Louis Dumur

LE CENTENAIRE
DE JEAN-JACQUES

Roman

Illustrations : Gustave Wendt

1910

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À PIERRE-PAUL PLAN

 

Deux mois avant, on commença à en parler, d’abord à mots couverts, puis moins furtivement ; peu à peu le bruit prit du corps, gonfla, se fit rumeur ; la rumeur s’étendit, roula de classe en classe ; bientôt, elle envahit tout, attroupa tumultueusement les élèves pendant les récréations et ameuta les régents en conciliabules inquiets devant la loge de Boru, le pipelet ; enfin, la nouvelle éclata, précise, formelle et désormais indubitable : le Collège de Genève participerait aux fêtes de Jean-Jacques Rousseau.

À la maison, quand j’informai de la chose, tante Bobette s’écria :

— Encore une invention des radicaux !… Qu’est-ce que c’est que ce Jean-Jacques ?

Mon père, qui paraissait mieux renseigné, dit :

— C’était un enfant de Genève. Il est allé en France. Il s’est fait catholique ; puis il est redevenu protestant ; puis, il s’est refait catholique. Il a eu des enfants d’une maîtresse.

Tante Bobette leva les bras au ciel, puis les rabattit vivement pour appliquer ses mains sur ses oreilles. Mon père tordait gravement sa moustache.

Quant à moi, bien que je fusse en seconde classique, ayant déjà quatre années de latin et deux de grec, je n’en savais guère plus long. Je n’en savais même pas si long, car j’ignorais totalement ces détails intimes de la vie de ce fameux Jean-Jacques. J’en fus presque aussi abasourdi que tante Bobette. Pour le reste, s’il m’eût été possible de défiler la série des traités de Cicéron ou la nomenclature des hommes illustres de la ville de Rome, je me découvrais parfaitement incapable de désigner par son titre un seul des ouvrages du grand Genevois et bien plus encore d’en soupçonner le contenu. Je me demandais même si le centenaire qu’on allait fêter était celui de sa mort ou celui de sa naissance.

Autant qu’il m’en souvînt, jamais Bouche-à-Beurre, le maître de français, qui passait des heures à nous exposer les règles du ne explétif, n’avait fait allusion à Jean-Jacques Rousseau. Aucun exemple de la grammaire Leclair et Rouzé, si fertile en citations de Corneille, de Racine, de Boileau et de Marmontel, ne s’autorisait de ce nom. C’est tout au plus si dans la chrestomathie Dussaud et Gavard figuraient deux ou trois morceaux de cet écrivain, dont l’un, que l’on nous signalait comme un modèle de style descriptif et que l’on nous avait fait apprendre par cœur, était un tableau du lever du soleil.

Le voici :

« On le voit s’annoncer de loin par les traits de feu qu’il lance au-devant de lui. L’incendie augmente, l’orient paraît tout en flammes ; à leur éclat on attend l’astre longtemps avant qu’il se montre ; à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair et remplit aussitôt tout l’espace… »

Mais vous n’attendez pas que je vous récite toute la page.

C’est à peu près à quoi, en seconde classique, dans la classe du père B…, dit Socrate, se résumaient mes connaissances sur Jean-Jacques Rousseau : c’était l’homme qui avait décrit le lever du soleil.

De plus, il avait, non loin du quai des Étuves où nous demeurions, une rue : la rue Jean-Jacques-Rousseau, et, en amont du pont des Bergues, une île, où quelques hauts peupliers et de vieux ormes balançaient à la bise du lac un feuillage célèbre. Dans cette île, une statue, qui devait être la sienne, assise dans un fauteuil sous lequel s’empilaient des volumes, considérait de son œil de bronze les arches basses du pont du Mont-Blanc, la nappe bleue de la rade et les pentes vertes du coteau de Cologny.

— C’était un philosophe, ajouta mon père.

— Un drôle de philosophe ! articula âprement tante Bobette en se préparant une tartine de drachée, car cela se passait à table, comme toutes nos conversations de famille.

Mon père ne répondit rien et régla sa montre.

— Quel jour est-ce qu’il aura lieu, ce centenaire ?

— Le 2 juillet, tante Bobette.

— Et les élèves des écoles y participeront ?

— À ce qu’il paraît.

— Mon Père ! quelle calamité !

— Voyons, voyons, Bobette, reprit alors mon père en se versant un verre de salvagnin, voyons, Bobette, ne te monte pas la tête.

— Je ne me monte pas la tête, mais tu ne m’empêcheras pas d’être outrée de voir qu’on mêle les élèves des écoles au centenaire d’un homme qui a eu des enfants illégitimes. S’il a vraiment fait des livres qui méritent qu’on en parle, on aurait pu se borner à une cérémonie au Bâtiment Électoral ou à une conférence à l’Aula. Voilà mon avis ! termina-t-elle d’une voix vindicative, tandis qu’une larme de drachée coulait sur son menton gercé.

J’écoutais sans trop comprendre, tout en rinçant de la langue l’intérieur d’un cornet à la crème. Comment, cet homme qui avait décrit le lever du soleil dans la chrestomathie Dussaud et Gavard avait eu des enfants illégitimes ? Qu’est-ce que c’était que d’avoir des enfants illégitimes ? Mystère ! En tout cas, ce devait être assez peu rassurant.

Et je revis le philosophe dans son île, son front bombé, son œil fixe, surveillant, du haut de son piédestal de granit, les évolutions des mouettes autour du pont du Mont-Blanc ou le glissement d’une double voile latine ouvrant ses ciseaux sur le coteau de Cologny.

C’était donc lui !…

Le lendemain, en allant au Collège, je passai par le pont des Bergues. Ce pont prend en face de la rue Winkelried et s’avance en ligne brisée jusqu’à la place du Rhône. Une passerelle joint le sommet de son angle au pentagone de l’île-Rousseau. J’avais environ dix minutes que je comptais utiliser en partie à repasser dans ma grammaire Haas, pour la leçon de Socrate, la difficile conjugaison d’un verbe grec. J’allai m’asseoir sur un banc que dominaient les énormes racines d’un orme. Debout sur ses hautes chevilles, une Anglaise, le Bædeker en toile rouge à la main, dégustait le paysage… Ιστημι, ιστης, ιστησι… À ma droite, drapé dans sa toge, le philosophe semblait songeur. Il avait un style aux doigts. Un moineau bougeait sur son épaule. Un petit air vif soufflait du large et l’on entendait le bouillonnement du Rhône, dont le courant commençait à se former autour des murs maçonnés de l’île… Ισταμεν, ιστατε, ιστασι

— Tell me, boy, is this the famous Riousseau ?

De l’ombrelle, l’Anglaise désignait la statue.

J’aurais peut-être pu lui répondre en grec, – ιστατον, ιστατον, – mais assurément pas en anglais. Je fis, du mieux que je pus, sans comprendre au juste ce qu’elle me demandait :

— Yes, milady.

Je crus remarquer qu’elle ne manifestait pas à l’égard du philosophe la même animadversion que tante Bobette. Elle ignorait sans doute que cet homme de bronze avait eu des enfants illégitimes.

Satisfaite, elle reprit l’inspection du paysage. Distrait de mon grec, je fis comme elle. Sur la ligne droite du pont du Mont-Blanc, les passants filaient dans les deux sens, entourés des arabesques vives des mouettes. Sur cette base animée, la rade construisait la géométrie de sa surface bleue, entre ses quais plantés d’arbres, ses jetées et son jardin public. Un beau steamer manœuvrait d’une rive à l’autre, gonflant majestueusement ses tambours sur ses roues à aubes. De place en place, des voilures cédaient à la bise. Au delà des jetées où clignotait, rouge et jaune, un drapeau genevois, le lac scintillait, sous la côte verte, tandis qu’au-dessus des maisons du quai des Eaux-Vives le Môle érigeait sa cime comme la pointe d’une pyramide. Tous trois : l’Anglaise, Rousseau et moi, nous regardions.

On était vraiment bien dans cette île, et j’y aurais volontiers passé ma matinée. Mais les sept coups de sept heures sonnant au temple de la Fusterie, et, répercutés au loin par l’écho plus grave de Saint-Pierre, me rappelèrent au grec de Socrate et je dus reprendre mon chemin. Je jetai en passant un regard aux cygnes, qui, le cou dans l’eau et le derrière en l’air, pêchaient leurs insectes dans leurs enclos grillagés. À l’issue du pont, je me retournai ; j’en considérai encore la ligne brisée, le pentagone de l’île en équilibre sur sa passerelle et la ligne droite du pont du Mont-Blanc, au bout de laquelle le beau steamer, accostant le quai en face de l’hôtel de Russie, couronnait d’un chapiteau de fumée légère le fût de sa cheminée noire et ocre. Un cygne s’enleva d’un vol blanc et vint tomber dans le courant du Rhône.

Arrivé dans la cour du Collège, je fus rejoint par mon ami Cachard.

— Eh bien, me dit-il, Pécolas, y vas-tu ?

— Où ça ?

— À Jean-Jacques.

— Il faut bien, puisque le Collège y va.

— Eh bien, moi, mon vieux, me dit-il, j’y vais pas. Ma mère, tu sais, elle veut pas que j’y aille.

— Tu te feras porter malade ?

— Pas besoin, va ! Et je serai pas le seul ! Y a d’abord les aristocrates, qu’iront pas.

— Ah ! les aristocrates n’iront pas ?

— Non, ni Boisseau, ni Fèvre, ni Bourdier, ni Latronche-Pupigny, aucun, quoi ! Et les conservateurs non plus n’iront pas. Qu’est-ce qu’il est ton père ?

— Il vote avec les conservateurs, dis-je.

— Eh bien, t’iras pas non plus. Ah ! ça marchera pas tout droit, leur histoire. Y aura une levée d’opinion. Mon oncle qu’est député, tu sais ? Eh bien, y va poser une question en plein Grand Conseil. Y a aussi les pasteurs qui s’en mettent : église nationale, église libre, tous d’accord, Papavert et Babel en tête. Y paraît qu’y vont parler en chaire.

— Et les maîtres ? fis-je.

— Oh ! les maîtres, y sont avec le gouvernement, bien sûr : mais ça les empêche pas de penser ce qu’y pensent !

Il sourit d’un air entendu.

Je demandai alors à Cachard :

— Tu en as lu, toi, du Jean-Jacques ?

— J’t’écoute, dit Cachard, en cachette.

Il ouvrit sa serviette de mouton chagriné et en tira mystérieusement un assez fort volume cartonné à l’ancienne, à tranches jaspées. Il me fit voir la page de titre, qui portait ce mot : Confessions.

— J’ai chopé ça chez mon oncle, dit-il.

— Eh bien ? questionnai-je intrigué.

— Eh bien, dit Cachard, l’œil émerillonné, eh bien, mon vieux, y a des passages là-dedans… Bref, c’est encore plus dégoûtant que dans la Bible.

La cloche annonçant l’ouverture des classes interrompit ce dialogue. Cachard refourra le livre dans sa serviette et nous nous dirigeâmes du côté de la seconde, où, quelques instants après, nous nous trouvions installés à nos bancs, tandis qu’au milieu d’un murmure grec de conjugaisons hâtivement repassées, Socrate, plus solennel encore que de coutume, avec sa tête barbue de gnome sur son petit corps trapu, faisait doctement son entrée.

Cachard avait raison. Une levée d’opinion se préparait. Elle se manifesta au Collège par des signes non équivoques et qui prirent jour après jour plus d’ampleur. Ce fut Goiset qui, en sa qualité de futur pasteur, assuma, chez nous, le devoir de grouper les hostilités latentes.

Sous l’œil sévère de Socrate, il n’y avait rien à faire : on était tout au grec, et Goiset le premier, sachant qu’il aurait plus tard à lire le Nouveau Testament dans cette langue. Mais les leçons d’arithmétique, d’allemand et de dessin offraient de bonnes occasions, cette dernière surtout, où, grâce à la prodigieuse incurie du père Pondu, la classe était livrée à la plus complète anarchie.

Lorsqu’il fut avéré, ainsi que Cachard l’avait prévu, que ni Boisseau, ni Fèvre, ni Bourdier, ni Latronche-Pupigny ne figureraient aux fêtes de Rousseau, le prosélytisme de Goiset qui, toujours en sa qualité de futur pasteur, « grimpionnait », c’est-à-dire courtisait l’aristocratie, ce prosélytisme ne connut plus de bornes. Bien doué pour l’éloquence, notre Jean Bouche-d’Or ne demandait qu’à faire valoir sa parole.

Pendant l’heure de dessin, donc, Goiset, apaisant d’un geste oratoire le charivari ordinaire de la classe, monta sur son pupitre et dit :

— Quels sont les tristes personnages qui osent se réjouir d’aller encenser celui qu’on appelle Jean-Jacques et qui mériterait bien plutôt, selon moi, le nom de Barrabas ?…

— Bravo !… crièrent d’une haleine unanime Boisseau, Bourdier, Fèvre et Latronche-Pupigny, escortés aussitôt d’autres voix bien pensantes.

Cachard, qui, l’œil luisant et la pommette chaude, était plongé dans la lecture des Confessions, prit le temps de me souffler :

— Tu vois !…

Goiset continuait ; mais une partie de la classe, celle qui, apparemment, se réjouissait d’aller encenser Barrabas, ne laissait pas d’être récalcitrante. Des cris parlaient :

— Espèce d’idoine !

— Petit saint !

— Qu’est-ce qu’il a à débeloter ?

— Au lac, le mômier !

C’étaient tous les mécréants, les gogneux, tous les mal tondus de la classe qui donnaient du gosier : Trombert, Plonjon, Machuré, Brisetuile, Zinzin, Chicand, Malpicet, Gougnaud, les deux Pétavin, Gniable et surtout Poilud, le hideux Poilud, l’un des plus déplorables échantillons de la faune collégienne genevoise et que l’on aurait aussi bien pris pour un « pirate » de la Madeleine que pour un élève de la seconde classique ou même que pour le fils du gros marchand de fer de Coutance qu’il était réellement. Tous se soulevaient contre Goiset, brandissant leurs règles à dessin, lançant leurs crayons, leurs gommes, leurs estompes et mâchant leur papier en boulettes qui volaient à travers la salle et allaient s’écraser comme des « fions » contre les murs.

Le vacarme devint tel que le père Pondu lui-même crut devoir s’émouvoir. On vit l’œuf de son crâne surgir du groupe des trois ou quatre élèves dessinateurs, les seuls qui existaient pour lui, et l’on entendit son maigre fausset chevroter entre deux tempêtes :

— Mes petits agneaux, soyez sages, je vous en prie… Je n’entends plus ce que je dis !…

Et le crâne replongea au milieu du petit groupe des dessinateurs, auxquels il exposait les beautés d’un chapiteau corinthien, tandis que Goiset, hors de lui, réprouvant d’un geste d’anathème Poilud et sa bande, glapissait :

— Vous n’êtes que des jeanjacquards !…

Jeanjacquards ! Le terme trouvé par Goiset dans sa colère resta et l’on se divisa bientôt, dans la classe, en jeanjacquards et antijeanjacquards.

Par instinct, par convenance, par sentiment de ce que je me devais à moi-même et de ce que je devais aux miens, ainsi que par considération pour Cachard, dont l’oncle devait poser une question en plein Grand Conseil, beaucoup plus que par admiration pour Goiset, qui ne m’allait qu’à moitié, je me découvris sans grande hésitation une âme d’antijeanjacquard. Tante Bobette était sûrement antijeanjacquarde, forcenée même. Mon père, quoiqu’il ne manifestât pas volontiers ses opinions, en avait cependant assez dit pour montrer qu’il n’était pas jeanjacquard. Je n’aimais pas les aristocrates, mais il faut convenir qu’ils personnifiaient des principes excellents et que tout ce qu’il y avait de moral et d’honnête dans la ville devait forcément être avec eux. Jean-Jacques pouvait ne pas être, à la rigueur, le dégoûtant personnage que tout jusqu’ici contribuait à me représenter, c’était en tout cas un écrivain dangereux et un homme peu recommandable.

Heureusement qu’il n’y avait qu’une heure de dessin par semaine, sans cela on en fût certainement venu aux mains à l’intérieur de la classe.

Dans la cour et pendant les récréations, l’excitation du champ clos n’existant plus, l’animosité des esprits se détendait avec le sentiment de la liberté. Je dois au respect de la vérité de dire qu’il ne se produisit aucune bataille rangée entre jeanjacquards et antijeanjacquards, et que si un certain nombre de combats singuliers eurent lieu, durant cette période troublée, sur la promenade de la Demi-Lune, cela n’avait rien que d’habituel et il est fort douteux que ces duels à coups de poings et de savates eurent tous Rousseau pour motif.

Cependant, même dans la cour et hors de l’enceinte du Collège, la démarcation subsistait : les jeanjacquards ne jouaient pas avec les antijeanjacquards. De groupes à groupes on se regardait, on s’observait, de la part des jeanjacquards avec une affectation de bravade, de celle des antijeanjacquards avec une nuance marquée de mépris. Les irrésolus et ceux qui ne comprenaient jamais rien à rien formaient un tiers parti ; d’abord les plus nombreux, ils finirent peu à peu par s’embrigader. C’était sur eux que s’exerçait naturellement la propagande de Goiset, dont le zèle ne connaissait pas de repos et qui mettait à profit même les récréations.

Toutefois, les jeanjacquards paraissaient l’emporter. L’attrait des fêtes constituait pour eux un gros atout, presque irrésistible pour certaines âmes collégiennes, auxquelles la perspective d’un goûter en plein air, de réjouissances dans la plaine de Plainpalais, d’un cortège dans les rues de la ville et de drapeaux claquant à la bise ne laisse pour ainsi dire plus la faculté de penser.

C’est que c’était tentant ! On parlait de la grande statue du grand citoyen (une autre que celle de l’île), une statue colossale de quinze pieds de hauteur, en plâtre, due au célèbre sculpteur Salmson, devant laquelle on devait exécuter une grande cantate, À la Gloire de Rousseau, due à l’illustre professeur Kling. On parlait de la retraite aux flambeaux, de l’illumination de la rade et du splendide feu d’artifice, dont la principale pièce devait représenter le philosophe, tout en feux verts, dans un océan de flammes du Bengale. On parlait enfin, stimulant non négligeable, de la présence de l’École secondaire des jeunes filles, qui devait participer à la fête comme toutes les écoles du canton.

À ces alléchantes perspectives, on avait bien de la peine, en effet, à ne pas se sentir jeanjacquard. Mais, observait Goiset avec juste raison, toutes ces débauches valaient-elles le témoignage d’une bonne conscience ?

Quoi qu’il en soit, plus les jours passaient, plus l’inquiétude augmentait. Peu à peu, les familles se prononçaient, et l’on voyait arriver les élèves portant sur la figure des airs de décisions prises et toute la conviction de leur importance. Déjà, on savait qu’en première classique il y avait une forte majorité antijeanjacquarde. La première était la classe la plus aristocratique, parce que beaucoup d’aristocrates, qui suivaient jusque-là un collège privé, venaient y terminer officiellement leurs études secondaires. La première classique était donc antijeanjacquarde. La seconde – notre seconde – paraissait plus douteuse, malgré les efforts de Goiset. Cependant, une belle minorité, une minorité imposante se dessinait. Elle ne pouvait que s’accroître. Deviendrait-elle la majorité ? Dans les classes inférieures, où, à mesure qu’on descendait, prédominait l’élément populaire, la lutte se livrait avec des chances diverses ; mais partout le mouvement antijeanjacquard prenait de l’extension. La section commerciale, elle, était et resterait jeanjacquarde. Mais cela ne tirait pas à conséquence. On savait ce que c’était que les commerciaux, autrement dit les franchiens : des zigues qui n’apprenaient ni latin, ni grec, et n’étaient destinés qu’à devenir de vulgaires commis de banque ou même de simples « gâpions ».

C’est ainsi que, de la Ville au Collège et du Collège à la Ville, pétrie par mille voix, brassée par d’innombrables commentaires, l’opinion peu à peu se faisait, se malaxait, gonflait. Quand quelques pasteurs eurent pris la parole du haut de la chaire, que l’oncle de Cachard eut fait son interpellation au Grand Conseil et que des salons les plus huppés de la rue des Granges fut descendue sur la ville basse la réprobation des grands Genevois, il ne fut plus permis de douter que l’hostilité jusqu’ici latente des familles ne fût à la veille de se préciser en une manifestation collective imposante.

Le gouvernement lui-même commençait à ne plus se sentir si sûr du terrain. Son désarroi ne tardait pas à se communiquer à la loge de Boru, l’huissier du Collège, où maîtres et régents, avec un empressement inhabituel, tenaient, avant l’ouverture des classes, des conciliabules animés. On les voyait se grouper autour de la haute taille de Tuyau, le principal, et comme la loge de Boru était trop petite pour les contenir tous, il y en avait toujours une douzaine qui bourdonnaient devant la porte, comme des abeilles à l’entrée d’une ruche.

Nous faisions cercle, à distance respectueuse, observant la gymnastique de leurs gestes, cherchant à surprendre la signification de leurs éclats de voix. Les discussions étaient si chaudes que souvent Boru en oubliait de tirer sa cloche et que nous y gagnions quelques minutes de répit.

Il y avait là Leclo, sa barbe jaune, ses tics de pommettes et ses petits yeux gris d’éléphant ; Bouche-à-Beurre, très consulté, parce qu’il était maître de français et se piquait, en conséquence, d’une forte littérature ; Caporal, avec sa tête de bouledogue, farcie de chiffres comme une table de logarithmes ; le vieux Cul-Rouge, mâchonnant d’une dent perplexe son éternel demi-cigare de Vevey ; le maître de chant Carabinier, courtaud, rustique et sa flûte sous le bras ; et jusqu’au poussif Tonneau, d’habitude toujours en retard et qui, pour la circonstance, paraissait avoir recouvré par extraordinaire la notion de l’heure.

Tuyau les dominait tous de sa maigre stature. Long, solennel, interminable, Tuyau laissait tomber du haut de sa moustache blanche des paroles asthmatiques, que notre gnomique Socrate, posé à ses pieds comme une outre, recevait précieusement.

Nous en percevions par instants le lointain clapotis :

— Très ennuyeux… affaire incertaine… parents… collège… prudence… drapeau genevois… politique… pasteurs… Socrate opinait du chef, les bras arrondis sur le ventre.

Parfois c’était le gros aboi de Caporal qui, mathématique et précis, formulait une équation : « Rousseau… par Genève… égale France… sur Révolution… » ou le fausset de Carabinier, qui, enseignant la musique chiffrée d’après la méthode de l’auteur du Devin du Village, prenait Rousseau pour un musicien et ne s’expliquait pas pourquoi on faisait tant de tapage autour d’un modeste croque-notes.

Bouche-à-Beurre, lui, pérorait. Il venait de lire tout fraîchement le fameux philosophe, qui, n’étant pas sur les programmes, n’avait pas jusqu’ici requis sa curiosité, et, sans vouloir dissimuler l’admiration que pouvait lui inspirer l’écrivain, il se félicitait hautement de n’avoir jamais prononcé son nom devant les élèves.

Et tandis que Leclo agitait sa barbe jaune et roulait ses petits yeux, que Tonneau soufflait et que Cul-Rouge écoutait Bouche-à-Beurre en tirant sur son demi-cigare, on entendait, à intervalles réguliers, la trituration germanique de Piquant, le maître d’allemand, qui, du pilon de sa tête dure et de son crâne wurtembergeois, broyait :

— Chan-Chagues !… Chan-Chagues !… Ia… dout cela est pien sgapreux !…

 

Tel était l’état des choses, lorsque éclata comme un coup de tonnerre une nouvelle épouvantable. Tout le Collège, et probablement à peu près tout Genève, car je doute que nos aînés fussent sur ce point, comme sur tant d’autres, beaucoup mieux informés que nous, tout Genève donc, y compris le Collège, fut frappé d’une indicible stupeur à cette effroyable révélation. Quel en fut le divulgateur ? Qui prit sur lui de déchirer publiquement ce dernier voile ? Nul ne l’a jamais su. Quoi qu’il en soit, on apprit un beau jour, avec quel frisson d’horreur, on peut se l’imaginer, que l’homme dont on allait célébrer la gloire avait non seulement changé trois fois de religion, non seulement avait écrit des livres immoraux, avait non seulement mené une existence scandaleuse, non seulement avait vécu avec une maîtresse, avait non seulement eu des enfants illégitimes, mais encore que ces malheureux petits êtres, bien innocents, eux, des turpitudes de leur père, il les avait tous mis, oui, tous, les uns après les autres, aux Enfants-Trouvés !

Lorsque Goiset me raconta cela, je ne voulus pas le croire.

— Je te jure, me dit-il, je te jure, la main sur l’Évangile, que telle est la vérité. D’ailleurs, c’est de l’histoire.

De l’histoire ! c’était de l’histoire !… Et voilà celui que Genève paraissait s’honorer d’avoir vu naître ! voilà celui qu’on proposait à notre admiration et dont on voulait perpétuer la renommée par la consécration d’une fête nationale ! voilà l’homme qui avait déjà sa rue, son île, son monument, et en l’honneur de qui le célèbre sculpteur Salmson dressait encore, sur la plaine de Plainpalais, une statue haute de quinze pieds ! celui devant lequel allait défiler toute la République, depuis ses plus hauts citoyens jusqu’à ses plus humbles écoliers, au son des cloches, des chœurs et du canon, et dans la magnification d’une apothéose suprême !…

Je n’y comprenais rien. Les notions les plus élémentaires que j’avais reçues au sein de ma famille, au sein de mon collège, au sein de ma ville étaient bouleversées comme par un cataclysme moral sans précédent. On m’eût dit que Dieu était Satan ou que la Création n’avait pas eu lieu en six jours, que je n’en aurais pas été plus remué.

Les jeanjacquards étaient-ils fous ?

Mon émoi, je le constatai tout de suite, ne m’était pas particulier. J’eus la satisfaction de le voir abondamment partagé. On ne rencontrait plus, dans les rues, que des gens effarés ou véhéments, que des visages congestionnés de colère ou pâles d’indignation. Partout, sur la Corraterie, au Molard, dans les Bastions, sous la Treille, à la sortie des temples ou sur le seuil des confiseries, on ne s’abordait que par des :

— C’est infâme !

— Ils en font de belles !

— Nos enfants à cette saturnale !

— Mais, madame, ce Rousseau était donc un monstre ?

— Je vous dis que c’est une abomination !

— Tout est en cupesse par la ville avec cette histoire !

— On va se marmanger !

— Il faudrait leur rôtir les greubons !

— Ah ! les caïons !

— Tas de couenneux !

Et les têtes se montaient, les chapeaux s’agitaient, les cannes et les ombrelles dansaient, les gants gesticulaient ; on glapissait, on fulminait, on écumait, on n’en revenait pas.

Ce fut presque un soulagement à l’exaspération croissante, lorsqu’on en vit le flot bouillonnant déborder dans la presse. Les journaux religieux, comme il convenait, commencèrent. Ils dénoncèrent avec éloquence le scandale, flétrirent les idées nouvelles, déplorèrent l’abaissement de la foi. Puis, comme l’effervescence dépassait de beaucoup les sphères plus strictement pieuses et gagnait tout ce qui, sans autre étiquette, se réclamait de la simple morale, les feuilles politiques, les unes après les autres, sauf celles qui étaient incurablement radicales ou pires, donnèrent à leur tour. La biographie du citoyen de Genève passa de rudes moments entre les mains de ces âpres censeurs.

Et comme si les journaux n’y suffisaient pas, de bons citoyens, n’écoutant que l’impératif de leur devoir, n’hésitèrent pas à dérober à leurs labeurs ou à leurs loisirs de précieux moments et à s’élancer eux aussi, bien que nulle notoriété ou qu’aucune profession publique ne les désignât pour cet effort, dans la lice que leur indiquait le doigt de leur conscience. Tandis que les uns faisaient circuler des adresses de protestation ou organisaient des conférences, d’autres descendaient dans les faubourgs activer de leur présence et de leur parole une saine propagande ou, dans le silence impressionnant de leur cabinet, passaient les nuits à rédiger, d’une plume virulente, d’ardentes brochures.

L’une d’elles eut un grand succès. Elle s’étalait dans tous les kiosques, se criait bruyamment à tous les carrefours. Sur sa couverture jaune, le titre éclatait net et rouge, et j’en vois encore la typographie indignée :

 

EST-CE POSSIBLE ?

OU JEAN-JACQUES ET LA JEUNESSE
 

Question posée aux parents

à propos du Centenaire de Rousseau

par un Père de famille

protestant et laïque

Prix : 5 centimes

 

Que de parents, ainsi interrogés par un des leurs, et que n’avaient pu émouvoir jusqu’ici les objurgations des pasteurs ou le charivari des gazettes, à la lecture de ces pages décisives répondirent énergiquement : Non !

C’est que, plus on y réfléchissait, plus on pesait scrupuleusement le pour et le contre, plus aussi l’on se rendait compte qu’en effet, selon le mot de ce père de famille protestant et laïque, CE N’ÉTAIT PAS POSSIBLE.

Mais le grand organe genevois, le seul, pourrait-on dire, tant il surpassait les autres en importance et en gravité, celui dont on attendait les sentences avec anxiété et les oracles avec recueillement, le Journal de Genève, n’avait pas encore parlé.

Sa position n’était pas facile. C’est que si Genève était un verre d’eau où sévissait à cette heure une furieuse tempête, cette tempête s’en irait, avec lui, déferler bien au delà des rives du verre. Elle gronderait sur la Suisse entière et les éclats en seraient portés jusqu’à l’étranger, auquel il ne fallait pourtant pas, par ce spectacle, prêter à crier, ni bien moins encore à rire. Mais s’il se devait d’éviter d’étaler trop publiquement nos discordes, le « Journal » ne pouvait non plus laisser désemparés ses fidèles lecteurs genevois. Leurs lettres affolées lui enjoignaient de s’exprimer. Il s’y décida donc. Il le fit sur un ton digne et mesuré, bien qu’avec toute la fermeté nécessaire. Entre ses lignes pondérées, son public rassuré comprendrait et le gouvernement saurait à quoi s’en tenir.

Nous étions à table, lorsque le numéro arriva. Mon père le déploya comme de coutume, au dessert, en suçant son petit verre de schnick et après avoir ajusté ses lunettes, tandis que tante Bobette, la bouche satisfaite, trempait des biscaumes dans sa tasse de chicorée au lait. Comme de coutume aussi, mon père commença par faire à haute voix la lecture de la liste des morts. Car les événements les plus sensationnels se fussent-ils produits, la guerre eût-elle éclaté, le pape se fût-il converti au protestantisme, la moitié du monde se fût-elle écroulée ou la Confédération suisse eût-elle changé une fois de plus de président, le premier devoir d’un Genevois de la ville de Genève qui ouvre son journal, c’est de déguster posément, de la première ligne à la dernière, la colonne des annonces mortuaires.

Ce rite quotidien une fois accompli, au milieu des incidentes impressionnées de tante Bobette, mon père retourna d’un geste le journal, afin de passer civiquement à la politique. Il tomba aussitôt en arrêt. Son œil s’arrondit, son nez s’immobilisa et il jeta d’une voix tonnante, en abattant son poing sur la nappe de toile cirée :

— Non d’un canard ! C’est pas trop tôt !

— Mon Té ! sursauta tante Bobette toute époulaillée, qu’est-ce qu’il y a ?

— Voilà le Journal qui dit son mot !

— Sur ce centenaire ?

— Sur le centenaire !

Tante Bobette, qui était généralement peu curieuse de ce qui se passait en première page du Journal, demanda en trempant un nouveau biscaume :

— Et que dit-il, cet article ?

Mon père prit une gorgée de schnick, toussa largement, assura ses lunettes et se disposa à nous lire le morceau. Mais comme, après en avoir d’abord parcouru silencieusement quelques lignes, il préludait par un : « Bigre ! ça m’a l’air joliment aligné ! » tante Bobette, prise de peur, s’écria :

— Est-ce que Nicolas peut entendre ?

— Le Journal de Genève !… Voyons, Bobette, tu es folle !

— C’est qu’avec ce Rousseau, on ne sait jamais !…

Si je pouvais entendre !… J’étais tout oreilles.

Alors, dans notre vieille salle à manger, tandis que les pendules tictaquaient aux murailles, que le soleil faisait jouer les poussières de la fenêtre et qu’en bas coulait le Rhône profondément bleu devant les pilotis des maisons de l’Île, mon père, l’horloger Ami Pécolas, de sa voix lente où manquaient des notes, nous donna lecture de l’article du Journal de Genève.

« Dans cette affaire si épineuse du centenaire de Jean-Jacques et si mal conduite jusqu’ici par le gouvernement radical, la question des écoles avait pris le pas sur toutes les autres, observait d’abord, avec un grand sens de la situation, l’organe conservateur.

« Ces enfants, disait-il, ces enfants que l’on va conduire devant la statue du philosophe genevois pour la couronner de fleurs ne savent pas sans doute ce que fut ce Jean-Jacques auquel s’adressent leurs innocents hommages et peut-être n’est-il pas nécessaire qu’ils le sachent… »

— Je t’assure, Ami, que Nicolas ne peut pas entendre ! s’agita tante Bobette.

— Bah ! fit mon père, il est maintenant assez grand pour se faire une opinion.

« Il y a dans cette existence agitée, continuait savamment le Journal, assez de grandeur et de noblesse native pour qu’on puisse consentir à fermer un instant les yeux sur les faiblesses de l’homme et sur les erreurs de l’écrivain… »

Tante Bobette soupira d’un air résigné.

« Il ne faudrait pourtant pas laisser croire à cette jeune génération que l’homme dont elle va célébrer la fête fut un modèle irréprochable. Ce serait un mensonge indigne de celui qui n’a pas reculé devant les confessions les plus étranges et qui a poussé l’amour de la franchise jusqu’à la brutalité… »

— Mon Té ! mon Té ! gémissait tante Bobette.

« Il n’est pas bon non plus d’accréditer dans ces jeunes têtes l’idée que le génie couvre toutes les fautes et tient lieu de toutes les vertus. »

— Ça, c’est ce qui s’appelle amené ! approuva mon père.

« Cet homme aux passions vives… »

— Je t’en supplie, Ami !

« … qui fut toute sa vie dominé par les ardeurs de son tempérament… »

— Quelle horreur !

« … qui se montra si accessible à toutes les séductions… »

— On n’a pas idée !…

« … qui changea deux fois de religion… »

— Trois fois, on a dit !

— Trois fois, en effet. Le Journal exagère en moins. Enfin, deux fois ou trois fois, c’est toujours beaucoup trop.

« … cet homme n’était point un sage. »

— C’était un coquin ! éclata tante Bobette.

« Ce sont là les ombres du portrait d’un grand homme. L’existence de ces ombres explique et justifie la résistance que l’idée de consacrer à la mémoire de Rousseau une fête nationale a rencontrée chez beaucoup de nos concitoyens. »

— Nous y voilà ! fit mon père. Et maintenant que la cause est entendue, j’espère que Nicolas sera de ceux qui résisteront.

— Certes ! fis-je, absolument convaincu.

Cet article du Journal de Genève, qui, après une série d’autres considérations non moins éloquentes, concluait en déclarant que l’on pouvait être un excellent Genevois sans éprouver pour cela le besoin de se joindre à la manifestation qui se préparait, produisit, comme bien on pense, un effet considérable. Il fut lu et relu, cité, colporté, abondamment commenté. On en loua généralement les termes heureux, qui, sans forcer la note ni se départir d’une parfaite distinction, disaient cependant ce qu’il fallait et allaient droit au but. On le jugea définitif et péremptoire.

— Ah ! ah ! faisait-on, ça va leur couper la chique, à l’Hôtel-de-Ville !

— Il n’y a rien à repiper !

— Qu’ils bisquent ou qu’ils rônent, leur beurre n’en vaudra pas plus cher au marché !

— Ils ont reçu leur poche-l’œil !

— Voilà leur bugne cabolé !

Bref, chacun fut d’accord pour dire :

— Il n’y a plus à barguigner, il va leur falloir trouver autre chose.

Et, en effet, il n’y avait plus à barguigner. Ce qu’on trouva n’était pas très malin, mais encore fallait-il y penser. On s’avisa donc, à l’Hôtel-de-Ville, que puisque toute une partie de la population se montrait décidément réfractaire à l’idée de célébrer Jean-Jacques et plus encore à l’audacieux projet de faire participer la jeunesse à l’éclat de ce centenaire déplorable, on s’avisa que ce qu’il y avait de plus sage était de laisser les parents décider eux-mêmes de l’attitude de leur progéniture en cette affaire. Les fêtes n’auraient plus rien d’officiel pour les écoles. Libre serait d’y assister qui voudrait, libre de s’y soustraire qui le jugerait bon. Des ordres furent donnés en conséquence. Il fut enjoint à tous les maîtres, régents, instituteurs et institutrices des divers établissements scolaires du canton d’avoir à prévenir leurs élèves des nouvelles instructions gouvernementales et de dresser la liste, par appel nominal, de ceux d’entre eux qui auraient reçu de leurs parents la permission d’honorer de leur présence le jubilé du trop illustre enfant de Genève.

Cette heureuse mesure fit beaucoup pour ramener un peu d’apaisement dans les esprits ; et bien que bon nombre des excellents citoyens dont parlait le Journal de Genève persistassent à trouver que l’innommable Rousseau était indigne de toute espèce de célébration, on estima assez communément que le côté le plus scandaleux du caractère de ces fêtes était désormais écarté.

— Enfin, dit Goiset, cette honte nous sera épargnée ! Il ne reste plus qu’à espérer que le Collège de Genève et la seconde classique de Socrate seront à la hauteur de leur responsabilité.

Dûment prévenus, selon la circulaire départementale, par les soins de notre régent, nous revînmes le lendemain avec l’air grave et l’importance de citoyens allant aux urnes. Les pronostics de Goiset étaient excellents. Par de savants pointages, il avait supputé les chances des jeanjacquards et elles lui étaient apparues des plus médiocres. C’est que sa persévérante propagande avait porté ses fruits.

— Je suis sûr de vingt voix, clamait-il, soit plus de la moitié de la classe ! Sur la dizaine de douteux, nous en aurons bien cinq ou six. Nous serons vingt-cinq sur trente-cinq. Pour les dix qui resteront, je les abandonne à Belzébuth !

Cinq étaient classés d’avance comme irrémissiblement mauvais. C’étaient Zinzin, Machuré, Brisetuile, Gougnaud et, naturellement, l’immonde Poilud, le fils du marchand de fer de Coutance. Parmi les douteux figuraient Malpicet, Plonjon, Chicand, les deux frères Pétavin, Badollet elle grand Trombert. Le Roumain Pipesco comptait pour bon, non qu’il eût une opinion ou qu’il ait eu le temps d’en référer à sa lointaine famille, mais il marcherait sûrement avec les aristocrates. Gniable était douteux, plus que douteux même, son père étant employé à l’Hôtel-de-Ville, c’est-à-dire vendu corps et âme aux radicaux. Goiset pointait comme bons trois fils de pasteurs, les quatre aristocrates, entraînés comme un seul homme par le jeune Latronche-Pupigny, puis Cachard, Perrod, Mercier, une demi-douzaine d’autres, dont les pères fréquentaient le temple, votaient pour les conservateurs ou simplement étaient riches, enfin les juifs qui, par définition, se rangeaient nécessairement du côté où était l’argent.

Quant à moi, Goiset me faisait l’honneur de me compter parmi les bons, et je n’ai besoin de dire qu’il ne se trompait pas.

— Vingt-cinq sur trente-cinq ! répétait-il victorieusement.

Et il nous semblait à tous en effet, à ceux du moins qu’il avait pris comme témoins de ses opérations, que son compte était rigoureux.

— Caporal, disions-nous, Caporal n’aurait pas mieux calculé !

Ce lendemain-là donc, nous nous attendions à de grandes choses. Il faisait, je m’en souviens, délicieusement bleu et tiède. Les ormes de la cour du Collège envoyaient leurs vieilles branches dans l’azur, toutes vibrantes d’un renouveau de jeunesse. De la promenade voisine de Saint-Antoine parvenaient d’affolants gazouillis d’oiseaux. Nul doute qu’en d’autres circonstances plusieurs d’entre nous n’eussent trouvé moyen de « gatter » la classe et le grec de Socrate pour aller « prendre leur fond » au lac ou « poser une molle » sur la jetée des Pâquis. Mais ce matin-là, les attraits de la nature le cédaient aux passions électorales, dont il nous arrivait pour la première fois de connaître l’excitation. Il n’y eut même pas de retardataire. Au premier coup de cloche de Boru, les trente-cinq étaient là.

Très grave, très digne, très court et plus barbu que jamais, Socrate, à pas majestueux, gagna sa chaire. Le silence qui l’accueillit fut impressionnant. C’est à peine si Poilud risqua une sorte de gargouillement indistinct, qui n’était peut-être que sa façon à lui de participer à l’émotion générale.

De son œil gris, Socrate enveloppa sa seconde. Puis, avant de s’asseoir, il commença comme d’habitude :

— Notre aide soit au nom de Dieu…

 

Ce n’était pas, à proprement parler, une prière, tout juste une formule. Elle se composait exactement de seize mots, toujours les mêmes, qu’au début de chacune de ses journées de classe il répétait, depuis tantôt trente ans, avec un automatisme inlassable. Après les sept vocables que je viens de citer, suivaient ces neuf autres, dont huit en français et le dernier en hébreu : « … qui a fait le ciel et le terre, amen ! » Ce n’était pas lourd, comme on voit, et cela ne rappelait que de loin la longue prière circonstanciée des anciens régents. Mais cette survivance était aussi tenace qu’immuable, et pour rien au monde Socrate n’eût renoncé à nous en apporter le quotidien témoignage. C’est tout au plus si son sens sévère de la discipline lui commandait parfois de s’interrompre brusquement pour un foudroyant rappel à l’ordre, lorsque quelque geste déplacé rompait la bonne tenue ou que quelque bruit insolite surprenait son oreille attentive. Il n’hésitait pas alors à abattre sans plus attendre sur le coupable le salutaire avertissement d’un « point », sinon la honte tout entière d’une « mauvaise ». Sur quoi Socrate achevait tranquillement sa prière.

Comme d’habitude donc, et comme si rien d’extraordinaire n’allait se passer, Socrate ouvrit la classe par son rituel :

— Notre aide soit au nom de Dieu…

Puis tout à coup, d’une voix de stentor :

— Je marque un point à Poilud !

Et d’une même haleine :

— … qui a fait le ciel et la terre, amen !

On s’assit, très impressionné.

— Fermez les livres ! ordonna Socrate, s’apprêtant à faire réciter les leçons.

La première classe du matin durait deux heures et elle était entièrement consacrée au grec. Apparemment, Socrate réservait pour la seconde heure son enquête sur la participation de ses élèves aux fêtes de Rousseau. C’est ce qui arriva en effet. Mais ce qui arriva aussi, c’est que jamais, de mémoire de collégien, la distraction ne fut telle à une leçon de Socrate. On était à tout autre chose qu’au grec. Les plus appliqués avaient des absences surprenantes et de déconcertants lapsus. Poupeliquet, le plus fort, rata son aoriste. Un vent de bataille passait sur la classe. Les « petits saints » eux-mêmes s’agitaient comme des feuilles.

De l’œil, jeanjacquards et antijeanjacquards se défiaient. Quelques boulettes volèrent. Tout à ses calculs, Goiset pointait, pointait toujours. Mais à mesure que l’événement approchait, pris de doutes étranges, il se demandait, des perles d’angoisse aux tempes, si tels de ceux qu’il avait imprudemment comptés pour bons étaient vraiment bons, si tels autres rangés dans la catégorie des douteux ne devaient pas être abandonnés, sans plus d’espoir, à la géhenne des mauvais.

Le malheureux eut même des doutes sur moi. Comme j’étais placé derrière lui, je le vis tout à coup se retourner, les traits altérés, pour murmurer avec une appréhension suppliante :

— Pécolas ?…

— Mais oui, répondis-je humilié, mais oui, c’est entendu, je vote non.

Au banc de Poilud, qui groupait trois jeanjacquards des plus mauvais, on devenait, il est vrai, tout à fait arrogant. C’était à croire qu’un Goiset en sens inverse faisait la contrepartie. De redoutables marmonnements couraient, qui se précisaient parfois en paroles ou même en perceptibles invectives. Et, chose plus étonnante encore, Socrate, visiblement en proie lui aussi, à mesure qu’avançait l’heure, à des préoccupations assurément étrangères à la sagesse antique, laissait passer les plus belles occasions d’enrichir son registre des points et des mauvaises dont il était d’ordinaire si prodigue.

Socrate était-il jeanjacquard ou antijeanjacquard ? Impossible de le savoir.

Quant à Cachard, la tête dans son pupitre, il poursuivait fébrilement sa lecture secrète des Confessions.

Le carillon de Saint-Pierre avait sonné la ronde du Devin du village et les huit coups de huit heures l’avaient gravement suivie. À la récitation d’un chapitre de la grammaire Haas avait succédé l’explication pénible d’un morceau d’Hérodote. L’énervement était à son comble.

Soudain, Socrate s’arrêta et dit :

— Nous allons maintenant passer à un autre sujet.

Un long bruissement courut, comme le brisement d’une vague sur la rive du lac. Chacun comprit que le moment solennel était arrivé.

Socrate toussa, tira son mouchoir, cracha, s’essuya la langue, puis, après deux bonnes minutes d’un silence imposant, dit :

— Dans quelques jours, le 28 juin, commenceront les fêtes que la République de Genève offre aux mânes de Jean-Jacques Rousseau. Elles dureront cinq jours et seront ouvertes par un tir à la Coulouvrenière. La dernière de ces journées, le mardi 2 juillet, sera consacrée, sous la qualification de Fête de la Jeunesse, à la commémoration du grand homme par les élèves des écoles. Mais nos autorités constituées, soucieuses d’assurer à tous, sur notre terre de liberté, l’indépendance d’opinion qui est le plus beau joyau de nos institutions, n’entendent pas vous faire une obligation d’assister à cette solennité. Vous êtes libres de donner ou de refuser votre adhésion au jubilé qui se prépare, et comme votre jeune âge ne vous autoriserait pas à vous former une opinion personnelle sur un pareil sujet, je vous ai priés de vous en référer à celle de vos parents. J’aime à croire que vous l’avez tous fait.

Nous écoutions, médusés. Le petit buste de Socrate, posé par les aisselles sur le plateau de sa chaire, nous paraissait grandi de toute l’importance de ces considérables paroles.

— Je vais, continua-t-il, procéder à l’inscription de ceux d’entre vous qui participeront aux fêtes. À l’appel de son nom, chacun répondra d’une voix claire et indiquera intelligiblement s’il doit être ou non porté sur la liste.

Pénétrés de respect, nous le regardâmes régler sur deux colonnes une feuille de grand papier ministre. Ce travail nous parut durer toute une éternité. Puis nous le vîmes tailler d’une main minutieuse sa grosse plume d’oie. Nous ne respirions plus. Enfin, son œil se porta sur le premier du premier rang à sa droite, qui était Poupeliquet ; sa barbe remua et nous entendîmes résonner cette première interrogation fatidique :

— Poupeliquet ?

Poupeliquet se leva, comme s’il allait réciter une leçon ; puis il prononça posément :

— Je n’irai pas, monsieur.

La réponse de Poupeliquet n’était pas douteuse, mais elle n’en constituait pas moins un début d’heureux augure. La figure de Goiset s’illumina.

Le second était Perrod.

— Perrod ? questionna le régent.

Perrod se leva, comme avait fait Poupeliquet, et répondit comme lui :

— Je n’irai pas, monsieur.

Le troisième était Chalumel.

— Chalumel ?

Chalumel se dressa :

— Moi non plus, monsieur.

Tous trois avaient été pointés bons par Goiset, qui les raya victorieusement sur sa liste. Un sourd grondement roula sur le banc de Poilud.

Mais avec Mouchon, le quatrième, on arrivait au premier des douteux. Quel parti ce douteux allait-il embrasser ? Mouchon serait-il des nôtres ou formerait-il la première unité de l’ennemi ? La minute ne laissait pas d’être palpitante.

À l’appel de son nom, Mouchon se leva, puis, après une hésitation, comme s’il cherchait ses mots, et en glissant des regards inquiets autour de lui, il balbutia :

— Moi, monsieur… je dois vous dire, monsieur… mon père a dit comme ça, monsieur… qu’il était d’avis que j’y aille.

— Je vous inscris donc ? demanda Socrate.

— S’il vous plaît, monsieur, répondit Mouchon en recouvrant un peu d’assurance.

— Je m’en doutais ! mâchonna Goiset mécontent ; ce Mouchon ne m’a jamais paru bien net.

Des gloussements réprobateurs, éclos dans le coin des aristocrates, accompagnèrent le petit grincement de la plume de Socrate qui inscrivait en tête de la liste le nom de Mouchon.

On passa au premier rang de la section de gauche. Il y avait là trois douteux et un bon : Badollet, Plonjon, Chicand, les douteux, et Mercier, dont Goiset se disait sûr.

— Badollet, recommença la voix de Socrate, vous faites-vous inscrire aussi ?

— Non, monsieur.

— Et vous, Plonjon ?

— Moi, oui.

Le crissement de la plume d’oie se fil de nouveau entendre.

— Chicand ?

— Oui.

— C’est trop fort ! siffla Goiset ; encore deux qui nous échappent !

— Mercier ?

La tignasse fadasse de Mercier et son nez de chèvre émergèrent dans la lumière oblique qui traversait la salle. Goiset s’apprêtait à le rayer d’un crayon ferme, lorsqu’à ma grande surprise j’entendis Mercier qui répondait sans trouble :

— Oui.

Le crayon de Goiset trembla sur sa pointe.

— Je l’avais compté pour bon, murmurait-il tout pâle. C’est un traître. Nous ne sommes encore que quatre contre quatre. Qu’est-ce qu’il y a ?

On revint à la section de droite, second rang. C’était au tour de Ducommun, qui flanquait Goiset à gauche. Celui-ci lui envoya dans le creux de la hanche un violent coup de coude prémonitoire et Ducommun, brandi comme un pantin, ouvrit la bouche et vota non.

— Goiset ? interrogea le régent.

Le dos de Goiset se dressa devant moi ; son bras se détacha en un geste large, puis se rabattit sur la poitrine dont il fit jaillir un : « Jamais ! » indigné, où il avait mis toute l’énergie de son âme.

Un murmure flatteur, comme une discrète ovation, s’éleva du côté des aristocrates, tandis que Poilud marmonnait sommairement :

— Sacré mômier !

Le voisin de droite de Goiset, complètement dominé et d’ailleurs fils de pasteur, vota non également. Le quatrième du rang, Barbavoine, non moins fils de pasteur, ne manqua pas de compléter cet impressionnant quatuor. Le banc de Goiset se montrait à la hauteur de la situation.

Gniable qui suivait, – ce diable de Gniable, comme disait Goiset, – confirma les mauvais pressentiments que l’on avait conçus sur son compte. C’est même avec ostentation qu’il crut devoir manifester son jeanjacquisme :

— Oui, monsieur, j’irai… vous pouvez m’inscrire… je suis fier et glorieux…

— C’est bon, interrompit sévèrement Socrate ; on ne vous en demande pas tant !

Les deux fils Pétavin suivaient Gniable. Ils étaient de taille semblable, d’aspect semblable, d’intelligence et de caractère identiques et ne différaient entre eux, momentanément, que par la voix, l’aîné étant en train de muer, tandis que le cadet avait encore sa voix de fille.

— Pétavin, Besançon ? interrogea Socrate.

— Non, répondit le fausset de l’aîné.

— Pétavin, Philibert ?

— Oui, fifra le cadet.

Socrate les regarda ahuri, et toute la classe, il faut le reconnaître, fil de même. Les deux fils Pétavin paraissaient du reste s’entendre à merveille.

— Comment, s’écria le régent, votre frère ne va pas et vous vous faites inscrire ?

— Oui, m’sieur ! refifra le second.

— Mais avez-vous consulté vos parents ?

Les Pétavin répondirent en duo :

— Parfaitement.

— Très bien, dit alors Socrate, je n’insiste pas. Il ne m’appartient pas de m’immiscer dans le secret des familles.

Et, sans se permettre d’autre considération, il porta dignement sur sa feuille le nom de Pétavin, Philibert, pendant que Goiset, qui avait suivi cette scène avec attention, déclarait très intrigué :

— Il y a là-dessous un mystère. Je le pénétrerai.

Le quatrième du second banc de gauche et le seizième de la classe était Bourdier, le seul des aristocrates qui occupât un rang convenable. Ce qui le lui valait, c’était sa supériorité en chronologie. Ce garçon avait la mémoire des dates.

Il vota non, comme c’était prévu. Avec Bourdier, cela nous mettait à dix contre six. Goiset était de nouveau plein d’espoir.

Malheureusement, la troisième rangée fut très mauvaise. À part moi et le troisième fils de pasteur, elle se manifesta entièrement jeanjacquarde. Elle comprenait, il est vrai, deux de nos plus intraitables « pirates », le terrible Brisetuile, qui avait déjà du poil sous le nez, et le dégoûtant Hachuré, si sale qu’on n’aurait guère osé le toucher qu’avec des pincettes. Mais plusieurs autres, escomptés comme bons, firent inexplicablement défection.

— Tu vas donc à Rousseau, toi ? ne pus-je m’empêcher de dire avec affliction à mon voisin de droite, qui venait de donner sans vergogne son adhésion.

— Tiens, pourquoi pas ?

— Tu ne sais donc pas que cet homme a abandonné ses enfants ?

— Est-ce que ça l’empêche d’être Rousseau, dis, espèce de beuffe ?

J’étais peut-être une espèce de beuffe, mais j’avoue que je ne parvenais pas à comprendre ce raisonnement.

Et à mesure que grossissait le tas menaçant des adhésions, ma confiance en l’immanente justice des choses fléchissait, tandis que, devant moi, je voyais la nuque affolée de Goiset changer de couleur comme un caméléon, passer du rouge au blanc, du blanc au jaune et du jaune au verdâtre.

Au bout de cette néfaste rangée, notre avance était perdue ; nous nous trouvions de nouveau à égalité, douze contre douze. Cachard, les aristocrates, le Roumain Pipesco suffiraient-ils à décider du succès final ? Déjà nous avions renoncé à la victoire écrasante prédite par Goiset. Nous ne demandions plus qu’une toute petite majorité, fut-elle d’une voix. Mais cette majorité, il nous la fallait : l’honneur de la seconde en dépendait.

— Trombert ?

Le grand Trombert se hissa sur ses jambes maigres :

— Je vais à la fête ! glapit-il.

Lui aussi, il cédait à l’attrait des mâts de cocagne de Plainpalais !

Une agitation incroyable soulevait la classe. Socrate lui-même s’énervait.

— Malpicet ?

— Moi z’aussi !

— Une mauvaise à Malpicet pour faire des liaisons déplacées !

— Mais, m’sieur…

— Pas d’observation !

Il inscrivit Malpicet en même temps que sa mauvaise. Puis il passa au Bernois Schweinmetz.

— Schweinmetz ?

— Ia wohl ! tonitrua le Bernois, emporté par sa jubilation.

L’effervescence éclata en un irrésistible brouhaha. Les pirates trépignaient.

— Silence ! rugit Socrate, dont la barbe se gonfla comme une crinière.

Tout à coup, il avisa Cachard, placé à côté du Bernois, et que masquait l’énorme carrure de Brisetuile.

— Cachard, qu’est-ce que vous cachez dans votre pupitre ?

— Moi, m’sieur ? rien… assura Cachard tout blême.

— Vous mentez… ! Allons, parlez ! Est-ce un lézard ? un lapin ?…

— C’est pas un lapin, ni un lézard…

— Alors quoi ?… Un livre défendu ?...

Le gros bout d’homme sortit de sa chaire, dégringola les marches comme une boule, roula vers Cachard, les yeux tournoyants, et vint saisir dans le pupitre suspect le tome des Confessions, qu’il brandit d’un poing courroucé.

— Trois mauvaises à Cachard pour détention illicite d’un ouvrage étranger à ses études !

— Mais, m’sieur, c’est les Confessions !

— Confisqué !

— De Jean-Jacques Rousseau !

— Confisqué !

— Mais, m’sieur, c’est pas à moi, c’est de la bibliothèque de mon oncle !

— Confisqué !

Réintégrant sa chaire, il mit sous clé le volume et aligna à l’encre rouge les trois mauvaises de Cachard, chiffre notable, inouï dans nos annales, les plus grands méfaits n’étant jamais passibles de plus de deux mauvaises à la fois. Aussi cet incident nous parut-il l’indice, sans cependant qu’il fût possible de l’affirmer, que les sympathies secrètes de notre régent n’allaient pas aux jeanjacquards.

Mais sans s’expliquer davantage, Socrate reprenait son interrogatoire.

— Cachard ?

— Quoi encore ? maugréa le pruné.

— Vous ne m’avez pas dit si je devais ou non vous inscrire.

— Vous ne voudriez pas, m’sieur, que j’aille… au jubilé d’un… d’un individu dont on défend les livres !

— Pas d’observation ! Répondez seulement : oui ou non.

— Non ! jeta amèrement Cachard.

On abordait le banc des aristocrates.

— Fèvre ?

— Non.

— Boisseau ?

— Non.

— Latronche-Pupigny ?

— Non.

C’était écrit, et nous nous trouvions à seize contre quinze.

— Pipesco ?

— Non, fit le Roumain en écho.

Le petit œil de Socrate le considéra un instant et parut s’absorber dans une réflexion.

— Dites-moi, Pipesco, vos parents habitent la Roumanie ?

— Oui, monsieur.

— Vous n’avez donc pas eu le temps matériel de les consulter, à moins que ce ne soit par dépêche ?

— Je n’ai pas envoyé de dépêche.

— Je serais curieux alors de savoir ce qui motive votre détermination.

— J’ai une opinion personnelle.

— Ah ! fit Socrate.

— Oui, monsieur, c’est celle de Latronche-Pupigny.

Dix-sept ! nous étions dix-sept !… Mais il ne restait plus que trois votants, dont il nous fallait au moins un. Et quels votants ! Ceux du banc de Poilud, de ce terrible banc, qui allongeait entre la catelle du poêle et la grille de la fenêtre sa poutre fissurée de coups de couteaux, et qui nous paraissait la forteresse même du jeanjacquisme. Gougnaud, Zinzin et Poilud l’occupaient… Zinzin, Gougnaud et Poilud !… Nous nous sentions perdus.

— Gougnaud ?

— Oui, oui, oui et oui ! tambourina en roulement de charge la basse-taille de l’interpellé.

Seize ! ils étaient seize !…

— Zinzin ?

— Oui !… j’dis oui !…

Dix-sept !… Goiset s’effondra.

— Poilud ?

— C’est fini ! gémissait Goiset anéanti. Dix-sept contre dix-sept ! Avec la voix de cet infâme Poilud, ils en auront dix-huit ! La majorité ! Oui l’eût dit, qui l’eût cru, Seigneur ? La seconde classique du Collège de Genève est jeanjacquarde !…

— Poilud, c’est vous que j’interroge.

Poilud, le dernier de la classe, se souleva à demi sur ses coudes râpés et répondit dans un nasillement narquois :

— Certainement.

— Quoi, certainement ?

— Certainement, répéta le pirate en accentuant la goguenarderie de ses quatre syllabes.

Socrate reprit :

— Cet adverbe ne veut rien dire. Il ne signifie ni oui, ni non. Il peut s’entendre de l’un comme de l’autre. Expliquez-vous.

— Certainement, je vais à la fête à Jean-Jacques.

— Ah ! vous allez…

— À la fête à Jean-Jacques. Certainement.

— Bien, consentit alors Socrate. Mais tâchez de vous exprimer correctement. On ne dit pas aller à la fête à quelqu’un. Le datif est ici d’un emploi fautif, je dirai plus, vulgaire. On va à la fête de quelqu’un, de, le génitif. En outre, la fête est d’un style bas ; lorsqu’il s’agit de la célébration d’un personnage ou d’un événement public, on dit les fêtes, au pluriel. Ensuite, Jean-Jacques est un peu familier. Vous ne l’avez pas suffisamment fréquenté, je pense, pour vous permettre de le désigner par son petit nom. Appelez-le Rousseau ou, si vous y tenez, Jean-Jacques Rousseau, et laissez Jean-Jacques à ses lecteurs ordinaires ou à ses thuriféraires.

— En voilà des histoires ! grogna Poilud, enchanté, au fond, de son petit effet.

— Dix-huit d’entre vous sur trente-cinq, récapitula Socrate, se proposent donc de participer aux fêtes de Rousseau.

— Mon Dieu, quelle honte !… piaillait lamentablement Goiset.

Socrate donna lecture des dix-huit noms, pour s’assurer que tout était bien en règle. Puis, comme le carillon de neuf heures commençait à dégouliner de la cathédrale, il leva ponctuellement la séance.

Ce fut aussitôt un tapage épouvantable. Les trente-cinq, déclenchés comme des ressorts, firent partir de tous les côtés bras, jambes, tignasses, bérets, vociférations et injures, dans une inextricable et assourdissante mêlée. Aux cris sauvages des pirates répondaient les imprécations des aristocrates ; les gestes se croisaient frénétiques, les dos se bousculaient, les têtes ballottaient sur le flot mouvant des épaules ; tout un bouillonnement de corps roulait sur les bancs, déferlait contre les murs, battait la chaire, assaillait l’estrade et la planche noire, où une main jeanjacquarde s’efforçait de tracer en majuscules crayeuses : AU LAC LES ANTIJ

Des coups s’échangèrent. Un nez saigna. Un encrier vola et vint s’écraser avec fracas sur la carte de la Grèce antique. Gougnaud, Mouchon, Perrod et Chalumel ne formaient plus à terre qu’une grosse bête hurlante dont les seize pattes tétaniques fouettaient l’air convulsivement. D’étourdissantes huées, de rauques abois, des beuglements, des siclées faisaient vibrer les vitres et trembler les charpentes. D’étranges apostrophes crépitaient distinctement dans l’infernal vacarme :

— Agnoti !

— Sale avorgnau !

— Veux-tu y venir ?

— Je t’attends.

— T’hasarde pas, je t’ébrique !

— À trois heures, sur la Demi-Lune !

— Gare de dessous, baule pas qu’y touche !

Ivre de colère, Goiset avait happé Mercier à la gorge et le cinglait de coups et de reproches, tandis que Poilud, juché au plus haut de la chaire de Socrate, dominait le carnage et braillait à plein gosier :

— Six mauvaises à Goiset… qui a fait le ciel et la terre, amen !

 

Puis la salle se vida d’un trait et nous nous trouvâmes au grand soleil de la cour et dans l’ardent brouhaha de la récréation. L’animation était extrême. Un millier de collégiens, dégorgés par les bouches de vingt ou trente classes, répandaient bruyamment leurs flots entre les berges de pierre des vieux bâtiments, roulant de tous côtés, moutonnant, tourbillonnant, glissant les uns contre les autres, s’abordant, se communiquant les nouvelles, tandis que, par groupes de trois ou quatre, les têtes escarpées des régents émergeaient comme des îlots.

On sut bientôt que la première classique, la classe la plus huppée du collège, celle qui marchait en tête du cortège aux Promotions et occuperait ce même rang aux fêtes de Jean-Jacques, avait manifesté par une écrasante majorité de non son dédain de l’honneur qui lui était réservé. Sur trente-deux élèves que comptait la première, neuf seulement s’étaient fait inscrire.

— C’est admirable ! s’écria Goiset en apprenant ce résultat. Voilà une classe !

La troisième, dont le régent était Bouche-à-Beurre, moins brillamment antijeanjacquarde, avait cependant fourni vingt-sept non sur quarante-quatre élèves.

La quatrième A, de Leclo, se présentait avec vingt-trois non contre seize oui, et la quatrième B, en non moins bonne posture, offrait, sur quarante voix, vingt-quatre réponses négatives.

Les trois cinquièmes, dans des proportions diverses et dont l’une allait même du simple au double, s’étaient également distinguées par des votes nettement hostiles ; il en était de même des sections de sixième, et il n’y avait pas jusqu’aux populaires septièmes qui n’eussent tenu, elles aussi, à faire preuve d’un antijeanjacquisme du meilleur aloi.

Bref, du haut en bas du collège classique, il n’y avait que notre malheureuse seconde qui avait eu le triste privilège d’apporter une majorité – faible, il est vrai, mais majorité tout de même – à l’entreprise jeanjacquarde. Il fallait aller jusque chez les franchiens pour trouver quelques classes, et encore deux ou trois à peine, qui partageassent notre ignominie.

Nous nous regardions consternés. Goiset surtout faisait mal à voir.

— Est-ce possible ? bégayait-il tout pâle, selon l’objurgation, vaine désormais, pour nous du moins, de l’anonyme « père de famille protestant et laïque ». Est-ce possible ?…

Hélas ! ce n’était que trop possible, puisque c’était.

— Non ! non ! non ! se révoltait cependant Goiset. Il doit y avoir une erreur. Socrate s’est trompé.

Mais plus il recommençait, recalculait, repointait, plus il retrouvait, inamovibles et persistants, les dix-huit jeanjacquards et reconnaissait que Socrate ne s’était pas plus trompé que si Caporal lui-même avait fait l’addition.

— C’est Mercier ! bavait-il hors de lui, c’est la faute à Mercier !…

Las enfin de s’en prendre à la trahison de Mercier, il songea tout à coup aux Pélavin.

— La voilà, s’écria-t-il, l’erreur, ou plutôt la mystification ! L’un des deux Pétavin va et l’autre ne va pas ! C’est incompréhensible ! Si Besançon Pétavin ne va pas, c’est que ses parents le lui ont défendu. Philibert a dû, par conséquent, recevoir la même défense.

Il y avait lieu, en effet, d’éclaircir ce mystère. Goiset se mit aussitôt à la recherche d’un des Pétavin et ne tarda pas à mettre la main sur Philibert, que sa faim, toujours remarquable, avait porté du côté du marchand de brioches.

— Dis donc, toi, qu’est-ce que tu me chantes que tu vas à Rousseau, quand tes parents te l’ont défendu ?

— Mes vieux, y m’ont pas défendu, répondit la bouche pleine Philibert Pétavin ; y m’ont permis, au contraire.

— Quel mensonge ! Si tes parents l’ont défendu à ton frère, ce n’est pas pour te le permettre à toi.

— Si, justement.

— Alors, c’est qu’ils sont matoques !

— Y sont pas matoques du tout.

— Alors quoi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Eh bien, ça veut dire ça. Mes vieux, mâcha Philibert, mes vieux, tu comprends, y tiennent la pâtisserie du Molard…

— Oui, après ?

— Après, eh bien, cette pâtisserie, c’est achalandé de toute sorte. Y a des pratiques qui sont pour Rousseau et y en a qui sont pas pour Rousseau. Alors, mon vieux a dit comme ça : C’est embarrassant ! Faut-y qu’y z’y aillent ou faut-y qu’y z’y aillent pas ? Alors, ma vieille a dit : Tu n’sais pas ? Faut qu’un des deux y aille et que l’autre y aille pas. Comme ça, quand on me questionnera, je pourrai répondre, si c’est une cliente de Saint-Gervais : Oui, Madame, mon fils y va ! Et si c’est une dame des Tranchées : Oh ! non, Madame, mon fils n’y va pas ! Alors on a tiré à la courte bûche, pour savoir qui qu’irait, et c’est moi qu’ai tiré Rousseau.

Ainsi parla Philibert. Rouge de colère, Goiset n’avait naturellement rien à répondre à cette explication. Tout ce qu’il trouva fut :

— Ah bien, c’est du propre ! Tu pourras leur dire de ma part, à tes vieux, qu’ils sont de jolis jésuites ! Je ne savais pas qu’il y en avait encore à Genève !

Heureusement que Philibert était un capon ; sans quoi, cela aurait fini sur la Demi-Lune.

La cloche sonnait. On rentra en classe pour la leçon de Caporal.

Je gagerais que Goiset eût été incapable de répéter plus tard un seul mot de ce qui se passa à Caporal. Il était ailleurs, il était à cent lieues de Caporal et de son algèbre. Ou plutôt, l’esprit absorbé, la cervelle en feu, Goiset poursuivait de bien autres problèmes. Il négligea même complètement de répondre à l’appel de son nom, dont son oreille, sourde à tout ce qui n’était pas sa préoccupation, refusa de lui transmettre les sonorités familières, si bien que Caporal, qui était la myopie et la distraction mêmes, le nota simplement pour absent.

— Deux a moins b par septante-quatre sur x

L’x recherché par Goiset était sans doute beaucoup plus difficile à solutionner, car le malheureux paraissait en proie à de vifs efforts cérébraux. Au bout d’un quart d’heure de Caporal, il transpirait à grosses gouttes ; au bout d’une demi-heure, il était exténué ; mais au bout de trois quarts d’heure, je crois bien qu’il avait trouvé.

Effectivement, à la récréation de dix heures, nous retrouvâmes un Goiset renouvelé, frais, plein d’ardeur comme devant. Il groupa en conciliabule quelques-uns de ses fidèles.

— De quoi s’agit-il, en somme ? énonça-t-il, tandis que Latronche-Pupigny, Fèvre, Boisseau, Bourdier et, bien entendu, le Roumain Pipesco, qui ne quittait pas d’une semelle ses amis de la haute, courbaient vers lui leurs oreilles attentives. Il s’agit simplement de détacher une voix du bloc des jeanjacquards pour faire passer la majorité de notre côté. Une voix, une seule voix et nous sommes sauvés !

Un braiment d’enthousiasme salua ces paroles.

Une seule voix, en effet, et la situation était renversée ; une voix et notre minorité de dix-sept se transformait en une majorité de dix-huit. Il n’en fallait pas davantage pour permettre à notre seconde de relever son front humilié. Était-il donc si difficile de retourner cette unique voix ? Ne le pouvait-on par une démarche heureuse, par la persuasion, la flatterie, par quelque pression savante…

— Par la corruption ? proposa Pipesco.

— J’irais même jusqu’à la corruption, dit Goiset. Ne s’agit-il pas de la bonne cause ?

Un frisson d’orgueil courut nos rangs. Nous nous sentions des âmes profondes de conspirateurs. Cela nous rappelait quelque belle conjuration de l’histoire romaine. Cela sentait l’intrigue, le mystère et la politique. Nous étions des personnages.

— Mais qui ? demanda Latronche-Pupigny, dont la raie impeccable se fronça de perplexité.

Qui ? C’était là le point. Quis ? cujus ? cui ? quem ? ou quo ? selon le verbe sous-entendu.

On procéda par élimination.

Pétavin junior, il n’y fallait pas penser : la cause était entendue. Mercier n’était bon qu’à croupir ignominieusement dans sa traîtrise. Mouchon avait allégué son père : rien à tenter. Ce diable de Gniable, inutile. Le grand Trombert, Malpicet, Gougnaud, autant de fils de radicaux rouges, partant irréductibles. Machuré, Brisetuile, la fleur de la piraterie ! Zinzin, la fine fleur ! Cette brute de Schweinmetz, autant parler à un ours !… Plonjon et Chicand…

Plonjon et Chicand, peut-être.

Mais Plonjon et Chicand, sondés sans plus tarder, se révélèrent aussi intransigeants l’un que l’autre. Non sans bonnes raisons, il faut l’avouer. Le père de Plonjon, qui était tapissier, avait soumissionné avec succès la fourniture de la décoration du Bâtiment Électoral pour les fêtes. Quant à Chicand, il possédait une vieille fille de tante, dont il devait hériter, propriétaire, rue Jean-Jacques-Rousseau, d’une maison sise sur l’emplacement de celle où Jean-Jacques passait pour avoir reçu le jour et qui s’adornait, conformément à cette tradition, d’une inscription commémorative surmontée du buste, du grand homme. On ne pouvait plus mal tomber !

Cinq ou six autres furent tout aussi inutilement tâtés. Tous se récusaient avec un ensemble déconcertant. Les parents avaient permis, quelques-uns même formellement enjoint, tel était l’inexorable refrain. Jamais on n’eût supposé que tant de parents jeanjacquards se fussent, par quelle malice du sort, trouvés réunis sur notre malheureuse seconde ! C’était à désespérer de tout, et Goiset, en effet, commençait lui-même à si bien désespérer qu’on le vit s’abaisser jusqu’à risquer une tentative sur le terrible Brisetuile, lequel le réexpédia, comme il fallait s’y attendre, d’une formidable bourrade en lui décochant sur les talons :

— Va voir à Piogre si j’y suis !

La dernière classe du matin se passa morne et lamentable. Le poids déprimant de la défaite courbait nos épaules. Piquant avait beau accumuler les cuirs et les pataquès les plus invraisemblables, nous ne songions plus à nous moquer de son accent, ni même, selon notre facétie habituelle, à nous lever les uns après les autres pour demander das Erlaubnisshinauszugehen, ce qui était, comme Piquant nous l’avait enseigné, la façon de dire poliment en allemand que l’on ébroufait lé pésoin t’aller ferzer guelgué geose au vond té la gour.

Poilud triomphait bruyamment. Quel que fût le zèle de Piquant à le cribler de points et de mauvaises, Poilud ne pouvait modérer sa joie. Elle se manifestait par des contorsions, des vols de projectiles, des voyages sous les bancs et toute une gamme de grognements jubilatoires qui, pour gutturaux qu’ils étaient, ne sortaient cependant pas du cours de langue allemande Revaclier et Krauss.

— Boilud, mon karzon, fous téfénez doud à vait insiportonné !

— Poil au nez !

— Boilud, mon karzon, fous mé gonchikérez drois vois lé ferpe : Ich bin ein trotziger Kerl !

— Compte dessus, tête d’alboche !

— Boilud, mon karzon, si fous gondinuez, ché fous egsbulse !

— Chouette !… J’ai justement envie d’aller prendre l’air !

— Boilud, mon karzon, vaides-moi lé blaisir té sordir !

— Tout de suite, m’sieu !

— Boilud, mon karzon, ché signivierai fodre gontuide à mossié fodre bère !

— Ah ! là ! là !… Y te recevra !

— Boilud, mon karzon…

Mais Poilud avait déjà gagné la porte, qu’il refermait sur lui avec un retentissant : « À bas Piquant ! » au milieu de l’agitation de la classe et de la fureur tudesque de Piquant épongeant de son grand mouchoir olive l’abondante sueur qui tombait de son crâne en courge.

Nous le retrouvâmes à la sortie. Il attendait ses compagnons ordinaires, les Brisetuile, Machuré, Zinzin et Gougnaud, pour opérer avec eux, tout le long des Rues Basses, leur habituel et sensationnel retour en bande du Collège, ahurissant les boutiquiers, démolissant des étalages, en faisant peur aux filles, en éborniclant les passants et en ameutant les chiens. Son altercation avec Piquant avait encore stimulé son humeur batailleuse.

— Ah ! ah ! crânait-il, qu’y s’y montre, chez mon père, qu’y y amène sa sale trombine !… D’abord, moi, mon père, y m’laisse faire c’que j’veux, y s’occupe pas de moi, j’suis libre !… Quand y m’arrive quéque chose, y dit seulement : C’est ton affaire ! Pourvu que tu n’rentres pas cabolé, c’est l’principal. Tout l’reste, c’est des plataises !… Alors, comme ça, j’suis mon maître !…

Goiset écoutait ces rodomontades avec un intérêt marqué. Une nouvelle idée venait visiblement d’éclore dans son fertile cerveau. Il demanda tout à coup à Poilud :

— Alors, ton père, qu’est-ce qu’il a dit pour Rousseau ?

— Quoi, pour Rousseau ?

— Oui. T’a-t-il permis d’y aller ou te l’a-t-il défendu ?

— C’te question ! Y m’a ni permis, ni défendu.

— Enfin, qu’a-t-il dit ?

— C’qu’il a dit ?… Mon père m’a dit : « Je m’en f.. s. »

Après un silence occupé à digérer cette topique réponse :

— Alors, dit Goiset, si tu vas à Rousseau, c’est que c’est toi qui le veux ?

— Mais oui, puisque j’suis mon maître !…

— Et tu as décidé ça tout seul ?

— Parfaitement, m’sieu, j’ai décidé ça tout seul.

Il se cambrait sur ses mollets, tout fier de son indépendance virile, ainsi que de l’indéniable admiration qu’il suscitait autour de lui. Goiset réfléchissait. Il posa encore une question :

— Et peut-on savoir pourquoi tu as décidé d’aller à Rousseau ?

Poilud prit un air supérieur, puis, avec un vaste mépris pour ce qui lui paraissait un comble de naïveté, il répondit :

— Comment, on m’offre quelque chose à manger sur la Plaine et je n’accepterais pas !…

Instruit par la désastreuse expérience de Brisetuile, Goiset ne jugea pas à propos de pousser plus loin son inquisition. Mais un sourire plein d’espoir courut sur ses lèvres étroites et son œil scintilla de la perspective d’une revanche possible.

Ah ! son père s’en f..tait ! Son père le laissait libre de faire ce qu’il voulait !… Eh bien, mais c’était parfait !… Puisque Poilud était son maître, puisqu’il ne dépendait que de son bon plaisir, il pouvait aussi bien se déjuger, et puisque son principal mobile était d’aller s’empiffrer de gâteaux sur la plaine de Plainpalais, eh bien, on lui en donnerait, des gâteaux, on lui en fourrerait jusque-là !…

Et tandis que Poilud et sa bande s’engageaient à grand bruit dans la dérupite de la Vallée, je vis l’ardent Goiset rejoindre Latronche-Pupigny et, le bras passé sous le sien, s’éloigner mystérieusement avec lui dans la direction de Saint-Antoine.

Je n’assistai naturellement pas à la conversation qui eut lieu entre les deux jeunes gens ; mais, d’après ce qui en transpira plus tard, il ne m’est pas impossible de la reconstituer.

— Eh bien, demanda sans doute Goiset à son élégant camarade, tu l’as entendu ?

— Il est répugnant ! dut répondre avec une moue dégoûtée le jeune aristocrate.

— D’accord, reprit évidemment Goiset, mais tel qu’il est, il n’y a que lui qui peut nous sauver.

— Comment ça ?

— Tous les autres sont tenus par leurs familles : rien à faire. Poilud seul est libre, entièrement libre. Il peut aller à Jean-Jacques comme il peut n’y pas aller. C’est lui qui tranche. S’il y a moyen de retourner quelqu’un, c’est donc lui, nul autre que lui. Il s’agit de le gagner.

— Très bien, mais je ne vois pas comment…

— C’est bien simple, à condition que tu veuilles t’y prêter.

— Mais, sans doute, mon cher. Que faut-il faire ?

Ici Goiset opérait une savante pause. Puis il reprenait :

— Tu donnes dimanche après-midi une réception d’amis à laquelle tu m’as fait l’honneur de m’inviter, ce dont je te remercie. Si j’en juge par la précédente, ce sera très brillant et l’on se régalera supérieurement.

— Ce sera mieux encore que la dernière fois, répondait en se rengorgeant le jeune Latronche. Il y aura des amies de ma sœur, tout ce qu’il y a de plus distingué et de chic comme filles, tu verras, et un Français royaliste, dont le père connaît le comte de Paris, mon cher, un type qui descend carrément des croisés, le comte de la Pomponnette.

— Eh bien, mon cher, envoyait fermement Goiset, il faut inviter Poilud.

Latronche-Pupigny s’arrêtait, suffoqué :

— Poilud ? Mais tu es fou !

— Je ne suis pas fou. Comprends-moi bien. Si nous voulons retourner Poilud, il faut le gagner ; pour le gagner, il faut l’inviter.

Le front de Latronche-Pupigny se voilait, à mesure qu’il voyait où Goiset voulait en venir.

— Sans doute, sans doute, bégayait-il, je comprends… je le comprends parfaitement… c’est très malin… c’est très fort… seulement…

— Seulement quoi ?

— Seulement c’est impossible.

— Pour quelle raison ?

Il devint tout pâle.

— Poilud… et le comte de la Pomponnette !… Non, vois-tu, ce sont de ces choses qui ne se font pas !

— Est-ce uniquement à cause du comte ?

— Oh ! le comte ne serait pas là, qu’il en serait exactement de même. Jamais je n’inviterai Poilud.

— Cependant…

— Non, non, demande-moi tout ce que tu voudras, mais pas ça ?

— Mais enfin, mon cher, riposta Goiset, que commençait à irriter la résistance du jeune aristocrate et la perspective de voir ruiner par la base sa belle combinaison, mais enfin, mon cher, – et ici la morale évangélique au service de laquelle devait se consacrer Goiset reprenait tous ses droits, – Poilud est une créature humaine, comme toi !

— Ce n’est pas une créature humaine comme moi.

— Il a une âme !

— Je n’en sais rien.

— Mais si… Voyons, tu n’es pas chrétien !… Poilud a une âme comme la tienne !

— En tout cas, pas comme la mienne.

— Peut-être pas tout à fait comme la tienne, concédait Goiset ; pourtant elle n’en est pas si différente que tu sois fondé à dire qu’il n’en a pas. Je le veux bien, c’est un péager : Jésus aimait les péagers. Et puis, là n’est pas la question. Nous avons besoin de Poilud et nous devons tout faire pour l’amener à nous. Cette invitation me paraît providentielle. Poilud n’y résistera pas. Nous conquerrons Poilud, je le sens. Songe comme ce serait beau, si nous arrachions cet être à son infamie, si nous sauvions cette âme… oui, cette âme !… D’ailleurs Jésus n’a-t-il pas dit : « Il y aura plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance » ?…

Latronche soufflait, suait, souffrait le martyre ; mais il était visible que l’éloquence de Goiset l’impressionnait.

— Oui… oui…, faisait-il tout perplexe, tandis que son âme, à lui, se déballait dans l’étreinte d’un dilemme angoissant.

Ils avaient laissé derrière eux les frondaisons de Saint-Antoine, franchi les ponts des Casemates, traversé les Tranchées. De droite et de gauche s’alignaient les riches demeures modernes de la banque et de l’aristocratie. Au delà, c’étaient, disposées entre leurs jardins ou dispersées dans leurs parcs, les belles villas suburbaines de Champel, de Florissant, de Malagnou. Ils étaient arrivés devant une haute grille ouvragée et chiffrée. Là, prenant enfin congé de Goiset, dont la constance avait tenu à l’accompagner jusque chez lui, Latronche-Pupigny, très ébranlé, lui dit :

— J’en parlerai à papa.

Il faut croire que M. Latronche-Pupigny père trouva l’idée de Goiset à son goût, car, dès le lendemain, Poilud recevait, à son domicile et à son nom personnel, un bristol reluisant, sur lequel étaient gravés ces mots en anglaise impeccable :

« Monsieur Gaston et Mademoiselle Geneviève Latronche-Pupigny prient Monsieur Bastien Poilud de leur faire le plaisir de venir goûter avec eux et leurs amis dimanche prochain, à 4 heures, dans leur campagne de Mes Délices, à Florissant. »

Quant à la tête que fit Poilud en décachetant cette missive, je ne me l’imagine pas très bien. Mais elle dut être des plus curieuses.

 

Par quelle faveur extraordinaire m’arriva-t-il d’être convié à ce goûter aristocratique ? Voulut-on récompenser en moi l’inaltérable loyalisme antijeanjacquard dont j’avais fait preuve au cours de ces jours agités ? Ou, plus probablement, estima-t-on convenable, pour ne pas trop dépayser Poilud, de ménager entre sa piraterie et la gratinerie des autres invités, l’adroite transition de quelques représentants des couches modestes ?

Quoi qu’il en soit, le bristol que je reçus, en même temps que Poilud, fit sensation au quatrième étage du quai des Étuves.

— Peste ! dit mon père, tu te mets bien ! Voilà que tu fréquentes maintenant chez les aristos !

Tante Bobette en était toute ébaubie.

— Mon Té ! mon Té ! s’éberluait-elle, c’est du trop beau monde pour nous. Pourvu que ça ne lui donne pas des idées de grandeur, à ce petit !

Ce qui ne l’empêcha pas, au risque d’accentuer encore ma suffisance, de passer une journée entière à brosser, détacher, repasser mon plus beau vêtement et à dépenser en ville un bon écu pour me munir d’une cravate neuve, d’un faux-col à la mode et d’un mouchoir fin. Si bien que, le grand jour venu et sur le coup de trois heures et demie, au milieu de notre vieille salle à manger et sous l’œil stupéfait de nos multiples pendules, astiqué, pommadé, tiré à quatre épingles, je me faisais l’effet d’un milord.

— Va, mon enfant, amuse-toi bien et que le Seigneur te garde, me dit alors tout émue tante Bobette, après avoir longuement admiré son ouvrage.

— Et surtout, tiens-toi bien, ajouta mon père ; avec ces mirliflores, il faut garder son quant-à-soi et ne pas se faire toiser de haut.

La campagne Latronche-Pupigny était une des plus belles des environs immédiats de la ville. Elle se clôturait, sur la route, d’un mur bas dominant un fossé maçonné et que surmontait un treillage orné de vigne. Au delà de la grille, une double avenue de marronniers d’Inde dessinait sa boucle à travers le gazon d’un verger et allait s’évaser largement devant la maison d’habitation. Celle-ci était une vieille et somptueuse demeure genevoise, restaurée et grandie d’adjonctions modernes. Un toit de tuiles courbes descendait sur la façade d’entrée, porté par des consoles triangulaires. La pièce d’accès, vaste cuisine convertie en antichambre, offrait encore, sous un plafond à poutrelles, sa cheminée à manteau, munie de ses landiers, de ses coquemars et de son tournebroche à rouet. Un buffet à quatre portes, un dressoir de faïences, des chaises de cuir noir la meublaient, ainsi qu’un fort râtelier d’armes où s’alignaient en rangs imposants des fusils de guerre, des pistoles, des arquebuses, des pertuisanes, des haches et des fauchards. On passait de là dans une spacieuse salle à pilastres, aux murs entièrement peints de vieilles fresques où se voyaient des fleurs, des fruits, des rosaces, des personnages, des sites champêtres et de gros oiseaux volant dans l’espace. De nombreux sièges de bois doré et un grand piano à queue de Zurich s’y miraient dans un éblouissant parquet à bâtons rompus. Aux deux extrémités s’ouvraient les salons, aussi tendus d’étoffes, encombrés de meubles, emmitouflés de tapis, chargés d’objets d’art, que la grande salle était solennelle et nue. Parmi les fauteuils de soie, les tables de marqueterie, les guéridons de marbre et les paravents à gravures s’éparpillaient des poufs, des coussins et des potiches. Entre les filets de cuivre et sous le verre des vitrines étincelaient les orfèvreries et se découpaient les statuettes. Partout luisaient dans leurs cadres les œuvres des maîtres genevois, depuis les miniatures d’Arlaud, les pastels de Liotard, les paysages de De la Rive, les portraits de Massot, jusqu’aux histoires de Lugardon et d’Hornung ou aux alpestreries de Diday ou de Calame. Par de larges baies en plein cintre, la salle de fête donnait sur une vaste galerie vitrée, aménagée à l’anglaise et d’où trois marches descendaient dans les jardins. Ceux-ci étendaient en pente légère leurs pelouses, leurs massifs, leurs bassins et leurs places de jeu. Des berceaux et des bosquets en soutenaient la perspective. On apercevait entre les branches d’un cèdre l’arcature d’une serre et sur un monticule le toit de chaume d’un pavillon rustique. Des biches promenaient leurs jambes fines dans un enclos ; un paon traînait sa queue au travers d’une allée. Au milieu d’un parterre, un bronze de Chaponnière dressait sa forme élancée, tandis qu’au loin, par delà les haies, l’énorme Salève arrondissait sa calvitie rocheuse, avec ses tempes crayeuses, ses larges rides, sa balafre du creux de Monnetier et sa petite houppette d’arbres sur son front dénudé.

Lorsque j’arrivai, assez ému de me voir en si beau lieu, une vingtaine des jeunes invités de Latronche-Pupigny se trouvaient déjà rassemblés ; d’autres survenaient à chaque instant. En un éblouissant costume de tennis, Latronche-Pupigny les recevait avec cette aisance raide caractéristique des Genevois de race. Il y avait là Boisseau, Bourdier, Chalumel, le Roumain Pipesco, un grand pétunia blanc à la boutonnière, Fèvre, en smoking à revers de soie, deux ou trois aristocrates de première, d’autres que je ne connaissais pas, parmi lesquels le comte de la Pomponnette, pâle, ganté de crème, en escarpins vernis, en gilet fleurdelisé, la lèvre pendante, l’œil sémillant, parfumé et la badine à la main.

Je fus content de voir paraître la bonne tête de Cachard. Avec lui j’éprouvais un peu moins le déplaisant sentiment de la distance.

— Mince ! c’est rupin par ici ! fit-il en me serrant la main.

C’était d’autant plus rupin que des robes blanches et roses de jeunes filles, des écharpes, des chevelures flottantes, nattées ou roulées, jetaient dans la clarté du paysage leurs notes charmantes. Les treize ans de Mlle Geneviève Latronche-Pupigny y brillaient d’une incontestable grâce. La jupe de crépon mi-longue tombait élégamment sur de fines chevilles que montaient ganter des bottines de chevreau clair ; la haute taille souple s’élançait à la rencontre d’un grand col de dentelle de Saint-Gall et un chapeau bergère, d’où s’échappait un flot de boucles blondes, ombrageait le visage ravissant, dont la distinction un peu froide n’atténuait pas la séduction.

J’allais oublier Goiset. Très plein de lui, sous son complet noir à basques déjà pastorales, il évoluait, circulait, allait de l’un à l’autre, plaçant partout son mot, empressé, prudent, satisfait, obséquieux, aimable ou solennel, avec l’autorité d’un maître et la dextérité d’un jeune homme du monde. Mais pour le moment il paraissait obsédé par une préoccupation dominante. D’instant en instant, tout en virevoltant, il lançait un coup d’œil inquiet du côté de la maison, échangeait un regard avec Latronche-Pupigny, consultait sa montre, se rassurait, s’inquiétait de nouveau. Latronche, Bourdier, Fèvre, d’autres encore partageaient cette impatience. Les jeunes filles riaient et papotaient à voix rapide. Je connus bientôt la cause de cette agitation. On attendait Poilud.

Viendrait-il ou ne viendrait-il pas ? Incertitude d’autant plus palpitante que la présence du terrible pirate avait fini, me sembla-t-il, par devenir le clou de la réunion. On allait exhiber Poilud comme une curiosité. Mais viendrait-il ?…

Il vint.

On le vit tout à coup, dégingandé, solide, noueux, déboucher dans la grande galerie vitrée, précédé d’un domestique en galons qui, s’arrêtant au haut des marches, s’inclina cérémonieusement devant lui en désignant du geste la partie des jardins où nous nous trouvions.

Très rouge, se roidissant dans sa stupeur, il descendit les trois marches en assurant son pied, puis s’avança mécaniquement vers nous, tandis que Latronche-Pupigny, tout souriant, se portait au-devant de lui avec un empressement excessif.

J’eus peine à reconnaître Poilud. Coiffé d’un superbe feutre à plume de coq, il arborait par-dessous une face lavée et relavée où ne restait plus la moindre trace de crasse. Culotté de velours grenat, gileté de daim vert à boutons d’agate, vestonné de toile cachou avec col à la chevalière, cravaté d’une volumineuse écharpe lie de vin, notre Poilud, dont les mains se paraient en outre d’énormes gants blancs de gendarme, se présentait à nous sous les espèces du parfait champion de tir fédéral.

Ce fut un unanime cri où se mêlaient l’admiration et l’ahurissement.

Rassuré sur l’accueil qui lui était fait et reprenant peu à peu possession de ses moyens, Poilud serrait des mains, saluait découvrant sur son crâne osseux un cheveu luxueusement ciré.

Latronche-Pupigny le présenta tout aussitôt à sa sœur :

— Notre bon camarade Poilud, un garçon des plus distingués !

— Oh ! monsieur, gazouilla la jeune fille en adressant à Poilud le plus exquis de ses sourires, j’ai beaucoup entendu parler de vous par mon frère. Il paraît que vous êtes le boute-en-train de la classe !

Poilud était médusé. Il eut cependant la présence d’esprit de comprendre qu’il lui fallait répondre à tant de gentillesse par quelque chose de poli.

— Tout à vot’service, fit-il, mam’zelle ! S’il s’agit d’asticoter Caporal ou de faire râler Piquant, on me trouve toujours !

Une hilarité générale agréa cette heureuse boutade.

Je n’en revenais pas. Il semblait qu’on se fût donné le mot. Chacun affichait pour Poilud une amabilité vraiment déconcertante. Il en paraissait tout fier et sans s’en étonner davantage ne demandait qu’à l’attribuer à sa qualité de boute-en-train de la classe publiquement reconnue par les lèvres roses de Mlle Latronche-Pupigny.

On ne manqua pas de le présenter aussi au comte de la Pomponnette.

Il ne se démonta pas pour si peu :

— T’es comte, toi ?… s’exclama-t-il largement.

Puis se reprenant :

— Vous êtes comte, m’sieu ?…

Et se reprenant à nouveau :

— Ah ! môssieu est un comte ?…

— Mon Dieu, oui… Et vous, monsieur, prince peut-être ?

— Oh ! non, môssieu, je suis de Saint-Gervais.

— Prince de Saint-Gervais alors ?

— Citoyen, môssieu, citoyen dans cinq ans.

Tout le monde se roulait.

— C’est un Francillon, lui dit tout bas Cachard. Faut lui-parler chic.

— Ah ! môssieu est Francillon… je veux dire môssieu est Français ?

— Et vous, monsieur, Suisse, sans doute ?

— Genevois, môssieu.

— Belle ville, monsieur, que Genève !

— Et beau pays, môssieu, que la France !… Beau pays, qui a l’avantage, comme le nôtre, d’être en république.

— Ça, c’est une baffe ! lui lança Cachard, en même temps que son coude dans la hanche. Il est royaliste !…

— Ah ! môssieu en tient pour le roi ?… Louis XIV, parfaitement !… Henri IV, Clovis… Bah ! ça n’empêche pas les sentiments… les sentiments, môssieu, avec lesquels j’ai l’honneur d’être…

Décidément, Poilud s’efforçait de parler chic. Le comte daignait sourire.

— Vous êtes allé en France, monsieur ?

— Mais, oui, môssieu.

— À Paris, peut-être ?

— Pas tout à fait, à Thonon.

La glace, on le voit, n’avait pas tardé à être rompue, et cela beaucoup, il faut l’avouer, grâce à Poilud. Une bonne humeur générale régnait, et Goiset rayonnait, plein d’espoir.

 

 

Mais on allait passer à d’autres exercices.

La table se dressait, oblongue et damassée, sous une allée couverte, dont les grands arbres taillés se joignaient par le haut en un dôme de verdure. Le soleil, qui en pénétrait les branches, répandait partout, comme des sequins, ses petits ronds de lumière. Nous étions à peu près cinquante, tous en merveilleux appétit, tous affriolés à la vue des somptuosités qui chargeaient les nappes.

Six énormes vacherins à la crème, plantés de fleurs de sucre, occupaient de distance en distance le milieu de la longue table. Entre ces monuments, s’élevaient les pyramides de fruits confits, de chocolats et de pétards, se gonflaient les compotiers de cougnarde et de raisiné, se bombaient les brocs d’orangeade, s’échafaudaient les corbeilles de brisselets et de croûtes dorées, s’écroulaient les coupes de bonbons, s’arrondissaient les gâteaux, les châchauds et les figâces. Et tout autour, c’étaient, en une friande mêlée, la diversité des tartes et des petites pièces, l’onctuosité des miels, des beurres et des gelées, l’égrappillement des merises, des myrtilles, des raisins de mars, la dorure des petits pains de Rolle et des beignets de Divonne, le safrané des biscoins, la croustillance des rissoles et toute la théorie des brises, des glisses, des pèlerines, des tôfels, des polonais, des prussiens, des bâtons de Hollande et des lécrelets de Bâle. Le lait mousseux, le cacao odorant attendaient dans leurs jattes ; les théières fumaient ; les carafes rosissaient ou jaunissaient de leurs sirops, et une demi-douzaine de maîtres d’hôtel, devant autant de tables d’office encombrées d’argenterie, de porcelaine et de cristallerie, s’apprêtaient à assurer un service impeccable et surtout plantureux.

Mlle Latronche-Pupigny, en parfaite maîtresse je ne dirai pas de maison, puisque la fête se passait en plein air, mais de jardin, ou mieux d’allée couverte, prit place à l’un des milieux, en face de son frère qui occupa l’autre, et invita le comte de la Pomponnette à s’asseoir à sa droite. Puis, dirigeant sur Poilud un nouveau sourire non moins exquis que le premier, elle dit en lui désignant sa gauche :

— Monsieur Poilud, faites-moi le plaisir…

Si Poilud s’empressa de lui faire ce plaisir, il est inutile de l’assurer. Ce qui est plus difficile à décider, c’est si l’honneur délicieux de s’asseoir à côté de Mlle Geneviève primait chez lui la satisfaction aiguë qu’il éprouvait à se trouver en présence d’une table si copieusement garnie. Je crois cependant que, pour l’instant, c’est ce dernier point qui l’emportait. Les orbites agrandies, les lèvres en extase, les narines battantes, il demeurait abasourdi et palpitant à considérer ce prodigieux amas de gourmandises et paraissait n’avoir pas assez de ses seuls deux yeux pour en absorber le spectacle, ni de sa seule bouche, quelque bien endentée qu’elle fût, pour en savourer par avance les alléchantes promesses.

Latronche-Pupigny désigna à son tour quelques places, puis chacun s’assit au gré du hasard ou de ses convenances. Très loin de nous, dans une autre partie du parc, on apercevait, prenant le thé sous des parasols de plage, un groupe de grandes personnes parmi lesquelles se discernait la corpulente silhouette de M. Latronche-Pupigny père. Elles mirent une louable discrétion à ne pas nous surveiller et ne nous dérangèrent point. M. Gaston et Mlle Geneviève étaient, pour l’heure, les maîtres de leur campagne.

Les domestiques passèrent d’abord des foies gras, des tranches de pâtés, des sandwiches, des bouchées, pour préluder aux douceurs. Le haut fumet du saucisson de Payerne se mêla au goût plus délicat du jambon de Berne, et l’on nous versa, pour nous mettre en train, un verre, pas plus, d’un vieux vin d’Yvorne, qui fut d’ailleurs amplement suffisant pour délier la langue de ceux qui l’avaient encore attachée au palais.

Puis on éventra les vacherins, dont les truelles mirent à jour les entrailles de vermiculés de marrons, polluant de leur écoulement brun la blancheur de leur derme de crème, où s’affaissèrent sanglantes les roses de sucre.

Si Poilud n’avait pas d’âme, il montrait du moins qu’il avait un corps. Hésitant d’abord à s’approprier de ce qui passait à sa portée selon l’énormité de son désir, il n’y mit bientôt plus de retenue.

Mlle Geneviève l’encourageait d’ailleurs de son mieux.

— Prenez donc, monsieur Poilud !… Servez-vous, servez-vous bien, monsieur Poilud !… Ne voulez-vous pas encore du gâteau, monsieur Poilud ?… Mais, monsieur Poilud, vous ne mangez rien !

L’heureux Poilud ne se le faisait pas dire deux fois. Il obéissait, il obéissait de toutes ses forces. Et ses forces étaient considérables. Tartes, poudings, galettes, potées de confitures et de marmelades s’entassaient sur ses assiettes, il réduisait tout, il avalait tout. Jamais je ne vis travailler avec une pareille mâchoire, s’empiffrer avec une telle maestria.

— Monsieur Poilud, monsieur Poilud, goûtez donc de cela !… Ne faites pas la fine bouche devant cette tourte !…

Et la crème lui dégoulinait sur le menton, la pâte lui sortait par les commissures, le sucre lui poudrait le nez et les pommettes : il était aux anges !

Goiset suivait avec une satisfaction non déguisée ces prouesses.

— Dis donc, Poilud, lui lança-t-il à travers la table en le voyant s’administrer l’appétissante roue d’une merveille : elles sont meilleures que celles que tu mangeras à la Plaine le jour de Jean-Jacques !

— Comment, monsieur Poilud, se récria alors d’une voix qui faisait l’étonnée Mlle Geneviève, comment, monsieur Poilud, vous allez à Jean-Jacques ?

Poilud la regarda. Il eut comme un peu honte de la vulgarité que sa jolie voisine lui supposait, car il répondit lâchement :

— Oh ! mon Dieu, je ne sais pas… je verrai… Je ne suis pas encore tout à fait décidé…

— Se pourrait-il vraiment, monsieur Poilud… se pourrait-il que vous ayez adhéré ?

— J’ai adhéré… j’ai adhéré, sans doute… vaguement… Mais enfin… Évidemment, il y a quelque chose à dire sur ce Rousseau…

Et comme, sur ces entrefaites, on apportait sur un bâti tapissé de feuillage, que deux hommes soulevaient à grand’peine, une formidable bombe glacée, dont les secteurs pralinés, vanillés, framboises, pistachés scintillaient de tous les petits ronds mobiles que faisait courir sur eux le soleil, Poilud, béat et prêt à tout, reniant déjà dans son cœur sa belle indépendance de pirate, trouvait que, décidément, il y avait de plus en plus à dire sur ce Rousseau !

Les jeux succédèrent au goûter. On se répandit en groupes sur les pelouses, où des divertissements variés étaient disposés. On y fit honneur. Ce n’étaient pas les jeux habituels et un peu familiers du Collège, les mapis, le baculo, la grolle, coco-poulette, la zut-à-poil ou ranguille-pet-à-moineau. Il s’agissait d’amusements plus distingués et dont plusieurs nécessitaient l’emploi d’objets coûteux : le crocket, le tennis, la paume, le tir à la carabine, à l’arc et à l’arbalète. Le crocket et le tennis ne disaient rien qui vaille à Poilud. La paume l’attirait davantage. Mais les tirs le requirent. Il les essaya tous les trois, la carabine, l’arc et l’arbalète, puis se consacra plus complaisamment à la carabine, cassa deux douzaines de pipes, fit un carton avec le comte et le battit d’un point.

— Les tireurs suisses, monsieur, reconnut galamment le comte de la Pomponnette, seront toujours les premiers du monde.

Et Poilud, couvert de gloire, se vit, pour prix de sa valeur, décorer, des propres mains de Mlle Geneviève, d’une superbe cocarde aux couleurs fédérales.

Comme il convenait, pour que la fête fût complète, on termina par une sauterie. Des rythmes engageants nous parvenaient de la maison et nous nous dirigeâmes du côté de la grande salle, où nous trouvâmes, la jambe fine, le ventre sanglé, le toupet fringant, la mouche satisfaite, l’élégant petit père Canard, le professeur de danse et de maintien des familles aristocratiques, muni de son tapeur martelant d’un bras mécanique le piano à queue de Zurich.

Mlle Latronche-Pupigny ouvrit le bal avec le comte de la Pomponnette aux sons d’une valse de Kling.

Cette cérémonie une fois accomplie et négligeant d’un geste mutin la demi-douzaine de cavaliers qui s’étaient précipités vers elle pour avoir l’honneur d’obtenir sa seconde danse, elle s’avança bravement vers Poilud, lui prit le bras et dit :

— Dansez-vous, monsieur Poilud ?

Poilud en était arrivé à un tel état de suffisance et d’orgueil que plus rien ne pouvait l’étonner. Festoyé, gobergé, décoré, les prévenances dont on le comblait lui semblaient naturelles ; pour un peu, elles lui étaient dues. Aussi fut-ce sans le moindre embarras qu’il répondit :

— Sans être aussi bon danseur que tireur, je tricote à l’occasion mon petit picoulet. Allons-y, mam’zelle !

Il la prit sans façon par la taille et s’élança avec elle sur le parquet en un pas bizarre et d’une grâce déhanchée que le petit père Canard, dont cela dérangeait toutes les notions, suivit d’un œil ahuri et perplexe.

— Oh ! monsieur Poilud !… monsieur Poilud ! s’écriait Mlle Geneviève étourdie, tandis qu’elle s’essayait et réussissait, enfin à ajuster ses mouvements à sa pyrrhique particulière, oh ! monsieur Poilud, mais vous êtes un danseur accompli !

Il la serrait, la faisait virer avec élégance, lui lançait le bras en avant, ramenait la main sur son cœur, puis la lâchait, exécutait devant elle un cavalier seul en battant d’exubérants entrechats ou en contrefaisant l’ours de Berne, la reprenait, l’enlevait de nouveau dans une randonnée éperdue, tandis que le petit père Canard, sérieusement estomaqué, déclarait :

— Ce doit être une danse de cabinotiers.

Après tout ce qu’il avait mangé, il était en tout cas remarquable que ce prodigieux Poilud pût encore se livrer à une pareille gymnastique. Je n’étais pas sans inquiétude à ce sujet. N’allait-il pas compromettre par quelque incongruité déplorable la fin de cette belle journée ? Mais non ; mes craintes étaient vaines. Poilud souriait, Poilud portait beau, Poilud trinquait, Poilud poitrinait, Poilud maintenait son allure sans aucune défaillance, et, transporté, ravi, plein de lui-même et l’œil émerillonné, il s’enhardissait même à faire maintenant une cour indubitable à Mlle Geneviève Latronche-Pupigny.

Mais ce qui mit le comble à ma stupéfaction, ce fut de le voir passer avec sa danseuse dans la galerie où un buffet de rafraîchissements était servi et, là, recommencer à s’envoyer sans compter, comme si de rien n’était, des tartines, des bonbons, des boissons glacées et des pièces de pâtisserie.

Ce fut alors, dans ce décor sympathique, qu’eut lieu entre la jeune fille et son inénarrable partenaire une conversation importante, à laquelle j’assistai de trop loin pour en entendre un mot, mais dont je pus suivre l’essentiel sur le visage illuminé de Goiset, qui les observait de plus près. Ce fut d’ailleurs aussi court que définitif. Conquis, fasciné, subjugué, Poilud se rendit sans résistance et promit tout ce qu’on voulut. Que dis-je, il avait trop conscience de ce qu’il devait désormais à sa notable personne, au monde dans lequel il venait de faire si brillamment son entrée, à ses nouvelles amitiés et à ses anonymes aïeux, pour ne pas adopter de son propre chef le ton qu’il fallait et la conduite qui convenait. Poilud ne connaissait plus Poilud, notre Poilud légendaire. Sous le pirate de Coutance venait de percer le jeune Genevois.

Le soleil descendait très bas sur le Fort-de-l’Écluse, lorsque nous quittâmes la campagne Latronche-Pupigny.

— Eh bien, me demanda tante Bobette en me recevant sur sa poitrine plate et dans son ample jupe, et bien, Nicolas, t’es-tu amusé chez ces grandes gens ?

— Oui, tante Bobette, c’était superbe, très beau. Mais si ce gouliard de Poilud attrape une indigestion, il ne l’aura pas volé !

 

Il n’attrapa aucune indigestion. Nous le vîmes, le lendemain, arriver frais et dispos en classe. Il avait conservé sa cravate lie de vin et son gilet à boutons d’agate ; son visage était propre, comme la veille, et ses cheveux, saupoudrés encore çà et là de légers grains de sucre, se séparaient de côté par une belle raie. Il s’assit correctement à sa place, le buste un peu raide, sans daigner prendre part aux turlupinades coutumières de ses familiers, Brisetuile, Zinzin, Gougnaud et Machuré.

— Qu’est-ce qu’il a ? demandaient ceux-ci interloqués.

— Es-tu malade ?

— Vas-tu à la noce ?

— As-tu avalé ta règle ?

— Eh ! Poilud !…

Machuré, Gougnaud, Zinzin et Brisetuile n’y comprenaient plus rien.

— Je ne vous parle pas ! se borna-t-il à leur répondre avec une hauteur marquée.

Il écouta dans une parfaite tenue la prière de Socrate.

Quand le régent se fut rassis et tout le monde avec lui, Poilud leva fort honnêtement la main pour demander la parole.

— Vous avez quelque chose à me dire, Poilud ? interrogea Socrate en le fixant de ses yeux gris avec une méfiance justifiée par d’innombrables précédents des plus suspects.

— Oui, môssieu, si c’est un effet de votre bonté, fit Poilud en choisissant ses termes. J’ai, môssieu, une communication à vous faire.

Un grand silence nous immobilisa tous.

— Parlez, dit Socrate, je vous écoute.

— C’est par erreur, môssieu, commença Poilud, c’est par erreur que j’ai été inscrit parmi ceux qui figureraient, môssieu, aux fêtes de môssieu Jean-Jacques Rousseau…

Depuis qu’il frayait avec l’aristocratie, Poilud fourrait des « môssieu » partout.

Mais au mot d’« erreur », le front de Socrate, qui de sa vie de régent croyait bien n’en avoir jamais commis une, s’était rembruni.

— Par erreur ? Que voulez-vous dire ? Quelle erreur ?…

— L’erreur ne vient pas de vous, môssieu, mais de moi.

Le visage de Socrate se rasséréna.

— Ou plutôt, môssieu, continua Poilud au milieu de l’attention redoublée de la classe, elle provient de ce que je me suis exprimé, l’autre jour, un peu à la légère. Môssieu Poilud, mon père, avait répondu qu’il s’en… je veux dire qu’il me laissait libre. J’avais donc tout d’abord donné mon adhésion. Mais depuis, môssieu, j’ai réfléchi, je me suis enquis et j’ai appris que môssieu Rousseau, dont on devait célébrer le centenaire, n’était rien moins… rien moins, môssieu, que…

Mais la phrase dans laquelle allait s’embarquer Poilud était si belle qu’il ne put la poursuivre. Il termina plus simplement :

— Bref, môssieu, je déclare que mon intention est de ne pas assister à ces fêtes.

— Votre choix est définitif ? demanda Socrate.

— Définitif.

— Très bien. Mais je vous avertis que je n’admettrai pas de nouveau changement. Je vous raye donc ?

— Oui, môssieu, s’il vous plaît.

Socrate tira de son pupitre la liste qu’il avait établie quelques jours auparavant, chercha un instant du doigt, prit sa règle, sa plume d’oie et, d’un trait décisif et grinçant, biffa le nom de Bastien Poilud.

Puis, embrassant du regard l’ensemble de la classe, il demanda :

— Il n’y a pas d’autre réclamation ?

Et comme aucun bras ne se levait, le régent, lapidairement, prononça :

— Sur les trente-cinq élèves de seconde, il y en a donc maintenant dix-sept exactement qui assisteront aux fêtes du centenaire de Jean-Jacques Rousseau et dix-huit qui n’y participeront pas.

Un long frémissement passa. Au banc des aristocrates il y eut un cliquetis d’allégresse. Le coin des pirates gronda sourdement, tandis que le terrible Brisetuile dardait sur Poilud le même œil furieux dont Goiset foudroyait naguère le traître Mercier.

Dix-huit ! nous étions dix-huit !

Quant à Goiset…

— Silence ! intima Socrate. Ouvrez le Xénophon à la page cent vingt-sept !

Quant à Goiset, il était transfiguré. Une joie intense couvrait ses traits, et je doute que dans tout le cours de sa brillante carrière, encore loin d’être achevée, grâce à Dieu, il en ait jamais éprouvé, depuis, une plus pure.

Le vendredi 28 juin 1878, les fêtes commencèrent, comme Socrate l’avait annoncé, par un grand tir à la Coulouvrenière. Elles devaient durer cinq jours, le premier plus spécialement consacré aux tireurs, le second aux artistes, le troisième aux citoyens, le quatrième à l’Université et le cinquième aux écoles. Aussi, bien que le déploiement s’en étendît sur la ville entière, chacune de ces journées avait-elle son centre particulier : la première, le stand ; la seconde, le théâtre ; la troisième, le Palais électoral ; la quatrième, les bâtiments universitaires ; la dernière, la plaine de Plainpalais.

Genève avait arboré son apparat des grandes circonstances. Pavoisée, décorée, festonnée, enguirlandée, elle flamboyait de couleurs, miroitait et claquait sur toutes les coutures. Des quais du lac aux falaises du Rhône, des vieilles artères de la Cité aux rues neuves des faubourgs, ce n’était qu’un bouillonnement de drapeaux, d’écussons, de banderoles, de fleurs, d’arcs de verdure. Sur tous les murs officiels, la bannière fédérale mariait la croix blanche de son champ de gueules aux couleurs genevoises, parties ou ondées et chargées de l’aigle et de la clé. Ces deux pavillons, celui de la Confédération et celui du Canton, prédominaient dans l’ornementation de la ville, répandant partout leur flot d’or, d’argent et de rouge. Mais il y en avait bien d’autres. Le vert et le blanc coupés de Vaud, la bande jaune de Berne avec son ours passant, l’azur et l’argent taillés de Zurich, les trois couleurs de Neuchâtel, le blanc et le noir de Fribourg, les treize étoiles du Valais et jusqu’aux crosses de Bâle, jusqu’au pèlerin de Glaris, jusqu’au bélier de Schaffhouse ou au taureau d’Uri variaient et bariolaient de toutes parts les aspects. À la diversité suisse s’ajoutait la bigarrure étrangère. Presque aussi fréquent que le pavillon de Genève, le drapeau français flottait à des milliers de fenêtres ; puis c’étaient les bannières également tricolores du royaume d’Italie et du nouvel empire d’Allemagne, la pourpre britannique cantonnée de sa triple croix, les raies des États-Unis, la bande blanche d’Autriche avec son écusson, les croix de Suède, de Norvège, de Danemark et de Grèce, le croissant de Turquie et celui d’Égypte, le disque du Japon, le globe du Brésil, l’Espagne enfin, l’Espagne rouge et jaune, parée, en les disposant autrement, de nos propres couleurs genevoises. Tout cela rutilait, vibrait, chantait, hurlait, éclaboussait, entre les bleus divers du ciel, du lac et du fleuve, le blanc des maisons, l’étincellement des vitres, le vert des jardins et des collines, les cimes éclatantes des lointaines montagnes, en une symphonie pittoresque et magnifique, sous le ruissellement incandescent d’un soleil éblouissant.

Mais, au lieu d’embrasser d’un coup d’œil et de quelque point bien situé l’ensemble de la ville en fête, si de spectateur on se transformait en promeneur et qu’on en parcourût les diverses parties pour en visiter le détail, on s’apercevait aussitôt de discordances étranges, d’anomalies extraordinaires, de vides surprenants. Alors que les rues commerçantes et populaires, non moins que la région brillante et internationale des hôtels, foisonnaient de parements et rivalisaient par la truculence de leur pavois, des quartiers entiers, et parmi les plus riches, s’obstinaient dans une indifférence hautaine et marquaient leur dédain de ce qui se passait autour d’eux par la modestie extrême de leur mise. La noble rue des Granges se devait de n’avoir pas un drapeau : elle n’en avait pas un, et son altière façade s’élevait, du côté de la place Neuve, nue et grise comme le mur même qui la soutenait. Si, de la place de la Madeleine, croulante d’oripeaux, et de ses ruelles sordides du Paradis, d’Enfer, du Purgatoire, des Limbes et de Toutes-Âmes, par la rue de la Fontaine, la rue Verdaine, la place du Bourg-de-Four, la rue des Belles-Filles, toutes chargées à craquer et disparaissant sous leur chamarrure, on gagnait l’aristocratique plateau des Tranchées, on tombait dans un vrai désert, que parsemaient à peine les oasis de quelques panoplies françaises ou américaines. À Champel, rien ; rien aux Bastions. Le quartier des banques, derrière la Corraterie, néant. Les magnifiques campagnes qui bordaient les deux rives du lac, au delà des jetées, n’arboraient que la splendeur naturelle de leurs ombrages, et elles avaient même poussé le scrupule jusqu’à amener les drapeaux qui se balançaient d’ordinaire au bout de leurs sémaphores.

Ces signes non équivoques ne frappaient guère les étrangers, dont les riches caravansérails, situés aux points les plus voyants de la ville, étaient fastueusement harnachés de tous les emblèmes de l’univers ; mais ils impressionnaient vivement les Genevois, habitués à percevoir, derrière le pompeux décor de leur cité cosmopolite, les moindres pulsations de leur vie nationale, et qui sentaient profondément l’importance de cette imposante contre-manifestation.

— Mon grand-père m’a raconté, disait mon père, qu’en 1762 il a vu brûler l’Émile devant la Maison de ville. Certes, je ne suis pas partisan des représailles sanglantes ; nous vivons dans un siècle de progrès ; il n’en est pas moins vrai que cette protestation silencieuse a aussi sa grandeur.

Tante Bobette, elle, n’aurait pas été l’ennemie d’un peu de sang, ni même d’un peu de flammes.

Cela n’empêcha pas les fêtes de se dérouler selon le programme prévu.

Les tireurs remportèrent leurs coupes. Les rondes du Devin du Village égrenèrent leurs couplets sous les ormeaux d’un décor champêtre. Des banquets fraternels, bruyants et patriotiques groupèrent les citoyens sur les places publiques et dans l’enceinte du Bâtiment Électoral. Des cortèges défilèrent. Des concerts remplirent les jardins de leurs fanfares. Les rues s’illuminèrent. Il y eut une fête nautique, couronnée par le spectacle toujours féerique de l’embrasement de la rade. Puis, l’Université tint ses assises à l’Aula ; une foule enthousiaste, où figuraient des envoyés de toutes les nations d’Europe, salua les discours des professeurs Braillard, Amiel et Marc-Monnier, et une immense acclamation retentit lorsque ce dernier, tourné vers la délégation française, s’écria, en un magnifique mouvement oratoire : « Messieurs les Français, vous nous aviez donné Calvin, nous vous avons rendu Rousseau. Nous sommes quittes, recommençons ! »

Puis, ce fut la Fête de la Jeunesse.

Je m’étais bien promis de n’en rien perdre. Non que j’eusse un instant l’idée de tricher avec la parole donnée, mais mon abnégation n’allait pas jusqu’à m’interdire d’assister de loin à ce spectacle. Je pris seulement la précaution de ne pas m’habiller de propre, pour ne pas donner à penser que j’étais de ceux qui allaient célébrer Rousseau.

Le cortège devait se former dans le vaste emplacement à triple étage comprenant la promenade basse des Bastions, la courtine à mi-hauteur de Sous-la-Treille et la plate-forme de Sur-la-Treille avec sa double rampe descendant de la Cité. C’est là qu’avaient à se concentrer, après s’être réunies dans leurs lieux de rendez-vous respectifs, toutes les écoles de la ville et du canton, et c’est aussi de ce côté que j’allai tout d’abord rôder. Lorsque j’arrivai, bien avant l’heure, je trouvai la place occupée par les troupes. Les soldats étaient au repos et les faisceaux d’armes brillaient. Au bout d’un grand nombre de fusils étaient fixés de petits bouquets de pervenches. Des corps de musique et des batteries de tambours stationnaient. Des commissaires en habit, en cocarde et en chapeau de soie couraient ci et là, donnant leurs ordres. De grandes pancartes fichées au tronc des arbres désignaient l’emplacement des sections.

Je visitai d’abord les Bastions. Le bas, vers Neuve, était réservé à l’École secondaire et supérieure des jeunes filles, qui allait prendre sans doute la tête du cortège. Le reste de la promenade était destiné aux écoles primaires de filles de la Ville. Sous-la-Treille, où je ne pus m’aventurer qu’avec difficulté, plusieurs écoles étaient déjà groupées ; d’autres survenaient, toutes de garçons. Les écoles de la campagne, dont beaucoup débarquaient des bateaux à vapeur ou des wagons de la Suisse Occidentale et de la ligne de Lyon, occupaient la plate-forme et les rampes de Sur-la-Treille. Elles formaient trois sections : celles d’entre Arve et Lac, celles d’entre Arve et Rhône, celles d’entre Rhône et Lac, chacune brassardée d’une couleur distinctive. Tout au haut enfin, au delà de la porte Baudet, la rue de la Treille attendait le Collège. Je le vis paraître, drapeau en tête, dans la rue de l’Hôtel-de-Ville. Mais je n’eus pas le temps de le voir se ranger. Les signes précurseurs du départ agitaient du haut en bas le triple gradin des promenades et j’en entendais grossir au-dessous de moi l’immense ronflement scandé d’éclats de cuivres et de roulements de tambours. Il me fallait aller au plus vite conquérir une place pour voir le défilé.

Je descendis la Grand’Rue ; je dégringolai la Tertasse. La place Neuve était noire de monde et des grappes humaines pendaient aux maisons de la Corraterie. Le toit du café du Musée offrait aux jambes agiles et aux bonnes rotules un accès difficultueux. Il se hérissait déjà de nombreux hôtes ; mais, après quelques poussées savantes, je parvins à m’y ménager une suffisante installation. Du haut de cet observatoire, on dominait la première partie du parcours. Le coup d’œil était imposant. Sous le papillotement innombrable et versicolore des drapeaux, c’étaient des têtes, des têtes, une profonde et mouvante vallée de têtes, de chapeaux et d’ombrelles, où s’ouvrait, régulier, large, blanc et vide, endigué par des plantons, le lit où allait s’écouler le cortège. Une longue ondulation se propagea dans la foule. Le bourdon de la cathédrale, la Clémence, l’enveloppait de ses vibrations profondes. Soudain, un coup de canon retentit. Des acclamations partirent de millier de poitrines. Là-bas, un mouvement se produisait. Engendrée par la grille monumentale des Bastions, une quadruple ligne sombre, d’où jaillissaient des étincellements de métal et de buffleteries, avançait lentement, baignée des éclats de plus en plus distincts des tambours. Un fanion rouge et jaune émergea. Alors, emporté par la vague d’enthousiasme qui roulait à mes pieds, oubliant pour un instant le motif qui déployait ce spectacle émouvant, tandis que les tambours crépitaient, que les drapeaux claquaient et que flamboyaient les armes, que le colonel Ritzschell, caracolant sur son cheval blanc, prenait le commandement en chef de l’escorte, que la Clémence sonnait, que des centaines de voix entonnaient au-dessous de moi l’hymne national et que, de minute en minute, le canon laissait tomber sa note formidable sur le flot magnifique du cortège progressant et comblant pas à pas son lit, mon cœur adolescent et genevois ne put s’empêcher de tressaillir lui aussi d’un patriotique émoi et des cris sortirent également de mon jeune gosier.

Palapla ! ratapla !… Turututu !… Dzing ! boung !…

Les gendarmes défilaient, de leur pas cadencé de parade, le bicorne en bataille et le fusil oblique sur leur ventre rebondi.

Ils étaient suivis d’un peloton de troupes, d’un corps de musique, d’un groupe d’anciens officiers dans leurs uniformes démodés et d’un huissier rouge et blanc de la Confédération, précédant les délégations des autorités fédérales, des gouvernements et corps académiques de Vaud, de Neuchâtel et de Berne et les envoyés des pays étrangers. Quatre huissiers de l’Hôtel de Ville venaient ensuite. Gonflés dans leurs grands manteaux rouge et jaune et porteurs de leurs attributs, ils introduisaient les autorités genevoises, les sept membres du Conseil d’État, le Grand Conseil en corps, le Conseil Administratif, le Conseil Municipal et les maires des communes. Les accents de la première fanfare s’éteignaient à peine, que déjà retentissaient ceux de la musique de la Landwehr, précédant le cortège des écoles. Encadré dans toute sa longueur par le bataillon des pompiers et ceux des recrues, il s’ouvrait gracieusement par l’essaim blanc et rose de l’École secondaire et supérieure des jeunes filles, toutes uniformément ornées d’un ruban lilas. Des applaudissements accompagnèrent leur passage, tandis que des étudiants poussaient en leur honneur des acclamations enthousiastes et lançaient en l’air leurs casquettes. Puis venaient les écoles primaires de la Ville, filles d’abord, garçons ensuite. C’était de beaucoup la section la plus longue. Tous enrubannés de rouge, les enfants se suivaient, quartier par quartier, classe par classe, depuis les plus grands de treize à quatorze ans, jusqu’aux plus petits de cinq à six ans, tout occupés à allonger leurs jambes.

Pla ! plan ! rataplan ! Arve et Rhône déboucha en bon ordre, instituteurs en flanc, ruban vert au bras. Puis ce fut Arve et Lac, avec le ruban jaune ; Rhône et Lac, au ruban rouge et blanc. Il y avait là quantité de petits paysans, fiers d’être à la ville, alignant consciencieusement le pas et jetant des regards d’admiration sur les édifices pavoisés et les frontons triangulaires de la Corraterie. Mais un nouveau mouvement se fit :

— Le Collège ! criait-on, le Collège !

Le Collège apparaissait en effet, le Collège, gloire de Genève. Il s’avançait méthodique et compact, division sur division, par rangs de quatre, et, bien que réduit de plus de moitié, il avait encore grande allure avec ses cinq cents élèves marquant le pas.

Mais à cette vue, qui me rappelait au sens des événements par le souvenir encore chaud des luttes poursuivies, mon cœur cessa de s’exalter et je repris possession de moi-même. La musique de l’Élite, dont on nous avait favorisés, avait beau remplir l’air de ses rythmes les plus entraînants, le brassard genevois, que seules de tout le cortège nos classes avaient l’honneur de porter, avait beau frapper l’œil de ses deux vibrantes couleurs, tout ce déploiement me parut dès lors indifférent, entaché qu’il était de son indignité foncière, et je perçus fort bien la voix de ma conscience m’objurguant sévèrement : « Que fais-tu là, Nicolas Pécolas ? N’as-tu pas honte d’avoir applaudi, d’avoir crié, toi aussi ? N’es-tu pas un protestataire ? Ne regarde pas, ne regarde plus !… »

Mais je regardai tout de même… Je vis passer Tuyau, son habit à basques étriquées, ses longues jambes, sa moustache tombante et sa figure d’enterrement. Je vis la minuscule première, le drapeau du Collège porté par le dixième élève de la classe, les neuf premiers ayant fait défaut. Je vis notre petite seconde, restreinte à ses dix-sept jeanjacquards, dont Poilud n’était pas. Je vis Socrate, toujours plus solennel, toujours plus énigmatique, mais qui de haut ne me paraissait plus qu’un gros nain, avec sa barbe venant balayer ses souliers. Je vis Piquant et Caporal. Je vis la troisième de Bouche-à-Beurre, la quatrième A de Leclo, la quatrième B… J’assistai même au passage des franchiens… Et quand tout le Collège eut défilé, que les derniers franchiens eurent passé dans le rythme de leurs derniers talons, je regardais toujours. Et je regardais encore lorsque le cortège se ferma sur de nouvelles lignes de bicornes et de fusils, derrière lesquelles s’écoulait torrentueusement la foule.

Descendu de mon toit, non sans y avoir laissé un fragment de mon pantalon, je préférai, plutôt que de me mêler au flot qui suivait le cortège, aller rejoindre celui-ci en prenant par la ville haute. Je le retrouvai au pont du Mont-Blanc, qu’il occupait déjà dans toute sa longueur. Entre le double azur du lac et du fleuve, sa belle ligne mouvante glissait et s’inscrivait avec régularité. Un petit coup de brise de France inclinait vers elle les hauts peupliers de l’île Rousseau. De l’œil fixe que lui avait modelé Pradier, le philosophe pouvait considérer toute cette ville en fête, ces palais fleuris, cette multitude répandue, ces innombrables drapeaux, cette étendue bleue et ce soleil de feu comme le brillant brevet de sa gloire, où, par ces dix mille enfants, semblait s’apposer en ce moment la longue et vivante signature de Genève, autour de laquelle les mouettes traçaient leurs rapides paraphes.

Par Chantepoulet, le cortège gagna la rue Jean-Jacques-Rousseau. Il défila devant la maison au buste, celle même dont devait hériter Chicand. On le vit à Cornavin ; on le vit à Coutance ; je le retrouvai pour la troisième fois place Saint-Gervais. Du haut de notre maison du quai des Étuves, tante Bobette, si elle en eut la curiosité, put le voir s’engager en l’Île. Il passa sous la tour Berthelier ; il passa sous la tour de l’Escalade ; puis par la place Neuve, d’où il était parti deux heures auparavant, la rue du Conseil-Général et Rond-Point, il gagna le terme de son voyage, la plaine de Plainpalais.

Tout hérissé de mâts d’honneur, de portes de verdure, d’estrades drapées, de pylônes, de kiosques et de carrousels, l’immense quadrilatère étendait son tapis de gazon entre ses avenues décorées, son mail, son cirque, son panorama, sa petite église pointue et son Sacré-Cœur à colonnes. Le milieu en était triomphalement occupé par la statue du sculpteur Salmson, haute de quinze pieds. Rousseau était représenté debout, marchant tête nue, le chapeau passé sous le bras droit dont la main s’appuyait sur une canne, le regard dirigé vers la main gauche portée à hauteur de la poitrine et tenant une fleur. Le socle était supporté par le centre d’une estrade monumentale et richement pavoisée, munie d’un proscénium pour les orateurs et d’une double rampe d’accès demi-circulaire pour les défilés, encadrant un parterre de fleurs avec rocailles et eaux jaillissantes.

Décrirai-je les gestes enflammés qui l’animèrent, l’arrivée du cortège au milieu des salves d’artillerie, la frénésie acclamatrice de la foule dont les replis infinis noircissaient jusqu’aux plus lointains horizons, l’exécution formidable de la cantate du professeur Kling par l’ensemble des sociétés chorales que soutenaient les puissantes cuivreries des corps de musique, le défilé solennel aux tambours avec salut des drapeaux devant le grand-œuvre du sculpteur Salmson et sous sa fleur de plâtre ? Commémorerai-je les multiples manifestations de l’allégresse scolaire et de la joie démocratique, les jeux, les danses et les chants, les brocs vidés sous les cantines et les kyrielles de tables dressées sous les arbres ? Évoquerai-je les lanternes vénitiennes s’allumant de toutes parts avec le soir tombant, les fusées éclaboussant le ciel de leurs bouquets d’étoiles, les girations des pièces d’artifices, les pétarades, les escarbouclements et le philosophe surgissant tout à coup, éblouissant et gigantesque, dans les fumées ardentes des flammes du Bengale et régnant, déifié, sur l’incendie ?… Y suffirais-je que la vision courroucée de Goiset criant à la classe déchaînée : « Vous n’êtes tous que des jeanjacquards ! » m’interdirait de m’attarder à ces souvenirs.

Aussi pourquoi m’y attarderais-je ? Si j’avais assisté, perdu dans la foule, à ces journées mémorables, ce n’était qu’en observateur désintéressé, en simple curieux. Il n’y avait guère place dans mon âme pour l’admiration que pouvait susciter chez d’autres la pompe des solennités et la beauté du spectacle. Un sentiment plus pur l’emplissait toute d’une sereine satisfaction, d’une légitime fierté.

Que me faisait, en effet, tout cet apparat de sacre et d’apothéose ? Que me faisaient les trophées, les arcs et les girandoles, l’éclat des pavois, le fracas des couleurs, le lustre des cortèges, l’ostentation des défilés, la piaffe des chevaux, la coruscation des armes, le cramoisi, la pourpre, l’or, l’argent, le sinople et l’indigo des drapeaux, les bannières et les oriflammes, les torches et les illuminations ? Que me faisaient les concerts des fanfares, l’appel des clairons, le bourdonnement des tambours, le ronflement du canon, la clameur des cloches, les chants, les cris, la profonde voix de la foule et ses vibrations d’enthousiasme ? Que me faisaient les discours des professeurs et des personnages d’État, les déploiements artistiques, la montre des cérémonies, la parade des banquets et des assemblées ? Que m’importait le grand Jean-Jacques de la Plaine dominant un peuple immense sous l’étincellement des baguettes de feu et dans la vague tonitruante des chœurs ? Que m’importaient la ville en fièvre, le ciel en fête et l’univers répétant le nom de Genève ?…

L’honneur de la seconde classique était sauvé !


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