Louis Dumur

LES TROIS DEMOISELLES
DU PÈRE MAIRE

Roman

Illustrations : Gustave Wendt

1909

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C’était un vieux régent du Collège de Genève et on le conservait comme une antiquité.

Je le vois encore traversant de sa marche oblique la vaste cour gravelée, la grosse clef de septième à la main, le feutre gras et solennel, le foulard de soie rouge engonçant le cou écrouelleux. Au dernier coup de cloche, il surgissait de la loge de Boru, le concierge, et tous nous mugissions longuement :

— Voilà le père Maire !…

Une poussée, ou, comme nous disions, une « cougne », formidable montait battre la porte de chêne ; dans le reflux, un passage s’ouvrait, et le père Maire, écrasant quelques pieds venait fourrer lui-même le panneton brillant d’usure de sa clef dans la serrure compliquée. Tous alors, les cent deux ou les cent trois – car cette année nous dépassions la centaine et ce ne fut que l’année suivante que la classe de septième fut dédoublée – tous nous nous précipitions, nous nous ruions comme un troupeau dans le gouffre obscur de la salle, où souvent, vingt, trente corps, en une boulée confuse de têtes, de jambes, de semelles et de culottes, culbutaient les uns par-dessus les autres.

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C’est ce qui se passait tous les matins, à sept heures, devant la première porte de l’aile de gauche, vers l’angle, en regardant le vieux porche de Calvin. Ce spectacle se renouvelait après la récréation de neuf heures, après celle de dix, et aux vingt-cinq, c’est-à-dire à la rentrée des classes de l’après-midi, à une heure vingt-cinq.

C’était le bon temps.

— Va, Nicolas, profite d’apprendre, les beaux jours ne reviendront pas, me disait chaque matin mon père, Ami Pécolas, horloger au quai des Étuves, tandis que ma tante Bobette bouclait sous mes épaules mon petit sac d’écolier.

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— Va, Nicolas, profite d’apprendre !

Et tante Bobette ajoutait, en me donnant à baiser sa pommette couperosée :

— Mon enfant, ne t’échauffe pas trop, et que le Seigneur te garde.

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Bien convaincu de l’importance qu’il y avait à aller au collège, le petit Nicolas Pécolas que j’étais descendait alors les quatre étages de la maison du quai des Étuves, traversait les ponts de l’Île, suivait les rues Basses, prenait la rue Verdaine, montait la Vallée et débouchait, un peu essoufflé, dans la cour bruyante du Collège, où il était invariablement accueilli par cette plaisanterie quotidienne :

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— Pécolas, montre-moi la langue !

Je ne sais si je descendais du célèbre Pécolat qui, soupçonné d’avoir empoisonné l’évêque Jean de Savoie, prince et tyran de Genève, préféra se couper la langue avec un rasoir plutôt que de se laisser arracher des révélations. Mais enfin, je m’appelais Pécolas comme lui. Il y avait un autre Pécolas, élève de sixième ; et il y avait un troisième Pécolat, en quatrième classique. Ce dernier était même de l’aristocratie. Il écrivait son nom avec un t : nous n’écrivions le nôtre qu’avec un s. Ce devait être lui qui descendait de l’homme au rasoir.

C’est celui qui est aujourd’hui banquier rue de Hollande.

Pour moi, qui ne portais pas un pareil avenir dans le plumier qui ballottait au fond de mon petit sac d’école, et qui n’arborais pas le t des grands Genevois, je n’étais sans doute destiné qu’au cabinet d’horlogerie du quatrième étage de la maison du quai des Étuves, et c’est pourquoi mon père, l’horloger Ami Pécolas, me disait le matin en caressant de sa moustache fauve mon front de neuf ans :

— Nicolas, profite d’apprendre.

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C’est pourquoi aussi, plein de docilité, de bonnes intentions et de respect pour ma nouvelle dignité de collégien de Genève, je montais orgueilleusement la Vallée, je me mêlais aux embardées de la cour, je prenais part à la cougne devant la septième et je mugissais avec les autres, quand je voyais surgir de la loge de Boru le père Maire avec sa clef :

— Le père Maire ! Voilà le père Maire !

Après avoir ouvert la porte, le père Maire restait encore quelques instants sur le seuil à humer le soleil du dehors, tandis que la classe moutonnait à l’intérieur. Le veston plus moderne de son collègue de sixième classique venait le rejoindre, et les deux régents, le jeune et le vieux, avant de franchir chacun leur seuil respectif, échangeaient des paroles que nous n’entendions pas, mais qui nous semblaient respectables. Par la porte ouverte, où les deux silhouettes se dressaient en pleine lumière, un fort cube de soleil faisait poudroyer une portion de la classe, tandis que, de l’autre côté, tombait des trois larges baies grillagées à arc surbaissé le petit jour gris-bleu auquel nous allions peu à peu nous habituer.

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C’est alors, généralement, qu’arrivait le retardataire. On le voyait pointer tout là-bas, les jambes à son cou, derrière la loge de Boru, traverser en flèche la cour dans la même ligne oblique que le père Maire avait suivie d’un pied pondéré, contourner comme une couleuvre les basques solennelles du régent, se faufiler entre les banquettes en pinçant des mollets et gagner sa place où il chevrotait de rire en soufflant à se décrocher la tête.

C’était tantôt Magnin, tantôt Crud, tantôt Chalumeau ; c’était tantôt Brifaille et tantôt Salignon… Mais quand c’était Salignon, il se passait une chose impressionnante. Salignon, qui était un affreux drôle, un guenapin, comme nous disions aussi, Salignon, loin de prendre ses jambes à son cou, arrivait tranquillement, les mains dans les poches, le béret sur l’œil, le vocabulaire Pautex ou le manuel de géographie Chaix pendu négligemment sous le coude au bout d’une ficelle. Dans le grand silence qui s’établissait tout à coup, cette traversée de la cour déserte semblait durer tout un siècle. À mesure que Salignon approchait, on entendait plus distinctement remuer le gravier sous son soulier, et pendant tout ce temps Salignon avait l’air de dire au père Maire :

— Toi, ma vieille, tu n’oseras pas me fermer la porte au nez, tu ne l’oseras pas.

Je ne sais si le père Maire n’osait pas, mais le fait est qu’il ne fermait pas la porte au nez de Salignon. Il attendait avec une patience extraordinaire que Salignon, soulevant à demi son béret fripé, eût passé d’un jarret rogue devant lui, et ce n’est que lorsqu’il était bien sûr que Salignon avait eu tout le temps de joindre son banc, que, serrant comme si de rien n’était la main du régent de sixième, le père Maire entrait à son tour, en disant au grand Guillermin, le dernier de la classe :

— Guillermin, ferme la porte.

Tous alors, les cent deux ou les cent trois, nous nous levions d’un seul mouvement, tandis que Guillermin poussait lentement la porte de chêne et que le père Maire gagnait sa chaire.

On voyait encore scintiller une grosse mouche dorée dans une lame de plus en plus mince de soleil, puis la clenchette claquait et le petit jour gris-bleu des baies régnait seul dans l’immense salle. À droite de la chaire était le tableau noir, son éponge et ses morceaux de craie. À gauche pendait une belle carte murale de la Suisse, avec ses cantons peints de couleurs différentes, Zurich en bleu, Zoug en bistre, Vaud en vert, Fribourg en jaune, Genève en carmin, ce dont nous étions très fiers, parce que Berne était également colorié en carmin et que Berne est le plus gros canton de la Suisse et la ville de Berne la capitale de la Confédération et le siège du Gouvernement fédéral.

Ayant remplacé son chapeau de feutre par une calotte de velours anglais ornée d’une houppe de cordonnet, le père Maire essuyait avec soin le verre de ses lunettes, tirait une prise de sa tabatière de corne et, tout en fourrant la pincée de poudre dans son nez busqué, débutait par jeter un long regard sévère et circulaire sur nos bancs.

Puis, après s’être assuré du silence, et de la dignité de notre tenue, il ôtait gravement la calotte à houppe dont il venait de coiffer ses mèches grises.

Tous, nous étions restés debout pour la prière.

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— Ô Dieu, notre maître céleste, implorait-il alors d’une voix forte, daigne abaisser sur cette classe de septième du Collège de Genève…

Nous n’écoutions guère, et je crois que peu d’entre nous auraient été capables de dire ce que le père Maire désirait au juste que Dieu daignât abaisser sur notre classe de septième. Le vieux régent avait ainsi trois ou quatre formules de prière, assez peu différentes, mais qu’il variait d’intonation, suivant l’état de la température et celui de son humeur.

Toutes se terminaient d’ailleurs invariablement par la récitation de l’oraison dominicale, dont il confiait généralement le soin à l’un d’entre nous.

— Notre père qui es aux cieux… Chalumeau, continue !

Et Chalumeau continuait, tout ânonnant :

— Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne…

Au bout, toute la septième se rasseyait, dans un remuement de pieds et un bruissement de culottes.

Le gouvernement cantonal, mon fameux grand-oncle Ambroise Porterel en tête, avait bien décrété des réformes radicales. L’enseignement de l’État ayant dépouillé tout caractère confessionnel, la prière au commencement des classes n’avait plus de raison d’être, d’autant que, si la majorité des élèves était protestante, il y avait parmi nous nombre de catholiques, tant papistes que libéraux, des juifs, plusieurs Russes, Grecs ou Roumains, manifestement orthodoxes, et même un petit Égyptien, nommé Muley, parfaitement mahométan.

Mais le père Maire, lui, ne faisait pas tant d’histoires. Il avait l’habitude de faire la prière, et il la faisait. De tout temps il l’avait faite ; ses prédécesseurs l’avaient faite ; de mémoire de régent, on l’avait toujours faite au Collège de Genève. Le gouvernement pouvait décréter ce qu’il voulait, le père Maire restait sourd à toutes les circulaires. Sans faire de distinction entre les diverses confessions, il favorisait également protestants, catholiques, orthodoxes et juifs. Muley lui-même n’échappait pas au Notre père, et quand le petit Égyptien, qui aurait peut-être récité sans faute le La ila illa Allah, s’embrouillait dans les termes de la prière évangélique, le père Maire ne se gênait pas pour lui dire :

— Muley, tu n’es qu’un âne !

C’était un vieux régent, beaucoup plus vieux, certes, que le gouvernement, et têtu comme tous les vieux régents. Mais comme c’était en même temps, de l’avis de tout le monde et aux yeux même du gouvernement, un excellent régent et certainement le seul capable de tenir tête à une classe de plus de cent élèves, dont les trois quarts étaient des gamins genevois, c’est-à-dire tout ce qu’il y a au monde de plus indiscipliné, de plus rogue et de moins prédisposé à se laisser brider, on lui passait ses manies, sa prière et ses autres habitudes de l’ancien temps.

Un grand nombre de parents le soutenaient même dans sa résistance.

— Ces radicaux, disait tante Bobette, est-ce qu’ils veulent donc tout démolir ?

Et mon père qui, bien que du quartier Saint-Gervais, avait des opinions conservatrices appuyait volontiers tante Bobette d’un grognement significatif.

Parmi ces habitudes si pieusement conservées par le père Maire, il y en avait une qui, sans réunir la même somme d’approbation, bénéficiait cependant, elle aussi, de la tolérance sympathique qui couvrait la respectable personne du pittoresque régent de septième.

Chaque matin, la prière faite et la calotte de velours installée derechef sur son piton chenu, le père Maire ne manquait pas, pendant que les premiers de bancs rassemblaient les cahiers de devoirs, d’inspecter « ces demoiselles ».

Quand il plaisantait, ce qui lui arrivait quelquefois, il les appelait ses filles. Nous les appelions, par dérision, ses demoiselles.

Il y en avait trois.

La plus longue avait bien sept ou huit mètres. On pouvait à juste titre la qualifier de longue perche. Le père Maire n’avait qu’à se lever, qu’à tendre le bras, et il atteignait, sans quitter sa chaire, de son extrémité souple et cinglante comme une mèche de fouet, les fonds les plus reculés de la classe.

On l’appelait, je ne sais pourquoi, Héloïse.

Comme elle était fine et que le père Maire la mettait souvent à contribution, Héloïse ne résistait pas quinze jours à ce manège. Elle commençait par se gercer, puis elle pelait ; on la voyait s’abîmer d’heure en heure et se décortiquer ; son bout, auquel le père Maire, par coquetterie, laissait volontiers quelques feuilles, finissait par pendre lamentablement, s’il ne s’était pas déjà cassé net.

Aussi Héloïse se renouvelait-elle un certain nombre de fois dans l’année. Il n’était pas rare, le lundi, pour peu que le père Maire eût été excursionner le dimanche dans les bois d’Aïre ou de Vernier, de le voir arriver avec une belle tige de coudrier ou de bouleau, préalablement élaguée de ses branchilles, droite, fraîche et flexible. C’était la nouvelle Héloïse.

À ses collègues qui regardaient avec curiosité cet arrivage, il disait que c’était pour montrer la géographie. De fait, Héloïse servait aussi à cet usage. Quand un élève était à la carte, il arrivait parfois au père Maire de venir s’asseoir familièrement sur un banc au fond de la classe et de diriger de là l’explication. Héloïse alors, au lieu d’aller papillonner sur des têtes distraites ou des doigts tachés d’encre, venait se promener gentiment autour des lacs de Suisse, sur les montagnes de l’Oberland ou même dans les bois de Vernier ou d’Aïre, où elle avait été coupée. Mais si l’élève à la carte ne savait pas sa leçon, elle venait se promener aussi, et moins gentiment, sur sa nuque.

 

Mais, comme je l’ai dit, Héloïse n’était que l’aînée et la plus longue de trois sœurs.

La seconde n’avait pas le tiers de sa taille. Par contre, elle était plus vigoureusement constituée. Elle compensait en solidité ce qui lui manquait en sveltesse et en grâce. Si l’autre n’était qu’une gaule, celle-ci méritait bien la qualité de trique. Le bois en était lisse et dur. Elle était aussi beaucoup plus à craindre.

L’épée de Charlemagne s’appelait Joyeuse. La trique du père Maire ne portait pas un si beau nom. Elle s’appelait Rogneuse.

Moins volage que la fragile Héloïse, Rogneuse paraissait presque éternelle. En raison de sa solidité, elle ne se renouvelait, en effet, que quand elle se cassait, ce qui, comme je le raconterai, n’arriva qu’une fois sous mes yeux. Par contre, en raison de sa taille, les deux tiers de la classe échappaient à son empire. Aussi, lorsqu’un élève lui paraissait mériter ordinairement Rogneuse, le père Maire lui assignait-il une place dans son rayon. Ce rayon pouvait atteindre deux mètres, deux mètres cinquante avec le bras tendu, et trois mètres tout au plus, en y comprenant la penchée à mi-corps du père Maire hors de sa chaire. Mais dans ce rayon venaient se grouper les plus mauvais élèves de la classe, – tous Genevois, est-il besoin de le dire, vauriens de la Madeleine, chenapans de Coutance, fils de la vieille ville ou du vieux faubourg, arrière-petits-neveux, un peu dégénérés cependant, des Libertins et des Eidguenots d’autrefois. Ils ne bronchaient pas, et la discipline était sauvegardée, par ricochet, dans tout le reste de la classe.

Je n’en étais pas, bien entendu. J’étais près du poêle. Salignon non plus n’en était pas, malgré tous ses droits à y être logé.

Les habitants de la circonscription de Rogneuse avaient cependant un avantage. Le père Maire étant presbyte, sitôt qu’il n’avait plus ses lunettes sur le nez, on pouvait se livrer sous son menton aux pires pantomimes. Mais il fallait que ce fût exécuté en silence : le vieux régent avait l’oreille fine, et si quelque rire intempestif s’avisait de souligner une télégraphie trop cocasse, les lunettes avaient vite fait de reprendre position sur leur éminence nasale, le coupable était découvert et Rogneuse sévissait.

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À peine donc le père Maire avait-il ôté ses lunettes, que ce fût pour en essuyer le verre selon le geste qui lui était naturel et familier, que ce fût pour tamponner de son mouchoir à carreaux ses paupières bouffies, à peine les avait-il ôtées ou les avait-il seulement fait descendre jusque sur le bout de son nez, afin de se livrer, par-dessus, à une meilleure surveillance de quelque encoignure lointaine de la classe, que, tout le long des trois premiers rangs, des bras se dressaient, des mains pirouettaient, des règles et des crayons croisaient des signaux, des casquettes volaient au plafond et retombaient sur de rapides pattes simiesques qui les happaient sans bruit. C’était à nous autres d’être malheureux, au fond de la classe. Sous l’œil sans verre du père Maire, nous n’osions pas ébaucher un sourire, tandis que ce spectacle hilarant se déroulait au premier plan. On en voyait alors qui s’enfonçaient les ongles dans la peau, qui se brisaient les côtes, qui se mâchaient les lèvres, pendant que d’affreux rires, spasmodiques comme des sanglots, les secouaient intérieurement. C’était horrible. Je n’aimais pas du tout quand le père Maire ôtait ses lunettes.

Mais j’oublie de parler de la troisième sœur.

C’était la plus courte des trois, si courte même qu’il fallait se déranger pour aller la recevoir sur les doigts. Le père Maire vous mandait à la tribune, vous faisait présenter la main, ouverte s’il s’agissait du châtiment simple, fermée et les cinq doigts réunis en cul de poule lorsque la peine était plus rigoureuse ; et là froidement, judiciairement, quelquefois plusieurs heures après le méfait, il vous assénait deux, trois, quatre, cinq, jusqu’à douze de ces coups que, dans la langue imagée du Collège, on appelait des « châtaignes ».

Le mémorable Jean Humbert, en son temps professeur d’arabe à l’Académie de Genève, dans son Nouveau glossaire genevois, publié en 1852, écrit au mot Châtaigne : « Châtaigne (prononcez châtagne). Coups donnés sur la main avec une palette de bois. Recevoir la châtaigne. » Et il ajoute : « Punition inconnue aujourd’hui dans nos écoles. » – Hélas ! vingt ans plus tard, le père Maire la connaissait encore, la châtaigne (prononcez châtagne), et nous la connaissions aussi.

La palette du père Maire, qui, si elle était courte, était aussi large que si elle avait servi à battre le linge, cette lourde palette distributrice de châtaignes, nous l’appelions la Tessinoise, parce qu’à Genève ce sont des femmes du canton du Tessin qui rissolent ou, pour continuer à parler genevois, qui bresolent les châtaignes au coin des rues.

Après Héloïse et Rogneuse, la Tessinoise n’était pas non plus à dédaigner.

C’était l’exécutrice des hautes œuvres, et certainement celle de ses trois filles que, dans son for intérieur, le père Maire considérait le plus. Héloïse ; c’était son bon plaisir ; il ne se servait de Rogneuse que quand il rognait ; mais quand il condamnait, c’était la Tessinoise.

Quant à notre affection, elle était beaucoup moins circonstanciée. Si Héloïse, Rogneuse et la Tessinoise ne nous causaient pas la même terreur, toutes trois, la Tessinoise, Héloïse et Rogneuse, nous inspiraient le même éloignement et la même antipathie.

Il arrivait souvent que le père Maire n’attendait même pas la fin de la prière pour mêler aux espérances futures ces réalités sensiblement plus présentes. Il suffisait pour cela du moindre incident.

— Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien…

Et l’incident se produisait. C’était la chute d’une bille, un rhume de cerveau qui éternuait, la fuite d’un hanneton montant comme un cerf-volant avec son fil à la patte, ou l’affreux Salignon décochant une grimace au petit Gaufre, lequel était affligé de cette maladie terrible de partir d’un rire irrésistible à toutes les grimaces de Salignon.

— Gaufre, continue !

— Notre pain quotidien, nasillait le petit Gaufre, la tête perdue et incapable de trouver le reste.

Patapla !… Le pain tombait, en effet, sous les espèces d’une beigne formidable décochée par Rogneuse ou par Héloïse, suivant la distance, quand ce n’était pas sous celles d’une douzaine de châtaignes à recevoir, après la classe, de la main plate de la Tessinoise.

Le père Maire battait donc les élèves. Il en avait la réputation et celle-ci, on le voit, n’était pas absolument injustifiée. Cela ne lui causait d’ailleurs, comme je l’ai dit, aucun tort, si ce n’est dans l’esprit de certaines gens un peu trop attardés aux idées de progrès, de civilisation et de respect de la peau d’autrui, cette peau fût-elle celle d’écervelés de neuf ans, à peine aptes à discerner la différence qu’il y avait entre le droit de ne pas aller à l’école et celui de ne pas y être battu.

À part ces énergumènes, tout le monde se déclarait enchanté. On savait que le père Maire aimait les enfants, que c’était sa manière à lui de les comprendre et de les dresser pour la vie, et que sous sa poigne un peu rude se cachait un cœur d’or et une intelligence d’élite. Avec lui on était tranquille.

Mais parfois, l’énergumène se montrait. On voyait arriver un père bouffi de colère ou une mère époulaillée, criant que son fils – son Charles ou son Étienne – n’était pas qui on croyait, qu’on le lui avait abîmé, qu’il était revenu avec une gonfle au front ou la main toute endolorie.

Oh ! alors, le père Maire n’insistait pas. D’un coup d’œil il voyait ce qu’il y avait à faire ou à ne pas faire. Il jaugeait son bonhomme ou sa bonne femme. Dès lors, l’enfant était réglé. Le père Maire ne s’occupait plus de lui. Il respectait sa parole et ne le touchait plus.

Mais aussi il cessait de s’intéresser à cet élève ; il ne l’interrogeait plus, ne le regardait même plus. L’élève qu’il ne battait pas, le père Maire ne l’aimait pas. Et comme néanmoins il fallait que la discipline fût maintenue, il laissait au premier de division le soin de lui aligner honteusement des « prunes ».

La prune était ce qui avait assez universellement remplacé la châtaigne, partout ailleurs que chez le père Maire. La prune consistait en une petite barre droite tracée à l’encre dans une colonne spéciale du grand registre. La prune, à proprement parler, était une vulgaire mauvaise note. Le samedi, on relevait dans la colonne les prunes récoltées le long de la semaine, et on en consignait le total sur un carnet scolaire qui devait être rapporté le lundi authentiquement paraphé du visa paternel et vous valait, à la maison, une avalanche de coups compensant abondamment ceux qu’on n’avait pas reçus en classe, quand ce n’était pas le dimanche au pain et à l’eau, la privation de dessert jusqu’au prochain carnet, l’interdiction d’assister à quelque soirée familière dans une maison où l’on avait une petite amie, ou telle de ces mesures vexatoires toutes plus désagréables les unes que les autres à la malheureuse enfance.

On préférait encore la châtaigne à la prune.

Je n’irai pas jusqu’à avancer que l’intérêt porté par le père Maire aux élèves se distribuât en raison des coups qu’il leur octroyait. Une pareille assertion paraîtrait évidemment fantaisiste et ne serait d’ailleurs pas l’expression de la vérité. C’étaient bien les mauvais élèves qui étaient le plus battus et les bons qui l’étaient le moins. Mais tant qu’il battait, tant qu’il pouvait garder l’illusion de battre avec quelque profit, le père Maire ne désespérait pas. Du moment que l’élève méritait encore ses coups, ce n’était pas une brebis tombée. Et il s’attachait à son relèvement avec une conscience admirable et un infatigable tour de bras.

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Tout inconscients que nous fussions alors, nous sentions cependant flotter sur nous cette très réelle sympathie. Aussi, tandis que tant d’autres régents plus corrects ont glissé sur nous sans que nous parvenions à nous rappeler d’eux autre chose qu’une silhouette falote ou la joyeuseté d’un sobriquet de collège, avons-nous gardé de l’excellent homme, plusieurs d’entre nous du moins, un souvenir assez vivant et, en somme, plutôt touchant.

Il nous invitait, le jeudi, jour de demi-congé, par groupes de dix ou douze, dans sa petite maison de Villereuse. Les préférés (j’en étais) voyaient arriver un peu plus souvent leur tour. La demeure était vieille et discrète. Un lierre étique en ridait la mince façade, où cinq paires de volets vert d’eau jouaient sur les taches d’ocre des gonds.

Du vestibule, que dallait un granit usé, on accédait dans un modique salon. La pièce disposait méthodiquement son meuble de noyer ciré, ses deux fenêtres à espagnolettes de laiton, ses miroirs à cadre de racine et ses étagères de pétrifications, tandis que, sur une console, la grosse Bible de la Compagnie des Pasteurs de Genève tassait son in-folio fatigué. Une porte entrouverte donnait sur la chambre à coucher, où l’on apercevait le lit à colonnes avec ses courtines de reps et la note rouge de l’édredon sur la couverture de bure. Autour de la maison régnait un étroit jardin, auquel cinq ou six sapins fuselant leurs cimes aiguës sur le fond rocheux du Salève donnaient un caractère alpestre.

Quand nous étions réunis, le père Maire nous disait avec un bon sourire :

— Ici, il n’y a pas de châtaignes ; mais il faut être sage ; ceux qui ne seront pas sages ne seront plus invités.

En effet, ses filles n’étaient pas là. Il n’y avait que sa femme, la mère Maire, dont l’ample crinoline et le bonnet tuyauté ne rappelaient que de loin les formes maigres et noueuses des trois demoiselles Maire, qui dormaient là-bas, jusqu’au lendemain, dans l’abandon poussiéreux de la classe. Cependant, emporté par l’habitude, le vieux régent ne pouvait s’empêcher, tout en nous rassurant, de manier quelque chose de long, une règle, la paire de pincettes, quand ce n’était pas sa grosse canne à corne de chamois dont il aimait à nous caresser les mollets.

Un petit culte de dix minutes préludait aux distractions. La Bible de la Compagnie des Pasteurs descendait, avec quelque précaution, de sa console ; le père Maire choisissait un chapitre, lisait quelques versets, les commentait en termes simples ; puis, le fermoir ragrafé, les coudes sur la reliure râpée, et les mains jointes, après s’être assuré que tous les regards étaient bien baissés, toutes les têtes penchées, il disait :

— Mon Dieu, donne-nous de jouir de cette après-midi du jeudi avec un cœur pur et une âme reconnaissante ; et fais en sorte qu’au sein de nos amusements nous n’oubliions aucun de tes commandements, ceux du moins qui sont à la portée de notre âge : tu ne tueras point, tu ne déroberas point, tu ne convoiteras point le bœuf de ton prochain, tu ne prendras point le nom de Dieu en vain, tu ne commettras point de fraude mensongère…

Comme en classe, il faisait terminer par l’oraison dominicale, et quand celui qui récitait avait dit : « Amen », le père Maire répétait, de sa voix mêlée de sévérité et de douceur et toute pénétrée d’une solennité de bon aloi :

— Amen !

Seulement, si celui qui récitait se trompait, il ne lui disait pas, comme en classe : « Tu n’es qu’un âne ! » mais, d’un ton de reproche presque paternel : « Voyons, voyons, mon enfant, ne pensons pas à nos billes. »

C’était jeudi !

Il ne l’oubliait pas. Son air, son sourire, la bonhomie de ses gronderies amicales, tout montrait qu’il savait que c’était jeudi. Le petit bois de sapins, le vieux salon savaient eux aussi que c’était jeudi. Héloïse, Rogneuse et la Tessinoise étaient loin. Et la grosse canne à corne de chamois elle-même, à sa manière de tournoyer terriblement pour venir s’abattre en une caresse badine sur une jambe, savait que c’était jeudi.

D’ailleurs, on entendait, du côté de la cuisine, de joyeux bruits.

La crinoline de la mère Maire s’affairait. Son crissement métallique ne s’arrêtait pas et perçait la paroi. Il y avait des cliquetis de casseroles et des roucoulements de vaisselle ; et, tandis que le père Maire nous servait la table des dix commandements, nous écoutions avec recueillement remuer les pots et s’entrechoquer les écuelles. Mieux que le père Maire, mieux que le bois de sapin, mieux que la canne à corne de chamois, la mère Maire savait que c’était jeudi.

La table – l’autre, la vraie, celle de la mère Maire – était dressée dans le jardin, s’il faisait beau, ou, s’il pleuvait, sur la galerie. Après une demi-heure de jeux, nous y prenions place. Un chocolat au lait moussait dans les bols. Sur le bois rustique de la table sans nappe, des pots pleins de raisiné ou de cougnarde gonflaient leurs faïences brunes. On tartinait copieusement. L’énorme matolle de beurre placée au milieu fondait sous les assauts des couteaux. Pendant ce temps, le père Maire bourrait sa pipe et disait :

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— Gare à celui qui attrapera une indigestion : ce sera ce que j’appellerai un galiaufre.

La mère Maire souriait :

— Bah ! laisse-les se satisfaire. Ils n’en mourront point.

Nous n’en mourions point, en effet, et si, par-ci, par-là, il y en avait un qui méritât l’épithète de galiaufre, il ne s’en portait pas plus mal non plus.

Les parties interrompues reprenaient ensuite. C’étaient les mapis, dont les diverses variétés, le carré, le creux, la tabagie, étaient toutes honorées et pratiquées ; c’était la semelle, dite vulgairement la grolle ; c’était le cavalier mal monté ; c’était le jeu du baculo.

Des cris bizarres retentissaient :

— À rien !

— Sans !

— À moi, les bibus, les coïus !

— Pas d’entorse !

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— Pas tout coule !

— Pas de coup d’éperon !

— Je pose ma chique !

— Tu les pètes au bord du creux !

— Grand beuffe !

— Niolu !

Les oiseaux s’enfuyaient effarés.

Très digne, le père Maire prenait intérêt à nos jeux. On le voyait départager volontiers, de son avis toujours sage, deux camps en dispute. Il suivait, en fumant, la géométrie mobile des billes ou l’ondulation souple des échines alternativement baissées. De sa canne, il daignait au besoin « pider » une distance contestée ; et, à la grolle, il ne manquait pas de se ranger avec nous tous pour assister au spectacle toujours émouvant du grand Guillermin « forçant la neuf ».

Souvent Cul-Rouge, son vieil ami Cul-Rouge, était là. Cul-Rouge était le régent de sixième commerciale. J’ai beau faire des efforts de mémoire, je ne parviens pas à me rappeler son vrai nom. Je crois bien ne l’avoir jamais su. On l’appelait Cul-Rouge. Il ne fumait pas la pipe. Cul-Rouge mâchonnait entre deux dents un méchant demi-cigare de Vevey, qu’il rallumait toutes les cinq minutes en battant le briquet. D’un demi-cigare à l’autre, il mangeait des pastilles de menthe.

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Quand Cul-Rouge était là, le père Maire descendait à sa cave chercher une bouteille de La Côte. Les deux régents la vidaient en surveillant nos ébats.

Parfois, un troisième personnage survenait. D’abord on le voyait glisser de loin, le long des murs bas du petit chemin en pente de Villereuse, le buste coupé des tessons de verre de la muraille, le chapeau noble et le favori bien dessiné. Puis il paraissait en pied à la grille, s’arrêtait, regardait, poussait le portail. Un instant il disparaissait, caché par l’angle de la maison ; son soulier criait dans l’allée, puis on le voyait reparaître ; d’un geste ovale il ôtait son chapeau, à la place duquel se montrait un crâne soigneusement poli dans un cadre de touffettes bouclées, et il disait en roulant savamment les r :

— Bonjour, monsieur Maire.

Le père Maire répondait, heureux et flatté :

— Bonjour, monsieur le pasteur !

C’était le pasteur Papavert, son voisin. Nous venions tous le regarder, impressionnés et le nez en l’air.

— J’ai vu que vous aviez vos collégiens, reprenait-il, le timbre affable. Toute cette petite troupe s’amuse-t-elle ?

— Oui, monsieur le pasteur, répondaient les deux ou trois voix les plus hardies.

— Bien, bien, mes petits amis. Et cette chère madame Maire, comment se porte sa chère santé ?

— Couci-couça, faisait le père Maire.

— Grâce à Dieu ! roucoulait le pasteur en recouvrant son crâne poli.

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La robe en cloche de la mère Maire ne tardait d’ailleurs pas à accourir.

— Comment, c’est vous, monsieur le pasteur !… Et l’on revoyait miroiter le crâne, et l’on entendait bruire de nouveau les « chère madame », « chère santé » et les « grâce à Dieu » du pasteur Papavert.

— Vous prendrez bien un petit quelque chose ?

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— Oh ! chère madame, jamais d’alcool !

Il arrêtait le bras du père Maire qui penchait déjà la bouteille de La Côte, mais acceptait volontiers une des pastilles de menthe de Cul-Rouge.

— Allons, allons, grâce à Dieu !…

Il s’informait de nos noms, de nos succès, de nos capacités.

— Ces chers enfants sont bien privilégiés d’être sous la férule d’un maître tel que vous !

Ce mot « férule », que nous ne comprenions pas, mais dont il roulait l’r avec tant de distinction, nous inspirait un légitime respect.

Le père Maire nous présentait :

— Voici Mottu… Voici Tourte, le fils du pâtissier des Rues Basses, un garçon bien doué pour l’orthographe… Voici Burlamaqui, fort en géographie… Voici Pécolas, un petit-neveu de Porterel, monsieur le pasteur…

— Ah ! ah ! très bien… Porterel… celui qui a chassé les ultramontains…

Le pasteur Papavert me donnait trois petites tapes sur la joue d’un air satisfait.

Puis il posait quelques questions. Une première de géographie suisse :

— Où le Rhône prend-il sa source ?

— À la Furka, répondait Burlamaqui.

Une seconde d’histoire sainte :

— Quel était le père de Joseph ?

Un silence, jusqu’à ce que quelqu’un s’écriât :

— Il y a deux Joseph, monsieur le pasteur !… Est-ce celui de l’Ancien Testament ou celui du Nouveau ?

— Très juste, complimentait le pasteur, il y a deux Joseph. Mais je ne demande pas le père de celui du Nouveau, c’est trop difficile : de celui de l’Ancien.

Alors nous partions tous, l’un entraînant l’autre :

— Jacob !

La troisième était de morale chrétienne : « Comment doit-on aimer le Seigneur ? »… Ou : « Quels sont les devoirs envers le prochain ? »… Ou : « Quel est le plus important des dix commandements ? »

Cette dernière laissait généralement rêveur. Puis soudain, tout le monde donnait de la voix, chacun lançant dans la mêlée un des dix commandements de la table.

Quand le tapage s’était un peu apaisé, le pasteur Papavert souriait d’un air fin et disait :

— La question, je l’avoue, est un peu captieuse…

« Captieuse », ce nouveau mot nous remplissait d’un nouveau respect. Le père Maire, lui-même intrigué, prêtait l’oreille.

— Le Seigneur Jésus, auquel un scribe l’avait posée, répondit : Tu aimeras Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même ; de ces deux commandements dépendent toute la loi…

— Et les prophètes, faisait le père Maire en répons.

— Que faut-il entendre par ces mots ?

L’index et le pouce joints en un rond exégétique, le pasteur Papavert nous expliquait que ces deux commandements, d’où dépendaient toute la loi et les prophètes, signifiaient que nous eussions à considérer comme le commandement le plus important celui que nous étions portés à transgresser le plus facilement.

Que si donc, pour tous les hommes en général, les dix commandements avaient tous une importance égale, il n’en était pas de même pour chaque homme en particulier, et qu’il n’en était pas de même non plus pour nous, petits Genevois de la fin du dix-neuvième siècle, enfants chrétiens, élevés dans les voies du Seigneur par nos chers parents et dans celles de l’étude par notre cher monsieur Maire. Sans doute, « Honore ton père et ta mère » était un grand commandement, et le plus grand de tous pour qui n’honorait pas son père et sa mère ; mais pour nous, qui honorions sûrement nos père et mère, c’en était à peine un, mais bien plutôt une inclination naturelle, un besoin, un plaisir. « Tu ne tueras point » était évidemment le premier des commandements pour un assassin. Pour un voleur, « Tu ne déroberas point » passait avant tous les autres. Mais nous n’étions ni des assassins, ni des voleurs : tout au plus de petits garçons espiègles capables de se dérober l’un à l’autre une bille ou de tuer un hanneton pour trop vouloir lui attacher de fils à la patte. Était-il davantage nécessaire de nous rappeler le quatrième commandement : « Souviens-toi du jour du repos » ? Nous nous en souvenions si bien que nous le fêtions même le jeudi. Le dernier : « Tu ne convoiteras point le bœuf de ton prochain », était un excellent commandement pour un paysan. Pour le premier : « Tu n’auras point d’autre Dieu devant ma face », il n’y avait guère que Muley, le petit Égyptien, pour qui ce commandement pouvait avoir quelque importance. Mais même si Muley était là, ni le pasteur Papavert, ni le père Maire, ni Cul-Rouge, ni personne d’entre nous, ni même Muley lui-même ne pouvait supposer un instant qu’il pût y avoir d’autre Dieu que celui que nous invoquions chaque jour en classe, celui du père Maire, celui de Moïse, celui de la table, celui de Genève et celui du pasteur Papavert.

Quant au septième commandement : « Tu ne commettras point… de « fraude mensongère », nous n’avions pas à nous en préoccuper pour le moment.

Bref, d’élimination en élimination, le pasteur Papavert en arrivait à ce seul et unique commandement, le troisième : « Tu ne prendras point le nom de Dieu en vain. »

Ah ! celui-là, nous le transgressions à tout bout de champ ! Que de fois dans une journée ne le prononcions-nous pas, ce nom auguste ! Pour une vétille, un incident de jeu, c’était des « ah ! mon Dieu ! », « oh ! mon Dieu ! » à n’en plus finir, quand ce n’était pas des : « Bon Dieu, laisse-moi tranquille ! » ou des : « Grand Dieu, que tu es bête ! »

Certes nous ne disions pas de jurons, mais pour un rien nous faisions des serments : « Je te jure que si ! » « Je te jure que non ! » Or, Christ n’avait-il pas dit : « Que votre parole soit oui, oui ; non, non ; tout ce qu’on y ajoute vient du Malin » ? D’ailleurs, si nous étions trop bien éduqués pour prononcer des jurons, de ces horribles jurons où le sacré nom de Dieu est si épouvantablement proféré, nous ne nous privions pas de dire force vilains mots. Hélas ! entre un vilain mot et un juron, la différence n’était pas grande. L’un comme l’autre revenait à prendre le nom de Dieu en vain, sinon à la lettre, du moins en esprit. Christ n’avait-il pas dit aussi : « Que celui qui dit à son frère raca soit puni par le sanhédrin » ? Et raca, en genevois, pouvait se traduire volontiers par toutes les injures que nous nous lancions quotidiennement à la tête. Si bien que se dire « beuffe » et « niolu » pouvait être considéré également comme une atteinte au troisième commandement.

Et à ce moment, tous nous rougissions, car tous nous nous étions peu auparavant traités précisément de « beuffes » et de « niolus ».

Satisfait de son petit sermon en plusieurs points, le pasteur Papavert tirait alors de sa poche un beau mouchoir blanc brodé à ses initiales, se mouchait d’un souffle onctueux, toussotait, crachotait et acceptait une seconde pastille de Cul-Rouge. Une légère brise agaçait les hautes aiguilles des sapins ; de petits nuages bouclés floconnaient au ciel ; le flanc du Salève se marbrait de tons roses, tandis que le soleil descendait du côté de France.

— C’est certain ! approuvait fortement le père Maire en se versant de nouveau un verre de La Côte.

La robe en cloche de la mère Maire était immobile d’extase. Cul-Rouge allumait, d’un air sentencieux, un nouveau demi-cigare.

— Oh ! oh ! s’écriait à ce moment le pasteur, en sortant de son gousset son magnifique chronomètre en or. Cinq heures neuf ! Et mes catéchumènes qui m’attendent à cinq ! Chère madame, je vous quitte : les devoirs de mon ministère…

— J’espère que vous ne serez pas trop en retard, monsieur le pasteur, exprimait respectueusement le père Maire, qui avait élevé la ponctualité à la hauteur de onzième commandement. Ce sont ces galopins…

— Heureusement, monsieur le pasteur, que vous n’avez qu’à traverser la rue, formulait la mère Maire.

À quoi le pasteur Papavert, sans se soucier pour son compte du troisième commandement, répondait aimablement :

— Grâce à Dieu !

Sa longue redingote disparaissait derrière l’angle de la maison ; son pas s’égrenait de plus en plus menu dans l’allée, jusqu’au portail, où il se retournait pour nous adresser encore de la main un petit signe bienveillant.

À cinq heures et demie, le père Maire nous renvoyait.

— Et surtout ne vous avisez pas de rôder par les rues !… Remerciez madame Maire de ses gâteries, et que je vous revoie demain en classe dociles, déférents et animés d’un nouveau zèle pour l’étude.

 

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Tel était le père Maire le jeudi. Le vendredi, nous retrouvions l’autre père Maire, celui de la calotte à houppe et des lunettes, le père Maire autoritaire, le père Maire justicier, le père Maire régent de septième, avec ses trois filles, Héloïse, Rogneuse et la Tessinoise, et sa classe de cent deux, ou cent trois élèves, dont Salignon.

Le père Maire du vendredi ne valait certainement pas le père Maire du jeudi.

Il faut dire aussi que ce Salignon avait le don de l’agacer singulièrement. Le père Maire n’avait l’air de rien, mais ça se voyait. Quand, par inadvertance – car le père Maire évitait plutôt de le regarder – son œil se portail sur la tignasse rousse et probablement pouilleuse du galapiat, un mouvement instinctif le faisait empoigner solidement Rogneuse. Mais il la lâchait aussitôt, jugeant apparemment Salignon tout à fait indigne d’une pareille attention, et il retirait sa main, à moins qu’il ne préférât simplement terminer le mouvement sur les épaules d’un autre. Jamais il ne le battait ; jamais non plus il ne l’interrogeait ; jamais il ne lui faisait dire la prière. Inutile d’ajouter que jamais, au grand jamais, Salignon n’avait été invité chez lui le jeudi.

Et pourtant jamais, au grand jamais, on n’avait vu de Salignon père, pas plus que de mère Salignon déboucher dans la cour du Collège et venir adresser au père Maire une plainte, une menace, ou une invective quelconque. Les ascendants de Salignon ne s’étaient pas manifestés.

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Non, il y avait plutôt entre ces deux êtres une de ces antipathies foncières qui ne s’expliquent pas ; et trop noble pour exprimer la sienne autrement que par un souverain mépris, le père Maire renonçait à la vengeance mesquine des coups et à l’exercice de châtiments où entrerait une part d’animosité personnelle. Peut-être aussi le mince drôle, avec sa face vulpine, ses oreilles décollées et ses attaches noueuses, lui faisait-il un peu peur. Tout au moins percevait-il confusément, de ses antennes mystérieuses de pédagogue, que cet abominable Salignon échappait complètement à son empire.

Dès le premier jour, leur situation réciproque avait été réglée. Salignon avait le droit de faire à peu près ce qu’il voulait, sauf du bruit. C’était aux autres à ne pas se laisser distraire. De temps en temps, on le changeait de place, quand il avait été cause pour ses voisins d’un nombre trop excessif de châtaignes. Le petit Gaufre, à lui seul, lui était redevable de pas mal de moments pénibles. Quant à lui, Salignon, il était laissé à la seule sanction de sa conscience. Il ne connaissait ni les châtaignes de la Tessinoise, ni les assauts de Rogneuse, ni même la caresse sournoise et énervante d’Héloïse. Le samedi, le père Maire se contentait de lui aligner, au jugé, toute une série de ces mauvaises notes, dites prunes, sur son carnet, lequel revenait le lundi sans autre incident, agrémenté de la signature d’un oncle vague que nous soupçonnions fort n’être autre que Salignon lui-même.

Mais un jour, il se produisit un événement notoire. C’était pendant l’heure de grammaire. Ducommun était au tableau noir, et analysait une proposition. La porte s’ouvrit : Tuyau, le principal, entra. Cela lui arrivait bien trois fois par an. Toute la classe se leva.

Le père Maire se leva également et, la calotte à la main, se porta à la rencontre de Tuyau. Une main cassée se tendit. Tous deux circulèrent le long des méandres de la classe, en échangeant leurs observations à demi-voix. Puis le principal prit place à la tribune, où il débuta par une interminable quinte d’asthme.

Se tournant ensuite vers le tableau noir, où Ducommun tremblait de tous ses membres, il émit, d’une voix qui râlait encore un peu :

— Ne vous troublez pas, mon enfant.

Puis il dit au reste de la classe :

— C’est bien, mes enfants, asseyez-vous.

Et de nouveau, à Ducommun :

— Mon enfant, continuez. Je ne suis pas là.

Ducommun avait, malgré tout, de la peine à continuer. Cependant, sur un signe bienveillant du principal et sur une objurgation muette, mais péremptoire du père Maire, il se décida à recouvrer une partie de ses esprits.

Il reporta les yeux sur le tableau, où figurait la proposition à expliquer. La proposition, tracée à la craie par le père Maire de sa belle écriture moulée, était la suivante :

La Suisse est une république composée de vingt-deux cantons.

À notre soulagement général, Ducommun ne s’en tira pas trop mal. Il sut dégager le verbe, dégager le sujet, sut dire que république était l’attribut de Suisse, et, après une légère hésitation sur le genre de fonction à reconnaître à la seconde partie de la phrase, trouva fort justement que composée de vingt-deux cantons n’était autre chose qu’une apposition à l’attribut république.

— Bien, très bien. Comment vous appelez-vous, mon jeune ami ? dit Tuyau.

Et quand il eut appris qu’il s’appelait Ducommun, Tuyau lui dit encore :

— C’est très bien, jeune Ducommun. Vous pouvez regagner votre place.

Puis se penchant vers le père Maire, il lui souffla, assez fort pour qu’il nous fût possible de l’entendre :

— Il me semble que vous pourriez lui mettre le maximum.

Mais le père Maire, qui jubilait sans en avoir l’air, eut la coquetterie de répondre :

— Non, non, pas tout à fait le maximum : il a hésité sur l’apposition.

Tuyau se mit alors à parcourir la liste des noms sur le grand registre, tandis que le père Maire marquait son chiffre.

Mais comme tous ces noms ne disaient pas grand’chose à Tuyau, il préféra relever les yeux et explorer directement la classe, cherchant une tête qui lui convînt. Une émotion courut les rangs ; des bustes s’effacèrent, des épaules se rasèrent. Soudain, la voix obstruée de Tuyau se fit jour :

— Vous là-bas !... Oui, vous… la tête rousse !…

Tous les regards suivirent la direction indiquée par le doigt maigre tendu. Mais il n’y avait pas à s’y tromper : il n’existait dans toute la classe qu’une tête rousse, et elle était sur les épaules de Salignon.

Salignon se leva. Je dois dire que, pour la première fois de sa vie, devant le principal, il paraissait un peu intimidé. C’est peut-être aussi que, pour la première fois de sa vie, il se voyait interrogé. Mais ce n’était rien auprès du père Maire, qui blêmissait d’inquiétude.

— Voyons, mon enfant, ne vous troublez pas. Comment vous appelez-vous ?

— Salignon, m’sieur.

Le principal sortit de la chaire, vint se poster devant le tableau, prit Rogneuse d’un bout, désigna de l’autre les mots Suisse et république et demanda à Salignon :

— Salignon, quelle différence faites-vous entre ces deux substantifs ?

Salignon n’avait évidemment jamais songé à faire une différence entre des substantifs, et entre ces deux-là en particulier. Il répondit donc simplement, après le silence d’usage :

— J’sais pas, m’sieur.

Sans s’émouvoir, Tuyau reprit :

— Voyons, mon enfant, je ne suis pas ici pour vous manger, mais pour constater vos progrès. Cherchez bien. Connaissez-vous d’autres pays portant ce même nom de Suisse ?

D’un geste de Rogneuse, il désigna la carte, qu’il venait d’apercevoir, la belle carte murale de la Suisse, bigarrée des teintes diverses de ses cantons, Zurich en bleu, Vaud en vert, Berne et Genève en carmin.

Le père Maire était sur des charbons ardents.

— Non, vous n’en connaissez pas… Eh bien, mon ami, c’est un nom propre, c’est-à-dire seul de son espèce. Les autres pays ne sont pas la Suisse, parce qu’ils portent un autre nom que la Suisse. Suisse est un nom propre.

— Que toute la classe répète ! s’écria le père Maire d’une voix furieuse.

Et toute la classe répéta :

— Suisse est un nom propre.

— Venons-en maintenant au nom république, continua le principal, s’adressant toujours à Salignon. Connaissez-vous d’autres républiques que la Suisse ?

Des mots chuchotés coururent le long des bancs : « États-Unis… Saint-Marin… le Val d’Andorre… la République Argentine… la république de Libéria… la France… » La France était entre autres un excellent exemple, car elle venait précisément de passer en république. Mais Salignon paraissait ne pas entendre ou se méfiait des souffleurs.

Il risqua enfin :

— La Russie.

Il aurait aussi bien dit le Portugal, l’Égypte, la Chine… S’il avait lâché la Russie, c’était pour dire quelque chose et ne pas rester plus longtemps muet devant le principal.

L’effet fut désastreux. Le père Maire s’essuya douloureusement le front avec son grand foulard rouge. Le principal avait froncé le sourcil ; puis il prit le parti de sourire, et, sans daigner instruire Salignon de la désignation grammaticale du mot république, il lui demanda :

— Combien de fois avez-vous été interrogé cette année ?

— Jamais, m’sieur, dit Salignon.

Le sourcil se fronça de nouveau, tandis que le père Maire, subitement arraché à l’essuiement navré de son foulard, babolait :

— Que voulez-vous, monsieur le principal, dans une classe de plus de cent élèves, il se peut qu’un ou deux…

— Bien, bien, fit Tuyau peu satisfait. Vous veillerez à ce que les interrogations soient plus fréquentes. Au besoin vous les ferez plus courtes.

Salignon se rassit. Un léger tremblement agitait la lèvre basse du père Maire. Tuyau procéda à d’autres interrogations, qui furent heureusement plus réussies que celle de Salignon, de sorte que ce petit nuage parut vite dissipé. Le père Maire reçut des compliments. Un maximum indiscutable put même être marqué.

Puis le carillon de la cathédrale sema les notes grêles du Devin du village. La classe fut levée et nous nous dispersâmes dans la cour.

Mais le lendemain de la visite de Tuyau fut pour nous le grand jour. Celle-ci se doubla même pour moi de l’émotion particulière d’arriver en retard. Mon père, l’horloger Pécolas, tenait pourtant ses dix-neuf pendules dans le plus grand ordre. Je dus m’attarder en route à repasser ma leçon de géographie dont je n’étais pas sûr. Il s’agissait du chapitre intitulé : Chaîne des Alpes, et chacun sait que ce chapitre, hérissé de noms de montagnes, de cols et de passages, dont beaucoup sont allemands, est un des plus difficiles du manuel Chaix.

Je m’escrimais donc pour la trentième fois sur le Breithorn, le Schreckhorn et le Finsteraarhorn, lorsque, dans la rue de la Croix-d’Or, à la hauteur du pâtissier Tourte, le branle lointain d’une cloche me ramena subitement des pics sourcilleux des Alpes bernoises au voisinage moins grandiose, mais plus précis de la butte du Collège. Une sueur froide m’enveloppa. Il n’y avait pas à s’y tromper : ce malencontreux Boru tirait déjà sur sa corde.

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Le dos oblique, je partis. Je tournai comme un fou le coin de la rue Verdaine. J’en escaladai la pente. Arrivé au bas de la ruelle de la Vallée, la cloche sonnait encore. Les trois derniers coups, plus martelés, retentirent, comme je m’engageais dans le raidillon de la ruelle. Tout en haut, dans un morceau de ciel bleu, s’inscrivait le feuillage d’un érable : c’était le but ; et encore, après l’érable, y avait-il toute la cour à traverser. Je précipitai l’ascension. Comme en rêve, je vis paraître à droite le préau étroit de l’école Alisier, son haut mur couvert de lierre, les larges fenêtres à plein cintre du Tribunal. J’avais toujours dans les oreilles le bourdonnement de la cloche, si bien que je ne savais plus si elle avait cessé ou si elle sonnait encore. Un instant se profila à gauche la tour ronde de l’ancien Grenier à sel, avec son toit en poivrière. L’érable se rapprochait ; le morceau de ciel augmentait. Je franchis la grille. Au gros pavé de la Vallée succéda le gravier de la cour. Un second érable apparut, un troisième, puis un orme ; puis ce fut la loge octogonale de Boru, avec son œil de bœuf, sa couverture de tuiles ondulées et son petit clocher.

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D’autres élèves, en retard aussi, débouchaient tous courant de divers côtés. Ils appartenaient à d’autres classes. Je croisai Pécolat, le Pécolat aristocrate, le Pécolat avec un t, qui prit le temps de me toiser avec le plus grand mépris. Les derniers maîtres, leur serviette sous le bras, péroraient encore entre les arbres. Je vis Cul-Rouge jeter d’un geste de regret son demi-cigare avant de pénétrer dans sa sixième commerciale. Une grappe d’élèves était suspendue comme un essaim d’abeilles à la porte de la seconde. Je me dis : « Je suis perdu ! Le père Maire a déjà dit à Guillermin de fermer la porte. »

À ce moment, j’aperçus le père Maire tout là-bas, sur le seuil de la septième, en train de causer avec le régent de sixième classique. Cette vue me redonna des jambes ; et au même instant je compris pourquoi il n’était pas encore entré : à quelques pas devant moi, Salignon s’avançait tranquillement, le béret de travers sur sa tignasse rousse, le manuel de géographie Chaix ballottant sous son coude au bout de sa ficelle. Je le dépassai. Il me cria :

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— T’es pas bidot, de te dérater comme ça !

Mais je ne lui répondis pas. Il me restait juste assez de force pour achever, sans me laisser tomber par terre, cette terrible course commencée rue de la Croix-d’Or. Le père Maire ne me regardait pas arriver : c’était Salignon qu’il regardait.

En passant devant la sixième classique, je vis cette classe toute en brouhaha, tandis que la septième était dans le plus grand ordre, attendant l’entrée du père Maire.

J’entendis le père Maire dire à l’autre :

— Croyez-moi, mon jeune collègue, pour la discipline, les vieux moyens sont encore les meilleurs.

J’allai m’effondrer complètement mort à ma place. La dureté du banc me parut un lieu de délices où je pouvais enfin ne plus courir, et la table rugueuse du pupitre où, après tant d’autres, j’avais gravé mes initiales, N. P. dans un soleil rayonnant, un moelleux coussin où reposer ma tête. Salignon n’avait pas encore fait son entrée et le père Maire était toujours sur le pas de la porte.

J’avais à peu près réussi à reprendre haleine lorsqu’ils parurent : Salignon le premier, son manuel Chaix pendu comme un hareng à sa ficelle, puis le régent.

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La classe se leva. Guillermin ferma la porte. Le père Maire gagna sa chaire, mit sa calotte, essuya ses lunettes. Rien d’anormal ne se passait, et cependant chacun sentait qu’il y avait quelque chose dans l’air.

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La scène de la veille avec le principal avait laissé de vagues inquiétudes. Le calme de Salignon étonnait, et l’imperturbabilité du père Maire déroutait. Quand la prière fut faite, le régent ouvrit son livre du maître et commença une dictée. Il se recueillait. Le recueillement fut si long que trois quarts d’heure après nous attendions encore le point final. Mais ce recueillement n’était pas tel qu’il l’empêchât d’épier avec une attention féroce les moindres défaillances de tenue. Jamais le père Maire n’avait été si sévère. Pour un rien, on était salé. Rogneuse jouait, les prunes s’alignaient, les châtaignes tombaient. Plus de la moitié de la classe fut plus ou moins houspillée, et moi-même je ne sais pourquoi, car je ne faisais pas un mouvement, je m’entendis tout à coup vertement interpeller, tandis que l’extrémité d’Héloïse, d’un reste de feuille tordu, roulé et parcheminé, venait me pincer sous la joue.

Ce matin-là, nous étions vraiment loin des admonestations paternelles du jeudi, de la canne à corne de chamois et des pots de cougnarde de la mère Maire !

— … Et sur la tête du fils de Tell, virgule… le bailli Gessler plaça la pomme, dictait inexorablement le père Maire.

Les plumes grinçaient sur le mauvais papier de la Papeterie du Collège. Un vent de détresse soufflait sur la classe. Le père Maire dictait, dictait. Et presque à chaque ponctuation, c’était, sur l’un de nous, la ponctuation parallèle de l’une ou l’autre des trois sœurs.

Nombre d’élèves, absolument terrorisés, le manuel Chaix ouvert sur les genoux, utilisaient à la dérobée les courtes pauses entre les phrases pour repasser avec avidité leur géographie, prévoyant que là serait le grand massacre. Salignon seul paraissait parfaitement heureux.

— Point final. Fermez les cahiers.

La dictée était terminée. Guillaume Tell avait logé sa flèche dans le cœur de Gessler.

— Nous allons passer à la géographie. Mottu à la carte !

Mottu se leva, se dirigea de son pas un peu lourd entre les bancs, et s’arrêta devant la carte, les jambes flageolantes.

Une interrogation eut lieu, passable.

— C’est très mal. Je marque zéro.

De ses lunettes guetteuses, le régent suivit la retraite de Mottu, prêt à farcir le zéro des châtaignes de la Tessinoise au moindre signe de rebiffement. Mais Mottu ne se rebiffait pas, il acceptait le zéro, et regagna sa place, le dos rond.

Ce fut ensuite le tour de Muley. Si le petit Égyptien était un âne en religion chrétienne, il l’était bien davantage en géographie, et surtout en géographie suisse. Le zéro qui le récompensa fut plus mérité que celui de Mottu. Et comme Muley s’en allait en maugréant des mots incompréhensibles et qui étaient peut-être arabes, Héloïse le rattrapa en chemin et lui zébra sa nuque ambrée.

Les réponses du petit Gaufre et du gros Tourte, pour être moins approximatives, ne furent pas mieux partagées. Burlamaqui lui-même, ce dont il fut affreusement vexé, fut trouvé nul.

Levant alors son nez de dessus le registre où il venait d’inscrire, avec un sourire mauvais, le chiffre ridiculement inférieur obtenu par Burlamaqui, le père Maire promena longuement ses lunettes sur la classe, de l’air de chercher une tête, comme le principal l’avait fait la veille.

Tout à coup, nous entendîmes résonner ces trois syllabes :

— Salignon !

Un silence de mort plana sur la salle.

Tout le monde comprit que le père Maire allait se venger de l’humiliation que Salignon lui avait fait subir devant Tuyau, et de bien d’autres choses par-dessus le marché.

— Salignon, levez-vous.

Il le vousoyait, c’était grave.

Salignon se dressa, sans autre forfanterie qu’une pâle grimace sournoise, et attendit. Ses cheveux roux flambèrent un peu au contact d’un mince rayon de soleil.

Le père Maire toussota, assura ses lunettes, rejeta sur son occiput la houppe de sa calotte qui venait lui caresser le nez et, d’une voix chevrotante, posa à Salignon cette question :

— Quelles sont les montagnes qui bordent au midi le plateau suisse ?

Salignon parut réfléchir ; son œil bigle erra un moment sur la carte, puis il répondit avec assurance :

— Les Pyrénées.

La classe n’éclata pas de rire. Elle fut plutôt effarée et se prépara à tout événement. Le père Maire avait failli bondir ; mais il se retint et dit, d’un ton qui voulait être narquois, mais qui tremblait d’indignation :

— Ah ! vraiment ? mon garçon, ah ! vraiment ?… C’est dans votre manuel Chaix que vous avez trouvé ça ?

Salignon fifra :

— Oui, m’sieur.

— Eh bien, mon garçon, vous avez mal lu, répliqua le père Maire avec une ironie qui nous parut terrible : ce que vous avez pris pour les Pyrénées ce sont les Alpes.

Le petit Gaufre, qui était à côté de moi, blêmit d’émotion.

— Et pourriez-vous me dire quelle est la plus haute cime des Alpes ?

Salignon se recueillit encore et dit :

— L’Himalaya, m’sieur.

Cette fois, le père Maire n’eut plus la force ou ne jugea plus à propos de retenir quoi que ce soit de son indignation.

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— Malheureux, s’écria-t-il, tu n’as jamais vu la cime neigeuse du géant de nos Alpes ?… Tu ne l’as jamais vue, dis ?…

À ce moment, le tu reprenait tous ses droits.

— J’ai jamais vu d’géant, dit Salignon.

Le père Maire saisit sa trique.

— Comment s’appelle la montagne qu’on voit au-dessus du trou d’Étrembières ?

— J’sais pas, m’sieur.

— Eh bien, c’est le Mont-Blanc, drôle !

— L’Mont-Blanc, on l’voit jamais, dit Salignon ; y a qu’les Anglais qui l’voient.

— Ah ! y a que les Anglais ?… Dis plutôt que tu ne sais rien, pas même ce qui fait l’ornement de ta ville natale… Et le lac ! Y a-t-il aussi que les Anglais qui le voient ?… Comment s’appelle-t-il, le lac ?

— Y s’appelle le lac.

— Le lac quoi ? le lac de qui ? Comment l’exprimes-tu quand tu y vas ?

— J’m’esprime : J’vas m’baigner au lac.

— C’est du propre ! Il porte un nom, ce lac !

— Ben, l’lac, pardi !

— Malheureux, tu ne connais pas le nom de ton lac ?

— C’est pas mon lac, c’est l’lac de tout l’monde.

— C’est le lac de ta ville ! Tu ne connais pas ta ville, misérable ?…

À ce moment, il eut la vision précise que Salignon se moquait de lui. Fourrant d’un geste brusque la Tessinoise dans la poche de droite de sa houppelande, et Rogneuse passée sous son bras gauche, il descendit précipitamment de sa chaire et fonça du côté de Salignon aussi directement que le lui permettait le labyrinthe des pupitres.

— Où est ton père ? beuglait-il, la face rouge sur les plis rouges et gonflés de colère de son foulard.

— J’en ai pas.

— Où est ta mère ?

— Elle s’a ensauvée.

— Qui est-ce qui signe ton carnet ?

— C’est mon oncle.

— Tu diras à ton oncle de venir me parler.

— J’y dirai pas.

— Ah ! t’y diras pas ?…

Brandie d’un poing courroucé, Rogneuse dressa vers la solive du plafond sa ligne solide.

— M’touchez pas ! cria le garnement.

Rogneuse s’abattit, ploc !… Elle se releva... Rogneuse se rabattit, ploc !… Elle se releva… Rogneuse se rabattit…

Toute la classe était debout, titubante d’angoisse, écoutant le bruit du bois sonner au milieu des hurlements de Salignon.

— Aïe ! aïe ! aïe ! glapissait le misérable.

On entendit un cassement. Une moitié de Rogneuse vola par la salle, en tournoyant, une longue brisure blanche en écharpe.

Le père Maire tira alors la Tessinoise et empoignant Salignon au collet :

— Demande-moi pardon !

— Jamais !…

— Demande-moi pardon !

Il le courbait, les doigts enfoncés dans sa nuque, sa vaste redingote bouffant derrière lui, tandis que son foulard se dénouait et laissait voir les écrouelles violettes de son cou.

— Demande-moi pardon !…

Il y eut deux secondes de silence tragique, puis l’enfant, se raidissant dans un suprême effort, lança distinctement au régent :

— M.rde !…

Ce fut affreux. Jamais de ma vie je n’oublierai cette exclamation, le ton dont elle fut jetée, ni surtout l’effet qu’elle produisit. Jamais je n’oublierai le bouleversement de la classe, celui du petit Gaufre, le mien… Ce mot, jamais auparavant je ne l’avais entendu retentir ouvertement à mon oreille. Nous ne le disions pas entre nous. C’était le vocable horrible, monstrueux, qui déshonore les lèvres par lesquelles il a passé.

Certes, nous n’étions pas choisis dans notre langage ! Nous disions : charoupe, bougre de beuffe, agnoti, cacadiot, gogneux. On disait : se flanquer une charavoutée de coups, saigner des boudins et aller se laver aux gogues. On chantait :

 

Tu as raison,

Moi, j’ai tort ;

Baise mon croupion,

Nous serons d’accord.

Et :

Jean Patagan,

La canne à la man,

L’épée au côté,

L’étron sur le nez.

 

Un avare était un caquegraisse ; un poltron était un péteux. On appelait Cul-Rouge Cul-Rouge. Mais ce mot-là… ce mot-là dépassait notre vocabulaire. Il fallait être Salignon pour le dire, et encore personne n’eût supposé que, même si on lui avait donné mille francs, Salignon aurait jamais osé le prononcer en pleine classe, tout haut, au nez même du père Maire !

Un bruissement, comme un chuchotis de feuilles avant l’orage, courut sur la classe.

Le père Maire était devenu pâle. Évidemment il était aussi révolutionné que nous.

Il aurait tué Salignon, ou plutôt Salignon eût été à l’instant même foudroyé par le feu du ciel, que cela ne nous eût pas autrement surpris.

1e

Ce qui se passa fut moins radical, mais peut-être plus impressionnant. Nous vîmes soudain le père Maire se jeter comme un fou sur Salignon, le bouler par terre, le relever par une oreille, tomber dessus des poings, des pieds, le rouer des coups de matraque de la Tessinoise, poussant à chaque tour de l’épaule un grognement sourd de sanglier, tandis que Salignon gémissait, miaulait, n’ayant plus la force de hurler.

Des cris partirent de divers côtés. Des élèves ne pouvant en supporter davantage se mirent à pleurer. Burlamaqui piailla nerveusement :

— Assez, m’sieur !…

Une grande déchirure avait mis à nu le bras de Salignon et l’on voyait sa peau marbrée. Du sang coulait sur ses vêtements. Il y avait du sang aussi dans ses cheveux, et la nuance entre le roux des cheveux et les places où le rouge du sang filtrait se distinguait parfaitement. Mais ce qui me remua le plus, ce fut de voir son oreille presque emportée et la large raie rouge qui la séparait du crâne.

Puis je ne regardai plus. Un corps venait de vaciller sur moi et un léger visage pâle s’affaissait sur mon épaule. C’était le petit Gaufre qui s’évanouissait.

Je ne sais trop comment le père Maire regagna sa chaire. Quand je relevai les yeux, il y était de nouveau installé, la calotte sur la tête, le foulard renoué. Sa voix, légèrement altérée, expliquait la dictée sur Guillaume Tell. Les élèves avaient échangé leurs cahiers et marquaient leurs fautes.

— Gessler, tyran sanguinaire et farouche, épelait lettre après lettre le régent…

Le rayon de soleil traversait toujours la classe, avec ses poussières en suspens. Salignon était affalé comme une loque à sa place, sa tête rouge dans les meurtrissures de son bras nu.

Quand le Devin du village sonna sa ronde au carillon de la cathédrale, un soupir de soulagement s’échappa de toutes les poitrines. Nous nous bousculâmes comme des cabris pour sortir. L’air du dehors me fit du bien. Les hauts ormes dressaient dans un joli ciel bleu leurs troncs couturés et balançaient à la brise leur feuillage légendaire. Par toutes ses portes le vieux collège de Calvin dégorgeait ses élèves. Des cris de joie remplissaient la cour, tandis que les coups graves de l’heure, succédant au carillon, tombaient l’un après l’autre, lentement, de la cathédrale, dont on apercevait la tour nord, entre les arêtes d’angle des combles, avec ses pyramidions, sa galerie blanche et le chapeau pointu de son toit roux.

 

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Je rentrai mélancoliquement au quai des Étuves.

— Eh bien, qu’as-tu ? me dit tante Bobette au dîner de midi, en me voyant tout chose devant un plat de merveilles qu’elle avait confectionnées exprès pour me faire plaisir.

— Je suis sûr que Nicolas n’a pas su sa géographie, émit mon père. Il a dû attraper une prune.

— Je n’ai pas attrapé de prune.

— Nous le verrons bien samedi, sur ton carnet.

Luisantes, safranées et saupoudrées de sucre, les merveilles étalaient les rouages affriolants de leur pâtisserie compliquée.

— Voyons, Nicolas, fit tante Bobette en pinçant délicatement une merveille entre son index maigre et son pouce goutteux, toi qui aimes tant les merveilles, prends-en une.

— Non, merci, fis-je, pas aujourd’hui ; je crois que ça me ferait mal au cœur.

Mon père maugréa :

— Enfin qu’est-ce qu’il a ? Ce garçon fait maintenant la fine bouche !

— C’est le petit Gaufre, babolai-je, c’est le petit Gaufre qui s’est évanoui sur moi, ce matin. Mais une sorte de fausse honte m’empêcha d’expliquer pourquoi le petit Gaufre s’était évanoui.

— A-t-il vomi ? demanda tante Bobette.

— Non, tante Bobette, il n’a pas vomi, mais il est resté tout blanc pendant cinq minutes.

— Et c’est pour ça, espèce de gniffe-gniaffe…

Et mon père, qui avait servi dans les grenadiers pendant la guerre du Sonderbund et avait fait le coup de feu contre les Lucernois, raconta une histoire de tambour-major, où il avait dormi pendant toute une nuit dans la boue à côté d’un cadavre, sans en perdre une bouchée de sa soupe au réveil.

L’histoire de mon père acheva de me confirmer qu’il n’aurait eu aucune pitié pour le malheureux Salignon, s’il avait appris sa mésaventure et surtout la raison qui lui avait valu une si formidable dégelée.

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La raison ! C’est bien cela qui m’empêchait de rien dire. On me l’eût demandée, cette raison. Il eût fallu la donner. J’aurais dû rapporter le méfait, prononcer le mot… Et plutôt que de le répéter, ce mot que je n’avais jamais dit et dont les cinq lettres me paraissaient constituer un des plus sensationnels péchés dont le pasteur Papavert aimait à nous entretenir, je me serais fait couper en morceaux.

Mais je n’en couvais pas moins une réelle indignation contre la brutalité du régent qui, cette fois et malgré tout, me semblait avoir vraiment outrepassé la mesure.

On ne sut donc rien au quatrième étage de la maison du quai des Étuves.

Hélas ! je n’en étais pas quitte.

Cinq ou six fois par an, comme je l’ai peut-être déjà dit, on me menait en grande cérémonie, dans le quartier de Montbrillant, présenter mes devoirs à mon grand homme de grand-oncle, le célèbre Ambroise Porterel, chef du parti radical, et précisément chargé, au Conseil d’État, du Département de l’instruction publique.

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Il habitait, au chemin du Vidollet, avec la modestie du sage et du républicain, une simple mais confortable demeure, entourée d’un grand jardin tout empli du chant des oiseaux et où fleurissaient de belles variétés de roses.

Il nous accueillait de son grave sourire bienveillant et de sa main un peu lente cordialement tendue.

Il disait à ma tante :

— Eh bien, Bobette, comment vont tes rhumatismes ?

Il disait à mon père :

— Eh bien, mon neveu, les montres de Genève marquent-elles toujours l’heure mieux que les montres d’Amérique ?

Et il me disait, à moi :

— Eh bien, Nicolas, fais-tu des progrès ?

Je répondais humblement, osant à peine lever les yeux sur sa belle barbe blanche où descendaient de larges coulées ton de feuille morte :

— Je tâche d’en faire, mon grand-oncle.

Or, le dimanche qui suivit la mémorable semaine de Salignon, tante Bobette, consultant le calendrier, s’écria :

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— Il y a longtemps que nous ne sommes montés à Montbrillant ! Si nous allions voir l’oncle Porterel ?

— Allons voir l’oncle Porterel, acquiesça mon père. Ce petit vient-il avec nous ?

— Certainement, ce petit vient. L’oncle sera content de le voir, et comme Nicolas a rapporté un bon carnet cette semaine, nous n’avons pas à le priver de ce plaisir.

Là-dessus, mon père termina sa tasse de café, but un petit verre d’eau-de-cerises, puis alla à la fenêtre inspecter le ciel par-dessus les maisons de l’Île.

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— Il y a quelques niolles là-haut ; il vente de France ; nous pourrions avoir du bouillon.

— On prendra des parapluies, fit ma tante.

Mon père tira alors son régulateur et dit :

— C’est deux heures.

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Au même moment, les dix-neuf pendules sonnèrent deux heures toutes à la fois.

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On attacha sous mon menton un beau col large de six pouces, tante Bobette sortit son châle de cachemire, papa mit son tube et nous partîmes pour Montbrillant.

Le grand salon rangeait dans leur alignement familier ses meubles aux coins de cuivre, ses fauteuils au velours grenat et aux coussins brodés de laine. Le Conseiller d’État, assis dans un vaste voltaire, les pieds dans ses pantoufles et le dos tourné à la fenêtre, lisait les journaux. Il souriait au Genevois son organe, fronçait le sourcil aux paragraphes mécontents du Journal de Genève, se courrouçait au Courrier, feuille des ultramontains, se rassérénait au Bund, de Berne. Le parfum des roses montait du jardin et un pinson criait à tue-tête dans un buisson.

— Eh bien, Bobette, les rhumatismes ?

— Mieux, mon oncle, beaucoup mieux.

J’admirais, pendant ce temps, sa belle robe de chambre à glands de soie, ses lunettes à branches d’or, et je recueillais avec un respect superstitieux les moindres inflexions de sa voix solennelle et de ses paroles posées.

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— Eh bien, Nicolas, fais-tu des progrès ?

— Je tâche d’en faire, mon grand-oncle.

Mais, cette fois, la conversation n’en resta pas là. Quand nous eûmes pris des rafraîchissements, que papa eut fumé un cigare de la Havane, que tante Bobette eut donné ou reçu des nouvelles de tous les ascendants, descendants, collatéraux, neveux, cousins, petits-cousins et issus de germains que pouvait dénombrer la famille dans tous les cantons de la Suisse, mon grand-oncle, qui ne perdait pas pour cela de vue l’Instruction publique, m’arrêta au tournant d’une tartine et me dit :

— C’est bien en septième que tu es, Nicolas, n’est-ce pas, mon garçon ?

— Oui, mon grand-oncle.

— Dans la classe de monsieur Maire ?

— Oui, mon grand-oncle.

— Ah ! ah !

Il caressa sa bonne barbe, parut réfléchir, soupeser ce qu’il allait émettre et dit :

— C’est un bon régent, un excellent, régent, évidemment…

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Il prononçait « évidemment » tout en nasales, et cet adverbe prenait dans sa bouche une ampleur inaccoutumée.

— … un de mes meilleurs régents, évidemment, mais un peu trop retardataire. Est-il vrai qu’il inflige toujours la châtaigne ?

Pourquoi le nier ? J’avais tout intérêt à dire que le père Maire infligeait toujours la châtaigne.

— Il l’inflige toujours, mon grand-oncle.

— Il me revient de temps en temps sur lui des histoires… Il paraîtrait qu’il se livre parfois à des voies de fait sur des élèves ?

Qu’est-ce que mon grand-oncle entendait exactement par « voies de fait » ? Je supposai incontinent qu’il s’agissait des trois demoiselles Maire, et, sans plus de scrupules, je me mis à lui parler d’Héloïse, de Rogneuse et de la Tessinoise.

— Ah ! ah ! mais c’est grave cela, c’est très grave.

Du moment que c’était si grave que cela, j’hésitai à continuer. Mais mon grand-oncle, d’un geste à la fois encourageant et formel, m’invitait à poursuivre.

— Voyons, mon enfant, précise les faits. Beaucoup d’élèves sont-ils ainsi frappés ?

— Oh ! presque tous, mon grand-oncle.

— Souvent ?

— Oh ! presque tous les jours, mon grand-oncle.

— Ah ! ah !… qu’est-ce que c’est, dis-moi, que cet incident dont j’ai eu des échos… Est-il exact que, tout récemment, monsieur Maire se soit laissé aller à exercer des sévices d’une rigueur particulièrement fâcheuse sur un élève ?

« Exercer des sévices… » Je supposai non moins incontinent qu’il ne pouvait s’agir que de Salignon. Au même moment, je revis la pauvre trogne rousse abîmée dans le bras nu tout ecchymosé, les taches de sang laquant le pupitre et la tête pâle du petit Gaufre glissant sur moi. Le cœur de nouveau gonflé d’indignation et sans penser, cette fois, aux conséquences, ou plutôt poussé par la conscience de l’importance de mon témoignage devant un personnage aussi puissant que mon grand-oncle, je narrai aussitôt toute la scène sans m’arrêter, interrompu seulement par les « ah ! ah ! » significatifs du Conseiller d’État, dont la robe de chambre à glands de soie se plissait de mécontentement.

Il n’y avait qu’un point que j’avais passé sous silence. Ce fut naturellement sur celui-là que la perspicacité de mon grand-oncle demanda, quand j’eus fini, un supplément d’information.

— Mais enfin, Nicolas, qu’est-ce que ce Salignon avait bien fait ?

— Ce qu’il avait fait ?

— Oui. Ce n’est pas sans raison, sans une raison majeure, une raison d’une gravité… évidemment exceptionnelle, que monsieur Maire s’est emporté jusqu’à châtier d’une main aussi rude ?

Je ne pus répondre que par l’adverbe favori de mon grand-oncle :

— Évidemment.

— Eh bien, quelle est-elle ?

Je commençais à me sentir inquiet.

— Il n’a pas su sa géographie, mon grand-oncle. Le Conseiller d’État me regarda avec un tel air de dire : « Hem ! ce n’est pourtant pas la première fois qu’un élève ne sait pas sa géographie », que je crus devoir immédiatement aggraver :

— Il a répondu les Pyrénées au lieu des Alpes.

— Hem ! c’est insuffisant, dit cependant mon grand-oncle. C’est insuffisant pour expliquer, sinon pour légitimer l’accès de violence dont tu m’as fait le récit. Il y a autre chose.

— Il a dit que la plus haute cime des Alpes était l’Himalaya.

— C’est encore insuffisant.

— Pourtant cela a suffi.

— Non, cela n’a pas suffi. Je connais monsieur Maire. Il tauque les élèves, c’est vrai, mais il est juste. S’il en a à moitié égrougné un, il faut que celui-ci se soit livré à un acte d’insubordination passant l’ordinaire, à une insolence sans pareille…

— Oui, justement… une insolence…

— Une injure ?

— Oh ! pire que cela !

— Un mensonge ?

— Oh ! pire que cela !

Mon grand-oncle se recueillit un instant et demanda :

— A-t-il volé ?

— Oh ! bien pire que cela, mon grand-oncle !

— Pire que cela ?

Le Conseiller d’État se leva. La lisière de sa robe de chambre balaya le tapis, tandis que le feutre rouge de sa pantoufle se gonflait houleusement sur le pied.

— Écoute, mon enfant, j’ai besoin de savoir exactement ce qui s’est passé. Qu’est-ce qu’il a fait ce Salignon ?

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Je ne savais plus où me fourrer. Je rougissais, je pâlissais, je tremblais comme un malheureux, pendant que l’épaisse main de mon grand-oncle s’appesantissait sur mon bras et qu’il me dominait de son sourcil broussailleux. Enfin je marmottai :

— Il a prononcé un mot.

— Lequel ?

Un bruissement de voix parvenait du jardin. Une petite société s’y était réunie. Je distinguai le fausset de ma tante et le baryton cuivré de mon père. Le pinson s’était tu.

— Lequel ? répétait mon grand-oncle avec une impatience sonore et toute l’autorité de sa forte voix.

Alors, en une confusion où tournaient à la fois dans ma tête Salignon, le petit Gaufre, le père Maire, la mère Maire, Cul-Rouge et le pasteur Papavert, je balbutiai tout éperdu :

— Mon grand-oncle… Il a pris le nom de Dieu en vain !

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Je me souviendrai toujours de l’œil que fit à ce moment-là mon grand-oncle Porterel, du regard dont il m’examina, du sourire compatissant dont il m’enveloppa… Et je lui serai reconnaissant toute ma vie de n’avoir pas insisté davantage.

Sa main pesante me laissa. Il referma sur ses pantoufles rouges sa robe de chambre dont il ragrafa les glands ; il s’étendit à nouveau dans son voltaire, reprit le Journal de Genève et me dit :

— Va jouer, va ; tu trouveras de la compagnie au jardin ; je crois qu’il y a des enfants.

Il y avait des enfants. Comme dans le jardin du père Maire, nous fîmes quelques parties de billes, tandis que mon père, circulant autour des rosiers avec tante Bobette, épiloguait sur les boutures, les greffages et savait mettre les noms sur quelques espèces.

Mais je ne sais pourquoi, j’étais triste. Il me semblait que j’avais commis une mauvaise action. Je me sentais une âme lourde, honteuse et comme un vague remords de dénonciateur.

Le soir, au souper, quand tante Bobette exhiba, alléchant, un nouveau plat de merveilles, il me fut encore impossible d’en manger le moindre morceau.

— Eh bien, quoi, bec difficile, dit mon père, on dirait que tu n’aimes plus les merveilles ?

— Non, décidément, je crois que je ne les aime plus.

Le lendemain, au Collège, la lumière de la classe me parut plus grise que jamais. Il n’y avait pas même le rayon de soleil qui la traversait parfois de sa ligne biaise, poudrée et colorée. Les cantons suisses enchevêtraient sur la carte leur éternel jeu de patience. Les trois sœurs étaient rangées sur la chaire, méthodiques et inégales. La houppe du père Maire rythmait de son balancement continu la fuite lente des secondes.

Et dans ma conscience à moi, le balancement de la houppe du père Maire se répercutait douloureusement.

Je le regardais, notre vieux régent. J’examinais à la dérobée, tout en faisant grincer ma plume le long des raies bleues de mon cahier d’école, sa tête creusée de rides, ses dents ébréchées, sa paupière gourde. Je suivais sur son cou glanduleux et sur ses doigts noués le gonflement de l’âge et la déformation de la vie. Je me disais qu’il avait passé trois ou quatre fois autant d’années que j’en comptais d’existence à tancer des générations d’élèves et à moisir dans cette vieille chaire. Quand il mourrait, son âme, emportée par l’habitude, reviendrait sûrement hanter les bancs vermoulus de sa septième. Il était digne, il était respectable, il était touchant de conviction. Sa mission était humble, mais il y croyait, et il ne pensait pas qu’on pût la remplir autrement. Il était fidèle : fidèle à lui, fidèle aux autres, fidèle à ce qu’il appelait son devoir.

Et c’est cet homme-là que j’avais, pour ainsi dire, trahi !

Ma punition ne se fit pas attendre.

Deux jours après, pendant une récréation, le bruit se répandit que le père Maire avait été mandé à l’Hôtel de Ville.

Effectivement, à l’issue de la classe, au lieu de prendre le chemin de sa demeure, nous le vîmes sortir par la porte de Saint-Antoine et se diriger du côté de la ville haute. Il avait mis sa redingote noire, son chapeau tromblon et des gants de filoselle blanche. Son pas sévère et ferme, un peu plus solennel que de coutume, s’accompagnait du petit trot mécanique de sa canne à corne de chamois. Son émotion ou son inquiétude ne se marquait que par le dandinement un peu fébrile du bras gauche, tandis que, de l’autre côté de la redingote, le bras droit faisait trotter la canne.

Tout le reste de la journée, il me fut impossible de penser à autre chose. Le soir, j’en oubliai mon Jules Verne. La nuit, je n’en dormis pas.

Comme si je l’avais suivi, je le voyais tourner dans la rue des Chaudronniers, déboucher sur le Bourg-de-Four, dont il côtoyait la fontaine blanche et longeait les vieux ormes. Je le voyais ralentir le pas et souffler pour atteindre la Taconnerie. Il s’arrêtait un instant à l’entrée de la place, au fond de laquelle on apercevait un morceau de la nef de Saint-Pierre. Puis il prenait la rue de l’Hôtel de Ville dont il frappait de sa canne l’asphalte officiel. La maison Turrettini lui présentait sa façade florentine. Il arrivait devant l’Arsenal. Il en considérait d’un œil vague l’ancienne halle à colonnes, galonnée de ses rangées de seaux à incendie aux couleurs genevoises. Trois gendarmes, joufflus et ventrus, la cocarde rouge et jaune sur le bicorne noir, en meublaient nonchalamment les arcades. En face, l’Hôtel de Ville ouvrait sa porte et prolongeait son portique entre ses colonnes de marbre noir, ses bancs de pierre et ses tableaux électoraux.

Le père Maire en franchissait le seuil. Sa canne, discrètement, faisait sonner les vieilles dalles. Il s’engageait sur la célèbre rampe pavée, dont le plan incliné grimpait et tournait, en guise d’escalier, le long de ses vingt-quatre piliers, jusqu’au dernier étage de l’édifice. Il en admirait respectueusement les ogives surbaissées et le plafond aux arceaux convergents. Il en déchiffrait l’inscription : « Achevé 1578 », avec les initiales N. B. qu’il savait être celles de l’architecte Nicolas Bogueret. Sa canne s’incrustait entre les petits cailloux. Il passait devant des portes solennelles : GRAND CONSEIL, CONSEIL D’ÉTAT, COMMISSARIAT DES GUERRES. Pilier après pilier, baie après baie, il s’élevait.

Et tout en montant, le genou ployé, l’échine penchée, il regrettait le temps où les conseillers de la République arrivaient jusque devant leur porte en chaise ou à mule. Et il se figurait M. Ambroise Porterel, emperruqué et l’épée au côté, escaladant la célèbre rampe à dos d’une belle mule isabelle dont la croupe se gonflait et dont les quatre fers faisaient étinceler les petits cailloux. Mais maintenant M. Ambroise Porterel montait à pied comme tout le monde, comme lui-même.

Sur ces réflexions, le père Maire parvenait au troisième étage et faisait halte devant une porte au-dessus de laquelle se lisait en larges initiales : DÉPARTEMENT DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE. C’était là. Sa canne flageola un peu. La porte poussée, il se trouvait en présence du gros ventre d’un secrétaire, dans une grande pièce encombrée de cartons et de dossiers, et il s’entendait accueillir de la sorte :

— Ah ! c’est vous, monsieur le régent de septième ! Parfaitement, parfaitement, monsieur le Conseiller d’État va vous recevoir.

Une petite demi-heure après, ayant eu tout le temps de se remettre des fatigues de son ascension, on le faisait passer à travers un tambour feutré en vert, et il se voyait introduit dans le sanctuaire même de monsieur le Conseiller d’État.

De derrière un bureau ministre, la forte barbe de mon grand-oncle se carrait sévèrement.

— Ah ! c’est vous, monsieur le régent de septième !…

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— C’est moi, c’est moi, balbutiait le pauvre homme assez décontenancé et ne sachant au juste ce qu’on lui voulait. C’est moi, monsieur le Conseiller d’État.

— C’est vous, très bien. Veuillez vous asseoir.

La plume d’oie de mon grand-oncle se remettait à crier du haut en has de belles feuilles d’un papier tout aussi ministre que le bureau, et les lunettes cerclées d’or en suivaient avec soin les multiples pérégrinations. Au bout d’un quart d’heure, la barbe se relevait, les lunettes se fixaient à nouveau sur le père Maire ; et mon grand-oncle, de sa voix de cloche, faisait retentir ces paroles :

— Monsieur le régent, je vous ai fait venir pour vous interroger au sujet de faits qui me paraissent regrettables.

— Quels faits, monsieur le Conseiller d’État ?

— Vous battez les enfants.

— Oh ! s’écriait le père Maire abasourdi.

Sur un geste catégorique de mon grand-oncle, il reprenait humblement :

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— Cela ne s’appelle pas battre, monsieur le Conseiller d’État, cela s’appelle corriger.

Mon grand-oncle le clouait d’un regard et répliquait :

— Les moyens de correction ne vous manquent pas : vous avez la mauvaise note, vous avez la retenue, vous avez le pensum, vous avez l’expulsion hors de la classe, et malgré ces divers moyens que mon administration met à votre disposition, vous persistez à recourir à d’antiques procédés que condamnent à la fois, le progrès des mœurs, l’hygiène et l’humanité.

— Je suis inhumain, moi ?

— Vous l’êtes, monsieur Maire.

— Est-il possible !

— Bourreauder de la sorte de jeunes êtres sans défense, les abîmer de mauvais traitements, les rouer de coups !

— Je les roue, moi ?

— Vous les rouez, monsieur Maire.

— Oh ! monsieur le Conseiller d’État, depuis quarante ans et plus qu’avec l’aide de Dieu je remplis honorablement mes fonctions, c’est la première fois qu’un pareil reproche…

— Non, monsieur, ce n’est pas la première fois. J’ai envoyé près de vingt circulaires à ce sujet. J’ai fait suffisamment savoir que, sous mon administration, il était défendu de battre les élèves. Je dois dire que de tous les régents du Collège, vous êtes le seul qui, malgré mes instructions formelles et réitérées, vous soyez obstiné dans ces anciens errements. Il y en a encore trois ou quatre qui font la prière, mais pour l’usage de la férule, à votre honte, monsieur Maire, et à ma particulière indignation, vous êtes le seul.

Le père Maire écoutait, frémissant, pâle, et son indignation était pour le moins aussi particulière que celle de mon grand-oncle ; mais il n’osait pas la manifester par d’aussi belles phrases.

— Ce sont des… ce sont des polissons… articulait-il, sans parvenir à mieux exprimer sa pensée.

— Non, monsieur, ce ne sont pas des polissons, répliquait mon grand-oncle, ce sont de futurs citoyens.

— Monsieur Porterel, je vous… je vous déclare, monsieur Porterel, qu’il est impossible… impossible de maintenir une bonne discipline… Voyez en sixième, la discipline est déplorable !…

— Je ne m’occupe pas de la sixième, je m’occupe de vous. Or, je vous déclare, moi, que je ne veux pas d’un régent… d’un régent qui se repait du sang de ses élèves.

— Du sang ?

— Parfaitement. Je sais ce qui se passe chez vous, monsieur Maire. Nierez-vous que, pas plus tard que la semaine dernière, vous n’ayez rougi du sang d’un jeune Genevois l’un des bancs de votre classe ?

— Ah !… ah ! on vous a raconté ?… Mais c’est Salignon, monsieur Porterel… Salignon… un horrible drôle un guenapin… Vous-même, monsieur Porterel, vous l’auriez écrasé net comme une punaise !

— Vous n’aviez pas à vous faire justice vous-même, ni surtout si brutalement. Si le méfait de Salignon était tel qu’il méritât un châtiment extraordinaire, vous n’aviez qu’à me faire un rapport.

— Un rapport ! s’écriait le père Maire épouvanté.

— Sans doute, un rapport.

— Monsieur le Conseiller d’État !… Mais vous ne connaissez pas Salignon !…

— J’aurais appris à le connaître. En somme, qu’avait-il fait, Salignon ?… Car je suppose que ce n’est pas simplement pour avoir pris le nom de Dieu en vain que vous l’avez si formidablement tripoté ?

— Monsieur le Conseiller d’État, dispensez-moi…

— Du tout, du tout, j’y tiens. C’est même la seule façon de vous excuser, sinon de vous disculper.

Le malheureux régent commençait à suer à grosses gouttes.

— Eh bien ! questionnait l’œil terrible de mon grand-oncle.

 

Mais arrivé là, tout se brouillait dans ma cervelle, le père Maire, mon grand-oncle, le bureau ministre… Je ne parvenais pas à me représenter ce que le premier pouvait bien répondre, ce que le second pouvait bien entendre, ce à quoi le troisième pouvait bien assister.

Je reprenais de nouveau la scène, je la reprenais inlassablement : je la ramenais toujours à cette impasse, d’où je ne réussissais pas à la faire sortir.

Et pourtant il avait dû se passer quelque chose. Le père Maire avait dû donner une explication. Qu’avait-il dit ? Avait-il réussi à prononcer le mot ? Avait-il trouvé le courage…

Je me l’imaginais bien essayant :

— C’est pire… pire, monsieur le Conseiller d’État, pire que tout ce que vous pouvez supposer… C’est bien pire encore !… Une injure… une de ces injures qui… Il outrageait tout le Collège !…

Mais le mot, le mot qui aurait donné l’explication suffisante, qui aurait, suivant la forte expression de mon grand-oncle, excusé sinon disculpé le malheureux régent de septième, le mot après lequel, suivant l’expression non moins forte de ce dernier, mon grand-oncle aurait lui-même écrasé Salignon net comme une punaise, ce mot auquel j’osais à peine penser, même en rêve, le père Maire avait-il pris sur lui de le lâcher, de le déposer tout chaud sous le nez redoutable de M. le Conseiller d’État chargé du Département de l’Instruction Publique ?…

Tout me portait à répondre : Non.

Et alors j’entendais distinctement mon grand-oncle proférer :

— Soit ! j’accorde que vous avez été gravement outragé. Il n’en reste pas moins que vous avez contrevenu à tous les règlements…

— À tous ? nasillait avec détresse le régent.

— À l’un des plus importants, et peut-être à celui auquel je tiens le plus. Et d’ailleurs, le cas de Salignon n’est pas isolé. Vous battez les élèves, je le répète : et remarquez que les est un pluriel. Je suis au courant de tous vos faits et gestes, monsieur Maire, et je trouve que vous pourriez les modérer. Sans doute, la vocation de régent est une des plus difficiles qui soient : il s’agit de former l’âme et de dresser l’esprit de jeunes garçons souvent indociles ; mais peut-être pourriez-vous le faire sans passer aussi directement par le corps. Les enfants sont comme les chevaux, monsieur Maire : ils demandent à être gouvernés par la patience. En saine pédagogie, un précepte vaut mieux qu’une menace et une parole opportune, est plus efficace qu’un coup. Tenez-vous le pour dit. Car si j’apprenais qu’un seul de vos élèves, vous entendez, un seul, aussi bien Salignon qu’un autre, devait encore subir les rudoiements de l’une des trois trop fameuses sœurs…

— Les trois sœurs ?… bégayait le père Maire, au comble de l’ahurissement.

— Vous voyez que je suis renseigné. Je les connais même par leurs noms : il y a Héloïse, il y a Rogneuse et il y a…

— La Tessinoise… s’effondrait le régent de septième.

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— La Tessinoise, c’est bien ça. Si donc, dis-je, Salignon ou tout autre avait encore à se plaindre de l’une d’elles, malgré toute mon estime pour votre mérite de pédagogue, je me verrais dans l’obligation de sévir à mon tour.

— Vous me suspendriez ?

— Je vous suspendrais.

— Je vous demande pardon, monsieur le Conseiller d’État… mais je suis tellement suffoqué… suffoqué par…

Il tirait son grand mouchoir à carreaux, s’épongeait, se torchonnait le front, tandis que sa lèvre épaisse s’agitait, tremblait, se bleuissait de saisissement et du sentiment de l’injustice, de la méconnaissance profonde dont il était l’objet.

— Ainsi… vous m’interdisez…

— Formellement.

— Mais alors… comment ferai-je ?… la discipline !…

— Alors, monsieur, votre autorité, votre prestige doivent suffire…

— Mon prestige !… balbutiait le malheureux.

— C’est bien compris ? Vous me ferez donc le plaisir de mettre au rancart la Tessinoise, de casser Rogneuse en deux…

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— C’est déjà fait !… gémissait, navré, le père Maire.

— … Et vous rendrez Héloïse aux bois où vous l’avez cueillie.

— Héloïse !…

— Soyez désormais un régent de la nouvelle Genève et non plus un tortionnaire digne des temps de Servet.

— Monsieur Porterel !…

Puis soudain, dans une désolation, dans une révolte de tout son être, de toute son âme de vieux régent, il tentait une dernière défense, il s’écriait :

— Je ne pourrai pas… Je ne pourrai jamais !… Je suis vieux, je ne puis changer… À mon âge !…

— J’ai le même âge que vous, observait judicieusement mon grand-oncle.

— Oh ! vous… oh ! vous…

— Je suis un homme moderne, moi !

— Si c’est ça le progrès ! récalcitrait l’autre.

— Évidemment ! formulait mon grand-oncle, nasalisant avec une vigueur sans pareille son adverbe péremptoire.

Sa barbe blanche et feuille morte se dressait inébranlable par-dessus le bureau ministre. Et tout à coup, impatienté, mis hors des gonds par l’obstination du vieux bonhomme, il éclatait :

— Comment, je vous laisse la prière et vous vous permettez de n’être pas content !…

Sur quoi, le père Maire, délaissant toute prudence, s’écriait :

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— Oh ! vous, vous… vous êtes un radical !

Je ne voulais pas en savoir davantage.

Que se passait-il ensuite ? Mon grand-oncle lui indiquait-il la porte d’un doigt courroucé ? Consentait-il à entendre plus longtemps ses jérémiades entêtées ? La scène s’était-elle même déroulée comme je me l’imaginais ? Avait-elle été aussi loin ? Ou avait-elle été plus loin ? L’Hôtel de Ville avait-il retenti des éclats de voix des grands jours, alors que mon grand-oncle tonnait contre les aristocrates, dénonçait la routine ou terrassait l’hydre du papisme ? Ou cet édifice d’État n’avait-il été le théâtre que d’une simple admonestation familière, d’une modeste algarade ?

 

Quoi qu’il en soit, son grand escalier sans marches avait dû être redescendu par le père Maire avec moins de satisfaction qu’il n’avait été monté. La canne à corne de chamois avait dû retrouver avec une moindre allure l’asphalte de la rue, et, sous le gant de filoselle blanche, la main qui la maniait n’avait plus la même autorité. D’un pas automatique et fuyant, la tête vague, le père Maire regagnait sa modeste maison de Villereuse. La mère Maire l’accueillait avec sollicitude. Mais il ne répondait pas à ses questions. Il se laissait choir, comme un malheureux, sur son vieux fauteuil de reps vert ; son chapeau tromblon tombait d’un côté, sa canne de l’autre, et tandis qu’il tirait ses gants et que ses doigts s’allongeaient, des doigts vides et blancs de la filoselle, sa grosse lèvre blême murmurait encore en tremblant :

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— Un radical !…

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Les jours qui suivirent furent lamentables. On voyait le père Maire, pendant les récréations, errer dans la cour du collège, solitaire, morne, ne parlant à personne. Son dos se voûta. En classe, il clignait continuellement des yeux, comme pour délayer un perpétuel larmoiement. Il se mouchait. Les heures passaient en dictées monotones et en lectures vagues. Quand un exercice était fini, il donnait une indication d’une voix basse et l’on passait tristement à un autre. Dans un angle, Héloïse s’étiolait et se fardait de poussière. Les morceaux de Rogneuse avaient disparu, jetés probablement aux balayures. Seule, la Tessinoise figurait encore sur le pupitre ; mais le père Maire n’y touchait pas, se bornant à la considérer de temps en temps avec amertume et détachement.

 

Nous avions tous l’intuition de ce qui s’était passé.

— Il a dû le salement saler.

— Il a eu son avalée.

— Porterel l’a déguillé.

Nous nous regardions avec une certaine frayeur, tellement le changement nous paraissait improbable et mystérieux. Les élèves des premiers bancs (ceux de la circonscription de Rogneuse) ne se livraient plus à leurs gestes simiesques quand le père Maire quittait ses lunettes. Les plus délurés, Malassis, Brifaille, se tenaient cois comme des mulots. Les hannetons ne partaient plus des boîtes, comme des cerfs-volants au bout de leur fil. Des poches ne tombaient plus de billes. Nous restions immobiles et inquiets, refoulant en nous notre joie, de peur de rompre le charme. Chalumeau, l’éternel bavard, se taisait. Crud s’angoissait. Salignon lui-même ne se donnait plus la peine d’arriver en retard, sachant que ça ne faisait plus d’effet sur le père Maire. Et tous, nous assistions stupéfaits à la déchéance des trois sœurs et au bouleversement des plus solides traditions de la septième.

Il n’y avait pas jusqu’à la prière qui n’en fût fâcheusement influencée. Le père Maire la marmonnait sans soin, la langue lourde et l’esprit absent, il n’en détaillait plus les articles avec le même scrupule et la même dilection. Lorsqu’il arrivait au Notre Père, il baissait mélancoliquement d’un ton et l’enfilait d’une haleine sobre sans s’inquiéter de la classe, sans s’arrêter tout à coup comme autrefois pour ordonner à un élève de poursuivre, et sans plus confondre Muley. Après avoir dit amen, il réajustait pauvrement sa calotte et restait longtemps plongé dans de tristes pensées. Jusqu’au moment où une mouche venait le chatouiller sur le nez et le rappelait au sentiment de la réalité. Il ouvrait alors son manuel du maître, au hasard, et commençait une dictée. C’était navrant.

Ah ! oui, Porterel l’avait déguillé !

J’en avais un peu la gloire, mais j’en étais plutôt honteux. Quoique je ne me fusse vanté à personne de mon exploit, nul, dans la classe, n’en ignorait. J’avais parlé. Je n’avais eu qu’un mot à dire et Porterel avait sévi. Voilà ce que c’était que d’avoir un grand-oncle !

Hélas ! le père Maire lui-même n’en ignorait pas. Et c’est cela qui me faisait positivement mal. Quand je voyais son grand œil chassieux me regarder par-dessus ses lunettes, c’était pour moi comme s’il m’avait dit :

— Ah ! c’est toi, Pécolas… c’est toi qui m’as trahi !

Et je sentais les mots s’enfoncer comme avec un fer rouge dans ma conscience.

— C’est toi qui m’as trahi… toi que j’aimais… toi qui étais un de mes meilleurs élèves…

J’en aurais pleuré souvent… Que dis-je, j’en ai pleuré souvent.

Le soir, dans ma chambrette, quand tante Bobette avait bordé mes couvertures et remonté l’édredon sur mon nez, je ne m’endormais pas, comme autrefois, le cœur tranquille et l’esprit tout prêt aux rêves agréables. Un lourd chagrin étreignait mon front. Je me sentais l’instrument d’un malheur peut-être irréparable, et c’est dans un sanglot, le plus souvent, que je fermais les yeux.

Le fait est que le père Maire baissait, baissait de plus en plus. Les premières semaines d’étonnement passées, l’indiscipline avait fait peu à peu son apparition dans la classe, sournoisement d’abord, comme par un vent mauvais qui se glisse, puis ouvertement, toutes voiles dehors. La septième n’avait maintenant plus rien à envier à la sixième.

Le père Maire avait-il conscience de la déchéance de sa classe ? ou sa propre déchéance l’empêchait-elle de s’apercevoir de la misère ambiante ? Il ne disait rien. Il souffrait. Son teint se plombait, son orbite s’enfonçait, son nez s’émaciait.

Dans la cour, Cul-Rouge, le seul des régents à qui il consentait encore à parler, l’abordait parfois. Cul-Rouge lui disait :

— Eh bien, mon vieux, ça ne va pas ?

Et le père Maire répondait :

— Ça ne va pas.

Il n’invitait plus personne le jeudi.

Il baissait.

Un jour, la cloche de Boru eut beau sonner, aucun père Maire ne se présenta à son appel. Tout le monde était là, Salignon lui-même était là, seul le père Maire n’était pas là. Non seulement c’était la première fois de l’année que pareille chose lui arrivait, mais, le bruit en courut du moins dans le collège, c’était la première fois de sa vie. Au bout d’un quart d’heure d’attente, nous vîmes survenir Tuyau, le principal, la grosse clef de septième entre les doigts. Il ouvrit. Nous entrâmes en silence. Il installa dans la chaire sa haute silhouette et sa longueur étique. Ce fut Tuyau qui fit la classe.

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Le lendemain, le père Maire reparut, plus fatigué, plus voûté, plus bas que jamais. Il nous sembla qu’un peu de paralysie avait gagné la langue. Il hésitait aux syllabes difficiles et bégayait à tous les adverbes en ment. La mémoire nous parut également atteinte. Il confondait les noms des élèves. Il baptisa Tourte Ducommun et traita Crud de Chalumeau. Mais ce qui nous fit le plus d’impression, c’est que, pendant la leçon de géographie, qui roulait sur l’orographie de l’Europe centrale, il appela tout le temps les Alpes l’Himalaya.

Mai s’acheva. Sur la promenade Saint-Antoine, les dernières fleurs tombèrent des marronniers. Le sol était poudré de leurs fins détritus. Il y eut quelques jours très chauds. Puis l’air fraîchit. Deux ou trois fois encore, la haute cravate noire de Tuyau remplaça au-dessus de la chaire le foulard rouge du père Maire. Juin continua à s’échancrer jour après jour. Une lumière nouvelle baigna le flanc rocheux du Salève. Tous nous nous réjouissions de l’approche de l’été. Seul le père Maire ne se ravivait pas, et après chaque absence réapparaissait encore un peu plus voûté, encore un peu plus bas, encore un peu plus bégayant et radoteur.

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On en arriva à se demander s’il pourrait aller jusqu’au bout de l’année scolaire. En effet, quelques jours avant les vacances, il lâcha pied décidément. La dernière leçon qu’il nous donna fut une leçon d’arithmétique. Il posa une division, voulut faire le quotient et s’arrêta, après quelques chiffres, comme devant une difficulté insurmontable. Nous nous aperçûmes avec effroi que le malheureux avait oublié le chiffre 9. Il ne savait plus comment ça se disait, ni comment ça s’écrivait. Quand un élève le lui montra, lui dessina un beau 9 à la craie sur la planche noire, il demeura hagard devant ce signe étrange, ne le reconnaissant pas. C’était le gouffre.

Il ne reparut pas. Tuyau et d’autres régents se relayèrent pour nous tenir en cage jusqu’au bout. Au dehors, un grand soleil inondait de clarté la cour au gravier éclatant et la loge polygonale de Boru.

Les examens furent déplorables. Ils durèrent deux jours, pendant lesquels les réponses les plus décousues frappèrent les oreilles des examinateurs alarmés. La septième se trouva au-dessous de tout, cette année.

— Quelle différence avec les précédentes volées ! grommelait, à tout bout de champ, Tuyau, peu satisfait.

Les deux examinateurs branlaient le chef et marquaient des chiffres du bout de leurs longs crayons.

Lorsque ce fut fini, un soupir de soulagement dégagea toutes les poitrines. La classe se vida pour la dernière fois, tandis que le carillon de Saint-Pierre égrenait sur les toits surchauffés la ronde du Devin du village.

Tante Bobette me trouva un peu maigri.

— Pauvre petit ! il aura bien gagné ses vacances !

Le lundi suivant, ce fut la journée des Promotions. Nous nous retrouvâmes tous dans la cour du Collège en habits de fête et le brassard rouge et jaune à la manche. Les régents étaient en belle redingote et Boru triomphait en superbe chapeau gibus et en cravate blanche, comme s’il allait à sa noce. Un corps de musique militaire, dont nous ne nous lassions pas d’admirer les uniformes sanglés et les cuivres rebondis, stationnait sous les ormes, prêt à prendre la tête du cortège.

Un roulement de tambours eut lieu. Les classes se rangèrent et les régents s’éparpillèrent de tous les côtés, comme un vol de beaux papillons noirs, pour rejoindre chacun sa double filée d’élèves et surveiller le bon alignement des brassards. La septième eut enfin un léger émoi en constatant, à cet instant solennel, l’absence indubitable du père Maire. Ce fut le petit père Carabinier, le maître de chant, qui, sur ses courtes jambes et du haut de son ventre rondelet, vint prendre le commandement de notre classe. Nous en éprouvâmes une certaine mortification.

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Les cuivres éclatèrent. Le drapeau du Collège, porté par le premier de la première, claqua dans le soleil. Nous escaladâmes la rampe de Saint-Antoine aux sons d’une marche helvétique.

Les sept classes avec leurs multiples divisions traversèrent la place du Bourg-de-Four. Elles s’engagèrent dans la rue de l’Hôtel-de-Ville. C’était le chemin qu’avait suivi le père Maire lorsqu’il était allé se faire admonester par mon grand-oncle Porterel.

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Comme lui, je vis la fontaine blanche ; comme lui, j’aperçus le morceau de la nef de Saint-Pierre au fond de la place de la Taconnerie ; comme lui, je contemplai l’Arsenal et ses seaux à incendies.

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Devant l’Hôtel de Ville étaient rangées les autorités, la barbe de mon grand-oncle en tête. Elles étaient flanquées de deux énormes huissiers genevois magnifiquement drapés dans leurs toges mi-parties de rouge et de jaune. Carabinier se redressa sur ses courtes jambes. Nous défilâmes respectueusement.

De la ville haute, le long boa des élèves glissa vers la ville basse. La place Neuve le vit dérouler ses anneaux entre son vieux théâtre, son musée grec, son opéra en construction et son conservatoire de musique. Il ondula dans la rue du Conseil-Général et la tête vint s’engouffrer dans le Palais Électoral, suivie de tout le corps, article par article, classe après classe, jusqu’aux extrêmes frémissements de la queue. Dans le vaste quadrilatère, il se replia, se lova, tandis que, de part et d’autre, bruissait la foule multicolore des familles et qu’au fond, derrière une immense table à tapis vert, attendaient, solennels et dignes, toute une rangée de fauteuils rouges à bois doré.

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Lentement, l’une après l’autre, les autorités firent leur entrée, tandis que la musique et l’harmonie faisait retentir tous les échos des sons de la marche du Sacre du Prophète.

Mon grand-oncle fit un discours éloquent. Il vanta en termes impressionnants les bienfaits de l’instruction, répandue à flots par la République de Genève sur les fils de ses citoyens ; il éveilla l’esprit nouveau ; il salua le progrès. Sous l’ardente suffocation de juillet, nos fronts se mouillèrent d’enthousiasme. Un triple ban accueillit la péroraison de ces nobles paroles.

La distribution des prix commença.

Elle s’échelonna, méthodique et officielle, scandée de ses médailles d’argent et de ses livres à tranche dorée. Au geste cent fois répété de mon grand-oncle, les élèves confus ou glorieux, pâles ou rougissants, recevaient leur récompense et regagnaient leur place, comme si l’univers avait l’œil braqué sur eux. Du haut en bas des gradins des familles, les éventails battaient.

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— Auguste Chalumeau, prix de bonnes notes.

— Amédée Tourte, prix d’orthographe.

Au bout de deux heures d’horloge, on était arrivé à notre classe, la dernière.

Burlamaqui eut le prix de géographie ; Salignon, depuis longtemps remis de sa mésaventure, eut celui de gymnastique.

Et le père Maire n’était pas là !...

Quant à moi, il me fut donné d’aller, le plus modestement qu’il me fut possible, recevoir de la main chaleureuse de mon grand-oncle la médaille de calligraphie.

Et le père Maire n’était pas là !...

L’après-midi, sur la plaine de Plainpalais, eurent lieu les réjouissances. Le soleil festonnait de lumière les verdures de la porte d’honneur, les oriflammes au bout de leurs mâts et la table kilométrique, avec sa nappe de papier blanc, dressée pour le repas champêtre.

Triomphalement engoncée dans son corsage de pékin vert, tante Bobette, une ombrelle violette à la main, jetait des yeux ravis sur les acrobaties de la liesse collégienne, les endimanchements des parents et les préparatifs bizarres du feu d’artifice.

— Quel beau jour, mon enfant, quel beau jour ! répétait-elle.

Mon père, l’horloger Ami Pécolas, la carte d’invitation passée au chapeau et foulant d’une paire de bottines neuves le gazon râpé de la plaine, ajoutait :

— Ta première année de collège est passée, Nicolas ; tu en auras encore six autres, et puis tu entreras dans la vie. Profite d’apprendre, mon garçon, le bon temps ne reviendra pas.

Nous rencontrâmes l’oncle Porterel sur les cinq heures. Il sortait de la cantine où il venait de déguster le vin d’honneur. Il voulut bien nous faire signe d’approcher, quoiqu’il fût entouré de hauts personnages de la République et que Tuyau fût auprès de lui chapeau bas.

— Eh bien, Bobette, tes rhumatismes ?

— Mieux, mon oncle, beaucoup mieux.

— Eh bien, mon neveu, les montres de Genève marquent-elles toujours l’heure mieux que les montres d’Amérique ?

— Toujours mieux, mon oncle, toujours mieux. L’horlogerie de Genève n’aura jamais de rivale.

Il me prit amicalement le menton :

— Eh bien, Nicolas, fais-tu des progrès ?

Tante Bobette coupa ma réponse :

— Ne l’avez-vous pas constaté vous-même aujourd’hui, mon oncle ? s’écria-t-elle toute fière de moi.

— Ah ! oui, dit mon grand-oncle avec un sourire dans sa barbe. J’ai eu, en effet, la satisfaction de te décerner le prix de calligraphie. Mais l’orthographe, dis-moi, es-tu fort en orthographe ? La calligraphie, c’est bien : mais l’orthographe et la géographie, c’est mieux encore. Il faudra me décrocher cela l’année prochaine.

— Je tâcherai, mon grand-oncle ; mais pour la géographie, ce sera dur, si Burlamaqui est dans la même division.

 

Des régents saluèrent, obséquieux.

Le Conseiller d’État interrogeait Tuyau. Puis, pendant qu’il causait avec Tuyau, il se retourna vers moi :

— Monsieur le principal me dit qu’il a de mauvaises nouvelles de ton régent, monsieur Maire. Veux-tu me faire le plaisir, mon enfant, d’aller demain, de ma part, t’informer de sa santé ?

— J’irai demain, mon grand-oncle.

— Et tu viendras à l’Hôtel de Ville me rendre compte de la visite.

Le lendemain, vers les dix heures, l’œil encore ébloui des splendeurs du feu d’artifice de la veille, je me présentai devant la petite maison de Villereuse.

La mère Maire vint m’ouvrir, toute en pleurs.

— Il est là, il est là, vagissait-elle d’une petite voix brisée.

Elle m’introduisit dans le salon, tout en essuyant ses yeux et ses narines gercées d’un mouchoir de toile rouge à pois bleus. Les miroirs à cadre de racine me renvoyèrent son image désolée.

— Ah ! il a été bien mal, hier, toute la journée !…

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La grosse Bible des Pasteurs de Genève avait été descendue de sa console. Je jetai, par la porte entr’ouverte, un regard du côté de la chambre à coucher. J’aperçus le lit à colonnes, ses courtines de reps, son édredon rouge.

— Tenez, il est là… vous pouvez entrer… il vous aimait bien.

Il m’aimait bien !… J’en fus tout remué.

Le chantonnement continu d’une voix onctueuse se faisait entendre :

— « L’Éternel est mon berger, je n’aurai point de détresse ; il me fait reposer dans des parcs herbeux, il me conduit le long des eaux tranquilles… »

Debout au chevet du lit, le buste avantageusement moulé dans sa redingote à revers de moire, le pasteur Papavert lisait un psaume dans sa bible de poche à tranche dorée.

La grosse, celle des Pasteurs de Genève, était ouverte sur l’édredon, qu’elle enfonçait de tout son poids.

Une main maigre, décharnée s’étendait, battait l’air.

— Elle est trop lourde pour lui, dit une voix. Elle pèse sur ses pauvres jambes.

C’était Cul-Rouge, qui se tenait, consterné, au pied du lit.

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— Il faut l’ôter : ce n’est pas ça qu’il veut.

La mère Maire ôta la Bible en sanglotant. La main maigre continuait à battre l’air, les doigts agités d’un mouvement convulsif, comme cherchant à saisir quelque chose.

C’est à peine si je reconnus mon vieux maître. La tête gisait livide sur l’oreiller. Des mèches blanches traînaient sur la taie.

— Qu’est-ce qu’il veut ? murmura Cul-Rouge, effrayé de la crispation tragique de ces doigts. Il veut sûrement quelque chose !…

— « Et même quand je marcherai dans la vallée de l’ombre de la mort, continuait le pasteur Papavert, je ne craindrai aucun mal… Ta houlette et ton bâton me protègent… »

— Mes filles !… mes filles !… articula péniblement le moribond.

Les doigts happèrent quelque chose dans le vide. La figure s’éclaira. Nous l’entendîmes encore qui disait :

— Une… châtaigne… à… Salignon…

Puis sa paupière se souleva, son œil vitreux nous regarda, moi, la mère Maire, Cul-Rouge et le pasteur Papavert…

Il y eut un grand silence. Le pasteur reprit :

— « Tu oins ma tête d’huile et ma coupe déborde… Le bonheur et la grâce m’accompagnent tous les jours de ma vie… »

Le vieux régent se dressa. Un sourire extatique figea ses lèvres, et il exhala d’une voix très douce et sans souffrance :

— Muley, tu n’es qu’un âne !…

Il retomba.

Cul-Rouge se pencha et dit :

— Pauvre ami !…

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Une mouche bourdonna. Et tous nous pleurâmes en silence, Cul-Rouge, la mère Maire et le petit Nicolas Pécolas que j’étais, tandis que le pasteur Papavert fermait son livre.

2e


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en octobre 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Dumur, Louis, Les trois demoiselles du père Maire, roman, Genève, Alexandre Jullien, s. d. [1934]. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page, ainsi que celles dans le texte, sont de Gustave Wendt, reproduites d’après l’édition de référence.

– Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

– Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

– Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.