Alexandre Dumas

LE PÈRE LA RUINE
(tome 1)

1860

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Table des matières

 

I 3

II 17

III 32

IV.. 43

V.. 59

VI 86

VII 100

VIII 115

IX.. 124

X.. 140

Ce livre numérique. 152

 

I

Généalogie, histoire et physiologie de François Guichard, dit La Ruine.

Avant de se jeter dans la Seine, à Charenton, la Marne se tord, se contourne, se replie sur elle-même, ainsi qu’un serpent qui se réchauffe au soleil ; elle effleure la rive du fleuve qui doit l’absorber, puis, par un brusque détour, elle s’enfuit cinq lieues plus loin. Enfin une seconde fois elle s’en rapproche encore pour s’en écarter de nouveau, comme si elle ne se décidait qu’à regret, la chaste naïade, à abandonner ses rives ombreuses et verdoyantes, et à mêler ses eaux d’émeraude au grand égout parisien.

Dans un des méandres que nous venons de signaler, elle forme une presqu’île parfaite dont le bourg de Saint-Maur occupe l’isthme, et dont le contour côtoie les territoires et les villages de Champigny, de Chènevière, de Bonnœil et de Créteil.

En 1831, cette presqu’île appartenait presque tout entière à l’illustre maison de Condé. C’était, ainsi que son nom de la Varenne l’indiquait, un des nombreux plaisirs de cette race guerrière, chez laquelle le goût ou plutôt la frénésie de la chasse se transmettait de père en fils.

Il résultait de cette disposition toute spéciale que, malgré son voisinage de la ville, en dépit des agglomérations d’individus et des constructions nouvelles qui se produisaient dans le reste de la banlieue, la presqu’île de Saint-Maur resta, jusqu’en 1772, parfaitement déserte.

1793 mit en vente la Varenne, en qualité de bien national ; mais son sol sablonneux, ses bois de bouleaux et de chênes rabougris tentèrent si peu les spéculateurs, que, lorsqu’il revint d’émigration, en 1814, le dernier des Condé retrouva La Varenne encore plus solitaire que par le passé, car, si les hommes ne l’avaient point envahi dans leurs migrations colonisatrices, en revanche le gibier à poil et à plumes, qui jadis grouillait dans ses plaines et dans ses forêts, avait été impitoyablement passé au niveau de l’égalité.

Donc, en 1831, – date déjà citée et qui est celle à laquelle commence cette histoire, – deux ou trois maisons isolées, quelques fermes louées à des fermiers intelligents, qui semaient du blé, voyaient pousser des lapins et récoltaient des indemnités ; les chaumières des gardes et la hutte du passeur du bac de Chènevière constituaient les seules habitations de la presqu’île.

Encore une de ces maisons dont nous venons de parler ne subsistait-elle que par une grâce toute spéciale de monseigneur le prince de Condé.

C’était la maison de François Guichard, dit La Ruine.

Avant de raconter comment François Guichard avait conquis pignon sur Marne, nous dirons deux mots de sa personne, et nous escaladerons quelques branches de son arbre généalogique, car François Guichard avait une généalogie.

Il est vrai qu’elle n’était point couchée sur le parchemin, qu’elle n’était point émaillée d’arabesques, fleurée d’écus armoriés, certifiée Cherin ou d’Hozier. Non, la généalogie de François Guichard était naïvement traditionnelle, comme le fut celle d’Abraham ; mais elle n’était pas moins authentique, car elle s’était religieusement transmise de père en fils, avec charge à celui-ci d’y ajouter à chaque génération un nouveau chapitre ; et tous s’étaient scrupuleusement acquittés de ce pieux devoir que (François Guichard le disait avec un certain orgueil) bien des gentilshommes eussent été embarrassés pour dire, ainsi qu’il pouvait, lui, le faire en toute assurance, comment avaient trépassé leurs aïeux, et cela pendant onze générations.

Il est vrai encore que les Guichard avaient eu une prédilection particulière pour un genre de mort exceptionnel, et avaient si savamment manœuvré tant qu’ils avaient vécu, qu’ils étaient tous parvenus à quitter ce monde de la même façon ; si bien que, lorsqu’on interrogeait François Guichard sur le problème précité, il répondait invariablement : « Pendus ! pendus ! pendus ! » Car, en effet, tous avaient été pendus, depuis Côme Guichard, attaché en 1473 à la croix du Traboir, sous le règne du bon roi Louis XI, jusqu’à Joseph-Pierre Guichard, lequel, sans le marquis de Favras, qui reçut malheureusement cette singulière illustration, eût été le dernier Français hissé à la potence.

Il ne faudrait pas cependant que les dénouements tragiques de ces onze existences fissent juger trop sévèrement les principes et les habitudes de Guichard ; si l’on pendait un Guichard, c’était bien plutôt la loi qui avait à rougir du supplice, que le patient, et celui-ci pouvait, à bon droit, en appeler à la postérité.

Les Guichard naissaient braconniers, ainsi que nous avons dit que les Condés naissaient chasseurs. Entre quatre et cinq ans, un petit Guichard lorgnait déjà, avec des yeux brillants de convoitise, les lapins du roi qui venaient manger les choux de son père ; entre sept et huit ans, il commençait de se demander si, en vertu de la quantité de légumes successivement contenue dans le ventre de l’animal, il n’avait pas quelque droit sur le contenant ; entre huit et neuf ans, il arrivait à la conviction de ce droit et à la résolution de reprendre ses choux partout où il les trouvait, et il tendait un petit collet de crin ou de fil d’archal ; entre neuf et dix, il devenait, Dieu sait comment, propriétaire d’une arme à feu quelle qu’elle fût ; à douze ans, il panneautait ; à vingt, il assassinait, selon le progrès apporté dans l’industrie des armes, tout ce qui passait à portée de son arc, de son arbalète ou de son fusil ; enfin, entre trente et quarante ans, le bourreau lui grimpait sur les épaules.

Il ne faut pas supposer cependant que la rude leçon que recevaient les uns après les autres les Guichard fût perdue pour la postérité des incorrigibles braconniers. Le supplice laissait après lui une impression salutaire qui persistait pendant la génération suivante. Le fils du pendu détestait ordinairement les lapins, et la vue d’un de ces innocents animaux le faisait tomber en syncope, ni plus ni moins que Henri de Valois à la vue d’un chat, que César à celle d’une araignée ; il devenait incapable de diriger contre lui la pointe d’une flèche, le vireton d’une arbalète ou la grenaille d’un fusil, ou de préparer à son intention le moindre fil de laiton. Le trépas dramatique de son père avait, comme disent les habitants de la Nouvelle-Calédonie, rendu tabou pour le jeune homme tout ce qui était gibier à poil ou à plume ; mais comme en même temps il lui était impossible de se débarrasser des instincts de maraude inhérents au sang des Guichard, il se vengeait sur les poissons.

De braconnier qu’était son père, il devenait, lui, rôdeur de rivière, et quand, dans les rivières, il ne trouvait pas une proie suffisante, il passait des rivières aux étangs et des étangs aux viviers, des viviers aux fossés des châteaux, dont les carpes monstrueuses, deux ou trois fois centenaires, exerçaient sur son imagination l’effet de l’aimant sur le fer, et les choses, poil, plume ou écaille, s’arrangeaient toujours de telle façon qu’un jour quelque juge, quelque prévôt, quelque bailli délivrait au fils ce qui lui restait à percevoir de l’héritage de son père, c’est-à-dire la corde qui avait servi à pendre celui-ci.

C’est ainsi que, de pirates de bois en pirates d’eau douce, les Guichard en étaient arrivés à François qui vivait en 1831, et dont nous allons nous occuper tout à l’heure.

Le père de François, nous l’avons dit en passant, avait été le dernier représentant que la gent taillable et corvéable eût envoyé au gibet, et dont la féodalité avait généreusement accordé le privilège à sa famille. C’était au poil et à la plume, aux quadrupèdes et aux volatiles, que celui-là avait déclaré la guerre. Il est vrai que, pour ne pas mentir à son sang, les ordonnances sur la police de la chasse étant singulièrement adoucies depuis l’avènement de Louis XVI, il avait été forcé de joindre à ses victimes poilues ou emplumées un pauvre diable de bimane, sous prétexte que celui-ci, portant plaque et tricorne, menaçait de le conduire en prison ; mais enfin, la cause première de ce malheur étant restée la même, François, fidèle à la tradition, jura de se garder d’un péché aussi funeste que l’était le braconnage, et d’une arme aussi dangereuse que l’était le fusil. Nous le trouvons donc établi aux bords de la Marne, au lieu d’être obligé de l’aller chercher au fin fond d’une forêt, comme il nous eût fallu faire si son père avait eu la vocation de la pêche au lieu de celle de la chasse.

Ce fut en 1794, c’est-à-dire environ trois ans et demi après la fin tragique de son père, que François Guichard planta sa tente à la Varenne.

Enlevé par la conscription de 1790, il arrivait de Mayence, qu’il avait défendue contre les troupes de Frédéric-Guillaume ; il avait été compris dans la capitulation qui permettait aux soldats français de quitter la ville avec les honneurs de la guerre, à cette seule condition de ne pas servir d’une année. La Convention faisait face alors à la meute des aristocraties et des rois coalisés contre elle ; elle ne crut pas manquer à ses engagements avec la Prusse en dirigeant les Mayençais contre la terrible et rugissante Vendée.

Pour se rendre de Mayence à Saumur, il fallait traverser la France.

Quand battait le tambour, quand sonnait le clairon, quand retentissait la Marseillaise, François Guichard, rendons-lui cette justice, était à la hauteur de ses compagnons d’armes ; mais, par malheur, si acharnée que soit une guerre, on ne peut pas toujours se battre, et la réflexion des jours de repos était fatale à son ardeur.

Aussi, lorsque les bataillons mayençais passèrent à Lagny, François Guichard, en traversant le pont, jeta sur la rivière, par-dessus le parapet, un regard rempli tout à la fois de désespoir et de concupiscence.

Il était sept heures du soir, et, pour nous servir d’un terme de pêche, les poissons bloquaient, c’est-à-dire qu’ils traçaient à la surface de la rivière, tout en se jouant et tout en soupant, de petits cercles dont la multitude donnait une haute idée du nombre de ceux qui les produisaient.

François Guichard poussa un soupir.

À la suite de ce soupir, il lui vint un scrupule dont la cause ne pourra, certes, qu’honorer son caractère dans la postérité la plus reculée.

Il trouva que la Convention en agissait un peu légèrement à l’endroit de la capitulation ; il conclut que la situations avait été beaucoup plus absolue que n’en jugeait la célèbre assemblée ; il résolut de décharger son chef, le général Kléber, d’un dix millième de la responsabilité qui lui incombait ; il fit semblant de rajuster quelques haillons sans couleur et sans forme qui lui servaient de chaussure, laissa filer la colonne, se cacha sous l’arche du pont, resta jusqu’à ce que le dernier traînard eût disparu à ses yeux, jeta dans la rivière son fusil et son petit chapeau à flammes rouges, coupa avec son couteau les longues basques de son habit, mit une chemise de toile par-dessus cette sorte de veste, et à peu près déguisé, il descendit le cours de l’eau, uniquement occupé de reconnaître au clair de la lune les endroits qui pouvaient être poissonneux.

Dans ces temps de crise, la police militaire n’était ni sévère ni surtout très clairvoyante à l’endroit des déserteurs et des réfractaires ; d’autres soins l’absorbaient ; d’ailleurs, les enrôlements volontaires et l’enthousiasme patriotique comblaient si promptement les vides qui se faisaient dans les rangs, que l’on n’avait pas le temps de remarquer les déserteurs, tout occupé qu’on était de compter les enrôlés.

François Guichard fut si peu inquiété à la suite de son escapade, que, le lendemain du jour où il avait dit adieu à ses héroïques compagnons, il était assis au pied du saule que l’on voit encore aujourd’hui, en amont du bac de la Varenne, les deux mains autour d’un roseau de moyenne longueur, et les yeux fixés sur un bouchon qui semblait valser à fleur d’eau, dans le remou qui fait havre à cet endroit. Ce bouchon servait d’indicateur à une ligne fabriquée avec une ficelle. François paraissait aussi calme, aussi insouciant que l’eût été un bourgeois du faubourg Saint-Antoine qui fût venu là prendre ses récréations dominicales.

Il paraît que l’odeur de la poudre, dont les mains de l’ex-brave ne pouvaient manquer d’être imprégnées, ne répugnait pas trop au poisson, car, en quelques heures, François Guichard réalisa une colossale friture d’ablettes, de perches, de goujons, de brèmes et de gardons, que le soir même il s’en alla vendre à un traiteur de Vincennes.

Cette friture fut pour François Guichard ce que le pot au lait devait être pour Perrette.

Il la vendit bel et bien, et la vendit d’autant mieux qu’à cette époque de disette les comestibles étaient chers. Du produit de sa friture, il acheta quelques centaines d’hameçons et quelques pelotes de ficelle. Il tendit des lignes de nuit auxquelles les barbeaux, les carpes et les anguilles vinrent s’accrocher par douzaines. Le soin de ses engins lui laissait les journées libres. Il cueillit de l’osier dans les oseraies d’alentour, fit des nasses, et celles-ci multiplièrent si bien les produits de son industrie, que deux mois après avoir quitté le service il pouvait acheter un bachot.

Un bachot était le but de toute l’ambition présente de François Guichard ; d’abord, parce qu’avec un bachot il ne pouvait tarder à gagner assez d’argent pour se procurer ce que tout pêcheur appelle les outils, c’est-à-dire verveux, éperviers et filets de toute sorte ; ensuite parce que l’automne approchait et qu’il n’était pas fâché d’avoir un autre gîte que le tronc creux du saule qui l’avait abrité jusqu’alors, et qu’il n’en savait pas de plus somptueux au monde qu’un bon bateau en bois de chêne, sous la levée duquel on pouvait se coucher et dormir enveloppé dans une chaude couverture de laine.

Pendant trois ans, François Guichard n’eut pas d’autre toit, d’autre chambre à coucher, d’autre lit.

Mais il était heureux ! Comment ne l’eût-il pas été ?

Il était évident que durant des siècles le vieux sang celtique avait continué découler pur et sans mélange dans les veines de tous les mâles de cette race. C’était lui qui conservait les instincts de fière indépendance et de liberté sauvage qui, du fond de leur cœur, protestaient contre la civilisation et qui ne pouvaient se satisfaire que par un retour à la vie primitive. La Providence, en dépit de toutes les probabilités, avait accordé en plein XVIII siècle, au dernier des Guichard ce que ses aïeux avaient si vainement poursuivi : à quatre lieues de Paris, elle avait en sa faveur ménagé un désert dont il pouvait se croire aussi complètement le roi que Robinson l’était de son île.

Et, en effet, pendant ces trois années, ce fut à peine si, de loin en loin, François Guichard rencontra sur la rivière quelque bourgeois de Saint-Maur, quelque citadin de Charenton qui venait pour un jour lui faire une impuissante concurrence sur la rivière. Il en était le seul et unique maître et seigneur, depuis Champigny jusqu’à Créteil. Et, tant que durèrent la république, le Directoire et le Consulat, les communes qui, faute d’amateurs, avaient renoncé à affermer leurs pêcheries, songèrent si peu à troubler l’intrus de sa jouissance, que celui-ci ne dut pas douter qu’elle ne fût éternelle.

Un jour qu’il pêchait des goujons à l’échiquier, entre les îles, il releva la tête et aperçut entre les saules une jolie fille qui lavait son linge, accroupie au bord de l’eau, en chantant une joyeuse chanson.

Les beaux bras, la figure rieuse, la voix provoquante de la jeune lavandière causèrent à François Guichard des distractions inconnues de lui jusqu’alors. Sans songer à ce qu’il faisait, il prit son bouloir à l’envers et pilonnant avec le manche il déchira si bien son filet, que, lorsqu’il le tira de l’eau, les poissons retombèrent les uns après les autres, par la large brèche que sa maladresse leur avait préparée, et regagnèrent leurs humides demeures en frétillant.

La grandeur et la réalité de cette perte rappelèrent François Guichard à ses instincts matériels. Il s’assit dans son bateau, tira de sa poche du fil et une navette, et se mit en mesure de réparer cet accident.

La jeune fille continuait de chanter en frappant la mesure avec son battoir, et peu à peu l’attention du pêcheur s’absorba si bien de nouveau, malgré lui, que la navette, n’étant plus méthodiquement dirigée, traça dans l’échiquier des arabesques fantastiques.

François Guichard laissa là ses outils.

Il se livrait à la pêche bien plus par passion héréditaire, si nous pouvons risquer ce mot, que par amour du gain ; mais l’émotion qu’il éprouvait en ce moment, émotion jusqu’alors inconnue, triompha de l’un et de l’autre. François Guichard, le brutal pêcheur pour lequel jusqu’alors la prise d’une carpe ou d’un brochet avait résumé les plus grandes jouissances, s’abîma, aux accents de la jeune fille, dans de profondes rêveries. C’était avec une sorte de timidité qu’il écartait les branches pour entrevoir le visage de la chanteuse, lorsqu’en fouettant son linge de son battoir, celle-ci relevait sa tête, rouge du feu du travail, tandis que ses lèvres et ses yeux étaient tout entiers à l’expression de sa chansonnette.

Cette extase de François Guichard dura jusqu’à ce que la jeune fille eût tordu son dernier napperon.

Alors elle rassembla dans sa hotte le travail de la journée et se disposa à charger celle-ci sur ses épaules.

Ce départ ne faisait point le compte de François Guichard ; il fût volontiers resté toute la nuit à écouter celle dont les accents l’avaient charmé, et il ne comprenait pas qu’une personne qui chantait si bien pût avoir une autre occupation que de chanter.

Il descendit doucement son croc dans la berge et, poussant brusquement son bateau, il le fit glisser avec tant de force et de rapidité, qu’il traversa le bras de la rivière d’un seul élan.

En se retournant pour ramasser son battoir la lavandière, de son côté, aperçut le jeune homme qui la regardait la bouche béante et les yeux étonnés, et qui s’était approché avec si peu de bruit, qu’il lui fit l’effet d’une apparition.

Elle poussa un petit cri ; elle voulut saisir sa hotte et s’enfuir, mais son émotion était telle, qu’elle chancela, et que les chiffons rouges, bleus, gris, blancs, multicolores qui la remplissaient roulèrent sur la berge.

— Là, voyez ce dont vous êtes cause, dit la lavandière à François Guichard, qui venait de sauter sur la rive ; comme c’est amusant !… du linge complètement rincé !…

François Guichard montra alors une physionomie si bouleversée, il parut si confus de l’accident qu’il avait involontairement causé, qu’aussitôt que le regard de la jeune fille se fut arrêté sur lui, l’expression du visage de celle-ci se modifia sensiblement.

Les larmes qui, dans un premier moment de contrariété, avaient monté jusqu’à ses yeux, y demeurèrent ; mais ses lèvres, en découvrant trente-deux perles, s’entr’ouvrirent dans un éclat de rire joyeux, de sorte que l’on eût pu croire que c’était une exagération de gaieté qui la faisait pleurer.

La gaieté de la jeune fille acheva de déconcerter François Guichard. Il avait l’air si malheureux, que celle-ci le prit en pitié, et, lui imposant pour châtiment de l’aider à réparer l’accident qu’il avait provoqué, elle lui rendit un peu de courage.

Il s’agenouilla dans le sable et commença de rincer le linge aussi adroitement qu’eût pu le faire la jolie lavandière elle-même.

Mais celle-ci ne chantait plus, elle babillait, et François Guichard eût volontiers accepté une tâche quadruple pour obtenir l’aumône d’une pauvre petite chanson.

Ne la voyant pas venir, il prit le parti de la provoquer.

— Dis donc, citoyenne, comment se fait-il que toi qui connais les plus jolies chansons qui aient jamais passé par le gosier d’une femme, tu ne connaisses pas celle-ci ?

 

Ô Richard, ô mon roi,

L’univers t’abandonne !

Sur la terre il n’est donc que moi

Qui s’intéresse à la personne…

 

— Qui t’a dit que je ne la connaissais pas ? répondit la lavandière.

— Bon ! je t’ai écoutée deux heures, peut-être davantage, car le temps a passé si vite, que je suis incapable de dire depuis quand j’étais là, et je ne l’ai pas entendue.

— Si tu ne l’as pas entendue, citoyen, c’est que je n’ai pas voulu la chanter.

— Eh bien, citoyenne, comme depuis le jour où ma pauvre mère a quitté ce monde, je n’ai pas entendu dire cette chanson que j’aimais tant quand j’étais petit, si tu veux me la dire, je ferai volontiers marché avec toi pour porter ta hotte au haut du coteau de Chènevière.

— Je ne fais pas de ces marchés-là, citoyen François Guichard.

— Tu me connais donc ?

— Tiens ! pêcheurs et lavandières sont cousins germains, ce me semble.

— Alors la chanson.

— Merci, par exemple ! une chanson aristocrate qui me ferait arrêter, si l’on en entendait seulement l’air. Aidez-moi à charger ma hotte. Une chanson comme celle-là, on ne la chante que la porte close, la tête sur l’oreiller, tout bas, à l’oreille de son mari. Au revoir, citoyen Guichard.

Le pêcheur vit la jeune fille disparaître entre les troncs des peupliers. Lorsqu’elle fut arrivée aux vignes du coteau, elle se retourna pour lancer à son auditeur un adieu narquois. Celui-ci était toujours à la même place.

Il y resta longtemps, et, bien qu’il eût quelques centaines d’hameçons tout prêts, il n’alla point, comme il l’avait projeté, tendre ses lignes de fond au trou de Faviot. Il reconduisit son bateau à l’endroit où il avait fait une si longue station pour entendre la jeune fille. Il se coucha aussitôt que l’obscurité fut venue ; mais il ne dormit pas, et toute la nuit, en entendant les rossignols qui jetaient aux ténèbres et au silence leurs trilles amoureux, il releva la tête au-dessus du bordage de son bachot pour chercher la lavandière sur la rive.

II

Où, après nous être occupé de la généalogie de François Guichard, nous passons à ses amours et à ce qui s’ensuivit.

Les jours suivants, François Guichard eut des distractions.

Il oubliait d’aicher ses hameçons, et il eût fallu qu’un poisson n’eût pas un atome de cervelle pour s’accrocher aux fers nus et acérés avec lesquels il avait la prétention de les tenter.

Pendant des heures entières, il ruminait tous les airs que la jolie laveuse lui avait fait entendre, et pendant ce temps-là son bateau descendait tout doucement le fil de l’eau, avec le gilles parré sur l’un de ses bords, et ce n’était qu’au moulin de Bonnœil qu’il s’apercevait qu’il avait oublié d’en faire descendre une seule fois la nappe.

Il prenait des feuilles de sagittaire pour les indicateurs de ses coups d’amorce, et lui, qui connaissait le lit de la rivière comme un paysan le champ qu’il laboure, jeta maintes fois son épervier dans des mottes ou sur des troncs d’arbre, d’où il le retirait en lambeaux.

Plus il allait, plus ses absences devenaient fréquentes.

Un jour qu’il était sorti pour retirer ses verveux, et qu’il s’était imprudemment abandonné à ces pensées dangereuses, il ne retrouva plus la faculté de sa cervelle qui, en ce moment, lui était le plus nécessaire, la mémoire. Sur seize verveux qu’il avait placés, il en perdit quatorze, et encore en sortant de l’eau prit-il par l’envannure un de ceux qu’il retrouvait, de telle sorte qu’une superbe carpe que contenait son outil s’en échappa et retomba dans la rivière.

François Guichard jeta un coup d’œil effaré autour de lui pour s’assurer que cette maladresse de novice n’avait pas eu de témoin ; il poussa un rugissement de colère, brisa son verveux en mille morceaux, et en lança au loin les débris. Puis il se laissa tomber sur la levée de son bateau, et demeura pendant quelques instants dans une sorte d’anéantissement ; mais il n’était pas de la pâte dont le bon Dieu a fait les amoureux transis : il comprit qu’il fallait prendre un parti suprême et immédiat.

D’un furieux coup d’aviron, il fit virer son bateau, aborda la rive du département de Seine-et-Marne, planta son croc dans la berge, y amarra son embarcation, et monta à Chènevière avec cette physionomie fatalement résolue que devait avoir Guillaume le Conquérant lorsqu’il posa le pied sur la terre d’Angleterre.

Seulement, les ennemis du duc normand épargnèrent à leur futur vainqueur la peine et l’ennui de les chercher en venant au-devant de son armée, tandis que François Guichard avait à retrouver la jeune fille qui avait porté cet incroyable désordre dans son âme.

Il parcourut dans toute sa longueur la rue du village, où sa présence causa une certaine impression, car, peu familiarisé avec les règles de la civilité champêtre elle-même, le loup de rivière ouvrait sans vergogne la porte de toutes les maisons qu’il rencontrait, allongeant sa tête effarée dans l’entre-bâillement, inspectant le contenu de chaque habitation et s’en allant répondre aux jurons que ces procédés faisaient pousser aux hommes, aux invectives qu’il recevait des femmes et aux cris de terreur qu’il arrachait aux enfants.

Il arriva jusqu’à la dernière chaumière de la route de Champigny sans que ses visites domiciliaires eussent eu d’autre résultat que de lui procurer un cortège de petits garçons et de petites filles qui le suivaient à distance en manifestant leur intérêt pour sa folie par un chuchotement confus.

François Guichard songea à interroger l’un de ces jeunes curieux ; la façon de le faire l’embarrassait cependant ; il ne savait comment dépeindre l’objet de ses recherches : une jolie figure n’est pas un signalement.

Il s’avança néanmoins vers la petite troupe ; mais celle-ci n’eut pas plus tôt deviné ses intentions qu’elle se mit en désordre, les plus avancés revenant sur ceux qui étaient restés en arrière, les plus grands bousculant les plus faibles, les uns tombant, les autres les faisant choir, tous s’enfuyant à tire d’ailes, comme une nuée de moineaux surpris à la picorée.

Cet effet, auquel il était loin de s’attendre, acheva de mettre François Guichard de mauvaise humeur ; il saisit l’un de ceux qui étaient restés sur le carreau, et le secoua avec tant de violence, que le pauvret éclata en sanglots et tendit vers lui ses petites mains suppliantes.

François Guichard essaya vainement de le rassurer ; plus il lui parlait doucement, plus l’enfant criait ; force fut donc au pêcheur de le mettre à terre ; mais alors celui-ci éclata d’un rire narquois et joua des jambes pour rejoindre ses compagnons.

François Guichard n’eut pas plus tôt relâché son captif qu’il s’en repentit ; la physionomie de l’enfant, en cessant de grimacer la terreur, avait pris une ressemblance qui l’avait frappé. Les grands yeux noirs qu’on apercevait brillants et humides sous les cheveux ébouriffés qui retombaient sur le front du petit bonhomme, il les avait déjà vus quelque part ; le sourire qui se dessinait sur ses joues fermes comme une pomme et rouges comme une cerise, c’était le sourire de la jolie laveuse.

Le pêcheur poursuivit son prisonnier ; mais, si François ne courait pas mal, le petit drôle courait mieux que lui. Ce dernier enfila une ruelle qui longe l’église de Chènevière ; arrivé à son extrémité, il se jeta dans une porte charretière qu’il referma derrière lui ; puis, dans son épouvante, il alla se cacher dans le cellier.

François Guichard sentit son cœur bondir d’espérance, car cette ruelle, cette maison, il ne les avait pas visitées.

Il entra résolument où il avait vu le petit garçon pénétrer ; il se trouva dans une cour jonchée de fumier, où caquetaient des poules, où barbotaient des canards.

Mais il n’y avait pas seulement des poules et des canards dans cette cour, il y avait aussi une charrette, à côté de cette charrette un homme de cinquante ans environ, qui prenait du foin à une meule et le mettait en bottes ; en outre, sur la charrette, il y avait une jeune fille qui plaçait symétriquement ces bottes entre les ridelles de la voiture, à mesure que l’homme les lui tendait.

En apercevant François Guichard, la jeune fille rougit, mais le pêcheur rougit davantage encore, car il avait reconnu la jolie laveuse.

— Bonjour ! dit l’homme au foin sans interrompre son travail.

— Bonjour ! répondit François Guichard en s’accotant à la meule, car la course l’avait fort essoufflé.

Il se fit un silence, le maître du logis, en véritable paysan fin et malin qu’il était, ne voulant pas donner à son hôte l’avantage d’une question, et attendant qu’il expliquât lui-même le but de sa visite.

— Je viens pour vous parler d’affaire, dit enfin François Guichard en lançant un regard significatif à la jeune fille, qui tassait son foin avec un redoublement de zèle pour dissimuler son embarras.

— Ah ! vous venez pour du vin ? Ce sera, cette année, une chère marchandise, mon garçon ; ce n’est pas que les vignes aient gelé, ce n’est pas que le raisin ait coulé, ce n’est pas qu’il ait fait trop sec ou trop mouillé, c’est le diable qui s’en mêle, et la grappe ne rend pas : faudra bien des arpents pour en avoir un muid.

— Non, ce n’est pas du vin que je viens chercher chez vous, fit François Guichard qui sentit que s’il ne brusquait pas sa déclaration elle lui deviendrait d’autant plus difficile. Je viens vous demander votre fille en mariage.

Le vigneron ne releva pas la tête ; seulement ses yeux se promenèrent du haut en bas du prétendant avec une vivacité singulière.

— Ah ! c’est autre chose, dit-il, quoique ça soit couru aussi : le feu y est, mon bonhomme ; c’est que c’est une travailleuse, la Louison ! voyez ça ! ça vous brasse un quintal de foin, ça vous façonne un setier de vigne aussi gentiment que vous ou moi pourrions le faire. Faudra voir, mon ami, faudra voir. Mais, dites donc, continua le vigneron, qui paraissait un gaillard à ne jamais laisser perdre le bénéfice d’une situation, puisque vous voulez faire partie de la famille, faut vous montrer, garçon, faut vous montrer, et, au lieu de rester couché comme un propre à rien au pied de cette meule, faut nous aider à charger cette voiture. Eh ! eh ! eh ! les pistoles qu’on m’en donnera demain à la ville, peut-être bien qu’un jour elles passeront dans l’armoire de ma fille !… Allons, allons, à l’ouvrage !

Ces paroles furent un coup de fouet qui porta au paroxysme l’exaltation de François Guichard, il se précipita sur le foin comme sur un ennemi qu’il se fût agi d’abattre, l’étreignit, le roula en bottes avec un empressement rageur, et alla si vite, si vite, que la montagne de fourrage commença par diminuer à vue d’œil, puis finit par se trouver rasée complètement et transportée dans la charrette.

Louison regardait son amoureux en souriant ; le père de Louison souriait aussi, mais ces deux sourires avaient une expression bien différente.

Lorsque la tâche fut terminée, le vigneron remercia François Guichard avec une reconnaissance qui n’était point exempte d’une certaine nuance de raillerie ; puis, l’invitant à s’asseoir à ses côtés, sur le vieux tronc d’un merisier qui formait un des principaux ornements de la cour, il lui demanda quelques renseignements sur sa position, après avoir invité Louison à offrir un verre de vin à leur hôte.

François Guichard, qui n’eût pas échangé sa position contre celle du premier consul, et qui ne connaissait rien de plus noble qu’elle en ce monde, n’hésita pas à répondre qu’il était pêcheur.

À cet aveu, les sourcils du vigneron se froncèrent, et lorsque sa fille lui présenta le pichet de vin pour qu’il versât rasade à leur hôte, il la lui mesura si petite, que ce fut à peine si elle remplissait le tiers du verre de celui-ci.

C’était de cette façon que le père de Louison entendait témoigner du peu d’estime qu’il avait pour la position sociale de ce prétendant.

Cependant, lorsque ce dernier insista pour obtenir une réponse qui décidât de son sort, le vigneron ne se résolut pas encore à un refus qui cependant était écrit dans sa volonté ; il répéta cinq ou six fois.

— Faudra voir, garçon, faudra voir.

Il était évident que la force musculaire de François Guichard avait produit une profonde impression sur lui, et que le madré paysan nourrissait quelques projets à son endroit.

Le pêcheur s’en alla le cœur gonflé d’audacieuses espérances. En descendant le coteau, il chantait à tue-tête, d’une voix aussi fausse que peu harmonieuse, le refrain qu’il avait appris de Louison le jour où il l’écoutait caché dans la saulée.

Il remonta le lendemain à Chènevière ; il apportait les éléments d’une matelote à son futur beau-père. Le futur beau-père le remercia, et, sans lui donner le temps de dire bonjour à Louison, il l’emmena aux champs pour l’aider à donner à la vigne une dernière façon.

François Guichard fit merveille à remuer la terre comme à brasser le foin.

Le lendemain, il arriva avec une friture de beaux goujons nacrés dans un panier.

Ce jour-là ce fut du fumier qu’il s’agissait de charrier.

Le pli était pris ; chaque jour le vigneron trouvait pour le jeune homme une occupation nouvelle. Il employait son gendre en expectative à l’amélioration de son petit patrimoine. C’était deux journées d’ouvrier dont il bénéficiait en un jour, car François Guichard continuait de travailler double, et ce procédé avait l’avantage de ne pas même coûter les frais de nourriture au père de Louison, car, si le pêcheur pouvait se considérer comme étant de la famille quand il y avait du mal à prendre, il n’en était pas de même lorsqu’il y avait à s’attabler. Le vigneron se montrait même toujours aussi parcimonieux dans la distribution de liquide qu’il l’avait été la première fois.

François Guichard ne se révoltait pas contre ces exigences ; le sourire de Louison, d’engageant qu’il avait été primitivement, était devenu tendre, compatissant même, et ce sourire avait dit au prétendant : « Mon cœur sera le prix de vos peines. »

Quant au bonhomme, lorsque François Guichard, devenu timide par suite de l’habitude de servage qu’insensiblement il avait prise, se hasardait à le presser doucement, il répondait par son éternel faudra voir.

Cela dura ainsi pendant un mois.

François Guichard, pêcheur pendant la nuit, était devenu, pendant le jour, un véritable vigneron.

Mais, la vendange faite, l’hiver arriva ; les feuilles empourprées des vignes jonchèrent la vallée, les ceps prirent leur physionomie désolée de souches mortes, les échalas furent rangés en pile jusqu’au printemps suivant.

Le vigneron employa bien François Guichard pendant quelque temps à battre en grange ; mais il vint un moment où la paille fut veuve de son dernier grain de blé : ce jour-là le pêcheur flâna. Tout en flânant, il se rapprochait de Louison, et les sourcils du père de celle-ci prenaient une expression menaçante.

Le lendemain, lorsque François Guichard revint à Chènevière, il s’aperçut que les yeux de la jeune fille étaient rouges ; elle avait pleuré. Le vigneron ne répondit pas au bonjour que lui adressait son ouvrier honoraire ; il était évident que, toute chargée de neige qu’était la cour de la maisonnette, tout scintillants de givre qu’étaient les toits de chaume, où la glace fondait en longues aiguilles, un terrible orage menaçait le pauvre pêcheur.

Cet orage ne tarda pas à éclater.

D’un geste impérieux, le bonhomme ordonna à sa fille de quitter la chambre, et, désignant au pêcheur un escabeau en face du sien, au coin de la haute cheminée dans laquelle fumaient en s’invitant à flamber deux racines de peuplier, il lui déclara que sa présence faisait jaser, et il l’invita à cesser des visites qui pouvaient compromettre l’avenir de Louison.

François Guichard, en travaillant pour le père de celle qu’il aimait, avait cru recevoir les arrhes de l’affaire qu’il désirait conclure.

Il rougit, il pâlit, il balbutia ; mais, la violence héréditaire des Guichard se réveillant tout à coup, il poussa un juron si formidable, que le vigneron en tressaillit sur son escabelle.

Celui-ci voulut répondre, mais le pêcheur ne lui en laissa pas le temps ; sa colère éclata en invectives furieuses. Le bonhomme se garda bien de chercher à opposer une digue à ce torrent.

Lorsque François Guichard eut fini :

— Mon garçon, répondit le père de Louison, si tu as travaillé pour moi, c’est que ça t’a plu, et, la chose te plaisant, je n’étais pas homme à te contredire. Dans la vie on se rend comme cela de petits services sans que cela tire à conséquence ; mais te donner ma fille, ce serait plus grave. Tu n’as rien, qu’un état de paresseux.

— De paresseux ! interrompit le pêcheur, auquel le souvenir des longues nuits sans sommeil passées à la pluie, à la bise, prêtait un accent indigné.

— Non, pas de paresseux ; je reconnais que tu eusses pu faire un passable vigneron ; – mais de maladroit. Qu’est-ce donc qu’une profession qui ne fournit pas à celui qui l’exerce le moyen de se donner ce qu’ont chez nous les derniers des animaux, un toit et quatre murailles ! Tu veux une femme ; où la nicheras-tu ? Dans ton bateau ? Joli domicile à offrir à ma fille !

— Père Pommereuil, dites-moi ce que vous voulez que j’apporte à votre fille, et, dussé-je travailler comme un galérien, je vous jure qu’avant peu je l’aurai gagné.

La voix de François Guichard avait pris un accent suppliant pour prononcer ces paroles ; mais, loin de toucher le vigneron, elles le délivrèrent de l’inquiétude que lui avait causée le commencement de la conversation, et la physionomie du paysan redevint plus narquoise que jamais.

— Eh ! eh ! dit-il, mon bonhomme, j’ai vingt-deux setiers de vigne et deux enfants ; c’est donc onze setiers pour le petit et onze pour la fillette ; à cinq cents francs le setier, ce n’est pas trop cher, n’est-ce pas ?

— Non, répondit machinalement François Guichard.

— C’est donc cinq mille cinq cents francs que chacun d’eux trouvera après moi, outre ce qui leur reviendra dans le partage du boursicaut, car il y a un boursicaut, mon homme.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! répliqua François Guichard en manière d’interjection.

— Ah ! ah ! ça t’épouvante ; dame, on a travaillé, vois-tu, et la vigne, ça rend mieux que la rivière. On a de quoi, ajouta le paysan avec un orgueil qui triompha de sa prudence ordinaire. Eh bien, voyons, veux-tu que je te donne le moyen d’arriver à ce que tu désires ?

— Si je le veux ? je crois bien que je le veux !

Le vigneron prit sur la tablette de la cheminée un livre dont la tranche était aussi noire que la couverture. C’était la Bible.

— J’ai lu là dedans, dit-il, que Jacob servit vingt ans Laban pour avoir sa fille Rachel. Résigne-toi à la condition qu’avait acceptée Jacob, et si, dans vingt ans, Louison n’a pas fait d’autre choix, et bien, alors, faudra voir.

Le père Pommereuil accompagna son sempiternel refrain d’un éclat de rire si railleur, que François Guichard ne put douter que le bonhomme ne se moquât de lui. Il se leva brusquement et sortit en tirant avec violence la porte de la maisonnette.

Il était au milieu de la cour lorsqu’il sentit une main tirer doucement sa veste par derrière. C’était Louison, qui avait probablement entendu la conversation de son père et de son amoureux, car son visage était ruisselant de larmes.

Guichard allait lui parler de son désespoir, mais le père Pommereuil fit remuer les verrous de sa porte.

— Partez ! partez ! s’écria Louison en accompagnant ces paroles d’un serrement de main.

— Vous viendrez à la rivière, Louison ? dit François Guichard.

— Oui, fit Louison avec une fermeté qui rassura si bien le pêcheur, que lorsqu’il descendit la montée, en dépit des mauvaises dispositions que le père Pommereuil lui avait témoignées, sa voix résonna, plus accentuée, plus vibrante que jamais, sous la voûte des arbres de la côte.

À dater de ce jour, François Guichard ne revint pas à Chènevière, ce qui ne veut pas dire que les deux amoureux ne se revirent pas ; au contraire, ils se revirent, et le pêcheur ne regretta pas ses courses au village, où la présence du vigneron, toujours en tiers précédemment dans leurs entrevues, jetait une froideur qui allait si mal à l’état de leurs âmes.

Un jour, le père Pommereuil, qui travaillait à sa vigne, aperçut à ses pieds, de l’autre-côté de la rivière, précisément en face de la pointe de la grande île de la Varenne, quatre pauvres petits murs qui s’élevaient déjà à deux pieds de terre, et qu’un homme, travaillant avec une ardeur inouïe, et posant pierre sur mortier et mortier sur pierre, cherchait à exhausser.

Malgré la distance, le bonhomme reconnut celui dont il avait si fructueusement exploité l’amour pour sa fille.

— Eh ! eh ! dit-il à celle-ci, qui l’aidait à enfoncer ses échalas, il a enfin compris, cet imbécile, qu’avant d’avoir une famille, il faut se bâtir un nid, comme il y va ! Vois donc, Louison, et vois aussi quelle jolie cage ça sera pour l’oiseau qu’il veut y mettre. À ras de terre, il y a un mur qui déjà n’est pas d’aplomb ! Dire que si tu n’avais pas eu un père si avisé, tu étais capable de te laisser enjôler par un mauvais marchand de blanchaille ! Mais je veillais à la cuvée, et quand j’ai vu que ça bouillait trop fort, j’ai arrêté net la fermentation. Tu m’en remercieras, va, quand tu verras le sort de celle qui habitera là dedans.

Heureusement pour la jeune fille, que le pieu que son père fichait en terre avait rencontré une pierre ; il dut se baisser pour l’arracher, ce qui l’empêcha de remarquer la confusion et l’embarras de Louison.

Depuis ce moment le père Pommereuil ne laissa pas s’écouler un seul jour sans inspecter les travaux de François Guichard. Les murs grandirent ; la porte était ménagée en face de la rivière ; les croisées s’ouvraient de chaque côté du pignon, de façon que le pêcheur pût, sans sortir de chez lui, inspecter ce qui se passait sur la rivière, embrassant de la fenêtre qui regardait en amont tout le cours de la Marne jusqu’à l’île de Tire-vinaigre, et dominant l’eau jusqu’au trou de Javiot par celle qui était placée en aval.

Les murs construits, François Guichard tailla ses chevrons et sa charpente, couvrit le tout d’un toit de roseaux, et un jour le père Pommereuil, qui accueillait chaque progrès nouveau dans la construction de cette chaumière par des sarcasmes de plus en plus mordants, vit le pêcheur monter sur le faîte de la maisonnette pour attacher à la cheminée un superbe bouquet de toutes les fleurs printanières qu’avaient pu lui fournir les bords de sa rivière bien-aimée.

Le vigneron riait à se tordre de ce qu’il considérait comme une prétention exorbitante de la part d’un aussi infime maçon. Il accéléra son travail pour rentrer plus tôt à Chènevière et pour régaler Louison de ce nouveau ridicule de son ancien amoureux.

La jeune fille ne parut pas partager la gaieté paternelle ; elle pâlit, elle demeura muette ; elle resta pensive pendant le reste du jour, et le soir venu, sous prétexte qu’elle se trouvait souffrante, elle s’enferma dans le petit réduit qui lui servait de chambre.

À minuit, cependant, elle n’était pas encore couchée ; elle allait et venait pieds nus dans cet étroit cabinet ; elle pleurait, elle se tordait les bras, elle paraissait en proie à une violente agitation ; parfois elle se laissait tomber à genoux et priait avec ferveur.

Le bruit d’un petit caillou qui fit résonner ses carreaux en les heurtant interrompit ses prières ; elle se leva précipitamment, ouvrit la fenêtre et vit François Guichard à califourchon sur le mur de la rue.

— Ah ! mon Dieu ! murmura-t-elle, si mon père se réveillait ! s’il le voyait ! il le tuerait peut-être !

Cette pensée parut triompher de toutes ses irrésolutions.

Elle fit signe à son amant de patienter et de se garder de descendre dans la cour, ramassa à la hâte un petit paquet, prit ses souliers dans ses mains, franchit doucement la chambre où dormait son père, ouvrit la porte charretière et tendit la main à François Guichard ; celui-ci la souleva dans ses bras, la portant comme une mère porte son enfant, et sans la laisser toucher terre, il descendit en courant la colline et ne s’arrêta que lorsqu’il eut déposé son précieux fardeau dans son bateau et saisi les avirons pour gagner l’autre rive.

On était au printemps ; la nuit était tiède et parfumée ; une brise douce ridait légèrement la surface de l’eau et se jouait dans les feuilles aiguës des sagittaires : la lune traçait un large chevron d’argent sur la rivière ; un rossignol chantait un hymne d’amour dans chaque buisson.

Louison céda à la toute-puissante influence de ce spectacle, ses larmes se tarirent.

C’en était fait : François Guichard avait conquis sa femme à la façon des lords anglais et des héros de beaucoup de romans.

III

Comment Dieu se plut à éprouver François Guichard comme jadis il s’était plu à éprouver Job.

Cet événement fit du bruit dans la plaine et sur le coteau.

Pendant huit jours, de Joinville à Ormesson, de Gravelle à Sucy, la causerie des commères n’eut pas d’autre texte. Pendant longtemps, les lavandières agenouillées au bord de l’eau jasèrent de cette aventure en fouettant leur linge de leur pelle de bois.

Généralement, et à part quelques esprits mal faits, tout le monde donnait tort au père Pommereuil. On se moqua de lui, et sa colère contre le ravisseur s’en accrut.

Heureusement un des voisins du père Pommereuil, épicier quelque peu clerc, lui fit observer que Louison, étant majeure, pourrait revendiquer le bien maternel, et, moyennant certaines formalités qui coûteraient gros, triompher du mauvais vouloir paternel, et le vieux paysan se rendit.

Il abhorrait son futur gendre : vingt fois par jour et du fond du cœur il souhaitait que François Guichard s’accrochât à son épervier et descendît avec lui au fond de la Marne ; mais voir de bel argent qu’il ne pouvait se décider à ne pas considérer comme sien passer aux mains de ceux qu’il n’appelait jamais que cette vermine de plumitifs ! cela lui paraissait une monstruosité dont il ne pouvait se décider à charger sa conscience.

Il consentit à ce que Louison Pommereuil devînt l’épouse de François Guichard, à la condition qu’elle signerait une renonciation formelle aux droits qu’elle tenait de sa défunte mère.

François Guichard avait donc mieux que jamais ses ancêtres n’avaient rêvé.

Non seulement il régnait sur la Marne en maître des eaux, il pouvait à son gré y promener ses outils, il n’avait à craindre ni les gardes tracassiers, ni les propriétaires jaloux, mais encore il possédait la seule femme qu’il eût aimée, et, ce qui est bien autrement étonnant, cette femme tenait plus que n’avait promis la jeune fille.

Si jamais mari enthousiaste put appliquer à sa moitié l’épithète de trésor, ce fut François Guichard. Louison était vaillante, et elle était douce et soumise ; oncques la Brie n’avait eu sous son ciel une aussi parfaite ménagère.

Elle raccommodait les filets de son mari ; elle l’accompagnait sur la rivière, conduisant le bateau comme un véritable garçon pêcheur, et cela si adroitement, que ses avirons ne faisaient pas sur l’eau plus de bruit qu’une libellule qui voltige sur les nénufars, et que jamais François Guichard, lorsque ses lignes étaient prises dans quelque souche, ne fut contraint d’user de la suprême ressource du couteau. En outre, et si nombreuses qu’eussent été ses occupations, elle trouvait moyen d’avoir au logis quelque soupe, quelque ragoût qu’il trouvait tout prêt au retour, et qui donnait au pêcheur, dans sa cabane de la pointe de l’île, une idée des jouissances gastronomiques des citoyens directeurs du Luxembourg.

À tant de mérites Louison en joignait un autre qui n’est pas commun chez les pauvres femmes vouées aux douleurs de la maternité en même temps qu’aux fatigues du travail manuel ; elle restait belle. Sans doute le soleil avait donné à ses bras jadis si blancs, à son visage jadis si frais, la teinte du bronze florentin, mais ses traits restaient purs, et cette coloration chaude et virile allait merveilleusement à sa physionomie.

Pendant vingt ans, François Guichard fut certainement l’homme le plus heureux de son département, bien que ce département fût celui de la Seine, qui comptait parmi ses habitants pas mal de millionnaires.

Mais le bonheur ressemble à ces usuriers qui ouvrent leur caisse aux fils de famille et qui font figurer leur facilité cupide et leur empressement égoïste dans le compte des intérêts.

Le jour de l’échéance approchait pour le pauvre ménage de la Varenne.

En 1813, François Guichard et Louison Pommereuil avaient trois beaux enfants, deux fils et une fille.

La conscription leur prit les deux garçons.

Le cœur de Louison saignait et ses yeux pleuraient. Elle eût bien voulu racheter ses deux enfants, mais dans ces temps-là le sang humain était cher, et petites étaient les ressources du pauvre ménage. Pour se venger de la désobéissance de sa fille, le père Pommereuil s’était avisé de se remarier ; comme il avait soixante ans, une nouvelle progéniture n’avait pas manqué d’augmenter le nombre de ses héritiers, si bien que, lorsqu’il était mort, la part de sa fille aînée dans sa succession s’était trouvée réduite de moitié. Cependant, en vendant les vignes, il était peut-être possible d’arriver à faire remplacer un des deux enfants ; mais alors une lutte de générosité s’établit entre les deux frères, et, l’un ne voulant pas rester sans l’autre, il en résulta qu’ils partirent tous les deux. François Guichard et sa femme demeurèrent seuls au logis, car depuis une année déjà leur fille était mariée.

Elle avait épousé un ancien soldat, amputé d’une jambe après Wagram, et devenu l’ami intime de François Guichard.

Ce vétéran avait, pour ses invalides, reçu la garderie des bois du gouvernement à la Varenne.

En vertu de la répulsion traditionnelle, François Guichard ne chassait pas, mais il aimait à voir chasser. Plusieurs fois, lorsque Pierre Maillard – c’était le nom du vieux soldat – faisait la bourriche de ses chefs, le pêcheur l’avait accompagné en amateur. Le garde avait offert un lapin, l’homme de rivière avait riposté par un plat de poisson, et la causerie avait achevé ce que les petits cadeaux avaient commencé. Pierre Maillard avait été enchanté de rencontrer dans les déserts de la Varenne un homme qui avait été du métier, et avec lequel il pouvait causer du noble art de la guerre, et François Guichard, fort de son stage au siège de Mayence, lui donnait merveilleusement la réplique.

C’était au milieu du récit de la campagne d’Égypte, après une peinture pittoresque des mystérieux harems des pachas, que cette idée d’une union, qui resserrerait encore les liens des deux amis, était venue à Pierre Maillard.

Le pêcheur l’avait accueilli avec enthousiasme, Louison avec une certaine froideur, la jeune fille avec résignation, car le prétendu n’était plus de la première jeunesse, et, malgré cinq ou six balafres qui lui donnaient du cachet, disait-il, jamais il n’avait été beau.

En dépit des légères répugnances des deux femmes, le mariage s’accomplit, et ni l’une ni l’autre n’eurent à le regretter, car la bonté du garde rachetait grandement ses imperfections physiques.

Vers le commencement de l’année 1814, le jour même où la fille de François Guichard venait de le rendre grand-père, au moment où sa femme lui présentait le pauvre petit être pour qu’il l’embrassât, un soldat blessé, qui regagnait son village et qui avait servi dans le même régiment que les deux fils du pêcheur, se présenta à la porte de la maison de Pierre Maillard, et apprit à la malheureuse famille qu’à Montmirail le même boulet avait emporté les deux frères.

François Guichard faillit laisser tomber la petite fille que Louison avait placée sur ses bras. Il la rendit à celle-ci, il éclata en sanglots, en malédictions, en cris de douleur. Cet homme si dur à lui-même, aux goûts grossiers et brutaux, avait des accents déchirants en appelant ses deux fils ; il se roulait par terre, brisant ce qui lui tombait sous la main, demandant grâce et pitié au bon Dieu ; on crut qu’il deviendrait fou.

Cet état de son mari tira Louison de la douleur à laquelle elle-même était en proie ; elle essaya de le calmer et lui prodigua les paroles les plus tendres. Pour la première fois depuis vingt ans, le pêcheur repoussa celle qu’il avait tant aimée.

Alors la pauvre mère eut une inspiration : elle présenta de nouveau à son mari l’enfant qui venait de naître, et regarda François avec des yeux si suppliants, que cette fureur désolée cessa comme cesse la pluie lorsque le vent balaye au loin les nuages. Le pêcheur serra sur son cœur la petite fille, et jusqu’au soir il demeura muet, immobile ; seulement le long de ses joues roulaient de grosses larmes qui tombaient sur les langes et sur le visage de l’enfant.

Ces larmes furent le premier baptême de cette petite fille, qui doit jouer un rôle important dans notre récit.

François Guichard ne se consola pas ; il resta sombre, taciturne ; il fuyait sa femme, il demeurait des journées entières sans lui adresser la parole ; il avait repris les habitudes de sa jeunesse. Maintes fois il lui arriva, pour ne pas revoir la pauvre chambre où ses enfants morts étaient nés, de passer la nuit dans son bateau. Lorsque, par hasard, il prenait ses repas avec Louison, si les regards de la femme et du mari venaient à se croiser, tous deux, sans s’être communiqué leurs pensées, se mettaient à fondre en larmes.

Un matin le pêcheur fut réveillé dans sa barque par un bruit extraordinaire.

C’était le bruit du canon.

Il ne venait pas régulièrement et à intervalles égaux comme lors des exercices de Vincennes ; il arrivait sourd, continu comme le roulement d’un tonnerre éloigné.

François Guichard s’assit sur la levée de son bachot et écouta. Une minute d’observation lui suffit pour conclure que ce n’était pas du fort que partait ce mugissement de combat ; le vent l’apportait du côté de Saint-Denis.

La veille, des fuyards avaient annoncé, en traversant la Marne au bac de la Varenne, que les éclaireurs prussiens battaient la campagne du côté de Meaux.

La France allait, comme François Guichard, expier ses vingt années de bonheur et de gloire.

Le pêcheur se dressa debout dans son bateau, les yeux chargés d’éclairs, les sourcils froncés, les narines dilatées, aspirant l’odeur de la bataille, qui semblait à travers l’espace arriver jusqu’à lui. La douleur qui gonflait son âme se changeait en colère ; le vieux soldat de la république sentait renaître sa haine terrible contre l’étranger ; le père sentait approcher les meurtriers de ses enfants.

Pour la première fois de sa vie peut-être, il accrocha négligemment son bateau à la rive, et il s’achemina vers la maison.

Il y trouva Pierre Maillard, qui, un fusil en bandoulière, un autre à la main, l’attendait.

En voyant son beau-père, le garde lui tendit une des deux armes. Sans lui adresser une question, celui-ci la saisit ; les deux hommes s’étaient compris. Ils embrassèrent, l’un sa femme et sa fille ; l’autre, sa belle-mère et sa femme, et tous deux, la main dans la main, marchèrent au canon étranger qui paraissait se rapprocher sensiblement de la ville.

Les deux femmes restèrent, s’agenouillèrent et prièrent pour leur pays et pour les deux hommes qu’elles aimaient.

Mais la femme de Pierre Maillard n’avait ni la force d’âme ni la volonté que l’exemple et l’amour du vaillant pêcheur avaient communiquées à Louise Pommereuil.

Peu à peu son désespoir grandit, s’exalta ; elle perdit la tête, et, à moitié folle, profitant d’un instant où sa mère ne pouvait la voir, elle s’échappa dans la campagne, et, sans quitter son enfant qu’elle avait sur les bras, elle courut dans la direction qu’elle avait vu prendre aux deux amis.

Le bruit du canon la guidait, du reste, comme il avait guidé ceux-ci ; il arrivait à présent, clair et distinct, des hauteurs de Montmartre et de Romainville.

La fille du pêcheur, prenant à travers champs, ne rencontra pas d’obstacle à sa marche, dont la rapidité, autant que le sentiment du danger que couraient son père et son mari, surexcitait encore le désespoir.

Elle traversa le bois de Vincennes, passa à Montreuil, derrière ceux de nos soldats qui faisaient tête au corps de Schwartzenberg, et arriva à Belleville au moment où les Prussiens débouchaient de tous les côtés.

Pour la première fois, la femme du garde entendit le crépitement de la fusillade se mêler à la voix solennelle des pièces d’artillerie. Chaque coup avait un écho dans son cœur. Il lui semblait que la balle, que le boulet dont il était le messager avait dû frapper l’un de ceux qui lui étaient chers.

Chassés de toutes leurs positions, accablés par un ennemi vingt fois supérieur en nombre, les soldats et les citoyens qui avaient voulu mourir pour l’honneur du drapeau de la France, reculaient en faisant face avec une énergie qui ne se démentit pas un instant pendant cette funeste journée.

Au dernier rang, le maréchal Marmont, les habits déchirés, noirs de poudre, la tête nue, un fusil de soldat à sa main mutilée, descendait pas à pas la rue de Paris. Lorsqu’il se retournait, lorsqu’il poussait un de ces cris : « En avant ! » qu’on eût dit sortis de la poitrine d’un des héros de l’Iliade, lorsque le premier il s’élançait sur les Prussiens qui les suivaient à cent pas, ceux-ci reculaient épouvantés. Alors, comme un sanglier pressé par la meute, lui et la poignée de braves qui l’entouraient se ruaient sur les ennemis ; des monceaux de cadavres marquaient chacune de ces luttes ; pour un instant la poursuite était arrêtée et les vaincus étaient les vainqueurs. Mais les masses qui venaient derrière les premiers étaient si profondes, si compactes, que les bras des héros se lassaient de frapper, et que peu à peu, devant ces adversaires sans cesse renaissants, il leur fallait songer à la retraite.

La fille du pêcheur arriva par une des rues latérales à la grande artère de Belleville, au moment d’une de ces mêlées.

Elle avait si complètement perdu le sentiment du danger, qu’elle s’avança jusqu’à l’angle de cette ruelle, malgré la grêle de balles qui pleuvaient de tous les côtés et fouettaient les murailles dans tous les sens.

Tout près de l’homme aux habits brodés qui poussait les combattants les uns sur les autres, qui les encourageait de l’exemple et de la voix, à travers cette fumée épaisse striée de traits de feu, elle aperçut François Guichard et son gendre.

L’invalide, son fusil de chasse à la main, tirait à brûle-pourpoint sur les Prussiens ; le pêcheur, qui avait épuisé ses munitions, se servait de son fusil comme d’un casse-tête, et d’un coup de crosse venait d’abattre un officier ennemi.

La jeune femme s’élança vers eux en poussant un cri terrible ; ce cri fit retourner la tête à Pierre Maillard : il reconnut sa femme ; il aperçut son enfant qu’elle lui tendait, comme pour le supplier, au nom de cette innocente créature, de ne pas s’exposer davantage ; et cet homme, qui depuis cinq heures dépensait en valeur et en héroïsme de quoi illustrer dix soldats, perdit tout à coup sa force et son courage. Son arme s’échappa de ses mains défaillantes. Fou de terreur pour tout ce qu’il aimait en ce monde, il se précipita du côté de sa femme et de son enfant aussi vite que son infirmité pouvait le lui permettre.

En ce moment les Prussiens, par suite de leur mouvement de pression, marchaient en avant ; ils se trouvaient en nombre considérable à deux pas de Pierre Maillard ; dix baïonnettes se croisèrent à la fois sur l’invalide fuyard ; il tomba percé de coups, en criant à son beau-père :

— Sauve ta fille ! sauve mon enfant !

Cette scène avait complètement échappé à François Guichard, qui de son côté était suffisamment occupé avec l’ennemi.

À l’appel que lui adressa son gendre en mourant, il jeta un coup d’œil effaré du côté que le dernier regard du pauvre mutilé lui indiquait, et, à travers la fumée et la poussière qui se tordaient en spirale, qui se croisaient en épais tourbillons, il crut apercevoir une forme blanche perdue au milieu des vêtements sombres des ennemis.

Il se rua dans cette direction, faisant avec son fusil un si furieux moulinet, que la mêlée, toute compacte qu’elle était, s’ouvrit sur son passage.

À l’angle de la petite rue il trouva sa fille.

Elle était assise, adossée contre la borne. Quoiqu’elle parût évanouie, elle serrait avec force contre sa poitrine son petit enfant qui criait.

François Guichard fit ce qu’avait fait Pierre Maillard ; il jeta son fusil, prit sa fille entre ses bras, la chargea sur son épaule et s’enfuit dans la direction de la Varenne sans regarder en arrière.

Il ne s’arrêta que dans le bois de Vincennes.

Ce fut là seulement qu’il s’aperçut que son cou et ses épaules étaient tout humides.

Il y porta la main, et reconnut que cette humidité, c’était du sang.

Il déposa sa fille sur le gazon : il vit que tous les vêtements de la pauvre jeune femme en étaient souillés.

Il resta muet, immobile ; il n’osait plus la toucher, il craignait de faire un mouvement, il lui semblait que le ciel, les arbres, tout tournait autour de lui, et que la terre chancelait sous ses pieds.

Enfin il se décida à un effort suprême qui coûta bien plus à son courage que ne lui avaient coûté toutes les luttes de la matinée ; il dégrafa le corsage de la jeune fille et plaça la main sur son cœur.

Ce cœur avait cessé de battre.

L’enfant était toujours dans les bras de sa mère, seulement elle avait fini par s’endormir.

François Guichard reprit son fardeau et revint chez lui.

Arrivé à sa demeure, il plaça sa fille sur son lit, dégagea doucement la pauvre petite de l’étreinte funèbre, la présenta à sa femme, et, sans dire une parole, sans trouver dans ses yeux épuisés une larme, il rassembla ses outils et s’en alla retrouver son bateau.

IV

Où, les grands de la terre s’en mêlant, peu s’en faut qu’en l’an de grâce 1817 François Guichard ne termine son petit roman comme s’étaient terminés les petits romans de ses aïeux.

Lorsqu’un braconnier veut manger un civet, qu’il connaisse ou non le célèbre aphorisme de la Cuisinière bourgeoise, il se met en quête d’un lièvre.

Lorsque François Guichard avait eu l’idée de devenir propriétaire, avant de ramasser des moellons dans la plaine, de rassembler sa petite charpente dans les îlots de la Marne, de tondre les joncs des bords de la rivière, il avait braconné un terrain.

Il jugeait dérisoire d’acheter ce qu’il pouvait se procurer gratis.

La république confisquait les biens des ennemis de la patrie ; la logique de François Guichard lui démontra que ce serait se montrer excellent citoyen que de s’associer aux actes de la république.

Le prince de Condé commandait le corps d’émigrés qui opérait sur le Rhin ; il avait donné du fil à retordre à François Guichard, avant que celui-ci s’enfermât dans les murs de Mayence, la nation avait placé les biens du proscrit sous séquestre ; le pêcheur se dit que la nation ne saurait lui en vouloir s’il agissait comme elle envers un homme qu’il avait, autant qu’elle, le droit de considérer comme un adversaire personnel.

C’était sur les anciennes propriétés domaniales de la maison de Condé que François Guichard avait jeté les fondations de la maison que nous l’avons vu construire.

Il se montra, d’ailleurs, modeste et plein de modération dans sa prise de possession. Il pouvait s’adjuger une douzaine d’arpents, et la Convention ne s’en fût certes pas offensée. Il se contenta d’enclore quatre à cinq cents mètres, qu’il métamorphosa en un jardin et où poussaient les légumes nécessaires au pauvre ménage et les fleurs dont, le jour de la Saint-Louis, il faisait un bouquet à sa femme.

Le consulat, l’empire même respectèrent la conquête démocratique de François Guichard : entre conquérants il faut bien se passer quelque chose.

Mais un des premiers effets de la rentrée des Bourbons fut de reprendre aux usurpateurs les biens qui n’avaient pas été vendus et de les rendre à leurs légitimes propriétaires. Avec Chantilly, avec ses bois, avec ses chasses immenses, l’héritier des Condés reprit possession de ce qui avait appartenu à ses pères dans la plaine de la Varenne, et bientôt un régisseur vint s’installer dans la ferme principale, et deux gardes, remplaçant le défunt Pierre Maillard, furent placés aux deux extrémités du territoire.

L’un de ces gardes, celui-là même auquel fut destinée la maisonnette qu’avait habitée le gendre du pêcheur était, comme François Guichard, des environs de Rambouillet ; c’était le petit-neveu de celui que le père de François Guichard avait tué. Ce meurtre, quoiqu’il eût été expié par le supplice du coupable, quoique Simonneau – c’était le nom du garde du prince de Condé – ne le connût que par tradition, avait laissé dans son esprit un ferment de haine que le voisinage du fils du meurtrier devait inévitablement raviver.

C’est ce qui arriva, en effet.

Simonneau ne sut pas plus tôt que le pêcheur de la Marne, que le beau-père de son prédécesseur était un Guichard, qu’il le peignit à son régisseur sous les traits les plus sombres, lui traçant un aperçu historique de cette famille de braconniers incorrigibles ; il déclara à son chef qu’avec un homme si dangereux sur les terres du prince, il était impossible de répondre de la conservation d’un seul faisan et d’un seul lapin.

Cette déclaration produisit beaucoup d’effet.

Elle eut pour premier résultat de mettre les deux gardes, les gendarmes et le régisseur lui-même aux trousses du pauvre pêcheur.

On le suivait le jour, on l’épiait la nuit.

Depuis que sa fille et son gendre avaient suivi ses deux garçons au tombeau, l’extérieur et le caractère de Français Guichard s’étaient également modifiés : ses cheveux étaient devenus blancs comme de la neige, et ses joues et son front étaient sillonnés de rides profondes.

Il avait complètement abandonné Louison et la maisonnette ; il semblait décidé à ne rien revoir de ce qui pouvait lui rappeler un passé dont le souvenir était la plus grande de ses douleurs. Il paraissait plus que triste, plus que sombre ; il semblait méchant, et la crispation de ses lèvres, le froncement de ses sourcils, donnaient à sa physionomie un caractère sinistre qui faisait frissonner ceux qui le rencontraient.

Avec ces habitudes, avec ces apparences, tout ce qui se débitait sur François Guichard devait paraître non seulement probable, mais encore certain.

Cependant, quelque rigoureuse que fût la surveillance dont il était l’objet, il fut impossible de le prendre en flagrant délit de braconnage.

On suivit Louison lorsqu’elle allait vendre le poisson à Créteil ou à Saint-Maur ; mais, quelques ruses que l’on employât, il fut impossible de découvrir une patte de perdrix, une oreille de lapin ou une queue de faisan parmi les panerées de perches, de brèmes, de carpes, de gardons qu’elle portait à ses chalands.

Et cependant on trouvait des collets au coin de tous les bois ; les perdreaux s’enfuyaient avec une intelligence et une prestesse qui indiquaient qu’ils avaient été manqués au panneau. Il était peu de nuits où, pendant que les gardes suivaient tous les mouvements de François Guichard, ils n’entendissent des coups de fusil dirigés sur les faisans branchés.

La conséquence naturelle qu’ils en eussent dû tirer était que quelque braconnier bien avisé exploitait cette méfiance à l’endroit du pêcheur pour travailler tranquillement le gibier de monseigneur ; mais ce raisonnement était beaucoup trop simple pour qu’on s’y arrêtât. La haine ne se rend pas pour si peu. Simonneau aima mieux supposer le merveilleux et l’impossible. Il déclara que le descendant des Guichard possédait un charme héréditaire à l’aide duquel son âme se séparait de son corps : le corps restait dans le bateau pour donner le change aux curieux, tandis que l’âme s’en allait par monts et par vaux guerroyer contre les faisans.

Le régisseur frissonna en entendant ce beau récit, et il songea à débarrasser les terres à lui confiées d’un drôle qui avait des accointances si intimes avec Satan en personne.

Cette idée amena le régisseur à rechercher comment François Guichard était devenu propriétaire de sa chaumière et de son petit clos.

Il alla au ministère des finances collationner les actes de vente des biens nationaux, et fut bientôt certain que le pêcheur était un usurpateur auquel, en vertu d’un célèbre manifeste, on devait immédiatement courir sus, et qu’il fallait jeter à la Marne, si faire se prouvait.

Le jour où le régisseur constata cette découverte, ce fut une grande liesse dans le camp des gardes et des gendarmes ; on mangea une gibelotte monstre, on l’arrosa de flots de vin de Sucy, on but à l’extermination du sorcier et de ses pairs.

Malgré ses accointances avec l’esprit malin, François Guichard ne se doutait pas de ce qui se passait.

La pêche avait été affermée ; en d’autres temps, il se fût peut-être refusé à payer le droit que l’on réclamait de lui pour parcourir la rivière : mais, sous l’impression de tristesse profonde où il vivait, il n’avait plus la force de discuter même pour ce principe favori que le poisson appartenait à qui savait le prendre ; il solda, il se mit en règle avec la loi.

Il avait bien remarqué qu’il était l’objet d’une certaine surveillance de la part des successeurs de feu Pierre Maillard ; mais sa conscience, relativement à ce qui se passait hors de son domaine aquatique, était trop tranquille pour qu’il prêtât la moindre attention aux faits et gestes de gens qui lui étaient peu sympathiques.

D’autres préoccupations l’absorbaient, d’ailleurs, en ce moment.

Il y avait un mois que Louison était tombée malade.

C’était un cœur fort et vaillant que celui de cette humble paysanne. Les coups successifs qui l’avaient frappée ne l’avaient pas moins accablée que son mari ; mais, pour ne pas augmenter le désespoir que celui-ci laissait lire sur sa physionomie, au risque d’être accusée par lui d’indifférence, elle avait caché ce qui se passait dans son âme, elle avait renfermé toutes ses angoisses dans sa poitrine, et, à part l’expression mélancolique de sa figure pâle qu’encadrait un mouchoir de laine noir, rien du ravage que le chagrin faisait en elle ne se traduisait au dehors.

Elle alla ainsi tant que ses forces le lui permirent, tant qu’elle put dompter le mal qui la minait.

Un matin, la petite Huberte, la fille de Pierre Maillard, l’appela. Louison voulut se lever, ses membres se refusèrent à tout mouvement ; elle fit un effort, sauta à bas du lit et tomba évanouie au pied du berceau.

En voyant sa grand’mère étendue sur le carreau, l’enfant cria ; la femme du passeur l’entendit ; elle accourut, releva la pauvre Louison, et s’en alla chercher François Guichard, qui était sur la rivière.

En voyant la face pâle, décolorée, de celle qu’il avait tant aimée, le pêcheur demeura glacé d’épouvante ; il prit la main froide de la pauvre femme, et, avec un rire convulsif :

— Et de cinq ! s’écria-t-il.

Ensuite, pris d’une inspiration soudaine, il courut à Champigny, demanda le médecin, ce qui était contraire à ses idées et à ses habitudes : mais, en voyant menacée la dernière des créatures qui avaient été sa couronne d’homme heureux, il avait pris la détermination de la défendre avec acharnement.

Ce fut un étrange mais sublime spectacle que celui de cet homme aux manières rudes, aux goûts sauvages, transformé en sœur de charité, devenu soigneux et attentif comme une de ces saintes filles. Il écoutait les oracles du docteur avec une avidité anxieuse ; il suivait minutieusement ses prescriptions. Il se fût coupé un bras plutôt que d’en oublier une seule. Il arrangeait dans le lit la pauvre Louison, dont les yeux humides de larmes le remerciaient ; il marchait nu pieds sur le carreau, avec des précautions infinies : ni jour ni nuit, il ne prenait un instant de sommeil.

Un jour, vers cinq heures du soir, il veillait assis au chevet de Louison, il tenait la petite Huberte entre ses bras et l’amusait silencieusement, parce qu’il avait peur que s’il l’abandonnait à elle-même, ses jeux ne réveillassent sa grand’mère. On frappa rudement au volet de la porte.

François Guichard alla ouvrir en vouant l’importun à tous les diables de l’enfer. L’importun était un homme vêtu d’une méchante redingote et d’un pantalon noir que la poussière zébrait de gris. Cet homme lui remit un papier, après lui avoir demandé s’il était bien François Guichard.

Le pêcheur ne savait ni lire ni écrire ; il fut tenté de rappeler l’homme pour lui demander ce qui était écrit là-dessus ; mais celui-ci s’était éloigné avec une promptitude singulière. François Guichard jeta le papier sur un buffet, en se promettant de s’en faire lire le contenu par Louison, lorsqu’elle irait mieux.

Le lendemain, les jours suivants, Louison, loin d’aller mieux, se trouva plus mal, et François Guichard avait bien autre chose à faire qu’à s’occuper de cette paperasse. Il n’y songea plus.

Huit jours après, Louison était à toute extrémité. François Guichard, assis sur un banc de bois à sa porte, regardait du côté de Champigny s’il ne verrait pas venir le médecin. Passant du scepticisme, à la superstition à l’endroit des sciences médicales, il voulait se jeter aux pieds de l’homme de l’art, le supplier de sauver sa pauvre femme, lui offrir sa vie en échange de celle de la malade, lorsqu’en retournant la tête vers le bac, il aperçut un petit groupe de gens qui s’acheminaient de son côté.

En tête marchait l’homme noir qui était venu huit jours auparavant ; à ses côtés, le régisseur du prince ; derrière eux, les deux gardes et trois gendarmes.

Ils s’approchèrent du pêcheur.

— C’est vous qui êtes François Guichard ? dit celui qui était en tête.

— Vous n’avez donc pas plus de mémoire qu’une ablette, si vous ne me reconnaissez pas ? Il y a huit jours que vous m’avez adressé la même question, et que je vous ai répondu que j’étais bien François Guichard.

— Bien. Êtes-vous disposé à obéir à la sommation que je vous ai remise ?

Le pêcheur haussa les épaules.

— Ma pauvre femme se meurt, dit-il ; je n’ai pas le temps de m’occuper de ces fariboles ; revenez dans une huitaine ; elle ira mieux, et l’on vous répondra.

Ce fut le tour de l’homme de loi à hausser les épaules.

— Ça ne peut pas se passer comme vous le désirez, mon camarade ; vous avez eu huit jours pour préparer vos moyens de défense et d’opposition ; vous ne l’avez point fait ; il faut déguerpir aujourd’hui même.

— Déguerpir ! dit le pêcheur, dont la voix devint vibrante de menace.

— Oui, et si vous ne voulez pas le faire de bonne grâce, nous vous y contraindrons.

— Mille tonnerres ! s’écria François Guichard, n’entrez pas, ou je vous fends la tête de ma hachette… Ah ! les gueux ! les gueux ! ils vont réveiller ma pauvre femme.

— N’essayez pas une résistance qui serait inutile, dit l’huissier ; vous le voyez, nous sommes en force.

— Ne ménagez donc pas ce misérable, dit un des gardes ; s’il bouge, nous lui ferons son affaire.

Les gardes armèrent leurs fusils.

François Guichard allait se précipiter sur eux, mais il pensa à Louison ; s’il était tué, elle mourrait infailliblement. Il contint sa colère et tordit à poignée ses cheveux gris.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-il, ne m’avez-vous donc pas entendu quand je vous ai dit qu’il y avait là dedans une femme qui se meurt.

— Bah ! bah ! dit un des gardes, le diable est un grand médecin, il n’abandonne pas ses serviteurs.

Le pêcheur demeura insensible à ce sarcasme.

— Laissez-moi demeurer huit jours encore dans cette pauvre maison ; dans huit jours, le sort de Louison sera décidé ; si Dieu la rappelle à lui, je quitterai bien volontiers ces vieilles murailles ; s’il permet que je la conserve, au moins j’aurai eu le temps de lui chercher un autre gîte.

Il y avait tant de larmes contenues et refoulées dans la voix du pêcheur que, si habitué que fût l’huissier à de telles scènes, il se sentit touché ; il se retourna du côté des gardes comme pour lui demander si l’on n’accorderait pas au malheureux la faible grâce qu’il sollicitait.

— Non ! répondit rudement leur chef. Monseigneur vient demain chasser à la Varenne ; il faut que la place soit nettoyée de cette vermine ! Exécutez votre mandat !

— Je vous dis, moi, que vous n’entrerez pas, s’écria François Guichard.

— Nous allons bien voir, répondit le même chef.

En ce moment, on entendit la voix de Louison, qui s’était réveillée.

— François ! François ! disait-elle, que se passe-t-il donc ? Pourquoi te disputes-tu avec ces messieurs ? Viens donc, reviens près de moi, ne me laisse pas seule, j’ai peur !

Ces accents plaintifs donnèrent le vertige au pêcheur ; des bourdonnements confus tintèrent à ses oreilles, mille bluettes étincelantes passèrent devant ses yeux, il perdit la tête.

— Ah ! lâches ! lâches ! vous voulez la tuer, s’écria-t-il, et vous vous mettez sept sur un homme ! Mais n’importe, vous n’entrerez pas, vous dis-je ! Le premier qui fait un pas aura fait le dernier pas de sa vie.

En parlant ainsi, le pêcheur s’était placé devant sa porte, en brandissant une petite hache qui lui servait à fendre du bois. Les plus résolus reculèrent. Simonneau, poussé par sa haine héréditaire contre les Guichard, se lança tout seul en avant. La hache était levée ; elle retomba, non pas sur le garde, mais sur le fusil dont il essayait de porter un coup à son adversaire ; l’arme, fendue en deux un peu au-dessous de la poignée, échappa des mains de Simonneau, et la commotion fut si violente, que les deux chiens s’abattirent, que les deux coups partirent à la fois, et que le plomb, faisant balle, mais sans atteindre le pêcheur, troua de deux trous le volet de la porte devant laquelle celui-ci se tenait.

À cette double explosion, de grands cris partirent de la chaumière ; ces cris, c’étaient la mourante et la petite Huberte épouvantée qui les poussaient.

François Guichard n’attendit pas une seconde attaque de ses ennemis, il se rua sur eux. Le pauvre huissier reçut le premier choc ; heurté d’un coup d’épaule par le pêcheur, il tomba à la renverse sur la berge, roula le long de la pente jusqu’à la rivière, dans laquelle il fit un plongeon. Le régisseur et un gendarme, qui n’étaient pas fâchés d’éviter les horions d’un aussi terrible assaillant, coururent au secours de l’homme de loi. La lutte resta circonscrite entre les deux camarades de celui-ci et les gardes ; mais, quoi qu’ils fissent, ils ne purent saisir le pêcheur, dont la force herculéenne triomphait de tous leurs efforts. Ils durent reculer.

En ce moment, le passeur du bac s’approcha de François Guichard.

— Sauve-toi, sauve-toi, François ! lui dit-il ; tu as entrepris là une mauvaise affaire : tu rosses deux gendarmes, mais tu n’en rosseras pas dix, tu n’en rosseras pas vingt, tu ne rosseras pas la garnison de Vincennes, qu’au besoin on enverrait contre toi. Sauve-toi ! nous allons transporter ta Louison chez nous ; nous la soignerons aussi bien que tu peux le faire ; sauve-toi, si tu veux la revoir un jour.

Le pêcheur s’arracha une poignée de cheveux, mais il comprit que le conseil du passeur était raisonnable. Les adversaires de François Guichard reformaient leurs rangs et paraissaient déterminés à revenir à la charge. Il n’y avait donc pas de temps à perdre. Le pêcheur jeta un dernier regard dans sa pauvre demeure ; il entrevit, se détachant comme un blanc fantôme sur le fond noirâtre des rideaux de serge, la silhouette de sa femme, qui s’était assise sur son lit, et qui, les yeux hagards, les cheveux épars, écoutait avec terreur les bruits de lutte qui étaient parvenus jusqu’à elle ; il lui cria :

— À bientôt, Louison ! à bientôt !

Puis il tourna l’enclos, et se lança à toutes jambes au milieu de la campagne.

Gardes et gendarmes le poursuivirent avec acharnement, tandis que l’huissier et le régisseur, également exaspérés par la résistance et par le bain que le premier avait pris, accomplissaient leur triste office. Ils battirent le bois jusqu’à la nuit, mais le pêcheur échappa à toutes les recherches ; il n’avait fait que traverser le taillis ; il avait regagné la rivière à un endroit où un épais rideau de peupliers en masquait les bords ; il s’était mis à l’eau jusqu’au cou, avait caché sa tête sous une racine de saule qui surplombait, restant ainsi invisible pour tous, excepté pour ses vieilles connaissances les poissons.

François Guichard demeura là, tapi comme une loutre, jusqu’au soir, et en proie à une grande agitation ; il avait beau se répéter que Mathieu le passeur aurait pour Louison les soins d’un fils pour sa mère ; que sa présence au bac ne ferait qu’empirer à la fois et l’état de sa femme et sa situation à lui ; il était dévoré d’inquiétudes, et ces inquiétudes devinrent tellement violentes, que son cerveau, d’habitude si solide et si positif, se dérangeait par instants. Les flots, en roulant, lui semblaient murmurer des plaintes ; il voyait des formes humaines passer entre les nappes de cristal qui coulaient devant lui ; il entendait le glas des morts sonner aux clochers de tous les villages des alentours.

Lorsque la nuit fut venue, il traversa la rivière, en ayant soin de se tenir le plus possible entre deux eaux, gagna la rive de Chènevière et la descendit jusqu’en face de sa demeure.

Lorsqu’il eut dépassé les peupliers et les masses ombreuses de la grande île, son cœur fut soulagé d’un poids énorme.

Il apercevait sur l’autre bord sa maisonnette, qui se détachait en noir sur le fond rougeâtre que dans les nuits les plus obscures le ciel conserve du côté de Paris.

Elle était là, debout, intacte entre les deux, arbres qui décoraient sa façade, et de sa cheminée s’échappaient des flots de fumée qui révélaient la vie dans l’intérieur de la chaumière.

On ne l’avait donc pas rasée, ainsi qu’on lui avait donné à entendre qu’on voulait le faire.

Outre la fumée, on voyait encore les petits carreaux placés au-dessus de la porte étinceler comme autant de diamants.

On n’avait donc pas chassé de sa demeure la pauvre malade ; on avait eu pitié d’elle.

François Guichard, le descendant des braconniers chez lesquels l’incrédulité était héréditaire se jeta à genoux et pria de grand cœur.

Puis, convaincu que Dieu, qui venait de tant faire pour lui, ne pouvait plus l’abandonner, il se lança dans la rivière à grand bruit, sans prendre aucune espèce de précaution.

En dix brasses, il était sur l’autre bord ; il allait courir à la porte de la maisonnette, lorsqu’une idée traversa son cerveau.

Si cette tranquillité, si cette illumination cachaient un piège !

La maison du passeur était à cinquante pas, mais François Guichard ne trouva pas en lui-même le courage d’aller aux informations si loin, quand, à quelques pieds de lui à peine, se trouvait sa maison, et dans sa maison Louison sans doute.

Il se coucha à plat ventre, rampant comme un serpent ; il s’approcha de la chaumière, et, levant doucement la tête au niveau de la croisée qui regardait l’aval de la rivière, il jeta un coup d’œil dans l’intérieur de la maison.

Si peu impressionnable que fût François Guichard, ce qu’il vit bouleversa sa physionomie comme si tout à coup il eût été transporté dans la vallée de Josaphat, ou comme si dans les nuages il eût entendu retentir les accents terribles de la trompette du jugement dernier.

La fenêtre à laquelle il s’était placé pour observer faisait face au lit ; dans ce lit, il avait cherché Louison, et il avait vu une forme humaine entièrement recouverte d’un drap blanc.

C’est ce spectacle qui, pendant une minute, le laissa muet et glacé d’épouvante.

La clarté des deux flambeaux qui entouraient le crucifix et la tasse d’eau bénite posée sur une chaise, à côté de cette couche funèbre, donnaient au cadavre un relief de formes incroyable ; les traits du visage se dessinaient nets sur la toile : on eût dit une statue de marbre.

Le feu flambait vif et joyeux dans l’âtre ; Mathieu le passeur était assis sur un escabeau ; il tenait sur ses genoux la petite Huberte et lui faisait manger, cuillerée à cuillerée, de la soupe qu’il puisait dans une écuelle, au coin du foyer.

Cette illumination inaccoutumée égayait l’enfant ; son babil essayait de dérider le front du passeur, qui paraissait soucieux.

François Guichard ne vit rien des parties incidentes de ce tableau ; ses yeux restaient attachés sur le cadavre comme sur un spectre ; à travers le tissu, il voyait Louison, il la voyait telle qu’elle était vraiment sous le suaire, avec ses longues paupières abaissées, sa bouche entrouverte, ses dents serrées, ses narines légèrement contractées et sa peau blanche comme l’ivoire ; mais son cœur ne voulait pas la reconnaître, il disait : « Non, non, ce n’est pas elle. »

Le pauvre pêcheur se précipita vers la porte, la poussa brusquement, entra, et, sans se préoccuper d’Huberte qui tendait vers lui ses petits bras, il arracha le linceul qui recouvrait le visage de la morte.

Ses yeux ne l’avaient pas trompé dans leur pénétration surnaturelle : c’était bien Louison Pommereuil qui était là gisante.

François Guichard prit la main de sa femme, et jusqu’au jour il la garda entre les siennes, la couvrant de ses baisers et de ses larmes.

V

Où François Guichard tire sur un prince et ramasse une bécasse.

Lorsque les clartés indécises et flottantes de l’aurore nuancèrent la cime du coteau de Chènevière, Mathieu le passeur, qui jusqu’alors, avec cette piété que le paysan le plus sceptique conserve pour la mort, avait craint de troubler son ami, même en alimentant le feu qui chauffait la pièce, Mathieu le passeur se leva et toucha doucement l’épaule de François Guichard.

Mais celui-ci ne se retourna pas.

— François, lui dit le bonhomme, on ne vit pas avec les morts ; il faut songer aux vivants ; ils vont revenir, les autres.

— Eh bien, qu’ils reviennent ! répondit François Guichard.

À l’accent qu’il avait mis à prononcer ces paroles, au frissonnement de ses narines, à l’éclat menaçant de son regard, Mathieu le passeur comprit que gardes et gendarmes allaient payer pour la destinée, que, pendant la nuit, il avait entendu François Guichard accuser de son malheur.

— Écoute, reprit-il d’un ton péremptoire, tout ça, c’est des bêtises ! Tu en tueras un, tu en tueras deux, tu en tueras trois, il en reviendra dix ; et tu mettrais, d’ailleurs, le dernier en matelote que cela ne rendrait pas la vie à la pauvre défunte.

— Je l’aurai vengée du moins, répliqua le pêcheur d’une voix frémissante.

— Des bêtises, toujours des bêtises ! reprit le passeur inflexible dans son bon sens ; tu l’aurais vengée, dis-tu ? D’abord es-tu bien sûr que cela lui ferait plaisir, à ce pauvre agneau du bon Dieu, qui, de son vivant, n’a jamais souhaité de mal au plus brigand des brigands ? Et puis maintenant raisonnons un brin : sur qui te vengeras-tu, François ? Sur des innocents.

— Des innocents ? ces misérables !

— Eh ! oui, des innocents. Simonneau, le plus mauvais de la bande, celui qui, d’après mon dire, a manigancé tout ce qui t’arrive, eh bien, Simonneau lui-même est innocent. Le bourgeois de Simonneau chérit les lapins. François Guichard est accusé de vexer les lapins ; alors le bourgeois de Simonneau dit à ses gardes : « Simonneau chassez-moi ce gaillard-là loin de mon domaine ; » c’est à lui que tu dois en vouloir, et non pas à ceux qui ne sont coupables que d’avoir voulu conserver leur pain en exécutant les ordres qu’ils ont reçus.

— Mais, Mathieu, sur la tête de ma pauvre femme qui est là, je te jure que, depuis que je suis ici je n’ai pas une seule fois travaillé dans le bois ou dans la plaine.

La réputation de la famille Guichard, à l’endroit du braconnage, était si bien consacrée dans l’opinion publique, que les dénégations de son dernier représentant ne parurent pas ébranler les convictions de son ami Mathieu ; il hocha la tête.

— Encore des bêtises ! répondit-il ; t’aurais raison de parler ainsi à un autre que moi ; mais, sache-le bien, François, je suis incapable de vendre un homme.

Le pêcheur haussa les épaules avec impatience ; mais, jugeant inutile d’insister sur le dernier point :

— Ainsi tu crois, reprit-il, que c’est le prince lui-même qui a donné l’ordre d’abattre ma maisonnette ?

— Dame ! on est patron ou on ne l’est pas. Est-ce que tu crois que mon garçon se permettrait de faire crédit à un passager sans ma permission ? Le plus souvent que les baudriers jaunes de Saint-Maur se seraient dérangés pour le Simonneau tout seul.

— Ah ! si je le savais ! murmura le pêcheur d’une voix sourde et menaçante.

— Allons, bon ! toujours ton idée ! Mais il te rend service, cet homme.

— Il me rend service !

— Sans doute ; en te forçant à déménager au moment où cette méchante cassine allait te devenir désagréable.

— Désagréable ! Mais si je ne l’avais plus, Mathieu, tiens, je te l’avoue à toi, j’aurais bientôt rejoint celle qui est là.

— Allons donc ? Du vivant de cette pauvre défunte, et dans ces derniers temps, tu passais des semaines sans rentrer à ta maison.

— Je n’y rentrais pas pour ne pas affliger la pauvre créature.

— Pour ne pas affliger ta femme ?

— Eh ! sans doute ! ces vieux murs, tu les crois muets ; ils me comprennent et ils parlent. Lorsque je revenais ici, je causais avec eux, je les interrogeais, ils me répondaient, ils me racontaient mon bonheur, mon bonheur passé ; nous nous entretenions… d’eux !… Le sable des allées du jardin me disait comment il criait sous les sabots des petits ; les branches de ces arbres me rappelaient leurs jeux quand ils essayaient d’atteindre un nid qu’un chardonneret avait placé dans cette fourche : tiens, là ; ces poutres noires et enfumées répétaient les vagissements du berceau : le feu de l’âtre imitait si bien leur babil, que par instants je croyais voir leurs petites mains rouges et gercées qui caressaient la langue des flammes. Mon cœur se déchirait, mais tu ne saurais croire tout le bonheur que je trouvais à souffrir ; il me semblait que j’allais mourir, mais que cette mort m’ouvrait le paradis où je comptais les retrouver. Cependant je pleurais, et quoique ces larmes fussent plus douces qu’amères, elles désespéraient la Louison, et comme, aussitôt que j’étais ici, je ne pouvais m’empêcher de songer à ceux qui en sont partis, pour ne pas accabler la femme, j’avais renoncé à y venir. Maintenant qu’elle aussi, je ne la verrai plus, maintenant que ces pauvres murs, qui ont été témoins de sa nuit de noces et de sa nuit de mort, sont tout ce qui me reste d’elle et d’eux, tu comprends bien que je ne puis pas renoncer à mon unique consolation. Je veux les garder, je les garderai, ou bien je me ferai tuer eu les défendant, et alors… eh bien ! quelque part qu’ils soient, je serai avec eux.

Mathieu regardait le pêcheur avec une profonde stupeur ; il supposait que le chagrin avait dérangé la raison de son ami. Cependant, comme il y avait quelque chose de profondément triste dans ce qu’il regardait comme de la folie, il en fut touché.

— Eh bien, écoute, François, dit-il, il y a moyen d’arranger les choses : tu vas aller te rendre…

— Me rendre !

— Laisse-moi donc dire ! Tu vas aller te rendre, et, pendant ce temps-là, je me charge, moi, de porter, morceau à morceau, murs et meubles de la maison, sur le coin de terre que tu as vers le haut du coteau, de sorte que, quand tu sortiras de prison, tu la retrouveras, sauf la place où elle était, telle que tu l’auras laissée.

— Que parles-tu donc de prison ! dit François Guichard, qui de pâle qu’il était devint livide ; pourquoi irais-je en prison ?

— Dame ! fit le passeur un peu embarrassé, parce que tu as été un peu brusque avec l’huissier ; tu l’as poussé, il a roulé dans la rivière, et il paraît que c’est comme les chats les huissiers, ça n’aime pas l’eau, si bien que, quand on les baigne, on va au clou. Quand tu as été parti, le brigadier, qui est un bon enfant, incapable de monter une couleur à un homme, m’a dit que tu en avais pour tes trois mois.

— Trois mois !

— Eh bien, je disais donc… écoute bien ce que je disais : Le prince vient aujourd’hui, et ton affaire sera réglée ce soir.

— Trois mois ! répéta François Guichard hors de lui.

Et, saisissant le bras du passeur, il l’entraîna vers le berceau de la petite Huberte.

— Mathieu, dit-il, es-tu mon ami ?

— Voyons, sois donc raisonnable, François ; trois mois, ça passe, quoique ça soit long ; j’aurai soin de ton bateau et de tes outils pendant ce temps-là.

Mais François Guichard ne l’écoutait pas.

— Jure-moi sur ta foi d’honnête homme que tu n’abandonneras pas l’enfant que voilà, que tu lui serviras de père, que tu en feras, sinon une femme heureuse, du moins une honnête femme.

— Je ne demande pas mieux que de te jurer cela ; mais dis-moi au moins ce que tu veux faire ?

— Rien, rien, reprit le pêcheur avec force ; fais-moi le serment que je te demande, ou à l’instant je cherche un autre cœur qui me rende le service que tu m’auras refusé.

— Je te le jure, François ; d’abord, ma femme aime beaucoup la petite, mais je veux savoir auparavant…

— C’est tout ce qu’il me faut, s’écria le pêcheur, qui, se débarrassant des mains de Mathieu, tout étourdi de la solennité du serment qu’il venait de prêter, saisit un fusil placé au-dessus du manteau de la cheminée, et sortit en courant.

Le prince de Condé, dont il venait d’être question entre les deux amis, alliait deux goûts qui ne marchent pas aussi fréquemment ensemble que l’on serait tenté de le croire : il aimait à la fois la chasse à courre et la chasse à tir.

Le souvenir de ses meutes aussi parfaites, aussi savamment disciplinées qu’elles étaient nombreuses, fait le désespoir des veneurs, qui ont la prétention de donner à croire au monde que la science dont le roi Modus a le premier tracé les préceptes n’est pas morte avec le dernier des maîtres de Chantilly. Le récit de ces chasses merveilleuses, dans lesquelles le septuagénaire suivait jusque dans les Ardennes un cerf voyageur qui était venu s’ébattre sur les pelouses des forêts princières, alimente aujourd’hui la verve des chroniques cynégétiques.

Tous les deux jours, quelque temps qu’il fît, et cela jusqu’à sa mort, le prince de Condé montait à cheval et chassait à courre.

La plupart du temps ses meutes prenaient plusieurs animaux dans la même journée.

Le lendemain, pour se reposer, il chassait à tir dans les taillis de Chantilly ou de Morfontaine. C’était alors d’effroyables hécatombes de gibier.

Mais ces tueries entre treillages et panneaux, gardes et rabatteurs, n’amusaient que médiocrement monseigneur. Lorsque cela lui était possible, lorsque l’étiquette le lui permettait, qu’il n’avait pas de visiteurs auxquels il fut obligé de faire les honneurs de ses tirés, il se débarrassait de son cortège, il s’en allait battre le bois comme un simple mortel, avec un chien qui marchait devant lui et un garde qui le suivait par derrière.

Le chien faisait lever le gibier que tuait le prince et que le garde ramassait et fourrait dans son carnier.

Le prince de Condé était depuis huit jours à Paris ; il s’en était échappé pour se livrer à sa distraction favorite ; mais, en montant dans la voiture à quatre chevaux qui l’avait amené à la Varenne, il avait été bien entendu dans son esprit qu’il goûterait le plaisir de la chasse dans toutes les conditions qui la rendaient le plus agréable ; aussi malmena-t-il l’inspecteur lorsque, sous prétexte que depuis la veille un braconnier dangereux s’était caché dans les bois, le digne fonctionnaire voulut l’accompagner.

Repoussé avec perte, le pauvre employé exigea que Simonneau, qu’il regardait comme le plus vigoureux et le plus brave de ses subordonnés, accompagnât monseigneur.

L’inspecteur devait se tromper, de moitié du moins, dans ses suppositions ; car l’ennemi intime de François Guichard devint fort pâle lorsque cette décision lui fut notifiée.

Il n’en obéit pas moins sans faire une observation ; et le prince et Simonneau se mirent en route.

En deux ans, malgré les massacres attribués au pêcheur, la plaine et le bois s’étaient convenablement repeuplés ; on ne pouvait frôler un buisson sans en faire jaillir un lapin ; les lièvres se levaient par douzaines et s’en allaient à un trot modéré, qui témoignait de l’excellence de leurs relations avec les habitants de la presqu’île. Les faisans, les perdrix, en partant dans les bottes, style que le prince employait volontiers, et en allant se reposer à cent pas à peine de l’endroit où on les avait troublés, indiquaient aussi qu’ils regardaient la Varenne comme un véritable paradis terrestre.

Le prince ne se sentait pas d’aise ; son chien ne quittait un arrêt que pour retomber dans un autre. Les mains noires de poudre, la figure barbouillée, le prince chargeait son fusil avec une agitation fébrile.

Simonneau pliait sous le poids du gibier.

— Simonneau, disait monseigneur de Condé à son garde, je m’amuse plus, croiras-tu cela ? dans ta société que dans celle de M. de Talleyrand, qui est, dit-on, l’homme le plus spirituel de France et de Navarre.

— C’est bien de l’honneur que monseigneur me fait, répondait Simonneau en se rengorgeant, car il commençait à se rassurer en voyant que la meilleure partie de la journée s’était passée sans encombre.

— Quel dommage qu’il faille tout à l’heure que cela finisse ! dit le prince de Condé.

— Pourquoi cela, monseigneur ? répliqua Simonneau, qui ne se lassait pas d’être trouvé plus agréable qu’un homme dont le prince faisait tant de cas. Nous pouvons reprendre encore une fois les bois ; nous n’aurons pas le vent, il est vrai, mais le gibier est si peu tracassé qu’il n’est pas farouche.

— Et les munitions, Simonneau ? Quand j’aurai tiré les deux coups de fusil que j’ai là, je n’en trouverai pas plus de deux autres dans nos sacs.

— Je puis retourner à la ferme.

— Non, non, il ne faut pas abuser des meilleures choses, Simonneau, dit le prince en soupirant. Mais, voyons, pour le bouquet, fais-moi donc tirer autre chose que ces éternels faisans qui, lorsqu’ils s’envolent, me font toujours l’effet d’une poule de basse-cour qu’on lâche devant moi. Vous n’avez donc pas de bécasses ?

— Dame ! monseigneur…

— Ah ! si nous avions rencontré le braconnier.

— Dieu nous en garde, monseigneur !

— Bah ! bah ! je lui donnerais un louis, et je connaîtrais tout de suite les taillis qu’elles fréquentent au passage. C’est un gibier de panier, cela ; on vous le paye, à vous autres, et vous ne vous souciez pas de les indiquer à qui vous les prendrait sans vous les payer ; je comprends cela. J’ai pourtant diantrement envie de tuer une bécasse.

— Ah ! monseigneur ! reprit Simonneau, comme si la supposition du prince l’eût mis au désespoir.

Il était dit que le hasard se chargerait ce jour-là de démontrer l’innocence de Simonneau aussi bien que de témoigner le zèle avec lequel lui et ses confrères conservaient les plaisirs de leur maître. Il n’avait pas fini de parler, qu’un oiseau roussâtre sortit à grand bruit d’une cépée de chênes, s’éleva perpendiculairement au-dessus du taillis, et s’éloigna en effleurant la cime des arbres de son vol capricieux.

C’était le gibier que le prince avait souhaité.

Il lui lança son premier coup, le manqua, et l’abattit du second. La bécasse tomba en voletant, ce qui indiquait qu’elle n’était que démontée.

Simonneau se lança à travers le bois pour la ramasser ; le chien ne le suivit pas, il s’était remis en arrêt à quelques pas du buisson d’où était sorti l’oiseau voyageur.

Le prince de Condé amorçait son fusil lorsqu’il entendit un grand cri, et qu’il vit son garde revenir à lui, effroyablement pâle et agité.

— Sauvez-vous, sauvez-vous, monseigneur ! cria Simonneau d’une voix étranglée par la peur.

Presque en même temps, et comme s’il venait seulement de se souvenir qu’il avait une arme, Simonneau mit en joue, lâcha successivement ses deux coups de feu dans la profondeur du bois ; puis, laissant échapper son fusil qui tomba dans la bruyère, il se sauva à toutes jambes en abandonnant son maître.

Le prince de Condé le regarda disparaître dans le taillis sans rien comprendre à ce qui venait de se passer ; mais lorsqu’il se retourna, un troisième personnage, écartant les branches, venait de pénétrer dans la clairière.

C’était un homme vêtu d’une de ces blouses courtes et de ces larges pantalons que portent les gens de rivière ; il tenait à la main un fusil de munition bronzé par la fumée. Sa physionomie était si menaçante, que le prince comprit sur-le-champ que c’était la mort qui venait avec cet homme. Il n’en parut pas épouvanté, et, passant son bras dans la bretelle de son fusil, il le plaça sur son épaule.

L’homme, de son côté, s’arrêta, et, regardant le prince :

— Non content d’avoir tué ma femme, dit-il d’une voix stridente, tu as voulu ma mort, tu as fait tirer sur moi par ton valet ; j’hésitais, depuis deux heures que je te suis, à commettre un meurtre ; mais maintenant, aussi vrai que le jour nous éclaire, tu vas mourir. Fais ta prière.

— Monsieur, répondit le prince, c’est sans mon ordre que mon serviteur a tiré sur vous ; je le regrette et je n’aurais pas attendu vos menaces pour l’en blâmer.

— Tu as peur, mais tes lâchetés ne te sauveront pas.

Le prince de Gondé, à ce mot de peur, haussa les épaules et se mit à siffler un bien-aller en croisant ses bras et en regardant celui qui le menaçait. Puis, voyant que l’homme demeurait interdit en face de ce sang-froid :

— Eh bien ! voyons, dit-il, qu’attendez-vous ? Assassinez-moi, puisque c’est votre intention.

— Non, je ne t’assassinerai pas ; tu as un fusil, défends-toi ; je suis un vieux soldat, et pas un assassin.

— Vous n’y pensez pas, mon cher monsieur, répondit le prince de Condé d’un ton de suprême dédain, un duel entre moi et vous ! Allons donc !

— Ah ! dit François Guichard, que nos lecteurs n’ont pas manqué de reconnaître, tout monseigneur que vous êtes, ce ne serait pas la première fois que nous aurions fait feu l’un contre l’autre ; nous avons combattu en Allemagne lorsque vous faisiez la guerre à la république. Vous étiez l’ennemi, j’étais la France, moi !

À ce souvenir, le prince tressaillit, ses lèvres blanchirent, son œil se chargea d’éclairs ; il porta involontairement sa main droite à la crosse du fusil suspendu à son épaule, puis, le rejetant en arrière, il tourna le dos au pêcheur et fit un mouvement pour s’éloigner.

— Et je te laisserai aller, et je laisserai ton crime sans punition ? Non, non, il faut mourir ! tu mourras aussi, toi ; ma femme et mes enfants seront vengés. Prince de Condé, c’est François Guichard qui te tue.

En disant ces mots, le pêcheur mit son arme à l’épaule, visa à la poitrine le prince qui se retournait, et lâcha la détente.

Le chien s’abattit avec un bruit sec, la poudre du bassinet s’alluma avec une légère fumée, mais le coup ne partit pas.

Pas un muscle du visage du prince de Condé n’avait tressailli.

François Guichard brisa son fusil contre le tronc d’un chêne.

À ce bruit, deux faisans s’envolèrent avec une rapidité prodigieuse ; le prince de Condé avait pris son arme et les avait mis en joue ; il tira à droite, il tira à gauche. Un nuage de plumes de pourpre et d’or flotta un instant au gré de la brise, et les deux superbes oiseaux tombèrent en décrivant une courbe.

— Crois-tu que je t’aurais manqué ? dit le prince au pêcheur d’une voix calme. Tiens, ajouta-t-il en prenant une bourse dans sa poche, voilà de l’or ; va-t’en avant que mes gens reviennent, et demande pardon à Dieu du crime que tu as voulu commettre.

François Guichard était devenu tremblant, ses genoux vacillants semblaient se dérober sous lui.

— Mon Dieu ! s’écria-t-il, mon Dieu ! comment se fait-il que vous soyez à la fois si généreux et si méchant ?

— Méchant ! dit le prince ; ah ça ! mais que diable me chantes-tu là ?

— Que vous pardonniez à celui qui a voulu vous assassiner, et que vous chassiez un pauvre homme de la maison où ses enfants sont nés, où sa femme demandait comme une grâce qu’il lui fût permis de mourir !

— Mais sais-je seulement si tu as une femme, si tu as des enfants et une maison ! Il y a cinq minutes, mon pauvre ami, j’ignorais encore que tu existasses.

— Oh ! reprit le pêcheur d’un air d’incrédulité interrogative, oh ! monseigneur, rappelez-vous un peu François Guichard.

— François Guichard !… attends donc…

Puis, après quelques secondes données à recueillir ses souvenirs :

— Ah ! c’est toi qui tues mes faisans, gredin ! reprit-il.

— Moi, monseigneur ! Mais personne ne croira donc à mon innocence ? Moi, monseigneur ! Tenez, ma pauvre femme est morte cette nuit ; elle est à cette heure devant le tribunal de Dieu : qu’il ne lui accorde pas le paradis si je ne vous dis pas la vérité ; j’aimerais mieux mettre une corde à mon cou qu’un fil d’archal à celui d’un méchant lapin.

— Allons donc ! reprit M. de Condé ; comment est mort ton père ?

— Eh ! monseigneur, il a été pendu à la suite d’un braconnage.

— Bien vrai ?

— Oh ! monseigneur, on ne se vante pas d’avoir eu son père pendu quand ça n’est pas vrai.

— C’est un brevet d’infaillibilité pour toi ; je connais ton histoire, et je te réhabiliterai auprès de messieurs mes gardes ; raconte-moi maintenant ce qui t’est arrivé avec eux.

François Guichard obéit au prince. Lorsqu’il le supplia de lui laisser la chaumière où, ainsi que le matin même il l’avait raconté à Mathieu le passeur, tout lui parlait des enfants qu’il avait perdus, les yeux du dernier des Condés devinrent humides et brillants.

— Tu es bien heureux dans ton malheur, dit-il ; la pauvreté t’a laissé la force de t’abreuver de ces suprêmes et accablantes consolations ; je suis prince, j’ai des millions et je t’envie. Tiens, vois-tu ça ? continua-t-il en indiquant du doigt une masse sombre de maçonnerie qui se dressait entre les arbres de l’horizon. C’est Vincennes. Eh bien, depuis trois ans je cherche en vain dans mon âme le courage d’aller m’agenouiller sur une pierre de ses fossés. Je le veux, cependant ; il me semble que mon âme serait soulagée si je touchais ces murailles sur lesquelles se sont arrêtés ses derniers regards ; mais, chaque fois que j’essaye de m’en approcher, je m’enfuis avec épouvante.

Le vieux Condé demeura muet et rêveur pendant quelques instants ; enfin il toussa bruyamment pour étouffer son émotion.

— Ramasse cet argent, reprit-il ; il te servira à donner une tombe à ta pauvre morte, ce qui, depuis un quart de siècle, a manqué à bien des grands de la terre ; quant à ta maison, sois tranquille, on la respectera désormais.

François Guichard prit la main que le prince lui tendait, et la couvrit de ses baisers et de ses larmes.

— Monseigneur, dit-il, que pourrai-je faire pour vous prouver ma reconnaissance ?

— Quand tu prieras pour les tiens, répondit le vieux prince, mêle le nom du duc d’Enghien à celui de tes enfants ; voilà tout ce que je te demande.

Le pêcheur allait s’éloigner, le prince de Gondé le rappela.

— Un instant, dit-il ; je t’ai donné le terrain sur lequel, en vertu de ton droit révolutionnaire, tu t’étais permis de construire ton logis. Ce terrain m’appartenant, je n’ai fait qu’user de mon pouvoir de propriétaire ; mais tu as rossé mes gardes, tu as à demi-noyé un huissier, et ceci veut réparation.

— Que Votre Altesse exige-t-elle que je fasse ?

— Que tu me retrouves la bécasse que cet imbécile de Simonneau a laissé perdre. Tu vois que je ne suis pas un juge bien rigoureux.

François Guichard se mit en quête de l’oiseau et le retrouva.

C’est ainsi que le pêcheur devint légitime propriétaire de la maisonnette et du clos du bac de la Varenne.

L’événement que nous venons de raconter occupa désormais dans les souvenirs de François Guichard une place parallèle et analogue à celle qu’y tenait déjà le siège de Mayence ; il clôtura la série des accidents qui avaient signalé la première partie de son existence.

Si torturée que fût l’âme du pêcheur par des regrets que le temps ne savait amoindrir, les quinze années qui suivirent la mort de sa femme s’écoulèrent pour lui paisibles et monotones.

Le lendemain du jour où le crime qu’il avait médité avait eu un dénouement si inattendu, François Guichard conduisit Louison à sa dernière demeure ; il fit une courte prière au bord de la fosse encore béante, rentra chez lui, et passa le reste de la journée enfermé dans sa maison en tête à tête avec la petite Huberte.

En se retrouvant dans cette chambre, tout imprégnée de cette odeur âcre que laisse la mort derrière elle, François Guichard avait commencé de pleurer ; mais Huberte, qui avait bien tristement passé les derniers jours écoulés et qu’un rayon de soleil qui glissait à travers les arbres et traversait les carreaux mettait en gaieté, Huberte se traîna jusqu’à la chaise du pêcheur, grimpa à ses jambes, et, s’installant sur ses genoux, elle commença d’enfoncer ses deux petites mains dans les joues flasques et ridées du bonhomme, et de les élargir et de les rétrécir tour à tour en riant aux éclats des grimaces qui résultaient de ce mouvement de va-et-vient.

François Guichard se fâcha, mais il n’eut pas plus tôt vu les larmes descendre le long des joues roses et marbrées de la petite fille, qu’il oublia son propre chagrin pour ne songer qu’à celui qu’il venait de causer à l’innocente petite créature ; il comprit que c’était Dieu lui-même qui avait voulu le soustraire aux tristesses communes à l’humanité ; il entrevit les obligations de sa situation vis-à-vis de l’orpheline ; il devina que ce n’était pas seulement le pain de chaque jour, qu’il devait à Huberte, mais encore la tendresse, les doux soins qu’eussent eus pour elle les deux mères que le ciel lui avait ravies.

Guichard prit immédiatement au sérieux la maternité qui lui incombait, et jamais femme ne fut plus attentive et plus tendre pour sa progéniture que François Guichard ne le fut pour sa petite fille.

Au lieu de continuer de se livrer à la douleur, il prit ses filets et s’en alla à son travail ; mais pendant qu’il amorçait ses coups, il était inquiet, tourmenté ; il avait laissé Huberte seule ; un accident pouvait lui être arrivé ; la maison était si près de l’eau, et l’eau si profonde ! Tout pour elle lui semblait un danger ; la pensée de ces dangers le remplissait de terreur, et en même temps ravivait ses douleurs passées. Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que cette préoccupation était devenue insupportable. Il laissa là sa besogne, rentra et passa le reste de la journée à arranger à l’arrière de son bateau une petite place où il pût déposer l’enfant, où elle fût en sûreté pendant les rares instants où ses yeux se détacheraient d’elle.

À dater de ce moment, François Guichard ne se sépara jamais de la petite Huberte ; il renonça à ses pêches de nuit, mais, à cela près, elle n’eut pas d’autre berceau que celui que le pêcheur lui avait taillé à coups de hachette dans la levée de chêne du bachot.

On comprendra l’affection immense qui se concentra sur la tête de ce petit être et dans le cœur de François Guichard. Huberte résumait pour celui-ci non pas seulement le monde, et la vie, mais encore tous les bonheurs évanouis dont elle était le vivant témoignage. Sa présence ne faisait rien oublier : elle rappelait, elle n’amortissait pas les regrets ; elle leur donnait un corps, une forme, l’existence ; et ces souvenirs, ces regrets, le pêcheur ne les eût pas échangés contre une couronne.

Les apparences extérieures de sa tristesse s’étaient modifiées après la perte de ses fils et de sa fille ; ce qui les avait principalement caractérisées, c’était la mauvaise humeur, cette mélancolie des paysans ; il était devenu sombre, farouche, et il souffrait tellement lorsqu’on troublait les rêveries funèbres dans lesquelles il se complaisait sans trêve ni relâche, que bien peu de gens pouvaient soutenir la dureté presque féroce de son regard.

Pendant longtemps, du reste, ces occasions ne se multiplièrent pas. Jusqu’en 1834, la Varenne, le bac et François Guichard demeurèrent dans une solitude profonde, presque absolue.

Cependant les habitants de Champigny et de Créteil, auxquels François Guichard était forcé de recourir pour la vente de son poisson, frappés de la douleur toujours muette, mais toujours poignante dont la physionomie du bonhomme portait l’empreinte, l’avaient surnommé le père la Ruine.

En 1834, époque où s’ouvre le récit auquel ce que nous venons d’écrire sert de préambule, François Guichard, dit la Ruine, avait soixante-cinq ans. Malgré les fatigues inouïes de son dur métier, son corps avait conservé de la verdeur ; il tenait son buste légèrement courbé, mais seulement par suite de l’habitude qu’il avait prise de plier l’échine pour tirer sur ses avirons ; car lorsque, drapé dans son épervier, il redressait sa haute taille pour lancer au loin le filet, il rappelait encore le plus jeune de cette mascarade d’empereurs romains que Léopold-Robert a intitulée les Pêcheurs de l’Adriatique.

Par un contraste très logique, tous les symptômes de la caducité s’étaient retranchés dans la tête et sur le masque, là où la vie avait été plus active, où les souffrances avaient été plus vives que les travaux n’avaient été rudes. Le soleil avait donné à la peau du bonhomme un vernis fauve, mais sans chaleur, privé de ces marbrures rougeâtres qui l’accompagnent d’ordinaire, c’était le ton mort de la terre cuite. Quelques fils veineux, violacés, serpentant à travers les milliers de plis qui formaient des franges au-dessus de ses pommettes et de ses sourcils, n’empêchaient pas que l’on ne devinât sous le hâle une pâleur étrange chez un travailleur. Les yeux, fortement encaissés dans des orbites que tapissaient des sourcils épais et pendants, étaient rouges, presque sanglants. Ces stigmates du désespoir au milieu duquel vivait le pêcheur ne contribuaient pas peu à donner à sa physionomie cet aspect sauvage que nous avons signalé ; ils disparaissaient lorsque, par un examen plus attentif on remarquait qu’au milieu de cet entourage la prunelle, dont le bleu s’était teinté de gris, restait empreinte d’une douceur qui allait souvent jusqu’à la tendresse.

Huberte, ou plutôt la Blonde, – car c’était ainsi que le père Guichard, qui ne partageait point l’engouement qui avait caractérisé son gendre pour le patron des chasseurs, la désignait d’ordinaire, – la Blonde entrait dans sa dix-septième année.

L’éducation rustique qu’elle avait reçue avait merveilleusement servi la prédilection de la nature à son égard ; elle était grande, fortement charpentée, sans que de cette épaisseur il résultât rien de commun, rien de grossier ; sa taille était certainement loin d’être svelte, mais le développement de ses hanches, la finesse des attaches de son cou, donnaient à sa tournure, sous l’indienne qui accusait nettement ses formes, un caractère de distinction rare chez les femmes de sa classe.

Elle n’était pas jolie, mais on la trouvait charmante.

Son front était un peu bas, son nez un peu court, sa bouche grande, indécise dans ses contours ; son menton, comme ceux des rêveurs et des gens faibles, fuyait légèrement en arrière ; le soleil lui avait donné une couche de ce bistre dont il s’était montré si prodigue envers François Guichard. Il y avait, comme on voit, fort à redire, à tout cela ; mais à une femme seule fût venue l’idée de perdre son temps à cette rigoureuse analyse. Un homme se fût contenté d’admirer cette physionomie rieuse et mutine, cette couronne de cheveux dorés et ondés, dont les spirales soyeuses s’échappaient de dessous le madras qui avait la prétention de les emprisonner ; ces narines mobiles, lavées de rose, qui semblaient aspirer la vie et le plaisir à la fois ; ces lèvres si fraîches, si jeunes, si gaies, qui découvraient trente-deux perles en s’épanouissant dans un sourire ; il ne lui eût pas reproché les tons dorés de ses joues en découvrant sous les plis du fichu une chair dont la blancheur tranchait, en protestant contre elles, avec les teintes de ce que l’on avait abandonné à l’intempérie des saisons.

Huberte adorait son grand-père. Le bonhomme la Ruine s’était fait une règle de ne point associer l’enfant à ses regrets tant qu’elle n’avait pas dix-huit ans. Lorsque, dans les effusions de sa tendresse rétrospective, François Guichard versait des larmes sur elle en l’embrassant, la Blonde les attribuait à l’affection que portait le vieillard à celle qui peuplait pour lui la solitude de la chaumière ; mais, lorsqu’elle grandit, elle devint perspicace, elle chercha des causes à la mélancolie constante de son grand-père, elle découvrit ce qui se passait dans son âme ; l’hymne funèbre que psalmodiait le cœur de cet époux et de ce père arriva jusqu’à elle, et avec cette spontanéité de reconnaissance, des sentiments vrais, elle entreprit de lutter contre le découragement, contre le désespoir sous le poids desquels elle tremblait qu’il ne succombât. Cette préoccupation de sa jeunesse l’empêcha de ressentir les effets de la détestable éducation que lui donnait François Guichard, ou plutôt de l’absence d’éducation dans laquelle il la laissait, en ne voulant lui inculquer d’autre science que celle d’aicher les hameçons, de débrouiller les lignes, de raccommoder des filets et de manœuvrer convenablement un bachot. Elle entreprit de dérider le front de ce pauvre homme, et se consacra tout entière à cette tâche. Pour réussir, elle refoula dans son âme la mélancolie native que l’on trouve si souvent chez les femmes qui, de bonne heure, ont été orphelines. Elle devint rieuse ; elle essayait d’entraîner son grand-père dans la ronde que modulaient sans cesse son imagination et son babil ; le rire se stéréotypa sur sa bouche, et il n’était pas de jour où les échos des coteaux de la Marne ne retentissent des éclats de sa gaieté.

Le plan que cet amour filial s’était proposé fut près de réussir.

Après les dix-sept années au bout desquelles nous retrouvons nos personnages, Louison, les deux jeunes soldats, la femme du garde vivaient toujours dans le cœur de François Guichard, mais il commençait à se laisser distraire des recueillements solennels dans lesquels il aimait à contempler ces fantômes chéris ; il conversait moins souvent avec ses morts, et ses entretiens avec la Blonde acquéraient un charme qui triomphait de sa volonté et du parti pris ; le rôle de douleur qu’il s’était imposé s’effaçait peu à peu, et peu à peu il s’abandonnait au bonheur d’être le but de ces câlineries enfantines, de ces folles tendresses, de ces soins de tous les instants de la part d’un être jeune et charmant.

Le bonheur est le véritable fleuve d’oubli.

Les événements décidèrent que Huberte n’atteindrait pas le but qu’elle s’était proposé.

Le prince de Condé était mort. La Varenne, de domaine princier qu’elle était, devenait domaine à spéculation ; la bande noire s’était abattue sur les taillis, sur les plaines, sur les bruyères de la presqu’île ; elle en louait la chasse à de braves bourgeois, en attendant que le moment fût venu de dépecer du bec et des serres la propriété seigneuriale et de la lancer à tous les hasards de l’enchère.

Dès l’aurore, la terre s’émaillait de messieurs habillés de velours, guêtrés de cuir, portant carnassière et fusil ; de chiens blancs, noirs, gris, roux, appartenant à toutes les espèces décrites, et cette bande imprimait la terreur à toute la population à poil et à plume de la contrée.

Cela importait peu au père la Ruine.

Mais, en même temps, des aventuriers du faubourg, qui jusque-là avaient borné à Saint-Maur leurs explorations hebdomadaires, alléchés par ce qui commençait à transpirer, non point de la beauté du site, de la transparence des eaux à la Varenne, mais par ce qu’on racontait des développements fabuleux de la population aquatique, des êtres à écailles et à nageoires sur lesquels jusque-là François Guichard avait régné en tyran, commencèrent à se montrer sur les deux rives de la Marne.

De temps en temps, lorsque doucement il faisait cheminer son bateau sans que ses rames fissent aucun bruit, sans que le sillage de la nacelle ridât la surface de l’eau, le bonhomme la Ruine voyait poindre un long roseau qui s’avançait en dehors de la saulée ; à l’un des bouts de ce roseau pendait un fil de soie ou de crin auquel était attaché un bouchon ; à l’autre bout il découvrait un monsieur qui concentrait tout ce que Dieu a départi d’intelligence au roi de la création à suivre les signaux télégraphiques que ce moniteur de la voracité des poissons pouvait faire sur le miroir liquide.

Au rebours de leurs confrères de la plaine, les amateurs des bords de l’eau offraient à l’œil une grande variété de costumes ; les uns étaient en blouse, les autres en veste, quelques-uns en manches de chemise, d’aucuns eu habit, ni plus ni moins que s’il se fût agi d’une noce. Seulement l’uniforme était dans les physionomies.

La pêche à la ligne est la plus négative de toutes les passions ; la première vertu de ceux qui l’exercent est la patience. Sa pratique exagérée finit par éteindre l’action du regard humain, par lui donner quelque chose de l’atonie qui caractérise l’œil de la proie que le pêcheur convoite ; elle paralyse en même temps tous les muscles expressifs du visage. Quelque dissemblables qu’ils soient entre eux, il y a toujours dans la figure de deux pêcheurs à la ligne un côté qui offre des rapports similaires : ils sont arrivés à constituer une variété dans l’espèce humaine.

Malheureusement, les premiers qui s’étaient aventurés sur cette terre vierge obtinrent des succès.

Plus le but que l’homme poursuit est humble, microscopique même, plus il s’attache à le relever pour le mettre au niveau de l’orgueil dont il ne parvient jamais à se débarrasser complètement. Le pêcheur, ainsi que le chasseur, attache au bulletin de sa gloire autant d’importance qu’un général aux hauts faits de son armée ; ils mettent autant d’emphase l’un que l’autre à raconter leurs exploits.

Dans les petits cafés, chez les marchands de vins du faubourg Saint-Antoine, ces exploits prirent des proportions homériques : les goujons que l’on tirait de la Marne à la Varenne ne pesaient jamais moins d’une demi-livre ; quant aux carpes que l’on avait manquées, les héros de ces narrations racontaient que, si, très heureusement, la ligne ne s’était pas rompue dans une des péripéties de la lutte, elles allaient infailliblement les entraîner dans la rivière : le poisson avait failli prendre le pêcheur !

Les auditeurs de ces récits se sentaient alléchés par la couleur fantastique qu’on y donnait : ils rentraient chez eux, rêvant des matelotes pantagruéliques, des fritures homériques, et, le dimanche suivant, ils prenaient le chemin que les hardis batteurs d’estrade avaient tracé.

Plus malheureusement encore, tandis que la physionomie du père la Ruine, un instant éclaircie, allait se réassombrissant, celle de Mathieu le passeur s’épanouissait chaque jour davantage.

Mathieu n’avait nulle poésie dans l’âme ; il ne désirait rien de plus au monde que de voir grossir le nombre des chalands de son bac, la solitude de la Varenne se peupler ; il n’aimait rien tant ici-bas que le bruit des verres s’entre-choquant, que les chants des buveurs, et même que les bégayements de l’ivresse, surtout lorsqu’il pouvait escompter tout cela.

Afin de ne pas manquer l’occasion qui s’était offerte le jour où le premier de ces pionniers de la civilisation avait regardé d’un œil désireux le bac et ses alentours, Mathieu avait planté horizontalement dans la façade de sa maison un sapin garni de ses branches, acheté trois cents bouteilles de vin bleu à un vigneron du coteau, une demi-douzaine de vieilles casseroles à un chaudronnier de la rue de Lappe, métamorphosé audacieusement madame Mathieu en cordon bleu, et écrit sur son mur cette enseigne fallacieuse :

 

AU RENDEZ-VOUS DES MALINS PÊCHEURS

 

MATHIEU, MARCHAND DE VINS PÊCHEUR

 

Fait noces et festins, matelotes et fritures

 

Salons et cabinets de société.

 

 

Tout était mensonge dans cette annonce, mais Mathieu en avait pressenti la puissance.

L’épithète de pêcheur accolée à son nom était tracée en triples capitales ; c’était sur lui que, en observant le goût favori des hôtes qu’il demandait à la Providence, il avait compté pour faire fortune. Il devinait ce bonheur qu’éprouvent les hommes qui exercent une profession par occasion, par passe-temps, à se frotter, à serrer la main à ceux qui la pratiquent sérieusement. De plus, cette épithète indiquait qu’un amateur malheureux trouverait toujours à garnir son panier de consolations à juste prix.

Pour ajouter à la couleur de cette enseigne, il demanda à son voisin Guichard de vouloir bien faire sécher ses verveux, ses éperviers, ses filets devant le nouveau cabaret ; Mathieu avait compté sur cette mise en scène pour affriander ses chalands.

Il va sans dire que François Guichard repoussa cette proposition avec indignation ; elle lui servit de prétexte pour battre froid à son ancien ami, dont les prédilections pour les étrangers l’avaient indigné.

Mais la réputation de la Varenne comme but de promenade, comme théâtre de pêches miraculeuses, commençait à s’établir. Quelques bourgeois pères de famille se firent accompagner de leurs femmes et de leurs enfants dans leurs excursions ; bientôt les promeneurs arrivèrent par douzaines le long du chemin de Saint-Maur ; chaque dimanche Mathieu était forcé d’ajouter de nouvelles rallonges aux tables qu’il avait taillées en bois grume et plantées au bord de la berge. Toute la nuit des jours de fête, ce petit coin, jadis si paisible, retentissait de cris, de chants, et aussi d’invectives et d’injures, et enfin, un jour que François Guichard, accompagné de la Blonde, partait pour la pêche, celle-ci, qui portait sur sa tête une brassée de filets, se retourna vers lui et lui dit :

— Regarde donc, père. Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?

Le père la Ruine aperçut trois hommes dont l’un lui parut un bourgeois, et dont les deux autres étaient des maçons. À l’aide d’une chaînette en fer, ils mesuraient le terrain qui attenait au clos de la maisonnette du pêcheur.

VI

Attila.

L’étranger qui dirigeait les opérations graphiques des deux maçons était un homme de trente-cinq à quarante ans. Sa mise tenait à la fois du bourgeois et du travailleur. Sa redingote aux manches bouffantes, au collet cartonné et dépassant l’occiput, avait sa date comme une médaille ; cette date remontait à quinze bonnes années en arrière. Cependant elle était aussi fraîche, – nous parlons de la redingote, – aussi luisante que si elle fût sortie de la veille des mains du confectionneur. Deux plis fortement accusés entre les deux épaules expliquaient cette conservation extraordinaire en attestant que ce vêtement ne faisait que de rares apparitions sur l’échine de son propriétaire, et que la majeure partie de son existence, il l’avait passée dans une armoire, soigneusement enveloppé et à l’abri des outrages de la poussière.

Le pantalon, tout au contraire, attestait d’éclatants services. Il avait été gris ou blanc cendré ; la teinture l’avait fait passer au noir, et l’usage le ramenait à sa couleur primitive en le râpant jusqu’à la trame. Il est vrai qu’il lui rendait d’une façon ce qu’il lui ôtait d’une autre. Sur les cuisses, aux genoux, à tous les endroits enfin où les mains reposaient, il avait été largement maculé de graisse, et sur cette graisse la poussière des ateliers et la limaille des métaux avaient déposé un enduit qui, faisant corps avec elle, rendait certaines parties lustrées et luisantes comme le pantalon de cheval d’un hussard, et lui donnait, en outre, la consistance du cuir.

Cet homme était de moyenne taille, replet sans être gras. La lymphe dominait chez lui et boursouflait les chairs. On sentait du vide sous sa peau. Sa figure ressemblait à une vessie à moitié gonflée d’air et ridée çà et là ; elle en affectait aussi les teintes jaunâtres et terreuses. Il était difficile de surprendre une pensée dans ses yeux, dont l’un était fixe et atone comme s’il eût été de verre, tandis que son voisin clignotait sans cesse avec une rapidité vertigineuse. Le pli vertical de sa lèvre, l’habitude qu’il avait de la mordiller sans cesse, indiquaient une préoccupation à peu près constante de lutte astucieuse appliquée aux plus menus détails de la vie. Sa tournure était commune et ses épaules s’arrondissaient, comme cela arrive aux hommes dont les vertèbres se sont courbées pendant de longues années sur un étau.

Ce personnage s’appelait Attila-Unité-Quartidi Batifol, ce qui indique clairement qu’il était né en plein 93, et que son père avait été un des plus fervents adeptes du calendrier révolutionnaire.

Ainsi que nous en avons tout d’abord préjugé d’après son costume, sa profession le rattachait à la fois aux classes bourgeoise et ouvrière. Dans la corporation des ciseleurs en bronze, il occupait la position de façonnier.

Le façonnier est l’entrepreneur auquel le fabricant confie une partie des travaux que celui-là fait exécuter à forfait et à ses risques et périls.

Attila Batifol (le façonnier avait depuis longtemps renoncé à ses autres prénoms), était né hargneux, envieux, sournois et menteur, comme on naît borgne, boiteux, bancal ou bossu.

L’éducation qu’il avait reçue ne pouvait faire rentrer en dedans ou disparaître aucune des protubérances malsaines de son cerveau. Dès l’âge de dix ans, il était apprenti dans un atelier de bronze ; il fut assez maltraité par son patron, par les ouvriers plus âgés que lui, pour puiser dans ces accidents de son jeune âge une haine profonde contre ses semblables.

À douze ans, le petit Batifol pensait déjà à l’avenir, et, chose bien plus étrange, l’avenir chez ce jeune rêveur n’avait ni mitre à rubis, ni épaulettes à graines d’épinard, ni fringant attelage, ni cordon au cou ; c’était un avenir prosaïque et bourgeois, tel que rarement se le représentent les précoces imaginations. L’avenir pour lui, c’était d’être patron à son tour, de rendre avec usure à autrui le mal qu’il avait pu recevoir, et en même temps de goûter aussi des jouissances dont sa lèvre lippue indiquait qu’il devait devenir friand.

Batifol n’eût pas plus tôt songé, que l’instant d’après il était à l’œuvre, et s’occupait d’assurer cet avenir sur les plus solides de toutes les bases, l’ordre et l’économie.

Il empilait religieusement les gros sous qui lui venaient de ses pourboires, les confiait à un vieux bas, dissimulait le vieux bas dans sa paillasse et s’abîmait dans leur contemplation, la seule satisfaction qu’il se permît de demander à son trésor.

Batifol avait encore plus d’ordre qu’il n’avait d’économie.

Il ne laissait rien traîner. Les poussières métalliques de l’atelier appartiennent aux apprentis, qui les vendent tous les mois à leur profit. Or, comme Batifol avait trois camarades, la part de chacun était mince ; il pensa à grossir la sienne, balaya avec une ardeur qui stupéfia la maîtresse de la maison et lui concilia les sympathies de celle-ci, qui, à coup sûr, eût été moins enthousiaste si elle eût appris que cet amant de la propreté ne quittait le soir l’atelier qu’avec ses poches garnies des plus lourds détritus.

Il spécula sur les pommes de terre frites qu’il allait chercher pour le déjeuner des compagnons. Avec dix cornets il trouva moyen d’en faire douze, et de grossir son magot de deux sous, tout en déjeunant gratis.

Lorsque d’apprenti il passa compagnon, s’il s’abreuvait largement à la fontaine, en revanche il se mesurait tout juste ce qu’il lui fallait de nourriture pour ne pas mourir de faim ; bien entendu qu’il ne s’accorda jamais aucune de ces petites orgies hebdomadaires que les ouvriers appellent des noces et dont les meilleurs d’entre eux ont quelquefois besoin pour retremper leurs forces. Il ne fut pas d’avantage des sociétés chantantes, alors fort en vogue ; les flots de vin et l’enthousiasme qu’y faisaient couler Désaugiers et Béranger l’épouvantaient lorsqu’il songeait à ce qu’ils devaient coûter. Il fut beaucoup moins encore des affiliations politiques : le rôle de martyr n’allait pas à ses goûts positifs.

Il vécut humble, triste, morose, solitaire, enflant son bas à le crever, faisant soulever son matelas en monticules alpestres, et dormant sur ses noyaux, non pas de pêche, mais de cuivre et d’argent, aussi délicieusement que si sa paillasse eût été rembourrée d’édredon, ce qui, n’en déplaise à Guatimozin, est de beaucoup préférable aux roses.

Il jouissait, il est vrai, en expectative ; il savourait d’avance l’avenir qu’il se ménageait. Bien lui en avait pris, du reste, d’être économe ; la nature est bien plus équitable qu’il ne semble : elle établit ordinairement une très sage répartition entre nos qualités et nos défauts ; les accumulations de vertus sont rares ; les gens de goût et de talent ont ordinairement une exubérance de sève qui les empêche de tirer un profit matériel par trop considérable de ces avantages ; elle les avait prudemment refusés à Batifol, qui leur eût fait rendre cent pour cent.

Quoi qu’il en soit, à vingt-cinq ans il possédait dix mille francs ; il songea qu’il était temps de poser le premier jalon de sa fortune à venir. Mais ses capitaux ne lui semblaient pas suffisants pour son entreprise, et l’attente commençait à lui paraître longue.

Le patron chez lequel il travaillait alors avait reçu d’un sien camarade le dépôt de papiers politiques fort importants, qui pouvaient, non seulement compromettre cet ami, mais encore celui qui avait consenti à les recéler. Ces papiers étaient cachés dans un vieux coffre, au-dessus de son secrétaire ; il avait rempli le coffre de limaille et de déchets de cuivre.

Un jour, pendant que les ouvriers étaient au travail, la police envahit l’atelier ; elle ne perdit point son temps en perquisitions inutiles, elle alla droit au coffre, renversa sur les planches ce qu’il contenait, laissa la limaille et prit les papiers, puis emmena l’imprudent ciseleur, qui se trouva ainsi rattaché au complot du général Berton, dont jamais il n’avait entendu parler, et fut condamné à trois ans de prison.

Pour en finir avec cet imprudent ami, disons que sa santé ne résista pas à la séquestration et au chagrin, et qu’il mourut au bout de dix-huit mois à la Force.

Les agents de police étaient à peine sortis, que, tandis que ses camarades devisaient sur ce qui venait de se passer, Batifol remettait froidement la limaille et les débris de cuivre dans le coffre qui avait si mal gardé le secret dont on l’avait fait dépositaire. Batifol était un homme incapable de manquer à ses habitudes.

Les ouvriers du ciseleur incarcéré, quelle que soit la méfiance qui les caractérise ordinairement, ne suspectèrent personne d’avoir vendu le pauvre diable. Cependant un d’entre eux, plus clairvoyant que les autres, surprit quelques regards tendres échangés entre la patronne et Batifol, et remarqua que, depuis le départ du mari, Attila prenait des attitudes de maître du logis qui lui semblèrent singulières.

Mais il était si laid, il paraissait si peu fait pour inspirer à une femme le moindre sentiment qui ressemblât à de l’amour, que pas un de ceux auxquels l’ouvrier clairvoyant communiqua ses soupçons ne voulut y ajouter foi.

L’avenir se chargea de lui donner raison. Trois mois après la mort du pauvre prisonnier, les bans de la veuve et de son ouvrier étaient affichés à la mairie du neuvième arrondissement.

On jasa fort dans le quartier ; d’aucuns prétendirent voir là une trame aussi habile que perfide, ourdie par l’affreux Batifol autour de son ancien maître : amant de la femme, il s’était débarrassé du mari. Batifol se moqua des propos. Sans bourse délier, il devenait propriétaire d’un établissement considérable, et la joie de ce succès inespéré étouffa en lui toute autre préoccupation.

Le remords est un de ces sentiments larges et puissants qui ne se développent que dans les grandes âmes ; les époux Batifol n’éprouvèrent rien qui y ressemblât. Sans doute ils eurent un regret, celui que le défunt n’eût pas mieux employé son temps, ne leur eût pas laissé une aisance plus considérable, et ce fut tout. Pour un petit écu, l’on eût dansé le galop sur ses cendres.

Cela dit assez que madame Batifol était parfaitement assortie à son nouvel époux.

Lorsqu’il eut atteint le but où tendaient tous ses vœux secrets, Batifol leva son masque d’humilité et de résignation miséricordieuse ; il augmenta considérablement le chiffre de ses affaires, et, en toute circonstance, se vengea de ceux qui l’avaient maltraité jadis dans la personne des gens que le hasard ou la nécessité plaçait sous sa coupe. Nous disons la nécessité, car, après quelque temps, la maison Batifol fut signalée comme une galère et ne trouva plus à embaucher que ceux que la faim contraignait à ramer sur ses bancs maudits : mais la faim est un terrible auxiliaire, et celui qui la prend pour alliée peut et doit arriver à son but.

Il prêtait de l’argent à ceux qui en manquaient : au fond d’un vieil encensoir placé dans un angle de l’atelier, il déposait quelque monnaie ; celui qui en avait besoin y puisait et écrivait son nom sur une ardoise clouée à côté. Jamais M. Batifol ne tourmentait ses hommes pour le remboursement de ces avances : il est vrai que chaque jour il ajoutait un trait à la suite du nom qui signalait l’emprunt, et que ce trait signifiait que le débiteur était chaque jour endetté d’un sou d’intérêt pour chacun des francs qu’il avait pris.

Cela s’appelait manger la peau du cerf.

Pendant que, de son mieux, il opprimait son prochain, Attila Batifol ne se gaudissait pas encore personnellement ; l’heure ne lui semblait point encore venue de tenir cette seconde partie de son programme. Il voulait attendre, pour réaliser les projets d’ébattement qu’il avait caressés dans son enfance, que sa fortune fût assise, établie, consolidée et mise à l’abri de ces revers dont ceux qui font du commerce, si grande que soit leur prudence, ne peuvent jamais se voir à l’abri. L’avarice qui s’était, à la longue, incrustée dans l’âme de Batifol, lui eût rendu facile ce parti pris, quand bien même il eût eu des passions à vaincre ; mais Batifol n’avait point des passions, il n’avait que des fantaisies.

Cependant, comme la présence de madame Batifol au logis, le dimanche, n’était pas une distraction suffisante, après de mûres réflexions il finit par se permettre la pêche à la ligne, distraction qui avait ce double avantage de le séparer pendant quelques heures de sa moitié, et d’être un plaisir peu dispendieux qui promet toujours de rapporter plus qu’il ne coûte.

C’était la pêche à la ligne qui l’avait conduit à la Varenne, où, tout en amorçant ses lignes, en happant ses goujons, il avait remarqué la tendance que prenait le plus populeux des faubourgs de Paris à se diriger de ce côté.

Depuis longtemps les intérêts spéculatifs de cet homme lui faisaient pressentir, et cela à une époque où le vingtième du Paris actuel était en chantiers, ce qui se jouerait un jour de millions sur les terrains ; malheureusement, sa prudence d’Auvergnat ne lui permettait pas de devenir acquéreur de propriétés qui, longtemps encore, pouvaient rester improductives.

Ce regrattier commercial, n’étant pas homme à se lancer dans une aussi grande opération, se trouva avoir assez d’amour-propre pour ne pas renoncer complètement à son idée ; seulement il biaisa.

Au lieu d’acquérir près de la Madeleine, derrière les rues de la Chaussée-d’Antin, des faubourgs Poissonnière et Saint-Denis, il se fit adjuger quelques milliers de mètres de terrain à la Varenne.

Sans doute, ses bénéfices seraient médiocres, mais aussi il aventurait peu de chose. Ceux auxquels, à la suite de ce besoin d’approbation qui possède les hommes, il confia son petit plan, se moquèrent de lui et le plaisantèrent si bien que M. Batifol, se rendant à leurs raisons, renonça à l’espoir des bénéfices et en arriva à se considérer comme bienheureux si la vente de ses terres avait pour résultat de lui assurer la propriété gratuite d’une maison de campagne.

Il ne se fut pas plus tôt présenté comme but cette prime champêtre, qu’il embrassa son œuvre avec l’opiniâtreté que nous lui avons déjà vue ; il passait son temps à Paris à dessiner sur son établi, avec de la craie, le plan de son habitation future ; il créait dans son imagination des jardins pourvus de fruits et de légumes d’un échantillon inconnu chez Chevet, et en même temps il poussait d’une manière plus efficace à l’accomplissement de son désir. Il hantait les cafés, et, pendant quatre heures de la soirée, à l’aide d’une unique et modeste consommation, il continuait une éternelle dissertation sur les charmes de la Varenne-Saint-Maur, auxquels il croyait faire bien peu d’honneur en les comparant au paradis terrestre, en assurant que la presqu’île qu’entoure la Marne, avait été le théâtre de la faute de notre première mère.

Ce système, combiné avec celui des annonces dans quelques journaux, obtint un succès prodigieux. En moins de six mois, Batifol fut débarrassé des terrains dont la possession l’avait quelque peu effrayé ; il lui restait une dizaine de mille francs de bénéfice, et, en outre, quinze cents mètres au bord de l’eau.

Dès le lendemain du jour où le dernier des contrats partiels avait été signé, le ciseleur conduisit des ouvriers sur les lieux, et se mit en mesure d’asseoir les fondations de sa future demeure. Ses plans et ses desseins allaient enfin se produire en moellons et en briques. Batifol avait toutes sortes d’autres raisons encore pour se presser.

Il voyait approcher le moment où il lui serait enfin permis de donner l’essor à ses projets, et comme madame Batifol, à mesure que les goûts de villégiature se développaient chez son époux, manifestait pour eux plus d’aversion, cette maison n’en promettait que plus d’attrait au ciseleur émancipé.

Batifol avait plusieurs fois vu passer sur l’eau le père la Ruine ; plusieurs fois aussi il lui avait adressé la parole sans que le vieux pêcheur lui laissât prendre prétexte pour prolonger la causerie. Ce mutisme, qualifié de mépris, avait piqué au vif Batifol, que quinze années de bonheur et de succès avaient métamorphosé en tyranneau dès qu’il s’agissait de ses volontés.

Lorsqu’Huberte sortit de la chaumière, portant sur sa tête le faisceau de verveux que soutenaient ses bras blancs et arrondis, Batifol reconnut la jeune fille qu’accompagnait le vieux pêcheur. Mais pour la première fois, et en raison de sa position nouvelle, il se permit de remarquer qu’elle était belle. Il mordit sa lèvre à en faire jaillir le sang ; son œil vivant accéléra son mouvement oscillatoire, son œil atone lança une étincelle, et, du bout du mètre qu’il tenait à la main, il toucha légèrement la nuque de la jeune fille.

Huberte se retourna, et, à la vue de cette physionomie étrange, de cette paupière papillotante, tandis que l’autre œil son voisin roulait sur lui-même comme un de ces ventilateurs en fer-blanc que l’on adapte aux carreaux des estaminets, elle lança au vent un refrain moqueur qu’elle accentua d’un éclat de rire.

Mais le père la Ruine, qui marchait à quelques pas de sa petite-fille, ne put supporter ce qu’il considérait comme une insulte ; il arracha le mètre des mains du fabricant, le brisa en mille pièces et en jeta les débris à ses pieds.

Le premier mouvement de M. Batifol avait été de chercher à s’opposer à ce qu’il considérait comme un acte de vandalisme ; lorsque les morceaux de son outil tombèrent à ses pieds, il les ramassa, vit en un clin d’œil que le mal était irréparable, et, avec un juron effroyable :

— Vous avez cassé mon mètre, vous le payerez, entendez-vous ! s’écria-t-il.

— J’ai cassé votre mètre, parce qu’il était insolent, et, tout vieux que je suis, je vous traiterai comme je l’ai traité, si vous continuez.

— Ah ! laissez donc, grand-père, dit Huberte en intervenant, faut pas faire attention à ces bêtises. Insolent ! il voudrait bien l’être, mais il est bien trop laid ; cela lui est défendu de par son physique ; il nous donne la comédie des singes, et voilà tout. Venez-vous en, grand-père, et laissez-le faire ses grimaces à ses maçons.

— Oui, tu as raison, la Blonde, tu as bien fait de me retenir, va, car j’aurais fait un malheur. Ah ! ces gueux de Parisiens !

Cette dernière interjection arriva à l’oreille de M. Batifol.

— Vous êtes tous les mêmes ! s’écria-t-il, vous dites du mal de ceux qui vous font vivre, tas de canailles ! mais nous allons voir, et, pour commencer, toi qui fais le malin, réponds-moi ; tu niches là-dedans ?

— Oui, et après ? dit François Guichard d’un air de défi.

— Après, c’est ce que tu auras la complaisance de murer, dans les vingt-quatre heures, cette fenêtre qui donne sur ma propriété sans être dans les conditions de la loi, entends-tu ça ?

— Eh bien, essayez un peu de la boucher ! fit le père la Ruine en brandissant sa rame d’un air menaçant ; touchez-y donc seulement, à ma fenêtre !

— Ce ne sera pas moi qui y toucherai, ce sera l’huissier que je t’enverrai demain, qui saura bien te décider à le faire.

Depuis sa dernière aventure, le vieux pêcheur était devenu fort timoré à l’endroit de tout ce qui touchait à la justice ; il résista à la Blonde, qui cherchait à l’entraîner.

— Boucher ma fenêtre ! reprit-il ; ah ! je dirai aux juges pourquoi vous désirez que je la ferme. C’est parce que de là je vois la rivière en aval, et qu’il n’y a pas moyen, tant que je vous guette, de voler les outils et le poisson du pauvre monde, comme vous avez coutume de le faire, tas de propres à rien de Parisiens ! Non, non, la justice est trop juste pour m’y forcer, ayez pas peur !

— Il est dans son droit pourtant, père la Ruine, dit un des maçons qui s’était approché ; ne plaidez pas cela, vous perdriez.

— Son droit ! son droit de manger l’air et le jour d’un pauvre chrétien ! son droit de me priver de ce que le bon Dieu nous donne.

— Ce n’est pas tout, dit Attila Batifol d’une voix que la colère rendait vibrante ; c’est à toi ce poirier ? Bien ! voilà des branches qui pendent sur mon terrain. À bas les branches ! Je vais bâtir un mur de ce côté. Je pense bien que tu es trop gueux pour prendre ta part de la mitoyenneté : eh bien, ne t’avise pas d’y planter un clou dans mon mur, d’y faire courir un liseron, d’y appuyer une cheville, sans cela procès, entends-tu bien ? Je te guetterai de près, mon voisin, entends-tu ? et à la première atteinte à mes droits, je te ferai manger ta cassine, ton bachot et tes frusques !… N’oublie pas ma menace. Et vous, continua-t-il en s’adressant aux ouvriers, dépêchons ; j’ai hâte de voir la maison debout pour tenir à cet homme ce que je lui promets. Allons, allons, à l’ouvrage ; vous aussi, vous êtes des fainéants à la campagne ; je vous montrerai, moi, comment on doit trimer. Allons, chaud, enlevons ça !

Le fabricant s’éloigna. Le père la Ruine resta pendant quelques instants, muet, immobile, comme s’il eût été frappé de la foudre.

Il ne se résignait pas à voir ce qu’il appelait sa rivière envahie ; mais à présent, c’était bien pis encore. Parmi tous les malheurs que l’apparition des Parisiens à la Varenne lui avait fait envisager, il n’avait jamais pensé à celui qui devait résulter pour lui d’un tel voisinage. Il n’avait jamais songé qu’une maison pût venir se planter auprès de la sienne, qu’on lui demandât le sacrifice de la haie d’aubépine qui donnait de si doux parfums au printemps et qui formait en été un cadre verdoyant au petit jardin ; cadre tout peuplé d’oiseaux, joyeux musiciens, dont le concert égayait les alentours, tandis qu’assis à l’ombre du feuillage le bonhomme et sa petite-fille raccommodaient leurs filets.

Toutes les plaies de son âme se rouvrirent et saignèrent ; il pleura et se sentit si découragé, qu’il voulut rentrer à la maison et renonça à aller au travail.

Huberte, qui sentait que la distraction était plus nécessaire que jamais au bonhomme, parvint à le décider à aller sur la rivière, mais, quoi qu’elle fît, ni par les chansons les plus gaies, ni par les grimaces à l’aide desquelles elle essayait de contrefaire la physionomie hétéroclite de leur futur voisin, elle ne put cette fois parvenir à dérider le visage de son grand-père.

VII

L’invasion des barbares.

M. Batifol fit construire sa maison, et, de par la loi, François Guichard fut sommé de boucher la croisée qui prenait jour sur la propriété voisine.

Il tempêta, ragea, maugréa, mais il avait eu affaire une fois à la loi ; il savait donc ce qu’il en coûtait de se mettre en travers.

Il obéit.

On avait commencé par se moquer du ciseleur qui avait jalonné, empierré, macadamisé, étiqueté des rues dans les jachères, rues auxquelles il manquait pour le moment ce qui les constitue d’ordinaire, c’est-à-dire des maisons ; mais les rieurs ne tardèrent pas à passer de son côté.

L’homme ressemble au singe, plus encore moralement que physiquement, en ce qu’il est essentiellement imitateur. Il n’y a peut-être pas, depuis la création du monde, une sottise humaine qui soit restée sans pendant ; à bien plus forte raison, ce même monde est-il disposé à obéir à ses instincts lorsque l’exemple a toutes les apparences d’un acte raisonnable.

L’élan était imprimé, les moutons de Panurge se mirent en branle, peu à peu, et, en moins de temps que l’on n’eût pu le croire, la solitude se peupla, les champs se transformèrent en jardins, les buissons se changèrent en murailles.

L’exemple de Batifol avait électrisé les acquéreurs de ces terrains. Aussi, à son exemple, chacun d’eux se mit-il à l’œuvre. À mesure que les pierres s’étageaient et s’alignaient le long de la Marne, le mouvement grandissait. Le commerce parisien, depuis la place du Châtelet jusqu’à la barrière du Trône, entrait en fermentation ; le désir immense qui pousse tous les hommes à posséder un petit coin de cette terre à laquelle petit ou grand doit rendre l’argile qu’il lui a empruntée, fut alors si habilement exploité, on promit de le satisfaire à si bon compte, on le présenta comme un caprice tellement innocent et si peu dispendieux, que les plus sages s’abandonnèrent à cette fièvre de villégiature, et nombre de privilégiés qui pouvaient disposer d’un petit capital, ne se doutant guère des déceptions qui attendent tous les créateurs, commencèrent d’exécuter des chefs-d’œuvre architectoniques dans l’île.

L’un, sentimental et modeste, résolut d’abriter ses amours sous le toit de paille d’une chaumière, et choisit l’échantillon de ce que l’art dans ce genre a produit de plus rustique, depuis Évandre jusqu’à nous ; un autre, voyageur en vins fraîchement débarqué du lac de Genève à la suite d’une excursion dans l’Oberland, entreprise pour la plus grande gloire du trois-six, en avait rapporté une invincible prédilection pour les chalets. Cette prédilection se traduisait par une maison en bois, avec persiennes vertes, balcons découpés, et pavés sur les toits pour résister à l’avalanche. Les murs blancs qui étouffaient son jardinet étaient chargés de représenter les prés neigeux du Mont-Blanc et de la Jungfrau ; tel autre se dotait d’une ville italienne à toit plat, avec une balustrade formant terrasse. Enfin un quatrième allait jusqu’au temple grec.

Mais ce qui causait surtout l’admiration des voisins jaloux, c’était l’idée pittoresque qu’avait eue un bonnetier de la rue Saint-Denis de se faire bâtir un manoir sur le modèle de celui qui faisait le lointain de son enseigne, et qui lui-même avait été inspiré par une décoration de l’Ambigu, empruntée au drame d’Hariadan Barberousse.

La distribution des jardins variait plus encore que l’aspect architectural du nouveau village ; généralement elle était pittoresque : il est difficile de vulgariser les fleurs et de rendre les arbres ridicules. L’un se contentait d’un parterre enrichi d’un carré d’épinards et d’un carré de laitue, mêlant modestement l’utile à l’agréable ; un autre se livrait bravement, dans ses vingt mètres carrés, à la culture des céréales, et, ayant semé soixante-six grains de seigle, méditait un mémoire à l’Académie des sciences sur l’ergot et la nielle, qui affligent cette plante comme la petite vérole affligeait l’humanité avant la philanthropique découverte de Jenner.

Celui-ci effleurait toutes les cultures, mariait la pomme de terre à la reine-marguerite, l’artichaut au dahlia, entremêlait ses carrés de choux de petites plates-bandes où s’épanouissaient pêle-mêle les pétunias, les balsamines et les pensées, et d’où s’élançaient majestueusement les soleils, fleur très estimée des horticulteurs improvisés à cause de son port majestueux ; celui-là enfin, négligeant sa boutique de ferblanterie, rêvait, le menton dans sa main, à cette intelligente spéculation, à savoir s’il devait arracher son mouron qui poussait tout seul, qui ne coûtait ni semence ni arrosement qui était si fort apprécié des oiseaux, pour planter ou semer des légumes qui exigeaient du fumier, de l’eau, du binage, afin d’arriver à une croissance rachitique et à une saveur aqueuse ou amère, mais toujours immangeable, selon la nature du terrain.

Au reste, le mouvement commercial constatait cette nouvelle existence de la Varenne.

En moins de six mois, une demi-douzaine de marchands de vin étaient venus faire concurrence à Mathieu le passeur, et lui enlever le monopole du rafraîchissement public qu’il avait si longtemps exercé.

Les différents autres besoins de l’estomac pouvaient, aussi bien que celui de la soif, se satisfaire dans le pays. Le dimanche, on commença de sentir sur la berge l’odeur de la côtelette rôtie et du boudin grillé, tandis que, pareil à un parfum d’Orient, le café que l’on brûlait aux portes jetait son arôme à tous les courants d’air qui descendent et remontent la Marne.

Puis, à côté des six ou sept débitants de boissons qui vendaient le vin de Chènevière pour du Joigny, et l’absinthe de la rue des Lombards pour de l’absinthe suisse, on vit successivement s’établir un boucher, un boulanger, un épicier, voire même une marchande de modes.

Ce n’est pas tout encore ; en même temps que la plaine devenait village, le rivage se créait port. Une vingtaine de barques, de canots, de bachots, étaient, les uns après les autres, venus prendre leur rang d’amarrage le long de la berge où la vieille embarcation du père la Ruine avait vécu solitaire pendant tant d’années. Cette berge elle-même n’était point à l’abri du bouleversement général ; on la redressait, on l’aplanissait, on la façonnait, ici en abrupte falaise, là en talus insensible ; on en extirpait soigneusement les joncs aux longues tiges lancéolées, les roseaux dont les aigrettes légères se balançaient au vent avec de doux murmures ; les oseilles sauvages parées de pourpre et d’émeraude, les consoudes aux larges feuilles et aux clochettes blanches ou violettes, tout ce qui avait enfin un caractère pittoresque ou sauvage. La régularité devenait la seule parure des bords du fleuve, et la teinte jaunâtre de la glaise taillée en glacis remplaça, au bout d’un certain temps, le tapis d’herbe verte, fine et serrée, qui s’étendait au bord de la rivière.

En même temps aussi les mœurs s’humanisaient. La bergerie et les prédilections champêtres des braves pionniers du faubourg duraient ordinairement depuis le samedi jusqu’au dimanche soir ou au lundi matin. Qui eût passé par là et rencontré ces braves citadins chaussés de sabots, vêtus de blouses, coiffés de chapeaux de paille, le tout d’une simplicité exagérée ; qui les eût contemplés piochant, bêchant, binant, sarclant, émondant, voiturant des pierres sur leur dos ou des seaux au bout de leurs bras ; qui les eût entendus causant horticulture, pêche et chasse, agitant de graves questions à propos de greffes, de marcottes, de boutures de tubercules et de plants de vigne, se fût cru, à coup sûr, au milieu d’une colonie agricole ; mais après vingt-quatre heures données à l’innocente comédie à laquelle chacun s’amusait, la satiété apparaissait, fantôme au visage blême, aux bras pendants, à la bouche tordue par l’ennui ; on bâillait un peu, puis les plaisirs, dont l’usage avait fait un besoin, reprenaient tout leur charme et tout leur attrait.

Alors ce n’étaient plus les champs qui avaient absorbé la ville, c’était la ville qui avait absorbé les champs ; la légion des cabaretiers voyait se multiplier les chalands ; on buvait, non seulement dans l’enceinte des établissements destinés au culte de Bacchus, comme disaient les chansonniers du Caveau, lesquels florissaient à cette époque, mais encore sur toute la ligne du rivage. Il n’était pas de morceau de bois ressemblant à une chaise, à une table, à un banc, sur la berge, qui ne servît de socle à un ivrogne, si l’ivrogne était assis, ou à un litre de vin bleu si l’ivrogne était couché à terre. Les tonnes se vidaient, avec accompagnement de refrains bachiques ou de coups de poing ; l’idylle du matin était devenue saturnale le soir, et, pour qu’elle fût complète, on retrouvait chez les villageoises des environs descendues pour le bal, les mœurs, le langage, les attitudes chorégraphiques des nymphes de la barrière, qu’avec une faculté d’assimilation qui faisait le plus grand honneur à leur intelligence et à la souplesse de leur taille, elles n’avaient pas mis deux mois à s’approprier.

Ce bouleversement radical de la vieille Varenne avait produit sur François Guichard l’effet que naturellement on devait en attendre ; il est un âge où les idées, arrivées à leur maturité, sont rebelles à toute modification, et où l’on ne rompt point avec des habitudes consacrées par le temps. Quarante années de jouissance paisible et non contestée de la rivière et du pays avaient constitué pour le père la Ruine une sorte de possession que jamais il ne s’était attendu à voir troubler de la sorte. Aussi regardait-il les nouveaux venus, quelle que fût la légitimité de leurs titres, comme des barbares, comme des envahisseurs, comme des ennemis, cent fois pires que ne l’étaient jadis les Prussiens qui combattaient contre lui, sous les murs de Mayence.

Sa haine native contre les Parisiens s’était accrue, et des mauvais procédés de M. Batifol envers lui, et de la désolation de sa chère solitude, lorsqu’il vit le mur blanc de son voisin emprisonner le jardinet de la chaumière, lorsque les maçons, pour complaire à celui qui les employait, se donnèrent la distraction d’émailler de plâtre et de chaux la jolie haie d’aubépine qui, au printemps, se couvrait de si jolies fleurs blanches et roses. Il fallut que Huberte se jetât aux genoux du vieillard pour l’empêcher de répondre par des voies de fait aux moqueries dont les ouvriers accompagnaient leurs provocations.

Il en résulta qu’un nouveau changement se fit dans le caractère de François Guichard. À dater de ce jour, sa mélancolie disparut pour faire place à une rage qui demeurait sourde et concentrée pendant toute la semaine, c’est-à-dire tant que le nouveau village, comme un meuble d’apparat, était enseveli et drapé sous ses housses, que les portes et les volets de chaque maison étaient clos, les jardins muets et déserts, que la Varenne enfin avait pris quelque chose de l’aspect de Pompéïa ou d’Herculanum ; rage qui ne laissait jamais échapper l’occasion de s’épancher en interjections furibondes et en menaces violentes, lorsque le samedi soir, ramenant la population hebdomadaire, faisait rentrer la vie dans ce cadavre de briques et de pierres, lorsqu’une lumière étincelait à chaque carreau, lorsque les bateaux sillonnaient dans tous les sens le cours de la Marne, lorsqu’enfin les cris, les appels, les chansons et le bruit du cornet à piston, du violon et de la clarinette, éveillaient les échos de la colline de Chènevière.

Cette colère eut la puissance que n’avaient eue ni la tendresse filiale ni la douce gaieté d’Huberte : elle contraignit le grand-père à abandonner le pays des ombres pour rentrer dans la réalité ; elle écarta de sa pensée les chers morts avec lesquels il se plaisait à vivre ; elle l’exhuma enfin, et, par un phénomène assez naturel, elle retrempa ses forces, elle le rajeunit. Fouetté par la passion, son sang commença de se dessiner en bleu dans le réseau de ses veines, de donner un ton plus chaud au bistre de son teint, et de se révéler dans ses yeux par des éclairs.

Au reste, les habitudes et les travaux du père la Ruine et de la Blonde étaient restés les mêmes que par le passé. Tant que le soleil demeurait sur l’horizon, eux demeuraient sur la rivière, où, pendant cinq ou six jours de la semaine, la révolution opérée dans le pays n’était pas encore sensible. Pendant cette période de temps, si par hasard quelque curieux, si quelque amateur, si quelque importun enfin, – et pour François Guichard curieux et amateurs n’étaient pas autre chose que des importuns, – s’approchait du bachot du vieux pêcheur, celui-ci suspendait son travail et, pour le reprendre, attendait en grommelant que l’importun se fût éloigné. Sa méfiance de braconnier aquatique s’était exaltée et touchait à l’absurde : on avait pris son repos, on avait foulé aux pieds les souvenirs qui étaient toute sa vie ; et, dans sa préoccupation misanthropique, il en était arrivé à se convaincre que tout homme qu’il rencontrait était son ennemi et ne songeait qu’à surprendre ses secrets, c’est-à-dire les places où il tendait ses outils, afin de lui voler son poisson.

Aussi, le dimanche, demeurait-il invariablement enfermé chez lui ; en vain la Blonde, dont le caractère était loin d’avoir adopté la sombre misanthropie de son grand-père, stimulée par les bruits joyeux de l’orchestre qui arrivaient jusqu’à elle, suppliait-elle le vieillard de s’asseoir sur un banc de gazon placé sous les hauts peupliers qui étendaient leurs branches sur la chaumière : François Guichard ne le permit jamais, et un jour qu’elle avait regardé par la fenêtre, avec une attention qui n’était point exempte d’émotion, une contredanse que quelques jeunes gens avaient formée sur la berge, il lui adressa les seules paroles un peu dures qu’il lui eût fait entendre de sa vie.

Le père la Ruine redoutait ces pandours pour sa fille, plus encore qu’il ne les craignait pour son poisson.

Il va sans dire que, quelles que fussent les merveilles architecturales qui s’échafaudaient à deux pas de lui, jamais François Guichard ne daigna les honorer d’une minute d’attention.

M. Batifol était, nous devons le dire, on ne peut plus sensible au mépris de son voisin, et ce mépris ne contribuait pas peu à augmenter le nombre des griefs qu’il nourrissait contre lui. Comme tous les enrichis dont la fortune a été subite et inespérée, cette fortune l’étonnait plus que qui que ce fût ; lorsqu’il considérait sa villa à toit plat, ses balcons à tuiles courbes, il se demandait s’il était bien possible qu’elle lui appartînt en toute propriété. Il caressait ses papiers gris à filets d’or et ses meubles recouverts de perse, avec la tendresse admirative d’une mère pour le fruit de ses entrailles. Il se mirait dans son œuvre, comme un bellâtre dans sa glace. Il comprenait difficilement que l’on passât devant sa maison, qu’il appelait son monument, sans que l’on ôtât son chapeau.

Il y avait surtout, à l’intérieur de ce palais, une salle à manger dans laquelle le peintre avait prodigué les échantillons de tous les bois et de tous les marbres découverts et à découvrir, et qui lui semblait les colonnes d’Hercule du beau. Aussi, hebdomadairement, en laissait-il les fenêtres ouvertes pour la livrer à l’admiration publique ; et, lorsque le vieux pêcheur passait devant elle avec son bonnet de coton rabattu sur ses yeux, et sans tourner la tête de son côté, Attila Batifol éprouvait une colère comparable à celle que chaque fondation jetée dans le terroir causait à son vieux voisin.

Mais M. Batifol avait contre le père la Ruine un autre grief plus fort encore peut-être que l’indifférence qu’il manifestait à l’endroit de sa maison. C’était la jalousie de métier. Insensiblement, le ciseleur s’était pris à l’hameçon qu’il destinait aux habitants de la Marne. Ce qui pour lui d’abord n’avait été qu’une distraction était devenu une manie ; enfin la manie avait atteint la hauteur de la passion, sans doute parce qu’elle était malheureuse.

Et, en effet, M. Batifol avait essayé sans succès de tous les engins. Son peu de chance à l’exercice de la pêche était devenu proverbial à deux lieues à la ronde ; il n’était pas jusqu’aux goujons les plus minimes, jusqu’aux ablettes les plus exiguës qui ne fouettassent insolemment et impunément de leur queue l’appât auquel il croyait les prendre. Cette infériorité flagrante exaspérait Batifol et n’avait pas peu contribué à lui faire prendre en grippe l’expérimenté pêcheur, dont la renommée exagérait encore les exploits.

Cependant, et après avoir donné pendant un certain temps cours a sa mauvaise humeur, M. Batifol semblait tout à coup s’être radouci.

Plusieurs fois, et sans être rebuté par les furieux coups de boutoir qui étaient ordinairement la réplique à ses avances, il essaya d’entamer une conversation banale avec le vieux pêcheur, sur la pluie, sur le beau temps, sur ses infortunes aquatiques, sur les espérances et enfin sur les réalités de la pêche, mais en même temps il s’était surtout humanisé pour Huberte.

D’abord il s’était contenté, lorsqu’il l’avait vue apparaître sur le seuil de la chaumière du père la Ruine, de faire agir télégraphiquement ses yeux dépareillés, pour exprimer la profonde admiration qu’il ressentait à l’endroit de sa jolie voisine, et la sympathie amoureuse qu’il éprouvait pour elle. Aux sourires que ses agaceries faisaient passer sur les lèvres vermeilles de la Blonde, M. Batifol s’enhardit. La sottise ne marche jamais sans avoir au bras sa sœur la vanité.

M. Batifol, se croyant agréé, redressa son échine tordue, renfonça son menton pointu dans sa cravate, et, tout en dodelinant la tête, il promena sa main sur ses meubles avec plus d’amour que jamais. Enfin, un jour que la Blonde sortait de chez elle pour faire les commissions du pauvre petit ménage, il la suivit et lui adressa la parole. Ce qu’il put lui dire, on le devine sans que nous ayons besoin de le répéter ; mais ce que nous ne pouvons passer sous silence, c’est que les sentiments qu’exprimait M. Batifol juraient si bien avec son profil de chouette et sa tournure de babouin, qu’ils déterminèrent chez la Blonde un accès de gaieté dont elle faillit étouffer.

Avec l’imprudence de la jeunesse, elle n’eut point la raison de se priver de la distraction que lui procurait le galant ciseleur. Or, il faut pardonner à la Blonde ce moment d’erreur, car, depuis que M. Batifol s’était avisé de fonder une ville aux bords de la Marne, c’étaient les seuls joyeux instants qu’eût connus la petite fille de François Guichard.

Mais de la gaieté de la jeune fille, que M. Batifol prit pour un encouragement, il résulta qu’il se tint presque droit, inclina sa casquette sur l’oreille, et marcha les bras ballants en fredonnant un petit air de vaudeville.

Il était clair qu’il allait devenir entreprenant.

Un soir, Huberte était sortie. Quoique l’on fût arrivé aux plus beaux jours du printemps, la journée avait été froide et humide, et le père la Ruine, demeuré sur la Marne de l’aube du jour à la nuit tombante, séchait son habit à un feu de broussailles ramassées par lui ; une lampe suspendue dans l’âtre éclairait si faiblement les murs noirs et enfumés de la chambre, que ce n’était que quand la flamme gagnait quelque feuille sèche restée aux branches et montait dans l’âtre que l’on pouvait distinguer les meubles, les ustensiles de ménage et les deux lits avec le baldaquin de serge verte.

Le bonhomme, les deux mains étendues au-dessus du foyer, paraissait rêveur, et l’était en effet, lorsque tout à coup un bruit de pas précipités venant du dehors lui fit redresser la tête. Au même instant il lui sembla entendre un cri étouffé, et dans ce cri reconnaître la voix de sa petite-fille.

Évidemment un accident quelconque arrivait à Huberte.

Le vieillard se sentit froid au cœur. Il bondit avec tant de précipitation, qu’il renversa l’escabeau sur lequel il était assis, et courut à la porte. Mais à peine avait-il fait deux pas vers elle, que cette porte s’ouvrit et donna passage à Huberte.

L’enfant paraissait émue ; elle était essoufflée comme quelqu’un qu’une course effarée a mis hors d’haleine. Une fois dans la chambre, elle poussa le verrou de la porte avec une vivacité singulière, et se jeta dans les bras de son grand-père.

— Qu’as-tu, la Blonde ?… qu’est-il arrivé ?… que t’a-t-on fait ?… demanda le vieillard avec l’anxiété qu’excitait en lui cette pantomime inusitée.

Puis, éclairé par une lueur subite, sans attendre la réponse de la jeune fille, comme s’il eût pressenti que celle-ci avait été exposée à quelque insulte, il s’élança sur la berge avec une vivacité toute juvénile.

La berge était déserte ; le vent sifflait et soulevait les vagues de la rivière, qui scintillaient dans l’ombre, tandis que la mouvante silhouette des arbres se courbait et se redressait.

— Mais rentrez donc, grand-père, disait Huberte qui avait suivi le vieillard et qui le tirait par sa vareuse ; qu’allez-vous chercher dehors à une pareille heure et par un pareil temps ?

— Ah ! si je trouve celui que je cherche, murmurait le bonhomme en regardant d’un air menaçant la masse sombre de la maison Batifol jusqu’à laquelle il s’était avancé, si je le trouve, j’en ferai deux morceaux, aussi vrai que saint François est mon patron ! Tiens, vois-tu, cette main-là, – et il montrait sa main gauche, – suffira pour l’écraser comme une vermine qu’il est.

Puis, haussant la voix et avec un redoublement de colère :

— Mais où se cache-t-il donc, le lâche ? s’écria-t-il. – Parle, reprit-il brusquement en se retournant du côté de sa petite-fille ; pourquoi as-tu crié tout à l’heure ? pourquoi rentrais-tu à la maison tout effarée ?

Huberte hésitait, François Guichard, que l’embarras de la jeune fille confirmait dans ses soupçons, s’approcha de la porte de la maison Batifol et l’ébranla d’un si terrible coup de poing, que la jeune fille trouva subitement le courage de mentir, courage qui lui avait manqué jusque-là.

— Père, dit-elle, c’est moi qui, comme une sotte me suis fait peur à moi-même.

— Peur !… avoir peur, toi !… toi qui as passé des nuits tout entières couchée à mes pieds dans le bateau ?

— Mais de quoi voulez-vous que j’aie eu peur, enfin, puisqu’il n’y a personne dans la rue ?

— Ah ! oui, oui, je le vois bien, qu’il n’y a personne ; le drôle est rentré et s’est mis à l’abri derrière ses murs. Ah ! mais je saurai bien le faire sortir de son terrier, quand je devrais démolir la maison pierre à pierre.

— Mais il n’y a pas plus d’habitants dans la maison que de passants dans la rue ; regardez, grand-père, on ne voit de lumière à aucune fenêtre.

— Bon ! quand nous sommes rentrés, il n’y a pas une heure, toutes ces ouvertures-là reluisaient comme autant de feux de la Saint-Jean.

— C’est possible, mais depuis une heure M. Batifol sera reparti pour Paris.

Puis, comme si elle était honteuse d’entrer dans les suppositions du vieux pêcheur :

— Mais que pouvez-vous donc penser, grand-père ? ajouta-t-elle.

Le père la Ruine ne répondit qu’en allant chercher une pierre destinée à enfoncer la porte de M. Batifol.

Cette démonstration épouvanta Huberte.

— Grand-père ! s’écria-t-elle, que faites-vous, grand-père ? Je vous jure…

Le vieillard regarda l’enfant.

Huberte s’arrêta.

— Eh bien, la Blonde, dit-il, j’attends que tu dises ce que tu veux me jurer.

Et la douceur avec laquelle il prononça ces paroles contrastait étrangement avec la violence à laquelle elle succédait.

La jeune fille baissa les yeux et demeura muette.

Le père la Ruine secoua la tête et laissa tomber sa pierre.

Puis, prenant la main d’Huberte, il l’entraîna dans la chaumière, après avoir crié à la maison de Batifol, comme si les pierres et les briques eussent pu l’entendre et, pareilles aux roseaux du roi Midas, répéter ces paroles :

— Tu ne perdras rien pour avoir attendu, va, bandit !

VIII

Au coin du feu.

Lorsqu’ils furent tous les deux au coin de l’âtre, le père la Ruine remit sur ses trois pieds l’escabeau qu’il avait renversé, s’assit dessus, prit les deux mains d’Huberte, et, l’attirant à lui :

— Ma fille, lui dit-il, ta mère et ta grand’mère sont mortes sans jamais avoir menti.

Un gros soupir qu’avait commencé Huberte se termina par un sanglot et fut toute la réponse de celle-ci.

— Allons, allons, ne pleure pas, dit le père la Ruine en la prenant sur ses genoux tandis que la jeune fille cachait sa tête dans la vareuse du vieillard, ne pleure pas, la Blonde ! tu me ferais avoir doutance de toi-même, et cependant, par la mémoire des défunts qui nous écoutent ! je suis prêt à jurer, moi, et à jurer jusqu’au bout, que tu n’as rien à te reprocher. Voyons, dis-moi la vérité ; ce gueux de bourgeois t’a poursuivie, n’est-ce pas ? insultée, peut-être ? avoue-le, j’en suis sûr. Lorsque tu es sortie, crois-moi si tu veux, mais j’étais troublé, inquiet ; quelque chose me disait en dedans qu’un danger te menaçait ; voyons, parle. Il t’aura dit quelque galanterie, hein ? Le scélérat ! je m’étais bien aperçu qu’il te regardait avec des yeux qui n’étaient pas naturels. Mais, au nom du bon Dieu, réponds-moi donc ! insista le vieillard en voyant que sa petite-fille persistait à garder le silence. C’est par amitié pour moi que tu te tais, je le sais bien ; tu crains d’exaspérer le pauvre vieil homme qui est seul sur la terre à te défendre ; mais n’aie donc pas peur, la Blonde : le cœur ne blanchit pas comme les cheveux et ne se ride pas comme le front, et quoique je ne sois pas aujourd’hui ce que j’étais à trente ans, je ne fais pas plus de cas de ce plat gueux que d’une piteuse[1].

— Grand-père, hasarda la Blonde, prenez garde, vous allez vous faire des raisons avec cet homme.

— Ah ! le brigand ! répliqua François Guichard en voyant que ses soupçons ne l’avaient pas trompé ; ah ! le museau de brochet ! Il me passera par les mains, je ne te dis que cela. Il y a tantôt un an que je patiente, que je supporte toutes ses vilenies, que je reste muet comme une carpe quand on vient me voler mon air et ma vue, quand je retrouve mes outils fouillés, déchirés, abîmés par le croc qu’ils traînent dans la rivière ne sachant s’en servir, comme des propres à rien qu’ils sont. Eh bien, c’est lui qui me vaut tout cela ; c’est lui qui est cause que l’on gâte tout le pays, qu’une contrée autrefois paisible et honnête ressemble aujourd’hui à un repaire de brigands ; et il voudrait encore me prendre ma fille ! Il s’attaque à mon enfant, à mon Huberte ; mais mille millions de sorts ! il faudrait que je n’eusse pas plus de cœur qu’une ablette si je ne lui faisais pas avaler ma gaffe jusqu’au manche ; laisse faire, la Blonde, et tu vas voir !

En disant ces mots, le père la Ruine essaya de soulever Huberte et de la poser à terre pour se mettre en devoir d’exécuter ses menaces ; mais la jeune fille resserra son étreinte, et, appuyant ses lèvres fraîches sur les joues tannées du bonhomme :

— Oh ! non, grand-père, restez tranquille, dit-elle, je vous en supplie.

— Non pas, lâche-moi, la Blonde ; il faut le corriger tout de suite, vois-tu, ou sinon demain il recommencera, le fainéant !

— Moi être cause que vous attrapiez quelque mauvais coup, être cause que vous soyez la victime de ses brutalités ! Non pas ! fit Huberte en frappant la terre de son pied avec impatience ; je vous raconterai ce qui s’est passé, et vous verrez, grand-père, que ce que vous avez de mieux à faire, c’est de mépriser les propos d’un pareil homme et de rire de ses grimaces, comme j’avais fait jusqu’à ce jour et comme je vous promets de faire à l’avenir.

— Qui rit de soi-même, apprête à rire à son prochain, dit gravement le père la Ruine en hochant la tête ; si, dès le premier jour où ce bourgeois a osé te regarder de travers, tu m’avais averti, tu n’aurais pas à craindre pour moi à cette heure. Encore une fois, ne me retiens donc pas, Huberte, et ne m’oblige pas à te dire pour la première fois : Je le veux.

Le reproche que le père la Ruine adressait à sa petite-fille frappait juste. Aussi, paralysa-t-il toute l’énergie de celle-ci. Elle se laissa glisser des genoux de son grand-père et s’accroupit devant l’escabeau, sur lequel elle appuya sa tête, en murmurant de cette voix plaintive dont les femmes de toutes les conditions connaissent la puissance sur les cœurs aimants.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureuse !

François Guichard, qui se dirigeait vers la porte, s’arrêta, jeta sur Huberte un regard plein d’une indicible pitié, mais n’en continua pas moins son chemin.

La jeune fille bondit et courut se placer devant la porte.

— Eh bien, non, grand père, dit-elle, vous ne sortirez pas ! Vous avez raison, j’ai été une étourdie en m’amusant des bêtises de ce vieux fou et de la grotesque figure qu’il faisait en me regardant. Je suis coupable, c’est vrai ; mais, dame ! grand-père, les distractions sont rares au logis, et me moquer de ce vilain bossu ne me paraissait pas bien dangereux. Mais enfin, le malheur n’est pas grand jusqu’à cette heure, tandis que je ne me consolerais jamais de mon inconséquence, si elle était pour vous la cause d’un malheur ou d’une avanie ; vous ne voulez pas que je pleure toute ma vie, n’est-ce pas, un moment d’imprudence.

Puis, voyant qu’elle gagnait du terrain et que le père la Ruine hésitait :

— Si vous vous faisiez une querelle pour quelques méchantes paroles que m’a dites cet imbécile, continua Huberte, je vous aimerais tout de même, parce que, de vous aimer, voyez-vous, il me serait impossible de m’en empêcher ; mais je ne vous dirais plus que je vous aime, je ne vous parlerais plus, et tous les soirs il faudrait vous coucher sans avoir reçu vos six baisers, vous savez bien, deux pour votre femme, deux pour ma mère, deux pour moi.

La réverbération du foyer, devenue plus vive, éclairait en ce moment le visage d’Huberte, que l’émotion empourprait, tandis que les larmes continuaient de couler de ses yeux. Or, ses larmes, elle le savait, étaient toutes puissantes sur le cœur de François Guichard, et l’impression que faisait sur lui la douleur de sa petite-fille se devinait sans peine à son attitude irrésolue.

— Allons donc, reprit Huberte, ce serait trop d’honneur lui faire, à ce M. Batifol, que de vous mettre sérieusement en colère contre lui. Tenez, grand-père, continua-t-elle en ramenant par un léger effort le grand-père à son escabeau et en reprenant d’elle-même sa position première sur ses genoux, nous nous en moquerons ensemble, c’est tout ce qu’il mérite. Il m’a accostée deux fois sur la berge, n’est-ce pas ? Eh bien, je n’ai pas retenu un mot de ce qu’il disait, mais aussi je n’ai pas oublié un pli de sa figure. En me parlant il voulait sourire ; savez-vous à quoi il ressemblait, grand-père ? À ce polichinelle que vous m’aviez donné quand j’étais petite, et qui cassait des noisettes entre son nez et son menton.

Et Huberte, les yeux encore tout humides, essayait d’imiter la pantomime grotesque du ciseleur ; mais le père la Ruine restait sérieux, tout en couvrant de baisers le front pur et les cheveux blonds de la jeune fille, qui se trouvait à la hauteur de ses lèvres.

— Écoute, la Blonde, lui dit-il d’une voix douce mais grave, je ne veux pas te faire de nouveaux reproches, je veux seulement te mettre en garde contre toi-même : tu aimes à rire, le plaisir t’affriande comme l’amorce affriande la blanchaille. Il n’y a point de mal à cela, mon enfant. Tiens, ta pauvre grand’mère, par exemple, elle chantait du matin au soir, ni plus ni moins qu’une alouette. Un décadi ne se serait point passé qu’elle n’allât au bal de Chènevière. Eh bien, Dieu aujourd’hui peut témoigner qu’elle fut toujours honnête. Mais les temps sont bien changés, vois-tu, la Blonde. Nous-autres paysans, à cette époque, nous vivions entre nous, et le mépris public était là pour punir celui qui eût fait dommage à une fille. Aujourd’hui, les jeunesses hantent les Parisiens qui viennent d’où, qui vont où ? l’on n’en sait rien. Les chevennes, les brèmes, les tanches, les carpes, sont plus avisées. Elles vont par troupes et ne se mêlent pas aux perches et aux brochets, qui n’en feraient qu’une bouchée. Imite-les, Huberte, ce n’est pas gai de vivre côte à côte avec un vieillard qui ne jase jamais que des choses et des gens qui ne sont plus ; de travailler le jour durement, de souffrir la bise, le froid et l’humidité ; cela peut te peser, la Blonde, je le comprends. Eh bien, ajouta le vieillard avec un soupir, il faut faire choix d’un brave garçon et l’épouser. J’avais espéré te marier à quelqu’un du métier et vous céder le canton à tous les deux. Il est bon, le canton, et quand on sait dresser proprement son verveux, quand on n’a pas la crampe aux mains pour râcler les herbes du fond, on peut encore espérer de belles levées. Mais il s’en va aussi, le métier, comme tout le reste, comme les bois, comme les champs, comme les prairies ; le Parisien accapare tout aujourd’hui, et je comprends qu’un jeune homme de cœur ne se décide pas à travailler sur l’eau au milieu des orgies et du sabbat qu’on y entend le jour et la nuit.

Ces derniers mots, François Guichard les avait prononcés d’une voix étranglée, bien plus par l’émotion que lui causait la pensée de se séparer de sa petite-fille que par l’appréciation qu’il venait de faire de la triste situation de son état.

— Grand-père, reprit Huberte d’une voix caressante et répondant à la véritable pensée du bonhomme, pour être un peu folle cela n’empêche point qu’on n’a jamais souhaité en ce monde autre chose que de rester toujours auprès de vous, et que le plus beau Parisien du monde (vous comprenez qu’il n’est point question ici de M. Batifol) ne me ferait jamais oublier un instant celui dont les caresses sont si bonnes au cœur.

— C’est égal, reprit le bonhomme, je tâcherai que ce toujours ne dure pas bien longtemps. Et toi, la Blonde, de ton côté, fais en sorte que, lorsque j’irai les retrouver là-haut, je puisse leur dire à toutes les deux que je laisse notre enfant honnête fille et en train de devenir honnête femme. Mon Dieu ! mon Dieu ! s’il en était autrement, que deviendrais-je ? s’écria le vieillard avec une indicible angoisse, comme si ses suppositions eussent eu quelque fondement et qu’il se fût trouvé tout à coup en face du tribunal des deux mères.

Huberte écarta les mains dont son grand-père s’était voilé le visage. Elle l’embrassa, elle l’accabla de cajoleries, elle lui fit sa plus joyeuse mine ; elle parvint enfin à dissiper, momentanément du moins, sa tristesse.

L’heure était depuis longtemps passée où ils se couchaient d’ordinaire. François Guichard s’enveloppa dans ses rideaux de serge verte et se mit au lit, tandis que Huberte, agenouillée devant un crucifix de bois pendu à la muraille, faisait sa prière.

Lorsqu’elle eut fini et que le moment fut venu où elle devait se coucher à son tour, elle s’aperçut que le bonhomme ne faisait que se tourner et se retourner dans son lit, en proie qu’il était à une grande agitation.

Huberte s’approcha de lui et souleva le rideau de serge.

— Grand-père, dit-elle, je n’ai point achevé ma confession.

— Ah ! Seigneur ! s’écria le père la Ruine en bondissant sur son matelas.

— Je viens, continua la jeune fille, de m’accuser à Dieu de ce qui me semble un gros péché ; mais je crois que je ne reposerais pas tranquille si je ne vous faisais pas le même aveu.

— Mais parle, parle donc, malheureuse enfant ! dit le vieillard dont le visage se baignait de sueur.

— Grand-père, j’ai eu mon emportement comme vous avez eu le vôtre ; seulement, comme je n’avais pas auprès de moi une petite-fille bien raisonnable pour m’empêcher de m’y abandonner, je me suis laissée aller à ma colère ; j’ai battu un homme !

La physionomie d’Huberte exprimait une contrition si comique, que tout autre que le père la Ruine n’eût pu tenir son sérieux. Un sourire essaya de se glisser sur les lèvres du bonhomme, mais elles en avaient perdu l’habitude, et leur contraction ne produisit qu’une grimace.

— Ah ! ah ! Et quel était cet homme ? demanda-t-il.

— Tiens ! M. Batifol donc ! fit Huberte.

— Alors ?

— Je lui ai donné un soufflet, grand-père.

— Ah ! mais bien appliqué, au moins ?

— Je le crois bien ! la main m’en fait mal ; je crois que j’ai le poignet démis. Me pardonnez-vous ?

Pour toute réponse, François Guichard serra son enfant entre ses bras, et s’endormit tout joyeux de savoir que l’affront fait à sa fille n’était pas resté sans vengeance.

Le pauvre vieillard ne se doutait point de l’orage que ce malheureux soufflet allait attirer sur sa tête.

IX

Le renouveau.

M. Batifol n’avait aucune espèce de raison pour croire à la vertu ; il était parfaitement et très sincèrement convaincu que la fille du pauvre pêcheur serait très fière d’être l’objet de la préférence de celui qu’il intitulait lui-même le plus bourgeois de la Varenne.

Il s’était lancé en avant avec la sublime confiance de la sottise.

La déception était cruelle.

Si la main mignonne d’Huberte n’avait pas fortement endommagé le visage du galant ciseleur, en revanche elle avait fait une profonde blessure à son amour-propre.

L’amour-propre, c’est ce qui tient lieu de cœur à ceux qui n’en ont pas.

Tandis que le père la Ruine reposait si paisiblement, son riche voisin ruminait les projets de vengeance les plus terribles.

Le travail de son esprit était d’autant plus laborieux que, pour devenir plaisir des dieux aux yeux de M. Batifol, la vengeance avait une condition essentielle à remplir.

Elle devait être économique.

Les gens de cette espèce, si peu que le bon Dieu les ait taillés sur le patron d’Antinoüs, ont la prétention d’être aimés pour eux-mêmes ; il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils mettent la prodigalité au service de leur rancune.

Après dix heures d’insomnie, le ciseleur crut avoir trouvé ce qu’il cherchait ; il se leva aussitôt qu’il fit jour et s’en alla chez M. Padeloup.

M. Padeloup était un faïencier de la place Royale, durant toute la semaine ; le dimanche, il devenait un amateur enthousiaste de la pomologie. Quoiqu’il fût à peine six heures du matin, il était déjà descendu dans son jardin, et contemplait avec amour les lambourdes de ses poiriers, dont les perles rosées commençaient à sortir de leurs chatons jaunâtres.

M. Padeloup ne laissa pas à M. Batifol le temps de prendre la parole, il lui serra la main, et, désignant son arbre :

— Voyez, monsieur, quelle plantation, s’écria-t-il, quand on pense que cette grenouille n’a bien juste que son année : mais quelles promesses ; j’ai nombré les boutons, monsieur, et ce travail-là m’a donné quelque peine, j’ose le dire : il y en a dix-sept sur ce seul bouquet, comprenez-vous Batifol, dix-sept poires, dont la plus petite dépasse en volume la tête d’un enfant, à ce que m’a assuré l’horticulteur !

M. Batifol fit un hou ! qui pouvait être pris par l’enthousiaste arboriculteur pour une exclamation admirative ; puis, en même temps que celui-ci savourait en imagination les fruits délicieux dont il escomptait les prémices, le ciseleur se livrait en chœur avec lui à l’éloge du terrain où devaient se produire de telles merveilles ; ensuite, ne se laissant plus devancer par son hôte, il tombait en extase devant un jeune manche à balai qui, selon l’étiquette attaché à l’une de ses branches, avait la prétention de devenir un jour un prunier.

M. Batifol savait, par expérience, que nulle flatterie ne pouvait devenir aussi douce au cœur de son voisin, et il écouta, avec une patience qui pouvait donner la mesure de tout l’intérêt, qu’il avait à plaire à son voisin, tout ce qu’il convint à M. Padeloup de raconter, non seulement sur les qualités présumées de ses arbres, mais encore sur le prix dont il les avait payés, sur toutes les particularités qui avaient signalé leur acquisition, leur plantation et leur première pousse.

Ils arrivèrent ainsi jusqu’aux deux tiers du jardin, à un endroit où il se resserrait et où le mur faisait angle avant de revenir sur lui-même.

M. Padeloup était trop enthousiaste des proportions harmonieuses de la ligne droite, pour avoir volontairement donné cette forme à son enclos ; c’était l’extrémité du jardin de François Guichard qui partageait en deux le terrain qu’avait acquis le faïencier et qui en détruisait l’ensemble.

En négociateur adroit, M. Batifol avait persuadé à M. Padeloup, lorsque celui-ci avait désiré devenir propriétaire à la Varenne, que le pêcheur ne refuserait jamais de céder les quelques mètres de terrain qui seraient nécessaires à l’alignement du mur projeté.

Mais il en avait été tout autrement.

Le père la Ruine n’aimait point assez les bourgeois et les murs bâtis par eux pour contribuer à l’édification des uns, pour être agréable aux autres ; il refusa obstinément toutes les sommes que le faïencier lui fit offrir.

Ce mur brisé, c’était le désespoir de M. Padeloup, son cauchemar. Il passait des heures entières abîmé dans une contemplation douloureuse devant cette forme stratégique si désagréable de sa muraille ; il en rêvait toutes les nuits.

Cependant, et comme tous les gens qui ont un dada, il ne désespérait pas de l’enfourcher un jour ; il espérait que quelque événement redresserait et son espalier et ce qu’il considérait comme une criante injustice de la destinée ; il laissait inculte et non plantée, par prévoyance, la plate-bande située au pied de ce mur.

M. Batifol connaissait cette faiblesse ; c’était sur elle qu’il entendait spéculer.

Il désigna du doigt cette large surface blanche contre laquelle se tordaient deux maigres ceps de vigne.

— Hélas ! dit-il d’un ton de commisération profonde.

M. Padeloup fit écho par un gros soupir.

— Quel dommage, répéta M. Batifol.

— Ah ! oui, ajouta le faïencier en dépassant d’un seul coup son ami dans la situation. Eh ! dit-il encore avec une nuance d’aigreur, c’est pourtant votre faute, Batifol.

— À moi ? s’écria le ciseleur avec un étonnement douloureux.

— Dame ! si vous m’eussiez prévenu que j’aurais affaire, non pas à un homme, mais à une bûche, plus bûche que celle dont on a fait son bateau, que diable, j’aurais avisé, j’eusse placé ma maison dix pas plus loin.

Batifol haussa les épaules.

— Mais puisque, ni pour or ni pour argent, il ne veut vendre, exclama M. Padeloup dont les douleurs s’exaspéraient en se réveillant.

— Bon, quand il sera mort, sa fille ne gardera pas cette maisonnette improductive entre ses mains, tandis que la vente pourra la faire vivre.

— Mais il peut vivre dix ans, quinze ans, ce vieux marchand de grenouilles, c’est de pierre de taille ces gens-là ; il peut m’enterrer, monsieur, je puis mourir avant d’avoir donné à cette muraille la forme à laquelle elle a bien droit, il me semble.

— Bah ! parce que vous manquez d’énergie et d’adresse.

M. Padeloup se méprit sur ce que voulait dire son ami.

— Monsieur, reprit-il avec une indignation qui faisait boursouffler ses joues volumineuses et agitait ses triples mentons, monsieur, je suis honnête homme, je déteste le père Guichard, c’est vrai, il m’a fait tant de mal, que je me crois le droit de ne point pleurer le jour où trépassera celui qui a empoisonné mon bonheur ; mais quant à avancer ce jour, d’une heure, d’une minute, par un crime, monsieur, j’en suis incapable.

— Qui vous parle de crime ? qu’il meure ou qu’il quitte le pays, cela revient au même pour vous, puisque, dans l’un ou l’autre cas, il sera forcé de se défaire de la propriété dont vous avez besoin.

— Sans doute ; eh bien ?

— Eh bien, si je m’appelais Padeloup, si ce coin de terre me tenait au cœur, il y a six mois déjà que François Guichard m’eût abandonné la place.

— Comment ?

— Cet homme n’a pas d’autre ressource que cette maison qui ne produit rien, et un carré de vigne qui ne produit pas assez pour nourrir deux personnes. En outre, la pêche est chez lui autant un goût, un besoin, qu’un gagne-pain, ôtez-lui la pêche, et il sera contraint d’opter entre la misère, sa passion et son attachement à cette bicoque ; son choix ne saurait être douteux, et alors vous redresserez votre mur.

— Mais comment diable lui ôterai-je la pêche ? dit M. Padeloup en se frappant le front avec désespoir.

— En la prenant pour vous.

— Moi, moi ? mais je ne sais pas seulement si un hameçon prend par le bec ou par la queue.

— Soyez tranquille, pour vous la donner, on ne vous fera pas subir d’examen, pourvu que vous payiez le prix de fermage, le gouvernement ne vous en demandera pas plus.

M. Batifol expliqua alors à son voisin et ami que l’État se considérant comme propriétaire du cours des fleuves et rivières, en amodiait le produit au plus offrant et dernier enchérisseur… ; que François Guichard ne pêchait dans la Marne qu’en vertu de la tolérance du fermier actuel, qui respectait en lui un droit consacré par le temps, mais que le bail de ce fermier prenant fin incessamment, il serait procédé à une adjudication nouvelle ; il lui proposa de se réunir à lui pour paraître à l’adjudication ; il insinua qu’une fois maîtres du canton, ils seraient libres de ne pas continuer les conditions de mansuétude qu’il n’hésitait pas à déclarer abusives et immorales, et à débarrasser le pays de ce ravageur des eaux douces.

M. Padeloup fut un peu effrayé du machiavélisme du plan qui se déroulait à ses yeux ; mais il était trop intéressé à sa réussite pour tarder non seulement à le comprendre, mais à l’approuver.

S’il mit quelque hésitation à y adhérer, ce ne fut pas que l’idée qu’il allait contribuer à enlever son gagne-pain à un pauvre homme eût éveillé le moindre scrupule dans l’âme de ce rigide observateur des lois ; non, il ne tarda quelque peu à répondre que parce que les principes d’ordre et d’économie luttaient dans son cœur avec sa tendresse pour la régularité des lignes.

M. Batifol leva tout obstacle en proposant au faïencier de s’associer dans cette belle œuvre un troisième personnage ; il promit de décider à y prendre part M. Berlingard, un forcené pêcheur qui ne pouvait manquer de partager l’antipathie qu’excitait le père Guichard chez tous ceux qui avaient quelques prétentions sur la dépopulation de la rivière.

Quinze jours après cette scène, M. Batifol, au nom de ses deux amis et se portant fort pour eux, fut mis en possession des droits de chasse et de pêche, sur tous les bras de rivière, qui s’étendent depuis Joinville jusqu’à Charenton.

Cet événement fit quelque bruit dans le nouveau village ; il augmenta l’estime et la considération que l’on avait pour un homme assez riche pour disposer d’une somme considérable en faveur de ses plaisirs. Celui qui s’en affecta le moins fut celui qu’il menaçait le plus. Qu’importait au père la Ruine quel était le possesseur d’un privilège qu’il considérait comme imaginaire ?

Le 15 juin, jour fixé pour l’ouverture de la pêche, approchait.

Les traditions de braconnage de la famille Guichard s’étaient fort amoindries en arrivant à son dernier représentant, le vieux pêcheur avait le principe de la conservation, et bien que le peu de rigueur avec laquelle la loi était exécutée, lui laissât toute latitude à cet égard, il s’abstenait soigneusement de toute pêche sérieuse, pendant le temps consacré à la reproduction du poisson.

Mais aussi, le jour où il pouvait pour la première fois se livrer sans contrainte à l’exercice de sa profession, le jour du renouveau, comme l’appellent les pêcheurs, ce jour-là était pour lui un jour de fête.

Ce jour-là, il montait dans son bateau, vêtu de sa vareuse la plus propre et coiffé de son chapeau de cérémonie, meuble vieux et d’une vingtaine d’années et qui ne servait guère annuellement que dans cette seule circonstance.

Il exigeait, en outre, qu’Huberte fît ce jour-là un bout de toilette.

Le pays avait pu changer de face et d’aspect, mais le père la Ruine n’avait point modifié ses habitudes.

Le 14 au soir, à la brune, il alla placer ses nasses, tendre ses verveux et ses lignes, et le 15, au matin, il sortit de la maison dans la tenue de circonstance.

Il y avait une plus grande affluence de monde que d’habitude sur la berge. MM. Batifol, Padeloup et Berlingard formaient un groupe ; Mathieu le passeur, les marchands de vin, confrères de celui-ci, tous les habitants de ce qu’on appelait le port, étaient sur leurs portes. Évidemment, tout ce monde attendait un grand événement.

Depuis qu’il avait poursuivi la jeune fille, c’était la première fois que le ciseleur se trouvait en présence des habitants de la maisonnette. M. Batifol et Huberte avaient mis un soin égal à s’éviter.

En passant devant son riche voisin, le père la Ruine fronça ses épais sourcils et grommela quelques paroles menaçantes ; pour détourner l’orage que son grand-père allait inévitablement attirer sur sa tête, la Blonde s’empressa d’attirer sur elle l’attention ; elle se frotta la joue d’un air narquois en fredonnant à demi-voix une chansonnette dont le refrain était : Giroflé, girofla, allusion à ce qui s’était passé entre Batifol et elle.

En ce moment, M. Berlingard racontait ses infortunes à ses deux amis.

Il avait pris la veille une anguille ; il avait placé cette anguille dans la boutique de son bateau, et, la tenant là, bien dûment cadenassée, M. Berlingard s’était cru autorisé à lui assigner sa place dans une matelote projetée ; mais le rusé poisson avait profité d’une fissure entre les planches de sa prison pour s’enfuir, après avoir dévoré tout ce que la boutique contenait de fretin.

C’était là, pour M. Berlingard, le texte d’un poème qui menaçait de prendre les proportions de l’Iliade.

— Voyez-vous, disait-il doctoralement à ses deux auditeurs, vous avez un chien, vous le perdrez, il revient ; un chat cherche sa maison, un oiseau quelquefois sa cage, mais les poissons, voyez-vous, ça n’a pas de naturel, quand on pense que celle-là m’a mangé plus de deux cents goujons, et de chouettes goujons encore, et qu’elle n’est pas revenue !

La douleur de M. Berlingard ne l’empêcha point de remarquer le geste de la Blonde et le coup d’œil qu’en passant elle avait adressé au ciseleur.

M. Berlingard était ce que, dans un certain monde, on appelle un homme aimable, c’est-à-dire un sot qui s’arroge le privilège de faire rire en mettant en relief la sottise de la communauté en général et la sienne propre en particulier.

— Ah ! ah ! dit-il en tordant la moitié de son visage pour lui donner une expression maligne, voilà une poulette qui m’a l’air d’avoir des affaires conséquentes avec votre ami Batifol !

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que j’arrive de supposer que ce n’est pas notre honneur de pêcheurs que tu vas défendre, Batifol, mais plutôt la flamme secrète que tu prétends faire triompher, grand voluptueux !

— Je ne vous comprends pas.

— Tu as monté une couleur aux amis, Batifol, c’est sûr ; à la façon dont la petite t’a dévisagé en passant, je jurerais qu’il y a eu de l’oignon entre elle et toi. Debureau m’a initié aux mystères de la pantomime, et j’ai compris, bien que l’enfant se soit servie de sa main au lieu de son pied, ce que j’eusse préféré d’abord parce qu’elle eût respecté les traditions, ensuite parce que j’étais placé commodément pour bien voir ; tu lui as demandé son cœur, aimable coquin, et elle t’a répondu ce que répond Pierrot à Cassandre quand ce dernier met le doigt dans le pot de confitures, vlan.

— Mais je vous jure, mon cher Berlingard.

— Ne jure pas et surtout ne rougis pas, vertueux Batifol, tu es Français, tu as le droit, je dirai plus, tu as l’obligation d’être galant. Les jolies filles sont faites pour les beaux mâles et les beaux mâles pour les jolies filles, ainsi l’assure l’article 131, 313 du Code Napoléon. Est-ce vrai, Padeloup ?

M. Berlingard frappa sur le ventre de M. Padeloup et coupa en deux un sourire approbateur que celui-ci avait commencé !

— J’approuve donc ta passion, ô Batifol ; je fais plus, je ne demande pas mieux que de m’y associer. Plus on est de fous, plus on rit ; seulement, je proposerais à Padeloup ici présent de te retirer la direction de nos intérêts communs. Tu prétends, j’ai jaugé ta pièce, mon bonhomme, tu prétends attendrir la fille en vexant le père ; mais qui nous dit que tu ne te laisseras pas attendrir par les larmes de la susdite ? et alors elle te fera goujon ; adieu la pêche, cette vieille casquette de loutre raclera de plus belle nos outils et continuera d’emplir sa boutique à nos dépens. Le tout parce que sa fille a des yeux gentils ; merci, je sors d’en prendre !

— Vous allez bien voir si j’ai le moindre ménagement pour ce gueux-là, s’écria Batifol.

Mathieu le passeur s’était approché ; le refroidissement du père la Ruine à son égard ne l’empêchait pas de conserver au vieux pêcheur toute l’affection dont un cœur assailli par les préoccupations de la vie laborieuse est susceptible. La rumeur publique l’avait averti de ce qui se tramait, il était décidé à intervenir en faveur de François Guichard.

— Monsieur Batifol, dit-il en s’adressant à celui des trois personnages qui était réputé le plus considérable, on prétend que vous avez des raisons avec le père la Ruine, rapport au permis, il ne faut pas faire attention à ce qu’il dit, M. Batifol ; songez donc qu’il pêchait librement, lorsque ces peupliers n’étaient pas encore plantés, que tout le monde l’a souffert sur la Marne, qu’il est le doyen des hommes de l’eau à vingt lieues à la ronde. Il a tort s’il se regarde comme étant dans son droit, mais il faut bien pardonner quelque chose à l’âge ; un jour nous serons tous vieux comme lui.

— Nous n’en serons pas plus jolis garçons, fit le Berlingard.

— Ne lui dites rien, messieurs, les voisins et moi nous allons nous cotiser, rassembler l’argent de son permis et nous vous le donnerons.

— Gardez votre argent pour payer votre bac, Mathieu, repartit M. Batifol ; votre bail touche à sa fin, dit-on, et il ne faut pas croire qu’on vous laissera gagner des mille et des cents comme au temps où vous n’aviez que des imbéciles pour concurrents.

— Cotisez-vous pour le créer bourgeois, et nous vous passerons le permis à bon compte, dit de son côté M. Berlingard.

— Messieurs, reprit Mathieu qui voulait tenter un dernier effort, songez donc que c’est là la ressource de ce malheureux ; de quoi voulez-vous qu’il vive si vous la lui enlevez.

— Mais nous n’en voyons pas la nécessité, qu’il vive, répondit spirituellement M. Berlingard.

Pendant que le passeur parlementait encore avec M. Berlingard, M. Batifol s’était avancé vers le père la Ruine, qui détachait son bachot de la chaîne de fer qui l’attachait à la rive.

— M. Guichard, dit le ciseleur dont la voix trahissait l’émotion bien que la scène précédente eût nécessairement réchauffé son courage, M. Guichard, je désirais vous dire deux mots.

— Que peut-il y avoir de commun entre un honnête homme et toi ? repartit le père la Ruine arrivé tout d’un coup au diapason le plus élevé de la colère, je suis là, tu ne peux pas insulter une pauvre jeunesse, toi qui fais argent de tous les biens du bon Dieu, toi qui ne les estimes que selon ce qu’on les paye, tu viens peut-être me proposer de te la vendre, hein ?

— M. Guichard, interrompit en blêmissant Batifol, si vous commencez par des injures, cela va mal finir.

— Comment donc peut finir ce dont tu te mêles, méchant marchand de limaille ? N’approche pas de mon bateau, ou je t’allonge un coup d’aviron, qui te rendra le museau aussi plat que l’est déjà ton âme.

— Je veux vous demander, M. Guichard, pourquoi vous êtes muni d’ustensiles pouvant servir à la pêche et de quel droit vous prétendez pêcher sur le canton que j’ai affermé.

M. Batifol avait mis une grande solennité dans ces paroles ; mais, loin d’effrayer le père la Ruine, elles semblèrent avoir fait tomber sa fureur ; sa bouche s’ouvrit démesurément, et un éclat de rire guttural partit de sa gorge.

En ce moment, un oiseau, au vol brusque, précipité, rapide, doublait la pointe de l’île et faisait miroiter au soleil les couleurs de saphir de topaze et d’émeraude dont il était revêtu ; il effleura la surface de l’eau qui, sous son poitrail, se sépara et jaillit en mille perles charmantes, poussa un petit cri strident et reparut, un poisson au bec.

Le père la Ruine le montra du doigt à M. Batifol.

— Regardez cet oiseau, s’écria-t-il, demandez-lui en vertu de quel droit il a pris ce poisson, et, lorsque vous le connaîtrez, vous n’aurez plus besoin de me demander le mien, c’est le même.

— Ce que vous dites là, monsieur, repartit M. Batifol que cette négation de sa toute-puissance achevait d’exaspérer, ce que vous dites là porte atteinte à la propriété, ce sont des principes subversifs dont le gouvernement pourrait bien vous demander raison.

— Ne va pas perdre ton temps à faire de la morale à ce vieux drôle, s’écria M. Berlingard en écoutant brusquement son associé, tu vas voir comment on s’explique : père la Ruine, continua-t-il, la Marne est à nous qui la payons, et si vous avez le malheur de jeter un hameçon, de lever un outil dans le canton, vous aurez beau vous couler derrière les oseraies, vous tapir dans les joncs, comme c’est votre habitude, vieux rat d’eau que vous êtes, je vous ferai voir de quel bois se chauffe Berlingard.

Ces menaces redoublèrent la gaieté de François Guichard.

— Me cacher ! ah ! non pas, bourgeois, et la preuve c’est que je vais vous fournir le moyen de me trouver, si bon vous semble. Eh ! Gervais, cria-t-il au virtuose qui avait le privilège de faire danser les Lavarennois le dimanche, as-tu là ton petit turlututu ?

Gervais jouait du flageolet ; il tira de sa poche l’instrument qui ne le quittait jamais, et le montra au père la Ruine.

— Alors, accoste, mon garçon, tu me joueras tes plus beaux airs tandis que je relèverai mes lignes ; pour la peine je te donnerai une pleine panerée de blanchaille que tu porteras à ta mère ; c’est le renouveau, et on ne saurait lui faire trop d’honneur.

Gervais ne se le fit pas répéter deux fois ; il sauta dans la barque et s’assit à l’arrière, Huberte voulut hasarder une observation.

— Paix ! la Blonde, fit le père Guichard, faut montrer à ces gens-là que nous ne les craignons pas et que la rivière du bon Dieu est comme le chemin du roi, à tous les gens qui en vivent, ou plutôt, non, tu aimes à chanter, la Blonde, chante tes plus jolis airs. Gervais t’accompagnera sur son instrument ; ils m’amusent tant ces gars-là, que pour un éperlan je danserais.

Le père Guichard prenait cet événement avec une joyeuse philosophie qui était si peu dans ses habitudes, que, malgré l’inquiétude que lui faisait éprouver son appréciation plus exacte des droits de chacun, la Blonde se laissa entraîner par la situation à laquelle, du reste, sa gaieté naturelle devait trouver un grand charme. Elle entonna un couplet, les modulations aigres et perçantes du flageolet se marièrent à sa voix. Le père la Ruine donna deux furieux coups d’aviron, et le bachot bondit sur la rivière.

Toute la berge, peuplée d’ouvriers, de petits commerçants qui n’avaient pas encore secoué les liens qui les attachaient tous à la grande famille des paysans, éclata en applaudissements.

Cette preuve que la sympathie générale était pour lui, que sa haine contre les bourgeois était partagée, cet indice de la possibilité d’une révolte contre cette odieuse suprématie électrisa le père la Ruine. Une de ses mains quitta l’aviron et agita son chapeau avec enthousiasme, les accents de la Blonde s’affermirent, et le flageolet déchira l’air de ses notes les plus aiguës.

Le trio des nouveaux maîtres était consterné ; l’un d’eux se détacha pour aller requérir main forte, tandis que les autres suivaient le père la Ruine, que les habitants escortaient aussi en l’accompagnant de leurs acclamations.

Malheureusement, le dénouement de cette scène ne répondit pas à la gaieté de ses préludes.

Le garde-pêche que M. Berlingard avait été appeler, malgré de vives prédilections pour François Guichard, ne put se refuser à constater un délit.

À la grande surprise du père la Ruine, les tribunaux prirent fait et cause pour MM. Batifol et compagnie.

Ils condamnèrent le vieux pêcheur à l’amende, aux frais et à une indemnité envers les plaignants. Le total dépassa trois cents francs, et, pour l’acquitter, il fallut vendre la petite vigne du coteau.

X

Où M. Batifol reconnaît bien malgré lui le pouvoir irrésistible de l’amour.

À la satisfaction générale, le père Guichard parut supporter cet échec avec une complète indifférence ; mais, on le comprend bien, cette indifférence était feinte. La lutte, en s’établissant franchement entre les bourgeois et lui, avait achevé sa résurrection, il retrouva les ardeurs fiévreuses de sa jeunesse ; les instincts d’une douzaine de générations de braconniers se réveillèrent en lui, et se réveillèrent si actifs et puissants, que la corde était derechef le seul remède qui pût les extirper.

La pêche licite, autorisée, exécutée au grand jour, lui était interdite, il s’élança dans la maraude et mit en œuvre toutes les ruses que deux cents ans de traditions lui avaient léguées.

Avec ce qui lui restait de la vente de sa vigne, il acheta un second bachot, qui ne parut pas à la Varenne, mais resta amarré dans les fouillis des îles du moulin de Bonnœil et que surveillait le meunier, devenu le complice du vieux pêcheur ; il se procura un diable, des cliquettes, tous les outils que l’esprit conservateur des administrations a prohibés sur les cours d’eau ; il dormit le jour, et, quel que fût le temps, il consacra ses nuits à ravager la rivière.

L’esprit de révolte qui avait soufflé sur son âme venait en aide à sa constitution, d’ailleurs athlétique, et lui donnait la force de supporter des fatigues disproportionnées avec son âge.

Il était, en outre, encouragé et soutenu par Huberte dans la guerre sourde qu’il faisait aux bourgeois.

Tant que les regrets de son grand-père s’étaient adressés à une solitude dont elle n’appréciait pas suffisamment les charmes, la Blonde ne les avait pas partagés ; mais, depuis que le pauvre ménage avait souffert d’une agression directe des intrus, depuis qu’elle pouvait se considérer comme la cause première du malheur qui l’avait frappé, elle avait épousé toutes les haines du père la Ruine et elle avait exagéré ce sentiment, comme cela arrive toujours, en semblable occurrence, au sexe féminin.

Huberte représentait, auprès de François Guichard, les partisans, les fourrageurs qui font du mal à l’ennemi moins pour leur avantage personnel que pour le plaisir de lui en faire. Le vieux pêcheur était la bête fauve qui entre dans le champ cultivé et se gorge sans souci de ce qu’il foule aux pieds. La Blonde était le singe qui détruit tout ce que ses mains peuvent atteindre. C’était elle qui, non contente du désordre que les filets traînants jetaient dans les outils et dans les lignes de fond dont les trois amateurs jonchaient le lit de la rivière, savait d’un coup de croc habilement dirigé casser les archets des verveux, défoncer les nasses auprès desquelles passait le bateau du grand-père, elle encore qui, lorsque le diable ramenait un de ces engins dans ses mailles, le lançait malicieusement sur la berge. Enfin c’était elle qui attachait des poissons déjà décomposés aux hameçons de M. Batifol et de son ami Berlingard, ni plus ni moins que Cléopâtre à la ligne d’Antoine.

M. Padeloup, dont les arbres s’épanouissaient que c’était merveille, pouvait bien prendre patience, quoiqu’il se montrât quelquefois un peu étonné de ne point voir venir les fritures pantagruéliques que ses associés avaient promis de partager avec lui en attendant la réalisation du plus cher de ses vœux ; mais, quant à ces deux derniers, c’était différent : vingt-cinq fois par jour, ils se vouaient à tous les diables de l’enfer.

Lorsqu’ils s’en allaient sur la rivière, ce n’était point pour récolter des myriades de poissons, ainsi qu’ils l’avaient espéré, c’était pour constater d’épouvantables désastres.

Ces désastres n’attaquaient pas MM. Batifol et Berlingard dans leurs plaisirs, seulement ils frappaient plus avant, ils compromettaient leurs intérêts.

La pêche, quoi qu’il en semble, est un plaisir fort dispendieux, et les deux bourgeois avaient commencé de s’apercevoir que tout n’était pas profit dans le métier de pêcheur. Lorsqu’il avait été question d’acheter les engins qui leur devenaient nécessaires, ces messieurs, pour employer leurs expressions, avaient été contraints de mettre dehors un millier de francs pour se les procurer, une distraction si coûteuse devait nécessairement tourner à la spéculation, et il avait été convenu que la petite part assurée à M. Padeloup serait faite en vendant chaque jour une quantité de poisson suffisante pour rentrer dans les avances que les associés avaient été contraints d’effectuer.

Malgré leur horreur primitive pour les pêcheurs de profession, MM. Berlingard et Batifol se résignaient peu à peu à ce métier. Quand une fois on a vendu quelque chose, il n’existe pas de raisons pour qu’on ne vende pas de tout.

Mais le père la Ruine minait l’entreprise dans sa base.

Les outils s’usaient, s’égaraient, se déchiraient, les lignes étaient si embrouillées, qu’il eût fallu les doigts d’une fée pour les démêler : tout était à remplacer avant que l’on eût pu retirer de la rivière seulement la queue d’une des espérances qui avaient adouci l’amertume d’une dépense si considérable.

Naturellement les soupçons des deux amateurs se portèrent immédiatement sur François Guichard ; il était le seul auquel on pût attribuer ce désastre.

M. Batifol l’épia avec la conscience qu’il apportait en toutes choses ; mais rien ne vint justifier cette accusation.

Au point du jour, le bonhomme, en manches de chemise, se frottait les yeux et se tirait les bras sur le seuil de sa chaumière ; ses vêtements étaient propres et ses chaussures nettes, sinon luisantes ; elles ne portaient aucune trace d’humidité, aucune souillure de vase ; tout indiquait que le vieux pêcheur quittait le lit dans lequel il avait honnêtement reposé pendant ses douze heures.

Le bachot, intact et immaculé, comme son propriétaire, se balançait au bout de sa chaîne avec la physionomie paterne d’un meuble qui n’est pas capable de concourir à une mauvaise action, encore moins à un délit.

Huberte allait et venait dans la maisonnette, vaquait aux soins du ménage avec la vivacité et la mine éveillée du roitelet. Sa récréation consistait à s’asseoir dans l’après-dînée au pied de la haie d’aubépine et à chanter ses plus jolies chansons au grand-père, qui l’écoutait en considérant la rivière d’un air mélancolique.

Ayant étudié pendant trois jours les faits et gestes de ses voisins, M. Batifol, bien malgré lui, arriva à être convaincu de leur innocence.

Cependant il lui restait un espoir.

Deux fois par semaine, Huberte traversait la Marne, ne revenait qu’à une heure assez avancée de la journée et paraissait très fatiguée lorsqu’elle rentrait.

Où avait-elle été ?

C’était une énigme qui s’adressait à la fois à la curiosité non moins qu’à l’intérêt de M. Batifol et en même temps à la concupiscence que lui avait inspirée la jeune fille.

Il pensa que la Blonde avait peut-être un amant, et cette supposition lui causa cette sensation désagréable qu’il reconnut pour l’avoir éprouvée mainte fois lorsqu’on lui avait annoncé qu’une affaire, qu’il avait manquée, avait enrichi l’un de ses concurrents.

C’est aux malheurs qui doivent profiter au prochain que l’on se résigne difficilement, et non point à ceux qui vous portent simplement préjudice.

M. Batifol résolut de rester en observation jusqu’à ce qu’il eût pu pénétrer ce secret.

À dater du jour où le ciseleur avait réfléchi aux raisons qui pouvaient motiver les longues absences de la jeune fille, il avait perdu le calme et le sang-froid qui faisaient sa force.

Jusqu’alors les dédains d’Huberte n’avaient éveillé en lui qu’une espèce de dépit banal, qui se traduisait en procédés malveillants bien plutôt par suite du caractère hargneux de M. Batifol que par la raison de sa violence. Maintenant, M. Batifol était tout étonné d’éprouver une haine profonde pour cette enfant.

Il se trompait, cette haine était de l’amour ; il faisait connaissance avec ce sentiment, seulement il le prenait à l’envers ; selon la spécialité de son organisme, M. Batifol commençait par où les autres finissent.

Mais, si étrange que soit la forme sous laquelle se révèle l’amour, il reste invariable dans ses effets.

Qu’on en juge.

Rien n’était plus aisé à M. Batifol que d’avoir passé l’eau avant Huberte, de l’attendre et de la suivre lorsqu’elle débarquerait sur la rive opposée.

Vingt fois il avait pensé à le faire, mais il n’osait. Tout haut il disait :

— Que cette fille ait un amant, qu’elle en ait deux, que m’importe !

Et tout bas :

— Si c’était vrai, cela me serait bien désagréable.

Mais, à tout hasard, il conservait l’espérance, en homme que la question n’aveugle pas assez pour le porter au moindre excès contre lui-même.

Un soir, il rêvait, malgré lui, à cet inquiétant dilemme qui trouvait moyen de se glisser au milieu des préoccupations arithmétiques si chères à M. Batifol, et de se faire une petite place entre une soustraction et une multiplication, lorsqu’on heurta à sa porte.

C’était le commis de M. Berlingard, retenu à Paris par ses affaires ; il apportait une lettre de son patron.

Cette lettre était plus remarquable par le laconisme que par l’atticisme de ses phrases.

« Remercie Dieu qu’il t’ait donné une femme qui te ressemble, disait Berlingard, que de malheurs le grain de malice, qui accompagne toujours le grain de beauté, n’eût-il pas attiré sur ton front vénérable ! On te berne, on te joue, ô Batifol, à moins que ce ne soit toi-même qui, séduit par les grâces aquatiques de la donzelle, ne te moques des amis. Tu crois la drôlesse occupée à coudre ou à tricoter pour l’agrément des tibias de son grand-père et de tes regards pleins de flammes, et, deux fois par semaine, elle apporte à la halle des pleines panerées de notre poisson. Pleure sur ta honte, Batifol, je n’ose te dire : Venge-nous ! »

Au lieu de pleurer, ainsi que son ami Berlingard le lui conseillait, M. Batifol poussa un petit soupir de satisfaction.

Il avait beau stimuler sa passion et son amour-propre de pêcheur, gourmander sa dignité de propriétaire se représenter les pertes qu’il avait faites, peser dans son imagination les poissons monstrueux que cet infernal père la Ruine s’était approprié à la barbe de l’association, la conclusion qu’il restait encore des habitants dans la Marne, tandis qu’il n’existait qu’une seule Huberte, se retrouvait au bout de toutes ses périodes.

Il congédia le commis.

Une minute lui avait suffi pour déduire du fait surpris par Berlingard, et de ses observations antérieures, que c’était pendant la nuit que François Guichard se livrait à ses opérations ténébreuses.

Il ne s’agissait donc que d’aller prévenir le garde qui, une fois déjà, avait verbalisé contre le père la Ruine et de lui signaler le délit en le sommant de remplir son devoir.

M. Batifol soupçonnait, avec raison du reste, ce garde d’une coupable indulgence envers le père la Ruine ; mais, en ne le quittant pas, il était certain qu’il n’oserait faillir à son mandat.

M. Batifol passa une blouse par-dessus ses vêtements, coiffa sa tête d’une casquette, prit un bâton et posa sa main sur le bouton de la porte, dans l’intention d’aller trouver le garde.

Sa main n’acheva pas le mouvement qu’elle avait commencé.

Il lui venait une mauvaise pensée.

Celle de trahir ce que Berlingard nommait les amis.

Les trois à quatre jours pendant lesquels M. Batifol avait discuté contre lui-même les probabilités des amours d’Huberte, avaient complètement modifié ses opinions à l’endroit du beau sexe.

La femme, cet être dont jusqu’alors il avait parlé avec infiniment plus de gourmandise que de considération, prenait à ses yeux une autre valeur que la bouteille du vin vieux, avec laquelle volontiers il l’avait fait marcher de pair jusqu’alors ; il l’admettait sur la cote que tenait son âme des objets ayant quelque prix, et, pour parler la langue du grand tripot commercial, elle s’y présentait ferme et demandée, les barbeaux, les carpes, les anguilles, au contraire, étaient calmes, languissants, les engins qui servent à les prendre peu animés.

M. Batifol raisonnait de plus en plus en véritable amoureux.

Huberte lui pardonnerait, il n’en doutait pas, la querelle cherchée au père la Ruine, le premier procès et ses suites, lorsqu’il l’attribuerait au désespoir de son cœur ; mais la prolongation de cette persécution pouvait rompre des espérances que les velléités haineuses et jalouses qu’il venait d’éprouver avaient remises à neuf. M. Batifol n’entendait pas en faire le sacrifice.

Il lâcha le bouton de sa porte et, abandonnant outils, poissons aux déprédations de François Guichard, il se glissa dans son lit, où l’attendaient les plus anacréontiques de tous les rêves.

Le lendemain était un samedi, un des jours où Huberte allait à Paris.

M. Batifol traversa la rivière avant l’heure où d’ordinaire la jeune fille se mettait en route, et se cacha dans le petit bois qui attient au parc du château de Retz.

De son observatoire il dominait la Varenne et la rivière.

M. Batifol la suivit en continuant de se tenir à mi-côte et en se dissimulant derrière les vignes qui étaient alors en pleine végétation.

Arrivé à la hauteur des îles du trou de Javiot, Huberte regarda sur la route, si elle ne pouvait être observée, et, n’apercevant personne, elle traversa la prairie et descendit dans le ru, alors desséché, qui pendant l’hiver conduit à la Marne le trop plein des eaux du parc de Brunellon.

Les saules, les broussailles, les épines, qui faisaient de ce ru un véritable souterrain de verdure, facilitèrent la tâche de M. Batifol.

Il put marcher à dix mètres de la jeune fille sans qu’elle le vît, sans qu’elle entendît le bruit des pas du ciseleur qui s’amortissaient sur le gazon.

Arrivé à l’endroit où le ru se décharge dans la Marne, Huberte s’assit sur le talus du ruisseau.

M. Batifol se jeta à plat ventre : il était enfoui dans l’herbe, mais, en l’écartant doucement, il put ne pas quitter du regard la petite-fille du père Guichard. Elle lui faisait face, elle était si près de lui, qu’il entendait le bruit de sa respiration.

Alors il assista à un spectacle qui, dix ans encore après cette scène, faisait passer un frisson dans ses veines.

En ce moment, la Blonde était vraiment charmante sous le mouchoir à carreaux blancs et rouges qui emprisonnait si mal sa luxuriante chevelure.

La précipitation de sa course faisait ressortir le caractère de fraîcheur de sa beauté ; son teint était animé, ses yeux brillants ; ses lèvres s’entr’ouvraient vermeilles comme la fleur du grenadier, les palpitations de son sein avaient dérangé les plis de son fichu ; elle l’enleva pour en rétablir l’harmonie, elle découvrit des épaules qui avaient la blancheur ferme et mate de l’ivoire, une poitrine où courait un réseau de lignes bleuâtres qui donnait à la chair des tons nacrés.

Après cette partie de sa toilette achevée, Huberte procéda à des préparatifs dont M. Batifol, tout en n’en répudiant pas le charme, ne pouvait deviner le but.

Elle ôta ses souliers, puis ses bas ; cette opération mit au jour une jambe à la fois fine et charnue, musculeuse et délicate, arrondie dans son galbe, déliée dans ses attaches et sur laquelle les nerfs se révélaient par maintes saillies.

La sueur tombait à gouttes pressées du front de M. Batifol et se mêlait à la rosée dont l’herbe était couverte.

Avec la confiance qu’inspire la solitude, la jeune fille entremêlait ces soins d’innocents badinages.

Elle n’eût pas agi autrement si elle eût voulu pousser jusqu’au supplice l’extase dans laquelle l’observateur indiscret était plongé.

Elle semblait admirer elle-même la perfection de cette partie de sa personne, elle l’allongeait pour en faire ressortir la forme charmante de son pied mignon, elle écartait les joncs, elle effleurait la surface de l’eau qui venait mourir en les caressant. Elle le retirait avec la vivacité coquette d’un jeune chat ; elle considérait les teintes rosées que la sensation du froid avait données à ce pied, elle le laissait doucement descendre sur le sable et jouait avec les graviers humides.

Tout à coup elle se leva, et, tenant son jupon à la hauteur de ses genoux, elle entra résolument dans la rivière.

M. Batifol était si hors de lui, que peu s’en fallut qu’il ne poussât un cri d’alarme.

La Marne est inégale dans son lit, et, par conséquent, dangereuse : il lui avait semblé que tous les trésors qu’il avait entrevus allaient s’abîmer dans quelque gouffre.

Heureusement ou malheureusement pour lui, il se souvint avoir entendu dire qu’il existait un gué à cet endroit.

Huberte continuait son chemin, se dirigeant vers l’île du trou Javiot, elle marchait en s’équilibrant de ses bras autant qu’elle le pouvait, en étouffant un gémissement de douleur et en tordant son corps souple comme un roseau, lorsque ses pieds rencontraient un caillou acéré ou glissaient sur une pierre moussue.

M. Batifol, qui était à demi soulevé pour la suivre du regard, et qui était haletant d’inquiétude et de tout autre espèce de sentiment, la vit enfin prendre terre dans file et disparaître au milieu des bois de saules dont elle est couverte.

Au même instant et sans plus réfléchir aux dangers qu’il allait courir, s’il s’écartait du chemin, qu’aux chances qu’il avait d’attraper un rhume de cerveau, chose qu’il redoutait excessivement, le ciseleur, sans prendre les précautions de ménager les parties inférieures de sa garde-robe, le ciseleur, disons-nous, s’élança dans le gué.

L’amour avait affolé M. Batifol tout comme un autre.

 

FIN DU TOME PREMIER

 


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en novembre 2020.

 

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— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Dumas, Alexandre, Le Père la Ruine I, Leipzig, Alph. Durr (Collection Hetzel), s.d. [1860]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Eau courante, a été prise par Anne Van de Perre, le 15.07.2017.

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[1] Poisson plus petit que l’ablette et que les pêcheurs rejettent à l’eau quand ils l’ont pris.