Louis Dumur

UN COCO DE GÉNIE

1902

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Table des matières

 

I 3

II 13

III 19

IV.. 41

V.. 66

VI 76

VII 101

VIII 124

IX.. 139

X.. 171

XI 184

Ce livre numérique. 214

 

I

La fenêtre, restée ouverte, m’adressa à mon éveil une fraîche bouffée de jardin, quelques meuglements de bêtes, des éclats lointains de forge. Entre une discrète saulaie, la jolie rivière, le Nohain, glissait sa vaguelette frangée. Au delà, une berge de pré coupée de bouquets de coudriers, et la roue à aubes d’un moulin. Un arceau gothique, noirci de lierre, s’incurvait en lisière du bois.

Huit heures s’égouttèrent tranquillement de l’horloge de Saint-Caradeuc. Le pas énorme de mon cousin Vincent Têtegrain fit crier l’escalier.

— Eh bien ! souffla-t-il jovialement en se poussant dans ma chambre, et cette convalescence ?

— Admirable, éternuais-je le visage dans ma cuvette ; depuis hier que je suis chez toi, mon cher, je renais.

— Paris ne te vaut rien, mon garçon. Tu devrais, chaque année, passer ici deux ou trois mois d’été. Combien y a-t-il de temps que tu n’es venu à Donzy ?

— Quatre ans, cinq ans…

— Tu n’as pas dû trouver grand changement ?

— Aucun.

— Excepté ta cousine Prudence, qui grossit encore plus que moi.

Il s’éjouit copieusement, mis en gaieté par l’épanouissement du matin, sa bonne humeur naturelle, mon arrivée et par l’obésité de sa femme.

— Alors, ta as bien dormi ?

— Royalement.

— Parfait ! parfait !… Allons, descends, ajouta-t-il en me bourrant largement l’épaule : ta grosse cousine vient de rentrer du marché ; elle met l’omelette sur le feu.

Quelques instants plus tard, et ma toilette sommaire achevée, je le rejoignis dans la salle à manger, où Prudence Têtegrain, enflée et bourgeonnante, était en train de dresser un couvert méticuleux. La pièce, dont les murs disparaissaient presque sous un lattis de faïences de vieux Nevers, ouvrait sur la Grand’rue, et l’on apercevait, en face, la boutique de Barbedieu, le droguiste, avec ses peaux de chat sauvage, ses bocaux et ses simples.

— Il va encore faire chaud aujourd’hui, soupira Prudence ; le thermomètre de la mairie marquait vingt degrés.

Elle ferma à moitié les contrevents, quoiqu’il n’y eût pas de soleil de ce côté de la rue. Tout en mangeant, Vincent consultait son agenda.

— J’aurai expédié mes gens en deux heures, déclara-t-il satisfait.

— Tu vas à Cosne, ce matin ? questionna sa femme.

— Comme tous les samedis. J’ai rendez-vous avec Pertuiset pour une expertise. Viens-tu avec moi, mon garçon ? me proposa-t-il. Ça te distraira. Il y a vingt-cinq minutes de trajet en chemin de fer.

— Bouh ! laisse ton cousin tranquille, émit Prudence. Frédéric ne doit pas être si pressé de se refourrer dans un wagon. Frédéric n’a pas besoin de se distraire ; Frédéric a besoin de se reposer.

J’étais un peu de l’avis de Prudence, et Frédéric décida de remettre la visite à Cosne à un autre samedi. Le bon Têtegrain, toutefois, crut devoir manifester de soudaines inquiétudes. Malgré mes assurances réitérées que je n’appréciais, à Donzy, que deux choses, l’air pur et le désœuvrement, et une troisième, la succulente table de mon cousin Têtegrain, l’excellent homme n’envisageait plus d’un œil aussi confiant les vingt ou trente jours dont j’avais l’intention de grever son hospitalité.

— Je me demande à quoi tu vas tuer le temps, mon pauvre ami !

— Je le tuerai à me refaire de la santé, c’est le principal. Je respirerai, je flânerai sur le rempart, je ferai des promenades en forêt. Donzy est un endroit paisible et délicieux.

— Tu n’as pas dû trouver grand changement ? dit Prudence.

— Aucun.

— Excepté ton cousin Vincent, qui grossit encore plus que moi.

Le chat Balthazar, un lourd matou à poil cendre, bondit mollement sur la nappe et fit fuir en éventail un vol de mouches.

L’œil de Têtegrain ne voulait pas se tranquilliser ; il paraissait sonder, pour la première fois de sa vie, l’incommensurable insuffisance de la petite localité provinciale. Tout à coup l’œil s’éclaira.

— Nous ferons tous les soirs la partie de billard au Café de l’Agriculture.

L’œil reprit sa sécurité, tandis que, par-dessus la portion d’omelette et le bol de café au lait, la bouche bien dentée réduisait des tartines de beurre et de fromage de Cantal.

— Je rentre par le train de midi un quart. Ne vous mettez pas à table sans moi.

— Nous t’attendrons, dit Prudence. On mijotera un canard.

Mon cousin cessa un instant de manger. Il se livrait évidemment à une nouvelle réflexion à mon endroit.

— Si tu t’ennuies, risqua-t-il enfin, tu trouveras au grenier un certain nombre de livres ayant appartenu à ton oncle. Le père Têtegrain… te souviens-tu de lui ?… était devenu, sur ses vieux jours, un brin mélancolique et ne se plaisait plus guère qu’avec des bouquins. À part quelques ouvrages d’arpentage et d’agronomie qui me sont utiles, j’ai mis tout ça là-haut.

— Bon ! dis-je, je ne suis pas grand lecteur, et à moins qu’il ne pleuve sans répit, je ne compte pas m’ennuyer au point qu’une excursion au grenier s’impose.

À ce moment, la bonne, une rouge Morvandaise, introduisit une espèce de long personnage, d’aspect assez saugrenu. Il était vêtu d’un petit veston de coutil rayé sur un gilet et un pantalon de drap de coton, et portait sous le bras un paquet correctement enveloppé et ficelé.

— Vous allez à Cosne aujourd’hui, Monsieur Têtegrain ? dit le quidam en s’avançant.

Ma cousine le fit asseoir et lui offrit du café au lait. Puis, voyant que j’examine le nouveau venu :

— Comment, vous ne vous reconnaissez pas ?… Loridaine, Charles Loridaine, le fils du marchand grainetier, notre voisin ; Frédéric Loiseau, notre cousin de Paris…

Je me souviens, en effet, que j’ai joué jadis avec ce Charles Loridaine autour des maigres platanes du préau de l’école primaire. De son côté, il me rappelle que nous nous sommes entrevus, chez les Chamot, à mon dernier séjour. Loridaine parfaitement. Mais rien de plus précis que ce nom, ce nez et cette voix mal timbrée ne m’est resté de lui dans la mémoire.

— Comment va ton père ? dit Vincent.

— Bien, monsieur Têtegrain ; il se porte bien. Ma mère a un peu de bile. Alors, vous allez à Cosne ?

— Tu as une commission ?

— Si j’osais vous charger…

Loridaine balançait, d’une main incertaine, son paquet, sous les regards à peine curieux de Prudence.

— Il s’agirait de remettre ceci au libraire Coquille.

— Coquille… Place Saint-Aignan ?…

— Place Saint-Aignan. Cette complaisance ne vous dérangerait peut-être pas trop ?

— C’est sur mon chemin. Que faut-il dire ?

— Rien, simplement que c’est de ma part… Il sait ce que c’est.

Mon cousin prit le paquet, le soupesa. Un hochement de la tête accompagna le hochement de la main. Il regarda le long garçon, en même temps qu’un sourire mi-bonhomme, mi-goguenard plissait ses fortes joues.

— Il n’y a pas moyen que tu aies fait tant de poésies que ça, Loridaine !

Le jeune homme eut un tressaillement. Une vague rougeur arriva à son front.

— Ce ne sont pas des poésies, dit-il doucement… C’est… c’est autre chose.

— Ah ?

Balthazar, tout ronronnant, vint loger sa plantureuse échine sous son avant-bras. Sentant un point d’appui, une occupation pour ses doigts, Loridaine reprit contenance.

— C’est un roman.

— Tu te mêles maintenant de composer des romans ?

— Oui, monsieur Têtegrain. Celui-ci, je crois, est digne d’être publié. Le libraire Coquille m’a promis de le lire et de me donner son avis.

Je n’attachai par grande importance à ce que racontait Loridaine, sinon pour me dérider intérieurement à la pensée de ce que devait être la littérature de ce fils de grainetier, en proie à la crise de puberté d’une imagination provinciale et tardive.

— Quand as-tu fait ça ? questionnait mon cousin.

— Le mois dernier, monsieur Têtegrain. Ah ! j’ai bien travaillé, je vous assure.

— C’est pourquoi on ne t’a pas vu tous ces temps ? Tu avais disparu.

Une satisfaction silencieuse éclaira la face fatiguée du jeune homme.

— C’était donc ça ! mâchonnait Vincent. Ton père n’était pas trop content. Il paraît que tu veillais jusqu’à des heures indues.

Loridaine reprit :

— Mais ce soir, on me reverra. J’irai chez les Chamot, où je réciterai une nouvelle poésie. Y serez-vous ?

Têtegrain regarda Prudence, Prudence regarda Têtegrain.

— Tiens, c’est vrai, firent-ils presque ensemble ; c’est le quatrième samedi du mois.

— Eh bien, fis-je à mon tour pour ne pas paraître inactif, voilà une distraction !

— Voilà une distraction, dit Vincent.

On causa de choses et d’autres, pendant vingt minutes, de Mathieu de la Drôme, de la nouvelle municipalité, du dernier vol de lapins chez la mère Froidure.

Tandis que la Morvandaise desservait, Têtegrain s’égaya sur le compte de sa bonne, racontant que cette dinde était assez bête pour avoir peur des fantômes, et qu’elle en voyait circuler un quelquefois, la nuit, quand elle avait regagné sa mansarde.

La lourde fille ne s’en émotionnait d’ailleurs pas plus que ça. Le fantôme glissait, sans la regarder, sur le ciel, derrière sa fenêtre à petits carreaux, tandis qu’une colique la retournait sur son lit comme une omelette. Le lendemain, elle se levait un peu pâle, ou plutôt un peu moins rougeaude, et son trouble se marquait dans le service par quelques assiettes cassées.

— Et qu’est-ce que tu fais quand tu le vois ? demandait Vincent.

— J’fermons les yeux, m’sieur Têtegrain ; pis maintenant j’couchons avec not’ chapelet, et j’disons d’affilée tout l’rosaire.

— Et quand tu les rouvres ?

— J’les rouvrons point, m’sieur Têtegrain, qu’au chant du coq.

Têtegrain en faisait des gorges chaudes.

Cette histoire de fantômes parut amuser Loridaine. À intervalles réguliers, mon cousin tirait sa montre d’or, pour ne pas manquer son train. Loridaine m’étudiait du coin de l’œil. Il m’interrogea, un peu niaisement, sur Paris, me demanda si je me mêlais au mouvement littéraire de la capitale. Je lui répondis que non, que j’étais dans la banque.

— Ã‡a n’empêche rien ; moi, je suis bien dans les grains.

— Je lis les journaux, parfois un roman à succès, voilà tout.

— Vous avez fait vos études ?

— Jusqu’au baccalauréat, dis-je.

Il me considéra avec un mélange de gêne et de contentement. Je jugeai qu’il cherchait à démêler s’il devait se méfier de ma personne, ou espérer, au contraire, gagner en moi un ami ; et je me promis de couper court à toute espèce de tentative de sa part, désireux de m’éviter d’ennuyeuses confidences.

Enfin, Têtegrain mit sa montre à son oreille, comme pour s’assurer qu’elle marchait. Juste à ce moment la demie sonna à Saint-Caradeuc. Loridaine se leva, non sans avoir coulé un dernier regard sur son paquet et l’avoir recommandé encore à la sollicitude de Vincent. Peu après, dans la rue, nous voyions sa haute silhouette intercepter un instant, à l’entre-bâillement des contrevents, les bocaux de la droguerie Barbedieu.

Il n’avait pas passé la porte, que Prudence complétait ses renseignements. Avec plus d’indifférence, d’ailleurs, que de réelle malignité, ma cousine m’expliquait que ce grand Charles Loridaine avait été brusquement pris, l’an passé, de la manie d’écrire, et qu’il avait, à cette heure, barbouillé pas mal de papier. C’étaient surtout les vers qui le tenaient. Il en faisait d’assez aimables, qu’il récitait volontiers dans les trois ou quatre salons de Donzy où il fréquentait, chez les Chamot notamment. Toute la ville le savait ; il ne s’en cachait pas : ce qui était faire montre d’assurance, pour un garçon de son âge. Et voilà, qu’il voulait aussi devenir romancier !…

En somme, à ce que je crus comprendre, Loridaine n’était pas très apprécié ; et dans sa famille, il ne l’était même pas du tout. Loridaine père se lamentait de voir Loridaine fils se fourvoyer, comme un basset écervelé, sur des voies bizarres et inconnues, et il aimait à croire que cette mauvaise maladie lui passerait. Il y avait eu, paraît-il, plus d’une scène à ce propos. Ce malheureux Charles tenait tête à son père. Le grainetier ne lui avait jamais connu ce caractère.

— Bref, concluait Prudence, c’est un garçon qui fait de la peine à ses parents.

Et s’adressant à son mari :

— Tu devrais bien dire au père Coquille qu’il lui lave un peu les oreilles.

Mais l’honnête Têtegrain se récria. Ma foi, ce n’était pas à faire. Après tout, est-ce qu’on savait ?… Et d’abord, ça ne les regardait pas.

— Non, je ne dirai rien au père Coquille. Je ne veux pas influencer son jugement.

Il prenait sa canne à bec d’ivoire, se coiffait de son paillasson maïs, tandis que le grand matou cendre, ému de ces prodromes de départ, plongeait tout à coup de dessus la table pour venir se dépucer contre sa jambe.

Je me disposai à accompagner Vincent à la gare.

— Voilà une distraction, répétait-il alourdi, pensant aux Chamot.

— Est-elle supérieure au billard ? dis-je.

— Euh !… Allons-y tout de même : les Chamot seraient vexés de ne pas nous voir, Prudence et moi.

À quoi Prudence dit :

— Les Chamot… c’est vrai… il faut que j’y songe…

La porte, lorsqu’il l’ouvrit, engouffra dans le vestibule toute la Grand’rue de Donzy, déjà chaude, avec sa rive de maisons au soleil.

Et Prudence, venue jusque sur le seuil, la main en aile au-dessus des yeux, ajouta :

— Je mettrai ma robe à ramages.

II

Mon gros cousin hissé dans son compartiment et, le train disparu derrière le rideau de peupliers de la courbe, j’eus le plaisir, en me retournant, de trouver sur le quai M. Isidore Paumier, instituteur primaire, qui achetait son Journal de la Nièvre. Je l’avais déjà rencontré la veille, et nous avions renouvelé connaissance. C’était un homme d’âge mûr, de courte taille, aux favoris jaune d’œuf arrêtés en touffe et aux ongles noirs. Il parlait fort et gesticulait. Quand il s’observait, la voix était belle et la diction soignée.

— Vous êtes en vacances ? dis-je.

— En vacances, oui, monsieur.

Il entra dans des considérations à ce sujet, suivant sa coutume. M. Isidore Paumier possédait une réelle instruction, qu’il aimait à faire valoir. Elle consistait surtout en notions d’archéologie et d’histoire locale assez abondantes, et il jouissait du titre de membre correspondant de la Société centrale des Sciences et des Arts de Nevers.

Nous descendîmes ensemble l’avenue de la Gare. Tout en marchant à petits pas, un caillou craquant sous son soulier ferré, le Journal de la Nièvre dans une poche, dans l’autre le pommeau de sa canne dressée, M. Isidore Paumier, d’un Å“il sympathique d’habitué, contemplait, dans le ciel bleu vif, le vieux débris du donjon de Donzy qui, dominant la ville de sa ruine informe, juchait mélancoliquement sur son roc.

— Ah ! monsieur, quand on pense à tout ce que ces pierres ont vu !… Ce donjon n’est pas le premier : il en existait un encore plus ancien, datant du sixième siècle, et que Louis VII et Gui de Nevers détruisirent. Ce fut en 1170 que cet acte de vandalisme se produisit : je précise, au mois de juillet ; et sans doute la néfaste destruction commença-t-elle de suite après la prise de la ville, qui eut lieu le 11 dudit mois. Sont-ce les mêmes pierres ou d’autres qui servirent à le réédifier dès les premières années du quatorzième siècle ?… Grave question, monsieur, et que je me propose d’élucider un jour.

M. Isidore Paumier ne pardonnait pas au moyen âge d’avoir tant construit pour tant démolir.

— Que de ruines ! répétait-il navré, que de ruines !

Le fait est qu’il y avait beaucoup de ruines à Donzy.

Mais c’est surtout aux protestants qu’allait la colère du maître d’école.

— Ils ont tout saccagé, monsieur, en 1569 ! Allez voir, je vous en prie, ne fût-ce que par curiosité, l’état où ils ont mis l’église de Notre-Dame-du-Pré. Poussez aussi, quand vous en aurez le loisir, une pointe jusqu’à l’Épeau-l’Abbaye : vous verrez ce qu’ils ont fait d’un des plus beaux prieurés de France !

Il me gratifia abondamment de toute l’histoire du prieuré de l’Épeau, de l’ordre du Val-de-Choux, et de celle non moins copieuse de son fondateur, Hervé de Donzy. Tout en parlant, il mâchonnait, roulait dans sa bouche je ne savais quoi, qui le faisait beaucoup saliver. Je ne m’aperçus de ce que c’était que quand je voulus lui offrir une cigarette.

— Merci, monsieur, refusa-t-il sans le moindre embarras. Voyez-vous, je suis fils d’un flotteur de Clamecy ; j’ai moi-même flotté le bois dans ma jeunesse. Aussi lorsque je suis en vacances, je reprends volontiers l’ancienne habitude…

Il compléta l’explication par un fort jet, qui alla conspuer largement l’omoplate d’un chien. La chique de M. Isidore Paumier devait avoir plusieurs heures, car il n’en tirait plus qu’un jus à peine jaunâtre. Et comme il venait de terminer l’histoire d’Hervé de Donzy, il passa directement à la sienne.

Sur ce chapitre, le fils du flotteur de Clamecy ne tarissait pas. C’était l’éternelle plainte de l’homme de mérite méconnu, réduit par l’injustice et l’envie à végéter dans une petite ville. J’écoutais d’une oreille distraite. Comme nous passions devant l’hôtel du Grand-Monarque, nous saluâmes M. Couperon, inspecteur adjoint des eaux et forêts. Une légère poussière commençait à flotter dans l’air. Le pavé était sec, excepté aux places où les dernières corbeilles du marché venaient d’être enlevées. Deux paysans en blouse neuve vidaient une bouteille à la terrasse du Café de l’Agriculture. Un grand char de foin, à hauteur de la boucherie-triperie Maigre, barrait la rue. C’était assez morne. Une robe blanche de jeune fille, dans la boutique du pâtissier Babout, avivait seule d’une touche gaie la somnolence environnante. Sous ses cheveux châtains et son chapeau bergère en paille de riz, je reconnus Mlle Renaude Chamot.

Elle sirotait une glace à la fraise, tandis que sa mère, en grande conférence avec le ventre magistral de Babout, faisait une commande de pâtisserie. Le gracieux pastel se détachait, joli et frais, derrière les gâteaux de la devanture, avec l’immobilité charmante et la moue claire de la bouche gourmande au contact de la froideur rose du sorbet. Le pâtissier, le coin du tablier passé à la ceinture, pérorait. Mme Chamot, d’un doigt important, désignait des tartes. Je me rappelai la soirée à laquelle j’étais destiné à participer, et je me demandai de laquelle de ces tartes je mangerais. Je me rappelai, par la même occasion, Loridaine.

Nous allâmes faire un tour au jardin public. Deux pelouses, quatre plates-bandes, un quinconce de marronniers, un kiosque, dans la boucle du Nohain. Un petit canal orné d’un bassin joignait deux coudes de la rivière. À cette heure de la journée, il n’y avait personne, que quelques moineaux et le cygne. Nous nous assîmes sur un banc et M. Isidore Paumier renouvela sa chique.

— J’ai vu ce matin Charles Loridaine, dis-je.

Le maître d’école remua la tête. Par extraordinaire, il ne se hâta pas d’embrocher à ce propos de nouvelles considérations.

— C’était un de mes meilleurs élèves, prononça-t-il sobrement. Malheureusement…

— Malheureusement ?

— Je ne suis pas sans de graves inquiétudes…

— Ã€ cause de sa littérature ?

— Précisément. Ce drôle de garçon est doué d’une certaine… comment dirait je ?… d’une certaine… imagination… et je crains, monsieur, qu’il n’en vienne à négliger des intérêts… comment dirais-je ?… plus immédiats, pour se livrer sans frein aux chimères qui… aux chimères que… vous me comprenez…

— Vous avez lu de ses productions ?

— Il m’en a montré.

— Des vers ?

— Des vers, beaucoup de vers. J’ai lu une trentaine de poésies, deux ou trois récits en prose… Quoi d’autre ?… une pièce de théâtre sur un sujet sacré… Joas, Amos, je ne sais quoi…

— Bien entendu, tout cela ne vaut pas grand’chose ?

— C’est ce qui vous trompe, monsieur ; ce n’est pas trop mal. C’est bien loin, naturellement, d’être parfait ; mais enfin, c’est suffisant à légitimer chez ce coco-là… comment dirais-je ?… des ambitions… et à le faire croire à un avenir possible pour lui du côté des lettres.

J’avais presque autant de raisons de me méfier du goût littéraire du maître d’école que de celui de Loridaine lui-même ; mais ce qui me fit plaisir chez le digne homme, ce fut la manière affable, affectueuse dont il parlait de son ancien élève, son absence complète de jalousie à l’égard de ses petits succès poétiques… Il est vrai que la partie de M. Isidore Paumier était l’histoire archéologique.

Loridaine avait donc un ami auprès duquel épancher l’émoi de ses timides essais, un conseiller bienveillant qui, sans le décourager, saurait peu à peu lui faire comprendre l’inanité…

— C’est très bien, dis-je, je vois que vous vous intéressez à lui.

— Oh ! monsieur, je ne suis pas comme tant de mes collègues… Je m’intéresse aux jeunes gens qui ont joui de mon enseignement, lorsqu’ils ont montré des dispositions, et je les suis dans la vie après leur sortie de l’école… D’autant plus que Charles, monsieur, appartient à une des bonnes familles commerçantes de la ville.

Comme pour prouver la bonté de son cœur, il ramassa un morceau de brioche, abandonné sous le banc par quelque marmot, et alla l’émietter, philosophiquement, au cygne.

Nous nous quittâmes dans les meilleurs termes, non toutefois sans que j’eusse écouté une nouvelle kyrielle d’histoires, où les sires de Donzy, les comtes de Nevers, le pape, les huguenots et Saint-Caradeuc me parurent bientôt danser une sarabande si enchevêtrée que j’aurais du mal à en rapporter quoi que ce soit.

Le reste de la matinée finit naturellement par s’écouler. Une question me préoccupait : le Nohain était-il poissonneux ? Je méditai longuement sur ce point, ainsi que sur les trois suivants : si, où et comment il y aurait une bonne place pour pêcher à la ligne.

Et à midi trois quarts sonnant, Vincent revenu sans incident de Cosne, nous nous retrouvions attablés dans la salle à manger aux faïences vertes et blanches, où, d’une fourchette aussitôt ruisselante de graisse, nous attaquions le canard de Prudence, tandis que Balthazar, assis dans sa queue, nous espionnait de ses yeux ronds.

III

Les Chamot habitaient de l’autre côté de la ville, dans une maison du faubourg de Lardin.

Sur les neuf heures, leur grand salon, meublé d’un bel et confortable acajou, offrait un coup d’œil presque imposant. Mme Chamot, en magnifique crépon gaufré pétunia, occupait le centre d’un vaste canapé grenat, d’où elle pouvait, sans en avoir l’air, surveiller ce qui se passait, et d’un regard, d’un geste, au besoin d’un mot cabalistique, faire évoluer à son idée ses trois filles, ses deux gendres, son mari, sa bonne et le surnuméraire mâle en habit de cérémonie et gants de coton blanc qui faisait loucher de respectueuse envie les nerfs optiques de mesdames ses amies moins fortunées on plus avares.

À ses côtés, s’éployaient Mme Legrandfour et Mme Bondouffle. La première était en cachemire prune ; la seconde, en satin duchesse avec de grosses émeraudes carrées aux oreilles. Mme Legrandfour s’honorait de son époux, M. Legrandfour, receveur des contributions indirectes ; Mme Bondouffle de son fils, maître de forges à la tôlerie de l’Éminence.

Les autres dames d’une certaine conséquence étaient : Mme veuve Peloteux, qui depuis dix ans portait le demi-deuil de Me Peloteux, l’ancien notaire de Donzy, Mme Loridaine mère et Mme de la Grange-Guignan, d’une noblesse que l’on disait plus parcheminée que dorée.

Quant à Prudence, elle cherchait à dissimuler modestement sa corpulence à l’abri du canapé où trônaient les trois majestés.

Parmi les hommes, outre le receveur, le maître de forges, Têtegrain, le premier gendre Chamot, le second gendre Chamot et Chamot lui-même, figuraient M. Couperon, inspecteur adjoint des eaux et forêts, le juge de paix Lebègue, le docteur Estambenet, un aimable causeur, qui me rappela m’avoir jadis guéri de la rougeole. J’allais oublier M. Amédée Peloteux-Bondouffle, important propriétaire foncier. M. Isidore Paumier brillait par son absence : le maître d’école n’était pas assez huppé pour fréquenter chez les Chamot. Loridaine père arriva en retard, comme toujours.

Mais la joie des yeux, c’était l’escadron rose, blanc et mauve des jeunes filles. Il y avait, dans cette mousseline, deux ou trois partis sortables, voire avantageux.

— Prends bien garde, m’avait confié Prudence, sois aimable avec les deux demoiselles Bondouffle, et avec l’aînée des Legrandfour, qui sera plus riche que sa sÅ“ur.

On aurait pu joindre, me semblait-il, à ce lot la troisième Chamot, Mlle Renaude. Mais outre que la dot, en raison du morcellement de la fortune, menaçait d’être mesquine, Mlle Renaude, au dire de ma cousine, était un peu superficielle. Je me demandai à quoi, dans l’esprit de Prudence, le mot superficiel pouvait bien correspondre.

Une berthe de broderie aux épaules et juste ce qu’il fallait de décolleté pour donner lieu à un innocent collier de perles fausses, la jolie siroteuse de chez Babout, un sucrier à la main, ondulait parmi les tasses de thé, sous l’œil vigilant de sa mère. Le même sourire découvrait devant chaque personne avec chaque morceau de sucre, une même dent d’émail, et les dames mûres, sur son passage, se susurraient l’une à l’autre : charmante enfant !

Debout, dans les portes, une demi-douzaine de jeunes gens, rasés de frais, – des Peloteux, des Estambenet, encore un Bondouffle, – arboraient des épingles extrêmement sportives sur les plastrons sortant de la meilleure chemiserie de Donzy.

Je cherchai Charles Loridaine.

Une longue redingote dont je n’avais encore aperçu, à un chambranle, que le dos froncé et semé de pellicules, se retourna. Mais si ce n’avait été sa tournure inoubliable d’asperge, son front pointu et ses yeux inquiets de visionnaire, c’est à peine si j’aurais reconnu mon Loridaine du matin.

Dans une préoccupation flagrante de se faire beau, il avait débarrassé ses joues de leur bourre, ne laissant plus que la cascatelle de sa barbiche chamois dégringoler jusqu’au petit nœud de satin à fleurs qui luisait sous son col rabattu. Le cheveu, affligé de coups de brosse répétés et aqueux, perruquait d’une calotte plate le crâne, qui, sous l’effet de la chaleur, commençait à se gondoler par places. Aux boutonnières de la chemise unie, se piquaient deux trèfles en pierre de couleur, et une belle chaîne-gourmette en doublé descendait du gousset sur le pantalon de molleton pervenche.

Il ne causait avec personne. Sa main froissait nerveusement dans sa poche un chiffon de papier, qu’il sortait à demi ou rentrait alternativement, d’un tic saccadé et bizarre. Un instant, je le vis tirer tout à fait ce chiffon, l’ouvrir, y jeter les yeux, puis le réempocher, avec un rapide regard circulaire pour s’assurer que son mouvement n’avait pas été surpris. En même temps, la bouche était animée d’une sorte de mâchonnement, que scandait par intervalles un coup plus net de la nuque, et une ondulation régulière, propagée le long de la barbiche, venait mourir sur le petit nœud de satin.

Je devinai que Loridaine était en train de répéter les vers qu’il nous dirait tout à l’heure.

Une partie de concert précédait, chez les Chamot, la sauterie mensuelle. Déjà les deux sœurs Legrandfour, Adolphine et Gabrielle, étaient au piano et exécutaient à quatre mains, au sein d’une bienveillante attention, l’ouverture de Sémiramis.

Il y avait ainsi, à Donzy, quelques sérieux talents d’amateurs. Le maître de forges cultivait une bonne voix de basse, et ne se refusait pas, quand on l’en priait, à servir la romance du Lac, de Niedermeyer, ou le grand air du Chalet. Le juge de paix sifflait magistralement des valses de Métra. Le docteur, lui, était l’homme de la chanson : Désaugiers et Nadaud, à la bonne heure ! Un peu de gaieté : c’était encore le meilleur moyen de se bien porter. Il détaillait avec finesse et bonhomie ; l’œil guilleret se plissait de malice, et la grosse lèvre charnue, striée de veinules violettes, décelait, à chaque chute de couplet, un monde d’intentions spirituelles.

Ce soir-là, le docteur chanta la Garonne…

 

Si la Garonne avait voulu,

Lanturlu…

 

et décrocha son succès habituel.

Les demoiselles tapotaient toutes plus ou moins. D’une séance à l’autre, on constatait les progrès. Nous eûmes ainsi, avec des plaisirs mélangés, sous des mains replètes ou menues, noueuses ou potelées, la valse de Roméo et Juliette, la Gavotte-Stéphanie, une étude du Gradus ad Parnassum et un pot-pourri sur le Postillon de Lonjumeau.

Mlle Renaude, s’étant aventurée dans quelques mesures de Loin du bal, s’embrouilla, plaqua délibérément sur le clavier la mutinerie d’un accord faux, fit pivoter son tabouret et se sauva en déclarant qu’elle ne se souvenait plus.

Puis arriva le tour de Loridaine.

Une de ces dames, tournant vers lui l’onctuosité d’un sourire aimable, le pria de vouloir bien dire « une de ces jolies poésies de sa composition qu’il récitait si bien Â». Un murmure poli d’approbation fit légèrement chorus, et Mlle Renaude lança au poète un regard implorateur dont il rougit jusqu’à la frise.

Rempli de confusion, balbutiant, délicieusement ému, il ne demandait qu’à s’exécuter.

D’une haute enjambée de héron, il franchit une banquette, dérangea, perdu d’excuses, quelques personnes, équilibra, glissa plutôt deux ou trois pas en terrain relativement découvert, et, dandinant du buste, flexueux, flottant, vint s’adosser au piano.

À ce moment, son père entra. D’un sourcil mécontent, le grainetier considéra la scène, puis, avec un haussement d’épaules, passa dans la pièce à côté.

Heureusement, Charles, tout entier au souci de son attitude, ne s’aperçut pas de l’arrivée paternelle, qui aurait pu le troubler à la minute où il n’avait précisément pas de trop de toute sa contenance.

Un « chut ! Â» courut ; des éventails s’agitèrent ; un fou rire de jeune fille, précipitamment enfoui sous un mouchoir, fusa dans un angle.

Je crus devoir adresser un petit geste d’encouragement à Loridaine.

Il était calme. Une transpiration perlait à ses tempes, qui le soulageait. Il tira négligemment son manuscrit… Non pas pour lire, il savait par cœur, mais simplement pour le tenir ainsi, sans en avoir l’air, entre deux doigts, parce que cela faisait mieux et pour bien montrer que les vers étaient de lui.

On était alors en pleine guerre du Transvaal, et la défense héroïque d’un malheureux petit peuple qui voulait rester libre soulevait partout, et jusqu’à Donzy, une émotion et un enthousiasme considérables.

Loridaine s’inclina.

— Mesdames, mesdemoiselles et messieurs, commença-t-il d’une voix un peu blanche, la courte pièce que je vais dire ne ressemble pas à celles que vous connaissez déjà de moi. Inspiré par de récents événements, qui se déroulent encore, sous les yeux de l’Europe affligée, dans les champs de l’Afrique du Sud, j’ai cru pouvoir hausser d’un ton ma modeste lyre…

— Paulo majora canamus, murmura, finement railleur, à mon oreille, le docteur, qui avait des lettres.

Puis, se penchant à celle du maître de forges, il dut également lui souffler quelque chose d’extrêmement spirituel, car je vis la barbe d’or de Bondouffle se lézarder toute d’un vaste sourire.

Le préambule de Loridaine n’était cependant pas maladroit.

— Le titre de ma poésie, continuait-il, la voix déjà mieux assurée, le titre de ma poésie est : L’enfant boer.

Il expliqua que le mot boer devait se prononcer bour, d’après ce qu’il avait lu dans un article du Journal de la Nièvre. Mais que l’on prononçât bour, bôr ou boèr, il avait pris sur lui, en l’absence de toute autre autorité, de le faire d’une syllabe, comme four, comme hareng saur et comme fier. Cette remarque prosodique parut généralement superflue. Mais notre homme était scrupuleux.

Un instant de silence, pendant lequel je sentis palpiter toute l’âme de Loridaine.

Puis le torse se redressa ; l’œil s’alluma ; la voix se timbra tout à coup :

— L’ENFANT BOER.

Le feuillet de papier vibra dans la main dégantée.

 

L’Anglais a passé là…

 

Une transformation curieuse s’opérait. Loridaine ne semblait plus le même. Il oubliait visiblement qui il était, où il était, pour s’envoler soudain en plein empyrée et ne plus être que « le poète Â».

 

L’Anglais a passé là. Tout est ruine et deuil.

Le veldt, du Rand au Cap, n’est plus qu’un sombre écueil,

Le veldt qu’égayaient les faucilles,

Le veldt, qui dans le Vaal reflétait ses grands bois,

Ses fermes, ses coteaux…

 

Le geste de l’avant-bras trop long s’allongeait encore comme pour embrasser toute cette contrée jadis fertile, les champs de blé, les villages, les rochers et le ciel bleu. Une sourde irritation grondait dans sa gorge contre le destructeur de cette beauté, de cette paix. Loridaine s’enflammait. Nous n’étions plus à Donzy, au bord du Nohain, dans le grand salon des Chamot, mais au Transvaal, dans la patrie des vaillants burghers, au cœur même de la guerre.

Il faisait chaud. On écoutait sans surprise. Le papillonnement des éventails se poursuivait, tandis que le corps dégingandé du poète se magnifiait d’héroïsme.

 

Tout est désert. Mais non ; seul près des durs noircis

Un enfant aux yeux bleus, un enfant boer, assis,

Courbait sa tête humiliée.

Il avait pour asile, il avait pour appui

Une blanche aubépine, une fleur comme lui

Dans le grand ravage oubliée.

 

Depuis un instant, je dresse l’oreille. Est-ce que je me trompe ? Il me semblé connaître ces vers-là.

 

Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux…

 

s’exclame Loridaine, les yeux au ciel.

Je connais ces vers, c’est évident !… Ou suis-je le jouet d’une aberration momentanée, d’un de ces phénomènes de dédoublement où, pendant une demi-minute, on a la sensation d’avoir déjà vécu, ailleurs, autrefois, mais identique, cette même demi-minute ?…

Pour me ressaisir, je regarde autour de moi… L’auditoire ne sourcille pas. Le sourire de Bondouffle continue à jouer sur sa barbe d’or.

 

Pour que dans leur azur, de larmes orageux.

Passe le vif éclair de la joie et des jeux…

 

Extraordinaire !… J’ai certainement entendu… lu cela quelque part !… Un sentiment de gêne m’étreint. Loridaine se moquait-il de nous ?…

 

Que veux-tu, bel enfant, que te faut-il donner

Pour rattacher gaîment et gaîment ramener

En boucles sur ta blanche épaule

Ces cheveux, qui du fer n’ont pas subi l’affront…

 

Il déclamait avec ivresse, la paupière clignotante, mouillée d’émotion, l’index tremblant. Ce long garçon-là ne se moquait évidemment de personne. Une telle sincérité, à la fois comique et touchante, émanait de lui, que je commençai à douter de l’authenticité de mon souvenir. Avais-je réellement lu ou entendu ce morceau ? Ce n’était qu’une impression, très vive, il est vrai, mais qu’il m’aurait été bien difficile de préciser.

 

Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux ?

Est-ce d’avoir ce lis, bleu comme tes yeux bleus…

 

Mais en dehors de toute conjecture, un fait s’imposait, et là je n’hésitais plus. Ces vers, que j’écoutais maintenant avec une curiosité stimulée, je les trouvais beaux, presque très beaux, supérieurs au moins à tout ce que je pouvais attendre, même après les déclarations favorables du maître d’école ; et il me paraissait invraisemblable que cette poésie expressive, imagée, sonore, sortît ainsi, armée de pied en cap, du cerveau conique et de la chiche caboche de celui qui la gesticulait.

 

Veux-tu, pour me sourire, un bel oiseau des bois ?…

 

C’était charmant. Et je crus m’apercevoir que je n’étais pas seul à apprécier l’art du poète, quel qu’il fût. Toute rose, tout allumée d’admiration, immobile sur sa chaise, le buste gentiment penché en avant, Mlle Renaude ne perdait pas un mot, buvait chaque vers, chaque rime qui tombait de la bouche éloquente de Loridaine. Son délicieux visage, qui m’avait semblé jusque-là un peu de faïence, s’animait d’une fine vie que je ne lui soupçonnais pas. Ça scintillait, ça bruissait comme une source sous le gazon. Sa bouche s’entr’ouvrit pour aspirer un trait d’air, l’œil se ferma à demi et je vis doucement frissonner sa gorge sous sa berthe de broderie.

 

Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?

 

Loridaine prit un temps. Puis, à bout de souffle, d’une dernière halenée il lança :

 

— Ami, dit l’enfant boer, dit l’enfant aux yeux bleus,

Je veux de la poudre et des balles.

 

C’était fini. De maigres applaudissements crépitèrent. Têtegrain poussa un : Vive Krüger ! – Dégrisé, retombé de son ciel dans le grand salon des Chamot, Loridaine redevenait flasque et gauche. Il s’épongea discrètement, osant à peine couler de côté un regard pour chercher un chemin où il pourrait se dérober. Mais déjà, bousculant les chaises, Mlle Renaude était sur lui.

— Oh ! que c’est joli ! que c’est joli ! s’écriait-elle extasiée. Il faudra me la recopier !

Dans un élan spontané, elle s’était saisie de sa main, qu’une nervosité titillait encore. Leurs yeux se croisèrent. Dans ceux de Loridaine, une brève flamme brilla, tandis qu’une joie enfantine baignait ses traits.

— Renaude !… réprima sévèrement le fausset de Mme Chamot.

Et en écho scandalisé, Prudence souffla :

— Oh ! cette Renaude !…

 

Je veux de la poudre et des balles

 

Cette péroraison à l’emporte-pièce venait d’accroître singulièrement ma perplexité. L’imprévu de ce vers, dans sa forme concise et frappante, avec la fierté presque sauvage de son défi, avait brusquement agi, comme un doigt, sur le déclic de mon souvenir. Il n’y avait plus d’erreur possible. Le vers ni le morceau n’étaient de Loridaine : car ce vers, ce vers imprévu, je l’avais mentalement prononcé avant qu’il ne sortît de ses lèvres.

Malheureusement, je ne me trouvais guère plus avancé. Le nom de l’auteur persévérait à me fuir. Tout ce que je savais, c’est que c’était une pièce connue, peut-être célèbre… d’un poète connu, peut-être célèbre… Et je me fatiguais à en triturer des fragments… L’obsession d’une aria italienne que l’on a entendu moudre cent fois sur les orgues de Barbarie !… Je me sentais un peu humilié… On aurait pu me défiler des noms : il n’y en avait qu’un que j’étais bien sûr qu’on ne pût y mettre, celui de Charles Loridaine.

Dans l’embrasure d’une fenêtre, des jeunes gens étaient en train de pouffer. Je m’approche du groupe, comptant avoir là la clef de l’énigme. Loridaine était en effet le héros de leur hilarité. Les sarcasmes pleuvaient. Mais c’était de lui, de sa personne qu’ils se moquaient, de son port d’échassier, de son pantalon pervenche et – je crus mal entendre – de ses vers.

Je voulus comprendre des vers qu’il déclamait, ou plutôt de la manière dont il les déclamait.

Le Bondouffle junior surtout était mordant. Je fais l’ingénu ; je hasarde :

— De qui sont ces vers ?

On pouffe de plus belle.

— Mais de lui ! Ils sont assez mauvais pour ça…

Je me mords les lèvres. — Pas de gaffe ! pensai-je.

Bondouffle junior poursuivait :

— Il en a dit le mois dernier chez le maire… Vous ne vous figurez pas !… Il y en avait notamment un !… Je ne me le rappelle plus… Nous en avons rigolé pendant une semaine. Je vous assure que c’était drôle. Ce vers, monsieur, était à découper et à envoyer au Rire de Paris, sous une charge représentant la métaphore qu’il employait !

Je crus bon de ne pas insister. Ces jeunes Donziais paraissaient encore moins que moi ferrés sur la littérature.

Personne, d’ailleurs, dans ce salon, ne m’avait l’air de se douter qu’il venait de se passer quelque chose d’anormal. Il faisait de plus en plus chaud. Un plateau de rafraîchissements circulait. Le concert continuait. Accompagné en sourdine par Mlle Adolphine Legrandfour, qui avait le toucher léger, le juge de paix sifflait la Vague.

Mon cousin, que tant de musique ennuyait, avait dû rejoindre Loridaine père du côté des sandwichs. C’était lui qui avait crié : Vive Krüger ! Il n’y avait donc rien à tirer de lui. Je cherchai le docteur. Le docteur, avec son clignement malin de vieux chimpanzé, devait connaître le fin mot de l’affaire. Je le trouvai au fumoir, attablé à un écarté en face du maître de forges. Il avait allumé sa courte pipe d’écume.

Je mis cinquante centimes sur le maître de forges. Le docteur gagna la première manche.

— Eh bien, docteur, dis-je, tandis qu’il battait de nouveau les cartes, avez-vous écouté ces vers ?

— Quels vers ?…

Il donna, retourna l’atout, et demanda au maître de forges :

— En voulez-vous ?

— Mais, docteur, les vers… les vers que…

D’un flottement de la main, il m’imposa silence, examina son jeu, puis avec un sourire exquis :

— Je crains bien, cher ami, que vos cinquante centimes ne se soient aventurés.

Une levée après l’autre, soigneusement, il fit la vole. Il compta trois points. Puis, avec le même sourire exquis :

— Vous disiez, cher ami ?…

Cette fois, je réussis à poser la mouche, il se gratta le nez. Lorsqu’il eut enfin trouvé la réponse piquante qu’il méditait :

— Vous désirez savoir, cher ami, le nom de la maladie dont est affligé ce malheureux jeune homme ? Piron, qui n’était pas médecin, mais qui était cependant un homme d’esprit, l’a trouvé avant moi. Il en a même fait une comédie. Cette maladie se nomme : la métromanie.

Je ne pus m’empêcher de m’écrier :

— Vous croyez donc que ces vers… sont de lui ?

— Mais, sans doute. De qui voulez-vous qu’ils soient ? Pas de moi, je vous le certifie. Entre nous, ils ne sont pas si méchants.

— Chut ! dis-je.

Loridaine survenait.

— Le roi ! abattit le docteur.

J’avais perdu.

Loridaine me prit à part.

— Je ne vous ennuie pas ?

— Du tout, fis-je très contrarié.

Il avait un air d’heureuse confiance. L’enthousiasme de Mlle Renaude avait dû le réconforter. Dans sa prunelle luisait une paillette d’orgueil, que sa timidité naturelle enchâssait pourtant d’une nuance d’incertitude.

Nous étions dans les rideaux d’une fenêtre. La rue du faubourg ouvrait sa solitude dans le gris-bleu à peine obscur de la nuit. Des maisons se profilaient. Un orme dominait une borne.

— Eh bien, dit-il, comment trouvez-vous ce que je fais ? J’ai vu que vous m’écoutiez avec attention.

Mon embarras ne lui échappa point. Il reprit modestement :

— Ce sont des vers de provincial.

— Ils m’ont paru bien, dis-je. Je ne suis pas un juge très compétent. Vous avez eu le succès que vous méritiez.

— Le succès… oui… pas tout à fait celui que j’espérais. Les gens d’ici n’apprécient pas beaucoup la poésie…

Son œil conjonctiveux guettait sur mon visage une approbation, un signe de sympathie. Je gagnai quelques instants à m’absorber dans le choix d’un cigare.

Doucement, avec un sourire exempt de fiel :

— Ils aiment mieux ça ! dit-il.

On entendait une voix nasillarde – celle de Bondouffle junior peut-être – qui chevrotait un monologue comique au milieu d’une giboulée de rires.

Au dehors, trois étoiles pâles essayaient de lutter contre le ciel trop clair, tandis qu’un réverbère piquait de sa lampe à huile la porte d’une manufacture de talons en bois.

— Leur dites-vous souvent des vers ? demandai-je.

Je sentais confusément que si je ne dirigeais pas la conversation, j’aurais du mal à m’en sortir.

— Assez souvent, depuis que j’en fais. J’aime dire mes vers. Heureusement que quelques personnes, au moins, ne m’applaudissent pas par complaisance, mais prennent, je crois, un réel plaisir à me suivre.

— En effet, j’ai cru remarquer qu’une de ces demoiselles…

Il devint cramoisi. Puis il balbutia, éperdu :

— Il y a aussi l’instituteur primaire !…

— M. Isidore Paumier, c’est vrai. Ce matin, précisément, nous parlions de vous.

— Ah !… Que vous disait-il ?

— Des choses amicales à votre égard.

— Seulement ?

Ma réserve semble l’affecter singulièrement. Je le désappointe. Mais aussi qu’espère-t-il de moi ? De la surprise, des éloges pour son poème de contrebande ? Pour qui me prend-il ?… Réservé, soit ! Je suis même obligé à n’être que ça, puisque mon insuffisance de mémoire ne me permet pas de lui servir promptement son affaire. Mais dupe, non ! Ma docilité ne va pas jusque-là.

Je m’évade dans la contemplation de la rue.

— Il fait beau, dis-je.

— Il fait beau, répète-t-il d’une voix absente.

Son Å“il accompagne machinalement le mien sur la façade de la manufacture. À la lueur du quinquet, je distingue ces mots : Spécialité de talons Louis XV.

— Alors vous ne voulez pas me dire ce que vous pensez de ma pièce de vers ?

— Je vous ai dit ce que je pensais.

— Vous m’avez fait un compliment. Vous ne m’avez pas dit le fond de votre pensée. Ne craignez pas de me fâcher : faites-moi franchement part de vos critiques. Je vous en prie.

Il devenait étonnant. Sans trop m’aventurer, je risquai l’abordage.

— Mon cher Loridaine…

Je me méprisai tout de suite pour ce début un peu lâche. Mais ce faciès minable, ce regard maintenant presque anxieux attaché sur le mien me contraignent malgré moi à une sorte de commisération.

— Mon cher Loridaine, sans vous fâcher, me permettrez-vous de vous demander si en… composant votre poème, vous ne vous êtes pas un peu trop souvenu… inspiré… je dis seulement inspiré… de quelqu’une de vos lectures ?

Mon cher Loridaine ne sourcilla pas. Il se contenta de réfléchir une couple d’instants à mon objection. Puis, innocemment, sagement, avec la blancheur d’une conscience parfaite, il répondit :

— Non, je ne crois pas. Je viens de faire rapidement le tour de ce que j’ai lu : il ne me semble pas avoir rien imité, même de loin.

— En êtes-vous bien sûr ? dis-je.

— J’en suis bien sûr, affirma-t-il après une seconde réflexion. Certes, je ne pense pas avoir déjà acquis ce qu’on appelle, je crois, une originalité, un tempérament. À mon âge, et depuis le peu de temps que j’écris, ce serait prétentieux. Mais je prends le plus grand soin de ne copier personne. Je n’ignore pas le profit que l’on peut tirer de l’étude des maîtres : j’estime pourtant qu’il y a mieux à faire que d’essayer de leur ressembler, c’est d’essayer de les égaler.

Comme je ne répliquais rien, confondu de tant de duplicité ou de tant d’inconscience :

— Voyons, continua Loridaine, lequel de ces maîtres, à ce qu’il vous semble, aurais-je, à mon insu, approché de trop près ? De qui, sans le vouloir, me serais-je souvenu ? Je ne demande qu’à m’instruire. Quelle Å“uvre, que j’ignore, vous aurait rappelé mon poème ?

C’était à moi d’être sur la sellette.

— Voulez-vous me montrer votre manuscrit ? lui demandai-je.

Il sortit son chiffon, passa une bonne minute à vouloir le calandrer sur son genou, puis me le tendit en s’excusant de le présenter dans cet état.

— C’est que je me suis énervé dessus, expliqua-t-il.

Je ne sus s’il faisait allusion à la confection de son ragoût, ou à la manière dont il l’avait trituré dans sa poche avant de nous en offrir le régal.

C’était un feuillet de grand papier-registre, rayé bleu et rouge. Au lieu de quelque compte de graines, la bâtarde appliquée de Loridaine y avait tracé les vers, disposé les strophes de l’Enfant boer. L’aspect était assez méthodique ; mais par endroits des bizarreries, des déformations curieuses s’observaient : l’amplitude ascendante d’un bout de ligne, tel mot allongé, étiré, presque couché, une hampe chevauchant un groupe de lettres, la boucle démesurée d’une capitale. Les barres, généralement basses ou rudimentaires, dénotaient la passivité ; par contre, d’aventureux jambages venaient greffer d’exaltation l’ordre un peu fruste de l’ensemble. Ce n’était pas une copie, moins encore un brouillon de premier jet. On eût dit la page pas très sûre d’un élève attentif sous le coup d’une dictée. Mais une chose me dérouta : il y avait des ratures.

Je lus, je relus cet Enfant boer. J’aurais vraiment donné quelque chose pour qu’un nom – le nom ! – transfigurât le maudit papier, pour que l’éclair jaillît. Rien. De plus en plus, je m’enferrais sur ma conviction ; mais de plus en plus aussi la nuit se faisait, les vers, les mots, tout allait se brouillant, s’estompant, s’évanouissant. Ma cervelle tournait en bouillie.

Un souffle de brise remua les hautes feuilles de l’orme.

Je n’avais plus qu’à me replier discrètement.

— M. Isidore Paumier a-t-il lu ces vers ? dis-je à Loridaine, en lui rendant gravement son manuscrit.

— Pas encore. Je les lui montrerai demain.

— Je serais curieux de connaître son opinion.

— Mais la vôtre ?

— La mienne importe peu. Je vous le répète, je ne suis pas compétent.

— Revenez-vous au moins sur votre première impression ?

— Ma première impression demeure la même. Je trouve ces vers bien ; et s’ils sont entièrement de vous, je vous en fais compliment.

— Il faudra que je vous en montre d’autres.

Je fus pris d’une vague panique.

— Pas ce soir ! m’écriai-je.

— Pas ce soir… D’ailleurs, compléta-t-il en se fouillant machinalement, je n’endosse que rarement cette redingote et je n’en ai pas sur moi. Je pourrais vous en réciter…

— Non !

— â€¦ direz-vous. Malheureusement, je retiens assez mal ; et quand, comme aujourd’hui, j’ai réussi à me mettre de mes vers dans la tête, je les oublie ; deux jours après, je n’en sais plus que des bribes. Chose étrange, ajouta Loridaine en se pianotant le haut du front, je ne retiens bien que ce qui n’est pas de moi. Pouvez-vous m’expliquer cela ?

Je me déclarai incapable de lui fournir la moindre explication de ce fait.

— N’est-ce pas que c’est étrange ?

— Très étrange.

La conversation en resta là. Loridaine père venait relancer son fils, et je laissai le clignotant poète, qui avait négligé je ne sais quelle manipulation de sacs dans la boutique de la Grand’rue, aux prises avec la mauvaise humeur du grainetier.

Au salon, la sauterie s’organisait. Les grosses dames et les meubles s’étaient collés contre les murs, et au milieu de ce cercle sympathique quelques couples ingambes tourbillonnaient déjà décemment. Mlle Cléopâtre Estambenet, trop consciente de sa laideur pour s’adonner au plaisir de la danse, s’était dévouée et martelait rythmiquement le clavier.

Bien entendu, je fus immédiatement happé.

— Un cavalier ! mirlitonna l’organe vocal de Mme Chamot.

Je fis le tour de rigueur avec une mousseline rose, je ne sais plus qui, l’une des trois dots, je crois.

Affalée sur un fauteuil crapaud, Prudence larmoyait doucement, en se rappelant sa jeunesse.

La dot parlait avec aisance sur tous les sujets : piété, histoire, musique, littérature. Elle connaissait les antiquités de Donzy presque aussi bien que M. Isidore Paumier. En musique, j’avais pu la juger : c’était elle qui avait exécuté le pot-pourri sur le Postillon de Lonjumeau. Quant à la littérature, c’était son fort ; à l’entendre, elle savait par cÅ“ur tous les poètes. Je dois dire tout de suite que pas un instant il ne fut question de Loridaine.

— Mon poète favori, monsieur ? C’est une femme.

— Sapho, peut-être ?

— Anaïs Ségalas.

 

Je veux de la poudre et des balles !…

 

L’obsession croissait, chantait, s’incrustait, devenait insupportable. J’eus un instant l’envie d’interroger ma dot. Au fait, que m’aurait-elle répondu ? Que ce n’était pas d’Anaïs Ségalas… Je m’en doutais.

Mlle Renaude paraissait triomphante. Était-ce l’excitation de la danse ? le sentiment de se savoir jolie ?… Était-ce la présence de Loridaine ?… Celui-ci avait reparu, doux et dégingandé, la tête ineffable posée un peu de biais sur le nÅ“ud de satin à fleurs. Il sortait sans avarie notable de l’algarade paternelle. Des demi-sourires, d’imperceptibles railleries, dont j’étais sûr qu’il était l’objet, papillotaient sur les visages.

— Ce malheureux garçon, me chuchota Prudence, je crois qu’il en tient pour la petite Chamot.

J’attendais avec inquiétude le moment où il danserait. Il ne me semblait pas qu’il pût échapper au plus parfait ridicule. Heureusement, le poète ne dansa pas. Il regardait, observait, suivait, rêveur et intéressé, le mouvement souple des tailles et le vol des écharpes. À quoi pensait-il ?

Une mélancolie noya sa contemplation. Pendant une valse, je le vis tout à coup se frapper le pariétal, saisir un crayon, chercher fiévreusement dans ses poches… du papier sans doute. Il n’en trouva pas, jeta de droite et de gauche un œil angoissé, puis, en désespoir de cause, se décida et, en travers de l’Enfant boer, griffonna hâtivement… une note, un vers, présumai-je. Loridaine était sous le coup d’une inspiration.

Cela cadrait mal, évidemment, avec ce que je soupçonnais de lui. Mais l’attitude était si caractéristique que je ne réfléchis pas tout d’abord à ce qu’il y avait là de contradictoire. La suite me montra que je ne m’étais pas trompé. En voyant valser ces jeunes filles, tandis que Mlle Cléopâtre Estambenet égrenait ses arpèges les plus berceurs, Loridaine avait eu l’inspiration d’une merveilleuse poésie.

Je n’eus pas l’occasion d’en savoir davantage. J’évitais toute nouvelle rencontre. À onze heures et demie, la débandade commença. Prudence sommeillait déjà sur son crapaud. Mais Têtegrain était inamovible ; à lui seul, il avait ravagé un pâté et tari deux ou trois bouteilles. Le docteur et le maître de forges écartaient toujours.

La tribu des Peloteux partit la première ; les Legrandfour suivirent ; la justice de paix ne tarda pas à s’ébranler ; un dernier couple bostonna une dernière valse en zigzag au milieu des collets et des mantes. Puis Mlle Cléopâtre Estambenet se leva en criant qu’elle n’en pouvait plus. Les Couperon partaient, les gendres Chamot partaient.

— Au revoir !

— Au revoir !

— Au quatrième samedi du mois prochain !

Des baisers clapotaient à travers les voilettes. Le docteur et le maître de forges écartaient toujours.

— Tu dors, ma bonne ? fit Têtegrain, qui avait enfin réussi à mettre son chapeau.

Je secouai ma grosse cousine par le bras.

— En voulez-vous ? fit la voix du maître de forges dans le fumoir.

— Le roi ! abattit le docteur.

Une dernière fois mon regard se porta sur Loridaine, qui prenait gauchement congé de Mme Chamot en murmurant un : « Charmante soirée ! Â»

IV

Le lendemain, Prudence, revenue de la messe, dit :

— J’ai fait le chemin avec cette pauvre Mme Loridaine. Nous avons longuement parlé de Charles.

Têtegrain dit :

— Ces gens-là, ma parole, finiront par abrutir complètement ce garçon !

— Comment ! dit Prudence, tu prends son parti ?

— Ma foi, si tout le monde l’attaque, moi, je vais me mettre à le défendre.

— Je t’en prie, Vincent, ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas. C’est comme ce paquet de Cosne, tu n’aurais pas dû t’en charger. M. Loridaine se plaint que son fils néglige ses affaires. Ce n’est pas à nous de juger la manière dont il s’y prend pour ramener Charles à la notion du devoir.

Têtegrain eut un vague roulis des épaules.

— Peuh ! fit-il, il faut bien que jeunesse se passe !

— Que jeunesse se…

— Voyons, voyons, ma bonne… Je dis que le père Loridaine devrait plutôt s’estimer heureux. À cet âge, généralement, les jeunes s’amusent. Ils vont tous, une fois par semaine, à Cosne ou à Clamecy. Il y en a même qui vont jusqu’à Nevers. Le sien, lui, trouve son plaisir à gribouiller. Ça ne fait de mal à personne et ça ne coûte pas un sou au père Loridaine.

— Ã‡a ne fait de mal à personne ? Qu’en sais-tu ?… Il paraît, dit Prudence mystérieuse, que ça fatigue Charles plus qu’on ne croit. Sa mère craint pour sa santé.

— Quelle énorme bêtise ! gargouilla Têtegrain. Comment ça peut-il lui faire du mal ? Qu’on cesse de le houspiller, et ce garçon se portera bien. Si c’est sa façon, à lui, de jeter sa gourme !

Il versa une seconde tournée de vermout.

— Mais, nom d’un petit Nivernais ! pétarda-t-il, c’est que ce n’était pas si sot, hier, son espèce de machine. Ce pierrot-là m’a fait plaisir, tiens ! Il y avait du sentiment, là dedans, du patriotisme… Voyons, Frédéric ?

Il en appelait à mon témoignage.

— Je suis assez de ton avis, cousin, ce n’était pas si sot.

— Si c’est avec ça, dit Prudence, qu’il compte tourner la tête à la petite Chamot !…

L’excellent Têtegrain n’avait évidemment pas envisagé cet aspect de la question.

— Tiens, tiens, tiens ! fit-il, mais voilà qui serait encore moins sot que tout le reste !… Ah ! mon bonhomme !… Eh bien, un bon mariage par là-dessus, voilà qui le remettra tout à fait d’aplomb ! Que va dire à ça le papa Loridaine ?

— Peut-être pas des bénédicités. La petite n’apporte pas le Pérou.

— Taratata, ce qu’elle apporte est toujours bon à prendre.

Le temps étant radieux, on avait dressé le couvert au jardin.

— Ã€ table ! dit Têtegrain, lorsqu’il eut réglé sa montre sur les douze coups de Saint-Caradeuc.

Lui-même descendit à la cave chercher des vins propres à célébrer la solennité du dimanche. Nous abandonnâmes son excellent Pouilly habituel pour nous livrer aux méditations de bourgognes plus notoires. Il resta longtemps rêveur sur un vieux Clos Saint-Hubert, qu’il prétendit dégoter tous les Cortons et tous les Chambertins.

Prudence avait pris un quart d’heure pour frire des cervelles et griller des côtelettes. Une bavette de bœuf finissait de se braiser tranquillement à l’étuvée, et il y avait en réserve un plantureux pâté, préparé de la veille, et un gros poudingue lyonnais, au chocolat et aux marrons, qui était l’œuvre de la matinée. Pour rien au monde, Prudence n’aurait abandonné la confection d’un plat à la Morvandaise.

— Diable ! dit tout à coup Vincent, tandis que la domestique se présentait en plein soleil, les bras chargés, qu’est-ce que tu as, ma fille ?

De fait, la Morvandaise avait une drôle de mine.

— Ce qu’elle a ? dit Prudence, elle a son lunatisme.

— Est-ce que tu aurais encore vu ton fantôme ?

— Oui, m’sieur Têtegrain, oui-da, j’l’ons encore vu, c’te nuit, sans conteste.

— Qu’est-ce qu’il faisait ?

— I faisait rin, i fantômait.

— C’était-il blanc, noir ?

— Tout blanc, m’sieur Têtegrain.

— C’est la dame de Montpassant, ma fille. Il faudra aller à Saint-Saulge.

Le fantôme de la Morvandaise défraya une partie du déjeuner. Puis on se reporta naturellement aux personnages de la soirée Chamot. Le maître de forges de l’Éminence, le receveur des contributions indirectes, le juge de paix, le conservateur adjoint des eaux et forêts, les dames Chamot, Bondouffle et Legrandfour furent l’objet d’interminables cancans, dont quelques-uns n’étaient pas sans saveur. Par moments, un coup léger de brise venait chatouiller les ramures ou précipiter une belle chenille sur la nappe. Balthazar, qui ne fréquentait pas le jardin, somnolait en boule sur le seuil de la cuisine. Je me laissais aller avec une douce mollesse au charme de ces racontars provinciaux et à la quiétude de ce chaud soleil d’août, dont la coulée éclatante criblait d’une pluie d’or l’ombre du prunier sous lequel nous mangions.

À trois heures, nous étions encore à table. Alourdi et titubant un peu, Vincent, qui était aussi fier de ses fruits que de ses vins, allait aux espaliers choisir les premières pêches. Un rayon de miel suintait dans un compotier de bois, et ma cousine n’avait pas oublié de rapporter de chez Babout de croustillants croquets de Donzy. Puis le café fuma dans les tasses, une vieille arquebuse miroita dans les verres à liqueur, et tandis que Vincent insérait la lame d’un canif sous le couvercle cloué d’un caisson de cigares qui devait dater de l’oncle Têtegrain, une ample paix digestive me sembla descendre du ciel resplendissant sur notre trio et englober avec nous la maison, le potager, la crique du Nohain qui bleuissait, là-bas, entre les saules, Balthazar et le prunier.

Comment, par quel mystère, au milieu des volutes qui émanaient des havanes et qui, vagues d’un océan imaginaire, venaient battre les feuilles basses de l’arbre, un nom, quatre syllabes sonores et capricieuses – vic-to-ru-go – naquirent-elles dans mon cerveau vacillant, et, moitié sons, moitié arabesques, – vic-to-ru-go – se mêlèrent-elles aux blanches vagues aériennes, aux doux chuchotis de la brise – vic-to-ru… – et au tintement lointain d’une cloche sonnant les vêpres – vic-to…

— Victor Hugo !…

Mon poing déchargé sur la table, en même temps que je bondissais à demi pour retomber bruyamment dans mon fauteuil de jonc, fit danser les tasses et les cuillers avec les soucoupes, broncher la haute cafetière et sauter les verres d’arquebuse. Balthazar, réveillé, disparut d’un entrechat dans l’ombre de la cuisine. Un cochet de Houdan, qui picorait sous nos pieds, s’enfuit, l’aile épouvantée.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’écarquilla Têtegrain.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’effara Prudence.

Réfugié sur le plus haut perchoir du poulailler, le cochet de Houdan répondait à mon exclamation par un co-co-ri-co courroucé.

— Rien, une idée qui m’a traversé la tête… une lubie…

Et comme la Morvandaise, attirée, montrait sa face qui avait repris ses couleurs :

— Je rêvais au fantôme, fis-je.

Je m’absorbai dans ma découverte.

Victor Hugo ! Comment n’avais-je pas trouvé tout de suite ?… L’enfant aux yeux bleus ! le lis ! le bel oiseau des bois !… Loridaine avait simplement copié du Victor Hugo !

 

Je veux de la poudre et des balles !…

 

Parbleu !

Quant à savoir à quelle partie de l’œuvre du poète appartenait exactement la poésie volée par Loridaine, c’était une autre affaire. Autant que j’étais capable d’en faire le compte, il y avait bien, rien qu’en volumes de poésies… Du diable, j’en aurais le cÅ“ur net ! Mais existait-il dans tout Donzy un seul Victor Hugo ?… J’entends un autre que celui dans lequel Loridaine avait pillé ?

Pourtant… le Transvaal !… les Boers !… Voilà qui n’était pas du Victor Hugo… Le vol se compliquait donc de maquillage ?… Quel était alors le vrai titre de la pièce ?

Pincer Loridaine ! J’en dégustais d’avance la joie délicate. Il y avait là, en quelque sorte, une satisfaction personnelle, comme une vengeance, mesquine si l’on veut, mais d’un indéniable agrément, après le stupide embarras où je m’étais trouvé la veille, devant les forfanteries du triste sire. Encore pour cela me fallait-il…

Je songeai au maître d’école. Peut-être la petite bibliothèque municipale possédait-elle une édition plus ou moins complète de Victor Hugo. Peut-être aussi… D’après ce que m’avait confié le plagiaire, l’instituteur ne connaissait pas encore ses vers : peut-être, sur mon signalement, les reconnaîtrait-il ? En somme, c’était un peu son métier.

— Ah ! mon bonhomme !… comme disait mon cousin.

Balthazar venait de reparaître à une lucarne. Funambulesque et discret, il daigna observer un instant ce qui se passait en bas, puis s’aventura sur le chéneau, croisa sa silhouette cendre avec le brun verdâtre des tuiles, passa sous la grande fenêtre en tabatière du grenier, contourna une cheminée, dévala d’une chute ductile sur le toit de la cuisine, de là sur le grillage du poulailler, puis à terre, et de deux gambades souples vint reprendre à la même place sa somnolence un moment interrompue.

— Tiens, flairai-je, mais il y a des bouquins là-haut !… Dis-moi donc, fis-je à Vincent… Parmi les livres laissés par mon oncle…

— Les livres du grenier ?

— Les livres du grenier… Est-ce qu’il y a des volumes de Victor Hugo ?

— Ma foi, dit Vincent, je n’en sais rien.

Prudence, consultée, n’en savait pas plus long. Tout au plus se souvient-elle qu’il doit y avoir Au pays des milliards, de Victor Tissot.

— C’est le dernier livre qu’ait lu le père Têtegrain. Deux jours après, il passait en purgatoire.

— En paradis, rectifie Vincent.

— En purgatoire, insiste Prudence. Le père Têtegrain était bien trop grincheux pour avoir été droit au paradis.

— J’ai assez envie d’y monter tout à l’heure, dis-je. Est-ce ouvert ?

— La clef doit être pendue à côté de la porte.

Prudence s’effondre.

— De la porte du paradis ?…

— Mais non, du grenier, grande bécasse !…

Ce fut encore une étouffade de rires, arrosée, pour se remettre, d’une nouvelle salve d’arquebuse.

— Je ne t’accompagnerai pas, dit mon cousin. C’est à peine si je monte encore au premier étage. Les souris ont dû pas mal tripoter par là ! Si le père Coquille voulait m’acheter tout ce vieux papier, ce serait un bon débarras. Tu me diras, à ton avis, ce que le lot peut valoir…

— Entendu.

— Et si tu trouves un roman pour ma femme, tu le lui descendras.

Le premier étage, outre la chambre que j’habitais, comprenait une vaste pièce qui avait été autrefois la chambre à coucher de mes cousins et où Vincent avait transporté son bureau de géomètre-arpenteur, depuis que l’obésité confinait sa femme au rez-de-chaussée. Celle-ci ne se livrait plus guère à l’ascension épouffée de l’escalier que les jours de grand nettoyage. Têtegrain, quand ses fonctions ne l’appelaient pas au dehors, passait dans ce bureau quelques heures de la matinée, et c’est là qu’il recevait le mercredi, jour de grand marché. Une large galerie, ornée de plans et de cartes, courait autour de la cage de l’escalier. À son extrémité, un vantail feutré battait sur le raidillon d’une vingtaine de marches étroites qui grimpaient au comble.

À partir de la porte feutrée, il n’y avait plus que la Morvandaise qui donnait du genou. Je ne parle pas de Balthazar, dont le toit, avec ses dépendances, arrondissait le domaine d’une province importante, et où il accédait soit par ce chemin, soit par d’autres connus de lui. Deux mansardes, dont la bonne occupait l’une, et dont l’autre servait de fruitier, s’ouvraient en face de l’escalier. Enfin, séparée des mansardes par un court palier et une cloison de planches, au-dessus du bureau de Vincent et d’une partie de ma chambre, courait, se déployait, régnait toute l’étendue du grenier.

C’était un beau grenier. Trente ans de meubles cassés, de faïences ébréchées, d’outils démembrés, d’armoires claudicantes ployant sous la friperie, d’ustensiles crevés, de pots en déconfiture… tout ce qui « pouvait encore servir Â», et en réalité ne servait plus jamais à rien, s’y alignait, s’y étageait, s’y empilait, s’y tassait. Une fine poussière, dans l’ensoleillement qui tombait de la grande fenêtre en tabatière, s’éleva au coup d’air de la porte et au claquement de mes semelles sur le carrelage. Je constatai la propreté relative du capharnaüm et la modération des toiles d’araignée. La Morvandaise y allait, à l’occasion, d’un tour de balai, quand mon cousin l’envoyait quérir une mèche de vilebrequin ou un choix de clous, ou que Prudence, à la suite de quelque bris, intimait, les bras aux solives : « Ma fille, porte ça au grenier ! Â»

Un établi de menuisier rappelait le temps où Vincent Têtegrain s’occupait de travaux artistiques. Au milieu, droit sous la tabatière, s’acagnardait une table en deux morceaux, qui, comme un ventre ouvert, exhibait son tiroir. L’étripement lamentable d’un voltaire lui tenait compagnie. Entre un bahut de style, dédaigné je ne sais pourquoi, et la poussivité défoncée d’une huche de cuisine, un grand sommier s’arc-boutait mélancoliquement contre une ferme du toit. Un coucou détraqué laissait tomber ses poids comme des larmes.

Deux, trois, quatre rangées de livres sur des rayons de sapin et deux caisses gorgées constituaient la bibliothèque de l’oncle Têtegrain. Il y avait là, au jugé, quelque trois cents volumes, en mauvais état, généralement brochés, presque tous modernes ou réimpressions d’ouvrages anciens, et, autant que je pouvais en décider, sans valeur aucune. La littérature, me sembla-t-il, y tenait une bonne place, suivie de près par l’histoire naturelle. Tomes dépareillés d’œuvres de grands écrivains, éditions scolaires de classiques, romans du milieu du siècle, débris du Musée des familles et de l’Écho des Feuilletons. La seule chose qu’il y eût de complète était un Molière d’Amsterdam en trois volumes ; et ce qu’il y avait de plus respectable, un Buffon, dont vingt-sept volumes sur quarante étaient présents.

Mais je n’avais pas l’intention de dresser un inventaire de la bibliothèque de l’oncle Têtegrain : je venais simplement chercher un Victor Hugo.

Je n’en trouvai aucun sur les rayons. Je ne fouillai pas dans les caisses, dont le désordre poudreux protégeait efficacement le mystère ; un regard hésitant, mais finalement découragé, fut tout ce que je me décidai à leur accorder. J’allais ressortir bredouille, quand j’avisai, se chevauchant sur la table, une douzaine de volumes auxquels je n’avais pas pris garde en entrant, et dont trois ou quatre émergeaient à peine du tiroir.

Un était ouvert. C’était une traduction de la Germanie de Tacite. Par qui diable et quand diable ce Tacite avait-il été feuilleté, sur cette table disloquée, dans ce galetas ? Je dus supposer qu’il avait chu là, en cette posture, avec ses compagnons d’épreuve, à l’époque du déménagement. Si la poussière l’avait inexplicablement épargné, c’était probablement que la Morvandaise, sans se permettre de le déranger autrement, ne manquait pas de le favoriser d’une caresse du torchon ou de l’époussette à chacun de ses rapides passages.

Mais j’arrêtai là mon hypothèse. Un titre, sous la loque jaune d’une couverture déchirée, venait d’accaparer mon attention.

 

LES ORIENTALES, PAR VICTOR HUGO.

 

Je saisis le bouquin par la tranche, entre l’index recourbé et le pouce, et débutai, quoiqu’il n’en eût pas plus besoin que le Tacite, par le faire claquer avec bruit sur ma cuisse. Sans doute était-ce l’unique Victor Hugo qui figurât dans le grenier. Y avait-il quelque chance pour que j’y rencontrasse…

Je m’installai dans le voltaire, qui, lui, poussiéra abominablement, et au grand jour de la tabatière, les coudes sur les capitons miteux, j’ouvris le livre.

J’en avais bien pour dix minutes à le parcourir, consciencieusement. Il ne s’en était pas écoulé trois que je tombais en arrêt :

 

Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil,

Chio, l’île des vins, n’est plus qu’un sombre écueil,

Chio, qu’ombrageaient les charmilles,

Chio…

 

C’était mon Loridaine !

 

… qui dans les flots reflétait ses grands bois…

 

La première strophe encore un peu repeinte, mais la suite effrontément et vulgairement filoutée.

 

Tout est désert. Mais non ; seul près des murs noircis,

Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec…

 

Grec !

… assis,

Courbait sa tête humiliée…

 

Et la mienne, de tête, se courba également humiliée : humiliée pour Loridaine, humiliée pour nous tous qui avions écouté, applaudi cette turlupinade, humiliée pour Donzy !

 

Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?

— Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus,

Je veux de la poudre et des balles.

 

Garnement !

Le titre de la pièce était l’Enfant grec. Tout le mérite de Loridaine avait été de substituer aux valeureux Hellènes de 1828 les valeureux Boers de 1900, le veldt à l’« Ã®le des vins Â», et aux culottes bouffantes des Turcs la tunique rouge des soldats britanniques.

Et maintenant, qu’allais-je faire ?

— Ohé ! ho !… cria la voix de Têtegrain dans le jardin.

Je montai sur le voltaire, passai ma tête par la tabatière, et je répondis :

— Ohé ! ho !…

Cela me rappela le roman que j’avais promis de rapporter pour Prudence de mon excursion. En tout cas, j’étais bien décidé à lui répliquer vertement, la première fois qu’il oserait me reparler de ses vers. Après quelque recherche, je mis la main sur un Paul de Kock, qui me parut tout à fait convenable. Très satisfait d’avoir résolu ce petit problème qui m’avait intrigué peut-être plus que de raison, je ne m’arrêtai pas à autre chose pour le moment. Et, le Paul de Kock sous mon bras, je redescendis.

— Eh bien, as-tu trouvé ce que tu voulais ?

— Ã€ peu près.

— Et combien Coquille donnerait-il du tas ?

— Ma foi, dis-je, s’il en donne cinquante francs, ce sera payé.

Pourquoi n’amusai-je pas tout de suite mon cousin de ma découverte ? Par une vague pitié pour Loridaine, qui, dès le soir même, au Café de l’Agriculture, serait abîmé, vilipendé, plastronné ? Ou n’était-ce pas plutôt qu’un point restait obscur pour moi, et que, ne pouvant admettre la stupidité du plagiat, j’éprouvais encore le besoin de savoir comment, par quelle aberration le malheureux en était arrivé à cet acte biscornu de s’approprier les vers d’autrui ?

Un instant l’idée me traversa l’esprit que, fou d’amour, le nigaud s’était improvisé poète pour gagner le cœur de la petite Chamot.

— Ce serait son excuse, pensai-je. Attendons.

Et je m’imaginais déjà le nicodème pleurant, me suppliant de ne pas le trahir et me confiant, avec des hoquets dans le gosier, les touchantes et ridicules péripéties de son roman.

Non, je ne le trahirais pas, avant de savoir à quoi m’en tenir. Si c’était ça, eh bien, mon Dieu, je ne le trahirais pas non plus après. Je laisserais la petite, les Chamot et les gens de Donzy se débarbouiller !

Je ne devais pas tarder à revoir mon oiseau.

J’étais allé, sur les six heures, me préparer au dîner – car après ce déjeuner on se proposait non moins de dîner – par une promenade hygiénique et apéritive. Franchissant la Talvanne, petite rivière qui se joint au Nohain à l’entrée de la ville, et laissant à ma droite la butte pelée du château, je m’étais dirigé, un peu pesamment, vers la forêt. Un chemin prend à travers des éclaircies de coupes, et mène au village bûcheron de Cessy-les-Bois. La haute futaie n’est pas loin ; on la voit vallonner, olive et bleue, du côté de Sainte-Colombe, puis masser d’un fusain souple l’horizon. Le pays se ploie, se mamelonne et parfois se ravine. De minces torrents dégoulinent entre les pentes. Des « bouillons Â» naissent tout à coup aux grandes pluies, pour disparaître au premier beau temps. À mi-coteau, entre rive et lisière, l’Épeau-l’Abbaye ordonne sa ruine ogivale.

Je marchais depuis vingt minutes, le pas bruissant sur la jonchée, et j’avais déjà aperçu, déguerpissant sous les feuilles pourries, le derrière de deux lapins, quand, au débouché dans une clairière, je surpris, assis sur un tronc abattu, le nez rêveur et la barbiche flottante, quelqu’un qu’il me sembla reconnaître.

— Loridaine, c’est vous ?

— C’est moi, comme vous voyez.

Il avait le crayon aux doigts et sur sa rotule saillante s’équilibrait un calepin où il griffonnait.

— Vous me trouvez en train de travailler, me dit-il. J’aime la nature. Elle me parle et m’inspire.

— Que faites-vous là ? Des vers ?

— Des vers.

Il m’offrit la page. Des strophes y dessinaient leurs quadrilatères symétriques.

— C’est encore de vous ?

— Toujours de moi.

Une lumière tamisée ourlait autour de nous les feuillages de jaspures et de scintillements. Au-dessus, vibrait un ciel très clair, bleu pâle, sur lequel s’éployaient quelques hautes branches. Une vaste échappée de vue s’ouvrait sur la forêt.

— Je crois que ce que je viens de faire est bien, dit Loridaine. Il y a deux heures que je suis ici ; le cÅ“ur empli de mon sujet. Comme c’est beau, ces bois !…

Son geste transporté découvrait le paysage.

— C’est ce paysage qui vous a inspiré ?

— Oui… Lisez, lisez !

Un battement d’ailes partit d’un chêne voisin ; le vol droit d’un ramier siffla par-dessus les frondaisons.

Et je lus ceci sur le calepin de Loridaine :

 

Mon cœur, lassé de tout, même de l’espérance,

N’ira plus de ses vÅ“ux importuner le sort ;

Prêtez-moi seulement, vallons de mon enfance,

Un asile d’un jour pour attendre la mort.

 

Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :

Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,

Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,

Me couvrent tout entier de silence et de paix…

 

Je connaissais bien ces vers. C’était du Lamartine.

Loridaine s’angoissait.

— Comment les trouvez-vous, ceux-là ?

Je crus que j’allais bondir. Le passepoil de mon pantalon s’érafla sur l’écorce du tronc.

— Comment je trouve ceux-là ?… Vous me demandez comment je trouve ceux-là ?…

— Oui, fit-il, tout tremblant.

Sa conjonctivite attendait, mendiait ma réponse.

— Je les trouve ad-mi-rables, martelai-je avec une ironie sévère.

Il se méprit. Je crus qu’il allait m’embrasser.

— Ah ! s’écria-t-il en proie à une véritable émotion, je savais bien que vous étiez capable de me comprendre ! Hier, vous hésitiez, je l’ai vu ; vous n’osiez pas me livrer d’un seul coup votre appréciation. Votre surprise se doublait de méfiance. Aujourd’hui, vous ne me refusez plus votre franchise. Ce que vous me dites, personne, personne, parmi ceux en qui j’espérais trouver un appui, ne me l’a dit encore. Mais je le sentais, et, malgré mes découragements, j’entendais toujours une voix… une voix qui me disait : Persévère !… Ah ! vous ne vous figurez pas combien vous venez de me rendre heureux !

Des larmes brillaient dans ses yeux. Ma velléité d’être catégorique et brutal, fondait devant cet attendrissement mystérieux.

Je repris les vers de Lamartine. Il y en avait cinq strophes, excellemment reproduites. Ce n’était que le commencement de la pièce. J’en fis la remarque tout haut pour dire quelque chose ; et, chiquenaudant le feuillet du doigt :

— Ce n’est pas fini… Il y a une suite…

Je le regarde. Il flambe effectivement de bonheur, et, je crois, de reconnaissance.

— S’il y a une suite !… oh ! oui ! murmure-t-il… Vous voyez comme vous êtes bon juge, comme vous êtes intelligent ! Vous avez senti que ce n’était pas fini…

Et il répète, charmé :

— Comme vous savez me comprendre !… En effet, sourit-il, j’en ai encore au moins autant à écrire. Vous m’avez interrompu au milieu de mon travail. Mais je ne m’en plains pas !… Laissez-moi seulement ajouter un vers, que je roulais dans ma tête quand vous êtes venu ; je voudrais ne pas l’oublier.

Il tourna le feuillet plein et crayonna au haut de la page suivante, après l’avoir essayé de la voix :

 

Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure…

 

— Est-ce assez ça ! fit-il… un « rempart de verdure Â» ! Comme cela exprime bien la masse imposante de ces feuillages, qui semblent nous séparer du reste du monde ! Oh ! je suis enchanté !… Je ne sais si j’aurai le temps d’achever ici, car la nuit ne tardera pas à descendre. Mais cela ne fait rien ; je terminerai à la maison. Il m’arrive souvent de noter de la sorte une impression, un ou deux vers, quelquefois un seul mot et de faire ensuite la pièce dans ma chambre, d’une tirée, sous ma lampe. Voilà comme je suis, quand quelque chose me frappe. C’est ainsi qu’hier chez les Chamot…

— Cette note que vous avez prise, en travers de votre manuscrit ?

— Vous avez remarqué ?

— Oui… C’était pendant que vous regardiez danser, n’est-ce pas ?

— Précisément… Tenez !…

La main plongeait sous le vêtement, en ressortait avec une liasse de paperasse. Il y pinçait le chiffon de l’Enfant boer et me le tendait.

— Oh ! je ferai cela ! je ferai cela ! disait-il.

« Cela Â», c’était ce que je déchiffrais, transversalement, grisaillé d’un crayon large sur la petite encre revêche et crachotante du brouillon :

 

Hélas, que j’en ai vu mourir de jeunes filles !

 

— Je ferai cela ! je ferai cela !…

Et subitement il jeta, comme illuminé :

 

Une surtout, un ange, une jeune Espagnole…

 

— Je vous dis que je tiens la pièce ! criait-il.

Je la tenais aussi. Je venais de la trouver in extenso, il n’y avait pas trois heures, dans le recueil des Orientales, en compagnie de l’Enfant boer… je veux dire de l’Enfant grec.

— Répondez-moi, Loridaine…

Je l’envisage, je le surveille…

— Répondez-moi…

Et je lui plante ça à brûle-pourpoint !

— Connaissez-vous Victor Hugo ?

Sa figure s’éclaira :

— Victor Hugo !… oh ! fit-il, c’est notre grand poète national.

— N’avez-vous jamais rien lu de lui ?

Son épaule protesta.

— Si, dit-il, j’ai lu la Légende des Siècles.

— Rien d’autre ?

— J’ai lu aussi les Misérables.

— Et puis ?

— C’est tout ce qu’il y a à la bibliothèque municipale.

— Savez-vous, dis-je, que Victor Hugo a composé un volume qui s’appelle les Orientales ?

— Je le sais, mais je ne l’ai pas lu.

— Vous ne l’avez pas lu ?

— Non, dit-il tranquillement, un peu étonné de l’importance que je paraissais attacher à cela.

Sa voix était pure, son front serein. Un grand coléoptère brun circula sur le tronc ; il le prit curieusement, me fit admirer ses longues antennes, ses mandibules crochues.

Je n’osais continuer. Une espèce de contrainte, d’appréhension indéterminée râpait ma gorge. Je me représentais mal ce qui pourrait se passer, si je me mettais à prononcer des paroles désastreuses.

Le coléoptère fut replacé sur sa route, et Loridaine, l’œil perdu sur la forêt, dit :

— Nous sommes les insectes de ce vaste monde.

— Mais, suivis-je banalement, nous pouvons embrasser l’univers, de la pensée tout au moins.

— Du rêve, oui.

— Rêvez-vous beaucoup, Loridaine ?

— Quand je suis éveillé, beaucoup ; quand je dors, pas du tout.

— Aujourd’hui, par exemple, à quoi avez-vous rêvé ? À cette pièce de poésie ?

— Oui, mais pas uniquement à cela. Je rêve à toutes sortes de choses, à propos de tout ce que je vois… Ainsi, tenez, cette forêt… Cette forêt évoque en moi bien des pensées. Je songe qu’il y eut un temps où la France entière était pour ainsi dire couverte de forêts. Et non seulement la France, mais l’Allema… la Germanie… La Germanie ! C’est bien ainsi que ça s’appelait autrefois…

— La Germanie ?…

— La Germanie, continua-t-il étrangement, était hérissée de forêts. Ses habitants formaient les divers peuples des Germains, hommes aux yeux bleus et farouches, aux cheveux d’un blond ardent, aux grands corps blancs incapables de supporter la soif ni la chaleur, mais résistants au froid et à la faim par l’habitude du climat ou du sol.

Je fus saisi d’un singulier soupçon.

— Vous avez lu cela dans Tacite, m’écriai-je.

Il me regarda naïvement :

— Tacite ?… Qu’est-ce que c’est que Tacite ?

— C’est un auteur ancien.

— Ah ?…

Comme s’il éprouvait quelque honte de son ignorance, il ajouta doucement, en manière d’excuse :

— C’est que je ne suis pas comme vous, moi ; je ne suis pas bachelier.

— Vous n’avez pas été au delà de l’école primaire ?

— Si, j’ai encore fait deux années au collège communal de Cosne ; mais c’est tout. Mon père ne m’a pas même laissé finir mes classes. Il avait trop hâte de me voir dans la graineterie.

Loridaine prononça ces derniers mots avec tristesse, presque avec amertume.

— Et depuis ?

— Depuis, j’ai travaillé seul. J’ai lu tout ce qu’il y avait à la bibliothèque municipale.

— Ã€ la bibliothèque muni… Et… et, dites-moi, vous n’avez eu à votre disposition aucune autre bibl…

Je me débarrassai d’une glaire qui m’obstruait le gosier.

— â€¦ aucune autre bibliothèque ?

— Aucune autre.

De nouveau, je fus pris de l’incapacité d’aller plus loin.

— Je possède en propre quelques volumes, continua Loridaine. Pas beaucoup ; une demi-douzaine, à part mes manuels de classe. Les livres coûtent cher. J’ai une petite encyclopédie populaire, une grammaire supérieure…

— Un dictionnaire de rimes ?

— Je n’en ai pas besoin, dit-il.

— Quoi encore ?

— Les Harmonies de la nature, par Bernardin de Saint-Pierre.

— Et parmi ces volumes ne figurent pas les Orientales ?

— Non.

— Ni les poésies de Lamartine ?

— Non.

Je m’assis sur l’arbre, le dos vague, et, les deux mains appuyées sur le corbin de ma canne dont le bout enfonçait dans la mousse, je restai quelque temps songeur. Le soir tombant commençait à passementer de violet la longue écharpe de nuages qui ceignait l’horizon. Un écureuil broda diagonalement la clairière d’une série de fines gambades, grimpa, preste, à un tronc et fondit son pelage dans le pourpris dense des ramures. Oubliant ou négligeant ma présence, Loridaine avait repris son travail.

— Loridaine !… bourdonnai-je.

Il sursauta ; puis, il dit doucement :

— J’ai ajouté deux strophes. Voulez-vous les voir ?

— Inutile, je les devine d’ici.

Il élevait déjà la voix pour les émettre. Je l’arrête.

— Loridaine, expliquez-vous franchement. C’est pour Mlle Chamot que vous… écrivez vos vers ?

Pour ne pas troubler son aveu, j’évite de le regarder. Je le sens qui s’agite confusément. Ma canne donne de petits coups flasques sur les débris de mousse.

Un soupir, une espèce de clapotement indistinct, je ne sais quoi, s’échappe. Un glouglou dans un larynx. C’est Loridaine qui cherche des mots, qui tente d’exprimer quelque chose. Je l’entends enfin qui babole :

— Eh bien, oui, je l’aime…

— Et c’est pour elle que vous écrivez tous ces vers ?

— Oh ! pas tous !…

— Comment, pas tous ?

— Quelques-uns seulement.

— Ceux-ci, par exemple ?

— Non ; ils sont trop tristes. Ceux-ci ne sont pas pour elle.

— Pour qui, alors ?

— Mais… pour moi.

— Et ceux d’hier… l’Enfant…

— L’Enfant boer ?

— Boer, oui.

— Je ne les avais pas faits non plus à son intention. Mais, après les avoir entendus, elle a absolument voulu que je les lui copie aussi dans son album.

— Vous les lui avez copiés ?

— Oui.

— Et c’est signé ?…

— C’est signé… Charles Loridaine.

— Charles Loridaine… Et personne ne s’étonne que vous fassiez de si belles choses ?

— Personne. Qui voulez-vous qui s’étonne ?… Pourquoi ?… On me connaît trop… on m’a trop vu depuis tout petit… Non, personne ne s’étonne… Personne même, je pense, ne trouve mes poésies vraiment belles. – Il n’y a que vous…

Il ajouta comme un bruissement :

— â€¦ et elle.

De plus en plus mal à l’aise, je me levai. Une branche sèche craqua sous mon soulier. Je craignis que Loridaine ne voulût rentrer avec moi à la ville. Heureusement, il n’en fut rien. Il était très ému, et je compris qu’il éprouvait plus que moi le besoin de rester seul. Quand nos mains se joignirent, la sienne était moite et tremblante.

Je revins par le même chemin. Les ombres des taillis s’allongeaient sur la route. Un angélus éloigné sonna comme une corde de harpe. Je me sentais à la fois ahuri et triste. Je ne savais que penser. À l’instant où le soleil fut mordu, un souffle passa sur les feuilles, qui frémirent et murmurèrent. La ligne des nuages s’empourpra, saigna comme une gencive, se dentela d’or. Tranche après tranche, l’énorme fruit lumineux descendit dans la gueule bronzée de la forêt.

Puis, mon pied reconnut le pavé bossu de la ville. Des paysans endimanchés montèrent sur un char à bancs et partirent dans un tintinnabulement de grelots. Des chansons à boire roulèrent d’un intérieur enfumé d’estaminet, mêlées à des braiments de politique. À la terrasse du Café de l’Agriculture, le Juge de paix Lebègue et le receveur des contributions indirectes Legrandfour prenaient place pour leur domino quotidien. Devant l’hôtel du Grand-Monarque, je croisai M. Couperon, inspecteur adjoint des eaux et forêts.

Il était près de huit heures, quand je me retrouvai dans la Grand’rue. J’en longeai le trottoir étroit entre les volets clos des boutiques. Seule, la droguerie Barbedieu jetait le double reflet de ses bocaux dans le crépuscule.

En face, se trouvaient les deux maisons accotées des Loridaine et des Têtegrain. Sur la haute enseigne de droite se lisait, en larges capitales dorées : Loridaine, graines fourragères et potagères, tandis que la modeste plaque de gauche portait en lettres biseautées : Vincent Têtegrain, géomètre-arpenteur, le mercredi. Du côté Tête-grain, les contrevents étaient verts ; du côté Loridaine, ils étaient ocre. Le toit de la maison de droite, un peu plus élevé, penchait avec sollicitude sa déclivité sur le toit de la maison de gauche ; l’arête s’encoignait sous la corniche, et l’ardoise Loridaine semblait fraterniser avec la tuile Têtegrain. Comme j’avais le nez en l’air, un grand chat blanc sortit ostensiblement sur le chéneau du grainetier ; je le vis doubler la corne du toit, mesurer d’une cambrure du dos la minceur de l’abîme, franchir le pas d’un demi-bond et continuer sa promenade, la queue on fanion, sur les combles de mon cousin. Était-ce un ami de Balthazar ?

La lune se levait, à peine perceptible encore ; elle commençait à bomber sa forme blanche dans le ciel décoloré. Un pâle rayon prit la rue en enfilade, lava l’ardoise, émailla la tuile, baigna le chat. J’obliquai sur la porte de gauche. Je tirai le pied de biche. La Morvandaise vint m’ouvrir.

Une agréable odeur, en entrant, me monta aux narines. Sur le seuil de la salle à manger, Vincent parut, la serviette au menton.

— Eh bien, qu’est-ce que c’est ? Tu te fais attendre ?

Je m’excusai.

— Allons, fainéant, à table !

De l’intérieur, la voix de Prudence s’éleva :

— Ã€ table, Frédéric, à table !

Têtegrain reprit, la lèvre engageante :

— Nous avons une entrecôte à la nivernaise.

V

Quand je montai, sur les onze heures, dans ma chambre, je ne me flattai pas un instant qu’il pût suffire de me déshabiller, d’enfiler ma chemise de nuit, de me fourrer au lit, de souffler la bougie, de rouler ma tête dans l’oreiller et de rejeter d’un pied mou la courtepointe en raison de la température, pour goûter incontinent les bienfaits d’un sommeil réparateur. Le sacré Pouilly du cousin, auquel nous nous étions remis soi-disant par austérité et pour ne pas faire bombance deux fois dans la même journée, ne se privait pas de me chatouiller le cerveau, car nous n’en avions pas moins fortement gobelotté.

— Aie donc ! c’est notre blanc de tous les jours, filait Têtegrain.

— C’est notre petit Pouilly du pays, salivait Prudence.

Et comme l’entrecôte à la nivernaise se contre-fortait d’un plat d’andouillettes de Clamecy, d’un jambon du Morvan et des importants débris du pâté du matin, nous avions bu du Pouilly comme trois cordeliers.

Une somnolence m’avait pris insidieusement pendant la première digestion, et je ne jurerais pas avoir entendu sans un trou toutes les histoires de Prudence ; mais en ce moment je n’avais pas la moindre envie de dormir. Une lassitude musculaire, un état général d’affaissement me marquaient bien que j’avais besoin de repos ; mais les nerfs veillaient sous la fatigue et la chute de la paupière ne voulait pas répondre au bâillement de la bouche.

Je chaussai mes pantoufles. Je m’épongeai avec de l’eau fraîche. J’allai m’accouder à la fenêtre.

Il faisait une belle nuit. La lune avait passé par-dessus la maison Loridaine et venait jouer sur le jardin Têtegrain. Elle était souple, molle, rieuse ; elle était jaune, elle était ronde. Le jardin tendait toutes ses branches, comme pour recevoir une paume. Ici, le prunier faisait des gestes bouffis, gourds, embarrassés, les mains déjà pleines de ses fruits. Là, collés à la muraille, les espaliers ouvraient leurs bras décharnés et se disloquaient les doigts. Les carrés de choux-fleurs et les couches de melons, ramassés sur le sol, retenaient leur souffle. Le tablier bleu du Nohain se tendait, accroché des quatre coins à ses saules. De l’autre côté, les coudriers regardaient, très intéressés, s’apprêtant à marquer les coups.

Saint-Caradeuc laissa tomber minuit.

Évidemment, me disais-je, Loridaine veut en faire accroire. Il entre dans son cas de la mégalomanie, de l’infatuation, et peut-être une dose encore plus forte d’inconscience. Ce n’est pas tout à fait ni le mauvais plaisant, ni le simple plagiaire que j’imaginais. Le cas offre plus de complexité. Loridaine, pensais-je, est possédé d’une idée fixe ; et comme tous les monomanes, à force de vouloir en imposer aux autres, il finit par s’en imposer à lui-même. Il désire être poète, il est poète. C’est l’enfant qui joue au soldat et qui, armé d’un grand sabre de bois et coiffé d’un petit chapeau de papier, se figure être Napoléon.

À y réfléchir, cependant, le cas se compliquait encore. Jusqu’à quel point, m’objectais-je, Loridaine pouvait-il bien être la dupe de lui-même ? On s’approprie de l’argent : l’argent n’a ni signalement, ni odeur ; il appartient à qui le montre, et l’on peut commodément négliger le geste qui l’a fait passer dans la poche, pour en jouir en toute sérénité. Mais des vers ! Les vers ont un propriétaire, une couleur, une signature. On ne peut les sortir sans se faire remarquer. Il se trouvait que, par le plus grand des hasards, personne jusqu’ici n’avait pris la peine de s’apercevoir que le lyrisme de Loridaine n’était pas de lui. Mais, enfin, cette impunité miraculeuse ne pouvait durer ! Si encore notre niguedouille avait eu l’idée de détrousser des poètes peu connus ! Mais non. La menuaille ne lui suffisait pas. Il lui fallait des seigneurs : Hugo ! Lamartine ! Les génies et les chefs-d’œuvre !… À quoi songeait Loridaine ?

À quoi il songeait ?… Hélas ! ce n’était que trop clair. Loridaine songeait à la gloire littéraire. Il avait été touché de l’aile dangereuse et tragique de l’ambition. Sa pauvre cervelle, à ce contact étincelant, avait pris feu comme une étoupe. Un beau matin il avait dû se réveiller fou.

La gloire littéraire ! Tout l’indiquait : cette passion qui le dévorait, sa soif de louanges… Il brûlait déjà du désir de se voir imprimer : le paquet envoyé au libraire Coquille en était la preuve. Qu’est-ce que c’était que ce roman ?… Loridaine avait-il aussi volé un roman ?…

Plus j’y réfléchissais… Fou… Oui. Je ne voyais pas d’autre solution à l’énigme du personnage.

Peu importait dès lors la manière dont il opérait. Transcrivait-il directement du livre sur le manuscrit ? Ou, comme il me paraissait l’avoir pratiqué pour le Lamartine de la forêt, recomposait-il à loisir des pièces lues précédemment et soigneusement étudiées ? Ou, plus pathologiquement encore, se souvenait-il de choses apprises jadis par cÅ“ur et qui lui revenaient par bouffées comme des inspirations du ciel ? Quoi qu’il en soit, ma manière d’opérer, à moi, se précisait avec netteté : éviter le plus possible l’affreux maniaque et attendre prudemment le dénouement inévitable et immanquablement prochain de cette burlesque aventure.

Mais loin de m’apporter le sommeil, ces réflexions, que j’étais cependant heureux d’avoir faites, puisqu’elles avaient abouti, par une conclusion rigoureuse, à dissiper un véritable malaise moral, venaient de m’énerver encore au point que je me demandais s’il me serait permis de fermer l’œil avant l’aube. Comptant sur le bon air de Donzy, je n’avais pas apporté de chloral. Ce que je n’avais pas prévu, c’était ce mélange malsain d’histoires de fou et de ripailles au vin de Pouilly, qui me paraissait tout à fait contraire à mon hygiène. J’avais au moins trois heures à tuer. Je ne pouvais rester toute la nuit à contempler le Nohain !… Pas un livre dans ma chambre. Pas même le Paul de Kock, dont ma cousine s’était avidement emparée. Je pris le parti d’aller en chercher un là où il y en avait, au grenier.

Mon chandelier à la main, je sortis. Dans la galerie intérieure, la flamme de ma bougie dansa sur le lavis des plans et les teintes glacées des cartes. Le feutre de mes pantoufles traîna sur la natte. J’écoutai un instant le sommeil de la maison. De l’étage inférieur, s’élevait dans le silence un double ronflement : l’un fort et sonore, l’autre gras et cadencé. Lequel était celui de Têtegrain, lequel celui de Prudence ? Je n’aurais osé les attribuer d’une façon certaine. Tels qu’ils étaient, ils constituaient un ensemble harmonique plein et satisfaisant. Il s’y joignait, d’en haut, un troisième ronflement, celui-là grêle et chanteur : le galoubet de la bonne. À part ce trio humain, qui mettait comme une respiration aux choses, aucun bruit, pas même le grignotement d’une souris ou la crécelle d’un grillon de foyer, ne troublait la paix nocturne de la vieille demeure.

Je m’engageai dans le petit escalier. Deux marches craquèrent à peine. La clef, restée dans la serrure, esquissa un grincement. La porte laissa fuir une plainte légère, comme sous une imperceptible crampe.

Et ce fut de nouveau le curieux et pittoresque décor du grenier, avec ses vieux meubles, sa ferraille, son coucou et, cette fois, tout inondé de lune.

Qu’on était bien dans ce grenier ! Par la tabatière largement levée, la fraîcheur de l’extrême matin tombait avec la lumière blanche sur la table rompue, sur le voltaire béant, sur le carrelage inégal, sur les rayons de livres. Je respirai à pleines bronches, deux ou trois fois, délicieusement. Le Tacite s’ouvrait toujours à la même page ; le tome des Orientales gisait à la même place. Tout se trouvait dans l’état exact où je l’avais laissé l’après-midi. Je retrouvai, sur un bras du fauteuil, un mégot que j’y avais oublié. Il faisait si clair que la bougie était presque inutile. Seul, le fond du taudis, où n’atteignait qu’une pénombre confuse, demeurait obscur. Le grand sommier y dressait son rectangle imprécis, et l’approche de mon chandelier développa les raies rouges de la toile.

Je me mouvais avec précaution pour ne pas lever de poussière. Je côtoyai les rayons ; je parcourus des titres.

J’allais, je crois, me décider pour un tome de l’Écho des feuilletons. Il contenait du Frédéric Soulié, du Méry, de l’Etienne Enault, du George Sand… Cette littérature me parut appropriée à mon état d’âme ; elle s’appariait aux êtres de la maison, aux gens d’ici, à la petite ville, à ce milieu fané de lente province, où il ne me déplaisait pas de rapprendre pour quelques jours le charme bénin de la vie d’autrefois. Peut-être y gagnerais-je aussi de m’endormir sur quelque page touchante et berrichonne de la bonne dame de Nohant.

Parmi les volumes tirés se trouvait encore un Manuel du parfait pêcheur de rivière, une Flore de la Nièvre, un in-quarto dépareillé de l’Histoire des villes de France… Pour le Manuel du parfait pêcheur de rivière, je me promis d’en faire mon profit plus tard. L’in-quarto contenait la description des provinces de Bourbonnais, Berry, Nivernais. Je le feuilletai pour voir s’il y avait quelque chose sur la cité de Donzy. La cité de Donzy figurait à sa place, entre la Charité-sur-Loire et Saint-Pierre-le-Moûtier. Elle avait les honneurs d’un chapitre de trois pages.

« Il nous serait difficile, débutait l’auteur, de démêler la véritable étymologie de Donzy dans ses diverses variantes : Dominicus, Donciacum… Â»

Je n’étais nullement pressé de regagner ma chambre. Pour prendre plus à mon aise connaissance de la notice sur Donzy, j’allai m’installer à la table, comme je l’avais fait l’après-midi ; et là, confortablement assis dans le voltaire, sous le grand Å“il carré de la tabatière, mon in-quarto soutenu par l’in-douze des Orientales, à la double clarté de la lune et de la bougie, je continuai ma lecture.

« â€¦ Donciacum, Dominiciacum, Domicilium, Dyonisium, Donzeium. Guy Coquille… (était-ce un ancêtre du libraire de Cosne ?)… adopte Dyonisium et le fait dériver du nom d’un chevalier romain… Â»

Je méditais déjà de prendre quelques notes, pour m’amuser à stupéfier l’érudition de mon ami le maître d’école, lorsqu’un vague bruit me fit dresser la tête. Était-ce un mouvement de feuilles dans le jardin, une glissade de chat sur les tuiles, les premières gouttelettes chuchotantes d’une ondée ?… Je levai les yeux. Le ciel était très beau, très pur. Un azur délicieusement clair poudroyait à l’infini comme une diffusion de saphir. Je repris ma lecture.

« â€¦ du nom d’un chevalier romain appelé Dyonisius… Â»

Mais je n’avais pas achevé de m’instruire sur le compte du chevalier romain qu’un cri, un cri étouffé, mais très distinct, un cri de femme, partit dans la maison.

Ce cri provenait, me sembla-t-il, du côté de la mansarde occupée par la bonne. La Morvandaise avait-elle un cauchemar ? L’oreille aux aguets, un léger tambourinement de sang aux tempes, j’attendis une seconde manifestation.

Tout à coup, une ombre intercepta la lumière de la lune. Je dus devenir très pâle. Était-ce l’oncle Têtegrain qui revenait visiter sa bibliothèque ?…

Quelque chose s’accroupissait à l’orifice de la tabatière. Il s’en détacha, comme un tentacule, une longue jambe maigre, pileuse, nue, emmanchant un pied coriace et sali de mousse, aux orteils écartés. Introduite dans l’intérieur, cette jambe se tendit, battit un peu l’air ; puis le pied vint se fixer sur le bras solide du voltaire. Une autre jambe parut alors, entraînant après elle le bas d’un corps blanc, au-dessus duquel se tordait le retroussement d’une chemise.

J’avais bondi. D’un souffle, j’éteignis la bougie. Deux sauts m’expédièrent dans le fond le plus ténébreux du grenier. Je me retournai haletant. Le corps continuait sa descente.

Je ne trouvai rien de mieux que de m’insinuer sans bruit derrière le sommier. Je restai là plusieurs secondes, ou plusieurs minutes, n’osant bouger. Un unique tintement glissa de Saint-Caradeuc. Était-ce la demie de minuit, une heure ou la demie d’une heure ? je n’en savais plus rien. Le remuement doux de la présence d’un homme me parvenait. Un crevé de la toile me permettait d’observer, sans avoir même à risquer la tête hors de ma cachette. Je regardai.

La lune, un moment éclipsée par le passage du fantôme, éclairait de plus belle le grenier, ou du moins la partie où je n’étais pas. Et là, baigné par la falote lueur…

J’aurais pu m’en douter. C’était lui.

… Baigné par la lueur de la lune, haut, décharné, pointu et le pantet retombé à mi-cuisse, Loridaine dressait sa silhouette fantastique.

Je n’en étais guère plus rassuré. À choisir entre un voleur et un fou, je ne sais si je n’aurais pas choisi le voleur.

D’un lent circuit de la tête ayant pris possession de son domaine, Loridaine mit le cap sur la table. La démarche était souple et glissante. Les mains rencontrèrent l’in-quarto ; elles le portèrent grand ouvert à la hauteur des yeux. Une rotation de tout le corps amena le volume sous le rayon lunaire. Une immobilité générale suivit pendant un temps que je n’appréciai pas. Puis, brusquement, l’in-quarto se referma, et je vis reparaître, derrière, la figure de Loridaine pétrifiée d’indignation.

L’instant d’après, l’Histoire des villes de France, voltigeant à travers le grenier, venait s’abattre à deux mètres de moi, en soulevant une cloche de poussière.

Ce fut ensuite le tour du chandelier. Il fut pris et examiné ; la mèche charbonnait encore : la dernière volute de fumée s’évanouit durant que Loridaine le contemplait, avec méditation. Il mania curieusement la boîte d’allumettes. Je m’attendais à voir le chandelier avec son contenu suivre le chemin de l’in-quarto. Mais Loridaine le reposa à la même place, délicatement.

Aucun objet étrange ne frappant plus son imagination, il s’assit. L’hypoténuse de ses jambes croisées vint obliquer sous la table, tandis que l’extrémité de son coccyx se posait en sommet d’angle sur le bord antérieur du voltaire. Ses bras s’allongèrent, cherchant et amenant les volumes épars. Il les palpait doucement et dardait sur eux des yeux fixes qui ne se mouvaient qu’avec la tête. Son choix s’arrêta sur les Orientales. Il ouvrit le livre. Un sourire d’extase entre ses lèvres décolorées, et longtemps je n’eus plus comme spectacle que la mutation régulière de la tête et le déclanchement intermittent de la main droite qui tournait les feuillets.

Lisait-il ? Je n’en doutai pas une minute.

Claquemuré derrière mon sommier, d’où j’étais décidé à ne pas sortir, j’eus tout le loisir de réfléchir à cette scène inquiétante, dont je surveillais, non sans un certain trouble, les moindres péripéties. À mesure que j’en ordonnais et que j’en sériais les moments, que je les confrontais mentalement avec ce que j’avais surpris déjà de la vie du singulier personnage, que je groupais les faits et que j’en épuisais les significations, une conviction se faisait peu à peu chez moi, grandissait, se serrait de logique et se nouait d’évidence. La nuit, la lune, l’ambulation du malheureux sur les toits, son inconscience à l’état de veille, sa bonne foi qui m’avait paru si invraisemblable, mais qui maintenant s’expliquait avec une aveuglante limpidité, tout concourait à fixer désormais ma certitude. Loridaine n’était pas fou…

L’arrêt de la main cessant de tourner les feuillets marqua que la lecture des Orientales était finie ou suspendue. Il ferma le livre. Il se leva. Toutes les pièces de son corps jouaient avec docilité et précision, comme sur des roulements bien huilés. D’un pas tranquille et sûr, il se dirigea vers les rayons.

… Loridaine était somnambule.

Aux rayons, il tira trois volumes, l’un après l’autre, à trois places différentes. Puis, du même pas tranquille, le regard horizontal, il regagna la table, portant les volumes devant lui comme une châsse. Il s’assit comme précédemment, et une nouvelle séance commença.

Une heure, deux heures se passèrent. Le grand silence de la nuit, où ne s’émiettait que le froissement doux et ponctuel des feuillets, devenait de plus en plus harcelant. L’immobilité me faisait percevoir le battement de mes artères et j’avais presque peur de respirer. J’attendais ainsi qu’une délivrance la fin de cette scène.

Peu à peu, la lune avait tourné. La fuite lente de l’astre m’était sensible par le décroissement graduel de la portion claire du grenier. Millimètre par millimètre, la ligne noire progressa vers la table. Elle l’atteignit. Il lui fallut longtemps pour ronger les pieds, grimper aux jambes de Loridaine. Enfin le moment arriva où la table entière fut submergée. Quand il en eut au ventre et que le livre qu’il tenait fut lui-même touché par le flot, il se mit debout, sans cesser pour cela sa lecture. La marée gagnait toujours. Il monta sur le fauteuil ; la marée monta après lui. L’inondation le chassait. Il ne resta plus qu’un espace restreint de clarté. Débordé, il lâcha le livre, qui tomba pesamment dans les ténèbres. Il eut un sourd gémissement, un râle. Il éleva les bras comme un noyé, s’accrocha au cadre de la tabatière, se hissa. En moins de rien, il avait disparu. Le grenier était une mer d’ombre. J’étais libre !

Ce fut une délicieuse sensation que de me retrouver bougeant, marchant et me dégourdissant. J’esquissai avec un vif plaisir quelques mouvements d’haltères, puis, cette reprise instinctive de moi-même opérée, je me dirigeai du côté du rectangle incliné et bleu pâle de la lucarne. Je rencontrai la table, j’en longeai l’arête ligneuse. Je touchai le voltaire ; le bord en était encore chaud. J’écoutai une seconde ; rien. Une autre seconde, et je me trouvai juché sur le meuble, le crâne à fleur de l’orifice. Prudemment, mes jarrets se tendirent, mes talons se haussèrent, et le niveau de mes yeux dépassa le niveau du toit. J’arrivai juste à temps pour voir une main, un pan de chemise et le bas d’une jambe s’échapper derrière une cheminée.

Il faisait admirablement calme. L’air fraîchissait. À gauche, dans le ciel d’ouest, la grosse face de la lune souriait moins jaune. Sous moi, le jardin se bronzait, boudant la lune et, de toutes ses ombres, lui tournant le dos. Les saules s’éploraient dans le tablier bleu du Nohain, où traînaient de longues morves d’argent. À droite, entre les interstices d’un rideau d’arbres, un mince fil rose ourlait l’horizon. C’était l’aube. Une voix, où je crus reconnaître celle de mon cochet de Houdan, s’éveilla dans le poulailler.

Je rentrai dans l’obscurité. Oubliant qu’il y avait là une bougie et des allumettes, tant bien que mal je gagnai la porte. L’escalier devait s’ouvrir en face de la mansarde de la bonne. J’en trouvai le pommeau. J’avais déjà le pied sur la première marche, lorsqu’il me sembla surprendre comme un bourdonnement. C’était la Morvandaise qui égrenait des Ave Maria étranglés.

De retour dans ma chambre, je me déshabillai confusément. Le froid matinal me saisit. Je fermai la fenêtre. Puis je me blottis sous les couvertures et m’endormis aussitôt d’un sommeil accablé.

VI

Quand je rouvris les yeux, il était midi. La première chose que j’aperçus fut un ventre rebondi, que secouaient des trémoussements de gaieté, et, cinquante centimètres au-dessus, la figure large et réjouie de Têtegrain.

— Quel record ! s’écria-t-il. Douze heures de sommeil !

Je roulai mes poings dans mes orbites.

En bas, l’essoufflement et le ballottement de Prudence s’affairaient.

— Ã€ table ! tonna Vincent pour me réveiller tout à fait.

Un grand soleil baignait la chambre, m’éblouissait. J’eus la sensation de sortir d’un rêve étrange. Têtegrain me contemplait curieusement tandis que je m’hébétais sur mon séant.

— Sacré Pouilly !… dis-je.

Ce qui ne m’empêchait pas, un quart d’heure après, de m’en laisser reverser à plein verre par l’épaisse main du cousin, qui tremblait de rire.

— Bon sang ! ça vaut toujours mieux que tes vins plâtrés de Paris.

Les quatre pattes bien d’aplomb, la queue en broche, Balthazar, gras et luisant comme un moine, dégustait un mou copieux. Prudence paraissait également en appétit, mais elle se plaignait de sentir ses jambes et resta plusieurs fois la fourchette en l’air, déclarant :

— Le temps va changer.

Soudain, un glapissement qui n’était pas arraché par la douleur, mais bien par l’indignation, lui échappa. Un sinistre fracas de vaisselle venait de se faire entendre du côté de la cuisine.

— Encore !…

Elle voulut se lever trop brusquement et retomba sur son siège avec un cri, qui cette fois était de la douleur. Au moment même, la figure consternée de la bonne paraissait à la porte. La Morvandaise tenait de chaque main la moitié d’un saladier.

— Elle a vu le fantôme ! s’ébroua joyeusement Têtegrain.

— C’est point ma faute ! pleurnichait-elle en essayant stupidement de rajuster les morceaux.

— L’as-tu vu ?

— Oui, m’sieur Têtegrain, j’l’ons vu.

— Mais enfin, ma fille, dit Prudence, si tu te mets à voir le fantôme toutes les nuits, ma vaisselle n’y suffira pas !

— J’vourais ben point l’voir !…

— Et si tu continues à le voir, qu’est-ce que tu feras ?

— Dame, dit-elle en se torchant les yeux, j’tâcherons d’nous habituer.

L’après-midi s’annonçait lumineuse et chaude, malgré les pronostics de Prudence. Sur les trois heures, je sortis, sans but précis. Je n’avais pas fait dix mètres, dans la Grand’rue, que je m’entendis appeler.

— Pst !… pst !… eh !…

L’appel était trémolant et discret. Je me retournai sans voir personne. Ne sachant d’où le signal provenait ni si c’était moi qu’il visait, je restai un instant interloqué, le soleil dans les yeux. J’allais continuer mon chemin, quand je distinguai, au fond de la boutique du grainetier, une tête et un bras qui m’envoyaient, de derrière un comptoir, de grands gestes pressants.

Je traversai la rue et je pénétrai dans l’ombre lourde de la graineterie. Une odeur végétale et sèche me prit à la gorge. Des poussières flottaient. De hauts tiroirs munis d’étiquettes, des casiers à compartiments, où se distribuaient les semences, des planches de botanique horticole, agricole et forestière décoraient et boisaient les murs. Un arrière-magasin assez vaste s’encombrait de sacs de diverses grandeurs. Outre le bureau du fond, où Loridaine fils disparaissait presque sous ses livres de caisse, descendait perpendiculairement un autre long comptoir, sur lequel s’étalaient, attendant un classement, bruns, roux, jaunes, gris, tout un chaos bulbeux d’oignons à fleurs.

Loridaine m’accueillit avec une joie expressive, mais sans éclats de voix.

— Chut ! dit-il, papa est allé là en face, chez Barbedieu, le droguiste. Il ne nous voit pas, mais il pourrait nous entendre si nous parlions trop haut.

Il me ménagea une place à côté de lui, sur sa banquette ; puis, tout débordant d’une joie intérieure :

— Tenez, regardez ceci.

Entra les folios du registre ouvert devant lui se dissimulaient plusieurs pages fraîchement couvertes d’écriture et qui n’avaient qu’un rapport lointain avec la tenue de livres.

Mais avant d’examiner ce qu’il me montrait, je l’examinai, lui. Tremblant, agité, fébrile, combien il était différent du Loridaine calme et méthodique de la nuit ! Une tension morbide élimait ses traits. Son visage était hâve et contractile. La paupière transparente venait battre de petits mouvements convulsifs le cerne bien qui bouffissait l’orbite. Ses doigts maigres, se portaient continuellement au visage, soit pour tourmenter la barbiche, soit pour agacer la narine ou le lobe de l’oreille.

— Vous êtes malade, lui dis-je.

— Moi, pas du tout, je ne me suis jamais mieux porté. Mais lisez, je vous en prie. C’est le morceau dont je vous parlais.

Effectivement. La pièce capitale des Orientales, celle qui débute par ce vers que Loridaine avait « trouvé Â» l’avant-veille en regardant danser :

 

Hélas, que j’en ai vu mourir de jeunes filles !

 

toute cette longue pièce, comportant un total de plus de cent cinquante vers, se déployait là, palpitante, ailée, splendide, sans une défaillance, sans un accroc. Je dus feindre de la lire attentivement jusqu’au bout, sous la surveillance étroite de Loridaine, et un « très bien, ma foi ! Â», aussi consciencieux que je pus le lancer, fut l’épilogue obligé de cette lecture.

— Je vous l’avais bien dit, hier, que ça viendrait tout d’un coup, exulta l’extraordinaire béjaune. Devinez combien de temps il m’a fallu pour composer ces cinq pages ? Une heure et demie. Je venais d’achever, quand je vous ai aperçu dans la rue. Voyez, les derniers mots ne sont pas encore secs.

Du bout de l’index il écrasa un peu d’encre pâteuse.

Un grand bossu, sanglé d’un tablier vert à bavette, émergea d’entre les sacs de l’arrière-magasin et vint rôder autour des oignons. C’était le garçon de boutique du grainetier.

— Cyprien, dès que tu verras papa sortir de chez Barbedieu, tu viendras me siffler doucement dans l’escalier.

Il fouilla dans son gousset et en retira une pièce de deux sous, qu’il remit au bossu avec un sourire machiavélique. Puis il me fit un signe et me glissa à voix basse :

— Quand papa est chez Barbedieu, il en prend à son aise. Nous avons un bon moment à nous. Venez, je vais vous montrer des choses.

Il me mena dans sa petite chambre. Elle était au deuxième et s’ouvrait sur le toit. Mon premier regard fut pour la fenêtre. Elle n’avait rien de remarquable, et je négligerai d’en décrire le mince appui de bois, l’espagnolette usée, les croisillons écailleux, les carreaux étroits aux angles alvéolés de poussière. Mais je songeai que c’était par là que, chaque nuit, Loridaine prenait son essor pour son excursion mystérieuse ; qu’un fil invisible et sympathique liait cette simple fenêtre sans apparence à la tabatière du grenier ; et je voyais le pâle voyageur tiré de son lit par le rayon indiscret de la lune naissante, enjamber le mince appui, chercher à assurer son pied dans le goulet du chéneau, aventurer un pas, puis deux, puis trois le long de la corniche, les mains crispées sur l’ardoise glissante… Je me penchai pour suivre en imagination la course bizarre. L’arête du toit filait en ligne droite, pendant cinq ou six mètres, puis elle se dérobait brusquement. Au delà, j’apercevais les premières tuiles de mon cousin, sur lesquelles les hautes branches du prunier jetaient un réseau d’ombres…

— Que regardez-vous là ?

— Rien… rien… Vous avez une jolie vue.

— Assez jolie.

Je constatai que la fenêtre n’avait pas de rideaux. Quant aux contrevents, incrustés dans le plâtre de la muraille, ils ne devaient jamais tourner sur leurs gonds rouillés.

— Que regardez-vous là ? répéta Loridaine doucement interloqué. Venez ici.

Il avait avancé deux chaises de reps devant un bureau ancien, un peu lourd, mais de bonne apparence, et il s’occupait de rassembler des cahiers. D’un coup d’œil j’inspectai le reste de la chambre : le lit de noyer ciré avec sa couverture beige et ses draps de toile, l’armoire de chêne et sa serrure ouvragée, la cheminée avec sa pendule de griotte et ses deux coquilles de mer. Aux murs, quatre mauvaises gravures sur bois de l’époque de Louis-Philippe représentaient des châteaux de la Loire, et au-dessus du lit s’encadrait soigneusement une chromolithographie du général Boulanger sur son cheval noir.

Les quelques livres dont m’avait parlé Loridaine se trouvaient rangés en une seule ligne sur la tablette qui surmontait le bureau. Il ouvrit la Petite encyclopédie populaire et me dit, le doigt sur un passage :

— Vous aviez raison, ce Tacite est un historien latin, et il a composé, en effet, un ouvrage intitulé MÅ“urs des Germains.

— MÅ“urs des Germains, c’est parfaitement vrai. Aviez-vous l’intention d’écrire quelque chose sur ce sujet ?

— Oh ! fit-il, je n’en ai pas eu positivement l’intention. Seulement ces jours-ci, je ne sais pourquoi, la Germanie me trottait par la tête. Mais j’ai bien d’autres projets !

— Voyons ?

— Voyons d’abord ce qui est fait. Les projets ne sont pas toujours exécutés et restent parfois à l’état de rêve ; tandis que ce qui est fait, est fait.

— Très juste ; voyons ce qui est fait.

Il rayonnait.

— Je ne vous montrerai pas tout, ce serait trop long, je vous soumettrai ce que j’ai de mieux…, Pardon de vous parler ainsi, reprit-il en rougissant, mais vous avec été si élogieux à mon égard que je me ferais scrupule de feindre avec vous des sentiments…

Il toussa, compulsa avec embarras quelques papiers, puis dit :

— J’ai fait des vers et de la prose.

Je pensai au roman.

— Et puis, hésita-t-il, je dois vous faire un aveu…

— Lequel ?

— J’ai fait aussi du théâtre !

Ce mot de théâtre semblait le troubler. Lui, Charles Loridaine, qui n’avait sans doute jamais été au spectacle de sa vie, avoir osé faire du théâtre !

— Oui, dis-je, M. Isidore Paumier m’a parlé, je crois, d’un Amos…

— Joas… c’est Joas que ma pièce s’appelle.

— Joas… C’est un drame ?

— Je ne sais si c’est un drame… un drame, si l’on veut… ou plutôt une tragédie, quoique cela ne ressemble ni aux tragédies romaines de Corneille, ni aux tragédies grecques de Racine.

— Vous avez lu Corneille ?

— Entièrement.

— Et Racine ?

— Oui, tout ce qu’il y en a à la bibliothèque municipale.

Il ne restait que Voltaire. Mais je ne voyais rien dans Voltaire… Joas !… Où avait-il bien pu pêcher un Joas ?

— Pour moi, dit-il, j’ai simplement pris mon sujet dans l’Écriture sainte.

— J’entends, fis-je assez intrigué, Joas… le poisson.

— Non, observa-t-il doucement, il n’y a pas de poisson… Vous devez confondre avec Jonas.

Joas, Jonas, en effet, quelle confusion !... C’était à mon tour de rougir.

— C’est Joas, le roi de Juda, celui dont il est question dans le livre des Rois. Il avait pour mère la farouche Athalie.

Ce fut un trait de lumière.

— Passez-moi votre drame, dis-je.

Il n’eut qu’à ouvrir un cahier qu’il tenait tout près sous sa main. La page de garde portait cette mention : « Acte premier. Â»

— Voyez, dit-il en m’indiquant du doigt une note sous la liste des personnages, la scène se passe dans le temple de Jérusalem.

i

Joad, Abner… Je connaissais ces gens-là.

— Ils doivent être habillés en costume de l’époque, observa-t-il.

Abner prenait le premier la parole et s’exprimait de la sorte :

 

Gloire à Dieu, cher Joad, gloire au Dieu d’Israël !…

 

Je levai l’œil sur Loridaine ; puis je revins au cahier.

 

Je viens, selon l’usage antique et solennel,

Célébrer avec vous la fameuse journée

Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée…

 

Inutile de continuer, c’était bien Athalie… À part le premier vers, je retrouvais mot pour mot tout le majestueux début de Racine.

— Avez-vous été plus loin que le premier acte ? dis-je.

Pour toute réponse, il me présenta quatre autres cahiers. Je les feuilletai. Ils contenaient les actes deux, trois, quatre et cinq de la tragédie. Loridaine avait refait Athalie.

Je ne pus m’empêcher de le regarder avec un certain respect.

— Eh bien, fit-il faiblement, vous ne vous sentez pas le courage d’entreprendre cette lecture ?

— Si, si… je lirai certainement…

— Que vous a semblé du commencement ?

— C’est un peu classique.

— Oui, dit-il, mais j’en crois la langue assez bonne.

— Cela ressemble à du Racine.

— Vous trouvez ?… Au fait, c’est possible. J’ai beaucoup étudié Andromaque.

— C’est tout ce que vous connaissez de Racine ?

— Andromaque et Phèdre, oui.

— Comment, éclatai-je imprudemment, ils n’ont donc pas les Å“uvres de Racine, à la bibliothèque ?

— Ils ont celles de Corneille et celles de Molière. Les deux pièces de Racine que je vous cite font partie d’un volume intitulé : Chefs-d’œuvre du théâtre français.

— Vous n’avez donc pas lu Athalie ?

— Non.

— Vous savez pourtant que le sujet d’Athalie est le même que celui de…

— De Joas, je sais.

— Et vous n’avez pas été tenté de vous rendre compte de la façon dont Racine…

— Ma foi, non ; je n’ai pas cherché à me procurer Athalie. Avant, je ne l’aurais pas voulu, j’aurais craint d’être troublé dans ma conception. Après, mon Dieu, après, je ne l’aurais pas voulu non plus, de peur de voir diminuer ma confiance dans ma propre Å“uvre… Et puis, ajouta-t-il en souriant, qu’est-ce que cela fait ? Du moment que je suis bien sûr de ne pas m’être inspiré de Racine !…

Il me montra la courte notice que consacrait à Athalie la Petite encyclopédie populaire.

— Ceci m’a suffi. D’ailleurs le sujet se trouve entièrement dans la Bible. Racine et moi, nous avons puisé à la même source.

La notice faisait en quelques lignes l’historique de la pièce, rappelait le mot de Voltaire : « chef-d’œuvre de l’esprit humain Â», et citait une douzaine de vers célèbres, parmi lesquels celui-ci :

 

Oui, je viens dans son temple adorer l’Éternel.

 

Je le désignai à Loridaine.

— Est-ce que vous n’avez pas eu envie de commencer votre tragédie par ce vers ?

— Oh ! fit-il avec un extrême étonnement, comment avez-vous pu deviner ?… J’en ai eu une envie folle. Vous ne vous figurez pas quel mal m’a coûté le mien. Il m’a fallu trois jours rien que pour venir à bout de ce premier vers, tandis que la suite est allée presque toute seule.

 

Gloire à Dieu, cher Joad, gloire au Dieu d’Israël…

 

Je n’en sortais pas. Évidemment, l’autre irait mieux ; mais enfin, puisqu’il est de Racine, je ne pouvais pas le mettre.

Il n’y avait rien à répondre à cette argumentation.

— Ce sont des choses, dit-il gravement, avec lesquelles il vaut mieux ne pas badiner. Pour moi, voyez-vous, rien n’est plus sacré que l’art, et je crois que je mourrait de honte, si l’on me montrait dans mes Å“uvres une page, une idée, une seule phrase, un seul vers que l’on pût m’accuser d’avoir pris ailleurs que dans ma tête. Cela s’appelle d’un mot horrible, n’est-ce pas ? le plagiat. Est-il possible, monsieur, que des écrivains puissent se laisser aller à plagier ? Aussi quand, l’autre jour, vous avez paru supposer que je pouvais m’être inspiré de quelque chose que j’aurais lu, ai-je été un instant très malheureux. Mais depuis, vous m’avez rendu justice, pleine justice… et je vous en remercie.

Il me prit la main avec effusion. Je me sentais abominablement gêné.

— Montrez-moi autre chose, dis-je en écartant les cahiers. Nous verrons Joas plus tard.

— Vous voulez d’abord… comment dirai-je ?… jeter sur mes essais un coup d’œil général ?

— Général, précisément.

J’aurais voulu être à cent lieues.

La prunelle brillante, le bras animé, Loridaine plongeait dans ses tiroirs. Il ramenait de nombreux manuscrits, les dépliait, les essayait de l’œil, grimaçant ou souriant, allongeant la lèvre ou se grattant l’oreille, se demandant lesquels il allait me soumettre. Son pied battait un rythme bizarre sur le plancher et l’agitation de son menton faisait ondoyer sa barbiche. Un vol de mouches dansait au soleil dans le cadre de la fenêtre.

— Ceci me paraît vraiment bien !… Et ceci, qu’en pensez-vous ?… Parcourez un peu ce morceau !…

Il finissait par se décider, choisissait des pages et me les tendait à mesure. J’en eus bientôt un gros paquet entre les mains.

— Lisez… Je suis sûr que vous rencontrerez des choses qui vous plairont…

Toute une anthologie me passa ainsi sous les yeux. Il y avait là du Victor Hugo, de l’Alfred de Vigny, du Chénier, la Jeanne d’Arc de Casimir Delavigne, la Curée de Barbier, peut-être du Voltaire, à coup sûr du Lamartine, beaucoup de Lamartine. – Lamartine semblait être le poète favori du somnambule. – Il n’y avait rien de Corneille, rien de Molière, rien de La Fontaine, – les auteurs complets de la bibliothèque municipale ou qui ne figuraient pas dans l’« autre Â». Par contre, j’y trouvai un chant des Géorgiques traduit par l’abbé Delille…

— Bien !… bien !… très intéressant !… hochais-je par intervalles.

Non seulement nombre de ces morceaux m’étaient inconnus, mais je n’essayais même pas de mettre un nom sur tous. Leur variété était extraordinaire. Un assez long fragment sur l’enfer ou sur le paradis pouvait provenir d’une translation du Dante, à moins que ce ne fût de Milton. Je vis un conte dans le genre oriental, un sermon que j’attribuai sans ambages à Bossuet, un morceau de prose qui me parut sortir de Jean-Jacques… Et Loridaine en déterrait toujours !…

Un instant, ses yeux se remplirent de larmes.

— Comme c’est beau ! laissa-t-il échapper.

Et il me passa le sonnet d’Arvers.

Le hasard n’avait pas présidé seul à cette sélection. Il semblait qu’il y eût je ne sais quelle obscure et lointaine raison dans le choix, une sorte de ligne générale transparaissant plus ou moins à travers le chaos des motifs et qu’une couleur dominante régnât confusément sous la diversité des teintes… Peut-être la couleur de l’âme de Loridaine !…

D’instinct, il allait à tout ce qui est sentimental. Il aimait le dévouement, la passion pure, l’héroïsme. Il était pitoyable et généreux. Il avait un certain faible pour la magnificence verbale. Mais l’image forte ou pittoresque ne le choquait nullement. Quoique l’on trouvât de tout sous sa plume, depuis des descriptions de la nature, jusqu’à des élévations religieuses, on sentait que sa prédilection était réservée aux mouvements et aux émotions qui agitent le cœur de l’homme et aux accents les plus impressionnants de la destinée humaine…

Pauvre âme cachée de Loridaine qui sous la gangue de sa prison cérébrale, au milieu de tant d’autres âmes à jamais impuissantes, avait un jour étrangement reçu, dans ses efforts pour se dégager, le don merveilleux de l’expression !

Il hésita beaucoup avant de me montrer trois poésies qu’il avait soigneusement mises à part sous une chemise de papier.

— Je ne sais, dit-il, si je dois… C’est un peu spécial… J’ai presque peur d’avoir écrit cela.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je ne les ai montrées à personne… Mais à vous… à vous, prononça-t-il avec une confiance craintive, je crois que je puis les communiquer. – Si ces vers vous déplaisent, vous ne me blâmerez pas de les avoir écrits… Vous ne direz rien et vous me les rendrez sans un mot. Je n’ai jamais éprouvé personnellement de telles pensées ; mais je sais que d’autres les connaissent, et l’angoisse particulière que ces strophes expriment n’est pas sans me remuer profondément.

Il me les tendit avec une espèce de honte. C’étaient trois pièces des Fleurs du mal.

J’étais en train de les relire sur son manuscrit, me demandant quel jugement il convenait de formuler, lorsqu’une légère sibilation se fit entendre. Loridaine eut un sursaut affolé, comme s’il avait marché sur un serpent. D’un tour de main, il renfonça en désordre ses papiers. Il m’arracha des mains ceux que j’avais.

Je compris que le bossu venait de siffler au bas de l’escalier.

— Venez !… vite, vite, descendons !…

Je n’eus que le temps de me précipiter sur ses traces.

Il était déjà installé comme un phoque à son comptoir, les bras sur ses registres, et soufflant à la dérobée, quand je rentrai par la porte de derrière. Au même moment, Loridaine père paraissait sur le trottoir et franchissait le seuil de la boutique.

Il enveloppa la graineterie d’un vague regard soupçonneux. C’était un petit homme trapu, ventripotent, au cou sanguin et aux fortes bajoues. Rouge d’avoir traversé la rue blanche de soleil, il employa une bonne minute à se tamponner le crâne et la nuque, tout en scrutant de son gros œil bovin l’attitude compassée de son fils.

Puis il roula un peu de salive dans sa bouche et demanda :

— Le relevé Peloteux-Bondouffle est-il prêt ?

— Pas encore tout à fait, répondit Charles sans lever les cils et en continuant à chiffrer avec assiduité, mais je vais avoir fini.

— Comment, tu n’as pas encore achevé de m’établir ce compte ?

Il y eut un silence lourd d’orage. Le grainetier chaloupa quelques pas le long des oignons.

— Personne n’est venu durant mon absence ?

Un louvoiement de regards glissa entre Charles et le grand bossu.

— Personne.

— Que monsieur, rectifia le bossu en me désignant.

— Que monsieur, nasilla Charles.

Le grainetier daigna s’apercevoir de ma présence. Il me tendit sa main poilue.

— Têtegrain et sa femme vont convenablement ?

— Très convenablement, merci.

Puis, flairant quelque chose de louche entre son fils et moi, il ajouta aussitôt, redevenu méfiant :

— Et qu’est-ce qui me vaut l’honneur de votre visite ?

Le fessier sur sa banquette, Loridaine fils tremblait de tous ses membres, changeait et rechangeait de couleur, tirait une langue absorbée et grattait de la plume avec acharnement.

J’amadouai le marchand de mon mieux. Je lui parlai de céréales et de fourrages, de culture sur couche et de culture en serre ; je lui demandai le prix de la graine de chicorée et du blanc de champignon ; je feignis de m’intéresser vivement au cours des blés.

— Le blé de Bordeaux, monsieur, 32 francs les cent kilos ; le chiddam de mars, qui a le grain blanc, au même prix ; le blé de mars rouge est le plus cher de tous, il vaut 54 francs ; quant au blé barbu, monsieur, il est à 37 ; je le recommande pour les semis tardifs.

Je finis par lui acheter un cornet de gros blé pour la pêche à la ligne.

Du moment que j’étais un client, le grainetier recouvrait sa prévenance.

— Et vous voilà parmi nous pour… pour… ?

— Ma foi, monsieur Loridaine, je resterai bien, je pense, jusqu’à la fin du mois.

— Tant mieux, tant mieux !… J’espère que vous vous plaisez à Donzy. Dites donc à votre cousine, ajouta-t-il d’un air confidentiel, que j’ai une nouvelle variété de laitue très avantageuse, la Passion blanche. On sème maintenant et on récolte en mars-avril. Veut-elle que je lui en fasse porter un petit paquet par Cyprien, pour faire l’essai ? Elle en sera contente.

Je promis de parler de la Passion blanche à Prudence, et je pris congé du père et du fils.

— Ah ! vous avez de la chance d’aller vous promener, vous ! geignit celui-ci d’une voix de martyr.

Puis, comme le père avait le dos tourné, il me glissa tout bas :

— Revenez demain…

Mais le lendemain, Prudence manifesta des intentions sur moi. Il fallait aller faire des visites. Des visites ! Je commençai par pousser les hauts cris. M’avait-elle bien regardé ? Vincent ne m’appuya pas. Je dois dire qu’en cette occasion Vincent observa même une neutralité exagérée. Il savait que quand sa grosse moitié avait quelque chose en tête… Et justement elle l’avait bien : d’autant mieux que, par extraordinaire, ce jour-là elle ne sentait pas ses jambes.

Nous nageâmes d’abord en pleine utopie. Il s’agissait de me faire rendre visite, en une ou plusieurs fois, primo aux Bondouffle de la forge, secundo aux Bondouffle de la rue du Château, tertio à Mme de la Grange-Guignan, quarto aux Legrandfour et quinto aux Chamot. C’était tellement exorbitant que Prudence elle-même finit par concevoir la vanité de ses prétentions. Après un débat qui dura tout le déjeuner, les trois premiers furent passés par profits et pertes. Restaient les Legrandfour et les Chamot.

— Tu ne peux te dispenser…

C’est vrai, la digestion Chamot. Nous fîmes une cote mal taillée : j’accordai les Chamot, mais je me refusai énergiquement aux Legrandfour.

— Pourtant, l’aînée des Legrandfour…

— Pourtant… aux cent mille diantres !…

L’après-midi donc, quand la chaleur fut un peu tombée, Prudence mit sa robe de popeline verte, et je l’accompagnai chez les Chamot. Bien qu’on fût au mois d’août, la vie mondaine, si j’ose employer ce terme, ne chômait pas dans ce petit chef-lieu de canton, où les gens n’avaient pas encore pris l’habitude d’aller à la mer, aux eaux ou à la montagne.

Mme Chamot s’excusa de nous recevoir sans aucune cérémonie au jardin.

— Mais par cette température, madame…

— Madame !…

Les gloussements obligatoires s’échangèrent.

Installées sur des fauteuils à parasol autour d’une table de bambou où s’enchevêtraient des nécessaires à ouvrage, il y avait là, outre Mme Chamot, une de ses filles mariées, qui cousait, Mlle Renaude, qui brodait, et la veuve Peloteux, dans son éternel demi-deuil, qui crochetait.

Mon arrivée produisit une certaine sensation. Prudence paraissait très fière de m’amener. J’étais malheureusement le « Parisien Â». Aussi, bien que je n’eusse aucun titre à une considération quelconque, le seul fait de venir de Paris m’en valait une absolument imméritée.

— Oh, monsieur !… alors, vraiment, notre petite soirée de samedi dernier…

Je dus glousser à mon tour.

À tout propos, Mlle Renaude envoyait rouler vers moi les deux jolies billes de son regard. Sur ses lèvres, où bougeait sans cesse un sourire de curiosité, tout un essaim de questions voletaient. Je me doutais que ce qui l’intéressait en moi était bien moins de venir de Paris que d’habiter pour le moment tout à côté de la graineterie Loridaine.

Pour un peu, elle eût eu l’air de me demander si je n’étais pas porteur d’un billet de Charles pour elle. À quoi tient la sympathie ! Ce qu’elle n’attendait ni de sa mère, ni de Prudence, ni de personne peut-être à Donzy, je crois qu’elle l’attendait presque de moi : une partialité révoltante en faveur de leur amour.

— Renaude, mon enfant, tu pourrais montrer le jardin à M. Frédéric.

Mlle Renaude ne se le fit pas dire deux fois.

— Aimez-vous les fleurs, monsieur ?

— Beaucoup, mademoiselle.

Et nous voici par les allées. Elle a pris une ombrelle crème, qu’elle ouvre sur son chignon châtain ou qu’elle ferme, suivant que nous passons au soleil ou que nous entrons à l’ombre des bosquets. Entre le buis des bordures, le gravier crisse sous nos pieds. Nous côtoyons des plates-bandes. Tous les quatre ou cinq pas elle s’arrête, s’extasie sur un pied de giroflée, sur la belle venue d’une pivoine, se baisse pour chiquenauder un insecte ou rectifier une corolle, et je vois frisotter les cheveux follets de sa nuque. Une coccinelle s’envole sous son doigt rose.

— N’est-ce pas, monsieur, qu’il est malheureux avec son père ?

— Qui ça, mademoiselle ?

— Mais… Charles Loridaine…

Nous disparaissons derrière un monticule ; nous descendons une pente vallonnée. Nous causons de Charles. La petite Chamot est extrêmement fâchée contre ceux qui n’apprécient pas son poète.

— Je dis « mon Â» poète, parce que je le défends… et puis aussi, ajoute-t-elle sans la moindre fausse honte, parce qu’il me fait des vers à moi, rien que pour moi… Voulez-vous que je vous montre mon album ?

Ce doit être l’album dont m’a parlé Loridaine.

— Volontiers, mademoiselle.

— Vous êtes gentil ! s’écrie-t-elle rouge de plaisir. Eh bien, attendez-moi dans ce pavillon. Je reviens de suite.

Elle remonte vivement, en coupant par les gazons. La dentelle de sa jupe bouillonne sur la cheville que chausse un bas isabelle.

Rustique et brun, le pavillon ajoure son octogone faîté de chaume à l’orée d’un fourré d’arbres. Du chèvrefeuille y grimpe et des meubles de bois non décortiqué y pourrissent. C’est la limite de la propriété. Au delà, un éboulis de broussailles culbute en berge rapide, et à travers un inextricable réseau de branchages, je vois luire les petits losanges vert sombre d’une eau qui coule doucement.

Mlle Renaude vient me rejoindre, toute essoufflée.

— Voilà !… rit-elle lorsqu’elle peut parler, en posant sur la table un album oblong à dos de maroquin un peu fatigué, à plats de peluche et à fermoir doré.

Ella reprend haleine ; elle tapote son volant où des graminées ont laissé des ébarbures.

— On est au frais ici, respire-t-elle.

— Qu’est-ce que c’est que cette rivière ?

— Mais c’est le Nohain.

— Ah çà, mais on le rencontre donc partout, le Nohain ?…

Je n’arrive pas à m’expliquer comment, par quels méandres ce cours d’eau qui, de l’autre côté de la ville, baigne le jardin Têtegrain, baigne aussi, de ce côté, le jardin Chamot.

Mlle Renaude rit encore ; elle essaye de me dessiner, du bout de son ombrelle, sur la lèpre du plancher, une hydrographie compliquée ; mais elle s’embrouille et renonce. Nous ouvrons l’album de peluche.

Elle passe rapidement sur le premier tiers des feuillets, où d’informes peinturlurages ou des fleurs sèches adornent des : « Ta Louise pour la vie Â» ou des : « Je meurs où je m’attache Â».

— Ã‡a, ce n’est rien ; ce sont des souvenirs d’amies. Charles commence à partir d’ici.

Je lis :

 

Si vous croyez que je vais dire

Qui j’ose aimer,

Je ne saurais, pour un empire,

Vous la nommer…

 

Je tourne un feuillet :

 

Rappelle-toi, quand l’Aurore craintive

Ouvre au Soleil son palais enchanté…

 

Un autre :

 

Non, je n’étais pas né pour ce bonheur suprême,

De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds.

Tout me le prouve, hélas ! jusqu’à ma douleur même…

Si je vous disais pourtant que je vous aime,

Qui sait, brune aux yeux bleus…

 

— Charles remplit presque tout le reste de l’album, murmure Mlle Renaude.

Ce qui le remplit, c’est Musset. Je trouve des fragments entiers des Nuits. Il y a aussi un peu de Lamartine, et je reconnais des vers de Gautier. La dernière page écrite contient cet Enfant boer dont la jeune fille a exigé la transcription. Mais c’est Musset surtout qui règne dans l’album de Mlle Renaude.

— Voyons, monsieur, votre avis bien sincère… N’est-ce pas que c’est joli ?

— Très joli, mademoiselle.

— N’est-ce pas que celui qui a écrit les poésies que vous venez de le dire a réellement du talent ?

— Réellement du talent, mademoiselle.

Ma position est délicate, et je ne vois pas autre chose à faire que ce que fait Mlle Renaude elle-même : admirer ce qui est digne d’être admiré et avouer franchement cette admiration. Mlle Renaude manifeste ainsi son bon goût ; je manifeste aussi le mien. Il est vrai qu’il y a une petite différence : moi je sais. Mais, vraiment, je ne me sens pas le courage de souffler sur ce fragile et curieux château de cartes. Pas de gaffe, pensais-je l’autre jour ; je pense aujourd’hui : Pas de cruauté. Non, ce n’est pas moi qui soufflerai. Après tout, qu’est-ce que je risque ? Rien de plus grave que de passer plus tard pour un âne.

— Je savais bien ! roucoule Mlle Renaude, Personne ne veut en convenir. Vous, au moins, vous êtes juste. Vous ne me croirez pas, monsieur, mais je n’ose presque plus montrer ce malheureux album. On se moque de moi.

— Qui se moque de vous ?

— Tout le monde, mes amies, mes sÅ“urs, papa, les gens de Donzy… je vous le répète, tout le monde.

— Qu’est-ce qu’on dit ?

— Que je me monte l’imagination, que je suis une écervelée, une toquée, que Charles n’a aucun talent, que…

Une gentille colère l’anime. La pointe de son petit soulier bat rapidement le pied de la table.

— Oui, monsieur, j’ai entendu le docteur le dire un jour devant moi…

— Quoi donc ?

— Que ses vers étaient idiots.

— Il a dit idiots ?

— Il a dit idiots.

Mlle Renaude ne doit absolument rien comprendre au fou rire étrange et tout à fait hors de situation qui me renverse sans force sur le dossier de ma chaise.

— Le docteur a eu tort, il a sûrement eu tort, articulai-je péniblement.

— Aussi, ce que je lui en veux ! jappe-t-elle. Enfin, monsieur, vous voyez que tout n’est pas rose pour ce pauvre Charles, et qu’il aura à vaincre bien des difficultés, avant…

— Avant quoi ?

Je commence à m’inquiéter ; je n’ai pas encore envisagé toutes les conséquences de la situation.

— Mais, monsieur, avant de réussir à se faire apprécier selon son mérite. Puisqu’il a du talent, il doit, percer ; n’est-ce pas là votre avis ? Et si je n’étais pas là pour l’encourager…

— Vous l’encouragez ?

— Je le dois.

Je l’envisage, maintenant, la situation. Elle m’apparaît pleine de gravité.

— Un homme de la valeur de Charles ne peut pas rester éternellement méconnu. Il publiera ses Å“uvres. Il ira à Paris. Il conquerra la notoriété à laquelle il a droit…

— La notoriété ?…

— La gloire !

— La gloire, mademoiselle, vous allez peut-être un peu loin.

À cette restriction, pourtant bénigne, Mlle Renaude prend un petit air piqué.

— Comment, vous aussi, vous lui conseilleriez…

— Je ne conseille rien. Je sais seulement que la carrière littéraire est une des plus difficiles qui soient.

— Il a du talent !

— Que les désillusions, les mécomptes, les déboires…

— Il a du talent !

Sapristi !… Que faire, en présence de ce « sans dot Â» ! catégorique éclos sur les jolies lèvres volontaires de Mlle Chamot ? Je me brouillerais avec elle, voilà tout ce que j’obtiendrais. Ah ! pourquoi Musset, Victor Hugo et Lamartine n’avaient-ils pas prévu Loridaine ? Ou plutôt pourquoi, diable, le vieil oncle Têtegrain…

Nous retournons un peu mélancoliques du côté du groupe des fauteuils à parasol, elle pensant peut-être à l’injustice des hommes, et moi, sûrement, à celle du sort. Nous étions venus le long de la pelouse de droite ; nous remontons le long de celle de gauche.

À cette heure de la journée, la température était devenue extrêmement agréable. L’odeur des fleurs se mariait avec la langueur du soir ; quelques abeilles tardives voletaient encore à moitié ivres et, les pattes lourdes, regagnaient pour la dernière fois le rucher.

À mi-pente, la jeune fille me fit admirer une magnifique corbeille d’œillets. Ils étaient tous de la même espèce, quoique de tailles et de couleurs diverses. C’étaient de ces beaux œillets à ombelles, aux hampes fines, aux feuilles gladiolées, aux bouquets riches et nombreux.

— Savez-vous, me demande Mlle Renaude pendant que je m’extasie, comment s’appelle cette sorte d’œillets ?

— Non, mademoiselle.

— Ce sont des Å“illets de poète.

Toute la corbeille se gonfle, se bombe, se pavane somptueusement au soleil couchant.

La jeune fille énumère :

— Voici l’œillet de poète varié ; celui-ci, c’est le poète nigricans, entièrement rouge-noir ; ce grand-là, c’est le poète rouge éclatant… Ce joli petit, avec ses fleurs blanches et roses, c’est le poète nain. Quant à celui-ci, regardez : c’est le poète double. Mais le plus beau de tous, et le plus cher aussi, le voilà : c’est le poète géant oculé. La graine en coûte un sou la pièce.

Le poète géant oculé me paraît absolument glorieux.

— N’est-ce pas que cette corbeille est superbe ?

— Superbe, mademoiselle.

— C’est moi qui l’ai choisie et semée.

Elle se rengorgea gracieusement. Un léger coup d’air remua la corbeille. Tous les Å“illets de poète inclinèrent la tête du même côté, comme pour saluer au passage la reine de leurs ombelles : l’ombrelle crème de Mlle Renaude.

VII

La lecture de Joas demanda trois jours. Chaque après-midi, le père Loridaine s’absentait pour une heure ou deux, et j’appris bientôt à connaître ses habitudes. S’il sortait entre trois et quatre, en pet-en-l’air et en calotte, c’était pour aller lantiponner chez Barbedieu ou chez Fodebit, l’horloger. S’il sortait vers cinq heures, en jaquette d’alpaga et en tyrolien de paille, c’était pour aller faire la partie au Café de l’Agriculture. Mais le mercredi, jour de grand marché, Loridaine père ne sortait pas : la boutique faisait plus d’affaires, ce mercredi-là, que tout le reste de la semaine. Il va sans dire que c’était aussi le jour redouté de Loridaine fils. Quant au dimanche, c’était moi qui ne voulais rien savoir ; j’en aurais en pour toute la journée.

À part ce fâcheux mercredi et à part ce bienheureux dimanche, sitôt donc que le grainetier avait tourné les talons, je ne tardais pas à voir apparaître le tablier vert et la haute bosse de Cyprien, qui venait me chercher de la part de M. Charles. Tout se passait alors très convenablement. Cyprien touchait ses deux sous ; nous montions dans la petite chambre ; une séance avait lieu sous l’œil bleu du général Boulanger ; le sifflet du bossu modulait son appel d’oiseau dans l’escalier ; et nous avions acquis une telle virtuosité dans la voltige de la descente que nous nous trouvions rendus dans la boutique, Loridaine à son comptoir, les coudes sur les livres de caisse, et moi le nez en l’air à déchiffrer curieusement des étiquettes, avant que le ventre en poire du bonhomme ait émergé d’entre les bulbes et les herboristeries de la devanture.

Seulement, au bout de huit jours, j’avais déjà acheté de quoi ensemencer un jardin.

Mon appréciation sur Joas fut simple et nette :

— C’est une belle pièce, dis-je à Loridaine, d’un style pur, d’une langue harmonieuse et d’une véritable noblesse de sentiments.

Alors, il m’avoua une chose énorme :

Il avait recopié la pièce de son écriture la plus avantageuse, sur beau papier ministre, et il l’avait adressée, sous pli recommandé, à M. le Directeur du Théâtre national de l’Odéon, à Paris.

— Quand avez-vous fait cela ? m’écriai-je tout pâle.

— Peu de temps avant votre arrivée à Donzy.

— Et… avez-vous reçu une réponse ?…

— Aucune encore.

Je respirai. Mais, à partir de ce moment, une appréhension nouvelle vint greffer son piquant sur mes rapports déjà suffisamment épineux avec le poète de Joas. Un pareil manuscrit aventuré dans de pareils parages me semblait constituer le vrai, le grave, l’imminent danger. C’était de l’Odéon que tomberait, immanquablement, le coup fatal. La réponse attendue se fourbissait et s’aiguisait en épée de Damoclès, suspendue au-dessus du crâne conoïde de l’attristant Loridaine ; et chaque fois que j’allais le revoir, ce n’était pas sans trembler que je me demandais si la catastrophe s’était produite.

— Eh bien, faisais-je en l’abordant, avez-vous reçu une réponse de l’Odéon ?

— Aucune, répondait aussi invariablement que mélancoliquement le poète.

Et je me sentis tranquille pour une journée de plus.

La douzaine de « vers célèbres Â» cités par la Petite encyclopédie populaire avaient tant bien que mal été remplacés par un nombre égal d’alexandrins de la fabrication de Loridaine, sur lesquels le scrupuleux garçon avait dû suer sang et eau. À part cela, l’œuvre de Racine était intacte et complète. Les chÅ“urs mêmes avaient été respectés.

Je me trompe. Il y avait un trou. Au deuxième acte, dans la scène où Athalie pénètre dans le temple et consulte Mathan, une lacune existait. Le manuscrit s’arrêtait à ce vers :

 

Un songe (me devrais-je inquiéter d’un songe ?)

 

pour reprendre à celui-ci :

 

Que présage, Mathan, ce prodige incroyable ?

 

C’était tout le récit du fameux songe d’Athalie qui avait été ainsi sauté. Ce ne pouvait pourtant pas être la faute de la Petite encyclopédie, qui, du fameux songe, se bornait à citer un seul vers.

— Ici, m’avait dit Loridaine lorsque nous en étions arrivés à ce passage, ici doit figurer le récit d’un songe que la reine Athalie a fait…

 

C’était pendant l’horreur Â»

 

Vous comprenez… pendant l’horreur… Je ne vois pas très bien encore ce qui suivra… J’ai réservé ce morceau. Il faut que ce soit une page achevée… Le songe !… vous comprenez… le songe !…

Mais il ne put parvenir à m’expliquer ce que devait exactement être ce songe.

Je connus bientôt la cause de cette omission.

Il m’arrivait parfois de reprendre le chemin du grenier. Ce n’était, bien entendu, qu’au gros de la journée et par le plus éclatant soleil, que je risquais cette expédition. Je n’y allais pas par désÅ“uvrement, ni pour déranger un nouveau Paul de Kock à l’usage de ma cousine, encore moins dans le désir malsain de revoir à la belle lumière du jour le théâtre où se jouaient les mystères troublants de la nuit. Je remontais au grenier poussé par la curiosité de vérifier ou d’éclaircir tel point, tel détail demeuré obscur ou qui m’avait intrigué dans mes rapports avec le somnambule. Je retrouvais avec un certain plaisir les livres qu’il lisait ; je cherchais à deviner ceux qu’il lirait par la suite : je m’édifiais sur son Å“uvre présente et je conjecturais son Å“uvre future.

Je faisais aussi des expériences. Un jour, je commis le forfait de tirer d’un coin perdu des rayons un petit volume de La Bruyère et de le mettre bien en évidence sur la table. Ce volume-là n’eut pas le sort de l’Histoire des villes de France. Douze heures après, je surprenais mon Loridaine en train d’ébaucher un des meilleurs portraits des Caractères.

C’est ainsi que je découvris l’exemplaire qui avait servi à inspirer Joas. Or, au bas d’une page, une déchirure s’était produite. Le second hémistiche de

 

C’était pendant l’horreur…

 

avait été emporté et tout le feuillet suivant, contenant le songe, manquait.

Loridaine ne s’était pas senti les forces nécessaires pour composer, à lui seul, un autre songe d’Athalie.

— Comment avez-vous fait, lui dis-je, pour le manuscrit de l’Odéon ?

— J’ai laissé une page blanche, me répondit-il ; et au travers, j’ai écrit au crayon bleu ces mots : Sera complété plus tard.

 

Entre la pêche, la promenade, l’excellent ordinaire de la cuisine Têtegrain et l’étude du cas Loridaine, je passais mon temps fort honorablement. Les fructueux repas, la marche, l’air salubre de la forêt me remettaient physiquement ; la pêche me remettait moralement. Loridaine, c’était le piment intellectuel, dont mon séjour à Donzy eût risqué autrement d’être privé. Une cure ennuyeuse n’est jamais qu’une cure imparfaite. Grâce à Loridaine, je ne connaissais pas l’ennui. J’engraissais donc, je reprenais du jarret, je reconstituais des globules rouges, tout en rapprenant la littérature de mon pays, et même celle des peuples étrangers ; et ce mélange, proportionnellement dosé, me réussissait. Quant à la catastrophe en perspective, comme, après tout, ce n’était pas moi qu’elle toucherait, je m’étais décidé à l’attendre avec la plus grande résignation. La nuit, je dormais, d’un sommeil bon, profond, réparateur. La fenêtre entr’ouverte laissait pénétrer l’oxygène vivifiant du dehors et la rumeur berceuse des plantes. Parfois, un rayon de lune venait s’égarer sur mes paupières et diluer malicieusement mon sommeil. Je m’éveillais un peu, très peu. J’entendais alors, comme en rêve, le frôlement mystérieux du somnambule au-dessus de moi. Je souriais, ainsi qu’à un bruit familier. Je songeais un instant, bien vaguement à l’étrange duperie de la plupart des efforts humains, aux pauvres chercheurs de gloire comme aux pauvres chercheurs d’or du lointain Alaska… Puis je me retournais, paresseusement, sur l’oreiller et je me rendormais.

Le vagabondage nocturne de Loridaine ne dérangeait d’ailleurs plus personne. La Morvandaise elle-même dormait maintenant comme une souche.

— Ferme tes contrevents, grosse bête, lui avait dit mon cousin.

La Morvandaise avait fermé ses contrevents et, depuis lors, la vaisselle de Prudence n’avait pas eu à enregistrer de nouveau dommage.

La bonne fille remercia Têtegrain en pleurant :

— Dieu vous bénisse, mon maît’, vous m’avez sauvée d’mon lunatisme !

La situation du sympathique malade me semblait au reste, et à tous les points de vue, digne de pitié. Au bout de peu de temps, je pus me rendre compte que ses plaintes, ce que je soupçonnais déjà, agrémentées de celles de Mlle Renaude, n’avaient rien d’exagéré. La vérité, c’est que, dans la ville, Loridaine était l’objet d’une hilarité générale. Le fait seul de prononcer son nom déchaînait une incroyable gaieté. Au Café de l’Agriculture, notamment, les parties de billard se saupoudraient d’impayables calembours, de désopilantes facéties dont le « poète de Donzy Â» fournissait la denrée. La présence du père, loin de calmer les brocards, les aurait plutôt provoqués. Le grainetier, d’une mauvaise bouche, essayait de plier son sourire aux plaisanteries : mais son cou se gonflait d’une rage sourde et son gros Å“il se striait de bile. Aux quatre à six des dames, aux thés de demoiselles, aux réunions amicales de jeunes gens, il était sans exemple que Charles Loridaine ne servît pas de thème à quelque ébaudissant racontar. On ne se donnait pas la peine d’être féroce : on était narquois et railleur. On colportait les mots du docteur. Bondouffle junior propageait de savoureuses fables dont se délectait la friandise féminine. Parmi les plus acharnés figurait, je ne sais pourquoi, le juge de paix Lebègue, dont l’adolescence avait dû être quelque peu romantique. Du côté du sexe aimable, la palme allait de droit à Mme Legrandfour, qui avait une secrète aversion pour Mme Loridaine ; elle revenait de fait – Mme Legrandfour étant moins spirituelle que bien intentionnée – au bec aigu de la veuve Peloteux. Le maître de forges, lui, paraissait incapable de rien trouver ; mais le sourire de sa barbe d’or en disait plus que bien des paroles et avait une influence considérable.

Et personne ne se doutait de rien.

Submergé par ces vagues déferlantes d’allégresse ou d’hostilité, M. Isidore Paumier, seul à peu près bienveillant, ne pipait trop mot. Sa verbosité naturelle faisait eau dans ces passages dangereux. Il ne défendait ni n’attaquait son ancien élève. M. Isidore Paumier se méfiait. Il avait été, au début, le confident habituel de Loridaine. Depuis, je l’avais complètement supplanté. M. Isidore Paumier ne s’en plaignait pas.

— Nul n’est prophète dans son pays, se bornait-il à exprimer, sans insister davantage.

Je crois qu’il s’appliquait cette parole à lui-même plus encore qu’à Loridaine.

Bizarre aventure ! Certes, Loridaine était ridicule : mais enfin, il faisait des choses admirables, il pondait des chefs-d’œuvre. L’homme déteignait-il pareillement sur l’œuvre, que l’œuvre, quelque indiscutable qu’elle fût, en parût grotesque ? Ou était-ce l’œuvre, si disproportionnée avec la petite ville où elle venait éclore, qui rendait grotesque celui qui la créait ?

Cette seconde alternative se trouvait probablement la vraie.

Je demandai un jour à Bondouffle junior :

— Depuis quand vous payez-vous ainsi la tête de ce pauvre Loridaine ?

Je m’attirai cette réponse :

— Depuis qu’il fait de la littérature.

Peut-être aussi Loridaine avait-il le tort de parader un peu trop. Il déclamait ses vers, communiquait ses cahiers, faisait circuler ses produits avec une malheureuse facilité. Mais au moins était-ce là une raison pour qu’on n’en ignorât pas. On le jugeait en connaissance de cause. Et rien ne pouvait égaler mon naïf étonnement à constater l’animosité irraisonnée de toute cette population, pourtant intelligente, devant ce phénix, ce canard si l’on veut, en tout cas cet oiseau rare qui lui était né.

Le Républicain de Donzy, qui paraissait le jeudi, avec la date du dimanche, et où écrivait Penouillard, le conseiller général, lui avait refusé deux contes de Maupassant. On jugea ces récits insuffisants pour le fond, incorrects dans la forme, et, Loridaine père ayant des opinions vaguement cléricales, leur mise au panier pure et simple fut ainsi triplement motivée.

Chacun avait, en parlant de Loridaine, une expression favorite. Ce coco-là, ou ce drôle de garçon, disait volontiers le maître d’école. Ce pauvre garçon, disait Vincent. Ce malheureux garçon, déplorait Prudence. Bondouffle junior ricanait : ce ridicule garçon ! Le docteur : ce folâtre garçon. Cet horrible garçon ! sifflait la veuve Peloteux. Le grainetier marmonnait : ce sacré garçon ! Penouillard, lui, ne l’appelait que : ce sale garçon.

Où et comment s’était-il procuré des textes de Maupassant, c’est ce que j’eus un certain mal à élucider. Il ne se trouvait aucun volume de Maupassant dans la Bibliothèque de l’oncle Têtegrain. J’eus beau explorer les rayons, fouiller tous les recoins du grenier et retourner même les caisses, je ne découvrais rien qui ressemblât aux contes méprisés par Penouillard. Un jour, tout à fait par hasard, je m’avisai que des reliures avaient été recouvertes avec de vieux numéros du Gil Blas. Les deux contes sortaient de là.

Si Penouillard avait donné son avis sur les contes, le libraire Coquille n’avait pas encore exprimé le sien sur le roman. Coquille était en train de lire : telle était la dernière nouvelle rapportée de Cosne par Vincent. Ce roman ! J’avais vainement questionné là-dessus Loridaine. Non pas qu’il voulût rien me cacher, le doux être, au contraire, et plusieurs fois il avait entrepris de me le raconter. Mais je n’avais pas tiré grand’chose de ses explications obscures et embarrassées. Quand il n’avait pas ses textes sous les yeux, il s’embrouillait, confondait, oubliait. Tout ce que je pus savoir, c’est qu’il s’agissait d’un certain Marc Pécari, qui avait une femme qui se conduisait mal. L’histoire, ou une histoire semblable, s’était passée à Donzy ou aux environs, et c’est ce qui lui avait donné l’idée d’écrire ce roman. Le droguiste Barbedieu y jouait un râle, sous le nom de Barbenfer.

Car, fait excessivement curieux, les facultés remarquables de Loridaine n’agissaient pas au gré du hasard et sous l’impulsion de leur seul automatisme. La part du « sujet Â», dans cette singulière collaboration, n’était pas absolument nulle, comme je l’avais tout d’abord supposé. Le Loridaine conscient existait autour et au-dessus du Loridaine subconscient. Il était nécessaire même que le Loridaine conscient fût frappé par une impression directe, par un événement extérieur pour que le Loridaine subconscient s’éveillât, s’agitât et intervint. Le vol d’un hanneton suffisait, il est vrai, pour évoquer un poème ; mais il fallait d’abord que le hanneton volât. Loridaine s’envolait alors, lui aussi, et de toutes ses ailes. Un glissement se produisait, un bruit d’élytres. Sa mémoire somnambulique se déclanchait ; dans la masse des choses lues, il trouvait celle qui se rapportait le mieux à son émotion du moment, et il avait ainsi l’illusion parfaite de l’inspiration. Comment aurait-il pu se douter une minute que ce qu’il composait n’était pas de lui, exclusivement et profondément de lui ?

Parmi les nombreux romans qu’offrait la bibliothèque, lequel avait bien pu correspondre à sa vague histoire provinciale ? Était-ce un Balzac ? un Dumas ? Était-ce un des Frédéric Soulié ou des George Sand de l’Écho des Feuilletons ? Je ne le soupçonnais pas capable d’être descendu jusqu’à un Paul de Kock. Car un second fait au moins aussi curieux que le premier, et celui-ci tout à d’honneur du Loridaine conscient, c’est que ce coco-là, comme disait M. Isidore Paumier, avait du goût, beaucoup de goût, bien plus que n’en avait eu feu mon oncle Têtegrain, dont la bibliothèque fourmillait d’œuvres médiocres et banales. Je ne sais si le somnambule lisait tout : l’autre, en tout cas, ne se souvenait que de belles choses. Dans ce qu’il me montrait, il y avait fort peu de pages inférieures. Et si même c’était le somnambule qui choisissait, ce choix n’était-il pas toujours l’indice de la personnalité intime du sujet ?… N’impliquait-il pas qu’un vrai poète dormait en lui ?

C’est pourquoi, à mesure que j’entrais plus avant dans la familiarité de Loridaine, je me prenais d’amitié, presque d’estime pour lui. Il m’inspirait un peu de cette affection mélancolique qu’on porte aux malades intéressants qu’on sait voués à une mort certaine. Il m’affligeait et je l’aimais. Mon rire intérieur, j’oserais presque dire mon sarcasme, avait pris maintenant un autre chemin : il allait bien plutôt aux gens de Donzy, à tous ces estropiés de l’intelligence et du bon sens, qui, à défaut d’instruction, ce qui était pardonnable, ne voyaient rien, ne devinaient rien, à qui n’avait pas été dévolue la simple notion du beau et du laid, qui ne s’étonnaient même pas aux merveilles que leur servait inlassablement leur bouffon, que dis-je, qui trouvaient cela naturel.

— Mais qu’est-ce qu’il leur faut donc ? s’éplorait, les bras au ciel, Loridaine désespéré. J’ai beau m’ingénier, me mettre la tête à l’envers, je ne parviens pas à les satisfaire.

Nous étions comme d’habitude dans sa petite chambre, tranquillement. C’était le jour du Café de l’Agriculture : le grainetier avait arboré la jaquette et le tyrolien de paille, et ce jour-là il y avait toujours deux heures de bonnes.

Loridaine paraissait très affecté. Tout à coup, il se leva, les yeux pleins de larmes.

— Monsieur, ils se moquent de moi.

— Mais non, dis-je, essayant de le calmer… D’où prenez-vous cela ?

— Je le sais.

— Qui vous l’a dit ?

— Renaude.

— Elle a eu tort, fis-je… Mettons qu’elle ait pu surprendre quelques plaisanteries… Qui n’en a sa part ?

— Elle a eu raison… Ce ne sont pas quelques plaisanteries : c’est un monde de plaisanteries… de méchancetés, de persiflages !…

— Voyons, mon cher ami, c’est maintenant vous qui…

— Non, je ne plaisante pas.

— Alors, vous vous trompez.

— Je ne me trompe pas. Je suis la risée de la ville… la risée !…

— D’un Bondouffle.

— D’un Bondouffle et de toute une ville. Et je ne m’en étais pas aperçu ! Je m’explique aujourd’hui leur dédaigneuse indifférence. Renaude m’a ouvert les yeux. Elle m’a tout raconté. Renaude est outrée !… Elle ne veut plus que je sois aussi confiant… tranchons le mot, aussi bête. Elle ne veut plus que je dise mes vers en public, que je montre tout ce que je fais. Elle veut que je me réserve, que je sois fier, que j’attende… Est-ce votre avis aussi, que j’attende ?…

— Certainement.

— Mais attendre… quoi ?

Ses yeux gris se plantaient dans ma figure ; ses cils cessaient de trembloter, épiant la réponse que j’allais faire. Je me taisais. Il la fit à ma place.

— Paris, murmura-t-il.

Nous y étions.

— Paris !… répéta-t-il d’une voix de rêve.

Comme je ne disais toujours rien, il poursuivit :

— Ah ! le jour où un poème de moi serait déclamé sur une scène par un grand artiste ou couronné par l’Académie ! Le jour où un de ces contes refusés par le Républicain de Donzy paraîtrait dans un journal de la capitale ! Le jour où un grand éditeur parisien… Quelle revanche !… Et quelle gloire le jour où…

Je l’interrompis.

— Vous n’avez reçu aucune réponse de l’Odéon ?

Il répondit plaintivement :

— Aucune.

Avec une nouvelle ardeur il reprit :

— On n’arrive que par Paris. Dans mon roman, il est question de la province, vous verrez. Ce sont des choses senties et vécues. Mais je ne les ai jamais senties si bien que maintenant. La province est dure et odieuse. Je ne sais si les grandes villes sont respirables : les petites y sont nauséabondes. Oh ! ces gens ! Ces esprits obtus et ces cÅ“urs fermés ! Mesquinerie, mauvaise foi et sécheresse ! Ils n’admirent que ce qui leur vient de Paris, et encore avec jalousie et haine, mais ils l’admirent, parce qu’ils le subissent. Il leur faut courber sous l’autorité. J’ai quelquefois envie de leur dire : Tenez, ce que je vous récite là, c’est du Victor Hugo, c’est du Musset, c’est du Lamartine… Vous les verriez alors s’enthousiasmer de confiance à ces mêmes vers qu’ils écoutent d’une oreille distraite quand je les leur dis et dont ils se moquent outrageusement quand je ne suis pas là. Et pourtant, c’est moi, c’est tout moi… c’est ma chair et mon sang que je leur offre. Le malheur, voyez-vous, je m’en rends compte, c’est que ces vers que je fais soient signés de moi. C’est pour cela que je voudrais être connu à Paris.

— C’est difficile, dis-je.

Ses pupilles s’élargirent. Il balbutia, tremblant de désir :

— Vous pouvez y aider. Voulez-vous entreprendre cette Å“uvre ?

— Je ne vois pas très bien…

— Si, si, vous allez voir…

— Vous ne songez pas à aller à Paris ?

— Non. Où trouverais-je l’argent ? Je suis confiné ici. Je ne puis même pas aller comme je veux à Cosne ou à Nevers. Chaque sou m’est parcimonieusement compté. Mais vous… Vous habitez Paris. Vous pourriez…

— Quoi ?

— Vous charger de quelques-uns de mes manuscrits…

— De vos manuscrits ?

Il ne put ne pas remarquer mon air d’effarement. Il fit, un peu étonné :

— Y a-t-il là quelque chose d’extraordinaire ?

— Rien… Rien… Alors, vous voulez…

— Ne croyez-vous pas que si vous alliez montrer de mes vers – nous choisirions les meilleurs, n’est-ce pas ? – à un homme éminent… comme par exemple…

— Par exemple ?

— M. Coppée, de l’Institut, ou M. Francisque Sarcey…

— Celui-ci est enterré, dis-je.

— Ah !… C’est dommage, c’était un bon critique. Enfin, vous arriveriez bien à trouver quelqu’un qui consentirait à s’intéresser à moi. Il est impossible que cela ne soit pas, impossible ! s’écria-t-il avec une agitation croissante. Je sais ce que je fais. Je ne m’abuse pas. C’est beau, voyons ! C’est beau !…

Il se dressait, farouche, devant moi. Son haut crâne allongeait son ombre contre la muraille. Une de ses mains se crispait au dossier de ma chaise ; l’autre, en un geste aigu, paraissait invoquer l’avenir. Jamais je ne l’ai vu pareillement excité.

Après avoir encore divagué quelque temps :

— Eh bien, me dit-il, que décidez-vous ? Allez-vous m’abandonner ? Allez-vous me laisser me débattre comme un malheureux dans cette situation sans issue ? Songez-y, cela en vaut la peine. Vous tenez ma vie entre vos mains. Décidez de m’abandonner ! Dans un an, quand vous reviendrez à Donzy, vous me trouverez mort… Mort !… Je ne sais comment ni de quoi : sera-ce de désespoir, d’ennui ou de dégoût ? Mais ce qu’il y a de certain, c’est que je ne supporterai pas plus longtemps l’existence que je mène.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Jamais je n’ai parlé plus sérieusement. Je vous ouvre toute mon âme, parce que je n’ai que vous, parce que j’ai besoin de vous, parce que vous seul pouvez me sauver. Il faut que vous soyez à Paris un second moi-même, jusqu’à ce que j’aie pu vous rejoindre. Je vous enverrai des contes, des nouvelles, des pièces de théâtre… Il est impossible que vous ne trouviez pas moyen d’obtenir un résultat, un petit résultat. Aussitôt que cela aura produit quelque argent, j’accourrai voir ce que devient Joas. Vous riez…

Il s’étouffa. De grosses larmes coulaient sur ses joues.

— Je vous enverrai aussi mon roman, quand Coquille l’aura lu. Je vous assure qu’il est très intéressant. Et puis, j’ai un drame en tête… un drame magnifique…

Comme s’il avait surpris dans mon Å“il la lueur même d’un doute, il répéta sourdement et les dents tremblantes :

— Je vous jure qu’il est magnifique.

Hélas ! je n’en doutais pas.

Il reprit :

— Et qui sait, quand j’aurai encore travaillé pendant des mois comme je travaille maintenant, que j’aurai conçu, achevé, accumulé de nouvelles choses, qui sait s’il ne s’y trouvera pas l’œuvre appelée au succès, au grand succès, l’œuvre destinée peut-être au triomphe, celle qui ferait de moi un de ces illustres dont on prononce le nom dans tous les pays de la terre ?… Ah ! Frédéric… Vous me permettez de vous appeler Frédéric ?…

— Je vous en prie.

— Je m’adresse à votre cÅ“ur, à votre bonté… Je ne veux pas dire à votre pitié… Je ne mérite pas votre pitié, mais votre estime… Vous m’estimez, n’est-ce pas ?

— Certainement.

— Vous rendez-vous compte que vous êtes en quelque sorte responsable de moi, de ce que je suis, de ce que je représente, responsable de tout ce qui peut arriver, de mon destin et peut-être…

Il me sembla surprendre dans un sanglot :

— â€¦ de ma gloire.

Il me sembla aussi… ou plutôt je me souvins plus tard avoir effectivement entendu à ce moment un léger sifflement dans l’escalier. Mais nous étions trop préoccupés, trop émus l’un et l’autre pour y faire attention. Loridaine me regardait, cherchait à lire en moi.

— Il se peut que je me trompe, dit-il. Il se peut que je sois incapable de juger sainement ce que je fais. Si je suis la victime d’un excès d’orgueil, si je m’illusionne sur moi-même, si je me suis laissé griser par l’ardeur de mon travail, par l’ambition de mon rêve et aussi par vos éloges dithyrambiques…

Dieu sait que je n’avais jamais été dithyrambique !

— â€¦ Dites-le-moi. Je veux aujourd’hui la vérité, ce que vous pensez franchement être la vérité. Parlez : j’ai confiance en vous. Si je n’ai pas de talent, dites-le-moi.

Nous nous observâmes.

— Et que ferez-vous ? dis-je lentement.

Sa lèvre frissonna un peu ; puis il prononça, tout pâle :

— Je brûlerai tout.

J’eus un instant d’hésitation. C’était peut-être la solution. J’allais ouvrir la bouche. Mais je le vis, là, debout, presque effrayant d’angoisse, d’immobilité, de silencieuse bravade. Il ne me croirait pas. Et s’il me croyait… Je n’osais guère penser à ce qui pourrait suivre.

Je fus dispensé de répondre. La porte s’ouvrit. Poussif, bruyant, le cou écarlate et l’œil furibond, le grainetier faisait irruption dans la chambre.

Il bancrocha sur son fils, le poing titillé de tressaillements confus.

— Je m’en doutais, bêla-t-il. C’est ici que tu passes tes journées, dès que j’ai le dos tourné. Ah çà ! mauvaise graine, te figures-tu que je me suis donné la peine de te planter pour faire de toi un vaniteux et un incapable ?

Charles n’avait pas bougé. Il garda le silence, dans la même attitude, évitant seulement de porter les yeux sur son père. Une ride douloureuse raya son front. Ce fut l’unique modification de sa physionomie.

— Pourquoi n’es-tu pas en bas ? Réponds !… Réponds, malheureux ! bondit le grainetier, aiguillonné par ce silence.

Il me parut urgent d’intervenir.

— Je suis désolé, exprimai-je, d’être la cause… C’est pour moi que Charles s’est dérangé…

— Oh ! vous, d’abord, mugit-il, tout gonflé sur ses courtes jambes, vous êtes mille fois trop bon pour ce bougre. Ce n’est pas vous qui le dérangez, c’est vous qu’il dérange. J’aime à croire que vous avez mieux à faire que d’écouter ses histoires.

— Et ensuite, dis-je assez piqué du ton qu’il prenait.

— Ensuite… Si vous aviez été tant soi peu un homme de cÅ“ur, vous auriez dû lui faire entendre… C’était votre devoir, cria-t-il, votre devoir !…

Je sentis la moutarde me monter au nez.

— Ne continuez pas, criai-je aussi. Je n’ai de devoir ni vis-à-vis de lui, ni vis-à-vis de vous. S’il lui plaît de faire ce qui vous déplaît, je m’en lave les mains.

— Vous l’approuvez ?

— Oui, je l’approuve, lâchai-je sans bien mesurer la portée de cette parole, tellement j’étais indigné par l’intrusion violente du butor, auquel le hasard seul donnait raison.

Je la regrettai immédiatement. Les yeux de Charles commençaient à lancer des éclairs.

Estomaqué par mon coup de tête, le grainetier battit l’air d’un geste informe et se retourna sur son fils.

— Voilà la révolte ouverte installée chez moi, alors ?… Tu refuses de travailler du métier honnête que je te destinais ?… De quoi vas-tu vivre, quand je ne serai plus là pour subvenir à tes besoins ?… Je suis malade, tu le sais, dit-il en se tripotant les lombes d’un air tragique ; je puis être emporté d’un jour à l’autre. De quoi vivra ta mère ?… Nous avons onze cents francs de rentes, moitié sur l’État, moitié sur le département, pas un sou de plus. La graineterie en vaut quatre à cinq mille ; mais si tu la laisses péricliter, elle ne vaudra plus rien ; et plutôt que de nourrir l’idée qu’elle puisse tomber un jour entre les mains de Barbedieu qui la guigne pour son gendre, j’aimerais mieux me crever la panse tout de suite. Ce n’est pas avec ta littérature que tu gagneras de l’argent, n’est-ce pas ?

— J’en gagnerai, glapit Charles.

— Tu en dépenseras. Es-tu seulement capable d’écrire un bon article de journal ? Tu ne sais rien de la politique, ni du commerce ; tu ignores tout des questions économiques qui préoccupent notre région.

— Je ne suis pas un journaliste, c’est vrai. J’ai du talent.

— Tu n’en as pas. Si tu en avais, on le reconnaîtrait ; or, personne ne le reconnaît, personne, entends-tu, personne… pas même monsieur ton ami ici présent, qui dans son for intérieur doit se gausser de toi comme les autres.

— Mais répondez-lui, répondez-lui donc ! vociférait le malheureux Charles en me tenaillant le bras.

— Taisez-vous, beuglait le grainetier ; vos encouragements ne font que le pousser à l’abîme.

C’était vrai, je le poussais à l’abîme. L’image était peut-être excessive, mais elle exprimait quelque chose de juste. Ma première colère tombait peu à peu devant l’étrange tristesse qui émanait pour moi de cette lamentable altercation.

— La littérature, borborygmait le grainetier…

Il prononçait littérature comme il aurait prononcé flétrissure, raclure, pourriture.

— La littérature est une sale passion, comme le jeu ou comme l’ivrognerie. On y laisse son argent, son temps et sa santé… Sa santé, oui, monsieur, fit-il en s’adressant de nouveau à moi. Regardez cette mine de déterré. Il ne dort plus, monsieur. Je l’entends de mon lit marcher dans sa chambre. Il travaille même la nuit à ses maudits papiers.

— Ce n’est pas vrai ! hurla Loridaine, exaspéré par ce qu’il croyait être la mauvaise foi de son père.

— Tu oses dire que ce n’est pas vrai ?

— Je ne travaille jamais la nuit !

— Mainte et mainte fois je ne t’ai pas entendu naviguer dans ta chambre, ouvrir et fermer ta fenêtre ?

— Non.

— Non ?… Alors, je mens ?

— Oui.

— Je mens ?… Moi, ton père !… Tu déclares que ton père ment ?

Des cloques de salive aux lèvres, le grainetier s’élança la main haute sur son fils.

— Ne le touchez pas ! Vous n’avez pas le droit…

Je me jetai au-devant du petit homme.

— Le droit ?… Ah ! je n’aurai pas le…

— Non, vous ne l’aurez pas !…

Toute ma colère remontait. Je n’étais plus maître de moi.

— Mais c’est superbe, ce que fait votre fils ! m’écriai-je. C’est superbe !… entendez-vous !…

Il me considéra stupidement ; puis une fureur passa dans son gros Å“il.

— Superbe ! lui éclatai-je au visage.

— Ah ! c’est sup… Ah ! c’est sup… entendis-je encore.

J’avais pris violemment la porte, incapable d’en supporter davantage.

Mais à peine l’avais-je tirée sur moi que le bruit d’un formidable soufflet me faisait sursauter. Ce formidable soufflet, suivant toute certitude, venait de s’abattre sur la joue cave de l’auteur de Joas.

Mon sang ne fit qu’un tour ; je voulus rentrer. Un brusque coup de migraine me barra le front. Je portai douloureusement les doigts à ma tempe. Mon cÅ“ur battait à se rompre. En descendant l’escalier, j’entendis les cris de Mme Loridaine qui sanglotait très haut dans une autre pièce de la maison. Puis je traversai la boutique, où Cyprien, la bosse désolée, me fit un geste qui pouvait signifier : Que voulez-vous ? ce n’est pas ma faute ; j’avais pourtant sifflé.

Dans la rue, j’enfilai une direction, au hasard. Je dus prendre par la place du Marché. Je dus passer devant l’Hôtel du Grand-Monarque et devant le Café de l’Agriculture. J’ai peut-être salué Couperon, aperçu peut-être le juge de paix et le receveur des contributions indirectes s’installant à leur domino quotidien. J’ai dû arriver au donjon, grimper entre les vieilles pierres. Du haut du tertre, les coudes encastrés dans un pan de ruine, j’ai dû contempler le panorama de la vallée du Nohain avec, dans le lointain, les hauteurs dorées de Saint-Loup et les bleus coteaux d’Alligny.

Je ne sais pourquoi, le bruit de ce soufflet m’avait positivement bouleversé. C’était stupide, et cependant l’impression m’en restait poignante comme d’une chose effroyable. L’idée que ce grainetier avait pu… C’était comique, évidemment, mais c’était aussi monstrueux.

En somme, il y avait là beaucoup de ma faute. Si je n’avais pas créé la situation, j’avais probablement contribué à la tendre. Mes compliments forcés, quelque réservés, quelque prudents qu’ils fussent, avaient dû exalter le malheureux au delà de toute mesure. Livré à ses seules forces, qui sait s’il ne se serait pas découragé, usé dans cette lutte contre les mauvais vouloirs ? Qui sait s’il n’aurait pas renoncé de lui-même à ses périlleuses ambitions ? J’aurais dû faire comme les autres, lâchement et de parti pris : agir au moins comme le maître d’école, qui s’était cantonné dans son énigmatique neutralité… Ou alors déterminer vaillamment le cataclysme. Mais après les paroles fatales de Loridaine, qui avait évoqué la perspective de la mort, pouvais-je encore y songer ?

— Parfaitement, monsieur, dit une voix derrière moi, Saint-Caradeuc, que vous avez sous les yeux, quoique fortement restauré sous Louis-Philippe, n’en date pas moins du treizième siècle. C’était jadis la collégiale, et l’église comportait un trésorier et six chanoines. De ce côté, c’est le hameau de Donzy-le-Pré, avec l’ancienne église paroissiale de Saint-Martin ; la nef est du douzième et le chÅ“ur du treizième. Non loin, vous voyez les forges de l’Éminence édifiées en 1659 par Mazarin, et qui appartiennent aujourd’hui à la famille Bondouffle…

M. Isidore Paumier vint s’accouder à mon côté et lança dans le vide, par-dessus les broussailles qui dévalaient sous nos pieds, un long jet jaunâtre.

Il poursuivit sa dissertation, tandis que je gardais le silence.

Après avoir dégoisé pendant un quart d’heure, il commença à s’étonner d’un mutisme que ne ponctuait ni une interjection, ni même un signe de tête.

— Vous ne dites rien… Qu’avez-vous ?…

— Loridaine… balbutiai-je.

— Encore ? fit-il ennuyé.

Je lui racontai la scène à laquelle je venais d’assister.

— C’est fâcheux, c’est bien fâcheux, marmotta-t-il en roulant sa chique.

Voilà tout ce qu’il trouvait. Je l’empoignai assez rudement par le bras et je lui demandai avec irritation :

— Avez-vous lu Joas ?

— Sa tragédie ?

— Oui.

— Je l’ai lue.

— Eh bien ?

— Ce n’est pas mal… évidemment, ce n’est pas trop mal…

— Et le reste ?… tout le reste ?…

Je lui citais des vers, des titres.

— Oui, j’ai lu ça… il m’a montré ça, faisait-il.

— Et vous jugez aussi que ce n’est pas trop mal ?

— Assurément… assur…

Je le secouai comme un prunier.

— Mais c’est splendide ! écumais-je.

Il me regarda effaré.

— Ah ! vous… ah ! vous trouvez…

— Voyons… et vous ?… sans circonlocution ?

— Ah ! après tout, je n’en sais rien… Oui… oui, après tout, cela m’a étonné… Après tout, dit-il en expulsant un nouveau jet de salive, après tout, ce coco-là…

— Achevez ! dis-je.

— C’est peut-être un coco de génie.

Il me regarda en dessous, comme pour voir ce que j’en pensais. Puis il reprit tranquillement :

— Mon Dieu, il faut bien qu’il en naisse quelque part. Moi-même, monsieur…

Et le maître d’école commença la longue série de ses infortunes.

VIII

Je restai deux jours sans voir Loridaine. Le troisième, qui était un dimanche, je me levai de bon matin, non dans l’intention de savoir ce que devenait mon « coco Â», mais pour aller à la pêche. Il faisait un petit ciel vaporeux, sans un souffle d’air : le temps idéal, suivant l’auteur du Manuel du parfait pêcheur de rivière. Le vieux bateau plat de Vincent avait été sommairement radoubé par mes soins, et à condition qu’il fût délesté environ toutes les heures de l’eau qu’il faisait avec la plus grande régularité, il pouvait encore supporter son homme. Les dangers de la navigation sur le Nohain étaient, au reste, parfaitement négligeables.

Muni d’excellents hameçons irlandais, bien approvisionné de vers et de pain de chènevis, je pris place avec mes cannes, mon épuisette et mon chapeau de planteur dans la préhistorique pinasse, et, les lourdes rames tripotant l’eau indolente, je me mis à descendre le cours à peine mobile de la rivière.

Je connaissais déjà plusieurs places pour les avoir pratiquées avec plus ou moins de succès. Le moulin, bon en semaine, était exécrable le dimanche : vingt pêcheurs y érigeaient dès l’aube leurs gaules patientes. Le pont, excellent pour le goujon, ne valait rien pour la grosse pièce. Le confluent de la Talvanne était infesté de perches. Il va sans dire que plusieurs vieux pêcheurs chevronnés s’étaient fait un plaisir de me communiquer le fruit de leur expérience ; mais il va sans dire aussi que leurs précieuses indications, reçues de ma part avec reconnaissance, se trouvèrent autant de honteuses mystifications. J’en étais donc réduit à ne prendre conseil que de ma seule sagesse et à méditer cet aphorisme toujours vrai, aphorisme que l’auteur du Manuel n’avait pas oublié d’inscrire soigneusement en épigraphe à son ouvrage : À la pêche comme à la pêche, chacun pour soi et le Dieu des pêcheurs pour tous.

Ramant et devisant, car un pêcheur devise toujours avec lui-même, j’avais peu à peu dépassé les points précédemment explorés, et, tout en tournant, me semblait-il, autour de la ville, j’étais arrivé dans une partie de la rivière que je ne connaissais pas. Les attroupements de masures venant tremper, comme des jambes noires, leurs pilotis dans l’eau avaient fait place à des berges de vieux jardins ou de cultures maraîchères, que rompait parfois le mur tartreux d’une usine, le clavier d’un lavoir ou la descente indécise d’une ruelle détachée du faubourg. La rive gauche, plus champêtre, présentait une succession de brandes, d’oseraies et de petits prés au gazon dur que paissaient de hautes vaches du pays au corps membru et au pelage blanc. Le talus d’une sapinière, une ligne mouvante d’ormeaux, la corne d’un bois de chênes venaient y amorcer la forêt.

De temps à autre, je faisais escale. C’était une anse propice, un coin séducteur, offrant du fond, un courant moyen, une surface paisible. J’enchaînais mon bateau à la racine d’un saule et je jetais la ligne. Je capturais un peu de fretin, un mulet modeste, une petite brème. Au bout d’une heure, je vidais ma charge d’eau, je reprenais la rame et j’allais voir plus loin. Entre le plan des premières verdures et le rideau de fond du ciel, la ville glissait le carton découpé de ses pignons, de ses combles, de ses clochers. J’avais entendu successivement sonner l’angélus, sonner la première messe basse, sonner la tierce, sonner la grand’messe, et chaque fois le tintement des cloches avait rempli mon être de quiétude, tandis que, l’œil fixé sur le flotteur et le poignet doucement ému, j’attendais la touche.

Pour la quatrième fois, depuis la Talvanne, j’avais amarré mon bateau.

C’était le fond d’un petit coude plein de channe et de mystère. L’eau, presque verte, se zinzolinait ou s’irisait de traînées, tandis qu’au delà de la ligne de lumière elle éclatait comme une coulée d’argent tisonnée de courtes flammes d’or. Elle était extrêmement transparente. Le fond se fourrait de lourdes herbes, gonflées et fournies comme des queues de loutres, entre lesquelles circulaient de grosses ombres pisciformes qui les faisaient ondoyer et s’écarter. Parfois, à la surface, le tout petit rond d’une gueule d’ablette montait comme une bulle d’air et venait déranger un reflet de feuilles.

Ma solitude m’enchantait. Jamais pêcheur de Donzy n’avait dû darder le scion en cet endroit. Un lacis de branches nouait ses mailles au-dessus de moi ; des plantes pendaient entre les pierres ; un escarpement de ronciers allait se perdre dans les hautes souches.

L’appât au gros ver s’imposait.

Ma ligne trempait depuis quelques instants, et j’en observais avec sollicitude les lentes dérives, quand la plume se mit à s’énerver, puis tout à coup disparut, gobée par l’eau. Je ferrai. Cette fois, c’était sérieux. J’avais quatre livres au moins au bout de ma ligne – quatre livres qui en paraissaient cent – avec mon irlandais dans le ventre.

Et la lutte commença : lutte opiniâtre, silencieuse, palpitante, où la force n’est pas de mon côté, – tout serait brisé, – mais où j’ai l’astuce. Je donne du champ, puis j’amène doucement, doucement… De nouveau du champ !… Je sens les coups de queue monter le long de mon bras jusque dans mon épaule… Une défaillance de ma part, et tout est perdu. Une rosée d’angoisse perle à mes tempes… Je dois rapporter cette bête à Prudence !… De longues minutes… Est-ce une illusion ? les coups de queue deviennent moins puissants. Le monstre en a assez ; moi aussi. J’amène. Il vient. Un remous de l’eau glauque. J’empoigne mon épuisette… L’onde s’ouvre, et j’en vois lentement surgir le mufle brun d’une carpe.

— Il ne l’aura pas, prononce une voix au-dessus de moi.

Je serre les dents. Je l’aurai.

— Pourquoi ne l’aura-t-il pas ? répond une autre voix, féminine.

— Parce que c’est un lâche et un misérable, reprend la première.

Des mots qui ne me parviennent pas bourdonnent. Je distingue :… sauvage… attitude infâme… Une colère me prend. Mon poignet tremble. La vibration se communique à la canne, passe de la canne à la ligne et de la ligne à la carpe, qui semble reprendre courage. Un coup de queue… Attitude infâme !… Mon poisson seul aurait le droit…

Je lâche l’épuisette pour ressaisir ma canne à deux mains. L’animal, galvanisé, tire de nouveau dessus comme un pendu. Bigre ! je vais perdre l’équilibre…

Et à ce moment précis, j’entends tomber sur moi ce mot inimaginable :

— Assassin !

Je me redresse violemment. Ma ligne voltige… Je n’ai plus que la moitié de mon crin, et mon scion est en deux. Tout est perdu. Je vois un instant frétiller allègrement sur la surface de l’eau une queue bifide.

Je me retourne. Personne. L’encorbellement des branches me couvre. Je quitte le bateau. Je risque dans les rocs quelques pas d’escalade en écartant les buissons. Je n’aperçois que des ronces et des troncs. Je m’arrête… et j’entends une voix, la seconde voix, flûter :

— Oh ! Charles, comme vous parlez de votre père !…

Où suis-je ?…

— Il ne l’aura pas, répète lamentablement la première voix : il n’aura pas ce droit.

Où je suis ? Je suis derrière la propriété Chamot. Je commence à m’en rendre compte. La butte du château est là-bas ; j’ai tourné avec la rivière ; ces toits au-dessus de la berge, c’était le faubourg. J’ai dû accoster au bas du jardin.

Et Mlle Renaude, apparemment convaincue par les arguments de son poète, déclare à son tour :

— Il ne l’aura pas.

Ils sont là, dans le pavillon. Ils ne me voient pas plus que je ne les vois. Le malheureux Charles parle de son père. Il n’a pas encore digéré son soufflet. Le misérable, l’homme à l’attitude infâme, l’assassin, c’est le grainetier.

— C’est jeudi qu’il a tout découvert, reprend Loridaine. Je ne vous raconterai pas ce qui s’est passé. J’en rougis encore. Qu’est-ce que M. Frédéric a dû penser ?…

— M. Frédéric était là ?

— Oui, puisque c’est avec lui que je travaillais. Nous étions précisément en train de parler du projet de Paris.

— Lui avez-vous montré Joas ?

— Je crois bien, et beaucoup d’autres choses.

— Qu’est-ce qu’il en pense ? Que c’est superbe ?

— Tout juste. Eh bien, Renaude, mon père, lui, trouve que je suis un propre à rien. Il a pris toute la journée de vendredi pour réfléchir, et hier samedi il m’a signifié sa décision.

— Signifié ?

— Signifié.

Je me figurais sans peine, de mon poste qui n’était malheureusement pas un observatoire, la jolie mine éveillée de Mlle Renaude, ses gentils mouvements de nuque, tandis que, séparé ou non d’elle par la table à pied de champignon, le grand corps filandreux de Loridaine dressait vers le chaume du pavillon son altitude étriquée.

— D’abord, reprit-il dramatiquement, ma chambre sera fermée à clef pendant la journée et il ne me sera plus permis d’écrire que le dimanche.

— Que le dimanche ? s’écrie Mlle Renaude.

— Ensuite, mon argent de mois sera réduit de moitié. Au lieu de quarante francs, je n’en toucherai plus que vingt.

— C’est une infamie !

— C’est ce que je me suis dit. On veut me couper les vivres. Comme je ne puis me passer de bottines ni de cravates, on pense que c’est mon papier qui en souffrira.

— Vous volerez celui des registres.

— J’en use déjà. Mais ce que je puis enlever aux livres de caisse est loin de me suffire.

— Je vous en donnerai.

— Cela n’est rien. Voici qui est plus grave. Il me sera défendu de revoir M. Frédéric.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il m’encourage.

— Votre père est fou.

— Plût à Dieu ! Il sait ce qu’il fait. Enfin voici qui dépasse tout…

— Ce n’est pas fini ?

— Il me sera défendu de vous revoir.

— Oh !…

— Je n’en aurai plus la permission qu’une fois par mois, le quatrième samedi, au milieu du tourbillon de vos invités, entre les Bondouffle, les Legrandfour, les Estambenet, les Peloteux… Car il paraît que vous aussi, vous surtout, vous m’encouragez…

Il se moucha bruyamment. Mlle Renaude, évidemment impressionnée, se mit, à son tour, à larmoyer.

— Et vous ne me reverrez plus ?… que le quatrième samedi du mois ?…

— Le croyez-vous ?… Non, non… Il a beau invoquer ce qu’il appelle son droit paternel, je le lui dénie.

— Ah ! c’est beau, ça ! s’écrie Mlle Renaude avec transport.

— Je vous reverrai, Renaude… Je reverrai M. Frédéric… Je trouverai le moyen de travailler… je travaillerai !… J’ai justement en tête…

— Quoi ?…

— Oh ! cet homme, s’irrita-t-il de nouveau avec de rauques éclats de syllabes… Me traiter de la sorte !… Renaude, j’en suis à me demander s’il est bien mon père !

Le poète était évidemment en proie à une mélancolie profonde. La solitude où je l’avais laissé ces derniers jours, sa confusion de la scène qui avait eu lieu devant moi, son amertume de n’être pas compris, de se savoir en butte aux moqueries de tous, ces diverses circonstances jointes à son état maladif, à l’anomalie fonctionnelle que j’étais seul à connaître, mais qui devait avoir sur son cerveau une répercussion à coup sûr fâcheuse, tout cela n’expliquait que trop la crise de désespoir à laquelle il s’abandonnait.

Et la réponse de l’Odéon qui n’arrivait toujours pas !…

Mais c’est égal, il me paraissait aller un peu loin.

— Vraiment, vous vous demandez cela ?

— Oui, je me le demande, je me le demande.

Les deux voix se mariaient curieusement, évoluaient l’une autour de l’autre avec des enroulements imprévus, et dans cette partie concertante où la polyphonie de Loridaine tenait à la fois le hautbois, le basson et le cor de chasse, la douce flûte traversière de son amie égrenait ses gammes et ses arpèges que parfois un gruppetto incisif ornementait.

Des cloches sonnèrent au loin, mêlant leurs tierces et leurs quintes argentines au contre-point du duo. Cette fois, c’était la communion. De nouveau je serais en retard chez Prudence, et Vincent m’accueillerait avec son : « Allons, fainéant, à table ! Â» Cette pensée me rappela que je n’avais rien mangé depuis le grand matin, et un tiraillement d’estomac en fut illico le désagréable commentaire.

Pendant ce temps, ma carpe, elle, prenait ses ébats dans le Nohain, ayant déjeuné de mon hameçon et sans doute de mon gros ver.

— Des journées comme celles que je viens de passer, Renaude !…

— Qu’avez-vous ? trilla la petite flûte légèrement inquiète.

— Je remue tout un monde d’idées… Ça me fait mal… J’éclate…

— Vous serez peut-être mieux quand vous les aurez écrites.

— C’est que je les sens d’abord… je les vis !… Et c’est ce qui m’épouvante… Mon père…

— C’est lui qui vous trouble à ce point ?

— Oui, c’est lui… Il me tue, répéta-t-il plusieurs fois. Il tue l’homme qui est en moi, mon idéal, celui dont je suis le vrai fils, le créateur de mon être et de ma pensée… Il le détruit, il l’assassine jour par jour… Quand je vous le disais que c’est un assassin !… Lorsqu’il me parle, il me semble que chacune de ses paroles, il la verse comme une goutte de poison dans le trou de mon oreille…

Les cloches de la communion avaient cessé leur tintement. L’orchestre seul du Nohain accompagnait de son léger trémolo liquide le lamentoso du jeune homme.

— Et maintenant… et maintenant que faut-il faire ?…

Il resta longuement en suspens sur ce point d’orgue.

— Oui, que faut-il faire ? recommença-t-il à bassonner tragiquement. Quel est le sens de ceci ? Oh ! quelle lourdeur, quel goût de rance me semble avoir la vie !… Pourquoi ?… D’où vient cette chose ?…

— C’est horrible ! coula la flûte comme un sanglot.

D’une voix de plus en plus étrange, le somnambule rythma :

— Horrible ! horrible ! très horrible !

Je tressaillis.

Loridaine continua :

— ÃŠtre ou ne pas être, voilà la question. Est-il d’une âme plus noble de subir les coups de la fortune ou de s’armer contre elle et, résolument, finir ses peines ?… Mourir… dormir… Dormir ?… rêver peut-être !…

— Charles, vous voulez mourir ? se désola la flûte.

Un silence suivit, pendant lequel Loridaine dut se livrer, présumai-je, à une mimique que j’imaginais. Puis il soupira :

— Ophélie !…

— C’est moi que vous appelez ainsi ? questionna la flûte.

— Oui, c’est le nom que vous portez dans mon drame. Laissez-moi vous le donner.

— Si vous voulez. Mais répondez-moi : vous ne voulez pas mourir ?

— Je ne sais, fit-il sourdement.

Puis il reprit, – et j’aurais voulu voir le geste maigre de son index se porter méditatif à son front :

— Oui, voilà l’obstacle ! Car dans ce sommeil de la mort, quels rêves peuvent bien venir, alors que nous avons secoué les préoccupations humaines ?…

— Mais moi, moi, s’éplora romanesquement la jeune fille, moi, que ferai-je ?… Oh ! mon Dieu, que deviendrai-je ?

La voix de Loridaine déclama :

— Va-t’en dans un couvent !… Ou si tu veux à toute force te marier, épouse un sot !… Au couvent !… au couvent !…

— Oh ! Charles, comme vous me traitez ! Moi qui vous aime !… Mais je n’irai jamais dans un couvent !… Si vous mourez, je mourrai aussi.

— Oui, cela vaut peut-être mieux, dit-il.

Un sanglot lui répondit. Mlle Renaude prenait la situation tout à fait au sérieux.

— Cela vaut peut-être mieux, répéta Loridaine songeur. Je deviendrai fou et vous vous noierez.

— Où ?

— Mais là, tout près, dans le Nohain… On dirait que c’est fait exprès.

Il y eut un mouvement dans le pavillon, je me rejetai en arrière, d’un recul instinctif, car je ne pouvais être surpris, et ma jambe vint butter contre le tronc oblique d’un saule, dont le feuillage allait mirer ses larmes grises dans la glace verte de l’eau.

Un cri me stria les nerfs. Des fleurs lancées volèrent au-dessus de moi. Quelques-unes restèrent accrochées aux branches du saule ; d’autres joignirent le courant ; des soucis et des marguerites tombèrent sur la pointe de mon bateau.

— Comme vous m’avez fait peur !… Vous jetez mon bouquet ?…

— Vous descendrez pour le chercher, un rameau se rompra… vous tomberez avec les fleurs… Quelque temps votre robe flottera et vous soutiendra… Puis vous enfoncerez peu à peu… et l’eau vous boira, vous, vos fleurs et vos chansons…

Mon regard se porta sur cette eau, où je crus voir, en effet, flotter un cadavre. Mais ce n’était pas la robe de Mlle Renaude, c’était plutôt le corps, le long corps à demi décomposé de Loridaine. Car ce serait lui, sans doute, qui viendrait, un jour ou l’autre, se noyer là.

Je frissonnai. D’un geste de la main, je chassai la vision…

— Que dites-vous ? s’écria la jeune fille effarée.

— Ah ! c’est une bien tragique histoire !

Certes, je ne viendrais plus pêcher la carpe en cet endroit.

— Charles ! vous devenez fou !

— Je vous l’ai dit. Fou, c’est la vérité. On ne sait pas bien si je deviens réellement fou ou si je fais semblant de l’être. Ma vengeance, vous comprenez… Et dans vingt ans d’ici, quand je serai mort moi aussi depuis longtemps, Pidoux le fossoyeur, remuant un jour la terre pour faire place à un nouveau décédé, trouvera peut-être mon crâne. — Ã€ qui était-il ? lui demandera-t-on. – Le père Pidoux répondra : À un fou, à un bon fou. À qui croyez-vous qu’il était ? Ce crâne, monsieur, était le crâne de Loridaine, fou de Donzy. — Celui-ci ? — Tout juste celui-là.

Le pied sur un nÅ“ud du saule, je m’enlevai d’un élan. Des orties brûlèrent mes mains, tandis que j’écartais un lacis de tiges. Mon Å“il se haussa au ras du plancher lépreux du kiosque. Je les vis là, debout tous deux, à un mètre de distance l’un de l’autre : la jeune fille, immobile, le buste un peu rejeté en arrière, considérant son ami avec un mélange d’étonnement et d’épouvante ; lui, très haut sur jambes, sa belle redingote battant ses flancs et coiffé d’un chapeau de paille à ruban moiré. Il avait à la main le vase qui avait contenu les fleurs. Il le contemplait. Il le tournait et le retournait.

Il dit, l’œil rivé sur ce vase vide :

— Hélas ! pauvre Loridaine !…

Il marmotta encore quelque peu, perdu dans un songe. Puis il partit, dans une exaltation sans borne :

— Ah ! quelle scène ! Quelle scène pour mon drame ! Quelle magnifique scène !… Oui, j’y suis… j’y suis…

Le visage de Mlle Renaude s’éclaira.

— C’est votre drame que vous me racontiez ?

— Oui. Comment le trouvez-vous ?

— J’ai eu une frayeur !…

Elle respira ; le buste reprit sa position verticale, tandis que Loridaine, rendu tout à coup au sentiment de la réalité, sortait son mouchoir pour s’éponger.

— Que vous ai-je raconté ? fit-il en la regardant.

— Les fleurs, la noyée…

— C’est mon drame, dit-il.

— Le crâne ?…

Il resta un instant les yeux sur son vase, de l’air de se demander comment il se faisait qu’il avait cet ustensile vide à la main. Puis il le reposa sur la table.

— C’est mon drame, dit-il.

— Va-t’en dans un couvent ?…

— C’est mon drame…

— Mourir, dormir…

— Rêver peut-être… C’est mon drame. Mais c’est aussi la réalité. Je suis triste, je suis affreusement triste, Renaude. Tout me manque à la fois. Qui suis-je ? Où suis-je ? Le vertige me prend devant ce mystère de l’existence où je me débats comme un aveugle… Avez-vous jamais pensé à ces choses, Renaude ?

— Jamais.

— Que vous êtes heureuse !… Ah ! si je ne vous avais pas, je ne sais si j’aurais le courage de croire encore à quoi que ce soit.

La jeune fille s’approcha de lui. Son regard, le doux regard de ses yeux bruns autour desquels tremblaient ses cils, courut sur lui comme une caresse. Son bras, qui sortait à demi nu de la manche, se haussa, s’arrondit, lui prit le cou.

— Vous ne croyez donc plus en vous ? murmura-t-elle.

— Non. Je viens de voir le fond de tout.

Puis il faiblit tout à coup, comme un bâton de cire qui va fondre, et sanglota :

— Renaude !…

Ce fut ridicule et touchant. La petite Chamot, devenue presque maternelle, le courba, le ploya, l’amena, flottant et mou, jusqu’à ses lèvres et lui chuchota :

— Et en moi ?

— Oh ! en vous, Renaude !…

— Vous croyez encore en moi ?

— Oui, oui, Renaude.

— Je vous aimerai tant, et vous ferez de si belles choses !… Il ne faut pas vous décourager.

— Non.

Elle le consolait, elle lui parlait…

— Et si vous ne pouvez plus venir aussi souvent, c’est moi qui irai vous voir…

Victorieusement elle faisait renaître, sous ses murmures et ses baisers, son ardeur un instant défaillante.

— Et ce drame, ce drame terrible, vous l’écrirez, je le veux. Puisqu’il m’a fait frissonner, il fera frissonner le monde.

— Oui.

Son œil s’exalta. Son bras se mit à tournoyer comme une aile de moulin à vent.

— Vous avez raison… Croire, lutter… l’action…

L’homme du drame fondait à grosses gouttes.

— L’action ! cria-t-il, en activant son moulinet bizarre.

Loridaine reprenait le dessus. Son sujet, qui l’avait un moment écrasé, il le défiait maintenant, il l’assaillait, il le subjuguait sous son escalade puissante.

— Venez, ne restons pas ici, dit Mlle Renaude radieuse.

Le bras du jeune homme s’arrêta, se tendit vers la ville, dont la ligne de combles roux s’assoupissait au soleil.

— Je vaincrai, proclama-t-il.

Ils s’éloignèrent. Elle prit son bras droit, tandis que le gauche continuait à gesticuler avec enthousiasme. Je les vis s’engager le long de la pelouse. Bientôt leurs mots ne m’arrivèrent plus que comme des onomatopées indistinctes. Le ruissellement du Nohain recommença son chantonnement.

La robe rose et la redingote disparurent au détour d’un bosquet.

Je ne pus m’empêcher de les suivre un instant en pensée. Je les imaginai longeant lentement la pelouse, appuyés l’un sur l’autre, s’enivrant l’un et l’autre de paroles de gloire et d’amour. Mlle Renaude avait ouvert son ombrelle crème. Ils s’abritaient tous deux ensemble du soleil, et elle devait la lever très haut pour ne pas faire tomber son chapeau de paille.

Comme elle était heureuse, la petite Chamot, d’avoir reconquis son poète !… Et fière !…

Ils arrivaient près de la corbeille d’œillets. Ils s’arrêtaient, souriaient aux fleurs et les admiraient. Mlle Renaude se penchait, cueillait l’un de ces beaux collets à ombelles, – le poète géant oculé peut-être, – et rouge de plaisir, lui donnant à tenir son ombrelle et se haussant sur la pointe des pieds, elle le lui passait à la boutonnière.

IX

La semaine s’écoula sans nouvelles.

Si je n’avais pas assisté au duo du jardin Chamot, je me serais sans doute alarmé de ce silence. Ma préoccupation n’était pas moindre ; seulement, édifié sur les sentiments que Loridaine père professait à mon égard, je n’osais aller voir ce qui se passait à côté, comme c’eût été naturel, et plutôt que de risquer une rencontre avec l’affreux bonhomme, j’aurais, je crois, attendu sans bouger d’une ligne l’effondrement de son toit d’ardoise.

Ma provision de graines n’augmentait pas : c’était du moins cela de gagné.

Pour ce qui touchait le sort de Charles, quelque chose cependant m’avait fait plaisir et avait contribué à amincir mes inquiétudes. À deux reprises, de derrière la fenêtre à losanges de la salle à manger, où après déjeuner, vautré sur une chaise longue, avec Balthazar sur les cuisses, je faisais ma sieste, j’avais aperçu, tout au bout de la Grand’rue, une petite marionnette pas plus haute que ça, qui s’approchait, grandissait, grandissait, devenait Mlle Chamot en personne, virait d’un quart de cercle sur ses talons en face de Barbedieu, le droguiste, traversait délibérément la rue, un petit sac de vannerie pendu par des rubans au pli du coude, levait gentiment le pied, passait le trottoir et pénétrait dans la graineterie.

Mlle Renaude tenait parole : c’était elle, maintenant, qui venait acheter des graines.

Comment le père Loridaine prenait-il la chose ? Fort mal assurément. À moins qu’il n’en profitât pour lui vendre la graine de l’œillet de poète géant oculé beaucoup plus d’un sou la pièce.

— Cette péronnelle ! critiquait Prudence ; courir la ville et faire ses emplettes sans sa maman !

— Ã€ deux heures de l’après-midi, ce n’est pas compromettant, adoucissait Vincent.

Balthazar, lui, se contentait de digérer sans la moindre observation.

Le samedi soir enfin, un coup de théâtre se produisit. Prudence avait déjà mis le tapis vert sur la table, et nous nous apprêtions à nous livrer aux charmes d’un savoureux piquet normand, quand une ombre bossue, derrière la fenêtre, masqua subrepticement les bocaux de la droguerie, en même temps qu’un doigt noueux frappait aux vitres.

C’était Cyprien, porteur d’une lettre de M. Charles pour M. Frédéric.

— Y a-t-il une réponse ?

— On n’en attend pas. Tout le monde est couché. Moi, je vais en faire autant. Bonsoir, messieurs et dames.

Les bocaux reparurent, tandis que la grande ombre de Cyprien s’enfonçait dans la nuit.

La lettre contenait simplement ceci :

 

« Cher monsieur Frédéric, venez demain, je vous en supplie. Croyez-moi votre Charles Loridaine. Â»

 

Mon dimanche était flambé. Je ne pouvais évidemment pas me dérober à cet appel pressant. D’ailleurs, j’avais comme un pressentiment que les choses devaient bientôt en finir.

Avais-je un plan ? Je ne puis dire que j’en avais positivement un. À la vérité, j’en avais ruminé plusieurs ; mais tous, pour une raison ou pour une autre, m’avaient paru impraticables. Cependant ma semaine n’avait pas été stérile. À défaut de projet bien défini, j’étais parvenu à cette résolution, jugée par moi suffisamment virile, de profiter de la première occasion pour jeter sinon la lumière, du moins quelque obscure lueur, quelque doute salutaire dans l’âme ténébreuse et l’illusion obstinée de Loridaine. Comment ? je n’en savais absolument rien. Mais c’était mon devoir comme aurait dit Loridaine père, c’était mon devoir et je le sentais.

— Comme tu es soucieux ! se tracassait Prudence.

Il y avait de quoi.

Le lendemain dimanche donc, quand nous eûmes pris le café à l’eau sous le prunier, je me levai pour aller chez les Loridaine.

— Encore un coup d’arquebuse ! cligna Vincent.

— Non, non, il est déjà assez tard. Trois heures !

La boutique étant fermée, je passai par le jardin, une porte basse dans un mur à espaliers donnait accès directement du potager de Prudence dans la cour poudreuse de Loridaine. D’une fenêtre du premier étage, Charles surveillait ma venue. Sitôt qu’il m’aperçut, il quitta en hâte son poste pour se précipiter à ma rencontre. J’eus comme une rapide intuition. La réponse de l’Odéon était arrivée.

— Eh bien, fis-je, tandis qu’il débouchait de l’allée et descendait les deux marches du perron pour me serrer les mains, eh bien, avez-vous reçu…

— Aucune, dit-il. Mais venez, venez… Montons là-haut. C’est dimanche aujourd’hui ; personne ne nous dérangera.

La grosse tête du grainetier se montra à une fenêtre du rez-de-chaussée.

Charles eut une revendication.

— C’est dimanche ! jeta-t-il.

Je portai un doigt à mon chapeau et saluai froidement. La grosse tête rentra à l’intérieur.

Charles me précéda dans l’escalier. Ses sandales de basane claquaient sur les degrés de bois et ses hautes jambes flageolaient d’impatience.

La porte s’ouvrit, et le petit lit de noyer, l’armoire de chêne et le portrait du général Boulanger dans sa baguette à filet d’or m’apparurent de nouveau.

Quand nous fûmes l’un devant l’autre, Loridaine me prit aux épaules et débuta par me brasser un bon moment sans pouvoir parler. Enfin, il articula, en me brassant de plus belle :

— Tout ce que j’ai fait n’est rien !… rien…

— Comment, rien ?

— Voilà ! exulta-t-il en me lâchant et en allant poser sa main à plat sur un tas de papiers qui encombraient le bureau.

Il y en avait de toutes les sortes : morceaux arrachés de registres, pages jaunies de vieux cahiers d’école, rognures de papiers d’emballage, cornets déchirés et jusqu’à des marges de journaux. Mais ce qui dominait était un petit papier rose tendre qui sentait l’iris et qui me paraissait provenir en droite ligne du secrétaire de Mlle Renaude. Tout cela, bien entendu, couvert d’écriture.

— Qu’est-ce que c’est ? fis-je.

Je m’en doutais vaguement, mais j’osais à peine le croire.

— Je vous dis, trembla-t-il, la main toujours sur ses papiers, que ce que j’ai fait jusqu’ici n’est rien… comprenez-vous ? rien… en comparaison de ceci. C’est ceci que vous emporterez à Paris, ceci seulement. Quand partez-vous ?

Mon départ était proche. Il le savait.

— Vendredi ou samedi, répondis-je.

— Bien, fit-il satisfait. J’aurai fini.

— Que vous reste-t-il à faire ?

— Le dernier acte.

— Les quatre premiers sont terminés ?

— Terminés.

— Dans tous leurs tableaux ?

Je l’interrogeais et il me répondait comme si nous nous étions vus régulièrement chaque jour, sans qu’il songeât à s’étonner que je fusse si bien au courant de ce qu’il faisait, et sans qu’à mon retour je songeasse à m’étonner de ce qu’il ne s’en étonnât pas.

— Dans tous leurs tableaux. La terrasse, la salle dans le château, les comédiens, l’oratoire… tout est achevé, parachevé. Il ne manque que le cimetière et l’assaut d’escrime. Cela surpasse de beaucoup tout ce que j’ai fait, croyez-le. Cette fois, j’en suis sûr, ajouta-t-il les yeux brillants de fièvre, j’en suis sûr, j’ai fait un chef-d’œuvre.

— Mais quand avez-vous écrit tout cela, dis-je, maintenant que vous ne pouvez plus travailler que le dimanche ?

Sa figure s’illumina.

— Ah ! ah ! fit-il, c’est merveilleux. Cela vient tout seul. N’importe où, à toute heure de la journée, à mon bureau, à table, à ma toilette le matin, en me déshabillant le soir, sur les sacs de l’arrière-magasin aussi bien que sur les tonneaux de la cave quand je vais tirer le vin pour le dîner, pas une place de la maison où je ne trouve le moyen de composer, pas un instant de répit que je ne mette immédiatement à profit pour dialoguer une scène ou pour aligner une réplique. Cela tient de l’enchantement. Vous me demandez quand j’écris ce drame ? Tous les jours. Où ? Partout. J’écris toujours, même quand je mange. J’écris partout… Partout où je peux distraire une feuille et une minute… Partout, vous dis-je, et même… pardonnez-moi ce détail, mais c’est pour vous montrer jusqu’à quel point mon travail est facile… et même aux cabinets d’aisances.

— Je comprends, dis-je, vous êtes forcé de produire cela ?

— C’est cela même, comme par une force mystérieuse. C’est étrange, fit-il plus gravement… et c’est affolant, non… affolant n’est pas le mot… Divin !… c’est divin que je veux dire. On se sent emporté comme sur des ailes…

L’incohérence des comparaisons qu’il employait pour traduire, sans y parvenir tout à fait, ses sensations, ne réussissait que trop en revanche à déceler l’état de complète suggestion où il vivait depuis une semaine.

— En vérité, dit-il, il n’y a qu’une portion de la journée où il est bien certain que je ne compose pas.

— Quand ça ?

— Quand je dors.

Il me montra ses dents jaunes dans un sourire.

— Et vous pensez avoir fini prochainement ?

— Ce n’est qu’une affaire d’heures. Revenez mercredi, tout sera prêt.

— Jour de grand marché ? Vous n’y pensez pas.

— C’est juste. Revenez jeudi.

Je lui promis de revenir jeudi. Mais soudain, je me souvins de la grosse tête.

— Votre père…

— Mon père ? frémit-il. Ne nous occupons pas de cet homme. Qu’il nous voie ou non, cela m’est égal. Qu’il soit là ou non quand vous viendrez, peu m’importe. S’il dit un seul mot, je me charge de lui répondre. Cyprien n’aura même pas besoin de siffler. Mon père… Ah ! ah !…

De nouveau sa main, comme un presse-papier, vint se poser sur le tas du manuscrit.

— â€¦ Je le traite là dedans comme il le mérite !

Je risquai une allusion timide à la scène qui s’était passée dans cette même chambre dix jours auparavant. Mais Loridaine était aujourd’hui plein de fougue et d’assurance. Une mousse d’orgueil montait au pli de sa lèvre, tandis qu’à évoquer le mauvais passé son Å“il luisant se frangeait de dédain. Les menaces paternelles ? Il les négligeait. Les moqueries des gens de Donzy ? Les gens de Donzy n’existaient plus pour lui. Il ne solliciterait même pas mon avis sur son ouvrage, tellement il était sûr d’avoir fait un chef-d’œuvre. Cet état d’esprit compliquait singulièrement ma tâche.

— Tout sera prêt ! répéta-t-il. J’aurai même le temps de reprendre à l’encre les fragments écrits au crayon et de numéroter dans leur ordre ces feuillets.

— Ne tombez pas malade, surtout ! eus-je le cÅ“ur de plaisanter.

— Il n’y a pas de danger, je suis de fer. Quant à mon dernier acte, ne craignez rien : c’est comme s’il était là. Tenez, fit-il, en saisissant un cahier du petit papier rose, avez-vous une heure ? Je vais faire devant vous la scène du cimetière.

— Non, non, dis-je reposez-vous.

— C’est justement ce qui me reposerait. Je la sens, cria-t-il, elle sourd, elle jaillit ; je vais la lancer d’un seul jet…

Il se comprimait la poitrine, il se prenait la tête comme s’il voulait retenir le flot prêt à déborder.

— Elle jaillira mieux à loisir, dis-je. Réserver ça.

— Ah ! si vous saviez… si vous saviez, Frédéric… Vous me permettez de vous…

— Mais oui, comment donc !

— Si vous saviez !… C’est ce qu’il y aura de plus beau !… Écoutez… Voyez-vous d’ici le cimetière ?…

— Oui, oui, je vois… le fossoyeur, le crâne…

Il me regarda.

— Comment savez-vous ? fit-il.

Je venais d’aller trop loin.

— Ne me l’avez-vous pas raconté tout à l’heure ? dis-je.

— C’est possible, dit-il un peu interloqué. Vous voyez donc le cimetière… et aussi le fossoyeur… les deux fossoyeurs, il y en aura deux…

— Deux, soit. Mais, dites-moi, dans votre travail, n’avez-vous éprouvé jusqu’ici aucune difficulté ? N’avez-vous pas souffert de quelques-uns de ces arrêts inexplicables qui vous avaient tourmenté à certains vers de Joas ?

— Non, dit-il, ç’a été tout droit.

Il reprit après une réflexion :

— De difficulté, je n’en ai eu qu’une.

— Laquelle ?

— Je suis resté longtemps perplexe au sujet du nom…

— Du nom ?…

— â€¦ Du nom à donner à mon héros.

Après un court silence, que j’employai à dresser une batterie, je fis très décidé :

— C’est en Danemark que se passe votre pièce ?

— Non, répondit-il, en Islande.

Ma batterie faisait long feu.

— En Islande, s’anima-t-il, cette terre de neiges et de glaces, cette terre où l’on a peur, où des spectres reviennent, bardés d’airain, hanter les brumes de la nuit… Cette terre… qui est une prison, cette terre… où il y a quelque chose de pourri…

— Tout comme le Danemark.

Loridaine continua :

— Mon héros est donc prince d’Islande. Ceci n’a souffert aucun difficulté. Mais c’est pour le nommer, pour lui donner son nom, vous comprenez, son nom… le nom qui domine la pièce, le nom par lequel elle sera connue… et peut-être, ajouta-t-il avec exaltation, sous lequel elle sera célèbre…

Nouvelle batterie, cette fois formidable :

— Pourquoi ne l’appelleriez-vous pas Hamlet ?

Il tressaillit. Une rapide convulsion agita sa paupière. Puis il se mit à rire nerveusement.

— Vous plaisantez, Hamlet est le nom d’une pièce anglaise.

— Ah ! fis-je, sans mettre une nuance de quoi que ce soit dans mon interjection. Et comment vous êtes-vous tiré de ce pas ?

Il reprit son assurance.

— Bien simplement. Je lui ai donné mon nom.

— Vous avez appelé votre héros Loridaine ?

— Pas tout à fait, dit-il. Je l’ai un peu transformé. Loridaine n’est pas assez noble, assez poétique. Un prince ne peut pas s’appeler Loridaine.

— C’est juste :

— Je l’ai appelé Loridan.

— Loridan, prince d’Islande ?

— Loridan, prince d’Islande. C’est un beau titre, n’est-ce pas ?

— Il sonne bien.

— Quant aux autres, ils sont tombés l’un après l’autre sous ma plume avec la plus grande facilité.

La Petite Encyclopédie méprisait évidemment Hamlet et ne lui faisait l’honneur d’aucun nom de personnages, ni d’aucune citation.

Il enleva la première feuille sur le paquet.

— En voici quelques-uns, dit-il : Ophélie, Horatio, Guildenstern… Que dites-vous de Guildenstern ?… Est-ce assez islandais !…

— Et Polonius ? dis-je… Avez-vous Polonius ?

La feuille lui échappa des doigts. Il se dressa fort pâle, et retournant de deux ou trois coups de fourche secs de sa main la javelle de sa chevelure, il dit avec une vacillation dans la voix :

— Vous êtes donc sorcier ?… En effet, j’ai un Polonius parmi mes personnages…

— L’homme au rat ?

— L’homme au… Mais comment le savez-vous ? s’écria-t-il en s’emparant violemment de ma personne. Vous connaissez Polonius… Vous connaissez le crâne… Vous connaissez les fossoyeurs… Et pourtant, je ne vous ai rien raconté, j’en suis sûr !… Qui vous l’a dit ?… Que connaissez-vous de mon drame ?…

— Laissez-moi, dis-je, vous me faites mal.

Ses ongles s’enfoncèrent dans ma chair. Je criai, je me débattis, et il me lâcha.

— Qui vous l’a dit ? balbutia-t-il. Et comment savez-vous que je n’ai plus la permission de travailler que le dimanche ? Car cela aussi vous le saviez !… Parlez !…

— Je vous le dirai plus tard.

— Vous allez me le dire tout de suite !

Ses dents tremblaient de fièvre. Puis, inopinément, sa figure s’éclaira.

— C’est Renaude !

Je ne le détrompai pas.

Il se prit à respirer bruyamment.

— C’est Renaude, répéta-t-il soulagé. Je lui avais cependant bien recommandé… Mais vous, dit-il tout joyeux, vous ne comptez pas… Je veux dire que vous comptez parmi ceux qui doivent être du secret. Car c’est un secret entre nous trois. Je ne dis plus rien à personne. Je suis le conseil de Renaude et le vôtre. Personne ici, pas même M. Isidore Paumier, ne se doutera que j’ai fait cela.

J’eus un hochement de tête, qu’il prit pour un assentiment.

— J’en ai lu un important fragment à Renaude, poursuivit Loridaine avec animation. Renaude ne comprend pas tout ; elle n’est pas tout à fait à la hauteur. Elle préfère les poésies que j’ai écrites sur son album. Mais elle se rend bien compte que c’est ce que j’ai produit de mieux, que c’est sur cette Å“uvre-là que repose mon avenir. Car j’ai un avenir !… Après cela, dit-il en frappant pour la troisième fois de la paume de la main sur l’informe manuscrit qui contenait les quatre premiers actes de Loridan, prince d’Islande, — après cela, je n’en doute plus. Ah ! Frédéric, jubila-t-il, vous m’avez sauvé ! Sans vous, je ne sais ce que je serais devenu. Je me noyais : vous m’avez retiré de l’eau. C’est-vous qui m’avez rendu à la vie, rendu à moi-même !…

Je coupai court à cet accès de lyrisme.

— Vous devriez lire Hamlet, dis-je.

Il se contracta comme une huître sur laquelle on presse un citron.

— Hamlet !… encore Hamlet ! Et pourquoi voulez-vous que je lise Hamlet ?… Est-ce que mon drame a un rapport quelconque avec cette pièce anglaise dont je sais tout juste le nom ?

— Un certain rapport, dis-je.

— Vous êtes toujours à jeter des seaux d’eau froide, maugréa-t-il presque en colère.

— Tout à l’heure, vous disiez que je vous retirais de l’eau ?

— Vous me retirez de l’eau, et puis vous jetez un seau d’eau froide.

J’étais dans la bonne voie ; je n’avais qu’à continuer. Malheureusement, arrivé à ce sommet d’angle de ma tactique, je ne me sentais plus aussi calme qu’au début. C’était sur moi qu’on aurait dû jeter un seau d’eau.

Loridaine me toisait du haut de sa conviction. Pour un peu, il m’eût jaugé à l’égal d’un simple ressortissant de Donzy. Un mot de trop et je compromettais irréparablement la campagne.

Il réfléchissait pourtant à ce que je venais de lui dire. Je voyais son front se plisser, son sourcil proéminer, son nez bouger. Tout d’un coup, il se tira violemment la barbiche.

— Ce n’est pas possible, déclara-t-il. C’est trop original. Impossible que deux hommes au monde se soient rencontrés sur une pareille idée. Pour le reste, tout ce que vous voudrez. Mais ceci, non. Ceci ne ressemble à rien, j’en suis sûr… à rien !…

— J’ai pourtant lu, dis-je, quelque chose d’analogue.

— Hamlet ?

— Hamlet.

Il me regarda comme s’il se demandait si je me moquais de lui ou si je parlais sérieusement.

— Vous savez donc l’anglais ?

Je ne pus que répondre lâchement :

— Oui, je le sais.

Je n’en savais pas le moindre mot, mais comment lui dire…

Loridaine s’avançait sur moi, comme soulevé par une vague de colère.

— Et vous osez… et vous osez prétendre que mon drame ressemble…

— Oui, dis-je, beaucoup.

Il me fallut faire un véritable effort pour lui servir cette réplique. Mais j’occupais un point stratégique important. Je l’avais conquis avec peine. S’il m’était impossible d’aller plus loin aujourd’hui, j’étais du moins résolu à ne pas m’en laisser déloger.

— Beaucoup, beaucoup, confirmai-je.

Il éclata comme un obus.

— Je vois ce que c’est. Vous avez assez de moi. Je vous fatigue et je vous gêne. Vous prévoyez la place que je vais prendre dans votre existence, les services que je pourrais demander de vous. Rien que d’y penser, vous en reculez déjà d’inquiétude. Et à la veille de votre départ, supputant la somme d’ennuis que je vais vous causer, vous préférez vous débarrasser de moi sur le premier prétexte venu…

— Ne croyez-pas, dis-je…

— Inutile. Je vous devine jusqu’au fond.

Il m’interrompit avec un geste brusque. J’étais bleu de surprise.

— Ne vous défendez pas, continua Loridaine. Vous êtes libre et vous ne me devez rien. Si vous considérez, après tout ce que vous savez de moi, que je ne vaux pas la peine d’un sacrifice, je considère à mon tour qu’il n’est pas de ma dignité de vous persécuter davantage. Vous m’avez donné quelques heures de votre temps, je vous en remercie.

Il était presque beau, et je demeurai quelques secondes à l’admirer. Mais je ne pouvais rester sous le coup de l’accusation qu’il me portait.

— Vous vous trompez, lui dis-je ; je m’intéresse toujours à vous. Si j’ai prétendu que votre drame…

« Prétendu Â»â€¦ Je battais déjà en retraite.

Mais cette « prétention Â», cette seule « prétention Â» de ma part suffisait encore pour faire bondir Loridaine.

Il bondit, en effet. Son long corps se détendit comme sous la morsure d’un aiguillon, tandis que ses grands bras montaient abjurer le plafond.

— C’est insensé ! clama-t-il. Vous ne connaissez que des parcelles de mon Å“uvre, par quelques mots que je viens de vous en dire et par quelques récits de Renaude ; vous n’en avez pas vu une ligne d’écrite, et vous vous permettez… Non, non, je vous tiens quitte de tout expédient. Vous voulez rompre ? Rompez. Rompez franchement, j’aime mieux ça. Je sais ce que vaut mon drame, je sais ce qu’il est… ce qu’il sera dans deux jours. Tout ce que vous pourriez me dire, même après l’avoir lu, n’infirmerait pas ma certitude. Si Joas est superbe…

J’esquissai un vague geste.

— Superbe !… Vous l’avez dit vous-même ! Vous l’avez jeté au visage de mon père !…

Et à ce mot il me parut monter encore démesurément.

— â€¦ Si Joas est superbe, claironna-t-il, Loridan est deux fois superbe. Avec Loridan (quatrième décharge sur le manuscrit, mais cette fois le poing fermé)… avec Loridan, je ne crains plus rien. Vous refusez de concourir à mon succès ? J’arriverai sans vous. Vous renoncez à m’accompagner ? J’irai seul. – Seul ! cria-t-il avec une singulière intonation, mélange de tristesse, d’amertume et de triomphe… Seul !… Seul !… Je suis seul, maintenant !…

Puis il allongea vers moi sa main maigre et me dit simplement :

— Adieu.

Je me sentis aussitôt tout impressionné.

— Ã€ jeudi, répliquai-je d’une voix trouble.

— Non… non… adieu pour toujours.

Un rideau brillant de larmes voila ses yeux.

— Je n’oublierai cependant pas ce que vous avez fait pour moi, murmura-t-il ; je n’oublierai jamais que vous seul…

Et tout à coup une forte émotion l’étreignit ; le flot accumulé jaillit, il me jeta ses bras autour du cou et m’embrassa.

— Adieu… adieu… sanglota-t-il.

Je me trouvai sur l’escalier sans trop savoir comment. La porte était maintenant entre nous.

Je descendis en me tenant à la rampe. Je comprenais que je n’avais pas su, à un certain moment, prononcer les paroles qu’il fallait. Mais j’aurais été incapable encore de trouver ce qu’il aurait fallu dire. J’avais seulement le sentiment confus que j’étais plus éloigné que jamais du dénouement.

Arrivé au bas, je tournai machinalement à droite, oubliant que c’était dimanche et que la graineterie était fermée. Dans la pénombre, je heurtai un ventre.

— Pas par ici ! bougonna une voix.

Une main me retourna, tandis que l’autre, d’un doigt revêche, m’indiquait l’allée. Aux deux marches du perron, je faillis tomber. Je me retrouvai dans la cour, puis dans le potager de Prudence, où je dus recouvrer un peu de présence d’esprit pour circuler sans ravage entre les pommes blanches des choux-fleurs et les melons en pleine maturité.

Lundi, mardi et mercredi se passèrent. J’espérais un mot de Loridaine. Ce mot ne vint pas. Évidemment, j’aurais pu laisser aller les choses ; et puisque j’avais été remercié, rien ne s’opposait à ce que je considérasse ma responsabilité comme dégagée. Mon honneur même l’était : ou si le mot d’honneur est trop gros pour une simple question de littérature, disons mon amour-propre. Dûment averti par moi, Loridaine se souviendrait, une fois la catastrophe produite, que je n’avais jamais été sa dupe.

Malheureusement, ma responsabilité et mon amour-propre sauvegardés, il me restait un cœur. Et ce cœur ne voulait pas se satisfaire aussi facilement. Ces trois jours furent même pour lui particulièrement pénibles. Ce que j’avais compris obscurément, lorsque je m’étais enhardi à risquer auprès de Loridaine la tentative dont le résultat avait été si médiocre, commençait à m’apparaître avec une abondante clarté.

Loridaine était perdu.

L’effondrement personnel qu’il éprouverait au moment tragique de la révélation était déjà quelque chose de grave. Mais ce qui était tout à fait mortel, c’était la débâcle morale qui en résulterait, le ridicule public où il se sentirait sombrer, les loques de son orgueil éparpillées à tous les vents et réduites en charpie sanglante par les milliers d’ongles venimeux de toute cette population qu’il bravait maintenant avec tant d’inconsciente audace.

Il n’existait qu’un moyen de le sauver. C’était qu’il découvrît lui-même, avant tout le monde, le secret fatal qui s’attachait à lui.

Sans doute, la minute serait épouvantable : mais ça, c’était l’inévitable. Par contre, une fois le premier accablement passé, il pourrait retourner la situation. Il leur crierait : Vous n’êtes tous que des misérables, et je vous ai joués ! Voyez ! ce que je vous montrais, c’était du Victor Hugo, du Racine, du Shakespeare. Vous avez ri de Victor Hugo, vous vous êtes moqués de Racine et vous avez bafoué Shakespeare !… Il leur cracherait à tous son mépris à la face. Ça le remettrait et il serait vengé.

Or, il était évident qu’il ne pouvait découvrir tout seul la chose. Il fallait donc quelqu’un qui la lui découvrit. Et il était non moins évident que ce quelqu’un ne pouvait être que moi. Voilà précisément ce qui m’apparaissait avec cette abondante, cette surabondante clarté.

Mais comment ? – Je ne pouvais lui dire : Vous avez copié Hamlet. Il me jetterait de nouveau à la porte, et cette fois sans m’embrasser. Je comprenais si bien ce qu’il devait éprouver, qu’il me semblait que je me serais jeté à la porte moi-même, et avec beaucoup moins de mansuétude.

Comment ?…

Le mercredi soir, j’y pensais encore. La nuit, je dormis peu. J’entendis les pas du somnambule. Il venait apparemment s’approvisionner pour son cinquième acte. Le matin. Prudence s’effraya de ma mine.

— Et tu veux rentrer à Paris !… Tu devrais rester encore un mois.

— Impossible, ma cousine. Les affaires, mon bureau. J’utilise jusqu’à mon dernier jour de congé.

— Tu pars décidément samedi ? s’attrista Vincent.

— Décidément.

Je déjeunai d’une bouche distraite.

Avant tout, combinais-je, il s’agissait de tenir Loridaine seul à seul. Et seul d’une façon sûre et pour un temps appréciable, car il fallait faire la part de l’émotion, du saisissement et de l’inévitable syncope. L’opération devait se faire entre quatre yeux ou n’être pas. Ni Loridaine père, ni Loridaine mère, ni personne, ni même le bossu ne devait troubler de sa présence cette délicate résection. La réussite n’était qu’à ce prix. L’opération aurait lieu dans la petite chambre. Je prendrais place en face de lui… Immédiatement après le coup, peut-être même avant, je ferais luire cette idée de la vengeance à exercer sur les Donziais, idée que je m’obstinais à trouver magnifique et qui constituait tout au moins l’adjuvant précieux sans le secours duquel je n’eusse guère songé à tenter l’héroïque médication. Au besoin, je trouverais moyen de rester quelques jours de plus pour panser la plaie et bander la blessure. L’orgueil de l’amputé ferait le reste.

Installé à mon poste d’observation, Balthazar sur mes genoux comme d’habitude, je passai une partie de l’après-midi à examiner les détails de ce projet, tout en surveillant la sortie du père Loridaine. Sur les cinq heures, je vis le bonhomme quitter la graineterie, et, son tyrolien de paille posé hargneusement sur sa tête, se diriger à petits pas du côté du Café de l’Agriculture. J’attendis qu’il eût disparu au bout de la rue. Puis, d’une décision raide, je me levai. Balthazar, tout endormi, alla rouler comme un gros hérisson à l’autre bout de la chambre.

Cinq minutes après, le veston hermétiquement boutonné, le canotier sur l’oreille et la cigarette à la bouche, je sortais à mon tour de la maison Têtegrain. J’étais strict et doctoral. J’avais conscience de ma charge et de mon autorité. J’étais impassible. Je me sentais une âme de chirurgien.

Je tâtai une place dure sur mon veston. Cela figurait assez bien la boîte de chirurgie. De la poche intérieure où elle reposait, elle précisait au dehors, sous la caresse de mes doigts, son rectangle mystérieux et cruel. C’est là que se trouvaient les instruments… l’instrument plutôt (car il n’y en avait qu’un) au moyen duquel je me flattais d’opérer, sinon sans douleur, du moins avec succès, mon malade.

Cet instrument, que j’étais fermement résolu à exhiber d’une main sûre au moment où il s’agirait de trancher sur le vif, était de format in-octavo et comportait une reliure à dos de toile bise et à plats de papier jadis marbré, aujourd’hui simplement graisseux, et de quelque deux cents pages jaunies et piquées des vers, en tête desquelles figurait ce titre : Hamlet, prince de Danemark, par William Shakespeare, traduction française de Letourneur et Guizot, Paris, 1821.

Inutile d’ajouter que j’avais découvert le précieux instrument au grenier, parmi les livres dont se composait la bibliothèque de feu mon oncle Têtegrain.

Il faisait une chaleur lourde et un ciel opaque ; le gros Å“il du soleil déclinait, morne et rouge, derrière la crête d’un toit, éborgné par la mitre d’une cheminée. Une buée de poussière brouillait le pavé. Les oignons de la devanture Loridaine se tordaient péniblement dans leurs caisses.

Trois pas exécutés sans broncher me firent passer de l’étuve de la rue dans l’ombre relativement fraîche de la boutique.

Une voix se dérangea de dessus des registres et me salua de son fausset étonné :

— Comment, c’est vous ?…

— C’est moi, dis-je. Comment allez-vous ?

— Très bien, je vous remercie.

Je considérai un instant son visage fatigué et fiévreux qui se dessinait rapidement à mesure que mon œil s’adaptait au changement de clarté.

— Ne me remerciez pas encore, dis-je ; vous me remercierez tout à l’heure, ou dans quelques jours, ou dans un an, quand vous serez tout à fait remis.

— Remis ? fit-il en dressant sa longue ossature derrière le comptoir, les moignons appuyés sur son livre de caisse où s’éparpillaient des feuillets. Me croyez-vous malade ?

— Je ne vous crois pas, je vous sais malade. Vous ne vous en doutez peut-être pas, mais vous n’allez pas bien du tout, mon ami.

— Vous êtes bien bon de vous occuper de ma santé, repartit-il avec une goguenardise évidente. Je croyais que vous ne deviez plus revenir !

— Je reviens parce que je suis inquiet de vous.

— Eh bien, dites-moi ce que vous avez à me dire. Je ne demande pas mieux que de renouer de bons rapports avec vous, si toutefois vous êtes revenu à de meilleurs sentiments à mon égard.

Je ne m’amusai pas à répondre à ces innocentes insinuations.

— Ce que j’ai à vous dire est grave. Écoutez-moi avec attention. Et d’abord sommes-nous seuls ?

— Papa est allé au café.

— Je sais. Mais Cyprien ?

— Cyprien est dans la cour, occupé à tamiser des sacs de graines.

— Ce sera long ?

— Très long ; il y en a dix-huit.

— Et votre mère ?

— Ma mère a son mouvement de bile, elle est couchée.

— Tant mieux. Mais nous serions peut-être plus tranquilles là-haut. Montons, voulez-vous ?

— Vous savez bien que ma chambre est fermée à double tour. Papa a emporté la clef dans sa poche. D’ailleurs, crut-il devoir ajouter, je ne puis laisser ainsi la boutique vide.

— Alors, vous ne pensez pas que nous soyons dérangés ?

— Sûrement non.

— Eh bien, restons ici.

Quant à la rue, elle était déserte comme le Sahara.

— Et maintenant, dis-je à Loridaine, après avoir fait deux ou trois fois le tour du grand comptoir, silencieusement, les mains derrière le dos, et maintenant êtes-vous courageux ?

À cette question, il fit également deux ou trois fois le tour de ma personne, silencieusement aussi, de son œil soupçonneux et papillotant.

— Courageux ? Comment l’entendez-vous ?

Sa méfiance, que je n’avais évidemment que trop provoquée depuis la scène du dernier dimanche, ne m’en était pas moins souverainement désagréable. Je brusquai les choses.

— Où en êtes-vous de votre drame, dis-je.

— De Loridan ?

— Du drame que vous écrivez.

Il me regardait, toujours dans la même posture, arc-bouté des poings sur ses paperasses.

Tout à coup, à ma vive surprise, je le vis descendre de son bureau, marcher à moi tout tremblant, je le sentis me saisir au collet et je l’entendis me crier :

— Vous ne le saurez pas !

— Avez-vous perdu la raison ?…

Il voulut me secouer, mais il n’en eut pas la force, et ce fut tout son corps qui se secoua, tandis qu’il hachait convulsivement :

— Je l’ai vue… Je l’ai interrogée… Elle est venue ici avant-hier… Je lui ai demandé… Elle ne vous a rien dit !… rien !…

— Qui avez-vous vu ? Qui ne m’a rien dit ?

— Renaude.

Je commençais à comprendre.

— Alors, comment saviez-vous ? reprit-il… Elle ne vous a pas adressé la parole, elle ne vous a même pas aperçu depuis que j’ai entrepris cette Å“uvre… Comment saviez-vous ce que vous m’avez dit ?… Répondez !… Comment le saviez-vous ?…

— C’est justement pour cela…

Il se secoua de plus belle, toujours prenant mon collet pour point d’appui.

— Eh bien, je vais vous le dire, moi !… Vous vous êtes introduit ici en mon absence… Vous êtes venu fouiller dans mes papiers…

— Qu’inventez-vous là ? criai-je à mon tour.

— J’invente ce qui est… la seule façon possible d’expliquer… Et c’est d’autant plus la vérité que vous avez totalement modifié votre manière d’être… que vous me trahissez, maintenant… que vous vous êtes fait l’acolyte, le complice de mon père !…

Je l’arrachai, cette fois, un peu rudement à mon collet et l’envoyai chanceler à deux mètres de moi.

— Taisez-vous, dis-je, vous n’êtes pas de bon sens…

Puis, voulant faire preuve de magnanimité, j’ajoutai :

— Je suis avec vous contre tout le monde à Donzy, sachez-le ; avec vous contre votre père, avec vous contre mes cousins Têtegrain, que j’aime pourtant et que je respecte, avec vous contre vous-même.

— Contre moi-même ? s’ébahit-il en retrouvant son équilibre.

Ce fut moi, cette fois, qui allai le prendre au collet, non pas dans un geste de colère, comme lui, mais dans un geste de persuasion. Je m’abstins aussi de le secouer, mais je plantai fortement mes yeux dans les siens et je lui dis :

— Renoncez à cette entreprise, mon cher ami, elle est absolument folle.

Mais loin de se rendre à mon injonction, loin de paraître même admettre qu’elle pût être autre chose qu’une vaine intimidation, il se raidit sous mon regard et laissa filtrer entre ses lèvres :

— Vous êtes jaloux !…

— Jaloux ?…

— Oui, jaloux !

Puis, croyant m’avoir vivement blessé, il se mit à trembler de tous ses membres.

Je l’invitai à m’écouter avec plus de modération.

— Pour vous prouver, dis-je, à quel point je prends votre parti dans le malencontreux concours de circonstances qui pourrait vous exposer aux pires mésaventures, si vous ne me permettiez pas de vous éclairer, je vous apprendrai que c’est à moi que vous devez l’espèce de tolérance dont vous jouissez parmi vos concitoyens.

Ses yeux s’écarquillèrent. Je continuai sans m’émouvoir :

— Lorsque je suis arrivé à Donzy, les moqueries dont vous vous plaignez avaient déjà pris un tel caractère d’acuité que vous n’auriez pas tardé à en ressentir directement les effets, si mon attitude, vite remarquée, je dois le dire, n’avait étonné, puis dérouté certaines persécutions qui ne demandaient qu’à naître.

Je crois bien que je n’avais dérouté personne, mais il fallait prendre position.

Nous étions à quelques mètres l’un de l’autre. J’avais repris ma promenade autour du comptoir perpendiculaire ; Loridaine avait été se réfugier derrière sa caisse.

— Et maintenant que vous êtes bien persuadé, dis-je de ma constance et de ma sympathie…

Je ne sais s’il l’était, mais je marchais de l’avant.

— â€¦ Je fais appel à toute votre raison et à tout votre sang-froid. Oubliez un instant qui vous êtes, ou qui vous croyez être, et examinez avec moi, d’un jugement sain, la situation telle que je vais vous l’exposer. N’ayez crainte, je n’avancerai rien dont je ne puisse immédiatement faire la preuve. Il n’en résultera pour vous aucun dommage, que celui dont votre imagination seule pourrait être la cause.

On aurait entendu voler une mouche. Un gros frelon sortit effectivement d’une botte de millet, et le ronflement de ses ailes à travers la boutique parut étourdissant.

Loridaine voulut parler, mais aucun son ne sortit de ses lèvres.

— Allons droit au fait, renouai-je. Vous avez écrit avec une rapidité dévorante un drame qui aurait exigé de tout autre – et en disant de tout autre, je ne parle que d’un auteur de tout premier ordre – de longs mois sinon des années de travail. Cela ne vous paraît-il pas miraculeux ?

— Miraculeux ou non, cela est, parvint-il enfin à exprimer.

— Eh bien, non, cela n’est pas ; ou plutôt cela n’est pas comme vous le pensez.

— Voulez-vous dire que je n’ai pas écrit ce drame ?… Je l’ai bel et bien écrit de ma main.

— De votre main peut-être, mais non pas de votre cerveau.

— Par exemple !

— Comment alors expliquez-vous que mon cerveau, à moi, contienne des noms, des détails tels que ceux que je vous ai cités ? Voulez-vous que je vous en cite d’autres ?

— Ce n’est pas la peine. L’explication est simple et je vous l’ai fournie. Vous avez lu mon manuscrit.

— Je ne l’ai pas lu. L’explication est autre, sinon aussi simple que la vôtre, et je vais à mon tour vous la fournir. Je vous signalais, l’autre jour, certaines ressemblances avec un drame…

— Je ne l’ai pas lu.

— En êtes-vous bien sûr ? Mais là n’est pas la question. Le drame dont je vous parlais n’a pas, comme le vôtre, l’avantage d’être manuscrit ; il est imprimé, et, si vous ne l’avez pas lu, tout le monde peut le lire. Ne croyez-vous pas qu’il serait sage…

— C’est déjà ce que vous disiez pour Joas, fanfaronna-t-il, et cependant…

— Et cependant vous avez montré Joas. C’est bien là le tort que vous avez eu.

— Le tort ? Mais personne ne s’est avisé… Vous-même dans votre lecture…

— Oui, je sais, la réponse de l’Odéon n’est pas arrivée. Ne la souhaitez pas trop prompte.

Mon assurance l’impressionnait.

— Voudriez-vous insinuer… pâlit-il.

— Avant tout, dis-je, avant tout et quoi qu’il puisse résulter de cet entretien, ne prenez pas les choses trop au tragique. Si Joas, si telle autre de vos productions que vous auriez déjà montrée partout, et dont on se serait partout moqué, se trouvait dans le même cas que…

— Que Loridan ?

— Que Loridan, soit, pour lui laisser le nom dont vous avez affublé cette Å“uvre…

— Affublé ? glapit-il en se dressant tout maigre.

— Baptisé…, j’ai dit baptisé… Si donc, cher ami…

— Ne m’appelez pas cher ami !…

— Cher Loridaine… Ne voyez-vous pas quel rôle puissant serait le vôtre, vis-à-vis de tous ces gens-là… Vous leur diriez… je suppose… je ne fais que supposer…

— Vous supposez des infamies ! cria-t-il.

— Vous leur diriez : Ce n’est pas seulement de moi que vous vous moquez, c’est de… c’est de…

J’étais prêt à développer le thème. Il m’interrompit.

— Mais c’est moi qui me moque de ces gens-là ! Ils peuvent bien dire ce qu’ils veulent, cela m’est égal, profondément égal, je vous l’ai déjà fait savoir.

— Nous parlerons de cela plus tard, dis-je. Je vois que vous n’êtes pas en état… Je comprends : il faut d’abord que vous vous convainquiez, de vos yeux, de la réalité de ce que j’avance.

— Je serais curieux, dit-il…

— Vous allez être satisfait. J’ai précisément sur moi…

— Qu’est-ce que vous avez sur vous ? fit-il en me jetant un regard subitement inquiet.

Je déboutonnai mon veston, tout en faisant quelques pas vers lui.

— N’avancez pas ! me cria-t-il en proie à une véritable terreur.

Visiblement, une idée nouvelle venait de s’emparer de son esprit.

— Qu’est-ce qui vous prend ? dis-je.

Ses dents claquèrent.

— Vous êtes fou, bégaya-t-il.

Il aurait voulu se sauver. La peur le clouait sur place. Son bras seul s’agitait, en même temps que sa mâchoire.

— N’avancez pas ! grelotta-t-il… J’appelle au secours !… Je n’ai qu’à ouvrir la porte !… Cyprien est là !…

Il me parut prudent de reculer. Je revins m’adosser au comptoir et, à travers la pièce, je lui dis :

— Ne craignez rien ; ce que j’ai dans ma poche, c’est tout simplement un exemplaire d’Hamlet.

— Hamlet ? Qu’est-ce que c’est que… Partez, je vous en supplie…

— Ã‰coutez, dis-je, vous allez lire ce volume.

— Je ne le lirai pas.

— Je ne vous demande que de l’ouvrir. Ouvrez-le n’importe où, au hasard ; vous n’en lirez qu’une page, quelques lignes même, si vous voulez… et vous me dires si ce que vous avez écrit ne ressemble pas prodigieusement à ce qui est imprimé là.

Je tirai le volume.

Comme un appât, je le posai sur le comptoir. Puis je m’éloignai doucement, de façon que Loridaine, surmontant la crainte que je lui inspirais, osât s’en approcher. Il suivait tous mes mouvements d’un œil de souris sous le guet d’un chat. Dans cinq minutes, pensai-je, tout serait consommé.

— Encore un mot, lui dis-je et comme pris d’un dernier remords : souvenez-vous que personne ne sait, ni ne saura jamais ce que vous allez découvrir. Je n’en ai parlé et je n’en parlerai à âme qui vive. C’est de vous à moi. Vous parliez d’un secret entre trois : c’est entre deux qu’il est et qu’il demeurera à tout jamais.

Nous formions, inscrit dans la boutique, un triangle à peu de chose près équilatéral : Loridaine figé derrière son bureau, moi, collé au mur sous le grand tableau des céréales de France ; le volume, sur le comptoir, entre une pile de sacs à raisins et un assortiment de greffoirs. Le crépuscule du soir venait coucher dans ce triangle le long quadrilatère encore lumineux de la porte.

Six heures sonnèrent à Saint-Caradeuc.

Le sixième coup venait à peine de s’évanouir, qu’une ombre tomba comme une gaze sur le quadrilatère. En même temps, une robe s’encadrait dans la porte, un petit pied finement chaussé passait le seuil, une voix fraîche criait : « Bonjour ! Â»â€¦ et Mlle Renaude entrait.

Je reportai vivement les yeux sur Loridaine. Loridaine était sorti de derrière son bureau et se mettait en mouvement. Mais ce n’était plus sur moi qu’il tenait son regard fixé, ni même sur Mlle Renaude, qu’il n’avait pas l’air d’avoir aperçue. C’était sur le volume d’Hamlet… et il marchait au volume en ligne droite.

Je puis à peine reconstituer ce qui se passa alors exactement. Ce que je sais, c’est que tout fut à cet instant retourné en moi comme un sablier. Je ne pris pas même le temps de remarquer combien cette marche de Loridaine s’opérait étrangement. Je ne me demandai pas si la vision du bouquin, de ce bouquin qu’il connaissait, venait comme un point magnétique de le replonger subitement dans son état de somnambulisme ; ou si, par le fait seul que son « inconscient Â» le reconnaissait, il se sentait invinciblement attiré par ce livre que, peu de minutes auparavant, il déclarait ne pas vouloir lire. Je ne vis qu’une chose : la catastrophe se produisant sous les yeux de Mlle Renaude ; tout étant perdu, ruiné, démoli ; leur mutuelle illusion détruite, leur amour brisé, leur bonheur, leur pauvre part de bonheur terrestre en miettes.

Je m’élançai.

— Laissez ça ! m’écriai-je.

Mais au moment où j’atteignais le volume, Loridaine, qui s’était également précipité, le saisissait avec un cri rauque.

Une lutte eut lieu. Nous roulâmes à terre. De la poussière monta autour de nous. Un spasme de forces que je ne soupçonnais pas galvanisait mes nerfs, durcissait mes muscles. Mais celles de Loridaine me paraissaient décuplées. Sa dent s’enfonça dans mon épaule. Il hurlait comme un forcené. Je me mis à crier aussi. Nos crânes heurtèrent des angles de solides. De sa bave coula sur ma joue.

Toute pensée m’avait quitté, que celle de lui arracher le volume. Ma main cherchait sans cesse ses yeux pour l’empêcher de rien surprendre du texte. Nos poitrines haletaient et la poussière brûlait nos gorges. Le tome se déchiquetait. Je lui en disputais avidement les morceaux, que je fourrais dans mes poches. Un instant sa poigne crispée m’étrangla.

Les cris d’effroi de la jeune fille, au milieu de notre double frénésie, parvenaient confusément à mon oreille. Il me sembla aussi voir une bosse et un tablier vert traverser en hâte la boutique et gagner la rue. La porte me parut déjà pleine de Donziais attroupés. Du moins, je reconnus, en roulant une dernière fois sur moi-même, les bas de pantalon effrangés et les jambes cagneuses de Podebit l’horloger.

Soudain, le corps de Loridaine se raidit. Son étreinte se relâcha. Il était temps : je n’en pouvais plus. Je me relevai. Des oignons écrasés poissaient ma peau ; j’avais du terreau plein la bouche. Dans un coin, la petite Chamot était en proie à une crise de nerfs et la grosse mère Barbedieu la soignait, tandis que le droguiste allait de-ci de-là, de son vol de chauve-souris. Mme Loridaine, épouvantablement jaune, se lamentait, en camisole blanche, près de la porte du fond.

Le groupe de la rue s’ouvrit pour livrer passage. Le bossu ramenait Loridaine père, que suivait le docteur Estambenet.

Charles se convulsait à terre. De vagues sons roulaient comme des granulations dans sa gorge. Une légère écume savonnait sur ses lèvres ouvertes.

Le docteur se pencha.

Après l’avoir ausculté et lui avoir pincé les narines, il griffonna à la hâte une ordonnance sur son genou et la tendit à Barbedieu, qui fila aussitôt dans la direction de sa droguerie. Puis on mit debout le malade et finalement on se décida à l’asseoir sur un escabeau, auquel le bossu qui lui tenait la tête, servit de dossier. Quelques gouttes de sang, qui avaient glissé le long de mon bras, provenant sans doute de mon épaule mordue, tombèrent sur le dos de ma main. Le droguiste ne tarda pas à revenir avec des fioles, et on administra un électuaire.

L’œil grimaça.

— Il revient, dit Barbedieu.

Des paroles sortirent :

— â€¦ Morne lâche… Moi, le fils d’un cher père assassiné… Fi donc, fi !… À l’œuvre, mon cerveau !…

Puis il parut se réveiller et promena sur l’assistance on regard atone.

Plusieurs minutes se passèrent ainsi.

Le docteur était allé prendre un feuillet sur le bureau. Il s’approcha de moi pour me le montrer.

Je reconnus, tracées de la main de Loridaine, les dernières phrases de l’Hamlet.

Le docteur les lut et les relut. Puis, faisant crépiter le papier sous trois ou quatre petites chiquenaudes, il me dit à demi-voix :

— Je m’en doutais… Pauvre garçon !… Je crois bien que nous allons être obligés de le mettre quelque temps en observation dans une maison de santé.

X

Mon départ, fixé au samedi matin première heure, me débarrasserait, je l’espérais, pour longtemps, de Loridaine, de Donzy et des Donziais. Je ne regretterais, dans tout cela, que la bonne maison Têtegrain, un peu encombrée par deux excellents êtres, ma grosse cousine Prudence, et mon gros cousin Vincent, et par un troisième, non moins excellent et non moins gros, Balthazar, mais où l’on mangeait bien, où l’on buvait bien, où l’on ronflait bien, où la vie coulait douce, molle et lente, et qui n’avait que le seul tort de recéler sous son toit de tuiles une fâcheuse bibliothèque. Vincent m’accompagnerait jusqu’à Cosne ; nous déjeunerions ensemble au buffet de la gare ; à midi quarante je monterais dans l’express venant de Roanne par Moulins et Nevers, et je serais à Paris pour l’absinthe.

Je dois avouer que le lendemain, vendredi, je m’étais réveillé assez moulu. Mais ma blessure à l’épaule était, en somme, insignifiante. Aussitôt rentré, j’avais opéré quelques lavages et la nuit l’avait cicatrisée. Par contre, mon veston était en piteux état.

Je passai la matinée à préparer ma malle. Prudence avait fait le grand effort et s’était coltinée au premier pour m’aider. Elle tenait à ce que le compte de mes chemises fut exact et à ce que je remportasse un nombre de paires de chaussettes sensiblement égal à celui que j’avais apporté. Quand la malle fut pleine, elle exhiba un énorme paquet de croquets de Donzy, qu’elle prétendit encore me faire prendre.

— Tu les mangeras à Paris ; ça te rappellera notre vieille maison.

Il fallut l’y fourrer. Pour fermer, on appela la Morvandaise, qui s’assit sur le couvercle.

En l’honneur de mon dernier déjeuner, Vincent avait été déterrer ce qu’il avait de mieux dans sa cave. Il revint triomphant avec un Château-Margaux 1835.

— Il en restait encore deux ! La seconde, c’est pour quand tu reviendras.

Ornée de ses faïences, la salle à manger couvait de sa centaine d’yeux attendris notre repas. Balthazar fainéantait sur une chaise de paille, et tout ce qu’il pouvait faire était de suivre d’une prunelle mordorée le vol obstiné d’une mouche, avec l’envie terrible de lui décocher un coup de patte que la paresse lui faisait indéfiniment retarder. Ces vieilles choses et ces bonnes gens prenaient pour moi un attrait familial et touchant. Il m’en coûtait de les quitter. Un soleil léger, annonçant l’automne, égayait la Grand’rue, où les bocaux de Barbedieu flambaient comme d’habitude. Une hirondelle, l’aile basse, rasa l’imposte de notre fenêtre. Un marteau lointain ferrait un cheval.

— On est bien, bâillait avec appétit Vincent.

Et à la vérité, on était bien.

Prudence s’assoupit au dessert. Un coup de sonnette la réveilla. Elle fit « ah ! Â» puis se rendormit.

Ce n’était, en effet, que Loridaine.

La Morvandaise l’introduisit, et son entrée me rappela celle du jour où je l’avais vu, revu plutôt pour la première fois, et où nous avions noué, renouvelé plutôt connaissance. Il y avait un mois de ça, presque jour pour jour… Jour pour jour tout à fait, car le lendemain était un samedi, jour de Cosne, et Loridaine avait, ce vendredi-là, chargé mon cousin du paquet pour le libraire Coquille.

Il était seulement un peu plus maigre, un peu plus long, un peu plus malade qu’alors. La bataille de la veille avait, en outre, laissé des traces sur sa personne. Une forte écorchure suivait l’arrête du nez, et la paupière gauche se pochait d’une ecchymose violette. Des marbrures terreuses souillaient les méplats, manifestant qu’il n’avait pas mis à sa toilette la même minutie que moi. Des grumeaux de poussière parsemaient sa barbiche. Des graines étaient restées prises dans sa chevelure.

— Eh bien, mon garçon, nous en faisons de belles ! s’égaya Têtegrain, mis au courant, comme tout Donzy, de l’incident.

Prudence, à qui son alourdissement avait fait complètement perdre de vue l’esclandre de la veille, se réveilla à nouveau sur ce mot, se souvint tout à coup et se mit à considérer Loridaine comme une bête curieuse.

Il s’excusa du mieux qu’il put. D’une voix chevrotante et fatiguée, il me demanda pardon de cette scène inqualifiable. Comment avait-il pu se laisser aller à un pareil éclat ? C’était si peu dans son caractère ! Il m’avait l’air de ne plus du tout se rappeler le motif exact de son agression. Autant que j’en pus juger sur ses explications embarrassées, il semblait croire que c’était parce que j’avais paru mettre en doute sa sincérité qu’il s’était ainsi jeté sur moi comme un enfant.

— J’ai vu rouge, balbutia-t-il, je ne sais vraiment pas ce qui m’a pris.

Je lui dis de ne pas se tourmenter, que je lui pardonnais de grand cœur et qu’il fallait oublier cela.

Nous scellâmes la réconciliation d’un verre d’arquebuse.

— Oui, dit-il, toute ma vie j’aurais gardé cela sur le cÅ“ur ; j’avais besoin de vous revoir et de m’assurer que vous ne m’en vouliez pas.

Il était humble et doux. Une résignation mélancolique noyait son regard. Il ne me parla pas de ses œuvres, ne me demanda rien, ne fit aucune allusion à Paris, ni aux projets dont il m’avait si souvent entretenu. Il va sans dire que je ne cherchai pas non plus à l’aiguiller sur cette voie dangereuse.

Prudence parla de la Passion blanche, qu’elle avait semée et dont on verrait les résultats au printemps. Le chat, après s’être longuement étiré, vint fourrer son échine sous les doigts de Loridaine, qui le caressèrent avec bienveillance.

— Encore un coup d’arquebuse, cligna Vincent.

— Encore un !

Après avoir rempli les quatre verres et de nouveau vidé le sien, Têtegrain s’éclipsa, un instant. Lorsqu’il revint, il tenait à la main un paquet… le paquet !… Il avait été l’avant-veille à Cosne et l’avait rapporté de chez le « libraire Coquille.

— Voilà, dit-il Coquille l’a lu jusqu’au bout.

Loridaine renvoya doucement le chat, défit le paquet, constata que son manuscrit lui revenait complet et en bon état. Puis il demanda sans trouble apparent :

— Et qu’a dit le père Coquille ?

— Voilà, dit Vincent. Le père Coquille t’en parlera plus longuement plus tard, quand tu iras le voir. Il dit que c’est plein d’inexpérience, mais que tu manifestes certainement des dispositions. Il t’engage à en écrire un autre. Pour celui-ci, a dit Coquille, on ne peut songer à le faire imprimer. Quand tu en auras fait encore trois ou quatre, et s’il y a progrès, on pourra peut-être tâter un éditeur de Paris.

— C’est tout ce qu’il a dit ?

— C’est tout. Il a ajouté des mots latins : Labor improbus… J’ai su ça dans le temps, mais je ne me rappelle plus.

Les mots latins parurent produire peu d’effet sur Loridaine.

— Voulez-vous me permettre ? dis-je en avançant la main.

— Cela vous intéresse encore ? me demanda-t-il faiblement avec un imperceptible reproche dans la voix.

Sans lui répondre, je me mis à feuilleter son manuscrit.

Marc Pécari y étalait sa balourdise dans un milieu de province minutieusement évoqué. Des deux côtés de la route paressait le bourg d’Yonville avec sa mairie, son auberge et son drapeau tricolore de fer-blanc au haut du clocher de l’église. Emma Pécari commettait ses adultères, et je constatai la présence du pharmacien Barbenfer et de ses deux fils, Napoléon et Franklin.

À la liste, déjà belle, de ses œuvres, Loridaine avait adjoint Madame Bovary.

— J’oubliais, reprit Têtegrain. Le père Coquille a dit aussi qu’il aurait bien fait lire ton roman à sa femme, mais que le sujet lui en avait semblé trop risqué.

— Qu’est-ce que tu as donc raconté ? fit Prudence émoustillée.

Sous ses plaques de poussière, Loridaine rougit un peu.

Je remontai à la page de titre. Elle portait celui-ci, tracé de la belle bâtarde de Loridaine : Cette pauvre Emma !

« Cette pauvre Emma ! Â»â€¦ Je reconnus bien là l’âme tendre et miséricordieuse, le cri du cÅ“ur de l’honnête Loridaine devant les malheurs de son héroïne. Penouillard, à supposer qu’il eût accepté le roman pour le Républicain de Donzy, nous aurait certainement changé ce titre-là !

Ma curiosité une fois satisfaite, et sans même lui demander pourquoi, ayant jugé à propos de donner son nom au prince d’Islande, il avait cru devoir débaptiser le médecin d’Yonville de son prénom, je lui rendis son manuscrit.

Il le rempaqueta et le reficela sans un mot. Je vis seulement trembler le bout de ses doigts et une larme furtive glisser de sa paupière.

— C’est demain le quatrième samedi du mois, dit Prudence. Est-ce que tes parents iront chez les Chamot ?

— Je ne sais, dit Loridaine. Moi, je n’irai pas.

— Pourquoi ? fit Vincent. On ne s’était pas ennuyé, la dernière fois. Tu pourrais nous redire cette romance… comment déjà ?… il y avait du Transvaal là dedans… C’était bien, ça, mon garçon !…

Il lui allongea une claque énorme sur la cuisse.

— Moi, dit Prudence, je sais bien une chose : c’est que je ne remettrai pas ma robe à ramages. Elle est trop voyante. Mme Legrandfour était en cachemire prune ; je l’imiterai.

Loridaine s’attardait. Visiblement, il aurait voulu me dire quelque chose. Il n’osait pas. Il avait l’air d’attendre une avance de ma part. Je me gardai, cela va sans dire, de lui tendre la moindre perche.

Cyprien vint heureusement mettre un terme à cette situation. Il était envoyé par le grainetier pour chercher M. Charles. M. Loridaine père avait donné vingt minutes à M. Charles pour faire ses adieux à M. Frédéric, et les vingt minutes étaient depuis longtemps dépassées.

Il fallut nous séparer. Charles mit sa main dans la mienne et me souhaita bon voyage. Pour le consoler un peu, je lui promis, en termes peu précis, de ne pas l’oublier. Un hoquet monta de son cÅ“ur à sa gorge ; et dans un mouvement qu’il fit pour s’essuyer le front, des graines tombèrent de ses cheveux, roulèrent à terre avec un petit bruit sec, et Balthazar, qui avait enfin achevé sa digestion, se mit en devoir de les poursuivre.

Puis l’auteur de Joas, de Loridan, prince d’Islande, et de Cette pauvre Emma !, son paquet sous le bras, suivit le bossu.

Le lendemain, de grand matin, la carriole du père Pidoux, lequel cumulait les fonctions de fossoyeur et de voiturier, s’arrêtait devant la porte pour nous transporter à la gare, ma malle et, par surcroît, Têtegrain et moi.

Les adieux avec Prudence furent longs et surchargés de recommandations. Ma grosse cousine se faisait d’un voyage en chemin de fer une idée excessive. Ces préoccupations de dernière heure empêchèrent du moins son émotion de trop déborder ; mais il y avait dans sa poitrine un roulis qui ne présageait rien de bon.

— Va-t’en donc, Parisien !… fit-elle moitié riant, moitié pleurant.

La Morvandaise elle-même, après avoir aidé à charger la malle, y alla de sa larme.

— Allons, houp ! claqua gaillardement Vincent, qui avait plusieurs heures encore à passer avec moi.

— Y est-on ? demanda le père Pidoux.

— On y est, répondit Têtegrain. Tape ta bête.

À la gare, nous trouvâmes M. Isidore Paumier qui attendait son Journal de la Nièvre. Il avait déjà la chique à la bouche.

— Oui, oui, c’est comme cela et on recommence les classes lundi, fit-il d’un air navré.

Ce fut naturellement le thème d’une abondante dissertation, que le retard habituel du train venant de Clamecy lui laissa développer à son aise. Enfin, le petit sifflet aigre de la locomotive cingla l’air humide. Le convoi, composé de quatre wagons et demi de troisièmes et d’un demi-wagon de seconde, vint se ranger le long du quai. Quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber.

— Hue donc ! fit mon cousin en se hissant.

Je lui passai mon bagage à main, et je montai après lui.

— Bonne santé et bonne chance ! souhaita mélancoliquement le maître d’école.

Le train s’ébranlait.

À ce moment, nous vîmes, débouchant sur le quai, un grand corps essoufflé, agité d’un long bras.

C’était Loridaine.

— Je vous écrirai ! me cria-t-il.

J’eus encore le temps de lui jeter par la portière :

— Avez-vous reçu une réponse de l’Odéon ?

— Aucune, entendis-je dans le brouhaha des roues.

À travers les peupliers de la courbe, j’aperçus encore son long bras, emmanchant un mouchoir à carreaux qui me faisait des signes.

Un voile de brumes couvrait Donzy. C’était le premier jour, depuis mon arrivée, où le temps fût franchement mauvais. À Suilly-la-Tour, le soleil reparut un peu et quelques maigres rayons zébrèrent un verger. Mais sa tentative en resta là. À Saint-Quentin, la pluie avait pris victorieusement le dessus. À Saint-Martin-du-Tronsec, elle régnait en souveraine, et nous n’aperçûmes de cette charmante localité que quatre parapluies de cotonnade rouge abritant des jupes relevées sur des tibias chaussés de gros bleu.

— Quel temps ! pestait Vincent, tandis que l’eau fouettait les vitres.

À Cosne, nous débutâmes par nous installer à la buvette devant un robuste champoreau. Un petit frisson nous avait pris dans le courant d’air de la gare, et Vincent ne manifestait qu’une ardeur modérée à faire ses courses.

— Bon sang ! dit-il enfin, j’ai donné rendez-vous à Pertuiset sur les dix heures ; il faut pourtant que j’y aille.

Je demandai le dernier indicateur paru, pour voir s’il n’y avait pas quelque modification dans l’heure du train. Il y en avait une. Le train partait à midi trente-sept au lieu de midi quarante. On gagnait trois minutes sur l’indicateur consulté à Donzy.

— Ã€ onze heures au buffet, dit Vincent en retroussant ses bas de pantalon et en ouvrant son parapluie.

— Ã€ onze heures au buffet.

Après avoir fait les cent pas dans les diverses salles d’attente, toutes plus maussades les unes que les autres, je finis par ouvrir aussi le mien, et par aller patauger.

J’allai donner un coup d’œil à la Loire. Elle était pauvre, morne, grise, effilochée entre ses bancs de sable. Le pont suspendu tissait dans la brume les fils noirs de sa toile d’araignée. Les verdures de l’île s’atténuaient sous leur voilette de pluie. Au delà, dans le lointain du lit ridiculement large, les premières collines berrichonnes profilaient une ligne imprécise.

Je tournai le dos à ce fleuve. De la Promenade, je passai dans de petites artères décentes, silencieuses, lavées. Je longeai les devantures où la quincaillerie et la coutellerie me parurent jouer un rôle important. Quelques vieilles maisons présentaient sans tapage une architecture intéressante. Je reconnus le tribunal, avec son air d’ancien couvent ; je côtoyai le mur, qui me sembla restauré, du collège. Puis, au détour d’une rue, j’aperçus, sous un clocher-porche, un portail cintré orné d’un bandeau à sujets sculptés. C’était Saint-Aignan. Non loin, à l’étalage d’une boutique d’aspect recommandable, paraissaient séjourner des volumes, dont les couvertures jaunes et les cartonnages scolaires essayaient, avec désavantage, de lutter contre la buée de la vitre. Je lus sur l’enseigne : Librairie Coquille.

Je n’y pensais certainement pas. Mais quand je la vis ainsi devant mes yeux, – je n’oserais dire en chair et en os, mais en papier et en rayons, et que je discernai à l’intérieur le petit père Coquille lui-même, cette fois bien en chair et en os, – ou plutôt non, en parchemin et en zigzags, avec son bonnet grec sur la tête et ses lunettes sur le nez, je ne pus m’empêcher d’entrer.

Le petit père Coquille parut fort surpris de cette entrée. Mais il se remit vite et me demanda d’un ton amène ce que je voulais. Puis, s’apercevant que mon parapluie laissait des arabesques sur son plancher, il me le prit en souriant des mains et alla le mettre à égoutter contre la porte.

Ce que je voulais ? Mon Dieu, simplement le voir, jouir du son de sa voix, respirer sa bonhomie. Et tandis que je feuilletais par contenance des illustrés, une idée folâtre me prit.

— Avez-vous des romans ? lui demandai-je.

— Oui, monsieur, les dernières nouveautés de Paris.

— Je ne tiens pas précisément aux nouveautés, dis-je. Mais ne connaîtriez-vous pas, par hasard, un roman qui s’appelle… attendez donc… qui s’appelle, je crois. Madame Bovary ?

— Madame Bovary ?… Monsieur, c’est un roman très connu.

— Vraiment ?

— Et si vous aimez les Å“uvres fortes, monsieur, les Å“uvres profondément étudiées…

— L’avez-vous donc lue ?

— Si j’ai lu Madame Bovary ?… Oh ! monsieur, un des chefs-d’œuvre de la littérature française ! Et c’est à un libraire que vous demandez cela !… Oui, monsieur, je l’ai lue. Et je l’admire. Je réprouve de toutes mes forces le procès stupide qui a été fait à ce livre sous un régime d’oppression et de tyrannie. Monsieur, je vous engage vivement à faire l’acquisition de ce volume.

— Vous pourriez me le procurer ?

— Rien de plus facile. Le voici.

Et le petit père Coquille, montant lestement sur une escabelle, alla droit à un rayon, mit sans hésiter le doigt sur un volume broché, le tira, redescendit et me le présenta aimablement.

Je le pris, j’en considérai un instant le titre dans son cadre à angles historiés ; puis, complètement abasourdi et ne sachant que dire, je ne trouvai pas autre chose à faire que d’aligner simplement trois francs sur le comptoir.

— Pardon, monsieur, pardon, dit le petit père Coquille.

Et ici, le ton du petit père Coquille devint ineffable :

— On voit que monsieur est Parisien !… Mais en province, et avec les conditions léonines que nous font les éditeurs, monsieur, c’est trois francs cinquante.

Je complétai la somme, je repris mon parapluie et, mon emplette fourrée dans la poche de mon pardessus de voyage, je redescendis du côté de la gare.

Vincent, la carte en mains, s’occupait déjà du déjeuner.

— Nous allons nous régaler, dit-il ; il y a des tripes.

De temps en temps, je consultais l’heure. Un employé passa.

— L’express de Paris est bien à midi trente-sept ? Nous gagnons bien trois minutes ?

— Trois minutes, oui, monsieur. Mais on annonce vingt minutes de retard à Moulins.

On en annonça quarante à Nevers. À Pougues, ces quarante se transformèrent en quarante-cinq. À la Charité, ce fut cinquante. Plus l’express avançait, plus il reculait.

Pendant ce temps, aux tripes succédait du navarin, au navarin des tournedos, aux tournedos les premiers perdreaux de contrebande. À mesure que le train retardait, le déjeuner se prolongeait, tournait au banquet, devenait un véritable festin. Il n’y manquait que Balthazar.

Quand vint le moment de régler l’addition, il y eut entre nous une longue dispute, où Vincent, qui serait allé jusqu’à se fâcher tout rouge, finit naturellement par avoir le dessus.

— Les voyageurs pour Paris !…

Comme pour masquer son retard, l’express entrait en gare avec un vacarme infernal.

Des faces d’Anglais et des calvities de Parisiens, revenant de Pougues ou de Vichy, parurent aux portières. D’autres descendirent, lappèrent des bocks.

— Adieu, mon bon, fit Vincent les larmes aux yeux.

Nous nous embrassâmes, et son ventre tendu ballonna sur le mien.

— En voiture !…

Les portières taratapèrent.

Une demi-heure plus tard, ayant déployé ma couverture sur mes genoux et suffisamment observé mes six compagnons, trois Anglais, un boulevardier à monocle, une tête de clerc à favoris et, unique échantillon de la province, une sorte de petit rentier vineux, qui d’ailleurs pouvait être des Batignolles, et alors que je méditais déjà de m’endormir d’ennui, je sentis dans la poche de mon pardessus une forme quadrangulaire qui amena un sourire au coin de ma lèvre et changea mes dispositions.

Le premier Anglais lisait le Punch ; le second Anglais lisait le Punch ; le troisième Anglais lisait le Punch ; le boulevardier pointait un Jockey ; le petit rentier était plongé dans l’Intransigeant ; le clerc triturait un dossier. Pour moi, la tempe sur l’oreillette, et tandis que les longs paysages du Loiret circulaient sur la vitre dans leur gaine de bruine, je me mis à relire Madame Bovary.

XI

Dès le soir, je retrouvai des camarades ; dès le lendemain, je retrouvai à la centième je ne sais quelle odieuse revue de café-concert que j’avais déjà failli siffler à la cinquantième ; dès le lundi, je retrouvai le bureau. La vie de Paris, certes plus semblable cent fois, dans sa monotone diversité, que la vie de province, mais plus assujettissante, me reprit aux mille fils de sa trame ingénieuse. Peu à peu, – et ce peu à peu fut encore fort rapide, – Donzy s’effaça, ses habitants, ses vieux murs se noyèrent dans mon souvenir, et je finis par ne plus y penser qu’en rêve, alors que quelque obscure cellule de mon cerveau, se mettant à marcher toute seule, ressuscitait sans crier gare le pavé pointu de la Grand’rue, Saint-Caradeuc, le Chamot et le Nohain. Au réveil, tout disparaissait dans un frottement d’yeux et, l’instant d’après, j’aurais été fort empêché de dire à quoi diable j’avais bien pu rêver d’agréable ou de désagréable, ou simplement d’indifférent.

Les semaines se passèrent, les mois aussi. Quand j’ouvrais un journal, je ne dédaignais pas de jeter un coup d’œil sur le petit texte des nouvelles des départements, et je m’arrêtais volontiers à celles de la Nièvre ; mais jamais, au grand jamais, il n’y était question de Donzy. La fin de l’automne fut triste et boueuse. Il tomba des neiges en décembre. La nuit de Noël, un fort coup de vent fit dégringoler ma cheminée dans la rue. Puis, un matin, le facteur me monta le nouveau calendrier.

J’échangeai, à cette occasion, de tendres félicitations avec mes cousins Têtegrain. Vincent me mandait qu’il était bien portant et que Prudence avait maigri de trois kilos ; que tout allait donc heureusement pour tous deux, mais que Balthazar avait la boule et filait un mauvais coton. Pas un mot de Loridaine.

Pas un mot non plus venant de lui. Cet être qui avait menacé de m’écrire ne donnait pas signe de vie. Que faisait-il ? Que devenait-il ? J’avoue que, dans ma lettre à Vincent, je me gardai de poser la question. La bombe avait-elle éclaté ? Il me semblait impossible que, dans ce cas, la missive de Vincent, malgré sa sobriété, eût négligé de mentionner ce fait divers important. C’est donc qu’il ne s’était rien passé ? Mais comment pouvait-il ne s’être rien passé ? Que conclure de ce silence ? Loridaine se réservait-il ? Accumulait-il sournoisement de nouveaux chefs-d’œuvre ? Composait-il les trois ou quatre autres romans conseillés par Coquille, et allais-je le voir, un beau jour, me tomber dessus à Paris avec toute la littérature française sous le bras, sans compter les princes d’Islande et autres lieux qu’il pouvait y avoir annexés ?

Cette perspective me troubla jusqu’au jour des Rois. Puis, les circonstances qui l’avaient fait naître ayant cessé, je recommençai à n’y plus penser, autrement qu’en rêve et par le simple automatisme de ma cellule.

Le printemps vint. Les premières feuilles pointèrent aux arbres. Le 6 avril, ce fut la Sainte-Prudence. Nouvel échange de lettres. Dans celle que Têtegrain m’écrivit, et où Prudence mit également sa signature, on m’apprenait que tout allait bien. Vincent avait eu un accès de goutte. Prudence avait malheureusement reperdu les trois kilos gagnés l’hiver, ou plutôt le contraire. Balthazar arrondissait sa boule. En revanche, la Passion blanche donnait des résultats merveilleux. On me remerciait de mes vÅ“ux aimables et l’on buvait à ma santé. Pas un mot de Loridaine.

Il y eut une série de beaux jours, pendant lesquels les marronniers fleurirent. Une subtile odeur de renouveau se répandit dans l’air. Le charbon cessa de brûler dans les grilles ; les fenêtres s’ouvrirent ; les vêtements d’hiver regagnèrent un à un les placards, avec des billes de naphtaline dans les poches. Dès le mois de mai, les chapeaux de paille se mirent à émailler les terrasses des cafés.

Une sourde rumeur s’éveilla alors tout le long de mon être. Elle augmentait par le soleil et diminuait par la pluie. Mais à mesure que la saison s’avançait, la pluie elle-même, changeant de caractère pour devenir fréquemment orageuse, loin de l’apaiser, contribua encore à l’accroître. Je me surpris à errer dans les jardins publics. L’éparpillement lourd d’une bande de moineaux ou la floraison symétrique d’une plate-bande municipale me plongèrent dans des méditations sans fin, où le cygne unique de la ville de Donzy et les sous-bois rugueux de la forêt venaient se mêler fort mal à propos.

Le 15 juin, ce fut l’ouverture de la pêche. Les deux rives de la Seine, celles de la Marne, celles du canal Saint-Martin et peut-être mêmes celles de la Bièvre se hérissèrent aussitôt d’une double rangée serrée de cannes, au bout desquelles pendaient des lignes, au bout desquelles pendaient des hameçons, au bout desquels pendaient rarement des poissons.

Cet été-là, les odeurs de Paris régnèrent d’une façon insupportable. Il faisait très chaud. Le 14 juillet, je pris en véritable pitié les malheureux qui dansaient au coin des rues. Enfin, comme je n’en pouvais plus, une lettre de Vincent, la troisième, arriva. Elle contenait en substance ceci : « Eh bien, viens-tu ? Ta chambre est prête. Â» Il n’y était pas plus question de Loridaine que dans les deux précédentes. Mais sous la signature s’était glissé un post-scriptum insidieux, qui portait en propres termes : « Il y a un bateau neuf. Â» – Cet argument me sembla décisif. Un quart d’heure après, j’étais au télégraphe et je dépêchais à mon cousin cette réponse : « Aimable invitation touche profondément. Partirai samedi matin 8 h. 04. Â»

Ce ne fut que rentré chez moi que je compris toute l’imprudence de ma précipitation. Pour passer un été semblable au précédent, non, mille fois non ! Mieux valait tranquillement rester à Paris. La pensée de Loridaine et de ses manuscrits, – et cette fois, sans même l’intérêt de l’énigme à résoudre, du personnage à déchiffrer, – me remplissait d’appréhension. Subir de nouveau ses tentatives, esquiver ses confidences, ménager ses susceptibilités, quelle horreur !… Le souvenir seul des pas du somnambule glissant, la nuit, au-dessus de ma chambre, suffisait à m’affoler.

Puis, je me mis à réfléchir. En somme, qu’est-ce que je venais de promettre à mon cousin ? D’aller. Je ne m’engageais pas à rester. Rien ne s’opposait à ce que je demeurasse deux ou trois jours seulement à Donzy, le temps de voir ce qui s’y passait. Si la situation avait changé et que la place fût tenable, je ne demandais pas mieux que de rester. Si elle était toujours la même, je prétexterais quelque chose, n’importe quoi, ma santé : j’irais faire une cure d’eaux à Pougues ou une cure de montagne dans le Morvan ; je reverrais de nouveau les Têtegrain au retour, et j’aurais passé un été encore très appréciable.

— Parfaitement, me dis-je en moi-même ; à la première alerte, nous déguerpirons.

Et tout joyeux, le samedi 24 juillet, à 8 h. 04, je prenais le train pour Cosne, où je débarquais à 11 h. 43, avec dix-huit minutes de retard.

Vincent m’attendait à la gare.

— Ah ! sapristi !… ah ! sapristi !… bégaya-t-il tout ballottant. Te voilà donc ?… Ah ! sapristi !…

Il n’avait pas bougé d’un poil ; son ventre seul avait quelques lignes de plus.

— C’est Prudence qui va t’en faire, une fête !…

J’eus un véritable plaisir à le revoir en si bel état. Il avait fait ses courses dans Cosne, dépêché ses affaires, vu Pertuiset, et nous allions monter ensemble dans le train de Donzy, dont l’unique conducteur fermait déjà les peu nombreuses portières.

— Nous avons le temps de manger un morceau. Ta dois avoir faim !…

Il fallut engouffrer, entre le coup de sifflet et le départ, deux ou trois tranches de terrine. La bouche pleine, nous montâmes dans le demi-wagon de secondes. Il me trouvait maigri ; son Å“il compatissant m’examinait avec intérêt, tandis que sa paume venait à chaque instant s’abattre sur ma cuisse pour souligner une boutade ou accentuer une effusion.

— Quel temps ! rayonnait-il, le geste large dans la fenêtre ouverte. Je suis sûr qu’il ne fait pas si beau, à Paris ?

— Ma foi, tout est déjà brûlé, rôti.

— Et ici, regarde-moi ça !…

Les verdures éclataient, fraîches et franches, dans le soleil limpide. Un champ de blé baignait de sa coulée d’or le bas d’un petit coteau froncé de vignes. Le Nohain glissait le long du val un méandre bleu tendre, tandis que sur le bleu foncé du ciel frisaient des houppettes de nuages. Nous passâmes Saint-Martin-du-Tronsec, avec ses maisons rouges nichées entre ses pentes de vergers. Nous passâmes Saint-Quentin. À Suilly-la-Tour, un troupeau de gros porcs bourbonnais, aux fortes pattes et aux derrières rebondis, s’enfonça en grognant dans une venelle. Des meuglements de vaches parsemaient l’air.

Vincent tira sa montre et dit :

— Dans cinq minutes !

Au détour d’un bois de chênes, Donzy apparut. Les derniers brins de nuages avaient fondu dans le ciel radieux. Saint-Caradeuc, le château, Donzy-le-Pré avec sa ruine Notre-Dame et son église Saint-Martin-du-Pré, la tôlerie de l’Éminence, le culbutis des créneaux, la boucle du Nohain et le petit trou régulier du jardin public au cœur racorni de la vieille ville enchevêtraient dans l’atmosphère leurs mille formes compliquées, où la lumière mettait des vibrations. La ligne noire de la forêt barrait l’horizon.

Puis les peupliers de la courbe, comme un rideau tiré, masquèrent le tableau. Le train s’arrêta en soufflant.

— Nous y sommes ! fit Têtegrain.

Il se sortit pesamment du compartiment et je lui passai mon bagage à main.

Sur le quai, nous trouvâmes M. Isidore Paumier en train d’acheter son Journal de la Nièvre. Il avait son air heureux de maître en vacances et une belle larme de salive jaune dégoulinait sur le côté de son menton.

— Nous revenez-vous au moins pour longtemps, cette fois ? dit-il en me secouant les mains d’une façon singulière.

Qu’est-ce qu’il lui prenait ? Trouvait-il, par hasard, que mon séjour de l’été précédent…

— Je ferai prendre ta malle tantôt par Pidoux, dit mon cousin.

— Oh ! ce n’est pas pressé, fis-je, repris d’une crainte obscure. Demain, après-demain… J’ai ce qu’il me faut dans ma valise.

Nous descendîmes tous trois l’avenue de la Gare.

— Oui, me dit le maître d’école, j’ai ruminé des choses, depuis l’an dernier.

Je le regardai un peu inquiet.

De sa canne, il montrait la ville, les toits, et, par-dessus les toits, les anciennes assises du donjon. Il en suivait dans l’air les lignes supérieures, les cheminées, les clochetons, les débris de tours.

— Est-ce dommage ! crachotait-il.

— Quoi ?

— On n’a jamais rien fait sur ça.

— Sur ça, quoi ?

— Sur Donzy.

Il m’épia du coin de l’œil. Vincent hochait gravement la tête.

Nous fîmes une centaine de pas en silence, puis le maître d’école dit :

— Vous verrez… vous verrez…

— Oui… oui… confirma Vincent, méditatif.

— J’ai commencé… vous verrez, reprit le maître d’école…

Il avait, indéniablement, quelque chose de tout à fait pas ordinaire. Sa lamentation, sa vague amertume d’homme incompris avait totalement disparu. Il se montrait dispos, confiant, optimiste.

— â€¦ J’ai commencé un travail littéraire…

— Littéraire !… m’écriai-je.

— Oui, devinez quoi.

— Une communication pour la Société centrale des Sciences et des Arts de Nevers ?

— Vous n’y êtes pas.

— Quoi donc, mon Dieu ?

— Un drame.

— Un drame !…

— Historique.

— Historique !…

Je fus près de rebrousser chemin, de retourner à la gare, d’attendre le passage du premier train pour Cosne ou même pour Clamecy et de m’enfuir à tout jamais de cette ville contaminée.

— Oui… oui, opinait Vincent d’un air informé ; c’est un beau travail. Pour un beau travail, ce sera un beau travail.

— Je l’espère, fit avec ampleur le maître d’école. Nos archives municipales renferment des trésors. Ce drame, dont notre chef-lieu, à l’époque de sa gloire, forme le centre et, comme qui dirait, le cadre…

Il continuait, il pérorait. Sa main promenait dans l’air, en orbes satisfaits, son Journal de la Nièvre qui se ployait au bout de son geste. Je ne l’écoutais plus. Je songeais avec effroi à cette nouvelle calamité et je me disais mélancoliquement que le père Pidoux ne ramènerait pas ma malle de la gare et que j’aurais, selon toute apparence, à renoncer aux joies du bateau neuf.

Nous entrâmes en ville. Les vieilles maisons, avec leurs portes étroites et leurs encoignures déséquilibrées, me parurent me recevoir d’un air paterne et doucement narquois. Entre les pavés secs, de petites herbes croissaient. Devant l’hôtel du Grand-Monarque, nous croisâmes M. Couperon, inspecteur adjoint des eaux et forêts.

— Vous verrez, vous verrez, dodelinait le maître d’école.

Je ne pus m’empêcher de dire :

— Et Loridaine ?…

— Oh ! Loridaine !… chiqua-t-il avec un jet d’apitoiement et un sourire de supériorité.

Il nous quitta sur la place du Marché, et entra au Café de l’Agriculture.

À l’angle de la place, nous enfilâmes le boyau de la Grand’rue. À ce moment, Vincent, qui m’avait déjà attaqué plusieurs fois, réussit à me prendre de force ma valise des mains.

— Veux-tu bien !… Que dirait Prudence ?…

J’aperçus de loin les contrevents ocre de la maison Loridaine, tandis qu’en face les bocaux Barbedieu réverbéraient le soleil. À mesure que nous approchions, un léger battement de cÅ“ur me prenait. À mesure aussi que la boutique se présentait sous un angle plus ouvert, j’en constatais avec étonnement le meilleur aspect extérieur. Un changement que je ne définissais pas, mais qui me frappait, s’était produit. C’étaient toujours les mêmes oignons, les mêmes pancartes, les mêmes accessoires horticoles ; mais un ordre nouveau, une propreté, une abondance inconnues l’an dernier flattaient incontestablement le regard. Les casiers avaient été revernis. Une sorte de coquetterie générale régnait dans l’arrangement de la devanture.

Plus que quelques pas et mes yeux allaient pouvoir fouiller à l’intérieur.

Sous les capitales dorées de l’enseigne : Loridaine, graines fourragères et potagères, l’embrasure de la porte s’ouvrit. Au fond, une forme, qui était bien celle de Charles Loridaine, mais qui me sembla plus corsée, plus étoffée, m’adressa de la main un petit salut amical. J’allais répondre, lorsque mes yeux, qui, machinalement levés, passaient comme mus par un souvenir du toit Loridaine au toit Têtegrain, se figèrent de stupéfaction.

Je restai un grand moment sans pouvoir parler. Mon bras s’agitait, ma main s’agitait encore plus au bout du bras, tandis que je désignais, ahuri, à Vincent, ce toit déconcertant. Le bon Têtegrain, qui n’y comprenait rien, levait le nez, suivait mon bras, cherchait, prenait des poses, les jambes fléchies et les mains sur ses genoux, essayant en vain de deviner le sujet de mes cris inarticulés et ne paraissait nullement choqué par ce qui me comblait, moi, de surprise et d’ébahissement.

— Quoi ? quoi ?… faisait-il tout pantois, tout écarquillé.

Enfin, lorsque je pus émettre des sons :

— Tu as donc un toit d’ardoises ? babolai-je.

— Mais oui, dit-il tranquillement ; ne le savais-tu pas ?

Ébaubi, je regardais ces deux toits, maintenant semblables, l’un seulement tout battant neuf, tandis qu’un grand matou blanc, l’ami de Balthazar précisément, passait de l’un à l’autre avec précaution.

— Comment ça s’est-il fait ?

— Comment ça s’est fait, mon bon ? Bien simplement. J’ai brûlé.

— Tu as brûlé ?…

— Oui. Ne te l’avais-je pas écrit ?

— Pas un mot.

— C’est vrai, je ne t’ai pas… Je t’expliquerai…

— Comment, m’écriai-je, tu m’écris trois fois, tu me dis que tout va bien, qu’il ne se passe rien, que Balthazar a la boule… et pendant ce temps tu brûlais ?…

— Je t’expliquerai…

Mais la porte s’ouvrit ; des exclamations, des étonnements de joie partaient du vestibule ; Prudence était là, énorme, plantureuse, cordiale ; le chat était là ; la Morvandaise était là…

L’explication, je ne l’eus qu’une fois attablés, sous l’ombre du prunier, en face de la seconde bouteille 1835 et devant une poularde gonflée de chair à saucisse qu’accompagnait une gibelotte de lapin de chou toute parfumée des champignons de la forêt.

— Figure-toi, mon bon…

On n’avait jamais su comment le feu avait pris : était-ce au grenier ? était-ce dans la mansarde de la bonne ? La Morvandaise se défendait bien d’y être pour rien ; mais, d’autre part, il n’existait au grenier aucune cause d’incendie. Les pompiers de Donzy avaient fait merveille. On avait installé une pompe dans le jardin et le tuyau de prise courait comme un long serpent entre les plates-bandes de légumes et allait tremper sa tête dans le Nohain. C’était le 18 septembre que le sinistre avait eu lieu, pendant la nuit, deux ou trois jours avant la nouvelle lune. Et en racontant son incendie, Vincent avait l’air heureux et satisfait d’un homme qui a fait une excellente opération.

— Car, mon bon, figure-toi…

Ce que j’avais à me figurer, et la seule chose qui eût été jusqu’ici bien élucidée, c’est que mon cousin avait touché de la compagnie, pour la perte de son étage supérieur, une indemnité de trois mille francs. Or, comme il était parvenu à le reconstruire pour douze cents, ayant été à lui-même son propre architecte et ayant pu mettre la main, grâce à ses relations d’affaires, sur un entrepreneur bon enfant, c’était bel et bien dix-huit cents francs de bénéfice que lui avait laissés l’incendie de son grenier.

— Le père Coquille ne m’aurait jamais donné ça de ma bibliothèque ! déclarait-il en se frottant les mains.

— Mais tu ne racontes pas le plus beau, s’écria tout à coup Prudence, en pouffant.

Le plus beau, suivant Prudence, et ce qui l’amusait tant, c’était qu’on avait trouvé Loridaine errant sur les toits, en pantet et les jambes nues, et considérant d’un air hébété les progrès de l’incendie.

Il fallait croire que le pauvre garçon avait tellement été effrayé par la vue des flammes qu’il s’était sauvé comme un benêt, sans même prendre le temps de passer un caleçon !

Ce souvenir couchait encore Prudence de rire dans son fauteuil, et tout Donzy s’en était esclaffé pendant un mois.

— Ah ! fis-je, devenu soudain rêveur.

La pensée de Loridaine venait de me frapper… L’incendie pendant la nuit : le malheureux surpris parmi ses livres, sa fuite éperdue, son réveil devant l’éblouissement des langues de feu… Qu’avait-il dû se produire dans son esprit ? S’était-il douté… Et inopinément une nouvelle pensée surgit. Si c’était lui qui… Je me souvins de la bougie et de la boîte d’allumettes que j’avais laissées… La nuit sans lune, le travail interrompu… Le somnambule avait dû trouver l’usage des allumettes…

— Enfin, tout s’est bien passé, dis-je un peu pâle et dominant mon trouble.

— On ne peut mieux, fit Vincent en reprenant un morceau de poularde.

Du seuil de la cuisine, Balthazar nous tenait compagnie, tandis que la jupe rouge de la Morvandaise, allant et venant pour le service, lui balayait la tête en passant. Sa principale occupation consistait à se lisser les poils à petits coups de sa langue rèche.

— Pauvre gros, soupirait Prudence en considérant d’un Å“il apitoyé son manège : il augmente sa boule.

Une chenille tomba du prunier. Après un court étourdissement, elle se mit à anneler au travers de la nappe jusqu’au précipice du bord, où Vincent la recueillit délicatement entre ses gros doigts pour l’écraser ensuite à terre sous son soulier.

— Et Loridaine ? fis-je avec une certaine curiosité d’en entendre davantage.

— Mort, dit Vincent.

— Comment, mort ? m’écriai-je. N’est-ce donc pas lui que je viens d’apercevoir…

— Ah ! tu parles du fils ?

— Du fils, oui.

— Je parlais du père.

— Le père Loridaine est mort ?

— Oui, mon bon, mort, on ne peut plus mort. Nous l’avons enterré… nous l’avons enterré…

— Voici huit mois, compta Prudence.

— Ce que c’est que de nous ! dit Vincent. Il tirait, il traînait, et puis un beau jour il est tombé, plouf ! On l’a trouvé dans son arrière-boutique, le nez dans des haricots. Le docteur Estambenet a bien tenté la saignée ; mais c’était trop tard. La science s’est montrée impuissante.

À la poularde succédait un de ces flans estimés, que préparait somptueusement l’industrie de Prudence.

— Et Charles ? questionnai-je.

— Charles ?… Quoi, tu ne sais pas ?…

— Non.

— Il est marié.

— Marié ?

— Mon Dieu, oui, dit Prudence. Ça lui pendait au menton. Il a fini par épouser la petite Chamot.

— Ce que c’est que de nous ! philosophait toujours Têtegrain, en coupant le flan.

Cette fois, j’éclatai franchement et, me remémorant mes craintes de Paris :

— Par exemple ! dis-je, et vous ne m’avez rien écrit de tout ça ! L’incendie, la mort, le mariage… Que vous fallait-il donc ?…

On m’expliqua que l’on avait, en effet, pris chaque fois la plume pour me narrer ces divers événements, mais que, devant la difficulté des pages à écrire pour exposer proprement les faits, on avait chaque fois renoncé.

— Vous ne pouviez pas me dire en six mots : grenier brûlé, grainetier mort, Loridaine marié ?

— Mais non, se gendarma Vincent, tu nous aurais demandé des détails ! Et pour ce qui est de tenir la plume, tu sais, ni Prudence, ni moi, nous ne sommes des notaires.

De vive voix, on m’en donna, des détails. Je dus entendre trois fois le récit circonstancié de l’incendie. La Morvandaise elle-même présenta sa version. Je dois dire de suite que le fantôme n’y jouait aucun rôle. Toute espèce de fantôme paraissait même avoir disparu de son souvenir.

— C’est comme j’vous parle, m’sieur Fréd’ri, qu’on y veyait si clai qu’en piein jou !

Ma chambre avait été légèrement touchée par l’eau. Quant au grand bureau de Vincent, il n’avait par bonheur subi les atteintes d’aucun des deux éléments. Mais du grenier il ne restait rien : tout avait été carbonisé, volatilise, réduit en cendres. Des livres de l’oncle, pas un seul n’avait échappé, que le Paul de Kock de ma cousine qui n’avait jamais été remonté. Des morceaux de papier brûlé avaient longtemps voltigé sur la ville ; on en avait retrouvé jusque sur la butte du donjon.

La reconstitution avait été menée rondement. Pour se mettre au goût du jour, on avait remplacé la tuile par de l’ardoise. À part cela, les frais avaient été réduits au strict, et dans le règlement de comptes, comme il y avait eu une petite contestation avec le charpentier, on s’était mis d’accord avec le bateau neuf.

La mort du grainetier donna lieu à moins de commentaires. La mort, c’est la mort : chacun sait ça. En revanche, le mariage fut plus fertile. On ne m’en épargna aucun point. Prudence décrivit la toilette de la mariée, Têtegrain celle du marié, la Morvandaise celle des demoiselles d’honneur. On me fit avaler la liste des invités. La voiture, décorée de fleurs d’oranger, était conduite par le père Pidoux ; le reste du cortège suivait à pied et Cyprien fermait la marche. Je n’évitai ni la cérémonie à l’église, ni le repas de noces à l’hôtel du Grand-Monarque, ni le toast du juge de paix Le bègue, ni la chansonnette du docteur au dessert. Le charivari des garçons de Donzy devant la graineterie s’était prolongé fort avant dans la nuit. On avait fini par décrocher l’enseigne et par la promener triomphalement aux flambeaux dans les rues, places et carrefours de la ville et jusque dans les campagnes environnantes.

— Voilà donc, dis-je, les trois demoiselles Chamot mariées !

— Les voilà mariées toutes les trois, fit Vincent.

— Ã€ propos, dis-je, n’est-ce pas aujourd’hui le quatrième samedi du mois ?

— C’est, en effet, le quatrième samedi du mois, fit Vincent ; mais il n’y a plus de quatrième samedi du mois. À présent que les Chamot ont marié leurs filles, ils se tiennent tranquilles.

— Tu sais, dit Prudence, que l’aînée des Legrandfour est toujours à prendre ?

— Merci bien, répondis-je, nous verrons plus tard.

Une nouvelle chenille tomba ; mais Vincent, perdu dans ses rêves, la laissa circuler librement.

— Au moins, m’informai-je, entretenez-vous des relations de bon voisinage avec le jeune couple ?

— Heu ! dit Vincent, nous ne nous voyons guère.

Sur quoi Prudence ajouta sagement :

— Entre voisins, n’est-ce pas, on s’estime, mais il vaut mieux ne pas trop se fréquenter.

Néanmoins je jugeai indispensable d’aller, dès le lendemain, rendre visite au ménage. On me fit monter au salon, où je n’étais jamais entré. J’y reconnus cependant deux ou trois meubles du salon Chamot, entre autres le grand canapé grenat. Loridaine, comme de juste, occupait maintenant le premier étage. Cyprien avait hérité de la petite chambre sous le toit. Je remarquai le même air de netteté, de bon ordre, d’élégance qui m’avait déjà frappé dans la boutique. Le premier étage de la graineterie Loridaine respirait en outre un bonheur parfait.

On me reçut comme un vieil ami. Il y eut bien d’abord un peu de gêne, mais elle s’évanouit vite.

— Et vous voilà parmi nous pour… pour… ?

La petite Chamot, maintenant Mme Charles Loridaine, avait un peu engraissé ; mais elle possédait toujours ses yeux bruns et ses longs cils. Quant à Loridaine, il était méconnaissable. Sur sa barbiche décemment taillée, le visage s’élevait rose et blanc, florissant de paix et de santé. Le vêtement était propre et juste. Le geste, toujours un peu gauche, avait acquis une tranquille sobriété, du plus curieux effet quand on avait encore dans l’œil, comme moi, l’intempérance et la singularité d’autrefois. Mais ce que j’appréciai surtout, ce fut le regard, ce regard limpide, ce regard qui ne clignotait plus, ce regard où il n’y avait plus d’inquiétude, plus de doute, plus de flamme non plus, mais une belle, noble et confiante sérénité, la sérénité d’une conscience heureuse, la sérénité de l’homme qui dort.

Je lui fis compliment de sa bonne mine. Il se tourna en souriant vers sa femme, comme s’il voulait lui en attribuer le mérite.

Oui, il était heureux ; ses affaires marchaient bien ; la graineterie avait notablement augmenté son rendement cette année ; il avait réussi à lancer la Passion blanche dans le pays et tout le monde en voulait.

J’eus le plaisir aussi de présenter mes hommages à Mme Loridaine mère. Elle se portait bien, n’avait pas eu de mouvement de bile depuis longtemps et paraissait vivre dans la meilleure intelligence avec sa bru.

On m’invita à dîner pour le jeudi suivant : le lundi étant réservé aux parents Chamot, le mardi étant retenu par les Bondouffle de la forge et le mercredi étant jour de grand marché.

Le jeudi donc, sur les sept heures, je me présentais à la graineterie, où Cyprien était en train de placer les volets. Loridaine avait aménagé dans son arrière-magasin une sorte de petit salon, muni d’une table ronde et de fauteuils cannés, où il offrait le vermout à ses meilleurs clients. C’est aussi là que nous le primes.

— Il est bon, dit Loridaine ; je vous le recommande.

Sa langue claqua sur son palais, ses paupières se joignirent, tous ses plissements de peau et ses remuements de lèvres commentèrent la bouteille.

Le général Boulanger avait été accroché au-dessus d’une panoplie d’épis, et son sort était désormais de surveiller du haut de son cheval noir les fructueux marchés que passait Loridaine.

La dégustation du vermout achevée, nous montâmes. Je repassai par la porte de derrière, je retrouvai l’escalier de bois tant de fois témoin de nos furtives ascensions et de nos dégringolades affolées. Mais au lieu de grimper jusqu’au second, nous nous arrêtâmes au premier. Ces dames nous attendaient. Mme Loridaine mère était en robe noire atténuée de pois blancs ; Mme Charles faisait valoir sa taille un peu moins fine que jadis dans une charmante toilette mauve. Une bonne joufflue vint annoncer que c’était servi.

— Ã€ table ! cria Loridaine.

J’offris mon bras à Mme Charles et nous passâmes dans la salle à manger, où je n’avais également jamais pénétré. La fenêtre donnait sur la rue et les contrevents en étaient tirés à cause du demi-jour. Une belle suspension neuve projetait sur la nappe éblouissante les incandescences de son bec Pigeon. C’était sur cette table, sinon sur cette nappe, que Loridaine avait dû griffonner à la dérobée nombre des répliques de Loridan. Elle était maintenant couverte d’une superbe vaisselle de terre de fer, monogrammée aux initiales entrelacées de son nom et de celui de sa femme, ce qui faisait en même temps, me fit-il remarquer avec esprit, Charles Loridaine aussi bien que Loridaine-Chamot.

— C’est tout à fait sans façon, dit Mme Charles ; nous n’avons qu’une pièce de bÅ“uf.

Le dîner s’ouvrit sur la soupe aux topinambours, fameuse dans tout le Nivernais ; il se continua par des amourettes de veau servies à la sauce poulette dans une croûte vol-au-vent ; et ce ne fut qu’après s’être poursuivi avec une couronne de côtelettes d’agneau garnies de truffes autour d’un ragoût de crêtes et de rognons de coq que parut la pièce de bÅ“uf annoncé.

La jolie maîtresse de maison dut avouer en rougissant qu’elle n’était pas restée étrangère à la confection de ces différents plats.

— Que voulez-vous ? dit-elle ; nous ne sommes pas comme vos Parisiennes : le temps que nous n’employons pas à courir les magasins de nouveautés, il faut bien que nous le passions à la cuisine.

— Ce n’est qu’un autre genre de coquetterie, complimentai-je, la fourchette animée.

Ne voulant pas rester en arrière, Loridaine, qui avait le département des vins, me fit goûter d’un petit Montrachet dont je constatai l’agrément, puis d’un vieux Romanée qui me parut soutenir hardiment la comparaison avec le Clos Saint-Hubert de mon cousin.

— Voyons, dites-moi bien le fond de votre pensée, me scrutait Loridaine ; que pensez-vous réellement de mon Romanée ?

— J’en pense… j’en pense, réfléchissais-je en l’essayant à petits coups, qu’il est absolument authentique.

Une lueur d’orgueil passa dans ses yeux.

On mangeait lentement ; on prenait le temps de savourer les mets ; on sentait qu’après le travail tranquille du jour et la fermeture des volets de la graineterie il n’y avait rien de mieux à faire au monde, avant d’aller se coucher, que de se nourrir longuement et intelligemment, sous le bel éclat paisible de la lampe Pigeon, au milieu d’une bonne causerie dont les faits et gestes de la ville de Donzy constituaient l’essentiel.

On parla donc de Donzy, de la dernière crue du Nohain, d’une maison que l’on bâtissait sur la route de Clamecy, du mariage sous roche de l’une des demoiselles Bondouffle, et de Mlle Cléopâtre Estambenet qui persistait à rester vieille fille. On me demanda des nouvelles de Balthazar :

— Est-ce vrai qu’il a la boule, le pauvre minet ?

Sur les dix heures, Mme Loridaine mère se retira. Son meilleur sommeil était le soir, et elle ne voulait pas le manquer.

— Le mien, c’est le matin, dit Mme Charles.

— Le mien, c’est toute la nuit, déclara Loridaine.

Sur quoi Mme Charles minauda :

— Oh ! vraiment ?…

Et elle vint chatouiller, du bout des doigts, son mari sous le menton.

Mais quand Loridaine eut apporté la cave à liqueurs, que le café fuma dans les tasses, qu’il eut allumé sa pipe et que sa femme eut pris son crochet, on se mit tout de même à parler un peu du passé.

— Oui, dit-il, c’est une chose étrange qui m’est arrivée. Il faut croire que le mariage transforme bien les hommes !

— Oh ! dit-elle, ce n’est pas le mariage. Longtemps avant que nous soyons mariés, tu n’écrivais déjà plus.

— C’est vrai, fit-il ; ça m’a quitté… tenez, peu après l’incendie qui a eu lieu chez votre cousin.

— Tu vois bien ! fit sa femme.

— Un beau jour, mon cher monsieur Loiseau, – il m’appelait maintenant mon cher monsieur Loiseau, – j’ai dormi quarante-huit heures de suite. On ne pouvait plus me réveiller. Le lendemain, ou plutôt le surlendemain, quand j’ai voulu me remettre à mes travaux littéraires, jugez de ma surprise extrême : rien n’est venu. J’avais beau me torturer l’esprit, me mettre la cervelle à l’envers, pas moyen d’avancer d’un pas. Je crus que c’était une incapacité passagère ; mais les jours suivants, même résultat. Je disposais tout ce qu’il me fallait : mon papier, mon encre, mon petit dictionnaire à côté de moi pour chercher l’orthographe des mots difficiles. Mais une fois la plume à la main, je pensais à toute autre chose et certainement beaucoup plus à Renaude qu’à la littérature.

— Comment, dit Mme Charles, c’est moi qui…

— Chut ! fit son mari, qui n’aimait pas à être interrompu quand il racontait une histoire : tu vois que j’avais raison de dire que c’était le mariage. Je n’avais plus qu’une idée en tête, celle de m’établir. En même temps, je prenais goût aux affaires. Le commerce des graines se présentait à moi sous un nouvel aspect. J’en aimais la minutie, l’ordre et la grande sécurité. Je réussis quelques opérations, qui me firent trouver un charme infini à la fructification de l’argent. Bref, d’un an à l’autre, je suis devenu ce que vous me voyez, le fidèle et digne successeur de mon père. Je me flatte même, ajouta-t-il avec un petit air de fatuité, d’être un bien meilleur grainetier que lui.

Il me versa pour la seconde fois du cognac et nous bûmes à sa prospérité. Les événements, pour lui comme pour moi, avaient tourné au mieux. Mais je ne sais pourquoi, devant son assurance et son contentement actuels, je ne pus me défendre d’un incompréhensible sentiment de tristesse, tandis que, dans les yeux de celle qui avait été Mlle Renaude, traînait aussi comme une sorte d’obscur regret.

— Et qu’avez-vous fait, dis-je, de tous vos manuscrits ?

Il me répondit avec tranquillité :

— Je les ai brûlés.

— Vous avez eu ce courage ?

— Ce courage ? fit-il étonné. Non, ce fut plutôt… attendez…

Il cherchait à se rappeler le motif qui avait bien pu déterminer cet holocauste.

— Ce fut plutôt dans un accès… comment dirais-je ?… de découragement… disons le mot, de désespoir… Oui, je m’en souviens, je fus d’abord désespéré devant ce que j’appelais alors le désastre de mon intelligence. Il y eut quelques jours terribles. Ce fut dans un de ces moments d’accablement que, pris de fureur contre moi-même, contre la destinée, contre les hommes, j’anéantis en quelques minutes ce qui avait été l’œuvre de plus d’une année de ma vie… Ah ! quand j’ai vu flamber tout ça !…

Il s’interrompit, il hésita, tandis que je l’observais.

— Eh bien, non, fit-il, je n’ai pas eu lieu de me repentir de cet acte. Voyez-vous, mon cher monsieur Loiseau, je me perdais, je soulevais quelque chose de trop lourd pour moi… Et qui sait, reprit-il avec un accent lointain dans la voix, si j’avais conservé par devers moi ces paperasses…

Et il me sembla, à ce moment, que lui aussi regrettait peut-être quelque chose…

— Ã€ propos, dis-je…

Une question était sur mes lèvres. Allais-je la risquer ?… Je la risquai.

— Vous avez dû pourtant, mon cher monsieur Loridaine…

— Quoi ?

— Recevoir un jour une réponse de l’Odéon ?

Il me regarda, puis il dit :

— Aucune. Ces gens-là ont dû m’oublier, comme je les ai oubliés moi-même. Si jamais vous passez par là, ajouta-t-il après une pause, vous pourriez, sans vouloir les offenser, aller leur retirer ce manuscrit.

— Que faudra-t-il en faire ?

Il secoua la cendre de sa pipe.

— Vous n’aurez qu’à le jeter au feu. Il ira rejoindre les autres.

Mme Charles s’était éclipsée un instant. Elle revint avec un petit album de peluche qu’elle ouvrit sur la table.

— Le monstre, dit-elle, il n’aura toujours pas brûlé ça !

— Ah ! oui, sourit faiblement Loridaine.

La jeune femme, de son doigt rose, tournait des pages…

 

Non, je n’étais pas né pour ce bonheur suprême

De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds…

 

— C’était pourtant bien !… murmura-t-elle.

 

Si je vous le disais pourtant que je vous aime,

Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?…

 

— C’était pourtant bien ! murmura-t-il.

Et tandis que les strophes inspirées s’égrenaient l’une après l’autre des lèvres de la jeune femme, deux larmes, deux lentes larmes coulèrent sur les joues de Loridaine ; puis, sous leur voile brillant, deux éclairs passèrent tout à coup au fond de ses yeux, comme s’il se souvenait qu’un jour il avait eu du génie.

— Voulez-vous me confier cet album ? dis-je à la jeune femme.

— Pourquoi ?

— Je désire recopier quelques-unes de ces poésies et peut-être les faire lire à un ami que j’ai à Paris.

Elle esquissait déjà un refus.

— Donne-le-lui, dit brusquement Loridaine : il vaut mieux qu’il ne reste rien ici de tout ça !

Il sentait le danger ; je le sentais aussi. Ce n’était pas le même, mais nous étions tous deux d’accord pour l’écarter. Celui que je redoutais, c’était qu’un jour, une fois, – tout est possible, – quelqu’un, fût-ce de Donzy, sous les yeux de qui s’ouvrirait l’album de peluche, ne reconnût l’une ou l’autre des pièces qu’il contenait.

Sans doute, ce ne serait plus la même catastrophe… C’en serait une tout de même. Qui sait si l’amour de la jeune femme pour son mari n’était pas composé en grande partie de l’admiration qu’elle avait eue pour lui, jeune fille ?…

La soirée s’était prolongée assez tard. Deux heures sonnaient à Saint-Caradeuc. Loridaine commençait à s’agiter, à devenir nerveux. Il était temps de m’en aller. Je remerciai mes hôtes de leur charmant accueil et je leur souhaitai bonne nuit. Je rentrai un peu gris chez les Têtegrain.

Dans le vestibule, à la place concertée avec Prudence, je trouvai mon bougeoir avec une boîte d’allumettes. La flamme étoilée scintilla dans l’escalier. Je dus tituber quelque peu le long des marches. Sacrée Romanée !… Dans ma chambre, un magnifique clair de lune m’accueillit. Je soufflai la bougie, puis j’allai m’accouder à la fenêtre. Un délicieux zéphyr nocturne caressa mon front. Une odeur potagère, fraîche et salubre, montait. Le Nohain bleuissait entre ses saules, et le bateau neuf y dessinait à l’ancre sa silhouette. Je demeurai là quelques quarts d’heures, que Saint-Caradeuc me coula l’un après l’autre, délicatement, dans l’oreille. Ma légère ébriété passait. Je me mis au lit.

Je n’étais pas complètement endormi qu’une succession de bruissements étranges courut au-dessus de moi. Était-ce un rêve qui commençait ? Était-ce mon demi-sommeil qui s’atténuait pour me laisser percevoir un bruit réel ? Un glissement, puis un cri, une sorte de long miaulement déchira l’air. Ma paupière se souleva et battit. Un grand rayon de lune balafrait la chambre. Mal éveillé, je me crus reporté à l’année dernière. Je crus entendre le somnambule vivre là-haut. Et tout à coup, l’ardoise crissa sous des griffes. Une effroyable avalanche, glapissante, miaulante, sifflante, hurlante, balaya le toit. Mes yeux s’ouvrirent tout grands. Une double bête fantasmagorique dégringola du haut en bas de ma fenêtre, dans l’épilepsie de dix membres frénétiques agités comme des décharges et avec un vacarme étourdissant. Je me mis sur mon séant. Le sabbat continuait dans le jardin. Une bataille forcenée tourbillonna. Elle s’éloigna dans la nuit et ne me parvint plus enfin que comme un guilleri d’oiseaux rageurs. Ma tête retomba sur l’oreiller. Mon sommeil interrompu me reprit tout entier, et je ne me réveillai que le lendemain à midi.

Nous venions de nous mettre à table. Têtegrain ouvrait un pâté, et je me préparais, pour l’édification de Prudence, à entamer le récit du dîner Loridaine, lorsqu’un fracas de vaisselle nous fit tous les trois sursauter.

Suffoquée, Prudence s’écria :

— Oh ! c’est trop fort ! Il y a un an que ça n’était pas arrivé !

— Est-ce que cette bringue-là, fit Vincent, aurait par hasard revu…

La porte s’ouvrit ; la bonne parut, ses débris de faïence dans les mains.

— Ah ça ! ma fille… commençait déjà Prudence.

Mais elle demeura court devant l’air particulièrement bouleversé de sa bonne.

— Qu’est-ce qu’il y a ? changea-t-elle de couleur.

— Qu’est-ce qu’il y a ? fit à son tour Têtegrain. Est-ce que tu aurais revu…

La Morvandaise gémit :

— Oui, m’sieur Têtegrain, j’l’ons revu !… Mais j’savions maintenant c’que c’étiont…

— Et qu’est-ce que c’étiont ? patoisa sans le vouloir Têtegrain.

— C’étiont les chats.

Puis levant au plafond ses tessons :

— Ah ! m’sieur, m’ame, qué malheur !…

— Quoi ?… Quoi ?… Quoi ?… fîmes-nous, ne pouvant supposer qu’elle déplorait si tragiquement le sort de ses assiettes.

— Regardez-le !…

Elle s’effaça pour laisser Balthazar faire solennellement son entrée.

Nous nous levâmes tous les trois.

— Ah ! mon Dieu ! glapit Prudence.

— Ah ! mon Dieu ! s’écroula Vincent.

Et je ne pus m’empêcher de crier aussi :

— Ah ! mon Dieu !…

Balthazar avait la queue coupée.

Ce fut d’abord une grande lamentation. Prudence vagissait ; Têtegrain sacrait ; la Morvandaise invoquait les saints. Balthazar seul semblait prendre philosophiquement son parti de l’aventure. Au lieu du dîner Loridaine, ce fut la bataille de la nuit qu’il me fallut conter. La Morvandaise, avec pleurs, compléta mon récit par ses propres observations.

— Je suis sûr que c’est cet immense sacripant de matou blanc ! suggéra Vincent. Il y a un an que je le guette. Les amitiés de chats, voyez-vous…

Il n’acheva pas sa pensée.

On parla de faire venir le vétérinaire. Mais qu’y aurait-il fait ? Il aurait fallu tout au moins retrouver la queue coupée. Et où était-elle ? Les recherches furent vaines. À tout hasard, on décida d’avertir le garde champêtre, afin que, s’il la rencontrait, il ne manquât pas de la rapporter. Puis, comme, dans toutes les choses humaines, on finit par se consoler, en pensant qu’ayant moins de poil à lécher Balthazar augmenterait moins vite sa boule.

Le jour même, je fis venir ma malle de la gare.

Le père Pidoux la véhicula avec le sérieux qu’il apportait généralement à ces sortes de choses. Je l’ouvris sous l’œil minutieux de Prudence. J’en tirai les vêtements de saison, le linge, les chaussettes, la double paire de souliers en veau jaune. Ma cousine dressa du tout un compte exact. Je retrouvai dans les angles du fond quelques débris de croquets.

Pleinement rassuré désormais sur la tranquillité de mon été, je m’apprêtai à jouir du soleil, du bon air, de la forêt et du bateau neuf. J’inspectai mes lignes.

Huit jours plus tard, je rendis chez mes cousins le dîner Loridaine. On y mangea, à mon honneur et à ma gloire, une superbe carpe que j’avais eu l’inconscience d’aller pêcher à l’endroit même où j’avais juré de ne jamais retourner, droit derrière le jardin Chamot. Était-ce celle que j’avais si magistralement ferrée l’an dernier ? J’eus le cÅ“ur de le supposer.

— La chair en est succulente, gloutonna Loridaine.

La petite Mme Charles, toute impressionnée, demanda la recette, et ma cousine commença volontiers :

— Prenez une carpe de rivière…

— De rivière, fit Mme Charles, mais comment savoir qu’elle est de rivière ?

— Il faut la pêcher ! repartis-je en un facile triomphe.

Au milieu de cette quiétude, il y avait bien encore un point noir : le maître d’école. Mais, moins génial, le maître d’école se trouva aussi beaucoup moins dangereux que Loridaine.

Il fallut pourtant un jour subir la lecture de son drame, ou plutôt des premières scènes de son drame, car il n’y avait encore que les premières scènes d’écrites. Il me les lut, un dimanche matin, pendant la messe, sur le banc du jardin public. Le cygne promenait dans le bassin la solitude de son col blanc, et de temps en temps son bec tournait vers nous sa camardise intriguée.

Le drame de M. Isidore Paumier s’appelait : Hervé de Donzy.

— Hervé de Donzy ! Qu’en dites-vous ?

— Ce que j’en dis ?…

Ah ! pour sûr, celui-là sortait bien de la tête innocente et doucement pédante de l’ancien flotteur de Clamecy !

— Je mettrai trois ans à l’écrire. Mais ça, monsieur, ce sera une Å“uvre !

C’était informe et stupide. Je lui fis les plus grands éloges.

Il voulut bien s’en contenter. Deux ou trois fois encore, il me pria d’écouter une scène, puis ce fut tout. Sa fécondité ne rappelait que de très loin celle de Loridaine. J’y gagnai même d’entendre moins de dissertations sur les antiquités locales, et je pus aller me promener sur la butte du donjon sans y risquer la fatale rencontre avec l’intolérable bavard. M. Isidore Paumier se devait maintenant à ses concitoyens. Il y recueillait d’ailleurs une ample et légitime considération : et une soirée ayant eu lieu chez les Bondouffle, M. Isidore Paumier fut invité.

L’été progressa sans autre secousse. Les premières feuilles se dorèrent, les soirs s’assombrirent et le drame de M. Isidore Paumier progressa lui-même lentement.

Quand le premier acte fut achevé, tout Donzy s’en réjouit et Penouillard l’annonça dans son journal.

Et maintenant, rentré à Paris, je songe, durant ces longs soirs d’hiver, à toute cette histoire singulière et parfois vaguement touchante. J’en repasse les divers épisodes et j’essaye d’en conter les peu notables péripéties. C’est novembre avec son ciel humide. Puis, c’est décembre avec de rares flocons de neige flottant comme des frelons d’hiver dans le gel de l’espace. Le vent souffle dans ma cheminée et ma girouette grince. Le charbon tire de toutes ses braises. Un oiseau mort est tombé sur mon balcon et son petit corps se givre tranquillement dans le soir qui tombe. J’allume ma lampe. J’ai reçu ce matin une lettre de Vincent. C’est la première. Je sais qu’il y en aura deux autres cette année. J’en ai lu avec plaisir le papier quadrillé. Il ne se passe rien, ou du moins Vincent me l’affirme. Il n’y a eu ni nouvel incendie, ni nouveau décès, ni nouveau mariage. Balthazar, avec sa queue coupée, semble reprendre goût à la vie, et M. Isidore Paumier a commencé le second acte d’Hervé de Donzy.

Je songe. Ma plume va mettre FIN sous le cahier relatant l’histoire de ma courte liaison avec le grainetier actuel de la Grand’rue. J’ai là, sur ma table, l’album de peluche de Mlle Renaude. J’en considère les pages, dont les coins ne sont plus très propres… Puis je relis quelques-unes des miennes…

… Au fond, qu’est-ce que le génie ? Qu’est-ce que l’inspiration ?… Qui sait si les hommes de génie ne sont pas, eux aussi, des somnambules ?… les somnambules d’œuvres écrites de toute éternité, existant déjà dans d’autres planètes ou dans d’autres mondes, peut-être, que nous ne soupçonnons pas !… Un philosophe, dont je ne me rappelle plus le nom, n’a-t-il pas émis l’idée du retour éternel des choses ?… Qui sait ?…

… L’album de Mlle Renaude, voilà tout ce qui reste de l’œuvre de Loridaine, ce petit album que j’ai là sous les yeux et que je ne rendrai jamais… Ce petit album et, quelque part, dans les cartons de l’Odéon, où je n’ai jamais eu le courage d’aller le retirer, un manuscrit sur beau papier ministre, portant en tête ce titre : Joas, tragédie en cinq actes, par Charles Loridaine, et au milieu duquel se trouve une lacune inexplicable, avec ces mots écrits au crayon bleu, au travers de la page blanche : Sera complété plus tard.


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Dumur, Louis, Un Coco de Génie, Paris, Plon, 1922. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, Château Gaillard à Andelys, huile sur toile, 1924, a été peinte par Félix Vallotton (Musée des Beaux-Arts, Lausanne).

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