Alexandre Dumas

 

 

 

LE COMTE DE MONTE-CRISTO

Tome IV

 

 

 

(1845-1846)

 

 

 

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Table des matières

 

LXXXV.  Le voyage. 5

LXXXVI.  Le jugement. 25

LXXXVII.  La provocation. 47

LXXXVIII.  L’insulte. 58

LXXXIX.  La nuit. 75

LXC.  La rencontre. 88

LXCI.  La mère et le fils. 109

LXCII.  Le suicide. 120

LXCIII.  Valentine. 136

LXCIV.  L’aveu. 149

LXCV.  Le père et la fille. 171

LXCVI.  Le contrat. 185

LXCVII.  La route de Belgique. 204

LXCVIII.  L’auberge de la Cloche et de la Bouteille. 216

LXCIX.  La loi. 238

C.  L’apparition. 256

CI.  Locuste. 268

CII.  Valentine. 279

CIII.  Maximilien. 290

CIV.  La signature Danglars. 307

CV.  Le cimetière du Père-Lachaise. 327

CVI.  Le partage. 352

CVII.  La Fosse-aux-Lions. 380

CVIII.  Le juge. 393

CIX.  Les assises. 409

CX.  L’acte d’accusation. 420

CXI.  Expiation. 433

CXII.  Le départ. 449

CXIII.  Le passé. 470

CXIV.  Peppino. 493

CXV.  La carte de Luigi Vampa. 513

CXVI.  Le pardon. 526

CXVII.  Le 5 octobre. 538

Bibliographie – Œuvres complètes. 563

À propos de cette édition électronique. 591

 

LXXXV.

Le voyage.

 

Monte-Cristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes gens ensemble.

 

« Ah ! ah ! dit-il. Eh bien, j’espère que tout est fini, éclairci, arrangé ?

 

– Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombés d’eux-mêmes, et, qui maintenant, s’ils se renouvelaient, m’auraient pour premier antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus de cela.

 

– Albert vous dira, reprit le comte, que c’est le conseil que je lui avais donné. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste achevant la plus exécrable matinée que j’aie jamais passée, je crois.

 

– Que faites-vous ? dit Albert, vous mettez de l’ordre dans vos papiers, ce me semble ?

 

– Dans mes papiers, Dieu merci non ! il y a toujours dans mes papiers un ordre merveilleux, attendu que je n’ai pas de papiers, mais dans les papiers de M. Cavalcanti.

 

– De M. Cavalcanti ? demanda Beauchamp.

 

– Eh oui ! ne savez-vous pas que c’est un jeune homme que lance le comte ? dit Morcerf.

 

– Non pas, entendons-nous bien, répondit Monte-Cristo, je ne lance personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre.

 

– Et qui va épouser Mlle Danglars en mon lieu et place ; ce qui, continua Albert en essayant de sourire, comme vous pouvez bien vous en douter, mon cher Beauchamp, m’affecte cruellement.

 

– Comment ! Cavalcanti épouse Mlle Danglars ? demanda Beauchamp.

 

– Ah çà ! mais vous venez donc du bout du monde ? dit Monte-Cristo ; vous, un journaliste, le mari de la Renommée ! Tout Paris ne parle que de cela.

 

– Et c’est vous, comte, qui avez fait ce mariage ? demanda Beauchamp.

 

– Moi ? Oh ! silence monsieur le nouvelliste, n’allez pas dire de pareilles choses ! Moi, bon Dieu ! faire un mariage ? Non, vous ne me connaissez pas ; je m’y suis au contraire opposé de tout mon pouvoir, j’ai refusé de faire la demande.

 

– Ah ! je comprends, dit Beauchamp : à cause de notre ami Albert ?

 

– À cause de moi, dit le jeune homme ; oh ! non, par ma foi ! Le comte me rendra la justice d’attester que je l’ai toujours prié, au contraire, de rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prétend que ce n’est pas lui que je dois remercier ; soit, j’élèverai, comme les anciens, un autel Deo ignoto.

 

– Écoutez, dit Monte-Cristo, c’est si peu moi, que je suis en froid avec le beau-père et avec le jeune homme ; il n’y a que Mlle Eugénie, laquelle ne me paraît pas avoir une profonde vocation pour le mariage, qui, en voyant à quel point j’étais peu disposé à la faire renoncer à sa chère liberté, m’ait conservé son affection.

 

– Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire ?

 

– Oh ! mon Dieu ! oui, malgré tout ce que j’ai pu dire. Moi, je ne connais pas le jeune homme, on le prétend riche et de bonne famille, mais pour moi ces choses sont de simples on dit. J’ai répété tout cela à satiété à M. Danglars ; mais il est entiché de son Lucquois. J’ai été jusqu’à lui faire part d’une circonstance qui, pour moi, était plus grave : le jeune homme a été changé en nourrice, enlevé par des Bohémiens ou égaré par son précepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c’est que son père l’a perdu de vue depuis plus de dix années ; ce qu’il a fait pendant ces dix années de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien, rien de tout cela n’y a fait. On m’a chargé d’écrire au major, de lui demander des papiers ; ces papiers, les voilà. Je les leur envoie, mais, comme Pilate, en me lavant les mains.

 

– Et Mlle d’Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous fait-elle à vous, qui lui enlevez son élève ?

 

– Dame ! je ne sais pas trop : mais il paraît qu’elle part pour l’Italie. Mme Danglars m’a parlé d’elle et m’a demandé des lettres de recommandation pour les impresarii ; je lui ai donné un mot pour le directeur du théâtre Valle, qui m’a quelques obligations. Mais qu’avez-vous donc, Albert ? vous avez l’air tout attristé ; est-ce que, sans vous en douter vous êtes amoureux de Mlle Danglars, par exemple ?

 

– Pas que je sache », dit Albert en souriant tristement.

 

Beauchamp se mit à regarder les tableaux.

 

« Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n’êtes pas dans votre état ordinaire. Voyons, qu’avez-vous ? dites.

 

– J’ai la migraine, dit Albert.

 

– Eh bien, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j’ai en ce cas un remède infaillible à vous proposer, remède qui m’a réussi à moi chaque fois que j’ai éprouvé quelque contrariété.

 

– Lequel ? demanda le jeune homme.

 

– Le déplacement.

 

– En vérité ? dit Albert.

 

– Oui ; et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrarié, je me déplace. Voulez-vous que nous nous déplacions ensemble ?

 

– Vous, contrarié, comte ! dit Beauchamp, et de quoi donc ?

 

– Pardieu ! vous en parlez fort à votre aise, vous ; je voudrais bien vous voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison !

 

– Une instruction ! quelle instruction ?

 

– Eh ! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc, une espèce de brigand échappé du bagne, à ce qu’il paraît.

 

– Ah ! c’est vrai, dit Beauchamp, j’ai lu le fait dans les journaux. Qu’est-ce que c’est que ce Caderousse ?

 

– Eh bien… mais il paraît que c’est un Provençal. M. de Villefort en a entendu parler quand il était à Marseille, et M. Danglars se rappelle l’avoir vu. Il en résulte que M. le procureur du roi prend l’affaire fort à cœur, qu’elle a, à ce qu’il paraît, intéressé au plus haut degré le préfet de police, et que, grâce à cet intérêt dont je suis on ne peut plus reconnaissant, on m’envoie ici depuis quinze jours tous les bandits qu’on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prétexte que ce sont les assassins de M. Caderousse ; d’où il résulte que, dans trois mois, si cela continue, il n’y aura pas un voleur ni un assassin dans ce beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout de son doigt, aussi je prends le parti de la leur abandonner tout entière, et de m’en aller aussi loin que la terre pourra me porter. Venez avec moi, vicomte, je vous emmène.

 

– Volontiers.

 

– Alors, c’est convenu ?

 

– Oui, mais où cela ?

 

– Je vous l’ai dit, où l’air est pur, où le bruit endort, où, si orgueilleux que l’on soit, on se sent humble et l’on se trouve petit. J’aime cet abaissement, moi, que l’on dit maître de l’univers comme Auguste.

 

– Où allez-vous, enfin ?

 

– À la mer, vicomte, à la mer. Je suis un marin, voyez-vous, tout enfant, j’ai été bercé dans les bras du vieil Océan et sur le sein de la belle Amphitrite ; j’ai joué avec le manteau vert de l’un et la robe azurée de l’autre ; j’aime la mer comme on aime une maîtresse, et quand il y a longtemps que je ne l’ai vue, je m’ennuie d’elle.

 

– Allons, comte, allons !

 

– À la mer ?

 

– Oui.

 

– Vous acceptez ?

 

– J’accepte.

 

– Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska de voyage, dans lequel on peut s’étendre comme dans son lit ; ce briska sera attelé de quatre chevaux de poste. Monsieur Beauchamp, on y tient quatre très facilement. Voulez-vous venir avec nous ? je vous emmène !

 

– Merci, je viens de la mer.

 

– Comment ! vous venez de la mer ?

 

– Oui, ou à peu près. Je viens de faire un petit voyage aux îles Borromées.

 

– Qu’importe ! venez toujours, dit Albert.

 

– Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment où je refuse, c’est que la chose est impossible. D’ailleurs, il est important, ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste à Paris, ne fût-ce que pour surveiller la boîte du journal.

 

– Ah ! vous êtes un bon et excellent ami, dit Albert ; oui, vous avez raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tâchez de découvrir l’ennemi à qui cette révélation a dû le jour. »

 

Albert et Beauchamp se séparèrent : leur dernière poignée de main renfermait tous les sens que leurs lèvres ne pouvaient exprimer devant un étranger.

 

« Excellent garçon que Beauchamp ! dit Monte-Cristo après le départ du journaliste ; n’est-ce pas, Albert ?

 

– Oh ! oui, un homme de cœur, je vous en réponds ; aussi je l’aime de toute mon âme. Mais, maintenant que nous voilà seuls, quoique la chose me soit à peu près égale, où allons-nous ?

 

– En Normandie, si vous voulez bien.

 

– À merveille. Nous sommes tout à fait à la campagne, n’est-ce pas ? point de société, point de voisins ?

 

– Nous sommes tête à tête avec des chevaux pour courir, des chiens pour chasser, et une barque pour pêcher, voilà tout.

 

– C’est ce qu’il me faut ; je préviens ma mère, et je suis à vos ordres.

 

– Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on ?

 

– Quoi ?

 

– De venir en Normandie.

 

– À moi ? est-ce que je ne suis pas libre ?

 

– D’aller où vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai rencontré échappé par l’Italie.

 

– Eh bien ?

 

– Mais de venir avec l’homme qu’on appelle le comte de Monte-Cristo ?

 

– Vous avez peu de mémoire, comte.

 

– Comment cela ?

 

– Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mère avait pour vous ?

 

– Souvent femme varie, a dit François Ier ; la femme, c’est l’onde, a dit Shakespeare ; l’un était un grand roi et l’autre un grand poète, et chacun d’eux devait connaître la femme.

 

– Oui, la femme ; mais ma mère n’est point la femme, c’est une femme.

 

– Permettez-vous à un pauvre étranger de ne point comprendre parfaitement toutes les subtilités de votre langue ?

 

– Je veux dire que ma mère est avare de ses sentiments, mais qu’une fois qu’elle les a accordés, c’est pour toujours.

 

– Ah ! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo ; et vous croyez qu’elle me fait l’honneur de m’accorder un sentiment autre que la plus parfaite indifférence ?

 

– Écoutez ! je vous l’ai déjà dit et je vous le répète, reprit Morcerf, il faut que vous soyez réellement un homme bien étrange et bien supérieur.

 

– Oh !

 

– Oui, car ma mère s’est laissée prendre, je ne dirai pas à la curiosité, mais à l’intérêt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls, nous ne causons que de vous.

 

– Et elle vous a dit de vous méfier de ce Manfred ?

 

– Au contraire, elle me dit : « Morcerf, je crois le comte une noble nature ; tâche de te faire aimer de lui. »

 

Monte-Cristo détourna les yeux et poussa un soupir.

 

« Ah ! vraiment ? dit-il.

 

– De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu’au lieu de s’opposer à mon voyage, elle l’approuvera de tout son cœur, puisqu’il rentre dans les recommandations qu’elle me fait chaque jour.

 

– Allez donc, dit Monte-Cristo ; à ce soir. Soyez ici à cinq heures ; nous arriverons là-bas à minuit ou une heure.

 

– Comment ! au Tréport ?…

 

– Au Tréport ou dans les environs.

 

– Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues ?

 

– C’est encore beaucoup, dit Monte-Cristo.

 

– Décidément vous êtes l’homme des prodiges, et vous arriverez non seulement à dépasser les chemins de fer, ce qui n’est pas bien difficile en France surtout, mais encore à aller plus vite que le télégraphe.

 

– En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures pour arriver là-bas, soyez exact.

 

– Soyez tranquille, je n’ai rien autre chose à faire d’ici là que de m’apprêter.

 

– À cinq heures, alors ?

 

– À cinq heures. »

 

Albert sortit. Monte-Cristo, après lui avoir en souriant fait un signe de la tête, demeura un instant pensif et comme absorbé dans une profonde méditation. Enfin, passant la main sur son front, comme pour écarter sa rêverie, il alla au timbre et frappa deux coups.

 

Au bruit des deux coups frappés par Monte-Cristo sur le timbre, Bertuccio entra.

 

« Maître Bertuccio, dit-il, ce n’est pas demain, ce n’est pas après-demain, comme je l’avais pensé d’abord, c’est ce soir que je pars pour la Normandie ; d’ici à cinq heures, c’est plus de temps qu’il ne vous en faut ; vous ferez prévenir les palefreniers du premier relais ; M. de Morcerf m’accompagne. Allez ! »

 

Bertuccio obéit, et un piqueur courut à Pontoise annoncer que la chaise de poste passerait à six heures précises. Le palefrenier de Pontoise envoya au relais suivant un exprès, qui en envoya un autre ; et, six heures après, tous les relais disposés sur la route étaient prévenus.

 

Avant de partir, le comte monta chez Haydée, lui annonça son départ, lui dit le lieu où il allait, et mit toute sa maison à ses ordres.

 

Albert fut exact. Le voyage, sombre à son commencement, s’éclaircit bientôt par l’effet physique de la rapidité. Morcerf n’avait pas idée d’une pareille vitesse.

 

« En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux lieues à l’heure, avec cette loi stupide qui défend à un voyageur de dépasser l’autre sans lui demander la permission, et qui fait qu’un voyageur malade ou quinteux a le droit d’enchaîner à sa suite les voyageurs allègres et bien portants, il n’y a pas de locomotion possible ; moi, j’évite cet inconvénient en voyageant avec mon propre postillon et mes propres chevaux, n’est-ce pas, Ali ? »

 

Et le comte, passant la tête par la portière, poussait un petit cri d’excitation qui donnait des ailes aux chevaux, ils ne couraient plus, ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pavé royal, et chacun se détournait pour voir passer ce météore flamboyant. Ali, répétant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses mains robustes les rênes écumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les belles crinières s’éparpillaient au vent ; Ali, l’enfant du désert, se retrouvait dans son élément, et avec son visage noir, ses yeux ardents, son burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussière qu’il soulevait, le génie du simoun et le dieu de l’ouragan.

 

« Voilà, dit Morcerf, une volupté que je ne connaissais pas, c’est la volupté de la vitesse. »

 

Et les derniers nuages de son front de dissipaient, comme si l’air qu’il fendait emportait ces nuages avec lui.

 

« Mais où diable trouvez-vous de pareils chevaux ? demanda Albert. Vous les faites donc faire exprès ?

 

– Justement. dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie un fameux étalon renommé pour sa vitesse ; je l’achetai je ne sais plus combien : ce fut Bertuccio qui paya. Dans la même année, il eut trente-deux enfants. C’est toute cette progéniture du même père que nous allons passer en revue ; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule tache, excepté une étoile au front, car à ce privilégié du haras on a choisi des juments, comme aux pachas on choisit des favorites.

 

– C’est admirable !… Mais dites-moi, comte, que faites-vous de tous ces chevaux ?

 

– Vous le voyez, je voyage avec eux.

 

– Mais vous ne voyagerez pas toujours ?

 

– Quand je n’en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il prétend qu’il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux.

 

– Mais il n’y aura pas de roi d’Europe assez riche pour vous les acheter.

 

– Alors il les vendra à quelque simple vizir d’Orient, qui videra son trésor pour les payer et qui remplira son trésor en administrant des coups de bâton sous la plante des pieds de ses sujets.

 

– Comte, voulez-vous que je vous communique une pensée qui m’est venue ?

 

– Faites.

 

– C’est qu’après vous, M. Bertuccio doit être le plus riche particulier de l’Europe.

 

– Eh bien, vous vous trompez, vicomte. Je suis sûr que si vous retourniez les poches de Bertuccio, vous n’y trouveriez pas dix sous vaillant.

 

– Pourquoi cela ? demanda le jeune homme. C’est donc un phénomène que M. Bertuccio ? Ah ! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous préviens.

 

– Jamais de merveilleux avec moi, Albert ; des chiffres et de la raison, voilà tout. Or, écoutez ce dilemme : Un intendant vole, mais pourquoi vole-t-il ?

 

– Dame ! parce que c’est dans sa nature, ce me semble, dit Albert, il vole pour voler.

 

– Eh bien, non, vous vous trompez : il vole parce qu’il a une femme, des enfants, des désirs ambitieux pour lui et pour sa famille ; il vole surtout parce qu’il n’est pas sûr de ne jamais quitter son maître et qu’il veut se faire un avenir. Eh bien, M. Bertuccio est seul au monde, il puise dans ma bourse sans me rendre compte, il est sûr de ne jamais me quitter.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Parce que je n’en trouverais pas un meilleur.

 

– Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilités.

 

– Oh ! non pas ; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur pour moi, c’est celui sur lequel j’ai droit de vie ou de mort.

 

– Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio ? demanda Albert.

 

– Oui », répondit froidement le comte.

 

Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer. Le oui du comte était un de ces mots-là.

 

Le reste du voyage s’accomplit avec la même rapidité, les trente-deux chevaux, divisés en huit relais, firent leurs quarante-huit lieues en huit heures.

 

On arriva au milieu de la nuit, à la porte d’un beau parc. Le concierge était debout et tenait la grille ouverte. Il avait été prévenu par le palefrenier du dernier relais.

 

Il était deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf à son appartement. Il trouva un bain et un souper prêts. Le domestique, qui avait fait la route sur le siège de derrière de la voiture, était à ses ordres ; Baptistin qui avait fait la route sur le siège de devant, était à ceux du comte.

 

Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut bercé par le bruit mélancolique de la houle. En se levant, il alla droit à la fenêtre, l’ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, où l’on avait devant soi la mer, c’est-à-dire l’immensité, et derrière soi un joli parc donnant sur une petite forêt.

 

Dans une anse d’une certaine grandeur se balançait une petite corvette à la carène étroite, à la mâture élancée, et portant à la corne un pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes représentant une montagne d’or posant sur une mer d’azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui pouvait aussi bien être une allusion à son nom rappelant le Calvaire, que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus précieuse que l’or, et la croix infâme que son sang divin a faite sainte, qu’à quelque souvenir personnel de souffrance et de régénération enseveli dans la nuit du passé mystérieux de cet homme. Autour de la goélette étaient plusieurs petits chasse-marée appartenant aux pêcheurs des villages voisins, et qui semblaient d’humbles sujets attendant les ordres de leur reine.

 

Là, comme dans tous les endroits où s’arrêtait Monte-Cristo, ne fût-ce que pour y passer deux jours la vie y était organisée au thermomètre du plus haut confortable ; aussi la vie, à l’instant même, y devenait-elle facile.

 

Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles nécessaires à un chasseur, une pièce plus haute, et placée au rez-de-chaussée, était consacrée à toutes les ingénieuses machines que les Anglais, grands pêcheurs, parce qu’ils sont patients et oisifs, n’ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pêcheurs de France.

 

Toute la journée se passa à ces exercices divers auxquels, d’ailleurs, Monte-Cristo excellait : on tua une douzaine de faisans dans le parc, on pêcha autant de truites dans les ruisseaux, on dîna dans un kiosque donnant sur la mer, et l’on servit le thé dans la bibliothèque.

 

Vers le soir du troisième jour, Albert, brisé de fatigue à l’user de cette vie qui semblait être un jeu pour Monte-Cristo, dormait près de la fenêtre tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d’une serre qu’il voulait établir dans sa maison, lorsque le bruit d’un cheval écrasant les cailloux de la route fit lever la tête au jeune homme ; il regarda par la fenêtre et, avec une surprise des plus désagréables, aperçut dans la cour son valet de chambre, dont il n’avait pas voulu se faire suivre pour moins embarrasser Monte-Cristo.

 

« Florentin ici ! s’écria-t-il en bondissant sur son fauteuil ; est-ce que ma mère est malade ? »

 

Et il se précipita vers la porte de la chambre.

 

Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout essoufflé encore, tira de sa poche un petit paquet cacheté. Le petit paquet contenait un journal et une lettre.

 

« De qui cette lettre ? demanda vivement Albert.

 

– De M. Beauchamp, répondit Florentin.

 

– C’est Beauchamp qui vous envoie alors ?

 

– Oui, monsieur. Il m’a fait venir chez lui, m’a donné l’argent nécessaire à mon voyage, m’a fait venir un cheval de poste, et m’a fait promettre de ne point m’arrêter que je n’aie rejoint monsieur : j’ai fait la route en quinze heures. »

 

Albert ouvrit la lettre en frissonnant : aux premières lignes, il poussa un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible.

 

Tout à coup ses yeux s’obscurcirent, ses jambes semblèrent se dérober sous lui, et, prêt à tomber, il s’appuya sur Florentin, qui étendait le bras pour le soutenir.

 

« Pauvre jeune homme ! murmura Monte-Cristo, si bas que lui-même n’eût pu entendre le bruit des paroles de compassion qu’il prononçait ; il est donc dit que la faute des pères retombera sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération. »

 

Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant de lire, il secoua ses cheveux sur sa tête mouillée de sueur, et, froissant lettre et journal :

 

« Florentin, dit-il, votre cheval est-il en état de reprendre le chemin de Paris ?

 

– C’est un mauvais bidet de poste éclopé.

 

– Oh ! mon Dieu ! et comment était la maison quand vous l’avez quittée ?

 

– Assez calme ; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j’ai trouvé madame dans les larmes ; elle m’avait fait demander pour savoir quand vous reviendriez. Alors je lui ai dit que j’allais vous chercher de la part de M. Beauchamp. Son premier mouvement a été d’étendre le bras comme pour m’arrêter ; mais après un instant de réflexion :

 

« Oui, allez Florentin, a-t-elle dit, et qu’il revienne. »

 

– Oui, ma mère, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et malheur à l’infâme !… Mais, avant tout, il faut que je parte. »

 

Il reprit le chemin de la chambre où il avait laissé Monte-Cristo.

 

Ce n’était plus le même homme et cinq minutes avaient suffi pour opérer chez Albert une triste métamorphose ; il était sorti dans son état ordinaire, il rentrait avec la voix altérée, le visage sillonné de rougeurs fébriles, l’œil étincelant sous des paupières veinées de bleu, et la démarche chancelante comme celle d’un homme ivre.

 

« Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalité dont j’aurais voulu jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne à Paris.

 

– Qu’est-il donc arrivé ?

 

– Un grand malheur ; mais permettez-moi de partir, il s’agit d’une chose bien autrement précieuse que ma vie. Pas de question, comte, je vous en supplie, mais un cheval !

 

– Mes écuries sont à votre service, vicomte, dit Monte-Cristo ; mais vous allez vous tuer de fatigue en courant la poste à cheval ; prenez une calèche, un coupé, quelque voiture.

 

– Non, ce serait trop long, et puis j’ai besoin de cette fatigue que vous craignez pour moi, elle me fera du bien. »

 

Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frappé d’une balle, et alla tomber sur une chaise près de la porte.

 

Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse, il était à la fenêtre et criait :

 

« Ali, un cheval pour M. de Morcerf ! qu’on se hâte ! il est pressé ! »

 

Ces paroles rendirent la vie à Albert ; il s’élança hors de la chambre, le comte le suivit.

 

« Merci ! murmura le jeune homme en s’élançant en selle. Vous reviendrez aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un mot d’ordre pour qu’on me donne des chevaux ?

 

– Pas d’autre que de rendre celui que vous montez ; on vous en sellera à l’instant un autre. »

 

Albert allait s’élancer, il s’arrêta.

 

« Vous trouverez peut-être mon départ étrange, insensé, dit le jeune homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes écrites sur un journal peuvent mettre un homme au désespoir ; eh bien, ajouta-t-il en lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand je serai parti seulement, afin que vous ne voyiez pas ma rougeur. »

 

Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfonça les éperons, qu’on venait d’attacher à ses bottes, dans le ventre du cheval, qui, étonné qu’il existât un cavalier qui crût avoir besoin vis-à-vis de lui d’un pareil stimulant, partit comme un trait d’arbalète.

 

Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion infinie le jeune homme, et ce ne fut que lorsqu’il eut complètement disparu que, reportant ses regards sur le journal, il lut ce qui suit :

 

« Cet officier français au service d’Ali, pacha de Janina, dont parlait, il y a trois semaines, le journal L’Impartial et qui non seulement livra les châteaux de Janina, mais encore vendit son bienfaiteur aux Turcs, s’appelait en effet à cette époque Fernand, comme l’a dit notre honorable confrère ; mais, depuis, il a ajouté à son nom de baptême un titre de noblesse et un nom de terre.

 

« Il s’appelle aujourd’hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de la Chambre des pairs. »

 

Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli avec tant de générosité, reparaissait comme un fantôme armé, et un autre journal, cruellement renseigné, avait publié, le surlendemain du départ d’Albert pour la Normandie, les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le malheureux jeune homme.

 

LXXXVI.

Le jugement.

 

À huit heures du matin, Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le valet de chambre étant prévenu, il introduisit Morcerf dans la chambre de son maître, qui venait de se mettre au bain.

 

« Eh bien ? lui dit Albert.

 

– Eh bien, mon pauvre ami, répondit Beauchamp, je vous attendais.

 

– Me voilà. Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous crois trop loyal et trop bon pour avoir parlé de cela à qui que ce soit ; non, mon ami. D’ailleurs, le message que vous m’avez envoyé m’est un garant de votre affection. Ainsi ne perdons pas de temps en préambule : vous avez quelque idée de quelle part vient le coup ?

 

– Je vous en dirai deux mots tout à l’heure.

 

– Oui, mais auparavant, mon ami, vous me devez dans tous ses détails, l’histoire de cette abominable trahison. »

 

Et Beauchamp raconta au jeune homme, écrasé de honte et de douleur, les faits que nous allons redire dans toute leur simplicité.

 

Le matin de l’avant-veille, l’article avait paru dans un journal autre que L’Impartial, et, ce qui donnait plus de gravité encore à l’affaire, dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement. Beauchamp déjeunait lorsque la note lui sauta aux yeux, il envoya aussitôt chercher un cabriolet, et sans achever son repas, il courut au journal.

 

Quoique professant des sentiments politiques complètement opposés à ceux du gérant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois, et nous dirons même souvent, était son intime ami.

 

Lorsqu’il arriva chez lui, le gérant tenait son propre journal et paraissait se complaire dans un premier-Paris sur le sucre de betterave, qui, probablement, était de sa façon.

 

« Ah ! pardieu ! dit Beauchamp, puisque vous tenez votre journal, mon cher, je n’ai pas besoin de vous dire ce qui m’amène.

 

– Seriez-vous par hasard partisan de la canne à sucre ? demanda le gérant du journal ministériel.

 

– Non, répondit Beauchamp, je suis même parfaitement étranger à la question ; aussi viens-je pour autre chose.

 

– Et pourquoi venez-vous ?

 

– Pour l’article Morcerf.

 

– Ah ! oui, vraiment : n’est-ce pas que c’est curieux ?

 

– Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous risquez un procès fort chanceux.

 

– Pas du tout ; nous avons reçu avec la note toutes les pièces à l’appui, et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra tranquille, d’ailleurs, c’est un service à rendre au pays que de lui dénoncer les misérables indignes de l’honneur qu’on leur fait. »

 

Beauchamp demeura interdit.

 

« Mais qui donc vous a si bien renseigné ? demanda-t-il ; car mon journal, qui avait donné l’éveil, a été forcé de s’abstenir faute de preuves, et cependant nous sommes plus intéressés que vous à dévoiler M. de Morcerf, puisqu’il est pair de France, et que nous faisons de l’opposition.

 

– Oh ! mon Dieu, c’est bien simple ; nous n’avons pas couru après le scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arrivé hier de Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hésitions à nous jeter dans la voie de l’accusation, il nous a annoncé qu’à notre refus l’article paraîtrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez, Beauchamp, ce que c’est qu’une nouvelle importante ; nous n’avons pas voulu laisser perdre celle-là. Maintenant le coup est porté ; il est terrible et retentira jusqu’au bout de l’Europe. »

 

Beauchamp comprit qu’il n’y avait plus qu’à baisser la tête, et sortit au désespoir pour envoyer un courrier à Morcerf.

 

Mais ce qu’il n’avait pas pu écrire à Albert, car les choses que nous allons raconter étaient postérieures au départ de son courrier, c’est que le même jour, à la Chambre des pairs, une grande agitation s’était manifestée et régnait dans les groupes ordinairement si calmes de la haute assemblée. Chacun était arrivé presque avant l’heure, et s’entretenait du sinistre événement qui allait occuper l’attention publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l’illustre corps.

 

C’étaient des lectures à voix basse de l’article, des commentaires et des échanges de souvenirs qui précisaient encore mieux les faits. Le comte de Morcerf n’était pas aimé parmi ses collègues. Comme tous les parvenus, il avait été forcé, pour se maintenir à son rang, d’observer un excès de hauteur. Les grands aristocrates riaient de lui ; les talents le répudiaient ; les gloires pures le méprisaient instinctivement Le comte en était à cette extrémité fâcheuse de la victime expiatoire. Une fois désignée par le doigt du Seigneur pour le sacrifice, chacun s’apprêtait à crier haro.

 

Seul, le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal où se trouvait la nouvelle diffamatoire, et avait passé la matinée à écrire des lettres et à essayer un cheval.

 

Il arriva donc à son heure accoutumée, la tête haute, l’œil fier, la démarche insolente, descendit de voiture dépassa les corridors et entra dans la salle, sans remarquer les hésitations des huissiers et les demi-saluts de ses collègues.

 

Lorsque Morcerf entra, la séance était déjà ouverte depuis plus d’une demi-heure.

 

Quoique le comte, ignorant, comme nous l’avons dit, de tout ce qui s’est passé, n’eût rien changé à son air ni à sa démarche, son air et sa démarche parurent à tous plus orgueilleux que d’habitude, et sa présence dans cette occasion parut tellement agressive à cette assemblée jalouse de son honneur, que tous y virent une inconvenance, plusieurs une bravade, quelques-uns une insulte.

 

Il était évident que la Chambre tout entière brûlait d’entamer le débat.

 

On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde ; mais, comme toujours, chacun hésitait à prendre sur lui la responsabilité de l’attaque. Enfin, un des honorables pairs, ennemi déclaré du comte de Morcerf, monta à la tribune avec une solennité qui annonçait que le moment attendu était arrivé.

 

Il se fit un effrayant silence ; Morcerf seul ignorait la cause de l’attention profonde que l’on prêtait cette fois à un orateur qu’on n’avait pas toujours l’habitude d’écouter si complaisamment.

 

Le comte laissa passer tranquillement le préambule par lequel l’orateur établissait qu’il allait parler d’une chose tellement grave, tellement sacrée, tellement vitale pour la Chambre, qu’il réclamait toute l’attention de ses collègues.

 

Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand, le comte de Morcerf pâlit si horriblement, qu’il n’y eut qu’un frémissement dans cette assemblée, dont tous les regards convergeaient vers le comte.

 

Les blessures morales ont cela de particulier qu’elles se cachent, mais ne se referment pas ; toujours douloureuses, toujours prêtes à saigner quand on les touche, elles restent vives et béantes dans le cœur.

 

La lecture de l’article achevée au milieu de ce même silence, troublé alors par un frémissement qui cessa aussitôt que l’orateur parut disposé à reprendre de nouveau la parole, l’accusateur exposa son scrupule, et se mit à établir combien sa tâche était difficile ; c’était l’honneur de M. de Morcerf, c’était celui de toute la Chambre qu’il prétendait défendre en provoquant un débat qui devait s’attaquer à ces questions personnelles toujours si brûlantes. Enfin, il conclut en demandant qu’une enquête fût ordonnée, assez rapide pour confondre, avant qu’elle eût eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rétablir M. de Morcerf, en le vengeant, dans la position que l’opinion publique lui avait faite depuis longtemps.

 

Morcerf était si accablé, si tremblant devant cette immense et inattendue calamité, qu’il put à peine balbutier quelques mots en regardant ses confrères d’un œil égaré. Cette timidité, qui d’ailleurs pouvait aussi bien tenir à l’étonnement de l’innocent qu’à la honte du coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment généreux sont toujours prêts à devenir compatissants, lorsque le malheur de leur ennemi dépasse les limites de leur haine.

 

Le président mit l’enquête aux voix ; on vota par assis et levé, et il fut décidé que l’enquête aurait lieu.

 

On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour préparer sa justification.

 

Le courage était revenu à Morcerf dès qu’il s’était senti vivant encore après cet horrible coup.

 

« Messieurs les pairs, répondit-il, ce n’est point avec du temps qu’on repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi des ennemis inconnus et restés dans l’ombre de leur obscurité sans doute ; c’est sur-le-champ, c’est par un coup de foudre qu’il faut que je réponde à l’éclair qui un instant m’a ébloui ; que ne m’est-il donné, au lieu d’une pareille justification, d’avoir à répandre mon sang pour prouver à mes collègues que je suis digne de marcher leur égal ! »

 

Ces paroles firent une impression favorable pour l’accusé.

 

« Je demande donc, dit-il, que l’enquête ait lieu le plus tôt possible, et je fournirai à la Chambre toutes les pièces nécessaires à l’efficacité de cette enquête.

 

– Quel jour fixez-vous ? demanda le président.

 

– Je me mets dès aujourd’hui à la disposition de la Chambre », répondit le comte.

 

Le président agita la sonnette.

 

« La Chambre est-elle d’avis, demanda-t-il, que cette enquête ait lieu aujourd’hui même ?

 

– Oui ! » fut la réponse unanime de l’Assemblée.

 

On nomma une commission de douze membres pour examiner les pièces à fournir par Morcerf. L’heure de la première séance de cette commission fut fixée à huit heures du soir dans les bureaux de la Chambre. Si plusieurs séances étaient nécessaires, elles auraient lieu à la même heure et dans le même endroit.

 

Cette décision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer ; il avait à recueillir les pièces amassées depuis longtemps par lui pour faire tête à cet orage, prévu par son cauteleux et indomptable caractère.

 

Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de dire à notre tour : seulement son récit eut sur le nôtre l’avantage de l’animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes.

 

Albert l’écouta en frémissant tantôt d’espoir, tantôt de colère, parfois de honte ; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son père était coupable, et il se demandait comment, puisqu’il était coupable, il pourrait en arriver à prouver son innocence.

 

Arrivé au point où nous en sommes, Beauchamp s’arrêta.

 

« Ensuite ? demanda Albert.

 

– Ensuite ? répéta Beauchamp.

 

– Oui.

 

– Mon ami, ce mot m’entraîne dans une horrible nécessité. Voulez-vous donc savoir la suite ?

 

– Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j’aime mieux la connaître de votre bouche que d’aucune autre.

 

– Eh bien, reprit Beauchamp, apprêtez donc votre courage, Albert ; jamais vous n’en aurez eu plus besoin. »

 

Albert passa une main sur son front pour s’assurer de sa propre force, comme un homme qui s’apprête à défendre sa vie essaie sa cuirasse et fait ployer la lame de son épée.

 

Il se sentit fort, car il prenait sa fièvre pour de l’énergie.

 

« Allez ! dit-il.

 

– Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris était dans l’attente de l’événement. Beaucoup prétendaient que votre père n’avait qu’à se montrer pour faire crouler l’accusation ; beaucoup aussi disaient que le comte ne se présenterait pas ; il y en avait qui assuraient l’avoir vu partir pour Bruxelles, et quelques-uns allèrent à la police demander s’il était vrai, comme on le disait, que le comte eût pris ses passeports.

 

« Je vous avouerai que je fis tout au monde continua Beauchamp, pour obtenir d’un des membres de la commission, jeune pair de mes amis, d’être introduit dans une sorte de tribune. À sept heures il vint me prendre, et, avant que personne fût arrivé, me recommanda à un huissier qui m’enferma dans une espèce de loge. J’étais masqué par une colonne et perdu dans une obscurité complète ; je pus espérer que je verrais et que j’entendrais d’un bout à l’autre la terrible scène qui allait se dérouler.

 

« À huit heures précises tout le monde était arrivé.

 

« M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait à la main quelques papiers, et sa contenance semblait calme ; contre son habitude, sa démarche était simple, sa mise recherchée et sévère ; et, selon l’habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonné depuis le bas jusqu’en haut.

 

« Sa présence produisit le meilleur effet : la commission était loin d’être malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui donnèrent la main. »

 

Albert sentit que son cœur se brisait à tous ces détails, et cependant au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance ; il eût voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donné à son père cette marque d’estime dans un si grand embarras de son honneur.

 

« En ce moment un huissier entra et remit une lettre au président.

 

« – Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le président tout en décachetant la lettre.

 

« Le comte commença son apologie, et je vous affirme, Albert, continua Beauchamp, qu’il fut d’une éloquence et d’une habileté extraordinaires. Il produisit des pièces qui prouvaient que le vizir de Janina l’avait, jusqu’à sa dernière heure, honoré de toute sa confiance, puisqu’il l’avait chargé d’une négociation de vie et de mort avec l’empereur lui-même. Il montra l’anneau, signe de commandement, et avec lequel Ali-Pacha cachetait d’ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait donné pour qu’il pût à son retour, à quelque heure du jour ou de la nuit que ce fût, et fût-il dans son harem, pénétrer jusqu’à lui. Malheureusement, dit-il, sa négociation avait échoué, et quand il était revenu pour défendre son bienfaiteur, il était déjà mort. Mais, dit le comte, en mourant, Ali-Pacha, tant était grande sa confiance, lui avait confié sa maîtresse favorite et sa fille. »

 

Albert tressaillit à ces mots, car à mesure que Beauchamp parlait, tout le récit d’Haydée revenait à l’esprit du jeune homme, et il se rappelait ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la façon dont elle avait été vendue et conduite en esclavage.

 

« Et quel fut l’effet du discours du comte ? demanda avec anxiété Albert.

 

– J’avoue qu’il m’émut, et qu’en même temps que moi, il émut toute la commission, dit Beauchamp.

 

« Cependant le président jeta négligemment les yeux sur la lettre qu’on venait de lui apporter ; mais aux premières lignes son attention s’éveilla ; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de Morcerf :

 

« – Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de Janina vous avait confié sa femme et sa fille ?

 

« – Oui, monsieur, répondit Morcerf : mais en cela, comme dans tout le reste, le malheur me poursuivait. À mon retour, Vasiliki et sa fille Haydée avaient disparu.

 

« – Vous les connaissiez ?

 

« – Mon intimité avec le pacha et la suprême confiance qu’il avait dans ma fidélité m’avaient permis de les voir plus de vingt fois.

 

« – Avez-vous quelque idée de ce qu’elles sont devenues ?

 

« – Oui, monsieur. J’ai entendu dire qu’elles avaient succombé à leur chagrin et peut-être à leur misère. Je n’étais pas riche, ma vie courait de grands dangers, je ne pus me mettre à leur recherche, à mon grand regret.

 

« Le président fronça imperceptiblement le sourcil.

 

« – Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous, à l’appui du récit que vous venez de faire, fournir quelque témoin ?

 

« – Hélas ! non, monsieur, répondit le comte, tous ceux qui entouraient le vizir et qui m’ont connu à sa cour sont ou morts ou dispersés ; seul, je crois, du moins, seul de mes compatriotes, j’ai survécu à cette affreuse guerre ; je n’ai que des lettres d’Ali-Tebelin et je les ai mises sous vos yeux ; je n’ai que l’anneau gage de sa volonté, et le voici ; j’ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir, c’est-à-dire, après une attaque anonyme, l’absence de tout témoignage contre ma parole d’honnête homme et la pureté de toute ma vie militaire.

 

« Un murmure d’approbation courut dans l’assemblée ; en ce moment, Albert, et s’il ne fût survenu aucun incident, la cause de votre père était gagnée.

 

« Il ne restait plus qu’à aller aux voix, lorsque le président prit la parole.

 

« – Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point fâchés, je présume, d’entendre un témoin très important, à ce qu’il assure, et qui vient de se produire de lui-même ; ce témoin, nous n’en doutons pas, après tout ce que nous a dit le comte, est appelé à prouver la parfaite innocence de notre collègue. Voici la lettre que je viens de recevoir à cet égard ; désirez-vous qu’elle vous soit lue, ou décidez-vous qu’il sera passé outre, et qu’on ne s’arrêtera point à cet incident ? »

 

« M. de Morcerf pâlit et crispa ses mains sur les papiers qu’il tenait, et qui crièrent entre ses doigts.

 

« La réponse de la commission fut pour la lecture : quant au comte, il était pensif et n’avait point d’opinion à émettre.

 

« Le président lut en conséquence la lettre suivante :

 

« Monsieur le président,

 

« Je puis fournir à la commission d’enquête, chargée d’examiner la conduite en Épire et en Macédoine de M. le lieutenant-général comte de Morcerf, les renseignements les plus positifs.

 

« Le président fit une courte pause.

 

« Le comte de Morcerf pâlit ; le président interrogea les auditeurs du regard.

 

« – Continuez ! » s’écria-t-on de tous côtés.

 

« Le président reprit :

 

« J’étais sur les lieux à la mort d’Ali-Pacha ; j’assistai à ses derniers moments ; je sais ce que devinrent Vasiliki et Haydée ; je me tiens à la disposition de la commission, et réclame même l’honneur de me faire entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment où l’on vous remettra ce billet.

 

« – Et quel est ce témoin, ou plutôt cet ennemi ? demanda le comte d’une voix dans laquelle il était facile de remarquer une profonde altération.

 

« – Nous allons le savoir, monsieur, répondit le président. La commission est-elle d’avis d’entendre ce témoin ?

 

« – Oui, oui, dirent en même temps toutes les voix.

 

« On rappela l’huissier.

 

« – Huissier, demanda le président, y a-t-il quelqu’un qui attende dans le vestibule ?

 

« – Oui, monsieur le président.

 

« – Qui est-ce que ce quelqu’un ?

 

« – Une femme accompagnée d’un serviteur.

 

Chacun se regarda.

 

« – Faites entrer cette femme, dit le président.

 

« Cinq minutes après, l’huissier reparut ; tous les yeux étaient fixés sur la porte, et moi-même, dit Beauchamp, je partageais l’attente et l’anxiété générales.

 

« Derrière l’huissier marchait une femme enveloppée d’un grand voile qui la cachait tout entière. On devinait bien, aux formes que trahissait ce voile et aux parfums qui s’en exhalaient, la présence d’une femme jeune et élégante, mais voilà tout.

 

« Le président pria l’inconnue d’écarter son voile et l’on put voir alors que cette femme était vêtue à la grecque ; en outre, elle était d’une suprême beauté.

 

– Ah ! dit Morcerf, c’était elle.

 

– Comment, elle ?

 

– Oui, Haydée.

 

– Qui vous l’a dit ?

 

– Hélas ! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du dénouement.

 

– M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une surprise mêlée d’effroi. Pour lui, c’était la vie ou la mort qui allait sortir de cette bouche charmante ; pour tous les autres, c’était une aventure si étrange et si pleine de curiosité, que le salut ou la perte de M. de Morcerf n’entrait déjà plus dans cet événement que comme un élément secondaire.

 

« Le président offrit de la main un siège à la jeune femme ; mais elle fit signe de la tête qu’elle resterait debout. Quant au comte, il était retombé sur son fauteuil, et il était évident que ses jambes refusaient de le porter.

 

« – Madame, dit le président, vous avez écrit à la commission pour lui donner des renseignements sur l’affaire de Janina, et vous avez avancé que vous aviez été témoin oculaire des événements.

 

« – Je le fus en effet », répondit l’inconnue avec une voix pleine d’une tristesse charmante, et empreinte de cette sonorité particulière aux voix orientales.

 

« – Cependant, reprit le président, permettez-moi de vous dire que vous étiez bien jeune alors.

 

« – J’avais quatre ans ; mais comme les événements avaient pour moi une suprême importance, pas un détail n’est sorti de mon esprit, pas une particularité n’a échappé à ma mémoire.

 

« – Mais quelle importance avaient donc pour vous ces événements, et qui êtes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si profonde impression ?

 

« – Il s’agissait de la vie ou de la mort de mon père répondit la jeune fille, et je m’appelle Haydée, fille d’Ali-Tebelin, pacha de Janina, et de Vasiliki, sa femme bien-aimée. »

 

« La rougeur modeste et fière, tout à la fois, qui empourpra les joues de la jeune femme, le feu de son regard et la majesté de sa révélation, produisirent sur l’assemblée un effet inexprimable.

 

« Quant au comte, il n’eût pas été plus anéanti, si la foudre en tombant, eût ouvert un abîme à ses pieds.

 

« – Madame, reprit le président, après s’être incliné avec respect, permettez-moi une simple question qui n’est pas un doute, et cette question sera la dernière : Pouvez-vous justifier de l’authenticité de ce que vous dites ?

 

« – Je le puis, monsieur, dit Haydée en tirant de dessous son voile un sachet de satin parfumé, car voici l’acte de ma naissance, rédigé par mon père et signé par ses principaux officiers ; car voici, avec l’acte de ma naissance, l’acte de mon baptême, mon père ayant consenti à ce que je fusse élevée dans la religion de ma mère, acte que le grand primat de Macédoine et d’Épire a revêtu de son sceau ; voici enfin (et ceci est le plus important sans doute) l’acte de la vente qui fut faite de ma personne et de celle de ma mère au marchand arménien El-Kobbir, par l’officier franc qui, dans son infâme marché avec la Porte, s’était réservé, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur, qu’il vendit pour la somme de mille bourses, c’est-à-dire pour quatre cent mille francs à peu près.

 

« Une pâleur verdâtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux s’injectèrent de sang à l’énoncé de ces imputations terribles qui furent accueillies de l’assemblée avec un lugubre silence.

 

« Haydée, toujours calme, mais bien plus menaçante dans son calme qu’une autre ne l’eût été dans sa colère, tendit au président l’acte de vente rédigé en langue arabe.

 

« Comme on avait pensé que quelques-unes des pièces produites seraient rédigées en arabe, en romaïque ou en turc, l’interprète de la Chambre avait été prévenu ; on l’appela. Un des nobles pairs à qui la langue arabe qu’il avait apprise pendant la sublime campagne d’Égypte, était familière, suivit sur le vélin la lecture que le traducteur en fit à haute voix :

 

« Moi, El-Kobbir, marchand d’esclaves et fournisseur du harem de S.H., reconnais avoir reçu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur franc comte de Monte-Cristo, une émeraude évaluée deux mille bourses, pour prix d’une jeune esclave chrétienne âgée de onze ans, du nom de Haydée, et fille reconnue du défunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de Janina, et de Vasiliki, sa favorite ; laquelle m’avait été vendue, il y a sept ans, avec sa mère, morte en arrivant à Constantinople, par un colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nommé Fernand Mondego.

 

« La susdite vente m’avait été faite pour le compte de S.H., dont j’avais mandat, moyennant la somme de mille bourses.

 

« Fait à Constantinople, avec autorisation de S.H. l’année 1274 de l’hégire.

 

« Signé EL-KOBBIR. »

 

« Le présent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et toute authenticité, sera revêtu du sceau impérial, que le vendeur s’oblige à y faire apposer. »

 

« Près de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du sublime empereur.

 

« À cette lecture et à cette vue succéda un silence terrible ; le comte n’avait plus que le regard, et ce regard, attaché comme malgré lui sur Haydée, semblait de flamme et de sang.

 

« – Madame, dit le président, ne peut-on interroger le comte de Monte-Cristo, lequel est à Paris près de vous, à ce que je crois ?

 

« – Monsieur, répondit Haydée, le comte de Monte-Cristo, mon autre père, est en Normandie depuis trois jours.

 

« – Mais alors, madame, dit le président, qui vous a conseillé cette démarche, démarche dont la cour vous remercie et qui d’ailleurs est toute naturelle d’après votre naissance et vos malheurs ?

 

« – Monsieur, répondit Haydée, cette démarche m’a été conseillée par mon respect et par ma douleur. Quoique chrétienne, Dieu me pardonne ! j’ai toujours songé à venger mon illustre père. Or, quand j’ai mis le pied en France, quand j’ai su que le traître habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont restés constamment ouverts. Je vis retirée dans la maison de mon noble protecteur, mais je vis ainsi parce que j’aime l’ombre et le silence qui me permettent de vivre dans ma pensée et dans mon recueillement. Mais M. le comte de Monte-Cristo m’entoure de soins paternels, et rien de ce qui constitue la vie du monde ne m’est étranger ; seulement je n’en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les journaux, comme on m’envoie tous les albums, comme je reçois toutes les mélodies et c’est en suivant, sans m’y prêter, la vie des autres, que j’ai su ce qui s’était passé ce matin à la Chambre des pairs et ce qui devait s’y passer ce soir… Alors, j’ai écrit.

 

« – Ainsi, demanda le président, M. le comte de Monte-Cristo n’est pour rien dans votre démarche ?

 

« – Il l’ignore complètement, monsieur, et même je n’ai qu’une crainte, c’est qu’il la désapprouve quand il l’apprendra ; cependant c’est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui où je trouve enfin l’occasion de venger mon père.

 

« Le comte, pendant tout ce temps, n’avait point prononcé une seule parole ; ses collègues le regardaient et sans doute plaignaient cette fortune brisée sous le souffle parfumé d’une femme ; son malheur s’écrivait peu à peu en traits sinistres sur son visage.

 

« – Monsieur de Morcerf, dit le président, reconnaissez-vous madame pour la fille d’Ali-Tebelin, pacha de Janina ?

 

« – Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c’est une trame ourdie par mes ennemis.

 

« Haydée, qui tenait ses yeux fixés vers la porte, comme si elle attendait quelqu’un, se retourna brusquement, et, retrouvant le comte debout, elle poussa un cri terrible :

 

« – Tu ne me reconnais pas, dit-elle ; eh bien, moi, heureusement je te reconnais ! tu es Fernand Mondego, l’officier franc qui instruisait les troupes a de mon noble père. C’est toi qui as livré les châteaux de Janina ! c’est toi qui, envoyé par lui à Constantinople pour traiter directement avec l’empereur de la vie ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapporté un faux firman qui accordait grâce entière ! c’est toi qui, avec ce firman, as obtenu la bague du pacha qui devait te faire obéir par Sélim, le gardien du feu ; c’est toi qui as poignardé Sélim ! c’est toi qui nous as vendues, ma mère et moi, au marchand El-Kobbir ! Assassin ! assassin ! assassin ! tu as encore au front le sang de ton maître ! regardez tous.

 

« Ces paroles avaient été prononcées avec un tel enthousiasme de vérité, que tous les yeux se tournèrent vers le front du comte, et que lui-même y porta la main comme s’il eût senti, tiède encore, le sang d’Ali.

 

« – Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour être le même que l’officier Fernand Mondego ?

 

« – Si je le reconnais ! s’écria Haydée. Oh ! ma mère ! tu m’as dit : « Tu étais libre, tu avais un père que tu aimais, tu étais destinée à être presque une reine ! Regarde bien cet homme, c’est lui qui t’a faite esclave, c’est lui qui a levé au bout d’une pique la tête de ton père, c’est lui qui nous a vendues, c’est lui qui nous a livrées ! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large cicatrice ; si tu oubliais son visage, tu le reconnaîtrais à cette main dans laquelle sont tombées une à une les pièces d’or du marchand El-Kobbir ! » Si je le reconnais ! Oh ! qu’il dise maintenant lui-même s’il ne me reconnaît pas.

 

« Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait une parcelle de son énergie ; aux derniers mots, il cacha vivement et malgré lui sa main, mutilée en effet par une blessure, dans sa poitrine, et retomba sur son fauteuil, abîmé dans un morne désespoir.

 

« Cette scène avait fait tourbillonner les esprits de l’assemblée, comme on voit courir les feuilles détachées du tronc sous le vent puissant du nord.

 

« – Monsieur le comte de Morcerf, dit le président, ne vous laissez pas abattre, répondez : la justice de la cour est suprême et égale pour tous comme celle de Dieu ; elle ne vous laissera pas écraser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les combattre. Voulez-vous des enquêtes nouvelles ? Voulez-vous que j’ordonne un voyage de deux membres de la Chambre à Janina ? Parlez !

 

« Morcerf ne répondit rien.

 

« Alors, tous les membres de la commission se regardèrent avec une sorte de terreur. On connaissait le caractère énergique et violent du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler la défense de cet homme ; il fallait enfin penser qu’à ce silence, qui ressemblait au sommeil, succéderait un réveil qui ressemblerait à la foudre.

 

« – Eh bien, lui demanda le président, que décidez-vous ?

 

« – Rien ! dit en se levant le comte avec une voix sourde.

 

« – La fille d’Ali-Tebelin, dit le président, a donc déclaré bien réellement la vérité ? elle est donc bien réellement le témoin terrible auquel il arrive toujours que le coupable n’ose répondre : NON ? vous avez donc fait bien réellement toutes les choses dont on vous accuse ?

 

« Le comte jeta autour de lui un regard dont l’expression désespérée eût touché des tigres, mais il ne pouvait désarmer des juges ; puis il leva les yeux vers la voûte, et les détourna aussitôt, comme s’il eût craint que cette voûte, en s’ouvrant, ne fît resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre juge qui s’appelle Dieu.

 

« Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet habit fermé qui l’étouffait, et sortit de la salle comme un sombre insensé ; un instant son pas retentit lugubrement sous la voûte sonore, puis bientôt le roulement de la voiture qui l’emportait au galop ébranla le portique de l’édifice florentin.

 

« – Messieurs, dit le président quand le silence fut rétabli, M. le comte de Morcerf est-il convaincu de félonie, de trahison et d’indignité ?

 

« – Oui ! répondirent d’une voix unanime tous les membres de la commission d’enquête.

 

« Haydée avait assisté jusqu’à la fin de la séance ; elle entendit prononcer la sentence du comte sans qu’un seul des traits de son visage exprimât ou la joie ou la pitié.

 

« Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile voyait marcher les déesses. »

 

LXXXVII.

La provocation.

 

« Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de l’obscurité de la salle pour sortir sans être vu. L’huissier qui m’avait introduit m’attendait à la porte. Il me conduisit, à travers les corridors, jusqu’à une petite porte donnant sur la rue de Vaugirard. Je sortis l’âme brisée et ravie tout à la fois, pardonnez-moi cette expression, Albert, brisée par rapport à vous, ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que vienne cette révélation, je dis, moi qu’elle peut venir d’un ennemi, mais que cet ennemi n’est que l’agent de la Providence. »

 

Albert tenait sa tête entre ses deux mains ; il releva son visage, rouge de honte et baigné de larmes, et saisissant le bras de Beauchamp.

 

« Ami, lui dit-il, ma vie est finie : il me reste, non pas à dire comme vous que la Providence m’a porté le coup, mais à chercher quel homme me poursuit de son inimitié ; puis, quand je le connaîtrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera ; or, je compte sur votre amitié pour m’aider, Beauchamp, si toutefois le mépris ne l’a pas tuée dans votre cœur.

 

– Le mépris, mon ami ? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il ? Non ! Dieu merci ! nous n’en sommes plus au temps où un injuste préjugé rendait les fils responsables des actions des pères. Repassez toute votre vie, Albert, elle date d’hier, il est vrai, mais jamais aurore d’un beau jour fut-elle plus pure que votre orient ? non, Albert, croyez-moi, vous êtes jeune, vous êtes riche, quittez la France : tout s’oublie vite dans cette grande Babylone à l’existence agitée et aux goûts changeants ; vous viendrez dans trois ou quatre ans, vous aurez épousé quelque princesse russe, et personne ne songera plus à ce qui s’est passé hier, à plus forte raison à ce qui s’est passé il y a seize ans.

 

– Merci, mon cher Beauchamp, merci de l’excellente intention qui vous dicte vos paroles, mais cela ne peut être ainsi, je vous ai dit mon désir, et maintenant, s’il le faut, je changerai le mot désir en celui de volonté. Vous comprenez qu’intéressé comme je le suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du même point de vue que vous. Ce qui vous semble venir à vous d’une source céleste me semble venir à moi d’une source moins pure. La Providence me paraît, je vous l’avoue, fort étrangère à tout ceci, et cela heureusement, car au lieu de l’invisible et de l’impalpable messagère des récompenses et punitions célestes, je trouverai un être palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh ! oui, je vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois. Maintenant, je vous le répète, Beauchamp, je tiens à rentrer dans la vie humaine et matérielle, et, si vous êtes encore mon ami comme vous le dites, aidez-moi à retrouver la main qui a porté le coup.

 

– Alors, soit ! dit Beauchamp ; et si vous tenez absolument à ce que je descende sur la terre je le ferai ; si vous tenez à vous mettre à la recherche d’un ennemi, je m’y mettrai avec vous. Et je le trouverai, car mon honneur est presque aussi intéressé que le vôtre à ce que nous le retrouvions.

 

– Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez, à l’instant même, sans retard, commençons nos investigations. Chaque minute de retard est une éternité pour moi ; le dénonciateur n’est pas encore puni, il peut donc espérer qu’il ne le sera pas ; et, sur mon honneur, s’il l’espère, il se trompe !

 

– Eh bien, écoutez-moi, Morcerf.

 

– Ah ! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose ; tenez, vous me rendez la vie !

 

– Je ne dis pas que ce soit réalité, Albert, mais c’est au moins une lumière dans la nuit : en suivant cette lumière, peut-être nous conduira-t-elle au but.

 

– Dites ! vous voyez bien que je bous d’impatience.

 

– Eh bien, je vais vous raconter ce que je n’ai pas voulu vous dire en revenant de Janina.

 

– Parlez.

 

– Voilà ce qui s’est passé, Albert ; j’ai été tout naturellement chez le premier banquier de la ville pour prendre des informations ; au premier mot que j’ai dit de l’affaire, avant même que le nom de votre père eût été prononcé :

 

« – Ah ! dit-il, très bien, je devine ce qui vous amène.

 

« – Comment cela, et pourquoi ?

 

« – Parce qu’il y a quinze jours à peine j’ai été interrogé sur le même sujet.

 

« – Par qui ?

 

« – Par un banquier de Paris, mon correspondant.

 

« – Que vous nommez ?

 

« – M. Danglars. »

 

– Lui ! s’écria Albert ; en effet, c’est bien lui qui depuis si longtemps poursuit mon pauvre père de sa haine jalouse ; lui, l’homme prétendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de Morcerf d’être pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage sans raison donnée ; oui, c’est bien cela.

 

– Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d’avance), informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie…

 

– Oh ! oui, si la chose est vraie ! s’écria le jeune homme, il me paiera tout ce que j’ai souffert.

 

– Prenez garde, Morcerf, c’est un homme déjà vieux.

 

– J’aurai égard à son âge comme il a eu égard à l’honneur de ma famille ; s’il en voulait à mon père, que ne frappait-il mon père ? Oh ! non, il a eu peur de se trouver en face d’un homme !

 

– Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir ; Albert, agissez prudemment.

 

– Oh ! n’ayez pas peur ; d’ailleurs, vous m’accompagnerez, Beauchamp, les choses solennelles doivent être traitées devant témoin. Avant la fin de cette journée, si M. Danglars est le coupable, M. Danglars aura cessé de vivre ou je serai mort. Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funérailles à mon honneur !

 

– Eh bien, alors, quand de pareilles résolutions sont prises, Albert, il faut les mettre à exécution à l’instant même. Vous voulez aller chez M. Danglars ? partons. »

 

On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l’hôtel du banquier, on aperçut le phaéton et le domestique de M. Andrea Cavalcanti à la porte.

 

« Ah ! parbleu ! voilà qui va bien, dit Albert avec une voix sombre. Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti. »

 

On annonça le jeune homme au banquier, qui, au nom d’Albert, sachant ce qui s’était passé la veille, fit défendre sa porte. Mais il était trop tard, il avait suivi le laquais ; il entendit l’ordre donné, força la porte et pénétra, suivi de Beauchamp, jusque dans le cabinet du banquier.

 

« Mais, monsieur ! s’écria celui-ci, n’est-on plus maître de recevoir chez soi qui l’on veut, ou qui l’on ne veut pas ? Il me semble que vous vous oubliez étrangement.

 

– Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances, et vous êtes dans une de celles-là, où il faut, sauf lâcheté, je vous offre ce refuge, être chez soi pour certaines personnes du moins.

 

– Alors, que me voulez-vous donc, monsieur ?

 

– Je veux, dit Morcerf, s’approchant sans paraître faire attention à Cavalcanti qui était adossé à la cheminée, je veux vous proposer un rendez-vous dans un coin écarté, où personne ne vous dérangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas davantage ; où, des deux hommes qui se sont rencontrés, il en restera un sous les feuilles. »

 

Danglars pâlit, Calvalcanti fit un mouvement. Albert se retourna vers le jeune homme :

 

« Oh ! mon Dieu ! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte, vous avez le droit d’y être, vous êtes presque de la famille, et je donne de ces sorties de rendez-vous à autant de gens qu’il s’en trouvera pour les accepter. »

 

Cavalcanti regarda d’un air stupéfait Danglars lequel faisant un effort, se leva et s’avança entre les deux jeunes gens. L’attaque d’Albert à Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il espérait que la visite d’Albert avait une autre cause que celle qu’il lui avait supposée d’abord.

 

« Ah çà ! monsieur, dit-il à Albert, si vous venez ici chercher querelle à monsieur parce que je l’ai préféré à vous, je vous préviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi.

 

– Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne m’adresse à M. Cavalcanti que parce qu’il m’a semblé avoir eu un instant l’intention d’intervenir dans notre discussion. Et puis, tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd’hui querelle à tout le monde ; mais soyez tranquille, monsieur Danglars, la priorité vous appartient.

 

– Monsieur, répondit Danglars, pâle de colère et de peur, je vous avertis que lorsque j’ai le malheur de rencontrer sur mon chemin un dogue enragé, je le tue et que, loin de me croire coupable, je pense avoir rendu un service à la société. Or, si vous êtes enragé et que vous tendiez à me mordre, je vous en préviens, je vous tuerai sans pitié. Tiens ! est-ce ma faute, à moi, si votre père est déshonoré ?

 

– Oui, misérable ! s’écria Morcerf, c’est ta faute ! »

 

Danglars fit un pas en arrière.

 

« Ma faute ! à moi, dit-il ; mais vous êtes fou ! Est-ce que je sais l’histoire grecque, moi ? Est-ce que j’ai voyagé dans tous ces pays-là ? Est-ce que c’est moi qui ai conseillé à votre père de vendre les châteaux de Janina ? de trahir…

 

– Silence ! dit Albert d’une voix sourde. Non, ce n’est pas vous qui directement avez fait cet éclat et causé ce malheur, mais c’est vous qui l’avez hypocritement provoqué.

 

– Moi !

 

– Oui, vous ! d’où vient la révélation ?

 

– Mais il me semble que le journal vous l’a dit : de Janina, parbleu !

 

– Qui a écrit à Janina ?

 

– À Janina ?

 

– Oui. Qui a écrit pour demander des renseignements sur mon père ?

 

– Il me semble que tout le monde peut écrire à Janina.

 

– Une seule personne a écrit cependant.

 

– Une seule ?

 

– Oui ! et cette personne, c’est vous.

 

– J’ai écrit, sans doute ; il me semble que lorsqu’on marie sa fille à un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la famille de ce jeune homme ; c’est non seulement un droit, mais encore un devoir.

 

– Vous avez écrit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la réponse qui vous viendrait.

 

– Moi ? Ah ! je vous le jure bien, s’écria Danglars avec une confiance et une sécurité qui venaient encore moins de sa peur peut-être que de l’intérêt qu’il ressentait au fond pour le malheureux jeune homme ; je vous jure que jamais je n’eusse pensé à écrire à Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d’Ali-Pacha, moi ?

 

– Alors quelqu’un vous a donc poussé à écrire ?

 

– Certainement.

 

– On vous a poussé ?

 

– Oui.

 

– Qui cela ?… achevez… dites…

 

– Pardieu ! rien de plus simple, je parlais du passé de votre père, je disais que la source de sa fortune était toujours restée obscure. La personne m’a demandé où votre père avait fait cette fortune. J’ai répondu : « En Grèce. » Alors elle m’a dit : « Eh bien, écrivez à Janina. »

 

– Et qui vous a donné ce conseil ?

 

– Parbleu ! le comte de Monte-Cristo, votre ami.

 

– Le comte de Monte-Cristo vous a dit d’écrire à Janina ?

 

– Oui, et j’ai écrit. Voulez-vous voir ma correspondance ? je vous la montrerai. »

 

Albert et Beauchamp se regardèrent.

 

« Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n’avait point encore pris la parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment ?

 

– Je n’accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je répéterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de dire devant vous.

 

– Et le comte sait quelle réponse vous avez reçue ?

 

– Je la lui ai montrée.

 

– Savait-il que le nom de baptême de mon père était Fernand, et que son nom de famille était Mondego ?

 

– Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n’ai fait là-dedans que ce que tout autre eût fait à ma place, et même peut-être beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette réponse, poussé par M. de Monte-Cristo, votre père est venu me demander ma fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir, j’ai refusé, j’ai refusé net, c’est vrai, mais sans explication, sans éclat. En effet, pourquoi aurais-je fait un éclat ? En quoi l’honneur ou le déshonneur de M. de Morcerf m’importe-t-il ? Cela ne faisait ni hausser ni baisser la rente. »

 

Albert sentit la rougeur lui monter au front ; il n’y avait plus de doute, Danglars se défendait avec la bassesse, mais avec l’assurance d’un homme qui dit, sinon toute la vérité, du moins une partie de la vérité, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur. D’ailleurs, que cherchait Morcerf ? ce n’était pas le plus ou moins de culpabilité de Danglars ou de Monte-Cristo, c’était un homme qui répondît de l’offense légère ou grave, c’était un homme qui se battît, et il était évident que Danglars ne se battrait pas.

 

Et puis, chacune des choses oubliées ou inaperçues redevenait visible à ses yeux ou présente à son souvenir. Monte-Cristo savait tout, puisqu’il avait acheté la fille d’Ali-Pacha, or, sachant tout, il avait conseillé à Danglars d’écrire à Janina. Cette réponse connue, il avait accédé au désir manifesté par Albert d’être présenté à Haydée ; une fois devant elle, il avait laissé l’entretien tomber sur la mort d’Ali, ne s’opposant pas au récit d’Haydée (mais ayant sans doute donné à la jeune fille dans les quelques mots romaïques qu’il avait prononcés des instructions qui n’avaient point permis à Morcerf de reconnaître son père) ; d’ailleurs n’avait-il pas prié Morcerf de ne pas prononcer le nom de son père devant Haydée ? Enfin il avait mené Albert en Normandie au moment où il savait que le grand éclat devait se faire. Il n’y avait pas à en douter, tout cela était un calcul, et, sans aucun doute, Monte-Cristo s’entendait avec les ennemis de son père.

 

Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses idées.

 

« Vous avez raison, dit celui-ci ; M. Danglars n’est, dans ce qui est arrivé, que pour la partie brutale et matérielle ; c’est à M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication. »

 

Albert se retourna.

 

« Monsieur, dit-il à Danglars, vous comprenez que je ne prends pas encore de vous un congé définitif ; il me reste à savoir si vos inculpations sont justes, et je vais de ce pas m’en assurer chez M. le comte de Monte-Cristo. »

 

Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paraître autrement s’occuper de Cavalcanti.

 

Danglars les reconduisit jusqu’à la porte, et, à la porte, renouvela à Albert l’assurance qu’aucun motif de haine personnel ne l’animait contre M. le comte de Morcerf.

 

LXXXVIII.

L’insulte.

 

À la porte du banquier, Beauchamp arrêta Morcerf.

 

« Écoutez, lui dit-il, tout à l’heure je vous ai dit, chez M. Danglars, que c’était à M. de Monte-Cristo que vous deviez demander une explication ?

 

– Oui, et nous allons chez lui.

 

– Un instant, Morcerf ; avant d’aller chez le comte, réfléchissez.

 

– À quoi voulez-vous que je réfléchisse ?

 

– À la gravité de la démarche.

 

– Est-elle plus grave que d’aller chez M. Danglars ? Oui ; M. Danglars était un homme d’argent, et vous le savez, les hommes d’argent savent trop le capital qu’ils risquent pour se battre facilement. L’autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence du moins ; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de rencontrer le bravo ?

 

– Je ne crains qu’une chose, c’est de trouver un homme qui ne se batte pas.

 

– Oh ! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-là se battra. J’ai même peur d’une chose, c’est qu’il ne se batte trop bien ; prenez garde !

 

– Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c’est ce que je demande ; et ce qui peut m’arriver de plus heureux, c’est d’être tué pour mon père : cela nous sauvera tous.

 

– Votre mère en mourra !

 

– Pauvre mère ! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le sais bien ; mais mieux vaut qu’elle meure de cela que de mourir de honte.

 

– Vous êtes bien décidé, Albert ?

 

– Oui.

 

– Allez donc ! Mais croyez-vous que nous le trouvions ?

 

– Il devait revenir quelques heures après moi, et certainement il sera revenu. »

 

Ils montèrent, et se firent conduire avenue des Champs-Élysées, n°30.

 

Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que cette affaire, sortant des règles ordinaires, lui permettait de s’écarter de l’étiquette du duel.

 

Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte, que Beauchamp n’avait autre chose à faire qu’à se prêter à toutes ses volontés : il céda donc à Morcerf et se contenta de le suivre.

 

Albert ne fit qu’un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut Baptistin qui le reçut.

 

Le comte venait d’arriver effectivement, mais il était au bain, et avait défendu de recevoir qui que ce fût au monde.

 

« Mais, après le bain ? demanda Morcerf.

 

Monsieur dînera.

 

Et après le dîner ?

 

Monsieur dormira une heure.

 

Ensuite ?

 

Ensuite il ira à l’Opéra.

 

– Vous en êtes sûr ? demanda Albert.

 

– Parfaitement sûr ; monsieur a commandé ses chevaux pour huit heures précises.

 

– Fort bien, répliqua Albert ; voilà tout ce que je voulais savoir. »

 

Puis, se retournant vers Beauchamp :

 

« Si vous avez quelque chose à faire, Beauchamp, faites-le tout de suite ; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le à demain. Vous comprenez que je compte sur vous pour aller à l’Opéra. Si vous le pouvez, amenez-moi Château-Renaud. »

 

Beauchamp profita de la permission et quitta Albert après lui avoir promis de le venir prendre à huit heures moins un quart.

 

Rentré chez lui, Albert prévint Franz, Debray et Morrel du désir qu’il avait de les voir le soir même à l’Opéra.

 

Puis il alla visiter sa mère, qui, depuis les événements de la veille, avait fait défendre sa porte et gardait la chambre. Il la trouva au lit, écrasée par la douleur de cette humiliation publique.

 

La vue d’Albert produisit sur Mercédès l’effet qu’on en pouvait attendre ; elle serra la main de son fils et éclata en sanglots. Cependant ces larmes la soulagèrent.

 

Albert demeura un instant debout et muet près du visage de sa mère. On voyait à sa mine pâle et à ses sourcils froncés que sa résolution de vengeance s’émoussait de plus en plus dans son cœur.

 

« Ma mère, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque ennemi à M. de Morcerf ? »

 

Mercédès tressaillit ; elle avait remarqué que le jeune homme n’avait pas dit : à mon père.

 

« Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont beaucoup d’ennemis qu’ils ne connaissent point. D’ailleurs, les ennemis qu’on connaît ne sont point, vous le savez, les plus dangereux.

 

– Oui, je sais cela, aussi j’en appelle à toute votre perspicacité. Ma mère, vous êtes une femme si supérieure que rien ne vous échappe, à vous !

 

– Pourquoi me dites-vous cela ?

 

– Parce que vous aviez remarqué, par exemple, que le soir du bal que nous avons donné, M. de Monte-Cristo n’avait rien voulu prendre chez nous. »

 

Mercédès se soulevant toute tremblante sur son bras brûlé par la fièvre :

 

« M. de Monte-Cristo ! s’écria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il avec la question que vous me faites ?

 

– Vous le savez, ma mère, M. de Monte-Cristo est presque un homme d’Orient, et les Orientaux, pour conserver toute liberté de vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis.

 

– M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous Albert ? reprit Mercédès en devenant plus pâle que le drap qui la couvrait. Qui vous a dit cela ? pourquoi ? Vous êtes fou, Albert. M. de Monte-Cristo n’a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo vous a sauvé la vie, c’est vous-même qui nous l’avez présenté. Oh ! je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille idée, écartez-la, et si j’ai une recommandation à vous faire, je dirai plus, si j’ai une prière à vous adresser, tenez-vous bien avec lui.

 

– Ma mère, répliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous avez vos raisons pour me dire de ménager cet homme.

 

– Moi ! s’écria Mercédès, rougissant avec la même rapidité qu’elle avait pâli, et redevenant presque aussitôt plus pâle encore qu’auparavant.

 

– Oui, sans doute, et cette raison, n’est-ce pas, reprit Albert, est que cet homme ne peut nous faire du mal ? »

 

Mercédès frissonna ; et attachant sur son fils un regard scrutateur :

 

« Vous me parlez étrangement, dit-elle à Albert, et vous avez de singulières préventions, ce me semble. Que vous a donc fait le comte ? Il y a trois jours vous étiez avec lui en Normandie ; il y a trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-même comme votre meilleur ami. »

 

Un sourire ironique effleura les lèvres d’Albert. Mercédès vit ce sourire, et avec son double instinct de femme et de mère elle devina tout ; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et ses frémissements.

 

Albert laissa tomber la conversation ; au bout d’un instant la comtesse la renoua.

 

« Vous veniez me demander comment j’allais, dit-elle, je vous répondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie ; j’ai besoin de n’être pas seule.

 

– Ma mère, dit le jeune homme, je serais à vos ordres, et vous savez avec quel bonheur, si une affaire pressée et importante ne me forçait à vous quitter toute la soirée.

 

– Ah ! fort bien, répondit Mercédès avec un soupir ; allez, Albert, je ne veux point vous rendre esclave de votre piété filiale. »

 

Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mère et sortit. À peine le jeune homme eut-il refermé la porte que Mercédès fit appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert partout où il irait dans la soirée, et de lui en venir rendre compte à l’instant même.

 

Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu’elle fût, se fit habiller pour être prête à tout événement.

 

La mission donnée au laquais n’était pas difficile à exécuter. Albert rentra chez lui et s’habilla avec une sorte de recherche sévère. À huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva : il avait vu Château-Renaud, lequel avait promis de se trouver à l’orchestre avant le lever du rideau.

 

Tous deux montèrent dans le coupé d’Albert, qui n’ayant aucune raison de cacher où il allait, dit tout haut :

 

« À l’Opéra ! »

 

Dans son impatience, il avait devancé le lever du rideau. Château-Renaud était à sa stalle : prévenu de tout par Beauchamp, Albert n’avait aucune explication à lui donner. La conduite de ce fils cherchant à venger son père était si simple, que Château-Renaud ne tenta en rien de le dissuader, et se contenta de lui renouveler l’assurance qu’il était à sa disposition.

 

Debray n’était pas encore arrivé, mais Albert savait qu’il manquait rarement une représentation de l’Opéra. Albert erra dans le théâtre jusqu’au lever du rideau. Il espérait rencontrer Monte-Cristo, soit dans le couloir, soit dans l’escalier. La sonnette l’appela à sa place, et il vint s’asseoir à l’orchestre, entre Château-Renaud et Beauchamp.

 

Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d’entre-colonnes qui, pendant tout le premier acte, semblait s’obstiner à rester fermée.

 

Enfin, comme Albert, pour la centième fois, interrogeait sa montre, au commencement du deuxième acte, la porte de la loge s’ouvrit, et Monte-Cristo, vêtu de noir, entra et s’appuya à la rampe pour regarder dans la salle ; Morrel le suivait, cherchant des yeux sa sœur et son beau-frère. Il les aperçut dans une loge du second rang, et leur fit signe.

 

Le comte, en jetant son coup d’œil circulaire dans la salle, aperçut une tête pâle et des yeux étincelants qui semblaient attirer avidement ses regards ; il reconnut bien Albert, mais l’expression qu’il remarqua sur ce visage bouleversé lui conseilla sans doute de ne point l’avoir remarqué. Sans faire donc aucun mouvement qui décelât sa pensée, il s’assit, tira sa jumelle de son étui, et lorgna d’un autre côté.

 

Mais, sans paraître voir Albert, le comte ne le perdait pas de vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son coup d’œil infaillible et sûr suivit le jeune homme sortant de l’orchestre et accompagné de ses deux amis.

 

Puis, la même tête reparut aux carreaux d’une première loge, en face de la sienne. Le comte sentait venir à lui la tempête, et lorsqu’il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge, quoiqu’il parlât en ce moment même à Morrel avec son visage le plus riant, le comte savait à quoi s’en tenir, et il s’était préparé à tout.

 

La porte s’ouvrit.

 

Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperçut Albert, livide et tremblant ; derrière lui étaient Beauchamp et Château-Renaud.

 

« Tiens ! s’écria-t-il avec cette bienveillante politesse qui distinguait d’habitude son salut des banales civilités du monde, voilà mon cavalier arrivé au but ! Bonsoir, monsieur de Morcerf. »

 

Et le visage de cet homme, si singulièrement maître de lui-même, exprimait la plus parfaite cordialité.

 

Morrel alors se rappela seulement la lettre qu’il avait reçue du vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le priait de se trouver à l’Opéra ; et il comprit qu’il allait se passer quelque chose de terrible.

 

« Nous ne venons point ici pour échanger d’hypocrites politesses ou de faux-semblants d’amitié, dit le jeune homme ; nous venons vous demander une explication, monsieur le comte. »

 

La voix tremblante du jeune homme avait peine à passer entre ses dents serrées.

 

« Une explication à l’Opéra ? dit le comte avec ce ton si calme et avec ce coup d’œil si pénétrant, qu’on reconnaît à ce double caractère l’homme éternellement sûr de lui-même. Si peu familier que je sois avec les habitudes parisiennes, je n’aurais pas cru, monsieur, que ce fût là que les explications se demandaient.

 

– Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert, lorsqu’on ne peut pénétrer jusqu’à eux sous prétexte qu’ils sont au bain, à table ou au lit, il faut bien s’adresser là où on les rencontre.

 

– Je ne suis pas difficile à rencontrer, dit Monte-Cristo, car hier encore, monsieur, si j’ai bonne mémoire, vous étiez chez moi.

 

– Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tête s’embarrassait, j’étais chez vous parce que j’ignorais qui vous étiez. »

 

Et en prononçant ces paroles, Albert avait élevé la voix de manière à ce que les personnes placées dans les loges voisines l’entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir. Aussi les personnes des loges se retournèrent-elles, et celles du couloir s’arrêtèrent-elles derrière Beauchamp et Château-Renaud au bruit de cette altercation.

 

« D’où sortez-vous donc, monsieur ? dit Monte-Cristo sans la moindre émotion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens.

 

– Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je parvienne à vous faire comprendre que je veux m’en venger, je serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux.

 

– Monsieur, je ne vous comprends point, répliqua Monte-Cristo, et, quand même je vous comprendrais, vous n’en parleriez encore que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le droit d’y élever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur ! »

 

Et Monte-Cristo montra la porte à Albert avec un geste admirable de commandement.

 

« Ah ! je vous en ferai bien sortir, de chez vous ! reprit Albert en froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne perdait pas de vue.

 

– Bien, bien ! dit flegmatiquement Monte-Cristo ; vous me cherchez querelle, monsieur ; je vois cela ; mais un conseil, vicomte, et retenez-le bien : c’est une coutume mauvaise que de faire du bruit en provoquant. Le bruit ne va pas à tout le monde, monsieur de Morcerf. »

 

À ce nom, un murmure d’étonnement passa comme un frisson parmi les auditeurs de cette scène. Depuis la veille le nom de Morcerf était dans toutes les bouches.

 

Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l’allusion, et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte ; mais Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et Château-Renaud, craignant que la scène ne dépassât la limite d’une provocation, le retenaient par-derrière.

 

Mais Monte-Cristo, sans se lever, en inclinant sa chaise, étendit la main seulement, et saisissant entre les doigts crispés du jeune homme le gant humide et écrasé :

 

« Monsieur, dit-il avec un accent terrible, je tiens votre gant pour jeté, et je vous l’enverrai roulé autour d’une balle. Maintenant, sortez de chez moi, ou j’appelle mes domestiques et je vous fais jeter à la porte. »

 

Ivre, effaré, les yeux sanglants, Albert fit deux pas en arrière.

 

Morrel en profita pour refermer la porte.

 

Monte-Cristo reprit sa jumelle et se remit à lorgner, comme si rien d’extraordinaire ne venait de se passer.

 

Cet homme avait un cœur de bronze et un visage de marbre. Morrel se pencha à son oreille.

 

« Que lui avez-vous fait ? dit-il.

 

– Moi ? rien, personnellement du moins, dit Monte-Cristo.

 

– Cependant cette scène étrange doit avoir une cause ?

 

– L’aventure du comte de Morcerf exaspère le malheureux jeune homme.

 

– Y êtes-vous pour quelque chose ?

 

– C’est par Haydée que la Chambre a été instruite de la trahison de son père.

 

– En effet, dit Morrel, on m’a dit, mais je n’avais pas voulu le croire, que cette esclave grecque que j’ai vue avec vous ici, dans cette loge même, était la fille d’Ali-Pacha.

 

– C’est la vérité, cependant.

 

– Oh ! mon Dieu ! dit Morrel, je comprends tout alors, et cette scène était préméditée.

 

– Comment cela ?

 

– Oui, Albert m’a écrit de me trouver ce soir à l’opéra ; c’était pour me rendre témoin de l’insulte qu’il voulait vous faire.

 

– Probablement, dit Monte-Cristo avec son imperturbable tranquillité.

 

– Mais que ferez-vous de lui ?

 

– De qui ?

 

– D’Albert !

 

– D’Albert ? reprit Monte-Cristo du même ton, ce que j’en ferai, Maximilien ? Aussi vrai que vous êtes ici et que je vous serre la main, je le tuerai demain avant dix heures du matin. Voilà ce que j’en ferai. »

 

Morrel, à son tour, prit la main de Monte-Cristo dans les deux siennes, et il frémit en sentant cette main froide et calme.

 

« Ah ! comte, dit-il, son père l’aime tant !

 

– Ne me dites pas ces choses-là ! s’écria Monte-Cristo avec le premier mouvement de colère qu’il eût paru éprouver ; je le ferais souffrir ! »

 

Morrel, stupéfait, laissa tomber la main de Monte-Cristo.

 

« Comte ! comte ! dit-il.

 

– Cher Maximilien, interrompit le comte, écoutez de quelle adorable façon Duprez chante cette phrase : Ô Mathilde ! idole de mon âme. Tenez, j’ai deviné le premier Duprez à Naples et j’ai applaudi le premier. Bravo ! bravo ! »

 

Morrel comprit qu’il n’y avait plus rien à dire, et il attendit.

 

La toile, qui s’était levée à la fin de la scène d’Albert, retomba presque aussitôt. On frappa à la porte.

 

« Entrez », dit Monte-Cristo sans que sa voix décelât la moindre émotion.

 

Beauchamp parut.

 

« Bonsoir, monsieur Beauchamp, dit Monte-Cristo, comme s’il voyait le journaliste pour la première fois de la soirée ; asseyez-vous donc. »

 

Beauchamp salua, entra et s’assit.

 

« Monsieur dit-il à Monte-Cristo, j’accompagnais tout à l’heure, comme vous avez pu le voir, M. de Morcerf.

 

– Ce qui veut dire, reprit Monte-Cristo en riant, que vous venez probablement de dîner ensemble. Je suis heureux de voir, monsieur Beauchamp, que vous êtes plus sobre que lui.

 

– Monsieur, dit Beauchamp, Albert a eu, j’en conviens, le tort de s’emporter, et je viens pour mon propre compte vous faire des excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes, entendez-vous, monsieur le comte, je viens vous dire que je vous crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina ; puis j’ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque. »

 

Monte-Cristo fit de la lèvre et des yeux un petit geste qui commandait le silence.

 

« Allons ! ajouta-t-il en riant, voilà toutes mes espérances détruites.

 

– Comment cela ? demanda Beauchamp.

 

– Sans doute, vous vous empressez de me faire une réputation d’excentricité : je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Lord Ruthwen ; puis, le moment de me voir excentrique passé, vous gâtez votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me voulez commun, vulgaire ; vous me demandez des explications enfin. Allons donc ! monsieur Beauchamp, vous voulez rire.

 

– Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions où la probité commande…

 

– Monsieur Beauchamp, interrompit l’homme étrange, ce qui commande à M. le comte de Monte-Cristo, c’est M. le comte de Monte-Cristo. Ainsi donc pas un mot de tout cela, s’il vous plaît. Je fais ce que je veux, monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c’est toujours fort bien fait.

 

– Monsieur, répondit le jeune homme, on ne paie pas d’honnêtes gens avec cette monnaie ; il faut des garanties à l’honneur.

 

– Monsieur, je suis une garantie vivante reprit Monte-Cristo impassible, mais dont les yeux s’enflammaient d’éclairs menaçants. Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie de verser, voilà notre garantie mutuelle. Reportez cette réponse au vicomte, et dites-lui que demain, avant dix heures, j’aurai vu la couleur du sien.

 

– Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu’à fixer les arrangements du combat.

 

– Cela m’est parfaitement indifférent, monsieur dit le comte de Monte-Cristo ; il était donc inutile de venir me déranger au spectacle pour si peu de chose. En France, on se bat à l’épée ou au pistolet, aux colonies, on prend la carabine, en Arabie, on a le poignard. Dites à votre client que, quoique insulté pour être excentrique jusqu’au bout, je lui laisse le choix des armes, et que j’accepterai tout sans discussion, sans conteste ; tout, entendez-vous bien ? tout, même le combat par voie du sort, ce qui est toujours stupide. Mais moi, c’est autre chose : je suis sûr de gagner.

 

– Sûr de gagner ! répéta Beauchamp en regardant le comte d’un œil effaré.

 

– Eh ! certainement, dit Monte-Cristo en haussant légèrement les épaules. Sans cela je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le tuerai, il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez moi, indiquez-moi l’arme et l’heure ; je n’aime pas à me faire attendre.

 

– Au pistolet, à huit heures du matin au bois de Vincennes, dit Beauchamp, décontenancé ne sachant pas s’il avait affaire à un fanfaron outrecuidant ou à un être surnaturel.

 

– C’est bien, monsieur, dit Monte-Cristo. Maintenant que tout est réglé, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites à votre ami Albert de ne pas revenir ce soir : il se ferait tort avec toutes ses brutalités de mauvais goût. Qu’il rentre et qu’il dorme. »

 

Beauchamp sortit tout étonné.

 

« Maintenant, dit Monte-Cristo en se retournant vers Morrel, je compte sur vous, n’est-ce pas ?

 

– Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi, comte ; cependant…

 

– Quoi ?

 

– Il serait important, comte, que je connusse la véritable cause…

 

– C’est-à-dire, que vous me refusez ?

 

– La véritable cause, Morrel ? dit le comte ; ce jeune homme lui-même marche en aveugle et ne la connaît pas. La véritable cause, elle n’est connue que de moi et de Dieu ; mais je vous donne ma parole d’honneur, Morrel, que Dieu, qui la connaît, sera pour nous.

 

– Cela suffit, comte, dit Morrel. Quel est votre second témoin ?

 

– Je ne connais personne à Paris à qui je veuille faire cet honneur, que vous, Morrel, et votre beau-frère Emmanuel. Croyez-vous qu’Emmanuel veuille me rendre ce service à moi comte.

 

– Bien ! c’est tout ce qu’il me faut. Demain, à sept heures du matin chez moi, n’est-ce pas ?

 

– Nous y serons.

 

– Chut ! voici la toile qui se lève, écoutons. J’ai l’habitude de ne pas perdre une note de cet opéra ; c’est une si adorable musique que celle de Guillaume Tell ! »

 

LXXXIX.

La nuit.

 

M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez eût chanté son fameux Suivez-moi ! et alors seulement il se leva et sortit.

 

À la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d’être chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin à sept heures précises. Puis il monta dans son coupé, toujours calme et souriant. Cinq minutes après il était chez lui. Seulement il eût fallu ne pas connaître le comte pour se laisser tromper à l’expression avec laquelle il dit en entrant à Ali :

 

« Ali, mes pistolets à crosse d’ivoire ! »

 

Ali apporta la boîte à son maître, et celui-ci se mit à examiner ces armes avec une sollicitude bien naturelle à un homme qui va confier sa vie à un peu de fer et de plomb. C’étaient des pistolets particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour tirer à la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour chasser la balle, et de la chambre à côté on n’aurait pas pu se douter que le comte, comme on dit en termes de tir, était occupé à s’entretenir la main.

 

Il en était à emboîter l’arme dans sa main, et à chercher le point de mire sur une petite plaque de tôle qui lui servait de cible, lorsque la porte de son cabinet s’ouvrit et que Baptistin entra.

 

Mais, avant même qu’il eût ouvert la bouche, le comte aperçut dans la porte, demeurée ouverte, une femme voilée, debout, dans la pénombre de la pièce voisine, et qui avait suivi Baptistin.

 

Elle avait aperçu le comte le pistolet à la main, elle voyait deux épées sur une table, elle s’élança.

 

Baptistin consultait son maître du regard. Le comte fit un signe, Baptistin sortit, et referma la porte derrière lui.

 

« Qui êtes-vous, madame ? » dit le comte à la femme voilée.

 

L’inconnue jeta un regard autour d’elle pour s’assurer qu’elle était bien seule, puis s’inclinant comme si elle eût voulu s’agenouiller, et joignant les mains avec accent du désespoir :

 

« Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils ! »

 

Le comte fit un pas en arrière, jeta un faible cri et laissa tomber l’arme qu’il tenait.

 

« Quel nom avez-vous prononcé, là, madame de Morcerf ? dit-il.

 

– Le vôtre ! s’écria-t-elle en rejetant son voile, le vôtre que seule, peut-être, je n’ai pas oublié. Edmond, ce n’est pas Mme de Morcerf qui vient à vous, c’est Mercédès.

 

– Mercédès est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais plus personne de ce nom.

 

– Mercédès vit, monsieur, et Mercédès se souvient, car seule elle vous a reconnu lorsqu’elle vous a vu, et même sans vous voir, à votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix ; et depuis ce temps elle vous suit pas à pas, elle vous surveille, elle vous redoute, et elle n’a pas eu besoin, elle, de chercher la main d’où partait le coup qui frappait M. de Morcerf.

 

– Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une ironie amère ; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos noms, rappelons-nous-les tous. »

 

Et Monte-Cristo avait prononcé ce nom de Fernand avec une telle expression de haine, que Mercédès sentit le frisson de l’effroi courir par tout son corps.

 

« Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompée ! s’écria Mercédès, et que j’ai raison de vous dire : Épargnez mon fils !

 

– Et qui vous a dit, madame, que j’en voulais à votre fils ?

 

– Personne, mon Dieu ! mais une mère est douée de la double vue. J’ai tout deviné ; je l’ai suivi ce soir à l’Opéra, et, cachée dans une baignoire, j’ai tout vu.

 

– Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils de Fernand m’a insulté publiquement ? dit Monte-Cristo avec un calme terrible.

 

– Oh ! par pitié !

 

– Vous avez vu continua le comte, qu’il m’eût jeté son gant à la figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui eût arrêté le bras.

 

– Écoutez-moi. Mon fils vous a deviné aussi, lui ; il vous attribue les malheurs qui frappent son père.

 

– Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez : ce ne sont point des malheurs, c’est un châtiment. Ce n’est pas moi qui frappe M. de Morcerf, c’est la Providence qui le punit.

 

– Et pourquoi vous substituez-vous à la Providence ? s’écria Mercédès. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie ? Que vous importent, à vous, Edmond, Janina et son vizir ? Quel tort vous a fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin ?

 

– Aussi, madame, répondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne me regarde point, vous avez raison, et si j’ai juré de me venger, ce n’est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf : c’est du pécheur Fernand, mari de la Catalane Mercédès.

 

– Ah ! monsieur ! s’écria la comtesse, quelle terrible vengeance pour une faute que la fatalité m’a fait commettre ! Car la coupable, c’est moi, Edmond, et si vous avez à vous venger de quelqu’un, c’est de moi, qui ai manqué de force contre votre absence et mon isolement.

 

– Mais, s’écria Monte-Cristo pourquoi étais-je absent ? pourquoi étiez-vous isolée ?

 

– Parce qu’on vous a arrêté, Edmond, parce que vous étiez prisonnier.

 

– Et pourquoi étais-je arrêté ? pourquoi étais-je prisonnier ?

 

– Je l’ignore, dit Mercédès.

 

– Oui, vous l’ignorez, madame, je l’espère du moins. Eh bien, je vais vous le dire, moi. J’étais arrêté, j’étais prisonnier, parce que sous la tonnelle de la Réserve, la veille même du jour où je devais vous épouser, un homme, nommé Danglars, avait écrit cette lettre que le pêcheur Fernand se chargea lui-même de mettre à la poste. »

 

Et Monte-Cristo, allant à un secrétaire, ouvrit un tiroir où il prit un papier qui avait perdu sa couleur première, et dont l’encre était devenue couleur de rouille, qu’il mit sous les yeux de Mercédès.

 

C’était la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour où il avait payé les deux cent mille francs à M. de Boville, le comte de Monte-Cristo, déguisé en mandataire de la maison Thomson et French, avait soustraite au dossier d’Edmond Dantès.

 

Mercédès lut avec effroi les lignes suivantes :

 

« Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire Le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé par Murat d’une lettre pour l’usurpateur, et, par l’usurpateur, d’une lettre pour le comité bonapartiste de Paris.

 

« On aura la preuve de ce crime en l’arrêtant, car on trouvera cette lettre, ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon. »

 

« Oh ! mon Dieu ! fit Mercédès en passant la main sur son front mouillé de sueur ; et cette lettre…

 

– Je l’ai achetée deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo ; mais c’est bon marché encore, puisqu’elle me permet aujourd’hui de me disculper à vos yeux.

 

– Et le résultat de cette lettre ?

 

– Vous le savez, madame, a été mon arrestation ; mais ce que vous ne savez pas, madame, c’est le temps qu’elle a duré, cette arrestation. Ce que vous ne savez pas, c’est que je suis resté quatorze ans à un quart de lieue de vous, dans un cachot du château d’If. Ce que vous ne savez pas, c’est que chaque jour de ces quatorze ans j’ai renouvelé le vœu de vengeance que j’avais fait le premier jour, et cependant j’ignorais que vous aviez épousé Fernand, mon dénonciateur, et que mon père était mort, et mort de faim !

 

– Juste Dieu ! s’écria Mercédès chancelante.

 

– Mais voilà ce que j’ai su en sortant de prison, quatorze ans après y être entré, et voilà ce qui fait que, sur Mercédès vivante et sur mon père mort, j’ai juré de me venger de Fernand, et… et je me venge.

 

– Et vous êtes sûr que le malheureux Fernand a fait cela ?

 

– Sur mon âme, madame, et il l’a fait comme je vous le dis ; d’ailleurs ce n’est pas beaucoup plus odieux que d’avoir, Français d’adoption, passé aux Anglais ! Espagnol de naissance, avoir combattu contre les Espagnols ; stipendiaire d’Ali, trahi et assassiné Ali. En face de pareilles choses, qu’était-ce que la lettre que vous venez de lire ? une mystification galante que doit pardonner, je l’avoue et le comprends, la femme qui a épousé cet homme, mais que ne pardonne pas l’amant qui devait l’épouser. Eh bien, les Français ne se sont pas vengés du traître, les Espagnols n’ont pas fusillé le traître, Ali, couché dans sa tombe, a laissé impuni le traître ; mais moi, trahi, assassiné, jeté aussi dans une tombe, je suis sorti de cette tombe par la grâce de Dieu, je dois à Dieu de me venger ; il m’envoie pour cela, et me voici. »

 

La pauvre femme laissa retomber sa tête entre ses mains ; ses jambes plièrent sous elle, et elle tomba à genoux.

 

« Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime encore ! »

 

La dignité de l’épouse arrêta l’élan de l’amante et de la mère. Son front s’inclina presque à toucher le tapis. Le comte s’élança au-devant d’elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle put, à travers ses larmes, regarder le mâle visage de Monte-Cristo, sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un caractère menaçant.

 

« Que je n’écrase pas cette race maudite ! murmura-t-il ; que je désobéisse à Dieu, qui m’a suscité pour sa punition ! impossible, madame, impossible !

 

– Edmond, dit la pauvre mère, essayant de tous les moyens : mon Dieu ! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m’appelez-vous pas Mercédès ?

 

– Mercédès, répéta Monte-Cristo, Mercédès ! Eh bien ! oui, vous avez raison, ce nom m’est doux encore à prononcer, et voilà la première fois, depuis bien longtemps, qu’il retentit si clairement au sortir de mes lèvres. Ô Mercédès, votre nom, je l’ai prononcé avec les soupirs de la mélancolie, avec les gémissements de la douleur, avec le râle du désespoir ; je l’ai prononcé, glacé par le froid, accroupi sur la paille de mon cachot ; je l’ai prononcé, dévoré par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison. Mercédès, il faut que je me venge, car quatorze ans j’ai souffert, quatorze ans j’ai pleuré, j’ai maudit ; maintenant, je vous le dis, Mercédès, il faut que je me venge ! »

 

Et le comte, tremblant de céder aux prières de celle qu’il avait tant aimée, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.

 

« Vengez-vous, Edmond ! s’écria la pauvre mère, mais vengez-vous sur les coupables ; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne vous vengez pas sur mon fils !

 

– Il est écrit dans le Livre saint, répondit Monte-Cristo : « Les fautes des pères retomberont sur les enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération. » Puisque Dieu a dicté ces propres paroles à son prophète, pourquoi serais-je meilleur que Dieu ?

 

– Parce que Dieu a le temps et l’éternité, ces deux choses qui échappent aux hommes. »

 

Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait à un rugissement, et saisit ses beaux cheveux à pleines mains.

 

« Edmond, continua Mercédès, les bras tendus vers le comte, Edmond, depuis que je vous connais j’ai adoré votre nom, j’ai respecté votre mémoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas à tenir cette image noble et pure reflétée sans cesse dans le miroir de mon cœur. Edmond, si vous saviez toutes les prières que j’ai adressées pour vous à Dieu, tant que je vous ai espéré vivant et depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hélas ! Je croyais votre cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour ; je croyais votre corps précipité au fond de quelqu’un de ces abîmes où les geôliers laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais ! Moi, que pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer ? Écoutez-moi ; pendant dix ans j’ai fait chaque nuit le même rêve. On a dit que vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d’un prisonnier que vous vous étiez glissé dans le suaire d’un mort et qu’alors on avait lancé le cadavre vivant du haut en bas du château d’If ; et que le cri que vous aviez poussé en vous brisant sur les rochers avait seul révélé la substitution à vos ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le jure sur la tête de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond, pendant dix ans j’ai vu chaque nuit des hommes qui balançaient quelque chose d’informe et d’inconnu au haut d’un rocher ; pendant dix ans j’ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m’a réveillée frissonnante et glacée. Et moi aussi, Edmond, oh ! croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh ! oui, moi aussi, j’ai bien souffert.

 

– Avez-vous senti mourir votre père en votre absence ? s’écria Monte-Cristo enfonçant ses mains dans ses cheveux ; avez-vous vu la femme que vous aimiez tendre sa main à votre rival, tandis que vous râliez au fond du gouffre ?…

 

– Non, interrompit Mercédès ; mais j’ai vu celui que j’aimais prêt à devenir le meurtrier de mon fils ! »

 

Mercédès prononça ces paroles avec une douleur si puissante, avec un accent si désespéré, qu’à ces paroles et à cet accent un sanglot déchira la gorge du comte.

 

Le lion était dompté ; le vengeur était vaincu.

 

« Que demandez-vous ? dit-il ; que votre fils vive ? eh bien, il vivra ! »

 

Mercédès jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupières de Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitôt, car sans doute Dieu avait envoyé quelque ange pour les recueillir, bien autrement précieuses qu’elles étaient aux yeux du Seigneur que les plus riches perles de Gusarate et d’Ophir.

 

« Oh ! s’écria-t-elle en saisissant la main du comte et en la portant à ses lèvres, oh ! merci, merci, Edmond ! te voilà bien tel que je t’ai toujours rêvé, tel que je t’ai toujours aimé. Oh ! maintenant je puis le dire.

 

– D’autant mieux, répondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond n’aura pas longtemps à être aimé par vous. Le mort va rentrer dans la tombe, le fantôme va rentrer dans la nuit.

 

– Que dites-vous, Edmond ?

 

– Je dis que puisque vous l’ordonnez, Mercédès, il faut mourir.

 

– Mourir ! et qui est-ce qui dit cela ? Qui parle de mourir ? d’où vous reviennent ces idées de mort ?

 

– Vous ne supposez pas qu’outragé publiquement, en face de toute une salle, en présence de vos amis et de ceux de votre fils, provoqué par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d’une victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j’aie un instant le désir de vivre. Ce que j’ai le plus aimé après vous, Mercédès, c’est moi-même, c’est-à-dire ma dignité, c’est-à-dire cette force qui me rendait supérieur aux autres hommes ; cette force, c’était ma vie. D’un mot vous la brisez. Je meurs.

 

– Mais ce duel n’aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez.

 

– Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo, seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la terre, ce sera le mien qui coulera. »

 

Mercédès poussa un grand cri et s’élança vers Monte-Cristo ; mais tout à coup elle s’arrêta.

 

« Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie à lui du plus profond de mon cœur. En attendant son appui, je me repose sur votre parole. Vous avez dit que mon fils vivrait ; il vivra, n’est-ce pas ?

 

– Il vivra, oui, madame », dit Monte-Cristo, étonné que, sans autre exclamation, sans autre surprise, Mercédès eût accepté l’héroïque sacrifice qu’il lui faisait.

 

Mercédès tendit la main au comte.

 

« Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c’est beau de votre part, comme c’est grand ce que vous venez de faire là, comme c’est sublime d’avoir eu pitié d’une pauvre femme qui s’offrait à vous avec toutes les chances contraires à ses espérances ! Hélas ! je suis vieillie par les chagrins plus encore que par l’âge, et je ne puis même plus rappeler à mon Edmond par un sourire, par un regard, cette Mercédès qu’autrefois il a passé tant d’heures à contempler. Ah ! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit que, moi aussi, j’avais bien souffert ; je vous le répète, cela est bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule joie, sans conserver une seule espérance, mais cela prouve que tout n’est point fini sur la terre. Non ! tout n’est pas fini, je le sens à ce qui me reste encore dans le cœur. Oh ! je vous le répète, Edmond, c’est beau, c’est grand, c’est sublime de pardonner comme vous venez de le faire !

 

– Vous dites cela, Mercédès ; et que diriez-vous donc si vous saviez l’étendue du sacrifice que je vous fais ? Supposez que le Maître suprême, après avoir créé le monde, après avoir fertilisé le chaos, se fût arrêté au tiers de la création pour épargner à un ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de ses yeux immortels ; supposez qu’après avoir tout préparé, tout pétri, tout fécondé, au moment d’admirer son œuvre, Dieu ait éteint le soleil et repoussé du pied le monde dans la nuit éternelle, alors vous aurez une idée, ou plutôt non, non, vous ne pourrez pas encore vous faire une idée de ce que je perds en perdant la vie en ce moment. »

 

Mercédès regarda le comte d’un air qui peignait à la fois son étonnement, son admiration et sa reconnaissance.

 

Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brûlantes, comme si son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses pensées.

 

« Edmond, dit Mercédès, je n’ai plus qu’un mot à vous dire. »

 

Le comte sourit amèrement.

 

« Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pâli, que si mes yeux sont éteints, que si ma beauté est perdue, que si Mercédès enfin ne ressemble plus à elle-même pour les traits du visage, vous verrez que c’est toujours le même cœur !… Adieu donc, Edmond ; je n’ai plus rien à demander au Ciel… Je vous ai revu aussi noble et aussi grand qu’autrefois. Adieu, Edmond… adieu et merci ! »

 

Mais le comte ne répondit pas.

 

Mercédès ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant qu’il fût revenu de la rêverie douloureuse et profonde où sa vengeance perdue l’avait plongé.

 

Une heure sonnait à l’horloge des Invalides quand la voiture qui emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pavé des Champs-Élysées, fit relever la tête au comte de Monte-Cristo.

 

« Insensé, dit-il, le jour où j’avais résolu de me venger, de ne pas m’être arraché le cœur ! »

 

LXC.

La rencontre.

 

Après le départ de Mercédès, tout retomba dans l’ombre chez Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pensée s’arrêta ; son esprit énergique s’endormit comme fait le corps après une suprême fatigue.

 

« Quoi ! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec impatience dans l’antichambre ; quoi ! voilà l’édifice si lentement préparé, élevé avec tant de peines et de soucis, écroulé d’un seul coup, avec un seul mot, sous un souffle ! Eh quoi ! ce moi que je croyais quelque chose, ce moi dont j’étais si fier, ce moi que j’avais vu si petit dans les cachots du château d’If, et que j’avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussière ! Hélas ! ce n’est point la mort du corps que je regrette : cette destruction du principe vital n’est-elle point le repos où tout tend, où tout malheureux aspire, ce calme de la matière après lequel j’ai soupiré si longtemps, au-devant duquel je m’acheminais par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans mon cachot ? Qu’est-ce que la mort ? Un degré de plus dans le calme et deux peut-être dans le silence. Non, ce n’est donc pas l’existence que je regrette, c’est la ruine de mes projets si lentement élaborés, si laborieusement bâtis. La Providence, que j’avais crue pour eux, était donc contre eux. Dieu ne voulait donc pas qu’ils s’accomplissent !

 

« Ce fardeau que j’ai soulevé, presque aussi pesant qu’un monde, et que j’avais cru porter jusqu’au bout, était selon mon désir et non selon ma force ; selon ma volonté et non selon mon pouvoir, et il me le faudra déposer à peine à moitié de ma course. Oh ! je redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de désespoir et dix ans d’espérance avaient rendu providentiel.

 

« Et tout cela, mon Dieu ! parce que mon cœur, que je croyais mort, n’était qu’engourdi ; parce qu’il s’est réveillé, parce qu’il a battu, parce que j’ai cédé à la douleur de ce battement soulevé du fond de ma poitrine par la voix d’une femme !

 

« Et cependant, continua le comte, s’abîmant de plus en plus dans les prévisions de ce lendemain terrible qu’avait accepté Mercédès ; cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble cœur, ait ainsi, par égoïsme, consenti à me laisser tuer, moi plein de force et d’existence ! Il est impossible qu’elle pousse à ce point l’amour, ou plutôt le délire maternel ! Il y a des vertus dont l’exagération serait un crime. Non, elle aura imaginé quelque scène pathétique, elle viendra se jeter entre les épées, et ce sera ridicule sur le terrain, de sublime que c’était ici. »

 

Et la rougeur de l’orgueil montait au front du comte.

 

« Ridicule, répéta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi… Moi, ridicule ! Allons ! j’aime encore mieux mourir. »

 

Et à force de s’exagérer ainsi d’avance les mauvaises chances du lendemain, auxquelles il s’était condamné en promettant à Mercédès de laisser vivre son fils, le comte s’en vint à se dire :

 

« Sottise, sottise, sottise ! que faire ainsi de la générosité en se plaçant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme ! Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il importe pour l’honneur de ma mémoire… (ce n’est point de la vanité, n’est-ce pas, mon Dieu ? mais bien un juste orgueil, voilà tout), il importe pour l’honneur de ma mémoire que le monde sache que j’ai consenti moi-même, par ma volonté, de mon libre arbitre, à arrêter mon bras déjà levé pour frapper, et que de ce bras, si puissamment armé contre les autres, je me suis frappé moi-même il le faut, je le ferai. »

 

Et saisissant une plume, il tira un papier de l’armoire secrète de son bureau, et traça au bas de ce papier, qui n’était autre chose que son testament fait depuis son arrivée à Paris, une espèce de codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les moins clairvoyants.

 

« Je fais cela, mon Dieu ! dit-il les yeux levés au ciel, autant pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considéré, depuis dix ans, ô mon Dieu ! comme l’envoyé de votre vengeance, et il ne faut pas que d’autres misérables que ce Morcerf, il ne faut pas qu’un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf lui-même se figurent que le hasard les a débarrassés de leur ennemi. Qu’ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait déjà décrété leur punition, a été corrigée par la seule puissance de ma volonté, que le châtiment évité dans ce monde les attend dans l’autre, et qu’ils n’ont échangé le temps que contre l’éternité. »

 

Tandis qu’il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rêve de l’homme éveillé par la douleur, le jour vint blanchir les vitres et éclairer sous ses mains le pâle papier azur sur lequel il venait de tracer cette suprême justification de la Providence.

 

Il était cinq heures du matin.

 

Tout à coup un léger bruit parvint à son oreille. Monte-Cristo crut avoir entendu quelque chose comme un soupir étouffé ; il tourna la tête, regarda autour de lui et ne vit personne. Seulement le bruit se répéta assez distinct pour qu’au doute succédât la certitude.

 

Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur un fauteuil, les bras pendants, sa belle tête pâle inclinée en arrière, il vit Haydée qui s’était placée en travers de la porte, afin qu’il ne pût sortir sans la voir, mais que le sommeil, si puissant contre la jeunesse, avait surprise après la fatigue d’une si longue veille.

 

Le bruit que la porte fit en s’ouvrant ne put tirer Haydée de son sommeil.

 

Monte-Cristo arrêta sur elle un regard plein de douceur et de regret.

 

« Elle s’est souvenue qu’elle avait un fils, dit-il, et moi, j’ai oublié que j’avais une fille !

 

Puis, secouant tristement la tête :

 

« Pauvre Haydée ! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me parler, elle a craint ou deviné quelque chose… Oh ! je ne puis partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier à quelqu’un. »

 

Et il regagna doucement sa place et écrivit au bas des premières lignes :

 

« Je lègue à Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon ancien patron, Pierre Morrel, armateur à Marseille, la somme de vingt millions, dont une partie sera offerte par lui à sa sœur Julie et à son beau-frère Emmanuel, s’il ne croit pas toutefois que ce surplus de fortune doive nuire à leur bonheur. Ces vingt millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont Bertuccio sait le secret.

 

« Si son cœur est libre et qu’il veuille épouser Haydée, fille d’Ali, pacha de Janina, que j’ai élevée avec l’amour d’un père et qui a eu pour moi la tendresse d’une fille, il accomplira, je ne dirai point ma dernière volonté, mais mon dernier désir.

 

« Le présent testament a déjà fait Haydée héritière du reste de ma fortune, consistant en terres, rentes sur l’Angleterre, l’Autriche et la Hollande, mobilier dans mes différents palais et maisons, et qui, ces vingt millions prélevés, ainsi que les différents legs faits à mes serviteurs, pourront monter encore à soixante millions. »

 

Il achevait d’écrire cette dernière ligne, lorsqu’un cri poussé derrière lui, lui fit tomber la plume des mains.

 

« Haydée, dit-il, vous avez lu ? »

 

En effet, la jeune femme, réveillée par le jour qui avait frappé ses paupières, s’était levée et s’était approchée du comte sans que ses pas légers, assourdis par le tapis, eussent été entendus.

 

« Oh ! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi écrivez-vous ainsi à une pareille heure ? Pourquoi me léguez-vous toute votre fortune, mon seigneur ? Vous me quittez donc ?

 

– Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une expression de mélancolie et de tendresse infinies, et s’il m’arrivait malheur… »

 

Le comte s’arrêta.

 

« Eh bien ?… demanda la jeune fille avec un accent d’autorité que le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir.

 

– Eh bien, s’il m’arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux que ma fille soit heureuse. »

 

Haydée sourit tristement en secouant la tête.

 

« Vous pensez à mourir, mon seigneur ? dit-elle.

 

– C’est une pensée salutaire, mon enfant, a dit le sage.

 

– Eh bien, si vous mourez, dit-elle, léguez votre fortune à d’autres, car, si vous mourez… je n’aurai plus besoin de rien. »

 

Et prenant le papier, elle le déchira en quatre morceaux qu’elle jeta au milieu du salon. Puis, cette énergie si peu habituelle à une esclave ayant épuisé ses forces, elle tomba, non plus endormie cette fois, mais évanouie sur le parquet.

 

Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras ; et, voyant ce beau teint pâli, ces beaux yeux fermés, ce beau corps inanimé et comme abandonné, l’idée lui vint pour la première fois qu’elle l’aimait peut-être autrement que comme une fille aime son père.

 

« Hélas ! murmura-t-il avec un profond découragement, j’aurais donc encore pu être heureux ! »

 

Puis il porta Haydée jusqu’à son appartement, la remit, toujours évanouie, aux mains de ses femmes ; et, rentrant dans son cabinet, qu’il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament détruit.

 

Comme il achevait, le bruit d’un cabriolet entrant dans la cour se fit entendre. Monte-Cristo s’approcha de la fenêtre et vit descendre Maximilien et Emmanuel.

 

« Bon, dit-il, il était temps ! »

 

Et il cacheta son testament d’un triple cachet.

 

Un instant après il entendit un bruit de pas dans le salon, et alla ouvrir lui-même. Morrel parut sur le seuil.

 

Il avait devancé l’heure de près de vingt minutes.

 

« Je viens trop tôt peut-être, monsieur le comte dit-il, mais je vous avoue franchement que je n’ai pu dormir une minute, et qu’il en a été de même de toute la maison. J’avais besoin de vous voir fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-même. »

 

Monte-Cristo ne put tenir à cette preuve d’affection et ce ne fut point la main qu’il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu’il lui ouvrit.

 

« Morrel, lui dit-il d’une voix émue, c’est un beau jour pour moi que celui où je me sens aimé d’un homme comme vous. Bonjour, monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien ?

 

– Pardieu ! dit le jeune capitaine, en aviez-vous douté ?

 

– Mais cependant si j’avais tort…

 

– Écoutez, je vous ai regardé hier pendant toute cette scène de provocation, j’ai pensé à votre assurance toute cette nuit, et je me suis dit que la justice devait être pour vous, ou qu’il n’y avait plus aucun fond à faire sur le visage des hommes.

 

– Cependant, Morrel, Albert est votre ami.

 

– Une simple connaissance, comte.

 

– Vous l’avez vu pour la première fois le jour même que vous m’avez vu ?

 

– Oui, c’est vrai ; que voulez-vous ? il faut que vous me le rappeliez pour que je m’en souvienne.

 

– Merci, Morrel. »

 

Puis, frappant un coup sur le timbre :

 

« Tiens, dit-il à Ali qui apparut aussitôt, fais porter cela chez mon notaire. C’est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en prendre connaissance.

 

– Comment ! s’écria Morrel, vous mort ?

 

– Eh ! ne faut-il pas tout prévoir, cher ami ? Mais qu’avez-vous fait hier après m’avoir quitté ?

 

– J’ai été chez Tortoni, où, comme je m’y attendais, j’ai trouvé Beauchamp et Château-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais.

 

– Pour quoi faire, puisque tout cela était convenu ?

 

– Écoutez, comte, l’affaire est grave, inévitable.

 

– En doutiez-vous ?

 

– Non. L’offense a été publique, et chacun en parlait déjà.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, j’espérais faire changer les armes, substituer l’épée au pistolet. Le pistolet est aveugle.

 

– Avez-vous réussi ? demanda vivement Monte-Cristo avec une imperceptible lueur d’espoir.

 

– Non, car on connaît votre force à l’épée.

 

– Bah ! qui m’a donc trahi ?

 

– Les maîtres d’armes que vous avez battus.

 

– Et vous avez échoué ?

 

– Ils ont refusé positivement.

 

– Morrel, dit le comte, m’avez-vous jamais vu tirer le pistolet ?

 

– Jamais.

 

– Eh bien, nous avons le temps, regardez. »

 

Monte-Cristo prit les pistolets qu’il tenait quand Mercédès était entrée, et collant un as de trèfle contre la plaque, en quatre coups il enleva successivement les quatre branches du trèfle.

 

À chaque coup Morrel pâlissait.

 

Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo exécutait ce tour de force, et il vit qu’elles n’étaient pas plus grosses que des chevrotines.

 

« C’est effrayant, dit-il ; voyez donc, Emmanuel ! »

 

Puis, se retournant vers Monte-Cristo :

 

« Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert ! le malheureux a une mère !

 

– C’est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n’en ai pas. »

 

Ces mots furent prononcés avec un ton qui fit frissonner Morrel.

 

« Vous êtes l’offensé, comte.

 

– Sans doute ; qu’est-ce que cela veut dire ?

 

– Cela veut dire que vous tirez le premier.

 

– Je tire le premier ?

 

– Oh ! cela, je l’ai obtenu ou plutôt exigé ; nous leur faisons assez de concessions pour qu’ils nous fissent celles-là.

 

– Et à combien de pas ?

 

– À vingt. »

 

Un effrayant sourire passa sur les lèvres du comte.

 

« Morrel, dit-il, n’oubliez pas ce que vous venez de voir.

 

– Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre émotion pour sauver Albert.

 

– Moi, ému ? dit Monte-Cristo.

 

– Ou sur votre générosité, mon ami ; sûr de votre coup comme vous l’êtes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la disais à un autre.

 

– Laquelle ?

 

– Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas.

 

– Morrel, écoutez encore ceci, dit le comte, je n’ai pas besoin d’être encouragé à ménager M. de Morcerf ; M. de Morcerf, je vous l’annonce d’avance, sera si bien ménagé qu’il reviendra tranquillement avec ses deux amis tandis que moi…

 

– Eh bien, vous ?

 

– Oh ! c’est autre chose, on me rapportera, moi.

 

– Allons donc ! s’écria Maximilien hors de lui.

 

– C’est comme je vous l’annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf me tuera. »

 

Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus.

 

« Que vous est-il donc arrivé depuis hier soir, comte ?

 

– Ce qui est arrivé à Brutus la veille de la bataille de Philippes : J’ai vu un fantôme.

 

– Et ce fantôme ?

 

– Ce fantôme, Morrel, m’a dit que j’avais assez vécu. »

 

Maximilien et Emmanuel se regardèrent ; Monte-Cristo tira sa montre.

 

« Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et le rendez-vous est pour huit heures juste. »

 

Une voiture attendait toute attelée ; Monte-Cristo y monta avec ses deux témoins.

 

En traversant le corridor, Monte-Cristo s’était arrêté pour écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre répondre à un sanglot par un soupir.

 

À huit heures sonnantes on était au rendez-vous.

 

« Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la portière, et nous sommes les premiers.

 

– Monsieur m’excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une voiture sous les arbres.

 

– En effet, dit Emmanuel, j’aperçois deux jeunes gens qui se promènent et semblent attendre. »

 

Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre.

 

Maximilien retint la main du comte entre les siennes.

 

« À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j’aime la voir à un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause. »

 

Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d’un pas ou deux en arrière de son beau-frère.

 

« Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le cœur libre ? »

 

Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement.

 

« Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse une simple question ; répondez oui ou non, c’est tout ce que je vous demande.

 

– J’aime une jeune fille, comte.

 

– Vous l’aimez beaucoup ?

 

– Plus que ma vie.

 

– Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui m’échappe. »

 

Puis, avec un soupir :

 

« Pauvre Haydée ! murmura-t-il.

 

– En vérité, comte ! s’écria Morrel, si je vous connaissais moins, je vous croirais moins brave que vous n’êtes !

 

– Parce que je pense à quelqu’un que je vais quitter, et que je soupire ! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître si mal en courage ? est-ce que c’est la vie que je regrette ? Qu’est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la vie et la mort, de vivre ou de mourir ? D’ailleurs, soyez tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c’en est une, est pour vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir poliment et honnêtement, c’est-à-dire en saluant et en payant ses dettes de jeu.

 

– À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos, avez-vous apporté vos armes ?

 

– Moi ! pour quoi faire ? J’espère bien que ces messieurs auront les leurs.

 

– Je vais m’en informer, dit Morrel.

 

– Oui, mais pas de négociations, vous m’entendez ?

 

– Oh ! soyez tranquille. »

 

Morrel s’avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui.

 

Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du moins avec courtoisie.

 

« Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n’aperçois pas M. de Morcerf !

 

– Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir qu’il nous rejoindrait sur le terrain seulement.

 

– Ah ! » fit Morrel.

 

Beauchamp tira sa montre.

 

« Huit heures cinq minutes ; il n’y a pas de temps de perdu, monsieur Morrel, dit-il.

 

– Oh ! répondit Maximilien, ce n’est point dans cette intention que je le disais.

 

– D’ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture. »

 

En effet, une voiture s’avançait au grand trot par une des avenues aboutissant au carrefour où l’on se trouvait.

 

« Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu’il avait de se servir des siens.

 

– Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte, monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j’ai apporté des armes, que j’ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j’en aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement neuves et n’ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter ?

 

– Oh ! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s’inclinant, lorsque vous m’assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous pensez bien, n’est-ce pas, que votre parole me suffit ?

 

– Messieurs, dit Château-Renaud, ce n’était point Morcerf qui nous arrivait dans cette voiture, c’était, ma foi ! c’étaient Franz et Debray. »

 

En effet, les deux jeunes gens annoncés s’avancèrent.

 

« Vous ici, messieurs ! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun une poignée de main ; et par quel hasard ?

 

– Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de nous trouver sur le terrain. »

 

Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d’un air étonné.

 

« Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.

 

– Voyons !

 

– Hier, dans l’après-midi, j’ai reçu une lettre de M. de Morcerf, qui me priait de me trouver à l’Opéra.

 

– Et moi aussi, dit Debray.

 

– Et moi aussi, dit Franz.

 

– Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp.

 

– Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit Morrel, il veut que vous soyez présents au combat.

 

– Oui, dirent les jeunes gens, c’est cela, monsieur Maximilien ; et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste.

 

– Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient pas ; il est en retard de dix minutes.

 

– Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval ; tenez, il vient ventre à terre suivi de son domestique.

 

– Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour se battre au pistolet ! Moi qui lui avais si bien fait la leçon !

 

– Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec un habit ouvert, avec un gilet blanc ; que ne s’est-il fait tout de suite dessiner une mouche sur l’estomac ? ç’eût été plus simple et plus tôt fini ! »

 

Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que formaient les cinq jeunes gens ; il arrêta son cheval, sauta à terre, et jeta la bride au bras de son domestique.

 

Albert s’approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et gonflés. On voyait qu’il n’avait pas dormi une seconde de toute la nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de gravité triste qui ne lui était pas habituelle.

 

« Merci, messieurs, dit-il, d’avoir bien voulu vous rendre à mon invitation : croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant de cette marque d’amitié. »

 

Morrel, à l’approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en arrière et se trouvait à l’écart.

 

« Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements vous appartiennent. Approchez donc, vous n’êtes pas de trop.

 

– Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le témoin de M. de Monte-Cristo ?

 

– Je n’en étais pas sûr, mais je m’en doutais. Tant mieux, plus il y aura d’hommes d’honneur ici, plus je serai satisfait.

 

– Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que nous nous tenons à sa disposition. »

 

Morrel fit un mouvement pour s’acquitter de sa commission. Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la voiture.

 

« Attendez, messieurs, dit Albert, j’ai deux mots à dire à M. le comte de Monte-Cristo.

 

– En particulier ? demanda Morrel.

 

– Non, monsieur, devant tout le monde. »

 

Les témoins d’Albert se regardèrent tout surpris ; Franz et Debray échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait dans une contre-allée avec Emmanuel.

 

« Que me veut-il ? demanda Monte-Cristo.

 

– Je l’ignore, mais il demande à vous parler.

 

– Oh ! dit Monte-Cristo, qu’il ne tente pas Dieu par quelque nouvel outrage !

 

– Je ne crois pas que ce soit son intention », dit Morrel.

 

Le comte s’avança, accompagné de Maximilien et d’Emmanuel : son visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition avec le visage bouleversé d’Albert, qui s’approchait, de son côté, suivi des quatre jeunes gens.

 

À trois pas l’un de l’autre, Albert et le comte s’arrêtèrent.

 

« Messieurs, dit Albert, approchez-vous ; je désire que pas un mot de ce que je vais avoir l’honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo ne soit perdu ; car ce que je vais avoir l’honneur de lui dire doit être répété par vous à qui voudra l’entendre, si étrange que mon discours vous paraisse.

 

– J’attends, monsieur, dit le comte.

 

– Monsieur, dit Albert d’une voix tremblante d’abord, mais qui s’assura de plus en plus ; monsieur, je vous reprochais d’avoir divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire ; car, si coupable que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd’hui, monsieur, je sais que ce droit vous est acquis. Ce n’est point la trahison de Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous excuser, c’est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi je le dis, aussi je le proclame tout haut : oui, monsieur, vous avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je vous remercie de n’avoir pas fait plus ! »

 

La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration d’Albert.

 

Quant à Monte-Cristo, ses yeux s’étaient lentement levés au ciel avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait assez admirer comment cette nature fougueuse d’Albert, dont il avait assez connu le courage au milieu des bandits romains, s’était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi reconnut-il l’influence de Mercédès, et comprit-il comment ce noble cœur ne s’était pas opposé au sacrifice qu’elle savait d’avance devoir être inutile.

 

« Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous prie. Après le mérite si rare de l’infaillibilité qui semble être le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J’agissais bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu. Un ange seul pouvait sauver l’un de nous de la mort et l’ange est descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas ! la fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes qui s’estiment. »

 

Monte-Cristo, l’œil humide, la poitrine haletante, la bouche entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi.

 

« Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes excuses. J’avais agi précipitamment envers lui. La précipitation est mauvaise conseillère : j’avais mal agi. Maintenant ma faute est réparée. J’espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche parce que j’ai fait ce que ma conscience m’a ordonné de faire. Mais, en tout cas, si l’on se trompait sur mon compte, ajouta le jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s’il adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de redresser les opinions.

 

– Que s’est-il donc passé cette nuit ? demanda Beauchamp à Château-Renaud ; il me semble que nous jouons ici un triste rôle.

 

– En effet, ce qu’Albert vient de faire est bien misérable ou bien beau, répondit le baron.

 

– Ah ! voyons, demanda Debray à Franz, qu’est-ce que cela veut dire ? Comment ! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf, et il a eu raison aux yeux de son fils ! Mais, eussé-je dix Janina dans ma famille, je ne me croirais obligé qu’à une chose, ce serait de me battre dix fois. »

 

Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de ceux qui se trouvaient là : il songeait à cette courageuse femme qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait offert la sienne et qui venait de la sauver par l’aveu terrible d’un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune homme le sentiment de la piété filiale.

 

« Toujours la Providence ! murmura-t-il : ah ! c’est d’aujourd’hui seulement que je suis bien certain d’être l’envoyé de Dieu ! »

 

LXCI.

La mère et le fils.

 

Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa voiture avec Maximilien et Emmanuel.

 

Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ de bataille.

 

Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui venait de se passer.

 

« Ma foi ! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu’il eût plus de sensibilité, soit qu’il eût moins de dissimulation, permettez-moi de vous féliciter : voilà un dénouement bien inespéré à une bien désagréable affaire. »

 

Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se contenta de battre sa botte avec sa canne flexible.

 

« Ne partons-nous pas ? dit-il après ce silence embarrassant.

 

– Quand il vous plaira, répondit Beauchamp ; laissez-moi seulement le temps de complimenter M. de Morcerf ; il a fait preuve aujourd’hui d’une générosité si chevaleresque… si rare !

 

– Oh ! oui, dit Château-Renaud.

 

– C’est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur soi-même un empire aussi grand !

 

– Assurément : quant à moi, j’en eusse été incapable, dit Château-Renaud avec une froideur des plus significatives.

 

– Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n’avez pas compris qu’entre M. de Monte-Cristo et moi il s’est passé quelque chose de bien grave…

 

– Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus énergiquement qu’il ne convient à la santé de votre corps et à la durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil d’ami ? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays calmes, où l’on est plus intelligent du point d’honneur que chez nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là, faites pas mal de mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de contres de tierce ; rendez-vous assez oublié pour revenir paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable, quant aux exercices académiques, pour conquérir votre tranquillité. N’est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j’ai raison ?

 

– C’est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n’appelle les duels sérieux comme un duel sans résultat.

 

– Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire ; je suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie également du service que vous m’avez rendu en me servant de témoins. Il est bien profondément gravé dans mon cœur, puisque, après les paroles que je viens d’entendre, je ne me souviens plus que de lui. »

 

Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L’impression était la même sur tous deux, et l’accent avec lequel Morcerf venait de prononcer son remerciement était empreint d’une telle résolution, que la position fût devenue embarrassante pour tous si la conversation eût continué.

 

« Adieu, Albert », fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa léthargie.

 

En effet, il ne répondit rien à l’offre de cette main.

 

« Adieu », dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche sa petite canne, et saluant de la main droite.

 

Les lèvres d’Albert murmurèrent à peine : « Adieu ! » Son regard était plus explicite ; il renfermait tout un poème de colères contenues, de fiers dédains, de généreuse indignation.

 

Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda quelque temps sa pose immobile et mélancolique ; puis soudain, détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au galop le chemin de Paris. Un quart d’heure après, il rentrait à l’hôtel de la rue du Helder.

 

En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père ; Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit pavillon.

 

Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son enfance ; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s’animer de vivantes couleurs.

 

Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère, qu’il roula, laissant vide et noir le cadre d’or qui l’entourait.

 

Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les armoires et plaça les clefs à chacune d’elles ; jeta dans un tiroir de son secrétaire qu’il laissa ouvert, tout l’argent de poche qu’il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères ; fit un inventaire exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l’endroit le plus apparent d’une table, après avoir débarrassé cette table des livres et des papiers qui l’encombraient.

 

Au commencement de ce travail, son domestique malgré l’ordre que lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa chambre.

 

« Que voulez-vous ? lui demanda Morcerf d’un accent plus triste que courroucé.

 

– Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m’avait bien défendu de le déranger, c’est vrai mais M. le comte de Morcerf m’a fait appeler.

 

– Eh bien ? demanda Albert.

 

– Je n’ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les ordres de monsieur.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Parce que M. le comte sait sans doute que j’ai accompagné monsieur sur le terrain.

 

– C’est probable, dit Albert.

 

– Et s’il me fait demander, c’est sans doute pour m’interroger sur ce qui s’est passé là-bas. Que dois-je répondre ?

 

– La vérité.

 

– Alors je dirai que la rencontre n’a pas eu lieu !

 

– Vous direz que j’ai fait des excuses à M. le comte de Monte-Cristo, allez. »

 

Le valet s’inclina et sortit.

 

Albert s’était alors remis à son inventaire.

 

Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans la cour et des roues d’une voiture ébranlant les vitres attira son attention, il s’approcha de la fenêtre, et vit son père monter dans sa calèche et partir.

 

À peine la porte de l’hôtel fut-elle refermée derrière le comte, qu’Albert se dirigea vers l’appartement de sa mère, et comme personne n’était là pour l’annoncer, il pénétra jusqu’à la chambre de Mercédès, et, le cœur gonflé de ce qu’il voyait et de ce qu’il devinait, il s’arrêta sur le seuil.

 

Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait chez elle ce qu’Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en ordre : les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l’argent, allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse assemblait soigneusement les clefs.

 

Albert vit tous ces préparatifs ; il les comprit, et s’écriant : « Ma mère ! » il alla jeter ses bras au cou de Mercédès.

 

Le peintre qui eût pu rendre l’expression de ces deux figures eût fait certes un beau tableau.

 

En effet, tout cet appareil d’une résolution énergique qui n’avait point fait peur à Albert pour lui-même l’effrayait pour sa mère.

 

« Que faites-vous donc ? demanda-t-il.

 

– Que faisiez-vous ? répondit-elle.

 

– Ô ma mère ! s’écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler, il n’est point de vous comme de moi ! Non, vous ne pouvez pas avoir résolu ce que j’ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis adieu à votre maison, et… et à vous.

 

– Moi aussi, Albert, répondit Mercédès ; moi aussi, je pars. J’avais compté, je l’avoue, que mon fils m’accompagnerait ; me suis-je trompée ?

 

– Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire partager le sort que je me destine : il faut que je vive désormais sans nom et sans fortune ; il faut, pour commencer l’apprentissage de cette rude existence, que j’emprunte à un ami le pain que je mangerai d’ici au moment où j’en gagnerai d’autre. Ainsi, ma bonne mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite somme que j’ai calculé m’être nécessaire.

 

– Toi, mon pauvre enfant ! s’écria Mercédès ; toi souffrir de la misère, souffrir de la faim ! Oh ! ne dis pas cela, tu briseras toutes mes résolutions.

 

– Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier j’ai appris ce que peut la volonté. Hélas ! ma mère, il y a des gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données ! J’ai appris cela, ma mère, j’ai vu ces hommes ; je sais que du fond de l’abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés avec tant de vigueur et de gloire, qu’ils ont dominé leur ancien vainqueur et l’ont précipité à son tour. Non, ma mère, non ; j’ai rompu, à partir d’aujourd’hui, avec le passé et Je n’en accepte plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous, n’est-ce pas, ma mère ? votre fils ne peut porter le nom d’un homme qui doit rougir devant un autre homme !

 

– Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j’avais eu un cœur plus fort, c’est là le conseil que je t’eusse donné ; ta conscience a parlé quand ma voix éteinte se taisait ; écoute ta conscience, mon fils. Tu avais des amis Albert, romps momentanément avec eux, mais ne désespère pas, au nom de ta mère ! La vie est belle encore à ton âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans ; et comme à un cœur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends celui de mon père : il s’appelait Herrera. Je te connais, mon Albert ; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps ce nom illustre. Alors mon ami, reparais dans le monde plus brillant encore de tes malheurs passés ; et si cela ne doit pas être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet espoir, à moi qui n’aurai plus que cette seule pensée, à moi qui n’ai plus d’avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de cette maison.

 

– Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme ; oui, je partage votre espoir : la colère du ciel ne nous poursuivra pas, vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus, agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l’hôtel voilà une demi-heure à peu près ; l’occasion, comme vous le voyez, est favorable pour éviter le bruit et l’explication.

 

– Je vous attends, mon fils », dit Mercédès.

 

Albert courut aussitôt jusqu’au boulevard, d’où il ramena un fiacre qui devait les conduire hors de l’hôtel, il se rappelait certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa mère trouverait un logement modeste, mais décent ; il revint donc chercher la comtesse.

 

Au moment où le fiacre s’arrêta devant la porte, et comme Albert en descendait, un homme s’approcha de lui et lui remit une lettre.

 

Albert reconnut l’intendant.

 

« Du comte », dit Bertuccio.

 

Albert prit la lettre, l’ouvrit, la lut.

 

Après l’avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu.

 

Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée d’émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole, lui présenta la lettre.

 

Mercédès lut :

 

« Albert,

 

« En vous montrant que j’ai pénétré le projet auquel vous êtes sur le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je comprends la délicatesse.

 

« Vous voilà libre, vous quittez l’hôtel du comte, et vous allez retirer chez vous votre mère, libre comme vous ; mais, réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne pouvez lui payer, pauvre noble cœur que vous êtes. Gardez pour vous la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers efforts ; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la frappe aujourd’hui, et la Providence ne veut pas que l’innocent paie pour le coupable.

 

« Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du Helder sans rien emporter. Comment je l’ai appris, ne cherchez point à le découvrir. Je le sais : voilà tout.

 

« Écoutez, Albert.

 

« Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier dans ma patrie. J’avais une fiancée, Albert, une sainte jeune fille que j’adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer est perfide, j’avais enterré notre trésor dans le petit jardin de la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de Meilhan.

 

« Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison.

 

« Dernièrement, en venant à Paris, j’ai passé par Marseille. Je suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs ; et le soir, une bêche à la main, j’ai sondé le coin où j’avais enfoui mon trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne n’y avait touché ; elle est dans l’angle qu’un beau figuier, planté par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre.

 

« Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie et à la tranquillité de cette femme que j’adorais, voilà qu’aujourd’hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé le même emploi. Oh ! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit depuis le jour où j’ai été séparé de celle que j’aimais.

 

« Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment, si vous me refusez, si vous demandez à un autre ce que j’ai le droit de vous offrir, je dirai qu’il est peu généreux à vous de refuser la vie de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir le père dans les horreurs de la faim et du désespoir. »

 

Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant ce que déciderait sa mère.

 

Mercédès leva au ciel un regard d’une ineffable expression.

 

« J’accepte, dit-elle ; il a le droit de payer la dot que j’apporterai dans un couvent ! »

 

Et, mettant la lettre sur son cœur, elle prit le bras de son fils, et d’un pas plus ferme qu’elle ne s’y attendait peut-être elle-même, elle prit le chemin de l’escalier.

 

LXCII.

Le suicide.

 

Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec Emmanuel et Maximilien.

 

Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d’avoir vu succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la gaieté de son beau-frère s’évaporer en paroles, et gardait pour lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans ses regards.

 

À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio : il attendait là, immobile comme une sentinelle à son poste.

 

Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui quelques paroles à voix basse, et l’intendant disparut.

 

« Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que ma femme ne puisse avoir un seul moment d’inquiétude ni pour vous ni pour moi.

 

– S’il n’était ridicule d’aller faire montre de son triomphe, dit Morrel, j’inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le comte aussi a sans doute des cœurs tremblants à rassurer. Nous voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le continuer son chemin.

 

– Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d’un seul coup de mes deux compagnons ; rentrez auprès de votre charmante femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes compliments, et accompagnez-moi jusqu’aux Champs-Élysées, Morrel.

 

– À merveille, dit Maximilien, d’autant plus que j’ai affaire dans votre quartier, comte.

 

– T’attendra-t-on pour déjeuner ? demanda Emmanuel.

 

– Non », dit le jeune homme.

 

La portière se referma, la voiture continua sa route.

 

« Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu’il fut seul avec le comte. N’y avez-vous pas pensé ?

 

– Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours vous tenir près de moi.

 

– C’est miraculeux ! continua Morrel, répondant à sa propre pensée.

 

– Quoi donc ? dit Monte-Cristo.

 

– Ce qui vient de se passer.

 

– Oui, répondit le comte avec un sourire ; vous avez dit le mot, Morrel, c’est miraculeux !

 

– Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave.

 

– Très brave, dit Monte-Cristo, je l’ai vu dormir le poignard suspendu sur sa tête.

 

– Et, moi, je sais qu’il s’est battu deux fois, et très bien battu, dit Morrel ; conciliez donc cela avec la conduite de ce matin.

 

– Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo.

 

– C’est heureux pour Albert qu’il ne soit point soldat, dit Morrel.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Des excuses sur le terrain ! fit le jeune capitaine en secouant la tête.

 

– Allons, dit le comte avec douceur, n’allez-vous point tomber dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel ? Ne conviendrez-vous pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche ; qu’il faut qu’il ait eu quelque raison d’agir comme il l’a fait ce matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu’autre chose ?

 

– Sans doute sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme l’Espagnol ; il a été moins brave aujourd’hui qu’hier.

 

– Vous déjeunez avec moi, n’est-ce pas Morrel ? dit le comte pour couper court à la conversation.

 

– Non pas, je vous quitte à dix heures.

 

– Votre rendez-vous était donc pour déjeuner ? »

 

Morrel sourit et secoua la tête.

 

« Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part ?

 

– Cependant, si je n’ai pas faim ? dit le jeune homme.

 

– Oh ! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent ainsi l’appétit : la douleur (et comme heureusement je vous vois très gai, ce n’est point cela) et l’amour. Or, d’après ce que vous m’avez dit à propos de votre cœur, il m’est permis de croire…

 

– Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non.

 

– Et vous ne me contez pas cela, Maximilien ? reprit le comte d’un ton si vif, que l’on voyait tout l’intérêt qu’il eût pris à connaître ce secret.

 

– Je vous ai montré ce matin que j’avais un cœur, n’est-ce pas, comte ? »

 

Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme.

 

« Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce cœur n’est plus avec vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le retrouver.

 

– Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce, si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j’ai quelque pouvoir en ce monde, que je suis heureux d’employer ce pouvoir au profit des gens que j’aime, et que je vous aime, vous, Morrel.

 

– Bien, dit le jeune homme, je m’en souviendrai comme les enfants égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin d’eux. Quand j’aurai besoin de vous, et peut-être ce moment viendra-t-il, je m’adresserai à vous, comte.

 

– Bien, je retiens votre parole. Adieu donc.

 

– Au revoir. »

 

On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées, Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé.

 

Bertuccio attendait sur le perron.

 

Morrel disparut par l’avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha vivement au-devant de Bertuccio.

 

« Eh bien ? demanda-t-il.

 

– Eh bien, répondit l’intendant, elle va quitter sa maison.

 

– Et son fils ?

 

– Florentin, son valet de chambre, pense qu’il en va faire autant.

 

– Venez. »

 

Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre que nous avons vue, et la remit à l’intendant.

 

« Allez, dit-il, et faites diligence ; à propos, faites prévenir Haydée que je suis rentré.

 

– Me voilà », dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture, était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en revoyant le comte sain et sauf.

 

Bertuccio sortit.

 

Tous les transports d’une fille revoyant un père chéri, tous les délires d’une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par elle avec tant d’impatience.

 

Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n’était pas moins grande ; la joie pour les cœurs qui ont longtemps souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le soleil ; cœur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui tombe sur eux, et rien n’en apparaît au-dehors. Depuis quelques jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il n’osait plus croire, c’est qu’il y avait deux Mercédès au monde, c’est qu’il pouvait encore être heureux.

 

Son œil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards humides d’Haydée, quand tout à coup la porte s’ouvrit. Le comte fronça le sourcil.

 

« M. de Morcerf ! » dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait son excuse.

 

En effet, le visage du comte s’éclaira.

 

« Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte ?

 

– Le comte.

 

– Mon Dieu ! s’écria Haydée, n’est-ce donc point fini encore ?

 

– Je ne sais si c’est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je sais, c’est que tu n’as rien à craindre.

 

– Oh ! c’est cependant le misérable…

 

– Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo ; c’est quand j’avais affaire à son fils qu’il fallait craindre.

 

– Aussi, ce que j’ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le sauras jamais, mon seigneur. »

 

Monte-Cristo sourit.

 

« Par la tombe de mon père ! dit Monte-Cristo en étendant la main sur la tête de la jeune fille, je te jure que s’il arrive malheur, ce ne sera point à moi.

 

– Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait », dit la jeune fille en présentant son front au comte.

 

Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui fit battre à la fois deux cœurs, l’un avec violence, l’autre sourdement.

 

« Oh ! mon Dieu ! murmura le comte, permettriez-vous donc que je puisse aimer encore !… Faites entrer M. le comte de Morcerf au salon », dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque vers un escalier dérobé.

 

Un mot d’explication sur cette visite, attendue peut-être de Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs.

 

Tandis que Mercédès, comme nous l’avons dit, faisait chez elle l’espèce d’inventaire qu’Albert avait fait chez lui ; tandis qu’elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle ne s’était pas aperçue qu’une tête pâle et sinistre était venue apparaître au vitrage d’une porte qui laissait entrer le jour dans le corridor ; de là, non seulement on pouvait voir, mais on pouvait entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se passait chez Mme de Morcerf.

 

De cette porte vitrée, l’homme au visage pâle se transporta dans la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là, souleva d’une main contractée le rideau d’une fenêtre donnant sur la cour. Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les battements de son propre cœur. Pour lui c’était bien long, dix minutes.

 

Ce fut alors qu’Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la tête.

 

L’œil du comte se dilata : il savait que l’insulte d’Albert à Monte-Cristo avait été terrible, qu’une pareille insulte, dans tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé.

 

Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui semblent moins sa couche que son tombeau.

 

Mais, nous l’avons dit, il attendit en vain que le jeune homme montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe. Que son fils, avant de combattre, n’ait pas voulu voir le père dont il allait venger l’honneur, cela se comprend ; mais, l’honneur du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans ses bras ?

 

Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher son domestique. On sait qu’Albert l’avait autorisé à ne rien cacher au comte.

 

Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de Morcerf, vêtu d’une redingote noire, ayant un col militaire, un pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu’il paraît, des ordres antérieurs ; car, à peine eut-il touché le dernier degré du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint s’arrêter devant lui.

 

Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban militaire, raidi par les deux épées qu’il enveloppait ; puis fermant la portière, il s’assit près du cocher.

 

Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l’ordre :

 

« Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite ! »

 

Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa ; cinq minutes après, ils s’arrêtèrent devant la maison du comte.

 

M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna et disparut dans la porte béante avec son domestique.

 

Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna l’ordre qu’on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon.

 

Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa longueur, lorsqu’en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout sur le seuil.

 

« Eh ! c’est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo ; je croyais avoir mal entendu.

 

– Oui c’est moi-même, dit le comte avec une effroyable contraction des lèvres qui l’empêchait d’articuler nettement.

 

– Il ne me reste donc qu’à savoir maintenant, dit Monte-Cristo, la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de Morcerf de si bonne heure.

 

– Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur ? dit le général.

 

– Vous savez cela ? répondit le comte.

 

– Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour désirer se battre contre vous et faire tout ce qu’il pourrait pour vous tuer.

 

– En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes ! mais vous voyez que, malgré ces raisons-là, il ne m’a pas tué, et même qu’il ne s’est pas battu.

 

– Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci, accable ma maison.

 

– C’est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible ; cause secondaire, par exemple, et non principale.

 

– Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque explication ?

 

– Je ne lui ai donné aucune explication, et c’est lui qui m’a fait des excuses.

 

– Mais à quoi attribuez-vous cette conduite ?

 

– À la conviction, probablement, qu’il y avait dans tout ceci un homme plus coupable que moi.

 

– Et quel était cet homme ?

 

– Son père.

 

– Soit, dit le comte en pâlissant ; mais vous savez que le coupable n’aime pas à s’entendre convaincre de culpabilité.

 

– Je sais… Aussi je m’attendais à ce qui arrive en ce moment.

 

– Vous vous attendiez à ce que mon fils fût un lâche ! s’écria le comte.

 

– M. Albert de Morcerf n’est point un lâche, dit Monte-Cristo.

 

– Un homme qui tient à la main une épée, un homme qui, à la portée de cette épée, tient un ennemi mortel, cet homme, s’il ne se bat pas, est un lâche ! Que n’est-il ici pour que je le lui dise !

 

– Monsieur, répondit froidement Monte-Cristo, je ne présume pas que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires de famille. Allez dire cela à M. Albert, peut-être saura-t-il que vous répondre.

 

– Oh ! non, non, répliqua le général avec un sourire aussitôt disparu qu’éclos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour cela ! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde comme mon ennemi ! Je suis venu pour vous dire que je vous hais d’instinct ! qu’il me semble que je vous ai toujours connu, toujours haï ! Et qu’enfin, puisque les jeunes gens de ce siècle ne se battent plus, c’est à nous de nous battre… Est-ce votre avis, monsieur ?

 

– Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j’avais prévu ce qui m’arrivait, c’est de l’honneur de votre visite que je voulais parler.

 

– Tant mieux… vos préparatifs sont faits, alors ?

 

– Ils le sont toujours, monsieur.

 

– Vous savez que nous nous battrons jusqu’à la mort de l’un de nous deux ? dit le général, les dents serrées par la rage.

 

– Jusqu’à la mort de l’un de nous deux, répéta le comte de Monte-Cristo en faisant un léger mouvement de tête de haut en bas.

 

– Partons alors, nous n’avons pas besoin de témoins.

 

– En effet, dit Monte-Cristo, c’est inutile, nous nous connaissons si bien !

 

– Au contraire, dit le comte, c’est que nous ne nous connaissons pas.

 

– Bah ! dit Monte-Cristo avec le même flegme désespérant, voyons un peu. N’êtes-vous pas le soldat Fernand qui a déserté la veille de la bataille de Waterloo ? N’êtes-vous pas le lieutenant Fernand qui a servi de guide et d’espion à l’armée française en Espagne ? N’êtes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassiné son bienfaiteur Ali ? Et tous ces Fernand-là réunis n’ont-ils pas fait le lieutenant général comte de Morcerf, pair de France ?

 

– Oh ! s’écria le général, frappé par ces paroles comme par un fer rouge ; oh ! misérable, qui me reproches ma honte au moment peut-être où tu vas me tuer, non, je n’ai point dit que je t’étais inconnu ; je sais bien, démon, que tu as pénétré dans la nuit du passé, et que tu y as lu, à la lueur de quel flambeau, je l’ignorais, chaque page de ma vie ! mais peut-être y a-t-il encore plus d’honneur en moi, dans mon opprobre, qu’en toi sous tes dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c’est toi que je ne connais pas, aventurier cousu d’or et de pierreries ! Tu t’es fait appeler à Paris le comte de Monte-Cristo ; en Italie, Simbad le Marin ; à Malte, que sais-je ? moi, je l’ai oublié. Mais c’est ton nom réel que je te demande, c’est ton vrai nom que je veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce sur le terrain du combat au moment où je t’enfoncerai mon épée dans le cœur. »

 

Le comte de Monte-Cristo pâlit d’une façon terrible ; son œil fauve s’embrasa d’un feu dévorant ; il fit un bond vers le cabinet attenant à sa chambre, et en moins d’une seconde, arrachant sa cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de marin et se coiffa d’un chapeau de matelot, sous lequel se déroulèrent ses longs cheveux noirs.

 

Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croisés au-devant du général, qui n’avait rien compris à sa disparition, qui l’attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes se dérober sous lui, recula d’un pas et ne s’arrêta qu’en trouvant sur une table un point d’appui pour sa main crispée.

 

« Fernand ! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n’aurais besoin de t’en dire qu’un seul pour te foudroyer ; mais ce nom, tu le devines, n’est-ce pas ? ou plutôt tu te le rappelles ? car, malgré tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd’hui un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que tu dois avoir vu bien souvent dans tes rêves depuis ton mariage… avec Mercédès, ma fiancée ! »

 

Le général, la tête renversée en arrière, les mains étendues, le regard fixe, dévora en silence ce terrible spectacle ; puis, allant chercher la muraille comme point d’appui, il s’y glissa lentement jusqu’à la porte par laquelle il sortit à reculons, en laissant échapper ce seul cri lugubre, lamentable, déchirant :

 

« Edmond Dantès ! »

 

Puis, avec des soupirs qui n’avaient rien d’humain, il se traîna jusqu’au péristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre, et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant seulement d’une voix inintelligible :

 

« À l’hôtel ! à l’hôtel ! »

 

En chemin, l’air frais et la honte que lui causait l’attention de ses gens le remirent en état d’assembler ses idées ; mais le trajet fut court, et, à mesure qu’il se rapprochait de chez lui, le comte sentait se renouveler toutes ses douleurs.

 

À quelques pas de la maison, le comte fit arrêter et descendit. La porte de l’hôtel était toute grande ouverte ; un fiacre, tout surpris d’être appelé dans cette magnifique demeure, stationnait au milieu de la cour ; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais sans oser interroger personne, et s’élança dans son appartement.

 

Deux personnes descendaient l’escalier, il n’eut que le temps de se jeter dans un cabinet pour les éviter.

 

C’était Mercédès, appuyée au bras de son fils, qui tous deux quittaient l’hôtel.

 

Ils passèrent à deux lignes du malheureux, qui, caché derrière la portière de damas, fut effleuré en quelque sorte par la robe de soie de Mercédès, et qui sentit à son visage la tiède haleine de ces paroles prononcées par son fils :

 

« Du courage, ma mère ! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez nous. »

 

Les paroles s’éteignirent, les pas s’éloignèrent.

 

Le général se redressa, suspendu par ses mains crispées au rideau de damas ; il comprimait le plus horrible sanglot qui fût jamais sorti de la poitrine d’un père, abandonné à la fois par sa femme et par son fils…

 

Bientôt il entendit claquer la portière en fer du fiacre puis la voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine ébranla les vitres, alors il s’élança dans sa chambre à coucher pour voir encore une fois tout ce qu’il avait aimé dans le monde ; mais le fiacre partit sans que la tête de Mercédès ou celle d’Albert eût paru à la portière, pour donner à la maison solitaire, pour donner au père et à l’époux abandonné le dernier regard, l’adieu et le regret, c’est-à-dire le pardon.

 

Aussi, au moment même où les roues du fiacre ébranlaient le pavé de la voûte, un coup de feu retentit, et une fumée sombre sortit par une des vitres de cette fenêtre de la chambre à coucher, brisée par la force de l’explosion.

 

LXCIII.

Valentine.

 

On devine où Morrel avait affaire et chez qui était son rendez-vous.

 

Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s’achemina-t-il lentement vers la maison de Villefort.

 

Nous disons lentement : c’est que Morrel avait plus d’une demi-heure à lui pour faire cinq cents pas ; mais, malgré ce temps plus que suffisant, il s’était empressé de quitter Monte-Cristo, ayant hâte d’être seul avec ses pensées.

 

Il savait bien son heure, l’heure à laquelle Valentine, assistant au déjeuner de Noirtier, était sûre de ne pas être troublée dans ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accordé deux visites par semaine, et il venait profiter de son droit.

 

Il arriva, Valentine l’attendait. Inquiète, presque égarée, elle lui saisit la main, et l’amena devant son grand-père.

 

Cette inquiétude, poussée, comme nous le disons, presque jusqu’à l’égarement, venait du bruit que l’aventure de Morcerf avait fait dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l’aventure de l’Opéra. Chez Villefort, personne ne doutait qu’un duel ne fût la conséquence forcée de cette aventure ; Valentine, avec son instinct de femme, avait deviné que Morrel serait le témoin de Monte-Cristo, et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette amitié profonde qu’elle lui connaissait pour le comte, elle craignait qu’il n’eût point la force de se borner au rôle passif qui lui était assigné.

 

On comprend donc avec quelle avidité les détails furent demandés, donnés et reçus, et Morrel put lire une indicible joie dans les yeux de sa bien-aimée quand elle sut que cette terrible affaire avait eu une issue non moins heureuse qu’inattendue.

 

« Maintenant, dit Valentine en faisant signe à Morrel de s’asseoir à côté du vieillard et en s’asseyant elle-même sur le tabouret où reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires. Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l’idée de quitter la maison et de prendre un appartement hors de l’hôtel de M. de Villefort ?

 

– Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j’y avais même fort applaudi.

 

– Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore Maximilien, car bon papa y revient.

 

– Bravo ! dit Maximilien.

 

– Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour quitter la maison ? »

 

Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l’œil ; mais Valentine ne regardait point Noirtier ; ses yeux, son regard, son sourire, tout était pour Morrel.

 

« Oh ! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s’écria Morrel, je déclare qu’elle est bonne.

 

– Excellente, dit Valentine : il prétend que l’air du faubourg Saint-Honoré ne vaut rien pour moi.

 

– En effet, dit Morrel ; écoutez, Valentine, M. Noirtier pourrait bien avoir raison ; depuis quinze jours, je trouve que votre santé s’altère.

 

– Oui, un peu, c’est vrai, répondit Valentine ; aussi bon papa s’est constitué mon médecin, et comme bon papa sait tout, j’ai la plus grande confiance en lui.

 

– Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine ? demanda vivement Morrel.

 

– Oh ! mon Dieu ! cela ne s’appelle pas souffrir : je ressens un malaise général, voilà tout ; j’ai perdu l’appétit, et il me semble que mon estomac soutient une lutte pour s’habituer à quelque chose. »

 

Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine.

 

« Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie inconnue ?

 

– Oh ! bien simple, dit Valentine ; j’avale tous les matins une cuillerée de la potion qu’on apporte pour mon grand-père ; quand je dis une cuillerée, j’ai commencé par une, et maintenant j’en suis à quatre. Mon grand-père prétend que c’est une panacée. »

 

Valentine souriait ; mais il y avait quelque chose de triste et de souffrant dans son sourire.

 

Maximilien, ivre d’amour, la regardait en silence ; elle était bien belle, mais sa pâleur avait pris un ton plus mat, ses yeux brillaient d’un feu plus ardent que d’habitude, et ses mains, ordinairement d’un blanc de nacre, semblaient des mains de cire qu’une nuance jaunâtre envahit avec le temps.

 

De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier, celui-ci considérait avec cette étrange et profonde intelligence la jeune fille absorbée dans son amour ; mais lui aussi, comme Morrel, suivait ces traces d’une sourde souffrance, si peu visible d’ailleurs qu’elle avait échappé à l’œil de tous, excepté celui du père et de l’amant.

 

« Mais, dit Morrel, cette potion dont vous êtes arrivée jusqu’à quatre cuillerées, je la voyais médicamentée pour M. Noirtier ?

 

– Je sais que c’est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce que je bois après cela me semble avoir le même goût. »

 

Noirtier regarda sa fille d’un ton interrogateur.

 

« Oui, bon papa, dit Valentine, c’est comme cela. Tout à l’heure, avant de descendre chez vous, j’ai bu un verre d’eau sucrée ; eh bien, j’en ai laissé la moitié tant cette eau m’a paru amère. »

 

Noirtier pâlit, et fit signe qu’il voulait parler.

 

Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.

 

Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.

 

En effet, le sang montait à la tête de la jeune fille, ses joues se colorèrent.

 

« Tiens ! s’écria-t-elle sans rien perdre de sa gaieté c’est singulier : un éblouissement ! Est-ce donc le soleil qui m’a frappé dans les yeux ?… »

 

Et elle s’appuya à l’espagnolette de la fenêtre.

 

« Il n’y a pas de soleil », dit Morrel encore plus inquiet de l’expression du visage de Noirtier que de l’indisposition de Valentine.

 

Et il courut à Valentine.

 

La jeune fille sourit.

 

« Rassure-toi, bon père, dit-elle à Noirtier : rassurez-vous, Maximilien, ce n’est rien, et la chose est déjà passée : mais, écoutez donc ! n’est-ce pas le bruit d’une voiture que j’entends dans la cour ? »

 

Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut à une fenêtre du corridor, et revint précipitamment.

 

« Oui, dit-elle, c’est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher ici ; ou plutôt, au revoir, restez près de bon papa, monsieur Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir. »

 

Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l’entendit monter le petit escalier qui conduisait à la fois chez Mme de Villefort et chez elle.

 

Dès qu’elle eut disparu, Noirtier fit signe à Morrel de prendre le dictionnaire. Morrel obéit ; il s’était, guidé par Valentine, promptement habitué à comprendre le vieillard.

 

Cependant, quelque habitude qu’il eût, et comme il fallait passer en revue une partie des vingt-quatre lettres de l’alphabet, et trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu’au bout de dix minutes que la pensée du vieillard fut traduite par ces paroles :

 

« Cherchez le verre d’eau et la carafe qui sont dans la chambre de Valentine. »

 

Morrel sonna aussitôt le domestique qui avait remplacé Barrois, et au nom de Noirtier lui donna cet ordre.

 

Le domestique revint un instant après.

 

La carafe et le verre étaient entièrement vides.

 

Noirtier fit signe qu’il voulait parler.

 

« Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides ? demanda-t-il. Valentine a dit qu’elle n’avait bu que la moitié du verre. »

 

La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.

 

« Je ne sais, dit le domestique ; mais la femme de chambre est dans l’appartement de Mlle Valentine : c’est peut-être elle qui les a vidés.

 

– Demandez-le-lui », dit Morrel, traduisant cette fois la pensée de Noirtier par le regard.

 

Le domestique sortit, et presque aussitôt rentra.

 

« Mlle Valentine a passé par sa chambre pour se rendre dans celle de Mme de Villefort, dit-il ; et, en passant, comme elle avait soif, elle a bu ce qui restait dans le verre ; quant à la carafe, M. Édouard l’a vidée pour faire un étang à ses canards. »

 

Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur un coup tout ce qu’il possède.

 

Dès lors, les yeux du vieillard se fixèrent sur la porte et ne quittèrent plus cette direction.

 

C’était, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait vues ; on les avait conduites à la chambre de Mme de Villefort, qui avait dit qu’elle recevrait chez elle ; voilà pourquoi Valentine avait passé par son appartement : sa chambre étant de plain-pied avec celle de sa belle-mère, et les deux chambres n’étant séparées que par celle d’Édouard.

 

Les deux femmes entrèrent au salon avec cette espèce de raideur officielle qui fait présager une communication.

 

Entre gens du même monde, une nuance est bientôt saisie. Mme de Villefort répondit à cette solennité par de la solennité.

 

En ce moment, Valentine entra, et les révérences recommencèrent.

 

« Chère amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se prenaient les mains, je venais avec Eugénie vous annoncer la première le très prochain mariage de ma fille avec le prince Cavalcanti. »

 

Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire avait trouvé que cela faisait mieux que comte.

 

« Alors, permettez que je vous fasse mes sincères compliments, répondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti paraît un jeune homme plein de rares qualités.

 

– Écoutez, dit la baronne en souriant ; si nous parlons comme deux amies, je dois vous dire que le prince ne nous paraît pas encore être ce qu’il sera. Il a en lui un peu de cette étrangeté qui nous fait, à nous autres Français, reconnaître du premier coup d’œil un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort bon cœur, beaucoup de finesse d’esprit, et quant aux convenances, M. Danglars prétend que la fortune est majestueuse ; c’est son mot.

 

– Et puis, dit Eugénie en feuilletant l’album de Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination toute particulière pour ce jeune homme.

 

– Et, dit Mme de Villefort, je n’ai pas besoin de vous demander si vous partagez cette inclination ?

 

– Moi ! répondit Eugénie avec son aplomb ordinaire, oh ! pas le moins du monde, madame ; ma vocation, à moi, n’était pas de m’enchaîner aux soins d’un ménage ou aux caprices d’un homme, quel qu’il fût. Ma vocation était d’être artiste et libre par conséquent de mon cœur, de ma personne et de ma pensée. »

 

Eugénie prononça ces paroles avec un accent si vibrant et si ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui semblait n’avoir aucune des timidités de la femme.

 

« Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destinée à être mariée, bon gré, mal gré, je dois remercier la Providence qui m’a du moins procuré les dédains de M. Albert de Morcerf ; sans cette Providence, je serais aujourd’hui la femme d’un homme perdu d’honneur.

 

– C’est pourtant vrai, dit la baronne avec cette étrange naïveté que l’on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les fréquentations roturières ne peuvent leur faire perdre tout à fait, c’est pourtant vrai, sans cette hésitation des Morcerf, ma fille épousait ce M. Albert : le général y tenait beaucoup, il était même venu pour forcer la main à M. Danglars ; nous l’avons échappé belle.

 

– Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du père rejaillit sur le fils ? M. Albert me semble bien innocent de toutes ces trahisons du général.

 

– Pardon, chère amie, dit l’implacable jeune fille ; M. Albert en réclame et en mérite sa part : il paraît qu’après avoir provoqué hier M. de Monte-Cristo à l’Opéra, il lui a fait aujourd’hui des excuses sur le terrain.

 

– Impossible ! dit Mme de Villefort.

 

– Ah ! chère amie, dit Mme Danglars avec cette même naïveté que nous avons déjà signalée, la chose est certaine ; je le sais de M. Debray, qui était présent à l’explication. »

 

Valentine aussi savait la vérité, mais elle ne répondait pas. Repoussée par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en pensée dans la chambre de Noirtier, où l’attendait Morrel.

 

Plongée dans cette espèce de contemplation intérieure, Valentine avait depuis un instant cessé de prendre part à la conversation ; il lui eût même été impossible de répéter ce qui avait été dit depuis quelques minutes, quand tout à coup la main de Mme Danglars, en s’appuyant sur son bras, la tira de sa rêverie.

 

« Qu’y a-t-il, madame ? dit Valentine en tressaillant au contact des doigts de Mme Danglars, comme elle eût tressailli à un contact électrique.

 

– Il y a, ma chère Valentine, dit la baronne, que vous souffrez sans doute ?

 

– Moi ? fit la jeune fille en passant sa main sur son front brûlant.

 

– Oui ; regardez-vous dans cette glace ; vous avez rougi et pâli successivement trois ou quatre fois dans l’espace d’une minute.

 

– En effet, s’écria Eugénie, tu es bien pâle !

 

– Oh ! ne t’inquiète pas, Eugénie ; je suis comme cela depuis quelques jours. »

 

Et si peu rusée qu’elle fût, la jeune fille comprit que c’était une occasion de sortir. D’ailleurs, Mme de Villefort vint à son aide.

 

« Retirez-vous, Valentine, dit-elle ; vous souffrez réellement et ces dames voudront bien vous pardonner ; buvez un verre d’eau pure et cela vous remettra. »

 

Valentine embrassa Eugénie, salua Mme Danglars déjà levée pour se retirer, et sortit.

 

« Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut disparu, elle m’inquiète sérieusement, et je ne serais pas étonnée quand il lui arriverait quelque accident grave. »

 

Cependant Valentine, dans une espèce d’exaltation dont elle ne se rendait pas compte, avait traversé la chambre d’Édouard sans répondre à je ne sais quelle méchanceté de l’enfant, et par chez elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous les degrés moins les trois derniers ; elle entendait déjà la voix de Morrel, lorsque tout à coup un nuage passa devant ses yeux, son pied raidi manqua la marche, ses mains n’eurent plus de force pour la retenir à la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut des trois derniers degrés plutôt qu’elle ne les descendit.

 

Morrel ne fit qu’un bond ; il ouvrit la porte, et trouva Valentine étendue sur le palier.

 

Rapide comme l’éclair, il l’enleva entre ses bras et l’assit dans un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux.

 

« Oh ! maladroite que je suis, dit-elle avec une fiévreuse volubilité ; je ne sais donc plus me tenir ? j’oublie qu’il y a trois marches avant le palier !

 

– Vous vous êtes blessée peut-être, Valentine ? s’écria Morrel. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! »

 

Valentine regarda autour d’elle : elle vit le plus profond effroi peint dans les yeux de Noirtier.

 

« Rassure-toi, bon père, dit-elle en essayant de sourire ; ce n’est rien, ce n’est rien… la tête m’a tourné, voilà tout.

 

– Encore un étourdissement ! dit Morrel joignant les mains. Oh ! faites-y attention, Valentine, je vous supplie.

 

– Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est passé et que ce n’était rien. Maintenant, laissez-moi vous apprendre une nouvelle : dans huit jours, Eugénie se marie, et dans trois jours il y a une espèce de grand festin, un repas de fiançailles. Nous sommes tous invités, mon père, Mme de Villefort et moi… à ce que j’ai cru comprendre, du moins.

 

– Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces détails ? Oh ! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa, tâchez qu’il vous réponde : bientôt !

 

– Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la lenteur et réveiller la mémoire de bon papa ?

 

– Oui, s’écria Morrel. Mon Dieu ! mon Dieu ! faites vite. Tant que vous ne serez pas à moi, Valentine, il me semblera toujours que vous allez m’échapper.

 

– Oh ! répondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh ! en vérité, Maximilien, vous êtes trop craintif, pour un officier, pour un soldat qui, dit-on, n’a jamais connu la peur. Ha ! ha ! ha ! »

 

Et elle éclata d’un rire strident et douloureux ; ses bras se raidirent et se tournèrent, sa tête se renversa sur son fauteuil et elle demeura sans mouvement.

 

Le cri de terreur que Dieu enchaînait aux lèvres de Noirtier jaillit de son regard.

 

Morrel comprit ; il s’agissait d’appeler du secours.

 

Le jeune homme se pendit à la sonnette ; la femme de chambre qui était dans l’appartement de Valentine et le domestique qui avait remplacé Barrois accoururent simultanément.

 

Valentine était si pâle, si froide, si inanimée, que, sans écouter ce qu’on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette maison maudite les prit, et qu’ils s’élancèrent par les corridors en criant au secours.

 

Mme Danglars et Eugénie sortaient en ce moment même ; elles purent encore apprendre la cause de toute cette rumeur.

 

« Je vous l’avais bien dit ! s’écria Mme de Villefort. Pauvre petite. »

 

LXCIV.

L’aveu.

 

Au même instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de son cabinet criait :

 

« Qu’y a-t-il ? »

 

Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout son sang-froid, et qui d’un coup d’œil lui indiqua le cabinet où déjà une fois, dans une circonstance à peu près pareille, il s’était réfugié.

 

Il n’eut que le temps de prendre son chapeau et de s’y jeter tout haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le corridor.

 

Villefort se précipita dans la chambre, courut à Valentine et la prit entre ses bras.

 

« Un médecin ! un médecin !… M. d’Avrigny ! cria Villefort, ou plutôt j’y vais moi-même. »

 

Et il s’élança hors de l’appartement.

 

Par l’autre porte s’élançait Morrel.

 

Il venait d’être frappé au cœur par un épouvantable souvenir : cette conversation entre Villefort et le docteur, qu’il avait entendue la nuit où mourut Mme de Saint-Méran, lui revenait à la mémoire ; ces symptômes, portés à un degré moins effrayant, étaient les mêmes qui avaient précédé la mort de Barrois.

 

En même temps il lui avait semblé entendre bruire à son oreille cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux heures à peine :

 

« De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez à moi, je peux beaucoup. »

 

Plus rapide que la pensée, il s’élança donc du faubourg Saint-Honoré dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l’avenue des Champs-Élysées.

 

Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de place, à la porte de M. d’Avrigny ; il sonna avec tant de violence, que le concierge vint ouvrir d’un air effrayé. Villefort s’élança dans l’escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le connaissait et le laissa en criant seulement :

 

« Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet ! »

 

Villefort en poussait déjà ou plutôt en enfonçait la porte.

 

« Ah ! dit le docteur, c’est vous !

 

– Oui, dit Villefort en refermant la porte derrière lui ; oui, docteur, c’est moi qui viens vous demander à mon tour si nous sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite !

 

– Quoi ! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une profonde émotion intérieure, avez-vous encore quelque malade ?

 

– Oui, docteur ! s’écria Villefort en saisissant d’une main convulsive une poignée de cheveux, oui ! »

 

Le regard de d’Avrigny signifia : « Je vous l’avais prédit. »

 

Puis ses lèvres accentuèrent lentement ces mots :

 

« Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous accuser de faiblesse devant Dieu ? »

 

Un sanglot douloureux jaillit du cœur de Villefort ; il s’approcha du médecin, et lui saisissant le bras :

 

« Valentine ! dit-il, c’est le tour de Valentine !

 

– Votre fille ! s’écria d’Avrigny, saisi de douleur et de surprise.

 

– Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat ; venez la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l’avoir soupçonnée.

 

– Chaque fois que vous m’avez prévenu, dit M. d’Avrigny, il était trop tard : n’importe, j’y vais ; mais hâtons-nous, monsieur, avec les ennemis qui frappent chez vous, il n’y a pas de temps à perdre.

 

– Oh ! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma faiblesse. Cette fois, je connaîtrai l’assassin et je frapperai.

 

– Essayons de sauver la victime avant de penser à la venger, dit d’Avrigny. Venez. »

 

Et le cabriolet qui avait amené Villefort le ramena au grand trot, accompagné de d’Avrigny, au moment même où, de son côté, Morrel frappait à la porte de Monte-Cristo.

 

Le comte était dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot que Bertuccio venait de lui envoyer à la hâte.

 

En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux heures à peine, le comte releva la tête.

 

Pour lui, comme pour le comte, il s’était sans doute passé bien des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui l’avait quitté le sourire sur les lèvres revenait le visage bouleversé.

 

Il se leva et s’élança au-devant de Morrel.

 

« Qu’y a-t-il donc, Maximilien ? Lui demanda-t-il ; vous êtes pâle, et votre front ruisselle de sueur. »

 

Morrel tomba sur un fauteuil plutôt qu’il ne s’assit.

 

« Oui, dit-il, je suis venu vite, j’avais besoin de vous parler.

 

– Tout le monde se porte bien dans votre famille ? demanda le comte avec un ton de bienveillance affectueuse à la sincérité de laquelle personne ne se fût trompé.

 

– Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrassé pour commencer l’entretien ; oui, dans ma famille tout le monde se porte bien.

 

– Tant mieux ; cependant vous avez quelque chose à me dire ? reprit le comte, de plus en plus inquiet.

 

– Oui, dit Morrel, c’est vrai je viens de sortir d’une maison où la mort venait d’entrer, pour accourir à vous.

 

– Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf ? demanda Monte-Cristo.

 

– Non, dit Morrel ; quelqu’un est-il mort chez M. de Morcerf ?

 

– Le général vient de se brûler la cervelle, répondit Monte-Cristo.

 

– Oh ! l’affreux malheur ! s’écria Maximilien.

 

– Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo ; mieux vaut un père et un époux mort qu’un père et un époux déshonoré ; le sang lavera la honte.

 

– Pauvre comtesse ! dit Maximilien, c’est elle que je plains surtout, une si noble femme !

 

– Plaignez aussi Albert, Maximilien ; car, croyez-le, c’est le digne fils de la comtesse. Mais revenons à vous : vous accouriez vers moi, m’avez-vous dit ; aurais-je le bonheur que vous eussiez besoin de moi ?

 

– Oui, j’ai besoin de vous, c’est-à-dire que j’ai cru comme un insensé que vous pouviez me porter secours dans une circonstance où Dieu seul peut me secourir.

 

– Dites toujours, répondit Monte-Cristo.

 

– Oh ! dit Morrel, je ne sais en vérité s’il m’est permis de révéler un pareil secret à des oreilles humaines ; mais la fatalité m’y pousse, la nécessité m’y contraint, comte. »

 

Morrel s’arrêta hésitant.

 

« Croyez-vous que je vous aime ? dit Monte-Cristo, prenant affectueusement la main du jeune homme entre les siennes.

 

– Oh ! tenez, vous m’encouragez, et puis quelque chose me dit là (Morrel posa la main sur son cœur) que je ne dois pas avoir de secret pour vous.

 

– Vous avez raison, Morrel, c’est Dieu qui parle à votre cœur, et c’est votre cœur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit votre cœur.

 

– Comte, voulez-vous me permettre d’envoyer Baptistin demander de votre part des nouvelles de quelqu’un que vous connaissez ?

 

– Je me suis mis à votre disposition, à plus forte raison j’y mets mes domestiques.

 

– Oh ! c’est que je ne vivrai pas, tant que je n’aurai pas la certitude qu’elle va mieux.

 

– Voulez-vous que je sonne Baptistin ?

 

– Non, je vais lui parler moi-même. »

 

Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas. Le valet de chambre partit tout courant.

 

« Eh bien, est-ce fait ? demanda Monte-Cristo en voyant reparaître Morrel.

 

– Oui, et je vais être un peu plus tranquille.

 

– Vous savez que j’attends, dit Monte-Cristo souriant.

 

– Oui, et, moi, je parle. Écoutez, un soir je me trouvais dans un jardin ; j’étais caché par un massif d’arbres, nul ne se doutait que je pouvais être là. Deux personnes passèrent près de moi ; permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient à voix basse, et cependant j’avais un tel intérêt à entendre leurs paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu’elles disaient.

 

– Cela s’annonce lugubrement, si j’en crois votre pâleur et votre frisson, Morrel.

 

– Oh oui ! bien lugubrement, mon ami ! Il venait de mourir quelqu’un chez le maître du jardin où je me trouvais ; l’une des deux personnes dont j’entendais la conversation était le maître de ce jardin, et l’autre était le médecin. Or, le premier confiait au second ses craintes et ses douleurs ; car c’était la seconde fois depuis un mois que la mort s’abattait, rapide et imprévue, sur cette maison, qu’on croirait désignée par quelque ange exterminateur à la colère de Dieu.

 

– Ah ! ah ! » dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme, et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de manière à se placer dans l’ombre, tandis que le jour frappait le visage de Maximilien.

 

« Oui, continua celui-ci, la mort était entrée deux fois dans cette maison en un mois.

 

– Et que répondait le docteur ? demanda Monte-Cristo.

 

– Il répondait… il répondait que cette mort n’était point naturelle, et qu’il fallait l’attribuer…

 

– À quoi ?

 

– Au poison !

 

– Vraiment ! dit Monte-Cristo avec cette toux légère qui, dans les moments de suprême émotion, lui servait à déguiser soit sa rougeur, soit sa pâleur, soit l’attention même avec laquelle il écoutait ; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-là ?

 

– Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajouté que, si pareil événement se renouvelait, il se croirait obligé d’en appeler à la justice. »

 

Monte-Cristo écoutait ou paraissait écouter avec le plus grand calme.

 

« Eh bien, dit Maximilien, la mort a frappé une troisième fois, et ni le maître de la maison ni le docteur n’ont rien dit ; la mort va frapper une quatrième fois, peut-être. Comte, à quoi croyez-vous que la connaissance de ce secret m’engage ?

 

– Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter là une aventure que chacun de nous sait par cœur. La maison où vous avez entendu cela, je la connais, ou tout au moins j’en connais une pareille ; une maison où il y a un jardin, un père de famille, un docteur, une maison où il y a eu trois morts étranges et inattendues. Eh bien regardez-moi, moi qui n’ai point intercepté de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous, est-ce que j’ai des scrupules de conscience ? Non, cela ne me regarde pas, moi. Vous dites qu’un ange exterminateur semble désigner cette maison à la colère du Seigneur ; eh bien, qui vous dit que votre supposition n’est pas une réalité ? Ne voyez pas les choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intérêt à les voir. Si c’est la justice et non la colère de Dieu qui se promène dans cette maison, Maximilien, détournez la tête et laissez passer la justice de Dieu. »

 

Morrel frissonna. Il y avait quelque chose à la fois de lugubre, de solennel et de terrible dans l’accent du comte.

 

« D’ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqué qu’on eût dit que ces dernières paroles ne sortaient pas de la bouche du même homme ; d’ailleurs, qui vous dit que cela recommencera ?

 

– Cela recommence, comte ! s’écria Morrel, et voilà pourquoi j’accours chez vous.

 

– Eh bien, que voulez-vous que j’y fasse, Morrel ? Voudriez-vous, par hasard, que je prévinsse M. le procureur du roi ? »

 

Monte-Cristo articula ces dernières paroles avec tant de clarté et avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout à coup, s’écria :

 

« Comte ! Comte ! Vous savez de qui je veux parler, n’est-ce pas ?

 

– Eh ! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en mettant les points sur les i, ou plutôt les noms sur les hommes. Vous vous êtes promené un soir dans le jardin de M. de Villefort ; d’après ce que vous m’avez dit, je présume que c’est le soir de la mort de Mme de Saint-Méran. Vous avez entendu M. de Villefort causer avec M. d’Avrigny de la mort de M. de Saint-Méran et de celle non moins étonnante de la marquise. M. d’Avrigny disait qu’il croyait à un empoisonnement et même à deux empoisonnements ; et vous voilà, vous honnête homme par excellence, vous voilà depuis ce moment occupé à palper votre cœur, à jeter la sonde dans votre conscience pour savoir s’il faut révéler ce secret ou le taire. Nous ne sommes plus au Moyen Âge, cher ami, et il n’y a plus de Sainte-Vehme, il n’y a plus de francs juges ; que diable allez-vous demander à ces gens-là ? Conscience, que me veux-tu ? comme dit Sterne. Eh ! Mon cher, laissez-les dormir s’ils dorment, laissez-les pâlir dans leurs insomnies, et, pour l’amour de Dieu, dormez, vous qui n’avez pas de remords qui vous empêchent de dormir. »

 

Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel ; il saisit la main de Monte-Cristo.

 

« Mais cela recommence ! vous dis-je.

 

– Eh bien, dit le comte, étonné de cette insistance à laquelle il ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez recommencer : c’est une famille d’Atrides ; Dieu les a condamnés, et ils subiront la sentence ; ils vont tous disparaître comme ces moines que les enfants fabriquent avec des cartes pliées, et qui tombent les uns après les autres sous le souffle de leur créateur, y en eût-il deux cents. C’était M. de Saint-Méran il y a trois mois, c’était Mme de Saint-Méran il y a deux mois ; c’était Barrois l’autre jour ; aujourd’hui c’est le vieux Noirtier ou la jeune Valentine.

 

– Vous le saviez ? s’écria Morrel dans un tel paroxysme de terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel eût trouvé impassible ; vous le saviez et vous ne disiez rien !

 

– Eh ! que m’importe ? reprit Monte-Cristo en haussant les épaules, est-ce que je connais ces gens-là, moi, et faut-il que je perde l’un pour sauver l’autre ? Ma foi, non, car, entre le coupable et la victime, je n’ai pas de préférence.

 

– Mais moi, moi ! s’écria Morrel en hurlant de douleur, moi, je l’aime !

 

– Vous aimez qui ? s’écria Monte-Cristo en bondissant sur ses pieds et en saisissant les deux mains que Morrel élevait, en les tordant, vers le ciel.

 

– J’aime éperdument, j’aime en insensé, j’aime en homme qui donnerait tout son sang pour lui épargner une larme ; j’aime Valentine de Villefort, qu’on assassine en ce moment, entendez-vous bien ! je l’aime, et je demande à Dieu et à vous comment je puis la sauver ! »

 

Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une idée ceux qui ont entendu le rugissement du lion blessé.

 

« Malheureux ! s’écria-t-il en se tordant les mains à son tour, malheureux ! tu aimes Valentine ! tu aimes cette fille d’une race maudite ! »

 

Jamais Morrel n’avait vu semblable expression ; jamais œil si terrible n’avait flamboyé devant son visage, jamais le génie de la terreur, qu’il avait vu tant de fois apparaître, soit sur les champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l’Algérie, n’avait secoué autour de lui de feux plus sinistres.

 

Il recula épouvanté.

 

Quant à Monte-Cristo, après cet éclat et ce bruit, il ferma un moment les yeux, comme ébloui par des éclairs intérieurs : pendant ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l’on voyait peu à peu s’apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine gonflée de tempêtes, comme on voit après la nuée se fondre sous le soleil les vagues turbulentes et écumeuses.

 

Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durèrent vingt secondes à peu près.

 

Puis le comte releva son front pâli.

 

« Voyez, dit-il d’une voix altérée, voyez, cher ami, comme Dieu sait punir de leur indifférence les hommes les plus fanfarons et les plus froids devant les terribles spectacles qu’il leur donne. Moi qui regardais, assistant impassible et curieux, moi qui regardais le développement de cette lugubre tragédie, moi qui, pareil au mauvais ange, riais du mal que font les hommes, à l’abri derrière le secret (et le secret est facile à garder pour les riches et les puissants), voilà qu’à mon tour je me sens mordu par ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au cœur ! »

 

Morrel poussa un sourd gémissement.

 

« Allons, allons, continua le comte, assez de plaintes comme cela, soyez homme, soyez fort, soyez plein d’espoir, car je suis là, car je veille sur vous. »

 

Morrel secoua tristement la tête.

 

« Je vous dis d’espérer ! me comprenez-vous ? s’écria Monte-Cristo. Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il est midi, Maximilien, rendez grâce au ciel de ce que vous êtes venu à midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain matin. Écoutez donc ce que je vais vous dire, Morrel : il est midi ; si Valentine n’est pas morte à cette heure, elle ne mourra pas.

 

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Morrel, moi qui l’ai laissée mourante ! »

 

Monte-Cristo appuya une main sur son front.

 

Que se passa-t-il dans cette tête si lourde d’effrayants secrets ?

 

Que dit à cet esprit, implacable et humain à la fois, l’ange lumineux ou l’ange des ténèbres ?

 

Dieu seul le sait !

 

Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il était calme comme l’enfant qui se réveille.

 

« Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous ; je vous commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une démarche, de ne pas laisser flotter sur votre visage l’ombre d’une préoccupation ; je vous donnerai des nouvelles ; allez.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Morrel, vous m’épouvantez, comte, avec ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort ? Êtes-vous plus qu’un homme ? Êtes-vous un ange ? Êtes-vous un Dieu ? »

 

Et le jeune homme, qu’aucun danger n’avait fait reculer d’un pas, reculait devant Monte-Cristo, saisi d’une indicible terreur.

 

Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire à la fois si mélancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre dans ses yeux.

 

« Je peux beaucoup, mon ami, répondit le comte. Allez, j’ai besoin d’être seul. »

 

Morrel, subjugué par ce prodigieux ascendant qu’exerçait Monte-Cristo sur tout ce qui l’entourait, n’essaya pas même de s’y soustraire. Il serra la main du comte et sortit.

 

Seulement, à la porte, il s’arrêta pour attendre Baptistin, qu’il venait de voir apparaître au coin de la rue Matignon, et qui revenait tout courant.

 

Cependant, Villefort et d’Avrigny avaient fait diligence. À leur retour, Valentine était encore évanouie, et le médecin avait examiné la malade avec le soin que commandait la circonstance et avec une profondeur que doublait la connaissance du secret.

 

Villefort suspendu à son regard et à ses lèvres, attendait le résultat de l’examen. Noirtier, plus pâle que la jeune fille, plus avide d’une solution que Villefort lui-même, attendait aussi, et tout en lui se faisait intelligence et sensibilité.

 

Enfin, d’Avrigny laissa échapper lentement :

 

« Elle vit encore.

 

– Encore ! s’écria Villefort, oh ! docteur, quel terrible mot vous avez prononcé là !

 

– Oui, dit le médecin, je répète ma phrase : elle vit encore, et j’en suis bien surpris.

 

– Mais elle est sauvée ? demanda le père.

 

– Oui, puisqu’elle vit. »

 

En ce moment le regard de d’Avrigny rencontra l’œil de Noirtier, il étincelait d’une joie si extraordinaire d’une pensée tellement riche et féconde, que le médecin en fut frappé.

 

Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lèvres se dessinaient à peine, tant pâles et blanches elles étaient, à l’unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant Noirtier, par qui tout mouvement du docteur était attendu et commenté.

 

« Monsieur, dit alors d’Avrigny à Villefort, appelez la femme de chambre de Mlle Valentine, s’il vous plaît. »

 

Villefort quitta la tête de sa fille qu’il soutenait et courut lui-même appeler la femme de chambre.

 

Aussitôt que Villefort eut refermé la porte, d’Avrigny s’approcha de Noirtier.

 

« Vous avez quelque chose à me dire ? » demanda-t-il.

 

Le vieillard cligna expressivement des yeux ; c’était, on se le rappelle, le seul signe affirmatif qui fût à sa disposition.

 

« À moi seul ?

 

– Oui, fit Noirtier.

 

– Bien, je demeurerai avec vous. »

 

En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre ; derrière la femme de chambre marchait Mme de Villefort.

 

« Mais qu’a donc fait cette chère enfant ? s’écria-t-elle, elle sort de chez moi et elle s’est bien plainte d’être indisposée, mais je n’avais pas cru que c’était sérieux. »

 

Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques d’affection d’une véritable mère s’approcha de Valentine, dont elle prit la main.

 

D’Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du vieillard se dilater et s’arrondir, ses joues blêmir et trembler ; la sueur perla sur son front.

 

« Ah ! » fit-il involontairement, en suivant la direction du regard de Noirtier, c’est-à-dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort, qui répétait :

 

« Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous la coucherons. »

 

M. d’Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester seul avec Noirtier, fit signe de la tête que c’était effectivement ce qu’il y avait de mieux à faire, mais il défendit qu’elle prit rien au monde que ce qu’il ordonnerait.

 

On emporta Valentine, qui était revenue à la connaissance, mais qui était incapable d’agir et presque de parler tant ses membres étaient brisés par la secousse qu’elle venait d’éprouver. Cependant elle eut la force de saluer d’un coup d’œil son grand-père, dont il semblait qu’on arrachât l’âme en l’emportant.

 

D’Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna à Villefort de prendre un cabriolet, d’aller en personne chez le pharmacien faire préparer devant lui les potions ordonnées, de les rapporter lui-même et de l’attendre dans la chambre de sa fille.

 

Puis, après avoir renouvelé l’injonction de ne rien laisser prendre à Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma soigneusement les portes, et après s’être assuré que personne n’écoutait :

 

« Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de votre petite-fille ?

 

– Oui, fit le vieillard.

 

– Écoutez, nous n’avons pas de temps à perdre, je vais vous interroger et vous me répondrez. »

 

Noirtier fit signe qu’il était prêt à répondre.

 

« Avez-vous prévu l’accident qui est arrivé aujourd’hui à Valentine ?

 

– Oui. »

 

D’Avrigny réfléchit un instant puis se rapprochant de Noirtier :

 

« Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul indice ne doit être négligé dans la situation terrible où nous sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois ? »

 

Noirtier leva les yeux au ciel.

 

« Savez-vous de quoi il est mort ? demanda d’Avrigny en posant sa main sur l’épaule de Noirtier.

 

– Oui, répondit le vieillard.

 

– Pensez-vous que sa mort ait été naturelle ? »

 

Quelque chose comme un sourire s’esquissa sur les lèvres inertes de Noirtier.

 

« Alors l’idée que Barrois avait été empoisonné vous est venue ?

 

– Oui.

 

– Croyez-vous que ce poison dont il a été victime lui ait été destiné ?

 

– Non.

 

– Maintenant pensez-vous que ce soit la même main qui a frappé Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd’hui Valentine ?

 

– Oui.

 

– Elle va donc succomber aussi ? » demanda d’Avrigny en fixant son regard profond sur Noirtier.

 

Et il attendit l’effet de cette phrase sur le vieillard.

 

« Non, répondit-il avec un air de triomphe qui eût pu dérouter toutes les conjectures du plus habile devin.

 

– Alors vous espérez ? dit d’Avrigny avec surprise.

 

– Oui.

 

– Qu’espérez-vous ?

 

Le vieillard fit comprendre des yeux qu’il ne pouvait répondre.

 

« Ah ! oui, c’est vrai », murmura d’Avrigny.

 

Puis revenant à Noirtier :

 

« Vous espérez, dit-il, que l’assassin se lassera ?

 

– Non.

 

– Alors, vous espérez que le poison sera sans effet sur Valentine ?

 

– Oui.

 

– Car je ne vous apprends rien, n’est-ce pas, ajouta d’Avrigny, en vous disant qu’on vient d’essayer de l’empoisonner ? »

 

Le vieillard fit signe des yeux qu’il ne conservait aucun doute à ce sujet.

 

« Alors, comment espérez-vous que Valentine échappera ? »

 

Noirtier tint avec obstination ses yeux fixés du même côté, d’Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu’ils étaient attachés sur une bouteille contenant la potion qu’on lui apportait tous les matins.

 

« Ah ! ah ! dit d’Avrigny, frappé d’une idée subite, auriez-vous eu l’idée… »

 

Noirtier ne le laissa point achever.

 

« Oui, fit-il.

 

– De la prémunir contre le poison…

 

– Oui.

 

– En l’habituant peu à peu…

 

– Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchanté d’être compris.

 

– En effet, vous m’avez entendu dire qu’il entrait de la brucine dans les potions que je vous donne ?

 

– Oui.

 

– Et en l’accoutumant à ce poison, vous avez voulu neutraliser les effets d’un poison ? »

 

Même joie triomphante de Noirtier.

 

« Et vous y êtes parvenu en effet ! s’écria d’Avrigny. Sans cette précaution, Valentine était tuée aujourd’hui, tuée sans secours possible, tuée sans miséricorde, la secousse a été violente, mais elle n’a été qu’ébranlée, et cette fois du moins Valentine ne mourra pas. »

 

Une joie surhumaine épanouissait les yeux du vieillard, levés au ciel avec une expression de reconnaissance infinie.

 

En ce moment Villefort rentra.

 

« Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demandé.

 

– Cette potion a été préparée devant vous ?

 

– Oui, répondit le procureur du roi.

 

– Elle n’est pas sortie de vos mains ?

 

– Non. »

 

D’Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage qu’elle contenait dans le creux de sa main et les avala.

 

« Bien, dit-il, montons chez Valentine, j’y donnerai mes instructions à tout le monde, et vous veillerez vous-même, monsieur de Villefort, à ce que personne ne s’en écarte. »

 

Au moment où d’Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine, accompagnée de Villefort, un prêtre italien, à la démarche sévère, aux paroles calmes et décidées, louait pour son usage la maison attenante à l’hôtel habité par M. de Villefort.

 

On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois locataires de cette maison déménagèrent deux heures après : mais le bruit qui courut généralement dans le quartier fut que la maison n’était pas solidement assise sur ses fondations et menaçait ruine ce qui n’empêchait point le nouveau locataire de s’y établir avec son modeste mobilier le jour même, vers les cinq heures.

 

Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau locataire, qui, selon l’habitude établie par les propriétaires, paya six mois d’avance ; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous l’avons dit, était italien, s’appelait-il signor Giacomo Busoni.

 

Des ouvriers furent immédiatement appelés, et la nuit même les rares passants attardés au haut du faubourg voyaient avec surprise les charpentiers et les maçons occupés à reprendre en sous-œuvre la maison chancelante.

 

LXCV.

Le père et la fille.

 

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, Mme Danglars venir annoncer officiellement à Mme de Villefort le prochain mariage de Mlle Eugénie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti.

 

Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une résolution prise par tous les intéressés à cette grande affaire, avait cependant été précédée d’une scène dont nous devons compte à nos lecteurs.

 

Nous les prions donc de faire un pas en arrière et de se transporter, le matin même de cette journée aux grandes catastrophes, dans ce beau salon si bien doré que nous leur avons fait connaître, et qui faisait l’orgueil de son propriétaire, M. le baron Danglars.

 

Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement inquiet, le baron lui-même, regardant à chaque porte et s’arrêtant à chaque bruit.

 

Lorsque sa somme de patience fut épuisée, il appela le valet de chambre.

 

« Étienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugénie m’a prié de l’attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m’y fait attendre si longtemps. »

 

Cette bouffée de mauvaise humeur exhalée, le baron reprit un peu de calme.

 

En effet, Mlle Danglars, après son réveil, avait fait demander une audience à son père, et avait désigné le salon doré comme le lieu de cette audience. La singularité de cette démarche, son caractère officiel surtout, n’avaient pas médiocrement surpris le banquier, qui avait immédiatement obtempéré au désir de sa fille en se rendant le premier au salon.

 

Étienne revint bientôt de son ambassade.

 

« La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m’a annoncé que mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas à venir. »

 

Danglars fit un signe de tête indiquant qu’il était satisfait. Danglars, vis-à-vis du monde et même vis-à-vis de ses gens, affectait le bonhomme et le père faible : c’était une face du rôle qu’il s’était imposé dans la comédie populaire qu’il jouait ; c’était une physionomie qu’il avait adoptée et qui lui semblait convenir comme il convenait aux profils droits des masques des pères du théâtre antique d’avoir la lèvre retroussée et riante, tandis que le côté gauche avait la lèvre abaissée et pleurnicheuse.

 

Hâtons-nous de dire que, dans l’intimité, la lèvre retroussée et riante descendait au niveau de la lèvre abaissée et pleurnicheuse ; de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait pour faire place au mari brutal et au père absolu.

 

« Pourquoi diable cette folle qui veut me parler à ce qu’elle prétend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon cabinet ; et pourquoi veut-elle me parler ? »

 

Il roulait pour la vingtième fois cette pensée inquiétante dans son cerveau, lorsque la porte s’ouvrit et qu’Eugénie parut, vêtue d’une robe de satin noir brochée de fleurs mates de la même couleur, coiffée en cheveux, et gantée comme s’il se fût agi d’aller s’asseoir dans son fauteuil du Théâtre-Italien.

 

« Eh bien, Eugénie, qu’y a-t-il donc ? s’écria le père et pourquoi le salon solennel, tandis qu’on est si bien dans mon cabinet particulier ?

 

– Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Eugénie en faisant signe à son père qu’il pouvait s’asseoir, et vous venez de poser là deux questions qui résument d’avance toute la conversation que nous allons avoir. Je vais donc répondre à toutes deux, et contre les lois de l’habitude, à la seconde d’abord comme étant la moins complexe. J’ai choisi le salon monsieur, pour lieu de rendez-vous, afin d’éviter les impressions désagréables et les influences du cabinet d’un banquier. Ces livres de caisse, si bien dorés qu’ils soient, ces tiroirs fermés comme des portes de forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne sait d’où, et ces quantités de lettres qui viennent d’Angleterre, de Hollande, d’Espagne, des Indes, de la Chine et du Pérou, agissent en général étrangement sur l’esprit d’un père et lui font oublier qu’il est dans le monde un intérêt plus grand et plus sacré que celui de la position sociale et de l’opinion de ses commettants. J’ai donc choisi ce salon où vous voyez, souriants et heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien, celui de ma mère et toutes sortes de paysages pastoraux et de bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup à la puissance des impressions extérieures. Peut-être, vis-à-vis de vous surtout, est-ce une erreur ; mais, que voulez-vous ? je ne serais pas artiste s’il ne me restait pas quelques illusions.

 

– Très bien, répondit M. Danglars, qui avait écouté la tirade avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une parole, absorbé qu’il était, comme tout homme plein d’arrière-pensées, à chercher le fil de sa propre idée dans les idées de l’interlocuteur.

 

– Voilà donc le second point éclairci ou à peu près, dit Eugénie sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui caractérisait son geste et sa parole et vous me paraissez satisfait de l’explication. Maintenant revenons au premier. Vous me demandiez pourquoi j’avais sollicité cette audience ; je vais vous le dire en deux mots ; monsieur, le voici : Je ne veux pas épouser M. le comte Andrea Cavalcanti. »

 

Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva à la fois les yeux et les bras au ciel.

 

« Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugénie toujours aussi calme. Vous êtes étonné, je le vois bien, car depuis que toute cette petite affaire est en train, je n’ai point manifesté la plus petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu, d’opposer franchement aux gens qui ne m’ont point consultée et aux choses qui me déplaisent une volonté franche et absolue. Cependant cette fois cette tranquillité, cette passivité, comme disent les philosophes, venait d’une autre source, elle venait de ce que, fille soumise et dévouée… (un léger sourire se dessina sur les lèvres empourprées de la jeune fille), je m’essayais à l’obéissance.

 

– Eh bien ? demanda Danglars.

 

– Eh bien, monsieur, reprit Eugénie, j’ai essayé jusqu’au bout de mes forces, et maintenant que le moment est arrivé, malgré tous les efforts que j’ai tentés sur moi-même, je me sens incapable d’obéir.

 

– Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait d’abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont le flegme accusait tant de préméditation et de force de volonté, la raison de ce refus, Eugénie, la raison ?

 

– La raison, répliqua la jeune fille, oh ! mon Dieu, ce n’est point que l’homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus désagréable qu’un autre, non ; M. Andrea Cavalcanti peut même passer, près de ceux qui regardent les hommes au visage et à la taille, pour être d’un assez beau modèle ; ce n’est pas non plus parce que mon cœur est moins touché de celui-là que de tout autre : ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme tout à fait au-dessous de moi, je n’aime absolument personne, monsieur, vous le savez bien, n’est-ce pas ? Je ne vois donc pas pourquoi, sans nécessité absolue, j’irais embarrasser ma vie d’un éternel compagnon. Est-ce que le sage n’a point dit quelque part : « Rien de trop » ; et ailleurs : « Portez tout avec vous-même » ? On m’a même appris ces deux aphorismes en latin et en grec : l’un est, je crois, de Phèdre, et l’autre de Bias. Eh bien, mon cher père, dans le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage éternel de nos espérances, je jette à la mer mon bagage inutile, voilà tout, et je reste avec ma volonté, disposée à vivre parfaitement seule et par conséquent parfaitement libre.

 

– Malheureuse ! malheureuse ! murmura Danglars palissant, car il connaissait par une longue expérience la solidité de l’obstacle qu’il rencontrait si soudainement.

 

– Malheureuse, reprit Eugénie, malheureuse, dites-vous, monsieur ? Mais non pas, en vérité, et l’exclamation me paraît tout à fait théâtrale et affectée. Heureuse, au contraire, car je vous le demande, que me manque-t-il ? Le monde me trouve belle, c’est quelque chose pour être accueilli favorablement j’aime les bons accueils, moi : ils épanouissent les visages, et ceux qui m’entourent me paraissent encore moins laids. Je suis douée de quelque esprit et d’une certaine sensibilité relative qui me permet de tirer de l’existence générale, pour la faire entrer dans la mienne, ce que j’y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu’il casse la noix verte pour en tirer ce qu’elle contient. Je suis riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je suis votre fille unique, et vous n’êtes point tenace au degré où le sont les pères de la Porte-Saint-Martin et de la Gaîté, qui déshéritent leurs filles parce qu’elles ne veulent pas leur donner de petits-enfants. D’ailleurs, la loi prévoyante vous a ôté le droit de me déshériter, du moins tout à fait, comme elle vous a ôté le pouvoir de me contraindre à épouser monsieur tel ou tel. Ainsi, belle, spirituelle, ornée de quelque talent comme on dit dans les opéras comiques, et riche ! mais c’est le bonheur cela, monsieur ! Pourquoi donc m’appelez-vous malheureuse ?

 

Danglars, voyant sa fille souriante et fière jusqu’à l’insolence, ne put réprimer un mouvement de brutalité qui se trahit par un éclat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, froncé par l’interrogation, il se retourna avec prudence et se calma aussitôt, dompté par la main de fer de la circonspection.

 

« En effet, ma fille, répondit-il avec un sourire, vous êtes tout ce que vous vous vantez d’être, hormis une seule chose, ma fille ; je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle : j’aime mieux vous la laisser deviner. »

 

Eugénie regarda Danglars, fort surprise qu’on lui contestât l’un des fleurons de la couronne d’orgueil qu’elle venait de poser si superbement sur sa tête.

 

« Ma fille, continua le banquier, vous m’avez parfaitement expliqué quels étaient les sentiments qui présidaient aux résolutions d’une fille comme vous quand elle a décidé qu’elle ne se mariera point. Maintenant c’est à moi de vous dire quels sont les motifs d’un père comme moi quand il a décidé que sa fille se mariera. »

 

Eugénie s’inclina, non pas en fille soumise qui écoute, mais en adversaire prêt à discuter, qui attend.

 

« Ma fille, continua Danglars, quand un père demande à sa fille de prendre un époux, il a toujours une raison quelconque pour désirer son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez tout à l’heure, c’est-à-dire de se voir revivre dans leurs petits-fils. Je n’ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire, les joies de la famille me sont à peu près indifférentes, à moi. Je puis avouer cela à une fille que je sais assez philosophe pour comprendre cette indifférence et pour ne pas m’en faire un crime.

 

– À la bonne heure, dit Eugénie ; parlons franc, monsieur, j’aime cela.

 

– Oh ! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thèse générale, votre sympathie pour la franchise, je m’y soumets, quand je crois que la circonstance m’y invite. Je continuerai donc. Je vous ai proposé un mari, non pas pour vous, car en vérité je ne pensais pas le moins du monde à vous en ce moment. Vous aimez la franchise, en voilà, j’espère ; mais parce que j’avais besoin que vous prissiez cet époux le plus tôt possible, pour certaines combinaisons commerciales que je suis en train d’établir en ce moment.

 

Eugénie fit un mouvement.

 

« C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, ma fille et il ne faut pas m’en vouloir, car c’est vous qui m’y forcez ; c’est malgré moi, vous le comprenez bien, que j’entre dans ces explications arithmétiques, avec une artiste comme vous, qui craint d’entrer dans le cabinet d’un banquier pour y percevoir des impressions ou des sensations désagréables et antipoétiques.

 

« Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chère demoiselle, qu’on apprend beaucoup de choses à l’usage même des jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par exemple, et par égard pour votre susceptibilité nerveuse je vous l’apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crédit d’un banquier est sa vie physique et morale, que le crédit soutient l’homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m’a fait un jour là-dessus un discours que je n’ai jamais oublié. On y apprend qu’à mesure que le crédit se retire, le corps devient cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au banquier qui s’honore d’être le père d’une fille si bonne logicienne. »

 

Mais Eugénie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup.

 

« Ruiné ! dit-elle.

 

– Vous avez trouvé l’expression juste, ma fille, la bonne expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles, tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l’homme sans cœur, mais non sans esprit, ruiné ! c’est cela.

 

– Ah ! fit Eugénie.

 

– Oui, ruiné ! Eh bien, le voilà donc connu, ce secret plein d’horreur, comme dit le poète tragique.

 

« Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur peut, par vous, devenir moindre ; je ne dirai pas pour moi, mais pour vous.

 

– Oh ! s’écria Eugénie, vous êtes mauvais physionomiste, monsieur, si vous vous figurez que c’est pour moi que je déplore la catastrophe que vous m’exposez.

 

« Moi ruinée ! et que m’importe ? Ne me reste-t-il pas mon talent ? Ne puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me faire ce que vous ne m’eussiez jamais donné, quelle que fût votre fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne devrai qu’à moi seule, et qui, au lieu de m’arriver comme m’arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez avec des regards rechignés et des paroles de reproche sur ma prodigalité, me viendront accompagnés d’acclamations, de bravos et de fleurs ? Et quand je n’aurais pas ce talent dont votre sourire me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce furieux amour de l’indépendance, qui me tiendra toujours lieu de tous les trésors, et qui domine en moi jusqu’à l’instinct de la conservation ?

 

« Non, ce n’est pas pour moi que je m’attriste, je saurai toujours bien me tirer d’affaire, moi ; mes livres, mes crayons, mon piano, toutes choses qui ne coûtent pas cher et que je pourrai toujours me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-être que je m’afflige pour Mme Danglars, détrompez-vous encore : ou je me trompe grossièrement, ou ma mère a pris toutes ses précautions contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans l’atteindre ; elle s’est mise à l’abri, je l’espère, et ce n’est pas en veillant sur moi qu’elle a pu se distraire de ses préoccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m’a laissé toute mon indépendance sous le prétexte que j’aimais ma liberté.

 

« Oh ! non, monsieur, depuis mon enfance, j’ai vu se passer trop de choses autour de moi ; je les ai toutes trop bien comprises, pour que le malheur fasse sur moi plus d’impression qu’il ne mérite de le faire ; depuis que je me connais, je n’ai été aimée de personne ; tant pis ! cela m’a conduite tout naturellement à n’aimer personne ; tant mieux ! Maintenant vous avez ma profession de foi.

 

– Alors, dit Danglars, pâle d’un courroux qui ne prenait point sa source dans l’amour paternel offensé ; alors, mademoiselle, vous persistez à vouloir consommer ma ruine ?

 

– Votre ruine ! Moi, dit Eugénie, consommer votre ruine ! que voulez-vous dire ? je ne comprends pas.

 

– Tant mieux, cela me laisse un rayon d’espoir ; écoutez.

 

– J’écoute, dit Eugénie en regardant si fixement son père, qu’il fallut à celui-ci un effort pour qu’il ne baissât point les yeux sous le regard puissant de la jeune fille.

 

– M. Cavalcanti, continua Danglars, vous épouse et, en vous épousant, vous apporte trois millions de dot qu’il place chez moi.

 

– Ah ! fort bien, fit avec un souverain mépris Eugénie, tout en lissant ses gants l’un sur l’autre.

 

– Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions ? dit Danglars ; pas du tout, ces trois millions sont destinés à en produire au moins dix. J’ai obtenu avec un banquier, mon confrère, la concession d’un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours présente ces chances fabuleuses de succès immédiat qu’autrefois Law appliqua pour les bons Parisiens, ces éternels badauds de la spéculation, à un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit posséder un millionième de rail comme on possédait autrefois un arpent de terre en friche sur les bords de l’Ohio. C’est un placement hypothécaire, ce qui est un progrès, comme vous voyez, puisqu’on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en échange de son argent. Eh bien, je dois d’ici à huit jours déposer pour mon compte quatre millions ! Ces quatre millions, je vous le dis, en produiront dix ou douze.

 

– Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier, monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugénie, je vous ai vu encaisser, c’est le terme, n’est-ce pas ? cinq millions et demi ; vous m’avez même montré la chose en deux bons sur le trésor, et vous vous étonniez qu’un papier ayant une si grande valeur n’éblouît pas mes yeux comme ferait un éclair.

 

– Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point à moi et sont seulement une preuve de la confiance que l’on a en moi ; mon titre de banquier populaire m’a valu la confiance des hôpitaux, et les cinq millions et demi sont aux hôpitaux ; dans tout autre temps je n’hésiterais pas à m’en servir, mais aujourd’hui l’on sait les grandes pertes que j’ai faites, et, comme je vous l’ai dit, le crédit commence à se retirer de moi. D’un moment à l’autre, l’administration peut réclamer le dépôt, et si je l’ai employé à autre chose, je suis forcé de faire une banqueroute honteuse. Je ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que vous épousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de la dot, ou même que l’on croie que je vais les toucher, mon crédit se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s’est engouffrée dans des abîmes creusés sous mes pas par une fatalité inconcevable, se rétablit. Me comprenez-vous ?

 

– Parfaitement ; vous me mettez en gage pour trois millions, n’est-ce pas ?

 

– Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse ; elle vous donne une idée de votre valeur.

 

– Merci. Un dernier mot, monsieur : me promettez-vous de vous servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher à la somme ? Ceci n’est point une affaire d’égoïsme, c’est une affaire de délicatesse. Je veux bien servir à réédifier votre fortune, mais je ne veux pas être votre complice dans la ruine des autres.

 

– Mais puisque je vous dis, s’écria Danglars, qu’avec ces trois millions…

 

– Croyez-vous vous tirer d’affaire, monsieur, sans avoir besoin de toucher à ces trois millions ?

 

– Je l’espère, mais à condition toujours que le mariage, en se faisant, consolidera mon crédit.

 

– Pourrez-vous payer à M. Cavalcanti les cinq cent mille francs que vous me donnez pour mon contrat ?

 

– En revenant de la mairie, il les touchera.

 

– Bien !

 

– Comment, bien ? Que voulez-vous dire ?

 

– Je veux dire qu’en me demandant ma signature n’est-ce pas, vous me laissez absolument libre de ma personne ?

 

– Absolument.

 

– Alors, bien ; comme je vous disais, monsieur, je suis prête à épouser M. Cavalcanti.

 

– Mais quels sont vos projets ?

 

– Ah ! c’est mon secret. Où serait ma supériorité sur vous si, ayant le vôtre, je vous livrais le mien ! »

 

Danglars se mordit les lèvres.

 

« Ainsi, dit-il, vous êtes prête à faire les quelques visites officielles qui sont absolument indispensables.

 

– Oui, répondit Eugénie.

 

– Et à signer le contrat dans trois jours ?

 

– Oui.

 

– Alors, à mon tour, c’est moi qui vous dis : Bien ! »

 

Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main, le père n’osa pas dire : « Merci, mon enfant » ; la fille n’eut pas un sourire pour son père.

 

« La conférence est finie ? » demanda Eugénie en se levant.

 

Danglars fit signe de la tête qu’il n’avait plus rien à dire.

 

Cinq minutes après, le piano retentissait sous les doigts de Mlle d’Armilly, et Mlle Danglars chantait la malédiction de Brabantio sur Desdemona.

 

À la fin du morceau, Étienne entra et annonça à Eugénie que les chevaux étaient à la voiture et que la baronne l’attendait pour faire ses visites.

 

Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d’où elles sortirent pour continuer leurs courses.

 

LXCVI.

Le contrat.

 

Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c’est-à-dire vers les cinq heures de l’après-midi du jour fixé pour la signature du contrat de Mlle Eugénie Danglars et d’Andrea Cavalcanti, que le banquier s’était obstiné à maintenir prince, comme une brise fraîche faisait frissonner toutes les feuilles du petit jardin situé en avant de la maison du comte de Monte-Cristo, au moment où celui-ci se préparait à sortir, et tandis que ses chevaux l’attendaient en frappant du pied, maintenus par la main du cocher assise déjà depuis un quart d’heure sur le siège, l’élégant phaéton avec lequel nous avons déjà plusieurs fois fait connaissance, et notamment pendant la soirée d’Auteuil, vint tourner rapidement l’angle de la porte d’entrée, et lança plutôt qu’il ne déposa sur les degrés du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi doré, aussi rayonnant que si lui, de son côté, eût été sur le point d’épouser une princesse.

 

Il s’informa de la santé du comte avec cette familiarité qui lui était habituelle, et, escaladant légèrement le premier étage, le rencontra lui-même au haut de l’escalier.

 

À la vue du jeune homme, le comte s’arrêta. Quant à Andrea Cavalcanti, il était lancé, et quand il était lancé, rien ne l’arrêtait.

 

« Eh ! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte.

 

– Ah ! monsieur Andrea ! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse, comment vous portez-vous ?

 

– À merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de mille choses ; mais d’abord sortiez-vous ou rentriez-vous ?

 

– Je sortais, monsieur.

 

– Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le voulez bien, dans votre calèche, et Tom nous suivra, conduisant mon phaéton à la remorque.

 

– Non, dit avec un imperceptible sourire de mépris le comte, qui ne se souciait pas d’être vu en compagnie du jeune homme ; non, je préfère vous donner audience ici, cher monsieur Andrea ; on cause mieux dans une chambre, et l’on n’a pas de cocher qui surprenne vos paroles au vol. »

 

Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier étage, s’assit, et fit, en croisant ses jambes l’une sur l’autre, signe au jeune homme de s’asseoir à son tour.

 

Andrea prit son air le plus riant.

 

« Vous savez, cher comte, dit-il, que la cérémonie a lieu ce soir ; à neuf heures on signe le contrat chez le beau-père.

 

– Ah ! vraiment ? dit Monte-Cristo.

 

– Comment ! est-ce une nouvelle que je vous apprends ? et n’étiez-vous pas prévenu de cette solennité par M. Danglars ?

 

– Si fait, dit le comte, j’ai reçu une lettre de lui hier ; mais je ne crois pas que l’heure y fût indiquée.

 

– C’est possible ; le beau-père aura compté sur la notoriété publique.

 

– Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voilà heureux monsieur Cavalcanti ; c’est une alliance des plus sortables que vous contractez là ; et puis, Mlle Danglars est jolie.

 

– Mais oui, répondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie.

 

– Elle est surtout fort riche, à ce que je crois du moins, dit Monte-Cristo.

 

– Fort riche, vous croyez ? répéta le jeune homme.

 

– Sans doute ; on dit que M. Danglars cache pour le moins la moitié de sa fortune.

 

– Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard étincelant de joie.

 

– Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu’il est à la veille d’entrer dans un genre de spéculation déjà un peu usé aux États-Unis et en Angleterre, mais tout à fait neuf en France.

 

– Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler : le chemin de fer dont il vient d’obtenir l’adjudication n’est-ce pas ?

 

– Justement ! il gagnera au moins, c’est l’avis général, au moins dix millions dans cette affaire.

 

– Dix millions ! vous croyez ? c’est magnifique, dit Cavalcanti, qui se grisait à ce bruit métallique de paroles dorées.

 

– Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous reviendra, et que c’est justice, puisque Mlle Danglars est fille unique. D’ailleurs, votre fortune à vous, votre père me l’a dit du moins, est presque égale à celle de votre fiancée. Mais laissons là un peu les affaires d’argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que vous avez un peu lestement et habilement mené toute cette affaire !

 

– Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme ; j’étais né pour être diplomate.

 

– Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie ; la diplomatie, vous le savez, ne s’apprend pas ; c’est une chose d’instinct… Le cœur est donc pris ?

 

– En vérité, j’en ai peur, répondit Andrea du ton dont il avait vu au Théâtre-Français Dorante ou Valère répondre à Alceste.

 

– Vous aime-t-on un peu ?

 

– Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur, puisqu’on m’épouse. Mais cependant, n’oublions pas un grand point.

 

– Lequel ?

 

– C’est que j’ai été singulièrement aidé dans tout ceci.

 

– Bah !

 

– Certainement.

 

– Par les circonstances ?

 

– Non, par vous.

 

– Par moi ? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant avec affectation sur le titre. Qu’ai-je pu faire pour vous ? Est-ce que votre nom, votre position sociale et votre mérite ne suffisaient point ?

 

– Non, dit Andrea, non ; et vous avez beau dire, monsieur le comte, je maintiens, moi, que la position d’un homme tel que vous a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mérite.

 

– Vous vous abusez complètement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui sentit l’adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la portée de ses paroles ; ma protection ne vous a été acquise qu’après connaissance prise de l’influence et de la fortune de monsieur votre père ; car enfin qui m’a procuré, à moi qui ne vous avais jamais vu, ni vous, ni l’illustre auteur de vos jours, le bonheur de votre connaissance ? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore et l’abbé Busoni. Qui m’a encouragé, non pas à vous servir de garantie, mais à vous patronner ? C’est le nom de votre père, si connu et si honoré en Italie ; personnellement, moi, je ne vous connais pas. »

 

Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre à Andrea qu’il était pour le moment étreint par une main plus musculeuse que la sienne, et que l’étreinte n’en pouvait être facilement brisée.

 

« Ah çà ! mais, dit-il, mon père a donc vraiment une bien grande fortune, monsieur le comte ?

 

– Il paraît que oui, monsieur, répondit Monte-Cristo.

 

– Savez-vous si la dot qu’il m’a promise est arrivée ?

 

– J’en ai reçu la lettre d’avis.

 

– Mais les trois millions ?

 

– Les trois millions sont en route, selon toute probabilité.

 

– Je les toucherai donc réellement ?

 

– Mais dame ! reprit le comte, il me semble que jusqu’à présent, monsieur, l’argent ne vous a pas fait faute ! »

 

Andrea fut tellement surpris, qu’il ne put s’empêcher de rêver un moment.

 

« Alors, dit-il en sortant de sa rêverie, il me reste, monsieur, à vous adresser une demande, et celle-là vous la comprendrez, même quand elle devrait vous être désagréable.

 

– Parlez, dit Monte-Cristo.

 

– Je me suis mis en relation, grâce à ma fortune, avec beaucoup de gens distingués, et j’ai même, pour le moment du moins, une foule d’amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de toute la société parisienne, je dois être soutenu par un nom illustre, et à défaut de la main paternelle, c’est une main puissante qui doit me conduire à l’autel ; or, mon père ne vient point à Paris, n’est-ce pas ?

 

– Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il, à en mourir, chaque fois qu’il voyage.

 

– Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande.

 

– À moi ?

 

– Oui, à vous.

 

– Et laquelle ? mon Dieu !

 

– Eh bien, c’est de le remplacer.

 

– Ah ! mon cher monsieur ! quoi ! après les nombreuses relations que j’ai eu le bonheur d’avoir avec vous, vous me connaissez si mal que de me faire une pareille demande ?

 

« Demandez-moi un demi-million à emprunter, et, quoiqu’un pareil prêt soit assez rare, parole d’honneur ! vous me serez moins gênant. Sachez donc, je croyais vous l’avoir déjà dit, que dans sa participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le comte de Monte-Cristo n’a cessé d’apporter les scrupules, je dirai plus, les superstitions d’un homme de l’Orient.

 

« Moi qui ai un sérail au Caire, un à Smyrne et un à Constantinople, présider à un mariage ! jamais.

 

– Ainsi, vous me refusez ?

 

– Net ; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frère, je vous refuserais de même.

 

– Ah ! par exemple ! s’écria Andrea désappointé, mais comment faire alors ?

 

– Vous avez cent amis, vous l’avez dit vous-même.

 

– D’accord, mais c’est vous qui m’avez présenté chez M. Danglars.

 

– Point ! Rétablissons les faits dans toute la vérité : c’est moi qui vous ai fait dîner avec lui à Auteuil, et c’est vous qui vous êtes présenté vous-même ; diable ! c’est tout différent.

 

– Oui, mais mon mariage : vous avez aidé…

 

– Moi ! en aucune chose, je vous prie de le croire ; mais rappelez-vous donc ce que je vous ai répondu quand vous êtes venu me prier de faire la demande : Oh ! je ne fais jamais de mariage, moi, mon cher prince, c’est un principe arrêté chez moi. »

 

Andrea se mordit les lèvres.

 

« Mais enfin, dit-il, vous serez là au moins ?

 

– Tout Paris y sera ?

 

– Oh ! certainement.

 

– Eh bien, j’y serai comme tout Paris, dit le comte.

 

– Vous signerez au contrat ?

 

– Oh ! je n’y vois aucun inconvénient, et mes scrupules ne vont point jusque-là.

 

– Enfin, puisque vous ne voulez pas m’accorder davantage, je dois me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte.

 

– Comment donc ?

 

– Un conseil.

 

– Prenez garde ; un conseil, c’est pis qu’un service.

 

– Oh ! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre.

 

– Dites.

 

– La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.

 

– C’est le chiffre que M. Danglars m’a annoncé à moi-même.

 

– Faut-il que je la reçoive ou que je la laisse aux mains du notaire ?

 

– Voici, en général, comment les choses se passent quand on veut qu’elles se passent galamment : vos deux notaires prennent rendez-vous au contrat pour le lendemain ou le surlendemain ; le lendemain ou le surlendemain, ils échangent les deux dots, dont ils se donnent mutuellement reçu, puis, le mariage célébré, ils mettent les millions à votre disposition, comme chef de la communauté.

 

– C’est que, dit Andrea avec une certaine inquiétude mal dissimulée, je croyais avoir entendu dire à mon beau-père qu’il avait l’intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire de chemin de fer dont vous me parliez tout à l’heure.

 

– Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c’est, à ce que tout le monde assure, un moyen que vos capitaux soient triplés dans l’année. M. le baron Danglars est bon père et sait compter.

 

– Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus, toutefois, qui me perce le cœur.

 

– Ne l’attribuez qu’à des scrupules fort naturels en pareille circonstance.

 

– Allons dit Andrea, qu’il soit donc fait comme vous le voulez ; à ce soir, neuf heures.

 

– À ce soir. »

 

Et malgré une légère résistance de Monte-Cristo, dont les lèvres pâlirent, mais qui cependant conserva son sourire de cérémonie, Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaéton et disparut.

 

Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu’à neuf heures, Andrea les employa en courses, en visites destinées à intéresser ces amis dont il avait parlé, à paraître chez le banquier avec tout le luxe de leurs équipages, les éblouissant par ces promesses d’actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les têtes, et dont Danglars, en ce moment-là, avait l’initiative.

 

En effet, à huit heures et demie du soir, le grand salon de Danglars, la galerie attenante à ce salon et les trois autres salons de l’étage étaient pleins d’une foule parfumée qu’attirait fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrésistible besoin d’être là où l’on sait qu’il y a du nouveau.

 

Un académicien dirait que les soirées du monde sont des collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles affamées et frelons bourdonnants.

 

Il va sans dire que les salons étaient resplendissants de bougies, la lumière roulait à flots des moulures d’or sur les tentures de soie, et tout le mauvais goût de cet ameublement, qui n’avait pour lui que la richesse, resplendissait de tout son éclat.

 

Mlle Eugénie était vêtue avec la simplicité la plus élégante : une robe de soie blanche brochée de blanc, une rose blanche à moitié perdue dans ses cheveux d’un noir de jais, composaient toute sa parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.

 

Seulement on pouvait lire dans ses yeux cette assurance parfaite destinée à démentir ce que cette candide toilette avait de vulgairement virginal à ses propres yeux.

 

Mme Danglars, à trente pas d’elle, causait avec Debray, Beauchamp et Château-Renaud. Debray avait fait sa rentrée dans cette maison pour cette grande solennité, mais comme tout le monde et sans aucun privilège particulier.

 

M. Danglars, entouré de députés, d’hommes de finance, expliquait une théorie de contributions nouvelles qu’il comptait mettre en exercice quand la force des choses aurait contraint le gouvernement à l’appeler au ministère.

 

Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de l’Opéra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu’il avait besoin d’être hardi pour paraître à l’aise, ses projets de vie à venir, et les progrès de luxe qu’il comptait faire faire avec ses cent soixante-quinze mille livres de rente à la fashion parisienne.

 

La foule générale roulait dans ces salons comme un flux et un reflux de turquoises, de rubis, d’émeraudes d’opales et de diamants.

 

Comme partout, on remarquait que c’étaient les plus vieilles femmes qui étaient les plus parées, et les plus laides qui se montraient avec le plus d’obstination.

 

S’il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et parfumée, il fallait la chercher et la découvrir cachée dans quelque coin par une mère à turban, ou par une tante à oiseau de paradis.

 

À chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement, de ces rires, la voix des huissiers lançait un nom connu dans les finances, respecté dans l’armée ou illustre dans les lettres, alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom.

 

Mais pour un qui avait le privilège de faire frémir cet océan de vagues humaines, combien passaient accueillis par l’indifférence ou le ricanement du dédain !

 

Au moment où l’aiguille de la pendule massive, de la pendule représentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran d’or, et où le timbre, fidèle reproducteur de la pensée machinale, retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit à son tour, et, comme poussée par la flamme électrique, toute l’assemblée se tourna vers la porte.

 

Le comte était vêtu de noir et avec sa simplicité habituelle ; son gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine ; son col noir paraissait d’une fraîcheur singulière, tant il ressortait sur la mâle pâleur de son teint ; pour tout bijou, il portait une chaîne de gilet si fine qu’à peine le mince filet d’or tranchait sur le piqué blanc.

 

Il se fit à l’instant même un cercle autour de la porte.

 

Le comte, d’un seul coup d’œil, aperçut Mme Danglars à un bout du salon, M. Danglars à l’autre, et Mlle Eugénie devant lui.

 

Il s’approcha d’abord de la baronne, qui causait avec Mme de Villefort, qui était venue seule, Valentine étant toujours souffrante ; et sans dévier, tant le chemin se frayait devant lui, il passa de la baronne à Eugénie, qu’il complimenta en termes si rapides et si réservés, que la fière artiste en fut frappée.

 

Près d’elle était Mlle Louise d’Armilly, qui remercia le comte des lettres de recommandation qu’il lui avait si gracieusement données pour Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire incessamment usage.

 

En quittant ces dames, il se retourna et se trouva près de Danglars, qui s’était approché pour lui donner la main.

 

Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s’arrêta, promenant autour de lui ce regard assuré empreint de cette expression particulière aux gens d’un certain monde et surtout d’une certaine portée, regard qui semble dire :

 

« J’ai fait ce que j’ai dû ; maintenant que les autres fassent ce qu’ils me doivent. »

 

Andrea, qui était dans un salon contigu, sentit cette espèce de frémissement que Monte-Cristo avait imprimé à la foule, et il accourut saluer le comte.

 

Il le trouva complètement entouré ; on se disputait ses paroles, comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne disent jamais un mot sans valeur.

 

Les notaires firent leur entrée en ce moment, et vinrent installer leurs pancartes griffonnées sur le velours brodé d’or qui couvrait la table préparée pour la signature, table en bois doré.

 

Un des notaires s’assit, l’autre resta debout.

 

On allait procéder à la lecture du contrat que la moitié de Paris, présente à cette solennité, devait signer.

 

Chacun prit place, ou plutôt les femmes firent cercle, tandis que les hommes, plus indifférents à l’endroit du style énergique, comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l’agitation fébrile d’Andrea sur l’attention de M. Danglars, sur l’impassibilité d’Eugénie et sur la façon leste et enjouée dont la baronne traitait cette importante affaire.

 

Le contrat fut lu au milieu d’un profond silence. Mais, aussitôt la lecture achevée, la rumeur recommença dans les salons, double de ce qu’elle était auparavant : ces sommes brillantes, ces millions roulant dans l’avenir des deux jeunes gens et qui venaient compléter l’exposition qu’on avait faite, dans une chambre exclusivement consacrée à cet objet du trousseau de la mariée et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec tout leur prestige dans la jalouse assemblée.

 

Les charmes de Mlle Danglars en étaient doubles aux yeux des jeunes gens, et pour le moment ils effaçaient l’éclat du soleil.

 

Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour être belles.

 

Andrea, serré par ses amis, complimenté, adulé, commençant à croire à la réalité du rêve qu’il faisait, Andrea était sur le point de perdre la tête.

 

Le notaire prit solennellement la plume, l’éleva au-dessus de sa tête et dit :

 

« Messieurs, on va signer le contrat. »

 

Le baron devait signer le premier, puis le fondé de pouvoir de M. Cavalcanti père, puis la baronne, puis les futurs conjoints, comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier timbré.

 

Le baron prit la plume et signa, puis le chargé de pouvoir.

 

La baronne s’approcha, au bras de Mme de Villefort.

 

« Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n’est-ce pas une chose désespérante ? Un incident inattendu, arrivé dans cette affaire d’assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli être victime, nous prive d’avoir M. de Villefort.

 

– Oh ! mon Dieu ! fit Danglars, du même ton dont il aurait dit : Ma foi, la chose m’est bien indifférente !

 

– Mon Dieu ! dit Monte-Cristo en s’approchant, j’ai bien peur d’être la cause involontaire de cette absence.

 

– Comment ! vous, comte ? dit Mme Danglars en signant. S’il en est ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais. »

 

Andrea dressait les oreilles.

 

« Il n’y aurait cependant point de ma faute, dit le comte ; aussi je tiens à le constater. »

 

On écoutait avidement : Monte-Cristo, qui desserrait si rarement les lèvres, allait parler.

 

« Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond silence, que c’est chez moi qu’est mort ce malheureux qui était venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a été tué, à ce que l’on croit, par son complice ?

 

– Oui, dit Danglars.

 

– Eh bien, pour lui porter secours, on l’avait déshabillé et l’on avait jeté ses habits dans un coin où la justice les a ramassés ; mais la justice, en prenant l’habit et le pantalon pour les déposer au greffe, avait oublié le gilet. »

 

Andrea pâlit visiblement et tira tout doucement du côté de la porte ; il voyait paraître un nuage à l’horizon, et ce nuage lui semblait renfermer la tempête dans ses flancs.

 

« Eh bien, ce malheureux gilet, on l’a trouvé aujourd’hui tout couvert de sang et troué à l’endroit du cœur. »

 

Les dames poussèrent un cri, et deux ou trois se préparèrent à s’évanouir.

 

« On me l’a apporté. Personne ne pouvait deviner d’où venait cette guenille ; moi seul songeai que c’était probablement le gilet de la victime. Tout à coup mon valet de chambre, en fouillant avec dégoût et précaution cette funèbre relique, a senti un papier dans la poche et l’en a tiré : c’était une lettre adressée à qui ? à vous, baron.

 

– À moi ? s’écria Danglars.

 

– Oh ! mon Dieu ! oui, à vous ; je suis parvenu à lire votre nom sous le sang dont le billet était maculé, répondit Monte-Cristo au milieu des éclats de surprise générale.

 

– Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquiétude, comment cela empêche-t-il M. de Villefort ?

 

– C’est tout simple, madame, répondit Monte-Cristo ; ce gilet et cette lettre étaient ce qu’on appelle des pièces de conviction ; lettre et gilet, j’ai tout envoyé à M. le procureur du roi. Vous comprenez, mon cher baron, la voie légale est la plus sûre en matière criminelle : c’était peut-être quelque machination contre vous. »

 

Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxième salon.

 

« C’est possible, dit Danglars ; cet homme assassiné n’était-il point un ancien forçat ?

 

– Oui, répondit le comte, un ancien forçat nommé Caderousse. »

 

Danglars pâlit légèrement ; Andrea quitta le second salon et gagna l’antichambre.

 

« Mais signez donc, signez donc ! dit Monte-Cristo ; je m’aperçois que mon récit a mis tout le monde en émoi et j’en demande bien humblement pardon à vous, madame la baronne et à Mlle Danglars. »

 

La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.

 

« Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le prince Cavalcanti, où êtes-vous ?

 

– Andrea ! Andrea ! répétèrent plusieurs voix de jeunes gens qui en étaient déjà arrivés avec le noble Italien à ce degré d’intimité de l’appeler par son nom de baptême.

 

– Appelez donc le prince, prévenez-le donc que c’est à lui de signer ! » cria Danglars à un huissier.

 

Mais au même instant la foule des assistants reflua, terrifiée, dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable fût entré dans les appartements, quaerens quem devoret.

 

Il y avait en effet de quoi reculer, s’effrayer, crier.

 

Un officier de gendarmerie plaçait deux gendarmes à la porte de chaque salon, et s’avançait vers Danglars, précédé d’un commissaire de police ceint de son écharpe.

 

Mme Danglars poussa un cri et s’évanouit.

 

Danglars, qui se croyait menacé (certaines consciences ne sont jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses conviés un visage décomposé par la terreur.

 

« Qu’y a-t-il donc, monsieur ? demanda Monte-Cristo s’avançant au-devant du commissaire.

 

– Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans répondre au comte, s’appelle Andrea Cavalcanti ? »

 

Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha ; on interrogea.

 

« Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti ? demanda Danglars presque égaré.

 

– Un ancien forçat échappé du bagne de Toulon.

 

– Et quel crime a-t-il commis ?

 

– Il est prévenu, dit le commissaire de sa voix impassible, d’avoir assassiné le nommé Caderousse, son ancien compagnon de chaîne, au moment où il sortait de chez le comte de Monte-Cristo. »

 

Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.

 

Andrea avait disparu.

 

LXCVII.

La route de Belgique.

 

Quelques instants après la scène de confusion produite dans les salons de M. Danglars par l’apparition inattendue du brigadier de gendarmerie, et par la révélation qui en avait été la suite, le vaste hôtel s’était vidé avec une rapidité pareille à celle qu’eût amenée l’annonce d’un cas de peste ou de choléra-morbus arrivé parmi les conviés : en quelques minutes par toutes les portes, par tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s’était empressé de se retirer, ou plutôt de faire ; car c’était là une de ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas même essayer de donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes catastrophes les meilleurs amis si importuns.

 

Il n’était resté dans l’hôtel du banquier que Danglars, enfermé dans son cabinet, et faisant sa déposition entre les mains de l’officier de gendarmerie ; Mme Danglars, terrifiée, dans le boudoir que nous connaissons, et Eugénie qui, l’œil hautain et la lèvre dédaigneuse, s’était retirée dans sa chambre avec son inséparable compagne, Mlle Louise d’Armilly.

 

Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-là que de coutume, car on leur avait adjoint, à propos de la fête, les glaciers, les cuisiniers et les maîtres d’hôtel du Café de Paris, tournant contre leurs maîtres la colère de ce qu’ils appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes à l’office, aux cuisines, dans leurs chambres, s’inquiétant fort peu du service, qui d’ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu.

 

Au milieu de ces différents personnages, frémissant d’intérêts divers, deux seulement méritent que nous nous occupions d’eux : c’est Mlle Eugénie Danglars et Mlle Louise d’Armilly.

 

La jeune fiancée, nous l’avons dit, s’était retirée l’air hautain, la lèvre dédaigneuse, et avec la démarche d’une reine outragée, suivie de sa compagne, plus pâle et plus émue qu’elle.

 

En arrivant dans sa chambre, Eugénie ferma sa porte en dedans, pendant que Louise tombait sur une chaise.

 

« Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! l’horrible chose, dit la jeune musicienne ; et qui pouvait se douter de cela ? M. Andrea Cavalcanti… un assassin… un échappé du bagne… un forçat ! »

 

Un sourire ironique crispa les lèvres d’Eugénie.

 

« En vérité, j’étais prédestinée, dit-elle. Je n’échappe au Morcerf que pour tomber dans le Cavalcanti !

 

– Oh ! ne confonds pas l’un avec l’autre, Eugénie.

 

– Tais-toi, tous les hommes sont des infâmes, et je suis heureuse de pouvoir faire plus que de les détester ; maintenant, je les méprise.

 

– Qu’allons-nous faire ? demanda Louise.

 

– Ce que nous allons faire ?

 

– Oui.

 

– Mais ce que nous devions faire dans trois jours… partir.

 

– Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours ?

 

– Écoute, Louise, j’ai en horreur cette vie du monde ordonnée, compassée, réglée comme notre papier de musique. Ce que j’ai toujours désiré, ambitionné, voulu, c’est la vie d’artiste, la vie libre, indépendante, où l’on ne relève que de soi, où l’on ne doit de compte qu’à soi. Rester, pour quoi faire ? pour qu’on essaie, d’ici à un mois, de me marier encore ; à qui ? à M. Debray, peut-être, comme il en avait été un instant question. Non, Louise ; non, l’aventure de ce soir me sera une excuse : je n’en cherchais pas, je n’en demandais pas ; Dieu m’envoie celle-ci, elle est la bienvenue.

 

– Comme tu es forte et courageuse ! dit la blonde et frêle jeune fille à sa brune compagne.

 

– Ne me connaissais-tu point encore ? Allons, voyons, Louise, causons de toutes nos affaires. La voiture de poste…

 

– Est achetée heureusement depuis trois jours.

 

– L’as-tu fait conduire où nous devions la prendre ?

 

– Oui.

 

– Notre passeport ?

 

– Le voilà ! »

 

Et Eugénie, avec son aplomb habituel, déplia un papier et lut :

 

« M. Léon d’Armilly, âgé de vingt ans, profession d’artiste, cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa sœur. »

 

« À merveille ! Par qui t’es-tu procuré ce passeport ?

 

– En allant demander à M. de Monte-Cristo des lettres pour les directeurs des théâtres de Rome et de Naples, je lui ai exprimé mes craintes de voyager en femme ; il les a parfaitement comprises, s’est mis à ma disposition pour me procurer un passeport d’homme ; et, deux jours après, j’ai reçu celui-ci, auquel j’ai ajouté de ma main : Voyageant avec sa sœur.

 

– Eh bien, dit gaiement Eugénie, il ne s’agit plus que de faire nos malles : nous partirons le soir de la signature du contrat, au lieu de partir le soir des noces : voilà tout.

 

– Réfléchis bien, Eugénie.

 

– Oh ! toutes mes réflexions sont faites ; je suis lasse de n’entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de baisse, de fonds espagnols, de papier haïtien. Au lieu de cela, Louise, comprends-tu l’air, la liberté, le chant des oiseaux, les plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome, la plage de Naples. Combien possédons-nous, Louise ? »

 

La jeune fille qu’on interrogeait tira d’un secrétaire incrusté un petit portefeuille à serrure qu’elle ouvrit, et dans lequel elle compta vingt-trois billets de banque.

 

« Vingt-trois mille francs, dit-elle.

 

– Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit Eugénie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou convenablement pendant quatre.

 

« Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous aurons doublé notre capital. Allons, charge-toi de l’argent, moi, je me charge du coffret aux pierreries ; de sorte que si l’une de nous avait le malheur de perdre son trésor, l’autre aurait toujours le sien. Maintenant, la valise : hâtons-nous, la valise !

 

– Attends, dit Louise, allant écouter à la porte de Mme Danglars.

 

– Que crains-tu ?

 

– Qu’on ne nous surprenne.

 

– La porte est fermée.

 

– Qu’on ne nous dise d’ouvrir.

 

– Qu’on le dise si l’on veut, nous n’ouvrons pas.

 

– Tu es une véritable amazone, Eugénie. »

 

Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse activité, à entasser dans une malle tous les objets de voyage dont elles croyaient avoir besoin.

 

« Là, maintenant, dit Eugénie, tandis que je vais changer de costume, ferme la valise, toi. »

 

Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur le couvercle de la malle.

 

« Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte ; ferme-la, toi.

 

– Ah ! c’est juste, dit en riant Eugénie, j’oubliais que je suis Hercule, moi, et que tu n’es, toi, que la pâle Omphale. »

 

Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras blancs et musculeux jusqu’à ce que les deux compartiments de la valise fussent joints, et que Mlle d’Armilly eût passé le crochet du cadenas entre les deux pitons.

 

Cette opération terminée, Eugénie ouvrit une commode dont elle avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie violette ouatée.

 

« Tiens, dit-elle, tu vois que j’ai pensé à tout ; avec cette mante tu n’auras point froid.

 

– Mais toi ?

 

– Oh ! moi, je n’ai jamais froid, tu le sais bien ; d’ailleurs avec ces habits d’homme…

 

– Tu vas t’habiller ici ?

 

– Sans doute.

 

– Mais auras-tu le temps ?

 

– N’aie donc pas la moindre inquiétude, poltronne ; tous nos gens sont occupés de la grande affaire. D’ailleurs, qu’y a-t-il d’étonnant, quand on songe au désespoir dans lequel je dois être, que je me sois enfermée, dis ?

 

– Non, c’est vrai, tu me rassures.

 

– Viens, aide-moi. »

 

Et du même tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu’elle venait de donner à Mlle d’Armilly, et dont celle-ci avait déjà couvert ses épaules, elle tira un costume d’homme complet, depuis les bottines jusqu’à la redingote, avec une provision de linge où il n’y avait rien de superflu, mais où se trouvait le nécessaire.

 

Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n’était pas sans doute la première fois qu’en se jouant elle avait revêtu les habits d’un autre sexe, Eugénie chaussa ses bottines, passa un pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu’à son cou un gilet montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et cambrée.

 

« Oh ! c’est très bien ! en vérité, c’est très bien, dit Louise en la regardant avec admiration ; mais ces beaux cheveux noirs, ces nattes magnifiques qui faisaient soupirer d’envie toutes les femmes, tiendront-ils sous un chapeau d’homme comme celui que j’aperçois là ?

 

– Tu vas voir », dit Eugénie.

 

Et saisissant avec sa main gauche la tresse épaisse sur laquelle ses longs doigts ne se refermaient qu’à peine, elle saisit de sa main droite une paire de longs ciseaux, et bientôt l’acier cria au milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entière aux pieds de la jeune fille, renversée en arrière pour l’isoler de sa redingote.

 

Puis, la natte supérieure abattue, Eugénie passa à celles de ses tempes, qu’elle abattit successivement, sans laisser échapper le moindre regret : au contraire, ses yeux brillèrent, plus pétillants et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs comme l’ébène.

 

« Oh ! les magnifiques cheveux ! dit Louise avec regret.

 

– Eh ! ne suis-je pas cent fois mieux ainsi ? s’écria Eugénie en lissant les boucles éparses de sa coiffure devenue toute masculine, et ne me trouves-tu donc pas plus belle ainsi ?

 

– Oh ! tu es belle, belle toujours ! s’écria Louise. Maintenant, où allons-nous ?

 

– Mais, à Bruxelles, si tu veux ; c’est la frontière la plus proche. Nous gagnerons Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle ; nous remonterons le Rhin jusqu’à Strasbourg, nous traverserons la Suisse et nous descendrons en Italie par le Saint-Gothard. Cela te va-t-il ?

 

– Mais, oui.

 

– Que regardes-tu ?

 

– Je te regarde. En vérité, tu es adorable ainsi ; on dirait que tu m’enlèves.

 

– Eh pardieu ! on aurait raison.

 

– Oh ! je crois que tu as juré, Eugénie ? »

 

Et les deux jeunes filles, que chacun eût pu croire plongées dans les larmes, l’une pour son propre compte, l’autre par dévouement à son amie, éclatèrent de rire, tout en faisant disparaître les traces les plus visibles du désordre qui naturellement avait accompagné les apprêts de leur évasion.

 

Puis, ayant soufflé leurs lumières, l’œil interrogateur, l’oreille au guet, le cou tendu, les deux fugitives ouvrirent la porte d’un cabinet de toilette qui donnait sur un escalier de service descendant jusqu’à la cour, Eugénie marchant la première, et soutenant d’un bras la valise que, par l’anse opposée, Mlle d’Armilly soulevait à peine de ses deux mains.

 

La cour était vide. Minuit sonnait.

 

Le concierge veillait encore.

 

Eugénie s’approcha tout doucement et vit le digne suisse qui dormait au fond de sa loge, étendu dans son fauteuil.

 

Elle retourna vers Louise, reprit la malle qu’elle avait un instant posée à terre, et toutes deux, suivant l’ombre projetée par la muraille, gagnèrent la voûte.

 

Eugénie fit cacher Louise dans l’angle de la porte, de manière que le concierge, s’il lui plaisait par hasard de se réveiller, ne vît qu’une personne.

 

Puis, s’offrant elle-même au plein rayonnement de la lampe qui éclairait la cour :

 

« La porte ! » cria-t-elle de sa plus belle voix de contralto, en frappant à la vitre.

 

Le concierge se leva comme l’avait prévu Eugénie, et fit même quelques pas pour reconnaître la personne qui sortait ; mais voyant un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa badine, il ouvrit sur-le-champ.

 

Aussitôt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte entrebâillée, et bondit légèrement dehors. Eugénie, calme en apparence, quoique, selon toute probabilité, son cœur comptât plus de pulsations que dans l’état habituel, sortit à son tour.

 

Un commissionnaire passait, on le chargea de la malle, puis les deux jeunes filles lui ayant indiqué comme le but de leur course la rue de la Victoire et le numéro 36 de cette rue, elles marchèrent derrière cet homme, dont la présence rassurait Louise ; quant à Eugénie, elle était forte comme une Judith ou une Dalila.

 

On arriva au numéro indiqué. Eugénie ordonna au commissionnaire de déposer la malle, lui donna quelques pièces de monnaie, et, après avoir frappé au volet, le renvoya.

 

Ce volet auquel avait frappé Eugénie était celui d’une petite lingère prévenue à l’avance : elle n’était point encore couchée, elle ouvrit.

 

« Mademoiselle, dit Eugénie, faites tirer par le concierge la calèche de la remise, et envoyez-le chercher des chevaux à l’hôtel des Postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons.

 

– En vérité, dit Louise, je t’admire, et je dirai presque que je te respecte. »

 

La lingère regardait avec étonnement ; mais comme il était convenu qu’il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre observation.

 

Un quart d’heure après, le concierge revenait ramenant le postillon et les chevaux, qui, en un tour de main, furent attelés à la voiture, sur laquelle le concierge assura la malle à l’aide d’une corde et d’un tourniquet.

 

« Voici le passeport, dit le postillon ; quelle route prenons-nous, notre jeune bourgeois ?

 

– La route de Fontainebleau, répondit Eugénie avec une voix presque masculine.

 

– Eh bien, que dis-tu donc ? demanda Louise.

 

– Je donne le change, dit Eugénie ; cette femme à qui nous donnons vingt louis peut nous trahir pour quarante : sur le boulevard nous prendrons une autre direction. »

 

Et la jeune fille s’élança dans le briska établi en excellente dormeuse, sans presque toucher le marchepied.

 

« Tu as toujours raison, Eugénie », dit la maîtresse de chant en prenant place près de son amie.

 

Un quart d’heure après, le postillon, remis dans le droit chemin, franchissait, en faisant claquer son fouet, la grille de la barrière Saint-Martin.

 

« Ah ! dit Louise en respirant, nous voilà donc sorties de Paris !

 

– Oui, ma chère, et le rapt est bel et bien consommé, répondit Eugénie.

 

– Oui, mais sans violence, dit Louise.

 

– Je ferai valoir cela comme circonstance atténuante », répondit Eugénie.

 

Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en roulant sur le pavé de la Villette.

 

M. Danglars n’avait plus sa fille.

 

LXCVIII.

L’auberge de la Cloche et de la Bouteille.

 

Et maintenant, laissons Mlle Danglars et son amie rouler sur la route de Bruxelles, et revenons au pauvre Andrea Cavalcanti, si malencontreusement arrêté dans l’essor de sa fortune.

 

C’était, malgré son âge encore peu avancé, un garçon fort adroit et fort intelligent que M. Andrea Cavalcanti.

 

Aussi, aux premières rumeurs qui pénétrèrent dans le salon, l’avons-nous vu par degrés se rapprocher de la porte, traverser une ou deux chambres, et enfin disparaître.

 

Une circonstance que nous avons oublié de mentionner, et qui cependant ne doit pas être omise, c’est que dans l’une de ces deux chambres que traversa Cavalcanti était exposé le trousseau de la mariée, écrins de diamants, châles de cachemire, dentelles de Valenciennes, voiles d’Angleterre, tout ce qui compose enfin ce monde d’objets tentateurs dont le nom seul fait bondir de joie le cœur des jeunes filles et que l’on appelle la corbeille.

 

Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non seulement Andrea était un garçon fort intelligent et fort adroit, mais encore prévoyant, c’est qu’il se saisit de la plus riche de toutes les parures exposées.

 

Muni de ce viatique, Andrea s’était senti de moitié plus léger pour sauter par la fenêtre et glisser entre les mains des gendarmes.

 

Grand et découplé comme le lutteur antique, musculeux comme un Spartiate, Andrea avait fourni une course d’un quart d’heure, sans savoir où il allait, et dans le but seul de s’éloigner du lieu où il avait failli être pris.

 

Parti de la rue du Mont-Blanc, il s’était retrouvé, avec cet instinct des barrières que les voleurs possèdent, comme le lièvre celui du gîte, au bout de la rue Lafayette.

 

Là, suffoqué, haletant, il s’arrêta.

 

Il était parfaitement seul, et avait à gauche le clos Saint-Lazare, vaste désert, et, à sa droite, Paris dans toute sa profondeur.

 

« Suis-je perdu ? se demanda-t-il. Non, si je puis fournir une somme d’activité supérieure à celle de mes ennemis. Mon salut est donc devenu tout simplement une question de myriamètres. »

 

En ce moment il aperçut, montant du haut du faubourg Poissonnière, un cabriolet de régie dont le cocher, morne et fumant sa pipe, semblait vouloir regagner les extrémités du faubourg Saint-Denis où, sans doute, il faisait son séjour ordinaire.

 

« Hé ! l’ami ! dit Benedetto.

 

– Qu’y a-t-il, notre bourgeois ? demanda le cocher.

 

– Votre cheval est-il fatigué ?

 

– Fatigué ! ah ! bien oui ! il n’a rien fait de toute la sainte journée. Quatre méchantes courses et vingt sous de pourboire, sept francs en tout, je dois en rendre dix au patron !

 

– Voulez-vous à ces sept francs en ajouter vingt que voici, hein ?

 

– Avec plaisir, bourgeois ; ce n’est pas à mépriser, vingt francs. Que faut-il faire pour cela ? voyons.

 

– Une chose bien facile, si votre cheval n’est pas fatigué toutefois.

 

– Je vous dis qu’il ira comme un zéphir ; le tout est de dire de quel côté il faut qu’il aille.

 

– Du côté de Louvres.

 

– Ah ! ah ! connu : pays du ratafia ?

 

– Justement. Il s’agit tout simplement de rattraper un de mes amis avec lequel je dois chasser demain à la Chapelle-en-Serval. Il devait m’attendre ici avec son cabriolet jusqu’à onze heures et demie : il est minuit ; il se sera fatigué de m’attendre et sera parti tout seul.

 

– C’est probable.

 

– Eh bien, voulez-vous essayer de le rattraper ?

 

– Je ne demande pas mieux.

 

– Mais si nous ne le rattrapons pas d’ici au Bourget vous aurez vingt francs ; si nous ne le rattrapons pas d’ici à Louvres, trente.

 

– Et si nous le rattrapons ?

 

– Quarante ! dit Andrea qui avait eu un moment d’hésitation, mais qui avait réfléchi qu’il ne risquait rien de promettre.

 

– Ça va ! dit le cocher. Montez, et en route. Prrroum !… »

 

Andrea monta dans le cabriolet qui, d’une course rapide, traversa le faubourg Saint-Denis, longea le faubourg Saint-Martin, traversa la barrière, et enfila l’interminable Villette.

 

On n’avait garde de rejoindre cet ami chimérique ; cependant de temps en temps, aux passants attardés ou aux cabarets qui veillaient encore, Cavalcanti s’informait d’un cabriolet vert attelé d’un cheval bai brun ; et, comme sur la route des Pays-Bas il circule bon nombre de cabriolets, que les neuf dixièmes des cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient à chaque pas.

 

On venait toujours de le voir passer ; il n’avait pas plus de cinq cents, de deux cents, de cent pas d’avance ; enfin, on le dépassait, ce n’était pas lui.

 

Une fois le cabriolet fut dépassé à son tour ; c’était par une calèche rapidement emportée au galop de deux chevaux de poste.

 

« Ah ! se dit Cavalcanti, si j’avais cette calèche, ces deux bons chevaux, et surtout le passeport qu’il a fallu pour les prendre ! »

 

Et il soupira profondément.

 

Cette calèche était celle qui emportait Mlle Danglars et Mlle d’Armilly.

 

« En route ! en route ! dit Andrea, nous ne pouvons pas tarder à le rejoindre. »

 

Et le pauvre cheval reprit le trot enragé qu’il avait suivi depuis la barrière, et arriva tout fumant à Louvres.

 

« Décidément, dit Andrea, je vois bien que je ne rejoindrai pas mon ami et que je tuerai votre cheval. Ainsi donc, mieux vaut que je m’arrête. Voilà vos trente francs, je m’en vais coucher au Cheval-Rouge, et la première voiture dans laquelle je trouverai une place, je la prendrai. Bonsoir, mon ami. »

 

Et Andrea, après avoir mis six pièces de cinq francs dans la main du cocher, sauta lestement sur le pavé de la route.

 

Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin de Paris ; Andrea feignit de gagner l’hôtel du Cheval-Rouge ; mais après s’être arrêté un instant contre la porte, entendant le bruit du cabriolet qui allait se perdant à l’horizon, il reprit sa course, et d’un pas gymnastique fort relevé, il fournit une course de deux lieues.

 

Là, il se reposa, il devait être tout près de la Chapelle-en-Serval, où il avait dit qu’il allait.

 

Ce n’était pas la fatigue qui arrêtait Andrea Cavalcanti : c’était le besoin de prendre une résolution, c’était la nécessité d’adopter un plan.

 

Monter en diligence, c’était impossible ; prendre la poste, c’était également impossible. Pour voyager de l’une ou de l’autre façon un passeport est de toute nécessité.

 

Demeurer dans le département de l’Oise, c’est-à-dire dans un des départements les plus découverts et les plus surveillés de France, c’était chose impossible encore, impossible surtout pour un homme expert comme Andrea en matière criminelle.

 

Andrea s’assit sur les revers du fossé, laissa tomber sa tête entre ses deux mains et réfléchit.

 

Dix minutes après, il releva la tête ; sa résolution était arrêtée.

 

Il couvrit de poussière tout un côté du paletot qu’il avait eu le temps de décrocher dans l’antichambre et de boutonner par-dessus sa toilette de bal, et, gagnant la Chapelle-en-Serval, il alla frapper hardiment à la porte de la seule auberge du pays.

 

L’hôte vint ouvrir.

 

« Mon ami, dit Andrea, j’allais de Mortefontaine à Senlis quand mon cheval, qui est un animal difficile, a fait un écart et m’a envoyé à dix pas. Il faut que j’arrive cette nuit à Compiègne sous peine de causer les plus graves inquiétudes à ma famille ; avez-vous un cheval à louer ? »

 

Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval.

 

L’aubergiste de la Chapelle-en-Serval appela le garçon d’écurie, lui ordonna de seller le Blanc, et réveilla son fils, enfant de sept ans, lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le quadrupède.

 

Andrea donna vingt francs à l’aubergiste, et, en les tirant de sa poche, laissa tomber une carte de visite.

 

Cette carte de visite était celle d’un de ses amis du Café de Paris ; de sorte que l’aubergiste, lorsque Andrea fut parti et qu’il eut ramassé la carte tombée de sa poche, fut convaincu qu’il avait loué son cheval à M. le comte de Mauléon, rue Saint-Dominique, 25 : c’était le nom et l’adresse qui se trouvaient sur la carte.

 

Le Blanc n’allait pas vite, mais il allait d’un pas égal et assidu : en trois heures et demie Andrea fit les neuf lieues qui le séparaient de Compiègne ; quatre heures sonnaient à l’horloge de l’hôtel de ville lorsqu’il arriva sur la place où s’arrêtent les diligences.

 

Il y a à Compiègne un excellent hôtel, dont se souviennent ceux-là mêmes qui n’y ont logé qu’une fois.

 

Andréa, qui y avait fait une halte dans une de ses courses aux environs de Paris, se souvint de l’hôtel de la Cloche et de la Bouteille : il s’orienta, vit à la lueur d’un réverbère l’enseigne indicatrice, et, ayant congédié l’enfant, auquel il donna tout ce qu’il avait sur lui de petite monnaie, il alla frapper à la porte, réfléchissant avec beaucoup de justesse qu’il avait trois ou quatre heures devant lui, et que le mieux était de se prémunir, par un bon somme et un bon souper, contre les fatigues à venir.

 

Ce fut un garçon qui vint ouvrir.

 

« Mon ami, dit Andrea, je viens de Saint-Jean-au-Bois, où j’ai dîné ; je comptais prendre la voiture qui passe à minuit ; mais je me suis perdu comme un sot, et voilà quatre heures que je me promène dans la forêt. Donnez-moi donc une de ces jolies petites chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet froid et une bouteille de vin de Bordeaux. »

 

Le garçon n’eut aucun soupçon : Andrea parlait avec la plus parfaite tranquillité, il avait le cigare à la bouche et les mains dans les poches de son paletot ; ses habits étaient élégants, sa barbe fraîche, ses bottes irréprochables ; il avait l’air d’un voisin attardé, voilà tout.

 

Pendant que le garçon préparait sa chambre, l’hôtesse se leva : Andrea l’accueillit avec son plus charmant sourire, et lui demanda s’il ne pourrait pas avoir le numéro 3, qu’il avait déjà eu à son dernier passage à Compiègne ; malheureusement le numéro 3 était pris par un jeune homme qui voyageait avec sa sœur.

 

Andrea parut désespéré ; il ne se consola que lorsque l’hôtesse lui eut assuré que le numéro 7, qu’on lui préparait, avait absolument la même disposition que le numéro 3 ; et, tout en se chauffant les pieds et en causant des dernières courses de Chantilly, il attendit qu’on vînt lui annoncer que sa chambre était prête.

 

Ce n’était pas sans raison qu’Andrea avait parlé de ces jolis appartements donnant sur la cour ; la cour de l’hôtel de la Cloche, avec son triple rang de galeries qui lui donnait l’air d’une salle de spectacle, avec ses jasmins et ses clématites qui montent le long de ses colonnades, légères comme une décoration naturelle, est une des plus charmantes entrées d’auberge qui existent au monde.

 

Le poulet était frais, le vin était vieux, le feu clair et pétillant : Andrea se surprit soupant d’aussi bon appétit que s’il ne lui était rien arrivé.

 

Puis il se coucha, et s’endormit presque aussitôt de ce sommeil implacable que l’homme trouve toujours à vingt ans, même lorsqu’il a des remords.

 

Or, nous sommes forcés d’avouer qu’Andrea aurait pu avoir des remords, mais qu’il n’en avait pas.

 

Voici quel était le plan d’Andrea, plan qui lui avait donné la meilleure partie de sa sécurité.

 

Avec le jour il se levait, sortait de l’hôtel après avoir rigoureusement payé ses comptes ; gagnait la forêt, achetait, sous prétexte de faire des études de peinture, l’hospitalité d’un paysan ; se procurait un costume de bûcheron et une cognée, dépouillait l’enveloppe du lion pour prendre celle de l’ouvrier ; puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de plomb, le teint hâlé par une préparation dont ses anciens camarades lui avaient donné la recette, il gagnait, de forêt en forêt, la frontière la plus prochaine, marchant la nuit, dormant le jour dans les forêts ou dans les carrières, et ne s’approchant des endroits habités que pour acheter de temps en temps un pain.

 

Une fois la frontière dépassée, Andrea faisait argent de ses diamants, réunissait le prix qu’il en tirait à une dizaine de billets de banque qu’il portait toujours sur lui en cas d’accident, et il se retrouvait encore à la tête d’une cinquantaine de mille livres, ce qui ne semblait pas à sa philosophie un pis-aller par trop rigoureux.

 

D’ailleurs, il comptait beaucoup sur l’intérêt que les Danglars avaient à éteindre le bruit de leur mésaventure.

 

Voilà pourquoi, outre la fatigue, Andrea dormit si vite et si bien.

 

D’ailleurs, pour être réveillé plus matin, Andrea n’avait point fermé ses volets et s’était seulement contenté de pousser les verrous de sa porte et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit, certain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe excellente et qui ne le quittait jamais.

 

À sept heures du matin environ, Andrea fut éveillé par un rayon de soleil qui venait, tiède et brillant, se jouer sur son visage.

 

Dans tout cerveau bien organisé, l’idée dominante et il y en a toujours une, l’idée dominante, disons-nous, est celle qui, après s’être endormie la dernière illumine la première encore le réveil de la pensée.

 

Andrea n’avait pas entièrement ouvert les yeux que la pensée dominante le tenait déjà et lui soufflait à l’oreille qu’il avait dormi trop longtemps.

 

Il sauta en bas de son lit et courut à sa fenêtre.

 

Un gendarme traversait la cour.

 

Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au monde, même pour l’œil d’un homme sans inquiétude : mais pour une conscience timorée et qui a quelque motif de l’être, le jaune, le bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teintes effrayantes.

 

« Pourquoi un gendarme ? » se demanda Andrea.

 

Tout à coup il se répondit à lui-même, avec cette logique que le lecteur a déjà dû remarquer en lui :

 

« Un gendarme n’a rien qui doive étonner dans une hôtellerie ; mais habillons-nous. »

 

Et le jeune homme s’habilla avec une rapidité que n’avait pu lui faire perdre son valet de chambre pendant les quelques mois de la vie fashionable qu’il avait menée à Paris.

 

« Bon, dit Andrea tout en s’habillant, j’attendrai qu’il soit parti, et quand il sera parti je m’esquiverai. »

 

Et tout en disant ces mots, Andrea, rebotté et recravaté, gagna doucement sa fenêtre et souleva une seconde fois le rideau de mousseline.

 

Non seulement le premier gendarme n’était point parti, mais encore le jeune homme aperçut un second uniforme bleu, jaune et blanc, au bas de l’escalier, le seul par lequel il pût descendre, tandis qu’un troisième, à cheval et le mousqueton au poing, se tenait en sentinelle à la grande porte de la rue, la seule par laquelle il pût sortir.

 

Ce troisième gendarme était significatif au dernier point, car au-devant de lui s’étendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient hermétiquement la porte de l’hôtel.

 

« On me cherche ! fut la première pensée d’Andrea. Diable ! »

 

La pâleur envahit le front du jeune homme ; il regarda autour de lui avec anxiété.

 

Sa chambre, comme toutes celles de cet étage, n’avait d’issue que sur la galerie extérieure, ouverte à tous les regards.

 

« Je suis perdu ! » fut sa seconde pensée.

 

En effet, pour un homme dans la situation d’Andrea, l’arrestation signifiait : les assises, le jugement, la mort, la mort sans miséricorde et sans délai.

 

Un instant il comprima convulsivement sa tête entre ses deux mains.

 

Pendant cet instant il faillit devenir fou de peur.

 

Mais bientôt, de ce monde de pensées s’entrechoquant dans sa tête, une pensée d’espérance jaillit ; un pâle sourire se dessina sur ses lèvres blêmies et sur ses joues contractées.

 

Il regarda autour de lui ; les objets qu’il cherchait se trouvaient réunis sur le marbre d’un secrétaire : c’étaient une plume, de l’encre et du papier.

 

Il trempa la plume dans l’encre et écrivit d’une main à laquelle il commanda d’être ferme les lignes suivantes, sur la première feuille du cahier :

 

« Je n’ai point d’argent pour payer, mais je ne suis pas un malhonnête homme ; je laisse en nantissement cette épingle qui vaut dix fois la dépense que j’ai faite. On me pardonnera de m’être échappé au point du jour, j’étais honteux ! »

 

Il tira son épingle de sa cravate et la posa sur le papier.

 

Cela fait, au lieu de laisser ses verrous poussés, il les tira, entrebâilla même sa porte, comme s’il fût sorti de sa chambre en oubliant de la refermer, et se glissant dans la cheminée en homme accoutumé à ces sortes de gymnastiques, il attira à lui la devanture de papier représentant Achille chez Déidamie, effaça avec ses pieds même la trace de ses pas dans les cendres, et commença d’escalader le tuyau cambré qui lui offrait la seule voie de salut dans laquelle il espérât encore.

 

En ce moment même, le premier gendarme qui avait frappé la vue d’Andrea montait l’escalier, précédé du commissaire de police, et soutenu par le second gendarme qui gardait le bas de l’escalier, lequel pouvait attendre lui-même du renfort de celui qui stationnait à la porte.

 

Voici à quelle circonstance Andrea devait cette visite, qu’avec tant de peine il se disposait à recevoir.

 

Au point du jour, les télégraphes avaient joué dans toutes les directions, et chaque localité, prévenue presque immédiatement, avait réveillé les autorités et lancé la force publique à la recherche du meurtrier de Caderousse.

 

Compiègne, résidence royale ; Compiègne, ville de chasse ; Compiègne, ville de garnison, est abondamment pourvue d’autorités, de gendarmes et de commissaires de police ; les visites avaient donc commencé aussitôt l’arrivée de l’ordre télégraphique, et l’hôtel de la Cloche et de la Bouteille étant le premier hôtel de la ville, on avait tout naturellement commencé par lui.

 

D’ailleurs, d’après le rapport des sentinelles qui avaient pendant cette nuit été de garde à l’hôtel de ville (l’hôtel de ville est attenant à l’auberge de la Cloche), d’après le rapport des sentinelles, disons-nous, il avait été constaté que plusieurs voyageurs étaient descendus pendant la nuit à l’hôtel.

 

La sentinelle qu’on avait relevée à six heures du matin se rappelait même, au moment où elle venait d’être placée, c’est-à-dire à quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme monté sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel jeune homme était descendu sur la place, avait congédié paysan et cheval, et était allé frapper à l’hôtel de la Cloche, qui s’était ouvert devant lui et s’était refermé sur lui.

 

C’était sur ce jeune homme si singulièrement attardé que s’étaient arrêtés les soupçons.

 

Or, ce jeune homme n’était autre qu’Andrea.

 

C’était forts de ces données, que le commissaire de police et le gendarme, qui était un brigadier, s’acheminaient vers la porte d’Andrea ; cette porte était entrebâillée.

 

« Oh ! oh ! dit le brigadier, vieux renard nourri dans les ruses de l’état, mauvais indice qu’une porte ouverte ! je l’aimerais mieux verrouillée à triple verrou ! »

 

En effet, la petite lettre et l’épingle laissées par Andrea sur la table confirmèrent ou plutôt appuyèrent la triste vérité. Andrea s’était enfui.

 

Nous disons appuyèrent, parce que le brigadier n’était pas homme à se rendre sur une seule preuve.

 

Il regarda autour de lui, plongea son œil sous le lit, dédoubla les rideaux, ouvrit les armoires, et enfin s’arrêta à la cheminée.

 

Grâce aux précautions d’Andrea, aucune trace de son passage n’était demeurée dans les cendres.

 

Cependant c’était une issue, et dans les circonstances où l’on se trouvait, toute issue devait être l’objet d’une sérieuse investigation.

 

Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de la paille, bourra la cheminée comme il eût fait d’un mortier, et y mit le feu.

 

Le feu fit craquer les parois de brique ; une colonne opaque de fumée s’élança par les conduits et monta vers le ciel comme le sombre jet d’un volcan, mais il ne vit point tomber le prisonnier, comme il s’y attendait.

 

C’est qu’Andrea, dès sa jeunesse en lutte avec la société, valait bien un gendarme, ce gendarme fût-il élevé au grade respectable de brigadier ; prévoyant donc l’incendie, il avait gagné le toit et se tenait blotti contre le tuyau.

 

Un instant il eut quelque espoir d’être sauvé, car il entendit le brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut :

 

« Il n’y est plus. »

 

Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose naturelle, sur une première annonce, il vit, disons-nous, qu’au contraire les deux gendarmes redoublaient d’attention.

 

À son tour il regarda autour de lui : l’hôtel de ville, colossale bâtisse du seizième siècle, s’élevait comme un rempart sombre, à sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d’une montagne on plonge dans la vallée.

 

Andrea comprit qu’il allait incessamment voir paraître la tête du brigadier de gendarmerie à quelqu’une de ces ouvertures.

 

Découvert, il était perdu ; une chasse sur les toits ne lui présentait aucune chance de succès.

 

Il résolut donc de redescendre, non point par le même chemin qu’il était venu, mais par un chemin analogue.

 

Il chercha des yeux celle des cheminées de laquelle il ne voyait sortir aucune fumée, l’atteignit en rampant sur le toit, et disparut par son orifice sans avoir été vu de personne.

 

Au même instant, une petite fenêtre de l’hôtel de ville s’ouvrait et donnait passage à la tête du brigadier de gendarmerie.

 

Un instant cette tête demeura immobile comme un de ces reliefs de pierre qui décorent le bâtiment ; puis avec un long soupir de désappointement la tête disparut.

 

Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il était le représentant, passa sans répondre à ces mille questions de la foule amassée sur la place, et rentra dans l’hôtel.

 

« Eh bien ? demandèrent à leur tour les deux gendarmes.

 

– Eh bien, mes fils, répondit le brigadier, il faut que le brigand se soit véritablement distancé de nous ce matin à la bonne heure ; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Cotterêts et de Noyon et fouiller la forêt, où nous le rattraperons indubitablement. »

 

L’honorable fonctionnaire venait à peine, avec l’intonation qui est particulière aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour à cet adverbe sonore, lorsqu’un long cri d’effroi, accompagné de tintement redoublé d’une sonnette, retentit dans la cour de l’hôtel.

 

« Oh ! oh ! qu’est-ce que cela ? s’écria le brigadier.

 

– Voilà un voyageur qui semble bien pressé, dit l’hôte. À quel numéro sonne-t-on ?

 

– Au numéro 3.

 

– Courez-y, garçon ! »

 

En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublèrent.

 

Le garçon prit sa course.

 

« Non pas, dit le brigadier en arrêtant le domestique ; celui qui sonne m’a l’air de demander autre chose que le garçon, et nous allons lui servir un gendarme. Qui loge au numéro 3 ?

 

– Le petit jeune homme arrivé avec sa sœur cette nuit en chaise de poste, et qui a demandé une chambre à deux lits. »

 

La sonnette retentit une troisième fois avec une intonation pleine d’angoisse.

 

« À moi ! monsieur le commissaire ! cria le brigadier, suivez-moi et emboîtez le pas.

 

– Un instant, dit l’hôte, à la chambre numéro 3, il y a deux escaliers : un extérieur, un intérieur.

 

– Bon ! dit le brigadier, je prendrai l’intérieur, c’est mon département. Les carabines sont-elles chargées ?

 

– Oui, brigadier.

 

– Eh bien, veillez à l’extérieur, vous autres, et s’il veut fuir, feu dessus ; c’est un grand criminel, à ce que dit le télégraphe. »

 

Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitôt dans l’escalier intérieur, accompagné de la rumeur que ses révélations sur Andrea venaient de faire naître dans la foule.

 

Voilà ce qui était arrivé :

 

Andrea était fort adroitement descendu jusqu’aux deux tiers de la cheminée, mais, arrivé là, le pied lui avait manqué, et, malgré l’appui de ses mains, il était descendu avec plus de vitesse et surtout plus de bruit qu’il n’aurait voulu. Ce n’eût été rien si la chambre eût été solitaire ; mais par malheur elle était habitée.

 

Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait réveillées.

 

Leurs regards s’étaient fixés vers le point d’où venait le bruit, et par l’ouverture de la cheminée elles avaient vu paraître un homme.

 

C’était l’une de ces deux femmes, la femme blonde qui avait poussé ce terrible cri dont toute la maison avait retenti, tandis que l’autre qui était brune, s’élançant au cordon de la sonnette, avait donné l’alarme, en l’agitant de toutes ses forces.

 

Andrea jouait, comme on le voit, de malheur.

 

« Par pitié ! cria-t-il, pâle, égaré, sans voir les personnes auxquelles il s’adressait, par pitié ! n’appelez pas, sauvez-moi ! je ne veux pas vous faire de mal.

 

– Andrea l’assassin ! cria l’une des deux jeunes femmes.

 

– Eugénie ! mademoiselle Danglars ! murmura Cavalcanti, passant de l’effroi à la stupeur.

 

– Au secours ! au secours ! cria Mlle d’Armilly reprenant la sonnette aux mains inertes d’Eugénie, et sonnant avec plus de force encore que sa compagne.

 

– Sauvez-moi, on me poursuit ! dit Andrea en joignant les mains ; par pitié, par grâce, ne me livrez pas !

 

– Il est trop tard, on monte, répondit Eugénie.

 

– Eh bien, cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu peur sans motif d’avoir peur ; vous détournerez les soupçons, et vous m’aurez sauvé la vie. »

 

Les deux femmes, serrées l’une contre l’autre s’enveloppant dans leurs couvertures, restèrent muettes à cette voix suppliante ; toutes les appréhensions, toutes les répugnances se heurtaient dans leur esprit.

 

« Eh bien, soit ! dit Eugénie, reprenez le chemin par lequel vous êtes venu, malheureux ; partez, et nous ne dirons rien.

 

– Le voici ! le voici ! cria une voix sur le palier, le voici, je le vois ! »

 

En effet, le brigadier avait collé son œil à la serrure, et avait aperçu Andrea debout et suppliant.

 

Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres firent sauter les verrous ; la porte brisée tomba en dedans.

 

Andrea courut à l’autre porte, donnant sur la galerie de la cour, et l’ouvrit, prêt à se précipiter.

 

Les deux gendarmes étaient là avec leurs carabines et le couchèrent en joue.

 

Andrea s’était arrêté court ; debout, pâle, le corps un peu renversé en arrière, il tenait son couteau inutile dans sa main crispée.

 

« Fuyez donc ! cria Mlle d’Armilly, dans le cœur de laquelle rentrait la pitié à mesure que l’effroi en sortait, fuyez donc !

 

– Ou tuez-vous ! » dit Eugénie du ton et avec la pose d’une de ces vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au gladiateur victorieux, d’achever son adversaire terrassé.

 

Andrea frémit et regarda la jeune fille avec un sourire de mépris qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime férocité de l’honneur.

 

« Me tuer ! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire ?

 

– Mais, vous l’avez dit ! s’écria Mlle Danglars, on vous condamnera à mort, on vous exécutera comme le dernier des criminels !

 

– Bah ! répliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des amis. »

 

Le brigadier s’avança vers lui le sabre au poing.

 

« Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce n’est point la peine de faire tant d’esbroufe, puisque je me rends. »

 

Et il tendit ses mains aux menottes.

 

Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse métamorphose qui s’opérait sous leurs yeux l’homme du monde dépouillant son enveloppe et redevenant l’homme du bagne.

 

Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l’impudence :

 

« Avez-vous quelque commission pour monsieur votre père, mademoiselle Eugénie ? dit-il, car, selon toute probabilité, je retourne à Paris. »

 

Eugénie cacha sa tête dans ses deux mains.

 

« Oh ! oh ! dit Andrea, il n’y a pas de quoi être honteuse, et je ne vous en veux pas d’avoir pris la poste pour courir après moi… N’étais-je pas presque votre mari ? »

 

Et sur cette raillerie Andrea sortit, laissant les deux fugitives en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de l’assemblée.

 

Une heure après, vêtues toutes deux de leurs habits de femmes, elles montaient dans leur calèche de voyage.

 

On avait fermé la porte de l’hôtel pour les soustraire aux premiers regards ; mais il n’en fallut pas moins, quand cette porte fut ouverte, passer au milieu d’une double haie de curieux, aux yeux flamboyants, aux lèvres murmurantes.

 

Eugénie baissa les stores ; mais si elle ne voyait plus, elle entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu’à elle.

 

« Oh ! pourquoi le monde n’est-il pas un désert ? » s’écria-t-elle en se jetant dans les bras de Mlle d’Armilly, les yeux étincelants de cette rage qui faisait désirer à Néron que le monde romain n’eût qu’une seule tête, afin de la trancher d’un seul coup.

 

Le lendemain, elles descendaient à l’hôtel de Flandre, à Bruxelles.

 

Depuis la veille, Andrea était écroué à la Conciergerie.

 

LXCIX.

La loi.

 

On a vu avec quelle tranquillité Mlle Danglars et Mlle d’Armilly avaient pu accomplir leur transformation et opérer leur fuite : c’est que chacun était trop occupé de ses propres affaires pour s’occuper des leurs.

 

Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du fantôme de la banqueroute les énormes colonnes de son passif, et nous suivrons la baronne, qui, après être restée un instant écrasée sous la violence du coup qui venait de la frapper, était allée trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray.

 

C’est qu’en effet la baronne comptait sur ce mariage pour abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractère d’Eugénie, ne laissait pas que d’être fort gênante ; c’est que dans ces espèces de contrats tacites qui maintiennent le lien hiérarchique de la famille, la mère n’est réellement maîtresse de sa fille qu’à condition d’être continuellement pour elle un exemple de sagesse et un type de perfection.

 

Or, Mme Danglars redoutait la perspicacité d’Eugénie et les conseils de Mlle d’Armilly, elle avait surpris certains regards dédaigneux lancés par sa fille à Debray, regards qui semblaient signifier que sa fille connaissait tout le mystère de ses relations amoureuses et pécuniaires avec le secrétaire intime, tandis qu’une interprétation plus sagace et plus approfondie eût, au contraire, démontré à la baronne qu’Eugénie détestait Debray, non point parce qu’il était dans la maison paternelle une pierre d’achoppement et de scandale, mais parce quelle le rangeait tout bonnement dans la catégorie de ces bipèdes que Diagène essayait de ne plus appeler des hommes, et que Platon désignait par la périphrase d’animaux à deux pieds et sans plumes.

 

Mme Danglars, à son point de vue, et malheureusement dans ce monde chacun a son point de vue à soi qui l’empêche de voir le point de vue des autres, Mme Danglars, à son point de vue, disons-nous, regrettait donc infiniment que le mariage d’Eugénie fût manqué, non point parce que ce mariage était convenable, bien assorti et devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui rendait sa liberté.

 

Elle courut donc, comme nous l’avons dit, chez Debray, qui après avoir, comme tout Paris, assisté à la soirée du contrat et au scandale qui en avait été la suite, s’était empressé de se retirer à son club, où, avec quelques amis, il causait de l’événement qui faisait à cette heure la conversation des trois quarts de cette ville éminemment cancanière qu’on appelle la capitale du monde.

 

Au moment où Mme Danglars, vêtu d’une robe noire et cachée sous un voile, montait l’escalier qui conduisait à l’appartement de Debray, malgré la certitude que lui avait donnée le concierge que le jeune homme n’était point chez lui, Debray s’occupait à repousser les insinuations d’un ami qui essayait de lui prouver qu’après l’éclat terrible qui venait d’avoir lieu, il était de son devoir d’ami de la maison d’épouser Mlle Eugénie Danglars et ses deux millions.

 

Debray se défendait en homme qui ne demande pas mieux que d’être vaincu ; car souvent cette idée s’était présentée d’elle-même à son esprit, puis, comme il connaissait Eugénie, son caractère indépendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude complètement défensive, disant que cette union était impossible, en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l’idée mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, préoccupe incessamment l’homme le plus probe, et le plus pur, veillant au fond de son âme comme Satan veille derrière la croix. Le thé, le jeu, la conversation, intéressante, comme on le voit, puisqu’on y discutait de si graves intérêts, durèrent jusqu’à une heure du matin.

 

Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre de Lucien, attendait, voilée et palpitante, dans le petit salon vert entre deux corbeilles de fleurs qu’elle-même avait envoyées le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-même rangées, étagées, émondées avec un soin qui fit pardonner son absence à la pauvre femme.

 

À onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lassée d’attendre inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle.

 

Les femmes d’un certain monde ont cela de commun avec les grisettes en bonne fortune, qu’elles ne rentrent pas d’ordinaire passé minuit. La baronne rentra dans l’hôtel avec autant de précaution qu’Eugénie venait d’en prendre pour sortir ; elle monta légèrement, et le cœur serré, l’escalier de son appartement, contigu, comme on sait, à celui d’Eugénie.

 

Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire ; elle croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du moins, à l’innocence de sa fille et à sa fidélité pour le foyer paternel !

 

Rentrée chez elle, elle écouta à la porte d’Eugénie, puis, n’entendant aucun bruit, elle essaya d’entrer ; mais les verrous étaient mis.

 

Mme Danglars crut qu’Eugénie, fatiguée des terribles émotions de la soirée, s’était mise au lit et qu’elle dormait.

 

Elle appela la femme de chambre et l’interrogea.

 

« Mlle Eugénie, répondit la femme de chambre, est rentrée dans son appartement avec Mlle d’Armilly, puis elles ont pris le thé ensemble ; après quoi elles m’ont congédiée, en me disant qu’elles n’avaient plus besoin de moi. »

 

Depuis ce moment, la femme de chambre était à l’office, et, comme tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans l’appartement.

 

Mme Danglars se coucha donc sans l’ombre d’un soupçon ; mais, tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur l’événement.

 

À mesure que ses idées s’éclaircissaient en sa tête les proportions de la scène du contrat grandissaient ; ce n’était plus un scandale, c’était un vacarme ; ce n’était plus une honte, c’était une ignominie.

 

Malgré elle alors, la baronne se rappela qu’elle avait été sans pitié pour la pauvre Mercédès, frappée naguère, dans son époux et dans son fils, d’un malheur aussi grand.

 

« Eugénie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L’affaire, telle qu’elle va être présentée, nous couvre d’opprobre ; car dans une société comme la nôtre, certains ridicules sont des plaies vives, saignantes, incurables.

 

« Quel bonheur, murmura-t-elle. Que Dieu ait fait à Eugénie ce caractère étrange qui m’a si souvent fait trembler ! »

 

Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la mystérieuse Providence dispose tout à l’avance selon les événements qui doivent arriver, et d’un défaut, d’un vice même, fait quelquefois un bonheur.

 

Puis, sa pensée franchit l’espace, comme fait, en étendant ses ailes, l’oiseau d’un abîme, et s’arrêta sur Cavalcanti.

 

« Cet Andrea était un misérable, un voleur, un assassin ; et cependant cet Andrea possédait des façons qui indiquaient une demi-éducation, sinon une éducation complète ; cet Andrea s’était présenté dans le monde avec l’apparence d’une grande fortune, avec l’appui de noms honorables. »

 

Comment voir clair dans ce dédale ? À qui s’adresser pour sortir de cette position cruelle ?

 

Debray, à qui elle avait couru avec le premier élan de la femme qui cherche un secours dans l’homme qu’elle aime et qui parfois la perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil ; c’était à quelque autre plus puissant que lui qu’elle devait s’adresser.

 

La baronne pensa alors à M. de Villefort.

 

C’était M. de Villefort qui avait voulu faire arrêter Cavalcanti, c’était M. de Villefort qui sans pitié avait porté le trouble au milieu de sa famille comme si c’eût été une famille étrangère.

 

Mais non ; en y réfléchissant, ce n’était pas un homme sans pitié que le procureur du roi ; c’était un magistrat esclave de ses devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d’une main sûre, avait porté le coup de scalpel dans la corruption : ce n’était pas un bourreau, c’était un chirurgien, un chirurgien qui avait voulu isoler aux yeux du monde l’honneur des Danglars de l’ignominie de ce jeune homme perdu qu’ils avaient présenté au monde comme leur gendre.

 

Du moment où M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait ainsi, il n’y avait plus à supposer que le procureur du roi eût rien su d’avance et se fût prêté à aucune des menées d’Andrea.

 

La conduite de Villefort, en y réfléchissant, apparaissait donc encore à la baronne sous un jour qui s’expliquait à leur avantage commun.

 

Mais là devait s’arrêter l’inflexibilité du procureur du roi ; elle irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu’il manquât à ses devoirs de magistrat, tout au moins qu’il leur laissât toute la latitude de l’indulgence.

 

La baronne invoquerait le passé ; elle rajeunirait ses souvenirs, elle supplierait au nom d’un temps coupable, mais heureux ; M. de Villefort assoupirait l’affaire, ou du moins il laisserait (et, pour arriver à cela, il n’avait qu’à tourner les yeux d’un autre côté), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu’on appelle la contumace.

 

Alors seulement elle s’endormit plus tranquille.

 

Le lendemain, à neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme de chambre, sans donner signe d’existence à qui que ce fût au monde, elle s’habilla, et, vêtue avec la même simplicité que la veille, elle descendit l’escalier, sortit de l’hôtel, marcha jusqu’à la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit conduire à la maison de M. de Villefort.

 

Depuis un mois cette maison maudite présentait l’aspect lugubre d’un lazaret où la peste se serait déclarée ; une partie des appartements étaient clos à l’intérieur et à l’extérieur ; les volets, fermés, ne s’ouvraient qu’un instant pour donner de l’air ; on voyait alors apparaître à cette fenêtre la tête effarée d’un laquais ; puis la fenêtre se refermait comme la dalle d’un tombeau retombe sur un sépulcre, et les voisins se disaient tout bas :

 

« Est-ce que nous allons encore voir aujourd’hui sortir une bière de la maison de M. le procureur du roi ? »

 

Mme Danglars fut saisie d’un frisson à l’aspect de cette maison désolée ; elle descendit de son fiacre, et, les genoux fléchissants, s’approcha de la porte fermée et sonna.

 

Ce ne fut qu’à la troisième fois qu’eut retenti le timbre, dont le tintement lugubre semblait participer lui-même à la tristesse générale, qu’un concierge apparut entrebâillant la porte dans une largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles.

 

Il vit une femme, une femme du monde, une femme élégamment vêtue, et cependant la porte continua demeurer à peu près close.

 

« Mais ouvrez donc ! dit la baronne.

 

– D’abord, madame, qui êtes-vous ? demanda le concierge.

 

– Qui je suis ? mais vous me connaissez bien.

 

– Nous ne connaissons plus personne, madame.

 

– Mais vous êtes fou, mon ami ! s’écria la baronne.

 

– De quelle part venez-vous ?

 

– Oh ! c’est trop fort.

 

– Madame, c’est l’ordre, excusez-moi ; votre nom ?

 

– Mme la baronne Danglars. Vous m’avez vue vingt fois.

 

– C’est possible, madame ; maintenant que voulez-vous ?

 

– Oh ! que vous êtes étrange ! et je me plaindrai à M. de Villefort de l’impertinence de ses gens.

 

– Madame, ce n’est pas de l’impertinence, c’est de la précaution : personne n’entre ici sans un mot de M. d’Avrigny, ou sans avoir à parler à M. le procureur du roi.

 

– Eh bien, c’est justement à M. le procureur du roi que j’ai affaire.

 

– Affaire pressante ?

 

– Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remontée dans ma voiture. Mais finissons : voici ma carte, portez-la à votre maître.

 

– Madame attendra mon retour ?

 

– Oui, allez. »

 

Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue.

 

La baronne, il est vrai, n’attendit pas longtemps ; un instant après, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner passage à la baronne : elle passa, et la porte se referma derrière elle.

 

Arrivé dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un instant, tira un sifflet de sa poche et siffla.

 

Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron.

 

« Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la baronne : mais ses ordres sont précis, et M. de Villefort m’a chargé de dire à madame qu’il ne pouvait faire autrement qu’il avait fait. »

 

Dans la cour était un fournisseur introduit avec les mêmes précautions, et dont on examinait les marchandises.

 

La baronne monta le perron ; elle se sentait profondément impressionnée par cette tristesse qui élargissait pour ainsi dire le cercle de la sienne, et, toujours guidée par le valet de chambre, elle fut introduite, sans que son guide l’eût perdue de vue, dans le cabinet du magistrat.

 

Si préoccupée que fût Mme Danglars du motif qui l’amenait, la réception qui lui était faite par toute cette valetaille lui avait paru si indigne, qu’elle commença par se plaindre.

 

Mais Villefort souleva sa tête appesantie par la douleur et la regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirèrent sur ses lèvres.

 

« Excusez mes serviteurs d’une terreur dont je ne puis leur faire un crime : soupçonnés, ils sont devenus soupçonneux. »

 

Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette terreur qu’accusait le magistrat ; mais elle n’aurait jamais pu croire, si elle n’avait eu l’expérience de ses propres yeux, que ce sentiment pût être porté à ce point.

 

« Vous aussi, dit-elle, vous êtes donc malheureux ?

 

– Oui, madame, répondit le magistrat.

 

– Vous me plaignez alors ?

 

– Sincèrement, madame.

 

– Et vous comprenez ce qui m’amène ?

 

– Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n’est-ce pas ?

 

– Oui, monsieur, un affreux malheur.

 

– C’est-à-dire une mésaventure.

 

– Une mésaventure ! s’écria la baronne.

 

– Hélas ! madame, répondit le procureur du roi avec son calme imperturbable, j’en suis arrivé à n’appeler malheur que les choses irréparables.

 

– Eh ! monsieur, croyez-vous qu’on oubliera ?…

 

– Tout s’oublie, madame, dit Villefort ; le mariage de votre fille se fera demain, s’il ne se fait pas aujourd’hui, dans huit jours, s’il ne se fait pas demain. Et quant à regretter le futur de Mlle Eugénie, je ne crois pas que telle soit votre idée. »

 

Mme Danglars regarda Villefort, stupéfaite de lui voir cette tranquillité presque railleuse.

 

« Suis-je venue chez un ami ? demanda-t-elle d’un ton plein de douloureuse dignité.

 

– Vous savez que oui, madame », répondit Villefort, dont les joues se couvrirent, à cette assurance qu’il donnait, d’une légère rougeur.

 

En effet, cette assurance faisait allusion à d’autres événements qu’à ceux qui les occupaient à cette heure, la baronne et lui.

 

« Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher Villefort ; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me trouve profondément malheureuse, ne me dites point que je doive être gaie. »

 

Villefort s’inclina.

 

« Quand j’entends parler de malheurs, madame, dit-il, j’ai pris depuis trois mois la fâcheuse habitude de penser aux miens, et alors cette égoïste opération du parallèle se fait malgré moi dans mon esprit. Voilà pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me semblaient une mésaventure ; voilà pourquoi, à côté de ma position funeste, la vôtre me semblait une position à envier ; mais cela vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame ?...

 

– Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, où en est l’affaire de cet imposteur ?

 

– Imposteur ! répéta Villefort ; décidément, madame, c’est un parti pris chez vous d’atténuer certaines choses et d’en exagérer d’autres ; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto ! Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un assassin.

 

– Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification ; mais plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment, au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir.

 

– Vous venez trop tard, madame, les ordres sont déjà donnés.

 

– Eh bien, si on l’arrête… Croyez-vous qu’on l’arrêtera ?

 

– Je l’espère.

 

– Si on l’arrête (écoutez, j’entends toujours dire que les prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison. »

 

Le procureur du roi fit un mouvement négatif.

 

« Au moins jusqu’à ce que ma fille soit mariée, ajouta la baronne.

 

– Impossible, madame ; la justice a des formalités.

 

– Même pour moi ? dit la baronne, moitié souriante, moitié sérieuse.

 

– Pour tous, répondit Villefort ; et pour moi-même comme pour les autres.

 

– Ah ! » fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pensée venait de trahir par cette exclamation.

 

Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les pensées.

 

« Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites allusion à ces bruits terribles répandus dans le monde, que toutes ces morts qui, depuis trois mois m’habillent de deuil ; que cette mort à laquelle vient comme par miracle, d’échapper Valentine, ne sont point naturelles.

 

– Je ne songeais point à cela, dit vivement Mme Danglars.

 

– Si, vous y songiez, madame, et c’était justice, car vous ne pouviez faire autrement que d’y songer, et vous vous disiez tout bas : Toi qui poursuis le crime réponds : Pourquoi donc y a-t-il autour de toi des crimes qui restent impunis ? »

 

La baronne pâlit.

 

« Vous vous disiez cela, n’est-ce pas, madame ?

 

– Eh bien, je l’avoue.

 

– Je vais vous répondre. »

 

Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars ; puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une intonation plus sourde que de coutume :

 

« Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu’on ne connaît pas les criminels, et qu’on craint de frapper une tête innocente pour une tête coupable ; mais quand ces criminels seront connus (Villefort étendit la main vers un crucifix placé en face de son bureau), quand ces criminels seront connus, répéta-t-il, par le Dieu vivant, madame, quels qu’ils soient, ils mourront ! Maintenant, après le serment que je viens de faire et que je tiendrai, madame, osez me demander grâce pour ce misérable !

 

– Eh ! monsieur, reprit Mme Danglars, êtes-vous sûr qu’il soit aussi coupable qu’on le dit ?

 

– Écoutez, voici son dossier : Benedetto, condamné d’abord à cinq ans de galères pour faux, à seize ans ; le jeune homme promettait, comme vous voyez ; puis évadé, puis assassin.

 

– Et qui est ce malheureux ?

 

– Eh ! sait-on cela ! Un vagabond, un Corse.

 

– Il n’a donc été réclamé par personne ?

 

– Par personne ; on ne connaît pas ses parents.

 

– Mais cet homme qui était venu de Lucques ?

 

– Un autre escroc comme lui ; son complice peut-être. »

 

La baronne joignit les mains.

 

« Villefort ! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante intonation.

 

– Pour Dieu ! madame, répondit le procureur du roi avec une fermeté qui n’était pas exempte de sécheresse, pour Dieu ! ne me demandez donc jamais grâce pour un coupable.

 

« Que suis-je, moi ? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir votre tristesse ? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre votre douce voix ? Est-ce que la loi a une mémoire pour se faire l’application de vos délicates pensées ? Non, madame, la loi ordonne, et quand la loi a ordonné, elle frappe.

 

« Vous me direz que je suis un être vivant et non pas un code ; un homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour de moi : les hommes m’ont-ils traité en frère ? m’ont-ils aimé, moi ? m’ont-ils ménagé, moi ? m’ont-ils épargné, moi ? quelqu’un a-t-il demandé grâce pour M. de Villefort, et a-t-on accordé à ce quelqu’un la grâce de M. de Villefort ? Non, non, non ! frappé, toujours frappé !

 

« Vous persistez, femme, c’est-à-dire sirène que vous êtes, à me parler avec cet œil charmant et expressif qui me rappelle que je dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et peut-être, peut-être d’autre chose encore.

 

« Mais enfin, depuis que j’ai failli moi-même, et plus profondément que les autres peut-être, eh bien, depuis ce temps, j’ai secoué les vêtements d’autrui pour trouver l’ulcère, et je l’ai toujours trouvé, et je dirai plus, je l’ai trouvé avec bonheur, avec joie, ce cachet de la faiblesse ou de la perversité humaine.

 

« Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une preuve nouvelle que je n’étais pas une hideuse exception ! Hélas ! hélas ! hélas ! tout le monde est méchant, madame, prouvons-le et frappons le méchant ! »

 

Villefort prononça ces dernières paroles avec une rage fiévreuse qui donnait à son langage une féroce éloquence.

 

« Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort, vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonné de tous ?

 

– Tant pis, tant pis, ou plutôt tant mieux ; la Providence l’a fait ainsi pour que personne n’eût à pleurer sur lui.

 

– C’est s’acharner sur le faible, monsieur.

 

– Le faible qui assassine !

 

– Son déshonneur rejaillirait sur ma maison.

 

– N’ai-je pas, moi, la mort dans la mienne ?

 

– Oh ! monsieur ! s’écria la baronne, vous êtes sans pitié pour les autres. Eh bien, c’est moi qui vous le dis, on sera sans pitié pour vous !

 

– Soit ! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras au ciel.

 

– Remettez au moins la cause de ce malheureux, s’il est arrêté, aux assises prochaines ; cela nous donnera six mois pour qu’on oublie.

 

– Non pas, dit Villefort ; j’ai cinq jours encore ; l’instruction est faite ; cinq jours, c’est plus de temps qu’il ne m’en faut ; d’ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il faut que j’oublie ? Eh bien, quand je travaille, et je travaille nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments où je ne me souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux à la manière des morts : mais cela vaut encore mieux que de souffrir.

 

– Monsieur, il s’est enfui ; laissez-le fuir, l’inertie est une clémence facile.

 

– Mais je vous ai dit qu’il était trop tard ! Au point du jour le télégraphe a joué, et à cette heure…

 

– Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte cette dépêche du ministre de l’Intérieur. »

 

Villefort saisit la lettre et la décacheta vivement. Mme Danglars frémit de terreur. Villefort tressaillit de joie.

 

« Arrêté ! s’écria Villefort ; on l’a arrêté à Compiègne ; c’est fini. »

 

Mme Danglars se leva froide et pâle.

 

« Adieu, monsieur, dit-elle.

 

– Adieu, madame », répondit le procureur du roi, presque joyeux en la reconduisant jusqu’à la porte.

 

Puis revenant à son bureau :

 

« Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main droite, j’avais un faux, j’avais trois vols, j’avais trois incendies, il ne me manquait qu’un assassinat, le voici : la session sera belle. »

 

C.

L’apparition.

 

Comme l’avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine n’était point encore remise.

 

Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu’elle apprit les événements que nous venons de raconter, c’est-à-dire la fuite d’Eugénie et l’arrestation d’Andrea Cavalcanti, ou plutôt de Benedetto, ainsi que l’accusation d’assassinat portée contre lui.

 

Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être point tout l’effet qu’il eût produit sur elle dans son état de santé habituel.

 

En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient devant ses yeux, et bientôt même tout s’effaça pour laisser reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.

 

Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard paternel, puis, lorsqu’il était revenu du Palais, c’était Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père et son enfant.

 

À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures arrivait M. d’Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne préparée pour la jeune fille ; puis on emmenait Noirtier.

 

Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine était endormie.

 

En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine à M. de Villefort lui-même, de sorte qu’on ne pouvait plus entrer chez la malade qu’en traversant l’appartement de Mme de Villefort et la chambre du petit Édouard.

 

Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de Valentine : mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en jour moins inquiet.

 

D’abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une violente exaltation nerveuse, allait mieux puis, Monte-Cristo ne lui avait-il pas dit, lorsqu’il était accouru tout éperdu chez lui, que si dans deux heures Valentine n’était pas morte, Valentine serait sauvée ?

 

Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s’étaient écoulés.

 

Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l’état de somnolence qui succédait à sa veille : c’était alors que, dans le silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe d’albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes frissonnantes.

 

Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo ; il n’y avait pas jusqu’aux meubles qui, dans ces moments de délire, ne parussent mobiles et errants ; et cela durait ainsi jusqu’à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de plomb venait s’emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu’au jour.

 

Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la fuite d’Eugénie et l’arrestation de Benedetto, et où, après s’être mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la retraite successive de Villefort, de d’Avrigny et de Noirtier, tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait en frémissant, à l’office où elle s’était retirée, les commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de l’antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait dans cette chambre si soigneusement fermée.

 

Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s’était retirée.

 

Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s’épuise à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les mêmes images.

 

De la mèche de la veilleuse s’élançaient mille et mille rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement du mur, s’ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle semblait rouler produisissent le moindre bruit.

 

Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré le cordonnet de soie en appelant au secours : mais rien ne l’étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait conscience que toutes ces visions qui l’entouraient étaient les filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce que, le matin, aucune trace n’était restée jamais de tous ces fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.

 

Derrière la porte parut une figure humaine.

 

Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces sortes d’apparitions pour s’épouvanter ; elle ouvrit seulement de grands yeux, espérant reconnaître Morrel.

 

La figure continua de s’avancer vers son lit, puis elle s’arrêta, et parut écouter avec une attention profonde.

 

En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du nocturne visiteur.

 

« Ce n’est pas lui ! » murmura-t-elle.

 

Et elle attendit, convaincue qu’elle rêvait, que cet homme, comme cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque autre personne.

 

Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment, elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces visions importunes était de boire : la fraîcheur de la boisson, composée d’ailleurs dans le but de calmer les agitations dont Valentine s’était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau ; quand elle avait bu, pour un moment elle souffrait moins.

 

Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la coupe de cristal où il reposait ; mais tandis qu’elle allongeait hors du lit son bras frissonnant, l’apparition fit encore, et plus vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la jeune fille qu’elle entendit son souffle et qu’elle crut sentir la pression de sa main.

 

Cette fois l’illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que Valentine avait éprouvé jusque-là ; elle commença à se croire bien éveillée et bien vivante ; elle eut conscience qu’elle jouissait de toute sa raison, et elle frémit.

 

La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui arrêter le bras.

 

Valentine le retira lentement à elle.

 

Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui d’ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette figure prit le verre, s’approcha de la veilleuse et regarda le breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la limpidité.

 

Mais cette première épreuve ne suffit pas.

 

Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le verre une cuillerée du breuvage et l’avala. Valentine regardait ce qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de stupeur.

 

Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour faire place à un autre tableau ; mais l’homme, au lieu de s’évanouir comme une ombre, se rapprocha d’elle, et tendant le verre à Valentine, d’une voix pleine d’émotion :

 

« Maintenant, dit-il, buvez !… »

 

Valentine tressaillit.

 

C’était la première fois qu’une de ses visions lui parlait avec ce timbre vivant.

 

Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.

 

L’homme posa un doigt sur ses lèvres.

 

« M. le comte de Monte-Cristo ! » murmura-t-elle.

 

À l’effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au tremblement de ses mains, au geste rapide qu’elle fit pour se blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte du doute contre la conviction ; cependant, la présence de Monte-Cristo chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse, fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.

 

« N’appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n’ayez pas même au fond du cœur l’éclair d’un soupçon ou l’ombre d’une inquiétude ; l’homme que vous voyez devant vous (car cette fois vous avez raison, Valentine, et ce n’est point une illusion), l’homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le plus respectueux ami que vous puissiez rêver. »

 

Valentine ne trouva rien à répondre : elle avait une si grande peur de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui parlait, qu’elle redoutait d’y associer la sienne ; mais son regard effrayé voulait dire : Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici ?

 

Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille.

 

« Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi : voyez mes yeux rougis et mon visage plus pâle encore que d’habitude ; c’est que depuis quatre nuits je n’ai pas fermé l’œil un seul instant ; depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous conserve à notre ami Maximilien. »

 

Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade ; car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste de défiance qu’il lui avait inspirée.

 

« Maximilien !… répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux à prononcer ; Maximilien ! il vous a donc tout avoué ?

 

– Tout. Il m’a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai promis que vous vivriez.

 

– Vous lui avez promis que je vivrais ?

 

– Oui.

 

– En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de protection. Êtes-vous donc médecin ?

 

– Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment, croyez-moi.

 

– Vous dites que vous avez veillé ? demanda Valentine inquiète ; où cela ? je ne vous ai pas vu. »

 

Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.

 

« J’étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne dans la maison voisine que j’ai louée. »

 

Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux, et avec une souveraine terreur :

 

« Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d’une démence sans exemple, et cette protection que vous m’avez accordée ressemble fort à une insulte.

 

– Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les seules choses que j’aie vues : quels gens venaient chez vous, quels aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies ; puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j’entrais comme je viens d’entrer, je vidais votre verre et je substituais au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.

 

– Le poison ! la mort ! s’écria Valentine, se croyant de nouveau sous l’empire de quelque fiévreuse hallucination ; que dites-vous donc là, monsieur ?

 

– Chut ! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son doigt à ses lèvres, j’ai dit le poison ; oui, j’ai dit la mort, et je répète la mort, mais buvez d’abord ceci. (Le comte tira de sa poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus rien de la nuit. »

 

Valentine avança la main ; mais à peine eût-elle touché le verre, qu’elle la retira avec effroi.

 

Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu’il contenait.

 

« Oh ! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci.

 

– Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le comte. Mais moi, comment vivais-je ? Oh ! les cruelles heures que vous m’avez fait passer ! Oh ! les effroyables tortures que vous m’avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le poison mortel, quand je tremblais que vous n’eussiez le temps de le boire avant que j’eusse celui de le répandre dans la cheminée !

 

– Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur, que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre le poison mortel ? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon verre, vous avez dû voir la personne qui le versait ?

 

– Oui. »

 

Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus glacée encore de la terreur :

 

« Vous l’avez vue ? répéta la jeune fille.

 

– Oui, dit une seconde fois le comte.

 

– Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez me faire croire a quelque chose d’infernal. Quoi ! dans la maison de mon père, quoi ! dans ma chambre, quoi ! sur mon lit de souffrance on continue de m’assassiner ? Oh ! retirez-vous, monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté divine, c’est impossible, cela ne se peut pas.

 

– Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine ? n’avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran, Mme de Saint-Méran, Barrois ? n’auriez-vous pas vu tomber M. Noirtier, si le traitement qu’il suit depuis près de trois ans ne l’avait protégé en combattant le poison par l’habitude du poison ?

 

– Oh ! mon Dieu ! dit Valentine, c’est pour cela que, depuis près d’un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons ?

 

– Et ces boissons, s’écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme celui d’une écorce d’orange à moitié séchée, n’est-ce pas ?

 

– Oui, mon Dieu, oui !

 

– Oh ! cela m’explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait qu’on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.

 

« Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la substance mortelle, et la substance mortelle est venue s’émousser contre ce commencement d’habitude ! voilà comment vous vivez encore, ce que je ne m’expliquais pas, après avoir été empoisonnée il y a quatre jours avec un poison qui d’ordinaire ne pardonne pas.

 

– Mais quel est donc l’assassin, le meurtrier ?

 

– À votre tour je vous demanderai : N’avez-vous donc jamais vu entrer quelqu’un la nuit dans votre chambre ?

 

– Si fait. Souvent j’ai cru voir passer comme des ombres, ces ombres s’approcher, s’éloigner, disparaître ; mais je les prenais pour des visions de ma fièvre, et tout à l’heure, quand vous êtes entré vous-même, eh bien, j’ai cru longtemps ou que j’avais le délire, ou que je rêvais.

 

– Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre vie ?

 

– Non, dit Valentine, pourquoi quelqu’un désirerait-il ma mort ?

 

– Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant l’oreille.

 

– Comment cela ? demanda Valentine, en regardant avec terreur autour d’elle.

 

– Parce que ce soir vous n’avez plus ni fièvre ni délire, parce que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui sonne et que c’est l’heure des assassins.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! » dit Valentine en essuyant avec sa main la sueur qui perlait à son front.

 

En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que chaque coup de marteau de bronze frappait le cœur de la jeune fille.

 

« Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre secours, comprimez votre cœur dans votre poitrine, arrêtez votre voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous verrez !

 

Valentine saisit la main du comte.

 

« Il me semble que j’entends du bruit, dit-elle, retirez-vous !

 

– Adieu, ou plutôt au revoir », répondit le comte.

 

Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le cœur de la jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la pointe du pied la porte de la bibliothèque.

 

Mais, se retournant avant de la refermer sur lui :

 

« Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu’on vous croie endormie, sans quoi peut-être vous tuerait-on avant que j’eusse le temps d’accourir. »

 

Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la porte, qui se referma silencieusement sur lui.

 

CI.

Locuste.

 

Valentine resta seule ; deux autres pendules, en retard sur celle de Saint-Philippe-du-Roule, sonnèrent encore minuit à des distances différentes.

 

Puis, à part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout retomba dans le silence.

 

Alors toute l’attention de Valentine se concentra sur la pendule de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes.

 

Elle se mit à compter ces secondes et remarqua qu’elles étaient du double plus lentes que les battements de son cœur. Et cependant elle doutait encore ; l’inoffensive Valentine ne pouvait se figurer que quelqu’un désirât sa mort ; pourquoi ? dans quel but ? quel mal avait-elle fait qui pût lui susciter un ennemi ?

 

Il n’y avait pas de crainte qu’elle s’endormît.

 

Une seule idée, une idée terrible tenait son esprit tendu : c’est qu’il existait une personne au monde qui avait tenté de l’assassiner et qui allait le tenter encore.

 

Si cette fois cette personne, lassée de voir l’inefficacité du poison, allait, comme l’avait dit Monte-Cristo, avoir recours au fer ! si le comte n’allait pas avoir le temps d’accourir ! si elle touchait à son dernier moment ! si elle ne devait plus revoir Morrel !

 

À cette pensée qui la couvrait à la fois d’une pâleur livide et d’une sueur glacée, Valentine était prête à saisir le cordon de la sonnette et à appeler au secours.

 

Mais il lui semblait, à travers la porte de la bibliothèque, voir étinceler l’œil du comte, cet œil qui pesait sur son souvenir, et qui, lorsqu’elle y songeait, l’écrasait d’une telle honte, qu’elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait à effacer ce pénible effet de l’indiscrète amitié du comte.

 

Vingt minutes, vingt éternités s’écoulèrent ainsi, puis dix autres minutes encore ; enfin la pendule, criant une seconde à l’avance, finit par frapper un coup sur le timbre sonore.

 

En ce moment même, un grattement imperceptible de l’ongle sur le bois de la bibliothèque apprit à Valentine que le comte veillait et lui recommandait de veiller.

 

En effet, du côté opposé, c’est-à-dire vers la chambre d’Édouard, il sembla à Valentine qu’elle entendait crier le parquet ; elle prêta l’oreille, retenant sa respiration presque étouffée ; le bouton de la serrure grinça et la porte tourna sur ses gonds.

 

Valentine s’était soulevée sur son coude, elle n’eut que le temps de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son bras.

 

Puis, tremblante, agitée, le cœur serré d’un indicible effroi, elle attendit.

 

Quelqu’un s’approcha du lit et effleura les rideaux.

 

Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce murmure régulier de la respiration qui annonce un sommeil tranquille.

 

« Valentine ! » dit tout bas une voix.

 

La jeune fille frissonna jusqu’au fond du cœur, mais ne répondit point.

 

« Valentine ! » répéta la même voix.

 

Même silence : Valentine avait promis de ne point se réveiller.

 

Puis tout demeura immobile.

 

Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d’une liqueur tombant dans le verre qu’elle venait de vider.

 

Alors elle osa, sous le rempart de son bras étendu, entrouvrir sa paupière.

 

Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son verre une liqueur préparée d’avance dans une fiole.

 

Pendant ce court instant, Valentine retint peut-être sa respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme, inquiète, s’arrêta et se pencha sur son lit pour mieux voir si elle dormait réellement : c’était Mme de Villefort.

 

Valentine, en reconnaissant sa belle-mère, fut saisie d’un frisson aigu qui imprima un mouvement à son lit.

 

Madame de Villefort s’effaça aussitôt le long du mur, et là, abritée derrière le rideau du lit, muette, attentive, elle épia jusqu’au moindre mouvement de Valentine.

 

Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo ; il lui avait semblé, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir briller une espèce de couteau long et affilé. Alors Valentine, appelant toute la puissance de sa volonté à son secours, s’efforça de fermer les yeux ; mais, cette fonction du plus craintif de nos sens, cette fonction, si simple d’ordinaire, devenait en ce moment presque impossible à accomplir, tant l’avide curiosité faisait d’efforts pour repousser cette paupière et attirer la vérité.

 

Cependant, assurée, par le silence dans lequel avait recommencé à se faire entendre le bruit égal de la respiration de Valentine, que celle-ci dormait, Mme de Villefort étendit de nouveau le bras, et en demeurant à demi dissimulée par les rideaux rassemblés au chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le contenu de sa fiole.

 

Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertît Valentine qu’elle était partie.

 

Elle avait vu disparaître le bras, voilà tout ; ce bras frais et arrondi d’une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui versait la mort.

 

Il est impossible d’exprimer ce que Valentine avait éprouvé pendant cette minute et demie que Mme de Villefort était restée dans sa chambre.

 

Le grattement de l’ongle sur la bibliothèque tira la jeune fille de cet état de torpeur dans lequel elle était ensevelie, et qui ressemblait à de l’engourdissement.

 

Elle souleva la tête avec effort.

 

La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut.

 

« Eh bien, demanda le comte, doutez-vous encore ?

 

– Ô mon Dieu ! murmura la jeune fille.

 

– Vous avez vu ?

 

– Hélas !

 

– Vous avez reconnu ? »

 

Valentine poussa un gémissement.

 

« Oui, dit-elle, mais je n’y puis croire.

 

– Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien !…

 

– Mon Dieu, mon Dieu ! répéta la jeune fille presque égarée ; mais ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver ?…

 

– Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout : à force d’or, on séduira vos domestiques, et la mort s’offrira à vous, déguisée sous tous les aspects, dans l’eau que vous boirez à la source, dans le fruit que vous cueillerez à l’arbre.

 

– Mais n’avez-vous donc pas dit que la précaution de bon papa m’avait prémunie contre le poison ?

 

– Contre un poison, et encore non pas employé à forte dose ; on changera de poison ou l’on augmentera la dose. »

 

Il prit le verre et y trempa ses lèvres.

 

« Et tenez, dit-il, c’est déjà fait. Ce n’est plus avec de la brucine qu’on vous empoisonne, c’est avec un simple narcotique. Je reconnais le goût de l’alcool dans lequel on l’a fait dissoudre. Si vous aviez bu ce que Mme de Villefort vient de verser dans ce verre, Valentine, vous étiez perdue.

 

– Mais, mon Dieu ! s’écria la jeune fille, pourquoi donc me poursuit-elle ainsi ?

 

– Comment ! vous êtes si douce, si bonne, si peu croyante au mal que vous n’avez pas compris, Valentine ?

 

– Non, dit la jeune fille ; je ne lui ai jamais fait de mal.

 

– Mais vous êtes riche, Valentine ; mais vous avez deux cent mille livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les enlevez à son fils.

 

– Comment cela ? Ma fortune n’est point la sienne et me vient de mes parents.

 

– Sans doute, et voilà pourquoi M. et Mme de Saint-Méran sont morts : c’était pour que vous héritassiez de vos parents ; voilà pourquoi du jour où il vous a fait son héritière, M. Noirtier avait été condamné ; voilà pourquoi, à votre tour, vous devez mourir, Valentine, c’est afin que votre père hérite de vous, et que votre frère, devenu fils unique, hérite de votre père.

 

– Édouard ! pauvre enfant, et c’est pour lui qu’on commet tous ces crimes ?

 

– Ah ! vous comprenez, enfin.

 

– Ah ! mon Dieu ! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui !

 

– Vous êtes un ange, Valentine.

 

– Mais mon grand-père, on a donc renoncé à le tuer, lui ?

 

– On a réfléchi que vous morte, à moins d’exhérédation, la fortune revenait naturellement à votre frère, et l’on a pensé que le crime, au bout du compte, étant inutile, il était doublement dangereux de le commettre.

 

– Et c’est dans l’esprit d’une femme qu’une pareille combinaison a pris naissance ! Ô mon Dieu ! mon Dieu !

 

– Rappelez-vous Pérouse, la treille de l’auberge de la Poste, l’homme au manteau brun, que votre belle-mère interrogeait sur l’aqua-tofana ; eh bien, dès cette époque, tout cet infernal projet mûrissait dans son cerveau.

 

– Oh ! monsieur, s’écria la douce jeune fille en fondant en larmes, je vois bien, s’il en est ainsi, que je suis condamnée à mourir.

 

– Non, Valentine, non, car j’ai prévu tous les complots ; non, car notre ennemie est vaincue, puisqu’elle est devinée ; non, vous vivrez, Valentine vous vivrez pour aimer et être aimée, vous vivrez pour être heureuse et rendre un noble cœur heureux ; mais pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi.

 

– Ordonnez, monsieur, que faut-il faire ?

 

– Il faut prendre aveuglément ce que je vous donnerai.

 

– Oh ! Dieu m’est témoin, s’écria Valentine, que si j’étais seule, j’aimerais mieux me laisser mourir !

 

– Vous ne vous confierez à personne, pas même à votre père.

 

– Mon père n’est pas de cet affreux complot, n’est-ce pas, monsieur ? dit Valentine en joignant les mains.

 

– Non, et cependant votre père, l’homme habitué aux accusations juridiques, votre père doit se douter que toutes ces morts qui s’abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre père, c’est lui qui aurait dû veiller sur vous, c’est lui qui devrait être à cette heure à la place que j’occupe ; c’est lui qui devrait déjà avoir vidé ce verre ; c’est lui qui devrait déjà s’être dressé contre l’assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en achevant tout haut sa phrase.

 

– Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il existe deux êtres au monde qui m’aiment à en mourir si je mourais : mon grand-père et Maximilien.

 

– Je veillerai sur eux comme j’ai veillé sur vous.

 

– Eh bien, monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis à voix basse : mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle, que va-t-il m’arriver ?

 

– Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez point ; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l’ouïe, le tact, ne craignez rien ; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes, n’ayez pas peur, dussiez-vous, en vous éveillant, vous trouver dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière ; rappelez soudain votre esprit, et dites-vous : En ce moment, un ami, un père, un homme qui veut mon bonheur et celui de Maximilien, cet homme veille sur moi.

 

– Hélas ! hélas ! quelle terrible extrémité !

 

– Valentine, aimez-vous mieux dénoncer votre belle-mère ?

 

– J’aimerais mieux mourir cent fois ! oh ! oui, mourir !

 

– Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive, vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous espérerez ?

 

– Je penserai à Maximilien.

 

– Vous êtes ma fille bien-aimée, Valentine ; seul, je puis vous sauver, et je vous sauverai. »

 

Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle sentait que le moment était venu de demander à Dieu du courage) et se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant que ses blanches épaules n’avaient d’autre voile que sa longue chevelure et que l’on voyait battre son cœur sous la fine dentelle de peignoir de nuit.

 

Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille, ramena jusque sur son cou la courtepointe de velours, et, avec un sourire paternel :

 

« Ma fille, dit-il, croyez en mon dévouement, comme vous croyez en la bonté de Dieu et dans l’amour de Maximilien. »

 

Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et demeura docile comme un enfant sous ses voiles.

 

Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en émeraude, souleva son couvercle d’or, et versa dans la main droite de Valentine une petite pastille ronde de la grosseur d’un pois.

 

Valentine la prit avec l’autre main, et regarda le comte attentivement : il y avait sur les traits de cet intrépide protecteur un reflet de la majesté et de la puissance divines. Il était évident que Valentine l’interrogeait du regard.

 

« Oui », répondit celui-ci.

 

Valentine porta la pastille à sa bouche et l’avala.

 

« Et maintenant, au revoir, mon enfant, dit-il, je vais essayer de dormir car vous êtes sauvée.

 

– Allez, dit Valentine, quelque chose qui m’arrive, je vous promets de n’avoir pas peur. »

 

Monte-Cristo tint longtemps ses yeux fixés sur la jeune fille, qui s’endormit peu à peu, vaincue par la puissance du narcotique que le comte venait de lui donner.

 

Alors il prit le verre, le vida aux trois quarts dans la cheminée, pour que l’on pût croire que Valentine avait bu ce qu’il en manquait, le reposa sur la table de nuit puis, regagnant la porte de la bibliothèque, il disparut après avoir jeté un dernier regard vers Valentine, qui s’endormait avec la confiance et la candeur d’un ange couché aux pieds du Seigneur.

 

CII.

Valentine.

 

La veilleuse continuait de brûler sur la cheminée de Valentine, épuisant les dernières gouttes d’huile qui surnageaient encore sur l’eau ; déjà un cercle plus rougeâtre colorait l’albâtre du globe, déjà la flamme plus vive laissait échapper ces derniers pétillements qui semblent chez les êtres inanimés ces dernières convulsions de l’agonie qu’on a si souvent comparées à celles des pauvres créatures humaines ; un jour bas et sinistre venait teindre d’un reflet d’opale les rideaux blancs et les draps de la jeune fille.

 

Tous les bruits de la rue étaient éteints pour cette fois, et le silence intérieur était effrayant.

 

La porte de la chambre d’Édouard s’ouvrit alors, et une tête que nous avons déjà vue parut dans la glace opposée à la porte : c’était Mme de Villefort qui rentrait pour voir l’effet du breuvage.

 

Elle s’arrêta sur le seuil, écouta le pétillement de la lampe, seul bruit perceptible dans cette chambre qu’on eût crue déserte, puis elle s’avança doucement vers la table de nuit pour voir si le verre de Valentine était vide.

 

Il était encore plein au quart, comme nous l’avons dit.

 

Mme de Villefort le prit et alla le vider dans les cendres, qu’elle remua pour faciliter l’absorption de la liqueur, puis elle rinça soigneusement le cristal, l’essuya avec son propre mouchoir, et le replaça sur la table de nuit.

 

Quelqu’un dont le regard eût pu plonger dans l’intérieur de la chambre eût pu voir alors l’hésitation de Mme de Villefort à fixer ses yeux sur Valentine et à s’approcher du lit.

 

Cette lueur lugubre, ce silence, cette terrible poésie de la nuit venaient sans doute se combiner avec l’épouvantable poésie de sa conscience : l’empoisonneuse avait peur de son œuvre.

 

Enfin elle s’enhardit, écarta le rideau, s’appuya au chevet du lit, et regarda Valentine.

 

La jeune fille ne respirait plus, ses dents à demi desserrées ne laissaient échapper aucun atome de ce souffle qui décèle la vie ; ses lèvres blanchissantes avaient cessé de frémir ; ses yeux, noyés dans une vapeur violette qui semblait avoir filtré sous la peau, formaient une saillie plus blanche à l’endroit où le globe enflait la paupière, et ses longs cils noirs rayaient une peau déjà mate comme la cire.

 

Mme de Villefort contempla ce visage d’une expression si éloquente dans son immobilité ; elle s’enhardit alors, et, soulevant la couverture, elle appuya sa main sur le cœur de la jeune fille.

 

Il était muet et glacé.

 

Ce qui battait sous sa main, c’était l’artère de ses doigts : elle retira sa main avec un frisson.

 

Le bras de Valentine pendait hors du lit ; ce bras, dans toute la partie qui se rattachait à l’épaule et s’étendait jusqu’à la saignée, semblait moulé sur celui d’une des Grâces de Germain Pilon ; mais l’avant-bras était légèrement déformé par une crispation, et le poignet, d’une forme si pure, s’appuyait, un peu raidi et les doigts écartés sur l’acajou.

 

La naissance des ongles était bleuâtre.

 

Pour Mme de Villefort, il n’y avait plus de doute : tout était fini, l’œuvre terrible, la dernière qu’elle eût à accomplir, était enfin consommée.

 

L’empoisonneuse n’avait plus rien à faire dans cette chambre ; elle recula avec tant de précaution, qu’il était visible qu’elle redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis, mais, tout en reculant, elle tenait encore le rideau soulevé absorbant ce spectacle de la mort qui porte en soi son irrésistible attraction, tant que la mort n’est pas la décomposition, mais seulement l’immobilité, tant qu’elle demeure le mystère, et n’est pas encore le dégoût.

 

Les minutes s’écoulaient ; Mme de Villefort ne pouvait lâcher ce rideau qu’elle tenait suspendu comme un linceul au-dessus de la tête de Valentine. Elle paya son tribut à la rêverie : la rêverie du crime, ce doit être le remords.

 

En ce moment, les pétillements de la veilleuse redoublèrent.

 

Mme de Villefort, à ce bruit, tressaillit et laissa retomber le rideau.

 

Au même instant la veilleuse s’éteignit, et la chambre fut plongée dans une effrayante obscurité.

 

Au milieu de cette obscurité, la pendule s’éveilla et sonna quatre heures et demie.

 

L’empoisonneuse, épouvantée de ces commotions successives, regagna en tâtonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l’angoisse au front.

 

L’obscurité continua encore deux heures.

 

Puis peu à peu un jour blafard envahit l’appartement filtrant aux lames des persiennes ; puis peu à peu encore, il se fit grand, et vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps.

 

C’est à ce moment que la toux de la garde-malade retentit dans l’escalier, et que cette femme entra chez Valentine, une tasse à la main.

 

Pour un père, pour un amant, le premier regard eût été décisif, Valentine était morte, pour cette mercenaire, Valentine n’était qu’endormie.

 

« Bon, dit-elle en s’approchant de la table de nuit, elle a bu une partie de sa potion, le verre est aux deux tiers vide. »

 

Puis elle alla à la cheminée, ralluma le feu, s’installa dans son fauteuil, et, quoiqu’elle sortît de son lit, elle profita du sommeil de Valentine pour dormir encore quelques instants.

 

La pendule l’éveilla en sonnant huit heures.

 

Alors étonnée de ce sommeil obstiné dans lequel demeurait la jeune fille, effrayée de ce bras pendant hors du lit, et que la dormeuse n’avait point ramené à elle, elle s’avança vers le lit, et ce fut alors seulement qu’elle remarqua ces lèvres froides et cette poitrine glacée.

 

Elle voulut ramener le bras près du corps, mais le bras n’obéit qu’avec cette raideur effrayante à laquelle ne pouvait pas se tromper une garde-malade.

 

Elle poussa un horrible cri.

 

Puis, courant à la porte :

 

« Au secours ! cria-t-elle, au secours !

 

– Comment, au secours ! » répondit du bas de l’escalier la voix de M. d’Avrigny.

 

C’était l’heure où le docteur avait l’habitude de venir.

 

« Comment, au secours ! s’écria la voix de Villefort sortant alors précipitamment de son cabinet ; docteur, n’avez-vous pas entendu crier au secours ?

 

– Oui, oui ; montons, répondit d’Avrigny, montons vite chez Valentine. »

 

Mais avant que le médecin et le père fussent entrés, les domestiques qui se trouvaient au même étage, dans les chambres ou dans les corridors, étaient entrés, et, voyant Valentine pâle et immobile sur son lit, levaient les mains au ciel et chancelaient comme frappés de vertige.

 

« Appelez Mme de Villefort ! réveillez Mme de Villefort ! » cria le procureur du roi, de la porte de la chambre dans laquelle il semblait n’oser entrer.

 

Mais les domestiques, au lieu de répondre, regardaient M. d’Avrigny, qui était entré, lui, qui avait couru à Valentine et qui la soulevait dans ses bras.

 

« Encore celle-ci…, murmura-t-il en la laissant tomber. Ô mon Dieu, mon Dieu, quand vous lasserez-vous ? »

 

Villefort s’élança dans l’appartement.

 

« Que dites-vous, mon Dieu ! s’écria-t-il en levant les deux mains au ciel. Docteur !… docteur !…

 

– Je dis que Valentine est morte ! » répondit d’Avrigny d’une voix solennelle et terrible dans sa solennité.

 

M. de Villefort s’abattit comme si ses jambes étaient brisées, et retomba la tête sur le lit de Valentine.

 

Aux paroles du docteur, aux cris du père, les domestiques, terrifiés, s’enfuirent avec de sourdes imprécations ; on entendit par les escaliers et par les corridors leurs pas précipités, puis un grand mouvement dans les cours, puis ce fut tout ; le bruit s’éteignit : depuis le premier jusqu’au dernier, ils avaient déserté la maison maudite.

 

En ce moment Mme de Villefort, le bras à moitié passé dans son peignoir du matin, souleva la tapisserie ; un instant elle demeura sur le seuil, ayant l’air d’interroger les assistants et appelant à son aide quelques larmes rebelles.

 

Tout à coup elle fit un pas, ou plutôt un bond en avant, les bras étendus vers la table.

 

Elle venait de voir d’Avrigny se pencher curieusement sur cette table, et y prendre le verre qu’elle était certaine d’avoir vidé pendant la nuit.

 

Le verre se trouvait au tiers plein, juste comme il était quand elle en avait jeté le contenu dans les cendres.

 

Le spectre de Valentine dressé devant l’empoisonneuse eût produit moins d’effet sur elle.

 

En effet, c’est bien la couleur du breuvage qu’elle a versé dans le verre de Valentine, et que Valentine a bu ; c’est bien ce poison qui ne peut tromper l’œil de M. d’Avrigny, et que M. d’Avrigny regarde attentivement : c’est bien un miracle que Dieu a fait sans doute pour qu’il restât, malgré les précautions de l’assassin, une trace, une preuve, une dénonciation du crime.

 

Cependant, tandis que Mme de Villefort était restée immobile comme la statue de la Terreur, tandis que de Villefort, la tête cachée dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, d’Avrigny s’approchait de la fenêtre pour mieux examiner de l’œil le contenu du verre, et en déguster une goutte prise au bout du doigt.

 

« Ah ! murmura-t-il, ce n’est plus de la brucine maintenant ; voyons ce que c’est ! »

 

Alors il courut à une des armoires de la chambre de Valentine, armoire transformée en pharmacie, et, tirant de sa petite case d’argent un flacon d’acide nitrique, il en laissa tomber quelques gouttes dans l’opale de la liqueur qui se changea aussitôt en un demi-verre de sang vermeil.

 

« Ah ! » fit d’Avrigny, avec l’horreur du juge à qui se révèle la vérité, mêlée à la joie du savant à qui se dévoile un problème.

 

Mme de Villefort tourna un instant sur elle-même ; ses yeux lancèrent des flammes, puis s’éteignirent ; elle chercha, chancelante, la porte de la main, et disparut.

 

Un instant après, on entendit le bruit éloigné d’un corps qui tombait sur le parquet.

 

Mais personne n’y fit attention. La garde était occupée à regarder l’analyse chimique, Villefort était toujours anéanti.

 

M. d’Avrigny seul avait suivi des yeux Mme de Villefort et avait remarqué sa sortie précipitée.

 

Il souleva la tapisserie de la chambre de Valentine et son regard, à travers celle d’Édouard, put plonger dans l’appartement de Mme de Villefort, qu’il vit étendue sans mouvement sur le parquet.

 

« Allez secourir Mme de Villefort, dit-il à la garde ; Mme de Villefort se trouve mal.

 

– Mais Mlle Valentine ? balbutia celle-ci.

 

– Mlle Valentine n’a plus besoin de secours, dit d’Avrigny, puisque Mlle Valentine est morte.

 

– Morte ! morte ! soupira Villefort dans le paroxysme d’une douleur d’autant plus déchirante qu’elle était nouvelle, inconnue, inouïe pour ce cœur de bronze.

 

– Morte ! dites-vous ? s’écria une troisième voix ; qui a dit que Valentine était morte ? »

 

Les deux hommes se retournèrent, et sur la porte aperçurent Morrel debout, pâle, bouleversé, terrible.

 

Voici ce qui était arrivé :

 

À son heure habituelle, et par la petite porte qui conduisait chez Noirtier, Morrel s’était présenté.

 

Contre la coutume, il trouva la porte ouverte, il n’eut donc pas besoin de sonner, il entra.

 

Dans le vestibule, il attendit un instant, appelant un domestique quelconque qui l’introduisît près du vieux Noirtier.

 

Mais personne n’avait répondu ; les domestiques, on le sait, avaient déserté la maison.

 

Morrel n’avait ce jour-là aucun motif particulier d’inquiétude : il avait la promesse de Monte-Cristo que Valentine vivrait, et jusque-là la promesse avait été fidèlement tenue. Chaque soir, le comte lui avait donné de bonnes nouvelles, que confirmait le lendemain Noirtier lui-même.

 

Cependant cette solitude lui parut singulière ; il appela une seconde fois, une troisième fois, même silence.

 

Alors il se décida à monter.

 

La porte de Noirtier était ouverte comme les autres portes.

 

La première chose qu’il vit fut le vieillard dans son fauteuil, à sa place habituelle ; ses yeux dilatés semblaient exprimer un effroi intérieur que confirmait encore la pâleur étrange répandue sur ses traits.

 

« Comment allez-vous, monsieur ? demanda le jeune homme, non sans un certain serrement de cœur.

 

– Bien ! fit le vieillard avec son clignement d’yeux, bien ! »

 

Mais sa physionomie sembla croître en inquiétude.

 

« Vous êtes préoccupé, continua Morrel, vous avez besoin de quelque chose. Voulez-vous que j’appelle quelqu’un de vos gens ?

 

– Oui », fit Noirtier.

 

Morrel se suspendit au cordon de la sonnette ; mais il eut beau le tirer à le rompre, personne ne vint.

 

Il se retourna vers Noirtier ; la pâleur et l’angoisse allaient croissant sur le visage du vieillard.

 

« Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Morrel, mais pourquoi ne vient-on pas ? Est-ce qu’il y a quelqu’un de malade dans la maison ? »

 

Les yeux de Noirtier parurent prêts à jaillir de leurs orbites.

 

« Mais qu’avez-vous donc, continua Morrel, vous m’effrayez. Valentine ! Valentine !…

 

– Oui ! oui ! » fit Noirtier.

 

Maximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put articuler aucun son : il chancela et se retint à la boiserie.

 

Puis il étendit la main vers la porte.

 

« Oui, oui, oui ! » continua le vieillard.

 

Maximilien s’élança par le petit escalier, qu’il franchit en deux bonds, tant que Noirtier semblait lui crier des yeux :

 

« Plus vite ! plus vite ! »

 

Une minute suffit au jeune homme pour traverser plusieurs chambres, solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver jusqu’à celle de Valentine.

 

Il n’eut pas besoin de pousser la porte, elle était toute grande ouverte.

 

Un sanglot fut le premier bruit qu’il perçut. Il vit, comme à travers un nuage, une figure noire agenouillée et perdue dans un amas confus de draperies blanches. La crainte, l’effroyable crainte le clouait sur le seuil.

 

Ce fut alors qu’il entendit une voix qui disait : « Valentine est morte », et une seconde voix qui comme un écho, répondait :

 

« Morte ! morte ! »

 

CIII.

Maximilien.

 

Villefort se releva presque honteux d’avoir été surpris dans l’accès de cette douleur.

 

Le terrible état qu’il exerçait depuis vingt-cinq ans était arrivé à en faire plus ou moins qu’un homme.

 

Son regard, un instant égaré, se fixa sur Morrel.

 

« Qui êtes-vous, monsieur, dit-il, vous qui oubliez qu’on n’entre pas ainsi dans une maison qu’habite la mort ?

 

« Sortez, monsieur ! sortez ! »

 

Mais Morrel demeurait immobile, il ne pouvait détacher ses yeux du spectacle effrayant de ce lit en désordre et de la pâle figure qui était couchée dessus.

 

« Sortez, entendez-vous ! » cria Villefort, tandis que d’Avrigny s’avançait de son côté pour faire sortir Morrel.

 

Celui-ci regarda d’un air égaré ce cadavre, ces deux hommes, toute la chambre, sembla hésiter un instant ouvrit la bouche ; puis enfin, ne trouvant pas un mot à répondre, malgré l’innombrable essaim d’idées fatales qui envahissaient son cerveau, il rebroussa chemin en enfonçant ses mains dans ses cheveux ; de telle sorte que Villefort et d’Avrigny, un instant distraits de leurs préoccupations, échangèrent, après l’avoir suivi des yeux, un regard qui voulait dire :

 

« Il est fou ! »

 

Mais avant que cinq minutes se fussent écoulées, on entendit gémir l’escalier sous un poids considérable, et l’on vit Morrel qui, avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre ses bras, apportait le vieillard au premier étage de la maison.

 

Arrivé au haut de l’escalier, Morrel posa le fauteuil à terre et le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine.

 

Toute cette manœuvre s’exécuta avec une force décuplée par l’exaltation frénétique du jeune homme.

 

Mais une chose était effrayante surtout, c’était la figure de Noirtier s’avançant vers le lit de Valentine poussé par Morrel, la figure de Noirtier en qui l’intelligence déployait toutes ses ressources, dont les yeux réunissaient toute leur puissance pour suppléer aux autres facultés.

 

Aussi ce visage pâle, au regard enflammé, fut-il pour Villefort une effrayante apparition.

 

Chaque fois qu’il s’était trouvé en contact avec son père, il s’était toujours passé quelque chose de terrible.

 

« Voyez ce qu’ils en ont fait ! cria Morrel une main encore appuyée au dossier du fauteuil qu’il venait de pousser jusqu’au lit, et l’autre étendue vers Valentine ; voyez, mon père, voyez ! »

 

Villefort recula d’un pas et regarda avec étonnement ce jeune homme qui lui était presque inconnu, et qui appelait Noirtier son père.

 

En ce moment toute l’âme du vieillard sembla passer dans ses yeux, qui s’injectèrent de sang ; puis les veines de son cou se gonflèrent, une teinte bleuâtre comme celle qui envahit la peau de l’épileptique, couvrit son cou, ses joues et ses tempes ; il ne manquait à cette explosion intérieure de tout l’être qu’un cri.

 

Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores effrayant dans son mutisme, déchirant dans son silence.

 

D’Avrigny se précipita vers le vieillard et lui fit respirer un violent révulsif.

 

« Monsieur ! s’écria alors Morrel, en saisissant la main inerte du paralytique, on me demande ce que je suis, et quel droit j’ai d’être ici. – Ô vous qui le savez, dites-le, vous ! dites-le ! »

 

Et la voix du jeune homme s’éteignit dans les sanglots.

 

Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait sa poitrine. On eût dit qu’il était en proie à ces agitations qui précèdent l’agonie.

 

Enfin, les larmes vinrent jaillir des yeux de Noirtier, plus heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa tête ne pouvant se pencher, ses yeux se fermèrent.

 

« Dites, continua Morrel d’une voix étranglée, dites que j’étais son fiancé !

 

« Dites qu’elle était ma noble amie, mon seul amour sur la terre !

 

« Dites, dites, dites, que ce cadavre m’appartient ! »

 

Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d’une grande force qui se brise, tomba lourdement à genoux devant ce lit que ses doigts crispés étreignirent avec violence.

 

Cette douleur était si poignante que d’Avrigny se détourna pour cacher son émotion, et que Villefort, sans demander d’autre explication, attiré par ce magnétisme qui nous pousse vers ceux qui ont aimé ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune homme.

 

Mais Morrel ne voyait rien ; il avait saisi la main glacée de Valentine, et, ne pouvant parvenir à pleurer, il mordait les draps en rugissant.

 

Pendant quelque temps, on n’entendit dans cette chambre que le conflit des sanglots, des imprécations et de la prière. Et cependant un bruit dominait tous ceux-là, c’était l’aspiration rauque et déchirante qui semblait, à chaque reprise d’air, rompre un des ressorts de la vie dans la poitrine de Noirtier.

 

Enfin, Villefort, le plus maître de tous, après avoir pour ainsi dire cédé pendant quelque temps sa place à Maximilien, Villefort prit la parole.

 

« Monsieur, dit-il à Maximilien, vous aimiez Valentine, dites-vous : vous étiez son fiancé ; j’ignorais cet amour, j’ignorais cet engagement ; et cependant, moi, son père, je vous le pardonne, car, je le vois, votre douleur est grande, réelle et vraie.

 

« D’ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu’il reste en mon cœur place pour la colère. »

 

« Mais, vous le voyez, l’ange que vous espériez a quitté la terre : elle n’a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, à cette heure, adore le Seigneur ; faites donc vos adieux, monsieur, à la triste dépouille qu’elle a oubliée parmi nous ; prenez une dernière fois sa main que vous attendiez, et séparez-vous d’elle à jamais : Valentine n’a plus besoin maintenant que du prêtre qui doit la bénir.

 

– Vous vous trompez, monsieur, s’écria Morrel en se relevant sur un genou, le cœur traversé par une douleur plus aiguë qu’aucune de celles qu’il eût encore ressenties ; vous vous trompez : Valentine, morte comme elle est morte, a non seulement besoin d’un prêtre, mais encore d’un vengeur.

 

« Monsieur de Villefort, envoyez chercher le prêtre ; moi, je serai le vengeur.

 

– Que voulez-vous dire, monsieur ? murmura Villefort tremblant à cette nouvelle inspiration du délire de Morrel.

 

– Je veux dire, continua Morrel, qu’il y a deux hommes en vous, monsieur. Le père a assez pleuré ; que le procureur du roi commence son office. »

 

Les yeux de Noirtier étincelèrent, d’Avrigny se rapprocha.

 

« Monsieur, continua le jeune homme, en recueillant des yeux tous les sentiments qui se révélaient sur les visages des assistants, je sais ce que je dis, et vous savez tous aussi bien que moi ce que je vais dire.

 

« Valentine est morte assassinée ! »

 

Villefort baissa la tête ; d’Avrigny avança d’un pas encore ; Noirtier fit oui des yeux.

 

« Or, monsieur, continua Morrel, au temps où nous vivons, une créature, ne fût-elle pas jeune, ne fût-elle pas belle, ne fût-elle pas adorable comme était Valentine, une créature ne disparaît pas violemment du monde sans que l’on demande compte de sa disparition.

 

« Allons, monsieur le procureur du roi, ajouta Morrel avec une véhémence croissante, pas de pitié ! je vous dénonce le crime, cherchez l’assassin ! »

 

Et son œil implacable interrogeait Villefort, qui de son côté sollicitait du regard tantôt Noirtier, tantôt d’Avrigny.

 

Mais au lieu de trouver secours dans son père et dans le docteur, Villefort ne rencontra en eux qu’un regard aussi inflexible que celui de Morrel.

 

« Oui ! fit le vieillard.

 

– Certes ! dit d’Avrigny.

 

– Monsieur, répliqua Villefort, essayant de lutter contre cette triple volonté et contre sa propre émotion monsieur, vous vous trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi ; la fatalité me frappe, Dieu m’éprouve ; c’est horrible à penser ; mais on n’assassine personne ! »

 

Les yeux de Noirtier flamboyèrent, d’Avrigny ouvrit la bouche pour parler.

 

Morrel étendit le bras en commandant le silence.

 

« Et moi, je vous dis que l’on tue ici ! s’écria Morrel dont la voix baissa sans rien perdre de sa vibration terrible.

 

« Je vous dis que voilà la quatrième victime frappée depuis quatre mois.

 

« Je vous dis qu’on avait déjà une fois, il y a quatre jours de cela, essayé d’empoisonner Valentine, et que l’on avait échoué grâce aux précautions qu’avait prises M. Noirtier !

 

« Je vous dis que l’on a doublé la dose ou changé la nature du poison, et que cette fois on a réussi !

 

« Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi, enfin, puisque monsieur que voilà vous en a prévenu, et comme médecin et comme ami.

 

– Oh, vous êtes en délire ! monsieur, dit Villefort, essayant vainement de se débattre dans le cercle où il se sentait pris.

 

– Je suis en délire ! s’écria Morrel ; eh bien, j’en appelle à M. d’Avrigny lui-même.

 

« Demandez-lui, monsieur, s’il se souvient encore des paroles qu’il a prononcées dans votre jardin, dans le jardin de cet hôtel, le soir même de la mort de Mme de Saint-Méran, alors que tous deux, vous et lui, vous croyant seuls, vous vous entreteniez de cette mort tragique, dans laquelle cette fatalité dont vous parlez et Dieu, que vous accusez injustement, ne peuvent être comptés que pour une chose. c’est-à-dire pour avoir créé l’assassin de Valentine ! »

 

Villefort et d’Avrigny se regardèrent.

 

« Oui, oui, rappelez-vous, dit Morrel, car ces paroles, que vous croyiez livrées au silence et à la solitude sont tombées dans mon oreille. Certes, de ce soir-là, en voyant la coupable complaisance de M. de Villefort pour les siens, j’eusse dû tout découvrir à l’autorité ; je ne serais pas complice comme je le suis en ce moment de ta mort, Valentine ! ma Valentine bien-aimée ! mais le complice deviendra le vengeur ; ce quatrième meurtre est flagrant et visible aux yeux de tous, et si ton père t’abandonne, Valentine, c’est moi, c’est moi, je te le jure, qui poursuivrai l’assassin. »

 

Et cette fois, comme si la nature avait enfin pitié de cette vigoureuse organisation prête à se briser par sa propre force, les dernières paroles de Morrel s’éteignirent dans sa gorge ; sa poitrine éclata en sanglots, les larmes, si longtemps rebelles, jaillirent de ses yeux, il s’affaissa sur lui-même, et retomba à genoux pleurant près du lit de Valentine.

 

Alors ce fut le tour de d’Avrigny.

 

« Et moi aussi, dit-il d’une voix forte, moi aussi, je me joins à M. Morrel pour demander justice du crime ; car mon cœur se soulève à l’idée que ma lâche complaisance a encouragé l’assassin !

 

– Ô mon Dieu ! mon Dieu ! » murmura Villefort anéanti.

 

Morrel releva la tête, en lisant dans les yeux du vieillard qui lançaient une flamme surnaturelle :

 

« Tenez, dit-il, tenez, M. Noirtier veut parler.

 

– Oui, fit Noirtier avec une expression d’autant plus terrible que toutes les facultés de ce pauvre vieillard impuissant étaient concentrées dans son regard.

 

– Vous connaissez l’assassin ? dit Morrel.

 

– Oui, répliqua Noirtier.

 

– Et vous allez nous guider ? s’écria le jeune homme. Écoutons ! M. d’Avrigny, écoutons ! »

 

Noirtier adressa au malheureux Morrel un sourire mélancolique, un de ces doux sourires des yeux qui tant de fois avaient rendu Valentine heureuse, et fixa son attention.

 

Puis, ayant rivé pour ainsi dire les yeux de son interlocuteur aux siens, il les détourna vers la porte.

 

« Voulez-vous que je sorte, monsieur ? s’écria douloureusement Morrel.

 

– Oui, fit Noirtier.

 

– Hélas ! hélas ! monsieur ; mais ayez donc pitié de moi ! »

 

Les yeux du vieillard demeurèrent impitoyablement fixés vers la porte.

 

« Pourrais-je revenir, au moins ? demanda Morrel.

 

– Oui.

 

– Dois-je sortir seul ?

 

– Non.

 

– Qui dois-je emmener avec moi ? M. le procureur au roi ?

 

– Non.

 

– Le docteur ?

 

– Oui.

 

– Vous voulez rester seul avec M. de Villefort ?

 

– Oui.

 

– Mais pourrait-il vous comprendre, lui ?

 

– Oui.

 

– Oh ! dit Villefort presque joyeux de ce que l’enquête allait se faire en tête-à-tête, oh ! soyez tranquille, je comprends très bien mon père. »

 

Et tout en disant cela avec cette expression de joie que nous avons signalée, les dents du procureur du roi s’entrechoquaient avec violence.

 

D’Avrigny prit le bras de Morrel et entraîna le jeune homme dans la chambre voisine.

 

Il se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond que celui de la mort.

 

Enfin, au bout d’un quart d’heure, un pas chancelant se fit entendre, et Villefort parut sur le seuil du salon où se tenaient d’Avrigny et Morrel, l’un absorbé et l’autre suffoquant.

 

« Venez », dit-il.

 

Et il les ramena près du fauteuil de Noirtier.

 

Morrel, alors, regarda attentivement Villefort.

 

La figure du procureur du roi était livide ; de larges taches de couleur de rouille sillonnaient son front entre ses doigts, une plume tordue de mille façons criait en se déchiquetant en lambeaux.

 

« Messieurs, dit-il d’une voix étranglée à d’Avrigny et à Morrel, messieurs, votre parole d’honneur que l’horrible secret demeurera enseveli entre nous ! »

 

Les deux hommes firent un mouvement.

 

« Je vous en conjure !… continua Villefort.

 

– Mais, dit Morrel, le coupable !… le meurtrier !… l’assassin !…

 

– Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, dit Villefort. Mon père m’a révélé le nom du coupable ; mon père a soif de vengeance comme vous, et cependant mon père vous conjure, comme moi de garder le secret du crime.

 

« N’est-ce pas, mon père ?

 

– Oui », fit résolument Noirtier.

 

Morrel laissa échapper un mouvement d’horreur et d’incrédulité.

 

« Oh ! s’écria Villefort, en arrêtant Maximilien par le bras, oh ! monsieur, si mon père, l’homme inflexible que vous connaissez, vous fait cette demande, c’est qu’il sait que Valentine sera terriblement vengée.

 

« N’est-ce pas, mon père ? »

 

Le vieillard fit signe que oui.

 

Villefort continua.

 

« Il me connaît, lui, et c’est à lui que j’ai engagé ma parole. Rassurez-vous donc, messieurs ; trois jours, je vous demande trois jours, c’est moins que ne vous demanderait la justice, et dans trois jours la vengeance que j’aurai tirée du meurtre de mon enfant fera frissonner jusqu’au fond de leur cœur les plus indifférents des hommes.

 

« N’est-ce pas, mon père ? »

 

Et en disant ces paroles, il grinçait des dents et secouait la main engourdie du vieillard.

 

« Tout ce qui est promis sera-t-il tenu, monsieur Noirtier ? demanda Morrel, tandis que d’Avrigny interrogeait du regard.

 

– Oui, fit Noirtier, avec un regard de sinistre joie.

 

– Jurez donc, messieurs, dit Villefort en joignant les mains de d’Avrigny et de Morrel, jurez que vous aurez pitié de l’honneur de ma maison, et que vous me laisserez le soin de le venger ? »

 

D’Avrigny se détourna et murmura un oui bien faible, mais Morrel arracha sa main du magistrat, se précipita vers le lit, imprima ses lèvres sur les lèvres glacées de Valentine, et s’enfuit avec le long gémissement d’une âme qui s’engloutit dans le désespoir.

 

Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu.

 

M. de Villefort fut donc forcé de prier d’Avrigny de se charger des démarches, si nombreuses et si délicates, qu’entraîne la mort dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagnée de circonstances aussi suspectes.

 

Quant à Noirtier, c’était quelque chose de terrible à voir que cette douleur sans mouvement, que ce désespoir sans gestes, que ces larmes sans voix.

 

Villefort rentra dans son cabinet ; d’Avrigny alla chercher le médecin de la mairie qui remplit les fonctions d’inspecteur après décès, et que l’on nomme assez énergiquement le médecin des morts.

 

Noirtier ne voulut point quitter sa petite-fille.

 

Au bout d’une demi-heure, M. d’Avrigny revint avec son confrère ; on avait fermé les portes de la rue, et comme le concierge avait disparu avec les autres serviteurs, ce fut Villefort lui-même qui alla ouvrir.

 

Mais il s’arrêta sur le palier ; il n’avait plus le courage d’entrer dans la chambre mortuaire.

 

Les deux docteurs pénétrèrent donc seuls jusqu’à la chambre de Valentine.

 

Noirtier était près du lit, pâle comme la morte, immobile et muet comme elle.

 

Le médecin des morts s’approcha avec l’indifférence de l’homme qui passe la moitié de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui recouvrait la jeune fille, et entrouvrit seulement les lèvres.

 

« Oh ! dit d’Avrigny en soupirant, pauvre jeune fille, elle est bien morte, allez.

 

– Oui », répondit laconiquement le médecin en laissant retomber le drap qui recouvrait le visage de Valentine.

 

Noirtier fit entendre un sourd râlement.

 

D’Avrigny se retourna, les yeux du vieillard étincelaient. Le bon docteur comprit que Noirtier réclamait la vue de son enfant, il le rapprocha du lit, et tandis que le médecin des morts trempait dans de l’eau chlorurée les doigts qui avaient touché les lèvres de la trépassée, il découvrit ce calme et pâle visage qui semblait celui d’un ange endormi.

 

Une larme qui reparut au coin de l’œil de Noirtier fut le remerciement que reçut le bon docteur.

 

Le médecin des morts dressa son procès-verbal sur le coin d’une table, dans la chambre même de Valentine, et, cette formalité suprême accomplie, sortit reconduit par le docteur.

 

Villefort les entendit descendre et reparut à la porte de son cabinet.

 

En quelques mots il remercia le médecin, et, se retournant vers d’Avrigny :

 

« Et maintenant ! dit-il, le prêtre ?

 

– Avez-vous un ecclésiastique que vous désirez plus particulièrement charger de prier près de Valentine ? demanda d’Avrigny.

 

– Non, dit Villefort, allez chez le plus proche.

 

– Le plus proche, fit le médecin est un bon abbé italien qui est venu demeurer dans la maison voisine de la vôtre. Voulez-vous que je le prévienne en passant ?

 

– D’Avrigny, dit Villefort, veuillez, je vous prie, accompagner monsieur.

 

« Voici la clef pour que vous puissiez entrer et sortir à volonté.

 

« Vous ramènerez le prêtre, et vous vous chargerez de l’installer dans la chambre de ma pauvre enfant.

 

– Désirez-vous lui parler, mon ami ?

 

– Je désire être seul. Vous m’excuserez, n’est-ce pas ? Un prêtre doit comprendre toutes les douleurs, même la douleur paternelle. »

 

Et M. de Villefort, donnant un passe-partout à d’Avrigny, salua une dernière fois le docteur étranger et rentra dans son cabinet, où il se mit à travailler.

 

Pour certaines organisations, le travail est le remède à toutes les douleurs.

 

Au moment où ils descendaient dans la rue, ils aperçurent un homme vêtu d’une soutane, qui se tenait sur le seuil de la porte voisine.

 

« Voici celui dont je vous parlais », dit le médecin des morts à d’Avrigny.

 

D’Avrigny aborda l’ecclésiastique.

 

« Monsieur, lui dit-il, seriez-vous disposé à rendre un grand service à un malheureux père qui vient de perdre sa fille, à M. le procureur du roi Villefort ?

 

– Ah ! monsieur, répondit le prêtre avec un accent italien des plus prononcés, oui, je sais, la mort est dans sa maison.

 

– Alors, je n’ai point à vous apprendre quel genre de service il ose attendre de vous.

 

– J’allais aller m’offrir, monsieur, dit le prêtre ; c’est notre mission d’aller au-devant de nos devoirs.

 

– C’est une jeune fille.

 

– Oui, je sais cela, je l’ai appris des domestiques que j’ai vus fuyant la maison. J’ai su qu’elle s’appelait Valentine ; et j’ai déjà prié pour elle.

 

– Merci, merci, monsieur, dit d’Avrigny, et puisque vous avez déjà commencé d’exercer votre saint ministère, daignez le continuer. Venez vous asseoir près de la morte, et toute une famille plongée dans le deuil vous sera bien reconnaissante.

 

– J’y vais, monsieur, répondit l’abbé, et j’ose dire que jamais prières ne seront plus ardentes que les miennes. »

 

D’Avrigny prit l’abbé par la main, et sans rencontrer Villefort, enfermé dans son cabinet, il le conduisit jusqu’à la chambre de Valentine, dont les ensevelisseurs devaient s’emparer seulement la nuit suivante.

 

En entrant dans la chambre, le regard de Noirtier avait rencontré celui de l’abbé, et sans doute il crut y lire quelque chose de particulier, car il ne le quitta plus.

 

D’Avrigny recommanda au prêtre non seulement la morte, mais le vivant, et le prêtre promit à d’Avrigny de donner ses prières à Valentine et ses soins à Noirtier.

 

L’abbé s’y engagea solennellement, et, sans doute pour n’être pas dérangé dans ses prières, et pour que Noirtier ne fût pas dérangé dans sa douleur, il alla, dès que M. d’Avrigny eut quitté la chambre, fermer non seulement les verrous de la porte par laquelle le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui conduisait chez Mme de Villefort.

 

CIV.

La signature Danglars.

 

Le jour du lendemain se leva triste et nuageux.

 

Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funèbre office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque chose qu’on dise de l’égalité devant la mort, un dernier témoignage du luxe qu’ils aimaient pendant leur vie.

 

Ce suaire n’était autre chose qu’une pièce de magnifique batiste que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant.

 

Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient transporté Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre toute attente, le vieillard n’avait fait aucune difficulté de s’éloigner du corps de son enfant.

 

L’abbé Busoni avait veillé jusqu’au jour, et, au jour, il s’était retiré chez lui, sans appeler personne.

 

Vers huit heures du matin, d’Avrigny était revenu ; il avait rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l’avait accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit.

 

Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit, reposant d’un sommeil doux et presque souriant.

 

Tous deux s’arrêtèrent étonnés sur le seuil.

 

« Voyez, dit d’Avrigny à Villefort, qui regardait son père endormi ; voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs, certes, on ne dira pas que M. Noirtier n’aimait pas sa petite-fille ; il dort cependant.

 

– Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise ; il dort, et c’est bien étrange, car la moindre contrariété le tient éveillé des nuits entières.

 

– La douleur l’a terrassé », répliqua d’Avrigny.

 

Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi.

 

« Tenez, moi, je n’ai pas dormi, dit Villefort en montrant à d’Avrigny son lit intact ; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y a deux nuits que je ne me suis couché ; mais, en échange, voyez mon bureau ; ai-je écrit, mon Dieu ! pendant ces deux jours et ces deux nuits !… ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte d’accusation de l’assassin Benedetto !… Ô travail, travail ! ma passion, ma joie, ma rage, c’est à toi de terrasser toutes mes douleurs ! »

 

Et il serra convulsivement la main de d’Avrigny.

 

« Avez-vous besoin de moi ? demanda le docteur.

 

– Non, dit Villefort ; seulement revenez à onze heures, je vous prie ; c’est à midi qu’a lieu… le départ… Mon Dieu ! ma pauvre enfant ! ma pauvre enfant ! »

 

Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et poussa un soupir.

 

« Vous tiendrez-vous donc au salon de réception ?

 

– Non, j’ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je travaillerai, docteur ; quand je travaille, tout disparaît. »

 

En effet, le docteur n’était point à la porte que déjà le procureur du roi s’était remis au travail.

 

Sur le perron, d’Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle d’utilité dans le monde.

 

Il était ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et s’était rendu chez son cousin avec une figure qu’il s’était faite, qu’il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite.

 

À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s’emplit des murmures de la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu’à un mariage de duchesse.

 

Peu à peu le salon mortuaire s’emplit et l’on vit arriver d’abord une partie de nos anciennes connaissances, c’est-à-dire Debray, Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du parquet, de la littérature et de l’armée ; car M. de Villefort occupait moins encore par sa position sociale que par son mérite personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien.

 

Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et c’était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le dire, que de voir là une figure indifférente qui n’exigeait point des conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme eussent fait un père, un frère ou un fiancé.

 

Ceux qui se connaissaient s’appelaient du regard et se réunissaient en groupes.

 

Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-Renaud et de Beauchamp.

 

« Pauvre jeune fille ! dit Debray, payant, comme chacun au reste le faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement ; pauvre jeune fille ! si riche, si belle ! Eussiez-vous pensé cela, Château-Renaud, quand nous vînmes, il y a combien ?… trois semaines ou un mois tout au plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas signé ?

 

– Ma foi, non, dit Château-Renaud.

 

– La connaissiez-vous ?

 

– J’avais causé une fois ou deux avec elle au bal de Mme de Morcerf, elle m’avait paru charmante quoique d’un esprit un peu mélancolique. Où est la belle-mère ? savez-vous ?

 

– Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne monsieur qui nous reçoit.

 

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

 

– Qui ça ?

 

– Le monsieur qui nous reçoit. Un député ?

 

– Non, dit Beauchamp ; je suis condamné à voir nos honorables tous les jours, et sa tête m’est inconnue.

 

– Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal ?

 

– L’article n’est pas de moi, mais on en a parlé ; je doute même qu’il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s’en fût certes plus ému.

 

– Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d’Avrigny, qui est le médecin de ma mère, le prétend fort désespéré.

 

– Mais qui cherchez-vous donc, Debray ?

 

– Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme.

 

– Je l’ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp.

 

– Chez son banquier ? Son banquier, n’est-ce pas Danglars ? demanda Château-Renaud à Debray.

 

– Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger trouble ; mais M. de Monte-Cristo n’est pas le seul qui manque ici. Je ne vois pas Morrel.

 

– Morrel ! est-ce qu’il les connaissait ? demanda Château-Renaud.

 

– Je crois qu’il avait été présenté à Mme de Villefort seulement.

 

– N’importe, il aurait dû venir, dit Debray ; de quoi causera-t-il, ce soir ? cet enterrement, c’est la nouvelle de la journée ; mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et des Cultes, il va se croire obligé de faire son petit speech au cousin larmoyant. »

 

Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour entendre le petit speech de M. le ministre de la Justice et des Cultes.

 

Beauchamp avait dit vrai ; en se rendant à l’invitation mortuaire, il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se dirigeait vers l’hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d’Antin.

 

Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un visage attristé, mais affable.

 

« Eh bien, comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo, vous venez me faire vos compliments de condoléance. En vérité, le malheur est dans ma maison ; c’est au point que, lorsque je vous ai aperçu, je m’interrogeais moi-même pour savoir si je n’avais pas souhaité malheur à ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe : Qui mal veut, mal lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à Morcerf ; il était peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de rien, comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi, mais chacun a ses défauts. Ah, tenez-vous bien, comte, les gens de notre génération… Mais, pardon, vous n’êtes pas de notre génération, vous, vous êtes un jeune homme… Les gens de notre génération ne sont point heureux cette année : témoin notre puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui vient encore de perdre sa fille. Ainsi, récapitulez : Villefort, comme nous disions, perdant toute sa famille d’une façon étrange ; Morcerf déshonoré et tué ; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce Benedetto, et puis…

 

– Puis, quoi ? demanda le comte.

 

– Hélas ! vous l’ignorez donc ?

 

– Quelque nouveau malheur ?

 

– Ma fille…

 

– Mlle Danglars ?

 

– Eugénie nous quitte.

 

– Oh ! mon Dieu ! que me dites-vous là !

 

– La vérité, mon cher comte. Mon Dieu ! que vous êtes heureux de n’avoir ni femme ni enfant, vous !

 

– Vous trouvez ?

 

– Ah ! mon Dieu !

 

– Et vous dites que Mlle Eugénie…

 

– Elle n’a pu supporter l’affront que nous a fait ce misérable, et m’a demandé la permission de voyager.

 

– Et elle est partie ?

 

– L’autre nuit.

 

– Avec Mme Danglars ?

 

– Non, avec une parente… Mais nous ne la perdons pas moins, cette chère Eugénie ; car je doute qu’avec le caractère que je lui connais, elle consente jamais à revenir en France !

 

– Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable dont l’enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques leur donneront toujours un démenti là-dessus : l’argent console de bien des choses ; et vous, vous devez être plus vite consolé que qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain : vous, le roi de la finance, le point d’intersection de tous les pouvoirs. »

 

Danglars lança un coup d’œil oblique au comte, pour voir s’il raillait ou s’il parlait sérieusement.

 

« Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être consolé : je suis riche.

 

– Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux Pyramides ; voulût-on les démolir, on n’oserait ; osât-on, on ne pourrait. »

 

Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte.

 

« Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j’étais en train de faire cinq petits bons ; j’en avais déjà signé deux ; voulez-vous me permettre de faire les trois autres ?

 

– Faites, mon cher baron, faites. »

 

Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les moulures dorées au plafond.

 

« Des bons d’Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d’Haïti, des bons de Naples ?

 

– Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant des bons au porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il, monsieur le comte, vous qui êtes l’empereur de la finance, comme j’en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de cette grandeur-là valoir chacun un million ? »

 

Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement Danglars, et lut :

 

« Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et sur les fonds déposés par moi, la somme d’un million, valeur en compte.

 

« BARON DANGLARS. »

 

– Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo ; cinq millions ! peste ! comme vous y allez, seigneur Crésus !

 

– Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars.

 

– C’est merveilleux, si surtout, comme je n’en doute pas, cette somme est payée comptant.

 

– Elle le sera, dit Danglars.

 

– C’est beau d’avoir un pareil crédit ; en vérité il n’y a qu’en France qu’on voie ces choses-là : cinq chiffons de papier valant cinq millions ; et il faut le voir pour le croire.

 

– Vous en doutez ?

 

– Non.

 

– Vous dites cela avec un accent… Tenez, donnez-vous-en le plaisir : conduisez mon commis à la banque, et vous l’en verrez sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme.

 

– Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la chose est trop curieuse, et j’en ferai l’expérience moi-même. Mon crédit chez vous était de six millions, j’ai pris neuf cent mille francs, c’est cinq millions cent mille francs que vous restez me devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général de six millions qui régularise notre compte. Je l’avais préparé d’avance, car il faut vous dire que j’ai fort besoin d’argent aujourd’hui. »

 

Et d’une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche, tandis que de l’autre il tendait son reçu au banquier.

 

La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l’eût pas écrasé d’une terreur plus grande.

 

« Quoi ! balbutia-t-il, quoi ! monsieur le comte, vous prenez cet argent ? Mais, pardon, pardon, c’est de l’argent que je dois aux hospices, un dépôt, et j’avais promis de payer ce matin.

 

– Ah ! dit Monte-Cristo, c’est différent. Je ne tiens pas précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs ; c’était par curiosité que j’avais pris celles-ci, afin de pouvoir dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq minutes de délai, la maison Danglars m’avait payé cinq millions comptant ! c’eût été remarquable ! Mais voici vos valeurs ; je vous le répète, donnez-m’en d’autres. »

 

Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea d’abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les barreaux de sa cage pour retenir la chair qu’on lui enlève.

 

Tout à coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint.

 

Puis on le vit sourire, arrondir peu à peu les traits de son visage bouleversé.

 

« Au fait, dit-il, votre reçu, c’est de l’argent.

 

– Oh ! mon Dieu, oui ! et si vous étiez à Rome, sur mon reçu, la maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficulté de vous payer que vous n’en avez fait vous-même.

 

– Pardon, monsieur le comte, pardon.

 

– Je puis donc garder cet argent ?

 

– Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait à la racine de ses cheveux, gardez, gardez. »

 

Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire :

 

« Dame ! réfléchissez ; si vous vous repentez, il est encore temps.

 

– Non, dit Danglars, non ; décidément, gardez mes signatures. Mais, vous le savez, rien n’est formaliste comme un homme d’argent ; je destinais cet argent aux hospices et j’eusse cru les voler en ne leur donnant pas précisément celui-là, comme si un écu n’en valait pas un autre. Excusez ! »

 

Et il se mit à rire bruyamment, mais des nerfs.

 

« J’excuse, répondit gracieusement Monte-Cristo, et j’empoche. »

 

Et il plaça les bons dans son portefeuille.

 

« Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs ?

 

– Oh ! bagatelle, dit Monte-Cristo. L’agio doit monter à peu près à cette somme ; gardez-la, et nous serons quittes.

 

– Comte, dit Danglars, parlez-vous sérieusement ?

 

– Je ne ris jamais avec les banquiers », répliqua Monte-Cristo avec un sérieux qui frisait l’impertinence.

 

Et il s’achemina vers la porte, juste au moment où le valet de chambre annonçait :

 

« M. de Boville, receveur général des hospices.

 

– Ma foi, dit Monte-Cristo, il paraît que je suis arrivé à temps pour jouir de vos signatures, on se les dispute. »

 

Danglars pâlit une seconde fois, et se hâta de prendre congé du comte.

 

Le comte de Monte-Cristo échangea un cérémonieux salut avec M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d’attente, et qui, M. de Monte-Cristo passé, fut immédiatement introduit dans le cabinet de M. Danglars.

 

On eût pu voir le visage si sérieux du comte s’illuminer d’un éphémère sourire à l’aspect du portefeuille que tenait à la main M. le receveur des hospices.

 

À la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ à la Banque.

 

Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute émotion, venait à la rencontre du receveur général.

 

Il va sans dire que le sourire et la gracieuseté étaient stéréotypés sur ses lèvres.

 

« Bonjour, dit-il, mon cher créancier, car je gagerais que c’est le créancier qui m’arrive.

 

– Vous avez deviné juste, monsieur le baron, dit M. de Boville, les hospices se présentent à vous dans ma personne ; les veuves et les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumône de cinq millions.

 

– Et l’on dit que les orphelins sont à plaindre ! dit Danglars en prolongeant la plaisanterie ; pauvres enfants !

 

– Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez dû recevoir ma lettre hier ?

 

– Oui.

 

– Me voici avec mon reçu.

 

– Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos orphelins auront, si vous le voulez bien, la bonté d’attendre vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous venez de voir sortir d’ici… Vous l’avez vu, n’est-ce pas ?

 

– Oui ; eh bien ?

 

– Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions !

 

– Comment cela ?

 

– Le comte avait un crédit illimité sur moi, crédit ouvert par la maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une somme de cinq millions d’un seul coup ; je lui ai donné un bon sur la Banque : c’est là que sont déposés mes fonds ; et vous comprenez, je craindrais, en retirant des mains de M. le régent dix millions le même jour, que cela ne lui parût bien étrange.

 

« En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas.

 

– Allons donc ! s’écria M. de Boville avec le ton de la plus complète incrédulité ; cinq millions à ce monsieur qui sortait tout à l’heure, et qui m’a salué en sortant comme si je le connaissais ?

 

– Peut-être vous connaît-il sans que vous le connaissiez, vous. M. de Monte-Cristo connaît tout le monde.

 

– Cinq millions !

 

– Voilà son reçu. Faites comme saint Thomas : voyez et touchez. »

 

M. de Boville prit le papier que lui présentait Danglars, et lut :

 

« Reçu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille francs, dont il se remboursera à volonté sur la maison Thomson et French, de Rome. »

 

« C’est ma foi vrai ! dit celui-ci.

 

– Connaissez-vous la maison Thomson et French ?

 

– Oui, dit M. de Boville, j’ai fait autrefois une affaire de deux cent mille francs avec elle ; mais je n’en ai pas entendu parler depuis.

 

– C’est une des meilleures maisons d’Europe, dit Danglars en rejetant négligemment sur son bureau le reçu qu’il venait de prendre des mains de M. de Boville.

 

– Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous ? Ah çà ! mais c’est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo ?

 

– Ma foi ! je ne sais pas ce que c’est, mais il avait trois crédits illimités : un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte, et, ajouta négligemment Danglars, comme vous voyez, il m’a donné la préférence en me laissant cent mille francs pour l’agio. »

 

M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration.

 

« Il faudra que je l’aille visiter, dit-il, et que j’obtienne quelque fondation pieuse pour nous.

 

– Oh ! c’est comme si vous la teniez ; ses aumônes seules montent à plus de vingt mille francs par mois.

 

– C’est magnifique ; d’ailleurs, je lui citerai l’exemple de Mme de Morcerf et de son fils.

 

– Quel exemple ?

 

– Ils ont donné toute leur fortune aux hospices.

 

– Quelle fortune ?

 

– Leur fortune, celle du général de Morcerf, du défunt.

 

– Et à quel propos ?

 

– À propos qu’ils ne voulaient pas d’un bien si misérablement acquis.

 

– De quoi vont-ils vivre ?

 

– La mère se retire en province et le fils s’engage.

 

– Tiens, tiens, dit Danglars, en voilà des scrupules !

 

– J’ai fait enregistrer l’acte de donation hier.

 

– Et combien possédaient-ils ?

 

– Oh ! pas grand-chose : douze à treize cent mille francs. Mais revenons à nos millions.

 

– Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde ; vous êtes donc bien pressé de cet argent ?

 

– Mais oui ; la vérification de nos caisses se fait demain.

 

– Demain ! que ne disiez-vous cela tout de suite ? Mais c’est un siècle, demain ! À quelle heure cette vérification ?

 

– À deux heures.

 

– Envoyez à midi, dit Danglars avec son sourire.

 

M. de Boville ne répondait pas grand-chose ; il faisait oui de la tête et remuait son portefeuille.

 

– Eh ! mais j’y songe, dit Danglars, faites mieux.

 

– Que voulez-vous que je fasse ?

 

– Le reçu de M. de Monte-Cristo vaut de l’argent ; passez ce reçu chez Rothschild ou chez Laffitte ; ils vous le prendront à l’instant même.

 

– Quoique remboursable sur Rome ?

 

– Certainement ; il vous en coûtera seulement un escompte de cinq à six mille francs.

 

Le receveur fit un bond en arrière.

 

« Ma foi ! non, j’aime mieux attendre à demain. Comme vous y allez !

 

– J’ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une suprême impudence, j’ai cru que vous aviez un petit déficit à combler.

 

– Ah ! fit le receveur.

 

– Écoutez, cela s’est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice.

 

– Dieu merci ! non, dit M. de Boville.

 

– Alors, à demain ; mais sans faute ?

 

– Ah çà ! mais, vous riez ! Envoyez à midi, et la Banque sera prévenue.

 

– Je viendrai moi-même.

 

– Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous voir. »

 

Ils se serrèrent la main.

 

« À propos, dit M. de Boville, n’allez-vous donc point à l’enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j’ai rencontré sur le boulevard ?

 

– Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis l’affaire de Benedetto, et je fais un plongeon.

 

– Bah ! vous avez tort ; est-ce qu’il y a de votre faute dans tout cela ?

 

– Écoutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache comme le mien, on est susceptible.

 

– Tout le monde vous plaint, soyez-en persuadé, et, surtout, tout le monde plaint mademoiselle votre fille.

 

– Pauvre Eugénie ! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez qu’elle entre en religion, monsieur ?

 

– Non.

 

– Hélas ! ce n’est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de l’événement, elle s’est décidée à partir avec une religieuse de ses amies ; elle va chercher un couvent bien sévère en Italie ou en Espagne.

 

– Oh ! c’est terrible ! »

 

Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au père mille compliments de condoléance. Mais il ne fut pas plus tôt dehors, que Danglars, avec une énergie de geste que comprendront ceux-là seulement qui ont vu représenter Robert Macaire, par Frédérick, s’écria :

 

« Imbécile ! »

 

Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit portefeuille :

 

« Viens à midi, ajouta-t-il, à midi, je serai loin. »

 

Puis il s’enferma à double tour, vida tous les tiroirs de sa caisse, réunit une cinquantaine de mille francs en billets de banque, brûla différents papiers, en mit d’autres en évidence, et commença d’écrire une lettre qu’il cacheta, et sur laquelle il mit pour suscription :

 

« À madame la baronne Danglars. »

 

« Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-même sur sa toilette. »

 

Puis, tirant un passeport de son tiroir.

 

« Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois. »

 

CV.

Le cimetière du Père-Lachaise.

 

M. de Boville avait, en effet, rencontré le convoi funèbre qui conduisait Valentine à sa dernière demeure.

 

Le temps était sombre et nuageux ; un vent tiède encore, mais déjà mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu à peu dépouillées et les faisait tourbillonner sur la foule immense qui encombrait les boulevards.

 

M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d’une famille parisienne ; les autres lui paraissaient des cimetières de campagne, des hôtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de bonne compagnie pouvait être logé chez lui.

 

Il avait acheté là, comme nous l’avons vu, la concession à perpétuité sur laquelle s’élevait le monument peuplé si promptement par tous les membres de sa première famille.

 

On lisait sur le fronton du mausolée : FAMILLE SAINT-MÉRAN ET VILLEFORT ; car tel avait été le dernier vœu de la pauvre Renée, mère de Valentine.

 

C’était donc vers le Père-Lachaise que s’acheminait le pompeux cortège parti du faubourg Saint-Honoré. On traversa tout Paris, on prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extérieurs jusqu’au cimetière. Plus de cinquante voitures de maîtres suivaient vingt voitures de deuil, et, derrière ces cinquante voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient à pied.

 

C’étaient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine avait frappés d’un coup de foudre, et qui, malgré la vapeur glaciale du siècle et le prosaïsme de l’époque, subissaient l’influence poétique de cette belle, de cette chaste, de cette adorable jeune fille enlevée en sa fleur.

 

À la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre chevaux qui s’arrêtèrent soudain en raidissant leurs jarrets nerveux comme des ressorts d’acier : c’était M. de Monte-Cristo.

 

Le comte descendit de sa calèche, et vint se mêler à la foule qui suivait à pied le char funéraire.

 

Château-Renaud l’aperçut ; il descendit aussitôt de son coupé et vint se joindre à lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de remise dans lequel il se trouvait.

 

Le comte regardait attentivement par tous les interstices que laissait la foule ; il cherchait visiblement quelqu’un. Enfin, il n’y tint pas.

 

« Où est Morrel ? demanda-t-il. Quelqu’un de vous, messieurs, sait-il où il est ?

 

– Nous nous sommes déjà fait cette question à la maison mortuaire, dit Château-Renaud ; car personne de nous ne l’a aperçu. »

 

Le comte se tut, mais continua à regarder autour de lui.

 

Enfin on arriva au cimetière. L’œil perçant de Monte-Cristo sonda tout d’un coup les bosquets d’ifs et de pins, et bientôt il perdit toute inquiétude : une ombre avait glissé sous les noires charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnaître ce qu’il cherchait.

 

On sait ce que c’est qu’un enterrement dans cette magnifique nécropole : des groupes noirs disséminés dans les blanches allées, le silence du ciel et de la terre, troublé par l’éclat de quelques branches rompues, de quelque haie enfoncée autour d’une tombe puis le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et là un sanglot échappé d’une touffe de fleurs, sous laquelle on voit quelque femme, abîmée et les mains jointes.

 

L’ombre qu’avait remarquée Monte-Cristo traversa rapidement le quinconce jeté derrière la tombe d’Héloïse et d’Abélard, vint se placer, avec les valets de la mort, à la tête des chevaux qui traînaient le corps, et du même pas parvint à l’endroit choisi pour la sépulture.

 

Chacun regardait quelque chose.

 

Monte-Cristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de ceux qui l’avoisinaient.

 

Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet homme ne cherchaient pas quelque arme cachée sous ses habits.

 

Cette ombre, quand le cortège s’arrêta, fut reconnue pour être Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu’en haut, son front livide, ses joues creusées, son chapeau froissé par ses mains convulsives, s’était adossé à un arbre situé sur un tertre dominant le mausolée, de manière à ne perdre aucun des détails de la funèbre cérémonie qui allait s’accomplir.

 

Tout se passa selon l’usage. Quelques hommes, et comme toujours, c’étaient les moins impressionnés, quelques hommes prononcèrent des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée ; les autres s’étendaient sur la douleur de son père ; il y en eut d’assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille avait plus d’une fois sollicité M. de Villefort pour les coupables sur la tête desquels il tenait suspendu le glaive de la justice ; enfin, on épuisa les métaphores fleuries et les périodes douloureuses, en commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupérier.

 

Monte-Cristo n’écoutait rien, ne voyait rien, ou plutôt il ne voyait que Morrel, dont le calme et l’immobilité formaient un spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se passait au fond du cœur du jeune officier.

 

« Tiens, dit tout à coup Beauchamp à Debray, voilà Morrel ! Où diable s’est-il fourré là ? »

 

Et ils le firent remarquer à Château-Renaud.

 

« Comme il est pâle, dit celui-ci en tressaillant.

 

– Il a froid, répliqua Debray.

 

– Non pas, dit lentement Château-Renaud ; je crois, moi, qu’il est ému. C’est un homme très impressionnable que Maximilien.

 

– Bah ! dit Debray, à peine s’il connaissait Mlle de Villefort. Vous l’avez dit vous-même.

 

– C’est vrai. Cependant je me rappelle qu’à ce bal chez Mme de Morcerf il a dansé trois fois avec elle ; vous savez, comte, à ce bal où vous produisîtes tant d’effet.

 

– Non, je ne sais pas », répondit Monte-Cristo, sans savoir à quoi ni à qui il répondait, occupé qu’il était de surveiller Morrel dont les joues s’animaient, comme il arrive à ceux qui compriment ou retiennent leur respiration.

 

« Les discours sont finis : adieu, messieurs », dit brusquement le comte.

 

Et il donna le signal du départ en disparaissant, sans que l’on sût par où il était passé.

 

La fête mortuaire était terminée, les assistants reprirent le chemin de Paris.

 

Château-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux ; mais, tandis qu’il avait suivi du regard le comte qui s’éloignait, Morrel avait quitté sa place, et Château-Renaud, après l’avoir cherché vainement, avait suivi Debray et Beauchamp.

 

Monte-Cristo s’était jeté dans un taillis, et, caché derrière une large tombe, il guettait jusqu’au moindre mouvement de Morrel, qui peu à peu s’était approché du mausolée abandonné des curieux, puis des ouvriers.

 

Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement ; mais au moment où son regard embrassait la portion du cercle opposée à la sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d’une dizaine de pas sans avoir été vu.

 

Le jeune homme s’agenouilla.

 

Le comte, le cou tendu, l’œil fixe et dilaté, les jarrets pliés comme pour s’élancer au premier signal, continuait à se rapprocher de Morrel.

 

Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille de ses deux mains, et murmura :

 

« Ô Valentine ! »

 

Le cœur de comte fut brisé par l’explosion de ces deux mots ; il fit un pas encore, et frappant sur l’épaule de Morrel :

 

« C’est vous, cher ami ! dit-il, je vous cherchais. »

 

Monte-Cristo s’attendait à un éclat, à des reproches, à des récriminations : il se trompait.

 

Morrel se tourna de son côté, et avec l’apparence du calme :

 

« Vous voyez, dit-il, je priais ! »

 

Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds à la tête.

 

Après cet examen il parut plus tranquille.

 

« Voulez-vous que je vous ramène à Paris ? dit-il.

 

– Non, merci.

 

– Enfin désirez-vous quelque chose ?

 

– Laissez-moi prier.

 

Le comte s’éloigna sans faire une seule objection, mais ce fut pour prendre un nouveau poste, d’où il ne perdait pas un seul geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule fois la tête.

 

Il descendit lentement la rue de la Roquette.

 

Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Père-Lachaise, le suivit à cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue Meslay par les boulevards.

 

Cinq minutes après que la porte se fut refermée pour Morrel, elle se rouvrit pour Monte-Cristo.

 

Julie était à l’entrée du jardin, où elle regardait, avec la plus profonde attention, maître Peneton, qui, prenant sa profession de jardinier au sérieux, faisait des boutures de rosier du Bengale.

 

« Ah ! monsieur le comte de Monte-Cristo ! s’écria-t-elle avec cette joie que manifestait d’ordinaire chaque membre de la famille, quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay.

 

– Maximilien vient de rentrer, n’est-ce pas madame ? demanda le comte.

 

– Je crois l’avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme ; mais, je vous en prie, appelez Emmanuel.

 

– Pardon, madame ; mais il faut que je monte à l’instant même chez Maximilien, répliqua Monte-Cristo, j’ai à lui dire quelque chose de la plus haute importance.

 

– Allez donc, fit-elle, en l’accompagnant de son charmant sourire jusqu’à ce qu’il eût disparu dans l’escalier.

 

Monte-Cristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le rez-de-chaussée de l’appartement de Maximilien ; parvenu sur le palier, il écouta : nul bruit ne se faisait entendre.

 

Comme dans la plupart des anciennes maisons habitées par un seul maître, le palier n’était fermé que par une porte vitrée.

 

Seulement, à cette porte vitrée il n’y avait point de clef. Maximilien s’était enfermé en dedans ; mais il était impossible de voir au-delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les vitres.

 

L’anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur, symptôme d’émotion peu ordinaire chez cet homme impassible.

 

« Que faire ? » murmura-t-il.

 

Et il réfléchit un instant.

 

« Sonner ? reprit-il, oh ! non ! souvent le bruit d’une sonnette, c’est-à-dire d’une visite, accélère la résolution de ceux qui se trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment, et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit. »

 

Monte-Cristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la décision avait la rapidité de l’éclair, il frappa un coup de coude dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats ; puis il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la vitre brisée.

 

« Ce n’est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami ! j’ai glissé, et en glissant j’ai donné du coude dans votre carreau ; puisqu’il est cassé, je vais en profiter pour entrer chez vous ; ne vous dérangez pas, ne vous dérangez pas. »

 

Et, passant le bras par la vitre brisée, le comte ouvrit la porte.

 

Morrel se leva, évidemment contrarié, et vint au-devant de Monte-Cristo, moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage.

 

« Ma foi, c’est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs.

 

– Vous êtes-vous blessé, monsieur ? demanda froidement Morrel.

 

– Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là ? Vous écriviez ?

 

– Moi ?

 

– Vous avez les doigts tachés d’encre.

 

– C’est vrai, répondit Morrel, j’écrivais ; cela m’arrive quelquefois, tout militaire que je suis. »

 

Monte-Cristo fit quelques pas dans l’appartement. Force fut à Maximilien de le laisser passer ; mais il le suivit.

 

« Vous écriviez ? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de fixité.

 

– J’ai déjà eu l’honneur de vous dire que oui », fit Morrel.

 

Le comte jeta un regard autour de lui.

 

« Vos pistolets à côté de l’écritoire ! dit-il en montrant du doigt à Morrel les armes posées sur son bureau.

 

– Je pars pour un voyage, répondit Maximilien.

 

– Mon ami ! dit Monte-Cristo avec une voix d’une douceur infinie.

 

– Monsieur !

 

– Mon ami, mon cher Maximilien, pas de résolutions extrêmes, je vous en supplie !

 

– Moi, des résolutions extrêmes, dit Morrel en haussant les épaules ; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une résolution extrême ?

 

– Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre côté le masque que nous portons.

 

« Maximilien, vous ne m’abusez pas avec ce calme de commande plus que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude.

 

« Vous comprenez bien, n’est-ce pas ? que pour avoir fait ce que j’ai fait, pour avoir enfoncé des vitres, violé le secret de la chambre d’un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait tout cela, il fallait que j’eusse une inquiétude réelle, ou plutôt une conviction terrible.

 

« Morrel, vous voulez vous tuer !

 

– Bon ! dit Morrel tressaillant, où prenez-vous de ces idées-là, monsieur le comte ?

 

– Je vous dis que vous voulez vous tuer ! continua le comte du même son de voix, et en voici la preuve. »

 

Et, s’approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la lettre.

 

Morrel s’élança pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo prévoyait ce mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par le poignet et en l’arrêtant comme la chaîne d’acier arrête le ressort au milieu de son évolution.

 

« Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer ! Morrel, dit le comte, c’est écrit !

 

– Eh bien, s’écria Morrel, passant sans transition de l’apparence du calme à l’expression de la violence ; eh bien, quand cela serait, quand j’aurais décidé de tourner sur moi le canon de ce pistolet, qui m’en empêcherait ?

 

« Qui aurait le courage de m’en empêcher ?

 

« Quand je dirai :

 

« Toutes mes espérances sont ruinées, mon cœur est brisé, ma vie est éteinte, il n’y a plus que deuil et dégoût autour de moi ; la terre est devenue de la cendre ; toute voix humaine me déchire ;

 

« Quand je dirai :

 

« C’est pitié que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou ;

 

« Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que je le dis avec les angoisses et les larmes de mon cœur, me répondra-t-on :

 

– Vous avez tort ? »

 

« M’empêchera-t-on de n’être pas le plus malheureux ?

 

« Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage ?

 

– Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d’une voix dont le calme contrastait étrangement avec l’exaltation du jeune homme ; oui, ce sera moi.

 

– Vous ! s’écria Morrel avec une expression croissante de colère et de reproche ; vous qui m’avez leurré d’un espoir absurde ; vous qui m’avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque j’eusse pu, par quelque coup d’éclat, par quelque résolution extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras ; vous qui affectez toutes les ressources de l’intelligence, toutes les puissances de la matière ; vous qui jouez ou plutôt qui faites semblant de jouer le rôle de la Providence, et qui n’avez pas même eu le pouvoir de donner du contrepoison à une jeune fille empoisonnée ! Ah ! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié si vous ne me faisiez horreur !

 

– Morrel…

 

– Oui, vous m’avez dit de poser le masque ; eh bien, soyez satisfait, je le pose.

 

« Oui, quand vous m’avez suivi au cimetière, je vous ai encore répondu, car mon cœur est bon ; quand vous êtes entré, je vous ai laissé venir jusqu’ici… Mais puisque vous abusez, puisque vous venez me braver jusque dans cette chambre où je m’étais retiré comme dans ma tombe ; puisque vous m’apportez une nouvelle torture, à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Monte-Cristo, mon prétendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre ami !… »

 

Et Morrel, le rire de la folie sur les lèvres, s’élança une seconde fois vers les pistolets.

 

Monte-Cristo, pâle comme un spectre, mais l’œil éblouissant d’éclairs, étendit la main sur les armes, et dit à l’insensé :

 

« Et, je vous répète que vous ne vous tuerez pas !

 

– Empêchez-m’en donc ! répliqua Morrel avec un dernier élan qui, comme le premier, vint se briser contre le bras d’acier du comte.

 

– Je vous en empêcherai !

 

– Mais qui êtes-vous donc, à la fin, pour vous arroger ce droit tyrannique sur des créatures libres et pensantes ! s’écria Maximilien.

 

– Qui je suis ? répéta Monte-Cristo.

 

« Écoutez :

 

« Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait le droit de vous dire : Morrel je ne veux pas que le fils de ton père meure aujourd’hui ! »

 

Et Monte-Cristo, majestueux, transfiguré, sublime s’avança les deux bras croisés vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d’un pas.

 

« Pourquoi parlez-vous de mon père ? balbutia-t-il ; pourquoi mêler le souvenir de mon père à ce qui m’arrive aujourd’hui ?

 

– Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie à ton père, un jour qu’il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd’hui ; parce que je suis l’homme qui a envoyé la bourse à ta jeune sœur et Le Pharaon au vieux Morrel ; parce que je suis Edmond Dantès, qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux ! »

 

Morrel fit encore un pas en arrière, chancelant, suffoqué, haletant, écrasé ; puis ses forces l’abandonnèrent, et avec un grand cri il tomba prosterné aux pieds de Monte-Cristo.

 

Puis tout à coup, dans cette admirable nature, il se fit un mouvement de régénération soudaine et complète : il se releva, bondit hors de la chambre, et se précipita dans l’escalier en criant de toute la puissance de sa voix :

 

« Julie ! Julie ! Emmanuel ! Emmanuel ! »

 

Monte-Cristo voulut s’élancer à son tour, mais Maximilien se fût fait tuer plutôt que de quitter les gonds de la porte qu’il repoussait sur le comte.

 

Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques domestiques accoururent épouvantés.

 

Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte :

 

« À genoux s’écria-t-il d’une voix étranglée par les sanglots ; à genoux ! c’est le bienfaiteur, c’est le sauveur de notre père ! c’est… »

 

Il allait dire :

 

« C’est Edmond Dantès ! »

 

Le comte l’arrêta en lui saisissant le bras.

 

Julie s’élança sur la main du comte ; Emmanuel l’embrassa comme un dieu tutélaire ; Morrel tomba pour la seconde fois à genoux, et frappa le parquet de son front.

 

Alors l’homme de bronze sentit son cœur se dilater dans sa poitrine, un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorge à ses yeux, il inclina la tête et pleura !

 

Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert de larmes et de gémissements sublimes qui dot paraître harmonieux aux anges mêmes les plus chéris du Seigneur !

 

Julie fut à peine revenue de l’émotion si profonde qu’elle venait d’éprouver, qu’elle s’élança hors de la chambre, descendit un étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l’inconnu des Allées de Meilhan.

 

Pendant ce temps, Emmanuel d’une voix entrecoupée disait au comte :

 

« Oh ! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un souvenir de tant de reconnaissance et d’adoration, comment avez-vous attendu jusqu’aujourd’hui pour vous faire connaître ? Oh ! c’est de la cruauté envers nous, et, j’oserai presque le dire, monsieur le comte, envers vous-même.

 

– Écoutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi, car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans ; la découverte de ce secret a été amenée par un grand événement que vous devez ignorer.

 

« Dieu m’est témoin que je désirais l’enfouir pendant toute ma vie au fond de mon âme ; votre frère Maximilien me l’a arraché par des violences dont il se repent, j’en suis sûr. »

 

Puis, voyant que Maximilien s’était rejeté de côté sur un fauteuil, tout en demeurant néanmoins à genoux :

 

« Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d’une façon significative la main d’Emmanuel.

 

– Pourquoi cela ? demanda le jeune homme étonné.

 

– Je ne puis vous le dire ; mais veillez sur lui. »

 

Emmanuel embrassa la chambre d’un regard circulaire et aperçut les pistolets de Morrel.

 

Ses yeux se fixèrent effrayés sur les armes, qu’il désigna à Monte-Cristo en levant lentement le doigt à leur hauteur.

 

Monte-Cristo inclina la tête.

 

Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets.

 

« Laissez », dit le comte.

 

Puis allant à Morrel il lui prit la main ; les mouvements tumultueux qui avaient un instant secoué le cœur du jeune homme avaient fait place à une stupeur profonde.

 

Julie remonta, elle tenait à la main la bourse de soie, et deux larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux gouttes de matinale rosée.

 

« Voici la réplique, dit-elle ; ne croyez pas qu’elle me soit moins chère depuis que le sauveur nous a été révélé.

 

– Mon enfant, répondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi de reprendre cette bourse ; depuis que vous connaissez les traits de mon visage, je ne veux être rappelé à votre souvenir que par l’affection que je vous prie de m’accorder.

 

– Oh ! dit Julie en pressant la bourse sur son cœur, non, non, je vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter ; car un jour malheureusement vous nous quitterez, n’est-ce pas ?

 

– Vous avez deviné juste, madame, répondit Monte-Cristo en souriant ; dans huit jours, j’aurai quitté ce pays, où tant de gens qui avaient mérité la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis que mon père expirait de faim et de douleur. »

 

En annonçant son prochain départ, Monte-Cristo tenait ses yeux fixés sur Morrel, et il remarqua que ces mots j’aurai quitté ce pays avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie ; il comprit que c’était une dernière lutte qu’il lui fallait soutenir avec la douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d’Emmanuel qu’il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec la douce autorité d’un père :

 

« Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien. »

 

C’était un moyen pour Julie d’emporter cette relique précieuse dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entraîna vivement son mari.

 

« Laissons-les », dit-elle.

 

Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une statue.

 

« Voyons, dit le comte en lui touchant l’épaule avec son doigt de flamme ; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien ?

 

– Oui, car je recommence à souffrir. »

 

Le front du comte se plissa, livré qu’il paraissait être à une sombre hésitation.

 

« Maximilien ! Maximilien ! dit-il, ces idées où tu plonges sont indignes d’un chrétien.

 

– Oh ! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tête et en montrant au comte un sourire empreint d’une ineffable tristesse, ce n’est plus moi qui chercherai la mort.

 

– Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d’armes, plus de désespoir.

 

– Non, car j’ai mieux, pour me guérir de ma douleur, que le canon d’un pistolet ou la pointe d’un couteau.

 

– Pauvre fou… ! qu’avez-vous donc ?

 

– J’ai ma douleur elle-même qui me tuera.

 

– Ami, dit Monte-Cristo avec une mélancolie égale à la sienne, écoutez-moi :

 

« Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien, puisqu’il amenait une résolution semblable, j’ai comme toi voulu me tuer ; un jour ton père, également désespéré, a voulu se tuer aussi.

 

« Si l’on avait dit à ton père, au moment où il dirigeait le canon du pistolet vers son front, si l’on m’avait dit à moi, au moment où j’écartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n’avais pas touché depuis trois jours, si l’on nous avait dit enfin à tous deux, en ce moment suprême :

 

« Vivez ! un jour viendra où vous serez heureux et où vous bénirez la vie, de quelque part que vînt la voix, nous l’eussions accueillie avec le sourire du doute ou avec l’angoisse de l’incrédulité, et cependant combien de fois, en t’embrassant, ton père a-t-il béni la vie, combien de fois moi-même…

 

– Ah ! s’écria Morrel, interrompant le comte, vous n’aviez perdu que votre liberté, vous ; mon père n’avait perdu que sa fortune, lui ; et moi, j’ai perdu Valentine.

 

– Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennité qui, dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif ; regarde-moi, je n’ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les veines, ni battements funèbres dans le cœur, cependant je te vois souffrir, toi, Maximilien, toi que j’aime comme j’aimerais mon fils : eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est comme la vie, et qu’il y a toujours quelque chose d’inconnu au-delà ? Or, si je te prie, si je t’ordonne de vivre, Morrel, c’est dans la conviction qu’un jour tu me remercieras de t’avoir conservé la vie.

 

– Mon Dieu ! s’écria le jeune homme, mon Dieu ! que me dites-vous là, comte ? Prenez-y garde ! peut-être n’avez-vous jamais aimé, vous ?

 

– Enfant ! répondit le comte.

 

– D’amour, reprit Morrel, je m’entends.

 

« Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme ; je suis arrivé jusqu’à vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des sentiments que j’ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d’amour : eh bien, à vingt-neuf ans j’ai vu Valentine : donc depuis près de deux ans je l’aime, depuis près de deux ans j’ai pu lire les vertus de la fille et de la femme écrites par la main même du Seigneur dans ce cœur ouvert pour moi comme un livre.

 

« Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini, immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin, pour ce monde ; puisque ce monde ne me l’a pas donné, comte, c’est vous dire que sans Valentine il n’y a pour moi sur la terre que désespoir et désolation.

 

– Je vous ai dit d’espérer, Morrel, répéta le comte.

 

– Prenez garde alors, répéterai-je aussi, dit Morrel, car vous cherchez à me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir Valentine. »

 

Le comte sourit.

 

« Mon ami, mon père ! s’écria Morrel exalté, prenez garde, vous redirai-je pour la troisième fois, car l’ascendant que vous prenez sur moi m’épouvante ; prenez garde au sens de vos paroles, car voilà mes yeux qui se raniment, voilà mon cœur qui se rallume et qui renaît ; prenez garde, car vous me feriez croire à des choses surnaturelles.

 

« J’obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre qui recouvre la fille de Jaïre, je marcherais sur les flots, comme l’apôtre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les flots ; prenez garde, j’obéirais.

 

– Espère, mon ami, répéta le comte.

 

– Ah ! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son exaltation dans l’abîme de sa tristesse, ah ! vous vous jouez de moi : vous faites comme ces bonnes mères, ou plutôt comme ces mères égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de l’enfant, parce que ses cris les fatiguent.

 

« Non, mon ami, j’avais tort de vous dire de prendre garde ; non, ne craignez rien, j’enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrète, que vous n’aurez plus même le souci d’y compatir.

 

« Adieu ! mon ami ; adieu !

 

– Au contraire, dit le comte ; à partir de cette heure, Maximilien, tu vivras près de moi et avec moi, tu ne me quitteras plus, et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la France.

 

– Et vous me dites toujours d’espérer ?

 

– Je te dis d’espérer, parce que je sais un moyen de te guérir.

 

– Comte, vous m’attristez davantage encore s’il est possible. Vous ne voyez, comme résultat du coup qui me frappe, qu’une douleur banale, et vous croyez me consoler par un moyen banal, le voyage. »

 

Et Morrel secoua la tête avec une dédaigneuse incrédulité.

 

« Que veux-tu que je te dise ? reprit Monte-Cristo.

 

« J’ai foi dans mes promesses, laisse-moi faire l’expérience.

 

– Comte, vous prolongez mon agonie, voilà tout.

 

– Ainsi, dit le comte, faible cœur que tu es, tu n’as pas la force de donner à ton ami quelques jours pour l’épreuve qu’il tente !

 

« Voyons, sais-tu de quoi le comte de Monte-Cristo est capable ?

 

« Sais-tu qu’il commande à bien des puissances terrestres ?

 

« Sais-tu qu’il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de celui qui a dit qu’avec la foi l’homme pouvait soulever une montagne ?

 

« Eh bien, ce miracle que j’espère, attends-le, ou bien…

 

– Ou bien… répéta Morrel.

 

– Ou bien, prends-y garde, Morrel, je t’appellerai ingrat.

 

– Ayez pitié de moi, comte.

 

– J’ai tellement pitié de toi, Maximilien, écoute-moi, tellement pitié, que si je ne te guéris pas dans un mois, jour pour jour, heure pour heure, retiens bien mes paroles, Morrel, je te placerai moi-même en face de ces pistolets tout chargés et d’une coupe du plus sûr poison d’Italie, d’un poison plus sûr et plus prompt, crois-moi, que celui qui a tué Valentine.

 

– Vous me le promettez ?

 

– Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l’ai dit, j’ai voulu mourir, et souvent même, depuis que le malheur s’est éloigné de moi, j’ai rêvé les délices de l’éternel sommeil.

 

– Oh ! bien sûr, vous me promettez cela, comte ? s’écria Maximilien enivré.

 

– Je ne te le promets pas, je te le jure, dit Monte-Cristo en étendant la main.

 

– Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consolé, vous me laissez libre de ma vie, et, quelque chose que j’en fasse, vous ne m’appellerez pas ingrat ?

 

– Dans un mois jour pour jour, Maximilien ; dans un mois, heure pour heure, et la date est sacrée, Maximilien ; je ne sais pas si tu y as songé, nous sommes aujourd’hui le 5 septembre.

 

« Il y a aujourd’hui dix ans que j’ai sauvé ton père, qui voulait mourir. »

 

Morrel saisit les mains du comte et les baisa ; le comte le laissa faire, comme s’il comprenait que cette adoration lui était due.

 

« Dans un mois, continua Monte-Cristo, tu auras, sur la table devant laquelle nous serons assis l’un et l’autre, de bonnes armes et une douce mort ; mais, en revanche, tu me promets d’attendre jusque-là et de vivre ?

 

– Oh ! à mon tour, s’écria Morrel, je vous le jure ! »

 

Monte-Cristo attira le jeune homme sur son cœur, et l’y retint longtemps.

 

« Et maintenant, lui dit-il, à partir d’aujourd’hui, tu vas venir demeurer chez moi ; tu prendras l’appartement d’Haydée, et ma fille au moins sera remplacée par mon fils.

 

– Haydée ! dit Morrel ; qu’est devenue Haydée ?

 

– Elle est partie cette nuit.

 

– Pour vous quitter ?

 

– Pour m’attendre…

 

« Tiens-toi donc prêt à venir me rejoindre rue des Champs-Élysées, et fais-moi sortir d’ici sans qu’on me voie. »

 

Maximilien baissa la tête, et obéit comme un enfant ou comme un apôtre.

 

CVI.

Le partage.

 

Dans cet hôtel de la rue Saint-Germain-des-Prés qu’avait choisi pour sa mère et pour lui Albert de Morcerf, le premier étage, composé d’un petit appartement complet, était loué à un personnage fort mystérieux.

 

Ce personnage était un homme dont jamais le concierge lui-même n’avait pu voir la figure, soit qu’il entrât ou qu’il sortît ; car l’hiver il s’enfonçait le menton dans une de ces cravates rouges comme en ont les cochers de bonne maison qui attendent leurs maîtres à la sortie des spectacles, et l’été il se mouchait toujours précisément au moment où il eût pu être aperçu en passant devant la loge. Il faut dire que, contrairement à tous les usages reçus, cet habitant de l’hôtel n’était épié par personne, et que le bruit qui courait que son incognito cachait un individu très haut placé, et ayant le bras long, avait fait respecter ses mystérieuses apparitions.

 

Ses visites étaient ordinairement fixes, quoique parfois elles fussent avancées ou retardées ; mais presque toujours, hiver ou été, c’était vers quatre heures qu’il prenait possession de son appartement, dans lequel il ne passait jamais la nuit.

 

À trois heures et demie, l’hiver, le feu était allumé par la servante discrète qui avait l’intendance du petit appartement ; à trois heures et demie, l’été, des glaces étaient montées par la même servante.

 

À quatre heures, comme nous l’avons dit, le personnage mystérieux arrivait.

 

Vingt minutes après lui, une voiture s’arrêtait devant l’hôtel ; une femme vêtue de noir ou de bleu foncé, mais toujours enveloppée d’un grand voile, en descendait, passait comme une ombre devant la loge, montait l’escalier sans que l’on entendît craquer une seule marche sous son pied léger.

 

Jamais il ne lui était arrivé qu’on lui demandât où elle allait.

 

Son visage, comme celui de l’inconnu, était donc parfaitement étranger aux deux gardiens de la porte, ces concierges modèles, les seuls peut-être, dans l’immense confrérie des portiers de la capitale capables d’une pareille discrétion.

 

Il va sans dire qu’elle ne montait pas plus haut que le premier. Elle grattait à une porte d’une façon particulière ; la porte s’ouvrait, puis se refermait hermétiquement, et tout était dit.

 

Pour quitter l’hôtel, même manœuvre que pour y entrer.

 

L’inconnue sortait la première, toujours voilée, et remontait dans sa voiture, qui tantôt disparaissait par un bout de la rue, tantôt par l’autre ; puis, vingt minutes après, l’inconnu sortait à son tour, enfoncé dans sa cravate ou caché par son mouchoir, et disparaissait également.

 

Le lendemain du jour où le comte de Monte-Cristo avait été rendre visite à Danglars, jour de l’enterrement de Valentine, l’habitant mystérieux entra vers dix heures du matin, au lieu d’entrer comme d’habitude, vers quatre heures de l’après-midi.

 

Presque aussitôt, et sans garder l’intervalle ordinaire, une voiture de place arriva, et la dame voilée monta rapidement l’escalier.

 

La porte s’ouvrit et se referma.

 

Mais, avant même que la porte fût refermée, la dame s’était écriée :

 

« Ô Lucien ! ô mon ami ! »

 

De sorte que le concierge, qui, sans le vouloir, avait entendu cette exclamation, sut alors pour la première fois que son locataire s’appelait Lucien ; mais comme c’était un portier modèle, il se promit de ne pas même le dire à sa femme.

 

« Eh bien, qu’y a-t-il, chère amie ? demanda celui dont le trouble ou l’empressement de la dame voilée avait révélé le nom ; parlez, dites.

 

– Mon ami, puis-je compter sur vous ?

 

– Certainement, et vous le savez bien.

 

« Mais qu’y a-t-il ?

 

« Votre billet de ce matin m’a jeté dans une perplexité terrible.

 

« Cette précipitation, ce désordre dans votre écriture ; voyons, rassurez-moi ou effrayez-moi tout à fait !

 

– Lucien, un grand événement ! dit la dame en attachant sur Lucien un regard interrogateur : M. Danglars est parti cette nuit.

 

– Parti ! M. Danglars parti !

 

« Et où est-il allé ?

 

– Je l’ignore.

 

– Comment ! vous l’ignorez ? Il est donc parti pour ne plus revenir ?

 

– Sans doute !

 

« À dix heures du soir, ses chevaux l’ont conduit à la barrière de Charenton ; là, il a trouvé une berline de poste tout attelée ; il est monté dedans avec son valet de chambre, en disant à son cocher qu’il allait à Fontainebleau.

 

– Eh bien, que disiez-vous donc ?

 

– Attendez, mon ami. Il m’avait laissé une lettre.

 

– Une lettre ?

 

– Oui ; lisez. »

 

Et la baronne tira de sa poche une lettre décachetée qu’elle présenta à Debray.

 

Debray, avant de la lire, hésita un instant, comme s’il eût cherché à deviner ce qu’elle contenait, ou plutôt comme si, quelque chose qu’elle contînt, il était décidé à prendre d’avance un parti.

 

Au bout de quelques secondes ses idées étaient sans doute arrêtées, car il lut.

 

Voici ce que contenait ce billet qui avait jeté un si grand trouble dans le cœur de Mme Danglars :

 

« Madame et très fidèle épouse. »

 

Sans y songer, Debray s’arrêta et regarda la baronne, qui rougit jusqu’aux yeux.

 

« Lisez », dit-elle.

 

Debray continua :

 

« Quand vous recevrez cette lettre vous n’aurez plus de mari ! Oh ! ne prenez pas trop chaudement l’alarme, vous n’aurez plus de mari comme vous n’aurez plus de fille, c’est-à-dire que je serai sur une des trente ou quarante routes qui conduisent hors de France.

 

« Je vous dois des explications, et comme vous êtes femme à les comprendre parfaitement, je vous les donnerai.

 

« Écoutez donc :

 

« Un remboursement de cinq millions m’est survenu ce matin, je l’ai opéré ; un autre de même somme l’a suivi presque immédiatement ; je l’ajourne à demain : aujourd’hui je pars pour éviter ce demain qui me serait trop désagréable à supporter.

 

« Vous comprenez cela, n’est-ce pas, madame et très précieuse épouse ?

 

« Je dis :

 

« Vous comprenez, parce que vous savez aussi bien que moi mes affaires ; vous les savez même mieux que moi, attendu que s’il s’agissait de dire où a passé une bonne moitié de ma fortune, naguère encore assez belle, j’en serais incapable ; tandis que vous, au contraire, j’en suis certain, vous vous en acquitteriez parfaitement.

 

« Car les femmes ont des instincts d’une sûreté infaillible, elles expliquent par une algèbre qu’elles ont inventée le merveilleux lui-même. Moi qui ne connaissais que mes chiffres, je n’ai plus rien su du jour où mes chiffres m’ont trompé.

 

« Avez-vous quelquefois admiré la rapidité de ma chute, madame ?

 

« Avez-vous été un peu éblouie de cette incandescente fusion de mes lingots ?

 

« Moi, je l’avoue, je n’y ai vu que du feu ; espérons que vous avez retrouvé un peu d’or dans les cendres.

 

« C’est avec ce consolant espoir que je m’éloigne, madame et très prudente épouse, sans que ma conscience me reproche le moins du monde de vous abandonner ; il vous reste des amis, les cendres en question, et, pour comble de bonheur, la liberté que je m’empresse de vous rendre.

 

« Cependant, madame, le moment est arrivé de placer dans ce paragraphe un mot d’explication intime. Tant que j’ai espéré que vous travailliez au bien-être de notre maison, à la fortune de notre fille, j’ai philosophiquement fermé les yeux ; mais comme vous avez fait de la maison une vaste ruine, je ne veux pas servir de fondation à la fortune d’autrui.

 

« Je vous ai prise riche, mais peu honorée.

 

« Pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise ; mais comme je ne parle que pour nous deux probablement, je ne vois pas pourquoi je farderais mes paroles.

 

« J’ai augmenté notre fortune, qui pendant plus de quinze ans a été croissant, jusqu’au moment où des catastrophes inconnues et inintelligibles encore pour moi sont venues la prendre corps à corps et la renverser, sans que, je puis le dire, il y ait aucunement de ma faute.

 

« Vous, madame, vous avez travaillé seulement à accroître la vôtre, chose à laquelle vous avez réussi, j’en suis moralement convaincu.

 

« Je vous laisse donc comme je vous ai prise, riche, mais peu honorable.

 

« Adieu.

 

« Moi aussi, je vais, à partir d’aujourd’hui, travailler pour mon compte.

 

« Croyez à toute ma reconnaissance pour l’exemple que vous m’avez donné et que je vais suivre.

 

« Votre mari bien dévoué,

 

« BARON DANGLARS. »

 

La baronne avait suivi des yeux Debray pendant cette longue et pénible lecture ; elle avait vu, malgré sa puissance bien connue sur lui-même, le jeune homme changer de couleur une ou deux fois.

 

Lorsqu’il eut fini, il ferma lentement le papier dans ses plis, et reprit son attitude pensive.

 

« Eh bien ? demanda Mme Danglars avec une anxiété facile à comprendre.

 

– Eh bien, madame ? répéta machinalement Debray.

 

– Quelle idée vous inspire cette lettre ?

 

– C’est bien simple, madame ; elle m’inspire l’idée que M. Danglars est parti avec des soupçons.

 

– Sans doute ; mais est-ce tout ce que vous avez à me dire ?

 

– Je ne comprends pas, dit Debray avec un froid glacial.

 

– Il est parti ! parti tout à fait ! parti pour ne plus revenir.

 

– Oh ! fit Debray, ne croyez pas cela, baronne.

 

– Non, vous dis-je, il ne reviendra pas ; je le connais, c’est un homme inébranlable dans toutes les résolutions qui émanent de son intérêt.

 

« S’il m’eût jugée utile à quelque chose, il m’eût emmenée. Il me laisse à Paris, c’est que notre séparation peut servir ses projets : elle est donc irrévocable et je suis libre à jamais », ajouta Mme Danglars avec la même expression de prière.

 

Mais Debray, au lieu de répondre, la laissa dans cette anxieuse interrogation du regard et de la pensée.

 

« Quoi ! dit-elle enfin, vous ne me répondez pas, monsieur ?

 

– Mais je n’ai qu’une question à vous faire : que comptez-vous devenir ?

 

– J’allais vous le demander, répondit la baronne le cœur palpitant.

 

– Ah ! fit Debray, c’est donc un conseil que vous me demandez ?

 

– Oui, c’est un conseil que je vous demande, dit la baronne le cœur serré.

 

– Alors, si c’est un conseil que vous me demandez, répondit froidement le jeune homme, je vous conseille de voyager.

 

– De voyager ! murmura madame Danglars.

 

– Certainement. Comme l’a dit M. Danglars, vous êtes riche et parfaitement libre. Une absence de Paris sera nécessaire absolument, à ce que je crois du moins, après le double éclat du mariage rompu de Mlle Eugénie et de la disparition de M. Danglars.

 

« Il importe seulement que tout le monde vous sache abandonnée et vous croie pauvre ; car on ne pardonnerait pas à la femme du banqueroutier son opulence et son grand état de maison.

 

« Pour le premier cas, il suffit que vous restiez seulement quinze jours à Paris, répétant à tout le monde que vous êtes abandonnée et racontant à vos meilleures amies, qui iront le répéter dans le monde, comment cet abandon a eu lieu. Puis vous quitterez votre hôtel, vous y laisserez vos bijoux, vous abandonnez votre douaire, et chacun vantera votre désintéressement et chantera vos louanges.

 

« Alors on vous saura abandonnée, et l’on vous croira pauvre ; car moi seul connais votre situation financière et suis prêt à vous rendre mes comptes en loyal associé. »

 

La baronne, pâle, atterrée, avait écouté ce discours avec autant d’épouvante et de désespoir que Debray avait mis de calme et d’indifférence à le prononcer.

 

« Abandonnée ! répéta-t-elle, oh ! bien abandonnée… Oui, vous avez raison, monsieur, et personne ne doutera de mon abandon. »

 

Ce furent les seules paroles que cette femme, si fière et si violemment éprise, put répondre à Debray.

 

« Mais riche, très riche même », poursuivit Debray en tirant de son portefeuille et en étalant sur la table quelques papiers qu’il renfermait.

 

Mme Danglars le laissa faire, tout occupée d’étouffer les battements de son cœur et de retenir les larmes qu’elle sentait poindre au bord de ses paupières. Mais enfin le sentiment de la dignité l’emporta chez la baronne ; et si elle ne réussit point à comprimer son cœur, elle parvint du moins à ne pas verser une larme.

 

« Madame, dit Debray, il y a six mois à peu près que nous sommes associés.

 

« Vous avez fourni une mise de fonds de cent mille francs.

 

« C’est au mois d’avril de cette année qu’a eu lieu notre association.

 

« En mai, nos opérations ont commencé.

 

« En mai, nous avons gagné quatre cent cinquante mille francs.

 

« En juin, le bénéfice a monté à neuf cent mille.

 

« En juillet, nous y avons ajouté dix-sept cent mille francs ; c’est, vous le savez, le mois des bons d’Espagne.

 

« En août, nous perdîmes, au commencement du mois, trois cent mille francs ; mais le 15 du mois nous nous étions rattrapés, et à la fin nous avions pris notre revanche ; car nos comptes, mis au net depuis le jour de notre association jusqu’à hier où je les ai arrêtés, nous donnent un actif de deux millions quatre cent mille francs, c’est-à-dire de douze cent mille francs pour chacun de nous.

 

« Maintenant, continua Debray, compulsant son carnet avec la méthode et la tranquillité d’un agent de change, nous trouvons quatre-vingt mille francs pour les intérêts composés de cette somme restée entre mes mains.

 

– Mais, interrompit la baronne, que veulent dire ces intérêts, puisque jamais vous n’avez fait valoir cet argent ?

 

– Je vous demande pardon, madame, dit froidement Debray ; j’avais vos pouvoirs pour le faire valoir, et j’ai usé de vos pouvoirs.

 

« C’est donc quarante mille francs d’intérêts pour votre moitié, plus les cent mille francs de mise de fonds première, c’est-à-dire treize cent quarante mille francs pour votre part.

 

« Or, madame, continua Debray, j’ai eu la précaution de mobiliser votre argent avant-hier, il n’y a pas longtemps, comme vous voyez, et l’on eût dit que je me doutais d’être incessamment appelé à vous rendre mes comptes. Votre argent est là, moitié en billets de banque, moitié en bons au porteur.

 

« Je dis là, et c’est vrai : car comme je ne jugeais pas ma maison assez sûre, comme je ne trouvais pas les notaires assez discrets, et que les propriétés parlent encore plus haut que les notaires ; comme enfin vous n’avez le droit de rien acheter ni de rien posséder en dehors de la communauté conjugale, j’ai gardé toute cette somme, aujourd’hui votre seule fortune, dans un coffre scellé au fond de cette armoire, et pour plus grande sécurité, j’ai fait le maçon moi-même.

 

« Maintenant, continua Debray en ouvrant l’armoire d’abord, et la caisse ensuite, maintenant, madame voilà huit cents billets de mille francs chacun, qui ressemblent, comme vous voyez, à un gros album relié en fer ; j’y joins un coupon de rente de vingt-cinq mille francs ; puis pour l’appoint, qui fait quelque chose, je crois, comme cent dix mille francs, voici un bon à vue sur mon banquier, et comme mon banquier n’est pas M. Danglars, le bon sera payé, vous pouvez être tranquille. »

 

Mme Danglars prit machinalement le bon à vue, le coupon de rente et la liasse de billets de banque.

 

Cette énorme fortune paraissait bien peu de chose étalée là sur une table.

 

Mme Danglars, les yeux secs, mais la poitrine gonflée de sanglots, la ramassa et enferma l’étui d’acier dans son sac, mit le coupon de rente et le bon à vue dans son portefeuille, et debout, pâle, muette, elle attendit une douce parole qui la consolât d’être si riche.

 

Mais elle attendit vainement.

 

« Maintenant, madame, dit Debray, vous avez une existence magnifique, quelque chose comme soixante mille livres de rente, ce qui est énorme pour une femme qui ne pourra pas tenir maison, d’ici à un an au moins.

 

« C’est un privilège pour toutes les fantaisies qui vous passeront par l’esprit : sans compter que si vous trouvez votre part insuffisante, eu égard au passé qui vous échappe, vous pouvez puiser dans la mienne, madame ; et je suis disposé à vous offrir, oh ! à titre de prêt, bien entendu, tout ce que je possède, c’est-à-dire un million soixante mille francs.

 

– Merci, monsieur, répondit la baronne, merci ; vous comprenez que vous me remettez là beaucoup plus qu’il ne faut à une pauvre femme qui ne compte pas, d’ici à longtemps du moins, reparaître dans le monde. »

 

Debray fut étonné un moment, mais il se remit et fit un geste qui pouvait se traduire par la formule la plus polie d’exprimer cette idée :

 

« Comme il vous plaira ! »

 

Mme Danglars avait peut-être jusque-là espéré encore quelque chose ; mais quand elle vit le geste insouciant qui venait d’échapper à Debray, et le regard oblique dont ce geste était accompagné, ainsi que la révérence profonde et le silence significatif qui les suivirent, elle releva la tête, ouvrit la porte, et sans fureur, sans secousse, mais aussi sans hésitation, elle s’élança dans l’escalier, dédaignant même d’adresser un dernier salut à celui qui la laissait partir de cette façon.

 

« Bah ! dit Debray lorsqu’elle fut partie : beaux projets que tout cela, elle restera dans son hôtel, lira des romans, et jouera au lansquenet, ne pouvant plus jouer à la bourse. »

 

Et il reprit son carnet, biffant avec le plus grand soin les sommes qu’il venait de payer.

 

« Il me reste un million soixante mille francs, dit-il.

 

« Quel malheur que Mlle de Villefort soit morte ! cette femme-là me convenait sous tous les rapports, et je l’eusse épousée. »

 

Et flegmatiquement, selon son habitude, il attendit que Mme Danglars fût partie depuis vingt minutes pour se décider à partir à son tour.

 

Pendant ces vingt minutes, Debray fit des chiffres, sa montre posée à côté de lui.

 

Ce personnage diabolique que toute imagination aventureuse eût créé avec plus ou moins de bonheur si Le Sage n’en avait acquis la propriété dans son chef-d’œuvre, Asmodée, qui enlevait la croûte des maisons pour en voir l’intérieur, eût joui d’un singulier spectacle s’il eût enlevé, au moment où Debray faisait ses chiffres, la croûte du petit hôtel de la rue Saint-Germain-des-Prés.

 

Au-dessus de cette chambre où Debray venait de partager avec Mme Danglars deux millions et demi, il y avait une autre chambre peuplée aussi d’habitants de notre connaissance, lesquels ont joué un rôle assez important dans les événements que nous venons de raconter pour que nous les retrouvions avec quelque intérêt.

 

Il y avait dans cette chambre Mercédès et Albert.

 

Mercédès était bien changée depuis quelques jours, non pas que, même au temps de sa plus grande fortune, elle eût jamais étalé le faste orgueilleux qui tranche visiblement avec toutes les conditions, et fait qu’on ne reconnaît plus la femme aussitôt qu’elle vous apparaît sous des habits plus simples ; non pas davantage qu’elle fût tombée à cet état de dépression où l’on est contraint de revêtir la livrée de la misère ; non, Mercédès était changée parce que son œil ne brillait plus, parce que sa bouche ne souriait plus, parce qu’enfin un perpétuel embarras arrêtait sur ses lèvres le mot rapide que lançait autrefois un esprit toujours préparé.

 

Ce n’était pas la pauvreté qui avait flétri l’esprit de Mercédès, ce n’était pas le manque de courage qui lui rendait pesante sa pauvreté.

 

Mercédès, descendue du milieu dans lequel elle vivait, perdue dans la nouvelle sphère qu’elle s’était choisie, comme ces personnes qui sortent d’un salon splendidement éclairé pour passer subitement dans les ténèbres ; Mercédès semblait une reine descendue de son palais dans une chaumière, et qui, réduite au strict nécessaire, ne se reconnaît ni à la vaisselle d’argile qu’elle est obligée d’apporter elle-même sur sa table, ni au grabat qui a succédé à son lit.

 

En effet, la belle Catalane ou la noble comtesse n’avait plus ni son regard fier, ni son charmant sourire, parce qu’en arrêtant ses yeux sur ce qui l’entourait elle ne voyait que d’affligeants objets : c’était une chambre tapissée d’un de ces papiers gris sur gris que les propriétaires économes choisissent de préférence comme étant les moins salissants ; c’était un carreau sans tapis ; c’étaient des meubles qui appelaient l’attention et forçaient la vue de s’arrêter sur la pauvreté d’un faux luxe, toutes choses enfin qui rompaient par leurs tons criards l’harmonie si nécessaire à des yeux habitués à un ensemble élégant.

 

Mme de Morcerf vivait là depuis qu’elle avait quitté son hôtel ; la tête lui tournait devant ce silence éternel comme elle tourne au voyageur arrivé sur le bord d’un abîme : s’apercevant qu’à toute minute Albert la regardait à la dérobée pour juger de l’état de son cœur, elle s’était astreinte à un monotone sourire des lèvres qui, en l’absence de ce feu si doux du sourire des yeux, fait l’effet d’une simple réverbération de lumière, c’est-à-dire d’une clarté sans chaleur.

 

De son côté Albert était préoccupé, mal à l’aise, gêné par un reste de luxe qui l’empêchait d’être de sa condition actuelle ; il voulait sortir sans gants, et trouvait ses mains trop blanches ; il voulait courir la ville à pied, et trouvait ses bottes trop bien vernies.

 

Cependant ces deux créatures si nobles et si intelligentes, réunies indissolublement par le lien de l’amour maternel et filial, avaient réussi à se comprendre sans parler de rien et à économiser toutes les privations que l’on se doit entre amis pour établir cette vérité matérielle d’où dépend la vie.

 

Albert avait enfin pu dire à sa mère sans la faire pâlir :

 

« Ma mère, nous n’avons plus d’argent. »

 

Jamais Mercédès n’avait connu véritablement la misère ; elle avait souvent, dans sa jeunesse, parlé elle-même de pauvreté, mais ce n’est point la même chose : besoin et nécessité sont deux synonymes entre lesquels il y a tout un monde d’intervalle.

 

Aux Catalans, Mercédès avait besoin de mille choses, mais elle ne manquait jamais de certaines autres. Tant que les filets étaient bons, on prenait du poisson ; tant qu’on vendait du poisson, on avait du fil pour entretenir les filets.

 

Et puis, isolée d’amitié, n’ayant qu’un amour qui n’était pour rien dans les détails matériels de la situation, on pensait à soi, chacun à soi, rien qu’à soi.

 

Mercédès, du peu qu’elle avait, faisait sa part aussi généreusement que possible : aujourd’hui elle avait deux parts à faire, et cela avec rien.

 

L’hiver approchait : Mercédès, dans cette chambre nue et déjà froide, n’avait pas de feu, elle dont un calorifère aux mille branches chauffait autrefois la maison depuis les antichambres jusqu’au boudoir ; elle n’avait pas une pauvre petite fleur, elle dont l’appartement était une serre chaude peuplée à prix d’or !

 

Mais elle avait son fils…

 

L’exaltation d’un devoir peut-être exagéré les avait soutenus jusque-là dans les sphères supérieures.

 

L’exaltation est presque l’enthousiasme, et l’enthousiasme rend insensible aux choses de la terre.

 

Mais l’enthousiasme s’était calmé, et il avait fallu redescendre peu à peu du pays des rêves au monde des réalités.

 

Il fallait causer du positif, après avoir épuisé tout l’idéal.

 

« Ma mère, disait Albert au moment même où Mme Danglars descendait l’escalier, comptons un peu toutes nos richesses, s’il vous plaît ; j’ai besoin d’un total pour échafauder mes plans.

 

– Total : rien, dit Mercédès avec un douloureux sourire.

 

– Si fait, ma mère, total : trois mille francs, d’abord, et j’ai la prétention, avec ces trois mille francs, de mener à nous deux une adorable vie.

 

– Enfant ! soupira Mercédès.

 

– Hélas ! ma bonne mère, dit le jeune homme, je vous ai malheureusement dépensé assez d’argent pour en connaître le prix.

 

« C’est énorme, voyez-vous, trois mille francs, et j’ai bâti sur cette somme un avenir miraculeux d’éternelle sécurité.

 

– Vous dites cela, mon ami, continua la pauvre mère ; mais d’abord acceptons-nous ces trois mille francs ? dit Mercédès en rougissant.

 

– Mais c’est convenu, ce me semble, dit Albert d’un ton ferme ; nous les acceptons d’autant plus que nous ne les avons pas, car ils sont, comme vous le savez, enterrés dans le jardin de cette petite maison des Allées de Meilhan à Marseille.

 

« Avec deux cents francs ; dit Albert, nous irons tous deux à Marseille.

 

– Avec deux cents francs ! dit Mercédès, y songez-vous, Albert ?

 

– Oh ! quant à ce point, je me suis renseigné aux diligences et aux bateaux à vapeur, et mes calculs sont faits.

 

« Vous retenez vos places pour Chalon, dans le coupé : vous voyez, ma mère, que je vous traite en reine, trente-cinq francs. »

 

Albert prit une plume, et écrivit :

 

Coupé, trente-cinq francs, ci : ................................................................................... 35 F

De Chalon à Lyon, vous allez par le bateau à vapeur, six francs, ci : ..................... 6 F

De Lyon à Avignon, le bateau à vapeur encore, seize francs, ci : ......................... 16 F

D’Avignon à Marseille, sept francs, ci : ....................................................................... 7 F

Dépenses de route, cinquante francs, ci : ................................................................ 50 F

TOTAL : ..................................................................................................................... 114 F

 

« Mettons cent vingt, ajouta Albert en souriant, vous voyez que je suis généreux, n’est-ce pas, ma mère ?

 

– Mais toi, mon pauvre enfant ?

 

– Moi ! n’avez-vous pas vu que je me réserve quatre-vingts francs ?

 

« Un jeune homme, ma mère, n’a pas besoin de toutes ses aises ; d’ailleurs je sais ce que c’est que de voyager.

 

– Avec ta chaise de poste et ton valet de chambre.

 

– De toute façon, ma mère.

 

– Eh bien, soit, dit Mercédès ; mais ces deux cents francs ?

 

– Ces deux cents francs, les voici, et puis deux cents autres encore.

 

« Tenez, j’ai vendu ma montre cent francs, et les breloques trois cents.

 

« Comme c’est heureux ! Des breloques qui valaient trois fois la montre. Toujours cette fameuse histoire du superflu !

 

« Nous voilà donc riches, puisque, au lieu de cent quatorze francs qu’il vous fallait pour faire votre route, vous en avez deux cent cinquante.

 

– Mais nous devons quelque chose dans cet hôtel ?

 

– Trente francs, mais je les paie sur mes cent cinquante francs.

 

« Cela est convenu ; et puisqu’il ne me faut à la rigueur que quatre-vingts francs pour faire ma route, vous voyez que je nage dans le luxe.

 

« Mais ce n’est pas tout.

 

« Que dites-vous de ceci, ma mère ? »

 

Et Albert tira d’un petit carnet à fermoir d’or, reste de ses anciennes fantaisies ou peut-être même tendre souvenir de quelqu’une de ces femmes mystérieuses et voilées qui frappaient à la petite porte, Albert tira d’un petit carnet un billet de mille francs.

 

« Qu’est-ce que ceci ? demanda Mercédès.

 

– Mille francs, ma mère. Oh ! il est parfaitement carré.

 

– Mais d’où te viennent ces mille francs ?

 

– Écoutez ceci, ma mère, et ne vous émotionnez pas trop. »

 

Et Albert, se levant, alla embrasser sa mère sur les deux joues, puis il s’arrêta à la regarder.

 

« Vous n’avez pas idée, ma mère, comme je vous trouve belle ! dit le jeune homme avec un profond sentiment d’amour filial, vous êtes en vérité la plus belle comme vous êtes la plus noble des femmes que j’aie jamais vues !

 

– Cher enfant, dit Mercédès essayant en vain de retenir une larme qui pointait au coin de sa paupière.

 

– En vérité, il ne vous manquait plus que d’être malheureuse pour changer mon amour en adoration.

 

– Je ne suis pas malheureuse tant que j’ai mon fils, dit Mercédès ; je ne serai point malheureuse tant que je l’aurai.

 

– Ah ! justement, dit Albert ; mais voilà où commence l’épreuve, ma mère : vous savez ce qui est convenu ! »

 

– Sommes-nous donc convenus de quelque chose ? demanda Mercédès.

 

– Oui, il est convenu que vous habiterez Marseille, et que, moi je partirai pour l’Afrique, où, en place du nom que j’ai quitté, je me ferai le nom que j’ai pris. »

 

Mercédès poussa un soupir.

 

« Eh bien, ma mère, depuis hier je suis engagé dans les spahis, ajouta le jeune homme en baissant les yeux avec une certaine honte, car il ne savait pas lui-même tout ce que son abaissement avait de sublime ; ou plutôt j’ai cru que mon corps était bien à moi et que je pouvais le vendre ; depuis hier je remplace quelqu’un.

 

« Je me suis vendu, comme on dit, et, ajouta-t-il en essayant de sourire, plus cher que je ne croyais valoir, c’est-à-dire deux mille francs.

 

– Ainsi ces mille francs ?… dit en tressaillant Mercédès.

 

– C’est la moitié de la somme, ma mère ; l’autre viendra dans un an. »

 

Mercédès leva les yeux au ciel avec une expression que rien ne saurait rendre, et les deux larmes arrêtées au coin de sa paupière, débordant sous l’émotion intérieure, coulèrent silencieusement le long de ses joues.

 

« Le prix de son sang ! murmura-t-elle.

 

– Oui, si je suis tué, dit en riant Morcerf, mais je t’assure, bonne mère, que je suis au contraire dans l’intention de défendre cruellement ma peau ; je ne me suis jamais senti si bonne envie de vivre que maintenant.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! fit Mercédès.

 

– D’ailleurs, pourquoi donc voulez-vous que je sois tué, ma mère ?

 

« Est-ce que Lamoricière, cet autre Ney du Midi, a été tué ?

 

« Est-ce que Changarnier a été tué ?

 

« Est-ce que Bedeau a été tué ?

 

« Est-ce que Morrel, que nous connaissons, a été tué ?

 

« Songez donc à votre joie, ma mère, lorsque vous me verrez revenir avec mon uniforme brodé !

 

« Je vous déclare que je compte être superbe là-dessous, et que j’ai choisi ce régiment-là par coquetterie. »

 

Mercédès soupira, tout en essayant de sourire ; elle comprenait, cette sainte mère, qu’il était mal à elle de laisser porter à son enfant tout le poids du sacrifice.

 

« Eh bien, donc ! reprit Albert, vous comprenez, ma mère, voilà déjà plus de quatre mille francs assurés pour vous : avec ces quatre mille francs vous vivrez deux bonnes années.

 

– Crois-tu ? » dit Mercédès.

 

Ces mots étaient échappés à la comtesse, et avec une douleur si vraie que leur véritable sens n’échappa point à Albert ; il sentit son cœur se serrer, et, prenant la main de sa mère, qu’il pressa tendrement dans les siennes :

 

« Oui, vous vivrez ! dit-il.

 

– Je vivrai ! s’écria Mercédès, mais tu ne partiras point, n’est-ce pas, mon fils ?

 

– Ma mère, je partirai, dit Albert d’une voix calme et ferme, vous m’aimez trop pour me laisser près de vous oisif et inutile ; d’ailleurs j’ai signé.

 

– Tu feras selon ta volonté, mon fils ; moi, je ferai selon celle de Dieu.

 

– Non pas selon ma volonté, ma mère, mais selon la raison, selon la nécessité. Nous sommes deux créatures désespérées, n’est-ce pas ? Qu’est-ce que la vie pour vous aujourd’hui ? rien. Qu’est-ce que la vie pour moi ? oh ! bien peu de chose sans vous, ma mère, croyez-le ; car sans vous cette vie, je vous le jure, eût cessé du jour où j’ai douté de mon père et renié son nom ! Enfin, je vis, si vous me promettez d’espérer encore ; si vous me laissez le soin de votre bonheur à venir, vous doublez ma force. Alors je vais trouver là-bas le gouverneur de l’Algérie, c’est un cœur loyal et surtout essentiellement soldat ; je lui comte ma lugubre histoire : je le prie de tourner de temps en temps les yeux du côté où je serai, et s’il me tient parole, s’il me regarde faire, avant six mois je suis officier ou mort. Si je suis officier, votre sort est assuré, ma mère, car j’aurai de l’argent pour vous et pour moi, de plus un nouveau nom dont nous serons fiers tous deux, puisque ce sera votre vrai nom. Si je suis tué… eh bien, si je suis tué, alors, chère mère, vous mourrez, s’il vous plaît, et alors nos malheurs auront leur terme dans leur excès même.

 

– C’est bien, répondit Mercédès avec son noble et éloquent regard ; tu as raison, mon fils : prouvons à certaines gens qui nous regardent et qui attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au moins dignes d’être plaints.

 

– Mais pas de funèbres idées, chère mère ! s’écria le jeune homme ; je vous jure que nous sommes, ou du moins que nous pouvons être très heureux. Vous êtes à la fois une femme pleine d’esprit et de résignation ; moi, je suis devenu simple de goût et sans passion, je l’espère. Une fois au service, me voilà riche ; une fois dans la maison de M. Dantès, vous voilà tranquille. Essayons ! je vous en prie, ma mère, essayons.

 

– Oui, essayons, mon fils, car tu dois vivre, car tu dois être heureux, répondit Mercédès.

 

– Ainsi, ma mère, voilà notre partage fait, ajouta le jeune homme en affectant une grande aisance. Nous pouvons aujourd’hui même partir. Allons, je retiens, comme il est dit, votre place.

 

– Mais la tienne, mon fils ?

 

– Moi, je dois rester deux ou trois jours encore, ma mère ; c’est un commencement de séparation, et nous avons besoin de nous y habituer. J’ai besoin de quelques recommandations, de quelques renseignements sur l’Afrique, je vous rejoindrai à Marseille.

 

– Eh bien, soit, partons ! dit Mercédès en s’enveloppant dans le seul châle qu’elle eût emporté, et qui se trouvait par hasard être un cachemire noir d’un grand prix ; partons ! »

 

Albert recueillit à la hâte ses papiers, sonna pour payer les trente francs qu’il devait au maître de l’hôtel, et, offrant son bras à sa mère, il descendit l’escalier.

 

Quelqu’un descendait devant eux ; ce quelqu’un, entendant le frôlement d’une robe de soie sur la rampe, se retourna.

 

« Debray ! murmura Albert.

 

– Vous, Morcerf ! » répondit le secrétaire du ministre en s’arrêtant sur la marche où il se trouvait.

 

La curiosité l’emporta chez Debray sur le désir de garder l’incognito ; d’ailleurs il était reconnu.

 

Il semblait piquant, en effet, de retrouver dans cet hôtel ignoré le jeune homme dont la malheureuse aventure venait de faire un si grand éclat dans Paris.

 

« Morcerf ! » répéta Debray.

 

Puis, apercevant dans la demi-obscurité la tournure jeune encore et le voile noir de Mme de Morcerf.

 

« Oh ! pardon, ajouta-t-il avec un sourire, je vous laisse, Albert. »

 

Albert comprit la pensée de Debray.

 

« Ma mère, dit-il en se retournant vers Mercédès, c’est M. Debray, secrétaire du ministre de l’Intérieur, un ancien ami à moi.

 

– Comment ! ancien, balbutia Debray ; que voulez-vous dire ?

 

– Je dis cela, monsieur Debray, reprit Albert, parce qu’aujourd’hui je n’ai plus d’amis, et que je ne dois plus en avoir. Je vous remercie beaucoup d’avoir bien voulu me reconnaître, monsieur. »

 

Debray remonta deux marches et vint donner une énergique poignée de main à son interlocuteur.

 

« Croyez, mon cher Albert, dit-il avec l’émotion qu’il était susceptible d’avoir, croyez que j’ai pris une part profonde au malheur qui vous frappe, et que, pour toutes choses, je me mets à votre disposition.

 

– Merci, monsieur, dit en souriant Albert, mais au milieu de ce malheur, nous sommes demeurés assez riches pour n’avoir besoin de recourir à personne ; nous quittons Paris, et, notre voyage payé, il nous reste cinq mille francs. »

 

Le rouge monta au front de Debray, qui tenait un million dans son portefeuille ; et si peu poétique que fût cet esprit exact, il ne put s’empêcher de réfléchir que la même maison contenait naguère encore deux femmes, dont l’une, justement déshonorée, s’en allait pauvre avec quinze cent mille francs sous le pli de son manteau, et dont l’autre, injustement frappée, mais sublime en son malheur, se trouvait riche avec quelques deniers.

 

Ce parallèle dérouta ses combinaisons de politesse, la philosophie de l’exemple l’écrasa ; il balbutia quelques mots de civilité générale et descendit rapidement.

 

Ce jour-là, les commis du ministère, ses subordonnés, eurent fort à souffrir de son humeur chagrine.

 

Mais le soir il se rendit acquéreur d’une fort belle maison, sise boulevard de la Madeleine, et rapportant cinquante mille livres de rente.

 

Le lendemain, à l’heure où Debray signait l’acte, c’est-à-dire sur les cinq heures du soir, Mme de Morcerf, après avoir tendrement embrassé son fils et après avoir été tendrement embrassée par lui, montait dans le coupé de la diligence, qui se refermait sur elle.

 

Un homme était caché dans la cour des messageries Laffitte derrière une de ces fenêtres cintrées d’entresol qui surmontent chaque bureau ; il vit Mercédès monter en voiture ; il vit partir la diligence ; il vit s’éloigner Albert.

 

Alors il passa la main sur son front chargé de doute en disant :

 

« Hélas ! par quel moyen rendrai-je à ces deux innocents le bonheur que je leur ai ôté ? Dieu m’aidera. »

 

CVII.

La Fosse-aux-Lions.

 

L’un des quartiers de la Force, celui qui renferme les détenus les plus compromis et les plus dangereux, s’appelle la cour Saint-Bernard.

 

Les prisonniers, dans leur langage énergique, l’ont surnommé la Fosse-aux-Lions, probablement parce que les captifs ont des dents qui mordent souvent les barreaux et parfois les gardiens.

 

C’est dans la prison une prison ; les murs ont une épaisseur double des autres. Chaque jour un guichetier sonde avec soin les grilles massives, et l’on reconnaît à la stature herculéenne, aux regards froids et incisifs de ces gardiens, qu’ils ont été choisis pour régner sur leur peuple par la terreur et l’activité de l’intelligence.

 

Le préau de ce quartier est encadré dans des murs énormes sur lesquels glisse obliquement le soleil lorsqu’il se décide à pénétrer dans ce gouffre de laideurs morales et physiques. C’est là, sur le pavé, que depuis l’heure du lever errent soucieux, hagards, pâlissants, comme des ombres, les hommes que la justice tient courbés sous le couperet qu’elle aiguise.

 

On les voit se coller, s’accroupir, le long du mur qui absorbe et retient le plus de chaleur. Ils demeurent là, causant deux à deux, plus souvent isolés, l’œil sans cesse attiré vers la porte qui s’ouvre pour appeler quelqu’un des habitants de ce lugubre séjour, ou pour vomir dans le gouffre une nouvelle scorie rejetée du creuset de la société.

 

La cour Saint-Bernard a son parloir particulier ; c’est un carré long, divisé en deux parties par deux grilles parallèlement plantées à trois pieds l’une de l’autre, de façon que le visiteur ne puisse serrer la main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre, humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu’on songe aux épouvantables confidences qui ont glissé sur ces grilles et rouillé le fer des barreaux.

 

Cependant ce lieu, tout affreux qu’il est, est le paradis où viennent se retremper dans une société espérée, savourée, ces hommes dont les jours sont comptés : il est si rare qu’on sorte de la Fosse-aux-Lions pour aller autre part qu’à la barrière Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon cellulaire !

 

Dans cette cour que nous venons de décrire, et qui suait d’une froide humidité, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune homme considéré avec beaucoup de curiosité par les habitants de la Fosse.

 

Il eût passé pour un homme élégant, grâce à la coupe de ses habits, si ces habits n’eussent été en lambeaux ; cependant ils n’avaient pas été usés : le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait d’en faire un habit neuf.

 

Il appliquait le même soin à fermer une chemise de batiste considérablement changée de couleur depuis son entrée en prison, et sur ses bottes vernies passait le coin d’un mouchoir brodé d’initiales surmontées d’une couronne héraldique.

 

Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considéraient avec un intérêt marqué les recherches de toilette du prisonnier.

 

« Tiens, voilà le prince qui se fait beau, dit un des voleurs.

 

– Il est très beau naturellement, dit un autre, et s’il avait seulement un peigne et de la pommade, il éclipserait tous les messieurs à gants blancs.

 

– Son habit a dû être bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C’est flatteur pour nous qu’il y ait des confrères si comme il faut ; et ces brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux ! avoir déchiré une toilette comme cela !

 

– Il paraît que c’est un fameux, dit un autre ; il a tout fait… et dans le grand genre… Il vient de là-bas si jeune ! oh ! c’est superbe ! »

 

Et l’objet de cette admiration hideuse semblait savourer les éloges ou la vapeur des éloges, car il n’entendait pas les paroles.

 

Sa toilette terminée, il s’approcha du guichet de la cantine auquel s’adossait un gardien :

 

« Voyons, monsieur, lui dit-il, prêtez-moi vingt francs, vous les aurez bientôt ; avec moi, pas de risques à courir. Songez donc que je tiens à des parents qui ont plus de millions que vous n’avez de deniers… Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole et que j’achète une robe de chambre. Je souffre horriblement d’être toujours en habit et en bottes. Quel habit ! monsieur, pour un prince Cavalcanti ! »

 

Le gardien lui tourna le dos et haussa les épaules. Il ne rit pas même de ces paroles qui eussent déridé tous les fronts car cet homme en avait entendu bien d’autres, ou plutôt il avait toujours entendu la même chose.

 

« Allez, dit Andrea, vous êtes un homme sans entrailles, et je vous ferai perdre votre place. »

 

Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa échapper un bruyant éclat de rire.

 

Alors les prisonniers s’approchèrent et firent cercle.

 

« Je vous dis, continua Andrea, qu’avec cette misérable somme je pourrai me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d’une façon décente la visite illustre que j’attends d’un jour à l’autre.

 

– Il a raison ! il a raison ! dirent les prisonniers… Pardieu ! on voit bien que c’est un homme comme il faut.

 

– Eh bien, prêtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s’appuyant sur son autre colossale épaule ; est-ce que vous ne devez pas cela à un camarade ?

 

– Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit fièrement le jeune homme ; ne m’insultez pas, vous n’avez pas ce droit-là. »

 

Les voleurs se regardèrent avec de sourds murmures, et une tempête soulevée par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles d’Andrea, commença de gronder sur le prisonnier aristocrate.

 

Le gardien, sûr de faire le quos ego quand les flots seraient trop tumultueux, les laissait monter peu à peu pour jouer un tour au solliciteur importun, et se donner une récréation pendant la longue garde de sa journée.

 

Déjà les voleurs se rapprochaient d’Andrea ; les uns se disaient :

 

« La savate ! la savate ! »

 

Cruelle opération qui consiste à rouer de coups, non pas de savate, mais de soulier ferré, un confrère tombé dans la disgrâce de ces messieurs.

 

D’autres proposaient l’anguille ; autre genre de récréation consistant à emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un mouchoir tordu, que les bourreaux déchargent comme un fléau sur les épaules et la tête du patient.

 

« Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l’honnête homme ! »

 

Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l’œil, enfla sa joue avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à mille signes d’intelligence parmi les bandits réduits à se taire.

 

C’était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse.

 

Ils reconnurent un des leurs.

 

Aussitôt les mouchoirs retombèrent ; la savate ferrée rentra au pied du principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les prisonniers voulaient donner l’exemple de la liberté de conscience.

 

L’émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu’il prit aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions.

 

Andrea se laissa faire, non sans protester.

 

Tout à coup une voix retentit au guichet.

 

« Benedetto ! » criait un inspecteur.

 

Le gardien lâcha sa proie.

 

« On m’appelle ? dit Andrea.

 

– Au parloir ! dit la voix.

 

– Voyez-vous, on me rend visite. Ah ! mon cher monsieur, vous allez voir si l’on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire ! »

 

Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par le guichet entrebâillé, laissant dans l’admiration ses confrères et le gardien lui-même.

 

On l’appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s’en émerveiller moins qu’Andrea lui-même ; car le rusé jeune homme, depuis son entrée à la Force, au lieu d’user, comme les gens du commun de ce bénéfice d’écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque silence.

 

« Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu’un de puissant ; tout me le prouve ; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j’ai aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre devenu ma propriété, l’or pleuvant chez moi, les alliances les plus magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune, une absence de mon protecteur m’a perdu, oui, mais pas absolument, pas à jamais ! La main s’est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber dans l’abîme.

 

« Pourquoi risquerai-je une démarche imprudente ? Je m’aliénerais peut-être le protecteur ! Il y a deux moyens pour lui de me tirer d’affaire : l’évasion mystérieuse, achetée à prix d’or, et la main forcée aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir qu’il me soit prouvé qu’on m’a totalement abandonné, et alors… »

 

Andrea avait bâti un plan qu’on peut croire habile ; le misérable était intrépide à l’attaque et rude à la défense.

 

La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l’habitude, avait repris le dessus. Andrea souffrait d’être nu, d’être sale, d’être affamé ; le temps lui durait.

 

C’est à ce moment d’ennui que la voix de l’inspecteur l’appela au parloir.

 

Andrea sentit son cœur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce fût la visite du juge d’instruction, et trop tard pour que ce fût un appel du directeur de la prison ou du médecin ; c’était donc la visite inattendue.

 

Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l’ombre qui s’agitait derrière les barreaux entrecroisés.

 

« Ah ! fit Andrea, touché au cœur.

 

– Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore.

 

– Vous ! vous ! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui.

 

– Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant !

 

– Silence, mais silence donc ! fit Andrea qui connaissait la finesse d’ouïe de ces murailles ; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut !

 

– Tu voudrais causer avec moi, n’est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul ?

 

– Oh ! oui, dit Andrea.

 

– C’est bien. »

 

Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe à un gardien qu’on apercevait derrière la vitre du guichet.

 

« Lisez, dit-il.

 

– Qu’est-ce que cela ? dit Andrea.

 

– L’ordre de te conduire dans une chambre, de t’installer et de me laisser communiquer avec toi.

 

– Oh ! » fit Andrea, bondissant de joie.

 

Et tout de suite, se repliant en lui-même, il se dit :

 

« Encore le protecteur inconnu ! on ne m’oublie pas ! On cherche le secret, puisqu’on veut causer dans une chambre isolée. Je les tiens… Bertuccio a été envoyé par le protecteur ! »

 

Le gardien conféra un moment avec un supérieur, puis ouvrit les deux portes grillées et conduisit à une chambre du premier étage ayant vue sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie.

 

La chambre était blanchie à la chaux, comme c’est l’usage dans les prisons. Elle avait un aspect de gaieté qui parut rayonnant au prisonnier : un poêle, un lit, une chaise, une table en formaient le somptueux ameublement.

 

Bertuccio s’assit sur la chaise. Andrea se jeta sur le lit. Le gardien se retira.

 

« Voyons, dit l’intendant, qu’as-tu à me dire ?

 

– Et vous ? dit Andrea.

 

– Mais parle d’abord…

 

– Oh ! non ; c’est vous qui avez beaucoup m’apprendre, puisque vous êtes venu me trouver.

 

– Eh bien, soit. Tu as continué le cours de tes scélératesses : tu as volé, tu as assassiné.

 

– Bon ! si c’est pour me dire ces choses-là que vous me faites passer dans une chambre particulière, autant valait ne pas vous déranger. Je sais toutes ces choses. Il en est d’autres que je ne sais pas, au contraire. Partons de celles-là, s’il vous plaît.

 

– Oh ! oh ! vous allez vite, monsieur Benedetto.

 

– N’est-ce pas ? et au but. Surtout ménageons les mots inutiles. Qui vous envoie ?

 

– Personne.

 

– Comment savez-vous que je suis en prison ?

 

– Il y a longtemps que je t’ai reconnu dans le fashionable insolent qui poussait si gracieusement un cheval aux Champs-Élysées.

 

– Les Champs-Élysées !… Ah ! ah ! nous brûlons, comme on dit au jeu de la pincette… Les Champs-Élysées… Ça, parlons un peu de mon père, voulez-vous ?

 

– Que suis-je donc ?

 

– Vous, mon brave monsieur, vous êtes mon père adoptif… Mais ce n’est pas vous, j’imagine, qui avez disposé en ma faveur d’une centaine de mille francs que j’ai dévorés en quatre ou cinq mois ; ce n’est pas vous qui m’avez forgé un père italien et gentilhomme ; ce n’est pas vous qui m’avez fait entrer dans le monde et invité à un certain dîner que je crois manger encore, à Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout Paris, avec certain procureur du roi dont j’ai eu bien tort de ne pas cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment ; ce n’est pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m’est arrivé l’accident fatal de la découverte du pot aux roses… Allons, parlez, estimable Corse, parlez…

 

– Que veux-tu que je te dise ?

 

– Je t’aiderai.

 

« Tu parlais des Champs-Élysées tout à l’heure, mon digne père nourricier.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, aux Champs-Élysées demeure un monsieur bien riche, bien riche.

 

– Chez qui tu as volé et assassiné, n’est-ce pas ?

 

– Je crois que oui.

 

– M. le comte de Monte-Cristo ?

 

– C’est nous qui l’avez nommé, comme dit M. Racine. Eh bien, dois-je me jeter entre ses bras, l’étrangler sur mon cœur en criant : « Mon père ! mon père ! » comme dit M. Pixérécourt ?

 

– Ne plaisantons pas, répondit gravement Bertuccio, et qu’un pareil nom ne soit pas prononcé ici comme vous osez le prononcer.

 

– Bah ! fit Andrea un peu étourdi de la solennité du maintien de Bertuccio, pourquoi pas ?

 

– Parce que celui qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être le père d’un misérable tel que vous.

 

– Oh ! de grands mots…

 

– Et de grands effets si vous n’y prenez garde !

 

– Des menaces !… Je ne les crains pas… Je dirai…

 

– Croyez-vous avoir affaire à des pygmées de votre espèce ? dit Bertuccio d’un ton si calme et avec un regard si assuré qu’Andrea en fut remué jusqu’au fond des entrailles ; croyez-vous avoir affaire à vos scélérats routiniers du bagne, ou à vos naïves dupes du monde ?… Benedetto, vous êtes dans une main terrible, cette main veut bien s’ouvrir pour vous : profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu’elle dépose pour un instant, mais qu’elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son libre mouvement.

 

– Mon père… je veux savoir qui est mon père ! dit l’entêté ; j’y périrai s’il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi ? du bien… de la réputation… des réclames… comme dit Beauchamp le journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours quelque chose à perdre au scandale, malgré vos millions et vos armoiries… Çà, qui est mon père ?

 

– Je suis venu pour te le dire.

 

– Ah ! » s’écria Benedetto les yeux étincelants de joie.

 

À ce moment la porte s’ouvrit, et le guichetier, s’adressant à Bertuccio :

 

« Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d’instruction attend le prisonnier.

 

– C’est la clôture de mon interrogatoire, dit Andrea au digne intendant… Au diable l’importun !

 

– Je reviendrai demain, dit Bertuccio.

 

– Bon ! fit Andrea. Messieurs les gendarmes, je suis tout à vous… Ah ! cher monsieur, laissez donc une dizaine d’écus au greffe pour qu’on me donne ici ce dont j’ai besoin.

 

– Ce sera fait », répliqua Bertuccio.

 

Andrea lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y fit seulement sonner quelques pièces d’argent.

 

« C’est ce que je voulais dire, » fit Andrea grimaçant un sourire, mais tout à fait subjugué par l’étrange tranquillité de Bertuccio.

 

« Me serais-je trompé ? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et grillée qu’on appelle le panier à salade. Nous verrons ! Ainsi, à demain ! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio.

 

– À demain ! » répondit l’intendant.

 

CVIII.

Le juge.

 

On se rappelle que l’abbé Busoni était resté seul avec Noirtier dans la chambre mortuaire, et que c’était le vieillard et le prêtre qui s’étaient constitués les gardiens du corps de la jeune fille.

 

Peut-être les exhortations chrétiennes de l’abbé, peut-être sa douce charité, peut-être sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage au vieillard : car, depuis le moment où il avait pu conférer avec le prêtre, au lieu du désespoir qui s’était d’abord emparé de lui, tout, dans Noirtier, annonçait une grande résignation, un calme bien surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l’affection profonde portée par lui à Valentine.

 

M. de Villefort n’avait point revu le vieillard depuis le matin de cette mort. Toute la maison avait été renouvelée : un autre valet de chambre avait été engagé pour lui, un autre serviteur pour Noirtier ; deux femmes étaient entrées au service de Mme de Villefort : tous, jusqu’au concierge et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s’étaient dressés pour ainsi dire entre les différents maîtres de cette maison maudite et avaient intercepté les relations déjà assez froides qui existaient entre eux. D’ailleurs les assises s’ouvraient dans trois jours, et Villefort, enfermé dans son cabinet, poursuivait avec une fiévreuse activité la procédure entamée contre l’assassin de Caderousse. Cette affaire, comme toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait mêlé, avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n’étaient pas convaincantes, puisqu’elles reposaient sur quelques mots écrits par un forçat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu’il accusait, et qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance : la conscience seule du magistrat s’était formée ; le procureur du roi avait fini par se donner à lui-même cette terrible conviction que Benedetto était coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de ces jouissances d’amour-propre qui seules réveillaient un peu les fibres de son cœur glacé.

 

Le procès s’instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort, qui voulait en faire le début des prochaines assises ; aussi avait-il été forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité prodigieuse de demandes qu’on lui adressait à l’effet d’obtenir des billets d’audience.

 

Et puis si peu de temps s’était écoulé depuis que la pauvre Valentine avait été déposée dans la tombe, la douleur de la maison était encore si récente, que personne ne s’étonnait de voir le père aussi sévèrement absorbé dans son devoir, c’est-à-dire dans l’unique distraction qu’il pouvait trouver à son chagrin.

 

Une seule fois, c’était le lendemain du jour où Benedetto avait reçu cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait dû nommer son père, le lendemain de ce jour, qui était le dimanche, une seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père : c’était dans un moment où le magistrat, harassé de fatigue, était descendu dans le jardin de son hôtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée, pareil à Tarquin abattant avec sa badine les têtes des pavots les plus élevés, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de s’écouler.

 

Déjà plus d’une fois il avait touché le fond du jardin, c’est-à-dire cette fameuse grille donnant sur le clos abandonné, revenant toujours par la même allée, reprenant sa promenade du même pas et avec le même geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère.

 

Dans ce moment il vit à l’une des fenêtres ouvertes M. Noirtier, qui s’était fait rouler dans son fauteuil jusqu’à cette fenêtre, pour jouir des derniers rayons d’un soleil encore chaud qui venaient saluer les fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes vierges qui tapissaient le balcon.

 

L’œil du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que Villefort n’apercevait qu’imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si haineux, si sauvage, si ardent d’impatience, que le procureur du roi, habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu’il connaissait si bien, s’écarta de la ligne qu’il parcourait pour voir sur quelle personne tombait ce pesant regard.

 

Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque dégarnies, Mme de Villefort qui, assise, un livre à la main, interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire à son fils ou lui renvoyer sa balle élastique qu’il lançait obstinément du salon dans le jardin.

 

Villefort pâlit, car il comprenait ce que voulait le vieillard.

 

Noirtier regardait toujours le même objet ; mais soudain son regard se porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-même qui eut à subir l’attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d’objet, avaient aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante expression.

 

Mme de Villefort, étrangère à toutes ces passions dont les feux croisés passaient au-dessus de sa tête, retenait en ce moment la balle de son fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser ; mais Édouard se fit prier longtemps ; la caresse maternelle ne lui paraissait probablement pas une récompense suffisante au dérangement qu’il allait prendre. Enfin il se décida, sauta de la fenêtre au milieu d’un massif d’héliotropes et de reines-marguerites, et accourut à Mme de Villefort le front couvert de sueur. Mme de Villefort essuya son front, posa ses lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l’enfant avec sa balle dans une main et une poignée de bonbons dans l’autre.

 

Villefort, attiré par une invisible attraction, comme l’oiseau est attiré par le serpent, Villefort s’approcha de la maison, à mesure qu’il s’approchait, le regard de Noirtier s’abaissait en le suivant, et le feu de ses prunelles semblait prendre un tel degré d’incandescence, que Villefort se sentait dévoré par lui jusqu’au fond du cœur. En effet, on lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu’une terrible menace. Alors les paupières et les yeux de Noirtier se levèrent au ciel comme s’il rappelait à son fils un serment oublié.

 

« C’est bon ! monsieur, répliqua Villefort au bas de la cour, c’est bon ! prenez patience un jour encore ; ce que j’ai dit est dit. »

 

Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec indifférence d’un autre côté.

 

Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l’étouffait, passa une main livide sur son front et rentra dans son cabinet.

 

La nuit se passa froide et tranquille ; tout le monde se coucha et dormit comme à l’ordinaire dans cette maison. Seul, comme à l’ordinaire aussi, Villefort ne se coucha point en même temps que les autres, et travailla jusqu’à cinq heures du matin à revoir les derniers interrogatoires faits la veille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions des témoins et à jeter de la netteté dans son acte d’accusation, l’un des plus énergiques et des plus habilement conçus qu’il eût encore dressés.

 

C’était le lendemain lundi que devait avoir lieu la première séance des assises. Ce jour-là, Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa lueur bleuâtre vint faire reluire sur le papier les lignes tracées à l’encre rouge. Le magistrat s’était endormi un instant tandis que sa lampe rendait les derniers soupirs : il se réveilla à ses pétillements, les doigts humides et empourprés comme s’il les eût trempés dans le sang.

 

Il ouvrit sa fenêtre : une grande bande orangée traversait au loin le ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir sur l’horizon. Dans le champ de luzerne, au-delà de la grille des marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant clair et matinal.

 

L’air humide de l’aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa mémoire.

 

« Ce sera pour aujourd’hui, dit-il avec effort ; aujourd’hui l’homme qui va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les coupables. »

 

Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Noirtier qui s’avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la veille.

 

Le rideau en était tiré.

 

Et cependant l’image de son père lui était tellement présente qu’il s’adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par cette ouverture il vit encore le vieillard menaçant.

 

« Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille ! »

 

Sa tête retomba sur sa poitrine, et, la tête ainsi inclinée, il fit quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habillé sur un canapé, moins pour dormir que pour assouplir ses membres raidis par la fatigue et le froid du travail qui pénètre jusque dans la moelle des os.

 

Peu à peu tout le monde se réveilla. Villefort, de son cabinet, entendit les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la maison : les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de Mme de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de l’enfant, qui se levait joyeux comme on se lève d’habitude à cet âge.

 

Villefort sonna à son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui et lui apporta les journaux.

 

En même temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat.

 

« Que m’apportez-vous là ? demanda Villefort.

 

– Une tasse de chocolat.

 

– Je ne l’ai point demandée. Qui prend donc ce soin de moi ?

 

– Madame ; elle m’a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup aujourd’hui dans cette affaire d’assassinat et qu’il avait besoin de prendre des forces. »

 

Et le valet déposa sur la table dressée près du canapé, table, comme toutes les autres, chargée de papiers, la tasse de vermeil.

 

Le valet sortit.

 

Villefort regarda un instant la tasse d’un air sombre, puis, tout à coup, il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d’un seul trait le breuvage qu’elle contenait. On eût dit qu’il espérait que ce breuvage était mortel et qu’il appelait la mort pour le délivrer d’un devoir qui lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se leva et se promena dans son cabinet avec une espèce de sourire qui eût été terrible à voir si quelqu’un l’eût regardé.

 

Le chocolat était inoffensif, et M. de Villefort n’éprouva rien.

 

L’heure du déjeuner arrivée, M. de Villefort ne parut point à table. Le valet de chambre rentra dans le cabinet.

 

« Madame fait prévenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de sonner et que l’audience est pour midi.

 

– Eh bien, fit Villefort, après ?

 

– Madame a fait sa toilette : elle est toute prête, et demande si elle accompagnera monsieur ?

 

– Où cela ?

 

– Au Palais.

 

– Pour quoi faire ?

 

– Madame dit qu’elle désire beaucoup assister à cette séance.

 

– Ah ! dit Villefort avec un accent presque effrayant, elle désire cela ! »

 

Le domestique recula d’un pas et dit :

 

« Si monsieur désire sortir seul, je vais le dire à madame. »

 

Villefort resta un instant muet ; il creusait avec ses ongles sa joue pâle sur laquelle tranchait sa barbe d’un noir d’ébène.

 

« Dites à madame, répondit-il enfin, que je désire lui parler, et que je la prie de m’attendre chez elle.

 

– Oui, monsieur.

 

– Puis revenez me raser et m’habiller.

 

– À l’instant. »

 

Le valet de chambre disparut en effet pour reparaître, rasa Villefort et l’habilla solennellement de noir.

 

Puis lorsqu’il eut fini :

 

« Madame a dit qu’elle attendait monsieur aussitôt sa toilette achevée, dit-il.

 

– J’y vais. »

 

Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se dirigea vers l’appartement de sa femme.

 

À la porte, il s’arrêta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur qui coulait sur son front livide.

 

Puis il poussa la porte.

 

Mme de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec impatience des journaux et des brochures que le jeune Édouard s’amusait à mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d’en achever la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir ; son chapeau l’attendait posé sur un fauteuil ; elle avait mis ses gants.

 

« Ah ! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme ; mon Dieu ! êtes-vous assez pâle, monsieur ! Vous avez donc encore travaillé toute la nuit ? Pourquoi donc n’êtes-vous pas venu déjeuner avec nous ? Eh bien, m’emmenez-vous, ou irai-je seule avec Édouard ? »

 

Mme de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour obtenir une réponse ; mais à toutes ces demandes M. de Villefort était resté froid et muet comme une statue.

 

« Édouard, dit Villefort en fixant sur l’enfant un regard impérieux, allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle à votre mère. »

 

Mme de Villefort, voyant cette froide contenance, ce ton résolu, ces apprêts préliminaires étranges, tressaillit.

 

Édouard avait levé la tête, avait regardé sa mère puis, voyant qu’elle ne confirmait point l’ordre de M. de Villefort, il s’était remis à couper la tête à ses soldats de plomb.

 

« Édouard ! cria M. de Villefort si rudement que l’enfant bondit sur le tapis, m’entendez-vous ? allez ! »

 

L’enfant, à qui ce traitement était peu habituel, se releva debout et pâlit ; il eût été difficile de dire si c’était de colère ou de peur.

 

Son père alla à lui, le prit par le bras, et le baisa au front.

 

« Va, dit-il, mon enfant, va ! »

 

Édouard sortit.

 

M. de Villefort alla à la porte et la ferma derrière lui au verrou.

 

« Ô mon Dieu ! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu’au fond de l’âme et en ébauchant un sourire que glaça l’impassibilité de Villefort, qu’y a-t-il donc ?

 

– Madame, où mettez-vous le poison dont vous vous servez d’habitude ? » articula nettement et sans préambule le magistrat, placé entre sa femme et la porte.

 

Mme de Villefort éprouva ce que doit éprouver l’alouette lorsqu’elle voit le milan resserrer au-dessus de sa tête ses cercles meurtriers.

 

Un son rauque, brisé, qui n’était ni un cri ni un soupir, s’échappa de la poitrine de Mme de Villefort qui pâlit jusqu’à la lividité.

 

« Monsieur, dit-elle, je… je ne comprends pas. »

 

Et comme elle s’était soulevée dans un paroxysme de terreur, dans un second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa retomber sur les coussins du sofa.

 

« Je vous demandais, continua Villefort d’une voix parfaitement calme, en quel endroit vous cachiez le poison à l’aide duquel vous avez tué mon beau-père M. de Saint-Méran, ma belle-mère, Barrois et ma fille Valentine.

 

– Ah ! monsieur, s’écria Mme de Villefort en joignant les mains, que dites-vous ?

 

– Ce n’est point à vous de m’interroger, mais de répondre.

 

– Est-ce au mari ou au juge ? balbutia Mme de Villefort.

 

– Au juge, madame ! au juge ! »

 

C’était un spectacle effrayant que la pâleur de cette femme, l’angoisse de son regard, le tremblement de tout son corps.

 

« Ah ! monsieur ! murmura-t-elle, ah ! monsieur !… et ce fut tout.