Léon-Paul Fargue

DÉJEUNERS DE SOLEIL

1942

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Table des matières

 

LE LENDEMAIN.. 5

DIALOGUE. 11

DÉJEUNERS DE SOLEIL. 17

FANTÔMES. 20

PETITE HISTOIRE. 24

LOGOMANIE. 28

SILENCE. 32

NOËL SECRET. 35

PREMIER DE L’AN.. 39

EMBARRAS DE JANVIER.. 43

LA NEIGE. 47

RESTRICTIONS. 51

LE DRAME DU TABAC. 56

LE DRAME DU TABAC (Acte second) 60

LA LOTERIE NATIONALE. 64

SOYONS POLIS POUR ÊTRE HONNÊTES. 67

UNE RÉVOLUTION.. 71

VIEILLES LUNES. 75

BAGARREURS. 80

L’OR.. 84

MÉMOIRES. 87

PRINTEMPS. 90

L’ÎLE-DE-FRANCE. 94

ROMANTISME. 99

BEAU TEMPS PARISIEN.. 103

CHAUD ET FROID.. 107

COURSES. 111

VOLIÈRES. 114

AQUARIUM... 118

POÉSIE DE L’EMPIRE. 124

LE DÉMON DE L’AVENTURE. 128

AUTOMNE. 132

MORT DE LA ZONE. 136

LE MÉTROPOLITAIN ET NOUS. 142

POUR UN CODE DU TÉLÉPHONE. 147

LA SAISON D’ORPHÉE. 152

ARCHITECTURE. 156

PRUDENCE. 160

ARTISANS D’ART. 163

UN HOMME TRÈS ANCIEN.. 168

LA FEMME PEINTE. 172

ENFANTINES. 176

L’ÂGE HEUREUX ?. 180

MARIONNETTES. 183

L’ART ET L’ARGENT. 187

CIEL DE GUERRE. 190

Ce livre numérique. 193

 

LE LENDEMAIN

… Un bruit de baguettes interminable, étrange et qui me rappelle quelque chose, des bruits oubliés, des bruits d’autrefois me sonnent un réveil de 1895… Où suis-je ? Comme ne dit pas le fantôme de Marcel Schwob… Les pas résonnent sec sur le trottoir. Les sabots des chevaux claquent sur le pavé de bois. C’est un bruit dont il nous souvenait à peine, puisque pour l’obtenir le « bruiteur » des studios se servait de coquilles de noix…

Ce bruit, cher à nos jeunes années, aux matins de soleil, aux sorties du lycée, ce bruit, percussion dans le chant de l’orgue de Barbarie, ce bruit cher aux beaux jours de l’omnibus Panthéon-Courcelles chargé des bibelots de ses paisibles usagers depuis la plate-forme jusqu’à l’étagère ; ce bruit qui, de ce temps-là, se faisait qualifier d’infernal, nous le retrouvons mélancoliquement comme un vieil ami perdu de vue dont on ne se rappelait plus la voix.

Il sollicite d’ailleurs discrètement notre émotion. Et, dans ce Paris silencieux, nostalgique, suspendu comme un mirage et qui se respire lui-même comme devait faire le palais de la Belle au Bois Dormant, tous ces bruits qu’on n’entendait plus sortent du temps, de leurs gîtes, de l’ombre d’un tournant de rue, d’une porte, se divisent et se rejoignent, comme des bêtes qui émergent de leur antre, l’une après l’autre, après l’orage. Cris des marchands et des bricoleurs, rires roulant comme les billes des enfants qui jouent et se poursuivent sur les chaussées libres, longuement dorées, où les voitures ne menacent plus, qu’on peut traverser en lisant son journal ; traînes des cloches qui pleurent doucement, chansons des musiciens ambulants et des racleurs, qui cheminent plus lentement au milieu de la rue en prenant le temps de lever les yeux vers chaque fenêtre.

Paris a perdu l’odeur de l’essence, le rugissement débonnaire des « autobus », le coup de langue impératif de ses taxis. Mais la ville retrouve un calme de grande et paisible cité provinciale. Paris est vraiment aujourd’hui la capitale de la Province. Mais d’une province qui aurait oublié d’un coup tous les moyens, toutes les inventions, tous les appareils de levage, tous les trucs qu’avaient découverts nos pères pour serrer le temps en comprimés.

Rouvrons l’album de famille. Les véhicules, solides ou baroques, qui figuraient sur les photographies prises par nos parents se lèvent des pages comme des fantômes pour nous offrir leurs vieux services. La race fiacreuse a retrouvé sa vogue. Et mes souvenirs me feuillettent le cœur.

Le côté gentil, cette bonhomie de la rue qui était jadis du goût de Paris me rendent leurs vieilles images…

« … Un vieux cocher n’est pas sorti de ma mémoire avec son dos rond, sa redingote vert bouteille, sa bonne figure de vitelotte et ses favoris à la Mohrenheim…

… Quand le fiacre quittait le macadam pour le pavé, son bruit, triste et frais comme une marée haute, important comme un événement, croissant comme une grande nouvelle, emplissait la rue…

… La nuit, quand le cocher se trompait aux lumières et franchissait les cordes d’une rue barrée, la lanterne du fiacre et celle du chantier se regardaient comme une bourgeoise peut regarder une femme du peuple…

Le fiacre à galerie attendait le dernier train aux vitres huileuses d’une gare, dans sa houppelande gothique. Il avait des pilules de glace dans la barbe, et son cheval s’endormait en changeant doucement ses angles comme un vieux mètre pliant.

J’ai connu jadis un vieux fiacre qui avait passé avec un cul-de-jatte un contrat en bonne et due forme suivant lequel il devait le ramener chez lui tous les soirs. L’autre s’accrochait avec les bras, qu’il avait puissants, habitués à tout faire, à l’essieu arrière de la voiture.

J’ai vu bien souvent l’étrange appareil rouler la nuit dans la rue vide, avec un bruit de tonnerre, à l’heure où je rentrais moi-même.

Il était bon de se garer.

Le dimanche soir, sur le tard, les fiacres enivrés se défiaient à la course dans une immense écume de sonnailles, à la grande terreur des familles qui rentraient de la campagne, le giron plein de fleurs…

… Que de fois fatigué, recru, courbé de chagrin, désorienté sur le trottoir, n’ai-je pas vu mes frères les fiacres piétiner, s’arrimer en station, s’affaisser, s’assombrir !… »

Aujourd’hui, ma vieille cité repasse insensiblement ses premières amours, ses aspects oubliés. Le regard va sans être gêné jusqu’au fond des avenues, tranquilles, comme de larges routes. Quelles révélations, quelles trouvailles, quelle fraîcheur de perspectives ! On s’aperçoit que la place du Théâtre-Français est au bout de l’avenue de l’Opéra, toute proche ! Et l’avenue, par une curieuse réciproque de l’œil, semble une réplique à peine retouchée de la photo qu’en avait prise le fameux Neurdein en 1895.

On peut voir encore quelques chars à bancs et victorias, quelques omnibus d’hôtel ou de gare dont les chevaux, trapus ou solennels, sont tant bien que mal maintenus par des cochers qu’on sent plus habitués aux changements de vitesse qu’aux pleins et déliés du fouet…

« La pénurie de carburant », comme on dit, permet aux Parisiens de faire travailler une imagination qu’on ne prend jamais sans vert. Des techniques se règlent, ingénieuses, enfantines. De nouveaux métiers prennent naissance. Le plus répandu à l’heure actuelle en est celui de convoyeur de bagages. Plus de taxis ? Qu’à cela ne tienne. Devant chaque gare, tout un entassement de véhicules hétéroclites attendent la foule hétérogène : poussettes, diables, triporteurs, charrettes, voitures des quatre-saisons, voitures à âne, conduits par des porteurs d’un pittoresque souvent admirable et, ma foi, dûment patentés. J’ai même vu un homme-bagages qui se charge de transporter vos colis sans véhicule et traverse Paris bardé de valises comme un animal qui porte ses petits, comme un homme-orchestre gigogne ! Mais le clou, naturellement, c’est la bicyclette.

Une sorte de cloison étanche semblait séparer, il n’y a encore que quelques mois, Paris de la campagne. Maintenant les chevaux, les vaches, les moutons, qu’on mène à pied faute de pouvoir les transporter dans les camions monstres de naguère, les voitures de fourrage, de légumes, de fruits, qui défilent lentement et qu’on a le loisir de regarder mieux, apportent des odeurs, des couleurs, des visages qui nous rappellent que les plaines de la Brie ou les champs de la Beauce ne sont pas bien loin. Dans les boutiques des selliers les vieux harnais sont briqués avec soin, les colliers à clous d’or s’entassent jusqu’au bord du trottoir. Les grainetiers disposent à leur devanture le jeu de cartes des graines potagères, et les Parisiens sont doucement invités à devenir éleveurs ou jardiniers.

Beaucoup de boutiques envoient de nouveau bavarder sur les trottoirs leurs éventaires aux mille petits objets que je trouve toujours aussi mystérieux…

Paris, rajeuni de cinquante ans, dépouillé d’une activité fébrile et parfois illusoire, redevient la ville de l’artisanat, des petits métiers industrieux, des longues promenades méditatives et berce plus lentement, mais fidèlement, nos cœurs pleins de courage.

Je sais des rues calmes où les enfants jouent encore à la marelle, où les chats boulus, dans les portes et sur les fenêtres, mettent leurs yeux au point sur les passants comme des jumelles aux verres d’opale, où l’odeur chaude et maternelle du pain monte des boulangeries, où chacun s’affaire et s’applique à son travail de tous les jours avec une dignité tranquille.

Si la poésie de ma vieille ville a changé de rythme, de sonorité, d’habitudes, elle ne change pas de caractère. Elle est identique à elle-même. Elle se retrouve comme naguère aux Halles, à Montmartre, à Montparnasse. Mais elle n’est pas que dans une saillie, dans un aperçu, dans une blague. Elle rôde et parle le long de nos quais, dans les petits restaurants, dans les propos vifs ou raisonnables que tiennent les commères et les ménagères en faisant la queue devant la boutique de la crémière ou de l’épicier. C’est une disposition qui se manifeste par touches gaies et sentimentales, légères et bourdonnantes comme le passage d’une ombre d’insecte. C’est un assaisonnement qui, semblable à celui du bœuf miroton ou de la salade, ne supporte pas l’à peu près. Et c’est dans l’ensemble une manière de durer où le génie des rapprochements rencontre celui de l’exactitude. Ainsi naît chez nous cette bonne humeur dont nous sommes tous entichés, l’homme de café comme le solitaire, le poinçonneur de tickets comme le gentilhomme spleenétique. On la sent vivre contre ses tempes dans le logement le plus triste. On l’aperçoit dans les péripéties de notre vie de tous les jours, quelle que soit leur sévérité.

Paris se garde à ceux qui l’aiment, à tout le peuple de la pensée ou de la besogne, à ceux qui n’imaginent pas de vivre sans lui.

DIALOGUE

M. – Lorsque vous écriviez, dans votre Vulturne : « Quand tu vacilles au sommet du désespoir, lorsque les larmes sont rebelles, lorsque les larmes sont taries, monte au-dessus des hommes… » ne pensiez-vous déjà point à ce revenant qui serait moins seul et moins éprouvé et dont l’amertume lyrique nous a donné d’autres poèmes ?

F. – Si vous vous attachez à l’inspiration même de ces poèmes, dont la plupart ont été publiés par la Nouvelle Revue Française et d’autres périodiques tels que Commerce, que je dirigeais avec Paul Valéry et Valéry Larbaud, il vous est facile de le supposer…

M. – Haute Solitude m’a aussi montré que vous étiez un homme de souvenirs et un Parisien de Paris. Je sais qu’en vérité vous êtes un voyageur. Beaucoup d’hommes de votre génération n’avaient guère dépassé Autun que vous aviez déjà parcouru l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne… Aujourd’hui, cependant, c’est plus particulièrement au poète des rues de Paris que je m’adresse, à sa mémoire, à sa sensibilité parisienne. Et je ne doute pas de faire avec vous, si vous en avez le temps, quelques promenades riches de couleur et d’histoire dans la capitale de vos vingt ans.

F. – Moi qu’on représente comme un Parisien irréductible, je me suis en effet promené un peu partout dans le vieux monde. Mais je n’ai pas été, comme vous paraissez le croire, un grand voyageur, puisque je ne suis pas allé plus loin que Constantinople… Je vous dirai qu’en voyageant je reçois des impressions, des corps simples, et que, de retour à Paris, j’en fais la synthèse dans l’esprit de Paris.

Parlons donc tout d’abord, si vous voulez, de l’esprit de Paris qui est, si je puis dire, la clef du Paris physique. Les promenades et les histoires viendront par la suite.

M. Mais comment définiriez-vous l’esprit de Paris ?

F. – Ce qu’on peut appeler l’esprit de Paris, nous répondrait, si vous voulez, Voltaire, c’est, « tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine. Ici, c’est l’abus d’un mot qu’on présente dans un sens et qu’on laisse entendre dans un autre ; là, un rapport délicat entre deux idées peu communes. C’est une métaphore singulière ; c’est une recherche de ce qu’un objet ne présente pas d’abord, mais de ce qui est en effet dans lui ; c’est l’art, ou de réunir deux choses éloignées, ou de diviser deux choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l’une à l’autre ; c’est celui de ne dire qu’à moitié sa pensée pour la laisser deviner ».

Pour ce qui est de l’énigme de cet esprit, j’ai pressé Stendhal. J’ai interrogé autrefois Forain et Courteline, Régnier, Capus, Fiers, Sem, pour ne parler que d’autorités disparues : personne, à dire vrai, n’a pu me fixer de façon formelle. Balzac ? Le formidable bonhomme connaissait son Paris et les secrets des Parisiens comme un dieu, et il eût été peut-être seul capable de trancher la question, s’il avait voulu s’y arrêter !

L’esprit de Paris, après comme avant la guerre, demeure un charmant mystère. L’arrivisme, la politique, le cinéma, et même l’art, et tout le reste, formaient une encyclopédie pesante à laquelle tous les pays contribuaient avec plus ou moins de largesse et de subtilité. Mais l’esprit parisien, somme d’à-propos, de finesse et de pitié discrète, sort d’une cornue qui ne s’exporte pas

Ce n’est pas d’hier que nous savons comment le monde et ses trucs se dévissent. Le trapèze volant était chose facile. Passer des ordres de Bourse était chose facile. Appeler à soi des dames parce qu’on est long comme un rail de guimauve et tout fileté d’or, c’était facile. Des académies, des écoles et jusqu’à des cours par correspondance fournissaient des dentistes, des peintres et des ambassadeurs. Mais l’esprit parisien ne s’apprend ni ne s’enseigne.

Au fond, c’est la ville elle-même qui est en cause ; le nid magique d’où sortent des modes et des chansons : Paris, tentation de toutes les sensibilités, mer des Sargasses qui attirait si souvent le varech de la matière grise internationale.

Pour ceux qui étaient nés à Buenos, à Rio, à Bogota, à Santiago ou dans la Guinée Portugaise, respirer l’atmosphère de Paris était une récompense. Tous les Parisiens qui se respectent sont loin d’avoir voyagé, et nous ne nous débarrasserons qu’avec peine de ce mal étrange qui nous empêche de savoir où se trouve exactement le golfe de l’Anadyr, et si le Nil est égyptien de sa source à son embouchure… Mais je n’ai jamais rencontré un étranger de qualité qui n’ait été capable de me montrer sur un plan l’emplacement du Musée du Louvre, celui du Moulin de la Galette ou du Carrefour Montparnasse, celui des restaurants où il faut avoir, avant de périr, dégusté des huîtres fines arrosées de certain pouilly…

Or, tous ces voyageurs, s’ils s’accordent à apprécier nos modes, notre couture, nos parfums et nos vitrines, se montrent plus altérés encore de cet esprit qui reçoit la flèche et rend la grâce en même temps, qui perçoit la nuance, reconnaît la subtilité, la fraîcheur, les demi-teintes, le clair-obscur et le frémissement d’une année, d’un jour ou d’une heure, enfin pour qui les choses et leurs enchaînements, les êtres et leurs correspondances, les mots et même leur chuchotement éveillent aussitôt des échos qui se perpétuent en résonances discrètes, touchantes, acerbes, violentes, courtes, exactes ou tendres, mais toujours aériennes et sincères.

Il y a de l’esprit de Paris dans certains dialogues, reparties, scies ou mots historiques. Il y en a sur des chapeaux. Il y en a aussi tout le long de nos quais, dans les petits caboulots, chez les prud’hommes, sur la plate-forme des autobus et dans le métro, dans l’escalier, sur les toits, sous les toits où nichent les philosophes, au milieu des squares, et jusque dans les nuits camouflées de la guerre.

C’est une manière d’observer où le génie de l’exactitude rencontre celui des rapprochements au carrefour du bon sens. De ce contact s’enrichit le répertoire de ces mots dont nous sommes tous capables, le prince et la cousette au même titre que le poinçonneur de tickets, le poète mobile ou le piqueur aux pompes funèbres… Et ces mots, souvent, prennent valeur de formules.

Les formules sont des synthèses d’expérience au ralenti, comme les cris le sont à l’accéléré. La littérature peut être aussi présente dans l’onomatopée que dans le dosage. Le long du Zambèze, ce seront des cris de guerre. Dans le cadre d’une ville, ces mêmes cris seront des « slogans ». Le slogan est une maladie de la formule

Le bon écrivain est celui qui trouve des formules. Le mauvais écrivain est celui qui n’en trouve pas. Les fameux principes rationnels n’ont pas grand’chose à voir là dedans. Le Français qui se dit et se croit cartésien et qui ramène à l’entendement des choses qui n’y avaient que faire me paraît d’abord un intuitif profond qui trouve rapidement sa formule. Paris excelle à trouver la sienne. « Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis. » C’est de Molière

Il y a dans notre littérature une tradition brillante de moralistes noirs, souvent masqués de rose et de bleu… Je veux parler de ces moralistes qui ne pensent pas beaucoup de bien de la nature humaine. Elle commence avec Pascal et La Rochefoucauld. Mais elle s’épanouit surtout au XVIIIe siècle. Ces moralistes noirs sont en même temps des moralistes brefs. La « pensée », la maxime, l’anecdote concises et denses sont leurs moyens d’expression favoris. « S’il est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, disait Joubert, toute une page dans une phrase et cette phrase dans un mot, c’est moi. » Et Vauvenargues ajoutait : « Les meilleurs auteurs parlent trop. »

Il y a là peut-être un peu de salon, et l’on sait quelle place les salons tenaient au XVIIIe siècle. La maxime était le jeu à la mode chez Mme Geoffrin et chez Mme de Tencin. Un mot, pourvu qu’il fût réussi, faisait le tour d’un salon et la réputation d’un homme, comme au XIXe siècle, du temps d’Aurélien Scholl, une chronique, une seule, lançait son auteur. Nous aimons le trait, le paradoxe, le style à facettes. C’est une tradition qui nous vient, au fond, de Paris. Celle des discours à la romaine, des oraisons funèbres et des mascarets d’alexandrins sent son Versailles à plein nez. C’est le XVIIe siècle de la rhétorique qui nous a donné l’envie de goûter les quarante mots d’une maxime comme une tasse de café très fort après de longues libations.

Aussi bien, ces vivacités de langue et ces coups de cerveau sont également entrés dans un certain nombre de paradoxes et parfois d’erreurs. Mais, comme on dit, le ton y est toujours, et grâce à ce talent parfois ingénu que nous avons, la vie, aux plus mauvais moments, demeure toujours exquise par elle-même, la loi étant de se trouver toujours sur la route nationale du raisonnement, les antennes aiguisées et la lucidité tendue.

DÉJEUNERS DE SOLEIL

La chronique doit avoir une philosophie. Et même, elle doit être une philosophie. Non pas à la façon dont l’entendait Homais l’apothicaire, quand il s’adressait à Charles Bovary ou au curé Bournisien, mais plutôt à la façon des chansonniers montmartrois, et principalement de ceux du Chat Noir de jadis, qui chantaient la chronique comme les soldats chantent l’amour et la nostalgie.

J’ai eu tout jeune la révélation de la chronique. J’avais un oncle qui cachait sous son bureau quelques bouquins invraisemblables pour moi, une sorte de petite cave qui contenait Monsieur de Bougrelon, les Mémoires de Marmontel, des anonymes du XVIIIe siècle, le Paris de Dulaure, monument discutable, et, je ne sais trop pourquoi, la Mascarade de l’Histoire, de Pierre Véron, un fameux bonhomme, et spirituel jusqu’aux battements des cils. Or voici ce que je lus un jour dans ce dernier volume, soigneusement dérobé dans l’arsenal de l’oncle : Ruth, femme moabite, qui, devenue veuve, suivit Noémi, sa belle-mère, à Bethléem, se mit à glaner dans le champ de Booz, un riche agriculteur, et réussit, sur les conseils de Noémi, à se faire épouser !… Hum ! s’écriait notre auteur, que voilà un champ où il manquait un trottoir !… Et voici comment le même Pierre Véron traitait Pégase, coursier, disons-nous, qu’enfourchent les poètes :

 

Fort à tort, comme d’un symbole,

D’ailes Pégase est affublé.

Si quelque fois poète vole,

Bien plus souvent il est volé !

 

C’est le même Pierre Véron qui appelait Pline le Jeune M. de Sévigné. Tel est le tour d’esprit du chroniqueur. Inutile de vous dire que l’histoire littéraire ne fait aucune mention de Véron, encore moins que d’Aurélien Scholl, car les vrais chroniqueurs ont le malheur de mourir avec leur délicieux bavardage, avec cet art éphémère et précieux où tant de finesse se confond souvent à tant de style.

La plupart des bons écrivains ont été d’excellents chroniqueurs, et particulièrement les historiens et les romanciers. Chroniques, les Lettres persanes, et certains contes de Balzac. Chroniques, les textes savants de Sainte-Beuve et les critiques de Jules Lemaître. Mais, plus haut dans l’histoire, on rencontre les princes du genre, Aristophane, Aristote, Saint Jean Chrysostome, dont Après le tremblement de la ville d’Antioche est un bien singulier reportage, Platon lui-même, et Sénèque ; et César, le plus grand des grands journalistes, l’envoyé spécial par excellence.

La chronique n’avait pourtant pas encore trouvé son assiette. Comme la peinture, avide de grands sujets, elle se balançait entre les homélies et la grande machine pour librairie de fonds. Les premiers Français qui s’attaquèrent à cette délicate matière semblent avoir été emprisonnés dans une sorte de lyrisme mystique et papelard qui me gâte beaucoup de leurs œuvres : Jean de Meung, les sermons de Maillard, Christine de Pisan, Henri Baude, les grands rhétoriqueurs des XIVe et XVe siècles. Enfin, voici les Propos rustiques de Noël du Fail, Brantôme, les gens de la Pléiade, et toutes les chroniques qui illustrent si bien, aujourd’hui encore, la bibliothèque des grands seigneurs : celles d’Ernoul et de Bernard le Trésorier, celle des quatre premiers Valois, celle de Gille le Muisit, abbé de Saint-Martin de Tournai, et tant et tant d’autres qui ont mis peu à peu les écrivains légers ou sérieux des XIXe et XXe siècles sur le sentier du morceau idéal, primesautier, admirablement inutile, mais tout aussi indispensable qu’une robe de femme, qu’un cœur de femme, tout aussi nécessaire que l’amour. Ici, c’est un véritable bataillon d’hommes de talent qui se range sous les voûtes de ma mémoire. De Banville à Scholl et à Maurice Donnay, de Henry Bauer à Armand Silvestre, de Mendès à Henry Fouquier, de Jean Lorrain à Duvernois, d’Albert Flament à La Fouchardière…

… Une loi passait ; le prix de philosophie du Concours général allait à un fils de muletier ; la monnaie se traînait comme un paralytique ; on commençait de s’habiller plus que solennellement pour assister aux répétitions générales ; Longchamp voyait ses chevaux courir la nuit aux lanternes ; quelque profond académicien se penchait sur les misères du peuple ; les femmes jouaient à imiter l’homme et réclamaient des décrets gouvernementaux en guise d’hommages. Ces faits étaient-ils assez probants par eux-mêmes ? Non. Ils exigeaient un commentaire bien tourné, quelques petites touches d’esprit, de critique autour de leur cérémonial, un parfum de moquerie, une approbation sans emphase, une sauce, disent les peintres, un apprêt, un rien qui leur conférât grâce et fît réfléchir les lecteurs qui, sans cela, n’eussent peut-être jamais réfléchi… Et voici sans doute une heureuse définition de la chronique : l’art de rendre « intellectif » quelques secondes le sombre et sévère lecteur du journal.

FANTÔMES

Naguère, la France était habitée par des hommes, des femmes, des enfants et des automobiles. Car il ne faut pas s’y tromper, l’automobile était un habitant. Elle pouvait se targuer d’un teint, d’un domicile et d’un tempérament, tout comme un brocanteur du Temple, un banquier ou un bouilleur de cru des Charentes. Qu’elle fût voiture, bagnole, car, chignole, navire, clou, théière, occase, guimbarde ou belle machine, on lui avait construit des halles, on lui avait donné une métaphysique. Tant de génie pour en arriver à la faire languir de soif et n’exister plus qu’à l’état de spectre furtif…

Cet état me gêne affreusement. Prendre un taxi n’était pas nécessairement le fait d’un prodigue. Seulement, vous étiez en retard. Or il y avait vingt bonnes minutes que vous attendiez votre autobus. Il arrivait enfin, lentement, dans un halo de noirceur qui ne présageait rien de bon. Quand il était complet il s’arrêtait à peine, donnait du croupion pour marquer le coup, sonnait avec rage et repartait dédaigneusement avec des grâces de mégathérium. À ce moment, un taxi rôdeur vous frôlait en se balançant. Dame ! vous l’appeliez. Et vous le gardiez, et vous pouviez encore, à la fin de la journée, loger dans votre horaire une course à Ménilmontant qui vous ramenait dîner convenablement à Auteuil.

L’autre nuit, dans un trou de sommeil, je chiffonnais l’album d’Épinal de cet enfant que j’ai vu naître…

… Colossal, bombant le caisson, haut colleté, galbé comme un potentat, le melon « coiffant jeune » et naturellement trop petit posé en bataille sur l’occiput, la moustache carrée bien accroupie sur la banquette de la lèvre, le marquis de Dion essaye sa dernière née, la pétrolette : haute sur pattes, toute secouée de coqueluche et de souffles vésiculaires, elle a l’air d’un scarabée maladroit et bruissant. Son capot est courtaud comme la bottine qu’on appelle « à bout Carnot ». Qu’est-ce qui se passe ?

On s’attroupe. Personne n’a confiance. Car chaque génération doit recommencer le même combat, remporter la même victoire sur cette vieille dame autoritaire et sacrifiée qu’est l’Habitude. Mais c’est la course Paris-Rouen, en 1894. Les badauds goguenards chinent les chauffeurs qui mettent pied à terre à la vue d’une côte. Et pourtant, un concurrent plus fortuné gagne la course à 21 de moyenne ! C’est l’« entrée dans le monde » de l’automobile.

Alors, la mode s’empare du nouveau jouet pour grandes personnes. Des demi-dieux étranges, magnats du Tout-Paris, monstres casqués, masqués, barbus, vêtus de cache-poussière ou de peaux de bique, apprennent à dresser les phaétons Peugeot et les vis-à-vis Panhard au milieu de ruades courtes et de fumerolles.

Mais voici que l’auto, nouveau Moloch, dévore ses victimes. Des coureurs se tuent. Des voitures entrent dans la foule. Et le bon public, indulgent envers le teuf-teuf qui n’avançait qu’à 25 à l’heure, commence à considérer les chauffeurs comme des êtres sauvages, ennemis de tout équilibre. Les paysans alertés se tournent, se redressent et courent aux abris les plus proches dès qu’ils voient poindre le capot plat d’une voiture à l’épaule d’une côte. Au cours d’une procession à Boulogne-sur-Mer, en 1903, Enfants de Marie, pêcheuses boulonnaises et dames patronnesses s’évanouissent de frayeur en voyant déboucher sur le port une voiture dont la vitesse dépasse 35 à l’heure ! Et il me souvient qu’un journal de cette année-là, racontant l’incident s’exprimait dans ce sens : la Réalité est aussi une œuvre d’observation vécue, mettant en présence, par le fait du hasard, le Passé et l’Avenir, automobile et blancs surplis…

L’auto eut ses fantaisies, ses caprices. On appela cela des « pannes ». En ces temps primitifs, les « stations-service », sentinelles avancées de nos autostrades, avec leur netteté de clinique et leur personnel galonné, n’existaient pas. Le malheureux chauffeur devait donc avoir recours à des confrères plus favorisés. Il y avait d’ailleurs un « Code de la panne » où tout était prévu. On recommandait à l’empanné « d’agiter un bras dans un plan perpendiculaire à la route, la figure tournée vers la voiture dont il sollicitait le secours, en ayant pris soin auparavant de placer ostensiblement sur l’automobile immobilisée quelque drapeau blanc fait au besoin d’un mouchoir ». On croirait entendre parler Pandore. C’étaient les temps héroïques…

La voiture eut ses qualités, par milliers, s’entend, mais aussi ses défauts. Elle avait ravi l’homme à la contemplation. Vous souvient-il du temps où personne ne prêtait la moindre attention aux paysages, qui s’enfuyaient, effrayés ? On ne s’occupait que de gagner de vitesse la voiture qui fonçait devant vous, de savoir comment se préparaient les rognons dans telle « hostellerie », et s’il y aurait un ping-pong à l’hôtel où l’on comptait coucher le soir…

Et elle ne fut même plus un luxe. Le millionnaire, quand il voulait s’offrir un plaisir rare, délaissait sa carapace d’acier et marchait une heure. Et c’est cette heure de marche qui était un luxe, il le savait, – du temps perdu, du temps gratuit pendant lequel il ne gagnait pas d’argent. Puis le remords le reprenait, et, repassant son scaphandre, il remontait en auto : fini le plaisir. Il fallait être sérieux.

L’auto « concurrença » très fortement le chemin de fer. Qui n’a pas fait un voyage en autocar ne peut guère imaginer ce que c’était que le voyage en diligence. On traversait des villes, on faisait amitié avec elles, on écoutait les histoires du chauffeur « auquel il était défendu de parler ». C’était un type important. Il connaissait tout le monde, il distribuait des sourires dans chaque village, il retrouvait l’aubergiste, on le chargeait de missions de confiance. Il jouissait enfin d’une espèce d’autorité comparable à celle de son aïeul le postillon qui mettait pied à terre à chaque relais.

… Si le pittoresque créé par l’auto venait à disparaître définitivement, je serais le plus désolé des hommes. Les voitures ont fait, dans beaucoup de cas, partie de mon âme.

PETITE HISTOIRE

Peu à peu, depuis que l’automobile a la pépie, depuis que les chaussées de Paris, délivrées de leurs grands sauriens, ressemblent aux rues principales d’une bourgade provinciale, la bicyclette a pris rang d’être humain, moral, pensant et remuant. Voici l’heure des souvenirs, voici l’heure des échappées sur la poésie mécanique et populaire de cette fin de demi-siècle…

Aujourd’hui, tout le monde pédale, ou à peu près. Mais le moyen de faire autrement ? Et si chacun n’a pas encore obtenu son permis de conduire, il possède une carte d’immatriculation. Il y a une Charte, un Règlement, une Loi de la bicyclette. Et l’on discute braquets, remorques, porte-bagages, tout comme ces dernières années on ne parlait que de ponts arrière, de boîtes de vitesse ou de traction avant. La « Petite Reine » a retrouvé des amoureux, puis de nouveaux sujets, depuis le monsieur grave au lorgnon qu’un cordon retient à sa boutonnière, au melon posé bien droit sur les sinus, jusqu’à la lycéenne aux cheveux flottants qui cultive un petit genre star.

… Mais où est le temps où je voyais un concierge à tête de Daumier lire à haute voix devant les siens quelque journal où l’on traitait du dramatique abandon d’un grimpeur de l’Île-de-France, ou de la distinction des genoux belges…

La bicyclette a des lettres de noblesse, une galerie d’ancêtres bien pourvue, dont personne ne parle, et qu’il serait pourtant amusant d’évoquer.

Le premier, le plus ancien de tous les « vélos », l’étrange Célérifère, au nom bizarre d’insecte, a pour inventeur le marquis de Sivrac. Né vers le milieu du XVIIIe siècle, le célérifère fut loin d’être un instrument perfectionné, et l’idée en était enfantine.

L’ancêtre de la bicyclette se composait d’un cheval de bois, ou d’un lion, ou d’un cerf (selon les goûts et les désirs de son futur possesseur), dont les pattes étaient ornées de deux roues placées sur une même ligne. Le cavalier enfourchait cette monture artistique, qui devait vous faire imaginer de l’art grec de fête foraine, et frappait le sol alternativement de ses deux pieds. Le nom de Vélocipède, qui devait s’appliquer à la bicyclette beaucoup plus tard, était réservé à l’amateur.

Le changement qu’il était indispensable d’apporter au célérifère est dû au baron Drais de Saverboa, père de la célèbre « Draisienne » chère aux sujets du roi Louis-Philippe. On s’emballa pendant quelques saisons sur ce lourd bicycle de bois dont la roue avant s’articulait d’un pivot. La Jeunesse Dorée de la Restauration pouvait se livrer à ce sport excitant sous les ombrages du Luxembourg où des courses avaient lieu tous les jours. La vogue de la draisienne fut telle que des manèges s’installèrent pour apprendre aux élégants à monter loin des indiscrets. Mais le changement apporté par le baron Drais au vieux célérifère n’en diminua pas les accidents. Les vrais bénéficiaires du sport à la mode, les seuls qui en tirèrent un profit réel furent les chirurgiens et les bottiers dont la clientèle s’accrut dans des proportions curieusement rapides. Vers 1845, sous le bon roi Louis-Philippe, aux temps paisibles des omnibus qu’on appelait « Dames Blanches » et des fiacres de location, on inventa, pour la plus grande joie des enfants, le cheval mécanique dont nous nous souvenons tous. Petit coursier noir aux pattes largement étendues, sorti tout droit d’un dessin d’Horace Vernet, les crins parcimonieusement répartis, l’œil fixe, (c’était une boule de verre), il ne demandait aucun effort physique à ses petits cavaliers. Il avançait dans le bruit de ferraille de ses trois roues, car il fut le père du tricycle, grâce à une chaîne de Vaucanson qu’on actionnait à l’aide d’une manivelle. Nous avons tous aimé un cheval mécanique, et je garde un grand souvenir de celui que je montais dans une cour de Neuilly…

Il n’y a pas si longtemps, un peu avant 1870, le fils d’un constructeur de voitures de la rue Godot-de-Mauroy, – car c’est toujours un artisan de Paris qui est à l’origine de toute invention –, le jeune Michaux, réalisa d’un coup le Bicycle à deux roues, actionné par des pédales. Ce fut le grand succès, la vogue extraordinaire, et, vers 1890, tout le monde voulut avoir son bicycle.

C’est la belle époque du grand Bi, cet extraordinaire engin dont la roue avant atteignait deux mètres, et que les cocodès enfourchaient après des efforts acrobatiques. Les avenues de Paris en virent passer de toutes formes, de tout acabit. Son guidon court, semblable à une monture de brosse, sa roue démesurée et sa selle minuscule évoquaient l’aspect d’un faucheux de Sabbat dont la silhouette et les proportions auraient fait une blague à l’espèce contemporaine. De jeunes téméraires à la moustache en virgule, au nœud papillon, au veston boutonné jusqu’au col, juchaient leur gloire sur ce monstre. Ce fut du délire ! Les femmes ne voulurent point être en reste, et, lorsque sortit la vraie bicyclette, on put voir pédaler dans les allées du Bois, d’Armenonville à la Cascade, du Ranelagh au Parc Saint-James, tous les « fin de siècle », tout le gratin, d’Émilienne d’Alençon à la comtesse Greffulhe, des gommeuses de « Caf Conc’ » aux femmes du Monde.

À cette époque heureuse où les moindres petites choses avaient leur importance, puisque le monde était débonnaire et qu’on ne lui posait pas de graves problèmes, Paris se divisa en deux camps : partisans de la culotte cycliste, et tenants de la jupe à plis. Les premiers comptaient beaucoup d’adeptes, et le costume le plus joli qui se pût porter, selon la maison Redfern, se composait d’un pantalon très long, bouffant du bas et formant jupe, d’une jaquette de toile piquée à larges manches, d’une chemisette, de bas écossais, de hautes bottines jaunes, et d’un coquin petit canotier style « Belle Cycliste ». On fit même une enquête auprès des sportives, et on en recueillit des centaines de réponses, de Gyp à Yvette Guilbert, en passant par la Belle Otero, Sarah Bernhardt et Louise Abbéma. Stéphane Mallarmé, sollicité de donner son avis sur ce débat d’une gravité pressante, répondit : « Je ne suis, devant votre question, comme devant les chevaucheuses d’acier, qu’un passant qui se gare. Mais si leur mobile est celui de montrer les jambes, je préfère que ce soit d’une jupe relevée, vestige féminin, pas du garçonnier pantalon, que l’éblouissement fonde, me renverse et me darde… »

Souhaitons à nos contemporains, qui enfourchent leur bicyclette parce que les circonstances les y obligent, de penser parfois à ces histoires d’un autre monde, mais d’une époque passablement exquise, pour se distraire un peu le long de leurs courses dans Paris.

LOGOMANIE

On peut se demander pourquoi la parole a été donnée à l’homme. On me l’avait dit, je l’ai oublié. C’est un grand bienfait sans doute et un grand honneur que lui a fait le Créateur. Je ne jurerais pas que Celui-ci, parfois, ne se morde le Doigt de sa gentillesse. Je me rappelle tristement cette noble citation d’un vieux Bescherelle : « La parole a été donnée à l’homme pour communiquer ses pensées. » Ses pensées ! Il s’agit bien de pensées ! Ce sont en vérité les lieux communs les plus éculés, les banalités les plus galvaudées, les plus minces rognures d’idées, les trouvailles les plus confuses de leur cerveau que la plupart des hommes se versent dans les oreilles. Cette « hyperlogorrhée » est la grande maladie de ces dernières semaines : chacun a son mot à dire, son opinion, son « sentiment » sur les événements les plus récents.

Depuis la guerre, que de lèvres allaient leur train qui eussent dû moins s’agiter ! La fille de ma crémière savait exactement sur quel front étaient les uns ou les autres. Elle piquait droit sur l’épicière, comme on va tisonner un poêle, pour en discuter âprement avec elle… Le marchand de vins du coin connaissait le chiffre précis des avions qui étaient venus sur Paris la nuit précédente. Mon coiffeur n’ignorait rien des plans du généralissime. Aujourd’hui, chacun s’explique, commente, annonce, anticipe, confie, avec des airs de mystère, des sous-entendus, des réticences, comme il se doit : « Vous ne savez pas ?… Eh bien, voilà… »

Eh non, je ne sais pas ! Et j’ose le dire et me flatter de l’avouer. Comment saurais-je ce qu’un très petit nombre de gens savent, si d’ailleurs il est sûr qu’ils le sachent eux-mêmes ? Pourquoi disserterais-je de ces sujets, diplomatiques, économiques ou militaires, dont je n’ai qu’un savoir fort sommaire, et sur lesquels des hommes qui ont cru leur consacrer toute une vie préféreraient eux-mêmes se taire ? Je n’ai pas de « tuyaux », de « nouvelles », de « bruits ». Comme chacun peut le faire, j’observe modestement, j’écoute, je réfléchis consciencieusement, si la chose promet de m’intéresser. Mais est-ce assez pour former une opinion ? Est-ce assez pour ouvrir, toutes grandes, les écluses sonores de la parole ? Il faut donc à tout prix qu’il se passe « quelque chose » – et quelque chose qui se dise en beaucoup de paroles ? Il n’y a donc pas moyen de faire autrement ? Le ronron du bavardage est notre pain quotidien. Nous ne l’entendons même plus, nous y sommes habitués, mais il nous est indispensable. Un jour sans bavardage, et l’humanité penche au bord du suicide. C’est qu’elle a failli être obligée, cette fois, de penser…

Et moi je vous dis : voici venu le temps du silence. Je songe aujourd’hui de quelques hommes qui savaient ne pas parler. Je voudrais qu’on prît un peu plus d’exemple sur eux. Lucien Guitry arrivait à nous entraîner très loin dans le mystère par ses silences qui vous passaient dans le dos comme les roues du vent. Jules Renard disait qu’il savait se taire « comme font les arbres ». Balzac remarquait avec justesse que la mondanité n’est faite ni de privilèges, ni de secrets, mais de paroles uniquement. Il était, dit-il, épouvanté par le bavardage des gens du monde. Chamfort, Rivarol, Vauvenargues, Joubert, ces moralistes à la parole concise, écoutaient longuement leur interlocuteur sans mot dire, et – ce sont leurs amis qui le racontent – exprimaient leur opinion de temps en temps seulement, en une phrase ramassée. On peut bien penser que leurs « maximes » sont nées de ce besoin de concentration, d’économie. Il y a donc des moyens de vivre, ces grands hommes nous l’apprennent, de travailler, de penser sans ouvrir la bouche, du moins sans l’ouvrir pour dire autre chose que ce qui paraît nécessaire ? Les paysans, certains artisans au métier difficile interrogent et répondent par mouvements de lèvres et plis de paupières. Ils s’entendent, ils se comprennent à demi-mot. Je voudrais que certains parleurs de ma connaissance prissent exemple sur eux.

Je ne suis certes pas pour les bouches cousues, ayant pour ma part non seulement le goût d’une langue riche, mais divers vocabulaires à ma disposition pour le cas où je me heurte à quelque mauvais coucheur sportif. Je trouve simplement qu’on abuse de la manivelle. On mord dans les tartines du bruit comme à plaisir. On s’accroche par les dents à toutes les occasions de perdre du temps. Car parler, c’est perdre du temps plus souvent qu’à son tour. Savoir entendre est plus large et plus grand. Je reconnais la qualité d’une femme à sa science d’écouter.

Les paroles nous entourent de notre propre bruit, nous persuadent avec notre propre hypocrisie, font entrer en nous des arguments brillants ou vains dont nous ne nous servions peut-être que par malice. Après avoir cuisiné quelque histoire, on est tout surpris d’y croire à son tour quand la mémoire renvoie sur le bord de la vie, comme cadavres de mer démontée, les choses dites autrefois. La plupart des vies manquées le sont à cause de paroles malheureuses. On a joué, on a parié pour une politique. Mais les paroles sont demeurées quelque part, en l’air. Puis elles passent dans l’écrit. Et nous voilà engagés… Car nous tenons beaucoup plus les serments stupides que les serments d’honneur, on ne sait trop pourquoi. Vengeance des paroles, sans doute. Il y a une énigme au fond de ce que l’on dit et de ce que l’on entend…

En d’autres termes, celui qui parle est un dilapidateur, alors que celui qui écoute est un épargnant, un économe, un riche, s’il faut tout dire. Or, aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de « capitaux », d’accumulation, de réserves. Plus que jamais aujourd’hui nous devons apprendre à nous taire.

SILENCE

Le silence, dans un pays qui vit encore en dedans de la guerre, consiste exactement à ne jamais parler de ce que l’on ne connaît pas. Car on ne parle, aux heures graves, que pour se renseigner, pour se soulager ou pour se calmer. Dès qu’on se croit parfaitement au courant d’une chose, il faut faire aussitôt le silence autour d’elle, et pour ainsi dire naturellement, comme si les vérités utiles se défendaient elles-mêmes contre la parole. Il n’en demeure pas moins que le silence est un grave problème, surtout si l’on tourne une oreille sur le passé.

Le silence d’avant la guerre s’était enfoui si loin de nous, effarouché par le bruit, chassé par les orgues humaines, si loin que nous n’avions plus de mots, plus d’appâts, plus d’aimants pour le rappeler à nous. Pour lui faire signe et le persuader, il ne nous restait plus que le bruit qui l’épouvante. Les dictionnaires n’ont pas de verbe pour dire être silencieux. Car l’habitude s’est perdue de rester calme, de ne pas bouger, d’attendre. En un quart de siècle, le bruit et les rumeurs avaient eu raison de la concentration de l’esprit. Les hommes ne réfléchissaient plus, n’aimaient plus, n’admiraient plus, ne souffraient plus. Ils bâillaient devant un tableau, ils couraient bêtement sans être pressés, ils voulaient fumer en avion. Ils ne pouvaient même plus rester seuls dans un taxi et avaient inventé le petit buffet de la T.S.F. dans la voiture… Ils ne voulaient plus entendre parler de mystiques, de méditations, d’extase. Il y avait plus grave : les hommes ne parlaient plus, ils faisaient du bruit.

Tels nous étions avant la guerre. Mais la guerre avait encore porté à leur comble nos manies de remuer idées fausses, langues ou meubles. Avant septembre, nous parlions tous politique. Depuis septembre, nous avions remplacé la politique par la stratégie et par la tactique. Nous voulions tout savoir. Nous inventions tous quelque personnage haut placé, cousin, chef de cabinet, d’état-major, de bureau, chef de file, chef de corps, directeur de Service Secret ou Éminence Grise, qui nous renseignait scrupuleusement. Et il se mêlait presque toujours quelque parcelle de vérité à nos commérages. Depuis l’armistice, nous avons repris la politique.

Car aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, l’ensemble des événements favorise des aspirations et des poussées profondes vers le bavardage ou l’éloquence, par l’écrit ou par la parole. Il va sans dire que tout homme, au plus secret de ses désirs, place la parole avant le silence. La plupart des individus boudent la réserve parce qu’ils ne veulent pas avoir l’air de ne rien savoir des événements. Alors, ils tournent la manivelle et bouleversent les lignes de prudence… Le silence est une arme, et peut-être la plus efficace de toutes. C’est la lumière bleue du verbe, c’est un camouflage, c’est une cuirasse.

Sans doute, il est un peu paradoxal de prétendre que le comble du bruit est fait des murmures les plus anodins. C’est là pourtant une idée que je tiens pour juste depuis longtemps. Apprenons donc à vivre dans le drame en retenant notre langue, sans nous trahir et sans trahir personne.

Car le silence a encore ceci d’excellent qu’il donne le goût de travailler. Mais, avides de thésauriser, de mettre du bruit de côté, comme ils font pour l’argent, les hommes avaient bourré de grincements et de soupirs, de bacchanales, d’échos et de fausses nouvelles ces sortes de coffres-forts appelés postes de radio, mettant ainsi le mensonge à la portée de toutes les mains et de toutes les oreilles. Ils avaient assommé de thèses, de vues, d’opinions, d’idées et de confidences, leurs familles, leurs amis et leurs adversaires. Ils ont joué aux renseignés, et ils étaient ignorants… comme tout le monde. Qu’ils se taisent aujourd’hui, au moins pour essayer de rattraper le temps perdu. Qu’ils se taisent, et ils seront pardonnés.

NOËL SECRET

Les grands magasins et les boutiques, le long des derniers jours de cet obscur décembre, ne renoncent pas à ressembler à des jardins et à des théâtres. Mais ce sont des jardins secrets, ce sont là des théâtres d’ombres… Et le Père Noël, beau comme son arbre, nous a fait penser aux vieillards que nous avons tendrement aimés.

L’arbre de Noël est encore au fond de toutes les sensibilités. J’ai fait mon tour dans son domaine. La musique de Ravel chantonnait dans mon cœur. Combien les jouets gouvernent encore tout ce qui peut nous plaire ! À tel point que les éléments du chapitre cadeaux copient le jouet ou le suggèrent.

De là vient le plaisir particulier que l’on éprouve à acheter un agenda, un cendrier, une carafe ou une valise en ce début d’hiver sans voyage…

Les jouets, ce sont les ténors, les grands champions de la troupe des objets usuels qui brillent, mais dans une lumière de veilleuse. Et c’est à des hublots qu’apparaissent timidement leurs sourires et leurs grimaces, leurs couleurs et leurs attitudes.

Voici, comme naguère, pour ceux qui ne parlent pas encore, les éléphants sur roues caoutchoutées, les agneaux de peluche portant le grand cordon de la Toison d’Or, les chats diaboliques, les poussins, les canards, semblables à des œufs à la neige montés sur chariot, les ours socratiques, dieux des berceaux…

Cherchons les poupées, en tenant par la main nos filles et nos nièces. Eh bien ! Paris fait toujours des miracles. Paris qui aime les femmes, les chevelures, les parfums, les rubans, continue d’exceller dans les tendres poupées qui ont, comme on dit, des yeux dormeurs à cils, des robes charmantes, et qui envoient des baisers et font des gestes qui rappellent l’avenue du Bois de jadis… Des femmes déjà, qu’elles soient faites de porcelaine, de stuc ou de tissu serré. Nombreuses sont celles qui portent le costume de leur province. Même, j’ai vu, dans un grand magasin, une malle du genre « Innovation » contenant des robes de poupées, des fourrures, un nécessaire et un trousseau comprenant plusieurs paires de jolies chaussures de peau blanche. Pour celles qui voyagent, sans doute…

 

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Y a-t-il encore des soldats de plomb ? Des panoplies pour petits hommes ? Comment donc ! Comment donc ! Et il faut le dire, mélancoliquement, mais carrément : c’est le costume militaire qui domine. Mais n’est-il pas clair qu’une armée, qu’un sursaut de la civilisation, que des crises de toutes sortes se prolongent dans les jouets ? Tant de casques, de carabines à air comprimé, de revolvers, de jumelles et de sabres disent assez que le monde est sur les dents. À ce monde astiqué et violent, il faut souhaiter que l’année nouvelle soit salutaire et généreuse, et que toute idée de guerre retombe exténuée dans l’univers raffiné des jouets où les flammes sont remplacées par des cheveux d’ange…

Arrêtons-nous maintenant ensemble devant les parcs de matériel et poussons avec les enfants, qui se balancent à nos basques, un long cri d’admiration ! Je rêve d’être assez petit pour me glisser dans cette miniature de train de luxe, exécuté d’après les prototypes, éclairé électriquement.

Que d’images ne vient-il pas développer dans l’âme frêle des gosses, comme dans l’âme nostalgique des grandes personnes ! Quels espoirs de voyages paisibles ne leur apporte-t-il pas !

 

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Les fabricants pensent sans doute que les enfants sont vieux, qu’ils durent avec nous depuis longtemps, et qu’il faut renouveler le jouet comme on renouvelle la science ou le spectacle. On s’évertue à les éduquer, à les tenter par des trouvailles de plus en plus actuelles. Un jour, nous aborderons, vers la Noël, la télévision, l’ectoplasme, l’ultra-microscope, le radium, les pierres précieuses. Telle est la raison de l’intérêt que les parents portent aux jouets de leurs enfants. J’avoue, pour ma part, ne pouvoir m’arracher à ces étalages où sont rassemblés les éléments les plus imprévus et les détails les plus complets du pittoresque technique de ce temps. Locomotives « aérodynamiques », gares avec accidents, avions soignés comme des insectes, embarcadères d’aérodromes, funiculaires émouvants comme des sauts de la mort, téléphones, machines à écrire, auto-grues, voiliers, michelines aux couleurs incontestables, camions pétroliers (hélas !), transports routiers avec remorques, constructions diverses, instruments de musique, horlogerie, chevaux, bicyclettes et jeux de patience. J’ai le sentiment de descendre les escaliers du dictionnaire, d’être quelque chose comme un valet de trèfle articulé, de me réduire à la taille d’un timbre-poste et de pouvoir me mêler à ce monde enchanté des jouets que notre cœur d’enfant, quelles que soient nos épreuves, désirera toujours.

Ainsi Paris s’enrichit et se gonfle d’un babil de contes de fées qui murmurera pendant quelques semaines à la porte de nos souvenirs.

Je sais bien que Berlin, Nuremberg, New-York, Milan, Moscou, Toronto, Lisbonne ou Vancouver vivent du même cœur les mêmes cérémonies et choisissent des fleurs pour leurs boutonnières. Mais je trouve, dans les démonstrations actuelles, resserrées, du jouet de Paris, l’intimité, la douceur secrète d’une famille qui se regroupe autour de l’espérance.

PREMIER DE L’AN

Le premier de l’An n’est pas qu’un mot, une formule, une sorte de « bon à tirer » que le chef des Éphémérides inscrirait au bas de l’année décrépite, comme sur un jeu d’épreuves fatiguées. Alors que les semaines sont des semaines et les lignes des lignes, le jour de l’An est une Capitale. Je ne parlerai pas des fêtes et des dimanches réguliers, qui ne se soutiennent que par eux-mêmes. Car telle est la force des symboles et des habitudes que le premier janvier existe incontestablement avec une âme, une silhouette, un fond de teint, des grâces particulières, et vous a toujours un fumet de paradis qui monte à l’imagination des passants mélancoliques et lourds que nous sommes sur cette écorce vertigineuse.

Il y a, dans le creux de ce premier jour, quelque chose de si naïf, de si férié et ferré de neuf que l’on pourrait le reconnaître sans calendrier, sans montre et sans mémoire. Et il est certain que le malheureux, que l’homme qui vit de hasards, que le prisonnier privé de toutes choses et qui se met à la fenêtre pour faire ses confidences à la lumière, se douteraient, rien qu’à la qualité du tissu aérien, à l’orient de cette perle unique, que le Premier Janvier n’est pas un moule monotone et bruissant comme les autres.

On a le sentiment d’une halte innombrable, d’un immense bataillon d’hommes qui campent avant de reprendre le rabot, le marteau, les lunettes, le porte-plume ou la manivelle. Et, dans cette paisible rumeur qui nous vient de la ville, comme dit notre Verlaine, l’homme défait que nous sommes pressent quelque chose qui ressemble à du bonheur, aux grands feux d’un hiver calme, aux ludions d’un été tranquille. Et il hume ce bonheur allongé, nostalgique, un peu triste, mais si sain, du premier jour de l’année.

Cette journée a quelque chose de lointain et de provincial, de littéraire et de mélodieux, qui repose et séduit nos angoisses de l’heure et nos nervosités de sémaphores. Ce sera, malgré tout, la sortie de la messe, la chemise propre de l’homme simple, le dîner du solitaire qui a envie de voir du monde et qui va se lover dans quelque cabaret bouché de bleu comme une bouteille d’encre à stylo… Mille petits événements qui nous relâchent de l’inquiétude et rallument dans l’âme un peu de la douceur de vivre.

Nous avons si bien pris le pli de compter par jours et par années pour nous y retrouver qu’il y a véritablement des hommes de trente ans, des toitures de mille et des mariages vieux d’une semaine. Nous avons nos âges parce qu’il y a des centilitres, des grammes, des horloges, des calendriers et des journaux. En réalité, il n’y a rien. Rien que le temps qui passe comme il veut, mêlé à des manifestations plus ou moins sombres ou plus ou moins absurdes : bronchites, agrégations, amours, guerres…

Je sais bien que les lunes goguenardes, que les échéances qui se représentent, que les nuits de basalte démasquent ou masquent leur visage, que le pouls des marées nous met sur le chemin des logarithmes, que les événements se suivent comme les chevaux d’un manège et que les paroles et que les nombres sont les signes mêmes du mystère. Et cependant…

Avant la guerre, l’année nouvelle se présentait comme une fiancée. Depuis cent et cent ans les imagiers du monde entier avaient pris l’habitude de personnifier l’année qui s’en allait sous les traits d’une mégère chargée de vieux bagages, et la nouvelle par une ravissante apparition. Besoin de renouvellement et de fraîcheur que nous portions en nous et qui nous aidait à supporter le filin monotone lancé par les Parques. Ces divisions significatives du temps en années, des jours en heures et des choses en atomes m’avaient toujours paru chargées de sens. Et chaque fois que j’entendais se fermer, le 31 décembre, cette porte par où s’échappaient les fumées que lançaient dans l’air douze mois brûlés, je ressentais la même émotion.

Mais le jour de l’An vient interrompre ces réflexions étranges. Il nous fait espérer de jouer gagnant sur ce qui nous paraît raisonnable au lieu de perdre automatiquement sur ce qui voudrait nous séduire.

Aujourd’hui, dans ce sombre balbutiement de l’année nouvelle, le front collé aux vitres comme à l’époque où, tout enfant, et sur les suggestions de mes parents, j’allais à la fenêtre pour « regarder » le Premier Janvier comme j’eusse regardé un défilé de chasseurs à pied, je vois la nuit qui traîne encore en chaussons bleus, une lanterne à sa ceinture. Mais le jour tisse son cocon.

Nous ne ferons pas de grandes visites. Nous n’aurons pas de grandes fêtes. Elles baisseront chastement les paupières…

Mais je rêve déjà que j’entends grincer, du fond de l’horizon, les roues du carrosse allumé en grand d’où descendra la fée vierge, longtemps déçue mais bienveillante, qui sera la Paix.

EMBARRAS DE JANVIER

En temps de paix comme en temps de guerre, d’armistice ou de révolution, janvier reste le mois des réflexions acrobatiques, d’une sorte de cache-cache ou de chat perché sur des questions budgétaires, tant publiques que privées. Ce doit être à ce moment de l’année que notre Alfred Capus, prophète à la tête polie, plus profond souvent qu’il ne consentait à s’en donner l’air, trouva, d’une formule douce et saisissante, que la vie n’est guère autre chose qu’un long souci d’argent. Dès janvier, quelle que soit, personnellement, votre sage circonspection à l’égard de ce que l’on est convenu d’appeler les fêtes, vous n’avez point laissé de céder à l’entraînement général et d’octroyer, par exemple, des étrennes à un tas de gens déjà payés pour les services qu’ils vous rendent et qui, s’ils ne vous avaient pas plus ou moins ouvertement sollicités d’y ajouter un supplément, vous auraient semblé l’être suffisamment. Bref, vous faites vos comptes, et vous vous apercevez encore un coup que vous avez passé l’âge heureux, d’ailleurs très court, où l’occasion de recevoir est plus ordinaire que celle de donner. Votre tradition a exigé que vous vous montriez prodigue, insoucieux du lendemain, dédaigneux des lois de la jungle où nous sommes. Je tire un trait et j’additionne, je balance le doit et l’avoir. Et je constate avec stupéfaction qu’en dépit d’expériences antérieures qui m’avaient fait jurer qu’on ne m’y prendrait plus, me voici derechef le corbeau de la fable, ou, si vous préférez, le dindon de la farce : « Cela tient, dit Pierre Varenne, à ce que, quand nous avons quatre-vingt-dix francs à toucher, nous en avons – le même jour – cent cinquante à verser. À la fin, ça décourage. »

Je me suis laissé, une fois de plus, dominer par des puissances qui ne sont que conventionnelles. Je proclame, et de façon, je l’avoue, à obtenir pour premier mais injuste résultat de faire rire mes familiers, que je suis doué d’un ordre foncier, très attaché à mes manies, à mes habitudes, aux usages de sorcellerie qui me permettent d’organiser autour de moi, périlleuse peut-être mais suffisante, l’oasis de sécurité sans laquelle il me serait impossible de m’étendre pour rêver et de m’asseoir pour écrire. Je tiens que c’est la vie avec ses hasards, que c’est la société avec ses lois, ses préjugés, ses sautes d’humeur, ses catastrophes, ses coquilles typographiques et ses caprices, qui s’obstinent à me traiter sans ordre. Et j’enrage !

J’en rage d’autant plus que, si je me suis laissé aller à me donner le plaisir d’être généreux, d’autres s’en passent volontiers et me le font bien voir. Ce n’est pas que le percepteur du XIVe, qui est un homme charmant, lettré et calé en histoire, choisisse à mon intention, dans sa collection de papiers, celui dont la couleur, selon lui, pourra le mieux me donner la chair de poule ; ce n’est pas que le propriétaire, ou son représentant, m’adresse sans hésiter le compte des termes hélas exigibles ! Non. C’est plutôt l’obscur créancier qui m’est à craindre. Il a paru pendant un long temps m’oublier. Mais il a lu mon nom dans un journal. Et, sans réfléchir, il s’est imaginé que je roulais sur l’or. Et il profite de ce que mon travail est public, impossible à dissimuler, pour se rappeler à un souvenir qui ne demandait qu’à être sympathique. Un débiteur quelconque peut toujours espérer qu’à la faveur d’un changement de quartier, de ville, de province ou même de métier, il parviendra à dépister l’huissier et son recors. Mais nous autres, travailleurs par vocation et au grand jour par nécessité, nous sommes irrévocablement condamnés, dès que notre carrière jette quelque lueur, à en recevoir, par le plus prochain courrier, le choc en retour intime et douloureux d’un exploit, d’un avertissement, d’un commandement ou d’une épître à la fois flatteuse et comminatoire. Poètes, écrivains, journalistes, nous n’avons ni plus ni moins de dettes que les autres ; plutôt moins. Mais ça se sait davantage. Notre fameuse réputation d’insolvabilité n’a point de fondement plus légitime, ni plus solide. Nous finissons toujours par payer. Il n’est, pour nous faire rendre gorge, que de nous attendre au tournant de quelque prix littéraire, de quelque distinction honorifique, de quelque fauteuil académique emportés de longue lutte : « On arrive, disait Degas, mais dans quel état ! » Tandis qu’il est toujours loisible au commun des mortels de ne point crier sur les toits qu’il a gagné à la loterie, de ne point loyalement déclarer le montant de ses bénéfices ou le rendement exact de ses petites satisfactions d’amour-propre. Certains Crésus vont même jusqu’à jouer un jeu plus nerveux. Écoutez Collin d’Harleville :

 

On ne sait ce que c’est que de payer ses dettes

Et de sa bienfaisance on emplit les gazettes…

 

À ce jeu démoniaque et beaucoup plus répandu peut-être qu’on ne le pense, comparez la noble pensée d’un écrivain sur le même chapitre : « Je dois, a dit Mme de Sévigné, une vérité sur le malheur d’avoir des dettes ; ceux qui nous pressent sont pressants ; ceux qui ne nous pressent pas le sont encore davantage. » En d’autres termes, et pour peu que nous consentions à nous en infliger la tristesse, nos créanciers criards parviendraient à se faire haïr, tandis que les autres, les discrets, les patients, les souples, les nuancés, les délicats, pourraient aller jusqu’à nous inspirer une certaine compassion d’abord, de la reconnaissance ensuite, et finir, le cas échéant, par s’attirer notre amitié. C’est sans doute à cette solution que Molière a songé quand il a écrit, dans Don Juan, que « c’est une fort mauvaise politique que de se faire celer aux créanciers ». Se faire celer aux créanciers, c’est-à-dire, dans le langage du XVIIe siècle, leur refuser sa porte. Soyons donc toujours à la maison pour ceux qui nous y relancent. À la mauvaise fortune opposons un bon cœur. Et surtout ne désespérons jamais d’émouvoir celui des entrepreneurs de vente à tempérament dont les réclames sont responsables, en quelque mesure, de nous avoir induits en tentation et conduits au péché. La terrestréité tout entière aura lieu de pavoiser quand, vraiment, Crédit sera mort…

LA NEIGE

La neige, cette année, a l’air de se plaire à sa toilette. Elle l’a commencée le premier janvier, passant classiquement aux maisons leur pelisse, faisant des arbres des lutrins de cierges, moirant le sol d’un biscuit de calmar…

Certes, on ne voit pas de printemps sans pluies, d’automnes sans boues dorées, de nuits sans lunes et de jours sans ombres. En revanche, que d’hivers sans neige ! Comme il a peu neigé depuis quelques années…

Il en tombe, assurément, dans les Alpes, le Thibet, les Carpathes, la Cordillère des Andes. Mais ce serait s’étonner de trouver des tonnes de pois cassés chez les grossistes ou des lions dans le Pendjab. La neige des montagnes est une neige d’entrepôts. Même, les hommes l’ont appelée, celle-là, neige éternelle… Il en est, en effet, qui accompagnent nos générations sur la planète comme ferait l’Histoire. La neige des montagnes était la neige fondamentale chez laquelle on allait en visite, avec hôtels et skis, modes et principes. C’était une colonie de luxe que chaque hiver dressait pour l’homme.

Plus surprenante est la neige inattendue qui s’abat un jour, silencieuse comme un secret, sur la vie précise des villes. C’est une chute de talc sur une fourmilière. Nous étions là, le long de nos journées de guerre, derrière des machines à écrire, serrés contre des familles autour d’une tasse de café national, penchés sur des travaux, accrochés à un livre. Et voilà que des ballets de savon à barbe, que des corps d’armée d’acide borique et de bicarbonate de soude nous enveloppent, nous et les choses, dans une démonstration militaire de farine et de sucre…

La neige est un dénominateur auquel se réduisent sans bruit, dans un mouvement d’obéissance fraternelle, au-dessus de la lutte des hommes, tous les points du globe, les rivières éloignées, les capitales ignorées et les plaines les plus inattendues. Charmante et chaste, la neige vous a pourtant des petits airs de surprise, en ce sens qu’elle nous unit, Français, Allemands, Hindous, Péruviens ou Monégasques, dans un même sentiment d’appréhension et de douceur. La neige ne parle pas plus qu’un nouveau-né ; elle n’est guère plus dangereuse que l’ombre d’un avion. Et, pourtant, quelles nouvelles ne nous apportait-on pas de la neige du temps de paix ! Quel merveilleux télégraphe…

On nous informait que les communications étaient interrompues, que les trains rampaient le long de leurs journées de retard, que les péniches s’enfonçaient dans du coton hydrophile, que les oiseaux se réfugiaient dans les armoires à glace et que les pies venaient cogner chez le paysan. Bref tout était arrêté, cloîtré, muré, perdu. Cependant, nous savions que les plis du manteau se déroulaient sur toute l’Europe, et quelle était leur longueur d’onde dans le Mecklembourg, dans le Piémont, en Catalogne ou dans les vallonnements scandinaves. Les nouvelles circulaient mystérieusement dans ce désert sans écho, sans trappes, sans grottes et sans cordages. On savait que la neige mauve de Berlin coiffait de taffetas la porte de Brandebourg, que la cathédrale de Milan ressemblait à un ananas blanc. On savait que Marseille offrait aux regards des dieux un Vieux Port encombré d’embarcations bizarres, pareilles à des meringues. On imaginait la population de Strasbourg, de Nancy, de Cologne, de Mégève ou de Linz remplacée par des hordes de pierrots. Et ces nouvelles étaient exactes. Quelques heures plus tard, les photographies suivaient, remplies de dentelles et glacées comme les ongles des anges.

La Presse se hâtait de mettre la neige au rang des conférences internationales, des crimes superbes et des héritages monstrueux. Le Soleil, la Pluie, la Nuit ne s’opposent pas à la vie des hommes. La clarté se glisse dans les chambres et dans les cœurs. La pluie trouve les veines et les artères qui la conduiront jusqu’aux tuyauteries des sources. Les fleurs absorbent les rayons. La lune s’écoule dans le crâne des poètes.

Mais la neige ! C’est une famille qui nous arrive, immense, muette et nue. Elle s’empare des toits, des gares, des bancs, des parcs. Elle s’assied sur les appuis des fenêtres, le long des grilles, sur les chapeaux. Elle se dépose sur les trottoirs comme une jatte de blanc-manger. C’est de la pâleur en poudre, une sorte de cocaïne inoffensive, qui semble vouloir faire de la terre cette boule lisse et sans reliefs dont on nous parlait au lycée.

Car enfin, qu’arriverait-il si les avalanches ne cessaient pas ? Nous en aurions bientôt jusqu’aux genoux, puis on ne verrait que notre poitrine, notre cravate, nos sourcils. Et bientôt le monde ne se signalerait plus au télescope divin que par les tuiles des cheminées, des mâts, la tour Eiffel, le Gaurisankar, le Davalaghiri, le Chomolongpo. Puis, un jour, il n’y aurait plus rien. Nous serions, dans la rotation universelle et aveugle, une grosse pelote de laine crayeuse, bourrée de pépins d’amour et d’art…

Mais la neige n’est pas cruelle. Elle ne peut être pour nous qu’un décor, un jabot, une collerette. Elle lave la machine ronde de ses routines. Elle éclaire les joues pâles des mortels et s’adresse aux éternels enfants que nous sommes, malgré nos lunettes, nos théories et nos angoisses.

RESTRICTIONS

Une pluie fine et tiède époussetée par des bourrasques, la douceur de l’air, le chant des oiseaux qui font la queue dans les gouttières, la démarche plus légère des femmes qui ont abandonné leurs souliers de ski et le petit manteau de phoque « à cinq mille francs », ces signes indubitables du printemps nous éloignent d’un hiver qui s’assied déjà dans l’histoire.

« Mais nous n’avons pas fini de la sauter ! », comme on dit dans les salons. Courage ! nous exhortent les ancêtres qui vivent encore et nos amis leurs enfants qui se font raconter des souvenirs du « Siège ». Ils comparent, et nous assurent, en hochant la tête avec une sorte de fierté, qu’ils en ont vu bien d’autres…

« Avez-vous mangé du chien, du chat, du pain hérissé de fétus de paille et semblable à la chevelure traversée d’épingles d’une Japonaise ? Avez-vous acheté à prix d’or, sous le nom de « perdreau de Nérac », une belle terrine appétissante, et vous êtes-vous aperçu en pâlissant, à la ténuité des petits os délicats comme les pièces d’un jeu de jonchets, que ce gibier friand n’était en réalité qu’un rat d’égout ?

« Les éléphants du Zoo ont pu continuer, cet hiver, à enfourner largement du foin, comme des batteuses aux bouches roses. Ils n’ont pas été, comme leurs malheureux devanciers, Castor et Pollux, du Jardin des Plantes, mis en fricassée à raison de quatre-vingts francs le kilo de trompe. Vous n’avez mangé ni paons axis, ni zébus, ni tatous, ni ornithorynques, ni buffles, ni cerfs d’Aristote, ni kangourous et autres chameaux…

« Le pain vous est rationné ? Mais il a au moins le mérite de n’être pas du « pain Ferry ». « Savez-vous, disait à l’Élysée-Montmartre un orateur du Club de la Révolution, de quoi est composé le pain que nous mangeons ? 1o de foin ; 2o de résidus d’avoine ; 3o de balayures de meules ; 4o et surtout, de terre glaise. On est en train de nous faire avaler les Buttes Montmartre. » Nous n’en sommes heureusement point là.

« Vous n’avez pas vu pêcher la carpe dans le bassin du Luxembourg, ni dévorer la viande amère des merles ? Il est vrai qu’on distribuait du café au coin des rues, et des poignées de riz. Mais le fromage et les légumes verts manquaient aussi absolument que sur un verre de montre, et la ration de cheval était de trente-trois grammes (avec les os), pour deux personnes et trois jours. De hardis compères s’aventuraient, de la banlieue proche mais zone de guerre, jusque sur les glacis des fortifications, d’où, sous prétexte qu’ils s’y étaient exposés aux coups de fusil des mobiles, ils revenaient pour manier vaillamment l’escopette : quarante-cinq francs-or un lapin de choux, et cinq francs, du même vil métal, un œuf pas toujours frais…

« Les Illustres du dîner Magny arrivaient au restaurant chacun leur quignon de mâchefer en poche. Longtemps, on réussit à leur dissimuler la véritable nature des rôtis qu’on leur donnait à savourer. Seulement, le jour où M. Renan découvrit qu’on lui avait servi pour du chevreuil quelques bas morceaux de haridelle, il fit bonne contenance devant Magny, mais, une fois dans la rue, se mit à crier de rage et cassa son parapluie sur le bord du trottoir !

« Aux Affaires Étrangères, les filles de Jules Favre, voyant les maîtres d’hôtel présenter, dans la vaisselle plate au chiffre de Napoléon, des pièces montées de lard chevalin et de rats en pâté, piquaient de fous rires, et riaient encore quand la chèvre que l’on était allé héroïquement chercher à la Malmaison pour que M. le Ministre eût un peu de lait bondissait à travers les fameux salons chaque fois qu’un obus éclatait.

« Mme Paul Verlaine, alors jeune mariée, conviait les amis du poète à des dîners où la gaîté faisait le plus fort du menu. Ce fut d’ailleurs après une de ces disette-parties que, pour avoir vu Villiers de l’Isle-Adam sommeiller sous un de ces « estimables vertébrés » pendant au bout d’une ficelle, Charles Cros composa son fameux monologue du hareng saur…

« Le gaz était coupé par toute la ville. La chandelle était introuvable.

« Le rationnement s’opérait sans méthode et sans le moindre esprit de justice. Les riches mangeaient encore, quand les pauvres manquaient de tout. Une abondance relative régnait dans les « beaux quartiers ». Tandis que, pour attiser les haines de classe, Belleville et Ménilmontant recevaient la famine, sans pitié… »

Voilà ce que disent ceux qui ont bu le vinaigre de 70.

Donc, ne nous plaignons pas, ou pas trop.

Les anges gardiens du Ravitaillement, formant seulement en apparence un froid Comité Scientifique, méditent nos rations et nous enseignent à en tirer le profit le meilleur pour notre nutrition et notre bonne santé : « Artério-scléreux, et vous, les hépatiques, jetez-vous, car c’est une aubaine, disent-ils, sur ces fromages réduits à la bénéfique caséine, et détournez-vous même, si le marché noir vous les apporte, de ces aliments trop capiteux qui vous pétrifiaient les artères et vous cailloutaient le foie. Nous vous préparerons aussi de sémillants ersatz pour le jour où quelque chose d’indispensable à votre chère chimie organique viendrait à nous manquer. Déjà, dans les écoles, n’avons-nous pas remplacé par des bonbons vitaminés les bons points graisseux, les roudoudous d’honneur dont on empoisonna votre enfance ? »

Bref, la ligne, pour laquelle tant de femmes, naguère, eussent consenti à passer de vie à trépas, nous est venue quand nous n’y songions plus guère. Nous ne somnolons plus, comme des ruminants ou des boas, après déjeuner ou dîner. Et l’esprit de conservation, avec toutes ses suites, y gagne une sorte de renaissance. D’avoir été prévues, étiquetées, cataloguées, nos souffrances ont pris un caractère organisé qui nous les rendra peu à peu normales et bientôt habituelles. Si c’est le brouet qui fait le Spartiate, je ne sais pas si nous le sommes devenus, mais je sens bien que ce qui peut rester de l’ère des grands fléaux romantiques à base de désordre, de haillons, d’écrouelles et de folie va disparaître définitivement. Jeûner avec discipline, ce n’est pas mourir de faim… Il ne me souvient plus si c’est Épictète ou Platon qui estimait qu’une olive par jour suffisait à la nourriture d’un sage… Mais c’était, en tout cas, un bien grand philosophe.

Nous ne mangeons plus que pour vivre, strictement. Nous réalisons par force ce que le moraliste exigeait en vain, « depuis toujours ». En deviendrons-nous meilleurs ? On verra bien. En attendant, l’impossibilité où nous sommes de consommer notre blé en herbe, je veux dire nos tickets du mois prochain, nous oblige à l’économie, à la prévoyance, à toutes les vertus. La cigale n’ira plus chez la fourmi sa voisine. Mais quelle idée avions-nous eue de danser tout l’été ?…

Dès que j’en aurai le loisir, et c’est dès que sera revenu le joli temps du bifteck aux pommes que je veux dire, je tenterai peut-être un essai : de l’influence du blocus sur la moralité des nations…

LE DRAME DU TABAC

Depuis quelque temps je suis, comme tout le monde, à peu près dans la situation d’un poisson sur le sable, ou d’un nageur qui perd pied dans un trou. L’angoisse les gagne, leurs yeux se fanent, la peur avance sur eux son nuage… Mais si je dis à peu près, c’est que je prévois l’objection : zoologiquement parlant, produire des ronds et des fumerolles, souffler un volcan pour tromper l’ennui n’est pas mon élément vital. Et je reconnais volontiers, avec Voltaire, que le besoin du tabac est un besoin artificiel. Mais je suis prêt à tenir que les individus incomplets seuls n’ont que des besoins naturels, comme les bêtes, et que si l’homme est ce que nous croyons savoir, c’est qu’il n’est heureux qu’au premier degré quand son estomac, ses poumons et autres viscères, ses muscles et tendons, ses glandes, ses papilles, ont été chargés de ce qui leur suffit. Quant à l’homme supérieur, au saint, au poète, au héros, son univers n’est-il pas précisément fait de ce que le vulgaire appelle l’inutile et le superflu, le chimérique et le fol, le gratuit et l’utopique ? Molière n’y allait pas par quatre chemins : « C’est la passion des honnêtes gens, professait-il ; et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. » Je connais une image symbolique du bonheur : c’est un dessin représentant les trois Ordres de la Nation, parmi lesquels le Tiers, qui tient une pipe, déclare :

 

Je fume avec tranquillité

L’essence de la Liberté.

 

Donc, fumer n’est pas un vice. Le vice, et je suis bien d’accord avec La Bruyère sur ce point, ne peut en effet provenir que d’une dépravation du cœur. Ce serait à peine un défaut si l’usage « d’en griller une » dans la meilleure société n’était pas si répandu que l’on ne se singularise, au contraire, jusqu’à passer pour un petit prétentieux quand on s’abstient ; tant il est vrai, comme le disait déjà si bien, sous Louis XV, M. l’abbé Girard, de l’Académie française, secrétaire-interprète du roi pour les langues esclavonne et russe, que « l’usage et la coutume sont des espèces de lois, entièrement indépendantes de la raison dans ce qui touche à l’extérieur de la conduite, et qu’il est quelquefois plus à propos de se conformer à un mauvais usage que de se distinguer, même par quelque chose de bon ».

Et puis encore importerait-il de prouver qu’il soit bon de ne point fumer. Tout comme le reconnut plus tard Thomas Corneille qui chantait : « Le tabac est divin, il n’est rien qui l’égale », les Indiens du Mexique, avant l’arrivée de Cortez et de son cortège d’erreurs, estimaient que le tabac était un cadeau des dieux, capable de les guérir de tous leurs maux, et en tout cas de leur procurer une sainte ivresse qui les leur rendait plus légers. Le prêtre des Natchez, ô Chateaubriand, au point culminant de l’office, lançait des bouffées de fumée à la face du soleil, et c’était toujours ça de pris… Quant au calumet de la guerre, que l’on fumait avant de la faire, c’était pour le moins se donner utilement, comme nous aurions pu l’éprouver, le temps d’y réfléchir ; et le calumet de la paix, que l’on envoyait aux tribus vaincues, représentait une attention que, personnellement, je me serais permis de priser, si je puis ainsi dire, au plus haut degré… D’autant plus volontiers que, selon les mêmes « sauvages », dont les observations n’ont pas encore été démontrées fausses par la science, celui qui fume abondamment ne songe plus à avoir faim ni soif, chose appréciable quand on n’est pas un sourcier du marché noir.

Catherine de Médicis, première priseuse de France, obtint ce titre – qui est historique – en même temps que la guérison de ses fameuses migraines. La pharmacopée officielle, à la fin du règne de Louis XIII, ne professait-elle pas que « l’eau de tabac mise dans l’œuil éguise la veüe » et que, « prise par la bouche, elle guérit la courte-haleine, l’asthme, la phtisie, la fièvre, tierce et quarte, les rheumatismes, l’hydropisie et les douleurs de foye » ? Il est vrai que la principale vertu du tabac allait être, peu d’années après, et pour longtemps, reconnue par le gouvernement, lorsque Colbert, créant un monopole de vente réservé à l’État, parvint tout de suite à en tirer un bénéfice annuel de six cent mille livres ! Mais ne plaisantons pas, il n’y a pas de quoi rire. Je tiens d’un prince de la science que l’intoxication chronique par la nicotine est rare et que les accidents dont le tabac a été rendu responsable n’ont pas fait, la plupart du temps, la preuve de leur origine. Bien au contraire, il jouerait un rôle préservateur dans certaines maladies contagieuses telles que la méningite cérébro-spinale et la grippe. Et je n’irai pas le contredire.

Ni vice, ni défaut, ni goût pervers de se détruire, fumer est une habitude, c’est-à-dire ce dont il est le plus difficile au monde de se guérir. Ce qui a tourné en habitude s’est incorporé dans la substance personnelle et devient partie de notre nature, de nos réflexes. Nous y cédons sans y penser, sans savoir pourquoi ni comment, comme dans la chanson. Ce n’est même pas, ainsi que certains orgueilleux le prétendent, une attitude philosophique. C’est un besoin artificiel – oui, Voltaire – mais passé dans notre sang et qui participe aux battements de notre cœur comme aux opérations de notre pensée.

Que si l’on travaille la nuit, comme je le fais moi-même, on ne tient bon qu’avec des cigarettes, des pipes et des cigares. Ainsi, pour venir à bout de cette petite chronique, j’ai dû m’oublier jusqu’à dilapider, tout en rêvant, mon dernier paquet de Gauloises bleues. Il me restera la ressource, demain matin, de tisonner mon cendrier et de retourner mes poches. Des miettes et des déchets décortiqués, je bourrerai toujours une Saint-Claude ou une Ropp. Et je pourrai chantonner, comme un certain Blaisois qui s’appelait Veronneau le fit, bien avant moi, du temps d’Henri IV, dans un poème de sa façon :

 

J’ay comme Jupiter l’Univers dans les mains,

Car je tiens dans ma pipe et le feu et la terre.

Je suis environné de nuages fumeux.

S’il fait pleurer le ciel je fais pleurer mes yeux.

 

Pleurez, mes yeux…

LE DRAME DU TABAC
(Acte second)

Qui donc, sous Louis XIV aux pompeux lambrequins, se fut permis de fumer la pipe dans les appartements de Versailles ? Quel grand seigneur eût envoyé des escarbilles dans cet ostensoir ? Ne cherchez pas : aucun. Il eût été foudroyé d’un coup de Soleil… On avait du bon tabac dans sa tabatière, mais la déplorable habitude de fumer, qui devait prendre une destination dangereuse, appartenait encore en monopole aux suppôts de garde, aux matelots et autres Hollandais. Cependant, un beau jour, ou plutôt un beau soir, Monseigneur le Dauphin, se retirant chez lui dernier que d’avoir joué tard dans le salon, monta chez les princesses, et (vous avez lu cela dans Saint-Simon) « les trouva qui fumaient des pipes qu’elles avaient envoyé chercher au corps de garde des Suisses. Monseigneur, qui en vit les suites, leur fit quitter cet exercice ; mais la fumée les avait trahies. Le roi leur fit, le lendemain, une rude correction… »

Saint-Simon ne nous a point dit ce qu’en pensèrent les princesses, mais j’estime pour ma part que nonobstant l’absolutisme qui était de ce temps-là la règle inflexible du gouvernement, elles auraient pu faire remontrer à leur royal grand-père que c’était une reine de France, Catherine de Médicis, qui, le dernier siècle, avait lancé la mode de l’herbe à Nicot, plus connue sous le nom de Médicée de Catherinaire, ou d’herbe à la Reine. Je le sais bien : on m’objectera que le Roi Soleil, qui ne songeait peut-être pas encore à révoquer l’Édit de Nantes, aurait pu rétorquer à ces insolentes, en leur assenant un magnifique imparfait du subjonctif, (et c’est admirable ce que les imparfaits sont imparfaits), que c’était dans un de ces accès de delirium si fréquent chez les nicotinés que la maman de Charles IX avait trouvé l’inspiration d’un des épisodes les plus sombres de notre roman-feuilleton national, c’est le massacre de la Saint-Barthélemy que je veux dire, et que par conséquent il lui appartenait, à lui, le Grand Louis, dans sa royale prudence, de veiller à ce que les femmes ne fumassent point. Je n’en tiens pas moins que, de tout temps, il y eut en France des créatures étonnantes, et même du monde le meilleur, qui pétunaient fort agréablement et sans que cela présentât le moindre danger de déchaîner des catastrophes historiques.

Citerai-je George Sand, grande grilleuse de cigarettes devant l’Éternel jusqu’à faire la bouche en cœur autour de très gros cigares, londrès ou pieds d’éléphant ? Elle avait, la bonne dame de Nohant, le courage de ses opinions : « Le cigare, a-t-elle écrit, est le complément indispensable de toute vie oisive et élégante. » Encore : « La fumée du cigare est comme l’opium en Orient. » Enfin : « Le cigare endort la douleur et peuple la solitude de mille gracieuses images. » Et je me suis laissé dire que Mme de Girardin, pour sa part, professait que si Prométhée eût dérobé le feu du ciel pour allumer son cigare, les dieux, qui l’eussent compris, ne lui eussent envoyé ni Pandore avec sa boîte, ni Héphaïstos avec ses clous, son marteau et son vautour…

Certes, je dois reconnaître que, dans ma jeunesse, les usages du monde, codifiés par l’incroyable baronne Staffe, interdisaient encore aux femmes de fumer devant les hommes. On dit même que ceux-ci injustement privés de ce gracieux spectacle, s’en allaient voir parfois, en des salons spécialisés, celles qu’on appelait « les femmes qui fument » ! Et c’était un danger. Car lorsqu’ils ne pouvaient absolument pas s’élancer vers ces endroits-là, les hommes, dès que la maîtresse de la maison avait fait remuer sa chaise, se dérobaient adroitement et abandonnaient les dames furibondes pour se réfugier au fumoir. Tant et si bien que les plus fines se mirent bientôt en tête de réagir, par dévouement, contre cette tendance à la séparation des sexes. Et ce fut ainsi que, vers 1900, j’ai vu les femmes de la bonne société, chez elles, au moment que le café paraît sur la table, prendre une cigarette, l’allumer, et, non sans battements de paupières ni toussotements effarouchés, en tirer quelques bouffées qui voulaient dire : « Vous pouvez, messieurs, fumer devant moi ; je suis des vôtres… »

Hélas, si l’on s’en tient à la rigueur des règlements, c’en est fait ! Nous pouvons espérer rencontrer encore des fumeurs, dans les limites du débrouillage, mais, officiellement, l’administration ne connaît plus de fumeuses. Un geste « inclusif », comme disait Aubry Beardsley, serait donc appelé à disparaître : celui de la jeune élégante qui, d’un ongle rose et long comme la crevette appelée bouquet, fait tomber doucement la cendre de sa cigarette. Je dis serait. Car pour le système D, nous avons de redoutables concurrentes. J’en connais personnellement quelques-unes qui, comme dans le couplet, jadis populaire, de l’opéra du Diable à quatre, dont les paroles étaient de Sedaine, pourraient chanter, si elles étaient franches :

 

Je n’aimais pas le tabac beaucoup ;

J’en prenais peu, souvent point du tout.

Mon mari me défend cela.

Depuis ce moment-là

Je le trouve piquant

Quand

J’en peux prendre à l’écart

Car

Tout plaisir vaut son prix

Pris

En dépit des maris…

 

Il y a donc les chipeuses. Il y a les humbles et les soumises, qui, de vos « mégots », se régalent en face ou en secret. Il y a les autoritaires, qui exigent le partage, et même celles qui militent, victorieusement, en faveur du droit des femmes à disposer de votre carte de tabac. Il y a les perfides qui, en sus de la vôtre, ont su s’arroger celle d’un donateur clandestin, et il y a toutes celles dont nous ignorerons toujours les manigances. Je ne désespère point de voir inventer sous peu de jours d’élégantes cannes cueille-mégots comme on avait inventé des cannes cueille-fleurs… Si bien qu’en dépit de cette restriction particulière dont on prétend les juguler, je suis prêt à soutenir que l’on ferait encore, avec la fumée qui sort en une journée de la bouche des femmes, un nuage capable de camoufler l’Ancien Continent…

LA LOTERIE NATIONALE

Dans le fond obscur du maelström de la guerre, nous continuons de pêcher des billets ! Allons, allons, pas de mystères entre nous. Et il est bien entendu que nous ne gagnons jamais. Ceci posé, qu’il me soit permis de dire que ce n’est pas de ce point de vue, somme toute assez mélancolique, que je me propose d’examiner la question. La Loterie Nationale est entrée dans notre patrimoine et fait partie de l’atmosphère française, quelles qu’en soient les bourrasques, au même titre que le Code ou l’agrégation.

Si, perdu dans une île peu habitée, j’étais soudain sommé, revolver dans une narine, de tracer un rapide portrait moral de notre vieille société charmante et si longtemps paresseuse, je dirais, économisant les transitions : parti radical, école laïque, cuisine exquise, avarice cordiale, intelligence pétillante, sottise sympathique et Loterie Nationale.

La Loterie Nationale, c’est un des visages de notre zodiaque. Il n’a pas de signes encore, malgré l’ingéniosité des peintres et des graveurs, mais, chaque mois, il se produit sous une apparence nouvelle qui porte le nom de tranche. La Providence étatiste a divisé la Loterie Nationale en tranches, comme le melon de Bernardin de Saint-Pierre, pour être mangée en famille. La Loterie Nationale s’appelle troisième tranche, quatrième ou onzième, comme elle pourrait s’appeler bélier, capricorne ou cancer, germinal, fructidor ou ventôse, printemps, été de la Saint-Martin, saints de glace. Elle pourrait aussi évoquer la rentrée des classes, les créanciers qui n’ont rien compris, rien appris, rien vu, rien retenu, la semaine de Pâques ou les coups de théâtre manqués…

Elle a eu ses fondateurs, comme l’Académie française ou les Assurances Sociales. Elle a eu ses escrocs comme l’industrie automobile, à ses débuts, a eu ses métèques. Elle a connu des phases d’incrédulité et d’engouement. Elle a fait sortir des zones obscures, comme toute mythologie qui se respecte, des millionnaires étonnés, des coiffeurs qui répandaient leurs parfums sur la France entière. Aujourd’hui, elle fait corps avec le hasard et les sentiments. Les boutiques éternelles, qui font qu’une ville est une ville, la boulangerie, l’épicerie, le café, le bureau de poste s’augmentent de l’éventaire du marchand de billets. Car le billet, qui naît de l’État, comme l’arôme monte d’une soupe aux choux, s’il se trouve dans les banques et les administrations, peut également s’acquérir chez le tabac, sous une voûte ou au coin d’une borne. C’est une feuille tombée du même arbre qui produit le timbre, le papier bleu, qu’aucun cataclysme ne saurait arrêter, la coupure de mille francs, la plaque des bicyclettes, l’acte de mariage. Seul, l’usage que le Français fait ou ne fait pas de ce billet diffère, et encore…

La nuit seulement, lorsque les villes prennent leur bain dans une mer d’encre à stylo, les sillons bariolés de la loterie s’endorment dans leur vitrine. C’est le Phénix de la fable, et comme lui, elle renaît bien de ses cendres. On approche de la date, on se gratte la poche, on envahit les bureaux de tabac, on décroche un paquet de maryland, un seul, on rafle les feuilles du soir. Les chiffres tombent enfin dans l’eau noire des attentes comme les noms des ministres d’un cabinet défunt. On a gagné ou l’on n’a pas gagné. Une nouvelle tranche déjà s’annonce à l’horizon des chiffres : on achètera des six, on examinera les trois, on se tiendra dans les centaines de mille. Mêmes démarches intellectuelles que celles qui, à la veille des élections, nous faisaient peser les chances des radicaux, des indépendants, des techniciens et des dilettantes. Car la loterie est bien chose française. Elle se dissout facilement dans ce jus où viendra tremper le pinceau de ces fresques : la valse des fonctionnaires, le sommeil des ronds-de-cuir, les bonnes intentions, la belote, le pesage et les honneurs. Cela est si vrai que, loin de croire aux maléfices de ce jeu, qui n’est plus trompeur puisqu’il est indispensable, les organisateurs l’avaient rendu officiel en France en le plaçant « sous le signe » de nos vins, de nos champagnes, de nos vestiges historiques, de nos plages, de notre blé et de nos ports. Et maintenant, somnambules que nous sommes, en route pour la onzième tranche, qui est aussi celle de la onzième heure. « Mais ceci est une autre histoire »…

SOYONS POLIS POUR ÊTRE HONNÊTES

Ce n’est pas d’hier… Il y a longtemps que le pays a laissé tomber sa bonne grâce. Mais nous n’avons jamais été moins aimables que de nos jours. L’amabilité provient d’une bonne santé, d’une bonne conscience, ou de beaucoup d’épreuves. Quand on a suffisamment souffert, on devient méchant ou excellent. Il semble maintenant que nous tournions à l’aigre.

Aujourd’hui les Français ont l’air de se venger des imbécillités qu’ont perpétrées des Français responsables sur des Français qui n’y sont pour rien.

Je ne demande pas aux hommes et aux femmes que je rencontre dans les boutiques, le long des queues, dans la salle de quelque répartiteur, au guichet de quelque petit fonctionnaire, dans des administrations, qui sont, la plupart du temps, mieux chauffées que nous ne le sommes nous-mêmes, je ne leur demande pas d’être suaves, exquis et de briller par leurs vertus. Je leur demande simplement de ne pas me voler mon tour, de ne pas me jeter la porte au nez quand il y a une heure que j’attends, de ne pas m’obliger à acheter, pour obtenir une denrée utile, vingt-cinq denrées de camelote dont je n’ai pas le moindre besoin, de ne pas me faire revenir le lendemain du bout du monde quand ils peuvent me satisfaire en cinq minutes, de ne pas étaler à tout propos et hors de propos leur prépotence et leur superbe. Je demande à un « assis », comme disait Rimbaud, de ne pas me cracher « Fermé ! » parce qu’il a avancé son horloge. Je demande à une sorte de gardien de tableaux modernes, – à bon entendeur, salut –, qu’on ne trouvait jamais dans son antre depuis l’exode, de ne pas exiger des droits de garde d’un artiste qui s’était présenté dix fois chez lui sans parvenir à se faire recevoir. Je demande simplement à ces gens-là, sans dire tout ce que j’en pourrais dire, de procéder, de temps en temps, à un retour sur les autres et de ne pas leur infliger, par système, par avidité, par paresse ou par soumission, ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît à eux-mêmes.

On a soigné, ou on croyait soigner, les insuffisances hépatiques, les insuffisances glandulaires et les pores dilatés, le lymphatisme et autres manquements susceptibles de placer les hommes en état d’infériorité au départ. On prétendait arriver à guérir toutes espèces de faiblesses, de déficiences et de handicaps, comme si la société d’hier avait entendu commander aux vivants une sorte d’à droite, alignement, à la faveur duquel nous pouvions tous avoir les mêmes chances, ou à peu près, dès le début de la partie. Que ne s’occupait-on, hélas, des insuffisances morales ! On traitait la paresse et, paraît-il, l’inattention, ce fléau de la jeunesse. Quelque jour, on vendra dans les grands magasins et dans les bazars des pastilles ou des liqueurs qui auront pour objet de vous inculquer le goût de la géométrie ou le sens de l’orthographe. Quelques années encore et nos enfants deviendront ingénieurs, officiers de marine, poètes didactiques, montreurs d’ours ou bien inspecteurs généraux des eaux et forêts, simplement parce qu’ils auront bu en temps utile l’huile de foie de morue perfectionnée, recuite à l’ozone, ou le sirop de grenouilles mauves à l’état colloïdal…

Bene, optime. Je saisirai le bord de mon ténébreux météore, comme dit Mallarmé (s’il y en a encore), et je saluerai respectueusement ce bond de science vers la spécialisation raffinée. Mais pourquoi diable cette même science ne s’accrocherait-elle pas à des problèmes plus alarmants ? Pourquoi ne traiterait-on pas, comme il se devrait, la grossièreté, la mauvaise humeur, la mauvaise éducation, la bassesse, la lâcheté, l’envie ou le cynisme ? Pourquoi ?

Il y a chez nous, depuis longtemps, une sorte de laisser aller dont certaines nations avaient franchi le cap. Chez les Nordiques, par exemple, les employés, les petits fonctionnaires sont presque toujours prévenants. On se découvre dans un ascenseur aussitôt qu’une dame y fait son entrée, et on la laisse sans distraction en sortir la première s’il arrive qu’on se soit destiné au même étage. En Suisse, les ronds-de-cuir et guichetiers ne s’en vont pas au fond de leur bureau quand vous arrivez et ne se mouchent pas avec bruit exprès pour déplaire.

Je ne m’adresse pas, naturellement, aux gens dont la gentillesse d’âme et dont l’éducation coulent avec le sang et qui, selon le mot du philosophe, ont fait passer l’inconscient dans le conscient depuis des siècles. Je voudrais plutôt toucher l’oreille d’une grande portion de mes compatriotes que je vois moins favorisés par les traditions ou par leur nature.

L’homme moderne de France, le crâneur normal ou le bourgeois familier, quand donc quelque gouvernement de Front Bienséant leur apprendra-t-il, par exemple, qu’il ne faut pas lorgner les plats lorsqu’on a l’aubaine et l’honneur d’être invité à dîner, sans tickets, chez des amis ; qu’il ne faut pas glisser la question des dix pour cent de commission à propos d’une denrée rare, d’un kilogramme de café pur cacao et sucre ou de cinquante kilogrammes de charbon qu’il s’agit d’obtenir ; qu’il est grossier de siffler dans une mairie où de pauvres gens prennent la file ; qu’on ne tape pas sur le ventre d’un homme de mérite en lui disant : « Bonsoir, vieux gars ! Qu’est-ce que tu fabriques depuis l’exode ? » pas plus qu’on n’a le droit de se glisser dans le privé des ménages et de se transformer de force en ami intime ; enfin, qu’il est barbare de marcher sur les pieds des gens dans les salles publiques où nous attendons parfois des heures, en susurrant, assez bas pour être entendus : « Et puis après tout, moi, j’m’en balance, j’reste affranchi, j’m’adapte pas… »

Bref, il convient d’obliger nos concitoyens à se défaire de leurs habitudes de laisser aller et de médiocrité morale. Peut-être alors pourrions-nous songer ensemble au sens plus profond du savoir-vivre. Peut-être les mauvaises habitudes glisseraient-elles dehors comme de sales bêtes. Peut-être enfin ce pauvre monde qu’est le nôtre pourrait-il reprendre un rythme plus souple et plus consolant.

UNE RÉVOLUTION

Pour le curieux, pour le rentier romanesque, pour l’étranger, pour l’amateur de valises bien proportionnées et de châteaux comme on en voyait sur les affiches, pour l’ami du vin, du site ou de la robe, tourisme voulait dire, avant la guerre, joie de voyager, de découvrir, de changer de train et d’envoyer des cartes postales. Pour celui qui avait des vacances, des enfants, du sommeil en retard ou des artères engorgées, tourisme signifiait obligation de voyager.

Mais pour nous autres, Français, le tourisme devait être l’art de recevoir. Or, puisqu’il y a nécessairement sommeil et naturellement raréfaction d’hôtes, qu’on me permette de dire à voix basse à mes compatriotes qu’ils ne savaient plus recevoir. Non que les Français fussent impolis, ce n’est pas notre genre. Mais nous étions fatigués, nous boudions, nous faisions à tout propos la tête du monsieur qui cherche un prétexte pour couper à un concert ou pour escamoter un dîner qu’il devrait rendre.

Que ce soit dans l’autobus, au cinéma, dans le salon d’attente d’un dentiste, à la foire aux chiens, dans l’ascenseur ou sous l’œil de quelque barman, nous nous montrions poliment impolis avec les étrangers qui venaient nous voir. Nous avions pour eux cet œil que nous eussions pris s’il eût absolument fallu se résoudre à dire à des invités plus intimes : « Mangez peu, parlez moins encore, sauvez-vous aussitôt après le repas, et donnez vingt francs aux domestiques en jurant que vous ne remettrez de votre vie les pieds ici. » Qu’ils fussent de Santiago, de Lisbonne ou de Miami, les étrangers, qui écoutent beaucoup plus avec l’œil qu’avec l’oreille, comprenaient cette sorte de langage, rentraient à l’hôtel, et faisaient leurs bagages, un indicateur des chemins de fer à la main…

Si nous poussons aussi loin ce raffinement après la guerre, le tourisme de l’avenir sera bientôt l’art de dégoûter les gens. Nous n’aurons plus qu’à nous mettre à écrire des Traités de l’Ignorer-Vivre, à encourager la science à jeter les gens dehors, tout en restant dans la note de cette vieille galanterie française…

De quoi serviront les agences, les offices, les institutions, les syndicats, les académies de propagande, les hauts cours de tourisme, si nous y entretenons encore, pour sourire aux visiteurs, des comptables de ménagerie, des épiciers neurasthéniques, de vieux gendarmes hors d’haleine, ou des cochers qui confondent Vichy avec un Ordre de Chevalerie, qui croient que Martigues est une île turque, et qui soutiendraient qu’il peut y avoir des wagons-lits sur les funiculaires depuis l’invention de la télévision ?

Cela fait songer aux porte-plume des vieux bureaux de poste, faits d’une boîte de sardines enroulée, aux chinoiseries du Droit Fluvial, ou aux escaliers qu’il faut monter pour se procurer un casier judiciaire. Dans cet ordre d’idées, nous aurons des décors à briser et un personnel à renvoyer aux champs. C’est une erreur de croire que tout est permis en matière d’administration et de tourisme. Là comme ailleurs, il y a des fantaisies paratyphiques… Essayez un peu de représenter Lohengrin ou Pelléas dans certains théâtres municipaux d’arrière-province, et vous verrez bien ce qu’en dira non seulement la France, mais la population de la ville.

Enfin, rien n’avait été fait pour attirer le visiteur, la propagande se mourait, la propagande était morte. Voilà donc encore une révolution à faire. Voilà donc du travail pour les commissions futures…

Mais ce travail aura-t-il assez de retentissement pour obliger un père de famille espagnol, un fiancé argentin, ou quelque milliardaire hindou, à dire : Savoie, Gorges du Tarn, Bords de la Creuse, Massif Central ou Châteaux de la Loire, au lieu de proposer à table les Lacs Italiens ou les Ports de la Baltique ? Il y avait des villes autrichiennes, danoises, estoniennes qui étaient pleines de touristes, comme des rues dont les hôtels ressemblaient à des composteurs par la foule qui s’y pressait, et qui n’avaient pourtant jamais édité le moindre texte à la gloire de leurs avantages…

Personne n’a besoin de lire Versailles, personne n’avait besoin de feuilleter Aix-les-Bains, de faire de Toulon un livre de chevet. Celui qui voyage achète la collection des Beaux Pays au retour. À l’aller, il se munit de romans policiers, de bouquins de petite histoire ou de guides secs et précis qui affament son imagination au lieu de lui faire honte. Il sera plus efficace de traiter du tourisme à la radio. N’avez-vous jamais remarqué que celui qui vous fait voyager, que celui qui vous oblige à vous lever de votre fauteuil pour téléphoner à une agence et retenir une place dans un pullman, est généralement un homme qui parle ? Inviter les étrangers à venir chez vous, c’est, à peu de choses près, leur faire une déclaration d’amour. Or, on ne convainc bien les gens que par la parole, sans quoi on aurait depuis longtemps inventé des parlements par correspondance…

Mais le mal était, en réalité, plus profond. Il n’était pas un étranger doté de quelque fortune et désireux de voyager chez nous qui ne connût la France. Je ne parle pas des curiosités, mais des régions, mais des bourgades. Je rencontrais des Norvégiens qui connaissaient les affluents de l’Aveyron. Si ces mêmes Norvégiens ne venaient plus chez nous, ce n’était pas que nous ignorions la manière de leur montrer le chemin. Au besoin, ils l’auraient trouvé sans guide. Car la France est connue comme le loup blanc de par le monde. C’était le but du voyage qui avait perdu son charme.

Je ne trouvais pas grand’chose à reprocher aux invitations au voyage telles qu’elles étaient conçues. On apercevait même qu’il s’y dépensait « beaucoup d’art », et que les arguments étaient bien ceux d’une nation de notaires et de couturiers. Le « comment voyager » n’était pas mauvais. C’était la France qui ne plaisait plus. J’en ai donné quelques raisons plus haut. Il y en a d’autres. Aux futurs commissions du tourisme de les examiner. Peut-être comprendront-elles que si l’étranger ne tenait plus à venir chez nous, c’était en grande partie pour des raisons morales. Il se sentait mieux ailleurs. S’il préférait à la France l’Allemagne, la Sardaigne ou l’Égypte, c’était, n’en doutez pas, pour les raisons qui nous font préférer tel ameublement à tel autre, tel fournisseur à tel autre, et la brune à la blonde…

Le secret du tourisme ne consiste pas tant à appeler les gens qu’à se faire désirer.

VIEILLES LUNES

Larousse, dont le buste barbu s’attriste et hausse doucement les épaules, dans les librairies classiques, à voir entrer et tournailler le prolétariat universitaire – comme Littré, ce grand brave homme au visage sigillé de méditations – disait que le Chaos était la confusion générale des éléments avant leur séparation et leur arrangement pour former le monde. Or, celui qui voulait bien, le long de ces dernières années, se donner la peine d’examiner, bésicles aux yeux, le jeu du monde, celui-là pouvait bien penser que la carte « France » avait glissé des mains de Dieu pour replonger dans la baratte du Chaos. En dépit de notre optimisme, que chauffait une vie faussement facile, nous étions en pleines ténèbres, et les mots de fatras, de salmigondis, de capharnaüm eussent été insuffisants pour dépeindre le dérangement dont souffraient le pays moral, le pays sentimental, le pays intellectuel, le pays social, bref le pays français, que nous foulions d’un pied de plus en plus hésitant…

Pour ce qui est du mysticisme à rebrousse-poil dont l’arrosoir nous inondait à pleins trous depuis longtemps, je n’alimenterai pas, comme tant d’agités, la locomotive intellectuelle, mais aveugle. Je garde mon charbon pour moi et ne veux parler que franchement.

Car ils se sont bien trompés, nos vieux camarades, avec leurs manifestes, leurs revues, leurs essences de raffinement, leurs conciliabules en faveur de l’Homme, leurs charrues spirituelles dont le soc entrait, de plus en plus profond, dans le madrépore du cerveau. Et tout cela pour assister à quoi ? Aux péripéties traditionnelles de la vie des hommes en commun, aux principes vieux comme les couleurs du jour et de la nuit : le désordre et la faiblesse font rêver le voisin ; la force prime la paresse ; ôte-toi de là que je m’y mette ; qui va à la chasse perd sa place…

Au premier plan de la dislocation qui galopait comme un Absalon de cauchemar sur la superficie de notre pauvre terre, grouillait et vociférait tout naturellement la Politique, poulpe Briarée, myriapode à tentacules, hydre dont renaissaient non pas seulement les têtes, mais les anneaux, mais les cellules, mais les ongles, mais les poils, et qui vidait les êtres de leur substance pensante avant de les jeter au carnage imminent. Nous n’étions plus qu’un peuple de nageurs sucés par l’immense bête mystérieuse et têtue qui nous entraînait tous dans son domaine sombre, asphyxiant et toxique. Les hommes que je voyais passer sous mes fenêtres étaient pareils à des ivrognes qu’on fait boire encore, à des malades qu’on sature de médicaments, à des sportifs dont on use la moelle. La politique avait depuis longtemps percé ses cloisons, craqué ses coutures. On l’autorisait jadis à s’insinuer dans certains débats. On lui imposait un dosage. On lui donnait comme frontière la mesure et le ridicule.

Mais voici qu’un jour elle avait éclaté comme une chaudière, éclaboussant de ses esquilles les têtes les plus solides, les vêtements les plus résistants. Rien ne comptait plus, ni les métiers, ni les compétences, ni l’âge, ni le mérite, ni le savoir, ni cette hiérarchie tacite qu’on pouvait considérer comme la colonne vertébrale de la Société. La politique surplombait, jetant au bas du même mur, avec la force du hasard, le grand seigneur et le vilain monsieur, l’homme d’ordre et le brouillon, l’homme à idées et l’homme sans tête, le scrupuleux et le faussaire, l’authentique et le faux-semblant. La voix d’or qui jadis annonçait la venue du Grand Pan s’était changée en une voix de mêlé-cass pour imposer le même dénominateur aux termes de mille fractions différentes par le cœur ou par le cerveau.

Et dans ce chaos, c’était le moins bon de la politique qui triomphait, et non pas celle qui eût été comme la locomotive du bien public, mais celle de la ruée, celle des curées, celle de la main basse, de la délation et du sadisme. Tout se passait comme si les chefs du cataclysme avaient décidé de jeter bas ce qu’il peut y avoir de sain dans les principes, les acquisitions, le sentiment de l’honneur, la probité, la patience et toutes sortes de trésors, pour les remplacer par des festins de gueux où l’on eût servi de la haine rôtie, de l’envie braisée, de la rancune en cocotte et de la méchanceté-casserole. L’homme se vengeait de l’homme, et le médiocre oubliait, par des indigestions de politique, ses hontes, ses paresses passées, ses échecs. C’était le grand air du sens dessus dessous.

Mais « politique d’abord » est un mot qui dit beaucoup, dans les bonnes comme dans les mauvaises périodes. Peu après, derrière un premier rideau d’éboulis, les autres valeurs suivaient, épousant le mouvement de la dégringolade. C’était la littérature qui était touchée. On n’admettait plus d’artistes en lettres. Il fallait écrire comme un notaire pour se faire lire. Foin de ceux qui écrivaient avec des matériaux précieux, fi de ceux qui remettaient l’ouvrage sur le métier ! Il lui fallait le style standard, des pontifes littéraires avec des étiquettes, comme des vêtements, des conformistes qui pensaient avec leurs jarretelles et assaisonnaient leurs fabrications avec de l’encre de parti, de l’encre comitarde, de l’encre de fausse bourgeoisie, de l’encre « antipathique ». La musique gagnait encore, du moins, elle se maintenait. Car le « tôlier » devenu président de la commission, le marchand de vin appelé à s’occuper de la question d’Orient et des subtilités du Travail n’avaient pas été frappés par l’existence du monde mélodique. Ainsi Debussy, Ravel ou Schmitt étaient-ils toujours au sommet de la forteresse. Mais en littérature, mais en peinture, mais au théâtre ! C’était trop souvent Dubenêt ou Letoupet qui élevait la voix, c’étaient Legendarme, Piéplat, Busard et Saint-Serin qui dictaient les lois, lançaient des Écoles en avant, traitaient du Beau, du Général, du Particulier, du Fin, du Sublime. Ces gars vivaient du Chaos comme d’un livarot les larves sauteuses…

Quel vol-au-vent de microbes ! Il me souvient du temps que l’on parlait d’un brave homme, d’une invention, d’un poème. C’était le temps de notre jeunesse… Plus tard, on était d’un parti. Gentils Français, qui se croyaient « cartésiens » et qui raisonnaient souvent comme des pioches. Et des pioches qui, malheureusement, ne travaillaient pas à l’arrangement de la France…

Alors, ne recommençons pas.

Pour ce qui est des intellectuels, trop intelligents pour avoir du talent, on leur conseille maintenant de se cantonner dans la méditation, ou de nous envoyer de temps à autre à travers la figure quelques bonnes et courageuses paroles. Ça manquera peut-être un peu de Spinoza. Tant pis. Seulement, je les en conjure, les mains jointes, qu’ils ne se mêlent plus de politique. Nous n’en sortirions plus. Personne n’y comprendrait plus rien. La politique devrait être chose simple et sérieuse. Mais sérieuse dans le sens où l’on dit que le travail du paysan est sérieux.

BAGARREURS

De tout l’héritage préhistorique, musée brillant et fouillé, tantôt invisible à l’œil nu et tantôt démesuré, de tout ce que connurent nos mères à ailes et nos pères à besognes, il ne nous reste que la Guerre. À l’extrême des distillations séculaires, nous ne recueillons que des gouttes de guerre. Le fin du fin de l’élixir terrestre, c’est la guerre ! En un mot comme en mille, ce qui a duré par-dessus les hécatombes, le fanatisme, le déluge, les croisades et l’invention de l’imprimerie, c’est la guerre.

Nous aurions pu conserver des fougères arborescentes qui monteraient vers les planètes comme des cris d’émeraude. Nous pourrions peut-être admirer dans les jardins zoologiques, si les hommes avaient été plus soigneux, des animaux à tête d’arrosoir, des poissons-pendules ou des éléphants-paquebots. Nous aurions pu entourer nos destinées de minéraux à musique, de plantes parlantes et d’insectes détonants. Nous avons préféré accumuler de la guerre et mettre des armes dans nos bas de laine. De tout ce qui s’est passé sur la planète avant que battent nos paupières du vingtième siècle, nous aurions pu garder de la graine de supplices ou de bonheur, continuer des tyrannies, des inquisitions, des spectacles d’âge d’or.

Nous aurions pu allonger le temps de Périclès ou celui de Louis XIV. Nous aurions pu nous attarder sur les momies et nous en tenir aux Pharaons, aux Borgia. À la rigueur, nous aurions pu, encore, mettre l’accent sur le hennin, la plume d’oie, le quinquet, le corset, ou bien inventer une dépopulation raffinée et scientifique. Nous aurions pu démolir les frontières, instituer plus solidement quelque Espéranto, prolonger les harems, intéresser le prolétariat aux secrets de la route des Indes. Bref, personne ne nous a jamais défendu de nous entourer pour toujours du décor cher au calife de Bagdad ou à Sindbab le Marin. Nous avons répondu non, NON, en majuscules. Ce que nous avons mis au-dessus de tout, c’est la guerre. Et nous nous en gargarisions.

Et il est arrivé ceci, c’est que nous sommes présentement environnés de guerres, comme d’un cordon de spectacles. Le monde moderne n’est plus qu’une sorte de kaléidoscope survolé de ptérodactyles, hérissé de chars et de canons qui tendent le cou comme des jars monstres. Il faudrait donc croire que la guerre a du bon et qu’elle nous ramène insensiblement sur la piste des dieux ? Quand j’étais jeune, la guerre était un événement fantastique qui s’enfonçait jusqu’au plus obscur de nous-mêmes, comme une terreur, et l’on pouvait croire, certains soirs, comme aux premiers grondements des conflits balkaniques ou de l’accrochage russo-japonais, que l’horizon était en train de s’obscurcir, au sens exact du terme, que le soleil refuserait de paraître, que les forêts et les étangs allaient bouder et rentrer sous terre. Nous pouvions, à bon droit, redouter que le ciel ne nous tombât dessus comme une sorte de couvercle, afin de nous apprendre à être sages. Dans ce temps-là, il nous était à peu près impossible d’imaginer que des gens aussi éloignés de nous, aussi enfoncés dans un passé de superstitions et de terreurs que les Chinois, par exemple, fussent capables de mettre leurs pieds dans des godillots militaires, de brandir des flingots, de sortir des canons de la boue des routes ravagées. La guerre pouvait être assimilée à quelque vice occidental, dont nous étions redevables à la trop grande acuité de nos cervelles.

Tout cela a brusquement changé. On sait depuis longtemps que les mêmes Chinois se sont bourrés de matériel mortel, que leurs recrues grouillent comme des rizières, qu’ils manipulent crapouillots, grenades, tanks et avions avec une maîtrise dont nous avions faussement cru détenir le monopole. Rien ne montre mieux que les passions ont franchi la Grande Muraille et qu’elles se sont logées comme des balles explosives dans les cœurs les plus variés du genre humain. Et nous sommes ainsi arrivés à cet étrange paradoxe : si les hommes diffèrent par l’intestin, le mysticisme, l’image de Dieu, le choix des purges, la forme du larynx, les lignes de la main, la couleur des gencives, le nerf, la résistance à la douleur, le doigt de pied, le dessin des sourcils, l’amour et le plaisir, ils sont parents, ils sont cousins, ils sont frères par la guerre !

Il n’y a, en apparence, rien de commun entre un gars de Bar-le-Duc et quelque fantôme de Nankin. Ensemble, ces deux êtres ne parviendront, ni à casser la croûte, ni à jouer aux cartes, ni à rire du même événement. C’est l’envers et l’endroit. En revanche, qu’ils soient alliés ou ennemis, si vous les armez, les voilà qui se comprennent aussitôt et qui s’entendent comme larrons en foire, même pour s’entre-dépecer. Ainsi l’ont voulu les architectes du Monde. Et j’imagine souvent que, dans la confusion du Jugement Dernier, quand il s’agira de séparer les hommes des taupes, des chrysanthèmes, des nuages, des aloses, des aurores ou des cascades, le fourrier et le greffier de la dernière heure s’écrieront : « Les hommes ? Ce sont ceux qui se battent… »

L’OR

Lorsque le monde commençait de brûler au fond de la poêle et se mettait à sentir le charbon de terre, les hommes voyaient revenir l’Or dans leurs rêves. L’or est un étalon bai clair, un dandy blond, souple, ganté de beurre frais, doté de chevilles d’abricotier malade, d’un ventre de fausse jeune fille déjà meurtri par la chirurgie, et qui fait tournoyer devant son monocle de yankee une badine d’ancien officier d’état-major. Il est charmant, mais indiscret comme un courtier en assurances. Il connaît son heure, et vient frapper à votre oreille dans le moment qu’elle est assourdie par des éternuements d’hélices. C’est le nerf de la guerre, voui ! bien sûr, mais c’en est aussi le concierge…

Un matin que je défilais dans le corridor de mon hôtel, j’ai vu l’or sortir d’une chambre de courtisane. Il portait un pardessus-cape d’un chic gidien, des valises de conscrit, et, sur sa face d’ectoplasme, grésillait un sourire de tireuse de cartes. Nous nous sommes croisés sans nous adresser la parole. L’or n’a pas grand’chose à me dire, mais je n’ai pas non plus de temps à perdre. Pourtant, je compris à sa démarche que le monde tournait, ou plutôt que le monde revenait à ses anciennes amours.

Mais cet or d’hôtel, ce mystérieux client dont les chaussures craquaient, n’avait manifestement rien dans les poches et tâchait de s’en tirer à la cloche de bois. Car l’or est pauvre, mes frères, l’or n’est rien. L’or est une image. La plus lourde de toutes, peut-être, mais une image quand même…

Il suffisait que l’horizon s’obscurcît, comme disaient les poètes de music-hall ou de radio, pour que l’or nous entrât dans l’âme. Toutes ces cheminées, ces maisons qui fumaient leur bouffarde dans les villages, ces usines qui ronronnaient et grognaient dans les vallées, ces camionnettes qui sautillaient de tabes le long des fortifs, ces passants qui semblaient accroupis au bord des fleuves, comme des sauriens qui rêvent, uniquement préoccupés de pêche à la ligne ou de mollets de trottins, toutes ces ménagères et ces buveurs, ces hurluberlus et ces méditatifs qu’on rencontrait dans les rues, toutes les têtes que l’on voyait et les ombres que l’on frôlait, débauchées sans s’en rendre compte, pensaient, d’un quart d’œil, à l’or.

Nos usines d’avions ne voulaient pas pondre des appareils à la vitesse d’une machine à écrire. Nos livraisons de tanks reculaient comme des écrevisses. Nos experts redemandaient de l’encre. Nos soldats ressentaient une étrange torpeur. Des voix perfides chatouillaient les oreilles. On sentait bien qu’il se passait quelque chose ! L’or était au fond de cet empoisonnement, narquois et tiré à quatre épingles, comme le diable de Dostoïewski. C’était en lui que tout commençait et chez lui que tout finissait. C’était le suprême refuge.

Tandis que nous bavardions avec de bonnes gens ou des mondaines, que nous flirtions dans un aquarium de grand magasin, pendant que nous prenions nos repas dans la ruche familiale ou en plein vent, toutes les attentions qui nous entouraient étaient fascinées par l’or. Nous ne demandions pas ce que devenaient les champs, les moulins, les écureuils, les Rembrandt, les tulipes, les incunables et les parfums. Nous ne savions pas où nous allions, nous ne soignions plus ni nos pensées, ni nos cheveux, ni notre orthographe. Nous n’avions plus qu’une image, émaillée, teinte sur notre imagination : l’or.

Il nous semblait que l’or était la sauvegarde parfaite. Et il nous suffisait parfois de sentir battre le cœur d’une piécette dans notre poche pour retrouver notre dignité de mortels et croire que nous reposions des deux pieds sur un socle. Nous voulions séduire le jeune dandy, en faire notre inséparable compagnon. Le monde moderne allait aux courses, au cinéma, à l’amour. Il papillonnait autour des cocktails, il éclatait de discours, de plans, de pures et nobles déclarations ; parfois de négligences. Mais, dans le secret de sa conscience profonde, il gémissait après l’or. L’or, c’était la précaution sublime, le fin du fin des vies les plus éthérées. Individus, banques, collectivités, sociétés, clubs, solitaires, familles, confréries, associations, vagabonds ou princes, nous aurions tout vendu, nous serions restés nus et frileux pour la joie de posséder, dans quelque jardin, bien enfoui, comme l’omelette baveuse de notre bonne avarice française, un peu d’or. Et nous n’aurions jamais rien dit à personne…

Aucun de nous n’était le nombril du monde, sauf ce gentleman élégant, ironique et glacé qu’on appelle l’Or.

MÉMOIRES

Il y a des époques où les Mémoires sont des livres qui se lisent, et d’autres époques où l’Histoire est une chose qui se fait, afin, sans doute, qu’on la puisse lire plus tard… Je n’étonnerai personne en écrivant que nous sommes actuellement en plein dans une époque où l’Histoire se remue comme une ruche incendiée. Viendra le temps où elle s’arrêtera, où elle se coagulera de nouveau, où il ne sera plus question que de rapports, de souvenirs et de mémoires. Mais l’heure qui bout aujourd’hui sur l’Europe et tourne ses yeux noirs dans nos villes nocturnes est une heure de tissage intense. Nos livres sont sur nos rayons, mais nous ne leur donnons plus de regards…

Nous avons tous connu des semaines égales et longues comme des haies le long desquelles nous allions d’un pied sûr. Un oiseau se posait sur l’oreille d’une aubépine, c’est tout ce qui pouvait arriver de « sensationnel ». L’Histoire alors était une science profonde et fixe qui réclamait coudes sur la table, lunettes sur le nez et réflexion dans la doublure du front. Les capitales étaient des capitales, les traditions des traditions. L’Histoire, comme un levain, faisait gonfler la pâte des nations. Des parlements croyaient s’appuyer sur des constitutions. Des dynasties se laissaient continuer des dynasties. Certaines conquêtes semblaient définitives. Tel pays était comme une maison avec sa famille dedans, et ses diplômes. On élevait des monuments à la gloire des soldats morts pour une cause.

Or, ce film de grand métrage – je crois que c’est ainsi qu’on parle – s’est cassé dans la taupinière de l’opérateur. Et tout se passe comme si les hommes s’étaient amusés à déchirer les pages des livres qui passaient pour sacrés. Qui ouvre aujourd’hui un atlas ou une Histoire de l’Europe imprimés avant 1930 est comme frappé de terreur. Est-il possible que les actions des foules passent aussi vite que les amours des hommes ? Il faut tout refaire, reprendre le crayon rouge, les ciseaux, la gomme et le pot de colle. Il faut s’attabler devant l’Europe comme devant un puzzle sur lequel aurait déferlé une course de bicyclettes.

Jeunes, nous courions le risque d’échouer à l’oral de quelque examen pour avoir, par erreur, énoncé des faits que le jour d’aujourd’hui se réservait de produire. Que de malentendus entre professeurs et élèves prennent actuellement rang de drames entre gouvernements et diplomates ! Telle est l’Histoire, fille de séismes. Je demande donc une révision des résultats des examens et des concours…

Mais il y a plus. De mon temps, l’Histoire était une sorte de secret bien gardé, un arsenal typographique où n’entraient que des initiés, des spécialistes, des chercheurs. Elle ouvrait un moment difficile à passer pour les élèves, une Thébaïde pour ceux qui, par amour ou métier, en avaient pris l’habitude. Elle poussait à l’ombre de la vie, comme une famille de cyclamens entre les fûts des sapins. On n’en parlait pas. L’Histoire, c’était le baccalauréat, la Sorbonne, la Bibliothèque Nationale. Bref, un quartier réservé. Aujourd’hui, l’Histoire est dans les journaux, à côté de quelques chroniques théâtrales, de quelques crimes, de considérations sur le sport, la mode ou la température. Elle est à la radio, dans les boutiques, dans les mairies, au cinéma. Et chacun s’y intéresse comme il ne s’y est jamais intéressé. Les recalés de jadis sont en passe de devenir les forts en thème. Les employés des chemins de fer et des compagnies de navigation peuvent en remontrer aux vieux chartistes saumurés, aux vieux agrégés des années longues et calmes. L’Histoire est devenue notre pain quotidien.

PRINTEMPS

Les proverbes m’ont toujours donné la clef du printemps. Ils le truffent de sentences. Ils en expliquent le mécanisme botanique. « Gelée n’est bonne que pour les choux » ; « Fais carnaval avec ta femme et Pâques avec ton curé » ; « Le mois de mars doit être sec, avril humide et mai frisquet pour que juin tienne ce qu’il promet. » Des ruches de sagesse et de philosophie champêtre vivent sous la cloche de ces banalités gentilles qui donnent de l’esprit aux villageois et de l’expérience aux chemineaux.

J’ai toujours eu un faible pour le printemps, non pas seulement parce qu’il est fertile en proverbes, mais parce qu’il est essentiellement humain. Sorti des brumes et des poêles d’hiver, revenu à la vie comme un malade défourné d’une clinique, le printemps se présente à nous sous la forme d’une revanche des hommes sur les dieux, des faiblesses sur les forces et du charme sur le malheur.

Le printemps enferme un secret aux incalculables ramifications qui se glissent en gerbes d’espoir dans le cœur du petit mortel. Nous ne sommes pas tous distingués par cette distribution de sève, mais nous touchons tous notre ration. Il vient en effet une heure dans un jour et un moment dans cette heure où, quelles que soient les cruautés du temps où il vit, le renouveau fait sensation dans le fond de l’homme, où des bondissements intérieurs font sauter l’âme vers l’espoir nettoyé, remis à neuf, comme le pont d’un paquebot, par des anges au teint doré. Je persiste à croire qu’il y a des femmes dans cette affaire…

Et quel ronflement d’activité dans cette saison guérisseuse de désespoirs et d’insomnies ! Jadis, au printemps, j’allais en Berry. Quand y retournerai-je ? Ici, on achevait l’œilletonnage des artichauts, on enlevait les premiers coulants des fraisiers ; là, on plaçait des tissus légers sur l’éblouissante toilette des abricotiers et des pêchers, on écussonnait à œil poussant l’olivier et l’oranger, on greffait en flûte, en couronne et en placage ; on semait l’aubrétia, l’œillet d’Inde, le nankin, dont le feuillage ressemble à la paroi des vieilles casseroles de cuivre, le lupin vivace, la digitale et les gypsophiles paniculées qui tirent leur nom, semble-t-il, de quelque bouquin symboliste. Il bouillonnait partout une poussière d’existence qui allait de la cervelle des gens au fronton des forêts où le hêtre prend des costumes de bal masqué sous le regard sévère des chênes, moins pressés de se vêtir. Une odeur de largesse et de bien-être sortait de la terre souple que remuaient des instruments au fer brillant comme des monstres de chirurgie. Des sourires circulaient entre les courants d’air ; les vents étaient porteurs d’effluves ; un grand mouvement de passion confiante et impétueuse tournoyait sur des milliers et des milliers d’hectares. Et l’on pressentait, au cœur de cette vibration, des bouches et des abeilles, des nids et du frai. Quand reverrai-je mon Berry ?

Le printemps est aussi un immense remue-ménage de poésie et d’ambition. Des terrasses de café à l’étalage des libraires, tout change. Trouverons-nous le navet de l’année, blanc comme un nez de Pierrot, ou le poireau qui n’aura guère encore de moustache, ou le cresson, les pois mange-tout, indispensables aux excellentes garbures ? Les primeurs s’arracheront-elles les places disponibles des boutiques ? Le printemps invite aux premières stations sur l’asphalte mauve et jeune. Les pas des bouquetières et des jolies filles grignotent leurs tartines d’espace d’un bruit tendre.

J’aime le printemps pour ces ressources, pour ce carburant délicieux qu’il nous enfonce de force dans la vie intérieure, contre vents, guerres et marées.

Toutes ces germinations inspirent mes nerfs abrutis d’hivers. Je souffre comme les autres, mais j’avoue, du moins, et je ne fais pas une tête de notaire en présence des pommiers fleuris, je ne nie pas que des enfants délicieux et blancs courent dans mes rêves, et je m’enhardis jusqu’à dire que le printemps me donne chaque année le goût d’achever la grande œuvre de ma vie : « Déchiré ». Ma chambre s’emplit alors d’un gazouillement de parc où des noces d’ivoire se seraient englouties. J’entends les antennes de diamant des premiers papillons ; je suis le travail encyclopédique des araignées ragaillardies sous les voûtes de l’ombre ; je prête l’oreille à la terre forée d’insectes, de molécules actifs comme des foies, de minuscules miettes de dieux, et je laisse opérer l’envahissement de moi-même par les soldats de la Renaissance.

Mais le printemps passera. Les forêts déménageront comme une armée de romanichels, les fleurs deviendront femmes, les femmes redeviendront méchantes, et les méchants mourront. Les lièvres de la précipitation me galoperont dans la zone des remords et je remettrai mon œuvre cyclopéenne au prochain printemps…

L’avouerai-je ? Eh bien, le printemps se vit à l’extérieur, parmi les pelouses, les pervenches, les champs de courses. Il se vit avenue des Champs-Élysées, à Barbizon, à Maintenon, à Saint-Benoît-du-Sault, dans les champs vigoureux et fumants où les insectes bourbillent comme des fleurs de bruit. Il se vit sur l’épaule des femmes et dans les dentelles du souvenir. Je recommande la fin avril, encore délicate comme une paupière.

Mais travailler le dos courbé, l’œil horloger, le pouce dans l’encre, le front sombre ! Quelle âme le pourrait ? Qu’on me pardonne cette initiation. Elle n’est pas de forfanterie pure, mais elle est farouchement innocente. Que le lecteur me comprenne : le printemps est pour moi un petit bruit gratté à ma porte et l’apparition d’une jeune fille aux cheveux brillants, à la bouche entr’ouverte pour quelques mots seulement, aux longs bras chargés des premières branches toutes décorées de médailles et de hochets. Une jeune fille venue sur la pointe des pieds me dire que des cérémonies s’organisent, qu’une chose immense naît par les chemins, chez le libraire, chez mes amis, dans le métro, qu’un vaste soulagement gronde partout comme un orage de douceur et d’espérance. Alors, séduit, attiré, avant même que le murmure soit terminé, je me hâte vers les besognes…

L’ÎLE-DE-FRANCE

C’est, comme l’a chanté si joliment Paul Fort, « l’enceinte originelle où s’est rêvée la France ». Et c’est bien une Isle, comme y insistait Coulon, géographe du grand siècle : « On la nomme Isle à cause qu’elle est entourée des rivières de Seine, Oyse et Aisne. » Pour moi, c’est le paysage de l’histoire le plus équilibré, le plus parfait qui soit au monde. Je le vois battre comme un cœur, le cœur vaillant de mon pays. Si la France est une cathédrale, l’Île-de-France en est la pierre angulaire et l’arc-boutant, le pilier cardinal et la clef de voûte, la flèche culminante et le plus beau parvis, la plus belle allée, le plus beau chœur, et, dans la serre des vitraux, la rose la plus insigne ; une rose à cinq lobes autour d’un brasillement d’ocelles au centre duquel chatoie le joyau sans égal, je veux dire Paris : Paris flanqué de Saint-Denis-la-Basilique, coffret de nos souvenirs nationaux. Mais voici, réfléchissant leurs palais, leurs églises, leurs moissons, leurs bois et leurs collines dans la Seine, dans la Marne et dans des rivières aussi coquettes ou suaves que leurs noms, l’Yerres, l’Yvette et l’Orge, voici Versailles et Cormeilles-en-Parisis, Corbeil, Jouy-en-Josas, et Brie-Comte-Robert, capitale d’un fromage sérieux, d’un vert de jade et qu’il faut servir sur ses claies de paille. Premier lobe de la rosace, voici le charmant Valois de Gérard de Nerval et de Sylvie avec Senlis la romaine et la royale, Crépy-en-Valois et ses remparts qui se souviennent de Jeanne d’Arc, et les paysages de la Marne et de l’Ourcq chers à Watteau. Plus au sud, c’est le second lobe, la Brie féconde où la Seine coule en majesté, ou l’Yerres fait un serpentin de grâce. Entre la Brie et le Gâtinais, troisième lobe avec le Hurepoix, Fontainebleau s’érige, autre sommet royal, tandis que le Loing rivalise de gentillesse et de douceur avec l’Orge et la Juine et qu’Étampes dresse son donjon solennel comme pour annoncer du doigt que la Beauce va commencer. Vers l’ouest, la Seine encore, avec la Mauldre, la Vègre, l’Yvette et l’Eure, arrose le Mantois fertile où Mantes s’appelle à juste titre la Jolie et que Rambouillet ennoblit. Plus au nord, enfin, le robuste Vexin forme le cinquième lobe, avec Pontoise sur l’Oise et Gisors sur l’Epte.

La beauté physique de l’Île-de-France est si diverse et si drue que je ne saurais ambitionner, dans un si petit espace, que d’en tracer un très insuffisant dessin. Il vaut mieux évoquer ses villes qui font penser à des diadèmes et à des pots de campanules. Comment parler mieux que ne l’a fait Charles Maurras de la splendeur spirituelle dont elle est à la fois le principe et le miroir ? Écoutez-le dire : « Elle (Anthinea) me fit songer tout d’abord à écrire un traité de la conformité du Valois et du Parisis avec l’Attique la plus pure. Aucune terre n’est mieux prise dans l’enceinte d’Anthinea que la douce et nerveuse patrie d’un Jean Racine, d’un Voltaire, d’un La Fontaine. » Et je suis bien aussi de l’avis de Michelet qui pensait que c’est entre le parvis Notre-Dame et la Sainte Chapelle qu’il faut aller chercher l’origine de cet esprit étourdissant, de cette verve railleuse, de ce ton narquois et vif à quoi nous reconnaissons un Molière, un Boileau, un Regnard, un Voltaire. Celui-ci, on le sait, était natif de Châtenay près de Sceaux ; « banlieusard », en somme. Molière et Boileau allaient prendre dans leur maison d’Auteuil le frais de la campagne, quand ce dernier n’allait pas à Crosnes, dans la vallée de l’Yerres, tandis que Regnard était châtelain de Grillon, près de Dourdan. Pour ce qui est de Villon, chacun sait qu’il se vantait volontiers d’être

 

Né de Paris, emprès Pontoise…

 

« Quand je parle de Paris, écrivait Jean Racine au cours d’une lettre à Vitard, j’y comprends les beaux paysages d’alentour, car elles (les Muses) en sortent de temps en temps pour prendre l’air de la campagne. » Et cette campagne-là, pour un certain nombre de Parisiens, dont je suis, c’est encore Asnières et c’est Colombes, c’est Bécon-les-Bruyères aux charmants vieux logis mais qu’il faut savoir découvrir, c’est Sèvres et c’est la Marne à Joinville-le-Pont, c’est Bagatelle, Écouen, Vincennes, Bougival. Quant à Victor Hugo, qui a dit son mot sur tout au monde, il n’hésitait pas à confesser :

 

J’aime Chelle et ses cressonnières

Et le doux tic-tac des moulins.

 

Je vous demande, quant à moi, ce que j’aurais fait si j’avais abusé de l’Agence Cook alors qu’à une portée de tramway nous avions, naguère, Versailles et les Trianons et le Hameau de Marie-Antoinette. D’ailleurs, nous avons tout, en Île-de-France : des céréales un peu partout ; du froment en Brie et dans le Hurepoix, sans compter les troupeaux ; les pommiers du Vexin et le miel du Gâtinais ; les légumes d’Arpajon, du Parisis ; la vigne à Thomery et le fameux chasselas de Fontainebleau ; les pêches de Montreuil et les choux-fleurs de Chambourcy ; l’asperge d’Argenteuil et les cerises de Montmorency ; les fraises de la vallée de la Bièvre, de la vallée de l’Yvette, et les roses de Mandres et de Brunoy. J’ai connu, venus de tous les horizons de la planète, des faibles de la bronche qui se faisaient du poumon nouveau dans la forêt de Compiègne ; des faibles de la gorge qui prenaient de l’eau à Enghien ; des faibles de la rétine qui, peintres de leur métier, aspiraient à prendre sur leur palette « ce gris de lin, ce couleur d’aurore » que La Fontaine célébrait à Versailles. Ils cherchaient Watteau à Nogent, Corot à Ville d’Avray et à Mortefontaine, les bleus de Poussin dans nos lointains de plaine, Lépine à Viroflay, Sisley à Moret, Pissarro à Louveciennes, Cézanne à Auvers, Claude Monet à Giverny.

Mais me voici au bout de mon papier, et je n’ai rien dit des jardins de Seine-et-Oise ; de Port-Royal-des-Champs, de la vallée de Chevreuse, des Vaux-de-Cernay au château de Dampierre ; de la terrasse et du château de Saint-Germain ; de Maisons-Laffitte, et de la Seine à Villennes, à Médan et à Poissy ; de la Malmaison et des cascades de Saint-Cloud ; du magnifique pays chartrain d’où fusent les plus étincelants chefs-d’œuvre de l’architecture et de la sculpture ; d’Anet et de Dreux ; de Maintenon et de Montfort-l’Amaury ; de la vallée de la Seine et de ses falaises, de Triel et de La Roche-Guyon ; du vieux pont de Limay, de la cathédrale de Mantes et des tours de Gisors, de Pierrefonds, modèle des châteaux militaires, et de Chantilly, modèle des châteaux de plaisance ; de l’abbaye de Royaumont et de Senlis, où, disait Gérard de Nerval, il n’y a pas une fille laide ; d’Ermenonville où Jean-Jacques Rousseau erre encore à travers les bosquets et sur le lac ; de Vaux-le-Vicomte et de Dammarie-les-Lys, de Saint-Loup-de-Naud, de Château-Landon et de Nemours ; de Provins, dans son armure intacte du moyen âge, sur la Voulzie si chère à Hégésippe Moreau. Bref, de mille merveilles encore, de mille beautés sans pareilles : de l’Histoire racontée par la pierre à un peuple expliqué par la terre.

ROMANTISME

Mon très vieil ami Pierre Mac Orlan ne m’en voudra pas de lui emprunter un mot dont il s’est fait, en quelque sorte, le spécialiste le plus récent. J’ai nommé le mot « romantisme ». L’auteur de la Cavalière Elsa et de ce Quai des Brumes de cinématographique mémoire s’occupait, et avec le talent de pénétration mystérieuse, de « nombre impair » qu’on lui connaît, du romantisme des points cardinaux, des villes, des provinces et des garnisons.

L’expression romantique est assez heureuse. Elle a été galvaudée, étiquetée à tort et à travers sur des choses et sur des âmes qui ne la méritaient point. Mais elle conviendra parfaitement aux jeunes filles dont l’âme, qu’elles le veuillent ou non, après comme avant la guerre, prend toujours sa source dans le rêve, tout comme au temps des familles rigides, des ceintures de chasteté et des carnets de bal.

Les jeunes filles redeviennent « passionnantes » en ces jours de fer. Certains écrivains les avaient naguère élevées à la dignité de « nation » à part, ornée de coutumes et d’énigmes. Pour les connaître de façon plus précise, pour savoir exactement où elles en sont dans ce temps cruel, il faudrait les suivre dans leur vie, se rendre chez elles, dans leurs demeures, chez leurs parents ; contourner leurs métiers, les interroger sur leurs goûts, se glisser jusqu’à leur mystère, et aborder carrément leurs mamans. Celles-ci se montrent passablement étonnées par un nouveau romantisme qui se fait jour dans des cœurs qu’elles croyaient connaître.

Il y a toujours un nouveau romantisme. Il y en avait un du temps que le mot n’était même pas encore poinçonné, et j’entends par là cette sorte d’appréhension qui nous accompagne lorsque nous sortons de la seizième année, comme d’une salle de bains, pour entrer dans la vie et considérer les passants, les inconnus ou même les amis face à face. Le nouveau romantisme, c’est l’instant où le cœur s’ouvre, c’est la minute où le désir illumine comme un lustre toute la vie intérieure. Or, il est certain que cette lumière brusque a cessé d’alarmer les jeunes filles, comme elle faisait encore avant la guerre, à cette époque toute secrète et voilée où le costume militaire et le rayon roux du violon propageaient encore des vibrations poétiques et des germes de nostalgie…

Mais l’évolution est venue. Elle a fondu sur nous en pluies de météorites. L’évolution des ténèbres et des nuits bleues a mis les mortels en demeure de s’adapter sans reprendre le souffle à des nouveautés entremêlées qui ont profondément agité les sentiments. Il a bien fallu se faire à cette idée que les caractères masculins changeaient, que les boissons des bars se raréfiaient et surpassaient en ingéniosité, pour se manifester, les spécialités pharmaceutiques, que les carrosseries d’automobiles, les caractères d’imprimerie, les instruments de chirurgie et les crises psychologiques disparaissaient ou s’engageaient sur des pistes nouvelles, bordées d’impressions nouvelles, ouvertes sur un avenir tout à fait imprévisible. Les sentiments devaient répondre à cette remise en question. Il se tient des conférences dans les cerveaux les plus purs, et des gammes de nuances se graduent dans les âmes les moins préparées à changer.

On ne saurait s’étonner que la révolution des choses ait d’abord touché la fine matière des jeunes filles, si préparées par les lois éternelles à ne trouver sur terre que des choses éternelles. Par son mystère même, le désir profond de la jeune fille ne porte que sur le concret. Étant plus ingénieuse que l’homme, elle est mieux reliée aux dieux. Or, le jour où elle vit que l’œuvre même des dieux subissait des secousses et accumulait autour de ses formes toutes sortes d’amendements propres à la surprendre, son cœur simple connut quelques déroutes et ne craignit point de s’emballer pour ne pas perdre des siècles de terrain sur son voisin, le jeune homme ou l’homme jeune.

J’ai reçu beaucoup de confidences de jeunes filles. Toutes m’ont donné à comprendre qu’elles considéraient le magasin aux accessoires du grand théâtre sentimental comme intangible. Quand cette guerre sera révolue, la romance, la danse, la déclaration étouffée et poétique, la première robe, les rides d’un lac, la barque lente sous les arbres penchés, le mystère des premières caresses, l’emportement des voyages ensoleillés, les cadeaux de fiançailles, tout cela fera partie pour elles, comme par le passé, d’un pittoresque quasi religieux, millénaire et confus.

Le jour où les sportifs n’ont plus été que des sportifs, le jour où les orages de la Bourse ont ébranlé le crédit des parents et compromis le capital moral des institutions amoureuses, le jour où il a fallu travailler pour exister et devenir des jeunes filles de métro, d’université, de laboratoire, d’atelier de couture ou de salle de rédaction, les jeunes filles ont été mises en quelque sorte dans une disponibilité singulière.

La fameuse camaraderie inventée par elles pour lutter coude à coude avec la forme masculine, l’indépendance d’esprit, la folie sportive, les libertés du langage, l’argot mondain, la chambre d’étudiante et même le débraillé moral n’ont jamais été, pour moi, que des formes de l’angoisse. La jeune fille restera une jeune fille jusqu’aux éclatements définitifs des nébuleuses les plus reculées. La jeune fille est une nécessité cosmique, une loi de la vie animale, aussi puissante que la pesanteur, aussi indispensable que le sourire. Les jeunes hommes m’inquiètent beaucoup plus…

Quant à la jeune fille actuelle, qui dissimule au plus profond d’elle-même ses trésors éternels pour les mettre à l’abri des crises, je pense, comme Rainer-Maria Rilke, qu’elle n’est pas encore. Elle sera.

Aussi bien, comment ne pas s’apercevoir de la place pathétique qu’elle tient dans cette société meurtrie ? Nous entrevoyons que si la jeune fille ne s’enracinait pas dans ses profondes séductions, si elle ne maintenait pas ses privilèges, malgré les bouleversements qui touchent plus les citoyens que les êtres, le monde se réduirait à des poignées de vagues collègues et de mécaniciens. Heureusement pour nous, les jeunes filles nous sauvent encore de l’absurde perspective d’un malheur organisé sans caprices…

BEAU TEMPS PARISIEN

Je ne crois pas qu’il y ait une ville au monde où le beau temps se manifeste avec autant d’ingéniosité, de charme et de certitude qu’à Paris. Je ne connais pas toutes les villes du monde : dans ce domaine, je suis comme les camarades. Mais la rumeur est là, qui met en avant notre capitale sur le plan de la renaissance traditionnelle des plantes et des âmes. Et puis, il y a le passé… Toute l’Histoire, depuis les mémorialistes qui ne se permettent que de courtes descriptions, jusqu’aux anciennes brochures de voyages chargées de la publicité des saisons, le proclame haut et clair : Paris est une ville de beau temps, et peut-être le quartier général du Renouveau.

Certes, Paris est loin d’être une ville de grands jardins où triomphent, comme à Berlin ou à Buenos-Ayres, ces larges espaces taillés dans la substance construite ou habitable. Et pourtant c’est la scène où la jeunesse du monde, si pleine de racines fraîches, de poussées et d’emportements de sève, montre son aspect le plus réussi et le plus soigné. Il paraît indéniable que les dieux chargés de repeindre la planète, de mars à juillet, nous aient particulièrement gâtés. Même les pluies d’été sont plus tièdes chez nous que partout ailleurs, et jusqu’aux proverbes, dont l’abondance et la variété montrent bien que le beau temps est ici une vieille connaissance qui a fait longuement parler d’elle. Mais qu’est-ce que ce beau temps, qui faisait autrefois brusquement se mouvoir au delà de nos frontières tant de touristes émoustillés ? C’est, du Luxembourg aux Champs-Élysées, au Bois, le long des rues, et dans l’âme de chaque square, et partout, malgré les ténèbres de la guerre, un ballet de terrasses et de passants, une agitation discrète et joyeuse qui mêle balustrades et véhicules, bêtes et gens, dans un même tourbillon de générosité soudaine et de tendresse. Un bonheur nouveau se met à circuler dans les veines invisibles de la ville, comme un sang de poésie.

On sort, on se jette dans la capitale plus parée qu’un salon et comme ornée pour une réception ininterrompue de messages. Les rues sont pleines, la fumée monte plus droite vers un ciel qui s’éclaire de plus en plus, pareil à ces radiateurs à gaz qui commencent lentement dans le gris pour finir dans l’incandescent… C’est l’histoire du passage de juillet en août, qu’ont si heureusement chanté les poètes de chez nous. Partout se proposent des explosions de pittoresque : loin de rester immobiles et flegmatiques au milieu de cette ivresse qu’on voit et qu’on ne voit pas, quais, immeubles, enseignes, vitrines, gares et boutiques se prêtent aux frissons, épousent les formes estivales.

Il y a, au-dessus de nos vingt arrondissements et dans le grouillement des banlieues, un enchaînement d’énigmes délicieuses dont je cherche le secret depuis des années et des années. C’est ce concours de circonstances : couleurs, ciel particulièrement bien tissé, affairement mesuré, chantant, rencontres symphoniques, sourires des femmes et tolérance générale, qui explique la qualité de notre été, recherché jadis par les raffinés du monde entier comme nos vins et nos parfums. Une des caractéristiques de cette saison dont le succès ne se dément pas à Paris, c’est qu’au lieu de se fixer, de s’établir comme fait l’hiver, elle est une métamorphose de tous les instants. On sent les robes des femmes aller vers l’imprimé galopant et fin qui leur donne tant de grâce et de séduction. Celui qui songerait à compter les pardessus dans quelque quartier en verrait disparaître progressivement tant par jour jusqu’à l’établissement général du « veston national ». Chaque arbre est, à chaque heure, plus riche d’une fleur, d’un hanneton, d’une goutte de cette sève liquide qui inonde de forces et d’espérances les muscles des végétaux et ceux de l’homme. Des promesses de fruits, des serments d’indulgence sont dans l’air. Enfin, chose introuvable partout ailleurs : la présence de l’esprit.

Je crois bien que c’est ici que se cache la formule du beau temps parisien : il a de l’esprit. De l’esprit, et du plus volatil, du plus spontané, du plus capiteux. Il y en a sur les lèvres et dans le premier pollen ; il y en a dans les nuages et dans les ombres, dans la boîte des facteurs, sur le dos des insectes et sur les plaques qui portent les noms de nos rues. Même le bruit des sabots des chevaux qui traverse la fenêtre est porteur de beau temps. Si bien que la saison, chez nous, n’est plus une saison au sens où l’entendent les géographes et les fabricants de calendriers, mais un événement parisien… C’est-à-dire quelque chose à mettre sur le rang des vieux Ballets Russes ou de la réouverture des restaurants du Bois.

On ne peut regarder le beau temps en face dans sa source incandescente. On ne peut non plus l’évaluer honnêtement les yeux dans les yeux, et l’on place les thermomètres dans l’ombre… Grande fabrique de lézards, de grenades, de libellules, de chlorophylles, d’insurrections et de palmarès, la chaleur est aussi la mère du loisir. Elle possède un dieu, le Soleil, Râ, Apollon ou Surya, qui, après avoir obligé les hommes à l’adorer, entre aujourd’hui dans la composition des proverbes et fait partie de la thérapeutique. À l’opposé, le froid était la carence d’un dieu…

CHAUD ET FROID

L’Été n’est pas un personnage shakespearien ou ibsénien qui apparaît, qui s’insinue, qui se glisse jusqu’à nous sur la pointe des pieds pour imposer tout à coup sa présence. L’été se manifeste de façon éclatante. C’est un être familier, sans façons, une sorte de costaud bon enfant, et pourtant on ne l’entend pas venir, on ne le voit pas déballer ses accessoires, on n’a pas remarqué qu’il prenait tant de place. Et l’on est obligé de le subir en vrac, comme une famille nombreuse…

De toutes les saisons, l’été est la plus longue. Elle prend sa source en mai, chauffe par-dessous les derniers dimanches du printemps et se jette dans la mer d’automne après avoir terminé sa carrière en un gigantesque delta tout gaufré de fournaises. L’été est aussi la saison la plus rassurante et la plus maternelle, celle qui s’accommode le plus des angoisses et manies humaines et qui semble, à la longue, faire bon ménage avec les mortels. Et les hommes ont si bien senti que l’été était une abondance, une fortune, un présent des dieux, qu’ils ont puisé dans le secret des automnes le plus adroitement touchant de leurs inspirations poétiques. Les vers les plus tristes de la littérature sont des vers de septembre ou de novembre : « Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin », dit Verhaeren, dans un de ces emportements désespérés dont il savait le coup de rame…

L’Été est la seule saison qui évoque pleinement une divinité qui soit, sans contestation, fille de Thémis, comme le furent autrefois les Heures. Le Printemps, l’Automne et surtout l’Hiver sont des espèces de solitudes plus ou moins symboliques des étapes vers la joie, des cadres de fabrication humaine. Elles appellent l’homme issu de la guerre à se replier sur lui-même, elles l’engagent à méditer et l’obligent à se montrer ingénieux. Il faut des âtres, des parapluies, de la lumière pour les nuits longues, du ravitaillement, des breuvages chauds pour les corps frissonnants. Le hurlement des vents vous ordonne de rentrer sous terre, les forêts sont vides, toute une population de feuilles s’enfuit en faisant les cornes, la terre est feutrée d’insectes endormis, glacés, prudents, les oiseaux et leurs chants ont abandonné les continents gris et se hâtent vers d’autres chaleurs.

Le froid est plus poétique et plus pur que la chaleur. La chaleur est plus ancienne et plus décorative. Le froid n’est pas quelqu’un de très dangereux. C’est une sorte d’homme de loi, comme disent les tireuses de cartes, un personnage bien élevé, un peu raide, rasé de frais et assez vain de son linge. Mais on ne peut pas dire que ce soit un raseur. Fermez-lui la porte au nez, montrez-lui le visage réjoui, la trogne enluminée de vos cheminées, il s’en ira comme il était venu, digne et correct. La chaleur, en revanche, est un animal bruyant, tracassier, suspendu à votre sonnette. Animal complet, important, comme un éléphant de course, la chaleur s’installe chez vous et n’en veut plus partir. Elle veut être de tous les repas, de toutes les conversations. Elle entend participer au sommeil, aux méditations, au travail et aux jeux. Son étreinte est lourde, sa poignée de main s’évalue en tonnes, sa démarche est compacte. Elle fait corps avec les meubles, le linge, les aliments. Il semble, à tout instant, qu’elle joue à vous enfoncer un casque sur la tête.

La chaleur occupe beaucoup plus de place que le froid et se moque assez grossièrement des inventions mises au point par les hommes pour lutter contre elle. Le froid est un être discret, qui parle à voix basse et frappe avant d’entrer. La chaleur est impolie, tentaculaire et sonore. L’hiver, lorsqu’on regarde par la fenêtre, on jurerait que le froid cherche à se cacher, qu’il s’excuse d’être là. La chaleur n’a pas ces précautions. Elle se manifeste à la façon d’une invasion de pillards. C’est une Walkyrie bavarde, précédée d’orages et de troupes invisibles qui se jettent à l’assaut du monde des hommes, le couvrent de rides, le terrassent, et l’aplatissent sous l’œil bouillant du maréchal Soleil, casqué et chaussé de feu.

Mais l’été semble si abondant, accueillant, doré, ouvert… Il se présente comme une immense habitation, destinée autant aux hommes qu’aux bêtes et aux plantes. Et, par cette autorisation qu’il donne de vivre moins couverts, il est dieu. Ses stocks de fruits, d’arbres gras, « de larges papillons aux ailes imprimées », comme dit le poète Henry Levey, son luxe de forêts confortables semblent nous inviter à exister pleinement, sans besoins, sans servitudes et sans efforts. Et cette assurance que les cerises, puis les pêches, que les ruisseaux et les sous-bois sont là à portée de nos désirs, pour remplacer les boutiques et les maisons dépourvues, pour tenir lieu d’alimentation, de repos et d’hygiène, ces preuves que l’on peut vivre dans un état d’indépendance relative, comme le lézard, la bergeronnette ou l’aconit ; que l’on pourrait se désintoxiquer du créancier, de l’huissier, des routines, des corvées, de la politique ou de la bassesse de ses semblables, me réconcilient avec la nature, avec le temps, avec le ciel et la durée.

Et, chaque année, dès que revient la saison des promenades, des journaux étalés sur les coteaux, des terrasses où se gouachent en des tons d’aquarium les « liqueurs de fantaisie » et les buveurs, du repos des enfants, des théâtres fermés, des frigidaires, des pantalons blancs et des stores bariolés, je ne puis m’empêcher de devenir farouchement optimiste, rien qu’à voir le sourire en coin, l’unique et splendide décoration, la démarche allègre, la barbe joyeuse, la narine impatiente et la désinvolture chasseresse des vagabonds, ces rois de l’été…

COURSES

Qui donc a dit : « Rien n’arrête la cuisine » ? On peut y ajouter : ni les courses, ni toutes espèces de courses, épreuves de vitesse, course des astres ou Course du Flambeau…

Le plus bel ornement, le roi de ce qu’on appelait gentiment la Saison de Paris, que nous verrons renaître un de ces jours, c’est incontestablement le cheval. Et il est bon que nous l’ayons choisi, car le cheval est, par sa forme et son dessin, la manifestation la plus fine et la plus heureuse de la puissance.

Buffon, qui avait plus de style que de science, mais en qui Pierre Louÿs voit avec raison le précurseur du poème en prose, l’a fort bien écrit, du haut de ses manchettes :

 

La plus noble conquête

Que l’homme ait jamais faite

Est celle du cheval

Ce superbe animal…

 

Le cheval, que les autos, cars, tramways, triporteurs, aquaplanes et skis n’ont pas déshonoré, remonte comme l’aube après la Danse Macabre et reste pour nos yeux comme l’éternelle image du monde qui change et ne change pas. Les premiers poètes, les premiers peintres et les premiers sculpteurs l’ont incorporé à leurs rêveries. Sous les pierres qu’on soulève pour creuser la coquille de l’Histoire des Choses, ce sont des chevaux qui apparaissent, galopants ou immobiles, toujours prompts, toujours frémissants, parfaits de muscles, de poitrine et de plis. Ainsi le cheval est une parure naturelle de la durée.

On le retrouve partout maintenant, malgré les ruades du Progrès qui tendait à remplacer les muscles par des bielles et les regards par des automates. On l’aperçoit le long des canaux, dans l’ombre des gares, piaffant entre des caisses, ou dans les arènes où il salue au passage, de son sang parfait, la cruauté des hommes avides. On l’admire au musée, au cinéma. On le voit surgir dans la chevelure abondante des champs, dans le secret noir des houillères, au milieu des fantômes des villes. Par une tendresse obscure et spontanée, c’est à lui, destrier, percheron, poulain, palefroi, Pégase, roussin ou pur-sang que vont les premiers mouvements, les premiers cris des enfants. Et celui qui n’aime pas les chevaux, celui qui n’aime ni les animaux, ni la musique, montre un cas tragique parmi les barbares. C’est un être d’un autre monde, d’une planète sans âme et sans pouliches…

Du temps que, dans les villages, étincelaient l’enclume aux oreilles pointues, les instruments et les cornues du menuisier et du maréchal, le cheval quoaillait, billardait, harpait, hennissait et régnait sur le mysticisme des campagnes comme une des créations les plus importantes de l’univers, comme l’apparition la plus distinguée. Il occupait aussi, dans tous les dictionnaires, une place prépondérante. Et les hommes s’occupaient à l’envi de sa couleur, de son caractère, de son usage, de son anatomie, de ses allures, et de cette ombre vigoureuse dont on dit, depuis Alexandre, qu’il a parfois peur…

Puis, peu à peu, les chevaux ont pris le chemin des écuries, des fresques et des déserts. Rien n’est venu combler dans notre poésie cette place manquante. Et personne n’oublie ces mouvements d’oreilles qui ont enchanté des générations de laboureurs, de fabulistes et de cochers. Avec la mort du fiacre, dont j’ai longuement parlé ailleurs, l’escalier du monde perdait une marche…

Mais, dans ce demi-réveil d’un incomparable cauchemar, le cheval, mieux brossé que jamais, plus haut de poitrine, plus élancé du cou, demeure le chef-d’œuvre décoratif par excellence et comme le signe même de la force élégante. Juin et juillet sans courses seraient une véritable catastrophe, et la grâce des femmes y perdrait de son assurance. Que sont, je vous le demande, les automobiles du prix de Diane, du Derby ou du Grand Prix de Paris, comparées à ces foulées dans l’herbe, à ces passages de croupes, à ces vitesses de sabots saisissantes qui passent devant nos yeux comme des frontons en liberté ? On comprend que le raffinement de la civilisation ait trouvé dans un pesage une sorte d’écrin où se satisfaire de son prestige. Et quand je vois rentrer au paddock, parmi les ombrelles refleuries, les belles lèvres, les tubes gris qui reparaissent, les jumelles, les ongles peints et les diamants, un Pacha, comme autrefois une Lysistrata ou un Pharis, dieux de promptitude et d’aisance, je me pense revenu aux époques antédiluviennes de la poésie où le cheval libre, l’hipparion, bondissait, fier de porter dans son ventre élégant toutes les conquêtes futures de puissance et de célérité.

VOLIÈRES

J’ai éprouvé le besoin d’un petit voyage « sans les hommes », et je suis allé au Jardin des Plantes, au Zoo et au Jardin d’Acclimatation.

Mais voilà… Devant certains becs, certaines expressions et certains plumages, il n’est pas interdit de concevoir un monde d’oiseaux pourvu de son Courteline et de son Daumier, de ses décorateurs et de ses humoristes. Il est visible que les albatros, les mouettes et les goélands sont des moutons que le ciel dérobe à la mer. Mais quand je regarde un groupe de calaos forestiers des tropiques, avec leurs becs en monture de brosse, leurs casquettes de celluloïd et leurs bérets d’ambre, je ne puis m’empêcher de songer au carnaval de Nice, de Vienne ou de Rio-de-Janeiro, ces promenades grotesques de géants symboliques. Là encore, les hommes n’arrivent pas à la cheville de la nature, et les sous-bois brésiliens lui en remontreraient sur le plan du comique énorme : il y a des calaos tellement absurdes, et si fantastiquement renversants de formes, si beaux dans la pitrerie, qu’on imagine d’emblée un bouffon à côté de Dieu le Père…

Comparés au calao le plus raisonnable, les autres oiseaux grotesques effrayent moins, à commencer par le toucan, superbe comme une palette, et dont le bec ne m’a jamais paru trop gros ni trop lourd. Le toucan, c’est le vieillard bossu des contes d’Andersen ou le magicien riche et généreux des Mille et une Nuits. Sa redingote est d’un très grand prix et ses avis sont écoutés. Les enfants l’aiment.

Aussi bizarre, mais aussi plus mystérieux est l’alcatraz de Lobos de Fuera, pélican dans le civil, et l’un des premiers producteurs de guano. Porteur d’un nom de grand d’Espagne, cet alcatraz ignore qu’il est un des rouages de la vie moderne, que des familles se ruinent ou s’enrichissent dans les dérivés du guano, et mène dans les denses rookeries une vie de bohème et de romanichel. Parfois même il chasse les petits de leur nid et s’endort à leur place, lovant sous son bec sa valise de propagandiste canadien.

D’autres singularités apparaissent encore dans cette société volante que nous ne connaîtrons jamais assez : le jabiru, voisin de la cigogne, marche comme un clown qui aurait fait la campagne de Crimée avec les zouaves. Le cacatoès ressemble à un directeur de cirque anglais. Le pélican commun, celui qui ne cherche pas à vous épater avec les îles péruviennes, m’a toujours fait songer à un homme qui arriverait à se gratter la pomme d’Adam du bout de son nez. Le héron a l’odeur forte des chaussures de caserne ; son bec est un magnifique instrument à grenouilles. Cet oiseau, assez ignorant quand il s’agit de se mesurer au renard ou à l’homme, a des éclairs de chirurgien pour fouiller dans les joncs. Le bec de l’ibis a des airs de cravache et des souvenirs de fines panoplies. Voilà pour la Chevalerie.

À côté de ces élégances, le manchot ressemble à quelque infirmier neurasthénique de la vieille garde, et l’ombrette, avec sa huppe, est une jeune concierge en deuil. Le casoar, surtout quand sa tête est bleue et qu’il porte casque, (Casuaris galeatus), me fait songer aux ténors de petites villes. Quant au kiwi, je le plains, il m’attendrit, il est pour moi une pelote de laine montée sur baguette de tambour et que des enfants cruels auraient exilée jusqu’en Nouvelle-Zélande, le pauvre, alors qu’il est fait pour se promener dans nos appartements bourgeois avec les chats, les épagneuls et les araignées.

Mais pour peu qu’on se risque chez les oiseaux, on va d’étonnements en étonnements. Seuls les hommes et les femmes pourraient lutter de finesse, de grotesque ou de tragique avec certains types, inventés par le rêve pour le Rêve : cormorans féroces, pressés, amers, tels des huissiers de Balzac, albatros aux yeux de bouchers, oiseaux bossus, ventrus, becs à cuiller, pourpoints de grands tailleurs, ibis rouges comme des langoustes rémoulade, flamants parés pour nuits de fêtes, et ces pingouins géants, enfin, qui depuis quarante ans, depuis mille ans, ressemblent pour moi à des professeurs de botanique pour princesses lointaines. La photo nous a rapprochés de ces merveilles, mais on voudrait un jour s’égarer, tout vivant, au milieu d’elles, et regarder, regarder…

Menhirs de peluche, horloges de campagne, les rapaces nocturnes mijotent au fond de leur vie intérieure et regardent l’homme par le hublot d’une lueur étrange, qui nous fait réfléchir d’effroi, évoquant pour moi le vers médium de Louis Duchosal :

 

La mort me regardait de ses yeux magnétiques.

 

Tout Baudelaire, l’An Mille, l’Inquisition, le mystère même du monde créé et incréé, je les sens dans ces oiseaux tièdes comme des écrins, qui ressemblent tantôt à Edgar Poe, tantôt à Littré, tantôt à Moltke, tantôt à Mommsen, tantôt à de vieilles amies de princes impériaux que le jeu et le cancer auraient nimbées d’horreur.

Les hiboux, chats-huants, chouettes et grands-ducs sont des cathédrales de silence, des boules de neige grillée d’où partent des reflets d’ogive et qui fixent, sur l’incompréhensible horizon qu’ils ne distinguent que de nuit, des braises froides en forme de viaduc. Ces rapaces m’ont toujours attiré par leur immobilité de petites vieilles suintantes de méchanceté. Ils sont les démons des orchestres de nuit et mêlent aux bruits des feuilles qui se déplient, des arbres qui s’étirent, un chant bref de noyé qui vous fait la peau grenue. Ils hululent. Est-il, sur le clavier du mystère, un plus joli verbe de désespoir ?

Les hiboux et les chouettes se laissent apprivoiser et reconnaissent leur maître. Ils vont se draper, une fois de la maison, dans la dentelle des toiles d’araignées d’écurie. Ils se suspendent aux solives, pareils à du linge d’ectoplasme, et se gavent de solitude aveugle en attendant de nettoyer les jardins. Mais qu’un intrus vienne à entrer dans ces retraites, les oiseaux aux yeux de chats boxeurs, au bec de siphon, se hérissent et se gonflent brusquement, puis retombent sur eux-mêmes, comme des lampions. Je voudrais les caresser, toucher de la main ces pelotes de fausse cruauté, gratter sur le crâne ces concierges de volcans jusqu’à les entendre ronronner de l’horreur, soudain, sous la tendre chaleur de mes doigts prudents. Mais les nocturnes sont boudeurs. Ils bombent le torse jusqu’à l’amener à l’état de console, et rentrent leur regard de chirurgie mystique au fond de leur potiche inexplorée, qui sent le chien mort et le repaire abandonné…

AQUARIUM

Chez les bêtes ! Encore chez les bêtes. Et me voici à la Porte Dorée.

L’Aquarium du Musée permanent des Colonies, qui doit encore rendre des points aux élégantes collections d’Ostende, de Monte-Carlo ou de Berlin, a ceci de plus charmant que ces locaux célèbres qu’il commence par un petit poisson rouge dans les loges des concierges du quartier. Un petit poisson rouge de chez Félix Potin, un joli signal pour vieilles demoiselles, une lanterne rouge du royaume des jouets !

Heureuse et forte préface aux milliers de poissons gonflés d’encre ou de soleil, de cadmium, de jus de tomate, d’extrait de drap militaire, de permanganate ou de jaune d’œuf qui éclairent de leurs feux de Bengale le cirque de verre souterrain du Musée des Colonies. Ce mouvement d’ouïes et d’écailles dans une eau sourde et pâle est plus riche que les automnes italiens, que les ballets de Loïe Fuller, que les tours de cartes…

Une remarque populaire m’a toujours séduit, à propos de poissons, et je la retrouve toujours en bonne place dans ma mémoire lorsque je plonge dans l’obscurité de l’aquarium en rotonde de la Porte Dorée : c’est que plus ils sont beaux, moins les poissons sont comestibles. Plus ils éjectent de vitriol, d’émeraude et de radium, plus ils ont d’arêtes… Par une association d’idées sans doute suspecte où le hareng des faubourgs a son mot à dire, cette défense des poissons rares contre les mandibules humaines me fait songer à ce que l’on a écrit des rapports entre sexes : que l’amour est la seule chose dont la contrefaçon coûte plus cher que le vrai…

L’aquarium de Paris est bien situé, non loin de la silhouette encore claire du monument de Laprade, revêtu des ciselures de Jeanniot, et il exige de longs jours pour se déposer convenablement dans une mémoire. De tous les spectacles, le poisson est sans conteste celui qui lasse le moins. Une première remarque : cela sent assez sérieusement le fauve mouillé, encore que le poisson dans l’eau soit inodore. Sans doute cette odeur de tigre sans parapluie provient-elle des douze sauriens qui dorment, dents au clair, sur les faux rochers du bassin central, piste profonde de dancing sous-marin où ils doivent s’accoupler pour narguer les tortues géantes, dont les dômes lourds attendent un tremblement de terre pour s’ébranler. À moins que ce fumet ne se dégage des iguanidés nonchalants dont la vie ne bondit, fulgurante, qu’au bout de la souple langue fourbue qui sort d’un soupirail verdâtre, aussi rapide et mécanique que le déclic d’un kodak. Aussi bien, les visiteurs apportent-ils par-dessus le marché l’inimitable parfum qui s’obtient par la combinaison du loisir et de la rue Oberkampf.

Un premier coup d’œil sur les muges, les chevesnes, les dupées, les umbres, les pleuronectes et les bartavelles, les seiches et les limules, prévient le curieux ou l’amateur que le poisson comestible qui hante marchés et menus n’a pas été convié au ballet. On n’aperçoit ici ni merluche, ni anchois, ni merlan, ni lotte, ni brochet. Sélection qui marque un réel progrès sur les kermesses poissonneuses de tant d’aquariums. Mon ami Leblond ne nous a servi dans une onde électrique que du bizarre, de l’aile, du délicat et de l’exotique : poissons pareils à des instruments de musique, à des ressorts de montre, à des mousquetons ; poissons-cravates, poissons-torches, poissons-fruits. Voici, dans un appartement de verre, au milieu d’une mise en scène de menue rocaille, de cresson des Tropiques, de coquilles aux reflets de prunelles, une sorte de poisson-pierre qui ne remue pas plus que les cailloux dont est constitué son ameublement. Frappez discrètement à sa fenêtre : il tressaille, il vous a entendu, vous, le piéton, mais ses antennes et ses souvenirs lui rappellent que le verre le protège, et, comme les héros charmants des albums de Töpffer, « il se remet en position ».

Son voisin, au contraire, est un gaillard nerveux qui se sert de sa queue comme d’un fouet et roucoule de la gueule pour qu’on lui montre le chemin des mers ou des rivières. Plus loin, voici le joyeux protoptérus, un clown. Non content de posséder une tête de levrette, comme en ont les parapluies d’enfants, le protoptérus semble enroulé dans un vieux buvard tout imbibé d’encres choisies. C’est un poisson au long cours qui transpire comme un vieux docker et qui connaît cent parages entre les mers du monde.

Il y a des poissons qui ressemblent à des stylographes, à des presse-citrons ; d’autres qui copient carrément l’homme, tels les siluridés de l’Amérique du Sud qui ont la tête plate de certains professeurs de gymnastique dont ils portent parfois les longues moustaches. Mais plus près des humains sont ces gros brésiliens dits « Agressifs », qui fendent l’eau comme des locomotives de nénuphar et mordent les ouïes ou les nageoires qu’ils peuvent rencontrer sur leurs rails invisibles. Ceux-ci font songer à des coiffeurs, à des parlementaires, à des vidangeurs. Avons-nous jadis été siluridés, et payons-nous, sous l’écorce humaine, les défauts de ce singulier genre ?

Imaginons seulement ce que serait l’avenir de quelques-uns d’entre nous dans un monde où nos caractères pourraient s’épanouir, et nous préférerons d’emblée aux siluridés la métamorphose en cichlides de l’Amazone, poissons-éventails, en leurs admirables petites espèces des mers chaudes qui semblent de précieux échantillons de velours rayé ; en ces curieux types de l’Océan Indien, dont le farouche demi-deuil s’inscrit en bandes noires et blanches sur tout le corps ; en ces petits poissons-boules qui jouent perpétuellement au billard russe dans leurs coraux des grandes profondeurs, sautant alternativement de trou en trou, avec une petite tache blanche et ronde sur le dos qui les rattache au maillot du sportif dont ils seraient la métempsycose…

Que de déshérités aussi, dans ce monde de plus en plus noir à mesure qu’on descend vers le fond ! Tels sont, dans leur grotte semblable à quelque meublé, les poissons aveugles du Congo Belge qui naissent et meurent sans couleur et sans yeux. À les voir donner de la tête contre le verre de leur prison devinée et pressentie, on pense à ces sentiments dont on est plein et qui bondissent vers des êtres réfractaires…

Vincent Hyspa, dans son admirable conférence sur les poissons, leur attribue le fait étonnant que, « malgré l’apport incessant des fleuves, les mers ne débordent point », et, poursuit-il avec logique, « elles ne débordent point parce que les poissons boivent… et ils boivent d’autant plus que la mer est salée, ce qui développe considérablement leur soif ».

Ce trait d’un humoriste, qui représente un état d’esprit périmé, conduit toutefois à d’autres observations : si le tétrodon du Mozambique soigne surtout ses ondulations, ou sa permanente, qui convient à merveille à ses grands yeux bleus, le lamantin ou « vache de mer » se fiche de son esthétique. Il est gros comme un crocodile, mais il est bien plus digne avec sa queue en forme de palette et sa face réjouie de tripier retiré après rognons vendus. Les lamantins boivent comme des Polonais, jusqu’à épuisement de leur eau, et se montrent alors pareils à des écueils découverts à marée basse, avec leur queue courte et ridicule comme celle d’un homard qu’une carpe aurait pris.

À côté de ces grotesques, les anguilles électriques de l’Amérique du Sud ont presque l’air de ballerines d’opéra. Couleur chambre à air d’auto, elles multiplient les figures et paraissent tantôt zeppelin, tantôt pneu, tandis que leurs voisines plus calmes, les tortues-canots, se demandent en pieuses dames qu’elles sont, quel est le plus court chemin pour trouver la voie du salut : avec la charge qu’elles portent, le paradis leur est ouvert.

À côté de cette pesanteur quasi religieuse, les balistidés ont pris le parti de se tenir absolument verticaux le long de leur aquarium et collés à la paroi, non pas horizontalement, comme les autres, quand ils s’écrasent le nez aux vitres, mais ventre empalé sur la pointe de la queue. Au-dessous de leurs poses de fakirs, des coquillages variés jouent au sable, bavardent, se communiquent les derniers murmures. Les plus plats, les plus ternes s’enchevêtrent hypocritement avec les plus compliqués. Il n’y a pas de hiérarchie bien apparente dans leur société d’oreilles et de fonds d’artichauts. Brusquement, les différences deviennent sensibles à mesure que l’on approche des grenouilles ailées du Cap, avions de cauchemar, dragons de cave, des axolotls du Mexique, salamandres confuses comme des pelotes de ficelle, des poissons chinois, qui semblent découpés dans des nuages ou dans des vampires… Une notice nous fait part à ce propos de l’ingéniosité des pisciculteurs asiatiques. Malheur ! Tant d’incroyables queues de voiles au corps doré, aux yeux globuleux comme ceux des pékinois, n’ont pas été créées ainsi par le brave Seigneur. Ce sont des sous-produits de poissons rouges… Je préfère ne pas savoir d’où vient le poisson rouge lui-même. Peut-être de la sardine… et la sardine, de l’éponge ? Et l’éponge ? Ainsi la même banalité mystérieuse dans l’origine que pour les pauvres hommes…

POÉSIE DE L’EMPIRE

Pour « l’enfant amoureux de cartes et d’estampes » que nous sommes demeurés à peu près tous, l’idée de l’Empire Français se confond naturellement avec le goût de l’aventure, la nostalgie des temps épiques et de bien d’autres choses encore, moins précises et plus bouleversantes. Mais pour nous allumer tant de curiosités, d’élans et de regrets, la vue de l’objet le plus humble ou de l’accessoire le plus désuet peut nous suffire.

Pour moi, je ne revois jamais sans en éprouver toutes sortes d’émotions le haut shako rouge et or, à très large visière, d’une forme assez plaisante, et même un peu cocasse, que garde, dans une petite vitrine, un de mes amis. C’est là le képi (non pas la casquette) du maréchal Bugeaud. À côté de ce couvre-chef illustre et louis-philippard repose une sorte de lignomètre d’écolier, semblable à un poisson séché. C’est avec cet enfant-mesure, écorné, jauni, que l’amiral Courbet, sur son « bâtiment-canonnier » qui fumait de tous ses cigares à l’embouchure du Si-Ho, faisait le point lorsqu’il commandait la flotte française dans les mers de l’Indochine. Derrière le même verre, voici encore un jeu de patience dont les morceaux sont autant de fragments des cartes des possessions françaises. Il appartint autrefois à l’enfant Louis XVI, qui s’amusait ainsi à reconstituer son Empire…

En somme, aussi loin qu’on puisse remonter dans l’Histoire de France, depuis les « Châteaux Francs » du Liban jusqu’à la Compagnie des Indes, on pourrait faire un merveilleux musée des objets-témoins de notre passion séculaire pour la colonisation. Terre-Neuve est devenue française en 1535, la Guyane en 1604, la Martinique en 1635, la Réunion en 1644. Et les « Compagnies ordinaires de la Mer », fondées en 1622, ont leurs descendants directs dans le corps de l’infanterie coloniale, chez nos bons marsouins, populaires et frais de couleur…

Organisons le plus tôt possible une exposition de ces souvenirs, de ces trophées ! Car il n’aura jamais été plus opportun de rappeler aux Français qui seraient tentés de l’oublier ce que notre domaine colonial, avec ses cent dix millions d’habitants, représente d’efforts ingénieux, patients, acharnés. On y pourrait vénérer l’image de tous ceux qui, depuis Montcalm et Dupleix jusqu’à Galliéni, Mangin, Lyautey, Pétain (pacificateur du Maroc), ont fait la France d’outre-mer. Et l’on y conduirait les jeunes, afin qu’ils y respirent, pour se refaire des poumons et du cœur, l’air du large, au milieu d’un cercle enchanté où tout parlerait d’espérances, d’appareillages, de coups de vent, de réalisations vigoureuses, adroites, dangereuses, mais pleines de séductions et de pronostics de gloire.

Mais où sont les bois précieux que nous envoyait l’A.O.F. ? L’okoumé au doux nom, la fibre de coco avec laquelle on tissait les cordages des bateaux, les petits éclats de verre qui étaient en réalité des diamants bruts de la Guinée, les tapis marocains de haute laine où le pied boulait comme dans de la mousse, les ballots bleus et blancs du café des Antilles, les grandes jarres rouges des mules africaines, les fruits lourds, à la pulpe juteuse : mangues et pamplemousses, dont les noms, déjà, sont riches de saveurs ? De tout cela touffait une odeur indéfinissable, excitante, faite de « locos », de piments, d’huile d’olive, de sucre frais, de rhum nouveau : l’odeur exaltante de « la Colonie »…

En attendant de la retrouver, cette odeur qui tant nous manque, j’aime plus que jamais à me pencher sur le vélin des vieilles cartes marines. Assurément, c’était le tracé des côtes qui intéressait avant tout les navigateurs d’autrefois. Mais heureusement pour l’art ils demandaient aux cartes, aux portulans, de les renseigner aussi sur ce qu’ils allaient trouver au-delà de ce tracé : les princes, les costumes et les coutumes, la nature des animaux, peaux et plumes, et ceux dont il importera de se méfier le plus ; la silhouette de l’arbre et la forme du finit… Tant et si bien que la variété du décor de ces vieilles cartes est infinie : toutes sortes de navires, de jonques meublantes, qui ont l’air de naviguer avec des stores, de poissons ahurissants, de baleines et de cachalots aux mâchoires d’orgues ; des armoiries et des roses des vents ; des portraits et des paysages ; des scènes de chasse, de pêche et de cannibalisme ; des sauvages et leurs chefs, des civilisés et leurs rois. Puis tout le répertoire des symboles classiques, d’Atlas aux parties du monde, aux dieux, aux vents, aux nymphes, aux saisons, aux planètes. Cartes au plus haut degré parlantes, où la figure humaine, du blanc au noir, peut signifier la diversité des races, mais aussi bien les heures du jour, du matin au soir et du soir à la nuit. Pour baptiser une terre nouvellement découverte, on prenait tantôt le nom du saint dont c’était la fête le jour de cette découverte, tantôt le nom de l’oiseau ou de l’arbre dont la vue avait premièrement ou le plus fortement frappé les découvreurs : d’où autant d’images encore, et de motifs à bigarrures, du perroquet à l’autruche, de l’acajou à la palme…

Et puis voici, sous leur tente, noblement appuyés sur leur écu, le roi d’Espagne et le roi de France, l’un vêtu de sinople, l’autre de pourpre ; le tsar à turban rouge, en habit vert, avec sa longue épée. Trônant au centre de l’Asie, voici le grand « cha » de Tartarie, et, sur ses coussins, le Soudan de Babylone. Succombant sous le poids d’énormes fardeaux, des chapelets d’esclaves noirs, porteurs d’un or trop souvent mythique, jalonnent et strient le désert. Le lion, beau comme un tournesol, rugit au centre de l’Afrique. Et voici encore le caméléon, semblable à un fœtus d’évêque simoniaque, (le pauvre), et le chacal, et la salamandre. Et l’homme à tête de chien, cousin de l’homme à tête d’ours des régions septentrionales, qui dort la tête enveloppée dans la peau de son oreille distendue…

LE DÉMON DE L’AVENTURE

Je viens de faire un voyage étonnant, plein d’hommes et de bêtes étranges, qui s’enlaçaient et s’arc-boutaient dans le Bien et dans le Mal, et qui ont fini par m’entamer.

Je reviens d’un monde de sang et de sel, et j’en rapporte des images qui ne me quitteront plus. Par le travers des immenses drapés d’une mer sans côtes et sans havres, avec Ishmaël et son copain, Queequeg le cannibale, je me suis embarqué à Nantucket sur le Pequod. C’était là tout un équipage de gars costauds, bien bâtis, trapus comme des enclumes, sûrs d’eux-mêmes, débordants de qualités humaines. Et voici des années que nous sommes partis ensemble pour la grande pêcherie de la baleine et du cachalot.

Il y avait le capitaine Achab, un fier homme qui disait qu’il frapperait le soleil s’il l’insultait : « Car si le soleil peut faire une chose, moi je peux faire l’autre, puisqu’il y a toujours une règle de jeu et que les combats de la jalousie président à toutes les créations. » Il y avait aussi Starbuck, maigre et digne second d’un tel chef. Sa peau nette s’ajustait parfaitement et moulait strictement sa musculature, et il y était embaumé avec sa santé et sa force comme une momie égyptienne vivante. J’ai entendu les vents du Cap barrir et déchirer de l’étoffe autour de nous. Puis j’ai navigué sur de longues étendues troubles, bossuées de requins dont la bouche s’arquait d’un diadème horrible. Certains soirs, « un calme intense, cuivré comme un lotus jaune, déployait peu à peu ses feuilles de silence sur l’infini de la mer ».

Pour tout dire, je viens de lire Moby Dick, et c’est un livre admirable. L’auteur en est Herman Melville, lequel, né en 1819 à New-York, y mourut en 1891. Moby Dick est de 1851. Herman Melville méritait donc depuis longtemps d’être connu chez nous, tout autant qu’Edgar Poe, Daniel de Foe, Stevenson, Conrad, Jules Verne, et toute la tribu des anges noirs, majeurs ou mineurs. Il ne lui avait manqué jusqu’à maintenant qu’un traducteur. Mais tout finit, même l’injuste. Et, comme Edgar Poe par Baudelaire, Melville, enfin, vient d’être offert par Jean Giono, qu’assistaient Lucien Jacques et Joan Smith, à l’admiration du public français tout entier, du lettré aussi bien que de l’autre, je veux dire que du grand, du judicieux, du public à la tête fraîche, auquel suffisent des récits d’aventures profondément senties et contées avec force.

Dans un ouvrage qui paraît en même temps que Moby Dick et qu’il intitule, simplement, Pour saluer Melville, Giono nous dit que la traduction de Moby Dick, commencée le 16 novembre 1936, a été achevée le 10 décembre 1939.

« Mais, bien avant d’entreprendre ce travail, pendant cinq ou six ans au moins, ce livre a été mon compagnon étranger. Je l’emportais régulièrement avec moi dans mes courses à travers les collines. Ainsi, au moment même où, souvent, j’abordais ces grandes solitudes ondulées comme la mer, mais immobiles, il me suffisait de m’asseoir, le dos contre le dos d’un pin, de sortir de ma poche ce livre qui déjà clapotait pour sentir se gonfler sous moi et autour la vie multiple des mers. »

Enfin, voici l’histoire : il y a le capitaine Achab ; et il y a une baleine monstrueuse, plus grande que tout ce qu’on trouve dans la mer, haute comme une grotte basaltique, longue comme une machine à vapeur de cuir et de corne, véritable piano à queue de la tempête, auprès de laquelle toutes les bêtes nageuses ne sont que de petites guitares, qui ne saurait s’accoupler qu’avec un phare et qui ne pourrait être avalée que par le gosier d’un maelström. Moby Dick, la baleine, a le front ridé et la mâchoire tout de travers : une mâchoire avec laquelle, d’un coup de massicot péremptoire, il lui est arrivé de prendre une jambe à son ennemi le capitaine Achab ! La baleine a le monde entier pour nager. Mais Achab a dit : « Je la pourchasserai autour du cap de Bonne-Espérance autour du cap Horn, autour des flammes de l’Enfer ! » Ainsi, la scène du drame, c’est la planète, avec des idées et des sentiments en proportion. Moby Dick, c’est le Mal, le Léviathan aux lèvres épaisses qui sillonne les mers en laissant des tonnes de pourriture caillée et mordorée dans son tumultueux sillage. Achab, c’est l’homme et son courage, et sa folie d’entreprises démesurées. Tant et si bien que l’équipage, ce sont les personnages que Melville a mis dans son roman, mais aussi chacun de ses lecteurs : car il est impossible de ne point prendre parti dans une querelle où notre destin lui-même semble engagé, notre honneur mis en jeu.

J’ai donc participé à la passionnante poursuite. J’ai mené l’aventureuse vie marine. Et, pour donner plus de prix encore au voyage, j’ai découvert en Melville un écrivain qui, cent ans avant nous, a eu le goût d’une expression fanatiquement libre et forte. Quand ils vont à l’église, ses hommes y sont si fervents qu’ils semblent « agenouillés et priant au fond de la mer ». Deux amis dans une chambre d’auberge, avec ce mystère : « Les ombres et les fantômes du soir s’attroupaient aux croisées, guettant le couple silencieux et solitaire que nous formions. » Vous vous trouvez sous une chaude couverture, mais la tête dans le froid : « Alors vous êtes comme une étincelle unique au cœur d’un cristal arctique. » Avril et mai : « Ces mois aux joues rouges. » Et voyez ce tableau ; on n’a rien fait de mieux jamais, en aussi peu de mots, dans le genre gigantesque : « Attachée par la tête à l’arrière et par la queue aux avants, la baleine au corps noir était maintenant allongée près du vaisseau, et, vus dans l’obscurité nocturne qui cachait les espars et le gréement, vaisseau et baleine semblaient deux bœufs colossaux attelés ensemble et dont l’un aurait été couché tandis que l’autre restait debout. » Savourez enfin cet humour : « Les requins sont aussi les commissionnaires brevetés de tous les négriers qui traversent l’Atlantique, les accompagnant systématiquement au trot pour être à portée de la main au cas où il y aurait un colis à livrer quelque part ou un esclave mort à ensevelir décemment. »

Il y a aussi Pip, le pauvre petit nègre : « Il voyait le pied de Dieu posé sur la pédale du métier à tisser le monde, et il le disait, et c’est pourquoi ses compagnons le traitaient de fou. »

Bref, ce grand, cet admirable livre de prose (plus de cinq cents pages bien tassées), est aussi le chef-d’œuvre d’un poète étonnant. Merci, un grand merci, Giono !

AUTOMNE

Cet été, gribouillé d’averses, modelé de brumes chaudes, rayé de giboulées et de grains, d’ondées et de trombes, fut, en somme, une suite de maldonnes. Mais l’automne va s’épanouir sur Paris comme un décor de fin d’opéra. Le vent, qui cette fois vient du ciel, se lève. Un ténor en redingote puce entre en scène. Des ballets de feuilles tournent et s’évanouissent en forme de crosse. Ces chœurs de flammes fauves, ces ors rutilants ou discrets, ces jaunes frangés de sang, ces plis couleur de brique et de thé dans lesquels se drapent les jardins composent pour la ville qui chemine vers les jours longs et sombres un hymne de vastes regrets, une sorte d’incandescente mélodie dont s’accommode notre peine.

 

Salut, bois couronnés d’un reste de verdure,

Feuillages jaunissants sur les gazons épars.

Salut, derniers beaux jours. Le deuil de la nature

Convient à ma douleur et plaît à mes regards…

 

Ce n’est pas, d’ailleurs, ce que Lamartine a chanté de mieux…

Qui de nous n’a remarqué que l’automne n’était pas pour Paris une saison finissante, mais un sévère et noble prélude ? C’est l’été qui achève Paris. Mais c’est bien l’automne qui donne le ton, qui met en route.

L’automne, c’est aussi l’intimité des Parisiens. C’est la chambre, dans l’ordre des saisons, que l’on est heureux de retrouver après le grand air ou les déchirements. L’automne de Paris semble à la fois murmuré et meublé. Rien ne me fait songer à des boiseries sûres et fortes, à quelque menuiserie heureuse, comme ces conciles d’arbres roux, comme cette lumière nouvelle sur des boutiques de hêtre passé…

Mais je ne le vois jamais revenir sans ressentir d’immenses éveils dans mon atelier secret d’imagier et de Parisien. C’est un spectacle théâtral qui nous fait parfois douter de la constance du monde. C’est de l’automne que nous viennent ces bonheurs de palette, ces vibrations d’orchestre qui transforment nos quartiers en tableaux et en danses furtives. Le ciel nous rapporte cette inquiétude, cette composition bouleversée de nos estampes romantiques. On a évoqué par ailleurs, sur le propos de notre ciel, les Japonais, les aquarelles de Turner, comme certaines gravures de Lepère. Moréas me disait que le ciel de Paris et le ciel attique étaient frères. Tout cela est charmant, tout cela est inutile. Le ciel de Paris est unique. Il nous conduit à la nostalgie, aux longues poursuites de souvenirs par les rues et par les jardins.

Bientôt, d’invisibles équipes rouleront, le long des avenues et dans les squares, des tapis de feuilles mortes. Les marronniers, qui portaient leurs flambeaux comme des serviteurs de grand style, les platanes, qui agitaient des mains innombrables pour dire au revoir au départ de l’été, distribuent maintenant des prospectus aux passants mélancoliques… Un vent, dont Verhaeren s’était institué le spécialiste, réveille dans les impasses les génies de l’ombre, du froid, du recueillement.

En novembre, il y a quelque trente ans, on reprenait son pardessus et on glissait son chapeau de paille sur le rayon du haut de l’armoire. Mais on ne porte plus de canotier depuis longtemps… Des toilettes tièdes et secrètes poussent aux corps des femmes. Tandis que les élèves de quatrième abordent la troisième, que le petit manteau demande la fourrure, que les mouches engourdies recherchent pour y mourir l’ombre des placards, un long frisson nouveau parcourt malicieusement les rues, les petits restaurants, les petites boîtes… Paris redevient Paris, avec ses éditeurs, ses galeries de tableaux, son Salon d’Automne, ses directeurs de théâtre et ses couturiers, tous entrepreneurs d’avenir. Ainsi, par certains côtés saison austère et toute acquise aux douleurs morales, l’automne de Paris est aussi une saison pimpante, largement ouverte à l’espérance. J’ai toujours eu pour l’automne la confiance que l’on place en ceux qui savent oublier et recommencer. Et l’on se dit qu’il faut que ce qu’on recommence ait force de loi et sang de durée.

Un décor nouveau s’ouvre devant nos destinées, offrant aux mains inquiètes des poignées de portes inconnues. Des draperies tourmentées tombent du ciel sans mémoire sur le dôme des Invalides, sur l’église Saint-Germain des Prés, sur le corselet de vieux frelon de la Tour Eiffel. Il semble que nous ayons obscurément reçu l’ordre de nous hâter, à notre tour, vers d’autres mondes. Le tout est d’avancer vers des temps meilleurs, comme se prit à dire un jour, dans ses rares moments de simplicité véritable, l’écrivain de chez nous qui prit pour pseudonyme le propre nom de la France. La loi est de se trouver toujours dans une zone de bon sens, de marcher dans la boue parfois, mais en pleine lumière et la tête claire. De tous les points du passé, un murmure nous enseigne qu’il faut reprendre confiance.

MORT DE LA ZONE

J’aime Paris « jusque dans ses verrues ». Montaigne l’a dit avant moi… Mais comme il est humain de le ressentir à peu près pour tout ce qu’on aime, je souffre de le voir changer. La démolition du Trocadéro m’a fait de la peine. Je ne m’habitue pas encore au chef-d’œuvre d’architecture hygiénique, au building de tempérance, au Niagara de yoghourt, au Cromlech intelligent qui l’a supplanté. Il y a là pour mes pas d’habitué, sur la colline de Chaillot, quelque chose comme l’abîme de Pascal, quelque plaie ouverte à peine pansée, et j’y cherche toujours le souvenir de cette table de nuit baroque à deux bougeoirs tant blaguée, tant décriée, mais débordante à mes yeux d’un clinquant mauresque à la Robert Houdin, dont les tours en pinces de homard complétaient si bien la carapace.

Je regretterai aussi la zone, et je sais que cela n’est pas raisonnable. Mais qu’y puis-je ? Elle était une collection diluvienne, une « mangwa » de ces paysages qui m’ont toujours travaillé jusqu’au fond de l’âme : « Il y avait, comme parle Edgar Poe dans Quatre bêtes dans une, une infinité de huttes de bousillage et d’abominables baraques. Il nous faut bien constater une merveilleuse abondance d’ordures dans tous les ruisseaux ; et, n’était la toute-puissante fumée de l’encens idolâtre, à coup sûr, nous trouverions une intolérable puanteur. Vîtes-vous jamais des rues si insupportablement étroites ? Quelle noirceur leurs ombres jettent sur le sol ! C’est certainement un étrange lieu ! » Cela sentait la sentine et la saburre à plein nez. Pourquoi n’en conviendrai-je ? Mais cela sentait aussi, à pleins regards, Jacques Callot, Goya, Maurice Utrillo. C’était, sur la terre nue, sur la terre vivante, sur la boue d’hiver, sur les craquelures de l’été, en bordure des avenues où les rafales du rêve parisien défilent, une champignonnière étrange de baraques et de bicoques pliées comme des chauves-souris, de bouges et de buvettes, de cabanes et de « canfouines », de chalets ratés, décorés, comme par Bouvard et Pécuchet, de coquillages et de vitraux faits de flacons de pharmacie, de cottages enfantins, semblables à des jeux de patience, de gourbis d’où l’on voyait parfois sortir des fantômes doucement farouches, dont l’allure courbée, détournée, faisait penser au fameux passage de La Bruyère, de repaires aux éphèbes vermiformes dans le fond desquels se lovait parfois, taciturne dans la moiteur, quelque beauté lancinante, aperçue dans une ombre grasse… Baudelaire était partout invisible et présent, dans un bouquet de formes et de couleurs grave comme la misère, exaltant comme la liberté. Point de pierre sinon invisible, de bois sinon pourri, de tôle et de fer sinon mordus, striés comme une salamandre, d’étoffe sinon mangée aux rats, de papier sinon gras, de fleurs et d’herbes sinon chargées de détritus, d’humanité sinon pauvre, de tas sinon d’ordures, de quignons suspects et d’animaux morts. C’était désolé, mais à la bonne franquette, système D et vieux bricoleur, d’un naturel parfait, d’un cynisme ingénu, beau sans artifice : authentique.

La chose, officiellement, portait un nom bien administratif : zone de servitude militaire non ædificandi autour des fortifications de Paris. De bons esprits, qui ne songeraient pas à produire les arguments sentimentaux, et par conséquent poétiques, que je viens de faire valoir, prétendaient, sans rire, que ce non ædificandi devait être considéré comme providentiel. Et d’invoquer le « vaste réservoir d’air pur », le « large ruban de verdure nécessaire à la respiration parisienne », et autres balançoires. Et ce fut ainsi que la zone dura, bien que condamnée depuis longtemps. En fait… elle n’existait plus qu’en droit. En fait, personne ne tenait plus compte d’une servitude que rien n’obligeait plus à respecter. Tout, et sous tous les rapports, n’était, sur la zone, qu’irrégularité, illusion, incohérence, déraison.

Par décret du 10 août 1853, il avait été décidé qu’aucune construction ne serait tolérée sur une bande de terrain de deux cent cinquante mètres de largeur, en bordure extérieure de « ces murs murant Paris qui rendaient Paris murmurant », comme disait la chanson. Mais le Parisien a horreur du vide. Bientôt des huttes poussèrent dans ces solitudes, comme ajoupas, balagans, carbets, cahuettes et wigwams sur la scène du Châtelet. Tant et si bien qu’un second décret dut être pris, le 13 juillet 1901, mitigeant le précédent, s’inclinant devant le fait accompli, pour autoriser certaines constructions légères, notamment des baraques en bois sur dés en pierre, couvrant une surface de vingt mètres au maximum et « élevées » seulement d’un rez-de-chaussée.

Le résultat ne se fit pas attendre. La zone devint « une affaire », et même, paraît-il, une bonne affaire. Les propriétaires zoniers n’étaient pas tous, en effet, de petits propriétaires. Sur les terrains asservis poussa une étrange moisson de taudions pittoresques, jolis de couleur, qui enchantaient Raffaëlli, et que vinrent habiter des locataires payant, à la petite semaine, des redevances qui devenaient fort coquettes à la longue. En moins d’un lustre, les gentils villages suisses du début avaient définitivement tourné à la cité préhistorique. Ni eau, ni gaz, ni électricité ; point d’aisances ; point d’égouts ni d’éclairage public : le chaos, la mouise, les rats, et, par miracle, à peine la peste… Du Kremlin-Bicêtre à Montreuil, en passant par Gentilly, Montrouge, Ivry, Saint-Ouen, à la va-comme-je-te-pousse, on construisit, en bois de démolition, en lattes, carreaux de plâtre, toile peinte, carton bitumé d’occasion, quand on ne se contentait pas de vieilles roulottes sans roues, borgnes et montées sur pilotis. À cent mètres de la plaine Monceau, des ascenseurs et des chauffe-bains, tout un peuple hirsute crût et multiplia dans l’ordure. Tout un peuple d’honnêtes et pauvres gens, mais aussi, par aventure, truffé de mauvais garçons et de filles. Un maquis, avec ses lois hors la loi, ses refuges et ses secrets, son lyrisme et son mystère. On vit aussi, çà et là, s’élever des boîtes à loyer d’apparence normale et même proprettes, des garages et des ateliers. L’appétit venant en mangeant, on outrepassait hardiment, de plusieurs centaines de mètres et de plusieurs étages, les limites fixées par le décret du 13 juillet 1901.

S’agissait-il de scandaleux passe-droits ? Les officiers du génie verbalisaient, pour se couvrir officiellement. Mais, « officieusement », ces mêmes officiers laissaient bâtir. C’était là, m’a dit un petit zonier, une situation branlante, comme faussée à dessein, légère aux riches, dure aux pauvres. Du gros propriétaire au va-nu-pieds, du plan au toit, de la Banque à la banque, du Commerce à la Chine, tout en vérité, sur la zone, était par essence irrégulier. Alors comment eût-on voulu qu’après cela, qui sautait aux yeux du plus humble ou du plus obtus, on n’en arrivât pas à ne plus distinguer bien la différence, qu’il est sans doute plus aisé de faire en des lieux plus clairs, entre l’injuste et le juste, le licite et l’illicite, le vrai et le faux, le défendu et le permis ?… Il y aurait, peut-être, une facile et savante dissertation à faire sur les rapports de l’Urbanisme et de l’Âme… De l’influence du tout-à-l’égout sur la propreté physique et morale des nations et des peuples, etc. Passons, ce sera pour une autre fois.

En attendant, n’oublions pas de considérer l’aspect courtelinesque de la question. Si le règlement ne fut pas respecté, ce fut tout simplement parce que ceux qui l’avaient fait et ceux qui étaient chargés d’en surveiller l’application ne le jugeaient, au fond, ni faisable, ni applicable.

« Alors, déchirez-le », disaient les bonnes gens. Voire ! Et l’on continuait de le brandir pour la forme.

Pendant longtemps une question se posa : pouvait-on supprimer la zone sans démolir le mur d’enceinte ? Ce mur, qui ne défendait plus rien, en raison des progrès de l’artillerie de siège, on pouvait sans inconvénient le laisser debout à la rigueur, en faire une simple barrière, utile à l’octroi ? Une loi, en 1898, a condamné les fortifications. On a démoli à grands frais les bastions et comblé les fossés. Sur les espaces libres récupérés ainsi, on a bâti des immeubles-casernes, percé de larges boulevards, aménagé des terrains de sport. On a mis à Paris « une ceinture neuve ». Mais on a laissé, à cette ceinture neuve, la vieille doublure pestilentielle de la zone. De la zone, souvenez-vous, si notoirement insuffisante, avec ses deux cent cinquante mètres de servitude non ædificandi, dès que l’on a pu disposer de canons capables de lancer l’obus à des sept ou huit kilomètres ! Je ne suis pas artilleur, comme l’était le général Mercier. Il me semble pourtant que l’on ne peut pas être partisan, aujourd’hui, de conserver la zone, sans l’être en même temps de l’élargir jusqu’à raser Neuilly, Boulogne, Levallois-Perret, Saint-Ouen, Saint-Denis, Saint-Mandé… Et je ne suis pas bien sûr, encore, que ce serait suffisant…

Donc, adieu à la zone. Et inclinons-nous mélancoliquement. Des puissances mystérieuses trop longtemps se sont opposées à sa suppression. Paris, avec ses dix kilomètres de diamètre, est le noyau d’une agglomération de vingt à vingt-cinq kilomètres à la ronde. Entre ce noyau et cette épaisseur de pulpe, il y avait deux cent cinquante mètres de ver dans le fruit. C’était horrible…

On a donc bien fait de décider la suppression de la zone.

Quand même, j’irai la revoir…

LE MÉTROPOLITAIN ET NOUS

J’ai vu naître le métro. J’en avais beaucoup entendu dire, « à peine au sortir de l’enfance ». Et ce fut de lui que j’appris à connaître qu’il ne faut jamais désespérer de rien. Il existait encore, de ce temps-là, des adversaires intraitables du chemin de fer. C’étaient, pour la plupart, des personnes âgées qui pensaient que la circulation des trains moucheurs de feu nous menait droit à la destruction des oiseaux par la fumée brûlante, au lait des vaches affolées tari dans sa source, aux forêts brossées d’étincelles, à l’anéantissement de la race chevaline et autres troubles. À défaut de M. Thiers, l’on citait Arago, politique illustre et clairvoyant, terrifiant ses collègues de la Chambre en évoquant devant eux le spectre de la pleurésie qui ne manquerait pas de se saisir des voyageurs sous les tunnels, s’ils échappaient aux catastrophes qui résulteraient de l’explosion inévitable des chaudières. Et voici qu’on se préparait à creuser sous Paris des centaines de kilomètres de souterrains garnis de « tringles parallèles » chargées d’électricité ! Tant et si bien qu’en allumant leur lampe Carcel nos grands’mères se juraient de ne jamais mettre les pieds dans cette machine et de l’interdire à leurs petits-enfants. Et d’ailleurs, l’on n’y croyait pas ! Proposait-on, pour rassurer les faibles de la bronche, un métropolitain suspendu à l’instar de celui de New-York, où le passant risque à chaque instant de recevoir un train sur la tête ? « Projet en l’air ! pas sérieux ! » chantait-on dans les cabarets montmartrois de jadis. Préconisait-on la solution souterraine ? « Cette fois, c’est une affaire enterrée », fredonnaient les mêmes incrédules.

Et puis, il arriva qu’en 1898, rue de Rivoli et aux Champs-Élysées, les premiers chantiers du monstre firent enfin leur apparition. C’était écrit : dès le 1er Janvier de la grande Année 1900, un métropolitain tout droit, vigoureux mais modeste, encore timide, glisserait sous terre comme une courtilière entre Vincennes et la porte Maillot. Mais on n’y croyait pas encore. Autour des puits, les terrassiers qui y travaillaient s’étant bientôt mis en grève, on vit surgir des équipes d’agents qui n’y travaillaient pas. Enfin, tout se tassa. Et les pères de famille, au seuil du nouveau siècle, il m’en souvient, purent avec quelque efficace exciter leurs garçons à se montrer bons sujets rien qu’en leur promettant de les admettre à prendre le métro, comme en 1889 ils les avaient conduits, bambins, sur la place du Trocadéro où l’on faisait la queue pour monter, moyennant deux sous, dans l’ascenseur, premier du genre, qui conduisait au sommet de l’une des tours.

Le grand poète Henri Ghéon, mon vieil ami, fou du métro dès son premier jour, le prenait en tête de ligne, un livre à la main, n’en sortait pas même au terminus et refaisait tout le parcours quelque vingt fois dans la journée.

Puis ce furent les lignes dites aériennes. Et il me semble voir encore les riveurs posant leurs boulons et leurs écrous rougis à blanc, ceignant de rubis les premières courbes du boulevard de la Chapelle…

Et depuis lors, tous les matins et tous les soirs, aux heures dites, et bien dites, d’affluence, par ses bouches fiévreuses, chantournées au ras des trottoirs, il attire comme une pieuvre douce, pour les digérer prestement et les rendre par petits paquets à la lumière ou aux ténèbres, des foules de plus en plus grenues. Aux heures pleines, le métro a l’air d’une carrière de cumin. Ventre à ventre, dos à dos ou dos à ventre, écrivains à serviette, commis porteurs de paquets, bourgeois confortables, fillettes et vieux messieurs, éphèbes et dames mûres, coincés en surnombre, jambes et bras enchevêtrés, serrés comme des fagots, se sont entraînés à apprendre dans ses wagons, comme dans un cours de jiu-jitsu, la familiarité appuyée, le laisser aller sournoisement obligatoire, la lutte muette et subtile pour la place à prendre et à garder, sans distinction de sexe, et tant d’autres anomalies dont nous avons failli mourir ! Des compagnons d’autrefois au manœuvre d’aujourd’hui il y a toute la distance qui sépare, du plongeon glissé dans le métro, la marche à pied sur les routes bordées de papillons flambants et de chants d’oiseaux. Je ne suis pas fondé en matière de réforme sociale. Il me semble seulement qu’un grand pas sera gagné sur la voie de sa régénérescence quand on aura fait en sorte que le peuple de Paris soit exempté de cette bousculade. Organiser ce débordement ne doit pas être chose impossible.

Je regrette souvent, pour ma part, de n’avoir pas vécu toute ma vie aux temps heureux, dont j’ai vu la fin, de l’omnibus et du sapin. Comme tout le monde, j’ai pris le métro. Mais je lui ai si bien préféré l’autobus, le tramway, le funiculaire de Belleville, et surtout le taxi, que j’avais pu passer des jours et des jours, avant que se fussent produits ce que certains appellent « des événements », sans me résoudre à descendre parcourir ma ville au niveau des égouts, sous la Seine ou sous la rivière Grange-Batelière. Mais il m’a fallu, comme nous le faisons tous depuis lesdits événements, me résigner à connaître un peu mieux les avantages et les incommodités du seul moyen de transport qui nous reste, ou à peu près.

Je n’en médirai donc point trop. L’hiver il y fait plus chaud qu’à l’air libre et plus frais l’été. J’aime à voir, sur l’asphalte du quai, un employé tracer sans hâte, à l’aide d’un arrosoir, – mais on ne le fait plus guère –, des huit engendrés les uns des autres et traduisant fidèlement, « en plan », la nonchalance du geste balancé qui les dessine. Il me souvient d’avoir été céramiste si je contemple le brillant propret de la brique émaillée des voûtes. Je me redis que j’aime les paysages de voies ferrées en guettant venir les deux dards polis qui luisent dans l’ombre du tunnel. Le bariolage des affiches, qui vantent encore des jambons et des foies gras, ne me déplaît pas toujours, et le nom de la station, en hautes lettres émaillées sur engobe à base d’argile, ne laisse pas parfois de m’incliner, sur la gloire, sa justice et ses injustices, à des rêveries dont je ne me plains guère. Et puis, il y a les bruits : voici la rame qui repart dans un tumulte rapide et complexe, trépidation impatiente, ronflement du moteur, grincement du sabot-frein, coup de sifflet final, ces bruits que tous les gosses de Paris savent parfaitement imiter de mémoire.

Mais il y a aussi le drame du portillon automatique avec lequel on ne discute guère ; et cependant j’ai discuté, j’ai été serré et n’ai pu m’en tirer à temps que grâce à mon poids. Voici les couloirs où l’on se perd, les plaques indicatrices où les flèches ne sont pas rigoureusement comprises, la station du Châtelet ou celle de Bienvenüe par lesquelles votre billet, trompant votre confiance, vous oblige à changer de quartier sur des kilomètres de souterrains ; la bouche d’Auteuil à sens unique (et il me souvient d’une heure perdue à vouloir revenir de Michel-Ange-Auteuil à Église d’Auteuil) ; le Pré-Saint-Gervais qui arrive toujours avant la porte de la Villette si c’est celui-ci et non pas celui-là que vous attendez, et inversement ; les couples qui descendent sans se presser, bras autour de la taille, un escalier tournant du haut duquel vous entendez arriver votre rame ; les microbes qui s’y pressent comme dans une salle des fêtes, (belle assistance, ce soir !). Mais, par-dessus tout, l’angoisse du dernier métro qu’on rate, et qui vous rejette dans les ténèbres inexorables et sans fin, hantées de patrouilles.

Et l’on rentre chez soi au pas gymnastique, sentant descendre le long de ses jambes les quarante étages de la journée…

POUR UN CODE DU TÉLÉPHONE

Je viens de recevoir, à quelques semaines de 1942, l’annuaire du téléphone pour 1941. Très bien ! Les traditions ne sont pas près de se perdre. (J’entends les sonneries interminables dans les appartements morts…)

Cet ouvrage est broché. Signe des temps. On l’a allégé aussi de la nomenclature des abonnés de Paris classés selon la rue qu’ils habitent et la profession qu’ils exercent. Et c’est dommage, car ces dispositions permettaient de varier les plaisirs de la recherche. On voyait, dans les rêveries imagées qui vous hantent parfois, les gens travailler ou tourniquer dans leur alvéole. On nous gratifie, par contre, d’une notice destinée à nous apprendre à épeler convenablement nos télégrammes : A comme Anatole, K comme Kléber, Q comme… qui vous voudrez, W comme William (pourquoi pas Wilhelm ?) et Z comme Zoé. On devra dire encore, officiellement, un tout seul pour un, un et deux pour trois, quatre et cinq pour neuf et non pas cinq et quatre, et deux fois cinq pour dix. Autre progrès : seuls les deux dos et les quatre plats de ce livre de chevet – qui se double pour le 16e arrondissement du vieux Bottin mondain – portent de la publicité, et les tranches en sont vierges.

Bravo ! Car me voici délivré, pour un an ou davantage, de la hantise de ces produits industriels dont je n’ai pas le moindre usage et dont le rappel térébrant me déplaît autant pour le moins que certaine affiche en couleurs et en relief qui me lorgne par ma fenêtre et me vante à longueur de jour les vertus d’un cirage en forme de cible dont je défends, pour me venger, qu’on se serve dans ma maison et chez ceux qui m’aiment. Bravo, dis-je, mais pour protester aussitôt contre un nouvel abus : Renseignez-vous, y voit-on imprimé vingt et même cent fois, sur telle ou telle amélioration de nos services. Mais on omet soigneusement de nous dire où, à qui, comment. Cela commence par amuser, mais, à la longue, ça devient agaçant.

Ce n’est pas tout. Savez-vous ce qui, selon moi, manque le plus à cet annuaire ? C’est une préface, une jolie petite préface, laquelle instituerait une sorte de code destiné à apprendre aux gens à se servir du téléphone. Car on ne sait pas se servir du téléphone, non, on ne sait pas. Sur le plan de la bienséance, nos rapports téléphoniques n’ont jamais été réglés. Et l’anarchie risque de s’aggraver encore si, comme on l’assure, la difficulté actuelle des transports nous apporte des centaines d’abonnés nouveaux chaque semaine. Sonnons-nous les uns les autres, à défaut de nous aimer, puisque c’est la loi des temps présents. Mais, de grâce, apprenons à pratiquer le coup de téléphone avec discernement.

Bref, si M. le directeur des services téléphoniques de Paris voulait bien m’en charger, je m’emploierais volontiers à mettre en ordre et à développer, pour en compléter la prochaine édition de l’annuaire, certaines notions de civilité téléphonique puérile et honnête qu’il est urgent de répandre si l’on ne veut pas nous rendre fous, danger signalé déjà par Axel Munthe dans son admirable Livre de San Michele au moment qu’il évoque les jours anciens où le téléphone, « cette arme mortelle dans des mains de femmes oisives, n’avait pas encore entrepris de torturer les nerfs en s’attaquant aux heures du repos bien gagné ». Mais il n’y a pas que les femmes qui soient à craindre, et les oisives. Les affairées sont peut-être plus redoutables encore, et les hommes leur font, sur ce terrain, une concurrence carabinée.

Le mot que fit Degas, le jour où il apprit que Forain venait de s’abonner au téléphone, est bien connu : « Quoi, dit-il, on le sonne, et il vient ? » Ce que l’on connaît moins, c’est la riposte qui bondit de la duchesse d’Uzès quand on lui conta l’anecdote : « M. Degas, s’étonna-t-elle, aurait préféré un coup de sifflet ? » Mettons tout le monde d’accord : Degas n’aimait rien tant qu’on le laissât tranquille, et nous sommes un certain nombre à lui ressembler sur ce point.

Le téléphone est un instrument de communication rapide et non pas le microcosme d’un salon. Nous trouvons abusif que l’on nous appelle un peu trop tôt ou un peu trop tard. (J’avais une amie qui me sonnait ses peines de cœur entre trois heures et quatre heures du matin.) Nous estimons qu’au lieu de nous appeler à tout bout de champ et à propos de bottes on pourrait penser quelquefois à nous faire la courtoisie de nous écrire une petite lettre, quand la chose ne presse pas tant qu’on ne puisse attendre au lendemain. Nous aimons, certes, la voix de nos amis, mais, comme dit l’autre, « une chère écriture est un portrait vivant », et il nous serait agréable de constater de temps en temps qu’on prend le soin de « mettre la main à la plume », pour nous qui passons notre vie à la tenir. Il devrait être entendu qu’en s’abonnant au téléphone on ne donne pas du même coup l’entrée libre aux gémissements sans dignité de la douleur humaine, à la femme qui vous apprend, en sanglotant dans l’appareil, que son ami l’ancien président du Conseil est mort, ou simplement aux bavassages de tous ceux et de toutes celles à qui fait défaut la vie intérieure. On devrait aisément s’imaginer que l’homme qu’on alerte est peut-être en train de déjeuner, de fumer sa pipe ou de faire quelque autre agréable chose, et que le grésillement de l’appareil va lui arracher l’exclamation par laquelle un héros déposa, comme dit le Père Hugo, « du sublime dans l’Histoire ».

Je ne suis certes pas l’ennemi du machinisme qui s’est introduit dans notre vie intime, mais je veux qu’il me serve et ne me desserve pas. On devrait savoir, par exemple, qu’on ne se présente pas à l’improviste chez un monsieur qui a le téléphone, et que l’on peut toujours, du café voisin, gentiment et en faisant court, lui demander audience au bout du fil.

Et, à propos d’audience, j’ai encore quelque chose à dire : il est arrivé à beaucoup d’entre nous d’avoir à consulter quelque personnage important, ministre, haut fonctionnaire, avocat, notaire ou avoué. Nous avons joué correctement notre jeu, demandé rendez-vous par lettre ou brièvement par téléphone. Le grand jour venu, vous vous présentez et l’on vous fait faire antichambre. Or, je n’en veux pas particulièrement « aux arrivés » qui font attendre dans leur antichambre pour le simple plaisir de manifester un empire qu’ils ne possèdent pas réellement. Mais quand votre tour est enfin venu et que vous pénétrez dans le sanctuaire, tout un standard vous y couche en joue. Cependant, vous commencez de dessiner votre affaire en évitant de regarder le redoutable appareil.

Mais, dès les premiers mots, vous en êtes mitraillé par un tas de trublions qui sonnent du dehors, interminablement, l’important personnage. Celui-ci, principalement occupé à planter des cartouches dans leurs chargeurs, perd votre fil et s’embarbouille.

« Où en étions-nous, mon cher ami ? »

La scène peut se reproduire dix fois au cours d’une audience. Et vous voyez bien, à ce qu’il dit, que votre interlocuteur emmêle votre exposé à celui qu’il vient d’entendre. Vous faites une mine un peu réticente. Or, parce que les autres agités sont loin, c’est vous qu’il se prend à détester. Vous avez perdu la partie. Votre affaire est cuite ! Eh bien, c’est quand même un peu fort !

Si j’étais « quelqu’un dans le gouvernement », je commencerais par imposer à mes subordonnés la pure et simple politesse de se faire déclarer absents, aux jours et heures de réception, pour tous les sans-gêne et les téléphonomanes, ou de placer un interrupteur à leur appareil pendant le temps d’un rendez-vous. Le public en prendrait de la graine, et notre vieille réputation de bon usage y gagnerait un vernis nouveau, dont elle a diablement besoin.

LA SAISON D’ORPHÉE

 

 

Des chantres de nos bois les voix sont étouffées ;

Aux siècles des Midas on ne voit point d’Orphées…

 

Ou Voltaire s’est trompé, ou il nous faut admettre qu’en ces temps que nous vivons ceux qu’on appelle les puissants de la terre entendent et demandent la musique et la poésie. Depuis trois ou quatre mois à peine, on ne nous a pas donné moins de deux Orphées nouveaux sur nos scènes parisiennes. Orphée est à la mode ; Eurydice est un nom de guerre que choisissent volontiers les demoiselles de petite vertu. La mythologie tourne à pleins bords un peu partout, principalement dans les bars des Champs-Élysées et de l’Étoile, où barbonnes et jeunes gars ne se lassent pas de se jeter à la figure les trésors d’une érudition fraîchement puisée dans quelque « Dictionnaire de la conversation ». On vous téléphonera pour vous demander gravement, non pas si vous avez quelque idée de l’époque à laquelle pourrait bien finir, selon vous, l’hémoptysie de la planète où nous sommes présentement secoués comme un œuf sur le jet d’eau d’un tir, mais sur le propos de savoir si le nouveau concurrent de M. Tino Rossi dans le cœur de ces dames était tout simplement le fils du roi Œagre et de la muse Calliope, ou l’enfant merveilleux d’Apollon le dieu et de Clio, la muse au rouleau de papier…

Il y a les partisans de M. Jean Anouilh, qui le louent d’avoir fait d’Orphée le petit musicien ambulant dont Boucot chantait autrefois la chanson, si gentiment ; d’Eurydice, une pauvre théâtreuse de salle d’attente, et de Pluton, un monsieur en pardessus, comme était la Mort dans ce film étonnant qui s’appelait l’Étrange Sursis. En revanche, il y a ceux qui approuvent M. Népomucène Jonquille d’avoir pris le parti le plus désinvolte de passer du veston à la chlamyde et au chiton. D’autre part, il y a ceux qui reprochent au premier d’avoir choisi, pour lieu de son drame éternel, un buffet de gare et une chambre d’hôtel à Marseille, et il y a ceux qui n’approuvent pas le second d’avoir environné sa parodie d’une atmosphère et d’accessoires plus conformes à la tradition classique en matière de vie grecque. Et c’est, au fond, la vieille querelle qui recommence entre les dévots, qui voient le monde antique à travers Nicolas Poussin, Gluck, Delacroix et Corot, et les sceptiques, qui prennent plus de plaisir à Daumier.

Pour ma part, le théâtre ne me donne pas toujours un plaisir aussi complet que la lecture ou le rêve éveillé dans mon fauteuil : « S’il faut dire toute ma pensée, écrivait Anatole France, les acteurs me gâtent la comédie. J’entends les bons acteurs. Leur talent est trop grand. Il couvre tout. Il n’y a qu’eux. Leur personne efface l’œuvre qu’ils représentent. Ils sont considérables. Je rêve de chefs-d’œuvre joués à la diable dans des granges par des comédiens nomades. Mais peut-être n’ai-je aucune idée de ce que c’est que le théâtre… » Je doute même, quant à moi, si les merveilles de la mise en scène pourront jamais produire à mes yeux « l’équivalence plastique », comme disent les peintres, du tableau qui se lève dans mon esprit, rien qu’à parcourir trois vers, pourtant simplets, de Boileau :

 

De là sont nés ces bruits reçus dans l’univers,

Qu’aux accents dont Orphée emplit les monts de Thrace

Les tigres amollis dépouillaient leur audace.

 

… Il pinçait de la lyre, il chantait, et les montagnes elles-mêmes démarraient pour l’entendre… Pensez à cela et dites-moi s’il ne vaut pas mieux l’imaginer que de l’aller voir au Châtelet ou au cinéma, si l’on veut avoir de la chose une conception véritable « à l’échelle ».

J’ai rencontré des gens qui se proclamaient scandalisés, et sans avoir l’air de plaisanter, de ce que M. Népomucène Jonquille eût osé montrer les Argonautes, pour le moins quadragénaires et revenus de bien des choses, réunis en un banquet où Hercule, par exemple, offre à Orphée, toujours fidèle à sa marotte de poète et, par conséquent, sans position sociale, une place de comptable dans une entreprise de travaux publics. Je leur ai répondu que M. Népomucène Jonquille est peut-être au-dessous de la vérité et qu’il ne serait sans doute pas impossible de démontrer que la Toison d’Or ne fut qu’un prétexte, sinon un bobard, la fameuse expédition des Argonautes n’ayant peut-être été qu’une affaire commerciale montée et financée pour affranchir le Pont-Euxin des pirates qui l’infestaient, gênant la navigation des Grecs et, par conséquent, le négoce. M’est avis, en effet, que des querelles entre marchands de perles et de poivre ont pu jouer, dans la sécrétion de la légende héroïque des hommes par les poètes, un rôle aussi essentiel qu’ignoré.

J’ajoute qu’en ce qui me concerne il ne me gênerait pas autrement que l’on réduisît Orphée, qui fut, outre que poète et compositeur de musique, philosophe et même théologien, à n’avoir été que le précurseur et, en quelque sorte, le patron des tristes végétariens que les circonstances ont faits de nos personnes. Je me suis laissé dire, en effet, que, selon ledit Orphée, l’œuf étant l’emblème d’un univers créé par l’amour et le temps, l’on ne saurait le gober sans délit, non plus d’ailleurs que dévorer la chair des bêtes. Tant et si bien que, malgré sa vogue actuelle, je ne crains pas que beaucoup de titulaires de la carte T, A ou J choisissent le moment présent pour se convertir à la vie orphique, c’est-à-dire, ne vous en déplaise, à la vie d’artiste : pure, religieuse, éclairée par la foi, encline à la bonté…

Quant à Eurydice, MM. Jean Anouilh et Népomucène Jonquille sont d’accord avec le public tout entier pour ne la considérer que comme un produit de notre imagination. Eurydice, c’est aussi Maïa, c’est Dulcinée, c’est le banal instrument sous « l’archet vainqueur » de Louis Bouilhet, c’est l’auberge espagnole où l’on ne trouve que ce qu’on apporte en y entrant, c’est le reflet de nos désirs et l’ombre de la proie… L’amour est aveugle, dit la sagesse des nations. Et ce que le maître du Tartare a voulu signifier en recommandant au poète amoureux de ne pas regarder son Eurydice, c’est, en d’autres termes plus sévères, le sens de ce mot terrible et inoffensif : l’amour périt dès que l’œil « voit ».

ARCHITECTURE

La première fois qu’il m’a été donné de lever l’ancre pour m’envoler du Bourget vers l’éther sans oiseaux, (c’était du temps de Maurice Tabuteau et de la Coupe Michelin), ce qui me frappait le plus, du côté de la terre, c’était de découvrir à quel point l’influence de l’homme sur le sol s’exprime par de la géométrie. Si les martiens ou les lunaires nous regardent à la lorgnette, ils n’aperçoivent sans doute pas les myrmidons que nous sommes ; mais ce dont je suis certain, c’est que, voyant le jeu de patience de carrés, de triangles, de prismes, de parallélogrammes, de trapèzes, de cercles, d’anses, d’arcs, de courbes convergentes, de coordonnées sphériques, de serpentements parallèles, d’ellipses et de fuseaux que nous avons ajustés sur la rondeur relative de notre planète, ils peuvent présumer que nous sommes une race qui aime l’ordre, et dont le propre essentiel est de produire inlassablement des figures organisées, de la combinaison cadastrale au monument d’architecture.

Sans nous, privée de notre active présence, livrée à elle-même, la terre ne serait qu’à l’image de sa dernière convulsion pâteuse et n’offrirait au regard qu’un fouillis d’eaux, de montagnes, de forêts et de plaines, une apothéose barbare, un désordre plastique, sans doute, mais aux effets duquel nous reprocherions d’avoir été répartis sans discernement. Si le désordre primitif nous avait convenu, aurions-nous entrepris d’en corriger la symphonie baroque pour en tirer les couplets mélodieux et substantiels qui répondent seuls à nos besoins ? Des étendues sauvages nous avons fait des champs ; la plus grande surface de la nature appartient aujourd’hui à l’agriculture, qui n’est pas un fait absolument naturel. Et le temps viendra où il n’y aura plus de forêts vierges, mais rien que de « riants vallons » décorés de cultures variées qui leur feront comme un habit d’arlequin.

Ces réflexions m’ont été inspirées par une courte mais savoureuse histoire de l’architecture due à J.-Ch. Moreux, et qui vient de paraître aux Presses Universitaires de France dans la collection « Que sais-je ? ». L’édifice sur la planète est une des plus fortes affirmations du génie de l’homme, l’architecture étant l’art dont les produits contrarient le plus délibérément les harmonies supposées de la nature.

Le bâtisseur de la première cabane dressa son œuvre comme une frileuse protestation contre la sauvagerie des éléments. Bientôt, à la notion de l’utile, vinrent s’ajouter celle de l’agréable et celle du beau. Le moindre village est construit pour modifier la physionomie de la terre et permettre à l’homme de vivre mieux que le reste de la faune. Quant à une ville, c’est quelque chose qui traduit l’état d’esprit d’une civilisation, c’est-à-dire un suprême degré d’indépendance à l’égard des cadences plutôt syncopées de l’univers. L’architecture, comme le dit si bien J.-Ch. Moreux, c’est de la poésie qui se voit…

Je suis reconnaissant à J.-Ch. Moreux de n’avoir pas voulu écrire une Histoire de l’Architecture où la description des monuments et leurs dates eussent pris la prépondérance. Il montre d’abord par quels moyens les hommes, depuis l’âge mégalithique jusqu’à nos jours, ont composé avec la pesanteur, cette force inéluctable, cette force brute, et quelles solutions successives ils trouvèrent aux problèmes qu’elle pose : solutions statiques, par la plate-bande et par les divers systèmes de voûtes, solutions statico-élastiques (essentiellement modernes) par la poutre d’acier ou le ciment armé. Il montre encore comment, selon les époques, les lieux et les civilisations, les organes ou la structure de l’édifice se modifièrent et s’adaptèrent aux circonstances, fussent-elles accidentelles. Puis, ayant énoncé que l’architecture n’est pas seulement « l’art de bâtir », mais bien « l’art de bâtir en fonction de la beauté », il indique comment les architectes, aux différentes époques, déterminèrent des proportions idéales, c’est-à-dire pour un temps les plus hautement satisfaisantes et à l’origine desquelles on trouve toujours des rapports et des tracés géométriques. À vous, cher Matila Ghyka. Moreux professe enfin que l’architecture fléchit, en tant qu’art, dès le moment où ce qu’il appelle la mathématique sensible et les lois modulaires ne sont plus appliquées. Il cite Valéry : « Il ne leur donnait que des ordres et des nombres. » Et Thibaudet : « Platon fermait son école à qui n’était pas géomètre, mais il la fermait bien davantage à qui n’était que géomètre. » Et tout cela est la vérité même.

L’architecture n’est sans doute un art que dans toute la mesure où, de la mise en œuvre rationnelle de matériaux donnés, elle sait tirer des harmonies chaudes à la sensibilité. Il y a les exigences légitimes de la raison. Mais le cœur, ici comme ailleurs, a ses raisons que la raison ne connaît guère. Le « fonctionnalisme » intégral serait, en ces matières, l’alpha et l’oméga, si notre vie n’était qu’une succession d’opérations étroitement contrôlées par l’esprit. Or, sans aller, avec Saint-Simon, Robert Owen ou Charles Fourier, jusqu’à faire des passions, du « grain de folie », l’unique ressort de notre vie individuelle et sociale, sans leur donner le libre essor ni les proscrire à la façon des stoïciens, autant dire des utopistes, je pense avec Platon et Aristote, c’est-à-dire en assez convenable compagnie, qu’il convient de maintenir entre elles et notre liberté morale un équilibre, une harmonie, un rapport… géométrique : et c’est encore de l’architecture.

PRUDENCE

Il faut aller chercher souvent, pour vivre, dans ses fontes d’optimisme, et ne pas nier absolument, par exemple, que l’homme, en dépit d’apparences qui l’esbroufent, marche « vers un meilleur devenir », comme on disait volontiers au dix-neuvième siècle, et que tout s’arrange si l’on en croit Capus. L’idée de progrès n’est peut-être qu’un produit de l’instinct de conservation plus ou moins vague. Il n’en est pas moins nécessaire à ceux qui ont besoin de penser que l’existence qu’ils mènent sans trop de satisfactions se justifie du moins par quelque raison mystérieuse et supérieure.

Ceci dit, sans excès de conviction d’ailleurs, on ne me prendra pas pour un contempteur du progrès, de ce progrès dont Edgar Poe dit qu’à partir du moment où il fut appelé de ce terme, il ne progressa jamais. Et, cependant, il faut y croire. Mais, attention : pas les yeux collés au point qu’il faille une écaillère pour vous les ouvrir…

Ces grognements me sont venus, l’autre matin, d’une visite que j’ai dû faire à un assez joli logement où il m’était arrivé de penser que j’allais pouvoir vivre et travailler dans un confort succinct mais suffisant. Par malheur, la maison est fille d’une époque où les sociétés immobilières avaient les yeux plus grands que le ventre et faisaient grossièrement des affaires. On construisait n’importe comment et n’importe quoi. Les architectes se hâtaient, les immeubles étaient bâclés, les décoffrages précipités, le ciment pas sec, les malfaçons et les cavités beurrées de sauce blanche et bouchées avec de l’étoupe. Et surtout, et naturellement, sous prétexte de chauffage central, pas de cheminées. Voilà donc un « gogo » qui se laisse prendre à l’aspect moderne de l’ensemble. Il loue. Il va trouver un décorateur de ses amis qui lui réussit une installation difficilement retransportable. Il s’engage, il se lance dans les frais, il emménage. Il est refait.

Au bout de peu de temps, il s’aperçoit qu’il doit vivre dans une caverne. L’hiver, le chauffage central donne +6. Les grands froids arrivent. Le thermomètre marque +3, puis –2. Une eau sanieuse tombe des plafonds sur le parquet et le recouvre de flaques. Certains murs sont revêtus de glace… Notre homme s’accoude sur ses paperasses et tremble et rêve du boisseau de fraises d’une belle grille de coke, du gentil luxe d’un petit poêle, du champignon d’une vieille lampe. Partir ? Mais comment et quand pourra-t-il desceller tout ce qu’il a fait construire chez lui ? Son travail ne lui en laisse pas le temps. Notre homme est dans la souricière. Il n’a qu’à découcher. Mais il faut qu’il paye comme s’il couchait, ou qu’il s’enfonce dans les procès.

Je ne crois plus, avec Voltaire, que l’imprudence soit « une sotte vertu ». Nous avons eu tort de supprimer la cheminée au nom du radiateur, d’avoir soldé nos bicyclettes sous prétexte qu’il y avait des autos, d’avoir négligé de faire, à côté de notre compteur à gaz et de notre compteur électrique, des provisions de bougies, voire de chandelles, de charbons divers et de cotrets. L’imprudence, apanage faussement brillant de l’homme, faisait dire au Cardinal qu’imprudence et misère étaient deux termes synonymes. Je pense en frémissant à certains immeubles que j’ai connus, du côté du parc Monceau, où l’on accédait aux étages uniquement par l’ascenseur. Tant de mépris à l’égard du bon vieil escalier de nos pères conduit tout droit à regretter l’échelle. Nous la regretterons – et ce sera justice. Nous aurions dû ne jamais cesser de nous exercer à nous servir de nos bras, de nos jambes et de notre tête exactement comme s’il devait être fatal, périodiquement, que nous fussions rendus à notre condition primitive d’hommes nus sur une planète sans confort.

 

Les prudents ont les dieux pour parents.

 

C’est un proverbe grec…

ARTISANS D’ART

On vient de revoir et de réentendre ces deux mots, singulièrement accouplés, dans le titre d’une conférence qui se tint au Salon d’Automne et dans les divers articles et comptes rendus qui la suivirent. Artisans d’art : c’est-à-dire, on a pris soin de nous l’expliquer, une classe d’artisans supérieurs, l’artisan d’art étant un peu moins qu’un artiste et celui-ci toujours un peu plus que celui-là.

Mais voilà précisément ce qu’il faudrait démontrer.

On ne faisait point autrefois de différence entre l’artiste et l’artisan. Le mot d’artiste n’apparut dans le Dictionnaire de l’Académie qu’en 1862. Mais on disait encore, à cette époque, aussi bien « artiste en tapisserie ou en orfèvrerie » qu’artiste en peinture ou en sculpture. Et c’est incontestablement d’un sculpteur qu’il s’agit dans ces vers de La Fontaine :

 

L’artisan exprima si bien

Le caractère de l’idole

Qu’on trouva qu’il ne manquait rien

À Jupiter que la parole…

 

Et Montaigne, quand il dit : « Peintre, poète, ou autre artisan », pense, c’est tout à fait clair, à ce que nous appelons aujourd’hui « un artiste ».

Or, qu’est-ce qu’un artiste dans l’acception où nous l’entendons en 1941, et qu’est-ce qu’un artisan ?

Un artiste, c’est « un monsieur qui exerce un des beaux-arts », c’est-à-dire une profession libérale. Un artisan, c’est un brave homme qui exerce quelqu’un des arts mécaniques, c’est-à-dire un de ceux qui demandent beaucoup plus au travail de la main qu’à celui de la tête. Voyez-vous ça ! Quant à l’ouvrier, bien que son nom vienne d’opera, c’est un automate, ou presque, tout juste bon à faire des ouvrages, mais jamais des œuvres, moins encore des chefs-d’œuvre.

Or, tout cela est faux, et faux d’une façon désobligeante. Cette hiérarchie ne tient pas debout. C’est une invention de la mauvaise part du XVIIe siècle, de celle où des bourreaux très distingués drapaient les arts sous un catafalque d’or, bouclaient les lettres dans un salon de torture pour femmes savantes et passaient la langue aux brodequins ; de ces faux semblants du XVIIe siècle dont les pièces montées faillirent aveugler, dans le moment même où il exprimait une sensibilité originale aussi bien en art qu’en poésie, le génie spontané de la France. C’est à un peintre redondant, qui fut une haute et solennelle andouille, au pompeux Le Brun (quand on y pense, on se calme avec les Le Nain, par exemple), c’est donc à ce snob que vint l’idée de fonder non pas à côté, mais au-dessus de l’honnête corporation des artisans peintres et sculpteurs, habiles en tout ce qui concernait leur état, certaine compagnie royale d’intellectuels du pinceau, de l’ébauchoir et du burin, qu’on appela l’Académie et qui ne tarda pas, s’inspirant de principes abstraits et pas du tout de la chose vivante, à déterminer, entre l’art et les bons instincts du peuple, entre le goût et les métiers, un distinguo fatal dont nous avons supporté les conséquences : d’une part sous forme de peintures et de sculptures déplorablement bâclées, d’autre part dans une profusion d’objets usuels rarement pourvus de beauté.

Artisans d’art ? Je veux bien, si l’on entend par là qu’il soit grand temps de recommander aux artistes plus de révérence à l’égard des vertus artisanales, au premier rang desquelles je place l’amour du beau métier, et aux artisans plus de volonté d’invention. En d’autres termes, je souhaiterais, autant que des artistes un peu moins orgueilleux, des artisans moins modestes. Un artiste peintre ne saurait être complètement un artiste s’il ne possède, avec les richesses de la tête, un trésor tout aussi considérable de qualités d’ordre manuel. Pour ma part je m’incline, bien que clerc, comme disait l’autre, – et non pas bien que clerc mais parce que clerc –, devant l’ouvrier qui vient de dépanner mon poste de T.S.F. Il réfléchit, il va chercher au fond du sac aux intuitions techniques des secrets dont je ne saurai probablement jamais grand’chose. Il se livre à un travail vraiment intellectuel, à quelque degré que ce soit, d’analyse et de synthèse, sans lequel il ne serait qu’un manœuvre. Si le premier caractère qui distingue de la profession libérale la profession artisanale consiste dans le moins de connaissances intellectuelles et dans le plus d’habileté manuelle, je ne vois pas comment, par exemple, n’importe quel brossailleur de la Foire aux Croûtes se considérerait comme l’égal d’un professeur fondé en science ou le supérieur d’un dessinateur industriel…

Beaucoup plus souvent qu’au Salon c’est à travers les rues de Paris, et principalement dans le vieux faubourg Saint-Antoine, dans le quartier du Marais, riches en méandres, dans les rues étranglées et les tortilles de la Montagne Sainte-Geneviève, où le ciel serpente comme un lézard, que j’ai senti, pour avoir entendu sortir, de quelque porte cochère au heurtoir soigneusement ouvragé par une main dont il ne reste plus quelque part que des os aussi délicats que son travail, le bruit d’un marteau sur la pierre ou sur le bois, tout ce que peut signifier d’émouvant l’expression d’art vivant. J’ai respiré dans l’ombre des cours l’odeur du vieux cuir et du bois fraîchement taillé. J’ai vu s’installer sur le trottoir l’établi et les outils, comme autrefois. Tout cela, ces bruits, ces odeurs, ce bric-à-brac qui déborde jusque sur la chaussée, c’est le charme obscur, le charme profond du travail de Paris. C’est la rue de Prague et ses brocheurs, la rue Portefoin et ses bimbelotiers, la rue des Archives et ses doreurs, la rue des Fontaines-du-Temple et ses gainiers, la rue Pastourelle et ses lunetiers, héritiers directs de ceux qui fabriquaient les selles, les harnais, forgeaient la lance et le javelot, peignaient ou sculptaient des « images » ; ce sont les descendants des artisans du Grand Pot, domaine des écrivains et des parcheminiers, des enlumineurs et des orfèvres dont le grand saint Éloi était le patron. Le temps qui a de l’expérience, qui accorde et qui accomplit, n’a pas bougé, n’a pas bronché pour eux. Les outils sont restés presque tous les mêmes, comme les hommes, ces hommes-là par qui la Tradition profonde se continue.

Souterrain, fidèle, obstiné, le monde de l’artisanat, avec sa conscience professionnelle inaltérable, n’a jamais abandonné la besogne. Voici que l’on s’avise de l’encourager. C’est fort bien. Mais en avait-il vraiment besoin ? Parmi les artisans, l’on s’avise encore de distinguer entre ceux qui sont de l’art et les pauvres qui n’en sont pas. Était-ce vraiment indispensable ? L’artisan, chez nous, est d’art – comme il respire. Il n’a guère partagé nos erreurs et pas davantage participé à nos désordres. Son travail est celui de la modestie dans la grandeur. Il est un des tuteurs du redressement de la vie française.

UN HOMME TRÈS ANCIEN

Il existe actuellement à Paris, m’a-t-on dit, près de cent galeries d’art moderne, et il s’en inaugure chaque quinzaine une ou deux de nouvelles. Convient-il d’en déduire que l’art n’a jamais été aussi vivant ? Je voudrais l’espérer. Mais, bien que piéton passionné, je n’ai guère le temps d’y aller voir, n’étant pas tenu, professionnellement, de m’y rendre. Je compte plutôt, pour m’en assurer, sur les hasards de la flânerie.

Ceux-ci m’ont bien servi, l’autre semaine. Je leur dois la joie d’avoir retrouvé, dans les collections de la Compagnie des Arts Français, les œuvres d’un grand artiste, à la fois primitif et subtil, puissant et raffiné, qui se sert de pierres, de galets, de coquilles, de morceaux de brique et d’ardoise pour en composer des bas-reliefs du caractère le plus personnel. Si vous ne le connaissez déjà, il vous faut le connaître. Il s’appelle Maurice Garnier, et je lui sais gré de démontrer si bien qu’il n’est pas temps encore pour l’art de se détacher de la nature.

Je regarde Maurice Garnier comme un homme de haute époque. Au premier coup d’œil, il me reconduit à des rêveries sur l’équarrissement des mondes, sur la préhistoire, sur l’archaïque grec, le long des temps que les nombres et la matière s’étreignaient dans la colère et s’acheminaient vers la douceur. Que l’art, en effet, s’empare des éléments que la nature lui offre à profusion, que de son divin désordre il retire l’harmonie nécessaire à toute tentative esthétique, ou que, plus ambitieux encore, il y découvre le jeu des savantes déformations, la nature reste partout présente, impérieuse et soumise, inspirant le caprice comme la création raisonnée. Ces signes humains, ces témoignages de la pensée qui s’inscrivent au long des siècles, cette persistance touchante de l’homme recèlent en eux-mêmes des attributs sans nombre et qui ne relèvent pas tous de la seule délectation.

À travers les apparences, dans la réussite, dans la beauté et jusque dans la banalité, le sens caché des intentions transparaît, fortifie l’œuvre et lui donne sa raison d’être métaphysique. Dans les dessins de l’homme des cavernes, dans les sculptures rupestres, en dehors de leurs beautés propres, en dehors de l’observation qui permit leur naissance, nous pressentons plus qu’un divertissement de solitaire, plus qu’une décoration. Il y a là de la religion, il y a là même de la magie. Les religions elles-mêmes n’échappèrent point à cette servitude première de l’art de représentation. Et, lorsque au cours des siècles, la tendance philosophique d’un dogme devint plus proche du spirituel que du temporel, en même temps qu’à cet épurement nous assistâmes à la régression, à l’élimination progressive et volontaire des facteurs artistiques autrefois chargés de le renforcer.

Cette soumission à la nature, que certains nient rageusement et s’efforcent en vain de dissimuler dans leurs ouvrages personnels, Maurice Garnier ne se contente point de l’observer. Il en fait l’élément premier de son œuvre. Soumission et aussi, je tends à le croire, volonté d’inscrire, grâce au respect qu’il démontre pour elle, une preuve de la réalité de ce sens caché qui est la raison même de toute création sincère.

Répugnant à tailler la matière, à la discipliner par un ordre mental préalable qui exige nécessairement une conception d’avant la lettre, c’est dans cette nature même qu’il choisit, et avec quel goût, les matériaux susceptibles de collaborer à l’œuvre qu’il veut entreprendre. De simples galets, roulés, forés, décrépits par la mer, érosés finement par les cheveux blonds des plages, des minéraux qui racontent en bref par leurs blessures ou par leurs turgescences la merveilleuse histoire du monde, tels sont les éléments qu’il choisira pour établir d’étonnantes compositions.

Il a retrouvé, ce faisant, l’identité symbolique qui relie le minéral au végétal, le végétal à l’animal. Bisons ou biches, animaux apocalyptiques, hommes et bêtes sont nés de ses mains, ouvrières dociles d’un ordre extraordinaire et composite qu’il se plaît non pas à leur donner, mais plus proprement à leur restituer. Ce panneau d’ardoise fine où, cariatide évoquée magiquement, se détache la forme humaine, ce bras, cette jambe que figurent des galets et jusqu’aux minces cailloux rosâtres dont il sait retrouver la parenté de forme avec la rotule humaine, cette corne au front d’un bélier et qui n’est autre qu’une belle ammonite fossile, ces assemblages que leur décomposition rendrait bâtards, l’artiste s’en fait l’ordonnateur sensible. Il a ce rare mérite et peut-être ce curieux courage de laisser la nature et ses hasards étonnants se substituer à lui pour recomposer cet ordre, ce « sur-ordre ».

Dans ces unions, dans ces réunions préméditées et qui s’inspirent d’un rythme et d’une couleur, nous retrouvons la grande idée qui veut pour loi fondamentale la permanence et l’unité du monde. Un mot encore. De cette unité, de ce rapprochement, qui pourraient paraître à certains peu conformes à l’idée d’« agrément » dont on a tendance à flanquer toute création artistique, Maurice Garnier a su dégager de grandes valeurs décoratives. Idée, rythme, couleur, soumission aux caprices naturels en fonction de cette recherche, infiniment curieuse et poétique au plus haut degré, des rapports insoupçonnés qui lient entre eux des débris aussi disparates, telles sont les clefs de son œuvre, qu’une exposition d’ensemble présentera prochainement.

LA FEMME PEINTE

Quand on demandait à Aristote ce que c’était que la beauté : « Laissons poser cette question à des aveugles », répondait-il. Et il avait raison. Car la beauté, n’est-ce pas, c’est ce qui plaît aux yeux, tout simplement. Mais alors, grognez-vous, comment se fait-il que les uns trouvent beau ce qui nous semble laid et les autres inversement ? Ce n’est pas un secret. Cela vient de ce que nous ne regardons pas tous du même œil le même objet, et que notre notion personnelle du beau n’est que le reflet de nous-mêmes, de notre jugeote et de notre sensibilité. Dis-moi ce que tu admires et je te dirai qui tu es.

Pour moi, si je me laisse aller ce matin à épousseter de telles vérités premières et par conséquent très anciennes, c’est à propos d’une excellente exposition que l’on peut voir actuellement à Paris, et que ses organisateurs intelligents nous proposent comme un miroir de la beauté de la femme telle que la conçoivent les peintres et les sculpteurs d’à présent. Eh bien, il y règne, parmi les visiteurs, sinon à la cimaise et sur les socles, un profond désenchantement. Cela ne saurait étonner. C’est la règle.

Au temps où je menais ce qu’on appelle une vie mondaine, il m’est arrivé de rencontrer, dans les salons, des beautés tenues pour incontestables et qui, pour ma part, me donnaient des jambes de déserteur ! La belle Mme X, la belle Mme Y, la belle Mme Gauthereau, la belle Mme Swann, etc. C’étaient de ces femmes qui, disait Baudelaire de la peinture d’Ary Scheffer, se consolent de leurs f… b… en faisant de la musique religieuse… Elles avaient le galbe d’un ange de la place Saint-Sulpice ou l’air de hauteur d’une statue de la place de la Concorde… La ressemblance de leur buste avec ceux qui font l’ornement des vitrines des coiffeurs m’inspirait de regretter qu’elles ne fussent pas en cire afin de me donner du moins le plaisir d’y porter le bout de la canne ou le feu de l’allumette. Elles avaient de ces beaux yeux qu’on a fabriqués, de tous temps, chez les Turcs pour en exporter, dans des caisses à pruneaux, des cargaisons à travers notre pauvre Europe, et qu’on présentait aux coins des rues dans de petites vitrines à sous qui s’appelaient : le caractère par les yeux… Je les comparais, ces intolérables belles, à des alexandrins sans défaut mais sans âme, à des huîtres perlières sans perle, à des cygnes enfin, volatiles incomestibles et que je trouve beaucoup moins pittoresques et vivants que les oies ou les petits canards. Je leur reprochais de me poursuivre jusque dans le Grand-Palais où je les voyais annuellement reparaître, peintes par les as du Salon de l’époque, de Gustave Courtois à Flameng et d’Avy à Etcheverry, fort adroits dans l’art et dans la manière de conférer, à celles-là mêmes qui ne pouvaient prétendre à la majesté de la taille et du port, le faux-semblant d’une grâce conventionnelle, le perlimpinpin du chic, le tuteur du maintien, le trompe-l’œil de la tournure, l’imposture du certain air et autres je ne sais quoi chers aux critiques d’art qui s’ameutaient parmi les rastas devant les doigts aux trente-six phalanges et les pieds en coup de poignard de Boldini ou de La Gandara, virtuoses d’une classe supérieure, plutôt que d’aller rejoindre le comte Henri de Toulouse-Lautrec en des lieux moins « select » peut-être, mais plus capables assurément de leur apprendre ce qu’est vraiment la vie humaine, la chair et l’âme qui se débrouillent comme elles peuvent dans l’incertitude où les dieux les laissent, tant à l’égard du « beau idéal » qu’à celui de la bonté…

C’était l’époque où l’on reprochait aux « novateurs » d’avoir en commun l’horreur de la forme telle que la révèle la photo, comme si les maîtres d’autrefois n’avaient été que des géomètres et des abstracteurs de perspective : ils tournent le dos au public bourgeois, ce qui est un moyen souvent heureux de l’attirer – disait-on à l’école du Louvre…

On leur reprochait de prétendre que la forme et la couleur ne sauraient intéresser que dans la mesure où elles expriment des sentiments et des sensations dont le sujet représenté n’est que le prétexte : « Le plaisir de mystifier le grand public, qui se montre déjà de loin en loin chez Courbet et chez Manet, disait M. Salomon Reinach, est devenu, dans les écoles d’avant-garde, une habitude ; dégénérescence de l’ironie romantique ou fruit de la lutte de plus en plus âpre pour la notoriété… » Mais s’indigner de ces mystifications, n’était-ce pas encore en être dupe ? Anatole France, né malin, tirait habilement son épingle du jeu en ces termes « ni chair ni poisson » : « La critique ne doit pas céder aux charmes des regrets, mais craindre de prendre pour incorrection et barbarie ce qui est recherche nouvelle et nouvelle délicatesse ». Mais l’Académie des Beaux-Arts en profitait pour protester, solennellement, contre l’acceptation par l’État, pour le Musée du Luxembourg en attendant le Louvre, du legs Caillebotte où rayonnaient Monet, Degas, Renoir et beaucoup de ceux qui comptent et compteront toujours parmi les valeurs de chez nous devant lesquelles on consent de s’incliner sans réserves.

Rien n’étant jamais bien nouveau sous le soleil, on savait déjà mener campagne contre d’obscurs autant que puissants syndicats mercantiles. Servis par une presse spéciale, ils imposaient, disait-on, aux amateurs, le dédain ou l’enthousiasme au gré de leurs intérêts du moment. Cependant, n’admire-t-on pas toujours Cézanne, Van Gogh, Lautrec, Seurat, bien que lesdits puissants syndicats aient mordu la poussière ? Pierre Laurens, dont l’art nous était vanté comme un exemple de sérieux papal, a-t-il pris sa revanche définitive, à la faveur des événements, sur des farceurs tels que Bonnard et Vuillard, Derain, Vlaminck et Segonzac ?

Je sais gré, pour ce qui me concerne, à ces excommuniés qui ne s’en portent pas plus mal, d’avoir osé considérer la femme comme un animal beaucoup moins sot qu’on ne veut bien le prétendre et capable de comprendre que ce qui importe dans un tableau, c’est le peintre avant le modèle. Je connais un savant docteur qui, découvrant dans une Vénus de Botticelli, au cou long et mince, aux épaules tombantes, au thorax étroit et replié, le type bien caractérisé de la phtisique, voudrait que je regarde avec pitié l’Allégorie du Printemps qui est à l’Académie de Florence. Seulement, c’est lui qui me fait beaucoup de peine…

ENFANTINES

Je vous demande d’aller voir, au Musée Galliéra, l’exposition des dessins exécutés par des enfants pour rendre hommage au Maréchal. C’est éblouissant. J’y ai pris un plaisir extrême. Et je n’entends parler ici que d’un sentiment esthétique. Nul salon, nulle boutique d’œuvres d’adultes ne sauraient produire autant d’esprit inventif, de sensibilité, d’émotion, de couleurs. Cet âge, que l’on dit sans pitié, est l’âge artiste par excellence. Tout part de ces « Enfantines », comme dit Valéry Larbaud. Peintres ou poètes, plus tard, nous ne le sommes en vérité que dans la mesure où les grands et les petits sujets qui laissent froides les personnes dites sérieuses sont capables de nous inspirer encore des afflictions amères et des joies immodérées. Tout comme celui de Dieu, le royaume de l’art est à ceux qui ne se défendent pas de ressembler, sur plus d’un point, au petit enfant qu’ils ont été :

 

Laissant errer sa vue étonnée et ravie,

Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie.

 

Certes, nos professeurs, les livres et l’expérience ont pu nous apprendre bien des choses, ou nous aider à comprendre ce que nous avions senti. Mais nos principales acquisitions, ce sont les premières, celles qui s’introduisent en nous comme le vin dans l’eau, celles qui fixent pour toujours la couleur de notre esprit. Tout, à cet âge, est de la plus haute importance. Le moindre fait peut se répercuter, comme un écho, à travers toute notre existence. De vieux souvenirs musicaux surgissent parfois du milieu de nos crises les plus pathétiques et nous accompagnent le long de nos actes. Si vous n’aviez pas chéri, du temps de votre enfance, un petit chemin de fer qu’on faisait fumer en introduisant une pastille du sérail dans sa locomotive ou quelque bateau à palettes où des voyageurs peints de couleurs tendres s’empalaient sur une banquette munie de pointes, si vous n’aviez pas aimé la douce lampe à huile qui soupirait sur vos devoirs à la fin de la soirée, si vous n’aviez pas manipulé quelque couvercle de sucrier en métal rouge et or et qui vous servait de jouet distraitement sonore, agréable à regarder et à palper, vous ne seriez probablement pas capable, aujourd’hui, de vous plaire à l’art de Ravel, ou aux astuces de Matisse, encore moins de peindre un tableau ou de composer de la musique. S’il m’était tombé, comme on dit, un enfant à élever, cela m’eût chargé d’une responsabilité dont je ne me fusse point accommodé d’un cœur léger. Jean-Jacques Rousseau avait raison, lui dont la généreuse et prudente pédagogie se bornait à recommander de respectueusement laisser mûrir, dans l’enfant, l’enfance – la merveilleuse enfance…

J’ai connu un aimable homme qui n’avait jamais pu, de sa vie, retenir que deux vers :

 

Trestaillon l’ordonne

N’épargnons personne…

 

Mais il ne lui appartenait pas de ne pas les répéter chaque fois qu’il était question, devant lui, de drame ou de comédie, ou qu’il pensait au théâtre. Cela venait de ce qu’il était le fils d’un père qui jouissait de ses grandes et petites entrées au théâtre municipal d’une ville de province en sa qualité de secrétaire de la mairie de cette ville. Un soir, blotti dans le manteau d’arlequin, l’enfant avait assisté à la représentation d’un sombre mélo : l’Assassinat du maréchal Brune. On y voyait de sinistres personnages aux bonnets poilus enfoncés sur les yeux, la bouche cruelle à peine perdue dans une épaisse barbe noire, des pistolets à la ceinture. Et ces coquins chantaient d’une voix menaçante :

 

Trestaillon l’ordonne

N’épargnons personne…

 

C’en était fait. Ces deux vers ridicules, pour toujours logés dans la mémoire de ce garçon sérieux devaient pourtant, jusqu’à la fin de sa vie, lui interdire d’évoquer, avec le plus petit plaisir, Shakespeare, Corneille ou Racine…

Mais d’autres ont eu plus de chance : Benvenuto Cellini, par exemple, lequel, ayant aperçu une salamandre, courut le dire à son père. Celui-ci lui administra une considérable beigne. Puis il s’expliqua : « C’est un souvenir merveilleux. Donc, de crainte que tu ne l’oublies, je t’ai appliqué ce soufflet dont je suis certain que tu te souviendras. » Le procédé mnémonique était sans doute un peu brutal, mais il commandait l’efficace. Les souvenirs ont besoin, pour durer, d’être liés à d’autres souvenirs. Vous souviendrait-il de la porte monumentale de l’Exposition Universelle de 1900 si l’on ne vous avait mené la contempler les pieds chaussés de bottines un peu justes, « à bout Carnot », mais après un déjeuner où vous aviez mangé un inoubliable parfait au café ?

Encore un coup, nos années d’enfance sont celles de nos aventures essentielles. Nous y préparons tout notre avenir, jusque dans ses détails les moindres, avec une absolue bonne foi. Le cerveau prend vite et bien. Les sens sont en bon état. Nous courons, sans nous en apercevoir, à la rencontre des choses. Nous dessinons, nous chantons, nous pensons, sans le savoir, par nous-mêmes et pour nous-mêmes, sans modèle ni public, « en purs artistes ». Nous accumulons, sans y songer, les matériaux de notre œuvre future. Souvent, la nuit, il m’arrive de me revoir dans la maison de mes parents. J’ouvre un tiroir, je pousse une porte, je feuillette un livre, j’entends un bruit familier. Tout est resté vivant, précis, cher à mon cœur. Et je m’aperçois que, depuis, je n’ai jamais fait autre chose que de ruminer tant d’amour mêlé à tant de mystère et d’angoisse.

L’ÂGE HEUREUX ?

On se fait trop souvent de l’enfance une idée sommaire et plus qu’à demi fausse. Selon cette idée, les enfants seraient des modèles de gratuité, d’insouciance, et par conséquent des exemples de bonheur futile. Mais, en réalité, ce n’est pas aussi simple, ni aussi clair. Comme a dit Boileau :

 

Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs…

 

peut-être en souvenir de Mathurin Régnier qui avait chanté auparavant, dans une forme meilleure et avec plus de vérité :

 

Chaque âge ses humeurs, son goût et ses plaisirs …

 

Les enfants ont une vie intérieure, une vie passionnelle infiniment plus agitée, souvent, que la plupart des hommes. Ils sont sujets, comme l’a remarqué justement La Bruyère, à des joies immodérées et à des afflictions amères sur de très petits sujets. Mais les grands sujets ne leur sont nullement étrangers. Je sais, par expérience, que l’enfance peut être inquiète, ressentir profondément le mystère de toutes choses, et penser, beaucoup plus naturellement que ne le font les adultes de capacité moyenne, aux questions posées, chaque jour, par la vie et par la mort. L’enfant n’est pas toujours aussi banal ni aussi puéril qu’on veut bien le dire : « Mon père est un grand enfant, constatait Alexandre Dumas fils, que j’ai eu quand j’étais tout petit. » J’ai trouvé beaucoup de pères et de fils dans cette position-là. Le jeune âge n’a pas le monopole de l’inactivité ni de l’impuissance intellectuelles, ni nécessairement le goût de passer son temps à des enfantillages.

Pour ce qui est de l’innocence de nos chérubins, je m’en référerai encore au plus classique de nos moralistes : « Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés. » Et encore La Bruyère en oublie-t-il. Il y oublie, entre autres passions délétères, la jalousie. « J’ai vu, dit saint Augustin, cité par Fénelon, un enfant jaloux. Il ne savait pas encore parler, et, avec un visage pâle et des yeux irrités, il regardait déjà l’enfant qui tétait avec lui. »

Ce n’est pas aimer véritablement les enfants que de les considérer comme des anges. Ce sont des petits d’hommes, et qui méritent, à ce titre, autant d’attention profonde et de respect que de pitié.

Ceci posé, l’on comprendra aisément que j’aie beaucoup aimé le roman que Mlle Odette Joyeux vient de publier aux éditions de la N.R.F. : Agathe de Nieul l’Espoir en est le titre. On y lit, en épigraphe, une phrase de Marcel Schwob, grand écrivain, parfait lettré que je connus intimement et qu’on oublie un peu trop de nos jours. Elle résume assez bien ce premier livre d’une jeune femme dont la grâce et l’intelligence ne s’étaient encore fait, jusqu’ici, apprécier qu’à la scène : « Les enfants désiraient des amours lointaines et des crimes ignorés… » Bref, c’est l’histoire angoissante de trois petites filles, dont une prédestinée, comme on dit, et qui s’appelle Agathe, de leurs parents et de leur frère, et d’un village. Ceci ne ressemble ni de près ni de loin aux imaginations doucereusement violentes de la comtesse de Ségur. Sans excès de trémolos ni de sombres couleurs, c’est une tragédie véritable. Je ne tenterai pas de vous en dessiner l’histoire et tout d’abord parce que je n’en ai plus la place. Mais il m’aura suffi, ce me semble, pour vous engager à lire ce beau livre pathétique, d’en signaler l’esprit : un magnanime esprit de vérité.

MARIONNETTES

Il se peut que nous trouvions, cette année, moins de poupées dans les grands magasins, l’industrie des hommes ayant eu autre chose à fabriquer que des gentillesses. Mais je suis tranquille, nous n’en manquerons pas. Car une vraie poupée, ce n’est pas tant un article de bazar qu’un produit de l’instinct. Dès les temps lointains où leurs papas, touffus comme des nids, velus comme des mygales, avec des lèvres boulues, des dents brillantes de graisse et des bras traînants de mandrill, ne connaissaient pas encore le feu et mangeaient les animaux crus, les petites filles serraient déjà passionnément, contre leurs seins ingénus, leur enfant construit d’une poignée de feuilles et de brindilles liée en son milieu pour façonner une taille, des bras et des jambes. La tête manqua longtemps… Quelle importance ? L’essentiel était qu’à l’endroit où l’on aurait dû voir des yeux, des oreilles et des cheveux, la maman de la poupée plaçât ce qui se passait dans sa tête à elle. Nous avons tous navigué dans une caisse à savon et fabriqué des locomotives avec des bobines. En matière de joujoux, comme en tout ce qu’on aime, c’est ce que l’on met de son propre rêve qui constitue le principal. Et c’est ce qui me permettrait de citer, de nos jours, de graves personnages qui font leur poupée d’une écurie de courses, d’une galerie de pistolets d’arvon, d’une bibliothèque, d’une collection de mouchettes – ou d’une femme. Et c’est aussi pourquoi les poupées pauvres, faites d’un morceau de bois ou d’un bout de chiffon, m’ont toujours paru beaucoup plus authentiquement poupées que les poupées riches auxquelles une individualité marquée par le chapeau, la robe, une certaine physionomie, retire tout attrait de vague et de poésie. On doit pouvoir se confondre avec sa poupée. Si celle-ci donne l’impression d’être « une personne », elle est proprement une étrangère et bien incapable d’apaiser notre besoin de tromper notre solitude avec les doubles que nous créons.

Je suis allé visiter, comme tout le monde, au Musée Cognacq-Jay, la collection de poupées anciennes assemblée patiemment par Mme Edmond de Galéa et qu’elle expose actuellement au bénéfice de l’Entr’aide des Artistes. C’est admirable. Ce n’est pas amusant. J’en suis sorti le cœur un peu serré. Ce sont des documents qui servent, si l’on veut, à l’histoire du costume, des mœurs, des attitudes élégantes. Il ne manque à ces poupées ni un doigt, ni un œil. Ce sont des objets de vitrines étrangement ravis à la fureur destructrice des jeunes Érinyes, laquelle est bien un des caractères spécifiques de la nature humaine, à l’état pur dans l’enfance. Des pièces rares et précieuses, dérobées à l’égoïste, à l’intellectuelle curiosité qui nous pousse à vouloir savoir ce qu’une chose qui nous séduit peut bien cacher sous ses apparences, en un mot, ce qu’elle a dans le ventre.

On construirait une tour immense avec la carcasse de tous les inertes pantins décapités pour le plaisir des petits de l’homme depuis les origines de ce que nous continuons d’appeler la civilisation. Ceux qui restent vous ont un air de « rescapés », de fantômes et de mandragores qui ne laisse pas d’être insolite. Enfants, nous avons même un penchant irrésistible à maltraiter nos jolis polichinelles, et c’est peut-être afin de respecter plus à notre aise, en notre âge mûr, les vilains pierrots et les catins. Les poupées de Mme de Galéa sont donc tout à fait exceptionnelles dans leur intégralité, leur luxe et leur fraîcheur. Mais je ne les trouve pas assez martyrisées…

Intactes, sans maladies de peau ni blessures. Et cependant morbides en leur aspect. D’où cela peut-il venir ? Dans un tableau, dans une sculpture, dans un dessin, la ressemblance de l’image à l’homme n’est pénible à supporter que lorsqu’il s’agit de trompe-l’œil. Nous ne commençons d’être rassurés que dans la mesure où la reproduction des traits du visage, l’évocation du mouvement des mains ou du feu du regard s’accompagnent d’un commentaire qui se sous-entend, d’une sorte de « tonus » intermédiaire et qui signifie la présence, entre nous-mêmes et l’angoissant simulacre, d’un être dont l’esprit vit ou continue de vivre. Je veux dire d’un artiste. Dans tous les autres cas, qu’il s’agisse de figures de cire, de masques moulés sur nature ou plus encore d’automates, l’objet fabriqué est étrange. Tant et si bien qu’il nous est advenu à tous, au cours d’un cauchemar, de nous trouver oubliés la nuit, dans le dédale du Musée Grévin, le long des grands particuliers taciturnes, entre les alvéoles sanglants… Le mannequin qui fond, le front et l’œil sereins, au milieu d’un incendie, ou qui assiste sans sourciller, dans un coin d’ombre, à l’assassinat raffiné de la veuve et de l’orphelin, n’est-il pas, au demeurant, une des ficelles les plus irrésistibles du cinéma ou du théâtre d’épouvante ? Dans le monde des poupées n’a-t-on pas observé que celles dont la matière première est la peau, c’est-à-dire la matière la plus proche de la nature, sont celles que nous touchons avec le moins d’agrément ? Pourquoi ? C’est qu’elles nous semblent trop naturelles, et que le froid de leur faux épiderme sent la mort.

Pour l’Entr’aide des Artistes, je souhaite que l’on se rende en foule au Musée Cognacq, et même j’y invite. Il s’agit, en somme, d’un spectacle très attachant, celui d’une rétrospective de la coquetterie féminine et de la comédie mondaines, du XVIIIe siècle au Second Empire, du chapeau aux dessous, du gant et du manchon au parapluie et à l’ombrelle, du petit meuble au grand opéra, de la promenade aux Tuileries jusqu’au mariage chic. C’est aussi charmant que profondément mélancolique : de la joie pour grandes personnes…

À votre enfant, offrez donc un simple poupard. Ou laissez-la se débrouiller…

L’ART ET L’ARGENT

Je viens de lire ces jours-ci, dans un journal, un article assez rebroussant…

Corot y était mis en cause. On y prétendait qu’à soixante et onze ans il se trouvait assez dénué pour aller offrir aux amateurs, dans une boutique de la rue de l’Ouest, des tableaux non pas à acheter, mais à louer au mois ou à la semaine, et pour quelques francs. Je savais naturellement que Corot n’était pas pauvre. Mais j’ai serré de plus près la question, j’ai « reconsidéré » les choses – et je puis dire que ceci est déjà doublement faux. Car, 1o si, comme l’a dit Théophile Gautier, Corot naquit « sur les genoux des Muses », il était aussi fils de bourgeois et pourvu, dès sa vingt-cinquième année, d’une rente assez gentille pour l’époque. Septuagénaire, depuis longtemps en possession de la fortune familiale et, de plus, vendant honorablement sa peinture, il se trouvait dans une aisance qui lui permettait de se montrer assez généreux pour offrir à Daumier la maison dont celui-ci se trouvait empêché de payer le loyer. 2o La location des toiles des maîtres, pendant presque tout le XIXe siècle, fut d’une pratique courante. Elle s’effectuait à l’usage des étudiants, non pas à celui des collectionneurs. Mais Corot n’avait pas à offrir ses toiles aux studieux et aux copistes. Il était assez célèbre, et assez aimé, pour qu’on les lui demandât. C’est d’ailleurs ce qui explique la quantité de faux Corots que Corot lui-même eut à expertiser. On raconte même à ce propos, vous le savez, des histoires significatives. Connaissant l’infinie bonté de son cœur, certains faussaires n’hésitaient pas à lui présenter des tableaux de leur fabrication. Corot, bien entendu, ne s’en reconnaissait pas le père. Or les filous se lamentaient, jouant la déception, voire la détresse. Alors, se laissant émouvoir, le brave et grand maître gardait les faux pour les détruire et leur donnait, en échange, quelque authentique merveille.

Mais ce n’est pas tant l’ignorance de ces conditions, on ne peut pas tout savoir, qui eût suffi à motiver, de ma part, la moindre protestation. Ce que je n’ai pas pu avaler dans cet article, c’est cette réflexion pour le moins absurde : « Ainsi la fortune, qui gâche souvent, sinon toujours, le talent, a heureusement fui devant lui… » Vous avez bien lu : heureusement. Tel est le texte du commentaire. Pas moins.

Ah ! ah ! Nous y voilà. Seulement, on nous l’a déjà faite. Et il y a longtemps que nous ne marchons plus. Non, non et non ! Il n’est pas indispensable, pour qu’un poète ou un peintre, un musicien ou un sculpteur devienne un grand artiste, qu’il doive commencer par mourir de faim. Je sais bien que c’est là un préjugé qui a la vie dure, et dont certains éditeurs, marchands de tableaux ou collectionneurs, n’ont pas laissé de faire leur profit.

« Vous grossissez, mon cher. Mettez-vous un peu au pain sec et à l’eau, je vous le conseille dans l’intérêt même de votre talent, de votre carrière. Et ne vous avisez pas, surtout, d’aller mourir ailleurs qu’à l’hôpital… »

Hypocrisie atroce et sottise du premier ordre. La condition sociale, comme on dit, de l’artiste, est de celles qu’il sera le plus urgent d’améliorer dans l’ordre nouveau dont on nous parle, si l’on veut véritablement que cet ordre consacre « un progrès de la civilisation ». La vocation d’écrire, de peindre, de sculpter, de composer ne va pas sans un sain esprit de sacrifice. D’accord. Mais il ne conviendrait quand même pas d’en conclure que le droit au pain quotidien n’est dû qu’aux trafiquants, aux boutiquiers et aux intermédiaires. Écoutez Goethe : « Il faut, dit-il à Eckermann, posséder des sommes assez rondes pour suffire aux frais de ses études et de ses expériences. J’ai bien laissé tomber de mes mains un demi-million de ma fortune pour payer mon savoir actuel, et non seulement toute la fortune de mon père, mais aussi mon traitement et le produit de mes ouvrages depuis plus de cinquante ans… » Sans cet argent, Goethe n’eût peut-être pas pu réaliser le grand Goethe. Voltaire n’eût pas été Voltaire, s’il n’avait pris la précaution de faire fortune en même temps que d’écrire. Et Lavoisier… Et Victor Hugo eut bien raison d’exiger la promesse d’un million pour les Misérables avant même d’en avoir écrit la première ligne. La gêne enfante des tourments dont la matière sordide devrait être épargnée aux nobles cœurs. Il faut, pour produire, avoir l’esprit libre. Les plus grands artistes et les écrivains les meilleurs n’ont jamais produit que dans la mesure de leurs forces, de leur intelligence, de leur sensibilité… et de leurs ressources matérielles.

CIEL DE GUERRE

Le ciel moderne paraît être depuis quelques années, et surtout depuis le 1er septembre 39, la chose la plus importante du monde. C’est à la fois une piste, un bureau, un échiquier, une zone de guerre. Pour les âmes, c’est malgré tout et toujours un univers sans limites. Et notre œil, monstre au sens le plus noble du terme, continue de scruter les espaces infinis dont s’effrayait Pascal. Le ciel est un spectacle au même titre que la mer, les Jeux Olympiques et le feu d’artifice. (Il y a quatre ans, pendant l’Exposition, on « donnait » le ciel tous les soirs, comme un film. Qui ne se souvient du Planétarium Zeiss, d’Iéna, qu’un savant de la classe d’Aladin avait fait surgir ?)

C’était une lanterne magique, braquée comme un canon de Robida sur un écran de chapelle à l’italienne et qui tirait des bouffées d’étoiles sur les étoiles. Il suffisait de quelques secondes pour déplacer le spectateur et l’emporter au ras d’un cirque astral où se jouait la projection de nos désirs et de nos abois… On devait admirer qu’un homme eût assez d’ingéniosité et de patience pour nous mettre en contact avec la vie de l’Infini par l’intermédiaire d’un appareillage électrique. L’illusion était complète.

Dès que se mettaient à fonctionner les manettes de cette mémoire algébrique, les astres se groupaient à leur place, pareils aux girls d’un ballet de psychés. Alors augmentait subitement notre teneur en Dieu…

Combien, depuis ces présentations prestigieuses, contemplent avec sérénité la coupe d’obsidiane et de charbon que les astres semblent forer de leurs mèches d’aigue-marine… Vasque d’encre amère qui m’attire comme ferait quelque amour futur, tout dansant de cœurs et de nymphes… Toute notre poésie est là, que nous soyons païens, Français, Allemands, musulmans, incroyants ou mormons.

Et pourtant, ce grand verger de fruits d’or a été conquis de toutes parts. Il ne se passe pas d’instant que le ciel ne soit le théâtre de quelque avion. Et l’éternité, à partir d’aujourd’hui, devra compter avec des frissons d’hélices et des monologues de moteurs. (C’est la radio des dieux, me disait Ravel, un soir, à Montfort-l’Amaury, tandis que nous regardions passer au-dessus de l’Île-de-France une de ces libellules d’orichalque antédiluvien qui traçaient les services rapides…)

Puis ce fut une escadrille entière qui passa. Des amis se joignirent à nous, qui connaissaient peut-être de nom ces merveilles de corail et de jaspe appelées Dénébola, Fomalhaut ou Bellatrix. Dans la nuit claire, une vraie nuit d’Annonciation, les derniers nés de la science se mêlaient aux fluides interplanétaires et grisaient d’hiéroglyphes sonores les attentions béantes de nos cœurs ouverts. On aurait voulu, à de telles heures, que s’insinuât en nous un peu de cette moelle nouvelle, un peu de cette eau de source qu’apportaient dans les plis du ciel ces vitesses neuves. On aurait voulu faire, à ces princes de la mécanique, un chemin de vénération dans sa vie intérieure, et les hommes auraient pu devenir brusquement meilleurs au cours des nuits de vrombissements…

Eh bien ! non ! Les hommes ont voulu que la chose volante devînt, en toute primauté, la chose dangereuse. Si bien qu’aux heures de guerre, lorsqu’on repose au creux d’une grande ville, on s’imagine sans grand effort dans la maison hantée de Luna Park. Le ciel devient un champ de Mars, et de nouvelles tempêtes, éparses dans le futur, semblent prendre la garde contre les cataclysmes de l’administration divine, que nous n’avons pas l’air de craindre…

Un jour viendra où, retrouvant pour le train-train de tous les jours nos vieilles autos familières et commodes, nous demanderons à l’avion des plaisirs plus relevés, des impressions plus rares, des joies plus dignes. On prendra l’auto pour aller à la Bastille, à Nogent ou à Joinville, mais on prendra l’avion pour s’envoler vers Saigon ou vers Bagdad – et ces courses lointaines, mais désormais faciles, nous seront aussi indispensables que les autres. Les grandes ailes des avions frôleront constamment nos toits, mais ils attendront dans nos jardins l’heure de la promenade du dimanche. Les enfants, au crépuscule, joueront dans leur fuselage. Ils ne seront plus des êtres d’exception dont le chant nous menace ou nous émeut comme les bruits d’un autre monde, mais les compagnons de tous les jours auxquels on n’a plus rien à cacher…

Alors, alors, les enfants de cet âge qui vient iront sans doute demander à la fusée-obus ou au bolide dirigé par des ondes les plaisirs de luxe que l’avion ne pourra plus leur donner !


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en novembre 2018.

 

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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Fargue, Léon-Paul, Déjeuners de Soleil, Paris, Gallimard (nrf), 1942. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Coucher de soleil sur les toits a été prise par Laura Barr-Wells le 01.08.2012.

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