Alexandre Dumas

L’ÎLE DE FEU
(tome 1)

(LE MÉDECIN DE JAVA)

1859

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Table des matières

 

I  L’OURAGAN.. 4

II  LE DOCTEUR BASILIUS. 18

III  LE PACTE. 40

IV  L’HÉRITAGE. 61

V  UN SEUL MORT ET TROIS CADAVRES. 73

VI  LE DATOU NOUNGAL. 90

VII  UN ÉTRANGE CODICILLE. 103

VIII  LA CONSULTATION.. 120

IX  TENTATIVES DE DÉPART. 133

X  L’ILLUMINÉ. 145

XI  LA TENTATION.. 156

XII  LE CHARMEUR DE SERPENTS. 166

XIII  MEESTER-CORNELIS. 180

XIV  ARGALENKA.. 193

XV  LA RANGOUN BLANCHE. 208

XVI  NOUNGAL LE MALAIS. 228

XVII  LE CODICILLE DU DOCTEUR BASILIUS. 252

Ce livre numérique. 267

 

 

 

Dans un ravissant collier d’îles sur la mer embaumée de trop puissants parfums, l’amour et la mort ont leur combat brûlant. Java y fume au ciel de ses cimes embrasées, la mortelle, la féconde, la divine Java ! (Michelet.)

I

L’OURAGAN

Un soir de novembre 1847, un de ces ouragans terribles qui sont particuliers aux mers de l’Inde et qui désolent d’ordinaire l’île de Java au retour des moussons, s’abattit sur la ville de Batavia.

Le vent, qui pendant la journée n’avait été que vif, commença vers six heures du soir à souffler par rafales. La mer grossit et vint se briser en mugissant contre la jetée qui forme le port.

C’était une coalition de tous les éléments pour la destruction de l’homme et de ses œuvres.

La mer semblait vouloir envahir la ville.

Le spectacle de la rade surtout était effrayant ; dans ces sortes de cataclysmes, la palme de l’épouvante appartient toujours à la mer.

En effet, des lames furieuses, hautes comme des maisons, déferlaient en mugissant sur la plage. Les nappes d’eau, qui passaient par-dessus la jetée comme par-dessus un banc de récifs, arrivaient jusqu’aux navires, les soulevaient à la hauteur des toits des maisons et les entre-choquaient, les broyaient les uns contre les autres avec un bruit affreux.

La pluie tombait par torrents.

Il était neuf heures du soir.

C’était l’heure où la population de Batavia a regagné la ville haute.

Batavia se compose de deux villes superposées : l’une où l’on habite, où l’on vit ; l’autre où l’on commerce ; plus une troisième, dont nous ne parlons ici que pour mémoire, et que l’on appelle le Campong des Chinois.

La ville basse, située devant le port, au milieu des marécages entourés d’une forêt de palétuviers, qui souvent baignent leurs racines dans la mer et qui, là où ils s’en écartent, laissent à peine entre eux et l’Océan une bande de terre qui ressemble à nos chemins de halage, la ville basse, disons-nous, devient tellement insalubre lorsque avec le soir les vapeurs délétères et les miasmes putrides se dégagent de ce sol entièrement formé de matières végétales et animales en décomposition que personne ne se hasarde à y passer la nuit.

Aussi, entre six et sept heures, au moment où la nuit tombe du ciel avec cette rapidité particulière aux climats tropicaux, tous les habitants désertent-ils les factoreries, les comptoirs, les magasins, où, pendant la journée, ils sont venus faire leurs affaires.

Le gouvernement, le théâtre, les établissements publics, les maisons des Européens sont construits sur la montagne qui domine la rade et à l’abri, par la hauteur à laquelle ils sont placés, des exhalaisons pestilentielles qui viennent de la côte.

La ville chinoise et malaise est placée sur le revers de cette montagne.

La tourmente était si terrible que, malgré les dangers que couraient les magasins, que l’on s’attendait à trouver le lendemain matin complétement détruits, comme cela était déjà arrivé en 1806, personne n’osait se hasarder à quitter sa demeure.

Seul, malgré la pluie, malgré le vent, malgré les éclats de la foudre, un homme descendait la pente rapide qui conduit de la ville haute à la ville basse.

Cet homme semblait indifférent à la scène de désolation qui se passait autour de lui.

L’eau ruisselait de ses vêtements, les branches d’arbre venaient lui fouetter le visage, des fragments de toiture s’abattaient autour de lui, menaçant de l’écraser dans leur chute, sans qu’il parût se préoccuper d’autre chose que de reconnaître son chemin à la lueur des éclairs qui reliaient le ciel à la terre par de gigantesques serpents de feu et de se cramponner sur la route, à chaque pas qu’il faisait, pour ne pas être renversé ou emporté par la tempête.

Il descendit ainsi jusqu’à la rade, laissa la jetée à sa gauche, et, tournant à droite, il suivit le quai dans toute sa longueur.

À chaque instant, la mer le couvrait d’écume.

Arrivé à l’extrémité du quai, il s’arrêta un instant.

Il attendait un éclair.

Le ciel s’ouvrit et, versant par cette ouverture une cascade de flammes, lui permit de reconnaître une étroite chaussée perdue entre des flaques d’eau saumâtre.

Il s’engagea sur cette chaussée, marcha cinq minutes encore et finit par s’arrêter devant une case en bambous plus élevée que les magasins de la ville basse et dont les abords étaient encombrés de ballots et de colis de toute grandeur abrités par ces énormes toiles goudronnées que l’on appelle des prélarts.

L’homme heurta à la porte.

On ne lui répondit pas.

Il essaya de forcer cette porte, mais elle résista.

Cette résistance sembla le surprendre, car, dans les villes de l’archipel indien, la plupart des habitations n’ont de porte que pour la forme.

Il ramassa un morceau de bois que l’ouragan avait transporté jusque-là, débris de quelque toit arraché à ses chevrons, et, s’en servant comme d’un marteau, il frappa contre cette porte indocile des coups si retentissants qu’ils dominèrent le bruit de la tempête.

Une faible lueur filtra à travers les interstices des bambous du premier étage, et une voix de femme demanda en hollandais :

— Wie gaat daar ? (Qui va là ?)

— Ouvrez, répondit l’inconnu ; ouvrez vite.

— Qui êtes-vous et que demandez-vous ?

— Ouvrez d’abord ; vous devez voir et entendre quel effroyable temps il fait : ce n’est pas un temps à parlementer à une porte.

— Je ne puis ouvrir avant de savoir ce que vous cherchez et ce que vous voulez, et ce n’est point justement par une pareille tempête et pendant une nuit si terrible que l’on court les rues avec de bonnes intentions.

— Mes intentions sont cependant les plus innocentes et les plus saintes, répliqua l’inconnu. Ma femme est malade et abandonnée par tous les médecins de Batavia, par tous les chirurgiens de navire en relâche, et je viens demander une consultation au docteur Basilius, dont tout le monde vante la science.

— Si c’est pour cela que vous venez, attendez un instant.

Puis la femme qui avait répondu secoua les barres de bois et les tringles de fer qui prouvaient que la porte était barricadée avec un soin tout particulier, entr’ouvrit cette porte et, par l’entre-bâillement, allongea la lanterne de corne transparente et peinte qu’elle tenait à la main, de façon à en faire tomber la lumière sur le visage de l’inconnu.

À la lueur de cette lanterne, elle put voir qu’elle avait affaire à un homme de vingt-cinq ans environ, aux traits réguliers, à la physionomie douce et intéressante. Malgré son origine néerlandaise, de longs cheveux noirs encadraient son visage et en faisaient ressortir le teint mat et blanc. Ses grands yeux, d’un bleu foncé comme le saphir, quoique rougis par les veilles et par les larmes, étaient remplis d’expression. Il était vêtu à l’européenne, de vêtements propres mais annonçant un long service ; malgré le temps, il n’avait ni cape ni manteau. Mais l’exiguïté même de sa toilette faisait encore ressortir l’élégance de sa taille et de sa tournure.

La vue d’un si beau jeune homme, dans lequel elle trouvait en outre un compatriote, devait naturellement rassurer notre Hollandaise, jeune et belle Frisonne âgée de dix-huit ans à peine et qui avait conservé aux îles de la Sonde son costume national, son casque d’argent doré et son jupon aux couleurs éclatantes.

Elle abaissa sa lanterne pour montrer à l’étranger qu’il avait un pas à monter et lui dit en l’éclairant :

— Allons, entrez et fermez la porte, car la pluie vous poursuit jusque dans la maison.

Le jeune homme obéit.

Pendant qu’il fermait la porte de la rue, la jeune Frisonne ouvrait celle d’une chambre où elle introduisit l’étranger.

C’était une petite pièce octogone, toute tapissée de nattes aux dessins fantastiques, pièce que l’on eût appelée le parloir dans les Provinces-Unies et qui, à Java, sans avoir de nom particulier, devait servir à plusieurs usages ; sur la table de laque qui en occupait le milieu, on voyait une bouteille d’arack et des verres à moitié vides, des registres ouverts et tout chargés d’écritures, et enfin, sur cette même table et dans tous les coins de l’appartement, sur tous les meubles, des ballots éventrés qui laissaient échapper de leurs flancs des pièces de soierie à moitié dépliées, des châles de crêpe et des caisses ouvertes au fond desquelles on apercevait des masses brunâtres d’opium dont l’odeur âcre prenait à la gorge, des ivoires travaillés avec une patience surhumaine et un goût exquis, des porcelaines précieuses et des boîtes de thé desquelles s’échappait un parfum qui s’évapore pendant le long voyage que fait la feuille savoureuse pour gagner la France ou l’Angleterre.

La jeune fille jeta à terre un de ces ballots et présenta une chaise de bambous à l’étranger, non sans faire une moue de mauvaise humeur en s’apercevant que celui-ci avait couvert de la boue de ses souliers et de l’eau qui découlait de ses vêtements la natte éblouissante de blancheur qui couvrait le sol.

Le jeune homme s’assit, mais tout en regardant autour de lui, comme pour voir s’il ne découvrirait pas dans quelque coin celui qu’il venait chercher.

— Vous voulez voir le docteur ? demanda la Frisonne.

— Non-seulement je voudrais le voir, répondit celui auquel elle adressa cette question, mais encore je désirerais qu’il m’accompagnât jusqu’à ma demeure : ma femme est à toute extrémité, mademoiselle. Ma femme, comprenez-vous ? c’est-à-dire le seul être qui m’aime et que j’aime au monde. Mon Dieu ! et quand je pense que chaque minute que je perds est un pas de plus qu’elle fait vers la mort ! Oh ! mademoiselle, continua le jeune homme en sanglotant et en étendant les deux mains vers sa compatriote, au nom du ciel ! introduisez-moi bien vite auprès de votre maître.

— Ah ! pauvre monsieur, dit la jeune fille, que demandez-vous là ?

— Je vous demande la vie de ma femme, puisqu’on prétend que lui seul peut la lui conserver.

— Mais vous ignorez donc que, depuis ses démêlés avec le juge de police, le docteur Basilius ne se dérange plus pour qui que ce soit au monde ? Il reçoit ses amis chez lui, leur donne des conseils hygiéniques, comme il dit, quand ils lui en demandent ; mais là se borne son intervention entre les maladies et le malade. Bien plus, je crois que, depuis deux ans, mon maître n’a pas même monté à la ville haute.

— Oh ! parlez-lui pour moi, s’écria le jeune homme ; au nom du Seigneur, parlez-lui pour moi, mademoiselle. Je vous en conjure. Si vous saviez combien j’aime ma pauvre Esther ! Ce ne sera point une seule existence qu’il sauvera en la sauvant ; ce sont deux êtres humains, deux créatures de Dieu, deux frères à lui qui lui devront la vie. Mon Dieu ! mon Dieu ! continua le jeune homme en sanglotant, depuis vingt-quatre heures qu’elle se débat contre la mort, je ne sais pas comment j’ai vécu moi-même : chaque minute qui s’écoule me semble un siècle, et cependant chaque minute me rapproche, par une pente de plus en plus rapide, du moment où il faudra lui dire adieu pour jamais. Laissez-moi entrer chez le docteur, je vous en supplie ! laissez-moi me jeter à ses genoux, les embrasser, lui demander, au nom de ce qu’il a de cher en ce monde, de sacré dans l’autre, de sauver ma femme, si toutefois, hélas ! ma femme peut être sauvée.

La jolie Frisonne hocha la tête en signe de doute, tout en regardant l’étranger avec un tendre intérêt.

— Ah ! dit-elle en baissant la voix, vous ne connaissez pas le docteur Basilius ?

— Non, répondit le jeune homme ; depuis deux mois à peine, je suis arrivé à Batavia ; depuis ces deux mois, Esther n’a pas quitté son lit ; et moi, je suis resté constamment à son chevet.

— Qui vous a donc adressé à lui ? demanda la Frisonne.

— Le pharmacien qui me vend des drogues ; il m’a parlé de lui comme d’un savant de la plus haute science, comme d’un homme extraordinaire, comme du seul médecin qui puisse lutter contre le terrible mal qui conduit ma femme au tombeau.

— Et, demanda la jeune fille avec hésitation, le pharmacien ne vous a donné aucun détail sur la vie du docteur Basilius ? Il ne vous a pas dit quels étaient ses habitudes, ses antécédents, ses aventures ? Il ne vous a pas mis au courant des mille bruits que la méchanceté publique répand sur son compte ?

— Non ; il m’a dit : « Allez à cet homme, il peut être votre sauveur. » Et je suis venu.

— Oui, mais à cela il n’a pas ajouté : « Prenez votre bourse, jeune homme, et ayez soin qu’elle soit bien garnie surtout, avant de vous hasarder à vous présenter chez lui » ?

— Hélas ! mademoiselle, répondit l’inconnu, c’eût été une recommandation bien inutile ; je suis un pauvre commis qui n’a que son travail pour ressource ; et, malheureusement, depuis que je suis à Batavia, ne voulant pas abandonner Esther à des mains étrangères, j’ai dû renoncer à la place pour laquelle j’avais fait quatre mille cinq cents lieues ; de sorte que, jusqu’à ce que j’en aie trouvé une autre, je suis et je serai absolument sans ressources.

— Ainsi, en venant ici… ?

— Je n’ai compté que sur la charité du docteur.

La jeune Hollandaise poussa un soupir.

Puis, comme se parlant à elle-même :

— Pauvre jeune homme ! murmura-t-elle.

— Que dites-vous ? demanda l’inconnu, de plus en plus inquiet et surtout de plus en plus impatient.

— Je dis que si vous n’êtes pas riche, mon cher compatriote, je doute encore bien plus que le docteur consente à visiter votre femme.

— Ô mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria l’étranger, au désespoir, puisque ma pauvre Esther est condamnée, prenez au moins ma vie en même temps que la sienne.

— Si j’osais… dit la jeune Frisonne en tordant un coin de son tablier de soie.

— Quoi ? parlez ! Voyez-vous un moyen, une ressource ? Ne me les faites pas attendre.

— J’ai quelques économies que mon maître ignore, vous êtes un compatriote, vous souffrez, votre douleur me fait mal ; je ne sais pourquoi, mais je me suis intéressée à vous dès les premiers mots que vous m’avez adressés ; c’est si rare, mon Dieu ! un homme qui aime sa femme comme vous semblez aimer la vôtre, continua-t-elle, comme pour atténuer ce que son offre pouvait avoir d’humiliant pour le jeune homme. Eh bien, ces économies, acceptez-les, vous me les rendrez quand votre femme sera guérie ou quand vous aurez une place.

L’étranger allait répondre par un remercîment ; il étendait déjà les mains pour presser celles de la jeune fille, lorsqu’un coup violent frappé sur un gong fit retentir toute la maison.

La jeune Hollandaise tressaillit, et, sans prendre le temps d’adresser un seul mot à l’étranger, elle sortit précipitamment par une porte latérale.

Resté seul, le jeune homme cacha sa tête entre ses mains, et, comme ses forces étaient épuisées, comme il croyait s’apercevoir que la dernière et suprême tentative qu’il venait de faire serait inutile, son courage l’abandonna, et il se mit à pleurer abondamment et sans bruit.

La douleur l’absorbait si complétement qu’il ne s’aperçut pas que la jolie Frisonne était revenue près de lui.

Elle lui toucha l’épaule du bout du doigt.

Lui tressaillit, releva la tête, et, voyant à la jeune fille un visage souriant, il demeura immobile, la bouche ouverte et attendant ses paroles.

— Rentrez chez vous, lui dit-elle ; le docteur Basilius ira visiter votre femme.

Passant tout à coup du paroxysme le plus aigu de la douleur à une joie excessive, le jeune homme tomba à genoux, et, baisant les mains blanches et potelées de sa compatriote :

— Merci, s’écria-t-il, merci, mon ange sauveur ! car je ne doute pas que ce ne soit le sacrifice de vos économies qui ait décidé le docteur.

— Non, répondit la jeune fille, non, et je n’en reviens pas moi-même : je n’ai pas eu besoin d’adresser au docteur la moindre prière.

— Vraiment !

— Non ; quand je suis entrée dans son appartement, tremblante de peur d’être grondée, car il m’a défendu de causer jamais avec les visiteurs, et Dieu sait si j’ai désobéi à ses ordres ! il n’a pas détourné les yeux de la Gazette de Calcutta, qu’il était en train de lire, et il a prononcé ces seules paroles :

— Annoncez à Eusèbe van den Beek que je vais me rendre auprès de sa femme.

— Il sait mon nom ! s’écria le jeune homme, étonné.

— Que ne sait-il pas, mon Dieu ! dit la jeune Hollandaise avec un geste de terreur ; et cependant jamais je ne l’ai vu sortir une seule fois de cette maison depuis que je suis près de lui, et il y a de cela bientôt deux ans.

— C’est étrange, dit Eusèbe en se levant, mais enfin, l’essentiel est obtenu. Ah ! que de reconnaissance ne vous dois-je pas ! car, bien qu’elle ait été inutile, je n’ai point oublié votre offre obligeante ; mais soyez tranquille, aussitôt que ma pauvre Esther sera rétablie, si elle se rétablit jamais, je l’amènerai pour vous remercier.

— Est-elle Hollandaise ? demanda la jeune fille.

— De Harlem, comme moi.

— Et… et jolie ?

La curiosité féminine se faisait jour, tout en empruntant le masque de la sympathie.

— Presque autant que vous, dit Eusèbe, tout joyeux.

— Ne l’amenez pas, non, ce sera moi qui irai la voir. Mais partez, allons, dépêchez-vous ! le docteur va sortir, et, s’il vous trouvait encore ici, il m’accuserait de bavardage.

— Mais attendez au moins que je vous donne l’adresse de la maison que j’habite.

— Inutile, le docteur la trouvera bien, allez.

— Cependant…

— S’il en eût eu besoin, il l’eût demandée. Allez, mais allez donc !

Et la jolie Frisonne poussa Eusèbe van den Beek hors de la case, tout en lui serrant la main pour corriger ce que ce mode d’expulsion pouvait avoir de désobligeant.

Le jeune homme essayait doucement de résister.

En ce moment, un second coup, mais plus éclatant, plus prolongé que le premier, frappa sur le gong et retentit dans l’intérieur de la maison.

La jeune Frisonne réunit toutes ses forces, poussa la porte et, avec la porte, Eusèbe van den Beek, qui voulait absolument lui indiquer son adresse et qui se trouva dans la rue avant d’avoir pu la lui donner.

Eusèbe l’entendit aussitôt assujettir cette porte à l’aide des barres de bois et de fer qui la maintenaient, avec un empressement qui lui prouva que le docteur Basilius exerçait dans son intérieur une autorité qui n’admettait ni résistance ni contrôle.

Il appela la Hollandaise, mais inutilement.

Aucune voix ne lui répondit.

Il essaya de parlementer.

La lumière, dont il apercevait encore la lueur, disparut complétement.

— Oh ! s’écria-t-il, plus désespéré que jamais, c’est une cruelle plaisanterie, et, pour se débarrasser de moi, cette jeune fille m’a dit que le docteur Basilius allait visiter ma femme. Comment la visiterait-il, puisqu’il ne sait pas où je demeure, et avec cela que la maison est située à l’extrémité de la ville haute, dans ces ruelles sans nom qui touchent au quartier chinois ?

Et il appela de nouveau, tout en entremêlant ses appels de lamentations.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait-il, tant d’efforts auront-ils donc été perdus ? Ce malheureux médecin ne pourra jamais trouver ma case dans l’obscurité, car ce n’est pas même une maison, et quand le jour viendra, ma pauvre Esther sera morte.

Et il redoublait de cris.

Puis, comme la maison du docteur restait silencieuse, il ramassa le morceau de bois dont il s’était servi la première fois avec succès pour éveiller l’attention de ses hôtes et se mit à frapper de nouveau contre la porte.

Mais ses efforts furent inutiles : rien ne bougea, personne ne vint ; la maison semblait être abandonnée et n’avoir pas même d’écho pour les coups désespérés dont l’ébranlait le pauvre Eusèbe van den Beek.

II

LE DOCTEUR BASILIUS

Voyant cette résistance de la porte et ce silence de la maison, Eusèbe pensa que ce qu’il avait de mieux à faire était d’attendre que le docteur Basilius sortît de chez lui, ainsi qu’il avait promis de le faire.

Alors il se présenterait au docteur et lui servirait de guide jusqu’à sa maison.

La tempête continuait.

Les mugissements de la mer et les sifflements du vent étaient toujours les mêmes.

Quant à la pluie, elle tombait avec une telle violence qu’il semblait que les nuages fussent reliés à la terre par une nappe d’eau.

Mais la douleur d’Eusèbe était si profonde, son esprit était si loin de ce qui se passait autour de lui, qu’il ne songea pas même à s’abriter sous les prélarts et resta exposé à l’ouragan.

Au reste, la tempête des éléments était à la hauteur de celle de son âme.

Il attendit ainsi pendant une heure.

Puis, voyant que la porte restait fermée, qu’aucun bruit dans l’intérieur de la maison n’indiquait que le docteur s’apprêtât à tenir sa promesse, il se mit à heurter de nouveau, non plus avec désespoir, mais avec rage. Tout fut inutile.

Alors, découragé, anéanti, convaincu que la jeune Hollandaise avait abusé de sa crédulité et que le docteur Basilius ne voulait pas se déranger pour lui, il reprit tristement la petite chaussée qui conduisait au quai et, par la pente que nous lui avons vu descendre, remonta vers la ville haute.

À moitié chemin, il s’arrêta pour jeter un dernier regard sur la route qu’il venait de suivre.

Aussi loin que sa vue pouvait s’étendre dans l’obscurité et à travers le déluge qui se précipitait du ciel sur la terre, la route était déserte.

— Oh ! le misérable ! s’écriait-il, les bras étendus comme pour appeler la malédiction de Dieu sur lui. Il a dans les mains le salut d’un de ses semblables, et il tient ses mains fermées parce que l’on n’a pas d’or à lui donner en échange d’une vie.

Puis, portant son regard sur tous les points de l’horizon :

— Pauvre Esther ! ajouta-t-il, es-tu donc condamnée, et ne pourrai-je trouver une âme charitable pour t’arracher à l’impitoyable destinée d’une mort à vingt ans ? Oh ! je veux lutter jusqu’au bout, défendre ta vie jusqu’à ce que Dieu lui-même t’arrache de mes mains.

Et tout à coup, comme s’il eût pris son parti, s’élançant d’une course furieuse, Eusèbe franchit en quelques secondes le reste de la montée et alla heurter à la porte d’un des plus célèbres médecins de Batavia.

Là encore, les domestiques refusèrent de le laisser pénétrer jusqu’à leur maître. Mais celui-ci entendit ses cris, ses sanglots, ses prières, et vint à lui.

Eusèbe lui exposa sa demande.

— De quelle maladie est-elle atteinte, votre femme ? lui demanda le médecin.

— Jusqu’à présent, on l’a traitée pour une phtisie pulmonaire, répondit Eusèbe.

Le médecin hocha la tête, alla à une table, écrivit quelques lignes sur un morceau de papier et tendit le papier au jeune homme.

— Faites transporter votre femme demain, dès le matin, à l’hôpital. Voici un billet d’entrée, demandez pour elle un lit dans la salle D, et je lui donnerai mes soins ; mais je ne dois pas vous dissimuler que cette maladie, presque toujours mortelle en Europe, ne compte pas ici un seul exemple de guérison, bien que cet empirique de Basilius prétende qu’il guérit les phtisiques au troisième degré.

— Basilius ! toujours Basilius ! s’écria Eusèbe en s’élançant hors de l’appartement, sans même prendre le papier que le médecin lui présentait ; oh ! il faut qu’il vienne, il faut qu’il la voie, dussé-je le menacer de le tuer pour l’y décider, dussé-je mettre le feu à sa maison pour l’en faire sortir et le traîner auprès d’Esther !

Eusèbe, exaspéré par cette proposition qui venait de lui être faite de conduire sa femme à l’hôpital, était près de retourner sur ses pas et d’accomplir sa menace, lorsqu’il réfléchit qu’il y avait bien longtemps qu’il avait quitté sa demeure, qu’Esther était seule depuis ce temps-là et que peut-être elle avait besoin de soins urgents.

La pensée qu’Esther l’appelait, qu’il n’était pas là pour lui répondre et que la pauvre créature aurait peut-être l’idée qu’elle était abandonnée par le seul être qui lui restât au monde lui brisait le cœur.

Au lieu de redescendre vers le port, il s’élança droit vers la ville haute.

Il suivit pendant quelque temps les longues murailles qui entouraient les jardins des somptueuses villas qui servent de demeures aux riches commerçants hollandais et commença de pénétrer dans cette série de ruelles boueuses et infectes qu’habitent les juifs, qui, comme les Chinois et les Malais, ont à Batavia leur quartier particulier.

Il arriva enfin devant sa maison.

C’était une case qui avait été primitivement bâtie en bambous, mais qui, au fur et à mesure qu’elle s’était délabrée, avait été pour ainsi dire rapiécée avec des débris de natte et de voile.

Rien de plus misérable que cette habitation.

Elle n’avait qu’un rez-de-chaussée.

Une faible lueur filtrait à travers une natte qui servait à la fois de porte et de fenêtre.

Cette lumière, c’était celle de la veilleuse qui brûlait près du lit de la malade.

En l’apercevant, Eusèbe tressaillit.

— Hélas ! mon Dieu ! dit-il, toute faible qu’est cette lueur, peut-être a-t-elle survécu à ma pauvre Esther ?

Son angoisse était si violente qu’il hésitait à entrer.

Enfin, réunissant toutes ses forces, il souleva la natte et, se précipitant dans la chambre, courut au grabat sur lequel reposait Esther.

La jeune femme était immobile et semblait endormie ; ses yeux étaient fermés, sa bouche entr’ouverte, sa respiration suspendue.

Puis, une pensée, pensée terrible, lui traversant le cerveau comme un sombre éclair, il alla se pencher sur ses lèvres pour écouter la respiration, lorsqu’une espèce de ricanement, parti d’un des angles de la chambre, le fit tressaillir.

Eusèbe se retourna et distingua dans la pénombre un homme assis sur un escabeau de bambous.

Cet homme tenait à la bouche une pipe dont son aspiration faisait briller le fourneau.

— Eh ! eh ! eh ! dit-il, il paraît que vous avez fait l’école buissonnière, mon jeune ami ; car bien que le trajet soit long de la case des Palétuviers ici, il y a plus d’une heure que je vous attends.

— Qui êtes-vous donc, monsieur ? demanda Eusèbe, stupéfait.

— Le docteur Basilius, parbleu ! répondit le fumeur.

Eusèbe alors porta son regard sur l’hôte étrange qu’il trouvait établi chez lui.

Le docteur Basilius était un homme gros, court et ventru ; ce qui écartait, en supposant que l’on se représentât Satan maigre, mince et long, ce qui écartait, malgré les bruits qui couraient sur le mystérieux docteur, toute idée diabolique.

Il eût été difficile de déterminer son âge exact : il pouvait aussi bien avoir trente-cinq ans et paraître plus vieux qu’il n’était, ou cinquante-cinq et paraître plus jeune.

Son visage était d’un rouge de brique, comme cela arrive aux hommes de la race blanche exposés pendant de longues années à l’air de la mer et aux ardeurs du soleil des tropiques.

Ses joues épaisses avaient acquis un développement considérable, et ses os maxillaires, qui lui faisaient un visage plus large du bas que du haut, donnaient à sa physionomie une expression triviale qui n’était rachetée que par l’étrangeté de son regard.

Si en effet il y avait quelque parenté entre le docteur Basilius et l’esprit des ténèbres, c’était dans les yeux du docteur qu’il fallait aller chercher cette affinité.

Quoique enfoncés dans leurs orbites et à moitié cachés par d’épais sourcils, ces yeux étaient vifs et perçants ; cette acuité était en harmonie avec la finesse singulière de sa bouche, dont les lèvres minces se retroussaient aux extrémités dans un sourire qui contrastait complétement avec le reste de cette enveloppe hollandaise.

Quant à son front, il était proéminent et complétement dégarni de cheveux ; ce qui permettait de distinguer une double protubérance placée à l’endroit où la mythologie antique place les cornes des satyres, et la magie du moyen âge, celles de Satan ; les cheveux absents étaient remplacés par un bonnet de tricot rouge qui pouvait se tirer par-dessus les oreilles lorsque le docteur voulait se garantir du froid ou de la pluie, mais qu’il relevait en forme de toque chinoise lorsqu’il pensait ne courir aucun risque en exposant ses oreilles à l’action de l’air.

Ses vêtements ne ressemblaient en rien à ceux que portent ordinairement ses confrères. Depuis l’envahissement de l’habit européen, les médecins de Batavia portent le costume traditionnel, l’habit noir, le pantalon noir, le gilet blanc et la cravate blanche.

Or rien de pareil ne se remarquait dans le costume habituel du docteur Basilius.

Par-dessus un pantalon de coutil à raies, il avait passé, pour se garantir de la pluie, une de ces braies en toile jaune goudronnée dont les matelots se servent à la mer ; un paletot de drap bleu fort commun, mais chaud et épais, et un madras rouge retenu autour du cou par une énorme épingle en forme d’ancre complétaient un ajustement qui eût peut-être paru on ne peut plus convenable sur les bords du Zuiderzee, mais qui paraissait on ne peut plus hétéroclite à Java.

Comme nous l’avons dit, le docteur s’était établi sur un tabouret de bambous et, pour se faire de ce tabouret un fauteuil, avait choisi un angle où il s’était emboîté ; en outre, nous l’avons dit encore, pour charmer les loisirs de l’attente, il fumait une petite pipe de cuivre argenté au mince et long tuyau dont le fourneau, grand comme le fond d’un dé à coudre, se chargeait d’une préparation opiacée.

— Mais par où êtes-vous donc venu, monsieur le docteur ? demanda Eusèbe van den Beek.

— Par les airs et sur un manche à balai, dit le docteur en riant d’un petit rire sec et nerveux qui lui était particulier et qui ressemblait assez au cri de la cigale. Vous comprenez que, poussé par un vent pareil à celui qu’il fait, je n’ai pas dû mettre un long temps à faire la route.

— Au fait, vous êtes venu, docteur, dit Eusèbe, et ma reconnaissance n’a point à se préoccuper de vos moyens de locomotion. Merci, bon docteur, merci !

Et il chercha la main du docteur pour la lui serrer avec reconnaissance.

— Prenez garde, dit le docteur en la retirant vivement, vous allez vous brûler à mes griffes.

— Que voulez-vous dire ? demanda Eusèbe.

— Seriez-vous le seul de cette bonne ville de Batavia qui ignorerait que Satan et moi sommes une paire d’amis, que le prince des ténèbres vient chaque matin partager mon café à la crème et chaque soir mon café à l’eau, et que c’est grâce à ses conseils que j’ai dû, dans trois ou quatre circonstances, de paraître un peu moins âne que mes confrères ?

— Si fait, docteur, je l’ai entendu dire ; mais comment de pareilles sottises peuvent-elles rencontrer quelque créance à l’époque où nous vivons ?

— Eh ! eh ! eh ! mon jeune ami, il ne faut jurer de rien ; d’ailleurs la reconnaissance est un fardeau difficile à porter, et bon nombre de personnes seraient fort aises de s’en débarrasser, même au prix d’une sottise.

— Ah ! docteur, croyez que je ne suis point de ceux-là, moi, et que toute ma vie je me souviendrai de l’obligation, de la promptitude et du désintéressement avec lesquels vous êtes venu à mon secours.

— Eh ! eh ! eh ! s’écria le docteur, pris cette fois d’un accès de rire si furieux qu’il dégénéra en une quinte de toux. Il m’amuse, ce jeune homme, il m’amuse prodigieusement. – Continuez, mon petit ami ; j’aime à voir les expansions du cœur se manifester en cascades de paroles ; elles prouvent une belle âme chez celui qui s’y abandonne, et j’adore les belles âmes, moi. Ah ! nous disions donc… ?

— Qu’en échange du service que vous allez me rendre, docteur, en guérissant mon Esther, vous pouvez disposer de moi comme bon vous semblera, et que, quel que soit le prix que vous réclamiez de ma gratitude, je me tiendrai toujours prêt à vous sacrifier même ma vie, puisque vous m’aurez donné plus que la vie en me rendant celle de la femme que j’aime.

— Myn God ! mais c’est un pacte que vous me proposez là, jeune homme. Décidément, vous prenez à la lettre le prospectus que les bonnes âmes ont bien voulu faire de ma personne ; la reconnaissance vous entraîne trop loin. – La reconnaissance… peste ! prenez-y garde, c’est un sentiment dont il est sage de se défier.

— Docteur, docteur, dit le pauvre Eusèbe, si mortifié des railleries par lesquelles Basilius répondait à ses remercîments qu’il sentait les larmes lui jaillir des yeux ; docteur, vous moquez-vous de moi ?

— Oh ! je m’en garderais bien, s’écria le docteur. Est-ce que j’ai jamais douté de rien ? Je crois à toutes les promesses, on est toujours de bonne foi quand on les fait. Mais quand il faut les tenir, c’est autre chose, et les honnêtes gens sont ceux qui les accomplissent tout en regrettant de les avoir faites.

— Docteur, je vous jure…

— Je crois donc de vous, mon jeune ami, exactement ce que je crois des autres hommes, c’est-à-dire que, de bonne foi en promettant, vous serez de bonne foi en oubliant.

— Docteur, je vous jure…

— Tenez, dit le docteur en interrogeant Eusèbe, vous avez là, devant les yeux, à droite de cette caisse qui vous sert de commode, un fragment de miroir.

— Eh bien ?

— Approchez-le de votre visage.

— C’est fait, docteur.

— Qu’y voyez-vous ?

— Mon image.

— Eh bien, il est aussi sensé de jurer que, dans vingt ans, vous songerez au serment que vous me faites à cette heure que d’espérer que, dans vingt ans, l’image que réfléchit ce miroir sera la même qu’aujourd’hui. Mais n’importe, allez toujours, mon jeune ami. J’ai dix fois plus de plaisir à entendre les hommes parler de leur reconnaissance que j’en aurais à en constater les effets. Allez donc, allez, donc, ne vous gênez pas.

— Enfin, docteur, dit le malheureux Eusèbe, qui tenait à persuader à son étrange interlocuteur qu’il n’était point un ingrat comme le commun des hommes, c’est à moi, j’espère, qu’est réservé le bonheur de vous prouver que vous avez une trop mauvaise opinion de l’espèce humaine. Maintenant, il me semble que nous avons perdu bien du temps. Voulez-vous que je réveille la malade ?

— Pour quoi faire ?

— Mais, docteur, pour que vous lui donniez ce qui est nécessaire à son état.

— Bon ! dit le docteur avec son rire strident, son état ne nécessite rien pour le moment ; elle dort comme jamais elle n’a dormi. Écoutez, vous n’entendrez pas même son souffle.

— C’est vrai, dit le jeune homme inquiet en faisant un pas vers le lit.

Mais le docteur l’arrêta par le pan de son habit.

— Laissez-la donc dormir, dit-il ; c’est dans le sommeil que la nature reprend ses forces. Qui vous dit même que la mort, que l’on craint tant, n’est pas un long repos qui nous prépare à une nouvelle vie ? Et tenez, par ma foi ! je crois que je viens de faire un système. Eh ! eh ! eh ! il n’est peut-être pas si absurde !

— Voulez-vous au moins, docteur, pour ne pas continuer à perdre notre temps, que je vous donne des explications sur la maladie d’Esther, sur les symptômes qui en ont signalé la première période ?

— D’abord, mon jeune ami, sachez bien ceci : c’est que nous ne perdons pas notre temps. Nous philosophons, ce qui est, au contraire, le meilleur emploi que l’homme puisse faire des heures de sa vie. Quant à votre explication sur la maladie de votre femme, quant aux symptômes qui en ont accompagné la première période, je sais tout cela aussi bien que vous. De même qu’il y a des lois pour la naissance, il y en a pour la mort ; de là vient que toute science est facile, du moment que l’on a appris à lire dans ce grand livre écrit pour les aveugles et que l’on appelle la nature. Laissons dormir votre femme et parlons d’autre chose.

Eusèbe poussa un soupir ; mais, pensant qu’il devait se prêter aux caprices du docteur :

— De quoi vous serait-il agréable de parler, docteur ? dit-il.

— De tout ce que vous voudrez, mon jeune ami. Je bois indifféremment l’arack et notre excellent schiedam, le constance et le vin de palmier. J’ai causé pendant des heures avec un vénérable brahme de Jaggernaut, et, le lendemain, pour avoir épuisé la veille tous les mystères des trente-six incarnations de Brahma, je ne m’en intéressai pas moins aux bavardages des lascars de la jonque sur laquelle nous descendions le fleuve sacré.

— Eh bien, alors, docteur, dit le jeune homme, essayant, malgré l’oppression instinctive et croissante de son cœur, de prendre un air confiant et enjoué, – dites-moi comment il se fait que vous vous soyez si promptement et si charitablement intéressé à moi… vous qui…

Eusèbe s’aperçut qu’il s’était engagé dans une mauvaise voie et hésita à achever sa phrase.

— Moi qui… ? répéta le docteur.

Puis, voyant qu’Eusèbe continuait de garder le silence :

— Moi qui vends le peu de science que j’ai, ou que l’on me croit, n’est-ce pas ? au poids de l’or. Voilà ce que vous vouliez dire, voilà du moins quelle était votre pensée.

— Oh ! docteur !

— Elle ne m’offense pas. Parbleu ! le prêtre vit de l’autel, et le médecin de la mort. Croyez-vous que si je voulais me donner la peine, je ne vous démontrerais pas clairement et parfaitement que, comme les médecins, chaque homme, quel que soit l’état qu’il exerce, s’engraisse du mal du prochain ? Seulement, le mal qu’il fait à l’un, l’autre le lui rend. Il n’y a que le bien que l’homme ne rende pas. Mais cela nous mènerait trop loin, revenons à votre question. Il y a une chose que je préfère à l’or, peut-être parce que j’ai de l’or à n’en savoir que faire.

Eusèbe regarda le docteur avec étonnement.

— Ah ! oui… voilà encore une preuve de cette bonne opinion que les hommes ont de l’humanité. Cela vous étonne si j’avoue que je suis riche ? On ne dit guère de ces choses-là, pour deux raisons : la première, parce que l’homme riche craint toujours qu’on ne le vole ; mais ce n’est pas la cause principale, il craint bien plus encore, et voilà la seconde raison que j’eusse dû mettre avant la première, il craint bien plus encore qu’on ne remonte aux sources de sa richesse. Or ces sources, mon jeune ami, c’est, la plupart du temps, la corruption, l’usure, la fraude, le vol, l’assassinat même ; vous comprenez la déconsidération qui rejaillirait sur la plupart de nos millionnaires si l’on remontait aux sources. Les voyageurs qui ont cherché celles du Nil, arrivés au quatrième degré de latitude, n’ont plus trouvé que des marais fangeux dont les émanations tuent. Mon jeune ami, la plupart des grandes fortunes sortent de marais souvent plus infects que ceux du Nil ; ne les respirez pas de trop près, ou vous courez risque d’y respirer plus d’acide carbonique que d’azote ou d’oxygène. Moi, c’est autre chose, et je suis un impudent coquin : je dis tout haut d’où vient ma richesse. Comme le docteur Faust, je me suis donné à Satan. Satan m’a fait boire à la coupe de la science. Je lutte contre Dieu, je guéris, mais j’ai soin de faire mon prix avant la guérison, attendu que si je ne le faisais qu’après, j’aurais un pantalon râpé et un habit percé au coude comme le vôtre.

— Voilà justement ce qui me faisait vous adresser la question à laquelle vous n’avez pas répondu, docteur.

— Eh bien, j’y réponds, mon jeune ami. C’est qu’il y a une chose que je préfère à l’or, c’est ma fantaisie. Or cette prédilection que vous me reprochez presque de vous avoir manifestée, c’est de la fantaisie, et voilà tout. C’est pour cela que je fais si bon marché de votre reconnaissance… Fumez-vous l’opium, meester van den Beek ?

— Non, docteur.

— Vous avez tort, c’est une excellente chose que l’opium ; on dit que l’opium fait maigrir : regardez ma taille ; on dit qu’il éteint le regard : voyez mes yeux.

Le docteur, en prononçant ces mots, frappa sur son abdomen arrondi avec un retentissement qui eût fait honneur à une grosse caisse et fit jaillir de ses yeux un éclair qui éblouit Eusèbe.

— On dit qu’il raccourcit l’existence, continua le docteur ; erreur, mensonge, calomnie ! Il la double, puisqu’il fait une seconde vie de notre sommeil.

— Docteur, fit Eusèbe, inquiet, à propos de sommeil, ne trouvez-vous pas que celui de ma femme se prolonge d’une façon inquiétante ?

— Savez-vous que les Orientaux, les Turcs, les Arabes, les Chinois même, que nous regardons comme des ébauches de la création, comme des contrefaçons de l’humanité, entendent la vie d’une façon bien autrement logique que nous autres hommes de l’Occident ? Qu’est-ce que notre ivresse stupide ou criarde, cette ivresse du vin ou de la bière, ingurgitation matérielle qui abaisse l’homme au-dessous de la bête, auprès de cette aspiration d’une vapeur parfumée qui, tendant sans cesse à s’élever, monte au cerveau au lieu de descendre dans l’estomac, auprès de ce féerique engourdissement qui dégage notre âme de son enveloppe terrestre et lui permet de voyager de paradis en paradis ?

— Docteur, cher docteur, parlons d’Esther, je vous en supplie.

— Eh bien, soit ! puisque vous le voulez absolument, dit le docteur Basilius, sans se donner la peine de déguiser sa mauvaise humeur.

— Eh bien, il faut que vous sachiez, docteur, que déjà, avant de quitter Harlem, elle avait une toux dont la persistance et la continuité m’inquiétaient.

— Ah ! vous êtes de Harlem ? interrompit le docteur Basilius, sans paraître s’apercevoir de l’impatience avec laquelle Eusèbe supportait cette interruption. Jolie petite ville, ma foi !

— Charmante, docteur ; seulement, permettez…

— Mais, continua le docteur, si vous êtes véritablement de Harlem, je suppose que vous connaissez la fameuse Ronde de nuit de Rembrandt, qui est maintenant dans le cabinet de M. van Damme ?

— Oui, docteur, répondit Eusèbe ; mais je voulais vous dire…

— Ah ! mon cher, ce que je veux vous dire, moi, est bien autrement intéressant que ce que vous voulez me dire ; je vous parle d’un chef-d’œuvre de l’homme qui vivra autant que vivront la toile sur laquelle ce chef-d’œuvre est tracé et la couleur dont il est peint, c’est-à-dire des siècles ; tandis que l’homme, ce chef-d’œuvre de Dieu, fait de chair et d’os, vit trente, quarante, cinquante, soixante ans ; après quoi, il tombe en pourriture… Pouah ! comme dit Hamlet.

— Docteur, dit Eusèbe en frissonnant malgré lui, je vous jure ma parole que vous me faites peur.

— Eh bien, continua Basilius, comme s’il n’eût point entendu les paroles que venait de prononcer Eusèbe, ce fameux tableau n’est qu’une copie, mon cher monsieur van den Beek. Et si vous tenez à connaître l’original, vous n’avez qu’à venir chez moi ; vous verrez non-seulement la Ronde de nuit, mais encore ma galerie tout entière ; car il est bon que vous sachiez que je possède une fort belle galerie dans cette misérable case du quai de Batavia ; car, ainsi que j’allais vous le dire tout à l’heure, grâce à ma richesse, j’ai là, réunis autour de moi, les jouissances positives des Orientaux et les plaisirs intellectuels des Européens. Ainsi vous trouverez tout chez moi, poursuivit le docteur Basilius : les chefs-d’œuvre de l’art et de la nature, des Rembrandt, des Titien, des Rubens ; les meilleurs vins de Hongrie, de France et d’Espagne ; enfin, les plus beaux échantillons des trois races qui peuplent le monde, la race noire, la race blanche et la race jaune.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait le jeune homme à demi-voix en parcourant la chambre avec agitation et en jetant un regard à la jeune femme, toujours immobile et muette ; mon Dieu ! est-il possible que cet impitoyable bavard soit le même docteur Basilius dont on m’a raconté de si merveilleuses cures ?

Puis, s’arrêtant enfin devant lui comme un homme qui a pris sa résolution :

— Monsieur, insista-t-il, examinez d’abord ma femme, je vous en supplie ; puis ensuite… Ah ! mon Dieu ! nous causerons tant que cela vous fera plaisir.

— Soit, répondit le docteur ; mais auparavant, quelques mots encore.

— Vite.

— Vous vous appelez Eusèbe van den Beek ?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes de Harlem ?

— Je vous le disais tout à l’heure.

— Fils de Jacobus van den Beek ?

— Fils de Jacobus van den Beek.

— Époux d’Esther Menuis, fille de Guillaume Menuis, notaire, et de Jeanne-Catherine Mortier, sa femme ?

— Rien de plus exact, monsieur, et vous parlez comme un registre de l’état civil.

— Sœur, continua le docteur, d’un certain Basile Mortier, qui s’embarqua à vingt ans, quitta Harlem et n’y parut plus.

— Plus jamais, non, monsieur. Auriez-vous connu cet oncle, que ma femme a connu à peine, elle ?

— J’en ai entendu parler : je l’ai même connu personnellement. Il était contrebandier, pirate, corsaire. Je ne sais pas où il est allé se faire pendre.

— Ah ! mon Dieu !

— Oh ! ne le plaignez pas, c’était un mauvais coquin.

— Docteur, c’était l’oncle de ma pauvre Esther, et pardonnez si je vous prie de ne point mal parler devant moi d’un si proche parent. Nous autres, Hollandais de vieille roche, nous sommes élevés dans le respect de la famille.

— En vérité, vous êtes un singulier jeune homme ! Ne parlons donc pas de votre oncle.

— Non, docteur, non ; mais, au nom du ciel ! parlons de sa nièce.

— C’est singulier, fit Basilius, comme se parlant à lui-même et cependant assez haut pour qu’Eusèbe l’entendît, c’est singulier quelle persistance l’homme met à aller au-devant de la douleur.

— Je vous disais donc… reprit Eusèbe sans faire attention à cette espèce d’aparté du docteur.

Mais celui-ci l’interrompit avec une sorte d’impatience.

— Eh ! mon Dieu, oui, fit-il, vous me disiez qu’avant de quitter Harlem, votre femme avait déjà une toux dont la persistance vous inquiétait.

Puis, comme Eusèbe voulait continuer :

— Oh ! laissez-moi vous dire le reste, reprit le docteur, et vous verrez qu’il était inutile de me tourmenter pour une chose que je sais mieux que vous.

— Mieux que moi ? s’écria Eusèbe, étonné.

— Parbleu ! vous allez voir ; interrompez-moi si je me trompe ; mais, morbleu ! ne m’interrompez que dans ce cas-là.

— J’écoute, répondit Eusèbe, de plus en plus étonné.

— Eh bien, les premiers jours de la traversée la fatiguèrent excessivement. Elle fut obligée de rester couchée : la toux continuait, l’expectoration devint abondante…

— Oui, docteur, c’est cela.

— Laissez-moi donc continuer. Le cinquième jour après le départ, votre femme fut prise de violents crachements de sang, c’est-à-dire d’une hémoptysie complète ; on arrêta ce crachement à l’aide du sirop de Fowler ; mais votre femme continua de se plaindre de violentes douleurs dans la poitrine ; la toux avait diminué d’intensité, mais les digestions ne se faisaient plus. Cet état dura pendant quatre ou cinq jours, au bout desquels votre femme, se sentant mieux, se crut guérie. Huit jours après, comme le temps était beau et la mer douce, la malade se trouva assez forte pour monter sur le pont et se promener à votre bras ; les douleurs de poitrine et même les douleurs d’entrailles avaient cessé, l’appétit revint, et avec lui votre femme reprit une partie de ses forces et toute sa jeunesse et sa gaieté. Lorsque vous débarquâtes à Batavia, après une navigation de cinq mois, ni vous ni elle, vous ne songeâtes à la phtisie pulmonaire ; on eût dit qu’il n’avait jamais été question de cette maladie sur la terre, et qu’elle était restée dans le creux de la main du bon Dieu, à qui nous devons tout, comme l’espérance était restée dans la boîte de Pandore.

— Oui, c’est bien cela, c’est bien cela, docteur ! s’écria Eusèbe, encore plus effrayé de la science du docteur que de l’espèce de blasphème qu’il venait de laisser échapper en l’accompagnant de ce rire diabolique que nous avons déjà signalé chez lui.

— Attendez donc la fin pour applaudir, morbleu ! Comme les grands artistes, je réserve mon effet. Deux jours après votre débarquement, au moment où vous reveniez de faire une visite au négociant auquel vous étiez recommandé et chez lequel vous deviez entrer le lundi suivant, votre femme se plaignit à vous de douleurs dans les reins et de lassitude dans les membres ; la toux reparut dès le soir même, et l’expectoration dès le lendemain ; les tubercules faisaient leur œuvre de destruction, creusaient leurs cavernes sous l’influence de cette température chaude et humide ; à l’auscultation, on reconnut que le poumon droit n’existait plus ou existait à peine, et que le poumon gauche commençait à s’attaquer ; votre femme avait ce que nous appelons une phtisie galopante ; la respiration devenait de plus en plus pénible et sifflante, la circulation de plus en plus précipitée et inégale ; le pouls donnait de quatre-vingt-quinze à cent battements à la minute et, pendant la nuit, montait jusqu’à cent dix et cent quinze ; le matin, la poitrine, le visage et les mains étaient mouillés d’une sueur froide et visqueuse ; les forces s’en allaient, l’intelligence diminuait, la sensibilité s’émoussait, l’amour, l’amour lui-même, c’est-à-dire cette manifestation de la vie qui semble devoir lui survivre, tout se retirait d’elle ; en quelques jours, la vieillesse s’était faite pour cette femme naguère si souriante, si aimante, si tendre ; elle était devenue indifférente à tout, même aux marques de votre tendresse, insoucieuse de tout, même de la mort. Voyons, n’est-ce point ce qui s’est passé ?

— Oui, docteur, de point en point ; mais comment avez-vous pu savoir… ?

— Eh ! eh ! eh ! fit le docteur, en vérité, je ris quand vos charmants romans d’Europe mettent sous les yeux de leurs lecteurs ces phthisiques mignards et roses comme ces affreux pastels que les Français appellent de la peinture ; délicieux malades respirant l’air de Nice ou buvant les eaux-bonnes en bonnet ruché et en peignoir de satin rose, toussant avec grâce et s’évanouissant avec sentiment. Dites, dites, maître van den Beek, dans ses derniers jours, votre Esther a-t-elle ressemblé à ces jolis petits poitrinaires-là ?

— Hélas ! non, docteur ; mais comme, malgré les changements opérés en elle par la maladie, je ne l’en aime pas moins, secourez-la, guérissez-la, sauvez-la !

— Mon cher ami, dit le docteur avec son rire fatal, je ne demanderais pas mieux ; mais il est un peu tard.

— Comment, un peu tard ? s’écria Eusèbe en le regardant avec des yeux hagards de terreur ; vous dites qu’il est un peu tard ?

— Sans doute ; votre femme a rendu l’âme à huit heures et demie du soir, juste au moment où vous frappiez le premier coup à la porte de ma maison.

Eusèbe poussa un cri terrible et se précipita sur le lit.

Le corps d’Esther était déjà glacé et atteint de cette roideur que la science désigne sous le nom de rigidité cadavérique.

— Oh ! c’est impossible ! c’est impossible ! hurlait le malheureux jeune homme en se roulant sur le lit, en prenant sa femme dans ses bras et en collant ses lèvres sur des lèvres déjà glacées. – Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! docteur, venez à mon secours ! – Mais elle n’est pas morte, elle ne peut pas être morte ainsi, sans m’avoir dit adieu ! Et moi qui écoutais tranquillement tout ce que cet homme me disait. Esther ! Esther ! – Oh ! docteur, je vous en supplie ; lorsque je l’ai quittée, elle était calme, souriante ; jamais, me disait-elle, elle ne s’était sentie si bien depuis le commencement de sa maladie !

— C’est toujours comme cela, mon pauvre garçon, dit le docteur ; la vie doit un sourire à ceux auxquels elle va dire adieu.

III

LE PACTE

Lorsque Eusèbe eut acquis la conviction que sa femme était morte, il tomba dans un affreux désespoir, poussant des cris à déchirer les cœurs les plus insensibles, se roulant sur ce corps sans vie en essayant de le réchauffer, s’arrachant les cheveux et levant ses bras tordus vers le ciel.

Le docteur, toujours assis sur le même escabeau, continuait de charger et de fumer sa pipe avec un flegme parfait ; il ne disait point une parole, il ne faisait point un mouvement pour arrêter l’expression de cette douleur.

Peu à peu, elle se calma ou plutôt s’éteignit comme une flamme trop vive qui a dévoré ses aliments.

Eusèbe, à la suite d’une crise nerveuse plus violente que les autres, sentit ses yeux, jusqu’alors secs et brûlants, s’humecter ; il pleura, et son âme fut soulagée.

Il s’assit au bord du lit, écarta quelques cheveux qui, dans les mouvements désordonnés auxquels il s’était livré, étaient venus couvrir le visage de la morte, replia soigneusement ses tresses blondes, et, prenant la main d’Esther :

— Ah ! monsieur, dit-il, s’adressant au docteur, vous ne pouvez savoir tout ce que je perds ! Figurez-vous que nous avions été élevés ensemble, nous demeurions porte à porte ; j’avais partagé tous ses jeux, comme depuis elle a partagé toutes mes misères. Elle était si jolie à dix ans, lorsque déjà elle m’appelait son petit mari ; elle avait de si grands cheveux blonds bouclés que l’on ne parvenait jamais à les emprisonner sous ses petits bonnets d’indienne, et des yeux d’un si beau bleu que les vergiss-mein-nicht que nous ramassions au bord des ruisseaux et dont je lui tressais des couronnes paraissaient ternes sur son front. Oh ! qui m’eût dit que si tôt je la verrais pâle, glacée, morte ! Ô mon Dieu ! mon Dieu ! mon Esther ! cria Eusèbe en sanglotant de nouveau.

— C’est la loi commune, mon garçon, dit le docteur en savourant voluptueusement la vapeur opiacée : nous ne fleurissons que pour nous flétrir ; nous ne grandissons que pour être fauchés ; heureux encore quand la faux de la mort nous tranche dans notre beauté, dans notre jeunesse, quand nous parfumons l’air autour de nous, et non pas quand le vent d’automne nous a séchés sur pied, quand l’hiver nous a couverts de neige. Et moi aussi, tel que vous me voyez, j’ai été un joli enfant blond, rose et charmant. Eh ! eh ! eh ! on ne s’en douterait pas aujourd’hui, n’est-ce pas ?

Et il éclata de ce rire nerveux qui faisait un si étrange effet, poussé au chevet du lit d’une morte.

Eusèbe tressaillit, se leva, mais retomba presque aussitôt assis, comme si ses jambes brisées n’eussent pu le soutenir debout.

— Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria-t-il avec accablement, quelle affreuse destinée sera désormais la mienne !

— À la bonne heure, dit le docteur, lamentez-vous sur votre propre sort, mon bon ami ; donnez, dans votre douleur, un libre cours à l’égoïsme humain ; avouez que ce n’est pas pour elle mais pour vous que vous regrettez votre femme, et vous serez dans le vrai.

— De l’égoïsme, monsieur ! s’écria Eusèbe ; vous appelez ce que j’éprouve de l’égoïsme ! Eh bien, docteur, cet égoïsme me tuera à mon tour ; car jamais, je le sens, je ne pourrai survivre à celle que j’ai tant aimée.

— Tant mieux pour vous, mon jeune ami, tant mieux, dit le docteur, et si vous me tenez parole, je ne vous plaindrai pas plus que je ne plains la jeune femme qui vient de quitter la vie sans en avoir connu autre chose que les beautés, et qui s’en est allée ignorante des misères, des lâchetés, des déceptions qu’elle réserve à tous ici-bas, et qui s’est endormie pouvant encore rêver, si toutefois on rêve encore là-haut.

Eusèbe van den Beek cacha son visage entre ses mains sans rien répondre ; seulement, de temps en temps, on entendait le bruit de ses sanglots, auxquels le petit rire du docteur faisait accompagnement.

Tout à coup, Eusèbe se releva ; ce rire le mordait au cœur ; il lui était impossible de le supporter plus longtemps.

— Monsieur, dit-il au docteur, je suis désespéré d’avoir à donner une leçon à un homme de votre âge et de votre profession ; mais, en vérité, depuis que vous êtes ici, vous n’avez pas un seul instant cessé de manquer de respect à ma douleur.

— À mon âge, mon jeune ami, répondit tranquillement le docteur, on tient à ses habitudes, et j’ai celle de ne respecter que ce que je comprends.

— Eh bien, j’en userai de même, monsieur, dit Eusèbe, les yeux secs et la voix stridente, et je ne perdrai pas mon temps à chercher le mot de votre étrange scepticisme. Veuillez vous retirer ; je n’ai que cette pièce pour prier, et votre présence, qui sèche mes larmes, m’est odieuse, m’est insupportable.

Le docteur tira froidement une grosse montre attachée à son cou par une lourde chaîne d’argent, et il en ouvrit le double boîtier.

— La reconnaissance dont vous parliez tout à l’heure et qui m’était acquise pour m’être dérangé gratis au profit d’une personne que je ne connaissais pas a duré juste une heure quarante-sept minutes. Eh ! eh ! eh ! c’est beaucoup, jeune homme, et j’en ai vu qui n’ont pas été jusque-là.

Ramassant alors son chapeau de cuir bouilli qu’il avait jeté dans un coin, rajustant ses chausses de toile goudronnée, le docteur se dirigea vers la porte.

La réplique parut dure à Eusèbe, mais comme elle ne manquait pas complétement de justesse, il fit malgré lui un mouvement pour retenir le docteur.

Celui-ci était arrivé au seuil de la porte, et, voyant le mouvement d’Eusèbe, il s’arrêta.

— Tout à l’heure, lui dit-il, je vous ai entendu jurer que vous ne survivriez pas à votre femme ; quand il ne s’agit pas de reconnaissance, on peut croire à la parole d’un honnête homme, et vous avez la prétention d’être un honnête homme ; est-ce vraiment bien votre intention, votre femme étant morte, de mourir avec elle ?

— Oui, répondit Eusèbe d’un air sombre.

— Alors je vais vous prouver, jeune homme, que mon amitié pour vous, si inexplicable qu’elle vous paraisse, n’est pas un vain mot. Prenez ce poignard, c’est un kriss malais. Il est empoisonné avec le fameux poison américain dont vous avez sans doute entendu parler et que l’on appelle le curare ; une simple piqûre sur quelque partie du corps que ce soit, pourvu qu’elle amène le sang, suffit pour donner la mort prompte et sans douleur. Prends ce poignard, Eusèbe van den Beek, prends, et cette fois encore, je te tiens quitte de toute gratitude.

— Merci, dit Eusèbe en saisissant le poignard par la lame.

— Oh ! mon Dieu ! prenez donc garde, cher ami ! Vous pourriez vous piquer ou vous couper par mégarde, et vous ne vous en consoleriez pas.

Et, en éclatant de son rire funeste :

— Au revoir, mon jeune ami, au revoir ! dit-il.

Et il sortit.

— Adieu ! fit Eusèbe.

Resté seul, le jeune homme s’agenouilla devant la morte et voulut prier.

Mais sa mémoire ne lui fournit plus une seule formule des prières de son enfance.

Ses lèvres se refusaient à balbutier le nom de Dieu, de la Vierge et des saints.

On eût dit que la présence du docteur diabolique avait chassé de la case tous les sentiments religieux qui sont la consolation de l’homme dans les suprêmes douleurs.

Il aperçut dans un vase des fleurs que, la veille, Esther lui avait demandées et qu’il avait été cueillir pour elle.

Il en fit une couronne et un bouquet.

Il plaça la couronne sur la tête et le bouquet dans les mains d’Esther.

Puis il la prit entre ses bras, la poussa au fond du lit, de façon à ménager une place à ses côtés, et se coucha à cette place.

Pendant quelque temps, il tint la morte étroitement embrassée et couvrit de baisers ses lèvres et ses yeux.

Puis, laissant son bras gauche autour du cou d’Esther de façon à la maintenir sur son cœur, de la droite il prit le kriss, qu’il avait placé au bord du lit, et en appuya la pointe sur sa poitrine.

En ce moment, il aperçut au pied du lit le docteur Basilius, qui était rentré sans qu’Eusèbe le vît ni l’entendît, et qui le regardait en ricanant.

Eusèbe van den Beek se releva, comme mû par un ressort, et, avec la rapidité de la foudre, se précipita sur le docteur.

Celui-ci l’attendit de pied ferme et sans que sa physionomie trahît la moindre appréhension ; seulement, son rire avait pris le caractère du cri tremblotant de l’hyène.

Mais lorsqu’il vit le jeune homme à portée de sa main, il saisit le poignet qui brandissait l’arme empoisonnée et le tordit si violemment que le kriss échappa aux doigts à moitié brisés d’Eusèbe, qui poussa un hurlement de douleur.

Puis, sans lui laisser le temps de se reconnaître, le docteur se précipita sur lui, et, avec l’adresse d’un lutteur de profession, il l’enleva de terre, lui fit décrire un cercle et, sans même se baisser, le lança tout étourdi sur le sol.

Alors seulement il lui mit un genou sur la poitrine, de sa main gauche lui enveloppa les deux poignets pour rendre la résistance impossible, et, de la main droite ramassant le kriss qui était tombé à peu de distance de l’endroit où il se trouvait, il lui appuya à son tour l’arme sur la poitrine.

— Eh ! eh ! eh ! fit le docteur en ricanant, nous voulions donc retourner le poignard contre celui qui nous l’avait donné ?

Ce n’est pas gentil, cela, maître Eusèbe.

— Je vous l’ai dit, monsieur, fit Eusèbe en essayant une dernière fois de lutter, mais inutilement, votre présence m’est odieuse.

— Ingrat ! fit le docteur, moi qui t’aime comme ma propre chair.

— Si vous m’aimez, pourquoi ces railleries à propos de ma douleur ? si vous m’aimez, pourquoi m’avoir donné ce poignard pour m’empêcher de m’en servir ?

— Pour t’empêcher de t’en servir ? Je ne t’ai aucunement empêché de te servir du poignard. J’ai voulu voir seulement comment tu t’en servais.

— Vous étiez sorti, je me croyais débarrassé de vous. Pourquoi êtes-vous rentré, dites ?

— Pour te sauver peut-être, peut-être aussi pour assister tout simplement au dénoûment de la petite comédie que tu me promettais. Cherche.

— Eh bien, terminez-la tout de suite en tragédie : vous avez le poignard, et la vie me sera doublement insupportable si je vous la dois. Tuez-moi ! tuez-moi ! mais tuez-moi donc ! s’écria Eusèbe en faisant un mouvement pour aller au-devant du poignard ; c’est le seul service que vous puissiez me rendre, le seul que je veuille recevoir de vous.

— À la bonne heure, des injures, de bonnes petites injures, dites sans voile et sans fard ! Tu t’améliores, Eusèbe van den Beek, et j’aime mieux cela que tes fadeurs… Voyons, nous voulons donc toujours aller retrouver notre belle Esther, et décidément la vie nous semble odieuse, du moment qu’elle n’est plus là pour la charmer ?

— Mais finis-en donc, bourreau !… dit Eusèbe en faisant un effort surhumain pour se dégager.

— Un peu de patience, mon jeune ami, un peu de patience ! là est le secret de toute la vie, là est la source de toute force.

Plaçant le poignard entre ses dents, il écarta les vêtements d’Eusèbe pour lui découvrir la poitrine, avec autant de flegme que s’il se fût agi d’une simple opération chirurgicale.

Puis, menaçant de nouveau Eusèbe de la pointe :

— Mais, lui dit-il, es-tu bien sûr de rencontrer là-haut celle que tu aimes ?

— Que voulez-vous dire ?

— Que tu veux te tuer ou que l’on te tue pour rejoindre Esther, n’est-ce pas ?

— Sans doute.

— Eh bien, si, au lieu de rejoindre les âmes, la mort séparait tout simplement les corps. Si elle allait manquer au rendez-vous, ou plutôt si vous n’y alliez ni l’un ni l’autre. Il y a le néant, auquel des gens très sensés ont l’obstination de croire.

— Mon Dieu, mon Dieu ! dit Eusèbe en râlant de désespoir ; ce démon ne se lassera donc pas de me torturer ?

— Te torturer ? mais pas le moins du monde. Depuis trois heures, tu fais fausse route, et j’essaye de te remettre dans le bon chemin. Au reste, ajouta le docteur, comme se parlant à lui-même, je n’ai pas besoin de te tenir sous mon genou pour prendre ta vie quand je voudrai ; tu dois être fort mal dans cette position, je ne suis pas commodément dans la mienne ; relevons-nous et causons.

Et, joignant l’exemple au précepte, le docteur, desserrant l’étau dans lequel il avait réuni les poignets d’Eusèbe, se releva, lui tendit la main et l’aida à se remettre sur ses jambes.

Puis, quand il y fut :

— Approchez-moi un siège, mon cher Eusèbe, lui dit-il.

Et Eusèbe, subissant, sans pouvoir s’en expliquer la raison, l’influence de la volonté du médecin, obéit et attira le tabouret de bambous au milieu de la chambre.

Seulement, lui resta debout.

— Merci, dit le docteur.

Puis, s’installant le plus carrément possible sur son tabouret :

— Maintenant, dit-il, que vous êtes un peu plus calme, voyons, mon cher Eusèbe, ne vous semble-t-il pas que vous vous êtes un peu bien pressé d’en finir ?

— Qu’avais-je besoin d’attendre plus longtemps ? demanda le jeune homme ; mon Esther n’est-elle pas morte ?

Et il montra le cadavre roidi de sa femme.

— Oui, j’en conviens, elle est morte, et bien morte. Mais es-tu sûr, pauvre niais, que la vie, parce que tu seras privé d’une femme que tu as aimée, n’aura pour toi désormais ni consolation ni joie ?

— Si c’est là que vous voulez en venir, si c’est pour retenir mon bras que vous avez joué cette comédie, votre bienveillante sollicitude aura été inutile. Je vous l’ai dit, monsieur, et je vous le répète, je n’ai jamais aimé qu’Esther, je n’aimerai jamais qu’elle, et si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain que je me débarrasserai d’une existence qui me pèse.

— Eh bien, à la bonne heure ! voilà du sentiment, et je vois que vous aimez autant qu’un cœur mortel peut aimer. Ma curiosité est satisfaite, car il n’y a chez moi, Eusèbe van den Beek, sachez-le bien une fois pour toutes, ni bienveillance ni sollicitude. Il y a de la curiosité, voilà tout. J’expérimente sur les âmes, comme font mes confrères sur les corps. Eh ! eh ! eh ! c’est quelquefois aussi malpropre, mais c’est toujours plus amusant.

— Enfin, finissons-en, dit Eusèbe en frappant du pied, car cette conversation me pèse au delà de toute expression. Que voulez-vous de moi si votre curiosité est satisfaite ? Laissez-moi accomplir ma destinée. Pour cela, vous n’avez que me rendre ce poignard, et, dans quelques secondes, vous saurez ce que peut l’amour sur un cœur véritablement épris.

— Décidément, fit le docteur, vous êtes trop pressé, mon jeune ami ; heureusement que j’ai le temps, moi, et que je suis loin de partager votre impatience ; or comme vous avez levé ce poignard contre moi, comme c’est par ma seule volonté que vous vivez encore, c’est à moi qu’il appartient désormais de régler les jours, les heures ou les minutes que vous avez encore à passer sur la terre ; vous êtes, je crois, trop honnête pour me contredire en cela.

— Enfin, qu’entendez-vous ? que voulez-vous ? expliquez-vous, parlez !

— Voyons, Eusèbe van den Beek, continua le docteur, toi qui es un homme raisonnable, comment as-tu pu supposer que le docteur Basilius, qui ne se dérange pour personne et qui a refusé hier encore d’aller soigner au Buitenzorg le gouverneur de Java, qui sera mort demain et qu’il eût pu sauver avec une pincée de la poudre renfermée dans ce sachet, avait fait un mille et demi la nuit, à pied, par un temps comme celui dont le diable nous a gratifié ce soir, le tout pour assister à l’ensevelissement d’un cadavre et écouter tes lamentations ? Car tu te doutes bien que, en quittant ma maison, je savais déjà que ta femme était morte, n’est-ce pas ?

— Oh ! s’écria Eusèbe en enfonçant ses doigts dans ses cheveux et en prenant sa tête à pleines mains, vous me rendrez fou, monsieur.

Le jeune homme en était arrivé, à ce qu’il paraît, où le docteur, cet anatomiste de l’âme, le voulait voir arrivé, car, lui tendant le poignard :

— Eusèbe van den Beek, dit-il, si tu es véritablement décidé, je ne te retiens plus. Va voir dans ces régions ignorées d’où nul voyageur n’est revenu encore, comme dit le poète Shakespeare, si c’est l’enfer et le paradis des chrétiens, les jardins peuplés de houris du père des croyants, les incarnations de Brahma, les champs Élysées des Grecs ou le néant morne et sombre des athées qui sont la vérité ; mais n’importe le pays que tu rencontreras au delà du sépulcre, cherche bien, et tu n’y trouveras pas Esther.

— Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria Eusèbe, s’arrachant les cheveux.

— Car enfin, suppose une chose…

— Laquelle ?

— Suppose qu’Esther ne soit pas morte.

— Esther ne serait pas morte ? s’écria Eusèbe en s’élançant sur le lit et en appuyant les deux mains sur la poitrine de sa femme, tandis qu’il regardait le docteur d’un œil hagard.

— Je ne te dis pas qu’Esther n’est pas morte, je te dis : suppose qu’elle ne le soit pas, ou bien encore suppose que, toi mort, j’aie le pouvoir de la rendre à la vie.

— Oh ! s’écria le jeune homme, ce serait affreux.

— Bon ! dit le docteur, voilà que j’ai trouvé le côté faible de ton dévouement, la limite de ton amour. Tu ne pouvais te résigner à vivre sans Esther, mais tu te résignerais encore bien moins à la laisser vivre sans toi.

Eusèbe crut un instant qu’il lui était donné d’offrir aux temps modernes le même exemple de dévouement qu’Alceste avait donné à l’antiquité, et que le docteur lui proposait ce marché de rendre en mourant la vie à sa femme, comme Alceste en mourant avait rendu la vie à son époux.

Cette pensée lui fit retrouver tout son calme ; il laissa retomber le corps de sa femme, qu’il avait soulevé entre ses bras, et, s’approchant du docteur, qui n’avait pas bougé de son tabouret :

— Vous vous trompez, monsieur, lui dit-il ; assurez-moi qu’Esther n’est point morte ; assurez-moi qu’elle ne succombera ni à son horrible maladie ni au regret que lui donnera ma mort ; assurez-moi qu’elle pourra encore trouver le bonheur ici-bas, même dans les bras d’un autre, et à l’instant je quitte la vie, avec le cœur plein de regrets, mais avec la suprême consolation que mon souvenir restera impérissable dans le cœur de ma compagne.

Il y avait tant d’élan, tant de sincérité, tant d’enthousiasme dans l’accent avec lequel Eusèbe avait prononcé ces paroles, que le docteur en subit l’impression et qu’au lieu de lui répondre par son ricanement habituel, l’expression sardonique qui paraissait stéréotypée sur son visage s’effaça pour un instant.

— Eh bien, soit ! dit-il. Esther n’est pas morte, Esther ne mourra pas.

Eusèbe l’interrompit par un mouvement peut-être aussi plein de menace que de joie, tant ce pauvre esprit, ballotté de la douleur à l’espérance, flottait en réalité sur les limites de la folie.

— Mais, continua le docteur, peut-être pour elle et pour toi eût-il mieux valu que je n’arrivasse point à temps pour lui administrer le breuvage qui, à la suite de la crise qu’elle subit en ce moment, achèvera, selon ma volonté, ou de la coucher entièrement au cercueil, ou de la rendre à la vie et à la santé.

— Ainsi, ainsi, s’écria Eusèbe, haletant, ainsi il dépend encore de vous que mon Esther vive ou meure ?

— Oui ; tu vois donc que j’ai bien fait de revenir pour t’empêcher de mourir, toi.

— Mais alors ni elle ni moi ne mourrons ?

— Peut-être.

— Oh ! s’écria le jeune homme en se jetant de nouveau sur le lit d’Esther, je pourrais donc te voir encore heureuse !

— Oui ; mais je te préviens d’une chose, c’est que vous allez tous les deux subir une épreuve bien autrement redoutable que celle par laquelle vous venez de passer. Nous verrons, ami Eusèbe, si ta tendresse pour ta femme, tendresse qui te faisait braver la mort, résistera au temps et à la satiété.

— Oh ! docteur, pouvez-vous croire… ?

— Je crois qu’un seul amour ne peut suffire à une existence humaine ; je crois que le mot « Je t’aime » ne peut aller longtemps de la même bouche à la même oreille ; je crois enfin, comme je te le disais tantôt, que cette jeune femme, mourant dans tout l’éclat de sa beauté et de sa jeunesse, pleine de foi dans le cœur, pleine de croyance en Dieu, était vraiment plus heureuse et plus enviable que vivante et trompée par toi.

— Trompée par moi ! Moi tromper Esther ! s’écria Eusèbe en levant les mains au ciel avec un geste de suprême interpellation à Dieu. Oh ! si vous pouviez lire dans ce cœur qu’Esther remplit tout entier, vous verriez qu’aucune pensée ne se rapportant pas à elle ne saurait y trouver place.

— Jette les yeux autour de toi, jeune homme, dit le docteur, et tu verras que tout se modifie, tout change, tout se transforme dans la nature ; le cœur humain ne peut donc rester seul immuable.

— Ah ! si je pouvais penser un instant que vous avez raison, docteur, s’il devait arriver un jour où je n’aimerais plus Esther, où je l’oublierais au point de la tromper, fût-ce pour la plus belle des créatures de ce monde, docteur, je ramasserais ce poignard ; ce ne serait plus pour qu’elle me survécût, ce serait pour me punir que je me l’enfoncerais dans le cœur ; mais non, c’est impossible, entendez-vous bien, c’est impossible !

— Je suis aise que tu aies cette conviction, Eusèbe, parce que, comme il dépend de moi seul qu’Esther revive ou ne revive pas, et que je ne comptais la faire revivre qu’à de certaines conditions, j’avais peur que tu ne refusasses ces conditions lorsque tu les connaîtrais.

— Faites-les-moi connaître, docteur, et quelles qu’elles soient, j’y souscris d’avance… dussé-je y engager mon âme ! ajouta-t-il d’une voix sombre.

— Eh ! eh ! eh ! dit le docteur, que diable veux-tu que je fasse de ton âme ? Si j’en ai une, elle est immortelle, et, en ce cas, je n’ai pas besoin de la tienne ; si je n’en ai pas, tu n’en as pas non plus, puisque je suis un homme comme toi, un peu plus vieux et un peu plus laid, voilà tout ; dans cette seconde hypothèse, tu ne pourrais donc pas me vendre ce que tu n’as pas.

— Alors que voulez-vous de moi ? dites, et je suis prêt à signer le pacte, quel qu’il soit.

— Un pacte, insensé ! je viens de douter de Dieu et tu me supposes assez illogique pour affirmer le diable… Il n’y a ici ni pacte ni sorcellerie, il y a un homme qui en sait plus que toi des mystères de l’âme, des ressorts et du mécanisme du corps humain, et cet homme te dit : Cette femme peut vivre ; mais si vraiment tu l’aimes comme tu le prétends, garde-toi de souhaiter cette résurrection pour elle !

— Une résurrection qui me rendrait mon Esther, qui me permettrait d’entendre encore sa voix ! Ah ! vous blasphémez !

— Je blasphème ! soit… Mais traitons les affaires à la façon des affaires : ce n’est pas un pacte, comme je le disais tout à l’heure, que je veux te proposer, c’est un simple marché, une sorte de transaction commerciale. – Si jamais tu regrettes ce que j’aurai accompli aujourd’hui pour Esther, s’il t’arrive de maudire cet odieux docteur Basilius pour avoir fait revivre cette femme, ton corps m’appartiendra, voilà tout. Remarque que je te dis ton corps sans m’inquiéter de ton âme, si tu en as une ; c’est le corps que je joue contre l’éternité du sentiment auquel tu prétends ; rien de plus, rien de moins.

— Regretter le miracle, maudire celui qui aurait arraché Esther à la mort ! Ah ! vous ne le croyez pas, docteur.

— Je le crois si bien que voici une façon de petit contrat que j’ai rédigé pour assurer l’exécution de nos conventions.

— Donnez, docteur, et je signe.

— Oh ! oh ! on ne signe pas comme cela sans lire : plus tard, tu m’accuserais d’avoir préparé un guet-apens.

Il tira un portefeuille de sa poche, de ce portefeuille un papier couvert d’écriture.

— Tu vois, dit-il, c’est de l’encre de la petite vertu qui a tracé ces lettres ; voici le timbre de l’honorable compagnie néerlandaise, qui, ostensiblement du moins, n’a rien de commun avec Lucifer ; tu peux t’assurer qu’il ne sent pas le soufre, dit le docteur en présentant le papier au jeune homme.

C’était une de ces feuilles timbrées sur lesquelles les négociants et les hommes de loi rédigent leurs actes ; celui-ci était rédigé en forme de testament ; voici ce qu’on y lisait :

 

« Dégoûté de la vie, marié à une femme que je n’aime plus, arrivé à maudire le jour où le docteur Basilius a rendu l’existence à celle à laquelle un destin fatal m’attache éternellement, je me donne volontairement la mort, et je veux que l’on n’inquiète personne à l’occasion de mon suicide.

» Je laisse mes biens à mes héritiers naturels, mais je veux que mon corps soit remis au docteur Basilius ou à celui qu’il aura chargé, s’il est mort lui-même, d’en prendre possession, lequel en disposera comme bon lui semblera.

» Vendredi, 13 novembre 1847. »

 

Eusèbe lut tout haut et sans s’arrêter la teneur de l’étrange billet.

— Une plume et de l’encre, docteur, donnez-moi une plume et de l’encre !

Et le jeune cherchait autour de lui les objets qu’il demandait.

Le docteur posa la main sur son bras étendu.

— Je t’ai déjà dit, jeune homme, fit le docteur en hochant la tête, je t’ai déjà dit que tu étais trop pressé.

— Je vous demande une plume et de l’encre, dit Eusèbe.

— Songes-y, dit le docteur, je ne te force en rien ; il n’y a ni suggestion, ni tromperie, ni contrainte. C’est bien sain de corps et d’esprit, c’est bien de ton plein gré que tu signes ce papier ?

— Sans suggestion, sans tromperie, sans contrainte, sain de corps et d’esprit, et de mon plein gré.

— Je te préviens d’une chose, c’est que, quels que soient les bruits que l’on répand sur mon compte, toujours sera-t-il qu’une fois ce billet signé par toi, de près comme de loin, mort comme vivant, ton cœur sera un livre où je lirai tes pensées les plus secrètes. Par ce qui vient de se passer, et surtout par ce qui se passera tout à l’heure, tu dois juger que ma puissance, si loin que soit poussée la science en l’an de grâce 1847, est bien grande pour être de ce monde ; que, lorsque tu entreras dans les conditions de ce contrat, je pourrai prendre ta vie, te tuer si bon me semble, et que ta mort, pour ceux qui auraient le droit de m’en demander compte comme pour toi-même, ne sera jamais qu’un suicide. Réfléchis donc encore avant de te soumettre à l’épreuve ; et si elle t’épouvante, il en est temps encore, dis un dernier adieu à cette femme qui ne peut entendre, qui ne saura pas que tu as faibli, et elle passera sans douleur du sommeil à la mort.

Eusèbe demeura un instant étonné plutôt qu’hésitant.

— Oh ! non, s’écria-t-il enfin, ce serait faire injure à Dieu et aux hommes, au cœur et à l’âme, que de partager vos terribles doutes. – Nous vivrons, Esther, continua-t-il en se tournant vers la jeune femme et en puisant dans sa vue une force nouvelle, nous vivrons pour nous aimer, nous vivrons l’un pour l’autre, nous vivrons l’un par l’autre, et quelles que soient les misères, les angoisses que cette existence nous réserve, appuyé sur toi, mon Esther, fort de mon amour, je saurai soutenir vaillamment la lutte, et je saurai te trouver des consolations et des joies même au milieu de nos souffrances. – Une plume et de l’encre !

— Vous n’aurez ni misère ni souffrances ; vous serez, au contraire, riches et heureux selon le monde. Maintenant, es-tu bien décidé à signer ce billet, Eusèbe ?

— Je ne vous fais qu’un reproche, c’est de trop tarder à me donner ce que je vous demande. Je n’ai ni plume ni encre ici, mais un homme aussi puissant que vous l’êtes n’est point embarrassé pour si peu.

— En effet, dit le docteur, j’ai toujours une plume sur moi pour écrire mes ordonnances, et quant à l’encre, s’il n’y en pas ici, nous rentrerons dans les traditions. Eh ! eh ! eh ! une goutte de sang en fera les frais.

— Une goutte de sang, soit ! dit Eusèbe en relevant la manche de son bras gauche.

Le docteur tira de la doublure de son paletot une plume d’acier au bec fin comme la pointe d’une lancette et piqua Eusèbe à la veine médiane.

Eusèbe poussa un léger cri, une goutte de sang apparut comme un rubis liquide.

Le docteur la recueillit avec le bec de sa plume et présenta cette plume à Eusèbe ; mais, en la lui présentant :

— Ce n’est ni contraint ni forcé ? lui demanda-t-il ; c’est de ta pleine volonté… ?

— C’est de ma pleine et entière volonté, dit Eusèbe. Rien ne me contraint et rien ne me force.

Et, prenant la plume des mains du docteur Basilius, sans tremblement, sans hésitation, il signa de son sang le billet.

Au reste, aucun éclair ne brilla, aucun coup de tonnerre ne retentit, et la nature resta aussi calme que s’il eût été question d’une lettre de change ordinaire.

— Si tu te repens, dit le docteur, tu peux encore déchirer ce papier.

Eusèbe, pour toute réponse, le lui présenta.

— Ce billet est à vous, dit-il, mais Esther est à moi.

— C’est trop juste, dit le docteur en pliant le billet et en le mettant dans son portefeuille. Je m’en vais ; d’ici à la porte, tu peux encore me rappeler ; mais une fois le seuil de la porte franchi, il sera trop tard.

— Allez, docteur, allez, fit le jeune homme, et que le ciel vous conduise !

— Va-t’en au diable avec tes souhaits ! dit le docteur.

Et, s’approchant de la porte, il s’arrêta en deçà du seuil, comme pour donner à Eusèbe le temps de le rappeler s’il avait quelque regret du marché conclu, souleva la natte, étendit le bras pour savoir si la pluie avait cessé et, après avoir fait un signe de la main à Eusèbe, se décida à franchir le seuil.

La natte retomba derrière lui.

Au même instant, le jeune Hollandais sentit comme un nuage qui passait sur ses yeux, ses jambes chancelèrent, et il éprouva une somnolence dont il ne pouvait se rendre compte.

Il entendait un bruissement pareil à celui que fait la mer en battant les récifs, puis, au milieu de ce bruissement qui n’était autre que celui du sang affluant aux tempes, le rire nerveux et saccadé de Basilius.

Alors il s’approcha du lit d’Esther pour voir si, selon la promesse du docteur, il reconnaîtrait en elle quelque symptôme de retour à la vie ; mais ses yeux se fermèrent malgré lui, et, les jambes lui manquant tout à fait, il tomba sur le plancher et s’endormit, la tête appuyée au matelas sur lequel la jeune femme, toujours immobile et muette, était étendue avec toutes les apparences de la mort.

IV

L’HÉRITAGE

Il était grand jour quand Eusèbe van den Beek rouvrit les yeux.

Le soleil brillait de tout son éclat, et ses rayons, traversant les parois de bambous de la case, traçaient sur le plancher mille arabesques lumineuses.

En revenant à lui, Eusèbe ne savait ni s’il dormait ni s’il rêvait encore. Il avait perdu le sentiment non seulement de ce qui s’était passé avant son sommeil, mais encore de son existence présente.

En ce moment, il s’entendit appeler par une voix douce, par une voix bien connue, par la voix d’Esther.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit le pauvre jeune homme, dont le cerveau endolori ne pouvait rassembler ses idées et qui se souvenait seulement d’avoir vu sa femme étendue inerte et glacée sur le lit. Ô mon Dieu ! je ne puis encore me figurer que cela soit vrai.

— Eusèbe, mon ami, continua la voix douce, où es-tu donc ?

D’un seul bond, Eusèbe van den Beek fut sur pied.

Il aperçut alors Esther vivante, bien vivante. Elle était assise sur son séant, elle souriait, et, devant ce fragment de glace qui avait servi la veille au docteur pour établir une de ses désolantes comparaisons, elle réparait sa chevelure en désordre.

La coquetterie et l’existence s’étaient réveillées en même temps dans le cœur de la jeune femme.

Eusèbe poussa un cri, enlaça Esther dans ses bras et la couvrit de baisers frénétiques.

— Oui, oui, oui, c’est bien toi ! s’écriait-il. Oh ! laisse-moi te regarder, laisse-moi sentir la douce chaleur du sang qui circule dans tes veines. Oh ! oui, il bat, ce cœur que je croyais arrêté à jamais ! Ils regardent, ces yeux que je croyais fermés pour toujours. Oh ! parle-moi donc, mon Esther, parle-moi, que j’entende encore cette voix qui ne devait plus résonner à mes oreilles !

— Mais qu’as-tu donc, Eusèbe ? répondit la jeune femme en le regardant avec un doux sourire. Tu as l’air tout bouleversé. Comme tu es pâle ! tes habits sont en désordre, tu me fais peur. Que s’est-il donc passé, mon Dieu ?

— Rien, mon Esther ; un affreux cauchemar qui a tourmenté mon sommeil. Figure-toi, mon amie, que je te croyais morte, et ce rêve avait si bien pris, dans mon esprit et dans mon cœur, les apparences de la réalité que, lorsque tu m’as appelé pour la première fois, je ne pouvais me décider à jeter les yeux sur ce lit où je t’avais vue muette et glacée.

— Quelle folie ! dit Esther en donnant un baiser à son mari ; quelle folie ! Jamais, au contraire, je n’ai fait de si doux rêves. Il me semblait avoir pris des ailes, être montée, à travers l’azur et les nuages, jusqu’au trône où Dieu resplendit au milieu de ses anges. Il me mettait une couronne sur la tête et un bouquet à la main, non point de fleurs terrestres et éphémères comme celles-ci, dit la jeune femme en montrant avec dédain la couronne et le bouquet que son mari avait tressées pendant son sommeil, mais de lis célestes au calice de diamant, aux feuilles d’émeraude. Puis on entendait passer dans une atmosphère parfumée un chant qui venait on ne sait d’où, mais charmant, délicieux, enivrant. Oh ! au contraire, cher Eusèbe, jamais je n’ai si bien dormi, jamais je ne me suis sentie si bien portante et si heureuse que ce matin. Il me semble que le sang coule plus chaud et plus vif dans mes veines. Tiens, mon Eusèbe, ajouta la jeune femme en appuyant sa tête sur la poitrine de son mari, tiens, mon Eusèbe, ce que je vais te dire va ressembler à un acte de contrition, mais il me semble que je t’aime aujourd’hui tout autrement qu’hier, que j’ai rapporté quelque chose de plus pur et de plus charmant de ce paradis où j’ai été en rêve, et que je suis bien mieux à toi depuis que je n’ai plus ce vilain poids qui m’oppressait, qui m’étouffait, qui comprimait mon cœur jusque dans ses élans naturels.

— Esther ! Esther ! murmura Eusèbe, d’une voix émue, car peu à peu il arrivait à douter que les événements de la nuit eussent été autre chose qu’un songe, quoique cette visite au ciel, qui rassérénait le cœur et le visage d’Esther, l’inquiétât bien un peu. Esther, te rappelles-tu que des circonstances extraordinaires, presque surnaturelles, aient précédé ou accompagné ton sommeil ?

— Je n’ai garde, mon Dieu ! j’ai dormi du sommeil des anges, et je te laisse, à toi, le monopole de tes affreux cauchemars ; c’est ce bon sommeil, c’est ce doux repos qui m’auront fait tant de bien !

— Décidément, c’était un rêve, dit Eusèbe en passant la main sur son front, et, du moment que c’était un rêve, je suis bien bon de m’en préoccuper.

— Allons, quittez cet air soucieux, je vous l’ordonne, dit Esther. Ne vous souvenez-vous plus de la promesse que vous me fîtes lorsqu’un soir, dans le bateau sur lequel vous me promeniez sur le lac, sur notre beau lac aux eaux vertes, je vous autorisai à demander à mon père cette main qui déjà tant de fois avait serré la vôtre ?

— Oh ! si fait, mon Esther, je te promis que tu serais une reine absolue dans notre pauvre petit royaume.

— C’est cela… Eh bien, votre reine vous ordonne de lui sourire, et, pour vous récompenser de votre soumission, elle vous réserve une surprise.

— Laquelle, chère amour ? Mets-moi dans ta confidence ; le plaisir que tu me causeras ne sera pas moins vif, je te le jure.

— Eh bien, mon cher Eusèbe, je me sens assez de force aujourd’hui pour me lever, assez de coquetterie pour vouloir être belle ; je choisirai la plus jolie de mes pauvres robes, et tu me mèneras me réchauffer aux rayons de ce beau soleil qui passe à travers les parois de notre pauvre case et qui, pour nous faire oublier la façon dont il parvient jusqu’à nous, trace ces charmantes figures sur le plancher.

Eusèbe jeta les yeux autour de lui et, sous un de ces rayons de soleil, aperçut un objet qui lui renvoyait tous ses feux avec l’éclat d’une glace brisée.

Il sauta à bas du lit, et, se baissant, il ramassa le poignard que le docteur Basilius lui avait donné et qui avait joué un si grand rôle dans le drame de la dernière nuit.

C’était bien la lame malaise d’un bleu sombre, c’était bien la forme bizarre qui la faisait ressembler à une langue de feu.

Eusèbe tressaillit, la regarda un instant dans un morne silence, puis, la déposant sur la table, il revint se rasseoir sur le lit, frissonnant et le front sombre.

Esther demanda l’explication de ce changement et quelle était cette arme qu’elle n’avait jamais vue à son mari.

Alors celui-ci, incapable de renfermer un pareil secret dans son cœur et craignant qu’il ne le fît éclater, lui raconta tout ce qui s’était passé pendant son étrange sommeil.

La jeune femme l’écouta avec calme et sans manifester la moindre terreur.

— Eh bien, dit-elle lorsque son mari eut fini, je ne vois point qu’il y ait là de quoi t’inspirer ni crainte ni chagrin ; je suis, au contraire, on ne peut plus reconnaissante envers ce bon docteur, bien moins pour la vie qu’il m’a conservée que pour la sage idée qu’il a eue de créer un nouveau lien entre nos deux existences.

— Mais, s’écria Eusèbe, effrayé, est-ce que tu supposes que cela soit possible ?

— Je ne sais, répondit Esther, si cela est possible ou non ; mais, pour mon compte, je trouverais tout à fait consolant de songer que la fin de mon amour serait aussi la fin de ma vie ; c’est décidément un brave homme que ton docteur, et, la première fois que je le verrai, je lui sauterai au cou pour lui dire merci.

— Oh ! je suis bien tranquille, sa physionomie te guérira de ce caprice.

— Il a donc l’air bien terrible ?

— Non, pas précisément ; sa figure aurait même assez de bonhomie, au contraire, sans son rire, qui semble un écho de celui de Satan, et sans ses yeux, qui par instants lancent des éclairs comme ceux d’une bête fauve.

— En tout cas, mon ami, cet extérieur ne tient pas ce qu’il promet, puisque même, d’après ton récit, nous lui devons la vie l’un et l’autre.

— Oui ; seulement, une chose m’inquiète.

— Laquelle ?

— Je ne m’explique pas ce singulier intérêt qu’il te porte tout particulièrement, à toi.

— Que nous font les causes de cet intérêt, mon ami, puisque nous sommes à même d’en apprécier les effets ? Songe donc que sans lui, mon pauvre Eusèbe, on serait probablement à cette heure occupé à coudre mon linceul et à clouer les planches qui enfermeraient nos tristes restes. Tu ne pouvais te décider à vivre sans moi, et ce dévouement, je te le jure, Eusèbe, je ne l’oublierai jamais. Songe que, sans lui, tout serait fini pour nous, que nous ne jouirions plus de l’air, du soleil, de l’amour, de nos baisers ! C’est à lui que nous devons tout cela, Eusèbe ; cet homme a pris pour nous la place de Dieu.

— Sans doute, répondit le jeune homme, mais il faudrait être fou pour supposer que le service qu’il nous a rendu, il nous l’ait rendu par simple philanthropie. Oh ! il y a quelque menace secrète et terrible sous le bien qu’il nous fait.

— En attendant, nous vivons ; en attendant, nous sommes jeunes, et nous nous aimons.

Puis tout à coup, regardant son mari :

— Craindrais-tu donc de ne plus m’aimer bientôt, et tremblerais-tu déjà pour ta vie ? demanda-t-elle.

— Oh ! Esther, fit le jeune homme.

Esther se mit à rire.

— Oh ! quant à moi, cher bien-aimé, dit la jeune femme en appuyant sa tête sur l’épaule de son mari avec une adorable coquetterie, je suis si certaine que ton cœur ne battra jamais que pour moi que je m’abandonne à nos nouvelles destinées sans la moindre appréhension.

— Et moi aussi, répliqua Eusèbe, et ce que j’en dis, c’est tout simplement pour ne pas accepter sans débats une fantasmagorie qui, à cette heure qu’il fait jour et que tu vis, me paraît bonne tout au plus à effrayer les petits enfants.

— Pardon, mon ami, dit Esther, mais, sous ce rapport, je ne partage pas tout à fait ton opinion ; non seulement il y a quelque chose de surnaturel dans l’apparition du docteur, mais encore ma guérison renverse tous les systèmes médicaux et toute la logique de la science.

— Bon ! dit Eusèbe en frissonnant malgré lui, ne vas-tu pas croire, comme les autres, que le docteur Basilius a commerce avec l’esprit des ténèbres ?

— Ne cherchons pas à pénétrer ce secret, mon ami, répondit Esther d’un ton grave. Contentons-nous, je le répète, de jouir de ses bienfaits, et prouvons-lui, puisque tu dis qu’il en doute, que deux êtres peuvent vieillir sans songer à autre chose qu’à s’aimer et passer dans ce monde indifférents à tout ce qui n’est pas leur mutuel bonheur.

Et la jeune femme, à l’appui de ce système, déploya tant de coquetterie, se montra si tendre, si empressée, qu’elle finit par dissiper les nuages qui obscurcissaient le front de son mari.

Elle se leva, et, appuyée sur le bras d’Eusèbe, elle fit quelques tours dans l’appartement et put enfin se risquer à prendre l’air à la porte.

— Allons, allons, dit-elle lorsque Eusèbe lui eut apporté au seuil de cette porte le tabouret de bambous qui avait servi au docteur Basilius, c’est décidément la convalescence, et il va falloir songer, mon ami, à retrouver du travail, car cette malheureuse maladie, qui t’a fait perdre la place sur laquelle nous comptions, doit avoir terriblement écorné nos finances.

— Hélas ! oui, dit le jeune homme en regardant tristement ses malles, veuves de tous les effets qu’il avait successivement vendus pour subvenir aux frais du traitement qu’avait nécessité l’état de sa femme.

— Oui, je le sais, ou plutôt je le devine, tu as bien fait des sacrifices, dit Esther en surprenant ce regard. Pauvre ami ! je les voyais, mais ma prostration était si grande que je ne trouvais pas en moi la force de t’en remercier ; mais sois tranquille, va, je te payerai au centuple et de ton dévouement et de mon ingratitude momentanée, continua la jeune femme en se penchant au cou de son mari.

Puis tout à coup :

— Mais j’y pense, dit-elle, pourquoi ne t’adresserais-tu pas au docteur Basilius pour avoir une place ? Il t’a dit qu’il s’intéressait à moi, et, puisqu’il m’a rendu la vie, il ne peut aujourd’hui nous laisser mourir de faim.

Mais à ces paroles un nuage passa sur le front d’Eusèbe, et il rentra brusquement dans la case.

Esther l’y suivit et le trouva assis sur le lit, la tête entre ses deux mains.

— Qu’as-tu ? lui demanda-t-elle en écartant ses mains et en lui déposant un baiser sur le front.

— Oh ! ne me parle plus de cet homme ! s’écria Eusèbe en repoussant sa femme. Tiens, Esther, nous ne lui devons déjà que trop. Pendant les quelques instants qu’il a passés ici, s’il t’a rendu la vie, à toi, il a empoisonné l’air que j’ai respiré. Faut-il te l’avouer ? depuis ce matin, je ne me reconnais plus : je devrais être tout entier au bonheur de te voir sauvée, je devrais oublier le monde, oublier les hommes pour ne songer qu’à une seule personne, à toi, à une seule chose, à ton existence si miraculeusement retrouvée quand je te croyais morte ; eh bien, le rire de cet homme me poursuit jusque dans tes bras, sa voix se mêle à la tienne, à ta voix qui me parle d’amour, et alors, alors, Esther, plains-moi, je suis bien malheureux, alors le doute s’empare de moi ; il me semble être tombé sous l’empire d’une puissance supérieure, ne plus être maître de mon libre arbitre. Ah ! c’est un affreux supplice que celui-là, et s’il se prolonge, Esther, ma bien-aimée, j’ai peur qu’il n’y ait plus de bonheur pour moi sur la terre !

Esther allait railler ces craintes, qui lui paraissaient chimériques, lorsqu’il lui sembla entendre heurter contre les montants de la natte qui servait, comme nous l’avons dit, de porte à la pauvre maison.

— Entrez ! dit Eusèbe, qui avait entendu comme elle et qui appelait de tous ses vœux une distraction à l’état dans lequel son esprit se trouvait en ce moment.

La natte se souleva sur cette invitation, et l’on vit entrer un homme vêtu de noir.

— Monsieur Eusèbe van den Beek ? demanda cet homme.

— C’est moi, répondit Eusèbe en se levant. Que me voulez-vous, monsieur ?

— Vous êtes bien M. Eusèbe van den Beek, époux de demoiselle Esther Menuis ? insista l’homme noir.

— Je suis Eusèbe van den Beek, réitéra le jeune homme, et voici ma femme, Esther Menuis.

— Madame, alors, est fille de Guillaume Menuis, notaire à Harlem, et de Jeanne Catherine Mortier, son épouse ?

— Oui, dit Eusèbe, presque effrayé de ces préliminaires solennels.

— Alors c’est bien à vous, Eusèbe van den Beek, c’est bien à vous, Esther Menuis, que nous avons affaire, et il ne nous reste plus qu’à remplir la douloureuse mission dont nous sommes chargé.

— Ah ! mon Dieu ! monsieur, parlez, dit Esther ; mais parlez donc, vous me faites frémir !

— Il y a une heure, monsieur, que nous avons été requis pour poser les scellés chez M. Jean-Henri-Basile Mortier, plus connu dans cette ville sous le nom de docteur Basilius ; nous nous sommes transporté dans sa demeure, et, sur la cheminée, nous avons trouvé un testament, testament déposé à cette heure chez maître Arnold Maes, notaire à Batavia, testament par lequel il institue Jeanne-Esther Menuis, fille de feu sa sœur, Jeanne-Catherine Mortier, femme Menuis, légataire unique et universelle de tous ses biens.

— Le docteur Basilius est donc mort ? s’écria Eusèbe, tout bouleversé.

— Hélas ! oui, monsieur, répondit l’homme de loi d’un ton lugubre et officiel, en prenant une figure de circonstance, votre infortuné parent s’est noyé ce matin en allant visiter un navire dans la rade.

Eusèbe était si étourdi de la nouvelle qu’il ne songea pas même à demander comment l’événement était arrivé.

— Mon oncle ! s’écria Esther, c’était mon oncle ! Alors tout est expliqué : de là venait l’intérêt étrange qu’il me portait.

— Et a-t-on retrouvé son cadavre ? demanda Eusèbe.

— Oui, monsieur, et il a été transporté dans sa demeure ; vous pourrez lui rendre les derniers devoirs.

— Mais est-il certain qu’il soit mort, bien mort ? demanda Eusèbe.

L’homme de loi regarda le jeune homme d’un air effaré.

— Tous les médecins de la ville ont constaté son décès, mais il ne tient qu’à vous de vous en assurer.

— C’est ce que je vais faire, et à l’instant même ! s’écria Eusèbe.

Et, sans prendre le temps de rajuster ses vêtements en désordre, il s’élança hors de la case, tandis qu’Esther, dont l’âme n’était point en proie aux mêmes angoisses que celles de son époux, versait des larmes sur la destinée de cet oncle dont elle avait entendu parler dans sa jeunesse, qui avait lui-même quitté Harlem à l’âge de vingt ans et qui ne s’était révélé à elle que par un bienfait.

— Monsieur votre mari a l’air singulièrement attaché au défunt, madame, dit l’homme de loi en prenant congé d’Esther. Veuillez lui rappeler que je me mets à ses ordres pour toutes les formalités qu’il va se trouver dans l’obligation de remplir.

Et, saluant Esther comme un homme de loi subalterne salue une riche héritière, c’est-à-dire avec une profonde humilité, il sortit pour rejoindre Eusèbe.

Mais Eusèbe était déjà loin.

V

UN SEUL MORT ET TROIS CADAVRES

Eusèbe van den Beek marchait si vite que l’homme de loi ne put le rattraper.

En effet, en moins d’un quart d’heure il fut arrivé à la ville basse.

Depuis le matin, ainsi qu’il l’avait avoué à Esther, il n’avait cessé de penser au docteur Basilius.

Sa raison se refusait à croire que cet homme fut doué d’une puissance surnaturelle, et cependant Eusèbe ne pouvait ranger les faits dont il avait été témoin dans l’ordre des événements ordinaires.

Mais, depuis le matin, tout en niant que la chose fût possible, il se sentait pris d’une terreur profonde lorsqu’il songeait, s’il fallait en croire les paroles diaboliques du docteur, que ce redoutable personnage assistait à toutes les luttes de son âme, surprenait toutes les aspirations de son cœur.

Depuis le matin, il lui semblait que sa poitrine était ouverte, qu’un œil énorme en scrutait les profondeurs, et cet œil lui faisait éprouver la sensation de l’acier pénétrant dans la chair.

La vie ainsi faite devenait, comme l’avait dit Eusèbe à Esther, de plus en plus impossible.

Mais la mort subite et inattendue du docteur Basilius simplifiait singulièrement la question.

Elle ajoutait une impossibilité matérielle aux impossibilités que la raison d’Eusèbe posait comme une digue pour arrêter les écarts de son imagination.

Il ne songeait pas à la fortune qui venait si miraculeusement le chercher dans la misère pour faire de lui un des plus riches habitants de Batavia ; mais, sans se réjouir du malheur de celui qu’il devait considérer comme le sauveur d’Esther, il n’avait pas la vertu de s’affliger d’un événement qui le débarrassait d’une tutelle odieuse à son cœur malgré l’innocence et la pureté de ses intentions.

Le besoin qu’il éprouvait avant tout autre était de s’assurer que le docteur Basilius n’avait pas su se soustraire au sort commun de l’humanité.

Cette mort en effet à laquelle le médecin n’avait pu échapper, c’était la négation du pouvoir qu’il s’était attribué contre la mort.

Eusèbe, en acquérant cette certitude que le docteur Basilius était bien mort, allait rentrer dans ce bienheureux calme d’esprit que, depuis quelques heures, il avait perdu.

Si précipitée que fut sa marche, elle ne l’empêcha point de remarquer que les matelots du port, et particulièrement les matelots malais, étaient rassemblés par groupes et s’entretenaient avec animation.

Cela lui sembla tout naturel ; il se rappela avoir entendu raconter que le docteur Basilius était adoré de la population maritime du quartier qu’il avait choisi pour en faire sa résidence, par une prédilection dont tous les habitants de Batavia avaient vainement cherché à pénétrer les raisons, ce quartier étant mortel aux Européens.

Aussi s’étonnait-on que le docteur Basilius eût résisté à l’air méphitique qui s’élevait des marais environnants, et sa santé incontestable n’avait pas peu contribué à accréditer les bruits étranges qui s’étaient répandus sur ses relations avec le mauvais esprit.

Eusèbe van den Beek, faisant de jour, et par beau temps cette fois, le même chemin que nous lui avons vu prendre la nuit et par l’orage, et après avoir suivi la chassée, traversé le marais et un petit bouquet de palétuviers, se trouva devant la maison du docteur.

Comme la veille, cette maison semblait inhabitée. Nul bruit ne transpirait de l’intérieur, rien n’indiquait au dehors qu’il se fût accompli dans cette maison quelque tragique événement.

Seulement, la porte, si soigneusement fermée et verrouillée d’habitude, avait été laissée ouverte et battait au gré de la brise.

Eusèbe ne prit donc pas la peine de heurter, il poussa la porte et entra.

Il alla droit à l’espèce de parloir où la belle Hollandaise l’avait fait attendre.

Les ballots, les colis, les caisses éventrées étaient à leur place, mais la Frisonne n’était point à la sienne.

Le parloir était désert.

Eusèbe appela.

Personne ne vint à sa voix.

Alors il s’arrêta, puis il se dirigea vers la porte par laquelle la jeune fille avait disparu lorsque, la veille, le docteur l’avait appelée.

Cette porte donnait sur un couloir obscur.

Il s’engagea dans ce couloir.

À son extrémité, il aperçut une lueur filtrant sous une porte ; cette lueur semblait provenir de la flamme d’une torche ou d’un flambeau, car elle tremblotait.

Eusèbe poussa cette porte et recula de surprise en se trouvant sur le seuil d’une chambre si complétement meublée à la hollandaise que, sans le soleil qui protestait par des rayons enflammés, traversant les vitraux en losanges d’une petite fenêtre à châssis de plomb, il se fut cru sur les rives brumeuses du Zuiderzee.

Rien n’y manquait, ni les poteries de Delft, ni les caissons pleins d’oignons de jacinthes et de tulipes en fleur, ni le petit lustre en cuivre des tableaux de Gérard Dow et de Mieris, ni les meubles, ni les bahuts de chêne, polis, lustrés, frottés, à faire croire qu’on les avait vernis la veille, ni même le poêle en fer ouvragé, bien qu’avec les quarante degrés de chaleur, température habituelle de Batavia, cet ustensile devînt un simple objet de curiosité.

Dans l’angle qui faisait face à la porte se trouvait un lit en chêne dont les colonnes torses soutenaient une draperie de serge verte.

De l’endroit où était Eusèbe, il était impossible de voir ce qui se trouvait sur ce lit.

En face du lit était une table ; sur cette table un petit crucifix de cuivre, quatre cierges allumés et une assiette pleine d’eau bénite avec une petite branche de buis desséchée.

Entre le lit et la table, une jeune femme entièrement vêtue de noir était agenouillée et priait.

Au bruit que fit la porte en s’ouvrant, la jeune femme se retourna, et Eusèbe reconnut la belle Hollandaise.

Celle-ci fit signe au jeune homme de prendre place à côté d’elle et continua ses oraisons.

Il était dès lors évident pour Eusèbe qu’il se trouvait dans la chambre mortuaire, et que le docteur Basilius était couché sur le lit funèbre.

Eusèbe eût bien voulu s’en assurer ; mais il eût fallu déranger la table et venir regarder par-dessus l’épaule de la Frisonne, et il hésita devant ce manque de convenance.

Il se mit à genoux au pied du lit et essaya de prier ; mais sa préoccupation était si grande qu’il ne put y parvenir.

Il regarda sa voisine afin de lire la vérité sur son visage.

Elle priait pieusement, sincèrement, et de grosses larmes coulaient le long de ses joues un peu pâlies par la douleur.

— Il paraît, après tout, que c’était un assez bon diable que cet effrayant docteur ! pensa Eusèbe, car le chagrin de cette jeune fille a vraiment l’air de venir du cœur.

Et, pour la remercier en sa qualité d’héritier, Eusèbe tendit la main à la jeune fille.

Celle-ci se méprit sur la portée du geste qui lui était adressé ; elle se leva, tendit à Eusèbe la branche de buis tout imprégnée d’eau sainte et s’écarta pour laisser le jeune homme accomplir la pieuse obligation qu’il lui avait semblé avide de remplir.

Eusèbe se trouva en face du cadavre.

C’était bien le docteur Basilius.

Donc le docteur Basilius était mort.

Sa mort avait été si prompte et si soudaine qu’elle n’avait aucunement altéré ses traits.

Ses yeux étaient fermés, le souffle était éteint, le cœur avait cessé de battre : voilà tout.

Il avait séjourné trop peu de temps dans l’eau pour que son visage eût les teintes bleuâtres qui marbrent d’habitude le visage des noyés et qui caractérisent l’asphyxie par submersion.

Seulement, ses cheveux gris, tout imprégnés d’eau de mer, étaient adhérents les uns aux autres et collés sur le front, qu’ils recouvraient presque tout entier jusqu’aux yeux.

Mais la bouche n’avait rien perdu de sa physionomie, elle survivait à la rigidité du reste de la figure, et par instant Eusèbe croyait qu’il allait la voir se contracter, et qu’il allait entendre éclater à son oreille le rire métallique du docteur.

Les mains étaient jointes sur la poitrine, et, toute confiante dans la miséricorde divine, la pieuse Hollandaise les avait enlacées d’un chapelet.

Eusèbe, profitant d’un moment où la jeune Frisonne était absorbée dans ses oraisons, toucha les doigts du cadavre : ils étaient froids comme le marbre.

Il n’y avait plus à en douter, le docteur Basilius était endormi du sommeil éternel.

En se retirant, Eusèbe van den Beek poussa un soupir qui, s’il ne témoignait pas de sa satisfaction, indiquait du moins que son cœur était débarrassé d’un grand poids.

Lorsqu’il se retrouva dans le petit parloir, il s’aperçut que la belle Hollandaise l’avait suivi.

Comme elle n’était plus retenue par la présence du cadavre, elle se jeta au cou d’Eusèbe et l’embrassa en sanglotant.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écriait-elle, pauvre docteur Basilius, un si bon maître, le perdre si vite ! Que vais-je devenir, grand Dieu ?

— Mais comment cet accident est-il donc arrivé ? demanda Eusèbe, qui n’avait encore aucun détail positif.

— Il allait visiter des malades à bord d’une jonque chinoise ; son canot, pris en travers par une lame, a chaviré ; il est tombé à la mer, et, lorsqu’on l’a tiré de l’eau, il était mort.

— Oh ! mon Dieu ! fit Eusèbe.

— Quelle perte pour nous tous, cher monsieur ! dit la Frisonne ; il était si bon, si charitable !

— Mais, répondit Eusèbe, il me semble que vous ne me teniez pas ce langage hier au soir, ma chère enfant.

— Ah ! monsieur, vous m’aurez mal comprise ; aurais-je pu dire sans ingratitude autre chose de l’homme dont j’ai mangé le pain pendant deux ans, de l’homme qui me tenait lieu de père ?

— Ah ! fit Eusèbe avec un certain étonnement, le docteur Basilius vous tenait lieu de père ?

— Certainement, et s’il eût vécu, j’étais pour toujours à l’abri du besoin. Que va-t-il arriver de moi, seigneur Jésus ?

La Frisonne, sur ces derniers mots, recommença ses lamentations ; elles étaient si touchantes qu’Eusèbe, qui, nous devons l’avouer, avait conçu sur la position de la jeune fille dans la maison du docteur des idées assez peu avantageuses, ne savait plus que penser.

— Mon enfant, lui dit-il, je vous promets de m’occuper de vous ; je n’ai point oublié et je n’oublierai jamais l’offre que vous m’avez faite hier au soir. Nous vous trouverons une bonne place.

— Une place dans cette ville, cher monsieur ? repartit la belle Hollandaise, jamais, jamais ! Vous ignorez donc qu’une honnête fille ne peut accepter la position que l’on fait aux Européennes dans la plupart des maisons de Batavia ?

— Si vous le préférez, mon enfant, je payerai votre passage, et vous retournerez en Hollande.

— Hélas ! cher monsieur, mes parents sont morts, je n’ai plus que des tombeaux à aller retrouver là-bas ; mais c’est égal, et bien que j’aie fait l’épreuve de ce qu’une si longue traversée au milieu d’hommes sans mœurs et sans religion offre de périls pour la vertu d’une jeune fille, je profiterai de votre offre, monsieur van den Beek, et je retournerai en Hollande. Je dois à la mémoire de mon bienfaiteur de rester pure et honnête.

En ce moment, on entendit de grands cris partir de l’étage supérieur.

La Hollandaise, à ce bruit, pâlit visiblement.

— Qu’est-ce que cela ? demanda Eusèbe.

— Je ne sais trop, répondit la jeune fille en essayant de détourner l’attention du jeune homme ; sans doute des Malais qui se battent.

— Non, fit Eusèbe avec un geste impératif, ce sont des cris de femme ; vous n’êtes donc pas seule dans cette maison ?

Et, avant que la Hollandaise eût pu s’opposer à son dessein, malgré les prières et les supplications qu’elle lui adressait, Eusèbe s’élança dans un escalier qui semblait devoir conduire aux appartements supérieurs de la maison.

Il traversa quatre ou cinq pièces toutes remplies de marchandises en désordre et qui n’étaient qu’une répétition de ce que l’on voyait dans le petit parloir du rez-de-chaussée.

Et, au fur et à mesure qu’il avançait, il entendait toujours les mêmes cris, seulement plus aigus, plus terribles ; mais ces cris semblaient poussés au-dessus de sa tête, et cependant il ne voyait aucun escalier qui conduisît à l’étage supérieur.

Enfin, il aperçut, dans l’angle d’une chambre, une espèce d’échelle de bambous ; il l’escalada, et, en touchant le plafond, il reconnut une trappe ; il poussa cette trappe, et, passant sa tête par l’ouverture, il vit un étrange spectacle.

L’espèce de belvédère dans lequel Eusèbe venait de pénétrer avait la forme d’une case de nègre à Madagascar.

Cette case était circulaire.

Au-dessus d’un treillage ouvert au vent et à travers les interstices duquel on apercevait la ville, les bois de palétuviers et la rade, de gros bambous, réunis à leur extrémité et entrelacés de branches de cocotier, formaient un toit pointu assez épais et assez élevé pour que la chaleur, grâce à l’air qui y circulait, fût supportable.

Cette case avait pour tous meubles un canapé en roseaux, un coffre de bois avec des ornements de cuivre et des incrustations de coquillages, et quelques vases de terre épars sur le plancher.

Un hamac en fils de cocotier, accroché à deux bambous du toit, la traversait dans tout son diamètre.

Un homme semblait reposer dans ce hamac avec un mouvement d’oscillation qui sans doute était renouvelé lorsqu’il était au moment de s’arrêter.

Mais ce qui frappa Eusèbe de stupeur, ce fut la vue d’une femme qui, sans faire attention à lui, continuait de pousser les hurlements qui avaient attiré sa curiosité.

Cette femme était une négresse de la plus splendide et de la plus correcte beauté.

Une véritable Vénus d’ébène.

Elle avait quinze ans à peine ; ses traits étaient d’une régularité parfaite ; un cou mince et délié surmontait des épaules fines et une taille dont il fallait chercher le modèle dans tout ce que la statuaire antique ou moderne a fourni de plus parfait.

Elle était vêtue d’une espèce d’étoffe de coton bleu à raies d’or et de pourpre qui se tisse à Tunis et que les négresses appellent fouta. Cette pièce d’étoffe était retenue à la ceinture par des agrafes en verroterie.

Cette femme semblait en proie à la plus violente douleur.

Elle tenait dans chacune de ses mains un coquillage aigu et tranchant dont elle se frappait la poitrine et les bras, labourant ainsi profondément sa chair en poussant les cris qui avaient attiré l’attention d’Eusèbe.

Le sang ruisselait sur tout son corps.

La case, éclairée seulement par les quelques rayons de soleil qui perçaient le treillage et le tissu de bambous, était assez obscure pour qu’Eusèbe ne pût se rendre immédiatement compte de l’action de cette femme.

Aussitôt qu’il eut reconnu ce qui se passait, il sauta dans la case et chercha à arrêter le bras de la négresse.

Mais, en ce moment, il se trouva en face de l’homme qui était couché dans le hamac et recula, saisi de terreur.

D’un mouvement prompt comme la pensée, Eusèbe, qui dans cette demi-obscurité doutait encore, brisa une partie du treillage, et un rayon de soleil, illuminant la case, vint éclairer la figure de cet homme, ou pour mieux dire de ce cadavre.

C’était celui du docteur Basilius.

C’était la face livide, mais calme, que le jeune homme avait laissée, avec ses cheveux collés au front et sa bouche contractée, sur le lit d’ébène, dans l’appartement du rez-de-chaussée.

Eusèbe sentit ses genoux se dérober sous lui, ses cheveux se dressèrent sur son front ; il recula, et, sans pouvoir détacher son regard du cadavre, il regagna la trappe, se laissa glisser le long de l’échelle de bambous plutôt qu’il ne la descendit, et s’enfuit, laissant la négresse continuer de donner au défunt ses sanglants témoignages de désespoir.

Lorsque Eusèbe van den Beek se retrouva dans le parloir du rez-de-chaussée, son émotion monta d’un tel degré qu’il fut forcé de s’asseoir.

De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front ; ses dents s’entre-choquaient, agitées par un mouvement convulsif ; son cœur battait avec tant de violence qu’il craignait de suffoquer.

Pour donner de l’air à la pièce dans laquelle il se trouvait, il souleva un store chinois qui fermait la fenêtre.

Cette fenêtre donnait sur un petit jardin planté d’arbustes européens qui végétaient dans ce sol calciné comme les arbres des tropiques végètent dans nos serres.

Deux Malais s’occupaient en silence à une besogne qui intrigua Eusèbe van den Beek à tel point qu’elle parvint à le distraire momentanément de la terreur qui l’accablait.

Ces deux hommes, en effet, avaient élevé au milieu du jardin une espèce de bûcher qui avait déjà atteint la hauteur de près de deux mètres, et ils continuaient d’y placer symétriquement des morceaux de bois, de façon à lui donner des proportions énormes.

Entre chaque couche de bois, ils plaçaient de petites fascines de paille de riz, des branches d’arbres résineux et particulièrement des rameaux de térébinthe et de camphrier.

Eusèbe, de plus en plus étonné, sauta par la fenêtre et s’approcha des deux Malais sans que pour cela ils interrompissent leur travail.

— Mais que diable faites-vous donc là ? leur demanda-t-il.

— Ne le savez-vous pas ? répondit l’un d’eux en mauvais hollandais. Cela ne ressemble cependant guère à autre chose qu’un bûcher.

— C’est donc un bûcher ?

— Certes.

— Et que comptez-vous faire de ce bûcher ?

Le Malais haussa les épaules, et, escaladant la pile de bois, il aligna quelques madriers que son confrère avait disposés avec négligence.

Eusèbe renouvela sa question.

— Eh bien, et le mort, répondit le Malais, comptez-vous le jeter à la mer comme un chien ?

Et, en parlant ainsi, il indiquait non pas le rez-de-chaussée où Eusèbe avait vu ce même cadavre dans un lit d’ébène, mais une sorte de kiosque hindou que l’on apercevait à l’extrémité du jardin.

Poussé par une invincible curiosité, Eusèbe se dirigea du côté de ce kiosque.

C’était un bâtiment assez vaste dont les murs de terre, blanchis à la chaux, reposaient sur des assises en pierre de taille sculptées grossièrement et représentant des personnages fantastiques, des hommes à la tête de taureau ou d’éléphant, des corps chargés de bras, des êtres hermaphrodites, enfin, tout le personnel de la théogonie hindoue.

À la porte était un vieillard à barbe blanche qui portait le costume des brahmes de la côte du Malabar et qui semblait surveiller le travail des deux Malais.

— Le mort ? lui demanda brièvement Eusèbe.

Le vieillard, sans lui répondre, lui indiqua du pouce, par-dessus son épaule, l’intérieur du kiosque et se dérangea pour le laisser passer.

Eusèbe van den Beek se trouva alors dans une grande chambre éclairée par une douzaine de lampes de bronze d’une forme antique digne de l’Étrurie d’où s’échappaient des flammes qui illuminaient l’appartement.

Au milieu était un lit, ou plutôt un amas de coussins empilés, et sur ces coussins un cadavre qu’Eusèbe reconnut sur-le-champ pour celui du docteur.

Il ne différait en rien des deux autres cadavres qu’il avait vus. En face du corps, au-dessous d’une niche qui contenait une image du dieu Brahma et devant laquelle brûlaient trois des lampes dont nous avons parlé, une femme était assise sur un siège d’or, le dos appuyé à la muraille.

Cette troisième reproduction du cadavre avait bouleversé Eusèbe van den Beek. Transporté tout à coup dans le monde des fantômes et du fantastique, il ne savait s’il vivait ou s’il rêvait ; son sang se portait avec violence à son cerveau et bruissait à ses oreilles ; il croyait que sa raison allait l’abandonner ; cependant, dès l’instant que ses yeux eurent rencontré ceux de l’étrange femme qui veillait près du mort, ils ne purent plus s’en détacher.

C’était une jeune fille dont le teint n’était pas bronzé comme celui des Indiennes de la presqu’île ou des Malaises des îles de la Sonde, mais d’un jaune clair comme celui des femmes de Visapour.

Elle avait cette régularité des traits qui caractérise la race caucasienne, et ses yeux larges et profonds étaient, par une exception assez rare chez les femmes de sa couleur, du bleu le plus sombre et le plus pur.

La poitrine était couverte d’une espèce de cuirasse en bois très léger niellée d’or et d’argent et rehaussée de pierreries.

Une écharpe de mousseline entourait la ceinture, et ses plis transparents servaient de transition entre la nudité de la partie supérieure du corps et la profusion de draperies dans lesquelles disparaissaient les hanches et les extrémités inférieures jusqu’aux pieds, qu’elles recouvraient presque entièrement.

Ses bras, son cou et ses doigts étaient chargés d’une multitude de bracelets, de colliers et de bagues de forme bizarre et d’un travail merveilleux.

Sa tête, par un contraste assez bizarre, n’avait aucun de ces ornements ; une simple couronne de fleurs et de feuilles de lotus se mariait à ses cheveux noirs et luisants comme l’aile du corbeau.

Elle se tenait muette et immobile comme une statue ; ses yeux seuls témoignaient de son existence, et ses regards, fixés sur Eusèbe van den Beek, semblaient l’appeler à elle.

— Qui êtes-vous ? lui demanda Eusèbe.

La femme jaune le regarda et lui fit signe qu’elle ne comprenait point.

Le jeune homme lui prit la main ; elle le laissa faire.

Cette main était d’un froid de glace, et cependant il semblait à Eusèbe qu’elle injectait du feu dans ses veines.

— Venez, lui dit-il en lui faisant signe de se lever.

La femme jaune abaissa lentement ses longues paupières et fit de la tête un signe négatif en montrant le cadavre.

Eusèbe se souvint alors de la coutume des Indiens malabars, qui veut que la femme monte sur le bûcher du mari. Il indiqua d’un geste la pile de bois qu’à travers l’ouverture de la porte du kiosque on voyait grandir par les soins des deux Indiens et fit à la femme jaune un signe interrogatif.

Elle baissa tristement la tête ; puis, détachant de sa coiffure une fleur de lotus, elle la présenta au jeune Hollandais.

Sans savoir ce qu’il faisait, celui-ci prit la fleur.

— Mais c’est impossible ! s’écria Eusèbe, cette barbare coutume, abolie dans l’Inde, ne peut exister ici ; d’ailleurs cet homme n’était pas votre époux, et les préjugés religieux ne peuvent vous condamner à mourir avec lui. Je vais aller trouver le gouverneur, je ne souffrirai pas qu’une femme si jeune et si belle meure d’une si cruelle mort.

En ce moment, Eusèbe crut entendre retentir à ses oreilles le rire strident et métallique du docteur Basilius.

Il se retourna, s’attendant à trouver le docteur debout, ou tout au moins assis.

Le cadavre était à la même place, roide et immobile ; pas un muscle de sa face n’avait bougé.

Alors, succombant à cette terreur croissante de laquelle l’avait distrait un instant la vue de la merveilleuse créature qui gardait le troisième cadavre, il couvrit son visage de ses mains et s’enfuit sans regarder derrière lui.

VI

LE DATOU NOUNGAL

Lorsque Eusèbe se retrouva sur les quais, il sentit sa poitrine débarrassée d’un poids énorme et respira plus à l’aise.

Il lui semblait qu’il sortait du monde des morts pour rentrer dans la vie ordinaire ; il ne pouvait se lasser du bruit et du mouvement qu’offraient en ce moment la rade et les rues ; et les voitures qui allaient et venaient, se croisant dans toutes les directions, cette multitude d’hommes se heurtant dans tous les costumes, criant dans tous les idiomes, jurant dans toutes les langues, lui paraissaient un témoignage matériel de la réalité de son existence et lui prouvaient enfin qu’il avait échappé au monde des fantômes qui s’était révélé à lui par de si terribles visions.

Son premier mouvement fut de chercher ce qu’il allait faire et de s’arrêter à un parti ; mais le souvenir de ce qui venait de se passer était encore tellement tumultueux en lui qu’il résolut de l’écarter de son cerveau et de ne se décider à agir qu’après avoir consulté Esther, dont il appréciait non-seulement l’excellent cœur, mais encore le suprême bon sens.

En attendant, il se mit à parcourir les quais afin d’achever de reprendre ses esprits et de calmer l’agitation de son cerveau.

Nous l’avons déjà dit, la ville de Batavia n’est point bâtie sur le bord de la mer, elle en est séparée par un canal de près de trois milles de longueur qui conduit à la rade.

L’entrée de ce canal était jadis l’embouchure d’une petite rivière dont les apports incessants de vase et de détritus formaient une barre puissante.

Les Hollandais sont les hommes des travaux maritimes. Pour arrêter les atterrissements continuels qui menaçaient la rade et qui surtout rendaient les communications avec elle de plus en plus difficiles, ils ont changé le cours de la rivière et ont canalisé ses bords. Deux digues, longues de près de deux milles, ont régularisé son cours à travers les marais qui bordent le rivage.

C’est sur une de ces jetées qu’Eusèbe dirigea sa promenade.

Lorsqu’il fut arrivé à son extrémité, son attention fut excitée par le spectacle de l’appareillage d’un grand prahu malais qui se disposait à profiter de la marée pour gagner le large.

Ce prahu était un bâtiment de quarante tonneaux environ, à la carène fine et bien taillée, mais à la dunette énorme, flanquée à chaque bord d’une plate-forme semblable à un porte-haubans soutenu par des courbes de bois très massives.

Son avant était armé de deux canons de six qui, amarrés à la proue, pouvaient, dans le cas où le bâtiment prendrait chasse au lieu de la donner, se rouler à l’arrière en passant sous la dunette. À chacun de ses bords, il avait trois caronades de deux livres de balles chacune ; il portait deux mâts, un gouvernail double et des voiles en nattes dont les lisses horizontales étaient tendues par un grand nombre de tringles en bambou.

L’équipage de ce bâtiment se composait d’une trentaine de Malais.

Les uns s’occupaient à mettre en place les gouvernails et à les établir contre l’étambot avec de fortes cravates de rotin ; tandis que d’autres, profitant du moment où le prahu avait accosté la jetée, embarquaient les dernières provisions.

Le capitaine, le dos appuyé contre un des porte-amarres de la jetée, surveillait tout cela en mâchant nonchalamment son bétel.

À un fausse manœuvre des matelots de bord, une lame, prenant le gouvernail en travers, lui fit faire un brusque mouvement ; la lourde machine, n’étant point encore assujettie, bascula, et sa barre renversa un homme : le malheureux, tout étourdi du coup, n’eut point la présence d’esprit de se retenir au câble de rotin qui servait de garde-fou et tomba à la mer ; ses camarades lui lancèrent à l’instant même des cordes ; mais comme le courant était très fort à cet endroit et portait au large, il ne put les saisir, et il fallut mettre le canot à la mer pour aller à son secours.

Le capitaine du prahu, sous les yeux duquel cette scène venait de se passer, y était resté si indifférent qu’Eusèbe en était à se demander si cet homme était bien réellement le patron du petit bâtiment et si le malheureux qui s’en allait à la dérive, pour servir, selon toute probabilité, de pâture aux requins qui infestent la rade de Batavia, était un des subordonnés de celui qui prenait à son sort un si médiocre intérêt. Cependant il n’en put douter plus longtemps, car, avant de débarrasser la chaloupe des ballots et des colis qui l’encombraient, les Malais se tournèrent de son côté comme pour attendre un ordre et ne mirent la main à la rame que lorsqu’un signe du silencieux capitaine leur eut dit :

— Allez !

Eusèbe van den Beek examina alors plus attentivement ce personnage.

Il pouvait avoir trente-cinq ans, il était plus fort et plus carré que ne le sont ordinairement les hommes de la race jaune ; les yeux aussi étaient plus larges et moins bridés que ceux de ses compatriotes, et son nez, presque aquilin, achevait, en l’éloignant du nègre, de le rapprocher de l’Européen.

L’ensemble de sa physionomie présentait, au reste, un caractère de férocité, d’audace et de ruse.

Il portait, en outre, un costume étrange ; ce costume consistait en larges culottes de soie noire arrêtées au-dessous du genou : une sorte de vareuse de toile des Indes bigarrée de fleurs éclatantes lui couvrait la poitrine. Il était coiffé d’une pièce de mousseline brochée d’or roulée autour de sa tête en forme de turban ; enfin, un kriss au manche d’ivoire niellé d’or était passé à sa ceinture, où pendait également son sachet de bétel.

Mais ce qui sembla le plus extraordinaire à Eusèbe van den Beek, ce fut d’apercevoir, entre les plis de la chemise du marin, les fins et souples anneaux d’une cotte de mailles.

Le capitaine s’aperçut de l’attention dont il était l’objet, et, s’approchant d’Eusèbe de l’air le plus dégagé du monde, tout en saupoudrant de chaux la noix d’arack qu’il avait tirée de son sachet à bétel, il lui dit dans le plus pur hollandais et avec un accent qui fit tressaillir le jeune homme :

— Voilà un drôle bien maladroit, n’est-ce pas, monsieur ?

— Mais, répondit Eusèbe, ce n’est point tout à fait la faute de ce malheureux, il me semble.

— Que ce soit sa faute ou non, il a fait là un plongeon qui me coûte quelques milliers de piastres.

— Cet homme était-il esclave, et l’avez-vous donc payé aussi cher que vous dites ? demanda Eusèbe.

— Non, dit le Malais ; mais il n’en est pas moins vrai que le coquin me ruine.

— Cependant, capitaine, répliqua Eusèbe en souriant, ce plongeon qui vous ruine, à ce que vous dites, n’a pas l’air de vous émouvoir beaucoup.

— À quoi bon s’émouvoir ? fit le marin. Je suis musulman, monsieur : ce qui est écrit est écrit, et ma mauvaise humeur ne saurait rien changer ; mais si vous voulez absolument une explication à mes paroles, regardez là-bas.

Les regards d’Eusèbe suivirent l’indication qui leur était donnée et virent une flottille de jonques chinoises qui prenait le large.

— Voilà là-bas, continua le Malais, des gredins à longue queue qui ne se doutent guère du service que leur rend à cette heure le drôle que l’on est en train de disputer aux requins.

— Je ne vous comprends pas, dit Eusèbe.

— Pardieu ! monsieur van den Beek – Eusèbe tressaillit : d’où venait que ce marin, qu’il n’avait jamais vu, le connaissait par son nom ? –, c’est pourtant bien clair, nous allons perdre une heure à repêcher ce gaillard-là ; dans une heure, ces damnées jonques seront entrées dans l’aire du vent, et j’aurai beau coucher mes trente lascars sur leurs rames, il est douteux que je puisse rejoindre avant la nuit ces aimables adorateurs du dieu Foo.

— Et pourquoi tenez-vous donc tant à les rejoindre avant la nuit ?

— Pourquoi ? répondit le capitaine en riant d’un rire strident et métallique qui fit tressaillir Eusèbe, tant il lui rappelait celui du docteur Basilius ; pourquoi ? mais tout simplement pour m’assurer que leurs marchandises sont proprement arrimées dans leurs cales et pour débarrasser ces pauvres barques d’un surcroît de cargaison qui pourrait gêner leur marche.

— Ah ! ah ! fit Eusèbe en regardant plus attentivement encore le capitaine, vous êtes un pirate ?

— Pour vous servir. Est-ce que, par hasard, j’aurais l’air d’un honnête homme ? Vous seriez le premier qui se tromperait à cet air-là.

— Et vous ne craignez pas de l’avouer, de le dire au premier venu, lorsque vous êtes encore dans une rade hollandaise, sous le canon du stationnaire du gouverneur ? reprit Eusèbe, stupéfait de tant d’audace.

— D’abord, répondit le Malais avec son air narquois, je le dis, c’est vrai, mais je le dis à vous, et vous n’êtes pas le premier venu pour moi. Reconnaissez-vous ceci, monsieur l’héritier ? continua le Malais en montrant à Eusèbe la fleur de lotus que lui avait donnée l’Indienne et qu’il avait laissée tomber en fuyant.

— En vérité, dit Eusèbe, si ce n’était pas de la folie, je croirais que vous êtes…

Il s’arrêta, effrayé de ce qu’il allait dire.

Le capitaine éclata de rire.

— Que je suis le docteur Basilius, n’est-ce pas ? Eh ! eh ! eh ! on se ressemblerait de plus loin. Mais rassurez-vous, je ne suis pas le docteur Basilius, non ! Le docteur Basilius est mort, et bien mort. Comment ! lorsqu’un cadavre suffit pour constater le décès d’un homme, trois cadavres ne vous suffiraient pas, à vous ? Que vous faut-il donc, jeune homme ? Encore une fois, l’oncle de votre femme n’est plus de ce monde, et celui que vous avez devant les yeux, celui qui vous parle, celui que vous regardez comme vous regarderiez un spectre, est entré ce matin dans la peau du datou Noungal, maître après Dieu de la barque la Mahommedia, lequel datou Noungal s’est suicidé cette nuit, entre deux et trois heures du matin, parce qu’il avait perdu sa part de butin au jeu, auquel il s’était engagé, dans un jour de folie, à renoncer pour jamais ; – je suis Noungal, pas autre chose pour le quart d’heure. Peut-être me transformerai-je un jour encore ; peut-être aussi cela dépend-il un peu de ta sagesse, Eusèbe van den Beek.

S’il eût convenu au capitaine malais de parler une demi-heure encore, le pauvre Eusèbe, écrasé par ce qu’il voyait et par ce qu’il entendait, n’eût pas eu la force de l’interrompre.

Mais le datou Noungal s’arrêta.

— Que voulez-vous dire ? demanda Eusèbe. Expliquez-vous ; chacune de vos paroles est pour moi une énigme dont je n’ai plus le courage de chercher le mot. Depuis vingt-quatre heures que le docteur Basilius s’est mêlé à ma vie, je ne sais plus si je vis moi-même ou si je m’agite sous le poids d’un effroyable cauchemar. Je doute de moi, je doute des autres, je doute de Dieu, je doute de tout, et la voûte du ciel ne me semble plus qu’un immense réseau sous lequel s’agitent des victimes destinées, comme moi, à être le jouet d’événements surnaturels contre lesquels l’intelligence humaine, la lutte de la raison, l’emploi du libre arbitre ne peuvent rien.

— Plaignez-vous donc de votre part, je vous le conseille, et devant moi encore ! Dans quelques heures, j’aurai pris le large, et, à quelque cent lieues d’ici, j’aiguiserai mon bec et mes ongles contre les méchants oiseaux de mer que leur mauvaise chance enverra dans mes eaux, tandis que M. Eusèbe van den Beek mordra à plein galion.

— Cet héritage, je n’en veux pas, je le repousse ! s’écria Eusèbe. Vous n’avez jamais été l’oncle d’Esther !

— Bon ! que vous importe, si celui que l’on nommait Basilius le représentait ?

— Non, car accepter cet héritage, ce serait faire un pacte avec une puissance de l’enfer que je niais et que je suis bien forcé de reconnaître.

— Enfant que vous êtes, dit le datou Noungal en tirant de son sein un papier qu’Eusèbe reconnut avec terreur pour celui sur lequel il avait apposé sa signature pendant la nuit précédente. Voici le contrat qui vous lie à celui qui, sur terre, représente désormais Basilius, quoiqu’il ne soit pas écrit en lettres de flammes sur du parchemin noir et qu’il porte le timbre du gouvernement au lieu de porter celui de l’enfer. De nos jours, mon ami, une lettre de change est le véritable pacte infernal. Croyez-moi, l’homme qui a signé une lettre de change ne s’appartient plus : il est, s’il ne paye pas à l’échéance, à l’heure, à la minute, à la seconde dite, la chose de son créancier. Shylock était un niais qui ne demandait que deux livres de chair ; il fallait en demander cent vingt, cent trente, cent quarante : il les aurait eues. Les usuriers modernes ne sont pas si niais, ils demandent tout le corps, et on le leur donne sans difficulté. En effet, la volonté d’un homme librement manifestée, couchée sur le papier et signée de son nom, que ce nom soit écrit avec de l’encre ou avec du sang, ne suffit-elle pas pour enchaîner cet homme, et ne sommes-nous pas irrévocablement liés l’un à l’autre, du moment qu’en échange de la vie de ta femme, que je t’ai donnée, tu m’as juré de dompter des instincts que je prétendais, moi, que tu ne serais pas le maître de vaincre ? Voyons, toi gendre d’un notaire, tu n’es pas plus fort que cela ? Cela s’appelle un contrat synallagmatique, et il est valable du moment qu’il y a, de l’une des deux parts, commencement d’exécution.

— Mais, en faisant cette promesse, s’écria Eusèbe, je croyais la faire à un de mes semblables. C’était vis-à-vis d’un homme comme moi que je croyais m’engager et non pas en face d’un démon !

— C’est-à-dire que tu comptais rester libre et manquer tout simplement à ta foi lorsque tu aurais obtenu de ton semblable tout ce que tu espérais de lui ; c’est-à-dire que tu avais l’espoir que l’homme auquel tu t’engageais ne pourrait te contraindre à remplir ton engagement, ni te punir d’y avoir manqué. Ah ! tu comptais faire une dupe, mon pauvre Eusèbe ! Pour ton malheur, il n’en sera pas ainsi ; mais si, pour rassurer ta conscience timorée, il te faut l’assurance que je ne suis ni l’Ahrimane des Perses, ni le Typhon des Égyptiens, ni le Python des Grecs, ni le Satan de Milton, ni le Méphistophélès de Faust, ni la guivre des Visconti, ni le bophemet des templiers, ni le graouille, ni la tarasque, ni la gargouille du moyen âge, ni le diable enfin, cette assurance, je te la donne. D’ailleurs, si tu doutes de ma parole, et je te permets d’en douter, regarde dans mes sandales, regarde sous mon turban, vide pedes, vide caput, et tu n’y verras ni cornes ni pied fourchu.

— Qui êtes-vous donc, alors ?

— Une volonté.

— Une volonté ?

— Oui, une volonté appliquée à un but, l’immortalité.

— Du corps ou de l’âme ?

— Du corps, imbécile. L’âme est immortelle par son essence même, tandis que le corps est périssable.

— Alors vous êtes immortel ?

— Je ne suis point immortel, mais j’ai déjà quelque chose comme cent trente à cent quarante ans. Je voudrais atteindre au moins mes trois siècles ; ce que nous voyons dans le monde depuis cent vingt ans est si curieux ! C’est ce désir qui m’a conduit à ressusciter une science que l’on croyait morte, la cabale, c’est ce désir qui m’a donné une force et une puissance dont tu as déjà pu apprécier l’étendue.

— Et vous pouvez lutter contre la mort ? demanda Eusèbe avec un effroi croissant.

— Tu l’as bien vu, il me semble. Écoute !… je vais te dire une de ces vérités inconnues destinées à se faire jour au courant des siècles. La mort est un fantôme de l’ignorance ; elle n’existe pas, le corps est le vêtement de l’âme, voilà tout. Lorsque ce corps est complétement usé, ou gravement et irréparablement déchiré, elle le quitte et, comme une méprisable guenille, le laisse au coin de la première borne venue. Eh bien, moi, cher ami, ajouta le docteur en riant de ce rire qui glaçait la moelle dans les os d’Eusèbe, je sais changer de vêtement avant qu’il montre la corde, voilà tout.

— Comment est-ce possible ?

— Ah ! pardon, ce comment, je ne veux point te l’apprendre, attendu que, si je te l’apprenais, tu serais aussi savant que moi. Ce que tu peux savoir, quoique je ne sois pas obligé de te le dire, mais je veux te faire beau jeu, ce que tu peux savoir, c’est que, quand Eusèbe van den Beek, dégoûté, saturé de sa femme, Esther Menuis, se dira un beau jour : « Où diable avais-je la tête lorsque j’ai été, au milieu de la nuit, chercher le docteur Basilius que le ciel confonde ? Pourquoi faut-il que cet infernal docteur ait mis la vie là où la mort était venue ? » Ce jour-là, l’âme d’Eusèbe van den Beek voudra quitter son corps, ce corps qui sera encore frais, jeune et propre, qui aura bien devant lui une trentaine de bonnes années d’existence, et que, juste à ce moment-là, il se trouvera, n’importe où, un mauvais chef de bandits, un méchant capitaine de pirates, qui regardera comme très agréable de passer, en attendant mieux, ces trente années dans le corps susdit.

— Ainsi cette mort annoncée ce matin… ?

— N’était qu’un changement de fourreau, voilà tout.

— Et vous vivrez ainsi… ?

— Jusqu’à la consommation des siècles, à ce que je suppose, attendu que les méchancetés et les sottises des hommes les dégoûteront bien de la vie, j’y compte, jusqu’au jour du jugement dernier.

— Oh ! fit Eusèbe, je ne vous appartiens pas encore, mon maître, et, maintenant que vous m’avez prévenu, je me garderai si bien, je vous le promets, que vous risquez de finir vos jours dans la peau du datou Noungal.

— Tu crois ? dit en ricanant le Malais.

— J’en réponds, dit Eusèbe.

— Eh bien, puisque tu es si sûr de ton fait, tu n’as plus aucune raison de ne pas prendre l’héritage.

— Je le prends, dit résolument Eusèbe, je le prends ! Riche et heureux, je résisterai plus facilement aux infernales tentations que vous allez sans doute soulever autour de moi. J’en emploierai une partie en bonnes œuvres, je mettrai le ciel de mon côté, et il prévaudra sur vous qui, malgré vos dénégations, devez tenir votre infernale puissance de l’enfer.

— Essaye, repartit le capitaine, essaye, et bon plaisir ! La vie est courte, la tienne surtout n’est pas destinée à être longe, tâche qu’elle soit bonne. Au revoir, Eusèbe.

À ces mots, tournant le dos au jeune homme comme s’il avait autre chose de plus important à faire que de continuer cette conversation, le pirate fit un signe à ses matelots, qui avaient ramené leur camarade à bord et terminé leurs préparatifs d’appareillage.

À ce signe, quatre hommes bordèrent le canot de ses avirons et accostèrent la jetée.

Le chef malais enjamba le parapet, saisit un câble qui maintenait une bouée placée au large, et, lorsqu’il se trouva au-dessus de l’embarcation, il lâcha le câble et tomba debout au milieu des rameurs, qui se mirent aussitôt à nager vers le navire.

Arrivé près de la prahu, il en escalada lentement le bordage à l’aide d’échelons cloués contre la carène et commanda la manœuvre. Les câbles de rotin mirent au vent les voiles de paille, la brise qui rafraîchissait les tendit, la prahu se mit en mouvement et doubla la jetée.

En passant devant l’extrémité de l’estacade, le datou Noungal, qui était monté sur la dunette, envoya pour adieu à Eusèbe, qui semblait cloué à la même place, un dernier ricanement sinistre.

Ce ne fut que lorsque le petit navire, qui semblait avoir des ailes, se fut perdu à l’horizon, qu’Eusèbe songea à regagner sa demeure. Il y arriva dans un état de surexcitation nerveuse difficile à décrire. Le même jour, la fièvre le prit, et un médecin qu’Esther crut devoir faire appeler dans la nuit déclara qu’il lui semblait impossible que le malade résistât plus de trois jours aux accès de délire furieux auxquels il le voyait exposé.

VII

UN ÉTRANGE CODICILLE

Vous vous rappelez, chers lecteurs, avoir vu un homme de loi venant annoncer à Eusèbe van den Beek et à Esther Menuis la mort de leur oncle, le docteur Basilius.

Cet homme de loi était le premier clerc du notaire Maes.

Le notaire Maes demeurait sur la place de Weltevrede, une des plus belles places de Batavia.

Le notaire Maes était un original qui ne manquait pas de caractère et qui vaut bien la peine que nous consacrions une page ou deux à esquisser sa double physionomie physique et morale.

Au physique, maître Maes était grand, gros et joufflu. Il avait une stature de tambour-major, et avec cela une figure imberbe, un nez à la Roxelane et un teint de lis et de roses qui formait le plus curieux contraste avec sa structure herculéenne.

Au moral, maître Maes était double, c’est-à-dire qu’il y avait deux hommes dans la même peau.

L’un de ces deux hommes était maître Maes notaire.

L’autre était M. Maes tout simplement.

Rien de plus calme, de plus méthodique, de plus ponctuel, de plus rangé, de plus réglé que maître Maes notaire. Un client eût-il réclamé sa présence à quatre heures du matin, qu’il ne fût pas sorti de sa maison autrement qu’en habit noir, en cravate blanche et en gants frais, conformément à l’étiquette des convenances bataviennes.

Personne ne pouvait se souvenir de l’avoir vu cheminer à pied dans les rues tant que le soleil était sur l’horizon.

Dans l’exercice de ses fonctions, il ne souriait jamais ; sa physionomie restait grave et sentait toujours un peu le testament, même lorsqu’il était question de contrat de mariage.

Il ne parlait à son client qu’à la troisième personne et détournait adroitement la conversation lorsqu’elle tendait à s’égarer sur des objets en dehors des attributions de sa charge.

Mais le soir, à six heures précises, maître Maes déposait, avec un gros soupir de contentement, sa tenue, sa morgue et sa physionomie lugubre. Un sourire de satisfaction épanouissait sa large face, il se débarrassait de l’habit et du pantalon noirs qui le sanglaient avec une prestesse et un sans gêne qui rendaient profondément malheureuse madame Maes, femme décente et rangée, quoique vive et pétulante ; il endossait un costume de piqué blanc, essayait de cabrioler autant que sa lourde charpente lui permettait de le faire, buvait coup sur coup quatre ou cinq verres de gingerbeer et redevenait Maes tout court, c’est-à-dire un joyeux compagnon qui non-seulement, après son dîner, ne dédaignait pas les jouissances intimes d’une pipe chargée d’opium, mais qui se hasardait parfois dans les ruelles étroites et sous les toits de paille de Mystern-Cornlys, et qui finissait régulièrement en ce cas la soirée dans le Campong chinois, au petit théâtre de la place Voyang-Tchina, où de mauvais langues prétendaient qu’il allait beaucoup moins pour étudier la littérature dramatique du Céleste Empire que les mœurs intimes des jolies Malaises qui fournissent à ce théâtre les plus séduisantes pensionnaires.

M. Maes, à cette heure où nous le mettons en scène, n’en était pas encore arrivé à la phase joyeuse de son existence quotidienne.

Il pouvait être cinq heures de l’après-midi ; il était enfermé dans son cabinet, en face d’un bureau surchargé de liasses et de dossiers qu’il dépouillait avec une conscience faite pour inspirer aux clients une bien légitime confiance ; seulement, de temps en temps, son énorme buste se tordait douloureusement dans son habit noir, son cou s’allongeait nerveusement dans sa cravate blanche, comme si cou et buste eussent été impatients de se débarrasser de leurs entraves, et alors, avant de se reporter sur ses paperasses, son œil se fixait mélancoliquement sur un grand régulateur en acajou qui marchait avec une lenteur et une monotonie désespérantes.

La porte s’ouvrit.

— Monsieur, dit en entrant un des clercs de maître Maes, qui se tenait dans une pièce précédant le cabinet où nous trouvons celui-ci, monsieur, voilà madame van den Beek-Menuis qui voudrait bien vous parler si cela ne vous dérangeait pas trop.

— Faites entrer, faites entrer, Guillaume Ryck, répondit maître Maes. Il ne faut pas faire attendre les clients… et encore moins les clientes, ajouta le notaire avec un sourire des plus significatifs.

Puis, par cela même, comprenant que le jeune homme pouvait donner à sa phrase une interprétation légère, maître Maes reprit en façon de correctif :

— Surtout quand ce sont de respectables clientes comme madame van den Beek-Menuis. Faites entrer, mon ami, faites entrer.

Le notaire donna un coup d’œil à une petite glace de Venise placée au-dessus d’un divan de soie cramoisie pour s’assurer que ses impatiences de tout à l’heure n’avaient point dérangé les plis de sa cravate et l’harmonie de sa toilette.

Le clerc introduisit madame van den Beek.

La maladie récente d’Esther, les inquiétudes que lui donnait l’état de son mari laissaient leur trace sur les traits de la jeune femme. Elle était pâle, mais elle n’en était peut-être que plus jolie.

Le notaire lui avança cérémonieusement un fauteuil.

— Je veux commencer, madame, lui dit-il de son ton le plus compassé, par m’informer de la santé de M. van den Beek.

— Mon mari va mieux, monsieur, répondit la jeune femme. Heureusement pour lui que, de tous les oracles, les moins sûrs sont ceux de la Faculté, car son médecin m’avait véritablement désespérée.

Maître Maes sourit ; madame van den Beek continua :

— La jeunesse, la force de sa constitution ont triomphé de son mal, et nous sommes heureusement délivrés de cet affreux délire pendant lequel mon mari était tourmenté d’horribles visions ; à cet état d’exaspération fébrile a succédé une torpeur encore inquiétante, mais dont cependant nous espérons triompher.

— Je pense, interrompit le notaire, qui croyait avoir suffisamment accordé aux convenances et qui, vu l’heure avancée, avait hâte d’en arriver aux affaires, je pense que madame van den Beek-Menuis est venue pour causer avec moi de la succession de son oncle le docteur Basilius.

— Certainement, monsieur, car votre clerc, qui est venu hier de votre part, m’a parlé d’un codicille renfermant certaines conditions qui pourraient atténuer les dispositions dont vous nous aviez communiqué le sens.

— Effectivement, madame ; mais commençons par le commencement. Laissez-moi, en conséquence, vous donner d’abord le résultat de l’inventaire que, conformément à la loi, j’ai dû faire dresser des biens, tant mobiliers qu’immobiliers, que délaissait feu M. le docteur Basilius.

— Soit, monsieur, répondit madame van den Beek en s’inclinant.

— J’aurai donc l’honneur de vous dire, madame, continua le notaire, que cette succession est considérable, plus considérable que vous et monsieur votre mari n’avez pu raisonnablement le supposer. Je trouve un actif qui ne va pas à moins d’un million cinq cent mille florins ; quant au passif, le docteur Basilius avait tant d’ordre qu’il ne devait pas un centime.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria la jeune femme, mon pauvre Eusèbe ! quelle joie pour moi de le voir riche et jouissant de ce luxe que, comme tous les pauvres, nous avons envié de loin sans espérer pouvoir jamais le connaître !

— Ajoutez, madame, dit maître Maes, que votre satisfaction se double du bonheur d’enrichir votre mari, puisque l’héritage vient de votre côté.

— Je l’avoue, monsieur, dit-elle ; j’aime tant mon pauvre Eusèbe, et lui-même m’a donné de si grandes preuves d’amour !

Le notaire jeta un coup d’œil sur la pendule et parut regretter de s’être écarté, ne fut-ce que par une phrase, du chemin qu’il avait à suivre.

— J’ai l’honneur, continua-t-il, de vous remettre une copie de l’inventaire ; vous verrez que la fortune du docteur Basilius, aujourd’hui la vôtre, consiste :

1o En une plantation dans le district de Buitenzorg, évaluée à six cent mille florins ;

2o En quatre cent mille florins placés dans la maison van den Brock, une des plus solides de Batavia :

3o En deux cent trente mille florins trouvés en espèces dans le logis du défunt et transportés en mon domicile ;

4o Enfin, en marchandises diverses transportées tant en mon domicile qu’à l’entrepôt…

Madame van den Beek interrompit le notaire :

— Bien, monsieur, dit-elle ; je ne doute pas que votre inventaire ne soit parfaitement régulier ; arrivons donc, je vous prie, au codicille conditionnel dont vous m’avez parlé.

Cette mise en demeure sembla singulièrement embarrasser maître Maes, lui qui d’habitude suivait si scrupuleusement le précepte d’Horace : Ad eventum festina. Il toussa, s’essuya lentement le visage avec son mouchoir, plissa le front, releva les lunettes de verre blanc que, tant qu’il était notaire, il portait non-seulement comme ornement de sa figure, mais encore comme appendice de sa charge, et finit par dire en jouant avec la chaîne d’or de sa monture :

— J’aurai l’honneur de dire à madame van den Beek-Menuis que je préférerais attendre le rétablissement de M. Eusèbe van den Beek, son époux, pour lui communiquer cette clause tout à fait singulière du testament de feu M. le docteur Basilius, clause qui, du reste, intéresse uniquement M. van den Beek, sinon dans ses effets, du moins dans la production du résultat. M. van Den Beek étant le tuteur naturel et légal de la légatrice, il me semble possible, praticable et convenable de mettre la susdite en possession des biens de feu son oncle et de laisser dormir le codicille qui n’a rien d’urgent, surtout tant que M. van den Beek est malade. À son retour à la santé, M. van den Beek le communiquera à sa femme après en avoir pris lui-même connaissance.

— En vérité, monsieur, répliqua la jeune femme, vous m’intriguez singulièrement ; cependant ce n’est point la curiosité seule qui me fait insister ; Eusèbe peut ne pouvoir de longtemps reprendre la direction de nos affaires ; d’ailleurs, d’après ce qu’il disait dans le délire de la fièvre, il est certains épisodes de ses relations avec mon oncle que je juge tout à fait prudent d’éloigner de son souvenir ; parlez donc, je vous en conjure, et dévoilez-moi dans toute sa singularité cet étrange codicille.

— Oh ! tout à fait étrange, madame, répéta le notaire ; si étrange que je ne sais comment vous exprimer la pensée du testateur d’une façon convenable sans sortir du respect que je vous dois et que je me dois à moi-même. – Si encore, ajouta-t-il en souriant, il était six heures du soir !

— En tout cas, monsieur, répondit Esther en essayant de sourire elle-même, vous n’avez pas grand temps à attendre, car les voici qui sonnent.

En ce moment et comme la dernière vibration de cette sixième heure cessait de frémir dans le cabinet du notaire, la porte s’ouvrit, et une petite femme entra comme une tempête.

C’était la respectable madame Maes.

— Eh bien, à quoi songez-vous donc aujourd’hui ? s’écria-t-elle sans s’apercevoir que son mari n’était pas seul ; il y a dix minutes au moins que les six heures ont tinté au Gouvernement, les clercs ont quitté l’étude, le gingerbeer est au frais ; que tardez-vous à quitter l’étude ?

Le notaire montra à sa femme madame van den Beek, qui s’était levée.

— Wilhelmine, dit-il, c’est madame van den Beek, à qui j’ai l’honneur de vous présenter. – Madame van den Beek, madame Maes.

Celle-ci répondit par une révérence profonde à la révérence de la jeune femme.

Madame Maes était une contre-partie fort étrange de son mari ; elle était énorme comme lui, mais ce n’était point en hauteur que sa charpente osseuse avait pris son accroissement, c’était en largeur ; et elle avait de ce côté acquis un tel développement qu’il était peu de portes qu’elle pût franchir autrement que de biais.

Ses petits yeux vifs et brillants, son nez en pied de marmite, sa bouche blanche et ornée de trente-deux belles dents, qu’elle montrait à tout propos, lui donnaient une physionomie d’autant plus étrange que le ciel l’avait largement pourvue de l’ornement masculin qui manquait à son époux et que tout son visage était garni d’un duvet blanchâtre qui, sans le ton de brique de ses joues et de son nez, l’eût fait ressembler à un cactus chevelu.

La vivacité de la grosse dame faisait une disparate singulière avec sa tournure : elle en était très fière et attribuait cette vivacité, ou plutôt cette pétulance, à son origine, qu’elle prétendait française, attendu qu’elle était née à Liège à l’époque où les provinces wallonnes étaient département français.

La nationalité que se donnait Wilhelmine (comme ne manquait jamais de l’appeler son mari) justifiait sa vivacité d’autant plus remarquable que, comme nous l’avons dit, son embonpoint s’y prêtait peu. Cette vivacité s’accommodait peu de l’attitude flegmatique et pauvre que M. Maes conservait de huit heures du matin à six heures du soir ; et comme, par reconnaissance pour sa patrie d’adoption, madame Maes avait greffé sur sa vivacité une dévotion et une rigidité toutes hollandaises, elle ne comprenait pas plus le Maes épicurien et viveur qu’elle possédait de six heures du soir à huit heures du matin que le Maes roide et compassé qui, en se tendant comme un ressort, lui échappait de huit heures du matin à six heures du soir.

Il en résulta que le temple de Janus, trois fois fermé sous Auguste, jouissait rarement du même avantage dans le ménage de la place de Weltevrede.

Cependant M. Maes parut on ne peut plus satisfait de la présence de sa femme, qui coupait court à la communication que madame van den Beek lui demandait et qui lui paraissait si difficile à effectuer.

— Oui, vous avez raison, Wilhelmine, dit-il, l’heure à laquelle cessent mes travaux est en effet venue ; et ces travaux sont si pénibles sous le ciel brûlant que nous avons, madame, ajouta-t-il en se tournant vers Esther, que je suis on ne peut plus ponctuel à les prendre, mais aussi à les abandonner. Si madame le permet, continua M. Maes, nous remettrons donc à un autre jour notre conversation d’aujourd’hui, et je lui demanderai de m’indiquer l’heure qui lui convient pour que nous signions les actes de mutation nécessaires.

— Mais je vous le répète, monsieur, répondit Esther, tant que nous ne connaîtrons pas ce malheureux codicille qui vous paraît si difficile à transmettre, je ne sais si nous pouvons accepter cette succession.

— Comment ! s’écria madame Maes, vous n’avez pas appris à madame van den Beek l’infamie de son vieux coquin d’oncle ? Ah ! par exemple ! Je la trouvais bien calme, en effet, pour une femme au courant de ce qui se passe.

— Je vous ferai observer, ma chère Wilhelmine, répliqua M. Maes en rajustant ses lunettes, qu’il avait déjà déposées sur la table, je vous ferai observer que ceci est une conversation d’affaires, dans laquelle votre intervention est complétement déplacée.

— Et moi, je vous ferai observer, monsieur, répliqua Wilhelmine en montant d’un ton la gamme de l’aigreur, que l’heure des affaires est passée et que je veux que cette jeune dame, qui me paraît digne du plus haut intérêt, apprenne jusqu’où peut aller la vilenie de certains hommes. D’ailleurs je vous préviens d’une chose, c’est que si vous ne dites pas la chose à madame, je la lui dirai, moi.

— Au fait, dit M. Maes en se résignant, cette communication me paraît, au fond, d’une nature si peu sérieuse qu’il vaut mieux peut-être qu’elle soit faite dans une simple causerie de salon que par l’entremise d’un représentant de la loi. Cependant je serais bien aise de faire précéder cette ouverture de quelques questions dont je prierai madame van den Beek d’excuser l’indiscrétion. Cette indiscrétion, d’ailleurs, sera parfaitement expliquée par la teneur même du codicille.

— Faites, monsieur, dit Esther avec une certaine impatience.

— Je vous demanderai d’abord, madame, si votre mariage avec M. van den Beek est un mariage d’amour.

— Oh ! parfaitement d’amour, monsieur ; nous étions aussi pauvres l’un que l’autre, et nous ignorions complétement ce qu’était devenu notre oncle Basile Menuis ; nous étions si pauvres que les alliances que nous échangeâmes sont de simples bagues d’argent.

Et, tendant sa main gauche au notaire, elle lui montra, en effet, à l’annulaire une bague de ce métal qui n’est que le second des métaux.

M. Maes embrassa d’un coup d’œil la main et la bague ; il trouva que la main était aussi belle que la bague était simple.

— Vous le voyez, ajouta Esther en souriant, et cependant cette bague, qui vaut un florin à peine, je ne la changerais pas contre le diamant du Grand Mogol.

— Et votre mari a la pareille ? demanda le notaire.

— La pareille exactement.

— Et il tient à sa bague autant que vous à la vôtre ?

— J’en jurerais.

— Ceci est déjà une bonne chose, fit le notaire. Et maintenant, depuis combien de temps êtes-vous mariée, ma chère dame ?

— Depuis dix-huit mois passés, monsieur.

— Et depuis ces dix-huit mois – voilà la question épineuse, madame, cependant vous en sentirez tout à l’heure l’importance –, depuis ces dix-huit mois, répondriez-vous de la fidélité de votre mari ?

— Oh ! sur ma vie, monsieur ! s’écria sans hésitation Esther.

— Heureuse femme ! dit madame Maes. Je réponds que, dans le courant de notre premier mois, à nous, ce monstre-là – et elle montrait M. Maes – m’avait déjà fait trois ou quatre infidélités.

— Wilhelmine, Wilhelmine, dit M. Maes, si vous nous interrompez ainsi à tout instant, nous n’en finirons jamais.

Puis, se retournant vers Esther :

— De sorte, madame, lui dit-il, que, rassurée par l’exemple du passé, vous n’avez aucune inquiétude pour l’avenir.

— Aucune.

— Eh bien, alors, sachez, madame…

— Oui, sachez, chère petite, que votre oncle était un scélérat, un débauché, tout ce qu’il y a de pire.

— Wilhelmine ! fit M. Maes.

— Laissez-moi tranquille, monsieur, dit Wilhelmine, vous ne valez pas mieux que lui. – Ah ! chère petite, continua la femme du notaire en prenant les mains de madame van den Beek et en levant douloureusement ses petits yeux gris vers la rosace du plafond, si vous saviez dans quel abominable pays vous êtes venue ; si vous pouviez connaître le degré d’irréligion et de démoralisation où en sont arrivés ceux qui l’habitent, et monsieur tout le premier !…

— Mais enfin, madame, dit Esther, impatiente de connaître le fameux codicille qui donnait lieu à toute cette dissertation…

— Enfin, ma chère enfant, votre monstre d’oncle avait à lui un harem, un vrai harem, ni plus ni moins que le Grand Turc. Plus de vingt femmes ! dit-on.

— Trois, trois seulement, interrompit M. Maes. Il est vrai qu’elles étaient bien belles toutes les trois.

— L’entendez-vous ? l’entendez-vous ?

— Et mon oncle, dit Esther, a laissé une partie de sa fortune à ces trois femmes ? Je ne vois là rien que de très naturel. Mon oncle ne me devait rien. Ne me devant rien, il me fait millionnaire. La reconnaissance me défend de porter un blâme sur sa conduite et d’exercer le moindre contrôle sur sa générosité.

— Pauvre ange du bon Dieu ! s’écria madame Maes en embrassant Esther, quelle délicatesse, quel cœur ! N’est-ce pas l’abomination de la désolation de voir des êtres aussi bons, aussi purs que nous livrés aux viles passions de pareils êtres ? Mais ce n’est point cela, ma chère enfant ; en effet, cela ne serait qu’une de ces légères afflictions qu’il faut subir sans murmurer, malheureuses victimes que nous sommes. Non, non ! c’est bien pis que ce que vous supposez.

— De grâce, expliquez-vous, madame…

— Figurez-vous, continua Wilhelmine, à qui son mari semblait avoir passé la parole, que cet infernal Basilius, qui, du reste, avait bien la physionomie d’un coquin, alloue par son testament un encouragement à la débauche, une prime à la perversité de trois de ces malheureuses.

Esther se tourna vers M. Maes, espérant que quelques mots de lui mettraient un terme à la prolixité de sa femme.

— Il a promis le tiers de votre bien à celle qui parviendrait à se faire aimer, répondit en hésitant le notaire.

— À se faire aimer de qui ? demanda Esther.

— Mais de votre mari, c’est là la monstruosité, ma pauvre enfant ; il faut être homme pour enfanter une idée aussi abominable.

— Je ne la trouve que grotesque, répondit M. Maes. Si bien, chère petite, que si ces trois créatures parviennent à se faire aimer de votre mari, l’une après l’autre, ou toutes trois à la fois, vous êtes non-seulement trompée, humiliée, sacrifiée, mais encore dépouillée de votre fortune.

— Est-ce vrai, monsieur ? demanda Esther, hésitant à croire à l’étrange teneur de ce codicille que M. Maes avait eu tant de peine à avouer.

— Hélas ! madame, rien de plus vrai, répondit le notaire en ouvrant désespérément les bras et en inclinant la tête.

— Mais vous plaiderez, ma chère madame van den Beek ! s’écria Wilhelmine. Pour l’honneur de la sainte institution du mariage, vous devez plaider, et les tribunaux feront justice de cet acte odieux.

— Ta ta ta ta ta ! s’écria à son tour M. Maes, plaider ! est-ce que ce diable de docteur n’a pas tout prévu ? est-ce que le codicille ne dit pas que, en cas de contestation, le premier testament est cassé et que la fortune tout entière revient au gouvernement ? – Renoncer à quinze cent mille florins, vous en parlez bien à votre aise, madame Maes.

— Hélas ! monsieur, dit Esther, ce n’est pas, je vous assure, le chiffre énorme de cette fortune qui me tente, c’est la peur de la misère qui me décide. Eusèbe, à son tour, est malade, gravement malade, et, je vous l’avoue, sans cette succession qui nous arrive si miraculeusement, notre indigence est telle que je serais forcée de me séparer de lui et de demander à la charité publique les soins que je ne pourrais lui donner. Je suis profondément affligée du scandale que cause ce malheureux codicille, mais je n’en suis nullement effrayée : l’affection que me porte Eusèbe est inaltérable, je connais son cœur, et je suis sûre que jamais une autre que moi n’y aura place.

— Pauvre femme, quelle candeur ! s’écria madame Maes.

Et elle essuya une larme.

M. Maes toussa.

— Donc vous acceptez ? demanda le notaire.

— J’accepte, monsieur.

— Et vous faites bien, par ma foi ; il y a tant à aimer dans le monde que trois exceptions n’ont pas une grande valeur.

— Monsieur Maes, dit Wilhelmine, vous êtes un homme profondément corrompu ; respectez au moins cette jeune femme.

— Eh ! madame, répliqua le notaire, n’est-il pas près de sept heures, et par conséquent n’est-il pas permis de plaisanter en face de cette idée si comique du docteur Basilius ?

— Comique, comique ! s’écria madame Maes, il trouve l’idée comique, le monstre !

— Monsieur, demanda Esther, il me reste une dernière demande à vous faire.

— Parlez, madame, dit le notaire en reprenant sa gravité.

— Que sont devenus les trois femmes ?

— Je l’ignore, madame ; lorsque je me suis présenté à la maison du docteur Basilius, le lendemain de la cérémonie mortuaire, elles avaient disparu.

VIII

LA CONSULTATION

La maladie d’Eusèbe van den Beek, comme toutes les maladies nerveuses, fut longue et cruelle ; à la commotion cérébrale par laquelle elle avait commencé, à la fièvre qui l’avait suivie et qui avait amené ces délires qui avaient tant épouvanté Esther, succéda un état de langueur qui ne fut pas moins inquiétant que ne l’avaient été les autres périodes.

Les facultés intellectuelles du jeune homme paraissaient sinon éteintes, du moins assoupies ; les terribles crises qu’il avait subies lui avaient enlevé à la fois la mémoire et la conception. Il parlait rarement et, la plupart du temps, ne paraissait pas même s’apercevoir de ce qui se passait autour de lui.

De toutes ses sensations assoupies, une seule parfois semblait se réveiller, c’était celle que lui produisait la présence d’Esther au chevet de son lit : l’amour qu’il éprouvait pour sa femme s’était augmenté de tout ce que ses autres sentiments avaient perdu. Esther semblait être devenue l’ange tutélaire qui retenait, dans ce corps miné par la souffrance, l’âme toujours près de s’en échapper.

Il demeurait pendant de longues heures les deux mains dans les siennes, les yeux fixés sur les yeux de sa femme, et lorsque celle-ci, par un signe, par un mot, par un geste, exprimait la tendresse que son cœur éprouvait, le regard d’Eusèbe, ordinairement terne et mort, s’animait d’un éclat inaccoutumé et, sans que la bouche du malade prononçât une parole, rappelait par son expression à la jeune femme les serments doux et brûlants des premiers jours de leur passion.

Si, pendant quelques instants, au contraire, Esther était forcée de s’éloigner du lit de son mari, Eusèbe devenait triste, inquiet, malheureux ; si cette absence se prolongeait, avec des efforts inouïs il retrouvait la voix, et, les paupières mouillées de larmes, il l’appelait avec angoisse ; revenait-elle se placer à ses côtés, il la regardait avec une anxiété fiévreuse ; puis, comme s’il n’eût point accordé confiance entière au témoignage de ses yeux, il promenait les mains sur son visage et ne reprenait un peu de calme et de tranquillité que lorsque quelques mots tendres, une caresse, un baiser avaient suffisamment prouvé au pauvre jeune homme que c’était bien sa femme qui était auprès de lui.

Du passé, de la terrible nuit où il était allé réclamer l’assistance du docteur Basilius, de la mort de celui-ci, de l’opulente succession qui était échue au pauvre ménage, il n’était jamais question ; Eusèbe avait ou paraissait avoir tout oublié. Il ne semblait même pas s’apercevoir des changements que cette succession avait apportés dans son intérieur ; il réclamait les soins des nombreux domestiques qui l’entouraient depuis sa maladie comme s’il eût été habitué à ne s’en jamais passer ; et il ne s’étonna point de voir les murs boueux et noirâtres de la case de la rue de Krokot remplacés par les lambris dorés et les riches tentures de l’hôtel de la place du Roi, hôtel dans lequel madame van den Beek s’était installée depuis son entrevue avec le notaire Maes.

Inutile de dire, au reste, que les soins prodigués par Eusèbe à sa femme lorsqu’il avait eu si grande terreur de la perdre étaient rendus par celle-ci à son mari. Les meilleurs médecins de Batavia avaient été appelés pour donner leurs soins au malade. Lasse de voir qu’aucune amélioration ne s’opérait dans l’état de son mari, elle les réunit en consultation et leur demanda de se prononcer sur cette langueur qui menaçait d’achever ce que la fièvre avait commencé, ou tout au moins de réduire Eusèbe à un idiotisme pire que la mort.

Pour avoir passé de l’Europe dans l’Inde, les disciples d’Esculape n’avaient perdu aucune des traditions de leur métier, et les docteurs de Batavia furent dans un désaccord aussi complet que ceux de Paris, de Londres ou d’Amsterdam auraient pu l’être.

Tout d’abord, ils se divisèrent en deux camps.

Deux déclarèrent qu’il n’y avait rien à faire et qu’Eusèbe était un homme perdu ; deux autres donnèrent à Esther les plus belles et les plus prochaines espérances ; un cinquième se tut.

Sa voix eût pu faire pencher la balance soit du côté de la mort, soit du côté de la vie.

Mais quelques instances qu’on lui fît, il se contenta de dire que le malade pourrait guérir si son état n’empirait point, tandis qu’au contraire, s’il empirait, il ne répondait de rien.

Quant au traitement à suivre, ce fut bien une autre affaire.

L’un voulait l’emploi du quinquina à haute dose ; l’autre prétendait conjurer le mal par des opiacées ; un troisième recommandait les saignées et les sangsues ; un quatrième, la diète absolue et des purgations abondantes.

Le cinquième, celui qui avait porté cette sage sentence que si le malade allait plus mal, il y avait tout à craindre, tandis que si, au contraire, il allait mieux, il y avait tout à espérer ; celui-là prétendit qu’en joignant à l’usage du carduus benedictus celui des bains sulfureux de Panghesango, il y avait au moins cinq bonnes chances contre cinq mauvaises.

Les médecins laissèrent la pauvre Esther, au sortir de cette conférence, presque aussi idiote que son mari.

Elle se trouvait seule et fort abandonnée.

Dans la disposition d’esprit où la mettait la maladie d’Eusèbe, elle n’avait point cherché à faire de connaissances ; d’ailleurs la mauvaise réputation du docteur Basilius, le scandale qu’avait produit son singulier testament avaient rejailli sur ses héritiers, et leurs nouveaux voisins de Weltevrede ne regardaient point Eusèbe et Esther d’un meilleur œil que ne l’avaient fait jadis les Chinois du pauvre quartier qu’ils avaient habité dans leur misère.

Le notaire Maes était le seul personnage un peu important de la ville avec qui madame van den Beek fût restée en relations. Il s’était, autant que la chose était dans sa nature, montré bon et affectueux pour elle ; et avant que le tribunal l’eût mise, comme fondée de pouvoir de son mari, en possession des richesses du docteur, il s’était gracieusement offert à avancer aux jeunes époux tout l’argent dont ils avaient, dans leur détresse, un si urgent besoin.

Ce fut donc naturellement au notaire Maes qu’Esther se décida à aller demander conseil.

Il était une heure de l’après-midi lorsqu’elle se présenta à son étude.

La jeune femme le trouva donc cravaté, guindé, serré, gourmé, grave et sérieux comme il s’était montré pendant le premier quart d’heure de leur précédent entretien.

Elle lui exposa le motif de sa visite.

Le notaire l’écouta sans sourciller.

— Je ne vois point matière à vous inquiéter, madame, lui répondit-il d’un accent aussi convaincu que l’avait été celui des médecins les plus pénétrés de l’infaillibilité de leur diagnostic ; l’état de M. van den Beek est grave, mais, par bonheur, la divine Providence – et le religieux notaire leva les yeux au ciel –, la divine Providence a placé le remède auprès du mal.

— Le remède ! Oh ! si vous connaissez un remède à l’état de mon pauvre Eusèbe, parlez, monsieur Maes, je vous en conjure, et fallût-il sacrifier tout entière la fortune de mon oncle, ce remède, je l’emploierai.

— Vous n’aurez rien à sacrifier, madame, et même, loin de vous coûter quelque chose, ce remède doublera l’étendue de vos biens ou la valeur de votre capital ; loin d’être une cause de ruine, il sera une source de prospérité et de richesse ; il fera de vous les plus riches colons de Batavia.

— Mais enfin, ce remède, quel est-il ?

— Le travail ! dit gravement M. Maes.

— Le travail ? répéta Esther, étonnée.

— Oui, madame ; le cerveau de M. van den Beek souffre parce qu’il est inoccupé, comme son estomac souffre parce qu’on ne lui donne pas l’aliment qui lui convient. Le condamner à une diète intellectuelle absolue, c’est décréter sa mort aussi sûrement que si vous le condamniez à une diète physique absolue. Rendez-lui les soins, les inquiétudes, les perplexités qui sont les véritables aiguillons de la vie, et vous le verrez reprendre toute sa force et toute sa jeunesse. Qu’il s’agite, et il vivra.

— Mais vous n’y songez pas, monsieur, dit Esther ; mon mari peut à peine assembler deux idées et ne saurait prononcer quatre paroles.

— Bon ! tout cela viendra avec le souci de ses intérêts, ma chère dame. Il en est du travail comme du jeu : aussitôt qu’un dé a montré une de ses faces, la fièvre gagne celui qui l’a jeté ; le démon du gain le secoue comme il secoue lui-même le cornet qui renferme sa fortune ou sa ruine. Le travail, madame van den Beek, c’est la panacée universelle, la seule sûre, la seule vraie ; c’est celle-là qui rendra la santé à votre mari. Tenez, prenez-moi pour exemple, continua le notaire ; si je n’avais pas le travail, je me brûlerais la cervelle ; lui seul me fait oublier les tristesses de la vie, lui seul me console des peines du cœur.

— Des peines du cœur ! monsieur, dit Esther en l’interrompant. Mais il m’eût semblé qu’auprès de madame Maes, c’était là un genre de douleurs qui devait vous être parfaitement inconnu.

Le notaire ne put s’empêcher de rougir ; cependant il ne se troubla point.

— Oui, reprit-il sans s’arrêter à cette observation, oui, le travail triomphe des chagrins les plus cuisants comme des souffrances physiques les plus aiguës, et moi, courbé sous le faix, écrasé par les devoirs de ma charge, devoirs si pénibles à remplir sous ce climat brûlant, ajouta-t-il en montrant de la main les fenêtres que des nattes épaisses défendaient de toutes les ardeurs du jour, je n’existe que par lui, je ne vis que pour lui. Je sens que s’il me manquait, je mourrais asphyxié faute d’éléments propres à entretenir l’activité fiévreuse de mon esprit. Croyez-moi, essayez-en avec M. van den Beek ; stimulez par le soin de ses intérêts l’atonie de son cerveau ; qu’une fois rendu à lui-même, il fasse des affaires, n’importe lesquelles ; qu’il achète une plantation ; qu’il prenne une maison dans Batavia ; qu’il fasse du café ; qu’il récolte du riz ; qu’il raffine du sucre ; qu’il distille de l’arack ; qu’il vende de l’indigo, du thé, des épices, ce qu’il voudra, pourvu qu’il vende quelque chose ; que, comme moi, il soit nuit et jour aux soins de ses affaires, et, avant peu, vous le verrez gras et bien portant comme moi.

Madame van den Beek regarda avec stupeur le colossal notaire et se demanda, en suivant une pareille transformation sur la personne de son mari, s’il n’était pas des cas où la guérison serait pire que le mal.

— Mais, monsieur, se hasarda-t-elle à dire, je croyais que, le soir venu, vous mêliez au travail quelques distractions ?

— Erreur, madame, erreur grave ! fit M. Maes, et je vois bien que vous me jugez comme le vulgaire me juge. Parce que maître Maes, en raison de la position qu’il occupe et des personnes considérables qu’il traite, est forcé d’avoir une table abondante et délicatement servie, il dit : « Maître Maes est un gourmand. » Erreur. Il ne sait pas, ce même vulgaire, continua le notaire en prenant une attitude mélancolique, il ne sait pas combien en cela je suis forcé de contraindre mes goûts. Il dit : « Oh ! le notaire Maes se promène en voiture à quatre chevaux, comme un nabab, aussitôt que la nuit est venue. » Non, le notaire Maes ne se promène pas ; il va tout simplement visiter quelque plantation dont le propriétaire veut faire matière à hypothèque. Il dit : « Le notaire Maes hante fort le Campong ; on le rencontre dans les coulisses du théâtre chinois plus souvent qu’au temple. » Hélas ! madame, le vulgaire ne sait pas que c’est ma malheureuse charge qui m’y contraint.

— Votre charge, monsieur !

— Sans doute, madame ; c’est là que je suis certain de rencontrer les drôles auxquels j’ai affaire, car vous ignorez sans doute que nos négociants font avec les habitants du Céleste Empire de très importantes transactions. Eh bien, c’est par dévouement aux affaires, c’est par souci de l’intérêt de mes clients, que je passe des nuits entières attablé avec ces coquins aux yeux retroussés, buvant le tsiou et l’arack jusqu’à ce qu’ils tombent sous la table, mais seulement parce que ce n’est que quand ils ont quelque peu d’eau-de-vie de grain ou de canne dans la panse que l’on peut avoir raison de l’astuce de ces madrés compères ; mais tout cela, madame, ce sont les corvées de mon métier, corvées cruelles, je vous jure, corvées qui me semblent amères au milieu de la vie de délices que me fait mon cher travail.

Et M. Maes saisit sa plume à deux mains et l’éleva vers le ciel.

— Vous commencez à me convaincre, monsieur, dit Esther avec un imperceptible sourire.

— J’y tâche, madame, répondit le notaire avec conviction, j’y tâche.

— Mais, continua la jeune femme, comment obtenir un pareil résultat d’un pauvre malade, monsieur Maes ?

— Eh ! madame, il y a mille moyens.

— Donnez-m’en un seul.

— En lui montrant le produit du travail ! De l’or.

— De l’or ?

— Oui, il n’en a jamais beaucoup vu dans sa vie, le pauvre M. van den Beek ; eh bien, donnez-lui de l’or à palper ; dites-lui : « Eusèbe, ceci est à nous, c’est vrai, mais on veut nous le reprendre, on nous menace dans notre possession. » Au premier mot, s’il appartient à la race humaine, vous verrez son regard s’allumer ; au second, ce regard fera le jour dans son cerveau, et, à partir de ce moment, il reprendra son intelligence et sa force.

— Mais si je lui dis que notre fortune est menacée, il faut que je lui dise quelle clause du testament la menace.

— Tôt ou tard, il faudra bien qu’il la connaisse, cette clause.

— Oh ! jamais, non, monsieur, jamais !

— En ce cas, inventez quelque autre chose qui le réveille si vous ne voulez pas que de cet engourdissement il passe à la mort.

La pauvre Esther était si accablée, si indécise et surtout si fatiguée de ses hésitations qu’elle rentra chez elle tout à fait décidée à expérimenter la médication du notaire Maes et à essayer de réveiller cette intelligence émoussée, de raviver cet esprit engourdi.

Un jour qu’Eusèbe était demeuré une partie de la journée la tête appuyée sur la poitrine de sa femme et que celle-ci, assise sur le lit et tenant les mains du malade dans les siennes, avait cru remarquer plus de calme dans la physionomie de son mari et plus d’expression dans le regard qu’il n’en avait eu jusqu’alors, elle résolut de parler.

— Ami, dit-elle à Eusèbe, sais-tu que nous sommes riches ?

Eusèbe la laissa dire, et, d’un air indifférent à ce qu’elle disait surtout, il se mit à jouer avec les boucles soyeuses de sa belle chevelure.

— La misère dont nous avons eu tant à souffrir, continua Esther, nous n’avons plus à la redouter ; tiens, ajouta-t-elle en jetant sur la couverture une poignée d’or, nous avons des milliers de fois autant d’argent que tu en as là devant les yeux.

Eusèbe jeta un regard de côté sur l’or, et, comme si son poids lui pesait, il le poussa machinalement du genou et le fit rouler sur le tapis.

Puis, comme la gracieuse figure d’Esther se penchait vers lui, ses lèvres effleurèrent doucement le front de sa femme.

— Eusèbe, dit celle-ci, n’es-tu pas heureux d’être riche ? n’es-tu pas fier de voir ta femme couverte de riches parures ?

Eusèbe regarda Esther avec amour.

— Sais-tu bien, reprit celle-ci, que, maintenant, je n’oserais plus me montrer à toi sous les pauvres vêtements que je portais jadis ? Il me semble que, me voyant ainsi, tu m’aimerais moins.

Eusèbe fit un effort.

— N’est-ce pas ainsi que je t’ai vue d’abord ? n’est-ce pas ainsi que je t’ai tant aimée ? dit-il, répondant pour la première fois à la pensée de sa femme ; n’étais-tu pas belle et ne m’aimais-tu pas avant que tu fusses riche ?

— Tu m’aimes donc toujours ? demanda Esther, voyant le peu de succès qu’avait le procédé indiqué par le notaire Maes et trouvant dans l’expression de la tendresse de son mari l’idée d’essayer d’un autre moyen.

— Oui, répondit Eusèbe, et plus que je ne t’ai jamais aimée.

— Cet amour, j’y compte, dit la jeune femme, et parfois cependant j’ai peur qu’il ne vienne à me manquer.

Eusèbe haussa les épaules.

— Impossible ! dit-il.

— Je l’espère, répliqua-t-elle ; et cependant il paraît qu’il faut s’attendre à ce que les sentiments les plus profonds et les plus sincères aient, comme toute chose, une fin ici-bas.

— Qui dit cela ? qui dit cela ? s’écria Eusèbe en devenant fort pâle.

— Un homme qui avait une grande science et une profonde connaissance des hommes, celui auquel nous devons notre bonheur actuel.

— Tu veux parler du docteur Basilius ?

— De lui-même.

— Oh ! le docteur Basilius ! fit Eusèbe en se dressant convulsivement sur son séant et en pressant son front entre ses deux mains, comme pour contenir l’effervescence du sang qui s’y portait ; le docteur Basilius ! Oh ! mon Dieu ! c’est donc vrai, ce n’était donc pas un rêve ?

— C’est vrai que sa science m’a sauvée, c’est vrai que sa bonté nous a enrichis, dit Esther, qui, en voyant l’agitation de son mari, frémissait d’avoir été trop loin. Voilà ce qui est vrai.

Mais Eusèbe ne l’écoutait plus. Au nom du docteur, il était devenu pâle comme un spectre, ses yeux hagards ne voyaient plus, sa langue balbutiait ; il semblait que ce terrible délire, qui était la première période de sa maladie, allait le reprendre.

— Le docteur Basilius, disait-il, oui, oui, je me souviens ! le poignard malais, le pacte, les trois cadavres, la Frisonne, la négresse, la femme jaune aux yeux terribles, aux yeux qui vous entrent dans le cœur, froids comme la lame d’un couteau. Ah ! c’était donc vrai, je n’ai pas rêvé tout cela ; je l’ai vu, je l’ai vu ! À moi, Esther ! ne me quitte pas une minute, entends-tu ? Reste toujours appuyée sur ma poitrine, serrée contre mon cœur ; sans cela, sans cela, il viendra, l’homme au rire de démon, et il nous séparera !

Et le malheureux, saisissant sa femme, la pressait aussi étroitement sur sa poitrine que dans cette nuit de tempête et d’agonie où il avait pensé la perdre et où le docteur la lui avait rendue.

Tous ces gestes, tous ces mouvements, toutes ces frénésies étaient accompagnés de mots sans suite. Esther ne craignait plus seulement le délire, mais la folie.

— Mon ami, mon ami, lui disait-elle en lui couvrant de baisers le visage et les mains, au nom du ciel, calmez-vous !

Mais lui, au lieu de se calmer, tressaillait entre ses bras, et la jeune femme voyait avec terreur ses cheveux se dresser sur sa tête et la sueur perler sur son front.

— Non, disait-il, non, il n’y a qu’un moyen de l’éviter : c’est de partir de ce pays maudit, tout peuplé de spectres et de fantômes qui veulent te ravir à moi, ma bien-aimée. Oh ! partons ! partons !

Et, par un effort suprême, se lançant hors de son lit, entraînant Esther avec lui, Eusèbe s’en alla tomber évanoui au milieu de la chambre.

Esther le crut mort et jeta de grands cris, appelant à son aide tous les médecins qui avaient soigné Eusèbe. Par bonheur, aucun ne vint, et, au bout d’un quart d’heure, Eusèbe rouvrit les yeux.

IX

TENTATIVES DE DÉPART

Cette crise terrible, c’était le commencement de sa convalescence.

Eusèbe se réveilla un peu plus calme ; mais cette idée de départ demeura celle qui, dans son esprit, prima toutes les autres idées.

Esther, loin de lutter contre la volonté de son mari, lui répondit qu’elle était prête à le suivre au bout du monde dès qu’il aurait la force de supporter le voyage, et cette perspective opéra chez Eusèbe ce miracle de convalescence à l’accomplissement duquel la médecine avait été impuissante. En effet, sous l’empire de cette préoccupation que de l’amélioration de la santé dépendait le plus ou moins de promptitude de son départ, le malade se rétablit beaucoup plus promptement qu’on n’eût osé l’espérer.

Au bout de très peu de jours, Eusèbe, qui, depuis six semaines, était alité, put faire quelques tours dans sa chambre, soutenu au bras de sa femme ; puis, les aliments qu’il prenait augmentant graduellement ses forces, au bout de quelques jours ajoutés à ceux-ci, il put risquer de courtes promenades en voiture.

Depuis la grande crise, il n’avait pas prononcé une seule fois le nom du docteur Basilius ; mais il n’avait pas un seul instant cessé d’y penser.

Un jour, Esther le surprit regardant avec terreur le kriss malais avec lequel il avait voulu se poignarder. Comment cette arme se trouvait-elle dans le nouveau logement d’Eusèbe ? qui l’y avait transportée ? qui l’avait déposée sur la table où le convalescent venait de le voir pour la première fois ?

Nul ne pouvait le dire.

Une chose surtout qui paraissait étrange à Esther, c’est qu’au milieu du luxe qui environnait Eusèbe, celui-ci affectait de vivre le plus simplement qu’il était possible ; c’est qu’ayant dix domestiques, il se servait lui-même autant qu’il pouvait ; c’est qu’ayant une table recherchée, il continuait de suivre son ancienne hygiène, qui était de manger les choses les plus communes et de ne boire que de l’eau.

Puis, au milieu de tout cela, Eusèbe continuait de parler de son prochain départ ; mais comme, malgré ce trouble évident de son cerveau, il restait tendre et empressé pour Esther, comme jamais il ne lui avait manifesté autant d’affection, comme rien ne pouvait le décider à rester éloigné d’elle pendant quelques instants, la jeune femme s’habituait à ce qu’elle considérait comme une monomanie, oubliant ses peines dans ce qu’elle devait considérer comme son bonheur.

Un jour cependant, Eusèbe van den Beek, qui jusque-là, nous l’avons dit, n’avait pas quitté Esther une minute, sortit seul et demeura deux heures absent ; puis, en rentrant, il déclara à sa femme que leur passage était retenu à bord du trois-mâts le Ruyter, qui faisait voile dans quinze jours pour Rotterdam.

Esther reçut cette nouvelle sans joie ni tristesse ; elle était bien partout où elle était auprès d’Eusèbe ; seulement, elle se rendait compte qu’avant leur départ pour l’Europe, il était nécessaire que son mari mît ordre aux affaires assez compliquées que la succession leur laissait, organisât le payement des rentes, des fermages et des loyers ; mais le nom du docteur Basilius, qui devait naturellement revenir dans ces explications, produisait un tel effet sur son mari qu’il en coûtait à la pauvre madame van den Beek de le prononcer de nouveau.

Cependant, comme l’époque du départ approchait, Esther, encouragée par M. Maes, qui partageait entièrement son opinion sur ce point, était décidée à attaquer la question le lendemain.

Elle n’eut pas cette peine.

Pendant la nuit, un des plus terribles typhons qui eussent assiégé l’île depuis dix ans éclata et, s’abattant sur la rade de Batavia, brisa les mâts et les vergues de tous les bâtiments qui tinrent bon à leur mouillage et jeta les autres à la côte.

Le Ruyter fut de ceux-là : il chassa sur ses ancres, fut affalé par le vent en face de l’embouchure de l’Antjol, où les lames d’une mer furieuse le mirent en pièces sans qu’il fût possible de sauver un seul homme de l’équipage.

Cet accident frappa profondément Eusèbe et le rendit encore plus triste et plus préoccupé qu’il ne l’était auparavant ; il augmenta sa furieuse impatience de quitter Java. Dès lors, Eusèbe se mit à suivre avec assiduité le mouvement du port, s’informant du jour de départ de chaque bâtiment à l’ancre dans la rade.

Dans une de ces investigations, il apprit qu’un nouveau bâtiment de huit cents tonneaux, le Cydnus, parfaitement aménagé pour le passage, solidement construit à l’épreuve de la mer, allait incessamment retourner en Hollande. Il se rendit chez le consignataire afin de traiter avec lui ; mais celui-ci l’engagea avant tout à visiter le navire afin de s’assurer par lui-même qu’il y trouverait bien réellement tous les avantages qu’il lui promettait.

Eusèbe y consentit. On n’avait rien exagéré ; il loua deux chambres et un petit salon à l’arrière qui semblait un appartement fait exprès pour ses besoins et ceux d’Esther. Il se retirait donc fort satisfait de sa course et se disposait à regagner le canot qui l’avait amené à bord, lorsque, au moment même où il posait le pied sur la première traverse de l’échelle de tribord, il crut voir une petite colonne de fumée, mince comme un tuyau de plume, qui s’échappait du pont à peu près à la hauteur du maître bau.

Il la fit remarquer au consignataire. Le capitaine, qui les suivait, entendit la remarque, se précipita vers l’avant, donna ordre aux hommes de lever le grand panneau ; mais ceux-ci n’y eurent pas plus tôt porté la main, qu’une lance de feu en sortit au milieu d’un bourbillon de fumée qui en un instant enveloppa, noire et épaisse, le mât de misaine.

Le feu était à bord du navire.

Eusèbe le quitta en toute hâte ; mais au lieu de regagner Weltevrede, il resta à l’extrémité de la jetée, à l’endroit même où le capitaine malais lui avait dit adieu. Instinctivement, il se disait que le malheur qui arrivait au Cydnus, comme celui qui était arrivé au Ruyter, se rattachait non pas à une cause accidentelle, mais à la fatalité qui pesait sur lui.

Il voulait voir si le feu dévorerait celui-ci comme la mer avait englouti l’autre.

Le Cydnus n’était qu’à deux encablures de la jetée. Eusèbe assista à toutes les péripéties de ce drame poignant et magnifique d’un incendie en mer.

Il vit, aux ordres du capitaine grave et calme, alors à l’arrière et tenant un porte-voix à la main, il vit les matelots du Cydnus, aidés de ceux d’un navire de guerre mouillé à peu de distance, employer tous les moyens humains pour lutter contre l’élément terrible, et, malgré leur sang-froid, leur courage, leur activité, malgré l’ordre qui présidait aux travaux de sauvetage, il vit l’élément terrible triompher de tous leurs efforts.

Il semblait qu’une main invisible propageait l’incendie, qu’un souffle inconnu, tout-puissant, acharné, le ravivait à chaque fois que l’équipage était près de s’en rendre maître ; il semblait enfin que le malheureux navire était fatalement condamné à périr.

En accumulant des ballots mouillés au-dessus du grand panneau, en bouchant hermétiquement les sabords, en condamnant les hublots, on avait espéré que, faute d’air, le feu s’éteindrait sous le pont. L’équipage faisait jouer à la fois les pompes à laver, les pompes d’étrave, les pompes de cale ; mais le mât de misaine, miné dans sa base, s’abîma et, dans sa chute, écrasa deux hommes ; en même temps, il ouvrit un large passage à l’air et une issue aux flammes, qui gagnèrent les cordages et les vergues.

Sur ce pont enflammé, le capitaine et son équipage, quoique à chaque instant menacés de s’abîmer dans le gouffre de feu qui grondait sous leurs pieds, ne voulaient pas lâcher prise ; ils étaient décidés à défendre leur navire jusqu’au dernier morceau.

On se décida à saborder le bâtiment, à le remplir d’eau et à le couler, s’il le fallait ; mais tandis que le capitaine prenait ses dispositions en conséquence, le feu avait gagné la mâture ; les voiles enverguées brûlaient en crépitant, et le capitaine dut céder aux instances, mieux que cela, aux ordres du consignataire, en quittant son bord.

Et ce qu’il y avait d’étrange, c’est que, tout immobile, muet, pétrifié qu’il se tenait sur la jetée, il semblait à Eusèbe jouer un rôle dans cette épouvantable scène. Il en suivait tous les détails avec une anxiété poignante ; n’était-ce pas la fatalité qui le poursuivait, qui poursuivait en même temps le malheureux navire ? N’était-ce pas lui que le destin frappait en frappant les innocentes victimes du désastre terrible qui s’accomplissait sous ses yeux ?

Malgré ce qu’il avait vu du Ruyter, il ne pouvait se figurer que le malheur du Cydnus se réalisât.

Mais lorsque, après avoir présenté l’aspect d’un immense brasier au milieu de l’Océan ; lorsque, après avoir teint de pourpre et d’or la vague bleue qui battait ses flancs calcinés, le Cydnus, qui n’était déjà plus qu’une épave, acheva de s’abîmer en gémissant dans les flots ; lorsque enfin, de ce beau navire, il ne resta plus que quelques légers nuages de fumée que le vent balayait devant lui et quelques flocons d’écume que le remous qu’il avait fait en sombrant laissait à la surface de la mer, Eusèbe poussa un profond soupir et essuya son front baigné de sueur.

En ce moment, il se retourna en frissonnant.

Il avait cru entendre à son oreille le rire strident du docteur Basilius.

Il regarda autour de lui avec épouvante.

Mais il n’y avait plus sur la jetée que des physionomies consternées comme la sienne, d’honnêtes négociants qui considéraient ce désastre avec stupeur.

Aucune de ces physionomies ne ressemblait à celle que le docteur Basilius avait prise dans sa dernière incarnation.

Mais que prouvait l’absence du démon ? Pour Eusèbe, il était évident que sa lutte avec l’infernal Malais était commencée : il sentait peser sur sa tête cette main de géant, et il rentra consterné et plus abattu qu’il ne l’avait encore été, soit dans sa misérable lutte de la ville chinoise, soit dans son nouveau palais de Weltevrede.

Eusèbe était si épouvanté qu’il cacha à Esther ce qui venait de se passer, comme il lui avait caché la reproduction des trois cadavres dans la maison de la chaussée de Groninger, comme il lui avait caché la scène avec le Malais qui prétendait être le docteur Basilius.

Mais cette fois, tout au contraire des autres fois, la terreur, l’impression nouvelle que lui avait faite l’incendie du Cydnus, produisirent sur son esprit un résultat favorable, une réaction salutaire : il rougit de son abattement et de sa lâcheté ; il se dit que s’il avait été le jouet de son imagination, l’avenir ne tarderait pas à le désabuser.

Il accepta la lutte.

Eusèbe était une nature jeune et vaillante, une organisation tenace et volontaire ; nous l’avons vu vouloir sauver sa femme à quelque prix que ce fût, et il était parvenu à la sauver ; il résolut de tenir tête aux fantômes, s’il y avait fantômes ; aux démons, s’il y avait démons ; à son imagination, enfin, si c’était de son imagination que vînt le mal ; et, pour ne pas rendre plus longtemps des étrangers et des innocents victimes de la fatalité qui pesait sur lui, il acheta d’un négociant un petit navire qu’il baptisa du nom de l’Espérance et qui suffisait pour le conduire avec sa femme à Bombay, où il comptait qu’une fois parvenu, la main du docteur Basilius ne saurait plus s’étendre sur lui.

De Bombay, il regagnerait la Hollande.

Il fit gréer et équiper le petit navire sans en rien dire à personne, même à Esther, choisit un équipage sur la force et le courage duquel il pût compter, un capitaine dont l’expérience lui était connue.

Chaque matin, il descendait à Batavia pour présider aux travaux qui se faisaient à bord, et, chaque matin, en descendant la rampe, avant d’arriver au Campong chinois, il découvrait la mer et apercevait les mâts des navires en rade. Il s’attendait à voir le sien brisé par la tempête ou dévoré par l’incendie, et chaque matin, au contraire, il l’apercevait avec une joyeuse satisfaction se balançant gracieusement sur son câble avec ses voiles qui séchaient au vent et son pavillon qui se jouait à la hune d’artimon.

Un jour, il remonta tout heureux à Weltevrede et annonça en même temps à Esther la cause et le résultat de ses courses quotidiennes à Batavia, en l’engageant à faire des préparatifs pour partir le lendemain à la marée du soir.

La jeune femme resta stupéfaite.

— Mais tu n’y songes pas, dit-elle, d’ici à demain, tu n’auras pas le temps de voir M. Maes.

— Et pourquoi verrais-je M. Maes ? demanda Eusèbe.

— Mais pour régler nos intérêts.

Eusèbe secoua la tête.

— Songe donc que nous laissons ici pour près d’un million de florins de propriétés, insista Esther.

— Eh ! que m’importe ?

— Mon ami, nous avons accepté cette succession.

— Non, fit résolûment Eusèbe, non, cet argent nous porterait malheur ! Je n’en veux pas.

— Cependant, mon cher Eusèbe, cet argent vient de mon oncle et n’a rien que d’honorable dans sa source.

— Je te dis, moi, que je n’en veux pas ! répondit Eusèbe avec un mouvement d’impatience tout nouveau pour Esther chez son mari. Si tu tiens à conserver cette fortune qui, en effet, vient de ton oncle, comme tu dis, reste ici ! Mon cœur saignera son sang le plus pur, mais je partirai, moi, et je croirai te prouver que je t’aime en répudiant cette richesse. Vois donc si tu la préfères à moi.

— Oh ! Eusèbe ! peux-tu parler ainsi ?

— Je parle comme un chrétien.

— Cette fortune, ce n’est pas pour moi que je la regrette.

— Et pour qui donc ?

— Eusèbe, dit la jeune femme en rougissant et en baissant les yeux, si jamais nous avions des enfants…

— Des enfants ! dit Eusèbe en tressaillant.

— N’est-ce pas une chose possible ? demanda Esther.

— Eh bien, dit Eusèbe, si nous avons des enfants, ils feront comme nous, ils travailleront !

— Oh ! pardonne-moi, mon ami, pardonne-moi, dit en soupirant la jeune femme. Mais j’ai connu la misère, je t’ai vu luttant contre elle pour me soigner dans mon affreuse maladie, et il m’en est resté une terreur profonde.

Eusèbe demeura pensif, mais ne céda point.

— Au moins, fit Esther, qui espérait qu’une conférence avec M. Maes rendrait son mari moins exclusif pour cette fortune à l’endroit de laquelle elle ne comprenait pas sa répugnance, si tu ne veux pas de cet argent, disposons-en en faveur des pauvres, et si nous sommes pauvres au milieu des hommes, qu’une bonne œuvre veille au moins pour nous à la droite de Dieu.

— Non, répondit pour la dernière fois van den Beek, que ce qui vient du diable retourne au diable.

Esther soupira et se mit silencieusement à faire ses préparatifs de départ.

Le lendemain, à l’heure de la marée, la voiture était prête et les conduisit sur la jetée, où la yole de l’Espérance les attendait.

Les minutes pesaient à Étienne comme des siècles : il lui semblait qu’il y avait l’espace du monde entier entre le port et le navire qu’il apercevait en rade, et qu’il ne parviendrait jamais à l’atteindre.

Et cependant on arriva bord à bord.

Eusèbe sauta légèrement de la yole sur l’échelle qui était accolée aux flancs de l’Espérance, convaincu que, d’un instant à l’autre, il allait entendre signaler quelque accident qui s’opposerait à son départ. Une fois là, il tendit la main à Esther.

Mais au moment où la jeune femme mit le pied sur le premier échelon, elle pâlit, sa tête se renversa en arrière, elle jeta un faible soupir et s’évanouit.

Si Eusèbe ne l’eût pas retenue, la faiblesse avait été si prompte que la pauvre femme fût tombée à la mer.

Les matelots du bord accoururent et, aidés de ceux de la yole, aidèrent Eusèbe à transporter sa femme dans le salon de la dunette, tandis que le canot allait à bord d’un autre navire réclamer l’assistance d’un médecin.

Lorsque celui-ci fut arrivé, il prit le pouls d’Esther, qui commençait à revenir à elle, sourit en manière d’encouragement pour ceux qui regardaient, et, la jeune femme ayant ouvert les yeux, il demanda la permission d’échanger quelques mots tout bas avec la malade.

Eusèbe recula de plusieurs pas, mais sans perdre un instant sa femme du regard.

En la voyant pâle, muette, inanimée, il avait pensé à cette nuit où il l’avait crue morte.

Il vit qu’aux paroles du docteur, Esther rougissait légèrement.

— Monsieur, dit l’homme de science, comptez-vous faire une longue traversée ?

— Mais, dit Eusèbe, je compte aller d’ici à Bombay, monsieur, et de Bombay en Europe.

Le médecin secoua la tête.

— Un pareil voyage est impossible, monsieur, dit-il.

— Impossible ! s’écria Eusèbe, et pourquoi ?

— Parce que je suppose que vous tenez à l’existence de madame.

— Oh ! plus qu’à la mienne ! s’écria Eusèbe.

— Eh bien, faire un pareil voyage serait tout simplement la compromettre.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que, dans quelques mois d’ici, elle vous rendra père.

Ce fut presque en poussant un cri de douleur qu’Eusèbe apprit une nouvelle qui, dans toute autre circonstance, l’eût comblé de joie.

Dix minutes après, le canot ramenait M. et madame van den Beek à l’endroit de la jetée où il les avait pris, et, en touchant la terre, Eusèbe s’écriait :

— Oh ! c’était bien lui, le démon ! Eh bien, luttons puisqu’il faut lutter.

X

L’ILLUMINÉ

Eusèbe van den Beek rentra chez lui triste mais résigné.

Il se voyait enchaîné à Java par une volonté plus puissante que ne l’était la sienne, disons mieux, par un pouvoir surnaturel.

Il sentait l’inutilité des efforts qu’il tenterait pour se soustraire à ce pouvoir.

Peu à peu, cependant, la confiance lui revint.

Il se dit qu’après tout l’issue de la lutte entamée entre le docteur Basilius et lui dépendait de sa volonté et de sa constance, qu’il n’appartenait qu’à lui de régler les mouvements de son cœur, que ce cœur était trop plein de l’image d’Esther pour qu’il eût à redouter de voir les sinistres prédictions du docteur s’accomplir ; il résolut d’avoir plus de foi dans ses sentiments et dans son amour, et, à la grande surprise de sa femme, le soir même du jour où il avait éprouvé cette troisième déception, il se montra plus enjoué qu’il ne l’avait été depuis plusieurs mois.

Esther, le voyant décidé à demeurer à Java au moins jusqu’au moment où elle serait relevée de ses couches, voulut essayer si les conseils qu’elle avait reçus du notaire Maes n’achèveraient pas la cure qui se trouvait si heureusement commencée ; elle parla à Eusèbe des soins à donner à leur fortune pour qu’elle ne périclitât point et de la nécessité de se créer une occupation qui pût le distraire un peu des sombres pensées que, malgré la volonté de les lui cacher, elle voyait passer comme des nuages sur le front de son mari.

À la grande surprise de la jeune femme, Eusèbe laissa tomber sans protestation le mot qui, la veille au matin même, avait si fort soulevé son indignation et son courroux.

C’est que, depuis son retour de sa course à son navire l’Espérance, Eusèbe avait fait de nouvelles réflexions.

La paternité, ce sentiment si profond et si impérieux, l’avait pris aux entrailles et avait complètement modifié sa manière d’envisager les choses.

L’homme qui pour lui-même eût volontiers et aisément renoncé à toutes les splendeurs que faisaient pour lui et autour de lui les millions de l’oncle Basilius, qui eût abandonné tout cela pour rentrer dans l’existence obscure et misérable d’un pauvre employé, était en un instant devenu incapable de ce sacrifice lorsqu’il avait compris qu’il ne serait pas seul à en subir les conséquences, qu’il y entraînerait ces autres lui-même pour lesquels il trouvait d’avance que la terre n’avait point assez de joies, assez de richesses, assez de splendeurs, qu’il frapperait dans son avenir l’être qui palpitait dans le sein de son adorée Esther et qu’il aimait déjà de l’amour immense qu’il avait pour la mère.

Il eut, en conséquence, une longue conversation avec sa femme.

Cette conversation lui suggéra l’idée d’adopter un parti mixte qui concilierait les nécessités que lui imposaient sa tendresse pour l’enfant qui lui était promis et les devoirs de sa conscience.

La résolution qu’il prit vis-à-vis de lui-même fut de n’accepter la succession du docteur Basilius que comme un dépôt qu’un jour ou l’autre il rendrait soit aux pauvres, soit à lui-même, s’il était vrai qu’il n’eût point été la dupe d’une hallucination et que le docteur fût vivant. Seulement, il se réservait de se créer une fortune qui fût la sienne au moyen de la fortune étrangère qu’il avait momentanément entre les mains.

Eusèbe, une fois son parti pris, quel que fût ce parti, n’admettait plus de tergiversation ; dès le lendemain du jour où sa résolution avait été arrêtée, il avait visité sa propriété de la province de Buitenzorg, s’était mis au courant de la culture de la caféière qui couvrait la plus grande partie de cet immense domaine, s’était enquis des améliorations que l’on pouvait y apporter, et, deux jours après, il avait loué un comptoir et un entrepôt dans la ville basse, recruté une demi-douzaine de commis, et, au bout d’un mois, la maison Eusèbe van den Beek comptait parmi les plus importantes non-seulement de Batavia, mais encore de la colonie.

Cependant, et bien que tout le monde enviât le bonheur qu’on lui supposait, Eusèbe van den Beek n’était pas heureux. Attaché à son travail comme un esclave à la glèbe, son idée fixe de faire une fortune personnelle, prompte et considérable l’absorbait tellement que, sans qu’il s’en aperçût, il n’avait plus pour Esther les soins constants auxquels il l’avait accoutumée.

Il ne l’en aimait que davantage au fond peut-être, mais il eût fallu pouvoir lire à la fois dans le cœur et dans la pensée d’Eusèbe pour comprendre cela.

Réalisant de point en point tout ce que sa femme avait cru n’être qu’une utopie dans la bouche du notaire, il donnait à ses affaires non-seulement ses jours, mais encore ses nuits. L’aube à peine levée, il quittait Batavia pour aller surveiller le travail de ses nègres dans la province de Buitenzorg, et, le soir, il revenait aussi rapidement que pouvaient le conduire les six chevaux qu’il attelait à sa calèche ; et, contre l’habitude des négociants javanais, au risque de la fièvre, il restait à la basse ville bien après le soleil couché pour expédier les affaires du négoce.

Mais malgré son activité et en dépit de son intelligence, qui était profonde, le ciel ne bénissait pas les efforts d’Eusèbe, et le bilan approximatif qu’il dressait à la fin de chaque mois n’avait, sept fois déjà, constaté aucun accroissement dans la fortune qu’il tenait du docteur Basilius.

Tout était bizarre dans la vie d’Eusèbe : il avait beau vendre, acheter, revendre, spéculer, risquer, prendre des précautions, aller au hasard, gâcher même les affaires, un total parfaitement égal entre le doit et l’avoir s’établissait à la fin de chaque mois, et ce total était toujours celui de la fortune primitive.

Mais à mesure que le succès faisait défaut à ses espérances, grâce à un entêtement facile à comprendre, la fièvre du gain qui animait Eusèbe s’augmentait. Il voulait maîtriser la fortune et se prenait corps à corps avec elle. Son activité se changeait en une sorte de rage, son zèle en acharnement. Il prenait sur le temps qu’il avait d’abord réservé pour son sommeil afin de chercher de nouvelles combinaisons qui lui donnassent cette fortune tant souhaitée qui lui permît de se débarrasser de celle qui pesait si lourdement à sa conscience.

Pour la seconde fois, et sous l’empire de cette fièvre dévorante, sa santé s’altéra ; pour la seconde fois, Esther conçut de vives et profondes inquiétudes.

Un jour, elle hasarda quelques observations ; un jour, elle supplia son mari de prendre quelque repos. Mais Eusèbe, cet Eusèbe toujours si bon pour elle, répondit « Il le faut ! » d’un ton qui n’admettait point de réplique, et la pauvre femme, dont la préoccupation constante était de plaire à celui qu’elle aimait, eut un instant la crainte de lui avoir déplu et se jura bien à l’avenir de garder le silence et de se résigner.

Cependant la grossesse d’Esther avançait vers son terme : le temps approchait où elle allait être mère. Eusèbe, tout entier aux affaires, ne pouvait la conduire à la promenade aussi souvent que cela eût été nécessaire à son état, et, à son grand chagrin, Esther était forcée de sortir seule.

Un soir de fin de mois qu’Eusèbe, plus absorbé, plus inquiet même qu’il ne l’avait jamais été, venait de descendre à la ville basse, madame van den Beek, qui subissait le contrecoup de tout ce qu’éprouvait son mari, assaillie à son tour par une triste pensée, demanda ses chevaux et sa voiture pour aller, afin de se distraire, respirer l’air frais du soir sous les beaux ombrages de la place du Roi.

Pendant quelque temps, son équipage suivit la file, mêlé aux autres voitures si nombreuses dans cette ville, où elles constituent un objet de première nécessité. Mais sa merveilleuse beauté attirait à elle tous les regards. Embarrassée de l’émotion que sa présence produisait parmi la jeunesse de la colonie javanaise, elle commanda à son postillon de suivre la rue de Parapattan, et, arrivée sur les bords de la Tjiliwong, elle ordonna à ses gens de longer la berge de la rivière.

C’était l’heure où les jeunes Javanaises se donnent le délassement salutaire du bain et viennent se tremper plutôt que se laver dans les eaux jaunâtres.

Chaque massif de palétuviers cachait un groupe de femmes indigènes, et leurs chants et leurs rires animaient les bords un peu monotones du fleuve batavéen.

Lorsque l’équipage eut fait un quart de lieue, l’attention d’Esther fut attirée par des cris bruyants qui partaient de quelque distance de l’endroit où elle se trouvait.

En approchant, elle aperçut un homme en haillons que des enfants poursuivaient avec des huées, en même temps qu’ils l’accablaient d’une grêle de pierres.

Cet homme pouvait avoir une cinquantaine d’années ; il était drapé dans un sarong en lambeaux, s’appuyait sur un bâton et semblait avancer avec peine ; malgré l’état misérable de son costume, sa figure, qu’encadrait une barbe grisonnante, ne manquait pas d’une espèce de noblesse ; il semblait indifférent aux cris dont ces enfants barbares – les enfants sont barbares dans tous les pays du monde ! – insultaient à sa vieillesse et à sa misère et se contentait de se détourner lorsqu’un projectile menaçait de l’atteindre.

Malgré son adresse à éviter les coups, une pierre lancée par un des plus vigoureux drôles de la petite bande frappa le vieillard au visage. Il poussa un sourd gémissement, puis s’avança sur le bord du fleuve et se mit à laver le sang qui s’échappait de sa blessure, et cela, sans adresser un reproche à l’auteur de cette cruelle agression.

À ce spectacle, Esther s’était élancée hors de la voiture et avait couru au blessé.

Les enfants s’étaient dispersés en apercevant une dame blanche ; ils fuyaient dans toutes les directions en faisant retentir l’air de cris et d’injures que, à défaut de pierres, ils adressaient à ce malheureux.

Mais Esther, s’approchant du mendiant :

— Pauvre homme, lui dit-elle, ces méchants enfants vous ont blessé. Ne puis-je vous être d’aucun secours ?

Le mendiant la regarda.

— Femme blanche, lui dit-il, ta pitié a déjà cicatrisé ma plus cruelle blessure ; moi qui vis loin des hommes, je souffre surtout de les trouver si mauvais dans leur âge le plus tendre ; ta main, en s’étendant vers moi, m’a consolé. Que Batara-Armara, le dieu de l’amour, te récompense, et que Bouddha te bénisse non-seulement dans ta personne, mais encore dans celle de l’enfant que tu portes dans ton sein.

— Vous paraissez fatigué, brave homme ? demanda Esther.

— J’ai marché depuis le commencement de la lune.

Cette réponse ne disait pas grand’chose à Esther, habituée à mesurer le temps d’une autre façon.

Le mendiant vit qu’il avait fait une réponse sans résultats.

— Le soleil s’est levé et s’est couché sept fois, dit-il, depuis que je me suis mis en route.

— Alors vous venez de loin ? demanda Esther.

— Du fond de la province de Batavia.

— Et quel motif, à votre âge, a pu vous déterminer à entreprendre une si longue route ?

— Bouddha avait béni le champ que j’avais reçu de mon père, et j’y vivais heureux ; mais les hommes du mal sont venus et m’ont chassé de la terre que, depuis cinq générations, mes ancêtres arrosaient de leurs sueurs. Que Bouddha conserve au champ la fertilité, aux arbres qui l’entourent leur fraîcheur, mais Argalenka ne mangera plus de leurs fruits, Argalenka ne dormira plus à leur ombre.

Le vieillard poussa un soupir.

— Et pourquoi vous a-t-on pris votre champ ? demanda Esther.

— Parce que j’ai conservé la croyance de mes pères, parce que j’ai dit que le prophète de l’islam, qui a dit : « Frappe et tue », était un mauvais génie.

— Et vous venez demander justice ?

Le mendiant sourit, mais, cette fois, avec amertume.

— La justice est là-haut, dit-il en montrant le ciel de son doigt ; il faut des ailes pour l’aller chercher ; comme la chenille qui vit sur les cannes douces, j’attendrai que la résurrection me donne des ailes pour aller jusque-là.

— Mais alors, insista Esther avec un intérêt croissant, pourquoi quitter vos forêts, vos campagnes, où Dieu ne mesure ni son soleil ni ses dons à l’opulence de ceux qui les habitent ? Ici, vous serez persécuté, honni, battu, comme vous venez de l’être ; la police de Batavia ne tolère pas les mendiants.

— Je suis venu courbé sous la main de Bouddha et obéissant à sa volonté ; je marcherai jusqu’à ce qu’il me dise : « Arrête. »

— Et comment Bouddha peut-il vous communiquer ses ordres ? demanda Esther avec une expression d’incrédulité qu’elle n’était pas maîtresse de réprimer.

— La nuit, le corps sommeille, répondit le vieillard avec une certaine exaltation qui ennoblissait encore le caractère de sa physionomie ; la matière s’engourdit, et l’esprit libre s’élève vers les cieux, qui sont sa patrie. Il monte, il plane, et, s’il ne voit pas Bouddha comme il le verra plus tard, quand il sera complétement dépouillé de son enveloppe, c’est-à-dire face à face, il sent du moins la douce chaleur qui s’échappe du regard du dieu, et son cœur s’ouvre, s’échauffe, palpite à son contact ; ce n’est encore qu’un murmure, mais il entend déjà la voix de Bouddha, et les accents de cette voix ont un écho dans l’esprit.

— Vous voulez parler des songes, je comprends, dit Esther en souriant à son tour.

— Oui, répondit le vieillard en fixant sur le ciel son regard illuminé.

— Et que vous ont dit vos songes ? voyons.

— Ils m’ont montré la ville des Européens, et, dans cette ville, de l’or qui tombait à mes pieds, de l’or avec lequel je pouvais racheter l’enfant de mon sang, que l’on a vendu.

— Et c’est là tout ce que vos songes vous ont montré ?

— Non ; j’ai vu celle qui est mon sang, quoique Dieu se soit retiré d’elle et qu’elle ait été maudite ! Elle foulait sous ses pieds, elle étreignait entre ses bras, elle déchirait de ses ongles une autre femme aussi belle qu’elle-même, mais blanche comme toi, et la voix d’en haut m’a crié : « Cela n’est pas juste, lève-toi et marche, toi qui es le père, toi qui es le juge. »

Esther se demandait si elle devait regarder cet homme comme un fou ou comme un illuminé. La voix vibrante de ce malheureux, l’éclat de son regard lorsqu’il avait prononcé les paroles mystiques, avaient produit sur la jeune femme une émotion profonde.

Elle tira sa bourse et la mit dans la main du mendiant.

— Tenez, pauvre homme, lui dit-elle, je crois n’être pour rien dans les deux derniers songes que vous avez faits, mais au moins j’aurai eu mon rôle dans le premier ; voici les premiers fondements de la fortune que Bouddha vous a promise.

Le mendiant hésitait à prendre la bourse que lui tendait Esther.

— Dans mon rêve, la main qui me donnait l’or que m’envoyait Bouddha était blanche comme la tienne, femme, mais c’était la main d’un homme.

— Eh bien, prenez cet or au nom de mon mari, qui est un homme blanc comme celui que vous a montré votre rêve.

Le beduis inclina la tête en signe de remercîment.

— Puis, continua Esther, comme vous êtes fatigué, mon ami, ma voiture va vous conduire jusqu’aux premières maisons du faubourg, où vous pourrez trouver un gîte.

— Merci ; mes jambes, si faibles qu’elles te paraissent, sauront bien me porter jusque-là. Je ferais tache dans ton palanquin, comme la chenille du palmier sur le fruit du mangouston. Tu m’as délivré des mains des méchants enfants, tu m’as donné de l’or, c’est Bouddha qui a reçu tout cela, car Bouddha est sous les haillons de tous les pauvres ; Bouddha te le rendra.

Et, en achevant ces paroles, le vieillard fit un signe d’adieu à Esther et s’éloigna rapidement.

XI

LA TENTATION

Madame van den Beek resta quelques instants toute préoccupée de la singularité de cet homme ; puis, pour rêver plus à son aise à l’étrange vieillard, elle continua à pied et en disant à ses domestiques de l’attendre la promenade qu’elle avait commencée en voiture. Seulement, elle baissa son voile.

Elle était déjà à quelques centaines de pas de ses gens, lorsqu’un individu qui depuis quelque temps la suivait passa près d’elle en la regardant avec affection.

Esther fut si brusquement surprise qu’elle poussa un cri et rebroussa chemin en se dirigeant du côté où elle avait laissé ses domestiques sans se donner le temps de reconnaître l’importun ou l’impertinent qui venait de la regarder ainsi. Mais celui-ci avait fait le même mouvement qu’elle, et, avant que la jeune femme eût pu rejoindre son équipage, il commença de lui adresser quelques phrases d’une galanterie un peu triviale.

Mais madame van den Beek n’eut pas plus tôt entendu le son de cette voix, elle n’eut pas plus tôt jeté un regard sur son interlocuteur, que la terreur qu’elle venait de manifester se changea en un accès de gaieté folle.

Elle avait reconnu le notaire Maes.

Celui-ci, de son côté, s’était, malgré le voile, aperçu que la promeneuse solitaire n’était autre que sa jolie cliente, et il s’était arrêté tout interdit.

— Quoi ! c’est vous, cher monsieur Maes ! s’écria Esther.

— Madame, madame, balbutia le notaire, qui semblait de plus en plus embarrassé de sa contenance, veuillez m’excuser, je vous prie, mais j’avais cru reconnaître la démarche de madame Maes.

Esther sourit sous son voile.

— Et sans indiscrétion, dit-elle, peut-on vous demander quelles sont les affaires importantes qui vous font, à cette heure, chercher madame Maes sur les bords du Tjiliwong ?

— Des affaires à cette heure ! reprit M. Maes ; mais, belle dame, vous n’y songez pas : il est six heures et demie du soir, les affaires sont au diable, et vive la joie ! Je comptais sur une promenade avec madame Maes, je lui avais donné rendez-vous en cet endroit écarté, et c’est ce qui a causé ma méprise, dont je suis heureux, madame, puisqu’elle me permet de vous offrir mon bras et de vous reconduire à votre voiture. Acceptez-vous ?

Et le galant notaire s’inclina.

— Sans aucun doute, monsieur Maes, répondit Esther, et je vous offrirai même, si cela peut vous être agréable, de profiter de ma voiture pour rentrer dans votre demeure.

Le notaire hésita, il se retournait souvent du côté du canal, où l’on apercevait, dans le crépuscule qui commençait à tomber rapidement, les corps bruns des belles Javanaises drapées dans leur sarongs ; d’un autre côté, le désir de se faire voir en public avec une des plus charmantes Européennes de la ville l’exposait à une vive tentation ; il n’y résista pas, et, lorsque le nègre eut abaissé le marchepied et que madame van den Beek se fut assise dans sa calèche, le gros notaire y grimpa en faisant pencher la voiture sous son énorme poids.

— Pardon, madame, dit M. Maes lorsqu’ils se fut carrément établi près d’Esther, mais, dans ma surprise, j’ai oublié de vous demander des nouvelles de M. van den Beek.

— Hélas ! répondit Esther, que le notaire venait de rappeler à toutes ses douleurs.

— Oui, oui, dit-il, je vous comprends : au milieu de votre prospérité, c’est là votre ver rongeur, la santé de monsieur votre mari laisse beaucoup à désirer. Oh ! je m’en suis bien aperçu, le travail le tue, ce pauvre jeune homme, ajouta M. Maes, et je ne comprends vraiment pas comment, riche comme il est, pour quelques méchants milliers de florins, il sacrifie une existence qui pourrait être si belle et surtout si heureuse, passée tout entière à vos pieds.

— Quoi, monsieur ! répondit Esther, de plus en plus étonnée des découvertes qu’elle faisait dans ces parties du caractère du tabellion qui lui étaient inconnues, est-ce bien vous qui me parlez ainsi ?

— Sans doute, répondit M. Maes de l’air du monde le plus naturel, et qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? On est notaire, mais, au bout du compte, on est homme, et je vous déclare que je condamne d’une façon absolue cette soif du gain qui fait oublier les belles et bonnes choses que Dieu a mises pour l’homme ici-bas sous l’étiquette du plaisir.

— Mais il me semblait, monsieur, et je vous prends pour exemple, que les soins de votre étude absorbaient tous vos instants ?

— Oh ! ne me parlez pas de mon étude, chère dame, reprit M. Maes d’un air profondément mélancolique, il me semble sentir cette nauséabonde odeur de parchemin desséché qui sort des vieux cartons pleins de vers et de procès. Non, par ma foi, laissez-moi, au contraire, tout entier au bonheur de rouler dans cette atmosphère qui embaume les jardins d’alentour, et cela, aux côtés d’une des plus charmantes femmes de la colonie.

— Vraiment, monsieur Maes ! dit Esther en souriant, moitié de la galanterie du notaire et moitié du changement qui s’était fait dans sa morale ; mais, lors de la dernière visite que j’ai eu l’honneur de vous faire, je n’avais pas su apprécier toute l’étendue de votre courtoisie.

— Ah ! madame, fit M. Maes en sentimentalisant de plus en plus, avez-vous pu vous méprendre sur mes admirations pour la plus belle moitié du genre humain ? Les femmes, madame, les femmes ! mais c’est le seul charme, la seule consolation de notre existence !

— Ah ! voilà qui enchanterait madame Maes si elle pouvait nous entendre, dit Esther en raillant.

— Ah ! par grâce, madame, répliqua le notaire en donnant à sa physionomie une expression suppliante, laissez madame Maes avec l’étude, je vous en conjure. Ne trouvez-vous pas que cette soirée est enivrante, qu’il fait bon vivre libre, dégagé de toute préoccupation et de tout souci ?

— Mais les intérêts de vos clients qui vous absorbent nuit et jour, m’avez-vous dit ?

— Au diable les clients quand la nuit est venue ! Oh ! mon Dieu, ces belles nuits des tropiques, pourquoi Dieu ne les a-t-il pas faites de vingt-quatre heures ?

— En vérité, monsieur Maes, dit Esther, je marche avec vous d’étonnement en étonnement, et je ne sais comment concilier votre ton et vos paroles avec la gravité de votre profession.

— Ma profession, madame, ma profession ! s’écria M. Maes avec une profonde expression d’ennui, mais croyez-vous donc que je me soucie de devenir maigre, pâle et jaune comme M. van den Beek, en ne faisant pas trêve aux corvées qu’elle m’impose ? Ma profession ! mais le portefaix du port a ses heures de sieste, où, couché sur la grève, il écoute le bruit des vagues qui viennent amoureusement se rouler sur le sable. Il voit le soleil se baigner dans les flots bleus et les teindre de pourpre ; il se laisse aller à ce suprême bonheur : ne rien faire ! Et moi, maître Maes, notaire royal, propriétaire de quelque cent mille florins, je n’aurais pas une heure, pas un instant pour respirer à l’aise, pour jouir des bonnes et belles choses que Dieu a mises sur ma route, pour trouver la chanson douce, le vin enivrant et les femmes jolies ?… En tout bien, tout honneur, madame ! Allons donc, continua le notaire après cette parenthèse, le verre trop plein déborderait, et ce serait dommage, quand c’est de champagne surtout que le verre est plein. Encore une fois, vive la joie, madame van den Beek ! et si vous voulez que votre mari se porte bien, dites-lui de m’imiter !

Quelle que fût la trivialité des paroles du notaire, elles frappèrent la jeune femme ; elle en était arrivée à envier pour son mari l’épanouissement grossier de la physionomie de M. Maes ; car, au bout du compte, elle sentait que cet épanouissement, c’était la vie ; tout au contraire, la tristesse et l’accablement auquel son mari était en proie, c’était la mort ; elle le sentait, et elle avait peur.

— Oui, dit-elle, vous avez peut-être raison, monsieur Maes, et je devrais vous en vouloir de m’avoir engagée à pousser mon mari dans la voie du négoce, qui le tuera.

— Moi ! j’ai dit cela ? moi ! j’ai conseillé cela ? s’écria M. Maes avec un étonnement admirablement joué et en ouvrant des yeux ronds comme des boules de loto.

— Mais sans doute, monsieur, répondit Esther, ne vous en souvient-il pas ?

— À quelle heure êtes-vous venue me demander un conseil de ce genre ?

— Mais dans la journée, je crois, dans l’après-midi, vers trois ou quatre heures.

— Que diable ! chère madame, tout s’explique, c’est le notaire que vous avez vu, et c’était à M. Maes qu’il fallait parler de ces sortes de choses ; il fallait le venir trouver lorsqu’il avait secoué la poussière de ce vilain bureau, lorsque de chenille il s’était fait papillon ; il vous eût dit alors, comme il vous le dit ce soir : Ne soyons grave et sérieux qu’à nos heures, si nous ne voulons pas que l’ennui nous momifie. Mais soyez-tranquille, le mal que j’ai fait, je le réparerai.

— Comment cela ?

— Oui, je vais le voir, ce cher monsieur van den Beek ! Et que je sois condamné à deux heures d’étude supplémentaire si je ne l’amène pas à se distraire comme moi !

— Comme vous ! s’écria Esther, que la légèreté des paroles de M. Maes commençait à mettre en défiance à son endroit.

— Comme moi, certes ; mais soyez tranquille, belle dame, et que les fusées du feu d’artifice de ma gaieté ne vous épouvantent pas. Lorsque je sors de l’étude, je suis comme un affamé qui s’assoit à un festin de noce ; mais honni soit qui mal y pense, belle dame ! et mes distractions les plus chères sont dans la causerie, dans la réunion de quelques intimes aussi joyeux que moi et auxquels, dès demain, je prétends présenter M. van den Beek.

— Monsieur, répondit la jeune femme en faisant d’un sourire un masque à son inquiétude, Eusèbe m’a habituée à croire à sa tendresse, et jamais je ne serai jalouse des distractions auxquelles je ne pourrai prendre part.

La voiture, en s’arrêtant devant l’hôtel, interrompit le notaire, qui offrit la main à Esther, et, apprenant qu’Eusèbe était rentré, il la suivit dans le parloir.

Les éclats de la gaieté de M. Maes effarouchèrent tout d’abord l’humeur sombre du jeune homme, et le notaire comprit aussitôt qu’il lui serait difficile de vaincre les répugnances que M. van den Beek manifestait pour tout ce qui pouvait l’éloigner de sa demeure ou le distraire de son négoce. Aussi le digne magistrat usa-t-il de ruse en profitant d’un moment où Esther s’était éloignée pour préparer elle-même le thé.

— Eh bien, monsieur van den Beek, êtes-vous content des affaires ? lui demanda-t-il. Les cafés sont en baisse, et cela doit vous atteindre.

— Mais non, j’avais écoulé ma récolte, et cela m’est égal, répondit Eusèbe d’un ton qui démentait ses paroles, quelques efforts qu’il fît pour mettre l’un d’accord avec les autres.

— C’est dommage, répondit le notaire, vraiment dommage, car je vous eusse trouvé le placement avantageux d’une partie de cette marchandise.

— Il en reste, je crois, dans mes magasins quelques centaines de kilogrammes, répondit vivement Eusèbe ; envoyez chez moi votre acheteur, et si nous faisons affaire, eh bien, vous aurez votre commission.

— Bah ! cher monsieur van den Beek, je me soucie de ma commission comme un paon se soucie d’une plume de corbeau. À cette heure, je rends des services, et je n’en vends pas ; seulement, je ne puis faire ce que vous désirez.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que mon homme est un original qui ne traite ses opérations ni à la bourse, ni dans les comptoirs, ni sur le quai, mais le verre ou la pipe à la main.

— Alors, dit Eusèbe, je ne suis pas plus son affaire qu’il n’est la mienne ; n’en parlons plus.

— Bah ! bah ! bah ! fit M. Maes, une cinquantaine de mille florins, c’est bon à ramasser, même au fond d’une bouteille, et je ne vous conseille pas, cher monsieur van den Beek, de laisser verser ce vin-là à un autre.

— Cinquante mille florins ! répéta Eusèbe en songeant à la rotondité de la somme : croyez-vous qu’il puisse prendre livraison d’une quantité de café assez considérable pour donner un tel bénéfice ?

— Il prendra tout ce que vous pourrez lui fournir.

— Prenez garde ! peut-être vous engagez-vous trop.

— Je réponds de lui et pour lui.

Eusèbe était à moitié rendu.

Ce n’était point, comme le supposait M. Maes, l’avarice qui le faisait agir ; mais, dans ses comptes, ou plutôt par les comptes relevés le matin même, il avait été frappé du bizarre résultat mensuel qu’il constatait pour la septième fois et qui établissait, malgré tous les efforts qu’il avait faits et toutes les mauvaises chances qu’il avait rencontrées, qu’il n’était point parvenu à modifier, soit en l’accroissant, soit en le diminuant, le chiffre du capital qu’il avait engagé dans les affaires et qui, à un centime près, restait invariablement le même.

Il voyait là une nouvelle manifestation de cette intervention occulte qui avait empêché son départ pour l’Europe : il voulait encore tenter de lutter contre elle et de la paralyser.

— Eh bien, j’accepte, dit-il ; où pouvons-nous rencontrer votre homme ?

M. Maes baissa la voix comme s’il eût craint d’être entendu.

— Connaissez-vous Meester-Cornelis ? demanda-t-il avec un demi-sourire.

— Non, vraiment, répondit Eusèbe, et voilà même, je vous l’avoue, la première fois que j’entends prononcer ce nom-là.

— Eh bien, demain, je vous ferai faire connaissance avec la chose, et vous m’en aurez une grande reconnaissance, car, vive Dieu ! continua le notaire, c’est un aimable séjour.

— Mais l’homme au café ! Songez que c’est à lui, et non à Meester-Cornelis, que j’ai affaire.

— L’homme au café y sera.

— Songez que je n’y vais que pour lui.

— C’est convenu : à sept heures et demie, je viens vous prendre.

— Le soir ?

— Oui, il ne fait ses affaires qu’à la chandelle, c’est encore une de ses manies.

Esther rentra, on prit le thé, on causa de choses indifférentes, et Eusèbe, en reconduisant M. Maes, lui promit de l’attendre le lendemain.

XII

LE CHARMEUR DE SERPENTS

Le lendemain, à l’heure où la nuit tombait du ciel, la voiture de M. Maes s’arrêtait à la porte d’Eusèbe van den Beek.

Jamais le joyeux notaire ne s’était montré d’une gaieté aussi folle ; la profonde placidité d’un homme qui, comme Horace, a renvoyé les affaires au lendemain, s’épanouissait sur son long visage ; il respirait bruyamment l’air du soir et le rejetait non moins bruyamment, comme font par leurs évents, de l’eau qu’ils absorbent, les poissons souffleurs.

Eusèbe, qui regrettait déjà l’engagement qu’il avait pris la veille, ne put cependant résister à l’insistance que mit le notaire à réclamer l’exécution de la promesse qu’il lui avait engagée. Il se décida donc à monter près de M. Maes dans la voiture découverte avec laquelle celui-ci l’était venu prendre.

On partit à fond de train ; les chevaux, là-bas, ne connaissent pas d’autre allure que le galop.

Après avoir roulé une heure environ dans la direction de l’ouest, la voiture s’arrêta devant une masse brune que l’on reconnaissait, dans l’ombre, pour une agglomération de maisons. De ces maisons, on entendait sortir le bruit âpre et sauvage d’une musique javanaise mêlée aux sourds retentissements du gong chinois et accompagnée de cris si bizarres et de modulations si étranges que ces cris et modulations n’avaient rien d’humain.

C’étaient tantôt des hurlements d’une joie qui tenait du délire, tantôt des lamentations, des désespoirs, des soupirs qui ressemblaient à des râles d’agonie ; des cris que l’on eût crus échappés des fenêtres d’une maison de fous ou des soupiraux d’une prison.

De son siège dans la voiture, Eusèbe van den Beek aperçut, au-dessus d’un petit mur que longeait le véhicule, une lueur rougeâtre rayonnant au milieu d’un immense clair-obscur : sur cette lueur se détachaient des ombres noires qui passaient silencieuses et graves, tandis que d’autres, dont les vêtements métalliques, diamantés et scintillants jetaient des paillettes de flamme au milieu de la lumière douteuse, se tordaient dans des contorsions auxquelles n’auraient rien eu à envier nos possédés du moyen âge ni les convulsions du diacre Pâris.

Eusèbe, dont l’agitation nerveuse était, comme nous l’avons vu, loin d’être calmée, eut peur.

Il saisit convulsivement le bras du notaire.

— Où me menez-vous ? demanda-t-il.

— Parbleu ! en enfer, répondit l’homme de loi, dont le visage s’épanouit sous l’accès d’un gros rire.

— Monsieur Maes, dit Eusèbe, que ces mots, que ces apparitions fantastiques, que ces bruits inconnus, inouïs, inappréciables avaient rendu à toutes ses terreurs, monsieur Maes, cessez cette mauvaise plaisanterie, ou, foi d’homme d’honneur ! je vous saute à la gorge, et je vous étrangle.

Et, à ces paroles, Eusèbe, sans transition aucune, ajouta une pantomime si expressive que le notaire en fut épouvanté.

— Muscade du diable ! s’écria celui-ci, c’est qu’il le ferait comme il le dit.

Puis, avec une force musculaire qui prouvait à Eusèbe que, s’il poursuivait son projet de strangulation, il aurait affaire à forte partie, écartant les mains de van den Beek :

— Holà ! mon jeune compagnon, dit-il, calmez-vous ! les enfers ne sont pas toujours ce que l’on pense, et celui-ci, quoique d’un autre genre que votre Bourse de Batavia, ne vaut ni moins ni davantage.

— Monsieur Maes, dit Eusèbe avec fermeté, ne m’avez-vous pas dit que vous me meniez à un rendez-vous où je dois trouver un négociant chinois qui achètera mes cafés ?

— Sans doute.

— Eh bien, où est votre homme ? Faites-le-moi voir, montrez-le-moi, et dépêchons-nous, je vous prie.

— Bon, bon, bon, dit M. Maes en portant ses mains en avant comme un homme qui se prépare à la défense ; donnez-vous le temps de descendre de voiture et de voir ce que j’ai voulu vous montrer, mon brave monsieur van den Beek ; et qui sait ? on trouve tant de choses dans ce diable de Meester-Cornelis que peut-être aurez-vous la chance d’y rencontrer ce que vous cherchez.

— Meester-Cornelis, répéta Eusèbe en homme qui cherche à comprendre, qu’est-ce que cela, Meester-Cornelis ?

— Oh ! la bonne plaisanterie ! dit le gros notaire, au corps duquel un accès de rire imprimait un mouvement général de trépidation ; voilà tantôt un an que vous êtes à Batavia, et vous ignorez ce que c’est que Meester-Cornelis ? Cette ignorance fait honneur à votre moralité, jeune homme. Allons, descendons, et faites connaissance avec l’inconnu ; après quoi, vous me direz franchement ce que vous en pensez. – Peters, ouvrez donc la portière toute grande, mon ami ; vous voyez bien que je ne puis passer !

En effet, quoique la voiture, comme nous l’avons dit, fût découverte, l’orifice de la portière avait peine à se prêter aux exigences de la partie inférieure du corps de M. Maes.

Mais, au contraire, Eusèbe demeura à sa place.

— Eh bien ? demanda le notaire en se retournant lorsqu’il sentit ses deux pieds solidement appuyés au sol.

— Monsieur, répondit Eusèbe à son compagnon, je commence à m’apercevoir que vous voulez vous moquer de moi ; permettez donc que je vous salue.

— Mon jeune ami, dit le notaire, reprenant toute sa majesté, regardez-moi, je vous prie : ai-je donc l’apparence d’un farceur, les dehors d’un mauvais plaisant ? Non. Au lieu de m’en vouloir, remerciez-moi, au contraire : j’ai voulu tout simplement vous arracher à vos sombres pensées, vous offrir quelque distraction, vous tirer de cette tristesse qui inspire à votre jeune femme, à la digne madame van den Beek, les craintes les plus sérieuses, et j’ajouterai les mieux fondées.

Eusèbe comprit que le notaire avait cru bien faire.

— Je vous sais gré de l’intention, lui dit-il, mais je vous préviens d’une chose.

— Dites.

— C’est qu’elle sera perdue.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas en profiter. J’étais venu pour faire une affaire ; vous m’avez trompé. En conséquence, avec votre permission, je retourne à Weltevrede.

— Quelle aptitude commerciale ! s’écria le notaire avec une admiration feinte ou réelle. Mais comment allez-vous retourner à Weltevrede ?

— À pied, pardieu !

— À pied, vous ?

— Sans doute, moi.

— Vous n’y songez pas ! À pied ? Vous ne voudriez pas vous déshonorer aux yeux de la colonie ! M. Eusèbe van den Beek, le nabab, l’héritier du millionnaire, du digne et honorable docteur Basilius, marcher à pied comme un pauvre lascar ou un misérable tagal ! Allons donc, vous pouvez le vouloir, monsieur van den Beek, mais moi, je ne le souffrirai pas.

— Alors laissez-moi disposer de votre voiture, et dites à votre cocher de me reconduire.

— Je ne demanderais pas mieux, mon jeune ami ; mais mon cocher est obligé de me ramener moi-même. Je ne fais, comme vous le pensez bien, qu’entrer et sortir. Il faudrait donc que je m’en allasse avec vous ; mais, par ma foi, vous n’aurez pas cette cruauté, cher monsieur van den Beek, après la terrible journée de travail que j’ai essuyée aujourd’hui.

Et, tout en parlant, le notaire avait tiré Eusèbe à lui, l’avait fait descendre de la voiture et, le poussant en avant, était parvenu à lui faire faire quelques pas dans la ruelle étroite et noire qui conduisait à l’enceinte de l’établissement.

Le jeune homme résistait encore, mais en ce moment, un bruit de tambourin, parti à dix pas de lui, lui fit tourner la tête, et il aperçut, dans l’enfoncement qui existait entre deux maisons, un petit groupe de trois Indiens éclairés par des torches.

Deux faisaient de la musique.

L’un en frappant sur une espèce de tambourin, l’autre en soufflant dans une flûte.

Un troisième plongeait sa main dans une espèce de panier en jonc de forme conique.

Quelques spectateurs étaient déjà réunis autour d’eux et attendaient évidemment le spectacle, quel qu’il fût, qui allait commencer.

— Ah ! s’écria le notaire, Harruch, le charmeur de serpents !

Et, avec une curiosité enfantine, il s’élança du côté du groupe sans paraître s’occuper davantage d’Eusèbe.

Celui-ci, justement parce qu’on ne le pressait plus de venir, suivit le notaire sans difficulté.

Il est vrai que le mouvement était tout machinal et n’avait rien à démêler avec le libre arbitre, dont le jeune homme, en ce moment, paraissait complétement privé.

Les deux Indiens chargés de la partie musicale du spectacle s’en acquittaient à qui mieux mieux : l’un frappait avec fureur sur son tambourin, tandis que l’autre soufflait avec rage dans sa flûte.

À cette musique, le panier de jonc sembla se mouvoir de lui-même.

Du bout d’une baguette, Harruch souleva le couvercle du panier, et l’on vit se balancer au-dessus de l’ouverture la tête plate et triangulaire d’un cobra-capello.

Les assistants jetèrent un cri à cette apparition et firent instinctivement un pas en arrière.

Le serpent regarda tout autour de lui avec ses deux petits yeux brillants et verdâtres comme deux émeraudes, poussa un sifflement parfaitement en harmonie avec la musique sauvage qui semblait régler ses mouvements, et, en se balançant en mesure avec cette musique, il acheva de sortir du panier.

Il pouvait avoir trois pieds et demi de long, avait le corps noir avec deux lignes jaunes et le ventre d’un gris sale, pointillé de taches jaunes.

Son premier mouvement, lorsqu’il se trouva entièrement hors du panier, fut de chercher de quel côté il allait s’élancer.

Mais, au moment où il s’enroulait pour prendre son point d’appui, Harruch fit entendre lui-même un sifflement qui parut attirer toute l’attention du reptile.

Ses yeux lancèrent un éclair, prirent les teintes irisées de l’opale, et, se soulevant sur sa queue, l’animal atteignit, sans autre soutien que les dernières vertèbres, une hauteur de deux pieds.

Alors le sifflement d’Harruch devint une espèce de modulation dont le tambourin et la flûte furent la basse continue.

Au premier sifflement du charmeur, une seconde tête, non moins livide que la première, était sortie à son tour du panier ; puis un second reptile, pareil au premier, s’en était dégagé à la manière de son prédécesseur et, avec le même mouvement, était venu se ranger comme lui et, comme lui se dressant, commençait à se balancer sur la queue.

Peu à peu, les modulations que faisait entendre Harruch, sans doute à l’aide d’un petit instrument maintenu entre ses dents dans lequel il soufflait et à travers lequel il aspirait, peu à peu, disons-nous, ces modulations devinrent plus rapides et, en devenant plus rapides, donnèrent au mouvement des reptiles une plus grande agitation. De la nuance d’opale qu’ils avaient prise, leurs yeux passèrent à celle de la topaze ; de légers sifflements s’échappèrent de leur gosier.

Harruch redoubla ses modulations. On eût dit que chacun des sifflements de l’Indien était intelligible pour les reptiles et leur transmettait un ordre auquel ils obéissaient en multipliant leurs mouvements et en dardant leur langue acérée.

Les assistants couvrirent d’applaudissements ce jeu terrible.

Eusèbe seul resta insensible, ou plutôt incrédule.

— Bah ! dit-il, il n’y a rien là de bien dangereux.

— Comment ? fit le notaire.

— Non, sans doute, je présume que votre charmeur de serpents a eu le soin d’arracher les crochets aux siens.

Bien que ce court dialogue eût lieu en hollandais, l’Indien parut le comprendre, car, saisissant un des deux cobra-capello par son cou gonflé de venin comme il eût pris un pistolet par la crosse, il le présenta à Eusèbe la gueule ouverte et tournée de son côté.

Van den Beek avança la main.

Mais M. Maes lui retint vivement le bras.

— Qu’allez-vous faire, muscade du diable ? s’écria-t-il. Êtes-vous fou ou las de vos millions ? – N’est-ce pas, ami Harruch, continua-t-il, que les serpents ont bien conservé leurs dents ? N’est-ce pas qu’ils n’ont point perdu leur venin ? N’est-ce pas qu’ils donneraient bel et bien la mort à l’imprudent qui essayerait de les toucher ?

Pour toute réponse, Harruch, qui semblait entendre le hollandais, mais qui, comme tous les Indiens, paraissait avoir de la répugnance à le parler, Harruch souleva le couvercle d’un second panier, en tira une poule pleine de vie et la présenta au cobra-capello.

Celui-ci redressa la tête, fit entendre un sifflement, lança de ses yeux de rubis un éclair sanglant, et, prompt comme une flèche, il mordit le pauvre animal au-dessous de l’aile.

L’Indien lâcha aussitôt la poule, qui essaya de fuir ; mais elle ne put faire que deux ou trois pas : elle chancelait, ses pattes refusaient de soutenir son corps, sa tête tournait à droite et à gauche avec une expression d’angoisse indicible ; elle battit faiblement des ailes, les étendit, puis resta sans mouvement sur le sable : elle était morte.

— Vous le voyez, dit le notaire, triomphant. Hein ! ont-ils leurs crochets, les serpents d’Harruch ? Dites donc encore qu’on ne voit pas à Meester-Cornelis des choses curieuses et surprenantes !

Et il ajouta, d’un ton parfaitement convaincu :

— Oh ! Harruch est un sorcier, et un grand sorcier.

Et, fouillant dans sa bourse, le notaire en tira une pièce de monnaie qu’il présenta à l’Indien, mais ayant grand soin de la déposer dans la main qui était dépouillée de son effrayant bracelet.

Eusèbe l’imita, et Harruch, après avoir reçu la première offrande sans adresser un mot de remercîment à celui qui la lui avait présentée, répondit à celle d’Eusèbe par une grimace qui pouvait passer pour un sourire.

— Oh ! oh ! fit le notaire, vous êtes privilégié, monsieur Eusèbe, et votre physionomie à coup sûr revient à Harruch. Moi qui vous parle, il n’est point de gracieuseté dont je ne l’aie comblé, et il n’a pas eu plus l’air de se soucier de ma personne qu’un singe d’une prise de tabac.

— Qu’est-ce donc que cet homme ? demanda Eusèbe, et pourquoi paraît-il exciter chez vous un si grand intérêt ?

— C’est un drôle des plus amusants que j’aie oncques rencontré, répondit M. Maes ; il sait une multitude de tours de sorcellerie qui l’eussent infailliblement fait brûler en Europe, il y a deux siècles, mais qui me divertissent singulièrement, et c’est pour cela que je l’aime, et non pas, croyez-le bien, parce que j’attache la moindre importance à ses tours de gibecière. Oui, je crois au venin de ses serpents, mais je ne crois pas à sa magie ; au reste, cela fait toujours passer un moment ou deux.

— Et, définitivement, quel est cet homme ? demanda Eusèbe, qui s’était aperçu que le charmeur de serpents le considérait avec une fixité étrange ; ce n’est point un Malais, il me semble ?

— Non, c’est un Indien des bords du Gange ; quand je dis Indien, c’est Parsis que je devrais dire, car il passe pour un descendant de ces guèbres qui adoraient le feu et qui échappèrent aux persécutions musulmanes lors de la conquête de leur pays par les califes en cherchant un asile auprès des anciens frères dont les avait séparés, depuis plus de quarante siècles, l’antique rivalité des Chouras et des Devas.

— Et cet homme fait de la magie sa profession ? dit Eusèbe en affectant une profonde indifférence.

— Ma foi, oui, et je lui ai vu exécuter, je dois le dire, des tours de passe-passe assez divertissants ; en outre, on lui accorde généralement le don de lire dans l’avenir. Vous comprenez bien, mon jeune ami, que je ne crois pas un mot de cela ; mais enfin, le peuple s’en amuse, et moi, je fais comme le peuple. Que voulez-vous ! j’ai toujours observé que les plaisirs canailles étaient les plus substantiels.

— Et quelle est sa spécialité dans cette science ? demanda Eusèbe avec une curiosité qu’il s’efforçait de ne pas laisser paraître.

— Il les a toutes ; mais il passe surtout pour posséder des amulettes merveilleuses pour conjurer les maléfices des malins esprits. Si quelqu’un vous a jeté un sort, ajouta en riant le notaire, adressez-vous à Harruch, mon cher Eusèbe, et il vous en débarrassera.

Eusèbe affecta de rire, mais ce rire n’était que sur ses lèvres ; son cœur battait à rompre ses artères, des idées confuses bruissaient dans son cerveau et y produisaient ce murmure confus de la mer sur les rochers.

C’est que, dans l’angoisse quotidienne qui était devenue sa vie, il avait eu la pensée de s’adresser à Harruch pour savoir de lui ce qu’il devait croire ou redouter du docteur Basilius.

En ce moment, l’Hindou, qui, après avoir fait sa quête et tout en remettant ses serpents dans le panier, n’avait pas perdu de vue les deux Européens, s’approcha d’Eusèbe, et, au moment où maître Maes, qui cherchait à profiter du mouvement de curiosité qu’il croyait remarquer chez son jeune ami, poussait celui-ci en avant, il passa à côté de van den Beek et murmura à son oreille les paroles suivantes :

— Celui qui s’est retrempé aux sources de la vie est comme le vautour perdu dans les nuages, il suit de l’œil le pauvre bengali qui se cache dans les feuilles des jungles.

Eusèbe se retourna vivement et voulut saisir le bras de l’Hindou.

Mais celui-ci, comme s’il eût possédé la bague de Gygès et n’eût eu qu’à tourner le chaton en dedans pour se rendre invisible, celui-ci avait déjà disparu.

— Où est-il ? où est-il ? demanda Eusèbe.

— Qui ? Harruch ? demanda le notaire.

— Oui, Harruch.

— Il est entré dans l’enceinte ; mais il vous a parlé ?

— Oui.

— Tout bas à l’oreille ?

— Oui.

— Que vous a-t-il dit de si effrayant ?

— Rien… essaya de nier Eusèbe.

— Bon ! et vous êtes pâle et blême comme l’héroïne d’une sotie ?

— Je veux le voir, je veux lui parler ! s’écria Eusèbe sans répondre directement à la question de M. Maes, mais tremblant comme la feuille dans une bourrasque.

— Ah ! le mauvais gueux ! dit le notaire, il vous aura jeté un charme. Peste ! mon jeune ami, vous allez dépasser mon fanatisme à l’endroit d’Harruch : vous courez après lui comme un dandy de la ville après nos jolies Chinoises. Suivez-moi dans l’enceinte ; il y est à coup sûr.

— Oh ! entrer là ! fit Eusèbe avec une nouvelle hésitation.

— Bah ! répliqua M. Maes, j’y entre bien, moi, notaire du gouvernement, et les meilleurs de Batavia avec moi ! D’ailleurs c’est là seulement que vous pourrez rencontrer celui que vous cherchez ; le pauvre Harruch ne hante pas la Bourse, lui.

Eusèbe hésita un instant ; puis, saisissant le bras de son compagnon, il s’élança dans la ruelle en homme qui ne veut pas revenir sur ses résolutions.

Alors un spectacle étrange frappa ses regards.

XIII

MEESTER-CORNELIS

Sous une espèce de halle, une troupe de rangouns exécutait une danse de caractère ; la bizarrerie du costume de ces femmes ne le cédait en rien à l’étrangeté de leurs danses : leurs robes lamées d’or étaient serrées autour de leur corps ; des bandes d’argent ceignaient leur taille souple comme le roseau.

Les spectateurs, par la diversité de leurs costumes, par la variété de leurs conditions, par la différence de leurs âges, n’offraient pas à l’observateur un spectacle moins curieux que celui que leur donnaient les rangouns.

Il y avait des représentants de toutes les populations du continent et de l’archipel Indien ; des seigneurs javanais couverts de leur sarongs de soie, portant au côté leurs kriss à la poignée étincelante de diamants ; des paysans enveloppés d’un morceau de batiste commune, coiffés d’un chapeau conique ; le banquier chinois y coudoyait les coolies et les portefaix du port ; les matelots européens et malais y étaient nombreux ; et çà et là, cette foule était diaprée de quelques colons, de quelques étrangers qu’y attirait soit la curiosité, soit l’habitude.

En général, c’était la danse qui paraissait être le spectacle de prédilection des indigènes ; c’étaient eux qui semblaient prendre l’intérêt le plus vif au poème que ces femmes mimaient devant eux.

Les Chinois, plus positifs, s’abandonnaient à leur passion frénétique pour le jeu : ils suivaient avec une anxiété avide et fiévreuse le mouvement des dés ; le cuivre coulait et le banquier impitoyable dépouillait des malheureux en haillons.

Comme les Javanais, M. Maes était tout extase au spectacle de la danse des rangouns ; mais rien n’avait pu distraire Eusèbe de sa pensée, et son regard cherchait dans tous les groupes l’étrange Hindou dont les paroles avaient si vivement piqué sa curiosité et fait bondir son cœur.

— Ne le voyez-vous pas ? demanda-t-il à son compagnon.

— Que diable ! cherchez-le, mon jeune ami ; Harruch, Harruch, c’était très bon tout à l’heure ; mais quand les rangouns dansent, on viendrait me dire que le gouverneur général me demande, que le feu a pris à mon hôtel ou que les Javanais mettent tout à sac, que je ne me dérangerais pas. Cherchez à la fumerie d’opium, c’est là que vous le rencontrerez ; il connaît ces délices, le coquin !

Et M. Maes rentra dans sa contemplation, sa grosse tête battant à faux la mesure et suivant dans leurs contorsions toutes celles que le rythme imprimait aux corps des rangouns.

Désespérant d’en obtenir davantage, Eusèbe se dirigea du côté de la fumerie d’opium.

Cette fumerie consistait en une rangée de cabanons adossés aux murailles de l’enceinte ; plusieurs de ces cabanons étaient fermés ; dans les autres, on apercevait, sur la natte qui en constituait tout le mobilier, un individu accroupi et passant par toutes les phases de vertiges, d’ivresse, de fureur, de convulsions que donne ce puissant narcotique, l’opium.

Dans un de ces cabanons, Eusèbe reconnut son Indien ; il entra et s’assit auprès de lui sur la natte.

Harruch tenait à la main une petite pipe de cuivre argenté dont le fourneau avait la forme et la capacité d’un très petit dé à coudre ; il la chargeait d’une substance brunâtre, en aspirait quelques gorgées et se renversait sur la natte, en proie à une sorte d’extase.

Au moment où Eusèbe allait pénétrer dans la cellule, il se sentit retenir par le pan de sa veste ; il se retourna et aperçut un mendiant javanais vêtu d’un sarong en lambeaux.

— Touan (monsieur) blanc, dit cet homme en tendant la main à l’Européen, ayez pitié d’un malheureux que Bouddha a frappé de vertige et qui vient de laisser sa dernière pièce de monnaie sous le râteau du Chinois.

Autant par pitié pour ce misérable que pour se débarrasser de lui, Eusèbe lui donna ce qu’il demandait ; le Javanais se couvrit la tête d’un coin de la guenille qui lui servait de vêtement, et, en signe de reconnaissance :

— Que l’espoir du salut descende du mont Sumbing et garde le touan des maléfices, dit à demi-voix le mendiant.

Au milieu du prélude de l’ivresse à laquelle il voulait atteindre, Harruch avait conservé assez de perceptibilité des sons pour entendre ce que venait de dire le Javanais.

— T’en iras-tu, chien, fils de chien ? s’écria-t-il en s’adressant au mendiant, qui disparut aussitôt dans l’ombre. – Et vous, saheb, n’êtes-vous pas honteux de donner votre argent à cette vile créature qui va le jeter à l’instant même en pâture à l’avidité du Chinois ?

En face de cette exaltation de l’Hindou, qui, livré à une des plus honteuses passions humaines, gourmandait celle du Javanais, Eusèbe, quelle que fût la gravité de sa situation et de ses pensées, ne put s’empêcher de sourire.

— Mais toi-même, Harruch, lui dit-il, il me semble que tu fais là un assez vilain emploi de l’argent que je t’ai donné tout à l’heure.

Harruch haussa les épaules avec dédain.

— Moi, dit-il, je vais être dieu, et, comme les dieux et avec eux, je vais tout à l’heure voir monter et descendre des cieux à la terre et de la terre aux cieux les spirales gracieuses des bédaïas qui dansent éternellement devant eux.

En disant ces mots, il remplit de nouveau sa pipe de tabac mêlé d’opium et la présenta à Eusèbe.

— Faites comme moi, lui dit-il, et, comme moi, vous verrez ce qui a été fait seulement pour les yeux des esprits.

Eusèbe repoussa doucement la pipe que l’Hindou lui offrait.

— Parle, Harruch, dit Eusèbe, qui tremblait que l’ivresse de l’Hindou ne fût assez puissante pour l’empêcher de répondre aux questions qu’il brûlait de lui adresser ; réponds-moi, et tu auras une récompense proportionnée au service que tu m’auras rendu. Tu connaissais Basilius, le médecin blanc ?

— La science se conserve par le silence, l’homme sage est celui qui sait se taire, répondit Harruch, et l’Hindou passe pour un sage parmi les siens.

— Dis-moi ce que tu sais du docteur, et tu n’auras pas à te plaindre de ma générosité. Parle, Harruch, je t’en conjure.

— Le saheb hollandais a dit qu’il dompterait son cœur, murmura l’Hindou en reprenant sa psalmodie ; le saheb hollandais a juré qu’il contiendrait les élans de l’amour qui nous consume ! Le saheb est un insensé ; fou est celui qui prétend devenir le maître du feu, notre maître à tous ; fou est celui qui crie aux flammes qui dévorent les jungles : « Tu brûleras ceci, et tu n’iras pas plus loin. »

Ces paroles qui, sous leur forme énigmatique, cachaient un sens sur lequel Eusèbe ne pouvait se méprendre le frappèrent vivement ; il voulait obtenir de l’Hindou des explications plus précises, mais, les fumées de l’opium obscurcissant peu à peu le cerveau d’Harruch, ses yeux devenaient fixes, hagards, brillants, égarés ; de sa lèvre desséchée s’échappait un râle strident qui n’avait plus rien d’humain. Vainement Eusèbe interrogea le guèbre, celui-ci ne lui répondait plus, l’extase dans laquelle il se trouvait prenait des formes, et sa physionomie mobile exprimait toutes les sensations diverses par lesquelles il passait.

Eusèbe allait sortir de la cellule, lorsqu’il entendit un grand bruit à la porte, et, au moment où il mettait le pied sur le seuil, il aperçut le notaire Maes qui venait à lui, accompagné de deux individus qu’il ne connaissait pas.

— Eh bien ? cria le notaire à son jeune client, que dites-vous de Meester-Cornelis ? Voulez-vous toujours fuir la cité joyeuse, ou trouvez-vous avec moi qu’il n’y a rien de tel que de terminer au milieu des plaisirs une journée de labeur ou d’ennui ?

— Tout ce que je vois ici est peu de mon goût, je vous l’avoue, monsieur Maes, répondit Eusèbe, et cependant je ne quitterai point Meester-Cornelis avant d’avoir pu causer quelques instants avec Harruch.

— Muscade du diable ! il vous faudra un peu de patience, alors ; car, si je ne me trompe, le coquin s’est laissé aller à son vice favori, et il se passera du temps avant que, des nuages où il chevauche en ce moment, il soit redescendu sur la terre !

— Combien de temps peut durer son ivresse ?

— Une heure ou deux ; mais quand il en sortira, il se trouvera dans un état d’accablement et de torpeur qui le rendra incapable de vous répondre.

— Où pourrai-je le rencontrer demain ? dit Eusèbe, qui, quel que fût son désir de connaître les rapports qui avaient existé entre Harruch et Basilius, n’eût point été fâché de quitter Meester-Cornelis.

— Où vous pourrez le rencontrer ? répondit M. Maes ; demandez-moi où vous trouverez demain ce nuage qui glisse sur le disque argenté de la lune, et je vous renseignerai aussi bien sur une question que sur l’autre ; Harruch est comme l’oiseau des marais : il va, il vient, sans qu’on sache jamais quel jour le verra disparaître, quel vent le ramènera parmi nous ; attendez donc que quelques heures aient passé sur son étourdissement, et ces heures ne vous paraîtront pas longues si vous les employez gaiement avec nous !

— Avec vous ?

— Oui, avec nous, car j’ai recruté, monsieur van den Beek, deux joyeux acolytes propres comme personne à couper les ailes du temps. Souffrez, ami, que ni plus ni moins que si nous étions dans notre bonne ville d’Amsterdam, je vous présente Ti-Kaï, riche Chinois établi aux environs de Meester-Cornelis et mon ami intime.

Le Chinois tendit la main, qu’Eusèbe serra d’assez mauvaise grâce, et le notaire, faisant un pas de côté, démasqua le second personnage qu’il avait amené avec lui.

Celui-ci était un Javanais de trente ans à peine, vêtu d’un costume national de la plus grande richesse et dont la coiffure, les poignards et les babouches étaient couverts de diamants.

— Ah ! ne croyez pas, continua le notaire, que je veuille vous faire passer la nuit en mauvaise compagnie ! Je vous ai présenté Plutus sous la forme de ce gros Chinois aux joues de babouin, à la toge bleue, à la crinière nattée, je vais maintenant vous faire faire la connaissance d’un quasi demi-dieu du vieux sol javanais : voici le touan Thsermaï Aria Karta di Bantam, le descendant authentique des anciens sœsœnans ou sultans de Java, qui, en dépit des bédaïas qui charmaient les loisirs de ses ancêtres, a, comme moi, trouvé ce soir que, pour danser pour tout le monde, les rangouns n’en étaient ni moins séduisantes ni moins belles.

Le Javanais dont parlait maître Maes pouvait avoir une trentaine d’années ; son front était découvert, sa chevelure noire et crépue, sa figure régulièrement belle. Mais la découpure acérée de son nez aquilin, l’exiguïté de ses lèvres presque constamment retroussées et découvrant des dents aiguës, petites et d’une éclatante blancheur donnaient à sa physionomie une vague ressemblance avec celle d’un animal de proie.

Il ne suivit point l’exemple que le Chinois lui avait donné, et, au lieu de tendre la main à Eusèbe, il se contenta de lui faire une légère inclination de tête ; puis, se penchant vers le notaire :

— C’est là l’homme au testament ? dit-il avec un singulier sourire et assez bas pour qu’Eusèbe n’entendît qu’à moitié ses paroles.

Le notaire répondit affirmativement et d’un air de mauvaise humeur ; il se rappelait la promesse qu’il avait faite à madame van den Beek de taire à son mari la clause étrange que le docteur avait ajoutée à ses bienfaits.

— De quel testament vous parle cet homme ? demanda Eusèbe en s’emparant du bras du notaire et en laissant le Chinois et le Javanais prendre les devants.

— Eh ! pardieu, de celui de votre oncle !

— Qu’a-t-il donc de si extraordinaire, qu’il soit arrivé ainsi à la connaissance de tout le monde ?

— Muscade du diable ! fit le notaire, on n’en fait pas de pareil tous les jours.

— Monsieur Maes, dit Eusèbe, frappé de l’expression ironique qu’avait prise à son tour la physionomie du notaire, monsieur Maes, vous m’avez caché quelque chose. Au nom de la bienveillance que vous m’avez manifestée, au nom de mes droits, s’il le faut, je vous somme de me dire la vérité.

— Oh ! mille boucauts de sucre ! repartit le notaire avec impatience, ce que nous disons là est honteux pour les échos de Meester-Cornelis. Voulez-vous donc qu’ils répètent les vilains mots de procédure au lieu des doux et bruyants propos qu’ils sont accoutumés d’entendre ! Venez demain à mon étude, et, ma foi, si vous tenez à tout savoir, vous saurez tout.

— Non, vous allez revenir avec moi à Weltevrede, et, chemin faisant, vous m’apprendrez ce dont il s’agit.

— Quitter Meester-Cornelis à cette heure ! quand le vin de France refroidit dans la glace, quand de bons compagnons comptent sur moi, mais vous n’y songez pas, mon cher monsieur !

— N’allez-vous pas mettre en parallèle un manque d’égards envers un vil Chinois et un prétendu descendant des sœsœnans avec un service que réclame de vous un compatriote, un ami ?

— Au diable le docteur Basilius ! s’écria le notaire en portant avec désespoir le poing à sa chevelure ; cet homme-là a trouvé moyen de tourmenter les gens même après sa mort. Voyons, il y a possibilité de tout concilier. Au fait, je vous dois la vérité, car tôt ou tard, il faudra que vous appreniez l’acte d’acceptation de madame van den Beek. Eh bien, venez souper avec nous, et je vous la dirai ; d’ailleurs d’aussi bizarres dispositions sont bien dignes d’être lues à l’accompagnement de ce charivari et au milieu des rires et des danses.

— Mais Esther m’attend, fit Eusèbe, dont la tendresse pour sa femme était combattue par le désir de revoir Harruch et la curiosité d’entendre ce que le notaire avait à lui raconter.

— Bah ! votre Esther ne se fâchera point si vous rentrez un peu moins soucieux que de coutume. Venez donc, et du diable si, avec le dessert que vous aura ménagé cet infernal docteur par l’énoncé de son testament, vous ne rentrez pas chez vous en riant comme un bossu ou comme moi.

Eusèbe, entraîné, suivit le notaire, et tous deux rejoignirent le Chinois et le Javanais, et se dirigèrent vers un des angles de la place où l’on apercevait une petite maison brillamment éclairée.

Chemin faisant, le mendiant auquel Eusèbe avait fait l’aumône s’avança comme si, de nouveau, il voulait parler à celui-ci, et, en passant près de touan Thsermaï, il froissa les vêtements de ce dernier ; le Javanais, levant un nerf de rhinocéros qu’il tenait à la main, le laissa retomber sur les épaules du pauvre deak, qui poussa un hurlement de douleur.

— Pourquoi frapper ainsi cet homme ? demanda van den Beek, ému de commisération.

— Et de quel droit me demandez-vous compte de mes actions ? s’écria le prince javanais d’un ton rogue.

— Du droit qu’a un homme de cœur de défendre le faible que le fort opprime.

— C’est une rude tâche que celle que vous embrassez là ! répondit l’indigène avec une expression de profonde amertume, et il m’aurait semblé, continua-t-il en ricanant, que vous auriez assez de vous défendre vous-même sans vous intéresser à ce vil rejeton d’une race abjecte.

— Tous les hommes sont égaux, tous les hommes sont frères, repartit l’Européen.

— Non ! interrompit Thsermaï, les hommes ne sont point égaux et ne sont pas frères. La preuve en est que les Européens, vos compatriotes, ont, sur le continent comme dans l’Archipel, dépouillé les libres et légitimes possesseurs de la terre bénie de Dieu que le soleil féconde jusqu’à trois fois. Il sied bien à l’un de ces hommes qui oppriment notre pays de trouver mauvais que le touan Thsermaï, dont les ancêtres étaient grands parmi ce peuple, châtie un des sujets que leur rapacité lui a laissés !

— Thsermaï ! Thsermaï ! s’écria le notaire, qui, connaissant la rigueur avec laquelle le gouvernement hollandais réprimait chez les indigènes toute velléité d’indépendance, se montrait très effrayé de la tournure que prenait la conversation.

— Je ne suis plus ton sujet, fils des adipatis, dit le mendiant, je suis un béduis fidèle au culte de Bouddha. Tes ancêtres ont affranchi mes ancêtres de l’obéissance qu’ils leur avaient vouée en reniant leur dieu pour celui de l’islam. Ils ont vendu leur terre aux hommes de l’Occident ; le paysan suit la terre, qui est sa mère, et je ne t’appartiens pas !… Quant à toi, et malgré tes artifices, malgré tes faux semblants, tu pactises et tu frayes avec les maîtres ; quand même la vieille île redeviendrait libre, tu serais indigne de reprendre sur le trône le rang qu’y ont occupé tes pères.

Le prince javanais rugissait de colère et voulait de nouveau se précipiter sur le mendiant ; le notaire Maes et le marchand chinois avaient la plus grande peine à le retenir. Alors l’homme en haillons s’approcha d’Eusèbe :

— Tout à l’heure, lui dit-il, tu m’as mis la joie et l’espérance dans la main sans calculer si j’en ferais ou non un bon usage ; tu viens de t’interposer entre mon dos et le bâton du radjah, ce sont deux services que ta générosité a déposés dans mon cœur ; ils y germeront et produiront le grand astre de la reconnaissance.

Vu la misérable condition de son interlocuteur, Eusèbe hésitait à lui répondre. Le béduis comprit la raison de son silence.

— Bouddha, qui ne veut pas que la semence du millet soit perdue et qui prépare toujours un coin de terre pour la recevoir, ne souffrira pas que ta bonne action demeure sans récompense. J’ai foi dans la puissance de Bouddha, et je serai prêt quand il me dira : « Le jour de la moisson est arrivé, celui qui a semé se présente pour récolter, il faut rendre au centuple ce que tu as reçu de lui. »

En achevant ces paroles, auxquelles Eusèbe ne prêta qu’une médiocre attention, le mendiant s’éloigna à grands pas, en même temps que les compagnons d’Eusèbe se rapprochaient de lui.

— Muscade du diable ! fit le notaire, jamais soirée ne m’a donné autant de mal que celle-ci ; je voudrais qu’elle fût toute consacrée au plaisir, et il me semble qu’un méchant génie se plaise à bouleverser tous mes beaux plans de fête. Vite, dépêchons ! une coupe de vin de France va nous faire raison de tout ceci, et mes amis van den Beek et Son Excellence le touan Thsermaï, sous sa généreuse influence, ne songeront plus qu’à se serrer la main.

La table était dressée dans une sorte de maisonnette bâtie de matériaux aussi fragiles que ceux dont était construite la logette dans laquelle nous avons laissé Harruch, le charmeur, cuver son opium ; mais cette maisonnette était décorée avec un soin et un goût qui prouvaient qu’elle était généralement destinée aux Européens ou aux riches indigènes qui venaient visiter Meester-Cornelis.

XIV

ARGALENKA

Ce pavillon était un boudoir du style le plus élégant ; il était divisé en plusieurs petits salons par des cloisons à jour formées de treillis en bambous d’un dessin délicat et varié alternant avec des carreaux de verre de diverses couleurs ; meublé de larges divans qui en faisaient le tour ; éclairé par des lanternes en papier couvertes de dessins capricieux et fantastiques ; au fond du plus grand de ces compartiments s’élevait une sorte d’estrade qui servait de théâtre aux rangouns lorsque les riches hôtes de Meester-Cornelis voulaient assaisonner leur repas de ce curieux spectacle.

La table était couverte de mets indigènes et européens : potage aux nids de salangane, holothuries à la sauce rousse, nageoires de requin découpées en bandelettes étroites, rissoles d’œufs couvés, et, à côté de cela, de superbes rôtis à la façon hollandaise, de splendides échantillons des plus succulents poissons parmi les sept cent trente-huit espèces que fournissent les mers de l’île, sans compter le gibier qui pullule dans ses forêts.

Malgré la superbe ordonnance du repas et la quantité des flacons qui se dressaient comme des clochers au milieu de cette victuaille monumentale, les convives restaient silencieux et froids, à l’exception de maître Maes.

Le Chinois mangeait, le Javanais observait Eusèbe, qu’il considérait d’un œil farouche depuis l’altercation qu’il venait d’avoir avec lui. Quant à Eusèbe, il réfléchissait à la bizarrerie des incidents de cette soirée, lesquels l’avaient mis en face d’un homme qui semblait avoir connu le terrible docteur Basilius, dont le souvenir le glaçait d’effroi.

— Grand Dieu ! mes amis, dit le notaire, nous avons plutôt l’air d’être à un enterrement qu’à un festin de plaisir.

Puis, regardant Eusèbe :

— Au fait, continua-t-il en s’abandonnant à une réminiscence qui illumina sa physionomie et fit jaillir de sa bouche un rire si bruyant que les lanternes suspendues au plafond en vacillèrent, au fait, notre souper aura bien quelque chose de funèbre, puisqu’il doit y être question de testament.

— J’espère, cher monsieur Maes, répondit Eusèbe, que vous ne comptez pas donner suite à cette plaisanterie ; mes affaires n’intéressent pas ces messieurs, et me les communiquer devant eux serait, je crois, mal atteindre votre but, qui doit être de leur procurer une soirée agréable.

— Écoutez-moi donc, cher monsieur van den Beek, répondit le notaire, il y a affaires et affaires, comme il y a fagots et fagots ; quant à moi, je tiens pour certain qu’on ne saurait mieux s’entretenir de celle dont il s’agit qu’en compagnie de joyeux lurons, une coupe de bon vin de France à la main.

— D’ailleurs, monsieur van den Beek, hasarda le Chinois Ti-Kaï en suspendant pour un instant le jeu des petits bâtons d’ivoire avec lesquels il portait à sa bouche le pilau qui entourait le plat de mouton grillé, d’ailleurs le saheb Maes n’a rien de nouveau à nous apprendre à l’endroit de ce testament.

— Comment cela ? demanda Eusèbe.

— Eh ! sans doute, dit M. Maes, toute la colonie s’est déjà égayée aux dépens des dispositions dernières du très honorable docteur Basilius.

— Toute la colonie ! reprit Eusèbe ; que voulez-vous dire ? et comment se fait-il, monsieur Maes, que ce qui se passe dans votre étude puisse occuper les désœuvrés de Weltevrede ?

— Oh ! ne parlons pas de l’étude, au nom du ciel, je vous en supplie ! dit M. Maes en reposant sur la table le verre qu’il allait porter à ses lèvres ; voyez, vous m’ôtez la soif, et vous éteignez dans ma gorge les joyeux couplets qui allaient en jaillir comme le champagne de cette bouteille.

— Soit, qu’il n’en soit plus question ce soir ; demain, j’irai chez vous chercher les explications qu’il me faut, à l’heure où je serai sûr d’y rencontrer un homme.

— Et que suis-je donc à cette heure, monsieur le négociant ? demanda M. Maes.

— Voulez-vous que je vous réponde franchement, mon cher tabellion ?

— Gaieté et franchise sont commères, mon jeune ami, et vous m’obligerez, je vous jure, en ne me dissimulant point votre pensée.

— Eh bien, vous me produisez l’effet d’un ivrogne.

— Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, dit sentencieusement le notaire, voilà la seule chose qui distingue l’homme de la brute. C’est un Français qui a fait ce dicton, et il s’appelait, je crois, M. de Beaumarchais. Et quand j’y pense, je suis fier d’avoir épousé une femme de cette nation… Allons, bon ! continua M. Maes en lançant son verre contre la muraille, où il se brisa en mille morceaux, voilà que je parle de madame Maes à présent ; c’est votre faute, monsieur van den Beek, c’est vous qui m’avez amené là.

— J’en serais enchanté si vous pouviez revenir à la raison.

— À la raison ! s’écria M. Maes. Eh ! muscade du diable ! que peut avoir de commun la raison avec une femme ? Monsieur van den Beek, ne me parlez plus de la mienne, ou je me venge en vous disant que la vôtre n’est pas heureuse.

— En tout cas, monsieur Maes, j’espère que madame van den Beek ne vous aura pas pris pour confident.

— C’est ce qui vous trompe, mon jeune ami.

— Et elle vous a dit qu’elle était malheureuse ? Vous m’étonnez ! Qu’aurait-elle à me reprocher, si ce n’est d’avoir une fois cédé à vos instances et de vous avoir suivi dans ce lieu ?

— Il serait à souhaiter pour elle que vous y vinssiez plus souvent.

— Je vous avoue que je ne vous comprends pas.

— En quoi faites-vous donc consister le bonheur d’une femme ? demanda le notaire.

— Mais, répondit M. van den Beek, dans l’amour et la fidélité de son mari.

À cette réponse d’Eusèbe, le notaire poussa un éclat de rire plus formidable encore que celui par lequel il avait ouvert la séance ; il se tordit sur sa chaise, qui craqua dans toutes ses membrures.

— Bonne plaisanterie ! s’écria-t-il. Savez-vous que si le bonheur était véritablement là, cher monsieur van den Beek, la Providence en eût déshérité les neuf dixièmes des individus de l’espèce humaine féminine ? Demandez donc au saheb Ti-Kaï, qui a trois femmes ; demandez au touan Thsermaï, qui en a vingt-cinq, si, pour le bonheur des leurs, ils ont la moindre confiance dans cette recette. La fidélité subit des influences climatériques auxquelles il était impossible que le bonheur fût soumis ; aussi, moi qui la place dans le calme, dans la quiétude de l’esprit et du cœur, et qui sais par expérience combien ce calme et cette quiétude sont contagieux, je dis : Soyez heureux, soyez heureux, et votre femme sera gaie et heureuse, et ceux qui vous entourent auront le sourire sur les lèvres ; mais le moyen d’avoir le cœur épanoui en face d’une physionomie triste et morose ! Tenez, monsieur van den Beek, essayez-en pendant huit jours, et vous verrez si la physionomie de votre chère Esther ne s’en ressentira pas tout de suite.

— Allons donc, vous êtes fou. Esther mourrait de chagrin si elle me voyait mener la vie qui est la vôtre.

— Vrai Dieu ! je suis heureux de vous voir dans cette disposition d’esprit, cher monsieur van den Beek, fit le notaire ; et, malgré les répugnances que m’avait manifestées votre femme, je n’hésite plus à vous apprendre les conditions que le docteur Basilius avait mises à ses libéralités.

— Que l’enfer confonde le docteur Basilius ! s’écria le Javanais. Ne troublez plus M. van den Beek, monsieur le notaire, et remettez à demain de lui communiquer les sottises de ce vieux fou. Voyez, depuis quelques instants, sa physionomie devenait brillante comme le ciel au lever du jour, et voici que les nuages y reparaissent avec vos paroles.

— Mangeons, dit le Chinois.

— Buvons, répondit le notaire en forme d’écho ; soit, à demain les affaires, mais à une condition, c’est que M. van den Beek me fera raison avec un verre de ce vin de France.

Eusèbe, peu accoutumé à ces sortes d’orgies, commençait à être fort étourdi ; il n’avait vidé que deux ou trois fois sa coupe, et cependant il était tellement animé pendant la conversation précédente que le sang, qui s’était porté avec violence à son cerveau, lui communiquait une sorte d’engourdissement.

Le prince javanais, quoique rien n’eût pu amener de changement dans sa volonté, puisqu’il avait à peine bu, paraissait avoir oublié sa querelle avec le Hollandais et être revenu vis-à-vis de lui à des sentiments remplis de courtoisie.

— Jetez ce vin, monsieur van den Beek ! s’écria-t-il, il gonfle l’estomac et affadit le cœur. Tenez, ajouta-t-il en prenant des mains d’un de ses serviteurs une pipe de jaspe curieusement ciselée, goûtez ceci ; si Dieu a placé le bonheur quelque part où la main des hommes puisse l’atteindre, c’est certainement dans le sein du pavot blanc ; goûtez-le, et, sur les nuages de sa fumée odorante, votre âme montera vers la voûte azurée, voûte peuplée des bédaïas les plus belles.

Eusèbe avait vu sur Harruch les effets de l’opium ; ils lui avaient inspiré un dégoût profond ; cependant il n’osa refuser l’offre que lui faisait le Javanais avec tant de politesse ; il prit la pipe et la porta à ses lèvres.

En ce moment, il se fit au dehors un si grand bruit de gongs et d’instruments que les quatre convives se précipitèrent vers la porte pour voir ce qui se passait dans l’enceinte de Meester-Cornelis.

Ils aperçurent une foule compacte qui entourait un homme perché sur une espèce de siège de cannes que quatre Javanais portaient sur leurs épaules en poussant, comme ceux qui servaient de cortège, des hourras frénétiques de triomphe.

— Qu’est-ce que cela ? demanda maître Maes à un Chinois qui passait auprès de la case, la tête douloureusement penchée sur sa poitrine et portant sous son bras tout l’attirail qui servait de matériel aux banquiers de jeu.

— Ce que c’est, saheb ? répondit le Chinois d’un ton bourru ; c’est un pourceau gorgé d’or, un chien de béduis qui emporte tout ce que j’avais si péniblement amassé depuis un an que je fais le métier : mes piastres de Madras, mes florins de Hollande, il les a, il les a tous et ne me laisse pas un deut de cuivre. Que la main de Siva soit sur celui qui m’a dépouillé !

— Heureusement pour toi que Siva a été sourd aux malédictions des joueurs, l’ami ! fit le notaire ; sans cela, il y a longtemps que tu serais pendu.

Le Chinois s’éloigna en grommelant.

— Voici le gagnant qui vient par ici, dit le Javanais. Ces gueux sont si heureux de voir le maître du jeu dépouillé à son tour que l’on dirait, à voir leur joie, qu’ils ont tous un peu de son or dans leur bourse.

Effectivement, sur un signe qu’avait fait le joueur que l’on portait en triomphe, son cortège s’était dirigé du côté du pavillon où soupaient les convives de maître Maes.

Eusèbe le regarda avec stupéfaction : dans l’homme assis sur le palanquin improvisé, il venait de reconnaître le mendiant auquel il avait fait l’aumône quelques heures auparavant.

De son côté, le joueur semblait chercher Eusèbe, car, aussitôt qu’il l’eut aperçu, il sauta à bas de son brancard et courut à lui, son sac d’argent sous le bras.

— Saheb ! lui dit-il en entrant sans façon dans la salle du festin, où ses haillons formaient une étrange disparate avec le luxe de l’ameublement, ton aumône m’a porté bonheur : j’ai de l’or.

En achevant ces paroles, il vida sur la table, au milieu des plats et des verres, son sac, qui pouvait contenir une vingtaine de mille florins en monnaies de toute espèce, et il en fit deux monceaux que le Chinois et le Javanais ne pouvaient s’empêcher de considérer d’un regard avide qui contrastait avec l’indifférence et le flegme des deux Hollandais.

— Voilà ta part et voici la mienne, dit le joueur ; choisis celle qu’il te plaira.

— Nous autres chrétiens, répondit le jeune Hollandais, lorsque nous faisons l’aumône, nous n’attendons point qu’elle nous rapporte intérêt sur la terre ; c’est là-haut que la récompense doit nous être payée.

— Bouddha n’a point donné la terre aux hommes pour en faire fi ! répliqua le joueur : il est assez riche, assez puissant pour donner à ceux qu’il aime des joies ici-bas et là-haut.

— N’insiste pas : y eût-il mille fois plus d’or que je n’en vois sur cette table, quand même je serais pauvre et dénué comme tu me parais l’être, je ne voudrais pas de ce qui a été puisé à une semblable source.

L’homme courba la tête.

— Jeune homme, dit-il, ne te hâte pas de condamner ceux dont tu n’as pas sondé le cœur : attends avant de me juger ; mais si tu ne veux pas de cet or, donne-le aux pauvres, car tu es bien celui que Bouddha avait désigné dans mon songe, et, dans ce songe, il m’a dit de faire la part de celui qui mettrait dans ma main la pièce à laquelle je devrais l’or que je lui demandais.

— Béduis ! interrompit Thsermaï en s’avançant pendant que M. Maes, prenant Eusèbe à part, lui racontait comme les Javanais croient en leurs songes avec une foi absolue et lui assurait qu’il était inutile qu’il essayât de lutter contre la volonté du joueur en haillons ; béduis ! dit le prince javanais, je m’étonne que tu n’aies pas fait trois parts, au lieu de deux que je vois sur cette table.

— Pourquoi trois parts ?

— Parce qu’il m’en revient une, comme à ton seigneur et maître. As-tu donc oublié, fils de chien, que je suis le bapatis de la province de Bantam ?

— Je ne l’avais point oublié, touan Thsermaï, car, aussi vrai que l’œil de Bouddha éclaire le monde, ce n’est point une portion de cet or, c’est cet or tout entier qui t’était destiné ; c’est pour en grossir ton trésor que j’ai imploré Bouddha pendant de si longues nuits ; c’est pour le mettre à tes pieds que j’ai accepté d’abord l’aumône d’une femme blanche, que j’ai tendu ensuite la main à ce jeune seigneur, que je suis enfin entré dans ce lieu, plus immonde à mes yeux que les marais de Kawang.

— Et que pensais-tu que je te donnerais en échange de cet or ?

— La liberté d’une des bédaïas qui peuplent ton palais.

— En vérité ! voyez-vous cela, seigneur ? dit le Javanais à ses compagnons. Tout en invoquant le nom de Bouddha et la pureté de sa secte, ce vieux païen à barbe blanche a jeté les yeux sur une des houris qui peuplent mon paradis.

Le mendiant s’inclina sans répondre davantage, pendant que le prince javanais jetait un coup d’œil avide sur le monceau où scintillaient les pièces d’or et d’argent.

— Mais la moindre des bédaïas de mon palais de Bantam vaut plus qu’il n’y a là d’or, vieux fou !

— Et ne n’est point la moins jeune et la moins belle que je compte cependant emmener.

— Bien parlé, mon brave ! s’écria le notaire, j’aime la franchise, et, s’il ne faut qu’une vingtaine de florins de plus pour que le seigneur Thsermaï soit satisfait, je les mettrai de ma poche, pourvu que l’on me permette d’assister à la séance où tu choisiras ta bédaïa.

— Si encore tu n’avais pas distrait de tes bénéfices du jeu la part que tu as faite à ce seigneur étranger !

— Bouddha a dit : « Tu ne disposeras jamais de ce qui ne t’appartient pas. »

— Que dis-tu là ? Cet or est à toi, dit le Chinois à voix basse, puisque ce jeune fou n’a pas voulu le prendre…

Eusèbe regardait cette scène avec une curiosité facile à concevoir ; il ne comprenait rien au désintéressement de cet homme, qu’il voyait en même temps animé d’instincts si grossiers.

— Un instant, dit-il en s’avançant, j’ai eu un premier tort, celui de donner à cet homme de l’or qui devait servir à assouvir une honteuse passion ; je ne saurais en encourager une autre. Cet or est à moi, béduis, et je le garde.

Le mendiant lança au jeune Hollandais un regard qui était à la fois une prière et un reproche ; puis il se retourna vers le Javanais.

— Je vous en prie, contentez-vous de ceci, dit-il en joignant les mains : si j’avais davantage, je vous le donnerais.

— Non, répondit le Javanais ; tout ce que je peux faire pour toi, c’est, en échange de cet or, de te donner ta liberté.

— Ma liberté ! je l’ai prise, touan Thsermaï. Depuis que ton lieutenant m’a volé la terre qui était la mienne, a brûlé ma cabane, m’a ravi un bien plus précieux encore, ma fille, le lis jaune du Lebak, j’ai rompu le lien qui m’attachait à mon seigneur. Cette liberté que tu veux me vendre, je l’ai prise, et, aujourd’hui, je n’ai pour souverain que les tigres et les panthères noires de la forêt de Tjidaval.

— Argalenka ! s’écria le Javanais, dont la figure était devenue livide sous sa couche de bistre. Tu es Argalenka, le père d’Arra ! Ah ! je comprends maintenant pourquoi tu voulais choisir parmi mes bédaïas.

Argalenka sortit sans écouter cette réponse.

— Mais emportez donc votre or ! lui cria Eusèbe.

— Du moment qu’il m’est inutile pour racheter mon enfant, que m’importe cet or ? dit le mendiant en s’enfonçant dans l’ombre avec un geste de désespoir.

En apprenant que c’était sa fille que cet homme voulait arracher au sérail de Thsermaï, Eusèbe resta anéanti. Les convives s’étaient rassis, et l’or qu’Argalenka, dans sa probité, avait destiné à son bienfaiteur se trouvant devant Eusèbe, celui-ci le repoussa vivement du côté du Javanais.

— Prenez cet or, dit-il à Thsermaï, et rendez sa fille à ce pauvre diable.

— Allons, bon ! voilà que nous tournons au sentiment, fit le notaire, qui, depuis quelques minutes, semblait être de fort mauvaise humeur ; que le diable emporte le béduis, le jeu et toute cette mitraille !

— Seigneur van den Beek, dit Thsermaï en répondant au jeune Hollandais, vous me rendrez, j’espère, une visite à ma résidence de Kendand ; je vous ferai voir Arra, et vous déciderez si on peut y renoncer lorsqu’on la possède.

— Mais, au bout du compte, dit le Chinois, que va-t-on faire de tout ceci ? M. van den Beek prend ce qui lui appartient ; mais la part du béduis, il me semble que nous pouvons la partager entre nous.

— Ah ! fi donc ! dit le notaire, ces Chinois rendraient des points à des juifs ; je vais vous montrer, moi, ce qu’il faut en faire, et le moyen de s’amuser avec ce vil métal, monsieur Ti-Kaï.

Et, prenant deux poignées de pièces dans le sac, M. Maes les lança sur la place.

Ceux qui l’encombraient ne se furent pas plus tôt rendu compte du geste du notaire, qu’ils accoururent, et, décrochant les lanternes, les fanaux, allumant des torches, des brandons de paille, ils se ruèrent sur l’or épars dans la poussière.

Au tumulte qui en résulta, tout ce qui était debout dans Meester-Cornelis accourut.

Les fumeurs d’opium, absorbés dans leurs inénarrables jouissances seuls ne quittèrent point leur cabanon, seuls manquèrent à la fête que M. Maes venait d’improviser pour les habitués de l’endroit.

Les joueurs quittèrent leurs tables, les musiciens leurs instruments ; les rangouns elles-mêmes accoururent sous leurs habits de danse.

M. Maes remplit une seconde fois ses deux larges mains de monnaie qu’il envoya rejoindre les premières ; alors ce ne fut plus une cohue, cela devint une mêlée où les coups pleuvaient de toute part, où, selon son âge, son sexe ou sa force, chacun se faisait arme, qui de ses poings, qui de ses pieds, qui de ses ongles, qui de ses dents ; le sol était jonché de sarongs en lambeaux, de morceaux d’étoffe d’or et d’argent, de fleurs arrachées aux têtes des danseuses, et il ne tarda pas à se teindre de sang.

Plus les cris devenaient aigus et stridents dans ce tourbillon infernal, plus M. Maes y prenait goût. Il jetait les pièces avec frénésie, et de préférence aux endroits où la foule était plus ardente, les hurlements plus sauvages ; et, nous devons l’avouer, le digne notaire s’amusait fort à cet odieux spectacle et accompagnait chaque imprécation qui venait du dehors d’un éclat de rire ou d’un propos joyeux. Il se retourna pour faire une nouvelle provision de ces projectiles d’une étrange espèce ; mais, à sa grande surprise, il s’aperçut qu’il avait complétement épuisé non pas seulement l’or que le béduis avait dédaigné, mais encore celui d’Eusèbe.

— Ma foi, dit-il, il n’en reste plus, et c’est dommage ! je crois que j’ai un peu mangé dans votre lot, monsieur van den Beek, mais vous ne m’en voudrez pas ; le meilleur usage que vous ayez pu faire de cet argent était d’en amuser ces pauvres diables.

— Vous appelez cela les amuser, dit avec aigreur Ti-Kaï, qui regrettait amèrement que le souci de sa dignité l’eût empêché d’aller prendre part à une lutte dont il avait envié bien des péripéties.

— Pardieu ! voyez-moi, j’ai tant ri que j’en suis en nage. Tiens, il reste une pièce ! continua M. Maes en saisissant un double deut qui avait glissé derrière un plat.

Le notaire allait en faire un nouveau brandon de discorde entre les hôtes de Meester-Cornelis, lorsque Eusèbe lui arrêta le bras.

— Pardon, lui dit-il, laissez-moi ceci, je veux le conserver et voir si ce que m’a envoyé Bouddha me portera bonheur.

— Ah çà ! mais, dit le Chinois Ti-Kaï, il me semble que ce serait bien le moins qu’en reconnaissance de ce que vous venez de faire pour elles, les rangouns vinssent danser pour nous.

M. Maes applaudit de toutes ses forces, et bientôt, les pauvres filles, ayant tant bien que mal rajusté leurs costumes déchirés dans le combat, entrèrent dans le pavillon et s’établirent sur le plancher qui en garnissait le fond.

Avec elles, Harruch avait pénétré dans la salle du festin et s’était assis parmi les musiciens.

Pendant que M. Maes s’amusait du conflit populaire, Eusèbe avait redoublé auprès du touan Thsermaï ses instances pour obtenir qu’il rendît à Argalenka sa fille ; et celui-ci, sans rien lui promettre, lui avait répondu si gracieusement que la perspective de faire une bonne action rendait le jeune Hollandais plus joyeux qu’il ne l’avait été de toute la soirée, et, bien que le divertissement qui se préparait fût peu de son goût, il ne parlait plus de se retirer.

Les danseuses s’étaient assises en rond autour du petit théâtre et attendaient qu’elles reçussent le signal de commencer leur pantomime.

Eusèbe parcourait des yeux avec distraction leur ligne chatoyante ; son regard s’arrêta sur une jeune fille que son teint blanc et rose, que ses cheveux d’un blond doré contrastant avec la peau cuivrée de ses compagnes désignaient à son attention.

Il lui sembla que cette figure de femme ne lui était point inconnue, et il cherchait à se rappeler où il l’avait déjà rencontrée, lorsque Thsermaï, se levant, appela Harruch auprès d’eux.

XV

LA RANGOUN BLANCHE

— Buvez, Ti-Kaï, disait maître Maes à son voisin le Chinois, que ce soit vin ou tsion, le résultat sera toujours aussi bon. – Monsieur Thsermaï, votre cœur s’est-il ouvert aux reproches de votre imam, et avez-vous juré de ne plus enfreindre les lois de votre saint prophète ? Je vous trouve ce soir d’une sobriété extravagante et dangereuse ; le divan sur lequel vous êtes assis, vous et ce pauvre M. van den Beek, ressemble à un de ces bancs de glace couronnés de bonshommes de neige comme on en voit dans les mers australes.

— Ne vous occupez pas de nous, monsieur Maes, répondit Eusèbe, vous aurez bien assez à faire de veiller sur vos propres actions tout à l’heure.

— Par le diable ! je n’y veux pas veiller du tout ; je veux les laisser aller à l’aventure comme des oiseaux perdus dans la tempête ; l’imprévu et le fantasque sont mes délices.

— Vous avez raison, sage mandarin ! s’écria Ti-Kaï à la façon d’un écho ; rien n’est plus gai que les cascades ; seulement, pourquoi celles de mon jardin du Campong ne roulent-elles pas des flots de tsion au lieu d’eau malsaine ? Le tsion nous a été donné par les dieux pour nous transporter aux cieux, où ils sont, sur des ailes de flamme.

— Oui, jusqu’à ce que nous tombions dans la boue, fit le notaire ; mais bah ! c’est déjà quelque chose d’avoir vu, ne fût-ce que pendant une minute, la chambre à coucher de MM. les anges. – Digne statue de la Sagesse qui présidez à nos folies, continua M. Maes en s’adressant à Eusèbe, refuserez-vous un verre de ce constance si je vous propose de le boire à l’éternité de vos amours ?

— Le meilleur moyen de ne point compromettre cette éternité, c’est de refuser votre toast, monsieur Maes.

— Cet homme est de marbre, par le diable ! et je suis vraiment de plus en plus tranquille sur les conséquences du testament. Mais, s’écria le notaire, le vin est versé, il faut le boire. Ti-Kaï, c’est vous que je charge de ce soin.

Le Chinois refusa ; comme tous ses compatriotes, il dédaignait les produits vinicoles de l’Europe et leur préférait son eau-de-vie de grain.

— Ceci est meilleur ! dit-il en montrant son verre plein de tsion.

— Misérable, est-il permis d’énoncer une semblable hérésie ? – C’est pourtant vous, monsieur van den Beek, qui aurez été la cause que mes oreilles auront entendu ce blasphème ; mais, par la muscade du diable ! si je n’enivre point votre cervelle, j’enivrerai vos yeux tout de même ! – Allons, les rangouns, dansez de façon à amener cet homme à vos pieds, priant, implorant et balbutiant comme l’enfant qui veut un joujou.

On doit voir que le souper offert par maître Maes à Eusèbe et aux deux Asiatiques avait pris tout à coup des allures assez libres.

C’était l’amphitryon qui s’évertuait pour lui donner cette couleur.

Le spectacle qu’il s’était procuré avec l’argent du béduis Argalenka l’avait prodigieusement échauffé ; pour se rafraîchir, il n’avait rien trouvé de mieux que de vider une bouteille de vin de Champagne dans un énorme bol du Japon et de l’avaler d’un trait ; mais cette potion était bien loin de lui avoir procuré le résultat qu’il ambitionnait, car il ne l’eut pas plus tôt avalée, que du vermillon sa figure passa au rouge brique et que sa loquacité s’accrut en raison de la rapidité avec laquelle le sang, fouetté par l’alcool, circulait dans ses artères.

Pendant que suivant ses ordres, les danseuses exécutaient leurs premiers pas, M. Maes accompagnait leurs musiciens en chantant une chanson bachique hollandaise inspirée sans doute à quelque poète des Provinces-Unies par les fumées lourdes et tristes de la bière et dont le rythme plaintif et monotone contrastait autant avec la physionomie de maître Maes qu’avec la cadence vive et légère des instruments de l’orchestre.

Pour marquer la mesure, maître Maes secouait la longue chevelure nattée qui pendait derrière le dos du Chinois, et les mouvements qu’il communiquait ainsi au large chapeau de paille qui recouvrait la tête de Ti-Kaï excitaient vivement son hilarité ; jamais magot n’avait joui d’un plus grotesque balancement.

Ti-Kaï vacillait à chaque secousse et menaçait de s’abîmer sous la table ; mais sa boisson favorite avait si bien opéré en lui qu’il ne semblait point s’apercevoir de ce qui se passait : sa figure avait pris une expression d’hébétement absolu ; ses yeux seuls avaient conservé quelque chose de leur finesse et de leur astuce.

Comme nous l’ont appris les reproches que nous avons entendus le notaire leur adresser, Eusèbe van den Beek et le Javanais Thsermaï avaient seuls conservé leur raison.

Tous deux s’étaient constamment abstenus de boire, et cependant ce n’était point dans les habitudes du prince javanais, adonné, comme tous ceux de sa race et de son rang, aux débauches les plus échevelées ; cette fois, chose étrange, malgré les excitations du notaire, il n’avait fait qu’effleurer son verre de ses lèvres, et même il avait plusieurs fois repoussé la pipe d’opium que ses serviteurs lui préparaient, et s’il la prenait de leurs mains, c’était pour la présenter au jeune Hollandais et l’engager à renouveler l’expérience qu’il avait faite précédemment des vertus de ce narcotique.

Eusèbe, préoccupé par l’arrivée du béduis Argalenka, n’avait éprouvé aucun des effets ordinaires de l’opium ; mais le spectacle qu’il avait autour de lui, celui que lui avait donné l’ivresse hébétée d’Harruch excitaient son dégoût ; il refusait poliment, mais avec assez de fermeté pour que sa nouvelle connaissance ne renouvelât pas ses obsessions.

Malgré ce qu’en avait auguré M. Maes, la danse des rangouns laissait Eusèbe tout à fait indifférent. Au milieu de cette fête, comme au milieu de ses travaux journaliers, sa pensée était tout entière au personnage fantastique dont l’apparition avait bouleversé son existence, et une sorte d’instinct secret, autant que les phrases ambiguës échappées à Harruch, lui disait qu’il se trouvait au milieu de gens qui avaient connu Basilius et qui pouvaient l’aider ou lui nuire dans la lutte qu’il subissait contre lui.

Si Eusèbe était insensible aux charmes des rangouns, il n’en était pas de même de M. Maes : au moment où le pas touchait à sa fin, où la plupart des danseuses, harassées de fatigue, s’étaient laissées tomber sur le plancher, où deux ou trois d’entre elles continuaient leurs poses avec une fiévreuse énergie, le gros notaire se leva et, franchissant d’une enjambée la balustrade qui séparait les convives des acteurs chargés de les amuser, s’avança en donnant à ses bras une courbure aussi gracieuse qu’il lui était possible de le faire avec sa stature colossale et comme s’il voulait inviter une danseuse à continuer avec lui la pantomime qu’elle exécutait en ce moment.

La rangoun, qui était cette même danseuse blonde remarquée par Eusèbe, parut effarouchée de l’apparition de l’Européen, et, par un bond d’une vigueur et d’une élasticité inouïes, elle se lança en arrière avec une sorte de pudeur effarouchée.

Le notaire se dirigeait toujours vers celle qui avait eu ses premiers hommages.

C’était quelque chose de prodigieusement bouffon que la mimique de ce gros homme, en habit européen, au milieu des costumes étincelants et diaprés des brunes filles de Java ; l’expression qu’il cherchait à donner à sa figure empourprée était si plaisante qu’Eusèbe lui-même ne put s’empêcher de partager l’hilarité qu’excitait le notaire et de s’associer aux bravos avec lesquels spectateurs et acteurs accueillirent la petite scène que venait d’improviser M. Maes.

Cette scène eut le dénoûment obligé : M. Maes parvint à joindre la rangoun blonde ; alors, tirant de sa bourse une poignée de florins, il la laissa tomber en pluie sur la tête de la jeune fille, d’où ils se répandirent sur le plancher.

— À boire ! à boire ! s’écria-t-il.

On porta sur l’estrade quelques bouteilles de vin et de tsion, et M. Maes se fit l’échanson des beautés javanaises.

— Parmi toutes ces femmes et tous ces hommes, il y aura quelqu’un, je vous le jure, qui ne touchera pas au breuvage dont notre compatriote fait la générosité en ce moment, dit Thsermaï à Eusèbe van den Beek.

— Qui donc ? demanda celui-ci ; ces esclaves me semblent se jeter sur ces boissons avec autant d’avidité que leur maître.

— Harruch n’y touchera pas, répliqua Thsermaï en montrant du doigt le charmeur accroupi dans un angle de la pièce, derrière les musiciens, et ayant près de lui les serpents qui lui servaient dans ses tours.

Effectivement, quand un des musiciens qui tenait la coupe la passa à Harruch et que le notaire lui proposa de la remplir, le guèbre fit un geste de dégoût.

— Viens ici, Harruch, viens, dit Thsermaï ; et maintenant, réponds-moi, continua-t-il en désignant alternativement la pipe et un verre, qu’est-ce qui vaut mieux de ceci ou de cela ?

— L’un vous fait descendre au niveau des animaux, l’autre vous élève au rang des génies ; quel est l’homme sensé qui pourrait hésiter ? répliqua le charmeur de serpents en prenant le calumet et en aspirant avec délices les premières bouffées d’opium.

— Oui, dit Eusèbe, enchanté de cette circonstance qui lui permettait de faire plus ample connaissance avec l’homme qu’il désirait surtout interroger sur le docteur Basilius, oui, j’ai déjà eu l’occasion de me rendre compte de ce qu’étaient les goûts d’Harruch ; je suis même étonné de le voir déjà sorti de la somnolence dans laquelle je l’ai vu tomber il y a une heure à peine. – Mais ne crains-tu pas, Harruch, que l’usage répété de cette drogue ne finisse par altérer ta santé ?

— La vie ne se compte pas par les jours dont elle se compose, elle se nombre par les jouissances qu’elle procure.

— Bravo, Harruch ! s’écria le notaire, bien parlé, sur ma foi ! Il y a plus de bons sens sous ton cuir jaune et luisant comme les cruches de nos laitières d’Amsterdam que dans la cervelle de bien des philosophes ; la première fois que tu viendras à Weltevrede, je veux que tu entres au logis, je te ferai remettre un morceau de la meilleure pâte d’opium qui soit jamais sortie des plaines du Meswar ; mais garde-toi de te présenter avant que le soleil soit couché, entends-tu, drôle !

— Oui, saheb, j’attendrai que la nuit soit assez noire pour qu’on ne puisse distinguer un homme sobre d’un homme ivre, répondit Harruch avec un accent d’une naïveté parfaite.

— Viens aussi dans ma demeure, dit Eusèbe en l’interrompant et en affectant un air indifférent, bien qu’il fût fort désireux de ne point laisser échapper cette occasion de se ménager une entrevue avec Harruch ; si ce n’est pas de l’opium que je te promets, tu n’en seras pas moins satisfait de ma générosité, je te le jure.

— Excellente idée que vous avez là ! fit le notaire, vous le présenterez à madame van den Beek, il lui dira la bonne aventure.

— La bonne aventure ! s’écria le Javanais. Pensez-vous aussi que M. van den Beek puisse ajouter foi à de semblables puérilités ?

— Puérilités ! Par la griffe du diable ! voilà un mot nouveau dans la bouche d’un Javanais lorsqu’il s’applique aux sortilèges ; et je n’aurais jamais supposé qu’il se trouvât un seul de ces singes, non, je veux dire de ces seigneurs en sarong, qui n’ajoutait pas une foi entière aux songes, aux pronostics, aux enchantements, aux inventions et aux mystères du domaine de la cabale.

— Vous avez raison, répondit Thsermaï avec amertume ; nous autres, nous sommes semblables au cheval zébré des grands bois que ni les soins ni l’éducation ne peuvent assouplir ; c’est en vain que mon père a voulu me faire instruire dans vos sciences par un docteur de votre nation, il n’a pu parvenir à faire de moi un homme, puisque ma peau n’est pas blanche.

— Il sera au moins parvenu à en faire un menteur, seigneur Thsermaï, dit le notaire.

— Un menteur, moi ? s’écria le Javanais en bondissant sur son siège.

— Oui, vous ! car vous venez de vous vanter de ne point croire aux sortilèges, et il me souvient que, lors de la dernière visite que je vous ai rendue à votre résidence de Bantam, je vous ai vu jeter contre les murailles de votre palais de la terre retirée d’une fosse fraîchement creusée pour en éloigner le malheur pendant votre absence.

— Monsieur le notaire Maes, s’écria le Javanais, qui semblait encore plus contrarié du souvenir que son interlocuteur venait de rappeler que de l’injure précédente, monsieur le notaire Maes, vous m’insultez !

— Bah ! n’allez-vous pas me proposer un duel ?… J’accepte, et, quoi que mon bagage soit un peu lourd, je lutte contre vous à qui portera le plus de vin ; nous avons nos témoins. Cependant en voici un, ajouta-t-il en aplatissant d’un coup de poing le chapeau de Ti-Kaï, qui dormait appuyé sur la table, qu’il serait plus juste de compter parmi les morts.

— Monsieur le notaire Maes, dit Thsermaï, les yeux étincelants de fureur et les lèvres blêmies et contractées, je ne plaisante qu’avec mes égaux.

— En ce cas, il faut rester parmi ceux que vous jugez tels ; vous ne devez pas être embarrassé pour en trouver dans l’île.

À cette nouvelle insulte, le Javanais porta la main à son kriss et tenta d’escalader la table pour se jeter sur le notaire.

Harruch, qui, dès l’instant où il avait été en possession de la pipe, s’était assis sur la natte de jonc qui couvrait le plancher à côté d’Eusèbe, et que dans son mouvement Thsermaï avait brusquement heurté, ne fit pas un geste pour le retenir ; ce fut Eusèbe qui, lui saisissant le bras, parvint à l’arrêter.

— Laissez-le donc, van den Beek, laissez-le faire prendre l’air, comme il en a envie, à son morceau de fer flamboyant ; soyez donc tranquille, il n’a point envie de voir si mon sang est bleu. Il y a ici trop de témoins. Ah ! si nous étions seuls dans un bois ou si je dormais sous son toit sur la foi de son hospitalité, ce serait différent.

À cette nouvelle apostrophe, le radjah devint livide, et l’écume parut à ses lèvres ; il fit un effort pour se débarrasser de l’étreinte d’Eusèbe ; mais, sentant que cela lui était impossible :

— Écoutez bien ceci, monsieur Maes, s’écria-t-il, ce ne sera pas sous mon toit, lorsque vous y dormirez sur la foi de l’hospitalité, que je vous frapperai ; ce sera à cet endroit que vous appelez Konings plaats, au grand jour et devant des témoins bien autrement nombreux qu’ils ne le sont dans cette salle.

Le notaire répondit en entonnant de nouveau son air bachique ; puis, s’interrompant tout à coup :

— Mille tonnes de diable ! s’écria-t-il, cette soirée était placée sous de détestables auspices. Ce jeune fou a commencé par me parler de madame Maes, et cela devait finir par une dispute : cette femme me porte toujours malheur. Voyez, voilà notre nuit gâtée au moment où elle devenait agréable, et nos rangouns qui se cachent sous leurs sarongs comme autant de gazelles effarouchées. – Pardieu ! monsieur Thsermaï, rentrez donc votre lame de fer-blanc ; votre kriss, qui ne fait peur qu’à des femmes, va se trouver déshonoré.

Effectivement, le Javanais, toujours debout, conservait son attitude menaçante.

En ce moment, un de ses serviteurs, vieillard qui portait le sarong brun des savants japonais, qui était coiffé d’un turban dont les larges plis tombaient sur ses yeux, dont le visage était couvert d’une épaisse barbe blanche, s’approcha du jeune prince indigène et lui dit en langue malaise quelques mots que Thsermaï seul put entendre, tant il parlait à voix basse.

Celui-ci répondit dans le même idiome, lança comme une double flamme un regard haineux qu’il partagea avec les deux Hollandais ; puis, avec une incroyable mobilité de physionomie, il reprit son calme et se replaça sur ses coussins.

— Bien fou, en effet, dit-il en s’adressant à Eusèbe, celui qui fait quelque attention aux paroles d’un homme pris de vin.

— Pardon, Excellence, interrompit le notaire en ricanant, c’est d’un homme qui a pris du vin que sans doute vous voulez dire.

Le Javanais ne répondit pas.

— Occupez-vous de vos rangouns, dit Eusèbe en prenant la parole, espérant que la vue des danses distrairait les deux champions et leur ferait oublier leur rancune, qui ne lui semblait point éteinte.

— Vous avez, pardieu ! raison, van den Beek. – Allons donc, rangouns, dansez-nous le pas des djinns pour clore dignement cette soirée !

Pendant qu’Eusèbe causait avec M. Maes et que le notaire encourageait les rangouns du geste et de la voix, Thsermaï s’était adressé à Harruch dans le dialecte dont son serviteur à barbe blanche s’était servi pour calmer sa colère.

— Harruch, lui avait-il dit, les filets sont tendus dans l’ombre ; tu n’as qu’à pousser la proie pour qu’elle y demeure enveloppée.

En prononçant ces mots, un geste du Javanais indiquait à Harruch qu’Eusèbe van den Beek était celui dont il voulait parler.

— Le vaillant chasseur n’appelle personne à son aide, répondit Harruch d’un ton bourru ; il marche dans sa force et dans son intrépidité, et seul il attaque la panthère noire dans sa jungle.

— Nous avons besoin de toi, Harruch. Le Hollandais se méfie du touan et n’accepterait rien de sa main ; sois avec nous en ce moment, pour être avec nous quand l’heure du carnage et du butin aura sonné.

— Harruch vit des fruits qui jaunissent pour lui sur les arbres du chemin, de l’eau qui bondit sur les pierres blanches des ruisseaux ; les festins où, comme un tigre, l’homme déchire de ses ongles et broie entre ses dents la chair palpitante ne peuvent point être son partage.

— Harruch est bien changé depuis la nuit où, dans la forêt de Tjidaval, les vrais croyants ont juré la mort des hommes du Nord qui leur ont volé la vieille terre.

— Harruch n’a point répété le serment qu’il a entendu prononcer dans la nuit que vous rappelez, touan Thsermaï ; qu’importe à Harruch qui possédera la terre dont il n’aura nulle part ? Un rayon de soleil qui réjouit ses yeux et le réchauffe le matin sous son pauvre sarong suffit à sa joie ; les enfants de l’islam et les sectateurs du Christ n’ont pas encore imaginé de s’arroger des droits sur les rayons du soleil.

— Harruch, ta bouche ne dit pas la vérité, tu as une raison pour défendre le Hollandais ; il t’a séduit avec de l’or.

Thsermaï allait continuer, mais l’homme au sarong noir qui, nous l’avons vu, lui avait déjà parlé à voix basse s’approcha du guèbre, qu’il observait depuis quelques instants.

Tout en répondant au Javanais, Harruch ne quittait pas des yeux les rangouns, et, en suivant la direction de son regard, l’homme vêtu de noir avait pu distinguer celle des danseuses qui attirait l’attention du charmeur.

Il lui toucha l’épaule du bout du doigt.

À ce contact, Harruch tressaillit comme s’il eût pris dans sa main un de ces énormes poissons électriques que l’on rencontre dans les mers du Sud.

— Le jongleur aux serpents, dit-il à Harruch en se servant du dialecte malais, a-t-il supposé que la belle danseuse à peau blanche qui a des fleurs de malatti dans les cheveux est la sœur du marchand hollandais qui est à ses côtés ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Parce que tu traites en frère celui qui a la peau de la même couleur que la rangoun blanche.

— Qui vous a appris à lire dans mon cœur ? dit Harruch, dont les yeux se voilaient en répondant à ce personnage, comme se voilaient les prunelles d’or de ses serpents lorsqu’il exerçait sur eux sa puissance fascinatrice.

— Lire dans ton cœur n’est qu’un jeu pour qui domine les esprits et règne sur les éléments.

— Es-tu celui-là ?

— Tu l’as dit.

En ce moment, Eusèbe voulut évoquer l’image d’Esther, se reporter par la pensée à ce foyer de Weltevrede où elle l’attendait sans doute entourée des flots de mousseline tendus pour la garantir des piqûres des insectes et au milieu desquels elle semblait un ange dans les nuages.

— Il me semble que vous prenez goût à ce divertissement, monsieur van den Beek ? dit la voix de Thsermaï, qui arracha Eusèbe à sa préoccupation.

— Vous vous trompez, seigneur Thsermaï, répondit Eusèbe ; mes yeux seuls regardent, mon cœur ne voit pas.

— Toujours le même, toujours occupé de votre femme ; je voudrais la connaître pour lui en faire compliment.

— Si vous la connaissiez, ce qui vous semble extraordinaire vous paraîtrait bien naturel.

— Allons, continua Thsermaï en se levant, je vois que le codicille du docteur Basilius ne sera pas exécuté.

— Demain, heureusement, répondit Eusèbe en souriant, je ne serai plus exposé à entendre parler sans le connaître de ce malheureux codicille, si toutefois notre digne M. Maes est demain assez redevenu notaire pour pouvoir m’en donner lecture.

— Oh ! je ne doute pas que, demain, vous ne puissiez savoir à quoi vous en tenir ; mais croyez-moi, monsieur van den Beek, ne vous exposez pas trop souvent aux séductions de ces diables en sarongs bariolés ; c’est dangereux pour votre repos et pour votre fortune.

En achevant ces paroles, le Javanais, comme l’avait dit le notaire Maes, franchit la balustrade et alla s’accroupir dans l’angle où le jongleur avait laissé ses paniers.

Eusèbe, autant pour ne plus regarder les danseuses que pour profiter du moment où il était seul avec Harruch afin de s’assurer un entretien avec lui, se retourna du côté du jongleur.

— N’as-tu pas oublié la promesse que je t’ai faite ? lui demanda-t-il.

Harruch ne répondit pas ; depuis qu’il avait aspiré les premières bouffées de la pipe que l’homme aux vêtements noirs lui avait donnée et que celui-ci avait sans doute chargée d’un narcotique d’une force bien supérieure à celle de l’opium, il était tombé dans un état étrange. Insensiblement, la vie semblait se retirer de son corps et se concentrer dans son cerveau.

Ses doigts avaient peine à retenir le tube de la pipe, ses lèvres ne pouvaient que difficilement se contracter pour en aspirer la fumée ; mais ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire et suivaient avec une expression de bonheur et d’ivresse les nuages odorants qui montaient lentement au plafond, comme si son imagination leur eût donné une forme qui lui était chère.

Il ne répondit pas à Eusèbe, qui renouvela sa question. Enfin, le jongleur se retourna lentement de son côté, comme un homme qui s’arrache difficilement à un séduisant tableau.

— Que veut de moi le marchand européen ? demanda-t-il d’une voix à peine intelligible.

— Que tu n’oublies pas, au milieu de l’ivresse dans laquelle tu vas encore te plonger, que je t’ai promis un présent plus précieux encore que celui que tu recevras du notaire.

— Si l’Européen donne, c’est qu’il veut recevoir, répondit le jongleur, qui revenait à la contemplation de ses spirales de fumée et qui parlait en psalmodiant comme s’il eût murmuré une chanson ; ceux de sa race achètent et vendent, ils ont quitté leur patrie pour venir trafiquer dans l’exil ; ils ne font pas de présents inutiles. Qui sait ce que l’Européen demandera à Harruch.

— Quelques renseignements sur le docteur Basilius.

— Le docteur Basilius est un grand esprit ; il vogue dans l’espace, tandis que nous rampons sur la terre. Il tient la clef des cœurs dans sa main et donnera à Harruch celle qui lui ouvrira le cœur de la femme d’Europe dont les cheveux reflètent aux rayons fauves du soleil et dont les yeux sont plus bleus que les fleurs bleues du mantega.

— Que veut-il dire, mordieu ? s’écria Eusèbe, dont la pensée alla sur-le-champ à Esther et qui crut que le jongleur voulait désigner sa femme. Ce maudit t’aurait-il donc fait cette promesse ? Mais il existe donc encore, ce misérable Basilius, et la jetée de la Tjiliwong n’était pas un songe ? Parle, Harruch, parle ! continua-t-il en prenant dans ses mains les mains à moitié inertes du jongleur ; quelles que soient les promesses qu’il t’a faites pour t’associer à ses projets contre moi, si tu veux, toi qui, dis-tu, as sondé les mystères du monde mystérieux des esprits, m’aider dans ma tâche, je te donnerai de l’or, beaucoup d’or, si tu te décides à parler.

Harruch fit un effort pour s’arracher à l’engourdissement qui le gagnait de plus en plus et ne lui laissait que la faculté de suivre dans leur vol les légers fantômes que son imagination évoquait.

Il regarda fixement Eusèbe et murmura :

— Celui-là seul est fort qui se méfie des autres et de lui-même.

— Je te comprends, Harruch ; tu veux dire que j’ai eu tort de suivre ce fou de Maes.

— Les feuilles jaunies prennent la place des vertes ; puis le vent vient qui les emporte et les balaye dans les chemins. Est-il sage, celui qui fait le serment de conserver la livrée du printemps pendant la saison des pluies, de demeurer sur la tige qu’il aime malgré les tempêtes de l’hiver ?

— Oui, tu condamnes ma foi dans l’éternité de mon amour.

— Après avoir doré les plaines de la terre et de la mer, après avoir fécondé les champs et caressé de ses rayons les fleurs et les fruits, le soleil se couche dans son lit de vapeur et la nuit lui succède. Appellera-t-on sage celui qui se révolterait contre l’horreur des ténèbres et voudrait voir le jour avant l’heure que le maître du monde a marquée de son doigt pour le retour de la lumière ?

— J’aurais dû me résigner à la séparation que le ciel me demandait, penser qu’elle n’était que momentanée et qu’un jour prochain viendrait où je retrouverais dans un monde meilleur celle dont Dieu voulait me priver quelque temps.

— Le bohun upas donne la mort, continua le jongleur ; est-il sage, celui qui, parce qu’il ne voit que des fruits d’or parmi son feuillage, s’endort tranquille sous son abri mortel ?

— Ici, je ne te comprends plus, Harruch, reprit Eusèbe. Veux-tu dire que j’ai tort de conserver la fortune qui me vient de ce maudit ? Cesse de parler par paraboles, Harruch ; explique-toi, je t’en conjure.

— Harruch a dit tout ce qu’il pouvait dire, répliqua le jongleur, dont la torpeur augmentait visiblement et qui tombait dans le sommeil extatique qui caractérise les effets des opiacés.

— Non, tu parleras, il le faut ! s’écria Eusèbe en secouant violemment le guèbre ; allons, Harruch, ne laisse pas ta tâche à moitié remplie, aide-moi à triompher des embûches de ce démon.

Les efforts et les instances d’Eusèbe furent vains : la main d’Harruch s’ouvrit, la pipe du Javanais tomba sur le sol, où elle se brisa en mille morceaux, et le jongleur s’affaissa sur la natte, où il resta étendu, comme privé de sentiment ! Ses yeux seuls demeurèrent ouverts, et, reflétant toutes les impressions que subissait en ce moment son âme, ils témoignaient seuls qu’il existait encore.

Eusèbe van den Beek se redressa, et, à son grand étonnement, il s’aperçut que la salle, les convives, les danseuses, tout tournait autour de lui.

La composition qui remplissait la pipe du jongleur était si puissante que le Hollandais, qui n’avait fait qu’en respirer les émanations, en subissait les effets à son tour.

Son étourdissement était si violent qu’il voulut sortir, espérant que l’air parviendrait à le dissiper.

Mais, au moment où il essayait de se lever, il lui sembla qu’une main de plomb pesait sur son épaule et le forçait de retomber sur son siège.

Il pensa que la fraîcheur de l’eau rétablirait l’équilibre de ses sens. Il saisit un verre, mais la carafe dansait à ses yeux une sarabande si vive, si légère, qu’il lui fut impossible de mettre sa main sur le goulot ; chaque fois qu’il avançait pour la saisir, elle lui échappait par un bond capricieux.

Un des serviteurs javanais de Thsermaï vint à son aide et remplit son verre.

Aussitôt qu’Eusèbe l’eut vidé, ce qu’il y avait de vague dans son cerveau parut se dissiper ; il lui sembla que son ivresse avait une forme, il la vit entr’ouvrir doucement les cavités de la boîte osseuse de son crâne et s’envoler ; il éprouva un instant de bien-être et de jouissance intime.

Mais ses yeux revinrent d’eux-mêmes au spectacle qui avait tant répugné à son cœur et à sa raison, à ce qui se passait sur l’estrade.

On en était au dénoûment de la scène mimée des djinns.

Tout à coup, un cri rauque, guttural, semblable à un cri que l’on chercherait à comprimer partit derrière lui.

Il se retourna et regarda Harruch.

Comme tout à l’heure, les yeux seuls du jongleur étaient vivants ; mais ils avaient perdu leur expression extatique et radieuse ; ils étaient hagards, fous de terreur, et restaient fixés sur l’estrade.

Eusèbe suivit leur direction et aperçut trois ou quatre des hideux reptiles que contenaient les paniers qui rampaient sur le théâtre, au milieu des danseuses.

Il vit la rangoun européenne, dans un de ses mouvements, poser le pied sur le corps d’un énorme cobra-capello ; celui-ci dressa sa tête gonflée de colère et s’élança sur elle.

La danseuse devint pâle comme la mort et s’affaissa sur elle-même, comme si le venin dont le serpent la menaçait eût déjà couru dans ses veines.

Acteurs, musiciens et convives se précipitèrent vers la porte du pavillon en poussant des cris d’épouvante et s’enfuirent dans toutes les directions ; il ne resta dans la salle du festin que la danseuse inanimée, Harruch couché sur la natte et Eusèbe.

Eusèbe sauta sur le théâtre, et, saisissant le serpent qui s’était enroulé autour du bras de la danseuse, il le fit tourner en l’air comme une fronde avec tant de vigueur qu’il ne lui laissa pas le temps de se rouler et de le mordre, puis il lui brisa la tête contre les parois de la muraille.

Sans prononcer une parole, la danseuse lui indiqua du doigt une petite plaie qu’elle avait au-dessus de l’épaule.

La danseuse reprit à ses yeux la figure, la taille et l’apparence d’Esther.

Ce fut Esther qu’il crut tenir presque mourante dans ses bras.

— Tu ne mourras pas, dit-il, en proie à une sorte d’hallucination ; je ne veux pas te voir mourir, car je t’aime, Es…

Il n’acheva pas.

Un rire saccadé l’interrompit à l’autre bout de la salle.

XVI

NOUNGAL LE MALAIS

Le système qui régit les possessions immenses des Hollandais est tout à la fois des plus simples et des plus habiles.

Le gouvernement a conservé ou rétabli, sur les principaux points de l’île, les seigneurs javanais qui les gouvernaient autrefois sous les souverains indigènes.

Ces fonctionnaires, qui par leur naissance ou par leur rang exercent de temps immémorial une grande influence sur les paysans, ont mis, pour un peu d’or, cette influence à la disposition du conquérant, dont ils se sont faits les instruments passifs.

Chargés aujourd’hui de transmettre et de faire exécuter les ordres de l’autorité coloniale, ils répartissent entre les cultivateurs les prestations en nature qui ont transformé Java en une vaste ferme au profit de la Hollande ; combinaison machiavélique à l’aide de laquelle la main qui pressure se cache et se dérobe ainsi aux conséquences d’un contact immédiat.

Les ancêtres de Thsermaï étaient, depuis la conquête de l’île, investis des fonctions de gouverneur dans la province de Bantam. Son père avait su, par son dévouement dans la grande crise de 1811, mériter toute la confiance des Hollandais, qui l’avaient comblé d’honneur et de richesses.

Le radin Adifrati outra natta sœsœnan Bantam, prince suzerain des villages de la province de Bantam, fit le voyage de Hollande et fut présenté au roi Guillaume. Il en revint avec une vive admiration pour l’industrie et pour la civilisation européennes.

Quoique musulmans depuis le XIVe siècle, les Javanais ne partagent pas le fanatisme exclusif et jaloux qui caractérise les sectateurs de l’islam ; aussi le régent de Bantam n’eut-il aucune répugnance à vaincre, aucun préjugé à combattre pour confier l’éducation de son fils unique à un chrétien.

Ce fut le médecin célèbre de Batavia, celui-là même que nous avons vu jouer un rôle important dans le commencement de cette histoire, qu’il investit de cette mission de confiance.

Malheureusement, soit que son choix fut mauvais, soit que les instincts de l’élève fussent profondément vicieux, le pauvre gouverneur de Bantam, avant de mourir, eut le désespoir de voir son fils tromper toutes les espérances qu’il avait fondées sur lui.

Le résultat le plus clair de l’éducation européenne de Thsermaï fut d’ajouter aux vices qu’il tenait de sa race ceux qui sont le partage des civilisations avancées, de la décomposition de l’ordre moral dans les vieilles sociétés.

Il était jaloux, rancunier, profondément dissimulé, superstitieux et crédule comme tous les indigènes ; il était en outre débauché, avide de richesse et de pouvoir comme les colons hollandais : il n’eût pas reculé devant un crime si ce crime eût dû servir ses passions.

Il sortait depuis quelques mois à peine des mains de son gouverneur lorsque, ayant perdu son père, il lui succéda dans son rang et dans ses dignités ; son premier soin fut de rappeler auprès de lui celui qui, au lieu de les combattre, avait favorisé ses mauvais penchants et de l’installer dans son palais avec le titre de conseiller.

Il eut une suite nombreuse, des équipages magnifiques, des palais somptueux ; il n’était bruit, dans la province de Bantam et jusqu’à Buitenzorg, que du nombreux corps de ballet qu’il entretenait et du choix des bédaïas qui le composaient.

Quelque énorme que fût le revenu du jeune prince, il ne put suffire aux dépenses immenses que nécessitaient ses fastueux plaisirs et ses caprices sans cesse renaissants. Pour faire face à ces besoins, il eut recours à des exactions sans nombre ; pour remplir ses coffres, il causa la ruine de ses paysans ; des plaintes nombreuses furent portées contre lui au siège du gouvernement central ; mais on y était si bien disposé pour lui, grâce au souvenir de son père, que le conseil colonial ferma les yeux.

Enhardi par l’impunité, poussé par les conseils de son ancien gouverneur, Thsermaï, non content de dépouiller ceux que son père regardait comme ses enfants, essaya de tromper la confiance que les Hollandais avaient en lui et de détourner à son profit une partie des impôts qu’il faisait percevoir pour le compte du trésor.

Ici, le gouvernement fut impitoyable, et une destitution immédiate suivit cette nouvelle prévarication. Le conseiller de Thsermaï, fortement compromis, fut menacé de poursuites et n’échappa à la confiscation des richesses considérables qu’il avait amassées, autant au service du jeune souverain de Bantam que dans une sorte de commerce interlope qu’il faisait avec les pirates de l’île de Bornéo, que parce qu’il mourut précisément au moment où l’on agitait la question de sévir contre lui.

Par un reste de reconnaissance pour les services que le père avait rendus à la colonie, le gouverneur général de l’île de Java ne voulut pas que le fils sortît complétement dépouillé de la suzeraineté héréditaire qu’exerçait sa famille ; il stipula que le successeur qu’il lui donnait lui servirait une pension considérable.

Ni la longanimité dont on avait pendant si longtemps usé envers lui, ni ce dernier acte de munificence, ni les paroles de douceur dont on crut devoir l’accompagner ne parvinrent à calmer l’irritation profonde que causait à Thsermaï la rigueur de la mesure dont il avait été l’objet.

Il prétendait descendre de la tige royale de Pandja-djaram, dont le dernier sœsœnan ou sultan qui régnait sur les parties septentrionales et occidentales de l’île de Java avait abdiqué, en 1749, au profit des Hollandais.

Il regardait la suzeraineté de la province de Bantam, qui était restée à sa famille, comme une compensation obligatoire de cette abdication, comme un droit imprescriptible et inaliénable que rien ne pouvait lui faire perdre, que nul ne devait lui enlever, et il voua à ceux qui l’en avaient dépouillé une haine implacable.

Pendant longtemps, cette haine ne s’exhala que par des imprécations et par des menaces ; mais comme, depuis qu’il était descendu du pouvoir, qu’il avait vu tarir la plus belle source de son revenu, il ne pouvait plus se donner les ruineuses fantaisies qu’il aimait, Thsermaï avait cherché à s’étourdir dans une crapuleuse débauche. Comme c’était ordinairement dans des tavernes de Batavia ou dans le bouge de Meester-Cornelis qu’il cherchait les confidents de ses rancunes, le gouvernement colonial n’y fit aucune attention, n’en prit aucun ombrage.

Dans une de ces orgies presque quotidiennes au restaurant du Campong chinois, il rencontra un marin malais dont la persistance à suivre tous ses mouvements, tous ses gestes, lui sembla étrange ; il s’approcha de lui ; le Malais lui dit quelques mots à voix basse, et, à la grande surprise de tous ses compagnons de débauche, Thsermaï quitta la maison du Chinois en compagnie du marin bien avant d’avoir épuisé la coupe de l’ivresse.

À dater de ce moment, sa conduite changea complétement.

On n’entendit plus l’ex-suzerain de la province de Bantam déclamer contre la tyrannie des conquérants et revendiquer les droits des indigènes ; on ne le vit plus faire ressortir les mœurs dissolues des colons hollandais, bafouer leur trivialité, leurs habitudes mesquines, leur avidité mercantile, et exprimer tout haut l’espérance que le jour de l’expiation sonnerait pour eux.

Autant son mécontentement avait été bruyant, autant ses paroles avaient été inconséquentes, autant, grâce à ce merveilleux talent de dissimulation qu’il avait puisé dans son vieux sang javanais, il sut concentrer en lui-même tous ses sentiments, se montrer prudent dans ses actes, réservé dans son langage.

Il fit mieux.

Il rompit avec les vils compagnons de ses orgies, il sembla renoncer à ses dérèglements, et, bien qu’il eût conservé ses bédaïas et le train princier que comportaient sa naissance et l’étendue de sa fortune, il parut avoir mis un frein à ses folles dépenses, être entré dans une ère de sagesse et de raison. Sa conduite devint si exemplaire que le gouverneur et les membres du conseil colonial regrettèrent la rigueur avec laquelle ils avaient été forcés de le traiter et lui laissèrent entrevoir la possibilité d’une restauration pour l’avenir.

Il est vrai que, en même temps que Thsermaï était devenu un des hôtes assidus des palais de Weltevrede et de la résidence de Buitenzorg, il s’était mis à fréquenter quelques Chinois dont l’hostilité au gouvernement colonial, pour être latente, n’en était pas moins fort connue ; il est vrai qu’il avait fait son ami intime de Ti-Kaï, le marchand chinois que nous avons vu figurer au souper de Meester-Cornelis et dont l’aïeul avait été l’un des chefs de la fameuse révolte des Chinois qui, dans le siècle précédent, avait mis la domination hollandaise dans l’île de Java à deux doigts de sa perte.

Nous devons ajouter que, depuis cette subite conversion de Thsermaï, on parlait vaguement d’assemblées nocturnes de mécontents qui auraient eu lieu dans les bois de Tjidaval, de la province de Batavia, et dans l’immense forêt de Dayou-Lonhour, située au sud de la province de Bhéribon, vers la limite de Préangers, non loin de la partie classique de l’île de Java, de celle qui était le plus féconde en souvenirs des souverains primitifs de la contrée.

À trente mille environ de Buitenzorg, vers les premiers sommets de cette chaîne volcanique qui traverse l’île de Java et les montagnes Bleues, trois branches de cette chaîne, le Gagah, le Sari et le Sadjira, forment un triangle qui entoure entièrement un vallon dont la longueur, vers sa base, peut être de six milles et qui n’en a pas moins de trois à son sommet.

Ce vallon, véritable oasis grâce à la fraîcheur que le voisinage de pics qui n’ont pas moins de trois mille mètres d’élévation y entretenait pendant les plus grandes chaleurs de l’été, appartenait au touan Thsermaï.

C’est là que nous le retrouvons le lendemain de la soirée qui s’était terminée d’une manière si fatale dans le pavillon de Meester-Cornelis.

L’habitation de Thsermaï était située dans la partie sud de ce magnifique vallon, sur les pentes du mont Sari les plus rapprochées de la plaine.

Bâtie par le père du jeune prince, elle n’avait pas été placée, comme la plupart des palais des grands seigneurs malais, dans les environs de villages, au milieu des champs cultivés ; on y arrivait par un chemin serpentant à travers la forêt qui couvrait les premières assises de la montagne.

Dans cette forêt se retrouvaient tous les échantillons de la végétation tropicale : bois de teck aux troncs noueux, liquidambars, dammaras, palaglars de cent cinquante pieds de haut, futaies de fougères colossales, massifs de bambous gigantesques, taillis de lauriers, d’aréquiers, de ravenalias, de gommiers dont les lianes qui tombaient en cascades verdoyantes et fleuries des cimes les plus élevées jusqu’aux tiges les plus humbles doublaient l’épaisseur et qui recélaient dans leurs massifs impraticables des sangliers, des cerfs, des chevreuils, des paons sauvages, des coqs de bruyère, tandis que sur les branches les plus élevées se jouaient les mille variétés des perroquets et que passaient dans les clairières, en poussant leur cri strident, les oiseaux de paradis au plumage de pourpre et d’or.

Vu d’une certaine distance, n’eussent été les jardins merveilleux qui lui servaient de boulevards, le palais de Thsermaï eût ressemblé à une ville plutôt qu’à une habitation princière.

Autour du corps de logis principal, bâti dans le style moresque, avec des dômes blancs comme l’albâtre, des minarets fins comme des aiguilles, élancés comme des tiges de cocotiers, des arcades bariolées, éblouissantes de dessin et de couleur, des cloîtres de marbre fouillé, ciselé, des cours intérieures recouvertes de bannes élégantes, à côté de tout ce que les arts arabes et persans ont inventé de féerique, un architecte chinois avait groupé tout ce que son imagination avait pu lui fournir dans le genre bizarre et fantastique, et cela, sans ordre, sans suite, avec tout l’imprévu du caprice ; c’étaient des pavillons de stuc découpés à jour comme la dentelle, des maisonnettes de porcelaine, des cabanes de bambous tantôt perchées à vingt pieds au-dessus du sol, tantôt affectant des formes d’animaux ou d’ustensiles, toutes ces fantaisies paraissant isolées les unes des autres, mais reliées entre elles par des voûtes, par des couloirs, par des issues souterraines et aussi originales de conception et de forme que les bâtiments eux-mêmes.

Depuis sa disgrâce, Thsermaï avait quitté le palais moresque et les appartements d’apparat, et il vivait dans les constructions chinoises.

Pendant la chaleur du jour, il aimait à se tenir dans une grotte de rocaille tapissée des plus magnifiques échantillons de madrépores, de coraux, de coquillages de la mer du Sud.

Une nappe d’eau descendait de la partie supérieure de cette grotte, qu’elle fermait d’un rideau impénétrable à la chaleur du jour comme à l’œil indiscret des serviteurs.

C’est dans cette grotte que nous retrouvons Thsermaï.

Il était couché sur des coussins de soie verte brochée d’argent qui s’harmonisaient avec les teintes d’opale que renvoyait le nacre des coquillages ; il aspirait non pas les émanations fraîches du narguileh persan ou du houka indien, non pas le parfum suave des tabacs orientaux, mais la fumée âcre d’un cigare, comme eût pu le faire, dans son comptoir de Batavia, un marchand de riz hollandais.

À ses côtés se tenait accroupi l’homme vêtu de noir que nous avons vu, lors de la soirée de Meester-Cornelis, donner à Harruch le narcotique qui avait agi par la respiration sur le cerveau d’Eusèbe van den Beek ; cet homme portait en ce moment le costume d’un marin malais et ressemblait d’une façon singulière à celui qui avait accosté Eusèbe, le lendemain de la mort du docteur Basilius, sur la jetée de la Tjiliwong.

— Pourquoi partir demain, Noungal ? lui disait Thsermaï.

— Il le faut, répondit celui-ci.

— Où vont tes pas ?

— Je marche à l’accomplissement de nos projets.

— Mais ne crains-tu pas que je ne trébuche dès que tu te seras retiré de moi ?

— Mon esprit restera à tes côtés.

Le Javanais baissa la tête et demeura pendant quelques instants absorbé dans une méditation silencieuse.

— Noungal, dit-il enfin, tu m’as rappelé des secrets que je croyais ensevelis dans la tombe ; tu m’as raconté ce que Basilius, qui depuis un an bientôt est la proie des vers, pouvait seul savoir ; tu m’as donné des preuves d’un pouvoir surhumain qui ont captivé mon esprit, en même temps que tu m’as témoigné un intérêt qui t’a enchaîné mon cœur ; mais avant de donner suite aux graves projets qui peuvent compromettre ma tête, laisse-moi t’adresser une question, et promets-moi d’y répondre. Qui es-tu ?

— Ne te l’ai-je pas dit, Thsermaï ? répondit le Malais avec un sourire ironique. On m’appelle Noungal, je suis celui qui règne sur les tzingaris ou bohémiens de la mer ; si misérable que soit mon extérieur, je commande à des flottes que m’envieraient les plus puissants souverains de ce monde et à mieux encore qu’à de vains assemblages de planches et de cordages, à ces hommes terribles qui n’ont point d’autre patrie que les immenses plaines de l’Océan et qui, habitués dès l’enfance à jouer avec la mer, ne connaissent pas même de nom le danger. Soumis à mes volontés comme des esclaves, ils se lèveront sur un signe de moi pour t’aider. Que faut-il davantage pour faire de Thsermaï le roi de Java ?

— Ce n’est pas cela que je voulais savoir, Noungal, reprit le Javanais ; je connais la férocité et la valeur des tzingaris à la terreur que leur seul nom inspire aux habitants de l’archipel Indien ; je sais que, devant eux, les soldats européens eux-mêmes s’envoleront comme des nuées de sauterelles ; tu m’as promis leur appui pour recouvrer non pas le lambeau de pouvoir que je tenais de la munificence de nos maîtres et que leur injustice m’a enlevé, mais pour reprendre dans toute son étendue le rang que mes ancêtres occupaient dans ce pays ; je t’ai dit merci, et je te répète que ma reconnaissance ne restera pas au-dessous du bienfait. Mais ce n’est point cela que je désirais savoir.

— Parle donc.

— Ce ne sont pas seulement les hordes de la mer que Noungal a soumises à ses lois : il commande à ces esprits mystérieux qui existent entre le ciel et la terre, que les chrétiens nomment des démons et que, nous autres, nous appelons les devas et les djinns. S’il en était autrement, comment Noungal aurait-il appris ce qui s’est dit il y a plusieurs années entre le vieux docteur hollandais et son élève ? Qui peut lui avoir appris ce qui était mort comme celui qui l’avait entendu, si ce n’est l’esprit errant de Basilius ? Ce sont ces mystères que je veux connaître, Noungal.

— Ta demande vient à merveille, Thsermaï, car j’en avais moi-même une à t’adresser.

— Dis, et s’il est en mon pouvoir de te satisfaire, je jure que tu auras ce que tu souhaites.

— Tu as parmi tes bédaïas une beauté qui me plaît, je veux que tu me la donnes.

— Noungal, tu dépeupleras mon palais ! Pour te satisfaire, j’ai sacrifié la fille blanche de la Hollande ; mordue par le serpent d’Harruch, elle ne doit la prolongation de son existence qu’aux contre-poisons par lesquels tu l’avais prémunie contre la morsure du reptile, et, malgré tes remèdes, elle va succomber ; veux-tu donc que je n’aie plus de danses pour charmer mes loisirs et de douces chansons pour endormir mes ennuis ?

— La parole de Thsermaï est légère comme le duvet qui sort du fruit du cotonnier ; il suffit d’un souffle et d’une seconde pour en éparpiller les blancs filaments.

— Non, Noungal, j’ai dit, et je n’irai pas contre mes paroles. Choisis donc une de mes bédaïas ; qu’elle soit brune comme l’écorce de la grenade, qu’elle soit blanche comme la fleur du gardénia, tu peux la prendre, elle te suivra chez ton peuple. Je n’en excepte qu’une.

— C’est trop si c’est celle-là que je veux.

— Désigne-la donc, Noungal, que je ne perde plus mes paroles.

— Celle que je veux n’est point brune comme l’écorce de la grenade, elle n’est point blanche comme la fleur du gardénia ; elle est jaune comme le lis qui croît sur le bord des ruisseaux, et cependant, de toutes les bédaïas, c’est la plus belle.

— Arroa, la fille d’Argalenka ! s’écria Thsermaï, dont le visage brun prit une teinte livide et dont les yeux s’injectèrent de sang.

— Tu l’as nommée, Thsermaï, répliqua Noungal avec le plus grand flegme. Mais pourquoi donc changes-tu de couleur ?

— Noungal, demande-moi ce que tu voudras ! s’écria le Javanais, dont la parole était devenue vibrante et saccadée. Demande-moi toutes les autres bédaïas qui peuplent le palais ; demande-moi ma panthère noire, qui lèche mes sandales comme un jeune chien ; demande-moi des champs, des forêts pour te faire riche ; demande-moi mon palais, je ne te refuserai point tout cela, mais ne me parle point d’Arroa, non, non, je ne saurais te l’abandonner !

— Qu’ai-je besoin de tes richesses ? Que pourrais-je faire de tes palais ? Ce que je veux, Thsermaï, c’est la fille jaune aux yeux noirs comme des yeux de gazelle.

— Et je te la refuse, Noungal.

— Et te plairait-il de me dire pourquoi ?

— Je ne sais, il m’est impossible de définir ce qui se passe en moi, mais, depuis qu’elle est venue habiter mon palais, j’ai oublié pour elle toutes ses compagnes. Les deux jours que je viens de passer loin d’Arroa m’ont paru deux siècles ; je crois, en vérité, que je l’aime.

— Si l’on te disait que le trône que tu rêves, tu ne peux le gagner qu’en la sacrifiant ?

— J’hésiterais, Noungal !

— Enfant, repartit le Malais avec un sourire qui tenait à la fois de la compassion et du mépris, enfant qui veut commander aux éléments et aux puissances de l’autre monde et qui ne sait pas imposer silence à ses passions !

Le Javanais comprit la leçon et baissa la tête ; cependant l’amertume de ces reproches n’était pas sans être mélangée d’une certaine douceur ; il lui semblait qu’il conservait Arroa.

— Écoute, Thsermaï, reprit le Malais, les instants sont précieux, et nous n’en avons pas à perdre ; il faut que, ce soir, j’aie quitté la côte ; il faut que, demain, je sois en mer ; dans un mois, tu me reverras.

— Qu’aurai-je à faire d’ici là ?

— Tu continueras ton œuvre, tu souffleras entre les indigènes et leurs conquérants le feu de la discorde, tu t’apitoieras sur les souffrances des opprimés, tu leur viendras en aide au besoin, tu exploiteras tous les mécontentements, toutes les haines, tous les besoins de vengeance ; dans ce misérable pays, ce sont les seules cordes que nous ayons à faire vibrer ; leur foi en Dieu est morte avec leur croyance en Brahma, et quant au patriotisme, ils n’en savent pas même le nom. Sème donc de l’or, sème-le sans souci et sans crainte, et, quand la moisson sera mûre, tu me verras reparaître pour t’aider dans ta récolte.

— Mais de l’or, fit Thsermaï avec inquiétude, tu sais combien les colons m’en ont peu laissé.

— Demain, Ti-Kaï te remettra six cent mille florins que tu emploieras à ces œuvres.

— Six cent mille florins ! mais la haine de Ti-Kaï pour les Européens n’ira jamais jusqu’au sacrifice de cette somme.

— Cet argent ne sortira pas de la bourse du Chinois.

— D’où viendra-t-il, alors ?

— Tu m’as, il y a deux jours, fait présent d’une bédaïa blanche que je te demandais ; aujourd’hui, je te la rends, Thsermaï.

— Hélas ! la pauvre fille, s’écria le Javanais, ce soir peut-être, elle aura rendu son âme à Dieu.

— Non, elle ne mourra que demain au soir, à l’heure où le soleil aura disparu derrière le sommet du mont Sari ; et le matin, à la troisième heure du jour, Ti-Kaï sera venu lui apporter la somme dont je te parle. Entre hardiment dans la chambre où sera sa dépouille ; tu n’as pas peur des morts, toi qui veux converser avec les esprits, et alors tu pourras t’emparer de cet or.

— Mais, encore une fois, cet or, d’où vient-il ?

— C’est la part de cette fille dans l’héritage de son ancien maître, le docteur Basilius.

— Dont le testament… ?

— Dont le testament donnait un tiers de la fortune qu’il laissait à sa nièce à celle des trois femmes qu’il avait chez lui qui parviendrait à obtenir un mot d’amour du mari de cette nièce.

— Quel a pu être son but en faisant cette singulière disposition ?

— Le docteur Basilius ne faisait rien sans raison. Laisse la jeune pousse du bananier remplacer les vieilles feuilles qui plient et jaunissent sous le poids de leurs régimes, et, s’il ne s’est pas trompé dans la connaissance qu’il avait du cœur humain, tu pourras savoir un peu quel a été son but.

— Mais, dit Thsermaï, en revenant aux six cent mille florins qui lui tenaient au cœur, puis-je m’emparer ainsi de ce qui appartient à une fille qui est sujette du roi de Hollande ?

— Thsermaï, en Hollande et dans le reste de l’Europe comme à Java, les pauvres passent sur la terre sans y laisser plus de vestiges qu’un oiseau dans l’espace. Ta bédaïa blanche était née dans la Frise ; ses parents étaient si misérables qu’ils l’avaient vendue avant qu’elle eût l’âge d’être une femme. Le docteur Basilius la fit venir à Java. – Le docteur Basilius est mort. Qui veux-tu donc qui s’inquiète de la disparition d’une pauvre fille ? Prends cet or, et fais-en l’usage que je t’indique. Maintenant, donne des ordres pour qu’Arroa se prépare à m’accompagner.

— Arroa ! Tu n’as pas renoncé à ton projet de m’enlever Arroa ?

— Ce n’est pas seulement pour commander aux esprits qu’il faut savoir comprimer les battements de son cœur, c’est pour dominer les hommes ; Thsermaï, fais ton apprentissage de souverain, impose silence à ta passion.

— Que m’importe le trône de Java ! Je te le cède, je te le laisse, je te le donne, Noungal, pourvu qu’Arroa me reste.

— Insensé, prends garde ! s’écria le Malais d’un ton presque menaçant.

— Noungal, ton pouvoir est immense, je le sais ; depuis que je te connais, tu m’as terrifié par le spectacle de ta puissance, par les preuves que tu m’as données de ta science surhumaine ; et cependant, pour conserver cette fille, ton pouvoir et ta science, je suis prêt à tout braver.

— Tu ne le ferais pas impunément, Thsermaï, songes-y, ne résiste pas à ma volonté.

À ces mots prononcés d’une voix impérieuse, Thsermaï fit un bond sur son sofa, sa physionomie reçut le reflet de toutes les passions qui l’agitaient.

— Ta volonté ! s’écria-t-il, misérable chef de bandits, c’est dans mon propre palais que tu oses parler de ta volonté et la placer plus haut que la mienne !

Le Malais ne fit pas un mouvement, il demeura impassible.

— Oui, dit-il, et ce ne sera pas la première fois que tu auras à t’applaudir de n’avoir pas suivi ton libre arbitre.

— Que veux-tu dire ?

— Le vieux bapatis de ton père, courroucé de tes débordements, avait demandé au gouvernement de la colonie un ordre pour te renfermer dans une forteresse ; il menaçait de laisser à un de tes cousins la souveraineté de sa province. Tout à coup, le bapatis de Bantam tomba gravement malade. Celui qui l’avait instruit des sciences de l’Europe, le docteur Basilius, le soignait et poussait le dévouement jusqu’à passer toutes les nuits auprès du malade, jusqu’à empêcher que celui-ci ne prît de remède d’aucune autre main que la sienne.

— Par le saint prophète ! Malais, n’en dis pas davantage.

— Calme-toi, ne tourne pas ton kriss dans sa gaine, et écoute-moi jusqu’à la fin. Malgré les soins du docteur, l’état du bapatis empirait. Et cependant il n’empirait pas au gré des désirs impatients du fils. Une nuit, il pénétra dans la chambre où son père, assoupi par une drogue que le médecin européen lui avait donnée, sommeillait péniblement. Thsermaï tenait un kriss comme celui que tu agites, et il prétendait le plonger dans la poitrine du vieillard ; le docteur Basilius le supplia de n’en rien faire, lui jura que la maladie n’avait pas besoin de son aide, que, le lendemain, elle aurait tué le vieillard, et comme le jeune homme résistait, comme, ne pouvant arriver au lit du bapatis et le frapper, il avait frappé son vieux précepteur, celui-ci lui ordonna de sortir en lui disant…

— Assez, Noungal, dit Thsermaï, pâle d’épouvante et si tremblant que ses dents s’entrechoquaient, assez, je sais le reste. Les lumières s’éteignirent tout à coup, une force surhumaine qui ne pouvait venir des membres de Basilius, qui était vieux et chétif, saisit le fils et le jeta hors de l’appartement.

— Oui ; mais comme, le lendemain, la prédiction de Basilius se réalisa, comme le vieux bapatis mourut avant la fin du jour, comme on ne chercha point s’il avait du poison dans l’estomac et qu’on ne lui trouva pas un poignard dans le cœur, le fils hérita sans contestation des richesses et de la souveraineté de son père. – Vois-tu, à présent, Thsermaï, qu’il t’a quelquefois réussi de ne pas écouter ta volonté ?

Thsermaï demeurait muet, accablé ; il s’était assis, et il passait sa main sur son front baigné de sueur, comme s’il y eût vu une tache de sang à effacer.

— Remets-toi, reprit Noungal, et dis-moi à présent si j’aurai Arroa.

— Non, répondit Thsermaï d’une voix plus faible que précédemment.

— Soit ; mais alors la justice me donnera ce que tu me refuses, dit le Malais.

— La justice ! s’écria Thsermaï.

— Sans doute, puisque je prouverai que la fille jaune m’appartient. Cette fille, comme la bédaïa blanche, était chez le docteur Basilius, qui l’avait achetée sur son domaine des mains de son intendant ; Argalenka nous a dit quelque chose de cette histoire-là l’autre soir. – Chaque fois que tu venais à la vieille ville voir ton ancien précepteur, tu jetais un coup d’œil d’envie sur la femme qu’il avait dans sa demeure. Le docteur mourut ; tu accourus pour t’emparer de la femme, mais déjà elle avait disparu avec ses compagnes ; le lendemain, un homme couvert de haillons vint te trouver et te dire qu’il était le maître de la fille aux yeux de velours et de sa compagne à la peau blanche ; tu lui offris de l’or s’il voulait te les céder ; l’homme refusa et fit mieux : il t’offrit de les placer parmi tes danseuses, à la condition que tu les rendrais à celui qui te présenterait la moitié d’un anneau qu’il rompit. – Cette moitié d’anneau, la voici ! Et maintenant, pour la troisième fois, me donneras-tu la fille jaune ?

— Oui, si tu peux la prendre ! s’écria Thsermaï en bondissant comme une panthère et en portant à Noungal un coup terrible du kriss qu’il avait traîtreusement tiré de son fourreau de sandal.

Le Malais chancela, et Thsermaï crut l’avoir tué ; mais Noungal se remit, et, ouvrant le sarong qui l’enveloppait, il découvrit sa poitrine et laissa voir une cotte de mailles du plus fin tissu d’acier qui la recouvrait. L’armure n’avait point été entamée par l’acier du kriss ; à peine si quelques gouttelettes de sang, produites par la contusion terrible qu’elle avait reçue, filtraient à travers son réseau.

— Je m’en étais muni en pensant à mes ennemis, dit le Malais d’une voix sardonique ; je t’avais oublié, Thsermaï.

Thsermaï, atterré par l’insuccès de son attaque, demeurait dans la stupeur la plus profonde.

Il avait fait un pas en arrière et, à tout hasard, se tenait sur la défensive.

Mais Noungal, secouant la tête :

— Écoute, lui dit-il avec le sourire étrange qui, en retroussant ses lèvres, laissait voir des dents blanches et aiguës comme celles du léopard, s’il était un seul repli de ton cœur dans lequel je n’eusse pas pénétré, tu viendrais de me donner la mesure de la reconnaissance qu’on peut attendre d’une âme telle que la tienne.

— De la reconnaissance ? Qu’ai-je donc reçu de toi pour être reconnaissant ? Des promesses, voilà tout. Où as-tu vu que, pour des promesses, on doive de la reconnaissance ?

— Je croyais être plus avancé que cela, Thsermaï : lorsque je t’ai rencontré à Batavia, tu croupissais dans la plus honteuse débauche, ta haine et tes projets de vengeance s’en allaient en nuage comme la fumée du cigare qui s’éteint à tes pieds. Eh bien, j’ai donné un corps à tout cela, je t’ai appris comment tu pouvais satisfaire l’une et exercer l’autre, en servant en même temps ton ambition ; je t’ai stimulé jusqu’à ce que je t’eusse vu résolu d’échanger les bancs de bambou du cabaret où tu vivais pour le trône de Java, qui est le diamant de la mer du Sud ; j’ai trouvé pour toi les éléments de l’insurrection qui te fera roi ; j’ai groupé autour de toi le noyau de l’armée des mécontents qui peut faire ta gloire et ta fortune ; je t’ai indiqué comment tu devais diriger cette œuvre souterraine jusqu’au jour où les Hollandais, sentant le terrain miné sous leurs pieds, essayeraient en vain de fuir et s’abîmeraient au milieu des ruines ; n’est-ce donc rien que tout cela ?

— Ce n’est rien tant que le succès n’a pas justifié les promesses, rien qu’un rêve.

— Soit ; mais ce rêve, nous le réaliserons.

Thsermaï fit un mouvement.

— Oui, continua Noungal, cela t’étonne qu’après le meurtre que tu viens de tenter de réaliser sur moi, je sois encore disposé à te servir ! Eh bien, sache donc que j’ai pour les hommes un mépris si profond que, bons ou mauvais, affectueux ou hostiles, je dédaigne également leurs sentiments à mon égard. Il convient à mes projets, à la haine que, comme toi, je nourris peut-être dans mon cœur, d’amener l’anéantissement de ceux qui gouvernent et qui possèdent cette île. Compte donc toujours sur l’appui de Noungal ; mais, en même temps, j’ai mon œuvre dans laquelle je marche avec l’imperturbabilité que me donne la conscience de ma force. N’essaye jamais de l’entraver, Thsermaï ! car, malgré toute ma bonne volonté pour toi, tu serais brisé comme ce verre.

Et, en disant ces mots, Noungal poussa du doigt une coupe de cristal qui avait contenu un sorbet ; elle roula du guéridon sur le sol, où elle se brisa en mille éclats.

— Ce n’est pas, continua Noungal, crois-le bien, Thsermaï, sous l’impression d’un vain caprice que je te demande cette bédaïa ; je suis aussi indifférent au charme de ses yeux qu’à ces vapeurs qui, au sommet des montagnes, affectent des formes humaines et dans lesquelles les regards des voyageurs éblouis cherchent à reconnaître ces êtres d’une nature supérieure que l’homme, dans son orgueil, fait l’intermédiaire entre lui et Dieu. Non, celle que je te demande, celle que je réclame, celle que j’exige, est un des rouages de l’œuvre à laquelle je travaille, et périssent toutes les bédaïas et toutes les rangouns de l’île plutôt que de voir avorter cette œuvre ! Je le répète donc, voici la moitié de l’anneau ; Arroa m’appartient, je la veux.

— Prends-la, répondit Thsermaï d’un ton dont l’abattement et la résignation contrastaient étrangement avec les paroles furieuses par lesquelles il avait répondu aux premières demandes de Nougal, et surtout avec l’action qu’il avait tenté de commettre.

— Allons, sois homme, reprit le Malais, et ne donne pas à ce chagrin une larme qui est d’un bien autre prix.

Et comme Thsermaï laissait couler sur sa joue cette larme sans l’essuyer :

— Eh bien, continua Noungal, quoiqu’elle me semble indigne d’un homme, ta douleur me touche. Ce n’est que dans un mois que la fille d’Argalenka sera utile à mes projets ; pendant ce temps, garde-la pour la livrer à celui qui, de ma part, te remettra cette moitié d’anneau.

— Merci, Noungal, répondit Thsermaï.

— Et tu jures de faire ce que je te demande ?

— Je te le jure.

— Bien ! j’ai, d’ailleurs, un garant que tu tiendras ta promesse.

— Lequel, Noungal ?

— Je sais tes secrets, tu ne sais pas les miens. Si tu essayais de résister, comme tu as fait aujourd’hui, le conseil colonial serait instruit de ce qui s’est passé, au lit de mort de ton père, entre le docteur Basilius et toi.

Thsermaï secoua la tête.

— Crois-moi, Noungal, répondit-il, ma parole vaut mieux que tes menaces. Comment as-tu surpris le secret auquel tu fais allusion, c’est un mystère entre l’enfer et toi ; mais, à coup sûr, il ne te servirait pas à grand’chose, car tu ne saurais appuyer ta révélation sur des preuves.

— Bah ! dit en ricanant le Malais, le docteur Basilius était un homme sage et prudent, et ce n’était pas un calculateur comme lui qui eût laissé perdre un trésor de la valeur d’un tel secret. Donc dans un mois, et adieu, Thsermaï !

En achevant ces paroles, le Malais s’élança à travers la nappe d’eau qui servait de rideau à l’entrée de la grotte.

Pendant une seconde, la cascade bouillonna autour de lui, couvrant ses vêtements d’une poussière d’écume ; puis elle reprit son cours ordinaire, et, à travers sa teinte irisée, Thsermaï put apercevoir Noungal qui s’éloignait par une des allées du jardin.

Mais le Javanais ne parut point s’apercevoir de sa disparition. Il restait abîmé dans ses pensées.

— Comment le docteur Basilius aurait-il laissé des preuves d’un crime dont le châtiment l’eût enveloppé comme moi ? dit-il enfin en se parlant à lui-même ; et s’il en eût laissé, comment seraient-elles passées des mains de van den Beek, l’héritier du docteur, dans celles de Noungal ? Ce Malais est capable de tout ! continua-t-il après un moment de silence ; mais c’est égal, il faudra que je revoie van den Beek.

Puis, avec la lame de son kriss, il frappa un coup sur un gong placé à portée de sa main.

À ce signal, la nappe d’eau cessa de couler comme par enchantement.

Quelques perles, empruntant aux rayons du soleil les couleurs de l’opale, glissèrent entre les rochers et tombèrent seules dans le bassin un instant tari, et l’un des serviteurs de Thsermaï parut à l’entrée de la grotte.

— Amène ma panthère noire, dit Thsermaï.

Quelques instants après, un superbe animal au pelage de velours, aux yeux de topaze, souple et gracieux dans ses mouvements comme un jeune chat, mais plus terrible encore sous ses apparences de douceur et de câlinerie, bondissait en accourant près de son maître.

XVII

LE CODICILLE DU DOCTEUR BASILIUS

Le soleil était levé depuis plusieurs heures lorsque, le lendemain de la soirée qu’il avait passée à Meester-Cornelis, Eusèbe van den Beek rentra à Weltevrede.

Quoi que lui eût dit le notaire Maes sur l’indignité de ce moyen de locomotion, ce fut à pied qu’Eusèbe franchit les quelques kilomètres qui le séparaient de la ville.

Le domestique qui vint lui ouvrir la porte de son hôtel recula de frayeur tant la figure de son maître était pâle, tant sa physionomie semblait bouleversée. Il lui demanda ce qu’il avait. Eusèbe ne lui répondit pas et se dirigea vers son cabinet, où, à peine entré, il manifesta l’intention de s’enfermer.

— Mais, monsieur, lui dit le serviteur en repoussant doucement la porte, monsieur ne veut donc pas voir madame ?

— Que t’importe ! s’écria Eusèbe avec fureur, et qui t’a donné le droit de scruter mes actions ?

— C’est que plusieurs fois déjà madame a demandé monsieur.

— Bien, bien, plus tard !

Le domestique demeurait toujours à la porte et regardait son maître avec stupeur.

— Qu’attends-tu donc ? fit ce dernier avec une sorte de rage.

— Que monsieur me donne l’adresse du médecin qu’il faudra aller chercher pour madame ; nous sommes embarrassés pour en choisir un, nous autres ; tandis que monsieur, qui est le neveu de feu le docteur Basilius, doit en connaître.

Eusèbe, qui avait écouté les premières paroles de son serviteur avec stupeur, se réveilla tout à coup, et, saisissant cet homme par le collet de sa veste :

— Ne prononce jamais devant moi ce nom maudit ! s’écria-t-il, si tu ne veux être chassé à l’instant !

Puis, après une pause où l’on eût pu croire qu’il allait étouffer, il reprit :

— Que veux-tu dire avec ton médecin ? Madame est-elle malade ?

Eusèbe prononça ces dernières paroles avec une brusquerie qui n’était point dans ses habitudes, surtout lorsqu’il était question de sa femme.

Si le nom de Basilius lui rappelait les tristes événements du passé et les appréhensions de l’avenir, celui d’Esther ne pouvait lui représenter qu’un devoir.

Sa conscience n’était-elle donc pas sans reproche, que la pensée de ce devoir parût pour lui un remords ?

— Monsieur, balbutia le domestique, tout interdit, c’est que l’on croit que c’est pour aujourd’hui.

À ces mots s’évanouirent toutes les pensées qui faisaient redouter à Eusèbe la présence de sa femme ; il s’élança dans l’escalier, courut à la chambre d’Esther, qu’il trouva dans son lit et qui lui sourit au milieu de ses souffrances.

— Mon ami, merci ! s’écria la jeune femme en ouvrant ses bras à son mari, merci ! car j’aurais été bien malheureuse que le premier regard de ton enfant n’eût pas été pour toi.

Eusèbe couvrit sa femme des baisers les plus tendres ; il avait tout oublié.

Après quelques instants d’une tendre causerie sur l’enfant qui allait naître :

— Comme tu es rentré tard ! dit Esther à son mari. C’est la première fois, Eusèbe, que tu passes une nuit entière loin de moi.

Eusèbe, de pâle qu’il avait été jusque alors, devint pourpre ; il baissa les yeux sous le regard calme et limpide de sa jeune femme.

— C’est ce vilain M. Maes qui t’aura entraîné, continua-t-elle ; mais je ne lui en veux pas, car c’est moi qui l’avais prié de le faire.

— Toi, Esther ! c’est toi qui avais demandé au notaire de m’emmener où il m’a conduit ?

— Sans doute, j’espérais que, pour toi, la gaieté de ce gros homme serait communicative, que tu finirais par comprendre que les plaisirs sont le complément d’une journée d’affaires bien remplie, et qu’à son régime tu perdrais ton front soucieux.

— Esther ! s’écria Eusèbe, tu as fait une grande faute ! Dieu veuille que tu n’aies jamais à t’en repentir !

— Ah ! mon Dieu, tu m’effrayes ! Que s’est-il donc passé ? Mais, en effet, le bonheur de te revoir m’avait empêché de remarquer combien tu es pâle, combien tes vêtements sont en désordre. Parle, parle, mon Eusèbe ! je t’aime tant que je ne suis jalouse que de ton bonheur.

Eusèbe recula devant la franchise d’un aveu.

Le mensonge auquel il voyait qu’il allait être obligé d’avoir recours augmenta sa mauvaise humeur contre lui-même.

Cette mauvaise humeur, il ne pouvait l’épancher sans s’accuser ; ce fut contre Esther qu’elle fit explosion.

— Voilà bien les femmes ! s’écria-t-il avec emportement ; elles ne voient que leur amour, il leur semble que cela soit en ce monde pour être menacé !

— Eusèbe, tu ne m’as jamais parlé de la sorte, s’écria Esther.

— Pourquoi prononcer ce mot de jalousie, si sot et si ridicule à mon avis ?

— Mais, au contraire, mon ami, je t’assurais que je n’étais pas jalouse.

— Bah ! prétexte pour mettre la jalousie à jour.

— En vérité, mon ami, je ne te reconnais pas, et si je n’avais en toi une foi pleine et entière, ton langage, auquel tu m’as si peu accoutumée, serait de nature à m’inspirer des soupçons.

— Quels soupçons ? Voyons, j’exige que tu t’expliques ! s’écria Eusèbe, hors de lui. Parce que j’ai passé une nuit en affaires, parce que cet odieux Maes m’a amené à en conclure de déplorables, serait-ce une raison pour m’accabler de tes injurieuses suppositions ?

— Mais quelles suppositions ai-je donc faites, mon Dieu ? s’écria la pauvre femme, qui, remarquant que, loin de diminuer, le trouble de son mari augmentait encore, revint à un autre ordre d’idées. – Voyons, continua-t-elle en essayant de sourire entre les larmes qui tombaient lentement sur sa joue, voyons, Eusèbe, tu sais bien que j’ai en toi une confiance entière, absolue, que je crois à toi comme on croit à Dieu ; tu me dis : « J’ai fait ceci, j’ai été là », je te crois à jamais ; sur la tête de l’enfant qui va être un nouveau lien entre nous, je te le jure, jamais la pensée ne m’était venue de douter de la vérité de ce que tu me disais. Voyons, Eusèbe, si je t’ai offensé, pardonne-moi ! ajouta Esther en tendant vers son mari son front blanc et pur, couronné des cheveux blonds qui s’échappaient en boucles soyeuses de dessous son bonnet.

Eusèbe restait triste et boudeur.

— Voyons, ajouta-t-elle, il faut que je te donne une nouvelle preuve de ma confiance en toi ; le veux-tu ?

— Parle, dit le jeune homme en prenant la main de sa femme.

— Eh bien, malgré les instances de M. Maes, je me suis opposée à ce qu’il te donnât connaissance du codicille injurieux que notre oncle avait ajouté à son testament.

— Le codicille, le codicille existe ! s’écria Eusèbe avec égarement ; mon Dieu, j’en voulais douter ! Alors, s’il existe, ce qui s’est passé cette nuit n’est donc pas un rêve, comme je voulais me le persuader !… Le charmeur de serpents, cette étrange hallucination qui me faisait voir Esther mourante, la rangoun, les songes… tout cela, ce sont des réalités, et Basilius a remporté sur moi son premier triomphe !

En parlant ainsi, Eusèbe semblait agité de transports furieux.

— Mon Dieu, il devient fou ! s’écria Esther, dont la tête pâle se renversa sur l’oreiller.

La vue du danger que courait sa femme ramena Eusèbe à lui-même ; il se jeta sur le lit d’Esther, baisa ses mains glacées, essaya de la ranimer et, n’y pouvant parvenir, sonna les femmes de chambre, qui s’empressèrent de la secourir.

Le médecin avait été appelé ; il arriva. En deux mots, Eusèbe le mit au fait de ce qui s’était passé. Le médecin déclara que la situation d’Esther était des plus graves, que la violente secousse qu’elle avait probablement éprouvée allait infailliblement amener une crise dans laquelle la mère ou l’enfant qu’elle portait dans son sein, tous les deux peut-être, pouvaient perdre la vie.

Il exigea qu’Eusèbe le laissât donner ses soins à la malade ; il désirait éviter la commotion qu’elle éprouverait nécessairement si, en reprenant ses sens, elle apercevait son mari à son chevet.

Eusèbe, désemparé mais puisant de l’énergie dans l’excès de sa douleur, sortit de l’appartement.

Sur le seuil, il retrouva son domestique, et celui-ci l’avertit qu’un monsieur l’attendait dans son cabinet et demandait avec instance à lui parler.

Le premier mouvement d’Eusèbe fut de répondre qu’il ne voulait voir personne ; puis il réfléchit que c’était dans les affaires qu’il trouverait le meilleur moyen de tromper les affreuses angoisses de l’attente ; il descendit.

Ce monsieur, c’était notre vieille connaissance, le notaire Maes.

On eût en vain cherché sur le visage du notaire les traces de l’orgie de la veille, qui avait si profondément altéré la physionomie d’Eusèbe.

M. Maes était rose et frais, calme et souriant ; sa cravate était d’une blancheur irréprochable ; il n’y avait, pas plus sur ses habits noirs que sur sa figure, un seul pli qui accusât les excentricités bachiques et chorégraphiques dont il s’était rendu coupable à Meester-Cornelis.

En apercevant Eusèbe, il lui tendit la main et accompagna ce geste d’un salut presque respectueux.

Il faisait la part du compagnon de débauche et celle du client.

— Que venez-vous faire ici ? lui cria Eusèbe d’un ton presque menaçant. N’avez-vous donc pas assez des sottises que vous m’avez fait commettre cette nuit ?

— Je ferai observer à mon cher monsieur van den Beek, répondit M. Maes d’un ton gracieux et digne tout à la fois, que j’ai l’honneur d’être son notaire, et que je viens ici pour ses affaires, non pour les miennes. – Mais si mon client me demande mon avis sur ce qu’il lui plaît d’appeler les sottises de cette nuit, j’avouerai à M. van den Beek qu’il y en a eu trop, beaucoup trop !

En disant cette phrase, M. Maes frappait du plat d’une de ses mains un papier timbré plié en quatre qu’il tenait de l’autre.

— Oui, répondit Eusèbe, et n’aurai-je pas le droit de vous accuser de complicité dans le piège qui m’a été tendu, vous que je devais considérer comme mon ami ?

— Je l’étais effectivement, monsieur van den Beek. Si à cette heure je ne suis plus que votre notaire, à celle où se sont passées les événements que vous racontez, j’étais lié à vous par les liens d’une véritable amitié.

— Jolie amitié que la vôtre ! qui consiste à me livrer pieds et poings liés à l’homme infernal qui me poursuit.

— En vérité, monsieur van den Beek, je ne vous comprends plus.

— Si vous n’aviez pas été son complice, pourquoi auriez-vous quitté sans moi Meester-Cornelis ?

— Monsieur van den Beek, reprit M. Maes d’une voix presque solennelle, le notaire Maes a pour habitude de ne jamais s’enquérir des faits et gestes de M. Maes particulier, et je vous engage à vous conformer à cette sage réserve ; nous y gagnerons de ne point embrouiller les affaires sérieuses dans celles qui ne le sont pas. Si vraiment vous portez contre M. Maes cette odieuse accusation qui vient de sortir de vos lèvres, venez le trouver, il vous répondra ; il n’est pas de la dignité du notaire de vous répondre : la vérité est cependant qu’il ne se souvient de rien de ce que vous alléguez.

— Je le crois bien, vous étiez ivre-mort !

M. Maes ne répondit pas à cette apostrophe ; ses paupières voilèrent légèrement ses gros yeux, comme il arrive chez l’homme qui se délecte dans le souvenir d’une jouissance, et ce fut tout.

— Vous n’avez devant vous que votre notaire, qui vient vous dire comme à son client : Que dois-je penser de cet acte qui réclame de vous six cent mille florins, suivant les termes du codicille ajouté au testament du docteur Basilius, votre oncle, et cela, au profit d’une demoiselle Jane Trumper, désignée dans ledit codicille ?

Eusèbe ne répondit pas, il se jeta sur un divan et cacha son visage entre ses mains.

— Cette pièce a été remise en mon étude, m’a dit l’huissier qui l’a dirigée, pour éviter le scandale et accorder les rigueurs judiciaires avec les ménagements que l’on doit à l’état dans lequel se trouve madame van den Beek ; le voici.

Le notaire tendit le papier à Eusèbe ; celui-ci poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot, prit l’acte et le froissa entre ses mains.

— Pardon ! s’écria M. Maes, mais il ne faut pas déchirer ce papier ; songez que nous pouvons être forcés de le mettre sous les yeux de madame van den Beek, qui est l’héritière, et non pas vous.

Eusèbe, de pâle qu’il était, devint blême.

— Instruire Esther de tout ceci, monsieur ? s’écria-t-il. Mais vous voulez donc la tuer ? Ne l’essayez jamais si vous tenez à l’existence !

Malgré le regard terrible dont Eusèbe avait accompagné ces paroles, le notaire ne parut pas le moins du monde ému ; il s’assit à côté de son client et aspira flegmatiquement une prise de tabac.

— Alors, reprit-il en secouant du bout des doigts quelques grains qui ternissaient le lustre de sa chemise, alors il faut me pourvoir d’une procuration en règle, procuration que vous vous chargerez d’obtenir de madame van den Beek sous un prétexte quelconque ; puis nous aviserons ensemble aux fins de non-recevoir à opposer aux réclamations de la requérante ; nous chercherons un vice de forme dans l’acte énonciatif qui est relaté dans la mise en demeure ; nous plaiderons, et, si l’État veut bien ne point intervenir au titre de la clause du testament de feu Basilius qui institue le gouvernement son héritier en cas de conteste, eh bien, peut-être pourrons-nous à la fois ménager la sensibilité de madame van den Beek et sa bourse, à laquelle cette somme de six cent mille florins ne laissera pas de faire une brèche considérable.

Chose étrange ! Eusèbe, qui, lorsqu’il jouissait paisiblement de la fortune du docteur Basilius, n’y attachait aucun prix, qui plusieurs fois avait voulu s’en dessaisir, par un revirement subit mais très explicable, se sentit bouleversé lorsqu’il vit cette dépossession se réaliser malgré lui, lorsqu’il comprit qu’il allait être dépouillé d’une fraction considérable de cette fortune.

Il en est de l’or comme des femmes : c’est surtout lorsqu’elles se détachent de vous que l’on peut comprendre si on les aime et combien on les aime.

— Mais, dit Eusèbe, qui se promenait avec agitation, il est impossible que je sois condamné à payer cette somme. À l’aide de je ne sais quel sortilège, ils ont fait de moi ce qu’ils ont voulu.

— Je crois que, comme quelques personnes de ma connaissance, cher monsieur van den Beek, vous avez puisé ces sortilèges au fond d’une bouteille. Que diable ! aussi, c’est votre faute ! Vous ne vous êtes pas accoutumé au vin, et vous vous en êtes fait un ennemi.

— Non, non, je prouverai que j’ai été la victime d’une machination infernale ; que ceux qui me poursuivent ne sont pas de ce monde, et que toute la force et toute la vertu restent impuissantes contre les maléfices.

— Monsieur van den Beek, repartit le notaire, si vous vous mettez à parler de sortilèges et de maléfices à nos bons juges hollandais, je crains bien que vous ne gâtiez complètement votre affaire. Ce qu’il faut, c’est trouver un bon arc-boutant sur lequel nous puissions poser les assises de notre défense. Cela se rencontre dans le pandémonium de la chicane bien plutôt que dans le rituel des sciences occultes ; mais puisque vous me semblez disposé à résister à la prétention de la demoiselle Jane Trumper, je ne dois point vous cacher qu’il résultera un grand scandale de ce procès.

Cette observation désespéra Eusèbe, auquel l’affliction que lui causait la perte de six cent mille florins ne faisait point oublier Esther, et qui ne pouvait songer sans horreur au désespoir qu’il lui causerait.

Son affliction se montra si profonde qu’elle désarma M. Maes du rigorisme avec lequel il tenait à remplir ses fonctions.

— Voyons, cher monsieur van den Beek, dit-il, il ne faut pas vous désoler, que diable ! Beaucoup de ceux qui vous jugeront, croyez-moi, regretteront de n’avoir pas été à votre place. La peur que j’ai eue de ces maudits serpents m’a fait fuir, je n’ai point vu la déclaration relatée dans l’acte.

M. Maes entra ici dans l’inépuisable série de lieux communs que fournissent toujours les reproches rétrospectifs ; il reproduisit à Eusèbe toute la kyrielle des observations inopportunes par lesquelles le magister répond aux cris de détresse de l’enfant qui se noie. Il est vrai que sa vertueuse éloquence eut un avantage, celui de prouver à Eusèbe la parfaite bonne foi du notaire et combien il était vrai qu’il n’était répréhensible que dans la légèreté de ses mœurs, la facilité de ses liaisons, toutes choses que van den Beek connaissait et qu’il avait eu tort de ne pas suffisamment redouter.

En forme de péroraison, le notaire, qui avait amicalement pris la main de son client, lui dit :

— Voyons, une ligne d’écriture sur de bon papier timbré avancera plus nos affaires que tous vos soupirs, fussent-ils assez puissants pour conduire un trois-mâts de Batavia à Amsterdam. Racontez-moi votre histoire, ne me déguisez rien ; un notaire entre, avec le prêtre et le médecin, dans la trinité des trois confesseurs dont un homme a besoin dans sa vie.

Eusèbe hésita s’il ne ferait pas au notaire une confidence complète, s’il ne lui donnerait pas connaissance de tout ce qui s’était passé depuis le jour où le docteur Basilius était entré dans sa maison ; il demeura quelques instants muet et flottant.

D’un côté, il éprouvait, comme tous les malheureux, un besoin d’épanchement qui semble alléger le poids des peines que l’on éprouve ; de l’autre, il lui semblait qu’en communiquant à un étranger ses angoisses, il donnait un corps, il prêtait une vie à ce que par instants il ne voulait considérer que comme des fantômes ; il lui répugnait qu’un autre que lui pût témoigner de l’existence de Basilius, il espérait tuer son souvenir en niant la réalité.

Dans la lutte qu’il venait de subir, après la secousse qu’il avait éprouvée, la fermeté de son caractère s’était évanouie ; il ne se sentait plus comme la veille le courage d’aller au-devant des renseignements sur le singulier personnage auquel il devait sa fortune ; il commençait à perdre sa vigueur stoïque, qui jusqu’alors lui avait permis d’envisager en face le péril.

Enfin, la phrase ironique avec laquelle M. Maes lui répondit lorsqu’il avait prononcé les mots de sortilèges et de maléfices lui faisait craindre que celui-ci ne considérât cette étrange narration que comme le résultat d’un dérangement du cerveau, et cette dernière considération, plus forte que toutes les autres, l’arrêta.

Il se borna à raconter les seuls incidents de la nuit de Meester-Cornelis dont il pouvait se souvenir.

— Il n’y a là qu’un petit guet-apens auquel mon ami Thsermaï pourrait bien ne pas être étranger.

— Thsermaï ? mais Thsermaï est riche !

La notaire haussa les épaules.

— On n’est jamais riche, dit-il, lorsque l’on veut, sur cette terre, se donner le paradis de Mahomet.

— Mais il n’est pas de prévenances et d’amitiés dont il ne m’ait accablé.

— Raison de plus. Si j’avais encore un doute, ce que vous me dites là le dissiperait. Thsermaï n’avait aucun motif de se jeter ainsi à votre tête ; c’est une simple spéculation de noble indigène, il aura mis quelque drogue dans votre verre. Vous voyez que, s’il y a eu maléfice – non point dans le sens que vous attachez à ce mot –, au moins il n’y a pas à y voir de sortilège.

La conclusion du notaire soulagea Eusèbe.

Au milieu de la perplexité dans laquelle le plongeait l’alternative où il se trouvait d’un procès scandaleux, du chagrin qu’il causerait à Esther, ou bien de l’abandon du tiers de ses richesses, c’était une consolation pour lui d’être persuadé que l’influence du docteur Basilius n’était pour rien dans tout ceci, et qu’il était victime de l’avidité des hommes, et non pas de la malignité de ce démon.

Cette pensée calmait ses terreurs.

Elle lui permettait d’espérer qu’il pourrait aisément conserver les deux autres tiers de sa fortune et que ces deux tiers n’étaient point menacés.

Ce fut avec plus de liberté dans l’esprit qu’il examina avec M. Maes les chances que lui laissait une action judiciaire.

Le notaire n’était point d’avis de l’entamer avant de s’être ouvert franchement à Esther, sans le concours et en dehors de laquelle il était difficile de soutenir un procès dans lequel elle était partie.

Il fit observer à Eusèbe qu’il devait compter davantage sur l’indulgence et sur la mansuétude d’une femme qui lui était si entièrement dévouée ; que la faute légère dont il avouerait s’être rendu coupable n’en était pas une, puisque sa volonté n’y était pour rien.

Eusèbe van den Beek fut inébranlable ; son orgueil se révoltait à l’idée d’avouer sa faiblesse, et, au moment même où venait de lui être démontrée la fragilité de l’homme, sa foi en lui-même, qui l’avait perdu, restait aussi absolue qu’auparavant. M. Maes, qui, nous l’avons dit, ne se souciait que très médiocrement de voir les débats de cette affaire devenir publics, combattit cependant la résolution de son client avec un dévouement tout spartiate, ce qu’il considérait comme un devoir de sa charge.

Tout fut inutile ; la nécessité de cet aveu préliminaire décida Eusèbe au sacrifice qui coûtait énormément à l’avarice qui commençait de poindre dans son cœur.

Il accompagna M. Maes jusqu’à sa demeure et signa en soupirant les pièces qui étaient nécessaires à celui-ci pour qu’il pût procurer à son client la somme qui devait servir à exécuter l’un des articles du codicille du docteur Basilius.

 

FIN DU TOME PREMIER


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