Isabelle Eberhardt

RAKHIL

1990

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

Notes de la présente édition. 3

RACHEL. 6

RAKHIL. 40

EL MOUKADIRA.. 101

FIN de Rakhil  par Victor Barrucand. 118

ANNEXES : 121

Le Magicien.. 121

Instruction professionnelle des indigènes. 130

Glossaire. 135

Ce livre numérique. 137

 

Notes de la présente édition

Roman inachevé, tour à tour abandonné et repris, Rakhil – originellement Rachel – fut écrit principalement en novembre 1898 puis, deux ans plus tard, en 1900. Isabelle Eberhardt a vingt ans lorsqu’elle en commence la rédaction. Son expérience de l’Afrique est mince : quelques mois à Bône-Annaba avec sa mère l’année précédente. Une expérience qui s’étoffera d’ailleurs très vite au cours des années suivantes… C’est dans le cimetière juif de cette ville qu’elle a trouvé son inspiration, auprès d’une pierre funéraire portant un seul nom, énigmatique : Rachel. « Parmi toutes les tombes de ce cimetière, celle-là seule avait éveillé en moi cette sorte d’angoisse sombre que donne la proximité de la mort[1]. » Isabelle exprime, avec son héroïne, son propre mal de vivre : « Il me semblait, sans que j’eusse pu dire pourquoi, que la passante inconnue avait eu en partage l’une de ces existences tourmentées et tragiques infiniment plus touchante et plus amèrement surprenante que tous les mélodrames du monde, parce qu’elles sont vraies, parce qu’elles sont la réalité sinistre ou tristement ridicule, inexplicable toujours en fin de compte. »

Dans Rakhil, Isabelle Eberhardt décrit un milieu cloîtré de femmes : « L’ordre des choses actuel reléguant la femme dans l’ombre […], la désintéressant de toute vie sociale et intellectuelle, crée un abîme entre les sexes, un antagonisme sourd, fait d’une part d’oppression plus ou moins despotique selon le degré de développement de l’homme, et de l’autre, d’intrigues perpétuelles mesquines mais cruelles parfois. » Isabelle qui a choisi l’habit masculin de Mahmoud pour s’épanouir dans cette société patriarcale n’est pas tendre avec ses sœurs, occidentales ou musulmanes. Objet de cette ambivalence, son héroïne est décrite autant comme une femme dont « l’enfance fut un long martyre, une humiliation continuelle, une croissante révolte » que comme « une fille de joie qui, pour de l’argent (…) vend aux hommes un vague simulacre du plus précieux des trésors : l’Amour. » Ce jugement porté sur Rakhil est toutefois à replacer dans le contexte de la fascination d’Isabelle pour les hétaïres, elle qui n’hésitait pas à fréquenter les quartiers réservés d’Alger pour « se soulager l’âme. » Rakhil, quant à elle, dans sa recherche obstinée du bonheur, à travers les obstacles de son destin comme de sa condition, finira mal…

Mais les femmes, comme les hommes, de l’entourage de Rakhil font les frais de cette ambivalence qui se teinte d’ailleurs d’antisémitisme et de racisme chez cette jeune femme, élevée avec les préjugés de ses origines russes et fervente d’orientalisme à la Loti.

Voulu comme un « plaidoyer en faveur du Coran » ce roman n’atteint pas le but de son auteur qui sera souvent très critique envers cette œuvre mal aimée et abandonnée : « Chose singulière que je ressens de plus en plus en écrivant : mon sujet plus je le développe, plus je le finis, plus il m’ennuie et, de là, ces doutes si décourageants sur l’intérêt qu’il présente sur le lecteur. Ainsi sans exagération je ne sais plus si Rakhil n’est pas qu’un agglomérat infâme de documents de police mal rédigés » ou encore : « Certes si mon livre produisait sur l’ensemble des lecteurs l’impression qu’il produit sur moi actuellement, personne ne lirait au-delà de la seconde page après le prologue, œuvre d’art pure ». Isabelle finira par le publier, en 1902, réduit à une nouvelle : « Le Magicien[2] ».

Elle l’aurait, malgré tout, terminé dans un « Cahier Bleu », mais celui-ci semble définitivement perdu. Victor Barrucand, le fondateur de l’Akhbar en rédigea une fin, après la mort d’Isabelle. Cette liberté, qu’il prit avec l’œuvre d’Isabelle Eberhardt, ne trahit sans doute pas, dans le cas présent, l’intention de l’auteure. Mais il faudra le travail de Danièle Masse et des éditions de La Boîte à Document pour qu’une première édition raisonnée et documentée en paraisse enfin, en 1990. Elle est notre édition de référence.

Alors, roman raté ? Absolument pas ! Certes, il présente des incohérences, des faiblesses et une intrigue un peu embrouillée, inachevée… Mais il reste fait par une écrivaine au style dépouillé, qui sait décrire la vie comme les caractères et qui donne toute sa mesure dans la première partie… Laissez-vous donc emporter par sa poésie : « Au temps où j’étais tlamid à la zéouiya d’Annéba j’aimais à errer et à rêver dans les nécropoles silencieuses, parmi le mystère et la mélancolie sereine des tombeaux… »

LES BOURLAPAPEY

RACHEL

(novembre 1898)

Au temps où j’étais tlamid à la zéouiya d’Annéba[3] j’aimais à errer et à rêver dans les nécropoles silencieuses, parmi le mystère et la mélancolie sereine des tombeaux. J’y ressentais cette sorte de recueillement et de paix intérieurement triste qui fut toujours l’une des sensations les plus douces de ma vie. Je venais y goûter le charme étrange émanant de cette antithèse de vie et d’anéantissement : le grand soleil d’Afrique, éblouissant, triomphant, plein de vie et d’éternelle jeunesse, illuminant des tombeaux, des fosses sinistres ou de sombres choses – qui furent des êtres – achevant de se désagréger, de s’anéantir, finissant de mourir…

Je venais y chercher la résignation et la sérénité de l’attente sans hâte et sans angoisse devant l’inéluctable Mort.

… Et chose singulière, nulle part ailleurs je n’ai été aussi près d’admettre l’hypothèse spiritualiste, de confesser en un attendrissement profond l’existence d’un au-delà.

Nulle part mes rêves ne furent plus exempts d’amertume, et plus sincèrement réconciliés avec la Puissance inconnue qui engendre et qui tue.

… Il m’a aussi toujours semblé que les arbres et les fleurs poussés sur des tombeaux ne ressemblent point à ceux d’ailleurs, qu’ils ont une beauté à eux, très différente, un charme de mélancolie et d’indicible paix. À l’ouest d’Annéba, au-dessus de l’oued Dheheb, il est une petite colline très basse, entourée d’un mur de pierre peu élevé.

Au sommet de ce monticule, s’élève une bâtisse vaguement grisâtre, passée à la chaux, de forme très semblable à celle des koubbas funéraires. Mais la boule et le croissant ne surmontent point le dôme arrondi de cet étrange édicule.

Je me promenais donc, un jour, solitaire, à l’ombre des grands eucalyptus pensifs qui ombragent l’oued Dheheb paisible, semblable à un chemin d’azur vaguement argenté entre les berges verdoyantes.

Tandis que je passais au pied de la petite colline silencieuse où les Béni-Israël vont dormir leur dernier sommeil, le désir me vint de franchir le petit mur d’enceinte, et de m’introduire entre ces tombes dressées, d’une teinte grise uniforme, où s’alignaient les inscriptions géométriques de l’antique Judée, étrangement inquiétantes en leur mystère de passé insociable et fermé.

Là, rien de cette sérénité gracieuse des cimetières de l’Islam où des suites de tombes multicolores semblent autant de fleurs épanouies à l’ombre des cyprès funéraires.

Grande dans une atmosphère de résignation, mais une morne désolation, un silence lourd, presque menaçant. Un cimetière israélite c’est une nécropole de matérialistes pour qui tout finit avec la mort, et qui, leurs proches étant descendus dans la terre, ne s’en inquiéteraient plus jamais… Semblable désolation avec, en plus, l’universelle banalité de la civilisation, régnera bientôt dans les cimetières d’Europe, quand les derniers fantômes charmeurs se seront dissipés.

J’errais de tombe en tombe, songeant aux choses bibliques, aux singulières paroles de promesse et de menace venues de là-bas, de la Judée et de Galil, issues du plus étrange peuple de la terre. Et mes pensées s’envolaient aussi vers cette Europe que les hommes sont en train de transformer en une vaste usine, avant d’en faire une terre de désespoir ou bien encore une odieuse caserne à fonctionnement mécanique, machine sinistre à écraser les caractères et à niveler les individus…

Tandis que je redescendais vers l’oued Dheheb dont le vague murmure doux me parvenait à peine, j’aperçus un espace plus abandonné, tout embroussaillé de ronces et d’herbes desséchées. L’été touchait à sa fin, une pulvérulence jaunâtre repoussait sur les choses, dans l’immobilité de l’air enflammé. Là, pêle-mêle, des tertres et des tertres sans même une pierre ou simplement couverts de cailloux entassés… Près du mur d’enceinte, une énorme dalle de granit gris, à peine équarrie dressée vers le ciel, attira mon attention.

Pas un ornement, pas une fleur, rien qui indiquait que cette pierre sauvage pût encore rappeler à quelqu’être vivant de chers souvenirs, un disparu bien-aimé. Un sombre abandon, un oubli profond, presqu’un dédain, semblaient planer sur ce lieu et sur cette pierre, quelque chose qui me fit vaguement mal.

Rien… rien que trois lettres irrégulières et démesurées, taillées à grands coups de ciseaux, d’une main maladroite, sur le côté de la pierre orienté vers la place du ciel qui fut Jérusalem… les trois lettres qui, en hébreu, signifient Rachel. Je m’assis sur le mur à quelques pas de la tombe singulière.

Je contemplai longtemps la vallée agreste et l’inscription énigmatique, plongé en d’étranges pensées. Qui avait-elle été, cette Rachel que l’on avait mise là ?… Et quelle main amie était venue tracer son nom sur la pierre, afin de la sauver pour quelques années encore de l’oubli dévorant ?

Peut-être cette tombe était-elle récente… Peut-être de longues années avaient-elles, au contraire passé sur cette vie dont le mystère sans doute à jamais impénétrable m’attirait…

… Car là-bas, sous le ciel d’Afrique, il suffit des plaies d’un hiver et des soleils rayonnants d’un été pour couvrir les choses de cette patine de vétusté qui, plus tard, leur donne un aspect spécial d’immobilité à travers les âges.

Et la floraison magnifique d’un printemps unique ne suffit-elle point pour rendre un site à la nature ? Parmi toutes les tombes de ce cimetière, celle-là seule avait éveillé en moi cette sorte d’angoisse sombre que donne la proximité de la Mort… Devant cette pierre dressée j’avais ressenti un trouble comparable à celui que j’avais éprouvé bien des fois déjà, quand il m’arrivait de regarder le portrait de certains défunts…

Sensation vaguement pénible à la pensée que jamais je ne pourrais pénétrer le mystère de ces regards morts, de ces sourires figés, que jamais je ne saurais rien de ces vies abolies, retournées aux ténèbres criminelles. Ou bien n’était-ce pas quelque vestige très mystérieux de son âme à elle qui flottait dans l’abandon et la solitude de ce lieu et qui se révélait à moi, le seul être d’inquiétude qui fut venu là, depuis le jour où la pierre grise avait scellé à jamais au-dessus d’elle le silence du sépulcre.

Cette sensation à la fois charmeuse et douloureuse comment l’exprimer ? Comme tant d’autres pensées, et d’autres impressions, elle fait partie de ce fond obscur de nos âmes et qu’aucune erreur d’investigation ou de raison ne parviendra jamais à pénétrer et à expliquer.

Il me semblait que cette Rachel avait une histoire, point la banale aventure du commun des hommes, et j’éprouvais le désir ardent presque torturant déjà de connaître cette vie qui était venue sombrer là, dans ce trou d’ombre et d’anéantissement.

Il me semblait, sans que j’eusse pu dire pourquoi, que la passante inconnue avant eu en partage l’une de ces existences tourmentées et tragiques infiniment plus touchante et plus amèrement surprenante que tous les mélodrames du monde, parce qu’elles sont vraies, parce qu’elles sont la réalité sinistre ou tristement ridicule, inexplicable toujours en fin de compte. J’essayais en vain de me la représenter, cette Rachel, sous mille aspects différents mais, chose étrange, très belle toujours, de cette beauté très spéciale de certaines Juives d’Orient, marquée du sceau d’une infinie tristesse…

… Enfin, un peu avant le coucher du soleil, tandis que je m’en allais, je me retournai encore pour revoir la pierre de Rachel, l’âme remplie de ces rêves que j’avais échafaudés sans savoir, presque inconsciemment. Il m’arriva de passer par la vieille rue Caraman obscure et tortueuse, pour aller dans le quartier de Carthage pour des affaires.

La voix sonore et puissante de Hassen le meddin, psalmodiait déjà l’azzan du Magh’reb, sur un air d’immense mélancolie, comme détaché de tout, planant au-dessus des choses terrestres. Je passais par le sombre petit dédale de ruelles et d’impasses où vivent les Juifs d’Annéba.

Vers le dernier tournant j’aperçus une lueur rouge qui débordait sur le pavé crasseux : c’était le vieil Eliezer qui peignait une table à huit pans, de forme archaïque.

Bou-Ammi était assis sur le seuil et chantonnait doucement en arabe. L’enfant me reconnut et me salua joyeusement, me baisant respectueusement la main.

Le vieil Eliezer releva alors sa belle tête de patriarche et sourit, avec son immuable douceur affable.

— Marhaba bik, Si Mahmoud, Rouh al hanoute. Sois le bienvenu, entre dans la boutique.

Ben-Ammi s’empressa de me préparer un lit accumulant des coussins et des meubles, en face du vieillard. Ensuite à toutes jambes, il courut chercher du café chez Mohammed Ben-Salah. Cette boutique juive était décidément l’un des lieux de repos et de silence où j’aimais venir rêver et causer, causer comme l’on cause en Orient, doucement, sans hâte et sans passion… en fumant et en prenant le café… ou bien écouter les histoires que d’autres fois le vieil Eliezer savait si bien conter.

J’étais chez moi dans cet humble réduit. Quand je voulais y faire la sieste Eliezer et Ben-Ammi évitaient de faire le moindre bruit afin de ne point troubler mon sommeil.

Et si je le demandais, Ben-Ammi courait à la recherche de mes amis, faisait les commissions que je lui donnais, rapidement, discrètement avec une adresse et une exactitude surprenantes.

Sur un tablar accroché au mur, dans un coin, j’avais quelques livres, du papier, de l’encre arabe et des caloums, et des babouches spacieuses m’attendaient sur le seuil.

Eliezer m’aimait sincèrement, me témoignant beaucoup de déférence…

… Parfois, il me montrait les lettres hébraïques, m’apprenant à lire dans sa vieille Thora jaunie.

… Or ce soir-là, je m’étendis sur le lit préparé par Ben-Ammi et, fermant les yeux, envahi par une bienheureuse langueur, je renvoyais au lendemain, avec la tranquille indolence des Musulmans, les affaires qui m’appelaient dans le quartier de Carthage.

— Ya béba Eliezer, raconte-moi une belle histoire ! Il sourit.

— Que veux-tu que je te raconte ? Sidria Chélomo n’a-t-il point dit : « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ? ». Toi, tu es taleb, tu en sais plus long que moi.

— Dis-moi, ya béba, qui était cette Rachel qui est enterrée là-bas au cimetière israélite, où il n’y a rien que son nom ?

— Rachel ? Comment tu ne connais point encore l’histoire de Rachel ? Oh ! Rakhel ! Rakhel !

C’était une Bent Israël et elle était très belle et très aimée… Il y a très longtemps de cela.

Mon fils Calah, le frère de Ben-Ammi, était encore vivant… Oui, il peut y avoir dix ou douze ans qu’elle est morte.

« Elle était très belle et très aimée »… Comment donc expliquer que je l’avais prévu, cette phrase du vieil Eliezer, qui eût pu servir d’épitaphe à la Bent-Israël défunte, tandis que j’étais assise là-bas, sur le petit mur de pierres sèches, en contemplation devant sa pierre, et que sa mémoire inconnue attirait mon âme, invinciblement.

Très belle, et portant sur un visage de cire, aux longs yeux d’ombre le sceau d’une immense tristesse…

Telle je me l’étais représentée, telle elle m’apparut tandis qu’Eliezer contait son histoire compliquée et tragique.

Ainsi, il arriva que minuit sonnait déjà au loin, à l’horloge de Dar-el-Mel, quand le vieillard, effrayé d’avoir veillé et parlé de sang et de mort jusqu’à une heure aussi indue, acheva son récit, un peu à la hâte…

Ce récit étrange où se reflétait l’âme de l’indestructible Israël, cette âme prédestinée, grandie dans les persécutions et assombrie au fond des masures vermoulues et noires des ghettos…

De sa vieille voix douce et lente dont les vibrations modulées ressemblaient au murmure monotone de l’eau sur des pierres monomes, sans s’en douter le moins du monde, béba Eliezer me détaillait un épisode bien saillant de la lutte séculaire, toujours la même qui se poursuit entre les Beni-Israël et les Goïms.

Son récit fut empreint de cette naïveté tranquille, avec laquelle les conteurs bibliques relataient les fourberies cyniques d’un Laban, les aventures scabreuses d’une Léa et de sa sœur Rachel, le mercantilisme faux et cauteleux des fils de Loth, vendant à Abraham le champ funéraire de Sarah, à côté des traits les plus sublimes, des incomparables lamentations d’un Job et de l’hospitalité toute orientale d’un Loth allant jusqu’au sacrifice.

Il contait les intrigues ténébreuses, les haines cruelles, l’Amour et les passions qui font perpétrer les crimes et accomplir les grandes actions sur ce même ton d’impassibilité qui étonne à tous les endroits de la Bible où n’étaient point en jeu les passions immédiates des auteurs…

Quand Eliezer raconte « les potins d’hier, il a l’air de parler de choses antédiluviennes, presque de faire, très aimablement un cours d’histoire ancienne » disait Aly, notre ironique camarade…

Et, tandis que, les yeux clos, en une croissante surprise, j’écoutais l’histoire de cette Rachel, je songeais que, bien certainement Israël n’est point un peuple semblable aux autres et que ses destinées très à part ne sont point celles des autres peuples de la terre.

Ni meilleur, ni pire, autre tout simplement.

Rachel était une Bent Israël, elle était très belle et très aimée.

Elle ne se fardait point. Le regard de ses larges yeux bleus, d’une teinte rare et nocturne…

Sa petite figure maigre, au teint pâle, aux traits déliés était sérieuse, et ses longs yeux bleus semblaient se perdre en une contemplation intensément douloureuse d’impossibles félicités.

Son enfance fut un long martyre, une humiliation continuelle, une croissante révolte.

Son orgueil déjà blessé profondément, grandissait avec sa beauté et son intelligence pénétrante et tourmentée. Ses pensées n’étaient plus celles d’une enfant. Elle passait ses nuits, au fond de leur sombre taudis, à rêver, et ses rêves étaient remplis de triomphes futurs, de vengeances et d’éclatantes revanches.

… Voici, elle était grande, elle était devenue la belle d’entre les Bénotes-Ysraël, sa beauté s’épanouissait en liberté comme une grande fleur triomphante.

… Puis elle rencontrait un homme, beau, riche et puissant qui l’aimait, qui l’épousait et l’emmenait loin de cette ville qu’elle haïssait, car elle avait été témoin de sa misère et de sa honte. Ils allaient au loin, dans ces pays merveilleux dont les vieux tolbas content les splendeurs, le soir dans la paix des cafés maures…

Elle était parée comme les princesses des contes et elle éclipsait toutes les autres femmes… Et Rakhel, sur sa couchette de misère, brûlait d’une fièvre intense, à ces pensées de félicité qui lui semblaient si réalisables, si nécessaires même.

Mais hélas à l’aube, la voix aigre et traînante de Stitra venait tirer Rakhel de ce monde enchanté du songe…

Il fallait se lever, et aller, sans pain bien souvent courir les rues. Et Rakhel haïssait Stitra, elle-même, en ces instants-là car elle haïssait la vie, les hommes et les choses.

Et l’ulcère de son cœur grandissait, s’ouvrait et saignait cruellement, dans le silence ignoré et le mystère de sa petite âme que les hérédités lointaines avaient faite compliquée et singulière. Chaque jour amenait une nouvelle douleur, une nouvelle humiliation et d’autres désirs, irréalisables toujours. Petite abandonnée de la rue, elle savait tout, elle connaissait toutes les hideurs basses de la vie des bas-fonds, elle avait vu des choses ignobles et des choses tristes, elle avait sondé du regard de ses yeux bleus d’ange naissant l’abîme où grouillent et se débattent les déshérités, dans le sang et dans la boue.

Aussi, quand elle eut treize ans et qu’elle fut devenue une grande jeune fille, ne fut-elle point surprise de voir un soir la vieille Stitra rapporter un ajustement de soie, déjà usé, mais de couleurs vives encore, et des bijoux clinquants.

La vieille habilla soigneusement la petite fille, la parfuma à l’ambre, lui mit un éventail arabe entre les mains, et lui dit : « Ma fille, vas maintenant te promener devant les grands cafés maures et chrétiens et, quand des hommes richement vêtus t’adresseront la parole, choisis le plus riche et non le plus jeune et le plus beau. Vas ma fille, à la garde d’Adonaï ».

Et Rakhel tremblait d’une émotion moitié joyeuse moitié inquiète.

Elle savait bien que les kahabs gagnaient beaucoup plus d’argent que les servantes et les marchandes ambulantes et cette nouvelle carrière s’ouvrant devant elle lui apparaissait comme un acheminement vers le brillant avenir que son imagination ne cessait de lui représenter sous les plus charmants aspects.

Sous sa pauvre défroque de soie rose, limée et rapiécée, elle avait l’air d’une petite princesse abandonnée, faisant fièrement face à l’infortune. Et ce soir-là, elle avait ramené un jeune Maure de Constantine qui lui fit par la suite de riches présents…

Les jours et les mois se passèrent. Bientôt, Rakhel cessa d’aller à la recherche de nouveaux amants, tous les hommes d’Annéba vinrent à elle. Elle les attirait par le charme fascinant de sa beauté et par la subtilité acerbe et ironique de son esprit. On lui faisait une foule de présents, quelquefois d’une grande valeur. Et Mordok-heï était heureux de revendre le superflu à des Juifs étrangers d’Alger et de Tunisie. Le vieux et Stitra aimaient à leur façon la belle enfant qui leur faisait gagner beaucoup d’argent, et vivaient dans la paix de l’âme, bénissant le saint nom d’Adonaï. Une jeune Israélite avait pris la peine d’apprendre à Rakhel la lecture et l’écriture hébraïques très imparfaitement… Là s’était terminée son éducation, et au demeurant elle était très ignorante et très superstitieuse. Cependant elle ne ressemblait point aux autres kahabs juives.

Elle était pensive et intelligente et sous ses dehors d’impassibilité ironique voulue, son âme était sombre et tourmentée.

Rakhel ne riait que très rarement. Mais son sourire illuminait sans cesse ses yeux d’une lueur énigmatique. En d’autres siècles, en d’autres lieux, Rakhel fût devenue une grande courtisane, car son cœur n’était point semblable aux autres filles de sa race.

Elle savait inspirer aux hommes, l’amour, la jalousie et la haine, les trois passions qui servent à perpétrer les plus sublimes tragédies.

… Et l’emprise de sa chair était irrésistible, comme un enchantement magique…

Un jeune poète Maure, qui l’avait aimée, lui avait donné ce surnom : « El-Moukadira », la Fatale… Un soir, au mois de Bou-Ikhdja de l’aimée 18… un soir de printemps, Rakhel résolut de consulter une magicienne gitane, la vieille Tyrsa, qui se tenait de l’aube au crépuscule sous la Porte du Jeudi. Chantant doucement une complainte arabe, Rachel revêtit une fine chemise de mousseline de soie brodée d’étoiles métalliques, un kaftan de velours cerise à galons d’or et une robe sans manches en lourde soie bleue brochée de fleurs plus sombres, ton sur ton. Ayant tressé ses beaux cheveux teints, les entremêlant de fils d’or, elle se coiffa d’une chéchia pointue en velours brun-rouge et vert, enroulée d’un mouchoir de soie rose à longues franges d’or.

Elle se drapa gracieusement dans un grand châle de cachemire citron frangé dont elle rejeta un pan sur son épaule. Et Rakhel sortit… Elle descendit la rue de Carthage, inattentive aux plaisanteries familières de Hossin, l’agent de planton devant le commissariat de police.

Elle s’arrêta devant un étalage de marchand de fruits et de fleurs, et elle acheta un petit bouquet de jasmins à peine éclos, piqués de longues pailles minces, que les Maures et les Juifs riches mettent à leur chéchiya, près de l’oreille ; elle espérait rencontrer son amant israélite Messaoud Spiro, et lui donner ce petit présent qui ne manquerait point de réjouir son cœur fidèle et tendre.

… Un laitier Bédoin qui remontait vers la vieille ville tira Rakhel par le bras, avec des paroles d’amour. Puis, il cria : — Kâhba Yehoudia ! Impassible comme une idole en sa châsse multicolore, elle continua son chemin. La Porte du Jeudi ou des Karésas, marque, avec celle d’Hippône, située au bord de la mer, l’extrême sud d’Annéba.

Derrière l’Idou assombri, le soleil se couchait, embrasant l’horizon…

Dans la vallée profonde, une ombre bleuâtre descendait peu à peu.

Une grande paix recueillie régnait sur la campagne africaine, alanguie après la chaleur lourde de la journée accablante.

Au-delà de la Porte, vers la droite, s’étendait le marché aux bestiaux avec son fossé fangeux… Là, les grandes silhouettes de quelques dromadaires songeurs et une tente bédouine noire et brune, très basse comme aplatie contre le sol…

Une fumée blanche où, dans l’opale transparente, cheminaient des nuées légères.

Des hommes en burnous noir priaient, tournés vers la Kiblah. Leurs voix un peu rauques s’élevaient en chœur aux invocations rituelles du Chéchéda et du Tekair-el-ihram. Une caravane passait, venue du Nil avec des dattes et des étoffes.

… Vers la gauche jusqu’à l’avenue de la gare, s’étend l’immense champ de manœuvres, longeant les vieux remparts rougeâtres.

Au loin, la gare apparaissait, dans les amoncellements roux de ses eucalyptus et de ses tamaris.

… Vers le sud, la route d’Aïn Northa s’en allait, toute droite, et sur sa rivière tranquille, ombragée de platanes et d’eucalyptus, la koubba bleuâtre de Sidi Ibrahim se reflétait dans le cristal obscur des eaux. Vers l’ouest, trois autres petites koubbas et des tombes antiques d’un minuscule petit cimetière. Là-bas croissaient des tamaris, des « hendi » et de grands figuiers sombres.

Et ce pays avait ce grand charme, cette beauté songeuse et triste qui est comme l’âme indéfinissable de cette côte barbaresque.

Sous l’un des arceaux de la double porte, la vieille Tyrsa était accroupie à terre, vêtue de haillons noirs, coiffée d’un mouchoir noir sur ses cheveux embroussaillés.

Près d’elle étaient posés un vieux couffin et une matraque noueuse.

Le dos appuyé contre le mur, les mains jointes sur son genou pointu, elle regardait défiler les passants, indifférente et funèbre, marmottant de temps en temps quelques paroles inintelligibles.

… Sous l’autre voûte, un vieux mendiant Musulman à tête de prophète aveugle psalmodiait, monotone et triste. — Ala Khatar rabbi, ya mouminine, djibou sourdi ! « Pour le déjeuner, ô Croyants, donnez-moi un sou ». Puis il énumérait les grands saints du Mogh’reb, de Sidi Okba le conquérant au marabout de l’Idou, Sidi Bou-Kachabia.

Et cela faisait une mélopée traînante et douloureuse, d’une poignante désolation.

… Sidi Ayoub, assis sur son fumier, devait se lamenter ainsi maudissant le jour de sa naissance en d’immortelles imprécations, dont aucun poète ne sut jamais égaler la splendeur tragique… Rakhel, gracieuse, s’était arrêtée devant la gitane.

— Bonsoir femme !

— Bonsoir ma fille !

— Combien pour me dire ma destinée ?

— Douro !

La voix creuse de la vieille résonna étrangement, presque sinistre.

— Trop cher ! cinquante sous !

— Douro !

— Reste en paix…

Et Rakhel fit mine de s’en aller.

— Soixante-cinq sous.

— Soixante-trois.

— Allons, donne !

Tyrsa retira de son couffin un vieux mouchoir de cotonnade passée contenant une poignée de jetons de faïence de couleurs variées.

Du bout de son bâton, elle traça un cercle sur le sable de la route. Ensuite, elle divisa le cercle en deux moitiés égales par une barre verticale.

— Chouf ! Le cercle est l’ensemble de ta vie. Le trait qui le représente la durée de tes jours.

Et la vieille se mit à murmurer très vite, une sorte d’incantation en une langue inconnue.

Ensuite, elle prit les jetons dans le creux de sa main desséchée, les secoua continuant son murmure mystérieux, puis les lança en l’air de manière à les faire retomber à peu près dans le cercle.

— Chouf ! à droite des trois petites pierres bleues : beaucoup de plaisir. Parmi elles, celle-ci qui brille comme de l’or : beaucoup d’argent. Les toutes petites roses, ce sont les Goïms qui t’aiment. Hélas, voici un danger terrible : tu vois cette petite pierre verte qui est tombée sur le bord de la ligne et qui l’a à moitié comblée, un danger de mort ! Tu vois, il y a même quelques petites pierres rouges : du sang… Pas pour toi. Tu échapperas. Mais pas pour longtemps : voici la grosse pierre noire qui signifie la Mort : elle est tombée bien près du commencement de la vie. Celle-ci sera brève. Horreur ! Vois-tu ces pierres rouges qui entourent celle de la Mort… Du sang, du sang, beaucoup de sang !… Rakhel, très pâle, eut un frisson. Elle s’était accroupie devant la vieille, pour mieux contempler les fatales petites pierres…

La vieille reprit : — Trois pierres blanches sont tombées en dehors du cercle : la vertu, la sagesse et la paix : trois choses à jamais bannies de ton existence… Et celle-ci sera brève et tourmentée. Elle finira dans le sang, après bien des vicissitudes.

… La nuit achevait de tomber, et le croissant de la lune brillait à l’Occident encore pâli par la lueur zodiacale. L’heure de l’Îcha approchait. Dans le silence plus lourd, un chacal gémit au loin, du côté du cimetière israélite et de l’oued. Rakhel eut un frisson glacé. Dans l’air tiède, un vol d’oiseaux aquatiques passa, triangulaire et rapide, avec des cris stridents. L’infini bruissement des cigales commençait à peine de monter dans la campagne assoupie, se fondant étrangement dans le silence d’alentour sans le troubler… Des bergers Bédoins sur des chevaux au galop, passaient sous les arceaux de la porte.

Rakhel, la tête dans ses mains, songeait.

— Ma fille, dit la vieille gitane. Ma fille, réjouis-toi au contraire de mourir jeune. Ah si tu savais seulement combien la vieillesse est amère !

Et la vieille hocha sa tête blanche, avec un geste vague de sa main osseuse comme pour constater l’amertume de sa solitude… Puis elle reprit :

— Je lis l’avenir car je suis initiée à la profonde science des Rhomes mes ancêtres, les pères des Chrétiens, les tolbas musulmans, qui errent tous dans les ténèbres… et si tu as des amies qui voudraient connaître leur destinée…

— Tiens, dit Rakhel durement, lui jetant le prix convenu. Et, sans écouter le boniment de la vieille, elle s’en alla résolument du côté de Sidi Ibrahim. Elle se souvenait d’avoir entendu parler d’un grand magicien maure, Sidi Abdesselem El Berrâni qui habitait au cimetière minuscule de Sidi Blouchouceb. Elle monta le fossé qui séparait la route du champ où se trouvait le cimetière noyé d’une clarté bleuâtre, glissant légère et spectrale, sur les coupoles blanches des koubbas funéraires et sur les tombeaux de faïence assoupis en leur mystique silence.

L’aboiement grêle d’un féroce petit chien bédoin troubla le sommeil vague du lieu funèbre.

Il y avait là une sorte de désolation inquiétante que Rakhel ressentit sans pouvoir se l’expliquer. Effrayée, Rakhel hésita… Tremblante, elle s’était arrêtée, n’osant point avancer. Elle avait peur des morts et des fantômes, et le voisinage du cimetière la troublait… Mais une voix d’homme vibrante et grave, appela :

— Oh ! qui est là ?

— Rra ! une femme…

L’homme s’avança vers elle. Il était grand et robuste enveloppé d’un grand burnous noir, la tarboucha relevée sur la tête…

Il sembla à Rakhel qu’il marchait sans bruit, glissant au-dessus des herbes desséchées sans les frôler. Épouvantée, elle était agitée par un tremblement continu.

— Bonsoir Juive, que veux-tu ?

— Voir Sidi Abdesselem.

— C’est moi, que me veux-tu ?

— Connaître mon avenir, sidi.

— Ton avenir ! le feu éternel de la géhenne comme celui de toute la race maudite ! Haine !

Alors elle se fit humble et caressante :

— Je payerai, ya Sidi !

Le magicien se mit à rire et, la prenant par la main :

— Viens, lui dit-il.

Intimidée, elle traversa le cimetière qui s’élevait un peu à l’écart. Ils entrèrent dans une petite cour intérieure pavée de cailloux et, Sidi Abdesselem fit asseoir Rakhel sur un sac plié à terre. Elle continuait de trembler, craintive.

Par une porte ouverte, Rakhel voyait l’intérieur d’une chambre éclairée. Un flambeau de fer forgé, de forme antique, était posé à terre, près d’un magnifique tapis du Maroc, un peu usé. À côté, sur un plateau de cuisine poli, il y avait un long vase étroit surmonté d’une cassolette ternie par la cendre des aromates qui s’y consumaient… Une mince fumée bleuâtre s’en échappait en volutes, que le vent de la nuit faisait osciller lentement. Un angora énorme roux, sommeillait près du flambeau. Sur le tapis, il y avait un coffret de nacre ouvert où étaient rangés quelques livres et des manuscrits sur vélin jauni par le temps. Une pipe turque traînait aussi là, sur un plateau, avec un fendjel vide. Dans l’air tiède des senteurs lourdes de styrax consumé, traînaient, mêlées à celle d’un jasmin qui poussait là, entre deux pierres disjointes du mur.

Sidi Abdesselem était assis sur le seuil de sa chambre en face de Rakhel. Cet homme, fils d’une riche famille Maure du Maroc, avait fait de profondes études islamiques dans la vieille université de Fez. Son esprit aventureux, avide de mystère, s’était passionné pour les sciences occultes du Moyen-Âge.

Retiré dans la ville de Marrakech, il s’était livré aux études hermétiques. Mais un marabout puissant l’avait pris en aversion, il avait été en butte aux persécutions et à la haine de tous les Musulmans du pays. Alors, il s’était expatrié, et était venu échouer là, après de longues pérégrinations, dans ce petit cimetière où il vivait très retiré ; adonné à des investigations étranges. Il cultivait cependant aussi la poésie Arabe avec un grand (art). Son esprit avait pris peu à peu une tournure très libre et il aimait chercher à pénétrer les secrets des âmes et celui des choses. Il regardait Rakhel avec une admiration placide, se demandant déjà pour quelles raisons très personnelles sans doute, cette Juive dont il devinait la condition, était venue, à pareille heure, tremblante d’une émotion inconnue, l’interroger lui, Musulman sur les mystères de son avenir…

— Tu es belle, ô Juive, dit-il. Est-ce pour la solitaire contemplation des étoiles que tu as revêtu de si riches parures ?

« Ma passion pour ma bien-aimée ressemble à un foyer ardent. Pourquoi cacherais-je mon amour pour elle ? » Mais j’oubliais que tes fils de chiens de parents t’ont appris à te prostituer et non point à comprendre et à apprécier les beautés sublimes de la poésie Arabe… Hélas quel emploi indigne ! C’est comme si l’on employait un superbe tapis pour y faire coucher un chien galeux !

Il prit la petite main glacée de Rakhel.

— Tu as peur des Morts et des ghoulémines. Ne crains rien. Les morts dorment en paix, Allah les rend heureux dans les jardins d’Éden ! Quant aux esprits de la nuit, ils n’approchent point de la demeure du Serviteur du Pacifique. Certes, tu es très belle, comment t’appelles-tu ?

— Rakhel !

— Rakhel ! Pourquoi veux-tu savoir quelles seront tes destinées en ce monde ? Ne les apprendras-tu point à leur avènement ? Hélas, l’homme n’apprend que trop tôt que la vie est un océan d’amertume et de douleur ayant pour rivages la Mort. Rachel, la tête baissée, demeura silencieuse. Elle haïssait au fond de son cœur également les Musulmans et les Chrétiens.

Pour elle, ce n’était que des Barbares, des goïms. Mais elle croyait fermement en la science divinatoire de certains marabouts et Sid Abdesselem lui inspirait une crainte mêlée d’admiration. Elle releva lentement la tête, et regarda le magicien.

— Je suis venue t’interroger, dit-elle, parce que je veux savoir si je serai riche et aimée, et si j’obtiendrai ce que mon cœur désire en secret, ce que je ne révélerai jamais à personne.

Abdesselem sourit.

— Inutile ! Je le sais bien ce que tu désires ! Vous êtes toutes les mêmes ! Vous croyez que pour s’élever vers le soleil, il est possible de descendre d’abord tout au fond d’un marais fangeux… Souviens-toi que le jujubier épineux ne donne jamais de roses et que la jument n’enfante point une gazelle ! Te prédire l’avenir, je ne demande pas mieux…

Et il ajouta en riant, ouvertement ironique :

— Je lis aussi clairement les signes mystérieux que la nature a inscrits dans ta main charmante que les caractères de ces manuscrits qui renferment la science de l’occulte. Quant à me payer, ma fille, avec de l’argent, cela, tu ne le peux point.

— Si, dit-elle naïvement sans comprendre l’allusion, je te donnerai un douro, même plus, si tu me dis la bonne aventure.

— Un douro ! La science de notre propre avenir est d’un prix inappréciable quoi que ce soit le plus amer des poisons. As-tu vu la fleur empoisonnée du daturo stramonium ? As-tu vu le long des ruisseaux dans la campagne les lauriers-roses qui embaument et qui tuent ? Tel est le savoir que tu es venue me demander.

Il se plaisait à lui parler ainsi afin d’observer les émotions qu’il éveillait en elle, dans le regard de ses yeux, dans les vagues frissons de ses lèvres.

… Si Abdesselem avait longtemps cherché l’élixir de vie et la pierre occulte… Mais il n’avait trouvé qu’une vérité profonde : il avait connu le néant des choses terrestres. Depuis lors, il ne cherchait et ne désirait plus que la volupté, celle des sens et celle de l’esprit.

— Écoute ya Rakhel ! Malgré que tu es kéféra, ton corps charmant est l’œuvre de Celui qui a créé les cieux et la terre, de Celui qui connaît les secrets des cœurs et le mystère des tombeaux… Et je te dis en vérité : va-t-en en paix, et ne cherche point à pénétrer le mystère redoutable qu’en sa sagesse infinie, Dieu n’a point révélé au commun des hommes.

Et Rachel se disait :

— Il dit tout cela pour que je lui donne plus d’argent.

— Demain matin, Sidi, je reviendrai et je t’apporterai encore un douro. Je te le jure sur la Thora !

De nouveau, Abdesselem sourit… La Juive ne comprenait donc toujours pas !

— Comme elle est restée naïve dans le mal !

Il renversa en arrière sa tête enveloppée d’un turban blanc…

Alors, Rachel vit qu’il était très beau et que ses grands yeux ardents, mi-clos, la fixaient avec un indéfinissable sourire qui la fit frissonner délicieusement.

— Ouallahi ! Apporte-moi tous les trésors mal acquis des Béni-Israël et je ne serai toujours point payé comme je le mérite… et comme je le serai, ya Rakhil !

Sid Abdesselem s’interrompit brusquement :

— Tu sais, dit-il, les abords de la ville ne sont point sûrs, la nuit, pour une Juive parée comme tu l’es ! Tu seras tuée par les Djéblilia qui rôdent dans l’ombre comme des chacals ou des spectres maudits… Demain, à l’aube tu t’en iras, mais pas avant.

Et Sid Abdesselem la regarda hardiment dans les yeux. Alors, Rachel, rassurée, sourit.

— Certes, dit-elle câline, l’amour de Rakhel vaut mieux que tous les trésors de la terre… Et elle baisa avec sa grâce sans pareille les longs doigts effilés du magicien.

— Ainsi écoute, et prépare tes beaux yeux à répandre des perles amères, car ta page est noire au Livre de la Destinée et le sentier de la vie est tout entier dans l’ombre funèbre des ailes de Meleik-El-Mout.

… Hélas, tu maudiras l’heure où tu as conçu le désir insensé de soulever le voile bienfaisant de la Vérité.

Rachel, frémissante, se souvint des prédictions de la vieille Tyrsa.

— Tu es une fille de joie qui, pour de l’argent, la plus vile des choses, vend aux hommes un vague simulacre du plus précieux des trésors : l’Amour. Tu es une Bent-el-Haram. Tu es et resteras telle, car ceux qui avaient mission de te diriger dans le droit chemin t’ont dévoyée à plaisir… toujours à cause de ce poison maudit : l’argent. Pendant quelques années encore tu vivras, ya Rakhel. Puis, tu vois, la ligne de ta vie disparaît là, sous cette tâche rougeâtre de ta main que le henna n’a pu cacher… Tu as à vivre… quatre années, peut-être.

— Quatre années, répéta-t-elle tristement.

Tandis que le taleb parlait, la nuit se faisait dans l’âme de Rachel, et un grand froid glacé lui remontait au cœur.

— Moins plutôt… Mais écoute ce qui se passera pendant ce laps de temps qui te semble si court : toute ton existence sera bouleversée avant peu de jours, par ce même trésor que tu foules sans cesse aux pieds : l’Amour.

— L’Amour ! ? Je ne l’ai connu qu’avec…

— Non, non ce n’est point cela ! Tu n’as jamais connu l’Amour, ya Rakhil. Mais tu le connaîtras, car telle est ton âme et, avec lui, les tortures et les affres de la haine et de la jalousie. Tu mettras souvent ta vie en danger… Puis, il se passera des événements très compliqués que je ne puis prévoir, car ils dépendent d’autres personnes, et non de toi.

Après cela peut-être y aura-t-il dans ta vie une accalmie… Il est même probable que cela dure assez longtemps. Puis tu mourras de mort violente, ou tout au moins au milieu de conjonctures sanglantes… Tu disparaîtras dans la nuit du tombeau sans laisser plus de traces que ce papillon qui vient de s’enflammer et de mourir… Sans laisser d’autres traces peut-être que des…

Un accablement immense avait envahi Rachel… C’était donc bien vrai ! Il était impossible là d’admettre une simple coïncidence… D’ailleurs, si l’Arabe eût menti, il eut parlé plus affirmativement. Et elle s’était affaissée, la tête appuyée sans force, contre la muraille.

Un rayon de lune glissant sur la chambre bleuâtre magnifia la tête de la Juive en un nimbe d’argent.

— Oueïl ! Oueïl lia ! Quatre années seulement ! répéta-t-elle, comme en rêve. Sid Abdesselem avait dit quatre comme il eut dit cinq ou six, au hasard, et la crédulité de Rachel le fit sourire… Il lui sembla qu’elle pleurait.

Alors il l’attira dans ses bras et lui dit, en un baiser :

— Quatre années, ou trente mille siècles n’est-ce point égal ? Le temps n’est qu’une fiction enfantine et les durées ne sont que des leurres. Quant à la Mort… n’est-il point absolument indifférent de mourir ainsi ou autrement ? Tout cela a moins d’importance que la fumée que le vent dissipe, moins que rien !

Il y a l’instant qui finit et qui ne revient plus et il y a la volupté qui triomphe de la Douleur et fait oublier la Mort. L’ivresse et l’oubli voici les seuls remèdes du savoir amer que tu es venue chercher auprès de moi, malgré mes sages conseils. Voici, vois les suites de ton obstination : tu étais le papillon vêtu de riches couleurs d’or et de velours éclatant, qui voltige, insouciant, être d’une heure, au grand soleil de la vie et qui meurt sans jamais avoir connu la Mort. Mais tu as voulu savoir et tu es devenue le héron mélancolique qui rêve sur le bord des eaux désertes. Cependant, ya Rakhil charmante, j’ai un don précieux : je suis celui qui blesse et qui guérit, celui qui éveille et qui endort… Encore une fois, Abdesselem déposa un baiser sur les lèvres entrouvertes de Rachel, qui se laissait aller à une langueur berceuse.

Elle songeait qu’en somme cet homme avait raison, et que, puisqu’elle était, comme tous les êtres, destinée à mourir, il valait mieux s’abandonner à la volupté dévorante des sens, vivre en une ivresse constante. Mais elle était Juive, et elle ne connaissait point la tranquille résignation de l’Islam. Tantôt, quand l’extase des sens déjà commençante l’aurait quittée, elle allait se révolter et souffrir… Abdesselem ne songeait qu’à la volupté d’un instant, ainsi arrachée à l’inexorable destinée…

Il se leva et, rejetant en arrière sa darboucha noire il s’étira.

— Attends, dit-il. Attends-moi un instant.

Il entra dans sa chambre éclairée, prit sur une console de bois un livre relié en velours bleu broché d’or et l’ayant pieusement baisé, il le porta dans une autre chambre obscure, derrière la cour : il ne fallait point que le Livre auguste des S/Kélémite-Oullah demeurât dans le lieu où allait s’accomplir l’union du magicien musulman avec la Juive.

Le taleb prit Rakhil par la main et la fit entrer dans sa chambre claire et spacieuse, garnie de nattes blanches et de tapis. Ils s’assirent tous deux sur un matelas de laine bleue. Rachel soupira :

— Oueïl ! Oueïl ! Que je suis malheureuse !

L’enlaçant de son bras, Sid Abdesselem murmura, souriant :

— Comment le lys d’argent et la rose de pourpre seraient-ils malheureux ? Ils charment les regards lassés des Beni-Adein et grisent leur cœur par de subtils parfums. Et toi, Rakhil, tu es plus belle et plus douce que toutes les fleurs de la terre.

Peu à peu, l’angoisse s’éloignait du cœur de Rakhil et une douce langueur l’envahissait… Elle eut voulu rester ainsi, indéfiniment, à demi couchée, la tête sur la poitrine un peu oppressée d’Abdesselem dont elle gardait une main entre les siennes. Dans l’atmosphère parfumée, le flambeau achevait de s’éteindre et Rachel sentait sa tête tourner à l’infini, doucement, délicieusement, en une commençante ivresse.

— Lève-toi, lève-toi ! Et Sid Abdesselem la poussait légèrement du bout de son soulier Arabe. Rachel ouvrit les yeux et s’étira, étonnée… Mais, tout de suite, elle se souvint, et elle sentit comme un voile de plomb descendre sur son cœur.

Elle baisa le pan du burnous de Sid Abdesselem et hésitante, lui dit :

— Faut-il t’apporter les deux douros, Sidi ?

Avec un sourire énigmatique, les pensées ailleurs, très loin d’elle, il répondit : — Non !

Alors suppliante, elle s’agenouilla devant lui, elle baisa sa main :

— Faudra-t-il… revenir ?

Sid Abdesselem, le regard plus dur, eut un geste d’indifférence lointaine.

— Non, dit-il. Et sans ajouter une parole, il sortit, s’en allant du côté de la mer afin de se baigner avant l’heure de la Tabéha.

Le soleil allait se lever et, dans les tamaris, les oiseaux chantaient. Rachel demeura un instant immobile, suivant des yeux la haute silhouette noire d’Abdesselem qui s’éloignait sous les eucalyptus le long de la rivière limpide.

… Puis, elle se retourna et regarda la cour où des herbes poussaient entre les dalles disjointes et la porte de la chambre que Sid Abdesselem avait fermée à clef.

Sur la petite fenêtre grillagée, restée ouverte, Rakhil vit un mouchoir de soie rose qui traînait là, oublié par le taleb. Elle s’en saisit vivement et, après l’avoir baisé, le cacha sous sa gandoura. Puis, lentement, elle reprit le chemin de la ville.

Elle se sentait accablée, le cœur serré par une sombre angoisse. Certes le magicien arabe avait eu raison, quand il lui avait conseillé de ne pas tenter le sort et de demeurer à jamais dans la bienfaisante ignorance de l’avenir, où elle avait vécu jusque là.

Pourquoi avait-elle voulu savoir ?

Si même les deux magiciens lui avaient menti ce qui lui semblait bien improbable, elle vivrait désormais en proie à une continuelle crainte, et elle sentirait sans cesse planer au-dessus de sa tête les ailes noires de la Mort… Quatre années, c’était si court ! Elle marchait et, dans l’amertume infinie de son âme obscure et avide de vivre, les images de son passé surgissaient, désolantes ou laides. Rakhil n’avait jamais connu ses vrais parents : elle avait été élevée par une vague tante, la vieille Stitra Azoulay, femme de mœurs très louches et dont le mari Mordokheï, était brocanteur et, au besoin, receleur. L’enfance de Rakhil s’était passée dans un affreux taudis obscur de la rue d’Armandy, une sorte de bas-office noir et étroit où, dans la pièce unique, toute la famille gîtait, entassée pêle-mêle. Il y avait là Stitra, Mordokheï et une sœur de Stitra, Khmimsa, qui avait été emprisonnée depuis, pour infanticide. Rakhil, de bonne heure, s’était sentie des goûts, vagues et imprécis d’abord, pour le luxe et le bien-être.

Très étrangement, au milieu de l’abjection physique et morale, elle avait grandi, gracieuse et attirée vers les choses riches et belles.

Les quelques bijoux volés que rapportait Khmimsa et que brocantait mystérieusement Mordokheï éveillaient en Rakhil des convoitises de plus en plus ardentes devenues douloureuses bientôt.

Khmimsa, qui se prostituait, était laide et sale et elle n’avait jamais su se créer une position un peu aisée. Aussi Stitra la haïssait-elle, l’accablant avec l’aide de son mari de coups et d’injures. Khmimsa, presque idiote, supportait tout et rapportait tout son maigre gain à sa sœur. Ce fut cette dernière qui l’incita à commettre le crime qui la perdit, sans que Stitra ne fût compromise. Mordokheï était presque toujours en courses, souvent même nocturnes. Stitra régnait en maîtresse au logis et elle était fort méchante, elle battait souvent la petite Rakhil à laquelle elle dédaigna de donner aucune instruction. Dès que la fillette fut en état de travailler Stitra la chargea de tous les travaux les plus répugnants et les plus rudes. Rakhil entendait parler devant elle, sans retenue aucune, du trafic infâme de sa tante, de l’abjection de Khmimsa et des vols de Mordokheï. On ne lui cacha pas même le crime de Khmimsa et son sort. Elle grandit ainsi dans l’atmosphère délétère et malsaine où le vice et le crime étaient considérés comme les éléments naturels et nécessaires de la vie. Ainsi, loin de développer en elle le sens moral, le milieu ambiant ne fit que l’oblitérer, lui inculquant les pires méfaits.

Dès sa plus tendre enfance, Rakhil avait vu que, dès qu’elle serait grande, elle ferait le même métier que Khmimsa. Seulement Stitra disait toujours que Rakhil, belle et intelligente, enrichirait la famille et serait heureuse.

Dès qu’elle eut atteint l’âge de sept ans, Stitra commença à l’envoyer vendre du couscous dans un plat de terre cuite qu’elle portait d’un geste gracieux sur la paume de la main renversée, levée à hauteur de son épaule. Elle errait ainsi à travers les rues, charmante sous ses loques crasseuses, son bras frêle ployant sous le poids du plat trop lourd, et, de sa voix claire et chantante, elle criait sa marchandise.

Elle s’arrêtait devant les magasins des Roumis pour regarder les étalages bariolés, tentants qui la faisaient rêver. Devant les boutiques étincelantes de dorures et de soieries des Maures, des Mozabites ou des Juifs, elle stationnait plus longtemps, émerveillée.

Elle se regardait dans toutes les vitrines, dans toutes les glaces des magasins, et elle se trouvait belle malgré ses haillons sordides.

Et elle sentait une grande amertume envahir son cœur. Elle trouvait que, puisque d’autres enfants étaient heureux, richement habillés et soignés par des parents qui les aimaient, elle aussi, plus belle et plus intelligente aurait dû avoir sa part de ce bonheur.

Stitra lui disait bien qu’elle aurait tout cela quand elle serait grande. Mais cela lui semblait si loin, et pour le moment, elle menait la plus misérable des vies.

Souvent, elle avait volé, aux boutiques, des bouts de ruban, des fruits ou quelque bijou de clinquant qu’elle cachait ensuite jalousement de Stitra.

Mordokheï, Stitra, Khmimsa et les autres qui venaient parfois chez eux, volaient bien, et encore des choses qui étaient bien plus chères que les petits riens dont elle réussissait parfois à s’emparer.

Les friandises l’attiraient cependant bien moins que les ornements.

Rakhil aimait les choses brillantes, l’or, l’argent, les pierres fines et les soies chatoyantes qu’elle contemplait aux étalages.

Jamais personne n’avait éveillé en elle des sentiments tendres, vraiment enfantins.

Au milieu de la dureté des êtres environnants, de leur brutalité, de leur vice, sa petite âme, à peine éclose au souffle de la vie, s’était refermée, repliée sur elle-même. Elle aussi était devenue fermée, obstinée, dure. Le regard de ses yeux s’était fait impénétrable et triste, sans douceur comme recelant de redoutables mystères.

Quand Rakhil, à onze ans, fut femme, elle commença à tâcher d’attirer les hommes qu’elle rencontrait. Mais son premier amant fut un jeune Juif, aussi misérable qu’elle-même, Messaoud Kâmoun, qui était domestique chez un avocat Maure.

Messaoud habitait avec sa mère, une vieille aveugle et presque paralysée, un taudis voisin de celui des Azoulay. Messaoud avait un caractère doux et craintif doublé cependant de ruse. Ainsi, il faisait volontiers les commissions des filles galantes d’Annéba, mais il eut refusé de tremper dans un crime, quel qu’il fût, tant par poltronnerie que par absence native de méchanceté. De plus, Messaoud était fidèle à ses amis, et même à son maître, qu’il servait avec dévouement. Il aimait Rakhil avec la passion de ses seize ans d’Africain et n’en obtint que des faveurs intéressées. Elle se montra tyrannique et exigeante, d’une dureté étrange, venant de cette belle enfant, à la voix douce et harmonieuse, aux grands yeux d’azur.

Messaoud supporta tout. Il s’ingénia même à combler Rakhil de petits cadeaux, volant pour plaire à son aimée. Son rêve était d’épouser Rakhil, mais Stitra et Mordokheï ne voulurent pas entendre parler de cela : ils comptaient sur Rakhil pour les enrichir. Stitra dit un soir à sa nièce :

— Tu es grande à présent, ya Rachel. Il est temps de te mettre à travailler pour gagner ta vie. Voilà de beaux habits. Mets-les.

Et elle remit à Rakhil une défroque de soie bleue et rose, défraîchie et râpée, mais qui embellit cependant la jeune fille, rehaussant son charme et sa grâce. Stitra la regarda, surprise elle-même de cette métamorphose.

— Ô toi, dit-elle, tu n’es pas comme cette bête de Khmimsa, tu feras ton chemin. Vas maintenant devant les cafés arabes et tâche d’attirer les hommes. Choisis non pas les plus jeunes et les plus beaux, mais ceux qui sont les mieux habillés et qui ont l’air le plus riche.

Tu les ramèneras ici. Moi je rangerai la chambre où Khmimsa recevait.

Et Rakhil était sortie et elle était allée sur la place d’Armes, errer devant les grands cafés maures, souriante et attirante, quoique inexperte encore. Sous ses pauvres vêtements de soie tachés et élimés, Rakhil ressemblait à une petite princesse déchue, mais fière toujours, et d’une grâce souveraine. Le cœur battant d’une émotion encore inconnue, celle de l’espoir de voir enfin se réaliser ses espérances les plus chères, Rakhil ramena chez elle un jeune Maure qui revint pendant des mois, éperdu, agenouillé devant elle, lui apportant à profusion cadeaux et argent.

Les vieux Mordokheï revendaient le surplus des bijoux et des parures à des Juifs de Constantine. Dès qu’elle commença à gagner de l’argent, Rakhil fut traitée avec plus d’égards, comme une bête de prix rapportant au foyer la richesse et le bien-être.

Bientôt Stitra voulut quitter l’infect taudis de la rue d’Armandy, et toute la famille où Khmimsa libérée était revenue, humble servante que la détention avait achevé d’abrutir, alla s’établir dans la riante et calme maison du quartier de Carthage, louée d’abord puis achetée d’un commerçant Maure qui s’était ruiné et à qui Mordokheï avait prêté sur sa maison, prévoyant la ruine du Musulman.

Rakhil eut une belle chambre pour elle seule, où il y eut un lit arabe à grande moustiquaire blanche, des divans turcs et des petites tables de Tunis, incrustées de nacre.

Des coffres peints, à lourdes serrures et cloués de cuivre poli, s’amassèrent peu à peu, contenant les toilettes de plus en plus somptueuses de Rakhil. Après le jeune Maure, qui était parti, d’autres étaient venus, Musulmans, Chrétiens ou Juifs qui avaient comblé Rakhil d’amour et de présents. Elle n’en avait aimé aucun.

Jadis, quand, très tôt, elle avait commencé à penser elle s’était sentie triste et ennuyée, et elle avait attribué cet état d’esprit à sa condition misérable. Mais maintenant qu’elle avait obtenu presque tout ce qu’elle avait souhaité, étant petite, elle était étonnée de ressentir une tristesse plus profonde et un ennui plus mortel…

Les longues heures des journées enflammées, lui semblaient interminables, endeuillées comme celles que l’on passe au chevet des mourants.

Du ciel ardent, de l’éblouissante lumière de toutes les choses de la terre, aucun sourire ne lui venait, aucune allégresse ne descendait en ce cœur voué à la tristesse et aux sombres rêves imprécis. Peu à peu l’idée de la Mort était venue la hanter, l’emplissant d’une indicible terreur.

Elle avait beau songer qu’elle était si jeune encore, qu’elle avait tant d’années à vivre, que la mort était si loin : les pensées lugubres revenaient toujours, torturant son esprit inculte, de craintes vagues et d’appréhensions informulées.

De la religion ancestrale, Rakhil ne savait rien, sauf quelques cérémonies vides de sens pour elle, quelques formules en cette langue hébraïque qui n’avait pour elle aucune signification, et une foule de superstitions.

D’en haut, aucune consolation ne pouvait donc lui venir. Elle n’avait même pas cette foi aveugle et résignée qui fait des plus simples d’entre les Musulmans des êtres calmes et presque imperturbables en face de toutes les vicissitudes de l’être.

L’âme obscure et violente de Rakhil se débattait douloureusement dans les ténèbres.

Les quelques Juives qu’elle fréquentait, ou plutôt qui cherchaient sa société – car elle aimait la solitude – s’étonnaient de la voir si triste et si inquiète. À personne jamais elle ne révéla sa secrète souffrance.

Ce fut sous l’influence de cette inquiétude perpétuelle, de cette angoisse qu’elle se sentait incapable d’expliquer ou de vaincre que Rakhil alla un jour consulter la magicienne Tyrsa et le Sahir Abdesselem. Tous deux n’avaient fait que justifier ses appréhensions et ses craintes.

— Ah ! se disait-elle avec amertume, pourquoi ne m’ont-ils point réconfortée par des mensonges aimables ? Pourquoi ne m’ont-ils point dit comme tous les charlatans des rues et des foires, que je vivrai de longues années, que je serai heureuse et riche ? Et non seulement que je dois mourir si tôt, mais encore dans le sang… Nabbi Adonaï qu’ai-je donc fait ?

Elle se lamentait ainsi sur elle-même, se considérant comme une innocente victime d’une destinée unique et cruelle.

Elle ne comprenait point que tous les malheurs qui lui avaient été prédits la veille ne pouvaient isseoir que de l’essence même de son âme, car elle était sombre et qu’elle serait la cause de sa propre perte.

Jusque là, son âme avide avait beaucoup reçu de la vie et des hommes, et n’avait rien donné en échange, chose funeste entre toutes… Seul son corps superbe, mais imparfait, comme tout ce qui n’est point animé du souffle divin de la vie, de l’Amour et de l’Espoir avait servi d’insuffisante compensation.

Jamais en ses épousailles d’une nuit, ou même répétées pendant des semaines et des semaines, elle n’avait ressenti vibrer son cœur, jamais elle n’avait connu cette ivresse indicible que seul donne l’Amour, le vrai, celui où l’âme participe jusqu’en ses tréfonds ignorés, à l’extatique félicité des sens. Impénétrable, toujours vaguement souriante, jamais radieuse, sphynx mystérieux en sa triomphale beauté, elle traversait, fulgurante et éphémère, la vie de ceux qui l’aimaient… Tous, tôt ou tard, les plus sensitifs surtout, se lassaient de son invincible froideur d’âme, non de sens, car Africaine elle avait toutes les plus savantes ardeurs de la chair… Depuis longtemps, Rakhil ne sortait plus pour appeler les hommes, le soir, sur le seuil des cafés maures, risquant les éclaboussures et les coups des cafetiers musulmans.

La maison du quartier de Carthage était connue de tous, et Rakhil était la plus recherchée de toutes les filles de joie d’Annéba.

Elle aimait cependant au crépuscule sortir le long des rues presque désertes de la haute ville et, arrivée tout au sommet de la colline, contempler en silence le calme infini du ciel et de la Méditerranée, assoupie.

Un soir, toute de soie bleue pâle vêtue, enveloppée d’un châle de cachemire rose tendre, elle descendit sur la place de Carthage. Elle voulait aller rendre visite à l’une de ses amies et rivales, la courtisane maure Habiba. Mais elle s’arrêta au milieu de la place où régnait un grand silence triste. Les rayons obliques du soleil couchant inondaient d’or rose le pavé inégal de la petite place en pente assez raide. Seul, l’agent de planton devant le commissariat de police animait encore ce paysage immobile de pierre.

Un vieux figuier, poussé dans la cour intérieure d’une maison arabe croulante de vétusté, informe à cause des centenaires coulées de chaux bleuâtres, étendait sur la terrasse ses rameaux puissants, chargés de larges feuilles épaisses et veloutées et de fruits d’un violet veiné de vert.

Un oiseau captif dans la cour ou caché dans l’arbre chantait, lançant à intervalles réguliers une plainte douce et mélodique. Rakhil, debout près du mur de cette demeure silencieuse et close, rêvait indéfinissablement.

La lueur rose inondant le ciel, les rues, les maisons blanches et le pavé, auréolait Rakhil d’une sorte de nimbe d’apothéose mirifique, lui donnant l’aspect d’une vierge échappée de quelque vieille icône byzantine.

Par une rue latérale, un jeune Musulman déboucha sur la place de Carthage. Il était grand et d’une vigoureuse minceur, svelte et flexible sous ses vêtements maures.

RAKHIL

(mai 1900)

Il était d’une grande beauté, de type arabo-asiatique dont rien de berbère ne venait troubler la mâle harmonie.

Cependant, en ses longs yeux noirs, d’une forme parfaite, une sombre tristesse jetait un voile morne, au lieu de ce regard calme et résigné, si serein des vrais Croyants.

Il s’arrêta net au milieu de la place, comme fasciné par le spectacle de l’apothéose de Rakhil.

D’après les vêtements et les bijoux de la Juive, il devina sa condition et s’approcha résolument d’elle.

— Qui es-tu, et que fais-tu là ? demanda-t-il.

— Qui je suis ? Je suis Rakhil et si tu ne me connais pas, c’est que tu es un étranger ou un enfant qui ne connaît point les femmes.

— Je viens de loin, de France… Non, je ne te connais point. Tu attends peut-être quelqu’un ?

— Non, je suis seule. D’ailleurs je n’attends pas les hommes sans la rue.

— Vois, le soleil lui-même te caresse amoureusement… Tu es belle, belle comme aucune femme parmi celles que j’ai rencontrées jusqu’ici. Tu es heureuse d’être si belle, dis ?

— Non, je suis triste.

— As-tu du chagrin, pour être triste ?

— Non… pas de chagrin… Je ne sais pas… Je suis triste et je m’ennuie, voilà.

Le jeune homme, surpris et charmé de ces paroles si étranges dans la bouche de cette Juive, lui dit :

— Montre-moi ta maison. Tu me plais.

Sans répondre, longuement elle le regarda dans les yeux, et ce regard lourd, impénétrable à la fois et pénétrant, troubla profondément le Musulman.

… Subitement Rakhil sentit le besoin obscur, irraisonné de repousser les offres du jeune homme et de s’en aller… Et cependant il était certes le plus beau et le plus attirant de tous les hommes qu’elle avait connus jusque là, et elle sentait bien qu’elle le désirait. Mais en même temps elle ressentait quelque chose d’étrange et d’inconnu, qui lui remontait du cœur à la gorge et qui l’étouffait. Elle n’eut pu dire si c’était de la douleur ou de la volupté et, incapable d’analyse, elle s’abandonnait. Ainsi, d’abord elle avait voulu fuir, tourner le dos à cet homme dont elle ignorait tout, même le nom. Puis, elle sentit qu’elle ne pouvait détacher ses yeux des siens et que le regard du Maure l’attirait, semblait la résorber.

Alors elle pâlit et, pour échapper au charme angoissant de cette heure singulière, elle se détourna et marcha, disant :

— Viens !

… Quand ils furent dans la chambre de Rakhil, la Juive s’arrêta devant le Maure et, lui mettant ses deux mains nues sur les épaules, elle murmura :

— Comment t’appelles-tu ?

— Mahmoud…

— Toi aussi tu es triste ? Je l’ai compris tout de suite, va. Et c’est pourquoi je t’ai emmené maintenant. N’importe quel autre, je l’aurais chassé, parce que je m’ennuie.

— Oui, je suis triste, bien triste… plus que toi certes. Mais quelle drôle de fille es-tu donc ? Ce ne sont point là les discours que les femmes de ta classe et de ta race tiennent aux hommes la première fois surtout ! Pourquoi la tristesse t’intéresse-t-elle à ce point ?

— Je ne sais pas… Je souffre… C’est comme quand la fièvre tourmente un malade. Il ne peut dire où il a mal, mais tout son corps est brisé et il ressent un malaise affreux… Il en est ainsi de mon cœur. J’ai cependant tout ce qu’une femme peut désirer, j’ai des toilettes, des richesses, des bijoux, je mange mieux que les dames françaises et je vais au bain tous les jours, et je me lave avec des parfums de Tunis. Il ne me manque rien, et pourtant je suis triste, et je sens que c’est le bonheur qui me manque, le principal…

— Qu’est-ce que tu appelles le bonheur ?

Elle garda le silence, son esprit inculte se débattait dans les ténèbres de ces choses ardues qu’elle ressentait bien, mais qu’elle ne pouvait comprendre.

— Ah tu ne sais pas ce que c’est que le bonheur, dit-il avec un sourire amer. Eh bien cela n’est guère étonnant de ta part à toi, qui ne sais rien. Mais moi qui ai étudié les Musulmans, puis qui suis allé étudier les Français dans leur lointain pays, à Paris, moi qui ai vainement cherché à pénétrer ce grand mystère que ton âme ignorante vient d’évoquer je n’ai point trouvé et, tout comme toi, j’ignore ce que c’est que le bonheur… Ce n’est pas ton ignorance qui m’étonne, c’est que tu aies pu concevoir et éprouver, quoiqu’inconsciemment, de pareils tourments, qui sont pourtant l’apanage et le lot amer des seules grandes âmes !

Rakhil, assise auprès de lui sur son large lit très bas, le contemplait écoutant presque sans comprendre, se laissant griser peu à peu à la musique de cette voix à la fois admirablement modulée et mâle, maniant avec une grâce et une élégance encore inconnues d’elle cette langue arabe, pourtant si sophistiquée et si abâtardie dans l’Occident musulman par les mélanges et les promiscuités.

… Peu à peu, la petite lampe de cristal à abat-jour en forme de tulipe rose, s’éteignit, faisant l’ombre sur l’étreinte de ces deux êtres dont les âmes, à la fois si distantes l’une de l’autre, si différentes et si proches, si semblables semblèrent se rapprocher encore, en un pressentiment d’autres ivresses, d’autres joies plus intenses et plus subtiles. Le matin, quand Mahmoud offrit à Rakhil un salaire généreux, elle repoussa sa main.

— Non, pas toi… dit-elle.

Elle qui avait été toujours si dure à l’homme, si férocement rapace, si avare, n’eût pu expliquer pourquoi elle n’osait pas accepter de cet homme comme de tous les autres le salaire de son amour mercenaire. Quand il fut parti, elle s’étendit, indolente, sur son lit défait, et resta là immobile et pensive. Elle éprouvait une lassitude infinie, mais délicieuse et sans l’angoisse habituelle qui étreignait son cœur à chaque réveil, surtout après les nuits de volupté plus intense.

Elle sentait qu’il y avait quelque chose de changé en son âme, et qu’elle n’était plus la même. Et elle se souvint de la prédiction du Jahir Abdesselem :

« Bientôt l’amour que tu ignores et que tu foules sans cesse aux pieds comme la plus vile des choses, envahira ton âme et la dominera toute… ».

Peut-être était-ce cela, l’aube de l’amour ?

Et elle sourit, radieuse, à cet inconnu qui semblait poindre à l’horizon monotone de sa vie. Mais aussitôt elle se souvint des autres prédictions du magicien et un nuage de tristesse s’étendit sur ses traits.

Son sourire s’effaça.

Et la crainte de la Mort envahit de nouveau son cœur.

 

*

*   *

 

Mahmoud, lentement, remontait à travers les rues étroites où régnaient encore la pénombre et la fraîcheur matinale, vers la partie la plus ancienne et la plus déserte de la ville.

Là-haut se trouvait la maison de son père, Si Halil Ben Yakoub, ancien caïd, retiré maintenant dans la vieille demeure achetée jadis par son père, officier des Beys, originaire du Hedjaz lointain. Il n’y avait pas quinze jours que Mahmoud était entré là, dans cette demeure austère et rigide qu’il avait quittée depuis sa plus tendre enfance : sa mère était morte, le laissant, tout petit, à la garde de la seconde épouse de Si Halil, Lella Kadoudja qui adorait l’enfant et l’avait élevé dans la mollesse et les perpétuelles gâteries. Si Halil, alors caïd, ne pouvait s’occuper lui-même de l’éducation d’un enfant en bas âge, le plaça à la zéouiya des Bahmania d’Annéba, dont il était le Cheikh, et où grandissait déjà son fils aîné, fils de Lella Kadoudja et qui avait nom Aboul-Kacim, vulgairement Belguessem ou Belkassem.

Mais autant l’aîné des fils de Si Halil s’était montré docile et appliqué aux études scholastiques de la vieille zéouiya, autant le cadet se montra espiègle, rebelle et paresseux, d’un esprit frondeur qui surprenait et déconcertait ses maîtres. Il s’esquivait le plus souvent possible, et s’en allait jouer avec les petits Maltais et les enfants des pêcheurs siciliens, le long de la grève.

Enfin, lassés de son inconduite incorrigible, les tolba de la zéouiya des Bahmania renvoyèrent Mahmoud à son père qui, en désespoir de cause, le confia à son frère, Si Ahmed, établi à Alger.

Si Halil n’avait pas revu son frère depuis de longues années et ne se douta guère que Si Ahmed, en contact continuel avec les Européens en avait pris les idées plus larges que profondes, et surtout les mœurs dissolues. L’enfance elle-même de Mahmoud fut donc orageuse et troublée, tandis que celle de son frère aîné s’écoulait, paisible, dans les murs de l’austère zaouiya.

Si Ahmed s’était attaché sincèrement à son neveu, d’une intelligence précoce qui surprenait tous les maîtres qu’on lui donnait.

Mahmoud fut placé au lycée français où il perdit tout ce qu’il avait de vraiment arabe, sinon dans son caractère, du moins dans son esprit. Il s’était mis à lire, en cachette, avec une avidité folle, dévorant tous les livres que Si Ahmed lui-même lui passait, pêle-mêle, voulant, disait-il, en faire un esprit encyclopédique.

Ce genre d’éducation, chaotique, incohérent, développa chez Mahmoud un esprit d’analyse puissant, mais aussi dissolvant qu’aucune puissance synthétique ne venait mitiger et ordonner. Sous l’influence du milieu ambiant, et sous celui de ses lectures, Mahmoud devint vite indifférent en religion et considéra d’abord les pratiques de dévotion comme inutiles et presque ridicules, puis se mobilisant par l’abus de sophismes répétés autour de lui et dans les livres son esprit s’attaqua aux dogmes. Enfin quand, au sortir du lycée, il se rendit à Paris pour y faire des études de droit, Mahmoud ne conservait plus qu’un vague déisme pseudo philosophique qui voila encore son scepticisme moderne tout de surface, tout d’ironie et de calembours. Avec la facilité non pas d’assimilation mais de contagion qu’ont les êtres de race primitive ou déchue, Mahmoud devint vite semblable à la plupart de ces jeunes étudiants algériens, tunisiens, égyptiens ou turcs qui viennent là se contaminer au contact de ce qu’il y a de plus malsain et de plus vil dans la civilisation moderne, cet affreux nihilisme moral et religieux de la plupart.

Sensuels, voluptueux, indolents comme tous les descendants de race guerrière et forte tombée à l’inaction et à la mollesse, ils se laissent prendre par leurs vices que, loin de redresser, la vie factice des grands centres, de Paris surtout, flatte et développe… Et ils rentrent au pays dépourvus de ce qui fit la grande force de l’Islam : la foi, l’inébranlable foi, splendide, allant tous les jours jusqu’au martyre, privés de tout ce qui fait le charme des Orientaux musulmans, profond et incompréhensible pour les Occidentaux, quoique perceptible pour certains d’entre eux.

Ce sont, en résumé, pour la plupart, des êtres hybrides et malvenus, usés prématurément, au physique comme au moral, dégoûtés d’avance de la vraie vie de leur peuple, de ses idées, de ses besoins de plus en plus impérieux. Ce sont des forces perdues pour l’évolution islamique, si nécessaire et qui, pourvue de soldats intelligents et résolus, deviendrait si féconde et si belle.

Ceux qui ont des âmes violentes, profondes, de ces âmes qui, bien dirigées dès le début font les héros, reviennent en pays musulman désillusionnés, rapetissés par le doute dévorateur, révoltés irrévocablement contre les nécessités de la vie, dédaigneux des traditions qui, à l’origine, firent leur race grande et qu’ils confondent, à l’instar des sceptiques d’Occident, avec les préjugés et les superstitions accumulés postérieurement.

Tous, presque, gardent une pudeur dernière : presque aucun ne renie ouvertement, à la face du monde, l’Islam, et certes il s’en trouverait bien peu qui, au jour où un danger matériel visible à première vue menacerait l’Islam, et où il se trouverait un homme d’un génie assez prodigieux pour les unir et les faire marcher, se croiseraient les bras et abandonneraient froidement cet étendard vert du Prophète, relique chère et sacrée pour laquelle, comme les Chrétiens pour leur croix, les vrais Croyants arrosèrent de leur sang martyre tant et tant de continents…

Et Mahmoud aux heures où, même à Paris, dans sa chambrette d’hôtel, il se plongeait en lui-même, ou il tâchait d’étudier son propre moi et d’en saisir les phases évolutives, Mahmoud qui se croyait beaucoup plus incrédule qu’il ne l’était réellement, sentait bien que son cœur pourrait vibrer un jour à l’unisson des centaines de millions de cœurs musulmans répandus à travers le vaste univers, mais il fallait qu’une force surhumaine le poussât à l’action. Il ne sentait point en lui-même les énergies superbes qui font les pasteurs d’âmes, les élus de Dieu qui, soudain, d’une main puissante et irrésistible jettent l’humanité ou les peuples en de nouveaux sentiers. Il se reconnaissait un intellectuel du siècle amoureux du Beau, mais incapable d’en devenir un serviteur actif, admirant sincèrement les grands hommes, les vrais, et les grandes actions, mais inapte à s’élever lui-même jusqu’à la réalisation de ses propres concepts de grandeur.

Et il souffrait, comme Rakhil il était triste mais avec cette seule différence qu’il savait à peu près pourquoi, quoique ne découvrant aucun remède à son mal.

Il avait fait son possible pour prolonger ses études à Paris au-delà de toute vraisemblance, mais à la fin de la quatrième année, Si Halil lui avait subitement intimé l’ordre de passer ses examens de doctorat et de rentrer à Annéba sous peine de se voir couper définitivement les vivres.

Alors Mahmoud en très peu de temps, avait bâclé tant bien que mal ses examens et, par une tiède nuit de mai, après quinze ans d’absence, était revenu à Annéba. Sur le quai, il avait trouvé un grand jeune homme vêtu de blanc comme les tolba de l’Islam, de grande et mâle allure, d’une de ces beautés sobres et fières des gens du Sud : c’était son frère Si Belkassem, fils de Lella Khadoudja issue d’une famille de chérifs sahariens. Avec une émotion réelle qui ne trouva pas d’écho dans le cœur de Mahmoud, son frère lui donna l’accolade et lui souhaita la bienvenue.

— Viens, lui dit-il, toute la maison est en fête, l’on t’attend.

Mahmoud dépaysé, gêné, ne ressentit aucune hâte d’aller là-bas, dans cette maison où il devinait déjà qu’il ne serait jamais qu’un étranger, et où tout était en fête pour le recevoir…

À quel propos ? Que leur était-il à tous ces gens-là, même à son père, dont il ne se souvenait que vaguement et dont pour jamais un abîme le séparait ? Il fut cependant surpris lui-même et attristé de ne ressentir aucune émotion douce, aucun attendrissement à cette heure du retour, après tant d’années, dans cette ville qui était pourtant son pays natal, et où s’étaient écoulées ses premières années d’enfance et il pressentait bien qu’au contraire, s’il revoyait Alger maintenant à quoi le rattachaient les plus chers souvenirs de son adolescence, il ressentirait une émotion intense.

Dès lors, rassuré sur l’innocence du sentiment chez lui, il s’abandonna à son indifférence pour ce qui l’entourait. Sur le seuil de la porte, Si Halil, majestueux vieillard à grande barbe blanche, tout de blanc vêtu, coiffé d’un turban de soie brochée, accueillit Mahmoud le pressant de ses mains tremblantes d’émotion sur son athlétique poitrine.

Mahmoud, désireux d’éviter tout froissement, surtout dès le début, baisa respectueusement la main et l’épaule de son père, selon l’usage musulman.

Le vieux chérif lui dit : « Sois le bienvenu en notre demeure ô mon fils aimé ! Sois-nous la bénédiction et la prospérité de la famille et que Dieu y bénisse tes jours ! ».

Puis, le prenant par la main, il le conduisit dans la cour où il le présenta à une vieille dame vêtue à la turque d’un large pantalon blanc, d’une petite veste de soie brochée et coiffée par-dessus ses cheveux teints au henné selon l’usage, d’un fez de Stamboul. Mince et de haute taille comme Si Halil son frère, Lella Djennète gardait sur son visage fané l’empreinte d’une noble et grande beauté. Son attitude grave et calme, inspirait le respect.

— Voici, dit Si Halil, ma sœur aînée, Lella Djennète qui est venue depuis quinze ans et qui habite ma maison qu’elle dirige. Lella Djennète est une savante et elle en remontrerait même en jurisprudence à beaucoup d’entre nos meilleurs tolbas. Elle passe dans les livres tous les loisirs que lui laisse la direction de notre demeure.

Une autre vieille dame, moins grave et plus douce vint, sanglotante d’émotion, enlacer de ses vieux bras desséchés le cou de Mahmoud qui ne s’en souvint que quand Si Halil la lui eut nommée : « Lella Khadoudja notre épouse et la mère vénérée de notre fils aîné Si Belkassem ».

— Ô mon enfant, mon fils, le fils de ma sœur Aïcha, celle dont Dieu a eu pitié ! Mon enfant que j’ai nourri de mon lait et que j’ai bercé sur mes genoux. Là seulement Mahmoud sentit une émotion profonde étreindre son cœur : très étrangement les paroles de Lella Khadoudja lui avaient rappelé qu’il n’avait point de mère, là dans cette maison.

Plusieurs jeunes femmes se tassaient, timides, dans un coin.

Si Belkassem appela l’une d’elles, la plus belle, richement vêtue, et la prenant par la main dit à Mahmoud : « Celle-ci est ma femme, Mahmoud. Je l’ai épousée il y a deux ans. Malheureusement elle ne m’a point encore donné d’enfant. À la volonté de Dieu ! ».

Mais visiblement Belkassem aimait passionnément sa femme qui, rougissante, n’osa pas même lever ses larges yeux d’ambre sur ce beau-frère inconnu.

Parmi les autres femmes, on ne présenta à Mahmoud que sa cousine germaine Lella Mannoubia Ben Abou Taleb. Elle venait d’obtenir le divorce et, après avoir quitté son mari, qui la maltraitait et la laissait manquer de tout, elle était venue habiter chez le mari de sa tante Aïcha, la mère de Mahmoud.

Comme Mannoubia était encore toute jeune, elle n’avait que dix-huit ans, et comme elle était très jolie, Si Halil espérait la remarier bientôt. Elle-même attendait avec impatience cet événement.

Dès les premiers jours, Mahmoud se sentit mal à son aise dans cette demeure austère, semblable à un cloître où régnait un ordre immuable, soigneusement entretenu par l’autorité ferme et vénérée du « vieux », comme Mannoubia, la Négresse Bou-Bou et aussi Mahmoud appelaient Si Halil tout bas, et celle, plus directe et plus vigilante de Lella Djennète, la chérifa, la tolba rigide qui ne tolérait pas une infraction à la règle qu’elle imposait à la communauté, se basant malheureusement en beaucoup d’occasions, non pas sur la très libérale doctrine du Coran, mais bien sur certaines coutumes postérieures aux siècles de gloire de l’Islam, et très oppressives. Ainsi elle exigeait la claustration absolue des jeunes femmes telles que Chelbia, la femme de Belkassem, Mannoubia et deux ou trois autres jeunes parentes orphelines ou veuves. Elle surveillait même attentivement les allées et venues de la Négresse Bou-Bou Samana qui, employée pour les emplettes et les courses, était la seule jeune femme qui sortît. Depuis la nuit de son arrivée, Mahmoud n’avait plus revu de près Chelbia qu’il apercevait que rarement, par hasard, dans la cour. Dès qu’elle le voyait elle s’enfuyait et baissait rapidement le rideau d’indienne qui, en été, remplace les portes dans les chambres donnant toutes sur la cour intérieure, dérobée absolument à la vue des passants. Seule Mannoubia, plus hardie, chercha les occasions de voir Mahmoud et de lui parler, clandestinement, car même entre cousins et cousines il n’est pas reçu de s’entretenir. La Négresse Bou-Bou recherchait aussi la société de Mahmoud, plus librement. Cette division de la vie familiale en deux parties très nettement distinctes, celle des hommes et celle des femmes, et qui caractérise actuellement la vie musulmane, a été attribuée bien à tort au Coran et à sa doctrine.

Ce n’est qu’une question de mœurs, de bienséance et non de religion. D’ailleurs le Prophète, à l’époque où il vivait, en pleine vie primitive et nomade, ne pouvait concevoir un ordre social qui a amené la décadence des races musulmanes point faites pour la mollesse de la vie sédentaire.

L’ordre de choses actuel reléguant la femme dans l’ombre sinon du harem, qui n’existe pas dans le Maghreb, du moins dans celle du foyer, la désintéressant de toute vie sociale et intellectuelle, crée un abîme entre les sexes, un antagonisme sourd, fait d’une part d’oppression plus ou moins despotique selon le degré de développement de l’homme, et de l’autre, d’intrigues perpétuelles mesquines mais cruelles parfois. Ce qu’il y a de plus caractéristique dans cette vie jalousement close, et que les Européens dépeignent à grand tort car ils ne la connaissent pas, c’est que les intrigues des femmes arabes ont rarement pour but l’adultère. La plupart du temps il s’agit de petites questions d’amour-propre, d’ambition et surtout de l’espionnage de la vie des hommes au dehors, par l’intermédiaire de vieilles femmes, véritables clientes des maisons riches, des Négresses et des Juives surtout…

Mahmoud n’avait encore jamais vécu de cette vie lente et monotone des Maures de haute lignée, et il se sentit étouffé dans ce milieu contraire à ses habitudes.

Il commença, dès le début, à s’absenter des journées durant, errant de café en café, ou faisant de longues et solitaires promenades dans les jardins et sur les collines riantes qui avoisinent Annéba.

Il recherchait les lieux déserts, les cimetières et la grève où le battement des flots contre les rochers noirs assoupissait son rêve. Il aimait monter sur la colline de la Casbah à l’heure du crépuscule mélancolique, et contemplait le soleil couchant derrière les montagnes bleuâtres.

Il commençait à aimer et à comprendre cette nature singulière de la terre africaine, ses splendeurs tristes et ses enchantements mystérieux.

À la maison il s’ennuyait. Son frère restait pour lui un étranger, malgré que Belkassem ait tout fait pour initier Mahmoud à la vie maure pour la lui faire aimer et adopter. Mahmoud fuyait la société de cet homme croyant et calme, dont l’âme était si loin de la sienne. Belkassem, attristé, essayait de pénétrer le mystère qui environnait pour lui son frère, ses idées et sa vie.

Quand Belkassem avait terminé ses études primaires arabes à la zaouïya des Bahmania, son père lui avait fait donner une instruction française suffisante pour lui permettre l’accès à la grande djemaa Zitouna de Tunis. Belkassem, lui aussi, avait beaucoup lu de livres français, il avait même voulu se mettre au courant des idées philosophiques modernes. Mais la graine de scepticisme était tombée chez lui sur le roc de la foi inébranlable, exaltée sans cesse par les pratiques de la confrérie très rigoriste des Bahmania. Son esprit s’était élargi et développé mais il n’avait pu se dévoyer et sa conscience n’avait point sombré.

Au début de son mariage avec Chelbia, Belkassem avait tenté de lui donner une certaine instruction. Il avait tout au plus réussi à lui apprendre à lire l’arabe dans le Coran, mais il n’était point parvenu à développer l’esprit de sa femme. De plus, il était de plus en plus souvent absent, puisqu’il était devenu mokaddem de sa confrérie.

Peu à peu, voyant que loin d’améliorer le sort de sa famille, ses tentatives réformatrices ne provoquaient qu’un surcroît de désagrément à cause de la jalousie et des moqueries des autres jeunes femmes Belkassem avait abandonné Chelbia au sort de toutes ses compagnes. Il se disait qu’à lui tout seul il était incapable de réformer les mœurs de sa race et que pour le moment, il valait mieux s’y conformer, afin de jouir de ce qui, pour lui comme pour tous les Musulmans est le bien suprême : la paix, surtout au foyer.

Chelbia était retournée à ses jeux puérils, à ses travaux à l’aiguille et à ses petites intrigues de pensionnaire.

Lella Djennète avait dit à son neveu : « J’avais réussi à instruire la mère de ton frère, la défunte Lella Aïcha, mais je n’ai jamais pu en faire autant de la tienne, Lella Kadoudja, qui est pourtant une sainte et bonne femme. Tout dépend de ce que Dieu a mis dans le cœur de l’homme et à quoi il l’a destiné ».

Belkassem, à mesure que son esprit mûrissait, devenait de plus en plus semblable à son père Si Halil. Celui-ci, plongé dans les affaires de sa confrérie, voyant dans les associations religieuses le seul moyen de relever l’Islam, souffrait d’être par son grand âge réduit à la presqu’inaction et il fondait de grandes espérances sur Belkassem.

Le vieux chérif était occupé à la rédaction d’un grand ouvrage arabe intitulé « Roujaa ila sebil Râched », ce qui signifie « Le retour sur le droit chemin » et où le taleb s’appliquait à démontrer aux Musulmans le danger de leur inaction et de leur apathie présentes, à leur indiquer les voies pour le salut et le relèvement national par l’Islam, le seul possible et désirable en pays musulman.

Belkassem aidait avec zèle son père dans cette œuvre. Dès que Si Mahmoud fût arrivé, son père essaya de lui faire partager ses idées, ses espérances. Mais il se heurta chez le jeune homme à une telle indifférence, à une telle ignorance de la vie arabe, de ses besoins, qu’il désespéra d’employer jamais utilement l’intelligence peu commune et l’instruction de son fils. Celui-ci, entraîné par sa nature sensuelle et jouisseuse, se lassa bientôt des vivifiantes et saines contemplations de la nature et alla chercher, comme jadis à Alger et à Paris, des satisfactions dans la débauche.

Il découcha, au grand mécontentement de Si Halil qui, après plusieurs avertissements, se fâcha et lui intima sévèrement l’ordre de rentrer tous les soirs à 10 heures au plus tard. Par ennui des querelles, Mahmoud se soumit. Mais, dès lors, il fut en proie à un ennui lourd qui, le désœuvrement aidant, le poussa à chercher autour de lui des compensations qu’aucun scrupule religieux ou moral ne lui interdisait. Il porta d’abord son attention sur la Négresse Bou-Bou dont la conquête fut facile mais ne contenta pas Mahmoud. Alors il s’attaqua à Mannoubia qu’il croyait légère et dont la résistance éperdue lui fut une surprise. Effrayée, elle lui opposait la religion et les coutumes, disant que c’était un péché, qu’elle était sa sœur.

Mais charmeur et adroit il réussit bientôt à vaincre les scrupules de la jeune femme en se faisant aimer d’elle.

Alors sa vie à la maison devint plus supportable entre ses deux maîtresses, dont il pouvait toujours avoir l’une à défaut de l’autre. Mannoubia, obligée à plus de mystère et de précaution, ne pouvait le rejoindre toutes les nuits dans sa chambre, alors la Négresse la remplaçait.

Mahmoud commençait à connaître la famille et ses mœurs et il se dit qu’il ne serait en sûreté que du jour où il saurait inspirer à ses deux maîtresses une crainte salutaire.

Impénétrable, incompréhensible pour elles, il ne lui fut pas difficile de les emmener au degré d’adoration et de crainte voulu. Mahmoud était d’humeur sombre et despotique et ni Mannoubia, ni Bou-Bou n’osaient jamais le contrarier en quoi que ce fût, craignant ses subites colères terribles et silencieuses qui se traduisaient par des coups.

Bou-Bou sut la première que Mahmoud partageait ses faveurs entre elle et Mannoubia. Mais elle n’osa protester et même elle ne fit aucun reproche à la jeune femme de crainte de représailles de la part du maître.

Mais un jour Mahmoud, en une heure d’ennui et de lassitude, vit par hasard Chelbia dans la cour.

Elle s’amusait à réunir, sous la goutte sans cesse renaissante qui tombait de haut, des fleurs éparses de jasmin qui, un instant, sombraient puis, remontant à la surface, flottaient éparpillées de nouveau.

Chelbia était plongée en cette sorte de rêverie vague, inexprimable en aucune langue humaine, qui est propre aux filles d’Orient.

Elle ne vit pas tout de suite Mahmoud, qui put ainsi jouir assez longtemps de ce spectacle charmant.

Mais, subitement, elle releva la tête et, apercevant son beau-frère, troublée et rougissante, elle se leva et regagna sa chambre, laissant retomber sur elle le rideau rouge qui, en été, remplaçait les battants des portes, s’ouvrant toutes sur la cour intérieure cachée à tous les regards du dehors.

Une idée très nette et qui ne lui causa aucun malaise surgit en ce cerveau de Mahmoud sans cesse occupé à la recherche de sensations nouvelles : faire de Chelbia sa maîtresse.

Son frère ne lui était rien.

D’ailleurs Mahmoud prévoyait de cette union des sensations intenses, puissantes et nouvelles.

Cela suffit pour le décider.

Mais il concevait aussi toutes les difficultés et le danger terrible de cette entreprise.

Comment voir seule sa belle-sœur ? Comment lui parler ?

Depuis lors, il se tint à l’affût, surveillant ce rideau rouge qui lui cachait l’intimité de la femme convoitée.

Belkassem, taleb et d’esprit cultivé, savait que le Coran ne contraint point la femme à l’ignorance et à la claustration.

Cependant, obligé par ses devoirs de Musulman éclairé de vivre parmi des coreligionnaires pour travailler à son œuvre chère, il n’avait pu songer un seul instant à donner à son épouse et aux autres femmes de sa famille, une existence plus libre et moins retirée, chose absolument impossible dans ce milieu.

Mais il avait toutefois voulu instruire sa femme qu’il avait prise ignorante tout à fait, illettrée.

Il lui avait à grand peine appris à lire et à écrire l’arabe, faisant son possible aussi pour éveiller sa pensée, pour lui donner le goût de la lecture.

Lella Djennète, dont son frère avait fait une savante en arabe avait aussi cherché par tous les moyens à développer Chelbia.

Mais tous deux s’étaient heurtés à une indolence invincible et à une indifférence totale pour ce monde de la pensée, même la plus élémentaire, auquel ils essayaient de l’initier. Et, découragés, ils l’avaient laissée retourner à ses jeux puérils, avec ses compagnes et à ses petites intrigues de pensionnaire, au milieu de ses parentes, jeunes ou vieilles, toutes également ignorantes. Ainsi l’intelligence de Chelbia dormait. Elle croyait aimer son mari comme toutes les femmes heureuses aiment les leurs, ni plus, ni moins. Elle ne pouvait savoir si elle en eut préféré un autre puisqu’aucun autre homme étranger à sa famille ne lui avait jamais adressé la parole. Elle pouvait avoir dix-sept ans maintenant et elle se sentait à l’apogée de sa beauté qu’elle savait superbe.

Elle passait une grande partie de ses journées à se parer et à se mirer dans les hautes glaces de sa chambre, s’admirant, se plaisant à changer de toilettes rien que pour jouir des différents effets de teintes aux assemblages changeants de ses bijoux.

Entre le large lit à moustiquaire blanche, les divans bas et moelleux, les coffres peints et garnis d’ouvrages en cuivre poli et les petites tables à huit pans de Tunis, Chelbia, lente et oisive, traînait sans cesse une molle et sensuelle rêverie.

Lentement, les jours de cette bienheureuse semi-enfance s’écoulaient sans secousses, sans retours amers vers le passé, pareils aux élans passionnés vers l’avenir qui lui semblait devoir être la continuation pure et simple du présent.

Sensuelle, Chelbia était heureuse d’avoir pour mari ce Belkassem ardent, toujours épris d’elle, apportant cependant même à ses amours la sereine quiétude de son caractère. Pas d’emportement, de passion, pas de violence jamais…

Et la vie de Chelbia s’écoulait, comme cheminent, paisibles, les petites nuées blanches de l’été à travers l’outre-mer ardent du ciel d’Afrique.

Mais elle avait vu Mahmoud et il lui avait plu, sans qu’elle pût encore, inapte à analyser ses sensations, deviner ce qui se passait en elle. Elle songeait cependant avec plaisir à son beau-frère si beau, et dont les yeux d’ombre reflétaient une si singulière et si troublante ardeur.

N’y voyant aucun mal, elle s’abandonnait à ses rêveries déjà teintées de volupté, ne soupçonnant même pas qu’elle désirait cet homme.

Il fallut qu’un soir, dans l’ombre du vestibule, Mahmoud la rencontra et lui parla pour qu’elle se sentit plus troublée ensuite.

Mahmoud rentrait du dehors et Chelbia sortait d’un réduit où, depuis des siècles, s’accumulaient les étoffes et les vêtements des femmes, inépuisable réserve où l’on trouve des tissus anciens, aux dessins bizarres, oubliés depuis longtemps, mais toujours de mise en ces pays où la mode n’existe pas.

Ce fut Mahmoud qui parla.

— Bonsoir ma sœur !

— Bonsoir Si Mahmoud !

— Pourquoi me fuis-tu toutes les fois que tu me rencontres dans la maison ? Ce n’est pas haram pour nous de causer ? N’es-tu pas la femme de mon frère, ma sœur ?

— Qu’ai-je à causer avec un homme ?

— Et si je suis seul, si je m’ennuie, si j’ai besoin de parler parfois à quelqu’un qui me console ?

Toi quand je te vois, cela me fait plaisir… C’est comme quand la lune se lève sur la cité obscure : tout s’illumine et l’on dirait que la mer est pleine d’or.

Et ce fut tout.

Mais, depuis lors, toutes les fois qu’ils se rencontraient seuls ils échangeaient ainsi quelques paroles. Chelbia était devenue moins farouche, elle ne se rendait encore point compte du sentiment qu’elle éprouvait envers Mahmoud. Elle se disait qu’il était son beau-frère et qu’elle pouvait lui parler sans commettre de haram.

Tout cela rapprochait insensiblement Chelbia de Mahmoud, sans que la conscience de la jeune femme ne lui reprochât rien.

Bientôt, comme lui, elle chercha les rencontres, les attendit avec une impatience fébrile.

Tout aussi inconsciemment, elle préférait la société de Mahmoud à celle de Belkassem, si dissemblable en tout. Mahmoud lui racontait Paris et la vie des femmes de là-bas, les amours faciles et les drames de la passion.

En termes colorés, en phrases incisives et nettes, Mahmoud lui montrait toutes ces choses ignorées, et l’esprit de Chelbia, qui avait été réfractaire aux enseignements arides de son mari et de Lella Djennète, assimilait avidement ceux de Mahmoud…

Enfin le jour où il lui dit enfin son amour, Chelbia sentit qu’elle aussi l’aimait, qu’elle était à lui avec une passion dévorante qu’elle ne s’était jamais soupçonnée. Mais c’était si nouveau, si en dehors de tout ce qu’elle était habituée à voir et à entendre autour d’elle, qu’épouvantée, sans un mot, elle s’enfuit dans sa chambre et là, seule, secouée par des sanglots convulsifs, elle se débattit vainement contre l’emprise triomphante de son cœur, enfin éveillé :

C’était un haram terrible cela, un péché sans pardon possible… et elle se jurait de ne plus revoir Mahmoud, de rester fidèle à son mari.

Mais tout cela ne pouvait être bien sincère et bien durable puisque cela provenait de ce fond de traditions irraisonnées, acquis inconsciemment et ne répondant en elle à aucun sentiment réel.

Et au bout de trois jours d’angoisse et de lutte, Chelbia sentit que sans Mahmoud la vie lui était morne et vide de sens, qu’elle s’ennuyait à mourir…

Elle retourna auprès de lui, le suppliant de rester son frère, de ne plus la tenter.

Mais Mahmoud, conscient de ce qui se passait en elle, resta inexorable. Toutes les fois qu’ils se rencontraient, généralement dans l’ombre complice du vestibule, il lui disait des paroles enflammées et tendres qui jetaient un trouble indicible en elle.

Un jour, il la saisit à bras le corps d’une étreinte sauvage et mit un baiser sur ses lèvres qu’il sentit répondre à sa caresse, chercher à le retenir.

Chelbia en cet instant crut se sentir mourir en un demi-évanouissement délicieux. Après cela elle n’essaya plus de s’illusionner, de reculer l’échéance fatale et, à la première absence nocturne de Belkassem, appelé à Constantine, elle se laissa entraîner par Mahmoud dans sa chambre.

L’indolente épouse du mokaddem se révéla une amoureuse ardente jusqu’à la rage, jusqu’à l’évanouissement.

Depuis lors, elle brava tout pour son amour.

La vie était devenue une sorte de rêve, tour à tour délicieux et effrayant, traversé de brusques remords ou d’envolées superbes vers les sphères de la félicité absolue, partagée entre la crainte continuelle d’être découverte, le dégoût croissant des relations conjugales et le bonheur d’aimer et de se croire aimée.

Mahmoud n’aimait pas Chelbia.

Son égoïsme satisfait le ramenait seul auprès d’elle, et le sacrifice qu’elle lui avait fait de sa tranquillité et de la sécurité de sa vie peut-être le flattait mais ne le touchait pas.

Il n’eût rien sacrifié, ni de ses plaisirs, ni de ses aises même, pour son bonheur à elle.

Quand Si Halil le maria, Chelbia conçut envers Béïa une haine profonde, silencieuse nécessairement, mais vigilante.

Mahmoud ne s’était fait aucun scrupule, dès les premiers temps de son mariage, de continuer ses relations avec Chelbia.

Ils se rencontraient maintenant dans une petite chambre vide du rez-de-chaussée, abandonnée parce qu’elle était obscure et humide.

Bou-Bou avait vite pénétré le secret redoutable des amours de Mahmoud avec Chelbia.

Elle les épiait avec son adresse et son agilité de petite guenon.

Mais elle gardait ce secret, comprenant quels résultats terribles la divulgation en produirait tant pour elle-même, exposée à la vengeance de Mahmoud, que pour les amants, que Belkassem ne manquerait point de tuer.

Mannoubia, lasse de subir le joug brutal de Mahmoud, s’était mise à le fuir systématiquement, évitant les rencontres. Et lui, tant par esprit de contradiction que par désœuvrement, la recherchait au contraire toutes les fois qu’il ne pouvait voir Chelbia.

Cette dernière ignorait les relations de son amant avec Mannoubia et la Négresse.

Elle aimait Mannoubia qu’elle plaignait de son sort de jeune divorcée sans fortune, attendant avec impatience d’être remariée.

Et en une heure d’angoisse, Chelbia se confia à Mannoubia…

Celle-ci ne ressentit aucune jalousie, aucune colère.

Elle n’avait jamais aimé Mahmoud, et cela lui était bien égal qu’il eût pour maîtresse Chelbia, la Négresse ou toute autre, pourvu qu’il la laissât en paix, elle.

Et Mannoubia devint volontiers la confidente et la complice de Chelbia, à laquelle elle se garda bien d’avouer qu’elle avait, elle aussi, appartenu à Mahmoud.

Les premiers temps de son union avec Chelbia, Mahmoud avait senti l’éternel ennui qui pesait sur son âme, sinon disparaître, au moins devenir plus supportable, moins morne, et avec la passion fougueuse qu’il apportait à tous les actes de sa vie, il s’était donné à ses amours dont le caractère éminemment dangereux, le grisait.

Mais il était incapable de puiser longtemps à la même source une volupté égale… et peu à peu il se refroidit…

 

*

*   *

 

Quand, après leur première nuit d’amour, Mahmoud avait quitté Rakhil, la vieille Stitra était entrée dans la chambre de sa fille, subodorant le gain de la courtisane.

Rakhil, plongée en ses rêves singuliers, répondit à peine au doucereux salut de la vieille.

— Hé bien, ô mon œil, le jeune Beldi a-t-il été généreux ?

— Il est le plus généreux des hommes.

Les prunelles fauves de la procureuse reluirent rapacement.

— Combien ? Combien t’a-t-il donné ?

— Il m’a donné plus que tous les trésors des rois d’Israël.

Visiblement, Rakhil torturait à dessein l’avidité de la vieille.

— Combien ? Combien ? Ô Rabbi Adonaï ! tu veux donc me faire mourir !

— Si Mahmoud m’a donné plus que tous les trésors de la terre : il m’a donné l’amour.

Stitra sursauta : — Mais l’argent, l’argent ? Combien d’argent ?

— Pas un sou. Il m’a bien offert de l’or… Je ne sais plus combien. J’ai refusé.

Désappointée, furieuse, la vieille sursauta.

— Tu es folle ! tu veux donc nous faire mourir de faim et de chagrin ? C’est nous qui t’avons élevée, c’est nous qui t’avons aimée… Tu veux donc nous ruiner à présent ! Toi qui savais si bien leur faire rendre gorge, toi qui leur prenais tant d’argent ! Tu en arrives à prendre un amant pour rien et un riche, un Musulman ! Si tu avais au moins pris un des nôtres, un Israélite comme le petit Messaoud, il t’aurait aidé à faire ta fortune, mais un Musulman ! Tu es folle !

Rakhil, indifférente, consciente de sa force, ne l’écoutait pas… Avec un sourire railleur, elle répondit.

— Depuis toute petite je me suis donnée assez de peine pour vous tous. À présent, il faut aussi que je pense un peu à moi-même. D’ailleurs n’aie crainte : si je n’ai pas voulu prendre de Si Mahmoud le salaire ordinaire des femmes, c’est que je l’aime. Je sais que lui aussi m’aime. Afin que je ferme la porte à tous les autres, il ne nous laissera manquer de rien. Mais quant à lui extorquer de l’argent comme aux autres, je ne le ferai jamais. Il y aura toujours de quoi vous entretenir toi, le vieux et ton ânesse de sœur. Mais si tu oses encore m’ennuyer pour que je lui prenne de l’argent en plus du nécessaire, je m’en irai et je vous abandonnerai. Maintenant, apporte-moi le café et tais-toi.

Stitra, travaillée par la sourde peur de perdre Rakhil, obéit en maugréant.

Mais la fois suivante, elle guetta Mahmoud à la porte.

C’était le soir, un peu après l’heure de l’îcha. Une obscurité profonde enveloppait la maison. L’une des rares lanternes de la place de Carthage éclairait vaguement le recoin obscur sur lequel s’ouvrait la porte de Mordokheï.

Sous le ciel couvert, un souffle ardent de sirocco accumulait des nuages de poussières en suspension et de lourdes vapeurs grises…

Dans toute la ville endormie régnait le silence presque menaçant de ces nuits d’Afrique quand le souffle ardent du Sahara flétrit les arbres et les fleurs, et accable les hommes et les bêtes.

En ces heures de malaise et de souffrance, l’esprit hostile et destructeur du grand continent noir semble planer sur toutes ces cités, sur toutes ces solitudes immenses, semant les germes pullulants et féconds des fièvres et des épuisements mortels.

Mahmoud, par un portefaix kabyle, avait fait savoir à Rakhil qu’il ne viendrait que tard, vers onze heures.

Les mœurs arabes ne permettent point à un jeune homme de noble famille de fréquenter ouvertement, comme en Europe, de mauvais lieux, ou même d’avoir, au vu et au su de tout le monde, une maîtresse, quelle qu’elle soit. Ainsi Mahmoud n’eut jamais pu oser sortir avec Rakhil, même à la campagne… Stitra, assise sur le seuil élevé, fouillait l’obscurité du regard aigu de ses petits yeux jaunes. Enfin elle tressaillit : Mahmoud, enveloppé dans un grand burnous sombre, la tarboucha rabattue sur les yeux, s’approcha.

— Sidi Mahmoud ! Sois le bienvenu ! Sois la richesse et la bénédiction de notre humble demeure !

— Assez, assez ! Que me veux-tu ?

— Sidi, pardonne-moi, mais nous sommes de pauvres, de bien pauvres gens… Je sais bien que puisque tu es assez généreux pour aimer notre fille, Rakhil, la prunelle de nos yeux, tu ne la laisseras manquer de rien, mais nous sommes endettés. Tous les jours, les prêteurs viennent nous menacer. Fais-nous l’aumône, Sidi, donne-nous de quoi nous libérer de nos dettes !

Mahmoud, habitué déjà à toutes les hideurs morales conçut un soupçon qui souleva son cœur de dégoût : sans doute le désintéressement de Rakhil n’avait été qu’une comédie habile et qu’elle avait chargé la vieille de lui extorquer de l’argent en plus de ce qu’il donnerait naturellement pour que Rakhil n’ait pas besoin de recevoir d’autres hommes.

— C’est bon, dit-il durement. Je lui donnerai de l’argent à elle comme à toutes les autres filles mais pas à toi, vieille maquerelle !

Effrayée, Stitra joignit les mains. — Sidi, par ta tête, ne lui parle pas de ce que je t’ai dit.

Donne-moi l’argent puisque tu es si généreux, mais ne lui en parle pas !

Étonné, remarquant l’épouvante de la vieille, il entra.

Rakhil eut un cri de joie si absolument sincère que Mahmoud sentit toute la vanité de ses appréhensions.

Il lui demanda toutefois si réellement la famille était endettée.

Rakhil surprise, sursauta.

— Ah ! la vieille mégère, elle t’a parlé ! Hé bien je la quitterai, j’irai vivre où tu vivras, pour toi seul.

— Non… Reste. Ton départ d’ici, elle ira le crier sur tous les toits. Cela fera un scandale terrible et me causera du tort.

Et Mahmoud songeait avec une croissante surprise à la mystérieuse créature qu’était cette prostituée juive, ignorante et roublarde, qui se révélait capable d’un amour vrai et relativement désintéressé…

Et dans le vide profond de son existence manquée, faussée dès son enfance, Mahmoud sentit monter en lui une inextinguible soif de l’amour de Rakhil qui, seule, lui donnait l’oubli, ne fut-ce que momentané, de l’ennui qui le torturait sans cesse et qui était son refuge unique contre la suprême douleur de penser.

De plus, il y avait là l’attrait puissant entre tous pour de telles natures, de la nouveauté, du non encore éprouvé et la griserie de cet inconnu qu’était pour lui l’âme de Rakhil…

Mahmoud ignorait le remords et cette torture au moins lui était épargnée de regretter le mal qu’il faisait et de plaindre ses victimes…

Ainsi il ne songeait même jamais à sa femme, ni à Chelbia, toutes deux plongées par lui dans l’amertume imméritée de l’abandon.

Malgré son éducation européenne, Mahmoud s’était très vite accoutumé à la vie arabe moderne, production bâtarde de nombreux siècles de décadence, et il savait en tirer profit.

La claustration des Musulmanes lui était un instrument précieux : ni sa femme ni sa belle-sœur ne pouvait rien contre lui.

Mahmoud avait rencontré Rakhil et, devant cette apparition à la fois étrange et charmante, celle de Chelbia avait pâli et s’était très vite évanouie. Mahmoud l’abandonna froidement, consciemment, comme il l’avait prise, donnant toutes ses heures à Rakhil. Le mystique sourire qui errait sans cesse sur les lèvres voluptueuses et dans les larges prunelles d’azur sombre de la Juive, attirait singulièrement Mahmoud.

Auprès d’elle il éprouvait non seulement l’ivresse dévorante des sens, mais encore celle plus intense peut-être de l’esprit, tenu en éveil par cette vivante énigme qu’était Rakhil.

Elle était triste et, au sein de la richesse et de la joie, elle était mécontente de son sort… et non pas parce qu’elle avait honte de sa condition ou que des remords la hantaient… Non. Elle ne regrettait rien.

Comme lui elle était sans cesse en proie à un désir vague, indéterminé et d’autant plus angoissant qu’elle était incapable d’en définir la cause et l’objet. C’était en elle comme en lui à certaines heures de douloureux et violents élans vers un ailleurs inconnu, mais où devait être le bonheur et qu’ils n’atteindraient jamais…

D’abord Chelbia, stupéfaite de ne plus voir Mahmoud même quand Belkassem était absent, lui envoya par Bou-Bou des messages de doux reproches.

Il ne répondit pas.

Alors, elle interrogea la Négresse. S’était-il réconcilié avec sa femme ? Était-il malade ?

Mais Bou-Bou la détrompa.

Non, il ne s’était pas réconcilié avec Béïa… Il n’était pas malade. Il s’en allait tous les soirs et ne rentrait qu’à l’aube, bravant ainsi la colère des vieux. La rusée Bou-Bou préférait de beaucoup que Mahmoud demeurât l’amant de Chelbia : ainsi il restait à la maison, guettant les absences de Belkassem et, quand celui-ci ne sortait pas, souvent Mahmoud avait recours à la Négresse en son croissant dégoût de sa femme. Tandis que maintenant il n’y était jamais et ne faisait plus aucune attention à Bou-Bou. Et elle suggéra à Chelbia l’idée que Mahmoud devait avoir une maîtresse au dehors. Chelbia, tourmentée par le doute cruel épia elle-même Mahmoud et, un soir qu’il allait sortir, elle l’aborda dans le vestibule.

Au lieu des tendres paroles auxquelles Chelbia l’avait accoutumé, elle l’accabla de plaintes et de reproches.

Était-ce elle qui l’avait cherché, qui, la première, avait conçu l’idée criminelle de commettre le péché avec lui ? Il l’avait détournée de tous ses devoirs, il avait empoisonné sa vie en y introduisant la crainte et le remords…

— Tu as mis ma vie en danger, disait-elle.

— Avant d’exposer ta vie, je crois que j’ai commencé par risquer la mienne !

— Toi c’est autre chose. Tu es un homme, tu peux t’en aller, te défendre ! Et moi, pauvre femme, si mon mari apprend jamais ma trahison, il me tuera… Tu veux toujours qu’il soit fait selon ton bon plaisir à toi !

— Oui certes. Il sera toujours fait selon ma volonté. Adieu !

Alors désespérée, perdant toute prudence, elle saisit sa main.

— Mahmoud ! Mon bien-aimé Mahmoud ! Ne t’en vas pas ! Ne vois-tu donc pas que je suis ton esclave, ta chose, que ma vie t’appartient ! Pour toi j’irai au fond de l’enfer…

— Non, dit-il froidement, je vais rejoindre ma maîtresse, une Juive, la chérie de mon cœur… Et toi, reste. Tu as ton beau mari. Qu’il te suffise jusqu’au jour où il t’égorgera. Quant à moi, sache qu’il n’est pas encore né celui qui enchaînera ma volonté.

Et, sans un mot de pitié, il sortit, la laissant seule, éplorée, dans l’ombre.

 

*

*   *

 

Belkassem s’était depuis longtemps aperçu du changement qui s’opérait dans le caractère de sa femme et il redoublait envers elle de tendresse et de prévenances, l’interrogeant sur le mal dont il la voyait souffrir, tâchant de la consoler.

Et Chelbia se plaignait d’une vague maladie de langueur, de vapeurs, de douleurs imprécises, suppliant tout le monde de la laisser dormir. Et quand l’on s’éloignait, elle s’étendait sur un divan et, se cachant la tête sous un grand châle bleu, elle restait immobile.

Elle ne dormait pas.

Ses nuits elles-mêmes s’écoulaient dans le vague trouble des rêves engendrés par l’insomnie.

Belkassem fit appeler auprès de Chelbia les meilleurs médecins d’Annéba…

Elle les abusa tous, se plaignant de souffrances imaginaires. Son visible dépérissement semblait confirmer ses dires et les médecins s’efforcèrent en vain de la guérir…

Belkassem, affligé, continuait cependant sa vie active d’homme d’idée et d’action, se donnant à son œuvre chère avec toute l’ardeur consciente et ferme de son tempérament.

L’ennui conscient qu’éprouvait Mahmoud était aussi étranger à Belkassem que l’incrédulité de son frère. Tout en éprouvant les nombreuses et inévitables désillusions que réserve la vie à tous nos enthousiasmes, à tous nos élans les plus généreux, tout en perdant peu à peu, au prix des plus cruelles expériences, sa foi juvénile en la foule versatile à la fois et routinière qu’est l’humanité, Belkassem conservait, inébranlable, le culte de l’Idéal, la foi en un avenir meilleur et la confiance à jamais immuable en ce Dieu de l’Islam qu’il adorait en toute sa sublime et simple splendeur, dégagée de tous les symboles, de tous les mythes destinés à la plèbe des non-initiés…

Et au milieu de toutes les rancœurs de la vie, Belkassem était heureux.

Jamais aucun soupçon ne surgit en son âme confiante parce que droite, au sujet de la fidélité de sa femme et, la voyant souffrir, loin de pressentir la vérité, il se fit plus doux et plus tendre. Et Chelbia, dans le désert de sa vie désormais faussée, agonisait, réduite au silence.

Mahmoud lui échappait totalement.

Elle n’osait même plus l’aborder aux rares heures où il se trouvait à la maison.

Tant qu’avait duré son éphémère bonheur, Chelbia avait trouvé toute simple et très aisée l’inévitable dissimulation. Elle n’en avait réellement souffert que les premiers jours, quand sa conscience la tourmentait encore.

Mais maintenant, la nécessité de garder le silence, de cacher à tous les yeux, sauf à ceux qu’elle sentait inintelligents de Mannoubia et de la Négresse, ses souffrances lui étaient devenues une torture de tous les instants.

Contre toute raison, contre toute évidence, elle espérait encore de plus en plus faiblement, et cette vague lueur la faisait vivre.

Lella Djennète, d’après la tristesse plus profonde, quoique silencieuse toujours, de Béïa fut la première à remarquer que Mahmoud avait complètement abandonné sa femme et elle parla à son frère, lui reprochant de tolérer une telle inconduite sous son toit. Le vieux chérif s’émut et interrogea lui-même Béïa. Mais la jeune femme défendit de son mieux ce mari qu’elle adorait, allant même jusqu’à nier les continuelles absences nocturnes de Mahmoud.

Si Hâlil savait à quoi s’en tenir sur la conduite de son fils et il se contentait de hocher tristement la tête en face des généreuses dénégations de Béïa.

Et un soir où Mahmoud allait sortir pour courir auprès de sa Rakhil, Bou-Bou l’appela au nom de Sidi…

Le jeune homme eut un geste de colère, mais il obéit. Il monta dans la vaste chambre du premier qu’occupait Si Hâlil.

C’était une pièce de forme allongée, tenant tout un côté de la maison.

Les murs garnis de faïence de couleurs tendres, disparaissaient presque sous une décoration composée d’armes, de trophées de chasse, de peaux de panthères de boucliers touaregs, d’amulettes en cuir venant du Soudan lointain et de ces tableaux arabes en ébène, en nacre et en pierres précieuses où sont inscrites des sourates du Coran ou des vers des grands poètes de l’Islam.

Le mobilier se composait d’un vaste lit en fer ouvragé sous une moustiquaire de gaze rose brochée, de larges divans recouverts d’étoffes soyeuses aux changeants reflets et de tapis superbes de Tripoli et de Kairouan sur les faïences bleues du plancher.

Sous le plafond en bois ouvré et doré, courait le long des murs une haute corniche en stuc sculpté en une fine dentelle d’un dessin compliqué et délicat.

Des lampes en cristal taillé pendaient sur des chaînettes d’argent et répandaient une lumière discrète sur ce décor de vieil Orient immuable.

Sur une grande table des livres et des parchemins étaient entassés.

Si Hâlil, en gandourah et en turban blancs, était assis sur l’un des divans, la tête baissée, son chapelet d’ambre à la main.

Auprès de lui, en une cassolette de fer, des aromates brûlaient lentement, emplissant l’atmosphère tiède de senteurs légèrement enivrantes.

La lueur rose des lampes glissait sur les vêtements blancs, sur le turban et la barbe neigeuse du vieillard.

Auprès de lui, plongé dans la lecture d’un vieux livre, Si Belkassem était assis, drapé comme toujours dans ses burnous noirs.

Mahmoud, ennuyé et morose, devinait bien pourquoi son père l’avait appelé.

Il le salua, baisa sa main que le chérif lui abandonna avec son impassibilité sereine, puis relevant la tête et dardant sur son fils le regard calme et sévère de ses grands yeux encore étincelants, il dit :

— Si Mahmoud, je t’ai appelé ici pour te parler une dernière fois au sujet de la conduite que tu tiens depuis ton retour dans cette demeure qui n’abrita jamais, et ne doit abriter que des tolbas, des Croyants et des hommes de bien marchant dans le sentier de Dieu. Or toi, depuis le premier jour, tu t’en es écarté. J’avoue devant Dieu ma faute : je n’eusse pas dû te confier à Si Ahmed, mon frère, qu’a perdu la contagion européenne. J’eusse dû, comme je l’ai fait pour ton frère, t’élever dans la saine doctrine de notre confrérie. Dieu me juge et me pardonne !

Mais maintenant je n’ai pas le droit de tolérer plus longtemps ton inconduite sous mon toit. Je te donne l’ordre de te réconcilier avec ton épouse qui est la meilleure et la plus douce des créatures et de ne plus déserter le domicile conjugal. As-tu compris ?

— Oui, j’ai compris. Mais tu m’as marié, Sidi, sans me demander mon consentement et je ne puis aimer cette femme.

— Qu’as-tu à lui reprocher ?

— Elle est laide et bête. Elle ne me plaît pas enfin. Il me semble que c’est suffisant pour que je la répudie.

Les yeux du vieillard étincelèrent.

— Par la vérité du Coran auguste, tu ne le feras pas ! Quant à tes mœurs de Roumi du siècle, tu les abandonneras ou je te briserai comme je brise ce kalam !

Et le vieux taleb brisa entre ses doigts nerveux la plume en roseau qu’il avait prise sur la table. Il en jeta dans la direction de Mahmoud les débris. Mahmoud contenait avec peine la rage féroce qu’il sentait monter en lui et la haine qu’il éprouvait pour ce père qui voulait violenter sa volonté et l’astreindre à une vie misérable entre quatre murs auprès d’une créature honnie et dédaignée.

Mais il comprenait combien inutile serait toute révolte et il se taisait.

— Je te défends de traiter désormais ta femme comme tu l’as fait jusqu’à présent, entends-tu ? reprit Si Hâlil.

Sans un mot, Mahmoud s’inclina et sortit.

Belkassem, qui n’avait pas quitté des yeux les feuillets de son livre qu’il tournait cependant machinalement, soupira et dit :

— Sidi, mon frère n’obéira pas. Rien ne le réduira et rien ni personne ne le ramènera dans le sentier du bien ! Il est mon frère et je l’aime. Cependant Dieu me pardonne, j’aimerais mieux le voir mort que sur cette voie de perdition.

— Ô mon fils chéri ! Quelle amertume ! Trouver là tout près de nous, dans notre propre sang, un ennemi, un renégat, dédaigneux de tout ce qui nous est cher, de tout ce que nous voudrions inculquer à tous les Musulmans, nos frères qui, quoiqu’ils errent dans les ténèbres de l’heure présente, ne sont qu’égarés encore, mais point perdus comme ce fils du péché ! En qui avoir confiance, en qui espérer pour l’accomplissement de notre œuvre si nous rencontrons une telle indifférence en un fils, en un frère ? Si le découragement n’était une trahison et un péché mortel, à voir de telles choses l’on pourrait perdre tout espoir en ce monde musulman, dont nous rêvons de faire un colosse puissant, une lumière éclatante destinée à illuminer un jour l’univers d’une impérissable lueur !

En effet Mahmoud avait quitté son père le cœur irréconcilié, humilié et exaspéré par les menaces du vieillard, et il était bien résolu à tout braver pour continuer le genre de vie qu’il menait, le seul qui lui sembla supportable et digne de lui. Mais les querelles avec son père lui déplaisaient et il songeait au moyen de les éviter.

Pendant quelques jours, il se montra plus prudent, ne quittant la maison qu’après minuit et traitant même sa femme avec plus d’affabilité, ce qui remplit Béïa de joie. Elle s’empressa de parler à Lella Djennète et à Khadoudja de cet heureux changement et les vieux, reconnaissant leur impuissance à réformer cette âme sombre et rebelle, se contentèrent de ce qu’ils prirent d’abord pour un acheminement vers un avenir meilleur.

Mais dès que Mahmoud sentit la surveillance des vieux se relâcher, il reprit son genre d’avant, disparaissant dès la tombée de la nuit pour ne rentrer qu’en plein jour.

Pendant que Mahmoud s’était astreint à plus de prudence et que Chelbia le savait plus souvent chez lui, la nuit surtout, elle avait été prise d’une émotion intense, indicible : peut-être s’était-il lassé de sa maîtresse, peut-être au sein de l’ennui qu’il devait éprouver à la maison lui reviendrait-il à elle, qui était prête à tout pardonner et à lui rendre toute l’ardente tendresse qu’il avait si durement repoussée.

Elle lui écrivit plusieurs lettres enflammées où elle le suppliait de revenir à elle… Mais Mahmoud déchira ces missives devant la Négresse et ne répondit rien.

Alors en Chelbia le dernier espoir s’écroula : donc s’il ne venait pas, même maintenant qu’il sortait moins souvent, c’est qu’il n’avait plus pour elle aucune affection.

Et elle resta plongée en une désespérance amère. Mais elle n’avait point oublié les dernières paroles dédaigneuses et cruelles que lui avait lancées Mahmoud :

— Je vais vers la chérie de mon cœur, ma maîtresse, une Juive. Et dès que Chelbia vit que Mahmoud recommençait à découcher toutes les nuits, elle se sentit prise d’une insurmontable envie de savoir qui était cette Juive. Elle appela donc un matin Bou-Bou et lui ordonna de faire surveiller au dehors Mahmoud.

Bou-Bou avait un frère, Abdou Faye, Soudanais de taille géante, d’une singulière beauté d’idole d’ébène poli aux longs yeux d’ombre et de farouche mystère.

Abdou Faye ne travaillait jamais. Il appartenait à cette catégorie d’individus que l’on appelle à Naples des lazzarnis et en Algérie des zouffris. Abdou semblait sans cesse plongé en la voluptueuse demi-ivresse du kif dont il était un fumeur enragé. On l’eut cru complètement indifférent à tout ce qui se passait devant ses yeux mi-clos.

Il paraissait absorbé tout entier en l’une de ces vagues rêveries indicibles, intraduisibles, propres aux primitifs.

Mais en réalité il était au courant des moindres détails des rouages les plus compliqués de cette vie arabe si fermée, si cachée, si mystérieuse, volontairement toute de sous-entendus et d’allusions. Il connaissait tout le monde dans Annéba et il eut pu mettre un nom sur toutes les figures qui défilaient devant lui sans qu’il semblât même les voir.

Bou-Bou savait toujours à peu près où trouver Abdou Faye.

Ce jour-là elle se rendit au marché arabe et là, devant un café elle trouva le Soudanais étendu selon son habitude sur un banc, en train de fumer le kif parmi d’autres vagabonds kabyles ou noirs…

À côté, un autre Soudanais frappait en cadence monotone un tam-tam, berçant ainsi la somnolence d’Abdou. Sans même changer de position il écouta ce que sa sœur lui confiait avec beaucoup de gestes expressifs en leur langue rauque et étrange.

Puis, lentement il se leva et, sans un mot, il se mit en route remontant vers la vieille ville. Et, à la tombée de la nuit, il vint frapper à la porte de Si Hâlil. Bou-Bou le guettait. En peu de mots, avec son grand air impassible, Abdou lui donna des renseignements très complets sur Rakhil et ses amours avec Mahmoud. Puis il étendit sa longue main noire, vaguement rosée intérieurement. Bou-Bou lui remit la récompense promise par Chelbia.

Abdou Faye s’éloigna lentement dans la nuit bleuâtre… Bou-Bou sautillante, avec son éternel rire malicieux, courut auprès de Chelbia pour lui rendre compte de la mission de son frère.

Parmi les choses amères que Chelbia apprit ainsi, une surtout la blessa profondément…

Bou-Bou avait dit :

— Et l’on sait dans le quartier de Carthage que Si Mahmoud ne paye pas Rakhil. Elle l’aime et a fermé sa porte à tous les autres hommes.

Ainsi, non seulement il l’avait trahie pour une Juive, une prostituée, mais encore il aimait bien réellement celle-là et il en était aimé !

Chelbia se sentit incapable d’endurer plus longtemps ce martyre de l’impuissance et de l’inaction. Et, de concert avec Mannoubia et Bou-Bou, elle se mit à songer au moyen de séparer Mahmoud de Rakhil.

Agir sur lui-même, elles savaient bien qu’il était inutile d’y songer.

Bou-Bou, la plus rusée des trois, suggéra à Chelbia l’idée de prévenir Béïa en lui donnant tous les renseignements qu’elle devait ignorer. Ainsi Béïa préviendrait les vieux et ceux-ci surveilleraient de plus près Mahmoud.

Mais depuis que Béïa était mariée, Chelbia n’entretenait plus avec elle aucune relation d’amitié.

Elle n’entrait jamais dans la chambre de sa belle-sœur et quand les vieilles lui en demandaient la cause, elle répondait qu’elle craignait de rencontrer Mahmoud, dont elle se gênait, disait-elle. Ainsi, elle comprit qu’il serait imprudent pour elle d’aller ainsi simplement parler à Béïa de choses aussi intimes.

La Négresse se chargea donc de la commission. Elle vint un matin auprès de Béïa qui la gâtait beaucoup et se mit à babiller avec la volubilité excessive de sa race.

Béïa sans méfiance lui répondait en vacant aux soins de son ménage : elle avait bien une servante, une Kabyle, élevée dans la maison, mais celle-ci était malade… De plus, les travaux du ménage servaient à Béïa de distraction en sa triste existence d’abandonnée cloîtrée.

Soudain, sans rapport aucun avec le reste de leur entretien, Bou-Bou demanda :

— C’est à Si Mahmoud cette belle ceinture qui est pendue là au clou ?

— Oui… À qui serait-elle donc ?

— Comment ! Il est déjà sorti de si grand matin ! Ou bien il a de nouveau découché ? Où peut-il être en ce moment ?

— Dieu le sait !

Et Béïa se détourna…

— Je l’ai vu hier soir Si Mahmoud. Il était dans le quartier de Carthage.

Béïa, avec une indifférence voulue pour ne pas sembler tenir aux commérages de la Négresse, demanda :

— Il se promenait ?

— Non, il achetait des fleurs. Je croyais que c’était pour toi. Il ne les a donc pas apportées ?

— Non…

— Alors il a dû les porter à Rakhil.

— À quelle Rakhil ?

Béïa n’ignorait plus rien des trahisons de son mari. Elle soupçonnait même ses relations avec Chelbia et malgré tout son amour, elle avait parfois maintenant des instants de révolte amère.

Elle eut parlé aux vieux, mais elle songeait au drame sanglant que provoquerait dans la famille une telle révélation.

Et elle était bien décidée à se taire.

Elle savait aussi que Mahmoud délaissait depuis quelques temps Chelbia, qu’il devait avoir en ville une autre maîtresse préférée. Mais Béïa n’avait aucun moyen de se renseigner à ce sujet… Que lui importait d’ailleurs le nom de sa rivale !

Bou-Bou joua l’étonnement.

— Comment ! s’écria-t-elle, tu ne sais pas ? Mais toute la ville en parle ! Mahmoud a pour maîtresse la fille du vieux Mordokheï Azoulay, Rakhil… Alors tu ne le savais pas ?

Béïa fronçant ses sourcils peints, répondit sévèrement :

— Non je ne le savais pas. Ça m’est égal. Quant à toi je ne veux pas que tu parles ainsi de Sidi. Tais-toi et vas-t’en.

Mais, malgré cet échec, Chelbia prit la résolution de parler elle-même à Béïa.

Afin de ne pas éveiller de soupçons, elle lui adressa plusieurs fois affectueusement la parole et passa même une fois à dessein sous les arcades, devant la porte de Béïa, de qui Chelbia n’avait pas le moindre doute sur l’ignorance complète où elle croyait Béïa de ses amours avec Mahmoud…

Elle ne comprenait nullement le caractère de sa belle-sœur et ne s’imaginait pas que celle-ci, étant presque sûre d’une telle chose, pût se taire et la tolérer uniquement de peur de causer de terribles malheurs.

Béïa était fort surprise des avances subites que lui faisait Chelbia.

Pacifique et douce comme toujours, elle y répondit par une amabilité réservée, ne désirant pas ce rapprochement avec cette femme qui lui était devenue odieuse.

Mais Chelbia, après plusieurs courts entretiens avec Béïa, résolut de frapper le grand coup et, un matin, parée, elle se rendit chez sa belle-sœur. Sur le seuil, elle s’arrêta net : Mahmoud lui tournant le dos était là, qui s’habillait.

— Bonjour ma sœur, dit Béïa, toujours impénétrable et avenante…

Mahmoud brusquement se retourna et Chelbia put lire un violent mécontentement dans le regard de son amant.

Sans un mot il acheva sa toilette et sortit, passant devant elle…

Chelbia, décontenancée et troublée par cette rencontre, s’assit, tandis que Béïa préparait le café de l’hospitalité. Elle était loin de se douter que Chelbia aurait l’impudence de lui parler de Mahmoud. Après une courte conversation futile, où Chelbia sut être naturelle, il y eut un silence.

Puis Chelbia dit, tâchant de sembler indifférente :

— Ton mari est sorti ? Les hommes sont tous les mêmes. Ils sont toujours dehors… Comme le mien : toujours en voyage ou à la zaouïya. Et nous autres femmes, nous sommes toujours seules à nous ennuyer… Est-ce que Si Mahmoud suit aussi une Voie qu’il est toujours dehors ?

— Non. Il se promène.

— Moi vois-tu sœur, je sais toujours ce que fait mon mari. Je le fais surveiller… Tu ferais bien d’agir de même car cela fait du tort à la famille… On parle beaucoup de ton mari en ville paraît-il.

Béïa, irritée, considéra attentivement Chelbia, sans deviner encore le vrai but de la démarche de sa belle-sœur, elle commençait à sentir un piège. Chelbia, sans se troubler, continua :

— L’on accole le nom de Si Mahmoud à celui d’une prostituée juive, une certaine Rakhil, auprès de laquelle il est sans cesse… Ne ferais-tu pas bien de prévenir les vieux ? Si je te dis ça c’est par amitié. J’ai des parentes au dehors qui le savent par leur mari ou leur frère… Autrement ça ne me regarde pas… Mais c’est un grand haram ce que fait ton mari !

Béïa comprit alors le but de cette visite insolite et, lentement, plongeant le clair regard de ses yeux gris dans l’ombre de ceux de Chelbia, elle dit avec une intonation presque menaçante :

— J’aime mieux que Si Mahmoud sorte commettre du haram au dehors que de savoir qu’il en commet un bien plus terrible ici même, sous le toit de son père, dans la maison où est morte sa mère, que Dieu lui accorde sa clémence ! Et je préviendrais en effet Lella Djennète, Si Hâlil et aussi Si Belkassem si je ne craignais de faire couler beaucoup de sang dans cette demeure, Dieu juge et punisse les criminels !

Chelbia, stupéfaite, devint livide. Elle se sentit défaillir.

— Mais… Comment ici ? Mais… avec qui ?

— Tu le sais mieux que moi, kéféral. Écoute, vas et ne viens plus jouer ta vie et celle d’un autre fils du péché… Ne viens plus me tenter comme le démon des ténèbres, goule !

Et Chelbia, sans oser proférer une parole, sortit. Béïa était désormais l’absolue maîtresse de la destinée des deux amants.

D’abord, Chelbia songea à prévenir Mahmoud de ce danger qu’il ignorait sans doute… Mais elle réfléchit que, d’abord en le mettant ainsi sur ses gardes, elle le perdrait pour jamais car, même s’il se lassait de la Juive, il n’oserait plus jamais la revoir, elle ; qu’ensuite il pouvait, audacieux comme il l’était, interroger sa femme, et apprendre l’imprudente démarche qu’elle, Chelbia, venait de tenter…

Et elle comprit qu’il valait mieux se taire et patienter.

Les paroles de Béïa avaient jeté dans l’âme de Chelbia un trouble profond, une sorte de sombre terreur superstitieuse…

En effet, tout ce qu’elle avait fait était un haram terrible et si, pour le moment, ceux d’entre les hommes qui pouvaient l’en punir l’ignoraient, Dieu le sait, et elle tremblait à la pensée qu’il n’y avait rien à tenter contre cette force invisible et terrible que le peuple musulman appelle le Mektoub.

« Oui, se disait-elle. Ni les vieux, ni Belkassem ne savent rien… Mais, s’il est écrit qu’ils doivent l’apprendre, et si personne ne vient le leur dire, la main de Dieu le leur écrira en lettres de feu dans le ciel ou dans les ténèbres…

Épouvantée, elle passa des nuits affreuses, tantôt tremblante et éplorée, tantôt suppliant cet Inconnu omnipotent dont elle se sentait environnée, et qui savait son crime…

Par un de ces contrastes ironiques dont est tissée toute vie humaine, elle qui avait, en sa désespérance souvent invoqué la mort, se sentait affolée de terreur, maintenant qu’elle avait cru voir planer l’aile noire de Meleik-el-Moute au-dessus du sentier de sa vie…

Malheureuse, torturée de regrets, de remords, abandonnée, sans cesse menacée, elle voulait cependant vivre, inconsciemment, par cette force obscure qui attache si solidement au processus physique même de l’être, tout ce qui vit, tant il est vrai que la souffrance est l’une des conditions inhérentes à la vie…

Inconsciemment, Béïa avait commencé l’œuvre de vengeance où Chelbia, victime elle-même, devait souffrir pour le seul vrai coupable, Mahmoud.

 

*

*   *

 

La maison de Mordokheï était de construction arabe, un cube de maçonnerie passé à la chaux bleuâtre, sans ouverture sur le dehors et sans étage.

La chambre de Rakhil, la plus belle et la plus grande de toutes, s’ouvrait sur la cour dallée de rouge qu’elle obligeait à grand peine Khmimsa à tenir propre.

Un rideau rouge fermant la porte entretenait une pénombre transparente dans la vaste pièce tapissée de faïence.

Sur les murs, quelques photographies et un portrait de Rakhil, à l’huile, peint par quelque amant Roumi d’un talent incontestable.

Il y avait là un grand lit italien en fer à la tête et aux pieds duquel, sur des plaques de tôle, s’étalaient de naïves peintures, paysages aux tons veloutés et ardents.

Au lieu de la blanche moustiquaire arabe, un lourd rideau de soie violette descendait du plafond, déplacé au milieu des tons luisants des faïences.

Une armoire à glace dans un coin, puis des meubles arabes, des divans en forme de bancs, des petites tables basses, des coffres peints.

En face de la porte flanquée de deux petites fenêtres carrées sans vitres, sur le tapis tunisien du plancher, deux matelas de laine bleue, recouvert d’un superbe tapis de Kairouan, épais et soyeux, et d’un amoncellement bariolé de coussins arabes, de forme allongée : le lit bédouin où se tenait, des journées entières durant, Rakhil… et qu’elle réservait à Mahmoud, par une pudeur étrange chez elle : tant d’autres avaient passé avant lui, sur le lit italien, sous les rideaux de soie violette…

Par une chaude après-midi finissante d’août, Rakhil était couchée, comme à l’ordinaire, sur son lit de nomade.

En simple chemise de mousseline blanche et en gandourah d’indienne claire, ses beaux bras nus et ronds relevés sous la toison fauve de ses cheveux teints, elle rêvait, attendant le soir qui devait ramener sous son toit Mahmoud pour de nouvelles ivresses qui dureraient presque jusqu’à l’aube.

Les yeux mi-clos, elle rêvait.

Enfin elle se sentait bien près d’être heureuse. L’ennui morne des journées d’antan avait fait place à une sorte de rêverie langoureuse, douce infiniment.

Seul l’imprécis désir qui, parfois venait l’entraîner vers des ailleurs inconnus et très mystérieux la hantaient maintenant de plus en plus souvent…

Même aux heures enivrantes de ses nuits d’amour, sous l’étreinte de plus en plus passionnée de Mahmoud, elle sentait ce désir troublant lui venir. Elle eût voulu prendre son amant, se l’incorporer en quelque sorte, faire sienne cette chair à jamais…

Oui, elle aimait et se sentait aimée, et l’univers avait changé d’aspect à ses yeux.

Tout lui semblait régénéré, devenu plus beau et plus riant, depuis qu’elle avait rencontré Mahmoud. Et ce jour-là, elle songeait vaguement à ces choses de son amour.

À certains souvenirs récents elle se sentait tressaillir jusqu’au plus profond de ses entrailles… Elle revivait ainsi, délicieusement, certaines voluptés passées.

Mais une inquiétude lui restait cependant, au sein de cette atmosphère de bonheur qu’elle sentait comme se condenser autour d’elle : malgré toute son ignorance, son inaptitude à l’observation et au raisonnement, elle sentait bien tout ce fond d’obscurité et de mystère, redoutable pour elle, qu’il y avait en Mahmoud.

Ainsi jamais elle ne l’avait vu gai, joyeux. Souvent, depuis quelque temps, elle le voyait sourire. Rire, jamais.

S’il daignait plaisanter, ses facéties avaient le mordant amer de l’ironie et Rakhil en ressentait une sorte de malaise.

Il y avait toujours en Mahmoud tout un infini de pensées et de sensations qui ne se donnaient pas, qui restaient cachées et inexprimées.

Et ce monde-là, issu non pas d’une pensée large et profonde, d’une sensibilité intense, mais bien de l’immense et froid égoïsme de cette âme, était un mystère indéchiffrable pour l’intelligence inculte de Rakhil.

D’autres, plus aptes à la pensée, comme Belkassem et Béïa elle-même, avaient deviné sinon les détails au moins la nature de cet amer fond de ténèbres qui composait le moi réel de Mahmoud.

Rakhil, ne pouvant le comprendre, en sentait seulement l’existence, ce qui lui causait une sorte de crainte et d’appréhension inconscientes.

Rien de plus difficile à concevoir, pour les êtres dont l’intelligence est très cultivée, que la souffrance de l’intellect inculte, quand il est vif et puissant de par sa nature, et qu’il se débat dans les ténèbres, aux prises avec tout un monde de circonstances et de sensations incompréhensibles pour lui… Rien de plus difficile à concevoir et à exprimer que ces états d’âme simples, vagues, indéfinissables et nébuleux comme les amas imprécis des mondes non encore indifférenciés et condensés qui semblent sommeiller en des brumes laiteuses, aux confins lointains de l’univers…

… Au Moghreb, quand le carré net de ciel visible depuis la cour de Rakhil se fut empourpré pour le quotidien incendie des jours finissants, le lourd marteau de fer de la porte retombant deux fois avec un bruit sourd, fit tressaillir délicieusement Rakhil c’était le signal convenu, et Mahmoud entra.

Depuis qu’il était à Annéba, il portait le costume Maure, aux teintes harmonieuses et délicates, allant du bleu pâle des vêtements de drap jusqu’au jaune discret du turban de soie soigneusement roulé en quatre étages absolument réguliers, en passant par le blanc laiteux de la gandourah en soie diaphane de Tunis.

Son visage d’un ovale parfait, au front large et haut, au nez mince et droit, éclairés par l’éclat superbe des larges yeux sombres, s’était légèrement bronzé au soleil ardent de l’été Barbaresque, rendant plus mâle ce masque pâle que jamais aucune expression d’allégresse n’illuminait.

Rakhil se leva en s’écriant, joyeuse :

— Y a rouhi ! Mon âme !

Il sourit, et le rouge saignant de ses lèvres au contour à la fois obstiné et voluptueux, découvrirent la blancheur de ses dents.

— Asslèma, ya Rakhil ! dit-il, de sa voix lente et basse, conservant les intonations particulières au dialecte d’El Djézaïr.

… Après le baiser qui, chaque soir, commençait leurs longues ivresses, Mahmoud, alangui, se releva à demi, s’appuyant du coude sur l’un des coussins. Distrait, il suivait du regard les volutes bleues que décrivait dans la lueur finissante la fumée de sa cigarette.

Répondant aux pensées qui venaient de la troubler, Rakhil demanda : — À quoi penses-tu, Sidi ?

— Je pense qu’il n’est pas de source capable d’étancher ma soif !

— Comment cela ?

— Oui… Jamais en aucune circonstance de ma vie, je n’ai connu le contentement de moi-même et des autres.

Sans bien saisir les sens de ces paroles, Rakhil comprit qu’il parlait justement de ces choses mystérieuses qu’elle sentait en lui.

— Explique-moi ce qu’il y a en toi qui fait que tu ne ressembles pas aux autres hommes.

Ironiquement, il sourit, avec un geste las de la main : – T’expliquer cela ! Mais ne vois-tu pas que tout ce que je fais ne ressemble pas à ce que font les autres… Et non pas parce que je fais des actions extraordinaires en elles-mêmes, mais bien parce qu’elles proviennent, chez moi, de causes très différentes de celles qui font agir les autres hommes. D’abord, tous les hommes aiment quelqu’un ou quelque chose, et moi je n’aime rien ni personne. Rakhil, presque épouvantée, sursauta :

— Comment ! tu n’aimes personne ? Et moi ?

Mahmoud sourit.

— Tu ne me comprends pas ! D’ailleurs, personne ne t’a jamais appris à penser. Oui, si tu veux appeler cela amour, je t’aime. Mais… est-ce bien toi que j’aime, ou bien seulement la sensation que tu me procures, et que je n’éprouve avec aucune autre femme ? Je t’aime, oui… Tout autre que moi appellerait cela de l’amour et se croirait heureux… Mais moi, je sais trop bien que ce n’est pas toi que j’aime, mais bien moi-même, en la jouissance que tu me donnes.

Les prunelles bleues de Rakhil s’élargissaient démesurément, en l’effort douloureux de son cerveau pour comprendre.

— Alors, tu ne m’aimes pas ?

Impatienté, regrettant d’avoir parlé, il haussa les épaules.

— Si. J’éprouve pour toi le sentiment que tout le monde appelle amour. Que t’importent, à toi, les raisons et la vraie nature de ce sentiment ? Jouis-en en paix ! Tu as la chance inouïe de pouvoir sentir très intensément tout en ne comprenant pas ce que tu sens. L’intelligence est un poison dont la mort seule peut nous guérir. Laisse dormir en toi ce poison, et jouis…

Souvent déjà Mahmoud avait tenu devant Rakhil des propos semblables, jetant en l’âme inquiète de la Juive un trouble infini, l’emplissant de stupeur.

— Appelle l’amour comme tu veux puisque tu es savant, dit-elle. Mais dis-moi que tu m’aimes, que tu m’aimeras toujours.

Un sourire amer glissa sur les lèvres pâles du Maure.

— Toujours ! Est-ce qu’il y a ne fut-ce qu’une illusion qui dure toujours, c’est-à-dire qui nous accompagne jusqu’à la Mort ? D’ailleurs sois tranquille : tant que tu me vois venir à toi, c’est que je t’aime, c’est-à-dire que tu me donnes le frisson que je te demande et que je ne trouve qu’auprès de toi. Mais, afin que tu ne puisses, un jour, me faire de reproches, sache que si, tôt ou tard, je cesse d’éprouver pour toi la volupté, seul objet de mes désirs, seul but de ma vie, tu ne me reverras plus. Ce sera fini. Aucune force humaine n’est capable d’enchaîner ma volonté.

… À mesure que Mahmoud parlait, Rakhil sentait l’obscurité se faire dans son âme et une terreur indicible l’envahir… Ainsi un jour viendrait, bientôt peut-être, où Mahmoud l’abandonnerait, où elle se retrouverait de nouveau seule, dans le désert désolé de sa vie d’antan !

Mais, dans la pénombre encore vaguement rosée du crépuscule finissant, elle vit le visage de son amant se pencher sur elle, comme transfiguré et, dans le regard de ses yeux, elle lut une langueur infinie et un ardent désir de ses caresses…

Le propre de tous les vrais sentiments ardents et profonds est de nous donner l’illusion enivrante de leur éternité… et il nous semble que nous les avons éprouvés depuis toujours, que nous les éprouverons à jamais… ou bien, pour les âmes plus conscientes, dès le jour où elles conçoivent l’un de ces sentiments, envahissant et dominant tout l’être, leur vie passée semble annulée, anéantie, se perd en des grisailles d’existence de chrysalide, ensommeillée…

Ainsi, sous les caresses de Mahmoud, Rakhil oublia tout ce qu’elle avait pu saisir des discours de son amant, et elle s’abandonna à la félicité infinie de l’amour qui lui semblait, en cet instant, durer infiniment.

Très étrangement, chez Mahmoud lui-même, de la morne tristesse qui, toute cette journée avait pesé sur son âme, surgit un désir fou, sans cesse renaissant, et une sensibilité qui lui fit éprouver une ivresse encore inconnue jusque là.

Pour la première fois de sa vie, il sentit l’émotion profonde du cœur s’allier chez lui à la jouissance purement sensuelle, la seule qu’il eût connue jusqu’alors.

Tandis qu’ils s’étreignaient follement, jusqu’à la douleur, jusqu’à la rage, les ténèbres de leurs âmes leur semblaient se dissiper, faire place à une lumière éblouissante… Ils se sentaient purs et bons, comme lavés par les larmes extatiques de la volupté, de toutes leurs souillures passées… Il leur semblait renaître à la vie, à une vie nouvelle où la douleur n’aurait plus de raison d’être et qui ne finirait jamais.

Ils atteignirent, ce soir-là, l’apogée de la félicité qu’ils pouvaient se donner l’un à l’autre…

Et Rakhil sentit qu’elle avait enfin saisi l’objet des désirs imprécis qui l’avaient torturée des années durant…

Mahmoud retombé, haletant, brisé, le cœur encore palpitant d’une ivresse sans nom sur les coussins ravagés de leur lit d’amour, resta pendant un long instant incapable de penser…

Il se sentait plongé en une délicieuse non-existence. Puis, subitement, il sentit un impérieux besoin de s’en aller, au grand air du dehors, d’être seul, et de penser… Il sentait que tout un monde nouveau venait d’éclore en son cerveau enflammé et, brusquement, après avoir étreint Rakhil pour un baiser où, pour la première fois, il se sentit exprimer une reconnaissance sincère, il sortit, lui disant :

— Je dois rentrer… Je reviendrai demain, je reviendrai toujours. Tu es le paradis… Je reviendrai toujours…

À grands pas, comme poussé par une force inconnue, il remontait tout en haut de la colline d’Annéba. Là, au-dessous de l’abîme, au sommet des rochers à pic, court un rempart très bas, à hauteur d’appui.

Les tamaris pâles et les figuiers de Barbarie, aux formes contournées et méchantes, se penchent au-dessus de la route qui passe tout en bas, sur le bord de la mer…

Mahmoud alla s’accouder au parapet de fer du pont de la Casbah, en face du golfe encore plongé dans les ténèbres : l’heure de l’îcha venait à peine de sonner et la pleine lune ne s’était point encore levée.

Un silence profond, inusité, régnait là, au-dessus de la ville bruyante d’ordinaire, les soirs d’été.

Dans le ciel pur, d’un bleu si foncé qu’il semblait noir, l’infini des lueurs astrales scintillait d’une incomparable splendeur, inconnues aux froides étoiles, souvent voilées, du ciel septentrional. Alentour, dans l’ombre, les formes blanches des maisons et calles, d’un noir plus opaque, semblaient se mouvoir, osciller vaguement comme animées d’une vie étrange, fantomatique…

Mahmoud, encore empli du trouble inexprimable que lui avait laissé la volupté inouïe de ce soir, restait là, immobile, s’abandonnant à une sensation toute physique, de bien-être mêlé d’une lassitude vague.

… Mais peu à peu, vers la haute mer, le ciel pâlit, comme en une aube commençante. De vagues lueurs roses traversèrent d’abord l’horizon puis, peu à peu, à peine distinctes, elles se reflétèrent sur l’eau noire du golfe qui apparut immense et calme.

En bas, au bout de la double jetée fermant l’avant port, les deux feux de position, vert à droite, rouge à gauche, se reflétaient en innombrables petites lignes lumineuses, sans cesse brisées, sans cesse éteintes sans cesse renaissantes, le rouge d’une intensité de couleur inouïe, l’autre blafard comme remontant en transparence des dessous insondables des flots. Puis plus loin, vers le large, la lanterne indicatrice d’un récif dangereux, fixée au sommet d’une bouée flottante indéfiniment par la grande houle rude arrivant de la haute mer, se devinant en une ligne plus noire là-bas, vers l’horizon septentrional derrière le feu tournant du phare du Cap de Garde et celui, immobile, de Bas-el-Hamra.

Puis la lueur s’accentua, plus colorée, d’un rose presque écarlate déjà, et des hachures sanglantes coururent à la surface des eaux noires, vaguement bleuissantes déjà.

Enfin, le disque blanc émergea de l’eau, radieux.

Les étoiles, noyées dans la grande lueur glauque venue d’en-bas, pâlirent et la surface morte jusque là du golfe, s’anima d’une vie étrange, inondée de lueurs multicolores, mouvantes, changeantes, indéfiniment, allant du bleu glauque des abîmes au rouge écarlate du corail, en passant par des teintes inouïes de vert, de gris, d’or en fusion et de cuivre rouge.

Pour la première fois, Mahmoud sentit son âme vibrer, enivrée réellement par la splendeur inexprimable de ce spectacle… Pour la première fois, il sentit son esthétisme froid faire place à un enthousiasme vrai, profond…

… Il ne se reconnaissait plus, surpris de ressentir des émotions aussi intenses, aussi sincères surtout. Lui aussi jusqu’à ce jour, il avait ressenti, quand il pensait à Rakhil ou quand il était auprès d’elle, l’indéfinissable désir de quelque chose de meilleur, de plus intense que la sensation présente. Lui aussi, parfois, il avait senti palpiter son cœur, en un élan ardent vers un inconnu charmeur…

Toutes les ivresses, toutes les extases passées l’avaient laissé insatisfait.

Tout à l’heure au contraire, il s’était senti, pour un instant, entrer de plain-pied dans le domaine extatique de l’absolue satisfaction. Quand il étreignait Rakhil il ne pouvait imaginer rien de meilleur, rien de plus intense, ni rien désirer…

… Et là, devant le calme infini de cette nuit enchantée, une idée lui vint, soudain, lumineuse, d’une netteté glaciale : jamais plus il ne désirerait Rakhil comme il l’avait désirée jusque là, car tout son désir n’avait eu d’autre objet que d’atteindre la félicité éprouvée de ce soir-là.

Il était satisfait car il avait possédé enfin en Rakhil ce quelque chose de mystérieux, de follement désiré qui, jusque là, avait toujours semblé se refuser, et l’entraîner plus avant à travers la gamme ascendante des voluptés.

Maintenant Rakhil ne pouvait plus rien lui donner, puisqu’elle s’était donnée toute, ce soir-là.

… Et il comprit, sans pouvoir en douter un seul instant, que l’ivresse éprouvée ce soir ne devait plus, ne pouvait plus se répéter jamais.

L’acheminement était achevé, le but était atteint… et Mahmoud se retrouvait de nouveau seul, au sein de l’aride désert de son ennui…

Pour la première fois depuis sa rencontre avec Rakhil il se remit à songer aux chimères à venir, aux autres femmes, aux autres voluptés…

Doucement, lentement, sans hâte, il reprit le chemin de la maison paternelle, à travers le rayonnement bleu de la lueur lunaire glissant sur les chaux blanches des façades nues et muettes, tandis qu’il se souvint que, dans l’extase finissante, il avait promis de revenir le lendemain, de revenir toujours…

Et, ironiquement il sourit :

— À quoi bon ?

 

*

*   *

 

Rakhil sur sa couche en désordre songeait : en elle aussi les désirs indéfinissables s’étaient tus. En elle aussi le calme aussi s’était fait…

Mais quel calme ! Elle sentait par toutes les fibres de son être une volupté nouvelle, naïve, infinie : la volupté d’exister.

Toutes les ombres mornes qui avaient depuis son enfance endeuillé son âme s’étaient dissipées et il lui semblait qu’elle venait de s’éveiller par une matinée radieuse de convalescence, après une longue nuit de long sommeil, agitée par les songes malsains du délire.

Toute sa vie passée lui semblait maintenant s’être reculée en un passé si lointain qu’à peine elle s’en souvenait.

Elle aussi, comme Mahmoud, elle ne désirait plus rien de meilleur ni de plus intense.

Mais naïvement, de toutes les forces de son âme plus saine, elle croyait à la durée de ce bonheur…

Et elle songeait avec un intense frisson, non plus seulement aux extases passées mais encore à celles à venir qui, croyait-elle, égaleraient celles qui avaient marqué sa naissance au bonheur.

Un étonnement lui restait seulement : pourquoi, au lieu de prolonger leurs caresses comme d’ordinaire jusqu’au matin, pourquoi Mahmoud était-il parti si précipitamment ?

Mais, avec la quiétude de son bonheur, elle se disait :

— Qu’importe ? Je ne puis comprendre toutes ses pensées d’homme et de savant. Qu’importe puisqu’il reviendra demain, puisqu’il reviendra toujours ! ? Et elle s’endormit doucement, souriante, paisible comme elle ne l’avait jamais été, même en sa toute première enfance…

La vieille Stitra était accroupie au milieu d’une sorte de niche dans la muraille de la cour, servant de cuisine.

Devant elle, dans une terraille rouge, posée sur un pot-à-feu arabe en terre cuite, bouillait doucement une sorte de breuvage très fortement aromatique, destiné à rendre les forces aux personnes épuisées : depuis cinq jours que Mahmoud n’était pas revenu, n’avait donné aucune nouvelle de lui, Rakhil stupéfaite, épouvantée d’abord, puis désespérée, dépérissait à vue d’œil.

Elle avait attendu Mahmoud avec l’impatience de son grand amour au lendemain de leur dernière entrevue.

Il n’était pas venu.

Messaoud et la vieille avaient rôdé aux abords de la maison de Si Hâlil, croyant à une maladie de Mahmoud, à un malheur…

Ils n’avaient réussi à voir que Bou-Bou : rien de particulier ne s’était passé, Mahmoud se portait bien, mais il n’était plus ressorti depuis quelques jours et il passait tout son temps étendu sur son lit à lire ou à rêver.

Et l’esprit de Rakhil se débattait dans les ténèbres.

— Tu l’as souvent trouvé étrange, disait le fidèle Messaoud. Il doit être fou…

En effet c’était la seule explication plausible que Rakhil pouvait admettre… Comment ! Au lendemain d’un pareil épanouissement du plus radieux des bonheurs, après lui avoir juré de revenir toujours, il s’enfermait chez lui, dans cette maison qu’il haïssait, et il ne revenait plus.

Elle essayait pourtant de se consoler en attribuant cette manière d’agir à des querelles survenues entre Mahmoud et les vieux.

Mahmoud lui parlait rarement des différends avec son père, non pas par respect pour Si Hâlil mais par cette réserve innée qui empêche les Musulmans de révéler à des étrangers, à une femme surtout, leur vie privée.

Mais elle savait bien qu’il était marié malgré lui et que son père le persécutait à cause de ses sorties nocturnes.

Rakhil se désolait, quoique l’idée ne lui fut point encore venue que Mahmoud avait résolu, consciemment et définitivement, de l’abandonner.

« Il m’aime trop, se disait-elle, il reviendra ».

Mais, tourmentée par l’incertitude, elle avait perdu le sommeil et l’appétit et Stitra voulait lui faire prendre une sorte de tisane reconstituante, composée de plantes sauvages et de racines amères.

En face d’elle sa sœur, Noucha, était agenouillée.

Vieillie avant l’âge, d’une laideur maladive, Noucha, malgré ses vingt-quatre ans, semblait presque aussi vieille que sa sœur aînée.

Après sa sortie de prison, elle n’avait pu reprendre la vie de courtisane et elle était devenue la domestique à tout faire, surchargée de travail, battue par Stitra et méprisée par Rakhil… Elle avivait le feu au moyen d’un petit éventail rond, sans manche, tissé en alfa… Doucement, d’une voix atone, presque enfantine, elle chantonnait.

C’était le soir et la lumière rouge d’une bougie dans un chandelier de fer, éclairait les deux femmes vêtues de noir, penchées sur leur cuisine de sorcière.

À travers le rideau rouge baissé sur la porte de Rakhil, une faible lueur perçait et un silence de mort régnait dans toute la maison que seule la chanson monotone de Noucha troublait. L’on frappa à la porte.

Les deux femmes tressaillirent et Rakhil elle-même se précipita dans le vestibule, son chandelier à la main : qui pouvait en effet venir en de pareilles heures, par un temps de sirocco, sinon Mahmoud ?

D’une main tremblante elle ouvrit. Mais elle recula, à la fois désappointée et effrayée : devant elle s’était dressée la silhouette géante, enveloppée de cotonnades bleues d’Abdou Faye, le Soudanais.

— Bonsoir, dit-il de sa voix lente, avec son accent rauque et traînant. C’est bien toi qui es Rakhil ?

— Oui… Qui es-tu et que veux-tu ?

— Je suis Abdou Faye, le frère de Bou-Bou Samana qui est chez Si Hâlil.

À ce nom le cœur de Rakhil bondit : le Nègre venait de la part de Mahmoud !

— Entre, entre vite ! Tu viens de la part de Si Mahmoud ?

— J’ai besoin de te parler, seule.

Elle le fit entrer dans sa chambre, tout au fond, renvoyant Stitra et Noucha.

Le Nègre s’accroupit à terre en une pose simiesque, s’appuyant de sa longue main noire sur le sol.

— Non, dit-il. Je ne viens pas de la part de Si Mahmoud mais pour parler de lui. J’ai à te dire un secret qui te rendra ton amant qui t’a quittée et que tu pleures…

— Comment sais-tu cela ?

Un rire étrange éclaira la belle figure noire d’Abdou.

— Qu’est-ce que cela te fait ? Tu vois que je sais tout… Oui, je puis mettre entre tes mains la vie de Si Mahmoud… Mais il faut que tu me payes largement ce secret. Tu es riche, tu peux me payer…

— Peut-être que tu mens ? Comment peux-tu mettre la vie de Si Mahmoud entre mes mains ?

— Dès que je t’aurai dit le secret tu comprendras quelle puissance terrible tu possèdes sur Si Mahmoud.

Je te le jure sur le Coran auguste.

— Combien veux-tu ?

— Dix douros.

— Quel que soit ton secret, c’est trop cher. D’ailleurs je n’en ai pas besoin. Je ne veux pas de mal à Mahmoud. Je l’aime.

Longtemps, âprement ils marchandèrent. Enfin pour en finir, Rakhil conclut le marché à trente francs, dont elle lui donna immédiatement la moitié.

Alors, se calant plus commodément sur un coin de tapis, les yeux élargis moitié enfantin, moitié cruel, Abdou murmura très bas :

— Si Mahmoud avant de te connaître a été l’amant de sa belle-sœur Lella Chelbia, la femme de Si Belkassem ben Hâlil. Quand Si Mahmoud l’a abandonnée pour toi, elle m’a chargé par l’entremise de ma sœur, Bou-bou, de surveiller Mahmoud. Ma sœur m’a tout raconté. Maintenant qu’il ne sort plus, il doit être revenu à ses amours avec Chelbia… Alors tu comprends : si tu trahis ce secret Si Belkassem tuera Mahmoud et Chelbia comme des moutons. Tu vois maintenant si mon secret est important !

Rakhil, les yeux largement ouverts, fixés sur le Nègre, avait écouté, étonnée et sentant une sorte d’inquiétude vague étreindre son cœur. Mais quand Abdou émit la supposition que Mahmoud avait pu reprendre Chelbia, une lueur fauve passa dans le regard de Rakhil.

— Et tu ne mens pas, dit-elle.

— Par la vérité du Coran auguste et sur la tombe de mon père, c’est vrai. Maintenant si tu as jamais besoin d’un homme adroit, connaissant tout et tout le monde, envoie ta mère me chercher. Elle n’aura qu’à demander Abdou Faye le Soudanais au marché arabe… Donne-moi le reste de l’argent.

Silencieusement, Rakhil lui donna quinze francs et il s’en alla de son pas lent de somnambule. Il remonta vers la haute ville où il connaissait un café kabyle où l’on fumait le kif, portes closes, toutes les nuits… Quand il passa devant la maison close et silencieuse de Si Hâlil, il fit sauter gaiement les six douros dans sa main et un large sourire glissa sur sa face noire dans l’ombre étouffante de la nuit.

Depuis trois jours, le chelbi soufflait, les forêts brûlaient du côté de Souk-el-Hamd et il pleuvait des cendres et du sable sur la ville comme un suaire gris…

Ainsi se préparent dans l’ombre les destinées enchevêtrées et compliquées des hommes qui, souvent, sont condamnés à leur insu tandis qu’ils continuent de vivre, inconscients, sans remarquer aucun changement au cours monotone de leur existence de créatures aveugles et abandonnées, sans défense, au milieu de l’océan de mystères qu’est la vie.

 

*

*   *

 

— Messaoud si tu veux me voir, si tu veux que je te permette de m’aimer et de jouer avec mes cheveux, prends ton kalam et écris-moi une lettre en arabe. Un nuage de tristesse passa dans le regard du jeune Israélite. Mais, obéissant, il s’assit à terre, préparant dans sa main gauche une feuille de papier pliée en deux.

— Dicte !

« À la lumière, à la prunelle de nos yeux, à la joie de notre cœur, à notre seigneur, Si Mahmoud ben Hâlil El Metiny, le salut soit sur toi. Ensuite que ton esclave, ta maîtresse, ta servante, se meurt dans l’abandon sans savoir par quoi elle a mérité ta cruauté envers elle.

Elle te fait savoir qu’elle ne connaît plus le sommeil, qu’elle passe ses nuits à penser à toi et à pleurer et qu’elle ne se nourrit plus que de ses larmes. Elle te prie par ta tête et par la mémoire de ta mère chérie de venir au plus vite la voir sans quoi elle mourra comme une fleur sans eau. Elle t’attend ce soir au Maghreb. Le salut soit sur toi. Rakhil, ta servante ».

— C’est tout ?

— Oui. Plie la lettre. À présent va au marché arabe et appelle-moi un Soudanais qui doit s’y trouver, Abdou Faye. Le connais-tu ?

— Qui ne le connaît ?

Et, avec un soupir, Messaoud sortit.

Depuis qu’Abdou avait révélé à Rakhil le secret de Mahmoud, la Juive avait beaucoup pensé et elle avait compris qu’en effet Mahmoud devait ne plus l’aimer puisqu’il l’abandonnait. Elle pensait qu’avec le caractère obstiné et indomptable qu’elle lui connaissait, aucune défense du vieux n’aurait pu l’empêcher de revenir et que, s’il ne le faisait pas, c’était bien volontairement.

Désormais elle se savait abandonnée et de jour en jour plus elle désespérait de revoir Mahmoud…

Mais ce qu’elle ne pouvait parvenir à s’expliquer, c’était la cause de cet abandon au lendemain d’un tel bonheur, après de tels serments, les seuls qu’il lui eût jamais faits.

Ainsi il avait menti, il l’avait abusée ? Il s’était outrageusement moqué d’elle…

Mais le souvenir de leur dernier soir lui revenait avec une enivrante netteté et contredisait cette supposition : non, aucun homme ne pouvait jouer ainsi la comédie. Il avait versé des larmes de joie, il avait râlé comme un agonisant, il avait été sincère !

Et cette contradiction flagrante augmentait encore les ténèbres où se débattait l’esprit de Rakhil.

Et, peu à peu, elle se sentait plongée en une désespérance sans borne.

Elle était devenue indifférente à tout ce qui l’entourait, préoccupée jour et nuit de ses pensées sombres, toujours les mêmes, gravitant toujours autour de l’incompréhensible mystère de son abandon par Mahmoud.

Elle avait repoussé avec colère les consolations intéressées de la vieille Stitra et lui avait sévèrement défendu de recevoir qui que ce fût, sauf Mahmoud s’il venait, ses émissaires s’il en envoyait, Messaoud et le Soudanais.

EL MOUKADIRA

(16 juillet 1900)
(écrit à Marseille)

Mannoubia avait fait dire à Rebka de venir à la tombée de la nuit, un jeudi : ce jour-là Lella Djennète et Khadoudja devaient se rendre à la koubba de Sidi Brahim, en compagnie d’autres dames musulmanes. Si Hâlil et Si Belkassem étaient à Constantine.

Mannoubia avait passé la journée à se parer – pour éblouir la Juive, qui ne manquerait pas de faire son rapport au Beldi qui l’envoyait.

Chelbia avait promis à sa cousine de prêter sa chambre pour recevoir Rebka et, dès le matin, Bou-Bou avait tout préparé, étalant les plus beaux tapis et les plus belles étoffes des coffres de Chelbia. Au Maghreb, Chelbia et sa cousine, somptueusement vêtues, étaient assises sur un large divan turc, très bas, et recouverts de tapis de Stamboul aux chatoyantes couleurs. Bou-Bou avait brûlé du benjoin et de l’ambre pour parfumer la pièce.

Le lourd marteau de fer résonna deux fois sur le battant en bois massif.

Bou-Bou courut ouvrir. Les deux Mauresques entendirent des chuchotements puis, Rebka, vieille femme maigre et bronzée, toute de noir vêtue, entra, saluant très bas. Derrière elle, portant un coffret de nacre, s’avançait Rakhil, très pâle, un peu maigrie, mais belle toujours, d’une beauté à la fois superbe et gracieuse, portant sur son front haut et pur, et dans le regard vague de ses larges yeux bleus le sceau d’une insondable tristesse.

— Voilà Lella Mannoubia, dit Bou-Bou pour Rakhil, quoique s’adressant à Rebka : elle avait prévenu Rakhil que deux dames seulement les recevraient et qu’elle nommerait Mannoubia : l’autre serait Chelbia que Rakhil avait manifesté le désir de voir sans rien trahir de son secret.

Involontairement, en voyant entrer Rakhil, Chelbia pensa : — Comme cette Juive est belle !

Rakhil avait pris un air réservé, gardant le silence quoique sans humilité, tandis que Rebka expliquait à Mannoubia que Si Hassène l’avait vue, qu’elle lui avait plu, et qu’il voulait savoir qui elle était afin de la demander en mariage à Si Hâlil, si elle représentait pour lui un parti convenable et avantageux.

Quand Mannoubia eut déroulé le chapelet de ses souvenirs généalogiques, disant ses ancêtres glorieux, et que de son côté Rebka eut parlé avec emphase de la famille de Si Ben Kach, le père de Si Hassène, la Juive dit :

— Tu pourras t’attendre à la visite d’une des parentes de Si Hassène d’ici peu de jours.

Bou-Bou servit le café.

Alors Chelbia qui s’ennuyait demanda à Rakhil :

— Tu es la fille de Rebka ?

— Non, je suis sa nièce.

— Tu n’es pas mariée ?

— Non, je vis chez ma mère.

— Comment est ton nom ?

Froidement, plongeant son regard clair dans les yeux de Chelbia, la Juive répondit :

— Rakhil bent Mordokheï Azoulay.

Bou-Bou, Mannoubia et Rebka furent épouvantées en voyant le visage de Chelbia se décomposer d’une pâleur livide.

Mais, songeant au danger d’être devinée, elle se contint.

— Ah ! dit-elle presque inconsciemment, s’efforçant de sembler indifférente.

— Oui… J’accompagne Rebka parce qu’elle a peur la nuit et parce qu’elle ne pouvait porter toute sa marchandise.

Chelbia, en proie à une agitation extrême, se contenant à peine, sentit une rage folle étreindre son cœur : sa rivale, la Juive maudite qui lui avait pris son amour était là, chez elle, dans sa chambre et pour ne pas trahir son amour pour Mahmoud elle ne pouvait rien contre elle…

Il était en effet de toute urgence qu’elle feignît d’ignorer jusqu’au nom de Rakhil !

Les Juives partirent et Chelbia, appelant Bou-Bou, lui dit :

— Fille du péché ! Pourquoi ne m’as-tu pas prévenue que cette prostituée, cette ordure accompagnait la vieille ? Je ne l’eusse jamais laissée entrer chez moi !

— Je ne l’avais jamais vue avant ! Moi-même j’ai été surprise de l’audace de cette femme.

Chelbia se consola en songeant que Mahmoud n’aimait plus la Juive puisqu’il n’allait plus chez elle… Mais Rakhil qui, en traversant la cour, avait vainement cherché des yeux Mahmoud, sortit de la maison de Si Hâlil avec la conviction que le Soudanais n’avait point menti : Chelbia avait manifesté une émotion trop douloureuse.

Mais si Mahmoud lui était revenu, pourquoi la belle Mauresque avait-elle l’air aussi malade, aussi sombrement triste et angoissée ?

Pour Rakhil c’était un mystère. Elle ne pouvait deviner que Mahmoud, dont elle connaissait la sensualité ardente, menait une vie si retirée, si solitaire, presque sans femmes, se contentant de la seule satisfaction de ses sens tantôt auprès de Béïa, tantôt de la négresse.

Rakhil, pensive et attristée de n’avoir pas même aperçu Mahmoud, sortit de la maison de Si Hâlil et reprit lentement le chemin du quartier de Carthage. En elle un ennui immense, une lassitude indicible allaient remplacer la douleur aiguë des derniers jours.

Qu’avait-elle à espérer ? Qu’avait-elle à attendre dans l’avenir ?

Au sortir des rues d’ombre et de silence, les deux Juives débouchèrent sur la place de Carthage, inondée de lumière bleue.

Rakhil s’arrêta. Elle appuya sa main nue contre un mur et resta immobile, songeuse, en sa toilette mirifique.

La lueur de la lune l’éclairant en face, faisait scintiller étrangement l’azur de ses yeux et l’or et les pierres de ses parures, et chatoyer de reflets profonds le bleu plus sombre de sa robe.

Un homme passa richement vêtu, jeune et très beau, d’une beauté affinée, un peu féminine. Il chancelait un peu et souriait sans raison.

— Maleko Yeroushalaim, dit-il.

Et Rakhil connut qu’il était juif.

Entre ses doigts nerveux elle tenait une rose blanche. Elle la tendit au Juif avec un vague sourire : la solitude lui répugnait pour cette nuit. Elle ne voulait pas donner libre cours aux sombres pensées qui agitaient son âme.

— Montre-moi le chemin de ta demeure. Elle le prit par la main et l’emmena.

Stitra, joyeuse, crut que Rakhil allait reprendre sa vie d’antan et gagner de l’argent : jusque là, depuis que Mahmoud ne venait plus, Rakhil avait consigné sa porte, malgré les supplications de Mordokheï et de Stitra.

— Comment t’appelles-tu ? demanda Rakhil, indifférente pour rompre le silence.

— Rabbi Cephanéya, en arabe El Mourarby. Mon père est marchand à Toudjira au Maroc, et toutes les années il voyage pour son commerce jusqu’à Tunis. Cette année il m’a emmené avec lui. Moi, j’étudie pour devenir un grand haham, un rabbin savant. Ce soir je fête mon départ pour mon pays demain à midi. Je veux du vin et de l’amour. Le kohélet ne dit-il pas que tout le reste n’est que vanité ?

Rabbi Cephanéya était très ivre et il se mit à chanter en hébreu des choses que Rakhil ne comprenait que très imparfaitement.

Quand ils furent dans la chambre de Rakhil, Rabbi Cephanéya se laissa choir sur le lit, continuant de chanter.

— Que dit-elle ta chanson ? demanda Rakhil, restée debout au milieu de la chambre et en train de se dépouiller de sa lourde parure.

— Ma chanson dit la douceur des lèvres des femmes et l’enivrante puissance de l’amour… qui donne l’oubli du monde entier…

— Oui, oublier… répéta-t-elle inconsciemment.

Et elle vint s’étendre auprès de Cephanéya qui lui baisa les deux mains avec ravissement.

Elle, les yeux clos, avait envie de pleurer comme une jeune épousée…

Cephanéya se méprit sur les causes et la nature du trouble profond de Rakhil, tandis qu’il lui prodiguait des caresses enflammées, elle murmura : — Ya aziz galby !

Elle songeait à Mahmoud.

 

*

*   *

 

Quand Rakhil et Rebka sortaient de la maison de Si Hâlil, Mahmoud, debout dans l’escalier conduisant à l’étage supérieur, les avait vues, et stupéfait, il avait reconnu Rakhil. Il ne parvenait pas à s’expliquer la présence de cette fille là, dans cette demeure, où elle semblait ne devoir jamais pénétrer. En proie à une stupeur profonde et à un mécontentement instinctif, il descendit.

Bou-Bou était dans la cour. Discrètement, il l’appela. Il l’entraîna dans l’ombre du vestibule et la saisit par le poignet.

— Chienne et fille de chiens, pourquoi sont-elles venues ?

— Qui ?

— Les Juives ! Je les ai vues et c’est toi qui as encore manigancé cela !

— Non, c’est Mannoubia, elle avait besoin de les voir.

— Mannoubia ? ! Pourquoi faire ?

— Pour acheter des bijoux.

— Tu mens. Mannoubia n’a pas d’argent.

— Je ne sais pas… c’est pour Mannoubia qu’elles sont venues. Laisse-moi ou je dirai tout à Lella Khafsia et elle informera les vieux.

Cette Lella Khafsia était une vieille cousine de Lella Djennète à laquelle on laissait la direction de la maison en l’absence des vieux.

D’un coup de poing, Mahmoud abattit la Négresse.

— Dis-moi tout de suite pourquoi Mannoubia avait besoin de voir Rakhil ?

Bou-Bou, tremblante, garda pourtant le silence. Alors Mahmoud la frappa au hasard, en aveugle. La colère le faisait trembler de tous ses membres : il devinait une intrigue dangereuse.

— C’est pour un mariage… Mannoubia n’a fait venir que la vieille Rebka… Rakhil est venue d’elle-même.

— Elle a vu Chelbia ?

— Oui…

— Mais pourquoi Rakhil est-elle venue ?

— Elle espérait te voir, sans doute.

Mahmoud, tranquillisé sur cette visite insolite, ne conservait qu’une inquiétude : Chelbia, en apprenant que la Juive qu’elle avait devant elle était Rakhil, avait peut-être pu se trahir… Il ne doutait pas un instant que Chelbia avait appris depuis longtemps pour qui il l’avait d’abord abandonnée.

Il savait que Bou-Bou était toujours fort bien renseignée.

Mais il était loin de soupçonner que la Juive, elle aussi, était instruite de son union avec Chelbia et il pensa que, ne se doutant de rien, Rakhil n’avait pu rien comprendre si même Chelbia s’était troublée…

Il lâcha la main meurtrie de Bou-Bou. Mais celle-ci, au lieu de s’en aller, lui entoura le cou de ses bras ronds, d’un noir d’ébène et d’un poli parfait…

Mahmoud ne la repoussa pas…

 

*

*   *

 

Cependant Mahmoud commençait à se lasser de cette existence recluse et monotone, qu’il menait depuis près d’un mois.

Il commença à sortir le jour ou le soir pour quelques heures, errant loin de la ville dans cette florissante campagne d’Annéba, qui offre à chaque pas un site nouveau, un spectacle différent.

Tantôt c’était vers les prés marécageux et salés, qui s’étendent au sud du golfe, sur la route de La Calle et de Nechmeya qu’il se dirigeait, trouvant un charme particulier, sombre et âpre à ces sites funèbres.

Tantôt il s’en allait à l’Ouest, vers l’Idou aux pentes boisées, où il s’étendait paresseusement à l’ombre des grands chênes-liège verdoyants…

Tantôt il allait s’asseoir à l’ombre grêle d’un olivier sauvage parmi les palmiers nains, les lentisques et les myrthes des collines rousses au menaçant contour, qui dominent la petite presqu’île de Bône, du côté du Cap de Garde. D’autres fois, c’était sur le sommet de la colline des Santons qu’il portait sa rêverie triste, dominant le sublime panorama de la ville et du golfe.

Mais la mer surtout l’attirait, la mer perpétuellement changeante et mystérieuse, participant de la vie fantasque des vents. Il errait au déclin des jours ensoleillés de cet automne fleuri du pays barbaresque, sur la route de la corniche qui serpente à mi-côte au-dessus du golfe et qui va aboutir au fort génois, sur le cap avançant en éperon aigu vers la haute mer.

Le plus souvent, il allait s’asseoir sur quelque vieille tombe de faïence au cimetière des Croyants, en face de la mer murmurante…

Mais un peu par ennui de voir recommencer à la maison les scènes importunes, et surtout par manque d’intérêt pour les basses débauches de la petite cité, il ne découchait pas.

Belkassem, le voyant le plus souvent plongé en des lectures françaises, croyant à une conversion morale, tenta un rapprochement et fut charmé de ne pas se sentir repoussé.

Mahmoud l’écoutait, lui parlait, discutait avec lui de questions d’ordre purement intellectuel. Mais cette âme fermée et insociable ne se donnait toujours pas.

Elle ne s’entrouvrait même pas devant ce frère, prêt à se livrer tout entier.

Leurs relations, non plus seulement courtoises mais même amicales, ne dépendaient visiblement que de Belkassem. Mahmoud s’y prêtait sans mauvaise grâce aucune, mais il ne les recherchait pas non plus. Cela refroidissait bien un peu les effusions du jeune mokaddem, mais il pensait que, puisqu’il y avait un progrès réel et tangible dans la conduite de son frère, ce progrès continuerait et qu’un jour viendrait probablement où s’établirait entre eux une vraie fraternité, sincère et réciproque.

À plusieurs reprises, Si Hâlil avait chargé Mahmoud de quelques travaux littéraires en français. Au lieu de s’y soustraire comme avant, il les avait exécutés avec sa facilité extrême et d’une manière brillante.

Mais de lui-même il ne cherchait aucun rapprochement, aucune communion de pensée ni de travail avec son père et Belkassem…

Ses relations avec sa famille avaient pris un caractère de passivité bénévole. Il n’était plus en guerre intestine avec elle, il la subissait sans manifester de mécontentement…

Chelbia, fatiguée de souffrir et d’attendre en vain, s’enhardit un jour jusqu’à faire parvenir à Mahmoud une lettre par Bou-Bou… lettre bien tendre, bien passionnée et bien humble surtout.

Mahmoud fut surpris de trouver en cette épître des accents nouveaux semblant exprimer des sensations et des pensées dont il la croyait jadis bien incapable.

Il reçut cette lettre juste au moment où il sentait que malgré ses courses vagabondes et ses lectures, l’ennui incurable de sa vie devenait plus douloureusement sensible.

Au point de vue sensuel, sa femme et Bou-Bou ne lui suffisaient plus.

L’on venait de fiancer Mannoubia à Si Hassène et Mahmoud ne la voyait plus. Elle ne l’attirait point d’ailleurs.

Chelbia, en s’offrant à lui maintenant, lui donnait non seulement le moyen de satisfaire sa sensualité sans ennui avec les vieux, puisqu’il n’aurait pas besoin de découcher, mais encore la lettre de sa belle-sœur lui suggéra-t-elle une idée singulière qui le décida :

Peut-être avec Chelbia, comme avec la Juive, il atteindrait un jour ce degré de volupté inouï qui l’avait transporté une nuit dans les sphères mystérieuses de la félicité et dont il avait gardé un ineffaçable souvenir.

Ses relations précédentes avec Chelbia avaient duré trop peu de temps pour qu’il pût constater cette étrange progression d’intensité des sensations et surtout pour atteindre à leur apogée.

Il résolut de reprendre Chelbia.

Il répondit en lui donnant rendez-vous pour la nuit même sur la terrasse de la maison. Belkassem était absent.

Envers son frère Mahmoud n’avait pas plus d’affection ni de scrupules que jadis.

Quand Chelbia reçut des mains de la Négresse la bienheureuse lettre de son amant, elle se jeta, ivre de joie, sur son lit, secouée par des sanglots. Elle qui avait cru que Mahmoud était perdu pour elle à jamais, elle allait le revoir, être à lui et cette fois sans doute le garder.

La journée lui parut interminable. Le soir il lui sembla que le silence se fit dans la maison beaucoup plus tard qu’à l’ordinaire.

D’instinct, Chelbia comprit qu’elle ne devait point faire de reproches à Mahmoud. Elle lui dit seulement à travers ses larmes joyeuses : — Tant que je ne te voyais pas, la lumière du jour s’était éteinte à mes yeux… et la fraîcheur de la nuit s’était transformée pour mon corps en un enfer brûlant. Pour toi j’ai pleuré toutes les larmes de mes yeux et tout le sang de mon cœur… mais à présent c’est fini… Je t’aime et je suis à toi jusqu’à ce que je meure.

Il se pencha vers elle et, sans un mot avec son ensorcelant sourire, il déposa un baiser sur les lèvres entrouvertes de Chelbia, comme pour sceller en effet un pacte d’union éternelle.

 

*

*   *

 

Béïa remarqua bientôt que Mahmoud, sans quitter la maison, s’absentait de nouveau la nuit. Elle remarqua aussi les coïncidences entre les absences de Belkassem et ces disparitions subites et prolongées de Mahmoud. Et elle comprit. Mais que pouvait-elle faire ? Elle était à jamais liée par la certitude de causer de grands malheurs si elle parlait. Et elle reprit sa triste vie d’abandonnée silencieuse et dévouée malgré tout à celui qui, de nouveau, la méconnaissait si cruellement.

Les vieux et Belkassem, ne se doutant de rien, savaient seulement que Mahmoud ne découchait pas, que sa conduite en ville était devenue non seulement réservée, mais même sauvage puisqu’il ne fréquentait personne et que, s’il sortait, c’était uniquement pour de longues promenades solitaires à la campagne. De moins en moins cependant ils comprenaient ce caractère étrange, cette âme fermée, ce cœur obscur, où ils se sentaient absolument incapables de répandre ne fut-ce que le plus faible rayon de la grande lumière de foi et d’espérance qui éclairait leur vie.

— Il doit avoir un monde tout particulier de convictions et de pensées, disait Belkassem.

— Ou bien son cœur et son esprit sont complètement vides et c’est ce néant qui l’assombrit…

Telle était l’opinion de Si Hâlil et cela était bien proche de la réalité. Peu à peu, se contentant de l’apparence honorable de la conduite de Mahmoud, Si Hâlil et Belkassem abandonnèrent définitivement toutes leurs tentatives de conversion ou de simple rapprochement, laissant Mahmoud à ses pensées fermées et sombres et à sa vie de reclus intellectuel et moral.

— Cette âme est plus aride que le désert, conclut Si Hâlil. Inutile de dépenser en vain l’eau pure et fraîche de la vraie doctrine en la répandant sur le sable. L’homme ne fécondera pas ce que Dieu a créé stérile.

Mahmoud ressentit un contentement profond de ce changement : enfin il jouirait de la seule chose à laquelle il aspirait : la solitude parmi les hommes. Il avait retrouvé l’âme de Chelbia aussi aimante, aussi entièrement donnée à lui mais plus passionnée et plus profonde. L’intelligence de la jeune femme s’était aussi affinée dans la douleur.

Mahmoud goûta en elle un charme nouveau, inconnu jusque là. Elle n’avait pas ce cachet de mystère souvent équivoque qui marquait indélébilement l’âme de Rakhil, mais l’observateur pénétrant qu’était Mahmoud découvrit en elle tout un fond caché de pensées à peine ébauchées, de sensations inconscientes qu’il avait été jadis bien loin de lui soupçonner. Il se plaisait à éveiller en elle la pensée en l’interrogeant habilement sur ce qu’elle avait souffert durant son abandon, la forçant ainsi à s’expliquer à elle-même les sensations inconsciemment subies.

Parfois il la faisait souffrir sciemment, à dessein, pour voir comment réagirait sur son intelligence tel ou tel sentiment plus aigu. Il ajoutait à ces jeux de la pensée une volupté très particulière qui le charmait. Peu à peu il sentit que pour Chelbia, comme pour Rakhil, s’allumait en lui une flamme de désir de plus en plus ardente et il songeait qu’il ne s’était point trompé en espérant de cette nouvelle union une somme de voluptés aussi variées, aussi intenses et aussi enivrantes que celles que lui avait données la Juive. Il savait aussi qu’après l’apothéose tout serait décoloré et terne et il ne s’illusionnait nullement sur la durée de ce nouveau rêve enchanté. Au contraire la certitude de la brièveté de ces joies de plus en plus intenses ajoutait à leur douceur une saveur particulière, jetant sur elles une sorte de voile de poésie triste qui plaisait à son âme mélancolique. D’ailleurs il n’avait d’autre ligne de conduite que de se donner entièrement au plaisir, sans le pleurer quand, tôt ou tard nécessairement il s’éteignait.

Il en était arrivé à cette certitude qui, loin de le désoler, lui causait une certaine joie : il n’aimerait jamais d’une manière durable, il ne se donnerait jamais corps et âme à aucune femme. Il ressemblait au moissonneur nomade qui récolte sans avoir semé.

Chelbia, pas plus que Rakhil, ne comprenait Mahmoud. À son tour elle se croyait aimée et elle était heureuse. Elle voyait que l’ardeur de Mahmoud augmentait de jour en jour, mais au lieu de se douter que, tout en étant un acheminement vers le bonheur le plus profond, le plus enivrant, ç’en était aussi un vers l’abandon, définitif cette fois. Elle s’imaginait que plus ils allaient, plus elle l’aimait, plus il goûtait de jouissances avec elle et plus elle se l’attachait. Elle ne devinait pas qu’il lui échappait au contraire complètement, qu’il ne l’aimait pas ou plutôt que ce n’était pas elle qu’il aimait, mais bien lui-même avec un égoïsme d’autant plus féroce qu’il était sincèrement sans scrupules. Avec elle il rééditait presque trait pour trait les péripéties de son union avec Rakhil. Mais il ne trouvait nullement les mêmes sensations… Car rien de ce qui a été ne sera plus jamais et rien de ce qui est mort ne renaît sous une forme identique.

Il éprouvait par Chelbia d’autres voluptés, d’autres joies et cette différence très sensible pour son esprit si affiné, si pénétrant le grisait encore plus que s’il avait pu retrouver ce qui avait eu lieu jadis.

Il est ainsi des âmes d’essence mélancolique pour qui le néant des choses éphémères de la vie leur ajoutent un charme de plus, le plus profond et le plus enivrant de tous. Et pour le commun des hommes, pour les âmes supérieures mais tendres, il n’y a au contraire que l’illusion de la durée d’un bonheur qui peut le rendre profond.

De tels êtres, envers et contre toute raison et toute expérience, même personnelles, refusent de reconnaître la splendeur des choses et des sensations éphémères… Et cependant ils sentent la beauté magnifique, triste et mystérieuse des phénomènes toujours uniques de la nature. Ils admirent un beau coucher de soleil sans que l’idée leur vienne que jamais plus le même spectacle n’enchantera leurs yeux… Ils admirent d’un œil charmé le sillon fulgurant d’un météore lumineux à travers l’espace et qu’ils ne reverront jamais.

 

*

*   *

 

Cependant Rakhil, comprenant qu’elle était abandonnée définitivement et sans retour, sentait monter en elle la révolte sombre de la désespérance qui amène les plus timides aux plus surprenantes audaces et qui donne aux plus faibles la volonté et l’obstination des actes les plus hardis.

Elle avait d’abord songé, en son trouble profond, à menacer Mahmoud de révéler aux vieux ou à Belkassem le redoutable secret qu’elle possédait s’il ne lui revenait pas. Mais elle avait renoncé à ce plan non seulement insensé mais dangereux : en effet Mahmoud, loin de se laisser intimider, acculé à un tel danger deviendrait redoutable. Elle le savait capable d’aller jusqu’au meurtre pour sauver sa vie.

Alors l’idée fixe de la vengeance lui vint. Longtemps elle hésita, longtemps elle réfléchit. Elle accabla encore Mahmoud de lettres, de supplications, de prières.

Elle l’accosta dans la rue.

Il déchira toutes les lettres et la menaça de la faire emprisonner si elle l’importunait.

Alors elle se renferma dans l’ombre de sa chambre où elle ne laissait pénétrer personne et, immobile, tassée dans un coin comme une bête mauvaise prête à bondir, elle souffrit et distilla lentement le poison de la haine.

Enfin un jour elle sortit. Elle voulait voir Mahmoud et tenter encore une dernière fois de lui parler. Vêtue de noir comme une vieille, elle s’en alla dans les rues où il pouvait être, aux abords de sa maison.

Subitement elle s’arrêta, le cœur étreint par une émotion indicible.

Mahmoud venait en sens inverse.

Elle sentit qu’elle ne pourrait proférer une seule parole tant son émotion était violente.

Il la regarda fixement et ce regard froid, dédaigneux et menaçant acheva de la rendre muette… Non, tout était désormais inutile et tout était fini, bien fini…

Rakhil sentit qu’en elle tout s’effondrait et qu’elle n’avait plus rien à attendre.

Mahmoud passa, tourna le coin de la rue, disparut. Et Rakhil, lente et désœuvrée, remonta vers la place d’Armes.

La journée de prime automne était d’une limpidité merveilleuse sous un ciel sans un nuage.

Les rayons du soleil encore haut baignaient d’une lueur d’or pur les arceaux aigus, les coupoles blanches et le minaret en tour ronde de Djemaa El Bey.

Les arbres alanguis bruissaient doucement sous la brise de mer et l’on respirait cette atmosphère particulière de langueur, doucement attristée, propre à l’incomparable automne algérien.

Sur la place circulaient lentement des Maures en costume aux nuances tendres et délicates, des Bédouins en loques fauves et des vieillards aux vêtements d’une blancheur immaculée participant sous le soleil des tons dorés de la djemaa blanche.

Mais Rakhil ne voyait pas la splendeur de ce qui s’étalait devant ses yeux.

Sans savoir elle se dirigea vers la mer, passant devant la djemaa.

Subitement, sur un banc, à la porte du café Zeytouni, elle vit Si Belkassem en train de causer gravement doucement, avec un jeune officier de spahis, Si Djilèni.

Une idée soudaine traversa son cerveau en feu : elle tenait là sa vengeance entre ses mains.

Résolument elle s’avança vers le mokaddem et lui fit un signe de la main pour l’appeler.

Dédaigneux, il détourna la tête.

Mais hardiment elle s’approcha et dit :

— Sidi Belkassem j’ai à te parler.

— Je ne fréquente pas les filles et les Juives ! Va-t’en.

Note : la suite se trouve dans le cahier bleu. Fin.

Fini à Marseille le 17 juillet 1900.

FIN de Rakhil

par Victor Barrucand

Un éclair féroce passa dans les yeux du mokaddem. Il sut pourtant se contenir :

— Et avec qui ?

Elle le regarda dans les yeux, le vit très pâle, la gorge altérée.

— Avec ton frère…

À ce moment Rakhil se rendit compte que sa délation la tenait et qu’elle n’échapperait pas aux conséquences de ses paroles. Il était trop tard pour les reprendre. Son aveu était devenu son maître. Cependant la première réaction du sévère Belkassem aurait pu la tromper sur la nature de ses sentiments profonds car il éclata d’un rire méprisant.

— Tais-toi diffa (charogne). Me prends-tu pour aussi faible, aussi crédule que Mahmoud ? Tu avais su le lier à toi par quelque envoûtement…

— Ne sais-tu pas que Mahmoud m’a quittée ?

— Et c’est justement pour cela que tu voudrais m’exciter contre lui pour assouvir ta vengeance de fille méprisée. Je n’ai qu’un mot à te dire : ce soir même Mahmoud sera informé de ta démarche près de moi. Il te portera lui-même sa réponse. N’aie pas peur, tu le reverras. Mais pourquoi trembles-tu ?

À ce moment en effet Rakhil sentit que la terre s’ouvrait sous ses pieds et défaillante, elle s’appuya de la main à la muraille du café maure où elle entraîna le mokaddem pour échapper aux violences qu’elle redoutait. Elle sut qu’elle allait mourir le soir même de la main de son amant ; qu’aucune fuite, aucune défense ne la déroberait au sort qui l’attendait, qu’elle venait elle-même de prononcer son arrêt et d’offrir sa belle gorge au couteau en expiation de sa luxure.

Mais jusqu’au bout elle s’acharna contre sa rivale en prouvant que Chelbia ne valait pas mieux qu’une putain juive puisqu’elle s’était également donnée au fils du caïd Hacène el Azrag. Ses paroles sifflaient, frappaient, s’enfonçaient comme des flèches.

— Tais-toi, tais-toi, chienne enragée. Cesse de mordre et de baver, hoquetait Belkassem qui, finalement, rejeta la kaâba dans le ruisseau.

C’est à la suite de cette scène qui mettait deux races aux prises que Rakhil fut égorgée sauvagement par Mahmoud, qui confirmait ainsi la délation de la prostituée. En tournant en moqueries les accusations qu’elle portait contre lui, en les expliquant par la jalousie d’une femelle abandonnée, il aurait peut-être sauvé Chelbia, mais il ne sut pas résister à la force de son cœur. Ivre de sang, il vint ensuite braver son frère qui, dans une ruée furieuse, le précipita en bas de la terrasse où il avait aimé. Et ce fut ainsi que la fatalité affirma sa victoire au-dessus des lois et des conventions.

Le silence s’est fait sur les morts musulmanes et la pierre gravée au nom de Rakhil est tout ce qui reste d’une histoire d’amour animale, d’insatisfaction et de tristesse après l’étreinte.

Victor Barrucand[4]

ANNEXES :

Le Magicien

Nouvelle[5]

Si Abd-es-Sélèm habitait une petite maison caduque, en pierre brute grossièrement blanchie à la chaux, sur le toit de laquelle venait s’appuyer le tronc recourbé d’un vieux figuier aux larges feuilles épaisses.

Deux pièces de ce refuge étaient en ruine. Les deux autres, un peu surélevées, renfermaient la pauvreté fière et les étranges méditations de Si Abd-es-Sélèm, le Marocain.

Dans l’une, il y avait plusieurs coffres renfermant des livres et des manuscrits du Maghreb et de l’Orient.

Dans l’autre, sur une natte blanche, un tapis marocain avec quelques coussins. Une petite table basse en bois blanc, un réchaud en terre cuite avec de la braise saupoudrée de benjoin, quelques tasses à café et autres humbles ustensiles d’un ménage de pauvre, et encore des livres, composaient tout l’ameublement.

Dans la cour délabrée, autour du grand figuier abritant le puits et le dallage disjoint, il y avait quelques pieds de jasmin, seul luxe de cette singulière demeure.

Alentour c’était le prestigieux décor de collines et de vallons verdoyants sertissant, comme un joyau, la blanche Annéba ! Autour de la maison de Si Abd-es-Sélèm, les koubbas bleuâtres et les blancs tombeaux du cimetière de Sid-el-Ouchouech se détachaient en nuances pâles sur le vert sombre des figuiers.

… Le soleil s’était couché derrière le grand Idou morose, et l’incendie pourpre de tous les soirs d’été s’était éteint sur la campagne alanguie.

Si Abd-es-Sélèm se leva.

C’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, svelte, sous des vêtements larges dont la blancheur s’éteignait sous un burnous noir.

Un voile blanc encadrait son visage bronzé, émacié par les veilles, mais dont les traits et l’expression étaient d’une grande beauté. Le regard de ses longs yeux noirs était grave et triste.

Il sortit dans la cour pour les ablutions et la prière du Maghreb.

— La nuit sera sereine et belle, et j’irai réfléchir sous les eucalyptus de l’oued Dheheb.

Quand il eut achevé la prière et le dikr du bienheureux cheikh Sidi Abd-el-Kader Djilani de Bagdad, Si Abd-es-Sélèm sortit de sa maison. La pleine lune se levait là-bas, au-dessus de la haute mer calme, à l’horizon à peine embruni de vapeurs légères d’un gris de lin.

Les féroces petits chiens des demeures bédouines proches du cimetière grondèrent, sourdement d’abord, puis coururent, hurlant, vers la route de Sidi-Brahim.

Alors, Si Abd-es-Sélèm perçut un appel effrayé, une voix de femme. Surpris, quoique sans hâte, le solitaire traversa la prairie et arrivant vers la route, il vit une femme, une Juive richement parée qui, tremblante, s’appuyait contre le tronc d’un arbre.

— Que fais-tu ici la nuit ? dit-il.

— Je cherche le sahâr (sorcier) Si Abd-es-Sélèm le Marocain. J’ai peur des chiens et des tombeaux… Protège-moi.

— C’est donc moi que tu cherches… à cette heure tardive, et seule. Viens. Les chiens me connaissent et les esprits ne s’approchent pas de celui qui marche dans le sentier de Dieu.

La Juive le suivit en silence.

Abd-es-Sélèm entendait le claquement des dents de la jeune femme et se demandait comment cette créature parée et timide avait pu venir là, seule après la tombée de la nuit.

Ils entrèrent dans la cour et Si Abd-es-Sélèm alluma une vieille petite lampe bédouine, fumeuse.

Alors, s’arrêtant, il considéra son étrange visiteuse. Svelte et élancée, la Juive, sous sa robe de brocart bleu pâle, avec sa gracieuse coiffure mauresque, était belle, d’une troublante et étrange beauté.

Elle était très jeune.

— Que veux-tu ?

— On m’a dit que tu sais prédire l’avenir… J’ai du chagrin et je suis venue…

— Pourquoi n’es-tu pas venue de jour, comme les autres ?

— Que t’importe ? Écoute-moi et dis-moi quel sera mon sort.

— Le feu de l’enfer, comme celui de ta race infidèle !

Mais Si Abd-es-Sélèm dit cela sans dureté, presque souriant.

Cette apparition charmante rompait la monotonie de son existence et secouait un peu le lourd ennui dont il souffrait en silence.

— Assieds-toi, dit-il, l’ayant fait entrer dans sa chambre.

Alors la Juive parla.

— J’aime, dit-elle, un homme qui a été cruel envers moi et qui m’a quittée. Je suis restée seule et je souffre. Dis-moi s’il reviendra.

— C’est un Juif ?

— Non… un Musulman.

— Donne-moi son nom et celui de sa mère et laisse-moi faire le calcul que m’ont appris les sages du Mogh’reb, ma patrie.

— El Moustangsar, fils de Fathima.

Sur une planchette Si Abd-es-Sélèm traça des chiffres et des lettres, puis, avec un sourire, il dit :

— Juive, ce Musulman qui s’est laissé prendre à ton charme trompeur et qui a eu le courage louable de te fuir, reviendra.

La Juive eut une exclamation de joie.

— Oh, dit-elle, je te récompenserai généreusement.

— Toutes les richesses mal acquises de ta race ne récompenseraient point dignement le trésor inestimable et amer que je t’ai donné : la connaissance de l’avenir…

— À présent, Sidi, j’ai quelque chose encore à demander à ta science. Je suis Rakhil, fille de Ben-Ami.

Et elle prit le roseau qui servait de plume au taleb et l’appuya contre son cœur tandis que ses lèvres murmuraient des paroles rapides, indistinctes.

— Il vaudrait mieux ne pas tenter de savoir plus entièrement ce qui t’attend.

— Pourquoi ? Oh, réponds, réponds !

— Soit.

Et Si Abd-es-Sélèm reprit son grimoire mystérieux. Tout à coup un violent étonnement se peignit sur ses traits et il considéra attentivement la Juive. Si Abd-es-Sélèm était poète et il se réjouissait du hasard étrange qui mettait en contact avec son existence celle de cette Juive qui, selon son calcul, devait être tourmentée et singulière, et finir tragiquement.

— Écoute, dit-il, et n’accuse que toi-même de ta curiosité. Tu as causé l’infortune de celui que tu aimes. Il l’ignore, mais, d’instinct, peut-être, il a fui. Mais il reviendra et il saura… Ô Rakhil, Rakhil ! En voilà-t-il assez, ou faut-il tout te dire ?

Tremblante, livide, la Juive fit un signe de tête affirmatif.

— Tu auras encore avec celui qui doit venir une heure de joie et d’espérance. Puis, tu périras dans le sang.

Ces paroles tombèrent dans le grand silence de la nuit, sans écho.

La Juive cacha son visage dans les coussins, anéantie.

— C’est donc vrai ! Tout à l’heure, au Mogh’reb, j’ai interrogé la vieille Tyrsa, la gitane de la Porte du Jeudi… et je ne l’ai pas crue… Je l’ai insultée… Et toi, toi, tu me répètes plus horriblement encore sa sentence… Mourir ? Pourquoi ? Je suis jeune… Je veux vivre.

— Voilà… C’est ta faute ! Tu étais le papillon éphémère dont les ailes reluisent des couleurs les plus brillantes et qui voltige sur les fleurs, ignorant de son heure. Tu as voulu savoir et te voilà devenue semblable au héron mélancolique qui rêve dans les marécages enfiévrés…

La Juive, affalée sur le tapis, sanglotait.

Si Abd-es-Sélèm la regardait et réfléchissait avec la curiosité profonde de son esprit scrutateur, affiné dans la solitude. Il n’y avait pas de pitié dans son regard. Pourquoi plaindre cette Rakhil ? Tout ce qui allait lui arriver n’était-il pas écrit, inéluctable ? Et ne prouvait-elle pas la vulgarité et l’ignorance de son esprit, en se lamentant de ce que la Destinée lui avait donné en partage un sort moins banal que celui des autres… plus de passion, plus de vicissitudes en moins d’années, la sauvant du dégoût et de l’ennui ?

— Rakhil, dit-il, Rakhil ! Écoute… Je suis celui qui blesse et qui guérit, celui qui réveille et qui endort… Écoute, Rakhil.

Elle releva la tête. Sur ses joues pâlies, des larmes coulaient.

— Cesse de pleurer et attends-moi. Il est l’heure de la prière.

Si Abd-es-Sélèm prit dans une niche élevée un livre relié en soie brodée d’or, et l’ayant pieusement baisé, l’emporta dans une autre pièce. Puis dans la cour, il pria l’âcha.

Rakhil, seule, s’était relevée et, accroupie, elle songeait et sa pensée était lugubre… Elle regrettait amèrement d’avoir voulu tenter le sort et savoir ce qui devait lui arriver…

Si Abd-es-Sélèm rentra avec un sourire.

— Eh bien, dit-il ne savais-tu pas que, tôt ou tard, tu allais mourir ?

— J’espérais vivre, être heureuse encore et mourir en paix…

Si Abd-es-Sélèm haussa les épaules dédaigneusement.

Rakhil se leva.

— Que veux-tu comme salaire ? La voix de la Juive était devenue dure.

Il resta silencieux, la regardant. Puis, après un instant, il répondit :

— Me donneras-tu ce que je te demanderai ?

— Oui, si ce n’est pas trop.

— Je prendrai comme salaire ce que je voudrai.

Il lui prit les poignets.

Elle fut insolente.

— Laisse-moi partir ! Je ne suis pas pour toi. Lâche-moi.

— Tu es comme la grenade mûre tombée de l’arbre : pour celui qui la ramasse ; le bien trouvé est le bien de Dieu.

— Non, laisse-moi partir…

Et elle se débattit, cherchant à se dégager, à le griffer.

Irrésistiblement, il l’inclinait vers le tapis.

La beauté de Rakhil charma les heures d’une courte nuit d’été, pour le magicien mélancolique.

Et le matin, quand Rakhil eut connu l’enchantement presque douloureux, tant il était intense, de l’amour du magicien, quand, indifférent et songeur, il lui dit qu’elle pouvait partir, elle se laissa choir à ses pieds qu’elle baisa, l’implorant :

— Oh ! laisse-moi revenir ! Auprès de toi j’oublierai El Moustangsar le soldat, et j’éviterai peut-être la perte que son amour me réserve !

Si Abd-es-Sélèm hocha la tête.

— Non. Ne reviens pas. La griserie d’une heure charmante ne renaîtrait plus… Non, ne reviens pas… Va à ton destin, j’irai au mien.

Rouge et ardent, baigné d’or pourpré, le soleil se levait au-dessus de la mer, d’une nuance liliacée, nacrée, où de légers serpents d’argent couraient, rapides, fugitifs.

Le long de l’oued Dheheb limpide et tranquille, sous les eucalyptus bleuâtres, Si Abd-es-Sélèm s’avançait lentement, rêveur.

Souvent, après la première prière du jour, Si Abd-es-Sélèm aimait promener son rêve triste, communier au sourire des choses…

Tout à coup, sur la plage déserte, parmi les herbes longues et verdâtres, les coquillages blancs et les galets noirs, Si Abd-es-Sélèm aperçut un corps de femme couchée sur le dos, vêtue d’une robe de brocart rose, et enveloppée d’un grand châle de cachemire.

Il s’approcha et se pencha, soulevant le châle.

Il reconnut la Juive, jeune et belle, les yeux clos, les lèvres retirées dans un sourire douloureux.

Deux coups de baïonnette avaient transpercés son corps et le sang inondait sa poitrine.

Si Abd-es-Sélèm se redressa.

Il regarda le cadavre pendant un instant et, dans sa pensée, il détailla les souvenirs de la nuit d’amour que, trois années auparavant, il avait prise à la belle Rakhil, puis, du même pas tranquille, il reprit sa promenade, dans la splendeur plus ardente du jour éblouissant.

Instruction professionnelle des indigènes

Au moment où, faisant suite à de stériles agitations politiques, une ère de réformes utiles semble s’ouvrir en Algérie, il ne serait peut-être pas oiseux d’étudier différents moyens de relever graduellement la prospérité et le bien-être des populations musulmanes, en leur rappelant les industries où elles excellèrent jadis, où leurs ancêtres furent de vrais artistes, en un mot, non pas en voulant les modeler – chose dangereuse – à l’européenne, mais en évoquant leurs traditions nationales d’art et de travail.

Il est certes, tant parmi les Européens que parmi les Musulmans éclairés et vraiment soucieux du relèvement social de nos coreligionnaires, des hommes qui n’hésiteront pas à se dévouer à cette cause utile.

Il y aurait surtout beaucoup à faire en ce sens pour les femmes indigènes et ce serait là un beau champ d’action ouvert aux Françaises charitables.

Seulement, là surtout, il faudrait beaucoup de tact et de circonspection, de savoir-faire et tout particulièrement, une connaissance approfondie du caractère, des mœurs et des besoins réels de la population musulmane.

Il ne s’agit en effet ni d’assimilation, ni de réforme, mais simplement de retour aux saines traditions de travail au sein de la famille.

Pour aboutir à ce résultat, il faut des écoles professionnelles pour jeunes filles.

Ces écoles doivent être conçues et dirigées de manière à jouir de la confiance des parents, à attirer les jeunes filles qui, de plus, doivent être aussi rigoureusement choisies et surveillées que les élèves des pensionnats européens.

Ce serait en effet une erreur fatale que de vouloir dans une école professionnelle, réunir des jeunes filles d’honnêtes familles laborieuses et les infortunées petites créatures qui errent dans nos rues.

Ces dernières ont droit à être recueillies et sauvées de l’abîme vers lequel les pousse la misère, mais elles doivent être mises à l’écart, afin, d’abord, de préserver les autres jeunes filles de leur voisinage très dangereux et ensuite, d’inspirer une salutaire confiance aux parents des élèves des écoles professionnelles, qui ne doivent point être des asiles.

Il est également de première nécessité de se conformer aux mœurs spéciales de chaque localité dans le choix des travaux d’aiguille à apprendre aux élèves.

En effet, il faut distinguer deux catégories fondamentales d’indigènes et partant, de femmes : les citadins et les bédouins ou habitants de la campagne et des petites villes de l’intérieur.

Ni par leurs mœurs et coutumes, ni par leurs besoins, ni par les conditions de leur existence, ces deux catégories n’ont rien de commun.

Il faut donc surtout éviter de les confondre et d’enseigner aux uns ce qui ne convient qu’aux autres.

À Alger et dans les autres grandes villes du Tell, la Kabylie exceptée, les Mauresques (nom applicable seulement aux citadines) se sont de tout temps adonnées à la couture et ont cultivé l’art charmant de la broderie, poussé par elles à un haut degré de perfection.

À cause de l’invasion des produits européens à bon marché et à l’appauvrissement de la population citadine, cet art tombe en décadence et, ce qu’il y a de plus fâcheux, le goût des brodeuses s’altère au contact des affreuses camelotes auxquelles s’habituent leurs regards.

La vie de famille à la ville, retirée, presque cloîtrée dans des logements de dimensions exiguës, convient à la couture et à la patiente broderie.

C’est donc dans ce sens, et rien que dans celui-là, que doivent être dirigés les efforts de ceux, ou plutôt de celles qui veulent réellement se rendre utiles à la femme musulmane des villes qui, dans cet enseignement, retrouvera comme un écho de celui de ses aïeules et qui ne considérera pas comme une déchéance un travail qui charma jadis les loisirs des dames les plus illustres.

À la campagne, il n’en est pas ainsi, et les industries y sont tout à fait différentes.

La seule qui soit accessible à la femme est le tissage : fabrication des burnous, haïk, couvertures, hanbel[6], tapis et autres tissus purement indigènes.

Il y a encore actuellement des régions où le tissu indigène fait vivre des populations entières, sans parler du Maroc et de la Tunisie. Il y a les couvertures de Tlemcen, les burnous de Mostaganem, les tapis de Tiaret et de Kalaa pour le département d’Oran ; les tissus et burnous du Sud algérois et les tissus de la province de Constantine, de la Kabylie, du pays Chaouïya, des oasis du Sud jusqu’à Guémar dans le Souf, où l’on fabrique de superbes tapis.

C’est dans ces centres-là, surtout là où le goût semble s’altérer et la production diminuer qu’il faudrait un enseignement propre à améliorer les procédés et à rétablir les excellentes traditions de dessin et de couleur de jadis.

Après, il faudrait organiser l’écoulement des produits obtenus, indiquer aux tribus les débouchés, encourager les meilleures tisseuses.

Mais surtout, ne pas vouloir innover, introduire des industries qui ne sont en rapport ni avec les goûts, ni avec les besoins des populations à qui l’on s’adresse.

Il serait inutile d’essayer d’apprendre aux bédouines non seulement la broderie, mais même la couture. Ce sont donc des écoles de tissage qu’il faut dans les centres de l’intérieur.

Dans les grandes villes du Tell, au contraire, les écoles de tissage n’ont pas leur raison d’être, car jamais les citadines n’ont ni filé la laine, ni tissé, non seulement les tapis, mais même les burnous.

L’encombrant métier où l’on travaille au moins à deux n’a point de place dans le petit intérieur de la Mauresque et cette dernière considérerait comme une… (mot illisible) d’être ravalée au rang d’une berrouia, d’une bédouine, et de travailler la laine.

Jamais la citadine n’apprendra à tisser, à faire le burnous ou le tapis.

Quant à espérer que les femmes de l’intérieur viendront apprendre à la ville, dans des écoles européennes, un métier qu’elles apprennent de mère en fille, c’est une pure chimère et il suffit de posséder la connaissance la plus élémentaire de nos mœurs pour comprendre l’inanité d’un tel espoir, et le danger de fonder et d’entretenir à grands frais des établissements appelés à donner des résultats purement négatifs en tant que moyen de régénération de la femme indigène.

D’ailleurs, serait-il désirable de voir les familles bédouines, kabyles et chaouïyas quitter leurs douars pour affluer dans les grands centres, surtout dans les ports comme Alger ?

Que feraient les hommes et les petits garçons pendant que les femmes et les petites filles apprendraient à tisser ? N’y a-t-il pas déjà assez de portefaix, de cireurs de bottes et, en général, d’Ouled-el-Blassa ?

En un mot, ce qu’il faudrait, ce qui serait vraiment utile, ce serait, dans chaque centre important, une école professionnelle enseignant aux jeunes filles les travaux dont elles pourront tirer parti étant mariées, pour les isoler de leur milieu natif, sans en faire des déclassées.

Donc, à Alger et dans les autres grandes villes du Tell, écoles de couture et de confection indigènes et dans les autres de l’intérieur, écoles de tissage, de burnous, tapis et autres productions arabes.

Je crois pouvoir affirmer qu’en dehors de cela, toutes les tentatives sont non seulement inutiles mais encore dangereuses, grevant le budget de dépenses onéreuses et improductives.

Je n’ignore pas que sur différents points du territoire algérien, des dames se sont dévouées à la cause dont j’ai tâché de dire les grandes lignes. Je serais très heureuse et très honorée si ces dames voulaient bien prendre la peine de me communiquer leurs idées dictées par leur expérience personnelle, afin de me permettre de pousser plus avant mes études sur cette intéressante question.

Glossaire.

Adonaï : Dieu, en hébreu.

Alfa : herbe du Sud.

Azzan : appel à la prière.

Beldi : fils de bonne famille.

Béni Israël (littéralement fils d’Israël) : les Juifs. Au féminin Bent Israël : fille d’Israël : Juive.

Bent El Haram : fille du péché.

Bey : seigneur.

Caïd : dignitaire musulman, chef de tribu.

Casbah : citadelle (par extension terme désignant la vieille ville, jadis fortifiée, dans les cités arabes).

Chéhéda : profession de foi.

Cheikh : chef de confrérie, professeur, guide spirituel, vieil homme.

Chelbi : vent du Sud.

Chérif (fém. chérifa) : d’une caste religieuse, de descendance prophétique.

Chouf ! : regarde !

Dikr : formule rituelle et sacrée prononcée par les membres d’une confrérie religieuse.

Djemaa : assemblée, mosquée.

Douro : pièce d’argent.

El Djezaïr : Alger.

Fendjel : tasse.

Gandourah : tunique longue, en tissu léger.

Goïms : Chrétiens et Musulmans pour les Juifs.

Haram : interdit, péché.

îcha : prière du soir.

Kahab (sg. kahha) : prostitués.

Kalam : plume.

Kefera : mécréante (mas. kafer).

Kiblah : direction de la Mecque.

Koubba : sanctuaire consacré à un marabout.

Maghreb (ou Moghreb) : heure du coucher du soleil.

Marabout : saint de l’Islam. Par extension, lieu saint, tombeau.

Mektoub : le destin, la volonté de Dieu.

Meleik el Moût (litt. « Ange de la mort ») : la Mort.

Mokaddem : directeur d’une zaouïya, nommé par le cheikh.

Roumi : à l’origine, terme désignant les Romains. Par extension, désigne les Français ou les Européens.

Sidi : interjection, Seigneur !

Tlamid : disciple, étudiant.

Tabéha : « caractère ».

Tablar : tablette, étagère.

Taleb (fém. et plur. tolba) : lettré musulman. Par extension, étudiant.

Tarboucha (ou darboucha) : coiffure turque.

Zaouïya : siège d’une confrérie, école religieuse musulmane.


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a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

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en janvier 2016.

 

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Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Anne C., Dominique, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Eberhardt, Isabelle, Rakhil Roman inédit, Paris, La Boîte à documents, 1990. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page reprend une carte postale : Alger, Vieille rue de la Kasbah, Collection Régence, E.L. édit., Alger, s.d.

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[1] Les citations d’Isabelle Eberhardt sont reprises de la préface de Danièle Masse à l’édition de 1990. Elle proviennent généralement des « Journaliers ». (édition numérique à la BNR.)

[2] Akhbar, 2 novembre 1902. Nouvelle publiée en édition numérique dans Pages d’Islam par la BNR.

[3] Ex-Bône. (BNR.)

[4] Si je reprends ses manuscrits après une attente de trente années, c’est que le public a continué à se montrer curieux de tout ce qu’Isabelle Eberhardt avait écrit ou noté au cours d’une existence ardente et mouvementée, illustrée par sa mort tragique. La préoccupation d’un malheureux destin qui pesa sur elle toute sa vie se manifeste déjà dans le roman Rakhil qu’elle commençait à Bône en 1898 dans sa vingt-unième année, sans trop savoir où elle conduirait son intrigue entre Juifs et Musulmans. Peut-être retrouvera-t-on la fin de cet essai dans le cahier bleu daté de Marseille le xx juillet. Nous le signalons à l’attention des chercheurs. La conclusion que nous en donnons n’a qu’une valeur d’indication provisoire conforme à l’esprit tourmenté de l’auteur et à ce que nous savions de son secret. Nous y ajoutons le curieux chapitre final d’un autre roman musulman où Isabelle Eberhardt a raconté la mort de sa mère et son enterrement en parant son deuil de coutumes indigènes. Ce roman qu’elle intitulait À la dérive. Titre qu’elle avait également imposé à la première version de Trimardeur, se termine par une scène de révolte sanglante à Bône. Il n’y a là qu’une fiction dramatique destinée à donner un fond de sang à la douleur d’une orpheline désireuse d’inscrire dans son cataclysme la disparition de l’être d’exception qu’elle pleurait.

Note de Victor Barrucand au sujet de Rakhil.

[5] Édité par la Bibliothèque numérique romande dans le recueil de nouvelles « Pages d’Islam ». Première édition dans Le Petit Journal Illustré (dimanche 2 novembre 1920). (BNR.)

[6] Un type de tapis de laine marocain. (BNR.)