. Vous avez toute mon estime, je rends hommage à votre bon cœur, à vos talents, vous avez été bon pour mes parents quand ils avaient besoin d’assistance, je ne l’oublierai pas ; nous pouvons rester amis, mais rien de plus.

— Renoncer à vous, Lucie, mais c’est comme si vous me demandiez de ne plus respirer, de ne plus vivre ; ne voyez-vous pas qu’en parlant ainsi vous m’arrachez le cœur.

— J’ai maintenant des devoirs et des obligations que je n’avais pas hier, et je suis fermement décidée, quoi qu’il m’en coûte, de les accomplir fidèlement.

— Vous le voyez bien, vous dites quoi qu’il m’en coûte, reprit-il avec des larmes dans la voix : Lucie, ne faites pas cela, revenez en arrière, écoutez mes supplications, ne me repoussez pas, ayez pitié de moi, je vous en conjure, ayez pitié de moi, ayez pitié de vous.

Tout en parlant, il était tombé à genoux.

— Relevez-vous, Albert, ce que vous faites là n’est pas digne d’un homme ; on ne s’agenouille que devant Dieu.

— Mais vous êtes ma divinité ; je vous aurais adorée tous les jours de ma vie ; vous ne savez donc pas ce que c’est qu’aimer ?

— Nous sommes restés dehors trop longtemps ; il faut que je rentre, peut-être qu’on me cherche déjà… adieu Albert, prenez courage, Dieu vous aidera.

— Et vous me laissez, pour vous donner à ce Rappo sans cœur, à cette brute sans conscience ; horreur ! vivre avec lui… Malheur sur vous, malheur sur moi, qu’il soit maudit le jour où je vous ai vue pour la première fois, où je vous ai vue si belle que j’en ai été ébloui, que mon cœur a volé vers vous comme les prières au ciel, maudit le jour où je me suis donné à vous tout entier. C’est une chose horrible que vous allez commettre,… une abomination… malheur sur moi !…

J’entendis le bruit d’un corps qui tombe à terre, suivi de sanglots déchirants ; puis un pas léger sur les feuilles du sentier. C’était Lucie qui s’éloignait.

XIII

Deux cœurs désolés.

Lorsque je me levai tout tremblant d’émotion, pour me retirer à mon tour, et que je passai près de la source, je vis à la faible clarté du crépuscule le pauvre maître d’école couché la face contre terre, les bras en avant ; son chapeau de paille avait roulé dans le ruisseau ; tout son corps était secoué par les sanglots, et il poussait de temps à autre une plainte prolongée dont rien ne peut rendre la navrante détresse.

Je le laissai donner à ses pleurs un libre cours, pensant que cette crise le soulagerait ; d’ailleurs, qu’aurais-je pu lui dire pour le consoler ? Je revins au village dans une disposition d’esprit que l’on comprendra, bien décidé à ne plus me mêler ni du taupier, ni de la paralytique, ni de Lucie. Mais quelle fut ma surprise en apercevant à l’angle de la maison, là où son père avait passé tant de journées à ruminer son bonheur perdu, Lucie debout, les yeux dirigés vers la forêt.

— Vous n’avez rien à me dire ? fit-elle d’une voix sourde.

— Non, j’étais près de la source, j’ai tout entendu.

— Est-il encore là ?

— Oui, il est étendu à terre et il pleure… bonsoir !

— On ne peut pourtant pas le laisser là… Mon Dieu, monsieur, qu’ai-je fait ? L’orgueil m’a poussée… j’ai voulu sauver ma mère… que vais-je devenir ?

— C’est aussi ce que répète celui qui reste abandonné près de la source… c’est votre affaire, que vos destinées s’accomplissent !

— Ne me méprisez pas, je vous en supplie…

Et elle tordait convulsivement ses mains qu’elle élevait devant son front.

— Je n’ai de reproche à faire à personne, cela ne m’appartient pas, mais j’avoue que je ne m’attendais pas à tout ce que j’ai vu aujourd’hui.

Je parlais en m’éloignant, et je l’entendais pleurer dans la nuit.

Près de l’auberge, il y avait beaucoup d’animation ; toutes les fenêtres étaient éclairées ; de l’intérieur sortaient un bourdonnement, un tumulte de voix confuses, des chants, entremêlés de chocs de verres, de cris de joie comme en poussent les pâtres montagnards. Dans une salle du rez-de-chaussée, on dansait au son de l’accordéon qu’accompagnait le grincement des souliers ferrés des garçons et des filles sur le plancher de sapin ; des ombres tournoyaient sur les rideaux baissés. C’était la fête que donnait Sylvain à la jeunesse du village, fête de fiançailles à laquelle Lucie avait refusé de se mêler.

Angélique était sur le seuil de la poste.

— Entendez-vous la vie qu’ils mènent là dedans ? dit-elle avec un accent effrayant de colère et d’indignation.

— Vous devriez y être avec Lucie ; ce serait la plus belle conclusion d’un dimanche si bien employé. Il y aurait de quoi faire rire l’honnête Ferruck-khan et tout le Turkestan en voyant la belle conduite de ces chrétiens.

— Ne parlez pas ainsi ; tout ce que j’ai vu depuis ce matin m’indigne, et il faut que j’assiste malgré moi au sabbat que ces sauvages font dans cette auberge. Pour sûr, ils se battront avant de se séparer. Mais voilà le courrier du soir qui arrive, j’aperçois sa lanterne sur la route ; je vais préparer le sac des dépêches pour le donner au postillon. Au revoir, monsieur !

Un peu plus loin, en effet, je rencontrai la petite voiture à un cheval qui fait le service régulier le soir dans un sens, le matin dans l’autre. La voiture était vide ; le cocher dormait paisiblement sur son siège…

 

Sa main, sur son coursier, laissait flotter les rênes…

 

Le bidet trottait en conscience sur la route raboteuse, et agitait ses grelots comme un serviteur fidèle de la Confédération suisse.

XIV

La débâcle.

Mon hôte était seul au Chêne devant la table ronde où brûlait sa lampe ; il lisait un journal d’agriculture en attendant mon retour.

— Quoi de nouveau ? dit-il en relevant ses lunettes sur le front ; vous n’êtes pas venu souper ?

— Non, j’ai fait une longue promenade dans la forêt… j’ai dormi… je me suis oublié.

— Alors, vous devez avoir une faim de loup. Je vais appeler.

— Non, n’appelez personne, je n’ai pas faim, je suis fatigué, je veux aller dormir.

Je montai dans ma chambre et je me couchai en répétant : cœur de femme… abîme de mystère !

Je sommeillais, fort agité de rêves pénibles, depuis quelques heures, lorsque je fus éveillé par des coups violents ébranlant ma porte, et par les aboiements frénétiques de Berri, le grand chien de garde qui secouait sa chaîne avec rage.

— Dormez-vous, entendez-vous ces cris ? je crois qu’ils se dévorent là-bas, disait l’ami Faugère d’une voix étranglée par l’émotion.

— Ne savez-vous pas que maître Sylvain Rappo donne à la jeunesse dorée de Lévan un festival de fiançailles. Ça finit par des coups, n’est-ce pas la règle ?

— Il y a plus que cela ; on a crié : au secours ! À présent on voit des lanternes qui vont et viennent sur la route ; je suis sûr qu’il y a du mal ; j’y vais.

— Attendez un instant, je suis à vous.

Passer un pantalon et me chausser, endosser une vareuse, fut bientôt fait. Nous descendîmes la colline au pas de course dans la direction de la route où les lanternes étaient groupées. Là était un rassemblement tumultueux de gens effarés qui parlaient tous ensemble dans une agitation désordonnée.

— Est-ce qu’on se bat ? dis-je au premier que je parvins à fixer en place en le prenant par le bras.

— Non, ma foi, qu’on ne se bat pas, c’est Sylvain Rappo qui est sous son char…

— Sous son char ? allons donc, ne dites pas des bêtises.

— Quand je vous dis qu’il y est… dans le ruisseau encore.

Nous écartâmes ceux qui nous empêchaient d’approcher et, à la lueur vacillante des lanternes, tenues par des femmes, nous pûmes voir, en effet, la voiture du pimpant Sylvain de tout à l’heure, renversée, les roues en l’air sur le ruisseau qui suivait en contre-bas le bord de la route ; la limonière brisée, le cheval saignant, tenu par la bride. Quelques hommes, le visage couvert de sang, les jambes vacillantes, époussetaient leurs habits des dimanches souillés de poussière et de boue, et cherchaient leurs chapeaux qui avaient roulé dans l’herbe. Ils étaient ivres et ne pouvaient prononcer que des paroles incohérentes.

— Mais Sylvain, enfin, où est-il ?

— Sous le char ! on vous l’a dit, couché dans le ruisseau… il est mal tombé, les autres ne sont que blessés.

— Et vous n’avez pas relevé la voiture ? c’était la première chose à faire.

— Merci, une voiture comme ça, elle est pesante et on n’y voyait goutte.

— Ne comprenez-vous pas qu’il mourra dans l’eau, si ce n’est déjà fait. Ici les lanternes ! Allons, aidez-nous, venez tous, avez-vous encore du cœur et des bras, ou n’êtes-vous qu’un tas de canailles ne sachant que boire et vous saouler. Bien, une, deux, tournez, là, elle est sur ses roues, maintenant cherchons l’homme dans le ruisseau. Apportez ici votre lanterne, mademoiselle Angélique.

C’était l’ami Faugère, autrefois capitaine d’artillerie, qui retrouvait son ancienne ardeur et commandait la manœuvre d’une voix retentissante et avec une autorité irrésistible.

La voiture relevée, retournée non sans peine et hissée sur la route, nous sortîmes de l’eau le colosse inerte et l’étendîmes sur l’herbe de la prairie, où nous fîmes de notre mieux pour le rappeler à la vie.

Lamentable spectacle ! cet homme superbe, si vivant, si fier de sa force peu de minutes auparavant, était couché à nos pieds, froid, immobile, blême, souillé de vase, méconnaissable.

— Mais il est mort, dis-je, après lui avoir tâté le pouls ; il ne donne plus aucun signe de vie.

— Ouais, des hommes comme lui, ça ne meurt pas pour si peu ; il n’avait pas seulement le nez dans l’eau. Il en a vu bien d’autres dans ses batailles.

— Tout de même, fit une femme en approchant sa lanterne du visage du blessé, il n’a pas la mine d’un vivant ; il est tout bleu, ma foi, je crois qu’il trépasse.

La nuit était sans lune, des nuages noirs couvraient le ciel et voilaient les étoiles. Seuls quelques feux allumés par les pâtres sur les montagnes voisines, rendaient la nuit encore plus sombre. Les habitants des villes habitués aux rues éclairées par le gaz ou l’électricité, ne se font aucune idée des ténèbres qui pèsent sur les campagnes par de telles nuits. Hors du cercle des lanternes, on ne voyait goutte.

— Qu’allons-nous faire ? dit mon hôte. Je propose de placer ce malheureux sur son char et de le ramener promptement à l’auberge, où nous pourrons lui administrer les soins qu’exige, son état. Ces gens sont incapables et encombrants, ajouta-t-il à voix basse.

Ainsi fut fait ; en même temps, on avait expédié un exprès sur le meilleur cheval du village pour appeler un médecin.

Le blessé fut déshabillé, couché sur un lit et, à tour de bras, nous administrâmes des frictions énergiques avec des flanelles chaudes sur son corps glacé. On lui versa du cognac, du rhum dans la bouche, on brûla des allumettes sous son nez, on le bourra de coups de poing dans le torse, rien n’y fit.

Alors, on vit une chose étrange ; à mesure que les probabilités de le rappeler à la vie déclinaient, le nombre de ses compagnons de ripaille, restés pour le soigner, allait en diminuant, si bien qu’autour du lit, d’abord entouré d’officieux empressés, il n’y eut bientôt plus que l’aubergiste Goblet, mon ami Faugère, moi et le taupier, ivre aux trois quarts, qui contemplait d’un air morne son futur gendre et geignait comme un veau marchant vers l’abattoir.

Le galop de deux chevaux qui s’arrêtèrent brusquement devant l’auberge nous annonça enfin l’arrivée du Dr Doll qui entra suivi d’Albert Moret, le messager qui, à travers cette nuit noire, avait couru lui annoncer la catastrophe.

— Oh ! oh ! dit le docteur, homme robuste, aux épaisses moustaches brunes, aux façons brusques et militaires, diable ! ça va mal par ici ; c’est plus grave que je ne supposais. Voyons, citoyen Rappo, mon ami, est-ce que tu vas claquer ? Il le palpa, appuya son oreille sur le cœur, souffla dans la bouche, demanda de l’eau chaude, y trempa une serviette qu’il appliqua sur l’estomac, pratiqua une saignée qui donna quelques gouttes d’un sang noir ; tout cela fut fait rapidement, au milieu d’un silence interrompu seulement par les ordres brefs de l’opérateur. Le blessé entr’ouvrit les yeux et poussa un faible soupir.

— Vous voyez que vous avez bien fait de ne pas l’abandonner, dit le docteur, il revient à lui, mais je crois qu’il a des blessures sérieuses à la tête et à l’épine dorsale. Vous dites que le char s’est renversé sur lui et qu’il était couché dans le ruisseau ?

— Oui, la face en bas, sur les cailloux.

— Mais ce ruisseau n’est rien du tout ; est-ce qu’il y a seulement de l’eau ?

— Il est gros depuis le dernier orage.

— Sylvain avait bu un verre ?

— S’il avait voulu accepter la lanterne que je lui offrais, et qui était déjà préparée, cela ne serait pas arrivé, dit Goblet qui grasseyait abominablement. Avec un cheval vif comme le sien, on ne s’embarque pas sans lumière par une telle nuit.

— Était-il seul ?

— Non, ils étaient plusieurs pour retourner à Goullens ; mais les autres, qui n’ont que des égratignures, sont partis à pied.

— C’est ça, laissant l’ami qui les avait régalés s’en tirer comme il pourrait. Quels samaritains ! Ô sainte fraternité de la bouteille !

Tout en parlant, le médecin, avec une force et une habileté que j’admirais, continuait ses massages et les mouvements rythmiques des bras, qui eurent pour effet de rétablir le jeu des organes de la respiration et de la circulation.

— Le voilà qui revient peu à peu ; jusqu’à demain matin, il n’y a rien à faire qu’à le surveiller. Avez-vous un verre de vin et un lit pour moi, maître Goblet ?

— Oui, monsieur le docteur, toute la maison est à votre service.

— Qui se chargera de veiller le malade ? On ne peut songer à le confier à ces ivrognes.

— Moi, dit le jeune maître d’école, après un assez long silence.

Je ne pus m’empêcher de lui serrer la main.

— Très bien ; s’il a soif, donnez-lui de l’eau. Maintenant, allons dormir, et que ceci serve de leçon à ceux qui abusent de la vie.

Nous sortîmes de cette salle fatigués et troublés comme on sort d’un cauchemar.

Devant l’auberge, une femme, la tête enveloppée d’un châle noir, s’approcha de nous, c’était Mlle Angélique.

— Vivra-t-il ? demanda-t-elle anxieusement ; mourir ainsi, ce serait affreux.

— Il n’est pas mort, c’est tout ce qu’on peut dire. Lucie n’a pas paru ?

— J’en viens ; sa mère, horriblement agitée, voulait sortir de son lit et se faire porter à l’auberge. On a dû employer la force pour la retenir. Elle se révolte contre l’écroulement de ses plans.

— Et sa paralysie donc ?

— Dissipée ou à peu près, depuis qu’un imprudent a heurté aux fenêtres en criant : « Venez, votre Rappo est mort, noyé sous son char ; tout le village est au bord du ruisseau. »

— Il y a longtemps que le docteur a prédit ce qui arrive, dit mon hôte ; il prétendait que tout cela était de l’hystérie.

Je me rappelai, qu’en écrivant les bans, j’avais remarqué que la malade agitait les bras, et que Rappo, voyant cela, avait dit, en lui offrant un verre de vin : « buvez ça et vous marcherez ce soir. »

En ce moment, une vive lueur nous éclaira ; c’était une étoile filante qui traversait le ciel. L’horloge du village sonna deux coups. Angélique joignit les mains, et mon hôte ôta son chapeau en murmurant :

— « Dieu soit avec nous ! Rentrons et tâchons de dormir. »

XV

Dévouement.

Comment Albert Moret était-il devenu le garde-malade de son heureux rival ? Il avait fallu un concours de circonstances singulières, que beaucoup, attribueront au hasard, mais que nous pouvons considérer comme le résultat d’une direction supérieure. Nous avons laissé le jeune instituteur désespéré près de la source du ruisseau. Il ne rentra au village, après avoir erré longtemps à travers la campagne, qu’au moment où éclataient les cris d’alarme, comme on en pousse dans les incendies ; inconsciemment, il se joignit à ceux qui couraient. Quelle fut sa surprise en apprenant l’étrange nouvelle, la chute et peut-être la mort de celui qui venait de consommer son malheur. Voyant que personne n’était disposé à quérir un médecin, il s’était emparé du cheval de maître Goblet, et, avec une simple couverture sanglée et un filet pour le diriger, s’était lancé au galop à travers la nuit. Cette course insensée de plus d’une lieue sur des chemins creusés d’ornières, semés d’obstacles qui l’auraient fait reculer en temps ordinaire, et où il jouait sa vie avec la plus entière insouciance, l’avait distrait de ses pensées énervantes et monté jusqu’à l’héroïsme. Aussi accepta-t-il, comme une épreuve salutaire pour lui, la mission de garder le mourant et de s’enfermer seul avec lui pendant le reste de la nuit.

Mais ses nerfs une fois calmés, sans le lumignon qui éclairait à peine la chambre silencieuse, sans les plaintes qui s’échappaient de la poitrine du blessé, il aurait pu se croire le jouet d’un rêve. Les événements de la journée l’avaient si fortement secoué qu’il éprouvait une extrême lassitude, mais nulle envie de dormir. Du reste, il avait devant lui un problème assez ardu pour le tenir éveillé et soulever le flot envahissant des pensées amères.

Que vais-je devenir ? se demandait-il avec angoisse ; je m’étais habitué à la douce présence de cette charmante créature qui me tenait lieu de parents, d’amis et me donnait l’illusion de la famille ; c’est elle qui m’inspirait le courage de marcher avec confiance vers l’avenir, autrefois si sombre et si désolé. Elle ne m’a fait aucune promesse, il est vrai, mais si le mot amour n’a jamais été prononcé entre nous, elle a dû voir que mon cœur était à elle ; une femme ne s’y trompe pas. Pourquoi ne pas m’avertir, pourquoi me laisser glisser sur cette pente, et me préparer comme dénouement une chute affreuse ? Est-ce timidité de sa part ou dissimulation ? Fiancée ! ce mot m’épouvante ; elle s’est détournée de moi ; elle a reçu l’anneau ; les bans sont écrits, signés ; elle est liée solennellement à cet homme que j’abhorre, à cet égoïste indigne d’elle qui la battra et lui fera mille infidélités. Elle sera son esclave, écrasée sous son talon ; alors peut-être pensera-t-elle à celui qui n’aurait eu pour elle que de l’amour. Mais il fallait de l’argent pour satisfaire l’ambition de sa mère, cet être qui n’a qu’un souffle, et qui veut un gendre riche.

Cet homme est là, sous ma main. Pourquoi suis-je ici, pourquoi m’exposer volontairement à des tentations qui me donnent le vertige ? Car enfin, dans l’état où il est, il faudrait si peu pour l’achever ! Il me semble que je le tuerais avec une volupté féroce. Grand Dieu ! jusqu’où mes pensées vont-elles s’égarer !

Meurtrier, je serais indigne d’elle, je n’oserais plus lever les yeux sur les siens… meurtrier, mais ne m’a-t-elle pas tué et abandonné hier soir près de la source ? N’est-ce pas de la cruauté, et si je laissais périr son Rappo, je ne ferais que lui rendre la pareille.

— À boire, murmura le blessé, soif ; et il faisait claquer sa langue entre ses lèvres desséchées.

Moret tressaillit ; cette plainte, semblable à celle d’un enfant qui implore sa mère, lui rappela son devoir ; il s’approcha avec un verre d’eau et le lui présenta ; mais le malade était hors d’état de le prendre ; il n’ouvrit pas même les yeux pendant que son garde lui soulevait la tête et tenait le verre à portée de sa bouche. Après avoir bu, il retomba lourdement sur l’oreiller. La fureur de Moret fit place à la pitié lorsqu’il vit cette face meurtrie, cette barbe souillée de terre, ces yeux tuméfiés, ces joues violettes injectées de sang par la fièvre, cette respiration courte, haletante comme le râle d’un moribond.

— Comment êtes-vous, monsieur Rappo, souffrez-vous beaucoup ?

— Je brûle, je veux sortir de cette fournaise…

Et il fit mine de soulever ses couvertures et de descendre du lit ; mais il n’en eut pas la force et se laissa réintégrer sur sa couche, où il ne cessait de gémir et de s’agiter.

— Calmez-vous et tâchez de dormir ; je reste auprès de vous ; si vous désirez quelque chose, appelez-moi.

Il se disait : faut-il appeler le médecin ? je crois que ce malheureux va mourir.

Quelle nuit ! heureusement elle ne fut pas longue. Vers cinq heures, les clartés de l’aube entrèrent dans la chambre ; un brouillard épais couvrait la contrée ; Moret salua avec joie cette lueur grise qui remplaçait l’horreur des ténèbres.

À six heures, la porte s’ouvrit doucement et les grosses moustaches du docteur apparurent avec sa chevelure ébouriffée. Il n’avait que son pantalon.

— Eh bien, comment est-ce que cela va ? demanda-t-il à voix basse ; a-t-il dormi ?

— Il a beaucoup gémi et a demandé à boire ; je crois que la fièvre se déclare.

— Parbleu ! il fallait bien s’y attendre après une telle secousse ; voyons cette mine ; comme elle est ravagée ; le beau Rappo est gâté et terriblement mal en point. Mais tout cela n’est rien, je crains des lésions à l’épine dorsale ; ce char qui s’est renversé sur lui, n’a pas simplement caressé l’épiderme. Nous allons examiner ça, voulez-vous m’aider ?

— Volontiers.

Alors commença une de ces explorations minutieuses comme sait les faire un médecin consciencieux et un chirurgien habile ; ce grand corps fut palpé, ausculté, percuté dans un silence lugubre, coupé seulement par les gémissements inconscients du blessé, et les jurons contenus de l’opérateur lorsqu’il faisait une fâcheuse découverte.

— C’est bien ce que je pensais, dit-il ; un joli bilan, après la noce d’hier où ce sacripant, m’a-t-on dit, a grisé tout le village.

— Trouvez-vous bien des dégâts ? dit Moret d’une voix hésitante.

— Peuh ! entre nous, je constate deux côtes cassées, une légère luxation du genou, un atout au crâne ; c’est la cause de l’engourdissement où vous le voyez. Quant à l’épine dorsale… je ne puis rien dire avant d’avoir essayé de le planter sur ses pieds.

À mesure que le brouillard se dissipait et que la lumière se faisait plus claire dans la chambre, les traits du blessé apparaissaient avec toutes les laideurs repoussantes des meurtrissures ; c’était horrible et nos deux hommes, une serviette à la main, commençaient à débrouiller un peu ce chaos lorsqu’on heurta à la porte.

— Qui est là ? dit le docteur avec brusquerie.

— C’est nous, dit le taupier en ouvrant la porte, est-il permis d’entrer ?

Il n’était pas seul, Lucie l’accompagnait ; ils soutenaient sa femme qui s’avançait lentement par saccades, blême comme une morte, mais les yeux étincelants.

— Que venez-vous faire ici ? dit le docteur en se redressant, tandis que Moret reculait jusqu’au mur où il aurait voulu disparaître.

— Nous voulons voir notre gendre, fit la mère Lebel, en appuyant sur le mot.

— Votre gendre, quel gendre, perdez-vous la tête, taupier ?

— Oui, notre futur gendre, dit Lebel ; il est fiancé depuis hier avec ma fille ; les bans sont écrits.

— Fiancé hier, hein, hier ? exclama le docteur en fronçant le sourcil et en hérissant ses moustaches comme un tigre. Ah ! bien, il a honnêtement fêté ses fiançailles, et vous pouvez en être fiers de votre gendre… regardez ça. Il s’effaça pour leur laisser voir le blessé, devant lequel il s’était mis comme un écran.

La mère s’élança vers le lit, y appuya ses deux mains et contempla celui qu’elle avait tant désiré, le beau Rappo, son idole.

— Ah, mon Dieu ! c’est lui ?… dans cet état ! Il est perdu, il ne pourra pas même faire son testament, dit-elle, en s’affaissant sur le lit.

— Et de deux ! dit froidement le docteur, pourquoi l’amener ici ? Et sa paralysie… ?

— En apprenant ce qui est arrivé, elle s’est levée, dit Lucie, et a voulu venir.

— Toujours la sacrée rage des femmes, dit l’Esculape entre ses dents, qu’allons-nous en faire ?

— Puis-je me retirer ? dit Moret, qui, d’un coup d’œil jeté sur la main de Lucie, avait remarqué qu’elle n’avait pas son anneau, je dois tenir mon école ; vous n’avez plus besoin de moi.

— Est-ce déjà si tard ? dit le docteur en faisant le geste de tirer sa montre de la poche de son gilet absent. Enfin, allez et merci, vous êtes un brave, vous. En voilà un qui vaut mieux que toute la commune, acheva-t-il quand le maître d’école fut parti ; c’est lui qui est venu me chercher au milieu de la nuit, qui a veillé ce drôle, et m’a aidé à le débarbouiller. De tous les compères de bouteille, pas un n’a remué un doigt ; ils cuvent peut-être encore leur saoulerie, ces cochons ! Revenez donc à vous, madame, ne restez pas là.

Il essayait de soulever la mère Lebel, aidé de Lucie dont le beau visage ruisselait de larmes. Mais la vie, qui s’était réveillée un instant dans ce corps épuisé, semblait l’avoir abandonné définitivement.

— Ça va mal, dit le médecin, après lui avoir tâté le pouls et ausculté le cœur ; dépêchez-vous de la transporter à la maison. Il ouvrit la porte et cria dans le corridor : « Goblet, apportez du cognac, vivement. »

L’hôte accourut, une bouteille dans une main, un plateau et des petits verres dans l’autre.

— Si j’avais su que monsieur le docteur désirait boire un petit verre le matin, je l’aurais apporté plus tôt.

— Il s’agit bien de ça ; versez donc ; ça presse, tonnerre de lambin !

On essaya d’ingurgiter un peu de liqueur à la misérable femme, on lui fit respirer du vinaigre, on brûla des plumes sous son nez, on la secoua, peine inutile. Il fallut la coucher sur un matelas et l’emporter ainsi chez elle.

— Voilà qui va bien, dit le docteur, et ce mariage, qui aurait pu être une chose superbe, s’annonce favorablement. Maître Goblet, je ne peux pas rester plus longtemps, il faudra surveiller de près ce malade que je vous confie. J’en ai d’autres qui m’attendent ; je reviendrai le plus tôt possible ; mon cheval est-il prêt ?

— Est-ce que monsieur le docteur ne déjeune pas ?

— Non, ce n’est pas mon habitude.

— C’est qu’il y a là-bas, déjà depuis un moment, le chef domestique de M. Rappo ; il demande à voir son maître.

— Que ne le dites-vous ? faites-le monter, vous êtes tous les mêmes…

C’était un vieux montagnard à barbe grise, vêtu d’un pantalon et d’un gilet de grisette, chaussé de gros souliers ferrés ; il tenait à la main son feutre noir à larges ailes ; sa figure ridée, bronzée, mais inquiète, respirait l’intelligence, la franchise et la bonté.

— Est-ce lui ? dit-il à voix basse en s’approchant avec crainte du lit et en désignant le blessé.

— Oui.

— Holà, mon Dieu, qui est-ce qui l’a arrangé ainsi, est-ce qu’il en reviendra, monsieur le docteur ?

— J’espère,… n’êtes-vous pas Pugin ?

— Oui, Pierre Pugin, je suis dans la maison Rappo depuis trente-cinq ans. Je n’ai rien su jusqu’à ce matin, mais nous étions inquiets de ne pas le voir revenir… aussi pour le cheval et la voiture, qui ont du mal passablement. Alors, j’ai vite attelé le Fuchs et je suis venu. Mon Dieu, mon Dieu, qu’allons-nous devenir ? Maître, m’entendez-vous ? c’est Pierre, votre vieux Pierre ; faut pas s’inquiéter de la Lise, j’ai visité ses jambes, elle n’a presque rien.

— Il ne vous entend pas, mais dans quelques heures il reviendra à lui ; c’est pourquoi, arrangez-vous pour ne pas le quitter d’une minute. On vous apportera à manger ici.

— C’est que, monsieur le docteur, je n’y entends rien aux malades ; pour les bêtes, je ne dis pas ; dans notre état, on est un peu vétérinaire ; mais pour ce qui est des gens, je n’y vois goutte.

— Veillez sur lui comme sur une vache de prix qui va vêler pour la première fois. Je vous trouverai ici à mon retour ?

— Vous pouvez y compter, quand même il y a terriblement d’ouvrage chez nous, murmura-t-il dans sa barbe.

Le vieux paysan s’approcha de la fenêtre pour voir partir le docteur qui fut bientôt en selle et s’éloigna au grand trot.

— C’est un beau cavalier, dit-il à part lui, mais tout également, notre Lise est un autre cheval que le sien ; elle vaut, pour le moins des moins, cinq cents francs de plus. N’empêche que notre maître aurait dû allumer ses lanternes ; ce malheur ne serait pas arrivé s’il avait vu clair, mais quand on a bu un verre…

XVI

La Zabeau et ses projets.

Malgré le mot de mon hôte, M. Faugère, en quittant la brave Angélique : « tâchons de dormir », j’avoue que le sommeil me tint rigueur. On n’assiste pas impunément à de tels drames contrastant d’une façon si brutale avec le calme qu’on cherche dans un séjour à la campagne. Tous les personnages que j’avais vus en action durant cette journée, la première depuis mon arrivée, et qui promettait d’être si belle, passaient devant moi avec leurs passions, leurs qualités, leurs défauts, leurs appétits, leur égoïsme sauvage, leur bonté aussi et leur dévouement. L’impétueux et despotique Rappo, arrêté brusquement dans son envolée souveraine ; le taupier et sa femme, si fiers d’avoir conquis un gendre riche, cet astre convoité par toutes les filles de la vallée, et qui le verraient peut-être mourir avant la noce, m’inspiraient au fond peu de sympathie ; elle était toute pour Angélique, la bien-nommée, pour le rude docteur, pour le maître d’école, cet honnête garçon auquel je portais l’intérêt le plus vif.

Quant à Lucie, elle était pour moi une énigme indéchiffrable ; je l’avais jugée favorablement d’après ce que m’en avait dit son amie et, à mon extrême surprise, elle avait agi autrement que je ne m’y attendais. J’en étais vexé. Nous sommes ainsi faits ; nous prétendons imposer aux autres notre logique, qui nous paraît la meilleure, et quand ils s’en écartent, nous leur en gardons rancune.

Mais, de tout ce que j’avais vu, ce qui m’atterrait au plus haut point, c’étaient les effets épouvantables de la boisson sur le peuple qui s’y adonne, et je ne trouvais aucun moyen d’y remédier.

Je m’attendais à voir, dès le matin, un rassemblement de curieux assoiffés à la porte de l’auberge, se racontant les prouesses de la veille et tout prêts à recommencer. Peut-être Goblet comptait-il là-dessus pour se faire, le lundi, une réclame opportune. Ici encore mes prévisions furent en défaut. Dès l’aube, les paysans étaient à leur besogne, les uns gouvernant leur bétail, les autres fauchant leurs avoines ou labourant une pièce de terre récemment moissonnée ; c’était charmant de voir la charrue suivie de gracieuses bergeronnettes grises attirées sur les sillons par une pâture mise à découvert. D’autres arrachaient le chanvre dans les chènevières et l’étendaient sur les prés. Maître Goblet, en pantoufles rouges et en bras de chemise, allait et venait dans son auberge d’un air affairé et important.

— Monsieur vient chercher des nouvelles et visiter notre pauvre blessé. Quelle nuit, monsieur, quelle nuit, après une si belle journée ; je présume que les journaux en parleront. Prendrez-vous un petit verre ?

— Merci ; le docteur est-il encore là-haut ?

— Il vient de partir à cheval pour faire ses visites, mais il reviendra.

— M. Moret est resté auprès du malade ?

— Oui, jusqu’au matin ; maintenant il est à son école, mais vous trouverez à sa place Pugin, le maître-valet de M. Rappo, que M. le docteur a établi de planton, comme si nous ne pouvions pas faire le service et soigner le malade nous-mêmes. C’est montrer peu de confiance que d’agir ainsi, ma femme en est mortifiée.

En ouvrant doucement la porte, j’entendis une conversation étrange dans la chambre du blessé. La voix avait des accents de paternelle sollicitude :

— Revenez à la maison, maître, ne restons pas ici dans cette bastringue qui sent la godaille et la pipe, avec ce Goblet qui est curieux et bavard comme une pie, toujours par les portes à écouter ce qu’on dit. Il vous faut l’air de Goullens pour vous remettre. Et puis, vous savez tout ce qu’il y a d’ouvrage chez nous, sans compter le veau que nous attendons et le cochon gras que le boucher viendra prendre aujourd’hui.

— Mon pauvre Pugin, je suis un homme fini ; j’ai fait ma dernière course avec la Lise, murmura le blessé d’une voix éteinte, comment je me trouve ici, je n’en sais rien.

— Vous demandez quelqu’un ? cria Pugin, en me voyant refermer discrètement la porte pour me retirer.

— Je croyais que le docteur était revenu.

— Non, vous vous trompez.

— M. Rappo a repris connaissance ?

— Oui, grâce à Dieu, qui êtes-vous ?

— Je suis l’un de ceux qui l’ont sorti du ruisseau et qui l’ont soigné. Je désire savoir comment il se trouve à cette heure.

— Pas bien gaillard, à ce qu’il dit. Ne croyez-vous pas que le meilleur serait de retourner à la maison ? on irait doucement.

— Il faut attendre le médecin, on ne peut rien décider sans lui.

— C’est que, pour nous autres gens de campagne, rester ainsi dans une chambre, de jour, quand il fait beau temps, c’est pire que d’être assis dans une fourmilière ; les jambes et les mains me démangent comme si j’avais la gratte.

— Même quand vous soignez votre maître ?

— Soigner… il ne veut rien, pas même déjeuner ; il n’avale que de l’eau, lui qui mangeait comme quatre et buvait comme six.

— Si vous avez besoin de vous dégourdir les jambes, allez un peu vous promener dans le village, je vous remplacerai ici volontiers.

— Et votre ouvrage ? N’avez-vous pas vos bêtes à gouverner ?

— Je suis libre, allez seulement.

— Bien oui, j’irai à la rencontre du médecin, après avoir donné un coup d’œil à nos chevals.

Il n’était pas équipé pour soigner un malade aux nerfs délicats, le brave Pugin ; quel bruit il faisait sur les planchers et les escaliers de bois avec ses gros souliers garnis de clous ! Un vrai tonnerre. Jamais on ne vit homme plus heureux de respirer le plein air, et de fraterniser intimement avec sa Lise et son Fuchs.

— Désirez-vous quelque chose, monsieur Rappo ? dis-je en m’approchant du lit.

— Oui, fit-il au souffle, je voudrais savoir si je peux me tenir sur mes pieds ; il me semble que je ne sens plus mes jambes.

— Attendons le docteur, je crains de faire une sottise.

— N’avez-vous pas dit que vous m’avez retiré du ruisseau ?

— Oui, après avoir relevé le char qui pesait sur vous.

— Je ne me rappelle rien, sauf le départ ; il faisait nuit ; nous étions plusieurs ; les autres sont-ils blessés ?

— Ils ont roulé sur l’herbe du pré, et sur le chemin, sans se faire de mal ; une fois remis sur leurs jambes, ils sont partis.

— Comment, ils m’ont abandonné ; je pouvais me noyer.

— Sans doute.

— Ai-je des dents cassées ?

Ceci fut dit avec angoisse.

Je voulus examiner sa bouche, mais il ne put parvenir à desserrer suffisamment les mâchoires. En soulevant ses lèvres, je remarquai l’absence de deux incisives, mais je ne voulus pas en parler.

— Et Lucie, où est-elle ? Goblet dit qu’elle est venue ici, ce matin.

— Elle a bien fait, je ne le savais pas.

— Je ne l’ai pas entendue ; je voudrais bien la voir.

Nous fûmes interrompus par le roulement d’une voiture ; l’instant d’après, le docteur était auprès de nous.

— Vous remplacez Pugin, me dit-il en riant. Merci ; nous allons maintenant faire une nouvelle exploration de notre naufragé, puisqu’il ne dort plus. Maître Rappo, préparez-vous à passer devant le conseil de réforme.

Le patient fut mis tout nu, et je puis déclarer que j’ai rarement vu un corps d’athlète aussi parfait dans son ensemble et dans ses détails ; un statuaire l’aurait admiré. Mais quels ravages dans ce corps superbe où tout était réuni : la souplesse, l’élégance et la force. Lorsqu’on voulut le mettre debout, ces jambes d’Achille plièrent sous lui et il fallut nos forces réunies pour l’empêcher de rouler à terre. Quelle navrante déchéance, la moelle épinière était atteinte.

— C’est singulier, dit-il, j’ai comme un fourmillement dans les jambes, et quand vous les touchez, je ne le sens pas. Mon vieux Pugin désire m’emmener chez moi ; il ne peut me sentir dans cette auberge ; croyez-vous la chose possible ?

— Si vous aviez un char à pont ? dit le docteur, qui était devenu sombre et tiraillait sa barbe brune et ses moustaches, on y placerait un bon matelas pour vous y étendre. Mais le cheval devrait marcher sagement.

— Le pas du corbillard. Oui, oui, j’ai compris.

On heurta doucement à la porte, et Mlle Angélique, la figure bouleversée, dit dans l’entre-bâillement : venez vite, monsieur le docteur, je crois que Mme Lebel va rendre l’âme.

— Encore ça : il fallait s’y attendre ; je cours à l’instant. Vous permettez, monsieur Rappo, c’est pour votre future belle-mère ; je reviendrai.

Le malade ferma les yeux, des larmes coulèrent sur ses joues tuméfiées, et il ne prononça plus un mot.

Au bout d’un quart d’heure, je vis de la fenêtre le docteur qui revenait, les mains dans ses poches, la tête basse. J’allai à sa rencontre, l’interrogeant du regard.

— Fini, dit-il en branlant la tête, c’est ce qu’elle pouvait faire de mieux ; n’en parlons pas à Rappo. Je crois en effet qu’il faut expédier celui-ci à Goullens avant que la fièvre soit trop forte ; mais je demande le maître d’école pour surveiller tout cela, il est prudent et ferme, il empêcherait qu’on ne s’arrête en route dans les cabarets. Ils ont toujours soif.

— Désirez-vous que je lui en parle ? vous n’en avez pas le temps.

— Bien, de mon côté j’expliquerai à Pugin comment il doit organiser ses moyens de transport.

L’école était à peu de distance de l’auberge ; Albert Moret faisait chanter ses élèves, et ils chantaient fort bien, avec mesure et sentiment.

Pour leur donner l’exemple, il chantait d’abord seul en s’accompagnant de l’harmonium. C’était un beau cantique que je connaissais, mais qui fit sur moi, dans ce moment, une impression profonde. Quand il eut congédié ses élèves à onze heures, j’entrai dans la classe.

— Monsieur Moret, voulez-vous continuer à remplir le rôle de bon samaritain ?

Je lui transmis le désir du docteur, en lui annonçant en même temps le décès de la mère Lebel.

— Vous voyez comme tout cela finit et quels changements peuvent survenir d’un jour à l’autre.

— Après une nuit blanche, je comptais me coucher de bonne heure. Ne peut-on pas trouver quelqu’un pour ce service ? Je vous avoue que je suis rendu.

— Le docteur n’a confiance qu’en vous ; je dirai à Pugin de laisser ici une des deux voitures dans laquelle vous monterez. Vous savez conduire ?

— Mais oui.

— Eh bien, décidez-vous ; si Mlle Angélique était ici, elle se joindrait à moi pour vous prier de le faire. Songez que ce malheureux a l’épine dorsale endommagée et que la paralysie atteint ses jambes ; lui si fort et si agile hier encore, le voilà fourbu.

— J’irai, à quatre heures, après mon école, mais à la condition qu’on me ramènera ce soir.

— C’est entendu. Je vais de ce pas faire ma visite de deuil chez les Lebel et leur offrir mes services ; peut-être sont-ils dans l’embarras pour bien des choses urgentes, voulez-vous m’accompagner ?

— Vous ignorez, cher monsieur, que si je veux dîner à midi, il me faut encore préparer mon pauvre repas ; les leçons recommencent à une heure. Jugez si j’ai du temps de reste.

Tout en parlant, il passa dans la cuisine où il avait un petit fourneau-potager ; le bois était préparé, il alluma son feu en un instant et bientôt une ou deux casseroles, qu’il maniait avec l’adresse que donne l’habitude, furent en train de réchauffer son pot-au-feu du dimanche et un légume. Il était sobre, ce maître d’école, il savait mettre la main à tout, tenait en ordre son petit ménage ; ses ustensiles étaient reluisants de propreté et disposés avec méthode, depuis la cruche à eau jusqu’à sa cafetière et à la burette d’huile pour la lampe de ses veilles. Ni linge sale, ni bouteilles vides ne traînaient dans les coins, comme on en voit dans bien des cuisines ; ce garçon avait le respect de lui-même et aurait pu en remontrer à beaucoup de jeunes filles de sa condition, qui dédaignent les soins du ménage et seraient fort embarrassées de faire du feu, de chauffer un poêle, ou de préparer le moindre repas.

J’admirais l’abnégation de ce jeune homme qui, pour conserver sa liberté, et ne pas se laisser entraîner à des penchants funestes en allant à l’auberge, ou en se mettant en pension chez des gens grossiers, se soumettait à toutes les privations de cette vie de cénobite, où sa tristesse ne trouvait aucune distraction ni compensation.

— En ce moment, le riche Rappo qui, hier encore, faisait tant de fracas et profanait le saint jour du dimanche, serait heureux d’être obligé de faire comme vous, dis-je en sortant ; il donnerait volontiers pour cela les trois quarts de son bien, peut-être toute sa fortune. Cependant, il n’est pas bon de manger toujours seul, et je vous propose de venir dîner avec nous pendant quelques jours ; nous avons tant de choses à nous dire. C’est très gentil, notre chalet du Chêne, là-haut sur la colline ; nous ne sommes que deux à table, et le chiffre trois est pourtant le nombre consacré. C’est à midi juste, même un peu avant. Ne me refusez pas, j’en serais affligé.

— J’accepte avec reconnaissance ; j’irai demain.

Le taupier, assis devant sa maison, à l’ombre sous l’avancée du toit, fumait son éternelle pipe, les coudes sur les genoux ; il pleurait, et de temps à autre un sanglot secouait son corps. À l’intérieur, par les petites fenêtres entr’ouvertes, on entendait des voix de femmes qui parlaient toutes à la fois. Je m’assis à côté de Lebel, et lui adressai mes condoléances.

— Vous avez bien de la bonté de ne pas nous délaisser dans notre malheur. Je ne sais plus de quel côté tourner la tête ; quel changement depuis hier !

— Le Tout-Puissant n’abandonne aucune de ses créatures ; priez-le de tout votre cœur, demandez-lui de vous envoyer ses consolations. Dieu règne ! disais-je mentalement, malheur à ceux qui l’offensent.

— Comment voulez-vous qu’on prie dans une telle détresse, quand on voit tous ses projets détruits ? Qu’ai-je fait au bon Dieu pour être ainsi traité ?

— Dieu permet l’affliction dans un but que nous ne comprenons pas, mais si nous prions avec confiance, la consolation ne manque jamais.

— C’est facile à dire pour ceux qui ne sont pas dans la peine.

— Et Mlle Lucie, où est-elle ?

— Ici à côté avec un tas de femmes, des voisines ; elles habillent la morte. Lucie, cria-t-il, viens voir ici.

Elle apparut sur le seuil, vêtue de noir, me tendit la main sans rien dire, et me fit signe de faire quelques pas sous les arbres du chemin. Très belle dans sa pâleur qui n’avait rien de livide ; elle ne pleurait pas, se tenait droite et marchait avec une fermeté et une dignité que je ne pouvais m’empêcher d’admirer.

— Puisque vous savez tout, dit-elle, je vous prie de me tirer de peine maintenant que tout est accompli, et que ma mère est devant Dieu. Dites-moi si j’ai des reproches à me faire, et si j’ai manqué à mes devoirs envers mes parents. Vous êtes la seule personne en état de me juger ; faites-le sans partialité, avec justice. J’ai besoin de ce témoignage pour mettre ma conscience en repos et n’être pas éternellement tourmentée. Vous savez pourquoi je suis partie, pourquoi je suis revenue de si loin ; vous savez pourquoi j’ai dû consentir hier à faire… ce que j’ai fait.

Ici elle eut un sanglot et ses larmes coulèrent. Elle reprit : Vous avez cru que je commettais une lâcheté, une infidélité… non, j’ai obéi aux véhémentes sollicitations de ma mère qui croyait trouver dans cette adhésion à ses vœux un remède à ses maux. Comme on se trompe quand on n’écoute que son intérêt sans tenir compte des sentiments des autres ! Je ne la condamne pas, mais elle m’a forcée à me donner à un homme que je ne puis aimer, et à étouffer dans mon cœur une affection qui ne fait que grandir depuis que ma main a signé ces malheureux bans.

— Votre confiance me touche, et mon cœur vous absout. On ne peut pas pousser plus loin l’obéissance et le sacrifice ; pardonnez à votre mère ; elle agissait, n’en doutez pas, sous la pression d’une maladie nerveuse qui altérait son jugement.

— Vous croyez ?

— C’est ma conviction.

— Merci pour cette bonne parole… et ce… fiancé, l’avez-vous vu ? dit-elle avec amertume.

— J’en viens ; on le conduira ce soir à Goullens ; devinez qui a consenti à escorter ce convoi, sur la prière du docteur ?

— Celui qui a veillé cette nuit, dit-elle en rougissant et les lèvres tremblantes.

— Lui-même. Puis-je vous être utile ? dites-le franchement.

— Angélique a pourvu à tout, église, état civil, et le reste ; quel trésor qu’une telle amie. Adieu, monsieur, votre visite m’a fait du bien ; j’aurai du courage.

Quand je passai devant l’école, je vis à la fenêtre de sa petite cuisine, Albert Moret en bras de chemise qui lavait la vaisselle de son maigre dîner, et qui me fit, de la tête, un signe que je compris.

— Tout va bien, lui dis-je, on prie et on a du courage.

XVII

Au Chêne.

Sans qu’il y parût d’abord, les événements que je viens de rapporter avaient produit une impression profonde non seulement dans le village, mais dans la contrée, où Sylvain Rappo était aimé des uns, redouté des autres. Chacun savait aussi l’histoire de Lucie Lebel, ses grands voyages, la recherche dont elle était l’objet et ses dramatiques fiançailles. On s’en aperçut aux obsèques de la mère Lebel qui donnèrent lieu à une démonstration générale dont le pasteur de la paroisse profita pour adresser un appel émouvant à ceux qui avaient pris part au scandale, dont la conclusion avait désolé deux familles, à ceux qui profanaient le saint jour du dimanche, en oubliant qu’il devait être consacré au service de Dieu, à ceux trop nombreux qui fréquentaient les cabarets, y perdaient la raison et ne rentraient chez eux que pour désoler leur famille par des scènes de violence. « Vous avez vu à quoi on s’expose en transgressant les commandements de Dieu, en oubliant que l’Éternel règne, qu’il contrôle tous nos actes, et que si nos méfaits ne sont pas punis sur cette terre, nous n’échapperons pas à la justice divine. Je conjure ceux qui peuvent donner le bon exemple, de le faire hardiment, afin que leur lumière luise et que ceux qui s’oublient dans les excès, aient honte de leur vie mauvaise et se corrigent de leurs vices. “Amendez-vous et vous convertissez afin que vos péchés soient effacés.” »

Les jours qui suivirent furent de tristes jours pour Lucie et pour son amie Angélique dont l’affection ne faiblit pas un instant. Grâce à sa tendresse dévouée et à ses conseils, la pauvre Lucie, ébranlée par tant de chocs, parvint à résister au désespoir qui s’emparait d’elle, et se mit au travail avec énergie en regardant devant elle avec confiance.

L’état de Rappo rentré à Goullens demeurait le même, sans amélioration appréciable, et le taupier retombait dans son mutisme et son désœuvrement.

Ainsi que nous en étions convenus, Albert Moret vint pendant une semaine s’asseoir à la table de mon hôte et dîner avec nous. D’abord très réservé, timide, gêné, il finit par se dégourdir et apporter sa part d’agrément dans nos conversations qui abordaient tous les sujets. Mon hôte, veuf et sans enfants, avait beaucoup voyagé, beaucoup observé ; il s’occupait de son jardin, de son verger, de sa basse-cour, de ses abeilles ; il n’avait dans son ciel ordinairement serein qu’un point noir, c’était sa fontaine, sujette à des intermittences qui le désolaient. Pauvre M. Faugère, sans sa fontaine il aurait été le plus heureux des hommes. Il avait consulté les fontainiers, les géologues, les hydroscopes, sans succès ; et quand sa fontaine cessait de couler, il était comme une âme en peine.

— Si vous pouviez trouver la source du mal, ou le mal de la source, disait-il à Moret, vous auriez ici toute l’année le vivre et le couvert gratis.

Et puis les mulots bouleversaient son jardin ; chaque jour, de nouveaux monceaux de terre fraîche accusaient leurs travaux souterrains. Ses abeilles étaient inquiètes ; les ruches à cadres mobiles étaient remplies de miel qu’il fallait enlever ; elles ne savaient plus où loger ce qu’elles rapportaient de la campagne et des bois. Mais on avait beau appeler le taupier, il n’entendait rien, ne travaillait plus et se bornait à fumer sa pipe du matin au soir.

— J’ai affaire au village, dis-je, un jour, je passerai chez Lebel, et nous verrons bien ; je ferai jouer tous les ressorts.

Je partis plein de confiance, j’avais mon plan.

Debout, l’épaule appuyée à l’angle de sa maisonnette, en proie à une complète dépression physique et morale, l’œil atone perdu dans le vague, le taupier avait laissé sa pipe s’éteindre, mais ses lèvres remuaient comme s’il fumait. À mon approche, il ne fit aucun mouvement, comme s’il ne m’eût pas vu. Je le saluai et lui adressai ma demande ; il ne bougea non plus qu’un terme et se borna à répondre : bonjour, bonjour ! d’une voix faible et indifférente.

— M’avez-vous entendu ? Venez avec moi examiner nos abeilles qui ont besoin de vous.

— Peux pas, la tête manque, plus de tête, faut la couper.

Et il faisait le geste approprié à la chose qu’il demandait.

Lucie apparut sur le seuil.

— Venez donc m’aider à le décider ; il s’agit de nous rendre un service urgent.

Elle me regarda dans les yeux un moment, secoua la tête, puis passant son bras sous celui de son père.

— Viens, dit-elle avec autorité.

— Non, peur du chien…

— Le chien est enfermé dans la remise, il n’y a rien à craindre de ce côté ; mais si vous n’avez pas envie de venir, donnez-moi au moins une ou deux de vos trappes ; les mulots ravagent le jardin et se moquent de nous.

— Et qui les tendra ? dit-il en s’animant.

— M. Faugère, ou moi.

— Parviendrez pas ; faut avoir le coup.

— Apportez seulement une trappe, vous verrez, cela ira tout seul.

La trappe m’étant remise, je m’embrouillai dans l’arrangement des pièces.

— Mademoiselle Lucie, dis-je tout à coup, vous devez savoir faire cela ; venez avec moi, chaque mulot vous sera payé un franc.

La jeune fille comprit mon intention, et mettant les trappes sous son bras, elle me suivit en disant à haute voix : nous ferons très bien sans lui.

Le taupier avait mis sa pipe dans sa poche et nous regardait partir en grommelant. Au bout d’une centaine de pas, il était sur nos talons et nous suivait, les mains dans les poches, comme un amateur qui se promène. Une fois dans le jardin, Lucie se mit à l’œuvre, mais sur ma recommandation, les trappes se détendaient d’elles-mêmes. Un rire moqueur nous fit tourner la tête ; c’était le taupier, appuyé sur la palissade, il jouissait de notre maladresse. Sans avoir l’air de nous soucier de sa présence, nous continuâmes nos tentatives jusqu’au moment où, arrivé près de nous, il prit les engins sans rien dire et les plaça en maître.

— Voyons ces abeilles, puisqu’on est ici.

On lui donna la clef du pavillon des ruches qu’il soupesa en déclarant qu’elles étaient pleines et que c’était une honte de délaisser ainsi ces pauvres bêtes. De lui-même, il alla chercher les outils qui lui étaient nécessaires pour l’extraction du miel, et fut ainsi occupé plusieurs jours de suite. Il ne prenait aucune précaution pour se préserver des piqûres de tant de milliers de mouches irritées qui tourbillonnaient en bourdonnant autour de sa tête et de ses mains ; il prétendait à tort ou à raison que son corps était inoculé par les injections de venin reçues pendant de longues années et que les aiguillons n’avaient plus d’effet sur lui. Il se bornait à fumer du tabac très fort dans une énorme pipe munie d’une sorte de cheminée lançant à jet continu la fumée dans les bataillons les plus excités. Le moindre accident qui atteignait une abeille, excitait sa compassion, il la prenait délicatement, la plaçait sur sa main, la caressait, lui parlait avec affection, montrant pour ces insectes la plus haute estime, affirmant qu’il ne leur manquait que la parole, mais qu’ils étaient doués de la faculté de s’entretenir les uns avec les autres, ce qui était une conséquence forcée de l’intelligence dont ils donnent chaque jour des preuves manifestes.

Une fois sur le chapitre des abeilles, cet homme, ordinairement muet, devenait un causeur intarissable, même intéressant. Nous le maintenions dans une activité continuelle et amusante en évitant tout ce qui aurait pu le faire retomber dans ses idées fixes.

XVIII

Le carnet.

Pendant qu’il guerroyait contre les mulots et délivrait les ruches de l’excédent de leur miel, nous reçûmes la visite de Lucie et d’Angélique ; cette dernière avait pris pour prétexte un paquet de livres arrivé par la poste à mon adresse et qu’elle devait apporter. Elle savait fort bien que je passais une et même deux fois par jour, soit pour consigner ma correspondance, soit pour retirer ce qui me concernait ; mais la réclusion complète dans laquelle vivait Lucie, l’inquiétait. Il fallait à tout prix la tirer de ce parti pris de ne voir personne et de rester enfermée dans la petite chambre sombre, triste et malsaine, où sa mère avait végété pendant tant d’années. La journée était belle, l’air doux à respirer ; bien qu’on fût encore en août, le soleil avait perdu la brûlante ardeur de ses rayons ; on jouissait de sa pure lumière sans souffrir. Mon hôte partageait le sentiment de La Fontaine qui, en parlant des jardins, dit excellemment :

 

… je voudrais parmi

Quelque doux et discret ami.

 

Il aurait voulu modifier ces vers et dire :

 

… « j’y voudrais parfois

Quelque aimable et charmant minois ! »

 

— Venez, mesdemoiselles, cria-t-il en accourant à leur rencontre, vous faites bien de venir ; nous avons des groseilles de toutes les couleurs qui demandent d’être cueillies, des framboises en abondance, parfumées, sucrées, exquises, et sur cet arbre, à l’angle de la haie, un cerisier de griottes en pleine maturité.

— Oh ! des griottes, dit Lucie en s’animant, mon fruit préféré ; peut-on en avoir quelques-unes ?

— Comment donc, prenez tout, l’arbre du haut en bas est entièrement à votre disposition.

— Mais je suis trop courte pour les atteindre.

— Et l’échelle qui est dans la remise, dit M. Faugère, je vais la chercher, vous pourrez grimper sur l’arbre si cela vous amuse.

Lucie voulut aider mon hôte à porter l’échelle, à la dresser contre l’arbre ; on lui remit un de ces paniers qu’on porte attachés à la ceinture par une courroie, et bientôt on la vit s’élever, gracieuse apparition, dans le feuillage où sa main détachait les fruits d’un rouge étincelant. Angélique, moins ambitieuse, se bornait à dépouiller les groseilliers et les framboisiers, pendant que la bonne de la maison cueillait des haricots qu’elle appelait dè fanfioulè pour le dîner du lendemain. C’était une scène champêtre paisible et joyeuse qui embellissait notre demeure et à laquelle le taupier ne pouvait rester indifférent.

— Calmez un peu vos abeilles, papa Lebel, dit Angélique, il faut du courage pour rester ici ; assurément, nous ne sortirons pas sans piqûres.

— Mes abeilles sont très sages, n’en dites pas de mal, elles voyagent, remplissent leur office de travailleuses, mais non pour vous attaquer.

— Eh ! mais vous avez raison ; ce sont des guêpes, un véritable essaim ; d’où viennent-elles ? reprit Angélique. Monsieur Faugère, venez constater l’existence d’un nid de guêpes entre la niche du chien et la cabane des poules. Un danger pour les hôtes de la maison et les visites qui s’y hasardent. Lucie, m’entends-tu ? sauvons-nous…

— Cela m’est parfaitement égal ; si une guêpe me pique, mon père retirera l’aiguillon et mettra sur la plaie des feuilles de long plantain, baume souverain pour ces blessures. Je suis trop bien ici pour décamper.

— Père Lebel, dit mon hôte, vous avez entendu ; voilà encore de l’ouvrage pour vous ; il faudra nous délivrer de ce voisinage qui peut devenir dangereux.

— Personne ne sait mieux détruire les nids de guêpes que mon père ; s’il a des égards pour les abeilles, il n’en a pas pour ces dames jaunes à fin corselet.

— Pour décrocher un nid de guêpes et le tremper dans un baquet d’eau bouillante, il faut la nuit, dit le taupier, c’est pas facile.

— Vous y mettrez le temps nécessaire, dit mon hôte, mais il faut absolument nous débarrasser de ces ennemis.

Pendant que Lucie était occupée sur son cerisier et que le taupier combinait son plan d’attaque contre les guêpes, Angélique nous fit signe qu’elle avait quelque chose de particulier à nous communiquer. Nous entrâmes dans une chambre du rez-de-chaussée où personne ne pouvait nous surprendre sans être vu. Alors elle tira de son sac postal un carnet soigneusement enveloppé qui paraissait avoir fait un long séjour dans l’eau ; il était encore humide et souillé de boue.

— Regardez, dit-elle avec émotion, ce que le cantonnier qui curait le ruisseau a exhumé ce matin à l’endroit où Sylvain Rappo est tombé. En passant sur la route, je remarquai cet objet dont un coin sortait à peine du tas de terre où il jetait les déblais ; je l’ai pris en lui montrant ma trouvaille qui le fit rire, et je le glissai dans mon panier sans me douter de ce que c’était. Mais rentrée dans mon bureau, je l’ai nettoyé et ai pu lire en lettres d’or le nom du propriétaire : Sylvain Rappo. Savez-vous ce que j’y ai trouvé ?

— Dieu sait, dis-je en respirant à peine.

— Les bans écrits par vous, oui, les bans de Sylvain et de Lucie, en quatre exemplaires. Mais l’encre bleue qui a servi pour cela est entièrement effacée. Voyez, le papier paraît teint en violet.

Une bombe tombée sur le toit et perçant le plafond pour se poser, mèche fumante, sur la table autour de laquelle nous étions assis, n’aurait pas produit sur nous une stupeur plus grande.

— Miséricorde ! dis-je, en reculant ma chaise, en voilà une surprise ! Ce sont en effet les papiers sur lesquels j’ai écrit… le ciel me pardonne !… ces documents de famille, comme cet effronté les appelait. Mais je vois avec un soulagement inexprimable qu’il n’en reste aucun vestige, le ruisseau a tout lavé, une lessive complète. Quelle reconnaissance je lui dois ! Cet engagement pris et signé par Lucie, sous la pression de ses parents – elle m’a tout révélé en pleurant – pesait sur ma conscience. Ô Providence, ce sont là de tes coups ! Le carnet de Rappo sorti de sa poche, au moment de sa chute, a pénétré dans la vase du ruisseau sous le poids de la voiture, et le voilà rendu à la lumière du jour. Maintenant, chers amis, qu’allons-nous en faire ?

— Il est certain, dit mon hôte, que ces papiers sont nettoyés à fond. Qui diantre devinerait ce que vous avez calligraphié sur ces chiffons teints en violet ? Je vous l’ai dit cent fois, ces encres d’aniline en usage aujourd’hui ne valent pas le diable ! Pardon, excuse ! Enfin, vous en avez la preuve. Ces bans écrits avec notre vieille encre de galle et de fer, seraient à peu près intacts, et M. Rappo pourrait faire marcher à l’autel la belle Lucie qui, pour le moment, se goberge de griottes sur mon cerisier et ne se doute guère de la trouvaille extraordinaire que vous venez de nous apporter pour la libérer.

— Permettez, dit Mlle Angélique, nous ne pouvons pas en disposer à notre guise, c’est pourquoi je me demande si je ne dois pas rapporter à M. Rappo le carnet et tout ce qu’il contient. Cela me semble honnête et loyal.

— D’accord, reprit Faugère, mais il faudrait d’abord le sonder sur l’usage qu’il en ferait.

— Rien ne presse, dis-je, attendons encore quelques jours pour nous donner le temps de réfléchir et de consulter un homme de loi. N’allons pas nous embarquer dans une affaire qui pourrait devenir dangereuse malgré nos meilleures intentions.

— Songez, messieurs, dit Angélique, que ces papiers qui vous paraissent des feuilles de chou, à présent que l’écriture en est effacée, sont pour nous un danger, attendu qu’on peut nous accuser de les avoir lavés dans un but criminel. J’aurais dû, sans l’ouvrir, porter ce carnet au juge de paix, dans l’état où il était quand je l’ai sorti des déblais. Je reconnais que j’ai commis une imprudence.

À cette observation imprévue, Faugère fit entendre un sifflement prolongé à travers ses moustaches, et ses doigts battirent sur la table une marche précipitée exprimant sa désapprobation.

— Pas d’intervention juridique dans cette affaire ; je crois qu’elle gâterait tout, fit-il en fronçant les sourcils. Si nous pouvons la conduire officieusement, sans éclat, en douceur, pour amener ainsi Rappo à se désister de ses droits sur Mlle Lebel, nous ménageons sa susceptibilité et nous montrons des égards à un malade auquel nous ne pouvons refuser notre commisération.

— Puisque j’ai trempé dans cette abomination en écrivant ces bans, je m’offre à faire une tentative auprès de Rappo pour obtenir ce que nous désirons. S’il refuse, nous aurons recours à d’autres moyens. Ah ! si seulement une crampe aiguë avait paralysé ma main droite quand ce diable d’homme m’a demandé de prendre la plume.

— En attendant, dit Angélique, gardons tout cela pour nous. Lucie paraît si heureuse aujourd’hui que ce serait un péché de la troubler en lui montrant ce carnet et ces papiers.

Une ombre passa devant la fenêtre ouverte ; c’était Lucie, son panier de cerises à la main, qui revenait radieuse de son arbre et s’arrêtait pour contempler trois grands mulots jaunes que son père venait de retirer de ses pièges détendus.

— Bravo, cria mon hôte, en s’approchant de la fenêtre, voilà de la bonne besogne ; j’en suis content pour mon jardin. Venez tous deux prendre une tasse de thé qui vous fera le plus grand bien. Ça vaut pourtant mieux que l’eau-de-vie, père Lebel, reprit-il, lorsque le taupier eut avalé sa tasse par petites gorgées ; il n’y a rien de tel pour égayer l’esprit et changer les idées.

— Oui, mais ça coûte cher ; les pauvres gens ne peuvent pas s’accorder ces gourmandises.

— Tout compte fait, ils dépenseraient moins et ne ruineraient pas leur santé.

— L’eau-de-vie ne fait pas de mal, elle donne de la force et nettoie le cornet, grogna le taupier.

— Si vous renoncez à ce poison, je vous donnerai du thé, du sucre, ajouta mon ami Faugère, et Mlle Lucie aura bien l’obligeance de le préparer, comme on le fait en Russie, à peu près partout.

— Chez les plus pauvres paysans, dit Lucie, le samovar est toujours prêt à fournir de l’eau chaude pour le thé. Mais cela ne les empêche pas d’abuser de la wodka, ou de l’eau-de-vie de grain, qui est le fléau du peuple russe.

La porte s’ouvrit et la domestique ayant annoncé que le régent demandait M. Faugère, celui-ci cria :

— Faites-le entrer.

Moret apparut, son chapeau de paille à la main, très intimidé en trouvant dans la maison isolée si nombreuse compagnie.

— Rien qu’à votre air, dit notre hôte, je devine qu’il y a du nouveau.

— Je crois avoir trouvé de l’eau, dit-il, en regardant avec confusion ses vêtements souillés de terre. On m’a prêté un perçoir de plusieurs mètres de longueur, et aidé de mes élèves les plus forts et de quelques amis, nous avons foré des trous dans une dépression du sol où croissent des prèles de marais et des linaigrettes. Au dernier, l’eau est venue, pas abondante ; mais si vous autorisez M. Lebel à faire quelques fouilles, des tranchées à travers le ravin, nous pourrons capter la veine dans la marne, au lieu de la laisser se perdre dans la couche souterraine de gravier.

— Parfait, dit M. Faugère, succès sur succès ; mille remerciements pour votre activité et votre zèle. Si nous parvenons à trouver de l’eau, vous savez ce que je vous ai dit. C’est chose entendue. Voilà de l’ouvrage pour le père Lebel, mais avant tout, il doit nous délivrer de ces guêpes et de leurs piqûres ; je demande que la chose se fasse ce soir. Il est cinq heures ; nous avons le temps d’aller voir le forage de nos puits artésiens, et de combiner nos fouilles. Au revoir mesdames, à bientôt.

XIX

Une mission délicate.

Donc un beau matin de la fin d’août, je me trouvais sur la route de Goullens, ayant devant moi deux bonnes lieues à arpenter à pied avant d’arriver à la demeure de Sylvain Rappo, auprès duquel j’étais délégué, on sait dans quel but. Je n’étais pas très rassuré sur le résultat de mon entrevue, et je réfléchissais à la manière la moins maladroite d’entamer une conversation sérieuse avec un homme aigri par le malheur et de toucher sa conscience. Il n’est rien de tel qu’une forte préoccupation pour abréger la route ; j’avais déjà parcouru la moitié de la distance, sans remarquer la beauté et la fraîcheur des sites, les troupeaux dans les pâturages, la majesté des montagnes, lorsque le roulement d’une voiture me fit tourner la tête. C’était le cabriolet à deux grandes roues du docteur qui s’arrêta soudain.

— Où allez-vous, comme cela ? fit-il, en touchant le bord de son chapeau ; son bon sourire faisait briller ses dents blanches sous ses épaisses moustaches brunes.

— Voir notre malade, et causer un peu avec lui.

— Rappo ? Parbleu, vous tombez bien, comme on dit chez nous ; j’y vais de ce pas ; montez sur ma carriole, si vous n’avez pas peur de chavirer au premier cahot.

Il m’aida à me hisser à sa gauche, et d’un claquement de langue remit son cheval au grand trot. J’avoue que ce véhicule, nouveau pour moi, exigeait quelque effort pour me tenir en équilibre. Quant au docteur, il était aussi à l’aise sur cet appareil d’acrobate que dans le meilleur fauteuil, et il fumait son cigare avec une sécurité et une quiétude qui excitaient mon envie. En me cramponnant avec force au dossier de notre banquette, je parvins pourtant à parler, et à exposer au docteur, sous le sceau du secret, le but de ma mission et mes anxiétés. Il m’écouta attentivement, puis tout à coup, retirant son cigare de la bouche, il poussa un éclat de rire si bruyant que son cheval s’arrêta.

— Quelle étrange histoire, dit-il quand il put parler ; elle est si singulière que voilà ma bête qui ne peut plus marcher, sans doute par télépathie. Allons, la belle, bougeons, hop ! C’est, ma foi, un conte des mille et une nuits !

— Si seulement il pouvait bien finir. Songez à cette pauvre fille qui s’est sacrifiée pour sa mère et qui se demande avec angoisse quelle sera la conclusion de ses tristes fiançailles. En tout cas, je désire de pouvoir parler en votre présence, vous me donnerez de l’aplomb.

— Je crois que vous avez peur. Quand vous aurez vu l’homme, vos appréhensions seront vite dissipées.

La maison de Rappo, grande et entretenue avec soin, était isolée, entourée d’un jardin et d’un verger planté d’arbres nombreux et de belle apparence. Elle se composait de la maison d’habitation et de vastes dépendances : granges, remises, écuries, hangars. Tout était construit en pierres et les toits de tuiles avaient un air coquet. Une fontaine de pierre avec goulot de laiton poli versait dans son bassin une eau fraîche et pure. Notre connaissance Pierre Pugin étrillait la Lise sous l’auvent du toit devant l’écurie ; d’autres domestiques préparaient les chars pour rentrer les avoines qui avaient suffisamment goujé sur les champs. Un magnifique chien de garde vint lentement nous flairer en silence et, satisfait, s’en retourna se coucher près de sa niche.

— Bonjour, bonjour, dit Pierre Pugin ; il va toujours bien, le petit cheval de monsieur le docteur ; faut-il le mettre dedans, et lui donner un picotin ?

— Oui, le soleil est chaud et les mouches mauvaises ; mettez-le à couvert, mais pour l’avoine, je veux être là. Comment va notre malade ?

— Tout à la douce, monsieur le docteur, il s’ennuie de ne pouvoir marcher, courir la campagne. Si vous avez besoin de quelque chose, vous n’avez qu’à donner un coup de corne, je serai là.

Le malade était à demi couché sur son lit dans une grande chambre où entraient quelques rayons de soleil et bourdonnaient les mouches. Son visage s’était refait, les plaies et l’inflammation avaient disparu ; il était blême et avait beaucoup maigri ; ce n’était plus le beau Rappo, le tapageur, le coureur de foires et de cabarets. Quand il nous salua, le timbre de sa voix me parut affaibli, plaintif et tremblotant comme celui d’un vieillard.

— Comment allons-nous aujourd’hui, pouvez-vous dormir ? Avez-vous pris la fiole que je vous ai envoyée ? Et les jambes ?

— Ça va comme peut aller un homme fini qui ne peut plus dormir, ni manger, ni galoper, ni donner un coup de poing, ni boire une bouteille.

— Montrez-moi votre langue – elle est belle – et le pouls ? toujours agité. Et les jambes ?

— Point d’amélioration. Vous qui êtes fort et qui avez du cœur, ne pourriez-vous pas prendre un bâton et m’assommer d’un bon atout derrière la tête. Il n’y a plus que ça pour me tirer d’affaire.

— Puisque vous en êtes là et que la vie vous est à charge, voici un monsieur qui vient vous faire une proposition.

— Pour m’assommer proprement ? J’accepte, mais qu’on se dépêche.

— Voici, dis-je, la chose en deux mots pour ne pas vous fatiguer, car vos souffrances ont toute ma sympathie. On a trouvé dans le ruisseau, à la place où votre voiture s’est renversée, un carnet qui paraît être le vôtre.

— Montrez ça.

— Je ne l’ai pas, mais M. Faugère l’a ouvert. Il y a des lettres, qui n’ont pas été lues, et quatre papiers que je crois reconnaître pour ceux que j’ai écrits dans la maison Lebel.

— Ah ! les bans.

— Précisément ; l’eau a lavé l’encre, ils sont illisibles, les signatures même ont disparu. Quel usage comptez-vous en faire ; je vous prie d’y penser.

— Qui vous envoie ?

— Personne ; le père Lebel et sa fille ignorent tout cela ; mais ayant écrit ces bans, bien contre mon gré, c’est pour moi une question de conscience de ne pas avoir contribué à forcer Mlle Lucie à se considérer comme liée, lorsque je sais qu’elle n’a consenti à les signer que sous la pression de sa mère.

— Qu’en savez-vous ?

— Elle me l’a dit, et vous avez bien dû remarquer ses longues hésitations.

— Que demande-t-elle ?

— Jouons franc jeu, monsieur Rappo, vous me comprenez très bien, et le docteur que voilà, après m’avoir entendu, n’a aucun doute sur ce que souhaite Mlle Lucie. Elle désire être libérée volontairement par vous de ses engagements.

— Voilà qui est clair, dit le docteur, et si vous avez du cœur, vous vous empresserez de le faire.

— Vous croyez donc que je ne me guérirai pas ; alors que venez-vous faire ici, pourquoi continuer vos visites ? c’est mon argent qui vous attire.

Cela fut dit d’une voix rauque et provocante.

— Et les blessures dont plusieurs sont encore ouvertes, tonnerre, vous ne les voyez pas ? Quant à vos jambes, voyons encore une fois, essayez de les remuer et de vous tenir debout.

En disant cela, le docteur enleva brusquement les couvertures du lit et attendit en retroussant ses moustaches.

— Si vous m’aidiez, je crois que je pourrais.

— Eh bien, passez les bras sur mes épaules, vous savez que je suis solide.

Mais le malade eut beau faire, il ne parvint pas à sortir du lit. Je dus aider à le soulever pour le mettre debout ; quand nous le lâchâmes, il roula par terre comme un sac. Voilà ce qu’était devenu cet hercule autrefois si fier de sa force, de son agilité, et qui ne pouvait croire à une telle déchéance. Cette expérience faite et le malade replacé sur sa couche, le docteur prit son chapeau et se dirigea vers la porte.

— Maintenant, monsieur Rappo, dit-il d’un ton très calme, je vous annonce que je ne reviendrai plus ; mes visites que vous jugez intéressées sont finies. Appelez qui vous voudrez pour vous soigner. Seulement, n’oubliez pas que votre vie tient à un fil et que la moindre imprudence peut vous tuer. Je suis bien aise que ce monsieur qui vous a dégagé de dessous votre char, la nuit de ce dimanche si bien employé, soit témoin de votre reconnaissance et de ce qu’on peut attendre d’un homme tel que vous. Si vous ne libérez par la pauvre Lebel, vous aurez un procès, où je serai appelé à témoigner et où je dirai tout ; vous perdrez le procès, je vous le garantis. Sur ce, bonjour, je vous laisse avec votre sauveur.

— Docteur, monsieur le docteur, ne m’abandonnez pas, revenez, j’ai eu tort, s’écria le malade d’une voix lamentable.

Mais le docteur était déjà hors de la maison et bientôt on entendit rouler sur la route son léger cabriolet.

Je pris aussi mon chapeau et ma canne pour me retirer. Pourtant je désirais obtenir une réponse catégorique et n’avoir pas la mortification de m’en retourner sans le moindre résultat.

— Vous n’avez rien à me dire, monsieur Rappo, je pars.

— Ne trouvez-vous pas que le docteur a été dur ?

— Vous n’avez pas été tendre ; probablement qu’il n’est pas habitué à recevoir des injures comme celles dont vous l’avez gratifié.

— Est-ce sérieux ce qu’il a dit ?

— Je le crois, mais moi j’exige une réponse à la demande que je vous ai adressée et que je n’ai pas le temps de répéter. J’ai encore deux lieues à faire avant de rentrer chez moi. Si vous le voulez bien, voici un papier que je vous prie de signer.

— Que dit ce papier ?

— Ce n’est pas long : « Moi soussigné, Sylvain Rappo, propriétaire à Goullens, déclare libérer Mlle Lucie Lebel de la promesse qu’elle m’a faite en signant nos bans de mariage le dimanche 16 août 18… Ainsi fait à Goullens le 29 août 18… »

— Et il me faut signer ça ? J’en veux un double.

— Le voilà. J’ai tout ce qu’il faut : de l’encre et une plume. Pouvez-vous encore tenir une plume et écrire votre nom ?

— Oh ! que oui, les bras ça va encore, mais les jambes sont fichues.

— Montrez que vous pouvez écrire, je tiendrai ce carton devant vous.

— C’est dur ce que vous me demandez, chacun se moquera de moi.

— Oui, ceux qui vous ont abandonné quand vous étiez couché dans le ruisseau et qu’ils ont cru que vous étiez mort. Vous ne savez pas la peine que ce brave docteur a eue pour vous rappeler à la vie ; il a passé la nuit près de vous, occupé à laver vos blessures, pleines de terre et de gravier, à les panser avec le soin d’une mère. C’est lui qui a dirigé votre transport ici. Mais de ceux qui se disent vos amis pas un ne s’est montré pour vous venir en aide, vous ne pouviez plus leur payer à boire. Et vous avez peur de leurs propos !

— Donnez-moi la plume.

Il signa les deux papiers, et, soupirant profondément, il eut comme un sanglot.

— En retour, je demande que mon carnet me soit rendu avec tout ce qu’il contient. Ne pourriez-vous pas décider Lucie à me le rapporter elle-même ainsi que la bague d’alliance ?

— Je vous le promets. Maintenant je vous quitte en vous souhaitant un adoucissement à vos maux et une amélioration de votre cœur qui n’est pas tourné vers le bien.

— Que dois-je faire, pour cela ?

— Prier, demander à Dieu le pardon de vos fautes et son secours pour devenir meilleur.

— On verra, mais dites aussi au docteur qu’il me ferait plaisir d’oublier ma mauvaise humeur ; engagez-le à revenir. Attendez je vais appeler Pugin.

Il prit une corne de chasseur suspendue près de son lit et en tira deux sons retentissants. Pugin arriva bientôt, reçut l’ordre d’atteler la Lise et de me ramener chez moi. Ce qui fut fait sans retard.

XX

Les confidences de Maître Pugin.

Bien que Pierre Pugin fût un habile cocher, qui conduisait rondement son cheval aux jambes fines et agiles, j’aurais voulu courir plus vite, dans l’impatience où j’étais de communiquer à mes amis le résultat de mon expédition, et je ne prêtais qu’une attention distraite aux propos décousus du vieux serviteur qui me confiait ses craintes à l’égard de son maître et ses soucis personnels.

— N’est-ce pas une pitié de voir ce colosse si bien jambé, incapable de se tenir droit sur ses pieds et de faire un pas ; ses jambes ne sont plus que des guenilles. Croyez-vous qu’il restera ainsi sans espoir de guérison ? Voilà l’ouverture de la chasse qui approche et il y a du lièvre cette année ; il s’en réjouissait d’avance autrefois ; nous préparions ensemble ses cartouches, en nous racontant nos plus beaux coups de fusil. À présent rien ; il n’a pas même parlé de prendre un permis. Que deviendront nos chiens courants quand ils entendront les chasses hurler dans les bois ? Il y a des bœufs gras et des cochons à vendre, deux beaux taurillons à élever ; quand je lui en parle il ne m’écoute pas. Je suis obligé de penser à tout, de tout gouverner, de commander les domestiques sans avoir un mot de contentement de sa bouche. Ce n’est pas une vie. Et le docteur qui est parti furieux, en jurant qu’il ne reviendrait plus. Est-ce qu’il y a eu une tirée pendant sa visite ?

— Oh ! pas grand’chose, j’espère le décider à revenir. Il a un bon cœur.

— Pour ça oui, un tout bon ; mais comprenez, un homme qui n’a jamais été malade, accoutumé à se lever matin, à vivre au grand air, c’est terrible de rester dans un lit toute la journée, sans savoir que faire, sinon ruminer sa misère et se dévorer la cervelle. Pensez voir, monsieur, mais il n’en faut rien dire, je l’ai entendu un jour pleurer aux sanglots, après qu’un camarade était venu l’inviter à un tir et à un jeu de quilles. C’est qu’il est un fin tireur notre maître, et personne comme lui ne lance la boule dans les quilles ; il fait tout sauter en l’air comme un coup de canon.

— Il s’est trop amusé votre maître ; nous ne sommes pas dans ce monde uniquement pour nous divertir. Quelle vie a-t-il eue jusqu’à présent, quel bien a-t-il fait ?

— Oh ! pour ça vous avez raison, il n’obéissait qu’à ses caprices. Ainsi, entre nous, ce mariage avec la taupière, qui n’a pas le sou, et qui n’entend rien aux affaires de la campagne, ce n’était pas raisonnable. Je le lui ai assez dit ; mais il avait ça dans la tête, parce que la fille est jolie.

— Ah ! vous avez cherché à l’en détourner ? Vous avez bien fait.

— Tant que j’ai pu ; une fille qui n’a jamais trait une vache, ni gouverné des cochons, ni attelé un cheval, que ferait-elle ici, quand elle aurait à traiter avec les bouchers, avec les juifs qui achètent le bétail ou les fromages, à choisir entre les veaux ceux qu’il faut élever et ceux qui ne sont bons que pour la boucherie ? Ça ne serait propre que pour tricoter des chaussettes et jouer du clavecin ; sans compter qu’il aurait fallu ramasser le taupier, sa femme malade et les soigner ici. Croyez-vous que ce mariage se fera ?

— Il vaudrait mieux n’en plus parler.

— Ça m’ôterait un grand poids que j’ai sur le cœur. Cette fille n’a rien fait pour attirer notre maître, au contraire, mais il voulait faire cette bêtise par bravade, et la pauvrette aurait été malheureuse ici, malgré la fortune. C’est moi qui vous le dis.

Nous approchions de Lévan et, comme j’éprouvais le besoin de me dégourdir les jambes et de respirer en liberté, je priai Pugin d’arrêter sa chère Lise et de me laisser mettre pied à terre. Avant de quitter cet honnête serviteur doué de plus de raison que son maître, je voulus lui glisser une étrenne dans la main.

— Pas de ça, monsieur, pas de ça entre nous ; vous m’avez permis de vider mon cœur une bonne fois, parce que j’ai confiance en vous, et que cela n’ira pas plus loin. À qui voulez-vous que je parle de tout ce qui me chagrine ?

Deux larmes tombèrent des yeux de ce modèle de fidélité et de dévouement lorsqu’il me serra la main et qu’il me fit promettre d’engager le docteur à continuer ses visites au malade.

XXI

Joies de la délivrance.

Le soleil était chaud lorsque je gravissais la colline au haut de laquelle je voyais briller parmi les arbres le toit de notre habitation. Mais je marchais plus allègrement que le matin et je ne pus m’empêcher d’ouvrir mon portefeuille pour jeter un regard de triomphe sur le papier que je rapportais, et qui allait dissiper bien des angoisses.

Du plus loin qu’il me vit, mon hôte, qui épiait mon retour, accourut en me faisant des signes télégraphiques équivalant à autant de points d’interrogation.

— Tout va bien, criai-je, en faisant de mes mains un porte-voix ; le dîner est-il prêt ?

— C’est bon, c’est bon, ne vous pressez pas, vous serez en nage. Le régent a déjà dîné.

La recommandation venait un peu tard ; je fondais sous le soleil ; mais la joie me donnait des ailes. Nous fûmes bientôt réunis dans la salle à manger grande et fraîche et tout en mangeant la soupe, je rendais compte de l’emploi de ma matinée.

— Ah ! vous étiez avec le docteur ; c’était une heureuse rencontre, dit mon hôte, c’est sur lui qu’est tombée la mauvaise humeur de ce Rappo, et vous l’avez trouvé plus maniable. Comment il a signé son désistement ! Montrez-moi ce papier… c’est parfait ! Recevez mes félicitations.

— Attendez, il y a une condition.

— Est-ce une nouvelle difficulté de ce rusé compère, dit Faugère, en devenant grave ?

— Vous allez en juger : Mlle Lucie doit rapporter elle-même le carnet de Rappo et l’anneau de fiançailles qu’elle en a reçu.

À travers ses moustaches, mon hôte fit entendre son sifflement de mauvais augure.

— Quelle machination y a-t-il encore là-dessous ? Il faudra discuter cela avec Mlle Angélique.

— C’est-à-dire qu’il faudra d’abord communiquer toute l’affaire à la principale intéressée, Mlle Lucie qui ignore tout. Vous figurez-vous sa surprise et son bonheur d’être libre ?

— Celui qui ne sera pas content, c’est le taupier. Quelle déception ! perdre ce gendre riche, le rêve de sa femme ; le Pactole qu’il en attendait à vau-l’eau.

En ce moment, la bonne entra, apportant le courrier.

— Est-ce que Mlle Angélique est encore là ?

— Oui, je lui ai vite donné une tasse de café ; elle a tant chaud après avoir fait sa tournée de postière.

— Priez-la d’entrer.

Elle entra tout interdite, craignant un malheur. Mais quand elle eut entendu le récit de mon entrevue à Goullens, elle leva les deux mains et s’écria : « Gloire à Dieu ! Voilà une journée bien employée ! » Dès ce soir, je raconterai tout à Lucie et je l’encouragerai à porter ce carnet le plus tôt possible, demain ou après-demain ; mais qui l’accompagnera ? Je ne puis le faire à cause de la poste, n’ayant personne pour me remplacer.

— J’irai, m’écriai-je, c’est un devoir pour moi et je ne reculerai pas.

— Et moi donc, fit mon hôte ; Mlle Lebel pourra bien marcher jusque-là, le contentement doublera ses forces. Il vaut mieux aller à pied et partir séparément que de prendre une voiture, pour ne pas fournir aux gens un prétexte à leurs bavardages.

Cela étant convenu, la Gélique nous quitta pour rentrer à son bureau.

Vers le soir, mon hôte me proposa d’aller visiter les travaux de captage de la source dont le régent Moret soupçonnait l’existence. En approchant nous entendîmes des coups de pioche résonner à la lisière de la forêt, propriété de mon hôte ; c’était le taupier qui creusait des fossés en travers du ravin dans la terre molle mêlée de quelques pierres.

— Tenez, Lebel, dit mon hôte en tirant de sa poche une gourde pleine, voici un verre de vin qui vous rafraîchira et vous fera trouver de l’eau pour ma fontaine. Elle va tarir prochainement si la sécheresse continue.

— La terre est humide, l’eau n’est pas loin, dit le taupier, en dégustant le contenu de son verre ; les trous de sonde creusés par le régent au fond de mes fosses en sont déjà remplis ; ça promet. Bon, le voilà qui vient m’aider.

En effet, le chapeau de paille de Moret apparaissait parmi les arbres, il gravissait à grandes enjambées le pied de la montagne et arriva bientôt tout essoufflé auprès de nous.

— J’ai congédié mon école et je viens vite voir à quoi en sont nos travaux. Rien n’est passionnant comme cette recherche d’une source ; j’en rêve la nuit, je vois des torrents jaillir de terre comme les Geyser en Islande.

— Nous n’en demandons pas autant, dit M. Faugère, seulement un filet de vingt litres à la minute. Si nous y parvenons je promets un beau cadeau à Lebel et une joyeuse surprise à monsieur le régent, une surprise dont il se souviendra toute sa vie.

— Voilà un enjeu qui vaut la peine d’y penser, dit Moret, en ouvrant des yeux pétillants où se peignait une intense curiosité. Peut-on savoir ?

— Non, mon cher ami, tout est subordonné à la source. Creusez, fouillez, bêchez, comme dit La Fontaine et, avec l’eau, vous trouverez un trésor, vous pouvez m’en croire.

Une autre scène, non moins suggestive, se passait dans la cuisine du taupier où Lucie, tout en vaquant à ses occupations domestiques, écoutait les confidences de son amie Angélique : la découverte du carnet contenant les bans de mariage lavés dans le ruisseau, ma démarche à Goullens auprès du malade, la rupture des fiançailles signée par lui, enfin la restitution de l’anneau d’or et celle du carnet. Tous ces incidents, d’une portée si grave pour elle, étaient si imprévus, que la pauvre fille éperdue tomba sur une chaise et fondit en larmes sans pouvoir prononcer une parole. Son amie la laissa donner un libre cours à son émotion.

— Je crois que tu regrettes ton fiancé Rappo, dit enfin Angélique, si nous l’avions su nous n’aurions pas hâté cette rupture et tu pourrais préparer ta robe de noce.

— Comment peux-tu avoir le cœur de plaisanter, quand je rends grâce à Dieu de ma délivrance… je puis à peine y croire et je suis toute tremblante… de joie d’être libre. Ce mariage m’était si odieux que sans mes devoirs envers mon père, je me serais tuée, tant le désespoir m’affolait.

— Malheureuse ! tu n’aurais pas fait cela, toi qui crains Dieu.

— Tu peux en parler à ton aise de ce mariage, comme aussi de cette expédition à Goullens qui me fait frémir. Revoir cet homme, après ce qui s’est passé, après l’horrible dimanche où j’ai consenti à me sacrifier dans l’espoir de sauver ma mère… que demandera-t-il de moi, que lui dire ?…

— Deux amis t’accompagneront ; tu n’as qu’à laisser parler ta sagesse et ton cœur. Tu reviendras de là bien soulagée ; surtout hâte-toi ; on ne sait ce qui peut arriver ; nous ne devons jamais renvoyer quand il s’agit de régler nos comptes. Demain tu iras demander à ces messieurs de fixer le jour qui leur conviendra pour cette excursion.

— Mais qui préparera le dîner de mon père ?

— Ne suis-je pas là ? Je me charge de tout.

XXII

Lucie à Goullens.

Quelques jours plus tard, nous arrivions à Goullens, après avoir prévenu M. Rappo de notre visite. En approchant de la grande ferme d’où partaient des envolées de pigeons et où retentissait le chant des coqs, l’émotion de Mlle Lucie devint si intense qu’elle fut contrainte de s’arrêter et de s’asseoir un moment pour se remettre de son trouble.

— Croyez-vous, me dit-elle tout bas, qu’il soit convenable que j’entre dans sa chambre à coucher et que j’aille lui parler près de son lit ?

— Quand il s’agit d’un malade si gravement atteint, je ne vois pas qu’il soit inconvenant de vous présenter, surtout dans de telles circonstances. Allons, prenez courage, je prévois que notre visite sera courte.

Notre compagnon, M. Faugère, avait pris les devants ; arrivé à l’entrée de la cour, il s’arrêta et nous fit signe de nous hâter : sa figure exprimait la surprise ; il y avait de quoi s’étonner en effet. Cette cour que j’avais vue si paisible, animée seulement par Pugin qui étrillait un cheval, semblait être transformée en un champ de foire. Des marchands venus d’Allemagne et parcourant la Suisse pour acheter du bétail de choix, examinaient en connaisseurs les jeunes élèves que Pugin faisait sortir des étables, et soumettait à leur appréciation. Il y avait là des génisses superbes et deux taurillons de race tachetée rouge et blanche qui auraient sûrement été primés dans un concours. Aussi ces étrangers, en longues blouses bleues, bien connus sur les champs de foire de Bulle et du Simmenthal, tournaient autour de ces sujets d’élite, les palpaient, les mesuraient, se consultaient du regard et par signes, sans prononcer une parole. Mais ce qu’il y avait encore de plus imprévu c’était la présence de Sylvain Rappo, qui s’était fait porter dans un fauteuil, sur lequel il était lié par des courroies, et qui présidait en maître à cette exhibition, dont il pouvait être fier.

— Nous sommes bien réjouis de vous voir debout, dit Faugère en lui serrant la main ; mais je crois que nous vous dérangeons en ce moment ; nous reviendrons plus tard si vous le désirez.

— Mais non, ce sera bientôt fini. Je souffre comme un damné, mais je ne veux pas me laisser rouler par ces Allemands, qui se moqueraient de moi et de ces chameaux de Suisses qu’on peut tondre à volonté. S’ils veulent acheter notre bétail je suis d’avis qu’ils doivent le payer ce qu’il vaut ; ils feront déjà d’assez beaux bénéfices en le revendant là où on en a besoin pour servir de reproducteurs. Entrez, je vous prie, ma servante vous conduira dans la tonnelle du jardin où elle a préparé une petite collation pour vous rafraîchir. Mademoiselle Lucie, je suis votre très humble serviteur, donnez-moi la main en passant.

Nous entrâmes dans la maison traversée par un corridor qui s’ouvrait sur le jardin tout ensoleillé, garni d’arbres, de fleurs, de légumes de la plus belle apparence et entouré d’une haie où les oiseaux pouvaient nicher à l’aise. Dans un coin, sous un grand poirier, une jolie tonnelle revêtue de vigne vierge, de clématites et de houblon laissait voir une table couverte d’une nappe où étaient servis des rafraîchissements. De la hauteur où nous nous trouvions, l’œil découvrait un vaste horizon de montagnes dominant la vallée semée de cultures et de nombreux villages.

— Ce n’est pas si à l’abandon que je le croyais, dit Faugère, en examinant en détail la maison, le jardin, et tout ce qui nous entourait ; je dois déclarer que la niche à Rappo n’est point à dédaigner. Qu’en dites-vous, mademoiselle Lucie ?

— J’en conviens, mais lui-même n’est plus qu’une ruine qui fait pitié ; je l’ai à peine reconnu tant la maladie l’a dévasté ; il me paraît avoir vieilli de vingt ans.

— Nous ne sommes pas ici pour regarder ces bouteilles, reprit Faugère, je déclare que j’ai soif et qu’un verre de vin sera le bienvenu. À votre santé ! Dois-je vous servir du sirop, mademoiselle Lucie, ou de l’absinthe ? Et vous mon pensionnaire, que puis-je vous offrir en l’absence du maître de céans qui négocie un acte de vente avec les Juifs délégués de l’Allemagne. Si c’est long comme les traités de Vienne ou de Berlin, je décampe avec armes et bagages.

Il parlait encore quand le grand chien de garde traversa le corridor, vint nous flairer l’un après l’autre, s’en retourna, puis revint précédant son maître que Pugin et un autre domestique portaient dans son fauteuil.

— Le marché est conclu, les Allemands ont été raisonnables, dit Rappo en faisant signe à ses porteurs de le déposer dans la tonnelle et de se retirer. Passons à autre chose maintenant si vous le voulez bien ; c’est un sujet pénible ; autrefois j’en aurais ri ; aujourd’hui vous êtes en présence d’un invalide qui paie douloureusement les folies de sa jeunesse et qui n’a devant lui qu’un avenir assombri. Je m’adresse à des hommes, je voudrais oser dire à des amis, qui ne peuvent se défendre d’éprouver quelque pitié pour un malheureux dont les jours sont comptés. J’avais rêvé d’unir mon sort à cette jeune fille que j’aime ; mais le ciel, en me frappant le jour même où elle consentait à porter mon nom, m’a fait comprendre que je n’étais pas digne d’elle, et que je devais renoncer à ce bonheur. Je lui ai rendu à regret sa liberté ; mais je dois convenir qu’en la revoyant dans ses habits de deuil, mes souvenirs et mes regrets sont devenus si poignants que je voudrais être resté dans le ruisseau avec ma voiture sur le corps.

Ici sa voix, qu’on entendait à peine, fut coupée par un sanglot. Nous restâmes quelques instants muets après ces paroles troublantes ; Mlle Lucie qui sanglotait dans son mouchoir se leva pour lui serrer la main. Enfin l’ami Faugère mit un terme à cette scène pénible.

— Voici le carnet qui a été trouvé dans les déblais du ruisseau par Mlle Angélique de la poste ; veuillez me dire s’il vous appartient, et si les papiers qu’il contenait s’y trouvent encore.

Rappo saisit le carnet d’une main tremblante, examina attentivement son contenu, et après avoir remercié, déclara que tout était en ordre.

— A-t-on lu les lettres que voilà ? dit-il avec anxiété.

— Non, personne n’y a touché que Mlle Angélique et moi ; Mlle Lucie ne l’a pas même vu.

— C’est la vérité, dit-elle, et comme je dois rendre l’anneau que vous m’avez donné, le voici, dans cette boîte. Voyez…

Il lui prit la main et la baisa avec attendrissement en y laissant tomber une larme involontaire.

— N’ayant point d’anneau à vous rendre, vous savez pourquoi, je voudrais cependant vous laisser un souvenir de nos fiançailles auxquelles a manqué la bénédiction de Dieu. Voici la montre de ma mère avec la chaîne ; prenez-la, je vous la destinais ; elle est très bonne et bien entretenue.

Il tira de la poche de son gilet un étui qu’il ouvrit et en sortit une montre en or et une longue chaîne de Venise comme on les portait autrefois ; un rayon de soleil la fit étinceler.

— Merci, dit Lucie en fondant en larmes, je ne puis accepter un tel cadeau ; je suis touchée de votre intention, mais c’est impossible ; n’y pensez plus.

— Si ce n’est aujourd’hui, dit Rappo en remettant l’étui dans sa poche, je trouverai bien moyen de vous la faire accepter plus tard.

Maintenant, puisque le sacrifice est accompli… je ne sais comment vous prier de ne pas m’abandonner… me laisser seul… avec mon chagrin. Il est midi, vous ne pouvez partir ainsi sans avoir rien mangé, voulez-vous accepter le petit dîner que je vous offre et qui vous attend ? Ce n’est pas le joyeux banquet que j’avais rêvé autrefois, dit-il avec un triste sourire, mais vous avez encore deux heures de marche jusque chez vous, et les auberges voisines n’ont pas de quoi vous satisfaire. Je n’ose pas vous proposer de vous reconduire en voiture. J’en aurais bien envie, et Pugin aussi, ce brave Pugin qui m’a si bien soigné et qui dînera avec nous, si vous le permettez.

Notre embarras était extrême : tout cela n’entrait pas dans nos prévisions. M. Faugère me regardait avec une anxiété comique qui m’aurait fait rire dans tout autre moment. Mlle Lucie baissait la tête en roulant dans sa main son mouchoir à bord noir dont elle essuyait ses yeux. Le silence gênant qui suivit cette invitation faite avec une cordialité qui paraissait sincère, fut rompu par l’arrivée de Pugin dont les yeux étincelaient de malice.

— Si ces messieurs et dame veulent venir manger la soupe, elle est servie ; je m’en vais vous conduire.

Que faire ? nous le suivîmes machinalement, sans même offrir le bras à Lucie, qui ne savait quelle contenance se donner pour dissimuler son trouble.

La salle vaste et fraîche où l’on nous introduisit était contiguë à la cuisine d’où s’échappaient des émanations fort appétissantes. Malgré ses boiseries de chêne à moulures que le temps avait brunies, la table couverte de beau linge et d’argenterie et les chaises sculptées qui l’entouraient, on sentait que la main délicate d’une femme manquait dans tous ces arrangements où la bonne volonté ne remplaçait pas le goût et la distinction. Toutefois, malgré ces lacunes qu’elle percevait d’instinct, Lucie ne pouvait s’empêcher de comparer la nudité de la cuisine paternelle, où elle prenait ses maigres repas avec son père, au luxe qui l’entourait et dont elle eût été par son mariage reine et maîtresse.

Transporté par Pugin et son aide dans le fauteuil où nous l’avons vu, Rappo s’installa en face de Lucie, ne voulant pas perdre un des courts instants qui lui étaient accordés pour la contempler à son aise. Il m’appela auprès de lui et plaça mon hôte à la droite de la jeune fille.

— Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, Pugin sera à votre gauche, mademoiselle Lebel ; il a fait un si bon marché ce matin, qu’il mérite cette récompense : il aura beaucoup à raconter. Allons, Pugin, mon brave, asseyez-vous.

— C’est què iè nai pas mè zèlions de la demindze...[2]

— Vous êtes très beau dans vos habits de travail, dit Lucie et je suis fière de vous avoir près de moi.

T’enlève, se dit Pugin, en voilà une que j’aurais fini par aimer.

— Monsieur Faugère, veuillez faire la prière, dit Rappo, très sérieux.

Mon hôte s’acquitta de cette mission avec gravité et servit le potage.

— Je n’ai pas grand’chose à vous offrir, dit Rappo, la boucherie est trop éloignée ; j’en suis réduit aux productions de ma basse-cour et de mon jardin. Je crois même que la forêt voisine a fourni son contingent ; voilà Catherine qui nous apporte un plat de bolets que je vous recommande ; ils ont été cueillis ce matin.

— Des champignons… dit l’ami Faugère peu rassuré et reculant sa chaise, êtes-vous sûr ?…

— Je les ai vérifiés moi-même, et mon berger qui les a trouvés, les connaît bien.

— On en mange beaucoup en Russie, dit Mlle Lebel, et ceux-ci sont parfaitement apprêtés.

En effet, ils étaient exquis.

— Après cela, vous aurez un lapin salé avec du chou-fleur ; dommage que je n’ai plus d’appétit.

— Comment du lapin salé, m’écriai-je surpris, je ne connais pas cela.

— Encore une invention de Pugin, chasseur et par conséquent expert en cuisine ; ce gaillard a de l’idée, il vous ferait manger avec plaisir de la chèvre salée, comme il a fait avaler aux Juifs de ce matin mes génisses et mes taurillons à un prix rémunérateur.

— Combien, monsieur Pugin, sans indiscrétion ? dit mon ami Faugère.

— Les deux taureaux trois mille deux cents francs et les trois génisses dix huit cents ; total cinq mille francs.

— Mais c’est énorme, dis-je, surpris.

— Permettez, dit Pugin, du bétail de tout premier choix ; les jeunes taureaux nourris au lait presque jusqu’à présent ; ces gredins l’ont bien vu. Ils voulaient ravauder ; minute que je leur zai dit, d’autres les prendront à un meilleur prix ; passez votre chemin, bourgeois de Jérusalem, tu n’auras pas ma rose !

— Et ils ont payé ?

— Parbleu, rubis sur l’ongle, en bons billets et en or, qué vous mon maître ? Avant de vous en aller vous viendrez visiter nos familles de caïons, tout ce qu’on peut voir de joli au monde. C’est ça qui rapporte des beaux argents.

— Êtes-vous content de vos récoltes ?

— Nous avons fini la moisson et aussi les regains qu’on a rentrés par le sec ; des regains qui embaumaient le nez. S’il pleut un ou deux jours, il y aura du repais pour le bétail qu’on va bientôt mettre sur les prés.

— Votre eau est très bonne et fraîche, monsieur Rappo, dit Faugère, toujours préoccupé de sa fontaine. D’où vient-elle ?

— D’une source assez éloignée, qui ne tarit jamais. Elle n’est pas très abondante, mais nous avons des réservoirs et des citernes pour les cas de sécheresse prolongée. Le bétail et les arrosages consomment beaucoup d’eau.

— Ma fontaine va tarir et je cherche une source ; j’y pense sans cesse.

— Si je n’avais que ce souci… ah ! voici des canetons qui n’ont pas besoin d’être recommandés à votre attention bienveillante, et une salade fraîchement cueillie. Je vous avertis qu’il n’y a rien de plus, sinon des bagatelles, fraises, crème, framboises.

— Excusez du peu, dit M. Faugère, qui découpait les volailles, c’est tendre, onctueux, délicat et quel fumet ! Il ne m’arrive pas souvent de me mettre sous la dent de telles friandises.

— Et tout cela fait à la maison, fit Pugin les yeux brillants de satisfaction, et sans que ça coûte cher.

— Encore faut-il savoir tirer parti de ce qu’on a, fit observer mon ami ; combien de familles possèdent des ressources en abondance sans l’intelligence et l’activité bien dirigée qui les font valoir, l’ordre et l’économie qui ne laissent rien perdre. Je vous invite à boire au rétablissement de notre amphitryon, et à la continuation des bons services de l’ami Pugin.

Nous nous levâmes pour prendre congé ; il était facile de s’apercevoir que Rappo était très fatigué, souffrant et qu’il faisait des efforts désespérés pour tenir en place. Il prit la main de Lucie :

— Restons amis, du moins, dit-il d’une voix tremblante.

— Je le veux bien… je prierai pour vous.

Il fallut encore passer en revue les écuries des chevaux, les étables des vaches et des bœufs, la porcherie où d’énormes laies entourées de leur nombreuse progéniture, au museau rose, à la queue tortillée, étaient protégées par des barrières volantes. C’était le triomphe de Pugin qui souriait à ses élèves et leur adressait en patois les compliments les plus flatteurs. Encore un coup d’œil à la basse-cour où une centaine de poules avec leurs coqs se promenaient en grattant la terre et en gloussant. Quelques pintades reléguées, dans un coin, déchiraient l’oreille par leur cri aigre incessamment répété ; sur la branche d’un pommier trônait un paon dont le soleil faisait étinceler l’opulent plumage, et au bord d’une mare encadrée de joncs et d’iris jaunes une flotte de canards barbotaient dans la vase, plongeant leur tête dans l’eau en remuant leur queue pointue. Refuser de nous arrêter devant ces bestioles eût été pour Pugin un terrible crève-cœur ; il fut sincèrement touché de notre complaisance et nous dûmes nous gendarmer pour l’empêcher d’atteler la Lise et le Fuchs à la grande voiture, décidés que nous étions de redescendre à pied de ces hauteurs en profitant de la douce température de cette belle soirée, et des sentiers qui traversaient les prairies, les pâturages et les jolies forêts semés sur notre route.

Quelles étaient nos pensées en sortant de cette demeure qui nous causait hier une si vive appréhension ? Assurément elles n’étaient pas gaies ; on pouvait le deviner à notre silence, à notre air absorbé dans une contemplation intérieure des scènes dont nous venions d’être les témoins. J’avais visité peu de temps auparavant les ruines d’un village que l’incendie venait de ravager ; de toute cette aisance acquise par le travail, de toute cette activité et de la joyeuse animation qu’on y admirait la veille, il ne restait que des cendres ; j’en revins en proie à un saisissement dont je fus longtemps attristé. Il en était ainsi pour nous en quittant la maison de Rappo, dont le propriétaire n’était plus qu’une ruine condamnée à une destruction prochaine : la statue de bronze aux pieds d’argile.

— J’aurais besoin d’une bonne secousse, dit l’ami Faugère après que nous eûmes pris congé de Mlle Lucie, à l’entrée du village de Lévan où nous arrivions au coucher du soleil. Êtes-vous fatigué ? Non, tant mieux ; je suis sur des braises en pensant à ma source, je brûle de savoir si mes hommes ont trouvé quelque chose.

— Allons-y de ce pas, je ne demande pas mieux.

Dès notre entrée dans la forêt, où l’ombre commençait à se faire, nous fûmes salués par des cris perçants, qui partaient de plusieurs côtés.

— Un malheur, dis-je, hâtons-nous !

Hors d’haleine, nous arrivâmes aux tranchées où Moret et quelques élèves retiraient d’un trou profond le taupier surpris par l’eau jaillissante dans laquelle il barbotait en criant : « au secours ! »

Trempé jusqu’aux os, le bonhomme, d’abord épouvanté, ne put s’empêcher de rire en voyant mon grave ami Faugère nous prendre les mains, et danser autour du trou, d’où s’échappait un joli petit ruisseau, une ronde enragée en chantant sur l’air des lampions : « C’est de l’eau, c’est de l’eau, qui vaut mieux que du vin nouveau ! »

— J’espère que vous l’avez complète votre secousse tant désirée ; venez vite écrire au fontainier et demander les tuyaux de fer qui amèneront cette eau dans votre conduite.

— Il en faut deux cents mètres, dit Moret ; j’ai mesuré. Le plus pressant est de ramener M. Lebel à la maison pour changer de vêtements.

— Oui, mais prenez ceci pour vous réchauffer. Tirant de sa poche son porte-monnaie, Faugère tout frémissant de joie distribua un franc à chacun des écoliers, cinq francs à Lebel, et une pièce d’or de vingt francs à Moret. Courez maintenant, allez vous mettre au sec.

Ils prirent le pas gymnastique, entraînant le taupier, et en criant : Merci, merci monsieur Faugère !

— Voyez-vous, dit mon hôte, après avoir longtemps contemplé le ruisselet qui courait sur le gazon, cette source, comme le sabre de M. Prud’homme, est le plus beau jour de ma vie !

XXIII

Incertitude.

En fidèle narrateur, je dois constater que depuis les fiançailles de Lucie Lebel, toute relation avait été rompue entre elle et le régent Moret ; l’un et l’autre avaient compris leur devoir et s’y étaient soumis fidèlement, mais le cœur brisé. Nous avions fait de notre mieux pour distraire le pauvre garçon, le sortir de ses sombres pensées en l’invitant, en l’occupant, mais on lui avait laissé ignorer la trouvaille du carnet et la rupture des fiançailles. Aussi sa surprise fut-elle grande en ramenant le taupier à la porte de sa demeure, d’où il s’éloignait discrètement, lorsqu’il entendit un pas léger sur ses talons et une douce voix bien connue qui l’appelait. En se retournant il vit dans la demi-clarté du crépuscule Lucie qui s’approchait en lui tendant la main.

— Merci d’avoir aidé mon père à venir jusqu’ici dans ses vêtements mouillés, vous avez bien agi en le faisant courir pour le réchauffer. Il paraît que cette eau est singulièrement fraîche ; mais il est gai et siffle en changeant d’habits devant le feu de la cuisine. Il aura bientôt fini sa toilette ; ne voulez-vous pas entrer un moment ; il n’y a dans la chambre que la Gélique.

— Non, bien obligé ; je sais d’où vous venez, et cela me suffit.

— Mais on vous expliquera.

— Je ne veux rien entendre, bonsoir !

Et il s’éloigna à grands pas sans se retourner.

La pauvre Lucie restait debout tout interdite, près de la porte, n’osant rentrer et montrer à son père ses yeux remplis de larmes.

Qu’était-il survenu pour ranimer à ce point la sourde irritation qui bouillonnait dans le cœur de Moret depuis l’affreux dimanche où elle lui avait signifié que toute relation entre eux était interdite ?

À midi, il était venu au Chêne comme d’ordinaire pour dîner avec nous.

— Faudra vous résigner à dîner seul aujourd’hui, lui dit la domestique, nos messieurs sont partis ce matin ; ils ne reviendront que ce soir.

— Savez-vous où ils sont allés ?

— Ils ne me l’ont pas dit ouvertement, mais par certains mots que j’ai entendus, ils doivent être à Goullens, avec Mlle Lebel.

— Chez Sylvain Rappo ?

— Probablement ; ils parlaient depuis plusieurs jours d’un objet qu’on devait lui porter ; mais ils avaient soin de se taire quand j’entrais dans la chambre. Je prévois quelque manigance de ce côté ; peut-être que le mariage se fera quand même l’époux est quasi en marmelade ; espérons que cela le guérira, ajouta-t-elle en riant.

Ces racontars de cuisine n’étaient pas pour donner grand appétit au régent ; aussi eut-il bientôt expédié son dîner, et retourna à ses forages auxquels il s’appliqua avec l’emportement d’un forcené, trouvant dans cette dépense de force musculaire un dérivatif au chagrin qui le dévorait. C’est ainsi qu’il maniait rageusement son long perçoir, et parvint à l’enfoncer de plusieurs mètres dans la fosse creusée par le taupier, lorsque soudain l’eau jaillit de terre et remplit la tranchée. Plus agile que Lebel, il sauta hors du trou pendant que son compagnon embarrassé dans ses lourds sabots et son épais tablier de cuir, chavirait dans l’eau bourbeuse. C’est alors qu’éclatèrent les cris que nous avions entendus et qui nous engagèrent à accourir redoutant un malheur.

Distrait un moment des sentiments de jalousie qui le dévoraient, le jeune maître les sentit se raviver lorsque Lucie lui apparut, gracieuse, la main tendue et l’engageant à entrer chez elle. Une telle duplicité à l’égard d’un malheureux qui l’aimait éperdument le révolta et il résolut de chercher à l’oublier en quittant le pays. Un de ses collègues lui avait transmis une lettre venue des Pays-Bas, par laquelle on demandait un précepteur pour deux jeunes garçons d’une riche famille d’Amsterdam. Cette place lui semblait une occasion providentielle qu’il ne devait pas laisser échapper ; aussi, à peine rentré dans sa chambre se mit-il à rédiger de sa plus élégante écriture une lettre où il se proposait comme candidat au poste où il se sentait appelé. Dès qu’il eut fini il courut à la poste, déjà fermée, heurta au guichet encore éclairé.

— Mademoiselle, un timbre de vingt-cinq, s’il vous plaît.

— Trop tard, on ne donne plus de timbres, répond une voix de l’intérieur.

— Affaire urgente, ouvrez, je vous prie !

— Ah ! c’est vous, monsieur Moret, dit Angélique en ouvrant le guichet, pourquoi n’êtes-vous pas venu ce soir quand Lucie vous y conviait ?

— Parce que je suis décidé à quitter la Suisse.

— Au moment où le mariage avec Sylvain Rappo est défait ?

— Que dites-vous ? N’est-il pas décidé au contraire ?

— Vous êtes dans l’erreur, il n’en est plus question ; ils se sont quittés à l’amiable. Oh ! il est bien changé Rappo, et mérite la compassion.

— La compassion… après l’avoir forcée à signer les bans… et sa conduite le soir même.

— Il en est assez puni.

— Et c’est vrai que tout est défait ? C’est donc pour cela qu’elle a été aujourd’hui à Goullens avec nos messieurs ?

— Elle lui a tout rapporté, et il a signé sans trop de mauvaise grâce la rupture complète.

— Vous ne me trompez pas, ce n’est pas un rêve ?… alors, si c’est vrai, je n’enverrai pas cette lettre…

— Montrez… ah ! c’est pour la Hollande… annoncez-vous votre départ ?

— Non, j’offre mes services… en qualité de précepteur…

— Écoutez, gardez pour vous ce que je viens de vous dire, et… prenez ce timbre de vingt-cinq pour expédier votre lettre. Croyez-moi, Lucie est libre, elle vous aime, mais il serait fâcheux de renouer avec elle des relations tôt après cette rupture faite dans de si tristes circonstances. Votre profession d’instituteur vous commande d’être sur vos gardes ; les yeux de toute la commune sont dirigés sur vous ; votre réputation est intacte, le moindre écart pourrait l’altérer. Un séjour de quelques mois, d’une année même, dans une grande ville très active, contribuerait à développer votre intelligence et toutes vos facultés ; que de choses vous pourriez apprendre qui vous mettraient en état d’aspirer à un poste supérieur, sans compter l’argent qui serait mis de côté pour vous établir. Il en faut plus que vous ne pensez.

— Mais,… et Lucie ?

— Lucie vous attendrait fidèlement ; elle vous le dira elle-même.

L’honnête garçon restait ahuri devant le guichet de la poste et ne savait que résoudre.

— Il est tard, monsieur Moret, et je tombe de fatigue et de sommeil.

Sortant de sa stupeur, il tendit la main à la brave Angélique, courut à la boîte, y jeta sa lettre.

— À la garde de Dieu, maintenant j’ai confiance, dit-il en s’éloignant dans la nuit noire.

XXIV

Bonheur ajourné.

Il n’était bruit dans le village de Lévan que du prochain départ de l’instituteur Moret dont la démission était fort commentée. On en parlait au cabaret, au seuil des étables, à la laiterie et même à l’église où les jeunes filles, ses élèves anciennes et actuelles le contemplaient de leurs yeux humides lorsqu’il lisait en chaire le décalogue, ou de sa belle voix de ténor, dirigeait le chant des cantiques et des psaumes.

— Pourquoi veut-il nous quitter ? disaient les vieux, n’est-il pas bien chez nous ? Qu’est-ce qu’il lui manque ? Il a une belle école, peu à faire, toujours à l’abri de la pluie, du vent, du soleil, et payé régulièrement ; tandis que nous, fricassés par le soleil, trempés de pluie, levés à trois ou quatre heures du matin, nous nous dévorons à la peine sans être sûrs de récolter ce que nous avons semé. Mais au jour d’aujourd’hui les jeunes gens ne veulent plus de notre vie, qui fait des hommes ; les outils leur font peur, ils ne pensent qu’à quitter la campagne pour aller dans les villes endosser la livrée des valets de chambre et faire les messieurs ; les filles c’est le même diable ! Voyez celle au taupier, ça ne lui a pas servi à grand’chose de courir par les Russies jusque chez les mahométans.

— Ça c’est vrai, mais le régent n’est pourtant pas fier, il parle à tout le monde et s’il peut donner un coup de main aux fenaisons ou aux moissons quand la pluie approche il ne s’épargne pas, et manie les outils comme un paysan.

— Je te dis qu’il est fier, l’as-tu jamais vu s’asseoir à l’auberge, siffler une absinthe ou trinquer avec nous le soir ? Il est toujours sur ses livres ou à bramer devant son orgue. S’il chantait au moins des gouguinettes qui font rire comme : « Amis, plantons du raisin ! » ou : « J’irai bientôt tout nu, pour avoir trop bu », ça amuserait la compagnie.

Les femmes exprimaient leurs regrets d’une autre manière ; elles étaient convaincues que si la commune avait fait quelques sacrifices, augmenté son traitement, réparé son appartement à l’école, cela aurait décidé le régent à rester à Lévan, où il aurait fini par se marier, chose facile, puisqu’il n’avait que l’embarras du choix ; un si gentil garçon ne serait-il pas le meilleur des maris ?

— Mais n’allait-il pas beaucoup chez la taupière avant qu’elle s’accorde avec le Rappo de Goullens ?

— Tu ne sais pas, le bruit court que ce fameux mariage est défait.

— Tais-toi voir, quand on tient un garçon comme le Rappo, on ne le lâche pas. S’il est malade, c’était son devoir de le soigner, un garçon si riche ; il lui aurait, pour sûr, laissé son bien.

— On dit qu’il est estropié pour jusqu’à la fin de ses jours.

— Alors, ma foi, ce serait un rude chaleverre d’avoir un si gros homme toujours par les lits. Il me semble que si la Lucie est libre et si le régent en tient, pourquoi veut-il s’en aller ?

— Je te dis qu’on s’y perd ; il n’y a que ceux du Chêne et la Gélique de la poste qui sachent le fond du sac, mais comment les faire parler ?

Tels étaient les propos qui se tenaient à la fontaine, pendant que les commères épluchaient la salade du dîner, ou remplissaient leurs seilles qu’elles portaient en équilibre sur la tête, comme Perrette son pot au lait.

En réalité, sa lettre était à peine partie que l’honnête Moret se repentait de l’avoir écrite. Comment avait-il pu méconnaître son bonheur en apprenant qu’il lui était permis de penser à sa chère Lucie, de la voir tous les jours, d’entendre sa voix, de contempler ses traits adorés ? Il vint un soir me confier ses perplexités et me demander s’il y aurait lâcheté de sa part à écrire à Amsterdam pour annuler sa candidature. Quitter Lévan où tant de liens le retenaient était chose impossible, jamais la contrée, la nature ne lui avaient paru si belles, jamais il n’avait rencontré dans le village tant de sympathie, c’était un enchantement d’où il ne pouvait s’arracher sans souffrir mille morts ; il laisserait ici son cœur, son intelligence, toutes ses facultés, et n’apporterait en Hollande, si on l’acceptait, qu’une tête vide, un corps malade, un caractère sans énergie ni ressort.

Sans l’interrompre j’écoutai ces confidences et ce débordement de passion en me demandant quel conseil il conviendrait de donner à cet amoureux, dont la candeur me touchait. Cependant il se tut après avoir versé quelques larmes qui détendirent ses nerfs.

— Je ne sais que répondre, de peur de vous induire en erreur, mais il est une personne à laquelle je désire soumettre le cas, c’est Mlle Lebel ; j’ai confiance en sa sagesse, en sa perspicacité. Allons de ce pas lui parler.

— Oh ! non monsieur, que dirait-elle de moi, de mes hésitations, de ma faiblesse dont j’ai honte.

— Venez seulement, il y a quelque temps que je ne l’ai aperçue et que je n’ai eu de ses nouvelles.

Elle était seule, occupée à coudre près de sa lampe dans la pauvre chambre où elle se tenait d’ordinaire, mais que sa radieuse beauté semblait illuminer comme un rayon de soleil. Elle nous accueillit avec un sourire charmant et des yeux pétillants de joie.

— Je vous attendais, dit-elle en se levant et en nous offrant des sièges. Mon amie Angélique m’a informée de ce qu’elle a fait, et malgré toute la peine que j’en aurai si vous partez, j’approuve le conseil qu’elle vous a donné. Ne nous désolons pas d’avance, la réponse n’est pas encore arrivée, elle tarde un peu, que sait-on ? J’ai mille raisons d’avoir confiance en Dieu ; je sors d’une épreuve dont vous n’avez pas compris toute l’horreur ; il m’a protégée d’une manière visible. Qu’avons-nous à craindre ? vous avez tout à gagner à passer une année ou deux en pays étranger, pour acquérir des connaissances qui ne manqueront pas de vous être utiles et de faciliter tout ce que vous entreprendrez plus tard. J’ai été plus loin que la Hollande et je ne le regrette pas.

Le jeune homme ne s’attendait pas à entendre une telle réponse à ses doléances, et il écoutait son amie avec une expression anxieuse et des frémissements d’impatience qui m’amusaient.

— Est-ce sérieusement que vous parlez ainsi ?

— Je suis non seulement sérieuse, mais sincère ; je ne puis pas vous répéter les motifs d’un autre genre qui vous ont été exposés par Angélique, mais je les tiens pour péremptoires. Je ne crains pas d’avouer en présence de monsieur, que cette nouvelle séparation m’affligerait, oui, j’en serais désolée, mais elle est nécessaire, car si je n’avais pas des devoirs sacrés à l’égard de mon vieux père qui a tant besoin de soutien, c’est moi qui m’éloignerais.

— Pour retourner au Turkestan ? dit Moret avec aigreur.

— Non, mais la Hollande ou l’Angleterre ne me feraient pas peur.

Je vis que la présence d’un tiers rendait agressif mon amoureux ; c’était le moment de les laisser libres de s’expliquer d’une façon plus intime et je m’esquivai discrètement.

XXV

Le portrait.

Quelques jours après, Moret vint un matin, très tôt, heurter à ma porte.

— Ils me demandent mon portrait, voilà la lettre, que dois-je faire ?

— La chose la plus simple du monde… envoyez-le.

— Jamais je n’ai fait faire ma photographie, et le temps me manque pour aller à la ville.

— Vous avez assez souvent porté, dans nos courses, l’appareil que tout homme qui se respecte doit traîner avec ses bagages, pour savoir que je suis capable de faire un portrait. Prenez-le vite et allons au verger ; je ne vous promets pas un chef-d’œuvre.

— Comment, vêtu de mes habits de travail, sans un bout de toilette ? Alors, faites-moi bien laid, je vous en conjure, afin que je sois refusé.

— Permettez, ce serait profaner mon appareil, un objectif dont j’ai la faiblesse d’être fier. Soyons sincères avant tout.

L’heure et la lumière étaient favorables ; Moret posait fort bien, sa figure intelligente et vive prévenait en sa faveur ; je pris deux ou trois clichés, dont nous tirâmes le même jour un bon nombre d’épreuves. La meilleure fut expédiée le soir avec une lettre que je m’empressai d’écrire pour le recommander chaudement. Et j’attendis avec anxiété le résultat de mon intervention.

— Je suis, me dit-il, dans l’état d’âme d’un marin qui vient d’allumer la mèche plongée dans un baril de poudre.

— Et Mlle Lucie ?

— Oh ! elle ne sera contente que quand elle me verra les talons.

— Vous êtes un ingrat ; plus tard vous comprendrez le sacrifice auquel elle se résigne et dont elle souffrira plus que vous.

Ce fut encore une autre affaire lorsque la réponse définitive arriva, annonçant qu’il était accepté et qu’on l’attendait dans quinze jours. Un chèque pour les frais du voyage, inclus dans la lettre, rendait tout recul impossible. Se voyant poussé au pied du mur, le pauvre Moret qui n’avait guère dépassé les limites de son canton, fut si troublé à l’idée de ce brusque départ vers l’inconnu que je crus qu’il en perdrait la tête ; il allait et venait ne sachant que résoudre. Privé de famille, il sentait les misères de son isolement, et ne trouvait plus en lui l’énergie qu’il avait déployée dans d’autres circonstances. Comment annoncer aux autorités scolaires, toujours bienveillantes à son égard, l’appel qu’il avait sollicité, et qui pourrait être jugé sévèrement ? Obtiendrait-il sa démission honorable, avec le témoignage ordinaire de satisfaction pour services rendus, s’il ne savait comment justifier sa soudaine résolution. Il avait vu plusieurs fois avec chagrin de jeunes instituteurs, ayant fonctionné à peine deux années dans une école, se faire un jeu de démissionner sans scrupule et de mettre dans l’embarras la commission scolaire prise au dépourvu. Il ne voulait pas être assimilé à ces fanfarons. Pour lui, c’est avec un douloureux déchirement qu’il s’éloignait de son école, de ses élèves qu’il chérissait, de son chœur mixte, de son harmonium et même de sa petite cuisine enfumée où il avait si longtemps préparé ses humbles repas.

Touché de ses perplexités, mon ami Faugère soucieux de la réputation de ce brave fonctionnaire, et reconnaissant de son ardeur à lui procurer la source dont il était fier, se mit en campagne pour le débarrasser des inquiétudes qui le tourmentaient. Dès que le pasteur fut informé des causes de ce départ inopiné, il l’approuva tout en manifestant ses regrets et se chargea des démarches nécessaires pour se procurer un remplaçant provisoire, car il n’entendait pas accorder à Moret son congé définitif, dans l’espoir qu’il reviendrait occuper de nouveau son poste où il laissait de si excellents souvenirs.

C’est alors que le village entra en ébullition et que les manifestations de toute sorte commencèrent pour chercher à retenir le maître d’école, tant de la part des anciens élèves, que des parents, et de ses écoliers, qui mirent en jeu tous les ressorts. De quelle cuirasse devait-il se couvrir pour résister à ces témoignages si éloquents, auxquels il ne s’attendait guère. Sa surprise fut grande en voyant un jour, de la fenêtre de sa classe, le docteur Doll arrêter son cheval devant l’école.

— Hé, magister, arrivez à l’ordre, j’ai une commission pour vous. Mon malade, M. Sylvain Rappo, désire vous voir avant votre départ, non pas seul, mais avec tous vos élèves, garçons et filles. Arrangez-vous pour aller demain à Goullens passer la journée, nous avons le beau temps, il faut en profiter. Un char viendra chercher les plus petits.

— Merci, monsieur le docteur ; je demanderai l’autorisation qui me sera sans doute accordée.

— Parbleu ! je voudrais bien voir qu’on vous la refuse ; c’est une fête qu’on vous prépare. Licenciez-moi votre académie pour qu’elle aille en corner la nouvelle dans tout le village. Cela fera un beau vacarme. Adieu ! beaucoup de plaisir !

Et donnant de l’éperon, il partit au grand trot.

— Puisque vous avez été bien sages, mes amis, dit le régent en rentrant dans sa classe, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer. Devinez…

— C’est que vous nous restez, monsieur Moret, dit une fillette.

— Oui, oui, oui, crièrent toutes les voix.

— Doucement, calmez-vous mes enfants ; vous êtes invités à passer la journée à Goullens, chez M. Rappo ; il enverra un char pour les petits. Vous vous trouverez tous à neuf heures devant l’école.

— Nous pouvons bien marcher, crièrent les plus petits ; nous avons des jambes.

— Il y a aussi des chars et des chevaux à Lévan, dirent avec humeur les grands, et nous savons les conduire.

— Faudra-t-il apporter nos provisions pour le dîner ? demandèrent les filles.

— Pensez-vous mourir de faim d’ici à Goullens ?

Ce fut un éclat de rire général.

L’école congédiée, le régent courut demander l’autorisation préalable, puis il vint au Chêne nous apprendre la grande nouvelle, et nous prier instamment de l’accompagner à Goullens, tant il redoutait de se présenter devant Sylvain Rappo.

XXVI

L’école à Goullens.

Le lendemain nous nous trouvions embarqués avec quarante élèves, filles et garçons, quelques notables et la maîtresse d’ouvrage, sur plusieurs chars, y compris la voiture préparée à Goullens, tous décorés de verdure, de fleurs et de drapeaux. La joie des enfants, en fièvre depuis la veille, heureux d’être ensemble en liberté dans la campagne avec leur instituteur, ne se peut décrire ; elle brillait sur leurs visages, dans leurs gestes, leurs cris, leurs chants ; tous étaient endimanchés ; les jeunes filles avaient leur plus belle robe, leur plus joli chapeau, qu’elles portaient avec une grâce naïve. Jamais les bois, les prairies que nous traversions n’avaient vu troupe plus enivrée de bonheur ; les vaches qui paissaient levaient la tête à l’approche de nos quatre véhicules et les petits pâtres pour nous saluer faisaient claquer leurs fouets, jetaient leurs chapeaux en l’air et nous criaient : valé, valé, valéo !

— Comment entrer ainsi chez notre malade ? dis-je à M. Faugère ; une telle antithèse serait inconvenante.

— Au contraire, fit-il en riant, j’aime à croire qu’il a voulu jouir de cette effusion de gaîté bien rare autour de lui, depuis qu’il vit solitaire, abandonné par ses amis de dissipation, dont aucun ne l’a visité depuis son accident.

La superbe ferme de Rappo, avec ses amples toits, ses grands arbres, ses murs bien entretenus fut saluée par une bordée de vivats que le jeune magister cherchait à contenir dans de justes bornes ; et nous faisons une entrée triomphale dans la cour où le maître nous attend ficelé dans son fauteuil, ayant derrière lui son fidèle Pugin, et à ses pieds l’énorme molosse gardien de la maison. À peine dévalée à terre la bande folâtre s’approche du fauteuil, malgré les grognements de Néro, et rangée en demi-cercle entonne le beau chant de Juste Olivier :

 

Il est amis une terre sacrée

Où tous ses fils veulent au moins mourir !

 

Formés par les leçons de leur maître et soutenus par sa magnifique voix de ténor, ces enfants chantent en mesure à deux voix, avec un tel entrain que nous ne pouvons nous empêcher de les accompagner de nos basses plus ou moins fêlées, surtout au refrain :

 

Cimes qu’argente une neige durcie,

Rocs, dans les airs, dressés comme des tours,

Vallons fleuris, Helvétie, Helvétie,

C’est toi, c’est toi que nous aimons toujours !

 

— Oh ! les braves enfants, s’écria Rappo après le dernier couplet, que vous me faites plaisir et que vous êtes gentils ! venez me donner la main, soyez tous de bons Suisses !

Il avait des larmes dans les yeux.

— Maintenant allez vous amuser, dans le pré, dans la forêt, jusqu’à ce qu’un coup de corne vous appelle pour manger un morceau. Si vous avez soif, il y a du lait préparé à la laiterie, du lait en masse, vous n’avez qu’à demander ; mais je ne donne point de vin.

La bande joyeuse s’éparpilla comme une volée d’étourneaux ; les notables poussés par la curiosité se dirigèrent vers les écuries, les étables, la grange, la basse-cour, nous restâmes avec le malade qui me parut déchu depuis notre dernière visite ; sa grande barbe brune faisait paraître sa belle figure plus pâle et amaigrie.

— Comment vous trouvez-vous maintenant, lui dit M. Faugère, les forces reviennent-elles avec l’appétit et le sommeil ?

— Non, cela va mal et je sens que je m’en vais tout doucement ; le docteur Doll a beau dire, je suis un homme fini, c’est pourquoi, apprenant le prochain départ de M. Moret pour l’étranger, j’ai voulu lui montrer que je me souviens de ses services rendus avec tant de cœur et de générosité. Ne vous défendez pas. Je sais tout par le docteur ; il m’a nommé les trois seules personnes auxquelles je dois de n’être pas resté écrasé dans le ruisseau, de pouvoir reconnaître mes fautes et de me réconcilier avec le ciel que j’ai offensé. Mais je ne veux pas attrister de mes misères ce jour de fête qui m’a fait un moment oublier mes maux. Donnez-moi la main, monsieur Moret, et allez rejoindre vos enfants pour prévenir les disputes et les accidents dont je serais inconsolable.

À midi, la corne de Pugin fit accourir l’escadron des jeunes affamés, dont les yeux pétillants de curiosité gastronomique cherchaient le banquet impatiemment attendu. Poussant des cris de joie ils prirent place dans le verger, autour de deux tables rustiques formées de planches supportées par des chevalets, où fumaient leurs assiettes contenant une délicieuse soupe aux lentilles bientôt absorbée et suivie d’énormes gâteaux aux prunes dont on avait fait dès le matin plusieurs éditions dans le grand four de la ferme. Ces gâteaux, couverts d’une neige de sucre, furent un régal inouï pour beaucoup de pauvres enfants qui n’avaient jamais rien vu de pareil ; ils en savouraient l’exquise délicatesse en se frappant la poitrine à petits coups éloquents. Un joli mouton brun que les jeunes filles avaient lutiné au pâturage et qui les avait suivies, rôdait en bondissant autour des tables en quête d’un morceau de pain ou d’une caresse et provoquait des fous-rires qui mirent le comble à l’allégresse générale.

Dans la maison un repas nous attendait présidé par le maître malgré ses souffrances, et servi par Pugin, en bras de chemise, à la bonne franquette, ayant son franc-parler dans cet idiome mélangé de patois, autrefois fréquent dans nos campagnes et possédant une saveur incomparable.

— Prenez-en seulement de cette lièvre, c’est de la bonne sorte, de ces lièvres de montagne bien plus bons que les autres ; je l’ai tirée à l’arrêt du chien dans le haut des bois, là où j’ai déboulé deux gelinottes au milieu de sapelots serrés ; dommage, je les ai chussées, ma foi oui !

— On dit que c’est bon la gelinotte, dit Mlle Junod, la maîtresse d’ouvrage, est-ce un gros oiseau ?

— Elle a la taille d’une petite poule ; son plumage grisâtre est tout bariolé de brun, dit Rappo, je la tiens pour un de nos meilleurs gibiers, mais elle est rare et pas facile à tirer.

— Pour un gros l’oiseau, parlez-moi du coq, dit Pugin avec exaltation, quand il s’envole quel boucan qu’il fait ! voilà qui fait dresser l’oreille au chasseur.

— Vous entendez le coq de bruyère ; en avez-vous tiré ? dit l’ami Faugère, que l’enthousiasme de Pugin amusait.

— Oh ! que oui, qu’on en a mis bas, et le patron aussi, mais pour le loger dans le carnier, va te promener !

— Qui, le patron ?

— Non, le coq, il faudrait des carniers grands comme des berr à regain. Mais prenez voir de cette pintadre ; elles nous embêtaient avec leurs braillages ; monsieur m’a dit hier : Pugin, faut massacrer ça, pour en faire un rôti. Voyez-vous c’est encore plus meilleur que le poulet, ça fond dans la bouche, agoûtez-voir, avec de cette salade.

— On devient gourmand, chez vous, monsieur Rappo, dit Moret, qui pensait aux maigres fricots qu’il préparait dans sa cuisine de l’école.

— Pour une fois que j’ai le plaisir de vous avoir chez moi, j’aurais voulu faire mieux ; mais, dans le pays où vous allez, vous verrez bien autre chose. J’espère que vous y serez heureux ; je vous invite tous à boire à la santé de M. Moret ; souhaitons-lui bonne chance !

Le retour fut moins gai que notre arrivée ; Sylvain Rappo vaincu par la fatigue avait dû se coucher et les enfants ne purent prendre congé de celui à qui ils devaient cette journée mémorable. Ils chantèrent encore un chœur sous ses fenêtres avant de grimper sur les chars qui nous ramenèrent à Lévan.

À peine débarqués, et les enfants congédiés, Moret nous quitta d’un air mystérieux ; il portait un assez grand panier couvert que Pugin avait mis dans la voiture en lui disant : « Ça c’est pour vous ». Tout guilleret il entra chez le taupier et surprit l’Angélique de la poste et Lucie fort affairées à travailler pour lui ; la première tricotait de superbes chaussettes, Lucie fatiguait ses beaux yeux à coudre six chemises qu’elle était en train d’orner de son chiffre brodé. Elles étaient censées faire tout cela en cachette et parurent contrariées de se voir découvertes.

— Suis-je de trop ? dit l’arrivant, qui n’avait fait qu’entre-bâiller la porte dissimulant le panier derrière son dos.

— Non, entrez et racontez-nous votre excursion. Tout s’est bien passé, il n’y a point de bras démis ni de têtes fendues ?

— Non, heureusement, je n’aurais pas osé rentrer au village ni soumettre à votre appréciation certain panier que l’excellent Pugin m’a confié en cachette en clignant de l’œil.

— Ce qui signifiait ? dit Lucie en souriant avec malice.

— C’est pour… vous savez bien… celle qui est venue ici un jour et qui m’a plu tout plein.

Tout en parlant, Moret sortait du panier des prunes superbes, des gâteaux pliés en quatre, une bouteille de crème et la pintade qui n’avait pas été découpée et qui présentait ses flancs dorés et rebondis.

— Mais c’est tout un souper, dit Angélique avec admiration ; je me retire en vous souhaitant bon appétit, je comprends que cela ne m’est pas destiné.

— Au contraire, dit le magister avec chaleur, vous en aurez votre part avec le papa Lebel, quand il reviendra de son travail. Gageons que vous ne connaissez pas cette volaille ?

— C’est un poulet, dit Lucie avec assurance ; en Russie nous en avions souvent.

— Nenni, mademoiselle, ceci est plus rare et infiniment supérieur comme saveur et délicatesse ; je cite les paroles de Pugin, un maître en fait de cuisine : Mesdames, je vous présente une pintade, chose très gourmande et digne de vous être offerte.

— Une quoi ? fit vivement Angélique.

— Je dis une pintade, lors même que Pugin, qui se permet des libertés, prononce pintâdre. Originaire du nord de l’Afrique cet oiseau gris, pointillé de blanc, est élevé en basse-cour avec nos poules.

La nuit était venue, Lucie avait allumé la lampe et mis le couvert, avec sa grâce de fée qui embellissait tous ses actes. Le père était rentré et ils faisaient honneur aux largesses que leur valait la fête de l’école.

— Bon appétit ! dit du dehors une grosse voix par la fenêtre restée entr’ouverte, ainsi tout va pour le mieux ; et mon malade comment l’avez-vous laissé ?

C’était le docteur Doll dont la grande figure et les longues moustaches se dessinaient dans l’ombre. Chacun des convives tressauta sur sa chaise.

— Quelle agréable surprise, fit Lucie en s’approchant de la fenêtre, ne voulez-vous pas entrer ; M. Moret vous racontera les merveilles de la journée.

— Impossible, je suis très pressé et pas content. Je viens de constater le décès de Jean Flacon ; une nouvelle victime de la boisson et de l’eau-de-vie ; il a succombé à une crise de Delirium tremens, qu’il n’a pas volée ce malheureux. Je la lui ai prédite, mais la passion a été plus forte que sa volonté. Figurez-vous que chaque nuit il avalait je ne sais combien de bouteilles de vin, dont il chargeait sa table.

— Comment, la nuit ! dit Moret avec horreur.

— Oui, la soif le dévorait et au lieu de boire de l’eau comme je le lui recommandais, il se gorgeait de vin qui ne faisait qu’augmenter l’irritation de son estomac. Je vous plains, ami Moret si vous êtes chargé par la famille de faire l’oraison funèbre de ce malheureux. Vous ne me dites rien de mon malade de là-haut ?

— Il a été très aimable, mais la fatigue a fini par l’obliger de se retirer de bonne heure. Les enfants ont été très sages et ont eu beaucoup de plaisir ; leurs chants ont réjoui M. Rappo.

— En voilà un martyr auquel nous devons souhaiter une fin prochaine ; la science actuelle est impuissante pour le guérir, à peine le soulager. S’il n’était pas né robuste comme un cheval il serait déjà mort. Au revoir, quand partez-vous, monsieur Moret ?

— Dès que mon remplaçant sera arrivé et installé.

— N’oubliez pas que c’est moi qui vous conduirai à la station du chemin de fer avec armes et bagages. Vous m’avertirez.

En disant ces mots, il disparut dans la nuit.

— Le Juif errant, dit le taupier en regardant du côté de la fenêtre ; toujours en l’air ce docteur ; il va comme un esprit le jour, la nuit ; on ne lui laisse pas le temps de se coucher et de dormir.

— Un esprit bienfaisant, dit la Gélique de la poste, comme se parlant à elle-même, un bon cœur sous ses allures brusques et bourrues.

— Pourquoi ne veut-il pas me laisser prendre la poste devant votre bureau pour ce terrible départ ? dit Moret. Il m’a glacé en me rappelant que je dois vous quitter dans peu de jours.

— Probablement pour vous épargner l’émotion des adieux à vos élèves, à vos amis ; il y aura à la poste tout le village, un rassemblement qui vous troublerait, vous ne sauriez auquel répondre, vous feriez des jaloux.

— Et vous oublieriez, dit Lucie, ceux qui vous sont le plus attachés et qui ont besoin d’un dernier regard d’affection, dernier souvenir réconfortant pendant la longue absence.

— Si tu continues sur ce ton nous allons tous pleurer, dit Angélique, monsieur le régent n’aura plus le courage de nous quitter et chacun se moquera de lui. Ce que nous avons de mieux à faire est d’aller dormir, n’est-ce pas, père Lebel ?

Celui-ci, renversé sur sa chaise, dormait déjà du plus profond sommeil des taupiers.

Elle serra son ouvrage dans son panier et faisant la révérence aux deux amoureux qui restaient interdits, elle se retira discrètement.

XXVII

Faugère devient chasseur ; Dr Doll épistolier.

Malgré mon désir d’assister au départ du brave Moret, je dus obéir à une dépêche qui me rappelait chez moi pour « cas pressant ». D’ailleurs la fin de mes vacances approchait et le moment était venu de reprendre le harnais du travail. Le lendemain de bonne heure je quittais le Chêne et l’adorable campagne qui lui servait de cadre en exigeant de mon hôte, l’excellent Faugère, la promesse de me tenir au courant des événements qui ne manqueraient pas d’apporter un dénouement au drame dont j’avais vu les premiers actes et qui me passionnait au plus haut point. J’avais recommandé à sa sollicitude l’aimable Lucie dont les ressources étaient si précaires, et l’infortuné Rappo qui avait tant besoin d’affection et de sympathie, pour l’aider à franchir le dernier pas qui le séparait de l’éternité.

Je m’aperçus bientôt que l’ami Faugère était un correspondant peu zélé, ses lettres étaient rares et courtes ; le plus souvent il ne me parlait que de sa fontaine, du captage des sources, de la pose des tuyaux retardée par la fonderie de Choindez, hors d’état de répondre aux commandes dont on l’accablait. Puis une courte mention de son chien Berry, de ses poules, de ses récoltes, mais pas un mot des personnages dont la destinée me remplissait d’inquiétude. Je savais que Moret était précepteur en Hollande, où il avait dû passer des examens, et que ses patrons en étaient satisfaits, mais rien de plus. Le propriétaire du Chêne semblait se faire un malin plaisir de me tenir le bec dans l’eau sur les sujets qui me touchaient le plus. Aussi mes réponses étaient-elles pleines de reproches et d’objurgations à l’endroit de sa coupable indifférence.

Il me fallut heurter à une autre porte et je m’adressai au docteur Doll qui, malgré ses occupations et ses courses écrasantes, me répondit avec un généreux empressement. Quel homme admirable que ce médecin ; si tous ses confrères le valaient quel bienfait pour la pauvre humanité !

 

« Si Faugère ne vous écrit pas, me disait-il, vous ne devez pas lui en vouloir ; après votre départ il a été pris d’une telle nostalgie que je lui ai conseillé de se distraire en allant à la chasse. Il a acheté un chien, a pris une patente et le voilà courant la plaine et la montagne, poursuivant perdrix, cailles, bécasses, sans négliger les lièvres. Chaque soir il revient éreinté, de mauvaise humeur, le carnier vide, jurant qu’il renonce à ce métier de dupe ; et le lendemain, dès l’aube il est en route, le fusil sous le bras avec des allures d’un Nemrod. Quelle correspondance pouvez-vous attendre d’un homme qui ne pense qu’à brûler de la poudre ?

« Chez les Lebel, tout est bien changé ; leur maisonnette est vide, Mlle Lucie ayant été appelée à la cure pour donner des leçons aux jeunes étrangères qui y sont en pension. Entre-temps elle enseigne l’ouvrage aux filles de l’école, qui va couci-couça depuis le départ de notre ami Moret. En voilà un qui a laissé des regrets de plus d’un genre.

« Mlle Lucie supporte l’absence de son ami avec bravoure, en se créant des occupations qui l’intéressent ; elle a appris à télégraphier en voyant travailler Angélique de la poste, et la supplée à son bureau pendant qu’elle fait ses commissions. Mais je vois arriver le moment où il faudra qu’elle se décide à se consacrer au service de garde-malade de notre pauvre Rappo, qui s’en va bientôt mourir et qui l’appelle à grands cris. « Elle a été ma fiancée ; sans mon malheur elle serait ma femme, je l’ai recherchée autrefois comme un écervelé, sans savoir ce que je faisais ; maintenant je l’aime de toute mon âme et je la veux auprès de moi pour embellir mes derniers jours et me fermer les yeux. »

« J’en ai parlé au pasteur qui trouve sans doute la chose délicate, mais il y voit une question d’humanité. Quant à Lucie, elle sent fort bien qu’elle a des obligations à l’égard de celui qui l’avait choisie pour épouse. Elle est prête à se dévouer ; mais une crainte l’obsède ; non le souci de sa réputation, elle n’y pense pas même, c’est d’être accusée de le faire par intérêt, pour obtenir une part de la fortune du mourant. Je comprends cette délicatesse, moi qui vois la meute enragée et sans vergogne de ceux qui se disent les parents de Rappo, des cousins au dixième degré, se ruer à l’assaut de son bien. Tous les jours des demandes d’argent, en don, en prêt, en cautionnement ; chacun veut l’avoir pour parrain du dernier-né ou de l’enfant à naître. D’accord avec son notaire, j’ai dû faire clore les portes, interdire les visites et le déluge des lettres, sinon je ne sais où cette soif de pillage aurait abouti.

« Être assimilée à cette invasion de chacals, Mlle Lucie ne le veut à aucun prix. Comment arranger tout cela ? Pour la rassurer, maître Rappo a déjà engagé le père Lebel en qualité d’assistant de Pierre Pugin dans les travaux de la ferme. Malgré son silence et son air apathique le taupier est compétent dans tout ce qui concerne les travaux de la campagne et le gouvernement du bétail. Pour le moment, il répare les harnais des chevaux et prend soin des abeilles. Là où loge son père, j’estime que Lucie peut y avoir accès comme garde-malade, et finalement si les vipères en crèvent de jalousie et répandent leur venin, qu’elles crèvent et bavent à leur aise ! Je ne suis pas épargné parce que je fais la guerre aux buveurs, qui ne diminuent pas.

« Si Faugère parvient à massacrer un lièvre, j’espère qu’il vous l’enverra, mais armez-vous de patience et croyez à mes sentiments les plus affectueux.

« Ed. Doll. »

 

La lettre du docteur était alarmante et je m’attendais à une catastrophe qui ferait entrer mon récit dans une phase nouvelle. De quelle nature ? Impossible de rien prévoir, comment l’aurais-je pu en voyant mon ami Faugère préférer la chasse fatigante, improductive, métier de dupe, à son vieil ami qui ne lui connaissait pas cette étrange passion. Celui qui ne compte pas avec l’imprévu, s’expose à des déceptions cruelles.

Au lieu du lièvre de montagne, qui m’aurait pourtant fait bien plaisir, je reçus au milieu de novembre du docteur Doll, un billet très bref, quelques lignes écrites à la hâte : « Cela va mal ; mon malade décline rapidement ; il désire vous voir avant de quitter ce monde. Venez sans retard. »

Je partis incontinent, après avoir envoyé une dépêche ; mais Goullens n’était pas accessible comme les lieux situés près des lignes de chemin de fer ; à la dernière station, la plus voisine, je me mis en devoir de chercher une voiture pour faire les quelques kilomètres qui restaient encore à parcourir. Pendant que j’interrogeais, dans ce but, les employés de la gare, je vis arriver au grand trot un véhicule léger que je crus reconnaître et dont le cocher me faisait des signaux avec son fouet.

Par ici, monsieur, c’est moi, Pugin, qui viens vous conduire là-haut. Vous n’avez pas reconnu la Lise ? Il n’y a qu’elle pour courir ainsi ; elle va comme le vent. Montez de ce côté ; j’ai pris des couvertes pour vous envelopper ; le froid de l’hiver commence, nous voici à la St-Martin. Il se tut et poussa un soupir ; son menton tremblait.

— Et notre malade, comment va-t-il ?

— Au plus mal ; hue ! Lise, dépêchons-nous.

Il leva son fouet, mais ne toucha pas la jument qui accéléra son allure – vous voyez, reprit-il, comme elle comprend ; il ne lui manque que la parole ; si elle pouvait elle sauverait notre maître, qui n’en a plus pour longtemps. Quelle affliction, monsieur ; s’il n’y avait pas Mlle Lucie à la maison, nous ne ferions que pleurer, sans pouvoir le soulager en rien. Mais elle, c’est un ange du bon Dieu ; depuis qu’elle est là, notre maître est tout changé, plus jamais de mauvaise humeur, et comme il est gentil ! Oui, ça aurait fait un beau mariage, je le vois bien à présent. Mais, après, qu’est-ce que tout ça va devenir ?

— Voyez-vous souvent le docteur et mon ami Faugère ?

— Le docteur est justement là, mais M. Faugère court après les bécasses… sans leur faire grand mal. Entre nous, il n’a pas le flair et l’œil du vrai chasseur ; ça, c’est un don ; mais l’exercice lui est nécessaire ; il gagnait du ventre et perdait les jambes. Avez-vous entendu ces deux coups de fusil, là dans la forêt de Banion ? c’est lui qui tiraille par là, peut-être sur un geai.

La campagne que nous traversions était morne et déserte, les récoltes rentrées, les arbres dépouillés de leurs feuilles, les gazons jaunis, plus de chants d’oiseaux ; quelques corbeaux cherchant leur vie dans les champs ensemencés poussaient leur croassement mélancolique et lourdement prenaient leur vol sur notre passage.

Lorsque nous approchâmes de la maison, Pugin descendit de la voiture pour conduire le cheval par la bride et le forcer à marcher lentement.

— Tu comprends, Lise, disait-il à voix basse, qu’il faut aller sagement ; si le maître dort, faut pas le réveiller.

La chambre du malade, au premier étage, recevait en ce moment un dernier rayon de soleil qui empourprait l’horizon et jetait dans la pièce une clarté solennelle. Couché dans son lit, Sylvain Rappo me tendit les bras en murmurant d’une voix émue :

— Merci, merci d’être venu ! J’aurai à vous parler ; mais reposez-vous d’abord et vous irez mander.

— Prenez courage, cher ami, j’espère que cela ira mieux. Souffrez-vous beaucoup ?

— Oui, dans mes crises, c’est terrible ; mais voilà celle qui adoucit mes maux ; le ciel me l’a envoyée pour ma dernière consolation.

Seulement alors, je remarquai Mlle Lucie qui se tenait dans l’ombre ; elle s’approcha et timidement me tendit la main.

— Vous avez bien fait de venir, lui dis-je ; notre place est partout où nous pouvons faire du bien.

— C’est pour cela que vous êtes ici, dit-elle ; il n’est pas question d’aller au Chêne, ce soir ; nous vous avons préparé une chambre, où vous serez bien tranquille pendant que nous veillerons. J’entends le cheval de M. le docteur qui entre dans la cour, il vient de loin et M. Doll sera bien aise de prendre quelque chose. Allez le recevoir, et si on a besoin de lui, on l’appellera.

— Vous êtes un brave Suisse, me dit-il, en m’écrasant la main dans ses fortes pattes ; il vous demandait à grands cris, je ne sais ce qu’il veut vous dire, mais un grand intérêt y est attaché ; seulement hâtez-vous ; ce ne sont plus les jours qui sont comptés, mais les heures, les minutes. Vous êtes averti. Maintenant mangeons un morceau pour sustenter la bête ; la nuit sera peut-être houleuse, nous sommes sur un champ de bataille.

Notre souper était servi dans la salle à manger au rez-de-chaussée ; comme tous les hommes d’action, le docteur développait un appétit superbe ; ce vigoureux professionnel de la médecine et de la chirurgie dormait et mangeait en vrai soldat chaque fois qu’il en avait le temps ; c’est ce qui le soutenait. J’admirais les coups de dents qu’il donnait, sans pouvoir l’imiter.

— Mais, sacrebleu, mangez donc, songez que demain il y aura peut-être beaucoup à faire et on compte sur vous.

— Impossible, ce que j’ai vu, ce mourant, cette jeune et belle vie brisée dans sa fleur, cette destinée manquée, cette brave fille qui, malgré tout, donne ses soins et sa sollicitude à celui qui fut son persécuteur…

— Ah ! pour celle-là, s’il y a une justice dans ce monde, elle doit recevoir sa récompense. J’ai pu me convaincre qu’elle n’attend rien d’ici, que son désintéressement est absolu ; elle éprouve une pitié profonde pour celui que sa mère aimait, elle le soutient dans ses crises par sa foi de Jeanne d’Arc, qui la grandit au point que je m’incline humblement devant sa supériorité morale.

Il tira sa montre et me dit d’un ton très grave :

— Si vous avez à parler au maître, allez vite : il est sept heures, j’attends une crise entre huit et neuf. Ne dites que l’indispensable, ne le contrariez pas.

— Cher monsieur, murmura le malade – il n’avait plus qu’un souffle, sa pâleur et sa maigreur m’épouvantèrent. – J’ai un service à vous demander – il attendait pour continuer que nous fussions seuls. – Voici mon testament définitif que je vous confie ; vous l’emporterez, je crains les voleurs. Ma volonté expresse est qu’il ne soit ouvert qu’un an après mon décès. Voulez-vous rendre ce service à un mourant ? Vous serez mon exécuteur testamentaire avec votre ami Faugère et le notaire Bellot qui est au courant de tout ce qui concerne ma fortune !… je désire qu’elle soit en mains sûres et devienne plus utile qu’elle ne le fut de mon vivant.

Je restais muet en présence d’une proposition aussi inattendue et d’une responsabilité qui m’effrayait ; mais fasciné par le regard anxieux du mourant, je me décidai en disant : à la garde de Dieu !

— J’accepte, et je ferai de mon mieux ; ne vous tourmentez plus à ce sujet.

— Merci encore une fois, n’oubliez pas Lucie, et que le Seigneur vous protège et vous garde.

Il me remit alors une grande enveloppe dont le contact me fit frémir, et fermant les yeux il laissa tomber sa tête sur l’oreiller en poussant un gémissement.

La pendule sonna huit heures ; je me rappelai avec inquiétude le pronostic du docteur Doll, et je priai Dieu de toute mon âme d’épargner à ce malheureux la crise dont il était menacé.

— Désirez-vous quelque chose, cher ami ?

Il fit de la tête un signe affirmatif et, levant un doigt, il dit : oui, je voudrais mourir. Croyez-vous que notre Père céleste me pardonnera mes fautes et me fera grâce ?

— N’en doutez pas, le Sauveur des hommes l’a promis à tous ceux dont le repentir est sincère. Ayez pleine et entière confiance.

Il paraissait dormir, j’allai rejoindre le docteur et lui rendis compte, sous le sceau du secret, de ce qui s’était passé. Il en parut satisfait, mais lorsque je lui exprimai mon espoir que la nuit serait tranquille :

— Détrompez-vous, dit-il en fronçant ses épais sourcils noirs, nous ne sommes pas encore au bout. Mais je vous conseille de vous coucher et de dormir ; vous n’êtes pas venu pour servir de garde-malade ; j’ai mes gens stylés pour faire face à ces misères. Bonne nuit et prenez garde qu’on ne vous souffle cette enveloppe et les mystères qu’elle contient !

À l’aube, le lendemain, le docteur entra dans ma chambre ; il était sombre et paraissait harassé. Il s’assit et me regarda un moment :

— Hé bien, c’est fini, dit-il enfin. Vous n’avez rien entendu ? Tant mieux !

— Comment, il est mort, et vous ne m’avez pas appelé ?

— À quoi bon ; il est en repos ; mais la nuit a été terrible. Vous avez bien fait de dormir et de vous reposer, vous pourrez aider à Pugin à écrire les faire-part, et à en faire imprimer. Il enverra un exprès. Moi, je vais visiter mes malades que j’ai négligés, passer chez le pasteur, chez Angélique, chez l’ami Faugère. Au revoir.

L’enterrement a eu lieu ; il y avait foule ; parents, amis, curieux étaient accourus ; le service religieux fut fait par le pasteur avec beaucoup de solennité ; quel sujet à développer et quel nouvel et frappant exemple de l’abîme où conduit la boisson ! Cette vie fauchée dans sa fleur, ce jeune homme riche, vigoureux, bien doué, qui avait tout pour être utile et heureux, descendait dans la tombe après avoir enduré d’horribles souffrances, n’était-ce pas un avertissement sévère à l’adresse de ceux qui ne voyaient dans la vie qu’une occasion de dissipation et de jouissances grossières ? Fut-il écouté avec l’attention désirable de tous ses auditeurs ? espérons-le ; mais il y avait un sujet bien plus captivant qui tenait en éveil les esprits, c’est la lecture du testament, conclusion des obsèques. La fortune, les propriétés de ce célibataire qui n’avait que des parents éloignés, en quelles mains tomberaient-elles ? Le tirage d’une loterie, dont le gros lot est considérable, n’aurait pas éveillé plus d’ardentes convoitises, car dans le cas actuel chacun pouvait attendre du destin une part plus ou moins ronde de ce riche gâteau. Cette fois encore on put voir se manifester d’âpres appétits chez des gens qui auraient été bien embarrassés de les justifier d’une manière quelconque.

Une exclamation involontaire salua l’arrivée du notaire Bellot, portant sous le bras, avec le sérieux professionnel que l’on sait, une serviette de maroquin noir qu’il ouvrit lentement en jetant à la ronde des regards pleins de mystère.

— Je suis chargé par le défunt, dit-il, de vous donner connaissance de ses dernières volontés, afin que nul n’en ignore. Il y a un testament qui ne sera ouvert et connu que dans une année à partir du jour de son décès, – un murmure désapprobateur parcourut l’auditoire. – En attendant, je vous exposerai les mesures conservatoires prises dans l’intérêt de la fortune laissée par le cher défunt.

— Alors ce n’était pas la peine de nous réunir pour n’entendre que ça, dit une voix.

— On n’a jamais rien vu de pareil, dit une autre, c’est se moquer de nous.

— Il aurait pourtant pu nous laisser quelques écus pour boire un coup, du moins à ceux de sa commune.

— Je vous prie de ne pas m’interrompre, dit le notaire avec autorité ; les intentions d’un mourant sont chose sacrée. Il nomme régisseur de ses immeubles le citoyen Pierre Pugin, son fidèle domestique, qui l’a soigné nuit et jour pendant sa maladie. C’est à lui que devront s’adresser ceux qui ont affaire avec l’exploitation des terres ou avec le bétail, et à moi les débiteurs en retard dans le règlement de leurs intérêts.

Ces derniers mots jetèrent un froid sur les mécontents.

— Et les lègues ? cria une voix.

— Il y en a quelques-uns pour des œuvres de bienfaisance.

Le notaire en donna le détail et le chiffre et finit en nommant les exécuteurs testamentaires.

— Eh bien, amen ! dit une voix avinée, allons boire un verre à nos frais. Paraît que Rappo, sur la fin, s’est fait salutiste.

C’est sur ce mot glorieux que l’assemblée se dispersa, chacun allant de son côté en discutant et en épiloguant de façon très diverse sur le délai incompréhensible apporté à l’ouverture du testament, objet de tant de convoitises et de vœux secrets. Quels seraient les heureux légataires de cette opulente succession ? telle était la question qui préoccupait la plupart des esprits ; aussi Faugère et moi, en notre qualité d’exécuteurs testamentaires, fûmes-nous en butte à tous les genres d’interview de la diplomatie villageoise pour nous arracher ce secret dont nous ne savions pas le premier mot. Ces tentatives demeurant vaines, on se rejeta sur le pauvre Pugin, qui plongé dans une douleur sincère ne répondait aux indiscrets que par ses larmes et l’expression de sa désolation.

— Je m’inquiète bien de ce testament et de ce qu’on y a mis ; ce que mon maître a fait, il était libre de le faire et de disposer de son bien, et ça doit être bien fait, c’est tout ce que j’ai à dire ; que chacun se mêle de ce qui le regarde et balaye devant sa porte. Votre serviteur !

Lorsque la maison fut remise en ordre, Mlle Lucie rentra à la cure où elle était en sûreté contre les tentatives des amoureux attirés par sa beauté et l’espoir qu’elle aurait une part dans le testament de son ancien fiancé. Elle vint au Chêne, où je restai quelques jours, pour nous donner des nouvelles de Moret qui ne triomphait de sa nostalgie que par le travail et l’étude. Ses élèves l’aimaient ; l’affection était réciproque. Sa belle voix de ténor avait été remarquée par des musiciens renommés ; il prenait des leçons de chant, et on l’engageait fortement à chanter dans des concerts d’amateurs pour se faire connaître et parvenir ainsi à une situation mieux rétribuée que celle de précepteur.

— Êtes-vous disposée à l’encourager ?

— Je m’en garderai bien et je ne cesse de lui répéter que nous l’attendons dans un an. Les honnêtes gens du village sont d’accord pour désirer son retour. Mieux vaut une position modeste qu’une carrière brillante exposée à tous les hasards.

— Vous êtes la sagesse même, dit Faugère, et vous vous plaisez à la cure ?

— Oui, je ne pouvais rien trouver d’aussi bienfaisant, après les jours terribles d’agitation et de scènes déchirantes d’où nous sortons, mais qui m’ont été utiles. Les leçons que j’ai à donner n’ont rien de fatigant et je profite de celles de M. le pasteur pour compléter mon instruction. Je lis avec ardeur l’histoire de la Suisse de Jean de Muller, celle de France par J. Michelet, les classiques que je n’ai fait que feuilleter autrefois, et je ne néglige pas les travaux de couture et ceux du ménage et de la cuisine. Mais j’aperçois mon amie Angélique qui m’appelle pour aller visiter une malade, permettez-moi de prendre congé. Au revoir, monsieur l’exécuteur testamentaire, et bon retour chez vous.

XXVIII

Le testament.

Une année a passé, et le notaire Bellot m’appelle pour l’ouverture du testament qui se fera dans la maison de Sylvain Rappo, à Goullens. Il me faut donc porter ce fameux papier qui a provoqué tant de convoitises et m’a valu un si grand nombre d’envieux, de lettres anonymes et de menaces qui ont été pour moi une cause de trouble, de crainte, d’affolement ; partout je croyais voir des malfaiteurs prêts à m’arracher ce trésor dont j’étais responsable. Me sentant hors d’état de le garder, je le portai dans une banque dont on m’avait vanté la solidité des coffres-forts ; même cette précaution prise je n’étais pas tranquille, et, sans la crainte de passer pour un poltron, je l’aurais volontiers retourné au notaire qui devait selon moi, en être le dépositaire naturel.

Pour le transporter en toute sécurité à Goullens, je défis la doublure de mon gilet et après l’avoir introduit dans cette cachette j’entrepris de recoudre l’étoffe moi-même, ce qui m’attira les sarcasmes de ma gouvernante et la menace de ne plus jamais me coudre un bouton, puisque je me permettais d’aller sur ses brisées. Elle m’arracha des mains ce pauvre gilet que j’étais en train d’abîmer, et me prouva la supériorité de son intelligence en y adaptant à l’intérieur une poche calculée sur les dimensions de l’enveloppe.

— Tenez, voilà ce qu’on appelle une poche de sûreté ; je l’ai placée au côté gauche afin que vous sentiez sur votre cœur palpiter ce fameux testament qui a failli vous brouiller la cervelle, et qui ne vous rapportera rien.

J’acceptai la leçon sans répliquer et, muni de mon revolver d’ordonnance soigneusement chargé, je me mis en route. En ma qualité d’exécuteur testamentaire d’une belle succession, j’aurais dû prendre ma place dans les premières ou du moins dans les secondes du chemin de fer ; mais il est avéré que c’est là que se commettent les attentats les plus audacieux ; je me décidai donc pour les troisièmes toujours assez encombrées pour déjouer les entreprises des malandrins.

Ce fut un moment solennel celui où le notaire ouvrit l’enveloppe et en tira le testament. On aurait entendu le vol d’un moucheron dans le silence de la salle pourtant remplie d’auditeurs haletants d’impatience. Quels seraient les légataires qui entreraient du coup en possession de cette maison confortable, si bien située, de cette vaste propriété et d’autres plus petites dispersées sur les montagnes voisines, des titres, obligations hypothécaires, cédules et billets.

La lecture fut courte, quelques lignes seulement :

 

« J’institue comme héritière de la totalité de mes biens Mlle Lucie Lebel, avec laquelle j’étais fiancé, et qui serait devenue ma femme sans l’accident qui me conduit au tombeau. Je lui exprime ma vive gratitude pour ses soins dévoués qui ont adouci mes souffrances.

« Je laisse à mes honorables exécuteurs testamentaires le soin de la mettre légalement en possession de mes biens dans le délai qu’elle jugera convenable.

« Sylvain Rappo. »

 

Un murmure indéfinissable de surprise, de désappointement accueillit cette lecture, et peut-être de tous les plus surpris mais les plus heureux furent mon ami Faugère et moi. Pendant que nous échangions quelques paroles de félicitations sur le dénouement qui facilitait notre tâche et en faisait une œuvre de noble réparation à l’endroit de Lucie dont l’avenir était assuré, une voix cria :

— Tout à la taupière, c’est du propre ; faudra mettre ça dans l’almanach.

— Ce qui n’est point propre du tout, c’est qu’on trouve à redire aux dernières volontés d’un homme qui a souffert et veut récompenser ceux qui l’ont soigné et encouragé jusqu’à son départ pour l’Éternité. Que ceux qui en ont fait autant se lèvent et se montrent.

C’était le docteur Doll que nous n’avions pas aperçu ; il était debout dans un coin de la salle, redressant sa grande taille et hérissant ses épaisses moustaches avec un air dominateur que je ne lui connaissais pas. Au lieu de se lever et d’exprimer ouvertement leurs griefs, les mécontents s’échappèrent en se coulant vers la porte comme des rats qui voient approcher le matou. Bientôt la pièce fut déserte, il ne resta que les personnages officiels et le docteur Doll auquel je fus ravi de serrer la main.

— En voilà une tuile qui lui tombe sur la tête à cette brave Lucie, dit-il en riant ; qui donc ira lui annoncer cette chose incroyable ? Vous savez, elle est à la cure de Lévan.

— Nous y allons de ce pas, mon ami Faugère et moi ; monsieur le notaire veut-il être de la partie ?

— Non, j’ai beaucoup de lettres à écrire ; veuillez lui présenter mes félicitations.

La voiture fut bientôt attelée et Pugin nous conduisit auprès de sa future maîtresse. Elle était occupée et donnait une leçon ; lorsqu’elle ouvrit la porte et nous vit dans le corridor, elle pâlit et se troubla.

— Grand Dieu, est-il arrivé un malheur, à mon père, à M. Moret ?

— Au contraire, nous avons une bonne nouvelle à vous annoncer.

Elle nous conduisit au salon où nous pûmes parler à l’aise. Dire sa stupeur en nous écoutant est impossible ; elle joignit les mains et faillit se trouver mal ; elle ne pouvait parler ni respirer. Je courus demander un verre d’eau, qu’apporta Mme la ministre, curieuse de savoir ce qui avait provoqué cette crise. Elle appela son mari et nos soins réunis parvinrent enfin à rappeler à la vie la pauvre Lucie qui paraissait consternée de recevoir une telle fortune de son ancien adorateur.

— Dois-je accepter ? dit-elle d’une voix étouffée par l’émotion ; je vous avoue que je n’ose pas…

— Certainement, dirent à la fois le pasteur et son épouse, qui paraissaient enchantés du changement soudain survenu dans la situation précaire de leur protégée. Acceptez, personne n’en est plus digne ; vous pourrez faire beaucoup de bien.

— Alors, reprit-elle en rougissant, je pourrai me fiancer avec M. Moret…

— N’est-ce pas chose faite ? dis-je involontairement.

— Oh ! non, j’ai toujours refusé ; j’étais si pauvre que je n’avais pas même assez d’argent pour lui acheter l’anneau de fiançailles. Pensez-vous que j’ose lui écrire ce qui m’arrive ? cela me semble si extraordinaire que je crois rêver. Que diront mon père et Angélique ?

— Cela est la vérité vraie, dit en riant l’ami Faugère, et vous voyez devant vous deux particuliers qui sont chargés de vous mettre officiellement en possession de la fortune que Dieu vous envoie.

— Oui, dit-elle, sérieuse et joignant les mains, c’est Dieu qui l’a voulu, que sa volonté s’accomplisse ! Voilà ce que je ne dois jamais oublier.

Deux coups frappés à la porte nous firent tressaillir.

— Est-il permis d’entrer, messieurs, mesdames, dit la bonne voix de Pugin, en s’avançant vers Lucie le chapeau à la main ; je viens vous dire que la chose arrangée comme ça c’est tout ce qu’il y a de mieux. Ma peur était de voir passer ce beau bien à ces racailles de cousins qui auraient bientôt tout bu et tout mangé. Quand est-ce qu’on aura le plaisir de vous établir dans la belle maison ? Je viens demander vos ordres.

Un tel langage était si nouveau pour Mlle Lucie qu’elle ne savait que répondre et nous regardait en hésitant.

— Continuez à diriger les affaires comme auparavant, dit-elle enfin, je vous avertirai, mon cher Pugin, quand j’aurai besoin de vos services.

— C’est que, fit le vieux domestique, en se grattant la nuque, il y a des moutons qu’il faudrait vendre, et des cochons fins gras, sauf respect ; les bouchers sont déjà venus les reluquer… et puis le bois à marquer dans la forêt pour être abattu cet hiver, il y a aussi un veau…

— Faites pour le mieux, dit-elle en riant, consultez mon père, vous connaissez les prix, ne vous laissez pas rouler.

— Tiens, tout de même, c’est tout juste ainsi que me disait le maître. Il y a en bas un panier avec quelques provisions. Serviteur à la compagnie !

— Voilà les embarras de la propriété qui commencent à vous atteindre, s’écria le pasteur ; je vois que vous serez obligée de nous quitter pour prendre la direction de vos richesses et faire du commerce rémunérateur avec vos moutons, vos porcs, vos bois.

— Au contraire, si vous consentez à me garder chez vous, en pension, encore cet hiver, je vous en serai reconnaissante ; je désire ne rien changer à ma vie avant le printemps.

— Avec le plus grand plaisir, dit Mme la ministre, que son mari appelait son chef du Département de l’intérieur ; c’est un honneur d’avoir dans notre pauvre cure la propriétaire de Goullens. Mais n’oublions pas le panier dont parle M. Pugin.

Nous prîmes congé de Mlle Lucie, en la chargeant de transmettre nos amitiés et nos félicitations à Albert Moret.

En descendant l’escalier, nous pûmes entendre les exclamations de Mme la ministre qui vidait le fameux panier : « Quatre poulets dodus, deux canards, trois douzaines d’œufs ! Nous aurions dû au moins lui offrir un verre de vin, à ce brave homme. »

— Avez-vous remarqué, dit Faugère, comme le ton avec lequel on parle à Lucie a changé depuis qu’elle est riche ?

Le soir, retirée dans sa chambre, Lucie, la main tremblante d’émotion, écrivit la lettre qui suit :

 

Mon cher Albert.

Si vous avez encore l’intention de me demander d’être votre fiancée, je viens, enfin, le cœur bondissant de joie, vous répondre, que rien ne s’oppose plus à ma franche acceptation. Jamais vous ne pourriez deviner ce qui m’arrive, ou plutôt ce qui nous arrive, cher ami, aussi je vais vous le dire en deux mots pour gagner du temps. On a ouvert aujourd’hui le mystérieux testament de M. Rappo ; surprise universelle, saisissement général, et quelle reconnaissance nous lui devons ; pour moi, j’en suis toute bouleversée ! Figurez-vous que c’est à moi qu’il donne sa fortune et je viens vous en faire hommage.

Oui, dans la pensée des exécuteurs testamentaires et de la mienne, vous y avez votre grande part, attendu que, mieux qu’aucun autre, vous avez contribué à le rappeler à la vie lorsqu’on l’eut retiré du ruisseau où il se noyait. Un bienfait trouve toujours sa récompense.

Je puis donc venir à vous, non les mains vides, en vous apportant ma misère, mais avec le bonheur enivrant de vous donner l’aisance et de pouvoir au moins vous offrir un anneau de fiançailles convenable. Je sais que, sans la fortune on peut être heureux quand on s’aime, mais j’ai trop longtemps souffert de la misère, de l’impuissance et des humiliations qui l’accompagnent, pour ne pas hésiter à faire partager ce supplice à celui que j’aime plus que ma vie.

Ne montrons pas trop d’empressement à nous mettre à la place de celui qui nous comble ; je me trouve bien à la cure où je suis en sûreté contre les entreprises intéressées des prétendants à ma main ; restez encore cet hiver dans les Pays-Bas, mais au printemps, s’il plaît à Dieu, je compte sur vous comme sur le retour des hirondelles. En attendant, l’honnête Pugin avec mon père heureusement transformé, et le notaire administrent nos biens. Ne riez pas de ce mot nouveau sous ma plume.

Jusque là si quelqu’un compte les heures et les minutes, c’est votre

Lucie.

 

Albert Moret eut assez de bon sens, malgré son impatience de rejoindre enfin sa belle et sage fiancée, pour comprendre les raisons qu’elle alléguait, et qui firent naître dans son esprit une foule de scrupules. Malgré la bonne grâce avec laquelle cette fortune lui était offerte, il ne pouvait oublier d’où elle venait ; l’idée de se substituer à ce rival qu’il avait exécré lui était odieuse. Être enrichi par lui, se vêtir de ses dépouilles, jouir des biens d’un homme qui lui avait ravi celle qu’il aimait, être accusé d’avoir agi par intérêt, voilà autant d’aiguillons empoisonnés dont il endurait les piqûres sans oser les avouer, surtout lorsque ses fiançailles étant publiées, il recevait les félicitations de ses amis.

Il accepta donc le répit qui lui était offert et ce fut un soulagement à l’essaim de susceptibilités dont il était assailli et qui bourdonnaient à ses oreilles. Il était bien aise aussi de ne pas revenir les mains vides, mais avec un lopin digne d’être pris en considération dans le village de Lévan, lopin composé de ses appointements et des copieuses gratifications que lui valaient les concerts dans lesquels on le priait de produire son ténor merveilleux, de plus en plus apprécié.

XXIX

Un beau mariage.

La neige avait disparu de nos montagnes, les prés se couvraient de verdure, les hépatiques, les pâquerettes, les primevères, et toute la légion des crocus, nivéoles et violettes, qui réjouissent les yeux fatigués par les neiges et les glaces de l’hiver, s’épanouissaient sous les rayons du soleil qui réveillaient la terre endormie. Déjà quelques alouettes se hasardaient à joindre leur chant aérien à celui du merle, de la grive et du pinson ; un grand événement, l’arrivée du printemps, venait de changer la face du monde. Les animaux, jusqu’aux plus chétifs insectes, les plantes, depuis le chêne majestueux à la mousse à peine visible, sortaient de leur léthargie et sentaient une vie nouvelle frémir et s’agiter dans leur sein. Et les hommes pouvaient-ils rester indifférents à cette renaissance de la nature, en particulier les exécuteurs testamentaires chargés d’une mission importante dont le dernier acte, on le sait, avait été ajourné au printemps. J’attendais donc quelque message d’un de mes deux collègues dont la correspondance avait été aussi maigre qu’irrégulière depuis mon départ de Lévan. Le message arriva sous la forme d’une bécasse, envoyée par l’ami Faugère, et ayant sous l’aile un billet écrit à la hâte :

 

« La passe du printemps s’annonce bien, il y a de la bécasse et des morilles, et notre Albert Moret, joli garçon, est de retour au pays. Il y aura une noce, après la mise en possession où nous aurons à parader ; nous sommes convoqués pour jeudi prochain. Tout ce tremblement me fera perdre plusieurs jours, peut-être les meilleurs de la passe. Sans cela tout va bien, le docteur Doll te salue, Mlle Lucie est aux anges et le taupier aura un frac, un tube et une cravate blanche avec gants conformes.

« Faugère. »

 

Il fallait donc prendre mes dispositions pour assister à l’heureux dénouement d’un drame qui m’avait intéressé dès son début et où je m’étais trouvé acteur involontaire. Une lettre charmante, écrite par Lucie et Moret, me donnant un avant-goût de leur félicité, m’invitait à leur noce en termes touchants ; je devais tenir lieu de père à l’époux et l’été venu, ils m’engageaient à passer quelques semaines chez eux à Goullens.

Cette fois, libéré du souci de transporter un testament précieux confié à ma garde, je n’étais cependant pas sans inquiétude : la perspective du banquet nuptial me mettait dans l’obligation de prononcer un toast, qui serait conservé selon l’usage dans les archives de la famille, car il était permis d’espérer que les Moret fonderaient une dynastie. Ce toast serait-il écrit en vers ou en simple prose. Le sujet était ample et superbe, la Russie, le Turkestan, Ferruk-Khan, la Hollande, les bureaux de placement et leurs trahisons, le bel avenir des époux, sans oublier une charge à fond contre l’alcoolisme, devaient y trouver place. Mon toast avait la prétention d’être une improvisation inspirée par l’enchantement d’une si belle fête. Je me mis à l’écrire en proie à une exaltation fébrile, et au bout de plusieurs heures de laborieux efforts, la fatigue aidant, je m’aperçus que je tombais dans l’enflure et le dithyrambe. Mon discours en vers était d’un ridicule achevé ; il en fut de même de ma prose, et je me mis en route fort mécontent, humilié de ne pouvoir rester simple et accessible à la mentalité de mes futurs auditeurs. Au lieu d’avoir dans ma poche un chef-d’œuvre de style, d’esprit, de sentiment, je m’en remis à ce que me dicterait mon cœur, si j’étais appelé à prendre la parole.

Bien m’en prit ; contre mon attente, je trouvai les fiancés fermement décidés à faire les choses sans fracas ; ils avaient l’un et l’autre une vue nette de leur situation. Moret n’oubliait pas qu’il était encore le régent de Lévan, malgré tout ce qu’il avait acquis à l’étranger, et Lucie, de son côté, sentait que la fille du taupier, malgré sa fortune récente, ne pouvait pas faire la grande dame. Néanmoins, jamais plus beau couple n’avait encore franchi le seuil de l’église, où tout le village était accouru, et sous son voile, sa couronne d’oranger et sa robe blanche, l’épouse rayonnait d’une beauté modeste et touchante qui commandait l’admiration.

J’eus l’honneur d’être le chevalier d’Angélique de la poste, qui, pour cette occasion solennelle avait divorcé avec son éternelle robe noire, et paraissait rajeunie de dix ans dans sa toilette mauve, dont Lucie lui avait fait hommage. L’ami Faugère conduisait Mme la ministre. L’allocution du pasteur très belle et les cantiques d’actions de grâces chantés par le chœur mixte, firent couler des larmes d’attendrissement.

Le repas eut lieu à la cure, et j’eus la joie de me trouver dans le voisinage du docteur Doll qui était radieux et nous fit avec une grâce parfaite et un esprit pétillant une allocution auprès de laquelle mon ode serait tombée à plat. Le toast du pasteur fut remarquable, mais le plus réussi fut celui de Pugin ; s’exprimant en français rustique, mêlé de patois, il sut toucher au bon endroit la fibre populaire et provoqua de vifs applaudissements.

« Ne pouvant pas parler le beau langage de ces messieurs, laissez-moi dire comme je peux ce que j’ai sur le cœur :

« Dè on tiozé, cè on piaizi de vouaetî on bé pérî, èna bala pomîre, asse grands que dè tsânes, que vo baillé, dè le derri tin, èna tola débondenaye de peur et de ponmè quel y a de què vo zépanta. Mâquéna désolation can, u tsôtaë, ènne èloudze, on coû de tenire vîgnè le déracena, lè zétiafa, lè tsapia. Hola ! mon Dieu, que fau tu faire ? On a bé piorâ, se lamentâ, se corrocî, c’teu bé larbre son ratià, mazelâ sans rémission, il faut les remplacer et pour ça le maître choisit dans la pimpinière les sujets les plus sains et les plus beaux. Le soleil se réjouit de les voir, il les fait prospérer si tellement vite que bientôt ils dépassent les autres, étendent leurs branches et u bontaë kmé ora, è sont crapis de fleurs qui promettent une abondance de fruits. Tu lè zozelets, lè kinson, lè mézindzè, lè tserdzinolets y vîgnè subia que cè on piaisi de lè zôyi[3]. Qui, après le terrible orage qui a désolé notre maison, nous avons une gracieuse reine choisie par le maître, et un chef solide qu’il estimait tout plein ; tout est donc pour le mieux ; il est visible que le Seigneur y a mis la main, et que sa bénédiction sera sur nous. Il faut dire que nous en avions rudement besoin.

« Reprenant courage à la vie, je porte la santé des nouveaux maîtres de Goullens, que le printemps nous amène ; qu’ils vivent longtemps heureux, en santé, en bon exemple et qu’ils n’oublient pas les pauvres et les souffrants. »

— Bien parlé, vive Pugin ! hurla le taupier qui jusqu’alors n’avait pas prononcé une parole.

— Un ban fédéral pour Pugin, dit le docteur Doll en se levant ; je l’ai vu à la peine, il mérite maintenant d’être à la gloire ! Une, deusse, troisse !

Ici, les notables du village, qui avaient vigoureusement travaillé des mâchoires, firent claquer leurs larges mains aussi bruyamment que leurs fouets de charretiers, avec une précision toute militaire, à la grande confusion de Pugin qui essuyait son front ruisselant de sueur.

Jusqu’alors une gêne facile à comprendre avait régné parmi les convives ; être à table chez M. le pasteur, avec Mme la ministre, des messieurs étrangers, cette jeune épouse si éblouissante de fraîcheur et de grâce, qu’ils avaient peine à la reconnaître, même Albert Moret, qu’ils traitaient autrefois sans façon, mais qui avait acquis une tenue et une physionomie distinguées, tout cela intimidait les villageois. Le discours de Pugin était fait pour les dérider ; ils commençaient à devenir communicatifs et à se sentir à l’aise, lorsque des chants harmonieux et nourris, partant du dehors, imposèrent silence à toutes les conversations.

— C’est le chœur mixte et l’école, dit une voix.

Ému jusqu’aux larmes, Moret prit la main de Lucie et s’élança vers une fenêtre qu’il ouvrit pour écouter un choral étudié autrefois sous sa direction, et que de puissantes voix chantaient avec un entrain irrésistible. Dans les solis de soprano, très doux, il reconnut les voix des meilleurs élèves de l’école. Quand ce fut fini, il s’écria : Chers amis, au nom de toutes les personnes qui sont ici et que vous avez charmées, je vous remercie de tout mon cœur et je vous annonce que nous nous retrouverons dimanche prochain, au sortir de l’église.

Les chanteurs se retirèrent discrètement sans attendre une distribution de vin comme on le fait d’ordinaire en cas pareil.

— Ils n’y perdront rien, dit Lucie, cette démonstration m’a fait le plus grand plaisir. Maintenant je vous propose de terminer la fête à Goullens ; il fait un temps magnifique et il me semble que ce serait dommage de n’en pas profiter. Pendant qu’on attelle les chevaux je me hâterai de faire quelques visites dans le village et nous partirons.

Elle ne dit pas que ces visites avaient pour but de distribuer aux malades et aux vieillards pauvres du village le surplus des provisions apportées de Goullens, ce qu’elle fit rapidement avec l’assistance de son mari et d’Angélique. Les bénédictions de ces déshérités et de ces souffrants ne furent pas les moindres souvenirs de cette belle journée. Les jeunes époux se sentaient maintenant en état de faire du bien et de soulager des misères auprès desquelles autrefois ils se sentaient impuissants.

Quel charmant trajet jusqu’à Goullens au milieu de ces campagnes et de ces forêts sur lesquelles le soleil répandait la magie de ses rayons. Pour prolonger le plaisir, les chevaux marchaient au pas et d’une voiture à l’autre nous échangions des appels et des exclamations lorsqu’un site plus remarquable que les autres se présentait à nos regards.

Arrivés au terme de notre voyage, nous nous dispersâmes dans la propriété où tout était dans un ordre parfait, ce qui attira sur Pugin et le père Lebel les compliments des visiteurs. Une collation copieuse était servie dans la salle à manger ; chacun y fit honneur.

— Maintenant, qu’allez-vous faire ? dit le pasteur à Albert Moret. Ferez-vous un voyage de noce, selon l’usage universel et commandé par la mode ?

— Lucie et moi nous avons suffisamment vu de pays étrangers pour perdre notre temps et notre argent à courir en chemin de fer. Mon intention est de m’occuper de notre école où je donnerai quelques leçons gratuitement aux élèves les plus avancés. Et comme les vacances sont de longue durée en été, j’en profiterai pour travailler ici avec maître Pugin et mon beau-père afin de pouvoir plus tard prendre la direction générale du domaine et de ses dépendances. En même temps, si vous le permettez, je ferai à mes frais au bâtiment des écoles les réparations que je rêve depuis longtemps et qui sont urgentes.

— Ça, par exemple, c’est l’affaire de la Commune, et nous y ferons opposition pour la bonne règle, dit l’un des notables. La réparation se fera quand nos finances le permettront ; d’ailleurs nous comptons sur une allocation de l’État.

— Ce qui signifie qu’on ne fera rien, dit en riant le docteur Doll, et qu’on laissera l’école tomber en ruines, en méconnaissant les intentions généreuses d’un citoyen prêt à se mettre à l’œuvre sans vous demander un sou. Vous êtes bien toujours les mêmes.

— J’aurais encore un autre projet, reprit Albert ; je voudrais provoquer chez nous la création d’une société ayant pour mission d’enrayer les progrès de l’ivrognerie et les ravages causés par la multitude des cabarets. J’ai eu l’occasion de voir des contrées dont la population déchue par l’alcoolisme, vicieuse et misérable, s’est relevée, est devenue prospère sous l’influence bénie de quelques personnes douées d’une courageuse initiative.

— Je m’inscris pour être un des vôtres, dit le docteur Doll, et à l’avant-garde encore. Il y a longtemps que nous aurions dû y penser.

— Moi aussi, dit le pasteur ; mais je crois qu’il est préférable que l’idée soit émise par des laïques ; le peuple est assez enclin à nous reprocher de ne faire que notre métier quand nous proposons des mesures gênantes pour les marchands de vins et de liqueurs qui poussent à la consommation.

— Est-ce que les femmes seraient admises dans cette ligue, dit Lucie ? Je voudrais aussi en être, avec Angélique.

— Toutes les bonnes volontés guidées par le tact et la sagesse y auraient accès, du moins à mon humble avis, dit Faugère jusqu’alors muet. À cette condition, l’assistance des femmes deviendrait extrêmement utile ; elles peuvent faire beaucoup de bien quand elles sont patientes et dévouées. Je sais gré à M. Moret d’avoir émis ces idées de réforme qui me préoccupent depuis longtemps sans savoir par quel bout les prendre.

— Avouez, dit le docteur Doll, qu’il est assez bizarre de finir une noce comme nous le faisons. Le commun des mortels de Lévan à Goullens qui ont vu passer nos voitures se figurent que nous dansons, trinquons, faisons les cent dix-neuf coups. Et voilà que, au lieu de vider des bouteilles, nous nous occupons des intérêts les plus élevés de nos concitoyens. N’est-ce pas le monde renversé ?

— Puisque toute la journée nous avons fait des vœux, dit le pasteur, je fais encore celui que cette fête soit le point de départ d’un progrès et d’une amélioration sensible dans les sentiments religieux et les mœurs de notre chère paroisse. Nous y parviendrons avec le secours de Dieu par l’union et la ferveur de tous ceux qui songent à l’avenir de notre pays. Alors, nous pourrons dire avec une sérieuse reconnaissance qu’une douloureuse catastrophe a réveillé les cœurs et que ce jour a été un jour véritablement béni.

— À l’œuvre donc jeunes époux, m’écriai-je, vous avez le nerf de la guerre ; vous venez de fonder une société qui a toutes mes sympathies. Fondez aussi une dynastie solide et saine, capable de vous seconder. Cela dit, je déclare terminées mes fonctions d’exécuteur testamentaire.

Mon fameux discours, préparé avec tant de peine, n’ayant pu trouver place, je me vengeai en racontant l’histoire qu’on vient de lire.

 


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

Ebooks libres et gratuits – Bibliothèque numérique romande – Google Groupes

en octobre 2020.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Yves, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Favre, Louis, La Fille du Taupier, Huit jours dans la neige, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1905. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page provient de la couverture de l’édition de référence.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Anthriscus sylvestris, fam. des ombellifères.

[2] C’est que je n’ai pas mes vêtements du dimanche.

[3] « Dans un verger, c’est un plaisir de voir un beau poirier, un beau pommier, aussi grands que des chênes, qui vous donnent en automne une telle abondance de poires et de pommes qu’il y a de quoi s’effrayer. Mais quelle désolation lorsque, en été, un éclair, un coup de tonnerre les déracine, les fait éclater, les réduit en miettes, Hélas ! mon Dieu, que faire ? On a beau pleurer, se lamenter, se courroucer, les beaux arbres sont détruits… Tous les petits oiseaux, les pinsons, les mésanges, les chardonnerets y viennent siffler que c’est un plaisir de les entendre. »