Louis Favre

À VINGT ANS

Le Portrait de Madeleine, Les Esprits du Seeland, L’Aspirant

1882

 

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Table des matières

 

LE PORTRAIT DE MADELEINE. 6

I. 6

II. 14

III. 27

IV.. 30

V.. 34

VI. 39

VII. 46

VIII. 54

IX.. 61

X.. 69

XI. 73

XII. 77

XIII. 79

XIV.. 87

XV.. 90

LES ESPRITS DU SEELAND.. 91

I. 91

II. 95

III. 100

IV.. 104

V.. 105

VI. 108

VII. 112

VIII. 116

IX.. 119

X.. 123

XI. 128

XII. 130

XIII. 133

XIV.. 137

XV.. 143

XVI. 148

XVII. 154

XVIII. 158

XIX.. 161

XX.. 165

XXI. 169

XXII. 173

XXIII. 177

XXIV.. 181

XXV.. 186

XXVI. 189

XXVII. 194

XXVIII. 198

XXIX.. 201

XXX.. 206

XXXI. 213

XXXII. 218

XXXIII. 222

XXXIV.. 227

XXXV.. 229

XXXVI. 234

XXXVII. 237

XXXVIII. 241

XXXIX.. 244

XL.. 248

XLI. 255

XLII. 258

XLIII. 260

L’ASPIRANT. 262

I. 262

II. 273

III. 275

IV.. 279

V.. 284

VI. 288

VII. 290

VIII. 297

IX.. 300

X.. 305

XI. 309

XII. 311

XIII. 314

XIV.. 317

XV.. 320

XVI. 323

XVII. 327

XVIII. 329

XIX.. 333

Ce livre numérique. 336

 

À mon ami Fritz Berthoud.

Hommage à l’auteur national qui, l’un des premiers, a senti et rendu les beautés de notre Jura, et a cherché à reproduire les traits originaux de notre peuple, en voie de disparaître sous le niveau du cosmopolitisme.

Hommage à ses efforts pour développer le goût des lettres et des arts au milieu de nos populations industrielles.

L’AUTEUR.

 

LE PORTRAIT DE MADELEINE

I

Un soir du mois d’août de l’année 185… un jeune homme était assis en travers d’un passoir[1] sur le sentier qui conduit de la Chaux-de-Fonds aux Franches-Montagnes ; il avait sur ses genoux une boîte de couleurs, et cherchait à reproduire sur la toile le splendide coucher de soleil qu’il avait sous les yeux.

Les lecteurs auxquels le haut Jura est familier savent que dans les lieux où la ligne de l’horizon est plus basse que le spectateur, le soleil s’entoure souvent, à son coucher, d’une magnificence incomparable. Rien ne peut rendre la richesse des teintes pourprées, orangées, les traits de feu, les franges d’or, les gloires qui éclatent parmi les nuages et qui illuminent le couchant. Le contraste entre cette lumière ardente, violente, et les tons foncés des forêts de sapins et des collines sur lesquelles elle resplendit, donne à ce phénomène l’aspect d’un immense embrasement.

— Claude Lorrain, où es-tu ? s’écriait le jeune artiste en jouant de la brosse et en cherchant sur sa palette les tons les plus chauds ; as-tu jamais songé à venir à la Chaux-d’Abel contempler un coucher de soleil sur les collines de la Franche-Comté ?

— Pardon, monsieur, dit une voix derrière lui, voulez-vous me laisser passer ?

Il se retourna vivement et aperçut une gracieuse jeune fille vêtue du costume élégant du Hasli, mais dont les traits délicats et purs étaient embellis encore par les reflets d’or et de pourpre que leur envoyait l’occident. Elle était si remarquablement belle que le peintre ne put retenir une exclamation.

— Mais, certainement, mademoiselle, avec beaucoup de plaisir ; Apollon dans sa gloire d’un côté, Phœbé de l’autre avec ses grâces touchantes, nous voilà en pleine mythologie.

— Est-ce à moi que vous parlez ? dit la jeune fille qui avait déjà fait quelques pas, prenant sans doute son interlocuteur pour un insensé.

— Oui, et vous aurez bien l’obligeance de me dire si, tous les jours, le soleil tire un tel feu d’artifice pour souhaiter le bonsoir aux monts de l’Helvétie.

La jeune Bernoise haussa les épaules et continua son chemin.

— Dites-moi, au moins, si je suis encore loin de la propriété de Mme Perrot.

— Vous n’avez qu’à suivre le sentier jusqu’à cette maison blanche couverte en tuiles, que vous voyez là-bas ; elle a des fleurs à toutes les fenêtres.

— Tiens, c’est vrai, j’avais oublié les fleurs, la passion de ma grand’mère, dit le jeune homme en reprenant sa peinture interrompue ; elle en avait des centaines et des centaines de pots qui encombraient tout ; on ne savait jamais comment ouvrir les croisées. Mais aussi, c’est une œuvre méritoire que de cultiver des plantes rares à trois mille pieds au-dessus de la mer, et de les maintenir saines et sauves pendant l’hiver de sept mois qui règne en ces lieux. Eh bien, pour mon début, voilà qui ne va pas mal, ajouta-t-il en regardant sa peinture avec complaisance, un coucher de soleil… étourdissant, et un minois qui donnerait la fièvre à tous mes camarades de l’atelier. Je te retrouverai bien, fit-il, en se retournant du côté où la jeune montagnarde avait disparu, quand même je devrais fouiller tous les chalets du canton de Berne.

Il se remit en marche, admirant les teintes dorées du paysage qui l’entourait, faisant le moulinet avec sa canne et abattant à grands coups de tierce et de quarte les gentianes à fleurs jaunes qui bordaient le sentier.

Notre peintre est un assez beau jeune homme, de taille moyenne, vêtu d’une jaquette gris de fer, coiffé d’un feutre noir. Bien que ses vêtements soient simples, sa tenue, sa démarche, ses traits, tout trahit en lui une éducation distinguée. Arrivé à la Chaux-de-Fonds par le chemin de fer du Jura industriel, Gustave Berthoud, de Neuchâtel, s’est mis en route à pied, le sac sur le dos, pour respirer l’air frais des hautes vallées et savourer à l’aise les motifs pittoresques semés sur son chemin : groupes de bétail se reposant paresseusement à l’ombre des grands sapins branchus, femmes puisant l’eau dans les citernes, jeunes filles arrêtées près des passoirs, pâtres chargés des produits de la laiterie, clairières pleines d’ombre et de soleil où se balance la fougère, où se cache la fraise parmi la mousse, où le rouge-gorge fait entendre le soir son doux et mélancolique grelot.

Une barrière à claire-voie en travers du chemin l’arrêta un instant : pendant qu’il l’ouvrait, un grand chien de berger, au poil noir, aux oreilles droites, au museau pointu, à la queue en panache, se précipita sur lui, comme pour le dévorer. La maison de la grand’mère se dressait à vingt pas ; de toutes les fenêtres partaient des fusées de capucines, de clématites, de jasmin, ou des cascades de roses, d’œillets, de fuchsias, de pélargoniums, dans tout l’éclat de leur opulente floraison ; au pied des murs, des étagères peintes en vert pliaient sous les rangées de pots disposés avec symétrie, et, dans des caisses, des orangers couverts d’une neige de fleurs blanches répandaient des parfums qui rappelaient le midi.

Un guichet s’ouvrit à une fenêtre du rez-de-chaussée, une femme âgée y passa sa tête grise ornée d’un bonnet blanc et d’une paire de lunettes d’écaille.

— À bas ! Rino, dit-elle ; Gustave, n’aie pas peur, prends-le par le collier ; allons, Rino, couche-toi.

Mais Rino n’était pas d’humeur à se laisser prendre ; il défendit la porte avec tant d’acharnement que la vieille dame dut intervenir. Lorsqu’elle apparut sur le seuil, le chien s’apaisa soudain. Alors ce furent des embrassades sans fin et un feu croisé de questions, dont la plupart restaient sans réponse.

— Est-ce bien toi ? mon petit Gustave, dit la grand’mère, lorsqu’ils eurent pris place dans la chambre à manger où elle se tenait d’ordinaire, travaillant à son métier à dentelle porté sur une table à trois pieds ; est-ce bien toi ? reprit-elle ; il me semble qu’il y a un siècle que je ne t’ai vu.

— Six ans, grand’mère, pas davantage.

— C’est long, six ans, quand on vit seule au milieu des bois. Tu t’amuses donc bien dans ce Paris ?

— On s’amuse un peu, mais on travaille beaucoup ; on travaille autrement plus à Paris qu’à Neuchâtel, où chacun s’arrange une petite vie bien tranquille, bien retirée, bien égoïste, dans son coin défendu par un triple rempart.

— Enfin, je te tiens, tu vas te reposer et reprendre tes couleurs d’autrefois ; tu as pâli et maigri dans la grande ville.

— Oui, je viens passer huit jours, quinze jours avec vous, dans votre solitude, galoper dans vos pâturages, dormir à l’ombre des sapins, boire le lait chaud, respirer l’odeur des étables et l’air frais des nuits. Il fait décidément trop chaud là-bas, le soleil nous grille pendant seize heures, les maisons sont des fournaises, j’ai pris la fuite pour ne pas devenir enragé.

— Et ta mère, ma pauvre Cydalise, comment supporte-t-elle ce climat ? Je suis toujours en peine à son sujet.

— Ah ! bien oui ; elle est tout le jour dans son jardin, avec son grand chapeau de paille, comme ça ; elle pioche, elle sarcle, elle taille, elle greffe. J’ai laissé à la gare de la Chaux-de-Fonds une caisse d’abricots, de prunes, de je ne sais quoi, qu’elle vous envoie ; il faudra charger quelqu’un de la réclamer.

— J’en dirai un mot à Bénédict : tu verras comme il est devenu grand, Bénédict ; tu ne le reconnaîtras pas.

— Le fils du fermier ? C’était un gamin la dernière fois que je l’ai vu.

— Il n’y a plus de gamin à la ferme maintenant, c’est un garçon superbe, qui conduit les chevaux, charge le foin, dépasse les meilleurs faucheurs ; c’est le bras droit de son père.

— Bien, bien, s’il en vaut la peine, j’en ferai une étude ; j’ai pris mes couleurs ; je prétends aussi peindre votre portrait, grand’mère, comme vous êtes, travaillant à vos dentelles. Ce sont, je crois, toujours les mêmes, ajouta-t-il en riant.

— Veux-tu bien te taire, des piquées que j’ai fait venir de chez mes amis Bugnon du Val-de-Travers ; regarde un peu le beau dessin.

— À propos, qui est cette jeune fille que j’ai rencontrée sur le sentier, une beauté phénoménale qui ferait courir tous les ateliers de Paris ?

— Sur quel sentier ? je ne sais ce que tu veux dire.

— Tout près d’ici ; enfin, je compte sur vous pour m’aider à la découvrir ; j’ai déjà combiné un tableau charmant, dont elle serait le morceau capital, un tableau qui me mettrait en vue à la prochaine exposition.

— Si je puis t’aider, je le ferai de tout mon cœur ; mais j’oublie les devoirs de l’hospitalité ; tu dois avoir besoin de te restaurer, et puis cette Madeleine qui ne vient pas…

— Quelle Madeleine ?

— Ma domestique ; elle a succédé à Lisbeth, qui m’a quittée pour se marier.

La bonne dame eut beau appeler, sonner, personne ne vint ; elle fut obligée de servir elle-même son petit-fils, qui la secondait dans cet office avec la meilleure grâce du monde. Il se mit à table avec appétit et expédia son souper en continuant le récit de ses aventures de voyage. La grand’mère le regardait avec attendrissement, s’extasiait sur son esprit, sa vivacité, sa tournure et ne pouvait se lasser de l’entendre.

Pendant qu’ils étaient ainsi occupés, la porte s’ouvrit doucement, quelqu’un entra dans la chambre, et s’approcha de la table ; Gustave, levant les yeux de dessus son assiette, fit un geste de surprise, recula vivement sa chaise en poussant une exclamation involontaire.

Il avait devant lui la belle Oberlandaise, tout interdite, et ne sachant que faire du panier de fraises, orné de feuilles de framboisier, qu’elle tenait dans ses mains.

— Vous êtes sortie sans m’avertir, Madeleine ? dit Mme Perrot.

— On m’avait promis des fraises pour ce soir, et on ne les a pas apportées ; j’ai dû les chercher moi-même. Je suis bien fâchée que vous ayez eu la peine de servir monsieur.

Gustave, la fourchette à la main, les yeux fixés sur Madeleine, restait muet.

— Apportez une lampe, je vous prie, dit Mme Perrot, pour mettre un terme à cette scène embarrassante.

— Quelle mouche te pique ? dit-elle, lorsque la jeune fille fut sortie ; es-tu sujet à des crises de nerfs ?

— C’est elle, grand’mère, c’est elle, nous l’avons trouvée, nous la tenons, vivat ! je lance mon bonnet sur le toit ; je la peindrai ainsi, avec son panier de fraises, vous verrez… un tableau superbe, qui fera sensation…

— C’est donc Madeleine que tu as rencontrée ?

— Mais oui, je vous le dis depuis une heure, je vous le chante sur tous les tons ; j’ai fait là une trouvaille… extraordinaire, tout ce qu’il y a de plus imprévu… surtout dans le Jura.

— Qu’est-ce que tu trouves de si remarquable à cette jeune fille ?

— Vous ne le voyez pas, grand’mère, vous ne le voyez pas ? Vous n’avez pas vu ses cheveux bruns si bien plantés, ses yeux, sa bouche délicate, la coupe exquise de son visage, la grâce divine de son col et de ses épaules, la finesse de son teint ? Mais elle est adorable et elle n’a pas l’air de s’en douter ; elle a la pureté des traits, la correction des statues grecques, la naïveté, la jeunesse, la grâce ingénue des peintres de la Renaissance. Ô Jean Bellin, ô Raphaël, ô Corrège, ô mes maîtres, je vous comprends, je vais maintenant marcher sur vos traces !

— Allons, du calme, tu prends feu comme un paquet de chènevottes, je t’assure que Lisbeth me plaisait davantage.

— Lisbeth, une grosse Flamande, épaisse, charnue, avec des joues rouges comme une pomme d’api ; savez-vous ce que c’est que l’esthétique ?

— Qu’est-ce que cela ?

— L’esthétique est la science du beau.

— Je suis sûre que c’est fort intéressant, surtout développé par toi ; mais, puisque tu as fini, je te conseille de profiter de la fraîcheur pour faire quelques pas autour de la maison ; c’est un peu tard pour voir mes fleurs, mais tu peux visiter les fermiers, cela leur fera plaisir ; tu sais que les paysans se couchent de bonne heure.

Gustave passa par la cuisine et, malgré le temps qu’il mit à allumer son cigare, il ne parvint pas à attirer l’attention de Madeleine, qui lavait la vaisselle sur la pierre de l’évier au milieu des vapeurs de l’eau bouillante. Il fit avec agitation quelques tours de jardin, puis se dirigea vers la ferme, qui était à un jet de pierre.

II

C’était une ancienne demeure montagnarde, de la fin du XVIIe siècle, basse, large, bâtie en pierre, couverte en bardeaux avec le pignon au sud, appartenant par conséquent à la catégorie des maisons bien tournées. La grange, l’écurie, la cuisine et le fenil en occupaient la plus grande partie ; le logement proprement dit, à demi enterré, pour le préserver du froid, avait ses deux ou trois fenêtres au niveau du sol ; celles-ci donnaient sur un jardin planté de choux et d’autres légumes rustiques. Près de la porte d’entrée, le fermier Christ Ramseyer, encore vigoureux et actif, était assis fumant sa dernière pipe, sa femme épluchait des légumes, et un domestique emmanchait une faux qu’il venait de battre sur l’enclume.

— Bonsoir tout le monde, dit Gustave, comment cela va-t-il ?

— Eh ! monsieur Gustave, dit Christ ; vous voilà des nôtres ; est-ce pour longtemps ?

— Pour quelques jours ou pour plusieurs semaines, cela dépend des sujets que je trouverai.

— Vous êtes donc toujours dans les peintures. Quand vous aurez tout vu, dit Christ en fermant un œil d’un air de mystère, j’ai l’idée que vous ne partirez pas de sitôt. Vos parents se portent bien ?

— Oui, chacun vous fait saluer.

— Merci, tout de même ; vous avez changé depuis qu’on ne vous a vu.

— En six ans, dame, à mon âge…

— Vous voilà tout à fait un monsieur. Je pense qu’on s’amuse bien à Paris, les occasions ne manquent pas.

— C’est comme partout, ceux qui veulent perdre leur temps peuvent le faire à la Chaux-d’Abel aussi bien qu’à Paris.

— Gagne-t-on gros avec cette peinture ?

— Peuh ! il y en a qui se font cinquante et soixante mille francs par année.

— Comment, tant que cela ? dit le paysan en ouvrant des yeux pleins de convoitise ; on disait tout le contraire, et que vos parents ne vous voyaient pas avec plaisir entrer dans ce métier.

— Ah ! on disait cela à la Chaux-d’Abel, et on ajoutait sans doute, dit Gustave en riant, que je dépensais follement l’argent de mon père et que j’étais brouillé avec ma famille, à laquelle je causais toute sorte d’ennuis.

— M. Gustave aime toujours à plaisanter ; alors vous faites toujours des grands cadres avec des couleurs, et il y a des gens qui les achètent ?

— Oui, maître Ramseyer, comme votre beurre et votre fromage, et si personne ne me les achetait, j’en ferais quand même pour mon plaisir.

Le paysan sourit en branlant la tête d’un air peu convaincu.

— Et qu’est-ce que vous y marquez sur ces cadres ?

— Tantôt des portraits, des scènes de famille, tantôt des paysages, avec des arbres, des vaches, des moutons.

— Oh ! du moment que vous pouvez faire des vaches, c’est une autre affaire et je comprends que cela trouve des amateurs. J’aimerais assez me voir avec ma femme, mes enfants, la jument, son poulain, mes trente-cinq vaches…

— Leurs sonnettes, l’âne, le coq et les poules, ajouta Gustave avec un grand sérieux ; c’est ce qu’on appelle à Paris un tableau de famille.

— Vous ne voulez pas entrer un moment, monsieur Gustave, dit la fermière ; il fait déjà nuit et on ne peut pas se voir ; entrez donc, il y a du jour dans la cuisine.

Ils traversèrent un corridor étroit, dallé de pierres inégales, et ils entrèrent dans une vaste cuisine éclairée par un feu clair de racines de sapin, au-dessus duquel cuisait à gros bouillons une marmite pleine de légumes pour la provende des porcs. La cuisine se prolongeait vers le haut en un canal de bois de forme pyramidale, noirci par la suie et se fermant par un couvercle à bascule d’où pendait une longue corde attachée à un clou. La fumée montait par un coin de cette immense cheminée, effleurant les jambons, les saucisses, les bandes de lard suspendus à des tringles transversales, mais épargnait les nids d’hirondelles construits dans un angle réservé. Chacun prit place autour du feu sur des escabeaux, des troncs ou des fagots. Gustave fit une distribution de cigares, puis se recula de quelques pas pour examiner ce tableau éclairé de la façon la plus pittoresque.

— Puisque vous faites des portraits, dit Christ en allumant un cigare qu’il avait lentement humecté avec sa langue, j’ai un tout beau modèle à vous offrir.

Gustave dressa l’oreille, ne doutant pas qu’il ne fût question de Madeleine.

— J’en serais ravi, dit-il en se rapprochant du feu, d’autant plus que je me propose bien d’emporter d’ici quelques belles études, pour qu’on ne puisse pas me reprocher d’avoir perdu mon temps à la Chaux-d’Abel.

— Je regrette de ne pouvoir vous la montrer ce soir ; elle n’est pas ici dans ce moment, mais vous la verrez demain.

— Ne pourriez-vous pas l’appeler pour un moment ?

— Non, il vaut mieux la laisser à la pâture, où elle passe la nuit.

— Comment, elle passe la nuit au pâturage ?

— Eh ! sans doute, c’est une génisse de trois ans qui vient de faire le veau et qui a déjà emporté la première prime dans les concours, une bête superbe dont j’ai refusé sept cents francs.

— Nous verrons cela demain, dit Gustave subitement refroidi ; le bétail va bien cette année ?

— Jusqu’à présent nous n’avons pas eu de maladie, mais l’année dernière, la surlangue m’a fait perdre plus de huit cents francs. Quand l’épidémie atteint une étable qui compte une trentaine de grosses bêtes, on peut s’attendre à passer de mauvaises nuits.

— Fait-on encore de la contrebande comme autrefois ?

— Oh ! là oui, ils ne peuvent pas résister à la tentation ; c’est encore pis que la surlangue ; vous pouvez en demander des nouvelles à Bénédict, qui s’est laissé prendre à cette contagion.

Un vigoureux garçon de vingt ans, de taille moyenne, mais large d’épaules, la poitrine rebondie, bien planté sur ses jambes, entrait dans la cuisine ; il était coiffé de la calotte de cuir noir traditionnelle chez les vachers ; le ceinturon des faucheurs serrait aux hanches son pantalon de coton bleu, et sa jaquette de coutil noir à courtes manches laissait voir ses bras robustes.

— Tiens, c’est Bénédict, je ne l’aurais pas reconnu, dit Gustave, et il s’amuse aussi à faire courir les gabelous ?

— Il faut bien leur donner de l’occupation, dit Bénédict, sinon l’ennui les tuerait ; seulement, n’en parlez pas plus loin.

— C’est une contagion, reprit le père : une fois qu’ils en sont atteints, rien ne peut les guérir ; ils ne rêvent que convois entrés en fraude, douaniers assommés, gains monstrueux, et tout cela finit au coin d’un bois, par une trahison, par une saisie, la prison, la ruine.

— Une fois n’est pas règle, dit Bénédict, je connais des contrebandiers qui n’ont jamais été pris.

— C’est de ceux-là que je me défie, dit le père, un tel bonheur me paraît suspect.

— N’en dites pas de mal, père, ce sont de braves gens qui ont le cœur sur la main.

— Des gens qui passent leur vie à tromper, à frauder, ne peuvent avoir ma confiance, dit la mère ; chaque fois que je les rencontre avec leur charge de montres ou de tabac, et se disposant à traverser le Doubs par une nuit d’orage, ils me font peur et je me mets à trembler.

— Ils vont jusqu’à dresser des chiens à porter des ballots de tabac à travers les lignes des douanes, dit le père, et n’ont pas honte de pervertir des bêtes et de leur fausser le caractère.

— Lorsque mon père était jeune, il avait d’autres idées ; qui est-ce qui n’a pas fait un peu de contrebande ? À la frontière, on ne peut répondre de personne.

En ce moment, un léger pas se fit entendre sur les dalles de l’allée, et le corsage blanc de Madeleine apparut dans la pénombre de la cuisine.

— Venez seulement, dit la mère, avez-vous peur de nous ? on veille un peu autour du feu avec monsieur Gustave.

— Je viens chercher le lait et remettre un billet pour le boucher de Mme Perrot. Qui est-ce qui conduit le lait à la Chaux-de-Fonds, demain ?

— Moi, dit Bénédict ; je pars à six heures du matin.

— Tâchez de revenir de bonne heure, c’est pour le dîner de ce monsieur, ajouta-t-elle en dialecte bernois.

— Pour vous faire plaisir, je reviendrai au grand galop, dit Bénédict en lui prenant la main.

— Il y aurait aussi une caisse de fruits et de légumes à réclamer à la gare, dit Gustave, que cette familiarité contrariait singulièrement.

— On fera toutes vos commissions, dit le père, en allumant une lampe de fer qu’il prit dans une cavité du mur ; avant de vous retirer, monsieur Gustave, je voudrais vous entretenir de choses sérieuses. Voulez-vous me faire l’honneur de passer de ce côté ?

Cette fois, Gustave s’imagina que le vieux fermier allait se plaindre de l’intimité qui s’établissait entre son fils et l’Oberlandaise et qu’il allait lui demander un conseil pour couper court à ces relations. Il se préparait à appuyer le père pour faire rentrer Bénédict dans le sentier de la vertu, lorsque le fermier prit le chemin de l’étable déserte et sombre où trois chevaux et quelques moutons semblaient perdus dans un coin.

— Vous connaissez ce pendu, dit-il en élevant sa lampe jusqu’aux poutres du plafond, sans se soucier de mettre le feu aux toiles d’araignées ; vous savez ce que cela signifie ?

— N’est-ce pas un crapaud ?

— Tout juste, un mauvais petit crapaud qu’on m’a rapporté du Doubs. Avant de prendre une décision, il faudra m’en procurer un meilleur, un de ces bots, aussi gros que le poing, comme il y en a au bord de votre lac.

— C’est facile, j’écrirai à un de mes amis qui en fait des collections ; il en a des flacons tout pleins.

— Diable ! non, vous n’y êtes pas, le crapaud doit être vivant.

— Alors, c’est pour prendre les insectes dans le jardin ?

— Non, non, voici l’affaire : depuis quelque temps, reprit-il en baissant la voix, notre lait tourne à l’aigre et nous sommes menacés de perdre toutes nos pratiques. Les uns me disent que c’est le sel, d’autres la malpropreté du bétail, d’autres que c’est la faute de l’écurie qui a des champignons, d’autres qu’on a jeté un sort. Comme ce commerce ne peut durer plus longtemps, puisque ce serait ma ruine, j’ai voulu savoir si c’est la faute de l’étable, et j’ai fait le remède du crapaud. On le suspend au plafond par la patte pendant vingt-quatre heures ; s’il périt, c’est une preuve que la maison est malsaine et qu’il faut refaire les charpentes.

— Merci, une réparation de quelques milliers de francs ! vous êtes modeste, maître Christ…

— Attendez, ce n’est pas tout ; la cuve de la pâture est pourrie, c’est le moment d’y construire une citerne en pierres cimentées ; tout le monde en a maintenant dans les montagnes, nous ne pouvons pas rester en arrière.

— Et cela coûterait…

— Mille à quinze cents francs, pas davantage.

— Continuez, maître Christ.

— Pendant que vous êtes ici, vous feriez bien de marquer quelques plantes de sapin pour l’auge des porcs, celle de la citerne de la ferme, pour des bardeaux, pour des palissades…

— À qui appartient la dépouille des arbres abattus ?

— Elle me revient de droit, c’est écrit dans le bail.

— Eh bien, maître Christ, comme il se fait tard, nous en causerons demain.

Gustave, qui en avait assez de cette litanie, chantée par la plupart des fermiers, manœuvra de manière à rentrer à la cuisine ; mais celle-ci était déserte, quelques braises achevaient de se consumer sur l’âtre et l’on n’entendait que le balancier de l’horloge qui comptait les secondes dans la chambre voisine.

— Tiens, ils sont couchés, dit Christ, il faut aussi aller se réduire ; bonne nuit, monsieur Gustave, n’oubliez pas ce que je vous ai dit.

Comme il regagnait son domicile, le jeune homme entendit des chuchotements sous les tilleuls qui entouraient la maison, et lorsque ses pas firent grincer le gravier de l’avenue, quelqu’un s’enfuit avec précipitation. Le grand chien de garde, étendu dans l’herbe, rongeait paisiblement un os qu’il faisait éclater entre ses molaires ; il se leva, vint flairer Gustave et reprit son occupation interrompue. Dans la cuisine, Madeleine, assise près de la lampe, tricotait, les yeux à demi clos ; mais la rougeur inaccoutumée de ses joues et sa respiration saccadée n’étaient pas en harmonie avec le calme qu’elle affectait.

— Vous dormez ? mademoiselle Madeleine, dit Gustave, je suis désolé de vous réveiller pour vous demander ma chandelle ; ma grand’mère est couchée ?

— Oui, elle vous fait dire de vous reposer demain matin ; on ne déjeunera qu’à sept heures.

— Parfaitement, je vois qu’on se lève tôt et qu’on se couche de bonne heure, comme autrefois ; mais pendant que vous êtes là à sommeiller, vous ne savez pas ce qui se passe ?

— Quoi donc ? fit-elle en bâillant.

— Je viens d’effrayer des voleurs qui se disposaient à entrer par les fenêtres du rez-de-chaussée ; à moins, ajouta-t-il au bout d’un moment et fixant ses yeux noirs sur la jeune fille, à moins que je n’aie dérangé un rendez-vous.

— Le chien a-t-il aboyé ?

— Non, si Rino savait parler, il nous raconterait des choses bien amusantes.

La jeune fille se mordit les lèvres et se remit à tricoter ; pendant un moment, on n’entendit que le cliquetis de ses aiguilles.

— Peut-être vaut-il mieux ne pas avertir ma grand’mère, cela pourrait lui donner de l’inquiétude.

— Tous les soirs, le fermier avant de se coucher doit faire une ronde autour de la maison pour s’assurer que tout est en ordre.

— Très bien ; alors il est venu avec sa femme pour se donner du courage, car il y avait une femme ; mais les poltrons se sont sauvés, l’un d’un côté, l’autre de l’autre.

Madeleine ne put s’empêcher de sourire ; elle était si jolie que Gustave restait planté devant elle, la chandelle à la main, dans une admiration muette.

— Dites donc, Madeleine, dit-il enfin, a-t-on jamais fait votre portrait ?

— Non, jamais, Dieu m’en préserve !

— Vous êtes pourtant de Brienz ou de Bœnigen ?

— Non, je suis de Goldren, sur le Hasliberg.

— J’ai été à Goldren ; c’est un village de montagne où l’on ne voit pas un char ; on porte le foin sur la tête ou à dos de mulet. Gageons que vous êtes une Nægeli.

— Les Nægeli sont mes parents, je me nomme Maria von Bergen, dit-elle en se levant, et jamais personne ne fera mon portrait.

— Et ce nom de Madeleine ?

— Il plaît mieux à madame, c’est elle qui l’a voulu.

— Eh bien, mademoiselle Marie des Montagnes, permettez-moi de croire que vous n’avez pas dit votre dernier mot.

— C’est mon dernier mot ; comment monsieur peut-il proposer une telle chose à une fille honnête ?

— Enfin, ma grand’mère vous expliquera tout cela ; demain, vous serez peut-être mieux disposée ; bonne nuit, mademoiselle Maria.

Allons, dit Gustave en entrant dans sa chambre et en posant son flambeau sur une table, voilà qui va bien ! Je venais chercher le calme dans cette retraite perdue au fond des bois, et je suis plus agité, plus agacé que jamais. Cette péronnelle se moque de moi ; elle a des rendez-vous avec Bénédict, un contrebandier, et refuse de poser… chez ma grand’mère ! C’est raide ; je n’oserai jamais raconter cela à mes camarades de l’atelier de Gleyre ; je deviendrais leur plastron, leur dindon. Et ce vieux renard, avec ses réparations ; je vais t’en marquer du bois, pour le vendre au lieu de renouveler nos clôtures !

Est-ce que, par hasard, je serais jaloux ? reprit-il en s’approchant de la fenêtre ouverte.

La nuit était belle et fraîche, les étoiles scintillaient dans un ciel sans nuages ; le mince croissant de la lune descendait lentement vers la cime lointaine de Pouillerel ; le silence qui planait sur les forêts et les vallées laissait parvenir à l’oreille les moindres bruits, la plainte des oiseaux nocturnes, les aboiements des chiens de garde, le concert des clochettes des troupeaux, les mélodies alpestres que les pâtres chantent d’une voix claire au seuil des chalets. Après le bourdonnement formidable des rues de Paris, ce silence avait un grand charme et faisait monter la pensée vers les régions de l’idéal.

Si j’avais un piano, un violon, dit Gustave en se promenant dans sa chambre, je ferais un peu de musique, cela me détendrait les nerfs ; j’ai honte de me coucher avant dix heures, comme les poules. Tiens, qu’est-ce que cela ?

Il venait de découvrir une flûte sur la commode, une belle flûte d’ébène, à clefs d’argent ; il la démonta, rajusta les tuyaux, en tira quelques sons d’une douceur exquise.

Cette flûte n’est pas mauvaise, elle est même très bonne, dit-il, si je ne craignais pas de troubler le sommeil de ma grand’mère…

La tentation était trop forte ; après un prélude de sa façon, il joua une mélodie populaire qu’il avait entendue dans le Hasli et qui était empreinte d’un charme pénétrant ; il la répéta avec les variations et les jodeln obligés, et comme la brise du soir lui apportait des villages de la Franche-Comté les sons de l’angelus de dix heures, il se coucha et s’endormit.

Vers le milieu de la nuit, il fut éveillé par les hurlements de Rino qui paraissait exaspéré. Nerveux comme un citadin, il crut à une attaque nocturne, enfila son pantalon et sa jaquette, prit son revolver et courut à la fenêtre restée ouverte. La lune était couchée, la nuit noire, un mince brouillard couvrait la campagne ; le chien continuait à aboyer avec fureur. Un coq réveillé par ce bruit se mit à chanter dans l’écurie de la ferme.

Ne voyant rien, mais sentant quelqu’un dans le voisinage, il prit son parti et profitant des lattes d’un espalier qui atteignait son premier étage, il descendit le long de la façade. Mais avant d’arriver au but, une latte se détacha et il tomba au milieu d’une étagère chargée de pots de fleurs qui roulèrent en débris de tous côtés. Au même instant, Rino fut sur lui, mais au lieu de le mordre, il le prit par sa manche et l’entraîna vers l’autre bout de la maison. Là, les hurlements recommencèrent de plus belle.

— Schwig ! dit une voix sourde, schwig donc !

— Qui est là ? dit Gustave.

— Est-ce toi, Bénédict ?

— Non, que lui voulez-vous ?

— Oh ! rien ; je me suis égaré et je ne peux pas retrouver mon chemin.

Encore une aventure, se dit Gustave. M. Bénédict me fait l’effet de braconner de bien des manières sur les terres de l’ancien prince de Porrentruy, monseigneur l’évêque de Bâle.

— Où allez-vous ?

— Je vous prie de me conduire jusqu’à la ferme de Christ Ramseyer ; une fois là, je saurai bien m’orienter.

— La ferme est ici près ; ne la voyez-vous pas ?

— Non, je suis aveugle ; le chien de Mme Perrot étant très méchant, j’ai laissé le mien dans le bois et j’ai mal calculé mes distances.

— Prenez mon bras gauche et rappelez-vous que je suis armé ; si vous me trompez, je vous casse une jambe.

Une allumette flamba tout à coup et à sa lueur Gustave vit se dessiner dans la nuit une figure très accusée, avec une grande barbe brune et des yeux éteints.

— Êtes-vous convaincu ? dit l’étranger.

Lorsqu’ils furent arrivés à l’angle de la ferme, l’aveugle toussa et siffla d’une manière particulière.

— C’est pour dimanche, dit-il à haute voix. — Ici, Caton, arrive !

On entendit trottiner dans l’herbe, deux yeux verts brillèrent dans les ténèbres ; l’étranger se baissa, ramassa la corde que traînait un petit chien et disparut à grandes enjambées dans la forêt voisine.

III

Le lendemain matin, notre jeune peintre dormait encore à huit heures, malgré son intention bien arrêtée d’être prêt pour le déjeuner. Lorsqu’il ouvrit les yeux, Mme Perrot, debout devant son lit, le regardait d’un air soucieux.

— Es-tu malade ? lui dit-elle.

— Non ; bonjour, grand’mère ; ai-je si mauvaise mine ?

— Ce n’est pas cela, mais le déjeuner t’attend depuis une heure, je ne savais que faire.

— Ainsi j’apporte le trouble, la perturbation dans la maison. Déjeunez, grand’mère, déjeunez, ne m’attendez pas ; le plus souvent je ne prends rien en me levant.

— Tu laisserais mon café à la crème, mon miel de montagne, mes gaufres toutes chaudes !

— Impossible de résister à de telles séductions ; je vais m’habiller en toute hâte.

— Un instant ; tu ne sais pas ce qui m’est arrivé cette nuit, dit-elle en baissant la voix.

— Quoi donc ?

— Une de mes étagères est abîmée, ainsi que l’espalier au-dessous de ta fenêtre. J’ai trouvé mes pots par terre, la plupart brisés ; mes plantes foulées, perdues ; des plantes superbes que je me réjouissais de te faire admirer. Tu n’as rien entendu ?

— Mais si, dit l’artiste, en se frottant les yeux.

— N’a-t-on pas voulu escalader ta fenêtre ?

— Pas du tout, c’est ce diable d’aveugle…

— Quel aveugle, de qui veux-tu parler, voyons, divagues-tu ?

— Est-ce que je le connais, moi ? un grand coquin à barbe brune, avec un feutre tordu, un petit chien noir.

Mme Perrot devint sérieuse.

— C’est Sylvain, le contrebandier, l’âme damnée de Bénédict ; tu l’as vu, cette nuit ?

— J’ai dû lui montrer son chemin et le conduire à la ferme ; il ne savait plus où il était.

— Lui, s’égarer ? va le conter à d’autres. Sylvain voit la nuit, et s’il est venu rôder autour de la maison, il avait ses motifs.

— En tout cas, il a dû comprendre que j’étais armé et bien armé ; j’ai là un revolver… Et il mit la main sur l’arme posée sur sa table de nuit.

— Comment appelles-tu ça ?

— Un revolver… à six coups.

— Est-il chargé ?

— Parbleu.

— Miséricorde ! Je te défends d’apporter de pareils objets dans ma maison, des outils de brigand : celui qui tire l’épée périra par l’épée.

— S’il vous fait peur, je le mettrai dans mon sac.

— Ce n’est pas tout, qu’est-ce que tu as fait à ma domestique, à Madeleine ?

— Encore ! fit Gustave en s’asseyant dans son lit.

— Elle ne parle plus que par monosyllabes, elle a les yeux rouges, elle veut s’en aller, retourner dans son village. Elle a entendu cette nuit une voix céleste qui chantait un air de ses montagnes.

— Quelle bêtise ! c’est moi qui ai fait la voix céleste avec cette vieille flûte oubliée sur ma commode.

— Ah ! c’est toi… en voilà une folle ! Je vais le lui dire de ce pas, pendant que tu t’habilles. Je serais dans un joli pétrin si elle me plantait là, sans autre, pour un air de flûte.

— Ainsi, grand’mère, vous me pardonnez mes turpitudes…

— Oui, oui, dit Mme Perrot, la main sur la serrure, on pardonne tout aux enfants… qu’on aime.

— Même le massacre de l’étagère et le carnage de l’espalier ? En descendant par la fenêtre pour rejoindre ce vaurien d’aveugle, je suis un peu tombé dans vos pots de fleurs.

— Malheureux ! exposer ta vie pour un tel gueux ! voyez-vous cela ! Oh ! les enfants, les enfants !

— Il est vrai, grand’mère, je reconnais ma faute d’un cœur contrit ; depuis mon arrivée ici, je n’ai fait que des sottises. Je crois que le mieux est de m’en retourner à la maison paternelle et de vous laisser en repos.

— Veux-tu bien te taire et venir déjeuner promptement. Nous avons bien d’autres choses à faire.

IV

Après le déjeuner, la matinée fut employée à visiter les fleurs, les boutures, les marcottes, dont la maison était pleine et dont le jardin regorgeait ; on répara autant que possible les dégâts de la nuit.

— Maintenant que tu as eu la patience de passer la revue de mon département d’horticulture, dont tu parais être satisfait, dit Mme Perrot, j’aimerais avoir ton avis sur un petit changement que j’ai opéré dans le haut de la maison et qui te concerne particulièrement.

La surprise de Gustave fut grande, lorsque, poussant une porte qu’on lui indiquait, il entra dans un joli atelier de peinture, éclairé d’en haut, tendu de papier grisâtre, avec tous les meubles, les chevalets, même les toiles de diverses grandeurs, tendues sur leurs châssis et appuyées contre les murs.

— Ceci surpasse tout ce que je pouvais imaginer, s’écria le jeune homme, en serrant son aïeule dans ses bras ; mais pourquoi faire tant de dépenses pour moi ? Qui est-ce qui a dirigé cette création avec tant d’intelligence et de goût ?

— C’est un secret entre ta mère et moi ; nous désirons que tu n’oublies pas les montagnes où nous sommes nées, et, puisque tu as choisi la carrière des arts, un peu malgré nous, je ne te le cache pas, tu auras ici, dans cette propriété de ta famille, un lieu où tu pourras te retirer pendant les ardeurs de l’été et respirer un air bienfaisant, tout en cherchant des motifs pour tes compositions. N’est-ce pas un devoir pour un artiste de faire connaître les beautés de son pays ? Il contribue à entretenir et à réchauffer l’amour de la patrie chez ses concitoyens.

— Merci pour la haute opinion que vous avez des arts ; par malheur, nous sommes dans le Jura, et moi j’adore les Alpes et les environs de Paris.

— Les environs de Paris, un pays plat comme une carte, monotone comme une grande route !

— Erreur ! ils sont variés, ils sont pleins de poésie, ils sont charmants ; tandis que le Jura est sombre, rude, stérile ; partout des sapins à tournure vulgaire, des rochers sans caractère, point d’eau, point de premiers plans ; le Jura n’a que deux choses vraiment belles, c’est la vache et le coucher du soleil.

— C’est bien heureux, dit Mme Perrot en riant ; eh bien, peins des vaches, nous en avons assez. J’ai ouï dire qu’un peintre flamand est devenu célèbre en peignant des animaux dans les pâturages.

— Sans doute, Paul Potter ; mais, de lui à moi…

— D’ailleurs, tu n’as pas encore visité nos combes du Valanvron, les rives du Doubs, les gorges du Dessoubre ; il faut absolument que tu les voies ; Bénédict les connaît en détail, il sera ton guide.

— Vous croyez qu’il y a quelque chose à faire dans le voisinage ? Tant mieux ; en attendant, je m’en vais, sans retard, commencer votre portrait sur cette toile ; j’ai hâte d’étrenner mon chevalet.

— Laisse-moi, au moins, faire un bout de toilette.

— Gardez-vous-en bien, vous auriez l’air d’une douairière, au lieu d’être une bonne mère-grand que je chiffonne et que j’embrasse sans cérémonie.

Ainsi fut fait ; ils étaient là bien établis, heureux ; l’aïeule impatiente d’admirer le chef-d’œuvre de son petit-fils ; celui-ci s’extasiant sur les mérites de son chevalet, l’excellence de sa lumière, les perfections de son atelier. Il travaillait debout, mâchonnant un pinceau entre ses dents blanches, la palette dans la main gauche, clignant de l’œil, inclinant la tête à droite, à gauche, reculant, avançant, cherchant son dessin, son effet, ses rapports. Une fois à l’œuvre, il ne plaisantait plus ; les sourcils froncés, les cheveux ébouriffés, couvant du regard son modèle, il n’avait plus qu’une pensée, qu’une volonté : transporter sur la toile le tableau que son esprit avait conçu.

— Repose-toi un peu, dit Mme Perrot ; sais-tu, mon ami, que tu n’as pas l’air de t’amuser ?

— Pourquoi ? grand’mère, dit le peintre d’un air distrait, tout en composant une teinte sur sa palette.

— Jusqu’à présent, j’avais l’idée que la peinture ne devait être qu’une amusette, mais je crois, en vérité, que tu as plus de peine qu’un faucheur ou un batteur en grange.

Un sourire à peine ébauché effleura la bouche du jeune homme ; ce fut sa seule réponse.

— Madame Perrot, où êtes-vous ? cria tout à coup Madeleine en entr’ouvrant la porte. Bénédict apporte la caisse de Neuchâtel.

— Ouvrez-la et venez me dire ce qu’elle contient.

Peu d’instants après, la domestique entra, portant une corbeille remplie de prunes, d’abricots, de pommes printanières et de légumes de choix. Éclairée d’en haut et se détachant sur le fond neutre de l’atelier, Madeleine était si belle que les yeux du peintre et de son modèle se rencontrèrent dans un même sentiment d’admiration. Pendant que les deux femmes s’entretenaient, Gustave avait sauté sur un album, s’était mis à crayonner avec une ardeur extrême. Mme Perrot, entrant dans ses vues, employa son adresse à retenir la jeune fille.

— Qu’enverrons-nous, dit-elle, en retour de ces primeurs ? Tâchez de me suggérer une idée.

— Nous aurons bientôt des groseilles, du cassis, sans compter les cerises de l’espalier.

— Votre cassis ferait triste figure à Neuchâtel, mais nous avons du beurre, des fromages à la crème et des fraises des bois.

— Me permettez-vous de voir ce que fait M. Gustave ? dit Madeleine bien bas.

— Non, pas encore, il commence mon portrait et cela ne va pas vite.

— Un portrait avec des couleurs ?

— Oui, des couleurs à l’huile ; il peint sur de la toile.

— De la toile comme on fait les chemises ?

— Parfaitement, de la belle toile de fil.

Madeleine regarda Gustave avec des yeux émerveillés ; il avait fait un grand pas dans son estime.

Lorsqu’elle fut sortie, il referma bruyamment son album.

— Il n’y a pas de milieu, fit-il en se levant, il faut que j’aie cette tête… c’est encore autre chose que la plus belle vache de Paul Potter.

— Tu l’auras, tu feras son portrait, je l’ai mis sous mon bonnet, dit Mme Perrot avec feu, mais nous en restons là pour aujourd’hui ; je suis fatiguée et je dois aller voir ce que devient notre dîner.

V

Pour se délasser de sa matinée laborieuse, Gustave, après le dîner, prit sa canne, son album et s’en alla au hasard à travers les pâturages, marchant allègrement sur l’herbe courte semée de fleurs alpestres. À la montagne, liberté tout entière ; on n’est pas obligé de suivre les grandes routes poudreuses, les sentiers tracés ; on va où l’on veut, sans autre guide que sa fantaisie.

Un homme en blouse bleue, armé d’une pioche, déracinait ces grandes gentianes à fleurs jaunes, dont les tiges droites et feuillues jalonnent les pâturages comme les échalas dans les vignes.

— Vous extirpez les mauvaises herbes, dit Gustave ; c’est un bon ouvrage que vous faites là.

— Bon pour faire du schnaps, dit l’autre en retirant sa pipe de bois du coin de sa bouche et en crachant par terre.

— Ah ! oui ; fabrique-t-on toujours de l’eau-de-vie de gentiane ?

— Pardié ; ces racines coupées fermentent dans le tonneau, puis on distille et cela donne une liqueur fameuse. Mais la gentiane pure devient rare ; il faut la payer très cher.

— Quelle erreur ! cette boisson a une odeur infecte.

— Non, elle ne sent pas mauvais et c’est souverain pour l’estomac.

— Savez-vous où est Bénédict ?

— Dans les côtes ; j’entends le bruit de sa hache ; il déracine des troncs.

Dans une clairière occupée par des épilobes, des fougères et des tas de bois en bûches, Bénédict était occupé à exploiter des souches de sapins coupés pendant l’hiver précédent. Ces troncs, sciés à trois pieds de terre, envoyaient de tous les côtés des racines énormes, semblables à des serpents, qui s’enfonçaient dans le terrain pierreux, couvert d’un ou deux pouces de terre végétale. Il fallait la vigueur et la patience d’un montagnard pour entreprendre par la chaleur qu’il faisait cette rude besogne. Sans autre vêtement que sa chemise de grosse toile et son pantalon de coutil bleu, la tête, la poitrine et les bras nus, il faisait tournoyer comme une plume sa hache pesante, qui frappait sans relâche sur le bois sec en projetant une grêle de copeaux.

Le bûcheron, avec son attitude héroïque, prit place dans le carnet de l’artiste à côté de l’homme aux gentianes.

— Santé ! monsieur Gustave, dit Bénédict, en posant sa hache pour essuyer la sueur qui coulait sur son visage ; il fait chaud aujourd’hui ; mais c’est un bon temps, les vaches donnent du lait et les orges mûrissent.

— Bonjour, Bénédict ; est-ce ma grand’mère qui vous a commandé ce travail au cœur de l’été ?

— Non, je le fais dans un moment de loisir entre les foins et les moissons ; les troncs des arbres abattus nous appartiennent ; le bois plein de résine brûle bien, nous en tirons un bon parti.

— C’est pourquoi vous les coupez si haut.

— Ma foi, que voulez-vous ? Il est plus facile de les scier ainsi.

— Il y avait là des sapins d’une certaine taille.

— Trois pieds de diamètre et environ cent pieds de hauteur : des arbres de cent cinquante à cent quatre-vingts ans.

— Et vous n’avez que la hache et les coins pour fendre ces souches noueuses ?

— J’ai encore le merlin et puis mon pistolet.

— Tiens ! vous exploitez les troncs à coups de pistolet, je voudrais voir cela.

— Rien de plus facile.

Il courut à sa veste laissée à l’ombre, en tira un vieux canon de pistolet à silex encore muni de son bassinet, et dont le bout était taillé en filet de vis ; il fora un trou à l’aide d’une vrille dans une des grosses racines, y vissa son canon chargé à poudre, puis amorça le bassinet.

— Maintenant, abritez-vous derrière ce tas de bois, seulement par précaution ; vous pourrez regarder sans danger par les ouvertures.

Il battit le briquet, alluma un morceau d’amadou qu’il déposa sur le bassinet, et, sans se presser, alla rejoindre son compagnon.

Un jet de fumée monta dans l’air bleu, et la racine s’ouvrit avec un craquement plus fort que la détonation.

— Je vous fais mon compliment, dit l’artiste ; votre procédé est très ingénieux.

Ils répétèrent l’expérience avec des succès variés ; le jeune citadin mettait à ces exercices une ardeur et un entrain joyeux qui le surprenaient lui-même.

— Quand faites-vous le portrait de notre génisse ? dit tout à coup le bûcheron.

— Il faut d’abord terminer ceux de ma grand’mère et de Madeleine.

— Ah ! vous tirez la Madeleine ; comment la trouvez-vous ?

— Très gentille.

— Je crois bien qu’elle est belle ! mon père affirme qu’elle n’a pas sa pareille dans tout l’Oberland.

— Vous voyez que l’ouvrage ne manque pas, sans compter que je dois aussi visiter les Combes du Valanvron, les gorges du Doubs, celles du Dessoubre ; ma grand’mère ne peut assez les vanter.

— Elle a raison ; j’en connais les sentiers, les passages, les moindres accidents ; j’y ai passé de jour, de nuit, en hiver, par tous les temps. Je puis vous y conduire quand vous voudrez ; vous y verrez des choses extraordinaires et j’aurai une foule d’histoires vraies à vous raconter. Savez-vous ? reprit-il en s’animant, et comme frappé d’une idée subite, c’est aujourd’hui mardi, allons-y dimanche ; nous descendrons au Refrain, où vous verrez des flotteurs de bois et probablement des contrebandiers ; nous passerons de là au Moulin de la mort et, pour le bouquet, nous grimperons les échelles.

— Quelles échelles ?

— Les échelles de la mort ; elles servent à gravir une paroi de rocher perpendiculaire qui domine le cours du Doubs, pour atteindre les plateaux supérieurs. C’est un passage fréquenté par les gens du pays.

— Ces noms sont lugubres et de mauvais augure ; les échelles de la mort ! Brrr… rien que le nom me donne le frisson.

— Il est vrai que l’endroit n’est pas gai, et quand il faut le traverser par une nuit d’orage, au milieu des éclairs, du tonnerre et de la bourrasque, avec un quintal de tabac sur le dos, la pluie dans les yeux et les douaniers tout autour, on aimerait quelquefois mieux être dans son lit.

— Pourquoi vous exposer à de tels dangers ?

— Pour le plaisir d’en triompher et d’en sortir vainqueur. Et puis les gains ne sont pas minces, diantre ! On peut se faire cinquante et même cent francs d’une nuit. C’est donc entendu, nous partirons dimanche à quatre heures du matin ; prenez vos arrangements en conséquence.

VI

Le dimanche suivant, pendant l’après-dînée, des groupes de promeneurs se dirigeaient vers le moulin du Refrain, situé au bord du Doubs. Il en venait du grand village bernois des Bois, renommé par ses foires de bétail ; ils descendaient la pente escarpée par un sentier de chèvres et de mulets ; d’autres suivaient les bords de la rivière depuis Biaufond ; enfin les Francs-Comtois proprement dits dévalaient par les rampes boisées, les couloirs de la rive gauche ou par les Échelles de la mort. Pour les habitants des montagnes arides du haut Jura, où les sources font presque entièrement défaut, la vue d’un cours d’eau, d’un lac, produit une sorte de fascination ; si le lac de Neuchâtel attire, les dimanches d’été, des centaines de visiteurs descendus des hautes vallées, le Doubs ne reste pas en arrière ; seulement cette course exige des poumons sains et une paire de jarrets en bon état.

Ceux qui ont vu le Doubs à Pontarlier, aux Brenets, avec son eau dormante, étalant ses sombres méandres dans une contrée ouverte, ne se font aucune idée des aspects variés, pittoresques, inattendus qu’il présente au-dessous de ce dernier village et jusqu’à Soubey. Les bassins des Brenets, avec le Saut, sont justement célèbres ; plus bas, la rivière devient un torrent sauvage, profondément encaissé entre des montagnes boisées ou des rochers austères. De temps en temps les flots coulent entre deux parois verticales de roches stratifiées et grisâtres, tantôt nues, tantôt fendues en obélisques, tantôt garnies de broussailles suspendues sur l’abîme. Ces murailles aux formes hardies sont coupées de distance en distance par des couloirs boisés, des talus d’éboulement, où les pêcheurs, les bûcherons, les contrebandiers trouvent moyen de se frayer un passage pour remonter du fond de ces ravins vers les plateaux supérieurs.

Vu du haut de ces escarpements, le Doubs semble rouler ses eaux noirâtres dans un fossé colossal creusé entre la France et la Suisse ; il sépare des populations parlant la même langue, le même patois, où les mêmes noms de famille se retrouvent, et dont les affinités sont étroites et les relations continuelles. Par les jours les plus clairs de l’été, le fond de ces gorges est sombre ; le soleil n’y pénètre qu’au milieu du jour, le regard va se heurter contre la roche altière dont le voisinage immédiat oppresse le cœur et intimide l’esprit.

Les routes carrossables manquant pour le dévêtissement des grandes forêts, on profite des crues de la rivière pour flotter les bois coupés. Deux fois par an, au mois de mai, à la fonte des neiges, ou en septembre après les pluies de l’équinoxe, le désert s’anime, une fourmilière d’hommes robustes, déterminés, transportent les bûches, les glissent le long des couloirs, les précipitent dans les flots courroucés, surveillent leur navigation et les guident dans les accidents de leur voyage jusqu’à Audincourt près de Montbéliard, où elles sont recueillies et conduites aux forges et aux établissements industriels de la contrée.

Toutes les nationalités se rencontrent dans les équipes d’ouvriers qui travaillent à ce dangereux métier ; cependant le noyau est formé par les gars du pays, qui connaissent les anses, les écueils, les tournants perfides, savent bondir de pierre en pierre, se suspendre aux rochers par des cordes et lutter avec audace contre les difficultés d’une nature âpre et farouche. Chaque fois qu’ils se rencontrent, les flotteurs aiment à trinquer ensemble, à chanter leurs chansons et à se raconter leurs exploits.

Ainsi que Bénédict l’avait annoncé, beaucoup de flotteurs s’étaient donné rendez-vous au Refrain et annonçaient leur présence par des cris de joie, accompagnés du bruit des verres et des bouteilles. Des tables étaient disposées autour du chalet couvert de bardeaux qui s’élève au bord de la rivière, non loin du moulin. Dans l’intérieur, on dansait au son d’un accordéon appuyé d’un flageolet, d’un violon et d’un triangle. Sur le chemin longeant la rive, des Italiens en pantalon de velours, le feutre noir sur la tête, la veste sur l’épaule, jouaient aux boules de tout leur cœur.

Vers quatre heures, on vit arriver Gustave et Bénédict. Partis de grand matin, ils avaient descendu les Combes du Valanvron jusqu’à leur issue à Biaufond, au bord du Doubs, où ils avaient dîné. Cette course, par une journée superbe, au milieu d’une nature alpestre, avait ravi le jeune artiste, qui trouvait à chaque pas des motifs pour son crayon. Ils avaient fait de nombreuses haltes, pendant lesquelles Bénédict fumait les cigares que lui passait Gustave, ou dormait étendu sur le gazon. À Biaufond, ils avaient mangé de la truite du Doubs, dont la réputation égale celle de sa congénère de l’Areuse dans le Val-de-Travers ; puis, après un bon dîner, ils avaient continué pendant quelques heures leur marche en suivant le bord de la rivière, ici rocailleux ou sablonneux, là couvert d’un tapis de plantes qui font la joie des paysagistes : tussilages aux larges feuilles rondes, salicaires aux épis rouges, saxifrages, ombellifères.

— Ma grand’mère avait raison, dit Gustave, je passerai ici une semaine, peut-être même quinze jours. Tiens, qu’est-ce qu’on entend ?

— Vous allez voir ; je suis sûr que ces monstres dansent depuis une heure.

— Sommes-nous au Refrain ? Je commence à sentir la fatigue, je serais heureux de me reposer.

— Encore quelques pas et nous verrons la maison.

— Salut ! Bénédict, crièrent à la fois une dizaine de voix. D’où tombes-tu avec cette marmotte, est-ce une boîte à musique ?

— Oui, pour délier vos langues et vous apprendre la politesse ; allons, faites place à ce monsieur, nous sommes en route depuis quatre heures du matin.

— Sans rire, qu’est-ce qu’il y a dans cette caisse ? dit un des jeunes gens à l’oreille de Bénédict.

— Des pinceaux et des couleurs, dit celui-ci en entr’ouvrant la boîte ; j’accompagne le fils de notre propriétaire, un peintre de beaucoup de talent.

— Ah ! dit l’autre en haussant les épaules, je préférerais de beaucoup quelques douzaines de montres, un paquet de bijouterie, ou quarante kilos de tabac à porter à Maîche ou au Vaudey. La nuit sera bonne, ajouta-t-il à voix basse ; nous aurons un orage du diable, les gabelous ne sauront auquel courir.

Bénédict ne répondit pas, mais sur son visage se dessina le sourire du paysan rusé et matois qui combine un mauvais coup.

— Bah ! dit-il enfin, nous sommes ici pour nous amuser. Allons, Félicité, ma belle, un litre de vin d’Arbois, pendant que nous casserons une croûte. Monsieur Gustave, vous saurez que nous avons encore des vivres dans le sac.

Il ouvrit le filet de son carnier qu’il portait en bandoulière et en tira la moitié d’un pain, des œufs et des tranches de jambon. Ces provisions partagées fraternellement, Gustave s’approcha de la maison ; les fenêtres ouvertes et à hauteur d’appui laissaient voir tout ce qui se passait dans l’intérieur. Une vingtaine d’hommes, la plupart en blouse bleue ou en bras de chemise, et autant de femmes, dont plusieurs étaient coiffées d’un simple mouchoir de coton rouge, dansaient dans la salle basse, dont le plancher de sapin était arrosé pour combattre la poussière. Dans un angle, trônait l’orchestre sur une estrade de planches posées sur des tonneaux. Un Tessinois, bronzé et chevelu, vêtu de velours de coton jaunâtre, jouait d’un accordéon énorme avec exaltation, élevait son instrument à la hauteur de son oreille et marquait la mesure par des balancements des hanches et des épaules. Son voisin, petit bossu pâle, maigre, impotent, flanqué de ses béquilles, ramassé au fond d’une sorte de fauteuil rustique, raclait son violon, les yeux fermés ; on eût dit une figure détachée de la danse des morts de Holbein. Dès qu’une danse était finie, ce malheureux allongeait la main vers une bouteille mise à sa portée et buvait longuement le vin rouge d’Arbois, les paupières closes, avec de prodigieuses contractions du pharynx. Un maître d’école barbu, observateur et sceptique, soufflait pour son propre divertissement dans un flageolet de buis, qu’il avait mis en poche à tout hasard. Quant au triangle, il était dans les mains d’un jeune effronté, aux yeux gris, aux cheveux blonds en broussailles, qui paraissait beaucoup plus attentif aux belles filles et à la bouteille du violoneux qu’à la mesure.

Dans cette cohue champêtre, deux personnages attirèrent particulièrement l’attention de notre artiste, et leur présence lui causa une extrême surprise ; c’était en premier lieu l’aveugle Sylvain, qu’il reconnut à sa grande taille, à sa barbe brune, à son chapeau rejeté en arrière et laissant voir sur son front les boucles de sa chevelure. Il dansait avec une Bourguignotte et déployait dans cet exercice une agilité, une souplesse, une aisance incroyables, évitant les obstacles et passant au milieu des danseurs sans les heurter. L’autre était Madeleine, la belle Madeleine dans son magnifique costume des dimanches : jupe et corsage de mérinos noir ; manches et chemisette d’une blancheur de neige, goller de velours brodé avec de quadruples chaînes d’argent qui étincelaient autour de sa taille ; les tresses soyeuses de ses cheveux châtains enroulées sur sa tête élégante lui faisaient une couronne de reine. Lorsqu’elle passa devant la fenêtre où se tenait Gustave, elle le salua d’un clignement d’œil qui le fit tressaillir.

— Qu’est-ce que tout cela signifie ? se disait-il ; comment ma grand’mère peut-elle laisser courir cette charmante créature parmi ces sauvages ?

Lorsque la musique cessa, toutes les filles essoufflées, rouges, ruisselantes de sueur, s’éventant avec leur mouchoir, coururent dehors ou se mirent aux fenêtres pour respirer l’air et se rafraîchir.

— Monsieur Gustave, dit Madeleine de son air le plus gracieux, avez-vous fait une belle promenade, êtes-vous bien fatigué ?

— Non, pas trop, bien que la course soit longue ; mais vous, comment pouvez-vous tenir dans cette salle brûlante ?

— Oh ! j’aime tant à danser ! Quand je danse, je n’ai pas chaud et je ne suis jamais essoufflée.

Elle disait vrai ; elle était aussi calme, son pouls était aussi tranquille que si elle venait de se lever de sa chaise.

— Mais ces gens, les connaissez-vous ?

— Non, je suis avec mon frère Uli, le domestique du moulin ; je ne m’inquiète pas des autres. Ne voulez-vous pas danser ?

Tout républicain qu’il fût, et malgré les attraits de la jeune fille, Gustave ne put se résoudre à prendre place dans la colonne, et quand l’orchestre joua un air de valse, il s’éclipsa, mécontent, pour aller s’étendre dans l’herbe et rêver aux sons de la musique.

Pendant ce temps, Bénédict, retiré dans un coin de la remise déserte, ouvrait la boîte de couleurs, en retirait un panneau sur lequel était un délicieux portrait de Madeleine, que Gustave avait peint de souvenir et auquel il avait consacré toutes les heures pendant lesquelles il ne travaillait pas au portrait de sa grand’mère. C’était un chef-d’œuvre de dessin, de coloris, d’expression ; jamais son pinceau n’avait été conduit avec tant de bonheur. La boîte était haute, afin de contenir, outre la palette, plusieurs panneaux séparés par des cadres de bois qui préservaient les couleurs de tout contact. Il profita de cette disposition pour ourdir une œuvre de ténèbres ; il coula des montres d’or qu’il avait dans ses poches entre les panneaux, et les relia solidement avec une forte ficelle. Son plan était hardi ; il connaissait assez les habitudes des douaniers pour être certain qu’ils ne visiteraient pas la boîte de couleurs d’un artiste étranger qui venait étudier les beautés naturelles du département du Doubs. La suite de ce récit montrera qu’il se trompait ; il avait compté sans la trahison.

VII

Lorsqu’il se leva pour sortir de la remise, il crut entendre les pas d’un personnage qui s’enfuyait. Il courut à la porte, fit le tour du hangar, mais il ne vit personne.

— C’est une illusion, dit-il ; ce que c’est que la peur, elle vous désorganise les oreilles.

Il mit la boîte de côté et courut au bal rejoindre Madeleine, qui l’attendait avec impatience. Le trouble était dans la fête ; les litres de vin d’Arbois, de Salins, de Bourgogne avalés par les flotteurs, les contrebandiers, avaient tourné quelques têtes. Malgré tout ce qu’on pouvait leur dire, plusieurs admirateurs trop pressants des charmes de Madeleine voulaient danser avec elle dans le moment où elle se préparait à partir. Des explications on en vint aux menaces, puis aux bourrades, puis aux coups. Une fois la bataille commencée, on se rossa en conscience ; l’orchestre eut mille peines à s’échapper sans horions. Madeleine, guidée par Uli, sauta par la fenêtre, traversa le Doubs, et gagna les sentiers de la montagne pendant qu’on se cassait la tête pour elle. Quant à Bénédict, il profita d’une porte ouverte pour courir à la cachette où étaient son carnier, la boîte de couleurs et le bagage de son maître.

— Monsieur Gustave, venez vite, dit-il à son compagnon ; venez, entendez-vous comme ils se battent ?

Gustave ne se le fit pas dire deux fois ; il se leva vivement et suivit son guide sur le chemin qui longe le cours de la rivière.

— Où me conduisez-vous ? dit Gustave, après avoir marché un moment en silence.

— Aux Échelles de la mort, pour aller coucher à Charquemont.

Le jeune artiste fit la grimace.

— Nous ne retournons donc pas à la Chaux-d’Abel ?

— Non ; vous m’avez demandé de vous conduire au Dessoubre. Nous ne pouvons pas reculer.

— C’est que le temps devient menaçant : le ciel se couvre de nuages, la chaleur est accablante, on étouffe dans ces gorges où l’on ne sent pas un souffle d’air.

À mesure qu’ils avançaient, les rives du Doubs se rapprochaient ; bientôt ils se trouvèrent entre deux murailles perpendiculaires, ne laissant entre elles que l’espace occupé par le lit de la rivière et le chemin ; de noirs nuages semblaient peser sur ces remparts de rochers gris, qui devenaient à chaque instant plus sombres ; des éclairs les illuminaient de furtives lueurs. Gustave ne se sentait pas à l’aise au milieu de ces horreurs et de ce désert ; la perspective de gravir ces échelles redoutables, de nuit, assailli par la tempête, n’avait rien de récréatif. Aussi, lorsque, après trois quarts d’heure de marche, il aperçut sur la rive opposée une maison qui se dessinait au pied des escarpements, entourée de tourbillons d’écume, l’idée lui vint qu’il serait plus prudent d’y chercher un gîte et de remettre à une autre fois l’escalade des échelles, dont le nom seul lui donnait le frisson.

— Je vois une maison en face de nous, dit-il en s’arrêtant et en cherchant à percer l’obscurité.

— Eh ! oui, c’est le Moulin de la mort, mais il est sur la rive bernoise.

— Ne peut-on pas traverser la rivière ?

— Sans doute, ils ont un bateau, mais comment les appeler ? Notre voix serait couverte par le bruit de l’écluse.

L’artiste essaya tous les genres de signaux, mais ils restèrent inutiles ; il fallut se résigner à franchir le mauvais pas.

— Venez seulement, disait Bénédict d’un ton encourageant ; vous verrez, ce n’est rien du tout ; vous grimperez cela comme un écureuil.

Ils gravirent une rampe par un étroit sentier pendant dix minutes, et ils se trouvèrent au pied d’une paroi de rochers où le sentier s’arrêtait. Un reste de clarté permettait de voir la partie inférieure d’une forte échelle de bois appliquée contre cette muraille naturelle, mais le haut se perdait dans la nuit.

— Dites donc, Bénédict.

— Monsieur ?

— C’est là qu’il faut passer ?

— Oui, ce sont les échelles.

— Merci, je retourne au Refrain.

— Allons donc, je vous déclare que c’est une bagatelle ; faites comme moi, en cinq minutes nous serons au sommet.

— Des échelles perpendiculaires… et d’une hauteur !… On n’en voit pas le bout.

Le jeune paysan courait sur ces échelons comme un chimpanzé ; bientôt Gustave ne le vit plus ; il entendait bien sa voix, mais elle semblait venir du ciel. Il fallut faire contre mauvaise fortune bon cœur ; le jeune citadin se mit à grimper en soupirant. À peine avait-il franchi vingt échelons qu’un éclair illumina la gorge ; un formidable coup de tonnerre retentit comme la décharge d’une batterie de canons ; en même temps le vent se déchaîna, chassant des torrents de pluie qui fouettaient les échelles, les rochers et les buissons.

— Bénédict, cria Gustave, dont les dents claquaient, les échelles sont-elles solides ?

— Parbleu ! elles porteraient toutes les vaches de Mme Perrot.

— Bénédict, reprit-il d’une voix haletante, j’ai le vertige, je ne puis absolument plus avancer.

— Ça ne durera pas, cramponnez-vous aux échelons, ce sera bientôt fini.

— Je veux aller au moulin ; plutôt traverser le Doubs à la nage que de continuer cette ascension. J’ai cru que j’avais le tonnerre sur la tête.

— Quelle farce ! Attendez, je vais passer derrière vous pour vous donner du courage. Ne regardez pas en bas, allez de l’avant en fermant les yeux. Savez-vous que Sylvain, l’aveugle, monte et descend avec des charges de cent cinquante livres sur le dos sans compter son chien ?

— Que diantre suis-je venu faire ici ? répétait Gustave. On m’y reprendra une autre fois !

— Écoutez ! Quelqu’un monte après nous, ma parole d’honneur ; je sens l’échelle qui tremble ; il faudra donc que ce compagnon vous passe sur le dos.

Gustave rassembla ses forces et son courage, franchit une échelle, puis une autre, et fit si bien qu’il atteignit le couronnement du rocher. C’était la délivrance après une horrible angoisse ; il ne sentait ni la pluie qui le transperçait, ni le vent glacial qui soufflait sur ces hauteurs. À peine avait-il fait quelques pas dans le chemin, qu’une voix dure comme un coup de pistolet se fit entendre tout près de son oreille.

— Halte ! qui va là ? Avez-vous quelque chose à déclarer ?

Deux douaniers enveloppés de leurs capotes ruisselantes se montrèrent à droite et à gauche du sentier. Ces gardiens des frontières, représentants d’une administration protectrice, malgré la brusquerie de leur interpellation, lui rendirent son assurance et sa gaieté.

— Je vous dis que ce passage est exécrable et qu’on ne m’y verra pas deux fois ; voilà ce que j’ai l’honneur de vous déclarer.

— Assez causé ; on ne plaisante pas avec des militaires dans l’exercice de leurs fonctions ; passez sous cet arbre, nous pourrons vous visiter à l’abri.

Une lanterne sourde brillait comme un verre luisant sous un grand sapin, dont les branches descendaient jusqu’à terre ; les deux voyageurs furent palpés, fouillés ; Bénédict dut ouvrir son carnier, Gustave sa boîte de couleurs et son étui à cigares.

— Vous voyez qu’on n’est pas en contravention, dit Bénédict qui faisait le brave.

— Aujourd’hui, tant seulement pour la rareté du fait, dit le plus âgé ; on vous connaît surabondamment, c’est le motif de la chose qui vous a fait surveiller tout le jour.

— Merci, et qu’avez-vous vu ?

Bénédict poussa du coude son compagnon.

— On a vu ce qu’on a vu ; si vous n’êtes pas avec la bande, tant mieux pour vous.

— Ainsi, nous pouvons aller ? Bonne nuit, messieurs, dit Bénédict ; beaucoup de plaisir par ce beau temps. Si nous voulons coucher à Charquemont, nous n’avons pas une minute à perdre.

Mais au lieu de se diriger sur Charquemont, il prit bientôt une direction opposée. Après une heure de marche rapide, il heurta à la porte d’une maison isolée où l’on apercevait une faible lumière. Un homme et une femme étaient dans la cuisine ; ils accueillirent le Bernois comme une vieille connaissance, on alluma du feu pour les sécher, on apporta du vin, du pain, du fromage, mais Bénédict mangeait à peine et paraissait inquiet.

— Entendez-vous ce chien ? c’est un chien de gabelou ; ces suppôts de Satan seraient-ils à nos trousses ?

— Il est sûr et certain, dit le fermier, avec un accent comtois, que ce chien n’est pas des environs ; je ne connais pas cette voix.

— Que la peste l’étouffe, dit Bénédict en allant et venant ; prenez donc un bâton pour l’assommer.

On entendait des pas autour de la maison.

Le jeune contrebandier se retira dans un coin, ouvrit la boîte de couleurs, y prit un paquet et le glissa furtivement dans une grande marmite dont il rajusta le couvercle ; puis il reprit sa place devant le feu.

— Laissez les chiens aboyer, dit Gustave ; qu’est-ce que cela nous fait !

— S’il ne se tait pas, c’est moi qui irai l’assommer !

Bénédict se leva, prit un gourdin dans un fagot et ouvrit la porte ; mais il se trouva en face d’un grand douanier qui en remplissait la baie, avec son manteau brillant de pluie.

— N’êtes-vous pas Bénédict Ramseyer ? dit-il.

— Oui.

— Vous accompagnez un peintre suisse ; où est-il ?

— Ici, dit Gustave ; que me voulez-vous ?

— Voulez-vous avoir l’obligeance de m’exhiber vos bagages, dit le douanier en refermant la porte.

— Je n’ai que cette boîte qui a été visitée ; voyez cette marque faite à la craie.

— Bien, bien ; c’est effectivement une boîte en bois brun, soi-disant remplie de couleurs et de pinceaux, et munie d’une poignée en laiton pour la facilité du transport.

— Comment, soi-disant, dit Gustave, en regardant alternativement Bénédict et le gabelou.

Le fils de Christ Ramseyer était pâle comme un mort.

— Ouvrez seulement, nous verrons bien.

— Je ne crains pas de l’ouvrir : tenez, ce sont pourtant bien des couleurs dans des tubes d’étain, des pinceaux, une palette ; ai-je la berlue ?

— Oh ! oh ! dit le douanier en apercevant le portrait de Madeleine, voilà une fillette dont le minois est plaisant et séducteur ; fichtre ! si vous n’aviez introduit que des marchandises de cette sorte, je n’aurais que des compliments à vous adresser. La boîte étant en règle avec la loi, passons à d’autres ustensiles.

Sans hésiter, il s’approcha vivement de la marmite, dont il souleva le couvercle.

— Voici le pot aux roses ! dit-il d’un air triomphant.

— Tonnerre ! murmura Bénédict, je suis trahi. Et il se précipita vers la porte.

— Inutile, dit le fonctionnaire en ouvrant le paquet ; les issues sont gardées, tenez-vous en repos. Pour lors, vous disiez donc, monsieur, que ces montres d’or incluses dans ce paquet, artistement ficelé et dissimulé, ont acquitté les droits d’entrée ? Veuillez me communiquer la quittance.

À cette question, à la vue de ces objets introduits en fraude à son insu, entre ses panneaux, Gustave sentit dans le dos des frissons bien autrement désagréables que ceux dont il se plaignait en gravissant les échelles.

— Brigadier, dit-il en se levant, je vous déclare sur l’honneur que je suis innocent de tout cela ; mon guide seul est coupable ; allons, Bénédict, dites donc la vérité.

— Désolé de vous faire de la peine, dit le brigadier-douanier, mais la consigne avant tout. Je vais, primo, dresser procès-verbal, et secundo vous conduire simultanément au Russey, où vous vous débrouillerez avec le capitaine. Je regrette de n’avoir pas une voiture à vous offrir pour vous exonérer de la pluie, des fondrières, et de l’intempéricie des saisons.

VIII

Le Russey, bourg montagnard, chef-lieu de canton, ne présente pas les ressources d’une capitale ; Bénédict, qui avait eu maille à partir avec le brigadier pendant la route, était provisoirement logé dans la prison. Gustave réussit à se caser à l’auberge de la Couronne, où il dormit fort mal. Il eut des rêves affreux : tantôt il dansait avec Madeleine, tantôt avec l’aveugle Sylvain, qui l’emportait dans une ronde échevelée ; puis il grimpait une série d’échelles aussi hautes que celle de Jacob ; ces échelles se rompaient et il tombait dans le vide ; enfin il cheminait à la queue d’un cheval de gendarme, qui le conduisait à l’échafaud où on lui tranchait la tête.

Il s’éveilla baigné de sueur et abîmé de courbature ; cette chambre d’auberge inconnue, ses vêtements mouillés, crottés, déchirés, lui rappelèrent les événements inconcevables de la nuit. À mesure qu’il les repassait un à un dans sa mémoire, sa colère contre Bénédict, déjà violente la veille, ne faisait que croître et embellir.

« Ces bons habitants des campagnes, disait-il en riant avec amertume, fiez-vous à leur honnêteté, à leur naïveté ; a-t-on jamais vu un tel gredin ? fourrer des montres dans ma boîte pour gagner quelques pièces de cent sous ! Me faire tomber dans le traquenard où je suis pris ! Ma boîte sera confisquée !… Je me moque pas mal de ma boîte, mais mon portrait… le portrait de Madeleine… il faut le sauver à tout prix. »

Dans sa détresse, il voulut s’habiller, mais ses vêtements, ses chaussures étaient si imbibés d’eau qu’il était impossible de les mettre. Il voulut sonner, mais n’aperçut pas de cordon ; il courut à la fenêtre, il pleuvait à verse ; il ouvrit le guichet, l’air était glacial.

« Que faire ? dit-il en se remettant au lit ; et quand on apprendra mon équipée à Neuchâtel, seront-ils heureux, vont-ils rire, ces excellents amis, qui ne me pardonnent pas de les avoir quittés pour étudier la peinture ! Je vois d’ici le spirituel Théophile taillant sa meilleure plume et écrivant les aventures du « contrebandier Gustave Berthoud », dont il fera une série de feuilletons pour divertir les lecteurs de son journal. »

Il en était là de ses réflexions, lorsque trois coups frappés à la porte le firent bondir dans son lit.

— Qui est là, que me veut-on ? cria-t-il d’une voix rauque.

— C’est moi, monsieur, dit en entrant un officier en petite tenue verte ; pardon, si je vous dérange, je suis le chef du poste où l’on vous a conduit cette nuit avec un contrebandier, sous une inculpation qui doit être l’effet d’un malentendu.

Il y avait tant de politesse, de courtoisie dans le nouveau venu, il avait l’air d’un si parfait gentleman, que Gustave reprit courage et lui dit tout ému :

— Dieu vous bénisse pour ces bonnes paroles. Les apparences sont contre moi, je le sais, mais j’ai été trompé par mon guide. Ce Bénédict, fils d’un de nos fermiers, s’était engagé à me conduire au Dessoubre, où je désire faire des études de paysage.

— Oh ! Ramseyer est un gaillard sur le compte duquel nous avons un dossier qui date de loin. Son procès va commencer et sera vite instruit ; les preuves sont accablantes. Mais vous, monsieur, vous avez souffert par sa faute et par l’excès de zèle de mes hommes ; je suis fâché qu’on vous ait fait marcher, par cette pluie, à travers les chemins affreux de nos montagnes, et je viens vous en présenter mes excuses.

— Il est vrai que ce voyage forcé a été rude ; toutes les averses de cette nuit sont dans mes vêtements, une vraie lessive !… C’est ce qui m’empêche de me lever.

— Ils sont encore ruisselants ; attendez, je vais donner l’ordre de vous apporter des habits ; nous sommes à peu près de même taille. Puis, vous viendrez déjeuner avec moi ; mon planton vous conduira, nous avons à parler d’affaires.

Une heure plus tard, ils étaient à table, en tête à tête, devant un feu de cheminée qui n’était pas de trop, malgré la saison. Bien à l’aise dans la tenue bourgeoise du capitaine, Gustave, ravi de la bonne grâce de son hôte, développait un appétit en rapport direct avec l’heureuse tournure que prenaient les choses.

— J’ai recueilli des renseignements, dit l’officier, auprès d’un de mes amis, le notaire Bernard, qui va souvent à Neuchâtel pour des placements de capitaux et qui connaît votre famille ; ces renseignements sont tout à votre avantage. Je pourrais prendre sur moi de vous renvoyer, mais nous aurons besoin de vous pour éclaircir certains détails concernant votre guide.

— Ne soyez pas trop sévère, la leçon sera bonne.

— Peuh ! c’est un malin ; il nous est signalé depuis longtemps, mais il a toujours échappé. Nous pensions aussi mettre la main sur un aveugle qui nous fait courir depuis des années, mais il a coupé les courroies de son sac de tabac, et a glissé comme une anguille entre les mains des hommes qui croyaient le tenir. L’adresse de ce vaurien tient du prodige. Pour parler d’autre chose, de qui est le portrait renfermé dans votre boîte ?

— Ah ! le portrait de Madeleine ; c’est de moi.

— Quelle charmante peinture ! Je n’ai jamais rien vu de si gracieux.

— Vraiment, il vous plaît ?

— Énormément ; seriez-vous disposé à le vendre ? Quel prix en faites-vous ?

— Prenez-le, mon cher monsieur, prenez-le ; je vous le donne avec plaisir si vous m’aidez à me tirer de ce mauvais pas.

— Non, je ne puis rien recevoir de vous, mes fonctions s’y opposent ; d’ailleurs, il est des choses qu’un artiste ne fait pas deux fois, tant l’inspiration est capricieuse ; celles-là on ne les donne pas. Si vous voulez m’en faire une copie, je la prendrai pour le prix que vous voudrez.

— Laissez-moi vous exprimer ma surprise de trouver un appréciateur des arts dans les douanes de l’empire.

— Permettez, j’ai commencé par étudier la peinture ; plusieurs de mes amis sont des peintres distingués ; vous voyez dans ces cadres des ébauches, des dessins signés de noms que vous devez connaître. Où avez-vous fait vos études ?

— À Paris, dans l’atelier de Gleyre.

— L’auteur des Illusions perdues ; je vous en félicite, c’est un des peintres les plus sérieux de notre époque ; je ne m’étonne plus du charme poétique de votre portrait, que Gleyre signerait assurément.

Sur le terrain des arts, les hommes de cœur et d’intelligence ont bientôt fait du chemin ; en se séparant ils étaient les meilleurs amis du monde. Gustave courut à son logement et envoya par un messager à sa grand’mère un billet ainsi conçu :

 

« Me voici au Russey, pour quelques jours, contre mon gré ; Bénédict a voulu faire de la contrebande, il a été saisi et sera mis en prison à Pontarlier. Le chef du poste de douane, le capitaine Bippert, m’a pris sous sa protection ; il est parfait pour moi, il veut même me commander un tableau que je ne lui ferai pas payer ; j’ai commencé le portrait de Madeleine, dont il est ravi.

« Soyez sans inquiétude ; au revoir sous peu. Ne dites rien à mes parents de Neuchâtel.

« Votre affectionné petit-fils,

« GUSTAVE BERTHOUD. »

 

Un messager sûr, qui avait fait le trajet à pied, lui apporta la réponse. C’était un paquet revêtu de toile cirée et constellé de cachets. L’homme demanda un récépissé et s’en retourna.

 

« Je regrette amèrement, lui disait la bonne dame, de t’avoir engagé à entreprendre ce voyage néfaste, qui nous a tous plongés dans la désolation. Depuis l’arrestation de son fils, Christ a perdu courage : il n’ose plus se montrer ; il ne travaille plus, ne sort plus, ne mange plus ; il va et vient dans la maison, de la cuisine à l’écurie et de l’écurie à la grange, comme une âme en peine. Madeleine ne fait que pleurer ; elle se repent de n’avoir pas essayé de vous ramener à la maison dimanche soir.

« Dans toute la contrée on ne parle que de votre aventure, qu’on raconte de bien des façons ; Sylvain et sa bande courent la campagne, en proférant des menaces de mort contre le traître qui les a dénoncés.

« Dieu veuille que Bénédict ne soit pas condamné au bagne ; ce serait la mort de son père.

« Reviens bientôt, mon cher enfant, mais pas sans avoir fait les démarches les plus actives en faveur de ce garçon que j’ai vu naître, et pour qui, malgré tout, j’éprouve un vif intérêt. S’il y avait une amende à payer, ou des dépenses imprévues, pour que tu ne sois pas dans l’embarras, je t’envoie mille francs en billets de la banque de France. Sois sur tes gardes et agis avec discernement.

« MARIANNE, VEUVE PERROT. »

 

On comprend l’embarras de Gustave à la réception de cette somme, dont il ne savait que faire. Il était bien décidé à ne tenter aucune démarche peu avouable dans l’intérêt de son compagnon ; le seul moyen de le corriger, pensait-il, est qu’il subisse une peine, quelque sévère qu’elle puisse être. Une réclusion de quelques mois lui paraissait le meilleur moyen d’engager ce jeune sauvage à faire d’utiles réflexions.

Après avoir examiné la question sous toutes ses faces, il porta cet argent chez le capitaine, en le priant d’en prendre soin.

Diverses circonstances obligèrent Gustave à rester au Russey pendant une quinzaine de jours. Il en profita pour faire la copie qu’il avait promise au capitaine. Il travaillait le matin dans une chambre de l’auberge qu’il avait arrangée à sa guise ; l’après-midi était consacrée à des excursions ; il s’en allait de côté et d’autre, son album à la main, le pinchard sous le bras, explorant la contrée et faisant des croquis.

Il se trouvait dans un état singulier et dont il avait peine à se rendre compte ; la gaieté, l’insouciance qui, jusque-là, ne l’avaient jamais abandonné, faisaient place à une disposition plus grave ; un sentiment triste et tendre envahissait son cœur et le portait vers la solitude et la rêverie. Ce portrait, qu’il avait commencé sans grande ferveur et pour s’acquitter d’une politesse, devenait sa préoccupation constante ; poursuivi par l’image de Madeleine, il vivait avec cette figure, qui exerçait sur lui une sorte de fascination. Involontairement, il dirigeait ses promenades du soir vers les points de la frontière d’où l’on découvrait le plateau des Franches-Montagnes, les blancs chalets des Bois, de la Ferrière, de la Chaux-d’Abel, éclairés par le soleil couchant, et les contemplait avec un ineffable sentiment de douceur. Il revoyait en pensée la maison de sa grand’mère, avec ses fleurs brillantes et ses parfums, son atelier déjà plein de souvenirs, la jeune fille qui animait cet intérieur, un type de beauté dont chaque mouvement était une grâce, le moindre sourire un rayonnement.

IX

Un soir qu’il errait autour du village de Blancheroche, les yeux fixés sur les montagnes de la Suisse, un enfant qui courait sur le chemin lui remit un papier.

— Vous êtes le dessineur, n’est-ce pas ? Vous connaissez Bénédict ?

— Oui, qui m’envoie ce billet ?

— Je ne peux pas le dire, faites comme si vous ne m’aviez pas vu ; on nous surveille ; voilà le sentier ; moi, je me sauve.

« Du mystère, il y a de la contrebande là-dessous ; chacun s’en mêle ici, jusqu’aux gamins de dix ans. » Il ouvrit le billet, qui ne contenait que ces mots :

 

« Trouvez-vous à la Maison-Monsieur à la tombée de la nuit ; des amis ont des choses importantes à vous communiquer. »

 

On donne le nom de Maison-Monsieur à quelques habitations situées au bord du Doubs, sur le territoire du canton de Neuchâtel, près de la frontière bernoise. Elles sont dominées par des rochers escarpés portant quelques maigres sapins et des broussailles, et plongeant leur pied dans la rivière. De temps immémorial ce coin retiré, habité par des bateliers et des pêcheurs, a servi de passage entre la France et la Suisse, et de rendez-vous aux contrebandiers. On n’y voyait autrefois que deux ou trois maisons délabrées, couvertes de bardeaux, dont l’aspect peu avenant s’alliait avec le caractère du paysage. Tout est bien changé aujourd’hui ; on en a même fait un lieu de plaisance.

« Que diantre faut-il faire ? se disait notre artiste en tournant et retournant le papier dans ses mains. Que me veut-on ? Il y a sans doute du nouveau, et je verrai peut-être des choses curieuses. Bah ! le temps est superbe, la nuit sera douce, tentons l’aventure. » Il prit le sentier que lui avait indiqué le gamin et arriva bientôt sur le bord de l’escarpement au pied duquel dort, comme un étang sinueux, le Doubs aux eaux vertes. Il dégringola sur la pente par une série de lacets en faisant rouler les cailloux. À mesure qu’il descendait, tout se faisait sombre autour de lui et bientôt le ciel ne lui apparut plus que comme une bande bleue lumineuse entre deux parois de rochers obscurs et menaçants. Un rideau de saules, de frênes et de sapins lui cachait la rivière, qui se révéla tout à coup par le bruit que faisaient les grenouilles effrayées en piquant une tête dans l’eau. Il était au bord du Doubs, dont la nappe tranquille, unie comme une glace reflétait les noires forêts de la rive opposée. Le morne silence qui planait sur ce bassin fut troublé tout à coup par un martin-pêcheur, qui passa comme une flèche d’azur en poussant un cri aigu. Au même moment, une barque montée par un seul homme se détacha de l’autre bord et s’avança en glissant comme une ombre.

— Montez, dit le rameur, je vous attendais.

— Où me conduisez-vous ?

— Pas loin.

Il reprit ses rames et peu après Gustave se trouvait à la Maison-Monsieur, dans une grange obscure, au milieu d’une douzaine d’hommes, la plupart en blouse, coiffés d’un feutre noir et fort affairés à remplir de sel blanc une quantité de petits sacs qu’ils alignaient le long du mur.

— Ah ! c’est vous, monsieur Berthoud, dit Sylvain, à qui le batelier avait dit deux mots à l’oreille ; merci d’être venu ; avez-vous soif ?

— Non ; que me voulez-vous ? dit l’artiste en promenant autour de lui des regards interrogateurs.

— Il s’agit de Bénédict ; si quelques lurons déterminés faisaient une tentative pour le sortir de sa cage, consentiriez-vous à les seconder ?

— Une évasion, par quel moyen ?

— Peu importe le procédé, pourvu qu’on réussisse. Nos mesures sont prises, nous profitons de conjonctures fortuites et qui ne se renouvelleront pas de sitôt. L’exécution de notre plan se combine avec une opération d’un autre genre ; bref, nous ferions d’une pierre deux coups. Seulement, il faut de l’argent…

— Pour acheter un homme, un geôlier ? Ne vous y fiez pas.

L’aveugle hocha la tête, appuyant le doigt sur son nez.

— Vous l’avez dit, il faudrait cinq cents francs.

— Son honneur ne vaut pas davantage ? Combien de fois l’a-t-il vendu ?

— Vous consentez ?

— Non.

— Réfléchissez.

— J’ai réfléchi.

— Songez qu’il y va pour Bénédict d’une forte amende et, s’il ne paie pas, de la prison.

— C’est possible ; il a besoin d’un peu de calme pour reconnaître qu’il fait fausse route. Je n’ai pas encore oublié le tour qu’il m’a joué.

— Il a été trahi.

— Ceux qui font ce métier doivent s’attendre à tout.

— Ainsi vous refusez ?

— Parfaitement.

— Vous ne pouvez pas alléguer comme excuse le manque d’argent ; vous en avez reçu ; il vous a été envoyé peut-être dans ce but.

Les hommes qui avaient fini de remplir les sacs se rapprochèrent, attendant avec curiosité l’issue de ce colloque. Gustave sentait la sueur mouiller ses tempes et ses oreilles se remplir de bourdonnements sinistres.

— Votre police est bien faite, monsieur Sylvain ; mais j’ai l’honneur de vous déclarer que j’entends faire de l’argent qu’on m’envoie l’usage qu’il me plaît.

— C’est votre droit ; n’empêche pas que s’il arrive malheur à ce brave garçon né sur vos terres, chéri de Mme Perrot, vous en aurez du regret.

— N’en ayez point de souci ; les remords seront pour ceux qui l’ont poussé à faire la contrebande.

— C’est bien, laissez condamner Bénédict ; allez vous réjouir avec ce scélérat de capitaine Bippert ; allez nous trahir, ne vous gênez pas ; allez lui dire ce que vous avez vu, quatorze charges de tabac, et pas mal de montres qui vont passer la frontière cette nuit ; les bricoles sont dans le foin ; sans compter huit cents kilos de sel qui entreront à la barbe des gabelous. Allez, monsieur ; désolé de vous avoir dérangé.

Déconcerté par cette péroraison foudroyante, et s’attendant à voir la bande des malandrins fondre sur lui et le mettre en pièces, Gustave se retirait à reculons, regardant l’aveugle qui, le menton levé et le visage hautain, redressait sa grande taille, étendait le bras en lui montrant la porte.

Sorti sain et sauf de ce repaire, Gustave respira plus librement ; mais la nuit devenait toujours plus sombre et il se demandait avec inquiétude ce qu’il allait devenir. Retournerait-il au Russey, ou dirigerait-il ses pas du côté de la Chaux-d’Abel, dont il n’était séparé que par une ou deux heures de marche ? Ne voulant pas troubler le repos de sa grand’mère, il se décida, coûte que coûte, à retourner à son gîte de la Couronne.

Bien qu’il n’eût rien mangé depuis son déjeuner de midi, il était si troublé qu’il ne sentait pas la faim. Il courut au bord du Doubs, sauta dans un bateau et appela le passeur. Ne recevant aucune réponse, il prit la rame et se mit en devoir de gagner le large.

— Minute, dit un homme qui se leva du milieu des herbes, je tiens la chaîne du bachot ; mon bel ami, un peu de patience, vous ne passerez pas avant nous.

— Mais… je croyais que M. Sylvain…

— M. Sylvain ne vous a pas promis un bateau ; notre sécurité avant tout.

— Je vous jure de ne rien dire à personne.

— C’est inutile, vous ne trouveriez pas votre chemin ; la nuit va devenir noire comme le sac au charbon, sans l’ombre de lune jusqu’à trois heures. Vous vous casseriez les jambes ; à quoi bon ! Ce que vous avez de mieux à faire, c’est d’aller manger un morceau tranquillement, et de partir avec nous.

— Dans combien de temps ?

— Je ne puis vous le dire ; on vous appellera.

Faisant les poings dans ses poches et maudissant la contrebande et les contrebandiers, il entra au cabaret, s’assit dans un coin et se fit servir à souper. D’excellentes truites toutes fraîches, arrosées d’une bonne bouteille de vieux bourgogne, le réconcilièrent avec la situation. Son repas achevé, il alluma un cigare, rêva du voyage qu’il allait faire, de sa grand’mère, de Madeleine, de son portrait, et finalement s’endormit sur la table, comme un simple mortel.

Il fut tiré de son sommeil par une pression sur l’épaule.

— Nous partons, dit une voix ; allons-nous ?

Il bondit sur ses pieds et porta la main à son revolver.

— Laissez cela, et suivez-nous sans souffler mot : vous comprenez, c’est fini de rire à présent.

La nuit était complètement noire ; il aurait fallu les yeux d’un chat pour se diriger. Mais ne disait-on pas que Sylvain voyait, la nuit ? Le trajet eut lieu dans le plus grand silence ; la manœuvre se faisait avec ordre et avec une précision militaire. On débarqua au pied d’un couloir escarpé, où l’on trouva blottis comme des lièvres au gîte une troupe d’enfants cachés dans les broussailles. Ils étaient nu-pieds ; chacun reçut un sac de sel, le chargea en silence sur ses épaules et prit sa course en haut le couloir avec des allures de reptiles.

— Suivez-les, monsieur Berthoud, dit Sylvain à voix basse, nous allons prendre d’autres chemins. Bon voyage ; nos meilleures salutations au capitaine et à ses aigrefins.

Il n’y avait pas à hésiter ; le petit-fils de Mme Perrot, qui était censé faire un voyage d’agrément, fut obligé d’enfiler le couloir, où il trébuchait à chaque pas sur les pierres roulantes et les racines. Malgré son agilité, dont il était fier, et bien qu’il marchât parfois à quatre pattes, il se trouva bientôt à la queue de la colonne, les petits porteurs de sel grimpant cette pente ardue comme autant de lézards.

— Attends-moi, dit-il au dernier. Comment t’appelles-tu ?

— Antoinette… Parlez bas.

— Tu n’es pas un garçon ?

— Eh ! non, puisque je suis une fille ; mêmement que je n’en puis plus, et que le souffle va me manquer. Voulez-vous porter mon sac un petit bout ?

— C’est que… ce n’est pas joli, ce que vous faites là.

— Ne faut-il pas du sel pour le bétail ? Il en faut beaucoup et le gouvernement le vend si cher ! En Suisse, il est meilleur marché. Tenez mon sac, jusqu’à ce que mon souffle puisse donner le tour ; vous serez bien gentil.

— Serpent, disait Gustave en allemand, tu me fais faire un beau métier.

Pour la seconde fois, il se trouvait, malgré lui, engagé dans une histoire de contrebande qui l’humiliait et le faisait mourir de peur.

— Et si les douaniers nous guettent et nous attendent au haut du passage ? murmura-t-il après avoir marché quelques minutes.

— Il n’y a rien à craindre ; on les fait courir cette nuit d’un tout autre côté. D’ailleurs, nous avons des sentinelles pour nous avertir.

— Et si vous entendez le signal, que ferez-vous ?

— Ma foi, chacun jette sa charge dans les buissons et se sauve comme il peut.

Quand ils arrivèrent au haut de la côte, une cloche peu éloignée sonna lentement minuit.

— Où sommes-nous ? dit Gustave, épuisé de fatigue et trempé de sueur sous son sac de sel.

— Tout près de la Grand’Combe des Bois ; nous sommes bientôt arrivés ; à présent, donnez-moi le paquet ; on dirait que vous avez fait ce commerce toute votre vie.

— Merci du compliment ; pour ma peine tu auras l’obligeance de m’indiquer la route du Russey, où je dois encore aller cette nuit.

— Nous y sommes bientôt à cette route, et si vous marchez bien, dans une heure vous serez dans votre lit ; tandis qu’il nous faut encore trimer jusqu’au jour, les pieds dans la rosée et les épines.

Quelques minutes après, le sentier qu’ils suivaient coupait la route. C’est là qu’ils se séparèrent.

— Antoinette, dit Gustave d’un ton paternel, tu fais là un vilain métier ; tôt ou tard, tu seras surprise et cela te fera une mauvaise réputation. Tiens, voici cinq francs pour que tu te souviennes de notre rencontre et du conseil que je te donne.

X

Après une telle expédition, Gustave n’eut plus qu’un désir, rejoindre sa grand’mère, rentrer dans son atelier et mettre à exécution un projet qu’il avait conçu en travaillant à sa copie.

Mais avant tout, il fallait livrer celle-ci et le capitaine avait aussi son idée. Il désirait que la peinture fût terminée dans le cadre qui devait lui donner tout son effet. Il l’avait commandé à Besançon ; mais, malgré ses ordres réitérés, ce cadre magnifique n’arrivait pas. Contrarié au dernier point et perdant patience, il avait demandé un congé de quelques jours pour aller lui-même dans la capitale du département activer le travail du doreur. Son absence avait sans doute été divulguée aux contrebandiers, qui profitèrent du relâchement dans la surveillance qui en était la suite. Enfin, on le vit arriver un matin, très impatient de savoir ce qui avait pu survenir durant son absence, mais rapportant en triomphe cette bordure qui assurait la réussite de son tableau. Gustave souriait en voyant la ferveur du brave militaire, mais quand son panneau eut pris place dans la belle baguette dorée, il se sentit lui-même empoigné. Il courut à sa palette, prit une poignée de pinceaux, s’enferma dans son atelier, et pendant une journée entière, sans manger ni boire, ni fumer, avec une sûreté de décision et de main qui l’étonnait lui-même, il fit passer son âme dans sa peinture, et d’un joli portrait il composa un poème.

La nuit commençait à obscurcir le ciel, qu’il était encore debout devant son tableau, épiant d’un œil fiévreux les imperfections qui auraient pu lui échapper, lorsqu’un cri retentit à son oreille, et une main robuste lui arracha ses pinceaux.

— Halte ! mon cher, n’y touchez plus, au nom d’Apollon, le père des Muses ! Maintenant, vous ne pouvez que gâter une chose parfaite et ce serait un sacrilège. Pour vous en épargner la tentation, je prends, comme Molière, mon bien où je le trouve et je me sauve pour le mettre en lieu sûr.

Et joignant l’acte aux paroles, le capitaine Bippert, car c’était lui, enleva le tableau et s’enfuit au pas de course.

— Laissez donc, je n’ai pas terminé ; les couleurs ne sont pas sèches ; mais laissez donc, vous allez tout abîmer !

La palette au pouce, manœuvrant son appui-main comme une épée, sans autre vêtement qu’un pantalon, il poursuivait le ravisseur dans les corridors et les escaliers, à la grande consternation de son hôte, le très solennel et très grave Frumence Trimaille, qui, prosterné par conviction et par habitude devant le trône et l’autel, prenait tout au sérieux et n’entendait pas la plaisanterie.

— S’est-il abaissé jusqu’à commettre un larcin ? dit-il d’une voix caverneuse et avec un accent comtois prononcé. Un officier de la Légion d’honneur !

— Rassurez-vous, maître Frumence, n’avez-vous pas vu qu’il riait ?

— Hélas ! monsieur, que de crimes ont été perpétrés le sourire sur les lèvres ! cette scène m’a causé une vive émotion et je crains qu’elle n’agisse sur mes sables.

— Vos sables ! Quels sables ?

— Monsieur ne sait donc pas… j’ai des pierres dans le corps ; vous riez, rien n’est plus certain ; ces pierres me donnent des crises à rendre l’âme. On me fendrait en quatre avec un clou, que ce serait une jouissance comparée à la furie de ce déchirement. Rien que l’appréhension d’une crise me rend tout chose. Je vais m’administrer une petite absinthe pour combattre le monstre et mettre mes sables au repos.

— Allez vite, maître Frumence ; je tremble de vous voir tomber en pâmoison.

— Mais vous-même, monsieur Berthoud, vous voulez donc vous laisser mourir de faim ? Vous n’avez pris aucune nourriture aujourd’hui.

— Tiens, c’est vrai ; mais vous n’y perdrez rien, je me sens de force à faire trois repas d’un coup.

— Monsieur sera servi dans cinq minutes.

Pendant que notre ami expédiait son dîner avec cet appétit que donne la satisfaction d’avoir accompli une tâche difficile, la porte de la salle s’ouvrit, et l’on vit apparaître l’uniforme vert d’un douanier qui s’arrêta sur le seuil, rapprocha ses talons et porta la main au képi.

— Monsieur Gustave Berthoud, dit-il avec l’intonation d’un sergent-major qui fait l’appel de sa compagnie.

— Présent ! dit le peintre.

— Voici une lettre du capitaine ; il attend une réponse ; c’est pressant.

— Tiens ! une invitation à dîner, dit Gustave, et moi qui pars demain.

— Au nom de tous les saints, ne le faites pas, dit l’hôte ; vous ne savez pas le chagrin que vous feriez au commandant. C’est une fête qu’il vous donne, ajouta-t-il à voix basse ; je suis dans le secret ; j’ai composé le menu : un dîner superbe, avec poisson, gibier, vins de premier choix, sans compter l’agrément de la société, des amis de Paris qu’il veut vous présenter.

— Des amis de Paris ?

— Oui ; ils sont établis dans le voisinage pour l’ouverture de la chasse ; il y a, entre autres, un banquier très riche, amateur de peinture ; c’est par rapport à votre tableau qu’il veut leur faire voir.

Gustave ne mangeait plus ; il avait posé sa fourchette et dessinait sur la nappe des figures géométriques avec la pointe de son couteau. Il pensait à sa grand’mère qui l’attendait, à Madeleine, à ses projets, et, pour tout dire, à son costume gris dont l’étoffe avait souffert dans ses expéditions nocturnes.

— Je ne puis pas me présenter comme cela, dit-il enfin ; j’ai l’air d’un contrebandier.

— Prenez garde ! dit Frumence en se signant ; on pourrait vous entendre.

Il fallait prendre un parti. Gustave écrivit au crayon sur sa carte : « Si vous consentez à me recevoir avec mes habits de travail, j’accepte avec plaisir. Je retarde d’un jour mon départ, qui était fixé à demain matin. »

— Tenez, dit-il au soldat en lui versant un verre de vin, voilà ma réponse. Maintenant, à votre santé.

— De tout mon cœur, dit le gabelou en élevant son verre à la hauteur de l’œil ; tout de même, ajouta-t-il après avoir bu, vous avez fait un riche plaisir au capitaine ; il est encore là devant son cadre éclairé par six bougies, comme si c’était une sainte Vierge.

Il rapprocha les talons, fit le salut militaire et s’en alla, laissant notre artiste en tête à tête avec Frumence.

XI

Depuis le départ de Gustave et l’arrestation de Bénédict, la maison de Mme Perrot et la ferme de Christ Ramseyer semblaient frappées de mort ; les contrevents restaient clos en signe de deuil ; on n’entendait plus les rires, les jodeln, les joyeux claquements de fouet ; le travail se faisait en silence ; chacun avait un air morne et désolé.

Un soir, Rino, jusque-là muet, se mit à japper, puis à aboyer à pleine poitrine. Mme Perrot ouvrit son guichet et vit le chien de garde s’élancer sur un voyageur avec de tels bonds qu’il entraînait sa niche.

— Bonsoir, grand’mère, dit une voix bien connue ; c’est moi.

— Madeleine, dit la vieille dame en se retournant, c’est lui ; allez vite rallumer le feu.

Elle courut au-devant du jeune homme aussi vite que ses jambes de soixante et dix ans le lui permettaient.

— Il y a un siècle que je t’attends, dit-elle en le serrant dans ses bras ; pourquoi ne pas revenir plus tôt pour me tirer de peine ?

— N’avez-vous pas reçu mes lettres ?

— Oui, mais c’est toi que je voulais. Ah ! malheureux voyage, pauvre Bénédict ! Quelles nouvelles apportes-tu ?

— Sa santé est bonne, mais le temps lui semble long. J’ai passé à la ferme pour donner de ses nouvelles à son père et à sa mère.

— As-tu au moins fait tout ce qui était en ton pouvoir pour lui venir en aide ?

— Oui, tout ce que je pouvais faire honnêtement.

— Enfin, c’est une épreuve que le ciel a permise, et qui lui sera peut-être utile ? Mais toi, tu dois être fatigué, affamé. Comment es-tu venu ?

— À pied, par Biaufond et les Bois ; j’ai dessiné en route.

— Étais-tu seul ?

— Non ; une fillette portait ma boîte et mon sac.

— Pourquoi ne pas prendre un homme ?

— Impossible ; elle l’a voulu ainsi, et j’ai dû me soumettre.

— À une fillette ? Quel âge a-t-elle ?

— Treize à quatorze ans ; il est vrai que nous avons fait la contrebande ensemble.

— Que dis-tu ? la contrebande ?

— Hélas ! oui, grand’mère ; votre petit-fils a fait des études de bien des sortes dans cette expédition de quinze jours.

Pendant qu’il soupait, il raconta l’épisode du Bas-Monsieur, sa course forcée dans le couloir, la nuit, avec Antoinette, qui lui faisait porter du sel. Son récit était si plaisant que Madeleine qui avait apporté la lampe et qui le servait, finit par rester debout auprès de la table, et à joindre ses rires à ceux de la grand’mère.

— Mon Dieu, que tu es amusant ! répétait celle-ci en essuyant ses larmes. Il n’y en a point comme toi ; tu ferais rire les morts.

Des scènes de contrebande, il passa à son hôte Frumence et à ses sables, puis au grand dîner du capitaine où il avait pris place en paletot, et où un riche banquier de Paris lui avait fait la commande d’un tableau.

— Une commande ? dit la grand’mère en ouvrant de grands yeux.

— Oui, avec les figures de grandeur naturelle, un tableau de six mille francs. Ma composition est déjà faite dans ma tête, et je veux le peindre ici.

— À la bonne heure ! Tu verras les beaux automnes qu’on a parfois dans nos montagnes, et quel soleil pendant qu’au bord du lac vous barbotez dans les brouillards. En prévision du froid, je ferai installer un petit poêle dans ton atelier ; tout est prévu.

— Chère maman, dit Gustave en courant embrasser l’excellente femme, vous êtes la bonté même, et vous pensez à tout. Pourtant, il me manque encore quelque chose.

— Parle, que te faut-il ?

— Cela dépend de vous et de Madeleine.

— De moi ? dit la jeune fille en souriant ; voulez-vous faire mon portrait ?

— C’est à peu près la même chose.

— Et il faudrait rester tranquille sur une chaise, sans rien dire, comme Mme Perrot quand vous l’avez peinte ?

— Vous pourriez causer, tricoter ; je ne demanderais que deux heures le matin, et deux dans l’après-dînée.

— Et le ménage, les commissions, les chambres, le jardin, la cuisine, qui fera tout cela ? Tu n’y penses pas, mon garçon.

— D’abord, je fais ma chambre, c’est entendu, et je range moi-même l’atelier. Puis, je me charge des commissions, que je ferai le soir, lorsque je ne pourrai plus travailler. Enfin, j’essaierai de laver la vaisselle ; je savonnerai, s’il le faut ; je ne suis pas fier.

Un double éclat de rire répondit à ses paroles.

— Nous verrons cela demain, mon fils ; il est tard, le temps court vite quand tu es là ; tu es fatigué, va bravement te reposer et rêver à ton tableau, pendant que nous combinerons comment on peut te venir en aide.

XII

De grand matin, Gustave, en bras de chemise, menait grand bruit dans son atelier ; il clouait sur un châssis de dimensions respectables une belle toile destinée à son futur tableau. Cette opération délicate et difficile terminée, il plaça la toile sur son chevalet, fit quelques tours dans la pièce en furetant dans ses albums et ses cartons, prit une chaise, et, finalement, s’assit devant sa toile blanche sur laquelle ses yeux restaient rivés. Sa préoccupation était si intense que Mme Perrot put s’introduire dans le sanctuaire et s’asseoir à côté de lui sans qu’il y prît garde.

— À quoi penses-tu ? fit-elle enfin.

— Moi, dit-il sans se retourner, mais je regarde mon tableau.

— Tu es plaisant, toi ; je n’y vois rien.

— Si, si, tout y est, tout y vient peu à peu ; voici la figure principale ; elle est assise comme cela ; elle tient un enfant sur ses genoux et lui présente en souriant un panier de fraises vers lequel il tend ses petites mains roses.

Il accompagnait sa description d’une esquisse grossière au fusain, dont les traits étaient larges d’un demi-centimètre.

— Très bien, je vois ton idée ; mais d’ici jusqu’à l’achèvement complet, il y a loin. Viens déjeuner et lire les lettres qui sont arrivées ce matin et pendant ton absence.

— Je vous avertis que je n’écrirai à personne et que je ne recevrai personne, tant que je travaillerai à mon tableau. Ménagez-moi trois semaines de recueillement.

— Voyons, voyons, ne faisons pas de serments téméraires. Viens déjeuner, te dis-je ; entends-tu ?

— Madeleine consent-elle à poser ?

— Oui, avec plaisir ; nous avons tout arrangé pour le mieux.

— Bravo ! Je ne désire plus rien, je suis le plus heureux des mortels.

Il fit deux ou trois cabrioles, sauta au cou de sa grand’mère, descendit l’escalier quatre à quatre, courut à la cuisine, prit les deux mains de Madeleine qui n’y comprenait rien.

— Merci, lui dit-il en la regardant dans les yeux. Maintenant, donnez-moi mon déjeuner.

XIII

Les semaines qui suivirent furent pour notre artiste un temps de création, de jouissances artistiques et de bonheur. Jamais septembre ne fut plus clément, le ciel plus bleu, l’air plus pur, les nuits plus calmes et plus fraîches. De grand matin, après avoir mis en ordre sa chambre et aéré son atelier, il descendait à la ferme, suivi de Rino, pour boire une tasse de lait. Le bétail rentrait en brâmant et en agitant ses sonnailles, après avoir passé la nuit au pâturage. Christ Ramseyer et ses domestiques, le visage couvert de sueur, les bras nus, la sellette attachée aux reins par un ceinturon de cuir, étaient occupés à traire les vaches rangées devant les longues crèches de l’étable, et versaient leurs seaux couverts d’écume dans de larges baquets en filtrant le lait à travers de fins rameaux de sapin. Il buvait une tasse de ce lait savoureux, échangeait quelques paroles amicales avec le fermier, avec sa femme qui venait le saluer, et lui demander s’il avait reçu des nouvelles de France ; puis il faisait un tour dans la forêt, où il respirait avec délices l’odeur aromatique des arbres résineux. Ses pas sur les branches mortes faisaient lever les grives et effarouchaient les ramiers qui s’envolaient à tire d’aile, poursuivis par Rino. Il revenait à travers les prés couverts de rosée, et, ranimé par cette promenade matinale, il prenait sa palette et ses pinceaux avec une nouvelle ardeur, pour ne plus les quitter de toute la journée. Madeleine posait avec la plus louable complaisance ; elle venait d’elle-même aux heures convenues, sans qu’il fût nécessaire de l’appeler. Lorsque la fatigue ou le sommeil menaçaient de la gagner, Mme Perrot s’ingéniait pour la distraire ; Gustave racontait sa vie de Paris, ses voyages en Allemagne, en Italie, chantait ses plus mélodieuses chansons. Ce qu’elle ne se lassait pas d’entendre, c’était le récit des aventures qui avaient suivi le bal du Refrain, le passage des Échelles, l’arrestation de Bénédict, l’arrivée au Russey, l’instruction du procès, la prison de Pontarlier. Une fois sur ce chapitre, on n’avait plus à craindre la lassitude ou l’ennui.

Le soir, Gustave sortait un moment pour reposer ses yeux et sa tête fatiguée ; il allait s’asseoir dans la cuisine de la ferme, devant le foyer, où Christ et les domestiques venaient le rejoindre et fumer leur pipe, pendant que Gritte, la fermière, épluchait le légume ou réparait quelque vêtement avarié.

Que de propos échangés autour du feu sur tous les sujets qui intéressent les paysans : le bétail, le lait, les bois, les terres et leur culture ; que d’observations judicieuses, que de récits écoutés d’une oreille attentive ! Quand la cloche du village des Bois sonnait l’angélus de dix heures, chacun se séparait en se souhaitant une bonne nuit. Gustave regagnait sa chambre, le cœur plein de douces émotions et se réjouissant du lendemain pour reprendre son travail interrompu. Durant la nuit, les objets chéris qu’il avait tout le jour devant les yeux hantaient son imagination ; ses rêves le transportaient sous la coupole du Dôme de Parme, au milieu des anges peints par le Corrège, ou dans la Tribune des Uffizi de Florence, devant le merveilleux tableau qu’on nomme la Vierge à la chaise ; seulement la madone de Raphaël portait le costume des Oberlandaises, et le bambino devenait Sämi Maurer, l’héritier présomptif du voisin, le fromager des Rochats.

Lorsqu’elle dut poser avec un enfant sur ses genoux, Madeleine éprouva un grand trouble ; elle se demandait si elle ne commettait pas un péché ; mais rassurée par la présence et l’approbation de Mme Perrot, par la gentillesse de Sämi, qui se tenait coi comme une image et qui ne braillait que quand on le rapportait à la fromagerie, où il recevait moins de friandises que dans la maison de la vieille dame, sa conscience finit par se calmer et la sérénité reparut sur son beau front.

Cette condescendance d’une fille naguère si sauvage, étonnait Gustave ; sans être fat, ni d’une modestie outrée, il n’ignorait pas ses avantages et voyait avec joie et tremblement poindre dans le cœur de Madeleine des sentiments qui répondaient aux siens. Lorsqu’elle lui parlait, sa voix prenait des intonations plus tendres, ses yeux devenaient humides, sa main tremblait lorsqu’elle lui tendait un objet qu’il avait demandé. « Si elle m’aime, se disait-il avec émotion, je l’épouserai ; mais comment obtenir le consentement de mon père et de ma mère ? »

Une circonstance fortuite lui fit comprendre la place qu’elle avait prise peu à peu dans son cœur. Le frère de Madeleine, le meunier des bords du Doubs étant tombé malade, elle obtint la permission de lui faire une visite, mais à la condition expresse de revenir le soir. Elle fut deux jours absente. La maison parut alors à Gustave si abandonnée, les heures s’écoulèrent si lentes, il fut pris de tels accès de jalousie, il se sentit si malheureux, qu’à son retour il la supplia de ne plus jamais les quitter. Un changement notable s’était aussi produit dans les allures de la jeune fille : sa vivacité, sa brusquerie avaient fait place à une expression de langueur et de fatigue ; ses joues se creusaient, ses yeux entourés d’un cercle bleuâtre étaient parfois gonflés et rouges comme si elle avait pleuré.

N’osant lui demander d’explication, écoutant seulement l’élan de son cœur, il partit un jour pour la Chaux-de-Fonds, acheta une montre d’or avec sa chaîne et revint à la Chaux-d’Abel remuant de grands projets dans sa tête. Il voulait profiter d’un moment où il serait seul avec Madeleine, lui avouer son amour et, pour péroraison, lui passer la chaîne d’or autour du cou. Rien ne lui paraissait plus simple ni mieux combiné. Les artistes, montés à un certain diapason, n’en font pas d’autres, surtout lorsqu’ils ont vécu à l’écart, concentrés en eux-mêmes pendant quelques mois. Il ne se demandait pas : « Et puis après ? » Il ne voyait pas plus loin que ce dénouement, qu’il traitait à la façon d’une œuvre d’art et caressait avec satisfaction.

Il attendait chaque jour l’occasion favorable, sans négliger son tableau qui était presque terminé, lorsqu’un matin, vers onze heures, les aboiements forcenés de Rino annoncèrent l’approche d’un étranger.

— Monsieur, lui dit Madeleine à voix basse, en entr’ouvrant la porte, il y a là-bas un voyageur qui demande à vous voir.

— Je ne puis pas interrompre ma besogne en ce moment, répondit Gustave avec humeur ; dites-lui que je ne suis pas à la maison.

— Il sait que vous y êtes, Mme Perrot le lui a dit.

— Ah ! quel contre-temps ! Ne peut-on pas me laisser travailler tranquille ? Vous savez que je ne reçois personne. Envoyez-le se promener !

— C’est un très beau monsieur, bien vêtu, avec des moustaches ; il parle comme les Français.

— Quelque flâneur, qui vient me prendre mon temps… dites-lui que je suis souffrant, malade… très malade…

— Il a un ruban rouge à sa boutonnière.

— Cela m’est égal… Je me moque des rubans… Madeleine, vous me persécutez.

— Parlez plus bas, le voici…

Après avoir retourné sa toile contre le mur, Gustave cherchait une issue pour s’enfuir.

— C’est moi, monsieur Berthoud, dit la voix sonore du capitaine Bippert. Continuez votre ouvrage, je ne viens pas vous déranger.

— Comment, c’est vous, capitaine ! Entrez, je vous prie… Asseyez-vous… Que peut-on vous offrir ? Madeleine, apportez du vin, de la bière. Vous dînez avec nous ?

— Je vous dis que je ne viens pas vous déranger.

— Êtes-vous seul ?

— Non, je suis avec deux amis de Besançon qui ont voulu voir le Doubs ; je les ai laissés aux Bois. Nous retournerons ce soir au Russey. Et vous, que faites-vous, artiste infatigable ?

— Eh bien, je travaille.

— Mais, vous avez été à Neuchâtel, vous avez fait un voyage dans les Alpes ?

— Non, je n’ai pas bougé d’ici ; l’air de la montagne me convient, je fais une cure de lait… et puis, j’ai un beau modèle…

— Je crois bien qu’il est beau ! Et votre atelier est superbe, une lumière splendide ! Voyons, qu’avez-vous fait ? dit le capitaine en regardant autour de lui. Avez-vous pensé à la commande de M. de Breteuil ?

— J’ai essayé une ébauche, dit modestement Gustave en remettant sa toile sur le chevalet.

— Hein ? Vous appelez cela une ébauche ; mais c’est un tableau complet, bien composé, bien dessiné, peint avec amour. Je voudrais le voir dans son cadre. Mon cher, vous avez travaillé comme un cheval, vous avez fait des progrès étonnants. J’espère que vous enverrez cette belle toile au salon de Paris, l’an prochain.

— J’allais vous demander votre opinion à cet égard.

— Mon opinion est toute formée, et M. de Breteuil en sera enchanté. Dites donc, si vous alliez recevoir une médaille ! C’est ça qui vous mettrait en vue !

Le jeune peintre rougit comme un coquelicot à la pensée d’un tel bonheur. Que diraient ses parents, ses amis, sa grand’mère, Madeleine ! Ce fut une vision délicieuse qui lui donna une minute de félicité.

— À propos, reprit le capitaine, vous ne m’aviez pas dit que votre belle Madeleine est la fiancée d’un contrebandier.

— Je ne comprends pas, dit Gustave, qui chancelait et se sentait défaillir.

— Eh oui ! de Ramseyer, vous savez ?

— De Bénédict ?

— Sans doute ; elle est venue le voir il y a une dizaine de jours ; j’étais à Pontarlier ; je l’ai reconnue d’après votre portrait, mais elle ne portait pas le costume bernois.

— Ce n’est pas possible ; elle était allée au Refrain visiter son frère qui est malade.

— Comme il vous plaira ; elle accompagnait la mère de Ramseyer, qui apportait à son fils du linge et des habits d’hiver. Mais qu’avez-vous, cher ami, êtes-vous indisposé ?

— Non, c’est un vertige subit, cela passera… Si nous sortions un peu ?…

— Je le veux bien ; vous me ferez voir le domaine, le bétail, la ferme, ce nid de contrebandiers… Vous ne mettez pas un habit, votre chapeau ?

— Si ; voyez donc comme je suis distrait !

Ils descendirent. Mme Perrot qui guettait le capitaine, le contraignit à passer la revue de ses fleurs, à examiner ses boutures, ses greffes, ses marcottes.

— Et notre captif ? dit-elle enfin. Où est-il ?

— Son affaire n’est pas trop mauvaise ; s’il peut payer l’amende, il reviendra prochainement.

— On aurait dû prendre en considération sa jeunesse ; il a été entraîné, c’est la première fois.

— Madame, détrompez-vous. Ramseyer est un fraudeur endurci ; mes hommes me signalent ses méfaits depuis plusieurs années ; c’est un fin renard qui ne se laisse pas prendre aisément.

— Il a été victime d’une délation, d’une trahison.

— Peut-être ; mais sans l’avis que nous avions reçu, M. Berthoud aurait été responsable de la fraude, puisque les montres étaient dans sa boîte.

— Ah ! par exemple !

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

— Vous avez raison, monsieur le capitaine, cette contrebande est une chose abominable. Messieurs, si vous faites un tour, n’allez pas trop loin ; nous dînons à midi.

Quelle promenade, quel dîner, quelle journée pour Gustave ! Il s’en souvint toute sa vie. Heureusement que sa grand’mère était une femme de tête, et que le capitaine, avec son coup d’œil d’officier des douanes, avait compris la situation. Ce dernier sut manœuvrer avec beaucoup de tact, fut plein de courtoisie avec Mme Perrot, amical et fraternel avec le pauvre artiste, dont il devinait le chagrin secret. Il abrégea sa visite, sous prétexte qu’il était pressé de rejoindre ses amis, et, déjà avant trois heures, il prenait le chemin des Bois avec Gustave, qui voulut à toute force l’accompagner.

Le trajet à travers les pâturages, au milieu des troupeaux, se fit en silence. Gustave n’avait pas la force d’ouvrir la bouche ; il n’avait qu’une pensée, partir, aller bien loin, se cacher, oublier, s’anéantir.

Lorsqu’ils se séparèrent, il embrassa le capitaine, qui avait des larmes dans les yeux.

— J’ai du chagrin, lui dit-il à voix basse.

— Je le vois. Faites un voyage, allez en Italie. Ne restez pas ici.

— Je me suis trompé… Malheur sur moi !

— Il vaut mieux ainsi : être navré durant quelques semaines, et ne pas se repentir toute sa vie. « Ne nous associons qu’avec nos égaux. » Songez à la noble et belle carrière que vous avez devant vous. Au revoir, au Salon, à Paris, l’an prochain ; je vous prédis un grand succès et la médaille !

XIV

Accablé de tristesse et de honte, Gustave Berthoud erra dans les pâtures et dans les forêts jusqu’à la nuit, cherchant le repos qu’il ne trouvait pas. Il alla même jusqu’au bord des rochers qui dominent le Doubs, avec l’intention de s’y précipiter. Il fut détourné de ce parti violent par le besoin qu’il éprouvait d’avoir avec Madeleine une explication suprême. « Jusqu’à ce qu’elle me l’ait dit elle-même, jamais je ne croirai qu’elle aime ce Ramseyer ! » Telle était la conclusion de toutes les pensées qui tourbillonnaient dans sa tête enfiévrée.

Il ne rentra que fort tard. Mme Perrot était couchée ; il monta dans sa chambre, hésita longtemps, enfin descendit à la cuisine. Madeleine était seule, tricotant à la clarté d’une petite lampe, Rino à ses côtés, le chat gris Michaël sur ses genoux. Le balancier de la vieille horloge rompait seul le silence.

— Bonsoir, Madeleine.

— Bonsoir, monsieur Gustave. À quelle heure dois-je poser demain ?

— Je laisse la peinture pour quelque temps ; il faut que je parte ; on m’appelle.

— Vous partez ! dit-elle en laissant tomber son tricot sur la table. Où allez-vous et qu’allons-nous faire ?

— Je présume que vous n’êtes pas embarrassée… Vous ne m’avez pas dit que vous aviez été voir Bénédict à Pontarlier.

— Ce n’est pas moi, c’est sa mère.

— Enfin vous y étiez et non auprès de votre frère que vous disiez si malade.

Madeleine mit ses deux mains sur son visage et fondit en larmes.

Il la laissa pleurer un moment ; il n’aurait pu dire ce qu’il éprouvait en voyant la désolation de cette belle créature ; c’était à la fois de la compassion, une infinie tendresse et de la rancune.

— Ne pleurez pas, dit-il enfin. Ce n’est pas à moi à vous faire des reproches. Vous m’avez rendu un très grand service, je ne l’oublierai pas. Soyez sincère avec moi ; vous aimez Bénédict ?

Les pleurs redoublèrent ; les larmes filtraient comme la pluie entre ses doigts.

— Allons, Madeleine, dites-moi si vous aimez Bénédict ?

Elle fit un signe affirmatif.

Ce fut un coup de poignard pour Gustave.

— Et vous êtes fiancés ?

Le signe affirmatif fut répété faiblement.

— Avec un contrebandier… qui est en prison !

Les pleurs devinrent des sanglots.

— Ne faites pas de bruit, ma grand’mère pourrait vous entendre. Je n’ai plus qu’un mot à vous dire, c’est que je suis votre ami et que je désire que vous soyez heureuse.

Elle lui tendit la main, prit celle de Gustave, y colla ses lèvres tremblantes avec passion et l’arrosa de ses larmes.

Toute la nuit, le jeune homme se promena dans sa chambre. Quand l’aube blanchit le ciel, il se leva, mit en ordre son atelier, trouva son coffre, y jeta ses effets, puis descendit pour déjeuner.

Lorsqu’il annonça son départ à sa grand’mère, celle-ci pensa tomber de sa chaise. Elle vit bientôt que cette décision était irrévocable et ne fit plus d’opposition.

— En rangeant mes vêtements dans ma malle, dit Gustave, j’ai retrouvé ce paquet ; il était cousu au gilet que je portais quand j’étais en France, et je l’avais oublié.

— Ah ! mes billets de banque, je croyais que tu les avais dépensés.

— Ce n’est pas dans mes habitudes ; non, ils sont intacts, reprenez-les.

— Et où comptes-tu aller ? Veux-tu passer l’hiver à Neuchâtel ?

— Je préférerais l’Italie.

— Eh bien, prends ces billets ; ils t’aideront à vivre un ou deux mois.

— Non, grand’mère, je ne veux pas vous dépouiller.

— Prends toujours ; Dieu sait si je te reverrai.

— Ne dites pas cela ; je vous les rendrai quand on m’aura payé mon tableau.

— Oui, oui ; ne suis-je pas libre d’être utile à ceux que j’aime, et de leur faire plaisir de mon vivant ? Dis-moi que cela te fait plaisir.

— Oui, grand’mère, dit-il en l’embrassant, vous me rendez bien heureux et vous avez toute ma tendresse.

XV

Le printemps suivant, la ferme de la Chaux-d’Abel avait repris toute son animation et sa gaieté. Le mois de mai était venu ; lorsque les érables de montagne, les tilleuls et les frênes poussèrent leurs jeunes feuilles et que la terre se couvrit d’herbe nouvelle et de fleurs, on ouvrit les étables et le bétail, emprisonné tout l’hiver, reprit en brâmant de joie et en agitant ses clochettes, le chemin des pâtures. Ce fut un jour de fête, et Bénédict, rendu à la liberté et à sa famille, dansa dans la grange avec Madeleine.

Leur mariage fut béni quelques jours après dans la nouvelle église de la Ferrière d’Erguel, et le repas de noce, simple et décent, eut lieu chez Mme Perrot, dans la grande salle du rez-de-chaussée. Au dessert, le pasteur de la Ferrière rappela aux jeunes époux les épreuves qui les avaient frappés ; il leur fit comprendre que le chemin du devoir est toujours le plus sûr, et il implora sur eux la bénédiction divine. Pour conclusion, il leur remit un paquet arrivé la veille et envoyé à Madeleine par un ami qui désirait rester inconnu. C’était une liasse de billets de banque, d’une valeur totale de 6000 francs, le prix de son portrait exposé au salon de Paris et qui valut à son auteur la médaille d’or et la réputation d’un peintre de talent et d’avenir.

LES ESPRITS DU SEELAND

I

— Demain, nous partons pour le Chablais, dit mon père la veille du 1er août, après avoir consulté son baromètre et examiné le ciel où il lisait comme dans un livre. Le temps est au beau pour quatre ou cinq jours ; c’est plus qu’il ne nous en faut pour couper, sécher et rentrer notre foin. Les ouvriers sont avertis ; préparez les faux : elles doivent couper comme des rasoirs, et que chacun soit prêt à s’embarquer à deux heures du matin.

Depuis plusieurs jours, toute la maison attendait le signal du départ ; le domestique avait battu les faux sur l’enclume et ficelé en faisceau les râteaux et les fourches. Ma mère avait fait une fournée de pains énormes et surveillait une large marmite où cuisait sur un feu doux un jambon couché sur un boisseau de haricots secs. De son côté, mon père descendait à la cave pour couper dans une meule de fromage de la Brévine un quartier de taille respectable, et pour remplir un tonnelet de vin blanc d’Hauterive spécialement consacré à cet usage. Ma sœur Laure avait à préparer la vaisselle et les ustensiles de notre cuisine de campagne, et moi je devais m’occuper du bateau, le mettre en état de voguer et le munir de ses agrès.

Aller au marais, s’y établir pour faire les foins, y passer plusieurs jours, quelle fête, quelle joie ! Partir au milieu de la nuit avec nos faucheurs, naviguer à la clarté des étoiles, débarquer avant l’aube, établir le campement sous les pins au bord de l’eau, faire la cuisine du soldat, dormir à l’abri de la voile en guise de tente, vivre en toute liberté au milieu de cette nature si originale, n’y avait-il pas de quoi faire bondir d’impatience un jeune homme de dix-neuf ans, robuste, dispos, passionné pour les exercices en plein air, et pour tout ce qui apportait quelque variété dans son existence de villageois !

Je devais donc m’occuper du bateau ; nous en possédions plusieurs que nous pouvions surveiller de nos fenêtres, notre maison étant située au bord du lac. Il y avait deux loquettes de chasse, un bateau de pêche muni d’un réservoir pour le poisson, et un grand bateau à fond plat, qui nous servait à transporter nos denrées, grains, pommes de terre, vins, à Neuchâtel ou ailleurs. Comme on ne s’en servait pas souvent, il était un peu négligé, et le soleil de la canicule y avait ouvert des fentes qu’il fallait absolument calfater avec des étoupes.

À genoux au fond de la barque tirée sur la grève, j’étais fort occupé à cette besogne délicate, tout en songeant à notre expédition, qui me semblait aussi sérieuse qu’un voyage de long cours. Tous les bruits de la maison paternelle parvenaient à mon oreille par les portes et les fenêtres ouvertes : la voix claire et mélodieuse de ma sœur, celle de ma mère plus douce et plus tendre, le sifflet du domestique occupé dans la grange à préparer le fourrage pour le bétail. J’entendais aussi les soupirs de Diamant, le chien d’arrêt de mon père, bel épagneul blanc que la chaleur accablait, et qui, couché sur le sable, se défendait de son mieux contre les attaques des mouches. Une grève caillouteuse, large de cinquante pas, me séparait de notre demeure, qui resplendissait au soleil avec son toit de tuiles brunes et ses murailles blanches en partie couvertes d’une vigne magnifique, dont les pampres encadraient les fenêtres de leurs gracieux festons.

Cette bonne vieille demeure où j’étais né, où était né mon père, où j’avais passé ma vie, m’était chère, et pourtant, depuis quelques semaines, elle ne me suffisait plus ; je désirais autre chose, je songeais à la quitter, et je me faisais des reproches amers.

Je n’aurais jamais songé à la quitter, notre vieille maison, dont les moindres recoins me sont chers, si Rosa Maillé était venue s’y établir. Dès que cette jeune fille entre chez nous, l’habitation semble transformée ; le soleil, le printemps, l’allégresse y entrent avec elle ; tout chante, tout sourit, je ne me possède plus, je voudrais pousser des cris de joie, danser, sauter jusqu’au toit, faire mille folies. D’un regard elle m’apaise, mais quel regard, et quels yeux ! Non, jamais créature humaine n’en a eu de si beaux. De quelle couleur sont-ils ? Je ne sais ; il paraît que la couleur n’y fait rien, leur charme tient à autre chose que je ne m’explique pas.

Pourquoi l’envoie-t-on en Allemagne ? On dit qu’il faut qu’elle apprenne l’allemand. Est-ce donc si nécessaire, et sera-t-elle plus désirable, plus parfaite quand elle saura parler cette langue ? Que deviendra notre maison, que sera notre gentil village de Saint-Blaise, quand elle sera partie ? Il n’y aura plus de plaisir à soigner le bétail, à couper le bois dans les forêts de Chaumont, à pêcher la palée cet automne, à danser avec les autres filles pendant les veillées de l’hiver.

Ces idées me tourmentent depuis qu’il est question de ce départ ; auparavant je n’y pensais pas ; Rosa Maillé n’était pas plus qu’une autre, pas plus que ma sœur Laure ; mais quand je me dis que dans peu de temps elle ne sera plus là, que je ne pourrai plus la voir chaque jour, savoir ce qu’elle fait, ce qui lui arrive, alors il me semble qu’on me serre la gorge et que je vais étouffer.

Comme tout cela me préoccupe ! Je ne me reconnais plus ; moi qui autrefois étais si zélé à raccommoder notre bateau, je n’ai plus le cœur à ma besogne. Ces vieilles planches fendillées auraient besoin d’une couche de peinture ; mais que dirait-on dans le village ? Aucun autre bateau n’est peint, et il y aurait ambition de ma part à inaugurer un luxe qui pourrait attirer l’attention et provoquer des bavardages indiscrets.

J’en étais là de mes réflexions, lorsque le gravier grinça sous un pas léger qui s’approchait.

— Il paraît qu’on va mettre à flot l’antique galère ; peut-on vous aider ? monsieur le calfat.

Je levai la tête au-dessus du bordage… Ciel ! c’était elle, c’était Rosa, debout là devant moi, et qui me regardait en riant.

II

Autrefois, j’avais toujours quelque chose à lui dire ; sa présence me donnait de l’esprit, j’étais aussi à l’aise avec elle qu’avec mes camarades ; mais depuis que ses jours sont comptés et qu’elle va nous être ravie, sa présence fait naître dans ma tête un tourbillon, et je vois tout gris avec des points noirs qui volent comme un essaim de mouches. Comment parler alors ? Que dire ? J’aurais trop à dire et je reste muet, la bouche ouverte, comme un niais.

— Tu ne veux pas que je t’aide ; alors où est ta sœur ?

— Ma sœur… ; elle est à la maison.

— Je voudrais lui parler avant de voir ton père.

Je sifflai et ma sœur apparut sur le seuil ; à un signal, elle accourut.

— Il y a du nouveau, dit Rosa, moitié riant moitié sérieuse ; j’ai ici une lettre que je dois communiquer à ton père, puisqu’il est mon tuteur. Êtes-vous discret, monsieur Charles ?

— Je le crois, fis-je, très intrigué.

Et j’allongeai le cou tant que je pus hors de mon bateau.

— Eh bien, il s’agit d’une demande en mariage, que ma tante me charge de présenter à ton père avec recommandation.

— Qui demande-t-on en mariage ? dis-je d’une voix rauque.

— Moi.

— Comment, toi ? dit ma sœur avec feu ; raconte-moi cela et que vas-tu faire ?

J’étais rentré dans mon bateau comme pour continuer mon ouvrage, mais j’étais assommé. Le départ pour l’Allemagne n’était rien auprès d’une demande en mariage, éventualité à laquelle je n’avais jamais songé.

La conversation des deux jeunes filles continuait avec vivacité et je n’en perdais pas un mot. Un jeune homme d’une famille respectable de Neuchâtel, à la tête d’un commerce d’épicerie lucratif, s’adressait à tante Séraphine en lui avouant son penchant bien déclaré pour sa nièce, Mlle Maillé, et lui faisait une demande en mariage en bonne et due forme.

— Et que vas-tu répondre ? dit ma sœur.

— Je suis dans un grand embarras ; ma tante n’a qu’une préoccupation : se débarrasser de moi ; voilà pourquoi elle m’envoie en Allemagne. Aujourd’hui, ce mariage se présente, et elle me conseille de saisir l’occasion aux cheveux ; jamais je ne trouverai réunies tant de conditions favorables ; elle connaît la famille, ses relations, ses tenants et aboutissants ; bref, l’ardeur avec laquelle elle pressait naguère mon départ a tourné vers ce mariage qu’elle appelle de tous ses vœux ; ma noce, dit-elle, sera le plus beau jour de sa vie.

— Puisse-t-elle lui donner la fièvre ! fis-je à demi-voix ; mais la colère m’empêcha d’articuler convenablement cette malédiction.

— Qu’est-ce que tu marronnes là dedans ? dit Laure ; tu ferais mieux de donner un bon conseil.

— Il faut refuser, dis-je avec violence.

— Tu es bien jeune, en effet ; tu n’as pas dix-huit ans ; une fois établie à Neuchâtel, tu ne viendrais plus nous voir, et ce serait pour moi un grand chagrin.

Rosa eut une larme dans les yeux ; elle embrassa ma sœur avec tant de gentillesse et une grâce si touchante, que je sentis en moi une explosion de fureur contre cet épicier qui voulait confisquer à son profit tant de beauté et de jeunesse.

— Encore faut-il le connaître et l’aimer, dit Laure.

— Je ne l’ai vu que dans un bal au pensionnat d’Hauterive, et dans une promenade à Chaumont. Il a été très convenable avec moi, mais je n’ai jamais pensé à lui ; on dit que le temps et l’estime font naître l’affection. Enfin, je m’en remets à votre père, j’ai toute confiance en son caractère et en son jugement ; ce qu’il décidera je le ferai, et… à la garde de Dieu !

« Le bon Dieu ne permettra pas une telle abomination, » me disais-je en reprenant mes étoupes et mon ciseau ; et je me représentais avec horreur Mlle Maillé dans une épicerie sombre et fétide, dans une rue boueuse, au milieu des harengs, de la choucroute et de la mélasse.

— C’est donc pour demain, votre départ, reprit Rosa en jetant sur le lac et les montagnes un regard rêveur.

— Oui, à deux heures du matin, ils seront en route ; ma mère et moi nous ne dormirons guère, cette nuit.

— Je voudrais être un garçon pour les accompagner et sortir de ce milieu qui m’étouffe, de cette contrainte qui m’exaspère et me pousse à toutes les rébellions. Depuis l’arrivée de cette lettre, ma tante ne cesse de m’obséder de ses insinuations intéressées, de ses conseils terre à terre, où l’égoïsme se montre brutal et sans vergogne. Pour elle, le mariage est une affaire, comme un achat ou une vente, qui se règle en débattant les conditions avec plus ou moins d’habileté. Oh ! quel outrage à mes rêves, à mes aspirations de bonheur !

— Tu ne peux pourtant pas t’embarquer avec nos hommes pour faire leur cuisine dans le marais ? dit ma sœur en riant.

— J’irais jusqu’au bout du monde, si j’étais sûre de trouver enfin un peu de repos. Après une scène que nous avons eue ce matin, j’ai erré seule dans la côte de Chaumont jusqu’à la vacherie Lordel ; la société des sapins, des beaux hêtres et des blocs de granit couverts de mousse m’a fait du bien. Tu trouveras dans ce panier quelques fraises que j’ai cueillies là-haut à ton intention.

Elle souleva les feuilles de gentiane qui couvraient un petit panier qu’elle avait au bras et montra de beaux fruits incarnats dont le parfum embauma l’air.

— Voilà qui fera un grand plaisir à maman et je t’en remercie ; mais je suis sûre qu’il y avait quelque misère à soulager du côté de la vacherie Lordel ; je te connais, tu n’en fais jamais d’autres.

— Il est vrai qu’une pauvre femme vient d’accoucher et manque de tout ; je lui ai porté des langes pour son enfant et quelques douceurs, ce qu’il faut pour les premiers besoins. Il faudra y retourner bientôt et nous entendre pour les secours à lui fournir plus tard.

— Tu es bonne et nous t’aiderons ; mais n’es-tu pas bien fatiguée après une telle course ? viens t’asseoir un moment, pendant que papa lira ta lettre.

— J’ai pris un bain qui m’a reposée ; j’ai nagé jusqu’à la pointe de Marin ; de là notre village a un aspect superbe.

Pendant qu’elle parlait, je la dévorais de mes regards ; caché au fond du bateau, je profitais d’une fente dans le bordage pour la contempler à mon aise. Elle était si belle, éclairée par les rayons du soleil couchant qui versaient sur toute sa personne l’or et la pourpre ! Grande et bien proportionnée, elle avait surtout un buste et des épaules magnifiques, auxquelles sa tête s’attachait par des lignes d’une exquise suavité. Rien de gracieux comme sa bouche mignonne qui ne demandait qu’à sourire, ni de plus franc que ses yeux bordés de cils noirs. La brise du soir se jouait dans les boucles de ses cheveux bruns qui effleuraient son cou et ses joues fermes, légèrement halées. Sa toilette était fort simple, mais sa robe de toile gris bleuâtre recouvrait des formes si pures et retombait en plis si élégants, qu’elle semblait revêtue de la parure d’une princesse. Il est vrai que le cadre au milieu duquel elle m’apparaissait était propre à mettre en relief sa distinction native ; le ciel bleu, embrasé vers l’ouest, se reflétait dans le vaste miroir du lac à peine ridé par une houle légère. Au-dessus du lac, la rive opposée élevait par étages ses collines, ses montagnes revêtues de teintes fauves et couronnées par les neiges de la Jungfrau et de ses compagnes. Rosa s’appuyait au tronc crevassé d’un vieux saule, d’où tombaient en cascades de verdure et en guirlandes capricieuses le houblon, la clématite et les liserons fleuris.

— Qu’est devenu notre marin ? reprit-elle tout à coup ; on ne l’entend plus ; pour sûr, il dort dans la cale de son navire.

Et prestement elle s’approcha ; je vis son beau visage se peindre sur l’azur du ciel pendant un instant ; ses mains s’emparèrent de ma provision d’étoupes et m’en coiffèrent si soudainement que je tombai à la renverse sur le fond de la barque, dont les courbes de bois dur caressèrent de leurs angles mon épine dorsale.

Quiconque se fût permis à mon égard une telle liberté eût payé cher sa hardiesse ; je n’étais ni endurant, ni disposé à me laisser molester. Mais le moyen de se fâcher quand il s’agissait de Mlle Maillé !

— Vous me le payerez, lui criai-je.

Et je voulus sauter par-dessus le bordage pour la poursuivre ; mais les deux jeunes filles avaient disparu dans la maison et je n’aperçus plus qu’un pli de sa robe grise qui disparaissait sur le seuil.

III

Née à Montevideo, d’un père neuchâtelois et d’une mère italienne, Alma-Rosa avait passé ses premières années dans le campo où M. Maillé élevait des bœufs et des moutons sur ses terres. De cette existence à demi sauvage, elle avait conservé des allures tour à tour indolentes et brusques, un besoin de mouvement qui lui rendait insupportable la vie sédentaire, une indifférence presque totale à l’égard de la toilette et des ajustements féminins, l’horreur des travaux d’aiguille et de toute application continue. Elle se rappelait avec délices la liberté, le grand air, les vastes plaines où les bœufs paissaient en troupes innombrables, les courses folles sur un cheval à peine dressé, sans fers ni selle, qui galopait dans l’espace sans limite, la queue flottante et la crinière au vent.

L’histoire de son père était celle de bien d’autres colons, qui, après des années de luttes, et au moment où la fortune leur sourit, succombent frappés par la maladie ou le couteau d’un concurrent jaloux. Sa femme avait réalisé ce qu’elle avait pu de leur fortune et s’était embarquée pour l’Europe avec sa fille. Elle savait que dans la patrie de son mari vivait une sœur, qui leur écrivait des lettres tendres, pleines de protestations de dévouement, et qui ne demanderait pas mieux que d’associer sa destinée à celle de la veuve de son frère chéri et de son enfant. Un malheur n’arrive jamais seul : la traversée fut pénible ; Mme Maillé en souffrit beaucoup, et quand elle débarqua au Havre, sa santé, déjà altérée par le chagrin et les soucis, inspira les plus vives inquiétudes. Le voyage jusqu’à Neuchâtel parut la ranimer ; elle y arriva en automne, à l’époque des vendanges ; le spectacle des vignes parcourues par des troupes joyeuses d’ouvriers, les grappes bien mûres pendant aux ceps, le mouvement des chars conduisant la récolte au pressoir, l’allégresse générale, le soleil, l’air tiède, la beauté et la variété de la contrée, avec ses collines, ses montagnes, ses grandes forêts, son lac, que son mari lui avait souvent dépeints au milieu des plaines des pampas, lui procurèrent une distraction momentanée. Mais lorsque le brouillard eut envahi les bords de ce beau lac et qu’elle se vit confinée dans une chambre étroite, en face de sa belle-sœur, qui n’était ni douce ni tendre, la maladie reparut. Elle languit tout l’hiver et s’éteignit lorsque les premières violettes et les primevères annoncèrent le retour du printemps.

C’était donc à la tante Séraphine qu’était dévolue la tâche d’élever ce jeune sauvageon transporté du campo dans l’honnête village de Saint-Blaise, où chaque objet heurtait ses goûts, où chaque usage contrecarrait ses habitudes. La vieille fille chargée d’une telle mission n’avait rien de ce qu’il eût fallu pour réussir. Pendant vingt ans institutrice en Angleterre dans de grandes familles, comme elle se plaisait à le dire avec emphase, elle y avait laissé sa simplicité primitive, sa bonhomie, sa spontanéité, pour devenir une créature sèche, roide, gourmée, vaniteuse, tracassière, intolérante, à cheval sur les formes, et se flattant de donner le ton à ses compatriotes. Au lieu d’user de patience et de mansuétude à l’égard de son Indienne, comme elle appelait sa petite nièce, et de laisser agir le temps et l’exemple pour la civiliser peu à peu, elle voulut brusquer les choses et en faire sans délai une jeune miss rangée, soumise, obéissante et studieuse. Une fois ce système d’éducation inauguré, ce fut la guerre ; elle dura longtemps, les deux belligérants étant également opiniâtres et résolus. La pitié pour l’orpheline abandonnée, qui aurait dû adoucir le caractère de la tante, fut étouffée par un amour-propre puéril, celui d’être la maîtresse et de briser la volonté de l’enfant. Tous les jours la maison retentissait de scènes de violence, de cris, de pleurs, qui finissaient dans le silence de bouderies sans fin. Loin de reconnaître son erreur et de mettre son insuccès sur le compte de sa méthode, la vieille fille en accusait la méchanceté de Rosa, qui transformait sa demeure autrefois si paisible en un enfer.

Quelle aurait été l’issue de cette lutte, personne ne peut le dire, si le justicier Donzel, le père de Charles, nommé tuteur de la jeune fille pour gérer sa petite fortune, n’avait obtenu qu’on la plaçât à Hauterive, hameau voisin, dans un pensionnat bien dirigé, où ses heureuses qualités et ses talents ne tardèrent pas à se révéler, grâce à une influence bienfaisante.

Il avait fallu sept ou huit ans pour réduire le sauvageon américain en une plante de belle venue portant des fleurs et des fruits, mais les résultats étaient si remarquables que le justicier en était émerveillé. Quant à la tante Séraphine, dont les travers n’avaient fait que croître et se développer avec l’âge, poursuivant toujours son idéal de miss correcte, soumise, muette et insignifiante, elle trouvait que l’éducation de Rosa était absolument manquée, et que si on l’avait laissée dans ses mains, elle en aurait fait une femme modèle.

Depuis quelques mois seulement, la jeune fille était rentrée au bercail et faisait des efforts surhumains pour vivre en paix avec sa parente ; mais c’était chose difficile et, malgré ses concessions et son abnégation, la patience quelquefois lui échappait. Voilà pourquoi elle avait accepté une place en Allemagne dans un pensionnat, où elle devait enseigner le français et apprendre la langue du pays.

Ces renseignements succincts suffiront pour expliquer l’intimité presque fraternelle qui régnait entre les enfants du justicier et sa pupille ; elle était presque de la famille et considérait la maison Donzel comme la sienne. Charles, dont nous rapportons fidèlement le récit, était alors un grand et fort garçon de dix-neuf ans et demi, dont la culture intellectuelle n’avait pas été négligée. Il avait fait ses classes au collège de Neuchâtel, et, malgré la distance d’une lieue qui l’en séparait, avait accompli par tous les temps son voyage quotidien. Phénomène digne d’être noté, la marche était devenue pour lui un exercice si aisé qu’il pouvait faire ses préparations durant le trajet, sans se laisser distraire par les mille accidents du chemin, et les échos des Saars, ceux de Monruz, de Champréveyres et de la Maigrauge avaient répété à tour de rôle des vers de Virgile, des odes d’Horace, des passages de Strabon ou d’Homère, et des propositions de Legendre. Son père destinait ce fils, son orgueil, à la carrière d’avocat ; le membre de la cour de justice de Saint-Blaise, qui siégeait au tribunal l’épée au côté, aurait été flatté de le voir prendre rang parmi les membres du barreau neuchâtelois, pour lequel il nourrissait une respectueuse vénération.

Mais Charles avait son idée, dont il ne démordait pas, et que son bon sens lui avait suggérée : il voulait être paysan, comme son père. La vie des champs lui plaisait, il aimait la culture de la vigne ; tout en s’instruisant, il n’avait jamais délaissé le travail de leurs terres, et chaque fois qu’il pouvait donner un coup de main pendant les foins, la moisson ou la vendange, il le faisait sans qu’on eût besoin de le lui demander. Loin de mépriser les occupations du laboureur, comme le font tant de jeunes gens qui n’ont qu’une teinture des lettres ou de la science, et qui croiraient déroger en touchant un outil de leurs blanches mains, il voulait les honorer en y consacrant son cœur et ses forces. Lorsqu’il eut fini ses classes et passé avec distinction les auditoires de belles-lettres et de philosophie, il endossa l’habit de milaine, échangea la casquette de l’étudiant contre le feutre ou le chapeau de paille, ceignit le tablier de cuir du terrassier, ou la courroie du faucheur, se mit à traire les vaches, à sortir le fumier de l’écurie, et devint le bras droit de son père, qui l’admirait en poussant quand même des soupirs de regret.

Ces explications rétrospectives, dont nous demandons pardon au lecteur, étant données, nous laisserons le jeune homme continuer sa narration.

IV

Pendant le reste de la soirée, j’épiai la physionomie de mon père pour en tirer des conjectures sur la résolution qu’il allait prendre ; mais je ne pus rien deviner. Approuvait-il ce mariage ? Laisserait-il Rosa aliéner sa liberté avant d’avoir atteint ses dix-huit ans ? Sa figure restait impénétrable ; seulement, de temps à autre, il demeurait rêveur et regardait devant lui en sifflant un air de chasse, ce qui était l’indice d’une forte préoccupation. J’avais trop de respect filial pour oser l’interroger sur un sujet dont il ne parlait pas ; on ne voyait pas encore, à cette époque, les jeunes gens s’adresser à leurs parents avec la désinvolture aisée de ceux d’aujourd’hui, les traiter en camarades, les contredire, les railler même comme les représentants d’un monde suranné.

Tourmenté par de sinistres appréhensions, je fus réduit à rôder autour de l’étable, de la grange, du bateau réparé que j’avais mis à flot, jusqu’au moment où, par ordre supérieur, chacun était tenu de se coucher pour se préparer aux fatigues du lendemain.

Mon sommeil, dans ma petite chambre à côté du fenil, fut hanté par des rêves pénibles, dans lesquels j’avais à combattre des épiciers qui me lançaient à la tête des pains de sucre et des paquets de chicorée ; j’étais précisément accablé sous une montagne de mélasse, de savon et de chandelles, quand la voix sonore de mon père retentit dans la nuit.

— Charles, lève-toi, il est bientôt deux heures.

V

Tout remuait dans la maison ; les gros souliers du domestique sabotaient avec un bruit de tonnerre dans les escaliers de bois ; les coqs, apercevant la lumière des lanternes, croyaient devoir annoncer le jour par leurs cris aigus ; le feu pétillait dans la cuisine, et les ouvriers engagés pour la circonstance arrivaient l’un après l’autre, à pas lourds, leur faux sur l’épaule, la pierre à aiguiser dans son étui croché au ceinturon de cuir.

On mangea la soupe en silence, sans se presser, mais sans en laisser une goutte ; le paysan a le pouvoir de manger à toute heure du jour et de la nuit. La troupe se trouva bientôt réunie autour du bateau qu’on munit d’un mât, de deux voiles, et dans lequel on arrima avec soin le tonnelet de vin, les provisions, les outils, les ustensiles de cuisine. Mon père n’oublia pas son fusil et son chien. On engagea les rames dans les liens d’osier que j’avais tordus moi-même, les plus âgés allumèrent leur pipe en battant le briquet, puis chacun prit sa place et l’on attendit l’ordre du départ.

— Y êtes-vous ? dit mon père, resté le dernier sur la grève.

— On y est, répondirent quelques voix.

— Eh bien, attention !

Il appuya son épaule contre l’arrière, et s’arc-boutant de toutes ses forces, il donna au bateau une impulsion vigoureuse qui l’éloigna de la rive ; en même temps, il sautait à son poste et prenait la nage.

— Tirez devant ! dit-il avec autorité.

Les trois grandes rames battirent l’eau en cadence et le bateau commença de voguer.

— Bon voyage ! criait ma mère de la rive, sa lanterne à la main. Dieu vous garde ! Revenez en bonne santé !

— Soignez bien le bétail et surveillez le poulain, dit mon père ; au revoir, à bientôt.

La lanterne disparut dans la maison et tout rentra dans les ténèbres. Assis à la pointe du bateau, je tenais dans mes mains la tête de Diamant, qui manifestait sa joie par des sifflements contenus et par les coups de sa queue. Les étoiles brillaient dans un ciel sans nuage, l’air était calme et frais, le silence régnait sur le rivage et sur les eaux. Il y avait un charme inexprimable à se sentir glisser dans la nuit sombre, à la clarté des étoiles, sans bruit, sans rien voir autour de soi, comme dans la nacelle d’un ballon suspendu entre la terre et le ciel.

Un de nos hommes, pour allumer sa pipe, fit partir une allumette qui éclaira un instant notre embarcation.

— Deux heures, dit mon père en tirant sa montre.

— Oui, dit une voix, l’horloge de l’église sonne deux coups.

— Voilà le guet qui chante ! dit un autre.

— Parbleu ! c’est Velusaz : écoutez comme il braille ; veut-il réveiller les morts ?

— Non, mais avertir les voleurs et empêcher les vivants de dormir.

— Qu’est-ce qu’on fait au chien ? dit mon père ; ne le tourmentez pas.

Je ne sais quelle idée d’épicier ou d’épicerie avait traversé ma cervelle, et, sans m’en apercevoir, j’avais tiré les oreilles de Diamant.

Bientôt les falaises de Marin se dessinèrent à notre gauche. Une ligne claire, avant-coureur de l’aube, apparut à l’horizon au-dessus du grand marais tout noir. À notre droite, le Vully s’élevait comme un fantôme bleuâtre. Peu à peu on entrevit les Genièvres, qui se détachaient sombres sur la ligne claire du ciel ; ils furent salués comme d’habitude par de bruyants vivats. C’est là que nous devions aborder et organiser notre campement. Le bateau, pirouettant sur lui-même, présenta sa poupe à la rive basse et sablonneuse.

— En arrière, dit mon père.

Nous heurtâmes la rive ; chacun sauta sur le sable et l’on se hâta de débarquer les outils pour commencer immédiatement les travaux.

VI

À cette époque, une longue bande de marais appartenait à la ville de Neuchâtel ; elle suivait la rive du lac, de la Thielle à la Broye, et se nommait le Chablais et le Rondet[2]. Tous les bourgeois, à partir du 1er août à minuit, avaient le droit d’y récolter le foin qu’ils pouvaient faucher en un jour. Pareil privilège existait pour les communes bernoises qui possédaient des parcelles dans cette vaste plaine, connue sous le nom de marais du Seeland, assainie par les travaux récents de l’abaissement des eaux du Jura. Dans les années humides, lorsque cette contrée avait été inondée, le foin, composé d’herbes aquatiques, de laiches, de carex siliceux, était mauvais et même dangereux pour le bétail ; on pouvait à peine l’employer en guise de litière. Mais après une série d’années exemptes d’inondations, la flore de ces plaines se transformait d’elle-même. Aux herbes sèches, coriaces et malsaines, succédaient des plantes savoureuses, des graminées, fourrage aimé des moutons, et qui n’était pas à dédaigner de la part des agriculteurs soucieux de leurs intérêts. Le petit troupeau de moutons que mon père nourrissait en hiver à l’aide de cette provende nous fournissait de belles toisons blanches et brunes, que ma mère et ma sœur, aidées d’une vieille journalière, filaient pour en tricoter des bas, en confectionner d’excellente milaine[3], ou un drap chaud et résistant, qu’on tissait et préparait dans notre village, et dont nous étions tous vêtus.

Cette année-là, l’herbe était fort belle, et nous comptions en prélever sur le terrain communal une ample provision. Dans une reconnaissance préliminaire faite le dimanche précédent, mon père avait déterminé les limites de la parcelle qu’il se proposait d’attaquer, et il avait engagé trois ouvriers solides pour nous aider à la faucher dans le délai voulu. Des branches de saule plantées en terre jalonnaient nos alignements.

L’usage était de marquer immédiatement l’espace choisi en levant un andain tout autour. Une fois cette ligne de circonvallation tracée, aucun compétiteur n’était admis dans l’enceinte qu’on s’était adjugée.

Mon père passait pour le meilleur faucheur du village ; à le voir manier sa faux, on eût dit qu’il jouait avec son outil et que ce travail, réellement pénible, ne lui coûtait aucun effort. Comme il n’était pas facile de le suivre, il avait choisi ses hommes en conséquence, et leur avait donné ses instructions. Il attachait une grande importance à l’art de marteler le tranchant de la lame pour lui donner le fil, et à la manière de l’aiguiser et de l’emmancher. Tant que l’herbe est ruisselante de rosée, elle est facile à couper ; mais les difficultés commencent au moment où la chaleur du soleil a pompé toute l’humidité. Alors le tranchant s’émousse, la lame se couvre d’un enduit visqueux qui l’empêche de glisser, elle couche l’herbe au lieu de la couper, et le faucheur vulgaire renonce à un travail rebutant qui l’exténue.

Il était donc important de commencer de bonne heure, et de se mettre à l’œuvre sans perdre une minute. D’ailleurs nous n’étions pas les premiers, et de tous les côtés on entendait les jodeln joyeux des Bernois, qui s’étaient mis à l’œuvre au coup de minuit, après avoir passé la veillée au cabaret pour se donner des forces.

— Toi, Sämi, dit mon père au domestique qui était d’Anet, tu iras devant toi dans cette direction ; vous, Tribolet, dans cette autre ; Charles prendra la troisième et moi la dernière. Vous, Guyat, et vous Cotting, qui n’êtes pas habitués au marais, vous me suivrez en emboîtant le pas ; nous ferons ainsi trois andains. Nous ne risquons pas d’avoir des éblouissements, mais on y voit assez pour se guider. Quand notre enceinte sera tracée, nous mangerons un morceau, et nous pourrons aiguiser à loisir. Maintenant, en avant !

C’était plaisir de voir ces cinq hommes vigoureux lancer leur faux en cadence, d’entendre le bruit strident des lames rasant l’herbe mouillée, et d’observer l’art avec lequel ils savaient s’arranger des inégalités du sol, de la nature des herbes, tenir compte des creux, des saillies, appuyer sur le talon de la faux, glisser en effleurant le gazon, et surtout ménager le tranchant de leur outil, afin de ne pas perdre du temps à l’aiguiser.

— Est-ce que tu vois comme il y donne, notre maître ? dit Guyat à Cotting au bout d’une demi-heure. Impossible de le suivre ; j’ai déjà aiguisé trois fois, mais lui, il va toujours. Il doit avoir une rude faux.

— Bien sûr que c’est une lame de diamant qui coupe le verre. J’ai entendu dire que certaines gens ont un secret et qu’on a des faux ensorcelées.

— Qu’il ait un secret ou non, le justicier est un maître, et celui qui dira le contraire n’a qu’à venir s’aligner avec lui.

Bientôt les étoiles pâlirent, l’orient se colora de pourpre et d’or, un trait de feu partit de l’horizon, le globe du soleil se dégagea lentement des montagnes lointaines qui le masquaient et répandit sa lumière sur toute la contrée. Au bruit des faux se mêlaient le chant de l’alouette et le cri aigu du courlis ; des cigognes blanches aux ailes noires s’élevaient majestueusement dans l’air, et des vanneaux curieux et hardis vinrent voleter au-dessus de Diamant, qui gambadait parmi les andains odorants.

Vers six heures, le tour de l’enceinte était fait ; mon père releva sa faux, l’essuya avec une poignée d’herbe humide, passa l’ongle du pouce le long du tranchant pour s’assurer de la largeur du fil, tira sa pierre et aiguisa longuement.

— Charles, dit-il, nous avons bien gagné notre déjeuner. Va débarquer nos ustensiles et nos provisions, arrange la cuisine à notre ancienne place, et fais-nous une soupe, une de ces soupes dont on garde le souvenir.

— Appuyé, dit Guyat, je me sens aussi plat que ma faux. Et toi, Cotting ?

— Oh ! moi, je n’ai plus de quoi soutenir mon ceinturon ; je deviens sec comme un manche de fourche.

— Vous n’êtes que des enfants gâtés, dit Tribolet ; vous autres, vous ne connaissez que les beaux prés de montagne, où l’herbe se coupe comme de la salade ; venez un peu dans le marais pour apprendre à vivre et pour devenir des hommes.

VII

Le plus beau jour de ma vie avait été celui où mon père, quelques années auparavant, m’avait nommé chef de cuisine pour la prochaine campagne du Chablais. Prenant mon poste au sérieux, je m’étais préparé par un apprentissage préliminaire dans la cuisine maternelle, et j’avais suivi ce cours avec autant d’application que mes études de chimie. Outre le pot au feu, j’avais dans mon répertoire une demi-douzaine de soupes que je réussissais avec un bonheur étonnant.

Il y avait surtout une certaine purée de pommes de terre qui m’avait valu une réputation dont je n’étais pas peu fier. Quand mon père me disait avec son bon sourire : « Charles, tu as fait merveille, ta soupe ressusciterait les morts, » j’étais le plus heureux garçon de la terre.

Il est vrai que ma cuisine du Chablais était la plus belle du canton ; je l’établissais aux Genièvres, sur cette dune ombragée de pins pittoresques qui s’élève comme un bourrelet entre la nappe d’azur du lac et la plaine verte du marais. Quelques pierres plates formaient le foyer, deux branches fourchues plantées en terre soutenaient ma marmite. Quant au combustible, le rivage en était couvert ; il y en avait de toute sorte et au choix. Le feu allumé, Diamant improvisait tout autour des danses folles en poursuivant les spirales de fumée que la brise emportait parmi les arbres.

Cette fois, le cadre était le même, mais je n’y goûtais plus le même plaisir qu’autrefois : je me trouvais dans un site admirable qu’embellissait encore le soleil matinal, mon feu brûlait à souhait, mon potage répandait des parfums remplis de séduction, j’avais donc de quoi être satisfait, et pourtant je ne l’étais pas. Pour lier ma purée de pommes de terre, j’y mis du riz, dont j’avais un petit sac. Ce riz me rappela les denrées coloniales, l’épicerie et cet affreux épicier, cause de mes appréhensions. Mes regards se portèrent vers mon village natal, et mes pensées accompagnèrent mes regards. Bien que je ne pusse le voir, masqué qu’il était par la pointe de Marin, je cherchais à deviner ce qui s’y passait, ce qui s’y passerait bientôt. Acceptera-t-elle cet homme ? me disais-je. Ce mariage aura-t-il lieu ? Verrai-je s’accomplir cette abomination ?

— Eh bien, le déjeuner est-il prêt ? dit une voix.

Je me retournai d’un air si ahuri que mon père éclata de rire.

— Tu dormais devant ta marmite ; avoue que tu dormais, la spatule à la main ?

— Non, je ne dormais pas, dis-je avec embarras ; je vais servir la soupe.

Quand mes convives plongèrent leurs cuillers dans la gamelle, ils firent une grimace qui me donna le frisson. Hélas ! ma soupe était brûlée ; je l’avais senti en la servant. C’était le commencement de mes malheurs.

— On ne peut faire deux choses à la fois, dit mon père ; il faut être somnambule pour cuisiner en dormant. Ta soupe est manquée ; as-tu autre chose à nous donner ?

Je courus sans répliquer à la corbeille aux provisions, où je pris un grand pain et une tranche de fromage ; je remplis quelques bouteilles au tonneau et je disposai tout cela sur une nappe blanche, rayée de rouge, que j’étendis à terre.

Un général qui vient de perdre sa première bataille n’est pas plus consterné que je ne l’étais alors ; j’étais humilié, navré ; et d’autant plus que personne ne me faisait de reproches. Je voulais manger pour me donner une contenance, mais les morceaux me restaient au gosier.

— Bois un verre de vin, dit mon père en souriant ; bois, mon garçon, le mal n’est pas grand ; cela ira mieux une autre fois. Là-dessus, mes braves, que chacun prenne sa faux, nous avons encore à faire la barbe à ce grand carré, et la rosée va disparaître.

Tant que l’herbe se laissa couper par nos lames fatiguées, nos bras ne prirent pas un instant de repos. Vers dix heures, je servis à nos hommes du pain et du vin. Après onze heures, ce fut une pitié ; nos lames, brillantes le matin comme de l’argent, étaient devenues noires et sèches ; il fallait aiguiser à chaque instant et le fil du tranchant disparaissait à vue d’œil.

— Va voir chercher un arrosoir, ami Cotting, dit Guyat, afin d’humecter cette laine ; je suppose qu’il y a encore de l’eau au lac.

— C’est à savoir, dit Cotting ; ce soleil qui me fricasse le dos pourrait bien l’avoir mis à sec.

— Vous avez raison, dit mon père ; Charles, va chercher les fourches pour étendre tout de suite quelques andains, ceux dont l’herbe est la plus courte ; il nous faut du foin sec ce soir pour notre maison de campagne et notre lit. Pendant ce temps, tu prépareras le dîner et, quand tout sera prêt, tu donneras un coup de corne.

Guyat se retourna et ouvrit la bouche d’un air gouailleur ; je compris ou je crus comprendre son intention de me recommander de ne pas brûler la soupe ; mais je le toisai de la tête aux pieds avec de tels yeux qu’il ne fila pas un son. S’il avait parlé, je lui sautais au collet, et Dieu sait ce qui serait arrivé.

Ah ! bien oui, leur faire de la soupe… après mon exécution du matin ! J’aurais mieux aimé lever le camp. N’y avait-il pas dans la corbeille, préparés par ma mère, les haricots secs et le jambon qu’elle avait laissé mitonner sur le feu toute une journée ? C’était le dîner traditionnel du Chablais : quand on tuait le cochon, on mettait à part un des grands jambons de derrière et chacun disait : « C’est pour le marais. » Lorsque mon père, après avoir repassé son grand couteau de poche sur la pierre pour lui donner le fil, entama ce morceau capital, tous les yeux exprimèrent l’admiration, chacun en eut l’eau à la bouche ; la viande était tendre, succulente, rouge, parfumée, bordée d’une couche de lard blanc comme la neige. Rien de plus appétissant que les tranches larges, molles, onctueuses qui s’entassaient dans un beau désordre sur la grande écuelle de terre rouge remplie de haricots. Quel assaut elle subit, la pauvre terrine, et quels ravages ! Un moment, je crus que ces avale-royaumes allaient tout engloutir. Je ne fus rassuré que lorsque je les vis fermer leurs couteaux et les remettre dans leurs goussets. Ils burent encore un coup de vin dans le gobelet d’étain qui circulait à la ronde, puis ils s’étendirent à l’ombre des pins, les uns sur le ventre et le nez dans la mousse, les autres sur le dos, le chapeau sur les yeux, et bientôt on n’entendit plus que des ronflements sonores mêlés au bourdonnement des insectes, mouches, taons, libellules, qui faisaient rage au moment de la grande chaleur du jour.

VIII

— Et toi, Charles, veux-tu dormir ? dit mon père en caressant les oreilles de son chien ; moi, je vais faire un tour avec mon fusil ; si tu m’accompagnes, tu pourrais prendre ta ligne.

Il suffisait de prononcer le mot de fusil pour mettre Diamant hors de lui ; ce furent des sauts, des cris, des caresses qui devinrent du délire lorsque mon père passa son carnier et mit son arme sous le bras. La joie de Diamant me faisait toujours du bien ; au lieu de bouder, j’ajustai l’un au bout de l’autre les bâtons de ma ligne et je partis.

La surface du marais n’est pas la même partout ; à la prairie succède une zone de fossés, de mares, de tourbières, de bas-fonds vaseux chéris des bécassines et des chevaliers, d’étangs pleins de roseaux où nichent les râles, les canards, les sarcelles. Après avoir marché quelque temps sous un soleil de feu, mon père s’arrêta, fit coucher son chien à ses pieds, chargea son fusil, couvrit les cheminées de deux capsules brillantes et, me montrant du doigt une vaste mare d’où s’élevaient dans un beau désordre les iris jaunes, les roseaux, les scirpes, les massettes :

— Voici une gouille qui doit être habitée. Allons, Diamant, cherche !

L’épagneul eut des frémissements dans tout le corps, sa queue fouetta l’air, puis, sans craindre de salir sa robe blanche, il se coula comme un serpent dans l’eau noire, parmi les tiges et les feuilles de cette végétation luxuriante des lieux inondés, où il disparut. On l’entendait explorer avec circonspection les coins et recoins de ce fouillis, soulever les herbes, renâcler, s’arrêter, puis aller et venir par saccades brusques.

— Il y a des jeunes canards, dit mon père. Veux-tu tirer ?

L’ardeur de la chasse m’avait gagné ; je pris le fusil d’une main tremblante d’émotion. Tout à coup, les grands roseaux s’agitèrent bruyamment, un oiseau en sortit avec des claquements d’ailes formidables.

— Tire donc ! dit mon père. Qu’attends-tu ? Tire le canon droit !

Je tirai pour l’acquit de ma conscience ; l’oiseau avait disparu derrière les cimes des grandes herbes.

— Ce qu’on ne fait pas avec foi est un péché ! dit mon père sentencieusement ; tu viens de manquer un beau canard. Donne-moi le fusil.

Quelques pas plus loin, un autre oiseau se leva ; mais à peine était-il visible au-dessus des panaches des joncs qu’un coup de feu partit et qu’il tomba foudroyé.

— Apporte !

L’épagneul ruisselant, couvert d’une fange noire qui le rendait méconnaissable, apparut tenant dans sa gueule un canard qu’il vint déposer à nos pieds en faisant entendre des grognements de satisfaction !

— Bien, Diamant, bien, tu es un brave chien… Ah ! diable ! va te secouer plus loin ; il faudra le laver au lac. Quel bon canon que ce canon gauche ! Vois-tu, Charles, pour tirer au vol…

— Vous me l’avez dit cent fois ; mais quand j’entends le bruit de tonnerre que font ces oiseaux en s’envolant, je regarde et je ne tire pas.

Nous passâmes en revue plusieurs étangs, d’où Diamant toujours plus crotté fit sortir des râles marouettes et des bécassines, et nous arrivâmes au bord d’un fossé large et profond, où nageaient sur l’eau noire des nénuphars éclatants de blancheur.

— Attention, dit mon père, voilà des brochets qui se chauffent le dos au soleil ; on va s’amuser.

Il fallait des yeux perçants pour distinguer les poissons immobiles parmi les feuilles couchées à plat et les fleurs de neige auxquelles ils semblaient collés. Le carnier contenait du fil de laiton recuit ; on le courba en nœud coulant qu’on accrocha au bout de ma ligne. Il n’y avait plus qu’à le descendre dans l’eau, à le passer doucement autour du poisson et à tirer vivement la ficelle ; le brochet, serré au milieu du corps, était enlevé comme par un coup de lasso et jeté sur l’herbe, où il frétillait en faisant briller ses écailles.

Ce n’était pas très orthodoxe, ce que nous faisions là, et nous étions en contravention avec les règlements sur la pêche ; mais la solitude du marais, l’occasion, les brochets endormis sous les rayons de feu et si disposés à se laisser prendre, étaient autant de circonstances atténuantes et la pêche allait son train. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, une dizaine de brochetons bien dodus prirent place sur un lit de feuilles à côté du canard étendu dans la carnassière.

— As-tu emporté une casserole ? dit mon père en reprenant le chemin du bivouac ; vois-tu, Charles, dans le marais, il y a toujours quelque chose à prendre. Ce soir, nous aurons une grillade qui mettra nos hommes de belle humeur.

IX

Le soir était venu ; nous avions une ample provision de foin sec destiné à la cabane où nous devions passer la nuit. Après l’émotion du départ et le voyage à la clarté des étoiles, rien ne m’amusait comme la construction de cette hutte, qui me rappelait la vie primitive dans toute sa simplicité. On entassait le foin de manière à former trois murailles en fer à cheval laissant entre elles un espace vide, qu’on recouvrait avec la voile du bateau. Nous avions ainsi un logement bien abrité, non seulement contre le serein, mais même contre la pluie, et un lit douillet pour nous reposer de nos fatigues.

Nos ouvriers étaient des gaillards qui avaient tous fait du service militaire, et notre établissement des Genièvres leur rappelait les camps de Bière et de Thoune. Cela les amusait ; mais si on les eût laissés libres, ils auraient dormi sur la terre sans autre abri que le feuillage des pins, quitte à être trempés par la rosée ou la pluie et à se secouer comme des barbets. Mon père ne l’entendait pas ainsi ; il tenait à la santé de ses gens, par humanité et aussi dans l’intérêt de son travail. Quant à moi, sans la cabane, les foins du Chablais auraient manqué de leur principal agrément ; je m’étais constitué l’architecte et l’entrepreneur de cet édifice mémorable et je l’aurais construit seul malgré ma lassitude, si nos hommes m’avaient marchandé leur concours.

— C’est bien de la peine pour rien, monsieur Charles, dit Guyat ; nous autres, de Morcles, à la chasse du chamois, on passe la nuit là où l’on est.

— Nous ne sommes pas dans les Alpes, mais dans le marais, où l’on peut prendre la fièvre.

— Il fera trop chaud dans ce foin, sans compter les bêtes.

— Quelles bêtes ?

— Eh ! oui, les puces, et le reste, vous verrez.

— Encore quelques charges de foin et notre gîte sera prêt ; nous l’appellerons le Grand hôtel du Chablais. Prenez courage, je vous promets un bon souper.

— Alors, il y a du gibier, dit le vieux chasseur allongeant le nez du côté de la cuisine ; le vent m’apporte une odeur de grillade. Le père a tiré, hein ?

— Vous verrez, je ne vous dis que ça.

Pendant que nous élevions notre édifice, mon père était fort affairé autour du feu. On le voyait, en bras de chemise, tête nue, aller, venir, se pencher sur la fumée. Il se détachait en vigueur sur le ciel empourpré où le soleil venait de disparaître.

— Hé ! là-bas, vous autres, cria-t-il, venez souper, la table est mise.

— Nous ne sommes pas tout à fait prêts…

— Arrivez, vous dis-je, nom d’un nom ! Le vent et la cuisine n’attendent personne ; allons, au pas de course !

Les convives s’assirent en rond autour de la nappe, au milieu de laquelle la friture de brochets s’étalait dorée et grésillante sur un plat d’étain, garni tout autour de pommes de terre cuites sous la cendre. Mon père coupait le pain en surveillant du coin de l’œil le canard, qui achevait de rôtir suspendu devant le feu au bout d’une ficelle. Comme réserve, on apercevait le manche du jambon surgissant du milieu des haricots secs.

— Servez-vous, dit mon père, prenez…

Mais personne ne se servait ; ce festin de Balthasar intimidait nos hommes ; il fallut leur mettre le poisson dans la main et leur donner l’exemple ; mais une fois lancés, quel appétit ils développèrent et comme ils firent craquer sous leurs dents robustes les arêtes des brochets et les os du canard. Mon père était rayonnant ; son souper avait réussi, et puis ce jour avait été bien employé ; la soirée était superbe, tout promettait le beau temps pour le lendemain. Encore deux jours comme celui-ci et il rentrerait heureux dans sa maison avec la récolte qu’il souhaitait.

Je le vois encore, ce cher père, tel qu’il était en cet instant, assis sur une racine noueuse, le dos appuyé contre le tronc d’un pin, présidant au repas avec cette bonne grâce, cette affabilité communicative, qui met à l’aise les subordonnés, tout en les maintenant dans les bornes du respect. C’était un homme solide, de taille moyenne, aux épaules arrondies, avec une ample poitrine et des bras vigoureux ; sa figure pleine, colorée, hâlée par le soleil, exprimait la franchise et la décision sans exclure la finesse. Vêtu d’un pantalon de grisette et d’une chemise de forte toile, sans gilet, ni cravate, il y avait en lui cet air d’aisance et d’autorité débonnaire qui trahit le maître et le chef de maison.

Notre domestique, Sämi Probst, d’Anet, osseux et lourd, bâti comme un athlète, les cheveux d’un blond de filasse tombant sur ses sourcils, mangeait avec un visage sérieux, lentement et sans dire un mot.

David Tribolet, de Saint-Blaise, hardi, jureur, dur à l’ouvrage, buveur intrépide, affligé d’une soif chronique dont il se vantait effrontément, déployait toutes ses ruses pour attraper le gobelet d’étain et le vider plus souvent qu’à son tour.

Uli Cotting, honnête Fribourgeois, né au pied de la Berra, était un grand gaillard efflanqué, aux épaules carrées, naïf, timide, crédule, fidèle à son devoir, et tout effarouché de se trouver au milieu des inguenôds[4], qui ne faisaient pas le signe de la croix, mangeaient de la viande le vendredi, n’avaient pas l’ombre d’un chapelet dans leurs poches et gardaient leurs chapeaux sur la tête sans réciter la moindre oraison quand le vent du soir apportait les sons lointains de l’angélus.

Le dernier de la bande, le Vaudois Sylvain Guyat, de Morcles, était un petit homme, brun, sec, vif, alerte, intelligent, infatigable, qui ne songeait qu’à jouer de mauvais tours à son confédéré fribourgeois.

X

Le gobelet d’étain venait de circuler pour la dernière fois ; les pipes étaient allumées, le silence était complet ; à peine entendait-on le bruit d’une rame sur le lac, les jodeln lointains des faucheurs, le cri du courlis, du butor, et de temps à autre les fanfares des grenouilles qui semblaient obéir au signal d’un chef d’orchestre.

— Crois-tu aux esprits, ami Cotting ? dit Guyat d’un air sérieux.

— Aux esprits, il faut bien y croire ; il y en a beaucoup chez nous du côté de Montévraz.

— Sont-ils bons ou mauvais, vos esprits ?

— Il en est de bons et de mauvais, mais je crois que les mauvais dominent.

— Alors, c’est comme ici.

— Comment, ici ? dit Uli d’un air effaré.

— Le marais en est tout plein, n’est-il pas vrai, Probst ? Vous qui êtes d’Anet, vous devez le savoir ?

— C’est la vérité, dit gravement Sämi entre deux bouffées de tabac. On les entend la nuit, quelquefois même on les voit, mais cela porte malheur. Il y a d’abord les vieilles filles condamnées à raccommoder les culottes des garçons qu’elles ont dédaignés.

— Juste récompense de leur vanité et de leur malice, dit Guyat.

— J’ai entendu parler d’un chien noir qui rôde autour des villages et qu’on ne peut voir qu’une fois, dit Tribolet.

— Pourquoi ? dit Uli tout tremblant.

— Parce que celui qui l’a vu meurt dans l’année.

— Vous parlez d’un chien, il y en a deux, dit Sämi ; l’un est le Schlüsselhund, et l’autre le Greischihündli ; ils aboient la nuit tantôt à un endroit, tantôt à un autre ; chez nous, tout le monde en a entendu parler.

— Il y a aussi, dit Tribolet, des lumières qui sautent ici, qui sautent là, des feux qui paraissent et qui disparaissent, sans qu’on voie personne ; et pourtant on entend des cris, des gémissements, comme si on appelait au secours.

— Il se passe bien des choses sur le marais, continua Probst d’un air significatif. Il y a aussi la femme blanche, celle qui a tué ses enfants. Elle se traîne autour du cimetière en poussant des plaintes qui font dresser les cheveux sur la tête.

Le pauvre Uli avait laissé éteindre sa pipe de saisissement.

— Savez-vous l’histoire de Schabek ? dit mon père ; il avait sa demeure ici près ; j’ai connu des vieillards qui en ont encore vu les fondations ; c’était un cabaret, une espèce de coupe-gorge où l’on étranglait les riches voyageurs qui suivaient le chemin ; on les enterrait dans la tourbe, et ni vu ni connu. À la fin, un homme vêtu de vert, dont les yeux luisaient comme des braises, vint faire le guet autour de la maison ; il demandait à l’hôte sa signature. Un soir, des hommes qui passaient entendent un grand bruit ; la porte était fermée, ils l’enfoncent et trouvent Schabek dans son lit, le coin de sa couverture dans la bouche, mais les dents si serrées qu’aucun des assistants ne put la retirer. Voyant cela, l’un d’eux se mit à prier à haute voix, pour conjurer le malin. Alors on entendit comme un coup de tonnerre, un trou se fit à la paroi et la chambre se remplit d’une odeur suffocante. Schabek était mort.

— Jésus, Marie, Joseph ! dit Uli en se signant. Est-ce qu’il revient aussi ?

— Je ne sais, mais la maison a été rasée et les voyageurs, en passant près des ruines, prononçaient une malédiction.

— Écoutez, dit Guyat en se levant, voilà que ça commence…

— Qu’est-ce qui commence, hein ? dit Cotting, tout effaré.

— Ah ! ma foi, tu n’as qu’à écouter ; si tu as des oreilles, c’est le moment de les ouvrir.

On entendait, en effet, des bruits étranges sur la plaine qu’envahissait la nuit ; çà et là, de soudaines lueurs apparaissaient rapides comme l’éclair ou brillaient comme les cierges d’une procession fantastique.

— Pour des sorcières, dit Tribolet, il est sûr et certain qu’il y en a, quand même certaines gens le nient ; moi, j’ai vu des choses… Enfin, suffit, vaut mieux n’en pas parler.

— C’est comme à Morcles, dit Guyat qui aimait à pérorer ; moi qui vous parle, j’en ai vu aussi dans les montagnes où je chasse le chamois…

— Qu’est-ce que tu as vu ? dit Tribolet.

Uli Cotting regardait du côté de la cabane et se demandait s’il n’était pas l’heure d’aller se coucher, pour échapper au supplice qu’on lui infligeait.

— C’était au Chamossaire ; j’avais blessé un vieux bouc d’un coup de carabine et je suivais ses traces marquées par son sang ; j’avais marché tout le jour dans des passages difficiles où je risquais ma peau, mais je ne voulais pas en démordre, il me fallait mon chamois coûte que coûte ; il avait des cornes d’un pied de haut, et pesait au moins septante livres. Le jour baissait, je ne voyais plus ma piste ; je résolus de la reprendre le lendemain, et je descendis vers une source que je connaissais au milieu des broussailles et des rochers, pour y casser une croûte et dormir. Pendant que j’étais assis, j’entends un bruit de sonnailles de chèvres épouvantées se dirigeant vers moi. Tantôt elles s’arrêtaient, tantôt elles partaient au grand galop en éternuant de frayeur. Cela me donna à penser et me mit sur mes gardes. Elles débouchent dans ma clairière et passent comme un escadron en pleine carrière ; il y en avait bien une trentaine. À leur suite, qu’est-ce que je vois ! un loup, mais quel loup ! énorme, maigre, gris, la queue traînante, les oreilles droites, la gueule ouverte, laissant voir sa langue rouge et des dents blanches, longues comme ça. Je n’ai jamais rien vu d’aussi épouvantable, et si je n’avais pas eu ma carabine, j’aurais eu peur. Il s’arrêta, hésitant ; mais il n’avait pas le choix ; il devait traverser la clairière pour rejoindre le troupeau qu’il poursuivait, et justement une pauvre chevrette boiteuse, restée en arrière, était à peine à vingt pas de ses dents. Il fallait entendre comme elle bêlait et appelait au secours. Attends, que je me dis, sacré pirate, ta dernière heure a sonné. Je tenais ma carabine armée, je l’ajuste, mais la diable de bête, ramassée sur ses jambes, ne me quittait pas de l’œil. Ce regard me gênait tellement qu’au lieu de lui envoyer ma balle dans la tête, je visai à l’épaule et je fis feu. Vous croyez qu’il tomba ? Non, il restait là planté, avec son satané regard et le sang qui coulait de sa poitrine. Je recharge mon arme, après avoir marqué ma balle d’une croix ; je m’avance pour l’achever ; alors seulement il tourne bride en poussant un hurlement si effroyable que je restai cloué sur place. Après avoir bien cherché, je le trouve au fond d’un ravin où il était couché ; je marche vers lui en le tenant en joue ; toujours le même regard ; je lui fais sauter la cervelle ; j’entends un hurlement encore plus horrible, et quand la fumée est dissipée… pas plus de loup que de baume, le monstre avait disparu.

— Allons donc, farceur, dit mon père.

— Monsieur Donzel, aussi vrai que j’existe, j’ai tiré à bout portant, et j’ai perdu mes deux charges de poudre, mon plomb et la prime par-dessus le marché.

— Et le chamois ?

— Oh ! le chamois… vous pensez bien que j’ai pu le chercher longtemps dans ces déserts de roches et de neiges ; mon affaire était toisée.

Ce récit m’avait remué plus que de raison ; Guyat avait poussé un hurlement si féroce, pour imiter le loup, que j’en avais eu la chair de poule. Quant à Uli Cotting, il était littéralement pétrifié. Nous quittâmes le feu autour duquel nous avions veillé, et quand je me trouvai dans notre gîte, couché près de mon père, je lui dis à l’oreille :

— Le fusil est-il chargé ?

— Oui.

— Où est-il ?

— Ici, près de moi.

— Et Diamant ?

— Couché près du feu.

— Allons, bonne nuit !

— Dors bien, mon garçon.

Tout le monde dormait, même Uli qui avait enfin succombé au sommeil et à la fatigue, après avoir longtemps prié et soupiré. Le moindre mouvement des dormeurs faisait grincer le foin, dans lequel on entendait toute sorte de bestioles, sans compter les cousins qui bourdonnaient à nos oreilles et nous promettaient des ampoules pour le lendemain. L’air était tiède, les étoiles brillaient sur nos têtes et se succédaient dans l’ouverture ménagée entre la voile et le foin pour donner de l’air ; le vent de la nuit soufflait doucement dans le branchage des pins et faisait clapoter l’onde le long du rivage. Mes yeux se fermèrent et, sans savoir comment, je m’endormis.

XI

Mon réveil fut désagréable ; tout était en agitation autour de moi, nos hommes allaient et venaient, le foin craquait, Diamant aboyait, on parlait bas dans la nuit sombre.

— Je vous jure que ce n’est rien, disait mon père d’une voix contenue.

— Quelqu’un a marché près de nous, disait Guyat.

— Et puis, après, est-ce qu’on veut nous manger ? Si vous ne vous étiez pas monté la tête avec vos histoires de revenants, vous ne feriez pas des sottises.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je en m’élançant hors de la hutte, le fusil à la main.

— Rien ; on voit un feu là-bas, et des hommes autour, sans doute des faucheurs qui gardent leur foin, dit mon père.

On apercevait effectivement une flamme claire et ondoyante devant laquelle des figures se détachaient en noires silhouettes. Cette scène avait un aspect fantastique, et nos hommes, peu rassurés, désiraient cependant éclaircir ce mystère.

— Allons voir de quoi il retourne là-bas, dit Guyat ; viens, Uli, toi qui es brave et qui sais faire le signe de la croix.

— Rentrez, ou allez chercher de l’ouvrage ailleurs, dit mon père ; si ces gens s’amusent à danser autour de leur feu pour se réchauffer, cela ne nous regarde pas.

— Oh ? des gens… dit Tribolet.

— Oui, des gens, rien de plus, et je ne leur conseille pas de venir nous importuner. Allons, rentrez, et qu’on dorme. Il est minuit ; à trois heures, celui qui n’aura pas repris sa faux ne déjeunera pas avec nous.

— Minuit ! répéta Cotting ; c’est l’heure où Satan court le monde ; Sancta Maria purissima, ora pro nobis !

Nos hommes obéirent et bientôt leurs ronflements remplirent la hutte. Je les croyais tous endormis, le foin venant à craquer, je vis Guyat, puis Sämi, puis Tribolet sortir à quatre pattes et disparaître dans la nuit. Diamant jappa un instant, puis tout rentra dans le silence.

Je ne sais quelle influence eut la voix sur les rêves de mon père ; mais l’instant d’après, il se mit à siffler, à appeler à haute voix, comme s’il était en chasse : « Ici, Diamant, ici… tourne… ah ! ah ! tout beau, tout beau, mon garçon, c’est un lièvre, fais attention, nous l’aurons… apporte ! »

Tiré de son somme par la voix de son maître, l’épagneul quitta sa place près du feu, accourut au galop, sauta sur mon père et se mit à lui lécher les mains, sans parvenir à le réveiller. Mais voyant que cette chasse n’était qu’une fiction sans conséquence, il reprit son poste tout penaud, tourna une dizaine de fois sur lui-même, se roula en boule en grognant et s’endormit.

XII

À l’heure fixée, tout le monde était à son poste, et nos trois déserteurs emboîtaient le pas derrière mon père, qui tenait la tête de la colonne. Mais au lieu de bavarder et de cribler Cotting de ses lazzis, le malin Guyat restait muet comme un poisson. Lorsque le déjeuner nous réunit et qu’on put se regarder en face, je fus surpris de voir leurs figures couvertes d’écorchures et de contusions ; Tribolet avait positivement les yeux pochés et sa chemise était déchirée à plusieurs endroits. Où avaient-ils gagné ces agréments ? Dans quelle bagarre s’étaient-ils trouvés ? Ils ne s’en vantaient pas, et mon père feignait de ne rien voir.

Pendant la journée, la chaleur devint étouffante, et ceux qui ne connaissaient pas encore les effets du soleil dans le marais purent en faire l’expérience à leurs dépens. J’appris plus tard que plusieurs cas d’insolation s’étaient produits parmi les ouvriers occupés aux foins. Nous n’avions plus qu’à laisser sécher notre récolte, et ce soleil impitoyable, accompagné d’un vent brûlant, nous venait en aide, mais en nous ôtant la force et l’énergie. Nos hommes dormaient à l’ombre des pins, la tête entourée de leur mouchoir pour se défendre des taons ; mon père avait essayé de prendre son fusil et de faire un tour de chasse, mais cette fournaise l’avait découragé et, en désespoir de cause, il s’était réfugié dans le lac pour y chercher un peu de fraîcheur.

Pendant qu’il nageait et se livrait à toute sorte d’exercices, je parcourais la grève pour recueillir le bois flotté que les vagues jettent en abondance sur cette rive après les grandes pluies et les orages. Arrachés sur les berges par les rivières et les ruisseaux débordés, des arbres entiers, des bois en bûches, des branches mortes, des débris d’embarcations, de caisses, de paniers sont poussés par le vent d’ouest et viennent échouer parmi les roseaux secs roulés par les vagues. Les habitants des villages voisins ne manquent pas de venir s’y approvisionner de combustible. Pour moi, depuis plusieurs années, j’y trouvais assez de chapeaux de paille pour mon usage et pour les hommes de la maison. Mes recherches pour découvrir leurs propriétaires restant vaines, j’avais fini par m’adjuger ces couvre-chefs, dont quelques-uns étaient d’un grand prix et avaient dû être enlevés à des étrangers de distinction naviguant sur le lac et faisant ainsi connaissance avec les brusques rafales de notre joran.

Dans l’après-midi, le ciel se couvrit de nuages noirs qui s’étendaient du Creux-du-Van à Chaumont ; le lac devint livide, tout annonçait l’orage. Craignant la pluie sur son foin sec, mon père le fit mettre en meules et attendit l’événement.

— Il pleut sur les montagnes, mais nous n’aurons rien, dit Tribolet.

— Je n’en suis pas sûr, dit Guyat ; les mouches sont mauvaises, j’en ai déjà tué plus de trois mille.

— C’est donc pour ça que tu as le nez tout bleu ? dit Cotting.

— Mon nez ? mon nez ne te regarde pas !

— Comme tu dis cela ! Est-ce que par hasard tu t’es battu avec les esprits ?

En plein soleil, Uli Cotting était plus brave qu’au milieu des ténèbres.

Nous n’avions pas de miroirs au marais et Guyat ne pouvait pas juger de l’état de sa face ; en voyant les contusions qui décoraient Probst et Tribolet, et en procédant par analogie, il était conduit à tirer des conclusions désolantes pour son amour-propre. Mais il n’était pas homme à rester longtemps dans l’embarras.

— Eh ! parbleu ! c’est toi qui m’as assommé cette nuit en dormant ; tu peux te vanter d’être un mauvais coucheur.

— Comment, moi, je t’ai ainsi marqué le visage ? dit l’honnête Cotting ; tu sais bien que ça n’est pas vrai.

— Au lieu de vous quereller, dit mon père, vous feriez mieux de battre vos faux et de ramasser un peu le foin autour des meules. Moi, je vais faire un tour pour chercher à souper. Viens-tu, Charles ?

J’étais couché sous les pins, en proie à une demi somnolence ; je ne répondis pas et il partit avec Diamant.

Ceux qui n’ont jamais dormi que sur un lit douillet dans un appartement bien clos ne connaissent pas la volupté de sommeiller dans la campagne et d’être éveillé de temps à autre par un souffle de vent, le frôlement d’un insecte, ou un chant d’oiseau. Quelle sensation délicieuse, lorsqu’on ouvre les yeux, de voir au lieu d’un plafond de plâtre sali par les mouches, le feuillage qui tremblote gracieux et élégant, le ciel bleu, les nuages qui s’y promènent, et parfois une hirondelle ou une mouette qui traverse l’espace d’une aile légère et semble vous inviter à la suivre là-haut.

Je fus éveillé par des voix connues qui m’appelaient par mon nom.

— Eh ! Charles ! Papa !… Où êtes-vous ?

C’était la voix de ma sœur. « Je rêve, me disais-je, j’ai un coup de soleil, la fièvre… »

— Seraient-ils partis ? Mais non, le voilà ! Viens, Laure, par ici…

Cette fois, c’était la voix de Rosa.

J’ouvris les yeux ; elle était devant moi, superbe, les joues colorées, les cheveux à demi dénoués.

XIII

Persuadé que je rêvais, je fermai les yeux pour prolonger ma félicité. Je pensais d’ailleurs que de mes songes sortirait peut-être une révélation de l’avenir.

— Voyez-vous ça, dit la voix de Rosa, c’est ainsi qu’ils travaillent, ces faucheurs du marais ! Laure, n’as-tu pas un bonnet de coton pour ce dormeur qui ronfle étendu sur la mousse, la tête à l’ombre et les pieds au soleil ?

Le doute n’était plus permis ; je ne rêvais pas. J’ouvris les yeux et me mis sur mon séant. Il paraît que ma figure eut une expression singulière de surprise et d’hébétement, car les rires des jeunes filles éclatèrent en chœur comme des chants d’alouettes.

— Qu’est-ce que vous faites ici ? dis-je enfin toujours assis par terre.

— Dis-nous vite où est papa ; nous avons un message à lui communiquer.

— Comment êtes-vous venues ?

— Par le lac.

— Et l’orage qui menace… le tonnerre ?…

— Ah bien oui, regarde, tout s’est dissipé ; il ne reste qu’un bon joran[5] qui rafraîchit l’air.

Je me mis enfin sur mes pieds ; le ciel était redevenu serein ; à l’atmosphère lourde et embrasée avait succédé un air vif qui descendait des montagnes ; c’était le joran, qui fouettait les pins de notre bivouac et soulevait sur le lac devenu sombre une houle bruyante. Notre bateau de pêche se balançait près de la barque, qu’il heurtait de son plat-bord comme s’il avait voulu la démolir. Mon premier soin fut de le tirer sur la grève pour le mettre à l’abri des lames.

— Voilà une imprudence que vous payerez cher ; le retour n’est plus possible, vous coucherez au marais.

— Au lieu de nous gronder, dis-nous où nous pourrons trouver papa.

— Il fait un tour de chasse ; on l’entend tirer là-bas ; il reviendra bientôt.

— C’est donc ici votre cuisine ! dit Rosa qui rôdait à droite et à gauche en furetant d’un air curieux ; et voilà votre habitation d’herbages, un vrai rancho, comme nous en avions dans l’Amérique du sud. Dort-on bien là-dessous ?

— Vous verrez cette nuit.

— Laisse-nous tranquilles avec tes prédictions.

— Regarde, reprit Rosa qui voulait tout examiner, ces messieurs savent très bien combiner leur ménage ; ils ont un bûcher, une cave, un foyer… À propos, qui est-ce qui fait la soupe ?

— Votre très humble serviteur.

— Et il réussit ?

— Assez bien, quand il n’a pas de distractions et qu’il ne la laisse pas brûler.

— Qu’est-ce qui peut distraire ce sage dans ses graves occupations ? Je le croyais au-dessus de ces faiblesses.

— Mon frère sait très bien cuisiner, dit Laure : il rendrait des points à beaucoup de femmes.

— À moi ? veux-tu dire ; ce n’est pas difficile ; et pourtant il oublie de laver sa vaisselle. Ce n’est pourtant pas l’eau qui manque, ajouta-t-elle en regardant le lac.

— Au Chablais, on n’y regarde pas de si près ; je ne m’attendais pas à votre visite.

— Chauffons vite de l’eau, dit Laure, et réparons cette négligence ; tu sauras que maman est impatiente de vous revoir et qu’elle vous attend demain soir sans faute. Et Diamant, comment va-t-il ?

— Oh ! Diamant est aux anges ; pour le moment, il grouille dans les fossés et patauge dans la tourbe à la poursuite des canards.

Tout en causant, nous avions rallumé le feu et suspendu au-dessus la marmite pleine d’eau. Dès qu’elle fut bouillante, les jeunes filles se mirent à laver mes écuelles et ma casserole, qui en avaient grand besoin. Je ne pouvais me lasser de contempler Rosa allant, venant, arrangeant, avec la grâce qu’elle mettait à tout, et embellissant de sa présence ma cuisine champêtre. Elle mettait ainsi le comble aux délices d’un séjour dans le marais ; dans ce moment, je me tenais pour le plus heureux des mortels.

— Ce joran devient toujours plus fort et plus froid, dit Laure en ramenant sur ses tempes ses cheveux ébouriffés, il finira par déraciner ces pauvres arbres et par balayer notre feu.

— Pourvu qu’il n’emporte pas notre foin, dis-je en riant ; je vois nos ouvriers qui s’appuient sur les meules pour les empêcher de s’envoler vers le canton de Fribourg.

— Je commence à croire, dit Rosa d’un air pensif, que le retour nous est fermé, et que tante Séraphine me fera un beau sermon sur mon amour des aventures.

Dans cette plaine unie, que rien ne protégeait, le vent promenait sans obstacle ses rafales impétueuses, qui passaient comme des volées de canon ; rester exposé à ce courant d’air froid était dangereux pour des personnes délicates.

— Attendez… une idée, leur dis-je ; il y a encore une voile dans le bateau ; en l’enroulant autour de la vergue et du mât, et en la fixant à ces deux arbres par des cordes, nous aurons un paravent parfait.

Mon projet fut mis à exécution sur-le-champ, et pour consolider cette toile, que le vent menaçait de déchirer, j’entassai au-devant quelques charges de foin et des paquets de roseaux. Je fabriquai des sièges en liant en fagots ma provision de bois à brûler, ce qui fit dire à Rosa que notre établissement était non seulement confortable, mais que le superflu y régnait, puisqu’on pouvait parfaitement s’asseoir sur les talons, à l’instar des habitants des Pampas.

XIV

Qui fut étonné ? ce fut mon père ; il arrivait joyeux, son carnier rempli de canards, dont il avait trouvé un étang tout peuplé. À son approche, ma sœur et Rosa s’étaient cachées derrière la voile pour lui ménager une surprise.

— Tu as manqué une fameuse aubaine, me cria-t-il de loin ; les jeunes canards se levaient comme des sauterelles. Ma parole d’honneur, Diamant ne savait auquel répondre ; le vent gênait leur vol ; on les tirait comme des cibles. Si tu m’avais accompagné, tu aurais eu du plaisir. Tiens, aide-moi à décrocher ce sac ; c’est lourd, huit canards.

— Qu’allons-nous en faire ? Ils seront gâtés demain.

— Et notre souper ? Tu oublies que nos provisions s’épuisent et qu’il nous en faut encore pour demain. J’en ai déjà plumé quatre, que tu vas mettre sans tarder dans la marmite. Ah ! tu nous as construit un abri avec la voile ; ce ne sera pas de trop, et on aura un coin pour s’asseoir ; il fait un joran à décorner les bœufs.

— Mais, mon père, quatre canards dans une marmite, cela dépasse les limites de ma science !

— Alors elle est courte, ta science, et ta mère a perdu son temps ; tu verras le salmis que je ferai de ces jeunes bêtes ; c’est tendre comme du poulet ; en moins de trois quarts d’heure, ce sera cuit.

— S’il vous faut des aides, dit ma sœur en se montrant tout à coup, je vous offre mes services.

— Ah ! mon Dieu, y a-t-il du mal à la maison ? dit mon père en devenant blême.

— Non, dit Rosa en se montrant à son tour ; puisque monsieur votre fils brûle votre soupe, nous venons faire la cuisine.

— Quelle peur vous m’avez faite ! Dites-moi vite ce qui se passe et comment vous êtes venues ?

— En bateau ; nous ramons très bien.

Mon père secouait la tête et les regardait moitié riant, moitié grondant.

— Et si vous ne pouvez pas retourner ce soir, que dira-t-on là-bas ?

— Sämi, en allant chercher les chars, ce soir, expliquera ce qui se passe.

— Vous êtes des… des…

Il ne put achever, Laure le serrait dans ses bras et le couvrait de baisers.

— Petit père, nous avons des choses très importantes à te dire. Rosa a reçu une lettre à laquelle on demande une réponse immédiate.

— Une réponse immédiate ! ici, comment veut-on ? le feu n’est pas au lac. C’est toujours ce Grossourdy ?

— Oui, dit Rosa à voix basse, on me donne trois jours pour me décider.

— Diantre ! C’est mener les affaires tambour battant ! Trois jours ; j’en aurais demandé quinze, c’est le chiffre consacré.

Ils parlèrent plus bas et je ne pus entendre ce qu’ils disaient. Toute mon exaltation était tombée ; ce mariage, ce Grossourdy, auxquels je ne pensais plus, creusaient un abîme devant mes pieds. Je fis un signe à ma sœur, occupée autour de la marmite où cuisaient les fameux canards, et je l’entraînai derrière la voile.

— Sais-tu ce qu’elle a résolu à l’égard de cet épicier ?

— Tu es bien curieux, monsieur mon frère ; tu me dis cela d’un ton… N’aimerais-tu pas la voir mariée ?

— Avec ce Grossourdy ? ma foi, non.

— Oh ! les vilains sentiments ! Serais-tu jaloux, par hasard ?

— Non, mais elle est en train de faire une sottise et tu l’encourages.

— Ne serait-elle pas plus tranquille et plus heureuse ? Maîtresse dans son ménage, elle aurait un mari qui l’aimerait, qui l’estimerait, qui l’encouragerait. D’ailleurs, nous pourrions la voir chaque fois que nous irions à Neuchâtel faire nos emplettes chez elle.

— Ah bien oui ! J’aimerais mieux… Pour te dire toute ma pensée, ma sœur, tu fais là un métier détestable, celui d’entremetteuse de mariage ; pour l’honneur de la famille, tu devrais t’en abstenir.

— Aurais-tu un sort préférable à lui offrir ? Cherche autour de nous ; parmi nos relations, nos amis, qui pourrais-tu lui proposer ? Pour la décider, tu devrais vanter les mérites de l’agriculture, du bétail, des moissons, des vendanges. C’est très amusant, en effet, de bêcher un jardin, d’effeuiller et d’attacher la vigne, de porter les repas aux champs, d’être des jours entiers au soleil ou à la pluie, d’être la première et la dernière partout.

— Est-ce que notre mère ne le fait pas et se trouve-t-elle malheureuse ? Voilà bien les demoiselles d’aujourd’hui, qui dédaignent les travaux de la campagne, n’aspirent qu’à passer leur vie en grande toilette, occupées à broder, à lire des romans ou à jouer du piano. J’espère que tu ne penses pas ce que tu dis et que tu as voulu plaisanter.

Je ne sais quel malin plaisir ma sœur avait à me taquiner et à me mettre hors de moi ; le débat devint toujours plus vif et nous étions assez loin de la cuisine, lorsque mon père nous rappela.

— Laure, où es-tu ? Viens surveiller ton feu, et toi, Charles, va voir ce que font nos hommes et tu leur diras que le souper les attend.

Nos faucheurs arrivèrent, ne se doutant de rien ; mais lorsqu’ils virent les jeunes filles, ils ne voulurent plus faire un pas.

— T’enlève ! dit Guyat, je n’ose pas me montrer. Dis donc, Tribolet, regarde voir mon nez ; est-il si tellement bleu, comme le dit Cotting ?

— Pour dire vrai, il faut convenir qu’il n’est pas blanc. Et mes yeux ?

— Oh ! tes yeux sont cerclés d’une paire de lunettes qu’on verrait à une portée de carabine.

— Canailles d’Allemands ! Alors, je ne vais pas souper ; ces filles, c’est si moqueur !

— Qu’on se dépêche, dit mon père. Arrivez, Guyat, Tribolet ; avez-vous peur des demoiselles ?

Cotting seul avait le visage intact et la conscience pure ; mais, s’il savait manier la faux comme un professeur, en revanche, il était à table aussi emprunté qu’un sauvage ; il restait à l’écart sans oser se servir. Ce que voyant, ma sœur alla s’asseoir à côté de lui pour le mettre à l’aise.

— Est-il vrai, lui dit-elle, que dans vos montagnes les paysans ne font du pain que deux fois par an, et qu’il devient si dur qu’on doit le casser avec la hache ?

— Holà ! oui, mademoiselle ; nos pains sont plats, avec un trou au milieu, assez grand pour y passer une perche ou une corde. On les suspend ainsi au plafond des chambres hautes, où ils se conservent tant qu’on veut.

— Mais il est dur, ce pain ?

— Je crois bien ; on le brise avec la serpe ou contre le bord de la table avant de le tremper dans le lait ou dans la soupe. On n’en mange pas autant qu’ici, on le ménage.

— Quelle farine prenez-vous ? dit mon père.

— Un mélange de froment, d’orge et de seigle ; nous avons très peu de grain chez nous ; tout est en herbages pour le bétail.

— C’est pourquoi il vient dans la Comté[6] pour avoir, une fois dans sa vie, du pain blanc à discrétion, dit Guyat, heureux de placer un bon mot.

— Et toi ? dit Cotting en le regardant dans les yeux d’un air sévère.

— Oh ! moi, je viens pour apprendre à faucher et pour étudier les mœurs.

— Tu as raison, tu as encore beaucoup à apprendre, surtout sur le comportement, sans oublier le reste.

— Qu’entends-tu par là ? Explique-toi, ami Cotting.

Uli ne répondit rien, mais il appuya l’index de sa main droite sur son nez d’un air si drôle, que tout le monde éclata de rire, y compris Guyat, qui abaissa néanmoins l’aile de son chapeau pour s’en faire un écran.

— Quant à ça, dit-il, c’est l’affaire des esprits, mais nous réglerons nos comptes dès ce soir. Et puisqu’il n’y a plus rien à faire, monsieur le justicier, ajouta-t-il, nous permettrez-vous d’aller jusqu’à la Sauge, que je ne connais pas ? Tribolet nous servira de guide, nous serons de retour pour dix heures.

— Vous pouvez aller, dit mon père. Sämi Probst part ce soir pour la maison et reviendra demain matin avec les chars. Il faudra faire bonne garde cette nuit autour du foin, sinon les voleurs auront beau jeu.

— Viens-tu, ami Cotting, dit Guyat ; tu verras la Broye, une rivière de ton pays ; pour sûr tu y trouveras des connaissances ; on y chantera le Ranz des vaches.

Il n’en fallait pas plus pour décider le Fribourgeois, qui eut bientôt fait ses préparatifs de départ.

— Maintenant que nous sommes seuls, dit mon père en tirant de sa poche son carnet de notes, nous combinerons la réponse à la lettre que vous m’avez apportée et que je veux d’abord relire avec attention pour ne rien oublier.

— Tu ne m’as pas encore montré votre dortoir, me dit ma sœur ; je meurs d’envie de voir comment il est construit. Avez-vous besoin de nous, papa, pour vos écritures ?

— Non, faites le tour de notre foin, et surveillez un peu ce qui se passe aux environs.

XV

La nuit tombait et la plaine immense s’enveloppait d’ombre ; le joran soufflait toujours, tantôt du Chasseral, tantôt de Chaumont, mais avec moins de fureur ; on pouvait prévoir que dans peu de temps, il serait apaisé. Nos meules de foin avaient bravement supporté ses assauts ; une ou deux seulement étaient démolies et les herbes sèches se dispersaient par fusées dans la direction du vent. En voulant relever la plus éloignée, je mis la main sur un homme qui y était caché et qui partit comme un lièvre vers le fond du marais. Mon premier mouvement fut de le poursuivre, mais ma sœur me rappela d’une voix si angoissée, que j’abandonnai mon entreprise.

— Comme tu es essoufflé, me dit-elle ; crois-tu que cet homme avait de mauvaises intentions ?

— En tout cas, sa présence ici ne laisse pas d’être suspecte ; c’est un espion envoyé pour faire une reconnaissance ; je prévois que nous aurons une bataille cette nuit. Pourvu que nos hommes reviennent à temps pour m’aider à monter la garde !

— On vole donc toujours le foin ?

— C’est plus commode que de le faucher et de le soigner.

— Quelle habitude déplorable ! Et les autorités ne pourraient pas y mettre ordre ?

— Ah ! bien oui ! dans le marais, la nuit, un service de gendarmes, c’est absolument comme si l’on publiait un édit contre les cousins qui nous piquent.

— Alors, que faut-il faire ?

— Veiller jusqu’au matin. Nos ouvriers monteront la garde, blottis au milieu des meules, enterrés dans le foin ; on leur donnera à chacun une bûche pour le cas où il faudrait se rosser, ce qu’ils feront avec plaisir.

— Quel plaisir pourraient-ils avoir à se battre ?

— D’abord, ces gaillards ne demandent que plaies et bosses ; et puis, n’as-tu pas remarqué sur leurs visages des écorniflures et des contusions ?

— J’ai mis cela sur le compte des taons et des cousins.

— Ah ! bien oui ! des taons à deux pieds et des cousins sans ailes ; j’ai vu cette nuit notre Sämi, Guyat et Tribolet se glisser hors de la hutte et se mettre en campagne. Où ils ont été, je l’ignore, mais à leur retour, ils étaient arrangés comme tu les as vus.

— Et tu n’as rien dit à papa ?

— À quoi bon ? il a des yeux tout comme moi et il sait ce qu’il doit faire.

Nous étions arrivés à notre gîte, dont ma sœur admira la construction et l’aménagement ; elle voulut essayer comment on s’y trouvait.

— Assieds-toi là, me dit-elle, et causons de ce mariage.

— Quel mariage ?

— Celui de Rosa. Connais-tu ce monsieur Grossourdy ? sais-tu quelque chose à sa charge ?

— Je l’ai vu en passant devant sa boutique ; sa figure me déplaît souverainement.

— Cela ne suffit pas, il faut articuler des faits ; n’est-ce pas un honnête homme ?

— Mon Dieu, que les femmes sont bêtes ! Si tu avais un grain d’entendement, tu comprendrais que ce mariage est impossible, il ne doit pas se faire ; au lieu de pousser à la roue, tu devrais l’empêcher de toutes tes forces et par tous les moyens.

— Explique-toi ; a-t-il volé, tué, commis quelque action répréhensible ? S’est-il déjà marié dans un autre pays ?

— Pas que je sache.

— Alors, il y a un secret que tu ne veux pas révéler ?

— Peut-être.

— Allons, mon petit frère, dit-elle en passant ses bras autour de mon cou et en me câlinant, je suis très discrète, tu peux te confier à moi, à ta sœur, qui te chérit. N’as-tu pas confiance en moi ? Il s’agit du bonheur d’une fille qui a toute mon affection et qui la mérite. Tu ne connais pas son cœur, ses rares qualités, ses vertus ; mais tu ne l’as jamais aimée…

— Ce n’est pas vrai, plût à Dieu…

— Comment, plût à Dieu ?

— C’est parce que je l’aime comme un insensé, parce que je ne vois au monde qu’elle, que je n’admire qu’elle, qu’il faut empêcher ce mariage à tout prix. Va dire à papa de refuser, ou bien il arrivera un malheur.

Les bras de ma sœur se détachèrent de mon cou, et elle resta longtemps muette. Je m’étais jeté sur le foin, tout hors de moi, et j’y enfonçais ma tête pour cacher ma honte et étouffer mes sanglots.

— Pauvre Charles ! dit-elle enfin, que m’as-tu dit ? Depuis quand nourris-tu ces sentiments ?

— Depuis qu’il est question de l’envoyer en Allemagne ; je ne peux pas m’habituer à l’idée de la voir partir, de vivre sans elle, et à plus forte raison de la sentir au pouvoir d’un autre. Ce Grossourdy n’avait qu’à la laisser tranquille, tout cela ne serait pas arrivé.

— Lui as-tu jamais parlé de ton amour ?

— Comment donc ? Depuis que cela m’est tombé dessus comme un coup de tonnerre, c’est à peine si j’ose la regarder ; je te dis que je ne me reconnais plus.

— Il faut prendre une résolution ; tu ne peux pas rester ainsi à te morfondre sans te ménager une issue. Aurais-tu le courage de te déclarer ?

— Non, à aucun prix je ne consentirai à m’avancer pour m’exposer à un échec. Je vois bien que je n’existe pas pour elle ; je suis un être sans conséquence, auquel elle n’a jamais accordé un instant d’attention.

— Veux-tu que je lui en parle ? Je le ferai avec la plus grande discrétion ; je sonderai ses sentiments, je poserai la chose comme une supposition, une éventualité, le souhait d’une sœur et d’une amie. Je puis lui dire : « Si, plus tard, il arrivait que mon frère eût l’idée de tourner ses regards de ton côté, comment le recevrais-tu ? » Allons, mon ami, ne te désole pas, sois raisonnable, tâche de paraître calme devant papa et surtout en présence de Rosa.

— Je ferai tout ce que tu voudras. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi faut-il que ce monstre d’épicier l’ait vue au bal et se soit mis dans la tête de l’épouser ! Tu verras que cet obstiné qui, jour après jour, revient à la charge, finira par avoir raison de ses répugnances.

— Mais non, ne sais-tu pas qu’elle le refuse, et que papa est occupé avec elle à rédiger la lettre qui le congédie ?

— Hein ? que dis-tu, ai-je bien compris ! elle ne l’accepte pas, elle veut rester libre ?

Je m’étais mis à genoux devant ma sœur, je lui prenais les mains, je la serrais dans mes bras dans le délire du ravissement.

— Du calme, Charles, je t’en prie, on peut venir d’un moment à l’autre. Charles, tu me fais mal.

— Tu me rends la vie, chère petite sœur ; je suis fou de joie ; comment te témoigner ma reconnaissance ? Veux-tu que je te conduise ce soir à la maison ? J’irai à travers les jorans, les éclairs, les tempêtes. Tiens, veux-tu que j’aille embrasser le Grossourdy dans son épicerie en lui portant son congé définitif ?

— Voici Rosa, tais-toi, elle nous cherche.

XVI

C’était elle, en effet, qui s’approchait lentement et dans une attitude pensive et alanguie. Dans la demi-obscurité qui nous entourait, sa silhouette sombre se dessinait sur le ciel encore lumineux au couchant, et nous montrait les lignes charmantes de sa tête, de ses épaules, de son buste incomparable.

— Laure, où es-tu ? disait-elle. Laure, ton père t’appelle.

Nous accourûmes. J’aurais voulu me jeter à ses pieds, la remercier de ce qu’elle venait de faire, lui exprimer mon adoration.

— Ah ! vous êtes là, reprit-elle de sa voix mélodieuse ; je ne vous voyais pas ; venez vite, nous avons du monde, des étrangers qui nous font une visite en passant.

— Qui ? quoi ? Quels étrangers ?

— Tu verras, ce sont des connaissances de Charles, des jeunes gens très distingués et très aimables qui viennent d’une excursion au Vully et qui s’en retournent chez eux à Neuchâtel.

Mon premier mouvement fut de les envoyer au diable ; mais quand je me trouvai en présence de deux anciens camarades d’auditoire, Eugène et Gustave, qui venaient à moi les mains tendues, avec cette chaude cordialité d’étudiants qui se retrouvent après une longue séparation, ma mauvaise humeur se dissipa et je sus gré à mon père de leur avoir fait accueil.

— Donne-nous vite des verres, Charles, dit-il ; ces messieurs ont soif et ils ont hâte de continuer leur route pour ne pas arriver trop tard. Ma foi, au marais, c’est à la fortune du pot ; dans le tonnelet que voilà, je n’ai que du vin ordinaire, du vin nouveau, mais, si vous êtes discrets, ajouta-t-il en riant avec finesse, je vous montrerai une de mes cachettes que je ne révèle pas à tout le monde, et qui nous donnera peut-être quelque chose de mieux. Je sais que chez vous la cave est bien garnie, et qu’on sait apprécier ce qui est bon. Croyez-vous à la baguette divinatoire ?

— Non.

— Vous avez tort ; elle rend dans l’occasion des services qu’il ne faut pas dédaigner.

Il choisit dans mes fagots un rameau se terminant en fourche, et se mit à marcher parmi les arbres, tenant sa baguette selon la méthode recommandée, et en ayant l’air de la consulter. Je le suivais en l’éclairant avec un tison retiré du foyer. Tout à coup, la baguette tourna et la pointe s’inclina vers la terre.

— Creusons ici, dit mon père, il y a du liquide ; faute de bêche, je me servirai de mon couteau.

— Prenez ma spatule de botaniste, dit Gustave ; ce sera plus commode.

Nous le regardions couper le gazon et fouiller le sol sablonneux et meuble. Le fer rencontra bientôt un corps dur qui fut dégagé avec précaution et qui se trouva être une bouteille portant sur l’étiquette : Gotta d’or, Champréveyres, 1822.

— Cette fois, je crois à la baguette divinatoire, dit Eugène en lançant en l’air sa casquette verte.

— Et moi aussi, dit Gustave, je suis converti.

— Très flatté, dit mon père ; vous voyez que l’expérience vaut mieux que la théorie et qu’on peut apprendre quelque chose même d’un simple paysan. À votre santé !

Le vin était exquis, il délia les langues. Et puis, la nouveauté de la situation, ce bivouac de bohémiens, ce feu sous les arbres au milieu de la campagne assombrie, entre le lac houleux et la vaste plaine déserte, ces gracieuses jeunes filles éclairées par les lueurs ondoyantes du foyer, ce chef de famille faisant les honneurs de son campement avec une gaieté simple et cordiale, tout cet ensemble insolite et pittoresque établit entre nous une familiarité qui ne se serait jamais produite ailleurs. Nos deux étudiants exhibèrent les plantes contenues dans leurs boîtes, les fossiles qu’ils avaient trouvés dans le grès du Vully et qu’ils croyaient être des ossements de rhinocéros. Ils racontèrent leur trajet de Neuchâtel à la Sauge, dans un bateau qu’ils manœuvraient eux-mêmes, et leur déception, au retour, de ne pouvoir tenir le lac à cause du vent, et d’être obligés de laisser leur canot à la Sauge, où ils avaient soupé, pour faire la route à pied par le marais et le pont de Thielle.

— J’en suis ravi, dit mon père, puisque cette mésaventure m’a procuré le plaisir de faire votre connaissance et de vous offrir un verre de vin ; cependant, je dois vous déclarer que vos rhinocéros du Vully me font l’effet d’être une histoire d’almanach.

— C’est très sérieux, au contraire. M. Agassiz, notre professeur, connaît fort bien les grès où on les trouve et n’a aucun doute à cet égard.

— Enfin, laissons les savants déraisonner, c’est leur droit et leur habitude, et occupons-nous des moyens de vous reconduire à la maison.

— J’ai une proposition à vous faire, dis-je ; le vent est beaucoup moins fort, et le lac sera tenable ; si mon père y consent, je vous conduirai tous jusqu’à Saint-Blaise dans notre bateau de pêche ; il est assez grand pour contenir cinq personnes.

— La nuit est sombre et il n’y aura point de lune, dit mon père en se levant et en examinant le ciel.

— On y voit bien assez pour se guider.

— Vous avez l’habitude de la rame ?

— À Neuchâtel, tous les jeunes gens savent ramer, dit Gustave ; j’avoue que la perspective de faire à pied ce grand tour ne me sourit guère.

— Pas plus que celle de passer la nuit sur le marais, dit Laure ; je n’osais pas y penser.

— Voilà où nous différons de goûts et d’opinions, dit Rosa avec enthousiasme ; une nuit à la belle étoile, sous ces arbres, près de ce feu, aurait pour moi des charmes inexprimables. C’est à regret que je quitte ce site plein d’enchantements.

— N’oublie pas les esprits, avec leur cortège de sorciers et de sorcières qui dansent autour des feux allumés par un pouvoir invisible. C’est ici leur domaine de prédilection, dit mon père en riant.

— Raison de plus, dit Rosa, il en faut pour animer ces solitudes et leur donner la poésie du surnaturel.

— S’il n’y avait que de bons esprits, à la bonne heure, dit Gustave ; mais les mauvais !…

— Oh ! les mauvais sont redoutables, j’en conviens, mais ils nous apprennent à nous tenir sur nos gardes et à apprécier les bons.

— Et que deviennent-ils en hiver ? dit Eugène ; est-ce qu’ils émigrent, vos esprits du Seeland ?

— Ils ne sont pas frileux, dit mon père, et ils courent la campagne la nuit de Saint-Sylvestre. C’est alors que tu aurais du plaisir à les voir et à les entendre, ma pauvre Rosa.

— C’est entendu, dit Gustave, donnons-nous rendez-vous ici, cet hiver, quand le marais sera couvert de glace et qu’on pourra patiner à l’aise.

— Où serai-je cet hiver ? dit Rosa d’un air sérieux ; mais si je puis apprendre à patiner, je le ferai.

— Le patin n’est pas fait pour les femmes, dit mon père. Que dirait ta tante ? Cela ne s’est jamais vu chez nous.

— Lorsque le lac était gelé, il y a quatre ans[7], dit Eugène, on a vu quelques dames qui patinaient devant Neuchâtel ; rien n’était plus gracieux que leurs évolutions.

— En tout cas, dit mon père, malheur à celui qui serait pris par le brouillard, en hiver, au milieu du marais, jamais il ne parviendrait à s’en tirer.

— Et les bateliers, les pêcheurs, le brouillard ne les arrête pas ?

— Ils ont toujours leur boussole, la calamita, comme ils l’appellent, dit mon père ; sans l’aiguille aimantée, les plus adroits seraient perdus.

— Comment est-il possible de s’égarer sur le marais ? dit Gustave ; un coup de patin dans un sens ou dans l’autre vous en fait sortir.

— Ne vous y fiez pas ; dans le brouillard, on ne suit jamais une ligne droite, une direction déterminée ; on dévie, on tourne, et on revient à son point de départ. Vous avez beau rire, écoutez les conseils d’un vieux pêcheur pour qui les marais et le lac n’ont plus de secrets, et qui en connaît les dangers.

— Nous n’avons garde d’en douter, dit Eugène ; nous rions à l’idée qu’on peut courir un danger quelconque dans cette contrée qui a été pour nous si hospitalière.

— Merci du compliment ; toutefois, si je pouvais compter sur le retour de mes faucheurs qui sont à la Sauge, je vous engagerais à partir sur-le-champ. Il fait bon causer autour du feu de mon bivouac, mais si on vous attend, vous ne devez pas retarder votre retour.

— Je crois bien qu’on nous attend ! dit Eugène en riant. Dès que nous dépassons l’heure convenue, nos parents ont des frayeurs bleues.

— Raison de plus pour lever l’ancre. Si vous ramez bien, en une heure et quart vous serez à Saint-Blaise.

— Je ne te laisserai pas seul, je reviendrai dans la loquette, dis-je à mon père en lui serrant la main.

— Ne fais pas d’imprudence et ne t’expose pas ; je suis ici sous la garde du Seigneur.

Rosa partait contre son gré, mais quand je lui dis qu’il y aurait peut-être une bagarre, elle consentit de bonne grâce à s’embarquer. Notre bateau avait trois rames ; l’une fut confiée aux étudiants, une autre aux jeunes filles ; je pris la nage et « en route ! »

Le lac était encore agité, mais le vent avait perdu de sa violence ; nous allions grand train, tout en causant, en riant et en chantant. Nos compagnons avaient de belles voix ; nous répétions en chœur des chants d’étudiants, des hymnes patriotiques, ou les romances alors à la mode. Quel délicieux trajet ! Malgré les ténèbres, je voyais le visage de Rosa, et mes yeux le cherchaient plus souvent que l’étoile polaire. À dix heures et demie, nous débarquions près de notre demeure, j’embrassais ma mère, puis, mettant à l’eau une de nos loquettes, je reprenais seul le chemin du campement.

XVII

Pendant ma navigation solitaire, j’avais assez de sujets de réflexions pour me distraire et occuper mon esprit. Que de choses s’étaient passées durant le jour qui finissait, et combien j’avais lieu d’être reconnaissant et rempli d’espérance pour l’avenir ! Je ne m’attendais nullement à trouver dans ma sœur un cœur si dévoué ; je tremblais de lui révéler mon secret, craignant ses railleries, et au lieu de ce persiflage que je redoutais, elle entrait dans mes idées et m’offrait son appui. Et là-bas, à Neuchâtel, ce pauvre épicier, ce Grossourdy, qui rêvait peut-être en ce moment de fiançailles, de noces et de félicités célestes, il était évincé ; ce fantôme redoutable tombait à plat. Que m’importait maintenant le départ de Rosa pour l’Allemagne ! je venais d’échapper à un danger qui m’avait appris à prendre une mesure plus exacte des choses : elle serait absente un an ou deux, je deviendrais un homme, ma position se dessinerait, j’oserais alors me déclarer hardiment, carrément, et quand j’aurais à mon bras Mlle Maillé, je voudrais bien savoir qui oserait me la disputer.

J’en étais là de mes réflexions, quand un bruit confus de voix et de rames se fit entendre sur le lac ; je n’étais pas loin des Genièvres, que je voyais comme une vapeur à la clarté des étoiles.

— Qui va là ? m’écriai-je quand je fus près du bateau qui s’avançait de mon côté.

Au milieu d’exclamations et de jurons en allemand bernois, je reconnus la voix de Tribolet.

— Est-ce vous, monsieur Charles, disait-il ? D’où venez-vous ?

— De la maison ; mais vous, que faites-vous là ? vous devriez être avec mon père.

— C’est toute une histoire, vous verrez, monsieur Charles ; passez de ce côté, nous allons descendre ; ça ne pourrait pas aller mieux.

Il y avait une violente discussion en allemand sur la barque ; des voix avinées disaient : « Retenez-les, ils ne doivent pas nous fausser compagnie, il y a encore du vin, tonnerre ! On veut tout boire, retenez-les. »

Le bateau chargé de foin craquait sous les mouvements désordonnés de l’équipage. À tout hasard, je l’accostai par son arrière et j’attendis.

— Me voici, dis-je à haute voix. Arrivez et qu’on se dépêche.

— C’est moi, monsieur Charles, dit Guyat un peu confus ; donnez-moi la main.

— Faites attention, je n’ai qu’une loquette.

— Ah ! diable ; elle pourrait chavirer.

— Parbleu ! Tenez-vous au milieu, ne bougez pas !

Après Guyat vint Tribolet.

— Tout de même, monsieur Charles, il faudrait prendre Cotting.

— Sans doute.

— C’est qu’il est un peu bu.

— Qu’est-ce que cela signifie ? Vous l’avez saoulé !

— Je vous jure, monsieur Charles…

— Taisez-vous ! Passez-moi cet homme.

Des mains invisibles me tendirent un paquet inerte et fort lourd ; mais j’avais de bons bras. Quand je le déposai au fond de ma nacelle, je l’entendis murmurer : Kyrie eleison… refugium peccatorum, parce nobis ![8]

— Complet, cria Guyat. Au revoir, chers confédérés !

— Lebet wohl und zürnet nüt !… Gute Nacht ; ouf wiederseh ! hurlaient les Bernois.

On voit que nos faucheurs s’étaient légèrement émancipés.

Une lueur apparaissait parmi les pins du rivage ; muet de colère, je me dirigeai de ce côté à force de rames.

— Qu’est-ce que tout ce commerce ? dit la voix de mon père retentissant sonore dans la nuit.

— Tu es là, quel bonheur ! Viens nous aider à aborder.

— Tu n’es pas seul ?

— Non.

Le débarquement fut laborieux, mais nous arrivions sains et saufs, c’était l’essentiel.

— Nous n’y pouvons rien, monsieur le justicier, c’est les circonstances, dit Guyat avec volubilité et en grasseyant.

— Nous verrons, nous verrons.

— Est-il venu quelqu’un ? dis-je à voix basse.

— Non, pas jusqu’à présent. Es-tu fatigué ?

— Je tombe de sommeil. Quelle heure est-il ?

— Bientôt minuit ; va dormir, mon ami, je veillerai seul. Tout va bien à la maison ?

— J’ai vu maman. Tout va bien, oh ! oui, tout va très bien.

— Monsieur le justicier, je vous proteste… reprit Guyat.

— Allez vous coucher, je ne veux rien entendre. Ayez soin de cet homme, il est mouillé.

— Pas lui, dit Tribolet, les habits seulement, qui ont été dans l’eau ; une petite farce entre amis, par manière de rire.

Je soulevai Cotting par les épaules, Tribolet le prit par les pieds, et nous le portâmes dans notre gîte, où chacun se coucha et s’endormit.

XVIII

C’était en effet toute une histoire que leur expédition. Pendant leur trajet jusqu’à la Sauge, il n’avait été question que de la manière dont ils passeraient la Broye. Cotting ne savait pas nager ; Guyat et Tribolet se vantaient au contraire de nager comme des brochets et racontaient leurs prouesses. Ces derniers convinrent de traverser la rivière en faisant assaut de vitesse et que celui qui arriverait le dernier payerait une bouteille. Une fois sur l’autre bord, ils viendraient en bateau chercher Cotting.

Arrivés au bord de la Broye, qui coule noire et silencieuse entre deux berges de tourbe, les deux champions se déshabillent, font un paquet de leurs hardes, qu’ils attachent sur leur tête avec leur courroie de faucheur, et se préparent à entrer dans l’eau.

— Saute le premier, dit Guyat, tu auras ainsi un peu d’avance.

Tribolet avait à peine fait deux brassées que Guyat, s’élançant comme une grenouille, lui tombait sur le dos et s’y installait comme un cavalier sur sa monture. Le malheureux nageur plongea, revint sur l’eau, se débattit, cria, hurla, cherchant à se débarrasser de son fardeau et enfin prenant son parti, maugréant, jurant, barbotant, gagna l’autre rive. Mais là une nouvelle déception l’attendait encore. Ce satané Guyat, s’appuyant sur lui, le repoussa en arrière dans l’eau profonde, pendant qu’il gravissait la berge en chantant victoire.

L’honnête Cotting se délectait à contempler cette lutte, comme Louis XIV regardant le passage du Rhin, célébré par Boileau. Mais un orage s’amassait sur sa tête. Soit qu’il n’y eût point de bateau disponible, soit qu’ils eussent ourdi un indigne complot, les deux nageurs revinrent à leur point de départ, engagèrent Cotting à se déshabiller et à se jeter à l’eau avec confiance ; ils étaient assez forts pour le soutenir et le transporter intact à l’autre bord.

— Mais, pour revenir ? disait Cotting.

— D’ici là nous trouverons un bateau.

Le malheureux se déshabille, lie ses vêtements sur sa tête, et se livre aux deux mécréants. Une fois en leur pouvoir, ils l’entraînent en pleine eau, le plongent, lui et ses habits, sans se soucier de ses prières, de ses cris, de ses menaces. Quand ils l’eurent à demi noyé, ils le tirèrent au sec et reprirent leurs défroques en étouffant de rire.

— À présent, on va boire la bouteille, dit Guyat, on l’a bien gagnée.

— Merci, dit Cotting, j’en ai assez de vos amusements ; vous êtes de fiers gueux, et je m’en vais vous casser la mâchoire.

Ils eurent mille peines à le calmer ; il ne s’apaisa qu’au cabaret de la Sauge, en face d’une bouteille de Vallamand. Là, Tribolet trouva des connaissances ; c’étaient des gens de Lücherz au lac de Bienne, venus en bateau pour chercher le foin qu’ils avaient fauché sur le marais.

— Venez avec nous, leur dirent-ils, nous aider à finir de charger notre bateau, c’est à deux pas, et nous vous ramènerons aux Genièvres.

— C’est que nous devons être de retour à dix heures.

— Bah ! Au marais il n’y a pas d’horloge et demain viendra quand même. Nous avons du vin de Douanne[9] dans le bateau.

L’argument était irrésistible. Ils vont à leur bateau, terminent leur chargement ; mais comme ils ne se contentent pas de leur bien, et qu’ils font main basse sur celui des voisins, ceux-ci, cachés dans les meules, sortent de leur abri, armés de fourches et de gourdins.

Guyat et Tribolet, trouvant le moment opportun pour régler leurs comptes avec les Bernois, se lancent dans la mêlée ; Cotting, qui sent le besoin de se réchauffer, tape comme un sourd. Ces athlètes renversent tout devant eux, mettent l’ennemi en fuite ; un seul tenait bon, un grand gaillard, tête nue, les manches de chemise retroussées ; Cotting lui porte un coup de tête dans l’estomac et l’étend par terre ; la bataille est finie, le bateau est chargé, on lève l’ancre, on part, en jetant aux vaincus des adieux railleurs.

— Si vous n’êtes pas contents, allez vous plaindre aux esprits du Seeland.

— Mauvais esprits vous-mêmes, esprits de l’enfer ! Que Satan vous emporte et vous fricasse !

Inutile d’ajouter que tous ces souhaits étaient proférés en pur dialecte bernois.

Et voilà comment nos hommes s’étaient trouvés en plein lac, sur mon chemin, juste au moment où ils passaient devant les Genièvres sans les voir, occupés qu’ils étaient à savourer les perfections du vin de Douanne.

XIX

À l’aube, tout le monde était sur pied ; on fit la revue des meules de foin ; elles étaient intactes. Les écumeurs de marais avaient dirigé ailleurs leurs entreprises. Après le déjeuner, qui fut expédié de bonne heure, j’allai avec nos gens à la rencontre de Sämi, qui devait arriver par le pont de Thielle avec quatre chars à bœufs. Aucune route n’étant tracée sur le marais, il fallait cheminer à travers champs en choisissant le terrain le plus ferme, le moins creusé d’ornières et de fossés. Nous rencontrâmes Probst près du pont, où il payait une bouteille aux garçons des voisins qui nous avaient prêté des bœufs et les avaient accompagnés jusque là. Nous montons sur nos chariots et nous avançons paisiblement, comme les wagons de Levaillant conduits par les Hottentots pendant son voyage à travers l’Afrique australe. Quand nous passons devant le bureau de l’ohmgeld, le percepteur sort et nous demande, pour l’acquit de sa conscience, si nous avons quelque chose à déclarer. Il voit bien que nos chars à échelles sont vides et qu’on ne peut y cacher des boissons de contrebande. Une fois dans le marais, le voyage devient plus lent, parce qu’il se complique de reconnaissances que nous devons faire à droite et à gauche pour trouver les passes les plus favorables au retour avec nos pesantes cargaisons.

Une expérience de deux jours nous avait renseignés amplement sur la chaleur torride qui règne dans le marais à partir de onze heures du matin, et sur les tourments que les myriades de mouches dont il est infesté peuvent causer au bétail. Il fallait donc se hâter de remplir nos chars, les conduire sur la terre ferme, revenir charger le bateau, emballer notre batterie de cuisine, nos outils, et dire adieu aux Genièvres pour un an.

Ces opérations, que j’écris en quelques lignes, étaient les plus laborieuses et les plus pénibles de notre campagne. Ceux qui ont fait les foins dans les prairies des montagnes savent les difficultés qu’on rencontre, les chariots étant chargés, lorsqu’on veut les conduire jusqu’à une route tracée. Ces difficultés ne sont rien, comparées à celles du marais. Si le sol de la montagne est rocailleux, au moins il a de la consistance, tandis que celui du marais se dérobe à chaque instant sous les pas, et au moment où l’on s’y attend le moins, les roues enfoncent jusqu’au moyeu et les bœufs jusqu’aux genoux. C’est là que la force herculéenne de Cotting, l’intelligence de Guyat et l’obstination de Tribolet nous furent utiles ; mais à quelle épreuve fut mise la patience de mon père ! Il y eut des chars renversés que nous dûmes décharger et recharger plusieurs fois, ou en transporter une partie sur nos épaules pour les charger plus loin.

La journée entière fut consacrée à ce terrible labeur, et le soleil se couchait au moment où nos quatre énormes chars à la file faisaient leur entrée triomphale dans le village de Saint-Blaise, tandis que notre bateau, voguant sous l’effort de nos rames sur le lac uni comme une glace, s’avançait avec son chargement monumental vers le port où nous l’avons vu au début de ce récit. Ce n’était pas un objet de médiocre importance pour un village agricole, aussi les gens mettaient la tête à la fenêtre ou descendaient sur le seuil de leur porte pour voir passer le convoi ; il y eut bientôt un groupe de paysans autour des chars pour en palper le contenu et disserter sur sa valeur relative, tandis que les gamins venaient se recommander pour aider au déchargement et sauter sur les tas de foin amoncelés jusqu’au faîte du toit.

Pendant que mon père, accablé de fatigue et ruisselant de sueur, déjoignait les bœufs qui venaient d’engranger le premier char, une femme, vêtue avec une certaine recherche, s’approcha de lui, une ombrelle à la main : c’était la tante Séraphine en personne.

— Monsieur le justicier, dit-elle, il se passe des choses si extraordinaires que je suis obligée de vous demander quelques minutes d’entretien.

— Mademoiselle Maillé, je suis votre très humble serviteur ; vous ne venez pas du marais, par hasard ?

— Non, je viens de chez moi, où nous avons eu une scène abominable à propos d’une lettre dont le brouillon aurait été rédigé par vous.

Malgré sa politesse de justicier et de notable de l’ancien régime, mon père eut un mouvement d’impatience ; venir l’importuner dans de telles conjonctures, au milieu du coup de feu des foins du Chablais, lui semblait une prétention outrecuidante, même de la part du beau sexe, qu’il se flattait d’honorer.

— Vous voyez que je suis occupé, mademoiselle, très occupé en ce moment, dit-il en donnant une tape sur la hanche de notre bœuf djaillet, qui prit en courant le chemin de l’étable ; une autre fois, je serai à vos ordres.

— C’est une indignité, entendez-vous, de donner les mains à une conspiration ourdie contre moi ; votre position de tuteur vous fait une loi de m’écouter.

— Avec le plus grand plaisir, demain ou après-demain.

— Mais ce sera trop tard, dit-elle en frappant du pied, M. Grossourdy…

— M. Grossourdy aura sa réponse à temps ; j’en ai rédigé la minute, j’en prends la responsabilité.

— Ah ! c’est comme cela… une infamie… on saura bientôt quel intérêt vous avez…

— Permettez-moi, mademoiselle, de vous rappeler que nous sommes dans la rue, que les gens nous observent, et qu’il n’est pas convenable de traiter certaines affaires en public.

— Moi, je le demande, j’ai la conscience nette ; mais vous, vous avez peur.

— Oui, mademoiselle, j’ai toujours eu peur des méchantes femmes. J’ai l’honneur de vous saluer.

— Elle est eradja ceta femala[10] dit mon père en entrant dans l’étable, d’où j’avais entendu ce colloque. Va pèrè, diablia de serpet, i voui pru te trossa la cuva[11].

XX

La nuit suivante, je dormis peu ; il est vrai qu’il faisait plus chaud dans ma chambre, malgré les fenêtres ouvertes, qu’en rase campagne sous le ciel du Chablais. Il est vrai aussi qu’on avait eu, la veille, le reça[12] des foins et que ma mère nous avait servi un bon souper arrosé de plusieurs bouteilles de nos meilleurs crus. Uli Cotting, au comble de l’exaltation, avait porté la santé de sa bonne amie, la Gotton de chez la Zambetta, et Sylvain Guyat m’avait invité pour le mois de septembre à la chasse au chamois dans ses montagnes de Morcles et des Diablerets.

Il est vrai aussi que ma sœur, qui avait vu Rosa dans la soirée, m’avait monté la tête en me racontant la vie que lui faisait la tante Séraphine, depuis le refus infligé à M. Grossourdy. Mais, à ma grande surprise, loin de songer à se venger, Rosa n’avait qu’un but, celui d’adoucir le caractère de sa tante et de l’amener peu à peu à des sentiments plus humains. Pour cela, elle avait un plan, pour lequel elle demandait mon concours pendant son séjour en Allemagne. Convaincue de l’influence funeste qu’exerçaient sur sa tante les commères dont elle faisait sa société, un seul moyen se présentait, c’était de la combattre par celle d’un homme, et cet homme, devinez, cher lecteur : c’était moi.

Vous auriez dû entendre ma sœur développer son plan ; elle fut éloquente, non seulement quand elle me traça la marche à suivre, et qui dénotait une étude profonde du caractère de la vieille fille, de ses habitudes, de ses travers, de ses qualités, mais surtout quand elle me montra dans le lointain, comme un doux mirage, la conquête du cœur de Rosa. Son discours se résumait en deux mots : « Fais-toi aimer de la tante, tu seras aimé de la nièce. »

Confiance du jeune âge ! Malgré les difficultés de cette double conquête, je dois déclarer qu’au premier moment, emporté par mon ardeur, je m’écriai : « Le résultat en vaut la peine ; j’accepte et je m’engage. »

Mais plus tard, la réflexion survenant, les obstacles se présentèrent un à un à mon esprit. Je revoyais cette mégère frappant du pied, égratignant le sol du bout de son ombrelle avec des gestes nerveux ; j’entendais sa voix aigre et criarde ; je voyais sa taille sèche, son nez aquilin, son visage mince encadré de faux cheveux tombant en tire-bouchons jusque sur son col brodé ; je voyais sous son menton pointu le camée, le fameux camée, cadeau de lady Ferville à sa chère gouvernante, objet des convoitises de ses rivales et dont elle racontait l’histoire, sans se lasser, depuis douze ans.

J’avais donc bien des causes d’insomnie, et on comprend pourquoi, ne pouvant tenir dans mon lit brûlant, j’étais à cheval sur ma fenêtre, regardant le ciel chargé de nuages et les éclairs qui promenaient leurs flammes éblouissantes sur la vaste étendue du lac.

Une cause d’inquiétude, outre l’incertitude du succès, me tourmentait vivement. Le plan que ma sœur venait de me transmettre accusait des profondeurs diaboliques, ou émanait d’un esprit sérieux et élevé. Laquelle de ces deux alternatives était la vraie ? Tout cela était-il combinaison, calcul, manœuvre d’un Machiavel en jupons, ou bien dicté par la charité évangélique qui demande la conversion du pécheur et non sa condamnation ? Dans le premier cas, j’étais le jouet d’une œuvre de ténèbres qui révoltait ma conscience ; mais dans le second…

Étais-je bien à la hauteur d’une telle entreprise ?

À la rigueur, j’aurais prêché la repentance et l’amendement aux nègres de l’Afrique, qui n’ont ni les lèvres minces, ni le regard aigu, ni le nez aquilin, ni le camée de la tante Séraphine, qui n’ont pas vécu avec les lords, les ladies et la haute gentry du Royaume-Uni. Mais m’attaquer à elle, directement, sans intermédiaire, entrer dans son fort, lui demander des leçons d’anglais, me faire petit, humble et docile, l’intéresser à mon travail, à mes études, lui donner à entendre qu’elle me rend un service signalé, parce que j’hésite entre l’agriculture et le professorat, faire semblant de me soumettre à son autorité, tout en prenant en réalité d’une main ferme la direction de son caractère et de ses goûts, n’était-ce pas une entreprise insensée de la part d’un jeune homme de dix-neuf ans ? Ne serais-je pas deviné dès la première entrevue, roulé comme un niais et chassé comme un intrigant ?

D’un autre côté, une fois qu’elle serait partie, que me resterait-il de Rosa ? Les lettres qu’elle écrirait de temps à autre à ma sœur ne parviendraient pas à combler le vide qu’elle laisserait après elle. Tandis qu’en m’introduisant chez la tante, je verrais tous les jours le logis qu’elle habitait, les objets dont elle se servait ; j’aurais ainsi l’illusion de sa présence et le moyen de tromper mon ennui.

Plus je réfléchissais, plus je me familiarisais avec le plan de Rosa, plus je le trouvais lumineux, rationnel, complet et facile à réaliser.

Je venais donc de résoudre un grave problème et je sentais en moi la satisfaction de l’homme qui vient de faire un effort fructueux et un pas en avant. En même temps, l’orage dont nous avions été menacés jusqu’alors éclatait tout de bon, les éclairs déchiraient les ténèbres, le tonnerre grondait sur le lac et sur les montagnes ; la pluie en averse bruyante vint enfin rafraîchir la terre et détendre mes nerfs surexcités. Une horloge, dans la maison, sonna une heure ; puis j’entendis le pas mesuré de mon père qui faisait une ronde dans la grange et dans le fenil.

— Charles, dit-il en passant derrière ma porte, dors-tu ?

— Non.

— Tu entends l’orage ?

— Oui.

— Crois-tu qu’il faille appeler nos gens et les faire lever ?

— Non ; je suis à ma fenêtre depuis un moment, le temps n’est pas dangereux.

— Dis donc, reprit-il en changeant d’intonation, quelle chance d’en avoir fini avec notre foin ! Bonne nuit, mon garçon, tâche de dormir.

Comme je traversais ma chambre pour gagner mon lit, je vis à terre, à la clarté d’un éclair prolongé, un papier que je ramassai. J’allumai ma chandelle et je lus ces mots de la main de Rosa :

« Ce que je t’ai dit m’a été inspiré sous les pins des Genièvres. Qu’en résultera-t-il ? L’avenir nous dira si c’est une manifestation d’en-haut, ou une suggestion des esprits du Seeland. »

XXI

Le départ de Rosa était fixé au 15 septembre. Durant les semaines qui s’écoulèrent jusque là, elle vint rarement chez nous, sa tante lui ayant interdit toute communication avec une maison où elle prétendait avoir reçu l’injure la plus grave ; mais j’eus l’occasion de la voir à Hauterive, où elle pouvait aller librement. Au surplus, la précocité exceptionnelle de l’année, due à un été très chaud, au lieu d’échelonner les récoltes, en précipitait la maturité, ce qui nous accablait de besogne : les moissons, les vignes, les regains, les pommes de terre ne nous laissaient aucun répit ; les vendanges qui approchaient et les préparatifs qu’elles nécessitent nous tenaient constamment en haleine. Du moins, Rosa put manger du raisin tant qu’elle voulut avant son départ ; je savais qu’elle n’en aurait pas en Allemagne et je me faisais un devoir de lui procurer le plus beau et le meilleur. J’avoue que quand je n’avais pas le temps d’en prendre dans nos vignes, je ne me faisais aucun scrupule de m’approprier celui du voisin, bien assuré que celui-ci en faisait autant sur nos terres. Il y en avait tant, que personne ne songeait à regarder à quelques grappes de plus ou de moins. Une caisse, échantillon de mon industrie, était destinée à en recevoir une provision convenablement emballée pour le voyage.

La veille du jour fatal était un dimanche. Rosa, invitée à Hauterive, devait y rester jusqu’au soir et de là se rendre à Neuchâtel pour y passer la nuit chez une amie de sa tante qui lui avait offert l’hospitalité. La poste pour Bâle partait à 4 heures du matin, et se dirigeait d’abord sur la Chaux-de-Fonds, puis, par le val de Saint-Imier, vers Sonceboz et Delémont, pour arriver à sa destination à onze heures du soir. À cette époque, la route actuelle par Neuchâtel et Bienne ne se prolongeait pas au delà de Gléresse ; le long de cette rive escarpée du lac de Bienne, on ne trouvait qu’un étroit sentier.

En proie à un trouble inexprimable, je me rendis le dimanche dans l’après-midi à Hauterive avec ma sœur ; nous ne trouvâmes personne, tout le pensionnat, sollicité par le beau temps, s’était dirigé par la forêt vers Fontaine-André. Sans perdre un instant, nous prîmes les sentiers les plus directs, pour rejoindre nos amis.

Fontaine-André, aujourd’hui propriété particulière, a été jusqu’à la Réforme une abbaye de Prémontrés, qui jouissait de bénéfices importants. Sa situation exceptionnelle au sommet d’un contrefort de Chaumont, la vue étendue qu’on y trouve, l’air frais qu’on y respire, en font un but de promenade pour les habitants de Neuchâtel et pour les étrangers qui s’y arrêtent. Au printemps, c’est là qu’il faut aller entendre le concert des grives, des merles et des fauvettes ; mais en septembre, si le concert a cessé, on a en revanche la vue de la chaîne des Alpes, du Pilate au Mont Blanc, sans aucun nuage qui en altère la pureté. La société que nous cherchions était éparpillée sur la lisière de la forêt, à l’ombre des sapins et des chênes ; les jeunes filles jouaient et folâtraient sur l’herbe, les personnes plus âgées contemplaient en silence le vaste tableau qui se déroulait devant elles.

Dans cette réunion, je ne voyais que Rosa, j’observais son maintien, l’expression de sa figure ; j’interprétais chacun de ses gestes. Elle était sérieuse, réservée, sobre de paroles ; une ombre de tristesse, d’anxiété, était répandue sur ses beaux traits, d’ordinaire si sereins, et leur donnait une séduction nouvelle. Son émotion, je la devinais, je la partageais, j’aurais désiré qu’elle m’en fît part, qu’elle voulût bien me confier ses sentiments secrets. Oh ! comme je comprenais ses regrets anticipés, ses souvenirs, sa gratitude profonde pour ceux qui avaient pris soin de ses jeunes années, son admiration sans bornes pour ce beau pays qui l’avait recueillie et adoptée. Lorsqu’on lui adressait la parole, elle répondait par monosyllabes, pour ne pas déceler son trouble et rester maîtresse d’elle-même ; parfois ses lèvres tremblaient et sa poitrine se soulevait comme pour réprimer un sanglot.

Cette douleur muette, mais pleine de dignité, me navrait ; je me sentais mis à l’écart, relégué loin d’elle, comme un étranger, et tout ce que j’avais résolu de lui dire dans cette dernière entrevue me restait à la gorge et m’étouffait.

Après une promenade le long des jolis chemins, de la forêt, sous les murs et les ombrages de l’ancien monastère, on redescendit vers Hauterive. Je ne sais comment il se fit que nous nous trouvâmes les derniers de la troupe, égrenée le long du sentier capricieux qui serpente en zigzags au milieu des taillis. Nous étions silencieux l’un et l’autre ; elle ne me fuyait pas, mais elle ne faisait nulle attention à moi ; il semblait que pour elle je n’existais pas. Je marchais la tête basse, cherchant un mot, une idée qui pût m’aider à entrer en propos, lorsque j’aperçus devant elle, sur le sentier, une vipère enroulée, qui prenait une attitude menaçante et soulevait sa tête plate au milieu de la spirale formée par ses anneaux.

— Arrête, dis-je en saisissant Rosa par le bras au moment où, dans sa préoccupation, elle allait la heurter du pied.

Puis, me baissant, j’empoignai par le cou le reptile qui se tordait en sifflant, et je le soulevai à la hauteur de son visage.

— Tu allais mettre le pied sur cette bête venimeuse.

Elle regarda le serpent avec calme.

— N’aurais-tu pas mieux fait de me laisser mordre ?

— On peut en mourir, dis-je en frissonnant.

— Eh bien, je serais au bout de mon voyage, dit-elle avec amertume.

— Et moi ! dis-je avec colère en écrasant la vipère sous mon talon, je ne suis donc rien ?

Je voulus m’enfuir à travers la forêt. Elle me rappela.

— Charles, dit-elle avec émotion, ne vois-tu pas mon chagrin ? Je puis à peine le porter.

— Donne-m’en la moitié, et tu partiras plus tranquille.

— Adieu, Charles, reprit-elle en me tendant la main, adieu, je ne te reverrai pas avant mon départ ; sois bon avec ton père, avec ta mère et ta sœur ; ils ont été mes appuis.

— Ne peux-tu pas me dire : « au revoir ! » m’écriai-je avec violence.

— Au revoir, murmura-t-elle en courant pour rejoindre la société.

XXII

Quelle nuit je passai après cette scène ! Avant trois heures, j’étais en route pour Neuchâtel avec ma boîte de raisins ; j’arrivai dans la cour de la poste, éclairée par une lanterne, au moment où les postillons attelaient leurs chevaux, dont les grelots retentissaient dans la nuit. Les voyageurs, encore somnolents, arrivaient avec leurs paquets, et cherchaient les voitures qui devaient les conduire dans les diverses directions de l’horaire très simple de cette époque. Tous les départs avaient lieu à la même heure. Caché dans l’ombre d’un bureau, j’entrevis Rosa accompagnée de sa tante ; je la montrai au conducteur en lui remettant ma boîte.

— C’est pour cette dame, vous la lui donnerez quand elle sera dans la diligence.

J’entendis l’appel des voyageurs fait à la clarté d’un falot ; le postillon ramassa ses guides, enveloppa ses cinq chevaux de quelques coups de fouet, et la lourde machine s’ébranla en cahotant avec un bruit de tonnerre sur les pavés inégaux des rues.

Quelques heures après, j’arrivais à la Chaux-de-Fonds par les sentiers de la montagne, et comme j’avais devancé de beaucoup la diligence, je me mis à parcourir le grand village que je connaissais fort peu. J’appris que le bureau des postes était à l’hôtel de ville et que la Fleur-de-Lys était l’hôtellerie la plus convenable. L’air vif des hauteurs et les cinq lieues que je venais de parcourir m’avaient mis en appétit ; malgré l’état d’exaltation où je me trouvais, j’avoue que je déjeunai avec plaisir, sans oublier toutefois le but de mon voyage. Un panier à la main, je revins à la poste ; la place de l’hôtel de ville était très animée, beaucoup de gens allaient et venaient, on chargeait et on déchargeait des diligences, on dételait les chevaux ; je courus à la salle des voyageurs. Quel choc je ressentis dans la poitrine en voyant Rosa assise dans un coin, son mouchoir sur les yeux !

— Ne veux-tu pas déjeuner ? lui dis-je en déposant mon panier sur une table.

Elle abaissa son mouchoir et me regarda sans parler, les yeux remplis de larmes.

— Que fais-tu là ? me dit-elle enfin.

— Je t’apporte à déjeuner.

— Est-ce toi qui as remis une boîte de raisins au conducteur ?

— Oui.

— Et tu as fait la route à pied ?

— Sans doute.

Elle me tendit la main et resta un moment indécise.

— Donne, dit-elle à voix basse en montrant le panier.

Je sortis la cafetière, le pot à lait, les petits pains ; elle se servit.

— Est-ce Laure qui t’a envoyé ?

— Non, mais elle ne m’a pas retenu.

— Tes parents sont avertis de ton escapade ?

— Non.

— Ah ! Charles, voilà qui est mauvais.

— Je le sais, mais si tu me grondes, je t’accompagne jusqu’à Bâle.

— Les voyageurs, en voiture ! cria le conducteur.

Il fallut se hâter.

— Nous nous quittons ici, dit Rosa en se levant.

— Non ; prends toujours ta place, j’ai mon idée ; si elle est folle, j’aurai deux ans pour faire pénitence.

En glissant dans la poche du conducteur un paquet de cigares, j’obtins pour Rosa une bonne place de coupé et pour moi l’autorisation de monter hors du village à côté du postillon. Je rejoignis la lourde voiture au Chemin blanc, qui me sembla réaliser la peinture de La Fontaine :

 

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au soleil exposé…

 

Le soleil était chaud, en effet, et la journée superbe ; les prés et les pâturages étaient couverts de troupeaux, le bruit des clochettes remplissait l’air ; les habitants des chalets, accourus sur le seuil de leur maison pour nous voir passer, échangeaient des saluts avec le postillon, avec le conducteur, qu’ils voyaient tous les jours. Ceux-ci me nommaient les lieux que nous traversions et que je voyais pour la première fois : le Bas-Monsieur, la Cibourg, frontière du canton de Berne, bureau de la poste et de l’ohmgeld ; à gauche, le vaste plateau des Bois et des Franches-Montagnes, avec le Doubs dont on devine le bassin profond ; puis Renan avec le vallon des Convers où naît la Suze ; Sonvillier, en face des ruines du château d’Erguel, au-dessus desquelles s’élève la masse imposante du Chasseral. Sans le déchirement que j’éprouvais à la pensée de la prochaine séparation, jamais voyage n’aurait été plus agréable ; derrière moi, Rosa entendait notre conversation et y prenait part, demandant des explications sur tant d’objets nouveaux pour elle et faisant des remarques qui dénonçaient la justesse et la distinction de son esprit.

Nous approchions du grand village de Saint-Imier où l’on s’arrêtait un quart d’heure pour relayer. Nous descendîmes pour faire quelques pas en avant et nous isoler de la foule bruyante qui entourait la poste. Rosa gardait le silence ; pour moi, je ne savais que dire, et je n’avais qu’une perception confuse de ce qui m’entourait ; je ne comprenais qu’une chose, c’est que cette chère créature qui était là à mes côtés me serait enlevée dans peu de minutes, et que je resterais seul et désolé. Nous sortîmes du village et nous nous trouvâmes dans la campagne ; la diligence approchait, roulant au milieu d’un nuage de poussière. Sur un signe que je fis, le postillon arrêta ses chevaux ; j’ouvris la portière.

Au moment de franchir le marche-pied, Rosa, se retournant par un mouvement brusque, passa ses bras autour de mon cou et m’embrassa :

— Voilà pour ta mère, ta sœur et ton père, me dit-elle à voix basse ; tu as été bon pour moi, tu m’as fait du bien ; au revoir et merci.

La voiture partit ; je vis un mouchoir blanc flotter à la portière jusqu’au prochain contour, puis tout disparut et je demeurai aussi seul qu’un naufragé sur une rive déserte.

XXIII

Laissons un moment le journal de Charles Donzel, pour faire connaissance plus intime avec la tante de Rosa. Elle habite une maison située dans la partie supérieure du village de Saint-Blaise, non loin du ruisseau qui fait tourner plusieurs moulins. Cette demeure vénérable et baroque, héritage de ses parents, est petite, massive, irrégulière, incommode, comme la plupart de nos constructions rurales du XVIIe siècle : murs épais en pierre jaune, toit de tuiles haut et lourd, chambres établies à des hauteurs diverses, cuisine borgne à l’intérieur, portes et fenêtres étroites, sans ordre ni symétrie. Le constructeur semble n’avoir eu pour guide que son caprice ou des préoccupations dont nous n’avons nulle idée aujourd’hui. À force d’industrie, la propriétaire est parvenue à introduire dans ce rude manoir un peu de lumière et de soleil, passablement de confort et d’élégance, mais en torturant le plan primitif, qui voulait tout le contraire.

Nous ne mentionnerons que pour mémoire le rez-de-chaussée, livré à des locataires qui se tiennent pour les victimes des exigences de la vieille fille, et qui nourrissent contre elle de sourdes rancunes toujours prêtes à éclater. Devant la maison s’étend un jardinet dont les légumes, les fleurs et quelques arbres fruitiers se partagent fraternellement l’espace, mais sont un sujet permanent de contestations.

Une propreté méticuleuse règne dans les trois pièces du premier étage ; la cuisine brille comme un comptoir d’orfèvrerie ; on pourrait se mirer dans les seilles de cuivre étamé, dans les casseroles de laiton, dans les cafetières, les assiettes et les plats d’étain qui ornent le dressoir. Si un regard indiscret pouvait y découvrir une tache ou un grain de poussière, la maîtresse de céans se croirait déshonorée. Sa cuisine est son orgueil, mais son salon est sa gloire, car elle a voulu avoir un salon, chose rare à Saint-Blaise à cette époque, pour y déployer tout son faste et y étaler ce qu’elle appelle ses reliques. C’est un musée britannique, où chaque objet a son histoire, qu’elle raconte avec emphase à ses visiteurs ; à l’en croire, son cœur serait resté au delà de la Manche, et elle aurait oublié le pays natal. Voici une chaise brodée par miss Mary, ce fauteuil vient de lady Catherine, ce tabouret de mistress Stewart ; c’est sur ce clavecin que s’exerçait cette chère Susy, dont la fin prématurée lui fait encore verser des larmes. Miniatures, croquis, silhouettes se groupent sur les murs, en compagnie d’aquarelles, de gouaches d’écoliers et d’essais de peintures au pastel. Sur la cheminée, sur les tables, sur le secrétaire s’étale tout un monde de porcelaines de Chine, de coquillages, de coraux, d’algues et de cailloux étranges ramassés à la marée basse par ses élèves sur le rivage de l’océan.

Au milieu de ses richesses, l’ex-gouvernante, assise dans un fauteuil près de la fenêtre, ne paraît pas jouir d’une satisfaction parfaite ; ses reliques n’ont pas le pouvoir de dissiper les nuages qui assombrissent son front. Le départ de sa nièce, qui devait rendre le calme à son âme agitée, la laisse indifférente et maussade. Hélas ! pour les vieilles filles, malgré leurs qualités et leurs vertus, le bonheur peut-il exister ? Que de griefs n’ont-elles pas contre la société, que de causes de contrariétés cuisantes, de déboires amers ! Ce mariage qui lui aurait donné une famille et qu’elle appelait de tous ses vœux, sa nièce l’a dédaigné, sans égard pour M. Grossourdy, sans égard pour une tante dévouée dont elle a failli causer la mort. Et ce justicier Donzel, qui se permet de la malmener dans la rue, de prendre parti pour une évaporée en révolte, n’est-ce pas le comble de l’anarchie ? Pouvait-on attendre cela d’un magistrat ?

Un autre sujet non moins grave occupait encore son esprit : elle rentrait d’une tournée entreprise dans le but de vendre la récolte de ses vignes, mais les acheteurs faisaient les dégoûtés et proposaient des prix dérisoires. « N’est-ce pas une indignité, offrir dix francs de la gerle[13]. A-t-on jamais vu cela ? Je vous en veux donner du raisin de la Favarge et de Champréveyres à dix francs ; j’aimerais mieux le jeter au lac ! »

Cependant, par sa fenêtre ouverte, elle entend le marteau des tonneliers frapper à coups redoublés sur les gerles et les cuves pour en serrer les joints ; ce bruit l’énerve en lui rappelant que la vendange est proche. Elle voit les encaveurs, affublés de leurs tabliers de toile, ouvrir les pressoirs, les mettre en état, graisser les vis, tremper dans l’eau les brandes[14] et les baquets. En ce moment même le crieur public, après un roulement de tambour, publie la levée du ban pour le lundi 22 septembre.

« Mon Dieu, mon Dieu, s’écrie-t-elle en lançant à terre son bonnet de dentelle, on vendangera dans trois jours et ma récolte n’est pas vendue ! Me faudra-t-il donc encore une fois courir chez ce scélérat de Weinfels, qui a le front de m’en offrir dix francs ? Je pourrais bien m’adresser au justicier Donzel ; il m’a toujours payé un prix raisonnable, mais ma dignité offensée m’oblige à rompre toute relation avec cet homme. Non, monsieur le justicier, vous n’aurez pas mes raisins. »

Pour comprendre les doléances de Mlle Maillé, il faut savoir qu’elle possède deux petits lopins de vigne, où d’ordinaire elle récolte sept ou huit gerles, mais où cette année il y aura bien davantage, car nous sommes en 1834, date fameuse par l’abondance et la qualité du raisin. Il faut savoir aussi qu’à l’encontre d’autres années où les prix vont en augmentant de jour en jour jusqu’au moment de la cueillette, les cotes de vente déclinent au contraire non seulement d’un jour à l’autre, mais du matin au soir. Dans ces cas-là, malheur à ceux qui arrivent les derniers !

XXIV

Quelques jours plus tard, nous rencontrons Mlle Maillé dans son clos de la Favarge, entre Saint-Blaise et Neuchâtel. C’est un coteau exposé au midi, dont le pied est baigné par le lac, et qui s’élève sur la pente de Chaumont jusqu’à la lisière des bois. Elle est en costume de vendangeuse, avec sa seille et sa serpette, les mains protégées par des gants de peau dont elle a coupé le bout des doigts. À l’ouvrage depuis six heures du matin, elle dirige sa petite troupe composée de quatre ouvrières, d’un vieux bonhomme inoffensif pour porter la brande et piler le raisin. Enfin, pour lui servir d’adjudant, elle a invité Mlle Claparède, de Neuchâtel, ancienne institutrice, presque aussi anguleuse, sèche et gourmée qu’elle-même. Il fait un temps magnifique, une chaleur de juillet ; de toutes parts retentissent les cris de joie qui se mêlent au bruit des pilons et au tonnerre des voitures chargées de gerles roulant rapides sur les chemins.

Seule, l’escouade de Mlle Séraphine fait exception ; là chacun fait son devoir en silence, les yeux baissés, tremblant d’oublier une grappe au cep ou des grains sur la terre sèche et chaude ; on parle au souffle, on fait semblant d’ignorer qu’on est jeune, que la gaieté est une bonne chose, et que le rire rend le travail moins dur. Ce n’est pas là que le porteur de brande oserait embrasser la vendangeuse qui lui plaît le mieux, au moment où elle vide sa seille, les deux bras levés au-dessus de sa tête. D’ailleurs, la maîtresse n’est pas d’humeur folâtre ; elle se souvient que si elle est parvenue à conclure un marché avec Weinfels, c’est à cinq francs au-dessous du prix moyen. Aussi, quand le voiturier emmène le premier char vers le pressoir, elle se dit avec des contractions d’estomac qui lui empoisonnent cette belle journée : « Voilà trente francs que je perds et qui vont enrichir cet Allemand. »

Elle n’était pas au bout de ses peines ; ce jour lui réservait encore d’autres déboires. Dans le courant de l’après-midi, les gerles manquèrent ; le voiturier avait bien autre chose à faire qu’à songer à cette vieille fille, qui n’avait pas même un verre de vin à lui verser dans le gosier pour en balayer la poussière avalée sur les grandes routes.

Voilà une situation que je ne vous souhaite pas, ami lecteur ; avoir à sa charge une troupe d’ouvriers, qu’il faut nourrir et payer, et être obligé d’interrompre le travail pendant des heures entières. Assister les bras croisés à l’activité universelle, voir toutes les vignes fourmiller de travailleurs affairés, dont les gerles pleines s’alignent comme des soldats en bataille, entendre au milieu des plaisanteries dont on accable votre oisiveté le roulement des chariots qui vont et viennent sans se lasser, et puis le soleil qui décline et la journée qui va finir, n’y a-t-il pas là de quoi se désespérer ? Le vieux Velusat a été dépêché de tous les côtés pour emprunter des gerles aux voisins, en voler même si la chose est possible ; mais il revient tout penaud, les mains vides, essuyant la sueur qui ruisselle sur son crâne chauve et qui découle de son menton.

— Vous ne rapportez rien, vous n’avez rien trouvé ? dit Mlle Maillé avec humeur. Velusat, vous n’êtes pas un homme.

— Je voudrais vous y voir, mademoiselle ; c’est une vraie charpille, on s’arrache les gerles, on vous les prend des mains ; il n’y en a que pour les forts, et je n’ai plus vingt ans.

L’ancienne gouvernante a d’abord supporté ce contretemps avec assez de calme ; mais à mesure qu’il se prolonge, elle sent la patience qui lui échappe et ses nerfs qui commencent à s’agiter.

— Nous verrons bien, dit-elle en posant son tablier et en abaissant sa jupe retroussée, nous verrons bien.

Et, prenant son parti, elle se met en campagne. Mais partout elle est repoussée avec perte ; à ses sollicitations pressantes, on répond invariablement : « Chacun pour soi, mademoiselle ; nous n’avons pas trop pour nous. »

Elle revient hors d’elle-même, prend sa lorgnette, se hisse sur un mur pour découvrir sur la route ce monstre de voiturier qui la laisse dans un si cruel abandon. Mais elle ne voit que le soleil qui poudroie, et, à perte de vue, les pampres qui verdoient.

Elle donne l’ordre de remplir les paniers à provisions, la nappe qui a servi au dîner, les tabliers des ouvrières. Les grappes dorées, transparentes, où le soleil fait étinceler de riches reflets, s’entassent sur le sol. « Seigneur, envoie-nous des gerles ! » s’écrie-t-elle à bout de courage et d’énergie.

À quelques pas de sa vigne s’élève un groupe de maisons qui passent pour les plus anciennes du pays ; coiffées de hauts toits de tuiles noires, percées à l’aventure de fenêtres à meneaux, avec leurs volets déjetés, leurs escaliers branlants, leurs murs crevassés, elles présentent un ensemble curieux, qui attire le crayon de l’artiste. Est-ce l’amour du pittoresque qui pousse de ce côté Mlle Séraphine ? Incommodée par l’extrême chaleur, énervée par les contrariétés qui l’assaillent, se sentant près de tomber en pâmoison, elle entre dans la pauvre demeure pour y chercher un refuge.

Pendant qu’elle se repose à l’ombre et qu’elle avale un verre d’eau, Mlle Claparède descend sur la grande route pour voir un peu ce qui s’y passe. Bientôt elle voit arriver au grand trot, dans un tourbillon de poussière, un chargement bruyant de gerles vides. Debout sur le brancard, Charles Donzel, en blouse grise, en chapeau de paille, la cravate au vent, l’œil animé, fait claquer son fouet pour s’ouvrir un passage sur la route encombrée.

— Monsieur Donzel, s’écrie Mlle Claparède.

— Est-ce à moi que vous parlez ? dit Charles en arrêtant son cheval et en soulevant son chapeau.

— N’auriez-vous pas quelques gerles à nous prêter ? C’est pour Mlle Maillé.

— Pour qui ?

— Pour Mlle Maillé, la tante d’Alma-Rosa, vous savez.

La solliciteuse ne pouvait pas évoquer un plus éloquent souvenir.

— Nous n’en avons pas trop pour nous, car la presse est grande, mais pour Mlle Maillé j’en aurai toujours à son service. Je vais en déposer trois ou quatre en attendant, et comme je reviens bientôt, vous me direz s’il en faut davantage. Hé ! Velusat, arrivez donc, plus vite que ça.

— Merci, monsieur Donzel. Ah ! si vous saviez, ce n’est plus comme autrefois ; cette pauvre Séraphine me fait pitié ; Weinfels l’abandonne, nous sommes condamnés à l’inaction… Nous ne sommes pas joyeux comme au temps où vous achetiez la récolte, et où nous avions la belle voix d’Alma-Rosa pour nous égayer.

À peine les gerles avaient-elles touché le sol, que déjà une demi-douzaine de mains s’avançaient pour s’en emparer ; il fallut toute l’énergie de Charles, la voix aiguë de Mlle Claparède, et l’opiniâtre résistance de Velusat pour leur en assurer la possession.

Lorsque Mlle Maillé reparut, sa surprise fut grande ; elle n’en pouvait croire ses yeux ; tout son monde était en ligne et Velusat, toujours plus baigné de sueur, le nez barbouillé de tabac, au milieu d’un tourbillon de guêpes avides, enfonçait bravement son pilon dans des gerles marquées J. H. D.

— Il est venu à la fin, ce charretier ? dit-elle. Ah ! si j’avais été là…

— Non, c’est M. Donzel qui nous a fait cette galanterie.

— Comment donc ! Le père ou le fils ?

— Le fils, un beau jeune homme, poli et complaisant.

— A-t-il fait bien des façons ?

— Du tout, je l’ai arrêté au passage ; un mot a suffi : Pour Mlle Maillé, a-t-il dit, j’en aurai toujours à son service. Mais tu aurais dû voir comme il fallait les défendre, ces gerles ; c’est une fièvre, une frénésie, un pillage ; les gens voudraient tout ramasser d’un jour ; ils sont pressés, comme si on était menacé de la neige ou de la gelée, en plein mois de septembre et par cette chaleur. Ils n’ont pas l’air de comprendre la grâce que Dieu leur fait en leur accordant une récolte comme ils n’en ont jamais vu et comme ils n’en verront jamais.

Au premier moment, Mlle Maillé fut vexée d’avoir reçu l’assistance des Donzel ; ce service pesait sur sa tête et ne contribuait pas à guérir sa migraine. Enfin, elle en prit son parti en se disant que dans des circonstances pressantes on peut user de moyens exceptionnels.

Une heure plus tard, Charles, qui ne perdait pas une minute et dont le cheval vigoureux dévorait la route, apparut sur la crête d’un mur.

— Avez-vous besoin de bois ? cria-t-il en saluant de son chapeau.

— Encore deux, s’il vous plaît, dit Velusat ; posez-les là-bas, je cours les chercher.

La tante Séraphine poussa un soupir, mais garda le silence.

— Voyez-vous ce brave garçon ? dit Mlle Claparède ; pour celui-là, je l’embrasserais volontiers !

XXV

La nuit était venue ; les troupes de vendangeurs avaient l’une après l’autre regagné leurs pénates en chantant en chœur ; on n’entendait plus que le roulement continu des voitures chargées qui ramenaient au pressoir la récolte de la journée, et les sifflets des brevards[15] qui se répondaient d’un coteau à l’autre. La vigne de la Favarge était aussi déserte, mais près des gerles pleines, que personne ne réclamait et qui commençaient à fermenter, une femme seule allait et venait comme une âme en peine. C’était la tante Séraphine qui, ne pouvant consentir à laisser sa récolte à l’abandon, et ne s’en remettant à personne qu’à elle-même pour veiller sur son bien, montait la garde le cœur plein de sombres pensées. Neuf heures avaient sonné à l’horloge de Saint-Blaise, elle était encore là. À dix heures, un char s’arrêta sur la route.

— Mademoiselle Maillé, êtes-vous là ? cria une voix.

— Oui, est-ce vous, Blancke ?

— Non. Appelez vite à la Favarge un homme pour m’aider ; je viens chercher votre vendange.

Que devint Mlle Maillé quand elle reconnut à sa voix bien timbrée, à ses allures promptes et décidées, le fils de son ennemi ?

— Non, monsieur Charles, absolument, je ne permettrai pas…

— Permis ou non, me voici ; profitez de l’occasion, ou bien vos raisins coucheront dehors. Hé, François, est-ce vous ? Venez me donner un coup de main.

Un homme qui fumait sa pipe devant une des maisons de la Favarge accourut.

— Faut-il apporter une lanterne ? dit-il.

— Non, aidez-moi seulement à tourner mon char, pour charger cela, si vos épaules ne sont pas trop en marmelade.

— Il est vrai qu’elles me font un peu mal ; quand deux ou trois cents gerles vous ont passé sur le corps, on commence à sentir le poids du teneri [16].

— Il faut convenir qu’on se dévore les membres ; bah ! on se reposera cet hiver et nous aurons du bon vin l’année prochaine. Enlevez, François !

Les six gerles furent chargées lestement, liées par une corde. Charles prit son cheval par la bride et descendit avec précaution.

— Eh ! l’ami, dit-il, soutenez un peu la brecette, la charrière est mauvaise.

— Monsieur Charles, prenez garde, prenez bien garde ! dit la tante Séraphine en crispant ses mains débiles sur le véhicule pour sauvegarder son bien, au risque de se faire rompre les os sur les cailloux roulants ou dans les profondes ornières.

— Maintenant, dit Charles, quand il fut arrivé à la grande route, Jeannette est impatiente de trotter ; si vous ne craignez pas les cahots, montez ici, je vous ai fait un siège.

— Il n’y a pas de danger là-dessus ?

— Non, je n’irai pas trop vite ; montez seulement.

Il lui tendit la main, et la vieille fille, oubliant ses griefs, fut tout heureuse d’y mettre la sienne et de s’asseoir au milieu de sa récolte qui prenait enfin le chemin du pressoir. Quant au jeune homme, debout sur le brancard, comme un cocher romain dans le cirque, il excitait son cheval de la voix et du fouet et passait comme un ouragan entre les murs des vignes, en soulevant des tourbillons de poussière qui montaient vers les étoiles.

Cette course dans les ténèbres, sur un char aussi dur et bruyant qu’une pompe à feu, au milieu des dangers que lui présentait son imagination, remplissait de terreur la pauvre demoiselle, qui, n’osant se plaindre, recommandait son âme à Dieu, et attendait en tremblant une catastrophe inévitable.

Mais, à sa grande joie, la catastrophe fut conjurée par l’habileté du conducteur, qui arriva sain et sauf au port tant désiré.

— Merci, dit-elle, quand elle fut descendue du siège qui avait disloqué toutes ses articulations, merci, en attendant que je puisse m’acquitter. Grâce à vous, je pourrai dormir tranquille ; bonne nuit, monsieur Charles, vous êtes un brave garçon !

XXVI

Le premier mercredi de novembre, Mlle Maillé, un panier au bras, chemine sur la route de Neuchâtel à Saint-Blaise ; il pleut, le vent d’ouest souffle en tempête, menaçant de lui arracher son parapluie qu’elle tient des deux mains ; ses chaussures garnies de socques articulés se collent à la boue de ces terrains argileux ; le lac, sombre comme le ciel, roule des lames couronnées d’écume qui se brisent sur la plage avec un fracas sinistre.

Elle revenait de la foire de Neuchâtel, où elle avait fait ses emplettes d’automne ; car à cette époque, il fallait être abandonné du ciel et des hommes pour manquer une des trois foires annuelles, qui duraient huit jours et étaient pour la plus endormie des petites villes l’occasion d’un mouvement d’affaires considérable. Déjà une semaine à l’avance, l’administration bourgeoise faisait ériger sur la place des Halles et dans les rues et promenades adjacentes plusieurs rangées de baraques fermées, qu’elle louait aux marchands forains. C’était une fête et un événement pour les paisibles habitants de voir ces magasins s’élever et se garnir d’étoffes, de quincaillerie, de ferrailles, que déballaient des trafiquants connus ou inconnus venant des quatre vents du ciel. Le mercredi était le jour consacré, le grand jour, la foire proprement dite, et, pour peu que le temps fût favorable, l’affluence des gens de la campagne était si grande et la foule si compacte qu’on avait peine à circuler. Pour maintenir l’ordre et protéger les vendeurs et leurs marchandises contre les entreprises des malandrins qui se glissent dans les cohues de ce genre, les factionnaires de la garde du guet, en bel uniforme aux couleurs de la ville, vert et rouge, avec buffleterie blanche, montaient la garde appuyés sur leur fusil à capucines de laiton luisantes comme de l’or. Par surcroît, les archers en grande tenue, le sabre au côté, le jonc à la main, se promenaient majestueusement comme les représentants de la haute police de messieurs les Quatre Ministraux, à qui il était dur de regimber.

Comment résister à tant de séductions ? Celui ou celle qui, de trois lieues à la ronde, n’allait pas à la foire, passait la journée en proie à tous les tourments de l’envie, à toutes les transes du regret, à toutes les flammes d’une imagination surexcitée. On regardait d’un œil jaloux ceux qui partaient, on les entourait à leur retour pour entendre le récit des merveilles dont ils avaient été les heureux témoins.

Ceux que des obstacles insurmontables empêchaient d’accomplir leur pèlerinage le mercredi, faisaient leurs dispositions pour être en route le jeudi ou les jours suivants ; c’était une démangeaison, une fièvre, un délire. Et ne croyez pas que l’urgence des emplettes ou des affaires fût le mobile de ces voyages ; loin de là, un grand nombre allaient pour voir, pour boire une bouteille, faire leur tour de foire et dire : moi aussi j’y ai été.

Malgré son séjour de vingt années en Angleterre, Mlle Séraphine était restée villageoise par bien des côtés, et les foires de Neuchâtel la trouvaient fidèle au rendez-vous. Elle était venue la veille pour voir le cortège des Armourins défiler dans les rues à la lueur des torches, au son des tambours et des fifres, et monter au château pour complimenter le gouverneur prussien. Cette procession singulière, rappelant la ronde de nuit de Rembrandt, ces hommes coiffés d’un casque et revêtus de cuirasses étincelantes, ces enfants empanachés portant des flambeaux, cette musique traditionnelle, au rythme lent et original, avaient pour elle des enivrements inouïs ; elle aimait jusqu’à l’odeur de résine que laissait après lui le défilé, et se délectait à ce mouvement inaccoutumé qui transformait la tranquille petite ville en une ruche bourdonnante.

Après des jouissances si vives, il était cuisant d’avoir à patauger dans la boue et à se défendre contre la pluie et les assauts du vent. Faisant contre fortune bon cœur, elle relevait ses jupes, courbait le dos, se raidissait quand venait la rafale, et trottinait de son mieux en choisissant les meilleures places de la chaussée pour y poser le pied.

Un bruit de roues et de grelots se faisant entendre derrière elle, lui donna un mouvement d’envie à l’endroit de ces privilégiés de la fortune qui, dans leur équipage, se moquent du mauvais temps et se transportent avec la rapidité de l’oiseau partout où leur volonté les guide. À sa grande surprise, la voiture, qui allait bon train, s’arrêta à deux pas d’elle.

— Mademoiselle Maillé, voulez-vous monter ? j’ai une place pour vous.

— C’est vous, monsieur Charles ! Jamais rencontre plus opportune. J’avoue que je suis au bout de mes forces.

C’était Charles Donzel qui revenait de la foire dans son wägeli chargé de nombreux paquets.

La vieille fille monta sans se faire prier ; le jeune homme l’enveloppa d’une couverture qu’il tira du caisson de son banc, et le cheval reprit sa course en secouant ses grelots.

— Si Mlle Claparède m’avait laissée partir plus tôt, je ne serais pas au milieu de cette tempête ; mais, avec elle, on n’a jamais son libre arbitre, il faut toujours céder à ses fantaisies. Enfin, je suis bien aise de vous avoir rencontré, je pourrai régler mes comptes ; à la foire de Neuchâtel, chacun paie ses dettes.

— Une dette, à moi ? Je ne comprends pas.

— Et ce voiturage de six gerles de vendange, vous l’avez donc oublié ?

— Parbleu ! nous avons eu dès lors assez de tracas ; notre pressoir cassé, cette énorme récolte à soigner et à loger ; mon père ne savait plus où donner de la tête, les tonneaux nous manquaient. Heureusement, des marchands de Soleure, arrivés avec une barque de tonneaux vides, nous dégagèrent en emmenant une bonne cargaison.

— Pauvres gens, vous étiez affligés d’une surabondance de biens ?

— Hélas ! oui ; c’est rare chez les paysans, du moins dans notre pays.

— Et ce pressoir cassé ? Racontez-moi l’histoire de votre pressoir.

— Un soir, à dix heures, nos gens avaient recoupé le marc et fait la dernière façon au pressoir ; ils venaient de serrer la vis et de donner le dernier quart. L’un d’eux dit : « Cette fois, il a sa rinçonnette, on peut s’aller coucher. » Au même moment, crac, un coup de canon ; les barres du côté droit sont brisées, les étais volent en morceaux, les hommes sont précipités par terre, une confusion épouvantable[17]. Mon père, plus mort que vif, descend dans la cave, croyant que la maison s’écroulait ; les voisins accourent tout effarés. Quelle nuit nous avons passée ! À six heures du matin, j’étais déjà aux forges de Serrières pour faire souder nos barres sous les martinets.

— C’est alors qu’on est heureux d’avoir un bon cheval.

— Oui, Jeannette nous a bien aidés ; à dix heures j’étais de retour ; à midi, le pressoir réparé était déjà en activité et recevait sa charge de cinquante gerles.

— On ignore ce que c’est que le repos dans votre maison ?

— Il y a toujours de l’ouvrage ; on a arraché les pommes de terre, labouré les champs pour les semailles, retiré les échalas ; bientôt nous battrons le grain et nous irons dans la forêt couper le bois.

— Si vous continuez pendant quelques années ce genre de vie, vous oublierez tout ce que vous avez appris.

— Mon père voudrait faire de moi un avocat, mais ce n’est pas mon goût.

— Que diriez-vous d’une place de précepteur en Angleterre ? C’est là qu’un jeune homme rangé, laborieux, instruit, peut se faire une belle position ; l’Angleterre est le premier pays du monde.

— Je le crois, mais il faut des protections, et puis je devrais savoir quelque peu la langue du pays, dont je ne connais pas le premier mot.

— Ce n’est pas une difficulté ; je suis en relation avec des familles très distinguées, chez qui je vous introduirais et qui se chargeraient de vous trouver un emploi. Quant à l’anglais… si vous n’avez pas de répugnance à étudier avec une vieille femme, je vous donnerais volontiers des leçons.

— Vous auriez cette bonté ! dit Charles en rougissant jusqu’aux oreilles ; mais comment en parler à mon père ? Il déteste toutes les études qui n’ont pas le droit pour objet. Nous ferons en sorte qu’il n’en sache rien.

— C’est bien ainsi que je l’entends. Venez un soir après sept heures ; je vous donnerai une liste des livres indispensables et nous réglerons nos comptes.

Charles avait fait du chemin dans l’estime de Mlle Séraphine. C’est ainsi qu’il se préparait à réaliser peu à peu les plans de Rosa.

XXVII

Toutefois, il ne voulut pas montrer trop d’empressement à nouer des relations avec la vieille fille ; à dire vrai, il éprouvait une sorte de crainte à se présenter chez elle, et il fallut les vifs encouragements de sa sœur pour le décider à tenter l’aventure.

C’était à la fin de novembre, alors que les jours sont courts, sombres et brumeux, que l’air froid est âpre et l’horizon borné ; il tombait de temps à autre un peu de neige, et, le matin, le givre suspendait ses parures de diamants aux branches des arbres dépouillés de leurs feuilles. C’est alors que la famille se réunit avec bonheur, le soir, autour du poêle, ou devant le foyer où flambe une souche de hêtre mise en réserve pour la veillée ; les enfants étudient leurs leçons pour l’école, les femmes cousent ou filent au rouet, les hommes mettent à jour leurs comptes ou réparent leurs filets et leurs engins de pêche. La vieille fille était seule dans son salon ; assise devant une petite table, éclairée par une assez maigre chandelle, elle tricotait ; mais cette occupation machinale des doigts n’empêchait pas son esprit de remuer bien des sujets de tourments. Et d’abord ce long mémoire du vigneron, en écriture demi-bâtarde, étalé devant elle, suscitait toute sorte de réflexions désagréables : tandis que ses voisins se vantaient d’avoir réalisé de gros profits, elle constatait avec dépit que ses vignes n’avaient donné que des résultats insignifiants. Additionnant d’un côté les frais de culture, l’engrais, la paille, les échalas, les réparations de portes, de murs, de canaux, et de l’autre mettant en regard la somme que lui devait ce scélérat de Weinfels, elle trouvait le bénéfice dérisoire. Elle avait beau recommencer vingt fois ses calculs et faire la preuve par toutes les méthodes, le résultat était toujours le même et son mécontentement se peignait sur son visage par une grimace significative.

Mais ce qui l’exaspérait au plus haut point, c’était au bas du mémoire une apostille ainsi conçue :

 

« Madmoisel ai bient libre desposé en vante les chan et les prai sissa luit quonvien, ceulman je la previen quel recevra un esploi com quoi je prette serreman devan la jucetis, ocivrai que Dieu me fâce grasse alla fain de mé jour, que vautre pair a promi au mien de les luit laissé aluit et assé zanfan otan qu’il voudront lé cultivé. Y fodra an quoncequens que Madle compa-rese devan M. le Châtelain et prette osi serreman sur le saiptre, cinnon elle me pairas une aindame nité de mil livre suisse. »

« En foie de quoy je raiste son fidel vignerond.

« D. TRIBOLET. »

 

Pour comprendre ce grimoire, une explication est nécessaire. Le père de Mlle Maillé avait pour vigneron le père de D. Tribolet, homme honnête et dévoué, lequel tenait de son patron, moyennant une modique redevance, un certain nombre de pièces de terre qu’il cultivait avec soin et qui lui fournissaient l’entretien d’une vache, de deux chèvres et d’un porc, dont il tirait bon parti. À son retour à Saint-Blaise, plusieurs années après la mort de son père, Mlle Maillé ne changea rien à ces arrangements. Mais le vieux Tribolet ayant été emporté par une fluxion de poitrine, son fils le remplaça comme vigneron et comme tenancier. Par malheur, il ne possédait pas son assiduité, son économie et sa tempérance ; aussi les terres qu’il avait à bail en souffrirent ; en moins de six ans, elles furent méconnaissables. Pour les retirer des mains de ce Philistin et les préserver d’une ruine complète, Mlle Maillé avait imaginé de les exposer en vente aux enchères. Cela ne faisait pas le compte de Tribolet, qui se hâta de les ensemencer pour lui forcer la main. Mais comme elle persistait dans sa résolution et voulait passer outre, il eut recours aux grands moyens, qui réussissent généralement avec les femmes, l’audace et l’intimidation.

Comparaître dans la salle d’audience comme une criminelle, sous les yeux de M. le Châtelain de Thielle et du justicier Donzel, était pour l’ancienne institutrice le comble de l’avilissement. De mémoire d’homme, aucun Maillé n’avait subi une telle honte, et pourquoi lui était-elle infligée ? pour avoir été généreuse à l’égard de ce sacripant, en lui laissant presque pour rien ses champs fertiles de Marin et son plantage de Bregot, dont les choux sont réputés dans tout le pays. « Ah ! le gueux, le scélérat, disait-elle en passant dans ses cheveux son aiguille à tricoter, il veut donc faire un faux serment et attirer sur lui la malédiction du ciel. »

Cette cause d’aigreur n’était pas la seule ; elle avait reçu l’avis que, sur le semestre de la rente qui lui venait d’Angleterre, elle ferait une perte notable sur le cours de la livre sterling, très bas en ce moment. Et puis, le vent avait démoli une cheminée qu’il fallait réparer ; des gamins avaient cassé plusieurs vitres au soupirail de sa cave et endommagé la clôture de son petit jardin.

« Hélas ! se disait-elle, une femme seule, obligée de faire face à toutes les difficultés, entourée de gens qui conspirent contre elle et profitent de toutes les occasions pour la gruger, que peut-elle attendre de mieux ? Pour elle, les tracas, les fatigues stériles, les inquiétudes, les échecs ; pour les autres, les joies, les chances, les profits. »

Elle avait beau regarder autour d’elle pour chercher des motifs de consolation et d’encouragement, elle ne trouvait rien. Ses amies, ses connaissances, qui passaient l’été en villégiature à Saint-Blaise et dans les jolies villas des environs, avaient émigré pour l’hiver à Neuchâtel. Les gens du village, qu’elle trouvait rustiques et qu’elle traitait avec un dédain trop peu déguisé, lui étaient hostiles.

Quelle est la vieille fille arrivée à la cinquantaine qui n’a pas eu ses amoureux, ou qui n’a pas été l’objet d’entreprises matrimoniales provoquées par une succession en perspective, ou par des écus sonnants, surtout s’ils viennent d’Angleterre et si la renommée en a exagéré le chiffre ? La mauvaise fortune de Séraphine avait voulu que ses prétendants ne réalisassent pas son idéal, et fussent en désaccord avec ses goûts et ses principes. L’un fumait, l’autre se grisait, un troisième jurait comme un païen, un quatrième essuyait ses souliers crottés aux tapis, crachait par terre et laissait après lui une odeur d’écurie qui donnait des crises de nerfs à l’ancienne institutrice. Éconduits sous divers prétextes, ils en avaient gardé une sourde rancune, qui se faisait jour par des sarcasmes et des insinuations perfides.

Ne sachant à qui avoir recours dans sa détresse, elle se leva, fit quelques tours dans sa chambre, arrangeant du pied le tapis, tisonnant le feu qui s’éteignait en fumant, et regardant d’un œil morne le cadran de la vieille pendule qui la contemplait d’un air plus morne encore. Elle souleva les rideaux ; le ciel sans étoiles étendait sur la campagne son dais noir et austère, et dans les arbres du verger et les solives du toit la bise de novembre passait avec des frémissements et des plaintes lugubres.

Alors, ouvrant un tiroir, elle en sortit un paquet de cartes pour essayer une patience, cette ressource suprême des désœuvrés, des reclus, de tous ceux qui interrogent le sphinx et cherchent le mot de leur destinée, le rayon qui doit leur apporter l’espérance et faire tourner la chance en leur faveur.

XXVIII

Les cartes, disposées sur la table d’une main distraite, ne se levaient pas ; la partie s’embrouillait, le problème devenait insoluble ; la délivrance reculait dans un lointain obscur.

Tout à coup la vieille demoiselle fit un saut sur sa chaise, ses yeux s’ouvrirent démesurément, elle resta la main étendue sans oser bouger. Un coup de sonnette venait de troubler le silence de la maison. Elle attendit un second coup, tant la chose lui semblait insolite, et comme elle n’avait pas de domestique, elle prit sa chandelle et descendit en se demandant qui pouvait bien se présenter chez elle à cette heure. Elle n’ouvrit la porte qu’avec précaution, en se tenant à portée d’un gourdin appuyé contre le mur dans un but de défense.

Un jeune homme, vêtu de drap brun foncé, coiffé d’un feutre noir à larges bords, apparut dans l’espace éclairé ; il tenait d’une main un panier couvert d’un linge blanc, de l’autre un paquet de livres. En ôtant son chapeau, il découvrit un beau visage encadré de cheveux noirs et animé par des yeux brillants et une bouche expressive.

— Monsieur Charles ! dit-elle d’un ton joyeux. Quelle agréable surprise ! entrez vite, il fait froid, venez près du feu.

Elle était pourtant fort perplexe, la tante Séraphine, en montant l’escalier, et interrogeait sa conscience timorée sur la convenance d’introduire un homme dans l’intimité de son sanctuaire. J’espère qu’il n’a pas fumé, se disait-elle, et qu’il n’apportera pas trop de boue sur mes tapis. J’y veillerai du reste.

— Je viens peut-être un peu tard, dit Charles ; si je vous gêne, renvoyez-moi, mais prenez ce petit panier que vous mettrez à l’abri des chats.

— Mais, monsieur Charles, à quoi pensez-vous ? dit la curieuse en soulevant la serviette. C’est pour moi ces beaux poissons ?

— Oui, mademoiselle ; ce sont des palées ; c’est le moment où nous en prenons beaucoup.

— Vous me mettez dans l’embarras ; je ne sais si j’ose accepter ; vous savez que je suis votre débitrice.

— Prenez seulement, nous avons du temps pour régler nos comptes, surtout si vous consentez à me donner des leçons.

— Certainement, avec plaisir ; entrez au salon, je vais mettre le panier dans la dépense.

Le jeune homme, enveloppant la pièce d’un regard, resta indifférent devant les gouaches et les silhouettes qui en décoraient les murs, mais une peinture, qui paraissait plutôt tolérée dans un angle que mise en évidence, attira son attention et bientôt l’absorba complètement. C’était un superbe portrait de Rosa, peint par Dietler dans un moment d’inspiration. Charles connaissait cette œuvre d’art, qui avait fait du bruit lors de son apparition l’année précédente, mais la vue soudaine de ce visage chéri l’émut si vivement qu’il oublia l’institutrice, les leçons d’anglais, tout ce qu’il avait souffert depuis le départ de son amie, pour savourer avec bonheur la joie du revoir. C’était elle, vivante, animée, les cheveux à demi dénoués, les yeux étincelants de malice, comme elle lui était apparue aux Genièvres au moment de son réveil. Toutes ses tendresses s’envolaient vers cette image qui lui souriait et lui rappelait les souvenirs du passé et les promesses de l’avenir : « Fais la conquête de ma tante, semblait lui dire la jeune fille, et tu auras fait un pas dans l’estime de sa nièce ; que les esprits du Seeland te soient propices ! »

— Vous regardez mes silhouettes, dit Mlle Maillé qui était rentrée sans qu’il l’eût entendue. J’en ai une jolie collection.

— Oui, mademoiselle, je… j’admire… vos silhouettes…

Charles s’inclina humblement devant les reliques dont l’ex-gouvernante lui fit les honneurs avec un feu dont il ne la croyait pas capable. Pendant son discours, qui fut long et dont il entendit le moins possible, il profitait de tous les instants où elle lui tournait le dos pour se repaître de la gracieuse image de son amie, qui lui semblait éclairer l’appartement d’une joyeuse lumière.

La revue achevée, ils prirent place devant la table où s’étalait naguère la fameuse patience, balayée avec mépris comme un hors-d’œuvre dont on n’avait plus que faire, et la leçon commença. Ils furent surpris l’un et l’autre d’y trouver tant de plaisir ; l’élève était appliqué et intelligent, le professeur en état de lui répondre. L’ardeur du jeune homme se communiquant à la vieille fille, le temps s’écoulait sans qu’ils s’en aperçussent. La cloche de dix heures les avertit qu’il était temps de fermer leurs livres et de se séparer.

— Du train dont vous y allez, nous pourrons commencer à traduire la prochaine fois ; tenez, voici Rob-Roy, de Sir Walter Scott ; vous écrirez les mots des premières pages et vous en chercherez la signification dans le dictionnaire. Il faudra aussi nous exercer à parler et préparer des dialogues et des thèmes que vous apprendrez par cœur.

Lorsque Charles fut parti, Mlle Séraphine se sentit rajeunie et toute gaillarde. Son salon lui paraissait transformé ; le feu, loin de languir et de fumer d’un air maussade, lançait de joyeuses fusées, et le cadran de sa pendule la regardait avec sympathie en lui souhaitant une bonne nuit.

XXIX

À partir de ce moment, les leçons se succédèrent avec régularité ; la maîtresse y trouvait un plaisir toujours plus vif, et l’écolier, qui d’abord s’était mis à cette étude par devoir, finit par y mordre avec un zèle dont il était lui-même étonné. Avouons que le portrait de Rosa avait bien une part dans son goût pour la littérature anglaise. Après une journée de travail pénible au bois ou à la grange, au lieu de rejoindre ses camarades au cabaret, il traversait le village, ses livres sous le bras, et allait sonner sans façon à la porte de la vieille maison de pierre, où un accueil aimable l’attendait. Peu à peu la conversation ne roula plus exclusivement sur la grammaire et la lexicologie ; l’institutrice racontait de l’Angleterre, qu’elle connaissait bien, mille choses intéressantes ; enfin, un soir, en veine d’expansion, elle lui confia les ennuis que lui suscitait son vigneron, les moyens qu’il employait pour l’intimider, les inquiétudes qui la dévoraient ; elle finit par demander conseil et appui contre les entreprises de ce drôle.

— Ceci me paraît grave, dit Charles, j’en parlerai à mon père, qui trouvera sûrement le moyen de vous tirer d’embarras.

— Ne dites pas à votre père que je demande son concours ; je le connais ; s’il emploie les moyens juridiques, il peut pousser Tribolet aux dernières extrémités. Dans ce cas, j’aurais tout à craindre.

— Jamais cet homme n’osera rien entreprendre contre vous ; il fait du bruit, bavarde beaucoup, comme tous les buveurs, mais de là à se porter à des voies de fait, il y a loin.

Charles se trompait ; un événement imprévu vint troubler le calme de la vieille maison, et jeta tante Séraphine dans une situation désespérée.

Quelques jours après, c’était dans le mois de décembre, par une soirée calme et douce comme on en a quelquefois à cette époque, Charles Donzel, qui avait gravi le sentier longeant le ruisseau d’un pas plus rapide qu’à l’ordinaire, s’apprêtait à sonner chez Mlle Maillé, lorsque par la porte restée entrebâillée il entendit dans l’intérieur le bruit d’une dispute et des voix parlant avec véhémence. Bien que l’allée fût obscure, il entra, et chercha son chemin à tâtons. Des pas qui s’enfuyaient, des portes qui se fermaient lui apprirent que les locataires du rez-de-chaussée étaient aux écoutes, mais ne voulaient pas se compromettre. À mesure qu’il approchait du lieu de l’altercation, il reconnaissait avec saisissement la voix de Tribolet, furieuse et rauque, et les notes aiguës de la vieille fille.

— Voulez-vous signer ce papier, ou ne voulez-vous pas ? disait le vigneron ; décidez-vous et vivement, sinon je vous fais marcher au tribunal et là on vous démasquera ; on saura que vous mentez pour dépouiller un honnête homme, lui ôter le pain de la main, et le mettre sur la paille.

— Non, je ne signerai pas, vous n’avez aucun pouvoir sur moi ; ces terres m’appartiennent, je puis en disposer à mon gré.

— Ah ! vous refusez ; si vous me poussez à bout, prenez garde, je pourrais bien divulguer vos relations avec un jeune homme que vous attirez ici, on sait pourquoi. On vous a vus…

— Pas un mot de plus, misérable ! Sortez ! ou j’appelle au secours.

Et l’on entendit le grincement d’une espagnolette.

— Il faudrait encore qu’elle se mette à brailler, cette sorcière. Attends que je t’empoigne…

— Au secours ! à l’aide ! cria la pauvre femme d’une voix étouffée.

C’est ce qu’attendait Charles Donzel pour faire son apparition. Il ouvre la porte, s’élance sur Tribolet qui tenait Mlle Maillé à bras le corps pour l’empêcher de crier par la fenêtre, le saisit par la cravate et le renverse sur le parquet.

— Monsieur Charles ! hurlait Tribolet, mêlez-vous de ce qui vous regarde ! Vous n’avez rien à faire ici. Je dirai à votre père…

— Va dire à mon père que tu bats les femmes et que je t’ai corrigé, fichu vaurien ! Tu fais honte au village.

— Prenez garde ! J’ai mon couteau…

— Ah ! tu as ton couteau ! Moi, je n’ai que mes poings, mais tu les sentiras, et tu en porteras les marques.

n

Le compte de Tribolet fut vite réglé ; rossé d’importance par le jeune homme, malgré une défense opiniâtre, et deux ou trois chaises mises en morceaux, jeté rudement en bas l’escalier, il resta couché sur les dalles de l’allée sans savoir de quel côté il était tourné. Quelqu’un sortit furtivement d’une porte et parla à voix basse.

— Est-ce toi, David ?

— Oui.

— Qu’est-ce qu’il t’a fait ? Il t’a battu, hein ?

— C’est-à-dire que le brigand m’a assommé. Où est-ce que je suis ?

— Donne-moi la main. Que veux-tu faire à présent ?

— D’abord me débarbouiller ; je saigne comme un bœuf, je dois avoir toutes les dents cassées, la tête fendue ; je ne m’en relèverai pas.

— Que si, mais je te conseille de ne plus te crocher avec lui ; ces Donzel, ça a une poigne du diable !

Pendant que l’ami officieux emmenait Tribolet, qui avait peine à se tenir sur ses jambes, Charles cherchait la tante Séraphine qui avait disparu. Un flambeau à la main, il allait de chambre en chambre, appelant à haute voix, mais sans recevoir de réponse. Enfin, supposant qu’elle avait quitté la maison, il allait éteindre la chandelle et se retirer, quand, ayant crié une dernière fois :

— Mademoiselle Maillé, où êtes-vous ?

— Ici, dit une voix flûtée qui semblait sortir de terre.

La pauvre femme, dans son épouvante, s’était réfugiée sous son lit et n’avait plus la force d’en sortir.

— Venez, ne craignez rien, disait Charles en se baissant. Il est parti.

— Non, il veut me tuer.

— Je vous affirme qu’il est parti et qu’il ne reviendra pas.

Après bien des pourparlers, elle consentit à évacuer sa forteresse et à reparaître à la lumière.

— Mon Dieu, monsieur Charles, vos habits sont déchirés ! Vous avez du sang !… Êtes-vous blessé ?

— Pas le moins du monde ; seulement il s’est un peu démené. Tribolet est un homme fort.

— Seigneur Jésus ! quelle scène affreuse, un vrai carnage ! Il a tout cassé ; que vais-je devenir ? Je ne puis plus rester dans cette maison ; je n’y suis plus en sûreté.

— Ce que vous avez de mieux à faire, c’est de mettre votre manteau et de m’accompagner chez nous ; ma mère m’avait chargé de vous inviter à passer la soirée en famille. Nous cassons les noix.

— Comment voulez-vous ? Je n’ai plus ma tête, après une telle atrocité... Avez-vous entendu ce qu’il a dit ?

— Oubliez les propos d’un ivrogne, et venez chercher le calme auprès de ma mère et de ma sœur.

— Mais… votre père…

— Il est à un comité pour des affaires de commune ; il y restera toute la veillée.

Dans le fond de son cœur, elle était heureuse de sortir, de voir des visages rassurants, de se trouver en sécurité dans un milieu paisible et honnête après la scène de violence qui l’avait bouleversée. Elle eut bientôt fait ses préparatifs, et, prenant le bras de son compagnon, elle se dirigea encore toute tremblante vers la demeure des Donzel.

XXX

On cassait les noix chez les Donzel. Quelles joyeuses soirées on passait autrefois dans les demeures des paysans, lorsque, l’automne venu, on confectionnait le raisiné, appelé plus souvent la coignarde, on teillait le chanvre, on cassait les noix pour porter à l’huilerie leurs cerneaux dorés. On réunissait les parents, les amis, qui accouraient plus volontiers que ceux dont parle La Fontaine, on s’asseyait autour de la grande table carrée de la chambre du ménage, et chacun se mettait à l’œuvre, en apportant à cette opération sa plus belle humeur et la ferme intention de s’amuser. Les uns cassaient les noix : ceux-là étaient les privilégiés, les hauts dignitaires ; ils avaient devant eux, en guise d’enclume, une plaque de fer à repasser ; dans le trou ils appuyaient la noix, la pointe en l’air, et crac ! d’un coup de marteau sec, mais appliqué d’une main savante, ils brisaient la coquille sans endommager l’amande. S’ils manquaient leur coup et se frappaient sur les doigts, quels bons rires éclataient au milieu de la troupe. On leur faisait payer cher leur ambition. Vous avez voulu les hauts emplois, acceptez-en les épines :

 

Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête.

 

Les autres faisaient le métier d’éplucheurs et séparaient les amandes des coquilles, qui s’entassaient dans de larges corbeilles pour être brûlées dans le poêle, où elles flambaient comme des cônes de pin. Avec quel orgueil la maîtresse de maison contemplait ses sacs de cerneaux bien dodus et pesants, lorsqu’elle prenait le chemin de l’huilerie avec les bidons de fer blanc qu’on devait rapporter pleins d’une huile claire et parfumée. Oh ! les douces jouissances d’une vie simple, plaisirs qui ne laissaient après eux ni déceptions, ni regrets, sauf celui de les voir finir trop tôt.

Aujourd’hui, nous coupons les noyers, nous en faisons des crosses de fusil ; autrefois, on les soignait, on les respectait, on admirait ces arbres si beaux dans le paysage ; on n’en avait jamais trop ; on plantait un noyer à la naissance d’un enfant, et on en suivait le développement avec sollicitude, comme si du sort de l’arbre dépendait celui de l’être chéri à qui il était dédié.

Lorsque Charles entra dans la cuisine, qui dans les anciennes maisons précédait toujours le poêle ou la chambre du ménage, sa compagne eut un moment d’hésitation ; il y avait grand feu sur le foyer, et aux crémaillères enfumées étaient suspendues plusieurs marmites d’où s’échappaient des parfums séducteurs. La domestique, robuste Bernoise aux joues rouges, aux manches retroussées, la taille entourée d’un tablier de toile, écrasait dans un baquet avec une spatule les pommes de terre fumantes destinées au déjeuner des porcs.

— S’il y a beaucoup de monde, dit Mlle Maillé, je n’entrerai pas.

— Mais non, dit Charles ; vous ne trouverez que ma tante, ses deux filles, madame la ministre et un de mes amis.

— Et votre père ?

— Je vous ai déjà dit qu’il est à l’hôtel de la commune, nous ne le verrons peut-être pas ce soir. Lisbeth, dit-il à la domestique, mon père est-il rentré ?

— Non, le justicier n’est pas à la maison.

On entendait dans la chambre un bruit de voix mêlé de coups sourds qui retentissaient à des intervalles réguliers.

— Au surplus, reprit-elle d’un ton nerveux, je ne resterai pas longtemps et vous aurez l’obligeance de me ramener chez moi ; je suis toute tremblante, et je puis à peine parler.

Charles ouvrit la porte. Aussitôt des cris et des salutations partirent de l’intérieur :

— Enfin, les voilà, oh ! les retardataires qui ont pris le chemin de l’école, nous voulions aller en masse à votre rencontre. Vous est-il arrivé un accident ?

— Non, tout va bien, dit Charles ; continuez seulement votre ouvrage et ne faites pas attention à nous.

— Mademoiselle Maillé, voici votre place près de madame la ministre, dit Mme Donzel. Vous êtes bien aimable d’être venue et cela me fait beaucoup de plaisir.

Après les salutations et les présentations ordinaires, tous ceux qui s’étaient levés reprirent leurs chaises autour de la grande table rectangulaire de noyer, éclairée par plusieurs chandelles dans de hauts chandeliers de laiton. Des monceaux de noix cassées s’élevaient devant chacun des invités, et leurs doigts agiles les épluchaient rapidement sans interrompre la conversation ; d’un bout de la table à l’autre s’échangeaient des remarques piquantes, qui provoquaient de joyeux éclats de rire.

— J’en ai assez de ton marteau, Charles, dit Laure en secouant la main gauche. Prends ma place, j’ai les doigts tout meurtris.

— Volontiers, mais je réclame votre indulgence si je ne suis pas à la hauteur de mes fonctions.

— Tu auras soin de mettre à part les noix à trois coins ; il m’en faut une coûte que coûte, dit Laure.

— Qu’en ferez-vous ? dit la femme du pasteur.

— Mais, ne savez-vous pas que les noix à trois coins sont des talismans ; on dit chez nous qu’elles portent bonheur, comme le trèfle à quatre feuilles.

— Voilà une plante que je n’ai jamais pu trouver, dit Mlle Maillé. J’ai pourtant assez cherché.

— Je connais une personne qui ne met pas le pied dans la campagne, dit Mme Donzel, sans en rapporter des bouquets ; elle les découvre à vingt pas de distance.

— A-t-elle fait fortune ?

— Pas le moins du monde ; elle n’a pas même trouvé un mari.

Ce fut un éclat de rire général ; la vieille fille rougit et parut embarrassée.

— Mademoiselle Maillé, avez-vous des nouvelles d’Alma-Rosa ? dit une voix au bout de la table.

— Elle va très bien, je vous remercie.

— Elle est à Francfort, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Je suis sûre que cette charmante fille fait tourner toutes les têtes ; elle est assez jolie pour se passer de noix à trois coins et de trèfle à quatre feuilles.

Au lieu de répondre, l’ancienne gouvernante se tourna vers la femme du pasteur.

— Vous plaisez-vous à Saint-Blaise, madame la ministre ?

— Beaucoup ; mon mari a toujours désiré pour ses vieux jours une cure au bord du lac.

La vieille fille avait réussi à détourner la conversation d’un sujet qui lui était désagréable et la ministre s’y prêta de bonne grâce. C’était une belle femme qui approchait de la cinquantaine ; elle était née à la Chaux-de-Fonds ; douée d’un esprit enjoué, comme le sont les montagnards, elle raconta avec bonne humeur des épisodes de leur long séjour à la Brévine, la Sibérie du canton de Neuchâtel, puis au Val-de-Ruz avant de s’établir à Saint-Blaise, où ils habitaient seulement depuis quelques mois.

— N’étiez-vous pas isolés en hiver, à la Brévine, que j’ai toujours entendu appeler un pays de loups ?

— Les loups ne manquaient pas ; tous les hivers ils venaient se promener autour du village et jusqu’au seuil des écuries. Les chasseurs faisaient des battues où l’on convoquait toute la commune, et quand ils avaient réussi à abattre un de ces carnassiers, c’était une fête à laquelle chacun prenait part. Quant à être isolé, comme vous le croyez, détrompez-vous ; il n’est pas de population plus sociable que celle des montagnes ; à cet égard, ils ne ressemblent pas à leurs compatriotes des bords du lac en général ; le soir, ils vont à la veillée chez les voisins, et ceux-ci rendent les visites qu’on leur fait. On travaille ensemble, on cause, on joue, on rit, et quand dix heures sonnent, chacun s’en retourne paisiblement chez soi, après avoir pris rapidement une petite collation.

— Vous avez dû souffrir du froid dans les hivers rigoureux ?

— Oui, nous avons eu bien froid dans certains moments, mais le soleil se montre beaucoup plus souvent qu’ici, et les brouillards sont rares. Ce bon soleil d’hiver, qui luit dans un ciel sans nuages et qui entre jusqu’au fond des appartements, les chauffe mieux que les poêles les plus perfectionnés. J’ai entendu attribuer à cette influence du soleil l’humeur sereine des habitants de nos montagnes, toujours prêts à rire et à plaisanter. Et puis cette brillante lumière leur vient en aide dans leur horlogerie, qui les oblige à travailler des pièces de métal presque imperceptibles.

— Est-il vrai que dans certains hivers on a vu le mercure geler à la Brévine ?

— On le dit ; et il est certain que la température est tombée plusieurs fois aux environs de 40 degrés. J’ai vu les seilles d’eau geler dans la chambre à manger, qui était pourtant chauffée. Mon mari a dû travailler et écrire ses sermons avec 4 ou 6 degrés de chaleur dans son cabinet, et il y avait du feu dans le poêle du matin au soir. Les murailles de l’église étaient couvertes à l’intérieur d’un doigt de givre ; les serrures des maisons ressemblaient à des hérissons de neige ; quand on les touchait, les doigts y restaient collés ; les traîneaux qui passaient sur les chemins sifflaient et sonnaient comme des cloches, tant la neige était dure.

— C’est terrible ; vous aviez pourtant un jardin, un verger ?

— Chaque maison a son jardin, où l’on cultive quelques fleurs et quelques légumes rustiques, surtout les choux, qui sont très délicats ; mais de vergers, il n’en est pas question, et les fruits étaient une chose rare, qu’on devait tirer de loin. Ah ! par exemple, je n’avais pas un cellier plein de pommes, de poires, de raisin, comme à Saint-Blaise, ajouta-t-elle en riant.

— De sorte que vous avez déjà beaucoup gagné en venant au Val-de-Ruz.

— Toute rose a ses épines, madame, reprit la femme du pasteur en secouant la tête. Et je puis en parler, puisque j’ai toujours administré les affaires matérielles de la maison. Une partie de la prébende consistant en terres attachées à la cure, il fallait les cultiver et avoir toute une exploitation rurale, grange, écurie, bétail et le reste. Une autre partie est prélevée sur les récoltes des particuliers ; c’est ce qu’on nomme les émines de moisson[18]. La paroisse était grande, j’ai employé bien des journées à la parcourir, accompagnée d’un ancien d’église qui conduisait le char, pour recueillir en nature sur les champs et dans les granges cette redevance qu’on ne livrait pas toujours de bon cœur, et à propos de laquelle s’élevaient parfois des contestations peu agréables.

— Comment, madame, vous alliez vous-même lever… comment dirai-je ?… ces contributions ?

— Sans doute, et je suis d’accord avec vous pour trouver que ce n’était pas l’ouvrage d’une femme et encore moins d’un pasteur, qui ne devrait avoir aucune question d’intérêt personnel à débattre avec ses paroissiens ; mais c’était l’usage, on ne pouvait rien y changer. Vous voyez que dans certaines de nos cures, le pasteur a une vie assez rude, et que les préoccupations matérielles y tiennent une trop grande place.

— Vous n’alliez pourtant pas aux champs avec les ouvriers ?

— Il fallait bien être avec eux pour les surveiller, les stimuler ; j’avais, en outre, un grand jardin qui me donnait beaucoup de tracas. Pour dire vrai, je ne le regrette pas ; cette activité entretient les forces et prévient bien des affections nerveuses ; si les femmes se remuaient un peu plus au grand air et au soleil, elles se porteraient mieux, leur humeur deviendrait plus égale, elles seraient contentes d’elles-mêmes et des autres, et au lieu de semer la discorde, elles contribueraient à resserrer les liens de la famille et des anciennes amitiés.

La vieille fille se pinça les lèvres et garda le silence. Vit-elle dans ces paroles une allusion directe à ses relations avec sa nièce, ou bien l’exemple que lui donnait cette vaillante femme éveilla-t-il sa conscience déjà remuée par d’autres causes, je ne sais, mais durant le reste de la soirée elle fut sérieuse, préoccupée, en proie à une anxiété intérieure qu’elle avait peine à dissimuler.

XXXI

Elle fut tirée de ses réflexions par les aboiements de Diamant, qui annonçait l’arrivée du justicier ; quand il ouvrit la porte, chacun se leva pour le recevoir ; il apparut vêtu de drap brun foncé comme son fils, le visage ouvert, les joues colorées, la bouche souriante.

— Encore à l’ouvrage ! dit-il après avoir salué la société. Il est bientôt dix heures, et l’on ne s’est pas encore mis à table ?

— On vous attendait, monsieur le justicier, dit sa femme avec déférence ; nous allons débarrasser tout cela.

— Les beaux cerneaux, reprit-il ; ils donnent envie de les croquer ; j’espère pourtant, mesdames, que vous ne vous êtes pas fatiguées chez moi ; j’en aurais du regret.

— Au contraire, répondit la femme du pasteur, rien n’est plus amusant et je vous remercie de m’avoir procuré ce plaisir, que je ne connaissais pas.

Pendant qu’il s’entretenait avec elle des affaires de la paroisse, de l’école, des malades, des pauvres qui avaient besoin de secours, chacun s’empressait de faire disparaître les noix, les coquilles, les sacs et les corbeilles, et la pièce fut bientôt transformée en salle à manger.

En vrai paysan, le justicier Donzel, attaché aux traditions de ses pères, n’avait ni salon, ni petit salon, ni chambre à manger, ni toutes ces recherches qu’on voit aujourd’hui dans beaucoup de maisons moins à l’aise que la sienne ; on se réunissait dans la chambre du ménage, pièce assez vaste, bien chauffée, éclairée par deux fenêtres, et contenant un grand lit masqué par des rideaux de coutil à petites raies bleues et jaunes. Dans un coin s’élevait le vieux poêle de molasse orné des armoiries de la famille et flanqué de ces gradins qu’on nommait le cachet, où les frileux ne manquaient pas de s’asseoir en hiver. Sur le poêle, deux dames-jeannes coiffées d’un oignon servaient à la fabrication du vinaigre de vin pour les besoins du ménage. Entre les fenêtres, encadrées de rideaux semblables à ceux de l’alcôve, était accrochée une petite glace à biseau, dont la bordure était peinte en gris. Au-dessous se montrait l’inévitable Messager boiteux de Neuchâtel, que l’on consultait à chaque instant ; on y cherchait les foires et les signes favorables pour abattre le bois, pour couper les cheveux, pour semer les haricots et les carottes. Une pendule style Louis XV, fabriquée à la Chaux-de-Fonds, sonnait les heures sur un timbre d’acier ; on en trouvait de pareilles dans la plupart des maisons aisées. Le meuble le plus apparent, après le bureau ou secrétaire en noyer, était la garde-robe, grande armoire à deux portes, en noyer massif, montant jusqu’au plafond et ayant pour socle des boules aplaties. Il ne faut pas oublier un modeste canapé et la petite table à ouvrage près de la fenêtre, avec son coffret ciselé, surmonté d’un coussin d’étoffe verte servant de pelote ; c’est là que la ménagère serrait ses bobines, ses aiguilles, ses ciseaux. Le trophée du chasseur et du tireur ne manquait pas ; au-dessus de la porte d’entrée, un râtelier supportait plusieurs fusils à un et à deux coups, un fusil de cible. Des cartons percés d’une balle, des bouquets de plumes de bécasses, de canards, de gélinottes, avec des queues de lièvres et des crânes de renards et de blaireaux, formaient une guirlande autour de ces armes.

Telle était la pièce principale ; le plancher était de sapin bien propre, les boiseries peintes en gris, et le plafond de plâtre passablement enfumé. La table est mise ; sur la nappe blanche comme la neige s’alignent les assiettes de faïence et les couverts d’étain et de fer poli ; les convives prennent place sur les chaises de noyer, au moment où Laure apporte dans un grand plat d’étain un civet de lièvre qui remplit la chambre de son arôme. Pendant que Mme Donzel sert ses convives, son mari débouche avec fracas des bouteilles qui s’alignent en file imposante et remplit les verres en versant de haut et à bras tendu.

— Justicière, dit-il en regardant sa femme d’un air satisfait, ce civet est réussi ; il est excellent. C’est un lièvre de montagne, ajouta-t-il, qui nous a fait courir pendant des heures ; je l’avais manqué de mes deux coups le matin, au lancer, au-dessus d’Hauterive ; il nous a conduits à Voens, au Roc, puis il est descendu à Cressier et finalement les chiens l’ont ramené près de la Goulette, où Charles l’a tiré de son premier coup. Il n’y a pas de comparaison à établir entre un lièvre de montagne et un lièvre de marais.

— Monsieur Charles, recevez mes félicitations pour votre adresse, dit Mlle Maillé ; je ne vous savais pas si bon tireur. Madame la justicière, vous avez là un fils qui excelle en tout.

Au civet succéda un plat de légume vert appuyé d’un de ces énormes saucissons faits de l’estomac d’un porc ou d’un veau, que les paysans conservent d’une année à l’autre dans le saindoux ; il n’y entre que des viandes choisies, la langue du porc, le bout du groin ; c’est un morceau réservé pour les grandes occasions. Puis vinrent des tranches de palées[19], frites dans le beurre, dorées, appétissantes, accompagnées d’une salade de doucette[20] couronnée des dernières fleurs du jardin.

— Madame Donzel, dit la femme du pasteur, c’est trop, vous vous êtes donné beaucoup trop de peine.

— C’est Laure qui a fait le souper, je n’y suis pour rien, dit la mère d’un air mystérieux.

— Tout cela ne nous ruinera pas, dit le justicier en riant. Ce lièvre, nous l’avons tué ; il nous coûte trois charges de poudre ; ces palées se sont prises dans nos filets ; le porc, nous l’avons élevé ; quant au vin, il est le produit de nos vignes.

— J’en conviens ; mais la peine, la fatigue…

— Ah ! la peine, la fatigue, reprit le justicier en se levant et en remplissant les verres d’un vin rouge dont le parfum embaumait la chambre, on ne saurait s’en donner trop quand il s’agit de fêter l’anniversaire de celle qui, depuis son entrée dans cette vieille maison, il y a vingt-deux ans, en a été le bon génie et la providence, à celle qui a été mon bras droit dans le travail, mon meilleur conseiller dans les circonstances difficiles, ma consolation dans l’épreuve, la meilleure des mères pour nos enfants.

Ici, le justicier eut un moment d’attendrissement, et une larme brilla au coin de sa paupière ; mais son humeur joviale reprenant le dessus :

— Je vous propose donc de boire à la santé de ma femme ; puisse-t-elle être longtemps le gouvernail de notre barque, la boussole de nos entreprises, puisse-t-elle être heureuse par nous et avec nous. Si je n’ai pas réussi à dire tout ce que je sens et tout ce que j’aurais voulu, votre cœur y pourvoira ; je sais mieux tirer un coup de fusil, guider un bateau, déboucher les bouteilles, que composer un discours. Et, puisque j’ai la parole, permettez-moi de boire à la santé des personnes qui sont ici présentes et à celle des absents qui, pour sûr, pensent à nous. »

Chacun se leva, les verres se heurtèrent, la bonne mère tout émue reçut les félicitations de tous les convives.

— Heureuse, je le suis, dit-elle en regardant avec amour son mari et ses enfants ; restez tels que vous êtes et je le serai toujours.

Lorsqu’on eut apporté le dessert, qui consistait en fruits magnifiques, poires juteuses, pommes vermeilles, raisins de diverses couleurs, noix et noisettes que le justicier cassait d’un coup de dent, Charles chanta sur un air connu une chanson qu’il avait composée, et dont le refrain :

 

Ô toit chéri, tu n’es rien sans ma mère,

Pour être heureux, ne nous séparons pas.

 

était répété en chœur par tous les assistants.

XXXII

Il était plus de minuit quand on prit congé de cette demeure hospitalière. Mais au lieu de se retirer comme tout le monde, Mlle Maillé, qui avait mis son manteau, son chapeau et ses socques articulés, restait dans la cuisine, sans songer à suivre Charles qui l’attendait dans la rue pour la reconduire chez elle.

— Monsieur le justicier, dit-elle enfin avec effort, j’ai peur, je n’ose pas retourner dans ma maison.

— De quoi avez-vous peur ? Voulez-vous que je vous accompagne ?

— Non, c’est impossible, j’ai tout à craindre de cet homme, les derniers outrages.

— Quel homme, quels outrages ? dit le justicier en ouvrant de grands yeux.

— Tribolet a voulu me tuer, M. Charles m’a protégée, mais, au milieu de la nuit, quand je serai seule… Ah ! mon Dieu, ayez pitié de moi, ne m’abandonnez pas.

Ses dents claquaient ; elle était prise de frissons qui agitaient tout son corps.

— Charles ! cria M. Donzel du haut de l’escalier, arrive ici. — Que s’est-il passé ? poursuivit-il quand son fils fut dans la cuisine.

Charles raconta en quelques mots ce que nous savons, et conclut en disant qu’il ne croyait pas Tribolet en état de nuire, du moins pour le moment, et qu’il devait être dégoûté d’une entreprise qui lui avait si mal réussi.

— Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela tout de suite ? J’aurais averti M. le châtelain. Comment ! il s’est permis… Ah ! le gueux ! Dès demain, plainte sera portée contre lui. Et tu t’es battu avec Tribolet ? Mais c’est qu’il est très fort !

— Si vous aviez vu cette scène, monsieur le justicier ! Les chaises culbutées, les tables tombant l’une sur l’autre, et quand il a été terrassé, j’ai cru que la maison s’écroulait. Non, je ne puis prendre sur moi de retourner là-haut ; je croirais à chaque instant voir arriver ce forcené qui avait la rage dans les yeux et le meurtre dans le cœur.

Le justicier ne savait que résoudre ; il fit comme il en avait l’habitude dans les circonstances graves, il appela sa femme et lui demanda conseil.

— Pour une nuit, nous pouvons la loger, dit-elle ; je lui donnerai la chambre de Laure, qui couchera ici sur le canapé. Demain on avisera.

Ainsi fut fait ; mais le lendemain, quand il s’agit de prendre le chemin de son logis, il en fut de même. À peine la vieille fille put-elle consentir à rentrer chez elle, de plein jour, escortée du justicier et de son fils, pour se pourvoir des hardes les plus indispensables. Elle eut une crise nerveuse lorsqu’elle ouvrit son salon et qu’elle aperçut, outre une traînée de sang fort respectable, les dégâts causés par la lutte.

— Vous voyez bien que je ne puis pas rester ici, où chaque objet me rappelle cette scène de carnage ; quand il s’est jeté sur moi, il avait l’intention de me tuer.

— Je ne le crois pas, dit Charles ; il voulait seulement vous empêcher d’appeler à l’aide par la fenêtre que vous aviez ouverte.

— Oui, mais avant votre arrivée il employait la force pour me contraindre à signer un papier qu’il avait apporté.

— Le voici, je suppose, dit le justicier, qui ayant l’habitude de dresser des enquêtes, examinait tout de l’œil d’un juge d’instruction ; je l’ai trouvé sous la table, à côté de l’écritoire renversée.

— De l’encre sur mes parquets, du sang, un tapis déchiré, deux chaises rompues ! Seigneur Jésus ! ma demeure profanée, Dieu du ciel ! le berceau de ma famille. Prenez-moi sous votre protection, gardez-moi chez vous, mettez-moi où vous voudrez, je vous payerai ce que vous voudrez ; ne sentez-vous pas ici le crime, l’homicide, l’odeur du sang ?

— Calmez-vous, mademoiselle ; quand le coupable sera en prison, ce qui ne tardera guère, je ne vois pas quel danger vous pourriez courir ici.

— Il a des complices, il y en a dans la maison ; il était d’accord avec mes locataires pour me susciter des ennuis. Vous ne savez pas ce qu’une femme seule, abandonnée, doit endurer de la part du monde entier ligué contre elle.

Il fallut en passer par où elle voulut, et, bien que Tribolet fût mis sous les verrous, rien ne put la décider à rentrer dans son appartement et à reprendre sa place au milieu de ses chères reliques. De cette façon, sans l’avoir cherché, le justicier Donzel se trouva avoir sur les bras une pensionnaire qui ne laissait pas d’être pour lui et pour sa femme un embarras, mais qui, sous l’aiguillon de la peur, faisait tous ses efforts pour ne pas leur être trop à charge. On décida qu’elle payerait une modique pension et qu’on arrangerait à ses frais et pour son usage une chambre qui jusqu’alors n’avait pas été occupée. Quant à la gestion de ses affaires, elle aurait voulu la confier à Charles, en qui elle avait une confiance aveugle, et qui était devenu son héros depuis la bataille où il s’était si fort distingué. Il avait sur elle un empire absolu et elle le consultait chaque fois qu’elle devait prendre une résolution. Mais Charles était encore trop jeune pour se charger de cette mission, qui fut déléguée à son père, malgré la répugnance de celui-ci pour des corvées où l’on ne récolte que des contrariétés.

XXXIII

Les premiers temps que la tante Séraphine passa dans sa nouvelle demeure furent marqués par une prostration morale inquiétante ; en elle un ressort semblait s’être rompu. Elle restait immobile et silencieuse durant des journées entières, indifférente même à la lecture du Constitutionnel neuchâtelois faite par le justicier, et ne semblait s’éveiller qu’à la voix de Charles, qui avait le don de la tirer de sa torpeur, au retour de ses expéditions de chasse ou de pêche, dont il devait raconter les moindres incidents. Le jeudi soir, elle s’asseyait à la cuisine, regardant le feu, pendant que Lisbeth vaquait à ses occupations, et que la Danneley, la messagère de Saint-Blaise, revenue du marché de Neuchâtel, narrait dans son langage rustique et pittoresque, mi-patois, mi-français, les événements de la journée et la chronique intime du chef-lieu. D’après le conseil du médecin, on laissa le temps opérer son action bienfaisante dans cette cervelle détraquée. Peu à peu, le spectacle de l’activité paisible et bien ordonnée de la maison produisit son effet ; elle commença à prendre intérêt aux travaux domestiques et s’amusait à voir Mme Donzel et sa fille carder la laine, la rouler en boudins bien réguliers et la filer au rouet.

Un jour, elle demanda des cardes et se mit à l’œuvre sans mot dire. Le lendemain, elle prit place au rouet, et comme elle avait su filer le lin et le chanvre dans sa jeunesse, elle réussit à merveille. Charles, entrant sur ces entrefaites, lui fit compliment sur la régularité de son fil.

— Tiens, dit-il avec surprise, vous filez et très bien. Je voudrais avoir des bas de cette belle laine, dit-il en la passant entre ses doigts ; ils seraient moins rudes que ceux qu’on me donne à l’ordinaire.

— Vraiment, cela vous ferait plaisir ?

— Beaucoup.

Une fois qu’elle eut un but, elle se mit au travail sérieusement et avec suite ; au bout d’une semaine, les bas étaient terminés. Charles l’en remercia en la conduisant en traîneau, par une belle neige et un soleil d’hiver qui faisait resplendir toute la contrée.

C’était la veille du nouvel an ; il faisait froid, mais l’air sec et tonique stimulait les organes affaiblis par les longues brumes, et disposait à la gaieté. Tante Séraphine était radieuse ; Charles faisait claquer son fouet en traversant les villages, et Jeannette dévorait l’espace en agitant son collier de grelots. Ils allèrent jusqu’à Anet, et dételèrent à l’auberge de l’Ours pour prendre du vin chaud et faire une promenade à pied dans le grand village, au milieu des chaumières autrefois si pittoresques, défigurées par les nouveaux règlements, qui prescrivent de remplacer le chaume par la tuile. Une bande de gamins dépenaillés, à cheveux jaunes et aux yeux bleus, comme Anker sait si bien les peindre, érigeaient devant la maison d’école un ours de neige monumental, debout sur son socle et tenant un sceptre. Ses yeux étaient figurés par des pommes de terre et son sceptre par un balai. L’inscription au charbon : der Geisterkœnig[21], annonçait qu’ils n’entendaient pas faire de la satire politique, mais qu’ils étaient plutôt sous l’empire d’une préoccupation superstitieuse.

— Avez-vous vu le Geisterkœnig ? dit le palefrenier de l’auberge quand il eut attelé le traîneau au moment du retour.

— Oui, qu’est-ce que cela signifie ?

— C’est aujourd’hui la Saint-Sylvestre, et les esprits se donnent rendez-vous sur le marais. Si vous entendez des chants et des cris de ce côté, vous saurez que c’est le sabbat.

— Bien, dit Charles en lui remettant son étrenne, voilà des batz marqués d’une croix pour conjurer les esprits.

— Oh ! derrière une bouteille, je n’en ai pas peur.

En longeant le marais, couvert d’un linceul de neige, ils ne virent que des mouettes, qui ont donné leur nom à une partie de cette plaine humide, le Kiritzimoos[22], et des corbeaux qui traversaient l’air en poussant de rauques appels. Le soleil se couchait sur le Montaubert dans un ciel qui semblait rempli de poussière d’or et de pourpre, et dont la splendeur se réfléchissait dans le lac uni comme une lame d’acier. Entre la plaine blanche du marais, que les rayons du couchant glaçaient de tons roses, et la nappe bleuâtre du lac, émergeaient quelques bouquets d’arbres au feuillage noir, qui semblaient frissonner entre ces deux solitudes : c’étaient les Genièvres. Charles ne pouvait les voir sans tressaillir ; il les montra à sa compagne et lui raconta les incidents du dernier séjour qu’ils y avaient fait à la saison des foins, mais en ayant soin d’omettre certains détails trop personnels.

— C’est là que Rosa est allée vous faire visite ? dit-elle en regardant Charles dans les yeux.

— Oui, répondit-il en rougissant et en tirant involontairement les rênes.

Le cheval fit un écart.

— Prenez garde, vous allez nous verser. Et qui est-ce qui l’a conduite auprès de votre père ?

— Personne ; elle est venue avec ma sœur dans un de nos bateaux.

— Saviez-vous qu’elle a un amoureux dans le village ?

— Non, dit-il en devenant blême et en laissant échapper son fouet.

Il fallut arrêter le traîneau pour le ramasser.

— Je le connais, dit-elle quand il eut repris sa place.

— Pouvez-vous me le nommer ?

— Non.

— Correspondent-ils ensemble ?

— Je l’ignore.

— Savez-vous si elle l’aime, murmura-t-il en détournant les yeux.

— On ne peut rien savoir ; elle est la créature la plus dissimulée qui existe sous le ciel ; tout ce que je puis dire, c’est que ce pauvre amoureux aura bien des misères à endurer avant d’être fixé sur son sort.

— Il ne ferait pas bon être à sa place, reprit le jeune homme en essayant de sourire.

— Non, en vérité, je ne vous le souhaiterais pas.

Ils n’échangèrent plus une parole jusqu’à Saint-Blaise. Mais, au moment de se séparer, à minuit, après avoir échangé les vœux avec toute la famille, elle lui dit à voix basse, en lui serrant la main :

— Ne pensez pas trop au Geisterkœnig et ne vous tourmentez pas au sujet de ce que je vous ai confié dans le traîneau ; tâchez de bien dormir, et commencez une bonne et heureuse année. Au surplus, ajouta-t-elle en revenant sur ses pas et en abritant sa chandelle de sa main, si vous y tenez, je vous dirai son nom.

— Le nom de qui ?

— De l’amoureux de Rosa ; ne faites donc pas l’enfant.

— Merci, je ne suis pas curieux ; il vaut mieux ne pas se mêler des affaires des autres. Bonne nuit !

— Voilà le grand secret découvert ! disait la vieille fille en se déshabillant avec lenteur, comme les Anglaises, et en vaguant dans sa chambre ; et il veut encore s’en défendre ; pauvre Charles ! il mérite pourtant mieux que cela. Ah ! si j’avais vingt ans de moins !

XXXIV

Deux années se sont écoulées depuis le départ de Rosa ; elles ont été bien employées pour la plupart des personnages mis en scène dans ce récit. Charles Donzel est resté fidèle à ses principes, malgré les sollicitations de ceux qui auraient voulu l’en faire dévier. On lui a offert à l’étranger plusieurs places avec des avantages sérieux. Son père l’engageait à accepter, mais sa mère lui répétait : « Reste dans ton pays, reste avec nous, ne nous séparons pas. » Néanmoins, il a employé une somme qu’il a gagnée en travaillant de ses mains, à faire pendant la saison morte un voyage destiné à agrandir ses idées et à lui offrir des termes de comparaison pour rectifier ses jugements. Il a vu Paris et ses monuments, Anvers avec ses navires, puis il a remonté le Rhin et s’est arrêté à Francfort, où Rosa est restée un an, mais d’où elle est partie pour échapper aux poursuites d’un jeune homme riche, épris de sa beauté. Elle s’est réfugiée à Reutlingen, petite ville du Wurtemberg, chez un vieux pasteur, pour enseigner le français à ses filles et se mettre au courant des travaux du ménage et de l’économie domestique. Charles passa à Reutlingen par un beau jour du mois de mars, et fit à Rosa une surprise dont il ne parvint pas à démêler la nature, tant elle était mélangée de trouble, d’élans passionnés et d’indifférence glaciale. Toutes les tentatives qu’il fit pour lui parler de ses sentiments furent déjouées avec finesse ; il la quitta plus enchanté que jamais, et en se demandant avec angoisse où le conduirait son fol amour.

La tante Séraphine a subi involontairement la salutaire influence de la maison où elle a passé plusieurs mois ; cette atmosphère de concorde, de bienveillance, de travail, a déteint sur elle ; la contagion de l’exemple l’a transformée et a modifié son caractère et son cœur. Sans croire aux conversions miraculeuses et instantanées, j’ai foi dans l’action douce et pénétrante de l’exemple et dans l’efficacité des bonnes habitudes.

Une fois guérie, et Tribolet après sa punition ayant quitté le village, elle est rentrée dans son domicile, qu’elle trouve désert ; elle s’arrête quelquefois devant le portrait de Rosa et le regarde d’un air triste et rêveur.

XXXV

Un soir d’octobre, Charles revenait avec son père du labourage dans la plaine agreste de Marin. Ils avaient conduit la charrue tout le jour et les deux bœufs, qui marchaient en s’appuyant l’un sur l’autre précédés de Jeannette, avaient bien gagné la provende et le repos qui les attendaient dans la chaude étable. On venait de finir la vendange ; on voyait encore devant quelques pressoirs des tas de marc en fermentation, et on respirait dans la rue cette odeur de raisin, ce parfum de pommes et de poires qui fait monter une bouffée de jeunesse au cœur de quiconque est né dans un village agricole. Arrivés à la maison, les bœufs sont déjoints avec l’aide de Sämi, la charrue est remisée, les outils suspendus au râtelier ; chacun racle avec sa serpette la terre attachée à sa chaussure, puis le justicier et son fils montent l’escalier de bois d’un pas appesanti par la fatigue.

— Écoute, dit le justicier à voix basse avant d’ouvrir la porte, elles sont encore autour de leurs chaudrons ; il faudra nous réduire de bonne heure, elles en auront bien jusqu’au milieu de la nuit.

— Je veux volontiers prendre la place de ma mère, pour qu’elle puisse se coucher.

— Ah ! bien oui, quand les femmes font la lessive, la coignarde ou la choucroute, elles ne sentent ni fatigue ni sommeil, ce sont elles qui règnent et les hommes n’ont plus qu’à s’éclipser. Bonsoir à tout le monde, reprit-il à haute voix en entrant dans la cuisine encombrée de femmes fort affairées devant un grand feu. Tout va-t-il bien ? Avez-vous bientôt fini ?

— Nous aurons fini, monsieur le justicier, quand nous serons prêtes, dit une voisine en mettant les poings sur les hanches ; on ne fait pas la coignarde comme on tire un coup de fusil ; il faut y mettre le temps voulu, ou ne pas s’en mêler.

— Vous avez raison, madame Crible ; coignarde mal cuite ne se conserve pas ; tout ce que je puis vous dire, c’est que votre fricot sent terriblement bon ; ça embaume les clous de girofle et la cannelle.

La coignarde ou raisiné est une confiture rustique faite de pommes et de poires de certaines sortes cuites et écrasées dans du poiré non fermenté. L’opération, commencée le matin, se prolonge souvent jusqu’à minuit ; pendant les dernières heures, on doit remuer constamment avec une longue spatule le contenu des chaudrons de cuivre, de crainte qu’il ne s’attache aux parois et ne se carbonise. Ce travail fatigant est rendu plus pénible encore par la chaleur qui rayonne du foyer.

— Les hommes n’ont rien à faire ici, dit Mme Donzel. Entrez vite dans la chambre, on va vous apporter la soupe.

Il n’y avait pas à répliquer ; ils s’assirent en appuyant leurs coudes sur la nappe, comme des ouvriers fatigués.

— Voici la soupe, dit une voix jeune et fraîche. Dois-je vous servir ?

Les deux hommes relevèrent la tête… Rosa était devant eux, gracieuse, souriante et tenant la soupière dans ses mains.

— Diantre jamais ! peut-on croire ? dit le justicier en se levant. Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis venue vous aider ; vous ne voulez pas de moi ?

— Si bien… Comme te voilà grandelette et jolie, dit le justicier en l’embrassant. Ma foi, ça me fait plaisir, mais bien plaisir de te revoir, quand même tu nous fais des surprises… Enfin, quand es-tu arrivée ?

— Ce soir.

— Tout de même, on aurait pu nous avertir.

— Il y aurait eu trop de monde à la poste ; je n’aime pas à être en spectacle.

— Tu veux pourtant souper avec nous, n’est-ce pas ? Charles, va chercher une bouteille de rouge… et du moût absinthé peut-être… Tu l’aimais autrefois.

— Beaucoup, dit Rosa en prenant un siège à côté de son tuteur.

— Avais-tu seulement du vin, là-bas, chez ces Allemands ?

— Oui, mais on buvait surtout de la bière.

— Pouah ! ne m’en parle pas… Comment, ils t’en faisaient boire ? N’est-ce pas une injure faite à la vigne ? ajouta-t-il en crachant à terre avec dégoût.

Charles, jusque là pétrifié, se leva comme un ressort, courut à la cave et revint chargé de bouteilles ; ils furent rejoints par Laure et sa mère et passèrent autour de cette table des heures délicieuses à se raconter leur histoire durant ces deux longues années.

— Et ta tante, dit le justicier, comment t’a-t-elle accueillie ?

— Parfaitement. Elle a été empressée et affectueuse ; c’est à n’y pas croire ; si elle continue ainsi, je serai bien heureuse.

— Il faut espérer. C’est qu’elle a eu une rude secousse, mais elle en avait besoin.

Pendant qu’ils parlaient, la cloche de l’église se mit en branle.

— Tiens, la vieille cloche, dit Rosa les larmes aux yeux. Déjà dix heures ! Ma tante m’a recommandé de ne pas rester tard et je veux obéir.

— Tu me permets de t’accompagner, dit Charles en se levant.

— Ce n’est pas nécessaire, tu as travaillé tout le jour et tu es fatigué.

Ah ! bien oui, Charles fatigué ! Dans ce moment, il se sentait assez fort pour gravir Chaumont au pas de course.

Au moment de prendre congé, Rosa présenta à son tuteur un rouleau enveloppé de papier.

— Voici un petit cadeau que je vous prie d’accepter ; c’est une lunette de chasse de Dollond, un opticien anglais réputé. Elle vous aidera à trouver cet hiver des canards sur le lac et à faire de beaux coups ; j’espère qu’elle vous rendra de bons offices et que vous pourrez vous en servir longtemps.

— Tu as pensé à moi ? dit le vieux chasseur tout ému, en déroulant le papier et en tirant la lunette de son étui. Tu es une bonne fille, je l’ai toujours dit. Oh ! oh ! elle est en laiton et recouverte de cuir pour ne pas se geler les doigts… et des verres clairs ! Cela vaut mieux que la mienne, qui se fait vieille, et dont le carton a craqué à plusieurs places.

— J’ai aussi quelques petites choses pour Mme Donzel et pour Laure, mais je n’ai pas encore ouvert mes malles et ce sera pour plus tard. Bonne nuit et au revoir !

Avec quelle impatience Charles attendait le moment où il serait seul avec Rosa ; il avait tant à lui dire. Mais, quand il marcha à côté d’elle, sans oser lui offrir son bras, il ne sut par où commencer et se trouva plus embarrassé que jamais.

— Comme ton père est bien conservé ! dit Rosa ; il n’a pas changé depuis mon départ. J’entends la voix de Velusat, le guet de nuit ; ce pauvre vieux chantera les heures jusqu’à son dernier soupir. Que j’aime le bruit du ruisseau, de ses cascades près des moulins, et le grondement du lac agité ! C’est une musique pour mon oreille, qui en est sevrée depuis si longtemps.

Il s’agissait bien du ruisseau, du lac et de Velusat ! La maison Maillé était proche, Charles prit son grand courage :

— Est-il vrai que tu as un amoureux dans le village ? Réponds-moi, je t’en supplie, et dis-moi si tu l’aimes.

— Hélas ! oui, dit-elle après un long silence, j’ai un amoureux, mais je préférerais parler d’autre chose.

— Peux-tu le nommer ? Fais-moi cette grâce.

— Tu y tiens ?

— Je donnerais ma vie pour le savoir.

— Eh bien, c’est toi !

— Comment, moi ?

— Si ce n’est pas toi, alors on s’est trompé, on me l’avait dit ; je t’en demande bien pardon, mais je n’en connais point d’autre.

— Rosa, dis-tu vrai ? Tu me rends la vie ; merci, je suis heureux, je ne demande rien de plus.

Ils étaient arrivés à la porte de la maison. Rosa avait la clef ; elle ouvrit et disparut.

XXXVI

Les semaines, les mois s’écoulèrent sans que Charles pût parvenir à connaître les sentiments de Rosa à son égard ; elle était amicale, affectueuse, mais impénétrable. Cette situation aurait pu se prolonger sans un événement grave qui amena un dénouement.

La veille du jour de l’an, au moment où la cloche sonnait midi, une troupe de jeunes gens venant de Neuchâtel traversait le village ; tous portaient des patins, qui cliquetaient suspendus à leurs épaules par les courroies. Deux d’entre eux s’arrêtèrent à la porte des Donzel et montèrent l’escalier ; c’étaient nos anciennes connaissances, les étudiants Eugène et Gustave.

— Charles est-il à la maison ? dirent-ils à Lisbeth.

— Oui, il est justement à dîner.

— Alors, nous l’attendrons ; il ne faut pas le déranger.

Charles, entendant parler dans la cuisine, ouvrit la porte de la chambre.

— Il me semblait bien, dit-il d’un air joyeux en leur tendant les deux mains, que je reconnaissais la voix de mes amis ; soyez les bienvenus.

— Tu sais que le marais, qui était inondé, est pris depuis plusieurs jours, dit Gustave ; la glace est bonne, c’est aujourd’hui samedi, nous sommes en vacances, les vacances du nouvel an, il faut en profiter. Viens-tu avec nous ?

— Voulez-vous bien entrer, dit le justicier apparaissant en personne derrière Charles ; est-ce qu’on reste dans la cuisine comme des gens à la journée ? venez prendre une assiette de soupe et un verre de vin pour vous donner des jambes.

— Merci, nous avons dîné avant de partir.

— Vous l’avez déjà bien secoué, votre dîner, quand on a fait une lieue ; sans compter que d’ici au marais il y a tout autant. Venez, nous avons de la soupe aux pois et des pieds de porc dont vous me donnerez des nouvelles.

— Impossible, monsieur Donzel, il faut nous hâter, les jours sont courts.

— Vous avez toute l’après-midi pour vous ébattre, et puis vous nous feriez tant de plaisir !

Il fallut, bon gré mal gré, s’asseoir à table, goûter de ce potage qui était exquis, attaquer les pieds de cochon, dont la peau crevassée et délicate tremblotait au moindre contact. Ils burent quelques verres de vin rouge, puis, les joues colorées et l’œil brillant, ils prirent leurs patins et, suivis de Charles, dégringolèrent bruyamment dans l’escalier en échangeant des salutations et des remerciements.

— Au moins, revenez de bonne heure, dit le justicier ; il y aura un verre de vin chaud ou une tasse de café pour vous réchauffer ; on peut aussi vous reconduire avec le traîneau. Ah ! j’y pense, reprit-il en rentrant, Charles, tiens ma boussole de poche, je crains le brouillard pour ce soir ; prends ma gourde, un morceau de pain ; on ne sait pas ce qui peut arriver ; le pain est toujours le meilleur des amis.

— Mais, papa, c’est une plaisanterie.

— Prends toujours et n’oublie pas des allumettes.

Au bas de l’escalier, ils rencontrèrent Rosa, ses patins à la main, qui venait engager Laure à l’accompagner au petit lac de Saint-Blaise, gelé depuis peu et dont la glace était assez forte.

— Mais, je ne sais pas patiner, dit Laure ; d’ailleurs, j’ai de l’ouvrage à la maison.

— Viens plutôt au marais, dit Charles, ce Loquiat est dangereux.

— Eh ! c’est mademoiselle Maillé, dit Gustave en soulevant sa casquette verte. Vous vous souvenez d’un rendez-vous que nous nous sommes donné aux Genièvres il y a deux ans ; c’est le moment de tenir parole.

— Va pour le marais, dit Rosa, si Laure est de la partie.

On ne pouvait lui refuser ce plaisir ; elle fut bientôt prête, et le justicier se mit à la fenêtre pour leur adresser quelques recommandations.

— En cas d’accident, dit-il, allez droit sur les Genièvres ; il y a du bois que j’ai recueilli cet automne, vous pourrez faire du feu.

XXXVII

Étaient-ils joyeux, ces jeunes gens qui avaient devant eux toute une demi-journée de plaisir ; ils marchaient d’un pas allègre, riant et folâtrant, heureux d’être en vacances, d’être jeunes et forts, ravis d’être ensemble, le cœur plein de douces émotions, l’esprit bercé par les perspectives du lendemain, qui devait leur apporter d’agréables surprises.

— Voilà le Charles au justicier qui va se patiner au marais avec la Rose à la Maillère, disait une commère derrière sa fenêtre en les voyant passer.

— Jugez voir un peu, répondait une autre, des filles qui vont en patins, et avec des garçons de la ville encore ; c’est-y Dieu permis ! On les verra bientôt fumer des cigales.

Entre Saint-Blaise et Marin, la route traverse un ruisseau sur un petit pont de pierre ombragé de grands arbres. En été, ce lieu est des plus pittoresques.

— Ceci, dit Eugène, est le pont de… du… attendez donc.

— Du Mozon, dit Charles.

— Oui, du Mozon. Te souviens-tu des heures employées au bord de cette eau à pêcher des petites lamproies pour Agassiz !

— Des sucets ? dit Charles ; les pêcheurs les emploient comme amorces ; je les ai prises longtemps pour des vers blancs collés par la bouche aux pierres du ruisseau.

— C’est un poisson très curieux, une espèce de larve, dit Gustave, avec un squelette qui n’a pas d’os et une bouche qui ne se ferme pas.

Cette description burlesque fit rire les jeunes filles.

— Vous avez donc été en Allemagne, mademoiselle Maillé ? reprit Gustave. Ce sera bientôt à notre tour ; l’université nous attend. Nous verrons ces fameux étudiants allemands, ces Bursch à longs cheveux, balafrés, bottés, serrés dans leur polonaise à brandebourgs ; nous boirons des chopes de bière… nous fumerons des pipes…

— Et nous nous battrons à la rapière, ajouta Eugène en riant.

— Utile occupation, éminemment favorable au développement de l’intelligence, dit Rosa.

— Que voulez-vous ? Il faut faire comme les autres, dit Gustave.

— Même des sottises ?

— Eh bien, nous serons de grands esprits aux cours, et de petits esprits à la Kneipe, dit Eugène.

— La conciliation de l’abstrait et du concret, de la science allemande, obscure, nuageuse, mais profonde, avec la bière de Bavière, épaisse, onctueuse et nutritive, dit Gustave.

— En fait d’esprits, n’oublions pas ceux du Seeland, dit Charles ; c’est ce soir qu’ils se mettent en campagne pour le grand sabbat de la Saint-Sylvestre.

— Et que font-ils, ces esprits ? dit Eugène ; je voudrais bien les voir.

— M. Donzel nous en parlait aux Genièvres, à son quartier général, dit Gustave. Nous étions assis autour de son feu.

— Je m’en souviens, dit Rosa. C’était une belle soirée.

— Oui, c’était une belle soirée, dit Eugène ; nous avons fait sur l’eau une promenade ravissante, nous chantions en ramant, nous ramions en chantant. Charles était en veine ; tout en tenant la nage, il nous récitait le Lac de Lamartine :

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages…

— Avec son ceinturon de faucheur, il disait cela fort bien, dit Gustave ; on aurait pu se croire en Italie, sur les lagunes de Venise, conduit par un poétique gondolier.

— Est-ce que vos parents vous attendaient ? dit Laure.

— Je crois bien, dit Gustave. Ils se préparaient à organiser une battue d’un bout du lac jusqu’à l’autre.

— Vous ferez en sorte de ne pas leur causer d’inquiétude ce soir.

— Quelle idée ! Avec cela que nous voudrions manquer le souper de la Saint-Sylvestre, les embrassades de minuit, et compromettre nos cadeaux de demain !

Ainsi devisant, ils cheminaient d’un pas rapide, frémissant d’impatience de se livrer à un exercice après lequel ils soupiraient depuis longtemps. L’air était froid, mais calme, le ciel sombre, la campagne couverte de neige, les montagnes voilées par le brouillard. Quelques bruants jaunes et des pinsons voletaient en piaillant sur la route, en compagnie de noirs corbeaux qui se perchaient sur les arbres et les regardaient passer d’un air lugubre.

Lorsqu’ils eurent atteint le pont de Thielle, ils découvrirent le marais couvert d’une glace miroitante, blanchie çà et là par le givre et coupée par des touffes de roseaux. Le ciel brumeux et bas effaçait les lointains et pesait sur la plaine qui semblait s’étendre à l’infini et se confondre avec la nappe du lac couleur de plomb. Au milieu de ce passage polaire, les Genièvres apparaissaient comme des îlots noirs, refuges des rennes et des ours blancs. Dans ce cadre original, des centaines de patineurs se mouvaient comme des ombres, allant, venant, se croisant, se séparant, les uns penchés en avant et agitant les bras, les autres inclinés à droite ou à gauche comme des voiles sous le vent, et décrivant des courbes gracieuses. C’était un ballet fantastique, qui semblait dirigé par le génie de l’hiver.

— Les voilà, parbleu, s’écria Eugène en étendant la main ; voilà les esprits du Seeland qui préludent au grand sabbat ; ils répètent leurs pas pour ne pas manquer leurs figures.

En ce moment un rayon de soleil, égaré dans le ciel gris, perça la brume et éclaira d’une pâle lumière le groupe des patineurs, dont les ombres se projetèrent sur la glace luisante.

— Le soleil d’Austerlitz, dit Gustave. En avant, les grenadiers d’Oudinot !

Et il prit sa course vers le marais.

XXXVIII

Ils patinaient depuis une heure ou deux, lorsque Laure avisa son frère, qui passait près d’elle :

— Je ne sais que devenir ici, dit-elle ; moi qui ne patine pas, le froid me gagne, je veux m’en retourner… à moins que tu ne veuilles me donner une leçon…

— Ah ! ah ! toi aussi, voilà la fièvre du patin qui te gagne !

Un jeune garçon de treize ans, le fils du pasteur de Saint-Blaise, vint gentiment offrir ses patins à Laure, qui les boucla avec l’aide de Charles, et les exercices commencèrent. Laure ne savait pas quel sacrifice elle demandait à son frère, qui frémissait en voyant Rosa, la seule femme au milieu de cette jeunesse, recevoir les hommages dus à sa beauté, à sa grâce et à son adresse.

Pendant qu’il était ainsi occupé, Rosa les rejoignit éblouissante et rapide comme une comète, suivie d’un cortège d’admirateurs. Elle était superbe avec son visage coloré, ses cheveux demi-flottants, son regard animé. Tournant sur elle-même en faisant mordre ses patins sur la glace, elle s’arrêta :

— Le bal, la danse, dit-elle, c’est charmant ; mais patiner, c’est du délire ! Laure, hâte-toi d’apprendre, tu verras !

Un instant après arrivèrent Eugène et Gustave ; l’exercice leur avait monté la tête.

— Nous venons vous dire au revoir ; nous partons pour Morat.

— Pour Morat ! s’écria Charles. C’est de la folie !

— Le lac de Morat est entièrement gelé, on le traverse depuis plusieurs jours, dit Gustave ; nous pouvons faire le trajet en une heure.

— Il est passé trois heures, dit Charles. À cinq heures il fera nuit ; prenez garde.

— Une heure pour aller, une heure pour revenir, nous avons le temps, en route.

— Suivons-les jusqu’à la Sauge, dit Rosa. Viens-tu, Charles ?

Et elle partit à leur suite.

— Je te donne la liberté, dit Laure en soupirant. Va, mais sois prudent ; je retourne à la maison.

Il fallait voir les coups de patins que donna Charles Donzel, une fois rendu à lui-même ; toutes les impatiences qu’il avait refoulées prenaient leur revanche ; il volait comme un oiseau, glissait comme la flèche sur cette glace unie qu’aucune lame d’acier n’avait encore rayée. Il dépassa bientôt ses amis, qui l’appelèrent en éclatant de rire.

— Hé ! pas si vite ! Prends-tu le mors aux dents ? Attends-nous.

— Je dérouille un peu mes articulations, dit-il en virant de bord et en les rejoignant.

— On te croyait parti pour la Sibérie et nous te faisions nos adieux.

— Et ses étrennes ! dit Eugène. Il serait volé…

— Nous autres paysans, nous laissons ces choses aux messieurs.

— Je t’annonce au contraire un beau présent pour demain, dit Eugène en prenant un ton prophétique. Les esprits du Seeland me l’attestent. Adieu ! c’est ici qu’on se sépare ; vous allez à droite, nous à gauche en mettant le cap sur Morat.

— Au revoir, bon voyage ! Faut-il vous attendre à Thielle ?

— Non, nous vous dirons bonsoir en passant à Saint-Blaise.

XXXIX

Les deux étudiants furent bientôt hors de vue. Charles et Rosa, immobiles, les regardaient fuir dans la brume.

— S’il leur arrivait malheur, à ces braves garçons ! dit Charles.

— Comme ils s’aiment ! dit Rosa ; on les prendrait pour deux frères.

Ils continuèrent leur course en se tenant par la main. Tout à coup Charles trébucha ; il avait heurté une touffe de jonc, une courroie de ses patins s’était rompue. Il s’agenouilla, prit son couteau, de la ficelle, et répara le dommage ; quand il se releva, sa compagne avait disparu.

— Rosa, cria-t-il, Rosa, où es-tu ?

Aucune voix ne répondit à la sienne.

Son œil de chasseur eut bientôt découvert sur la glace polie deux lignes fines comme le trait d’un diamant sur le verre. C’était une piste ; il la suivit en proie à une mortelle inquiétude ; mais rien ne remuait sur la plaine et il se demandait, le cœur serré, ce que Rosa était devenue. Enfin, derrière une ligne de roseaux indiquant un fossé, il aperçoit une tache noire. C’était elle, étendue tout de son long, les mains en avant, son manchon à dix pas.

— Allons, dit-il, ne me fais pas peur, la plaisanterie n’est pas de mise ici.

Il essaya de la relever ; la jeune fille était inanimée. Il la crut morte.

— À l’aide ! cria-t-il de toutes ses forces. Au secours !

La plaine autour de lui était silencieuse et déserte ; il n’avait aucun secours à attendre. Ne sachant que faire, il brisa la glace à coups de couteau et en mit un fragment sur la bouche de son amie. Elle ouvrit les yeux.

— Chère âme, parle-moi, dit-il éperdu et les lèvres tremblantes.

— Que me veux-tu, que fais-tu là, où sommes-nous ?

— Dieu soit béni, elle est vivante ! Dis-moi, Rosa, es-tu blessée ?

— Non, je n’ai rien, aide-moi à me relever. Ah ! mon Dieu, dit-elle avec effroi lorsqu’elle fut debout, j’ai un pied foulé, le pied gauche.

Elle passa son bras autour du cou de son compagnon et voulut faire quelques pas.

— Écoute, dit-elle d’une voix saccadée, je ne puis plus me tenir sur mon pied ; je ne puis plus marcher et je me sens défaillir ; laisse-moi ici et sauve-toi. Vous viendrez me chercher plus tard.

— Repose-toi un moment et bois un peu de vin. Surtout ne perdons pas la tête, ajouta-t-il en regardant autour de lui pour s’orienter.

Les Genièvres apparaissaient à l’horizon ; il se rappela la recommandation de son père, et comme la brume menaçait de les envelopper, il tira sa boussole et releva la position de la forêt qui devait leur servir d’abri. Lorsque Rosa fut assez remise pour tenter d’avancer, il l’enlaça de son bras droit, et elle, se tenant sur un pied, essaya de glisser sous l’impulsion que lui imprimait son ami. Mais les souffrances qu’elle endurait étaient extrêmes ; elle sentait ses tempes se serrer comme dans un étau et le vertige la gagner.

— Arrêtons-nous, dit-elle, je n’en puis plus ; Charles, j’ai peur, qu’allons-nous devenir ?

— Prends courage, je vais te donner de la glace et du vin ; qu’as-tu à craindre, ne suis-je pas avec toi ?

— Charles, je te dis que nous sommes perdus ; voilà le brouillard qui nous enveloppe.

— Je le vois bien, ce gueux, mais j’ai ma boussole, et je te porterai.

— Oh ! non, jamais ! Mon Dieu, pourquoi sommes-nous venus ici ? C’est ma faute, peux-tu me pardonner ?

— C’est notre faute à tous deux, mais pourquoi l’aggraver en m’empêchant de te porter ? Je suis fort et je ne te ferai pas de mal ; quand je serai fatigué, je me reposerai. Nous arriverons bien, mais il faut se hâter avant la nuit.

Rosa pleura longtemps, la tête dans ses mains ; puis elle parut prendre une résolution soudaine.

— De quelle façon veux-tu me porter ?

— Sur mes épaules, comme quand tu étais petite fille ; t’en souviens-tu ? Ainsi, je crois que je pourrais garder mes patins pour aller plus vite.

— Eh bien, fais comme tu voudras, dit-elle d’une voix sèche et dure.

Sans avoir l’air de remarquer ce changement d’humeur, Charles se baissa, la prit sur son dos avec précaution, la souleva comme une plume, et partit à toute vitesse, en consultant sa boussole qu’il éclairait à la lueur de son cigare ; car le brouillard, semblable à un mur gris, l’empêchait de rien distinguer à vingt pas à la ronde.

Il fallut faire plusieurs haltes avant d’atteindre les Genièvres ; aussi la nuit était-elle noire quand ils furent installés dans leur ancien bivouac. Heureux d’avoir suivi les conseils de son père, Charles put allumer un grand feu, qui les restaura et leur rendit le courage, autant par sa chaleur que par sa lumière. La flamme vacillante éclairait les troncs des pins les plus proches et les branches inférieures chargées de givre ; sous les arbres, le sol était presque entièrement dégarni de neige, et il avait été facile de trouver l’amas de bois recueilli par le justicier Donzel en vue d’une prochaine campagne. Lorsqu’il eut bien installé son amie devant le foyer, en l’entourant d’un rempart de roseaux et de foin ramassé sur l’emplacement de leur hutte, Charles, complètement épuisé, s’assit de l’autre côté du feu, en face de Rosa, et garda le silence.

Après avoir longtemps pleuré, le front dans son mouchoir, la jeune fille s’était calmée et, relevant son beau visage éclairé par le brasier rouge, elle regarda vaguement devant elle, les yeux fixés sur les tisons qui pétillaient et sifflaient, et sur la fumée qui montait en tournoyant à travers le branchage des arbres.

Pendant plus d’une heure, ils restèrent ainsi sans prononcer une seule parole, chacun livré à ses pensées. De temps à autre Charles, qui était sans manteau et que le froid pénétrait, se levait, attisait le feu, ajoutait du bois et voyait avec inquiétude sa provision qui diminuait et qui allait être bientôt épuisée.

Comme tous les amoureux, Charles avait maintes fois désiré une situation analogue. Il était servi à souhait, mais combien la réalité différait du rêve ! Au lieu d’une amante reconnaissante et tendre, il avait devant lui une femme défiante, muette, farouche. Il se demandait avec anxiété comment tout cela finirait.

— As-tu froid ? lui dit-il à la fin. Souffres-tu ? Que puis-je faire ? Parle-moi ?

Elle ne répondit pas, mais ses sanglots recommencèrent.

XL

Tout à coup des cris lointains, de longs cris d’appel, tantôt forts, tantôt faibles, venant du marais, firent vibrer l’air, dont rien jusqu’alors n’avait troublé le morne silence. Répétés à de courts intervalles, ces sons lugubres portaient l’effroi jusqu’au fond du cœur.

— Les esprits du Seeland, dit Rosa les yeux hagards. Dieu nous soit en aide !

— Ce sont peut-être nos amis qui nous cherchent, il faut leur répondre.

Et Charles, qui avait bondi sur ses pieds, se mit à crier de toutes ses forces dans diverses directions en faisant un porte-voix de ses mains.

Les appels continuaient, plus déchirants, plus désespérés.

— Charles, dit Rosa, pourquoi t’éloignes-tu ?

— Tu m’as montré de la défiance ; je tiens à te prouver que tu n’as rien à craindre.

— Si tu lisais dans mon âme, tu verrais combien tu te trompes ; je reconnais que j’ai été sotte, mais je suis une femme, j’étais effarouchée ; mets-toi à ma place et vois dans quelle situation je me trouve : être ici seule avec toi… blessée… dans ce désert… t’exposer par ma faute à perdre la vie, moi qui sacrifierais tout pour toi.

Charles vint se mettre à genoux auprès de Rosa.

— Qu’as-tu dit ? Répète-le ! Pourrai-je jamais le croire ?

— Oui, Charles, je t’aime ! dit-elle en l’entourant de ses bras. Mais il y avait en moi quelque chose qui se révoltait à l’idée de te le dire ; maintes fois j’ai voulu le faire, mais ma bouche ne pouvait parler.

— Pourquoi me cacher ce qui m’aurait rendu si heureux ?

— Ah ! mon cher ami, j’avais le sentiment de ce qui me manquait pour être digne d’une honnête et fidèle nature comme la tienne. J’avais à me corriger de mes défauts et à acquérir une foule de bonnes habitudes et de qualités que je méprisais autrefois, mais que j’ai appris à apprécier. Et puis, te rappelles-tu quelle tante je t’aurais donnée ? Elle ne nous aurait suscité que des ennuis.

— Laisse ces scrupules ; je t’aimais telle que tu étais. Tu ne sauras jamais ce que j’ai souffert.

— Crois-tu donc que j’allais chercher le bonheur en Allemagne ? Je n’ai jamais dit mes regrets ; tu ne sais pas combien souvent j’ai pleuré en pensant à toi, à ta famille, au pays. Mais il le fallait. Nous étions trop jeunes et je voulais me mettre en mesure de te seconder et d’être pour toi un ferme appui, si un jour tu avais le courage de me demander d’être ta femme.

— Quels tourments tu aurais pu m’épargner ! Et Laure, le savait-elle ?

— Oui, mais je lui avais défendu de trahir mon secret.

— Elle ne l’a que trop bien gardé ; c’était une conjuration.

— Il y en avait une autre, dans laquelle tu as trempé, et dont les résultats sont extraordinaires : c’est celle que nous avions ourdie contre ma tante. Cette conversion que tu as accomplie ne laisse pas de m’inquiéter…

— Encore !

— Ma tante est tellement éprise de toi, que je crains sa jalousie quand elle saura… Et ton père, comment accueillera-t-il cette nouvelle ? S’il avait d’autres projets, d’autres vues, s’il allait me repousser, me juger incapable d’être ta compagne et d’entrer dans sa famille ?

— Mon père ! Tu ne le connais pas ; il t’aime, il ouvrira ses bras pour te recevoir, comme ma mère et ma sœur. Tu trembles, qu’as-tu, chère enfant ? Le froid te pénètre, j’oubliais le lieu où nous sommes, cette nuit d’hiver, ce brouillard qui nous enveloppe.

— J’ai peur de mourir, maintenant que je suis ta fiancée. Vois-tu, le feu s’éteint, nous n’avons plus de bois ; faisons un effort pour sortir d’ici. Dieu de miséricorde, viens à notre aide !

— Oui, tu es ma fiancée ; prends courage ! Je ne te laisserai pas mourir. Depuis que je sais que tu m’aimes, je me sens plus fort ; je te porterai avec plus de courage, partons !

— Sais-tu dans quelle direction il faut marcher ? De ma vie je n’ai vu un brouillard aussi épais ; non seulement il nous dérobe la vue des objets les plus proches, mais il étouffe les bruits qui pourraient nous guider.

Charles consulta une dernière fois sa boussole :

— Voilà le nord, dit-il, c’est là que nous allons ; le lac est à notre gauche et nous devons suivre la dune en ayant soin de ne descendre ni d’un côté ni de l’autre. Il fait une légère brise de l’est, tâchons de la sentir toujours à notre droite. Passe tes bras autour de mon cou et tiens-toi bien ; maintenant, allons, à la garde du Seigneur !

Lorsqu’ils eurent quitté l’abri des pins, ils trouvèrent de la neige, mais elle était peu profonde et ne gênait pas la marche du jeune homme qui avançait avec précaution, craignant de heurter une saillie du sol et de tomber dans une fondrière. Malgré les encouragements de Rosa, qui murmurait de douces paroles à son oreille, il n’était pas aussi rassuré qu’il le disait, et il attendait avec une fiévreuse impatience le moment où il trouverait un coin de repère connu pour vérifier l’exactitude de son chemin.

— Si le lac était agité, dit Rosa, le bruit de la houle nous guiderait, mais rien ne trouble le silence qui nous environne comme un linceul. Ah ! je n’ai plus la brise à droite et tu marches dans l’eau. Tu dévies du côté du lac.

— Tu vois, je ne sais plus où je vais ; dans une obscurité si complète, on est réduit à se mouvoir au hasard.

— Mets-moi à terre et essayons de crier ; peut-être que quelqu’un nous entendra.

Pendant longtemps, ils poussèrent des cris d’appel vers tous les points de l’horizon ; puis ils prêtaient l’oreille, toujours inutilement. Enfin, un coup de corne de chasseur, faible comme un souffle, se fit entendre et fut bientôt suivi d’un second.

D’une main tremblante, Charles fit flamber une allumette et regarda sa boussole.

— As-tu entendu ? dit-il haletant.

— Qu’est-ce donc ?

— C’est la corne de mon père ; je la connais bien, et le son vient du nord. Il nous cherche ; s’il a pris Diamant, nous sommes sauvés. Écoutons encore.

Et ils tendaient l’oreille dans une telle angoisse que les battements de leur cœur et de leurs artères couvraient les légères vibrations qu’ils cherchaient à discerner dans l’air.

— Pourvu qu’il ne prenne pas une fausse piste et qu’il ne se décourage pas, ce cher père. Te figures-tu dans quelle fièvre il doit être ?

Et Charles recommença à appeler de toute la force de ses poumons, comme il avait l’habitude de le faire quand il était en chasse. Des aboiements lointains se mêlèrent aux sons de la corne, qui se rapprochaient sensiblement.

— C’est lui, c’est notre chien ; Rosa, ma chérie, tout espoir n’est pas perdu. Diamant ! ici, Diamant ! par ici !

Après un moment d’attente, le bruit d’un galop précipité faisant craquer la neige durcie par le gel arriva nettement jusqu’à eux, une forme indistincte passa comme un météore, s’arrêta, revint ; c’était Diamant, qui se dressa contre son jeune maître en jappant avec joie.

— Diamant ! Est-ce toi, Diamant ?

Charles prit le chien entre ses bras et le baisa avec transport.

— Mon père n’est pas loin, dit-il ; allez, mon ami, allez ! Cherche !…

Le chien s’éloigna ; la corne sonna soudain un joyeux rappel. Enfin, une lueur vacillante apparut.

— Es-tu là, Charles ? dit dans la nuit une voix rauque.

— Oui, mon père, mais pas seul.

— Rosa ?

— Oui.

— Que faites-vous là ? Au nom de Dieu, parlez.

— Rosa est blessée. C’est ce qui nous a retardés.

On apercevait maintenant le justicier tenant un falot et arrivant à grands pas ; ses favoris et son bonnet de loutre étaient blancs de givre, et sa respiration haletante formait deux nuages intermittents.

— Blessée ! Où ? comment ? dit le père en élevant sa lanterne.

— Je suis tombée et je me suis fait une entorse qui m’empêche de marcher. J’ai prié Charles de me laisser, mais il n’a pas voulu me quitter ; nous nous sommes reposés aux Genièvres.

— Ah ! ah ! Et vous avez fait du feu ?

— Un feu énorme. Sans ce brouillard, on l’aurait vu d’une lieue.

— Que vous ai-je dit ? Et tu ne voulais pas me croire, mâtin de garçon, va !

Et, posant sa lanterne, il sauta au cou de son fils, qu’il écrasait de caresses.

— Nous ne sommes pas les seuls égarés dans le brouillard, dit Charles ; nous avons entendu des cris qui se sont perdus dans cette direction.

— C’est que, dit le père, vos amis ne sont pas de retour ; du moins, quand j’ai quitté le pont, ils n’avaient pas encore passé. J’ai donné ordre à Sämi, qui garde le cheval, de s’informer auprès de chaque passant venant d’Anet si on les a vus.

— J’ai eu le pressentiment qu’il leur arriverait malheur quand ils sont partis pour Morat, dit Charles, Dieu veuille qu’ils y soient restés.

— Vous comprenez maintenant, dit le justicier d’une voix solennelle, ce qu’il faut entendre par les Esprits du Seeland ; ce sont les cris de détresse des malheureux égarés dans ces solitudes et qui demandent du secours. Quand j’ai entendu vos appels, je sentais mes cheveux se dresser sur ma tête et mes jambes trembler sous moi. Dans quelles transes nos femmes doivent être à la maison ! Jusqu’à la tante Séraphine, elles voulaient toutes m’accompagner pour se mettre à votre recherche.

Tout en parlant, il avait pris Rosa d’un côté, Charles s’était mis de l’autre, et, précédés de Diamant qui servait de guide, ces deux vaillants hommes portaient la jeune fille et avançaient aussi rapidement que les difficultés du chemin le permettaient. Après bien des faux pas et des fatigues, ils arrivèrent au traîneau que Sämi tout grelottant fit avancer à leur rencontre.

— Là, dit le justicier après avoir emballé Rosa dans de chaudes couvertures. Si j’ai des cheveux blancs demain, pour mes étrennes, je n’en serai pas surpris.

— Pour compenser les cheveux blancs, s’il y en a, dit Charles, vous aurez une fille de plus.

— Est-ce vrai, dit le père en soulevant le falot qu’il fixait au traîneau et en regardant Rosa dans les yeux. Nous verrons cela demain. Ce qui presse le plus, c’est de gagner la maison sans perdre un instant.

Ils se placèrent à droite et à gauche de la blessée ; Sämi s’établit sur les patins du véhicule, et ils partirent au galop.

À peine arrivés, et Rosa transportée dans la chambre de Laure, qui les attendait tout en pleurs, le justicier dépêcha Sämi avec le traîneau du côté de Champion, avec ordre de pousser jusqu’à Anet pour avoir des nouvelles de Gustave et d’Eugène, que personne n’avait vus revenir, et de les ramener, s’il avait le bonheur de les rencontrer.

Dans le cas contraire, il devait avertir les autorités de ces deux villages et donner l’éveil, afin que l’on fût prêt à porter secours au premier signal de détresse.

— Si vous les trouvez, Sämi, dit Charles, je vous annonce pour demain les plus belles étrennes que vous ayez jamais reçues de votre vie.

XLI

La maison Donzel passa la soirée et une partie de la nuit dans une agitation inaccoutumée ; la crise que venaient de traverser Charles et Rosa, exposés pendant plusieurs heures à l’abandon dans une saison exceptionnellement rigoureuse, avait été trop grave pour qu’ils n’en ressentissent pas les suites. Charles, après avoir fait des efforts surhumains pour porter son amie, en subissait la réaction. Il avait pris la fièvre, et son état devint rapidement assez critique. Quant à la blessure de la jeune fille, le médecin, appelé sans retard, la trouva sérieuse et commanda un traitement approprié. Mme Donzel, Laure et la tante Séraphine eurent donc assez à faire toute la nuit.

De son côté le justicier, assis devant le feu de la cuisine et fumant sa pipe en silence, méditait la confidence que Charles lui avait faite, et tâchait d’en prendre son parti et de s’y accoutumer. Les pères sont soumis à des surprises de ce genre de la part de messieurs leurs enfants, qui arrangent leur vie sans consulter personne, et souvent dans un sens diamétralement opposé aux vues des parents. Il attendait aussi le retour de Sämi, qui ne rentra que vers deux heures du matin, dans un état d’ébriété peu en rapport avec le sérieux de la mission qu’il avait à remplir. Le Bernois raconta qu’on avait entendu de Champion et d’Anet des cris sur le marais, mais qu’on les avait pris pour les voix des esprits réunis pour le sabbat de la Saint-Sylvestre. D’ailleurs, quiconque serait parti pour le marais par un tel brouillard jouait sa vie et s’exposait à périr misérablement. Au surplus, il ramenait avec lui son frère Gottfried, pour témoigner de la fidélité avec laquelle il avait accompli son mandat ; mais il se garda bien d’avouer qu’il avait pris ce compagnon pour conjurer la frayeur que lui causaient les esprits déchaînés durant cette nuit maudite.

Le lendemain, qui était un dimanche, au lieu de l’allégresse quelque peu bruyante qui régnait d’ordinaire le premier janvier dans la maison Donzel, on remarquait des précautions inusitées ; chacun était soucieux, on marchait sur la pointe du pied pour ne pas troubler le silence : même la rude Lisbeth, qui avait l’habitude de jeter les portes et de faire du vacarme dans la cuisine, vaquait à son service avec la légèreté d’une ombre. Les deux malades avaient passé une nuit agitée et la fièvre ne diminuait pas. Le justicier fit lui-même la distribution de pain et de monnaie aux pauvres, qui en ce jour accouraient par bandes, un panier au bras, et dont le plus grand nombre venaient du canton de Berne.

Il était sur le seuil de sa porte, tenant sous le bras gauche un large pain bis dans lequel il coupait des quartiers. Un groupe de femmes et d’enfants bruyants et criards l’entourait, tendant les mains de son côté et répétant à tue-tête : Du pan, du pan, sé vo pié, por voutrè poures [23] ! Une voiture, qui venait de Neuchâtel au grand trot, s’approcha tout à coup de la maison et fit reculer de quelques pas les mendiants. Deux messieurs, enveloppés de leurs manteaux, en descendirent ; leur contenance agitée, la pâleur de leurs traits, exprimaient la plus vive inquiétude.

— Justicier Donzel, vous avez vu nos enfants, n’est-ce pas ?

— Ils ont passé hier, allant au marais ; mon fils les a accompagnés.

— Et dès lors ? Vous savez qu’ils ne sont pas revenus !…

— Ils l’ont quitté pour se diriger sur Morat. J’espère qu’en voyant le brouillard, ils ont renoncé au retour, et qu’ils ont passé la nuit où ils se trouvaient. Je leur avais fait à cet égard les plus pressantes recommandations.

— Dieu veuille qu’ils les aient suivies ! Que nous conseillez-vous ?

— Il faut pousser jusqu’à Anet, dont j’ai fait avertir les autorités déjà hier au soir. Je suis sûr qu’à cette heure on a des nouvelles de Morat et que le marais est fouillé dans toutes les directions. Heureusement que le brouillard s’est dissipé.

— Quelle nuit nous avons eue ! Ce froid, ce brouillard, ces enfants qui ne revenaient pas, quel premier janvier ! Nos familles sont bouleversées, et nous ne savons plus ce que nous faisons.

— Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition de tout mon cœur. Me permettez-vous de vous accompagner ?

— Nous n’osions pas vous le demander, mais les circonstances sont si graves…

— Le temps d’atteler mon traîneau et je suis à vous. Continuez votre chemin, je vous rejoindrai dans quelques minutes.

XLII

Dans le courant de l’après-midi, un lugubre convoi traversa le village et y répandit la consternation ; on ramenait sur un char les deux amis qu’on avait trouvés gelés près d’une hutte servant à l’exploitation de la tourbe, et dont ils avaient essayé d’enfoncer la porte pour s’y abriter. Gustave avait porté longtemps son ami moins vigoureux que lui ; ils étaient tombés vaincus par la fatigue et par le froid.

Le justicier Donzel suivait le char funèbre avec les parents accablés de douleur. Il rentra silencieux chez lui en se demandant ce qu’il serait devenu, s’il avait perdu son fils, son orgueil et son espoir.

Cette secousse morale mit un terme à ses indécisions, et coupa court à son projet d’entraver l’union de Charles et d’Alma-Rosa, celle-ci lui paraissant avoir plutôt les goûts d’une femme du monde que ceux d’une ménagère et d’une paysanne. Il comprit que les convenances de son fils pouvaient différer des siennes, et que, dans le mariage, chacun doit s’arranger comme il l’entend. Plein de ces idées, qui mettaient son cerveau en ébullition, il se dirigea vers la chambre de Charles, dont il entrouvrit doucement la porte, désirant avoir avec lui un entretien. Le jeune homme était couché et parlait à haute voix dans l’agitation de la fièvre. Il n’y avait auprès de lui que tante Séraphine, assise sur une chaise, le dos tourné du côté de la porte ; elle lui tenait la main et cherchait à le calmer.

— L’amoureux de Rosa, dont vous me parliez dans le traîneau, disait-il, c’était moi, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Pas un autre, au moins ; si c’était un autre, vous devriez me le dire.

— Non, il n’y en avait pas d’autre.

— Eh bien, elle m’aimait aussi, et nous allons faire notre noce, et vous en serez, et vous danserez, promettez-le, tante Séraphine : vous danserez avec papa.

— Je vous le promets. À présent, il faut dormir.

— Oui, il faut dormir.

Lorsque le malade fut assoupi, la vieille fille se leva et vit le justicier qui, par la porte entrebâillée, lui faisait signe de le suivre. Ils entrèrent dans la chambre du ménage.

— Ces enfants s’aiment, que faut-il faire ? dit le justicier.

— Il faut d’abord les guérir, puis nous les marierons, répondit-elle en fondant en larmes ; je leur donne tout mon bien.

XLIII

Par une claire et tiède journée de septembre, un jeune homme et une jeune fille parcouraient en se donnant le bras les allées de cyprès du cimetière de Neuchâtel, l’un des plus beaux de la Suisse. Ils s’approchèrent d’une tombe portant une inscription touchante et déposèrent sur le marbre deux couronnes d’immortelles. « Si j’avais pu vous sauver, je l’aurais fait avec joie, dit le jeune homme d’une voix émue. Vos cris de détresse retentiront dans mon cœur jusqu’à mon dernier jour. »

La jeune fille pleurait en silence.

On a reconnu Charles et Alma-Rosa, qui accomplissaient un pieux devoir à l’égard de ceux dont ils ne pouvaient oublier la mort tragique, si intimement liée à leur bonheur.

C’est que le lendemain était pour eux un grand jour, celui de leurs noces, et ils ne voulaient pas être heureux sans donner une pensée à leurs amis.

Comment raconter cette fête, qui mit en émoi tout le village et laissa une impression ineffaçable sur ceux qui en furent les témoins ? Je me borne à en mentionner les traits principaux. Lorsque le son des cloches annonça l’heure de la prière, un nombreux et brillant cortège entra dans l’église au bruit des mortiers. En tête marchaient Charles et Alma-Rosa, dont la beauté souveraine était relevée par son voile blanc et sa couronne de fleurs d’oranger. Les commères les plus hargneuses, accourues pour mordre et déchirer, furent désarmées par tant de grâce ; elles déclarèrent que la mariée était digne du roi de Prusse, et que jamais si belle épousée n’avait franchi le seuil du vieux portail. Le mariage fut béni par le vénérable pasteur, qui causa une vive émotion dans l’assemblée en rappelant le danger auquel les deux époux avaient échappé, pendant qu’une catastrophe terrible frappait deux familles inconsolables. « Une telle délivrance, ajouta-t-il, est un gage de bénédiction et un appel direct que le Seigneur vous a adressé, pour que vous lui restiez fidèles et que votre vie soit en exemple à vos frères. »

Le dîner, servi à l’hôtel du village, dont les fenêtres donnent sur le lac, fut un festin mémorable ; rien ne fut épargné ; on mit à contribution la terre et l’onde, la plaine et la montagne. Le justicier fournit le vin et le poisson, Sylvain Guyat, de Morcles, envoya un chamois tombé sous ses balles ; la crème, vraie crème de la Gruyère, fut apportée par Uli Cotting, l’heureux époux de la Gotton. Jamais joie plus franche, souhaits de bonheur plus sincères, chansons plus vivement enlevées. Le justicier eut le bras foulé pour avoir débouché les bouteilles, et le vin de 1834, doux à la bouche, mais foudroyant après boire, fit mordre la poussière à maint convive dont la sobriété avait été jusqu’alors proverbiale.

On ne retrouva Sämi Probst que le lendemain, dans la crèche des vaches, où il s’était égaré en cherchant son lit. Lorsqu’il raconta, plus tard, ce phénomène, il ne manqua pas d’en attribuer la cause aux esprits du Seeland.

L’ASPIRANT

I

Établi dans un coin du wagon, enveloppé de mon vieux paletot, bercé par les cahots et par le bruit assourdissant du train en marche, je m’étais endormi, et j’avais passé Travers et Noiraigue sans m’en douter.

Chacun connaît les bancs moelleux du wagon de troisième classe qui se trémousse et frétille, le soir, à la queue du dernier convoi de marchandises entre les Verrières et Neuchâtel.

Un courant d’air froid me réveilla subitement. J’ouvre les yeux. À la portière toute grande ouverte, une jeune fille est debout, penchée en avant comme pour se précipiter dans le vide.

Or, nous étions dans les Gorges de l’Areuse, et le vide était un fort beau précipice, suffisamment escarpé et noir à donner le vertige.

Au moment où, perdant l’équilibre, elle tombe en poussant un cri d’effroi, je la saisis par ses vêtements, et m’arc-boutant de toutes mes forces, je la ramène dans le wagon, où je la dépose, à demi pâmée, sur le banc qu’elle venait de quitter.

Tout cela s’était fait si vite que les voyageurs assis dans notre compartiment avaient à peine remarqué ce qui venait de se passer. Du reste, la plupart dormaient dans diverses postures ; il y en avait même qui ronflaient de tout leur cœur.

— Eh bien, qu’est-ce que c’est ? dit un homme barbu, de taille moyenne, vêtu de noir, qui s’était planté devant moi et me regardait avec des yeux flamboyants. Qu’avez-vous fait à ma fille ? Voyons…

— N’avez-vous pas vu qu’elle voulait s’ôter la vie en se précipitant dans l’abîme ? dis-je d’un air tragique.

— La portière s’est ouverte et je voulais la refermer, dit la jeune personne encore tremblante, en rajustant sa coiffure et son manteau. Elle résistait ; une secousse du wagon m’a jetée en avant. Sans vous, je serais tombée sur la voie…

— Quelle imprudence ! dit le père, pourquoi ne pas m’appeler ?

— Je voyais que tu dormais.

— La belle affaire ! Ne valait-il pas mieux m’éveiller que de t’exposer à une mort affreuse ?… Monsieur, qui que vous soyez, je vous remercie ; le service que vous venez de rendre à ma famille est une de ces choses qu’on n’oublie jamais.

— Vous dormiez aussi dans votre coin, dit la jeune fille. Comment avez-vous pu voir le danger que je courais ?

— L’air qui entrait par la portière était assez froid pour réveiller une demi-douzaine de dormeurs. Le reste, je l’ai fait presque sans en avoir conscience.

Comme il n’arrive pas tous les jours de sauver la vie à son semblable, je cherchais à voir les traits de celle qui m’avait cette obligation. Dans les ténèbres à peine tempérées par la lampe fumeuse et trouble qui est censée éclairer les wagons, j’entrevis sous l’ombre projetée par l’aile de son chapeau, un visage régulièrement coupé avec deux yeux bruns qui me regardaient avec au moins autant de curiosité que j’en mettais à étudier sa personne, et qui me firent tressaillir d’aise.

— Je puis à peine me figurer, dit le père après un moment de silence, et comme se parlant à lui-même, ce que je serais devenu s’il m’avait fallu rentrer seul à la maison, après une partie de plaisir dont nous nous réjouissions depuis longtemps.

— Il ne faut plus y penser sinon tu hésiteras désormais à te mettre en route avec moi, dit la jeune fille.

— Quant à cela, Jeanne, tu peux en être bien sûre, et ta mère sera de mon avis.

— Vous voyez, monsieur, la punition dont je suis menacée, dit Jeanne en souriant avec beaucoup de grâce. Ne pourriez-vous pas intercéder pour moi et demander le silence sur ce qui vient d’arriver ? Sinon, toute la ville le saura, cela occupera les langues pendant huit jours, quinze jours ; les journaux, avec leur discrétion ordinaire, en parleront. Ma reconnaissance pour vous en serait encore augmentée.

— Je m’engage à ne rien dire ; c’était déjà mon intention, dis-je en étendant la main.

Nous entrions dans un souterrain, et le bruit interrompit la conversation.

— C’est le mauvais, cria une voix. Attention ! Gare dessous !

La marche du convoi s’était ralentie. À la clarté des lampes, on voyait à droite et à gauche d’énormes poutres de soutènement formant sous la voûte une double rangée de colonnes.

— Dieu soit loué ! dit Jeanne, nous sommes bientôt dehors ; chaque fois que je traverse cette galerie, qu’on dit prête à s’écrouler, j’éprouve un malaise inexprimable.

— Pour le moment, il n’y a rien à craindre, fis-je d’un air capable. La Compagnie a exécuté des travaux qui assurent la solidité du terrain.

— Vous croyez, dit le père, que ces solives et ces madriers pourraient empêcher la montagne de vous écraser tout plat, si la voûte s’effondrait ?

— Je ne dis pas cela ; mais les terrains meubles où la voie est percée ont été drainés dans toutes les directions ; c’est l’eau qui causait le glissement.

— Vous êtes ingénieur ? dit le père à demi-voix.

— Oh ! non, monsieur, loin de là. Je sais seulement que ce tunnel a donné à la Compagnie et aux ingénieurs plus de tablature que tous les autres, qui sont creusés dans le roc vif.

Pendant que nous causions, la locomotive, qui ne cessait de « siffler aux freins » d’une manière alarmante, finit par s’arrêter, et les employés échangèrent entre eux des paroles que la distance ne nous permettait pas de comprendre.

— Qu’est-ce que cela ? dit le père. Où sommes-nous ?

La jeune fille me regarda avec inquiétude ; elle était pâle et tremblait de tous ses membres sans oser parler. Au tonnerre produit par la marche du train, avait succédé le silence du désert ; on n’entendait dans la nuit que le bruissement sinistre de l’Areuse à une grande profondeur dans les rochers, et les voix somnolentes des voyageurs qui s’informaient de la cause de cet arrêt imprévu. Le mécanicien, tout noir, une lanterne à la main, courait autour de la machine, examinant les bielles, les manivelles motrices et donnant d’une voix brève des ordres à son chauffeur.

— Est-il arrivé un accident ? criaient les voyageurs en abaissant les glaces. Pourquoi s’arrêter ici ?

— N’ayez aucune crainte, dit le chef de train ; ce n’est rien de grave.

— Enfin, il y a quelque chose ; ouvrez donc les portières ! Avons-nous déraillé ?

À l’ouïe de ces paroles, la jeune fille se jeta dans les bras de son père en poussant un cri d’effroi.

— Calme-toi, Jeanne, dit-il en passant un bras autour de sa taille. Si nous avions déraillé, nous serions déjà en mille miettes au fond de ces gorges.

— Messieurs, vous êtes priés de rester dans les wagons, dit le chef de train. Dans quelques minutes nous allons rouler.

— Dans l’Areuse, hein ? grande vitesse, la tête la première, pour y prendre des rafraîchissements ? dit un farceur.

— Champ du Moulin, quatre heures d’arrêt ! cria un autre. Garçon, apportez trois chopes, deux vermouth et des cigares.

— Allumez au moins le gaz, qu’on puisse lire son journal, dit un troisième en nasillant.

— Si je trouve ma porte fermée, reprit le premier, j’intente un procès à la Compagnie et je demande dix mille francs de dommages-intérêts.

— Et moi, si je m’enrhume, j’en demanderai trente mille ; c’est un cas de légitime défense.

— Des lampions ! des lampions ! chantaient en chœur de jeunes écervelés, en battant la mesure avec leurs talons.

— C’est un boulon qui est tombé ; on le remplace, nous allons partir, dit le chef de train. Messieurs, un peu de patience, s’il vous plaît.

Le mécanicien, à genoux sur la voie, éclairé par son chauffeur, jouait du marteau et de la clef anglaise, pendant que la chaudière en ébullition jetait en grondant sa vapeur par les joints des soupapes. Chacun de nous calculait les conséquences d’un déraillement dans ce lieu sauvage, et se demandait avec inquiétude comment le voyage finirait avec une machine avariée.

— J’ai froid, dit Jeanne en frissonnant ; serons-nous encore longtemps ici ?

— N’as-tu pas ton manteau ?

— Oui, mais avec toutes ces portières ouvertes, je me sens glacée.

— Messieurs, si l’on fermait les écoutilles, dit le père. Il ne fait pas chaud, cette nuit.

— Parfaitement, monsieur, nous fermerons tout ce que vous voudrez.

— J’ai ici un châle, hasardai-je timidement, le châle de ma mère ; prenez-le, mademoiselle.

— Vous ne vous en servez pas ?

— Non, je n’ai pas froid.

Elle me laissa envelopper sa taille svelte et ses épaules de mon vieux plaid, qui prit soudain à mes yeux une valeur que je ne lui connaissais pas.

— Merci, dit-elle ; maintenant cela va mieux et je n’ai plus peur. Quelle heure est-il ?

— Bientôt onze heures, dit le père en se levant et en approchant sa montre d’or du lumignon.

— Comme c’est noir et sinistre là au fond ! dit-elle. Où sommes-nous ?

— En face de l’angle de la montagne de Boudry qui plonge à pic dans l’Areuse, dis-je. C’est là-bas, sur l’autre rive, au pied de cette roche perpendiculaire, qu’une école de village, garçons et filles, revenant d’une course au Creux-du-Van, a été surprise par la nuit et n’a pu retrouver son chemin.

— Pauvres enfants et qu’ont-ils fait ?

— Il fallut allumer de grands feux et attendre le jour. Jamais nuit ne m’a paru si longue.

— Vous y étiez ?

— Eh ! oui ; nous en avons bien ri plus tard, mais dans le premier moment, en nous voyant pris, nous n’étions pas gais.

— Et les parents, qu’ont-ils fait en ne vous voyant pas revenir ?

— Les pauvres gens nous croyaient perdus, et auraient passé une nuit affreuse si l’un de nous, un intrépide chasseur de morilles, n’eût réussi au péril de sa vie, et en rampant à quatre pattes, à quitter notre bivouac et à gagner le village. Ce qui était le plus drôle dans cette expédition, c’est qu’elle était dirigée par les notables de l’endroit, le pasteur en tête, un notaire, l’instituteur, tous hommes d’âge et d’expérience, et connaissant sur le bout du doigt tous les sentiers. Le garde-voie de la « Combe aux épines », attiré par nos cris et la lueur de nos feux, voulut jeter un pont à travers l’Areuse, en coupant un sapin, mais il échoua et dut nous abandonner à notre malheureux sort. La première personne que nous vîmes arriver à l’aube du jour était une vieille femme, habituée à courir les bois à la recherche des fraises et des framboises. Elle avait ses petits-enfants dans la troupe, et voulait s’assurer qu’ils étaient encore vivants ; elle s’était mise en route de nuit. Arrivée dans les parages qu’on lui avait signalés, elle se laissa guider par la fumée qui montait de nos feux alimentés par du bois vert et descendit à tâtons, presque sans voir où elle posait le pied. J’entends encore les cris de joie qui saluèrent son apparition.

— Il y eut sans doute des malades après cette nuit passée à la belle étoile ?

— Non ; c’était en été, par le beau temps. Ceux qui avaient froid battaient la semelle, jouaient à la main chaude, ou cassaient des branches pour maintenir nos énormes brasiers. Pour le plus grand nombre, cet épisode fut un des agréments de la course. Cependant, je souhaite qu’un tel accident ne m’arrive jamais ; je crois que le sentiment de ma responsabilité me ferait perdre la tête.

— Alors, vous êtes instituteur ?

— Non, pas encore. Je vais à Neuchâtel passer les examens d’État qui commencent demain.

— Est-ce la première fois ?

— Oui.

— Bonne chance, dit le père. Un examen, de quelque nature qu’il soit, est une chose grave ; le résultat en est toujours incertain. Il faut être jeune pour se résigner à subir.

— Du moins, à Neuchâtel, dit Jeanne, on mène cela tambour battant, et on ne laisse pas aux patients le temps de languir. En quatre jours, tout est bâclé ; on a trouvé le moyen d’examiner cinquante ou soixante aspirants et aspirantes sur toutes les branches du programme, et il y en a vingt, je crois.

— Cela fait plus de mille examens en trois jours et demi, dit le père. C’est beaucoup.

— Jeudi, à quatre heures, vous saurez votre destinée, dit Jeanne. Ce temps sera vite écoulé.

— Oui, mademoiselle, mais les heures paraissent longues à ceux qui sont sur la sellette. Vous savez que, pour nous, les examens sont publics, et que les assistants ne sont pas toujours charitables. Nous donnons parfois la comédie à nos dépens, et les rieurs ne sont pas de notre côté.

— Il faut en prendre votre parti avec résolution, dit le père d’un ton encourageant. Tout le monde doit passer par là ; chacun de nous est soumis à la critique du public. Pourquoi ferait-on une exception à l’égard des instituteurs ?

— Je ne demande aucune faveur ; je désire seulement pouvoir parler raisonnablement en présence de la galerie et de ne pas perdre contenance. J’ai peur d’être épouvanté par le son de ma voix. La première fois qu’on se donne en spectacle, on n’est jamais bien rassuré.

— La timidité convient aux enfants, aux jeunes filles, mais une certaine confiance en sa force ne va pas mal à un jeune homme. Vous n’êtes pas de la toute première jeunesse ?

— J’ai vingt-deux ans.

— Vous pourriez donc être soldat et avoir à livrer votre première bataille. C’est encore bien autre chose. Vous vous souvenez de l’armée de Bourbaki ? Ceux-là en avaient vu de grises !

Je ne savais que répondre. Le train s’était remis en marche et cheminait à travers la nuit sombre et froide qu’aucune étoile n’égayait. Il pleuvait à verse quand nous descendîmes sains et saufs à la gare de Neuchâtel, à peine éclairée et à peu près déserte. Mes compagnons n’avaient pas de parapluies ; je leur offris le mien.

— Où demeurez-vous ? dit le père après un moment d’hésitation.

— Rue de l’Oratoire. Un temps de galop et je suis chez moi ; j’irai chercher le parapluie demain.

— Non, vous en aurez besoin. Voyons, nous allons à la rue du Château ; pouvez-vous abriter ma fille jusque là ? Pour moi, cela m’est égal ; mais, les femmes, il faut toujours songer à leur chapeau, à leur toilette, elles y tiennent plus qu’à la vie.

— Il est vrai, dit Jeanne, que mon chapeau serait abîmé ; un chapeau neuf !

À la clarté d’un bec de gaz, je remarquai que Mlle Jeanne portait un fort joli chapeau entouré d’une superbe plume blanche, et que cette coiffure coquette embellissait le plus gracieux visage.

— Avec plaisir, monsieur, m’écriai-je vivement, avec beaucoup de plaisir.

Il est vrai qu’à côté de cette toilette élégante, mon vieux paletot gris de fer, trop court et tout râpé, faisait une triste figure, et que mes gros souliers ferrés paraissaient encore plus rustiques auprès des élégantes bottines de ma compagne. Néanmoins, elle prit mon bras sans hésiter, et partit bon train, pendant que son père restait en arrière pour allumer un cigare.

— Hé, dites donc, fumez-vous ? me cria-t-il. Attendez-moi.

— Merci, je ne fume pas.

— Ah ! tant mieux, dit Jeanne. Les habits de tous ces fumeurs sentent mauvais. Quelle chance pour nous de vous avoir rencontré ; d’abord, je vous dois la vie, et je m’en souviendrai ; votre châle m’a peut-être épargné un mauvais rhume ; maintenant votre parapluie sauve mon chapeau neuf, et vos récits m’ont si bien divertie que j’ai oublié mes frayeurs et que le voyage m’a paru très court.

— Malgré l’accident de la machine ?

— Oui, malgré l’accident. J’ai eu une peur affreuse, c’est vrai ; j’ai cru que nous étions perdus. Maintenant, il est d’autant plus agréable de se sentir en sûreté sur un pavé solide, et de gagner son lit avec le sentiment qu’on aurait pu en trouver un autre moins agréable dans les rochers et dans l’eau froide.

C’est ainsi que nous gravîmes la rue du Château, sombre et solitaire. Quand nous passâmes au pied de la Tour de Diesse, l’horloge sonnait les trois quarts avant minuit. Quelle situation nouvelle et quelle félicité d’avoir à mon bras cette aimable fille, dont la voix résonnait à mon oreille comme la plus mélodieuse musique et qui jetait sur la veille de mes examens un rayon d’espérance.

— Comme il est tard ! dit-elle en me rendant mon châle ; c’est bientôt demain ; allez vite dormir et vous reposer ; vous en avez besoin. Merci et bonne chance !

Nous étions devant une porte cochère qu’elle ouvrit et qui se referma sur elle.

Je restai un moment immobile, tenant mon parapluie d’une main, mon châle de l’autre, attendant encore quelque chose, je ne savais trop quoi, et ne pouvant me convaincre que tout était fini.

Pour toute consolation, je ne vis arriver que le père, trempé, haletant ; son cigare brillait dans la nuit comme une étoile rouge de première grandeur.

— Ah ! c’est vous, dit-il. Ma fille est déjà rentrée ?

— Oui, monsieur.

— Bien ; je n’ai pas l’habitude des compliments ; si je puis vous rendre un service, je suis Beljean, notaire, vous comprenez ? Mon bureau est au rez-de-chaussée. Vous vous appelez ?

— Ernest Villiers, de Plancemont, près Couvet.

— Votre serviteur, monsieur Villiers ; bonne nuit et bon courage !

II

Pour les lecteurs curieux de faire plus intime connaissance avec le futur maître d’école qui raconte ici son histoire, nous commettrons une indiscrétion en transcrivant une lettre qu’il avait écrite la veille pour prendre congé de son pasteur.

 

À Monsieur Duvernoy, pasteur, à Couvet.

Au moment de me présenter aux examens d’État, je sens le besoin de m’entretenir un moment avec vous. J’ai voulu passer à la cure hier, mais vous n’étiez pas à la maison ; je suis donc réduit à vous écrire, et je crains de ne pouvoir exprimer comme je le voudrais toute ma reconnaissance pour l’assistance que vous m’avez donnée.

Sans vous, que serais-je aujourd’hui ? Au sortir de l’école primaire, j’aurais partagé l’aversion pour l’étude assez généralement répandue dans nos campagnes parmi les jeunes gens. Les uns travaillent à la terre, d’autres entrent en apprentissage, et oublient peu à peu ce qu’ils ont appris. Il en est même qui se font une gloire de ne plus toucher à une plume ou à un livre, comme si on les avait traités en ennemis, lorsqu’on songeait à développer ce qu’ils ont de meilleur en eux. Vous avez eu pitié de moi, vous m’avez fait comprendre mon devoir ; que Dieu vous en récompense ! Les leçons que vous m’avez données, loin de me détourner des travaux de la campagne, comme plusieurs le prédisaient, ont produit l’effet contraire. Il y a peu d’instants, mon père et ma mère me rendaient le témoignage que j’ai été utile à la maison, que j’ai toujours travaillé comme un bon ouvrier et que je leur ai épargné la dépense d’un domestique. Tout ce que je puis souhaiter, pour le bien de notre cher pays, c’est que votre exemple trouve des imitateurs.

Grâce à votre recommandation et à mon écriture qui lui plaisait, M. le notaire Latour m’a pris dans son étude, où j’ai gagné quelque argent et appris une foule de choses qui me seront utiles. Ces petits gains m’ont permis, sans rien demander à ma famille, de passer une année dans la section de Pédagogie de Neuchâtel, où je me suis mis en mesure de me présenter aux examens de capacité.

Ce moment est sérieux ; c’est une étape dans ma vie. Qu’en résultera-t-il ?

Je suis venu me reposer quelques jours à la campagne, chez mes parents, pour accomplir ma résolution bien arrêtée de ne pas ouvrir un livre ou un cahier durant les huit jours qui précèdent l’examen. Mais je vois avec une surprise pénible qu’ils ne me comprennent pas ; mes études les effraient, mon travail non rétribué leur fait hausser les épaules. Hélas ! sur bien des points, nous ne parlons plus le même langage. Néanmoins, ils ont confiance en moi, parce que je ne méprise pas les outils du campagnard, et que je sais encore faucher, traire les vaches et tenir les cornes de la charrue. Mes jeunes frères ne sont plus familiers avec moi, une espèce de barrière nous sépare ; pour eux, je suis un monsieur de la ville, qu’ils craignent et qu’ils raillent. Ils resteront paysans, mais tous mes efforts tendront à en faire des paysans éclairés.

Cher monsieur, pensez à moi pendant ces jours d’épreuves, priez pour moi. Dès que je saurai le résultat de mes examens, je vous enverrai une dépêche que vous aurez l’obligeance de transmettre à mes parents.

Votre élève affectionné et fidèle,

Ernest VILLIERS.

III

L’imposant édifice en pierre jaune qu’on nomme à Neuchâtel le Gymnase, est une ruche bourdonnante où sont réunis, d’un côté le collège latin municipal, de l’autre le gymnase cantonal et l’Académie. Malgré les amples dimensions de ce monument, érigé de 1830 à 1835 sur l’ancien port de la ville, à la suite de travaux préliminaires considérables, les trois établissements sont fort à l’étroit, et l’espace leur est mesuré d’une main avare, l’étage supérieur et les combles étant entièrement occupés par la Bibliothèque et les collections du Musée, qui prennent toujours plus d’extension. Dès 8 heures du matin, l’entrée et la sortie des cours sont annoncées par trois coups de cloche. À peine ont-ils résonné, que par les portes ouvertes aux deux extrémités du bâtiment, on voit sortir des avalanches de jeunes gens aux casquettes multicolores, dont les allures varient selon les points cardinaux. Sur le perron ouest, qui appartient au collège latin, on joue, on crie, on saute, on grimpe, on se poursuit, on fait mille folies bruyantes ; c’est là que se livrent en hiver de brillants combats à coups de boules de neige, et qu’on répète avec enthousiasme les luttes homériques entre les Grecs et les Troyens. Sur l’autre, celui de l’Est, on est plus calme, on cause, on discute, on plaisante avec esprit et surtout on fume. À 10 heures, chaque étudiant, et pas mal d’élèves du gymnase, se croient tenus d’offrir aux divinités de l’air le sacrifice d’un cigare ou d’une cigarette. La fumée de cet holocauste monte vers le ciel, et cette vapeur bleuâtre qui flotte comme un nuage odorant devant la façade jaune, ne manque jamais de causer une certaine surprise aux étrangers établis à l’hôtel Bellevue et aux habitués de la colonne météorologique, qui vont consulter le baromètre et s’assurer par des chiffres authentiques s’il fait chaud ou froid, s’il y a dans l’atmosphère pression ou dépression.

C’est dans le Gymnase que les examens devaient commencer à 7 heures 1/2 du matin. Avant ce moment, on voyait déboucher de toutes les rues et se réunir par groupes sur la place, ou sur le grand escalier, les aspirants et surtout les aspirantes, toujours en majorité. Ils sont inquiets, préoccupés, s’examinent du coin de l’œil, se mesurent, s’apprécient, font connaissance. Tous les districts du canton sont représentés ; ceux qui arrivent du dehors éprouvent un embarras facile à comprendre ; tout est nouveau pour eux, gens et choses. Sans en avoir l’air, les aspirants font en sorte de se trouver sur le passage de mesdemoiselles les aspirantes, timides, effarouchées, que l’on installe d’ordinaire dans une grande salle du rez-de-chaussée, où ils n’osent pénétrer.

Ah ! cette salle du beau sexe, que n’aurions-nous pas donné pour y être admis seulement une minute ; notre imagination nous en faisait un tableau enchanteur ; nous profitions de toutes les occasions pour passer devant cette porte interdite, et quels regards nous y plongions lorsque, par hasard, elle venait à s’ouvrir.

Le jury est assemblé et délibère sur les travaux qui se feront dans la journée. Quelques curieux, et beaucoup de curieuses endimanchées, attendent, en se promenant dans les corridors sombres, les examens oraux des aspirants, les seuls qui soient publics.

On nous case dans une salle au nord, froide et sombre, et nous attendons, en causant à voix basse, comme des rats pris au piège, le sujet de composition, par où nous devons débuter. Je m’aperçois que je suis le plus âgé des candidats qui se présentent pour la première fois ; les jours suivants, les cadets ne se gênent pas de m’appeler grand-père, et de parodier à mon usage un vers de La Fontaine :

 

Passe encore de planter, mais subir à cet âge !

Assurément il radotait.

 

Il fait un de ces temps gris du commencement d’avril, brumeux et triste, tenant plus de l’hiver que de l’été, avec des frissons dans l’air, de la neige sur les montagnes ; le lac est gris de plomb, sans le moindre azur, les arbres n’ont pas encore une feuille.

Enfin, un monsieur, tout de noir habillé, entre bruyamment, et après nous avoir rappelé en peu de mots l’importance de la composition littéraire et son rôle dans les épreuves, nous propose le sujet suivant : « Quels sont les services qu’un instituteur peut rendre à la patrie ? » Puis il s’assied dans un coin, ouvre un volume dont il s’est muni, et fait sentinelle pendant que nous nous mettons martel en tête pour donner essor à notre talent d’écrivain.

On dit que la composition fournit le meilleur moyen de juger de la culture et de la portée d’un individu. Cela est incontestable ; toutefois, il faut remarquer que l’exercice a une très grande part dans le succès ; à cet égard, il y a un métier à apprendre, et ceux qui ne le possèdent pas, rencontrent difficultés sur difficultés et ne travaillent qu’avec dégoût à une œuvre de galérien. J’en fais bientôt l’expérience sur mes dix compagnons d’infortune et sur moi-même. La plupart se mettent immédiatement à écrire tout ce qui leur vient à l’esprit : ce sont des réminiscences de leurs cours de pédagogie et d’instruction civique, avec des lieux communs recueillis çà et là, des phrases toutes faites, des clichés qui se rencontrent partout. Lorsqu’ils ont couvert une page de ce pathos d’écolier, ils commencent à se gratter l’oreille, à soupirer, à passer la main dans leur chevelure hérissée comme le cimier d’un dragon bavarois ; ils ne trouvent rien, ils sont au bout de leur écheveau ; puis, voyant approcher midi, l’heure fatale, une sueur froide mouille leurs tempes et l’angoisse leur ôte l’usage de leurs facultés.

D’autres se souviennent des recommandations de nos professeurs et du précepte de Boileau :

 

Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.

 

Ils rassemblent les idées se rattachant au sujet, qu’ils analysent lentement, patiemment ; ils les disposent dans l’ordre qui leur paraît le plus convenable ; après quoi ils se donnent pour tâche de se réciter les développements de ce plan, faisant pour ainsi dire le tour de leur travail en se le racontant à eux-mêmes avant de se mettre à écrire. Ils procèdent ainsi sûrement, sans rien laisser à l’aventure, à l’imprévu. Ils n’ont pas lieu de s’en repentir, d’autant plus que le temps consacré à cet exercice difficile est coupé par des examens oraux qui vous empoignent au milieu d’une phrase, d’une période, et sont la cause de préoccupations et de distractions faciles à concevoir.

Cette matinée fut pénible pour chacun et semée d’incidents.

IV

J’avais déjà écrit deux pages, et je commençais la troisième, lorsque j’entendis comme dans un rêve mon nom retentir dans la salle. Ma plume continuait à courir sur le papier, et j’éprouvais cette satisfaction délicieuse des auteurs qui se sentent en veine.

— Hé, Villiers, tu n’entends pas ? me dit mon voisin. On t’appelle pour l’examen de français.

— Ah ! diantre, l’examen de français ?… Où dois-je aller ?

— Dans la salle circulaire ; va seulement, on te fera voir les étoiles.

Je quittai à regret ma composition et ma période si bien commencée, et je me dirigeai vers l’amphithéâtre. En ouvrant la porte, je fus ébloui par la lumière entrant par trois immenses fenêtres, par les murs blancs, par la foule disséminée sur les gradins. Il fallait descendre au milieu de l’hémicycle où siégeait le jury, tout en noir autour d’une table verte. J’étais si troublé que je fis un faux pas, et au lieu de m’avancer avec le décorum en rapport avec ma profession future, je dégringolai lourdement du haut en bas des degrés avec un bruit de tonnerre et des contorsions frénétiques du corps et des bras pour garder l’équilibre et ne pas m’étendre tout au travers du bureau. Cette gymnastique désordonnée me préparait mal à lire à haute voix, à réciter des vers, à résoudre des questions de grammaire ; en outre, elle avait provoqué le rire de l’assistance et donné de ma personne une assez piètre idée. Tout cela était cruel pour mon amour-propre ; j’avoue que j’avais longuement préparé cette entrée, et je me croyais en mesure de descendre cet escalier avec une certaine grâce modeste, qui devait me valoir un accueil flatteur. À cette contrariété s’en joignit une autre. J’étais placé de manière à recevoir dans les yeux la lumière des trois fenêtres ; un malin rayon de soleil, filtrant entre deux nuages, acheva de m’aveugler. Tout tournait dans la salle ; je n’avais qu’une perception incomplète de ce qui se passait autour de moi. J’entendais la voix grave de l’examinateur, celle de mon collègue qu’on interrogeait, mais les mots n’avaient aucun sens et ne produisaient dans mes oreilles qu’un bourdonnement confus. Mes yeux restaient rivés sur le papier où était écrite la question que le sort m’avait adjugée, et que ma main serrait machinalement ; je ne pouvais la lire. La défaillance me gagnait ; je me sentais mourir et j’en étais heureux, n’ayant rien de mieux à faire. Tant pis, me disais-je ; c’est ta faute, tu devais rester paysan ; ceci est le châtiment de ton ambition.

— À vous, monsieur Villiers, dit l’examinateur. Voulez-vous lire ceci ?

Et il me tendait un volume ouvert en me désignant du doigt un paragraphe.

Je pris le livre et voulus lire ; mais mon gosier paralysé refusait de filer le moindre son. J’avais beau tousser, porter la main à ma cravate, ma voix ressemblait aux gloussements d’une poule qui a la pépie.

— Monsieur Villiers, remettez-vous. Du courage !

Ceci fut dit au souffle par une personne placée derrière moi. Ce devait être Jeanne ; c’était sa manière de prononcer l’r et d’articuler nettement chaque syllabe. Elle me donnait à la fois un encouragement et une leçon.

La présence inattendue de Mlle Beljean fit sur moi un effet merveilleux. L’étincelle électrique ne produit pas des résultats plus prompts. Le spasme qui m’étranglait cessa subitement. Je me levai solide sur mes jarrets, et d’une voix pleine et sonore, je lus un fragment d’Alphonse Daudet, qui me valut un signe d’approbation du jury.

— C’est bien, monsieur. Pouvez-vous réciter quelque chose ?

— Oui, une fable de La Fontaine : « Le rat qui s’est retiré du monde. »

Au lieu de m’interrompre après huit ou dix vers, ainsi qu’on le fait généralement, on me laissa aller jusqu’au bout. Je récitais avec bonheur ; ma voix était souple et timbrée ; j’interprétais chaque situation, je minais chaque personnage. Le rire gagna la galerie lorsque je dis avec componction, en levant les yeux au ciel d’un air béat :

 

… Dieu prodigue ses biens

À ceux qui font vœux d’être siens.

 

Alors seulement, je pus lire ma question de grammaire. C’était chose facile : la formation du pluriel dans les adjectifs, et le rôle des prépositions.

— C’est bien, monsieur Villiers. Vous pouvez vous retirer.

En quittant ma chaise, je n’eus pas l’idée de regarder le chiffre que MM. du Jury inscrivaient sur leurs feuilles ; je me retournai et je vis Mlle Jeanne qui paraissait très affairée à prendre des notes dans un petit carnet. Oh ! comme j’étais heureux, et comme je la remerciais du fond de mon cœur de son intervention bienfaisante ! À regret, je sortais de cette salle, où j’avais éprouvé des transes mortelles, mais où je venais de trouver une amie. Et quelle amie le ciel m’envoyait ! La veille, je n’avais fait que l’entrevoir à la clarté fugitive d’un bec de gaz, mais à la lumière du jour elle était cent fois plus belle. J’aurais voulu m’arrêter un moment pour contempler à mon aise celle dont j’étais le sauveur et garder son image dans mon souvenir, mais il me fallait retourner dans la salle sombre où m’attendait ma composition commencée.

Mes compagnons paraissaient plus préoccupés de l’examen dont je sortais que de leurs devoirs futurs envers la patrie.

Le surveillant était sorti.

— Que vous a-t-on demandé ? s’écrièrent-ils dès que j’ouvris la porte.

Leur curiosité satisfaite, ils se livrèrent à de subtils calculs de probabilité dans le but de deviner la question qui leur serait adressée, et ils se mirent à feuilleter leur manuel pour se rafraîchir la mémoire.

— Sont-ils bien féroces ? dit une voix.

— Y a-t-il beaucoup de monde ? dit un autre.

— Avez-vous vu de jolies demoiselles ?

— Voyons, Galantin, sois donc sérieux une fois dans ta vie. Tu penses plus aux demoiselles qu’à ta composition.

— Messieurs, dit Galantin en se levant et en glissant la main dans son gilet, je mentirais comme un fripon si je disais que cette composition m’amuse. Ne comprenez-vous pas qu’on m’ennuie en me rappelant sans cesse nos devoirs et les services qu’on attend des instituteurs ? Il y a bien d’autres fonctionnaires que nous dans la République qui émargent au budget. Avez-vous jamais vu qu’on les obligeât à rédiger ce que la patrie attend d’eux et à soumettre leur prose à un jury ? Et nous, pour les quelques centaines de francs qu’on nous compte en rechignant : trois pages folio de devoirs. C’est raide. On nous fait faire la besogne des parents qui nous envoient des gamins mal peignés, sales, grossiers, paresseux, des sauvages que nous devons civiliser. En retour de tels services, que fait-on pour nous ? On nous surveille comme des pensionnaires de pénitencier ; nous n’avons pas même la perspective d’une retraite honnête dans nos vieux jours. Aussi je me résume en disant : « Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os. » Dès que Galantin aura trouvé une place en Russie, Galantin franchira la Vistule d’un cœur léger. Dixi.

— Galantin, tu n’écriras pas cela ? s’écrièrent plusieurs voix.

— Si, je l’écrirai de ma plus belle cursive, avec la ponctuation voulue et les majuscules à main levée.

— Galantin, vous raisonnez comme un Juif, lui dis-je ; vous n’avez ni cœur, ni âme. Allez en Russie, chez les Cosaques ; c’est ce que vous pouvez faire de mieux.

V

Le surveillant étant rentré, je repris ma plume ; mais les idées énoncées par Galantin m’avaient bouleversé. En vain, je cherchais à ressaisir mes inspirations premières ; mon enthousiasme, mon patriotisme étaient tombés à plat. Ce que j’avais écrit me paraissait absurde, un tissu d’inepties. Le temps marchait et je restais là à regarder les ciselures dont plusieurs générations d’écoliers ont décoré les pupitres du Gymnase. Malgré leur épaisseur formidable, ils sont creusés, entaillés, perforés d’outre en outre, criblés de noms, de sentences, d’inscriptions, de graffiti, comme les murs de Pompéi. Le français, l’allemand, le grec et le latin s’y coudoient, exprimant tour à tour des pensées de révolte contre les leçons, des invectives à l’adresse de rivaux favorisés, l’éloge de la chope, des bateaux, des vacances, de la Belles-Lettres, de la Zofingue, des élans d’amour pour une Béatrice, une Laure, une Julie, dont les noms s’étalent en capitales de trois centimètres. Que sont devenus, me disais-je, tous ceux qui ont massacré ces tables et qui ont commencé par dégrader avec une insouciance superbe les meubles d’une administration prévoyante et paternelle ? Cette administration, c’est la patrie, qui nous offre à peu près gratuitement les moyens de nous instruire, de développer toutes nos facultés, de devenir des hommes capables de comprendre le beau et le bien répandus à profusion dans l’univers. Si, pauvre paysan des environs de Couvet, je parviens un jour à me rendre digne de l’estime de Jeanne, à obtenir son approbation, à qui le devrai-je ? Par qui ce miracle aura-t-il été accompli, sinon par cette intervention tutélaire à laquelle M. Latour et M. Duvernoy ont coopéré ? Un Juif, à leur place, m’aurait exploité jusqu’à la corde, sans s’inquiéter de mon avenir, puis m’aurait abandonné pour en exploiter un autre. Ce sont les sentiments élevés, religieux, qui produisent les grandes inspirations, les grands dévouements, tandis que le calcul étroit ne conduit qu’à l’égoïsme et au néant. Il faudrait être un misérable pour ne pas rendre à la patrie ce que la patrie a fait pour nous.

Réchauffé par ces réflexions, j’eus bientôt fini mon travail, que j’abandonnai un moment, pour le relire et le corriger avant de le livrer.

— … Es-tu prêt ? Villiers ; tu regardes les mouches ! dit mon voisin.

— Oui.

— Combien de pages ?

— Cinq folios.

— C’est trop, c’est beaucoup trop ; tu fais du zèle, tu gâtes le jury, tu nuis à tes camarades qui n’ont qu’une page à présenter.

— Qu’as-tu fait jusqu’à présent, sinon feuilleter ta grammaire, tes manuels, et fumer des cigarettes sur le perron ? Tous ces livres devraient être interdits, c’est une distraction qui vous brouille la cervelle.

En ce moment, on m’appela pour l’examen de mathématiques. Cette fois, je descendis sans encombre les degrés de l’amphithéâtre, et lorsque j’eus tiré les questions auxquelles je devais répondre, je promenai mes regards sur les spectateurs sans éprouver trop d’émotion. Jeanne y était encore. Je me sentais plus libre et plus calme en sa présence que le pauvre candidat qu’on interrogeait avant moi et dont on venait de me raconter l’histoire. C’était un instituteur âgé de 24 ans, n’ayant encore qu’un brevet de second degré ; il faisait la cour à une fille plus positive que sentimentale, qui avait juré de ne lui appartenir que lorsqu’il aurait obtenu un premier degré. Elle était venue à Neuchâtel s’établir pendant les examens qu’elle suivait avec l’attention d’un juge, couvant de ses regards l’humble victime de sa trop louable sagesse, fronçant le sourcil lorsqu’il faisait une faute, haussant les épaules lorsqu’il s’embrouillait dans ses démonstrations. Jamais je n’oublierai l’expression de menace dont elle le gratifia au moment où il quitta la salle.

Je la comparais à Jeanne, et je m’étonnais que mon collègue pût conserver le moindre sentiment d’amour pour cette virago toute faite de calcul et d’arithmétique. Autrefois, j’aurais ri de cet amant transi, et j’aurais fait un rapprochement entre lui et les chevaliers qui rompaient des lances dans les tournois sous les yeux de leur belle, mais quand je retrouvai le pauvre diable assis tristement à sa place, la tête appuyée sur le coude, devant sa composition dont il ne pouvait se tirer, je fus pris d’une pitié sincère. Mais comment exprimer ma surprise, lorsqu’en lisant par-dessus son épaule, je reconnus qu’il écrivait des vers. Le malheureux aggravait à plaisir les difficultés de sa tache, sans doute pour se donner du relief aux yeux de sa belle. Il avait pris pour épigraphe ces deux vers du chant des Girondins :

 

Mourir pour la patrie,

C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie !

 

et comparait les maîtres d’école à Guillaume Tell, à Arnold de Winkelried, à Adrien de Bubenberg, à Nicolas de Flue ; leur tâche est un sacerdoce, la patrie une divinité dont ils sont les lévites ; elle trône sur la cime de la Jungfrau, mais ses regards s’étendent du Rhône au Rhin, du Léman au Bodensee :

 

De son épaule pend une robe de neige.

Son beau front de granit que la tempête assiège,

Ceint de rhododendron et du noble edelweiss,

Menace l’étranger qui…

 

Quelle découverte ! Mon collègue était un poète, prenant son vol très haut. Et moi, qui me proposais de l’aider à sortir d’embarras, je n’avais jamais construit le moindre alexandrin. Je me retirai tout abasourdi, et, après avoir signé ma composition, qui me parut plate et vulgaire auprès des vers que je venais de lire, je sortis pour me dégourdir les jambes. Marchant à l’aventure, je me trouvai sur la terrasse du Château, où je n’allais jamais que le dimanche pour le culte de la collégiale. Un secret instinct me poussait vers une certaine porte où j’espérais revoir deux yeux que je ne pouvais oublier. Mais rien ne se montra ; je dus me contenter des moulures romanes de la vieille église et des bas-reliefs de la regalissima sedes.

VI

À deux heures avaient lieu les exercices d’écriture, et je repris ma place armé d’un paquet de plumes que je me mis à tailler. Mes camarades avaient oublié de se procurer des canifs ; ils m’entouraient, attendant que j’eusse fini pour en faire autant. On parlait des examens de la matinée. Le bruit courait que les compositions étaient faibles, la lecture et les récitations au-dessous de la moyenne, la grammaire médiocre, et les mathématiques absolument mauvaises. Malgré le sentiment que j’avais réussi, je ne sais quelle détresse s’empara de moi et je me mis à trembler. J’avais chaud, j’avais froid, ma main devenait humide et ma plume s’y collait. Lorsque je voulus essayer une ligne de bâtarde, mes jambages festonnaient d’une façon déplorable, et mes lettres capitales zigzaguaient à l’instar des éclairs.

— Tiens, tiens, dit Alexandre, venez voir les chefs-d’œuvre du grand-père. Il n’est pas fichu de planter un D majuscule et de le mettre d’aplomb. Son grand âge le fait trembler.

— Le D est une lettre perfide, mon ennemi personnel, pour plusieurs motifs que je m’abstiens d’énumérer, dit Galantin ; il est certain que Villiers, qui vaut dix en temps ordinaire, n’aura pas six points s’il ne rectifie pas son tir.

Ce n’était que trop vrai, et comme l’idée de perdre des points à l’écriture, où j’étais fort, me révoltait, je demandai au membre du jury qui dirigeait l’examen, la permission de sortir un moment. J’étais hors de moi, aussi fis-je semblant de ne pas voir un de nos professeurs que je rencontrai dans le corridor.

— Votre composition n’est pas mauvaise, me dit-il en me frappant sur l’épaule, et vous avez bien répondu ce matin. C’est un beau début. Pourquoi ne faites-vous pas la pièce d’écriture ?

— Je ne sais ce que j’ai, dis-je d’un ton lamentable. Je ne puis tenir une plume et cela va tout de travers.

— Ce sont les nerfs, mon ami, qui voudraient vous jouer un tour. Vous n’êtes pas le premier ; j’ai vu, il y a quelques années, deux demoiselles prendre au même instant la danse de Saint-Guy en commençant l’examen de calligraphie. Elles en ont eu pour deux mois. Mais vous êtes un homme ; allez à la fontaine, trempez vos mains dans l’eau ; avalez-en quelques gorgées, faites un tour jusqu’à la poste, vous jetterez cette lettre dans la boîte ; voici dix centimes pour l’affranchir. Cela vous distraira.

Le conseil était bon ; je le suivis docilement ; quand je rentrai j’étais plus calme, et je pus écrire ma pièce sans trop de peine.

— Oh ! oh ! il s’est remis en selle, le traître ! dit Alexandre. Villiers nous enfoncera tous. Faut-il être bête pour écrire si bien !

— Tu as raison, dis-je en riant, je ne suis qu’un sot ; mais toi, fils de Philippe, tu écris comme un grand homme.

— Qui ne fera pas la conquête de l’Inde, ajouta Galantin.

— Trêve de persiflage, dit Alexandre ; je déclare que Villiers écrit comme… un serin !

— De Macédoine ?

— Non, de Plancemont, rière Couvet, dit-il en me regardant entre les yeux.

— On fait ce qu’on peut, dis-je en bâillant. Quand nous devrons tracer des modèles au tableau, pour enseigner l’écriture à nos élèves, il sera bien agréable de les seriner sans faire rire à nos dépens. Le bel exemple que nous donnerions en écrivant comme des terrassiers.

VII

Ainsi s’écoulèrent les quatre jours avec des succès et des revers inévitables. Je ne revis plus Jeanne qu’une seule fois à l’examen de pédagogie pratique. On avait fait venir quatre gamins, auxquels nous devions faire une leçon sur un sujet tiré au sort trois heures auparavant. J’avais « la locomotion chez les animaux », et je m’étais préparé de mon mieux. Durant mon exposition, un de mes écoliers fictifs m’interrompit mal à propos et je perdis le fil de mon discours. Il me restait encore un mode de locomotion à indiquer, mais je ne le trouvais pas. Au moment où je commençais à hésiter, je regardai Jeanne qui tourna immédiatement les yeux du côté de la fenêtre. Une hirondelle, première messagère du printemps, passait gracieuse et légère dans le ciel bleu. Jamais souffleur n’avait parlé plus à propos ; ce que je cherchais, c’était le vol, chez les oiseaux, les mammifères, les insectes ; je saisis la balle au bond et je terminai ma leçon en interrogeant mes élèves. Ceux-ci, intéressés par le sujet, répondirent fort bien. Pour ma récompense, j’eus un léger clignement d’yeux de Mlle Jeanne, et je sortis plein de joie de l’épreuve qui m’avait causé le plus de souci.

Le jeudi, entre trois et quatre heures, aspirants et aspirantes, au nombre de cinquante-six, étaient réunis sur les gradins de l’amphithéâtre, attendant avec une impatience fébrile le résultat des examens. Pour la première fois, nous pouvions contempler à l’aise nos compagnes que rien ne dérobait à nos regards ; mais chacun était trop préoccupé de soi-même et de son sort pour faire grandement attention aux minois qui l’entouraient. L’attente fut longue ; il y avait eu des discussions à propos de cas douteux, et puis le tableau général portant les chiffres des succès obtenus par chaque candidat dans tous ses examens, n’est pas une petite besogne, et il est facile de commettre des erreurs dans les additions. Plusieurs d’entre nous étaient sûrs de réussir et d’obtenir le premier degré, d’autres avaient des doutes ; enfin les résultats de quelques-uns avaient transpiré, je ne sais comment. En somme, l’incertitude était grande et nous étions pour la plupart aussi à l’aise que feu saint Laurent sur son gril.

Enfin la porte s’ouvrit, et le jury au grand complet entra solennellement et se rangea en bataille au centre de l’hémicycle. M. le directeur de l’Instruction publique avait voulu assister à cette cérémonie.

Le président du jury proclama d’abord les brevets obtenus par les demoiselles, puis vint notre tour. Je sentais les battements de mes artères aux tempes et au cou, ma cravate m’étouffait, la salle recommençait à tourbillonner comme lors de mon premier examen. Il y avait bien d’autres émotions dans la salle ; parmi les demoiselles, les unes jubilaient et se félicitaient mutuellement, d’autres fondaient en larmes et sanglotaient dans leurs mouchoirs. J’entends mon nom : « Ernest Villiers, 180 succès, Ier degré ! » Et me voilà debout, prêt à hurler de joie, quand soudain j’avise en face de moi, sur un des gradins les plus élevés, le doux visage de Jeanne qui me souriait sous son voile.

Il n’en fallait pas plus pour calmer les élans de ma joie ; j’aurais voulu me jeter à ses pieds, lui faire hommage de mon succès auquel elle avait une part légitime, lui faire mes adieux en la priant de garder quelque souvenir du pauvre aspirant qu’elle avait encouragé ; puis courir à Plancemont, rassurer ma famille, embrasser ma mère, mon père, mes jeunes frères, leur dire mes luttes, mes angoisses et les espérances qui s’ouvraient désormais devant moi. J’avais aussi une dette de reconnaissance à acquitter à l’égard de mon cher pasteur. Tous ces sentiments s’agitaient en moi comme une tempête et j’avoue que je n’entendis pas un mot de l’allocution qui nous fut adressée et des observations suggérées par les imperfections de certaines épreuves.

— Où vas-tu ? me dit Alexandre, lorsque nous fûmes congédiés.

— Au bureau du télégraphe, expédier une dépêche à Couvet.

— Eh bien, moi, je vais me jeter au lac.

— Où cela ? Pourquoi faire ?

— Pourquoi faire ? Tu as encore le cœur de plaisanter ceux qu’on foule aux pieds sans vergogne, les victimes de l’injustice de ces pantins qu’on nomme le jury ? Il est propre, ce jury ! Je sais bien de quel nom il faudrait le gratifier.

— À qui en as-tu ? De quoi te plains-tu ? N’as-tu pas ce que tu mérites ?

— Content, moi, d’un second degré ! merci. Je me réserve de déchirer, à la barbe de ces pédants, ce brevet qui proclame leur injustice. Quant à toi, tu n’es qu’un vil égoïste, un sans-cœur qui n’a pas même un mot de sympathie pour un camarade désespéré.

— J’ai cru que tu plaisantais ; tu n’as fait que cela pendant ces quatre jours.

Quelqu’un m’ayant saisi le bras, je me retournai ; c’était Galantin.

— Vous connaissez quelques membres du jury ? me dit-il d’un ton confidentiel.

— Mais oui ; pourquoi ?

— Il me faudrait trois points pour avoir un premier degré ; je vous avoue que ce second me chiffonne… horriblement.

— Si vous trouvez une place en Russie, qu’est-ce que cela vous fait ?

— C’est une question d’honneur ; ne croyez-vous pas que si je demandais une révision… ils consentiraient à me donner les trois points qui me manquent ? Trois points, que diable ! ce n’est pas la mort d’un homme. Venez boire une bouteille ; nous rédigerons une lettre, une requête, quelque chose de « chic », de « chouette » ; je sais que vous avez le fil, et que vous saurez les émouvoir en ma faveur. D’ailleurs, vous êtes en odeur de sainteté, et votre nom fera bien dans le paysage.

J’étais fort contrarié, et je cherchais un prétexte pour échapper à cette obsession, lorsqu’un des inspecteurs d’écoles du canton, venant droit à moi :

— Monsieur Villiers, avez-vous une place en vue ? me dit-il sans autre préliminaire.

— Non, monsieur, aucune.

— Eh bien, donnez-moi votre adresse, je vous écrirai un mot. Il y aura peut-être quelque chose pour vous.

— Mille remerciements, monsieur ; je ne demande qu’à postuler et à subir, n’importe où.

En me retournant pour gagner une issue, je me trouvai face à face avec M. le directeur de l’Instruction publique.

— C’est monsieur Villiers ? dit-il d’un ton bref, en examinant ma personne. Vous nous restez, n’est-ce pas ? Quel âge avez-vous ?

— Vingt-deux ans.

— Avez-vous déjà dirigé une école ?

— J’ai donné des leçons, mais non d’une manière suivie.

— Je suis content de vos examens ; continuez à être un brave garçon et à travailler ; on ne vous laissera pas oisif.

— Merci, monsieur. Je me recommande à votre bienveillance.

— Bien, bien. Nous nous reverrons.

Au bas du grand escalier, il me fallut traverser l’escadron des aspirantes qui prenaient congé l’une de l’autre et se faisaient de tendres adieux. Une dame vêtue de noir, avec une plume blanche à son chapeau, se détacha du groupe charmant et fit trois pas de mon côté. C’était Jeanne.

— Vous êtes content, me dit-elle ; vous avez réussi ; que pensez-vous faire ?

— Je ne sais ; pour le moment, je suis le plus heureux des hommes.

— Si l’on vous offre une bonne place à l’étranger, acceptez-la.

— À l’étranger ! Vous me conseillez de m’éloigner de mon pays ?

— Il vous faut voir le monde, apprendre l’allemand, l’anglais.

— J’ai promis de rester.

— À qui ?

— Au chef de l’Instruction publique, qui m’a dit des choses très flatteuses.

— Vous n’avez pas d’ambition ?

— Si, dis-je en la regardant dans les yeux ; beaucoup, oh ! beaucoup ! Mais ce que vous me conseillez n’est pas facile.

— Je le sais. On vous aidera. Connaissez-vous M. le notaire Latour, de Couvet ?

— J’ai travaillé chez lui pendant trois ans.

— C’est tout ce que je désirais savoir. Adieu.

— Ah ! mademoiselle, les examens ont fini trop tôt, c’est le plus beau temps de ma vie. Je n’oublierai jamais…

Elle était rentrée dans le groupe des jeunes filles après ce colloque, qui n’avait duré qu’un instant. Je m’en allai perplexe, mon bonheur déjà mordu par le regret, mes projets se démolissant l’un l’autre, des montagnes de difficultés, de soucis, d’obligations nouvelles se dressant derrière mes succès.

Jamais je n’avais rédigé de dépêche pour mon compte, et mon début dans ce genre de littérature devait, me semblait-il, et vu les circonstances, avoir un certain cachet. Le bureau des télégraphes était rempli d’aspirantes, qui se hâtaient d’annoncer leur succès à leurs amis et parents. Après avoir barbouillé bien des formulaires que je déchirais à mesure, je me décidai à regarder ce qu’écrivait ma voisine. En femme pratique, elle ne s’inquiétait pas de faire des phrases : « Premier. Demain, 3 heures. » Rien de plus. Ce fut un trait de lumière. Quelle race moutonnière que les hommes ! J’imitai ce laconisme et je crus être original en livrant au guichet ce télégramme :

 

« Pasteur Duvernoy, Couvet,

« Premier. Joie incommensurable. À bientôt.

« Ernest. »

 

En regagnant mon logis, je pris au plus long, pour marcher d’abord, respirer librement et savourer une situation nouvelle. Il me semblait que les rues, les maisons avaient une physionomie plus avenante, que chaque passant, prenant intérêt aux questions scolaires, saluait en moi le futur instituteur de sa progéniture et me félicitait de ma victoire.

Le soir venu, je retournai par habitude au bord du lac, puis à la rue du Château, et j’écrivis à la craie, sur la porte d’entrée du gymnase et sur le soubassement de la tour de Diesse, en pensant à Jeanne : Premier degré. Joie incommensurable !

VIII

Quatre années ont passé ; l’été dispense ses rigueurs à la terre et la bonne petite ville de Neuchâtel n’est pas épargnée dans cette distribution de coups de soleil et de vents brûlants. Les rues sont des brasiers, les maisons des fours incandescents où le citadin consume son pauvre corps, malgré toutes les mesures recommandées par l’hygiène : courant d’air la nuit, persiennes et fenêtres closes le jour. Le thermomètre et le baromètre se tiennent à des hauteurs fabuleuses. L’eau manque ; le mince filet qui coule des fontaines est tiède et sent le marais ; on arrose les rues avec tant de parcimonie que le moindre souffle soulève des tourbillons de poussière qu’il faut respirer et avaler avec résignation. Depuis des semaines, le soleil implacable, toujours à son poste dans le ciel bleu, s’acquitte en conscience de ses fonctions, calcine les prés et les guérets, les routes, les jardins et les toits. Les arbres perdent leurs feuilles avant le temps, les herbes languissent fanées, la terre laisse voir son sein desséché par des crevasses béantes. À midi, l’atmosphère vibre comme si elle était traversée par des flammes ; des légions de mouches, de taons énormes, de libellules menaçantes, d’insectes connus ou inconnus, bourdonnent avec furie et se jettent avec rage sur les gens et sur les bêtes. Le soir, lorsqu’on ouvre sa fenêtre et ses volets pour mettre un terme à la demi-asphyxie qui menace de devenir définitive, on respire avec stupeur un air lourd, embrasé, qui semble s’échapper du cratère d’un volcan. On se couche, abattu, entre une porte et une fenêtre ouvertes, mais nulle brise bienfaisante ne vient vous donner l’illusion de la fraîcheur, et l’on passe la nuit à se tourner et à se retourner sur un matelas brûlant, le corps ruisselant de sueur, le gosier desséché, livré au tourment de la soif, de l’insomnie, et rêvant de claires fontaines, d’ombrages verts, de mousses et de grands bois alpestres.

Au bout de quinze jours de ce régime, on commence à grommeler, l’humeur s’aigrit, l’appétit diminue, la santé s’évapore à vue d’œil, on passe tout doucement à l’état de scorie. Au bout de trois semaines, on se révolte, et un beau jour on part pour Chaumont.

À Chaumont, quelle différence ! On a échangé la géhenne du purgatoire contre les félicités du paradis. Là règne une température agréable, l’air est léger, on le respire avec délice ; on est alerte, dispos, on marche sans fatigue, comme si on avait des ailes, la gaieté reparaît, l’esprit reprend son essor, les organes leur activité normale, on se sent heureux de vivre et l’on voudrait envelopper le monde entier dans son bonheur. On ne peut comprendre comment on a pu languir si longtemps avant de prendre cette résolution. C’est si facile. Deux heures de marche sur une route superbe au milieu des sapins qui embaument la résine, des écureuils qui font de la haute voltige sur les branches, des pinsons qui chantent victoire, des fleurs alpestres qui vous saluent au passage, et vous voilà au sommet de la montagne, à 1 100 mètres au-dessus de la mer.

Si la ville de Sion est fière de ses Mayens semés sur les montagnes voisines, Neuchâtel a ses Chaumonts. Mais, n’a pas un chaumont qui veut ; nous croyons même qu’on pourrait les compter sur les doigts. Ici, encore, il y en a beaucoup d’appelés mais peu d’élus. Toutefois qu’on se rassure ; aux amateurs de villégiature, à ceux qui veulent s’accorder une belle journée dans l’air pur, la mousse des bois, en vue des grands horizons, l’hôtel – car il y a un hôtel – ouvre ses portes, ses soixante-dix chambres, ses réfectoires, sa cuisine, dont on dit beaucoup de bien, sa cave et ses citernes énormes, sa terrasse avec son splendide panorama.

Voilà pourquoi Chaumont a ses fidèles, ses enthousiastes, qui accomplissent sans broncher leur pèlerinage annuel, dès que les beaux jours apparaissent et que la fournaise s’allume dans les maisons de pierre et sous les toits de tuiles de la bonne ville de Neuchâtel.

IX

Au matin d’une belle journée du mois de juillet, Mlle Jeanne Beljean, abritée sous un large parasol, s’établissait pour dessiner au pré Louiset, non loin du chalet Sarah Pury. C’est là qu’on a la vue du Creux-du-Van, des Gorges de l’Areuse, de tout le vignoble entre Neuchâtel et le canton de Vaud, et de ces belles échancrures où le lac pénètre en dessinant des courbes d’une grâce exquise. Dans ces premières heures de la journée, les Alpes ont des teintes d’argent qu’elles perdent plus tard, et le Jura des nuances bleues et roses qui ravissent les artistes. Presque tous les jours, de bonne heure, on rencontre en ce lieu des promeneurs en admiration devant le tableau qui s’offre à leurs regards.

La famille Beljean a l’avantage de posséder un chaumont, c’est-à-dire une ferme construite en pierre, avec façade à pignon, un toit de bois, un rez-de-chaussée à fleur de terre pour le fermier, quelques chambres à l’étage pour les maîtres. C’est là qu’elle transporte ses pénates après les pluies de la Saint-Jean, et qu’elle reste jusqu’à la fin d’août. Le notaire descend tous les jours à la ville, à son bureau, vaque à ses affaires, dîne à l’auberge du Soleil, où il rencontre quelques confrères, surtout le jeudi, jour de marché, et remonte le soir, à la fraîcheur, pour souper avec sa femme et ses enfants. Cet exercice quotidien convient à son tempérament, et il attribue à cette vie en partie double la santé imperturbable dont il jouit. Lorsqu’il est pressé, il descend en vélocipède par la route unie et bien entretenue dont chacun a pu apprécier les mérites ; c’est l’affaire de vingt minutes. Le léger véhicule regagne les hauteurs sous les auspices d’un laitier qui le ramène sur son char avec ses bouilles et ses toulons.

Mlle Jeanne est une jolie personne, de taille moyenne, bien proportionnée, avec un buste élégant, une tête fine, gracieuse, charmante, des cheveux noirs, et des sourcils fortement dessinés. Le soleil a légèrement bruni son teint, qui est celui de la santé. Vêtue d’une robe de coton bleu agrémentée de blanc, coiffée d’un chapeau de paille assez grossière, elle a toutes les grâces féminines qui attirent les âmes délicates. Sur ses genoux repose un de ces « blocs » anglais préparés pour l’aquarelle ; à ses côtés est une coquille pleine d’eau ; sa main mignonne tient la palette chargée de couleurs, que son pinceau étend avec art sur le papier.

Vers huit heures, elle est rejointe par une jolie blonde, aux vives allures, portant un pliant et un panier.

— Déjà à l’ouvrage, dit-elle ; si tu m’as devancée aujourd’hui, c’est qu’il est arrivé de nouveaux pensionnaires à l’hôtel.

— Quels rapports peut-il exister, ô sémillante Sophie, entre l’heure de notre rendez-vous et l’arrivée de ces étrangers ?

— Ah ! ma chère, distinguons. D’abord, ne les ayant pas vus, tu ne pourrais pas comprendre la description que je t’en ferais, ni les séductions qui m’ont poussée à babiller et à m’attarder. Nous déjeunions ensemble, à la même table. Comme le soleil est chaud ! N’es-tu pas morfondue ?

Mlle Sophie prend place sur son pliant, tire un bas de son panier et se met à tricoter avec un grand cliquetis d’aiguilles.

— C’est la marche qui t’a échauffée ; bientôt tu sentiras l’effet de la brise qui souffle tout doucement. J’ai au contraire un plaisir extrême à contempler ce beau site, à me laisser bercer par le chant de l’alouette, que tu n’entends pas, à respirer le parfum des foins coupés.

— Que je ne sens pas… hein ? Achève.

— Si tu veux. Seulement, je m’aperçois que j’ai entrepris une tâche au-dessus de mes forces. Quelle présomption, d’essayer de rendre ces lointains où l’azur, l’argent, le lilas se fondent dans des tons d’une douceur céleste. Regarde, comme mes couleurs sont ternes à côté de cette lumière !

— Mais non, c’est très joli ce que tu fais là.

— Tu disais donc que tu t’es attardée à causer avec des voyageurs arrivés hier.

— Oui, ce sont deux jeunes Hollandais, qu’on dit fort riches avec leur précepteur, un beau jeune homme d’une tournure distinguée, dont je ne sais pas encore le nom. Il parle plusieurs langues, mais je le tiens pour un Français. Je crois même l’avoir déjà vu… je ne sais où. Cette figure me poursuit… C’est qu’il a des yeux, un sourire… une voix qu’on ne peut oublier.

— Voyons, Sophie, du calme ; tu m’as promis de ne pas commencer de roman à l’hôtel.

— Quand tu l’auras vu… Et justement le voilà qui monte le sentier !… Il m’a suivie… Que t’ai-je dit ?… Qu’allons-nous faire ?

— Le laisser passer, dit Jeanne. C’est toujours amusant de voir des figures nouvelles. Ceux-ci sont habillés d’une belle étoffe bleu-foncé, avec chaîne d’or au gilet et fin panama. Monsieur porte une barbe brune et une ombrelle grise ; les jeunes ne portent pas de barbe, mais des filets à papillons.

— Tais-toi, ils t’entendent.

— Des Hollandais… Est-ce que cela sait le français ?

— Pardon, mesdames, dit le précepteur, où conduit le sentier que nous suivons ?

— Il vous ramènera à l’hôtel en faisant le tour de la montagne, dit Jeanne. Seulement, il est facile de s’égarer.

Au lieu de répondre, l’étranger, qui avait fait un soubresaut au son de cette voix, restait debout, tout interdit, les yeux démesurément ouverts.

— Est-ce que je me trompe, dit-il à voix basse en se découvrant. Mademoiselle Beljean ?

— Monsieur Villiers ? dit Jeanne en se levant, et en laissant rouler à terre tout son appareil de peinture.

La surprise était si grande des deux côtés qu’ils ne trouvaient rien à se dire, chacun étant plus occupé à constater les changements que le temps avait opérés dans leurs personnes, depuis le jour où ils s’étaient quittés au pied du grand escalier du Gymnase. Chez le précepteur, c’était une métamorphose complète.

— Tiens, tiens, disait Sophie entre ses petites dents blanches, que signifie tout cela ?

— Je suis fâché de vous avoir dérangées dans votre travail, dit Ernest tout ému, en relevant le pliant de Jeanne et en ramassant son bloc et ses pinceaux. Votre peinture est ravissante, Mademoiselle, et vous avez un vrai talent. Mesdames, je vous présente mes élèves, messieurs Van Marken, d’Amsterdam. Nous avons passé l’hiver à Nice, le printemps à Goritzia près de Venise, et, pendant que les parents de mes élèves parcourent l’Engadine, on nous a permis de visiter le canton de Neuchâtel. Nous sommes arrivés hier au soir.

— Êtes-vous déjà venu à Chaumont ? dit Sophie.

— Non, mademoiselle, et vous comprendrez mon émotion en voyant d’ici mon pays si beau, ce lac, ces montagnes, nos Alpes, notre Jura, l’entrée du Val-de-Travers…

Il ne put continuer ; ses lèvres tremblaient, des larmes coulaient sur son visage.

— Avez-vous de bonnes nouvelles de vos parents ? Il y a quelque temps que monsieur Latour ne nous a écrit.

— Ils sont tous en bonne santé ; j’ai des jeunes frères qui sont maintenant de grands garçons.

— Ils seront bien surpris en vous voyant, dit Jeanne. Je ne vous ai reconnu qu’à votre voix. Vous souvenez-vous de m’avoir sauvé la vie dans les Gorges de l’Areuse ?

— Ah ! par exemple, dit Sophie, voici qui est nouveau.

— Je me souviens aussi de mes examens, de ma lecture, de l’hirondelle ; je n’ai rien oublié, et pourtant il me semble qu’un siècle s’est écoulé dès lors.

Il s’assit sur l’herbe et ils continuèrent à causer de tout ce qui les intéressait, des incidents survenus, du passé, du présent, de l’avenir, avec cet abandon de compatriotes qui se retrouvent après une longue absence.

— Comme le temps passe ! Il est bientôt dix heures, et je dois aller rejoindre ma mère, dit Jeanne. C’est jeudi, notre domestique est à Neuchâtel pour le marché et les emplettes ; nous devons faire le dîner. Si vous voulez faire le tour du sommet de Chaumont, nous irons ensemble ; c’est mon chemin.

— Volontiers, dit Ernest ; je ne demande pas mieux.

X

Quelle agréable promenade ils firent sur les prairies d’où l’on voit le Val-de-Ruz, puis dans les belles forêts qu’une main savante a si bien aménagées et entretenues ! Les jeunes garçons poussaient des cris d’enthousiasme à la vue des fraises, des framboises mûres, des papillons rares, des insectes qu’ils découvraient dans la mousse, sous les pierres, dans les vieux troncs, des écureuils qui sautaient d’un arbre à un autre, des merles, des grives qui se levaient à leurs pieds. Leur joie devint du délire lorsqu’un grand lièvre, qui dormait sous un bloc de granit, prit sa course et gravit le sentier en faisant des sauts énormes. Ils le poursuivirent un moment, mais, gagnés de vitesse, ils revinrent essoufflés raconter leurs prouesses avec de bons rires.

— Je voudrais bien savoir, dit Jeanne, profitant d’un instant où ils étaient seuls, qui m’envoyait de Nice pour mon Noël des fleurs, des roses magnifiques, des fruits du Midi, des oranges, des dattes, même des bananes, chose rare et presque inconnue chez nous.

— Je voudrais bien savoir aussi, dit Ernest, qui m’a soufflé mes réponses quand j’étais embarrassé dans mes examens.

— Alors c’est vous ?

— Peut-être ; vous ai-je offensée ?

— Comment donc ! Mais ces envois anonymes venant du Midi, quand on vous croyait en Hollande, nous ont beaucoup intrigués. Une voix secrète me disait pourtant que c’était de vous.

— Depuis quand vous connaissez-vous si bien ? dit Sophie, qui s’était arrêtée pour les attendre. Jamais cette sournoise ne m’a parlé de vous. Si vous lui aviez réellement sauvé la vie, on en aurait parlé dans les journaux. Jusqu’à preuve du contraire, je crois, monsieur, que vous avez voulu me mystifier.

— Monsieur Villiers te racontera cette histoire ; voici mon sentier, qui conduit à notre ferme que vous voyez là-bas. Si nous n’avions pas beaucoup d’ouvrage, je vous ferais entrer. J’espère vous présenter bientôt à mon père. Au revoir !

Nos promeneurs continuèrent leur marche, montèrent au Signal, le point culminant de la montagne, puis redescendirent à l’École, qui contient en même temps la poste et une jolie chapelle.

Le messager venait d’arriver et l’instituteur, qui fait les fonctions de buraliste postal, distribuait lettres, journaux, paquets, à une douzaine de dames et de jeunes gens venus des divers Chaumonts, et qui profitaient de la circonstance pour se donner mutuellement les nouvelles du jour. Il va sans dire qu’on ne quitte pas la Bourse, c’est le nom donné à cette réunion quotidienne de 11 heures, sans avoir consulté les instruments de l’observatoire fédéral de météorologie installé en ce lieu, sous la garde du régent : le baromètre, le thermomètre, la direction du vent, et sans s’être enquis du temps probable pour la journée et pour le lendemain.

À midi et demi et à six heures les pensionnaires, attirés par la cloche, accourent vers l’hôtel avec un appétit développé par quelques heures d’exercice et par l’air de la montagne. C’est autour des longues tables de la salle à manger que l’on fait connaissance avec ses voisins et voisines, et qu’on noue des relations avec des étrangers venant des quatre vents du ciel. À cette altitude, les distinctions sociales, la morgue citadine ont disparu ; le bourgeois hargneux devient débonnaire, la vieille fille maniérée et sèche, simple et expansive ; les fronts ridés deviennent sereins, les cœurs glacés se réchauffent, chacun semble obéir à ce souhait de Noël : « bonne volonté parmi les hommes ! »

L’après-dînée, on se repose des courses du matin ; on s’asseoit à l’ombre des mélèzes pour causer, faire des lectures en commun, pendant que les dames s’occupent de couture ou de broderie, que les jeunes gens jouent au croquet, et que les enfants s’ébattent et se roulent sur l’herbe courte. Lorsque les ombres des arbres s’allongent sur la prairie, et que la brume du milieu du jour se dissipe à l’horizon pour laisser voir la rive opposée, les terrasses ondulées du plateau suisse avec ses cultures, ses moissons, ses clochers qui étincellent, les lacs de Morat, de Bienne, bassins d’azur où se mire le ciel, et ce magnifique encadrement formé par les Alpes, rochers grisâtres aux lignes hardies, neiges éternelles s’élevant jusqu’aux nues ; alors tout travail cesse, les conversations s’éteignent, on contemple en silence ce décor grandiose, sur lequel le soleil, avant de disparaître, versera des flots de pourpre et d’or.

Le soir, au salon, on fait de la musique, on chante, on improvise des charades, on fait des jeux ; quelquefois même, tout à la fin, avant de se retirer, les jeunes filles hasardent quelques tours de valse.

Ernest Villiers eut bientôt pris sa place dans ce milieu qui lui plaisait, ainsi qu’à ses élèves. Secondé par un Genevois enjoué et spirituel, il devint le boute-en-train des jeux, des divertissements, des promenades sur les montagnes voisines. Il avait la voix souple et d’un timbre agréable, il chantait avec expression et disait bien les vers ; sans cesse on le mettait en réquisition : « Monsieur Villiers, ayez l’obligeance de nous dire ceci. » « Monsieur Villiers, soyez assez aimable pour chanter cela. » Mlle Sophie l’accompagnait d’ordinaire sur le piano et ne pouvait se lasser de l’entendre. Un soir, il chanta avec Mlle Jeanne un duo de Martha ; leurs voix se mariaient si bien, et ils y mirent tant d’âme, que Sophie qui tenait le piano se retourna en fronçant le sourcil, et que la salle éclata en applaudissements, qui furent répétés au dehors par les promeneurs attardés sur la terrasse et qui s’étaient groupés sous les fenêtres ouvertes.

Ces délassements n’empiétaient pas sur le devoir. Dès le premier jour il avait piqué au mur de leur chambre un programme d’études écrit de sa plus belle ronde. On devait se lever à cinq heures et travailler jusqu’à huit. Les jours de pluie, on recommençait à dix heures jusqu’au dîner ; l’après-midi, on dessinait ou on s’exerçait au piano.

Dès qu’il put s’échapper pour visiter ses parents et courir à Plancemont, il laissa ses élèves sous la garde du Dr Thompson, médecin anglais, qu’il avait connu à Nice, vieux garçon original, aussi prudent que savant. Ernest avait gagné son amitié en faisant tous les jours avec lui, avant le déjeuner, un assaut de boxe ou de sabre ; cet exercice ouvrait l’appétit du docteur et le disposait à absorber un nombre indéfini de rôties et de tasses de thé. De cette façon, il réussit à obtenir deux jours de congé qu’il consacra à sa famille et au vénérable pasteur Duvernoy. Père, mère, frères eurent de la peine à le reconnaître ; ils furent d’abord intimidés par l’arrivée d’un si beau monsieur. Mais les présents qu’il leur apportait et les témoignages de sa chaude affection les eurent bien vite réconciliés avec ses habits, son panama et sa chaîne d’or, dont leurs yeux étaient éblouis.

XI

À son retour à Chaumont, il trouva dans les dispositions de Mlle Beljean à son égard, un changement qui le déconcerta. Autant elle s’était montrée affectueuse et franche jusque là, autant elle devint froide et concentrée. Elle ne paraissait plus au salon où elle venait autrefois avec sa jeune sœur ; on ne la voyait plus aux promenades, où le précepteur avait tant de plaisir à l’entretenir, à jouir de ses surprises, à entendre ses remarques, ses saillies pleines d’esprit et de gaieté. Au contraire, Mlle Sophie affichait l’intention arrêtée d’accaparer le précepteur et d’en faire son chevalier attitré. Plus il faisait de progrès dans les bonnes grâces de celle-ci, plus Jeanne devenait sombre, retirée et muette. Plusieurs fois, il implora une explication dont son cœur avait besoin, mais il n’obtint qu’une réponse évasive, ironique, qui le désolait. Enfin, lorsqu’il fit une visite au chalet Beljean, celle qu’il cherchait n’était pas visible.

Ces échecs réitérés eurent une influence sur son humeur ; il devint hautain, mécontent ; les jeux le laissaient indifférent, la musique l’agaçait ; au salon, il restait solitaire dans un coin, ou s’absorbait dans la lecture du registre des pensionnaires passés et présents, qu’il tenait à l’envers.

Il fallait en finir ; une entrevue était nécessaire ; pour l’obtenir, il attendit au dimanche.

Ce jour-là, dès neuf heures du matin, par tous les sentiers qui conduisent à la chapelle, les familles en villégiature sur la montagne arrivent par groupes dans leurs vêtements de fête : belles jeunes filles en rose, étudiants en casquettes blanches, vertes, bleues ou violettes, graves parents tout en noir, le livre de cantiques à la main. Chacun prend sa place sur les bancs et bientôt la petite église ensoleillée et souriante est remplie d’auditeurs attentifs. Quelle douce tâche que celle du pasteur qui s’est chargé du culte ! Il se sent accueilli par des amis, dans une atmosphère d’intime sympathie et de recueillement. Il ne fait pas un discours étudié ; il prie du fond du cœur, et parle avec la liberté d’un père qui s’adresse à ses enfants pour leur montrer le chemin du salut. De là, on sort édifié, l’âme pleine de sentiments d’amour pour ses frères, de reconnaissance pour son Créateur ; on plane au-dessus des mesquineries et des misères du monde, comme l’œil plane sur les vastes horizons ; on se sent loin de la terre et plus près du ciel.

XII

C’est sous cette impression qu’Ernest aborda Jeanne, au moment où, après avoir franchi le seuil de l’église, elle allait reprendre, avec sa sœur et ses parents, le chemin de leur demeure. Après les salutations ordinaires, il manœuvra de manière à rester un peu en arrière, mais elle ne s’y prêtait pas volontiers et n’ouvrait la bouche que pour répondre brièvement aux questions qu’il lui adressait.

— Que vous ai-je fait ? mademoiselle Beljean, dit-il enfin. Ai-je eu le malheur de vous offenser ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Vous n’êtes plus comme autrefois ; vous me fuyez ; voilà plus d’une semaine que je n’ai pu vous voir, et j’aurais tant de choses à vous dire.

— Eh bien, parlez : je vous écoute.

— Je voudrais avant tout dissiper ce nuage, qui est sans doute causé par un malentendu.

— Je ne vois pas de nuage à dissiper, dit Jeanne en regardant autour d’elle. Voyez, le ciel est bleu et les arbres sont verts.

— En effet, mademoiselle, dit Ernest en s’inclinant, je reconnais mon erreur. Le ciel est bleu et les arbres sont verts ; je vous remercie de me l’avoir fait remarquer.

— Enfin, à qui en avez-vous ? Voulez-vous me faire une querelle ?

— Dieu m’en garde ! mademoiselle ; je voulais seulement vous annoncer mon départ et prendre congé de vous et de votre famille.

— Vous partez ?… Quand partez-vous ?

— Oh ! le plus tôt possible… Demain matin.

Jeanne pâlit, se mordit les lèvres, mais ne répondit rien.

Ils continuèrent à marcher en silence, jusqu’au chalet, qui s’élevait au milieu d’une prairie presque plane, entourée de grands sapins.

— Monsieur Villiers, dit tout à coup le père en se retournant, faites-moi l’amitié de dîner avec nous, ainsi que vos jeunes gens. Nous ferons ensuite une promenade ; la journée est si belle.

— Merci, monsieur Beljean, je suis désolé de ne pouvoir accepter ; j’ai des engagements pour cette après-midi.

— Alors, ce sera pour dimanche prochain ; vous savez, pendant la semaine, un notaire n’a pas un moment.

— Encore une fois, merci ; je pars demain.

— Comment donc ! Est-ce sérieux ?

— Très sérieux.

— Avez-vous reçu de mauvaises nouvelles ?

— Non, Dieu soit loué !

— Qu’est-ce qui vous oblige à abréger votre séjour ? Vous ne vous plaisez pas à Chaumont ?

— Si, beaucoup.

— Voyons, donnez-nous encore une semaine. Est-ce qu’on vous rappelle ?

— Pas précisément ; mais nous avons encore diverses choses à voir avant de retourner en Hollande.

— Enfin, si c’est décidé, je n’ai plus rien à dire.

— Vous nous auriez fait bien plaisir, ajouta Mme Beljean. Si nous ne vous avons pas invités plus tôt, c’est que nous ne sommes jamais sûrs d’avoir mon mari ; les notaires, voyez-vous, c’est comme les médecins.

Ernest regardait Jeanne, qui restait impassible, les yeux baissés.

— Adieu, dit-il d’une voix émue. Je vous souhaite du bonheur à tous.

— Au revoir, dit le notaire en lui serrant la main. Quand reviendrez-vous au pays ?

— Je n’en sais rien, peut-être jamais. Adieu, mademoiselle Jeanne ; pensez quelquefois au pauvre aspirant.

Elle lui tendit la main en se détournant pour cacher une larme qui coulait sur sa joue.

Le cœur navré, et sachant à peine ce qu’il faisait, Ernest reprit le chemin de l’hôtel.

— Pourquoi partons-nous demain ? dit Guillaume, l’aîné de ses élèves. Vous ne nous en aviez rien dit.

— Autant vaut partir demain que plus tard. Nous visiterons Genève et Chamonix en attendant vos parents.

— J’aurais voulu dîner chez monsieur Beljean, dit le cadet. Nous avions arrangé une belle partie de croquet avec Clémence ; elle en a été très contrariée.

XIII

Le précepteur était embarrassé et ne savait que répondre. Il le fut bien davantage, lorsque, après une assez longue promenade dans les bois, il arriva au-dessus de l’hôtel, et vit, au bord du sentier, Mlle Sophie assise à l’ombre, sur une pierre moussue, et creusant le gazon du bout de son ombrelle. Elle était fort jolie, tout en blanc avec un nœud bleu au col et des boutons de rose au corsage. La cloche de l’hôtel appelait pour le dîner.

— Je vous attendais, monsieur Villiers, dit-elle. J’aurais un mot à vous dire.

— Allez toujours vous mettre à table, mes amis, dit Ernest à ses élèves ; je vous rejoindrai tout à l’heure.

— Comment vous dire ce qui m’est arrivé ? Je me trouve dans une situation extrêmement désagréable.

— Moi aussi, pensait Ernest. Mais il ne répondit rien et se borna à hausser les épaules.

— Vous ne devinez pas ?

— Non.

— C’est délicat à exprimer.

— Allez toujours ; faites comme si vous étiez seule.

— J’ai dit une chose que je n’aurais pas dû dire.

— Est-ce que cela me concerne ?

— Vous allez en juger. L’autre jour, au salon, ces demoiselles s’entretenaient de leurs prochaines fiançailles, vantaient leurs fiancés, et me raillaient de rester en arrière. Poussée par la colère, ou la vanité, j’ai dit…

— Quoi ?

— Que moi aussi j’étais fiancée.

— Le grand mal ! Recevez mes félicitations.

— Attendez… Fiancée avec vous…

— Ah ! diable !… permettez… Je veux dire, c’est beaucoup d’honneur que vous me faites… seulement, vous savez, pour cette opération il faut être deux, et les parties doivent être d’accord.

— Vous voyez bien que cela vous vexe. J’ai voulu plaisanter, j’ai parlé sans réfléchir. Me pardonnez-vous cette imprudence ?

— Je n’ai rien à vous pardonner. Seulement je vous prie de répondre à une ou deux questions que je tiens à éclaircir avant mon départ.

— Quel départ ? dit Sophie en se levant et en prenant son ombrelle des deux mains.

— Oui, je pars demain, dit négligemment Ernest.

Puis, avec animation :

— Ai-je jamais cherché à conquérir votre amour ? Vous ai-je fait la moindre promesse ?

— Non, dit Sophie en baissant les yeux.

— Votre confession en appelle une autre et je veux vous parler en toute franchise. J’aime mademoiselle Beljean, depuis notre première rencontre dans les Gorges de l’Areuse, lorsque j’eus le bonheur de lui sauver la vie. J’ai des raisons de croire qu’elle est prévenue contre moi ; depuis quelque temps son amitié s’est changée en éloignement. J’en suis désespéré ; je pars le cœur brisé d’un pays où je croyais trouver le bonheur. Mais je tiens à ce qu’elle sache la vérité, et qu’elle la tienne de votre bouche.

— De moi ? Jamais !

— Je ne vous demande que la vérité.

— Comment voulez-vous que je lui dise cela ?

— Il vaut mieux, n’est-ce pas, qu’elle garde des griefs injustes et que j’en porte la peine, quand il suffirait d’un mot pour les dissiper. Peut-être est-il préférable pour son repos qu’il en soit ainsi ; je n’aurai été pour elle qu’une apparition fugitive, le souvenir d’une impression de jeunesse. Mais j’aurais voulu conserver son estime, ajouta Ernest d’une voix altérée, et que mon souvenir demeurât sans amertume.

— Si vous le lui avez dit, et vous avez eu cent occasions de le faire, elle doit vous croire.

— C’est ce qui vous trompe ; chaque fois que j’ai voulu commencer, elle a détourné la conversation. Enfin, depuis huit ou dix jours, elle est restée invisible.

— Pas aujourd’hui, du moins ; je vous ai vus, il y a quelques minutes, causant d’une façon fort intime ; vous paraissiez vous entendre au mieux.

— Vous raillez, mademoiselle, et vous raillez celui que vous avez proclamé votre fiancé. Vous avez là une façon d’aimer les gens qui n’est pas de mon goût. Adieu ; mille regrets d’avoir retardé votre dîner, et d’être cause que votre potage sera refroidi.

XIV

La nouvelle du prochain départ des Hollandais, c’est le nom sous lequel ils étaient connus, se répandit dans l’hôtel avec la rapidité de l’éclair. Du salon à l’office, de la salle à manger à la véranda, jusqu’à la cuisine et à la buanderie, ce fut le sujet de toutes les conversations. Pourquoi s’éloigner avant la fin de la saison ? Le temps était encore si beau, il y avait encore tant de parties à faire, la société était si agréable. Le n° 42, où ils logeaient, devint un lieu de pèlerinage ; les visites se succédaient sans interruption, au grand déplaisir d’Ernest, qui avait besoin de se recueillir après les secousses qu’il venait d’éprouver.

Il profita de l’heure du dîner, qui réunissait et occupait toute la population de l’hôtel, pour mettre en ordre ses coffres, expédier à Neuchâtel une dépêche demandant une voiture pour le lendemain, et régler les comptes avec le bureau.

Lorsqu’il eut terminé ces préparatifs fastidieux, dont une femme s’acquitte avec sérénité, mais qui ont le don d’agacer un homme et de le mettre hors de lui, il descendit les deux étages avec l’intention de faire quelques pas sur la terrasse. Mais il se sentait mal à l’aise ; il y avait trop de monde ; chacun accourait pour admirer l’alpenglühn, qui est surtout remarquable lorsqu’il est vu de Chaumont. Déjà couché pour le Jura, le soleil envoyait ses derniers rayons sur la chaîne des Alpes, entièrement visible du Pilate et du Righi jusqu’au Mont Blanc et aux belles montagnes qui baignent leur pied dans le lac Léman. Les neiges des hautes cimes semblaient des charbons incandescents, tandis que les rochers des basses Alpes se revêtaient d’améthyste, de pourpre et de lilas. Cette illumination splendide d’un panorama immense, qui ne cachait aucun de ses trésors, ne se répète pas tous les soirs. En été, c’est même une chose assez rare, et le pronostic du mauvais temps.

Ce dernier adieu de la Patrie à ce fils qui se préparait à la quitter, lui arracha des larmes d’attendrissement et de regret. Ayant vu ses élèves au salon bien engagés dans une partie d’échecs, il gagna la forêt éclairée par le croissant de la lune. Que de pensées, que de projets se succédèrent dans son esprit pendant qu’il errait dans les clairières, et sous le couvert des sapins. Mais l’air frais de la nuit, le calme des grands bois, la voix mélancolique de ce petit oiseau des montagnes qui a reçu de nos chasseurs le doux nom de ransignolet, le tintement monotone des clochettes des vaches dans les pâturages, et, par-dessus tout, l’aspect grandiose du ciel étoilé, apaisèrent son irritation et ramenèrent le calme dans son âme. Lorsqu’il se trouva tout à coup devant la façade à pignon triangulaire du chalet Beljean, il se prit à regretter le mouvement de colère qui avait décidé son départ. Pourquoi s’éloigner de celle qu’il aimait depuis quatre ans ? Une voix secrète lui disait : « C’est là qu’est le bonheur. » Sans la faible lumière qui brillait à une ou deux fenêtres du premier étage, on aurait cru la maison déserte. L’ombre d’une femme se dessina sur les rideaux de mousseline et reparut à des intervalles réguliers ; il en conclut que Jeanne se promenait lentement dans sa chambre comme une personne qui poursuit péniblement la résolution d’un problème. Il serait resté toute la nuit à regarder cette ombre chérie, si le devoir ne l’eût ramené auprès de ses élèves, qu’il délaissait pour la première fois.

Pendant qu’il délibérait sur ce qu’il devait faire, les rideaux s’écartèrent subitement, la fenêtre s’ouvrit et Jeanne apparut dans l’espace éclairé. Caché derrière le tronc d’un érable, il eut la joie de revoir encore une fois cette chère créature, sa taille élégante, sa tête gracieuse, ses cheveux bouclés que le vent du soir agitait autour de ses tempes. D’un mouvement lent, elle passa la main sur son front et la laissa retomber avec accablement. Peu après, elle se retourna pour répondre à quelqu’un qui lui parlait.

— Non, je n’ai pas froid, dit-elle de sa voix mélodieuse. Viens donc admirer cette belle nuit !

— Oui, c’est très beau, dit Clémence, en se montrant à son tour. Mais tu t’enrhumeras, et je ne veux pas que tu deviennes malade ; c’est déjà bien assez…

Il n’en put entendre davantage ; la fenêtre se referma. Bientôt les lumières s’éteignirent, et cette façade sombre lui donna le frisson.

Quand il rentra, ses jeunes amis dormaient la tête sur le bras, le sourire aux lèvres. Il se garda bien de les réveiller. « Heureux enfants, disait-il en les regardant, dormez pendant que votre cœur est libre et que rien ne vient troubler la sérénité de votre ciel. »

XV

La voiture était arrivée de Neuchâtel et stationnait devant la véranda. Les chevaux frappaient du pied et agitaient leur queue pour chasser les mouches qui les harcelaient. Le ciel était gris, l’air lourd ; la chaude haleine du sirocco remplaçait la brise agréable des jours précédents. Tout annonçait l’orage. La plupart des habitants de l’hôtel, malgré l’heure matinale, étaient réunis sur la terrasse ou se tenaient sur les balcons pour adresser leurs adieux aux voyageurs. Les bagages sont chargés, les jeunes Van Marken prennent leurs places. Ils ne sont pas contents, mais ils ont l’habitude des voyages et font bonne contenance ; ils saluent avec politesse ceux qui les entourent et s’inclinent, le chapeau à la main, en regardant les dames qui, des fenêtres, agitent leurs mouchoirs. On n’attend plus que le précepteur ; il arrive, suivi de l’hôte et de l’hôtesse, qui jettent un gros bouquet dans la voiture.

— Bon voyage ! bonne santé ! adieu ! au revoir !

Un coup de fouet enveloppe les chevaux et la voiture roule du côté de la forêt.

Nos jeunes Néerlandais ne savaient que penser de leur précepteur ; jusque là, ils l’avaient toujours vu enjoué, serein, communicatif, et voilà que tout à coup, sans qu’ils puissent en pénétrer la cause, il devient sombre, morose, nerveux, muet. Le changement avait de quoi les surprendre.

C’est qu’en effet le pauvre Ernest n’était pas gai. Il avait passé une nuit abominable à ressasser avec l’obstination des désespérés, les incidents de sa dernière entrevue avec Mlle Beljean. Il tournait, retournait, analysait chaque mot qu’elle avait prononcé, ses gestes, l’expression de son visage pour en tirer des inductions. Ses conclusions étaient sinistres et il partait le cœur ulcéré. Il se croyait abandonné du ciel et des hommes, condamné à l’exil perpétuel, chassé du paradis de ses rêves. L’espoir qui l’avait soutenu jusque là, et lui avait donné la vigueur d’esprit nécessaire pour opérer la métamorphose accomplie en sa personne, venait de s’écouler ; l’avenir lui paraissait vide et noir. Qu’avait-il à attendre de l’avenir, si Jeanne ne l’aimait pas ? À 26 ans, il ne savait plus que faire de la vie, et pour se distraire de ses préoccupations désolantes, il ne voyait rien de mieux que de se joindre aux voyageurs audacieux qui partaient pour explorer le centre de l’Afrique.

Ils marchaient depuis quelques minutes lorsqu’ils rencontrèrent un équipage dont le conducteur faisait déjà, de loin, des signaux pour les engager à s’arrêter. Ils obéirent à cette invitation. La voiture était remplie de messieurs et de dames, parlant tous à la fois en anglais et se démenant comme des possédés. Le cocher faisait sa partie en pur dialecte du canton de Berne. Il était question d’un accident, d’un blessé, qu’on n’avait pu prendre faute de place, mais qui exigeait de prompts secours. D’abord cela intéressa médiocrement Ernest et ses compagnons, qui voulaient passer outre, croyant avoir affaire à de mauvais plaisants. Mais ils prêtèrent l’oreille et devinrent sérieux, lorsque après de laborieuses explications ils comprirent qu’il s’agissait d’un homme, monté sur un vélocipède, qui avait rencontré leur voiture au moment où celle-ci croisait un char de bois. Ne pouvant passer, il s’était jeté de côté et avait heurté si rudement le rocher bordant la route qu’il était tombé évanoui, la tête tout en sang. Ils conclurent en affirmant qu’il n’y avait pas de leur faute, qu’ils étaient prêts à le déclarer devant les juges si l’on faisait une enquête ; toutefois ils offraient de contribuer pour leur part aux frais que le traitement du blessé pourrait occasionner. Ils suppliaient Ernest de s’arrêter à la cabane du cantonnier ; c’est là qu’ils avaient laissé le malade en attendant le médecin qu’ils allaient appeler par le télégraphe dès qu’ils seraient arrivés à l’hôtel.

— Si c’était monsieur Beljean ? dit Guillaume. Il a un vélocipède ; je m’en suis servi quelquefois autour de la maison.

— Si vous allez directement à l’hôtel, dit Ernest, appelez le docteur Thompson, – c’est un Anglais, – et priez-le de la part de son ami Villiers – voici ma carte – de se tenir prêt à descendre. Vous lui exposerez le cas. Pour plus de célérité je lui enverrai nos chevaux.

XVI

La surprise de nos voyageurs fut grande et leur saisissement inexprimable, lorsque arrivés à la maisonnette et ayant mis pied à terre, ils virent M. Beljean étendu sans connaissance sur le lit du cantonnier. Son vélocipède faussé, à demi brisé, était appuyé contre le mur. Près du lit taché de sang, une femme, tenant une écuelle pleine d’eau, bassinait les blessures avec un mouchoir humecté. Un corbeau apprivoisé, perché sur le dossier d’une chaise, la tête dans ses plumes, regardait cette scène lugubre en faisant craquer son bec.

— Êtes-vous la femme du cantonnier ? dit Ernest.

— Mon Dieu, oui.

— Où est votre mari ?

— Il est allé chercher de l’eau ; toute notre provision a été employée à laver ce pauvre monsieur Beljean, qui saigne comme un bœuf. Regardez voir comme il est arrangé ; ça porte peur : deux trous à la tête et le bras droit tout pelé.

— Où est votre fontaine ?

— Ouais, des fontaines à Chaumont ! On voit bien que vous n’êtes pas du pays. Les gens n’ont que des citernes qui reçoivent l’eau du toit. C’est à l’hôtel, ou à Pierre-à-Bot que nous devons courir pour avoir de l’eau ; une bonne demi-heure de marche, avec une seille sur la tête ou deux cruches au bout des bras. Qué vous que c’est long ?

— Où l’accident est-il arrivé ?

— Un peu plus haut. Ces Anglais ont fait un train ! Il semblait que le feu était au lac. Mon mari, qui travaillait sur la route, courant voir de quoi ça retournait, trouve le notaire dans son sang, tout pâmé, avec sa velucipette en marmelade. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? On l’a porté ici en attendant du secours. Êtes-vous docteur ?

— Non, mais je vais en appeler un qui viendra bientôt.

— Ne pourriez-vous pas lui arrêter le sang ? Il doit avoir perdu toute sa provision. Si vous aviez un peu de sparagraphe ou de colladon ; mon mari dit que c’est souverain.

— Mon cher Guillaume, dit Ernest avec émotion, il faut courir à l’hôtel chercher le Dr Thompson. Cocher, rangez la voiture au bord de la route, dételez les chevaux et galopez à l’hôtel avec ce jeune homme. Il restera là-haut et vous ramènerez le docteur. Vous aurez une bonne étrenne.

— Alors, dit la femme, il pourrait bien nous rapporter un peu d’eau ; nous en manquons toujours par cette sécheresse. Tenez, l’ami, voilà une cruche vide.

— Che ne peux bas borter te l’eau sur un chefal gui gourt, c’est verzer tout par derre ; ach ! tonner ! tites pas tes pêtisses, matame.

— Allons, en route, et vivement !

L’attente parut longue au précepteur resté en tête à tête avec la femme du cantonnier, qui ne cessait de répéter sur tous les tons que la velucipette n’était pas une manière de voyager convenable à un notaire ; c’était bon pour les enfants. « Pensez-voir, un homme de cet âge, perché sur une roue, ses papiers sous le bras, descendant la montagne sans mettre le sabot ! J’ai toujours dit qu’il lui arriverait malheur. »

Le trot précipité de deux chevaux se fit entendre ; le docteur mit pied à terre, se secoua et franchit la porte, ornée de queues d’écureuil de diverses couleurs. C’était un homme maigre, tout blond, cheveux et favoris, avec une longue figure rousse, des yeux bleus et des dents magnifiques. En médecin prévoyant, il apportait des choses indispensables, même de la glace.

Lorsqu’il eut examiné les blessures, ausculté, percuté le malade, il pinça les lèvres, leva les sourcils et haussa les épaules.

— Qu’en dites-vous ? dit Ernest. Est-ce grave ?

— La secousse a été rude, et le cerveau a reçu un fort ébranlement.

— Êtes-vous d’avis de le transporter dans son chalet ?

— En tout cas, on ne peut le laisser ici. Je vais poser un premier appareil, puis nous le mettrons dans votre voiture… Tenez, le mieux serait de le conduire à l’hôtel, où j’ai fait à tout hasard préparer une chambre ; je l’aurais sous les yeux le jour et la nuit.

— Il est donc en danger ?

— Peuh ! les blessures à la tête, accompagnées des accidents que voilà… on ne sait jamais…

— Cocher, tournez la voiture et attelez les chevaux, dit Ernest ; nous remontons à Chaumont.

— Alors nous rentrons au numéro 42, dit Van Marken, cadet, en sautant de joie. Nous pourrons faire la partie de croquet que Clémence m’a promise.

— Monsieur le docteur, dit la femme du cantonnier, lorsque Ernest eut mis dans sa main une belle pièce d’argent, voici un paquet de toiles d’aragnées que je viens de retrouver dans le coffre de mon mari ; je savais bien que nous en avions ; il n’y a rien de tel pour arrêter le sang.

Ce n’était pas chose facile de transporter M. Beljean dans la voiture et de l’y maintenir. On fut heureux d’avoir l’aide du cantonnier qui revenait de l’aiguade et qui donna un bon coup de main.

Quel triste voyage pour Ernest ! Comment annoncer cet accident à la famille, qui ne s’attendait pas à ce coup ? Et si une catastrophe allait survenir, que de complications, que d’embarras, mais aussi quelle occasion pour lui de se rendre utile et de reconquérir l’estime de Jeanne !

XVII

La première personne qu’il vit devant l’hôtel à leur arrivée fut Mlle Sophie ; elle était pâle, agitée, inquiète.

— Je suis désolée de ce qui arrive, dit-elle. Que dois-je faire ? Je me mets à votre disposition.

— Monsieur le docteur Thompson trouve urgent de laisser le malade ici pour quelques jours. Il faudrait avertir sa famille, mais avec précaution. Qui pourrait-on charger de cette mission délicate ?

— J’y vais, dit Sophie ; aussi bien, je profiterai de la circonstance pour réparer une faute. J’ai fait des réflexions depuis hier.

— Vous ne craignez pas l’orage qui s’approche ? Le ciel s’obscurcit ; on entend le tonnerre dans le lointain.

— J’aurai le temps d’arriver avant la pluie. Mais si ces dames demandent de venir immédiatement, que dois-je faire ? Est-il en danger ?

— Je ne sais, le docteur ne se prononce pas.

— Avez-vous confiance en cet homme, un étranger ? Ne feriez-vous pas mieux d’appeler le médecin de la famille ?

— Ce serait faire injure à monsieur Thompson. Voyez la peine qu’il se donne ; à Nice, on le tient pour un homme très savant et très habile.

— Faites de la place ! criait le docteur de sa voix grêle. Il faut que nous puissions passer sans gêne. La chambre est-elle prête ?

— Oui, répondit la maîtresse de l’hôtel, qui avait mis elle-même la main à l’œuvre. Vous pouvez venir.

— Laissez-moi faire, dit le portier. Je m’en vais déménager monsieur Beljean sans qu’il s’en aperçoive.

Le portier était un Soleurois, taillé en Hercule, et qui aimait à faire parade de sa force.

— Avez-vous l’habitude de porter les malades ? dit le docteur.

— Non, mais je porte comme rien un sac de froment pesant trois cents livres.

— Un malade n’est pas un sac. Tenez, voilà comment on procède dans les armées du Royaume-Uni.

Avant qu’on pût deviner ce qu’il allait faire, cet homme chétif, avec une force qu’on n’eût pas soupçonnée, souleva le blessé, le descendit de la voiture, et, faisant signe à Ernest, tous deux le transportèrent dans la pièce réservée, dont ils refermèrent la porte.

XVIII

Lorsqu’il fut déshabillé, couché dans un bon lit, et pansé de nouveau, M. Beljean ouvrit les yeux et regarda curieusement les murs de la chambre, les personnages qui s’y trouvaient, puis il les referma.

— Marie, dit-il, Jeanne, où êtes-vous ?

— Ces dames ne sont pas ici, dit Ernest. Elles viendront bientôt.

— Est-ce que je rêve ? Je ne suis pas chez moi !

— Vous n’en êtes pas bien loin ; nous sommes à l’hôtel.

— Qu’est-il arrivé ?

— Vous avez fait une chute ; il en est résulté un petit accroc à la tête ; rien de grave.

— Ne parlez pas, et ne vous agitez pas, dit le docteur ; vous serez plus vite rétabli.

— Et la vente que je devais faire à 11 heures dans mon étude… un immeuble considérable… et le testament de madame Milroi !… Merci, vous êtes bon, vous ! Je veux descendre en ville, il le faut. Où est mon vélocipède ?

Le malade voulut se lever ; les mouvements qu’il fit pour lutter contre ses gardiens dérangèrent ses bandes et le sang coula de nouveau. En même temps un coup de tonnerre formidable ébranla la maison.

— Entendez-vous ? dit Ernest. Vous ne pouvez voyager par un tel temps. La pluie tombe à fil et le vent fait ployer les sapins.

— Et ma vente, et mon testament, qu’est-ce que tout cela va devenir ? Madame Milroi ne peut pas attendre… Tiens ! c’est du sang qui me coule dans les yeux !

En ce moment, la porte s’entr’ouvrit doucement.

— On a porté les coffres au numéro 42, dit la voix claire de Van Marken junior. Que faut-il faire de la voiture ?

— Ah ! c’est vrai, je l’avais oubliée. Il faut dételer les chevaux et loger la voiture dans la remise.

— C’est que Mlle Beljean est là avec sa mère.

— Faites-les entrer, dit le docteur.

Les deux femmes bouleversées, ruisselantes de pluie, pouvant à peine se soutenir, s’avancèrent en hésitant.

— Puis-je voir mon mari ? dit la mère à voix basse. Monsieur le docteur, que dois-je craindre, que puis-je espérer ?

— Qui est là ? dit le notaire. Est-ce toi, Marie ?

— Oui. Voici Jeanne. Pauvre ami, souffres-tu beaucoup ? Tu es tout en sang ?

— Je suis un peu assommé… mais je vais partir pour Neuchâtel ; il le faut ! Les affaires avant tout…

Mme Beljean, tout effarée à l’ouïe de ces paroles, regardait le docteur Thompson, qui demeurait impassible.

— Ne te tracasse pas de tes affaires, dit Jeanne. Je t’ai aidé dans tes préparatifs pour la journée, je les connais toutes. L’hôtel a un télégraphe ; je vais envoyer une dépêche au notaire Loret, pour le prier de te remplacer.

— Et mes papiers, mes minutes, mes actes préparés, veux-tu les expédier par le fil électrique ?

— Je puis descendre à Neuchâtel à l’instant, dit Ernest. Notre voiture est encore ici. Je porterai tous vos papiers, j’en ai pris soin ; ils sont dans votre portefeuille. N’ai-je pas été clerc de notaire pendant trois ans ?

— Vous auriez cette bonté ? dit Jeanne en lui tendant la main.

— C’est qu’il fait un temps affreux, dit la mère.

— Faites comme vous voudrez, dit le notaire, et qu’on me laisse en repos. J’ai la tête comme une poire molle. Pour la première fois de ma vie, je manquerai un rendez-vous.

Ernest et Jeanne sortirent, se dirigeant vers le bureau où le télégraphe est installé.

— J’ai été injuste et méchante, dit Jeanne, les larmes aux yeux. Votre conduite dans ce jour de désolation m’oblige à vous le dire. Comment vous remercier pour tout ce que vous faites pour nous ?

— Laissons cela, dit Ernest, et courons au plus pressé.

— Êtes-vous toujours décidé à partir ?

— Oui, pour Neuchâtel, mais je reviendrai ce soir.

— À la bonne heure ! Nous saurons bien vous décider à rester jusqu’à ce que mon père soit rétabli.

Lorsqu’ils eurent rédigé la dépêche, ils ouvrirent le portefeuille de M. Beljean, et Jeanne, qui était en réalité le premier clerc de son père, put dire ce qu’il fallait faire de chacun des papiers qu’il contenait. Le court moment qu’ils passèrent ensemble fut si délicieux pour le précepteur, qu’il racheta amplement ses angoisses passées, et changea à tel point ses plans d’avenir que l’exploration du centre de l’Afrique perdit tout son prestige. Quiconque serait venu lui en faire la proposition aurait été bien reçu.

— Comment, tu es encore dans tes vêtements mouillés ? dit tout à coup Mlle Sophie en faisant invasion dans le bureau. Viens vite te changer dans ma chambre. Je vais en dire autant à ta mère. Désolée de vous interrompre, monsieur Villiers, mais la santé de mon amie est en jeu.

— À cet égard, nous sommes d’accord, mademoiselle, et puisque l’orage s’apaise, je vais partir en vous confiant mes enfants.

— Quand reviendrez-vous ? dit Jeanne.

— Oh ! le plus tôt possible, à cinq ou six heures… pour tranquilliser monsieur votre père.

— Nous irons à votre rencontre ; au revoir !

XIX

Le traitement du Dr Thompson fit merveille, et reçut l’approbation du médecin de la famille, qui jugea peut-être que cet étranger allait un peu vite en besogne. Au bout d’une semaine, le malade fut transporté chez lui, et le dimanche suivant le chalet était mis en émoi par un dîner qui réunissait les principaux personnages mentionnés dans ce récit. On vit arriver successivement le Dr Thompson, le pasteur qui avait fait le service à la chapelle, le notaire Loret, Ernest Villiers et ses élèves. La table, toute couverte de fleurs, était présidée par M. Beljean, à peu près rétabli, mais ayant encore la tête bandée et le bras droit en écharpe. Cet homme d’affaires, si sec et si positif dans l’exercice de ses fonctions, pouvait être à ses heures un père de famille affectueux, un causeur enjoué, un convive plein d’entrain et de joyeuse humeur. Jeanne et Clémence, tout en blanc, étaient charmantes ; le bonheur qu’elles ressentaient de voir la sérénité revenue sous leur toit, rayonnait dans leurs yeux et donnait plus d’éclat à leur beauté.

Le dîner fut une fête de famille, où chacun apportait sa part de cordialité et d’esprit ; que de choses on avait à se dire, que de souvenirs à raconter ! Les heures s’écoulaient rapides, délicieuses, tous les cœurs étaient à l’unisson ; dans tous les regards on lisait un affectueux intérêt, les bouches avaient leur plus doux sourire. Au dessert, lorsqu’on eut savouré les abricots du jardin des Parcs, et les fraises parfumées des clairières de Chaumont, le champagne fit jouer son artillerie et les toasts commencèrent.

Le pasteur but à la santé de M. Beljean, rendu aux siens après un accident qui aurait pu lui être fatal, et fit voir dans cette délivrance l’intervention du ciel. Ce fut alors un choc de verres et une explosion de vœux et de félicitations qui firent monter une larme aux yeux de celui qui en était l’objet.

— Comment vous remercier, dit-il, de tout ce que vous avez fait pour moi, vous, docteur Thompson, toi, ami Loret ; vous, ma femme, mes filles, et ce brave précepteur que j’ai connu simple aspirant, et auquel il ne manque aujourd’hui que d’être notaire pour devenir un homme accompli ? Vous riez, vous avez tort, mais vous faites bien. On rit des notaires dans notre cher pays, tant mieux ; ailleurs ils font pleurer, parce que, dans le nombre, il y a d’abominables gredins. J’aime ma profession ; avec des jouissances variées, elle nous procure l’occasion d’être utiles. Demandez-en des nouvelles aux veuves, aux orphelins, à ceux que nous sauvons de la ruine. Si monsieur Villiers n’est pas notaire, il a tout ce qu’il faut pour le devenir, et voici comment : Il y a quatre ans, c’est lui qui a repêché ma fille Jeanne, qui s’avisait de tomber d’un wagon dans les gorges de l’Areuse. C’est aussi lui qui m’a ramassé à demi mort dans les circonstances que vous savez ; je lui dois probablement la vie. Qui sauvera-t-il la troisième fois, ce bon Samaritain ? Je l’ignore. En attendant, il est bon de l’avoir près de soi. C’est une sécurité, sans compter qu’il tient fort bien sa place dans une étude de notaire et qu’il a les qualités fondamentales de l’emploi. Aussi, comme il aime Jeanne depuis longtemps, et que celle-ci n’a demandé, pour se décider, qu’un délai de…

— Mais papa ! dit Jeanne toute confuse.

— Eh bien, voyons, parle ! Tu ne dis rien ?… Je crois pouvoir anticiper sur sa décision et vous annoncer que, dans un an, s’il plaît à Dieu, monsieur Villiers sera mon gendre et mon associé. Il faut lui laisser le temps de terminer son œuvre auprès de ces aimables jeunes gens, représentant ici un des peuples les plus estimables de l’Europe. — Ami Loret, tu feras le contrat de mariage.

 

Nous livrons à l’imagination du lecteur la conclusion de cette fête de famille. Le mariage eut lieu un an plus tard ; il fut béni dans la chapelle de Chaumont. Après un voyage en Hollande avec sa jeune épouse chez ses anciens patrons, Ernest vint prendre sa place dans l’étude du beau-père en qualité d’aspirant au notariat. La terrible porte cochère de la rue du Château devint la sienne, et la première fois qu’il la franchit au bras de sa femme, il écrivit à la craie sur le panneau :

 

Joie incommensurable !


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[1] On donne ce nom aux passages étroits ménagés dans les murs ou dans les clôtures de bois qui entourent les propriétés des montagnes.

[2] C’est là qu’une société a établi les fermes de Witzwyl.

[3] La milaine est une étoffe mi-partie fil de lin ou de chanvre et de laine, très portée dans les campagnes de la Suisse romande, et que bon nombre de familles font tisser avec le produit de leurs champs et de leurs troupeaux.

[4] Hérétiques, huguenots.

[5] Vent local qui descend du Jura tout voisin.

[6] On désignait ainsi, dans les cantons de Vaud et de Fribourg, le pays de Neuchâtel.

[7] À la fin de février 1880, le lac de Neuchâtel fut gelé complètement durant une semaine. Ce phénomène n’arrive guère qu’une fois en un siècle.

[8] Litanies de la sainte Vierge : Seigneur, ayez pitié de nous, refuge des pécheurs, pardonnez-nous.

[9] Twann, sur la rive nord du lac de Bienne.

[10] Elle est enragée, cette femme.

[11] Va seulement, diable de serpent, je saurai assez te couper la queue.

[12] Reça, en patois, le souper servi aux ouvriers lorsqu’on a terminé un des grands travaux de la campagne.

[13] Petite cuve de bois portative et contenant 52 pots de Neuchâtel ou 99 litres, dans laquelle on foule le raisin et qui sert à le conduire au pressoir. Un char peut transporter six ou sept gerles.

[14] Brande, espèce de hotte faite de douves pour porter le raisin de la vigne dans les gerles, établies au bord des routes ; le brandard est celui qui porte la brande.

[15] Gardes champêtres préposés à la surveillance des vignes.

[16] Bâton de deux mètres de longueur, qui sert à porter les gerles. Chaque homme en met une extrémité sur son épaule.

[17] Il ne peut être question ici que d’un ancien pressoir à vis en bois.

[18] Abolies depuis 1848 ; tous les pasteurs du canton reçoivent maintenant un traitement en argent.

[19] La palée est un excellent poisson qui ne se rencontre que dans le lac de Neuchâtel, le lac Léman (où il porte le nom de féra) et quelques autres eaux suisses, le lac de Constance (Felchen).

[20] La mâche.

[21] Le roi des esprits.

[22] Kiritz, mouette.

[23] Du pain, du pain, s’il vous plaît, pour vos pauvres.