Michel Epuy

LA MAISON DU CHAT QUI REVIENT

 

1926

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

I  DEUX JEUNES MARIÉS… ET UN CHAT. 4

II  LE LENDEMAIN.. 13

III  LA PREMIÈRE VISITE. 19

IV  MADAME BARRAL. 27

V  ÉLAINE ! 35

VI  L’HÔTE INATTENDU.. 42

VII  ENCORE ! 51

VIII  UN PETIT CHAPITRE. 59

IX  QUELQUES AUTRES. 62

X  LE TROISIÈME MARI DE Mme VERNEJOUL. 73

XI  UNE BONNE ÉDUCATION.. 82

XII  UN HOMME DÉSINTÉRESSÉ. 92

XIII  UNE PARODIE. 103

XIV  LE MYSTÉRIEUX TRÉSOR.. 113

XV  L’HÉRITAGE. 127

XVI  LE JOURNAL DE BARNABÉ. 139

XVII  DÉPARTS VARIES. 152

Ce livre numérique. 161

 

Les principaux épisodes de ce roman, ainsi que les plus notables événements de l’intrigue sont tirés – avec toutes autorisations nécessaires – d’un ouvrage anglais : At the Sign of the Jack O’ Lantern, par Myrtle Reed.

Mais tout ce récit a subi par ailleurs des modifications si profondes et si complètes qu’il en est sorti une œuvre qui n’a plus qu’un rapport lointain avec le livre de Myrtle Reed. En conséquence, nous avons invité l’auteur de ces remaniements à signer seul La Maison du Chat qui revient.

NOTE DE L’ÉDITEUR.

 

I

DEUX JEUNES MARIÉS… ET UN CHAT

C’était assurément une drôle de maison… Même par cette sombre soirée et sous l’aveuglante pluie d’orage, les nouveaux arrivants purent en discerner l’architecture baroque en descendant de voiture. Françoise, inattentive aux flots d’eau fraîche que le parapluie de son mari lui déversait dans le cou, s’écria :

— Oh ! quel amour de vieille maison ! Je l’adore déjà.

Un éclair illumina soudain de nombreuses fenêtres, puis tout retomba dans la nuit. Le grognement par lequel Henri répondit à l’exclamation de sa jeune femme se perdit dans l’éclat du tonnerre. Il changea son parapluie de main pour payer le conducteur…

— Entrez vite ! cria ce dernier. Vous me payerez demain ! Et bonne chance à vous et à Maison-Rouge !

— Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda Françoise en tapotant ses jupes trempées. Qu’est-ce que cette Maison-Rouge ?

— C’est le nom de la bâtisse où nous venons présentement d’échouer, dit Henri en se fouillant pour trouver une allumette. Nous y sommes… et nous allons jeter un coup d’œil à cette sépulcrale demeure…

Ce disant, il avait miraculeusement réussi à mettre la clef dans la serrure et la fin de sa phrase retentit lugubrement, comme dans les grandes pièces vides. Françoise rit encore, mais un peu nerveusement. Son mari frottait allumette après allumette ; aucune ne prenait…

— Si nous avions traversé le lac à la nage, ce serait pareil, grommela-t-il. Attention, ma dernière !

L’allumette prit et à sa clarté douteuse, ils aperçurent une bougie. Henri poussa un soupir de soulagement :

— Eh bien, c’eût été assez drôle de devoir rester assis par terre toute la nuit ou d’abîmer nos traits charmants contre les meubles… Maintenant, du feu ! Où diantre mon digne oncle pouvait-il mettre son bois ?

Il alluma une autre bougie et partit en exploration.

Alors, Françoise ne put réprimer un frisson en considérant la triste chambre où elle se trouvait. Les sentiments qu’inspirent d’ordinaire la solitude et la nuit étaient rendus plus vifs encore par l’austère aspect du mobilier de noyer très ancien. Sur une table ronde au milieu de la pièce elle voyait un album recouvert de peluche et flanqué d’un côté d’un hideux vase de Chine et de l’autre d’un panier de fleurs de cire sous un globe de verre…

Ah, son arrivée chez elle ! Elle en avait souvent rêvé, mais ne se l’était jamais représentée comme cela ! Elle avait imaginé une petite villa gentille et avenante, et son cœur se serra en voyant son château en Espagne se dissiper comme une nuée. Elle était de ces rares et malheureuses créatures que la laideur offense et blesse comme une tare physique.

Elle s’assit sur un fauteuil revêtu de sa housse grise en face de la cheminée du haut de laquelle la bougie projetait une lumière fuligineuse et tremblotante. Et, peu à peu, Françoise oublia la laideur de tout ce qui l’entourait pour ne plus voir que le portrait au crayon suspendu devant elle au-dessus de la cheminée.

La lueur vacillante n’en éclairait que quelques traits : les yeux surtout qui semblaient la regarder avec une attention intolérable, des yeux humains, oui, et qui pouvaient être sans doute très indulgents, mais qui paraissaient haïr les intrus.

Françoise se sentait prête à crier, mais, quelque part dans la maison un pas se fit entendre, puis un gai et familier sifflement… tandis que les yeux énigmatiques du portrait la tenaient sous leur magnétique influence et elle ne pouvait en détacher son attention.

— Nous allons faire du feu et nous sécher, dit Henri en rentrant.

— Qui est donc ça ? interrogea sa femme.

Suivant la direction de son regard, il vit le portrait :

— Ça ? Mais c’est le portrait de l’oncle Barnabé ! Quoi, chérie ! Aurais-tu peur ?

— Oh, fit-elle, tout à l’air si triste ici !

Elle frissonna de la tête aux pieds.

— Ce n’est certainement pas très drôle, dit Henri en s’agenouillant pour arranger son feu ; et l’architecte était peut-être un peu malade…

— Oh, attends, répondit-elle, allumons le premier feu ensemble !

Elle s’agenouilla à côté de lui et bientôt une vive flamme leur apporta chaleur et gaieté.

— Une chaumière et un cœur ! s’écria Henri en se relevant.

— Ça dépend de la chaumière ! riposta sa jeune femme. En tout cas, je n’aimerais guère voir ton oncle Barnabé assis là, entre nous deux…

— Pauvre vieux ! La vie ne lui fut pas très clémente et la mort lui a ravi ce qu’il aimait le plus au monde… je veux parler de tante Félicie… Elle est morte après quelques semaines de mariage.

— Ils étaient alors comme nous, dit-elle en cherchant la main de son mari… Et quoiqu’il n’y ait que quatre semaines, je me sens comme une vieille épouse…

— Tu n’en as pas l’air, riposta gentiment Henri.

Et il avait raison. Elle n’était peut-être pas d’une pure beauté classique, mais elle était si jeune, si jolie, et surtout l’amour qui la possédait toute lui communiquait son rayonnement. Henri ne se lassait pas d’admirer ses profonds yeux sombres, ses cheveux noirs ébouriffés qui avaient des reflets d’or mat devant les flammes, son teint pur, ses lèvres mobiles et frémissantes aux moindres émotions…

— Néanmoins je suis une femme mariée depuis des siècles, dit-elle ; et je suis si habituée à voir sur mes cartes de visite : « Madame Henri Calame » que je ne me souviens plus de cette jeune fille qui s’appelait Françoise Laute… A-t-elle existé seulement ?

— J’espère bien, dit Henri un peu gauchement, j’espère bien que tu ne te repentiras jamais.

— En tout cas, pas encore ! s’écria-t-elle en se levant. Allons, explorons un peu notre domaine… Ce feu m’a séchée… et j’ai une faim !

Ils prirent chacun une bougie et Henri passa devant. Ils errèrent ainsi dans la vaste maison, à travers de nombreuses pièces qui ne communiquaient pas et le long de corridors qui zigzaguaient de tous côtés. Le plan de la maison avait peut-être été simple à l’origine, mais on y avait ajouté à plusieurs reprises par des ailes – si l’on peut dire –, des annexes plutôt, et on était si souvent revenu à la charge, sans plan, sans goût et sans mesure que c’était un vrai dédale. En somme, d’une façon générale, de chaque pièce primitive partait une série de petits appartements composés chacun d’un petit boudoir entouré de chambres à coucher toutes pourvues de deux ou trois lits. De petites cuisines s’égaraient, çà et là, au petit bonheur… et plusieurs séries d’appartements avaient des portes de sortie particulières…

— Mais c’est une caserne, un pensionnat, un hôtel ! s’exclama Françoise.

— Le Ciel seul sait ce qui en est, marmotta Henri. D’ailleurs, tu sais que je ne n’étais jamais venu ici.

— Ton oncle avait-il une nombreuse famille ?

— Mais non : ma mère en tout et pour tout. C’était sa sœur. Étant moi-même enfant unique, ça ne fait pas beaucoup…

— Oui, mais sa femme, cette tante Félicie, qui est morte jeune ?

— Oh, je n’en sais rien, répondit Henri. En tout cas, voici deux, trois, quatre, cinq petits appartements de ce côté, trois de l’autre… Allons voir à l’étage supérieur…

Quel dédale ! À droite, à gauche, au fond de la bâtisse, on avait surajouté des ailes, des appartements au-dessus de ceux d’en bas, et cela dans une confusion de passages, de paliers, de petits corridors que c’en devenait inextricable.

— Je n’ai jamais vu tant de lits dans ma vie ! cria Françoise.

— C’est une foire ! répondit Henri en commençant au fond de lui-même à se demander s’il avait eu raison de se marier, avec, comme seules ressources, cinq mille francs, une immense bicoque et le désir intense d’écrire des livres…

Pour la première fois, il vit sa témérité. Il était petit journaliste à Lyon, Françoise était secrétaire d’une œuvre de bienfaisance, ils s’étaient rencontrés à une réception de la Préfecture… et… coup de foudre ! Alors, Henri recevant sur ces entrefaites une clé avec une lettre lui annonçant qu’il hérite d’une vieille maison en Haute-Savoie, le voilà qui se marie et part avec sa jeune femme pour ce lointain séjour…

Deux mille francs pour de modestes noces, il ne lui restait pas maintenant trois mille francs pour vivre… jusqu’à quand ?

L’inquiétude et le doute étaient peints sur son visage lorsque Françoise se retourna :

— Délicieux ! s’écria-t-elle. Quel joli et tranquille endroit pour écrire tes livres !

Elle avait touché la corde sensible :

— Oh, chérie, crois-tu réellement que je puisse écrire ?

— Écrire ! Mais, mais, mon gros, tu peux écrire le plus magnifique bouquin qui ait jamais été mis chez les libraires ! Et la semaine prochaine, nous serons bien installés, et tu te seras mis au travail… Je t’aiderai, d’ailleurs, et si tu m’achètes une machine à écrire, je recopierai tout ton manuscrit.

— Naturellement, je t’achèterai une machine : je la commanderai dès demain. Combien est-ce que ça coûte ?

— La marque que je préfère coûte mille francs, sans la table, mais je peux m’en passer, on trouvera bien une petite table par là…

— Trois mille francs à peine… murmura alors Henri.

— Non mille francs seulement, corrigea Françoise. Il est inutile qu’elle ait des pièces en argent.

— Je t’en achèterai une en or, si tu veux, dit Henri.

— Plus tard, dit-elle, quand le livre sera fini !

Le jeune homme vit alors passer rapidement des rêves éclatants de gloire et de fortune et reprit courage, tandis que la bougie qu’il tenait à la main égouttait du suif fondu sur le parquet.

— Allons, descendons, dit Françoise.

Au fond d’un corridor, ils trouvèrent un escalier étroit et tortueux qui s’enfonçait dans l’ombre.

— Voici la cuisine ! s’écria la jeune femme en arrivant au bas de l’escalier.

— Une cuisine, tu veux dire… car, regarde, encore un appartement, et une autre cuisine… dit Henri ouvrant une porte à sa gauche… Que Dieu ait son âme, mais l’excellent oncle Barnabé devait être un fin gourmet !

— Et des lits ! Encore des lits ! ajouta Françoise.

— Ça, ce n’est plus un lit, c’est le berceau, reprit son mari en arrêt devant une couche monumentale, haute comme un pavois, large à proportion… C’est ici que nous coucherons… ce sera la chambre conjugale…

… Au dehors l’orage continuait à déchaîner sa fureur ; une pluie enragée frappait les vitres et des coups de vent formidables ébranlaient Maison-Rouge jusque dans ses fondations.

— Allumons du feu dans cette cuisine-ci, dit Françoise. Elle a l’air d’ailleurs d’être la principale de l’établissement, et tâchons de trouver quelque chose à manger.

Henri apporta du bois, Françoise fit bouillir de l’eau… Ils déballèrent le reste de leurs provisions de voyage, trouvèrent dans une armoire un pot de confitures, des biscuits secs et du chocolat.

— Et nous voilà chez nous ! s’écria joyeusement Françoise en disposant tout cela sur la table… Mais… mais, qu’est-ce donc ?

… Un miaulement aigu se faisait entendre au milieu du bruit du vent et de la pluie.

— Ce n’est pas un grincement de volet, dit Henri, ce ne peut être qu’un chat… Serait-il enfermé quelque part ?

— Impossible, nous avons ouvert les portes de toutes les chambres… Il doit être dehors.

Les miaulements continuaient, plus impérieux que plaintifs.

Henri ouvrit la porte d’entrée et un grand chat noir se précipita à l’intérieur de l’air d’un animal qui rentre enfin chez lui.

— Pauvre bête ! fit Françoise en se baissant pour le caresser… Oh, le méchant ! il m’a lâchement égratignée !

Le chat s’assit tranquillement à une distance respectable des nouveaux arrivés et ne cessa durant tout leur repas de les fixer attentivement de ses yeux phosphorescents. Françoise la première se sentit mal à l’aise sous ce regard à la fois calme et diabolique.

— Je n’aime pas cette bête, dit-elle enfin. Chasse-la, Henri !

— Je croyais que tu aimais les chats, remarqua Henri en s’adjugeant un sandwich.

— Oui, mais pas celui-ci… Mets-le dehors !

— Quoi ! Par cette pluie !

— Tant pis ; il doit avoir des coins secs pour s’abriter par là !

— Allons, minet ! dit Henri en faisant mine de se lever pour l’attraper.

Naturellement, le chat ne bougea pas. Henri fit un geste plus décidé, et l’animal se leva, fit le gros dos et témoigna son mépris par un Phe-phoa ! prolongé.

— Il y a quelque chose d’impérial en cette créature, dit Françoise… S’il nous adopte, nous en ferons autant. Mais quel nom allons-nous lui donner ?

— Claude Tibère ! déclara Henri. Cela lui sied.

Alors, avec une inconstance toute féminine, Françoise arrangea un coussin sur une chaise pour l’hôte qu’elle voulait chasser tout à l’heure… Mais Claude Tibère dédaigna ses avances comme ses insultes… Il demeura, impénétrable et grave, les yeux chargés de mystère, vivante énigme et image des secrets de Maison-Rouge.

… Quelque part dans l’étrange maison, douze coups cristallins s’espacèrent dans le silence…

— La fin de la lune de miel… dit Françoise avec un frémissement dans la voix.

— Mais demain, la vie commence ! répliqua son mari en l’enserrant dans ses bras.

II

LE LENDEMAIN

À la lumière du jour, la maison paraissait encore plus étrange et laide que pendant la nuit. En se levant, Françoise décida à part elle qu’elle allait faire rassembler tous les meubles dans la cour, choisir ce qui lui convenait et brûler le reste… « Et puis, se dit-elle, j’enlèverai ce hideux portrait de la cheminée. »

Mais quand elle parla de cela à Henri, il fit des réponses évasives.

— Nous ne serons peut-être ici qu’en été, dit-il, et d’ailleurs, il y a des masses de bois sous le hangar.

— Je n’aime pas ces arrangements, dit Françoise.

— C’est triste, répliqua son mari, mais il y a bien des choses qu’on n’aime pas dans la vie.

Cette attitude eut le don d’irriter la jeune Madame Calame :

— Dis plutôt, lança-t-elle, que tu ne veux pas faire ce que je te demande !

— Et toi, dis plutôt que tu voudrais m’obliger à faire ce que je ne veux pas faire… Quand tu m’as promis obéissance, il y a juste quatre semaines !

— Et j’ai bien honte de l’avoir promis…

… Claude Tibère, le grand chat noir, parut vouloir s’interposer dans cette première querelle de ménage ; il vint se frotter aux pantalons d’Henri, qui, un peu confus, tourna sa colère contre l’animal, prétendit qu’il l’avait sali, et finalement sauta sur son chapeau et sortit en sifflant à tue-tête pour se donner l’air gai.

Au dehors, il fit des réflexions amères : Comment, sa femme n’était pas satisfaite de l’indépendance que lui procurait son mariage, du beau voyage de noces qu’ils venaient de faire et de la possession d’une belle et grande maison à la campagne !

Il se retourna : une belle et grande maison, vraiment ! Elle l’avait peut-être été ! Mais maintenant ! Un amas confus de constructions de pierre, de briques, de bois, reliées les unes aux autres sans règle et sans art ! Des lambeaux de toits qui pendaient lamentablement dans le vide ! Le plus affreux était la façade avec une haute fenêtre surélevée jusqu’à l’étage supérieur, ses deux œils de bœuf de chaque côté… On eût dit de loin, une face humaine distordue en une hideuse grimace… Toutes ces fenêtres nues, sans rideaux, ces volets disloqués, ces mousses sur le toit, cette couleur indéfinissable, terne, grise, qui donnait l’impression de moisi, de décrépit, d’abandonné…

Maison-Rouge ! Avait-elle jamais été peinte en rouge ? On n’eût pu le dire. Quelle désillusion, quand on s’est imaginé un propret cottage au milieu des champs et des bois !

— Pauvre Françoise ! se dit-il. Je la laisserai bien brûler tout ce qu’elle voudra ! Ou bien, nous repartirons demain…

Mais où aller et que faire avec quelques centaines de francs qui lui restaient ? Et cette machine à écrire qu’il avait promise ! Allons, il était fou ! Et il commença-à se repentir d’avoir abandonné à la légère sa modeste position de reporter pour se vouer à la littérature.

— C’est évidemment plus intéressant, lui avait ironiquement dit son directeur.

… Oui, mais, sans le sou, cela devenait plutôt difficile.

En proie à ces premiers soucis, Henri Calame descendit jusqu’au village de Dallinges.

C’était l’ordinaire petit village dont on rencontre de si nombreux spécimens dans les plis et replis des montagnes de Savoie : quelques maisons basses et grises serrées autour de l’église ; deux épiceries, le bureau de tabac, l’école, trois ou quatre cafés… Le reste de la commune se compose de fermes éparpillées sur les pentes, dans les vastes châtaigneraies, autour de champs maigres… Dans la vallée une petite rivière torrentueuse ; sur les hauteurs, au-delà des cultures, la forêt… Des points les plus élevés qui se dressaient immédiatement au-dessus de Dallinges, la vue s’étendait sur le Léman et par-delà jusqu’au Jura, ligne sombre et sobre à l’horizon.

Henri Calame, rendu un peu plus confiant et dispos par sa promenade matinale, chercha le conducteur de l’antique diligence et le trouva naturellement au cabaret. Il s’entendit avec lui pour le transport de ses malles et d’une énorme caisse de livres qui avait beaucoup intrigué les villageois.

Après avoir fait quelques achats à l’épicerie, il reprit d’un pas plus alerte le chemin montant et zigzaguant qui conduisait à Maison-Rouge, laissant derrière lui les habitués du café commérer à loisir sur son compte.

En arrivant en vue de la maison, il perçut une âcre odeur de fumée et se précipita à l’intérieur. Nulle part il n’aperçut sa femme et il commençait à redouter les pires calamités lorsqu’il vit, par une fenêtre, une colonne de fumée s’élever derrière la maison : à côté d’un feu se tenait Françoise munie d’un vieux manche à balai. Il se hâta de la rejoindre.

— Qu’est-ce que tu fais donc ? lui demanda-t-il tout essoufflé.

— Oh ! c’est toi ! riposta-t-elle froidement.

Henri se mordit les lèvres, mais ses yeux riaient.

— Oh, Françoise, dit-il, je me suis conduit comme un imbécile.

— Évidemment, dit-elle en remuant les cendres avec son manche à balai.

Il y eut un long silence, mais enfin Henri mit son orgueil d’homme de côté et dit gentiment :

— Pardonne-moi, chérie…

À l’instant, elle fut dans ses bras et murmura :

— J’ai été méchante aussi… Il doit y avoir quelque chose de funeste dans l’atmosphère de cette vieille bicoque… Nous ne nous étions encore jamais disputés…

— Et cela ne se renouvellera plus, proclama le jeune homme avec confiance… Qu’est-ce que tu brûlais donc là ?

— Un matelas… J’ai essayé de sortir un lit, mais c’était trop lourd…

— Drôle de petite ! Comment as-tu fait pour amener un matelas ici ?

— Je… je l’ai jeté par la fenêtre… Et Claude Tibère m’a témoigné son mécontentement.

— Ça ne m’étonne pas… de la part d’un chat, dit Henri hâtivement. Mais pour ce qui est du matelas, c’est bien !

— Allons-nous en chercher un autre ? Il y en a tant !

— Faisons durer le plaisir… un matelas par jour… ce me semble être la bonne dose…

— Ce soir, ce sera un feu de joie ! cria Françoise en tapant des mains ; et quand nous serons débarrassés des matelas, ce sera le tour des lits… Enfin, nous ferons place nette !

Henri, plus ému qu’il n’aurait voulu l’avouer, à la vue de l’enfantin enthousiasme de sa jeune femme, fit chorus avec elle et lui aida à activer la combustion avec un plaisir de gamin.

Ah ! il se serait épargné bien des ennuis s’il avait obéi aux suggestions toutes spontanées de sa charmante Françoise et s’il avait brûlé tous ces lits, sauf un !

— Quelle sale fumée ça fait ! cria-t-il.

— Alors, passe de l’autre côté, et retourne les cendres !… Mais, qu’est-ce que c’est que ça ?

— Quoi ?

Elle poussait du bout de son bâton une petite boîte en métal qui se trouvait au milieu des cendres.

— Un poème d’amour sans doute, dit Henri. Le fabricant de matelas l’aura enfermé dans cette cassette…

— Ne dis pas de sottises ! Mais va me chercher un seau d’eau.

… À l’aide de leurs bâtons ils jetèrent la boîte dans l’eau et attendirent impatiemment qu’elle fût refroidie.

Alors Françoise, revendiquant l’honneur de la découverte, la reprit et l’ouvrit avec des doigts tremblants.

— Aïe – hô – hô ! s’écria-t-elle.

Sur une couche de ouate mouillée reposait une grande broche sertie de diamants et entourée d’un collier de corail quelque peu abîmé par le feu.

— À qui est-ce ? demanda-t-elle lorsqu’elle reprit le souffle.

— À toi, chérie, dit Henri avec conviction.

— Eh bien, je ne brûlerai plus rien sans l’avoir examiné à fond, dit-elle.

 

Henri prit le bijou, l’examina et l’estima, en gros, à au moins dix mille francs. Ce faisant il aperçut quelques caractères gravés et lut : A F. de B. 1898.

— À Félicie, de Barnabé ! s’écria Françoise. Oh, Henri, c’est à nous ! Rappelle-toi que la lettre du notaire disait : « ma maison de Dallinges avec tout ce qu’elle contient ! »

— Oui, oui, dit Henri un peu inquiet.

III

LA PREMIÈRE VISITE

L’oncle Barnabé devait avoir été un grand liseur, car une des plus vastes pièces était toute garnie de rayons chargés de livres. Cette bibliothèque était bien située, au fond de la maison, loin des annexes, ses fenêtres donnaient sur la campagne et un corridor étroit la précédait ; on pouvait s’y enfermer et s’y isoler à l’aise.

Ces livres, ce n’étaient pas des éditions rares, ni des publications illustrées. La plupart n’étaient même pas reliés et on les avait simplement recouverts d’une chemise de fort papier brun… mais c’étaient indéniablement des livres lus et relus, comme en témoignaient des annotations en marge, des pages « cornées », des taches d’encre, des gouttes de suif sur ceux qui avaient été lus à la chandelle…

Et ainsi cette bibliothèque-là prenait plus qu’une autre une signification, gardait les vestiges d’une âme vivante qui avait médité là et formé peut-être des rêves infinis et magnifiques…

Sur une table, dans un coin se trouvait encore ouvert un périodique bibliographique annonçant les nouveautés et en marge duquel des croix au crayon indiquaient quels livres le brave oncle avait voulu acheter durant ses derniers jours.

— Un beau jour… ou plutôt un jour de pluie, il nous faudra recenser et cataloguer tout cela, dit Françoise.

Henri se promenait de long en large dans cette vaste pièce. Il s’arrêtait de temps à autre devant la fenêtre d’où il n’apercevait qu’un coin du verger avec une montagne lointaine et, plus près de la maison, Claude Tibère qui dormait au soleil. Il avait savouré la paresse de ses premiers jours de liberté, mais maintenant l’oisiveté lui pesait un peu. Il avait essayé trois ou quatre fois de commencer son livre, mais l’inspiration l’avait fui… Le métier qu’il avait adopté ne lui semblait plus du tout aussi facile que dans ses brillants rêves…

— Tiens, quelqu’un qui vient nous voir ! dit Françoise qui arrangeait des petits rideaux aux fenêtres.

— Allons donc ! Personne ne vient jamais !

— Ce sera donc le « précédent » qu’on pourra invoquer la prochaine fois, riposta-t-elle ; car enfin je vois quelqu’un se diriger vers la maison.

Henri regarda à son tour et aperçut en effet un petit homme tout vêtu de noir qui entrait dans la cour.

La sonnette rouillée craqua, gênait, puis tinta faiblement.

— Fais entrer, dit Françoise. Je vais me recoiffer.

— Est-ce à M. Henri Calame que j’ai l’honneur de parler ? demanda humblement le petit homme, lorsqu’Henri lui ouvrit la porte.

— Oui, c’est moi-même… Veuillez vous donner la peine d’entrer.

— J’espérais pouvoir venir plus tôt vous présenter mes devoirs, reprit le brave homme en s’asseyant, mais mes nombreuses occupations…

Au lieu de se présenter, le visiteur fouilla longuement dans ses poches et finit par en sortir une carte de visite qu’il présenta cérémonieusement à Henri ; elle portait :

 

Onésime BRASFORT

 

NOTAIRE

 

— Oh ! dit Henri, c’est donc vous qui m’avez fait part du décès de mon oncle ! J’aurais dû aller vous voir dès mon arrivée.

— Non, monsieur, c’était à moi… Mais les nombreux devoirs de ma profession…

Il leva les yeux en parlant et aperçut le portrait de l’oncle Barnabé au-dessus de la cheminée, et, sans achever sa phrase, il poursuivit : Vous ressemblez étonnamment d’ailleurs à M. votre oncle, que, si je ne me trompe, vous n’avez jamais rencontré de son vivant…

— Non, fit flegmatiquement Henri, mais ma mère m’avait beaucoup parlé de lui, et nous avions de vieilles photos…

— Ah, fort bien, fort bien, mais vous ne pouvez savoir quel excellent homme c’était. Un peu original, oui, mais d’un cœur d’or…

— Je n’arrive pas à comprendre, dit Henri, pourquoi il m’a légué sa maison… Il ne m’avait jamais vu…

— Peut-être, dit énigmatiquement le petit notaire, peut-être est-ce là précisément la raison… car, sans doute, vous savez que souvent, les personnes que l’on connaît trop intimement… je ne dis pas cela pour vous… se hâta de conclure M. Brasfort qui s’était complètement perdu dans sa remarque psychologique…

Henri vint à son secours :

— Je voudrais vous présenter à ma femme, dit-il ; permettez-moi d’aller l’appeler.

Resté seul, le visiteur resta parfaitement immobile, face à face avec Claude Tibère qui le considérait fixement. Puis, entendant des pas dans la maison, le notaire sortit précipitamment son mouchoir et s’épongea le front… À l’entrée de la jeune femme, il se leva, se pencha en avant en une sorte de grotesque révérence, mais l’accueil de Françoise le rassura bien vite.

— J’espère que vous vous trouvez bien dans notre pays, dit-il après les premières salutations. Sans doute, la campagne ne possède pas les avantages des villes, mais l’air est d’une pureté remarquable et favorable à la santé…

Le vieil homme ridé et tout blanc grimaçait en cherchant des phrases compliquées.

— J’espère également, reprit-il, que tous mes concitoyens du village vous traiteront avec l’honneur et la déférence qu’ils doivent aux héritiers du si regretté feu votre oncle… Et si je n’avais l’extrême tristesse de devoir vous avouer que je suis un vieux veuf, il m’eût été par-dessus tout très agréable de prier celle que j’ai le malheur de ne plus avoir à mes côtés de venir avec moi pour vous assurer de l’obligation que nous vous avons de venir habiter dans nos sauvages montagnes, où d’ailleurs…

Épuisé, à bout de souffle, à court de termes nobles, le brave petit homme chercha de nouveau son mouchoir.

Henri et Françoise réprimaient à grand’peine leur folle envie de rire.

— Vous avez beaucoup connu mon oncle Barnabé ? dit Henri pour le mettre sur la voie de discours plus précis.

— Ah, Monsieur, nous étions d’intimes amis ! Il ne s’absentait jamais, et, durant l’hiver, je venais souvent passer quelques heures avec lui… Ce fut un homme trop bon et mal compris, monsieur… Mais excusez-moi, mon chagrin de sa perte est encore trop récent pour que je vous donne les détails d’une biographie qui m’est chère... Et… et, puis-je sans être indiscret, vous demander, monsieur et madame, si vous avez l’intention de résider ici d’une façon permanente ?

— Nous n’avons encore rien décidé, dit Henri… En tout cas, nous passerons l’été ici. J’ai du travail qui ne peut se faire que dans un endroit tranquille.

— Tranquille ! s’écria le notaire… Mais si vous le permettez, je vous dirai que toute autre saison serait plus tranquille. En été, il y a des distractions…

— Oui, dit Françoise, on sort beaucoup, mais je m’occuperai de la basse-cour et de tout, tandis que mon mari finira son livre.

— Son livre ! Dois-je comprendre que monsieur votre mari est un écrivain !

— Oh, un futur écrivain seulement ! dit modestement Henri.

— C’est un grand honneur pour le village ! s’écria M. Brasfort.

Pour changer de sujet, Françoise dit alors :

— Monsieur Brasfort, puisque nous sommes de nouveaux venus et que nous ne connaissons personne, peut-être auriez-vous l’amabilité de me donner quelques renseignements…

— Je serai charmé, chère madame, de mettre au service de l’épouse d’un écrivain toutes les notions que je puis posséder, sans compter l’honneur d’être serviable envers les héritiers du pauvre ami que j’ai perdu, feu…

— C’est seulement au sujet d’une domestique, interrompit Françoise.

— Oh, madame, pardon… Une domestique… dois-je comprendre une cuisinière cordon-bleu… ou bien une…

— Non, non, une bonne à tout faire !

— Une bonne à tout faire ! Permettez-moi de réfléchir… Oui, c’est cela, en vérité, je ne saurais mieux faire que de vous recommander hautement Mme Catherine Barral qui a eu le privilège de servir feu M. votre oncle durant trente années avec fidélité et dévouement… Elle est actuellement sans emploi depuis la mort de feu…

— Merci infiniment, coupa vivement Françoise. Et oserais-je vous demander encore si vous pourriez me l’envoyer ?

— Très assurément, madame, pourvu qu’elle soit disposée à venir, et si par une sorte de curieux hasard elle n’envisageait pas agréablement la perspective en question, ce serait une grande joie pour moi d’essayer de la persuader… Mais, excusez-moi, madame, si les multiples devoirs de ma profession qui m’attendent ne me permettent pas de prolonger plus longtemps un si délicieux entretien…

Il se leva enfin en continuant : — Et d’ailleurs, mes devoirs ne sont rien en comparaison de ceux d’un auteur et son temps est extrêmement précieux… Madame, monsieur, je suis très honoré…

— Merci beaucoup de votre visite ; revenez nous voir…

— Ce sera pour moi le plus agréable devoir… non seulement à votre égard, mais aussi par bon souvenir de feu votre oncle… Madame, monsieur, excusez-moi… Je voulais venir en voiture, mais Brake avait son cheval pris pour aller chercher du vin à Thonon… Madame, monsieur… Enchanté d’avoir fait la connaissance des honorables héritiers de feu M. votre oncle…

Enfin, enfin, manquant sa révérence, empêtré de sa canne et de son chapeau, trébuchant à la porte, le brave vieux sortit, s’en alla, disparut…

____________

 

Après avoir donné libre cours à l’hilarité qui menaçait de l’étouffer, Henri dit tout à coup :

— Enfin, chérie, est-ce vrai que je ressemble à l’oncle Barnabé ?

— Mais en rien ! s’écria Françoise. Tu peux être tranquille ! Et cela me fait penser que je voulais enlever ce portrait…

— Pour le brûler ?

— Non… ce serait vraiment trop irrespectueux, mais rien n’empêche, je pense, de le mettre au grenier…

— Si tu veux… Pouvons-nous l’atteindre en montant sur une chaise ?

Ils montèrent chacun sur une chaise, de part et d’autre de la cheminée.

— Et maintenant, feu mon cher oncle, dit Henri, descends ; on va te mettre au grenier !

La grande photo encadrée se détacha du mur presque sans qu’on l’eût touchée, Henri la retint. Biais Françoise eut la joue éraflée par un coin du cadre.

Henri le retourna alors pour le poser à terre, mais ce faisant, il poussa un cri de surprise.

Collé au dos se trouvait un papier portant une tête de mort grossièrement dessinée à l’encre de chine, et au-dessous se lisait une inscription en grandes lettres capitales :

 

NE TOUCHEZ PAS MON PORTRAIT !

 

— Que faut-il faire ? dit Henri en tâchant de rire… Le porter au grenier quand même ?

— Non, répondit Françoise d’une voix mal assurée. Remettons-le où il était.

Pendant qu’Henri raccrochait la photographie, Françoise toute tremblante se dirigea vers un coin de la pièce où se trouvait le portrait de tante Félicie… elle le retourna et ne fut pas trop surprise de lire au dos cette inscription :

 

QUI OSERA ENLEVER CE PORTRAIT

SERA HANTÉ TOUTE SA VIE

 

— Quels drôles de gens étaient-ils donc ! s’écria Françoise. Ah, enfin, ils sont morts !

Elle essuya le sang qui coulait sur sa joue égratignée et resta songeuse. Ce visage de femme pourtant – qui était morte si jeune – était tendre et doux ; il avait l’air bon, souriant… À coup sûr, tante Félicie n’eût pas été capable de faire de la peine à quiconque, pas même à Claude Tibère qui avait surveillé toute la scène d’un air ironique et méprisant.

IV

MADAME BARRAL

Quelques jours passèrent. À Maison Rouge, les choses allaient d’un train plutôt maussade. Après tout, Henri avait simplement pris une machine à écrire en location, et elle était arrivée en même temps que la cage contenant les deux poules et le coq destinés à fonder l’élevage des Calame. En outre, et après de longues discussions pas toujours très tendres, une jeune chevrette répondant au nom d’Yvette fut installée dans une petite écurie attenante au hangar…

Mais le jeune couple hésitait à se lancer en plein dans les joies de la vie champêtre… Henri se taillait des crayons tous les matins, avec la ferme résolution de jeter enfin sur le papier un scénario de roman « qui serait un peu là… » Et Françoise, tous les soirs, rouvrait son nécessaire et se mettait un peu de poudre et un peu de rouge… pour n’en pas perdre l’habitude.

Ce fut à l’une de ces occasions qu’elle découvrit un tiroir secret dans sa coiffeuse… Elle crut d’abord apercevoir un nœud dans le bois et, négligemment y mit le doigt : cela fit jouer un ressort qui rabattit une planchette… Au fond de cette cachette elle trouva un billet de cent francs.

— Des pierres précieuses dans des matelas, des billets dans des fonds de tiroir, mais qu’est-ce donc que cette maison ! s’écria Henri. Et quelle va être notre prochaine découverte ?

Le lendemain matin, levée à l’aube, Françoise descendit à la cuisine en sifflant joyeusement… Mais à peine eut-elle fait un pas dans la pièce qu’elle eut un violent haut-le-corps :

Assise à côté du fourneau, dans une pose raide, se tenait une femme toute ridée, qui lui tendit solennellement une lettre bordée de noir.

Françoise lut :

 

« Madame,

» Les multiples devoirs de ma profession m’ont malheureusement contraint de remettre jusqu’à l’heure présente l’entretien que vous m’aviez fait l’honneur de me prier d’avoir avec Mme Catherine Barral. Je viens enfin de lui faire part des vues que vous avez la bonté de m’avoir communiquées à son endroit. Et il résulte de la sérieuse conversation que je viens d’avoir avec elle que, sans vouloir naturellement prendre un engagement ferme par suite de son ignorance des conditions de l’affaire que vous lui proposez, elle n’en demeure pas moins disposée à examiner avec vous les projets d’un engagement qui, je l’espère, sera aussi satisfaisant pour vous que pour elle dans tous ses termes.

« C’est dans cette attente que je vous prie, Madame, de recevoir l’assurance de la plus remarquable de mes considérations distinguées.

« Onésime BRASFORT, notaire. »

 

— Ah ! dit Françoise. C’est donc vous, Catherine ? Je ne comptais presque plus sur vous !

— Mande pardon, M’ame, mais je crois qu’il vaut mieux nous appeler tout de suite par nos vrais noms… Votre oncle – que Dieu ait son âme – ne me disait pas autrement que « Madame Barral »…

— Oh, bien, bon ! Si vous voulez, fit Françoise conciliante. Et, dites-moi, vous savez faire tout le travail du ménage ?

— Si je ne le savais pas, répondit la femme de sa voix aigre, je ne voudrais pas qu’il soit dit que j’essaye de le faire pour les autres…

Françoise sourit, car enfin cette assurance ne lui déplaisait pas. Elle reprit :

— Vous mettez un tablier blanc, je pense ?

— Oui, M’ame, pour laver la vaisselle. Et pour servir à table, je remets ma jupe noire.

— Hem… Enfin… Et vous savez sans doute faire la bonne cuisine ordinaire ?

— Oui, M’ame, et la plus ordinaire est toujours la meilleure. Votre pauvre oncle n’aimait pas ces affaires compliquées qu’on mange dans les hôtels et qui rendent malades pendant la nuit… Ça, c’était pas son genre…

— Quels gages vous donnait-il, Cathe… madame Barral ?

— Cinquante francs par mois, par rapport à ce que nous nous étions bien accoutumés l’un à l’autre et que nous nous supportions bien… Mais pour une autre femme, je ne peux pas faire à moins de quatre-vingt francs.

— Ça me va, dit Françoise de son air le plus « maîtresse de maison ». Et pouvez-vous rester maintenant ?

— Si vous avez fini, répliqua Mme Barral sans se préoccuper de la question posée, j’aimerais vous demander quelques petites choses : D’abord, qu’est-ce que ce coup que vous avez reçu sur la figure ?

— C’est… c’est quelque chose qui m’est tombé dessus, dit la jeune femme toute surprise.

— Ce quelque chose, est-ce la main de votre mari ?

— Non, dit Françoise, ne sachant s’il fallait rire ou rester impassible, c’est un… meuble…

— Je n’ai jamais entendu parler d’un meuble qui ait sauté comme ça à la figure de quelqu’un… Quand c’est une chaise ou une table qu’on cogite, on a un coup à la main ou au poignet, mais pas sur le nez comme ça…

C’est comme ma plus jeune sœur ; elle avait toujours de grandes coupures sur la figure, et elle s’expliquait que sa vaisselle ne pouvait pas se tenir tranquille et lui volait sur la tête… Mais dès que son mari fut bien malade au lit et surtout lorsqu’il fut mort et enterré – le pauvre ! – eh bien ça vaisselle resta bien sage sur le buffet et elle eut une figure toute blanche, comme une chrétienne…

C’est pas moi, certes, qui voudrais me mettre entre un mari et sa femme, mais, savez-vous, madame Calame, que si votre mari me lançait jamais quelque chose, il recevrait, ma foi, ma pleine marmite de soupe bouillante sur les oreilles !

— Je veux espérer, dit Françoise en se mordant les lèvres, qu’une pareille chose ne se produira pas, du moins les premiers temps.

— Il y a six mois qu’il est mort, ce pauvre homme, continuait imperturbablement Mme Barral ; et je porte encore son deuil, mais… Oh ! Ciel ! qu’est-ce que cela ? se mit-elle à crier tout à coup en lançant des regards effarés vers la porte et en rassemblant ses jupes autour de ses maigres jambes.

— Ça, c’est un chat, expliqua la jeune femme. Viens, Claude, viens faire connaissance de Mme Barral…

Celle-ci poussa encore des cris d’horreur, puis, reprenant son souffle, s’exclama :

— C’est le chat, le même chat que votre oncle a tué la semaine avant sa mort !

— Avant la mort de qui ?

— La mort de vot’ oncle, tiens ! Il l’a tué parce qu’il ne pouvait plus le supporter… et maintenant, il est là, le voilà revenu !

— Sottise ! cria Françoise de son ton le plus sévère. Si ce chat a été tué, il ne peut pas revenir, vous le savez bien !

— Et pourquoi pas, M’ame ? En tout cas, votre oncle a tué ce chat, je l’ai vu mort et c’est même moi qui l’ai enterré, rapport que votre oncle ne pouvait pas souffrir les chats. Mais quelqu’un l’a déterré, et le voilà de nouveau tout vivant qui revient pour hanter votre oncle, mais comme il est mort, il nous hantera nous, et ce sera terrible…

— Madame Barral, dit Françoise en se dirigeant vers la porte, je désire ne pas en entendre davantage là-dessus. Ce chat ressemble à celui qu’on a tué, voilà tout.

— Si c’est vous qui l’avez amené, je veux bien, M’ame, mais sans ça, c’est bien le même, parce qu’il n’y en a pas d’autre comme ça dans le pays. Et c’est lui qui revient nous hanter…

Feignant de ne pas l’entendre, Françoise sortit.

— Henri, dit-elle un instant après à son mari, elle est là !

— Qui donc ? s’écria Henri, en laissant tomber son marteau. Est-ce quelque déesse des régions infernales ? Tu es toute bouleversée !

— Tu n’es pas très loin de la vérité… C’est Mme Barral !

— Notre bonne à tout faire ?

— Et à tout dire ! Elle ressemble à un grand arrosoir tout revêtu de tentures noires. Elle veut qu’on l’appelle Ma – da – me, elle veut quatre-vingts francs, elle dit que Claude Tibère est un chat que l’oncle Barnabé a tué avant sa mort et que c’est toi qui m’as égratigné le nez en me battant…

— La vieille sorcière ! Il ne faut pas la garder...

— Écoute, après tout… elle ne se trompe pas de beaucoup, puisque c’est l’oncle qui m’a égratignée… Et puis, tu sais, je commence à en avoir par-dessus la tête de tout le ménage… Alors, tant pis, elle fera toujours les gros ouvrages…

— Sage petite chérie ! Et sait-elle traire les chèvres ?

— Je ne sais pas… Je vais lui demander.

… — M’ame, commença Mme Barral avant que Françoise ait pu placer un mot. Est-ce que je pourrai avoir mes anciennes chambres ?

— Mais oui, je pense… Vous aviez plusieurs pièces ?

— Oui, M’ame ; ces trois derrière la cuisine… Vous comprenez, M’ame, pendant que ma sœur va travailler comme effeuilleuse, là-bas, eh bien… je prends ses enfants avec moi… On peut pas les laisser à l’abandon, ces pauvres petites…

— Ah, alors, si c’est dans un but humanitaire, dit Françoise qui commençait à s’énerver… Mais, dites-moi, savez-vous traire une chèvre ?

Mme Barral soupira, leva les yeux au ciel d’un air de martyr et répondit :

— On ne m’a jamais fait faire ça, M’ame, en tout cas, comme travail ordinaire, mais j’ai eu tant et tant de malheurs dans ma vie que je peux bien encore me charger de ça… Ce n’est pas bien plus pénible que d’être commandée par une autre femme ou d’enterrer des chats qui ne veulent pas rester morts…

— Nous avons le petit déjeuner à sept heures, le déjeuner à midi et le dîner à sept heures et demie, annonça Françoise.

— Dîner ! Quand le dîner ?

— Le dîner, à sept heures et demie du soir.

— Ben ! C’est votre oncle qui aurait été content de dîner à des heures pareilles !

— Vous êtes à mon service et non à celui de mon oncle. D’ailleurs, ce que j’appelle dîner, vous l’appelez peut-être souper, voilà tout !

Il y eut un long silence durant lequel Mme Barral considéra fixement sa nouvelle maîtresse par-dessus ses lunettes… Elle dit enfin :

— Pour ce qui est de n’être pas au service de votre oncle, je n’en suis pas si sûre… Car si ce chat est ressorti de dessous la terre, votre oncle, le pauvre cher homme, pourrait bien en faire autant, et il ne me surprendrait pas en venant ici tout à l’heure me demander une omelette aux champignons qu’il aimait tant… J’avais presque l’idée de lui en mettre une dans son cercueil…

— Madame Barral ! dit Françoise sévèrement, c’est assez parler des morts. Les morts sont morts, voilà tout !

À ce moment Claude Tibère qui avait paru écouter religieusement la conversation, debout au milieu de la cuisine, bâilla, s’étira et, la queue haute, se retira majestueusement.

— Vous voyez, fit Mme Barral avec un petit gloussement satanique. Ce qui meurt ne meurt pas pour toujours…

Françoise suivit le chat aussi vite que possible, mais Mme Barral vint jusque dans le corridor pour lui demander ce qu’il fallait préparer pour le souper, et tout le temps que Françoise lui parla, elle tint ses regards fixés sur Henri qu’on apercevait dans la cour par la porte ouverte…

— M’ame, dit-elle enfin, ce monsieur qui coupe du bois dans la cour, c’est votre mari ?

— C’est M. Calame, dit dignement Françoise.

— Mais vous êtes mariés… ou non ?

— Oh, madame Barral, mais oui, voyons, nous sommes mariés…

— C’est que j’avais entendu dire que ces gens des villes, n’est-ce pas, ne sont pas mariés… et alors…

Cette fois, Françoise se sauva.

… Le premier repas préparé par Mme Barral parut excellent à Henri qui insista pour garder cette fine cuisinière… Et, lasse de corps et d’esprit, Françoise s’installa dans la bibliothèque. Elle prit un livre au hasard… et fit le geste de le jeter par la fenêtre lorsqu’elle vit le titre : c’était le Scarabée d’Or, d’Edgar Poe… « Encore des histoires de morts et de têtes de morts ! » pensa-t-elle, « ah non, j’en ai eu assez aujourd’hui ! » Mais voyant qu’il y avait des annotations manuscrites en marge, elle se mit à le feuilleter.

Tout ce petit roman avait sans doute beaucoup plu à l’oncle Barnabé, car il y avait plusieurs bravos ! de sa main au bas des pages. À l’endroit où l’on parle de la tête de mort suspendue dans un arbre au-dessus du trésor, l’oncle avait écrit : « Magnifique idée ! »

Françoise rit, replaça le livre et courut rejoindre son mari dans la cour en se disant : « Heureusement que je ne suis pas superstitieuse ! »

V

ÉLAINE !

Henri Calame était dans cet état de prostration qui précède toujours la rédaction d’un roman. Il n’y était pas habitué et prenait ses hésitations, ses longues rêveries, son oisiveté continuelle pour des marques d’impuissance. Il avait l’intention d’écrire un roman historique, moyenâgeux, avec de belles châtelaines ennuyées dans de grands châteaux féodaux, des seigneurs en chasse, des pages jouant du cor dans les forêts profondes, des duels, des enlèvements, des intrigues enchevêtrées, bref avec tout l’attirail des Trois Mousquetaires ou du Miracle des Loups, mais il voyait mal ses personnages, et il s’énervait, se désespérait, ne se croyait plus bon à rien…

Un soir cependant, debout devant la fenêtre ouverte, l’inspiration lui vint… Le soleil se couchait derrière un mouvant rideau de jeunes verdures, d’invisibles oiseaux chantaient, une branche de cerisier offrait au soir magique ses fleurs en une gerbe d’opales… et soudain, Henri vit nettement son héroïne en robe blanche, toute blonde et rougissante devant lui… Elle s’appellerait Élaine… Il bondit à sa table et écrivit d’un jet :

 

En la prime saison, il arriva que la dame partit à la recherche d’un Seigneur et Maître. Élaine état montée sur un blanc palefroi aux harnachements de pourpre et d’argent. Elle portait une robe de satin blanc, avec des broderies de fil d’or… D’or aussi étaient ses cheveux, et ses yeux étaient comme des saphirs au milieu d’une gerbe de fleurs de pommiers. Et comme une rose parmi des perles était sa bouche incarnadine. Ses mains… mais comment décrire la grâce fine et la pureté liliale de ses mains ? Elles…

 

… La sonnette de la porte d’entrée retentit vigoureusement… Personne ne bougea dans la maison… Henri releva la tête… La sonnette fit retentir à nouveau les échos de la vaste demeure… Élaine et son palefroi avaient disparu… Personne pour répondre ! Où donc était Mme Barral ? Et Françoise ? Était-il seul à la maison ? Et cette sonnette qui tintait toujours !

Furieux, les sourcils froncés, des jurons aux lèvres, Henri courut ouvrir la porte… et se trouva en présence d’une jeune femme, grande, pâle, blonde, à l’aspect fragile, presque maladif.

— Bonjour ! fit-elle d’une voix lasse. Je croyais que vous ne viendriez jamais m’ouvrir !

— J’étais occupé, dit Henri. Excusez-moi. Veuillez donc entrer.

C’était évidemment une amie de Françoise qui venait la surprendre et, malgré sa fureur, Henri voulut être aimable. Elle entra et s’assit en soupirant :

— Oh, que je suis fatiguée ! J’ai fait toute la course à pied.

— Il fallait prendre la voiture, dit Henri.

— Je n’ai point vu de voiture pour moi… Mais où est oncle Barnabé ?

« Ce n’est donc pas une amie de Françoise ! » se dit Henri, mais il répondit, l’index levé :

— Il est là-haut !

— Quoi, déjà monté ? Mais il a dû m’entendre sonner !

— Je veux dire qu’il est au ciel, mort, si vous voulez.

Elle se renversa sur sa chaise, la face livide, les yeux révulsés. Il la crut évanouie, mais bientôt elle éclata en sanglots. Il était déjà un peu habitué aux larmes féminines, mais la situation n’en était pas moins embarrassante. Et pas de Françoise !

— Remettez-vous ! Remettez-vous, répéta-t-il en lui prenant la main. Vous êtes chez des amis !

— Je n’ai pas d’amis, dit-elle entre deux sanglots. Je n’avais que ma mère… Elle est morte… Et durant sa maladie, elle m’a fait promettre qu’en cas de malheur, je me réfugierais auprès d’oncle Barnabé. Elle disait qu’elle n’avait jamais rien voulu lui demander, mais que sûrement il consentirait à prendre soin de moi. Et puis, j’ai été longtemps malade, et dès que j’ai pu voyager, je suis venue… et maintenant… oh… maintenant que vais-je devenir ?

— Remettez-vous ! reprit Henri très troublé en lui serrant la main… Nous sommes vos amis… Vous pouvez rester ici tout de même… Je suis marié, et…

… À ce moment, averti par un pressentiment secret, Henri tourna la tête : Françoise était debout dans l’encadrement de la porte, et elle avait l’air d’une statue de marbre tant elle était rigide, pâle, méprisante…

Par simple nervosité, Henri Calame éclata de rire, puis se ressaisissant :

— Je vous présente ma femme, Mademoiselle… Mademoiselle…

— Hélène St-Clair, dit l’inconnue en tendant une main tremblante que Françoise feignit de ne pas voir… Et votre mari a la bonté de me permettre de rester, ajouta la jeune fille… en guise d’explication.

— Il est si bon ! dit froidement Françoise… Alors, Henri, tu voudras bien conduire Mlle St-Clair à sa chambre tandis que je vais m’occuper du dîner avec Mme Barral…

Elle sortit.

— Tonnerre ! se dit Henri. Quelle chambre faut-il lui offrir ? Êtes-vous déjà venue ici autrefois ? demanda-t-il tout haut.

— Jamais, répondit la jeune fille en s’essuyant les yeux.

— Eh bien, montez au premier, et choisissez… Ce n’est pas la place qui manque, ni les meubles…

— Oh, merci ! Et… quelqu’un pourra m’apporter ma malle dans la journée ?

— Je m’en occuperai.

Henri se mit à la recherche de sa femme. En arrivant à la porte de la cuisine, il entendit Mme Barral :

— Qui est celle-ci ? Une nouvelle ou une de vos amies ?

Sans se préoccuper de la bizarrerie de la question, Mme Calame répondit immédiatement :

— C’est une amie, Madame Barral, une très bonne vieille amie de M. Calame.

… Celui-ci n’entra pas plus avant dans le royaume de Mme Barral ; il se réfugia de nouveau à la bibliothèque en se répétant : « Une très bonne vieille amie… Tonnerre ! »

La pendule sonna midi. Il avait commencé son roman à onze heures. Il se rappela la minute enchantée de l’inspiration magnifique… « Ah ! zut ! » cria-t-il tout haut. « Mon Dieu, que j’ai mal à la tête ! »

Mme Barral, plus fantomale que jamais, vint sonner la cloche fêlée qui annonçait les repas. Henri se leva et essaya de se glisser furtivement à la salle à manger, mais au pied des escaliers, il se heurta à Mlle St-Clair qui descendait toute gracieuse et redevenue souriante. Elle lui adressa un gentil et amical sourire ; mais à l’instant même Françoise ouvrit la porte de la salle à manger.

— Cher Henri, dit-elle, veux-tu offrir le bras à notre invitée ?

Ils s’assirent autour d’une petite table placée près de la fenêtre… Au bout d’un instant, Henri, un peu remis de son émotion, étendit la jambe dans le but de marquer sa fidélité à Françoise, mais il calcula mal son mouvement qui n’eut pour effet qu’un léger « oh » mal réprimé et une vive rougeur chez Hélène St-Clair, et par là M. Calame réussit certes à attirer l’attention de sa femme…

Mais elle ne s’émut point.

— Mademoiselle, dit-elle de son ton le plus suave, vous venez de Paris, n’est-ce pas ?

— Oui, Madame.

— Mon mari m’avait si souvent parlé de vous !

— De moi ? Mais c’est impossible ! Ce doit être de quelque autre Hélène…

— C’est bien possible… Mais vous, vous aviez entendu parler de moi ?

— Non vraiment, je vous assure…

Un formidable coquerico lancé sous la fenêtre l’interrompit si violemment qu’elle laissa tomber sa fourchette… Henri, instinctivement, se baissa en même temps qu’elle pour la ramasser et leurs têtes se heurtèrent…

— Ce n’est que notre coq ! expliqua Françoise affablement. Nous l’appelons Abdul Hamid… parce que, vous savez, la nature masculine est naturellement polygame…

Henri essaya de rire tout en se demandant comment le coq avait réussi à s’échapper du poulailler. Ensuite, les convives restèrent silencieux.

— Maintenant, Mademoiselle, dit gentiment Françoise en se levant de table, je suis sûre que vous avez besoin de repos après votre long voyage… Quelle chambre avez-vous choisie ?

— Avec votre permission, répondit la jeune fille très touchée, je les ai toutes visitées, et j’ai adopté un délicieux petit appartement dans l’aile sud… Il y a une grande chambre à coucher précédée d’un si gentil petit boudoir d’où l’on voit le lac ; et il y a un fauteuil tout prêt devant une corbeille à ouvrage dans l’embrasure de la fenêtre…

Henri rougit violemment, car c’était la petite retraite que s’était réservée sa femme. Mais celle-ci ne broncha pas.

— Je pensais bien, dit-elle, que mon mari vous conseillerait cette chambre ; il pense toujours à tout. Je vais monter avec vous et la débarrasserai de quelques petites choses que j’y ai malheureusement oubliées.

Abandonné à lui-même, le malheureux Henri Calame retourna à la bibliothèque et y passa le plus mélancolique des après-midi de printemps de sa vie. Il entendit Françoise aller et venir dans la maison en sifflant joyeusement, mais il remarqua qu’elle cessait dès qu’elle se croyait assez loin de la bibliothèque. Il reprit son manuscrit et se mit la cervelle à la torture pour y ajouter quelques lignes. Ce fut impossible. À mesure que les heures s’écoulaient, il reprenait cependant un peu d’assurance. « Après tout, se dit-il, le mieux est de ne faire semblant de rien… Elle doit avoir confiance en moi… Je lui lirai le début de mon livre ce soir, ça lui fera plaisir. »

Ainsi, après le dîner qui fut silencieux et grave, Henri pria sa femme de l’accompagner jusqu’à la bibliothèque. Elle le suivit d’un air fort soumis et il referma soigneusement la porte derrière lui.

— Chérie, commença-t-il avec un sourire qui voulait être avantageux, mais n’était que piteux, j’ai commencé mon livre, enfin ! J’y ai travaillé tout le jour… Je veux te lire les premières pages ; écoute !

Il se mit à lire d’un ton emphatique et ce fut avec fierté, avec émotion, qu’il acheva la dernière de ses belles phrases inspirées du matin :… mais comment décrire la grâce fine et la pureté liliale de ses mains ? Elles…

— Je ne comprends pas comment tu peux dire cela, Henri, dit Françoise froidement. J’ai particulièrement observé ses mains et elles ne sont pas jolies du tout. Elles sont rouges, rugueuses et fortes comme celles d’un gendarme…

— Les mains… de qui ? demanda Henri naïvement.

— Mais… d’Élaine… de Mlle St-Clair. Si tu veux écrire un livre sur elle, il te faut au moins tâcher de dire la vérité…

Là-dessus Mme Calame sortit et referma soigneusement la porte tandis que son mari commençait à s’apercevoir que la situation manquait d’agrément.

VI

L’HÔTE INATTENDU

Les réflexions de Françoise n’étaient pas non plus très joyeuses. Quelle amère surprise à découvrir que son bon garçon de mari avait un passé, et un passé qui revenait, un passé qui lui inspirait un livre – ce dont elle avait été elle-même incapable !

Eh bien, elle ne se révolterait pas ; elle attendrait ; elle prendrait conseil des événements. Certes, elle avait vu de ses propres yeux les larmes de Mlle St-Clair et entendu Henri lui avouer qu’il était marié… Ah ! Ah ! Mais on verrait bien !

En attendant, Hélène St-Clair s’était installée et menait une petite vie tranquille, pas encombrante, il fallait l’avouer. Ayant été bercée durant toute sa jeunesse aux récits de la généreuse hospitalité de l’oncle Barnabé, elle comptait rester là tout l’été quoique sa mère n’eut été qu’une seconde cousine de Félicie Juge. Après quoi, elle réunirait les quelques centaines de francs lui venant de sa mère, et tâcherait d’apprendre un métier.

« Très bien, très bien », se disait Françoise en s’essuyant les yeux. Nous verrons bien… En tout cas, je ne veux pas d’un amour forcé… Et Henri choisira… »

Jugeant que les traces de ses larmes étaient suffisamment effacées, elle descendit allègrement à la cuisine…

— Salut ! s’écria gaiement quelqu’un dans le corridor lorsqu’elle arriva au bas des escaliers. Je ne vous ai encore jamais vue, n’est-ce pas ?

— Pas que je sache, répliqua Françoise un peu surprise.

C’était un jeune homme de bonne mine, un peu plus grand qu’Henri, aux yeux châtains, aux cheveux légèrement bouclés et qui paraissait éprouver un très vif plaisir à se trouver en ce bas monde.

— À quel côté de la maison appartenez-vous ? demanda le nouveau venu.

— À l’intérieur. Je m’occupe du ménage…

— Oh ! Et qu’est devenue Catherine ? L’oncle l’a-t-il fichue à la porte ?

— Je ne sais pas de qui vous parlez, expliqua Françoise en faisant effort pour paraître une digne maîtresse de maison… Mais si l’oncle en question est l’oncle Barnabé, je vous dirai qu’il est mort.

— Non ? Enlevé, lui aussi, après avoir tant attendu ! Mais comment êtes-vous entrée ici ?

— Par la porte. Oncle Barnabé nous a légué la maison et les meubles, à mon mari et à moi.

Le jeune homme s’assit et se frotta les yeux.

— Eh bien, eh bien, dit-il enfin lorsqu’il eut recouvré l’usage de la parole… Voilà du nouveau, et qui signifie, je suppose, que je peux faire demi-tour.

— Pas nécessairement, dit vivement Françoise, mais vous pourriez peut-être – si ça ne vous gêne pas trop – me dire qui vous êtes…

— Ce n’est pas une mauvaise idée du tout. Je réponds au nom de Paul, mais n’ai rien à faire avec la raison sociale bien connue : « Paul et Virginie ». Mon nom complet est d’ailleurs Paul-Hyacinthe Fayard. Mais tout le monde m’appelle Paul, quelques-uns Popol… Et si j’avais eu l’honneur d’être de vos amis, vous auriez pu vous-même jouir de ce privilège… Maintenant, si vous voulez vous asseoir commodément, j’ouvrirai, devant vous le livre de ma vie dès sa première page…

Françoise, amusée, s’assit sur la première marche de l’escalier. Le jeune homme reprit :

— Je suis né de parents pauvres, mais honnêtes, il y a quelque chose comme vingt-huit ans, d’après ce que j’ai lu sur mes papiers. Ces parents ont assumé la tâche de m’élever jusqu’à ce que j’eusse atteint l’âge mûr de douze ans. Alors, ils se sont dégoûtés de ce travail et sont partis pour le Ciel. Depuis lors, c’est moi qui me suis élevé. J’ai consacré à un collège tout l’enthousiasme de mes plus belles années, et puis on m’a mis dehors en me confiant à l’oreille l’assurance que je n’obtiendrais jamais mes diplômes. Ainsi, j’ai secoué la poussière classique de mes pieds fatigués et j’ai cherché un lieu où abriter ma tête vide. J’ai toujours passé mes étés chez l’oncle Barnabé parce que cela ne me coûtait rien et que cela lui faisait du bien, mais maintenant je ne puis aller passer cet été avec lui, car je ne sais exactement où il se trouve et j’ai peur que le climat ne me convienne pas.

… Du bas de l’escalier, Françoise pouvait apercevoir par la porte ouverte le portrait de l’oncle Barnabé. Le jeune Paul Fayard suivit la direction de ses regards.

— Vous avez peur de lui ? dit-il en riant.

— Un peu. Il m’a égratignée le jour de mon arrivée ; et il pleuvait.

— N’ayez plus peur de lui ! C’était un vieux grippe-sou, mais ça lui a passé, et quand il eut appris à jurer, on a pu s’accommoder de sa présence… Mais, paix à ses cendres ! Vous, vous ne m’avez pas encore dit votre nom !

— Calame, Mme Françoise Calame.

— Joli nom ! Puis-je vous appeler Françoise jusqu’à l’heure du départ de la diligence ? Ce sera un souvenir frais comme une rosée de printemps qui me suivra dans le vaste désert où je vais errer…

Mais Mme Calame, saisie d’une soudaine inspiration, ne l’écoutait pas.

— Je ne vois pas pourquoi vous vous en iriez, dit-elle. Restez ici, comme d’habitude. Nous serons très heureux de vous avoir ; il y a déjà ici une bonne vieille connaissance de mon mari…

— Bravo ! cria Paul. Et vous pouvez m’appeler Popol tout de suite. Je reste à condition que vous me fassiez signe le jour où je vous ennuierai. D’ailleurs, je puis vous être utile quand le reste de la troupe sera là…

Tandis qu’il prononçait ces mots, Henri passa dans la cour. Sa femme l’appela aussitôt.

— Monsieur Paul, je vous présente M. Henri Calame, mon mari ; Henri, M. Paul Fayard.

Depuis bien des jours, Henri n’avait vu à sa femme une telle lueur dans les yeux, une telle flamme aux joues, une voix si gaie. Les deux hommes se serrèrent les mains.

— Je vous félicite. Monsieur, dit Paul Fayard. Vous possédez en Madame une femme digne de la plus grande admiration et de ma respectueuse reconnaissance...

— Merci, merci, fit Henri un peu rogue… Vous… venez de loin, monsieur ?

— Du village… ma dernière étape connue…

— M. Paul va rester avec nous, Henri, expliqua Françoise avec son plus doux sourire. Ainsi, tu pourras te consacrer entièrement à ton livre… Venez, Monsieur Paul, je vais vous montrer mes poules…

La tête relevée, Henri poussa un long sifflement de surprise que Françoise entendit fort bien, mais elle entraîna son hôte, et le romancier revint à son manuscrit. Il se relut avec rage : Oui, un paragraphe, puis une phrase sur les mains d’Élaine… et… c’est tout !

« Paul, Popol, songeait l’infortuné. Ma femme est digne de sa respectueuse reconnaissance… De quoi ? Fumiste ! Jamais entendu parler de lui ! Quelque ex-soupirant de Françoise ! Ah, elle n’a pas été longue à lui ouvrir la porte, à cet ouistiti ! Juste parce que j’ai serré la main à une jeune fille en détresse en lui disant que j’étais marié ! Eh bien, ne l’étais-je pas ? Et maintenant, je vais être condamné à passer l’été avec toute la kyrielle de ceux qui aspiraient au bonheur d’être l’heureux époux de Françoise ! Heureux époux ! Ah, ouitche ! »

… Pendant ce temps, Paul Fayard que Françoise avait laissé en contemplation devant le poulailler, avait fait demi-tour et renouait bonne connaissance avec Mme Barral.

Celle-ci l’accueillit avec sa caractéristique brusquerie, mais il était visible qu’elle le revoyait avec plaisir et le traitait en enfant gâté.

— Catherine ! cria-t-il. J’ai rêvé chaque nuit depuis l’an dernier à vos gâteaux de Savoie… En avez-vous aujourd’hui ?

— Pas de dessert (aujourd’hui ! fit la bonne femme de son air le plus revêche, mais avec je ne sais quel encouragement dans les yeux. Et puis, je vous ai souvent dit que je m’appelais Mme Barral, n’est-ce pas ?

— Entre ceux qui s’aiment, répondit Paul avec un regard de côté vers Françoise qui venait de réapparaître, les barrières sociales les plus solides se brisent et tombent. Si les élans de mon cœur s’élèvent au-dessus de ces misérables conventions et si je vous appelle du nom sous lequel vous m’apparaîtrez toujours dans mes plus beaux rêves, pourquoi ne m’êtes-vous pas indulgente et pitoyable ? Ah, Catherine, un bon mouvement ; laissez-vous attendrir, un bon biscuit de Savoie pour ce soir !

— Allez au diable, homme sans vergogne ! s’écria Mme Barral en brandissant son pique-feu.

Cependant quelque chose comme un sourire tendre s’esquissait au coin des lèvres de la vieille femme et, d’ailleurs, elle se mit à verser de la farine sur sa planche à gâteaux.

Le jeune homme prit sans façon le bras de Françoise et l’entraîna dans le jardin. Il aperçut alors Claude Tibère qui faisait un somme sur le toit du poulailler.

— C’est étonnant comme ce chat ressemble à oncle Barnabé ! s’écria-t-il.

— Eh ! bien, c’est peut-être pourquoi Mme Barral dit que l’oncle l’a tué une semaine avant sa mort…

— Avant la mort de qui ?

— De l’oncle, bien sûr ; mais il est revenu à la vie…

— L’oncle est ressuscité ?

— Non ! Le chat, voyons, voyons !

— Si je savais que nous soyons assez proches parents, je vous embrasserais, dit le jeune homme. Vous êtes trop jolie quand vous dites comme ça : voyons ! voyons !

Françoise eut envie de se fâcher, mais le moyen de prendre au sérieux les plaisanteries de cette exubérante jeunesse !

— Nous ne sommes pas parents, alliés seulement par suite de mariages entre…

— Alliés par mariage, c’est tout à fait suffisant, répliqua Paul Fayard. Vous n’êtes pas autrement alliée à votre mari. Ne soyez pas si prude…

— Bon, eh bien, allez embrasser l’élue de votre cœur, Catherine, dans sa cuisine, je vous y autorise, dit Françoise en riant.

— Si ça peut vous tranquilliser sur les mœurs de la dame, fit Paul avec le plus grand sérieux, ce sera avec le plus grand plaisir.

— Mais quelle parenté aviez-vous avec oncle Barnabé ? questionna Françoise.

— Nous étions unis par les liens les plus étroits du sang et du mariage. Après la mort de mon père et de ma mère, nul n’était dans ma famille plus proche parent de Barnabé. Je suis l’unique enfant de la belle-sœur du mari du beau-frère de la sœur de tante Félicie, digne épouse de l’oncle Barnabé… Mais ces détails généalogiques vous fatiguent peut-être. Vous savez que vous avez promis de me mettre à la porte si je vous importune !

— J’y compte bien !

— Bon ! Entendu, une poignée de main, en bons camarades ! Mais dites-donc, ne m’avez-vous pas dit qu’il y avait ici une vieille dame ?

— Non, une jeune… et jolie !

— Présentez-moi vite ! Je l’adore !

— Vous la verrez à dîner. Voici justement la cloche.

____________

 

Certes, Hélène St-Clair fit une grande impression sur Paul Fayard, car durant tout le repas il épargna aux convives ses plaisanteries un peu lourdes, il prit même un air sentimental et rêveur tout à fait en accord avec la beauté fragile et languissante de la blonde Hélène.

Henri, de son côté, essayait de prendre son parti de l’aventure et il quitta son air boudeur.

Lorsqu’ils passèrent au salon, il y eut un moment d’embarras général, mais Françoise, en maîtresse de maison attentive, voulut faire diversion et pria Mlle St-Clair de jouer quelque chose sur l’antique piano.

Sans se faire trop prier, la jeune fille se leva et ouvrit l’instrument que personne encore n’avait touché depuis l’arrivée des Calame… Malis dès qu’elle eut soulevé le couvercle, elle poussa un cri, se couvrit la figure de ses mains et… fut saisie d’une violente crise de nerfs…

Henri et Françoise s’empressèrent, mais la pauvre fille était si malade qu’ils durent la porter jusqu’à sa chambre. Paul, mécontent de n’avoir pas été autorisé à emporter la jeune fille dans ses bras, se leva et vint regarder le piano. Alors il vit la chose qui avait terrifié Hélène ; c’était une magnifique perruque artistement suspendue au-dessus du clavier jauni, et, bien en évidence, un morceau de papier sur lequel il lut :

 

« Madame Barnabé Juge dépose toujours sa meilleure perruque dans le piano. Je désire qu’on l’y laisse en paix.

B. Juge. »

 

… « Oui, le vieux hibou n’aimait pas la musique », songea mélancoliquement le jeune homme… « ou plutôt, il a trouvé ce truc pour que personne ne touche le vieil instrument sur lequel sa jeune femme lui jouait de tendres mélodies… »

… On entendait encore crier Mlle St-Clair… Henri vint chercher une bouteille de cognac… Il avait un drôle d’air.

… « On dirait qu’ils n’aiment pas beaucoup cette jeune fille, se dit encore Paul Fayard, mais alors pourquoi diable l’ont-ils invitée ? »

VII

ENCORE !

D’or aussi étaient ses cheveux, et ses yeux étaient comme des saphirs au milieu d’une gerbe de fleurs de pommiers. Et comme une rose parmi des perles était sa bouche incarnadine. Ses mains… mais comment décrire la grâce fine et la pureté liliale de ses mains ? Elles

 

D’une plume fiévreuse, Henri continua :

 

elles étaient trop frêles pour tenir les rênes de son palefroi. Suivie de ses pages, elle cheminait à travers des prairies paradisiaques vers le château qui dressait sa masse imposante et ses tours au sommet du mont… Alors, au loin parut un chevalier à l’armure étincelante, et le cœur d’Élaine bondit dans sa poitrine…

 

— Pour l’amour du ciel, qu’est-ce que cet infernal chahut ! cria Henri en courant à la fenêtre.

La vieille diligence du village, avec d’innombrables malles empilées démesurément sur l’impériale stationnait à la porte. Des profondeurs de l’antique véhicule, des cris aigus d’enfants jaillissaient avec une véhémence sans cesse accrue. Le conducteur, impassible, attendait…

— Qu’est-ce qui va sortir de tout ça ? songea Henri effaré. Une escouade d’ex-amoureux de Françoise ? Ou bien… Ciel… des jumelles…

Effectivement, une fillette de quatre à cinq ans sauta hors de la voiture et tomba sur le sol, elle fut immédiatement suivie d’une autre exactement pareille qui lui tomba dessus.

Ensuite survint une énorme poupée que les regards troublés d’Henri prirent pour un petit enfant en maillot et qui alla se confondre avec la masse gigotante et vociférante des deux enfants. Un morveux d’environ sept ans surgit ensuite, et les mains dans les poches, se mit à siffler d’un air insolent. Ce ne devait pas être tout, car du fond de la voiture sortit une voix plaintive, criarde, geignante :

— Guillaume, glapissait-elle ! Attention donc ! Tu as fait tomber tes sœurs ! Aide-les au moins à se relever et ramasse la poupée ! Ah, quel garnement ! Attends un peu que je te frotte les oreilles !

Le gamin ne l’écoutait pas, et la mère, enfin dégagée d’une cohue de paquets et de sacs, vint au secours de sa progéniture aplatie sur le gravier…

Henri n’attendit pas d’en voir davantage et se hâta de descendre, sentant que l’heure était venue de protéger son foyer. À la porte il se rencontra avec Françoise et Paul Fayard.

— Les chers petits anges ! marmotta ce dernier avec un coup d’œil oblique à Henri. Ils sont en retard cette année.

Françoise demeurait inerte et sans voix. Et, avant que son mari eût pu rassembler deux idées, une des jumelles s’était déjà élancée dans la maison ; on l’entendait hurler dans la bibliothèque. Sa mère se hâta à son tour dans le vestibule comme si elle eût été pressée de revoir là un être chéri ; en passant devant Henri, elle lui dit brièvement de payer le conducteur et de faire monter ses malles a l’appartement de l’aile sud.

Cependant, le vertueux petit Guillaume avait sorti une « musique » de sa poche et répandait à profusion dans l’air calme les notes vigoureuses d’un air inconnu.

Tout le monde était déjà dans le vestibule lorsque Claude Tibère commit l’erreur de se montrer ; voyant sa méprise, il se réfugia aussitôt sous un meuble où la seconde jumelle se hâta de le tirer par la queue, méfait puni d’une belle égratignure et suivi de cris suraigus qui faisaient saigner les oreilles…

— Voulez-vous avoir la bonté de me dire, articula enfin Françoise d’une voix forte, ce que tout cela signifie ?

La mère dut entendre faiblement ces mots au milieu du brouhaha :

— Comment ? répondit-elle. Vous m’avez parlé ?

— Oui, dit Françoise, à la joie manifeste de Paul Fayard, je désire savoir pourquoi vous arrivez chez moi, sans être invitée, et en faisant tout ce bruit.

— En voilà une question ! s’écria la femme d’une voix pleine de colère. Et vous, que faites-vous là à me regarder comme une sainte Vierge au lieu d’aller chercher M. Juge ?

— Ce serait avec la plus grande joie que je vous quitterais pour faire votre commission, répondit Françoise d’un ton glacé, malheureusement, M. Juge est au cimetière depuis quelque temps, et cette maison nous appartient, à mon mari et à moi.

— C’est vrai ? Et quel homme est-ce donc que votre mari ?

Il était clair que la dame n’attachait pas la moindre importance à sa question. Cependant Françoise se retourna pour faire intervenir son époux. Mais, depuis un moment déjà, il s’était lâchement enfui, suivi de près par Paul qui avait marmotté quelque chose comme une invitation à laisser les femmes se débrouiller ensemble.

— J’admets volontiers, reprit alors Françoise, que vous vous êtes trompée, sans mauvaise intention. Vous devez être fatiguée de votre voyage, aussi vous recevrai-je avec plaisir jusqu’à demain.

— Jusqu’à demain ! lança la femme d’une voix de mégère. Mais je crois que vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! Je suis Madame Fabreguette, la propre cousine de Félicie Juge, et j’ai toujours passé l’été ici depuis son mariage. Ah, je crois que si oncle Barnabé pouvait savoir que vous mettez la propre cousine de sa femme à la porte de sa maison, il se lèverait dans sa tombe pour vous maudire !

Françoise regarda le portrait de l’oncle, et il lui sembla qu’il avait remué légèrement. De l’autre côté de la pièce, tante Félicie continuait à sourire dans son cadre doré… Assurément il n’y avait aucune ressemblance possible entre la douce jeune femme si prématurément enlevée aux joies de la terre et la vieille matrone, au teint jaune, au nez crochu et au menton poilu qui se disait sa parente.

— C’est maintenant la maison de mon mari, rectifia doucement Mme Calame.

— Alors, qu’il vienne me parler, celui-là ! ironisa Mme Fabreguette. S’il était sûr de son fait, il ne se serait pas sauvé. J’ai toujours mes appartements à ma disposition ici, et j’ai l’intention de les occuper comme et quand il me plaira. Vous pensez bien que je ne vais pas changer de manière de faire, après tant d’années. Et vous ne me ferez pas croire que Barnabé a disposé autrement de mes droits ; d’ailleurs je ne vous conseillerais pas d’essayer…

Des cris affreux retentirent alors dans la cour et Françoise se précipita au dehors. Elle attrapa par l’oreille une jumelle qui avait acculé le coq Abdul Hamid dans un angle du poulailler et tapait dessus à bras raccourcis avec une grande latte, « pour le faire coucher » expliqua-t-elle entre deux cris… Mais Mme Fabreguette survenant saisit l’enfant :

— Comment osez-vous ? clama-t-elle. Comment osez-vous porter la main sur mon enfant ? Viens non ange, viens mon trésor, tu peux courir après les coqs tant que tu voudras ! Là, là, ne pleure pas, petite chatte chérie… Maman te donnera un autre bâton, et tu joueras avec les poules encore ; là, là !

À ce moment, M. Henri Calame apparut et, n’écoutant que son courage, exposa à la dame en termes polis et choisis que ce poulailler était sa propriété et qu’à son grand regret, jusqu’à nouvel ordre, personne ne devait y entrer sans son autorisation expresse.

— Ma parole ! répondit Mme Fabreguette en continuant à caresser sa fille. Quelle majesté et quelle fierté pour un petit bonhomme qui vit des libéralités de son oncle ! Oser dire à la propre cousine de sa tante ce qu’elle a à faire ! Ah, ma parole ! Il vous faut ma révérence sans doute !

Ceci dit, Mme Fabreguette se retira dignement dans ses appartements où d’ailleurs l’appelait le bruit violent d’une dispute engagée entre l’autre jumelle et son digne frère.

Henri et Françoise se regardèrent, ne sachant s’il fallait rire ou pleurer…

— Pauvre petite, dit enfin Henri ; ne t’inquiète pas ! Nous les mettrons demain à la porte.

— Tous ? interrogea vivement Françoise en apercevant Hélène qui arrivait de sa promenade quotidienne.

Le jeune mari fronça les sourcils et agita les mains d’un air piteux.

— Je ne sais pas, dit-il enfin, si j’aurai jamais assez de courage pour mettre une femme à la porte… Attendons les événements.

Françoise sentit un sanglot lui monter à la gorge, elle se hâta d’aller s’enfermer dans sa chambre, heureuse encore de ne rencontrer personne sur son chemin. Alors, Paul Fayard s’aventura jusqu’à prendre Henri par le bras :

— Réjouissez-vous, dit-il jovialement à son hôte. Les Fabreguette font généralement plus de raffut que ça en arrivant.

— Vous êtes bien bon… Si vous n’appeliez pas ça du raffut !

— Vous ne les connaissez pas. Attendez que les deux petits anges se soient réhabitués, et vous verrez comme ils arrangent les jardins du Paradis… Leur frère, l’agréable Guillaume, passe dans le pays pour un nouvel Attila… Rien ne repousse là où il a daigné passer…

— Peut-être ne comprenez-vous pas les enfants, ou ne savez-vous pas les prendre, dit Henri d’un air supérieur et préoccupé de contredire Paul plutôt que d’autre chose. Quant à moi, j’ai toujours beaucoup aimé la jeunesse.

— Alors, dans quelque temps ça vous aura passé.

— Qui sont donc ces gens ? interrogea Henri.

— Ce sont des habitants des régions infernales, expliqua Paul avec le plus grand sérieux. Et ils viennent ici parce qu’ils se sont rendus insupportables aux gens de leur pays. Ils auraient fini par donner à l’Enfer une trop mauvaise réputation. Mme Fabreguette affirme qu’elle est cousine de tante Félicie, mais personne ne sait si c’est vrai ou faux. Elle vient ici régulièrement chaque été depuis le prématuré veuvage d’oncle Barnabé, et lui, le pauvre homme, n’a jamais pu s’en débarrasser. Il a plusieurs fois fait allusion à sa joie de la savoir ailleurs, mais cela n’a pas eu plus d’effet qu’un flocon de neige sur les brûlantes terres d’où vient Mme Fabreguette. Tout ce qu’a pu faire M. Juge, ce fut de construire pour cette famille une aile spéciale à la maison et de s’enfermer nuit et jour, même pour les repas, et à double tour, dans la bibliothèque.

— Que feriez-vous à ma place ? demanda enfin Henri.

— Je me jetterais à genoux pour remercier la Providence d’avoir bien voulu me permettre, dans ses voies insondables, d’épouser Françoise au lieu de Mme Fabreguette. Son pauvre mari, il est dans une tombe bien gagnée !

… Avec une grande dignité, Henri se retira chez lui, sans laisser voir au jeune homme qu’il se sentait offensé.

Après les premiers moments de tumultueuse confusion, la vieille et branlante Maison-Rouge parut cependant retrouver un peu de tranquillité.

Mme Fabreguette alla elle-même donner des ordres à Mme Barral au sujet des places que ses enfants et elle devaient occuper à table. Françoise ne descendit pas souper et Mme Barral servit avec de telles marques de dégoût et de mépris que la douce Hélène St-Clair elle-même avait l’impression bizarre de s’asphyxier en mangeant.

Après de longues heures d’insomnie, Françoise exténuée venait enfin de s’endormir… Quand elle se réveilla, se sentant toute reposée, elle crut que c’était le matin et regarda l’heure : à peine minuit. Ne pouvant se rendormir, elle se leva et alla respirer un peu d’air frais à la fenêtre…

Une lanterne allait et venait dans le verger, et une ombre grande et épaisse, munie d’une bêche, l’accompagnait dans chacun de ses mouvements.

— C’est Henri, se dit Françoise. Il faut que j’aille voir ce qu’il peut bien vouloir enterrer.

Mais c’était Mme Barral qui tressaillit quand elle vit Françoise à ses côtés.

— Que faites-vous donc là ? demanda Françoise en apercevant un trou que creusait vigoureusement la domestique.

— C’est seulement pour être sûre que j’avais raison, répondit celle-ci. Voilà l’endroit où j’avais enterré le chat, et il n’y est plus. Il est revenu nous hanter, et votre oncle reviendra aussi…

— Ne faites pas l’imbécile ! Voyons, vous n’avez pas creusé exactement à la même place, voilà tout. Et je ne veux plus entendre parler de ces stupidités !

— Avec ça, marmotta la bonne, avec ça que vous êtes sortie à minuit de votre lit bien chaud pour rien et que ça ne vous intéresse pas de savoir si le chat est réellement revenu ! En tout cas, vous en penserez ce que vous voudrez, mais il n’est plus dans la terre.

… Alors Claude Tibère lui-même sortit de l’ombre et vint flairer le bord du trou.

— Vous voyez, M’ame, fit Mme Barral en claquant des dents ; il sait d’où il sort et il sait où il va…

— Mme Barral, répliqua sévèrement Françoise, veuillez combler ce trou et rentrer vous coucher. Je n’ai pas envie de passer la nuit ici.

— Vous n’avez pas besoin de rester, M’ame, dit la femme en repoussant la terre dans le trou, et d’ailleurs le pire est déjà arrivé et rien ne l’empêchera, non, rien…

VIII

UN PETIT CHAPITRE

Dès lors, ce fut à Maison-Rouge le règne de la terreur et de la confusion. Tumulte, cris, vociférations, meubles renversés, porcelaines brisées, portes claquées… rien ne manquait. Et à chaque seconde on pouvait craindre un cataclysme final et suprême qui renverserait les vieilles murailles sur les malheureux habitants.

Henri s’enfermait tout le jour dans la bibliothèque ; pour oublier toutes ses misères, il s’était remis fiévreusement au travail. Il voulait ne plus vivre qu’avec son héroïne, Élaine, mais l’inspiration ne le visitait qu’à de rares minutes, rebutée sans doute par les éclats de voix et le vacarme d’une maisonnée en folie.

En cinq jours, il n’écrivit qu’un petit chapitre, mais lorsqu’il se relisait, il savourait les grands beaux mots et les images éblouissantes dont il avait orné ce début, et ainsi, il parvenait à oublier en quelque mesure non seulement ses hôtes effrontés, mais aussi sa brave petite femme…

Celle-ci, de son côté, se réfugiait le plus souvent possible dans un coin écarté du jardin. Elle était tourmentée du regret de n’avoir pas brûlé tous les meubles de la maison quand elle en avait eu l’idée. Ces nombreux petits appartements surajoutés les uns aux autres, et mille autres indices l’avertissaient que des hordes de cousins devaient venir chaque été à Maison-Rouge, et elle était prise de peur chaque jour à l’heure de l’arrivée de la diligence.

Envers son mari son ressentiment avait pris une forme qu’elle n’avait pas délibérément voulue : elle se laissait faire « un brin de cour » par Paul Fayard.

Le jeune homme qui, dans son for intérieur, considérait l’apprenti écrivain comme un aimable fou, tâchait de se rendre utile dans la maison. Il soignait la chèvre. Il établit sous les arbres, non loin de l’endroit où se réfugiait Françoise, un atelier où il réparait chaises, tables, portes et en général tout ce que les doux enfants Fabreguette brisaient chaque jour. Tout en travaillant, il expliquait à Françoise comment on pourrait réparer la maison et en faire une vraie villa… Quelquefois, Hélène St-Clair venait se joindre à eux, mais elle restait le plus souvent seule, en promenade ou dans sa chambre.

En fuyant ainsi chacun de son côté et en abandonnant la maison au pillage de la tribu Fabreguette, ils se reprenaient à croire encore à la beauté de la vie… mais un soir le petit Guillaume vint les avertir d’un air malin qu’une voiture venait d’arriver à la porte. Ils se hâtèrent tous et trouvèrent sur le seuil Henri et Mme Fabreguette…

Dans la cour stationnait un char attelé de deux chevaux. Le chargement paraissait de loin composé d’une masse énorme de meubles empilés, mais de plus près, on voyait que ce n’était qu’un lit, mais un lit en vérité plus énorme que jamais homme ne rêva ; un lit de noyer noir, et certainement trois fois plus large qu’aucun de ceux qui meublaient Maison-Rouge. Par-dessus le sommier adéquat et les matelas encordés, tout en haut de la pyramide, se tenait un petit vieux coiffé d’une calotte, chaussé de pantoufles rouges et agrippé solidement aux cordages…

— Mesdames et Messieurs, cria Paul en proie à une sorte de délire, j’ai l’honneur de vous présenter oncle Ignace en personne !

Sans prêter aucune attention à la petite troupe, rassemblée autour du char, le vieillard descendit avec une certaine agilité, donna au conducteur des indications minutieuses sur la façon de monter son lit à son appartement et alla surveiller « de visu » la mise en place. Bientôt une autre voiture arriva et déchargea une grande malle de cuir, une baignoire pliante et une grande caisse portant le mot « fragile » en lettres énormes, rouges, sur tous les côtés. Oncle Ignace donna toutes les directions nécessaires, mais, paraissant ignorer tout à fait l’usage des payements, ce fut Paul Fayard qui versa généreusement le prix demandé au conducteur du char.

Enfin, débarrassé de ses plus graves soucis, oncle Ignace dit d’une voix sifflante d’asthmatique :

— Allez prévenir Barnabé de mon arrivée.

— Barnabé, répondit Paul en imitant à la perfection le souffle court du bonhomme, Barnabé est mort depuis un certain temps.

— Alors, fit le vieillard en agitant une main noueuse, ayez la bonté de me laisser seul avec mon chagrin.

Et il monta chez lui.

IX

QUELQUES AUTRES

Oncle Ignace – Ignace Quille – ne s’abandonna pas trop longtemps à son chagrin. Les bruits variés qui venaient de sa chambre n’avaient rien de particulièrement funèbre. Paul Fayard qui en connaissait la signification exacte, les traduisit au fur et à mesure pour l’édification des Calame.

— Ça, c’est l’installation de la baignoire, expliqua le jeune homme. Il la place assez près de la porte pour qu’à la moindre poussée, tout l’appareil se renverse et mette le feu à la maison. Oncle Ignace ne s’enferme jamais à clé de peur de mourir dans la nuit. Il s’en remet à sa baignoire et à la moralité des hôtes de la maison du soin de respecter sa porte.

… Ces coups sourds ! Ah, c’est sa malle qu’il pousse près de la fenêtre. Il a dressé son lit d’abord, puis l’appareil à bains, puis la malle et enfin et surtout la table à médicaments. Il a une pharmacie complète toujours à sa portée avec bougie et allumettes de façon à pouvoir mettre la main sur un remède approprié à n’importe quel moment. Il prépare lui-même plusieurs de ses drogues, mais il a aussi un assortiment complet de toutes les spécialités pharmaceutiques du monde entier.

— Quel âge a-t-il donc ? demanda Henri.

— Quelque chose comme quatre-vingt-dix ans… J’ai égaré l’arbre généalogique de la famille Juge, de sorte que je ne puis vous renseigner exactement.

— Et combien de temps va-t-il rester ? questionna Françoise.

— Lui ? Mais tout l’été, naturellement… comme tout le monde… Ah, d’ailleurs, en voici un paquet !

Tout le monde se retourna, et l’on vit un vieux cabriolet s’arrêter devant la porte. D’abord en descendit un maigre jeune homme aux très longs cheveux brun foncé. Il avait des yeux gris et sa chevelure autant que ses traits le faisaient ressembler à un lion. Il portait une petite valise noire, un rouleau de papier attaché d’un ruban sale. Une vieille dame suivit, marchant à petits pas précautionneux et qui s’arrêtait de seconde en seconde pour considérer le groupe des Calame à travers ses lunettes rondes. Ce fut elle tout de même qui paya le cocher, mais avant qu’ils n’eussent atteint la porte, il fut visible que les deux voyageurs évitaient de s’adresser la parole.

Le jeune homme tendit à Paul Fayard une main protectrice.

— S’il vous plaît, dit-il d’une voix de fausset, présentez mes compliments à ce cher oncle Barnabé et informez-le de mon arrivée.

— La communication avec oncle Barnabé est actuellement impossible, dit Paul ; les fils sont coupés.

— Où est Barnabé ? demanda la vieille dame.

— Mort ! répondit Françoise d’une voix brisée. Mort, mort ! Et cette maison est à nous, il nous l’a laissée à mon mari et à moi.

— Que cela ne vous chagrine pas le moins du monde, dit la dame doucement. À première vue, j’ai beaucoup de sympathie pour vous, et j’aime tout autant être chez vous que chez Barnabé, même mieux…

Elle devait avoir une soixantaine d’années, mais elle était peu ridée et sa maigre chevelure n’avait pas blanchi. Elle la portait en un chignon relevé à l’ancienne mode et traversé d’une épingle menaçante. Elle avait une robe noire, assez propre, mais mal agrafée et paraissant constamment sur le point de tomber.

Son jeune compagnon de voyage s’essuyait les yeux avec un énorme mouchoir qui n’avait pas dû passer récemment à la lessive…

— Pauvre cher oncle Barnabé ! soupirait-il en se passant ses longs doigts dans les cheveux. Je ne saurais dire combien sa perte m’afflige. Il était grand protecteur des arts, et notre pays aurait besoin de beaucoup d’hommes comme lui, capables d’apprécier les œuvres idéalistes… Si vous voulez bien m’excuser, je me retirerai dans ma chambre et m’y enfermerai en signe de deuil.

Ce disant il monta au premier, en homme qui connaissait bien la maison.

— Pour l’amour du ciel, qui est ça ? dit Henri.

— Ça ? C’est M. Alfred-Alphonse Lacuzon, poète, expliqua Paul Fayard. Il a toujours son Dictionnaire des rimes et son manuscrit de Poèmes avec lui.

— Alfred ! Alphonse ! cria Françoise. Ces noms lui vont à ravir !

— Il m’a imposé sa compagnie ! plaida la vieille dame. Il était dans le même train que moi, et quand j’ai loué une voiture, il y est monté en même temps que moi, me disant que puisqu’il venait aussi à Maison-Rouge, cela ne me coûterait pas plus cher…

Tout en parlant, elle enlevait son chapeau et son manteau : – Je vais déposer cela dans ma chambre, dit-elle à Françoise, puis je reviens causer avec vous. J’ai aimé votre visage à première vue.

— Et pour l’amour du ciel, qui est ça ? demanda Henri.

— Ça ? Mme Eulalie… je ne sais quoi… car j’ignore quel est son mari actuel… elle a eu du malheur avec tant !

… Françoise, bouleversée, s’appuyait contre le mur du vestibule et pâlissait de plus en plus… Paul lui tendit alors une main fraternelle.

— Ne vous en faites pas, dit-il gaiement. Je suis là pour vous aider.

— Dans ce cas, articula Henri, je retourne à mon travail.

La vieille dame réapparut au moment où la porte de la bibliothèque se refermait violemment sur le romancier. Elle envoya poliment Paul faire une promenade dans le jardin et s’avança vers Françoise :

— Vous êtes une autre parente, n’est-ce pas ? lui dit-elle. Je ne me souviens pas de vous avoir vue ici les autres années.

— Je suis Mme Calame, répondit mécaniquement Françoise. Mon mari, Henri Calame, est le neveu d’oncle Barnabé qui lui a légué cette maison.

— Non, vraiment ? Je n’aurais jamais cru cela de la part de Barnabé ! Moi, je suis Eulalie Vernejoul, veuve d’Edgar Vernejoul. Qui est-ce qu’il y a déjà ici ?

— Hélène St-Clair, Paul Fayard, Mme Fabreguette avec ses trois enfants, oncle Ignace Quille, vous deux qui venez d’arriver, sans parler de mon mari, Mme Barral et moi.

— C’est tout ? s’écria la dame évidemment surprise.

— Vous trouvez que ce n’est pas assez ? ne put s’empêcher de lancer la pauvre petite maîtresse de maison.

— Le ciel vous bénisse, ma chère, on voit bien que vous êtes toute nouvelle à Maison-Rouge ! Seulement la plupart sont en retard cette année. Il y a encore cousin Assolant, sa femme et leurs huit enfants, dont quelques-uns sont mariés et ont des bébés ; il y a sa belle-sœur Fanny Boivin avec son mari paralysé ; la seconde femme d’oncle Jacques Birabeau avec ses deux filles ; le beau-frère de la sœur de Félicie, avec sa jeune femme et leur petit garçon ; oncle Blanguemon avec son beau-fils, celui qui a des crises d’épilepsie ; cousin Albert Masseteau avec sa fille unique ; les quatre petits Graux avec leur tante Gilberte ; Éléonore Pingeon, la cousine de la première femme d’oncle Birabeau avec ses deux nièces… mais celle-ci je doute fort qu’elle vienne cette année, car la plus jeune de ses nièces a eu la fièvre typhoïde ici l’été passé, et Éléonore a maintenant des préventions contre la salubrité de ce pays. Elle a même menacé oncle Barnabé de porter plainte afin de le forcer à faire analyser l’eau potable, aussi ne se sont-ils pas séparés dans de très bons termes… Mais cela n’empêche pas que nous nous sommes toujours très bien portés tous ici. Et si Éléonore savait qu’oncle Barnabé est mort, elle n’hésiterait pas à venir, typhoïde ou pas typhoïde. Et après tout, elle n’était pas forcée de boire l’eau d’oncle Barnabé. L’air est extrêmement pur ici, tout le monde s’y fait du bien… Mais, bonté divine, qu’avez-vous ? Vous êtes malade ?

— Je ne sais plus que faire ! Je ne sais plus que faire ! répéta Françoise dans un cri de désespoir.

— Allons, allons, fit Mme Vernejoul ; je vois que je vous ai effrayée. Vous êtes sans doute de ces personnes qui ne se soucient pas d’avoir de la compagnie. J’ai connu une dame qui, après huit mois de séjour en ville, ne savait même pas les noms des gens qui habitaient en face d’elle, au même étage !

— Je déteste tous ces gens ! s’exclama Françoise au comble de l’exaspération ; je veux rester seule ici avec mon mari et la domestique !

— Calmez-vous, ma belle, et ne prenez pas ça au tragique. Je suis persuadée qu’oncle Barnabé n’a jamais pensé que sa mort me priverait de mon séjour ici, surtout maintenant que je suis de nouveau veuve… Mais si vous désirez beaucoup fermer votre porte aux autres parents de tante Félicie, nous verrons à aviser…

— Oh, si vous pouviez ! lança Françoise de tout son cœur. Si vous pouviez empêcher les autres de venir, je vous en serais reconnaissante toute ma vie !

— Pauvre petite ! Vous en êtes toute malade ! Donnez-moi donc une plume, de l’encre et du papier, et je vais leur écrire tout de suite qu’oncle Barnabé a légué sa maison à des étrangers qui ne veulent pas recevoir les parents de la pauvre tante Félicie. C’est tout ce que je peux faire, et je ne sais pas si ça réussira. Barnabé nous avait souvent écrit à tous qu’il désirait rester seul, mais les parents de sa femme lui ont toujours pardonné ces mauvaises dispositions et sont revenus régulièrement tout de même.

— Dites-leur, cria Françoise les yeux brillants, dites-leur que nous avons ici la petite vérole, ou le croup, ou qu’on a transformé la maison en asile de fous… dites-leur tout ce que vous pourrez… qu’il y a un chien qui mange tous ceux qui arrivent à la grille… Oh, dites-leur encore…

— Laissez-moi faire, ma chère. Étant donné leurs différents caractères, il me faut leur donner des raisons différentes. La peur de la contagion éloignerait certains d’entre eux et en amènerait d’autres. Fanny Boivin, par exemple, a le projet de se faire garde-malade quand son mari sera mort et elle fait quelquefois de longues courses en plein hiver pour aller voir quelque personne atteinte d’un maladie qu’elle ne connaît pas. Le chien attirerait certains et n’effaroucherait pas beaucoup les autres… Laissez-moi faire, vous dis-je, et ne vous faites pas tant de bile, car, vous savez, quand on est mariée, on n’est jamais tranquille ; je l’ai été moi-même assez de fois pour savoir que les malheurs qui n’entrent pas par la porte, arrivent par la fenêtre… Barnabé vous a-t-il légué tout ce qu’il possédait ?

— La maison, les meubles, le jardin, répondit Françoise en respirant plus librement.

— Félicie avait une broche ornée de diamants, reprit Mme Vernejoul après un bref silence, et elle m’avait dit qu’elle me la donnerait… C’était un cadeau d’oncle Barnabé. Ne l’auriez-vous pas vue traîner par là ?

— Non, je ne l’ai pas vue traîner par là, répondit Françoise avec un peu de remords.

— Eh bien, si vous la trouvez, rappelez-vous qu’elle me revient… Et maintenant, je vais faire ces lettres. Les Assolant doivent venir la semaine prochaine, et je vais commencer par eux… Vous fournirez les timbres ?

— Oh, certes ! cria Françoise en joignant les mains.

Mme Vernejoul travailla longtemps à cette correspondance humanitaire, puis alla voir Mme Barral dans sa cuisine et conversa longuement avec elle.

À dîner, onze personnes se trouvèrent à table autour de l’excellent repas que Mme Barral avait joyeusement préparé en compagnie de Mme Vernejoul. À la droite d’Henri se trouvait Hélène St-Clair, à sa gauche Mme Vernejoul. De l’autre côté de Mlle St-Clair était le poète dont la tristesse ne semblait pas diminuer l’appétit. Les jumelles venaient après, puis leur mère, puis le jeune Guillaume. En face d’Henri, Françoise présidait avec Paul Fayard à sa droite, et entre Paul et Mme Vernejoul trônait oncle Ignace. Le couvert de ce dernier paraissait tenir plus de place que les autres, mais c’était parce qu’il était environné de fioles, de boîtes, de compte-gouttes, de tasses et de verres. Il y avait là toutes les substances capables de favoriser, d’accélérer, de modifier la digestion, peptonates, bicarbonates, lactates, acétates…

— Mon troisième mari, dit Mme Vernejoul d’un air détaché, souffrait de terribles maux d’estomac.

— Le seul mal à l’estomac que j’aie jamais ressenti, observa Paul Fayard, c’est celui que causait l’impossibilité de le remplir.

Et ce disant, il engouffra un petit pâté chaud presque entier.

— Prenez garde, jeune homme, siffla oncle Ignace, rien n’est si malsain que la pâtisserie chaude !

— Ce qui serait malsain pour moi serait de n’en pas avoir un second, répondit Paul en tendant son assiette.

— Mon troisième mari, reprit Mme Vernejoul, ne voulait pas voir du pain dans la maison. Il prenait de ces petites boules d’avoine, comme vous, mais il a dû exagérer, parce qu’il est mort de cette maladie des chevaux, vous savez… Oh, me passeriez-vous encore un petit pâté, Mme Calame ?

Celle-ci fut obligée de se lever pour servir Mme Vernejoul, car oncle Ignace prétendait ne pas se laisser contaminer en faisant passer le plat.

— La prochaine fois, tante Eulalie, dit Paul, je vous en lancerai un d’ici… Oh, oh, ô malheureux Ignace, qu’est-ce que c’est que cette nouvelle liqueur empoisonnée ?

Une odeur forte, âcre, pénétrante, remplit la pièce au moment où oncle Ignace débouchait un de ses flacons. Hélène St-Clair se mit à tousser.

— Je dois prendre toujours dix minutes après le commencement du repas cet élixir antinévralgique, expliqua oncle Ignace en remplissant une cuillère d’une épaisse mixture noirâtre. Cette substance a guéri un général après une cure d’une demi-bouteille seulement. Je l’essaye aujourd’hui, mais je suis sûr que ça me fera du bien.

Il claqua des lèvres après avoir absorbé sa dose comme s’il se fût agi du plus généreux des vins.

La drogue répandait des effluves si âcres et nauséabondes que peu à peu les convives éprouvèrent des picotements aux yeux et à la gorge. Les jumelles se mirent à pleurer, et Mme Vernejoul se mouchait bruyamment ; Henri toussait piteusement.

— C’est une médecine toute nouvelle, dit encore oncle Ignace, en clignant de l’œil et la face penchée comme un savant qui observe les effets d’une expérience. Je sens déjà qu’elle me fait du bien !

— Pas à moi, dit Henri qui quitta la table, son mouchoir sur la bouche.

Mme Fabreguette emmena les jumelles hurlantes, et le jeune Guillaume, sa mère partie, se mit à manger avec ses doigts. Alors le poète se leva et sortit un manuscrit de sa poche :

— Cet après-midi, dit-il en se raclant le gosier, j’ai employé mes loisirs à composer une ode à la mémoire de notre regretté parent sous le toit hospitalier de qui nous sommes en ce moment si joyeusement réunis.

… Mme Vernejoul se leva vivement et quitta la chambre, aussitôt suivie de Paul Fayard. Guillaume qui courait autour de la table avec un arc et des flèches de sa fabrication, visa oncle Ignace et l’atteignit à la main d’une flèche dont la pointe était garnie d’une grosse épingle… Cela produisit un violent et tumultueux désordre au cours duquel la fiole de la nouvelle drogue antinévralgique tomba et se brisa. L’air se chargea de gaz asphyxiants. Tout le monde cherchait à attraper le jeune apache qui s’abritait derrière des chaises renversées…

Enfin, quand le tumulte cessa, le poète sortit de son rêve et s’aperçut qu’il était seul dans la salle à manger. Il replia tristement son manuscrit.

— Je le lirai à déjeuner, se dit-il. La poésie est faite pour les âmes fraîchement éveillées, et cette famille a besoin d’idéal.

Il remonta chez lui, se disant : « Je vais remettre mon œuvre sous mon regard et y apporterai les modifications que m’inspire la délicate beauté blonde d’Hélène St-Clair. »

Pendant ce temps, Paul Fayard descendait gaiement au village en portant à la poste le volumineux et philanthropique courrier de Mme Vernejoul. Il avait à peine disparu au tournant du chemin que Mme Vernejoul se retira dans sa chambre, en ferma soigneusement la porte à clé et entreprit des fouilles minutieuses.

Elle sonda les murs en les frappant de distance en distance pour découvrir les cachettes possibles. Montée sur une chaise, elle explora les moulures du plafond et les impostes des fenêtres. Jusque là, elle ne réussit qu’à se couvrir de poussière. Ensuite, elle inspecta la garde-robe, la vida entièrement, sortit tous les tiroirs, en sonda les fonds ; puis elle essaya chaque lamelle du parquet, surtout sous le lit… Elle se releva, les genoux meurtris, toute ankylosée, mais ne s’arrêta pas. « À mesure qu’on ne trouve rien, on sait mieux où ça doit se trouver », se répétait-elle. « Et ça ressemble bien à oncle Barnabé d’avoir cherché une cachette impossible ».

Elle descendit les gravures qui étaient suspendues aux murs, elle les sortit de leurs cadres… et enfin entre le verso de l’une d’elles et le fond du cadre, elle trouva une enveloppe cachetée qu’elle ouvrit vite, le cœur battant. Elle lut :

 

Ma chère cousine Eulalie,

J’espère que vous prenez grand plaisir à vos recherches. Je me souviens de ce que je vous ai promis, et ici, dans cette chambre même, vous trouverez une somme dont la valeur est à la mesure de mon estime pour vous. Elle est en numéraire, c’est plus commode, j’espère que vous ne dépenserez pas tout en achats, mais que du milieu de votre abondance, vous vous souviendrez des pauvres. Vous pourriez en utiliser une partie pour un voyage en Engadine. Enfin, quand vous trouverez ceci, je serai au cimetière et très confortable.

Je vous salue bien.

Barnabé JUGE.

 

… « Je le savais bien ! Je le savais bien ! se dit la bonne dame triomphante. Barnabé était un gros bougon mal-appris, mais il tenait toujours parole. Bonté du ciel ! Oh, je tremble toute ! »

Elle défit le lit, tâta les couvertures, enleva le sommier, palpa les oreillers, en vain. Elle démonta encore quelques meubles, mais à une heure du matin, vaincue par la fatigue, elle se coucha… « Barnabé a dû se tromper de chambre, se dit-elle, mais alors, il n’avait plus son bon sens ! Qu’importe, j’ai sa lettre ! Ah, après dix ans d’attente ! » Dans la nuit, elle rêva qu’elle trouvait de l’argent dans le tiroir de son petit secrétaire, et elle se releva pour voir si par hasard elle n’y aurait pas bien regardé. Il y avait de l’argent, évidemment dans ce tiroir, mais c’étaient deux pièces de cuivre d’un sou enveloppées dans de nombreuses feuilles de papier. Elle retourna se coucher… « Il doit s’être trompé de chambre, se dit-elle encore une fois, mais demain j’en changerai. Ce n’est que juste puisque j’ai fait le nécessaire pour empêcher les autres de venir ! »

X

LE TROISIÈME MARI DE Mme VERNEJOUL

Peu à peu, sournoisement, toute la maisonnée devenait en proie à la même idée fixe. Mme Barral gardait une bêche à sa portée et elle allait faire des fouilles systématiques dans le verger et le jardin toutes les fois qu’elle en avait l’occasion. On s’habitua à voir une lanterne errer çà et là, à travers les groseilliers et les lilas pendant la nuit. De jour, la lanterne continuait à brûler en répandant une odeur infecte derrière la porte.

Il y avait bien quelque apparence de raison dans l’inquiète recherche de la bonne femme : elle se souvenait d’avoir vu une fois, à la nuit tombante, feu M. Barnabé Juge partir pour le verger avec une cassette de métal et une bêche mal dissimulée sous un grand manteau. Il riait en revenant, et cela lui était si inhabituel que la domestique avait omis, dans sa surprise, de vérifier s’il revenait avec la cassette ou non. Sur le moment, elle n’avait rien vu d’extraordinaire à l’incident… mais depuis !

… « Si j’avais eu l’idée d’aller voir le lendemain, se marmottait-elle, j’aurais vu où il avait creusé, et je serais riche maintenant, voilà. Il n’était pas si bête ; il a dû cacher son argent. Car n’est-ce pas, ce vieux sacripant ne travaillait pas, et il payait ses notes… Il avait de l’argent, c’est clair… Ah, si je le trouvais… C’est moi qui sais… et ni les Calame ni les autres ne pensent à rien… »

Elle n’avait pas entièrement raison, cependant, car si Henri Calame, tout entier à son livre, ne s’occupait de rien, Françoise n’avait pas oublié les sous-entendus de Mme Vernejoul ni les valeurs qu’elle avait elle-même trouvées dans la maison. Et puis, cette préoccupation qui régnait dans toute la maisonnée était éminemment contagieuse.

D’autre part, les fonds des Calame baissaient sérieusement. Il n’était plus question de vendre des œufs, des poulets ou du lait maintenant qu’il y avait tant de bouches à nourrir. Paul Fayard se rendant compte de ce qui se passait, sentit sa belle quiétude se troubler aussi et se dit que l’oncle Barnabé avait bien bizarrement agi en léguant sa maison sans argent à ces pauvres Calame.

Mme Fabreguette passait la plus grande partie de son temps dans le grenier, tandis que ses trois enfants, lâchés dans la maison, la saccageaient et la remplissaient d’un infernal vacarme. Quant au doux poète idéaliste, Françoise l’aperçut un jour à mi-chemin du toit en équilibre sur une corniche ; elle attendit de voir ce qu’il ferait : mais il l’aperçut et expliqua avec quelque embarras qu’il était en train de composer un poème sur les hirondelles et qu’il était venu observer de près leurs mœurs.

Même la maladive Hélène St-Clair se mit à chercher, elle ne savait pas quoi, mais elle semblait contrainte par une force mystérieuse à déplacer ses meubles, à ouvrir et refermer ses tiroirs.

Cependant, c’était Mme Vernejoul qui s’agitait le plus. Partout présente à la fois, l’oreille et l’œil sans cesse aux aguets, elle était vraiment endiablée… Elle en fit tant qu’oncle Ignace cessa une fois pour une minute de songer à ses pilules, et entra lui aussi dans la danse. Il était toujours levé à l’aube, mais il dormait une grande partie de l’après-midi, et ainsi il avait de longues insomnies. D’habitude, il ingurgitait des calmants à hautes doses, mais bientôt il décida qu’un peu d’exercice, secondé par un agréable dessein, apaiserait peut-être mieux ses nerfs.

… Une nuit, Mme Vernejoul se réveilla avec le sentiment inquiétant d’une présence étrangère dans sa chambre… Et en effet, de l’ombre surgit et se manifesta peu à peu la mystérieuse présence. La dame allait crier, mais la présence inconnue eut un sifflement d’asthmatique, et, à la faveur d’un subit rayon de lune, Mme Vernejoul fut pleinement rassurée… C’était oncle Ignace qui se glissait à pas de loup vers le secrétaire. Il avait une robe de chambre courte sous laquelle apparaissaient des jambières de flanelle tordues en tire-bouchon ; il était chaussé de ses éternelles pantoufles, mais sa calotte était remplacée par un haut bonnet de coton… Mme Vernejoul s’assit sur son lit, et attendit malicieusement qu’oncle Ignace ouvrit le tiroir… Alors, elle cria :

— Que cherchez-vous donc ?

Le vieillard sauta en l’air et dans sa surprise, répondit machinalement :

— De l’argent.

— Alors, fit Mme Vernejoul, je vais me lever et vous aider.

— Non, non, Eulalie, n’en faites rien ! Cela réveillerait toute la maison. Je crois que je suis un peu somnambule. J’avais rêvé que je trouvais de l’argent que je vous donnais et je pense que c’est pourquoi je suis venu dans votre chambre. Restez tranquille, Eulalie, ne dites rien à personne. Je m’en vais.

Il s’éclipsa en effet et le lendemain il renouvela ses explications :

— Je suis vraiment somnambule, dit-il, et j’en suis tout surpris, car c’est la première fois que cela m’arrive. Quelle terrible affaire si j’étais entré par hasard dans une autre chambre, dans celle d’Hélène St-Clair ou de Mme Calame… Pensez donc ! Ma réputation est sans tache jusqu’à ce jour ! Croyez-vous que ce soit un effet de mon nouveau remède ?

— Il se peut, fit Mme Vernejoul, et les résultats auraient été affreux, mais nous sommes bons amis, Ignace, et je ne dévoilerai pas votre nouvelle misère, mais il faut vous soigner.

— Que me conseillez-vous ?

— Je ne sais trop, mais il ne faut pas que ça se reproduise. Il doit bien y avoir des remèdes… et je pourrai peut-être aider…

— Non, Eulalie, je vous en prie ! Je crois bien que ça ne me reprendra pas de sitôt. Je me soignerai. C’est une maladie qu’il faut traiter tout de suite, mais j’ai entendu parler d’un bon remède…

— Bon, bon, j’y compte… sans quoi je m’en occuperai !

Durant ses nombreuses investigations par toute la maison, elle avait trouvé un vieux trousseau de clefs oublié sous un tas de débris dans l’armoire d’une chambre inoccupée ; une de ces clefs s’ajustait à la serrure de la porte d’oncle Ignace. Et dès lors elle alla l’enfermer chaque soir, dès qu’il était couché et ne rouvrait que le matin à sept heures. Lorsqu’il s’en plaignit, elle lui dit que c’était pour son bien, au cas où une crise de somnambulisme le reprendrait…

Un jour, comme elle revenait d’une promenade au village et éprouvait le désir de se reposer pour songer au problème qui la passionnait, elle fut accueillie par un vacarme plus épouvantable que jamais.

Au moyen du tuyau d’arrosage, Guillaume Fabreguette lavait méthodiquement les murs de la maison, sans se soucier le moins du monde des cris variés qui venaient des fenêtres ouvertes. Ses deux sœurs, assises sur la dernière marche de l’escalier, dans le vestibule, frappaient à tour de bras sur un chaudron renversé qu’elles venaient de chiper à la cuisine alors qu’il était encore à moitié plein de gelée de groseille. Pour se consoler de ce larcin sans doute, Mme Barral chantait « Madelon » d’une caverneuse voix de basse-taille. De la chambre d’oncle Ignace l’odeur repoussante de quelque décoction nouvelle s’exhalait à flots. De son côté, le noble Alfred-Alphonse Lacuzon avait sans vergogne détaché la perruque que contenait le piano et, sur le vieil instrument fêlé, jouait des airs funèbres de sa propre composition. Paul Fayard, assis sur le rebord de sa fenêtre, faisait semblant de lire en sifflant avec une persistance affolante… Françoise, réfugiée à l’ombre au fond de la cour, ne pouvait que se boucher les oreilles.

Au moment où Mme Vernejoul rentrait, Henri, tout rouge et les cheveux en désordre, jaillit violemment de la bibliothèque et courut à la porte :

— Au nom du ciel, cria-t-il à Françoise, ne pourrais-tu empêcher cet infernal chahut ? Si tu ne peux pas mieux tenir la maison, je ficherai le camp !

Infiniment lasse de corps et d’esprit, Françoise ne répondit rien, et Henri en se retirant, échappa tout juste à Mme Vernejoul.

— Pauvre enfant ! dit-elle à Françoise, vous avez un air écrasé !

— Je le suis, avoua la jeune femme avec des larmes plein les yeux.

— Là ! Là ! ma chère ! Ne vous en faites pas tant ! Ça se voit bien que vous en êtes à votre premier mariage, mais quand vous en aurez eu autant que moi, vous ne vous ferez pas tant de bile. On croit que les hommes sont très différents les uns des autres, mais ils se ressemblent tous horriblement dès que la cérémonie du mariage est achevée. Le mariage est tout à fait comme un sou que vous voyez tout à coup briller au bord du chemin. De loin, on dirait de l’or, mais quand vous le ramassez, ce n’est qu’un centime usé… le plus souvent. Le mari, de loin, est un arbre couvert de beau feuillage et de fleurs, de près ce n’est qu’une bûche.

Je me suis mariée sept fois et vous pouvez m’en croire ! Mon père était architecte et comme cadeau de noce il m’a donné un joli terrain au milieu duquel il avait élevé un monument… comment disait-il ? – octogonal, je crois ; enfin, il y avait huit places dans le caveau au-dessous, c’était à mon premier mariage… Mais maintenant, ma chère, je ne peux plus me remarier parce qu’il y a un mari dans chaque compartiment, et il n’en reste qu’un de libre pour moi. Un voyageur de commerce m’a bien dit un jour que je pourrais avoir encore d’autres maris à condition de les faire incinérer et de les placer tout autour du monument dans des vases, mais je n’aimerais pas bien ça, ce doit être une coutume païenne.

… Ainsi, continua Mme Vernejoul, après une pause, je dois descendre peu à peu vers la tombe sans compagnon bien assorti, et j’ose dire que c’est dur, surtout pour quelqu’un qui était si habitué au mariage.

— Si vous trouviez que les maris sont des bûches, dit doucement Françoise, pourquoi en avez-vous toujours repris de nouveaux ?

— Parce que je n’avais pas d’autre moyen de gagner ma vie, et je m’étais faite à cette carrière. Et puis, même parmi les bûches, il y a différentes variétés, et il est dans la nature humaine d’espérer toujours mieux. J’en ai eu d’avares et de généreux, d’ivrognes et de tempérants, de paisibles et de bilieux. Quand vous aurez appris à rire de voir votre mari faire l’idiot et que vous saurez ne pas le lui laisser voir, vous serez tout à fait à la hauteur…

Mon troisième, par exemple, avait la manie des régimes et je puis vous dire que ça, c’est la pire espèce, parce que ceux qui sont difficiles pour la nourriture le sont à peu près pour tout. Un homme qui est toujours content de ses trois repas par jour, laissera sa femme tranquille et quant à moi, je n’accompagnerai plus à l’autel un homme qui a un régime, si je le sais à l’avance.

Pour celui-là, j’aurais dû me méfier, car il avait toujours des petits biscuits de son dans ses poches, mais je croyais qu’il était mal nourri chez lui tout simplement. Nous allâmes dans sa famille passer notre lune de miel : les pauvres gens ! Ils ne mangeaient que de la paille et des grains, comme les bêtes qu’ils méprisaient tant. Alors, je me promis bien de le régaler le pauvre homme, dès que nous serions chez nous, avec mes pâtés et mes poulets, mes spécialités.

C’est ce que je fis dès le premier jour ; mon pâté était merveilleusement réussi, doré, appétissant, et le poulet tendre et savoureux.

Eh bien, j’apporte ce plat, je le place sur la table, j’appelle mon mari, il arrive… et, oh, ma chère ! Si le fait de ne point manger de substances qui ont été vivantes prédispose à la douceur et à la bonté, je ne m’en aperçus guère à ce moment-là.

Je ne pourrais jamais vous répéter tout le discours de mon mari. Si le poulet avait été humain il l’aurait poursuivi en diffamation. Il me décrivit en détail toutes les cochonneries que mangent les poules, des vers, des chenilles, des pommes de terre pourries, Dieu sait quoi ! Et il ne voulait pas que le temple de son corps devînt un charnier, un abattoir, un égout. Il me demanda si j’éprouvais l’envie de manger des animaux morts, et comme il insistait, je répondis qu’en tout cas il me répugnait de les manger vivants, et ça a eu le don de le mettre hors de lui.

Il proclama qu’aucune substance tirée d’un cadavre n’entrerait jamais dans son corps ni dans celui de sa légitime épouse, et qu’il y veillerait. Je compris que, né et élevé chez des végétariens, il n’avait jamais de sa vie goûté de la viande et ne se rendait pas compte de ce qu’il perdait.

Eh bien, ma chère, il y aurait eu des femmes qui auraient entrepris la vaine tâche de discuter. Mais, ça ne sert jamais à rien de discuter avec un mari. Il cria longtemps, jura même un peu, puis se calma. — Inutile d’en dire plus long, lui dis-je posément. Tu es chez toi et tu mangeras ce que tu as l’habitude de manger, c’est clair. Si je ne sais pas faire, je peux apprendre, n’étant pas la moitié d’une imbécile. Si tu veux du rôti de grain et du foin bouilli, je m’efforcerai de préparer rôti et bouilli à ta convenance. Je ne te demande que de me parler poliment.

… J’insistai sur cette question de politesse, car je ne peux supporter les hommes qui cessent de respecter leur femme après le mariage. Alors, il s’excusa ! et quand un mari commence à s’excuser, ma chère, il est vaincu, dompté, à nos pieds. D’ailleurs il n’eut plus jamais à se plaindre de la nourriture… Mais je savais ce dont son pauvre organisme débilité avait besoin et je savais comment le lui faire absorber, puisqu’il ne connaissait pas le goût des viandes. Il ne vit plus jamais des débris de cadavres sur la table, mais, durant tout le jour, alors qu’il était à son travail, je m’appliquai à condenser, réduire, clarifier de bons jus de viandes saignantes afin d’en assaisonner abondamment les légumes, les sauces et les soupes. Il adorait mon art culinaire et proclamait souvent qu’il n’avait jamais rien mangé d’aussi exquis. Je lui faisais des soupes de gruau et des plats d’épinards qui l’enthousiasmaient… Certes ! J’y avais mis des tasses de gelée de bon bœuf. Je lui préparais du riz cuit dans du bouillon de poule concentré ! J’imprégnais les haricots de jus de rôti.

À mesure qu’il prenait confiance, j’osai faire mieux : par exemple, je pilai du blanc de poulet dans des tomates prétendument farcies avec de la mie de pain. Une fois, il trouva des os de poulets dans un buisson de groseilliers derrière la maison et il demanda des explications, je lui dis que le chat du voisin avait mangé un poulet dans le jardin… Enfin, je lui faisais bien absorber les substances vitales d’un kilo de viande par jour, et il fallait voir comme il était plus heureux, plus gai, mieux portant, plus tendre avec moi. Il était doux comme un agneau quand il est mort.

D’autres femmes auraient fini par lui avouer toute l’affaire, mais moi non. J’avais trop de plaisir à lui voir absorber une assiettée de riz qui contenait en somme tout un poulet, excepté ses os, ses plumes et ses fibres. Je tombai d’accord avec lui que les animaux devaient vivre en paix dans les basses-cours, bien nourris de végétaux comme lui, et mourir enfin de leur mort naturelle.

Et puis, j’ai la ferme espérance de le retrouver un jour au ciel où il n’y a plus ni mari, ni femme, et où je pourrai enfin lui dire : « Henri, pendant quatre ans tu as mangé de la viande morte, tu n’es qu’un cimetière ! »

Lorsque Mme Vernejoul se tut, Françoise, qui avait semblé l’écouter avec l’attention la plus soutenue, dit simplement :

— Madame Vernejoul, tous mes compliments ! Lorsque je serai sur le point de partir pour un monde meilleur, ce qui ne saurait tarder, vu les soucis du ménage qui me minent, je recommanderai à Henri de penser à vous… Je crois que cela lui sera égal d’avoir ses cendres dans les vases de votre monument, et, en attendant, je suis sûre que vous le nourrirez bien…

XI

UNE BONNE ÉDUCATION

— Je le regrette infiniment. Madame, dit le notaire Onésime Brasfort en s’agitant sur sa chaise, mais ce serait un grave manquement aux lourds devoirs de ma charge de vous laisser concevoir le moindre espoir. Les volontés dernières de feu mon ami et client, M. Barnabé Juge, sont explicites et claires jusque dans leurs moindres détails, et il serait tout à fait inutile de faire surgir des contestations brûlantes et déplacées qui seraient – si j’ose m’exprimer ainsi – des coups d’épée dans une eau calme et tranquille. Je me couperais les mains et la tête plutôt que de trahir le secret professionnel, mais je puis cependant, en toute liberté, vous annoncer que si vous demeurez ici dans le but non équivoque d’un profit pécuniaire quelconque, vous perdez en toute vérité un temps fort précieux pour vous et votre belle famille.

… Ce disant, il se leva solennellement pour indiquer que l’entretien était terminé, mais Mme Fabreguette ne se laissait pas facilement mettre à la porte. Ses yeux étincelaient et son quatrième menton était affligé d’un tremblotement extrêmement curieux.

— Qu’entendez-vous par tout ce beau discours ? cria-t-elle. Voulez-vous dire que Barnabé est volontairement mort sans laisser quelque chose pour m’aider à élever mes pauvres enfants ?

— Votre éminent et lointain parent, répondit lentement M. Brasfort, est certainement et malheureusement mort volontairement. Il a annoncé son décès plusieurs semaines auparavant et surveillé lui-même l’exécution de son cercueil ; il s’était procuré un suaire, avait fait creuser sa tombe, brûlé ses papiers, arrangé ses livres, écrit ses dernières volontés… et on le trouva mort le matin même du jour qu’il avait fixé. Ah, c’était un homme méthodique, une âme d’élite, et dont la perte me laisse inconsolable, Madame…

Mme Fabreguette frissonna. Sa sensibilité n’était pas très délicate, mais elle n’aimait pas entendre parler de gens qui s’étaient suicidés, comme ça, à jour fixe.

— Il y avait une broche ornée de diamants, dit-elle. Cela valait des mille et des mille. Barnabé l’avait offerte à sa femme le jour de leur mariage, et elle, elle m’avait toujours dit qu’elle me la laisserait… Sauriez-vous où elle se trouve ?

M. Brasfort ne tenait pas en place, mais il répondit :

— Si ce bijou vous avait été destiné, Madame, croyez bien que vous auriez été mise en possession dans les délais fixés par la loi…

Et il ajouta avec une certaine ironie : Mme Juge est morte, n’est-ce pas, trois semaines après son mariage ?

— Oui, et je l’ai vue deux fois à cette époque, et les deux fois, elle m’a parlé de sa broche, m’assurant que s’il lui arrivait quelque chose, ce bijou me reviendrait, mais son vieil avare de mari l’a gardé…

— Madame, fit le notaire d’un ton pathétique, en allant délibérément ouvrir la porte de son cabinet, vous venez de parler, je crois, d’un homme qui ne fut pas seulement mon client, mais dont j’eus l’honneur et le privilège d’être l’ami, je dirai plus, le confident. Et, malgré tous les devoirs de ma charge, ma conscience me dicte l’obligation de le protéger, quoique mort, et ainsi, avec toute la civilité que je vous dois, Madame, je vous souhaite le bonsoir !

Mme Fabreguette était tellement possédée de désirs cupides qu’elle ne s’aperçut pas même qu’elle était mise à la porte… « Il ment ! se répétait-elle. Il ment ; ils mentent tous. Il y a de l’argent caché dans la maison, et on verra bien qui l’aura ! »

Elle avait pourtant bien fouillé sa chambre dès la première nuit de son séjour, puis elle avait remué toutes les vieilleries et soulevé toute la poussière du grenier… en vain, « Penser, continuait-elle à part elle, penser que deux de mes enfants sont nés ici et qu’il les laisse à leur malheureux destin ! J’appelle ça une honte ! »

Sa colère s’atténua cependant lorsque, en arrivant au logis, ses regards tombèrent sur ses bien-aimés rejetons. Guillaume venait de casser les vitres de deux fenêtres avec son ballon. Une des jumelles s’ingéniait avec succès à tempérer la joie de vivre de Claude Tibère ; l’autre, avec un grand couteau, raclait diligemment le bois de palissandre du piano.

Délicieusement émue, la tendre mère les regardait faire lorsque Françoise entra.

— Regardez donc, chuchota-t-elle mais ne faites pas de bruit ; elles sont si sensibles qu’un brusque son de voix les détraque. Voyez-vous les beaux dessins qu’elle fait sur le piano ? Ah, elle sera une artiste !

Triste et lasse, profondément dégoûtée de tout, Françoise se mordit les lèvres et ne répondit pas. Mais elle n’en était pas moins en colère, et lorsque le chat trop malmené par l’enfant poussa un miaulement désespéré, elle arracha l’animal des mains de la sinistre gamine.

— Quelle méchanceté ! cria Mme Fabreguette. De quel droit enlevez-vous son jouet à cet enfant ? Rendez-le lui à l’instant !

Mme Calame mit tranquillement Claude Tibère dehors, puis leva sur Mme Fabreguette un visage plein de défi. Mais la tendre maman ne l’entendait pas ainsi :

— Guillaume, appela-t-elle, va vite chercher le chat pour ta petite sœur. Là, là, Bébé, ne pleure plus ; frérot va te chercher le chat.

Mais « frérot » ne marcha pas.

— Qu’elle y aille elle-même ! dit-il. Moi, je vais au jardin.

— L’individualité de Guillaume se développe admirablement, dit Mme Fabreguette… Là, là, Bébé, console-toi ; va demander à Mme Barral de te donner une bonne, grosse tartine avec du beurre et beaucoup de confiture… Dis-lui que c’est maman qui le lui a dit.

Cependant, sans s’émouvoir de ce qui se passait autour d’elle, la jeune artiste sur palissandre continuait son œuvre : des figures enchevêtrées, ni cercles, ni ellipses, ni polygones, apparaissaient nettement sur le vieux bois et lui conféraient certainement une singularité, sinon une beauté, toute nouvelle.

— Mes enfants me rendent bien heureuse, poursuivit Mme Fabreguette d’une voix émue. En quoi ai-je mérité d’avoir un garçon si parfait que Guillaume ? Tout le monde l’admire, à tel point que je vis dans la crainte perpétuelle des bohémiens, voleurs d’enfants.

— À votre place, je n’aurais pas si peur, fit Françoise en cachant à peine son ironie. Je crois que les voleurs le ramèneraient bien vite.

— Je voudrais le croire, repartit la mère avec un profond soupir. Son indomptable volonté me réconforte grandement. Il tient cela de son père. Il serait tout à fait impossible de le séparer de moi, sauf par force. Il m’adore… Ah, c’est touchant !

— Touchant ! répéta Françoise d’un ton glacé.

— Je ne punis jamais mes enfants, reprit Mme Fabreguette lancée sur son thème favori ; ce n’a jamais été nécessaire ; l’affection seule les gouverne, et c’est pourquoi ils ne peuvent souffrir que des étrangers s’occupent d’eux. Ainsi Guillaume, quelques jours avant de venir ici, a éborgné une pauvre femme dont le chien s’amusait avec lui et ne voulait pas revenir. Elle a dû aller à l’hôpital, mais ça lui apprendra à se mêler des affaires de mon fils. J’ai passionnément admiré la force et l’adresse dont il a fait preuve en cette circonstance.

… À ce moment, la jumelle envoyée à la cuisine revint avec une épaisse tartine de mélasse.

— J’avais pourtant bien dit de la confiture, remarqua Mme Fabreguette. Les domestiques sont si négligents ! Je ne sais pas si la mélasse est bonne pour cette petite… Qu’en pensez-vous, Madame Calame ?

— Je ne pense pas que cela lui fasse mal si elle n’en abuse pas.

— Il n’y a pas de danger, répliqua l’excellente mère. Mme Barral est trop pingre. Hier, n’a-t-elle pas refusé à Guillaume un pot de crème dans lequel il voulait tremper son pain ? Elle lui a donné du simple lait à la place. Guillaume sait que la crème est bonne pour son tempérament, mais il a bien puni la vieille avare et lui a lancé une bûche à la tête… Ah, c’est un gaillard…

… À ce moment, on entendit un bruit sourd au premier étage suivi de cris distincts encore qu’étouffés...

— Au secours ! Au secours !

Cela partait de la chambre d’oncle Ignace. Persuadée que le chauffe-bain avait bel et bien mis cette fois le feu à la maison, Françoise se précipita dans les escaliers, suivie de Mme Fabreguette, de Guillaume et des deux jumelles.

La porte d’oncle Ignace était ouverte, le chauffe-bain en place, mais plus loin, le lit n’offrait plus à la vue qu’un amas informe de couvertures, d’oreillers en un pêle-mêle horrible et agité de longs soubresauts… De là-dessous, la voix d’oncle Ignace geignait toujours.

Les deux femmes dépêtrèrent le vieillard qui se hâta d’absorber un grand verre de potion calmante, puis on procéda aux investigations : il apparut très vite, et nettement, que les bandes élastiques qui, dans le lit du vieillard, jouaient le rôle de sommier, avaient été coupées presque entièrement, à un fil près, de sorte qu’à l’instant où oncle Ignace s’était étendu sur son lit, tout avait cédé et avait entraîné l’infortuné dans un abominable et confus mélange de couvertures et d’oreillers…

Interrogé, Guillaume avoua hautement qu’il était l’auteur du forfait.

— Eh bien, lui dit Françoise, va vite demander à Mme Barral des cordes à lessive pour remplacer celles-ci.

— Non, fit nettement Guillaume en mettant les mains dans ses poches.

— Il vaut mieux que vous alliez vous-même, dit Mme Fabreguette à Françoise. Guillaume est fatigué, il a beaucoup joué aujourd’hui, et il ne faut pas qu’il se surmène. D’ailleurs, je ne permets jamais à des étrangers de faire faire des commissions à mes enfants. Ils n’obéissent qu’à moi.

— Allez-y, vous ! lança Guillaume encouragé.

— J’irai moi, dit oncle Ignace. Je choisirai ce qu’il me faut.

Il sortit de sa chambre qui semblait mise à sac par une horde de pillards…

— Quelle bonne farce, hein ! Et comme Guillaume avait habilement fait ça ! murmura la mère du jeune héros.

— S’il était mon fils, dit alors Françoise incapable de se contenir, il recevrait régulièrement les verges deux ou trois fois par semaine.

— Je n’en doute pas, répliqua Mme Fabreguette avec le plus grand mépris. Ces vieilles filles qui se marient tard et n’ont point d’enfants, ne peuvent comprendre la vraie nature des enfants.

Mais oncle Ignace revenait accompagné de Paul Fayard ; ils apportaient des cordes pour réparer le lit. Mme Fabreguette s’esquiva avec sa progéniture.

Le soir, oncle Ignace, malade, demanda à souper dans sa chambre, et Paul Fayard, par une adroite manœuvre que seconda Mme Barral, obligea le fier Guillaume à porter le plateau au vieillard… — J’y vais, mais je le dirai à Maman, dit-il.

Cependant, quelque chose dut se passer entre le vieillard et lui, car en fait, Guillaume ne souffla mot de cette affaire ni à sa mère, ni à personne, et il ne se risqua plus jamais dans la chambre d’oncle Ignace.

Au repas du soir, M. Alfred-Alphonse Lacuzon se leva tout d’un coup, sortit un grand papier de sa poche et, sans préambule, lut ceci :

 

À LA MÉMOIRE DE BARNABÉ JUGE

 

Une face barbue, une face…

Je ne vois plus ses yeux.

Oh, cloches des clochers tordus.

En peine de Barnabé !

 

Chapeau tôt au patère.

Comme au coin,

Lunettes éteintes.

En peine de Barnabé !

 

Hors du cadre, tableau ;

Manteau aux mites,

Bariolures du cache-nez.

Sans Barnabé !

 

Nul bleu, nul feu,

Rien qu’un peu

Par les cieux.

De Barnabé !

 

Sommes là, las sommes,

Pèlerins de l’avoncule

Emmui la moire noire

Sans Barnabé !

 

Lorsqu’il s’arrêta, un silence solennel régna. Enfin Mme Vernejoul dit lentement :

— La poésie a ruiné toute la famille de mon premier mari. Et il a fallu beaucoup de bromure, d’aspirine et de douches pour guérir les derniers survivants.

— Vous ne comprenez pas, dit le poète avec un sourire contraint. Sans doute votre moi subliminal n’est pas en harmonie avec le mien…

— Avec votre quoi ? interrogea Mme Vernejoul en dressant la tête.

— Mon moi subliminal, dit M. Lacuzon en rougissant. C’est le moi caché, inconscient qui se révèle pendant nos songes et pendant l’incubation poétique ou création de l’œuvre d’art. Il est toujours là, mais nous ne le savons pas, il a ses goûts, ses idées à lui ; il a ses origines profondes dans l’instinct et surtout dans l’amour.

— C’est magnifique ! s’écria Mlle Hélène St-Clair. Est-ce vous qui avez découvert cela. Monsieur Lacuzon ?

— Pas entièrement, mais j’ai développé et enrichi ces idées. La psychanalyse a fait des progrès merveilleux. On arrive à savoir ce que vous pensiez quand vous preniez votre bain à l’âge de deux ans, et on infère de là tout le cours de vos pensées jusqu’à la vieillesse… Ainsi moi, je suis devenu poète, parce que, paraît-il, ma sœur avait une poupée…

— Idiotie ! grogna Mme Fabreguette. Moi aussi, j’ai eu une sœur qui avait une poupée, et je ne suis pas poétesse, n’est-ce pas ?

— Personnellement, dit encore Mme Vernejoul, je n’ai jamais remarqué qu’aucun de mes maris ait eu un autre moi… Celui à qui j’avais affaire tant qu’ils vivaient suffisait amplement à m’occuper.

Le poète rougit, mais ne répondit pas à ces remarques grossières. Au bout d’un instant, il dit simplement :

— Si vous voulez venir à l’orée du jardin, à l’heure où s’allume la première étoile, je vous dirai mon poème sur le printemps.

De confus remerciements montèrent de l’assemblée… mais un peu plus tard, au moment où le soleil venait de disparaître derrière les pruniers, M. Lacuzon se trouva seul avec Hélène… devant la grille du jardin.

Il n’en parut pas fâché.

— Ce sont des béotiens, expliqua-t-il à la jeune fille. Ils ne comprennent rien aux théories modernes ; ils voudraient de la littérature… Moi, je ne fais pas de la littérature ; je suis volontairement sec et profond ; j’ai étudié l’alchimie verbale ; je ne suis plus le poète échevelé et inspiré, je formule. À bas les vers de mirlitons…

— Ah, dites-moi les vôtres, soupira Hélène.

— Voici :

 

LE PRINTEMPS

 

Là où déjà et d’ores dort le bulbe

Au gravier que perce le gemmule,

Vaincue, la marne marâtre qui

Au pied du faune se coagule…

 

Un cri suraigu éclata… Hélène St-Clair se mit à danser comme une bacchante ivre… Toutes choses bien examinées, c’était Claude Tibère qui, d’un pas souple et frôleur, était venu trop près d’elle écouter le poète.

XII

UN HOMME DÉSINTÉRESSÉ

Un soir, Mme Vernejoul avait bien enfermé oncle Ignace dans sa chambre comme d’habitude, mais le vieillard ne trouvait pas le sommeil. Il se sentait comme un animal en cage, et ses potions calmantes, à doses réitérées, ne lui faisaient plus aucun effet.

Enfin, n’y tenant plus, il se releva ; il avait l’habitude de se débrouiller tout seul dans l’obscurité et, malgré ses mains tremblantes, il réussit à allumer une bougie ; il passa une robe de chambre, mit ses pantoufles et s’assit sur le rebord de son lit, en clignant de l’œil devant sa lumière comme un hibou.

Après une longue méditation, il lui vint à l’esprit qu’il n’avait pas encore fait des recherches bien approfondies dans sa propre chambre. Aussi se décida-t-il à l’explorer systématiquement. Il commença pas les soubassements qu’il suivit du doigt, tapotant les planches de moment en moment pour écouter si elles rendaient un son creux. Il fit ainsi le tour de la chambre à genoux ; puis, relevé, opéra de même à hauteur d’homme. Enfin, monté sur une chaise, qu’il déplaçait tous les quatre pas, il explora la petite corniche qui courait à quelques centimètres du plafond. Il avait déjà fait ainsi le tour presque complet de la pièce, lorsque ses doigts rencontrèrent un objet métallique.

Un sourire sardonique envahit alors sa face ridée et grimaçante ; il manqua choir en descendant précipitamment de sa chaise. Il courut à sa porte et essaya fiévreusement à la serrure la clef qu’il venait de trouver. Elle y entra et joua parfaitement.

Oncle Ignace poussa un gloussement de joie.

— Quelle tête va faite Eulalie ! dit-il à mi-voix. Puis il réfléchit qu’il valait infiniment mieux laisser la bonne Eulalie Vernejoul dans l’ignorance de sa découverte, de peur qu’elle ne trouvât un ingénieux moyen de s’emparer aussi de cette seconde clef.

— Seigneur ! soupira-t-il. Que ses maris ont dû souffrir ! Et que la tombe doit leur être douce ! Elle se moquait d’eux, les forçait à manger ce qu’ils ne voulaient pas, et sûrement elle les enfermait à clef pendant la nuit ! Et si leur maison avait brûlé pendant ce temps, que seraient-ils devenus ?

Serrant étroitement son trésor entre ses mains défaillantes, le vieillard se recoucha et, cette fois, finit par s’endormir.

Le lendemain, Mme Vernejoul s’aperçut de l’animation inusitée du bonhomme et elle se demanda ce qui avait bien pu lui arriver…

— On dirait que vous avez reçu une bonne nouvelle ? lui dit-elle.

— Oui, en quelque sorte, répondit-il en se versant une nouvelle tasse de son café de glands. Il y a longtemps que je ne me suis senti si bien !

— On ne peut être qu’heureux ici ! observa Hélène St-Clair.

Et en effet, la jeune fille paraissait fort contente. Ce n’était plus la maigre et pâle enfant qui était arrivée la première chez les Calame. Ses yeux brillaient, ses joues étaient roses et ses jolis cheveux blonds avaient pris une teinte soyeuse tout à fait remarquable.

— Vous êtes bien optimiste ! s’écria le poète Lacuzon en s’emparant d’un pot de confiture. Pour moi, le monde empire chaque jour davantage. Personne ne comprend la vraie poésie de l’avenir… La profondeur de pensée manque partout ! Les marchands de macaroni écrivent des vers douçâtres et nauséabonds ! Quelle pitié !

— Votre second moi doit avoir mal dormi… suggéra Françoise.

— Qu’est-ce que c’est « un second moi » ? demanda Guillaume saisi d’une soudaine soif de science.

— C’est comme un ange qui serait dans notre tête, expliqua sa mère. C’est l’ange qui nous parle quand nous dormons.

— J’ai connu des gens, intervint Mme Vernejoul, qui non seulement parlaient en dormant, mais encore se parlaient à eux-mêmes, tout réveillés…

— Dialogue du Poète et de la Muse ! dit Paul. Entretiens sublimes… ineffables visions… « Poète, prends ton luth » !

— Je crois que, de nos jours, les poètes prennent autre chose, dit sèchement Henri Calame en voyant M. Lacuzon se servir pour la troisième fois de lait et de beurre…

— Ils en prennent pour leur argent, mais il y a encore plus sauvages qu’eux, observa sentencieusement Mme Barral qui survenait à cet instant pour sauver ce qui restait de sa livre de beurre.

Le poète, sur qui tous les regards s’étaient fixés, rougit, se leva et sortit.

La douce Hélène rougit également, se leva comme lui, et prit son air le plus innocent pour sortir à son tour.

Ils se retrouvèrent quelques secondes plus tard derrière un bosquet de lilas où, de temps à autre, ils échangeaient leurs pensées amies et leurs vues compréhensives sur les malheurs du temps, sur la nature mystique de la vraie poésie telle qu’elle était surtout représentée dans les œuvres complètes et inédites de M. Alfred-Alphonse Lacuzon.

— Je ne saurais vous dire, commença Hélène ce jour-là, combien j’admire votre haut désintéressement ! Dans cette maison qui ressemble à un hôtel, vous seul pensez aux richesses spirituelles.

Le jeune homme prit un air avantageux, passa ses longs doigts osseux à travers sa tignasse abondante et opina de la tête :

— Il y en a peu qui aient autant de discernement que vous, déclara-t-il enfin.

Se sentant encouragée, la jeune fille poursuivit :

— Mais il est bien dommage qu’un talent tel que le vôtre soit ignoré encore, non seulement ici – où tout le monde est si vulgaire – mais surtout dans le monde des gens intelligents, des penseurs… Sans doute, l’argent est une chose méprisable et vile, mais toute peine mérite son salaire, et…

— Dois-je comprendre. Mademoiselle, que vous me conseillez de vendre mes poèmes, de devenir un écrivain aux gages des sordides mercantis et de chercher à plaire à la foule infâme ?

— Loin de là ma pensée ! riposta Hélène, mais le fait de faire imprimer un volume ou de publier un poème dans un journal vous ferait grandement connaître et apprécier à votre légitime valeur… Pourquoi vouloir priver la foule des beautés de votre pensée ?

— Cela me fait de la peine, beaucoup de peine, murmura le poète insondable… La foule m’indiffère absolument…

— Excusez-moi, dit Hélène, je n’avais aucune mauvaise intention…

— Vendre sa pensée, son émotion, le sang de son cœur ! Pouah ! Livrer ses pages à des mercenaires qui la mettent sur des machines, avec de l’encre sale !

Ah ! si l’on pouvait l’imprimer sur du papier de luxe, vieux japon ou chine, avec des miniatures d’or à chaque page ; des bois taillés exprès, peut-être me laisserais-je tenter…

— Ou bien, reprit Hélène avec feu, si l’on pouvait réciter vos vers sur une estrade de verdure, face à un peuple immense et religieusement attentif… Si une grande, merveilleuse artiste employait toutes les ressources d’une voix divine pour interpréter vos poèmes… ne serait-ce pas l’idéal ?

— Oui, oui, sans doute, répondit Lacuzon tout ragaillardi, mais comment y arriver ?

— Il faudrait sans doute beaucoup d’argent… dit pensivement la jeune fille.

Il y eut un silence… Les merles sifflaient dans les branches. On entendit au loin la sirène d’un bateau sur le lac… Enfin, le poète, reprenant une attitude lasse et désabusée, répondit en baissant la voix :

— Puis-je vous confier une chose… une chose que je n’ai encore jamais dite à personne… ?

— Certes ! fit la jeune fille avec élan.

— Eh bien, j’ai un grand espoir. Mon très cher parent, oncle Barnabé, hélas disparu maintenant, était un vrai Mécène…

— Un quoi ?

— Oh !… dit Lacuzon dépité… Enfin, un homme qui aime à patronner les artistes. À plusieurs reprises, pendant qu’il vivait encore, je lui ai lu mes œuvres, et ce faisant, je me sentais assuré de sa profonde sympathie… toute tacite sans doute, car il n’aimait pas les paroles vaines… et mes vers le plongeaient dans un rêve si grand et si beau que je n’osais pas l’interroger… Souvent, je vis de l’intérêt dans ses yeux, souvent ses lèvres s’entr’ouvrirent comme s’il eût eu quelque grave secret à me confier… Maintenant qu’il est parti pour toujours, j’ai compris ; je sais, je sens, je suis sûr qu’il voulait me parler du legs qu’il avait l’intention de me faire. Cher vieux Mécène… il n’a pas eu le temps de me dire où se trouve très certainement caché pour moi, l’or qui me permettrait de poursuivre en paix et sérénité mon œuvre de Poète !

Il prononçait : « Pou-â-te ! » Et Hélène était très émue quoiqu’elle ne comprit pas encore pourquoi M. Lacuzon appelait Mécène son cher oncle Barnabé.

— Alors… demanda-t-elle palpitante avez-vous fait des recherches ?

— Des recherches ! Oh, grogna-t-il, je n’ai pas l’âme si basse, et le cours de mes pensées dirige ailleurs les élans de mon intuition…

— Pardonnez-moi encore, dit Hélène, je n’ai pas l’habitude de parler avec des hommes supérieurs…

— Quelquefois, reprit lentement le jeune homme, en des heures où je me sentais en plus parfaite communion avec les émanations spirituelles de mon bien-aimé parent, je me suis penché pour tâcher d’entendre les voix indistinctes du monde des radiations supra-terrestres, songeant que peut-être, j’éprouverais tout à coup une sensation indicatrice, que je verrais des yeux de l’intuition la place où Barnabé a déposé ces parcelles de métal pour le triomphe de mon art…

— Et alors… vîtes-vous… quelque chose ? dit Hélène palpitante.

— Jamais.

— Ne pourrais-je vous aider ?

— Je ne sais… Mais il y a un détail… trivial, évidemment : ne vous est-il jamais venu à l’idée que, les années précédentes, j’avais pu occuper… la chambre que vous avez maintenant ? Aucune formule surréaliste n’est-elle restée flottante dans l’air et n’est-elle venue hanter vos rêves roses ?

— Oh ! M. Lacuzon ! Aurais-je votre chambre ? Mille excuses… Je vous la rendrai tout de suite !

Le poète leva la main :

— Non. Le lieu où vous avez vécu est désormais une place sainte. Pour rien au monde, je ne vous en déposséderais, mais…

Hélène comprit… ou crut comprendre :

— Oh, oui, dit-elle, je ferai des recherches, et j’espère que la volonté de Barnabé me sera claire, et…

— Et rappelez-vous que tout ce que vous trouverez m’appartient. Ce n’est sans doute que par pure délicatesse et élévation philosophique de l’esprit que Barnabé ne m’a rien légué directement… Vous vous rappellerez ?

— Oh, oui, je vous promets !

— Alors, serrons-nous la main.

Elle mit sa petite main tremblante dans la large paume du poète, il la serra longtemps en la regardant comme s’il eût voulu l’hypnotiser…

Tout en retenant prisonnière la petite main nue qui s’abandonnait, le noble Lacuzon dit encore :

— La nuit dernière, je ne pouvais dormir… Des sons étranges paraissaient venir de l’appartement de M. Ignace Quille… N’avez-vous rien entendu ?

— Moi ? Non, rien, j’ai le sommeil dur.

— Privilège de l’innocence ! Mais moi, comme d’habitude durant mes insomnies, je pensais, et de ces méditations est né un poème…

— Oh, lisez-le moi !

M. Lacuzon sortit un papier de sa poche. C’était un papier rouge sur lequel il avait écrit avec de l’encre dorée.

— Voici, dit-il… « Le Sommeil. »… sonnet… c’est un sonnet…

 

Geôlier de la porte, sphinx…

 

Un effroyable éternuement lui coupa la parole. Les deux complices détournèrent la tête et aperçurent Paul Fayard, les mains dans les poches, la pipe au bec, qui les regardait avec intérêt.

La jeune fille fut la première à reprendre ses esprits :

— Oh, M. Fayard ! s’écria-t-elle, figurez-vous que M. Lacuzon vient d’avoir la bonté de me lire son dernier sonnet !

— Je l’avais à peine commencé, dit le poète.

— Je ne voulais pas vous importuner, mais je devais vous avertir de ma présence, expliqua Paul ; et si je ne suis pas indiscret, je serais charmé d’entendre ce sonnet…

— Non, dit vivement le poète en repliant son papier. C’était une poésie d’intimité, et…

— Alors, je me retire…

— Inutile, le charme est rompu… Je rentre.

Ce disant, M. Lacuzon, d’un air piqué, s’éloigna.

— Quel veau ! s’écria Paul dès que le poète fut hors de portée de la voix. Je ne pouvais pourtant pas tourner de l’œil rien que pour lui faire plaisir…

… Hélène restait immobile, les yeux au loin…

— Eh, dites-donc ! reprit Paul avec une certaine véhémence, est-ce que vous êtes en train de vous en laisser conter par cet hurluberlu ?

— Je vous prie, Monsieur, de modérer votre langage, réplique la jeune fille d’une voix glacée. Je suis assez grande pour savoir me conduire, je pense…

Et elle s’éloigna aussi d’un pas ferme. « La voilà qui fiche le camp après lui ! » marmotta Paul. « Ah, la pauvre petiote ! ».

Durant tout le début de l’été, Hélène et Paul avaient été inséparables : promenades, jeux, parties de pêche, flâneries sous les arbres du verger, ils avaient tout partagé en bons copains, mais les airs, poses et élucubrations de l’ineffable Lacuzon avaient visiblement désorienté l’esprit de la petite. Paul fut tout surpris d’en ressentir une violente peine… « Tiens, tiens, se dit-il, ça me pince ! Ah ! ah ! voilà ce que c’est d’être poète ! Pourquoi, diable, n’ai-je pas mieux profité de mes leçons de littérature au Collège ? Je pourrais sûrement écrire des lignes courtes aussi bien que ce pourceau ! »

Tout en monologuant de la sorte, Paul Fayard sortit du verger et chemina au hasard dans le petit bois de chênes et de hêtres qui s’étendait sur la colline… Tout à coup, ses regards tombèrent sur un bizarre objet pendu par un fil de fer à une branche basse…

— Curieux ! s’écria Paul. Une tête de chat ! Qui diable a bien pu pendre ça là ? Quelque mauvais garnement sans doute…

La tête, ou plutôt le crâne du chat grimaçait dans l’ombre du sous-bois et des campanules jolies sonnaient autour des os blanchis quelque solennel miserere…

Paul se pencha plus près et observa qu’au-dessous du crâne l’herbe était beaucoup plus courte qu’aux environs immédiats… Pour le coup, sa curiosité s’éveilla pleinement : lui aussi avait souvent pensé qu’oncle Barnabé n’avait pas laissé que l’immeuble aux Calame, il avait dû cacher quelque part sa fortune… De la part du vieil original, ce n’eût pas été invraisemblable… Et quelle meilleure cachette et plus sûre qu’un trou dans la terre ?

Déterminé à en avoir le cœur net, le jeune homme revint à la maison et prit la bêche sur laquelle des traces de terre fraîche indiquaient clairement que Mme Barral continuait de son côté ses fouilles.

Il se dirigea ostensiblement vers le village, puis une fois hors de vue, obliqua à gauche, traversa un champ de pommes de terre, regagna le petit bois et se mit à creuser allègrement sous le crâne du chat qui se balançait toujours parmi les fleurs.

Il ne fut pas surpris d’entendre au bout d’un moment le fer de sa bêche résonner sur un corps métallique. En tremblant un peu cependant, il déterra une cassette de métal du genre de celles qui servent de coffres-forts portatifs… Elle était fermée à clef, mais l’ingénieux prospecteur eut vite forcé la serrure rouillée, fermée d’ailleurs au loquet seulement.

À l’intérieur se trouvait la clef – à quoi Paul Fayard reconnut bien l’âme humoristique de feu Barnabé. Ensuite se trouvait, au milieu de paperasses et de nombreuses pièces de monnaie, une enveloppe cachetée portant comme suscription : « À qui cela revient ».

Le jeune homme tâta les autres enveloppes qui lui parurent pleines de billets, puis resta longtemps pensif devant sa trouvaille… Enfin, il prit une décision : « Ne dérangeons pas le jeu de Barnabé ! » se dit-il. « Il a dû préparer une de ces farces !… »

Alors il remit soigneusement tout en place, tassa solidement la terre remuée par dessus la cassette, alla chercher des plaques de mousse plus loin pour recouvrir la place, qui parut ainsi n’avoir pas été touchée.

… « Ce vieux singe ! » marmottait-il en revenant ; « ce vieux singe, qu’est-ce qu’il a bien pu combiner ? »

XIII

UNE PARODIE

À midi, le brillant cortège s’arrêta dans une forêt au pied d’un chêne immense. Élaine, pâle comme un lis brûlé par les ardeurs du soleil, chancelait sur sa selle…

Alors, le jongleur, monté sur un âne, s’avança vers elle, avec un rouleau caché dans une gerbe de roses.

— Très haute et gracieuse dame, dit-il, ma complainte est achevée…

Élaine prit les roses, en aspira lentement le parfum, puis d’un geste souverainement las, les jeta à terre…

— Lis ! cria-t-elle.

… Alors, tremblant et courbé, le poète dit :

 

Ici Henri Calame s’arrêta, la plume en l’air… Il se voyait obligé d’inventer la poésie de son jongleur… Il n’avait pas prévu ça… Il n’avait jamais écrit de vers… Il alluma une cigarette… « En vers libres, sans rimes, ni règles, ce ne doit pas être malin ! » se dit-il.

… Il écrivit d’un jet :

 

Les vergers sous leurs blanches robes,

Élaine, les as-tu oubliés ?

Les vierges sur les vertes collines,

Et le haut vitrail étincelant ?

Las, las, où est Élaine ?

Élaine, qu’as-tu oublié !

 

Le château et sa forte tour,

Élaine, l’as-tu oublié ?

Et le parc embaumé

Sous le couchant plus doux ?

Las, las, où est Élaine ?

Élaine, qu’as-tu oublié !

 

Le ciel velouté de la nuit,

Élaine l’as-tu oublié ?

Et tes rêves de jeune fille,

Et tes rires si frais ?

Las, las, où est Élaine ?

Élaine, qu’as-tu oublié !

 

Henri s’arrêta, assez satisfait. Il se relut à haute voix et admira le rythme de ses vers.

Mais à ce moment, la cloche du dîner sonna et le jeune romancier se rendit au « repas des fauves », comme il disait.

On était arrivé au dessert sans trop de tumulte lorsqu’une des jumelles lança son bol de lait à la figure de sa mère. Celle-ci se leva, saisit l’enfant et l’emporta au dehors pour la fouetter. Comme bien d’autres mères, Mme Fabreguette se fâchait surtout quand ses enfants l’importunaient elle-même, et quoique les bains de lait soient excellents, dit-on, pour le teint, elle ne s’accommoda pas de la méthode d’application.

Tandis que les vociférations de la petite personne fouettée remplissaient la maison, Henri rentra vite à la bibliothèque. Il avait hâte de revoir son poème… mais il chercha longuement et inutilement la feuille de papier qui avait reçu la précieuse inspiration… Alors, il se mit vite à le récrire avant de l’avoir oublié, puis il se perdit à nouveau dans les aventures compliquées et moyenâgeuses de l’incomparable Élaine…

 

— Cela n’émeut-il pas votre tendre cœur ? demandait pendant ce temps Mme Vernejoul à Françoise…

— Moi, ce barbare traitement infligé à une si pure jeune fille m’indigne ! cria Paul en s’enfuyant.

— Je ne suis pas très endurcie, dit Françoise, mais j’avoue que j’ai quelque plaisir à entendre ça…

— Si cette petite peste avait jeté son lait à la figure de quelqu’un d’autre, poursuivit Mme Vernejoul, sa mère ce serait bornée à lui dire : Ne gaspille pas ce bon lait, ma chérie !

Son imitation de la voix doucereuse de Mme Fabreguette était si bonne que Françoise éclata de rire.

Tout le monde avait été chercher au dehors des endroits plus tranquilles. Seul Guillaume et l’autre jumelle se battaient devant la porte de leur mère pour avoir le privilège de regarder l’exécution par le trou de la serrure. Guillaume étant sorti vainqueur de ce pugilat, sa petite sœur s’allongea sur le ventre et put apercevoir par l’interstice se trouvant sous la porte le spectacle enchanteur de sa sœur bien fouettée.

Eulalie Vernejoul, qui avait été témoin du fait en allant chercher son crochet, le raconta à Françoise.

— Pour une fois, la douce maman n’y va pas de main morte, dit-elle ; je suppose qu’elle fesse sa progéniture avec une pantoufle, car cela claque exactement comme la seule fois que je me permis de corriger une enfant d’un de mes maris.

Cela se produisit lors de mon retour à la maison après mon cinquième voyage de noce…

… Vous pensez bien, ma chère, reprit-elle en s’animant comme toutes les fois qu’elle contait un de ses avatars conjugaux, vous pensez bien que je ne me serais pas mise la corde au cou pour une cinquième fois si j’avais su ce qui m’attendait, mais, hélas, il faut faire des expériences en cette vie, et personne ne peut les faire à notre place.

J’ai lu des tas de romans sur les affreux traitements et les malheurs des enfants pourvus d’une marâtre… Hélas, je n’ai jamais lu la description des malheurs de la belle-mère ! Votre mari, avec tout son grand talent, devrait bien traiter ce sujet, et je pourrais lui fournir des renseignements, allez !

Pour moi, cette expérience-là me fit vieillir de dix ans en moins de trente-six mois !

… Françoise, somnolente un peu, et ne sachant où se réfugier, gardait une attitude attentive qui encouragea la narratrice à exposer une de ses aventures matrimoniales.

— En fait, reprit Eulalie, je savais seulement cette fois que mon futur avait des enfants. Je ne les avais jamais vus. Il vivait séparé d’eux, sans doute pour avoir la paix, et il commença par me mentir en me disant qu’il n’en avait que trois…

Ma chère, il en avait huit, et ils avaient de la méchanceté pour seize !

Cet homme avait commencé de me faire la cour au cimetière. Je venais de perdre mon quatrième et il reposait en bonne place dans le tombeau monumental dont je vous ai parlé une fois. J’étais en train de faire graver son nom, son âge et ses mérites sur la face de marbre qui lui revenait, et je m’occupais de planter quelques fleurs au bon endroit, lorsque je rencontrais mon cinquième destin !

Vous comprenez, j’ai toujours tenu à faire tout ce qui est convenable vis à vis de mes maris décédés aussi bien que de leur vivant, et à chacun j’ai planté sur son côté de tombe sa fleur favorite. Et j’en mettais beaucoup afin qu’au jour du jugement, aucun d’eux ne puisse m’accuser de n’avoir plus pensé à lui ou d’avoir favorisé l’un plutôt que l’autre.

… Sans doute quelques-unes de ces fleurs étaient mal placées peut-être dans un cimetière… Un de mes maris aimait les tournesols, et alors au moment de leur floraison, il y en avait une telle masse sur sa tombe que cela semblait illuminer tout le cimetière.

Sur la tombe voisine, c’étaient des géraniums écarlates, tels que les adorait Gustave. C’était un drôle d’homme, Gustave ; il était absolument chauve, et n’avait pas un poil excepté une très mince couronne de cheveux jaunes ; et son crâne prenait une couleur rouge vif quand il se mettait en colère… Ah, ma chère, vous ne connaissez pas les gens aux cheveux carotte ! Ils ont un caractère impossible ! Ce sont des barils de poudre, des paquets de fusées ! On ne sait jamais, avec eux quelle parole innocente, quel geste involontaire, les fera sauter, éclater, tonner ! Ne vous remariez pas avec un poil de carotte, ma chère, si jamais votre écrivain vous quitte pour un monde meilleur ! Croyez m’en, je n’en ai eu qu’un, mais ça m’a largement suffi !

Il s’appelait Jacques, et il venait au cimetière. Quand vous rencontrez un homme au cimetière, c’est que c’est un veuf de récente date, ça se conçoit. Lorsque je le vis arroser et soigner des fleurs non loin de moi, je compris que son deuil n’était pas ancien quoique le crêpe de son chapeau fut tout roussi et fané.

Étant, pour ainsi dire, des collègues, nous commençâmes à nous emprunter réciproquement un arrosoir ou un sécateur, puis à échanger des boutures, même des bulbes de fleurs. Le vieux serpent me dit qu’il soignait la tombe de sa première femme et me montra son nom sur la pierre, mais je n’ai su que trop tard que dans la même concession il y avait d’autres épouses à lui… Enfin, je ne sais comment cela se fit, mais lorsque son chagrin parut un peu calmé, il se trouva que nous avions décidé de parcourir ensemble le reste de cette vallée de larmes.

Il me dit qu’il avait une belle propriété au-dessus d’Abondance, mais qu’il n’y habitait plus depuis la mort de sa femme, de peur de s’abandonner à sa douleur. Cette délicatesse de sentiments me le fit estimer et malgré son état de fortune peu brillant, je me décidai. J’acceptai de faire servir à ce nouveau mariage une de mes vieilles alliances, ce qui vous explique que je n’en aie que six quoique j’aie été mariée sept fois.

Vous savez comment je fais ? J’en mets une à l’anniversaire qu’elle indique et la porte jusqu’à l’anniversaire suivant. Il y en a une que je ne porte qu’une semaine, hélas, et c’est celle qui me fait souvenir du moins mauvais des hommes avec qui j’ai été liée par les nœuds sacrés du mariage.

Enfin, je reviens à mon cinquième. Nous nous mariâmes donc sans grand tralala, vu son état de fortune, puis partîmes ensemble en voiture pour son domaine d’Abondance.

Jacques conduisait, et mon expérience du mariage me fit deviner qu’il me cachait quelque chose lorsque je le vis reprendre et abandonner le fouet, retenir le cheval là où on pouvait trotter et ne pas entendre ce que je lui disais…

Finalement, j’eus une intuition de la vérité :

— Jacques chéri, dis-je, combien m’as-tu dit que tu avais d’enfants ?

— Huit, dit-il en se raclant le gosier.

— Ah ! Ah ! Mais tu m’avais dit trois !

— Je parlais des enfants de ma première femme, mais mes autres épouses m’en ont donné aussi, l’une deux, l’autre trois… Ne te l’avais-je pas dit ?… Ah ! je croyais bien t’avoir raconté tout cela !

— Mais non !

— C’est que ta beauté m’a ensorcelé !

Alors il fouetta le cheval si fort que je crus passer par-dessus les roues.

… J’avalai ma salive et ne répondis rien. Il y a des cas, ma chère, où il ne faut rien dire, et se souvenir seulement… Rappelez-vous cela quand vous convolerez en troisième et cinquième noce… On s’habitue à fermer la bouche, mais on a bonne mémoire… Je n’en étais pas à mes débuts, de sorte que je savais ce qu’il me restait à faire.

… Alors, la voiture s’arrêta dans la cour de la plus misérable ferme que j’eusse jamais vue.

— Voici donc, Jacques, la magnifique propriété dont tu m’avais fait la description ?

— Oui, mon amour, et elle te souhaite la bienvenue !

… Que dis-tu de cette vue magnifique ? En as-tu jamais contemplé une pareille ?

— Non, en vérité, dis-je. Et c’était vrai, car je n’avais jamais vu encore l’étable à porcs devant les fenêtres de la cuisine. Et j’ajoutai : Je voudrais voir maintenant le paysage depuis l’intérieur !

Alors, je crus rêver ! Il y avait là sept jeunes criminels, de vraies graines de bagne, dont une sœur un peu plus âgée n’arrivait pas à avoir raison. À côté de ces sept-là, j’en trouvai six autres qui avaient mis la maison au pillage en l’honneur de notre mariage, mais je découvris que c’étaient des enfants des voisins.

La femme de ménage que Jacques avait placée là pour gouverner sa maison, était partie depuis quinze jours avec un mois de gages non payés, que mon mari ne lui régla jamais sous prétexte qu’elle était partie sans l’avertir.

Au moment de mon entrée, le plus jeune gosse était en train de mettre le chat dans le pot à eau. Je lui intimai immédiatement l’ordre de cesser. Il me tira la langue… Eh bien, ma chère, je ne fis ni une ni deux, j’ouvris mon sac de voyage, pris une de mes pantoufles et administrai au gosse une fessée dont il doit se souvenir encore. « Voici, leur dis-je à tous, comment j’entends agir. Vous devez faire ce que je vous dis. La première fois, je parlerai gentiment, fermement la seconde, d’une manière frappante la troisième. Et ça, c’est pour tout le monde, toi-même y compris, mon cher Jacques.

Ces pauvres enfants sans mère, j’en aurais fait quelque chose si leur père n’était pas mort. Mais ce qu’une belle-mère endure en des cas pareils, vous ne pouvez vous le figurer…

Excusez-moi maintenant, je vous prie. Je pense tout à coup que c’est aujourd’hui un de mes anniversaires ; il faut que j’aille vérifier les dates sur mes papiers et changer d’anneau…

 

Au souper la fillette qui avait reçu de la pantoufle parut angélique, purifiée, adorable. Elle disait « pardon » et « merci » que c’en était miraculeux.

Au milieu du silence ému qui entourait cette régénération d’une âme pécheresse, Mlle Hélène St-Clair dit tout à coup :

— M. Lacuzon a écrit aujourd’hui un magnifique poème ! Je le sais quoique je ne le connaisse pas. Et je ne voudrais pas garder pour moi seule un si beau secret, de sorte que j’espère qu’il voudra bien nous le lire.

Les joues du poète devinrent subitement cramoisies et les commissures de son nez parurent toutes noires. Il laissa tomber sa serviette, se pencha vers sa voisine et lui dit à mi-voix qu’elle faisait elle-même l’objet et le sujet du poème…

— Oh, charmant ! dit Hélène à voix haute. Entendez-vous, Madame Calame ? Il paraît que ce poème, c’est moi pauvre petite, chétive et insignifiante créature, que l’ai inspiré ! Oh, lisez, Monsieur Lacuzon ! Nous en mourons tous d’envie !

Au pied du mur, le noble poète s’excusa, dit qu’il avait perdu son papier, qu’il fallait attendre le lendemain, et autres balivernes.

— Qu’à cela ne tienne donc ! s’exclama Paul Fayard. Si votre poème est perdu, il est retrouvé… J’ai eu la chance de ramasser l’œuvre au moment où un vent béotien allait l’emporter loin de nous… et je l’ai cueillie, telle une fleur, sous les fenêtres de la bibliothèque…

Il déplia un papier. M. Lacuzon était pétrifié et d’un geste instinctif se tâta la poche où il savait bien que se trouvait son poème.

Henri Calame, en proie à une émotion tout autre, s’acharnait sur une croûte de pain. Il sentit des gouttes de sueur lui couler sur le front et, dans un éclair, il vit son bonheur détruit, sa femme en instance de divorce, sa maison ruinée…

— Lisez-le nous. Monsieur Paul, dit gentiment Mme Vernejoul. Nous sommes sur des charbons ardents… Personne ne peut plus rien avaler…

— J’ai pris la liberté, dit Paul, de changer un mot par-ci, par-là, mais le sens général n’en est, je crois, que plus clair… Voici donc la version revue et corrigée :

 

Le petit chien qui mangeait ta pantoufle,

Élaine, l’as-tu oublié ?

Sur la place, tes amies

Bavardent comme des pies,

Oh, ma commère Élaine,

L’as-tu oublié ?

 

Le lait sur le feu,

Élaine, l’as-tu oublié ?

La lessive dans le cuvier,

Et la salade dans le saladier,

Oh, ma commère Élaine,

L’as-tu oublié ?

 

L’étudiant au nez pointu,

Élaine, l’as-tu oublié ?

Ses discours fous,

Ton caquetage itou.

Oh, ma commère Élaine,

L’as-tu oublié ?

 

— Assez ! Assez ! cria Mlle Hélène. J’en ai assez entendu ! Monsieur Lacuzon, je vous prierai dorénavant de ne pas me prendre pour sujet de vos œuvres !

Elle se leva et sortit, la tête haute, tandis que le poète demeurait, la face ensevelie dans sa serviette.

Henri éclata de rire, d’un rire soulagé et cordial.

— Je vous en prie, dit-il à Paul Fayard, passez-moi ce papier.

— Volontiers, fit Paul.

Henri s’enfuit à la bibliothèque avec son poème à la main et, un peu plus tard, Paul, passant sous les fenêtres, vit des morceaux de papier déchirés voleter sur les buissons.

— Quel idiot ! murmura-t-il. Avoir une femme charmante comme la sienne ! Ah, comme un beau coup de pied quelque part lui ferait du bien !

XIV

LE MYSTÉRIEUX TRÉSOR

Une magnifique lune d’août s’attardait au haut du ciel, et les grillons dans les prés faisaient une clameur sans fin. Il y avait une abondante rosée dans les herbes, et de petits souffles de vent qui folâtraient par là en secouant les branches donnaient le frisson au brave homme qui montait la colline.

Il s’arrêta, tout tremblant à l’entrée de la cour de Maison-Rouge. Tout était tranquille dans la maison ; seule une faible clarté brillait aux vitres d’une chambre du second étage, et cela donnait à la vieille maison biscornue l’aspect peu encourageant d’une bête accroupie qui regardait de travers avec un œil unique.

Le cœur battant à grands coups, M. le notaire Onésime Brasfort s’appuya à un arbre et enleva ses souliers, puis d’un paquet qu’il portait sous le bras, il sortit des pantoufles. Le papier qui les enveloppait lui parut faire un bruit de tonnerre en se froissant. Enfin, il reprit courage, mit ses pantoufles et s’avança… « Durant ma longue carrière, songeait-il, je n’ai jamais rien fait de pareil… Pénible devoir… Mais devoir sacré… J’ai promis à mon ami Barnabé, promis sur son lit de mort… »

La clef qu’il introduisit dans la serrure lui parut heurter le métal avec un bruit d’explosion de mille obus. M. Brasfort s’essuya le front, poussa la porte, entra avec précaution, comme un voleur… « Je ne suis pourtant pas un voleur, se répéta-t-il pour se donner du courage… Je suis venu pour donner et non pour prendre… »

Il se glissa comme un rat peureux le long du corridor, et, grâce au clair de lune qui entrait par l’imposte, il trouva les escaliers, se dirigea vers l’aile où Mme Fabreguette abritait son angélique progéniture. Il s’arrêta là et glissa sous la porte une lettre cachetée portant l’adresse de la dame…

Heureux d’avoir obtenu ce résultat sans réveiller personne, le notaire alla faire de même à la porte de Mme Vernejoul d’où s’échappait un ronflement rassurant et régulier. Il passa ensuite du côté de la cuisine et laissa la lettre destinée à Mme Barral sous le paillasson. De l’autre côté de la maison, l’erreur inévitable se produisit, M. Brasfort ne sachant pas que Mlle St-Clair occupait la chambre ordinaire du poète ; ainsi la missive destinée au noble Lacuzon alla sous la porte de la jeune fille…

Enfin plus calme, sa mission accomplie, le notaire ressortit, retira la porte, remit ses souliers et s’enfuit, non sans prendre souci d’une clarté nouvelle qui venait de s’allumer aux fenêtres de Mme Fabreguette… Mais ça ne l’empêcha pas de courir jusque chez lui comme un vulgaire maraudeur… Il se jeta dans le grand fauteuil de cuir de son cabinet et se prit la tête entre les mains : « Je ne sais vraiment pas pourquoi Barnabé tenait tant à ce que cette distribution fût faite de cette façon, à cette date et à cette heure-là, se dit-il, mais enfin, il avait son idée… et puis, c’est fait ! »

Ce disant, il se mit en devoir de brûler quelques autres lettres adressées aux personnes qui n’étaient pas venues cet été-là à Maison-Rouge, et pour cause, et se coucha tranquillement…

 

… Si le bon notaire avait pu voir la tête des hôtes de Maison-Rouge le lendemain matin à déjeuner, il eût été amplement payé de sa peine : les Calame seuls se comportèrent exactement comme d’habitude. Hélène St-Clair se drapait dans une indifférence dédaigneuse à l’égard de Lacuzon. Elle avait cru qu’il s’était adressé une lettre à lui-même et l’avait glissée sous sa porte afin de l’obliger à lui parler, mais elle avait simplement reporté la lettre devant la porte du poète. Paul Fayard paraissait d’une gaieté folle et avait une peine évidente à se contenir.

— Je ne sais pas pourquoi vous êtes si fou, ce matin, lui dit Mme Barral en apportant le café. Ce n’est guère le moment de chanter, quand les spectres des morts sont encore autour de nous… C’est au cimetière qu’il faut penser et non à la rigolade.

Cette phrase énigmatique eut des effets prodigieux et divers : M. Lacuzon verdit subitement et, murmurant d’incohérentes excuses, sortit de la salle à manger, laissant son déjeuner intact. Mme Fabreguette laissa tomber sa tartine dans son bol de café au lait qui rejaillit de toutes parts. Mme Vernejoul poussa un petit gloussement de poule effrayée, devint toute rouge et pinça les lèvres. Oncle Ignace serra convulsivement sur sa poitrine une bouteille de peptonate ioduré… « Oui, oui, au cimetière », répéta-t-il d’une voix de perroquet enroué.

Mme Fabreguette manqua s’étouffer en précipitant inopportunément sa déglutition, puis elle se hâta vers l’écurie, et en ressortit un instant après avec une pioche soigneusement cachée sous ses jupes. Elle porta l’instrument dans sa chambre et le mit sous le lit de Guillaume. Un peu plus tard dans la journée, Mme Barral, à la recherche de cette pioche, en constata douloureusement la disparition, et dut aller quérir sa vieille bêche dissimulée sous un tas de foin. D’autre part, oncle Ignace, après avoir fureté partout, alla au village et en revint avec un long paquet qu’il déposa secrètement dans un massif de groseilliers.

Pendant ce temps, Guillaume tout en pleurs s’en était allé trouver Mme Vernejoul, elle-même fort préoccupée… Pressé de questions, le petit garçon finit par dire :

— J’ai peur !

— Peur de quoi ?

— De Maman ! Elle veut m’enterrer ! Elle a mis une bêche sous mon lit…

Mme Vernejoul changea de contenance :

— Pauvre petit ; dit-elle. Où est ta maman ?

— Elle est au jardin avec les jumelles.

— Eh bien, chéri, ne lui dis rien, et nous allons arranger ça ! Cette idée d’enterrer un gentil petit garçon comme toi ! Va vite me chercher cette bêche, et je la cacherai dans ma chambre. Et puis, si elle te demande, tu lui diras que tu ne sais rien, hein ?

La figure bouleversée du gamin s’éclaira et bientôt l’instrument aratoire fut mis en sûreté sous le propre lit de Mme Eulalie Vernejoul, qui ferma sa porte à clef. Après quoi, Guillaume, l’âme allégée, s’en fut jouer tranquillement tout le reste de l’après-midi. Sa bienfaitrice monologuait cependant : « Je ne puis pas croire que Barnabé ait jamais eu l’intention de léguer quelque chose à cette Fabreguette, mais on ne peut jamais savoir ce que feront les gens à leur dernière heure. Barnabé a dû avoir l’esprit bien malade lorsqu’il était près de sa fin, car je sais bien qu’il ne lui avait jamais fait des promesses comme à moi… mais si elle ne soupçonnait rien, pourquoi aurait-elle caché cette bêche ?

… Ah, ce message ! Il est pourtant bien de l’écriture de Barnabé !… »

Alors, après de furtifs coups d’œil de côté et d’autre, Mme Vernejoul tira du plus profond de son corsage la mystérieuse lettre toute chiffonnée, et la relut. Elle était datée « du Ciel, le 12 août » et était incontestablement de la main de Barnabé.

 

« Ma chère Eulalie,

« Je me vois obligé de changer mes plans au dernier moment. Si vous voulez bien aller au petit bois de chêne qui se trouve derrière le jardin à minuit juste la nuit du 13 août, vous trouverez ce que vous cherchez. Depuis la petite porte de sortie de derrière du jardin, comptez droit devant vous neuf troncs d’arbres, puis, à partir du neuvième, comptez-en cinq à votre gauche. Au cinquième, vous verrez un crâne de chat pendu à une branche basse… J’espère qu’il y sera encore. En tous cas creusez immédiatement au-dessous et vous trouverez dans une cassette ce que j’ai toujours eu l’intention de vous laisser.

« Je vous prie par tout ce que vous avez de plus sacré de suivre toutes mes instructions sans faute, et surtout de ne rien dire à personne au monde, sous peine de tout perdre.

« Je regrette d’être obligé de vous causer ce dérangement, mais mon esprit libéré du corps n’a plus les moyens d’action convenables, et c’est difficile d’expliquer cela aux vivants. J’espère que vous ferez un sage usage de cet argent en ne le dépensant pas tout en robes comme le font la plupart des femmes.

« En terminant, permettez-moi de vous dire que je suis très heureux ici, au ciel, et surtout que j’y jouis d’une tranquillité beaucoup plus grande qu’à Maison-Rouge. J’y ai retrouvé nombre de bons amis, mais aucun parent excepté ma femme. Je vous dis adieu, étant bien assuré que je ne vous reverrai plus jamais.

« Cordialement vôtre.

« Barnabé JUGE. »

« P.S. – Vos nombreux maris sont tous ici, dans le séjour bienheureux des anciens martyrs. Aucun d’eux ne dit du bien de vous.   B. J. »

 

… « Avec tout ça, murmura toute seule Mme Vernejoul, c’est Barnabé en personne qui est venu gratter à ma porte cette nuit ! J’en jurerais ! Bonté divine, qui aurait cru cela possible ! Ah, pourquoi ai-je dormi ?… Ah, voilà cette Fabreguette ! Je me demande ce qu’elle sait ! »

— Madame Vernejoul, dit justement la nouvelle venue d’une voix volontairement indifférente, croyez-vous aux esprits ?

— Ça dépend, répondit Eulalie d’un ton dégoûté.

— Mais croyez-vous que les esprits peuvent reprendre une forme et… marcher ?

— Je n’en ai jamais vu marcher, mais j’ai vu marcher des gens qui n’avaient aucun esprit du tout, et ça ne les menait pas dans le droit chemin, riposta Mme Vernejoul toute heureuse de détourner la conversation tout en faisant une allusion discrète à la paralysie de feu M. Fabreguette, mort alcoolique.

La rougeur très vive qui monta jusqu’aux cheveux de Mme Fabreguette indiqua que le coup avait porté. Mme Vernejoul en profita pour se retirer prestement et s’enfermer à clef dans sa chambre. Elle était résolue à s’asseoir sur sa bêche jusqu’à minuit s’il le fallait pour conserver son avantage.

 

Mme Barral, toute couverte d’une sueur froide, s’assit sur son lit lorsque les douze coups de minuit sonnèrent lentement à l’horloge de la cuisine. D’autres pendules y firent écho au loin dans la maison, puis la vieille horloge du vestibule sonna la dernière…

« C’est le moment ! se dit Paul Fayard en bâillant et s’étirant ; il ne faut pas manquer le spectacle. »

Mme Barral munie de sa bêche personnelle et de son inévitable lanterne se trouva la première à l’endroit désigné. Elle était suivie de près par Mme Vernejoul en robe de chambre de flanelle rouge abominablement fripée. Puis venait Mme Fabreguette, tremblant de la tête aux pieds avec un pique-feu qu’elle avait trouvé à la dernière minute pour remplacer la bêche disparue. M. Lacuzon, en costume de ville, portait un vieux râteau auquel il avait emmanché une pelle à charbon. Oncle Ignace, en manteau de voyage, trottait vivement, sa calotte de travers, sa bêche encore empaquetée d’une main, sa bougie allumée de l’autre. Paul Fayard, qui avait fait un détour, considérait l’étrange procession à l’abri d’un arbre voisin, et le chat Claude Tibère, en arrêt devant le crâne de son congénère, balançait mollement la queue.

Après la première surprise qu’ils éprouvèrent tous à se rencontrer là, il y eut un long silence que Mme Barral rompit la première.

— J’ose dire que ce chat nous pose un lapin, dit-elle furieusement. Nous faire sortir de nos lits à cette heure de la nuit, c’est une plaisanterie mauvaise de la part d’un esprit…

— Catherine, dit Mme Eulalie Vernejoul, gardez votre langue au chaud ! Ignace, voulez-vous creuser ?

— Nous allons tous creuser ! cria fièrement Mme Fabreguette.

Et en effet les outils divers firent voler la terre de toutes parts : On n’entendit plus que les heurts des bêches les unes contre les autres, et les souffles haletants de ces merveilleux spécimens de l’humanité.

Ce fut la bêche d’oncle Ignace qui heurta la première la cassette. Avec un cri de joie, il se baissa pour s’en emparer. Tous les autres en firent autant, et, grâce à sa supériorité musculaire, la victoire resta à Mme Fabreguette…

— Cette dispute est indécente et vile ! soupira le poète. Convenons de nous en remettre aux dernières volontés de notre cher oncle Barnabé !

— On n’a pas besoin de convenir, grommela Mme Barral, on ne peut rien empêcher, quand les chats ne veulent pas rester enterrés et quand les morts se promènent la nuit pour vous apporter votre courrier…

Cependant, Mme Fabreguette avait ouvert la cassette ; elle poussa un cri… Et toutes les têtes se heurtèrent pour jeter un coup d’œil à l’intérieur… Oncle Ignace éternua…

— Vous pouvez vous en aller ! cria Mme Fabreguette. Il n’y a là que trente-six francs et quelques sous…

— Mais… la lettre ? suggéra M. Lacuzon. N’y a-t-il pas aussi une lettre cachetée ? Lisons-la avec le respect dû à la mémoire de ce cher oncle Barnabé…

— Eh bien, lisez ! Qu’attendez-vous ? dit hargneusement Mme Vernejoul.

Il y eut encore un peu de tumulte autour de l’arbre où se balançait le crâne du chat ; oncle Ignace avait une respiration sifflante, Mme Barral expectorait de petits râles, Mme Fabreguette soupirait et Mme Vernejoul poussait des cris inarticulés… Lorsque le calme se fut rétabli, M. Lacuzon brisa les cachets et ouvrit l’enveloppe. Oncle Ignace l’éclairait à droite avec sa bougie d’où dégoûtaient des parcelles de suif ; Mme Barral l’éclairait à gauche en levant sa lanterne fumeuse… Et non loin de là Paul Fayard riait silencieusement en se tenant les côtes.

— Les dernières volontés de notre cher oncle Barnabé nous sont communiquées d’une façon originale et grandiose, observa M. Lacuzon.

— Assez ! cria Mme Barral ! Lisez vite. Je suis en train de prendre une pneumonie !

— Et moi des rhumatismes, gémit Mme Fabreguette. D’ailleurs, il n’y a rien…

 

… « Chers parents… » commença M. Lacuzon.

« Étant donné que vous m’avez souvent fait sortir du lit pour vous accueillir quand vous arriviez par le train de nuit, et sans que je vous aie jamais invités… »

 

— C’est faux ! interrompit Mme Vernejoul ; je suis toujours arrivée de jour.

 

« … il me semble indiqué et convenable de vous faire voir à tous ce que c’est de se relever à minuit… »

 

Le poète s’essuya le front du revers de la main en soupirant : — Cher oncle !

— Oui, cher oncle, siffla oncle Ignace, le diable ait son âme !

 

… « J’ai le plaisir de vous informer ici de la façon dont j’entends disposer de mes biens :

« De mon côté aussi bien que de celui de ma femme, il n’en est qu’un qui ne soit jamais venu me voir, et c’est mon bien-aimé neveu Henri Calame… »

 

— Lui ! ragea oncle Ignace, lui ! pour n’avoir jamais vu son oncle ! Trop fort !

 

… « Il n’a jamais sonné à ma porte pendant la nuit, il ne m’a jamais grugé, ne m’a jamais écrit pour demander de l’argent, n’a jamais cherché à m’étrangler… »

 

… Comme alors tous les yeux étaient fixés sur oncle Ignace, il s’écria :

— Non, non ! C’était un moment d’absence dû à deux doses trop rapprochées de mon stimulant ! Étrangler ? Ah, non !

 

… « N’a pas d’enfants… »

 

— Cette idée ! cria Mme Fabreguette. Mes pauvres jumelles devaient bien naître quelque part !

 

… « N’est pas paralytique… »

 

— Ça, c’était Boivin, dit Mme Vernejoul… Il a fallu aller chercher le docteur, une fois au milieu de la nuit.

 

… « Il n’est jamais venu me tenir compagnie (!) à Noël tout en s’installant pour le mois de janvier ; il ne m’a jamais envoyé son portrait… » Ici la voix de M. Lacuzon s’altéra, mais il poursuivit dignement :

… « Il n’a pas eu chez moi la fièvre typhoïde, ni la tuberculose, ni des accès de somnambulisme ; il n’a jamais risqué de mettre le feu avec un chauffe-bain… »

 

… Ici oncle Ignace fut saisi d’une si violente crise d’éternuement asthmatique qu’il fallut attendre un moment avant de reprendre la lecture…

 

« N’ayant jamais entretenu de relations d’aucune sorte avec mon cher neveu Henri Calame, je lui témoigne par la présente toute mon affection. Je lui lègue ma maison et tout ce qu’elle contient, mes livres et tout ce qui m’appartient ; ma ferme de Bernex…

 

— Je ne savais pas qu’il possédait une ferme à Bernex, murmura Mme Barral.

 

… « Et les trois cent mille et deux cent quatre francs qui sont à mon avoir au Crédit Lyonnais ; ainsi que la broche de diamants de ma chère Félicie pour sa femme. Ceci est transcrit déjà par ailleurs sur mon testament authentique en l’étude de mon ami le notaire Onésime Brasfort. »

 

— Le vieux brigand ! cria Mme Fabreguette.

 

… « En outre, le reste de ma fortune qui se trouve dans cette cassette, doit être divisé comme suit : quatre-vingts centimes à chacune des personnes suivantes : à Assolant, sa paresseuse femme et leurs huit enfants mal élevés, en leur recommandant d’être généreux envers toute augmentation de famille, naturellement survenue ou autre ; à Éléonore Pingeon et au pauvre homme qu’elle a eu la stupidité d’épouser ; à Blanguernon qui a besoin de prendre un bain depuis que je le connais – (qu’il se serve de cet argent pour acheter du savon) – et à son beau-fils épileptique dont je ne me rappelle pas le nom quoiqu’il ait vécu chez moi plus de cinq ans en tout ; à la seconde femme de Jacques Birabeau et à ses deux sottes filles ; à ce bandit qui épousa en seconde noce la sœur de ma chère Félicie et à leur enfant à tête de singe ; à la tante maboule des petits Graux ; à cette vieille poule d’Eulalie Vernejoul ; à ce crétin de Lacuzon qui n’a jamais rien fait d’utile dans sa vie avant de creuser la terre pour trouver cette cassette ; à cet effronté de Masseteau et à son impudente fille ; à ce pharmacien ambulant Ignace Quille ; à cette mère-girafe Fabreguette et à ses trois enfants qui finiront sur l’échafaud… à chacun quatre-vingts centimes et ma malédiction.

« À Paul Fayard, bien qu’il soit venu ici sans y être invité, et parce qu’il a toujours voulu me payer sa pension et m’a rendu plusieurs gentils petits services, je lègue les dix mille cinq cents francs qui sont à mon crédit à la succursale de la Société Générale à Évian, plus les quinze cent et vingt-trois francs qu’il m’a versés à titre de pensionnaire.

À Catherine Barral, qui est au fond une brave femme, quoiqu’elle ait la langue un peu pointue, je lègue deux mille francs déposés également à la Société Générale pour la récompenser de ses loyaux services surtout précieux pendant les longs mois où ma maison était pleine de paresseux.

« À tous les autres nommés ici ou que je pourrais oublier, quatre-vingts centimes chacun, et, encore une fois, tous mes vœux pour une damnation éternelle.

« Mes bons apôtres ! Si vous ne vous étiez pas réclamés d’une parenté plus ou moins réelle avec ma chère Félicie, vous auriez été jetés hors de chez moi dès le début, mais maintenant je sais. J’ai revu Félicie, et c’est en règle : elle ne vous voulait pas !

« Sortez donc de chez moi demain avant midi ! Le diable lui-même a toute ma sympathie lorsque je songe qu’il devra vous tenir compagnie durant l’éternité !

« Sortez, vous dis-je. SORTEZ !

« Barnabé JUGE. »

 

Bien que le poète ait lu ce message d’outre-tombe d’une voix mal assurée et entrecoupée, on ne pouvait se méprendre sur sa signification ni sur l’état d’esprit de son signataire.

… Il y eut un long silence, un mortel silence fait de basses pensées en déroute et de vilains sentiments en train de naître… Mme Eulalie Vernejoul se mit à rire nerveusement. Oncle Ignace sifflait comme un serpent qui a perdu ses petits. Mme Barral claquait de la langue avec un plaisir non déguisé. Mme Fabreguette était blanche de colère. Le chat Claude Tibère se mit à miauler désespérément comme une âme en peine…

Alors Paul Fayard, à petits pas feutrés et sous le couvert des arbres voisins, regagna sa chambre en faisant des réflexions profondément philosophiques.

— Je ne sais trop, dit enfin M. Lacuzon, si nous devons prendre au sérieux les divagations d’un moribond. Cher oncle Barnabé ne pouvait être dans son bon sens quand il a écrit cela. Je ne crois pas qu’il ait vraiment voulu que nous partions avant l’automne…

Tout en prononçant ces paroles sur un ton doucereux, il versa le contenu de la cassette dans sa poche.

— Je ne crois pas non plus, dit Mme Vernejoul. En tout cas, je reste ! et ce ne seront pas des fantômes porteurs de lettres qui m’empêcheront de passer mon été comme d’habitude, surtout maintenant que je suis nommée dans le testament.

Mme Barral ramassa sa bêche et se mit majestueusement en marche dans la direction de la maison. Oncle Ignace la regarda s’éloigner et fit un geste d’ennui : — Pensez-vous, dit-il, qu’elle va tout raconter aux Calame ?

— Allons donc, Ignace, répondit Eulalie, elle ne parlera pas de notre fouille de cette nuit, puisqu’elle y était elle-même. Quant à eux, ils n’ont reçu aucune communication d’outre-tombe et ils ne soupçonnent rien. Nous allons tous rester comme si de rien n’était.

… C’était bien, semblait-il, le plan le plus sage, et la triste bande d’héritiers déçus reprit en cortège le chemin de Maison-Rouge.

— Comment vous êtes-vous échappé de votre chambre ? souffla Mme Vernejoul à l’oreille du vieillard au moment où ils arrivaient près de la maison.

Oncle Ignace ricana. Ce fut pour lui le seul bon moment de l’aventure.

— L’esprit, Eulalie ! dit-il. L’esprit qui m’a remis la lettre m’a aussi fourni la clef ! Je n’ai pas d’aéroplane, ma chère Eulalie !

— Ça me paraît plutôt bizarre, fit la dame.

À la porte, ils tressaillirent tous… Un cri inhumain, une sorte de long râle aigu frappa leurs oreilles.

— Ce sont les jumelles ! dit Mme Fabreguette. Je me sens toute disposée à leur redonner le fouet.

 

… Juste avant l’aube, un spectre tout de blanc vêtu parut aux côtés du lit de Catherine Barral et enjoignit à la bonne femme épouvantée de ne souffler mot à personne de ce qui était arrivé.

Il fallut plus de deux heures à la pauvre domestique pour reprendre ses sens et pour s’avouer que le spectre ressemblait étrangement à Mme Vernejoul.

XV

L’HÉRITAGE

Le lendemain matin, Henri et Françoise se trouvèrent seuls à la table du déjeuner. Mme Barral semblait mal contenir une grande joie, et, tout à fait revenue de ses frayeurs, elle esquissa – ô miracle – un sourire !

— C’est comme si une pierre tombale se mettait à danser une gigue, dit Henri à mi-voix.

Mais Catherine avait l’oreille fine.

— Pierre tombale ou non, dit-elle, c’est comme vous voudrez ; mais si j’étais vous, je ne plaisanterais pas avec ça ; les pierres tombales, c’est tout bon ou tout mauvais, ça dépend, et si vous me prenez pour une pierre tombale, vous n’avez qu’à me mettre à la porte…

Là-dessus elle rentra dignement dans sa cuisine et n’en ressortit que lorsqu’Henri fut parti. Alors elle revint et déclara à Françoise qu’elle donnait ses huit jours.

— Oh, Madame Barral ! cria Françoise presque en larmes, ne faites pas ça ! Ne me laissez pas dans un tel embarras ! Que ferais-je sans vous avec tous ces gens que j’ai sur les bras ! Ne faites pas ça !

— Madame Calame, fit alors Catherine Barral l’index levé solennellement tout contre son nez crochu, voulez-vous que je vous dise ce qui en est ? Eh ben, vous n’avez pas besoin de tenir pension ici ! Tous ces gens, que vous dites, eh ben, y ne sont que des parents de la femme de votre oncle, y ne vous sont rien, et, plus que ça, votre oncle n’en voulait pas, il n’en voulait pas… je puis vous le dire !

Le ton de Mme Barral était si assuré, si différent de celui qu’elle prenait habituellement que cela frappa Françoise. Et puis, elle se souvint des vagues allusions que la cuisinière avait faites la veille, à des revenants.

— Que voulez-vous dire ? interrogea-t-elle.

— Madame Calame, fit Catherine dignement, depuis que je suis ici, j’ai toujours été priée de fermer les oreilles, les yeux et la bouche par rapport à ce chat, à votre oncle, à tout ce que vous savez bien… et je n’ai jamais aimé me boucher les oreilles, ni les yeux, ni la bouche…

— Continuez, dit Françoise dont la curiosité s’éveillait, dites-moi tout cette fois.

— Me jurez-vous que vous ne me ferez pas taire ?

— Je vous le promets, allez-y !

— Eh bien, vous vous rappelez ce que je vous ai dit sur ce chat noir, n’est-ce pas ? Votre oncle l’avait tué, oui, tué, car il ne pouvait pas supporter les chats noirs. Et il les haïssait tant. Madame Calame, qu’il ne voulait même pas les enterrer lui-même ; et c’était moi qui le faisais toujours… Seulement, Madame, il ne m’était jamais arrivé d’avoir affaire à un chat qui ne voulait pas rester enterré… Ça, non, je ne l’avais jamais vu.

… Oui, il avait les chats en abomination, et la semaine avant sa mort, il a tué celui-là même que vous voyez là-bas en train de poursuivre les poules, et je l’ai enterré de mes propres mains, mais il ne put rester dans la terre. Dès que votre oncle fut mort, ce chat est revenu, et c’est la vérité, Madame Calame, je vous le jure, car… écoutez ! à l’endroit où je l’avais enterré… il n’y est plus ! Et ce qu’il y a de pire, c’est qu’il ressemble si terriblement à votre oncle… ces yeux jaunes, ce front blanc, cravate noire, longues moustaches, tout !…

Eh bien, c’est trop fort pour moi, je ne peux pas continuer à le voir là, dans ma cuisine, attendant son lait avec le même air que votre oncle venant chercher son déjeuner ! Ça me fait frissonner !

Et puis, ce qu’il y a de sûr, avec tout ça, c’est que si vous ouvriez maintenant la tombe de M. Barnabé, eh bien, vous la trouveriez vide… Oui, il est revenu vivre avec nous dans le corps de ce chat… Et c’est sa punition pour avoir détesté les chats…

La vieille bonne acheva ces paroles sur un ton de triomphe si macabre, que Françoise, après avoir ouvert la bouche deux ou trois fois pour lui répondre, n’eut plus de courage que pour la fuite…

… « Elle a peur ! marmonna Mme Barral. Et ce n’est pas étonnant ! Quand des chats ressuscitent, écrivent des lettres et miaulent devant des cassettes pour distribuer des 80 centimes aux héritiers… hum… hum ! »

Françoise se réfugia toute pâle auprès de son mari.

Il l’accueillit par un froncement de sourcils, mais elle lui sourit gentiment en réponse, heureuse de le voir en vie après le discours fou de Mme Barral.

— Qu’est-ce donc ? demanda-t-il assez aimablement tout de même.

— Oh, rien que ces billevesées de Mme Barral ; elle m’a toute bouleversée !

— À propos de quoi, chérie ? questionna affectueusement Henri en repoussant ses papiers…

— Oh, toujours sa même sempiternelle histoire sur le chat et oncle Barnabé ! J’ai peur…

— Peur ! de quoi ?

— C’est idiot, mais j’ai peur qu’elle n’aille creuser la terre au cimetière pour voir si oncle Barnabé n’est pas sorti de sa tombe… Elle croit qu’il s’est incarné dans ce chat…

Henri réfléchit un instant, puis se mit à rire.

— Ne t’en fais pas, chérie ! Je ne crois pas qu’elle ose aller jusque là… Et puis, le ferait-elle, ce serait elle qui en supporterait les conséquences, je suppose…

— Oui… dit Françoise pensive… mais il y a aussi autre chose, Henri… C’est que nous sommes à bout… Nous n’avons plus le sou. La nourriture de tous ces gens coûte cher… et…

Henri se leva et se mit à arpenter la chambre.

— Si je pouvais seulement finir ce livre, dit-il ; je n’ai plus que deux chapitres…

— Alors, nous serions riches ! s’écria Françoise.

— Je suis riche déjà, répondit Henri, puisque tu as tant de confiance en mon œuvre…

Alors, le voile qui s’était interposé entre eux depuis quelques semaines parut se dissiper soudain. Ils redevenaient eux-mêmes, jeunes, amoureux l’un de l’autre sans arrière-pensée et pleins d’ardente foi en la vie.

— Que faire ? dit Henri.

— Je ne sais trop… Il y a ces diamants que nous avons trouvés le premier jour dans un matelas… je me soucie fort peu de bijoux, et si on pouvait les vendre…

— Françoise ! Non ! Ils ne sont peut-être pas à nous !

— Ma bague de fiançailles, alors, suggéra timidement Françoise.

— Ne fais pas la folle, Françoise… Je chercherai… Je vais essayer de finir vite ce livre…

… Françoise voyant son mari repris par ses préoccupations, sortit de la bibliothèque. Au bas de l’escalier, elle rencontra Hélène St-Clair qui, ignorante de tout ce qui s’était passé depuis vingt-quatre heures, descendait toute fraîche et pimpante de sa chambre.

— Je suis bien en retard pour déjeuner, dit-elle, et je mérite bien de m’en passer…

— Mais non, mais non ! Je vais voir s’il reste quelque chose.

Françoise, désireuse de ne pas tirer sur le fil léger qui retenait encore Mme Barral à son service, alla elle-même chercher le déjeuner d’Hélène.

— Vous êtes trop bonne pour moi, Madame, dit la jeune fille. Quand je pense comme vous m’avez accueillie malade, fatiguée, triste… et vous m’avez sauvé la vie !

Ces paroles étaient si évidemment sincères que Françoise embrassa la jeune fille ; elle sentit que le poids qu’elle avait sur le cœur depuis l’arrivée d’Hélène s’en allait, et une grande joie l’envahit.

— Je me suis demandé comment je pourrais vous montrer ma reconnaissance, poursuivit la jeune fille et voici ce que j’ai pensé : ma mère avait beaucoup de très beaux meubles… je vais les vendre et nous partagerons.

— Non, non ! dit Françoise.

— Ce n’est pas en payement, insista Hélène, mais vous m’avez si gentiment reçue, vous m’avez procuré un été si magnifique ! Et votre accueil a fait de moi une autre personne !

Avant que Françoise eût pu répondre, Paul Fayard arriva, les yeux encore pleins de sommeil.

— Le wagon-restaurant est vide aujourd’hui, dit-il en essayant de plaisanter pour voiler son retard.

— On va le décrocher, répliqua Françoise en riant avec lui… Au surplus, je vous laisse vous servir vous-mêmes, si vous permettez…

Et elle s’en fut, plus légère et contente que jamais, à ses devoirs de maîtresse de maison.

— Bien gentils, ces Calame, fit Paul.

— Adorables, surenchérit Hélène.

Le soleil illuminait la nappe et dorait les beaux bras nus d’Hélène… Paul s’en émut et commença une confession qu’il désirait faire loyalement à la jeune fille.

— À propos, dit-il, d’un air détaché, mais d’une voix un peu tremblante, je voulais toujours vous dire… que… vous savez, ce poème que j’ai lu l’autre jour à table sur vous…

Elle pâlit un peu :

— Oui, eh bien ?

— Eh bien, il n’était pas de Lacuzon… C’est vrai que j’avais trouvé un papier, qui n’était pas de son écriture du reste, et puis j’ai arrangé ça à ma façon…

Hélène le regardait fixement.

— Je vous fais toutes mes excuses, acheva-t-il.

— Ce n’était pas bien gentil de se moquer de moi comme ça, dit-elle lentement.

— Mais je n’ai nullement pensé à me moquer de vous ! C’est de cet ahuri de Lacuzon que je voulais rigoler.

— En tout cas, son silence est d’un homme bien élevé, fit remarquer Hélène. Il ne s’est pas défendu… Il faudra que je lui en parle…

— Faites, je vous en prie, répondit Paul. Il est justement en train de rôder par là, sous les pruniers… Je me sauve.

Hélène alla droit au poète :

— Monsieur Lacuzon, lui dit-elle à brûle-pourpoint, je viens d’apprendre à l’instant que ce poème sur moi… n’était pas de vous… Je regrette ce que j’ai dit…

M. Lacuzon se gratta intensément la tête…

— Oh, dit-il enfin, cela n’a aucune importance, aucune, en comparaison de ma profonde peine et d’une nuit sans sommeil.

— Vous n’avez pas dormi la nuit suivante ?

— Après quatre heures du matin seulement, et pour quelques minutes…

— Très triste. Avez-vous écrit quelque chose pendant ce temps ?

— Oui, un long poème en vers blancs sur la Déception !

— Il doit être très beau… Ah ! à propos, j’ai donc cherché par toute ma chambre… mais j’ai eu beau tout fouiller, regarder sur les dessus de portes, dans les fentes du plancher, partout, je n’ai trouvé qu’une chose…

— Ah !

— Oui, entre le sommier et le bois de lit, une pièce de cinq francs enveloppée d’un papier sur lequel était écrit : « À qui le trouvera »… Je pense que ça vous appartient puisque c’était votre chambre…

— C’était ma chambre, mais…

— Voilà, dit Hélène en lui remettant la pièce…

Le poète la prit sans sourciller ; la jeune fille n’ajouta pas un mot et s’éloigna ; elle courut au jardin où Paul Fayard fumait sa pipe…

— Eh bien, lui cria-t-elle toute vibrante d’indignation. Je sais maintenant ce que je voulais savoir ! Ce poète, cet idéaliste n’est qu’un saligaud !

… Et elle lui conta l’histoire : — Il a eu le courage de me prendre cette pièce de cent sous ! Cet homme me dégoûte !

— Vous êtes adorable ! lui lança Paul en accompagnant ces mots d’un regard passionné.

… Laissé à lui-même, M. Lacuzon s’abîma dans des réflexions qui n’étaient pas toutes couleur de rose. Il était aux abois. Il n’était débrouillard d’aucune façon, et cependant il lui fallait de l’argent.

Alors il lui vint une idée : « M. Calame, songea-t-il, cet homme qui, somme toute, ne m’a pas mal reçu et qui est un écrivain – encore que simple prosateur – voudra peut-être passer à la postérité en qualité de Mécène d’un nouvel Horace… »

En proie à ce songe heureux, il se jeta dans l’escalier et se précipita dans la bibliothèque sans prévenir ni frapper à la porte.

— Qu’est-ce qui vous prend ? lui cria le prosateur en colère. Vous n’avez rien à faire ici. Sortez !

— Mais… je… je… bégaya le poète.

— Sortez ! tonna le prosateur.

Ce mot sonna si étrangement pareil à celui qui terminait le testament d’oncle Barnabé que le poète s’en fut sans demander son reste. Il rentra dans sa chambre et se consola de son mieux en continuant son poème sur la Déception.

Quant à Henri Calame, cette irruption lui avait coupé le fil de son dénouement, et quand il reprit la plume, il ne trouva que des expressions communes et rebattues pour dépeindre la splendeur d’un triomphant amour…

Il se leva et s’approcha de la fenêtre… Auprès de son rêve, le monde extérieur prenait une curieuse apparence d’irréalité. Il lui semblait qu’il ne voyait plus les choses qu’à travers des verres déformants, sous l’angle de la littérature, et que tout était revêtu de cette bande irisée que les opticiens appellent l’aberration de la sphéricité…

N’étais-ce pas un chevalier qui montait la colline ?

… Non, ce n’était que M. Onésime Brasfort tout habillé de noir. Et le souvenir de la première visite du brave homme fit soupirer Henri. Quoi ! N’était-ce pas au temps déjà lointain où il n’était qu’un simple homme épris de sa jeune femme, et non pas encore un rêveur séparé du monde ? Que de choses étaient arrivées depuis !

— Je voudrais entretenir un instant en particulier l’écrivain distingué, M. Calame, disait le notaire à la porte. Il s’agit d’une affaire importante et privée. La présence de Mme Calame serait fort nécessaire…

Tout cela débité d’une seule haleine…

Henri le fit entrer et appela sa femme, puis, se souvenant de la façon cavalière dont M. Lacuzon avait pénétré chez lui peu d’instants auparavant, il referma sa porte au verrou.

— Maintenant, Monsieur Brasfort, dit-il, vous pouvez parler sans crainte… De quoi s’agit-il ?

— Croyez bien, dit le notaire en s’épongeant le front avec son grand mouchoir, que je vous aurais fait part beaucoup plus tôt et avec la plus grande joie de l’affaire qui m’amène aujourd’hui et me force à troubler vos précieux instants, que l’inspiration visitait peut-être, n’eût été l’impérieuse obligation où je me trouvais de respecter une volonté supérieure à la mienne et qui me contraignait à garder un silence absolu durant une période assignée et qui aujourd’hui seulement prend heureusement fin selon mes vœux…

Henri souriant inclinait la tête et avait envie de dormir. Françoise se demandait s’il allait être question de Mme Barral et d’actes monstrueux qu’elle aurait pu commettre…

— Cette maison est à vous, d’après les volontés de feu votre oncle, comme je vous l’ai déjà écrit et dit, continua M. Brasfort, et le testament va être homologué par le Tribunal…

J’ajoute, reprit-il d’une voix plus hésitante après une seconde de silence, que mon très vénérable ami feu Barnabé Juge a eu beaucoup à souffrir, durant de longues années, de… comment dirais-je, de l’envahissement de sa demeure par des parents plus ou moins lointains de sa femme… Il les accepta d’abord en souvenir de sa chère compagne morte après quelques semaines de mariage ; puis, doué d’un trop bon naturel il n’osa ni ne put plus s’en débarrasser… Mais à la fin de sa vie de tribulations, il conçut un moyen de vengeance qu’il ne m’appartient pas de vous dévoiler en son entier…

Tout ce que je suis en mesure de vous annoncer aujourd’hui – et cela ne m’est possible que depuis ce matin, c’est que mon honoré et feu client Barnabé Juge vous a légué encore – outre cette maison et ses meubles – une grande ferme sise à Bernex (Haute-Savoie) et qui rapporte annuellement une somme de huit mille six cents francs, plus, en argent liquide, une somme de trois cent mille francs déposée actuellement à la Banque du Crédit Lyonnais. De même que pour l’immeuble dans lequel j’ai l’honneur d’avoir cette plaisante conversation avec vous, Monsieur et Madame, vous serez envoyé en possession par décision du Tribunal dès la fin de la semaine, dès que j’aurai obtenu vos signatures sur les pièces que voici…

Veuillez signer, Monsieur… Madame…

Tous deux signèrent… d’une main tremblante et presque sans savoir ce qu’ils faisaient.

— Bien, dit le notaire en appuyant soigneusement un petit tampon-buvard de poche sur l’encre fraîche. Je dois vous dire aussi que mon grand et trop regretté ami, feu Barnabé Juge, avait offert en présent nuptial à sa chère jeune femme un bijou serti de diamants… Le défunt a exprimé spécialement et par un écrit authentique constituant son testament olographe que ce bijou appartienne à la femme de son bien-aimé neveu Henri Calame… Il est présentement cousu dans le matelas du lit de la chambre nord-ouest du bâtiment.

… J’espère que vous comprendrez, Monsieur et Madame, que je n’ai agi que sur l’ordre exprès et écrit de l’honorable défunt, particulièrement en ce qui concerne la date tardive à laquelle je peux enfin vous faire part de ce qui précède…

 

… Françoise était devenue toute pâle et se retenait au dossier de sa chaise comme si elle eût été à côté d’un insondable précipice. Henri gardait plus de sang-froid, mais son étonnement ne l’en empêcha pas moins de proférer une seule syllabe.

— D’autre part, et pour des legs de moindre importance, je serais heureux de recevoir en mon étude Mme Catherine Barral et M. Paul Fayard… Auriez-vous l’extrême bonté de les avertir, ou bien dois-je leur adresser une convocation en bonne et due forme ?

Henri fit un signe d’assentiment…

Le notaire se racla la gorge, essuya ses lunettes et reprit :

— La ferme était jusqu’à aujourd’hui sous mon nom, ceci afin d’éviter à mon pauvre ami et bienfaiteur des ennuis supplémentaires… Il y a aussi une autre ferme plus petite que… qui… à ma grande confusion, m’est léguée à moi-même… Je ne l’ai découvert qu’aujourd’hui dans la lettre scellée que j’avais ordre ne pas ouvrir avant ce matin… Et cela m’affecte à un point tel que je ne saurais exprimer ici devant vous tous les sentiments de douleur, de gratitude, de respect, de regret, d’amitié, de sympathie, de condoléance qui m’assiègent en ce moment… Ah, ce pauvre cher vieil et bon Ami, je le pleurerai toujours… Veuillez m’excuser maintenant…

____________

 

On le sentait, la douleur du vieil homme, quoique exprimée en termes pompeux et mal choisis, était profonde et sincère.

Il s’essuya les yeux, se leva et en trébuchant atteignit la porte. Henri lui ouvrit en lui serrant chaleureusement la main…

Ce départ précipité permit à Henri de s’assurer, d’après leur contenance à tous, que Mme Fabreguette, Mme Vernejoul, Mme Barral et le poète écoutaient à la porte… Mais, plus que la surprise et la honte d’être découverts, l’altération des traits du notaire les médusa et les confondit… Ils reculèrent comme une bande de chiens fouettés.

M. Onésime Brasfort, à pas hésitants, appuyé sur sa canne, s’arrêta devant la porte ouverte de la salle à manger… Il désigna d’un geste le portrait de Barnabé… s’absorba une seconde dans la contemplation de celui qui devait avoir été pour lui un ami véritable, puis, s’excusant encore, son chapeau à la main, d’une démarche mal assurée, il sortit et descendit lentement vers le village.

XVI

LE JOURNAL DE BARNABÉ

Alors, le Prince Bernard la prit dans ses bras… Élaine ne pouvait que murmurer : « Oh, mon prince ! Mon amour ! »… et le ciel de ce dernier soir s’empourpra comme une aube, l’aube d’un grand amour.

 

Sous ces dernières lignes, d’une main tremblante, Henri écrivit le fatidique mot : « Fin », puis jeta sa plume et se leva… Voilà, c’était fini ! Sa première œuvre était terminée !

Une grande lassitude l’envahit… Son souci tombait comme un fruit mûr et qui a longtemps absorbé toute la sève d’une plante… Maintenant, il faudrait copier tout cela… l’envoyer au loin… L’œuvre suivrait sa destinée, indépendante maintenant de son auteur… L’écrivain qui a fini un livre éprouve un réel chagrin à s’en séparer, et après le point final, il cherche instinctivement où raccrocher ses idées, ses sentiments, ses possibilités d’émotion…

Pour Henri, l’occasion se présenta tout naturellement sous la forme charmante de sa jeune femme qui lui apportait une tasse de thé…

— Françoise, j’ai fini !

— Oh, Henri, que je suis contente !

Libéré de son obsession incessante, Henri vit clair. Il vit sa femme angoissée, pitoyablement négligée… Il la vit à cette heure partagée entre son amour et la crainte d’être incomprise. Il l’attira dans ses bras…

— Chérie, oh, chérie, dit-il, j’ai été un grand égoïste tous ces temps !

— Peut-être bien un peu, répondit-elle en essayant de lui sourire.

— Je suis un crétin ! Si je t’ai fait de la peine, je vais brûler tout ça ! Je ne veux plus rien entre toi et moi !

— Ne dis pas de bêtises, dit-elle. Est-ce que je peux le lire maintenant ?

— J’aimerais mieux quand ce sera copié, Françoise… Alors, je te le lirai à haute voix, à toi seule !

— Tu ne convoqueras pas même Mlle Hélène ?

— Françoise !

— Oh, chéri, pardonne-moi, mais puisque nous en sommes là… si près du bonheur… Peux-tu me dire que ce livre n’est pas écrit pour elle ?

— Quoi ? Françoise ! Mais je l’avais commencé avant son arrivée ?

— Et tu ne l’avais jamais vue auparavant ?

— Si je ne l’avais pas vue plus que toi Paul…

— Henri ! Je n’en connaissais pas l’existence avant le jour de son arrivée…

— Que nous sommes fous ! murmura Henri. Nous nous gâtons notre meilleur temps par des malentendus de cette sorte… Que nous sommes fous !

— Mais c’est fini, Henri ! s’écria Françoise en s’essuyant les yeux.

— C’est fini. Le livre est fini… Je te le lirai tout de suite si tu veux…

— Non, attends, attends que nous soyons vraiment seuls !

____________

 

… Le lendemain, et les jours suivants, Henri Calame alla s’installer dans une clairière écartée du petit bois pour y relire à l’aise son cher manuscrit avant de se mettre à le dactylographier.

Françoise et Hélène décidèrent de mettre cette occasion à profit pour nettoyer à fond la bibliothèque. Ce n’était pas un petit travail, car elles voulaient épousseter tous les livres, et il y en avait ! Mais, devenues maintenant bonnes amies, elles passèrent de bien bonnes heures à feuilleter les vieux in-folios et les lourds tomes des bons vieux auteurs qui peuplaient la petite cité des livres.

Elles entendaient de loin le chant rauque et mélancolique de Mme Barral dans sa cuisine, les cris et vociférations des enfants, les jérémiades d’oncle Ignace, cependant que Mme Fabreguette et Mme Vernejoul, liées par la communauté de leur déception d’héritières présomptives, jacassaient sans fin dans la cour.

Hélène avait relevé ses manches, Françoise avait revêtu une grande blouse grise et, joyeusement elles descendaient les volumes de chaque rayon, les époussetaient et les replaçaient après avoir soigneusement passé un linge humide sur le rayon vide.

Hélène, juchée sur un escabeau, était en train de nettoyer ainsi une planchette lorsqu’elle appuya par hasard sur un panneau du fond qui céda… Elle poussa une exclamation :

— Oh ! une cachette ! s’écria-t-elle. Une planchette qui bouge ! Elle s’ouvre !

Immédiatement, Françoise pensa à des bijoux, mais Hélène ne retira qu’un livre de la cachette. À vrai dire, c’était un livre de poids, relié cuir, muni d’un fermoir à serrure. Les deux jeunes femmes le descendirent à grand’peine et le placèrent sur la table. Pas de clefs. Elles appelèrent Paul Fayard qui eut vite fait de forcer la serrure.

Ce n’était pas un livre imprimé. Les premières pages étaient couvertes d’une écriture fine, jaunie, mais encore lisible. C’était nettement de la main d’oncle Barnabé, sauf quelques paragraphes d’une écriture féminine, évidemment celle de tante Félicie.

« Le soir de nos noces – ainsi débutait le livre – nous commençons ce journal de nos vies qui ne comptent vraiment qu’à partir d’aujourd’hui. »

Et ce préambule était signé des deux noms unis en un cercle : « Félicie » et « Barnabé »… Cercle magique de l’amour !

Au-dessous, la jeune épouse avait décrit sa robe de noce, une simple robe de mousseline qu’elle-même avait faite ; comme parures, un bouquet de roses, un collier de corail et la broche aux diamants qui se trouvait pour lors dans le coffret de Françoise.

Le journal continuait durant trois semaines à refléter un merveilleux bonheur… puis s’interrompait… Dix jours après, d’une écriture informe, comme celle d’un enfant, il y avait cette simple phrase : « Elle est morte. »… De nombreux jours encore, puis : « Je n’ai pas la force d’écrire. »

… Ces courtes phrases, mieux que de longues plaintes révélaient une immense douleur, et visiblement les feuillets avaient été inondés de larmes.

Un peu plus loin, Barnabé reprenait cependant la plume et écrivait : « Elle aurait aimé me voir continuer ce journal ; je le ferai donc, quoique je n’y trouve aucun réconfort. »

Dès lors, le journal se poursuivait sans interruption notable. Il s’y trouvait un peu de tout : des extraits de lectures, des rappels de transactions faites, de lettres reçues, d’honoraires payés, de visites d’Onésime Brasfort… « Nous avons longuement parlé ce soir de l’immortalité de l’âme… Onésime n’y croit pas, mais moi oui, j’en ai besoin. »

À la vue de nombreuses pages de ce genre, Paul Fayard sentit son intérêt diminuer, et, après avoir feuilleté distraitement le gros livre, il s’en alla. Mais les deux jeunes femmes continuèrent leur lecture et remarquèrent à peine son départ.

Le journal avait été commencé au début du printemps. Aux premiers jours de juin, il notait l’arrivée « d’une certaine Antoinette, cousine de ma chère Félicie. Je ne savais pas que Félicie avait une parente de ce nom-là, mais ça ne fait rien… »

D’après les notes suivantes, cousine Antoinette était restée six semaines et avait beaucoup importuné son hôte involontaire, « Les femmes sont bizarres, écrivait Barnabé à son propos ; elles me paraissent toutes possédées d’un esprit malin, sauf ma Félicie qui était un ange égaré ici-bas…

« Cousine Antoinette a des idées et des notions absurdes : ne m’a-t-elle pas demandé aujourd’hui ce qu’étaient devenues les nappes damassées et la toilette de mariée de Félicie. Je lui ai répondu que je n’en savais rien, et suis vite allé enfermer tout cela à clef… Je suis bien sûr en effet que ma Félicie ne voudrait pas que ces choses appartiennent à d’autres, même à des parents… »

Au 9 août : « Aujourd’hui cousin Assolant et sa jeune femme sont arrivés pour passer ici leur lune de miel. Ils ont paru très frappés de la mort de Félicie. Ils m’ont dit qu’elle les avait invités à faire leur voyage de noce ici. Je ne le savais pas, mais notre bonheur a duré si peu de temps que nous n’avons pas eu le temps de tout nous dire. Ces gens sont très désagréables, mais que ne ferais-je pas pour ma Félicie ? »

Au 10 août : « Ce monde est évidemment bien loin de la perfection, et les épreuves sont le lot commun de tous les hommes. Tâchons de les supporter. Catherine Barral me sert fidèlement et n’est pas trop bavarde… »

Au 20 août : « Ignace Quille est arrivé avec un mauvais rhume. Il croit que l’air de la Savoie, purifié par la proximité du lac, le guérira… Je l’espère aussi. »

Au 22 août : « Cousine Augustine Quille est arrivée pour soigner Ignace. Celui-ci désirant se soigner lui-même, il en est résulté quelque tumulte dans ma maison. »

Au 23 août : « Cousine Augustine Quille et cousine Jeanne Blanguernon (arrivée inopinément ce matin) se sont terriblement querellées. Je ne connaissais pas l’existence des cousins Blanguernon ».

Au 24 août : « Obligé de mettre la paix entre Catherine Barral et cousine Augustine. Donné tort à cette dernière. D’autre part, Ignace a laissé tomber une pleine fiole de potion sur la robe de cousine Jeanne : beaucoup de bruit et d’ennuis chez moi. »

Au 28 août : « Cousin Assolant et sa femme sont partis en claquant les portes sous prétexte qu’ils ne pouvaient vivre sous le même toit que cousine Jeanne Blanguernon. Évidemment, cette femme paraît toquée, mais elle a du bon. »

Au 5 septembre : « Ignace croit que l’air est devenu trop frais ici pour sa gorge. Il n’aime pas son lit qu’il trouve trop dur, et il prétend que la cuisine de Catherine Barral n’est pas assez nourrissante. »

Au 8 septembre : « Ignace est parti. »

Au 10 septembre : « Cousine Augustine est partie à la suite d’Ignace pour continuer à le soigner. Nous nous retrouvons seuls, Catherine Barral et moi. »

… Durant tout l’hiver suivant, le journal ne contenait guère que des détails d’affaires. Au printemps l’afflux de cousins et de cousines reparaissait et, à travers les pages jaunies on croyait entendre encore les cris, les disputes, les effarants propos de la tribu des effrontés…

Peu à peu, au cours des années, le caractère aimable et conciliant du rédacteur de cette étrange relation paraissait s’être transformé, être devenu amer, ironique, pessimiste. De temps en temps, il mentionnait les réparations et adjonctions rendues nécessaires pour hospitaliser tant de gens. Une fois il écrivait : « Je m’en irais habiter ailleurs dans quelque cabane d’une seule chambre si ce n’était ici que nous avons été si heureux, Félicie et moi. Maintenant mon foyer est vide et à la fois encombré… Comment vais-je supporter cette légion de cousins-chacals et de cousines-mégères ? Je ne sais, mais ce sont des créatures qui ont un peu du sang de Félicie dans les veines… cependant ils doivent en avoir très peu. »

Et plus loin : « Au fond, je ne crois pas que ma Félicie ait jamais invité ni même peut-être connu tous ces gens-là ; mais je les supporte en mémoire d’elle. J’ai commandé dix autres lits. »

Ainsi, à mesure que passaient les années, Barnabé devenait plus triste et plus amer. Çà et là des mots piquants, des traits vifs et caustiques venaient illustrer l’incurable ennui du pauvre homme.

« Aujourd’hui, écrivait-il dix ans après la mort de sa femme, Éléonore Pingeon, pressée de questions, a fini par m’avouer que Félicie ne l’avait jamais invitée. Je lui ai demandé alors pourquoi elle était venue… Elle m’a répondu qu’elle était sûre que Félicie l’aurait invitée si elle avait vécu… Peut-être que les autres ont fait le même raisonnement : aurais-je été injuste envers la mémoire de ma chère Félicie ! »

Plus tard encore, l’expression « ma chère Félicie » était moins fréquente ; elle était remplacée par « ma chère compagne », « ma femme ». La construction des ailes successives de la maison, les achats de meubles revenaient constamment… C’était, suivant l’expression du journal « sans cesse à recommencer ».

« Le plus simple, disait encore Barnabé, serait de les chasser tous, mais ce serait aussi le plus difficile. Hier, poussé à bout et oubliant pour une fois la mémoire de ma chère femme, j’ai chassé cousine Antoinette, mais quelques instants après, elle est venue me pardonner, et elle est restée. »

Et plus loin : « Les trains sont au complet ces jours-ci. La tribu arrive. L’un est arrivé après souper, trois autres ce matin. »

Cette année-là il semblait qu’une affluence particulièrement nombreuse d’effrontés ait plongé Barnabé dans un désespoir voisin de la folie. Mais il se remit et dit simplement : « Il faudra que je demande à la compagnie P.-L.-M. un train du soir : ils arrivent tous au milieu de la nuit maintenant. Et puis, je vais conférer avec Brasfort, car la construction de deux autres ailes est devenue absolument nécessaire. »

Vers la fin de sa vie, Barnabé s’était mis à faire des portraits cinglants de ses hôtes en les numérotant : Ainsi Mme Eulalie Vernejoul, sous le n° 27, était décrite avec un relief et sous des couleurs remarquables… Il l’appelait « cette Barbe-bleue en jupons qui avait tué tant d’hommes… »

À la fin de cette liste figurait pour la première fois le nom d’Henri Calame « ce neveu admirable qui n’est jamais venu me voir ».

Et puis, vers la fin du gros livre, on commençait à sentir l’approche du dénouement : « Voici bientôt le moment où tous ces gens vont penser à mon testament. Je veux leur faire une surprise avant d’aller retrouver ma Félicie. Brasfort me dit que d’après la loi je dois leur léguer quelque chose à tous. Je le ferai. Ce ne sera pas autant que ce qu’ils pensent, mais ainsi ils ne pourront pas réclamer. Je crois que mon idée est juste, et je n’oublierai pas mon cher neveu Henri Calame… »

Quelques pages plus loin, on lisait : « Cette nuit j’ai rêvé encore de ma Félicie. Elle me dit que nous serions de nouveau réunis le 7 avril. Il me faut préparer les surprises dont j’ai parlé et me disposer à partir ce jour-là. Je vais être bien tranquille au cimetière cet été, mais j’aurai voulu assister à la déconfiture de la tribu. Enfin, Brasfort fera le nécessaire. »

Les dernières lignes étaient datées du 6 avril « Demain, je retrouverai ma Félicie et abandonnerai cousins et cousines à leurs disputes. Les cousins et cousines sont une exécrable invention. Mais je leur pardonne en mémoire de Félicie. Je la reverrai demain. »

Et au-dessous de ces mots, d’une main qui ne tremblait pas, oncle Barnabé avait écrit le mot : « Fin ».

____________

 

Françoise s’essuya les yeux avec un coin du tablier d’Hélène. Oncle Barnabé avait été trouvé mort dans son lit le matin du 7 avril…

— Hélène, dit-elle, que me conseillez-vous ?

— Moi ? s’écria la jeune fille ; ah, je bataillerais férocement pour venger ce pauvre vieil oncle Barnabé. J’enjoindrais à tous ces intrus d’avoir à quitter la maison dès demain !

— Ce soir ! appuya Françoise, en proie à une grande émotion. J’agirai dès ce soir ! Pauvre oncle Barnabé ! Nos ennuis n’ont rien été en comparaison de ses souffrances.

— Allez-vous raconter tout cela à M. Calame ?

Françoise réfléchit un instant.

— Non, dit-elle enfin, ne lui disons rien. Ça va être drôle ! Il a un peu pris l’habitude de laisser qui que ce soit entrer et sortir… Absorbé par son travail, vous comprenez… Et puis aussi peut-être parce qu’il était le neveu de son oncle…

— Devrai-je m’en aller aussi ? demanda Hélène.

— Non, chérie, vous n’étiez pas de la « tribu ». Vous resterez et Paul Fayard aussi ; nous garderons la vieille pleureuse de la cuisine aussi ; mais avec le chat Claude Tibère, ce sera tout… Les autres… Pouf ! Loin !

____________

 

Ce ne fut donc pas sans une certaine émotion qu’Hélène St-Clair se rendit ce soir-là à la salle à manger… Qu’allait-il se produire ?

M. Lacuzon, Mme Fabreguette, Mme Vernejoul et oncle Ignace trouvèrent chacun une lettre sous leur assiette. Oncle Ignace esquissa un sourire :

— Une surprise ! dit-il. Ce n’est pas le jour de ma fête, mais ça ne fait rien, les petits cadeaux entretiennent l’amitié…

— Drôle d’amitié, gronda Mme Fabreguette qui avait vivement parcouru sa propre lettre… Ainsi, nous voici tous chassés de cette maison qui était devenue la nôtre depuis de si longues années ! Et par qui ? Par des gens qui n’avaient seulement jamais vu notre pauvre cher oncle !… Allez-vous monter une pension ? ajouta-t-elle avec insolence en regardant Françoise.

— Au contraire, nous fermons la pension, répondit la jeune femme imperturbable. Je l’ai laissée ouverte jusqu’à présent, mais nous fermons demain.

Henri écoutait sérieusement, mais n’étant pas au courant, il prit le parti de continuer à manger comme si de rien n’était. Paul Fayard, devinant à demi, paraissait s’amuser royalement. Hélène devint pourpre lorsque Mme Vernejoul lui demanda si elle avait bien reçu son « billet doux ». M. Lacuzon ne cachait pas son embarras, et Mme Vernejoul, à qui personne ne répondait, serra les lèvres et se tut.

Mais oncle Ignace ne se tenait pas pour battu :

— Drôle de « billet doux », siffla-t-il en se versant une double dose de potion tonique. C’est une chose qui ne se fait pas ! Mettre à la porte un pauvre vieillard qui n’a aucun lieu où reposer sa tête, excepté chez Augustine… et personne au monde ne peut vivre chez elle. Elle-même est plus qu’à moitié folle de sa propre compagnie. Je n’ai jamais eu d’embêtements ici pendant l’été ; j’ai toujours apporté mes remèdes, mon lit… car ceux de Barnabé sont diablement durs… et j’ai pris mal l’autre nuit en me promenant trop tard… Ma sciatique a augmenté, mon angine mûrit, mon point pleurétique a changé de côté, mon estomac est irrité, mes nerfs…

— Taisez-vous, Ignace ! interrompit durement Mme Vernejoul. Vous mourrez, soyez en sûr, aussi bien que nous tous, même s’il faut vous tirer un coup de fusil quand arrivera le jugement dernier. Et les gens qui suent les médecines par tous les pores comme vous ne meurent jamais de l’estomac, ni de la sciatique, surtout quand ils ont dépassé les quatre-vingt-dix ans…

— Quatre-vingt-neuf, chère Eulalie, et je ne me suis jamais senti si jeune.

— Alors, vous ne craignez plus que la rougeole et les oreillons !

— Allons, venez, Guillaume, jumelles, dit Mme Fabreguette, allons faire nos paquets ; il nous faut quitter la maison de ce cher oncle qui ne peut empêcher des « parvenus » de nous chasser de chez lui.

— Qu’est-ce que c’est des parvenus, m’man ? demanda Guillaume.

— Des gens qui mettent leurs parents à la porte pour s’enrichir avec des pensionnaires, répondit Mme Fabreguette à voix haute.

— Madame Calame, voyons, fit Mme Vernejoul en radoucissant sa voix, dois-je vraiment m’en aller aussi ?

— Tout le monde part demain, répliqua froidement Françoise.

— Après tout ce que j’ai fait pour vous ?

— Fait quoi ?

— Empêché les autres de venir !

— Oncle Barnabé ne vous veut plus ici, plus du tout, répondit Françoise que le souvenir de la vie désolée de Barnabé émouvait encore au point qu’elle eut la sensation nette de parler de sa part.

À sa grande surprise, Mme Vernejoul n’insista pas et sortit en hâte. Oncle Ignace lui courut après en laissant intact son verre de potion. M. Lacuzon se leva, considéra l’assistance d’un œil ahuri, salua et sortit en enjambant la fenêtre.

… Alors, Henri se rapprocha de Françoise :

— Puis-je humblement te demander ce que tu as fait ?

— Hélène et moi avons trouvé hier le journal d’oncle Barnabé, répondit sa femme, et nous y avons vu combien ce pauvre homme a été grugé et tourmenté par tous ces gens-là. Alors, par reconnaissance pour ce qu’il a fait pour nous, je les chasse, et je sais qu’à ma place tu en aurais fait autant.

Henri lui serra la main… lui frappa affectueusement sur l’épaule :

— Brave petite ! dit-il. Mais pourquoi n’avoir pas commencé par là dès leur arrivée ?

Ça, c’est bien la question d’un homme ! dit gaiement Françoise. Ne trouvez-vous pas, Hélène ?

— Je ne sais pas, fit la jeune fille en rougissant.

XVII

DÉPARTS VARIÉS

La grande diligence jaune attendait à la porte. Elle devait emmener tous les intrus sauf oncle Ignace qui avait demandé un véhicule spécial pour son lit, son chauffe-bain, ses drogues et lui-même.

Mme Vernejoul avait pris calmement la chose après le premier choc.

— Une femme qui a été mariée sept fois, dit-elle à Françoise, est habituée à déménager. Mon sixième mari avait d’ailleurs la manie des changements d’appartements. Nous n’étions pas plutôt installés quelque part, j’avais à peine eu le temps de faire connaissance avec le garçon laitier et l’épicier du coin, qu’il fallait tout emballer et repartir… Ça me connaît !

… Quant à M. Lacuzon, depuis son brusque saut par la fenêtre de la salle à manger, nul ne l’avait revu.

— On le retrouvera à la gare, dit Mme Fabreguette.

— Il doit composer un poème sur le « Départ Forcé », suggéra Paul Fayard.

— Et il nous suivra comme un chien sans maître jusqu’à ce qu’on lui dise qu’on l’a assez vu, continua Mme Fabreguette… et je crois…

Elle s’interrompit pour rassembler sa couvée. Guillaume poursuivait Claude Tibère qu’il avait peut-être l’idée d’emporter, une des jumelles s’était réfugiée dans le poulailler où Paul dut l’aller cueillir à l’aide d’un râteau…

— Allons, mes enfants, soupira la mère, nous partons ; nous sommes chassés de la maison du cher oncle… Venez !

Le chat, d’un dernier effort se libéra en griffant Guillaume, et Paul apporta à bout de bras un paquet de plumes et d’ordures qui s’agitait avec violence et d’où partaient des clameurs indicibles… C’était la jumelle extraite du poulailler…

Tout le monde étant monté en voiture, le conducteur rassembla les rênes et la pile de malles oscilla sur l’impériale…

— Adieu, Eulalie ! cria la voix sifflante d’oncle Ignace. Je crains de ne pas vous revoir sur cette terre de misères !

— Que cela ne vous donne pas une maladie de plus ! lui lança la dame sans sourciller.

La voiture s’ébranla, sortit de la cour et fut bientôt hors de vue.

— Allons, dit Henri, ce n’est pas encore le moment de rire ; il nous faut descendre le lit et le chauffe-bain d’oncle Ignace.

Celui-ci, assis sur sa malle, donna toutes ses instructions. Il tenait déjà à la main son sac de pharmacie.

— J’ai emballé mes remèdes, dit-il, mais je garde avec moi le calmant et le tonique, j’aurai besoin d’en prendre une double dose aujourd’hui. C’est lourd et encombrant et malheureusement les deux bouteilles ne sont plus qu’à moitié pleines chacune…

— Vous prenez l’une immédiatement après l’autre, n’est-ce pas ? interrogea Henri.

— Oui, toujours.

— Alors, ça se mêle dans votre estomac ?

— C’est certain.

— Eh bien, mêlez-les tout de suite, ça vous fera une bouteille de moins à emporter.

— Excellente idée ! s’exclama le vieillard. Que n’y ai-je pensé plus tôt !

Il s’empressa de sortir les deux flacons ; ils étaient en effet à demi remplis, l’un d’un liquide huileux, jaune pâle, l’autre d’une sorte de liqueur brune. Oncle Ignace versa le contenu de l’un dans l’autre d’un air de béate satisfaction… Mais, ô prodige, voici que le liquide mélangé devint d’une étonnante couleur verte, d’un beau vert brillant et doré, et, en même temps une épouvantable odeur de pourriture s’en échappa…

— Seigneur ! Qu’arrive-t-il ? s’exclama oncle Ignace.

— Voilà donc le mélange qui se faisait dans votre corps ! lui expliqua narquoisement Paul Fayard.

— À Dieu ne plaise ! cria le vieillard…

Il allait jeter le flacon, mais il se ravisa, retira d’une pochette son pinceau à teinture d’iode et se mit à peindre une caisse voisine avec la belle couleur verte qu’il venait d’obtenir…

— Ça pue ! et ça colle ! criait-il en regardant son œuvre d’un air égaré ! Et j’ai des litres de ce vert dans le ventre !

Voulant regarder la fraîche couche de peinture de plus près, il s’y frotta le nez qui verdit aussi comme une belle pomme tombée avant la maturité…

— Ah, je sens que je me suis empoisonné, geignit-il… Je souffre ! Je vais mourir ! Qu’on remonte mon lit et qu’on me laisse m’y étendre pour mourir… Ça ne fera rien à Barnabé… Il m’a souvent dit qu’il payerait les dépenses de mon enterrement avec le plus grand plaisir… Mais ayez pitié, je meurs !

Effectivement, Henri et Paul eurent pitié. Une bonne tasse de camomilles corsée de vieux cognac ranima le pauvre homme. Puis, une fois ses énormes bagages hissés sur un char à foin, les deux jeunes hommes accompagnèrent le vieillard jusqu’au village où ils le remirent entre les mains d’une garde qui devait le conduire jusqu’à l’hôpital de Thonon.

D’ailleurs oncle Ignace était doué d’une santé de fer – il le fallait bien pour avoir résisté à tant de drogues – et il se remit très vite. Il écrivit par la suite à Henri Calame que le fameux mélange des potions l’avait dégoûté à tout jamais des remèdes et qu’il se nourrissait désormais de lait caillé et de pain grillé.

Il avait le ferme espoir de devenir centenaire.

____________

 

Le soir de ce même jour, M. et Mme Calame, Hélène St-Clair et Paul Fayard se trouvaient réunis et goûtaient pour la première fois le charme d’une sûre tranquillité.

— Qu’allons-nous faire, dit Henri, pour célébrer dignement ce jour d’émancipation ?

— Oh, je sais, dit tout à coup Françoise en riant, nous allons brûler un lit !

— Lequel ? demanda Paul.

— Celui de M. Lacuzon, proposa Hélène.

Tous éclatèrent de rire, mais celui qui éprouva le plus de joie à ces paroles de la jeune fille fut certainement Paul Fayard qui s’en alla aussitôt démolir la couche du poète.

Pendant ce temps, Henri avait exploré à fond la cave et y avait découvert deux vieilles bouteilles qu’oncle Barnabé avait dû cacher autrefois. Mme Barral servit un souper particulièrement appétissant et les quatre convives, une fois la table desservie, se mirent à converser joyeusement. Claude Tibère lui-même se laissa aller à ronronner sur les genoux d’Hélène.

La nuit venue, ils allumèrent le feu de joie dans la cour et tandis que de gaies flammes dévoraient les bois du lit qui avait supporté les rêves de M. Lacuzon, Paul Fayard s’écria :

— J’ai trouvé un poème inédit sous son matelas. Je vais vous le lire !

… Mais Hélène d’un geste prompt lui arracha le papier des mains :

— Assez de poèmes ! cria-t-elle ! Et elle jeta le papier dans le feu…

Ainsi périt le chef-d’œuvre inconnu d’Alphonse-Alfred Lacuzon…

Comme le feu mourait, on vit Claude Tibère s’en approcher lentement ; il tâta d’une patte digne la cendre chaude, poussa un miaulement bizarre, puis se retira dans l’ombre…

Mais, chose étrange, dès ce moment-là il disparut et plus jamais personne ne le revit.

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Quelques jours après cette scène un peu carnavalesque, les quatre mêmes personnages, réunis depuis plusieurs heures dans la bibliothèque, écoutaient les dernières pages du roman d’Henri Calame.

… D’une voix chaude et prenante, l’auteur avait lu l’histoire de sa belle Élaine et de ses amours avec un prince déguisé en troubadour.

Le roman avait de la couleur et de la flamme ; d’un lyrisme très personnel et d’une couleur locale irréprochable, il parut un vrai chef-d’œuvre aux auditeurs émus.

Mais c’étaient des émotions diverses qui les étreignaient : Françoise avait oublié toute sa malencontreuse jalousie à propos de la similitude de noms de leur première visiteuse et de l’héroïne du livre ; elle se laissait charmer par la caresse et le rythme de la phrase ; elle était pleine d’admiration pour son mari…

D’autre part, Hélène, qui avait écouté les premiers chapitres avec une indifférence polie, s’était intéressée peu à peu à cette énigmatique héroïne qui portait en somme son nom… Dans le roman, la princesse Hélène recherchait longtemps un idéal Prince Charmant qui la fuyait sans cesse et qu’elle rencontrait enfin en la personne du roturier troubadour qui accompagnait son armée…

Toutes les belles œuvres émues et sincères ont le don de faire faire au lecteur un retour sur soi et de lui suggérer une comparaison entre ses sentiments et ceux des personnages de la fiction… Ainsi Hélène se comparait à Élaine cherchant son Prince… et le trouvant là où elle ne l’attendait pas… Ainsi, Hélène, en proie aux jeux de sa sensibilité ébranlée par le beau livre, aperçut tout à coup la similitude qu’il y avait entre la situation d’Élaine vis-à-vis du troubadour et la sienne même vis-à-vis de Paul Fayard… Était-ce imagination pure ? Mais non ! Tant de détails s’illuminèrent alors et se précisèrent pour elle !

Sous ses dehors simples, d’apparence presque fruste, Paul cachait certainement un grand cœur. Son rire juvénile, sa gaieté, ses propos charmants, ses prévenances innombrables lui avaient été un grand réconfort ; et puis, n’avait-il pas démasqué l’âme sordide du faux poète, tout comme, dans le roman, le brave troubadour démasque aux yeux de la princesse Élaine la fourberie éhontée du chevalier noir ?

À mesure que se déroulait l’histoire d’un tendre amour, Hélène prenait conscience de sa propre aventure. Oui, Paul l’aimait, elle le savait maintenant, elle en était sûre… Et elle ? Mais oui, oh certes, de toute son âme.

____________

 

Lorsqu’enfin Henri s’arrêta sur l’aveu final des amants, Françoise pleurait de joie et Hélène pleurait d’amour. Toutes deux essayaient de cacher leur émotion en se couvrant les yeux de leurs mains, mais Hélène, en outre, se détournait obstinément de la portée des regards de Paul Fayard…

L’auteur ayant achevé, elle sentit qu’elle devait le féliciter, mais, incapable de trouver les mots convenables, elle bégaya : — Je… Je…

Puis, malgré sa volonté tendue, elle cessa de se couvrir les yeux, et ses regards tombèrent droit sur la face grave et passionnément attentive de Paul…

Avec un léger cri, elle se leva et sortit précipitamment. En un clin d’œil, elle fut hors de la maison et courut au jardin, de toutes ses forces, le cœur lui battant sauvagement dans la poitrine.

Mais, avec le sûr instinct d’un amoureux, Paul comprit que son heure était venue. Il s’élança à sa recherche et l’atteignit sous le pommier où se trouvait encore la chaise longue qu’elle avait occupée tout l’après-midi.

— Hélène ! cria-t-il, Hélène, n’êtes-vous pas mon Élaine ?

____________

 

— L’assistance, remarqua enfin Henri d’un air ironique, paraît s’être dispersée. Il ne reste plus auprès de moi que mon épouse dévouée…

— Oh, Henri, répondit Françoise. Jamais, jamais tu ne pourras savoir combien je suis fière de toi et heureuse de t’avoir ! Tu as écrit le plus beau livre du monde… et je suis sûre que Mme Corneille elle-même n’a pas pu éprouver un bonheur comparable au mien ! Je… je…

Mais le reste de sa phrase se perdit, car elle se jeta dans ses bras en pleurant.

— Là ! là ! fit Henri en lui caressant le front, je n’ai jamais eu l’intention de faire pleurer mes lectrices comme ça… tout au plus, désiré-je les voir avec une petite larme au coin de l’œil…

— Je peux bien pleurer si je veux, moi ! dit Françoise en souriant à travers ses larmes. Peux-tu m’en empêcher ?

— Oui, oui, dit fortement Henri, je t’en empêcherai toujours, puisque tu es ma chérie, ma mienne…

Ils restèrent ainsi enlacés sous les yeux tendres de tante Félicie, sous le regard narquois d’oncle Barnabé, qui du haut de leurs cadres dorés semblaient les approuver…

… L’horloge sonna minuit, et le feu allumé pour dissiper les premières fraîcheurs de l’automne, s’éteignit…

— Je me demande, dit encore Henri, où le reste de l’assemblée a bien pu aller… Si tous mes lecteurs doivent disparaître d’une façon aussi mystérieuse que subite, je ne serai jamais célèbre.

— Hum ! dit Françoise… Je crois les entendre dans le vestibule.

Elle ouvrit la porte. La petite lampe qui éclairait le corridor s’éteignit au même moment, mais pas assez vite pour cacher les yeux brillants et les traits transfigurés des deux amoureux.

Hélène rentra quelques secondes après toute rougissante et confuse…

— Excusez-nous, dit Paul d’une voix étranglée et toute rauque, nous sommes allés prendre l’air un moment, après l’émotion ressentie à la lecture de ce beau livre… qui… je crois… que…

… Il s’embourbait dans ses compliments.

Alors, Françoise eut un rire heureux, musical et tendre. Elle embrassa Hélène, tendit la main à Paul :

— Eh bien, leur dit-elle en souriant, n’avez-vous rien à nous annoncer ?

Alors, Paul, fier comme un coquelet qui a lancé son premier coquerico, dit :

— Madame et Monsieur Calame, veuillez prévenir oncle Barnabé que nous ne passerons pas notre lune de miel chez lui…

 

FIN


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en février 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Epuy, Michel, La Maison du Chat qui revient, Lausanne, Spes, 1926. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Indra, a été prise par Francis Chaurel, le 18.07.2004.

— Dispositions :

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