Alexandre Dumas

HERMINIE

1845

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Table des matières

 

AVANT-PROPOS. 3

I  LA RECHERCHE D’UN LOGEMENT. 4

II  LE LANSQUENET. 13

III  SOUS LE MASQUE. 23

IV  LE MOT DE L’ÉNIGME. 33

V  À VISAGE DÉCOUVERT. 42

VI  IL Y A LOIN DE LA COUPE AUX LÈVRES. 52

Ce livre numérique. 63

 

AVANT-PROPOS

Un des plus grands malheurs de la vérité, c’est d’être invraisemblable. C’est pour cela qu’on la cache aux rois avec la flatterie, et aux lecteurs avec le roman, qui n’est pas, comme quelques-uns le croient, une exagération du possible, mais un faible pastiche du réel.

Un jour, quand nous serons fatigué d’être romancier, nous nous ferons peut-être historien, et nous raconterons certaines aventures contemporaines et authentiques qui seront si vraies que personne n’y voudra croire. En attendant cette époque, et comme notre recueil déjà nombreux ne peut que s’augmenter dans l’avenir, nous en détacherons, en faveur de ceux de nos lecteurs qui ne veulent que des choses arrivées, une simple histoire où nous ne changerons que les noms, bien entendu.

Après notre mort, on trouvera dans nos papiers les noms véritables des principaux personnages.

A. D.

I

LA RECHERCHE D’UN LOGEMENT

Un matin du mois de septembre 185., un jeune homme suivait une de ces rues désertes du faubourg Saint-Germain qui semblent si bien faites pour le recueillement et le travail, en regardant au-dessus de chaque porte s’il n’y avait pas l’écriteau traditionnel, dont voici généralement le texte et l’orthographe :

 

PETIT APPARTEMENT DE GARÇON

À LOUER POUR LE TERME

S’adressé au consierge.

 

Ces derniers mots, on le sait, sont souvent de la main du portier ; c’est pour cela qu’on y trouve ces irrégularités qui dénotent chez ce digne homme, toujours fier de son éducation, une façon bizarre d’interpréter la langue.

Il est vrai que, si vous entrez, vous vous apercevez qu’il la parle encore plus mal qu’il ne l’écrit ; ce n’est qu’une bien faible compensation.

Donc, notre jeune homme continuait ses recherches, quand, à côté d’une vaste porte cochère, il lut, au-dessus d’une petite porte plus humble, l’écriteau hospitalier.

Il entra, chercha aux vitres du portier la clé de la serrure, qu’on ne trouve jamais, et après une recherche longue et infructueuse, résigné, il attendit que le digne vieillard – car ce devait en être un – voulût bien s’apercevoir de sa présence.

Le bonhomme se leva, posa sur une chaise ses formes et son tire-pied, et après avoir relevé ses lunettes un peu plus au nord de son nez irrévérencieusement long, il ouvrit, et sans dire un mot, se posa comme un point d’interrogation.

Le jeune homme répondit à cette phrase muette par la question habituelle :

— Vous avez un petit appartement de garçon à louer ?

— Oui, monsieur.

— De quel prix ?

— Six cent cinquante.

— Et à quel étage ?

— Au quatrième.

— De quoi se compose-t-il ?

— Mais, il y a une antichambre, une petite salle à manger, une chambre à coucher, et une chambre dont on pourrait faire un petit salon.

— Peut-on le voir ?

— Oui, monsieur.

Le portier sortit, ferma sa porte, mit la clé de la loge dans sa poche, prit celle de l’appartement à sa main, regarda si personne ne venait et monta devant le jeune homme.

L’appartement était libre et pouvait être occupé tout de suite : le jeune homme passa d’une pièce à l’autre, examina fort superficiellement, disons-le, s’il était commode ou non, ne s’occupant guère que du papier, des portes et des plafonds, qu’il trouva assez convenables.

Enfin, le portier le fit entrer dans un cabinet de toilette qu’il avait oublié de lui mentionner et qui donnait sur une petite cour carrée fort étroite, fermée en face par la maison voisine, laquelle avait cinq fenêtres perpendiculairement placées sur cette même cour.

Ce cabinet acheva de charmer notre jeune homme, qui demanda si les six cent cinquante francs annoncés étaient le dernier prix de l’appartement.

— Au juste, reprit le portier ; il était même loué sept cents ; mais il faut dire que c’étaient l’homme et la femme, des gens fort tranquilles du reste, et qui ont eu bien du regret de quitter la maison. Mais le mari a été nommé membre de l’Institut ; alors ils ont été forcés de diminuer leurs dépenses, et le propriétaire a dit que, pour avoir un garçon, il ferait un sacrifice de cinquante francs. Monsieur est garçon ?

— Oui.

— Eh bien, monsieur, pour un garçon, c’est tout ce qu’il faut : c’est au midi, on a le soleil toute la journée ; il y a trois fenêtres sur la rue et un grand cabinet bien commode, avec une fenêtre aussi. On pourrait y mettre un lit même, pour un ami ou pour un petit domestique. Monsieur a-t-il un domestique ?

— Non.

— Eh bien, si monsieur veut, ma femme ou moi, nous ferons son ménage.

— C’est cela. Le logement me convient, dit le visiteur en sortant et pendant que le portier fermait la porte ; mais je ne veux y mettre que six cents francs.

— Si monsieur veut me laisser son adresse, j’en parlerai au propriétaire et j’irai lui porter la réponse. Du reste, monsieur voit que la maison est fort tranquille. Au premier, c’est une vieille dame toute seule ; le second n’est pas loué ; le troisième est vacant, et, au-dessus de monsieur, il n’y a qu’un jeune homme, qui est surnuméraire au ministère de l’instruction publique, M. Alfred ; mais il est toujours chez sa mère, qui habite la province. Nous ne souffrons ni chat ni chien dans la maison. Monsieur n’a pas d’animaux ?

— Non.

En ce moment, on arrivait à la loge ; le portier ouvrit, chercha quelque temps sur une commode où il y avait deux petits vases de fleurs artificielles, donna à son futur locataire une plume problématique qui ne faisait honneur ni à l’oie qui l’avait fournie ni à celui qui l’avait taillée, posa sur sa table une feuille de papier à lettre à côté d’un encrier en porcelaine qui représentait l’empereur, ayant de l’encre dans son chapeau, et le jeune homme écrivit son adresse : « Édouard Didier, rue, etc. »

— C’est très bien, reprit le portier en lisant l’adresse. – Demain, je passerai chez monsieur, continua-t-il en le reconduisant jusqu’à la porte de la rue. Je n’ai pas besoin de dire à monsieur que le propriétaire et nous tenons à n’avoir que des personnes tranquilles. Nous savons bien ce que c’est qu’un jeune homme ; mais il y en a qui en abusent, qui reçoivent des… beaucoup de… enfin du monde qui font du bruit, et alors les locataires se plaindraient, et cela nous ferait avoir des désagréments.

— Je ne reçois que le strict nécessaire, dit le jeune homme en s’éloignant.

Le portier se mit à sourire de ce sourire disgracieux dont les imbéciles ont le privilège.

À quelques pas de là, Édouard rencontra un de ses amis parti depuis trois ou quatre mois pour un voyage, et revenu depuis quelques jours. Après les premiers mots d’étonnement et de joie de se revoir :

— D’où viens-tu donc ? dit le nouvel arrivé, qui s’appelait Edmond L…

— Je viens de voir un logement que je vais prendre.

— J’en cherche un, moi. Est-ce loin d’ici ?

— Non.

— Eh bien, si tu veux, remontons le voir ; si tu ne te décides pas et qu’il me convienne, je le prendrai.

— Malheureusement, fit Édouard, il y a beaucoup de chances pour que je le prenne.

— Voyons toujours.

On fit remonter le portier, et Edmond s’extasia sur la commodité du logement.

— Mon cher, dit-il, depuis huit jours que je suis arrivé et que je cherche un appartement, impossible d’en trouver un aussi charmant que celui-ci. Tu comptes le prendre ?

— Mais oui.

— Quel malheur ! Vous n’en avez pas un autre pareil ? continua-t-il en s’adressant au portier.

— Non, monsieur, ils sont tous plus grands et plus chers.

— Quel malheur ! répétait Edmond.

— As-tu fait un bon voyage ? dit Édouard en redescendant.

— Oui.

— As-tu eu quelque aventure ?

— Hélas ! non. Tu sais que j’ai vingt-deux ans, et que, depuis six ans, je cherche une passion ; je n’en trouve pas plus que de logement, mon cher. J’étais allé en Italie parce qu’on me disait que les Français sont les amants naturels des Italiennes. Ah bien oui ! elles me riaient toutes au nez.

— De sorte que tu es revenu…

— Comme j’étais parti. Mais j’ai écrit à une petite femme, hier ; je dois aller prendre la réponse.

— Eh bien, bonne chance !

— Si tu ne prends pas ce logement-là, répéta Edmond en quittant Édouard, fais-le-moi dire.

— Oui.

— Adieu.

Comme on le voit, Edmond était un type, mais un type ennuyeux. On n’a jamais rien vu de plus roide ni de plus disgracieux que ce pauvre garçon, toujours en retard d’une mode et toujours gêné dans ses habits ; un de ces individus que les femmes ont en horreur parce que, quoique n’ayant sur leur compte que la théorie d’un collégien, ils affectent avec elles l’impertinence d’un roué ; si bien que, comme elles savent à quoi s’en tenir, elles rient d’eux si elles ont un bon caractère, ou les mettent à la porte si elles en ont un mauvais. Si un ami, ayant une maîtresse, avait le malheur de lui présenter Edmond, il était sûr de s’entendre dire, deux jours après :

— Quel est donc ce monsieur que vous m’avez présenté ?

— C’est un de mes amis.

— Dites-lui que c’est un impertinent de se permettre de m’écrire ce qu’il m’a écrit, et que je lui défends de se présenter ici.

Quelques-uns d’abord s’étaient fâchés ; mais, comme on avait vu que c’était un mal incurable, personne n’y faisait plus attention ; d’autant moins que ces lettres étaient sans conséquence, et que, comme si toutes les femmes se fussent donné le mot, la réponse ne variait pas.

Quant à Édouard, avec qui nous devons faire plus ample connaissance, il était ce que l’on appelle un bon et brave garçon, qu’on voyait toujours avec joie : assez riche pour être indépendant, mais faisant son droit pour avoir le droit de ne rien faire, bon à se faire tuer pour un camarade, charmant, vif, indiscret, incapable d’un amour sérieux et ne rêvant qu’une liaison éternelle ; figure fière, physionomie railleuse et qui prenait quelquefois une teinte de mélancolie légère et rapide, comme s’il eût vu passer devant lui l’ombre de son père et de sa mère, ces deux affections qui ouvrent les portes de la vie aux autres et qu’il n’avait jamais connues. Si bien qu’il avait, sans douleur présente, sans pressentiment de chagrin à venir, de ces heures profondément tristes où l’âme se replie sur elle-même ; où, au milieu même des éclats de rire de la journée, elle voit à travers les plaisirs éphémères du monde quelque figure morte, poétisée encore par le temps, qui lui sourit de ce sourire qui étoilait son berceau et qui s’efface peu à peu jusqu’à ce que, les yeux se couvrant de larmes, elle disparaisse tout à fait.

Alors, pendant ces heures de recueillement, Édouard pensait à toutes ces affections d’un jour auxquelles il avait émietté son cœur et qui, aux instants de mélancolie que verse toujours le passé sur le présent, ne pouvaient le consoler dans sa solitude momentanée. La présence d’un ami joyeux eût pu seule effacer de son esprit ces douloureuses et passagères impressions.

Ces jours-là, c’étaient les jours où le temps était sombre, où il ne savait que faire, où il rentrait de bonne heure chez lui et où, au milieu du calme de sa chambre éclairée de deux bougies, les souvenirs devenaient ses hôtes et lui rendaient, dans un portrait, dans un meuble, dans un rien, une de ces joies d’enfant qui finissent presque toujours par devenir un sujet de tristesse ; puis il se couchait, prenait un des livres de nos poètes avec lequel il pût causer de sa tristesse, s’endormait, et, le lendemain, si le jour était beau, les fantômes avaient disparu et il redevenait le joyeux camarade des jours précédents.

C’était donc une de ces bonnes natures franchement parisiennes comme il semble y en avoir tant et comme, cependant, il y en a si peu. Ses visites, rares il est vrai, à l’École de droit, et d’un autre côté ses habitudes quelque peu aristocratiques lui avaient fait fréquenter un double monde d’étudiants débraillés et de jeunes gens oisifs ; et il se trouvait être fort aimé de tous, prêtant aux uns de l’argent avec lequel ils allaient à la Chaumière, et prêtant aux autres son esprit qu’ils répétaient le soir, ce dont leurs amis ou leurs maîtresses lui étaient fort reconnaissants.

Édouard s’en tint là de ses recherches ; il alla déjeuner. Rentré chez lui, il compara le nouvel appartement qu’il allait prendre avec celui qu’il allait quitter, vit qu’il n’y gagnait rien, si ce n’est du changement, et se mit à éprouver ces sortes de regrets qui nous viennent lorsqu’on quitte son logement de garçon, si petit et si incommode qu’il soit. On se rappelle tout ce qui est arrivé depuis qu’on y demeure, les vieilles émotions quotidiennes qu’il a vues naître et mourir, fleurs d’un matin écloses entre quatre murs et qui n’ont plus que ce parfum qu’on nomme souvenir. On en vient alors à regretter tout, jusqu’au piano insipide de la voisine, piano maudit qu’on retrouve dans toutes les maisons qu’on habite, miaulant matin et soir sa gamme éternelle et inapprise, jusqu’au portier qui vous remettait le soir votre bougeoir et votre clé, et quelquefois une lettre attendue, si bien qu’on bénissait presque autant la main qui la remettait que celle qui l’avait écrite.

Puis la veille du déménagement arrive. Ce soir-là, sous prétexte qu’on a des malles à faire, on rentre de bonne heure, quelquefois avec un ami qui vient vous aider, mais plus souvent seul, on ouvre les armoires, les meubles ; on dérange tout, on touche à quarante choses sans les prendre, on ne sait par où commencer ; puis, tout à coup, dans un tiroir oublié, on retrouve une lettre oubliée aussi, puis une autre, puis une autre encore ; on s’assied sur le bord de son lit et on se met à lire son passé, tout en interrompant sa lecture par ces monologues muets : « Pauvre fille ! Cette bonne Louise ! Elle m’aimait peut-être ! Qu’est-elle devenue ? »

Et la soirée se passe sans qu’on ait rien fait, on ne sait comment, à évoquer de douces ombres de femmes qui, sans doute, à l’heure même où on se les rappelle, disent à d’autres les choses charmantes et fausses qu’elles vous disaient naguère.

Le lendemain, quand on se lève et qu’on n’a plus que deux heures pour déménager, tout est encore bien moins en ordre que la veille. Comme on le comprend, le portier était venu apporter à Édouard une réponse affirmative. Édouard, en échange de sa réponse, lui avait donné le denier à Dieu, et comme le logement était vacant, il s’était mis à déménager tout de suite. Deux jours après, il était complétement installé dans un nouveau palais à six cents francs par an.

II

LE LANSQUENET

Il y avait à peu près un mois que les choses étaient dans cet état, quand, un jour, Édouard, en sortant, vit entrer dans la maison voisine une vieille femme à laquelle, disons-le, il ne fit pas grande attention, avec une jeune fille si belle, qu’ainsi qu’une déesse elle éclairait tout sur son passage. Elle tourna un instant la tête de son côté ; mais, si court qu’eût été cet instant, Édouard avait pu voir des yeux bleus, des cheveux noirs, un teint pâle et des dents blanches comme les peintres poètes en rêvent ; et dans l’expression du visage, dans le galbe du corps, je ne sais quoi de hardi et de vigoureux qui dénotait une nature ardente et excentrique.

La jeune fille franchit le seuil de la porte cochère, qui se referma sur elle, et disparut comme une vision. Édouard continua son chemin, et lorsqu’il fut arrivé au boulevard, où il venait tous les jours, sûr d’y rencontrer quelque ami, la charmante vision était déjà effacée de son esprit comme de ses yeux.

En effet, après s’être promené quelque temps, après avoir salué quelques individus, il finit par en trouver un à sa convenance ; car il lui prit le bras et fit deux ou trois tours avec lui.

— Dînes-tu avec moi, lui dit Édouard, et veux-tu monter un instant chez Marie ? Il y a deux jours que je ne l’ai vue, cette pauvre fille.

Les deux jeunes gens traversèrent le boulevard, entrèrent dans une maison de la rue Vivienne, montèrent au cinquième étage et sonnèrent très familièrement.

Une espèce de femme de chambre vint leur ouvrir.

— Marie y est-elle ?

— Oui, monsieur.

Ils pénétrèrent dans une espèce de salon où il y avait des espèces de meubles. Deux femmes et deux jeunes gens étaient assis autour d’une table et causaient bruyamment.

— Tiens ! c’est Henri et Édouard, dit une ravissante petite tête blanche, blonde, rose comme un pastel de Müller. C’est bien heureux ! nous faisons un lansquenet. Asseyez-vous si vous trouvez des chaises, et jouez si vous avez de l’argent.

On finit par trouver deux chaises.

— Qui est-ce qui gagne ? dit Édouard.

— C’est Clémence. Elle triche.

Édouard se pencha à l’oreille de Marie et l’embrassa en lui disant tout bas :

— Tu vas bien ?

— Très-bien.

— Pourquoi n’es-tu pas venue hier ?

— J’ai été malade.

— Tu mens !

— Je fais trente sous, dit Clémence.

— Moi vingt, dit Marie. Édouard, mets pour moi : je perds.

Les jeunes gens se serrèrent la main.

— Qui est-ce qui fait la banque ? dit Henri.

— C’est moi, dit Clémence.

— C’est donc toujours elle ? Voilà dix-sept fois qu’elle passe !

— Les canards l’ont bien passée, chanta une voix fausse.

— Joue-t-on ? cria Clémence. Je fais trente sous.

— Je tiens vingt, répondit Marie.

— Moi dix, fit Édouard.

— Moi le reste, dit Henri.

— As et valet, dit Clémence.

— L’as est bon.

— Galuchet est meilleur.

— Qu’est-ce que c’est que ça, Galuchet ?

— C’est le valet.

— Il s’appelle donc Galuchet ?

— Parbleu ! comment veux-tu qu’il s’appelle ?

— Dis donc, Henri, sais-tu comment on prend les crocodiles ?

— Non.

— Eh bien ! ni moi non plus.

— C’est l’as qui gagne.

— Naturellement… Galuchet n’a jamais perdu.

— Passe la main.

— Je fais cent sous, dit Édouard.

— Moi, quatre francs, dit Marie.

— Je crois bien ! interrompit Clémence.

— Moi, vingt sous, dit un autre.

— Moi, le reste, dit Henri.

— Henri fait toujours le reste, et il ne reste jamais rien ; il achètera une voiture avec ça.

— Ah ! à propos de voiture, Augustine en a une.

— Bah !

— Oui.

— Tiens !

— Sept et dix, fit Édouard.

— Dix est bon.

— Sept gagne, reprit le banquier.

— Doubles-tu ?

— Oui.

— Je fais sept francs, dit Marie.

— Cinquante sous, dit Clémence.

— Il reste cinquante centimes ; les fais-tu, Henri ?

— Non.

— Ah bien, tu ne te ruineras pas à ce métier-là, à faire toujours quand il ne reste rien, et à ne rien faire quand il reste.

— La dame est mauvaise, reprit Henri ; elle a déjà passé quatre fois.

Les deux jeunes femmes, appuyant leurs petits mains blanches sur la table, fixèrent, souriantes et attentives, leurs yeux sur les cartes qui tombaient une à une, et voyant qu’elles se succédaient sans rien amener, elles se mirent à les insulter.

Le jeu avec les femmes a cela de charmant qu’il donne à leur physionomie toutes les expressions d’un chagrin réel ou d’une joie folle, selon qu’elles perdent ou qu’elles gagnent ; car elles ne se donnent pas, comme nous, la peine de cacher ce qu’elles éprouvent.

— C’est la dame qui gagne ! dit Clémence. Que le diable emporte le monarque !

— Il y a vingt francs au jeu, fit Édouard.

— J’en fais dix, dit Marie.

— Moi… rien, répondit Clémence en comptant ce qu’elle avait devant elle. Au fait, si je faisais cent sous ?

— Moi le reste, dit Henri d’un air résigné.

— Deux huit ! fit Édouard.

— Je te devrai dix francs, lui dit Marie.

— J’aimerais mieux qu’un autre ne m’en dût que cinq, j’y gagnerais encore cent sous.

— Moi, je ne paye pas non plus, fit Clémence : voilà trois fois qu’il passe ; mais je fais dix francs.

— Moi dix.

— Moi cinq.

— Cinq !

— Dix !

Le jeu se trouva fait. Édouard amena les cartes.

— Deux valets ? dit-il en riant.

— Gredin de Galuchet, dirent les deux femmes.

— Cela fait vingt francs que je te dois, continua Marie.

— Je vends cette dette-là trente sous, reprit Édouard.

Personne ne répondit.

— Heureuse confiance ! murmura Henri.

— Tenez, voilà mes dix francs, dit Clémence avec une petite moue rose ; je ne joue plus.

— Je passe la main, dit Édouard.

Et, s’adressant à Marie, qui n’avait plus d’argent devant elle :

— Tiens, Marie, tu me dois vingt francs, en voilà quarante ; cela fait que tu ne me devras plus rien.

— Combien y avait-il au jeu ? dit Clémence à Édouard.

— Quatre-vingt francs.

— Je reprends la banque à quatre-vingt francs. En ce moment, on sonna.

— Chuuut…, fit Marie.

On entendit la porte s’ouvrir et un dialogue commencer entre celui qui avait sonné et celle qui avait ouvert ; puis la porte se referma avec ce bruit qui prouve qu’on a laissé le visiteur dehors.

L’espèce de femme de chambre entra et remit une carte à Marie, qui, après avoir lu le nom, la passa en souriant à Édouard, lequel la passa à Clémence, qui la donna à son voisin, si bien qu’elle fit le tour de la table et que tout le monde se mit à rire.

— Qu’est-ce que vous avez répondu ? dit Marie à Joséphine.

— Que madame était chez sa sœur, à Auteuil.

— Je vote un louis à Joséphine, dit un des joueurs.

— Les chambres accordent.

On passa un louis à Joséphine.

— Maintenant que le monsieur est parti, reprit Clémence, en avant la barque ! quatre-vingt francs !

— Vingt, dit Édouard.

— Dix, fit Marie.

— Quinze.

— Cinq.

— Le reste.

Clémence hésita un instant ; l’idée qu’elle pouvait perdre quatre-vingt francs la tourmentait. Elle regarda si elle ne pouvait pas tricher ; mais, voyant que tous avaient les yeux fixés sur les cartes, elle se décida et amena dame et valet.

— Je paye moitié et je me retire.

La dame avait déjà passé cinq fois.

— On refuse.

— Bravo ! Galuchet !

— C’est encore la dame, se mit à chanter Clémence. Je continue, je fais quatre-vingt francs ; la veine est bonne.

— Pardon, il faut que tu passes la main, tu n’as qu’un coup.

— C’est juste. Eh bien, mes petits anges, je ne joue plus.

— Bon ! voilà encore Clémence qui fait charlemagne.

— Tiens ! je ne gagne que cinquante francs.

— Je te les fais, dit Marie.

Clémence allongea ses deux petites mains au bout de son nez, les joignit par le pouce et le petit doigt, et leur imprima un mouvement connu.

— Alors, fit Marie, si Clémence s’en va, nous ne jouons plus.

— Eh bien, je fais vingt francs, dit Clémence en se ravisant.

— Je les tiens.

Et les cartes commencèrent à pleuvoir.

— Tu sais bien Lambert ? dit Henri à Édouard.

— Oui, celui qui étudiait le droit.

— Il vient d’être reçu médecin.

— En voilà un à qui je ferai soigner mon oncle !

— Je gagne, dit Marie en prenant les vingt francs de Clémence.

— Je fais trente francs, dit celle-ci, à condition que tu me passes la main… Dépêche-toi, il faut que je m’en aille.

— J’accepte.

Clémence amena sept et neuf : le neuf gagna.

Je ne sais pas de figure plus consternée ; c’était à faire pleurer un Turc.

— Je fais mon reste, dit-elle.

— Je tiens, dit Marie.

Au bout de trois cartes, Marie avait gagné.

Cette fois, c’était à faire pleurer un usurier.

— On vote vingt-deux sous à Clémence pour un cabriolet milord, dit Henri.

— Allez-vous-en au diable ! reprit celle-ci en mettant son chapeau.

— Tiens, Clémence, dit Édouard, je te fais vingt francs sur parole que je gagne ou que je perde. Je perds, ainsi tu as beau jeu.

— Je veux bien.

Elle gagna les vingt francs, les prit, mit son châle et disparut comme une flèche.

— Cette pauvre Clémence ! dit Édouard.

— Laisse donc ! reprit Marie, elle a gagné dix-huit louis hier au soir chez Juliette.

On se mit à causer ; puis peu à peu on s’en alla.

Édouard et Henri furent les derniers, et Marie ne consentit à les laisser partir qu’à la condition qu’ils reviendraient après leur dîner.

— Quelle bonne fille que Marie ! dit Édouard en descendant l’escalier.

— Où l’as-tu connue ?

— Chez ce pauvre Alfred, qui est en Afrique.

— Elle est bien meilleure que Clémence.

— Il n’y a pas de comparaison.

Et les deux jeunes gens s’éloignèrent en faisant l’éloge de la jeune femme, qui s’était mise à la fenêtre et qui les suivit d’un sourire qui s’adressait à Henri, et d’un regard qui s’adressait à Édouard, jusqu’à ce que tous deux eussent disparu à l’angle du boulevard.

Après son dîner, Édouard revint seul rue Vivienne.

— Maintenant que nous voilà nous deux, monsieur, lui dit Marie d’un petit air boudeur, vous allez un peu me dire ce que vous avez fait depuis deux jours et ce qui vous a fait oublier de venir ici.

Édouard se coucha aux pieds de son joli et sévère président, et se mit à développer un système de défense qui eût fait honneur à plus d’un grand avocat.

Les débats durèrent longtemps. Le jury entra en délibération, et, en faveur de l’amour qu’on avait pour l’accusé, on admit des circonstances atténuantes, et il fut déclaré non coupable.

Voilà à peu près quelle était la vie quotidienne d’Édouard, lorsque la gracieuse vision du matin vint y jeter quelques instants de douce rêverie.

III

SOUS LE MASQUE

Les bals de l’Opéra approchaient. Or, les bals de l’Opéra sont l’endroit de Paris où l’on s’ennuie le plus et où l’on retourne, je ne sais pourquoi, avec le plus de plaisir. Marie voyait donc venir cette époque avec joie et comptait bien ne pas en manquer un seul.

Du reste, Marie était une de ces femmes d’esprit qui ne demandent le bras de leur cavalier que jusqu’à l’entrée du bal, et qui, une fois dans le foyer, lui rendent sa liberté jusqu’au moment où elles doivent le retrouver, soit pour rentrer chez elles, soit pour aller souper.

Tout se passa donc comme d’ordinaire au premier samedi. Seulement, à peine Marie eut-elle quitté Édouard que celui-ci sentit qu’on lui prenait la main.

Il se retourna.

— Tu n’attends personne ? lui dit un domino caché, enveloppé, crénelé dans son camail et impossible à reconnaître.

— Non.

— Veux-tu me donner ton bras ?

— Avec plaisir, répondit Édouard en serrant une main fine et aristocratique, et en cherchant à reconnaître par ses yeux celle qui venait ainsi à lui.

— Inutile que tu cherches, lui dit le domino, tu ne me connais pas.

— Et tu me connais peut-être, toi ?

— Beaucoup.

— Prouve-le-moi.

— Rien de plus facile ; mais, comme ce que j’ai à te dire n’intéresse que toi, il est inutile que d’autres l’entendent. Suis-moi donc.

Et l’inconnue se mit à traverser hardiment toute cette foule jusqu’à ce qu’elle eût gagné une loge, au carreau de laquelle elle frappa. Un autre domino vint ouvrir, sortit et la laissa seule avec Édouard.

— Maintenant, lui dit cette femme, aimes-tu Marie ?

— C’est selon.

— Comment, c’est selon ?

— Oui. Si c’est comme amie, je l’aime beaucoup ; si c’est comme maîtresse, je l’aime raisonnablement.

— Et Louise, l’aimes-tu ?

— Moins que je ne croyais, mais plus peut-être que je ne crois, dit-il en souriant.

— Quels sont les jours où tu es triste ?

— Le lendemain des bals masqués, demain par exemple.

— Et pourquoi ?

— Parce que je t’aurai vue trop et trop peu.

— Tu ne peux pas me voir davantage aujourd’hui. Ainsi, résigne-toi. Seulement, pour te consoler, je te dirai que je suis jeune et belle.

— Je n’en serai que plus triste demain.

— Et que faut-il pour te rendre gai ?

— Il faudrait te revoir ou plutôt te voir.

— Tu me verras.

— Quand ?

— Demain.

— Où ?

— Que t’importe, pourvu que tu me voies ?

— Et demain passé, te reverrai-je ?

— Peut-être.

— Et je te reconnaîtrai ?

— Non.

— Qui es-tu donc ?

— Qui je suis ? Je suis une femme qui ne t’avait jamais parlé et qui voulait te connaître.

— Ah !

— Et maintenant, adieu !

— Tu t’en vas ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Il le faut.

— Tu as un mari ? dit Édouard sachant que cette supposition flatte toujours une femme au bal masqué.

— Non.

— Nous nous en allons ensemble ?

— Enfant !

— Pourquoi enfant ?

— Parce que c’est impossible.

— Et pourquoi est-ce impossible ?

— Parce que je ne t’aime pas encore assez et que je t’aime peut-être déjà trop.

— Tu parles comme le sphinx.

— Tâche de répondre comme Œdipe.

— Tu as de l’esprit ?

— Quelquefois.

— Et du cœur ?

— Toujours.

— Tu sais que je vais te suivre ?

— Tu sais que je te le défends ?

— Et de quel droit ?

— Du droit que toute femme a sur un galant homme.

— Adieu donc !

— Au revoir, oublieux !

Édouard baisa la main de son inconnue, qui ouvrit la porte de la loge et disparut dans la foule.

Puis il se remit à la recherche de Marie, la trouva, et, tout le reste de la nuit, fut, sinon fort triste, du moins fort intrigué.

Le lendemain, il ne fit pas un pas sans regarder devant lui, derrière ou de côté, sans interroger tous les visages, sans questionner tous les yeux. Il ne trouva aucun indice qui pût lui faire reconnaître son domino. Le soir, il était désolé.

Quand il rentra chez lui, le portier lui remit une lettre d’une écriture fine et charmante. Voici ce qu’elle contenait :

 

« Tu es donc comme les gens de l’Évangile qui ont des yeux et qui ne voient pas ? Si, quand tu te promenais, au lieu de regarder derrière et devant toi, tu avais regardé en haut, tu aurais vu.

» Le bonheur vient du ciel ; c’est donc de son côté qu’il faut regarder… C’est encore un jour perdu. Tant pis pour toi ! À samedi.

» Pas un mot de tout ceci, ou tu ne me reverrais pas. Bonne nuit ! »

 

Édouard se frappa la tête, se gratta le bout du nez, questionna son portier, resta pendant une heure debout à regarder brûler sa bougie et à relire cette lettre, et ne devinant rien, il prit le parti de se coucher.

Cependant, si incrédule, si indiscret que fût Édouard, il n’osait pas parler de cette aventure à ses amis ; il craignait une mystification, et chaque fois qu’on lui disait un mot ayant rapport au bal de l’Opéra, il croyait toujours qu’on allait ce qui s’appelle le faire poser et se moquer de lui. Il attendait donc le samedi suivant avec une certaine impatience que son amour-propre appelait de la curiosité.

Du reste, jusqu’alors, il n’avait pas beaucoup cru aux intrigues de bal masqué ; il pensait que c’était un moyen de roman et non une possibilité de la vie réelle. Ses aventures à lui s’étaient toujours terminées le jour même par un souper et lui avaient persuadé que c’était le seul dénouement vraisemblable. Cependant il y avait eu dans le ton, dans la tournure, dans l’esprit de son domino quelque chose de si exceptionnel, et dans l’ordre qu’il lui avait donné de ne pas le suivre, un accent si digne, et dans la lettre du lendemain des mots si mystérieux, qu’il se perdait au milieu de ses conjectures, comme Thésée au milieu des souterrains, et qu’il avait beaucoup de peine à attendre le samedi sans montrer la lettre à quelqu’un de ses amis et sans lui demander, à défaut d’éclaircissement, une probabilité.

Le samedi tant désiré arriva. Édouard passa la soirée avec Marie, qui hésitait à aller au bal et qui finit par se décider à rester chez elle. Il crut voir dans ce refus le nœud d’un complot ; il regarda la jeune femme le plus finement qu’il put ; mais, de quelque façon qu’il s’y prît, il ne lut rien sur son visage, si ce n’est qu’elle était fatiguée et que, ne s’étant guère amusée au bal précédent, elle craignait de s’ennuyer tout à fait à celui-ci.

Quant à lui, il prétexta un rendez-vous donné à deux amis, et, à minuit, il quitta Marie.

La première chose qu’il fit fut d’aller regarder dans la loge où, huit jours auparavant, on l’avait amené.

Il n’y avait personne.

Il rentra au foyer, qu’il quittait de temps en temps pour retourner à cette bienheureuse loge ; enfin, vers une heure du matin, il sentit une main qui lui frappait sur l’épaule et entendit une petite voix qui lui disait :

— On vous attend.

— Où ?

— Loge numéro 20.

— Merci.

En effet, il arriva au numéro 20, où il trouva son domino hebdomadaire. Il eut un battement de cœur.

— Suis-je exacte ? lui dit cette voix qui lui bourdonnait dans l’esprit tous les huit jours.

— Oui, comme une créancière.

— Vous avez de jolies comparaisons !

— N’ai-je pas une dette à vous payer ? dette de reconnaissance pour cette charmante lettre qui me fait rêver le jour et qui m’empêche de dormir la nuit !

— Est-ce que vous allez être toujours aussi banal ?

— Est-ce que vous serez toujours aussi méchante ?

— En quoi le suis-je donc ?

— Vous me dites vous !

— C’est peut-être un progrès.

— Vous prenez le plus long, alors.

— Ne plaisantons plus, je suis triste.

— Et qu’avez-vous ? dit Édouard du ton d’un homme sérieusement affecté.

— Ce que j’ai ? reprit l’inconnue en fixant ses yeux sur lui comme si elle eût voulu lire au plus profond de son cœur et de sa pensée. J’ai que je crains de vous aimer.

— Si vous me dites de ces choses-là, vous allez me rendre fou. Et où serait le malheur si vous m’aimiez ?

— Le malheur serait que je ne suis pas de ces femmes qui promettent beaucoup et ne donnent rien, et qu’en vous aimant, je pense que je puis me perdre.

— Bon ! se dit Édouard, voilà que cela reprend le cours ordinaire. Trois francs de voiture pour aller, soixante francs de souper, trois francs de voiture pour revenir. Ça me fait soixante-six francs.

— À quoi pensez-vous ?

— Je pense, reprit Édouard, qui ne put dissimuler un sourire, que, depuis qu’Ève a dit cette phrase-là à Adam dans le paradis terrestre, on l’a bien répétée dans le monde, et qu’il serait temps d’inventer quelque chose de plus nouveau.

— Adieu !

— Vous vous en allez ?

— Je vous déteste !

— Asseyez-vous donc.

— Écoutez, reprit le domino, vous ne me connaissez pas. Je suis une de ces femmes capables de donner leur vie, leur âme, à l’homme qu’elles aiment ; ardentes dans leur amour, mais terribles dans leur haine. Cela vous effraye, n’est-ce pas ?

— La haine seule.

— Croyez-vous à quelque chose ?

— À tout… Pensez-vous donc qu’un homme de mon âge a perdu déjà sa croyance ?

— Je pense qu’à votre âge on ne l’a pas encore.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on n’a pas assez souffert et qu’on a trop aimé.

— Vous vous trompez, madame ; les amours faciles et légères auxquelles nous semblons user notre âme, c’est à peine si nous leur prêtons notre esprit ; et un jour vient une femme qui est tout étonnée de retrouver, sous la cendre de ces amours éteintes, le cœur intact, comme Pompéi sous la cendre du Vésuve.

— Oui, intact, murmura la jeune femme, mais mort.

— Eh bien, mettez-moi à l’épreuve.

— Si je vous disais : Il faut tout sacrifier, cesser avec vos maîtresses vos amours faciles, risquer tous les jours votre vie pour me voir un instant, ne jamais dire ni à votre meilleur ami, ni à votre mère, ni à Dieu ce que je ferai pour vous, et en échange de ce danger de tous les jours, de ce silence de tous les instants, un amour comme vous n’en avez jamais eu ?

— J’accepterais.

— Si je vous disais encore : Peut-être un jour ne vous aimerai-je plus. Alors vous n’auriez rien à faire dans ma vie, pas un reproche à m’adresser, pas un mot à dire ; et si, d’ici là, vous devenez parjure ou seulement indiscret… je vous tue !

— J’accepterais encore, dit Édouard du ton d’un Horace jurant de sauver Rome, tout en se disant tout bas : « Pardieu ! je serais curieux de trouver une femme de ce genre-là, je la ferais empailler un peu vite. »

— Maintenant, déchirez ma lettre… Très bien… Demain, vous saurez mon nom.

— Qui me le dira.

— Vous le devinerez.

— À quoi ?

— Si je vous dis à quoi, je ne laisse rien à faire à votre intelligence. Quand vous saurez mon nom, vous me verrez, et à quatre heures, vous reviendrez chez vous prendre mes ordres. Vous avez jusqu’à demain pour faire vos adieux à Marie. À bientôt !

— Vous me le promettez ?

— Je vous le jure.

Elle alla rejoindre cette femme qui l’accompagnait toujours, et toutes deux descendirent le grand escalier sans se soucier du sillage de propos joyeux et d’invitations libres qu’elles laissaient derrière elles.

IV

LE MOT DE L’ÉNIGME

Édouard rentra au foyer du bal de l’Opéra, ne comprenant rien à ce qui lui arrivait. Il avait entendu bien des femmes lui parler de réputation, de nom, de famille, et lui dire qu’elles pouvaient tout perdre pour lui, puis un jour disparaître et recommencer près d’un autre le même manège ; mais on n’avait jamais exigé de lui des serments aussi formels ni un silence aussi positif ; de sorte qu’il doutait encore s’il devait continuer cette intrigue.

Mais peu à peu, en voyant autour de lui ce monde frivole, plein de fleurs, d’esprit et de joie, il fut convaincu que toutes les femmes étaient comme celles qu’il avait sous les yeux, et que celle-là même qu’il venait de quitter n’avait voulu que rire un peu à ses dépens et lui faire subir à peu près, pour être son amant, le même examen que pour être franc-maçon.

Il se persuada donc que, le lendemain, il allait avoir le mot de l’énigme et que tout se terminerait à sa grande satisfaction. S’il eût pu prendre un instant au sérieux pareille aventure, il ne s’y fût pas engagé une minute. Lui, le garçon insoucieux par excellence, vivant de liaisons frivoles et de parties joyeuses, envelopper sa vie d’un de ces amours terribles qui enivrent d’abord et qui tuent ensuite, cela lui sembla impossible, ou du moins cela lui sembla impossible tant qu’il fut dans le bal et qu’il eut à son bras une de ces femmes à l’amour tissu d’air dont il reconnaissait le visage sous le masque et le cœur sous l’esprit. Mais, quand il fut rentré chez lui, telle était la versatilité de son caractère, qu’il se mit à se créer, comme Pygmalion, une statue dont il devint amoureux. Il ne rêva plus qu’une passion comme Werther, moins le suicide, bien entendu ; il entrevit des échelles de corde, des rêveries du soir, des enlèvements, des chaises de poste, des duels ; et comme il était fatigué, que les oreilles lui tintaient encore de la musique du bal, tout se termina dans sa tête par un galop général auquel il s’endormit fort agité.

Quand il se réveilla, il faisait grand jour ; le soleil s’était levé par hasard et comme s’il se fût trompé de pays. Édouard se frotta les yeux, regarda l’heure, ouvrit la porte de sa chambre à coucher, et vit son portier qui faisait tranquillement son ménage. Il lui demanda s’il n’avait rien pour lui.

— Non, monsieur, répondit le bonhomme. Ah ! si fait ! une liste de souscription qu’on a apportée à monsieur pour un pauvre ouvrier qui s’est cassé la jambe, hier au soir, dans notre quartier, en tombant d’un échafaudage sur lequel il travaillait. C’est un pauvre père de famille.

— Donnez, dit Édouard en prenant la liste.

Et il se mit à la parcourir, afin de voir, par ce qu’avaient mis les autres, ce qu’il lui fallait mettre.

Le dernier nom était celui de mademoiselle Herminie de ***, inscrite pour cinq cents francs.

— Quelle est cette personne qui a donné plus que tout le monde ? demanda Édouard.

— Oh ! c’est une bien digne demoiselle, reprit le portier, qui fait beaucoup de bien aux pauvres. Elle demeure à côté.

— N’est-ce pas une grande jeune fille brune, un peu pâle ?

— Oui. Est-ce que monsieur la connaît ?

— Non ; mais je l’ai vue entrer dernièrement dans la maison à côté, et d’après ce que vous dites, je présume que c’est elle.

— Oui, monsieur, c’est elle. Mademoiselle Herminie demeure là avec sa tante. Figurez-vous, monsieur, que cette femme-là monte à cheval et fait des armes comme un homme.

— Sa tante ?

— Non, mademoiselle Herminie.

— Vraiment ? Mais c’est une très belle éducation pour une jeune fille !

— J’ai été maître d’armes dans mon régiment, continua le portier, et je puis dire que je tirais crânement. Eh bien, monsieur, elle a su cela, et elle n’a pas eu de cesse que je n’eusse fait des armes avec elle. Je me rappellerai toujours cela : c’était un matin du mois dernier ; vous n’étiez pas encore notre locataire. Si fait ! vous l’étiez déjà. Elle m’envoie chercher. On me fait entrer dans une petite salle d’armes très gentille, où je trouve un joli jeune homme. C’était elle qui voulait faire assaut. On me donne un plastron, un fleuret. Je mets un masque et un gant, et nous voilà en garde. Ah ! monsieur, un vrai démon ! Cinq coups de bouton avant que je pusse seulement parer ! Et des dégagements, des contres, des coupés ! il fallait voir ! on eût dit l’épée de l’archange Michel ! Parole d’honneur, j’étais essoufflé, je n’en pouvais plus, qu’elle était aussi tranquille qu’en commençant ! Ah ! c’est une fière luronne !

— Et qu’est-ce que dit sa tante de ses habitudes ?

— Que voulez-vous qu’elle dise, la brave femme ? Du moment que ça amuse cette jeunesse, on ne peut pas empêcher ça… C’est la faute de son père…

— Pourquoi ?

— À ce qu’il paraît, son père était un ancien qui était solide et que l’empereur aimait beaucoup. Alors il grillait d’avoir un garçon, pour faire un soldat du fils comme lui était soldat du père. Voilà que sa femme devient enceinte ; voilà notre homme content : il croit que ça va être un garçon ; crac ! c’est une fille, et la pauvre mère meurt des suites de ses couches. Puis, comme un malheur n’arrive pas sans l’autre, voilà l’empereur qui revient de Waterloo, voilà la grande débâcle qui arrive, voilà le monde sens dessus dessous, et bref, voilà mon ancien qui vit à la campagne tout seul, entre le tombeau de sa femme et le berceau de sa fille. Alors, quand la petite a été un peu grande, il a voulu en faire un garçon ; il la faisait mettre en homme, il la faisait monter à cheval, tirer le pistolet, nager, faire des armes, et le diable à quatre ! Si bien que la petite gaillarde, qui avait une santé de fer, menait une vie d’enragée et rossait tous les petits garçons, ce qui amusait beaucoup le papa.

— Ah ! mais c’est très joli, cela ! Continuez, vieillard.

Édouard, voyant le portier sourire, détourna la tête.

Le narrateur s’appuya sur son balai et continua :

— Mais ce n’est pas le tout. Le papa avait beaucoup de blessures, pas mal de rhumatismes dessous, et un beau jour, il cassa sa pipe, comme on dit au régiment. Si bien que mademoiselle Herminie, qui avait alors quinze ans, resta avec sa tante, qui aime assez le monde et qui, fatiguée de la campagne, s’en vint vivre à Paris avec sa nièce et occupa l’hôtel à côté. Quand elle eut dix-sept ans, on parla de la marier. Ah bien, oui ! elle a dit qu’elle n’épouserait qu’un homme qui couperait comme elle vingt-cinq balles de suite sur la lame d’un sabre et qui la toucherait dix coups contre cinq. Si bien que les prétendus s’en sont allés avec des coups de bouton et rien de plus.

— C’est très curieux, fit Édouard d’un ton sceptique. Donnez-moi mes bottes, il faut que je sorte.

— Oui, monsieur.

— Et elle est riche ?

— Très riche. Ah ! il faut la voir monter à cheval, suivie d’un domestique. John me disait hier que, quand il revient de l’accompagner au Bois, il n’en peut plus, il est sur les dents… Maintenant, on est habitué à ça ; personne n’y fait plus attention ; on la traite absolument comme un homme.

— Tenez, voilà vingt francs pour la quête.

— Il faut que monsieur signe.

— Ah ! c’est juste.

Édouard prit une plume et mit son nom au-dessous de celui de la belle amazone ; puis, tout à coup, il s’arrêta en disant :

— C’est impossible.

— Monsieur refuse de donner ses vingt francs ? Monsieur est libre.

— Je connais cette écriture-là, murmura Édouard.

— Que dit monsieur ?

— Je n’ai plus besoin de vous. Allez-vous-en. Je garde cette liste ; vous monterez la prendre quand on viendra la chercher… Où diable ai-je vu cette écriture-là ? se dit Édouard quand il fut seul.

Puis, tout à coup, il se frappa le front et alla fouiller dans la poche de son habit pour y reprendre la lettre de son domino ; mais il se rappela qu’il la lui avait rendue, ou plutôt qu’il l’avait déchirée sous ses yeux, et il revint à la liste pour s’assurer de l’identité de l’écriture.

C’était si invraisemblable que cette jeune fille, qu’il n’avait entrevue qu’une fois, fût l’héroïne de ses deux bals masqués, qu’il rejeta toute supposition à son égard. Et cependant il revenait à toute minute regarder le nom, et tant qu’il l’avait sous les yeux, il restait convaincu que la lettre était de la même main qui avait signé l’offrande des cinq cents francs.

C’était à n’y pas croire, aussi Édouard croyait-il de plus en plus.

— Pardieu ! pensa-t-il, elle m’a dit que j’apprendrais son nom aujourd’hui : le voilà, son nom. Elle m’a dit que je la verrais : eh bien, je vais sortir, et je la verrai sans doute.

Il se mit à s’habiller et passa dans son cabinet de toilette, qui, comme on se le rappelle, donnait sur une petite cour. Le portier avait laissé la fenêtre ouverte, et au moment où Édouard s’avançait pour la fermer, il vit passer, derrière les vitres de la fenêtre vis-à-vis de la sienne, la jeune fille, qui le regardait et mettait un doigt sur sa bouche, signe qui, dans toutes les langues, se traduit par silence !

Puis le rideau retomba, et tout fut dit.

Édouard resta comme pétrifié. Le cœur lui battait à lui rompre la poitrine.

Il ferma sa fenêtre, puis s’assit et se mit à réfléchir.

Le résultat de ses réflexions fut que, maintenant qu’il savait quelque chose, il ne comprenait plus rien.

Il acheva sa toilette et sortit.

— Je crois bien que je serai discret ! se disait Édouard. Comme elle est belle ! Et cette pauvre Marie que je lui ai promis de ne plus voir ! Comment faire pour me brouiller avec elle ?

Tout en faisant son petit monologue, il arriva rue Vivienne et trouva Marie assise et boudeuse au coin du feu.

— Bonjour, dit-il en entrant.

— Bonjour, répondit la jeune femme d’un ton sec.

— Tu es malade ?

— Non.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Je n’ai rien.

— Pourquoi fais-tu la moue ?

— Parce que.

— Mauvaise raison. Adieu.

— Tu t’en vas ?

— Oui.

— Bon voyage !

Édouard sortit. Quand il eut descendu un étage, il entendit Joséphine qui lui criait par-dessus la rampe :

— Monsieur !

— Eh bien ? fit-il en relevant la tête.

— Madame veut vous parler.

Édouard remonta.

— Qu’est-ce que tu me veux ? dit-il en rentrant.

— Assieds-toi là.

— Après ? continua-t-il, se faisant grondeur à son tour.

— Avec qui as-tu été au bal hier ?

— Avec Henri et Émile.

— Et qu’est-ce que c’est que cette femme avec qui tu as causé toute la nuit ?

— C’est ma tante.

— Ah ! je te conseille de plaisanter !… Écoute, Édouard, si tu ne m’aimes plus, avoue-le, plutôt que de me faire jouer un rôle ridicule et de m’exposer à m’entendre dire partout que tu m’as quittée, moi malade, pour conduire je ne sais qui au bal de l’Opéra.

— Avec ça que c’est drôle, le bal de l’Opéra !

Et le jeune homme se mit à remuer le feu avec les pincettes.

— D’abord, continua Édouard en riant, je n’ai conduit personne au bal de l’Opéra. Une femme est venue me parler, je ne pouvais pas la faire arrêter par les municipaux.

— Quelle est cette femme ?

— Je ne la connais pas.

— Tu mens !

— Je te le jure. Et d’ailleurs, je ne sais pas ce qui te prend. Je sors pour venir te voir, au lieu de travailler et d’aller à l’École, et voilà que…

— Aujourd’hui, c’est dimanche, on ne va pas à l’École.

— Oui ; mais je pouvais étudier.

— Va donc, mon bonhomme, va donc ; je sais ce qu’il me reste à faire.

— Fais ce que tu voudras. Tu peux même, si ça t’amuse, écrire des livres sur la morale ; mais je te préviens que je ne les lirai pas.

— C’est donc beau, ce que tu dis là ?

— Tu es bien fière ! Il y a des académiciens et des sénateurs qui en font. C’est très joli.

— Tiens, va-t’en ! je te jetterais mes pincettes à la tête !

— Ce n’était pas la peine de me rappeler pour me dire cela.

— Je veux que tu me conduises au Cirque, ce soir.

— Ton dialogue manque de suite. C’est impossible.

— Pourquoi ?

— Parce que je dîne en ville.

— C’est bien ! Quand tu me reverras, il fera chaud.

— À l’été prochain, chère amie.

Marie passa dans une chambre voisine et ferma violemment la porte. Quant à Édouard, il sortit en se disant :

— Me voilà brouillé. Qu’on dise encore qu’il n’y a pas une Providence !…

Il était près de quatre heures. Édouard prit une voiture et rentra chez lui.

On lui remit une lettre ; il l’ouvrit et lut :

 

« J’ai entendu parler d’un homme qui, le lendemain du jour où il s’était aperçu que la femme qu’il aimait demeurait en face de chez lui, avait trouvé moyen de jeter un pont sur les deux fenêtres et de venir la trouver à minuit.

» Il est vrai que c’était un homme d’esprit, de courage et de cœur. »

 

On remit en outre à Édouard la carte d’Edmond, qui lui faisait dire qu’il serait à cinq heures en face du café de Paris.

V

À VISAGE DÉCOUVERT

Édouard monta chez lui. Il s’agissait de mesurer la distance qui séparait les deux fenêtres, et comme disait la lettre, d’établir un pont. Ce n’était pas chose commode, d’autant moins qu’on ne pouvait prendre que des mesures approximatives. Enfin, comme il n’y avait pas de temps à perdre, il calcula le mieux qu’il put, redescendit, entra chez un charpentier qu’il trouva sur son chemin, et dit qu’il lui fallait pour le lendemain une planche large d’un pied, longue de dix et épaisse de trois pouces ; puis il donna son adresse, paya et sortit.

À cinq heures, il trouva Edmond qui l’attendait sur le boulevard.

— Quoi de nouveau ? dit Édouard.

— Rien.

— A-t-on répondu à ta lettre ?

— Oui, tiens, voilà la réponse.

Édouard lut :

 

« Monsieur, pour qui me prenez-vous ? Vous êtes un saut !

» ÉLÉONORE. »

 

Édouard ne put s’empêcher de rire.

— Qu’est-ce que tu dis de cela ? fit Edmond.

— Je dis que ça, c’est pas une réponse bien encourageante.

— Toi qui connais tant de femmes, fais-m’en donc connaître une.

— Tu es donc toujours vacant ?

— Toujours.

Ce fut un des toujours les plus tristes qui se soient dits.

— Eh bien, je t’en ferai connaître une.

— Vraiment ?

— Oui.

— Quand ?

— Aujourd’hui même.

— Blonde ?

— Oui.

— Une femme honnête ?

— Parbleu ! mais fort sensible.

— Tu vas me présenter ?

— Tu iras seul.

— Elle me mettra à la porte.

— Tu lui donneras quelque chose de ma part. Il faut que je lui fasse un cadeau quelconque. Autant que ce soit toi qui profites de la bonne humeur qui en résultera.

Édouard entra chez Marcé, choisit un bracelet, auquel il joignit cette lettre :

 

« Ma chère Marie, oublie ce qu’hier encore j’étais pour toi ; souviens-toi toujours de ce que je serai désormais ; un ami sincère et dévoué.

» Permets-moi d’offrir ce bracelet à ton bras droit ; s’il n’en veut pas, qu’il l’offre à ton bras gauche.

» Celui qui te le remettra est un de mes bons amis, qui voudrait devenir un des tiens. »

 

— Maintenant, continua Édouard, porte cela à mademoiselle Marie, rue Vivienne, 49.

Edmond disparut comme l’ange de la Visitation. Quant à Édouard, ne sachant que faire de sa soirée, il rentra de fort bonne heure, étudia de nouveau les localités, réfléchit longtemps à tout ce qui lui arrivait et s’endormit. Le lendemain matin, il fut réveillé par le charpentier, qui lui apportait sa planche. Ce brave homme était fort intrigué et voulait absolument savoir ce qu’on pouvait faire d’une planche de dix pieds dans un appartement si petit. Il ne s’expliquait cela que par un amour exagéré du bois et par le besoin qu’éprouvait l’acheteur d’en avoir toujours auprès de lui. Il ne put y tenir et demanda où il fallait mettre la planche.

— Dans le cabinet de toilette.

— Et comment faut-il la poser ?

— Droite, appuyée contre le mur.

— Si monsieur voulait me dire pourquoi c’est faire, nous pourrions la placer tout de suite… Si c’est pour y poser des objets lourds – car il faut que les objets soient lourds pour que monsieur l’ait commandée si forte –, en y mettant, dessous, des supports solides…

— C’est pour faire un jeu chinois, dit Édouard. Le reste me regarde. Le charpentier sortit. Quelque temps après, Edmond entra.

— Quelles nouvelles ? lui demanda Édouard.

— Eh ! mais elle ne m’a pas très bien reçu.

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

— Presque rien. Elle m’a remis cette lettre pour toi. Édouard ouvrit et lut :

 

« Mon cher Édouard, je te remercie de ton bracelet ; mais, quand tu voudras que tes cadeaux me fassent plaisir, il ne faudra pas me les envoyer par des ambassadeurs aussi insolemment bêtes que ton ami… »

 

— Parle-t-elle de moi ? fit Edmond.

— Du tout ! ce sont des choses particulières.

— J’y retournerai aujourd’hui.

— Fais comme tu voudras.

La journée se passa comme toutes les journées à la fin desquelles on doit faire une chose plus importante que la veille, c’est-à-dire qu’Édouard n’avait qu’une pensée et que tous ceux qu’il rencontra passèrent devant lui comme des ombres, sans que son esprit en gardât le moindre souvenir. Les rideaux de la fenêtre voisine restèrent inviolablement fermés, et il y avait même des moments où Édouard croyait avoir fait un rêve et ne savait plus ce qu’il lui restait à faire. Les aiguilles de la pendule, qui devaient, selon toute probabilité, marcher si vite pour lui à partir de minuit, marchaient bien lentement pour arriver là.

Une bizarrerie de l’homme, c’est de vouloir, quand il attend une heure avec impatience, faire faire au temps un chemin aussi rapide que celui de sa pensée. Ainsi, Édouard se promenait dans sa chambre, reconstruisait dans son esprit les commencements de cette aventure, s’en représentait toutes les suites possibles, rêvait tout un monde inconnu, et restait fort étonné de n’avoir mis que cinq minutes au plus pour tout cela.

Mais, enfin, si lentement que semble marcher l’heure, il faut que celle qu’on attend arrive ; et alors, chose assez étrange, une fois qu’elle est arrivée, toutes les choses indifférentes qu’on a faites s’effacent, et il semble qu’elle est venue bien vite.

Minuit sonna !

Édouard se mit derrière sa fenêtre pour voir s’il apercevrait à celle de sa belle voisine quelque mouvement qui le rappelât à la réalité.

Au bout de deux ou trois minutes, il vit le rideau se soulever imperceptiblement, et comme si son cœur n’eût attendu que ce signal, il se mit à battre avec acharnement.

Édouard ouvrit sa fenêtre tout à fait.

L’autre répondit en s’ouvrant de même.

L’obscurité était complète. Édouard s’en alla prendre la planche. Or, la planche était lourde, et ce n’était pas chose facile que de poser un pareil monument entre les deux maisons.

— Si elle allait être trop courte ! pensa-t-il.

Et tout en faisant les réflexions qu’inspirait la circonstance, il approcha son pont et regarda si personne ne pouvait le voir. Il s’assura que tout dormait dans la maison comme dans la nature, depuis Neptune jusqu’au portier, et il se mit à faire glisser son dessus de précipice sur le rebord de sa fenêtre jusqu’à ce qu’il eût touché celui de la fenêtre opposée.

Il avait eu une peine horrible pour accomplir cette manœuvre ; il avait fallu qu’il appuyât de tout son poids sur la partie de la planche qu’il tenait pour qu’elle ne s’en allât pas, comme une flèche, donner dans les fenêtres du dessous et réveiller tout le monde. Outre qu’une pareille maladresse lui eût fait perdre tout le bénéfice de son aventure, cette chute n’aurait eu aucune excuse aux yeux des voisins. Si bizarres et si excentriques que soient les habitudes d’un locataire, il ne peut pas faire croire qu’elles aillent jusqu’à jeter, passé minuit, des planches de dix pieds de long et de deux pouces d’épaisseur dans les carreaux des maisons. Il n’eût guère trouvé de soutiens que chez les vitriers.

Il faut avouer, pour être vrai, que la crainte de se casser le cou était pour moitié dans l’émotion qu’éprouva Édouard lorsqu’il mit le pied sur la planche.

Comme vous pensez, il ne resta debout sur le pont mouvant que juste le temps nécessaire, et il se trouva bien vite à cheval sur la planche, qui, toute solide qu’elle était, n’en avait pas moins une certaine élasticité de tremplin, fort agréable dans un gymnase, mais fort déplaisante au-dessus de quatre étages.

Enfin, comme il n’y avait plus à reculer, Édouard avança, mais avec une précaution qui prouvait tout le prix qu’il attachait à son existence.

Arrivé au milieu, il pensa à Marie, se disant qu’il aimerait encore mieux sa vertu d’occasion, qu’il trouvait toujours au bout de quatre-vingts marches, que cette vertu toute neuve qu’il allait trouver, par un chemin plus court, il est vrai, mais bien plus difficile, et qui lui faisait faire un exercice qui devait le rendre souverainement ridicule.

Enfin, il toucha le bord et ne put retenir un ouf ! où il y avait plus de joie d’être arrivé sain et sauf que de bonheur de voir sa maîtresse. À peine eut-il enjambé la fenêtre, qu’il entendit la charmante voix du bal qui lui disait :

— Retirez la planche.

— Ah çà ! se dit Édouard, ce n’est pas un amour, c’est un déménagement.

Et il se mit à retirer son chemin.

La chambre où il se trouva était complétement obscure, si bien qu’il restait là, étreignant dans ses bras cette planche stupide et ne sachant où la mettre. S’il avait fait jour et qu’il eût pu voir la figure qu’il faisait, il se fût jeté par la fenêtre à l’instant même et se fût sauvé du ridicule par le terrible.

Comme il n’entendait rien, il se hasarda à dire :

— Où peut-on poser la planche ?

Il sentit une main qui le guidait dans l’ombre, et ayant rencontré un mur, il lui confia ce que, dans une ou deux heures, il aurait de plus cher au monde. Puis il continua de suivre cette main, qui l’attira et le fit asseoir sur une causeuse. Et alors, au milieu de l’obscurité, commença à voix basse ce dialogue historique :

— Vous tiendrez vos promesses ?

— Oui.

— Savez-vous ce que je risque en vous recevant ici ?

— Savez-vous à quoi je m’expose en y venant ?

— Je peux perdre ma réputation !

— Je peux me casser le cou, moi !

— C’est si peu de chose que la vie !

— Pardon, pardon… Si vous n’y tenez pas, n’en dégoûtez pas les autres.

— Je vous l’avais bien dit, qu’il y avait un danger de tous les jours à vaincre pour me voir. Il en est temps encore, si vous ne m’aimez pas assez pour vous y exposer, rentrez chez vous et oubliez-moi comme je vous oublierai.

— Je vous aime, fit Édouard en lui prenant les mains.

— Ma conduite doit vous paraître étrange ; mais vous vous rappelez que je vous ai dit n’être pas une femme comme les autres. Je vous aime comme amant, mais je vous haïrais comme mari. La seule idée que quelqu’un aurait reçu d’un pouvoir plus fort que le mien le droit de m’empêcher d’être libre serait un tourment sans fin pour moi. Vous êtes mon premier amour ; mais je ne vous dis pas que vous serez le dernier. Moi, je n’ai jamais aimé, je ne sais pas combien de temps on aime, et du jour où je ne vous aimerai plus comme aujourd’hui, j’entends que nous redevenions libres tous deux ; que jusque-là il n’y ait pas une indiscrétion de votre part, comme il n’y aura pas un doute de la mienne, et qu’une fois séparés par ma seule volonté, quoi qu’il arrive, vous cessiez de me connaître et continuiez votre route sans regarder en arrière.

— Cette femme-là prend un amant comme on prend un domestique, pensa Édouard. Voyons les gages !

— Une autre, continua la jeune fille, se fût mariée et eût caché ses amours sous sa position nouvelle, ses amants derrière son mari, et, aux yeux du monde, eût rendu ridicule un homme d’honneur qui lui aurait donné la moitié de sa vie et confié son nom. Moi, je ne trompe personne ; je suis libre de mon amour comme de ma pensée ; je suis venue à vous parce que je vous aimais et que, si hardi que vous fussiez, vous n’eussiez pas osé venir à moi.

— Très bien, se dit Édouard ; me voilà rangé dans la classe des chiens et des chevaux.

— Une seule personne est dans notre secret ; mais celle-là sera muette comme moi, parce qu’elle me doit tout, ne croit et n’espère qu’en moi, et que, du jour où elle tenterait de me perdre, elle se perdrait. Ainsi, c’est plus qu’un témoin, c’est un auxiliaire.

Si cet amour spontané et violent de la jeune fille était flatteur pour la vanité d’Édouard, la position qu’elle lui faisait ne l’était guère pour son amour-propre ; il restait, comme il disait, dans la catégorie des animaux domestiques ; il devenait pour sa maîtresse un peu plus que sa femme de chambre, un peu moins que son chien, un accessoire, un hochet, un passe-temps, et on le prenait à son tour pour éteindre une passion, comme, du reste, il avait pris bien des femmes pour satisfaire à un caprice.

Cependant, tout humiliant que devenait son rôle, il l’accepta en pensant que, du jour où il serait réellement l’amant de cette femme, il prendrait assez d’empire sur son esprit, sinon sur son cœur, pour passer au moins de la position d’accessoire à celui d’utilité.

Édouard était de ceux qui croient que l’amour est la grande chose de la vie des femmes, et que celui qui parvient à s’emparer de cet amour devient leur maître. Il se trompait, surtout pour Herminie, chez qui une éducation exceptionnelle avait plus exalté l’imagination que développé le cœur. Elle se connaissait parfaitement, et il faut dire à sa louange qu’elle était franche avec lui. Elle l’aimait, elle trouvait tout naturel de le lui dire, comme aussi de lui fermer sa fenêtre, du jour où elle lui fermerait son cœur. Mais comme, tout en trouvant l’amour une assez agréable distraction, elle trouvait le monde un charmant plaisir, elle ne voulait pas sacrifier le plaisir à la distraction. C’est pour cela qu’elle exigeait un silence hermétiquement gardé.

Quant à Édouard, il n’avait pas d’amour pour elle. Si c’eût été une douce et craintive jeune fille, il se fût senti fort auprès d’elle, et peut-être l’eût-il aimée, ne fût-ce que pour avoir dans sa vie un amour de roman. Si Herminie, qui bravait les préjugés dans le tête-à-tête, les eût bravés en face de tous ; si elle l’eût pris, lui, jeune, inconnu, au mépris du monde, et en lui écrivant pour ainsi dire sur le front : « Cet homme, c’est mon amant ! » il en fût devenu fou, parce que son plaisir et sa vanité y eussent trouvé leur compte. Mais une liaison ténébreuse, accompagnée de menaces de mort à la moindre indiscrétion, tout cela n’était pas très engageant pour un homme habitué à des cœurs sans garnison se rendant, comme les citadelles espagnoles, à la première attaque, et ne trouvant jamais une arme contre les assiégeants, une fois qu’ils sont devenus les maîtres. Aussi n’accepta-t-il ce que lui offrit Herminie que parce que, après tout, on ne trouve pas tous les jours une belle jeune fille qui jette sur vous tout le feu de son premier amour, et parce qu’il se disait que, lui aussi, il serait toujours libre de rompre ce mariage nocturne et de terminer cette aventure par le dénouement qui lui conviendrait.

Il faut dire cependant que ces idées, qui devaient évidemment devenir plus précises chaque jour, ne pouvaient être d’abord qu’à l’état de vague instinct dans l’esprit d’Édouard, en présence de la jeune fille. En l’écoutant, en prenant sa douce main, il se crut capable de tout braver pour elle, pour la femme dont le cœur lui demandait si naïvement la révélation d’un bonheur inconnu dont l’âme se donnait à lui avec tous les étonnements et toutes les joies d’un premier amour. Elle aussi, qui avait si froidement raisonné sa passion d’abord, semblait entièrement changée ; elle l’aimait, oublieuse du monde et de l’avenir. Si bien, qu’à trois heures du matin, à peu près, quand Édouard recommença, pour rentrer chez lui, le même exercice qu’il avait fait pour en sortir, tout se trouvait poétisé à ses yeux, et qu’il ne tenait à la vie que pour pouvoir de nouveau, le lendemain, s’exposer à la mort.

VI

IL Y A LOIN
DE LA COUPE AUX LÈVRES

Quant Édouard se réveilla, il était convenu qu’il était amoureux fou d’Herminie. Il faisait des vœux de fidélité et de discrétion, et ne songeait qu’au moment heureux où il pourrait retourner auprès d’elle. Tout se passa la seconde fois comme la veille. Seulement, Édouard était un peu plus aguerri et traversait son pont avec une rapidité et une insouciance charmantes. Le surlendemain, même amour, même confiance. Enfin, comme les jours se suivaient et se ressemblaient, au bout d’une semaine, il n’y avait pas à Paris un homme capable de passer aussi bien qu’Édouard sur une planche. En supposant que la chose pût durer un an, il fût devenu un des acrobates les plus distingués de la capitale.

Les dix ou douze premiers jours ne parurent pas longs à Édouard. Il les remplissait des souvenirs de la veille et de l’espérance du soir ; mais il lui sembla que peu à peu les journées se faisaient vides, et il éprouva le besoin de revoir ses anciens amis, qu’il avait négligés pour ses nouvelles amours.

Quant à Marie, qui avait paru prendre si facilement son parti de la désertion de son amant, elle eût bien voulu savoir ce qu’il devenait et n’eût même pas été fâchée que le hasard se chargeât de la venger d’une façon quelconque ; mais, de quelque manière qu’elle s’y prît, elle ne put rien savoir, sinon qu’on ne voyait plus Édouard nulle part, ni à la promenade ni au théâtre, et que l’on commençait à croire que, comme Curtius, il s’était jeté dans un gouffre. Ce fut alors qu’il reparut tout à coup sur le boulevard, rendez-vous quotidien de ses amis.

L’un des premiers qu’il revit fut Edmond, qui cherchait toujours un logement et une maîtresse, et il va sans dire qu’il ne trouvait ni l’un ni l’autre.

— Ah ! mon cher, disait-il à Édouard, c’est une femme comme Marie et un logement comme le tien qu’il me faudrait !

— Marie ne consent donc pas à t’aimer ?

— Hélas !

— Comment te reçoit-elle ?

— Quelquefois mal, mais souvent très mal.

— Va d’un autre côté.

— Je ne connais pas d’autre côté.

— Que veux-tu que je te dise ? Attends.

— Si je pouvais déménager, encore ! Mais impossible de trouver un logement. Tu trouves tout de suite, toi !

— Cherche.

— Je ne fais que cela. Pendant que tu es en train de quitter, quitte ton logement et cède-le-moi.

— Impossible.

— Adieu, alors.

— Adieu.

Et le soir, à minuit, Édouard recommença le trajet aérien qu’il avait fait la veille et qu’il devait faire le lendemain.

Cependant cette existence devenait un peu monotone. Plusieurs fois il avait refusé des parties que, quinze jours plus tôt, il eût acceptées avec enthousiasme et qui l’auraient fort amusé encore, malgré le nouvel état de choses. Il voyait tous ses amis continuer la vie à laquelle il s’était mêlé jadis, et il commençait à les trouver plus heureux que lui. Les premières heures d’enivrement passées, il se mit à réfléchir sur la position ridicule qu’il se faisait, et ses premières idées lui revinrent, mais plus acharnées et plus précises encore que la première fois. Quand par hasard il avait une soirée libre, c’est qu’Herminie allait au bal et donnait à des robes, à des fleurs, à la danse, le temps qu’elle eût dû lui donner tous les jours. Il n’était pas, comme nous l’avons vu, bien sérieusement amoureux ; mais il raisonnait comme s’il l’était, et il en voulait à Herminie d’une chose qui très souvent eût été fort agréable à lui-même. Or, si les bénéfices étaient grands, les charges étaient énormes, de sorte que, soit qu’il ne pût supporter les veilles, soit qu’Herminie fût d’un caractère exigeant, Édouard s’ennuyait à vue d’œil.

Les bals se passaient. Herminie voulait bien y aller, mais elle n’entendait pas que les soirées de liberté qu’elle laissait à son amant, il les occupât à autre chose qu’à penser à elle ; et comme elle avait, grâce à cette femme qui toujours l’accompagnait aux bals de l’Opéra, une police très bien faite, si elle avait appris qu’Édouard n’eût pas passé la nuit chez lui, elle lui aurait fait le lendemain une scène de reproches et de jalousie. Édouard sentait donc que, plus il irait, moins sa position serait tenable, et que le moindre accident le rendrait, lui et sa planche, honteusement ridicule aux yeux de ses amis.

Plusieurs fois il avait essayé de partager avec Herminie ces heures de tristesse qu’il avait déjà dans l’âme, mais qui, depuis quelque temps, se représentaient plus fréquentes. Alors il se mettait à ses pieds et, pendant quelques minutes, voulait oublier la maîtresse pour l’amie ; mais il s’apercevait bientôt que cette causerie rêveuse, que les gens les plus heureux même échangent et qui repose comme un sommeil, était parfaitement inconnue à la jeune fille. Elle n’avait pas même cette charité du cœur qu’avait Marie, qui, toute folle qu’elle était, effaçait le sourire de ses lèvres roses quand Édouard était triste. Vingt fois il lui avait pris les mains, et, avec ce bonheur qu’éprouve tout homme à parler de sa vie, si indifférente qu’elle soit aux autres, si uniforme qu’elle ait été pour lui, il avait raconté à Herminie sa première jeunesse, et avait, pour ainsi dire, cherché dans l’amour de sa maîtresse la continuation de l’amour de sa mère ; mais jamais un mot de consolation n’était tombé de la bouche de la jeune fille, dont le cœur ardent, ouvert aux passions, semblait être fermé aux sentiments.

Édouard, acceptant cette intrigue dans tout ce qu’elle avait d’excentrique et de nouveau pour lui, avait voulu le plus possible la poétiser ; mais il était forcé de s’avouer que c’était chose impossible, et qu’il était bien heureux de ne pas aimer Herminie. Enfin, il arriva ce qui devait arriver, c’est que, ne trouvant rien de vrai chez cette femme, excepté la passion, il en vint à la mépriser et ne pensa plus qu’au moyen de rompre une liaison qui datait de deux mois à peine. La veille du jeudi de la mi-carême arriva, et ce jour-là, comme tous les autres jours, Édouard mit sa planche entre les deux fenêtres, passa dessus, la retira, la remit, la repassa, la reprit, le tout d’un air fort résigné.

— Vous serez libre demain, lui dit Herminie ; c’est le dernier bal de l’Opéra, et j’y veux aller. Je vous y verrai, n’est-ce pas ? Il y avait si longtemps qu’Édouard n’était allé au bal, qu’il fut, comme un enfant, heureux de cette permission qu’on lui accordait, et le lendemain, à une heure, il était dans le foyer. Ce fut encore Edmond qui le premier vint à lui.

— Eh bien, lui dit Édouard, rien de nouveau ? As-tu trouvé un logement ?

— Non.

— Et une femme ?

— Non plus.

— Mais celle que tu avais au bras tout à l’heure ?

— C’est Marie.

— Et toujours inflexible ?

— Toujours.

— Tant mieux pour toi, parce que tout n’est pas rose chez les femmes.

— Est-ce que tu aurais des chagrins de cœur ?

— Non ; mais je t’avouerai que je suis fort inquiet.

— Conte-moi cela.

— Tu es trop bavard.

— Conte toujours.

Il y avait déjà longtemps qu’Édouard éprouvait le besoin de faire part à quelqu’un de ses aventures et de ses infortunes. Il se mit donc à raconter à Edmond, qui lui promit le secret, comment il avait connu Herminie, les lettres qu’il avait reçues d’elle, les rendez-vous de chaque soir, l’excentricité de son caractère, et enfin à lui développer toutes les raisons qui le forçaient à rompre. Edmond écoutait fort attentivement. Quand Édouard eut fini :

— Tu n’as qu’un parti à prendre, dit-il.

— Lequel ?

— C’est de partir.

— J’y pensais. À propos…

— Quoi ?

— Si tu veux, je pars et je te laisse mon logement.

— J’allais te le demander. Et quand ?

— Dès demain. Le mérite des grandes résolutions, c’est d’être accomplies vite. J’ai toujours eu envie d’aller voir les Pyramides. Je vais profiter de l’occasion.

— Je suis le plus heureux des hommes ! pensa Edmond.

— C’est convenu, continua Édouard. Je te laisse mes meubles. À mon retour, tu me les rendras.

— Parfait !

— Mais silence !

— Sois donc tranquille.

— Eh bien, à midi, demain, chez moi.

— J’y serai ; adieu.

Édouard se fit ouvrir la loge n° 20, où se trouvait Herminie. Quant à Edmond, il ne se possédait pas de joie d’avoir ce logement qu’il avait tant désiré.

Un domino lui prit le bras. Il reconnut Marie.

— Édouard est ici ? dit-elle.

— Oui.

— Loge n° 20, n’est-ce pas ? Je viens de l’y voir avec une femme.

— Peut-être.

— Vous la connaissez ?

— Non.

— Dites-moi son nom seulement.

— Je l’ignore.

— Vous mentez.

— Tout ce que je puis vous dire, c’est que, demain, je prends son logement ; si vous voulez y venir…

— Où va-t-il ?

— Il part.

— Pourquoi ?

— Ah ! voilà ! fit Edmond, du ton d’un homme qui est de moitié dans un secret et qui affecte la discrétion.

— Mon petit Edmond, dit Marie d’un ton câlin, dites-moi pourquoi.

— Vous êtes trop bavarde.

— Je vous en prie ! Je vous aimerai beaucoup.

— Bien sûr ? et vous ne parlerez de ce secret à personne ?

— Vous verrez.

Et Edmond se mit à raconter mot pour mot à Marie ce que venait de lui dire Édouard.

— Ah ! la bonne histoire ! fit Marie.

— Mais surtout n’en dites rien !

— Comptez sur moi. Pardon, voilà quelqu’un que je connais.

Marie laissa Edmond comme si elle eût eu à parler à quelqu’un, puis elle quitta le foyer et vint regarder par le carreau de la loge n° 20. Édouard y était encore ; mais, quelques instants après, il sortit. Quand il fut hors du bal, elle appuya ses mains sur l’ouverture du carreau, se leva sur la pointe des pieds et dit :

— La planche est-elle toujours solide ?

Herminie se retourna comme si une vipère l’eût piquée ; mais Marie avait déjà disparu en riant comme une folle.

Herminie ouvrit la loge et quitta le bal à son tour. Quant à Édouard, il était rentré se coucher, afin de pouvoir se lever de bonne heure et faire tous les préparatifs de son départ. Dès le matin, il sortit, courut retenir une place dans la malle de Marseille, fit viser son passeport, alla prendre de l’argent chez son notaire, et, à onze heures et demie, il était de retour. À midi, Edmond arriva.

— Tu pars toujours ?

— Tu vois ! dit Édouard en montrant ses malles à moitié faites.

— Ainsi je puis faire apporter ici tout ce que j’ai ?

— Parfaitement.

— Je resterai jusqu’à six heures avec toi ; je t’accompagne à la malle-poste.

— Très bien. Edmond se mit, tout radieux, à visiter son nouvel appartement. Quand il fut arrivé au cabinet de toilette :

— Ah ! voilà cette fameuse planche ? dit-il.

— Oui.

— Ah ! je comprends, tu l’appuyais sur les deux rebords et tu allais ton train ; heureux gaillard, va ! Et c’est à minuit que tu allais en face ?

— Oui.

— Tu donnais un signal ?

— Non. J’ouvrais ma fenêtre, elle ouvrait la sienne, je passais.

— Mais si on t’avait vu ?

— Il n’y avait de lumière ni chez elle ni chez moi, et d’ailleurs la maison n’est pas habitée. La chambre où elle me recevait est détachée des autres appartements, et sa tante habite l’autre partie de l’hôtel.

Quand les malles furent faites, les deux amis sortirent ensemble.

— Je pars, dit Édouard au portier. Monsieur gardera mon logement pendant mon absence. Je serai de retour dans quatre mois. D’ailleurs, il y en a six de payés.

— Oui, monsieur. Voici une lettre qui vient d’arriver.

— Donnez. Édouard reconnut l’écriture d’Herminie.

— Elle me recommande de ne pas manquer ce soir, dit-il à Edmond après avoir lu la lettre. Ce soir, je serai à vingt lieues de Paris !

À six heures, en effet, Édouard était parti.

À minuit, Edmond, installé dans son nouveau logement, passa dans le cabinet et ouvrit la fenêtre. Celle d’Herminie s’ouvrit du même coup. Il faisait un brouillard à ne pas voir un mur. Il prit la planche, la fit glisser et sentit qu’une main prenait l’autre bout.

— Enfin, pensa-t-il, voilà une femme ! C’est bien le diable si je ne réussis pas, cette fois, à me faire adorer.

Et il se mit à enjamber la planche, non sans un certain battement de cœur. Au bout d’un instant, il sentit une main qui l’empêchait d’avancer davantage, et il entendit une voix qui lui disait :

— Vous savez ce que je vous ai dit la première fois que je vous ai vu ?

— Quoi donc ?

— Que si vous parliez jamais de moi, je vous tuerais ! Je tiens parole !

Et, au même moment, la jeune femme repoussa la planche, qui tomba, étouffant dans le bruit de sa chute le dernier cri d’Edmond.

 

*
* *

 

Quatre mois après, comme il l’avait dit, Édouard était de retour. En arrivant dans sa rue, il vit qu’on démolissait l’hôtel d’Herminie. Il demanda si Edmond était chez lui. Alors le portier lui raconta que, le lendemain de son départ, on avait trouvé le cadavre de son ami dans la cour avec une planche qui, en tombant, lui avait brisé la tête.

— On n’a jamais su ce qu’il voulait faire avec cette planche, ajouta le portier. Édouard devina tout et resta stupéfait.

— Et pourquoi démolit-on l’hôtel à côté ? demanda-t-il.

— Parce que mademoiselle Herminie, en partant, il y a trois mois, pour l’Italie, l’a vendu et que le nouveau propriétaire vient de le revendre pour que l’on puisse percer une rue à cet endroit-là.

Édouard était comme fou. Il monta chez lui, trouva tout dans le même état, revit la fenêtre, qu’on n’avait pas encore abattue, telle qu’il l’avait laissée, s’habilla, sortit, courut chez Marie et y trouva juste les mêmes personnes qu’il y avait trouvées six mois auparavant, époque à laquelle nous avons commencé cette histoire. Seulement, au lieu du lansquenet, on faisait un vingt-et-un.

Voilà tout ce qu’il y avait de changé dans la vie de son ancienne maîtresse.

 

FIN


Ce livre numérique

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en septembre 2015.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’édition, aux corrections, aux conversions et à la publication de ce livre numérique : Anne C., Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Dumas, Alexandre, Une aventure d’Amour [suivi d’Herminie], Paris, Calmann Lévy, 1883. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, tirée de Wikimédia, Walking the plank - 348 feet up in the air (Oregon Trunk Railroad bridge under construction across the Crooked River in Central Oregon), anonyme, s.d. (Gerald W. Williams Collection, OSU Special Collections & Archives Research Center, Item Number: Williams G CO Crooked River bridge1)

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