Erckmann-Chatrian

AUTRES CONTES
DES BORDS DU RHIN

1862

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Table des matières

 

MYRTILLE. 4

I. 4

II. 13

MON ILLUSTRE AMI SELSAM  CONTE FANTASTIQUE  17

I. 17

II. 27

LA PÊCHE MIRACULEUSE  CONTE FANTASTIQUE  36

I. 36

II. 43

LA REINE DES ABEILLES  CONTE FANTASTIQUE. 57

LE TALION.. 73

I. 73

II. 85

LE BLANC ET LE NOIR  CONTE FANTASTIQUE. 98

I. 98

II. 110

LA VOLEUSE D’ENFANTS  CONTE RÉALISTE. 122

I. 122

II. 127

III. 132

LE CABALISTE HANS VEINLAND  CONTE FANTASTIQUE  141

Ce livre numérique. 161

 

MYRTILLE

À Madame Claire-Marguerite Lardin

I

Tout au bout du village de Dosenheim, en Alsace, à cinquante pas au-dessus du sentier sablonneux qui mène au bois, s’élève une jolie maisonnette entourée d’arbres fruitiers, la toiture plate chargée de grosses pierres, le pignon sur la vallée.

Quelques volées de pigeons tourbillonnent autour, des poules se promènent le long des haies, un coq se perche sur le petit mur de son jardin et sonne le réveil ou la retraite dans les échos du Falberg ; un escalier à rampe de bois, où pend la lessive, monte au premier étage, et deux rameaux de vigne grimpent à la façade et vont s’épanouir jusque sous le toit.

Si vous gravissez l’escalier, vous découvrez, au fond de la petite allée, la cuisine avec ses plats fleuronnés, ses soupières rebondies ; si vous ouvrez la porte à droite, vous entrez dans la grande salle aux vieux meubles de chêne, au plafond rayé de poutres brunes, à l’antique horloge de Nuremberg qui bat la cadence.

Une femme de trente-cinq ans, la taille serrée dans un long corset de taffetas noir, la tête surmontée de la toque de velours aux grands rubans tremblotants, file et rêve.

Un homme en habit de peluche et culotte de drap marron, le front large, osseux, le regard calme et réfléchi, fait sauter sur ses genoux un gros garçon joufflu, en sifflant le boute-selle.

Le village s’aperçoit au fond de la vallée, comme encadré dans les petites fenêtres de la maisonnette : la rivière saute par-dessus l’écluse du moulin et traverse la grande rue tortueuse ; les vieilles maisons, avec leurs échoppes sombres, leurs hangars, leurs lucarnes, leurs filets étendus au soleil ; les jeunes filles qui lavent, agenouillées sur la pierre de la rive ; les bœufs qui s’abreuvent et mugissent gravement au milieu des grands saules ; les jeunes pâtres qui font claquer leur fouet ; les cimes des montagnes, où se découpe la flèche, grêle des sapins, tout cela se mire dans le flot bleu qui passe, emportant des flottilles de canards, ou quelques vieux arbres déracinés sur la côte.

En voyant ces choses, avec l’attendrissement convenable, vous pensez : « Le Seigneur Dieu est bon !… Tout ce qu’il a fait est parfait, excellent… Rendons-lui grâces et célébrons ses louanges dans les siècles des siècles. Amen ! »

Eh bien, mes chers amis, telle était la maison de Brêmer, tels étaient Brêmer lui-même, sa femme Catherine et leur fils le petit Fritz, en l’an de grâce 1820.

Je me les représente exactement comme je viens de vous les dépeindre.

Christian Brêmer avait servi dans les chasseurs de la garde impériale. Après 1815, il avait épousé Catherine, son ancienne amoureuse, un peu vieille, mais toujours fraîche et pleine de grâce. Avec son propre bien, sa maison, ses quatre ou cinq arpents de vigne, et les terres qu’il tenait de Catherine, Brêmer se trouvait être un des meilleurs bourgeois de Dosenheim ; il aurait pu devenir maire, adjoint, conseiller municipal, mais il se souciait peu des honneurs, et son unique plaisir, une fois le travail des champs terminé, était de décrocher son fusil, de siffler son chien Friedland, et de faire un tour au bois.

Or il advint que le brave homme, rentrant un jour de la chasse, rapporta dans sa grande gibecière une petite bohémienne de deux à trois ans, vive comme un écureuil et brune comme une groseille noire. Il l’avait trouvée dans le sac d’une malheureuse femme gypsie, morte de fatigue et peut-être de faim au pied d’un arbre.

Je vous laisse à penser les cris de Catherine et ses protestations. Mais, comme Brêmer avait l’habitude de commander chez lui, il déclara simplement à sa femme que la petite serait baptisée sous les noms de Suzanne-Frédérique-Myrtille, et qu’on l’élèverait avec le petit Fritz.

Il va sans dire que toutes les commères du village vinrent contempler tour à tour la petite bohémienne, dont la physionomie grave et rêveuse les étonnait.

« Ce n’est pas une enfant comme les autres, disaient-elles, c’est une païenne !… une vraie païenne !… On voit dans ses yeux noirs qu’elle comprend tout !… Elle nous écoute… Prenez garde, maître Christian, les bohémiens ont les doigts crochus… Quand on élève de petites fouines, un beau matin elles étranglent votre coq et prennent la clef des champs.

— Allez-vous-en au diable ! criait Brêmer ; mêlez-vous de vos affaires. J’ai vu des Russes, j’ai vu des Espagnols ; j’ai vu des Italiens, des Allemands et des juifs ; les uns étaient bruns, les autres noirs, les autres roux ; les uns avaient le nez crochu, les autres le nez camard, et partout, oui, partout, j’ai rencontré de braves gens.

— C’est possible, disaient les commères, mais tous ces gens-là vivaient dans des maisons, tandis que les bohémiens vivent en plein air. »

Alors il les mettait poliment à la porte par les épaules :

« Allez, allez ! faisait-il, je n’ai pas besoin de vos conseils. Il est temps de renouveler l’air de la ferme, de vider les étables et de laver le plancher. » Cependant les commères n’avaient pas tout à fait tort, comme on s’en aperçut malheureusement une douzaine d’années plus tard.

Autant Fritz aimait à donner le fourrage au bétail, à conduire les chevaux à l’abreuvoir, à suivre son père aux champs pour labourer, semer, faucher, lier les gerbes et les ramener en triomphe au village ; autant Myrtille se souciait peu de traire les vaches, de battre le beurre, d’écosser les pois, de peler les pommes de terre.

Quand les jeunes filles de Dosenheim, le matin à la lessive, l’appelaient « la païenne ! » elle se regardait avec complaisance dans la fontaine, et, voyant ses beaux cheveux noirs, ses lèvres pourpres, ses dents blanches, son collier de baies d’églantier, elle souriait et murmurait :

« On m’appelle la païenne, parce que je suis plus jolie que les autres. »

Et, du bout de son petit pied, elle agitait l’onde en riant aux éclats.

Catherine, s’apercevant de ces choses, s’en plaignait amèrement :

« Myrtille, disait-elle, n’est bonne à rien… elle ne veut rien faire. J’ai beau la prêcher, la conseiller, la reprendre, elle fait tout de travers. L’autre jour encore, lorsque nous rangions les pommes au fruitier, ne s’avisa-t-elle pas de mordre dans les plus belles, pour voir si elles étaient bien mûres !… Son plus grand talent est de croquer tout ce qu’elle trouve. »

Brêmer lui-même ne pouvait s’empêcher de reconnaître que l’esprit des païens était en elle, et, lorsqu’il entendait sa femme crier du matin au soir : « Myrtille ! Myrtille ! où es-tu ?… Oh ! la malheureuse ! elle s’est encore sauvée cueillir des mûres dans les ronces ! » Il riait en lui-même et pensait : « Pauvre Catherine, te voilà comme une poule qui a couvé des œufs de canards les petits sont à l’eau, tu voles autour, tu les appelles, et c’est comme si tu chantais. »

Tous les ans, après les récoltes, Fritz et Myrtille passaient des journées entières loin de la ferme à faire paître le bétail, chantant, sifflant, cuisant des pommes de terre sous la cendre, et descendant le soir la côte rocailleuse, au son de la trompe d’écorce.

C’étaient les plus beaux jours de Myrtille.

Assise près du feu de chènevottes, sa belle tête brune inclinée sur sa petite main, elle restait immobile des heures entières, comme perdue dans d’immenses rêveries.

Les bandes d’oies et de canards sauvages qui traversent alors le ciel désert, d’une montagne à l’autre par-dessus les grands bois, semblaient l’attrister jusqu’au fond de l’âme. Elle les suivait d’un long… long regard dans les profondeurs sans bornes de l’infini ; et, tout à coup, elle se levait, étendait les bras et s’écriait :

« Il faut partir… Il faut partir… Ah ! je m’en vais. »

Puis elle pleurait la tête entre les genoux, et Fritz, debout près d’elle, pleurait aussi, disant :

« Pourquoi pleures-tu, Myrtille ? Qui est-ce qui t’a fait de la peine ? Est-ce un garçon du village ?… Kasper, Wilhelm, Heinrich ? Dis… Je tombe dessus… Dis seulement !

— Non !

— Mais pourquoi pleures-tu donc !

— Je ne sais pas.

— Veux-tu courir au Falberg ?

— Non... ce n’est pas assez loin.

— Mais où veux-tu donc aller, Myrtille ?

— Là-bas !… là-bas !… faisait-elle, montrant bien loin au delà des montagnes ; où vont les oiseaux !… »

Fritz alors levait les yeux et restait bouche béante.

Un jour donc qu’ils se trouvaient ainsi sur la lisière des bois, vers midi, la chaleur était si grande, l’air si calme, que la fumée de leur petit feu, au lieu de monter en colonne grisâtre, se répandait comme de l’eau sous les ronces desséchées. La cigale avait suspendu son chant monotone ; pas un insecte ne bourdonnait, pas une feuille ne murmurait, pas un oiseau ne gazouillait. Les bœufs et les vaches, la paupière close, les genoux ployés sous le ventre, se reposaient à l’ombre d’un grand chêne au milieu de la prairie, et parfois l’un d’eux mugissait d’une voix sourde et lente comme pour se plaindre.

Fritz avait d’abord voulu tresser la corde de son fouet, puis il s’était étendu dans l’herbe, le chapeau sur les yeux, et Friedland venait de se coucher près de lui, bâillant jusqu’aux oreilles.

Myrtille seule ne se ressentait pas de cette chaleur accablante. Accroupie près du feu, les bras noués autour des genoux, en plein soleil, elle restait immobile, et ses grands yeux noirs parcouraient les sombres colonnades de la forêt.

Le temps s’écoulait lentement. – La cloche lointaine du village avait tinté midi, puis une heure, puis deux heures, et la jeune bohémienne ne bougeait pas. Ces bois, ces crêtes arides, ces rochers, ces lignes de sapins descendant au revers de la côte, semblaient revêtir pour elle un sens profond, mystérieux.

« Oui, se disait-elle en elle-même, j’ai vu cela… il y a longtemps… longtemps ! »

Tout à coup, regardant Fritz qui dormait alors de toute son âme, elle se leva doucement et se prit à fuir. Ses pieds légers effleuraient à peine le gazon ; elle courait, courait, remontant la côte. Friedland retourna la tête nonchalamment et fit mine de la suivre, puis il s’étendit de nouveau comme accablé de lassitude.

Myrtille venait de disparaître au milieu des ronces qui bordent la forêt. Elle franchit d’un élan le fossé bourbeux, où grasseyait dans les joncs une grenouille solitaire.

Vingt minutes après, elle atteignit la crête de la Roche-Creuse, qui domine le pays d’Alsace et les cimes bleuâtres des Vosges.

Alors elle se retourna pour voir si personne ne la suivait : Fritz, son chapeau sur les yeux, dormait toujours au milieu de la grande prairie verdoyante, Friedland aussi, et les bœufs sous leur arbre.

Elle regarda plus loin le village, la rivière, le toit de la ferme, où tourbillonnaient des pigeons, que la distance faisait paraître petits comme des hirondelles ; la grande rue tortueuse où se promenaient quelques paysannes en jupe rouge ; la petite église moussue où le bon curé Niclausse l’avait baptisée, puis confirmée dans la foi chrétienne.

Et quand elle eut vu tout cela, se tournant vers la montagne, elle contempla les flèches innombrables des sapins pressées sur la pente des abîmes comme l’herbe des champs.

En présence de ce spectacle grandiose, la jeune bohémienne sentit sa poitrine se dilater, son cœur battre avec une force inconnue, et, reprenant sa course, elle s’élança dans une crevasse tapissée de mousse et de fougères, pour gagner le sentier des pâtres à travers les bois.

Toute son âme, toute sa nature sauvage éclatait alors dans son regard avec une puissance inouïe ; elle était comme transfigurée : ses petites mains s’accrochaient au lierre, ses pieds nus aux fissures du rocher.

Elle repartit bientôt sur l’autre pente de la montagne, courant, bondissant, s’arrêtant aussi parfois brusquement et regardant les objets d’alentour, – un arbre, un ravin, une mare isolée, un pâquis aux grandes herbes odorantes, – comme frappée de stupeur.

Quoiqu’elle ne se rappelât pas avoir jamais vu ces halliers, ces taillis, ces bruyères, à chaque détour du sentier elle se disait : « Je le savais !… l’arbre était ici… le rocher là… le torrent au-dessous ! »

Quoique mille souvenirs étranges, pareils à des visions, reparussent à son esprit avec la vivacité de l’éclair, elle n’y comprenait rien et ne s’en rendait pas compte… Elle ne s’était pas encore dit : « Ce qu’il faut à Fritz et aux autres pour être heureux, c’est le village, c’est la prairie, c’est le toit de la ferme, les arbres à fruits du verger, la vache qui donne le lait, la poule qui pond l’œuf : ce sont les provisions de la cave et du grenier, et la chambre chaude en hiver ! Mais moi, je n’ai pas besoin de tout cela, car je suis païenne, vraiment païenne ! Je suis née dans ces bois, comme l’écureuil sur le chêne, l’épervier sur le roc, la grive sur le sapin. »

Non, elle n’avait jamais réfléchi à ces choses, mais l’instinct la guidait ; et c’est ainsi que, poussée par cette force étrange, elle atteignit, au coucher du soleil, le plateau déboisé de la Kohle-Platz, où les bohémiens qui vont d’Alsace en Lorraine s’arrêtent d’habitude pour passer la nuit, et suspendent leur marmite au milieu des bruyères.

Là, Myrtille, fatiguée, les pieds meurtris, sa petite jupe rouge déchirée par les ronces, s’assit au pied d’un chêne.

Longtemps elle resta immobile, le regard perdu dans l’espace, écoutant le vent bruire dans les hautes sapinières, heureuse de se sentir seule dans cette solitude.

La nuit vint. Les étoiles apparurent par milliers dans les sombres profondeurs du ciel, puis, la lune s’étant levée, ses rayons limpides argentèrent doucement les bouleaux épars aux flancs de la côte.

Le sommeil commençait à gagner la jeune bohémienne, sa tête s’inclinait, quand, au loin, dans les bois, des clameurs l’éveillèrent.

Elle prêta l’oreille, les mêmes voix traversèrent la nuit : Brêmer, Fritz, tous les gens de la ferme étaient à sa recherche.

Alors, sans hésiter, Myrtille s’élança plus avant dans la forêt, ne s’arrêtant que de loin en loin, pour écouter encore.

Les cris s’affaiblissaient.

Bientôt elle n’entendit plus que les battements précipités de son cœur, et poursuivit sa marche d’un pas moins rapide.

Enfin, bien tard, lorsque la lune retire ses derniers rayons du feuillage, n’en pouvant plus, elle s’affaissa dans les bruyères et s’endormit profondément.

Elle était alors à quatre lieues de Dosenheim, près des sources de la Zinsel ; les recherches de Brêmer ne pouvaient s’étendre jusque-là.

II

Il faisait grand jour quand Myrtille s’éveilla dans la solitude du Hârberg, sous un vieux sapin rongé par la mousse. Une grive chantait au-dessus d’elle, une autre lui répondait au loin, bien loin dans la vallée. La brise matinale agitait le feuillage comme un frisson, mais l’air, déjà chaud, se chargeait des mille parfums du lierre, de la verveine, des mousses et du chèvrefeuille sauvage.

La jeune bohémienne ouvrit les yeux tout émerveillée ; elle regarda, puis se rappelant qu’elle n’entendrait plus Catherine crier : « Myrtille !… Myrtille !… où donc es-tu, malheureuse ? » elle sourit et prêta l’oreille au chant de la grive.

Près de là murmurait une source ; l’enfant n’eut qu’à tourner un peu la tête, pour voir l’eau vive jaillir le long du rocher et se répandre dans l’herbe.

Au-dessus de la roche pendait un arbousier tout chargé de grappes rouges ; au-dessous s’élançait un magnifique aconit aux fleurs violettes tachetées de blanc.

Myrtille avait soif, mais elle se sentait si paresseuse, si contente d’entendre l’eau bruire et la grive chanter, qu’elle n’eut pas le courage de déranger cette harmonie, et laissa retomber sa jolie tête brune, souriant et regardant le jour à travers ses paupières :

« Voilà comme je serai toujours, se disait-elle. Que voulez-vous ?… je suis paresseuse… C’est le bon Dieu qui l’a voulu ! »

En rêvant ainsi, elle se représentait la ferme avec son grand coq, les poules, et puis les œufs cachés au fond de la grange, sous quelques brins de paille.

« Si j’avais deux œufs, se disait-elle, deux œufs cuits durs comme Fritz en avait hier dans son sac, avec une croûte de pain et du sel, cela me ferait plaisir. Mais bah !… quand on n’a pas d’œufs, les mûres et les myrtilles sont aussi très bonnes… »

Une odeur de myrtilles lui fit alors ouvrir ses jolies narines :

« Il y en a ! murmura-t-elle, je les sens ! »

Elle ne se trompait pas, les bruyères en étaient encore pleines.

Au bout d’un instant, n’entendant plus la grive chanter, elle se leva sur le coude et vit l’oiseau qui becquetait une des grappes de l’arbousier.

Elle alla puiser quelques gouttes d’eau dans le creux de sa main, et remarqua que le cresson ne manquait pas aux alentours.

Alors, chose qui ne lui était jamais arrivée, certaines paroles du curé Niclausse lui revinrent en mémoire :

« Considérez les oiseaux : ils ne sèment ni ne moissonnent ; ils n’ont ni cellier ni grenier, cependant, Dieu les nourrit !

« Considérez les lis et voyez comme ils croissent ; ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous déclare que Salomon, dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux.

« Si Dieu a soin de nourrir l’oiseau et de vêtir l’herbe des champs, combien n’aura-t-il pas soin de vous nourrir et de vous vêtir !

« Ô hommes de peu de foi !… Ne vous inquiétez donc point de ces choses ; ce sont les païens et les gens du monde qui les recherchent : votre père ne sait-il pas que vous en avez besoin ? »

« Hé ! pensa Myrtille, quand la mère Catherine m’appelait païenne, j’aurais bien pu lui répondre : « C’est vous qui êtes des païens, car vous semez, vous récoltez ; et nous sommes de bons chrétiens, puisque nous vivons comme les oiseaux du ciel. »

Elle terminait à peine ces réflexions judicieuses, qu’un bruit de pas dans les feuilles sèches lui fit lever la tête.

Elle allait fuir, quand un bohémien de dix-huit à vingt ans, grand, svelte, le teint brun, la tête crépue, les yeux brillants, les grosses lèvres épanouies, se laissa glisser le long du roc, et la regardant d’un œil ravi, s’écria :

« A lmâni ?

— A lmâni ! répondit Myrtille tout émue.

— Hé hé ! fit le garçon, de quelle troupe ?

— Je ne sais pas… je cherche… »

Et sans détour, elle lui raconta comment Brêmer l’avait élevée, et comment elle s’était échappée la veille de sa maison.

Le jeune bohémien souriait et montrait ses dents blanches.

« Moi, dit-il en étendant le bras, je vais à Hazlach ; c’est demain la grande foire, toute notre bande y sera : Ppifer-Karl, Melchior, la Mésange bleue, Fritz le clarinette, Coucou-Pétre et la Pie noire. Les femmes disent la bonne aventure. Nous autres, nous faisons de la musique. Si tu veux… viens avec moi !

— Je veux bien, » dit Myrtille en baissant les yeux.

Alors il l’embrassa, lui mit son sac sur le dos, et, prenant son bâton des deux mains, il s’écria :

« Femme, tu seras à moi… Tu porteras mon sac et je te nourrirai… Marche ! »

Et Myrtille, si paresseuse à la ferme, marcha de bon cœur.

Lui, suivait en chantant et galopant tour à tour sur les mains et sur les pieds, tant il était joyeux ?

Depuis ce jour on n’a plus entendu parler de Myrtille.

Fritz faillit mourir en voyant qu’elle ne revenait pas ; mais ayant épousé, quelques années plus tard, Grédel Dick, la fille du meunier, une bonne grosse fille, bien fraîche, bien appétissante, il se consola de son malheur.

Catherine alors parut satisfaite, car Grédel Dick était la plus riche héritière du village.

Brêmer seul resta triste ; il avait fini par aimer Myrtille comme son propre enfant.

Un jour d’hiver qu’il regardait par la fenêtre, voyant une bohémienne couverte de haillons traverser la vallée encombrée de neige, un sac sur le dos, il s’assit en poussant un long soupir.

« Qu’as-tu donc, Brêmer ? » lui demanda sa femme.

Comme il ne répondait pas, elle s’approcha et vit qu’il était mort.

MON ILLUSTRE AMI SELSAM

CONTE FANTASTIQUE

I

Dans la soirée du 19 septembre 1855, j’allai voir mon ancien camarade d’université, l’illustre docteur Adrien Selsam, professeur de pathologie générale, chef de clinique, accoucheur de la grande-duchesse, etc., etc.

Je le trouvai seul dans son magnifique salon de la rue Bergstrasse, le coude sur une petite table de marbre noir, et les yeux plongés dans un globe de cristal, qui me parut contenir une eau de roche parfaitement limpide.

Malgré les rayons pourpres du crépuscule, entrant par trois hautes fenêtres ouvertes sur les jardins du palais, la figure maigre de mon ami Selsam, son nez en lame de rasoir et son menton en galoche, empruntaient au globe des teintes blafardes effrayantes : on eût dit une tête de mort récemment coupée, et le liséré rouge de sa robe de chambre complétait l’illusion.

Tout cela me surprit au point que je n’osai l’interrompre dans ses réflexions. J’allais même me retirer, quand un gros suisse, que j’avais trouvé ronflant dans l’antichambre, s’avisa d’ouvrir un œil et de crier d’une voix de Stentor :

« Monsieur le conseiller Théodore Kilian ! »

Selsam, exhalant un soupir, se tourna lentement vers moi, comme un automate, me tendit la main et me dit :

« Salve tibi, Théodore ! Quomodo vales ?

— Optime, Adrien, » lui répondis-je.

Puis élevant la voix :

« Que fais-tu donc là, mon ami ? Tu médites, je crois, sur la doctrine de Sangrado ? »

Mais son regard prit une expression si louche, que j’en fus tout étonné.

« Théodore, fit-il après un instant de silence, ceci n’est point matière à plaisanterie : j’étudie la maladie de ta respectable tante, dame Annah Wunderlich. Ce que tu m’en as dit avant-hier est grave : ces exaltations, ces extases, ces soubresauts, et surtout les expressions exagérées de la vénérable dame en parlant de la Création de Haydn, des oratorios de Hændel et des symphonies de Beethoven, présagent une affection dangereuse.

— Et tu prétends l’approfondir dans ce bocal d’eau fraîche ?

— Précisément. Le plus fortuné hasard t’amène ; je songeais à toi. »

Puis, m’indiquant un violon suspendu à la muraille :

« Voudrais-tu me jouer l’Enlèvement au sérail, de Mozart ? »

Cette invitation me parut tellement bizarre, que je me demandai si la tête de mon pauvre ami Selsam n’était pas en train de déménager, comme celle de ma tante ; mais lui, devinant ma pensée, reprit avec un sourire ironique :

« Rassure-toi, cher Théodore, rassure-toi ; mes facultés intellectuelles sont intactes : je suis sur la voie d’une grande, d’une sublime découverte !

— Bon, cela suffit. »

Et détachant le violon, je le considérai d’un œil d’envie. C’était un de ces fameux Lévenhaupt, que Frédéric II fit construire au nombre de douze, pour accompagner ses parties de flûte, – instruments parfaits, irréprochables, et que certains connaisseurs égalent aux Stradivarius.

Quoi qu’il en soit, à peine eus-je appuyé l’archet sur ses cordes, que tout ce qu’on m’en avait dit me parut au-dessous de la réalité ; et l’élégance de l’œuvre s’ajoutant à l’extrême pureté des sons, je me crus transporté au septième ciel.

« Ô grand, grand maître ! m’écriai-je, ô sublime mélodiste ! Qui pourrait être insensible à tant de grâce, de vigueur et d’inspiration ! »

Mon chapeau était à terre, mes yeux clignotaient, mes genoux vacillaient ; je ne me possédais plus : Selsam, le bocal et la maladie de ma tante n’existaient plus pour moi.

Enfin, au bout d’une heure, je m’éveillai comme d’un songe, étendu sur le canapé du docteur Adrien, et me demandant ce qui venait de se passer.

Je vis Selsam, armé d’une forte loupe, en face de son globe. L’eau du bocal était devenue trouble ; des milliers d’infusoires s’y croisaient en tous sens.

« Eh bien, Selsam, lui demandai-je d’une voix affaiblie, es-tu content ? »

Alors, la face rayonnante, il vint à moi, et, me prenant les deux mains avec expression :

« Merci, merci, mon cher et digne camarade, mille fois merci ! s’écria-t-il. Tu viens de rendre à la science le plus grand service. »

J’étais ébahi.

« Comment ! en jouant un air de musique, j’ai rendu un service à la science, moi ?

— Oui, cher Théodore, et je ne te laisserai pas ignorer la part glorieuse que tu as prise à la solution du grand problème. Viens, suis-moi ; tu vas tout voir, tout comprendre. »

Il alluma un candélabre, car la nuit était venue, puis il ouvrit une porte latérale et me fit signe de le suivre.

J’étais en proie à l’émotion la plus profonde ; en traversant plusieurs pièces successives, je pensais qu’une révolution allait s’accomplir dans tout mon être ; que j’allais recevoir la clef des mondes invisibles.

Le candélabre jetait sa lumière éclatante sur les meubles somptueux de la riche demeure ; les ornements, les tableaux, les tapis défilaient dans l’ombre ; des têtes riantes, sortant de leurs cadres, nous regardaient passer ; et la lumière, glissant de dorure en dorure, nous conduisit enfin au haut d’un large escalier à rampe de bronze.

Nous descendîmes dans une cour intérieure ; le bruit furtif de nos pas s’entendait au loin comme un chuchotement mystérieux.

Dans la cour, je remarquai que l’air était calme ; des étoiles sans nombre brillaient au ciel ; plusieurs portes se présentaient sur notre passage, Selsam s’arrêta devant l’une d’elles, et, se tournant vers moi, me dit :

« Voici mon amphithéâtre. C’est ici que je travaille, que je dissèque. Ne t’émotionne pas… La nature ne lâche ses secrets qu’entre les mains de la mort ! »

J’eus peur : j’aurais voulu reculer, mais Adrien étant entré sans attendre ma réponse, il fallut bien le suivre.

J’entrai donc, pâle d’émotion, et, sur une grande table de chêne, je vis un cadavre, – le cadavre d’un jeune homme, – étendu, les mains serrées au corps, la tête rejetée en arrière, les yeux écarquillés, immobile comme une motte de terre.

Il avait un beau front. Sur le côté gauche, une blessure profonde pénétrait dans les cavités de sa poitrine ; mais ce qui me fit le plus d’impression, ce n’est pas la vue de cette blessure, ni le caractère sombre de cette tête, c’est l’immobilité, le silence !

« Voilà donc l’homme ! me dis-je ; inertie, repos éternel ! »

Cette idée écrasante s’appesantissait sur moi, lorsque Selsam, posant le tranchant de son scalpel sur le corps inerte, me dit :

« Tout cela vit… tout cela bientôt va renaître !… Des milliers d’existences asservies par une même force, vont reprendre leur indépendance. La seule chose qui ait cessé d’être dans ce corps, c’est la puissance du commandement, l’autorité qui imposait une direction unique à toutes ces vies individuelles ; la volonté ! – Cette puissance était là. »

Il frappa la tête qui rendit un son mat, comme s’il eût touché du bois.

J’étais saisi, et pourtant les paroles de Selsam me rassurèrent un peu.

« Tout n’est donc pas anéanti, me dis-je ; tant mieux !… J’aime mieux vivre en détail que de ne pas vivre du tout.

— Oui, s’écria Selsam, qui semblait voir les pensées aller et venir dans mon front ; oui, l’homme est immortel en détail ; chacune des molécules qui le composent est impérissable ; elles vivent toutes ! mais leur vie, leurs souffrances, se transmettent à l’âme qui les domine, consulte leurs besoins et leur impose ses volontés. On a cherché le type du gouvernement le plus parfait ; on a prétendu le trouver dans une ruche d’abeilles, dans un tas de fourmis : ce modèle idéal du gouvernement, le voilà :

En même temps il plongea son scalpel dans le cadavre et l’ouvrit complètement. J’en reculai d’horreur, mais lui ne parut pas même s’apercevoir de ce mouvement, et poursuivit avec calme :

« Voyons d’abord les moyens d’action et de transmission de l’âme. Tu vois ces milliers de fibres blanches qui se ramifient dans tout le corps : ce sont les nerfs, ce sont les grandes routes de ce vaste pays, où vont et viennent sans cesse des estafettes plus rapides que l’éclair, portant aux extrémités les ordres de la molécule centrale, ou prévenant celle-ci des besoins et des dangers qui affectent ou menacent ses innombrables sujets. Alors tout marche, tout s’émeut, tout s’agite, tout se porte au but assigné par l’âme. Cependant chaque molécule a sa tâche et sa nature propre ; ainsi, Théodore, voici les organes de la respiration : les poumons ; voici ceux de la circulation du sang : le cœur, les veines, les artères ; voici ceux de la digestion : l’estomac, les intestins. Eh bien, ne va pas croire qu’ils se composent des mêmes éléments, des mêmes êtres. Non ! quand la décomposition arrive, les poumons produisent le genre d’insectes appelés douves, qui se fixent, comme la sangsue, au moyen de deux pores : leur corps est long et filiforme. Les intestins produisent des lombrics formés d’anneaux charnus : ils sont cylindriques, roses, amincis aux extrémités et ne ressemblent en rien aux douves. Le cœur produit des fongus hématodes, sorte de champignons rongeurs. – Ainsi de chaque organe.

« L’homme vivant est tout un univers soumis à une volonté !… Et sache bien que chacun de ces infiniment petits a son âme immortelle. L’Être suprême n’accorde pas de privilège d’immortalité ; car tout, depuis l’atome jusqu’aux ensembles incommensurables de l’espace, tout est soumis à la justice absolue, jamais une molécule n’est hors de la place que lui assigne son mérite ; cela seul nous explique l’ordre admirable du monde : de même que l’homme, parcelle de l’humanité, obéit forcément à Dieu, de même la molécule agit selon la volonté de l’homme vivant. Conçois-tu, maintenant, Théodore, la puissance infinie de ce grand Être, dont la volonté agit sur nous comme notre âme agit sur notre chair et notre sang ? La nature tout entière est la chair et le sang de Dieu ; il souffre par elle, il vit par elle, il pense par elle, il agit par elle : chacun de ses atomes est impérissable, car Dieu ne peut périr dans un seul de ses atomes.

— Mais où donc est la liberté ? m’écriai-je ; si je suis une molécule asservie, comment suis-je responsable de mes actes ?

— La liberté est intacte, dit Selsam, car la molécule de ma chair peut se révolter contre tout mon être ; c’est ce qui arrive, mais alors elle périt et mon organisme l’élimine. Elle a été libre, elle a subi les conséquences de son acte. Moi aussi je suis libre ; je puis me révolter contre les lois de Dieu, je puis abuser de mon pouvoir sur les êtres qui me composent, et par là même entraîner ma dissolution. Les molécules redeviennent indépendantes, et mon âme perd son pouvoir ! Ne suffit-il pas de constater que nous souffrons par nos fautes, pour reconnaître que nous en sommes responsables, et par conséquent libres ? »

Je n’avais plus rien à répondre, et nous restions là, nous regardant l’un l’autre jusqu’au fond de l’âme.

« Tout cela, mon cher Selsam, lui dis-je enfin, me paraît fort logique, ce sont des théories superbes ; mais je ne comprends pas leur rapport avec ton bocal, avec la maladie de ma tante, et l’air de musique que tu m’as fait jouer.

— Rien de plus simple, fit-il en souriant ; tu ne peux pas ignorer que la vibration des sons imprime au sable amassé sur un tambour des mouvements rapides, et lui fait tracer des figures géométriques d’une régularité merveilleuse…

— Sans doute, mais…

— Mais, s’écria-t-il avec impatience, laisse-moi finir ! De même les sons agissent sur les molécules d’un liquide, d’où résultent des combinaisons infinies, avec cette différence toutefois, que ces molécules étant mobiles, les figures qui en résultent sont des êtres animés : c’est ce que les physiciens appellent la création équivoque. Or, les sons, agissant sur le système nerveux, produisent un dégagement électrique, lequel agit à son tour sur les liquides enfermés dans notre corps, d’où naissent des milliers et des milliards d’insectes qui attaquent l’organisme, et produisent une foule de maladies, telles que le tintouin, la surdité, la berlue, l’épilepsie, la catalepsie, l’idiotisme, le cauchemar, les convulsions, la danse de Saint-Guy, les spasmes de l’œsophage, la colique nerveuse, la coqueluche, les palpitations, et généralement cette infinité de maladies auxquelles les femmes qui s’adonnent à la musique sont particulièrement sujettes, et dont la nature est restée inconnue jusqu’à ce jour. En effet, les insectes en question, savoir : les myriapodes, qui ont six pieds, sans ailes ; les thysanoures, qui ont l’abdomen garni, sur le côté, de fausses pattes ; les parasites, dont les yeux sont lisses et la bouche en forme de suçoir ; les coléoptères, qui possèdent des mandibules très fortes ; les lépidoptères, qui ont deux filets roulés en spirale formant une langue ; les névroptères, les hyménoptères, les ripiphores… tous ces milliards de rongeurs se répandent à l’intérieur de notre corps, comme dans un vieux meuble vermoulu ; ils y enfoncent leurs tenailles, leurs ongles, leurs pics, leurs râpes, leurs tarières et vous disloquent de fond en comble. C’est l’histoire du peuple romain énervé par le luxe asiatique : les barbares le dévorent sans résistance ! »

Cette description de Selsam m’avait fait dresser les cheveux sur la tête.

« Et tu crois, m’écriai-je, que la musique est cause de ces désastres ?

— Incontestablement. Il suffit de voir les vieilles joueuses d’orgue, de piano ou de harpe pour en être convaincu. Ta malheureuse tante menace ruine ; je ne connais qu’un seul moyen de prévenir sa chute prochaine.

— Quel moyen, Selsam ? Quoique je sois son héritier présomptif, ce serait un cas de conscience à se faire, que de ne pas essayer de la sauver !

— Oui, fit-il, je reconnais là ta délicatesse ordinaire : c’est l’affection et non l’intérêt qui te guide. Mais il est tard, Théodore, je viens d’entendre sonner minuit ; reviens demain à dix heures du soir, j’aurai préparé l’unique remède qui puisse sauver dame Annah. Je veux que tu me doives son rétablissement ; la cure sera radicale, je t’en donne ma parole académique.

— Sans doute, sans doute, mais ne pourrais-tu me dire ?…

— À quoi bon ? Demain tu sauras tout. Le sommeil me gagne. »

Nous traversâmes la cour ; il m’ouvrit la porte cochère donnant sur la Bergstrasse. Nous nous serrâmes la main en nous souhaitant le bonsoir, et je regagnai ma chambre, perdu dans les plus tristes réflexions.

II

Il me fut impossible, cette nuit-là, de fermer l’œil ; je me creusais la tête pour savoir comment Selsam expulserait les ascarides de ma respectable tante Wunderlich.

Le lendemain, cette idée me poursuivit jusqu’au soir. J’allais, je venais, je m’interrogeais moi-même à haute voix, et les gens se retournaient dans la rue pour m’observer, tant mon agitation était grande.

En passant devant l’officine du pharmacien Koniam, je m’arrêtai plus d’une heure à lire les étiquettes innombrables de ses fioles et de ses bocaux : Assa fœtida, Arsenic, Chlore, Potassium, – Baume de Chiron, Remède du Capucin, Remède de mademoiselle Stéfen, de Fioraventi, etc., etc., etc.

« Grand Dieu ! me dis-je, faut-il avoir la main heureuse, pour saisir précisément la fiole qui nous guérira sans expulser la molécule centrale ! Faut-il avoir du courage pour s’ingérer de l’assa fœtida, du remède du Capucin, ou de Fioraventi, quand un simple morceau de pain ou de viande, nous cause parfois une indigestion. »

Et le soir, soupant en tête-à-tête avec ma bonne tante, je l’observai d’un œil plein de compassion.

« Hélas ! pensais-je en moi-même, que dirais-tu, pauvre Annah Wunderlich, si tu savais que des milliards de bêtes féroces microscopiques s’acharnent à ta ruine, pendant que tu bois tranquillement une tasse de thé !

— Pourquoi me regardes-tu donc ainsi, Théodore ? me demanda-t-elle tout inquiète.

— Oh ! ce n’est rien… ce n’est rien…

— Si, je vois que tu me trouves mal aujourd’hui ; j’ai l’air souffrant, n’est-ce pas ?

— C’est vrai, vous êtes bien pâle. Je parie que vous avez encore reçu de la musique ?

— Eh ! sans doute. J’ai reçu hier l’opéra du Grand Darius, une œuvre sublime, une…

— J’en étais sûr. Vous avez passé la nuit à pianoter, à prendre des poses, à vous extasier, à jeter des « ah ! » des « oh ! parfait ! merveilleux ! divin ! »

Elle devint pourpre.

« Qu’est-ce que cela signifie, monsieur ? Est-ce que je n’ai plus le droit ?…

— Eh ! je ne dis pas le contraire ; mais c’est ridicule : vous vous ruinez le système nerveux, vous…

— Le système nerveux !… C’est vous qui devenez fou, qui ne savez ce que vous dites.

— Au nom du ciel, calmez-vous, ma tante ! La colère dégage de l’électricité, laquelle produit à son tour des insectes par milliards...

— Des insectes ! s’écria-t-elle en se levant comme un ressort ; des insectes ! Avez-vous déjà vu des insectes sur ma personne, malheureux ? Comment, vous osez… Mais c’est infâme !… des insectes !… Louise !… Katel !… – Sortez, monsieur !…

— Mais, ma tante…

— Sortez ! sortez ! Je vous déshérite ! »

Elle criait, elle bégayait, son bonnet lui pendait sur l’oreille, c’était épouvantable.

« Voyons, voyons, m’écriai-je en me levant, ne nous fâchons pas ! Que diable, ma tante, je ne parle pas des insectes que vous croyez… je parle des myriapodes, des thysanoures, des coléoptères, des lépidoptères, des parasites, enfin de cette multitude innombrable de petits monstres qui s’est logée dans votre corps et qui vous ronge ! »

À ces mots, ma tante Wunderlich tomba dans son fauteuil, les bras pendants, la tête inclinée sur la poitrine, et la face tellement pâle, que le rouge qu’elle s’était mis sur les pommettes apparaissait comme des taches de sang.

Je ne fis qu’un saut de notre maison à l’hôtel de Selsam.

En entrant chez lui, j’étais, à ce qu’il paraît, blême comme un mort.

« Mon ami… il y a une crise !… »

Mais je m’arrêtai, saisi de stupeur. Une nombreuse société se trouvait réunie chez Selsam : – c’était d’abord M. le conservateur du Musée archéologique, Daniel Brêmer, avec sa grande perruque poudrée et son habit marron, la face pleine et les yeux à fleur de tête comme une grenouille, – il tenait à la bouche une sorte de cornemuse gigantesque, et semblait en montrer l’usage aux autres ; – puis M. le maître de chapelle, Christian Hoffer, en chapeau à claque, accroupi dans un fauteuil et ses longues jambes allongées à perte de vue sous la table ; il faisait jouer, de ses longs doigts osseux, les clefs d’un autre instrument bizarre en forme de tube, et ne leva pas même les yeux sur moi lorsque la porte s’ouvrit, tant cet examen absorbait son attention ; – MM. Kasper Marbach, prosecteur à l’hôpital Sainte-Catherine, et Rebstock, doyen de la Faculté des belles-lettres, tous deux en habit noir et cravate blanche, se trouvaient aussi là, l’un armé d’un immense plateau de bronze, l’autre ceint d’une sorte de tambour de bois des îles à peau de bouc.

Ces gens graves, assis autour du candélabre, les joues gonflées, la baguette en l’air, la physionomie méditative, me produisirent un effet si grotesque, que je restai cloué sur le seuil, le cou tendu, la bouche béante, comme en présence d’un rêve.

Selsam, sans s’émouvoir, m’avança gravement un siège, et M. le conservateur du Musée poursuivit ses explications :

« Ceci, messieurs, dit-il, est le fameux busca-tibia des Suisses : il a des sons terribles, qui se prolongent à travers les échos et dominent le fracas des torrents. Si M. le conseiller Théodore veut le prendre, je ne doute pas qu’il n’en tire des effets grandioses. »

Il me remit cette corne de bœuf d’un air solennel ; et, s’adressant au prosecteur Kasper Marbach :

« Votre tambour, monsieur, est ce que nous avons de plus admirable dans le genre : c’est le karabo des Égyptiens et des Abyssins ; les jongleurs s’en servent pour faire danser les serpents et les bayadères.

— Est-ce cela ? fit le prosecteur, en frappant un coup alternativement de la main droite et de la main gauche.

— Très bien !… très bien !… vous réussirez. – Et quant à M. le doyen, il n’aura qu’à donner un coup, de seconde en seconde, sur son plateau : le fameux tam-tam, dont les sons lugubres ressemblent aux glas du gros bourdon de notre cathédrale. Ce sera d’un effet colossal, surtout dans le silence de la nuit… – Avez-vous compris, messieurs ?

— Très bien.

— Alors nous pouvons partir.

— Un instant, dit le docteur, il est nécessaire d’instruire Théodore de notre détermination. »

Puis, s’adressant à moi :

« Mon cher ami, la position de ta respectable tante exige un remède héroïque. Après y avoir longtemps réfléchi, une idée lumineuse est venue m’éclairer. — Quel est son mal ? C’est l’affadissement du système nerveux, c’est la débilité résultant de l’abus de la musique. — Eh bien, que faire en pareille circonstance ? — Le plus rationnel est de fondre dans le même traitement le principe d’Hippocrate : Contraria contrariis curantur, et celui de notre immortel Hahnemann : Similia similibus curantur. — Qu’y a-t-il de plus contraire à la musique fade et sentimentale de nos opéras, que la musique sauvage des Hébreux, des Caraïbes et des Abyssins ? — Rien. Donc, j’emprunte leurs instruments, j’exécute un air des Hottentots en présence de ta respectable tante, et le principe contraria contrariis est satisfait. D’autre part, qu’y a-t-il de plus semblable à la musique que la musique ? — Évidemment, rien. Donc, le principe similia similibus est aussi satisfait. »

Cette idée me parut sublime.

« Selsam, m’écriai-je, tu es un homme de génie ! Hippocrate a résumé la thèse, et Hahnemann l’antithèse de la médecine ; mais toi, tu viens de créer la synthèse : c’est une découverte grandiose !…

— Hé ! je le sais bien, fit-il, mais laisse-moi finir. En conséquence je me suis adressé à M. le conservateur du Musée des Voyages, qui non-seulement consent à nous prêter le tam-tam, le busca-tibia, le karabo de sa collection, mais veut bien encore nous offrir son concours et jouer du fifre, ce qui complétera notre improvisation harmonique d’une façon très heureuse. »

Je m’inclinai profondément devant M. le conservateur, et lui exprimai toute ma gratitude. Il en parut touché et me dit :

« Monsieur le conseiller, je suis heureux de pouvoir vous rendre service, ainsi qu’à la respectable dame Annah Wunderlich, dont les nombreuses vertus sont obscurcies par cette exagération malheureuse des jouissances musicales, et l’abus des instruments à cordes. Puissions-nous réussir à la ramener aux goûts simples de nos pères !

— Oui, puissions-nous réussir ! m’écriai-je.

— En route ! messieurs, dit Selsam, en route ! »

Tout le monde descendit alors le grand escalier. Onze heures sonnaient ; la nuit était sombre, pas une étoile ne brillait au ciel ; un vent d’orage faisait crier les girouettes et balançait les réverbères. Nous nous glissions contre les murs comme des malfaiteurs, chacun de nous tenant son instrument caché sous ses habits.

Arrivés à la porte de ma tante, j’introduisis délicatement la clef dans la serrure, et Selsam ayant allumé un rat-de-cave, nous entrâmes dans le vestibule en silence. Là, chacun prit son poste en face de la chambre à coucher, et son instrument à la bouche, attendit le signal.

Tout cela s’était fait avec tant de prudence, que rien n’avait bougé dans la maison. Selsam entr’ouvrit même doucement la porte, puis, élevant la voix :

« Partez ! » s’écria-t-il.

Et je soufflai dans ma corne de bœuf : le tam-tam, le fifre, le karabo, tout retentit à la fois.

Impossible de rendre l’effet de cette musique sauvage. On aurait dit que la voûte du vestibule allait s’écrouler.

Nous entendîmes un cri ; mais, bien loin de cesser, une sorte de rage nous saisit, et la grosse caisse, le tam-tam, de redoubler leur fracas, au point que moi-même je n’entendais plus les sons de ma trompe, dont le bruit domine cependant les roulements du tonnerre ; mais le tam-tam était encore plus fort : ses vibrations lentes et lugubres éveillaient en nous un sentiment de terreur inexprimable, comme à l’approche d’un festin de cannibales où l’on doit figurer en qualité de rôti ; nos cheveux étaient debout sur nous têtes, comme des baguettes : – la trompette du Jugement dernier, sonnant le réveil des morts, ne produira pas un effet plus terrible !

Vingt fois Selsam nous avait crié d’arrêter ; nous étions sourds, une sorte de frénésie diabolique s’était emparée de nous.

Enfin, épuisés, hors d’haleine et pouvant tout au plus nous tenir sur nos jambes, tant nous étions rendus de fatigue, il fallut bien cesser cet épouvantable vacarme.

Alors Selsam, levant le doigt, nous dit :

« Silence !… Écoutons ! »

Mais nos oreilles bourdonnaient, il nous était impossible de percevoir le moindre bruit.

Au bout de quelques minutes, le docteur, inquiet, poussa la porte et pénétra dans la chambre pour voir l’effet de son remède.

Nous l’attendions avec impatience. Il ne revenait pas, et j’allais entrer à mon tour, quand il sortit extrêmement pâle et nous regarda d’un air étrange :

« Messieurs, dit-il, sortons !

— Mais quel est le résultat de l’expérience, Selsam ? »

Je lui tenais le bras ; il se retourna brusquement et me répondit :

« Eh bien… elle est morte !

— Morte ! m’écriai-je en reculant.

— Oui, la commotion électrique a été trop violente : elle a détruit les ascarides, mais elle a malheureusement foudroyé la molécule centrale. Du reste, cela ne prouve rien contre ma découverte, au contraire : – ta tante est morte guérie ! »

Et il sortit.

Nous le suivîmes pâles de terreur. – Une fois dans la rue, nous nous dispersâmes, les uns à droite, les autres à gauche, sans échanger une parole : le dénouement de l’aventure nous avait terrifiés !

Le lendemain, toute la ville apprit que dame Annah Wunderlich était morte subitement. Les voisins prétendirent avoir entendu des bruits étranges, terribles, inusités ; mais comme il avait fait dans la nuit un très grand orage, la police ne fit aucune recherche. D’ailleurs, le médecin appelé à constater le décès déclara que dame Annah était morte d’une attaque d’apoplexie foudroyante, en jouant le duo final du Grand Darius ; – on l’avait trouvée assise dans un fauteuil, devant son piano !

Tout alla donc pour le mieux et nous ne fûmes pas inquiétés.

Environ six mois après cet événement, le docteur Selsam publia, sur le traitement des helminthes par la musique, un ouvrage qui obtint un succès incroyable. Le prince Hatto de Schlittenhof lui envoya la grande plaque du Vautour noir, et Son Altesse la duchesse régnante daigna le féliciter en personne. On parle même de le nommer président de la Société scientifique, à la place du vieux Mathias Kobus. Bref, c’est un homme très heureux !

Quant à moi, je me reprocherai toute ma vie d’avoir contribué à la mort de ma chère tante Annah Wunderlich, en soufflant pendant un quart d’heure dans cet abominable busca-tibia, que le ciel confonde ! Il est vrai que je n’avais pas l’intention de lui nuire ; au contraire, j’espérais la débarrasser de ses ascarides, et lui permettre de vivre encore de longues années ; mais elle n’en est pas moins morte, l’excellente femme, et cela me navre le cœur.

Dieu m’est témoin que l’idée de foudroyer sa molécule centrale ne m’était jamais venue à l’esprit. Hélas ! je l’avoue à ma honte, j’aurais ri au nez de celui qui serait venu me dire qu’avec un air de musique on pouvait tuer « même une simple mouche ! »

LA PÊCHE MIRACULEUSE

CONTE FANTASTIQUE

I

Un matin du mois de septembre 1850, le vieux peintre de marines, Andreusse Cappelmans, mon digne maître, et moi, nous fumions tranquillement notre pipe à la fenêtre de son atelier, au dernier étage de la vieille maison qui forme le coin à droite de la rue des Brabançons, sur le pont de Leyde, et nous vidions un pot d’œle à notre santé réciproque.

J’avais alors dix-huit ans, la tête blonde et rose ; Cappelmans approchait de la cinquantaine ; son gros nez rouge prenait des teintes bleuâtres, ses tempes s’argentaient, ses petits yeux gris se plissaient, de grosses rides bridaient ses joues brunes ; au lieu de la plume de coq qui faisait jadis sa gloire, il venait d’orner son feutre d’une simple plume de corbeau.

Le temps était superbe. En face de nous se déroulait le vieux Rhin ; quelques nuages blancs nageaient au-dessus dans l’azur : le port avec ses gros bateaux noirs, la voile pendante, dormait au-dessous, le soleil miroitait sur les flots bleuâtres et des centaines d’hirondelles fendaient l’air.

Nous étions là, rêveurs, l’âme noyée de sentiment ; de grandes feuilles de vigne, encadrant la fenêtre, frissonnaient à la brise, un papillon s’élevait, une volée de moineaux criards s’élançaient à sa poursuite ; plus bas, sur le toit de l’échoppe, un gros chat roux s’arrêtait et regardait en balançant la queue d’un air méditatif.

Rien de calme comme ce spectacle, et pourtant Cappelmans était triste, soucieux.

« Maître Andreusse, lui dit-je tout à coup, vous avez l’air de vous ennuyer ?

— C’est vrai, fit-il, je suis mélancolique comme un âne qu’on étrille.

— Pourquoi ? Le travail va bien ; vous avez plus de commandes que vous ne pouvez en remplir, et voici la kermesse qui vient dans une quinzaine.

— J’ai fait un vilain rêve !

— Vous croyez aux rêves, maître Cappelmans ?

— Je ne suis pas sûr que ce soit un rêve, Christian car j’avais les yeux ouverts. »

Puis, vidant sa pipe au bord de la fenêtre :

« Tu n’es pas sans avoir entendu parler de mon vieux camarade, Van Marius, dit-il, Van Marius, le fameux peintre de marines, qui comprenait la mer comme Ruysdaël comprenait la campagne, Van Ostade le village, Rembrandt les intérieurs sombres, Rubens les temples et les palais. Ah ! c’était un grand peintre ; en face de ses tableaux, on ne disait pas : « C’est beau ! » On disait : « Que la mer est belle !… qu’elle est grande et terrible ! » – On ne voyait pas le pinceau de Van Marius aller et venir ; mais l’ombre de la main de Dieu s’étendre sur la toile. Oh ! le génie… le génie… quel don sublime, Christian ! »

Cappelmans se tut, les lèvres serrées, le sourcil froncé, les larmes aux yeux.

Pour la première fois je le voyais ainsi ; cela m’étonnait.

Au bout d’un instant, il reprit :

« Van Marius et moi, nous avions fait ensemble nos études à Utrecht, chez le vieux Ryssen ; nous aimions les deux sœurs ; nous passions ensemble nos soirées à la taverne de la Grenouille, comme deux frères. Plus tard, nous vînmes à Leyde, bras dessus bras dessous. – Van Marius n’avait qu’un défaut, il aimait le genièvre et le skidam plus que l’œle et le porter. Tu me rendras cette justice, Christian, que je ne me suis jamais grisé qu’avec de l’œle ; aussi, je me porte bien. Malheureusement, Van Marius se grisait avec du genièvre. Encore s’il n’en avait bu qu’à la taverne, mais il s’en faisait apporter jusque dans son atelier ; il ne travaillait avec enthousiasme que lorsqu’il en avait une ou deux chopines dans l’estomac et que les yeux lui sortaient de la tête. Alors il fallait le voir, il fallait l’entendre hurler, chanter et siffler. Tout en mugissant comme la mer, il brossait sa toile à tour de bras : chaque coup de pinceau soulevait une vague ; à chaque sifflement on voyait les nuages approcher, grossir, s’entasser. Tout à coup il prenait sa brosse au vermillon, et voilà que la foudre coulait du ciel noir sur les flots verts, comme un jet de plomb fondu… et dans le lointain, au-dessous de la voûte sombre, au loin, bien loin, on découvrait une barque, un cutter, n’importe quoi, écrasé entre les ténèbres et l’écume… C’était épouvantable ! – Quand Van Marius peignait des scènes plus calmes, il se faisait jouer de la clarinette par le vieil aveugle Coppélius, à raison de deux florins par jour ; il coupait son genièvre avec de l’œle et mangeait des saucisses pour représenter des scènes champêtres. Tu conçois, Christian, qu’avec un régime pareil, il devait se détériorer le tempérament. Combien de fois ne lui ai-je pas dit : « Prends garde, Jan, prends garde, le genièvre te jouera un mauvais tour ! »

« Mais, bien loin de m’écouter, il entonnait un refrain bachique d’une voix tonnante, et finissait toujours par imiter le chant du coq. C’était son plaisir favori d’imiter le chant du coq. Ainsi, par exemple, à la taverne, quand son verre était vide, au lieu de frapper sur la table comme tout le monde pour prévenir la servante, il agitait les bras et lançait des ko-ko-ri-ko ! jusqu’à ce qu’on eût rempli sa chope.

« Depuis longtemps Marius me parlait de son chef-d’œuvre : la Pêche miraculeuse. Il m’en avait fait voir les premières esquisses, et j’en étais émerveillé, lorsqu’un beau matin, il disparut subitement de Leyde, et, depuis, personne n’a reçu de ses nouvelles. »

Ici, Cappelmans ralluma sa pipe d’un air rêveur et poursuivit :

« Hier soir, j’étais à la taverne du Cruchon d’or, en compagnie du docteur Roëmer, d’Eisenlœffel, et de cinq ou six vieux camarades. Vers dix heures, je ne sais plus à quel propos, Roëmer se mit à déclamer contre les pommes de terre, déclarant que c’était le fléau du genre humain : que depuis la découverte des pommes de terre, les aborigènes de l’Amérique, les Irlandais, les Suédois, les Hollandais, et généralement tous les peuples qui boivent beaucoup de spiritueux, au lieu de jouer comme autrefois leur rôle dans le monde, se trouvaient réduits à l’état de zéros. Il attribuait cette décadence à l’eau-de-vie de pommes de terre, et tout en l’écoutant, – je ne sais par quelle évolution singulière de mon esprit, – le souvenir de Van Marius me revint en mémoire : « Pauvre vieux ! me dis-je en moi-même, que fait-il maintenant ? A-t-il terminé son chef-d’œuvre ? Pourquoi diable ne donne-t-il pas de ses nouvelles ?

« Comme je réfléchissais à ces choses, le watchman Zélig entra dans la salle pour nous prévenir qu’il était temps de quitter la taverne : onze heures sonnaient. – Je rentre donc chez moi, la tête un peu lourde. Je me couche et je m’endors.

« Mais voilà qu’une heure après, Brigitte, la ravaudeuse en face, allume ses rideaux. Elle crie : « Au feu ! » J’entends courir dans la rue, j’ouvre les yeux, et qu’est-ce que je vois ? Un grand coq noir perché sur un chevalet au beau milieu de mon atelier.

« En moins d’une seconde, les rideaux de la vieille folle avaient flambé, puis s’étaient éteints d’eux-mêmes. Tout le monde s’en allait en riant… Mais le coq noir restait toujours à sa place, et comme la lune brillait entre les tours de l’hôtel de ville, ce singulier animal m’apparaissait on ne peut mieux. Il avait de grands yeux jaunes cerclés de rouge, et se grattait la crête du bout de la patte.

« Je l’observais depuis au moins dix minutes, me demandant par où cet animal bizarre avait pu se glisser dans mon atelier, lorsque, relevant la tête, le voilà qui me dit :

« Comment, Cappelmans, tu ne me reconnais pas ? Je suis pourtant l’âme de ton ami Van Marius !

« — L’âme de Van Marius ! m’écriai-je. Van Marius est donc mort ?

« — Oui, répondit-il d’un air mélancolique, c’est fini, mon pauvre vieux. J’ai voulu jouer la grande partie contre Hérode Van Gambrinus ; nous avons bu deux jours et deux nuits sans désemparer. Le matin du troisième jour, comme la vieille Judith éteignait les chandelles, j’ai roulé sous la table ! Maintenant, mon corps repose sur la colline d’Osterhaffen, en face de la mer, et je suis à la recherche d’un nouvel organisme… Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit : je viens te demander un service, Cappelmans !

« — Un service ! Parle… tout ce qu’un homme peut faire, je le ferai pour toi !

« — À la bonne heure ! reprit-il, à la bonne heure ! j’étais sûr que tu ne me refuserais pas.

Eh bien donc, voici la chose. Tu sauras, Andreusse, que j’étais allé à l’Anse des Harengs, tout exprès pour finir la Pêche miraculeuse. Malheureusement, la mort m’a surpris avant que j’aie pu mettre la dernière main à cet ouvrage… Gambrinus l’a suspendu comme un trophée, au fond de sa taverne : cela me remplit d’amertume… Je ne serai content que lorsqu’il sera terminé, et je viens te prier de le finir. Tu me promets, n’est-ce pas, Cappelmans ?

« — Sois tranquille, Jan, c’est une affaire entendue.

« — Alors, bonsoir ! »

« Et là-dessus, mon coq bat de l’aile, et traverse l’une de mes vitres, avec un bruit sec, sans faire le moindre éclat. »

Après avoir terminé ce récit bizarre, Cappelmans déposa sa pipe sur le bord de la fenêtre et vida sa chope d’un trait.

Nous restâmes longtemps silencieux, nous regardant l’un l’autre.

« Et vous croyez que ce coq noir était réellement l’âme de Van Marius ? dis-je enfin au brave homme.

— Si je le crois ! fit-il. C’est-à-dire que j’en suis sûr.

— Mais alors que pensez-vous faire, maître Andreusse ?

— C’est bien simple ; je vais partir pour Osterhaffen. Un honnête homme n’a qu’une parole : j’ai promis à Van Marius de terminer la Pêche miraculeuse, et je la terminerai coûte que coûte. Dans une heure, Van Eyck le borgne doit venir me prendre avec sa charrette. »

Puis s’arrêtant et me regardant d’un œil fixe :

« Eh ! fit-il, j’y songe… tu devrais m’accompagner, Christian ; c’est une magnifique occasion de voir l’Anse des Harengs. Et puis, on ne sait ce qui peut arriver ; je serais content de t’avoir près de moi.

— Je le voudrais bien, maître Andreusse ; mais vous connaissez ma tante Catherine, elle ne consentira jamais.

— Ta tante Catherine… je vais lui signifier qu’il est indispensable pour ton instruction de voir un peu la côte. Qu’est-ce qu’un peintre de marines qui ne quitte jamais les environs de Leyde, qui ne connaît que le petit port de Kalwyk ? Allons donc, c’est absurde !… Tu viens avec moi, Christian, c’est entendu ! »

Tout en parlant de la sorte, le digne homme passait sa large casaque rouge, et, me prenant ensuite par le bras, il m’emmena gravement chez ma tante.

Je ne vous raconterai pas tous les pourparlers, toutes les objections, toutes les répliques de maître Cappelmans pour décider ma tante Catherine à me laisser partir avec lui. Le fait est qu’il finit par l’emporter, et que deux heures plus tard nous roulions vers Osterhaffen.

II

Notre carriole, attelée d’un petit cheval du Zuyderzée à grosse tête, les jambes courtes et poilues, le dos couvert d’une vieille peau de chien, courait depuis trois heures, de Leyde à l’Anse des Harengs, sans paraître avoir avancé d’un pouce.

Le soleil couchant projetait sur la plaine humide d’immenses reflets pourpres ; les mares flamboyaient, et tout autour se dessinaient en noir les joncs, les roseaux et les prêles qui croissaient sur leurs rives.

Bientôt le jour disparut, et Cappelmans, sortant de ses rêveries, s’écria :

« Christian, enveloppe-toi bien de ta casaque, rabats les bords de ton feutre, et fourre tes pieds sous la paille. – Hue… Barabas… hue donc ! nous marchons comme des escargots. »

En même temps il donnait l’accolade à sa cruche de skidam ; puis s’essuyant les lèvres du revers de la main, il me la présentait, disant :

« Bois un coup, de peur que le brouillard ne t’entre dans l’estomac. C’est un brouillard salé, tout ce qu’il y a de pire au monde. »

Je crus devoir suivre l’avis de Cappelmans, et cette liqueur bienfaisante me mit aussitôt de bonne humeur.

« Cher Christian, reprit le vieux maître après un instant de silence, puisque nous voilà pour cinq ou six heures dans les brouillards, sans autre distraction que de fumer des pipes et d’entendre crier la charrette, causons d’Osterhaffen. »

Alors le brave homme se mit à me faire la description de la taverne du Pot de Tabac, la plus riche en bières fortes et en liqueurs spiritueuses de toute la Hollande.

« C’est dans la ruelle des Trois-Sabots qu’elle se trouve, me dit-il. On la reconnaît de loin à sa large toiture plate ; ses petites fenêtres carrées, à fleur de terre, donnent sur le port. En face s’élève un grand marronnier ; à droite, le jeu de quilles longe un vieux mur couvert de mousse, et derrière, dans la basse-cour, vivent pêle-mêle des centaines d’oies, de poules, de dindons et de canards, dont les cris perçants forment un concert tout à fait réjouissant.

« Quant à la grande salle de la taverne, elle n’a rien d’extraordinaire ; mais là, sous les poutres brunes du plafond, au milieu d’un nuage de fumée bleuâtre, trône dans un comptoir en forme de tonneau, le terrible Hérode Van Gambrinus, surnommé le Bacchus du Nord !

« Cet homme-là boit à lui seul deux mesures de porter ; l’œle triple et le lambic passent dans son estomac comme dans un entonnoir de fer-blanc ; il n’y a que le genièvre qui puisse l’assommer !

« Malheur au peintre qui met le pied dans cet enfer ! – je te le dis, Christian, il vaudrait mieux qu’il n’eût jamais vu le jour. – Les jeunes servantes aux longues tresses blondes s’empressent de le servir, et Gambrinus lui tend ses larges mains velues, mais c’est pour lui voler son âme : le malheureux sort de là, comme les compagnons d’Ulysse sortirent de la caverne de Circé ! »

Ayant dit ces choses d’un air grave, Cappelmans alluma sa pipe et se prit à fumer en silence.

Moi, j’étais devenu tout mélancolique, une tristesse insurmontable pénétrait dans mon âme. Il me semblait approcher d’un gouffre, et s’il m’eût été possible de sauter de la charrette, – que Dieu me le pardonne ! – j’aurais abandonné le vieux maître à son entreprise hasardeuse.

Ce qui me retint encore, c’est l’impossibilité de retourner à travers des marais inconnus, par une nuit sombre. Il me fallut donc suivre le courant et subir le sort funeste que je prévoyais.

Vers dix heures, maître Andreusse s’endormit ; sa tête se prit à ballotter contre mon épaule. Moi je tins bon encore plus d’une heure ; mais enfin la fatigue l’emporta et je m’endormis à mon tour.

Je ne sais depuis combien de temps nous jouissions du repos, lorsque la charrette s’arrêta brusquement, et que le voiturier s’écria :

« Nous y sommes ! »

Cappelmans fit entendre une exclamation de surprise, tandis qu’un frisson me parcourait de la tête aux pieds.

Je vivrais mille ans, que la taverne du Pot de Tabac, telle que je la vis alors, avec ses petites fenêtres scintillantes et sa grande toiture qui s’abaisse à quelques pieds du sol, serait toujours présente à ma mémoire.

La nuit était profonde. La mer, à quelque cent pas derrière nous, mugissait, et par-dessus ses clameurs immenses, on entendait nasiller une cornemuse.

Dans les ténèbres, on voyait danser des silhouettes grotesques aux vitres de la baraque. On aurait dit un jouet d’enfant, une lanterne magique, un mirliton posé là dans la nuit pour narguer la scène formidable.

L’allée fangeuse éclairée par une lanterne de corne, laissait entrevoir des figures étranges, avançant et reculant dans l’ombre comme des rats dans un égout. La ritournelle poursuivait toujours son train, et ce bruissement nasillard, le petit cheval de Van Eyck, la tête basse, les pieds dans la boue ; Cappelmans, qui serrait sa grosse houppelande sur ses épaules en grelottant ; la lune, entourée de nuages, regardant à travers quelques crevasses lumineuses : tout confirmait mes appréhensions et me pénétrait d’une tristesse invincible.

Nous allions mettre pied à terre, quand, du milieu des ombres, s’avança brusquement un homme de haute stature, coiffé d’un large feutre, la barbe en pointe, le col rabattu sur le pourpoint de velours noir, et la poitrine ornée d’une triple chaîne d’or, à la manière des anciens artistes flamands.

« C’est vous, Cappelmans ? fit cet homme, dont le profil sévère se dessinait sur les petites vitres du bouge.

— Oui, maître ! répondit Andreusse tout stupéfait.

— Prenez garde ! reprit l’inconnu en levant le doigt, prenez garde : le tueur d’âmes vous attend !

— Soyez tranquille ; Andreusse Cappelmans fera son devoir !

— C’est bien, vous êtes un homme : l’esprit des vieux Maîtres est avec vous ! »

Ce disant, l’étranger s’enfonça dans les ténèbres, et Cappelmans, tout pâle, mais l’air ferme et résolu, descendit de la carriole.

Je le suivis plus troublé qu’il ne me serait possible de le dire.

De vagues rumeurs s’élevaient alors de la taverne. On n’entendait plus la cornemuse.

Nous entrâmes dans la petite allée sombre, et bientôt maître Andreusse, qui marchait le premier, s’étant retourné, me dit à l’oreille :

« Attention, Christian ! »

En même temps il poussa la porte, et sous les jambons, les harengs et les andouilles suspendus aux poutres noires, j’aperçus une centaine d’hommes assis autour de longues tables, rangées à la file ; les uns accroupis comme des magots, les épaules arrondies ; d’autres, les jambes écartées, le feutre sur l’oreille, le dos contre le mur, lançant au plafond des nuages de fumée tourbillonnante.

Ils avaient tous l’air de rire, les yeux à demi fermés, les joues bridées jusqu’aux oreilles, et semblaient plongés dans une sorte de béatitude profonde.

À droite, une large cheminée flamboyante envoyait ses traînées de lumière d’un bout de la salle à l’autre ; de ce côté, la vieille Judith, longue et sèche comme un manche à balai, la figure empourprée, agitait au milieu des flammes une grande poêle où pétillait une friture.

Mais ce qui me frappa surtout, ce fut Hérode Van Gambrinus lui-même, assis dans son comptoir, un peu à gauche, tel que me l’avait dépeint maître Andreusse, les manches de sa chemise retroussées jusqu’aux épaules sur ses bras velus, les coudes au milieu des chopes luisantes, les joues relevées par ses poings énormes, son épaisse tignasse rousse ébouriffée et sa longue barbe jaunâtre tombant à flots sur sa poitrine. Il regardait d’un œil rêveur la Pêche miraculeuse, suspendue au fond de la taverne, juste au-dessus de la petite horloge de bois.

Je le considérais depuis quelques secondes, lorsque, au dehors, non loin de la ruelle des Trois-Sabots, la trompe du watchmann se fit entendre, et, dans le même instant, la vieille Judith, agitant sa poêle, se prit à dire d’un ton ironique :

« Minuit ! Depuis douze jours le grand peintre Van Marius repose sur la colline d’Osterhaffen, et le vengeur n’arrive pas.

— Le voici !… » s’écria Cappelmans en s’avançant au milieu de la salle.

Tous les yeux se fixèrent sur lui, et Gambrinus ayant tourné la tête, se prit à sourire en se caressant la barbe.

« C’est toi, Cappelmans ? dit-il d’un ton goguenard. Je t’attendais. Tu viens chercher la Pêche miraculeuse ?

— Oui, répondit maître Andreusse, j’ai promis à Van Marius de terminer son chef-d’œuvre ; je le veux, et je l’aurai !

— Tu le veux et tu l’auras ! reprit l’autre ; c’est bientôt dit, camarade. Sais-tu que je l’ai gagné, moi, la cruche au poing ?

— Je le sais. Et c’est la cruche au poing que j’entends le reprendre.

— Alors te voilà bien décidé à jouer la grande partie ?

— Oui, j’y suis décidé. Que le Dieu juste me soit en aide. Je tiendrai ma parole… ou je roulerai sous la table ! »

Les yeux de Gambrinus s’illuminèrent :

« Vous l’avez entendu, s’écria-t-il en s’adressant aux buveurs, c’est lui qui me défie : qu’il soit fait selon sa volonté ! »

Puis se tournant vers maître Andreusse :

« Quel est ton juge ?

— Mon juge est Christian Rebstock, » dit Cappelmans en me faisant signe d’approcher.

J’étais ému… j’avais peur.

Aussitôt l’un des assistants, Ignace Van den Brock, bourgmestre d’Osterhaffen, coiffé d’une grande perruque de chiendent, tira de sa poche un papier, et d’un ton de pédagogue il lut :

« Le wôdgt des biberons a droit au linge blanc, au verre blanc, à la blanche chandelle : qu’on le serve ! »

Et une grande fille rousse vint déposer ces choses à ma droite.

« Quel est ton juge, à toi ? demanda maître Andreusse.

— Adam Van Rasimus. »

Cet Adam Van Rasimus, le nez fleuri, l’échine courbée et l’œil en coulisse, vint prendre place à côté de moi. On le servit de même.

Cela fait, Hérode, tendant sa large main par-dessus le comptoir à son adversaire, s’écria :

« N’emploies-tu ni sortilège ni maléfice ?

— Ni sortilège ni maléfice, répondit Cappelmans.

— Es-tu sans haine contre moi ?

— Quand j’aurai vengé Fritz Coppélius, Tobie Vogel le paysagiste, Roëmer, Nickel Brauer, Diderich Vinkelmann, Van Marius, tous peintres de mérite noyés par toi dans l’œle et le porter, et dépouillés de leurs œuvres, alors je serai sans haine. »

Hérode partit d’un immense éclat de rire, et ses bras étendus, ses larges épaules rejetées en arrière contre le mur :

« Je les ai vaincus la cruche au poing, s’écria-t-il, honorablement et loyalement, comme je vais te vaincre toi-même. Leurs œuvres sont devenues mon bien légitime ; et quant à ta haine, je m’en moque et passe outre. – Buvons ! »

Alors, mes chers amis, commença une lutte telle qu’on n’en cite pas deux comparables, de mémoire d’homme, en Hollande, et dont il sera parlé dans les siècles des siècles, s’il plaît au Seigneur Dieu : le blanc et le noir étaient aux prises ; les destins allaient s’accomplir !

Une tonne d’œle fut déposée sur la table, et deux pots d’une pinte furent remplis jusqu’au bord. Hérode et maître Andreusse vidèrent chacun le leur d’un trait. Ainsi de suite de demi-heure en demi-heure, avec la régularité du tic-tac de l’horloge, jusqu’à ce que la tonne fût vide.

Après l’œle on passa au porter, et du porter au lambic.

Vous dire le nombre de barils de bière forte qui furent vidés dans cette bataille mémorable me serait facile : le bourgmestre Van den Brock en a consigné le chiffre exact sur le registre de la commune d’Osterhaffen, pour l’enseignement des races futures ; mais vous refuseriez de me croire, cela vous paraîtrait fabuleux.

Qu’il vous suffise de savoir que la lutte dura trois jours et trois nuits. Cela ne s’était jamais vu !

Pour la première fois, Hérode se trouvait en face d’un adversaire capable de lui tenir tête ; aussi, la nouvelle s’en étant répandue dans le pays, tout le monde accourait à pied, à cheval, en charrette : c’était une véritable procession ; et comme beaucoup ne voulaient pas s’en retourner avant la fin de la lutte, il se trouva qu’à partir du deuxième jour, la taverne ne désemplit pas une seconde ; à peine pouvait-on se mouvoir, et le bourgmestre était forcé de frapper sur la table avec sa canne et de crier : « Faites place ! » pour qu’on laissât passer les garçons de cave apportant les barils sur leurs épaules.

Pendant ce temps-là, maître Andreusse et Gambrinus continuaient de vider leurs pintes avec une régularité merveilleuse.

Parfois, récapitulant dans mon esprit le nombre de moos qu’ils avaient bus, je croyais faire un rêve et je regardais Cappelmans le cœur serré d’inquiétude ; mais lui, clignant de l’œil, s’écriait aussitôt en riant :

« Eh bien, Christian, ça marche ! Bois donc un coup pour te rafraîchir. »

Alors je restais confondu.

« L’âme de Van Marius est en lui, me disais-je ; c’est elle qui le soutient ! »

Quant à Gambrinus, sa petite pipe de vieux buis aux lèvres, le coude sur le comptoir et la joue dans la main, il fumait tranquillement, comme un honnête bourgeois qui vide sa chope le soir, en songeant aux affaires de la journée.

C’était inconcevable. Les plus rudes buveurs eux-mêmes n’y comprenaient rien.

Le matin du troisième jour, avant d’éteindre les chandelles, voyant que la lutte menaçait de se prolonger indéfiniment, le bourgmestre dit à Judith d’apporter le fil et l’aiguille pour la première épreuve.

Aussitôt il se fit un grand tumulte : tout le monde se rapprochait pour mieux voir.

D’après les règles de la grande partie, celui des deux combattants qui sort victorieux de cette épreuve, a le droit de choisir la boisson qui lui convient et de l’imposer à son adversaire.

Hérode avait déposé sa pipe sur le comptoir. Il prit le fil et l’aiguille que lui présentait Van den Brock, et, soulevant sa lourde masse, les yeux écarquillés, le bras haut, il ajusta…, mais, soit que sa main fût réellement alourdie, ou que le vacillement des chandelles lui troublât la vue, il fut obligé de s’y reprendre à deux fois ; ce qui parut faire une grande impression sur les assistants, car ils se regardèrent entre eux tout stupéfaits.

« À votre tour, Cappelmans ! » dit le bourgmestre.

Alors maître Andreusse se levant, prit l’aiguille, et du premier coup il passa le fil.

Des applaudissements frénétiques éclatèrent dans la salle ; on aurait dit que la baraque allait s’écrouler.

Je regardai Gambrinus : sa large figure charnue était bouffie de sang, ses joues tremblaient.

Au bout d’une minute, le silence étant rétabli. Van den Brock frappa trois coups sur la table et s’écria d’un ton solennel :

« Maître Cappelmans, vous êtes glorieux en Bacchus !… Quelle est votre boisson ?

— Du skidam ! répondit maître Andreusse, du vieux skidam ! Tout ce qu’il y a de plus vieux et de plus fort ! »

Ces mots produisirent un effet surprenant sur le tavernier.

« Non ! non ! s’écria-t-il : de la bière, toujours de la bière : pas de skidam. »

Il s’était levé tout pâle.

« J’en suis fâché, dit le bourgmestre d’un ton bref ; mais les règles sont formelles : qu’on apporte ce que veut Cappelmans. »

Alors Gambrinus se rassit comme un malheureux qui vient d’entendre prononcer sa condamnation à mort, et l’on apporta du skidam de l’an XXII, que nous goûtâmes, Van Rasimus et moi, afin de prévenir toute fraude ou mélange.

Les verres furent remplis et la lutte continua.

Toute la population d’Osterhaffen se pressait aux fenêtres.

On avait éteint les chandelles. Il faisait grand jour.

À mesure que la lutte approchait du dénouement fatal, le silence devenait plus grand. Les buveurs, debout sur les tables, sur les bancs, les chaises, les tonnes vides, regardaient attentifs.

Cappelmans s’était fait servir une andouille et mangeait de bon appétit ; mais Gambrinus ne se ressemblait plus à lui-même ; le skidam le stupéfiait ! Sa large face cramoisie se couvrait de sueur, ses oreilles prenaient des teintes violettes, ses paupières s’abaissaient…, s’abaissaient. Parfois un tressaillement nerveux lui faisait relever la tête ; alors, les yeux tout grands ouverts, la lèvre pendante, il regardait d’un air hébété ces figures silencieuses pressées les unes contre les autres, puis il prenait sa cruche à deux mains et buvait en râlant.

Je n’ai rien vu de plus horrible en ma vie.

Tout le monde comprenait que la défaite du tavernier était certaine.

« Il est perdu ! se disait-on. Lui qui se croyait invincible, il a trouvé son maître ; encore une ou deux cruches, et tout sera fini ! »

Cependant quelques-uns prétendaient le contraire, ils affirmaient qu’Hérode pouvait tenir encore trois ou quatre heures, et Van Rasimus offrait même de parier une tonne d’œle, qu’il ne roulerait sous la table que vers le coucher du soleil ; lorsqu’une circonstance, en apparence insignifiante, vint précipiter le dénouement.

Il était près de midi.

Le garçon de cave Nickel Spitz emplissait les cruches pour la quatrième fois.

La grande Judith, après avoir essayé de mettre de l’eau dans le skidam, venait de sortir tout en larmes ; on l’entendait pousser des gémissements lugubres dans la chambre voisine.

Hérode sommeillait.

Tout à coup la vieille horloge se mit à grincer d’une façon bizarre, les douze coups sonnèrent au milieu du silence ; puis le petit coq de bois, perché sur le cadran, battit des ailes et fit entendre un ko-ko-ri-ko prolongé.

Alors, mes chers amis, ceux qui se trouvaient dans la salle furent témoins d’une scène épouvantable.

Au chant du coq, le tavernier s’était levé de toute sa hauteur, comme poussé par un ressort invisible.

Je n’oublierai jamais cette bouche entr’ouverte, ces yeux hagards, cette tête livide de terreur.

Je le vois encore étendre les mains pour repousser l’affreuse image. Je l’entends qui s’écrie d’une voix strangulée.

« Le coq ! oh ! le coq !… »

Il veut fuir… mais ses jambes fléchissent… et le terrible Hérode Van Gambrinus tombe comme un bœuf sous le coup de l’assommoir, aux pieds de maître Andreusse Cappelmans.

____________

 

Le lendemain, vers six heures du matin, Cappelmans et moi nous quittions Osterhaffen emportant la Pêche miraculeuse.

Notre rentrée à Leyde fut un véritable triomphe ; toute la ville, prévenue de la victoire de maître Andreusse, nous attendait dans les rues, sur les places : on aurait dit un dimanche de kermesse ; mais cela ne parut faire aucune impression sur l’esprit de Cappelmans. Il n’avait pas ouvert la bouche tout le long de la route, et semblait préoccupé.

À peine arrivé chez lui, son premier soin fut de consigner sa porte :

« Christian, me dit le brave homme en se débarrassant de sa grosse houppelande, j’ai besoin d’être seul ; retourne chez ta tante et tâche de travailler. Quand le tableau sera fini, j’enverrai Kobus te prévenir. »

Il m’embrassa de bon cœur et me poussa doucement dehors.

Ce fut un beau jour, lorsque, environ six semaines plus tard, maître Andreusse étant venu me prendre lui-même chez dame Catherine, me conduisit dans son atelier.

La Pêche miraculeuse était suspendue contre le mur, en face des deux hautes fenêtres.

Dieu, quelle œuvre sublime ! Est-il possible qu’il soit donné à l’homme de produire de telles choses !… Cappelmans avait mis là tout son cœur et tout son génie : l’âme de Van Marius devait être satisfaite.

Je serais resté jusqu’au soir, muet d’admiration, devant cette toile incomparable, si le vieux maître, me frappant tout à coup sur l’épaule, ne m’avait dit d’un ton grave :

« Tu trouves cela beau, n’est-ce pas, Christian ? Eh bien, Van Marius avait encore une douzaine de chefs-d’œuvre pareils dans la tête. Malheureusement, il aimait trop l’œle triple et le skidam ; son estomac l’a perdu ! C’est notre défaut, à nous autres Hollandais. Tu es jeune, que cela te serve de leçon ; – le sensualisme est l’ennemi des grandes choses ! »

LA REINE DES ABEILLES

CONTE FANTASTIQUE

« En allant de Môtiers-Travers à Boudry, vers Neufchâtel, – dit le jeune professeur de botanique, – vous suivez une route encaissée entre deux murailles de rochers d’une élévation prodigieuse ; elles atteignent jusqu’à cinq et six cents pieds de hauteur à pic, et sont tapissées de plantes sauvages : de basilic des montagnes (thymus alpinus), de fougères (polypodium), de brimbelles (vitis idæa), de lierre terrestre et autres végétations grimpantes d’un effet admirable.

« Le chemin serpente dans ce défilé ; il monte, descend, tourne, se ralentit ou se précipite, selon les mille sinuosités du terrain. Des roches grises le dominent en demi-voûte ; d’autres s’écartent et vous laissent voir des lointains bleuâtres, des profondeurs sombres et mélancoliques, des pans de sapins à perte de vue.

« Derrière tout cela coule la Reuss[1], qui bondit en cascades, se traîne sous les halliers, écume, fume et tonne dans les abîmes ; les échos vous apportent le tumulte et le mugissement de ses flots, comme un bourdonnement immense, continu.

« Depuis mon départ de Tubingue, le temps avait toujours été beau ; mais, comme j’atteignais le sommet de cet escalier gigantesque, à deux lieues environ du petit village de Noirsaigue, tout à coup je vis passer au-dessus de ma tête de grands nuages d’un gris sombre, qui bientôt envahirent tout le défilé ; ces vapeurs étaient si denses qu’elles pénétraient mes vêtements comme une forte rosée.

« Quoiqu’il ne fût encore que deux heures de l’après-midi, le ciel devint sombre comme à l’approche des ténèbres, et je prévis un orage épouvantable.

« Portant alors mes regards en tous sens pour chercher un abri, j’aperçus, par une de ces larges embrasures qui vous ouvrent la perspective des Alpes, à deux ou trois cents pas de moi, sur la pente qui s’incline vers le lac, un antique chalet tout gris, tout moisi, avec ses petites vitres rondes, sa toiture en auvent chargée de larges pierres, son escalier extérieur à rampe sculptée et son balcon en corbeille, où les jeunes filles de la Suisse suspendent volontiers leurs blanches chemises et leurs petites jupes coquelicot.

Justement une grande femme en bonnet noir était en train de replier le linge et de rentrer les effets qu’agitait le vent.

« À gauche de cette construction, un vaste rucher, posé sur des poutrelles en balcon, formait saillie au-dessus de la vallée.

« Vous pensez bien que, sans perdre une minute, je me mis à bondir dans les bruyères pour gagner ce refuge, et bien m’en prit, car j’en ouvrais à peine la porte que l’ouragan se déchaînait au dehors avec une fureur terrible ; chaque coup de vent semblait devoir enlever la baraque, mais ses fondements étaient solides, et la sécurité des braves gens qui m’accueillirent me rassura complètement sur de pareilles éventualités.

« Là vivaient Walter Young, sa femme Catherine, et leur fille unique, la petite Rœsel.

« Je restai trois jours chez eux ; car le vent, qui tomba vers minuit, avait amassé tant de brumes dans la vallée de Neufchâtel, que notre montagne en était littéralement noyée ; on ne pouvait faire vingt pas hors du chalet sans se perdre.

« Chaque matin, en me voyant prendre mon bâton et boucler mon sac, les braves gens s’écriaient :

« — Seigneur Dieu ! qu’allez-vous faire, monsieur Hennétius ? Gardez-vous bien de partir vous n’arriveriez nulle part. Au nom du ciel, restez parmi nous.

« Et Young, ouvrant la porte, s’écriait :

« — Voyez, monsieur ! ne faudrait-il pas être las de vivre pour se hasarder dans les rochers ? La sainte colombe elle-même ne retrouverait pas son arche au milieu d’un pareil brouillard. »

« Un simple coup d’œil sur la côte suffisait pour me décider à remettre mon bâton derrière la porte.

« Walter Young était un homme du vieux temps. Il approchait de la soixantaine. Sa large tête avait une expression calme et bienveillante : c’était une vraie tête d’apôtre. Sa femme, coiffée d’un grand bonnet de taffetas noir, pâle et rêveuse, offrait un caractère analogue.

« Ces deux silhouettes, se découpant sur les petites vitres à mailles de plomb du chalet, réveillaient en moi de lointains souvenirs, comme ces peintures d’Albert Durer, dont la vue seule nous reporte à la vie croyante, aux mœurs patriarcales du XVe siècle. Les longues poutres brunes de la salle, la table de sapin, les chaises de frêne à dossier plat percé d’un cœur, les gobelets d’étain, l’étagère couverte d’antiques vaisselles fleuronnées, le Christ de vieux buis sur ébène et l’horloge vermoulue, avec ses poids sans nombre et son cadran de faïence, complétaient l’illusion.

« Mais une figure autrement touchante était celle de leur fille, la petite Rœsel.

« Il me semble la voir encore avec sa toque de crin à grands rubans de moire, son fin corsage serré d’un gros flot bleu retombant sur les genoux, ses petites mains blanches croisées dans l’attitude de la rêverie, ses longues tresses blondes : – toute cette nature svelte, gracieuse, aérienne, – oui, je vois Rœsel assise dans le grand fauteuil de cuir, contre le rideau bleu de l’alcôve, souriant tout bas, écoutant et rêvant.

« Dès mon arrivée, sa douce figure m’avait ému, et je m’étais demandé d’où venait son air souffrant et mélancolique. Pourquoi fléchissait-elle son beau front pâle ? pourquoi ne levait-elle jamais les yeux ?

« Hélas ! la pauvre enfant était aveugle de naissance.

« Jamais elle n’avait vu l’immense paysage du lac, sa nappe d’azur qui se fond avec tant d’harmonie dans le ciel, les barques de pêcheurs qui le sillonnent, les cimes boisées qui le dominent et se reflètent en tremblotant dans ses ondes ; les roches moussues, les plantes alpestres si vertes, si vivaces, si splendides de couleur ; ni le soleil couchant derrière les glaciers, ni les grandes ombres du soir couvrant les vallons, ni les genêts d’or, ni les bruyères sans fin… rien ! Elle n’avait rien vu de ces choses… rien de ce qu’on voyait chaque jour des petites fenêtres du chalet.

« Quelle amère et triste ironie ! me disais-je en face de ces petites vitres rondes, plongeant un regard dans la brume et pressentant le retour du soleil, quelle poignante ironie du sort ! Être aveugle ici !… ici, en face de cette sublime nature… de cette grandeur sans bornes !… être aveugle !… Ô mon Dieu, mon Dieu ! qui peut juger tes décrets impénétrables ? qui peut contester la justice de tes sévérités, même lorsqu’elles s’appesantissent sur l’innocence ! Mais être aveugle en présence de tes œuvres les plus grandes, de tes œuvres qui renouvellent sans cesse notre enthousiasme, notre amour, notre adoration pour ton génie, ta puissance et ta bonté !… Quel crime la pauvre enfant a-t-elle pu commettre pour mériter de telles rigueurs ? »

« Et je rêvais à ces choses.

« Je me demandais aussi quelles compensations la miséricorde divine pouvait accorder à sa créature, après l’avoir privée du plus grand de ses bienfaits. Et, n’en trouvant aucune, je doutais de sa puissance.

« L’homme présomptueux, a dit le roi-poète, ose se glorifier dans sa science et juger l’Éternel ! mais sa sagesse n’est que folie, et ses lumières ne sont que ténèbres. »

« En ce jour, un grand mystère de la nature devait m’être révélé, sans doute pour humilier mon orgueil et m’apprendre que rien n’est impossible à Dieu, qu’il ne tient qu’à lui de multiplier nos sens et d’en gratifier ceux qui lui plaisent… »

 

Ici le jeune professeur puisa dans sa tabatière d’écaille une légère prise, qu’il aspira délicatement de sa narine gauche, les yeux levés au plafond d’un air contemplatif ; puis, au bout de quelques secondes, il poursuivit en ces termes :

 

« Ne vous est-il pas arrivé quelquefois, mes chères dames, lorsque vous parcouriez la campagne aux beaux jours d’été, – surtout après un court orage, alors que l’air tiède, les blanches vapeurs, les mille parfums des plantes et leur douce haleine vous pénétraient et vous réchauffaient, que le feuillage des grandes allées solitaires, des berceaux, des buissons, se penchait vers vous, comme pour vous saisir et vous embrasser ; que les petites fleurs, les pâquerettes, les vergiss-mein-nicht, les volubilis à l’ombre des charmilles, sur le frais gazon, et les mousses du sentier levaient leur capuche et vous suivaient d’un long… long regard, – ne vous est-il pas arrivé d’éprouver une langueur indicible, de soupirer sans cause apparente, de répandre même des larmes et de vous demander : « Mon Dieu… mon Dieu… d’où vient que tant d’amour me pénètre ? D’où vient que mes genoux fléchissent ? D’où vient que je pleure ? »

« D’où cela venait, mesdames ? Mais de la vie, de l’amour des milliers d’êtres qui vous entouraient, qui se penchaient vers vous, qui vous appelaient, qui s’élançaient pour vous retenir et murmuraient tout bas… tout bas : « Je t’aime ! je t’aime ! reste ! oh ! ne me quitte pas ! »

« Cela venait de ces mille petites mains, de ces mille soupirs, de ces mille regards, de ces mille baisers de l’air, du feuillage, de la brise, de la lumière, de toute cette création immense, de cette vie universelle, de cette âme multiple, infinie répandue dans le ciel, sur la terre et dans les ondes.

« Voilà, mesdames, ce qui vous faisait trembler, soupirer et vous asseoir au revers du sentier, le visage incliné sur les genoux, sanglotant et ne sachant sur qui répandre ce trop-plein de sentiment qui débordait de votre cœur. Oui, telle était la cause de votre émotion profonde.

« Mais, à cette heure, imaginez l’enthousiasme recueilli, le sentiment religieux d’un être qui serait toujours dans une pareille extase. Fût-il aveugle, sourd, misérable, abandonné de tous, croyez-vous qu’il aurait rien à nous envier ? que sa destinée ne serait pas infiniment plus belle que la nôtre ? Pour moi, je n’en doute pas.

« Sans doute, me direz-vous, mais c’est impossible ; l’âme humaine succomberait sous le poids d’une félicité pareille. Et d’ailleurs, d’où lui viendrait-elle ? Quels organes pourraient lui transmettre partout et toujours le sentiment de la vie universelle ? »

« Je l’ignore, mesdames ; cependant, écoutez et jugez.

« Le jour même de mon arrivée au chalet, j’avais fait une remarque singulière, c’est que la jeune aveugle s’inquiétait surtout des abeilles.

« Tandis que le vent soufflait au dehors, Rœsel, le front penché dans ses mains, semblait fort attentive :

« — Père, dit-elle, je crois qu’au fond du rucher, la troisième ruche à droite est encore ouverte. Allez voir… l’orage vient du nord… toutes les abeilles sont rentrées… vous pouvez fermer la ruche. »

« Et le vieillard, étant sorti par une porte latérale, vint dire :

« — C’est bien… j’ai fermé, mon enfant. »

« Puis, une demi-heure après, la jeune fille, se réveillant de nouveau comme d’un rêve, murmura :

« — Il n’y a plus d’abeilles dehors, mais sous le toit du rucher, quelques-unes attendent, elles sont de la sixième ruche près de la porte. Allez leur ouvrir, mon père. »

« Et le vieux sortit aussitôt.

« Il resta plus d’un quart d’heure ; puis il revint prévenir sa fille que tout était en ordre, que les abeilles venaient de rentrer.

« L’enfant inclina la tête et répondit :

« — C’est bon. »

« Alors elle parut s’assoupir.

« Moi, debout près du fourneau, je me perdais dans un abîme de méditations : comment la pauvre aveugle pouvait-elle savoir que dans telle ou telle ruche toutes les abeilles n’étaient pas rentrées ? que telle autre ruche était ouverte ? Cela me paraissait inconcevable ; mais, arrivé d’une heure au plus, je ne me croyais pas le droit d’interroger mes hôtes sur leur fille : il est pénible d’entretenir les gens d’un sujet qui les affecte.

« Je supposai que Young cédait aux observations de son enfant par complaisance, pour lui faire croire qu’elle rendait des services, qu’elle était utile, que sa prévoyance préservait les abeilles d’une foule d’accidents. Cette idée me parut la plus simple, la plus vraie ; je n’y réfléchis pas davantage.

« Nous soupâmes, vers sept heures, de lait et de fromage ; et, la nuit venue, Young me conduisit dans une assez vaste chambre au premier, meublée d’un lit et de quelques chaises, et toute boisée de sapin, comme cela se rencontre dans la plus grande partie des chalets de la Suisse. Vous n’êtes séparé de vos voisins que par des cloisons ; chaque pas, chaque parole retentit à vos oreilles.

« Cette nuit-là, je m’endormis aux sifflements de la rafale et aux grelottements des vitres fouettées par la pluie.

« Le lendemain, le vent était tombé ; nous étions plongés dans la brume. En m’éveillant, je vis mes petites vitres toutes blanches, ouatées de brouillard. Ayant ouvert ma fenêtre, la vallée m’apparut comme une immense étuve ; quelques flèches de sapins dessinaient seules leur profil dans cet amas de vapeurs à la cime des airs ; au-dessous, les nuages s’accumulaient par couches régulières jusqu’à la surface du lac : tout était calme, immobile, silencieux.

« En descendant à la salle, je trouvai mes hôtes assis autour de la table, en train de déjeuner.

« — Nous vous attendons ! s’écria Young d’un accent joyeux.

« — Pardonnez-nous, dit la mère, c’est notre heure de déjeuner.

« — Oh ! c’est bien… c’est bien… je vous remercie de ne pas faire attention à ma paresse. »

« Rœsel paraissait plus gaie que la veille ; de plus fraîches couleurs animaient ses joues.

« — Le vent est tombé, dit-elle ; tout s’est bien passé.

« — Faut-il ouvrir le rucher ? demanda Young.

« — Non… non… les abeilles se perdraient dans le brouillard. Et puis, tout est trempé d’eau : les ronces et les mousses en sont pleines ; il s’en noierait beaucoup au moindre coup de vent… Attendons… Ah ! je le sais bien… elles s’ennuient... elles voudraient travailler… De manger leur miel au lieu d’en recueillir, ça les tourmente… mais je ne veux pas en perdre… plusieurs ruches sont déjà faibles… elles périraient en hiver… Demain, nous verrons. »

« Les deux vieillards écoutaient d’un air grave, sans faire d’objections.

« Vers neuf heures, la jeune aveugle voulut visiter ses abeilles ; Young et Catherine la suivirent ; je fis comme eux, par un sentiment de curiosité bien naturelle.

« Nous traversâmes la cuisine, dont la porte s’ouvrait sur une étroite terrasse en plein air. Au-dessus s’élevait le toit du rucher ; il était de chaume, et de son rebord tombaient un magnifique chèvrefeuille et quelques festons de vigne sauvage. Les ruches se pressaient sur trois rayons.

« Rœsel allait de l’une à l’autre, les caressant de la main et murmurant :

« — Un peu de patience… un peu de patience… Il fait trop de brume ce matin… Oh ! les avares qui se plaignent ! »

« Et l’on entendait à l’intérieur un vague bourdonnement, qui grossissait jusqu’à ce qu’elle fût passée.

« Cela me rendit plus attentif ; je pressentais là-dessous un étrange mystère ; mais quelle ne fut pas ma surprise, une fois rentré dans la salle, d’entendre la jeune aveugle s’écrier d’un accent mélancolique :

« — Non… mon père… j’aime mieux ne pas voir aujourd’hui que de perdre mes yeux. Je chanterai… je ferai quelque chose pour ne pas m’ennuyer… n’importe quoi, mais les abeilles ne sortiront pas. »

« Tandis qu’elle parlait de la sorte, je regardais Walter Young, qui, jetant un coup d’œil dehors par les petites vitres, répondit simplement :

« — Tu as raison, mon enfant, oui, je crois que tu as raison. D’ailleurs, tu ne verrais pas grand’chose ; la vallée est toute blanche. Bah ! ce n’est pas la peine d’y voir. »

« Et comme je restais tout stupéfait, l’enfant reprit :

« — Ah ! la belle journée que nous avons eue avant-hier… Qui jamais aurait cru que l’orage du lac nous amènerait tant de brouillard ? Maintenant, il faut replier ses ailes et se traîner comme une pauvre chenille ! »

« Puis, après quelques instants de silence :

« — Que j’étais heureuse sous les grands sapins du Grindelwald !… comme la miellée pleuvait du ciel !… Il en tombait de toutes les branches… Quelle récolte nous avons faite, mon Dieu, quelle récolte !… Et que l’air était doux sur les bords du lac, dans les gras pâturages du Tannemath… et la mousse verdoyante… et l’herbe embaumée… Je chantais… je riais… la cire, le miel remplissaient nos cellules. Quel bonheur d’être partout, de tout voir, de bourdonner au fond des bois, sur la montagne, dans les vallons ! »

« Il y eut un nouveau silence ; moi, la bouche béante, les yeux écarquillés, j’écoutais de toutes mes oreilles, ne sachant que penser ni que dire.

« — Et quand l’averse est venue, fit-elle en souriant, avons-nous eu peur ! Et ce grand coup de tonnerre nous a-t-il effrayées ! Un gros bourdon, tapi sous la même fougère que moi, fermait les yeux à chaque éclair ; une cigale s’abritait sous ses grandes ailes vertes, et de pauvres petits grillons grimpaient sur une haute pivoine pour se sauver du déluge… Mais ce qu’il y avait de plus terrible, c’était ce nid de fauvettes, tout près de nous, dans les broussailles ; la mère voltigeait à droite, à gauche, autour de nous, et les petits ouvraient leur large bec jaune jusqu’au gosier. Avons-nous eu peur ! Seigneur Dieu, avons-nous eu peur ! Ah ! je m’en souviendrai longtemps ! Grâce au ciel, un coup de vent nous emporta sur la côte… Adieu, paniers, les vendanges sont faites ! Il ne faut pas espérer sortir de sitôt. »

« À ces descriptions si vraies de la nature, à cette extase, à cette adoration du jour, de la lumière, il ne me fut pas possible de conserver un doute.

« L’aveugle voit, me dis-je ; elle voit par des milliers d’yeux ; le rucher, c’est sa vie, son âme : chaque abeille en emporte une parcelle dans les espaces, puis revient attirée par des milliers de fils invisibles. L’aveugle pénètre dans les fleurs, dans les mousses elle s’enivre de leurs parfums ; à l’heure où brille le soleil, elle est partout : sur la côte, dans les vallons, dans les forêts, aussi loin que s’étend sa sphère d’attraction. »

« Et je restai confondu de ce magnétisme étrange, criant en moi-même :

« Honneur… gloire… honneur à la puissance, à la sagesse, à la bonté infinies de l’Éternel !… À lui, rien d’impossible… Chaque jour… chaque instant de la vie nous révèlent sa magnificence ! »

« Et comme je me perdais dans ces méditations enthousiastes, Rœsel m’interpella doucement avec un doux sourire :

« — Monsieur l’étranger ? fit-elle.

« — Quoi donc, mon enfant ?

« — Vous voilà bien étonné, et vous n’êtes pas le premier : le recteur Hégel, de Neufchâtel, et d’autres voyageurs sont venus tout exprès pour me voir ; ils me croyaient aveugle. Vous l’avez cru aussi, n’est-ce pas ?

« — Il est vrai, ma chère enfant, et je remercie le Seigneur de m’être trompé.

« — Oh ! fit-elle, j’entends que vous êtes bon… oui, je l’entends à votre voix. Quand le soleil viendra, j’ouvrirai mes yeux pour vous regarder, et quand vous partirez, je vous accompagnerai jusqu’au bas de la côte. »

« Alors, partant d’un naïf éclat de rire :

« — Oui, je vous ferai de la musique aux oreilles, dit-elle, et je me poserai sur votre joue… Mais prenez garde… prenez garde… il ne faut pas essayer de me prendre… sans cela je vous piquerais. Promettez-moi de ne pas vous fâcher.

« — Je vous le promets, Rœsel, je vous le promets, répondis-je les larmes aux yeux, et je vous promets aussi de ne plus tuer d’abeilles, ni d’insectes d’aucune sorte, à moins qu’ils ne soient malfaisants.

« — Ce sont les yeux du Seigneur, murmura-t-elle ; je n’ai, moi, que mes pauvres abeilles pour voir ; mais lui, il a toutes les ruches, toutes les fourmilières, toutes les feuilles des bois, tous les brins d’herbe ; il vit, il sent, il aime, il souffre, il fait du bien par toutes ces choses. Ô monsieur Hennétius, que vous avez raison de ne pas faire souffrir le bon Dieu qui nous aime tant ! »

« Jamais je n’avais été plus ému, plus attendri ; ce n’est qu’au bout d’une minute qu’il me fut possible de demander encore :

« — Ainsi, ma chère enfant, vous voyez par vos abeilles ; comment cela peut-il se faire ?

« — Je ne sais, monsieur Hennétius, cela vient peut-être de ce que je les aime beaucoup. Toute petite, elles m’ont adoptée ; jamais elle ne m’ont fait de mal. Dans les premiers temps, seule au fond du rucher, j’aimais à les entendre bourdonner des heures entières. Je ne voyais rien encore, tout était noir autour de moi, mais insensiblement le jour est venu : j’ai vu d’abord un peu le soleil, quand il faisait bien chaud ; puis, un peu mieux, – avec la vigne vierge, et le chèvrefeuille du chalet comme une ombre, – puis la grande lumière. Je commençais à sortir de moi ; mon esprit s’en allait avec les abeilles. Je voyais la montagne, les rochers, le lac, les fleurs et les mousses, et le soir, toute seule, j’y pensais ; je trouvais ces choses belles, et quand on parlait de ceci, de cela, de myrtilles, de mûres, de bruyères, je me disais : « Je connais ces choses, elles sont noires, brunes, vertes ; » je les voyais dans mon esprit, et chaque jour je les connaissais mieux par mes chères abeilles. Aussi je les aime bien… allez… monsieur Hennétius. Si vous saviez, quand il faut leur prendre du miel ou de la cire, comme cela me fait de la peine !

« — Je vous crois, mon enfant, je vous crois. »

« Mon ravissement à cette découverte merveilleuse n’avait plus de bornes.

« Durant deux jours encore, Rœsel m’entretint de ses impressions ; elle connaissait toutes les fleurs, toutes les plantes alpestres, et me fit la description d’un grand nombre qui n’ont pas encore reçu de noms de la science, et qui ne se trouvent sans doute que sur des hauteurs inaccessibles.

« Souvent la pauvre jeune fille s’attendrissait en parlant de ses chères amies les petites fleurs.

« — Combien de fois, disait-elle, ne m’est-il pas arrivé de causer des heures entières avec un petit genêt d’or, ou bien avec un tendre vergiss-mein-nicht aux gros yeux bleus, et de prendre part à leurs chagrins ! Tous voudraient s’en aller, voltiger ; tous se plaignent de dessécher sur la terre et d’être forcés d’attendre des jours et des semaines une goutte de rosée pour les rafraîchir. »

« Et là-dessus, Rœsel se prenait à me faire de longues histoires de ces conversations sans fin ; c’était merveilleux ; rien qu’à l’entendre on se serait épris d’amour pour une églantine, ou de vive sympathie, de compassion profonde pour les sentiments d’une violette, pour ses malheurs et ses souffrances comprimées.

« Que vous dirai-je encore, mes chères dames ? Il est pénible de quitter un sujet où l’âme a tant d’effluves mystérieuses et la rêverie tant de marge ; mais tout dans ce bas monde doit finir, même les plus douces rêveries.

« Le troisième jour, de grand matin, une brise légère se mit à rouler doucement les brumes du lac. De ma fenêtre je voyais le rouleau grossir de seconde en seconde, et la brise poussait, poussait toujours ; découvrant tantôt un coin d’azur, tantôt le clocher d’un hameau, quelques cimes verdoyantes, puis un pan de sapins, un vallon ; et l’immense masse flottante montait, montait vers nous.

« À dix heures elle nous avait dépassés, et le gros nuage, debout sur les crêtes arides de Chasseron, nous menaçait encore, mais un dernier effort du vent le fit s’incliner sur l’autre pente et disparaître dans les gorges de Sainte-Croix.

« Alors cette puissante nature des Alpes m’apparut comme rajeunie ; les bruyères, les hauts sapins, les vieux châtaigniers trempés de rosée brillaient d’une santé plus vigoureuse ; ils avaient quelque chose de joyeux, de riant et de grave à la fois. On sentait la main de Dieu dans tout cela… son éternité.

« Je descendis tout rêveur ; Rœsel était déjà dans le rucher ; Young, en entr’ouvrant la porte, me la fit voir assise à l’ombre de la vigne sauvage, le front penché, comme assoupie.

« — Prenez garde, me dit-il, ne l’éveillez pas ! Son esprit est ailleurs. Elle dort, elle voyage : elle est heureuse ! »

« Les abeilles, par milliards, tourbillonnaient comme un flot d’or au-dessus de l’abîme.

« Je regardai quelques secondes ce spectacle merveilleux, priant tout bas le Seigneur de continuer son amour à la pauvre enfant.

« Puis, me retournant :

« — Maître Young, il est temps de partir. »

« Lui-même alors boucla mon sac sur mes épaules et me remit mon bâton.

« La mère Catherine me regardait d’un œil attendri.

« Ils m’accompagnèrent tous deux sur le seuil du chalet.

« — Allons, me dit Walter en me serrant la main, bon voyage ! et pensez quelquefois à nous.

« — Je ne vous oublierai jamais, répondis-je tout mélancolique ; puissent vos abeilles prospérer toujours ; puissiez-vous obtenir du ciel le bonheur que vous méritez.

« — Ainsi soit-il, monsieur Hennétius, dit la bonne mère Catherine, ainsi soit-il ! Bon voyage. Portez-vous bien. »

« Je m’éloignai.

« Ils restèrent sur la terrasse jusqu’à ce que j’eusse atteint la route.

« Trois fois je me retournai agitant mon feutre ; eux levaient la main.

« Braves gens ! Pourquoi n’en rencontre-t-on pas de pareils tous les jours ?

« La petite Rœsel m’accompagna jusqu’au pied de la côte, comme elle me l’avait promis. Longtemps, longtemps sa douce musique égaya les fatigues de mon chemin ; il me semblait la reconnaître dans chacune des abeilles qui venaient bourdonner à mes oreilles, et je croyais l’entendre me dire d’un air moqueur, avec sa petite voix grêle : « Bon courage, monsieur Hennétius, bon courage ! N’est-ce pas qu’il fait bien chaud ? Voyons, faut-il que je vous embrasse ? Hé ! hé ! hé ! N’ayez pas peur ; vous savez bien que nous sommes bons amis. »

« Ce n’est qu’au fond de la vallée qu’elle prit enfin congé de moi, lorsque le grand murmure du lac couvrit son doux bourdonnement. – Mais sa pensée me suivit tout le long du voyage, et je crois qu’elle ne me quittera jamais. »

LE TALION

I

En 1845, – dit le docteur Taifer, – je fus attaché comme chirurgien aide-major à l’hôpital militaire de Constantine.

Cet hôpital s’élève à l’intérieur de la Kasba, sur un rocher à pic de trois à quatre cents pieds de hauteur. Il domine à la fois la ville, le palais du gouverneur et la plaine immense aussi loin que peuvent s’étendre les regards.

C’est un point de vue sauvage et grandiose ; de ma fenêtre, ouverte aux brises du soir, je voyais les corneilles et les gypaètes tourbillonner autour du roc inaccessible, et se retirer dans les fissures aux derniers rayons du crépuscule. Il m’était facile de jeter mon cigare dans le Rummel, qui serpente au pied de la muraille gigantesque.

Pas un bruit, pas un murmure ne troublait le calme de mes études, jusqu’à l’heure où la trompette et le tambour retentissaient dans les échos de la forteresse, rappelant nos hommes à la caserne.

La vie de garnison n’a jamais eu de charmes pour moi ; je n’ai jamais pu me faire à l’absinthe, au rhum, au petit verre de cognac. À l’époque dont je parle, on appelait cela manquer de l’esprit de corps : mes facultés gastriques ne me permettaient pas d’avoir ce genre d’esprit.

Je me bornais donc à voir mes salles, à tracer mes prescriptions, à remplir mon service ; puis je rentrais chez moi prendre quelques notes, feuilleter mes auteurs, rédiger mes observations.

Le soir, à l’heure où le soleil retire lentement ses rayons de la plaine, le coude sur l’appui de ma fenêtre, je me reposais en rêvant à ce grand spectacle de la nature, toujours le même dans sa régularité merveilleuse, et cependant éternellement nouveau : une caravane lointaine se déroulant au flanc des collines ; un Arabe galopant aux extrêmes limites de l’horizon, comme un point perdu dans le vide ; quelques chênes-lièges découpant en vignette leur feuillage sur les bandes pourpre du couchant ; et puis, au loin… bien loin, au-dessus de moi, ce tourbillonnement des oiseaux de proie sillonnant l’azur sombre de leurs ailes tranchantes, immobiles : tout cela m’intéressait, me captivait ; je serais resté là des heures entières, si le devoir ne m’eût ramené forcément à la table de dissection.

Du reste, personne ne trouvait à critiquer mes goûts, sauf un certain lieutenant de voltigeurs nommé Castagnac, dont il faut que je vous fasse le portrait.

Dès mon arrivée à Constantine, en descendant de voiture, une voix s’élevait derrière moi :

« Tiens ! je parie que voilà notre aide-major. »

Je me retourne et me trouve en présence d’un officier d’infanterie, long, sec, osseux, le nez rouge, la moustache grisonnante, le képi sur l’oreille, la visière poignardant le ciel, le sabre entre les jambes : c’était le lieutenant Castagnac.

Et comme je cherchais à me remettre cette étrange physionomie, le lieutenant me serrait déjà le main.

« Soyez le bienvenu, docteur… Enchanté de faire votre connaissance, morbleu ! Vous êtes fatigué, n’est-ce pas ? Entrons… je me charge de vous présenter au cercle. »

Le cercle, à Constantine, est tout bonnement la buvette, le restaurant des officiers.

Nous entrons ; car comment résister à l’enthousiasme sympathique d’un pareil homme ?… Et pourtant, j’avais lu Gil Blas !

« Garçon, deux verres… Qu’est-ce que vous prenez, docteur ? du cognac… du rhum ?

— Non… du curaçao.

— Du curaçao ! pourquoi pas du parfait-amour ?… Hé ! hé ! hé ! vous avez un drôle de goût… – Garçon, un verre d’absinthe pour moi… et copieux… haut le coude !… Bien ! – À votre santé, docteur !

— À la vôtre, lieutenant. »

Et me voilà dans les bonnes grâces de cet étrange personnage.

Inutile de vous dire que cette liaison ne pouvait me charmer longtemps ! je ne tardai point à m’apercevoir que mon ami Castagnac avait l’habitude de lire le journal au quart d’heure de Rabelais. Cela vous classe un homme.

En revanche, je fis la connaissance de plusieurs officiers du même régiment, qui rirent beaucoup avec moi de cet amphitryon d’une nouvelle espèce ; un d’entre eux, nommé Raymond Dutertre, brave garçon et qui ne manquait certes pas de mérite, m’apprit qu’à son arrivée au régiment pareille chose lui était advenue.

« Seulement, ajouta-t-il, comme je déteste les carotteurs, j’ai dit son fait à Castagnac devant les camarades. Il a mal pris la chose, et, ma foi, nous sommes allés faire un tour hors des murs, où je lui ai administré un joli coup de pointe, ce qui lui a fait un tort énorme, car il jouissait d’un grand prestige et passait pour le bourreau des crânes, grâce à quelques duels heureux. »

Les choses en étaient là, quand, vers le milieu de juin, les fièvres firent leur apparition à Constantine ; l’hôpital reçut, non seulement des militaires, mais un assez grand nombre d’habitants, ce qui me força d’interrompre mes travaux pour le service.

Dans le nombre de mes malades se trouvaient précisément Castagnac et Dutertre ; mais Castagnac, lui, n’avait pas la fièvre ; il était atteint d’une affection bizarre appelée delirium tremens, état de délire, de tremblement nerveux particulier aux individus adonnés à l’absinthe. Il est précédé de malaises, d’insomnies, de tressaillements soudains : la rougeur de la face, l’odeur alcoolique de l’haleine le caractérisent.

Ce pauvre Castagnac se jetait à bas de son lit, courait à quatre pattes sur le plancher comme pour attraper des rats. Il poussait des miaulements terribles, entrecoupés de ce mot cabalistique prononcé d’un accent de fakir en extase : « Fatima !… ô Fatima !... » Circonstance qui me fit présumer que le pauvre garçon pouvait avoir eu jadis quelque amour malheureux, dont il s’était consolé par l’abus des liqueurs spiritueuses.

Cette idée m’inspira même en sa faveur une pitié profonde. C’était quelque chose de pitoyable que de voir ce grand corps maigre bondir à droite, à gauche, puis se roidir tout à coup comme une bûche, la face pâle, le nez bleu, les dents serrées : on ne pouvait assister à ces crises sans frémir.

Au bout d’une demi-heure, en revenant à lui, Castagnac ne manquait pas de s’écrier chaque fois :

« Qu’ai-je dit, docteur ? Ai-je dit quelque chose ?

— Mais non, lieutenant.

— Si… je dois avoir parlé… Voyons, ne me cachez rien !

— Bah ! comment puis-je me souvenir ? Des mots en l’air… Tous les malades radotent plus ou moins.

— Des mots en l’air ! Quels mots ?

— Hé ! que sais-je, moi ? Si vous y tenez, j’en prendrai note à la première occasion. »

Alors il pâlissait et me regardait d’un œil fixe qui me pénétrait jusqu’au fond de l’âme, puis il refermait ses flasques paupières, pinçait ses lèvres et murmurait tout bas :

« Un verre d’absinthe me ferait du bien ! »

Enfin, il s’étendait, les bras le long du corps, et restait dans une immobilité stoïque.

Or, un matin, comme j’entrais dans la chambre de Castagnac, je vis accourir vers moi, du fond du corridor, mon ami Raymond Dutertre.

« Docteur, me dit-il en me tendant la main, je viens vous demander un service.

— Volontiers, mon cher, si toutefois c’est possible.

— Il s’agirait de me donner un billet de sortie pour la journée.

— Oh ! quant à cela, n’y pensons pas… tout ce qu’il vous plaira, mais pas de billet de sortie.

— Cependant, docteur, il me semble que je suis bien… très bien même… je n’ai pas eu d’accès depuis quatre jours.

— Oui, mais les fièvres règnent en ville, et je ne veux pas vous exposer à une rechute.

— Accordez-moi seulement deux heures… le temps d’aller et de venir.

— Impossible, mon cher ; n’insistez pas… ce serait inutile. Mon Dieu, je connais les ennuis de l’hôpital, je sais l’impatience qu’ont les malades de respirer l’air libre du dehors ; mais il faut de la patience, que diable !

— Alors, c’est décidé ?

— C’est décidé. Dans une huitaine, si le mieux continue, nous verrons. »

Il se retira de fort mauvaise humeur. Cela m’était indifférent ; mais, comme je me retournais, quelle ne fut pas ma surprise de voir Castagnac, les yeux tout grands ouverts, suivre son camarade d’un regard étrange.

« Eh bien ! lui dis-je, comment êtes-vous ce matin ?

— Bien, très bien, fit-il brusquement. C’est Raymond qui va là-bas ?

— Oui.

— Que voulait-il ?

— Oh ! rien… il venait me demander un billet de sortie que je lui ai refusé.

— Ah ! vous avez refusé ?

— Parbleu !… cela va sans dire. »

Alors Castagnac respira longuement, et, s’affaissant sur lui-même, il parut retomber dans sa somnolence.

Je ne sais quelle vague appréhension venait de me saisir ; l’accent de cet homme m’avait agacé les nerfs ; je sortis à mon tour tout rêveur.

Ce jour même, un de mes malades mourut ; je fis transporter le corps dans la salle de dissection, et, vers neuf heures du soir, en revenant de la pension, je descendis l’escalier qui mène à l’amphithéâtre.

Figurez-vous une petite salle voûtée, haute de quinze pieds et large de vingt ; ses deux fenêtres s’ouvrent sur le précipice, du côté de la grande route de Philippeville. – Au fond est une table inclinée, et, sur la table, le cadavre que je me proposais d’étudier.

Après avoir déposé ma lampe sur une pierre saillante, ménagée dans le mur à cet effet, et déployé ma trousse, je commençai mon travail qui se prolongea près de deux heures sans interruption.

Depuis longtemps le rappel était sonné ; le seul bruit qui vînt à moi dans le silence était le pas cadencé de la sentinelle, ses temps d’arrêt lorsqu’elle posait la crosse à terre, puis, d’heure en heure, le passage de la ronde, le qui-vive, le chuchotement lointain du mot d’ordre, le vacillement du falot jetant un éclair par-dessus la rampe : bruits rapides, heurtés, dont l’éloignement progressif semblait faire grandir le silence.

Il était près de onze heures et la fatigue me gagnait, lorsque, regardant par hasard du côté de la fenêtre ouverte, je fus saisi du plus étrange spectacle : toute une rangée de chouettes, petites, grises, les plumes ébouriffées, les yeux verdâtres et louches fixés sur ma lampe, se pressaient au bord de la croisée, se repoussant l’une l’autre et cherchant à se faire place.

Ces oiseaux hideux, attirés par l’odeur de la chair, n’attendaient que mon départ pour fondre sur leur proie.

Vous dire l’horreur que me causa cette apparition serait chose impossible. Je me précipitai vers la fenêtre ; toutes disparurent au milieu des ténèbres, comme de grandes feuilles mortes emportées par la brise.

Mais, au même instant, un bruit singulier frappa mon oreille, un bruit presque imperceptible dans le vide de l’abîme. Je m’inclinai, la main sur la barre, regardant dehors et retenant mon haleine pour mieux entendre.

Au-dessus de l’amphithéâtre se trouvait la chambre du lieutenant Castagnac, et, au-dessous, entre le précipice et le mur de l’hôpital, passait un sentier large tout au plus d’un pied, et tout couvert des débris de bouteilles et de poteries qu’y jetaient les infirmiers.

Or, à cette heure de la nuit, où le moindre bruit, le plus léger soupir devient perceptible, je distinguais les pas et les tâtonnements d’un homme marchant sur ce rebord.

« Dieu fasse, me disais-je, que la sentinelle ne l’ait pas vu ! Qu’il hésite une seconde, et sa chute est infaillible ! »

Je terminais à peine cette réflexion qu’une voix rauque, étouffée, la voix de Castagnac, cria brusquement dans le silence :

« Raymond… où vas-tu ? »

Cette exclamation me traversa jusqu’à la moelle des os.

C’était un arrêt de mort.

En effet, au même instant, quelques débris glissèrent sur le talus, puis le long de la rampe escarpée, j’entendis quelqu’un se cramponner avec de longs soupirs.

La sueur froide me découlait de la face… J’aurais voulu voir… descendre… appeler au secours… ma langue était glacée.

Tout à coup il y eut un gémissement… puis… rien !… Je me trompe : une sorte d’éclat de rire saccadé suivit… une fenêtre se referma brusquement avec un bruit de vitres qui se brisent.

Et le silence profond, continu, étendit son linceul sur ce drame épouvantable.

Que vous dirai-je, mes chers amis ?… La terreur m’avait fait reculer jusqu’au fond de la salle, et là, tremblant, les cheveux hérissés, les yeux fixés devant moi, je restai plus de vingt minutes, écoutant bondir mon cœur et cherchant à comprimer de la main ses pulsations.

Au bout de ce temps, j’allai machinalement refermer la fenêtre ; je pris la lampe, je montai l’escalier et je suivis le corridor qui menait à ma chambre.

Je me couchai… mais il me fut impossible de fermer l’œil : j’entendais ces soupirs… ces longs soupirs de la victime… puis l’éclat de rire de l’assassin !

« Assassiner sur la grand’route, le pistolet au poing, me disais-je, c’est affreux sans doute ; mais assassiner d’un mot… sans danger !… »

Au dehors, le siroco s’était élevé ; il se démenait dans la plaine avec des gémissements lugubres, apportant jusqu’à la cime du roc le sable et le gravier du désert.

Du reste, la violence même des sensations qui venaient de m’agiter me faisait éprouver un besoin de sommeil presque invincible… L’effroi seul me tenait éveillé… Je me représentais le grand Castagnac en chemise, penché hors de sa fenêtre… le cou tendu… suivant du regard sa victime jusque dans les profondeurs ténébreuses du précipice… et cela me glaçait le sang.

« C’est lui ! me disais-je, c’est lui !… S’il se doutait que j’étais là !… »

Alors il me semblait entendre les planches du corridor crier sous un pas furtif… et je me levais sur le coude… la bouche entrouverte… prêtant l’oreille.

Cependant le besoin de repos finit par l’emporter, et, vers trois heures, je m’endormis d’un sommeil de plomb.

Il était grand jour quand je m’éveillai ; le coup de vent de la nuit était tombé, le ciel pur et le calme si profond, que je doutai de mes souvenirs ; je crus avoir fait un vilain rêve.

Chose étrange, j’éprouvais une sorte de crainte à vérifier mes impressions. Je descendis remplir mon service, et ce n’est qu’après avoir visité toutes mes salles, examiné longuement chaque malade, que je me rendis enfin chez Dutertre.

Je frappe à sa porte ; point de réponse… J’ouvre ; son lit n’est pas défait… J’appelle les infirmiers, j’interroge… je demande où est le lieutenant Dutertre ; personne ne l’avait vu depuis la veille au soir.

Alors, recueillant tout mon courage, j’entrai dans la chambre de Castagnac.

Un rapide coup d’œil vers la fenêtre m’apprit que deux vitres étaient brisées ; je me sentis pâlir… mais, reprenant aussitôt mon sang-froid :

« Quel coup de vent cette nuit ! m’écriai-je ; qu’en dites-vous, lieutenant ? »

Lui, tranquillement assis, les coudes sur la table, sa longue figure osseuse entre les mains, faisait mine de lire sa théorie. Il était impassible, et, levant sur moi son morne regard :

« Parbleu ! fit-il en m’indiquant la fenêtre, deux vitres défoncées… rien que ça… hé ! hé ! hé !

— Il paraît, lieutenant, que cette chambre est plus exposée que les autres… ou peut-être aviez-vous laissé la fenêtre ouverte ?

Une contraction musculaire imperceptible brida les joues du vieux soudard.

« Ma foi non, dit-il en me regardant d’un air étrange, elle était fermée.

— Ah ! »

Puis m’approchant pour lui prendre le pouls :

« Et la santé… comment va-t-elle ?

— Mais pas mal.

— En effet… il y a du mieux… un peu d’agitation… D’ici quinze jours, lieutenant, vous serez rétabli… je vous le promets… Seulement, alors, tâchez de vous modérer… plus de poison vert… ou sinon… prenez-y bien garde ! »

Malgré le ton de bonhomie que je m’efforçais de prendre, ma voix tremblait… Le bras du vieux scélérat, que je tenais dans la main, me produisait l’effet d’un serpent… J’aurais voulu fuir… Et puis cet œil fixe, inquiet, qui ne me quittait pas… C’était horrible !

Pourtant je me contins.

Au moment de sortir, revenant tout à coup comme pour réparer un oubli :

« À propos, lieutenant, Dutertre n’est pas venu vous voir ? »

Un frisson passa dans ses cheveux gris.

— Dutertre ?

— Oui… il est sorti… il est sorti depuis hier… on ne sait ce qu’il est devenu… je supposais…

— Personne n’est venu me voir, fit-il avec une petite toux sèche, personne !

Il reprit son livre, et moi je refermai la porte, convaincu de son crime comme de la lumière du jour.

Malheureusement, je n’avais pas de preuves.

« Si je le dénonce, me disais-je en regagnant ma chambre, il niera, c’est évident ; et s’il nie, quelle preuve pourrai-je donner de la réalité du fait ?… aucune !… Mon propre témoignage ne saurait suffire… Tout l’odieux de l’accusation retombera sur ma tête, et je me serai fait un ennemi terrible. »

D’ailleurs les crimes de ce genre ne sont pas prévus par la loi. En conséquence, je résolus d’attendre, de surveiller Castagnac sans en avoir l’air, persuadé qu’il finirait pas se trahir. Je me rendis ensuite chez le commandant de place et je lui signalai simplement la disparition du lieutenant Dutertre.

Le lendemain, quelques Arabes arrivant au marché de Constantine avec leurs ânes chargés de légumes, dirent qu’on voyait, de la route de Philippeville, un uniforme suspendu dans les airs le long des rochers de la Kasba, et que les oiseaux de proie volaient autour par centaines, remplissant le ciel de leurs cris.

C’étaient les restes de Raymond.

On eut des peines infinies à les chercher, au moyen de cordes et d’échelles fixées de distance en distance le long de l’abîme.

Les officiers de la garnison s’entretinrent deux ou trois jours de cette étrange aventure ; on fit mille commentaires sur les circonstances probables de l’événement ; puis on causa d’autre chose ; on reprit la partie de bézigue ou de piquet.

Des hommes exposés tous les jours à périr n’ont pas un grand fonds de sympathie les uns pour les autres : Jacques meurt… Pierre le remplace… Le régiment est immortel ! C’est la théorie dite humanitaire en action : – « Vous êtes, donc vous serez… Car étant, vous participez de l’être éternel et infini. » – Oui, je serai… Mais quoi ? – Voilà la question… Aujourd’hui lieutenant de chasseurs… et demain une motte de terre… Cela mérite qu’on y regarde à deux fois.

II

Ma position, au milieu de l’indifférence générale, était pénible ; le silence me pesait comme un remords. La vue du lieutenant Castagnac excitait en moi des mouvements d’indignation, une sorte de répulsion insurmontable ; le regard terne de cet homme, son sourire ironique me glaçaient le sang. Lui-même m’observait parfois à la dérobée, comme pour lire au fond de mon âme ; ces regards furtifs, pleins de défiance, ne me rassuraient pas du tout.

« Il se doute de quelque chose, me disais-je ; s’il en était sûr, je serais perdu… car cet homme ne recule devant rien ! »

Ces idées m’imposaient une contrainte intolérable ; mes travaux en souffraient, il fallait sortir de l’incertitude à tout prix… mais comment ?

La Providence vint à mon aide.

Je traversais un jour le guichet, sur les trois heures de l’après-midi, pour me rendre en ville, quand le caporal infirmier accourut me remettre un chiffon de papier, qu’il venait de trouver dans la tunique de Raymond.

« C’est une lettre d’une particulière nommée Fatima, me dit le brave homme ; il paraît que cette indigène en tenait pour le lieutenant Dutertre… J’ai pensé, major, que ça pouvait vous intéresser… »

La lecture de cette lettre me jeta dans un grand étonnement ; elle était très courte et se bornait pour ainsi dire à indiquer l’heure et le lieu d’un rendez-vous ; mais quelle révélation dans la signature !

« Ainsi donc, me dis-je, cette exclamation de Castagnac au plus fort de ses crises… cette exclamation : « Fatima ! ô Fatima ! est le nom d’une femme… et cette femme existe… Elle aimait Dutertre !… Qui sait ? C’était peut-être pour aller à ce rendez-vous que Raymond m’avait demandé un billet de sortie !… Oui… oui… la lettre est du 3 juillet… C’est bien cela ! Pauvre garçon… ne pouvant quitter l’hôpital pendant le jour, il s’est hasardé la nuit dans cet affreux chemin… et là… Castagnac l’attendait… »

Tout en réfléchissant à ces choses, je descendais le roc de la brèche, et bientôt je me vis en face d’une voûte de briques assez basse, ouverte au vent selon l’usage oriental.

Au fond de cette voûte, un certain Sidi Houmaïum, armé d’une longue cuiller de bois, et gravement assis sur ses babouches, remuait dans un vase d’eau bouillante la poudre parfumée du moka.

Il est bon de vous dire que j’avais guéri Sidi Houmaïum d’une dartre maligne, contre laquelle les médecins et les chirurgiens du pays avaient inutilement employé toutes leurs panacées et leurs amulettes. Ce brave homme me gardait une véritable reconnaissance.

Tout autour de la botéga régnait une banquette recouverte de petites nattes en sparterie, et sur la banquette trônaient cinq ou six Maures coiffés du fez rouge à flocon de soie bleue, les jambes croisées, la paupière demi-close, le chibouk aux lèvres, savourant en silence l’arôme du tabac turc et de la fève d’Arabie.

Je ne sais par quelle inspiration subite l’idée me vint aussitôt de consulter Sidi Houmaïum. Il est de ces impulsions bizarres qu’on ne peut définir et dont nul ne saurait pénétrer la cause.

J’entre donc dans la botéga d’un pas solennel, à la grande stupéfaction des habitants, et je prends place sur la banquette.

Le Kaouadji, sans avoir l’air de me reconnaître, vient me présenter un chibouk et une tasse de café brûlant.

Je hume le breuvage, j’aspire le chibouk, le temps s’écoule lentement, et, vers six heures, la voix papelarde du muezzin appelle les fidèles à la prière.

Tous se lèvent en passant la main sur leur barbe, et s’acheminent vers la mosquée.

Enfin je suis seul.

Sidi Houmaïum, promenant autour de lui un regard inquiet, s’approche de moi, et se courbe pour me baiser la main.

« Seigneur Taleb, qu’est-ce qui vous amène dans mon humble demeure ?… Que puis-je pour vous rendre service ?

— Tu peux me faire connaître Fatima.

— Fatima la Mauresque ?

— Oui… la Mauresque.

— Seigneur Taleb, au nom de votre mère, ne voyez pas cette femme !

— Pourquoi ?

— C’est la perdition des fidèles et des infidèles… elle possède un charme qui tue… ne la voyez pas !…

— Sidi Houmaïum, ma résolution est inébranlable… : Fatima possède un charme : eh bien !… moi… je possède un charme plus grand… Le sien donne la mort !… Le mien donne la vie, la jeunesse, la beauté !… Dis-lui cela, Sidi Houmaïum ; dis-lui que les rides de la vieillesse s’effacent à mon approche… Dis-lui que la pomme d’Héva, – cette pomme qui nous condamne tous à mourir, depuis l’origine des siècles, – j’en ai retrouvé les pépins… que je les ai semés… et qu’il en est sorti l’arbre de la vie dont les fruits savoureux donnent la grâce de l’éternelle jeunesse !… Que celle qui en goûte, fût-elle vieille, laide et ratatinée comme une sorcière, dis-lui qu’elle renaît… que ses rides s’effacent… que sa peau devient blanche et douce comme un lis… ses lèvres roses et parfumées comme la reine des fleurs… ses dents éclatantes comme celles d’un jeune chacal.

— Mais, seigneur Taleb, s’écria le musulman, Fatima n’est pas vieille : elle est au contraire, jeune et belle… si belle même, qu’elle ferait l’orgueil d’un sultan.

— Je le sais… elle n’est pas vieille… mais elle peut vieillir… Je veux la voir !… Souviens-toi, Sidi Houmaïum, souviens-toi de tes promesses.

— Puisque telle est votre volonté, seigneur Taleb, revenez demain à la même heure. Mais rappelez-vous bien ce que je vous dis : Fatima fait un vilain usage de sa beauté.

— Sois tranquille… je ne l’oublierai pas. »

Et présentant la main au coulouglis, je me retirai comme j’étais venu, la tête haute et le pas majestueux.

Jugez si je dus attendre avec impatience l’heure de mon rendez-vous avec Sidi Houmaïum ; je ne me possédais plus ; cent fois, je traversai la grande cour pour guetter le cri du muezzin, tirant le chapeau à tout venant, et causant même avec la sentinelle pour tuer le temps.

Enfin le verset du Coran se chante à la cime des airs ; il plane de minaret en minaret sur la ville indolente. Je cours à la rue de la Brèche ; Sidi Houmaïum fermait sa botéga.

« Eh bien ! lui dis-je tout haletant.

— Fatima vous attend, seigneur Taleb. »

Il assujettit la barre, et, sans autre explication, se met à marcher devant moi.

Le ciel était d’un éclat éblouissant. Les hautes maisons blanches, véritable procession de fantômes, drapées de loin en loin d’un rayon de soleil, reflétaient sur les rares passants leur morne tristesse.

Sidi Houmaïum allait toujours sans tourner la tête, les longues manches de son bernous balayant presque la terre ; et, tout en marchant, je l’entendais réciter tout bas en arabe je ne sais quelles litanies semblables à celles de nos pèlerins.

Bientôt, quittant la grande rue, il s’engagea dans l’étroite ruelle de Suma, où deux personnes ne sauraient marcher de front. Là, dans la bourbe noire du ruisseau, sous de misérables échoppes, grouille toute une population de savetiers, de brodeurs sur maroquin, de marchands d’épices des Indes, d’aloès, de dattes, de parfums rares, les uns allant et venant d’un air apathique, les autres accroupis, les jambes croisées, méditant à je ne sais quoi dans une atmosphère de fumée bleuâtre, qui s’échappe à la fois de leur bouche et de leurs narines.

Le soleil d’Afrique pénètre dans le sombre cloaque en lames d’or, effleurant ici une vieille barbe grise à nez crochu avec son chibouk et sa main grasse chargée de bagues ; plus loin le profil gracieux d’une belle juive, rêveuse et triste au fond de sa boutique, – ou bien encore l’étalage d’un armurier, avec ses yatagans effilés, ses longs fusils de Bédouins incrustés de nacre. – L’odeur de la fange se confond avec les émanations pénétrantes de l’officine. La lumière sabre les ombres, elle les découpe en franges lumineuses, elle les tamise de ses paillettes éblouissantes sans parvenir à les dissiper.

Nous allions toujours.

Tout à coup, dans l’un des détours inextricables de la ruelle, Sidi Houmaïum s’arrêta devant une porte basse et souleva le marteau.

« Tu me suivras… tu me serviras d’interprète, lui dis-je à voix basse.

— Fatima parle le français, » me répondit-il sans tourner la tête.

Au même instant, la face luisante d’une négresse parut au guichet. Sidi Houmaïum lui dit quelques mots en arabe. La porte s’ouvrit et se referma subitement sur moi : la négresse était sortie par une porte latérale que je n’avais pas vue, et Sidi Houmaïum était resté dans la ruelle.

Après avoir attendu quelques minutes, je commençais à m’impatienter, quand une porte s’ouvrit sur la gauche, et la négresse qui m’avait introduit me fit signe d’entrer.

Je gravis quelques marches et me trouvai dans une cour intérieure pavée de petits carreaux de faïence en mosaïque. Plusieurs portes s’ouvraient sur cette cour.

La négresse me conduisit dans une salle basse, les fenêtres ouvertes, garnies de rideaux de soie à dessins mauresques. Des coussins de perse violette régnaient tout autour ; une large natte en roseaux couleur d’ambre couvrait le plancher, des arabesques interminables de fleurs et de fruits fantastiques se déroulaient au plafond ; mais ce qui d’abord attira mes regards, ce fut Fatima elle-même, accoudée sur le divan, les yeux voilés de longues paupières à cils noirs, la lèvre légèrement ombrée, le nez droit et fin, les bras chargés de lourds bracelets. Elle avait de jolis pieds et jouait nonchalamment avec ses petites babouches brodées d’or vert, quand je m’arrêtai sur le seuil.

Durant quelques secondes, la Mauresque m’observa du coin de l’œil, puis un fin sourire entr’ouvrit ses lèvres.

« Entrez, seigneur Taleb, fit-elle d’une voix nonchalante, Sidi Houmaïum m’a prévenue de votre visite : je sais le motif qui vous amène… Vous êtes bien bon de vous intéresser à la pauvre Fatima, qui se fait vieille… car elle aura bientôt dix-sept ans… dix-sept ans !… l’âge des regrets et des rides… l’âge des repentirs tardifs… – Ah ! seigneur Taleb, asseyez-vous et soyez le bienvenu !… Vous m’apportez la pomme d’Héva, n’est-il pas vrai ?… la pomme qui donne la jeunesse et la beauté… Et la pauvre Fatima en a besoin ! »

Je ne savais que répondre… j’étais confus… ; mais, me rappelant tout à coup le motif qui m’avait conduit là, mon sang ne fit qu’un tour, et, par l’effet des réactions extrêmes, je devins froid comme le marbre.

« Vous raillez avec grâce, Fatima, répondis-je en prenant place sur le divan, j’avais entendu célébrer votre esprit non moins que votre beauté… je vois qu’on a dit vrai.

— Ah ! fit-elle, et par qui donc ?

— Par Dutertre.

— Dutertre ?

— Oui… Raymond Dutertre… le jeune officier qui est tombé dans l’abîme du Rummel… – Celui que vous aimiez, Fatima. »

Elle ouvrit de grands yeux surpris.

« Qui vous a dit que je l’aimais ? fit-elle en me regardant d’un air étrange ; c’est faux ! – Est-ce lui qui vous a dit cela ?

— Non… mais je le sais : cette lettre me le preuve, cette lettre que vous lui avez écrite, et qui est cause de sa mort… car c’est pour accourir près de vous, qu’il s’est risqué la nuit sur les rochers de la Kasba. »

À peine avais-je prononcé ces paroles que la Mauresque se leva brusquement, les yeux étincelants d’un feu sombre.

« J’en étais sûre ! s’écria-t-elle. Oui… quand la négresse est venue m’apprendre le malheur… je lui ai dit : « Aïssa… c’est lui qui a fait le coup… C’est lui ! » Oh ! le misérable !… »

Et comme je la regardais tout stupéfait, ne sachant ce qu’elle voulait dire, elle s’approcha de moi et me dit à voix basse :

« Mourra-t-il ?… Croyez-vous qu’il mourra bientôt ?… Je voudrais le voir découper ! »

Elle m’avait saisi par le bras et me regardait jusqu’au fond de l’âme. Je n’oublierai jamais la pâleur mate de cette tête, ces grands yeux noirs écarquillés, ces lèvres frémissantes.

« De qui parlez-vous donc, Fatima ? lui dis-je tout ému, expliquez-vous ; je ne vous comprends pas.

— De qui ? de Castagnac !… – Vous êtes Taleb à l’hôpital… Eh bien ! donnez-lui du poison… C’est un brigand : – il m’a forcée d’écrire à l’officier de venir ici… ; moi… je ne voulais pas… Et pourtant ce jeune homme me poursuivait depuis longtemps ; mais je savais que Castagnac avait une mauvaise idée contre lui. Alors, comme je refusais, il m’a menacée de sortir de l’hôpital pour venir me battre, si je n’écrivais pas tout de suite… Tenez… voici sa lettre… Je vous dis que c’est un brigand !… »

Il me répugne, mes chers amis, de vous répéter tout ce que la Mauresque m’apprit sur le compte de Castagnac. Elle me raconta l’histoire de leur liaison : après l’avoir séduite, il l’avait corrompue, et, depuis deux ans, le misérable exploitait le déshonneur de cette malheureuse ; non content de cela, il la battait !

Je sortis de chez Fatima le cœur oppressé.

Sidi Houmaïum m’attendait à la porte ; nous redescendîmes la ruelle de Suma.

« Prenez garde, me dit le coulouglis en m’observant du coin de l’œil, prenez garde, seigneur Taleb : vous êtes bien pâle ; le mauvais ange plane sur votre tête !… »

Je serrai la main de ce brave homme et lui répondis :

« Ne crains rien ! »

Ma résolution était prise : sans perdre une minute, je montai à la Kasba ; j’entrai dans l’hôpital et je frappai à la porte de Castagnac.

« Entrez ! »

Il paraît que l’expression de ma figure n’annonçait rien de bon ; car, en m’apercevant, il se leva tout interdit.

« Tiens, c’est vous ! fit-il en s’efforçant de sourire ; je ne vous attendais pas. »

Pour toute réponse, je lui montrai la lettre qu’il avait écrite à Fatima.

Il pâlit, et l’ayant regardée quelques secondes, il voulut se précipiter sur moi, mais je l’arrêtai d’un geste.

« Si vous faites un pas, lui dis-je en portant la main à la garde de mon épée, je vous tue comme un chien !… Vous êtes un misérable… Vous avez assassiné Dutertre… J’étais à l’amphithéâtre, j’ai tout entendu… Ne niez pas ! Votre conduite envers cette femme est odieuse… Un officier français descendre à un tel degré d’infamie !… Écoutez : je devrais vous livrer à la justice… mais votre déshonneur rejaillirait sur nous tous… S’il vous reste un peu de cœur… tuez-vous !… Je vous accorde jusqu’à demain… Demain, à sept heures, si je vous retrouve vivant, je vous conduirai moi-même chez le commandant de place. »

Ayant dit ces choses, je me retirai sans attendre sa réponse, et je courus donner l’ordre à la sentinelle d’empêcher le lieutenant Castagnac de sortir de l’hôpital sous aucun prétexte ; je recommandai de même une surveillance toute spéciale au concierge, le rendant responsable de ce qui pourrait survenir en cas de négligence ou de faiblesse ; puis je m’acheminai tranquillement vers la pension, comme si de rien n’était. J’y fus même plus gai que d’habitude et prolongeai mon dîner jusqu’après huit heures.

Depuis que le crime de Castagnac m’était prouvé matériellement, je me sentais impitoyable : Raymond me criait vengeance.

Après le dîner, je me rendis chez un marchand de résine ; j’y fis l’acquisition d’une torche poissée, telle que nos spahis en portent dans leurs carrousels de nuit ; puis, rentrant à l’hôpital, je descendis directement à l’amphithéâtre, ayant soin d’en fermer la porte à double tour.

La voix du muezzin annonçait alors la dixième heure, les mosquées étaient désertes, la nuit profonde.

Je m’assis en face d’une fenêtre, respirant les tièdes bouffées de la brise, et m’abandonnant aux rêveries qui m’étaient si chères autrefois. Que de souffrances, que d’inquiétudes j’avais éprouvées depuis quinze jours : toute mon existence passée ne m’en offrait pas de semblables ; il me semblait être échappé des griffes de l’esprit des ténèbres et jouir de ma liberté reconquise.

Le temps s’écoulait ainsi ; déjà la ronde avait deux fois relevé les sentinelles, quand tout à coup des pas rapides, furtifs, se firent entendre dans l’escalier. Un coup sec retentit à la porte.

Je ne répondis pas.

Une main fébrile chercha la clef.

« C’est Castagnac ! » me dis-je tout ému.

Deux secondes se passèrent.

« Ouvrez ! » cria-t-on du dehors.

Je ne m’étais pas trompé, c’était lui !

On prêta l’oreille, puis une épaule essaya d’ébranler la lourde porte de chêne.

Il y eut un silence… On écouta de nouveau… Moi…, je restais immobile… retenant mon haleine… Quelque chose fut jeté sur les marches… Les pas s’éloignèrent.

Je venais d’échapper à la mort.

Mais qu’allait-il advenir ?

Dans la crainte d’une nouvelle tentative plus violente, j’allai pousser les deux gros verrous qui faisaient de l’amphithéâtre une véritable prison.

C’était peine inutile, car, en revenant m’asseoir, je vis déjà l’ombre de Castagnac s’avancer sur la courtine. La lune, levée du côté de la ville, projetait l’ombre de l’hôpital sur le précipice. Quelques rares étoiles scintillaient à l’horizon ; pas un souffle n’agitait l’air.

Avant de s’engager sur la rampe dangereuse, le vieux soudard fit halte, regardant ma fenêtre. Son hésitation fut longue.

Au bout d’un quart d’heure, il fit le premier pas, marchant le dos appliqué contre le mur. Il était arrivé au milieu de la rampe, et se flattait sans doute déjà d’atteindre le talus qui descend à la Kasba ; quand je lui jetai le cri de mort :

« Raymond, où vas-tu ?

Mais, soit qu’il fût prêt à tout événement, soit qu’il eût plus de sang-froid que sa victime, le misérable ne bougea point et me répondit avec un éclat de rire ironique :

« Ah ! ah ! vous êtes là, docteur ; je m’en doutais… Attendez, je reviens ; nous avons un petit compte à régler ensemble. »

Alors, allumant ma torche et l’avançant au-dessus du précipice :

« Il est trop tard ! m’écriai-je ; regarde, scélérat, voici ton tombeau ! »

Et les immenses gradins de l’abîme, avec leurs rochers noirs, luisants, hérissés de figuiers sauvages, s’illuminèrent jusqu’au fond de la vallée.

C’était un coup d’œil titanique : la lumière blanche de la poix, descendant d’étage en étage entre les rochers, agitant leurs grandes ombres dans le vide, semblait creuser les ténèbres à l’infini.

J’en fus saisi moi-même, et reculai d’un pas, comme frappé de vertige.

Mais lui… lui qui n’était séparé du gouffre que par la largeur d’une brique, de quelle terreur ne dut-il pas être foudroyé !

Ses genoux fléchirent… ses mains se cramponnèrent au mur… Je m’avançai de nouveau… une énorme chauve-souris, chassée par la lumière, commença sa ronde funèbre autour des murailles gigantesques, comme un rat noir aux ailes anguleuses nageant dans la flamme… et tout au loin… bien loin… les flots du Rummel scintillèrent dans l’immensité.

« Grâce ! cria l’assassin d’une voix cassée, grâ… ce ! »

Je n’eus pas le courage de prolonger son supplice, et je lançai ma torche dans l’espace.

Elle descendit lentement, balançant sa flamme échevelée dans les ténèbres ; éclairant tour à tour les assises de l’abîme, et semant les broussailles de ses étincelles éblouissantes.

Elle n’était plus qu’un point dans la nuit, et descendait toujours, quand une ombre passa devant elle comme la foudre.

Je compris que justice était faite.

En remontant l’escalier de l’amphithéâtre, quelque chose plia sous mon pied ; je me baissai, c’était mon épée : Castagnac, avec sa perfidie habituelle, avait résolu de me tuer avec ma propre épée, pour faire croire à un suicide.

Du reste, comme je l’avais prévu, la porte de ma chambre était forcée, mon lit bouleversé, mes papiers épars : il avait fait une visite en règle chez moi.

Cette circonstance dissipa complètement le sentiment de pitié involontaire que m’inspirait la fin du misérable.

LE BLANC ET LE NOIR

CONTE FANTASTIQUE

I

Dans ce temps-là, nous passions nos soirées à la brasserie Brauer, qui s’ouvre sur la place du Vieux-Brisach.

Après huit heures arrivaient à la file Frédéric Schultz, le tabellion ; Frantz Martin, le bourgmestre ; Christophel Ulmett, le juge de paix ; le conseiller Klers ; l’ingénieur Rothan ; le jeune organiste Théodore Blitz, et plusieurs autres honorables bourgeois de la ville, qui tous s’asseyaient à la même table et dégustaient le bokbier mousseux en famille.

L’apparition de Théodore Blitz, qui nous arrivait d’Iéna, sur une lettre de recommandation d’Harmosius, ses yeux noirs, ses cheveux bruns ébouriffés, son nez mince et pâle, sa parole tranchante et ses idées mystiques, jetèrent bien un peu le trouble au milieu de nous. On s’étonnait de le voir se lever brusquement, faire trois ou quatre tours dans la salle en gesticulant, se moquer avec un air étrange des paysages de la Suisse représentés sur les murs ; des lacs bleu-indigo, des montagnes vert-pomme, des sentiers rouges ; puis venir se rasseoir, avaler sa chope d’un trait, entamer une discussion sur la musique de Palestrina, sur le luth des Hébreux, sur l’introduction de l’orgue dans nos basiliques, sur le sépher, sur les époques sabbatiques, etc. ; contracter les sourcils, planter ses coudes pointus au bord de la table, et se perdre dans des méditations profondes.

Oui, cela nous étonnait bien un peu, nous autres gens graves, habitués aux idées méthodiques ; mais il fallut pourtant s’y faire, et l’ingénieur Rothan lui-même, quoique d’humeur railleuse, finit aussi par se calmer, et ne plus contredire à tout propos le jeune maître de chapelle quand il avait raison.

Évidemment Théodore Blitz était une de ces organisations nerveuses qui se ressentent de toutes les variations de la température : or, cette année-là fut extrêmement chaude, nous eûmes plusieurs grands orages vers l’automne, et l’on craignait pour les vendanges.

Un soir, tout notre monde se trouvait réuni comme d’habitude autour de la table, à l’exception du vieux juge Ulmett et du maître de chapelle. M. le bourgmestre causait de la grêle, de grands travaux hydrauliques ; moi, j’écoutais le vent se démener dehors dans les platanes du Schlossgarten, et les gouttes d’eau fouetter les vitres. – De temps en temps on entendait une tuile rouler sur les toits, une porte se refermer avec force, un volet battre les murs, puis ces immenses clameurs de l’ouragan qui hurle, siffle et gémit au loin, comme si tous les êtres invisibles se cherchaient et s’appelaient dans les ténèbres, tandis que les vivants se cachent et se blottissent dans un coin pour éviter leur funeste rencontre.

La chapelle de Saint-Landolphe sonnait neuf heures, quand Blitz entra brusquement, secouant son feutre comme un possédé, et criant de sa voix sifflante :

« Maintenant le diable fait des siennes ; le blanc et le noir se confondent !… Les neuf fois neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix mille Envies bataillent et se déchirent !… – Va… Arimane ! promène-toi… ravage… dévaste… les Amschaspands sont en fuite… Oromaze se voile la face !…, – Quel temps ! quel temps !

Et ce disant, il courait autour de la salle, allongeant ses grandes jambes sèches et riant par saccades.

Nous fûmes tous stupéfaits d’une entrée pareille, et, durant quelques secondes, personne ne dit mot ; mais enfin l’ingénieur Rothan, entraîné par son humeur caustique, s’écria :

« Quel galimatias nous chantez-vous là, monsieur l’organiste ? Que signifient ces Amschaspands ? ces neuf fois neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix mille Envies ? Ha ! ha ! ha ! C’est vraiment trop comique. Où diable allez-vous prendre ce singulier langage ? »

Théodore Blitz s’était arrêté tout court, fermant un œil, tandis que l’autre, tout grand ouvert, étincelait d’une ironie diabolique.

Et quand Rothan eut fini :

« Oh ! ingénieur, oh ! esprit sublime, maître de la truelle et du mortier, dit-il, directeur des moellons, ordonnateur de l’angle droit, de l’angle aigu et de l’angle obtus, vous avez raison, cent fois raison ! »

Et il se courba d’un air moqueur :

« Rien n’existe que la matière, le niveau, la règle et le compas. – Les révélations de Zoroastre, de Moïse, de Pythagore, d’Odin, du Christ ; l’harmonie, la mélodie, l’art, le sentiment, sont des rêves indignes d’un esprit lumineux tel que le vôtre. – C’est à Vous seul qu’appartient la vérité, l’éternelle vérité. – Hé ! hé ! hé ! Je m’incline devant vous, je vous salue, je me prosterne devant votre gloire, impérissable comme celle de Ninive et de Babylone ! »

Ayant dit ces mots, il fit deux pirouettes sur ses talons, et partit d’un éclat de rire si perçant, qu’on aurait dit le chant d’un coq qui salue l’aurore.

Rothan allait se fâcher ; mais, au même instant, le vieux juge Ulmett entra, la tête enfoncée dans son gros bonnet de loutre, les épaules couvertes de sa houppelande vert-bouteille à bordure de renard, les manches pendantes, le dos arrondi, les paupières demi-fermées, son gros nez rouge et ses joues musculeuses ruisselants de pluie.

Il était trempé comme un canard.

Dehors, l’eau tombait par torrents ; les gouttières clapotaient, les gargouilles se dégorgeaient, et les rigoles se gonflaient comme des rivières.

« Ah ! Seigneur ! fit le brave homme, faut-il être fou pour sortir par un temps pareil, et surtout après tant de fatigues : deux enquêtes… des procès-verbaux… des interrogatoires ! – Le bokbier et les vieux amis me feraient traverser le Rhin à la nage. »

Et, tout en grommelant ces paroles confuses, il ôtait son bonnet de loutre, ouvrait sa large pelisse pour en tirer sa longue pipe d’Ulm, sa blague à tabac et son briquet, qu’il déposait soigneusement sur la table. Après quoi, il suspendit sa houppelande et le bonnet à la tringle d’une croisée en s’écriant :

« Brauer !

— Que désire M. le juge de paix ?

— Vous feriez bien de fermer les volets. Croyez-moi, cette ondée pourrait finir par des coups de tonnerre. »

Le brasseur sortit aussitôt, les volets furent fermés et le vieux juge s’assit dans son coin en exhalant un soupir.

« Vous savez ce qui se passe, bourgmestre ? fit-il alors d’un accent triste.

— Non. Qu’est-ce qui se passe, mon vieux Christophel ? »

Avant de répondre, M. Ulmett promena tout autour de la salle un regard attentif.

« Nous sommes seuls, mes amis, dit-il, je puis bien vous confier cela : on vient de retrouver, vers trois heures de l’après-midi, la pauvre Grédel Dick sous l’écluse du meunier, au Holderloch.

— Sous l’écluse du Holderloch ! s’écrièrent les assistants.

— Oui… une corde au cou… »

Pour comprendre combien ces paroles durent nous saisir, il faut savoir que Grédel Dick était l’une des plus jolies filles de Vieux-Brisach, une grande brune aux yeux bleus, aux joues roses ; la fille unique du vieil anabaptiste Pétrus Dick, qui tenait à ferme les biens considérables du Schlossgarten. Depuis quelque temps, on la voyait triste et grave, elle autrefois si rieuse, le matin au lavoir et le soir à la fontaine au milieu de ses amies. On l’avait vue pleurer, et l’on attribuait son chagrin aux poursuites incessantes de Saphéri Mutz, le fils du maître de poste, un solide gaillard, sec, nerveux, le nez aquilin et les cheveux noirs frisés, qui la suivait comme son ombre et ne lâchait pas son bras les dimanches à la danse.

Il avait même été question de leur mariage ; mais le père Mutz, sa femme, Karl Brêmer son gendre, et sa fille Soffayel s’étaient opposés à cette union, sous prétexte qu’une païenne ne pouvait entrer dans la famille.

Grédel avait disparu depuis trois jours. On ne savait ce qu’elle était devenue. Et maintenant, qu’on se figure les mille pensées qui nous traversèrent l’esprit, en apprenant qu’elle était morte. Personne ne songeait plus à la discussion de Théodore Blitz et de l’ingénieur Rothan touchant les esprits invisibles ; tous les yeux interrogeaient M. Christophel Ulmett, qui, sa large tête chauve inclinée, ses épais sourcils blancs contractés, bourrait gravement sa pipe d’un air rêveur.

« Et Mutz… Zaphéri Mutz, demanda le bourgmestre, qu’est-il devenu ? »

Une légère teinte rose colora les joues du vieillard, qui répondit après quelques secondes de réflexion :

« Zaphéri Mutz… il a pris la clef des champs !…

— La clef des champs ! s’écria le petit Klers ; alors il s’avoue coupable ?

— Ça me produit cet effet-là, dit le vieux juge avec bonhomie ; on ne se sauve pas pour rien. Du reste, nous avons fait une descente de lieux chez son père, et nous avons trouvé toute la maison agitée. Ces gens paraissaient consternés ; la mère bégayait, s’arrachait les cheveux ; la fille avait mis ses habits des dimanches et dansait comme une folle : impossible de rien tirer d’eux. Quant au père de Grédel, le pauvre homme est dans un désespoir inexprimable ; il ne veut pas compromettre l’honneur de son enfant, mais il est certain que Grédel Dick a quitté volontairement la ferme, pour suivre Saphéri mardi dernier. Ce fait est attesté par tous les voisins. Enfin, la gendarmerie est en campagne ; nous verrons, nous verrons ! »

Il y eut alors un long silence ; dehors, la pluie tombait à verse.

« C’est abominable ! s’écria tout à coup le bourgmestre, abominable ! et penser que tous les pères de famille, tous ceux qui élèvent leurs enfants dans la crainte de Dieu, sont exposés à de pareils malheurs !

— Oui, répondit le juge Ulmett en allumant sa pipe, c’est comme cela. On a beau dire que tout marche d’après les ordres du Seigneur Dieu, je crois, moi, que l’esprit des ténèbres se mêle de nos affaires beaucoup plus qu’il ne faudrait. Pour un brave homme, combien voyons-nous de mauvais gueux sans foi ni loi ? Et pour une belle action, combien de mauvais coups ? Je vous le demande, mes amis, si le diable voulait compter son troupeau… »

Il n’eut pas le temps dc finir, car, dans la même seconde, un triple éclair illumina les fentes des volets et fit pâlir la lampe, et presque aussitôt suivit un coup de tonnerre, mais un coup de tonnerre sec, brisé, quelque chose à vous faire dresser les cheveux sur la tête : on aurait dit que la terre venait d’éclater.

L’église Saint-Landolphe sonnait justement la demie, les lentes vibrations du bronze nous semblaient être à quatre pas, et tout au loin, bien loin, une voix traînante, plaintive, arrivait à nous, en criant :

« Au secours ! au secours !

— On crie au secours ! bégaya le bourgmestre.

— Oui ! » firent les autres tout pâles et prêtant l’oreille.

Et comme nous étions tous ainsi dans l’épouvante, Rothan, allongeant la lèvre d’un air goguenard, s’écria :

« Hé ! hé ! hé ! c’est la chatte de mademoiselle Roësel, qui chante sa romance amoureuse à M. Roller, le jeune ténor du premier. »

Puis renflant sa voix et levant la main d’un geste tragique, il ajouta :

« Minuit sonnait au beffroi du château ! »

Ce ton moqueur souleva l’indignation générale.

« Malheur à ceux qui rient de pareilles choses ! » s’écria le père Christophel en se levant.

Il s’avançait vers la porte d’un pas solennel, et nous le suivions tous, même le gros brasseur, qui tenait son bonnet de coton à la main et murmurait tout bas une prière, comme s’il se fût agi de paraître devant Dieu. Rothan seul ne bougea point de sa place. Moi, je me tenais derrière les autres, le cou tendu, regardant par-dessus leurs épaules.

La porte vitrée s’ouvrait à peine en grelottant qu’il y eut un nouvel éclair. La rue, avec ses pavés blancs lavés par la pluie, ses rigoles bondissantes, ses mille fenêtres, ses pignons décrépits, ses enseignes, s’élança brusquement de la nuit, puis recula et disparut dans les ténèbres.

Ce clin d’œil me suffit pour voir la flèche de Saint-Landolphe et ses statuettes innombrables drapées dans la lumière blanche de l’éclair, le dessous des cloches attachées aux poutres noires, leurs battants et leurs cordes plongeant dans la nef, et, au-dessus, le nid de cigognes à demi déchiré par l’orage, les petits le bec en l’air, la mère effarée, les ailes déployées, et le vieux tourbillonnant autour de l’aiguille scintillante, la poitrine bombée, le cou replié, ses longues pattes rejetées en arrière, comme pour défier les zigzags de la foudre.

C’était une vision bizarre, une vraie peinture chinoise : grêle, fine, légère, quelque chose d’étrange et de terrible sur le fond noir des nuages crevassés d’or.

Nous restions tous bouche béante sur le seuil de la brasserie, nous demandant : « Qu’avons-nous entendu, monsieur Ulmett ?… – Que voyez-vous, monsieur Klers ? »

En ce moment, un miaulement lugubre partit au-dessus de nous, et tout un régiment de chats se mit à bondir dans les chéneaux. En même temps, un éclat de rire retentit dans la salle.

« Eh bien ! eh bien ! criait l’ingénieur, les entendez-vous ? Avais-je tort ?

— Ce n’était rien, murmura le vieux juge, grâce au ciel, ce n’était rien. Rentrons ; la pluie recommence. »

Et tout en allant reprendre sa place, il dit :

« Faut-il s’étonner, monsieur Rothan, que l’imagination d’un pauvre vieux bonhomme comme moi radote, quand le ciel et la terre se confondent et que l’amour et la haine se marient, pour nous montrer des crimes inconnus dans notre pays jusqu’à ce jour ? Faut-il s’en étonner ? »

Nous reprîmes tous nos places avec un sentiment de dépit contre l’ingénieur, qui seul était resté calme et nous avait vus trembler ; nous lui tournions le dos en vidant des chopes coup sur coup sans dire un mot ; lui, le coude au bord de la croisée, sifflait entre ses dents je ne sais quelle marche militaire, dont il battait la mesure des doigts sur les vitres, sans daigner s’apercevoir de notre mauvaise humeur.

Cela durait depuis quelques minutes, lorsque Théodore Blitz reprit en riant :

« M. Rothan triomphe ! il ne croit pas aux esprits invisibles : rien ne le trouble ; il a bon pied, bon œil et bonne oreille ! Que faut-il de plus pour nous convaincre d’ignorance et de folie ?

— Hé ! répliqua Rothan, je n’aurais pas osé le dire ; mais vous définissez si bien les choses, monsieur l’organiste, qu’il n’y a pas moyen de vous désavouer, surtout en ce qui vous concerne personnellement ; car, pour mes vieux amis Schultz, Ulmett, Klers et autres, c’est différent, bien différent ; il peut arriver à tout le monde de faire un mauvais rêve, pourvu que cela ne dégénère pas en habitude. »

Au lieu de répondre à cette attaque directe, Blitz, la tête penchée, semblait prêter l’oreille à quelque bruit du dehors :

« Chut ! fit-il en nous regardant, chut ! »

Il levait le doigt, et l’expression de sa physionomie était si saisissante, que tous nous écoutâmes avec un sentiment de crainte indéfinissable.

Au même instant, de lourds clapotements se firent entendre dans le ruisseau débordé, une main chercha la clenche de la porte, et le maître de chapelle nous dit d’une voix frémissante : « Soyez calmes… écoutez et voyez !… Que le Seigneur nous soit en aide ! »

La porte s’ouvrit, et Zaphéri Mutz parut.

Quand je vivrais mille ans, la figure de cet homme serait toujours présente à ma mémoire. Il est là… je le vois… il s’avance en trébuchant… tout pâle… les cheveux pendants sur les joues… l’œil terne, vitreux… la blouse collée aux reins… un gros bâton au poing. Il nous regarde sans nous voir, comme en rêve. Un ruisseau de fange serpente derrière lui… il s’arrête, tousse et dit tout bas, comme se parlant à lui-même :

« M’y voilà ! qu’on m’arrête... qu’on me coupe le cou… j’aime mieux ça ! »

Puis se réveillant, et nous regardant l’un après l’autre avec un mouvement de terreur :

« J’ai parlé ! Qu’est-ce que j’ai dit ? Ah ! le bourgmestre… le juge Ulmett !… »

Il avait fait un bond pour fuir, mais en face de la nuit, je ne sais quel mouvement d’épouvante le rejeta dans la salle.

Théodore Blitz venait de se lever ; après nous avoir prévenus d’un regard profond, il s’approcha de Mutz, et, d’un air de confidence, il lui demanda tout bas en montrant la rue ténébreuse :

« Il est là ?

— Oui ! fit l’assassin du même ton mystérieux.

— Il te suit ?

— Depuis la Fischbach.

— Par derrière ?

— Oui, par derrière.

— C’est ça, c’est bien ça, dit le maître de chapelle en nous jetant un nouveau regard, c’est toujours comme ça ! Eh bien, reste ici, Saphéri, assieds-toi là près de la cheminée. – Brauer, allez chercher les gendarmes ! »

À ce mot de gendarmes, le misérable pâlit affreusement et voulut encore s’échapper, mais la même horreur le repoussa, et s’affaissant au coin d’une table, la tête entre ses mains :

« Oh ! si j’avais su… si j’avais su ! » dit-il.

Nous étions tous plus morts que vifs. Le brasseur venait de sortir. Pas un souffle ne s’entendait dans la salle : le vieux juge avait déposé sa pipe, le bourgmestre me regardait d’un air consterné, Rothan ne sifflait plus. Théodore Blitz, assis au bout d’un banc, les jambes croisées, regardait la pluie rayer les ténèbres.

Nous restâmes ainsi près d’un quart d’heure, craignant toujours que l’assassin ne prît enfin le parti de fuir, mais il ne bougeait pas, ses longs cheveux pendaient entre ses doigts, et l’eau coulait de ses habits, comme d’une gouttière, sur le plancher.

Enfin un cliquetis d’armes s’entendit dehors, les gendarmes Werner et Keltz parurent sur le seuil. Keltz, lançant un coup d’œil oblique sur l’assassin, leva son grand chapeau en disant :

« Bonne nuit, monsieur le juge de paix. »

Puis il entra et passa tranquillement une menotte au poignet de Saphéri, qui se couvrait toujours la face.

« Allons, suis-moi, mon garçon, dit-il, Werner, fermez la marche. »

Un troisième gendarme, gros et court, parut dans l’ombre, et toute la troupe sortit.

Le malheureux n’avait pas fait la moindre résistance.

Nous nous regardions les uns les autres tout pâles.

« Bonsoir, messieurs, » dit l’organiste.

Il s’éloigna.

Et chacun de nous, perdu dans ses réflexions personnelles, s’étant levé, regagna son logis en silence.

Quant à moi, plus de vingt fois je tournai la tête avant d’arriver à ma porte, croyant entendre l’autre, celui qui suivait Saphéri Mutz, se glisser sur mes talons.

Et quand enfin, grâce au ciel, je fus dans ma chambre, avant de me coucher et d’éteindre ma lumière, j’eus la sage précaution de regarder sous mon lit, pour me convaincre que ce personnage ne s’y trouvait pas. Il me semble même avoir récité certaine prière, pour l’empêcher de m’étrangler pendant la nuit. Que voulez-vous ? – on n’est pas philosophe tous les jours.

II

Jusqu’alors j’avais considéré Théodore Blitz comme une espèce de fou mystique, sa prétention d’entretenir des correspondances avec les esprits invisibles, au moyen d’une musique composée de tous les bruits de la nature : du frémissement des feuilles, du murmure des vents, du bourdonnement des insectes, me paraissait fort ridicule, et je n’étais pas seul de mon avis.

Il avait beau nous dire que si le chant grave de l’orgue éveille en nous des sentiments religieux, que si la musique guerrière nous porte à la bataille, et les airs champêtres à la contemplation, c’est que ces différentes mélodies sont des invocations aux génies de la terre, lesquels apparaissent soudain au milieu de nous, agissent sur nos organes et nous font participer à leur propre essence, tout cela me paraissait obscur, et je ne doutais pas que l’organiste ne fût un cerveau blessé.

Mais dès lors mes opinions changèrent à son égard, et je me dis qu’après tout l’homme n’est pas un être purement matériel, que nous sommes composés de corps et d’âme ; que tout attribuer au corps et tout vouloir expliquer par lui n’est pas rationnel ; que le fluide nerveux, agité par les ondulations de l’air, est tout aussi difficile à comprendre que l’action directe des puissances occultes ; qu’on ne conçoit pas comment un simple chatouillement, exercé d’après les règles du contre-point, dans notre oreille, provoque en nous des milliers d’émotions agréables ou terribles, élève notre âme vers Dieu, la met en présence du néant ou réveille en nous l’ardeur de la vie, l’enthousiasme, l’amour, la crainte, la pitié… Non, je ne trouvai plus cette explication satisfaisante, les idées du maître de chapelle me parurent bien plus grandes, plus fortes, plus justes et plus acceptables sous tous les rapports.

D’ailleurs, comment expliquer par le chatouillement nerveux l’arrivée de Saphéri Mutz à la brasserie ? comment expliquer l’épouvante du malheureux, qui le forçait à se livrer lui-même, et la perspicacité merveilleuse de Blitz lorsqu’il nous disait : « Chut ! écoutez… il arrive… que le Seigneur nous protège ! »

En résumé, toutes mes préventions contre le monde invisible disparurent, et des faits nouveaux vinrent me confirmer dans cette manière de voir.

Environ quinze jours après la scène dont j’ai parlé plus haut, Saphéri Mutz avait été transféré par la gendarmerie dans les prisons de Stuttgart. Les mille rumeurs éveillées par la mort de Grédel Dick commençaient à s’assoupir ; la pauvre fille dormait en paix derrière la colline des Trois-Fontaines, et les gens s’entretenaient des prochaines vendanges.

Un soir, vers cinq heures, au sortir du grand entrepôt de la douane, où j’avais dégusté quelques pièces de vin pour le compte de Brauer, qui se fiait plus à moi, sous ce rapport, qu’à lui-même, la tête un peu lourde, je me dirigeai par hasard dans la grande allée des Platanes, derrière l’église Saint-Landolphc.

Le Rhin déployait à ma droite sa nappe d’azur, où quelques pêcheurs jetaient leurs filets ; à ma gauche s’élevaient les antiques fortifications de la ville. L’air commençait à se rafraîchir, le flot chantait son hymne éternel, les brises du Schwartz-Wald agitaient le feuillage, et comme j’allais ainsi, ne songeant à rien, tout à coup les sons d’un violon frappèrent mon oreille.

J’écoutai.

La fauvette à tête noire ne met pas plus de grâce, de délicatesse, dans l’exécution de ses trilles rapides, ni d’enthousiasme dans le jet de son inspiration. Mais cela ne ressemblait à rien ; cela n’avait ni repos ni mesure : c’était une cascade de notes délirantes d’une justesse admirable, mais dépourvues d’ordre et de méthode.

Et puis, à travers l’élan de l’inspiration, quelques traits aigres, incisifs, vous pénétraient jusqu’à la moelle des os.

« Théodore Blitz est ici, » me dis-je en écartant les hautes branches d’une haie de sureau au pied du talus.

Alors je me vis à trente pas de la poste, près du guévoir couvert de lentilles d’eau, où des grenouilles énormes montraient leur nez camard. Un peu plus loin s’élevaient les écuries avec leurs larges hangars, et la maison d’habitation toute décrépite. Dans la cour, entourée d’un mur à hauteur d’appui et d’une grille vermoulue, se promenaient cinq ou six poules, et sous la grande échoppe couraient des lapins, la croupe en l’air, la queue en trompette ; ils me virent et disparurent comme des ombres sous la porte de la grange.

Pas un autre bruit que le murmure du fleuve et la fantaisie bizarre du violon ne s’entendait.

Comment diable Théodore Blitz était-il là ?

L’idée me vint qu’il expérimentait sa musique sur la famille des Mutz, et, la curiosité me poussant, je me glissai derrière le petit mur d’enceinte, pour voir ce qui se passait à la ferme.

Les fenêtres en étaient toutes grandes ouvertes, et, dans une salle basse, profonde, aux poutres brunes, de plain-pied avec la cour, j’aperçus une longue table servie avec toute la somptuosité des fêtes de village ; plus de trente couverts en faisaient le tour ; mais ce qui me stupéfia, ce fut de ne voir que cinq personnes en face de ce grand service : le père Mutz, sombre et rêveur, en habit de velours noir à boutons de métal, sa large tête osseuse, grisonnante, contractée par une pensée fixe, ses yeux caves en arrêt devant lui ; – le gendre, figure sèche, insignifiante, le col de sa chemise remontant jusqu’au-dessus de ses oreilles ; – la mère, en grand bonnet de tulle, l’air égaré ; – la fille, assez jolie brune, coiffée d’un béguin de taffetas noir à paillettes d’or et d’argent, le sein enveloppé d’un fichu de soie aux mille couleurs ; – enfin, Théodore Blitz, le tricorne sur l’oreille, le violon serré entre l’épaule et le menton, ses petits yeux scintillant, la joue relevée par une grosse ride, et les coudes allant et venant comme ceux d’une cigale qui racle son ariette stridente dans les bruyères.

Les ombres du soleil couchant, la vieille horloge avec son cadran de faïence à fleurs rouges et bleues, le coin d’une herse sur lequel retombait le rideau de l’alcôve à carreaux gris et blancs, et surtout la musique de plus en plus discordante, me produisirent une impression indéfinissable : je fus saisi d’une véritable terreur panique. – Était-ce l’effet du rudesheim que j’avais trop longtemps respiré ? Étaient-ce les teintes blafardes du soir qui venait ? Je l’ignore ; mais, sans regarder davantage, je me glissais tout doucement, les reins courbés, le long du mur, pour regagner la route, quand un chien énorme bondit vers moi de toute la longueur de sa chaîne, et me fit pousser un cri de surprise.

« Tirik ! » cria le vieux maître de poste.

Et Théodore, m’ayant aperçu, s’élança de la salle en criant :

« Eh ! c’est Christian Spéciès ! Entrez donc, mon cher Christian ; vous arrivez à propos ! »

Il traversa la cour, et, venant me prendre au bras :

« Mon cher ami, me dit-il avec une animation singulière, voici l’heure où le noir et le blanc sont aux prises… Entrez… entrez ! »

Son exaltation m’épouvantait, mais il ne voulut pas écouter mes observations, et m’entraîna sans qu’il me fût possible de faire aucune résistance.

« Vous saurez, cher Christian, disait-il, que nous avons baptisé ce matin un ange du Seigneur, le petit Nickel-Saphéri Brêmer. J’ai salué sa venue dans ce monde de délices par le chœur des Séraphins. Et maintenant, figurez-vous que les trois quarts de nos invités sont en fuite. Hé ! hé ! hé ! Entrez donc, vous êtes le bienvenu ! » Il me poussait par les épaules, et, bon gré mal gré, je franchis le seuil.

Tous les membres de la famille Mutz avaient tourné la tête. J’eus beau refuser de m’asseoir, ces gens enthousiastes m’entouraient :

« Celui-ci fera le sixième ! criait Blitz, le nombre six est un beau nombre ! »

Le vieux maître de poste me serrait les mains avec émotion, disant :

« Merci, monsieur Spéciès, merci d’être venu ! on ne dira pas que les honnêtes gens nous fuient… que nous sommes abandonnés de Dieu et des hommes !… Vous resterez jusqu’il la fin ?

— Oui, balbutia la vieille avec un regard suppliant, il faut que M. Spéciès reste jusqu’à la fin ; il ne peut nous refuser cela. »

Je compris alors pourquoi cette table était si grande, et le nombre des convives si petit : tous les invités du baptême, songeant à Grédel Dick, avaient trouvé des prétextes pour ne pas venir.

L’idée d’un pareil abandon me serra le cœur :

« Mais certainement, répondis-je, certainement… je reste… et c’est avec plaisir… avec grand plaisir. »

Les verres furent remplis, et nous bûmes d’un vin âpre et fort, d’un vieux markobrünner dont le bouquet austère me remplit de pensées mélancoliques.

La vieille, me posant sa longue main sur l’épaule, murmura :

« Encore un petit coup, monsieur Spéciès, encore un petit coup ! »

Et je n’osai refuser.

En ce moment Blitz, plongeant son archet sur les cordes vibrantes, me fit passer un frisson glacial par tous les membres.

« Ceci, mes amis, s’écria-t-il, est l’invocation de Saül à la pythonisse ! »

J’aurais voulu fuir ; mais, dans la cour, le chien hurlait d’une façon lamentable, la nuit venait, la salle se remplissait d’ombres ; les traits accentués du père Mutz, ses yeux égarés, la pression douloureuse de ses larges mâchoires n’avaient rien de rassurant.

Blitz raclait, raclait toujours son invocation à tour de bras ; la ride qui contournait sa joue gauche se creusait de plus en plus, la sueur perlait sur ses tempes.

Le maître de poste remplit de nouveau nos verres, et me dit d’un accent sourd, impérieux :

« À votre santé !

— À la vôtre, monsieur Mutz ! » répondis-je en tremblant.

Tout à coup, l’enfant dans son berceau se prit à vagir, et Blitz, par une ironie diabolique, l’accompagna de notes aigres en criant :

« C’est l’hymne de la vie… hé ! hé ! hé ! Bien des fois le petit Nickel le chantera jusqu’à ce qu’il soit chauve… hé ! hé ! hé ! »

La vieille horloge, en même temps, grinça dans son étui de noyer, et comme je levais les yeux, étonné de ce bruit, je vis sortir de la patraque un petit automate, sec, chauve, les yeux creux, le sourire moqueur, bref, la Mort qui s’avançait à pas comptés et qui se mit à faucher par secousses quelques brins d’herbe peints en vert au bord de la boîte. Puis, au dernier coup, elle fit demi-tour et rentra dans son trou comme elle était venue.

« Que le diable emporte l’organiste de m’avoir conduit ici ! me dis-je ; un joli baptême… et des gens bien gais… hé ! hé ! hé ! »

Je remplis mon verre pour me donner du courage.

« Allons… allons… le sort en est jeté ; personne n’échappe à son sort ; j’étais destiné, depuis l’origine des siècles, à sortir ce soir de la douane, à me promener dans l’allée de Saint-Landolphe, à venir malgré moi dans cette abominable coupe-gorge, attiré par la musique de Blitz ; à boire du markobrünner qui sent le cyprès et la verveine, et à voir la Mort faucher des herbes peintes… c’est drôle… c’est véritablement drôle. »

Ainsi rêvais-je, en riant du sort des hommes, lesquels se croient libres et sont conduits par des fils attachés aux étoiles. Les mages l’ont dit, il faut les croire.

Je riais donc dans l’ombre, quand la musique se tut.

Un grand silence suivit ; l’horloge continuait seule son tic-tac monotone ; et dehors, la lune, au delà du Rhin, montait lentement derrière le feuillage tremblotant d’un peuplier ; sa pâle lumière ricochait sur les vagues innombrables. Je voyais cela, et dans cette lumière passait une barque noire ; un homme debout sur la barque, également noir, le demi-manteau flottant sur les reins, et le grand chapeau à larges bords garni de banderoles.

Il passa comme un rêve. – Je sentais alors mes paupières s’appesantir.

« Buvons ! » cria le maître de chapelle.

Les verres cliquetèrent.

« Comme le Rhin chante bien !… il chante le cantique de Barthold Gouterolf, fit le gendre. « Ave… ave… Stella !… »

Personne ne répondit.

Au loin, bien loin, on entendait deux rames battre le flot en cadence.

« C’est aujourd’hui que Saphéri doit recevoir sa grâce ! » s’écria tout à coup le vieux maître de poste d’une voix enrouée.

Il ruminait sans doute cette pensée depuis longtemps. C’est elle qui le rendait si triste. Moi, j’en eus la chair de poule.

« Il songe à son fils, me dis-je, à son fils qu’on doit pendre ! »

Et je me sentis froid le long du dos.

« Sa grâce ! fit la fille avec un éclat de rire étrange, oui… sa grâce !… »

Théodore me toucha l’épaule, et, se penchant à mon oreille, me dit :

« Les esprits arrivent !… ils arrivent !…

— Si vous parlez de cela, cria le gendre dont les dents claquaient, si l’on parle de ça, moi je m’en vais !…

— Va-t’en, va-t’en, trembleur ! répondit la fille ; on n’a pas besoin de toi.

— Eh bien ! oui, je m’en vais, » dit-il en se levant.

Et, décrochant son feutre de la muraille, il sortit à grands pas.

Je le vis passer rapidement devant les fenêtres et j’enviai son sort.

Comment faire pour m’en aller ?

Quelque chose marchait sur le mur en face ; je regardai, les yeux écarquillés de surprise, et je reconnus que c’était un coq. Plus loin, entre les palissades vermoulues, le fleuve brillait et ses grandes lames se déployaient lentement sur la grève ; la lumière sautillait dessus comme un nuage de mouettes aux grandes ailes blanches. Ma tête était pleine d’ombres et de reflets bleuâtres.

« Écoute, Pétrus, cria la vieille au bout d’un instant, écoute : c’est toi qui es cause de ce qui nous arrive !

— Moi ! fit le vieillard d’un accent sourd, irrité, moi, j’en suis cause ?

— Oui, tu n’as jamais eu pitié de notre garçon ; tu ne lui passais jamais rien ! Est-ce que tu ne pouvais pas lui laisser prendre cette fille ?

— Femme, dit le vieillard, au lieu d’accuser les autres, songe que le sang retombe sur ta tête. Depuis vingt ans, tu n’as fait que me cacher les fautes de ton fils. Quand je l’avais puni de son méchant cœur, de sa mauvaise colère, de son ivrognerie, toi, tu le consolais, tu pleurais avec lui, tu lui donnais de l’argent en cachette, tu lui disais : « Ton père ne t’aime pas… c’est un homme dur ! » Et tu mentais, pour te faire aimer plus. Tu me volais la confiance et le respect qu’un enfant doit à ceux qui l’aiment et qui le corrigent. Et quand il a voulu prendre cette fille, je n’avais plus assez de force pour le faire obéir.

— Tu n’avais qu’à dire oui ! hurla la vieille.

— Et moi, dit le vieillard, j’ai voulu dire non, parce que ma mère, ma grand’mère, et tous les hommes et les femmes de la famille, ne pouvaient recevoir cette païenne dans le ciel !

— Dans le ciel ! ricana la vieille, dans le ciel. »

Et la fille d’un ton aigre ajouta :

« Depuis que je me rappelle, le père ne nous a jamais donné que des coups.

— Parce que vous les méritiez, répondit le vieillard ; ça me faisait plus de peine qu’à vous !

— Plus de peine... hé ! hé ! hé ! plus de peine ! »

En ce moment, une main me toucha le bras ; je tressaillis, c’était Blitz ; un rayon de lune, ricochant sur les vitres, l’éclaboussait de lumière ; sa figure pâle, sa main étendue ressortaient sur les ténèbres. Je suivis du regard la direction de son doigt, car il me montrait quelque chose, et je vis le plus terrible spectacle dont il me souvienne : – une ombre immobile, bleue, se détachait devant la fenêtre, sur la nappe blanche du fleuve ; cette ombre avait la forme humaine, et semblait suspendue entre le ciel et la terre ; sa tête tombait sur la poitrine, ses coudes se dressaient en équerre le long de l’échine, et les jambes toutes droites s’allongeaient en pointe.

Et comme je regardais, les yeux arrondis et bridés d’épouvante, chaque détail m’apparaissait dans cette figure blafarde ; je reconnus Saphéri Mutz, et, au-dessus de ses épaules voûtées, la corde, le croc et le cadre du gibet ; puis, au bas de ce funèbre appareil, une figure blanche, à genoux, les cheveux épars : Grédel Dick, les mains jointes, en prière.

Il paraît qu’au même instant tous les autres virent comme moi cette apparition étrange, car j’entendis le vieux gémir :

« Seigneur Dieu… Seigneur Dieu, ayez pitié de nous ! »

Et la vieille, d’une voix basse, suffoquée, murmura :

« Saphéri est mort ! »

Elle se prit à sangloter.

Et la fille cria :

« Saphéri ! Saphéri ! »

Mais alors tout disparut, et Théodore Blitz me prenant par la main, me dit :

« Partons. »

Nous sortîmes. La nuit était belle ; les feuilles tremblotaient avec un doux murmure.

Et comme nous courions tout effarés dans la grande allée des Platanes, une voix lointaine, mélancolique, chantait sur le fleuve la vieille ballade allemande :

 

« La tombe est profonde et silencieuse,

Son bord est horrible !

Elle étend un manteau sombre,

Elle étend un manteau sombre

Sur la patrie des morts. »

 

« Ah ! s’écria Blitz, si Grédel Dick n’avait pas été là, nous aurions vu l’autre… le grand noir… décrocher Saphéri… mais elle priait pour lui, la pauvre âme… elle priait pour lui… Ce qui est blanc reste blanc ! »

Et la voie lointaine, toujours plus faible, reprit au murmure des vagues :

 

« La mort n’a pas d’échos

Pour le chant du rossignol…

Les roses qui croissent sur la tombe,

Les roses qui croissent sur la tombe

Sont des roses de douleur. »

 

Or, la scène horrible qui venait de s’accomplir sous mes yeux, et cette voix lointaine, mélancolique, – qui, s’éloignant de plus en plus, finit par s’éteindre dans l’étendue, – me sont restés comme une image confuse de l’infini, de cet infini qui nous absorbe impitoyablement et nous engloutit sans retour ! Les uns en rient, comme l’ingénieur Rothan ; les autres en tremblent comme le bourgmestre ; d’autres en gémissent d’un accent plaintif, et d’autres, comme Théodore Blitz, se penchent sur l’abîme pour voir ce qui se passe au fond. Mais tout cela revient au même, et la fameuse inscription du temple d’Isis est toujours vraie : « Je suis celui qui est, – et nul n’a jamais pénétré le mystère qui m’entoure, nul ne le pénétrera jamais. »

LA VOLEUSE D’ENFANTS

CONTE RÉALISTE

I

En 1817, on voyait errer chaque jour, dans les rues du quartier de Hesse-Darmstadt, à Mayence, une grande femme hâve, les joues creuses, les yeux hagards : image effrayante de la folie. – Cette malheureuse, appelée Christine Evig, ancienne matelassière, demeurant dans la ruelle du Petit-Volet, derrière la cathédrale, avait perdu l’esprit à la suite d’un événement épouvantable.

Traversant un soir la rue tortueuse des Trois-Bateaux, sa petite fille à la main, et s’apercevant tout à coup qu’elle venait de lâcher l’enfant depuis une seconde, et qu’elle n’entendait déjà plus le bruit de ses pas, la pauvre femme s’était retournée en criant :

« Deubche !… Deubche !… où donc es-tu ? »

Personne n’avait répondu, et la rue, aussi loin que s’étendaient ses regards, était déserte.

Alors, courant, criant, appelant, elle était revenue jusqu’au port ; elle avait plongé ses regards dans l’eau sombre qui s’engouffre sous les bateaux. Ses cris, ses gémissements avaient attiré les voisins ; la pauvre mère leur avait expliqué ses angoisses. On s’était joint à elle pour commencer de nouvelles recherches ; mais rien… rien…, pas une trace, pas un indice n’était venu éclairer cet affreux mystère.

Christine Evig, depuis cet instant, n’avait plus remis les pieds chez elle : nuit et jour elle errait par la ville, criant d’une voix de plus en plus en faible et plaintive : « Deubche !… Deubche !… »

On avait pitié d’elle ; les bonnes gens l’hébergeaient, lui donnaient à manger, tantôt l’un, tantôt l’autre, la vêtissaient de leurs guenilles. Et la police, en présence d’une sympathie si générale, n’avait pas cru devoir intervenir, et plonger Christine dans une maison de force, comme cela se pratiquait à l’époque.

On la laissait donc aller et se plaindre sans s’inquiéter d’elle.

Mais ce qui donnait au malheur de Christine un caractère vraiment sinistre, c’est que la disparition de sa petite fille avait été comme le signal de plusieurs événements du même genre : une dizaine d’enfants avaient disparu depuis d’une manière surprenante, inexplicable, et plusieurs de ces enfants appartenaient à la haute bourgeoisie.

Ces enlèvements s’accomplissaient d’ordinaire à la nuit tombante, lorsque les passants deviennent rares, que chacun regagne sa demeure à la hâte après les affaires. – Un enfant étourdi s’avançait sur le seuil de la maison, sa mère lui criait : « Karl !… Ludwig !… Lotelé !... » absolument comme la pauvre Christine. Point de réponse !… On courait, on appelait, on fouillait le voisinage… C’était fini !

Vous dire les recherches de la police, les arrestations provisoires, les perquisitions, la terreur des familles, serait chose impossible.

Voir mourir son enfant, c’est affreux sans doute, – mais le perdre sans savoir ce qu’il est devenu, penser qu’on ne le saura jamais, que ce pauvre petit être si faible, si doux, que l’on pressait sur son cœur avec tant d’amour, souffre peut-être, qu’il vous appelle et qu’on ne peut le secourir… voilà ce qui dépasse toute imagination, ce que nulle expression humaine ne saurait rendre.

Or, un soir d’octobre de cette année 1817, Christine Evig, après avoir vagué par les rues, était allée s’asseoir sur l’auge de la fontaine de l’Évêché, ses longs cheveux gris épars, les yeux errants autour d’elle comme au milieu d’un rêve.

Les servantes du voisinage, au lieu de s’attarder en causant comme d’habitude autour de la fontaine, se dépêchaient de remplir leur cruche et de regagner la demeure de leur maître.

La pauvre folle seule restait là, immobile sous la pluie glaciale que tamisaient les brouillards du Rhin. Et les hautes maisons d’alentour, avec leurs pignons aigus, leurs fenêtres grillées, leurs lucarnes innombrables, s’enveloppaient lentement de ténèbres.

La chapelle de l’Évêché sonnait alors sept heures, Christine ne bougeait pas et bêlait en grelottant : « Deubche !… Deubche !… »

Mais à l’instant où les pâles lueurs du crépuscule s’étendirent à la cime des toits avant de disparaître, tout à coup elle tressaillit des pieds à la tête, allongea le cou, et sa face inerte, impassible depuis deux ans, prit une telle expression d’intelligence, que la servante du conseiller Trumf, qui tendait justement sa cruche au goulot, se détourna, saisie de stupeur, pour observer ce geste de la folle.

Au même instant, à l’autre bout de la place, le long des trottoirs, passait une femme, la tête basse, tenant entre ses bras, dans une pièce de toile, quelque chose qui se débattait.

Cette femme, vue à travers la pluie, avait un aspect saisissant ; elle courait comme une voleuse qui vient d’accomplir son coup, traînant derrière elle, dans la boue, ses guenilles fangeuses, et côtoyant les ombres.

Christine Evig avait étendu sa grande main sèche, et ses lèvres s’agitaient balbutiant d’étranges paroles ; mais soudain un cri perçant s’échappa de sa poitrine :

« C’est elle ! »

Et, bondissant à travers la place, en moins d’une minute elle atteignit l’angle de la rue des Veilles-Ferrailles, où la femme venait de disparaître.

Mais là, Christine s’arrêta haletante ; l’étrangère s’était perdue dans les ténèbres du cloaque, et, tout au loin, l’on n’entendait que le bruit monotone de l’eau tombant des gouttières.

Que venait-il de se passer dans l’âme de la folle ? S’était-elle souvenue ? Avait-elle eu quelque vision, un de ces éclairs de l’âme, qui vous dévoilent en une seconde les abîmes du passé ? Je l’ignore.

Toujours est-il qu’elle venait de recouvrer la raison.

Sans perdre une minute à poursuivre l’apparition de tout à l’heure, la malheureuse remonta la rue des Trois-Bateaux comme emportée par le vertige, tourna le coin de la place Gutenberg, et s’élança dans le vestibule du prévôt Kasper Schwartz en criant d’une voix sifflante :

« Monsieur le prévôt, les voleurs d’enfants sont découverts… Ah ! bien vite… écoutez… écoutez !… »

M. le prévôt venait de terminer son repas du soir. C’était un homme grave, méthodique, aimant à bien digérer après avoir soupé sans trouble ; aussi, la vue de ce fantôme l’impressionna vivement, et, déposant sa tasse de thé qu’il portait justement à ses lèvres :

« Mon Dieu ! s’écria-t-il, n’aurai-je donc pas une minute de repos dans la journée ? Est-il possible de trouver un homme plus malheureux que moi ? Que me veut cette folle, maintenant ? Pourquoi l’a-t-on laissée entrer ici ? »

À ces mots, Christine, reprenant son calme, répondit d’un air suppliant :

« Ah ! monsieur le prévôt, vous demandez s’il existe un être plus malheureux que vous… mais regardez-moi… regardez-moi donc !… »

Et sa voix avait des sanglots ; ses doigts crispés écartaient ses longs cheveux gris de sa face pâle : elle était effrayante.

« Folle ! oui, mon Dieu, je l’ai été… Le Seigneur, dans sa pitié, m’avait voilé mon malheur… mais je ne le suis plus… Oh ! ce que j’ai vu… Cette femme emportant un enfant… car c’était un enfant… j’en suis sûre…

— Eh bien ! allez au diable, avec votre femme et votre enfant… allez au diable ! s’écria le prévôt. Voyez la malheureuse qui traîne ses guenilles sur le parquet. Hans !… Hans !… viendras-tu mettre cette femme à la porte ? – Au diable la place de prévôt !… Elle ne m’attire que des désagréments. »

Le domestique parut, et M. Kasper Schwartz, lui montrant Christine :

« Conduis-la dehors, dit-il. Décidément, il faut que demain je rédige une demande en forme, pour débarrasser la ville de cette malheureuse. Nous avons des maisons de fous, grâce au ciel ! » Alors la folle se prit à rire d’une façon lugubre, pendant que le domestique, rempli de pitié, la prenait par le bras et lui disait avec douceur : « Allons… Christine… allons… sortez ! »

Elle était retombée dans sa folie et murmurait : « Deubche !… Deubche !… »

II

Tandis que ces choses se passaient chez le prévôt Kasper Schwartz, une voiture descendait la rue de l’Arsenal – la sentinelle en faction devant le parc à boulets, reconnaissant l’équipage du comte Diderich, colonel du régiment impérial d’Hilbourighausen, porta les armes ; un salut lui répondit de l’intérieur.

La voiture, lancée à fond de train, semblait devoir tourner la porte d’Allemagne, mais elle prit la rue de l’Homme-de-Fer et s’arrêta devant l’hôtel du prévôt.

Le colonel, en grand uniforme, descendit, leva les yeux et parut stupéfait, car les éclats de rire lugubres de la folle s’entendaient du dehors.

Le comte Diderich était un homme de trente-cinq à quarante ans, grand, brun de barbe et de cheveux, d’une physionomie sévère, énergique.

Il pénétra brusquement dans le vestibule, vit Hans entraîner Christine Evig, et, sans se faire annoncer, entra dans la salle à manger de maître Schwartz en s’écriant :

« Monsieur, la police de votre quartier est épouvantable !… Il y a vingt minutes, je m’arrêtais devant la cathédrale au moment de l’Angélus. Au sortir de ma voiture, apercevant la comtesse d’Hilbourighausen qui descendait du perron, je me recule pour lui faire place, et je vois que notre fils, – un enfant de trois ans, assis près de moi, – venait de disparaître. La portière du côté de l’évêché était ouverte : on avait profité du moment où j’abaissais le marchepied pour enlever l’enfant ! Toutes les recherches faites par mes gens sont demeurées inutiles… Je suis désespéré… monsieur… désespéré !… »

L’agitation du colonel était extrême ; ses yeux noirs brillaient comme l’éclair, à travers deux grosses larmes qu’il cherchait à contenir ; sa main froissait la garde de son épée.

Le prévôt paraissait anéanti ; sa nature apathique souffrait à l’idée de se lever et de passer la nuit à donner des ordres, à se transporter lui-même sur les lieux, enfin, à recommencer, pour la centième fois, des recherches qui étaient toujours restées infructueuses.

Il aurait voulu remettre l’affaire au lendemain.

« Monsieur, reprit le colonel, sachez que je me vengerai. Vous répondez de mon fils sur votre tête. C’est à vous de veiller à la sécurité publique… Vous manquez à vos devoirs… c’est indigne ! Il me faut un ennemi, entendez-vous ? Oh ! que je sache au moins qui m’assassine ! »

En prononçant ces paroles incohérentes, il se promenait de long en large, les dents serrées, le regard sombre.

La sueur perlait sur le front pourpre de maître Schwartz, qui murmura tout bas en regardant son assiette :

« Je suis désolé, monsieur, bien désolé… mais c’est le dixième !… Le voleurs sont plus habiles que mes agents ; que voulez-vous que j’y fasse ?... »

À cette réponse imprudente, le comte bondit de rage, et saisissant le gros homme par les épaules, le souleva de son fauteuil :

« Que voulez-vous que j’y fasse !… Ah ! c’est ainsi que vous répondez à un père qui vous demande son enfant !

— Lâchez-moi, monsieur, lâchez-moi, hurlait le prévôt suffoqué d’épouvante. Au nom du ciel, calmez-vous… une femme… une folle… Christine Evig vient d’entrer ici… elle m’a dit… oui, je me souviens… Hans ! Hans ! »

Le domestique avait tout entendu de la porte, il parut à l’instant :

« Monsieur ?

— Cours chercher la folle.

— Elle est encore là, monsieur le prévôt.

— Eh bien, qu’elle entre. – Asseyez-vous, monsieur le colonel. »

Le comte Diderich resta debout au milieu de la salle, et la minute d’après, Christine Evig rentrait, hagarde et riant d’un air stupide comme elle était sortie.

Le domestique et la servante, curieux de ce qui se passait, se tenaient debout sur le seuil, bouche béante. Le colonel d’un geste impérieux, leur fit signe de sortir, puis se croisant les bras en face de maître Schwartz :

« Eh bien, monsieur, s’écria-t-il, quelle lumière prétendez-vous tirer de cette malheureuse ? »

Le prévôt fit mine de parler ; ses grosses joues s’agitèrent.

La folle riait comme on sanglote.

« Monsieur le colonel, dit enfin le prévôt, cette femme est dans le même cas que vous ; depuis deux ans elle a perdu son enfant, c’est ce qui l’a rendue folle. »

Les yeux du colonel se gonflèrent de larmes.

« Après ? fit-il.

— Tout à l’heure elle est entrée chez moi ; elle paraissait avoir une lueur de raison et m’a dit… »

Maître Schwartz se tut.

« Quoi, monsieur ?

— Qu’elle avait vu une femme emporter un enfant !…

— Ah !

— Et pensant qu’elle parlait ainsi par égarement d’esprit, je l’ai renvoyée… »

Le colonel sourit avec amertume.

« Vous l’avez renvoyée ? fit-il.

— Oui… elle m’a paru retomber sur-le-champ dans sa folie.

— Parbleu ! s’écria le comte d’une voix tonnante, vous refusez votre appui à cette malheureuse… vous faites disparaître sa dernière lueur d’espérance… vous la réduisez au désespoir… au lieu de la soutenir et de la défendre, comme c’est votre devoir !… Et vous osez garder votre place !… vous osez en toucher les émoluments !… ah ! monsieur ! »

Et s’approchant du prévôt, dont la perruque tremblait, il ajouta d’une voix basse, concentrée : « Vous êtes un misérable !… Si je ne retrouve pas mon enfant, je vous tue comme un chien. » Maître Schwartz, ses gros yeux hors de la tête, les mains écarquillées, la bouche pâteuse, ne soufflait mot : l’épouvante le tenait à la gorge, et d’ailleurs il ne savait que répondre.

Tout à coup, le colonel lui tourna le dos, et s’approchant de Christine, il la considéra quelques secondes, puis élevant la voix.

« Ma bonne femme, lui dit-il, tâchez de me répondre… Voyons… au nom de Dieu… de votre enfant… où avez-vous vu cette femme ? »

Il se tut, et la pauvre folle de sa voix plaintive murmura :

« Deubche !… Deubche !… Ils l’ont tuée !… » Le comte pâlit, et, dans un accès de terreur, saisissant la folle au poignet :

« Répondez-moi, malheureuse, s’écria-t-il, répondez-moi !…

Il la secouait ; la tête de Christine retomba en arrière ; elle jeta un éclat de rire affreux et dit :

« Oui… oui… c’est fini… la méchante femme l’a tuée ! »

Alors le comte sentit ses genoux fléchir, il s’affaissa plutôt qu’il ne s’assit dans un fauteuil, les coudes sur la table, sa face pâle entre les mains, les yeux fixes, comme arrêtés sur une scène épouvantable.

Et les minutes se succédèrent lentement dans le silence.

L’horloge sonna dix heures, les vibrations du timbre firent tressaillir le colonel. Il se leva, ouvrit la porte et Christine sortit.

« Monsieur… dit maître Schwartz.

— Taisez-vous ! » interrompit le colonel avec un regard foudroyant.

Et il suivit la folle, qui descendait dans la rue ténébreuse.

Une idée singulière venait de le frapper.

« Tout est perdu, s’était-il dit ; cette malheureuse ne peut raisonner, elle ne peut comprendre ce qu’on lui demande, mais elle a vu quelque chose : son instinct peut la conduire. »

Il est inutile d’ajouter que M. le prévôt fut émerveillé d’une pareille issue. Le digne magistrat s’empressa de fermer la porte à double tour, puis une noble indignation s’empara de son âme :

« Menacer un homme tel que moi, s’écria-t-il, me saisir au collet… ah ! monsieur le colonel, nous verrons s’il y a des lois dans ce pays !… Dès demain je vais adresser une plainte à Son Excellence le grand-duc et lui dévoiler la conduite de ses officiers, etc. »

III

Cependant le comte suivait la folle, et, par un effet étrange de la surexcitation de ses sens, il la voyait dans la nuit, au milieu de la brume, comme en plein jour ; il entendait ses soupirs, ses paroles confuses, malgré le souffle continu du vent d’automne engouffré dans les rues désertes.

Quelques bourgeois attardés, le collet de leur paletot relevé sur la nuque, les mains dans les poches et le feutre enfoncé sur les yeux, couraient, de loin en loin, le long des trottoirs ; on entendait les portes se fermer, un volet mal attaché battre la muraille, une tuile enlevée par le vent rouler dans la rue ; puis de nouveau l’immense torrent de l’air reprenait son cours, couvrant de sa voix lugubre tous les bruits, tous les sifflements, tous les soupirs.

C’était une de ces froides nuits de la fin d’octobre, où les girouettes, secouées par la bise, tournent éperdues sur le haut des toits et crient de leur voix stridente : « L’hiver !… l’hiver !… voici l’hiver !… »

En arrivant au pont de bois, Christine se pencha sur la jetée, regarda l’eau noire, fangeuse, qui se traîne dans le canal, puis, se relevant d’un air incertain, elle poursuivit sa route, en grelottant et murmurant tout bas :

« Ho ! ho ! il fait froid ! »

Le colonel, serrant d’une main les plis de son manteau, comprimait de l’autre les pulsations de son cœur, qui lui semblait près d’éclater.

Onze heures sonnèrent à l’église Saint-Ignace, puis minuit.

Christine Evig allait toujours : elle avait parcouru les ruelles de l’Imprimerie, du Maillet, de de la Halle-aux-Vins, des Vieilles-Boucheries, des Fossés-de-l’Évêché.

Cent fois le comte, désespéré, s’était dit que cette poursuite nocturne ne pouvait conduire à rien, que la folle n’avait aucun but ; mais, songeant ensuite que c’était sa dernière ressource, il la suivait toujours allant de place en place, s’arrêtant près d’une borne, dans l’enfoncement d’un mur, puis reprenant sa marche incertaine, absolument comme la brute sans asile qui vague au hasard dans les ténèbres.

Enfin, vers une heure du matin, Christine déboucha de nouveau sur la place de l’Évêché. Le temps semblait alors s’éclaircir un peu, la pluie ne tombait plus, un vent frais balayait la place, et la lune, tantôt entourée de nuages sombres, tantôt brillant de tout son éclat, brisait ses rayons, limpides et froids comme des lames d’acier, dans les milles flaques d’eau stagnant entre les pavés.

La folle alla tranquillement s’asseoir au bord de la fontaine, à la place qu’elle occupait quelques heures auparavant. Longtemps elle resta dans la même attitude, l’œil morne, les haillons collés sur sa maigre échine.

Toutes les espérances du comte étaient évanouies.

Mais, dans un de ces instants où la lune se dévoilait, projetant sa pâle lumière sur les édifices silencieux, tout à coup la folle se leva, allongea le cou, et le colonel, suivant la direction de son regard, reconnut qu’il plongeait dans la ruelle des Vieilles-Ferrailles, à deux cents pas environ de la fontaine.

Dans le même instant, elle partit comme une flèche.

Le comte était déjà sur ses traces, s’enfonçant dans le pâté de hautes et vieilles masures que domine l’antique église de Saint-Ignace.

La folle semblait avoir des ailes : dix fois il fut au moment de la perdre, tant elle allait vite par ces ruelles tortueuses encombrées de charrettes, de fumiers, et de fagots entassés devant les portes à l’approche de l’hiver.

Subitement elle disparut dans une sorte d’impasse remplie de ténèbres, et le colonel dut s’arrêter faute de direction.

Heureusement, au bout de quelques secondes, le rayon jaune et rance d’une lampe se prit à filtrer du fond de ce cloaque, à travers une petite vitre crasseuse ; ce rayon était immobile ; bientôt une ombre le voila, puis il reparut.

Évidemment, quelque être veillait dans le bouge.

Qu’y faisait-on ?

Sans hésiter, le colonel s’engagea dans le cloaque, allant droit à la lumière.

Au milieu de l’impasse, il retrouva la folle, debout dans la fange, les yeux écarquillés, la bouche béante, regardant aussi cette lampe solitaire.

L’apparition du comte ne parut pas la surprendre ; seulement, étendant le bras vers la petite fenêtre éclairée au premier, elle dit : « C’est là ! » d’un accent si expressif, que le comte se sentit frémir.

Sous l’impulsion de ce mouvement, il s’élança contre la porte du bouge, l’ouvrit d’un seul coup d’épaule, et se vit en face des ténèbres.

La folle était derrière lui.

« Chut ! » fit-elle.

Et le comte, cédant encore une fois à l’instinct de la malheureuse, se tint immobile, prêtant l’oreille.

Le plus profond silence régnait dans la masure : on eût dit que tout dormait, que tout était mort.

L’église Saint-Ignace sonna deux heures.

Alors un faible chuchotement se fit entendre au premier, puis une vague lueur parut sur la muraille décrépite du fond ; les planches crièrent au-dessus du colonel, et le rayon lumineux, gagnant de proche en proche, éclaira d’abord un escalier en échelle, de vieilles ferrailles entassées dans un coin, un tas de bois, plus loin une petite fenêtre chassieuse ouverte sur la cour, des bouteilles à droite et à gauche, un panier de haillons… que sais-je ? – un intérieur sombre, lézardé, hideux !

Enfin, une lampe de cuivre à mèche fumeuse tenue par une petite main, sèche comme une serre d’oiseau de proie, se pencha lentement sur la rampe de l’escalier, et au-dessus de la lumière apparut une tête de femme, inquiète, les cheveux couleur filasse, les pommettes osseuses, les oreilles hautes, écartées de la tête et presque droites, les yeux gris clair scintillant sous de profondes arcades sourcilières ; bref, un être sinistre vêtu d’une jupe crasseuse, les pieds fourrés dans de vieilles savates, les bras décharnés, nus jusqu’aux coudes, tenant d’une main la lampe et de l’autre une hachette de couvreur à bec tranchant.

À peine cet être abominable eut-il plongé les yeux dans l’ombre, qu’il se reprit à grimper l’échelle avec une souplesse singulière.

Mais il était trop tard : le colonel avait bondi, l’épée à la main, et tenait déjà la mégère par le bas de sa jupe.

« Mon enfant, misérable ! dit-il ; mon enfant !... »

À ce cri du lion, l’hyène s’était retournée, lançant un coup de hachette au hasard.

Une lutte effrayante s’ensuivit. La femme renversée sur l’escalier, cherchait à mordre ; la lampe tombée au premier instant, brûlait à terre, et sa mèche, pétillant sur la dalle humide, projetait ses ombres mouvantes sur le fond grisâtre de la muraille.

« Mon enfant ! répétait le colonel, mon enfant, ou je te tue !

— Hé ! oui, tu l’auras, ton enfant, répondait d’un accent ironique la femme haletante. Oh ! ce n’est pas fini… va… j’ai de bonnes dents… le lâche qui m’étrangle… hé !… là-haut… êtes-vous sourde ?… lâchez-moi… je… je dirai tout !… »

Elle semblait épuisée, quand une autre mégère, plus vieille, plus hagarde, roula de l’escalier en criant :

« Me voici. »

La misérable était armée d’un grand couteau de boucher ; et le comte, levant les yeux, vit qu’elle choisissait sa place pour le frapper entre les épaules.

Il se jugea perdu : un hasard providentiel pouvait seul le sauver.

La folle, jusqu’alors spectatrice impassible, s’élança sur la vieille en criant :

« C’est elle… la voilà… oh ! je la reconnais… elle ne m’échappera pas ! »

Pour toute réponse, un jet de sang inonda la soupente ; la vieille venait de lui couper la gorge.

Ce fut l’affaire d’une seconde.

Le colonel avait eu le temps de se lever et de se mettre en garde ; ce que voyant, les deux mégères gravirent l’escalier rapidement et disparurent dans les ténèbres.

La lampe fumeuse battait alors de l’aile, et le comte profita de ses dernières lueurs pour suivre les assassins. Mais, arrivant au haut de l’escalier, la prudence lui conseilla de ne point abandonner cette issue.

Il entendait Christine râler en bas, et les gouttes de sang tomber de marche en marche au milieu du silence. C’était horrible !…

De l’autre côté, au fond du repaire, un remue-ménage étrange faisait craindre au comte que les deux femmes ne voulussent s’échapper par les fenêtres.

L’ignorance des lieux le tenait là depuis un instant, quand un rayon lumineux glissant à travers une porte vitrée, lui permit de voir les deux fenêtres de la chambre donnant sur l’impasse éclairées par une lumière extérieure. En même temps, il entendit dans la rue une grosse voix s’écrier :

« Hé ! que se passe-t-il donc ici ?… une porte ouverte !… tiens… tiens !

— À moi ! cria le colonel, à moi ! »

Dans le même instant, la lumière se glissait dans la masure.

« Oh ! fit la voix, du sang !… diable… je ne me trompe pas… c’est Christine !…

— À moi !… » répéta le colonel.

Un pas lourd retentit dans l’escalier, et la tête barbue du wachtmann Sélig, avec son gros bonnet de loutre, sa peau de chèvre sur les épaules, apparut au haut de l’échelle, dirigeant la lumière de sa lanterne vers le comte.

La vue de l’uniforme stupéfia ce brave homme.

« Qui est là ? demanda-t-il…

— Montez… mon brave… montez !…

— Pardon, colonel… c’est que… en bas…

— Oui… une femme vient d’être assassinée… les assassins sont là. »

Le wachtmann franchit alors les dernières marches, et, la lanterne haute, éclaira le réduit : c’était une soupente de six pieds au plus, aboutissant à la porte de la chambre dans laquelle les femmes s’étaient réfugiées ; une échelle montant au grenier, à gauche, en resserrait encore l’espace.

La pâleur du comte étonna Sélig ; cependant il n’osait l’interroger, lorsque celui-ci lui demanda : « Qui demeure ici ?

— Ce sont deux femmes, la mère et la fille ; on les appelle, dans le quartier des Halles, les deux Jôsel. La mère vend de la viande au marché, la fille fait de la charcuterie. »

Le comte, se rappelant alors les paroles de Christine prononcées dans le délire : « Pauvre enfant… ils l’ont tuée ! » fut pris de vertige, une sueur de mort couvrit sa face.

Par le plus affreux hasard, il découvrit au même instant, derrière l’escalier, une petite tunique écossaise à carreaux bleus et rouges, de petits souliers, une sorte de toque à pompon noir, jetés là dans l’ombre. Il frémit, mais une puissance invincible le poussait à voir, à contempler de ses propres yeux ; il s’approcha donc, frissonnant des pieds à la tête, et souleva ces petites hardes d’une main tremblante…

C’étaient celles de son enfant.

Quelques gouttes de sang tachèrent ses doigts. Dieu sait ce qui se passa dans le cœur du comte ! Longtemps adossé au mur, l’œil fixe, les bras pendants, la bouche entr’ouverte, il resta comme foudroyé. Mais soudain il s’élança contre la porte, avec un rugissement de fureur qui épouvanta le wachtmann : rien n’aurait pu résister à un tel choc ! On entendit s’écrouler dans la chambre les meubles que les deux femmes avaient amoncelés pour barricader l’entrée. La masure en trembla jusque dans ses fondements. Le comte disparut dans l’ombre ; puis des hurlements, des cris sauvages, des imprécations, de rauques clameurs s’entendirent au milieu des ténèbres !

Cela n’avait rien d’humain ; on aurait dit un combat de bêtes féroces se déchirant au fond de leur caverne !

La rue se remplissait de monde. Les voisins pénétraient de toutes parts dans le bouge, criant : « Qu’y a-t-il ? on s’égorge donc ici ? »

Tout à coup le silence se rétablit, et le comte, criblé de coups de couteau, l’uniforme en pièces, rentra dans la soupente, l’épée rouge jusqu’à la garde ; ses moustaches aussi étaient sanglantes, et les assistants durent penser que cet homme venait de se battre à la manière des tigres.

____________

 

Que vous dirais-je encore ?

Le colonel Diderich guérit de ses blessures et disparut de Mayence.

Les autorités de la ville jugèrent utile d’épargner aux parents des victimes ces abominables révélations ; je les tiens du wachtmann Sélig lui-même, devenu vieux et retiré dans son village, près de Sarrebruck ; seul il en connaissait les détails, ayant assisté, comme témoin, à l’instruction secrète de cette affaire, devant le tribunal criminel de Mayence.

Ôtez le sens moral à l’homme, et son intelligence, dont il est si fier, ne pourra le préserver des plus infâmes passions.

LE CABALISTE HANS VEINLAND

CONTE FANTASTIQUE

À notre ami François Talon

Notre professeur de métaphysique Hans Weinland était ce que les cabalistes appellent un archétype, grand, maigre, le teint plombé, les cheveux roux, le nez crochu, l’œil gris, la lèvre ironique, surmontée d’une longue moustache à la prussienne.

Il nous émerveillait tous par les évolutions de sa logique, par l’enchaînement de ses arguments, par les traits moqueurs, acérés, qui lui venaient aussi naturellement que les épines sur un buisson de ronces.

Malgré toutes les traditions universitaires, cet original portait d’habitude un grand chapeau tromblon surmonté d’une plume de coq, une redingote à brandebourgs, des pantalons très larges, et des bottes à la hussarde ornées de petits éperons d’argent, ce qui lui donnait une tournure assez belliqueuse.

Or, un beau matin, maître Hans, qui m’aimait beaucoup, et m’appelait parfois, en clignant les yeux d’une façon bizarre, « le fils du dieu bleu, » maître Hans entra dans ma chambre et me dit :

« Christian, je viens te prévenir que tu peux chercher un autre professeur de métaphysique : je pars dans une heure pour Paris.

— Pour Paris !... Qu’allez-vous faire à Paris ?

— Argumenter, discuter, ergoter… que sais-je ? fit-il en haussant les épaules.

— Alors autant rester ici.

— Non, de grandes choses se préparent… Et d’ailleurs j’ai d’excellentes raisons pour détaler. »

Puis allant entr’ouvrir la porte et voir si personne ne pouvait nous entendre, il revint et me dit à l’oreille :

« Tu sauras que j’ai passé, ce matin, une rapière de trois coudées dans le ventre du major Krantz.

— Vous ?

— Oui. – Figure-toi que cet animal avait poussé l’audace jusqu’à me soutenir hier, en pleine brasserie Gambrinus, que l’âme est une pure affaire d’imagination. Naturellement je lui ai cassé ma chope sur la tête ; si bien que ce matin, nous sommes allés dans un petit endroit tout près de la rivière, et là je lui ai servi un argument matérialiste de première force. »

Je le regardai tout ébahi.

« Et vous partez pour Paris ? repris-je après un instant de silence.

— Oui. J’ai touché mon trimestre il y a trois ou quatre jours : cet argent me suffira pour le voyage. Mais il n’y a pas une minute à perdre… tu connais la rigueur des lois sur le duel… ; le moins qui pourrait m’arriver serait de passer deux ou trois années sous les verrous, et, ma foi, je préfère prendre la clef des champs. »

Hans Weinland me racontait ces choses, assis au bord de ma table et roulant une cigarette entre ses longs doigts maigres. Il me donna ensuite quelques détails sur sa rencontre avec le major Krantz, et finit par me dire qu’il venait me demander mon passe-port à l’étranger, sachant que j’avais fait récemment un tour en France.

« Il est vrai que j’ai huit ou dix ans plus que toi, me dit-il en terminant, mais nous sommes tous les deux très roux et très maigres : j’en serai quitte pour faire couper mes moustaches.

— Maître Hans, lui répondis-je tout ému, je voudrais pouvoir vous rendre le service que vous me demandez, mais cela m’est impossible : c’est contraire à mes principes philosophiques. – Mon passe-port est dans le tiroir de mon secrétaire, à côté de la Raison pure de Kant. – Je vais faire un tour sur la place des Acacias…

— C’est bon ! c’est bon ! dit-il, je comprends tes scrupules, Christian ; ils t’honorent, mais je ne les partage pas. Embrassons-nous… je me charge du reste ! »

Quelques heures plus tard, toute la ville apprit avec stupeur que le professeur de métaphysique Hans Weinland avait tué le major Krantz d’un furieux coup de rapière.

La police se mit aussitôt à la recherche du meurtrier ; elle fouilla de fond en comble son petit logement de la rue des Alouettes, mais toutes ses recherches furent inutiles.

On enterra le major avec les honneurs dus à son grade, et durant six semaines il ne fut question que de cette affaire dans les brasseries, puis tout rentra peu à peu dans l’ordre accoutumé.

Environ quinze mois après cet événement étrange, mon digne oncle, le prorecteur Zacharias, m’envoya compléter mes études à Paris ; il désirait me voir succéder un jour à sa haute position ; rien ne lui coûtait pour faire de moi, comme il disait, un flambeau de la science.

Je partis donc à la fin du mois d’octobre 1831.

Sur la rive gauche de la Seine, entre le Panthéon, le Val-de-Grâce et le Jardin-des-Plantes, s’étend un quartier presque solitaire ; les maisons y sont hautes et décrépites, les rues fangeuses, les habitants déguenillés.

Quand il vous arrive d’égarer vos pas dans cette direction, les gens s’arrêtent au coin des rues pour vous observer ; d’autres s’avancent sur le seuil de leurs tristes masures, d’autres penchent la tête à leurs lucarnes. Ils vous regardent d’un air de convoitise, et ces regards vont jusqu’au fond de vos poches.

À l’extrémité de ce quartier, dans la rue Copeau, s’élève une maison étroite, isolée entre d’antiques murailles de clôture, par-dessus lesquelles s’étendent les rameaux noirs de quelques ormes centenaires.

Au pied de cette maison s’ouvre une porte basse, voûtée ; au-dessus de la porte brille la nuit une lanterne, suspendue à une tige de fer ; au-dessus de la lanterne, trois fenêtres chassieuses miroitent dans l’ombre, plus haut, trois autres… – ainsi de suite jusqu’au sixième.

C’est là, chez la dame Genti, veuve du sieur Genti, ex-brigadier de la garde royale, que je fis transporter ma malle et mes livres, sur la recommandation expresse de monsieur le doyen Van den Bach, qui se souvenait d’avoir habité le susdit hôtel du temps de l’empire.

Je frémis encore en songeant aux tristes jours que je passai dans cette abominable demeure, assis en hiver près de ma petite cheminée, qui donnait plus de fumée que de chaleur, abattu, malade, obsédé par la dame Genti, qui m’exploitait avec une rapacité vraiment incroyable.

Je me souviendrai toujours qu’après six mois de brume, de pluie, de boue et de neige, un matin qu’il faisait un peu de soleil, et qu’ayant franchi la grille du Jardin-des-Plantes, je vis les premières feuilles sortir des bourgeons, mon émotion fut telle, qu’il me fallut m’asseoir et fondre en larmes comme un enfant.

J’avais pourtant alors vingt-deux ans, mais je songeais aux verts sapins du Schwartz-Wald ; j’entendais nos jeunes filles chanter d’une voix joyeuse :

 

« Tra, ri, ro, l’été vient encore une fois ! »

 

et moi j’étais à Paris… je ne voyais plus le soleil ; je me sentais seul, abandonné dans la ville immense !… Mon cœur débordait enfin ; je n’y tenais plus : ce peu de verdure m’avait remué jusqu’au fond des entrailles. – Il est si doux de pleurer en songeant à son pays !

Après quelques instants de faiblesse, je rentrai chez moi, ranimé d’espérance, et je me remis l’œuvre avec courage : un flot de jeunesse et de vie avait accéléré les mouvements de mon cœur. Je me disais : « Si l’oncle Zacharias pouvait me voir, il serait fier de moi ! »

Mais ici se place un événement terrible, mystérieux, dont le souvenir me consterne et bouleverse encore toutes mes idées philosophiques. Cent fois j’ai voulu m’en rendre compte, sans y réussir.

Tout en face de ma petite fenêtre, de l’autre côté de la rue, entre deux hautes masures, se trouvait un terrain vague, où croissaient en abondance les herbes folles, – le chardon, la mousse, les hautes orties et les ronces, – qui se plaisent à l’ombre.

Cinq ou six pruniers s’épanouissaient dans cette enceinte humide, fermée sur le devant par un vieux mur de pierres sèches.

Un écriteau en bois surmontait la muraille décrépite, et portait :

 

TERRAIN À VENDRE
425 mètres.
S’ADRESSER À Me TIRAGO, NOTAIRE,
ETC., ETC.

 

Une vieille futaille écartelée et vermoulue recevait l’eau des gouttières du voisinage, et la laissait fuir dans l’herbe. Des milliers d’atomes aux ailes gazeuses, des cousins, des éphémères tourbillonnaient sur cette mare verdâtre ; et, quand un rayon de soleil y tombait par hasard entre les toits, on y voyait pulluler la vie comme une poussière d’or ; deux grenouilles énormes montraient alors leur nez camard à la surface, traînant leurs longues jambes filandreuses sur les lentilles d’eau, et se gorgeant des insectes qui s’engouffraient dans leur goitre par milliards.

Enfin, au fond du cloaque s’avançait en visière un toit de planches humides et moisies, sur lequel un gros chat roux venait faire sa promenade, écoutant les moineaux s’ébattre dans les arbres, bâillant, fléchissant les reins et détirant ses griffes d’un air mélancolique.

J’avais souvent contemplé ce coin du monde avec une sorte de terreur.

« Tout vit… tout pullule… tout se dévore ! m’étais-je dit. Quelle est la source de ce flot intarissable d’existences, depuis l’atome tourbillonnant dans un rayon de soleil, jusqu’à l’étoile perdue dans les profondeurs de l’infini ?… Quel principe pourrait nous rendre compte de cette prodigalité sans bornes, incessante, éternelle, de la cause première ? »

Et, le front entre les mains, je me plongeais dans les abîmes de l’inconnu.

Or, un soir du mois de juin, vers onze heures, comme je rêvais de la sorte, accoudé sur la traverse de ma fenêtre, il me sembla voir une forme vague se glisser au pied de la muraille, puis une porte s’ouvrir, et quelqu’un traverser les ronces pour se rendre sous le toit.

Tout cela s’accomplissait dans l’ombre des masures environnantes : c’était peut-être une illusion de mes sens. Mais le lendemain, dès cinq heures, ayant regardé dans le cloaque, je vis en effet un grand gaillard s’avancer du fond de l’échoppe, et, les bras croisés sur la poitrine, se mettre à m’observer moi-même.

Il était si long, si maigre, ses habits étaient si délabrés, son chapeau tellement criblé de trous, que je ne doutai pas que ce ne fût un bandit, caché là le jour pour se soustraire à la police, et sortant la nuit de son repaire, pour dévaliser et même pour égorger les gens.

Mais jugez de ma stupeur, quand cet homme, levant son chapeau, me cria :

« Hé ! bonjour, Christian, bonjour ! »

Comme je restais immobile, la bouche béante, il traversa le clos, ouvrit la porte, et s’avança dans la rue déserte.

Je remarquai seulement alors qu’il portait une grosse trique, et je me félicitai de ne pas l’entretenir en tête à tête.

D’où cet individu pouvait-il me connaître ?… Que me voulait-il ?

Arrivé devant ma fenêtre, il leva ses longs bras maigres d’un air pathétique :

« Descends, Christian, s’écria-t-il, descends que je t’embrasse… ah ! ne me laisse pas languir ! »

On pense bien que je ne fus pas trop pressé de répondre à son invitation. Alors il se prit à rire, me montrant de magnifiques dents blanches sous sa moustache roussâtre, puis, il me dit :

« Tu ne reconnais donc pas ton professeur de métaphysique, Hans Weinland ?… Faut-il que je te fasse voir son passe-port ?

— Hans Weinland !… est-ce possible ?… Hans Weinland avec ces joues creuses… ces yeux caves !… Hans Weinland sous ces guenilles !… »

Cependant, après un coup d’œil plus attentif, je le reconnus ; un sentiment de pitié inexprimable me saisit :

« Comment ! c’est vous, mon cher professeur !

— Moi-même ! Descends, Christian, nous causerons plus à l’aise. »

Je n’hésitai plus à descendre ; la dame Genti n’était pas encore levée, je tirai le verrou moi-même, et Hans Weinland me pressa sur son cœur avec effusion.

« Ah ! cher maître ! m’écriai-je les yeux pleins de larmes, dans quel état je vous retrouve !

— Bah ! bah ! fit-il, je me porte bien, c’est l’essentiel.

— Mais vous allez monter dans ma chambre… changer d’habits…

— À quoi bon ?… Je me trouve charmant comme cela… eh ! eh ! eh !

— Vous avez faim, peut-être !…

— Du tout, Christian, du tout. Je me suis nourri longtemps, chez Flicoteau, de têtes de lapin et de pieds de coq ; c’était un genre de noviciat que m’imposait le dieu Famine. Aujourd’hui, mes preuves sont faites, mon estomac atrophié n’est plus qu’un mythe ; il ne me demande plus rien, sachant d’avance que ses réclamations seraient inutiles : je ne mange plus… je fume de temps en temps une pipe… voilà tout… Le vieux fakir d’Ellora me porterait envie ! »

Et comme je le regardais d’un air de doute :

« Cela t’étonne ? reprit-il ; mais sache que l’initiation aux mystères de Mithras nous impose ces petites épreuves, avant de nous investir d’une puissance formidable. »

Tout en causant ainsi, il m’entraînait vers le Jardin-des-Plantes. On venait d’ouvrir la grille, et la sentinelle, nous voyant approcher, parut tellement étonnée de la physionomie de mon pauvre maître, qu’elle fit mine un instant de nous interdire le passage ; mais Hans Weinland ne parut même pas s’apercevoir de ce geste, et poursuivit tranquillement son chemin.

Le jardin était encore solitaire. En passant près de la cage aux serpents, Hans, me la montrant avec sa trique, murmura :

« De jolis petits animaux, Christian ; j’ai toujours eu de la prédilection pour ce genre de reptiles : ils ne se laissent pas marcher sur la queue sans mordre. »

Puis, tournant à droite, il me précéda dans le labyrinthe qui monte au cèdre du Liban.

« Arrêtons-nous ici, lui dis-je, au pied de cet arbre.

— Non, montons jusqu’au belvédère, on y voit de plus loin, j’aime tant voir Paris et respirer le frais, qu’il m’arrive très souvent de passer des heures à cet observatoire. C’est même ce qui me retient dans ton quartier. Que veux-tu, Christian ? chacun a ses petites faiblesses. »

Nous étions arrivés à la lanterne, et Hans Weinland avait pris place sur l’une des deux grosses pierres fossiles, qui sont appuyées contre le tertre. Moi, je restai debout devant lui.

« Eh bien, Christian, reprit-il, que fais-tu maintenant ? Tu suis les cours de la Sorbonne et du Collège de France, n’est-ce-pas ? Eh ! eh ! eh ! ça t’amuse toujours, la métaphysique ?

— Mon Dieu… pas trop.

— Eh ! je m’en doutais… je m’en doutais. Mais aussi quels cours ! quels cours ! – L’un s’en tient à la forme, et se croit idéaliste, car le beau, le beau idéal est dans la forme… eh ! eh ! eh ! – L’autre parle de substance : pour lui, la substance est une idée première… comprends-tu cela, Christian, la substance une idée première ? Faut-il être bête !

Le plus fort est un garçon qui ne manque pas d’un certain mérite : il s’est fait un petit système bourgeois, avec des morceaux ramassés à droite et à gauche, absolument comme on confectionne un habit de polichinelle ; aussi, les Français, qui sont très forts en métaphysique, l’ont surnommé le Platon moderne ! »

Et Hans Weinland, allongeant ses longues jambes de sauterelle, partit d’un éclat de rire nerveux ; puis, redevenu calme subitement, il poursuivit :

« Ah ! mon pauvre Christian ! mon pauvre Christian ! que sont devenues les grandes écoles d’Albert le Grand, de Raymond Lulle, de Roger Bacon, d’Arnaud de Villeneuve, de Paracelse ? – Qu’est devenu le microcosme ? Que sont devenus les trois principes : intellectuel, céleste, élémentaire ? – les applications des Patrice Tricasse, des Coclès, des André Cornu, des Goglénius, des Jean de Hâgen, des Moldénates, des Savonarole et de tant d’autres ? – et les expériences curieuses des Glaser, des Le Sage, des Le Vigoureux ?

— Mais, cher maître, ce sont des empoisonneurs ! m’écriai-je.

— Des empoisonneurs ?… Ce sont les plus grands astrologues des temps modernes, les seuls héritiers de la kabbale ! Les vrais, les seuls empoisonneurs sont tous ces charlatans qui tiennent école de sophisme et d’ignorance. Ne sais-tu pas que tous les secrets de la kabbale commencent à trouver leurs applications ? La pression de la vapeur, le principe de l’électricité, les décompositions chimiques, à qui faut-il attribuer ces admirables découvertes, sinon aux astrologues ? – Et nos psychologues, nos métaphysiciens, eux, qu’ont-ils découvert d’utile, d’applicable, de vrai, pour traiter les autres d’ignorants et s’attribuer le titre de sages ?… Mais laissons cela, ma bile s’échauffe. »

Et sa figure, impassible jusque-là, prit une expression de férocité sauvage.

« Il faut que tu partes, Christian, s’écria-t-il brusquement, il faut que tu retournes à Tubingue.

— Pourquoi ?

— Parce que l’heure de la vengeance est proche.

— Quelle vengeance ?

— La mienne.

— De qui voulez-vous tirer vengeance ?

— De tout le monde !… Ah ! l’on s’est moqué de moi… on a conspué Maha-Dévi… on l’a repoussé des écoles… on m’a traité de fou… de visionnaire… on a renié le dieu bleu pour adorer le dieu jaune… Eh bien ! malheur à cette race de sensualistes ! »

Et, se levant, il embrassa la ville immense du regard, ses yeux gris s’illuminèrent, il sourit.

Quelques bateaux descendaient lentement la Seine ; le jardin verdoyait ; les voitures de roulage, les chargements de vin, les charretées de légumes, les troupeaux de bœufs, de moutons, de pourceaux, soulevaient la poussière des routes dans les profondeurs de l’horizon. La ville bourdonnait comme une ruche ; jamais spectacle plus splendide et plus grandiose ne s’était offert à mes regards.

« Paris ! ville antique, ville sublime, s’écria Weinland avec une ironie poignante ; Paris idéal. Paris sentimental, ouvre tes larges mâchoires ! voici venir, par tous les points de l’horizon, du liquide et du solide pour renouveler tes esprits animaux. Mange, bois, chante et ne t’inquiète pas du reste ; la France entière s’épuise pour te nourrir.

« Elle pioche du matin au soir, cette spirituelle nation, pour te faire des loisirs agréables. Que te manque-t-il ? Elle t’envoie ses vins généreux, ses troupeaux, ses primeurs des quatre saisons, ses belles jeunes filles rayonnantes de jeunesse, ses hardis jeunes hommes, et ne te demande en échange que des révolutions et des gazettes.

« Cher Paris ! centre des lumières, de la civilisation, etc., etc., etc. ; Paris !… terre promise du paradoxe… Jérusalem céleste des Philistins… Sodome intellectuelle… capitale générale du sensualisme et du dieu jaune !… sois fier de tes destinées : tu tousses : le sol tremble ! tu te remues : le monde frissonne ! tu bâilles : l’Europe s’endort ! Qu’est-ce que l’Esprit auprès de la force matérielle incarnée ? Rien !… Tu braves les puissances invisibles… tu les bafoues… mais, attends… attends… un des fils de Maha-Dévi et de la déesse Kâli va te donner une leçon de métaphysique ! »

Ainsi s’exprimait Hans Weinland avec une animation croissante. Je ne doutais pas que la misère n’eût détraqué sa cervelle.

Que pouvait faire un pauvre diable, sans feu ni lieu, contre la ville de Paris ?

Après ces menaces, redevenu calme tout à coup, et voyant quelques promeneurs monter le labyrinthe, il me fit signe de le suivre, et nous sortîmes du jardin.

« Christian, reprit-il en marchant, j’ai quelque chose à te demander.

— Quoi ?

— Tu connais ma retraite… là, je te dirai tout. Mais il faut que tu me jures sur l’honneur d’accomplir mes ordres de point en point.

— Je le veux bien… à une condition cependant… c’est que…

— Oh ! sois tranquille, cela ne peut intéresser ta conscience.

— Alors je vous le promets.

— Cela suffit. »

Nous étions arrivés devant le clos ; il en poussa la porte et nous entrâmes.

Il me serait difficile de rendre le sentiment d’horreur qui me pénétra, lorsque, après avoir traversé les hautes herbes du repaire, je découvris sous l’échoppe une quantité d’ossements amoncelés dans l’ombre.

J’aurais voulu fuir, mais Hans Weinland m’observait.

« Assieds-toi là ! » fit-il d’un accent impérieux, en m’indiquant une grosse pierre, entre les piliers du toit.

J’obéis.

Lui, sortant alors de sa poche une petite pipe de terre, la bourra de je ne sais quelle substance jaunâtre, et se prit à l’aspirer lentement ; il s’assit en face de moi, les jambes étendues, sa grosse trique entre les genoux.

« Christian, murmura-t-il, tandis qu’une contraction musculaire indéfinissable creusait les rides de ses joues et relevait obliquement ses narines, écoute-moi bien ; pour que tu puisses remplir mes intentions, il est indispensable que je t’explique un de nos mystères. »

Il se tut, l’œil sombre, le front plissé, les lèvres tellement serrées qu’on n’en voyait plus les bords.

« Oui, reprit-il d’un accent sourd, il faut que tu connaisses un des mystères de Mithras ! – Ce qu’il y a de plus étrange dans ce monde, vois-tu, Christian, c’est que l’une des moitiés du globe soit en pleine lumière, et l’autre dans les ténèbres : il en résulte que la moitié des êtres animés dort pendant que l’autre veille. Or, la nature, qui ne fait rien d’inutile, la nature qui simplifie tout, et sait obtenir ainsi la variété infinie dans l’unité absolue, la nature, ayant décidé que tout être vivant resterait assoupi la moitié du temps, a décidé par là même qu’une seule âme suffirait pour deux corps… Cette âme se transporte donc de l’un à l’autre hémisphère, aussi vite que la pensée, et développe tour à tour deux existences. Tandis que l’âme est aux antipodes, l’être dort ; ses facultés divaguent, la matière repose. Lorsque l’âme revient prendre la direction des organes, aussitôt l’être s’éveille : la matière est forcée d’obéir à l’esprit.

« Je n’ai pas besoin de t’en dire davantage. Cela n’entre pas dans tes cours de philosophie ; car il est connu que tes professeurs sont très savants sans rien comprendre ; mais cela t’explique les idées étranges qui souvent assiègent ton cerveau, la singularité de tes rêves, la connaissance intuitive des mondes que tu n’as jamais vus, et mille autres phénomènes de ce genre. Ce qu’on nomme catalepsies, évanouissements, extases, lucidité magnétique, bref, l’ensemble des phénomènes du sommeil sous toutes ses formes, découle de la même loi. M’as-tu compris, Christian ?

— Très bien… c’est une découverte sublime !

— C’est le moindre des mystères de Mithras, fit-il avec un sourire bizarre, c’est le premier degré d’initiation. Mais écoute les conséquences du principe en ce qui me concerne : – l’âme qui m’anime appartient également à l’un des sectateurs de Maha-Dévi, habitant au pied du Mont-Abuji, dans la province de Sirohi, sur les frontières méridionales du Joundpour : c’est un Agori, ou, si tu l’aimes mieux, un Aghorapanti, célèbre par ses austérités, ses meurtres et sa sainteté. Il est initié comme moi, du troisième degré. Quand il dort, je veille… quand il veille, je dors. – M’as-tu compris ?

— Oui, répondis-je en frissonnant.

— Eh bien ! voici ce que te demande : il faut que mon âme séjourne deux jours consécutivement à Déesa, dans la caverne de la déesse Kâli. Je le veux ! Dans ce but, mon corps doit rester inerte. Ce que je fume en ce moment est de l’opium… Déjà mes paupières s’appesantissent… tout à l’heure… mon âme va me quitter… Si je m’éveille… avant le temps fixé… entends-tu… qu’à l’instant même tu me donnes une nouvelle dose d’opium… Tu… tu me l’as juré… malheur si… »

Il n’eut pas le temps de finir, et tomba subitement dans une torpeur profonde.

Je l’étendis, la tête à l’ombre, les pieds dans l’herbe. Sa respiration, tour à tour rapide et lente, me donnait le frisson ; et le mystère que cet homme venait de me révéler, la certitude que son âme avait franchi des espaces immenses en moins d’une seconde, m’inspiraient une sorte de crainte mystérieuse, comme si tout ce monde inconnu se fût ouvert à mes regards. Je me sentais pâlir ; mes doigts s’agitaient et tressaillaient sans que je le voulusse : le fluide vital me pénétrait jusqu’à la pointe des cheveux.

Ajoutez la chaleur du midi concentrée entre ces vieilles masures, les émanations putrides de la mare voisine, le coassement des deux grenouilles, qui commençaient leur duo mélancolique dans la fange verdâtre, le bourdonnement immense des insectes dansant leur ronde éternelle, et vous comprendrez les impressions sinistres qui se succédèrent dans mon esprit jusqu’au soir.

Je regardais parfois la face pâle de Weinland, toute couverte de moiteur, et je ne sais quel effroi subit me saisissait alors. Il me semblait être complice d’un crime épouvantable, et, malgré ma promesse, je secouais violemment le corps du dormeur, qui restait inerte ou s’inclinait dans un autre sens. Parfois sa respiration prenait des accents bizarres, et s’échappait en sifflant, comme un ricanement diabolique.

Durant ces longues heures, il m’arriva de songer aussi aux mystères de Mithras. Je me disais que sans doute le premier degré d’initiation devait comprendre la vie animale, – le second, l’essence et les fonctions de l’âme. – le troisième, Dieu ! Mais quel homme pouvait avoir l’audace de fixer son regard sur la force incréée et l’orgueil de l’expliquer ?

Le temps se consumait dans ces méditations ; ce n’est qu’à la chute du jour, lorsque l’horloge de Saint-Étienne-du-Mont eut sonné huit heures, que je montai chez moi prendre quelques heures de repos.

Je ne doutais plus alors, que le sommeil léthargique de Hans Weinland ne poursuivît tranquillement son cours jusqu’au lendemain.

En effet, le jour suivant, vers six heures du matin, étant allé le voir, je le trouvai dans la même attitude ; sa respiration me parut même régularisée.

Que vous dirai-je, mes chers amis ? ce jour encore et la nuit suivante se passèrent dans les mêmes rêveries, dans les mêmes anxiétés que la veille.

À la fin du second jour, vers six heures du soir, ne me sentant plus de fatigue et d’inanition, je courus au cloître Saint-Benoît prendre un peu de nourriture. Je restai chez maître Ober, mon restaurateur, jusque vers sept heures.

En revenant de là, par la rue Clovis, il me sembla tout à coup être suivi, et, regardant derrière moi, je fus tout étonné de ne voir personne.

Quoique le jour fût à son déclin, une chaleur accablante pesait sur la ville silencieuse ; pas une porte ouverte n’aspirait la première fraîcheur de la nuit ; pas une figure n’apparaissait au loin sur le pavé ; pas un mouvement, pas un bruit ne trahissait la vie dans le vaste quartier du Jardin-des-Plantes.

Ayant hâté le pas, je me trouvai bientôt à la porte du clos, où j’appuyai la main ; elle s’ouvrit sans bruit, et j’allais m’avancer dans l’herbe, quand Hans Weinland, plus pâle que la mort, bondit à ma rencontre, en me criant :

« Sauve-toi, Christian ! sauve-toi !… »

Et ses deux mains me repoussaient : sa face contractée, ses yeux vitreux, le frémissement de ses lèvres, trahissaient la plus grande terreur.

Je fus rejeté dans la rue.

« Viens !… viens !… me criait-il. – Cache-toi ! »

La veuve Genti, accourue sur le seuil de sa maison, poussait des cris perçants, croyant sans doute que Weinland voulait me dévaliser ; mais lui, l’écartant du coude, et se jetant dans l’allée avec moi, partit d’un éclat de rire diabolique :

« Hé ! hé ! hé !… la vieille… la vieille payera pour toi… Monte, Christian… bien vite !… Le monstre est déjà dans la rue… je le sens ! »

Et je montais quatre à quatre, comme si le spectre de la mort eût étendu ses griffes sur moi. Je volais, je m’enlevais par bonds ; la porte de ma chambre s’ouvrit et se ferma sur nous, et je tombai dans mon fauteuil comme foudroyé.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! m’écriai-je, les mains croisées sur ma figure, qu’y a-t-il ? Mais tout ceci est horrible !

— Il y a, dit Weinland froidement, il y a que j’arrive de loin : six mille lieues en deux jours. Eh ! eh ! eh ! j’arrive des bords du Gange, Christian, et je ramène de là-bas un joli compagnon… Écoute, écoute ce qui se passe dehors. »

Alors, prêtant l’oreille, j’entendis une foule de monde descendre la rue Copeau en courant, puis des clameurs confuses.

Mes yeux rencontrèrent en ce moment ceux de Hans : une joie sombre, infernale, les illuminait.

« C’est le choléra bleu ! fit-il à voix basse, le terrible choléra bleu ! »

Puis s’animant tout à coup :

« Des cimes du mont Abuji, s’écria-t-il, par-dessus les verts panaches des palmiers, des grenadiers, des tamarins, au fond de la gorge où se traîne le vieux Gange, je l’ai vu flotter lentement sur un cadavre, parmi les vautours. Je lui ai fait signe… il est venu… le voilà qui se met à l’œuvre : regarde ! »

Une sorte de fascination me fit jeter les yeux dans la rue : – un homme du peuple, les épaules nues, les cheveux crépus, emportait, en courant, une femme, la tête renversée, les jambes pendantes, les bras retombant inertes. Lorsqu’il passa sous ma fenêtre, suivi d’un grand nombre de personnes, je vis que la figure de cette malheureuse avait des teintes bleuâtres.

Elle était toute jeune ; le choléra venait de la foudroyer !

Je me retournai, frissonnant des pieds à la tête ; Hans Weinland avait disparu !

Ce même jour, sans prendre le temps de faire ma malle, et n’ayant que la précaution d’emporter l’argent nécessaire, je courus aux messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires.

Une diligence allait partir pour Strasbourg. J’y montai, comme un noyé se jette sur la planche de salut.

Nous partîmes.

On riait, on chantait ; personne ne savait encore l’invasion du choléra en France.

Moi, me penchant à la portière, de relais en relais, je demandais :

« Le choléra n’est pas ici ? »

Et chacun de rire.

« Le pauvre garçon est fou ! » disaient mes compagnons de voyage.

Ils faisaient des gorges chaudes.

Mais lorsque, trois jours après, j’eus le bonheur de me jeter dans les bras de mon oncle Zacharias, et qu’à moitié fou de terreur, je lui racontai ces événements étranges, il m’écouta gravement et me dit :

« Cher Christian, tu as bien fait de venir, oui, tu as très bien fait. Regarde le journal : douze cents personnes ont déjà péri ; c’est une chose épouvantable ! »


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en mars 2017.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Contes des Bords du Rhin par Erckmann-Chatrian, sixième édition, Paris, Hetzel, s.d. [1863 ?]. D’autres éditions, notamment celle des Œuvres complètes illustrées d’Hetzel, ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Le Rhin au Rohrschollen, a été prise par Palacre le 22.06.2012 (Wikimédia). Les gravures dans le texte, de Léon Benett, proviennent de l’édition des Œuvres complètes illustrées.

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[1] L’Areuse … et Noiraigue. (BNR.)