Alexandre Dumas

UNE VIE D’ARTISTE

1854

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Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 4

I 11

II 15

III 28

IV.. 41

V.. 52

VI 63

VII 73

VIII 83

IX.. 95

X.. 108

XI 117

XII 128

XIII 140

XIV.. 151

XV.. 163

XVI 174

XVII 187

XVIII 195

XIX.. 206

XX.. 218

XXI 230

XXII 241

Ce livre numérique. 252

 

AVANT-PROPOS

Un jour du mois d’octobre 1832, mon domestique entra dans ma chambre, et, comme il était encore d’assez bonne heure, débuta par ces paroles sacramentelles :

— Monsieur veut-il recevoir ?

Je le regardai.

C’est selon, répondis-je.

— Voilà ce que je me suis dit.

— Qui est là ?

— Un beau garçon, monsieur.

— C’est déjà quelque chose. J’aime les beaux visages, mais ce n’est pas assez.

— C’est ce que je me suis dit, monsieur.

Ces mots : C’est ce que je me suis dit, étaient une locution familière à un nouveau domestique que je venais de prendre, et qui s’appelait Louis.

— Si vous vous êtes dit cela, Louis, répliquais-je, vous lui avez demandé son nom.

— Certainement, monsieur.

— Eh bien ! comment s’appelle-t-il ?

— Oh ! monsieur il ne s’appelle pas !

— Comment, il ne s’appelle pas !

— Dame enfin, monsieur, ce n’est pas un nom, – monsieur Gustave.

— Monsieur Gustave qui ?

— C’est ce que je me suis dit, monsieur.

— Vous auriez mieux fait de le lui dire à lui, que de vous le dire à vous.

— Je le lui ai dit aussi, monsieur. Oh ! je ne me suis pas gêné.

— Et qu’a-t-il répondu ?

— Il a répondu : Dites à monsieur Dumas que je viens de Rouen, et que je lui apporte une lettre de madame Dorval.

— Une lettre de Dorval ! mais, imbécile, il fallait commencer par me dire cela.

Et je courus moi-même à la porte.

— Excusez-moi, monsieur, criai-je à la cantonade, mais j’ai un nouveau valet de chambre, et il ne connaît pas encore mes vieux amis ; vous serez de ceux-là un jour, je l’espère, puisque vous venez de la part de ma bonne Dorval.

Et je tendis ma main au jeune homme, que je distinguais encore assez mal dans l’ombre.

Le jeune homme la prit, la serra franchement et cordialement.

— Ma foi, monsieur, me dit-il, votre accueil ne m’étonne pas, si bienveillant qu’il soit ; madame Dorval m’avait prévenu que ce serait ainsi que vous me recevriez.

— Elle est toujours à Rouen ?

— Oui, monsieur.

— Fait-elle de l’argent ?

— Elle a beaucoup de succès.

— Ce n’est pas précisément cela que je vous demande.

— L’époque n’est pas fameuse pour les théâtres.

— Allons, vous êtes son ami… Elle m’a écrit ?

— Voici sa lettre.

Le jeune homme me présenta une lettre qu’il tenait, non pas entre le pouce et l’index, comme eût fait un facteur ou un commis marchand, mais entre l’index et le médium. Quand je vois un homme pour la première fois, je remarque tout, et la moindre chose me frappe.

La main qui me présentait la lettre était belle, fine, allongée ; elle avait le pouce un peu long, signe artistique, les phalanges fines, signe de distinction dans l’art.

Cette main sortait d’un manteau tombant avec des plis pareils à une draperie de statue.

Le jeune homme n’avait pas quitté son manteau dans l’antichambre : avec une apparence de laisser-aller, il était donc timide, doutant de lui, peu confiant dans sa personne, puisque, malgré la lettre de Dorval, il s’attendait à ne rester qu’un instant.

Il vit que je le regardais, et d’un mouvement d’épaule rajusta deux plis brisés de son manteau.

Le jeune homme ressemblait à un statuaire.

Comme il avait attendu un instant dans l’antichambre, il avait, en attendant, roulé une cigarette entre ses doigts ; cette cigarette, il la tenait comme il eût tenu un crayon.

Était-il donc peintre ou dessinateur ?

J’ouvris la lettre, persuadé que c’était le meilleur moyen de connaître sa profession.

Et je lus.

Il va sans dire que, tout en lisant, je regardais par-dessus le papier.

Voici ce que m’écrivait Dorval :

 

« Mon cher Dumas,

« Je t’adresse monsieur Gustave, qui vient de jouer la comédie avec moi à Rouen. »

C’était un comédien ou plutôt un tragédien, car, campé et drapé comme il l’était, il semblait modelé sur une statue.

Et cependant il y avait dans ce garçon-là bien plus de moyen âge que d’antiquité, bien plus du siècle de Léon X que du siècle de Périclès.

 

Je continuai la lettre :

 

« C’est, comme tu le vois, un beau premier rôle, plein d’inexpérience et de bonne volonté, et qui a sa place marquée à la Porte-Saint-Martin. »

 

C’était en effet un magnifique cavalier dans le sens qu’on donnait sous Louis XIII à ce mot, avec de longs cheveux, des yeux magnifiques, un nez droit, d’une belle proportion, de longs cheveux noirs et un teint d’une belle pâleur.

Le seul défaut de ce très-beau visage était peut-être un prolongement un peu marqué de la mâchoire inférieure ; mais ce défaut se perdait dans une barbe noire mêlée de tons roussâtres, comme il y en a dans les barbes du Titien.

Du reste, grand, portant la tête haute, et visiblement adroit de tout son corps.

En le regardant, en lui voyant à la main un feutre pointu, à larges bords, en revenant du feutre au visage, en passant du visage à la tournure, j’étais tout étonné de se pas voir la coquille d’une épée sortir des plis si élégants de ce manteau.

 

« Quelque chose que tu fasses pour lui, il est homme à te le rendre en te jouant un jour tes rôles comme personne ne te les jouera… »

 

— Diable ! murmurai-je, le fait est qu’avec cette tête et cette tournure-là, s’il y a dans l’homme un grain de talent, il peut aller loin.

 

« D’ailleurs, cause avec lui, dis-lui de te raconter sa vie et tu verras que tu as affaire à un véritable artiste.

» Ta bien bonne amie,

» Marie DORVAL. »

 

P. S. – S’il n’y avait point de place pour lui en ce moment au théâtre de la Porte-Saint-Martin, tâche de lui être utile en lui faisant avoir en travail quelconque comme sculpteur ou comme peintre.

 

— Ah çà ! mais monsieur Gustave, lui dis-je en riant, vous êtes donc l’artiste universel ?

— Le fait est qu’on a essayé un peu de tout, répondit-il avec ce mouvement d’épaules familier à l’homme habitué à regarder la vie sous un certain point de vue philosophique, de tout, même un peu de danse de corde.

— Vous avez été bateleur ?

— Pourquoi pas ? Kean l’a bien été.

— Vous avez vu Kean ?

— Hélas ! non ; mais avec l’aide de Dieu, je le verrai bien un jour ou l’autre ; la Manche n’est pas aussi large que l’Atlantique, et Londres si éloigné que la Guadeloupe.

— Vous avez été aux Antilles ?

— J’en arrive tout courant.

— Je commence à croire que Dorval a raison de me dire de vous prier de me raconter votre vie.

— Oh ! ce n’est pas bien intéressant, allez ! le premier bohémien venu vous en dira autant que moi.

— Mais, ne vous y trompez pas, je ne serais pas fâché d’entendre la vie du premier bohémien venu racontée par lui-même.

— Ce sera bien long.

— Avez-vous répétition à onze heures pour le quart ? demandai-je en riant.

— Malheureusement non.

— Eh bien ! alors, nous avons le temps tous les deux ; nous déjeunerons ensemble, et, après le déjeuner, vous me conterez cela. Je ne vous donnerai pas d’aussi bon café que vous en avez pris à la Martinique, mais je vous donnerai de meilleur thé que vous n’en prendrez nulle part, du thé de caravane qui m’arrive de Pétersbourg, et qui me vient d’une jolie femme. Si vous allez en Russie, je vous recommanderai à elle, comme Dorval vous a recommandé à moi. C’est dit, nous déjeunons ensemble, n’est-ce pas ?

— Oh ! je veux bien.

Je sonnai Louis.

Louis entra.

— Louis, deux couverts : monsieur Gustave déjeune avec moi.

— C’est aussi ce que je m’étais dit, monsieur Gustave doit déjeuner avec monsieur.

— Eh bien ! tant mieux, car alors vous avez dressé la table et mis quelque chose dessus.

— Non, monsieur, non, je ne me serais jamais permis cela.

— Vous avez eu tort. Allons, Louis, faites vite ; j’ai répétition, moi.

Louis sortit.

— Oh ! bien me demanda le jeune homme, si avant le déjeuner je me débarrassais toujours d’une partie de mon bagage ?

— Faites.

— Faut-il tout vous raconter ?

— Tout.

— Même les bêtises ?

— Les bêtises surtout. Ce que les autres appellent des bêtises, c’est ce que j’appelle le pittoresque, moi.

— C’est bien comme cela que je l’entends.

Il y a vingt ans que le récit que vous allez lire m’a été fait ; ne vous étonnez donc pas, cher lecteur, que je me substitue au narrateur et que je dise il au lieu de je.

Depuis ce temps, monsieur Gustave est devenu un des artistes dramatiques les plus distingués de Paris. Les détails qui vont suivre ne seront donc pas, nous l’espérons, sans intérêt pour vous.

I

Monsieur Gustave. – Son nom d’affiche, son nom véritable. – Sa naissance, son père, sa mère, sa première jeunesse.

Monsieur Gustave ne s’appelait Gustave que devant les hommes : c’était son nom d’affiche ; devant Dieu, il s’appelait Étienne Marin.

Il était né à Caen, rue des Carmes, en 1808 ; il avait donc, en 1832, époque où je fis sa connaissance, vingt-quatre ou vingt-cinq ans.

Il est connu physiquement du lecteur ; je n’ai donc pas besoin de refaire son portrait.

En interrogeant ses souvenirs, au plus loin qu’il se voyait, c’était dans les bras d’une bonne femme, avec son frère cadet Adolphe, âgé de deux ans moins que lui.

La bonne femme et les deux enfants étaient debout près d’un lit d’agonie.

Dans ce lit, une mourante était couchée, les yeux fiévreux de délire, les dents serrées, les lèvres pâles. Cette femme écartait de ce groupe qu’elle ne reconnaissait pas une grappe de raisin, en disant d’une voix brève et saccadée :

— C’est pour mes enfants ! c’est pour mes enfants !

Un homme en costume presque militaire, assis sur un banc près de la cheminée, tenait sa tête enfoncée dans ses mains.

Cette femme, c’était la mère du petit Étienne et du petit Adolphe.

Cet homme, c’était leur père.

Nous laisserons à l’enfant son nom d’Étienne, jusqu’à ce qu’il se débaptise lui-même, pour prendre celui de Gustave.

L’enfant n’avait pas d’autre souvenir de sa mère que celui qui lui apparaissait à vingt ans de distance à travers l’obscurité de cette nuit d’agonie.

Mais ce souvenir était si présent, qu’il eût pu, disait-il, après vingt ans, dessiner cette scène et faire sa mère d’une ressemblance parfaite.

Au reste, il ne se rappelait rien autre chose, ni l’extrême-onction, ni la mort, ni l’enterrement, soit qu’on l’eût enlevé, en l’éloignant, à la série de ces tristes spectacles, soit que sa mémoire trop faible eût laissé échapper, comme la main laisse, à travers la fissure des doigts, couler goutte à goutte l’eau qu’elle a puisée dans un ruisseau.

Le père, que l’on n’appelait jamais de son nom de famille, mais le Père, était, à l’époque où nous le voyons apparaître, un homme de quarante à quarante-cinq ans, volontaire de 92, soldat du camp de la Lune, acteur jouant son rôle dans nos premières victoires.

Il avait quitté le service en 1806, s’était marié à celle qui venait de mourir si prématurément. Il en avait eu deux enfants, dont l’un devait, à peu de distance, suivre sa mère dans la tombe, dont l’autre est notre héros.

C’était un homme de grande taille, à la voix forte, au regard puissant et fixateur ; il avait les cheveux déjà blancs ; mais ses sourcils et sa barbe, parfaitement noirs, indiquaient qu’il était encore dans la force de l’âge.

Jamais ses enfants ne le virent rire une seule fois.

Nous raconterons plus tard pourquoi cet homme ne riait plus.

En sortant du service, il avait obtenu un poste de douanier, aux appointements de six cents francs. À cette époque, les douaniers étaient des espèces de soldats : ils portaient l’habit vert, le chapeau à trois cornes, le sabre au côté, la carabine sur l’épaule, les pistolets à la ceinture. Il fallait qu’ils fussent prêts à chaque instant, sur les côtes de Normandie surtout, à faire le coup de feu avec les corsaires et les contrebandiers anglais, toujours prêts eux-mêmes à débarquer sur nos côtes.

Son service, qui était rude, car il le tenait parfois huit jours, parfois quinze jours, parfois un mois, éloigné de sa maison ; son service, disons-nous, qui était rude, et qu’il faisait scrupuleusement, il le faisait, lui, cet homme qu’on n’avait jamais vu rire, avec un fredon presque éternel à la bouche. Il est vrai que l’air, qu’il marronnait plutôt qu’il ne chantait, était un air terrible qui, à Valmy et à Jemmapes, frappa de mort ceux qui l’entendirent.

Cet air, c’était la Marseillaise.

Quand les Bourbons succédèrent à l’Empire, le Père continua de chanter son air. Mais on était si bien habitué à ne pas voir l’un sans entendre l’autre, que personne n’y faisait attention.

Quand il n’était pas de service aux côtes, et, après 1815, lorsque la paix fut signée avec l’Angleterre, le service devint beaucoup moins rude ; quand il n’était pas de service, c’était lui qui avait soin des enfants, et jamais femme de chambre ou gouvernante de grande maison ne donna des soins meilleurs à des enfants de prince.

Les enfants étaient toujours vêtus d’une façon uniforme, d’un costume qui avait quelque chose de militaire. C’était des vestes de marin, avec deux rangs de boutons ronds à la hussarde, des pantalons de couleur foncée et des sabots l’hiver, des pantalons blancs et des souliers l’été.

Seulement les sabots affectaient une coquetterie particulière qui flattait beaucoup les enfants, en ce qu’ils les distinguaient des autres bonhommes du même âge : le devant, dans sa partie supérieure, était recouvert d’un morceau de cuir, emprunté à de vieilles tiges de bottes, et verni à la cire anglaise. Il va sans dire que le vieux grenadier faisait lui-même sa cire, et la composait d’ingrédients à lui connus, amis et bienfaiteurs du cuir, qu’ils conservaient et adoucissaient.

Tous les ans, à Pâques, les enfants quittaient les vieux sabots pour une paire de souliers neufs.

Ces souliers devaient aller jusqu’à l’hiver.

Mais aussi quels soins le Père avait-il de ces habits à boutons de cuivre, de ces sabots à collets de cuir, de ces souliers neufs à Pâques, et qui étaient usés, mais toujours luisants, à la Toussaint !

Chaque matin il était levé avant le jour.

Habits et pantalons, sabots ou souliers, étaient tirés hors de la maison, souliers ou sabots cirés, pantalons et habits brossés, boutons passés à la patience.

Tout cela reluisait aux rayons du soleil levant. Puis on faisait sortir les enfants du lit. Été ou hiver, on les passait à l’eau froide, et, la peau rouge l’hiver, la peau blanche l’été, ils rentraient dans leurs vêtements.

Maintenant, passons de l’hôte principal à la maison.

La maison mérite bien de son côté une mention particulière. Ce sera un tableau de Gerardow ou de Miéris qui fera, nous l’espérons, attendre patiemment une gravure de Callot.

II

La maison du père.

L’intérieur de la maison se composait d’une grande pièce et d’un cabinet.

Cette pièce était chauffée par une immense cheminée.

Cette cheminée était ornée d’une pendule en carton avec un oignon au milieu ; de chaque côté de la pendule et les yeux fixés sur elle, s’accroupissaient deux lions en sapin, avec des crinières frisées et des queues à bouffettes, répandant autour d’eux une agréable odeur de résine. Un peu plus loin, la pendule étant toujours le centre de cette ornementation, se dressaient deux chandeliers de cuivre, brillants comme des miroirs, et dans ces flambeaux deux bougies que l’enfant ne se rappelle avoir vu allumées qu’une seule fois ; nous dirons dans quelle circonstance. Cette garniture était complétée par une petite bouteille et un petit vase de Chine.

Tout l’attirail du feu était en fer et brillait comme le canon de la carabine et des pistolets du Père. Le garde-feu était un quart de cercle qui avait autrefois ferré une roue. Le serrurier l’avait repassé à la forge, avait rebouché les trous à coups de marteau et l’avait poli, tout en lui laissant sa forme cintrée, pour qu’il pût se tenir seul.

Un immense lit en chêne, vu en perspective du seuil de la porte, se détachait, avec ses rideaux de serge verte, sur un mur qui n’avait jamais été couvert de papier, mais seulement recrépi au sable et à la chaux. De temps en temps, une petite coquille, qui faisait partie du monde éteint qui avait autrefois habité ce sable, attirait l’œil des enfants, qui, avec la pointe d’un couteau, s’amusaient alors à la déchausser et à l’extirper de la muraille.

Dans l’autre angle, parallèlement au grand lit, était le lit plus étroit et surtout plus court des deux enfants qui couchaient ensemble.

Une grande table d’acajou massif s’élevait au milieu de l’appartement ; elle était entourée de chaises de paille dont le bois était peint en gris bleu. Il y avait une douzaine de chaises invariablement placées ainsi : trois autour de la table, sept le long de la muraille, une devant un secrétaire sur lequel le Père écrivait ses rapports, une près de la cheminée, faisant face à un petit banc de bois qui adopte le genre féminin et prend le nom de bancelle.

Si ces chaises étaient dérangées pour une cause quelconque, comme par une visite, un déjeuner, un dîner ou même un simple rafraîchissement, la cause du dérangement disparue, les chaises reprenaient invariablement leur poste accoutumé, et l’on eût dit que, comme dans les féeries, elles retournaient d’elles-mêmes à leur place.

Quatre cadres de bois noir, renfermant quatre gravures représentant les Quatre Saisons, formaient l’ornement artistique des quatre murailles.

L’ornement militaire se composait d’un trophée comprenant la carabine, les deux pistolets et le sabre du Père.

Une grande armoire en chêne complétait l’ameublement.

La mère morte – cette mort devait remonter à 1811 à peu près –, la mère morte, et le Père de service sur les côtes, on fermait la maison, et les enfants étaient mis en pension chez deux demoiselles qui tenaient une école à Caen. – On les nommait mademoiselle Meulan et mademoiselle Poupinette.

Les deux enfants, qui faisaient surcroît, couchaient alors avec les deux vieilles filles.

Mais, nous l’avons dit, ces absences cessèrent avec l’empire.

La paix permit aux côtes de se garder toutes seules, ou tout au moins avec leur garde ordinaire, et les tournées de service les plus longues ne furent plus que de vingt-quatre, quarante-huit ou soixante-douze heures au plus.

Pendant ces tournées, les enfants passaient les journées chez les deux maîtresses d’école ; mais on les ramenait le soir, et alors ils couchaient dans le grand lit, ce qui était fête pour eux.

Souvent alors le Père rentrait pendant la nuit ; mais, moitié grâce à ce bon sommeil qui est l’ange réparateur des forces de l’enfance, moitié grâce aux précautions que le vieux soldat, tendre comme une mère, prenait de ne pas réveiller ses deux fils, ceux-ci ne s’apercevaient du retour du Père que lorsque, le lendemain, ils voyaient à terre la défroque boueuse du douanier, sur la table d’acajou son sabre, sa carabine, ses pistolets, et, dans le lit des enfants, le douanier lui-même, dont les jambes, posées sur une chaise, dépassaient d’un pied et demi les matelas, et qui leur paraissait plus grand encore par la comparaison.

Et les enfants alors se levaient demi-nus, descendaient à leur tour sans bruit du grand lit de chêne, s’approchaient du petit, et regardaient avec des yeux démesurés le géant républicain, étonnés comme ces paysans de Virgile à l’aspect des grands os que le soc de la charrue tirait des champs de bataille.

Le Père était indévot pour lui-même ; il appelait les prêtres des calotins et les mystères de la religion des bêtises. Cependant il allait parfois à la messe militaire et envoyait régulièrement les enfants à la grand’messe. Les enfants ne manquaient pas d’en rapporter un morceau de pain bénit. Le Père alors déposait sa pipe sur la table d’acajou ou sur le secrétaire, prenait le pain bénit délicatement entre l’index et le pouce de la main droite, de la main gauche levait, soit son bonnet de police, soit son chapeau, faisait le signe de la croix avec le pain bénit, l’introduisait dans sa bouche, et l’avalait, en le broyant le moins possible.

Tout cela se faisait en trois temps, à la façon militaire.

Alors les enfants avaient grandi, et n’allaient plus chez les deux vieilles demoiselles, mais chez un ancien sous-officier qui, ayant épousé la fille d’un professeur, avait fondé une école où le beau-père enseignait le latin et le français, tandis que le gendre donnait des leçons de géographie et de mathématiques.

Les soirs où le Père n’était pas de service, père et enfants se couchaient à huit heures en hiver et à neuf heures en été, et tout allait ainsi jusqu’au jour, qui d’habitude rouvrait à son premier rayon les yeux de tout le monde.

Les jours ou plutôt les nuits où le Père veillait, les enfants allaient au jour tombant lui faire une visite au corps de garde, situé au bord de la rivière, dans une île formée par la rivière.

Puis, à dix heures, parfois à onze heures, et même à minuit par grâce spéciale et quand les douaniers, camarades du Père, s’amusaient du babillage des deux enfants, on les renvoyait se coucher à la maison dont on leur confiait la clef, à la condition qu’ils n’allumeraient ni feu ni chandelle.

Les enfants s’éloignaient alors, mais avec une répugnance visible : ils demandaient à rester à coucher sur le lit de camp, demande qui leur était impitoyablement refusée.

Le Père les reconduisait en ce cas à la porte, et leur disait, allez. Les enfants partaient sans oser regimber davantage, et le Père fermait la porte derrière eux.

Alors ils marchaient d’abord doucement, cherchant, pendant les nuits sombres et brumeuses, une forme indécise qui se dessinait sur le ciel, – n’ayant besoin de rien chercher pendant les nuits éclairées par la lune, – cette forme se détachant en vigueur ou en clair, selon qu’elle était dans l’ombre ou dans la lumière, sur l’azur pailleté d’étoiles du firmament.

Cette forme était celle d’une haute tour, et il arrivait parfois que les deux fenêtres de son sommet, éclairées d’un feu rougeâtre, brillaient comme des yeux d’ogre.

Force était aux deux enfants de passer au pied de cette tour.

Quand ils n’étaient plus qu’à cinquante pas du géant de granit, qui se dressait dans l’ombre avec la majesté des choses immobiles, ils se prenaient par la main, et alors, sans une parole, sans autre bruit que celui qui s’échappait de leur poitrine haletante, ils couraient à toute haleine, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la maison. Là seulement ils s’arrêtaient, celui qui tenait la clef l’introduisait d’une main tremblante dans la serrure, la clef tournait accrochant le pêne ; la porte s’ouvrait, et les enfants rentraient vivement, le plus brave, c’est-à-dire l’aîné, refermant la porte.

Puis on se déshabillait rapidement, on se couchait en un tour de main, on babillait un instant tout bas ; mais bientôt les babillements s’éteignaient, et étaient suivis d’une double respiration, douce et pure comme celle de deux colombes endormies.

Maintenant, pourquoi cette tour faisait-elle si grand’peur aux enfants ? Qu’avait donc cette tour de plus terrible que tout autre bâtiment ? D’où venait que les deux enfants, qui d’habitude n’étaient pas timides cependant, tremblaient si fort, et couraient si vite lorsqu’il fallait passer au pied de cette tour ?

Nous allons vous le dire.

C’est que cette tour s’appelait la tour de l’amphithéâtre. C’est que, dans cette tour, pour dépecer les morts des hôpitaux de Caen, les élèves en médecine se réunissaient. C’est que la tradition voulait que non-seulement ces ardents écoliers de la science étudiassent in anima vili, mais encore que des profanateurs de cimetières leur livrassent des morts, trépassés de maladies plus aristocratiques que celles qui ont l’habitude de frapper le pauvre, et qui règnent dans les hôpitaux.

Ces deux yeux brillants de la tour étaient enflammés par la lumière intérieure à la clarté de laquelle ils travaillaient.

Ces corbeaux noirs et croassants, qui, depuis le matin jusqu’au soir, tournaient au sommet de la tour comme un vaste tourbillon noir, que venaient-ils y chercher ? que demandaient-ils à grands cris, quand on le leur faisait attendre ?

Les lambeaux de chair humaine qui leur faisaient une si abondante nourriture, qu’ayant leur table mise au sommet de la tour, ils n’avaient pas besoin d’aller chercher pâture ailleurs.

Voilà ce qui épouvantait les enfants quand ils passaient au pied de cette tour, voilà ce qui les faisait devenir plus pâles, voilà ce qui faisait couler une sueur plus abondante sur leurs fronts glacés, surtout quand ils rencontraient sur leur route quelque travailleur attardé, portant un fardeau. C’est qu’ils prenaient ce travailleur pour un voleur de morts ; c’est qu’ils prenaient ce fardeau pour un cadavre.

Au reste, une chanson des gens du port, chanson immonde et terrible comme le fait auquel elle se rapportait, constatait la tradition et l’élevait au rang de légende.

Voici cette chanson :

 

C’est à l’amphithéâtre

Qu’il y a des écorcheux,

Tant mieux !

Qu’écorchent les bell’dames,

Ainsi qu’les beaux messieurs,

Tant mieux !

 

De même que le Père fredonnait jour et nuit la Marseillaise, cette malheureuse chanson des Écorcheux s’éveillait, avec la lueur des premières étoiles, dans l’esprit des enfants, qui, s’ils ne la fredonnaient pas, l’avaient, du moins, toujours présente au souvenir.

Cependant l’aîné des enfants venait d’atteindre sa douzième année, et le cadet allait atteindre sa dixième, lorsque celui-ci se plaignit un soir d’un violent mal de tête, et se coucha plus tôt que de coutume.

On prit ce mal de tête pour une indisposition sans conséquence, et l’on n’y fit pas grande attention.

Le lendemain, Adolphe voulut se lever. On fit selon son désir ; mais il ne put rester qu’une heure debout.

Au bout d’une heure, il regagna son lit, tout chancelant. Cinq minutes après, ses dents claquaient ; il avait la fièvre. La nuit suivante, il chantait la chanson des Écorcheux. Il avait le délire.

On fit venir le médecin. L’enfant était atteint d’une fièvre cérébrale.

Quelque chose que fît l’homme de science, il était trop tard. Le cinquième jour de la maladie, il déclara au père que toute espèce d’espoir de sauver l’enfant était perdue.

Le Père inclina sous cette parole une tête qu’il n’avait jamais inclinée sous le sifflement des boulets, essuya une larme, la seule que le petit Étienne lui ait jamais vu verser, et, se tournant vers la femme qui avait approché les deux enfants du lit de leur mère, cette nuit où leur mère avait le délire :

— Allez chercher les prêtres, dit-il.

La femme sortit.

Un quart d’heure après, la sonnette de l’extrême-onction tintait dans la rue des Carmes ; la porte de la grande chambre s’ouvrait, découvrant dans sa plus large profondeur le petit lit des enfants, éclairé par les deux bougies vierges de la cheminée, lesquelles brûlaient, l’une à la tête, l’autre au pied du lit, dans leurs grands chandeliers de cuivre posés chacun sur une chaise.

Il était neuf heures du soir ; la fièvre avait quitté l’enfant, qui semblait assoupi.

Le prêtre entra, suivi des deux enfants de chœur portant des cierges, et du bedeau portant la croix.

Derrière eux marchait cette pieuse partie de la population toujours prête à porter ses prières au chevet du lit des mourants.

Le Père se découvrit à la vue du prêtre, des enfants de chœur et du bedeau, et s’agenouilla, faisant agenouiller Étienne à son côté.

La cérémonie sainte s’accomplit ; les pieds et le front du mourant furent oints du Saint-Chrême ; puis le prêtre sortit, comme il était entré, suivi des enfants de chœur et des douze ou quinze fidèles qui étaient venus demander pour l’enfant un passage heureux et facile de ce monde dans l’autre.

La porte se referma derrière le dernier assistant.

Le Père et le frère aîné restèrent seuls avec le moribond.

Le Père alors se releva, alla éteindre les deux bougies, embrassa l’enfant au front, revint poser sur la cheminée les chandeliers à leur place accoutumée, et s’assit sur la bancelle, en face du feu qui resta seul pour éclairer la chambre.

Le petit Étienne s’assit près de son père.

Le Père avait les coudes appuyés sur ses genoux, la tête enfoncée entre ses deux mains : son visage était voilé comme celui de l’Agamemnon de Timanthe.

L’enfant était assis, les deux mains allongées sur ses genoux.

La réverbération du foyer éclairait ces deux figures, immobiles comme des statues, et allait se jouer tremblante sur la muraille en face.

Seulement, elle ne s’étendait pas assez loin pour dissiper les ténèbres de l’angle où était le lit de l’enfant.

Tout faisait silence dans cette chambre, où veillait cette double douleur.

Ce silence dura quelques minutes, froid et solennel. On sentait que la mort n’était pas loin.

Tout à coup, au milieu de ce silence funèbre, une petite voix douce, caressante et claire s’éleva venant du petit lit.

C’était celle de l’enfant.

— Père, dit-elle avec un accent de terreur impossible à décrire, est-ce que les écorcheux de l’amphithéâtre qui écorchent les beaux messieurs et les belles dames écorchent aussi les petits garçons comme moi ?

Étienne frissonna et se prit à pleurer.

Le Père se leva, et, la main à la gorge, comme s’il en eût voulu écarter une tenaille invisible, il alla s’abattre sur le lit de l’enfant, en disant :

— Non, mon enfant, non, sois tranquille : d’ailleurs je veille sur toi.

— Merci, père, répondit la douce voix de l’enfant.

Ce furent les dernières paroles qu’Étienne entendit prononcer à son frère.

Une heure après, le moribond commença de râler.

— Va chez ta tante, dit à Étienne le Père, qui ne voulait point qu’il fût témoin de l’agonie et de la mort de son frère.

L’enfant obéit sans dire une parole.

Par bonheur, pour aller chez la tante, il n’était pas besoin de passer au pied de la tour.

Après ce qu’Étienne venait d’entendre dire à son frère, il aurait plutôt passé la nuit sur le seuil de la porte qu’il n’eût affronté le géant de pierre aux yeux de flamme.

Il arriva tout courant chez sa tante, et raconta ce qui venait de se passer.

Quant au Père, il était resté près de l’enfant.

Dieu seul fut en tiers dans l’agonie.

Le lendemain, vers midi, la porte de la tante s’ouvrit. Le Père parut sur le seuil.

Il était pâle et muet.

Il referma la porte lentement et doucement, puis, toujours silencieux, alla s’asseoir dans un coin.

Personne n’osait l’interroger.

Enfin, au bout d’un instant, le petit Étienne se tourna de son côté.

— Père, demanda-t-il, comment va mon frère ?

— Mieux, répondit le vieux soldat, avec une voix dont il est impossible de rendre l’accent.

L’enfant était mort !

Le lendemain, les funérailles eurent lieu dans un petit cimetière extérieur qui appartenait bien plus à la banlieue de Caen qu’à la ville elle-même.

Il y avait peu de monde. Le père, le frère, la tante, et trois ou quatre bonnes âmes dont les prières appartiennent à toutes les douleurs, puis les douaniers, camarades du père.

Le prêtre, les deux enfants de chœur et le bedeau, qui étaient venus quarante-huit heures auparavant apporter l’extrême-onction à l’enfant, marchaient en tête du convoi.

On sait avec quelle rapidité les prières se disent sur la fosse des pauvres gens.

Le prêtre dit ces rapides prières, secoua avec un goupillon quelques gouttes d’eau bénite sur la bière, passa le goupillon aux assistants, et se retira avec les enfants de chœur et le bedeau.

Les assistants défilèrent le long de la fosse, se passant tour à tour le goupillon, et le secouant l’un après l’autre.

Contre l’habitude, le Père resta le dernier.

Le petit Étienne voulait demeurer avec lui ; mais le Père dit quelques mots tout bas à un douanier, qui l’emmena.

Il n’y avait plus dans le cimetière que le cadavre déposé au fond de la fosse, et de chaque côté du trou le Père et le fossoyeur. Le fossoyeur s’apprêta à faire rouler sur le cercueil la première pelletée de terre.

Le Père l’arrêta.

— Qu’y a-t-il ? demanda le fossoyeur.

— Une dernière précaution à prendre, dit le Père.

— Laquelle ?

— Descends dans la fosse, lève le couvercle du cercueil.

— Mais, monsieur…

— Fais ce que je te dis.

Le fossoyeur crut que ce père, veuf de sa femme et de son fils, voulait revoir une dernière fois son enfant.

Il descendit dans la fosse, leva le couvercle de la bière, et écarta le linceul.

L’enfant était blanc comme l’albâtre.

— Maintenant, dit le Père, ouvre la poitrine de l’enfant avec ton couteau.

Le fossoyeur releva sa tête tout effaré.

— Fais ce que je te dis, continua le Père d’une voix de plus en plus impérative.

Le fossoyeur obéit. Une longue blessure fut bientôt ouverte du sternum au nombril.

— Après ? demanda le fossoyeur.

— Après, dit le Père en tirant une bouteille de chacune de ses poches, vide-lui dans la poitrine ces deux bouteilles de vitriol. Je n’ai pas envie que les voleurs de cadavres viennent prendre le corps de mon fils pour le vendre aux écorcheux.

Le fossoyeur prit les deux bouteilles et les vida dans la poitrine de l’enfant. Puis, laissant faire à la liqueur corrosive son œuvre de destruction, il referma le cercueil et s’apprêta à combler la fosse.

Mais le Père tenait déjà la bêche, et repoussant le fossoyeur de la main :

— Ceci, c’est mon affaire, dit-il.

Et il combla la fosse, sur laquelle il marcha jusqu’à ce qu’elle fût aplanie au niveau du sol.

Puis il s’éloigna sans dire une parole, la tête basse et les bras croisés.

Pendant un mois, les douaniers de la brigade veillèrent, chacun son tour, dans le cimetière, de peur que les voleurs de cadavres ne vinssent voler le corps de l’enfant pour le vendre aux écorcheux.

III

L’éducation du petit Étienne. – La classe de dessin. – L’école de sculpture. – Un premier prix. – Récompense paternelle. – Les écuyers. – Les saltimbanques.

Sans que le Père poussât une plainte, sans qu’il répandît une larme, sans que rien parût changé dans sa vie, sa douleur fut si profonde, que le petit Étienne se figura que son père voulait se tuer, et s’attacha, sans rien dire, à ses pas, le suivant partout où il allait, ne le quittant pas plus que son ombre.

Il ignorait qu’un père ne se donne pas la mort quand il lui reste un enfant à qui donner sa vie.

Ce ne fut qu’au bout de six semaines ou deux mois que l’enfant se rassura peu à peu.

Au reste, jamais le Père ne parlait de l’absent. On eût dit qu’il n’avait jamais eu qu’un fils, si, de temps en temps, ses yeux ne se fussent fixés avec une profonde douleur sur le lit où le petit Adolphe avait rendu le dernier soupir.

Mais peu à peu tout reprit dans la maison l’allure ordinaire, et le petit Étienne se figura que son père commençait d’oublier, parce qu’il oubliait lui-même.

L’année suivante, l’herbe avait poussé sur la tombe. Et quel œil, à l’exception de celui d’un père et d’une mère, s’inquiète de ce qu’il y a sous l’herbe d’un tombeau ?

Étienne était resté seul, il est vrai, mais, avec la solitude, le goût de la lecture lui était venu. Pendant les longues soirées de l’hiver de 1821 il resta à la maison, lisant, soit ces romans à couvertures bleues, qui reportent chacun de nous aux premiers jours de sa jeunesse, soit ces récits de voyage qu’on eût pu rendre amusants avec la moitié du talent qu’on a mis à les rendre ennuyeux. Ces récits d’excursions dans les quatre parties du monde lui donnèrent d’abord l’idée d’être marin. Mais, comme la première condition que la nature met à la profession de marin, c’est qu’un marin puisse supporter la mer, on décida qu’Étienne serait du premier voyage que son père ferait avec la patache.

Depuis le moment où la patache quitta la rivière, jusqu’au moment où elle y entra, le futur marin ne fit que vomir.

Le Père, à qui il allait assez que le petit Étienne fût marin, ne se tint point pour battu dans la personne de son fils. On fit un second essai ; mais le second essai fut plus malheureux encore que le premier. La première fois, l’enfant n’avait vomi que jusqu’à la bile ; la seconde fois, il vomit jusqu’au sang.

Cette fois on résolut de chercher autre chose.

Mais, autre chose, c’est difficile à trouver.

Les récits du Père, si succincts qu’ils fussent, les récits de voyages de M. Laharpe, si peu attrayants qu’ils soient, avaient infiltré dans l’esprit de l’enfant une véritable vocation pour le vagabondage.

Il proposa à son père de se faire soldat.

Mais celui-ci secoua la tête.

Il était d’avis qu’il est permis de se faire soldat quand il y a la guerre. Le seul attrait de la vie du soldat, c’est le risque d’être tué ; mais, en temps de paix, l’état de soldat était, selon lui, le dernier des états.

Mais il y avait un état qui le séduisait bien autrement que celui de marin ou celui de soldat, c’était celui de saltimbanque.

Hélas ! il faut le dire, toute l’ambition du petit Étienne, à l’âge de quatorze ans, c’était de battre la caisse, avec un habit rouge, à l’entrée d’une baraque, ou de danser sur la corde et de faire le grand écart à l’intérieur.

Il y avait aussi l’état d’écuyer qui le tentait fort. C’était bien séduisant de se tenir debout sur un cheval, en envoyant des baisers aux dames, ou de passer à travers des tambours de papier, en retombant en selle sur les deux genoux.

Mais, plus que tout cela, l’enfant eût désiré être acteur sur un vrai théâtre. Seulement cette ambition lui paraissait rentrer dans les aspirations surhumaines.

Au reste, de ces entraînements vers la bohème, on n’osait point en faire part au Père.

D’ailleurs, le bonhomme avait commencé une espèce de carrière pour laquelle il était bien loin d’avoir de la répugnance, quoique, dans son appréciation, elle ne vînt qu’après celle de saltimbanque, d’écuyer et de comédien.

Il avait commencé de dessiner à l’école de dessin de la ville. Voilà comment l’idée était venue au Père de le mettre à cette école.

L’année qui suivit la mort du petit Adolphe, on avait été, pendant l’été, habiter une baraque au bord de la mer. Le lieutenant de la douane avait une énorme tabatière, sur le couvercle de laquelle était une petite lithographie du Grenadier de Waterloo.

Tous les hommes de mon âge se rappellent avoir vu, de 1820 à 1823, à tous les étalages de marchands de gravures, une lithographie représentant un grenadier, tenant son drapeau sur sa poitrine, et défendant, en étendant un sabre au-dessus de lui, un de ses compagnons blessé à la tête, et qui l’entoure de ses deux bras.

C’est ce qu’on appelait le Grenadier de Waterloo.

Le lieutenant était assez heureux pour posséder sur sa tabatière une réduction de ce dessin.

Le petit Étienne s’escrima si bien, tantôt avec un crayon, tantôt avec une plume, qu’il parvint à faire quelque chose qui ressemblait à une copie du Grenadier de Waterloo.

— Il faut envoyer ce gaillard-là à l’école de dessin de la ville, avait dit le lieutenant ; il a les plus belles dispositions.

Et, à son retour à la rue des Carmes, ce conseil avait été suivi par le Père.

Mais, malgré la prédiction du lieutenant, malgré la bonne volonté de l’élève, l’élève ne faisait aucun progrès.

Il restait des heures entières devant des nez, des yeux et des oreilles dix fois plus gros que nature ; et ses nez étaient toujours les plus bossus, ses oreilles les plus difformes, ses yeux les moins d’accord entre eux de toute la classe.

Les enfants travaillaient le soir, car il ne fallait point les distraire des états qu’ils exerçaient dans la journée : ils étaient rangés sur deux files, éclairés du haut par des quinquets à deux branches, suspendus au-dessus de leur tête. En outre, ils avaient chacun une chandelle, protégée par un abat-jour, dans le genre de celles qu’ont les marchandes d’oranges sur le boulevard.

Au bout d’une demi-heure qu’ils étaient occupés à noircir leur papier avec du crayon et à le blanchir avec de la mie de pain, le professeur entrait.

Le professeur se nommait M. Elouis.

Il entrait, l’air digne, le bougeoir à la main, les lunettes sur le nez, s’arrêtait au pupitre de chaque élève et faisait tout haut ses réflexions.

Mais pour le jeune Étienne, dont les mains étaient toujours les mains les plus noires, dont le papier était toujours le papier le plus gras, il n’avait que trois exclamations, toujours les mêmes, et notées sur la gamme ascendante de la douleur au désespoir :

— Oh ! monsieur ! oh ! monsieur ! oh ! monsieur !!!

Et il passait.

Ces trois exclamations n’encourageaient pas l’enfant le moins du monde.

Cependant, jusqu’à la fin de l’année, il resta dans la classe de dessin.

Pour utiliser sa journée et pour lui faire apprendre un état, on l’avait envoyé chez un sculpteur en bois.

Ce sculpteur en bois faisait particulièrement pour les menuisiers ces grandes armoires en noyer, à colombes, que les bourgeois et les riches paysans normands donnent à leurs enfants, quand ils se marient, comme des symboles de tendresse et d’union.

L’enfant mordait assez à la sculpture.

Il en résulta que, comme il y avait deux cours, un de sculpture, un de dessin, on fit, au premier jour de l’an, passer le petit Étienne du dessin à la sculpture.

Ce cours de sculpture était dirigé par un Italien, homme de quarante à quarante-cinq ans, fort beau, et surtout plein de dignité artistique : il portait la tête haute, secouant de temps en temps de magnifiques cheveux.

Quelque chose de grand et de poétique comme François Arago, sa virilité.

Il était à la fois sculpteur, dessinateur, architecte et musicien. Il se nommait Odelli.

Il était venu à Caen pour exécuter une chapelle de la Vierge, à l’église Saint-Pierre. La chapelle achevée, le conseil municipal lui proposa de rester à Caen comme professeur de sculpture et d’architecture de la ville.

Il accepta.

M. Odelli dirigeait donc le cours de sculpture parallèlement à Elouis, qui dirigeait le cours de dessin.

Nous disons parallèlement, parce que les deux salles étaient parallèles.

Le 1er octobre, le petit Étienne se présenta à la classe de M. Odelli.

— D’où venez-vous ? demanda celui-ci.

— De la maison, monsieur.

L’Italien sourit.

— Je ne vous demande pas cela. Je vous demande si vous avez déjà étudié ?

— J’ai suivi pendant huit mois le cours de dessin de M. Elouis.

— Venez avec moi.

L’Italien conduisit l’enfant dans un cabinet où étaient les cartons de modèles, et, lui donnant une gravure représentant un fragment de chapiteau antique :

— Vous sentez-vous capable de faire cela ? demanda-t-il.

— Oui, monsieur, répondit résolument l’enfant.

— Alors, venez demain, et installez-vous là.

Et le professeur indiqua à l’enfant une table et une chaise.

Sans doute voulait-il que son nouvel élève exécutât son travail dans la solitude, afin que personne n’étant là pour l’aider ni du crayon ni du conseil, il pût mieux juger de la valeur de sa composition.

Le lendemain, le petit Étienne arriva avant l’heure dite. Mais, une fois face à face avec le dessin, une fois aux prises avec la difficulté, il sentit la sueur lui monter au front : il était parfaitement incapable.

Par bonheur il était seul.

Ne pouvant copier le dessin, il le décalqua.

À peine venait-il d’achever ce travail, et commençait-il à ombrer certaines parties, qu’il entendit la porte s’ouvrir et se refermer.

Il n’osa tourner la tête.

Un pas s’approcha de lui.

Il se tint coi.

Une main s’appuya sur son épaule.

Il attendit.

— C’est très bien, mon ami, dit la voix de M. Odelli, parfaitement dans le sentiment. Venez, je vais vous donner autre chose. L’enfant commença seulement alors à respirer.

M. Odelli s’occupa dès ce moment tout particulièrement du petit Étienne, et, malgré les fugues fréquentes de l’enfant, malgré ses visites aux saltimbanques, pendant la foire de Pâques, il fut désigné pour le premier prix.

C’est une grande solennité, que la distribution des prix de dessin et de sculpture, dans une grande ville de province. Le maire est là, le conseil municipal est là, la musique est là, les tambours sont là.

Le Père y était aussi.

On appela le petit Étienne.

Il s’avança, prêt à pleurer, tant cette solennité lui prenait tout le cœur. Le maire proclama son nom et l’embrassa : les applaudissements éclatèrent ; la musique joua Où peut-on être mieux… ; les tambours battirent un ban.

L’enfant revenait chez lui avec sa branche de laurier dans une main, sa médaille d’argent dans l’autre, marchant à côté du Père, quand celui-ci, se ravisant, s’écria tout à coup :

— Bon ! et M. Odelli, que je n’ai pas remercié !

— Tiens, c’est vrai.

— Rentre à la maison, et attends-moi.

L’enfant continua sa route vers la rue des Carmes, et le père revint à l’hôtel de ville.

C’était une mauvaise idée qui était venue là au Père.

M. Odelli lui sut gré du sentiment, mais il lui avoua qu’en son âme et conscience le petit Étienne n’avait eu le prix que parce qu’il n’y en avait pas de plus fort que lui. Mais il ajouta :

— Ah ! si le petit drôle voulait travailler…

— Comment, s’écria le Père ; mais il ne travaille donc pas ?

— Il travaille, certainement, pardieu !… Il faut bien que tout le monde travaille ; mais il pourrait travailler davantage.

— Mais, alors, que fait-il donc ?

— Ah ! demandez cela aux écuyers du Cirque et aux saltimbanques de la grande place, pour lesquels il fait des dessins de costumes.

— Voyez-vous le drôle ! On m’a déjà dit cela… il va me le payer.

— Mais, monsieur, aujourd’hui…

— Oh ! il n’y a pas d’aujourd’hui. Heureusement je sais où le trouver, soyez tranquille.

Et le Père partit tout courant pour la rue des Carmes. L’enfant était occupé à entrelacer son laurier dans la carabine et les pistolets de son père.

Le Père rentra, vit celui qu’il cherchait juché sur un échafaudage qu’il s’était fait avec la table d’acajou et une chaise.

Il prit une règle qu’il cacha derrière son dos, et s’approcha de la table.

Mais l’enfant l’avait vu faire, et cela non pas sans inquiétude.

— Tiens, Père, dit l’enfant, vois-tu où j’ai mis mon laurier ?

— Très bien. Descends.

— Pourquoi faire ?

— Tu le sauras quand tu seras à terre.

— Mais, Père…

— Descendras-tu !

— Me voilà, Père.

Le Père l’attrapa par le collet de sa veste, et, le fouettant de sa règle sur les parties charnues :

— Ah ! drôle !

— Mais, Père, j’ai eu le grand prix. Aïe !

— Ah ! paresseux !

— Mais, Père, j’ai eu le grand prix. Aïe ! aïe !

— Je t’apprendrai à perdre ton temps avec les écuyers !

— Mais, Père, puisque j’ai eu le grand prix. Aïe ! aïe ! aïe !!!

— À dessiner des costumes pour les saltimbanques !

— Aïe ! aïe !! aïe !!!

En ce moment, comme pour faire accompagnement à ces cris de ténor, on entendit un roulement de tambour.

Puis, une voix de basse qui criait :

« C’est pour avoir l’honneur de saluer monsieur Étienne… premier prix de sculpture de la ville de Caen.

Rantamplan, rantamplan, rantamplan. »

Le jeune lauréat n’a jamais oublié cette aubade, ni la position étrange où il était quand elle lui fut donnée.

Cependant il n’en garda pas rancune à M. Odelli.

Quant au Père, comme il avait l’habitude, lorsqu’il administrait une correction dans le genre de celle que le lauréat venait de recevoir, de répéter à chaque reprise :

— C’est pour ton bien, c’est pour ton bien, c’est pour ton bien.

L’enfant avait pris l’habitude de répéter les mêmes paroles ; et il avait une telle confiance dans la justice corrective de son père, que, lorsque les commères lui disaient :

— Eh bien, ton père t’a donc battu, Étienne ?

Il se contentait de répondre :

— C’est pour mon bien.

La rossée porta ses fruits ; l’enfant se mit au travail avec plus d’ardeur. Mais la foire de Pâques revint.

Elle revenait toutes les années, et elle durait quinze jours officiellement, quinze autres par tolérance.

Malheureusement, le Père se trouva être de service extraordinaire.

Quelle belle occasion pour débuter comme écuyer ou comme saltimbanque !

Le jeune homme commença par l’équitation.

Mais le jeune Étienne allait avoir seize ans ; il était déjà grand comme père et mère, trop grand pour le travail debout.

On le mit à la voltige.

Mais, en essayant de sauter par-dessus un cheval, son pied accrocha la croupe, et il tomba à plat ventre de l’autre côté.

Cette seule chute suffit pour guérir le jeune écuyer de l’équitation, comme une seule course dans la patache avait suffi pour guérir le marin de la mer.

Il passa dans la baraque voisine.

Elle était tenue par le grand Gringalet de Rouen, c’est-à-dire par une des célébrités provinciales de l’époque.

Trois jours de suite il figura dans une pantomime comme premier garçon de noce. C’est lui qui attachait les guirlandes à la maison de la fiancée.

Tout cela le détournait tant soit peu de l’école de sculpture.

— Que diable faites-vous donc de votre temps ? demandait M. Odelli.

— Monsieur, répondait l’apprenti comédien, c’est mon maître qui m’occupe à reporter de l’ouvrage.

— Ah !

Un jour, M. Odelli répéta pour la dixième fois la même demande, et pour la dixième fois reçut la même réponse.

— Eh bien, dit le professeur, qui peut-être se doutait de quelque chose, et qui voyait avec douleur un élève, plein de dispositions, s’éloigner de lui, eh bien, la première fois qu’on vous enverra reporter de l’ouvrage, montrez-moi donc cet ouvrage, afin que je juge par moi-même de ce que vous faites lorsque je ne suis plus là pour vous diriger.

Il n’y avait pas moyen de reculer. D’ailleurs la foire était finie, et les écuyers et les saltimbanques partis.

La première fois que le jeune homme – car le temps marchait, et peu à peu le petit Étienne se faisait le jeune Étienne –, la première fois que le jeune homme sortit avec un haut d’armoire représentant deux colombes se becquetant dans une couronne de myrthe, il apporta cette sculpture à M. Odelli.

M. Odelli regarda les deux colombes avec attention, puis, au bout d’un instant :

— C’est affreux ! dit-il.

— Vous trouvez ? demanda l’élève.

— C’est-à-dire que vous ne devez pas rester un jour de plus chez un pareil manœuvre.

— Comment donc faire ?

— Il faut n’y plus aller.

— Mais le Père veut que j’y aille.

— Alors, faites-vous mettre à la porte par votre maître.

— Si mon maître me met à la porte, mon père me battra.

— Laissez-vous battre.

La réponse parut héroïque au jeune homme ; elle lui rappela le frappe ! mais écoute ! du général athénien. Seulement, c’était sur Thémistocle lui-même qu’on frappait, et non sur le prochain ; ce qui donnait à la réponse quelque chose de plus grandiose.

Le jeune homme n’en médita pas moins le laissez-vous battre… cela rentrait dans ses capacités.

Un jour, il se présenta chez son maître, résolu à tout affronter.

Peut-être est-il bon de dire ce qui lui était arrivé la veille, et ce qui lui donnait le courage de braver la verge paternelle.

IV

Baptême et sacre d’Étienne.

Voici ce qui était arrivé la veille :

La veille, en flânant – nous avons avoué que le jeune Étienne flânait beaucoup –, la veille, en flânant sur la place de la Comédie, en regardant de loin le monument, en regardant de près les affiches, l’élève de M. Odelli s’était trouvé en face d’une espèce de ruelle boueuse qui s’enfonçait entre une des faces latérales du théâtre et un pâté de maisons.

Il s’était engagé dans cette ruelle, tout cela, comprenez-vous bien, dans le seul but de se frotter à des pierres qui entendaient jouer la comédie.

Vous connaissez le proverbe : « Les murs ont des oreilles. » À gauche, le jeune Étienne trouva une entrée sombre comme celle de la caverne d’Ali-Baba.

Terrain glissant, murailles humides, gouttes d’eau traçant des rigoles diamantées le long des murailles, rien n’y manquait.

Quant au concierge qui se tenait là habituellement, il n’y était plus.

La gueule noire de la caverne semblait l’avoir dévoré.

Le jeune homme se hasarda à descendre trois marches, puis à en monter vingt, laissant le jour derrière lui, et s’enfonçant à chaque pas qu’il faisait dans des ténèbres plus épaisses.

Au haut de l’escalier, il poussa une porte. Cette porte donnait sur les entrailles du monstre.

Jamais Jonas, dans le ventre de la baleine, ne jeta un coup d’œil plus émerveillé sur l’épine dorsale, sur les côtes, sur la vessie, grosse comme un ballon Godard, sur les cinq cents pieds d’intestins grêles, et sur la trappe, qui, au lointain, donnait dans la mer, que ne le fit notre jeune homme en regardant la herse, les portants aux échelons de fer, les fils sans nombre descendant du plafond, et la porte gigantesque par laquelle entrent les châssis.

Il marchait pas à pas, dans cette obscurité et dans cette solitude, appuyant le plus légèrement qu’il pouvait sur l’orteil, afin de ne pas éveiller le moindre bruit, lorsqu’il sentit une large et puissante main se poser sur son épaule.

Il se crut tombé sous la griffe d’un géant.

Il se retourna avec terreur ; puis, tout à coup, poussant un cri de surprise dans lequel la joie avait sa bonne part :

— Tiens, dit-il, c’est M. Aubin aîné.

C’était ainsi qu’on appelait, pour le distinguer de son frère cadet, le plus âgé des fils d’un sculpteur, qui avait son magasin sur la place de la Comédie.

— Eh bien, oui, répondit Aubin, c’est moi… après ?

— Après ?… Je suis bien aise que ce soit vous.

— Pourquoi cela ?

— Parce que vous, vous ne me mettrez pas à la porte.

— À la porte de quoi ?

— À la porte du théâtre.

— Tu avais peur qu’on ne te mît à la porte ?

— Certainement.

— Est-ce que cela t’intéresse de voir un théâtre ?

— Beaucoup. Il y a fièrement longtemps que j’en avais envie, allez.

— Tu voudrais donc être comédien ?

— Oh ! monsieur Aubin, je crois bien que je voudrais l’être !

— Qui t’en empêche ?

— Le Père. Si vous saviez comme il m’a rossé quand il a su que j’avais figuré dans la pantomime de Gringalet de Rouen.

— Et, malgré les coups, tu as conservé la vocation ?

— Plus que jamais. C’est-à-dire que je crois que j’en enragerai si je ne suis pas un jour comédien.

— Alors, viens ici.

— Me voilà, monsieur Aubin.

— Mets-toi à genoux.

— Pourquoi faire ?

— Mets-toi à genoux.

— Me voilà à genoux.

— Attends.

Il prit un godet plein d’huile.

— Au nom de Talma, de Garrik et de Roscius, je te baptise comédien, dit-il au jeune homme.

Et il lui versa le godet d’huile sur la tête.

— Ah ! que faites-vous donc, monsieur Aubin ?

— Il n’y a plus à s’en dédire, maintenant te voilà baptisé comédien ; tu seras comédien, ou tu diras pourquoi.

Il était plus que baptisé, il était sacré.

Voilà ce qui était arrivé la veille. Voilà la prédiction sibylline qui donnait à l’élève de M. Odelli le courage de se faire chasser de chez son sculpteur.

Le lendemain de ce jour-là, on lui donna, à neuf heures du matin, deux pigeons sculptés à porter chez le menuisier.

Il y avait un quart d’heure, en calculant largement, à rester dehors, entre l’aller et le retour.

Étienne resta héroïquement trois heures et demie.

Il rentra à midi quarante-cinq minutes.

— D’où viens-tu, flâneur ? demanda le patron.

— Tiens, d’où je viens !

— Oui, je te le demande.

— Je viens d’où il me plaît, donc !

— Comment ! d’où il te plaît !

— Ni plus ni moins.

— Ah ! c’est comme cela que tu réponds ?

— Il ne fallait rien me demander, je ne vous aurais rien répondu.

Si le patron avait eu une glace devant lui, il se serait regardé dans la glace, pour savoir s’il était bien éveillé.

— Mais tu veux donc te faire mettre à la porte ?

— Oh ! je n’ai pas besoin qu’on m’y mette, à la porte. . Je m’y mettrais bien tout seul.

— Comment ? petit drôle.

— D’abord, je ne m’appelle pas petit drôle, je m’appelle Étienne Marin.

— Comment dis-tu cela, brigand ?

Et le patron ramassa deux colombes ébauchées pour les jeter à la tête de l’enfant.

L’enfant sauta par-dessus un établi, et en un instant fut à la porte.

— Ah ! ton père va savoir cela. Attends ! attends !

Et le sculpteur mit sa casquette, ôta son tablier, passa sa redingote, et prit au pas gymnastique le chemin de la rue des Carmes.

Il n’y avait plus à s’en dédire. La volée à recevoir était sûre.

C’était maintenant une affaire de plus ou moins, voilà tout.

Si stoïque que fût l’élève de M. Odelli, il était tout simple, en supposant qu’il y eût un choix à faire, et la liberté dans ce choix, il était tout simple qu’il choisît le moins au détriment du plus.

Un instant il eut l’idée que peut-être il échapperait même à ce moins.

Le Père avait une tournée de nuit à faire. Ordinairement, pour sa tournée de nuit, le Père sortait à sept heures du soir, laissant la clef sous la porte, afin qu’en sortant de chez M. Odelli l’enfant pût pénétrer.

Toute la question était de ne tenter le retour qu’à huit heures ; le père serait parti depuis une heure.

Le retardataire aurait toute la nuit devant lui.

Étienne se promena jusqu’à huit heures.

À huit heures, il s’achemina vers la rue des Carmes.

Au moment où, en rasant les murs, il atteignait la porte, la porte s’ouvrit, et le Père parut, la carabine sur l’épaule, les pistolets à la ceinture, le sabre au côté, et fredonnant la Marseillaise.

Le jeune homme demeura stupéfait et collé à la muraille.

Après avoir fait deux pas, le Père l’aperçut, et, se retournant tout en tirant son sabre :

— Ah ! brigand ! c’est toi ! s’écria-t-il.

L’enfant s’élança dans l’allée, mais le Père s’y élança après lui. En arrivant au premier degré de l’escalier, il l’avait rejoint et frappait sur lui à coups de plat de sabre.

Il le conduisit ainsi, frappant toujours, jusqu’au troisième étage.

Il n’y avait pas moyen d’aller plus loin, c’était là que finissait l’escalier. Il y avait un étage de moins que dans la fameuse chanson :

 

Je loge au quatrième étage…

 

Force fut au pauvre battu de s’arrêter et de subir son châtiment. Il fut long et sévère.

Le lendemain, à huit heures du matin, Étienne arriva chez M. Odelli, pâle et tout moulu de coups.

M. Odelli n’eut qu’à jeter un coup d’œil sur lui pour savoir ce qui s’était passé.

— Ah ! dit-il, il paraît que c’est fini.

— Oui, monsieur, répondit piteusement l’écolier.

Et il ne fut plus question de rien.

Pendant un an tout entier, le jeune homme resta encore chez M. Odelli, étudiant la sculpture, mais faisant toujours l’école buissonnière au profit des théâtres, des cirques et des saltimbanques.

Ce qui lui valut un nombre si incalculable de volées de la part du Père, qu’il résolut, à quelque prix que ce fût, d’aller faire de l’art dans la capitale.

Quand les hommes ont leur place marquée dans l’avenir, il y a toujours une Providence qui, à un moment donné, emprunte un nom d’homme, prend l’élu par la main, et le conduit où il veut aller.

La Providence du jeune homme prit le nom de M. Lair.

M. Pierre-Aimé Lair était conseiller de préfecture. C’était un de ces hommes précieux pour les villes provinciales de second ordre, en ce qu’ils se mettent à la tête du progrès et prêtent la main à toutes les améliorations.

Disons ce qu’était au physique et au moral M. Pierre-Aimé Lair, que la ville de Caen a eu le malheur de perdre voilà deux ans à peu près.

Au physique, c’était un homme de taille moyenne, brun, maigre, grêlé, toujours très bien rasé, ce qui lui faisait un bas de figure bleu cobalt. Son costume était celui d’un provincial arriéré, ce qui ne lui ôtait rien d’une grande distinction naturelle et acquise. Il était ordinairement vêtu d’un habit bleu, d’un gilet blanc et d’un pantalon de nankin l’été, de drap l’hiver ; il mettait rarement des bottes, et, lorsqu’il n’en avait pas, de quelque couleur que fût son pantalon, il portait invariablement des bas bleus.

Au moral, c’était un homme d’une affabilité et d’une courtoisie si parfaites, qu’il avait dans ses manières quelque chose du prélat. Cette suprême politesse servait chez lui d’enveloppe à une puissante énergie.

Un jour que, vêtu d’un habit de conseiller de préfecture, bleu de roi brodé bleu clair, d’un pantalon de nankin, de ses bas bleus, le menton rasé de frais, encadré dans une cravate blanche, il assistait au tirage de la conscription, un pauvre gars normand tira le numéro 1. Le garçon n’avait aucun cas de réforme ; il y avait donc grande chance pour qu’il partît ; aussi, sa mère, qui était dans un coin de la salle de l’hôtel de ville, se mit-elle à jeter les hauts cris.

Ces cris affectèrent désagréablement le tympan du général qui assistait au tirage.

— Faites sortir cette braillarde ! cria-t-il à haute voix.

Cette brutalité révolta M. Lair, et, de son ton le plus doux et le plus caressant :

— Ah ! général, dit-il, respectez la douleur d’une mère.

Un murmure d’approbation suivit les paroles de M. Lair, contrastant avec le silence de glace qui avait suivi celles du général.

La leçon, courtoise de la part de M. Lair, était devenue sévère de la part du public.

Le général, ne pouvant s’en prendre au public, s’en prit à M. Lair.

Il renversa sa tête sur le dossier de son fauteuil, afin de pouvoir causer avec son aide de camp, placé derrière lui, et, assez haut pour être entendu de tous ceux qui l’entouraient, et par conséquent de M. Lair lui-même :

— Dites donc, un tel, lui demanda-t-il, savez-vous le nom de ce monsieur avec son menton bleu, son habit bleu brodé de bleu et ses bas bleus ?

L’aide de camp se mit à rire d’une façon fort agréable à cette saillie de son général.

M. Lair ne sourcilla point. Tout le monde se tourna de son côté ; lui seul parut n’avoir point entendu.

Seulement, lorsque le tirage fut fini, il s’approcha du général.

— Monsieur, lui dit-il avec cette courtoisie dont il semblait qu’il n’eût pu se départir, même quand il l’eût voulu, vous avez paru désirer savoir mon nom, puisque vous l’avez demandé à M. votre aide de camp, qui n’a pas pu vous le dire. Je vais vous l’apprendre, moi : Je me nomme Pierre-Aimé Lair.

— J’en suis bien aise, monsieur, répondit le général.

— Maintenant, quant à l’inspection que vous m’avez fait l’honneur de passer de ma personne et de mon costume, elle est très exacte, à l’exception d’une chose cependant.

— De laquelle, monsieur ?

— Mais de l’épée que je porte au côté, et dont j’espère vous faire sentir la pointe, où et quand il vous conviendra, général, afin qu’une autre fois vous ne l’oubliez pas.

Si doucement qu’elle eût été faite, la provocation fut entendue ; on s’interposa. C’était d’un trop mauvais exemple de voir battre un général et un conseiller de préfecture. Le duel n’eut pas lieu.

Dix ans plus tard, à l’âge de cinquante ans, il lui prit l’envie de faire son tour de France. Il était un des membres les plus distingués de la Société des Antiquaires de Normandie, et le voyage qu’il entreprenait avait pour but surtout des études archéologiques. Un beau matin il partit à pied, faisant six, huit et jusqu’à dix lieues par jour, et, sa canne à pomme d’or à la main, voyagea ainsi un an ou dix-huit mois.

Mais, par bonheur pour l’élève de M. Odelli, il n’était point en voyage l’an de grâce 1826.

Il visitait souvent l’école de dessin, causait affectueusement avec les élèves, surtout avec ceux qui donnaient des espérances, et, à ce titre, s’était arrêté plusieurs fois devant le jeune Étienne, et lui avait fait diverses questions sur ses désirs et ses espérances.

Le jeune homme lui avait dit que ses désirs et ses espérances se réunissaient en une seule ambition : Aller à Paris.

M. Lair se doutait bien qu’un des empêchements au voyage serait l’absence de la petite somme nécessaire au jeune voyageur. Un jour, il lui dit :

— Avant votre départ, mon enfant, je désire vous acheter quelques-unes de vos études.

Le lendemain, il était rue des Carmes. Il avait choisi le moment où le Père ne pouvait manquer d’être là. Il parla longuement des dispositions du jeune homme, de la nécessité où il se trouverait bientôt d’aller poursuivre ses études à Paris, et acheta une tête de Sénèque et une tête de Cicéron, qu’il paya vingt francs chacune, plus un pied et une main gigantesques, qu’il estima chacun dix francs.

Le jeune homme avait soixante francs pour son argent de poche.

Devant une autorité comme celle de M. Lair, conseillant Paris, le Père ne fit aucune objection. Il acheta une malle, fit confectionner une pelure complète – nous nous servons des termes dont il se servait –, coucha la susdite pelure sur deux douzaines de chemises faisant fond de malle, compléta les cent francs, paya la place à la diligence, et, stoïque comme un Spartiate, conduisit son fils à la voiture.

Étienne pleura beaucoup. Au moment de se séparer de son père, il oubliait les nombreuses et sévères corrections qu’il en avait reçues, ou plutôt, en descendant au fond de sa conscience, il se disait que ces corrections n’étaient pas volées.

Le Père resta ferme comme un roc.

Le postillon fit claquer sont fouet, la voiture s’ébranla, et la pesante machine partit au grand trot, allure qu’elle conserva tant qu’elle roula dans la ville. Le jeune homme, moitié triste, moitié joyeux – cependant, pour être juste, plus joyeux que triste –, venait de faire ses premiers pas vers la postérité.

Puisque nous sommes partis avec lui, arrivons en même temps que lui.

Qui nous dit que les Talma, les Garrick et les Roscius futurs, – on se rappelle que le jeune homme avait été baptisé sous ce triple patronage –, ne trouveront pas un enseignement, comme art ou comme philosophie, dans cette vie vagabonde que nous allons essayer de raconter.

V

Arrivée à Paris. – Le théâtre de la Porte-Saint-Martin. – L’hôtel de madame Carré. – Les locataires. – Les camarades de lit. – Hippolyte. – Les sculpteurs de la Madeleine. – Une représentation d’ami. – Les redingotes polonaises. – Engagement pour la province. – Le père Dumanoir. – Sa cassette. – Ferdinand le Cosaque.

Notre héros entra dans Paris vers cinq heures du soir, descendit à six rue Notre-Dame-des-Victoires, laissa sa malle au bureau, et, pressé de voir Paris, se mit à courir devant lui, sans savoir où il allait.

Au bout de dix minutes d’une course insensée, tant tout ce bruit, tout ce monde, toutes ces voitures l’enivraient, il se trouva en face d’une espèce de monument.

— Tiens, un théâtre ! s’écria-t-il.

Et il s’arrêta, résolu ce soir-là à ne point aller plus loin.

Il n’avait pas dîné ; il acheta un chausson, le dévora jusqu’à la dernière miette et entra au spectacle.

Vous figurez-vous la joie du jeune homme !

Il était dans ce Paris tant ambitionné ; il était dans une salle de spectacle, sans crainte d’être ni battu, ni même grondé en rentrant chez lui. Hélas ! pauvre enfant, il n’avait déjà plus de chez lui, et il avait cent francs dans sa poche !

Cent francs ! c’est-à-dire de quoi bâtir un moulin sur le Pactole, un palais dans l’Eldorado !

À minuit moins un quart, le spectacle finit.

Notre héros sortit avec les autres spectateurs, seulement il était peut-être le seul qui ne sût point où il coucherait.

Il résolut de s’en remettre au hasard ; le hasard l’avait conduit à la Porte-Saint-Martin, le hasard le conduirait bien à une auberge.

Il prit la première rue à droite.

Au bout de trois cents pas à peu près, il se trouva au bout de la petite rue Saint-Jean, et aperçut un transparent sur lequel était écrit :

 

Hôtel Carré. On loge à la nuit.

 

Étienne entra, demanda une chambre et un lit.

Par bonheur, il avait sur lui son passeport, sans quoi le défaut de malle, de portemanteau ou de sac de nuit eût bien pu lui porter préjudice.

Le passeport fut lu, reconnu bon ; le voyageur fit sonner ses dix-neuf pièces de cinq francs dans sa poche ; une déjà avait disparu depuis l’arrivée.

On lui donna, avec toutes sortes d’égards, la chambre et le lit demandés.

On n’avait pas l’habitude de voir des voyageurs demander une chambre et un lit pour une personne seule.

L’hôtel était habité par des sculpteurs, des ornemanistes et des peintres ; en général, les hôtes de madame Carré – car, quoiqu’il y eût un M. Carré, on avait l’habitude de dire l’hôtel de madame Carré –, en général, les hôtes de madame Carré poussaient, sous prétexte de fraternité, l’économie jusqu’à coucher deux.

Dès le lendemain de son installation, comme l’élève sculpteur se plaignait de ce qu’on lui demandait la somme exorbitante de quinze sous pour la chambre et le lit, on le mit au courant des habitudes de la maison, libre à lui de prendre un camarade de chambrée et de lit, alors sa moitié de lit et de chambre lui reviendrait, pour sa part, à sept francs dix sous par mois.

Le même jour, à dîner, on présenta au nouvel arrivé un compagnon qui se trouvait dans la même situation que lui, c’est-à-dire qu’il cherchait une moitié de chambre et de lit.

Ce camarade s’appelait Hippolyte et était peintre sur porcelaine.

Les deux atomes s’accrochèrent et sont encore aujourd’hui deux amis.

Étienne ne voulait pas perdre son temps à flâner ; il envoya chercher sa malle, endossa la pelure du père et commença incontinent ses visites aux entrepreneurs.

Le premier auquel il s’adressa se nommait monsieur Bochard.

Monsieur Bochard était entrepreneur de sculptures de la Madeleine.

Il causa un instant avec le jeune artiste, et comme son ton et ses manières lui plaisaient :

— De quelle province êtes-vous ? lui demanda-t-il.

— Je suis Normand.

— De quelle ville ?

— De Caen.

— Je m’en doutais.

— Pourquoi cela ?

— Vous avez la main normande ; en général, les Normands sont adroits. Prenez vos outils, demain matin, et allez à la Madeleine, vous vous trouverez en pays de connaissances.

Le lendemain, à huit heures du matin, le jeune homme était à la Madeleine.

Les ornemanistes étaient à l’ouvrage.

— Tiens ! dit l’un d’eux, voilà mon filleul.

— Comment, ton filleul ?

— Oui, c’est moi qui ai baptisé ce gaillard-là sur le théâtre de Caen, avec de l’huile à quinquet. Viens ici, Talma.

Étienne s’approcha, et, dans son interlocuteur, reconnut Aubin aîné.

Près de lui était son frère.

Les deux Aubin tiennent aujourd’hui leur rang parmi les premiers ornemanistes de Paris.

— Allons, une tirade, dirent les sculpteurs.

Le nouveau venu déposa ses outils, mit le poing gauche sur la hanche, arrondit le bras droit et commença :

 

N’en doutez pas, Burrhus, malgré ses injustices…

 

L’entrée de Néron fut couverte d’applaudissements. Talma venait de mourir, et son successeur donnait les plus belles espérances.

En attendant, il fallait prendre le ciseau et le marteau. Le futur grand premier rôle du Théâtre-Français mit un masque à lunettes pour que les éclats de la pierre ne lui crevassent pas les yeux, et attaqua un chapiteau.

Là était le travail ; mais chez la mère Carré était la récréation. Tout le monde, chez la mère Carré, disait des vers : peintres, sculpteurs, ornemanistes. Hippolyte, le camarade d’Étienne, était surtout enragé.

Il s’agissait de jouer la comédie à quelque prix que ce fût. On s’occupa de monter une partie.

Que jouerait-on ?

Le choix tomba sur Simple histoire, de M. Eugène Scribe. Étienne apprit le premier rôle, Hippolyte l’amoureux, et l’on alla répéter au théâtre de la rue Lesdiguières.

Le jour de la représentation arriva. Les deux jeunes gens, Étienne et Hippolyte, eurent les honneurs de la soirée.

À toutes les représentations qui se donnent sur ces sortes de théâtres, assistent ce qu’on appelle des monteurs de parties.

Un de ces monteurs de parties proposa aux amateurs de jouer devant un public payant.

Ces sortes de représentations offrent un avantage, c’est que, après deux ou trois succès, on trouve un engagement.

Un engagement de province, c’est vrai, mais l’homme qui frappe sur sa poche, en disant : j’ai là mon engagement, est bien fier, et bien considéré surtout.

D’ailleurs il n’a pas besoin de dire pour quelle ville est son engagement.

Il est vrai que toutes ces parties-là ne faisaient pas avancer la sculpture sur pierre dure et la peinture sur porcelaine.

Mais cela faisait faire un pas à la comédie.

Tous les arts ne peuvent pas marcher à la fois.

À cette époque, c’est-à-dire en 1827, les artistes qui revenaient de province se réunissaient particulièrement rue des Vieilles-Étuves, au café des Comédiens.

C’est là que les directeurs allaient embaucher leur troupe. On portait beaucoup de polonaises à cette époque-là.

Pas un Trial, pas un Martin, pas un Elleviou qui n’eût sa polonaise.

L’ambition de nos deux jeunes gens était d’avoir une polonaise – pas deux polonaises, bien entendu : deux polonaises coûtent la rançon d’un roi.

Mais une polonaise pour deux, comme ils avaient une chambre pour deux, comme ils avaient un lit pour deux.

Ils iraient, chacun son tour, au café, et ils auraient l’air d’avoir chacun une polonaise.

La pelure du Père, qui n’avait été mise que trois ou quatre fois, fut portée chez un fripier, et troquée contre une polonaise, qui n’avait été mise que huit ou dix, à ce que disait le fripier lui-même.

En somme, la susdite polonaise de drap bleu de roi, avec des brandebourgs noirs, collet et poignets d’Astracan, était encore fort présentable.

Elle fit, sur le dos d’Étienne le premier jour, et sur le dos d’Hippolyte le second, un fort convenable effet.

La preuve est que tous deux traitèrent avec M. Dumanoir, directeur de la troisième troupe du premier arrondissement théâtral, comprenant la Flandre française.

Au besoin on ferait des excursions en Belgique.

On comprend que, pendant ce temps-là, la Madeleine s’achevait toute seule.

Le directeur était en retard ; aussi pressait-il beaucoup ses pensionnaires.

On partit à pied ; une charrette suivait ou précédait les bohémiens, portant les femmes et le bagage.

Jetons un coup d’œil sur la caravane, qui se déploie et s’allonge joyeusement sur la route d’Amiens, par un beau soleil du mois de mai.

Nous avons nous aussi, comme Scarron, à faire notre chapitre du roman comique.

Le directeur véritable et privilégié, nous disons véritable et privilégié, parce que tout à l’heure nous allons avoir à parler de l’usurpation du régisseur, le directeur véritable et privilégié était, comme nous l’avons déjà dit, monsieur Dumanoir.

Monsieur Dumanoir était une espèce de vieux marquis, ancien beau du Directoire, ayant pirouetté aux Tuileries et au Luxembourg, avec la culotte de nankin à flots de rubans, les bas rayés en travers, les souliers à boucle, les deux chaînes de montre, le gilet de basin, l’habit vert-pomme, la haute cravate de batiste, le chignon relevé au haut de la tête avec un peigne, le chapeau en arrière et la badine sous le bras.

À l’époque où nous le voyons élevé à la dignité de directeur de la troisième troupe du premier arrondissement, et où il faisait sa sortie triomphale de Paris, c’était, un homme de soixante ans, grand, sec, maigre, au corps osseux dont les aspérités apparaissaient à travers le drap d’une redingote trop large, et nous dirions trop longue, si l’on n’avait point à cette époque porté ce vêtement battant sur les talons. De son costume de 1798, il n’avait conservé que la partie la plus caractéristique, c’est-à-dire le chignon. Son ancienne chevelure, qui avait fait l’admiration des belles dames du temps, avait disparu au souffle des ans, ne laissant à l’ex-incroyable qu’une couronne ou plutôt un hémicycle de cheveux, épais à la nuque, plus rares sur les tempes. Mais on sait ce que peut produire d’illusion un reste de cheveux bien employés ; ceux de la nuque étaient réunis en une tresse qui, à peu près semblable à une queue de homard, remontait du cou vers l’organe de la religiosité, embrassait le contour du crâne, et venait s’aplatir sur le haut du front.

À cette tresse, disons-nous, venaient se rattacher, laissant voir le crâne à travers leur tissu à maille lâche, les cheveux des tempes et de la partie intermédiaire qui s’étend des tempes à la nuque. Enfin, à l’extrémité de la tresse, apparaissait, à peu près comme le blaireau apparaît à l’extrémité de ce pinceau aplati qu’on appelle une queue de morue, à l’extrémité de la tresse apparaissait une touffe capillaire qui, lorsque le chapeau était mis, simulait assez bien, en s’échappant d’un demi-pouce sous sa forme, une chevelure absente.

Avec cela, M. Dumanoir était l’homme le plus poli du monde. À chaque personne ayant affaire à lui, cet homme, qui avait toutes sortes de raisons de rester couvert, ôtait son chapeau qu’il mettait entre ses deux genoux, puis, de ses deux mains, il écarquillait sa mèche, et se redressait de toute la hauteur de sa grande taille, en laissant son chapeau entre les genoux.

— Que désirez-vous, mon bien bon ami ? demandait-il.

En route, il s’arrêtait invariablement à tous les magasins de coutellerie qu’il rencontrait, soit à la droite, soit à la gauche de son chemin, demeurait devant le magasin d’une façon inquiétante pour les pensionnaires, qui auraient pu se croire abandonnés par lui, et qui, se retournant avec inquiétude, s’arrêtant de temps en temps pour l’attendre, le voyaient tout à coup poindre à l’horizon poudroyant sous ses longues jambes.

Notez ceci : qu’il portait sous son bras une petite cassette très lourde, faite en manière de portemanteau ; cassette qu’il n’abandonnait jamais, de sorte que l’on pouvait croire que, comme celle de l’avare, la cassette du père Dumanoir avait des yeux, et que le père Dumanoir était amoureux de ces yeux-là.

Un jour, il avait, contre son habitude, oublié pendant une seconde cette cassette à terre. Un de ses pensionnaires l’avait soulevée à grand’peine, et, la remettant en place, avait battu un entrechat, en disant :

— Plus de soixante livres, messieurs, plus de soixante livres !

Et tout le monde avait battu des mains, à l’heureuse nouvelle, et témoigné une considération plus grande à M. Dumanoir.

D’où venaient cette joie imprévue et cette considération croissante ?

Cette légende s’était répandue dans la troupe, que la cassette du père Dumanoir contenait la caisse, et que c’était pour cela qu’il ne la quittait jamais.

Or, si cette cassette contenait la caisse, et qu’elle renfermât seulement soixante livres d’argent, c’était cinq mille neuf cents francs qu’il y avait dans la caisse ; si elle renfermait de l’or, c’était quatre-vingt-douze mille francs qu’elle promettait.

C’était donc un Midas, un Crassus, un Rothschild, que le père Dumanoir !

Après le père Dumanoir, nous devrions dire avant lui, venait le régisseur général de la troupe :

Monsieur Ferdinand.

Ferdinand, ordinairement on l’appelait dit le Cosaque, parce que le susdit Ferdinand prétendait avoir servi dans les corps francs, et exterminé, en 1814 et 1815, des hordes entières de sujets de l’empereur Alexandre, nés aux bords du Don et du Tanaïs.

Comment, ayant exterminé des Cosaques, l’appelait-on Ferdinand le Cosaque ? C’est ce que lui-même expliquait mal, ou même n’expliquait pas du tout.

Mais enfin, c’était un fait, et l’on doute d’un fait, on discute un fait, on s’afflige d’un fait ; mais on ne l’explique pas.

Cela était ainsi, parce que cela n’était pas autrement, voilà tout.

Ferdinand le Cosaque, à part la petite cassette du père Dumanoir, dont on ignorait le contenu, était le seul qui eût un véritable bagage.

Ce bagage était une garde-robe, assez bien montée pour un comédien de province.

Aussi s’était-il taillé, dans les recettes futures, la part du lion.

La troupe ambulante comptait exploiter la Flandre française en société.

Voilà quelle était la position qu’avait exigée Ferdinand le Cosaque du père Dumanoir :

1° Part et demie pour son talent ;

2° Part entière pour sa femme ;

3° Part entière pour sa fille ;

4° Part pour sa régie ;

5° Enfin part pour son magasin de costumes.

Si bien que le père Dumanoir en était réduit à une simple part, et tous les autres à des demi-parts.

Ce qui n’empêchait pas toutes ces demi-parts, dont faisaient partie Étienne et Hippolyte, hommes et femmes, d’être joyeux comme le savetier de la fable avant qu’il eût fait fortune.

Hélas ! ce n’était point la richesse qui devait leur enlever cette bonne et juvénile gaieté, qui s’épanouissait, comme nous l’avons dit, aux deux côtés de la grande route du Nord, ouvrant ses deux ailes au soleil de mai, et gagnant le pays en sautillant et chantant, criant les uns comme des geais, chantant les autres comme des fauvettes, se rengorgeant ceux-là comme des coqs, roucoulant ceux-ci comme des tourtereaux.

VI

Débuts de la troupe Dumanoir à Valenciennes. – La troupe de M. Bertrand, dit Zozo du Nord. – Étienne passe dans cette dernière troupe sous le nom de Monsieur Gustave. – La petite banque et la haute banque. – La vie des ménages de Bohème. – Rentrée de Gustave dans la troupe Dumanoir. – Campagne de Belgique. – Retraite. – Désastre.

On alla ainsi jusqu’à Valenciennes, toute cette folle caravane frappant, comme dit Horace, la terre d’un pied libre. Tout cela, riant, chantant, et, à part le père Dumanoir, qui avait soixante ans, et Ferdinand le Cosaque, qui en avait quarante, tout cela jeune comme le printemps, au milieu duquel toute la volée prenait son essor.

À Valenciennes, on s’arrêta. On désirait tâter le terrain ; on annonça une représentation, et le lendemain on la donna.

Un jour que madame Dorval jouait à Anvers, pour me donner l’idée de l’impression qu’elle produisait sur les compatriotes de Van Artevelt, elle m’envoya un dessin représentant la façade du théâtre, avec une foule de rats jouant aux barres sous le péristyle, ce qui voulait dire qu’il n’y avait pas un chat dans la salle.

Étienne, qui avait eu un premier prix de dessin et de sculpture, eût pu envoyer au Père, qui l’en avait si bien récompensé, un dessin de la salle de Valenciennes, dans le genre de celui que Dorval m’envoyait de la salle d’Anvers.

On ne fit pas les frais.

La même nuit on partit. Il n’y avait pas un instant à perdre pour gagner une ville plus littéraire que ne l’était Valenciennes.

Valenciennes est cependant la patrie de mademoiselle Duchesnois et d’une pauvre enfant que la mort a prise à dix-neuf ans, et dont je raconterai plus tard l’histoire.

Dans la journée du lendemain, on gagna Saint-Amand. Il y avait kermesse. On comptait fort sur cette circonstance.

On joua Palmerin ou le Solitaire des Gaules.

On fit cent cinq francs.

Ferdinand le Cosaque s’en tira ; ses cinq parts et demie lui donnèrent trente francs.

Le père Dumanoir eut dix francs pour sa part.

Les autres eurent cinq francs pour leur demi-part.

Ferdinand, sa femme et sa fille mangèrent beaucoup.

Le père Dumanoir mangea raisonnablement.

Les autres mangèrent un peu.

C’était tout ce qu’il fallait pour faire prendre patience. Cependant, comme on comptait donner une représentation tous les jours, il y avait encore moyen de vivre.

Et en effet, pendant les trois premiers jours on vécut.

Mais, le quatrième jour, arriva la troupe de M. Bertrand, dit Zozo du Nord, premier acrobate de France.

Cette troupe, par sa réunion à celle de M. Colombier, était formidable.

La troupe Dumanoir et Ferdinand ne put lutter contre elle. Elle dut crouler.

On parla de se séparer, en tirant qui à droite, qui à gauche, et d’utiliser chacun pour son compte les petits talents qu’on pourrait avoir.

Mais ce n’était point l’affaire de Ferdinand.

En société, il avait cinq parts et demie.

Seul avec sa femme et sa fille, il n’avait que trois parts. Et quelles parts !

Il se fâcha, tira son sabre, menaça d’éventrer le premier qui parlerait de se retirer.

Étienne fut le premier à mettre en doute le fil du sabre de Ferdinand, et déclara tout haut que, ayant reçu des propositions de Zozo du Nord, comme Coriolan, il passait à l’ennemi.

Le même soir, Étienne était assis au foyer des Volsques, sous le nom victorieux de Gustave.

Tout le monde sait ce que c’est, depuis le Roman comique de Scarron, qu’une troupe de comédiens plus ou moins ambulants. Mais on est en général moins bien renseigné sur l’existence pittoresque des saltimbanques.

Voici le personnel de la troupe de Bertrand, dit Zozo, premier acrobate de France, jointe à celle de Colombier.

Le personnel se composait :

1° Du grand-père Colombier, chef d’orchestre, artificier, metteur en scène, jouant de la clarinette dans le tour de ville, et du violon à l’orchestre ;

2° De Bertrand, dit Zozo du Nord, pitre à la parade et Pierrot dans les pantomimes ;

3° De madame Bertrand, tournant sur un chandelier, la tête en bas, et tenant le contrôle ;

4° De mademoiselle Bertrand aînée, jouant les Colombines, et dansant la gavotte et les pas de grâce sur la corde ;

5° De mademoiselle Bertrand cadette, jouant la statue dans Pygmalion ;

6° De monsieur Moustapha, dit le Petit-Diable, faisant toutes sortes de passes et de voltiges sur la corde ;

7° De monsieur Flageolet, faisant sous la corde les mêmes exercices que monsieur Moustapha faisait dessus.

C’était au milieu de cette société nouvelle et inconnue que monsieur Gustave venait de s’exiler volontairement, à la suite de sa querelle avec Ferdinand le Cosaque.

L’engagement, verbal, bien entendu, lui assurait la nourriture et lui promettait cinquante francs par mois.

Zozo du Nord avait spirituellement ajouté qu’il aurait en outre le droit d’être voyagé à pied.

En échange d’un engagement si avantageux, il devait de son côté faire les enseignes, décorations et transparents sur calicot, représentant les principales scènes et les tours de force ;

Jouer les premiers rôles dans les mélodrames et les vaudevilles ;

Représenter les magiciens dans les pantomimes ;

Enfin faire le tour de ville à cheval.

Dès le lendemain, Zozo du Nord résolut d’utiliser le nouveau venu.

L’affiche du soir annonça pour le lendemain un spectacle extraordinaire, dont le tour de ville donnerait connaissance.

En effet, le lendemain, à onze heures du matin, monsieur Gustave, en habit de général, monté sur un cheval dont le harnais était entièrement couvert de coquillages, précédé d’un tambour boiteux et suivi de la musique, commença sa tournée, s’arrêtant à toutes les places, sur tous les carrefours, au centre des principales rues, et criant à haute voix :

 

« Avec permission de monsieur le maire.

 

Ici, il levait son chapeau.

 

— Habitants de la ville de Saint-Amand, nous avons l’honneur de vous prévenir que la grande troupe de monsieur Bertrand, dit Zozo du Nord, réunie à celle de monsieur Colombier, donnera ce soir, dans la grande loge, place du Marché, une représentation extraordinaire.

» Le spectacle se composera ainsi :

» Madame Bertrand, première tourneuse de France, tournera pendant cinq minutes sur un chandelier de fer, sans autre appui qu’une pièce de monnaie.

» Mesdemoiselles Bertrand danseront sur la corde, l’aînée une gavotte, et la seconde un pas de grâce.

» Monsieur Moustapha, surnommé le Petit Diable, fera ses exercices sur la corde raide, sans balancier, et terminera par le grand saut périlleux en avant et en arrière.

» Monsieur Flageolet fera, sous la corde, les mêmes exercices que monsieur Moustapha fera dessus.

» Monsieur Gustave jouera Pygmalion, scène lyrique de monsieur Jean-Jacques Rousseau.

» Mademoiselle Bertrand cadette représentera la statue.

» Après Pygmalion, nous aurons l’honneur de représenter Arlequin Boule-Dogue, grande pantomime à grand spectacle, avec costumes et décors analogues au sujet.

» Enfin, le spectacle sera terminé par le Carnaval de Venise, exécuté par toute la troupe. »

 

Une pareille annonce était faite pour piquer la curiosité ; aussi la recette fut-elle satisfaisante.

Maintenant, laissons les curieux entrer dans la baraque de Bertrand, dit Zozo du Nord, et s’extasier devant ce splendide spectacle, et disons quelques mots des mystères de cette espèce de franc-maçonnerie de la banque, mystères auxquels monsieur Étienne, dit Gustave, a bien voulu nous initier.

On appelle la Banque tout ce qui fait partie de la grande famille bohème des saltimbanques.

Seulement, il y a la haute banque et la petite banque.

Les écuyers, les danseurs de corde, les comédiens en baraque, enfin tout ce qui a un talent quelconque, fait partie de la haute banque.

Les montreurs d’animaux, les montreurs d’enfants à deux têtes, de veaux à huit pattes, de phoques disant papa et maman, font partie de la petite banque.

La haute banque, c’est l’aristocratie.

La petite banque, c’est le peuple.

Tout ce qui a un talent quelconque est fort respecté. La petite banque ne parle à la haute que chapeau bas.

Maintenant, rien de plus paternel que l’autorité du directeur ; rien de plus exemplaire que ces ménages de bohème ; rien de mieux employé que le temps qui s’écoule entre les répétitions et les exercices.

Les femmes blanchissent le linge, teignent les maillots, taillent et cousent les costumes.

Les hommes travaillent à dresser la banque, préparent les feux du Bengale, bourrent des artifices.

D’autres font ce qu’on appelle des illusions.

— Qu’est-ce que c’est que faire des illusions ? demandera le lecteur.

Nous allons le lui dire en deux mots :

Les faiseurs d’illusions trempent dans de l’étain et du plomb fondus ensemble une pierre de la grosseur d’un pois, taillée et fixée au bout d’un petit bâton ; au bout de cette pierre il reste une paillette de métal en fusion. Cette paillette est enlevée et percée à l’instant même, pour être cousue sur les habits ou autour des casques.

Les autres soignent les chevaux.

Ceux qui savent lire apprennent leurs rôles à ceux qui ne le savent pas.

Tous, enfin, s’exercent à jouer d’un instrument, et, quand ils savent jouer convenablement de celui-là, ils passent à un autre.

Tous sont tambours de naissance.

Dans un moment de ruine, après une mauvaise campagne, on a été forcé de vendre les chariots, de mettre les chevaux en gage, de renvoyer les gagistes ; quand enfin il ne reste plus que ce que l’on appelle la famille, on s’égaye, c’est-à-dire que l’on s’éparpille dans la campagne. Alors chacun a son truc ; l’un fabrique du savon à détacher, l’autre de la pommade pour faire croître les cheveux, l’autre de la poudre pour blanchir les dents, l’autre du cirage pour faire reluire et entretenir la chaussure.

Les enfants s’en vont avec des tapis dans les cafés, marchent sur les mains, font les trois souplesses du corps, en avant, en arrière, et dansent la fricassée.

Puis tous les jours, tous les deux jours, tous les trois jours, selon la distance parcourue, chaque bohémien revient religieusement apporter au père et à la mère ce qu’il a gagné.

Monsieur Gustave menait, depuis trois mois, cette vie pittoresque et aventureuse, convenablement nourri, mais sans avoir jamais touché un sou des cinquante francs promis, lorsqu’il reçut une lettre d’Hippolyte, contenant ces seuls mots :

 

« Reviens, le Cosaque est parti. »

 

Monsieur Gustave ne dit rien ; mais, comme il ne se croyait nullement engagé d’honneur à Zozo du Nord, qui ne tenait vis-à-vis de lui que la moitié de ses engagements, un beau soir, après une représentation de Pygmalion et des Charbonniers de la forêt Noire, il partit de son pied léger, sans dire adieu à personne, et prit le chemin d’Oudenarde, où campait pour le moment le père Dumanoir et sa troupe.

Et maintenant veut-on savoir ce que sont devenus les principaux personnages de cette troupe, que nous quittons pour ne plus la revoir ? Nous allons le dire.

Mademoiselle Bertrand aînée est devenue madame Thomassin ; elle s’est tuée, il y a environ deux ans, en faisant une ascension sur la corde, aux Batignolles.

Monsieur Flageolet, qui était étudiant en médecine, s’est fait recevoir officier de santé, chirurgien-dentiste, dans une grande ville de France.

Enfin, monsieur Moustapha, qui s’appelait pour ses camarades du nom moins prétentieux de Fafiou, est le frère de Bastien Franconi, et a fait l’ouverture du Cirque-Franconi avec Lalanne, le célèbre professeur d’équitation de la rue des Fossés-du-Temple.

Monsieur Gustave retrouva la troupe du père Dumanoir fort désorganisée ; elle avait peut-être plus grand besoin de lui qu’il n’avait besoin d’elle.

Dès le soir même on tint conseil. Ferdinand le Cosaque, en enlevant sa garde-robe, avait anéanti toutes les ressources de la troupe. Le père Dumanoir, soit que sa cassette contînt de l’or, soit qu’elle contînt de l’argent, ne paraissait disposé à en faire l’ouverture qu’à la dernière extrémité. Il fallait donc que la troupe se tirât d’affaire avec ses propres ressources – et, il faut le dire, les ressources de la troupe étaient médiocres.

Gustave et Hippolyte se mirent alors à inventer un répertoire de pièces militaires. Le répertoire n’était pas long ; mais on ne donnerait que deux représentations dans chaque ville.

Il se composait de Michel et Christine, du Château de mon Oncle, de Sans tambour ni trompette, du Mariage de raison et d’Adolphe et Clara.

On jouait tout cela avec l’uniforme de la garnison des villes où l’on se trouvait, tantôt en dragons, tantôt en lanciers, tantôt en hussards.

Et comme les villes étaient belges, les uniformes étaient belges. Au bout de trois mois, toutes les villes étaient ce qu’on appelle, en terme de théâtre, brûlées.

Et cependant on s’acharnait à glaner jusque dans les villages, avec un courage et une persistance dignes d’un meilleur sort. Enfin il fallut se décider à la retraite.

L’hiver, dans toute sa rigueur, donnait à ce désastre une ressemblance plus grande encore avec celui de Moscou.

Les habits étaient dans un état déplorable, ceux du père Dumanoir comme ceux des autres ; et cependant il ne parlait pas le moins du monde d’ouvrir la cassette sur laquelle il veillait avec une paternité plus active que jamais. Monsieur Gustave en était à sa dernière chemise, et un beau jour cette dernière chemise se trouva être si usée, si déchirée, surtout si sale, que, n’osant point la suspendre dans l’église d’Oudenarde, comme Isabelle avait fait de la sienne dans la mosquée de Grenade, il la jeta entre les sillons d’une terre labourée.

Un col de papier remplaça le col de toile ; la redingote, boutonnée depuis le haut jusqu’en bas, déroba aux regards l’absence du reste.

Enfin, on en arriva à une telle pénurie, qu’un jour la troupe tout entière n’eut à manger que les navets qu’elle arracha dans un champ.

Le père Dumanoir, sa cassette sous le bras, paissait avec les autres, et disait du légume à moitié gelé ce que Charles XII disait du pain de munition à moitié pourri :

« Ce n’est pas bon, mais c’est mangeable. »

On commençait à croire que ce n’était ni de l’or ni de l’argent qu’il avait dans sa cassette.

Mais alors, qu’était-ce donc ?

VII

Disparition du père Dumanoir. – Gustave et Hippolyte se mettent à sa recherche. – Costume de Gustave. – Le chemin de traverse. – Marche forcée dans la neige. – La faim. – La chaumière isolée. – Une brave femme et un mari peu hospitalier. – Une tartine de pain.

Un matin, il se trouva que le père Dumanoir avait disparu, laissant une lettre. Il donnait rendez-vous à toute sa troupe dans la ville d’Armentières, située, relativement à la position de nos héros, à trois lieues au-delà de la ville de Lille.

Lorsque cette nouvelle, en se répandant, fit bondir hors d’un sommeil des plus agités Gustave et Hippolyte, ils n’avaient pas mangé depuis la veille à midi.

Deux heures se passèrent, comme il arrive dans toutes les circonstances où il faudrait une décision rapide pour faire face au mal ; deux heures se passèrent en étonnements, en discussions, en projets proposés, débattus, rejetés.

Enfin, on décida que, au risque de ne pas trouver le père Dumanoir au rendez-vous, le reste de la troupe, chacun par le chemin qui lui conviendrait et avec les ressources qu’il aurait l’intelligence de créer, se rendrait à Armentières.

Gustave et Hippolyte, c’est-à-dire Oreste et Pylade, résolurent de ne point se quitter, et d’épuiser ensemble ce que le sort leur gardait de nouvelles déceptions, et l’on pouvait même dire, au point où on était, de nouveaux désastres.

On commença par attendre jusqu’à midi, pour donner le temps d’arriver aux corbeaux, qui pourraient être chargés par la Providence d’apporter un déjeuner quelconque. Mais la Providence ne jugea point à propos de renouveler, pour des païens comme monsieur Gustave et Hippolyte, le miracle qu’elle avait autorisé pour le digne prophète Élisée.

À midi on se mit en route.

Il y avait juste vingt-quatre heures que l’on n’avait mangé. Comme chaque minute devenait précieuse, on irait droit à Lille ; à Lille on vendrait la seule chose qui restât à vendre – et bientôt par le détail du costume on verra que nous ne mentons pas –, une paire de bas à trousse ; on souperait et l’on coucherait avec cela ; puis le lendemain, d’aussi bonne heure que l’on pourrait, on partirait pour Armentières.

Maintenant, comme nos lecteurs, un peu moins familiarisés que nous avec les termes de théâtre, pourraient nous demander ce que nous entendons pas des bas à trousse, nous leur répondrons que des bas à trousse sont des demi-maillots, bleus, blancs, jaunes, verts, rouges, gris, chocolat, mi-partie, avec lesquels on peut jouer tous les personnages héroïques, depuis Achille jusqu’au maréchal de Saxe.

Vers midi, midi et demi, on se mit donc en route par un temps gris et bas, avec un pied de neige sous la semelle de ses souliers, avec un océan de neige au-dessus de la tête, avec un horizon de neige devant soi, derrière soi, autour de soi.

Qu’on nous permette de détailler le costume de monsieur Gustave, engagé pour les jeunes premiers élégants et les amoureux de vaudeville, par monsieur Dumanoir, et pour jouer les Pygmalion, par monsieur Bertrand, dit Zozo du Nord.

Grande redingote à la propriétaire, battant les talons, fermée derrière par une suite d’épingles noires qui ne lui permettaient pas de s’ouvrir.

Souliers éculés, sans bas ni chaussettes.

Chapeau qu’on était obligé de prendre par le fond en saluant, de peur que les bords ne restassent dans la main.

Bas de pantalon, formant guêtres lâches, attachés des deux côtés aux poches de la redingote par des épingles noires.

Gilet absent, chemise absente.

Nous avons dit que la description du costume de Gustave nous dispenserait de rendre compte du costume d’Hippolyte.

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Tous deux marchaient donc tête basse sur la grande route de Lille, lorsque Gustave eut cette mauvaise pensée de dire, en mesurant des yeux un détour que faisait le chemin :

— Mais il doit y avoir, pour aller d’ici à Lille, un chemin de traverse qui nous abrégerait peut-être le voyage d’une heure ou deux ?

— Parbleu ! dit Hippolyte, il y a toujours des chemins de traverse.

— Eh bien, si tu veux, au premier paysan venu, nous demanderons ce chemin ?

Un paysan apparut comme dans les féeries.

Il va sans dire que ce paysan, c’était le Diable.

— Voilà, fit Hippolyte.

Gustave s’avança, et, faisant le salut militaire pour ne point fatiguer inutilement les bords de son chapeau :

— Mon ami, demanda-t-il, ne connaissez-vous point un chemin de traverse qui abrège la route pour aller à Lille ?

— Oui, mes beaux messieurs, dit le paysan, il y en a un qui raccourcit de deux lieues.

Gustave regarda Hippolyte d’un air qui voulait dire :

« Eh bien, tu vois que j’ai eu là une idée qui n’était pas maussade.

— Et ce chemin, mon ami ? demanda-t-il en se retournant vers le paysan.

— C’est le premier que vous trouverez à votre droite.

— Il n’y a pas à se tromper ?

— Non ; c’est un chemin où il passe des voitures.

— C’est qu’à cause de la neige, voyez-vous…

— Vous n’avez qu’à suivre mes pas. J’en viens, moi, de Lille.

— Alors, tout est pour le mieux. Merci, mon ami. »

Et les jeunes gens continuèrent leur voyage, n’ayant plus qu’une préoccupation : c’était de prendre le chemin à droite.

Au bout de cinquante pas, on trouva le chemin indiqué.

Monsieur Gustave se retourna pour saluer le paysan d’un geste de la main ; mais le paysan avait disparu.

On s’engagea sans hésiter dans le chemin de traverse.

La trace des pas y était visible. On pouvait compter les douze clous des souliers.

Il n’y avait donc pas à se tromper.

On marcha une heure, guidé par les bienheureux vestiges ; mais, comme depuis qu’on avait quitté la grande route la neige avait commencé de tomber peu à peu, sous la couche ouatée les traces disparaissaient.

Il était évident que le moment n’était pas éloigné où l’on n’aurait plus aucun indice pour se guider.

N’importe ; il fallait arriver. On marchait donc toujours. Le moment vint où les pas s’effacèrent tout à fait.

On marcha au hasard.

Au bout d’un quart de lieue, on sentit au bossellement du terrain qu’on avait quitté la grande route et qu’on marchait dans la terre labourée.

On quitta les souliers, aux trois quarts éculés, qui étaient plutôt une fatigue qu’un soulagement ; mais, comme on ne pouvait pas entrer pieds nus dans la ville, on mit les souliers en poches.

Les poches battaient sur la peau.

Il y eut pour les deux jeunes gens un commencement de désespoir bien réel, en voyant le jour baisser, l’horizon se rétrécir, la neige redoubler.

Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la plaine était déserte : on eût cru être dans les steppes de la Sibérie.

Les deux voyageurs marchaient silencieux, courbés par la faim, la bise glaçant sur leurs joues les larmes qui coulaient de leurs yeux.

Ils n’osaient se regarder, de peur de lire le découragement sur leurs visages.

Ils se soutenaient l’un par l’autre. Gustave voyait marcher Hippolyte ; Hippolyte voyait marcher Gustave. Tous deux marchaient. Mais l’un des deux tombant, l’autre tombait.

La nuit vint.

Jusqu’à la nuit on avait marché dans une direction probable. La nuit venue, on erra à l’aventure.

Tout à coup Hippolyte s’arrêta.

— Je n’en puis plus, dit-il.

— Qu’as-tu ? demanda Gustave.

— Je meurs de faim.

Il y avait plus de trente heures que les jeunes gens n’avaient mangé.

— Prends mon bras, et marchons.

Hippolyte prit le bras de Gustave. Mais tous deux sentirent bientôt que le terrain raboteux faisait une fatigue à tous deux de cette aide que l’un prêtait à l’autre.

Hippolyte quitta le bras de Gustave et se mit à marcher seul. C’est-à-dire on ne marchait plus, on se traînait.

La neige était devenue un peu moins épaisse, mais il était nuit close.

Tout à coup, comme le petit Poucet, Gustave s’écria :

— Je vois une lumière !

— Est-ce vrai, ou dis-tu cela pour m’empêcher de tomber ? demanda Hippolyte.

— Tiens, regarde.

— Où ?

— Là.

— Je n’y vois plus.

— Là, là.

— Oui… en effet… il me semble…

— Je te dis que c’est une lumière.

— Allons, marchons alors.

Et les deux malheureux voyageurs piquèrent droit à la lumière. Au bout de dix minutes, ils étaient devant une maison isolée.

— Enfin, dit Hippolyte, nous y voilà !

— Oui, nous y voilà. Mais…

— Mais quoi ?

— Mais qu’allons-nous demander ? dit Gustave.

— Un morceau de pain, donc, dit Hippolyte.

— Est-ce toi qui le demanderas ?

— Moi ?

— Oui.

— Ah diable ! fit Hippolyte.

— Hein ?

— Je n’aurais pas cru que ce fût si difficile à demander que cela, un morceau de pain.

— Hé ! fit Gustave d’une voix étranglée, quand c’est la première fois qu’on le demande.

— Quant à moi, si le courage te manque, dit Hippolyte, je me couche là, et quand ils sortiront demain, ils me trouveront mort.

— Ah ! par ma foi ! c’est trop bête ! s’écria Gustave.

Et il s’avança résolument vers la porte.

La porte s’ouvrait par la moitié, comme s’ouvrent les portes de village, afin qu’on puisse pousser la partie supérieure, en laissant fermée la partie inférieure.

La lumière qui apparaissait à travers la rainure faisait un encadrement carré.

Après une dernière hésitation, Gustave frappa.

— Ouvrez, dit une voix de femme.

— Bon ! il y a une femme, dit Gustave, nous sommes sauvés !

Alors la partie supérieure de la porte s’enfonça dans l’appartement et le jeune homme put d’un coup d’œil embrasser tout l’intérieur de la chambre.

En face de la porte, la femme qui avait dit, ouvrez, était assise à un rouet, et filait.

Près d’elle, une lampe brûlait sur une table. Au fond, à droite, était un lit couvert de serge verte. Derrière la femme, adossé à la muraille, un grand buffet, faisant huche par le bas et étalant sur l’étagère de sa partie supérieure une vaisselle de faïence à oiseaux et à fleurs. Enfin, à gauche de la porte, au milieu de la face latérale, s’ouvrait une immense cheminée où achevait de se consumer un fagot, et devant laquelle se dessinait une masse informe.

La vue de la femme rassura un peu les deux jeunes gens. Peut-être n’en fut-il pas de même de la femme.

Ces deux têtes, quoique belles et jeunes, apparaissant dans le cadre de la porte, sur un fond de neige, avaient, par la pâleur et la souffrance, pris un air sinistre.

En outre, la mise des deux voyageurs nocturnes ne prévenait point en leur faveur.

Mais, aux premiers mots qu’ils dirent, la femme fut rassurée.

Tous deux commencèrent à parler ensemble ; mais, à la quatrième ou cinquième parole, la voix d’Hippolyte s’éteignit, et Gustave continua seul.

— Madame, dirent-ils, excusez-nous. – C’était là que la voix d’Hippolyte s’était éteinte et que Gustave avait continué. — Nous sommes deux pauvres garçons égarés… nous mourons de faim, et si vous vouliez bien, si vous étiez assez charitable, si vous aviez la bonté…

Puis, faisant un effort :

— De nous donner un morceau de pain…

Il ne put pas aller plus loin, et la voix s’éteignit dans sa gorge, comme elle s’était éteinte dans celle d’Hippolyte.

Alors cette masse informe, qu’ils avaient vue près de la cheminée sans savoir ce qu’elle pouvait être, parut s’animer, et une voix brutale cria :

— On ne peut rien vous faire, passez votre chemin. Nous ne sommes pas riches, et quant à du pain, nous n’en avons pas trop pour nous-mêmes.

Mais, de son côté, la femme, qui avait vu la pâleur des deux jeunes gens, la femme, que leur air honnête avait touchée, se leva, et, sans faire attention aux paroles de l’homme, alla au tiroir, en tira une moitié de pain de douze livres, large comme une petite meule, et, coupant dans toute sa longueur une tartine d’un pouce d’épaisseur :

— Bah ! notre homme, dit-elle, c’est deux pauvres garçons qui ont l’air bien honnêtes. Pour une bouchée de pain que je leur donnerai, nous n’en serons pas plus pauvres. Allez, mes enfants, et que Dieu vous conduise !

Et elle leur donna la tartine de pain, qui pouvait peser une livre ou une livre et demie.

Puis, comme si elle eût craint que son mari ne leur vînt reprendre ce qu’elle venait de leur donner :

— Allez, dit-elle, allez ; vous n’êtes plus qu’à une lieue de Lille.

Et elle leur ferma la porte au nez. Mais il était évident qu’il y avait dans cet acte bien plus de bienveillance que d’hostilité.

Les jeunes gens le comprirent bien ; car, loin de lui en vouloir :

— Oh ! bonne femme ! oh ! brave femme ! balbutièrent-ils, tout suffoqués d’émotion ; créature du bon Dieu, va ! Oui, nous reviendrons, et si nous sommes jamais riches, sois tranquille, bonne femme ; sois tranquille, brave femme, tu n’as plus à t’occuper jamais de rien !

Et, tout en continuant de la bénir, Gustave divisa la tartine par la moitié, en donna un morceau à Hippolyte et garda l’autre.

Mais, quand ils approchèrent ce morceau de leur bouche, ils n’eurent plus la force de mordre dans ce pain de l’aumône, et tous deux se mirent à pleurer à sanglots.

VIII

Arrivée aux portes de Lille. – L’octroi. – La visite des poches. – Portes fermées. – Manière ingénieuse d’entrer dans la ville. – Gustave dedans, Hippolyte dehors. – Sortie de Gustave. – Nouvelle tentative. – Même résultat. – Désespoir d’Hippolyte. – Dialogue dans une guérite abandonnée. – Le déjeuner en espérance. – Entrée dans la ville.

Ô Dante, Dante ! grand poète qui as eu un vers sublime pour chaque douleur !

Les deux pauvres enfants n’étaient pas même exilés. Ils n’avaient que faim.

Ils ne montaient pas le dur escalier de l’étranger ; ils marchaient pieds nus sur la terre de la patrie.

Et cependant tous deux pleuraient, leur morceau de pain à la main.

Ni l’un ni l’autre ne put y mordre.

Mais cette émotion, moitié douce, moitié pénible, leur rendit des forces. Il leur sembla que la bonne femme, en disant que la ville n’était plus qu’à une lieue, avait étendu la main dans la direction du petit bois qu’ils voyaient à cinq cents pas devant eux.

Ils marchèrent vers le petit bois, se retournant de temps en temps, et s’écriant : — Oh ! bonne femme, va ! oh ! brave femme !

Enfin, vers onze heures du soir, plus tard peut-être – on se doute bien que nos deux voyageurs n’avaient pas de montre –, enfin, vers onze heures du soir, on aperçut les murailles de la ville.

À cette vue, les deux voyageurs poussèrent un grand soupir de joie.

En avant des portes de Lille, on rencontra les employés de l’octroi.

— Où allez-vous ?

— À Lille.

— N’avez-vous rien à déclarer ?

— As-tu quelque chose à déclarer ? demanda, moitié pleurant, moitié riant, Gustave à Hippolyte.

— J’ai à déclarer que je meurs de froid.

— Et moi, que, si l’on nous retarde, nous ne pourrons plus entrer dans la ville.

— Venez ici, dit la voix rude du douanier.

Et il passa sa main sous la redingote, et il rencontra la poitrine nue de Gustave, qui frissonna des pieds à la tête en sentant cette main sur sa chair.

— Avez-vous de la dentelle ou de la bijouterie ? demanda le douanier par habitude.

— Si nous avions de la bijouterie, elle serait engagée ; et si nous avions de la dentelle, nous nous en serions fait des chemises.

— Mais enfin, dans ces poches-là, qu’avez-vous ?

On fouilla les deux voyageurs. Ils avaient, dans ces poches-là, d’abord leurs souliers éculés, puis les fameux bas à trousse, puis chacun le morceau de pain qu’ils n’avaient pas mangé.

La visite dura un grand quart d’heure.

Enfin, reconnus pour n’être porteurs d’aucune contrebande, les jeunes gens furent autorisés à poursuivre leur chemin.

Ils étaient donc arrivés ! La porte hospitalière était donc là fermée, il est vrai, mais sans doute elle allait s’ouvrir.

Dans cette confiance, Gustave frappa.

On entendit le concierge pousser la porte de sa maison, s’approcher de celle de la ville, faire grincer la clef dans la serrure et faire basculer la barre.

Puis la porte s’entrouvrit de manière à laisser passer un nez rougi par le froid.

— Qui êtes-vous ? demanda le portier.

— Qui nous sommes… — Il est bon, lui dit Gustave, affectant le plus grand aplomb. — Des jeunes gens de la ville, parbleu !

— Vos cartes, alors ?

— Nos cartes… Quelles cartes ?

— Vous n’avez pas de cartes ?

— Non.

— Alors, bonsoir ! vous n’entrerez pas.

Et, avant que les deux jeunes gens eussent eu le temps de faire la moindre observation, la porte était refermée.

Gustave et Hippolyte se regardèrent consternés. Ils avaient retrouvé des forces pour venir jusqu’à la porte, mais, à la porte, ces forces les abandonnaient.

Que faire ? Que devenir ?

Passer la nuit dehors ? Les pauvres diables, déjà à moitié gelés, gèleront tout à fait.

Gustave songea naturellement au corps de garde dont on voyait briller la chaude lumière à travers les carreaux gercés.

Enfant, il avait tant de fois passé la nuit au corps de garde des douaniers de Caen, pourquoi ne passerait-il pas une nuit au corps de garde des douaniers de Lille ?

Les pieds étaient gelés sur la neige. Ce fut une douleur que de les arracher du sol. Puis on sait combien, après les grandes fatigues, les haltes rendent difficile un nouveau départ.

Les deux jeunes gens, se traînant sur leurs pieds endoloris et sanglants, gagnèrent le corps de garde, et, s’adressant à la sentinelle, leur dernière ressource :

— Messieurs, dirent-ils, nous avons oublié nos cartes, de sorte que le portier refuse de nous laisser rentrer. Permettez-nous de passer la nuit au corps de garde.

— C’est défendu, répondit la sentinelle.

Les deux jeunes gens jetèrent un cri de douleur.

L’accent avec lequel cette réponse leur avait été faite disait assez qu’il serait inutile d’insister.

En ce moment on entendit sur la route retentir ce bruit particulier aux diligences, bruit de chaînes, de grelots, avec accompagnements de coups de fouet.

Gustave se ranima au grondement de ce tonnerre lointain.

— Hippolyte, une idée !

— Est-elle bonne ?

— Je crois bien, nous allons entrer.

— Comment cela ?

— Tu vas voir.

— Mais enfin explique-toi.

— Je n’ai pas le temps. Fais ce que je ferai.

En effet, la pesante machine avait rejoint et s’arrêtait devant le corps de garde, pour permettre à un douanier de monter, la visite ne se faisant que dans la ville.

Gustave s’approcha.

— Conducteur, cria-t-il, nous avons oublié nos cartes. Impossible de rentrer dans la ville. Laisse-nous monter sur l’impériale, ou nous mourons de froid.

— Hue ! fut la seule réponse du conducteur.

Et les chevaux partirent au grand trot.

— Alerte, Hippolyte ! cria Gustave ; place-toi d’un côté de la voiture, et moi de l’autre. Accroche-toi à la poignée de la portière, et nous entrerons avec la diligence.

La manœuvre commandée fut exécutée à l’instant même.

Pendant les cinquante pas qui séparaient le corps de garde de la porte on courut sans sentir ni la fatigue, ni les blessures, ni la faim. L’espérance avait tout fait oublier.

Au bruit de la diligence, comme par enchantement, la porte s’ouvre, la voiture passe, la porte se referme, Gustave est entré ! Il se retourne et regarde autour de lui : pas d’Hippolyte !

Qu’était-il arrivé ?

Ce qui était arrivé, le voici.

La porte s’était ouverte à deux battants, le portier tirant un des battants, sa femme l’autre.

Gustave se trouvait être du côté du portier. Peut-être l’avait-il vu ; mais, en tout cas, il ne l’avait pas arrêté.

Hippolyte était du côté de la femme. La femme l’avait saisi par le pan de sa redingote. Hippolyte, qui connaissait la maturité du vêtement, n’avait point osé risquer de le lui arracher des mains. Il s’était laissé mettre à la porte.

Disons, à l’honneur de Gustave, qu’il n’eut pas un instant l’idée de rester dans la ville quand son ami était dehors.

Il s’approcha du portier.

— Monsieur, lui dit-il, laisser entrer, je vous en supplie, mon camarade.

— Allons donc ! dit le portier ; pourquoi est-il si bête ? Il n’avait qu’à faire comme vous. Vous êtes entré ? eh bien vous êtes entré, quoi !... Laissez-le dehors, et restez dedans.

— Monsieur, je vous supplie d’avoir pitié de lui et de lui ouvrir la porte.

— Impossible.

— Alors, laissez-moi le rejoindre.

— Oh ! quant à cela, avec bien du plaisir. Allez !

Et, prenant le jeune homme par les épaules, tandis que sa femme tirait la porte à elle, il le lança par l’ouverture aussitôt que l’ouverture fut assez large pour qu’un corps pût y passer.

Puis tous deux, de peur de surprise, se mirent à repousser la porte d’un commun effort.

Les jeunes gens n’eurent pas même l’idée de lutter, ils étaient trop abattus.

La neige recommençait à tomber.

Hippolyte était appuyé contre le parapet, les bras pendants, la tête inclinée sur la poitrine.

Gustave alla, non pas s’asseoir, mais s’appuyer à côté de lui. Au bout de quelques minutes, tous deux relevèrent la tête en même temps.

Une voiture s’approchait, et même était plus proche qu’on eût pu le croire, son roulement s’éteignant sur l’oreiller de neige qui couvrait la grande route.

On la vit, comme un point sombre, se rapprocher et grandir rapidement.

— Ah ça ! cette fois-ci, dit Gustave, seras-tu plus adroit que la première ?

— Je tâcherai, dit Hippolyte d’un air abattu.

Gustave jeta un regard sur la voiture.

— C’est une berline, dit-il. Écoute, ajouta-t-il, cette fois-ci, je vais me mettre du côté de la femme ; mets-toi du côté de l’homme, toi. L’homme est le moins féroce des deux.

La même manœuvre s’opéra, avec cette différence qu’au lieu de courir à droite, Gustave courait à gauche, et qu’au lieu de courir à gauche, Hippolyte courait à droite.

La porte s’ouvrit. Il y eut un instant de lutte ; un cri de douleur se fit entendre. Comme la première fois, Gustave était passé.

Il regarda autour de lui, éclipse totale d’Hippolyte.

La femme avait empoigné Gustave par sa redingote ; mais elle s’était enfoncée les épingles noires dans la chair.

C’était elle qui avait poussé le cri qu’on avait entendu. Gustave avait passé.

Quant à Hippolyte, il s’était laissé prendre et mettre à la porte par le concierge.

Même prière de Gustave, même refus du concierge, même sortie de Gustave dans la campagne, accompagnée, cette fois, d’un vigoureux coup de pied au derrière.

Cette fois, Gustave n’eut qu’un mot pour Hippolyte :

— Imbécile !

— Je vais me jeter dans le fossé, répondit Hippolyte.

— Il y a deux pieds d’eau ; tu te casseras les jambes et tu ne te noieras pas. Oh ! si tu devais te noyer, si j’étais débarrassé de toi à tout jamais, je ne dis pas.

— Gustave ! s’écria Hippolyte d’un ton lamentable.

— Ah ! c’est qu’aussi il y a de quoi se damner ! Je suis furieux… Tiens, veux-tu nous donner des coups de poing ? cela nous échauffera !

— Je n’ai pas même le courage de me battre.

— Bon ! est-ce que nous allons rester là à crever comme deux chiens ?

— Marchons.

C’était la dernière ressource des deux malheureux, qui marchaient depuis douze heures.

— Oui, marchons.

— Où irons-nous ?

— Je n’en sais rien… mais marchons toujours.

Et, d’un élan désespéré, les deux jeunes gens se mirent à courir sur la grande route.

— Tiens ! dit Gustave, une guérite !

— Où cela ?

— Regarde.

Et il lui montra du doigt une guérite abandonnée, qui dessinait sa silhouette noire sur le tapis d’un blanc sans tache.

Tous deux gagnèrent la guérite.

Les pieds nus portaient sur du bois, au moins.

— J’ai bien faim, dit Hippolyte.

— Eh bien ! mais nous avons du pain.

— Ah ! c’est vrai, le pain de la femme.

Le pain était gelé dans la poche, et craquait sous les dents. On ne le dévora pas moins jusqu’à la dernière miette.

Le pain mangé, les mâchoires continuèrent leur mouvement. Seulement le mouvement était plus précipité : les dents claquaient.

Les deux amis s’attachèrent l’un à l’autre, tâchant de se réchauffer dans un embrassement qu’on ne peut comparer qu’à celui des signes grelottant du Jardin des Plantes, dans les froides journées d’automne.

— Tâchons de dormir, dit Gustave.

— Dors, si tu peux ; quant à moi, cela m’est impossible, j’ai trop froid, je me meurs.

— Eh ! non, imbécile ! est-ce qu’on meurt de froid ?

— Ah ! mon ami, en Russie…

— C’était en Russie, et nous sommes en France. Bah ! une nuit est bientôt passée.

Et Gustave se mit à chanter le couplet de Stanislas :

 

Un vieux soldat doit souffrir et se taire,

Sans murmurer !

 

Hippolyte répondit par un soupir ; si la guérite ne l’eût soutenu, il fût tombé à la renverse.

— Ma pauvre mère ! murmura-t-il.

— Égoïste ! s’écria Gustave, je dis papa depuis une heure, moi ; mais, au moins, je le dis tout bas.

— Ah ! fit Hippolyte.

— Tu ne veux pas dormir ?

— Je ne le peux pas.

— Eh bien ! allons, voyons, causons… causons de ce que nous ferons demain. Demain… M’écoutes-tu ?

— Je tâche.

— Demain, nous vendrons les bas à trousse ; nous en aurons toujours bien vingt sous.

— Crois-tu ?

— Ce serait bien le diable !

Vingt sous !… C’était leur ambition.

— Si nous avions vingt sous, que ferions-nous ?

— Avec vingt sous, dame ! on entre hardiment dans un cabaret ; on se chauffe.

— Oui, nous nous chaufferons, d’abord.

— Puis nous boirons chacun une tasse de café bien chaud.

— Bouillant !

— Avec une bonne tartine de pain.

— Rôti !

— Oui.

— Bon !

— Alors, nous serons frais.

— Nous le sommes déjà pas mal.

— Ah ! tu plaisantes, nous sommes sauvés ; et moi qui m’extermine pour faire rire monsieur !… Farceur, va !

— Oh ! qu’il fait froid ! murmura en grelottant Hippolyte. En effet, on arrivait à cette heure de la nuit qui touche au matin, et qui, fraîche même en été, est glaciale en hiver.

— Demain, balbutia Hippolyte, nous ne pourrons plus marcher.

— Bah ! nous penserons que nous jouons le soir. L’idée que je joue la comédie me donne, non pas des pieds, mais des ailes.

— Ah ! qu’il fait froid ! soupira Hippolyte, avec un tel accent de tristesse, que Gustave n’eut plus même le courage de parler. Les jeunes gens fermèrent les yeux, non pas dans l’espoir de dormir, mais pour se faire illusion à eux-mêmes.

Au bout d’un certain temps, Gustave rouvrit les siens.

— Tiens, dit-il, je crois que voilà le jour !

— Ah ! c’est le dernier.

— Voyons, fais-lui bon visage, au moins.

— Hippolyte rouvrit les yeux.

— Eh bien ! mais, si c’est le jour, dit-il, les portes doivent être ouvertes !

— Parbleu !

— Entrons en ville, alors.

— Il faut d’abord décoller mes pieds. Ah ! aïe !!!

Les deux jeunes gens sortirent de la guérite hospitalière. La porte de la ville était en effet ouverte. Ils entrèrent triomphalement, couvrant de leurs malédictions le portier, qui se chauffait lâchement devant son poêle.

IX

Les deux tasses de café. – Une idée au fond de la tasse. – Vente des bas à trousse. – Le père Dumanoir à l’hôtel du Singe Couronné. – Le tour de ville. – Le carême fait baisser les recettes. – Jeûne général. – Gustave songe à retourner auprès de son père. – Le truc de la grenouille.

À vingt pas de l’autre côté de la porte, un bouchon apparut.

— Entrons, dit Hippolyte.

— Un instant, et les souliers ?

— Tu as raison.

On tira les souliers des poches, et on se chaussa.

Il fallait avoir un véritable respect des convenances pour forcer de pauvres pieds endoloris et ensanglantés à entrer dans un cuir racorni, dur comme du fer-blanc, coupant comme un rasoir.

On se chaussa donc, et, une fois chaussé, on entra.

— Oh ! un poêle ! s’écria Hippolyte.

Et il courut au poêle, dont il serra fraternellement le tuyau contre sa poitrine.

— Du café ! cria Gustave du ton d’un millionnaire ; et bien chaud, très chaud, bouillant ! Hum ! Hum !

Au bout de dix minutes, on apportait deux tasses de café. Les deux tasses furent avalées d’un trait.

Gustave regarda Hippolyte.

— Eh bien ! dit-il, Sybarite, te plaindras-tu encore ?

— Et de l’argent ?

— Et les bas à trousse !

— Oui.

— Écoute, tes souliers sont moins éculés que les miens.

— Tu crois.

— Tu es plus adroit que moi.

— Tu crois.

— Écoute bien ; voilà ce que tu vas faire.

— J’écoute.

— Il y avait dans la troupe de Zozo du Nord une danseuse qui s’appelait mademoiselle Mine.

— Mademoiselle Mine ?

— Oui, nous avons joué à Lille.

— Bien.

— Mademoiselle Mine avait une sœur, une charmante personne qui la venait visiter.

— Qu’est-ce que nous fait toute cette histoire ?

— Attends donc, tu vas voir, que diable ! Mademoiselle Mine avait une sœur, une charmante personne qui demeurait au marché au poisson.

— Il est grand le marché au poisson.

— Il n’y a pas à s’y tromper ; elle demeurait à un des angles, il n’y en a que quatre.

— À quel étage ? Je te préviens que s’il y a à monter…

— Il n’y a qu’à descendre.

— Alors elle demeure ?

— À un étage au-dessous du rez-de-chaussée, dans une cave.

— Bon !

— Tu iras la trouver de ma part.

— C’est bien.

— Tu ne lui diras pas que je suis ici.

— Non.

— Tu lui diras seulement que tu es mon ami.

— Après ?

— Et tu la prieras de se charger de vendre les bas à trousse ; elle les vendra toujours plus avantageusement que nous, elle.

— Tiens, c’est une idée.

— Malhonnête ! Crois-tu donc qu’on en manque d’idées ?

— Non, quand tu es auprès du poêle.

— Bon ! et qui donc a eu l’idée de prendre le chemin de traverse ?

— Ah ! oui, vante-toi de celle-là.

— Allons, va trouver mademoiselle Mine. Rapporte cent francs, si tu peux, mais ne rapporte pas moins de vingt sous.

— On fera son possible.

— Pars, tu as ma bénédiction.

Trois quarts d’heures après, Hippolyte rentra, le visage épanoui.

Les bas à trousse avaient été vendus quarante sous par mademoiselle Mine cadette.

Tous frais payés, il resta vingt-quatre sous. On avait déjeuné avec un morceau de pain, un morceau de fromage, un verre de bière.

— Garçon, deux petits verres, et en route, dit Hippolyte.

— Voyez-vous ce gaillard-là, qui disait qu’il ne pourrait pas marcher ! Mais ton père t’attend donc pour tuer le bœuf gras, enfant prodigue, que tu fais de pareilles dépenses ?

On but les deux petits verres, et l’on se mit en route, chacun ayant un croûton de pain dans sa poche et une réserve de dix sous.

Il est vrai que l’on n’avait plus les bas à trousse, mais enfin on ne peut pas tout avoir.

Deux heures après, on entrait à Armentières.

— Avez-vous vu des comédiens ? demanda Gustave au premier bourgeois qu’il rencontra.

— Sur la grande place à gauche, au Singe couronné.

— Bon ! le chemin de la grande place, s’il vous plaît ?

— Toujours tout droit.

— Merci ! Eh bien, tu vois que le père Dumanoir est un honnête homme.

— Tu sais le proverbe : « qui perd pèche. »

— Et sa cassette, une honnête cassette…— Ce serait le moment de savoir un peu ce qu’il y a dedans.

— Je l’ai secouée un jour, cela sonnait comme des noix… J’en mangerais bien, à propos, des noix.

— Garçon ! du dessert à monsieur. Oh ! le vilain défaut que la gourmandise !

Et les deux jeunes gens gagnèrent à grands pas la place.

Le bourgeois n’avait pas menti, le père Dumanoir et le reste de la troupe ralliée à lui étaient à l’hôtel du Singe couronné, occupés à faire à la main des billets que l’on comptait porter de maison en maison.

En apercevant les deux jeunes gens, le père Dumanoir prit son chapeau à deux mains, l’introduisit entre ses deux genoux, peigna sa bouffette, et se redressant :

— Mes bien bons amis, vous êtes un peu en retard, dit-il.

— Nous nous sommes perdus, dit Hippolyte.

— Mettez-vous là et écrivez.

— Écrivons, quoi ? des billets ! mauvais moyen de publicité, dit Gustave.

— Mon bien bon ami, en proposez-vous un autre ? répondit le père Dumanoir.

— Je propose de faire le tour de la ville avec le tambour.

— Nous y avons bien pensé, mais il demande vingt sous, ce satané tambour.

— Je fais l’avance des vingt sous à la troupe, à la condition que je les prélèverai sur la recette.

— Accordé ! cria-t-on d’une seule voix.

— Mais, mon bien bon ami, que jouerons-nous sans costumes ? demanda le père Dumanoir.

— La pièce militaire Sans tambour ni trompette, Michel et Christine, Adolphe et Clara.

— Allons, soit.

Et il remit son chapeau sur sa tête.

On alla chercher le tambour, qui demanda à être payé d’avance. Monsieur Gustave lui tendit majestueusement ses vingt sous.

Le tambour prit les vingt sous.

— Et maintenant, dit-il, vous me donnerez bien une place pour ma femme et mes deux enfants.

— Êtes-vous de la garde nationale ?

— Oui.

— Vous aurez quatre places, mais vous nous prêterez votre uniforme.

— C’est dit.

— En route, alors.

Et le tour de ville commença.

On joua avec l’uniforme de deux gendarmes, l’habit du tambour et la défroque du garde champêtre.

On fit soixante francs de recette, les frais payés.

Comme Ferdinand le Cosaque n’était plus là pour enlever cinq parts et demie, chacun, les vingt sous de Gustave religieusement prélevés, eut part entière.

Cinq francs soixante centimes.

C’était le Pactole, s’il eût coulé tous les jours.

Mais, au lieu d’être en crue comme le Nil, le Pactole était en baisse.

Nul ne peut dire, de science certaine, la cause de la crue du Nil. Nous allons dire, sans crainte de démenti aucun, la cause de la baisse du Pactole.

On entrait dans le carême.

Temps de jeûne pour la chrétienté, surtout pour les comédiens, particulièrement pour ceux de province.

Un soir qu’on n’avait fait que dix francs, il est vrai que c’était au-dessous des frais, Gustave dit à Hippolyte :

— Hippolyte, je me rends.

— Qu’est-ce que cela veut dire, « je me rends ? »

— Cela veut dire que je suis vaincu.

— Et que…

— Et que je vais aborder un nouvel emploi.

— Lequel ?

— Celui des fils repentants. Je débute par l’enfant prodigue. Demain, je pars pour Caen. Je tombe aux pieds du père et je fais ce qu’il veut, dût-il exiger que je ne joue plus la comédie.

— Renégat, va !

— Que veux-tu ? la force humaine a sa mesure.

— Combien as-tu pour partir ?

— J’ai ce qu’il me faut, neuf francs ; quatre pour acheter une paire de souliers, cinq francs pour faire la route d’ici à Paris.

— Sais-tu qu’il y a plus de cinquante lieues de Lille à Paris ?

— Cinquante-cinq ! c’est vingt sous par étape, à onze lieues par jour.

— Et de Paris à Caen, combien de lieues ?

— Cinquante-trois.

— Cent huit en tout !

— Bon ! cela s’avale.

— Cent huit lieues avec cent sous, ce n’est pas un sou par lieue ; tu auras du tirage.

— À Paris, je trouverai bien un ancien camarade qui me prêtera quelque chose.

— C’est décidé ?

— Irrévocablement.

— Bon voyage.

— Embrassons-nous.

— Demain…

— Demain, je serai en route avant que tu ne sois éveillé.

— Alors…

Les deux jeunes gens s’embrassèrent.

— À propos, dit Gustave, avant de te quitter…

— Quoi ?

— On ne sait pas dans quelle position on peut se trouver.

— Tu as raison.

— On peut être obligé d’aller paître dans les champs et de ne plus même trouver de navets.

— Nous avons passé par là.

— Eh bien, je veux te faire un cadeau avant de te quitter.

— Donne.

Et Hippolyte tendit les deux mains.

— Être matériel, va !

— Dame !

— C’est à ton moral que je m’adresse.

— J’aimerais mieux que ce fût à mon physique.

— Je vais tâcher de passer de l’un à l’autre. Tu sais que je t’ai raconté que tous, tant que nous étions, dans la haute ou la petite banque, nous avions des trucs.

— Oui, tu m’as dit cela.

— Je t’ai raconté les trucs de tout le monde, excepté le mien.

— Tu avais donc un truc aussi, toi ?

— Je pêchais des grenouilles.

— Pourquoi faire ?

— Pour les manger, donc !

— Pouah !

— Tu as diablement tort ; c’est tout simplement un manger délicieux, quelque chose entre l’anguille et le poulet.

— Oh ! la canaille !

— Comment ?

— Tu me fais venir l’eau à la bouche !

— Ah ! ah ! tu ne méprises donc plus la grenouille ?

— Tu sais la confiance que j’ai en toi.

— Eh bien, écoute… seulement il faut qu’il ne gèle plus.

— Oh ! il finira par dégeler !

— Espérons-le… Tu choisis un pays où il y a beaucoup de mares.

— Je n’ai pas besoin de le choisir, j’y suis : il y a des mares partout dans ce pays-ci.

— Le soir, tu sors, tu fais cinq cents pas dans les champs ; tu écoutes de quel côté il vient le plus de coassements.

— Va toujours.

— Le lendemain, tu te diriges de ce côté-là…

À propos, il faut être trois.

— Comme les Parques.

— Ou comme les trois Grâces… Moi, j’allais toujours avec Fafiou et Flageolet. Arrivés au bord d’une mare, tu explores la surface de l’eau ; tu vois cette surface trouée par dix, quinze, vingt museaux de grenouilles : elles sont là comme des feuilles vertes, s’appuyant sur leurs pattes écartées et écarquillant leurs deux yeux d’or. Tu te dis : « Bon ! » ; puis tu coupes deux baguettes, l’une longue de douze à quinze pieds, l’autre de dix-huit ou vingt pouces ; à chacune d’elles, tu laisses le commencement d’une branche faisant crochet ; seulement, ce crochet doit se trouver à l’extrémité la plus mince de la gaule de douze ou quinze pieds, et à l’extrémité la plus forte de la baguette de dix-huit ou vingt pouces… Tu suis mon raisonnement, n’est-ce pas ?

— Parbleu !

— Tu donnes la baguette de dix-huit à vingt pouces à tes amis ; tu gardes la gaule de douze à quinze pieds. Avec ta gaule, tu t’approches du bord de la mare ; tu choisis celle des grenouilles par laquelle il te convient de commencer ; tu la touches légèrement du bout de ta gaule... légèrement ! tu comprends ! si tu la touches brutalement, elle plonge, et bonsoir, la grenouille.

— Légèrement !

— Légèrement… de manière à la caresser ; puis, avec le bout de la gaule, tu l’attires à toi, tout doucement, avec précaution… Si tu l’attires trop vite, d’ailleurs, elle te prévient : elle fait crrroâ !

— C’est étonnant comme tu imites bien la grenouille !

— Je l’ai pratiquée... Tu l’attires donc tout doucement, tu l’attires, tu l’attires, jusqu’à ce qu’elle soit à ta portée ; alors, tu lui passes la main sous le ventre… Il n’y a pas de danger qu’elle se sauve si tu prends les précautions que j’ai dit ; et vlan ! d’une claque, tu la jettes à quinze pas sur le gazon ! Tes deux amis sautent dessus : l’un la prend par les pattes de devant, l’autre par les pattes de derrière : celui qui la tient par les pattes de devant la coupe en deux à l’endroit où apparaissent en saillie les deux petits os qui font ressort ; celui qui tient les pattes de derrière les dépouille, les noue et les enfile dans la baguette de dix-huit à vingt pouces. Toi, pendant ce temps-là tu as choisi une seconde à qui tu fais comme à la première, puis tu choisis une troisième, puis une quatrième, puis autant qu’il y en a ! Quand il n’y en a plus, tu vas à une autre mare, et ainsi de suite. À trois, quatre, cinq, six douzaines de grenouilles, – selon que tu les aimes plus ou moins ou que vous avez plus ou moins d’appétit, toi et tes compagnons –, tu arrêtes ta pêche.

— Mais ce n’est pas le tout que d’avoir des grenouilles. Il faut quelque chose pour les assaisonner, et n’importe quoi pour manger avec !

— Attends donc ! Justement voici ce que nous faisions : nous entrions chez un paysan ; Flageolet jouait un air de cornet à piston ; Fafiou faisait trois sauts périlleux en avant, trois sauts périlleux en arrière, et le paysan nous donnait soit un peu de beurre, soit un peu de saindoux, soit un peu de crème. Nous allions chez un second paysan : Flageolet reprenait son cornet à piston, Fafiou faisait ses trois sauts périlleux en avant, ses trois sauts périlleux en arrière, et le paysan nous donnait un morceau de pain. Enfin, nous allions chez un troisième paysan : Flageolet et Fafiou donnaient une troisième représentation, et le troisième paysan nous prêtait son feu et une casserole. Tu as assez d’intelligence pour comprendre le reste. La même chose peut se faire seul ; elle prend plus de temps, voilà tout, attendu qu’on est obligé de pêcher les grenouilles, de courir après, de les attraper, de les couper en deux et de les dépouiller sans aucun secours ; mais, dans ce cas, on n’a besoin d’en pêcher que deux douzaines au lieu de six, ce qui revient au même.

— Ah ! cependant, il y aurait un inconvénient pour moi : c’est que je ne sais ni jouer du cornet à piston, ni faire les trois sauts périlleux en avant et en arrière.

— Non, mais tu as une belle voix ; tu entres chez le paysan, tu te poses en troubadour, tu chantes :

 

Ma Fanchette est charmante

Dans sa simplicité,

Et sa mine piquante

Vaut mieux que la beauté !

 

et tu arrives aux mêmes fins ; le premier paysan te donne du beurre, du saindoux et de la crème ; le second paysan te donne un morceau de pain, et le troisième te laisse faire ta fricassée. Le lendemain, tu vas dans un autre canton. C’est là ce qu’on appelle le truc de la grenouille. Et, maintenant, rembrasse-moi ! Je pars plus tranquille, car j’ai l’orgueilleuse conviction d’être ton bienfaiteur !

Les deux jeunes gens se rembrassèrent, et, le lendemain, avant le jour, monsieur Gustave était sur la route de Paris.

X

Gustave à la barrière du faubourg Saint-Martin. – Disparition de l’auberge de la mère Carré. – Une bonne nuit dans une cave. – Un généreux ami. – Gustave sur la route de Caen. – Une carriole. – Espoir et déception. – Un gîte dans une voiture de blanchisseuse. – Marche effrénée. – Arrivée à Caen. – Le père déménagé. – Un dernier effort. – Gustave dans les bras du père.

Le cinquième jour après celui du départ, à deux heures de l’après-midi, monsieur Gustave était à la barrière Saint-Martin, flairant l’odeur des civets et des matelotes, mais sans un sou pour se mettre un morceau de lièvre ou de barbillon sous la dent.

Les derniers deux sous avaient été employés le matin, à l’île Adam, à acheter une miche de pain.

Et cependant monsieur Gustave avait résolu une chose : c’était de n’entrer dans Paris qu’à dix heures du soir.

Pourquoi cela ?

Vous allez comprendre.

Monsieur Gustave comptait loger au coin de la petite rue Saint-Nicolas, chez madame Carré. Il connaissait la maison, l’avait étudiée en dessinateur, savait de quelle façon les lumières et les ombres étaient ménagées. Or, en se plaçant dans l’ombre, son dénuement serait moins visible ; puis, si ce qui était probable, il n’y avait pas de place dans l’hôtel, au lieu de le renvoyer, comme on ne manquerait pas de le faire à une heure de la journée où il aurait le temps de chercher un autre gîte, on le garderait, dût-on le faire coucher dans un coin sur une botte de paille ; c’était tout ce que monsieur Gustave ambitionnait.

Voilà, j’espère bien, deux raisons suffisantes aux yeux de nos lecteurs pour que monsieur Gustave agît comme il agissait.

Au reste, si elles ne suffisaient pas, nous en serions désespérés, attendu que nous n’en avons pas d’autres à leur offrir.

Monsieur Gustave attendit donc à la barrière, se chauffant aux réchauds des marchands de marrons.

À dix heures sonnant, il entra en ville.

Quand on vient de faire cinquante-cinq lieues en cinq jours, ce n’est pas une grande affaire que de descendre le faubourg Saint-Martin, surtout quand on va trouver au coin de la rue, là, toute prête à vous recevoir, l’auberge de la mère Carré, de cette bonne mère Carré, qui appelait monsieur Gustave son petit Étienne.

Se présentera-t-il sous le nom de Gustave ou d’Étienne ?

Sous le nom d’Etienne.

Mais où diable est donc l’auberge de la mère Carré ?

Ouais !

Démolie, rasée, entourée d’une palissade de planches !

Ah !...

Gustave alla s’asseoir sur une borne, au coin de la petite rue Saint-Nicolas. On eût pu le prendre pour Ulysse rentrant à Ithaque, s’il eût trouvé un chien qui consentît à mourir de joie en le revoyant.

Comme il n’avait pas de chien, c’était tout simplement monsieur Gustave ; mais monsieur Gustave fort abattu, cette fois.

Il n’était cependant pas homme à se laisser abattre tout à fait.

Cette résolution prise, le voyageur se leva.

Une porte avait été ménagée dans la palissade.

Cette porte fermait en dedans avec une ficelle à œillet et un clou à crochet.

Il passa sa main entre deux planches, trouva la ficelle, la décrocha, ouvrit la porte, et la referma derrière lui.

Puis il tâta du pied le terrain, trouva un escalier de cave, descendit douze degrés, et se trouva dans la tiède atmosphère des demeures souterraines.

Un bonheur n’arrive jamais seul.

Monsieur Gustave avait trouvé un gîte ; il allait trouver un lit.

On avait vidé les vieilles paillasses de l’hôtel de madame Carré dans un coin de la cave.

Cela faisait un lit doux comme l’édredon !

Monsieur Gustave ôta sa redingote de peur de la faner, et s’enfonça jusqu’au cou dans la paille.

À part l’estomac qui criait famine, la nuit fut donc assez bonne ; par comparaison avec la nuit de la guérite, elle fut même excellente.

Le lendemain au point du jour, Gustave se leva, secoua sa belle chevelure noire, et s’en alla trouver un ami.

L’ami lui donna à déjeuner et lui prêta trente sous !

Il s’agissait de faire cinquante-trois lieues avec trente sous. Bah ! on avait fait tant de choses difficiles, qu’on finirait bien par faire une chose impossible.

Gustave l’entreprit, non pas comme Néron, parce qu’il était désireux de l’impossible, mais parce qu’il était contraint par la nécessité.

À deux heures de l’après-midi il sortit de Paris.

À dix heures du soir, il arrivait à Mantes.

C’était déjà quatorze lieues d’avalées sur cinquante-trois.

Le voyageur dépensa dix sous pour le logement, dix sous pour la nourriture : restaient dix sous pour les trente-neuf lieues.

Le lendemain, Gustave se mit en route dès le matin : il faisait un mauvais temps, gris, sombre, bas.

À une lieue de Mantes, il rejoignit un marchand qui voyageait avec sa voiture.

La voiture suivait le milieu du pavé.

Le marchand, confiant dans l’intelligence de son cheval, suivait, lui, un de ces petits chemins que les piétons tracent le long des fossés.

L’enfant prodigue guigna la voiture.

C’était une jolie carriole recouverte de toile cirée, suspendue sur l’essieu, c’est vrai, mais remédiant à l’inconvénient du cahotage par une banquette à courroies.

Cet examen le détermina à lier conversation avec le marchand.

Le marchand rendit la main.

— Est-ce que vous allez loin comme cela ? demanda-t-il après les premiers compliments échangés.

— À Caen, répondit le jeune homme.

— À Caen !… Vous n’y êtes pas encore !

Puis, étendant la main, pour s’assurer que quelques gouttes commençaient à tomber :

— Il y aura de la pluie auparavant.

— J’en ai peur !

— Tenez, la voilà qui vient.

— Diable ! nous allons être mouillés.

— Ah ! je ne le serai pas, moi.

— Comment cela ?

— Je vais remonter dans ma voiture.

Et, joignant l’exemple au précepte, il remonta en effet dans sa voiture, fouetta son cheval, et partit au trot.

Gustave avait perdu son marivaudage.

Au reste, jamais le pauvre voyageur n’avait essuyé pareil déluge ; à quinze lieues de Mantes, il s’arrêta…

Les dix derniers sous avaient été employés au déjeuner et au dîner.

Il ne fallait pas songer au coucher.

Une voiture de blanchisseuse, dételée devant la porte d’une maison, en fit les frais.

Le voyageur s’introduisit dans la voiture, et s’y accommoda de son mieux.

Restaient, pour le lendemain, vingt-quatre lieues à faire, et pas un sou pour acheter un petit pain, ou pour boire une goutte d’eau-de-vie.

À quatre heures du matin, le froid était si intense, l’eau qui filtrait à travers la toile était si glacée, que le voyageur résolut de se mettre en chemin.

Il lui restait vingt-quatre lieues à faire, et il lui était passé à travers le cerveau, comme une lueur de folie, de faire ces vingt-quatre lieues dans la journée.

À midi, il en avait fait quinze ; il tombait de faim et de fatigue. Il eut un instant l’idée de s’asseoir au bord du chemin ; mais, quoique se parlant à lui-même, il se dit tout haut :

— Si tu t’assieds là, Étienne, tu meurs là.

Et il continua de marcher.

À deux heures, il avait fait dix-huit lieux. Il ne lui en restait plus que six ; – il est vrai qu’il était presque fou.

Il marchait comme un homme qui a le vertige, d’un pas insensé, frénétique, furibond, la tête au vent, l’œil fixe, les lèvres entr’ouvertes, les dents serrées.

Sa respiration ressemblait à un rugissement.

Ceux qui voyaient passer ce jeune homme pâle, à l’œil fiévreux, aux poings fermés, aux bras roidis, se dérangeaient de sa route et disaient tout bas :

— Est-il donc enragé celui-là, de marcher d’un pareil pas ?

Et lui, marchait toujours ; ses muscles obéissaient à un mouvement mécanique ; on eût dit une machine remontée par la main de Satan ! Il lui semblait maintenant que la distance lui importait peu, et qu’il arriverait quelle que fût la distance.

Seulement, une fois arrivé, qu’adviendrait-il ?

Le Grec de Marathon, lui aussi, était arrivé à Athènes ; mais, en arrivant, il était mort !

À cinq heures du soir, sa marche ne s’était ralentie ni d’un pas ni d’une minute à la lieue.

Mais les arbres de la route, les maisons des villages, tout tournait autour de lui.

Ses temps battaient à lui faire croire que ses artères allaient se rompre.

Il avait un bruissement dans les oreilles, comme s’il côtoyait la chute du Niagara.

Il voyait rouge, comme s’il eût eu un nuage de sang sur les yeux.

Tout à coup, il entendit un bruit de tambours.

C’était la retraite.

Il approchait de Caen !

Il poussa un cri rauque, pareil au rugissement d’une hyène.

Bientôt la ville se dessina pareille à une masse noire toute transpercée de lumières.

Depuis la veille, à quatre heures, il n’avait pas mangé une miette de pain, pas bu un verre d’eau.

Il descendit le faubourg de Vaucelles comme un fantôme, suivit la rue Saint-Jean dans toute sa longueur, entra dans la rue des Carmes, se précipita dans l’allée de sa maison natale ; mais sans avoir la force de monter les trois étages, alla jeter ses deux mains contre une porte en criant :

— Le père est-il là ?

Un homme vint ouvrir.

— Tiens ! c’est Étienne, dit-il.

— Le père ! où est le père ? demanda le jeune homme haletant et s’appuyant contre la muraille pour ne pas tomber.

— Il est déménagé.

— Et où demeure-t-il ? mon Dieu !

— Rue des Postes, 12.

Le malheureux ne répondit pas un mot ; il se remit en route.

Il y avait cinq cents pas à peu près pour aller de l’ancien logement au nouveau.

Ces cinq cents pas lui parurent un instant plus difficiles à achever que les vingt-quatre lieues qu’il venait de faire.

La maison de la rue des Postes avait une allée, comme celle de la rue des Carmes.

Seulement il ne savait pas où demeurait son père, si c’était au rez-de-chaussée, au premier, au second ou au troisième étage.

Il se jeta dans l’allée en criant :

— Père ! père !! père !!!

Cet appel lamentable, le père l’entendit du second étage ; il reconnut la voix de son enfant, se précipita par les degrés et arriva comme il tombait presque évanoui.

— Ah ! mon pauvre garçon ! dit-il.

Et sans dire un mot de plus, sans lui adresser un reproche, il le prit dans ses bras, le porta au second étage, le dépouilla de ses haillons, le lava et le coucha comme lorsqu’il était enfant.

Étienne se laissait faire : il lui semblait avoir les bras et jambes cassés.

Il n’avait même plus la force de se plaindre.

XI

Le paquet de cheveux. – Le père raconte à Gustave un épisode de sa jeunesse.

Étienne ne saurait dire lui-même ce qui se passa dans la nuit qui suivit son arrivée ; il avait perdu connaissance ou à peu près. Il sentait de temps en temps ses lèvres se desserrer, puis une liqueur fortifiante humecter sa gorge desséchée ; puis les lèvres de son père, de cet homme qui dans les temps ordinaires ne l’embrassait jamais, les lèvres de son père se poser toutes frémissantes sur son front.

Son souvenir ne va pas au-delà de ces vagues détails.

Le lendemain seulement, en revenant à lui, il trouva sur une chaise, près de son lit, une pile de livres.

Le père s’était souvenu que lire, lire encore, lire toujours était une des distractions de l’enfance son fils.

Pendant huit jours, le jeune homme garda le lit. Quand il voulait en descendre pour aller chercher un objet quelconque, il en descendait les mains les premières, se traînant comme un phoque, aussi empêché de son train de derrière que si une roue lui eût passé dessus.

Un jour qu’en l’absence de son père il avait, pour se distraire, ouvert la vieille armoire de noyer, et que, cherchant sans savoir ce qu’il cherchait, il ouvrait les uns après les autres tous les tiroirs, au fond de l’un de ces tiroirs, il trouva un paquet de cheveux ficelés d’un ruban noir, et enveloppés dans un triple papier.

Ce ne pouvait être qu’un souvenir de famille ; ce souvenir éveilla sa curiosité.

Il mit ce paquet sous son traversin, et, quand son père rentra et, comme d’habitude, vint s’asseoir près de son lit, tirant le paquet de sa cachette :

— Qu’est-ce donc que cela, père ? demanda-t-il.

Le père n’eut pas besoin d’enlever le triple papier ; au simple contact de la main, il reconnut ce qu’il renfermait.

— Çà, dit-il, ce n’est rien.

Et il jeta le paquet au feu.

— Oh ! père ! s’écria le jeune homme en s’élançant pour rattraper ces cheveux qu’il se doutait être un souvenir plus précieux que son père n’affectait de le dire.

Mais le père le retint par le poignet jusqu’à ce que le papier, avec ce qu’il contenait, fût complètement réduit en cendres.

Alors il se renversa dans le fond de son fauteuil, laissa tomber, en soupirant, sa tête sur sa poitrine, et ferma les yeux.

Puis, de ses paupières closes sortirent deux larmes muettes, qui roulèrent sur ses joues, suivies de deux autres larmes.

Il était évident que cet homme de fer retournait en arrière, et, faisant un voyage dans le pays de sa jeunesse, remontait le chemin des illusions.

Le jeune homme, tout étonné, le regarda pleurer un instant ; puis, à son tour, il allongea ses lèvres, et, chose qu’il n’avait jamais osée, il baisa les joues du vieillard, à l’endroit même où les larmes les sillonnaient.

Le vieillard ouvrit les yeux, enveloppa de son bras la tête de son fils, et, lui appuyant à son tour la bouche sur le front :

— Étienne, lui dit-il, je t’entendais dire un jour à d’autres enfants avec lesquels tu jouais, et qui te demandaient : « Pourquoi donc a-t-il l’air si dur, le père Jean ? » je t’entendais dire : « Ah ! ce n’est pas qu’il soit méchant ; mais il paraît que, quand il était jeune, on ne lui a pas appris à rire. »

— Père !...

— Tu te trompais, Étienne : jeune, je riais comme les autres enfants. À dix-huit ans, j’étais un joyeux compagnon, et, pendant les trois premières années que je restai au régiment, quand on n’avait plus de comparaison pour peindre la gaieté, on disait : « gai comme Jean. » Maintenant je vais te raconter comment et pourquoi j’ai cessé de rire.

» J’étais l’aîné de mes frères et de mes sœurs, leur aîné de beaucoup, de sorte que lorsque mon père et ma mère allaient, soit à leur travail, soit à leurs affaires, c’était à moi qu’on laissait à la garde des autres.

» Aussi les plus petits m’appelaient-ils mère Jean ; les moyens, père Jean, et les plus grands, frère Jean.

» Au milieu de tout cela, celle que j’aimais le mieux, c’était un amour d’enfant qui se nommait Catherine, blonde, rose, fraîche, rieuse, et m’aimant comme je l’aimais, c’est-à-dire beaucoup.

» Quand je m’engageai, elle avait douze ans ; c’était en 1791. Je regrettai beaucoup mon père, ma mère, mes petits frères, mes petites sœurs ; mais ce que je regrettai plus que tout, c’est Catherine.

» Je partis. J’arrivai à l’armée, je me battis quatre ans, toujours gaiement, car je recevais de temps en temps des lettres de Catherine, qui me disait qu’elle se portait bien, et des lettres des autres, qui me disaient que Catherine devenait de plus en plus belle.

» Au siège de Mayence, j’attrapai une balle dans la jambe. Le chirurgien voulait absolument me la couper : je pris mon sabre, sous mon oreiller, et je lui déclarai que, si jamais il s’approchait de moi dans une intention pareille, je lui passerais mon sabre au travers du corps.

» Il se le tint pour dit et me fit soigner par ses élèves.

» Je guéris, à son grand regret.

» Toutes les fois que je passais devant lui, je frappais avec ma canne sur ma cuisse, et je disais :

» — Voyez !

» — Oui, me répondait-il, mais vous boitez.

» — Je boiterais bien autrement si je n’avais plus de jambe, disais-je.

» Et notre conversation se bornait là.

» Enfin, on entendit raconter qu’en Italie il y avait eu de grandes victoires ; qu’un jeune général nommé Bonaparte avait battu les Autrichiens, et que la paix allait être faite.

» Un jour, on m’envoya un congé illimité ; c’était une galanterie que me faisait le général Hoche, mon ancien camarade de lit.

» On me paya mon arriéré, montant à quatre cent trente livres ; c’était encore une galanterie du général, car on payait peu à cette époque-là.

» Il est vrai qu’on ne s’en battait pas plus mal.

» Je pris la diligence à Strasbourg, et, le sixième jour, j’arrivai à Caen.

» À un quart de lieue de la ville, je me fis descendre : je voulais revoir tout cela peu à peu, j’avais peur que l’émotion ne m’étouffât.

» J’entrai donc à Caen à pied.

» Un menuisier de mes amis, qui était sur sa porte, voyant un militaire venir en boitant et en dévorant tout des yeux, me regarda attentivement, me reconnut, et m’appela.

» J’entrai chez lui.

» J’étais bien aise, au reste, de cette occasion d’avoir des nouvelles de la famille.

» — Mon père ? demandai-je d’abord.

» — Il va bien.

» — Ma mère ?

» — Elle va bien.

» — Les petits ?

» — Ils vont bien.

» — Et… et Catherine ?

» Ma voix tremblait en demandant de ses nouvelles.

» — Elle vient de passer, allant à la vacherie ; tu vas la voir revenir, si tu attends seulement cinq minutes. Tu sais qu’on ne l’appelle dans tout le faubourg que la belle Catherine.

» J’attendis.

» Cinq minutes après, en effet, j’aperçus Catherine. Oh ! c’était bien cela ! c’était bien la belle Catherine !

» Tout mon cœur courut à elle. J’allais m’élancer hors de la maison ; mon ami m’arrêta.

» — Eh ! Catherine, la belle enfant ! dit-il, venez donc ici : on désire vous voir.

» Catherine s’approcha souriante, et chantant le dernier couplet d’une petite chanson que je lui avais apprise autrefois.

» À la porte, elle posa sa cruche à lait, et entra.

» — Qui veut donc me voir, voisin ? demanda-t-elle.

» Je tremblais de tous mes membres rien qu’au son de cette voix qui, chez la jeune fille, avait conservé le timbre frais et pur de l’enfant.

» — Qui ?... parbleu ! ce beau soldat ! Regardez-le… Ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à quelqu’un ?

» Catherine se retourna de mon côté, me regarda, rougit, pâlit ; puis, les lèvres frissonnantes :

» — Ah !... ah !... mon frère Jean !... s’écria-t-elle.

» Et elle fit un mouvement pour m’ouvrir ses bras.

» Mais, en même temps, ses yeux se fermèrent ; elle renversa sa tête en arrière, poussa un gémissement, comme si quelque chose se brisait dans son cœur, et tomba à la renverse.

» Je jetai un cri, je me précipitai sur elle : il était trop tard… je n’avais pu prévenir sa chute.

» Je la relevai entre mes bras, serrée contre ma poitrine.

» Elle était évanouie.

» Je me sentis prêt à tomber moi-même.

» — Oh ! Catherine ! chère Catherine !... Un médecin ! m’écriai-je, un médecin !

» Le premier médecin de la ville passait dans son cabriolet : on courut après lui, on l’arrêta.

» Il descendit et vint, se fit raconter l’événement, tâta le pouls de la malade, et secouant la tête :

» — N’importe ! dit-il, je vais la saigner.

» — Mon Dieu ! mon Dieu ! saigner ma pauvre Catherine ?

» — Aimez-vous mieux qu’elle meure ?

» — Mais, si on la saigne, répondez-vous d’elle ?

» — Il n’y a que Dieu qui réponde de la vie et de la mort.

» — Faites, dis-je.

» On banda le bras blanc de la pauvre enfant, je vis grossir ses veines, je vis briller la lancette, je vis la pointe approcher de sa chair, je vis le sang jaillir.

» Oh ! je sentis que je devenais fou… J’avais envie de tuer cet homme.

» Je me jetai sur une chaise, enfonçant ma main dans mes cheveux, pleurant à sanglots.

» J’entendis un soupir.

» Je relevai la tête.

» Il y avait à terre un saladier plein de sang.

» Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! comme j’aurais, moi, donné tout mon sang pour celui qui était là !

» Catherine regardait tout autour d’elle d’un œil hagard.

» — C’est moi, lui dis-je, Catherine ! c’est moi, c’est Jean, c’est ton frère !

» Elle essaya de parler : sa langue ne put d’abord articuler que des sons inintelligibles.

» Puis, après des efforts inouïs, elle balbutia ces mots :

» — Jean ! tu vas repartir !

» — Non ! non ! m’écriai-je, ma chère Catherine ; je suis revenu pour toujours, pour rester près de toi, pour ne plus te quitter. Sois tranquille, Catherine, c’est non-seulement frère Jean, mais père Jean, mais mère Jean !

» Elle essaya de sourire, mais sa bouche était déformée et son sourire effrayant.

» — Mère Jean ? père Jean ? dit-elle, comme un fou qui rappelle se souvenirs, ou plutôt comme un idiot qui essaye de comprendre. — Non, toujours frère Jean !

» Je regardai le médecin.

» — Eh bien, me dit-il, vous voyez qu’il y a du mieux. Tout à l’heure elle était morte : la voilà qui vit ; elle était muette : elle parle.

» — Oh ! oui ! Mais comment vit-elle ? comment parle-t-elle ?

» — Comme peut vivre et parler une femme qui vient d’avoir une congestion cérébrale.

» — Maintenant, que faut-il faire ?

» — Tout attendre de la jeunesse et de la nature.

» — Peut-on la transporter à la maison ?

» — Sans doute, si la maison n’est pas éloignée et si le mode de transport est doux.

» — La maison est à cent pas d’ici, et je la porterai dans mes bras.

» — Prenez garde, vous ne m’avez pas l’air bien fort non plus, vous ; et, tout à l’heure, vous boitiez.

» J’enlevai Catherine entre mes bras comme j’eusse enlevé un enfant de cinq ans.

» — Pardon, demanda le médecin, où demeurez-vous ?

» Je lui donnai mon adresse.

» — J’irai la voir tous les jours.

» — Et vous la guérirez ?

» — Je ferai mon possible.

» Je poussai un grand soupir : la promesse était bien vague ! et j’emportai Catherine dans mes bras.

» Tout le faubourg savait déjà l’accident arrivé à Catherine ; j’arrivai à la maison, suivi de plus de cent personnes.

» Mon entrée dans la maison paternelle fut triste. Je rentrais vivant, mais je rapportais ma sœur presque morte.

» Quelle différence avec ce que je m’étais promis !

» On coucha ma sœur.

» De son lit, ses yeux me suivaient, ne s’écartant pas de moi un seul instant.

» Chaque fois que je m’approchais de la porte :

» — Tu vas repartir ! balbutiait-elle avec anxiété.

» — Non ! non ! non ! m’écriais je, sois tranquille !

» Aussitôt que j’avais quitté la chambre, elle n’avait qu’un cri, cri douloureux, presque enfantin.

» — Frère Jean ! frère Jean ! frère Jean !

» Et je rentrais, lui disant :

» — Mais sois tranquille, Catherine… sois donc tranquille, puisque j’ai mon congé !

» On eût dit qu’elle n’entendait pas.

» Le médecin venait tous les jours ; mais, au lieu qu’il y eût amélioration, la pauvre Catherine allait de plus en plus mal.

» Un jour, le médecin me dit :

» — Ce sont vos moustaches, votre queue et votre uniforme qui l’inquiètent. Tant qu’elle vous verra ainsi, on ne lui fera pas comprendre que vous n’êtes plus soldat.

» Je montai à l’instant même dans ma chambre ; je rasai mes moustaches, je coupai ma queue, je jetai mon uniforme au fond d’une armoire.

» Puis je passai une blouse, et je rentrai.

» En m’apercevant ainsi transformé, un éclair de joie illumina son visage.

» — Ah ! dit-elle, voilà mon vrai frère Jean !

» Je m’approchai d’elle, je la pris dans mes bras ; elle appuya sa tête sur mon épaule, et murmura :

» — Quand je serai morte, tu retourneras à l’armée, mais pas auparavant, n’est-ce pas, frère ?

» Ah ! quand elle me disait de ces choses-là, vois-tu, je pleurais toutes les larmes de mon corps !

» À partir de ce moment-là, elle veillait en souriant, elle dormait en souriant.

» Un jour… un jour, elle mourut en souriant !

» Quand je fus bien sûr qu’elle était morte, je remontai dans ma chambre, je pris mon habit, mon chapeau, mon sabre, et, sans dire adieu à personne, ni à père, ni à mère, ni à frères, je rejoignis le régiment.

» Je ne revins que dix ans après.

» Depuis le jour de la mort de Catherine, je n’ai pas souri.

» Tu vois bien que tu avais tort, mon enfant, de dire qu’on avait oublié de m’apprendre à rire ; je le savais : seulement, j’ai désappris !... »

Étienne eût toujours ignoré cette histoire, s’il n’eût, un jour, comme nous l’avons dit, retrouvé ce paquet de cheveux ficelé d’un ruban noir, au fond d’un tiroir de la vieille armoire de noyer.

XII

Gustave s’ennuie. – Conseils du père. – Départ pour Paris. – Visite à mademoiselle Duchesnois. – Gustave déclame une tirade de tragédie. – Une lettre de recommandation pour Soumet. – Bienveillant accueil du poète. – Il recommande Gustave aux frères Seveste. – Gustave joue à Montparnasse. – Son engagement.

Un matin, le père regarda fixement son fils, et lui dit :

— Tu t’ennuies, Étienne ?

C’était vrai ; Étienne ne répondit pas.

— Viens avec moi, ajouta le père.

Et tous deux sortirent.

Le père conduisit Étienne chez le tailleur.

— Faites-moi deux pelures complètes à ce gaillard-là, dit-il ; une pour tous les jours, une pour les dimanches.

— Et pour quand vous faut-il cela, monsieur Jean ?

— Pour le plus tôt possible ; il retourne à Paris.

— Pour dimanche, alors.

— C’est impossible auparavant ?

— Impossible.

— Pour dimanche, alors.

Étienne ne s’ennuyait pas ; Étienne était préoccupé.

De quoi était-il préoccupé ? Parbleu ! de son diable de théâtre.

Mais d’où venait ce surcroît de préoccupation ?

Nous allons vous le dire.

En son absence, et pendant qu’il faisait cette malheureuse campagne de Flandre que nous avons racontée, mademoiselle Duchesnois était venue jouer à Caen, et y avait eu de grands succès.

Mais ce dont on parlait surtout à Caen, ce n’était point de son grand talent, c’était de sa parfaite bonté.

En effet, il était difficile d’être meilleure personne que ne l’était mademoiselle Duchesnois.

Or, tous ceux qui avaient eu affaire à elle chantaient les louanges de la grande tragédienne.

Une chose à laquelle devraient faire une plus grande attention les artistes qui vont en représentation en province, c’est à leur vie privée, c’est à leurs qualités personnelles.

L’artiste, en province, devient un objet de curiosité universelle ; ses moindres gestes sont épiés, ses paroles les plus frivoles sont répétées ; les murs de l’hôtel qu’il habite ont les yeux d’Argus, les portes ont les oreilles de Midas.

Tout le temps qu’il est dans la ville, on s’entretient de son talent.

Du jour où il n’y est plus, on s’entretient de ses défauts et de ses qualités.

Et pendant huit jours, quinze jours, un mois, ces qualités et ces défauts défrayent la conversation.

Aujourd’hui encore, on dit aux étrangers qui passent à Caen :

— Avez-vous connu mademoiselle Duchesnois, monsieur ? L’étranger répond oui ou non.

— Charmante femme, monsieur ! charmante femme ! ajoute le Canais en prenant sa prise, ou en tirant son cigare de sa bouche ; – pas physiquement, oh ! non, l’on ne peut pas dire que mademoiselle Duchesnois fût belle ; au contraire, on peut même avancer hardiment, et sans crainte d’être contredit, qu’elle était laide ; mais un cœur, voyez-vous, un cœur d’or ! –charmante femme, monsieur ! charmante femme !

Ce qu’on dit encore à Caen aujourd’hui, lorsque la conversation tombe sur mademoiselle Duchesnois, après bientôt trente ans écoulés, comme un écho réveillé du premier quart de ce siècle, on doit comprendre que c’était, au moment où elle venait de quitter la ville, le bruit général, le murmure universel.

C’était ce bruit, c’était ce murmure qui avaient à la fois chatouillé le cœur et les oreilles d’Étienne.

C’était donc cette idée que, tant qu’il resterait à Caen, il ne pourrait pas se présenter chez mademoiselle Duchesnois, qui rendait Étienne si triste, que son père s’était aperçu de sa tristesse, l’avait conduit chez le tailleur, l’avait fait habiller à neuf, et lui avait dit :

— Allons, je vois bien que tu as envie de retourner à Paris. Ce à quoi le jeune homme n’avait rien répondu, de peur de trop répondre.

Le jour du départ, le père mit cent francs dans la poche de son fils, et, le conduisant à la diligence :

— Ainsi, lui dit-il, tu retournes à Paris ?

— Oui, papa.

— Tu vas rentrer chez M. Bochard ?

— Oui, papa.

— Travailler à la Madeleine ?

— Oui, papa.

— Tu as suffisamment tâté du théâtre ?

— Oui, papa.

— Et tu ne t’y laisseras plus prendre ?

— Non, papa.

— Adieu donc, mauvais sujet !

— Adieu, papa.

Et le jeune homme partit, bien décidé à laisser son nom d’Étienne à la barrière, et à se présenter, dès le lendemain, chez mademoiselle Duchesnois, sous celui de Gustave.

Cette fois, comme l’hôtel de madame Carré avait disparu, il descendit rue Notre-Dame-de-Recouvrance, hôtel de Recouvrance.

Dès le même soir, il allait au Théâtre-Français demander l’adresse de mademoiselle Duchesnois.

Mademoiselle Duchesnois demeurait rue de la Tour-des-Dames, dans la Nouvelle-Athènes.

Le lendemain, à onze heures du matin, il sonnait à la porte de mademoiselle Duchesnois.

— Qui faut-il annoncer ? demanda le valet de chambre.

— Annoncez monsieur Gustave.

Comme on voit, Étienne s’était tenu parole.

On le fit entrer dans un cabinet, où il attendit mademoiselle Duchesnois.

Oh ! comme son cœur battait, comme il eût répété, s’il l’eût su, le monologue d’Hamlet attendant sa mère :

 

J’attends ! c’est simple à dire et terrible à penser !

 

Enfin, il entendit des pas, le frôlement d’une robe ; la porte s’ouvrit ; un domestique annonça mademoiselle Duchesnois, comme un huissier de Versailles eût dit : La reine ! et Clytemnestre parut.

Laide, mais gracieuse, avec des bras magnifiques, une jambe moulée sur celle de la Vénus du Milo — elle montrait volontiers cette jambe dans Alzire, – mademoiselle Duchesnois avait le charme de la bonté.

Elle sourit à ce beau jeune homme qui venait à elle, et, l’interrogeant à la fois du regard et de la voix :

— Vous avez désiré me voir, monsieur ? dit-elle.

— Ma foi ! mademoiselle, répondit le jeune homme en rougissant, il faut me pardonner ; je suis de Caen.

— Une bonne ville.

— Où tout le monde adore votre talent et votre bonté, et, comme je suis artiste…

— Artiste dramatique ?

— Ou à peu près. Je me suis dit : Mademoiselle Duchesnois est si bonne, que je suis sûr que, si elle peut m’être utile… Enfin, vous voyez, je suis venu, et me voilà. Croyez-vous qu’on puisse faire quelque chose de moi ?

— Dame ! le physique est beau ; maintenant, êtes-vous élève du Conservatoire ?

— Oh ! non.

— Avez-vous déjà joué ?

— Par-ci, par-là, en foire.

— Comment, en foire ?

— Je veux dire en province.

— Dites-moi un peu de tragédie.

— Quoi ?

— Une chose que vous n’ayez jamais entendue.

— Oh ! j’ai justement ce qu’il vous faut : c’est de l’Oreste de monsieur Soumet.

— Et vous n’avez pas vu Talma dans ce rôle ?

— Monsieur Talma était mort quand je suis venu à Paris pour la première fois.

Le jeune homme jeta son chapeau loin de lui, se campa dans l’attitude d’une statue antique, et commença :

 

J’étais dans ce tombeau qu’un dieu vengeur habite ;

J’y contemplais, avec un saint recueillement,

Les voiles déposés au fond du monument,

Et les cheveux d’Électre, et l’offrande récente

Qui remplaçait les dons de ma tendresse absente.

Après quinze ans d’exil, j’aillais renouveler

Mes serments sur l’autel où le sang doit couler.

Une femme a paru dans ce lieu triste et sombre ;

Pour observer ses pas, je me cachais dans l’ombre.

Elle semblait venir dans ce séjour des morts

Apporter ses regrets, bien moins que ses remords.

Se soutenant à peine, incertaine, agitée,

Aux marches de l’autel elle s’est arrêtée.

La lampe qui veillait dans ce lieu de douleur,

De ses traits convulsifs éclairait la pâleur ;

Elle pressait l’autel de ses mains défaillantes,

La prière expirait sur ses lèvres tremblantes,

Et du fond de son sein, de moments en moments,

Sortaient des cris plaintifs, de longs gémissements.

Pylade, à cet aspect, ma raison s’est troublée.

J’ai cru voir… Dieux ! j’ai vu de la terre ébranlée,

Aux bruits sourds du Tartare, aux lueurs des éclairs,

Monter entre elle et moi les filles des enfers.

« Frappe ! m’ont-elles dit, frappe ! voilà ta mère. »

Oui, ma mère !... Soudain, le spectre de mon père

S’est élancé vers elle, et, retenant ses pas,

Cherchait à l’entraîner aux gouffres du trépas.

Et, moi, moi, digne fils d’Atrée et de Tantale,

Témoin impatient de la lutte fatale,

J’éprouvais dans mon cœur, lassé d’être innocent,

Je ne sais quel besoin de répandre du sang.

D’un transport inconnu je ressentais l’atteinte,

Et j’allais… Sur l’autel la lampe s’est éteinte ;

Les déesses du Styx ont caché leur flambeau ;

Mes pas se sont perdus dans ce vaste tombeau ;

Une voix m’a crié : « Souviens-toi de ton père,

« Il t’attend cette nuit à l’autel funéraire,

« Clytemnestre y sera. » Cette effrayante voix

Dans l’enceinte funèbre a retenti trois fois.

J’en suis sorti muet, glacé, plein d’épouvante ;

Et ce prodige affreux, cette femme expirante,

Ces infernales sœurs, ce spectre furieux

Me poursuivent encore… ils sont devant mes yeux.

Je succombe…

 

— Bon ! dit mademoiselle Duchesnois, quand il eut fini, vous ne m’avez pas menti, et je vois, maintenant, que vous n’avez pas vu jouer la pièce.

— Ça ne m’a pas l’air d’un compliment, ce que vous me dites là.

— Ce n’est pas un compliment, non ; mais vous auriez tort, cependant, de prendre cette opinion pour une critique. Vous avez une belle voix, vous dites d’une façon originale ; c’est peut-être mauvais, mais, au moins, ce n’est ni vulgaire, ni médiocre.

— Eh bien ! alors, mademoiselle ?… dit le jeune homme.

— Alors, je vais vous donner une lettre pour Soumet ; il vous fera entrer à l’Odéon pour y jouer de petits rôles.

Et aussitôt, s’asseyant à un bureau, elle écrivit :

 

« MON CHER SOUMET,

« Pourquoi donc ne venez-vous pas me voir ? Je suis de comité la semaine prochaine ; je vous ferai porter au répertoire.

« Je vous recommande le jeune homme qui vous remettra cette lettre ; donnez-lui un mot pour l’Odéon.

« S’il travaille, il peut aller loin.

« DUCHESNOIS »

 

Elle donna la lettre ouverte au jeune homme, qui la lut tout haut.

— Oh ! oui, je vous en réponds que je travaillerai, dit-il. Où est mon chapeau ?

— Le voici.

— Mademoiselle Duchesnois, vous comprenez que je ne sais pas comment vous remercier ; mais, n’importe, si je réussis, je serai content de dire que c’est à vous que je le dois.

Et, saluant la bonne, l’excellente tragédienne, il sortit tout courant.

Si elle vivait encore aujourd’hui, pauvre mademoiselle Duchesnois, je m’étonne bien de savoir quel effet lui ferait monsieur Gustave.

Monsieur Gustave arriva tout courant chez Soumet.

Ah ! s’il avait trouvé dans mademoiselle Duchesnois une bonne et gracieuse protectrice, il allait également trouver chez Soumet un bon et charmant protecteur.

Cher Soumet ! je l’ai connu moi, trop tard, mais cependant assez pour le suppléer au Théâtre-Français dans la mise en scène de ses deux derniers ouvrages, assez pour avoir mérité qu’il crût me devoir quelque reconnaissance.

Beau type de poète, celui-là ! Orgueilleux juste à la mesure de son talent, plein de foi dans la muse, de religion pour la poésie, puis bon, doux, obligeant comme un véritable homme de génie qu’il était.

En 1828, c’était un homme encore jeune, aux grands yeux inspirés, aux cheveux noirs flottants, au cœur ouvert et facile ; aussi reçut-il admirablement le jeune artiste dans un cabinet élégant, tout garni de bustes des maîtres.

Il lut la lettre, et, comme celle qui l’écrivait :

— Répétez-moi quelque chose, dit-il à monsieur Gustave.

Celui-ci pensa que la tirade qui avait bien fait chez mademoiselle Duchesnois ferait bien chez Soumet.

Soumet écouta avec attention.

— Ce ne sont point des bouts de rôles qu’il vous faut ; ce sont de grands rôles. Ce n’est pas à l’Odéon qu’il faut jouer deux ou trois fois par mois ; c’est à la banlieue qu’il faut jouer tous les jours. Je vais vous donner une lettre pour Seveste.

— Mademoiselle Duchesnois m’a envoyé à vous ; faites de moi ce que vous voudrez.

Et, cependant, après avoir rêvé le Théâtre-Français, après avoir entrevu l’Odéon, c’était tomber bien bas que d’être précipité chez Seveste.

Soumet comprit ce qui se passait dans le cœur du jeune homme, si résolu qu’il parût.

— Si vous vous embourbez dans les petits rôles, vous n’en sortirez jamais ; croyez-moi, ne débutez sur aucun théâtre de Paris que pour frapper un coup.

— Donnez-moi ma lettre pour Seveste, monsieur, et dans une heure je serai chez lui.

Soumet écrivit la lettre de sa belle et franche écriture, qui ressemble à celle de Lamartine : les honnêtes gens ont une écriture à eux.

Les deux Seveste, Jules et Edmond – Edmond, qui est mort ; Jules, qui est aujourd’hui directeur du Théâtre-National –, demeuraient alors rue Beauregard, et exploitaient tous les théâtres de la banlieue.

C’était de la rue Beauregard que partaient tous les jours ces voitures de comédiens expédiés du centre à la circonférence, et qu’on appelait les paniers à salade Seveste.

Grâce au nom de Soumet, monsieur Gustave fut immédiatement introduit près de l’un des deux frères.

C’était Edmond.

Edmond lut la lettre, et, pour la troisième fois dans la même journée, monsieur Gustave entendit ces paroles sacramentelles :

— Répétez-moi quelque chose.

Cette fois, il voulut varier, et attaqua l’entrée d’Hamlet :

 

Fuis, spectre épouvantable !

Porte au fond des enfers ton aspect redoutable !

 

Au quatrième vers, et comme il s’apprêtait à continuer, un homme apparut tout à coup sortant d’une pièce voisine.

— Chut ! fit cet homme.

Monsieur Gustave s’arrêta court.

— Chantez-moi quelque chose, dit le nouveau venu.

— Volontiers, dit M. Gustave.

Et il chanta trois couplets de vaudeville sur trois airs différents.

— Magnifique voix de basse ! s’écria Jules Seveste.

Le nouveau venu était Jules Seveste.

— Que savez-vous ?

— Michel et Christine, Sans tambour ni trompette, Adolphe et Clara.

— C’est ce qu’il nous faut. Vous répéterez demain et vous jouerez après-demain.

— Où ?

— À Montparnasse.

Le lendemain au soir, monsieur Gustave jouait Michel et Christine à Montparnasse.

L’avertisseur l’attendait à sa sortie de la scène.

— Passez chez monsieur Seveste.

— Tout habillé, comme cela ?

— Comme vous êtes ; il vous attend.

— Peste ! je ne veux pas le faire attendre.

Et il passa chez monsieur Seveste.

Deux engagements attendaient sur une table, tout signés de messieurs Seveste.

— Signez-moi cela, dit Edmond.

Monsieur Gustave signa sans même regarder.

— Bon ! Lisez, maintenant, lui dit le directeur.

Monsieur Gustave lut. Il était engagé pour jouer les premiers rôles, les jeunes premiers, les amoureux, les pères nobles, les valets ; pour chanter dans les chœurs, et figurer dans les pièces à spectacle.

Pour tout cela, il toucherait juste ce que lui promettait Zozo du Nord : cinquante francs par mois.

Seulement, il devait se fournir de tout.

Monsieur Gustave s’en alla content comme un prince, et serrant de son bras gauche son engagement sur son cœur.

XIII

Oreste et Pylade se retrouvent à Belleville. – Le tentateur. – Gustave est embauché. – Une indisposition. – Arrivée au Havre. – Le trois-mâts l’Industrie. – L’appareillage. – Un mois au Havre à attendre un vent favorable. – Sortie du port.

Gustave faisait partie de la troupe stationnaire de Belleville.

Le lendemain, au moment où il entrait en scène pour la répétition, un cri l’accueillit :

— Tiens ! c’est Gustave !

— Tiens ! c’est Hippolyte !

Oreste venait de retrouver Pylade.

Oreste s’approcha solennellement de Pylade, en disant :

 

Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,

Ma fortune va prendre une face nouvelle ;

Et déjà son courroux semble s’être adouci,

Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.

 

Hippolyte avait été obligé de quitter à son tour le père Dumanoir ; la misère était devenue intolérable, et, comme l’hiver continuait d’être rigoureux, que l’artiste nomade trouvait, ainsi que dit la grammaire, les étangs et les rivières glacés, il n’avait pu apporter aucun soulagement à son existence en utilisant le truc de son ami Gustave, c’est-à-dire en pêchant des grenouilles et en chantant :

 

Ma Franchette est charmante !

 

Après s’être parlé en vers, avec Racine pour interprète, on se parla en prose.

— Que fais-tu ? demanda Gustave.

— Je joue les amoureux, répondit Hippolyte ; et toi ?

— Et moi les basses : Ut, si, la, sol, fa, mi, ré, ut, ut, ut.

— Oh ! je connais ton creux, je l’ai entendu quand il était vide.

Effectivement, Hippolyte jouait tous les amoureux, quels qu’ils fussent : gais, dramatiques, sentimentals.

Gustave tous les oncles, tous les pères, tous les généraux, tous les gouverneurs, tous les vieux, enfin.

Cela dura six mois.

Au bout de six mois, une des deux pelures du père disparut tout à fait.

L’autre était en assez mauvais état.

Le bonnet grec avait remplacé le chapeau, ce qui n’était rien, l’enthousiasme pour les braves Hellènes étant à son comble en ce moment.

Mais les bottes faisaient eau, les vieilles affiches commençaient à remplacer les chaussettes.

On comprend que Gustave, n’ayant que cinquante francs par mois, et, sur ces cinquante francs par mois, étant obligé de tout se fournir au théâtre, ne pouvait se fournir de grand’chose à la ville.

Un soir qu’il avait joué dans trois pièces, et que je ne sais quelle circonstance l’avait retenu au théâtre une heure après ses camarades, il sortit par la porte des artistes, à minuit et demi sonnant.

Au moment où il faisait ses premiers pas dans la rue, un homme, qui paraissait attendre sa sortie, se détacha de la muraille, et le suivit.

Quoique ce fût en plein été, la nuit était sombre et la rue déserte.

Monsieur Gustave n’avait rien, absolument rien qui fût digne d’être volé ; pourtant, cet homme qui le suivait l’inquiéta.

En tournant une rue, il s’arrêta court ; de sorte que, lorsque l’inconnu tourna le même angle que monsieur Gustave venait de tourner, monsieur Gustave et l’inconnu se trouvèrent face à face.

— Ah ! pardon, monsieur Gustave, fit l’inconnu.

— Pardon, de quoi ? demanda le jeune homme.

— Pardon de vous suivre.

— Vous me suiviez donc ?

— Certainement.

— Et pourquoi me suiviez-vous ?

L’inconnu prit son air le plus souriant.

— Je voulais vous faire une question, monsieur.

— Laquelle ?

— Aimez-vous les voyages ?

— Singulière question à faire à un homme, et surtout à une heure du matin.

— Monsieur, je n’ai pas eu la patience d’attendre plus longtemps.

— Pour savoir si j’aimais les voyages ?

— Oui, monsieur. J’attache une grande importance à votre opinion là-dessus.

— Eh bien ! monsieur, je les aime passionnément. Et vous ?

— Moi, c’est mon état de les aimer.

— Vous êtes voyageur ?

— Infatigable, monsieur ! Seriez-vous curieux de voir l’Amérique ?

— Laquelle ? Il y en a deux, celle du Nord et celle du Sud.

— Ni l’une ni l’autre : celle du Centre.

— Les Antilles, alors ?

— Justement.

— Très curieux ! Je meurs d’envie de boire du lait de coco, comme Robinson, et de manger des goyaves, comme le capitaine Cook.

— Eh bien ! monsieur, il ne tient qu’à vous de voyager.

— Comment, il ne tient qu’à moi ?

— Défrayé de tout.

— Cela me va.

— Avec trois cents francs d’appointements par mois, deux cent cinquante de plus que vous n’avez chez M. Seveste.

— Diable ! c’est tentant.

— Laissez-vous tenter.

— Savez-vous que, par cette nuit sombre, au coin d’une rue déserte, vous dans votre manteau, moi dans ma redingote, nous avons l’air, moi de Faust, vous de Méphistophélès ?

— Montons dans mon manteau, et partons.

— Et Seveste ?

— Vous a-t-il fait des avances ?

— Aucune.

— Alors, votre délicatesse n’est pas engagée. Et puis remarquez une chose…

— Vous êtes observateur ?

— Oui.

— Qu’avez-vous remarqué ?

— Que chaque homme a son penchant ; votre penchant, à vous, c’est de déserter.

— Comment, de déserter ?

— Oui ; vous avez d’abord déserté l’atelier de monsieur Bochard pour passer dans la troupe de Dumanoir ; puis vous avez déserté la troupe de Dumanoir pour passer dans la troupe de Bertrand, dit Zozo du Nord ; puis vous avez déserté la troupe de Zozo du Nord pour la troupe Dumanoir ; puis vous avez déserté la troupe Dumanoir pour retourner chez votre père ; puis vous avez déserté de chez votre père pour entrer dans la troupe Seveste ; vous allez déserter la troupe Seveste pour entrer dans la troupe Victor Marest ; enfin, vous déserterez la France pour l’Amérique, la Guadeloupe et la Trinité espagnole, dont le doux climat, l’air pur, les femmes charmantes, le lait de coco et les goyaves vous feront, je l’espère, perdre l’envie de déserter.

— Vous êtes parfaitement renseigné.

— J’ai l’habitude de prendre des informations.

— Mais Seveste ?

— Tient-il beaucoup à vous garder ?

— Moins que vous à m’acquérir, puisqu’il ne me donne que cinquante francs par mois, et que vous m’en offrez trois cent.

— Pesez la chose.

— Elle est pesée.

— Et bien?

— Je déserte.

— Bravo !

— Seulement, attendez… Il faut déserter le plus honorablement possible.

— Et surtout le plus sûrement.

— L’un ne contrarie pas l’autre.

— Tant mieux.

— Je vais d’abord faire semblant d’être malade.

— Dans quel but ?

— On me remplacera dans tous mes rôles, et, quand je partirai, au moins je ne laisserai pas Seveste dans l’embarras.

— Savez-vous que vous me rassurez pour le jour où mon tour viendra ?

— On déserte, mais on est honnête.

— C’est convenu, vous tombez malade.

— Vous me laissez cinquante francs.

— Je vous laisse cinquante francs.

— Vous partez pour le Havre.

— Je pars pour le Havre.

— Et, deux jours avant que le bâtiment mette à la voile… Je présume que vous allez par mer aux Antilles ?

— Vous avez deviné. Aimeriez-vous mieux aller à pied ?

— À cent-cinquante francs d’appointements de moins je le préférerais.

— Malheureusement…

— Oui, ce n’est pas possible. Eh bien ! deux jours avant de mettre à la voile, vous m’écrivez.

— Je vous écris.

— J’arrive pour l’embarquer, et le tour est fait.

— Voilà vos cinquante francs. Je puis compter sur vous ?

— Touchez là.

— Songez que j’ai votre parole, et que je ne veux pas autre chose.

— Vous avez raison, c’est bien plus sûr qu’un engagement.

— Méphistophélès tira de son côté, et Faust du sien.

— Le lendemain, monsieur Gustave était indisposé ; le surlendemain, il était malade ; le jour suivant, très malade.

— On fut obligé de le remplacer dans tous ces rôles.

Seulement, l’administration lui fit dire amicalement que, lorsqu’on n’avait que cinquante francs d’appointements, on n’avait pas le droit d’être malade plus de huit jours.

Le septième jour, il reçut une lettre de M. Victor Marest qui lui annonçait que le bâtiment mettait à la voile le surlendemain. Vers six heures du soir, on sonna.

Monsieur Gustave était tout habillé et prêt à partir.

— Qui va là ? demanda-t-il à travers la porte.

— Moi, Polyte.

— Ah ! si c’est toi, entre.

Polyte entra.

Dans la familiarité les deux amis avaient l’habitude de retrancher chacun une syllabe à leur nom.

Hippolyte s’appelait Polyte, et Gustave, Gugus.

— Tu vas donc mieux ? demanda Polyte.

— Je n’ai jamais été malade.

— Comment ! et ton indisposition ?

— C’était une frime.

— Bon, mais dis donc.

— Quoi ?

— Tu as l’air d’un voyageur.

— Je pars.

— Comment, tu pars ? et Seveste ?

— C’est pour cela que j’étais malade.

— Compris ! tu veux le distancer ?...

— Justement.

— Mais il va courir après toi.

— Je l’essoufflerai, sois tranquille.

— Tu vas donc bien loin ?

— Au diable ! à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Trinité espagnole.

— Ah ! pauvre Seveste ! Et quand pars-tu ?

— Viens me conduire. Mais, chut ! Garde cela pour toi.

— Pour plus grande sûreté, veux-tu que je dise demain que tu es mort et que je te fasse enterrer après-demain ?

— C’est inutile : après-demain, nous serons partis.

Un quart d’heure après, on était aux Messageries royales ; dix minutes après, les deux amis s’étaient embrassés en essuyant chacun une larme au coin de l’œil, et Gugus roulait sur la route du Havre.

Le lendemain, à deux heures de l’après-midi, il saluait M. Victor Marest en chantant l’air du Déserteur :

 

Ah ! je respire, il faut que je reprenne haleine.

 

Son grand air chanté et écouté religieusement par M. Victor Marest, qui n’était point fâché de juger son nouveau pensionnaire dans l’opéra-comique :

— Quand partons-nous ? demanda monsieur Gustave.

— Demain, à la marée.

— Sur quoi partons-nous ?

— Sur l’Industrie, magnifique trois-mâts, capitaine Chamblon, qui s’est engagé à faire la traversée en un mois.

— Peut-on aller coucher à bord de l’Industrie ?

— Vous craignez d’être reconnu ?

— Pardieu !

— Allez ! d’autant plus que la marée est dans son plein justement à six heures du matin.

Et monsieur Gustave s’en alla faire tous ses petits arrangements sur le trois-mâts.

C’était une grande affaire que de rester un mois en mer pour un homme qui vomissait le sang en allant de Délivrande à Trouville dans la patache de la douane.

Le lendemain, au point du jour, le capitaine Chamblon fit le signal d’appareillage.

C’est toujours un spectacle curieux qu’un appareillage, même pour ceux qui y assistent tous les jours, et qui les regardent de la jetée ; a plus forte raison pour les Parisiens qui ne l’ont jamais vu, et qui sont intéressés à cet appareillage dont ils sont les acteurs, et dont leur bâtiment est le théâtre.

Il va sans dire que toute la troupe comique, directeur et régisseur en tête, était sur le pont.

Deux navires en charge pour la Guadeloupe partaient tous deux en même temps. L’heure de lever l’ancre venue, le second navire, qui, par sa position, devait partir le premier, se mit en mouvement, et passa sans encombre du bassin à la rade, et de la rade à la mer.

Mais il n’en fut pas de même de l’Industrie, qui jaugeait cent cinquante tonneaux de plus que le premier ; soit que la marée n’eût point atteint la hauteur voulue, soit que le bâtiment eût été mal manœuvré par le pilote côtier, il toucha, et ne put sortir.

Le départ fut donc remis à la marée prochaine.

Mais, la marée prochaine venue, le vent avait tourné, et était devenu contraire.

Dès le même soir, on avait perdu l’autre bâtiment de vue. Pendant un mois, le vent s’obstina à rester nord-nord-ouest ; de sorte que, pendant un mois, l’Industrie demeura dans le bassin.

Pendant ce temps, monsieur Gustave errait dans les environs. Il fuyait les émissaires Seveste.

Le mois s’écoula sans accidents.

Au bout du mois, il entendit le tambour qui annonçait le pour le lendemain le départ de l’Industrie.

Il regagna le bord.

Le lendemain, grâce à une manœuvre habile et à un bon vent, le trois-mâts sortit heureusement du port, et gagna triomphalement la haute mer.

XIV

Le capitaine Chamblon. – Monsieur Gustave dans son cadre. – La Sainte-Cécile. – Dialogue entre deux navires. – Les canards et les cocardes. – Un penaud. – Utilité du dictionnaire de l’Académie. – Le second fait penaud ou pennon. – Gustave sculpte un bonhomme. – Calme plat. – Le bonhomme à la mer. – La Guadeloupe. – Le dictionnaire de Bescherelle.

Ce retard d’un mois avait mis tout le monde de mauvaise humeur, et particulièrement le capitaine Chamblon.

Le capitaine Chamblon était un homme de quarante à quarante-cinq ans, grand, froid, sec, grave et même triste de visage.

Il était chevalier de la Légion d’honneur, et avait gagné sa croix sur un bâtiment de guerre.

Au reste, le vent était bon : ce vent, contraire tant qu’on avait été dans les eaux de la Manche, était devenu excellent dès qu’on avait eu doublé le cap Finistère.

Malgré ce temps favorable, monsieur Gustave ne bougeait guère de son cadre, où, en terme de marine, il était en train de compter ses chemises.

Au bout de sept ou huit jours de traversée, le directeur, qui, en sa qualité de voyageur patenté, avait le pied marin, s’approcha de son pensionnaire.

— Eh ! maître Gustave ! lui dit-il en faisant sonner un admirable creux.

— Monsieur Marest ! répondit Gustave d’un ton lamentable.

— Êtes-vous là ?

— Pardieu ! je le crois bien que j’y suis.

Et il essaya de lever la tête.

— Bon ! je vous vois, cela suffit. Je viens vous dire que c’est après-demain la Sainte-Cécile.

— Eh bien ?

— Eh bien, il faudra tâcher de lui chanter quelque chose, à cette pauvre sainte.

— Ah ! monsieur Marest, si le bâtiment continue de rouler comme il fait en ce moment, je vous déclare que je ne quitte pas mon cadre.

— Soyez tranquille, nous aurons un temps superbe. J’ai arrangé cela avec le régisseur.

En effet, le surlendemain, en arrivant devant Madère, le vent se calma tout à coup.

En deux ou trois heures, la mer présenta l’aspect d’un immense miroir.

Vers cinq heures du soir, sous un ciel d’azur, en vue de Madère, on dressa la table.

Le capitaine offrait aux passagers un repas extraordinaire, orné de bordeaux et émaillé de champagne.

Le régisseur avait tenu parole, le temps était magnifique et le navire ne faisait pas le moindre mouvement.

Le dîner terminé, tout le monde monta sur le pont.

C’était pendant une de ces merveilleuses soirées comme il en tombe du ciel sur le lac Majeur, sur les mers de Sicile, et sur ces gigantesques corbeilles de fleurs qu’on appelle les îles de l’Océanie.

À la vue de ces îles embaumées, de cette mer étincelante, de cet azur profond du ciel espagnol, personne ne songea plus au mauvais temps de la veille, et tous les musiciens, accordant leurs instruments, partirent avec le même ensemble que s’ils eussent été à l’orchestre.

En même temps la troupe entière entonna le chœur de la Dame blanche :

 

Sonnez, sonnez, cors et musettes !

 

On chantait et l’on accompagnait avec autant et plus d’entrain que si l’on avait un public.

Un brick anglais s’était approché jusqu’à la distance de trois ou quatre encablures, et son pont, couvert de spectateurs, applaudissait à ce concert improvisé.

Puis, lorsque les chœurs de la Dame blanche eurent cessé, un duo de cors commença à bord du bâtiment anglais, exécuté avec une perfection rare.

Ce fut à l’Industrie d’applaudir à son tour.

Alors, le dialogue commença entre les deux bâtiments ; ils étaient si rapprochés, que l’on pouvait causer d’un bord à l’autre.

— Vous avez donc tout un orchestre à bord ? demanda le brick.

— Je crois bien, nous allons à la Guadeloupe avec une troupe d’opéra-comique, répondit l’Industrie, et vous ?

— Nous, nous avons deux artistes qui vont à New-York se faire entendre dans les concerts.

— Ah ! bravo !

Et l’on se fit des compliments par-dessus bord.

Puis les musiciens de l’Industrie donnèrent une seconde fois le signal du chant, et l’on entonna le chœur de Joseph :

 

Dieu d’Israël, père de la nature !

 

De son côté, le bâtiment anglais répondit par un second concerto.

Et cela dura ainsi une partie de la nuit ; – nuit sereine, embaumée, harmonieuse, qui resta dans le souvenir de tous ceux qui y prirent part.

Enfin, les musiciens français jouèrent l’air de Vive Henri IV ; les musiciens anglais répondirent par le God save the King. On se dit bonsoir, on se souhaita bonne nuit, chacun descendit lentement, à regret, pour reprendre place dans son cadre, mais enfin chacun descendit, et il ne resta plus sur le pont que le timonier, ne quittant point de l’œil sa boussole, et le capitaine Chamblon, lequel, penché à l’arrière, suivait du regard le sillage du bâtiment, qui semblait fendre une mer de feu.

Le lendemain, quand les passagers remontèrent sur le pont, on n’apercevait plus le bâtiment anglais, meilleur marcheur que l’Industrie, que comme un point blanc qui semblait les ailes étendues d’une mouette rasant les flots à l’horizon.

Au bout de deux ou trois jours, on eut trop de ce calme qu’on avait tant désiré : on ne faisait pas dix lieues en vingt-quatre heures ; le capitaine Chamblon, surtout, montrait une incessante mauvaise humeur.

Le capitaine Chamblon était comme monsieur Jean : on avait oublié de lui apprendre à rire quand il était jeune.

Seulement, monsieur Jean était grave, mais calme.

Le capitaine Chamblon ne sortait de sa taciturnité que pour tomber dans la plus violente agitation intérieure.

Les seuls moments où il parut éprouver un faible sentiment de bien-être étaient ceux où, penché, comme nous l’avons dit tout à l’heure, sur le sillage du bâtiment, il semblait mesurer du regard les abîmes insondables de la mer.

On sentait qu’il y avait au fond du cœur de cet homme ou un chagrin profond, ou une pensée terrible.

Peut-être tous les deux.

Ce calme l’irritait au plus haut point.

Ce calme, au contraire, réjouissait fort Gustave, en ce qu’il lui permettait de se promener sur le pont, et d’étudier en peintre ces magnifiques couchers de soleil de l’équateur.

Un jour que monsieur Gustave se promenait sur le pont avec les autres passagers, lesquels se distrayaient en mettant des cocardes aux canards…— Ah ! pardon, lecteurs ; si vous n’avez pas fait de longues traversées, vous devez ignorer complètement ce que c’est que cette distraction.

Nous allons vous le dire.

On fait une cocarde en papier blanc, bleu, jaune, rouge ou vert, peu importe la couleur, d’un à trois pouces de diamètre ; la grandeur, comme la couleur, dépend absolument du goût du cocardier.

On attache solidement au centre de la cocarde un bout de fil.

À l’extrémité de ce bout de fil on adapte un morceau de pain.

On jette le tout à un canard.

Le canard, naturellement, préfère le pain à la cocarde ; avec sa gloutonnerie ordinaire, il avale le pain, le fil suit le pain, la cocarde suit le fil.

Arrivée au bout du bec de l’animal, elle hésite un instant, puis elle se décide pour la droite ou pour la gauche et finit par aller se coller sur l’un ou l’autre œil ; – ce qui donne au canard un air grotesque, qui prête à rire aux spectateurs.

Cela ne vous ferait pas rire, répondez-vous dédaigneusement. Tâtez de la pleine mer quinze jours ; soyez quinze jours sans voir autre chose que le ciel et l’eau, dans le ciel que des albatros et des paille-en-queue, dans la mer que des bonites et des dorades, entre le ciel et la mer que des poissons volants, et je vous certifie que vous n’aurez pas absolument besoin, pour rire, de Ravel, d’Arnal ou de Grassot, jouant une pièce de mes bons et spirituels confrères Duvert et Lauzanne.

Tout le monde riait donc de voir une douzaine de canards se promener gravement sur le pont, ayant chacun collée à la tempe une cocarde de grandeurs et de couleurs différentes, lorsqu’on entendit la voix du capitaine qui disait au second :

— Monsieur, faites un penaud ; que nous voyions au moins de quel côté vient le vent.

Les passagers se regardèrent entre eux, et se demandèrent tout bas : « Qu’est-ce qu’un penaud ? »

Personne ne le savait.

L’un d’eux avait un dictionnaire de l’Académie. Il descendit dans la cabine, et chercha penaud. Il trouva :

 

« PENAUD, AUDE, adj., qui est embarrassé, honteux, interdit. – Quand on lui dit cela, il demeura penaud ; – elle fut bien penaude. Il n’est d’usage que dans le style familier. »

 

Le passager remonta avec son dictionnaire tout ouvert à la page 262, 3e colonne, et montra le mot à ses compagnons.

Il fut convenu d’un commun accord que ce ne pouvait pas être cela.

On s’approcha alors du second, qui s’était mis en devoir d’obéir immédiatement au capitaine.

Voici comment il procédait.

Il avait pris un bouchon de bouteille à vin de Bordeaux, le plus long qu’il avait pu trouver ; il l’avait taillé en pointe à l’une de ses extrémités, laissant l’autre extrémité dans toute sa grosseur.

Puis il avait coupé le bouchon en vingt rondelles d’une ligne d’épaisseur chacune.

Chacune de ces rondelles allait en diminuant, selon qu’elle s’approchait du bout taillé en pointe.

La plus grande avait la largeur d’une pièce de vingt sous, la plus petite n’était pas plus large qu’une lentille.

Cela continuait de n’avoir pas le moindre rapport avec la définition donnée par le dictionnaire de l’Académie.

La curiosité n’en était pas moins excitée au plus haut point.

— Monsieur, hasarda le propriétaire du dictionnaire de l’Académie en s’adressant au second, est-ce bien un penaud que se nomme l’objet que, par ordre du capitaine, vous êtes en train de confectionner ?

— Penaud ou pennon, je ne sais pas bien ; mais je crois que c’est pennon, quoique nous autres marins, nous disions généralement penaud.

Oh ! ce sera pennon, dit le passager au dictionnaire.

Et, tournant le feuillet, il trouva, à la première colonne de la 265e page :

 

« PENNON, s. m. C’était autrefois une sorte de bannière ou d’étendard à longue queue, qu’un chevalier qui avait vingt hommes d’armes sous lui était en droit de porter. »

 

Le monsieur au dictionnaire se retourna vers le second pour voir si l’objet prenait la forme d’une bannière ou d’un étendard à longue queue, et il vit le second tenant entre ses genoux une poule que venait de lui apporter un mousse, et arrachant du ventre de cette poule les plumes les plus fines et les plus dorées.

Puis, quand il crut avoir une quantité de plumes suffisante, le second remit au mousse, pour l’aller reporter dans sa cage, la poule, qui avait beaucoup crié pendant l’opération.

— Ça ne peut pas être cela non plus, disaient les uns après les autres, et en se passant le dictionnaire de l’Académie, les passagers faisant cercle autour du second.

— Cependant, messieurs, disait le propriétaire du précieux volume, le dictionnaire de l’Académie, c’est la loi et les prophètes.

Et plus la chose devenait sérieuse, plus l’attention redoublait.

Les rondelles du bouchon taillées, les plumes de la poule arrachées, le second passa un fil, au bout duquel il avait fait un nœud, dans la plus petite des rondelles, qu’il poussa jusqu’au nœud, puis dans la seconde, qu’il poussa à la distance d’un pouce de la première, puis dans la troisième, qu’il poussa à la distance de dix-huit lignes de la seconde, et ainsi de suite, en observant toujours une distance plus grande à mesure que les rondelles grandissaient.

Puis, sur la circonférence des rondelles, il enfonça, par le côté résistant, les plumes de la poule, de manière à ce que ces plumes fissent le rayonnement d’une espèce de soleil dont la rondelle était la face ou la partie solide.

Il va sans dire que le penaudier ou le pennonceur assortissait la grandeur des plumes à la grandeur des rondelles.

Les grandes plumes aux grandes rondelles, les petites aux petites.

Puis il noua la ficelle ou plutôt le fil à l’extrémité d’un bâton d’un pied et demi de haut, qu’il planta dans la muraille du bâtiment.

Le moindre vent suffisait pour soulever ces rondelles de liège et de plumes, et indiquer, par conséquent, de quel côté il soufflait.

— Bravo, dit le capitaine ; au moins, désormais, nous saurons à quoi nous en tenir.

Gustave avait remarqué l’importance que le capitaine attachait à sa girouette, et il avait résolu de lui faire une surprise.

Il commença par se procurer un beau morceau de bois de gaïac de dix-huit pouces de long.

Puis, à la partie supérieure, il sculpta avec son canif un bonhomme de six à huit pouces de haut.

À ce bonhomme il ajouta un bras mobile en bois de sapin, le plus léger de tous les bois, qu’il peignit de la couleur du bois de gaïac.

Le reste du morceau de bois était une espèce de colonne Trajane, sur laquelle le bonhomme se tenait debout.

Puis, le jour où le bonhomme et sa colonne furent sculptés, il jeta le bâton du pennon à la mer, planta le bonhomme et sa colonne à la place du pennon, et, à la main mobile du bonhomme, il attacha le fil avec les rondelles du bouchon emplumées.

Au moindre vent, les rondelles flottaient, non pas soulevées par la main du bonhomme, mais, au contraire, la soulevant.

À cette vue, le visage du capitaine Chamblon s’éclaira d’un sourire ; c’était le premier qu’on eût vu passer sur son visage.

Mais cette satisfaction ne fut pas de longue durée. Dès le même jour, le vent tomba de telle façon, qu’après avoir montré ce qu’il était capable de faire au moindre souffle du vent, le pennon demeura immobile.

La mer d’Aulide n’était pas plus inerte sous les galères des Grecs que ne l’était l’Atlantique sous la carène de l’Industrie.

Le capitaine Chamblon était fort superstitieux. En voyant ce calme absolu, il se figura que c’était le bonhomme de monsieur Gustave qui portait malheur au bâtiment.

Aussi ne passait-il plus devant le bonhomme sans lui adresser quelque menace ou quelque gros mot.

Enfin, une nuit, dans son impatience, il prit la colonne, le bonhomme, les rondelles emplumées, et jeta le tout à la mer.

Une heure après, un grain effroyable s’était déclaré, et le bâtiment, quoique courant à sec de voiles, filait plus de huit nœuds à l’heure.

Monsieur Gustave, qui dormait sur la foi du calme, se réveilla tout à coup, secoué dans son tiroir comme une vieille amande dans sa coque.

Son premier cri fut :

— Du thé !

Quoique le capitaine envoyât d’habitude promener tous ces braillards de passagers, il avait, à cause de ses talents, recommandé particulièrement monsieur Gustave au mousse.

Le mousse arriva avec l’infusion chinoise demandée.

— Ah ! ah ! dit le mousse, nous avons donc besoin de ce pauvre Gringalet ?

Monsieur Gustave avait ainsi baptisé le mousse, en souvenir du fameux Gringalet de Caen.

— Ah ! mon ami, mon cher Gringalet, qu’y a-t-il donc ? demanda monsieur Gustave.

— Il y a que le capitaine a jeté à la mer votre maudit penaud, qui a charmé l’Industrie ; si bien que nous faisons, maintenant, trois lieues à l’heure.

Le grain dura quinze jours, et faillit jeter le bâtiment sur la côte du Sénégal.

Le mauvais temps fut tel, qu’on ne songea pas même à faire le baptême du bonhomme Tropique.

Enfin, le seizième jour, il y eut un moment de relâche. Madame Dupuis, femme du baryton, en profita pour accoucher.

Son mari fut la sage-femme ; le capitaine, l’officier de l’état-civil ; le directeur de la troupe, le parrain, et la première chanteuse, la marraine.

À partir de l’accouchement de madame Dupuis, on eut du beau temps.

— Le quarante-cinquième jour après le départ du Havre, le matelot en vigie dans les barres de perroquet cria :

— Terre !

Cette terre, c’était la Guadeloupe.

— Maudit penaud ! dit le capitaine ; et quand on pense que, si je ne l’avais pas jeté à la mer, nous serions encore à la hauteur du cap Bogador !

— C’est égal, capitaine, dit monsieur Gustave, une autre fois je vous ferai autre chose que de la sculpture. Mon pauvre bonhomme, auquel j’avais travaillé trois jours, et sur lequel j’ai cassé les deux lames de mon canif !

— Bon ! monsieur Gustave, dit à voix basse Gringalet, le capitaine ment : il n’a jeté à la mer que le fil et les rondelles du bouchon ; quant au bonhomme, je l’ai encore vu hier dans le tiroir de sa commode ; et, si vous voudrez, je vous le montrerai.

Monsieur Gustave donna un petit écu à Gringalet ; l’honneur était sauf !

Quant au passager au dictionnaire, il ne revint en France qu’en 1838 ou 1839, au moment où l’on publiait le dictionnaire de Bescherelle.

Apprenant qu’un nouveau dictionnaire venait de paraître, il se rendit chez l’éditeur, et demanda la permission de le feuilleter. Cette permission lui fut accordée.

Il chercha le mot qui, depuis dix ans, le préoccupait, et trouva :

 

« PENNON, s. m., sorte de girouette composée d’un bâton armé à sa partie supérieure de petites tranches de liège sur la circonférence desquelles sont plantées de petites plumes, pour faire reconnaître la direction du vent. »

 

— Ah ! s’écria-t-il, voilà donc un homme qui en sait à lui seul plus que les quarante académiciens !…

XV

Arrivée. – Monsieur Gustave dans un café. – Dialogue avec un créole. – Gustave, négrophile, reçoit un avertissement. – Le bon gendarme. – Gustave dans le costume d’Adam après sa chute. – Le capitaine Chamblon se laisse couler à la mer. – Son oraison funèbre.

Cette terre, nous l’avons dit, c’était la Guadeloupe.

On comprend que du moment où l’on eut crié : « Terre ! » tout le monde fut sur le pont.

Seulement, au milieu de l’atmosphère transparente des tropiques, on distingue à des distances inouïes.

La terre, signalée à sept heures du matin, ne fut réellement visible que trois heures après, et ce ne fut que vers cinq heures du soir que l’Industrie longea la côte de l’Arbousier.

À trois ou quatre lieues de distance, on apercevait, à l’aide des lunettes d’approche, des centaines de barques entourant le vaisseau français qui garde la côte, et qu’on appelle le Stationnaire.

Ces embarcations paraissaient attendre l’Industrie.

Au fur et à mesure que l’on approchait, des démonstrations de joie éclataient à bord des embarcations, démonstrations si expressives et si bruyantes, que l’on se demandait quelle pouvait être la cause de cette satisfaction universelle, qui dépassait les limites d’une joie ordinaire.

Les premiers mots que l’on échangea des embarcations avec le bâtiment, et du bâtiment avec les embarcations, donna l’explication de l’énigme.

Le bâtiment qui était parti du Havre le jour où devait partir l’Industrie était en destination de la Guadeloupe. Il avait fait la traversée en vingt-cinq jours, et avait annoncé, en entrant dans le port, l’apparition prochaine de l’Industrie, qui, étant partie le même jour que lui, ne pouvait point tarder à arriver.

Ayant vu l’appareillage du trois-mâts, et ignorant que le trois-mâts n’avait pu sortir, il devait croire qu’il le suivait.

L’Industrie, au contraire, on s’en souvient, était restée un mois retenue au Havre.

Le navire était donc depuis cinq jours à la Pointe-à-Pître, quand l’Industrie mettait à la voile.

Quarante-cinq jours de traversée, joints à ces cinq jours, faisaient un retard de cinquante jours.

Pour les habitants de la Guadeloupe, il était donc évident que l’Industrie avait péri.

Or, au nombre des passagers, il y avait sept ou huit créoles de l’île, presque tous jeunes gens des meilleures familles de la Pointe-à-Pître, de sorte que ce retard, qui ne laissait aucun doute sur quelque sinistre inconnu, avait plongé toute la ville dans la désolation.

De sorte qu’au moment où la vigie du port avait signalé le trois-mâts l’Industrie, un grand cri de joie s’était élevé de la ville.

Or, l’Industrie arrivait à pleines voiles, et rien dans sa mâture ou ses agrès n’indiquait la moindre avarie.

Loin que le nombre de ses passagers eût diminué, il avait augmenté au contraire.

C’était une chose merveilleuse à voir pour les Européens que cette belle île à la végétation luxuriante, se détachant sur le fond d’or d’un soleil couchant, que cette mer transparente, toute couverte d’embarcations, faisant jaillir sous leurs rames des gerbes de diamants roses, fond et cadre du tableau représentant la Fête du Retour.

Embarcations et bâtiments se rejoignirent près du Stationnaire ; à l’instant même, il se fit un échange de tendresses, un assaut d’embrassements ; les gens des embarcations montèrent à bord, tandis que de tous côtés quelques-uns des passagers descendaient dans les embarcations, au risque de tomber à la mer.

On ne voyait que bras tendus, que poitrines ouvertes, qu’yeux mouillés de larmes.

La troupe comique était en dehors de toutes ces démonstrations ; la curiosité seule l’attendait, et la curiosité n’a rien de bien tendre.

On entra dans la ville à la nuit tombante, regardant avec étonnement ce spectacle si nouveau à des yeux européens, de toute une population noire à peu près nue.

Le soir de l’arrivée fut employé à chercher des logements.

Rien de plus facile, au reste, à trouver, qu’un logement tout garni à la Pointe-à-Pître.

Une foule de belles négresses, de dix-huit à vingt ans, n’ont pas d’autre industrie que de louer en garni les deux ou trois chambres qu’elles habitent.

Au choix du locataire, elles portent leurs lits dehors, ou le laissent à l’intérieur ; c’est d’une simplicité patriarcale.

Dès le soir de son arrivée, monsieur Gustave alla au café, et pensa se faire une affaire.

Tout l’étonnait ; il regardait tout avec des yeux avides ; il écoutait tout avec des oreilles curieuses.

Deux créoles causaient ; il écouta ce que disaient les deux créoles.

Il était question d’un nègre nommé Cicéron.

— Monsieur, dit un des créoles à notre héros, je vois à votre teint que vous êtes Européen.

— Ma foi, monsieur, vous ne vous trompez pas.

— Et même que vous venez pour la première fois aux Antilles.

— Il y a deux heures que j’ai fait mon entrée à la Pointe-à-Pître.

— Eh bien ! monsieur, je parie une chose.

— Laquelle ?

— Je parie que vous plaignez les nègres.

— Pariez, monsieur : vous gagnerez.

— C’est incroyable qu’on plaigne des brigands pareils.

— Pourquoi ne les plaindrais-je pas ? En somme, ce sont des hommes.

— Des hommes ? Voilà de singuliers hommes, par exemple ! Tenez, regardez monsieur.

Et le créole montrait à Gustave l’homme avec lequel il causait.

— Eh bien, je regarde monsieur… après ?

— Eh bien, hier, il achète un nègre.

— Il achète un nègre.

— Il le paye deux mille quatre cents francs.

— Deux mille quatre cents francs.

— Le drôle voit compter l’argent devant lui… comprenez-vous bien ? il voit compter l’argent.

— Il voit compter l’argent… je vous suis avec attention.

— Eh bien, devinez ce qu’il fait…

— Comment voulez-vous que je devine cela ?

— Il se pend cette nuit, monsieur.

— Il se pend !… vraiment ?

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Comment trouvez-vous ce drôle-là ?

— Moi, monsieur, je le trouve superbe.

— Plaît-il ?

— Je vous dis que je le trouve superbe.

— Monsieur, il ne faudrait pas dire souvent de pareilles choses ici, et dans la compagnie des créoles.

— Pourquoi cela ?

— Mais parce que l’on a la tête assez chaude à la Guadeloupe, et que l’on tire très bien le pistolet.

— Eh bien, que voulez-vous que cela me fasse ?

Les deux hommes se regardèrent en se disant des yeux :

« Ah çà ! mais qu’est-ce donc qu’un pareil révolutionnaire ? »

Ils quittèrent le café.

Le lendemain, à sa première sortie dans la rue, monsieur Gustave vit une vieille femme qui frappait sur la tête d’une esclave à grands coups de douves de tonneau ; le sang coulait de tous côtés.

Monsieur Gustave, en brave chevalier, défenseur du faible, s’élança dans la maison, et fit lâcher prise à la femme, laquelle, trouvant fort étonnant qu’un blanc apportât du secours à une esclave, alla se plaindre au gouverneur.

Le gouverneur envoya chercher M. Marest, lui raconta le scandale que causait monsieur Gustave en se posant carrément comme abolitionniste, et le prévint que, si une troisième plainte était déposée contre lui, il serait conduit à bord du premier bâtiment en rade pour la France, avec invitation au capitaine de le déposer le plus vitement possible, soit à Nantes, soit à Brest, soit au Havre.

Le directeur, tout effaré, fit venir monsieur Gustave, qui, invité à demeurer tranquille à l’endroit des nègres et des négresses, se le tint pour dit, et résolut de ne plus s’occuper d’autre chose que de ses répétitions, qui commencèrent dès le surlendemain.

Huit jours après, il débuta dans les Stanislas, et obtint le plus grand succès.

La troupe de monsieur Marest s’était réunie à l’ancien noyau d’une autre troupe qui l’avait précédée, et qui avait pour directeur un brave et excellent homme nommé Verteuil, oncle ou cousin de Verteuil, qui est aujourd’hui secrétaire du Théâtre-Français. Il était en même temps parent de mademoiselle Georges.

Ce qui doublait, au reste, les chances de réussite des nouveaux venus, c’est qu’ils exploitaient à la fois la Pointe-à-Pître et la Basse-Terre. Une petite goélette, qui faisait le service entre les deux villes principales de l’île, conduisait les artistes de l’une à l’autre en quelques heures.

Mais on se rappelle la répugnance de monsieur Gustave pour la plaine liquide, ainsi que disaient messieurs les poètes de l’empire. Or, comme notre héros – on a pu s’en apercevoir d’ailleurs – était aussi excellent marcheur que mauvais marin, et que les deux villes n’étaient séparées, par terre, que de douze ou quatorze lieues, il faisait, par terre, à pied, le chemin que les autres faisaient, par mer, en goélette.

Entre les deux parties de l’île désignées par les noms de Haute et Basse-Terre, et marquant les limites tracées par la nature entre elles, coulaient trois torrents.

Le premier s’appelait les Trois-Rivières ; le second, la Goyave ; le troisième, la Moustique.

Arrivé en temps ordinaire, c’est-à-dire dans la saison d’été, sur les bords de la Goyave ou de la Moustique, monsieur Gustave se contentait d’ôter ses chaussettes et ses souliers, de relever son pantalon, et de sautiller de pierre en pierre, jusqu’à ce qu’il eût atteint l’autre rive.

Pour franchir les Trois-Rivières, il enlevait non-seulement ses chaussettes et ses souliers, mais encore son pantalon, et, en marchant avec la plus grande précaution, il passait ayant en certains endroits de l’eau jusqu’à la ceinture.

En temps extraordinaire, c’est-à-dire dans la saison des pluies, là où, l’été, il n’ôtait que bottes et chaussettes, il ôtait bottes, chaussettes et pantalon.

Là où il n’ôtait que bottes, chaussettes et pantalon, il ôtait tout, faisant un paquet de tout, le mettait sur sa tête et passait à la nage.

Au retour, ce n’était rien.

À un quart de lieue de l’autre côté du torrent, sur le sol de la Basse-Terre, il y avait un village ; dans ce village, une boutique de morue sèche, de tafia et de farine de manioc ; dans cette boutique, un gendarme ; dans l’écurie de ce gendarme, un cheval.

Monsieur Gustave s’arrêtait dans cette boutique pour se laver les pieds avec du tafia.

Il avait fini par se faire l’ami du gendarme.

Quand il allait à la Basse-Terre, cette amitié lui était de toute inutilité ; mais, quand il en revenait, c’était autre chose.

Le gendarme montait à cheval, prenait monsieur Gustave en croupe, lui faisait passer les Trois-Rivières, la Goyave et la Moustique, le déposait à terre, repassait seul les torrents et revenait chez lui remettre son cheval à l’écurie, vendre sa morue sèche, son tafia, sa farine de manioc et servir le gouvernement dans ses moments perdus.

Or, un jour, il arriva que les rivières étaient tellement grosses, qu’il fallait tout ôter pour traverser la Goyave et la Moustique, et qu’en traversant à la nage les Trois-Rivières, la nécessité où fut monsieur Gustave de se servir de ses deux mains lui fit lâcher le paquet qu’il portait sur la tête.

Ce paquet, qu’on ne l’oublie pas, c’étaient ses chaussettes, ses bottes, son pantalon, sa redingote, son gilet et sa chemise.

On comprend combien monsieur Gustave tenait à ce paquet.

Aussi fit-il des efforts inouïs pour le rattraper ; mais tous ses efforts furent inutiles.

Tout ce que put faire monsieur Gustave, ce fut de ne pas suivre son paquet, emporté dans le golfe du Mexique, et de sauver sa propre personne.

Il la sauva et commença par s’en féliciter beaucoup.

Mais ses félicitations offertes et reçues, monsieur Gustave se trouva nu comme un ver.

Restaient bien le gendarme et sa boutique.

Mais la boutique du gendarme était située au centre du village.

Il fallait parvenir à ce centre.

C’est assez commun de voir des nègres aussi nus que l’était monsieur Gustave, et, vu la couleur de la peau, personne n’y fait attention ; mais il n’en est point de même des blancs.

Monsieur Gustave se trouvait juste dans la situation de Robinson dans son île, ou d’Adam dans le Paradis.

Mais il n’avait point les peaux de bête de Robinson.

Il est vrai qu’il avait les feuillages d’Adam.

Ce fut donc le costume d’Adam après sa chute qu’il adopta, et avec lequel il fit son entrée dans le village d’abord, dans la boutique de son gendarme ensuite.

Parvenu là, il était sauvé.

Le gendarme lui prêta charivari, habit, bonnet de police. Ce fut dans ce costume qu’il rejoignit la troupe.

Le public savait l’aventure, et fit à Stanislas une magnifique entrée.

Que devenait le capitaine Chamblon pendant ce temps ?

Le capitaine Chamblon avait repris chargement aussi vite que possible, et s’était mis en mer avec son second, qui était non pas un simple lieutenant, mais un capitaine aussi savant et aussi habile que lui. On se demandait pourquoi cette alliance de deux supériorités maritimes, et les plus habiles ne pouvaient rendre compte de cette bizarrerie.

Trois jours après son départ de la Guadeloupe, la chose fut expliquée.

Le capitaine, selon son habitude, était à la poupe, et, penché en dehors du bâtiment, regardait dans le sillage ce je ne sais quoi qui semblait si fort le préoccuper.

Cette fois, sa préoccupation fut si grande, qu’il oublia la loi de la pondération, et, levant les jambes en même temps qu’il baissait la tête, il se laissa tout doucement couler à la mer, où il tomba sans jeter le plus petit cri ; ce qui prouvait que c’était bien volontairement qu’il accomplissait cette action, et que la maladresse n’y était pour rien.

Cinq minutes après cet événement, qui s’était passé si secrètement que le timonier ne s’était pas même retourné, le second parut hors de l’écoutille, et regarda autour de lui, comme un homme qui cherche quelqu’un.

Puis, ne trouvant point ce qu’il cherchait :

— Où est le capitaine Chamblon ? demanda-t-il au timonier.

— À l’arrière, lieutenant, répondit celui-ci.

— Comment, à l’arrière ? Je ne vois personne.

Le timonier, tout étonné, se retourna.

— Tiens, dit-il, c’est singulier. Il était là tout à l’heure.

— Oui, répondit le second, mais il n’y est plus.

Les deux hommes se regardèrent en secouant la tête.

— Le capitaine avait beaucoup de chagrins dans son intérieur, dit le timonier.

— Ah ! fit le lieutenant, voilà donc pourquoi, depuis trois jours, il m’a mis au courant de tout comme lui-même.

— Il faudrait voir dans sa chambre, dit le timonier.

— S’il y est ?… ajouta le lieutenant en secouant la tête d’un air de doute.

— Non, mais pour savoir s’il n’a pas laissé quelque chose.

— Tu as raison, dit le lieutenant.

Et il descendit.

Puis, remontant au bout de quelques instants :

— Tout est bien, dit-il, et notre responsabilité est sauvegardée.

— Il avait donc laissé un papier ?

— Qui explique tout !

— De sorte que le pauvre capitaine ?…

— Dieu veuille avoir son âme ! dit le lieutenant en levant son chapeau.

Ce fut l’oraison funèbre du capitaine Chamblon.

XVI

La troupe donne des représentations à la Martinique et à la Trinidad. – Chasse aux serpents. – Un serpent corail dans un bocal. – Mademoiselle Mélanie pour la vie. – Gustave fait la barbe au père Verteuil.

Il y eut, cependant, une circonstance où monsieur Gustave fut obligé de se confier de nouveau à l’élément perfide. Il s’agissait d’aller donner des représentations à la Martinique et à la Trinidad, et, si ingénieux que l’on fût, il n’y avait pas moyen de faire le voyage à pied.

On s’embarqua donc vers la fin de juillet sur la goélette la Comtesse de Bouillé, capitaine Mandar.

Le surlendemain, dans la nuit, on jetait l’ancre devant la Martinique.

Au point du jour, des canots entouraient la goélette.

La Martinique n’a point de port : elle a seulement une rade exposée à tous les vents ; le moindre grain qui souffle emporte les navires qui stationnent dans ses eaux, comme il emporterait une volée d’oiseaux effarouchés.

Un séjour de deux mois à la Guadeloupe avait rendu les comédiens familiers avec toutes les étrangetés qui les avaient d’abord préoccupés à leur arrivée aux Antilles. La seule qui les frappa en débarquant à la Martinique fut la quantité de serpents qu’ils trouvèrent pendus aux arbres.

Non-seulement, comme on le comprend bien, chacun a droit de vie et de mort sur ces malfaiteurs, mais encore, contre toute tête de serpent, on paye une prime ; il en résulte que les nègres se livrent avec ardeur à la chasse des reptiles, chasse à laquelle ils sont très adroits.

En général, le serpent fuit devant l’homme ; le nègre court après lui, l’attrape par la queue, le fait tourner comme une fronde, et lui brise la tête contre le premier mur, le premier arbre ou la première pierre qu’il rencontre ; sinon contre la terre, notre mère commune, qui devient alors une marâtre pour le serpent.

Ces sortes de reptiles sont si communs à la Martinique, que souvent, dans les grandes pluies, on voit passer, emportés par les ruisseaux dans les rues qui vont en pente, des serpents qui viennent de la campagne, et que le torrent roule malgré eux vers la mer.

Quelque temps avant l’arrivée de la troupe comique, un nègre de la Martinique était mort mordu par un serpent corail, un des plus dangereux de la race ophidienne ; le serpent avait été ficelé dans une botte de foin, et le nègre, en éparpillant le foin avec ses doigts pour le donner aux chevaux de son maître, avait été piqué par le serpent.

Ces serpents, qui faisaient grand’peur à tous les Européens, étaient fort recherchés par le père Verteuil ; c’était un beau, brave et spirituel vieillard, avec une figure sereine, de beaux cheveux blancs, jouant la comédie sur une jambe à peu près paralysée, et faisant des chansons très charmantes dans ses moments perdus.

Mais, à la Martinique, il n’avait plus de moments perdus : il collectionnait des serpents, des iguanes, des caïmans, qu’il mettait les uns dans des bocaux, les autres sur des planches, et qu’il destinait au musée de Marseille.

Monsieur Verteuil avait été directeur du théâtre de Marseille, et avait conservé une tendresse profonde pour l’antique Phocée.

Il avait avec lui une vieille gouvernante, qui, il faut le dire, ne partageait pas ses sympathies en fait d’histoire naturelle ; les premières querelles qui survinrent entre eux eurent lieu à propos d’un serpent à sonnettes que monsieur Verteuil tenait à conserver vivant, et à qui Mélanie pour la vie avait écrasé la tête d’un coup de manche à balai.

Pourquoi dites-vous Mélanie pour la vie ? demandera le lecteur.

Ah ! c’est vrai : vous ne pouvez point savoir, chers lecteurs, ce que savaient nos comédiens.

La gouvernante du père Verteuil avait l’habitude de signer tous ses comptes : Mélanie pour la vie.

Deux sous de beurre : Mélanie pour la vie ; deux sous de lait : Mélanie pour la vie ; deux sous de farine de manioc : Mélanie pour la vie.

De sorte que toutes les connaissances du père Verteuil avaient pris l’habitude d’appeler sa gouvernante Mélanie pour la vie.

Vous voyez que nos explications sont claires et précises.

On resta une quinzaine de jours à la Martinique ; puis, la ville brûlée, comme on disait du temps du père Dumanoir, que nous retrouverons, soyez tranquilles, on partit pour la Trinidad.

Vous savez, n’est-ce pas, ce que c’est que la Trinidad, île anglaise, malgré son nom espagnol, gisant en face de l’embouchure de l’Orénoque ?

Ce fut là que le père Verteuil se trouva véritablement heureux, tandis qu’au contraire Mélanie pour la vie entrait dans un état voisin du désespoir.

La Trinité est bien certainement l’île où aborda l’Arche : elle a conservé un échantillon de chaque espèce d’animaux, et quelques-uns, il faut bien leur rendre cette justice, ont multiplié dans une proportion désordonnée.

Entre autres, les singes, les perroquets, les lézards, les crocodiles et les serpents.

Gustave, qui était bon marcheur, et qui aimait la promenade pour le mouvement même qu’elle procure, restait parfois en extase devant des volées de perroquets de toutes couleurs, devant des tourbillons d’oiseaux mouches bourdonnant autour d’un buisson de fleurs, comme des abeilles autour d’une ruche, ou devant le passage, rapide comme l’éclair, d’un grand lézard qui semblait fait d’une seule émeraude.

Un jour, en entrant chez le père Verteuil, il trouva celui-ci en admiration devant un magnifique serpent corail, coulé au fond d’un de ces bocaux que dans les îles on appelle des pobans.

Le père Verteuil se tenait debout sur sa bonne jambe, appuyé des deux mains sur la table où était posé le bocal, tandis que Mélanie pour la vie se tordait les mains dans un coin, à l’aspect de ce nouvel hôte qui venait renforcer la collection de perroquets empaillés, de crocodiles ficelés sur des planches et des lézards jaunissant dans des bocaux.

— Ah ! venez donc, Gustave ! venez donc ! dit le père Verteuil en apercevant le jeune homme, qui lui apportait un papillon grand comme une assiette, cloué avec une épingle au fond de son chapeau de paille.

— Dites donc, en voilà un joli papillon, monsieur Verteuil.

— Ah bien ! oui, il s’agit bien de papillons !

— Comment, vous méprisez mon papillon ?

— Non, donnez-le à Mélanie pour la vie, et venez voir mon serpent corail.

— Il est mort, votre serpent corail ?

— Parbleu !

— Oh ! c’est que je ne suis pas comme vous ; je ne peux pas souffrir les serpents.

— Ah ! monsieur Gustave, vous avez bien raison ! Une femme est bien malheureuse, allez, quand elle est obligée de vivre avec un homme qui a des goûts pareils.

— Tais-toi, vieille folle ! et va nous chercher deux bouteilles de tafia.

— Ah ! père Verteuil, dit Gustave, vous croyez que nous n’en aurons pas assez d’une ?

— Mais ce n’est pas pour vous, monsieur Gustave, c’est pour son horrible bête. Tout ce qu’il gagne passe à cela.

— Mélanie pour la vie ! fit le père Verteuil, en homme qui, sur tout autre point, souffrirait peut-être des observations, mais qui, sur celui-là, est intraitable.

Mélanie sortit, et monsieur Gustave, avec une certaine hésitation, s’approcha du bocal, introduisit sa baguette dans le récipient, et commença de tourmenter le reptile, qui demeura immobile malgré toutes les agaceries de monsieur Gustave.

— Bon ! dit le jeune homme, il est mort.

Et il se pencha à son tour pour voir ce magnifique composé de pierres précieuses, qu’on appelle le serpent corail.

— Il y a une chose qui m’inquiète, dit-il au père Verteuil.

— Laquelle ?

— C’est qu’ordinairement, quand ces paroissiens-là sont morts, ils perdent un peu de la vivacité de leur couleur, et le drôle persiste à être magnifique.

— Il est mort depuis ce matin seulement, de sorte qu’il n’a pas encore eu le temps de s’apercevoir qu’il l’était. Voilà pourquoi je veux le mettre presque vivant dans le tafia. Donne, Mélanie pour la vie, que nous offrions la goutte à cette estimable bête.

La gouvernante, de retour de la cave, livra les deux bouteilles avec une expression de regret qu’elle ne se donna pas la peine de dissimuler.

Gustave prit sa badine entre ses dents, déboucha deux bouteilles de tafia, et, une de chaque main, versa à plein goulot dans le poban.

Mais à peine le serpent corail fut-il en contact avec l’alcool, qu’il poussa un sifflement aigu, et, se dressant sur la queue comme la guivre des Visconti, s’élança hors du bocal, et retomba sur la table.

Par bonheur, d’un mouvement aussi rapide que celui du reptile, Gustave avait lâché la bouteille qu’il tenait de la main droite, avait pris la petite canne qu’il serrait entre ses dents, et maintenait sous la pression de la badine l’animal fixé sur la table.

Il y eut un moment assez terrible : le père Verteuil avait fait un pas en arrière, mais, mal servi par sa jambe paralysée, il était tombé dans un fauteuil qui le tenait prisonnier, à dix-huit pouces de la gueule sifflante du reptile.

Mélanie pour la vie avait pris la fuite en appelant du secours ; et Gustave, maintenant le serpent sous sa badine, appelait un nègre quelconque de tous ses poumons, en accompagnant cet appel des plus énergiques jurons que pouvait mettre à sa disposition le vocabulaire de la haute et de la petite banque.

— Nègre negla ! criait Gustave en créole, veni, cher… veni donc ! moi de ou !

— V’la, v’la, mouché, dit le nègre en accourant.

— Gade, serpent corail là !

Le nègre regarda et comprit la gravité de la situation.

— Paix ! bouche ou-zotes-zaffais cabute pas zaffais mouton, ou tane !

Puis, prenant une cravache, et s’adressant au serpent :

— Ca yo qua farfouillé su tabe là mouché zombi. Ah ! commissaire police pas qua fait devoir à lui… Avec régoise la mois qua fouté vous en geole.

Et le nègre, maintenant, de son côté, le serpent avec sa cravache, le prit du bout des doigts par la queue, et, malgré toutes les difficultés qu’il fit, l’introduisit dans le poban, où il le laissa se livrer à une danse macabre des plus frénétiques, mais devenue sans danger, grâce à l’application du bouchon maintenu par une ficelle.

Seulement alors, le père Verteuil respira.

— Merci, cher, ça ou vie pour service là.

— Mouché t’en prie, répondit le nègre ; baillé-moi you petit goude, pour gagner tafia ; mon teni chaud, moi qu’a sué.

— Mais non, tu ne sues pas, farceur ! dit Gustave.

— Ah ! mouché ! s’écria le nègre, moa qu’a sué en dedans.

On donna la gourde au nègre, qui sortit en gambadant.

Probablement que l’animal est, à cette heure, au musée de Marseille, où ceux qui le visitent et l’admirent sont loin de se douter du drame qu’il a joué avant de rendre le dernier soupir.

Cet événement refroidit l’enthousiasme du père Verteuil pour l’histoire naturelle, rendit Gustave de plus en plus circonspect à l’endroit des ophidiens, et donna une fausse jaunisse à mademoiselle Mélanie pour la vie.

On resta à la Trinidad quinze jours ou trois semaines, heurtant, pendant la journée, des milliers d’oiseaux de l’espèce des corbeaux, qui sont les balayeurs de la ville, auxquels, en conséquence, il est défendu de toucher, et qui passent leur douce existence à manger ce qu’ils trouvent, et à aller le digérer sur le haut des toits et sur les bras de la potence qui orne la place publique, se tenant serrés les uns contre les autres comme s’ils étaient à la broche.

La nuit, on faisait la guerre aux rats, qui venaient manger les pantoufles des comédiens et les contournes des tragédiens.

Enfin, il fallut quitter ce lieu de délices ; on s’embarqua sur l’Élisa, capitaine Lafargue, en comptant sur la traversée habituelle, c’est-à-dire sur quatre ou cinq jours de mer.

En conséquence, tout était organisé à bord pour vivre à l’air et coucher sur le pont, pendant ces chaudes nuits du golfe de Mexique, dont la chaleur est tempérée par une brise marine.

Ces nuits sont les heures délicieuses de la vie.

C’était ainsi qu’en avait jugé la troupe comique en venant ; c’était ainsi qu’elle en jugea au retour, pendant les deux premiers jours. Mais, dès la matinée du troisième, le capitaine manifesta quelques inquiétudes à l’endroit d’un petit point noir qui venait du côté de la Nouvelle-Orléans.

Ce point noir grandit bientôt, au point d’obscurcir tout le ciel.

Le capitaine donna aussitôt l’ordre à deux matelots d’orienter au large, pour éviter les rochers, et aux passagers celui de descendre sous le pont pour laisser les manœuvres libres.

Le premier de ces ordres était facile à exécuter ; le second, à peu près impossible.

L’entrepont, qui n’avait pas compté sur vingt ou vingt-cinq voyageurs, était encombré de marchandises.

Il restait à peine deux pieds et demi d’espace entre les caisses et l’avant du pont.

Encore cet espace était-il diminué par l’épaisseur des matelas.

On s’enfourna – aucun autre mot ne saurait rendre cette manœuvre –, on s’enfourna comme on put dans l’étroit intervalle.

Seulement, on était obligé de se tenir couché, soit sur le dos, soit sur le ventre.

On avait le choix.

Mais il était défendu d’être assis, même au ténor.

Vous savez que les ténors sont soignés par les directeurs mieux que les amoureuses, même quand elles sont enceintes.

À peine fut-on couché, que, par une chaleur épouvantable, avec une odeur putride, on vit courir sur ce ciel de planches, en manière de signes du zodiaque, une foule de cancrelats, de scorpions et de mille-pieds.

On s’en inquiéta d’abord énormément.

La pauvre Mélanie pour la vie poussait des cris surhumains.

Deux ou trois personnes furent piquées ou mordues ; le père Verteuil leur passa le flacon d’alcali qu’il portait sur lui à tout hasard. On se frotta, on enfla, on se refrotta, on renfla, on commença à se moquer des cancrelats, des scorpions et des mille-pieds ; puis, ce qui était bien autrement humiliant pour eux, on finit par n’y plus faire attention.

Mais ce à quoi on était obligé de faire attention, c’était à cette chaleur croissante, à cette atmosphère méphitique à laquelle un nouveau venu eût succombé à l’instant même, tandis que nos gens la supportaient déjà depuis deux ou trois jours, parce qu’ils s’y étaient habitués peu à peu.

Seulement, au milieu de tous ces pauvres passagers entassés comme des nègres à bord d’un vaisseau de traite, au milieu de ces malheureux voyageurs serrés comme des damnés dans un des cercles de l’enfer de Dante, il y en avait un qui, souffrant plus que les autres, se plaignait plus amèrement.

C’était M. Verteuil, dont la jambe roidie rendait la position encore plus douloureuse.

Mais ce qui lui faisait pousser des cris d’angoisse, c’était une barbe de huit jours, roide comme une brosse, blanche comme la neige, et qui lui montait jusqu’au-dessous des yeux ; barbe qu’il avait l’habitude de faire tous les jours, opération qui restait la plus facile du monde sur le pont, en supposant un temps calme, mais qui devenait presque impossible par un gros temps et dans la position horizontale où l’on était forcé de demeurer.

Chacun, en se plaignant pour son propre compte, se contentait donc de plaindre le pauvre père Verteuil ; mais cette pitié, quoique unanime, n’apportait aucun soulagement à ses souffrances.

Elles devinrent si intenses, que le pauvre vieillard finit par demander, non plus qu’on lui fît la barbe, mais qu’on lui brûlât la cervelle, et qu’on le jetât à la mer.

Nous l’avons dit, ces gémissements touchaient tout le monde et particulièrement Gustave, qui avait pour le bon Verteuil la respectueuse tendresse d’un fils.

Aussi, se traînant jusqu’à lui :

— Écoutez, papa Verteuil ! lui dit-il, voulez-vous que j’essaye, moi ?

— De me brûler la cervelle ? Oh ! oui ! seulement, tâchez de ne pas me manquer.

— Non… je veux seulement vous faire la barbe.

— Ah ! mon ami, si vous y réussissiez, vous seriez mon sauveur !

— Dame ! vous voyez, ce n’est pas commode par un temps comme celui-ci.

Le bâtiment dansait sur les vagues à faire croire qu’il allait se démantibuler à chaque craquement de sa membrure.

— Oh ! peu importe ! enlevez-moi la peau, si vous voulez, comme on enlève la couenne d’un cochon, mais débarrassez-moi de ce feu qui me brûle le visage.

— Je ne réponds de rien.

— Non !

— Vous m’absolvez d’avance ?

— Dussiez-vous me couper la carotide.

— Vous entendez, vous tous qui êtes là !

— Nous l’entendons, répondirent languissamment les spectateurs.

— Alors, nous allons essayer.

On ouvrit une malle, la première venue, et on retira un rasoir.

— Voilà, dit une voix.

— Qu’est-ce que voilà ?

— Un rasoir.

— Passez le rasoir.

On passa le rasoir de main en main.

Le rasoir parvint jusqu’à monsieur Gustave.

La goélette continuait de danser comme une balle élastique.

— Gringalet ! cria le barbier.

Pour Gustave, tous les mousses s’appelaient Gringalet, toujours en mémoire du grand Gringalet de Caen.

Nul ne s’habitue aussi vite qu’un mousse à tous les noms qu’il plaît aux passagers de lui donner.

Le mousse accourut comme s’il eût reçu cet illustre nom sur les fonts de baptême.

— De l’eau et du savon.

— Nous n’avons que du savon noir.

— Çà ne fait rien, cria le patient.

— Vous allez avoir votre eau et votre savon.

— Oh ! oui, mon eau et mon savon ! murmura Verteuil. Le mousse revint avec les objets demandés.

— Vous êtes résolu ? fit Gustave.

— À tout, mon ami ! à tout !

— Alors, tenez-vous bien.

Le jeune homme enfourcha le père Verteuil, se coucha sur lui, s’appuya sur le bras gauche, et commença à lui frotter du bout des doigts le visage avec son eau savonneuse.

— Oh ! murmura le pauvre martyr, que cela fait de bien, mon Dieu ! que cela fait de bien !

Monsieur Gustave s’arrêta.

— Vous n’aimez pas mieux attendre que la mer se calme ?

— Oh ! non ! oh ! non ! tout de suite, tout de suite !

Le jeune homme prit le rasoir et poussa un soupir.

— Allons, dit-il, avec l’aide de Dieu !…

Et le rasoir erra sur la joue du père Verteuil.

— Ah ! dit celui-ci, que c’est bon !

— Ma foi, si c’est aussi bon que cela, en avant, marche !

Et, avec une incroyable sûreté de main, avec cette sûreté de main de peintre, qui ne touche la toile que du bout de son pinceau ; de statuaire, qui ne touche la terre que du bout de son ébauchoir, il continua, au milieu du roulis et du tangage, l’impossible besogne qui, au fur et à mesure qu’elle s’accomplissait, faisait pousser à celui sur lequel elle s’accomplissait des soupirs de bien-être, des gémissements de satisfaction.

XVII

Bonheur relatif. – La rade Cayacou. – Gustave pique une tête dans la mer, et aborde la côte avec trois camarades. – Ils rapportent des vivres frais. – Retour à la Martinique. – Une tempête. – Le drapeau tricolore. – La révolution de juillet. – Dispersion de la troupe.

L’opération dura une heure, et s’accomplit sans la plus légère estafilade.

La peau du patient était rouge comme du sang, mais parfaitement intacte.

— Ah ! mon cher Gustave, murmurait-il, c’est la seconde fois que vous me sauvez la vie.

La première fois, on se le rappelle, c’était lorsque le serpent corail s’était élancé hors de son poban.

— Ah ! mon Dieu, ajouta-t-il, cela m’y fait penser, que sont devenus tous mes lézards et tous mes serpents ?

— Mon Dieu ! s’écria Mélanie pour la vie, je sens quelque chose qui me grimpe le long de la jambe.

— Vous êtes folle, répondit Verteuil ; le plus moderne a neuf jours d’esprit-de-vin et de tafia.

— N’importe, répondit la gouvernante, assez mal calmée par ce raisonnement chronologique, si rassurant qu’il fût ; j’ai lu dans la Bible que le serpent était le plus rusé des animaux.

Le père Verteuil avait moitié raison, moitié tort : la plupart des bocaux étaient en pièces, mais serpents et lézards gisaient sans mouvement et sans vie.

Seulement, ce ne fut qu’au bout de dix jours que l’on put constater le fait, qui devint l’objet de l’inquiétude du père Verteuil, du moment où sa barbe ne fut plus l’objet de sa douleur.

Tant il est vrai que l’homme ne peut pas être parfaitement heureux !

Au bout de dix jours, cependant, nos passagers eussent dû se trouver heureux, si le bonheur n’est, comme disent les philosophes, que la comparaison d’un état meilleur à un état pire.

Il était évident que, le soir du dixième jour, le vent étant tombé, la mer s’étant calmée, les voyageurs ayant montés sur le pont, au lieu d’être entassés dans l’entrepont, respirant l’air pur de l’Océan, au lieu de l’air méphitique de la cale, ayant pour horizon l’espace infini, où le soleil se balançait dans des nuages de pourpre et d’or, au lieu de ce plancher constellé de scorpions, de mille-pieds et de cancrelats, il était évident que les passagers devaient se trouver heureux, du moins relativement.

Mais, comme il faut toujours que l’homme se plaigne, et, par l’homme, nous entendons aussi la moitié que Dieu lui a donnée, les hommes et les femmes se plaignaient.

De quoi se plaignaient-ils ?

De n’avoir mangé que du biscuit depuis cinq jours, et, depuis cinq jours, de n’avoir à boire que de l’eau tiède que chaque jour rendait non-seulement plus tiède, mais encore plus infecte. De son côté, le bâtiment se plaignait aussi.

Il se plaignait d’avoir un de ses mâtereaux brisé ; d’avoir toutes ses voiles déchirées ; de sentir l’eau passer à travers sa membrure disjointe.

On résolut donc de gagner la rade Cayacou et de s’y arrêter vingt-quatre heures pour réparer les avaries.

On mit le cap sur le Cayacou.

Les passagers voyaient avec ravissement, au fur et à mesure qu’ils avançaient, sortir de terre une corbeille de fleurs dominée par une chaîne de collines boisées, pleine d’ombre et de fraîcheur, d’eaux limpides et courantes ; pas un qui ne rêvât un bain dans ces eaux, et le sommeil sous ces arbres.

Le capitaine Lafargue jeta l’ancre à un quart de lieu du rivage ; mais, quelques instances qu’on lui fît pour mettre la chaloupe à la mer, il s’y refusa constamment.

Pourquoi ? on n’en sut jamais rien ; par un caprice de capitaine, voilà tout.

Mais la tentation était par trop grande ; au risque d’être coupés en deux par les requins, ou dévorés par les caïmans, Gustave, et trois de ses compagnons se déshabillèrent clandestinement, et, d’un seul élan, piquèrent chacun une tête dans la mer.

L’un d’eux avait noué son mouchoir autour de son corps et avait glissé dedans un ou deux dollars pour exciter la générosité des Cayacoutes.

Les femmes jetèrent d’abord un cri, ne sachant pourquoi le sixième de la troupe sautait ainsi à l’eau ; mais, lorsque les quatre nageurs leur eurent annoncé que c’était pour leur apporter de l’eau fraîche, des vivres frais et des fruits de toute sorte qu’ils s’étaient jetés à l’eau, les encouragements devinrent unanimes.

Les quatre nageurs abordèrent la côte, à quelque distance les uns des autres ; tous s’étaient dirigés vers une espèce de petit fortin dont la blancheur leur tirait l’œil.

Le petit fortin était parfaitement inhabité.

Mais, du fortin, on apercevait un village ; ce village était à un quart de lieue à peu près.

On s’achemina vers le village.

Les quatre Européens étaient déjà aux Antilles depuis assez longtemps pour ne pas se préoccuper du costume.

Ils eussent eu tort, d’ailleurs, d’attacher à leur nudité plus d’importance que les Cayacoutes mâles et femelles n’y en attachaient eux-mêmes.

Les acquisitions se firent avec la plus grande facilité ; rien de plus arrangeant que les Chevets et les Potels de l’île : moyennant un demi-dollar, on eut à la fois des bananes, des mangos, des choux palmistes et du pain de manioc.

La difficulté était de savoir comment on transporterait tout cela.

Un petit canot d’écorce d’arbre fit l’affaire ; il fut empli bord à bord de fruits de toute espèce ; puis deux Cayacoutes, chargés de le ramener, se mirent à la mer avec nos quatre Européens, et conjointement avec eux, le poussèrent vers le bâtiment.

Jamais triomphateurs ne furent reçus avec de pareils cris de joie ; toutes les bouches étaient séchées, tous les gosiers en feu.

On transborda la cargaison du canot sur le bâtiment ; on s’assit en rond autour de la pyramide, et chacun l’attaqua avec une ardeur que les femmes partageaient, malgré la prétention que quelques-unes ont de ne pas manger.

Puis on tira les matelas de la cale, on les secoua, on les battit, on les étendit sur le pont, et l’on passa une de ces belles nuits voluptueuses comme Cléopâtre en passait à Canope, et Sextus Pompée dans la Cyrénaïque, l’une dans sa cangue royale, l’autre dans sa galère de pirate.

Enfin, le lendemain, on partit par une de ces jolies brises qui, sans soulever la mer, font courir les bâtiments à sa surface. Vingt-quatre heures après, on était de retour à la Martinique. L’aspect du port était terrible à voir.

Quand nous disons du port, c’est de la rade que nous devrions dire : la Martinique, on le sait, n’a pas de port.

Le grain, – toute tempête commence par un grain, – le grain avait été si rapide et si violent, que les bâtiments n’avaient pas eu le temps de gagner le large.

Deux trois-mâts et autant de bricks désemparés, brisés, étaient échoués à la côte, couchés sur le côté, et, sans qu’on vît aucune personne de leur équipage, chaque lame qui déferlait sur eux en faisait jaillir un cri déchirant.

La mer, à deux lieues au large, était couverte de vergues, de mâts, de barriques, de cages à poules et de débris de navires, qui, moins heureux que les autres, avaient été brisés.

La garnison, sous les armes, était échelonnée au bord de la mer.

Les marins et les nègres travaillaient à l’envi au sauvetage.

Le capitaine Lafargue ne voulut point rester en arrière ; il jeta l’ancre, et, tandis qu’on transportait les comédiens à terre, il envoya son équipage porter sa part de secours au grand désastre.

On fut trois jours sans songer à rouvrir la salle de spectacle. On craignait de jeter l’annonce d’un plaisir au milieu des sombres préoccupations qui planaient sur la ville.

Ce fut en quelque sorte la ville qui réclama les représentations aux acteurs eux-mêmes. Pendant les six semaines d’absence de la troupe comique, le goût des spectacles avait eu le temps de reprendre racine à la Martinique.

Monsieur Victor Marest annonça donc que, pour répondre à l’enthousiasme des Martiniquois, il ferait, le 10 septembre 1830, sa réouverture par l’opéra de Joseph et la comédie de Brueys et Palaprat.

Le matin du 10 septembre, au moment où les afficheurs étaient occupés à coller à l’angle des rues l’opéra du soir, le gouverneur, suivi de quelques officiers, et précédé d’un tambour, vint à la batterie du port, fit amener le pavillon blanc, et hisser le drapeau tricolore.

On le regardait avec un profond étonnement.

Nul ne savait ce qu’il faisait là.

Cependant, comme on le comprend bien, on le laissait faire en suivant tous ses mouvements avec une extrême curiosité.

Enfin, le bruit se répandit qu’une révolution avait été faite à Paris, et que cette révolution s’appelait la Révolution de Juillet ; que Charles X était renversé, et que le duc d’Orléans avait accepté la lieutenance générale, en disant : « Désormais la Charte sera une vérité ! »

Les mulâtres poussèrent des cris de joie. Que gagnaient-ils à une révolution faite dans la métropole, à quinze cents lieues d’eux ?

Je vais le dire.

Ils gagnaient, ou plutôt ils allaient essayer de gagner le droit d’entrer au parterre et aux galeries des théâtres, places aristocratiques réservées aux blancs, et dans lesquelles il n’était point permis aux hommes de couleur de mettre le pied.

À chaque révolution qui s’opère dans la métropole, les hommes de couleur sont habitués à faire un pas en avant.

La révolution de 1848, en affranchissant les nègres, leur a fait faire non point un pas, mais un bond par lequel ils ont non-seulement rejoint, mais encore dépassé les blancs.

En 1830, ils n’en étaient pas là. Ils demandaient tout bonnement, ainsi que nous l’avons dit, à entrer au parterre et aux galeries.

Comme ils demandaient cette faveur en menaçant de la prendre, comme ils étaient les plus forts, et, par conséquent, auraient pu la prendre sans la demander, cette faveur leur fut accordée.

Seulement, le même jour où les mulâtres venaient de conquérir ce droit, ambitionné depuis deux cents ans, le gouverneur donna l’ordre à M. Victor Marest de cesser ses représentations.

Le soir, en se présentant à la porte du théâtre deux heures plus tôt que de coutume, pour ne pas tarder d’une minute à jouir de leur droit, les hommes de couleur trouvèrent la porte du théâtre fermée.

De leur côté, les artistes avaient reçu avis du directeur qu’il n’avait plus besoin de leurs services.

Plusieurs voulurent récriminer, faire des procès ; mais il leur fut répondu qu’il y avait force majeure.

Alors, se trouvant à quinze cents lieues de la mère patrie, chacun tira de son côté, appelant, comme dans la haute et la petite banque, un truc quelconque à son secours.

Le directeur prit un café.

La première chanteuse se fit dame de comptoir de son directeur.

L’Elleviou, monsieur Bouzigue, et la Dugazon, madame Paul, ayant fait des économies, revinrent en France.

Le baryton, monsieur Dupuis, se fit chantre d’église.

Le père Verteuil et son fils partirent pour la Pointe-à-Pître, où le père Verteuil mourut, et où son fils devint prote dans une imprimerie.

Le Colin, monsieur Valdowski, se fit maître d’armes.

La première amoureuse se fit dame de compagnie du gouverneur.

Le père noble, monsieur Sallé, qui avait vu la lumière, devint portier des francs-maçons, ses frères.

Enfin, la basse-taille, monsieur Gustave, après avoir hésité vingt-quatre heures entre les différents trucs qu’il avait à sa disposition, décida qu’il se ferait peintre en miniature.

XVIII

M. Gustave peintre en miniature. – Heureux début. – Histoire d’un duel. – Le père Jean reçoit un colis de la Martinique. – Son étonnement. – Une lettre dans une tabatière. – Le portrait à l’huile. – La toile est remplacée d’une façon ingénieuse. – Influence de l’humidité sur la peau d’âne.

Le jour même où cette décision fut prise, monsieur Gustave se rendit chez un marchand d’ustensiles de billard, acheta trois billes, se rendit de là chez un ébéniste, fit scier chaque bille en dix portions, et se trouva avoir trente tablettes de dimensions différentes.

À deux doublons le portrait, c’était quatre mille huit cents francs que monsieur Gustave venait d’enfermer dans son tiroir, sans autre mise de fonds que quinze francs d’achat et six francs de sciage.

Quant à la boîte d’aquarelle et aux petites bouteilles de gouache, la dépense en était faite depuis longtemps.

Ces premières dispositions prises, monsieur Gustave écrivit cette circulaire, qu’il fit déposer dans les principales maisons de la ville :

 

« Monsieur Gustave, peintre en miniature, prévient les habitants de la Guadeloupe et de la Martinique qu’il fait le portrait, et garantit la ressemblance. »

 

On sait qu’il n’y a qu’heur et malheur en ce monde, et que tout dépend, la plupart du temps, de la façon dont une entreprise débute.

La spéculation de monsieur Gustave débuta d’une façon splendide.

Le premier amateur qui se présenta pour faire exécuter son portrait fut un magistrat de la Martinique qu’un duel terrible venait de faire l’objet de toutes les conversations.

C’était un homme de trente-cinq à quarante ans, petit, mince, à la physionomie charmante, et à ce doux parler créole, qui suppose un gosier de velours chez ceux qui gazouillent cette espèce de chant.

Il s’était pris de querelle avec un spadassin de profession, ou plutôt celui-ci lui avait cherché querelle.

Alors, il avait été trouver son adversaire, et l’avait provoqué à la condition qu’on se battrait, un pistolet déchargé et l’autre chargé, à la distance d’un mouchoir tenu de la main gauche, tandis que l’on tirerait de la droite.

L’adversaire du magistrat avait accepté, soit qu’il n’eût pas pu, soit, mieux encore, qu’il n’eût pas voulu refuser.

Les deux champions, accompagnés chacun de leurs témoins, s’étaient rendus sur le terrain.

Le duel avait eu lieu dans les conditions que nous avons dites.

Les deux adversaires s’étaient placés à trois pas de distance, avaient reçu un pistolet chargé et un pistolet non chargé de la main de leurs témoins, et l’avaient armé.

Le sort avait donné au magistrat la chance de tirer le premier.

Il tira le premier ; mais rien ne brûla, aucune détonation ne retentit ; sa mauvaise fortune lui avait donné le pistolet non chargé.

Alors, son adversaire avait tiré en l’air.

Mais lui n’avait pas accepté cette générosité : il avait exigé que le pistolet fût rechargé sous ses yeux ; il avait mis de sa propre main la balle dans le canon, et avait sommé son adversaire de faire feu.

Devant cette mise en demeure, l’adversaire du magistrat avait été obligé de céder ; il avait fait feu, et le magistrat était tombé sur le coup, la poitrine traversée de part en part, ses habits brûlés par la poudre.

Un miracle avait fait que la blessure n’avait point été mortelle et qu’au bout de trois mois le blessé se promenait dans les rues de la Martinique.

Les créoles sont très braves, et, comme tous les hommes véritablement braves, ils ont un grand culte pour le courage.

Le magistrat était le héros du jour.

Si les magistrats n’étaient pas des hommes vertueux, et si celui-là n’avait pas été fort parmi les forts, comme le sage de l’Écriture, il eût trouvé l’occasion de pécher sept fois par jour, et même d’avantage.

C’était donc une chance incalculable que d’avoir à faire le portrait de cet homme.

Un bonheur ne va pas sans l’autre : le portrait fut réussi. On l’exposa chez le Susse de l’endroit, dans le magasin duquel il obtint un succès immense.

De ce moment, l’atelier de monsieur Gustave ne désemplit plus.

Toutes les nuances de la peau humaine, depuis le noir de jais jusqu’au rose tendre, depuis le nègre du Sénégal jusqu’à la fraîche Anglaise de Plymouth ou de Southampton, passèrent par son pinceau.

Monsieur Gustave n’avait aucune préférence, n’y mettait aucune fierté.

D’ailleurs, on l’a vu, dès son arrivée, s’il avait quelque préjugé, c’était plutôt en faveur des nègres que contre eux.

Or, pendant le temps que son fils Étienne, sous le pseudonyme de Gustave, après avoir charmé les Antilles par sa voix et par son jeu, les ravissait par la ressemblance et le fini de ses portraits, que faisait le père Jean ?

Il prenait le plus grand intérêt à l’achèvement de la Madeleine, et en demandait des nouvelles à tous ceux qui arrivaient de Paris ; de temps en temps, il s’étonnait bien un peu de ne pas recevoir de lettres de son fils ; il est vrai que son fils n’aimait point à écrire ; mais, par une occasion quelconque, Étienne eût, du moins, pu lui faire dire : « Je me porte bien », et lui demander : « Comment vous portez-vous ? »

Cela eût fait du bien au pauvre père.

Toutefois, il ne se plaignait pas ; il n’était plus dans les habitudes de Jean de se plaindre ; il continuait de fredonner la Marseillaise, comme il avait fait sous l’Empire, comme il avait fait sous les Bourbons de la branche aînée, et, de temps en temps, une fois par mois peut-être, il se surprenait à dire :

— Il n’est pas moins vrai que les enfants sont bien ingrats !…

Un matin, on lui annonça un colis de la Martinique. De la Martinique !… qui diable pouvait lui envoyer quelque chose de la Martinique ? Il ne connaissait personne aux Antilles. Ce colis contenait une liasse de journaux, un baril de rhum, un paquet de cinq cents cigares, deux pots de tabac à priser, et une tabatière d’argent.

Le père Jean ouvrit la liasse de journaux, et lut :

 

Habitation à vendre… Nègre à vendre… Négresse à vendre… Négrillon à vendre.

 

Il était évident que cela ne le regardait en aucune façon. Il poussa plus loin ses investigations, et lut :

 

THÉÂTRE DE LA MARTINIQUE. M. Gustave acquiert de jour en jour de nouveaux droits à la bienveillance du public, et aucun effort ne lui coûte pour justifier celle dont il est l’objet. Hier, dans le Mariage de Figaro, il a chanté l’air de la Calomnie avec beaucoup d’intelligence et de talent. Sa manière de phraser surtout a électrisé la salle…

 

Ce n’est pas encore cela, dit le père Jean, qui ne connaissait son fils que sous le nom d’Étienne.

Il prit un autre journal, et lut :

TRINITÉ ESPAGNOLE.

Théâtre français de Marine-Square.

Avec autorisation de M. le gouverneur et l’illustre Cabile.

Les artistes lyriques et dramatiques, sous la direction de M. Victor Marest, joueront :

Mahomet, ou le Fanatisme.

M. Gustave remplira le rôle de Mahomet.

 

Ce nom de monsieur Gustave, souligné pour la seconde fois, frappa le père Jean.

— Que diable me veut-on, se demanda-t-il à lui-même, avec ce nom de monsieur Gustave ? Je ne connais pas de Gustave, moi !

Il continua :

 

Le Dîner de Madelon, ou le Bourgeois du Marais.

Benoist, vieux garçon : M. Verteuil.

Vincent, son ami : M. Sallé.

Un caporal : M. Victor.

Un commissionnaire : M. Gustave.

Madelon : Mlle Moinet.

 

— Monsieur Gustave ! Monsieur Gustave ! répéta le père Jean. Je crois que décidément c’est là que gît le lièvre !

Mais, comme dans les vingt autres journaux, rien ne lui disait autre chose que ce qu’il avait lu dans les deux premiers, il passa des journaux aux paquets de cigares.

Il en tira un, le fuma, et le trouva excellent.

— Oh ! oh ! fit-il, voilà qui donne envie de priser.

Et, prenant une pincée de macouba dans la bouteille au large goulot, il l’aspira avec une confiance que justifiait une première expérience faite sur le cigare.

— Excellent, parbleu ! excellent !... Emplissons vite la tabatière.

Et il ouvrit la tabatière.

Dans la tabatière, il y avait un billet.

— Tiens ! dit-il, l’écriture d’Étienne !

Il ouvrit le billet, et lut :

 

« C’est moi, papa ! J’ai renoncé, selon ton désir, à la comédie, que je jouais sous le nom de Gustave, et je suis peintre en miniature, à la Martinique.

» Tons fils bien respectueux, qui gagne beaucoup d’argent,

» ÉTIENNE. »

 

Le père Jean demeura atterré.

Cependant il fit part à deux personnes de la lettre ou plutôt du billet qu’il venait de recevoir :

1° Au lieutenant des douaniers, sur la tabatière duquel son fils avait copié son premier dessin.

2° À M. Odelli, qui lui avait fait avoir son premier prix. D’ailleurs, une chose le consolait un peu, c’est que son fils n’était plus comédien, et s’était fait peintre.

Pendant ce temps, monsieur Gustave, chose rare, tenait les promesses de son prospectus. Il avait garanti la ressemblance, et ses ressemblances étaient telles, qu’un jour un riche colon eut l’ambition d’avoir son portrait, non plus en miniature, mais de grandeur naturelle, non plus à l’aquarelle et à la gouache, mais à l’huile.

Il vint trouver monsieur Gustave, et lui demanda s’il faisait le portrait à l’huile.

— Je fais tout ce qui concerne mon état, répondit monsieur Gustave.

— Alors, vous garantissez la ressemblance en grand comme en petit ?

— Je la garantis bien mieux.

— Et quelle différence cela fera-t-il dans le prix ?

— Au lieu de deux doublons, ce sera quatre doublons.

— Va pour quatre doublons ! Nous commencerons demain.

— Demain, c’est impossible, j’ai toute ma journée prise.

— Après demain, alors.

— Je ne puis être à vous que lundi.

— À lundi, donc ! répondit l’amateur en poussant un profond soupir qui exprimait tout son regret d’être remis à quatre jours.

Et il sortit en faisant bien promettre à monsieur Gustave qu’il aurait sa séance le lundi suivant.

Monsieur Gustave avait eu ses raisons pour remettre sa première séance au lundi. Il était, en effet, pressé, mais non pas au point de ne pouvoir enlever deux heures aux autres modèles.

Ce qui lui avait fait demander quatre jours, c’était la crainte de ne point trouver de toile préparée pour la peinture à l’huile, et la nécessité de suppléer par son imagination à cette absence de la matière première.

Il avait prévu parfaitement juste.

Quelques recherches qu’il fît dans l’île, il ne put trouver une toile à portrait.

Alors, il se mit à chercher un vieux portrait sur lequel il pût passer une couche de blanc.

Recherche aussi inutile que la première !

Ces deux mécomptes, qui, au reste, étant prévus, n’étaient que relatifs, n’abattirent point son courage. Du moment où il avait eu l’idée qu’il ne trouverait pas de toile, et où, cependant, il avait pris l’engagement de faire le portrait, c’est qu’il avait quelque ressource cachée au fond de son bissac, comme le renard de la fable.

Monsieur Gustave se rendit chez le chef de musique de la garde nationale, et se mit à chercher parmi les instruments de rebuts.

Il trouva une grosse caisse crevée d’un côté.

C’était justement ce qu’il cherchait.

Il acheta la peau d’âne intacte, et la cloua sur un châssis de la même dimension que la caisse, en la tendant du mieux qu’il put.

Puis il attendit son amateur.

L’amateur vint à jour fixe.

Gustave s’était procuré ce qu’il avait trouvé de mieux en couleurs de peintres d’enseignes.

L’amateur fut d’abord un peu étonné de voir que sa ressemblance allait se refléter sur une peau d’âne ; mais monsieur Gustave lui dit, avec un imperturbable aplomb, que ses connaissances en chimie lui avaient démontré qu’à cause de l’air salin, la peau d’âne, aux Antilles, était de beaucoup préférable à la toile.

L’amateur se rendit à ce raisonnement.

Monsieur Gustave aborda hardiment l’huile, se gardant bien de dire à son modèle que c’était la première fois qu’il l’abordait.

Seulement, l’exécution était plus bruyante que sur la toile. Chaque coup de pinceau résonnait comme un coup de baguette, et produisait sa symphonie.

Le peintre mit huit jours à achever son portrait ; mais aussi ce portrait était un chef-d’œuvre !

L’amateur, au comble de la joie, rentra chez lui, et inaugura le portrait dans sa famille.

Mais il ne souffla pas mot de la matière sur laquelle était peint le portrait.

Il eût craint, en disant qu’il était sur peau d’âne, de perdre de sa considération dans l’esprit de sa femme et de ses enfants.

Seulement, sans que personne s’en doutât, pas même le peintre, une grande catastrophe menaçait le malheureux portrait.

La saison d’hiver, c’est-à-dire l’époque des pluies, arrivait.

À la chaleur sèche, qui roidit toute chose, succédait la chaleur humide, qui détend et qui amollit.

Le portrait, si parfait qu’il paraissait vivant, sembla voir venir cette époque avec une grande répugnance.

Son visage, sérieux d’habitude, semblait s’attrister et vieillir ; non seulement il se ridait horizontalement, ce qui eût été un effet connu du temps sur les choses humaines, mais encore il se ridait verticalement, ce qui était un effet complètement inconnu jusqu’alors.

La famille s’effraya de voir un portrait qui vivait comme un éphémère, tandis que l’original vivait de la vie des autres hommes.

Elle envoya chercher le peintre.

Le peintre s’approcha du tableau, plein de confiance, et, comme son visage restait calme, le visage de la famille se rasséréna.

— Tiens, dit-il, par bonheur, je ne l’ai pas verni.

Puis, du ton d’un médecin qui ranime des parents affligés :

— Ce n’est rien, dit-il, dans trois jours, revenez le voir à la maison, et il n’y paraîtra plus.

Monsieur Gustave avait deviné du premier coup que l’humidité avait fait détendre la peau d’âne, et que le portrait était tout simplement atteint d’un ramollissement.

Cette maladie, ordinairement mortelle pour l’homme, soit qu’elle attaque le cerveau, soit qu’elle attaque la moelle, ne l’est pas pour les portraits.

Monsieur Gustave mit le portrait pendant trois jours dans une chambre chauffée à trente degrés, et, au bout de trois jours, comme il l’avait dit, il n’y paraissait plus !

La famille fut enchantée ; toutes ses craintes superstitieuses disparurent ; seulement, elle fut prévenue que le portrait était d’une constitution hydrophobe, et avait cet avantage sur les autres peintures qu’il pouvait servir à la fois de portrait et de thermomètre.

XIX

Le démon des planches. – Monsieur Gustave s’embarque sur l’Ursin. – Une manière de faire changer le temps. – Un fameux cuisinier. – Satisfaction du capitaine. – Désappointement. – Le capitaine suspend les ustensiles de cuisine. – Ce que disent en se choquant les bassines et les tourtières.

Monsieur Gustave avait tout simplement retrouvé la source du Pactole.

Mais que voulez-vous ! ces misérables artistes, – et c’est là, sur les autres hommes, leur infériorité dans le présent et leur supériorité dans l’avenir, – au lieu que leur pensée soit esclave de leur intérêt, c’est, au contraire, leur intérêt qui est constamment esclave de leur pensée.

Or, monsieur Gustave était, comme on le sait, possédé d’un démon que l’or, ce grand exorciste, ne pouvait chasser de chez lui : le démon des planches.

Oh ! c’est un démon terrible, qui vous tient, éveillé comme endormi ; qui, à l’aide d’une baguette, transforme les salons en théâtres, les candélabres en quinquets, les cheminées en trous à souffleur ; qui vous chuchote à une oreille le Cid, à l’autre Figaro ; qui vous poursuit éternellement par un bruit lointain d’applaudissements et de bravos, et qui vous fait, comme à Ninon, dire au milieu des splendeurs : « Oh ! le bon temps que celui où j’étais si malheureux ! »

Eh bien ! monsieur Gustave, tout en blaireautant ses miniatures, qui lui rapportaient trente mille francs par an, pensait en soupirant à l’époque où on lui promettait cinquante francs par mois chez Zozo du Nord, et où on les lui donnait chez Seveste.

Quand on est dans une situation d’esprit pareille, l’avenir, bon ou mauvais, dépend de la moindre circonstance.

Gustave fit connaissance avec un jeune homme de Rouen, qui l’avait vu jouer à un précédent voyage.

— Tiens, lui dit-il, vous faites donc de la miniature, à présent ?

— Comme vous voyez.

— Pourquoi donc ne jouez-vous plus la comédie ?

— Il n’y a plus de théâtre.

— Quel malheur ! vous qui aviez tant de talent !

Monsieur Gustave eût dû voir passer la queue du serpent ; il ne la vit pas, ou ne voulut pas la voir.

— Que voulez-vous ! répondit-il, l’homme propose, Dieu dispose.

— Eh bien ! moi, si vous voulez…

Le serpent faisait tout doucement son chemin.

— Si vous voulez, moi, je connais Valter.

— Qu’est-ce que cela, Valter ?

— C’est le directeur du théâtre de Rouen.

— Non.

— Comment, non ?

— Je ne veux plus jouer en province.

— Bon ! Rouen est sur la route du Havre à Paris ; en allant à Paris, vous vous arrêtez à Rouen ; ce n’est pas un engagement, c’est une simple halte.

Oh ! tentateur ! tout autre qu’un fils d’Adam t’eût vu venir. Mais, hélas ! nous sommes tous fils d’Adam.

— Eh bien ! oui, certainement, répondit Gustave déjà à moitié vaincu, c’est tentant ; mais voulez-vous que je me présente à lui sans recommandation ou avec une simple lettre ?

— Oh ! j’ai quelque chose de mieux à vous proposer : je pars demain.

— Vous partez demain ? vous êtes bien heureux !

— Bien heureux ?... C’est un bonheur que vous pourriez vous donner.

— Oh ! moi…

— Écoutez, je pars demain ; partez dans quinze jours : Vous trouverez votre engagement tout prêt quand vous arriverez à Rouen.

— Vraiment ?

— Parole d’honneur !

— Je vous demande jusqu’à ce soir pour réfléchir.

— Soit, pardieu ! je ne veux pas vous faire violence, moi.

Le démon lâchait de la ligne au poisson qu’il avait pris.

Et le Rouennais prit son chapeau, et sortit en disant :

— À ce soir !

Mais il n’avait pas fait quatre pas dehors que monsieur Gustave rouvrait la porte.

— Oh ! dit-il, ce n’est pas la peine d’attendre à ce soir.

— Vous refusez ? demanda le tentateur avec un sourire satanique, qui eût dû trahir Méphistophélès, si Méphistophélès n’avait pas été si sûr de sa proie.

— Non, j’accepte.

— Allons donc ! fit le Rouennais.

Et il disparut à l’angle de la rue.

Le pacte était signé.

Le Rouennais ne reparut plus ; il tenait l’âme de monsieur Gustave, et avait peur de la lâcher.

Quinze jours après, jour pour jour, monsieur Gustave s’embarquait sur l’Ursin.

Le passage était de quatre cents francs, nourriture comprise.

Mais, sans doute, le capitaine s’était arrangé avec la mer pour faire, pendant toute la route, des économies sur la nourriture de ses passagers.

À peine hors de rade, le temps fut exécrable.

Au reste, le capitaine avait un tic.

Quand le temps devenait par trop mauvais :

— Il va donc falloir que j’éreinte un mousse ! disait-il. C’était, selon lui, la manière de faire changer le temps.

— Mousse ! disait-il.

Le mousse, qui connaissait la superstition du capitaine, hasardait à grand’peine le bout de son nez.

— Mousse ! répétait-il avec trois dièses à la clef.

Le mousse apparaissait.

— Mousse ! un verre de rhum !

Le mousse allait chercher au galop l’objet demandé, et revenait au petit pas.

— Voilà, capitaine, disait-il avec une défiance visible.

— Donne donc, animal !

Le mousse donnait et fuyait.

Mais jamais assez vite pour échapper au pied du capitaine. Si le capitaine avait fait mouche :

— Vous allez voir, disait-il, le vent va tourner !

L’expérience se renouvelait si souvent qu’il était rare que le vent ne tournât point une ou deux fois sur dix.

Cela suffisait pour maintenir le capitaine dans sa croyance. Puis, à ce tic, il joignait une manie qui le complétait.

Il y avait un cuisinier à bord.

Ce cuisinier avait cruellement trompé le capitaine.

Au moment de son départ pour les Antilles, il avait chargé son second de lui trouver un cuisinier.

Le second avait cherché, s’était informé, et avait fini par découvrir un homme qui se donnait comme un chef de premier ordre.

On était cuisinier, disait-il, de père en fils, dans sa famille.

Il avait travaillé chez Brillat-Savarin ; son père avait servi chez Cambacérès ; son grand-père avait servi chez Grimod de la Reynière, et son bisaïeul chez le maréchal de Richelieu.

Ce prospectus commença par effrayer le capitaine, et ce ne fut qu’avec hésitation qu’il lui demanda le chiffre des gages qu’il désirait avoir.

Mais celui-ci lui répondit que le désir qu’il avait de voyager et d’étudier la cuisine des différents pays le ferait passer par-dessus la médiocrité des appointements.

Le prix fut arrêté à cinq cents livres par an.

Seulement, le cuisinier avait prévenu le capitaine que probablement serait-il malade les deux ou trois premiers jours après l’embarquement ; mais, ce tribut à la faiblesse humaine une fois payé, tout irait à merveille.

Le capitaine avait passé par-dessus les cinq cents livres, il avait adhéré aux trois jours ; mais ces cinq cents livres payées et ces trois jours passés, il exigeait de son homme les plats les plus fins et surtout les pâtisseries les plus exquises.

Le cuisinier parut enchanté ; mais il fit observer que, si le capitaine désirait tous ces raffinements de gourmandise, il lui fallait, surtout dans la partie des tourtières, des terrines et des fours de campagne, un supplément notable de batterie de cuisine.

Le capitaine trouva la demande trop juste, et autorisa le cook à acheter des fours, des terrines et des tourtières jusqu’à concurrence de cinquante écus.

Le lendemain, le cuisinier était revenu au bâtiment, couvert d’une véritable cuirasse d’ustensiles à pâtisserie.

Le capitaine contempla avec admiration tous ces objets, dont il ne savait pas même les noms, et, comme c’était plus pour lui encore que pour ses passagers qu’il désirait un ordinaire confortable, il se passa d’avance la langue sur les lèvres, à l’idée des plats inconnus qu’il allait déguster.

On partit.

Un des moyens de séduction du capitaine, à l’endroit des passagers, avait été surtout une table comme on n’en trouverait pas une sur toute la terre ferme.

Il avait en même temps prévenu ses passagers qu’ils eussent à prendre patience les deux ou trois jours qui suivraient le départ, ce voyage étant le premier que l’illustre chef faisait dans un navire, et tous les hommes, même les rois de la cuisine, étant égaux devant le mal de mer.

Les passagers comprirent d’autant mieux la chose, que la plupart pouvaient lui dire comme Didon à Énée :

 

Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur !

 

Les trois premiers jours s’écoulèrent donc sans que le capitaine lui-même se plaignît, et sans que personne songeât à se plaindre.

Mais, vers la fin du troisième jour, le capitaine ayant fait prévenir le cuisinier que, le lendemain étant le jour anniversaire de sa naissance, il désirait donner un grand dîner à bord, force fut au chef de sortir de sa cabine et de donner signe d’existence.

Le signe d’existence qu’il donna faillit être le signal de mort du capitaine et de ses passagers.

Chaque plat que l’on servait, depuis le potage jusqu’aux tartes et aux soufflés, semblait être une gageure.

Il avait tout gâté, hors les pommes ; encore celles qu’il avait fait cuire, et mises à une sauce quelconque, n’étaient-elles pas mangeables.

Aussi, entre le café et les liqueurs, le capitaine envoya-t-il chercher le malheureux cuisinier pour en faire un exemple aux yeux mêmes des passagers.

Le pauvre cook n’oubliait point que, sur son bâtiment, un capitaine a droit de vie et de mort.

Il se jeta aux pieds du maître, et avoua humblement que, se trouvant à l’âge de trente-cinq ans, sans ressources et sans état, il avait résolu d’adopter celui de cuisinier ; mais que, sachant qu’à tout métier il faut un apprentissage, il avait résolu de faire le sien sur un bâtiment dont le capitaine était renommé pour sa douceur.

Que la preuve du grand désir qu’il avait d’apprendre était la grande dépense qu’il avait fait faire au capitaine en batterie de cuisine.

Que cette batterie de cuisine, avec l’aide de Dieu, il l’utiliserait un jour, et d’une façon digne d’elle et de l’honorable capitaine au service duquel il avait l’honneur d’être entré.

Tous ces raisonnements étaient plus touchants que spécieux.

Aussi le cuisinier reçut-il cinquante coups de garcette, et fut-il mis aux fers.

Après quoi, le maître timonier, qui savait un peu de cuisine, fut chargé de lui apprendre à faire rôtir un gigot de mouton et à faire durcir des œufs.

On conçoit donc que, dans les jours de tempête, ou sous l’influence de l’électricité répandue dans l’atmosphère, l’irritabilité nerveuse du capitaine s’augmentait encore ; les souvenirs des mauvais dîners qu’il avait fait faire à ses passagers, de cette batterie de cuisine, pour laquelle il avait inutilement sacrifié cinquante écus de bon argent, se représentaient à son esprit et le sollicitaient à des idées de vengeance.

D’abord, ces idées, dont l’application s’exerçait sur les mousses, avaient un but d’utilité générale, puisqu’elles devaient faire changer le vent.

Mais, ensuite, elles tournaient avec un égoïsme, hélas ! trop naturel chez l’homme, à la satisfaction de la vengeance personnelle.

Quand le mauvais temps était simplement un grain passager, un nuage que le même vent qui l’a amené dissipe et éparpille, le capitaine, satisfait de voir le ciel s’éclaircir et le vent changer, s’en tenait à son ou ses coups de pied au derrière.

Mais, quand le grain persistait et tournait à la tempête, c’était autre chose : tous les griefs, griefs bien légitimes, on en conviendra, que le capitaine avait contre son cuisinier, lui revenaient à l’esprit.

Alors, comme le lion qui se bat les flancs avec sa queue, pour augmenter sa colère, il s’excitait lui-même.

— Mousse ! criait-il.

Le mousse, qui reconnaissait à l’intonation de la voix que ce n’était plus lui que l’orage menaçait, et que la foudre passait au-dessus de sa tête pour aller frapper des sommets plus élevés, le mousse accourait sans défiance et presque joyeux.

— Me voilà, capitaine. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Mon manteau de caoutchouc, petit drôle !

Le mousse disparaissait pour reparaître presque immédiatement, et, l’objet demandé à la main :

— Voilà, capitaine.

Le capitaine grommelait un bon ! puis renvoyait le mousse.

Le mousse, qui craignait toujours quelque réminiscence du capitaine, se retirait marchant à reculons comme on fait devant les majestés, tenant les deux mains croisées derrière son dos, et même plus bas.

Cinq minutes après, le capitaine criait :

— Mousse !

— Capitaine ?

— Mon chapeau de toile cirée.

Le mousse apportait un chapeau ayant la forme des chapeaux des forts de la halle, c’est-à-dire retombant arrondi jusqu’au milieu du dos, afin que l’eau glissât dessus comme sur la carapace d’une tortue.

Le capitaine se coiffait du chapeau de toile cirée, ce qui lui donnait un air formidable.

Le mousse se retirait.

À peine avait-il disparu, que le capitaine criait :

— Mousse !

Le mousse reparaissait.

— Capitaine ?

— Mes grandes bottes.

Le mousse apportait des bottes qui semblaient les bottes de sept lieues de l’Ogre.

Le capitaine passait ses bottes, tout en jetant un regard torve sur la cheminée fumante de la cuisine, et en murmurant :

— C’est comme ce gredin de cook ! Est-ce qu’une lame ne lui enlèvera pas, un jour ou l’autre, sa baraque, et ne l’enlèvera pas avec elle ?

Les bottes passées, il se redressait grandi de trois pouces.

— Mousse !

— Capitaine ?

— Viens ici.

— Me voilà, capitaine.

— Va dire au cuisinier de ma part que c’est un misérable.

— Oui, capitaine.

Le mousse partait pour accomplir sa commission, l’accomplissait ou ne l’accomplissait pas.

— Qu’a-t-il dit ?

— Il a dit que c’était bien.

— Que c’était bien ! que c’était bien ! Bien pour lui, mais, à coup sûr, pas bien pour moi.

— Mousse !

— Capitaine ?

— Va dire au cuisinier de ma part que c’est une canaille.

Le même jeu se reproduisait.

— Qu’a-t-il dit ?

— Il a dit que c’était bon, capitaine.

— Bon ! le drôle, ce n’est pas son dîner d’hier qui était bon, dans tous les cas.

— Mousse !

— Capitaine ?

— Va lui dire de ma part, entends-tu, de ma part ? que c’est un failli chien.

— Oui, capitaine, répondait le mousse avec la même impassibilité.

— Eh bien ?

— Il a dit que c’était à merveille, capitaine.

— À merveille, l’empoisonneur ! Ah ! il a dit que c’était à merveille ?

— Mousse !

— Capitaine ?

— Va me chercher un marteau, des clous, de la ficelle et toute la batterie de cuisine de ce drôle.

Cinq minutes après, le mousse revenait avec les objets demandés.

— Voilà, capitaine ! Faut-il vous aider ?

— Donne-moi les clous et le marteau, et passe-moi deux œillets de ficelle à tous ces ustensiles-là. Cinquante écus de cuivrerie, morbleu ! Quand j’y pense ! cinquante écus ! plus que je ne gagne sur six passagers !

Et il prenait les clous dans sa bouche, son marteau de la main droite, le bastingage du bâtiment de la main gauche, et, au risque d’être enlevé par une lame comme les cages à poules, qui, depuis longtemps déjà, flottaient vers le cap de Bonne-Espérance, il gagnait la cantine, plantait ses clous dans les parois extérieures, faisait signe au mousse de lui apporter les bassines, les moules, les tourtières, les pendait par les œillets de ficelle aux clous qu’il avait enfoncés, et jouissait du bacchanal horrible que faisaient, en se choquant à chaque roulis, à chaque tangage, à chaque coup de vent, ces grotesques harpes éoliennes dont chaque glapissement, au dire du capitaine, criait au malheureux cook :

— « Tu ne sais pas faire la cuisine ! Tu ne sais pas faire la cuisine ! Tu ne sais pas faire la cuisine ! »

XX

M. Gustave au théâtre de Rouen. – La statue de Corneille. – Succès de Gustave. – Visite du père. – Ses adieux. – Un bon conseil de madame Dorval. – La statue mise en loterie. – Départ pour Paris.

Tout en roulant et en tanguant, après deux mois de traversée, on arriva au Havre.

Monsieur Gustave avait trouvé moyen de se faire l’ami du capitaine. Monsieur Gustave était fort câlin quand il avait le mal de mer ; dans ses moments de calme, il faisait le portrait du capitaine ; ce loup des deux océans adorait sa mère, et l’idée que, grâce à monsieur Gustave, il pourrait lui envoyer son portrait, faisait qu’il dérogeait à toutes les habitudes du bord.

Tout passager couché était de fait à la diète.

Monsieur Gustave seul avait le droit de manger dans son lit.

Malgré tous les petits privilèges dont il jouissait à bord, les deux mois de traversée lui avaient paru fort longs.

Aussi, tout joyeux d’être arrivé, quoique en quarantaine encore, Monsieur Gustave commença-t-il par donner tous ses arcs, toutes ses flèches, tous ses casse-tête, tout son arsenal caraïbe, enfin, aux artistes du théâtre du Havre.

Puis, une fois qu’il eut mis pied à terre, un grand banquet, dont firent les frais les doublons de la Guadeloupe et de la Martinique, célébra le retour de l’artiste dans la mère patrie.

Le lendemain, monsieur Gustave partit pour Rouen.

Le Rouennais lui avait tenu parole.

Il était engagé d’avance pour deux mille francs par an. Il devait jouer tous les rôles qu’il plairait à l’administration de lui distribuer, et se fournir tous les costumes.

Cette dernière clause était bien indifférente à monsieur Gustave ; il s’était fait là-bas une magnifique garde-robe, et il rapportait, dans le fond de sa malle, quinze ou dix-huit cents francs, c’est-à-dire une fortune pour un artiste dont le dernier truc a été de pêcher des grenouilles, et la dernière ressource de mendier un morceau de pain à la porte d’une pauvre chaumière.

L’éléphant Kiouni venait d’arriver à Rouen.

On annonça les débuts de mademoiselle Kiouni et de monsieur Gustave dans une pièce intitulée : l’Éléphant du roi de Siam.

Tous deux eurent un grand succès.

Puis monsieur Gustave créa tous les grands rôles du drame moderne : le duc de Guise de Henri III, Charles-Quint d’Hernani, Raphaël Bazas de Clotilde, Buridan de la Tour de Nesle[1].

Au milieu de tout cela, monsieur Gustave, que le travail fait travailler, et qui est paresseux comme un Napolitain, quand les répétitions ne lui donnent pas la fièvre ; au milieu de tout cela, monsieur Gustave, pour avoir, comme on dit dans la bonne société, une autre corde à son arc, mais, comme on dit dans la haute et la basse banque, pour avoir un truc de plus, monsieur Gustave apprit à faire de la gravure à l’eau-forte avec Brevière, le grand artiste qui a illustré Paul et Virginie, le Napoléon, et qui vient de graver, dans l’histoire des peintres, la planche des Sabines de David.

Alors, monsieur Gustave, dans ses moments perdus, se mit à illustrer la Revue de Caen.

Un jour, Valter vint le trouver.

Valter était le directeur, un pauvre et brave garçon que j’ai beaucoup connu et qui m’a récité les premiers vers tragiques que j’ai faits.

J’ai oublié de dire dans mes Mémoires à quelle occasion. Je dis dans mes Mémoires, attendu que je m’aperçois que je ne fais pas mes Mémoires, mais ceux de monsieur Gustave.

Que voulez-vous ? j’avais compté sur deux ou trois chapitres, et me voilà tantôt à la fin d’un volume.

Mais monsieur Gustave a eu tant d’aventures et possède une façon si entraînante de les raconter, que je l’ai suivi de Paris à Lille, de Lille à Caen, de Caen à Belleville, de Belleville au Havre, du Havre à la Guadeloupe, de la Guadeloupe à la Martinique, de la Martinique à la Trinidad. Je l’eusse suivi au Chili, dans l’Océanie ; j’eusse fait le tour du monde avec lui.

 

… Pedir, de nuestras faltas

Perdon ; y humilde el autor

Osle pide a vuestras plantas.

 

Comme disent les Espagnols.

C’est-à-dire : Pardonnez les fautes de l’auteur, qui vous demande humblement pardon.

Valter entra donc dans la chambre de son pensionnaire, au moment où celui-ci étendait une couche de vernis sur une planche de cuivre.

— Ah ! ce n’est pas tout cela, dit-il.

Monsieur Gustave leva la tête.

— Qu’y a-t-il donc, mon cher directeur ? demanda-t-il.

— Il y a que c’est dans un mois l’anniversaire de la naissance de Pierre Corneille.

— Bon ! et vous voulez que je dise des vers ?

— Ah bien, oui.

— Que voulez-vous donc ?

— D’habitude, on couronne un buste.

— Après ?

— Il faut que, cette année, le théâtre de Rouen se signale.

— En faisant quoi ?

— En couronnant une statue.

— Ah ! oui ; et cette statue, n’est-ce pas, il faut que ce soit moi… ?

— Il faut que ce soit vous qui la fassiez.

— Je ne demande pas mieux.

— Une statue colossale !

— Je ne puis pas la faire de plus de six pieds et demi de haut.

— Pourquoi cela ?

— Dame ! parce que ma chambre n’en a que sept.

— Ah ! je comprends, c’est une raison… Eh bien, faisons-la de six pieds et demi.

— Soit, nous la ferons de six pieds et demi.

Comme il n’y avait pas de temps à perdre, attendu qu’on n’avait qu’un mois devant soi, le même jour on monta le premier tombereau de terre glaise.

Monsieur Gustave demeurait au sixième.

Au vingtième tombereau, la maison craqua.

— Diable ! dit Valter, il faut faire attention.

— On tâchera de s’en tirer avec vingt tombereaux, dit monsieur Gustave.

Et il se mit à la besogne.

Vingt tombereaux suffirent, et la statue se trouva faite et moulée en plâtre pour le jour de l’anniversaire.

L’exécution n’avait pas été facile.

Pour travailler aux pieds, monsieur Gustave avait été obligé, comme pour faire la barbe au père Verteuil, de se mettre à plat ventre.

Le soir de la représentation anniversaire, la statue fut inaugurée au théâtre, au milieu des applaudissements d’une salle comble.

Ce soir-là, le nom de Gustave fut dans toutes les bouches.

Le lendemain, la statue était transportée à l’Hôtel de Ville, et tout Rouen défilait devant elle.

Tous les journaux rendirent compte de la solennité, et exaltèrent monsieur Gustave.

Le jeune homme fit une collection de tous les journaux qui parlaient de lui, et l’envoya au père Jean.

Trois jours après, Gustave, encore endormi, entendait frapper à six heures du matin à sa porte, s’éveillait, et en s’éveillant, en sautant en bas de son lit, en courant à la porte, s’écriait :

— C’est papa ?

Il ouvrit la porte.

C’était, en effet, le Père.

Le Père ne rit point ; vous savez qu’il avait désappris à rire. Mais il pleura.

Il y a des scènes qu’on n’essaye pas même de raconter.

Chaque homme, même le plus méchant, a dans son cœur quelque souvenir d’une scène pareille. Qu’il s’y reporte, son souvenir lui en dira bien plus que notre plume.

Le Père resta trois jours à Rouen, et vit son fils jouer trois rôles différents.

Il ne lui fallut pas moins que les applaudissements de toute une salle, trois fois répétés, pour qu’il pardonnât au jeune homme de faire des Corneille au théâtre de Rouen, au lieu de tailler des chapiteaux à l’église de la Madeleine.

La nuit qui précéda le départ du Père, Gustave s’était couché le premier ; le Père avait allumé sa pipe, et était resté au coin du feu, pensif, et les yeux perdus dans les nuages de fumée dont il s’enveloppait avec délices.

Tout à coup, il se leva, vint s’asseoir près du lit de son fils, et, lui tendant la main :

— Écoute, Étienne, lui dit-il. (On comprend que, pour le père Jean, Étienne était resté Étienne, et ne pouvait devenir Gustave) Écoute, Étienne, lui dit-il, je pars demain ; peut-être ne nous reverrons-nous plus jamais.

— Comment ! et pourquoi cela ? dit le jeune homme tout étonné.

— Eh ! mon Dieu ! qui sait ?

Étienne resta muet, le Père siffla deux ou trois mesures de la Marseillaise.

— Enfin, dit-il, peu importe !

— Comment, peu importe ? s’écria Étienne.

— Oui, peu importe que les vieux s’en aillent, pourvu que les jeunes restent.

— Mais, père, pourquoi es-tu donc ainsi ?

— J’ai une idée ; c’est que, demain, je te dirai adieu pour tout de bon.

— Alors, papa, il ne faut pas t’en aller.

— Et la douane, donc ?

— Oh ! père, s’il n’y avait que cela, on a gagné de l’argent là-bas à faire des portraits.

— Silence !

— Je me tais, père.

— Si tu entendais dire, un matin : « Le père Jean est mort... »

— Ah çà ! mais qu’est-ce que c’est donc que cette idée-là ?

— Quand je te dis silence !

— J’obéis.

— Si tu entendais dire, un matin : « Le père Jean est mort », tu partirais tout de suite pour Caen ; en entrant, tu irais droit à l’armoire de noyer, et, dans le tiroir où était ma queue, tu trouverais douze cents francs dans mon bonnet de police.

— Oh ! que vous êtes bête, papa, de me dire de pareilles choses ! s’écria Étienne en sanglotant.

Le Père sourit avec mélancolie.

— Puis, continua-t-il, tu ferais venir à Paris tous les meubles qui viennent de ta mère… Il est bon, vois-tu, de conserver ces souvenirs de famille.

Étienne continuait de pleurer.

— Tu me le promets ? dit le Père.

— Je vous le promets, papa.

— Eh bien, voilà tout ce que j’avais à te dire... Bonsoir ! je vais me coucher, maintenant.

Et le Père alla à son lit sans dire un mot de plus, se déshabilla et se coucha. Dix minutes après, il était endormi.

Il n’en fut pas de même de Gustave ; il dormit mal cette nuit-là. Le lendemain, selon son habitude, à cinq heures du matin, le Père était sur pied.

La diligence partait à sept heures.

Gustave, tout naturellement, accompagna son père.

Celui-ci n’était pas plus triste que de coutume, mais il semblait plus triste à Gustave, parce qu’il était plus affectueux.

Avant que de monter dans la diligence, le père embrassa son fils à plusieurs reprises.

Puis, au moment où la diligence partait, il passa par la portière sa tête blanche, et lui envoya un dernier baiser de la main.

À l’angle de la rue, la voiture disparut.

Nous avons dit un dernier baiser.

Ce fut, en effet, le dernier.

Gustave rentra chez lui le cœur brisé.

Frédérik-Lemaître venait d’arriver à Rouen, pour y donner des représentations.

Frédérik était dans toute la force de son talent.

Il venait jouer, à Rouen, Richard Darlington, la Tour de Nesle, le Joueur.

Monsieur Gustave passait naturellement des premiers rôles aux seconds, et même aux troisièmes.

Dans le prologue de Richard, il joua le médecin ; dans la Tour de Nesle, le truand qui ouvre la scène en criant : « Ohé ! maître Orsini, tavernier du diable ! » enfin, dans le Joueur, il joua l’ami du joueur.

Puis vint Potier, avec lequel il joua les Frères féroces ; Arnal, avec lequel il joua le garçon des Cabinets particuliers ; enfin Dorval, avec laquelle il joua la scène de l’archevêque de l’Incendiaire, le mari dans Antony, etc., etc.

Un soir qu’il était venu dans la loge de la grande actrice pour lui faire des compliments :

— Gustave, lui dit-elle après l’avoir regardé pendant quelque temps avec ses beaux yeux doux et clairs.

— Madame ? dit Gustave.

— Voulez-vous que je vous donne un conseil ?

— Je crois bien.

— Le suivrez-vous ?

— Je tâcherai.

— Croyez-moi, allez à Paris.

— Je ne demande pas mieux.

— En province, on est classé dans un emploi ; une fois classé dans cet emploi-là, on n’en sort plus.

— Je m’en aperçois bien.

— Vous jouez les pères nobles.

— Ce n’est pas ma vocation, croyez-le bien.

— Votre emploi, ce sont les grands premiers rôles.

— C’est mon avis aussi, mais…

— Oui, mais il faut connaître quelqu’un, voulez-vous dire ?

— Oui.

— Et vous ne connaissez personne ?

— Je connais mademoiselle Duchesnois.

— Eh bien ?

— Elle m’a envoyé à Soumet.

— Et Soumet ?

— Il m’a envoyé à Seveste.

— Et Seveste ?

— M’a classé dans les basses-tailles et dans les pères nobles.

— Vous ne connaissez pas Dumas ?

— Non.

— C’est votre homme.

— Mais, puisque je ne le connais pas…

— Je le connais, moi.

— Ah !

— Et je vais vous donner un mot pour lui.

— Mais je suis engagé pour six mois encore.

— Bon ! vous arrangerez cela avec Valter.

— Et s’il ne veut pas ?...

— N’avez-vous jamais joué le directeur ?

Gustave se mit à rire.

— C’est un de mes meilleurs rôles ! dit-il.

— Eh bien ! voilà tout… Venez prendre votre lettre chez moi demain.

Le lendemain, monsieur Gustave alla prendre sa lettre.

Le surlendemain, il partait pour Paris, après avoir mis sa statue de Corneille en loterie.

La statue fut gagnée par un tailleur qui la plaça devant sa porte, et qui prit pour enseigne : Au grand Corneille.

Elle resta dix ans à la porte du tailleur, et finit par perdre sa forme sous la pluie, le vent et la neige.

Le jour même de son arrivée à Paris, monsieur Gustave se présentait chez moi.

On a vu son entrée, on a entendu le récit qu’il me fit.

Ce récit m’avait fait une certaine impression, on le voit, puisque au bout de vingt ans je le remets sous les yeux du lecteur.

Je regardai ce beau garçon de vingt-cinq ans, qui avait déjà mené une si rude vie.

— Eh bien, après ? lui dis-je.

— Eh bien ! vous allez me faire entrer quelque part, voilà tout.

— Où préférez-vous entrer ?

— Dame ! à la Porte-Saint-Martin.

— Bon ! nous ferons tout notre possible. Revenez me voir après-demain. J’aurai parlé à Harel.

XXI

Mauvaise humeur d’Harel. – Gustave va voir monsieur Merle. – Monsieur d’Épagny. – Les malcontents. – Une lithographie. – Mademoiselle Georges.

Le lendemain, j’étais chez Harel, comme je l’avais promis au protégé de Dorval.

Je m’arrêtai un instant, avant d’entrer devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin.

L’affiche portait ces mots en tête du spectacle :

« La dernière représentation de la Tour de Nesle. »

En effet, la Tour de Nesle n’a guère été jouée que six cents fois depuis.

Bocage quittait le rôle et même la Porte-Saint-Martin. Je trouvai Harel d’une humeur exécrable.

Il me repoussa avec perte, dès les premiers mots que je lui dis de monsieur Gustave.

J’avais bien mon recours auprès de Georges ; mais, quand Harel était de mauvaise humeur, c’est que Georges elle-même était de mauvaise humeur.

J’étais assez familier dans la maison pour savoir cela.

Je battis donc en retraite au premier coup de boutoir que je reçus.

Le lendemain, je revis monsieur Gustave.

— Le vent est à Hugo, lui dis-je ; il n’y a rien à faire pour moi en ce moment à la Porte-Saint-Martin. Il paraît que Hugo fait un drame.

— Donnez-moi un mot pour Hugo.

— Je ne puis pas : nous sommes en brouille.

Vous rappelez-vous, cher ami, de l’autre côté de la mer, que nous ayons jamais été en brouille ?

Il est vrai que notre brouille n’a pas duré longtemps.

— Connaissez-vous M. d’Épagny ? On joue une pièce de lui demain ou après-demain.

— Oui, les Malcontents. Il paraît qu’il y a dans la pièce un magnifique décor de Séchan.

— Je vous demandais si vous connaissiez M. d’Épagny ?

— Comme nous nous connaissons tous : pas assez pour vous recommander à lui… Mais attendez, connaissez-vous Merle, le mari de Dorval ?

— Oui, sa femme m’a donné une lettre pour lui.

— Allez voir Merle, alors.

— Je vais aller voir Merle.

Et monsieur Gustave alla voir Merle.

— Connaissez-vous M. d’Épagny ? demanda-t-il à Merle.

— Tiens, pardieu ! c’est un ami.

— Alors, donnez-moi une lettre pour lui.

— Volontiers.

Et Merle se mit à son bureau, et, de sa jolie petite écriture fine et propre, donna à monsieur Gustave une lettre pour son ami d’Épagny.

Il était deux heures de l’après-midi.

— N’y allez pas aujourd’hui, dit Merle ; il ne sera plus chez lui : il sera à quelque répétition. Allez-y demain.

— À quelle heure ?

— À dix heures du matin.

Le lendemain, à dix heures précises, monsieur Gustave sonnait chez d’Épagny.

Une femme entre deux âges vint ouvrir la porte.

C’était la gouvernante de l’auteur de Dominique ou le possédé, charmante petite pièce jouée au Théâtre-Français, d’une façon admirable, par Monrose père.

— Monsieur d’Épagny ?

— Que lui voulez-vous ?

— J’ai une lettre à lui remettre.

— De quelle part ?

— De la part d’un de ses amis.

La gouvernante avait bonne envie de lui demander le nom de l’ami, mais sans doute elle n’osa point.

Elle ouvrit la porte du cabinet de son maître.

— Tenez, dit-elle, c’est un jeune homme qui veut vous donner une lettre de la part d’un de vos amis.

— Où est-il ? dit d’Épagny en levant le nez.

— Le voici, monsieur, dit Gustave en s’avançant et souriant le plus agréablement qu’il lui était possible.

— Vous m’apportez une lettre de la part d’un de mes amis ?

— Oui, monsieur.

— Le nom de cet ami-là ?

— Monsieur Merle.

— Monsieur Merle n’est pas mon ami, monsieur, dit d’Épagny en roulant les yeux et en haussant la voix.

— Monsieur Merle n’est pas votre ami ? hasarda Gustave.

— Non ! et la preuve, tenez, lisez l’article qu’il m’a flanqué dans sa Quotidienne, à propos de ma première représentation des Malcontents.

Et il se mit à fouiller dans ses papiers pour y chercher la Quotidienne, qu’il finit par découvrir enfin au bout d’un quart d’heure.

— Lisez, dit-il.

— Oh ! fit Gustave.

— Hein ! qu’en dites-vous ?

— Je dis qu’il faut qu’il ait eu quelque motif particulier d’en vouloir à la Porte-Saint-Martin pour parler ainsi d’un si bel ouvrage.

— Vous l’avez vu ?

— L’ouvrage ? Voilà trois jours que j’y vais !

D’Épagny regarda en face monsieur Gustave.

— Tiens ! dit-il, vous avez une bonne figure, vous.

— Tant mieux !

— Donnez-moi votre lettre tout de même. Ah ! vous êtes peintre ?… Bon.

— Comment, bon ?

— Je m’entends.

— Je ne comprends pas très bien.

— Connaissez-vous Harel ?

— Je n’ai pas cet honneur.

— Si je vous présente à lui comme comédien, il ne voudra pas de vous.

— Ah ! ah !

— Tandis que, si je vous présente comme peintre, il regrettera que vous ne jouiez pas la comédie.

— Alors, voilà comme il est fait, M. Harel ?

— Ah ! je le connais, il a de l’esprit ; mais soyez tranquille, nous en aurons plus que lui.

— Parlez pour vous.

— Attendez donc… at – ten – dez !

Et d’Épagny se mit à ruminer.

— J’ai trouvé un moyen.

— Lequel ?

— Savez-vous faire de la lithographie ?

— Je sais faire un peu de tout.

— En ce cas, déjeunez avec moi.

— J’ai déjeuné.

— Qu’avez-vous mangé ?

— Un œuf et une côtelette.

— Eh bien, ça fera deux œufs et deux côtelettes ; on a de l’appétit à votre âge.

— Oui ! on en a souvent de trop ; et il y a des circonstances où cela gêne.

— Ah ! ah ! il paraît que nous avons mangé de la vache enragée ?

— Si nous avions eu de la vache, nous ne nous serions pas plaint… quand même la vache eût été enragée.

D’Épagny sonna.

— Quatre œufs, quatre côtelettes.

— Mais j’ai eu l’honneur de vous dire…

— Silence !...

— Oh ! pourvu que vous me fassiez entrer au théâtre de la Porte-Saint-Martin, je ferai tout ce que vous voudrez.

On apporta les quatre œufs et les quatre côtelettes.

Monsieur Gustave se prépara à manger son œuf à la mouillette.

— Que faites-vous donc ? s’écria d’Épagny.

— Moi ? rien… Vous voyez, je mange mon œuf, s’écria monsieur Gustave tout effrayé.

— Est-ce que c’est comme cela qu’on mange les œufs !

— Excusez-moi… pardon… je croyais…

— Donnez-moi votre œuf.

Monsieur Gustave passa son œuf à d’Épagny.

— Tenez, voilà comme cela se prépare.

Et d’Épagny mit lui-même par mesures égales, dans l’œuf de monsieur Gustave, un morceau de beurre, une pincée de sel, une pincée de poivre, tourna et retourna le mélange avec son couteau, et rendit l’œuf brouillé à son convive.

Monsieur Gustave mangea son œuf le plus gravement qu’il put.

Après le déjeuner, d’Épagny sonna.

— Que demande monsieur ? s’informa la gouvernante tout étonnée.

— Mon habit.

— Pourquoi faire ?

— Je sors.

— Monsieur sort ?

— Sans doute, je sors !

— Mais monsieur n’a pas de répétition.

— J’ai affaire.

— Affaire ?

— Ah ! silence ! Je veux sortir.

— Alors, c’est autre chose.

Et la pauvre gouvernante, tout étonnée que monsieur d’Épagny eût une affaire qu’elle ne connût pas, apporta l’habit, qu’elle passa tristement à son maître.

D’Épagny est un excellent homme, tout cœur et toute flamme, malgré ses soixante-cinq ou soixante-six ans, il doit bien avoir cela ; mais, il y a vingt ans, il n’en avait que quarante-cinq, et il était encore plus prêt à s’enflammer et à rendre service qu’aujourd’hui.

Et encore, qui sait ? en vieillissant, le bon devient meilleur.

Il prit monsieur Gustave par-dessous le bras, et l’entraîna vers le passage du Caire.

C’était là qu’on imprimait sa pièce.

Il prit une feuille, et la plia.

— Voilà le format de ma brochure, dit-il.

— Bon !

— Vous avez vu ma pièce ?

— Trois fois, je vous l’ai dit.

— C’est vrai. Eh bien ! faites-moi une lithographie de mademoiselle Georges dans sa grande scène, et ne vous inquiétez pas du reste.

En réalité, monsieur Gustave n’avait vu ni mademoiselle Georges ni la pièce.

Mais il alla le soir au théâtre, et, de sa stalle, fit un croquis de mademoiselle Georges dans sa grande scène.

Pendant trois jours, il resta le nez sur la pierre ; puis, le troisième jour, jugeant son chef-d’œuvre à point, il fit tirer une épreuve, et la porta à d’Épagny.

— C’est cela, morbleu ! c’est cela. – Thérèse !... – Ah ! mais vous faites très bien la lithographie, jeune homme. – Thérèse !...

— Me voilà, monsieur !

— Cousez-moi cette lithographie en tête de ma brochure.

— Oui, monsieur… Tiens, c’est mademoiselle Georges.

— Vous voyez que je ne le lui fais pas dire. — Oui, c’est mademoiselle Georges. Crois-tu qu’elle sera contente, Thérèse ?

— Je crois bien !

— Ah ! tout ira comme sur des roulettes, jeune homme. Trouvez-vous ce soir, à huit heures, rue de Bondy, entrée des artistes.

— On y sera.

— Allez, maintenant.

— À ce soir, monsieur d’Épagny.

— À ce soir !

Et monsieur Gustave partit, le cœur plein d’espérance.

Le soir, à l’heure indiquée, il était à son poste.

Cinq minutes après, il reconnaissait d’Épagny dans l’obscurité, et allait au-devant de lui.

— Eh bien ?

— Eh bien, me voici. Montons.

Tous deux montèrent.

— Passez sur le théâtre ; moi, je vais attendre Georges à la porte de sa loge.

Monsieur Gustave était d’une taille et d’un physique à ne pas passer inaperçu dans les coulisses d’un théâtre.

Cinq minutes après son entrée, il y avait émeute.

— Quel est celui-là ?...— D’où vient-il ?...— Où va-t-il ?...— Que veut-il ?

— Beau garçon ! disaient les femmes.

— Peuh ! répondaient les hommes.

Sur ces entrefaites, la toile tombait, et Georges rentrait dans sa loge.

— Mademoiselle Georges !

— Ah ! c’est monsieur d’Épagny, dit la grande actrice, avec cet accent un peu traînant qui donnait un si grand charme à une voix qui passait à travers les plus belles lèvres et les plus belles dents du monde.

— Oui, c’est moi. Tenez, je viens vous apporter cela.

— Qu’est-ce que c’est que CELA ?

— Eh bien ! mais… c’est notre brochure.

— Ah ! merci.

Et Georges étendit nonchalamment son beau bras pour laisser tomber la brochure sur son canapé.

— Vous ne regardez pas la lithographie ?

— Ah ! il y a une lithographie ?

— Voyez.

— Que représente-t-elle ?

— Vous, dans votre grande scène.

— Ah ! ah ! vraiment ?

Georges ouvrit la brochure.

— Ah ! que c’est joli ! s’écria-t-elle.

— Vous trouvez ?

— Je crois bien… Qui a fait cela ?

— Une jeune peintre de mes amis.

— Où est-il ?

— Dans les coulisses.

— Que fait-il dans les coulisses ?

— Dame ! vous comprenez, c’est la première fois qu’il a l’occasion de mettre le pied sur un théâtre, et il en profite.

— Allez me le chercher.

XXII

La ligne est amorcée. – Stratégie du protecteur de monsieur Gustave. – L’occasion prise aux cheveux. – Un raccord de la Tour de Nesle. – Monsieur Gustave joue Buridan, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, sous son nom véritable.

Cinq minutes après, d’Épagny rentrait, conduisant par la main monsieur Gustave rougissant comme une fiancée.

— Oh ! monsieur, dit Georges de sa plus charmante voix, mais venez donc, mais venez donc ! – Mais c’est admirable ! mais c’est on ne peut plus ressemblant ! mais…

En ce moment, on entendit une clef tournant dans la serrure du cabinet d’Harel, qui n’était séparé de la loge de Georges que par une cloison.

— Tenez, dit Georges, voici Harel qui rentre. — Harel ! Harel !

— Quoi ? répondit Harel à travers la cloison.

— Viens ici.

— Me voilà !

Cinq secondes après, Harel entrait en se frottant les mains, selon son habitude.

— Mais viens donc voir.

Harel accourut.

Et Georges lui montra la lithographie.

— Que dis-tu de cela ?

Harel, qui attendait d’habitude que Georges émît un avis pour oser en avoir un, tira sa tabatière tout en regardant la lithographie, bourra son nez de tabac en disant :

— De cela ?... Hum ! hum ! c’est une lithographie.

— Oui sans doute, imbécile ; mais, de cette lithographie, qu’en dis-tu ?

— Hum… hem… haum !…

— C’est-à-dire que c’est charmant !

— Charmant ! répéta Harel.

— Adorable !

— Adorable ! répéta Harel.

— Ravissant !

— Ravissant ! répéta Harel.

Monsieur Gustave buvait du lait à pleine tasse.

D’Épagny le regardait boire.

Quand la scène eut duré assez longtemps, d’Épagny donna un coup de coude à monsieur Gustave.

Monsieur Gustave, qui savait son monde, salua et sortit.

Georges le suivit des yeux.

— Eh bien ! où va-t-il donc, votre jeune homme ? demanda-t-elle.

— Je vous ai dit qu’il ne savait pas ce que c’était qu’un théâtre ; l’idée de passer une soirée dans les coulisses le ravit, et il ne veut pas perdre une minute.

Alors, allant à la porte comme pour voir si monsieur Gustave s’était éloigné :

— Hein ! dit-il en s’adressant à Georges et à Harel, quel malheur que ce garçon-là ne joue pas la comédie !

— Le fait est que c’est un malheur, dit Georges.

— Un très grand malheur ! dit Harel.

— Une belle voix.

— Très belle ! dit Georges.

— Magnifique ! dit Harel.

— Un beau physique de premier rôle ! – Allons, adieu, Harel ! adieu, mademoiselle Georges ! Je vais le rejoindre dans les coulisses ; je lui ai dit de se tenir près de la lyre ; mais j’ai peur qu’il ne sache pas ce que c’est que la lyre, et qu’en vaguant çà et là, il ne tombe dans quelque trappe.

— Allez.

D’Épagny sortit.

— Eh bien ? demanda monsieur Gustave.

— La ligne est amorcée ; soyez tranquille, à la première occasion, le poisson mordra.

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr. En attendant, tous les soirs, de huit heures à huit heures et demie, trouvez-vous à l’entrée du théâtre.

— Oui.

— Vous entendez ?

— Je ne demande pas mieux ; je n’ai rien à faire.

Et, tous les soirs, pendant les soixante représentations des Malcontents, on se trouva devant le théâtre.

À peine réunis, l’auteur et le peintre montaient et entraient dans les coulisses.

C’était toujours dans un entr’acte.

D’Épagny allait droit au trou de la toile.

S’il y avait grande chambrée :

— Bon ! disait-il, allons voir Georges ; Harel sera de bonne humeur.

— S’il y avait des trous dans la salle :

— Rien à faire aujourd’hui ! disait-il ; restez si cela vous amuse, vous ; moi, je m’en vais.

Et, en effet, il s’en allait.

Quant à monsieur Gustave, personne n’y faisait plus attention ; c’était un peintre.

Cependant, les jours suivaient les jours. Monsieur Gustave avait épuisé ses doublons, et avait commencé à attaquer les costumes.

Le premier qu’il vendit était un habit de général. Les aiguillettes, les épaulettes, les boucles d’argent, l’habit brodé d’or, passèrent chez un marchand de la place de la Bourse, le prédécesseur, probablement, de celui où vous voyez ces belles armes et ces belles broderies turques.

Puis, peu à peu, la garde-robe défila.

Plus la garde-robe défilait, plus monsieur Gustave devenait pressant, et plus d’Épagny disait :

— Quel malheur qu’au lieu d’être peintre, mon peintre ne soit pas comédien !

Et quand d’Épagny était sorti :

— Mais qu’a donc d’Épagny à répéter toujours la même phrase ? disait Georges à Harel.

— Quelle phrase ? demandait Harel.

— Comment, quelle phrase ?

— Oui, je te demande quelle phrase.

— Tu ne l’écoutes donc pas ?

— Est-ce que j’écoute ce que dit d’Épagny !

— Il dit : « Quel malheur que mon peintre ne soit pas comédien ! »

— Bon, c’est un tic.

— C’est possible.

Et Georges rentrait en scène, saluait monsieur Gustave, qu’elle trouvait sur son chemin, et répétait comme d’Épagny :

— En effet, c’est malheureux que monsieur Gustave ne soit pas comédien : quel beau premier rôle cela ferait !

Un jour, ou plutôt un soir, Harel s’était avisé de reprendre la Tour de Nesle.

Il y avait salle comble.

C’était Delaistre qui devait jouer Buridan.

D’Épagny et monsieur Gustave arrivèrent comme d’habitude.

On jouait Jeanne Vaubernier avant la grande pièce.

— Ah ! c’est vous, Harel, dit d’Épagny.

— Bonsoir, répond Harel d’un ton brusque.

D’Épagny se retourne, et voit derrière lui la belle et grave figure de Georges.

— Mon jeune homme… dit-il à Georges. — Flanquez-moi la paix, avec votre jeune homme, dit Harel. Peut-il me jouer Buridan ce soir ?

— Comment cela, vous jouer Buridan ?

— Oui, me jouer Buridan ! Voilà monsieur Delaistre qui me fait dire qu’il est malade. Il ne peut pas jouer Buridan, n’est-ce pas, votre jeune homme ?

— Eh bien ! si fait, il peut vous le jouer, s’écrie d’Épagny saisissant l’occasion aux cheveux.

— Il peut me le jouer ? s’écria Harel saisissant d’Épagny au collet.

— Oui, il peut vous le jouer.

— Comment cela ?

— C’est un comédien.

— Comment, c’est un comédien ?

— Oui, c’est un comédien.

— Vous m’avez dit que c’était un peintre !

— Eh bien ! après ? c’est un comédien-peintre, ou un peintre-comédien, comme vous voudrez.

— Où est-il ?

— Il est là, près de la lyre.

— Allez me le chercher.

D’Épagny s’élança à la recherche de monsieur Gustave.

Il le trouva derrière la coulisse du premier plan, côté cour.

— Eh ! vite ! dit-il, ça chauffe, ça flambe, ça brûle ! – venez, venez, venez !

— Où cela ?

— Dans la loge de Georges, cria Harel.

On alla dans la loge de Georges.

Harel ne donna pas le temps à monsieur Gustave d’entrer.

— Pouvez-vous me jouer Buridan ? lui cria-t-il dès qu’il l’aperçut.

— Certainement que je le puis.

— Vous savez le rôle ?

— Je l’ai joué vingt fois.

— Mais, ce soir, je demande…

— Je puis le jouer dans dix minutes.

— Comme cela, sans répétition ?

— Bon ! je ferai un raccord derrière la toile de fond, avec les autres. Et puis, après tout…

— Quoi, après tout ?

— Vous aurez la complaisance de faire une annonce.

— On la fera. Montez au magasin pour essayer les costumes.

— Inutile, j’ai les miens.

— Sont-ils convenables ?

— Oh ! soyez tranquille, je les ai peints moi-même ; c’est moins cher, et c’est plus beau. Dans dix minutes, je suis ici.

— Allez, jeune homme ! allez !

Monsieur Gustave s’élança hors de la loge.

— Harel se retourna du côté de Georges.

— As-tu entendu, Georges, ce qu’il a dit ?

— Qu’il allait jouer le rôle de Buridan.

— Eh ! non, c’est convenu, cela.

— Qu’a-t-il dit, alors ?

— Il a dit que les costumes peints étaient moins chers et plus beaux.

— Eh bien ?

— Eh bien ! si nous mettions sur son engagement qu’il nous peindra les costumes.

— Veux-tu te taire, pleutre ! s’écria Georges en jetant un oreiller à la tête d’Harel.

— Ah ! tu ne comprends rien à l’administration, toi.

Cinq minutes après, monsieur Gustave était de retour.

En effet, son costume de Buridan, assez laid de près, comme une décoration, était magnifique vu à distance. Monsieur Gustave l’avait peint sur calicot d’après un dessin byzantin ; puis, sur une indication que je lui avais donnée, au lieu de porter l’épée suspendue à un ceinturon prenant la taille, il avait fait coudre son ceinturon à la jaquette de son pourpoint, ce qui donnait à son costume le caractère bien tranché du treizième siècle.

Le reste du costume avait été calqué dans l’atelier de Saint-Èvre, sur un seigneur de son tableau d’Inès de Portugal couronnée après sa mort.

Un quart d’heure après, un Buridan se promenait dans les coulisses qui avait l’air d’un personnage descendu d’une tapisserie.

Georges jeta un cri en l’apercevant.

— Ah ! il est magnifique ! Regarde donc, Harel, quel beau costume !

— Tu trouves ?

— Comment, tu ne trouves pas, toi ?

— Si fait, magnifique ! superbe !

Puis, à demi-voix :

— C’est égal, ajouta-t-il, j’aimais mieux le mien. — Allons, mes enfants, au raccord !

On alla derrière la toile de fond, et l’on raccorda.

Pendant qu’on raccordait, la toile tomba sur la fin du troisième acte de la comédie.

— Et l’annonce ? demanda monsieur Gustave.

— C’est juste, dit Harel.

Et il appela :

— Moëssard ! Moëssard ! Moëssard !

— Me voilà, monsieur Harel, me voilà, dit Moëssard, se courbant devant Harel autant que son gros ventre lui permettait de le faire.

— Vite, Moëssard, une annonce !

— Dans quels termes, monsieur Harel ?

— Dans les termes que vous voudrez, parbleu !

— Pardon, monsieur Harel ; je fais les annonces, mais ne les rédige pas. Rédigez l’annonce, monsieur Harel, et je la ferai.

— Voyons ; tenez, c’est bien simple… peuh… « Monsieur Delaistre s’étant trouvé subitement indisposé, monsieur un tel, artiste arrivant de Rouen, et se trouvant, par hasard, dans les coulisses, s’offre pour jouer le rôle de Buridan. Il réclame l’indulgence du public. »

— Mais, dit Moëssard, monsieur un tel n’est pas un nom.

— Au fait, demanda Harel, comment vous nommez-vous ?

— Gustave.

— C’est un nom de province qui ne vaut rien à Paris. Cherchez vite un autre nom.

— Je n’ai pas besoin d’en chercher un : j’ai le mien.

— C’est vrai. Et votre nom, c’est ?…

— MÉLINGUE.

— Un beau nom, bravo ! un beau nom ! Moëssard, vous entendez ? « Monsieur Delaistre s’étant trouvé subitement indisposé, monsieur MÉLINGUE, artiste arrivant de Rouen, et se trouvant par hasard dans les coulisses du théâtre de la Porte-Saint-Martin, s’offre pour jouer le rôle de Buridan. »

— Bien, monsieur Harel. Frappez trois coups !

— Ajoutez, Moëssard …

— Monsieur Harel ?

— Ajoutez que les costumes sont à lui.

— Oui, monsieur Harel.

— Monsieur Mélingue, entendez-vous bien ? monsieur Mélingue ?

— Oui, monsieur Harel.

____________

 

Voilà l’histoire véridique des aventures de monsieur Étienne-Marin MÉLINGUE, l’ancien compagnon de misère de monsieur Hippolyte TISSERAND, depuis le jour de sa naissance jusqu’au jour où il débuta dans le rôle de Buridan au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Chers lecteurs, vous qui l’avez si souvent applaudi depuis vingt ans, vous savez le reste de son histoire aussi bien que moi ; je n’ai donc pas besoin de vous la raconter.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

http://www.ebooks-bnr.com/

en mai 2016.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Hubert, Maria-Laura, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Alexandre Dumas, Œuvres complètes d’Alexandre Dumas, Une vie d’artiste, Paris, Michel Lévy frères, 1860. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page représente Étienne Mélingue et Théodorine dans une scène du Théâtre de l'ambigu-comique (estampe d’Adolphe Lafosse, 1842 – BNF, dép. Bibliothèque musée de l’opéra, estampes scène GaëtanilMammone, 1bis). Les illustrations dans le texte, de J.-A. Baucé et Ed. Coppin, proviennent de l’édition de 1889.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation des Bourlapapey. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Le rôle que monsieur Gustave a créé à Rouen me prouve que je me suis embrouillé dans ma chronologie, et que c’est en 1833 seulement que je reçus la visite de monsieur Gustave.