Alexandre Dumas

FILLES, LORETTE ET COURTISANES

1875

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Table des matières

 

FILLES, LORETTES ET COURTISANES. 3

I  FILLES. 5

II  LORETTES. 41

III  COURTISANES. 70

ANTHÉIDES. 75

FAMILIÈRES. 76

FAVORITES. 84

PHILOSOPHES. 86

Ce livre numérique. 103

 

FILLES, LORETTES ET COURTISANES

Voici un coin du grand panorama parisien que personne n’a osé peindre, une page du grand livre de la civilisation moderne, au bas de laquelle personne n’a osé mettre son nom.

Il y a dans mon esprit une tendance toute particulière à entreprendre les choses que personne n’ose accomplir ; aussi ai-je, du premier coup, accepté la tâche proposée, si difficile et surtout si scabreuse qu’elle fût.

Il est vrai que, presque aussitôt cette promesse faite, je me suis, en songeant aux pudibondes susceptibilités de l’époque, senti quelque repentir de m’être avancé ainsi ; mais ma parole était engagée, et je suis avant tout esclave de ma parole.

Je vais donc essayer de l’acquitter.

Seulement, pour mettre un certain ordre dans mon travail, je diviserai la matière que je traite en trois classes distinctes, en trois catégories progressives, en trois échelons ascendants, qui conduiront successivement le lecteur du coin de la borne où la prostituée des rues guette le nocturne passant, jusqu’au boudoir princier où l’élégante courtisane, qu’on a envoyé chercher dans une voiture sans armoirie, est introduite pas un valet sans livrée.

Maintenant, je préviens ceux qui voudront bien perdre leur temps à lire les pages suivantes, qu’elles ne sont point écrites pour les demoiselles qui sortent du couvent.

I

FILLES
[1]

Il est inutile de faire ici la physiologie de la fille publique ; c’est cet être dégradé que vous rencontrez le soir, particulièrement sur la place de la Bourse, au coin de la rue Richelieu et de la rue d’Amboise, sur le trottoir de la rue Laffitte et sur l’asphalte du boulevard de Gand.

Nous voudrions que le cadre de cette étude nous permît de prendre la fille à la formation de notre société et de la suivre à travers notre civilisation croissante, poursuivie par les lois somptuaires de Philippe le Bel, les règlements du chancelier de l’Hôpital et les décrets de la Législative : cela donnerait à notre travail un cachet de gravité et un reflet de science historique, qui nous ferait pardonner peut-être son excentricité ; malheureusement, nous sommes enfermé dans des limites infranchissables. Hâtons-nous donc d’arriver au cœur de notre sujet.

Sous François Ier, les filles habitaient déjà les environs de la rue Saint-Honoré, d’où elles se sont peu éloignées depuis. Ce fut dans une maison de la rue du Pélican que l’avocat Féron vint chercher l’étrange vengeance qu’il réservait au royal amant de sa femme.

L’élévation du Palais-Cardinal sous Louis XIII fit refluer vers le marché des Innocents et vers la rue de la Féronnerie, le troupeau des prostituées qui, auparavant, s’ébattait joyeusement à la butte Saint-Roch, dans la rue Froidmantel et dans la rue Saint-Honoré ; mais bientôt, comme des oiseaux qu’un bruit momentané a éloignés de leur rendez-vous ordinaire, la volée des vierges folles revint s’abattre aux environs du nid primitif et se répandre dans la rue Richelieu, la rue des Bons-Enfants et la rue Traversière ; car ce fut toujours un privilège des palais d’attirer à eux ce qu’il y a de plus haut et de plus bas dans la société.

Mais ce ne fut qu’en 1789, je crois, que l’entrée du jardin et des galeries du Palais-Royal fut permise à la fille publique ; de ce moment, elle s’en empara, elle en fit sa chose, et, comme la lice de la fable, elle parut y avoir établi son domicile pour toujours.

Nous avons encore vu le temps où le Palais-Royal appartenait exclusivement à la fille publique ; c’était la prostituée qui en faisait les honneurs : elle y avait son salon de réception et son parc. L’hiver, à la fumeuse chaleur des lampes, elle recevait dans les galeries de bois ; l’été, à la douce lumière de la lune, elle glissait sous les tilleuls ou folâtrait autour du bassin, pareille à ces nymphes dont parle Virgile, qui se cachent, mais avec le désir d’être vues, qui fuient, mais dans l’espérance d’être atteintes.

Alors, le Palais-Royal présentait un singulier aspect dont rien ne peut donner une idée : entre deux rangées de chétives baraques, quelquefois assez splendidement décorées au dedans, mais toujours pauvres et mesquines au dehors, circulaient une centaine de créatures, dernière tradition des costumes du sacre, dernier échantillon des toilettes de l’Empire, coiffées de fleurs, de plumes et de faux diamants, décolletées jusqu’à la ceinture, vêtues de satin, de velours et de soie, avec les joues enluminées, les sourcils peints, les lèvres rougies ; marchant d’un pas de reine de théâtre, se faisant faire place dans la foule, comme Jean-Bart se faisait faire place parmi les courtisans ; apostrophant de temps en temps, d’une voix avinée, une connaissance qui passe ou une amie qui coudoie ; agaçant par une parole libertine le provincial nouvellement débarqué ; provoquant par un geste lascif l’employé trop inconnu pour aller dans le monde, et trop paresseux pour rester à travailler chez lui ; jetant une promesse de luxure au commis voyageur dont la journée est finie, et qui se promène comme un sultan dans ce bazar de chair humaine en faisant résonner les éperons de ses bottes et sonner l’argent de son gousset ; puis, de temps en temps, débordant dans l’une ou dans l’autre des galeries de pierre pour s’assurer si quelque amateur n’a pas mordu à l’hameçon de leurs séductions frelatées ; – si oui, s’éloignant rapides et tournant de temps en temps la tête pour s’assurer leur proie par la fascination du regard, puis disparaissant avec elle dans quelque allée obscure, au fond de laquelle rampe un escalier humide et tortueux ; – si non, se rejetant empressées dans toute cette lumière, dans toute cette foule, dans tout ce bruit, pour voir si elles ne seront pas plus adroites ou plus heureuses à la seconde fois qu’à la première.

Puis, minuit venu, tous ces démons de la luxure s’évanouissaient comme si la baguette de quelque enchanteur les eût anéantis ; en un instant, tous avaient fui par les portes étroites, par les allées bâtardes, par les rues obscures ; avec eux disparaissait toute la foule qui venait là pour eux. Puis peu à peu les boutiques se fermaient, le bruit allait diminuant, las ténèbres reprenaient leur empire. Alors, devant certaines maisons s’allumaient des numéros de feu, enseignes infernales, à la lueur desquelles on voyait entrer et sortir des hommes au visage pâle, aux joues caves, aux regards fiévreux. Ces hommes, c’étaient des joueurs ; ces maisons, c’étaient des tripots.

Le lendemain, le Palais-Royal reprenait l’aspect général des autres monuments et se repeuplait d’une population à peu près pareille au reste de la population parisienne. Cependant, ce n’était pas sans un certain effroi que les femmes honnêtes et les mères de famille se hasardaient dans cette Gomorrhe ; on les voyait traverser le jardin d’un pas rapide et inquiet, regardant devant elles, autour d’elles, derrière elles, et ne ralentissant le pas que lorsqu’elles avaient gagné, d’un côté, la rue Vivienne, ou, de l’autre, la place du Palais-Royal. Puis, le soir venu, à la première lumière des bougies, des lampes et des quinquets, tout ce monde fantastique, qui s’était évanoui la veille, reparaissait de nouveau, et, sortant de dessous terre, comme les nonnes impudiques de Robert le Diable, venait joyeusement, en apparence du moins, reprendre sa tâche de perdition.

À cette époque, il y avait des hommes qui habitaient le Palais-Royal, qui ne quittaient jamais le Palais-Royal, pour qui Paris tout entier était dans le Palais-Royal. Ils y logeaient, ils y mangeaient, ils y jouaient, ils y aimaient, ils s’y habillaient. Là, ils trouvaient toute chose sous leurs mains : logements garnis, restaurateurs, tripots, maîtresses, tailleurs, cabinets littéraires, promenades. Nous connaissons un de ces hommes, homme de naissance, homme d’esprit, homme de distinction, qui quitta le Palais-Royal le jour où les filles en furent chassées ; il y avait sept ans qu’il n’en était sorti.

Qui amena cette expulsion, après une si longue jouissance que la concession semblait être devenue un droit ? C’est là un des plus profonds mystères de police, invisible à l’œil du profane et sur lequel on a beaucoup discuté, sans que la discussion ait fait jaillir aucune lumière ; peut-être eût-il été plus logique de faire honneur de cette mesure à quelque noble et puissante susceptibilité maternelle ; mais personne ne songea à ce motif, sans doute parce qu’il était le plus simple et le plus vraisemblable.

Tant il y a que les filles disparurent du Palais-Royal.

Mais, chose bizarre, il sembla que la proscription avait frappé non seulement une population, mais une race. Refoulée dans la rue Vivienne, sur la place de la Bourse, dans la rue Richelieu, dans la rue Laffitte et sur le boulevard de Gand, la prostituée reparut sous une autre forme, avec un autre costume, et, si on peut le dire, avec une autre tournure.

Cela tenait à cette bienheureuse boue de Paris qu’il fallait affronter, et dans laquelle il devenait bien difficile de traîner les robes de velours cerise, les robes de satin rose et les robes de pou-de-soie blanc, qui faisaient les honneurs des galeries de bois.

De plus, la fille publique, qui, jusque-là, avait eu le libre usage de ses-deux mains, était forcée d’en employer une à relever sa robe, et l’autre à retenir son châle. Il est vrai qu’elle ne perdait pas tout ; elle ne montrait plus sa gorge, mais elle faisait voir sa jambe.

Cela lui donnait un faux air de femme honnête, auquel il était instant de remédier.

La police défendit alors à la fille de se promener avec une autre fille, attendu qu’alors elles pouvaient avoir l’air de deux femmes.

En effet, si ce n’était ce coup d’œil provocateur, ces certains mouvements de hanches et cette inquiétude continuelle qui la fait regarder en arrière bien plus souvent que devant elle, la prostituée, grâce à son nouveau costume, pourrait encore tromper quelque provincial nouvellement arrivé, qui la prendrait pour une comtesse égarée, ou quelque bourgeoise qui la laisserait coudoyer par sa fille.

Mais il ne faut pas que pareille chose arrive, car les lois et la morale ont mis la fille publique au ban de la société. La fille publique est le paria de la civilisation ; c’est la pestiférée, sans le lazareth.

Pénétrons dans l’intérieur de cette vie exceptionnelle, de cette existence excentrique, que sa position honteuse a forcé la fille d’adopter. Grâce aux recherches que nous avons faites près des gens les mieux renseignés à cet endroit, peut-être parviendrons-nous même, après Parent-Duchâtelet, à en dire quelque chose de nouveau et d’inconnu.

Procédons par ordre : examinons d’abord les causes qui peuvent déterminer une créature humaine, faite à l’image de Dieu, nous dit la Bible, à embrasser ce honteux métier et à détourner sa face non seulement du Seigneur, mais encore de tout ce qui est honnête en ce monde.

Ce métier une fois adopté, voyons l’emploi de sa journée, ses joies, ses plaisirs, ses douleurs, pendant tout le temps qu’elle disparaît à nos yeux.

Puis enfin nous essayerons d’expliquer comment, à un jour venu, à une époque dite, à un âge presque uniforme, la fille publique disparaît dans les profondeurs de la société, comme les démons qui s’abîment dans le second dessous d’un théâtre.

Disons aussi que, par une rare exception, quelques-unes échappent à la proscription générale, et, pour nous servir de la même comparaison, s’élèvent au ceintre, resplendissantes d’or et de diamants, dans une gloire pleine de lumineuses clartés.

Il y a deux causes premières qui déterminent une fille honnête à se faire prostituée. Puis une troisième cause, cause étrange, exceptionnelle, inouïe, et qui viendra à son tour pour clore cette série.

La première de ces causes est la séduction.

La seconde, la misère.

La troisième, le dévouement.

Décalquons un des tableaux de l’ouvrage de Parent-Duchâtelet, et nous aurons, sur une moyenne de 5,183 prostituées, la proportion suivante :

Voilà pour la séduction.

Voilà pour la misère.

Voilà pour le dévouement.

Ainsi, Dieu a voulu, sans doute afin qu’on ne pût pas dire qu’il y avait un lieu de la terre où son regard ne pénétrât point, qu’une lueur de vertu brillât sur ce cloaque immonde, comme un feu follet voltige, étincelant et solitaire, sur un marais infect ou sur un étang fangeux.

Maintenant que nous avons indiqué les sources premières qui alimentent la prostitution, passons du détail à la masse, et suivons l’armée de prostituées qui tient garnison à Paris, dans la tente où elle se renferme le jour, sur le champ de bataille où elle exerce le soir, et dans le taudis où elle vient s’ébattre la nuit.

Il en est des filles comme des nouvelles recrues qui rejoignent les drapeaux : pendant quelque temps, à leur allure naïve, à leurs gestes gauches, à leur accent provincial, on peut reconnaître encore les traces de l’éducation primitive du conscrit ; puis, peu à peu, sous la canne du sergent, sous l’influence de la salle de police, sous l’exemple des camarades, tout cela se plie, se discipline, s’harmonise, et le plus maladroit réquisitionnaire finit par partir du pied gauche et marcher au pas comme ses camarades.

Ainsi, que ce soit la séduction, la misère ou le dévouement qui ait conduit la malheureuse créature à l’état de dépravation où elle est arrivée, au bout d’un certain temps les caractères distinctifs des causes premières disparaissent, et l’observateur le plus judicieux et le plus profond aurait grand’peine à reconnaître des différences notables entre la fille et la fille, la prostituée et la prostituée.

Maintenant, divisons la fille publique en trois classes :

La fille de la Cité,

La fille du boulevard,

La fille en maison.

Nous allons reconnaître à chacune de ces trois classes des caractères distincts. Bien entendu que nous embrassons toujours des généralités, l’espace nous manquant pour nous occuper des détails et pour suivre les exceptions.

La fille de la Cité appartient à la dernière classe des prostituées ; c’est l’associée des voleurs dont regorgent les environs de la rue de Jérusalem. C’est la maîtresse et la complice née du galérien futur, ou du forçat libéré. Elle vit de sa vie, parle son argot, et le suit souvent jusque sur les bancs de la cour d’assises.

Les noms qu’elles se donnent entre elles se ressentent de l’état qu’elles exercent et de la société qu’elles fréquentent.

C’est : la Chouette, – la Calorgne, – la Bancale, – la Bourdonneuse, – la Trimarde et autres appellations tirées de leurs défauts physiques, et plus souvent encore de leurs inclinations, de leurs vices ou de leurs aimes.

Nous ne les mentionnons ici que pour mémoire.

Le courage nous a manqué pour descendre, même en pensée, dans les égoûts où elles exercent, et pour monter, même par procurateur, jusqu’aux chenils qu’elles habitent.

La fille du boulevard doit être rangée dans la seconde classe des prostituées.

C’est, en général, la fille libre et n’appartenant qu’à elle-même, logeant dans les garnis ou dans ses meubles, et ne rendant compte de sa conduite qu’à l’autorité administrative et à l’administration sanitaire.

Nous parlerons tout à l’heure de son véritable maître.

On la désigne sous le nom de fille en carte, nom qui lui vient de la carte de visite sanitaire qu’elle va chercher deux fois par mois au dispensaire, qui porte le nom sous lequel elle s’est fait inscrire et la date du jour où elle a été visitée ; à toute réquisition elle est forcée de justifier de cette carte.

Quant à l’état qu’elle exerce dans le cours de ces promenades crépusculaires et nocturnes, il s’appelle faire le vague.

Cette classe est la bourgeoisie de la prostitution. Elle n’a pas de langage spécial, mais seulement quelques mots particuliers qui lui servent à distinguer certains personnages plutôt encore que certains objets.

Ainsi la police, c’est la rousse, les inspecteurs sont les roussards.

Son amant est son amant, mais elle est sa ménesse.

La fille au-dessus d’elle est la fille bon ton, la fille au-dessous d’elle est la pierreuse.

Là se borne à peu près tout son argot.

Les noms qu’elles se donnent entre elles s’élèvent déjà au-dessus des noms des filles de la Cité.

C’est : Rousselette, – Mont-Saint-Jean, – Parfaite, – Mourette, – Roulotte, – Raton, – Beignet, – Crucifix, – Peloton, – Rosier, – Mignarde, – Cocote, – Bouquet, – Cocarde, – Chardonneret, – Louchon.

Au crépuscule, elle sort, comme ces phalènes qui viennent tournoyer aux lumières. À onze heures et demie, elle commence à rentrer ; à minuit, elle a disparu.

Qu’a-t-elle fait depuis le matin, et que va-t-elle faire la nuit ? C’est ce que nous allons voir.

Toute fille faisant le vague a un amant de cœur, qu’en terme de police on nomme souteneur, et qu’en terme de dames de la halle, on appelle d’un nom plus expressif encore.

Un amant de cœur, c’est étrange, n’est-ce pas ? et cependant cela est ainsi. Le premier mouvement est de se demander :

— Est-ce que ces filles-là ont un cœur ?

Hélas ! oui, mesdames ; il faut bien, les malheureuses, qu’elles tiennent au monde par quelque chose, ne fût-ce que pour épuiser, avec toutes les humiliations de la société, toutes les souffrances de la terre.

Voici les deux causes qui déterminent la prostituée à prendre un amant, c’est-à-dire à se donner ce maître dont nous parlions tout à l’heure.

La première, la plus commune, la plus déterminante, c’est de se rattacher à quelque chose d’humain dans l’état de dégradation sociale où la fille est tombée, à ses propres yeux ; c’est d’avoir quelqu’un qui, dans l’indifférence générale dont elle est entourée, lui prouve qu’il s’intéresse à elle, même en la battant.

La seconde cause est que la corporation des souteneurs ne permettrait pas qu’une fille restât sans amant.

Dans le premier cas, c’est le choix libre et indépendant de la fille qui détermine son affection ; dans le second cas, c’est la nécessité.

Occupons-nous de cette classe curieuse d’individus qui fait, en échappant à son pouvoir, le désespoir de la police.

Auprès de toute industrie, il y a une autre industrie plus basse, qui la côtoie et qui vit d’elle.

Ainsi, la fille publique a près de son industrie, qui l’enrichirait peut-être, l’industrie de l’homme entretenu, qui la ruine certainement.

Car le véritable titre à donner à l’amant de cœur de la prostituée, n’est ni le titre que les dames de la halle lui ont donné, ni celui que les agents de police lui donnent, mais bien celui que nous lui donnons.

Le ruffiano, comme on dit en Italie, existe peu aujourd’hui en France ; ce sont, en général, les femmes qui ont usurpé leurs honorables fonctions. D’un autre côté, le souteneur de Gilblas, de Gusman d’Alfarache et de Lazarille de Tormes, qui se cache sous le lit, qui se blottit dans un coffre, qui s’enferme dans une armoire, pour dévaliser l’imprudent visiteur, n’existe plus. On peut, à l’heure qu’il est, si l’on monte chez une fille en carte, poser sa bourse sur la cheminée, poser sa montre sur la table de nuit, et on les retrouvera où on les a mises.

Nous en revenons donc au titre d’homme entretenu que nous avons donné à l’amant de cœur de la prostituée faisant le vague ; nous verrons plus tard la différence qu’il y a sur ce point entre celle-ci et la fille de maison.

Les hommes entretenus forment une corporation, comme autrefois celle des bouchers, des boulangers et des tailleurs ; seulement, comme toutes les lois de cette corporation sont verbales, comme tous les règlements sont traditionnels, comme rien ne prouve l’association, les tribunaux sont impuissants pour la dissoudre, et la police se borne à la surveiller.

Nous avons dit où se recrutait la prostitution ; disons où se recrute la corporation des hommes entretenus.

Le Wauxhall autrefois, le Prado depuis, et le bas Montesquieu maintenant, sont les pépinières où les filles vont, en général, chercher leurs amants de cœur.

Là, elles rencontrent quelque petit ouvrier menuisier, ébéniste, peintre en bâtiments, qui vient dépenser, au profit du plaisir, l’économie de son travail de toute la semaine : la fille l’agace, l’embauche et l’emmène chez elle.

Le lendemain, l’ouvrier qui a l’habitude de se lever à cinq heures du matin se réveille à huit : il est trop tard pour se présenter chez son maître, et commencer sa journée.

D’ailleurs, la fille le retient.

— Mais, dit l’ouvrier, il faut cependant que je gagne mes trois francs.

— En voilà cinq, dit la fille.

Si l’ouvrier accepte, il est perdu ; car il verra qu’il peut gagner par jour, à ne rien faire, deux francs de plus qu’à travailler douze heures.

Mais ce n’est pas le tout qu’un ouvrier soit choisi par une fille pour entrer dans la corporation des amants de cœur : il faut encore qu’il soit reçu par l’association, qui ne veut admettre que des individus dignes du corps.

Vous savez ce qu’on appelait autrefois tâter un soldat : quand ce soldat arrivait au quartier, le spadassin de la compagnie allait lui chercher querelle, et, si le nouveau venu reculait, tout était dit, chacun le souffletait ou lui crachait au visage jusqu’à ce qu’il eût quitté le régiment.

Il en est ainsi de l’homme entretenu : à peine une fille en carte a-t-elle fait un choix nouveau, et s’est-elle donnée à un homme inconnu à la corporation, que le bruit de cet événement se répand dans la corporation, et un des terribles saisit la première occasion de lui chercher querelle.

Il va sans dire que, si l’occasion ne se présente pas, le provocateur s’en passe en en créant une.

L’intrus une fois insulté, de deux choses l’une : – ou il refuse le combat, et alors il est hué, honni, conspué, chassé, et cela, par sa maîtresse la première ; il fait donc abnégation de ses prétentions, s’éloigne, rentre dans les rangs de la société qu’il avait abandonnés, y reprend la place qu’il avait quittée, et renonce à tout jamais à l’espoir qui lui avait souri un instant ; – ou il accepte la lutte, et alors, on convient des conditions du combat, et du lieu et de l’heure où il sera livré.

L’heure est ordinairement au crépuscule, le lieu une de ces petites rues qui avoisinent les corps de garde ; le mode du combat, la savate.

Puisque nous avons prononcé ce mot, arrêtons-nous-y un instant, il en vaut bien la peine.

La savate est aujourd’hui un art, comme le cancan est une danse ; les gens du monde les ont élevés tous deux à une hauteur qu’on ne les croyait ni l’un ni l’autre destinés à atteindre.

Tant que la savate est restée une lutte populaire, un duel de titi à titi, la savate n’a pas fait de grands progrès, car elle se conservait pure et traditionnelle ; mais la fusion des rangs a amené la rencontre des grands et des petits, de l’homme du monde et du crocheteur : l’absence du respect qu’on portait aux habits de velours et de soie a fait naître le mépris et la haine des habits de drap : autrefois, pour l’homme du peuple, le grand seigneur était un protecteur qui le faisait vivre ; aujourd’hui, pour le dernier manant, l’homme comme il faut est un usurpateur qui lui prend sa part des biens de ce monde.

Tous les matins, il y a des journaux qui, ne sachant pas ce que c’était que la loi agraire chez les Romains, prêchent la loi agraire. Tous les jours, il y a des économistes qui, sous le nom de saint-simoniens, de communistes et de phalanstériens, préconisent le partage des fortunes et l’abolition de l’hérédité ; tous les soirs, il y a des filous qui mettent la théorie en pratique.

Pour tout homme pauvre, comme nous l’avons dit, l’homme riche est donc aujourd’hui un ennemi ; car il retient son bien, lui enlève sa part de bonheur, et lui impose le travail à l’aide duquel seulement il peut se procurer son pain de chaque jour.

D’ailleurs, si pauvre qu’il soit, et cela est juste, l’homme du peuple est, devant la loi, l’égal de l’homme du monde ; il jouit des mêmes droits, et peut réclamer de tout agent de l’autorité une égale protection.

D’un autre côté, comme en même temps qu’il prenait à l’homme du peuple le désir de monter, il prenait à l’homme du monde le caprice de descendre. Il résulta, de ce double déplacement, un terrain neutre sur lequel le goujat et l’homme comme il faut se rencontrèrent. Ces terrains neutres furent successivement la descente de la Courtille, les bals masqués de Franconi, de la Porte-Saint-Martin, des Variétés, de l’Odéon, de la Renaissance, de Musard, et aujourd’hui de l’Opéra.

Nous désignons, comme on le voit ici, les localités principales, abandonnant les localités secondaires.

Cette réunion de l’homme du peuple presque toujours envieux avec l’homme du monde quelquefois insolent, amena des rixes ; il n’y avait pas moyen d’élever l’homme du peuple jusqu’au duel à l’épée et au pistolet, force fut à l’homme du monde de descendre jusqu’à la lutte à coups de pied, et le combat à coups de poing.

Presque toujours, grâce à l’habitude de cette sorte de combat et à l’étude qu’en avait faite son adversaire, l’homme du monde fut vaincu.

Toute intelligence veut réagir contre ce qui l’opprime, que l’oppression vienne de la force ou de l’habileté ; l’homme du monde décida donc qu’il rétablirait l’égalité par l’étude.

Dès lors, le besoin du maître de savate se fit sentir dans la société, et le maître de savate fut.

Il y avait bien déjà le maître de bâton ; mais, avec le bâton, on assomme, et la moralité du gouvernement constitutionnel ne permet point qu’on en arrive jusque-là ; d’ailleurs, on ne peut pas toujours sortir avec un bâton de longueur, comme un compagnon du tour de France, et, depuis Germanicus, on est, comme chacun le sait, forcé de laisser sa canne à la porte des théâtres.

La savate devint donc, à partir de ce moment, une portion non pas essentielle de l’éducation de l’homme du monde, mais une partie complémentaire de ses arts d’agrément.

Les trois quarts de nos jeunes gens comme il faut, de ce qu’on appelait autrefois nos dandys, et de ce qu’on appelle aujourd’hui nos lions, sont les premiers savatiers du monde.

Mais l’art de la savate se traîna d’abord dans les errements connus, le professeur s’en tint aux traditions vulgaires, et l’homme du monde, après une étude plus ou moins longue de cet art, se trouva tout bonnement, sous ce rapport, l’égal de l’homme du peuple.

C’était déjà beaucoup pour lui qui avait été longtemps son inférieur, mais ce n’était pas assez, ce n’était pas le tout de pocher un œil, d’écraser un nez ou de déchirer une jambe : il fallait rentrer chez soi avec les tibias intacts, le nez préservé et les yeux sains et saufs.

Or, pour parvenir à ce résultat, ce n’était point assez d’arriver à être l’égal de l’homme du peuple, il fallait l’écraser par une puissante supériorité.

Les individus naissent en harmonie avec leur temps. Si les grandes époques manquent parfois aux hommes, il est bien rare que les hommes manquent jamais aux grandes époques : un homme de génie apparut.

Cet homme, c’est Charles Lacour.

Charles Lacour commença par étudier la savate, et, arrivé à une force supérieure, d’écolier, il se fit maître, tout en convenant cependant – ce qui est rare chez les professeurs – que la savate, même comme il l’enseignait, était un art incomplet.

Il rêvait donc nuit et jour aux moyens de perfectionner cet art.

Comme il était plongé au plus profond de ses calculs théoriques, il entendit parler de la boxe.

Quand je faisais partie de la garde nationale, et que mon sergent, avec grand’peine, m’avait fait faire demi-tour à droite, il s’arrêtait, haletant, s’essuyait le front avec son mouchoir, puis me disait, d’une voix lente, accentuée et solennelle, afin de rendre la démonstration plus lucide :

— Maintenant, monsieur Dumasse, demi-tour à gauche est exactement la même chose que demi-tour à droite, excepté que c’est tout le contraire. – Allez !

Eh bien, pour me servir de la démonstration de mon sergent, qui m’a toujours paru la figure la plus claire de l’école de peloton, je redirai après lui :

« La boxe est exactement la même chose que la savate, excepté que c’est tout le contraire. – Allez ! »

En effet, écoutez bien ceci : et vous en tirerez encore cette conséquence politique qu’il y a, outre la haine nationale, une antipathie naturelle entre l’Anglais et le Français, n’en déplaise aux prôneurs de l’alliance anglaise.

En effet, l’Anglais, dans la boxe, – la boxe est la savate de l’Angleterre, – a perfectionné l’usage des bras et des poings, tandis qu’il n’a considéré les jambes et les pieds que comme des ressorts destinés à rapprocher ou à éloigner le boxeur de son adversaire.

Tout au contraire, dans la savate, qui est la boxe de la France, le Parisien avait fait de la jambe et du pied les agents principaux, ne considérant les mains que comme armes défensives.

Il en résulte que l’Anglais perd toute la ressource qu’il peut tirer des pieds, tandis que le Français perdait toute l’aide qu’il pouvait espérer des mains.

Charles Lacour rêva cette grande entreprise, cette splendide utopie, ce suprême perfectionnement de fondre ensemble la boxe et la savate.

Il partit pour l’Angleterre, et, sans leur dire qui il était, il prit comme un écolier ordinaire, des leçons de Swift et d’Adams, les deux premiers boxeurs de Londres.

Puis, lorsque l’écolier se sentit maître, il revint à Paris, et mit sa théorie en pratique.

De cette combinaison est née la savate contemporaine ; cet art terrible qui met l’homme qui le possède en état de lutter, non seulement avec un homme plus fort que lui, mais avec quatre hommes d’une puissance supérieure à la sienne.

À partir de ce moment, et grâce à la réunion des pieds et des poings, qui fait des quatre membres dont Dieu, dans sa prévoyance, a doué l’homme, des armes tour à tour défensives et offensives, la victoire de l’homme du monde sur l’homme du peuple ne fut plus douteuse, et la supériorité se trouva établie en faveur de l’aristocratie.

Nous disions donc avec raison que la savate était un art.

Maintenant que nous l’avons prouvé, revenons à notre sujet, dont cette digression nous a écarté, sans cependant nous en faire sortir.

Si donc, comme nous l’avons dit, le néophyte accepte le défi, les deux champions, accompagnés de leurs témoins, se rendent au lieu désigné, et, là, le combat s’engage.

C’est une chose non moins curieuse à voir qu’un duel, je vous jure.

D’abord, comme dans un duel, où les adversaires se tâtent l’un l’autre par des dégagements et des feintes, chaque savatier commence par ce qu’on appelle les coups de principes : attaquant par les coups de pied bas, qui ont pour but de mettre à nu les os des jambes, ripostant par les coups de pied d’arrêt, qui ont pour résultat de couper le diaphragme. Au bout d’un instant de cette lutte préparatoire, comme ils ne connaissent pas encore la boxe-savate et qu’ils s’en tiennent à l’art primitif, c’est-à-dire qu’ils ne se servent que des pieds, ils essayent de se passer la jambe. Enfin, si habiles qu’ils soient tous deux, l’un d’eux finit toujours par tomber ; alors, et le plus souvent, une fois à terre, il s’avoue vaincu, non pas en demandant franchement grâce et merci, comme faisaient nos anciens chevaliers, – peste ! le Français moderne est trop fier pour cela – mais en disant : « J’en ai assez ! » distinction subtile qui tend à faire croire que le vaincu se retire, non pas parce qu’il reconnaît un vainqueur, mais parce que le jeu qu’il joue commence à l’ennuyer.

Si le… nous cherchons un mot pour ne pas dire vaincu, si le… terrassé prononce la phrase sacramentelle, son adversaire cesse de frapper à l’instant même, quelle que soit la haine qui l’enflamme, quel que soit le nombre de coups de pied qu’il ait reçus, quel que soit enfin son désir de les rendre. – Le J’en ai assez est un talisman suprême, un appel toujours entendu. Un savatier, qui, après ce mot prononcé, toucherait un autre savatier autrement que pour l’aider à se relever, serait un homme aussi profondément déshonoré qu’un duelliste qui, après avoir désarmé son adversaire, lui passerait son épée au travers du corps.

Mais, si, en tombant, le champion ne dit rien ; si, malgré la position fâcheuse où il se trouve, il continue à se défendre, alors c’est autre chose, et il n’y a plus ni grâce ni merci. Celui qui est resté debout tourne autour de celui qui est couché, et essaye de le frapper à la tête ; et il frappe jusqu’à ce qu’il soit parvenu à lui laisser sur le visage une de ces empreintes visibles et honteuses, qu’en terme d’art on appelle expressivement le cachet.

Une fois qu’il a passé par une pareille épreuve, fût-il vaincu, ce qui lui arrive presque toujours, l’amant de cœur est reçu dans la corporation.

Mais aussi s’il est vainqueur !

Sa position est faite à l’instant même, les filles se le disputeront ; il peut se mettre au prix qu’il voudra, et, si une fille n’est pas assez riche pour l’entretenir, elles se mettront deux, trois, quatre s’il le faut, pour le payer à son prix.

Il y a un de ces messieurs qu’on rencontre le soir sur le boulevard, avec des gants blancs, un habit bleu ou marron à boutons ciselés, un pantalon de couleur tendre qui dessine ses formes, et dont rien ne trahit la position sociale qu’un chapeau légèrement incliné sur l’oreille, et le mouchoir de coton que, de temps en temps, il tire fastueusement de sa poche pour faire semblant de se moucher.

Il est entretenu par cinq femmes qui lui donnent chacune dix francs par jour ; ce qui lui fait un revenu annuel de dix-huit mille francs.

Aussi, quand il passe sur le même boulevard que ses maîtresses, comme celles-ci en sont fières et comme les autres en sont jalouses !

Et cependant, le triomphe de ces pauvres filles qui se ruinent pour lui est incomplet ; elles ne seront contentées, disent-elles elles-mêmes, que lorsque M. T*** aura un tilbury.

Vous me direz qu’avec dix-huit mille francs, c’est-à-dire avec la moitié de ce qu’a de nos jours un fils de France, M. T*** pourrait bien prendre l’élégante locomotive qu’ambitionnent pour lui ses maîtresses.

Oui, sans doute ; mais M. T*** est un garçon économe et qui songe à l’avenir : il n’aura pas toujours trente-sept ans, un poignet d’Alcide et un tempérament de fer. Il lui faut une ressource qui lui ménage une vieillesse honorable et honorée, et M. T***, comme la plupart de ses confrères, loue des garnis, au jour.

Un mot de cette industrie, inconnue très certainement à la plupart de nos lecteurs.

La somme que reçoit, dans les beaux quartiers de Paris, un homme entretenu par une fille est celle de dix francs par jour, c’est-à-dire les appointements d’un chef de bureau à la préfecture de la Seine, à la liste civile ou au ministère de l’Intérieur.

En général, il en dépense cinq avec une autre fille, – nous reviendrons à ce point tout à l’heure, – et met les cinq autres de côté.

Puis, quand il a une somme suffisante, il prend des garnis au mois, qu’il sous-loue au jour.

Tous les soirs, il va faire sa recette. Si on ne lui paye pas son loyer, il s’en indemnise lui-même en s’adjugeant un fragment de la parure de sa pensionnaire, ou un châle, ou un chapeau, ou un bijou. Le lendemain ou le surlendemain, si on lui paye l’arriéré, il rend l’objet. Le troisième jour, l’objet est vendu, et il n’y a plus rien à réclamer, le produit de la vente eût-il dépassé de beaucoup le total de la dette.

M. T*** a une douzaine de chambres garnies qu’il loue ainsi au jour, et dont il va en personne recevoir le loyer chaque soir.

On conçoit surtout combien, pour cette recette quotidienne, un tilbury lui serait utile.

Au reste, les hommes entretenus ont les mêmes inclinations, les mêmes défauts et les mêmes vices que les femmes auxquelles nous empruntons l’épithète sous laquelle nous les désignons. Ils trompent la femme qui les payent, dépensent avec des maîtresses l’argent qu’elles leur donnent, leur font des scènes de jalousie, et les battent le soir quand elles n’ont pas fait une recette convenable.

Aussi, chaque amant de cœur surveille-t-il sa maîtresse, non pas pour s’assurer qu’elle lui est fidèle, tout au contraire, mais pour ne pas lui laisser de possibilité de le tromper sur le résultat de ses disparitions : il la suit de l’autre côté du boulevard, ou l’épie embusqué au coin d’une borne.

Cela s’appelle filer sa ménesse.

Il ne lui passe aucune faiblesse, excepté celles que, de temps en temps, elle est forcée d’avoir pour les roussards. On sait que les roussards sont les agents de la surveillance sanitaire.

À onze heures et demie, chacun ramasse sa minesse, c’est-à-dire rentre avec sa femme. On fait les comptes, et l’amant de cœur reçoit son dû, dont il va presque toujours, malgré les pleurs de sa maîtresse, manger une partie avec une autre femme.

S’il reste, c’est pour être nourri par elle le lendemain.

Quant à l’emploi du temps des filles en carte chez elles, il se divise, comme on le comprend bien, selon les goûts ou les tempéraments. Le plus grand nombre reste couché fort tard. Celles qui savent lire, lisent les romans de Florian ou d’Anne Radcliffe, cherchant dans cette lecture des émotions douces ou terribles, des amours pastorales ou des passions sanglantes : tout ce qui est en opposition enfin avec leur vie habituelle et leurs émotions de tous les jours. Quant aux livres licencieux, si appréciés dans les collèges et si recherchés dans les couvents, ils n’entrent jamais chez une prostituée. Qu’auraient-ils d’intéressant pour elle qui sait toutes les choses infâmes, et qui, sous ce rapport, n’a plus rien à apprendre ? C’est elle qui est le livre.

Il y en a d’autres qui cousent, qui brodent, qui font de la tapisserie ; mais la chose est rare. La paresse est le défaut capital de la fille publique.

Le soir venu, – et, en général, elles voient venir le soir avec une grande tristesse, – elles s’habillent, descendent, et recommencent le métier qu’elles ont fait la veille.

Cette vie si uniforme, si monotone, si pareille, a cependant ses jours tragiques qui se représentent deux fois par mois : ce sont les jours du Dispensaire.

Le Dispensaire est le lieu où les filles en carte subissent la visite, et son établissement date de l’année 1802.

Chaque fille, comme nous l’avons dit, reçoit, au commencement de l’année, une carte sur laquelle est relaté le nom sous lequel elle s’est fait inscrire, et qui présente, en outre, un timbre sec, et plusieurs petites cases dans lesquelles sont inscrites les dates des visites.

Toute fille en carte qui ne se présente pas au jour voulu, – ce qui est facile à vérifier par la date de la première visite, – est punie fort sévèrement. Il en résulte que, si terrible que soit pour elles cette inspection, elles préfèrent encore la visite à la punition.

Le Dispensaire est situé au coin de la rue de Jérusalem, près de l’arcade Jean-Goujon. Les filles en carte s’y rendent avec leurs amants de cœur, qui les attendent à la porte : elles entrent alors dans une grande salle où elles attendent leur tour, confondues les unes avec les autres, sans distinction de hiérarchie, soie, bure, velours et haillons pêle-mêle. Puis leur numéro d’ordre arrive, on les appelle, et elles passent dans la chambre d’examen.

Dans la prison et à l’hôpital, l’inspection se fait sur une espèce de table pareille à celle dont on se sert pour les grandes opérations chirurgicales. La fille se couche sur cette table, et le médecin procède à la visite, qui se fait surtout à l’aide du spéculum.

Mais, quels que soient les avantages qu’offrait cette table, on a dû y renoncer au Dispensaire. Pourquoi cela ? Le voici. Écoutez-bien, la raison est étrange :

Les élégantes viennent avec leur chapeau ; en se couchant sur cette table, elles froissaient leur chapeau, qu’il eût été trop long de défaire et de remettre, chaque médecin devant visiter vingt-cinq femmes, et faire ce qu’on appelle leur folio par heure. Or, comme pour la plupart du temps, elles n’avaient que cet unique chapeau, cette circonstance de la détérioration d’une partie si importante de leur toilette, multipliait le nombre des récalcitrantes et des insoumises, à un tel point qu’il fallut renoncer à la table, quelque avantage qu’elle présentât.

Il fallut donc se contenter d’un fauteuil.

Ce fauteuil, à dos renversé, que dépassent le cou et la tête, est élevé sur une espèce d’estrade où la patiente monte à l’aide d’un escabeau. Puis, la visite faite, si elle est reconnue saine, on lui vise sa carte, on lui remplit son folio, et on la renvoie.

Alors, ce sont des cris de joie, des transports de bonheur entre l’amant et elle : on a quinze jours de tranquillité devant soi, quinze jours d’abondance, quinze jours de liberté.

Mais si, au contraire, la fille est malade, sur un signe du médecin elle est saisie, enlevée et conduite au Dépôt, malgré ses cris, ses pleurs, ses gémissements, et cela à l’instant même, à la minute, à la seconde.

Là, elle reste avec une centaine d’autres pestiférées comme elle, jusqu’à ce que la visite soit finie ; puis on les entasse six par six dans des fiacres, et on les conduit à Saint-Lazare.

Le trajet est chose curieuse, car les amants suivent aux portières, échangeant avec ces malheureuses des signes, des paroles, des protestations. Un instant, les pauvres créatures pourraient se croire aimées de leurs amants. Hélas ! il n’en est rien : les malheureux pleurent leur industrie détruite, leur spéculation ruinée, leur prospérité interrompue.

Puis, une fois guérie, la recluse sort de Saint-Lazare, et retrouve son amant infidèle et rançonnant quelque autre de ses camarades.

Elle refait un autre amant qui l’espionne, la ruine et la bat comme le premier, et la même vie recommence.

Maintenant que nous en avons fini avec les filles en carte, passons aux filles en maison.

Les filles en maison se divisent en deux classes :

Les filles d’amour.

Les pensionnaires.

Ces deux classes sont réunies sous la seule dénomination de filles à numéro.

Ce nom de filles à numéro leur vient de ce qu’au lieu d’avoir une carte comme les filles qui exercent pour leur propre compte, elles n’ont qu’un simple numéro d’ordre.

La fille d’amour livre son corps pour la nourriture et le vêtement : on lui laisse un jour par semaine pendant lequel elle exerce pour son propre compte.

La pensionnaire travaille de compte à demi, c’est-à-dire qu’elle partage sa recette avec la dame de maison ; et, sur ce qui lui reste, s’habille et paye trois, quatre ou cinq francs de nourriture, selon l’élégance de l’établissement où elle se trouve.

L’intérêt de la dame de maison est d’endetter ses filles, afin qu’elles ne passent pas dans un autre établissement.

Quelques-unes, cependant, font, malgré tout cela, des économies assez considérables. Il y a certaines de ces filles qui ont jusqu’à vingt-cinq ou trente mille francs placés sur le grand-livre.

Les filles qui habitent les grands établissements manifestent un profond mépris pour les filles en carte, qui leur rendent ce mépris en haine ; c’est l’aristocratie de la prostitution.

Aussi leurs noms se ressentent-ils de leur prétention à une supériorité sociale.

Elles s’appellent :

Armide, – Nathalie, – Olympe, – Zulma, – Armande, – Azélina, – Palmire, – Flavie, – Sydonie, – Arthémise, – Octavie, – Flora, – Isménie, – Balzamine, – Aspasie, – Antonia, – Fanny, – Lucrèce, – Rosa, – Léocadie.

Les filles à numéro ne sortent pas, ou sortent très peu ; elles se contentent de recevoir des visites.

Les chambres où elles reçoivent ces visites ont un aspect tout particulier, une physiologie tout individuelle, qui tient de l’hôtel garni et de la maison bourgeoise.

Le mobilier se compose, en général, de rideaux blancs, de canapés rouges, de tableaux représentant Napoléon, l’impératrice Joséphine, le prince Eugène et les Adieux de Poniatowski à sa famille ; d’une pendule flanquée de deux vases de porcelaine sous des globes, d’un feu qui ne brûle jamais, et d’une psyché, que les filles appellent généralement une apschiché.

Tout objet d’ameublement qui se peut mettre dans la poche est généralement supprimé.

La vie de la fille en numéro est encore moins accidentée, comme on le comprend bien, que celle de la fille en carte : l’une cherche, l’autre attend ; et, si monotone qu’elle soit, c’est toujours une distraction que de faire le vague.

Puis celles-ci n’ont point la ressource quotidienne de l’amant de cœur, elles sont forcées de s’en tenir à l’amant hebdomadaire.

Aussi, n’ayant qu’un jour sur sept, mettent-elles toujours pour condition que ce jour sera le dimanche. Or, le dimanche est le grand jour des commis et des étudiants ; cela tombe à merveille.

Les dames en numéro ne payent pas leurs amants ; elles se font, en général, passer à leurs yeux pour des femmes entretenues par des Anglais, des banquiers et des agents de change.

Comme elles sont, d’habitude, assez élégamment mises, ceux qu’elles veulent tromper se laissent prendre à leur mensonge. Mensonge qu’ils ne peuvent pas démasquer, le prix d’entrée de l’établissement qu’habitent ces dames, étant, en général, fort au-dessus de leurs moyens pécuniaires.

Aussi, le lundi matin, commis et étudiants rentrent-ils, d’un petit air fat, dans leurs magasins et dans leurs hôtels garnis, en parlant tout haut de leurs bonnes fortunes, avec de grandes dames, dont ils montrent les cheveux roulés dans un médaillon, et dont ils gravent discrètement, sur les vitres de leur chambre, les simples initiales, de peur de compromettre leurs nobles conquêtes.

Ce sont là les baronnes, les comtesses et les marquises qui rendent la vie si malheureuse aux pauvres grisettes.

Aussi, pour les filles en numéro, filles d’amour ou pensionnaires, le dimanche est-il le jour heureux, le jour désiré pendant six jours, le jour attendu toute la semaine, le jour dont le reflet se répand sur tous les autres jours.

Maintenant, à part l’exercice de son métier, à quoi se passent les autres jours ?

D’abord, la fille est surtout paresseuse ; elle se lève le plus tard qu’elle peut. Deux fois par semaine, la marcheuse la conduit au bain, et l’accompagne, de crainte qu’elle n’aille ailleurs. Puis elle rentre déjeuner dans sa chambre, passe de sa chambre dans la chambre commune, où se trouvent ses compagnes, et joue aux cartes ou au loto ; au loto surtout, le loto est le jeu de prédilection de la fille à numéro. J’espère qu’on ne me fera pas l’humiliation de croire que j’ai risqué un calembour.

Si des visites se présentent, on appelle ces demoiselles selon leur tour de rôle. Il arrive aussi parfois que les visiteurs les font demander par leur nom ; ce sont les tours de faveur.

À quatre heures, on dîne en communauté : chacune a sa place habituelle, comme dans une table d’hôte : la dame de la maison tient le milieu et veille à ce que tout se passe dans les convenances. Chez quelques dames de maison, il y a une amende pour toute fille qui jure ou tient un propos licencieux.

Le dîner est copieux : il se compose de la soupe, du bœuf, d’un bon rôti et d’une salade gigantesque, servie dans un saladier monstre. Ce saladier est traditionnel, c’est le palladium de l’établissement ; on peut juger de la valeur que la superstition lupanarienne y met en voyant les attaches qui consolident ses nombreuses fêlures.

Les filles à numéro sont visitées une fois par semaine et à domicile. Le jour et l’heure de la visite sont toujours fixés d’avance, afin que le médecin ne les trouve pas absentes ou occupées. Si une fille est reconnue atteinte d’une maladie contagieuse, elle est signalée à la dame de maison, qui, à l’instant même et sous peine d’amende considérable, est sommée de la retirer de la circulation. En conséquence, la fille signalée est immédiatement consignée dans sa chambre, et, le lendemain, elle doit se présenter au Dispensaire, où elle subit une seconde visite. Si cette seconde visite confirme le jugement porté sur elle à la première, elle est aussitôt conduite au Dépôt et, de là, transférée à l’hôpital.

Le lendemain, le commis ou l’étudiant reçoit une lettre qui lui apprend que sa baronne, sa comtesse ou sa marquise est partie pour les eaux.

Maintenant, quelques mots sur la façon dont disparaissent, arrivées à un certain âge, ces trente ou trente-cinq mille filles publiques qui forment la moyenne des prostituées de Paris.

Dans les différents tableaux, établis par le relevé des inscriptions faites au bureau des mœurs, on peut voir que la prostitution peut comprendre cinquante ans de la vie d’une femme.

Ainsi, par exemple, sur une moyenne de trois mille cinq cents filles qui se livrent à la débauche, il est démontré que deux ont commencé à dix ans et que une a fini a soixante-deux ans ; mais, de vingt-huit à trente ans, le nombre diminue de moitié ; mais, passé trente-neuf ans, toute fille qui exerce n’est plus qu’une exception ; il résulte donc que, sur trente ou trente-cinq mille prostituées qui, ainsi que nous l’avons dit, forment la moyenne annuelle, un dixième doit disparaître chaque année.

Où passe ce dixième ? que devient cet amortissement ? par quelle soupape sociale s’évaporent ces trois mille créatures humaines ?

Le plus grand nombre prend un état.

D’autres entrent comme domestiques dans différentes maisons, et souvent dans les établissements mêmes où elles ont exercé.

D’autres retournent dans leur pays ;

D’autres restent en prison ;

D’autres entrent dans des dépôts ;

Enfin, d’autres meurent.

Veut-on savoir comment a disparu des contrôles de la prostitution un chiffre de cinq mille quatre-vingt-une filles ; en voici le tableau :

972 Ont pris divers états :

392 Se sont faites couturières, brodeuses, giletières, bretellières, gantières, frangières, dentellières, passementières, etc., etc.

108 Sont devenues dames de maison.

86 Blanchisseuses.

83 Marchandes des rues.

48 Chiffonnières.

47 Modistes et fleuristes.

47 Écaillères.

33 Marchandes à la toilette.

28 Chapelières et cordonnières.

19 Polisseuses de métaux.

17 Cardeuses de matelas.

17 Actrices ou figurantes sur les théâtres de Paris et de la province.

14 Brocheuses et relieuses.

13 Sages-femmes, dont plusieurs reçues à la Maternité.

11 Infirmières dans les hôpitaux.

8 Portières.

1 Maîtresse de musique dans un grand pensionnat.

 

247 Ont formé les établissements suivants :

53 Des boutiques de mercerie et de parfumerie.

37 Des boutiques de fruitières.

37 Des magasins de nouveautés.

38 Des cafés et des estaminets.

27 Des magasins de mode.

14 Des maisons garnies.

14 De petites boutiques de quincaillerie.

12 Des restaurants.

5 Des pensions bourgeoises.

3 Des cabinets littéraires.

1 Un débit de papier timbré.

1 Un débit de tabac.

 

461 Sont entrées comme domestiques :

69 Chez des restaurateurs, limonadiers, marchands de vins, rogomistes, etc., etc.

49 Chez des tourneurs, des ébénistes, des menuisiers, des serruriers.

47 Chez des épiciers, fruitiers, boulangers.

33 Chez des employés et des rentiers.

28 Chez des gens riches, chez des femmes titrées, en qualité de bonnes d’enfants ou de femmes de chambre.

19 Chez des magistrats, des avocats, des médecins et des artistes.

19 Chez des négociants et fabricants en boutique.

16 Chez d’anciens militaires retraités.

14 Chez des vieillards et des infirmes, en qualité de garde-malades.

9 Chez de gros négociants, en qualité de demoiselles de boutique et de comptoir.

5 Dans des pensionnats.

153 Dans des maisons restées sans désignation.

 

Enfin :

239 Ont été rayées par suite de leur renvoi dans leur pays, par les bons offices des dames de charité ou d’autres personnes.

1,206 Ont pris des passeports pour s’établir d’une manière définitive en différents pays.

319 Ont été placées dans des maisons de repentir et de retraite.

254 Ont été reprises par leurs parents, qui en ont répondu.

185 Ont disparu par suite de condamnations judiciaires.

177 Par suite d’infirmités graves, les empêchant de continuer leur métier.

138 Ont été emmenées par la gendarmerie.

114 Se sont retirées en prouvant qu’elles avaient des rentes sur l’État ou des moyens positifs d’existence.

101 Ont été réclamées par des gens riches qui vivaient avec elles maritalement.

11 Ont été acheminées sur le dépôt de Saint-Denis.

28 Ont été reprises par leurs maris qui les avaient abandonnées.

428 Sont mortes.

 

Enfin, si l’on veut pousser l’investigation jusqu’au bout, et savoir comment sont mortes ces quatre cent vingt-huit malheureuses, on trouvera que

48 Ont succombé à domicile, à la suite de maladies.

108 Dans les infirmeries de la prison.

264 Dans les différents hôpitaux de Paris.

2 Ont été assassinées.

4 Se sont noyées.

2 Se sont pendues[2].

II

LORETTES

Quand le grand-duc Ferdinand rentra, en 1814, à Florence, d’où il était exilé depuis dix ans, et qu’il vit les changements que nous avions faits dans le chef-lieu de la préfecture de l’Arno, il s’écria plein d’admiration pour nous :

— Mon Dieu, quel malheur que ces diables de Français ne soient pas restés dix ans de plus dans ma capitale !

En effet, en moins de dix ans, Florence avait subi une transformation complète. Il en est de même de Paris : un Parisien qui l’aurait quitté il y a vingt ans et qui y rentrerait aujourd’hui, ne reconnaîtrait plus sa ville natale.

Or, parmi tous ces quartiers qui se sont élevés à l’envi l’un de l’autre, il y a un quartier qui semble bâti par la baguette d’une fée.

C’est le quartier Notre-Dame de Lorette.

Il est vrai que la forme des bâtisses ajoute encore au fantastique de la chose. Comme pour répondre au défi de Victor Hugo, les architectes se sont mis à l’œuvre, et chacun a été trouver son entrepreneur, avec des plans de maisons italiennes, espagnoles, grecques ; on eût dit qu’on avait tout à coup retrouvé et rouvert les cartons de Jean Goujon, de Raphaël et de Palladio. Les entrepreneurs, émerveillés de tous ces dessins qui ne pouvaient manquer de séduire la fashionable badauderie des Parisiens, se sont mis à l’œuvre, et les maisons sont sorties de terre à vue, comme les décorations de l’Opéra, qui les regardait étonné de se voir surpassé en vitesse. En effet, ce quartier improvisé se peupla avec cette miraculeuse rapidité qui restera toujours un problème, non pas de grands seigneurs, de riches capitalistes, ou de grands propriétaires comme l’avaient pensé les entrepreneurs ; mais d’artistes, de gens de lettres, de peintres, de statuaires, de chanteurs, de comédiens, de danseurs, de danseuses, et surtout d’une nouvelle race toute fraîche éclose au milieu de la population parisienne, et qui resta quelque temps sans nom.

Cette race appartenait entièrement au sexe féminin : elle se composait de charmants petits êtres propres, élégants, coquets, qu’on ne pouvait classer dans aucun des genres connus : ce n’était ni le genre fille, ni le genre grisette, ni le genre courtisane.

Ce n’était pas non plus le genre bourgeois.

C’était encore moins le genre femme honnête.

Bref, ces jolis petits êtres, sylphes, lutins ou démons, bourdonnaient donc, depuis deux ou trois ans déjà, autour de cette mondaine église qu’on venait d’élever plutôt comme un boudoir à Notre-Seigneur, que comme un temple à Dieu, pareils à des papillons voltigeant autour d’une lumière, à des abeilles autour d’une ruche, à des colibris autour d’une cage, sans qu’aucun savant, sans qu’aucun académicien, sans qu’aucun philosophe, sans que Cuvier, sans que Humboldt, sans que Geoffroy Saint-Hilaire, fussent encore parvenus à les classer, ou à leur trouver un nom en harmonie avec leur tournure ; un de ces noms qui vont à la chose qu’ils désignent, comme l’hermine va à la blanche genette de Bretagne, comme l’oiseau de paradis va au roi emplumé de l’air, comme la luciole va à la mouche volante qui, à chaque mouvement de son aile, fait jaillir une étincelle au milieu des nuits embaumées de Nice, et des transparentes ténèbres de Naples et de Palerme.

Mais voilà qu’un de nos hommes d’esprit, un de nos hommes élégants, un de nos hommes de lettres, habitué à étudier sous toutes ses faces le sujet qui préoccupait alors la société, M. Nestor Roqueplan enfin, fit ce que n’avaient pu faire ni Geoffroy Saint-Hilaire, ni Humboldt, ni Cuvier, ni les philosophes, ni les académiciens, ni les savants, et, dans le numéro des Nouvelles à la main du 20 janvier 1841, reconnut que c’était un genre absolument nouveau, une variété de l’espèce femme, un produit de la civilisation contemporaine n’ayant aucun précédent parmi les sociétés passées, et qui devait prendre sa place dans une des cases de la population parisienne sous le nom de LORETTES.

Le nom était joli, et c’est beaucoup en France qu’un joli nom ; puis il avait le mérite de peindre parfaitement l’objet qu’il représentait ; aussi fut-il adopté à l’instant même. Mais ce qui le répandit surtout, ce fut le ravage que celles qui le portaient firent bientôt dans la société. Rien ne popularise comme le mal : y a-t-il un homme, si ignorant qu’il soit, qui ne sache ce que c’est que la peste ou le choléra, que Tibère et que Néron ?

En effet, art et finance, bourgeoisie parvenue et aristocratie ruinée, fils de banquiers, fils de famille, fils de prince, fils de roi, tout se jeta dans la lorette. De tout côté, on entendait un concert de plaintes et de récriminations, plaintes d’oncles, plaintes de pères, plaintes de mères ; récriminations de fiancées à qui on avait enlevé leurs fiancés, de femmes à qui on avait enlevé leurs maris, de maîtresses à qui on avait enlevé leurs amants : enfin, la lorette, qui n’avait été jusque-là qu’un objet de curiosité, devint presque un objet de terreur.

Dès lors, on examina la lorette sous ses rapports sociaux, politiques et intellectuels : on voulut la connaître pour la combattre, l’étudier pour se défendre. On se livra à son endroit à des études physiologiques profondes, et voici ce que l’on reconnut :

La lorette a une origine fantastique ; si on l’interroge sur ses parents, c’est la fille de quelque colonel de l’Empire, de quelque capitaliste ruiné, de quelque émigré mort sans avoir touché son indemnité ; elle porte des noms analogues à son origine, s’appelle Marie de Latour, et alors elle descend de la famille de Virginie ; elle s’appelle Rose Duplessis, et alors elle est parente des Mornay ; elle s’appelle Élisa de Mémorency, et alors elle est alliée aux premiers barons chrétiens.

Puis, si l’on ne se contente pas de cette généalogie quelque peu superficielle, et, en général, on s’en contente si la lorette est jolie, et que, par curiosité, par entêtement ou par amour de la science, on remonte de l’appariement à la chambre garnie, de la chambre garnie au cabinet meublé, on découvrira que la lorette sort presque toujours de quelque loge de portier, et que son père, comme le savetier du Jules César de Shakespeare, est chirurgien en vieille chaussure.

Quant à cela, qu’importe ; le Trilby, le charmant lutin de Nodier, avec sa petite voix si douce, son corps si transparent, ses ailes si légères et si diaprées, Trilby lui-même n’est-il pas sorti de l’âtre d’un pauvre paysan écossais ?

Cette origine poétisée, autant qu’il a été en nous de le faire, disons donc qu’à quelques exceptions près, c’est de la loge du portier que sortent nos Trilbys parisiens.

Comment de pareils êtres, me dira-t-on en voyant le père et la mère, ont-ils pu produire une si souple, une si gracieuse, une si séduisante créature ?

Dame ! la portière n’a pas toujours été vieille, ridée, impotente : elle a été vive, pimpante et jeune ; alors, elle montait lestement ses quatre étages ; elle avait ses quinze francs par mois pour faire le ménage du locataire du troisième, dix francs pour celui du quatrième, cinq francs pour celui de la mansarde.

Au troisième était un jeune officier de la garde royale appartenant à quelque vieille famille de cette belle aristocratie qui s’en va ; au quatrième, un jeune avocat appartenant à cette pauvre bourgeoisie qui commence ; au cinquième, un jeune peintre qui n’appartenant à rien du tout, qui n’ayant jamais dans les registres du passé pu parvenir à savoir comment il s’appelait, avait résolu dans les archives de l’avenir de s’appeler Raphaël.

La jeune, pimpante et vive portière entrait donc à toute heure dans l’appartement, dans le salon, et même dans la chambre à coucher de ses clients ; ses clients faisaient de beaux rêves, dans lesquels ils étendaient les bras vers quelque femme : elle les réveillait au milieu de ces rêves, et, quand on n’est pas encore bien réveillé, – j’en demande pardon à nos Èves de velours, de satin et de soie, – une portière vive, pimpante et jeune, ressemble, à s’y tromper, à une femme.

De là la lorette, peut-être. Mais, comme on le comprend bien, ce n’est qu’une supposition, une théorie, un système. Je ne voudrais pas avancer un fait si grave sans preuves, et j’avoue que j’en manque entièrement.

Bref, la lorette est… Ne cherchons pas son origine, si son origine est destinée à rester plongée dans les ténèbres du doute ou dans les mystères de l’inconnu. Et, tout en admirant la féconde prodigalité du Seigneur, qui, lorsque nous avions déjà les fleurs, les papillons, les colibris, les sylphes, les lutins, les grisettes, les élèves du Conservatoire, les demoiselles des Variétés et les filles de l’Opéra, nous donne encore les lorettes, disons dans notre reconnaissance :

La lorette EST parce qu’elle EST.

Maintenant, quelle est l’éducation qu’a reçue la lorette ?

Oh ! quant à cela, nous sommes forcés de l’avouer, la lorette n’a reçu aucune éducation.

Cependant, ses parents lui ont fait apprendre à lire ; mais elle a appris à écrire elle-même, et cela se voit facilement.

Comment et pourquoi la lorette a-t-elle appris à écrire ?

Par nécessité : il fallait écrire à sa couturière, à sa modiste, à son tapissier ; il fallait surtout répondre à ses Arthurs.

C’est encore à M. Nestor Roqueplan que nous devons cette heureuse classification d’une nouvelle espèce destinée à faire le pendant de la lorette.

Toute race animale a, dans ce monde, son masculin et son féminin.

L’amour étant une loi de la Création, la reproduction une nécessité de la nature.

L’Arthur est donc l’amant de la lorette.

Mais, me dira-t-on, qu’est-ce que l’Arthur ?

Pour être juste, et pour rendre à César ce qui appartient à César, je devrais renvoyer mes lecteurs à ce même numéro du 20 janvier 1841 que j’ai déjà cité ; mais, comme ce serait un retard pour mes lecteurs, et que je suis trop adroit et trop dramatique surtout pour suspendre l’intérêt à cet endroit important du récit où je suis arrivé, je dirai moi-même ce que c’est que l’Arthur.

L’Arthur est de l’espèce bipède, ce que Diogène appelait un animal à deux pieds et sans plumes. – Genus homo.

Seulement, l’Arthur ne s’appelle Arthur que de dix-huit à trente ans. Jusqu’à dix-huit ans, il s’appelle de son nom de baptême Pierre, Paul, François, Philippe, Emmanuel, Justin, Adolphe, Horace ou Félicien.

Passé trente ans, il s’appelle de son nom de famille : M. Durand, M. Berton, M. Legrand, M. Lenoir, M. de Preuilly, M. Delaguerche, M. de Barou ou M. de Chemillé.

Mais, pendant douze ans, il s’appelle invariablement Arthur.

L’Arthur est multiple : il se présente sous toutes les formes ; il est artiste ; il est homme de lettres ; il est spéculateur ; il est fils de famille ; il a depuis cent mille francs de dettes jusqu’à vingt-cinq mille francs de rente.

Seulement, il est fort rare qu’il passe de cent mille francs de dettes à vingt-cinq mille francs de rente, tandis qu’il est fort commun qu’il passe de vingt-cinq mille francs de rente à cent mille francs de dettes, et même davantage.

L’Arthur n’est donc pas assez riche dans notre époque de misère constitutionnelle pour entretenir à lui seul une lorette à la mode ; mais, comme les malheureuses filles du boulevard se mettent à deux, à quatre et même à six pour entretenir un amant, les Arthurs se mettent à six, à huit, à dix et même à douze pour entretenir une lorette. L’un fournit les gants, l’autre les chapeaux, celui-ci les étoffes, celui-là les façons. Un Arthur meuble la salle à manger, un autre Arthur le salon, un autre le boudoir, un autre la chambre à coucher ; le dernier venu parsème les tables, les cheminées et les étagères de vieux sèvres et de chinoiseries, et la lorette est ce qu’on appelle chez elle.

Cette multiplication des Arthurs est une grande sécurité pour la lorette. On ne se brouille pas d’un seul coup avec douze amants, comme on se brouille avec un seul : on se brouille avec un, avec deux ou avec trois même ; mais cela ne fait qu’une baisse dans la recette, voilà tout ; – une gêne, et non pas une ruine.

D’ailleurs, la lorette n’a pas assez d’amour dans le cœur pour un seul amant, tandis que, pour douze, elle en a tout ce qu’il en faut, – elle en a même de reste.

Or, maintenant qu’on sait ce que c’est que l’Arthur, revenons au point où nous avons laissé la lorette, c’est-à-dire à son talent calligraphique, plus ou moins développé.

La lorette possède ou le Dictionnaire de l’Académie, ou le Dictionnaire de Boiste, ou le Dictionnaire de Napoléon Landais ; elle cherche à peu près chaque mot qu’elle écrit, ce qui fait qu’elle met deux heures pour écrire une épître de quatre lignes ; encore les dernières lettres de ses pluriels sont-elles presque toujours illisibles, et y a-t-il, en général, un pâté plus ou moins gros sur chacun de ses participes.

Quant aux noms de baptême, elle les prend dans l’almanach, attendu qu’ils ne se trouvent pas dans les dictionnaires. L’absence de ce dernier guide expose souvent la lorette à faire des fautes d’orthographe dans son propre nom. Un de mes amis a reçu, le lendemain d’une rencontre au bal de l’Opéra, une lettre émanée d’un domino qui l’avait intrigué la veille avec un esprit remarquable. Cette lettre était signée Sophie ; seulement, il n’y avait pas dans le nom baptismal qui servait de seing à l’épître, une seule des lettres qui auraient dû le composer.

En l’absence de l’almanach renseignateur, la jolie et spirituelle auteur de l’épître avait signé Çaufy.

Nous avons parlé de la lorette élégante, de la lorette dans le bonheur, de la lorette chez elle enfin ; mais il y a lorette et lorette, comme il y a fagot et fagot.

Non seulement la lorette n’est pas toujours fortunée ; mais même la lorette la plus fortunée a des hauts et des bas.

Examinons-la dans les variations de sa fortune.

La lorette a ses marchands attitrés, ses fournisseurs spéciaux, ses ouvriers excentriques.

Ce sont eux qui lui confectionnent ses chapeaux à la lionne, qui laissent voir le chignon, et desquels s’échappe ce joli nœud de rubans qui flotte coquettement jusqu’au bas de son dos.

Ce sont eux qui lui fournissent ses crispins de velours ou de satin, qui tombent si carrément jusqu’aux genoux, et qui sont si coquettement garnis de franges.

Enfin, ce sont eux qui lui livrent les manchons qui imitent si admirablement l’hermine, la martre et le renard bleu, qu’il faut l’œil d’une femme jalouse pour reconnaître la contrefaçon.

Mais il vient de ces moments terribles où le crédit s’épuise : – une baisse dans les Arthurs amène une suspension dans la confiance ; il arrive alors parfois que la marchande de mode, la couturière et le fourreur refusent à la fois, les uns les chapeaux, les autres les crispins, les autres les manchons.

Alors, il reste une ressource à la lorette.

Cette ressource, c’est le coiffeur.

Le coiffeur est le banquier de la lorette.

Le coiffeur fournit à la lorette des chapeaux, des crispins et des manchons à crédit.

Il est vrai qu’il les lui fait payer le double de ce que les lui font payer les fournisseurs ordinaires, qui les lui font payer déjà le double de ce qu’ils valent.

Quant à l’argent dont elle a besoin pour les dépenses de poche, il le lui prête sur gages.

Rien de mieux coiffé que les lorettes qui doivent mille écus à leur coiffeur, si ce n’est les lorettes qui lui doivent quatre mille francs.

On le comprend : l’honnête industriel travaille comme pour lui, et tient à rentrer le plus tôt possible dans ses fonds.

Il y a deux ou trois coiffeurs dans le quartier Notre-Dame de Lorette : dans dix ans, ils se retireront chacun avec cinquante mille francs de rente.

Aussi, en général, les dames, qui se servent des mêmes artistes, savent-elles tous les petits secrets les unes des autres.

Un de mes amis, placé à une avant-scène de droite, avait remarqué de l’autre côté de la salle, c’est-à-dire à une avant-scène de gauche, une lorette qui paraissait avoir d’admirables cheveux.

— Quelle est cette dame ? demanda mon ami, en se baissant à l’oreille d’une autre lorette, qui était dans la même loge que lui et qui l’honorait de ses bontés.

— Ce sont de fausses touffes, répondit celle-ci avec un laconisme tout lacédémonien.

Il est évident que ces deux dames avaient le même coiffeur.

Mais l’existence de la lorette n’est pas tout entière dans son manchon, dans son crispin et dans son chapeau : elle a des besoins plus matériels ; elle a des nécessités moins poétiques.

Il faut qu’elle mange.

Dieu, qui donne la pâture aux petits des oiseaux, ne donne rien du tout à la lorette.

Or, nous le répétons, il faut que la lorette mange, c’est un besoin de son organisation. La lorette mange même beaucoup ; – la lorette, disons plus, est essentiellement gourmande.

Quand la lorette est dans le bonheur, il n’y a rien d’assez bon, d’assez fin, d’assez cher pour elle ; d’ailleurs, en général, ce sont les Arthurs qui vérifient l’addition.

Mais, quand la lorette est à la baisse, elle a les vertus de ses revers, c’est-à-dire que la lorette se restreint à un point qui ne lui laisse pour compagnon de sobriété que l’estimable animal qu’un de nos grands poètes a surnommé le navire du désert.

D’abord, la lorette se restreint à la table d’hôte.

Il y a, rue de Bréda, chez mademoiselle Estelle, une table d’hôte consacrée exclusivement aux lorettes.

On paye trois francs.

On y prend un petit verre au choix, avant le dîner ; et l’on y joue au loto après.

Quand la lorette ne peut plus même payer la table d’hôte, la lorette se restreint au pâté de viande.

Il y a, dans la rue Laffitte, un pâtissier qui fait sa fortune en vendant des pâtés de vingt sous aux lorettes qui n’ont pas trouvé à dîner.

Enfin, quand la lorette n’a pas même vingt sous pour acheter son pâté, ce qui arrive quelquefois, elle envoie la femme de chambre chercher, comme pour elle, quatre œufs chez sa fruitière.

Il est rare que cette ressource lui manque, et, cependant, elle lui manque quelquefois.

Alors, la lorette en vient aux expédients ni plus ni moins qu’un étudiant à qui son père a coupé les vivres.

Voici ce qui est arrivé dernièrement à un restaurateur de la rue de Bréda :

Deux lorettes, descendues de la Maison dorée à la table d’hôte, de la table d’hôte au petit pâté à vingt sous de la rue Laffitte, et du petit pâté à vingt sous de la rue Laffitte aux quatre œufs de la fruitière, éprouvaient le besoin d’un dîner plus succulent.

Elles se présentent chez le restaurateur, et font une carte montant à vingt-deux francs.

— Vous savez, dit le restaurateur, que je ne livre qu’au comptant.

— C’est bien, dirent les lorettes, faites monter cela rue de Navarin, n° 12, et l’on payera au garçon.

Les deux lorettes sortent majestueusement, et le restaurateur fait descendre la carte au chef.

Une demi-heure après, le garçon se présente, dépose les plats sur la table et demande son dû.

— Et l’omelette au rhum ? dit une des lorettes.

— Ah ! oui, et l’omelette au rhum ? dit l’autre.

— Comment, l’omelette au rhum ? dit le garçon.

— Sans doute, l’omelette au rhum. Savez-vous lire !

— Non.

— Eh bien, voyez ; il y a là : « Omelette au rhum pour deux. »

— Ah ! dit le garçon, le chef l’aura oubliée.

— Allez la chercher alors ; il y aura vingt sous pour la peine.

Le garçon, pour aller plus vite, laisse le dîner, descend les escaliers quatre à quatre, et rentre tout essoufflé chez son maître.

— Et l’omelette au rhum ? dit-il.

— Et les vingt-deux francs ? répond le maître.

— Elles vont me les donner, quand je leur reporterai l’omelette au rhum.

— Misérable ! s’écrie le restaurateur.

Et il s’élance lui-même à la recherche de son dîner.

Mais comme l’île Julia, de volcanique mémoire, le dîner avait déjà disparu.

Le restaurateur chassa le garçon et assigna les lorettes chez le juge de paix.

Sur dix causes qui se présentent devant le magistrat irréprochable chargé, comme l’indique son nom, de maintenir la paix dans le quartier Bréda, il y en a toujours huit où les lorettes sont défenderesses.

Mais, il faut le dire à la louange de M. Lerat de Magnitot, tout en tenant d’une main ferme, et surtout égale, la balance de la justice, il assure les droits des créanciers, sans trop grever l’existence des débitrices. En général, la lorette est condamnée à rembourser cinq francs par mois ; ce qui, comme on le voit, lui donne de grandes facilités, et cependant, vu le nombre des remboursements, ne laisse pas que de grever sa pauvre petite existence.

C’est sans doute à ce chiffre que furent condamnées les deux jolies gourmandes dont nous avons raconté l’histoire.

Le nom de la lorette est déjà répandu en province, quoique l’individu y soit encore inconnu : espérons que, grâce aux bateaux à vapeur, aux chemins de fer, à la civilisation toujours grandissante, la province jouira bientôt des mêmes avantages que la capitale.

Or, un provincial, arrivé de la veille et qui avait fort entendu parler dans son endroit de ce petit animal nommé lorette, demanda pour premier service à l’un de ses amis de le mettre en rapport avec l’espèce.

La chose était d’autant plus facile que l’ami était un Arthur.

L’Arthur lui répondit que la chose était parfaitement faisable, et qu’il le conduirait, le lendemain, à la table d’hôte de la rue de Bréda.

Mais le nouveau venu était si pressé, qu’il insista pour jouir de ce bonheur le jour même.

Malheureusement, l’Arthur dînait en ville ce jour-là ; dîner de grands-parents, dîner auquel il lui était parfaitement impossible de ne pas assister.

Mais, comme il était un des habitués les plus assidus de la table d’hôte de la rue de Bréda, il remplaça la présentation verbale par une recommandation écrite : il donna à son ami une lettre pour mademoiselle Estelle, priant mademoiselle Estelle de regarder son recommandé comme un autre lui-même.

Mademoiselle Estelle plaça l’ami de son ami près de la plus jolie habituée de son établissement.

L’ami regarda fort sa voisine pendant la première partie du dîner, s’occupa beaucoup d’elle pendant la seconde ; enfin, pendant la troisième, passa à la galanterie la plus extrême, racontant comment, à son avis, l’établissement de mademoiselle Estelle était une des plus charmantes choses qu’il eût vues depuis son arrivée, quoiqu’il eût vu le Musée, le cabinet d’histoire naturelle et le palais des singes.

Cependant, au milieu de toutes ces merveilles du passé sacrifiées aux merveilles du présent, la jolie voisine du provincial remarqua que la chose qui l’avait le plus impressionné étaient les espiègleries et les gentillesses de la gent simiane.

— Monsieur aime donc les singes ? demanda la lorette.

— Je les adore, répondit le provincial ; c’est le seul animal auquel la civilisation laisse un peu d’inattendu.

— Oh ! comme cela tombe ! s’écria la lorette ; j’ai justement à cette heure mis mon singe en loterie, et, puisque monsieur paraît attacher quelque prix à la possession d’un animal de cette race…

— Eh ! celui-là surtout, mademoiselle, aurait un double prix pour moi, puisqu’il vous aurait appartenu.

— En ce cas, monsieur, j’espère que vous voudrez bien me prendre quelques billets.

— Certainement, répondit le provincial, avec le plus grand plaisir, veuillez me dire à quel prix sont ces billets, et…

— Oh ! monsieur, si vous connaissiez l’animal dont il est question, vous verriez que c’est pour rien. C’est un singe de l’espèce de ceux que M. de Buffon appelle bonnet-chinois, c’est-à-dire de l’espèce la plus intelligente ; puis, autre ses dons naturels, il a des qualités acquises : il monte la garde comme un chasseur de la banlieue, fait des armes comme un élève de Grisier, bat du triangle, balaye la maison, reconnaît le plus amoureux de la société, et joue aux dominos.

— Vraiment ! s’écria le provincial.

— L’année passée, j’en ai refusé cinq cents francs à l’homme aux caniches.

— Et qui vous force donc à vous défaire d’un animal si intéressant ?

— Ah ! voilà ! il brise toutes mes chinoiseries ; vous comprenez : cet animal, on ne peut pas lui faire comprendre le prix de ces choses-là ; mais, pour quelqu’un qui n’a pas de magots chez soi, c’est un trésor.

— Eh bien, mademoiselle, dit le provincial, je serais enchanté de devenir possesseur de ce trésor, et, je vous le répète, si vous voulez me dire à quel prix sont vos billets…

— Oh ! monsieur, pour rien : à vingt francs ; il m’en reste encore cinq, et je puis vous les offrir.

— Me sera-t-il permis, répondit le provincial en baissant la voix, d’aller m’informer si j’ai gagné ?

— Comment donc, monsieur ! je serai heureuse de vous recevoir.

— À quelle heure ?

— Mais toujours, surtout de midi à cinq heures ; je suis fort sédentaire.

— Et vous demeurez, mademoiselle ?

— Rue Bourdaloue, n° 7, au quatrième au-dessus de l’entresol.

— S’il n’était pas trop indiscret de vous demander votre nom ?

— Caroline ; vous demanderez mademoiselle Caroline, cela suffira.

— Mademoiselle, voici vos cinq louis.

— Monsieur, voici vos cinq numéros.

Muni de l’adresse de la lorette et de la permission de se présenter chez elle, notre provincial ne jugea pas à propos de pousser le premier jour la chose plus loin, et rentra à son hôtel fort satisfait de sa journée.

Le lendemain, il courut chez son ami.

— Mon cher Victor, lui dit-il (pour son ami, Victor avait continué de s’appeler Victor) mon cher ami, lui dit-il, je te remercie bien réellement ; tu m’as procuré hier un dîner fort agréable, sans compter la chance que je te dois de devenir propriétaire d’un animal que j’ai toujours désiré de posséder.

— Et de quel animal ?

— D’un singe.

— Comment ! d’un singe ?

— Oui ; tu sais que j’ai un faible pour les singes.

— Et tu en as acheté un ?

— Non pas tout à fait ; je n’ai pas encore le bonheur de l’avoir en ma possession ; mais il y en avait un magnifique en loterie et j’ai pris cinq billets.

— À combien ?

— À un louis le billet, à mademoiselle Caroline.

— Caroline, qui demeure ?

— Rue Bourdaloue, n° 7.

— Tiens, je ne lui connaissais pas de singe.

— Et un singe un peu soigné.

— Es-tu sûr que ce n’est pas son amant qu’elle a mis en loterie ?

— Allons donc !

— Au fait, c’est possible, murmura Victor.

— Sans compter qu’elle m’a donné son adresse, et qu’elle m’a permis d’aller m’informer, en personne, si j’avais gagné.

— Eh bien, va, mon ami, va ! elle est gentille, et, si tu ne gagnes pas le singe, eh bien, elle a mille moyens de te dédommager. C’est une fort bonne fille.

— J’irai, mon ami, j’irai.

Et notre provincial rentra chez lui enchanté.

À quatre heures, il se présenta chez mademoiselle Caroline.

Mademoiselle Caroline était chez elle.

— Ah ! mon Dieu, lui dit-elle, vous venez pour voir votre singe. Je dis votre singe, parce que les numéros que vous avez pris sont excellents, et qu’il ne peut manquer d’être à vous. Mais vous jouez de malheur : il est allé jouer avec un singe de ses amis qui demeure rue de Breda, et pour lequel il a une extrême affection. Je vous conseille, quand vous l’aurez, de l’y envoyer de temps en temps, pour qu’il s’en déshabitue petit à petit ; c’est un animal fort attaché, et qui, si on le privait de ses habitudes, pourrait tomber dans la mélancolie.

Le visiteur fut enchanté d’apprendre que son futur singe, outre les dons de l’esprit et les merveilles de l’éducation qu’il lui connaissait déjà, avait encore les qualités du cœur ; pourtant, il assura mademoiselle Caroline que ce n’était pas pour le singe, mais bien pour elle qu’il était venu.

Mademoiselle Caroline reçut ce compliment comme il méritait d’être reçu : elle fut charmante ; mais, quand sonna la demie :

— Pardon, monsieur, dit-elle, mais je dois dîner aujourd’hui avec le duc de C***, et il faut, avec votre permission, que je fasse quelque toilette.

Notre provincial avait la bouche ouverte pour dire à mademoiselle Caroline qu’elle pouvait faire sa toilette devant lui, et que cela ne le gênerait aucunement ; mais il craignit de paraître trop à son aise pendant une première visite ; il se leva donc, prit son chapeau, et demanda la permission de revenir.

— Comment donc ! s’écria mademoiselle Caroline, quand vous voudrez.

— Alors, demain, mademoiselle.

— Demain, monsieur.

Mademoiselle Caroline fit une charmante petite révérence, et le visiteur se retira.

Le même jour, il dînait avec son ami.

— Eh bien ? lui demanda celui-ci en l’apercevant.

— Quoi ?

— As-tu été faire une visite à Caroline ?

— Oui.

— Et as-tu vu ton singe ?

— Non : il était allé jouer avec un singe de ses amis, qui demeure rue de Breda.

Victor sourit imperceptiblement, et la conversation en resta là.

Le lendemain, notre provincial se présenta de nouveau chez mademoiselle Caroline, qui le reçut avec le même air charmant.

La conversation roula sur les spectacles, sur les Champs-Élysées et sur l’Hippodrome.

— À propos, dit le visiteur, et votre singe ?

— Ah ! vous pouvez dire : notre singe.

— Eh bien, oui ; notre singe s’est-il amusé hier ?

— Si fort amusé, qu’il est tout souffrant aujourd’hui, et que la bonne vient de le conduire chez son médecin. Vous ne l’avez pas rencontré sur l’escalier ?

— Non.

— Oh ! c’est étonnant !…

— Mais l’indisposition n’a rien de sérieux ?

— Je l’espère.

La conversation passa à un autre sujet.

Quatre heures et demie sonnèrent.

— Pardon, monsieur, dit mademoiselle Caroline, mais je dîne aujourd’hui avec M. le comte de B***, et il faut que je m’habille.

Le provincial lâcha le mot qu’il n’avait pas osé dire la veille. Mais mademoiselle Caroline prit un de ces airs de grande dame qu’elle savait si bien prendre, pinça ses lèvres de son sourire le plus dédaigneux, et fit une révérence si miraculeusement aristocratique, que le visiteur ne répondit que par un profond salut, et se retira.

Le lendemain, il se présenta de nouveau ; mademoiselle Caroline n’était pas visible.

Il revint le lendemain sans être plus heureux.

Le surlendemain, idem.

— Mon cher ami, dit-il au portier en descendant, je ne puis pas voir mademoiselle Caroline, c’est très bien ; elle est maîtresse d’ouvrir ou de fermer sa porte, je n’en disconviens pas ; mais je voudrais savoir si la loterie est tirée.

— Vous savez bien, monsieur, qu’il n’y a plus de loterie, dit le portier en haussant ses lunettes sur son front, et en regardant le questionneur en homme qui se prémunit d’avance contre une mystification.

— Comment, il n’y a plus de loterie ?

— Non, que même je nourrissais un ambe, et ma pauvre défunte un terne, et que ce gueux de gouvernement a fermé la loterie comme nos numéros allaient sortir.

— Mon ami, je ne parle pas de la loterie royale, je parle de la loterie de mademoiselle Caroline.

— Mademoiselle Caroline a une loterie ? demanda le portier.

— Et sans doute qu’elle a une loterie.

— Quelle loterie ?

— Une loterie où l’on gagne son singe.

— Mademoiselle Caroline a un singe ?

— Pardieu ! un singe charmant, un singe qui monte la garde, qui fait des armes, qui bat du triangle, qui reconnaît le plus amoureux de la société et qui joue aux dominos.

— Monsieur se trompe certainement : je ne connais pas de singe à mademoiselle Caroline, à moins que monsieur ne veuille parler d’un petit peintre qui vient la voir quelquefois, et qui a une grande barbe.

— Mais non, mon ami ; je vous parle d’un singe, d’un bonnet-chinois.

— Ah ! qui est dans la musique de la garde nationale ? C’est le locataire du second, alors.

— Je vous parle d’un singe, d’un animal que mademoiselle Caroline a mis en loterie, parce qu’il cassait toutes ses chinoiseries.

— Je ne connais aucun singe à mademoiselle Caroline.

— Elle en a cependant un, et la preuve, c’est que voilà les cinq billets de loterie que je lui ai pris, et que j’ai pardieu bien payés cent francs.

Le portier prit les cinq billets, sur chacun desquels il y avait : « Bon pour un singe âgé de quatre ans, répondant au nom de Jacques. » Il les tourna, et les retourna, puis il les rendit au provincial.

— Eh bien ? demanda celui-ci.

— Eh bien, monsieur, il est possible que mademoiselle Caroline ait un singe ; mais ce que je sais, c’est que, quant à moi, je n’ai pas l’honneur de le connaître.

Notre provincial se retira et courut chez son ami.

— Mon cher, lui dit-il, je crois que je suis volé.

— Comment cela, volé ?

— À l’endroit de mon singe.

— Ma foi, mon cher, veux-tu que je te l’avoue ? j’en ai peur.

— Ah ! s’il en est ainsi, que mademoiselle Caroline y prenne garde !

— Mon cher ami, si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne pas faire de bruit.

— Laisse donc, laisse donc ; on se moquerait un peu trop de moi, par exemple.

— On s’en moquera bien davantage, si tu cries.

— Et, si je veux crier, moi !

— Crie, je ne t’en empêche pas ; mais rappelle-toi ce que je te dis : tu en seras le mauvais marchand.

— Je sais ce que j’ai à faire.

— Fais, mon ami, fais !

Notre provincial se présenta une dernière fois, rue Bourdaloue, n° 7. Mademoiselle Caroline était toujours invisible.

Il eut l’idée de retourner dîner chez mademoiselle Estelle, où il fut fort bien reçu par la maîtresse de la maison, mais où il lui sembla que sa présence était accueillie par un malin sourire et par quelques coups d’œil significatifs qu’échangèrent entre elles les jolies convives.

Une jolie lorette se pencha à l’oreille de mademoiselle Estelle, et lui demanda quel était ce monsieur dont la société saluait la présence par une expression d’hilarité si prononcée.

— C’est le jeune homme au singe, répondit mademoiselle Estelle en ménageant si mal l’intonation de sa voix, que le convive le plus intéressé à ne pas entendre cette réponse n’en perdit pas un mot.

Le provincial se leva furieux. Il n’y avait pas de doute, il avait été joué.

Un Parisien, un homme du monde, un homme d’esprit, s’en serait tiré par un joli mot. Notre provincial n’était rien de tout cela : il résolut de faire une scène à mademoiselle Caroline.

Il alla s’embusquer au coin de l’église Notre-Dame de Lorette, et attendit que mademoiselle Caroline sortît seule.

Il attendit ainsi trois jours ; ce qui l’exaspéra au plus haut degré ; de sorte que, lorsque mademoiselle Caroline sortit, le quatrième, il était parfaitement hors de lui.

Ce qui fit qu’il ne mesura ni ses paroles ni ses gestes ; de sorte qu’il y eut à la fois injures et voies de fait.

Mademoiselle Caroline assigna le coupable devant le tribunal compétent.

Le provincial fut condamné à trois mois de prison et à cinq cents francs de dommages et intérêts.

Ce qui fit avec les cinq louis de ses billets, six cents francs de recette à mademoiselle Caroline.

Et tout cela pour un singe qu’elle n’avait jamais eu.

Revenons au fournisseur.

Si le fournisseur est dur, inexorable, avare, intraitable, juif, arabe envers la lorette dans la peine, il devient, il est juste de le dire, pliant comme le roseau, souple comme l’osier, rampant comme le lézard envers la lorette heureuse. À peine voit-il poindre à l’horizon de la rue Laffitte les crispins de velours, la pèlerine d’hermine, et le bibi excentrique, dans leur fraîcheur primitive, qu’il devine qu’il s’est fait un changement dans la position de sa cliente. Aussitôt il reparaît sur le carré, la figure souriante, sonne aussi modestement qu’il sonnait fort, et, en échange du châle de mérinos, qu’il a souvent insolemment arraché de dessus ses épaules, il vient humblement lui offrir le cachemire de l’Inde. Alors, la lorette triomphe, elle pardonne, oublie et paye pour achever de rétablir son crédit.

Telle est la vie de la lorette pendant neuf mois de l’année.

Puis il arrive un moment où, comme les chevreuils au mois de mai, la lorette devient folle.

Ce changement se manifeste on général chez elle, au commencement du mois de décembre de chaque année. On devine qu’il est, pour la lurette, question de l’approche du carnaval.

En effet, l’époque du carnaval, c’est le règne de la lorette. Tous les calculs de l’année tendent, pour la lorette, à se procurer un carnaval insensé, fiévreux, vitriolique. – La lorette regrette le carnaval passé pendant cinq mois, elle attend le carnaval à venir pendant cinq autres mois ; puis, pendant deux mois, elle n’attend plus rien, ne regrette plus rien, elle ne s’occupe que du présent : il n’y a pas eu de passé, il n’y aura pas d’avenir.

Détailler la vie de la lorette pendant cas deux mois de cataclysme universel, serait chose parfaitement impossible : il n’y a plus de jour, il n’y a plus de nuit, la division ordinaire du temps a cessé d’exister ; le sommeil est retranché de l’existence : on boit, on mange, on danse, voilà tout. On court du bal de l’Opéra au bal de l’Opéra-Comique, on bondit du bal de l’Opéra-Comique au bal des Variétés, on saute du bal des Variétés au bal Saint-Georges ; on descend du cabriolet à gros numéro pour monter dans le cabriolet de régie, on passe du cabriolet de régie au cabriolet milord, on s’élance du cabriolet milord dans le wurch, du wurch dans la calèche, de la calèche dans le tandem, du tandem dans le tilbury, du tilbury dans le briska. Toute locomotive est bonne ; seulement, plus elle est rapide, plus elle est appréciée ; on voudrait appliquer la vapeur à la chaise sur laquelle de temps en temps on s’assied : on regrette le tapis magique des Mille et une Nuits, le manteau voyageur du Diable boiteux, le cheval infernal de Faust et le balai fantastique des sorcières de Macbeth ; ou avalerait de l’air inflammable si l’on était sûr de partir comme un ballon. Il n’y a, dans ce mouvement universel, que le fiacre patriarcal, qui ait conservé le droit d’aller encore de temps en temps à l’heure et au pas.

Pourquoi la lorette, qui ne respecte rien, a-t-elle respecté cette allure ? C’est un des mystères génésiaques de cette époque de folie.

Un mathématicien, que le mouvement perpétuel avait frappé comme nous, a calculé, en procédant du connu à l’inconnu, que la moyenne des danses et galops que pouvait danser une lorette pendant ces deux mois de carnaval, devait se monter à mille deux cent vingt-deux ; ce qui, sur mille quatre cent quarante heures dont se composent ces deux mois, présente, en supposant que chaque galop ou contredanse dure une demi-heure, un total de six cent onze heures employées, comme le dit Gavarni, à désobliger le gouvernement.

Maintenant, comment un petit corps si souple, si coquet, si fragile en apparence, peut-il supporter une fatigue de six cent onze heures sur mille quatre cent quarante, sans compter les fatigues qui précèdent les bals et surtout celles qui les suivent ?

Voilà ce qu’aucun mathématicien ne peut résoudre.

Le bal de la mi-carême passé, la lorette se calme et rentre peu à peu dans le cercle de sa vie ordinaire.

La lorette s’occupe peu de politique : en général, elle ne connaît du gouvernement que les sergents de ville qui veillent aux portes de l’Opéra. Et la lorette est si gentille, si gracieuse, si peu offensive, que le sergent de ville prend sur soi de lui passer bien des petits mouvements, bien des gestes coquets, bien des paroles décolletées qui ne sont point dans l’ordonnance.

Maintenant que nous avons saisi la lorette à sa naissance, que nous l’avons suivie dans son éducation, examinée dans ses mœurs, comprise dans ses peines, dans ses plaisirs et dans ses opinions, nous voudrions pouvoir clore cet article en disant ce que devient la lorette dans sa vieillesse ; mais c’est là un de ces secrets qu’un avenir assez éloigné nous révélera seul. La lorette compte dix ans d’existence et trois ans de baptême. La lorette est née d’hier. La lorette est de l’âge des roses, de l’âge des papillons, de l’âge des hirondelles. La lorette est jeune, vive, pimpante. La lorette a encore la moitié de son printemps, tout son été et tout son automne à parcourir, à vivre, à épuiser, avant d’arriver à son hiver. Ne songeons donc pas pour elle à un hiver auquel elle ne songe pas elle-même. N’assombrissons pas son bel horizon doré, et remettons son sort aux mains du Temps, ce rude et inflexible créancier, qui viendra au jour lui réclamer sa dette, et contre lequel M. Lerat de Magnitot ne pourra plus lui accorder de délais.

En attendant, elle use de sa devise :

« Facile à prendre, impossible à garder. »

III

COURTISANES

Tout au contraire de la lorette, qui date d’hier, la courtisane remonte à la plus haute antiquité.

L’Inde, cette aïeule des nations, avait ses courtisanes qui, loin d’être comme les nôtres vouées à l’ignominie, sont presque toujours désignées, dans les anciens auteurs, sous le nom de servantes des dieux. Ces courtisanes étaient presque toutes des danseuses, qui, au contraire des autres femmes indoues, lesquelles vivaient dans la plus profonde ignorance, apprenaient à lire, à écrire, à chanter et à jouer de plusieurs instruments ; aussi étaient-elles de toutes les fêtes civiles et religieuses, ce qui les mettait en grand honneur parmi le peuple et fort à la mode parmi les seigneurs. On retrouve encore aujourd’hui quelque chose de ces courtisanes chez les bayadères.

L’Égypte, cette fille mystérieuse de l’Inde, eut aussi ses courtisanes ; mais nous avons peu de détails sur elles. Une pyramide a cependant consacré le souvenir de la plus fameuse de ses prostituées ; mais la montagne de granit qui recouvre ses ossements ne nous a rien raconté de positif sur la vie de celle qui l’éleva. Est-ce la fille du roi Chéops ? est-ce la femme du pharaon Amasis ? J’aime mieux, pour mon compte, que ce soit la femme du pharaon ; la fable est plus gracieuse.

Un jour, Rhodope, la plus belle courtisane de Thèbes, se baignait dans le Nil, sur les rives duquel elle avait déposé ses vêtements. Un aigle passe, s’abat sur sa pantoufle, l’enlève dans ses serres, et, en passant au-dessus de Memphis, la laisse tomber aux pieds du pharaon Amasis, qui rendait la justice au peuple assemblé. Le pharaon adorait les petits pieds, et la pantoufle était si mignonne, qu’il remit à huitaine la cause commencée, et fit, à l’instant même, publier partout son royaume que la propriétaire de la miraculeuse pantoufle eût à se faire connaître.

Le bruit de cette publication parvint jusqu’à Rhodope, qui, ayant reconnu sa pantoufle au signalement que le crieur en avait donné, partit pour Memphis, et se présenta devant le pharaon un pied chaussé et l’autre nu. Si la pantoufle seule avait tourné la tête d’Amasis, ce fut bien autre chose quand il vit le pied ; mais, soit caprice, soit calcul, Rhodope, qui avait si souvent fait le bonheur des sujets, refusa de faire celui du souverain, si ce souverain ne la prenait point pour femme.

Amasis, qui était amoureux, en passa par tout ce que voulut Rhodope, et la courtisane, devenue reine, consacra la fortune qu’elle avait acquise en exerçant son premier métier à élever une pyramide. Cette pyramide, dont chaque pierre est le prix d’une caresse, a sept cents pieds de largeur sur trois cent cinquante de haut.

Qui se serait douté que le conte de Cendrillon remontait à l’histoire du pharaon Amasis ?

Passons de l’Égypte à la Grâce, et de Thèbes et Memphis à Athènes et Corinthe : là, les documents ne nous manqueront point.

La Grèce était et devait être le pays des courtisanes.

Sa religion, qui n’était que la matière poétisée, était une religion toute de volupté : le plaisir était non seulement un besoin de l’organisation des Grecs, mais encore un des mobiles de leurs grandes actions, un des éléments de leurs meilleures lois.

Ce fut Solon qui, pour combattre un crime par un vice, établit à Athènes les courtisanes.

Il y avait à Abidos un temple à Vénus Facile ; Cottina, prêtresse de l’Amour, avait une statue à Sparte.

Un grand nombre de comédies antiques portaient pour titre des noms de courtisanes ; il y avait la Corianno de Phérécrate, l’Antée de Philénéus, la Thaletta de Dioclès, la Clepsydre d’Eubulide, la Nérée de Timoclès et la Thaïs de Méandre.

Thémistocle, Thimothée, Demade, Aristophon et Bion étaient des fils de courtisanes.

Périclès répudia sa femme légitime pour épouser Aspasie, la belle courtisane de Mégare.

Alcibiade, à son retour d’Olympie, exposa un tableau où il était représenté assis sur les genoux de la courtisane Néméa.

Mais, sous ce rapport, la ville par excellence, c’était Corinthe ; Corinthe, qui, craignant que les courtisanes ne lui manquassent, faisait acheter des jeunes filles dans toutes les îles de l’archipel et jusqu’en Sicile, pour les prostituer lorsqu’elles auraient atteint l’âge de quatorze ans ; Corinthe, qui se vantait que Vénus, sortant de la mer, avait adressé son premier salut à sa citadelle.

Mais aussi les courtisanes étaient reconnaissantes de si grands honneurs : celles de Corinthe demandèrent à Vénus le salut de leur patrie ; celles d’Athènes suivirent Périclès au siège de Samos.

Les Grecs divisaient leurs courtisanes en quatre classes ; nous irons de la plus basse à la plus élevée.

La première classe était celle des anthéides, ou joueuses de flûte. Celles-là, c’étaient les bayadères de l’Inde, les aimées d’Égypte, les gitanes de Russie : on les appelait à la fin des repas ; on les invitait aux fêtes. La courtisane Lamia, à laquelle Athènes et Thèbes élevèrent chacune un temple sous le nom de Vénus Lamia, avait été d’abord une joueuse de flûte.

La deuxième classe était celle des familières : c’étaient les femmes auxquelles un homme s’attachait pour un temps plus ou moins long. Elles correspondaient à nos femmes entretenues. C’étaient des femmes entretenues, qu’Herpillis, cette maîtresse d’Aristote dont il eut un fils nommé Nicomaque ; que cette Gnatène, qui avait placé dans son vestibule le code de ses lois en trois cent vingt vers ; que cette Abrotone, qui fut la mère de Thémistocle, et que cette blanche Mnesarète, à qui sa pâleur fit donner le nom de Phryné.

La troisième classe était celle des favorites, c’est-à-dire des maîtresses de rois, de princes, de généraux ou d’hommes célèbres. Milto, Thaïs, Demo et Damasandra étaient les duchesses d’Étampes, les Diane de Poitiers, les Montespan et les du Barry du temps.

La quatrième classe était celle des philosophes, telles étaient Sapho, Aspasie, Leontium : nous n’avons d’équivalent à opposer à ces trois femmes célèbres que Ninon de l’Enclos.

Il y avait encore les dictériades, ainsi appelées de dictérion, mot synonyme de lupanar ; seulement, celles-là, ce n’étaient point, à proprement parler, des courtisanes, c’étaient des filles publiques.

Disons quelques mots de ces dernières ; peut-être est-il curieux, à mille cinq cents ans de distance, d’établir un parallèle entre la fille publique de Paris et la fille publique d’Athènes ; puis nous reviendrons aux autres, qui font spécialement le sujet de ce chapitre.

La plus grande partie des dictériades étaient esclaves ; elles appartenaient à des maîtres ou à des maîtresses, qui trafiquaient de leur beauté, et auxquels, en échange de la nourriture et du logement que ceux-ci leur donnaient, elles rendaient la rétribution qu’elles avaient reçue : le seul espoir de ces malheureuses était que, par caprice, quelque homme riche les affranchit et les élevât au rang de familières ; il en fût ainsi de Phila, que l’orateur Hypéripe acheta quatre talents, et à laquelle il confia le soin de sa maison d’Éleusis.

Les dictériades étaient soumises à des lois de police, à peu près pareilles à celles qui régissent nos filles à carte et nos filles à numéro ; elles devaient être vêtues d’une gaze assez claire pour que leurs robes ne cachassent point leurs formes ; elles devaient porter leur nom écrit sur leur front, ou tout au moins au-dessus de leur porte ; enfin, un voile devait pendre devant leur seuil, chargé d’attributs qui indiquaient la profession exercée par celles qui soulevaient le voile.

À partir de sept heures du soir, elles se promenaient dans les avenues du Céramique ; car il y avait deux Céramiques à Athènes, l’un destiné à la mémoire des guerriers, l’autre au commerce des courtisanes, et sous les arcades du Long-Portique qui donnait sur le Pirée.

Dans le jour, plus heureuses que nos prostituées, les dictériades pouvaient demeurer à leur fenêtre ; elles tenaient alors une branche de myrte qu’elles agitaient entre leurs doigts, ou dont elles se caressaient les lèvres, action qui avait le double avantage de maintenir leurs lèvres roses et de montrer l’émail de leurs dents.

Quant aux lois sanitaires, elles n’existaient pas, les Grecs ayant le bonheur de ne point connaître l’Amérique.

Maintenant, voulez-vous jeter avec moi un coup d’œil sur ces grandes et belles courtisanes qui ont eu tant d’influence sur l’art, sur la politique et sur la civilisation des Grecs, la reine de toutes les civilisations ?

Suivons la progression que nous avons indiquée, et prenons dans chacune des quatre catégories susdites, ce qu’elles produisirent de plus célèbre.

 

ANTHÉIDES

LAMIA

Nous avons dit que Lamia était une joueuse de flûte ; quelques mots sur Lamia.

Elle était fille de Cléonor d’Athènes ; enlevée à sa première profession par Ptolémée, roi d’Égypte, elle devint sa maîtresse. Lorsque ce roi fût vaincu par Démétrius Poliorcète, elle tomba au pouvoir du vainqueur, et, quoique âgée de près de quarante ans, elle devint sa favorite.

Lamia était habituée aux largesses royales, l’or fondait entre ses mains ; son royal amant écrasait les villes de contributions pour satisfaire à ses caprices : on la surnommait l’Élépole, du nom d’une machine de guerre destinée à ruiner les places.

Ses repas étaient si splendides, qu’un historien, Lincée de Samos, ne dédaigna point de nous en transmettre le menu.

Les peuples, écrasés de contributions, disaient que Démétrius était possédé par une lamie.

Lamie, comme on le sait, veut dire larve, fantôme ou démon.

Lamia mourut lorsque Démétrius Poliorcète était au comble de ses prospérités ; aussi, comme nous l’avons dit, Athènes et Thèbes élevèrent-elles un temple à Vénus Lamia.

Cherchez dans Diogène Laërte, une lettre d’elle à Démétrius ; c’est un chef-d’œuvre d’amour et de rouerie.

 

FAMILIÈRES

ABROTONE, – HERPILLIS, – GNATÈNE, – PHRYNÉ.

Les plus célèbres parmi celles-ci furent Abrotone, Herpillis, Gnatène et Phryné.

Abrotone était née en Thrace ; tout ce qu’on sait d’elle, c’est qu’elle fut la mère de Thémistocle : son fils l’illustra.

Aussi, soit reconnaissance, soit inclination, Thémistocle faisait-il sa société des courtisanes les plus célèbres de l’époque. Un jour, il parut sur un char au milieu de quatre courtisanes : Scyone, Lamia, Satire et Nannion ; les trois premières appartenaient à la classe des familières, la quatrième, qu’on nommait l’Avant-Scène, attendu que les beautés visibles étaient chez elle un prospectus fort trompeur des beautés cachées, était joueuse de flûte.

Herpillis fut, comme nous l’avons dit, la maîtresse d’Aristote : il en eut un fils nommé Nicomaque, et le testament du précepteur d’Alexandre, rapporté par Diogène Laërte, prouve le cas que le philosophe faisait de la courtisane, à laquelle il laissait un talent d’argent, trois esclaves, et la facilité d’habiter, si elle voulait demeurer à Callis, le logement qui était contigu au jardin ; et, si elle préférait Stagira, la maison même qu’avaient habitée ses pères. En outre, les exécuteurs testamentaires étaient chargés de faire meubler celui des deux endroits qu’elle préférerait, et, si elle se mariait, par hasard, de veiller à ce qu’elle n’épousât pas un homme au-dessous de la condition du testateur, ce qui rendait l’établissement d’Herpillis assez difficile ; aussi Herpillis, en apparence du moins, resta-t-elle fidèle à Aristote.

Gnatène, dont on ignore la naissance et la mort, mais dont il reste quelques mots spirituels, est la Sophie Arnoult de son époque.

C’était elle qui avait placé dans son antichambre ce code d’amour dont nous avons parlé.

Elle soupait chez Dexithée, son amie ; on apporta sur la table un très beau poisson dont Dexithée fit aussitôt emporter la meilleure partie.

— Que fais-tu donc ? dit Gnatène.

— Je fais porter ce poisson chez ma mère, répondit Dexithée.

— Alors, dit Gnatène, allons souper chez ta mère.

Une autre fois, c’était à elle de traiter à son tour ; le poète Dypile était un de ses convives, il savourait une coupe d’eau glacée.

— Par quel procédé, dit-il, as-tu donc un puits qui donne de l’eau si merveilleusement froide ?

— J’y jette les prologues de tes pièces, répondit Gnatène.

Le mot était plus brutal que spirituel ; mais, grâce à lui, nous savons au moins qu’il y avait un auteur dramatique nommé Dypile.

Phryné, la courtisane pâle, était de Thespie ; comme Lamia, elle ruina une partie des amants qui la possédèrent ; aussi, outre ses deux noms de Mnésarète et de Phryné, les uns l’appelaient-ils encore la Cribleuse et les autres Carybde.

Phryné amassa d’immenses trésors. Alexandre venait de détruire Thèbes ; Phryné proposa de la rebâtir à ses frais, pourvu qu’une pierre des murailles portât cette inscription :

 

THÈBES FUT ABATTUE PAR ALEXANDRE

ET

RELEVÉE PAR PHRYNÉ

 

La condition parut trop dure aux Thébains, et l’offre de la courtisane fut refusée.

Phryné affectait des apparences pudibondes : sa tunique montait jusqu’au cou et n’était point fendue sur les côtés ; mais, un jour, comme tout le peuple, célébrant les fêtes d’Éleusis, était rassemblé sur le rivage, elle s’avança jusqu’au bord de la mer, commença par dénouer ses beaux cheveux, qui descendaient jusqu’à ses genoux ; puis, laissant tomber l’un après l’autre jusqu’à son dernier vêtement, elle s’avança lentement dans les flots, à cet endroit même où la tradition disait que Vénus avait abordé le jour de sa naissance ; cette scène valut deux chefs-d’œuvre à la Grèce : Apelles et Praxitèle étaient là. Apelles fit sa Vénus sortant des ondes ; Praxitèle, sa Vénus de Gnide.

Praxitèle devint amoureux de son modèle.

— Prenez-moi pour amant, dit-il à Phryné, et je vous donne ma plus belle statue.

— Quelle est votre plus belle statue ? demanda Phryné.

— Oh ! ceci, c’est mon secret, répondit Praxitèle.

Trois jours après, Praxitèle était chez Phryné : un de ses esclaves entre tout effaré.

— Maître ! dit-il, maître ! accourez vite ; le feu est à l’atelier.

— Sauvez la statue de l’Amour ! s’écrie le statuaire.

— C’est bien, dit Phryné en donnant sa bourse à l’esclave, tu as joué ton rôle à merveille, et je te remercie. – Praxitèle, je choisis la statue de l’Amour.

Praxitèle s’exécuta de bonne grâce, et, le lendemain, le chef-d’œuvre du sculpteur était chez la courtisane, qui en fit don à Thespie, sa ville natale.

Corinthe fut moins fière que Thèbes : elle dut à Phryné une partie de ses plus beaux édifices.

Un crime, entraînant la peine capitale, amena Phryné devant le tribunal des héliastes. Qu’avait fait la belle Thespienne ? Les uns disent qu’elle était accusée de ruiner et de corrompre les Grecs, les autres disent qu’elle avait profané les mystères d’Éleusis. L’orateur Hypérydes, son amant, la défendait ; mais toute son éloquence allait échouer devant la rigueur du tribunal, les juges ouvraient la bouche pour prononcer la sentence de mort ; Hypérides arrache d’une main le voile de Phryné, et de l’autre sa tunique : son visage et son sein apparaissent à la fois aux yeux des juges, et Phryné est absoute, à l’unanimité.

Ce ne fut pas le tout : une fois Phryné absoute, on lui vota une statue d’or ; une fois la statue fondue, on la plaça dans le temple de Delphes, entre les images de deux rois : l’un de ces deux rois était Archimadas, roi de Lacédémone ; l’autre était Philippe, fils d’Amynthas.

On écrivit sur la base, qui était de marbre penthélique :

 

PHRYNÉ DE THESPIE,

FILLE D’ÉPICLÈS.

 

Laïs était aussi une familière. Laïs, à qui la Vénus noire de Corinthe (Melanis) était apparue les mains pleines d’or, de perles et de diamants, comme pour lui dire que la fortune l’attendait dans cette ville.

Elle raconta son rêve ; mais personne ne put l’expliquer. Laïs était Sicilienne, née à Hiccare, près d’Agrigente. Quelle probabilité que Laïs allât jamais à Corinthe ?

Nicias se chargea d’accomplir la prédiction. Après avoir pris Agrigente, il prit Hiccare, réduisit tout le peuple en esclavage, emmena Laïs dans le Péloponèse, et la vendit à je ne sais quelle vieille femme qui en fit sa servante.

Un jour, elle allait puiser de l’eau au bord d’une fontaine ; Apelles, qui faisait une orgie avec quelques-uns de ses amis, la vit passer, gracieuse et flexible, portant avec un geste plein de grâce une amphore sur son épaule.

Il sortit, prit la jeune esclave par la main et l’emmena dans la salle du festin.

— Qu’est-ce que cela ? s’écrièrent les convives. Une jeune fille timide, modeste, rougissante ! Tu es fou, Apelles : c’était une courtisane qu’il fallait nous amener.

— C’est bien, laissez-moi faire, dit Apelles ; je la formerai, et je vous promets qu’elle ira loin.

Cette fois, le peintre était prophète.

En effet, trois ans après, Laïs était la rivale de Phryné elle-même.

Lorsqu’elle allait au temple de Vénus, le peuple la suivait en disant que c’était la déesse elle-même qui était descendue sur la terre.

C’était l’époque de la division des écoles, et des disputes entre les sectes cynique, péripatéticienne, stoïque, épicurienne : les chefs de chacune de ces écoles se réunissaient dans le boudoir de Laïs. On vantait un jour devant elle l’austérité des philosophes :

— Je ne sais pas, dit-elle, si les philosophes sont plus austères que les autres hommes ; mais ce que je sais, c’est qu’ils sont aussi souvent à ma porte que les autres Athéniens.

Mais Athènes la molle, reine de l’Ionie, n’était pas encore assez voluptueuse pour Laïs ; ce fut Corinthe qu’elle choisit ; ce fut dans cette ville qu’elle mit un tel prix à ses faveurs, que l’antiquité nous a gardé le proverbe auquel elle a donné naissance : Ne va pas à Corinthe qui veut.

Veut-on savoir quel était ce prix qui effraya Démosthène ? C’était quatre mille francs de notre monnaie.

— Je n’achète pas si cher un repentir, dit l’illustre orateur en se retirant.

Cela prouve que, du temps de Laïs comme du nôtre, les avocats n’étaient pas généreux. Quatre mille francs, c’est ce que donne le fils d’un agent de change à une fille de l’Opéra.

Mais, hâtons-nous de le dire à la louange de Laïs, si elle faisait payer cher aux uns, elle donnait gratis aux autres. La belle courtisane usait du droit que se sont arrogé les jolies femmes, d’avoir des caprices ; malheureusement, l’histoire, qui nous a consacré son avarice à l’endroit de Démosthène, a consacré sa libéralité en faveur de Diogène le Cynique ; et, si Laïs n’entra point dans le tonneau de Diogène, Diogène entra du moins dans le boudoir de Laïs.

Cette condescendance encouragea le sculpteur Micon, qui, à soixante et dix ans, était amoureux de la belle Sicilienne. Il se présenta chez elle ; mais Laïs l’éconduisit en le raillant sur son étrange prétention. Micon attribue sa mésaventure à sa barbe et à ses cheveux blancs, teint sa barbe et ses cheveux en noir ; et se présente le lendemain chez Laïs.

— Mon ami, lui dit la courtisane en lui tournant le dos, vous êtes fou de venir solliciter une pareille chose.

— Et pourquoi cela ? demande Micon.

— Parce que je l’ai déjà refusée hier à votre père.

Mais, au milieu de cette foule d’adorateurs, un seul homme reste insensible ; c’est le philosophe Xénocrate. Un soir, dans un souper, Aristippe et Diogène raillaient Laïs sur le peu de pouvoir de ses charmes.

— Je parie triompher de sa froideur, dit Laïs.

Diogène et Aristippe, ses amants, tiennent tous deux le pari.

Laïs se lève de table, et s’en va, toute courante et tout échevelée, pousser la porte du philosophe ; elle pénètre dans les appartements, criant qu’elle est poursuivie par des assassins, parvient jusqu’à la chambre de Xénocrate, l’aperçoit dans son lit et va se réfugier dans sa ruelle.

Xénocrate devine l’intention de Laïs, sourit et se retourne de l’autre côté.

Tout ce que le regard a de promesses, tout ce que la parole a d’enivrement, tout ce que le sourire a de provocations fut mis en œuvre par la séduisante Circé ; mais sourires, paroles, regards, tout fut inutile ; la voluptueuse sirène, insinuante ou emportée, nymphe ou bacchante, ou serpent, ou lionne, épuisa ses enchantements, sans obtenir de Xénocrate le moindre retour, et pourtant deux heures s’écoulèrent, pendant lesquelles elle resta enlacée à ses bras, côte à côte, et dans le même lit que lui.

Au bout de deux heures, Diogène et Aristippe entrèrent.

— Paye, Laïs, dirent-ils, tu as perdu.

— Vous vous trompez, dit la courtisane. Je ne vous dois rien, j’avais parié animer un homme et non pas une statue.

Comment mourut Laïs ? Les auteurs anciens ne s’accordent point là-dessus : les uns la font mourir vieille et misérable, après avoir dédié son miroir à Vénus, ce miroir qui lui était devenu inutile, car elle ne voulait plus s’y voir telle qu’elle était, et elle ne pouvait plus s’y voir telle qu’elle avait été.

Les autres la font mourir jeune, et par un excès de plaisir.

D’autres prétendent enfin qu’emmenée en Thessalie par un amant pour lequel elle quitta Corinthe, elle fut assassinée dans un temple de Vénus par des femmes jalouses de sa beauté.

Tout cela prouve seulement qu’il y eut plusieurs Laïs, comme il y eut plusieurs Hercules et plusieurs Orphées.

 

FAVORITES

THAÏS, – PILHIONICE, – BACCHIS, – MITTO.

Thaïs était Athénienne ; elle suivit Alexandre dans son expédition des Indes : ce fut elle qui, à la suite d’une orgie, excita le vainqueur de Darius à brûler Persépolis.

À la mort d’Alexandre, elle tomba en partage à un de ses généraux. Ce général était Ptolémée. Ptolémée hérita de l’Égypte. Il aimait Thaïs et l’épousa. Thaïs se trouva donc reine.

Ptolémée en eut trois enfants, deux fils, Leontiscus et Lagus, et une fille nommée Irène, qui épousa Solon, le fortuné roi de Chypre.

Pilhionice était l’esclave de Bacchis, esclave elle-même de Synope, et joueuse de flûte. Synope était née à Égine ; elle transporta d’Égine à Athènes le dicterion, à la tête duquel elle était. Ce fut chez cette Synope qu’Harpalus vit Bacchis, en devint amoureux et l’acheta.

Cherchez dans Posidonius et dans Théopompe, et vous verrez toutes les folies que fit pour elle, tant qu’elle vécut, son riche et généreux amant, et, lorsqu’elle mourut, il employa deux cents talents à lui faire bâtir un monument.

Ce monument était sur le chemin d’Athènes à Éleusis, et situé juste à l’endroit d’où l’on pouvait découvrir les temples et la citadelle.

Mitto naquit en Phocide : sa mère mourut le jour même de la naissance de son enfant.

La jeune Mitto, restée orpheline et pauvre, fut élevée par charité ; mais à peine l’enfant put-elle se connaître, qu’elle comprit qu’elle était belle, et la beauté, en Grèce surtout, était une fortune.

Un accident manqua flétrir cette beauté. Elle avait neuf ans à peine lorsqu’une tumeur se déclare au menton et s’étend bientôt à une partie de la joue. Pauvre et ne pouvant payer les soins d’un médecin, Mitto reste alors sans secours : le mal fait des progrès ; Mitto voit sa beauté menacée. Sa beauté, c’était sa seule espérance, son seul avenir. Pourquoi vivre si elle n’est plus belle ? Mitto se décide à se laisser mourir de faim.

Pendant deux jours et une nuit, la courageuse enfant essaye d’accomplir le projet qu’elle a résolu, lorsque tout à coup, au moment où, étendue sur son lit, ses yeux se ferment de lassitude et de besoin, Vénus, sous la protection de laquelle tout enfant elle s’est mise, descend à son chevet et lui montre au pied de son autel des roses desséchées dont elle lui enseigne la propriété. Mitto se lève, court au temple de la déesse, ramasse les roses flétries qu’elle trouve au pied de sa statue, les applique sur son menton et sur sa joue ; trois jours après, la tumeur avait disparu, et Mitto était restée la plus belle des jeunes filles de la Phocide.

Ce fût cette même Mitto qui, protégée par Vénus sans doute, devint la favorite de Cyrus ; après la mort de Cyrus, la maîtresse d’Artaxerce, et, après la mort d’Artaxerce, prêtresse du soleil à Ecbatane.

 

PHILOSOPHES

LEONTIUM, – SAPHO, – ASPASIE.

On ne sait presque rien de Leontium, si ce n’est qu’elle fut la maîtresse d’Épicure. Une lettre de cette courtisane indique qu’Épicure était déjà vieux lorsqu’il devint amoureux d’elle, et que sa jalousie était insupportable à la belle philosophe.

Tout le monde connaît Sapho la Lesbienne, mascula Sapho, comme dit Horace. Les anciens appelaient la fièvre d’amour fièvre saphique. C’est de cette fièvre que le jeune Antiochus était atteint lorsqu’il fut guéri par Érasistrate.

Sapho a composé neuf livres de poésies lyriques ; puis encore des élégies, des ïambes, des épithalames et des monodies.

Deux pièces seulement sont parvenues jusqu’à nous, l’une conservée par Longin, l’autre par Denys d’Halicarnasse. Ce sont deux odes : Boileau a traduit l’une d’elles. Tout le monde sait par cœur cette traduction, qui, même en passant par la plume de l’auteur de l’Art poétique, a conservé une partie de sa fureur amoureuse.

Cette ode est adressée à une femme.

Sapho était la dixième muse de l’antiquité, et on lui rendit des honneurs royaux et presque divins. Exilée de Mitilène pour avoir pris parti avec le poète Alcée contre le tyran Pittacus, les Mitiléniens gravèrent son image sur leur monnaie.

Après son départ de la Sicile, où elle était restée pendant son bannissement, les Siciliens lui élevèrent une statue.

Malgré ses instincts tout masculins, Sapho avait épousé un riche habitant de l’île d’Andros. L’histoire a conservé son nom : il s’appelait Cercala. Ce dut être un mari bien heureux !

L’histoire aussi a conservé le nom de ses maîtresses les plus aimées : c’étaient Andromède, Mégare, Cyrne, Mnaïs, Pyrrhine, Gongile, Anagore, Cydno, Eumia, Athis, Anactorie et Thélésille.

Malheureusement, comme le dirent les poètes, l’Amour outragé devait se venger un jour ou l’autre.

L’Amour poussa Phaon vers Lesbos.

Phaon était un beau pêcheur. Un jour qu’il s’apprêtait à passer de l’une à l’autre de ces charmantes îles de l’archipel qui s’élèvent au-dessus des dots de la mer Ionienne comme des corbeilles de roses, une jeune fille voilée vint lui demander le passage. Phaon la fait asseoir, guide la barque, et aborde heureusement au but qu’il s’était promis. Alors, la jeune fille se dévoile ; Phaon, ébloui, tombe à genoux. La belle passagère était Vénus elle-même.

Or, comme toute peine mérite salaire, Vénus donna à Phaon un vase rempli d’une essence divine. Cette essence avait la propriété de faire aimer celui qui s’en était servi une fois seulement.

Le beau Phaon se frotta d’essence, et, pour faire l’essai de son pouvoir, descendit à Lesbos.

Vénus était la déesse la plus puissante de l’antiquité. Les Lesbiennes aimèrent Phaon.

Et parmi les Lesbiennes, Sapho l’aima plus que toute autre.

On sait la mort de la pauvre muse, mort qui rachète sa vie.

Sapho est la Madeleine grecque.

Maintenant, deux mots sur Aspasie, et nous aurons accompli le cercle des grandes courtisanes antiques.

Aspasie naquit à Milet, patrie des fables et des courtisanes.

Son père, la voyant si belle, – l’histoire ne dit pas à quelle secte philosophique le père d’Aspasie appartenait, – son père, la voyant si belle, comprit que les dieux n’avaient pas formé une telle merveille pour le bonheur d’un homme, mais pour les plaisirs de l’humanité.

Aspasie reçut, en conséquence, une éducation en harmonie avec la mission qu’elle devait accomplir.

Athènes, à cette époque, était le foyer de l’intelligence universelle. C’était l’époque de la gloire militaire et artistique d’Athènes. Aspasie vint à Athènes, et y ouvrit une école qui rendit bientôt déserte celle du vieux Socrate.

C’était une école d’amour ; les plus belles filles de la Grèce y recevaient des leçons sur l’art d’aimer et de se faire aimer.

Périclès et Alcibiade devinrent les auditeurs les plus assidus de ces cours merveilleux.

Périclès était le chef de la république ; Périclès était amoureux d’Aspasie.

Vers ce temps, deux jeunes Mégariens enlevèrent de force deux courtisanes attachées à la belle Milésienne. Aspasie exigea que Périclès réclamât de Mégare les deux courtisanes enlevées, et, comme Mégare ne voulut pas les rendre, Athènes fit la guerre à Mégare.

Périclès était devenu fou d’Aspasie ; il ne pouvait quitter sa maîtresse. Il fallut faire la guerre à Samos. Aspasie et ses courtisanes s’embarquèrent avec Périclès, et allèrent faire avec lui le siège de Samos.

Un seul désir restait à Aspasie, c’était d’épouser Périclès ; mais Périclès était marié. Périclès répudia sa femme, et épousa Aspasie.

Tout cela faisait beaucoup rire la Grèce. Les sages attaquaient Périclès, les comédiens raillaient Périclès, les journaux du temps disaient pis que pendre de Périclès. Mais, tout en attaquant sa conduite privée, ils perdaient de vue sa conduite publique. Tout doucement Périclès s’emparait de la république, comme Aspasie s’était emparée de Périclès.

Périclès mourut.

Aspasie, qui avait su devenir la femme de Périclès, ne sut pas être sa veuve. Elle épousa un gros marchand de bestiaux, un Lisiclès, je crois, espèce de Turcaret qui s’était enrichi dans les guerres de Mégare et de Samos, en fournissant les vivres de l’expédition.

Et cependant, tel était le crédit d’Aspasie, qu’elle éleva son nouvel époux jusqu’à une des plus hautes magistratures de la république.

Enfin, pour ajouter un dernier rayon à la gloire de la maîtresse d’Alcibiade, de la veuve de Périclès et de l’épouse de Lisiclès, Cyrus le Jeune, voulant donner à sa maîtresse Mitto un nom qui rappelât toutes les perfections, changea son nom de Mitto en celui d’Aspasie.

Voilà ce qu’étaient les courtisanes chez les Grecs. Mêlées à la religion, à l’art, à la politique, elles font parler les dieux, elles inspirent Phidias et Praxitèle, elles conseillent Périclès.

D’où vient que cette influence se perd chez les Romains ?

Un court parallèle entre les deux peuples donnera l’explication de cette différence dans la position sociale des courtisanes à Athènes et à Rome. Bien entendu que nous nommons ces deux villas, l’une comme le centre de la civilisation grecque, l’autre comme le centre de la civilisation italienne.

Les Grecs, ces types les plus beaux de la plus belle race, c’est-à-dire de la race caucasique, aimaient le beau par-dessus toute chose, doués qu’ils étaient par la nature, d’une organisation fine, élégante, supérieure, essentiellement apte à apercevoir toutes les nuances de la beauté.

Aussi les Grecs avaient-ils en quelque sorte établi la beauté sur des règles mathématiques.

Voyez leur Jupiter Olympien, leur Junon, leur Vénus, c’étaient des types arrêtés, convenus, calculés entre les statuaires et les peintres. Vous reconnaissez leurs dieux à la première vue, impossible de confondre Apollon avec Bacchus, ou Castor avec Mercure.

C’est qu’ils avaient en quelque sorte établi une échelle de beauté qui montait de la terre au ciel, et redescendait du ciel à la terre.

Ainsi Télèphe était le type de l’enfant ; Ganymède, le type de l’adolescent ; Pâris, le type de l’homme ; Castor et Pollux, les types du demi-dieu ; Mercure, le type du dieu inférieur ; Apollon, le type du dieu supérieur ; Jupiter, le type du grand dieu.

Puis, après être montée au ciel par les hommes et les dieux, cette échelle redescendait vers la terre par les déesses et les femmes.

Vénus était l’anneau qui scellait une des extrémités de cette chaîne au ciel. Hélène était l’anneau qui scellait l’autre extrémité de cette chaîne à la terre.

L’intervalle était rempli par Iris la messagère ; par Nérée, la reine des flots bleus ; par Calypso, la nymphe des forêts.

Il ne faut donc pas s’étonner de la toute-puissance de la beauté chez un pareil peuple.

Mais les Romains étaient bien loin de ressembler aux Grecs ; ils leur avaient pris, il est vrai, leur littérature, leurs lois, leur civilisation ; mais ils n’avaient pu prendre le génie grec enchaîné avec Prométhée au sommet du mont Othrys. Les Romains, peuple de laboureurs, peuple grossier, sans imagination, n’ont jamais eu un véritable amour de l’art. Un beau matin, le caprice du beau leur prit, il est vrai ; mais alors, comme ils commençaient à être riches, ils trouvèrent qu’il était bien plus simple d’envoyer chercher le beau à Athènes, à Corinthe et à Delphes, et de l’acheter tout fait, que de l’inventer eux-mêmes.

Il en fut de même des courtisanes. Quand les Romains, pour se mettre à la mode grecque, voulurent, eux aussi, avoir des courtisanes, ils en firent acheter. Aussi les Romains, maîtres en débauche, étaient-ils fort ignorants en voluptés.

Cherchons quelque grande courtisane romaine à opposer aux dix courtisanes grecques dont nous avons esquissé l’histoire ; nous n’en trouverons pas.

Cynthie, Délie, Lesbie, Corinne, étaient des courtisanes, il est vrai ; mais que savons-nous d’elles ? Leurs noms, consacrés par les plaintes de Properce, de Tibulle, de Catulle et d’Ovide. À quels grands événements se sont-elles mêlées, on l’ignore. Il y avait aussi une Lycisca ; mais que sait-on d’elle ? Que Messaline prenait son nom et sa perruque blonde pour courir les lupanars et les corps de garde.

Non, la vraie courtisane chez les Romains, c’est la fille des empereurs, c’est la mère des empereurs, c’est la femme des empereurs.

La vraie courtisane, c’est Livie, qui, couchée au pied de la statue de Priape, se faisait heurter, un soir, elle et son amant, par les porteurs de la litière d’Auguste.

La vraie courtisane, c’est Messaline, qui rapportait jusque sur l’oreiller de Claude l’odeur des lieux infâmes qu’elle venait de hanter.

La vraie courtisane, c’est Agrippine, qui, prévoyant sa mort parricide, fit, au dire de Suétone, de si étranges et si publiques tentatives pour devenir la maîtresse de son fils.

Puis aux meurtres de Caligula, aux folies de Néron, aux débauches d’Elagabale succédèrent bientôt les ascétiques commencements d’une ère nouvelle. Le Christ, armé du fouet, avait chassé les vendeurs du temple ; les apôtres, armés de sa parole, chassaient la débauche de la société.

Pendant plusieurs siècles, la courtisane s’est réfugiée en Orient, où on la perd presque de vue, à Carthage, à Alexandrie, à Byzance ; puis, chose bizarre, elle reparaît au moyen âge ; où cela ? à la cour des papes. Voyez l’histoire d’Olympia.

Est-ce une courtisane que cette blonde Lucrèce qui, maîtresse de ses deux frères, complice de la mort de son troisième mari, s’en va, toute sanglante, présider la cour de Ferrare, et distribuer les couronnes de la poésie et les sourires de l’amour à l’Arioste et à Bembo ?

Au reste, regardez du côté de l’Orient, c’est de là que la courtisane va revenir avec les arts et la science, chassés de Constantinople par Mahomet II. Florence se proclama l’Athènes moderne : Laurent de Médicis est le Platon de cette nouvelle académie ; les peintures grecques reparaissent le long des murailles, dont elles chassent les peintures chrétiennes. Bianca Capello fuit nuitamment de Venise avec son amant Bonaventuri, et meute sur le trône de Toscane avec le fils de Cosme le Grand.

À la suite des idées grecques, la courtisane est rentrée dans la société chrétienne.

François Ier, le roi très chrétien, passe sa vie, tiraillé entre madame d’Étampes et Diane de Poitiers ; après quoi, il meurt d’une maladie que l’avocat Féron va chercher dans un lupanar de la rue du Pélican, léguant à Henri II, avec le trône de France, Diane de Poitiers, son ancienne maîtresse.

Puis, pour qu’aucun vice de l’ancienne Grèce ne soit étranger à la société moderne qui se corrompt, vient Henri III, entouré de ses favoris, et la race des Valois s’éteint dans des amours antiphysiques et dans des embrassements monstrueux.

C’est alors qu’apparaît Henri IV entre madame de Verneuil et Gabrielle d’Estrées, comme François Ier, entre Diane de Poitiers et madame d’Étampes.

C’est qu’une nouvelle société se forme, sur laquelle la femme va prendre une énorme influence ; à la langue de Rabelais, langue inintelligible à force de science, succède la langue de Montaigne, dont Corneille et Molière feront la plus belle, tandis que Racine en fera la plus douce langue du monde. Des femmes rentrent donc par tous les points dans la société dont on les a exilées. La duchesse de Chevreuse et madame de Longueville mènent la Fronde ; Marion de Lorme conspire avec Cinq-Mars contre le cardinal de Richelieu, ou plutôt encore sert d’espion au cardinal de Richelieu contre Cinq-Mars ; mademoiselle Paulet et mademoiselle de Scudéri fondent l’hôtel de Rambouillet ; madame de Sévigné écrit des lettres qui resteront des modèles.

Deux grandes figures de courtisanes nous apparaissent, l’une s’appuyant sur le XVIIe siècle, l’autre penchée sur le XVIIIe. Ces deux figures sont celles de Marion de Lorme et de Ninon de l’Enclos.

Que vous dirai-je de Marion de Lorme, dont la vie est si brillante et dont la naissance et la mort sont si obscures : est-elle née en Franche-Comté, comme disent les uns, vers la fin de l’année 1606 ? est-elle née à Châlons en Champagne, comme disent les autres, vers la fin de l’année 1612 ou 1615 ? est-elle morte en 1650, à l’âge de trente-cinq ans ; est-elle morte en 1741, c’est-à-dire à cent trente-quatre ans ? a-t-elle vu, célibataire, passer son convoi ? a-t-elle répété ces vers que l’on fit sur elle, lorsque le bruit de sa mort se répandit ?

 

La pauvre Marion de Lorme

De si rare et plaisante forme,

A laissé descendre au tombeau

Son corps si charmant et si beau.

Ou bien n’est-elle descendue dans ce tombeau, resté près de cent ans vide et béant pour l’attendre, qu’après avoir successivement écrasé un lord, un chef de bandits et un procureur ?

Cela, c’est ce que je ne sais point, c’est ce que les contemporains n’ont pas su, c’est ce que personne ne sait encore ; mais ce que personne n’ignore, c’est qu’elle fut tour à tour la maîtresse de Cinq-Mars, de Richelieu, de Bassompierre, de Desbarreaux, de d’Emery, du chevalier de Grammont, du duc de Brissac et de Saint-Évremont.

Laïs n’avait pas fait mieux dans l’antiquité ; passons à Aspasie.

Ninon de l’Enclos, moins la guerre de Mégare, est l’Aspasie moderne : philosophe comme Aspasie, elle fut élevée par un père philosophe ; seulement, le père et la fille appartenaient à deux sectes différentes : le père était épicurien, la fille était sceptique. Il y avait un étrange débat dans la famille : la mère, bonne et pieuse femme, voulait faire de Ninon une religieuse ; le père, homme de plaisir, voulait en faire une courtisane. Ninon eut donc à peu près son libre arbitre ; son tempérament l’emporta vers le plaisir. À quinze ans, Ninon ouvrit à Paris une école à peu près pareille à celle qu’au même âge, ouvrit Aspasie à Athènes. Le jeune Sévigné fut son Alcibiade, le grand Condé fut son Périclès, La Rochefoucauld fut son Socrate ; puis vous savez les noms de ses autres amants : Céligny, Villarceaux, d’Albret, d’Estrées, d’Effiat, Gersey, Clérembaut, Remnie, Gourville et le confiant La Châtre, qui dormait tranquille sur son billet ; puis, de ses amants, passons à ses amis : La Bruyère lut chez elle ses Caractères ; Molière, son Tartuffe ; Voltaire, ses premières poésies. Quand Christine, la reine philosophe, vint à Paris, elle voulut voir cette courtisane, que les plus grandes dames et les plus grands seigneurs de l’époque appelaient leur chère Ninon, et la reine Christine, en quittant Paris, déclara qu’elle n’avait rien vu de plus charmant qu’elle ; et cependant, à la fin de sa vie, cette Ninon si heureuse, si brillante, si vantée ; cette Ninon qui, à quatre-vingts ans, avait voulu avoir le dernier mot de l’amour avec le frais et galant abbé de Châteauneuf, à la fin de sa vie, cette Ninon disait :

— Qui m’eut proposé une pareille existence, et je me serais pendue !

Mais Ninon s’aperçut trop tard du vide de cette existence en apparence si remplie ; elle ne se pendit pas, et fit bien, car elle mourut de vieillesse à quatre-vingt-douze ans.

À la courtisane politique, Marion de Lorme ; à la courtisane couronnée, madame de Montespan ; à la courtisane philosophe, Ninon de l’Enclos, succédèrent les Camargo, les Sophie Arnoult.

C’était déjà de la décadence ; il y avait peut-être plus d’esprit, il y avait moins de hautes manières ; l’aristocratie succédait à la grande seigneurie : le règne des filles d’Opéra commençait.

À part son nom, il reste peu de souvenirs de la Camargo ; elle fut un instant à la mode, voilà tout ce qu’on en sait ; quant à Sophie Arnault, elle a laissé la réputation d’une des femmes d’esprit de ce siècle, où l’esprit courait les rues. Tout le monde connaît ses adorables reparties ; malheureusement, celles qui sont le moins connues ne peuvent pas s’écrire.

Puis vint la Révolution, époque pendant laquelle on s’occupa peu de plaisirs et d’amour ; non pas que nos septembriseurs et nos guillotineurs fussent ennemis des femmes : Danton les aimait fort, et Marat, tout hideux qu’il était, ne les méprisait point ; mais ces messieurs étaient de tristes amants. Comme ils avaient, en général, la prétention d’être incorruptibles, ils payaient assez mal les plaisirs qu’on leur laissait prendre plutôt par crainte que par sympathie. Mademoiselle C…, de la Comédie-Française, avait le malheur de se trouver dans ce cas ; elle avait cédé à un terroriste fameux, qui avait oublié de reconnaître ses bontés autrement que par le don de sa propre personne ; ce qui paraissait assez médiocre à l’actrice, que ses relations antérieures avec l’aristocratie déchue avaient habituée à de meilleures façons. Cependant, un jour que l’échafaud avait donné, sans doute, comme elle s’aperçut que le visage de son amant était un peu moins sombre que d’habitude, elle profita de cettte éclaircie faciale pour risquer une demande :

— Citoyen, dit-elle, c’est demain le jour de ma fête ; que me donneras-tu pour ma fête ?

— Je te donnerai la vie, répondit le généreux tribun.

Mais, après les Saint-Just, les Robespierre et les Marat, vinrent les Tallien, les Barras, les Sieyès ; après la Terreur, le Directoire ; 93 avait voulu imiter Rome, 98 voulut imiter Athènes : la courtisane reparut.

Il faut même le dire, le Directoire fut l’âge d’or de la courtisane ; l’Empire, tout brillant qu’il était, ne fut que son âge d’argent. Ouvrez les yeux et les oreilles, nous allons raconter des choses fabuleuses.

Nous avons tous entendu raconter par nos pères, n’est-ce pas ? tandis que nos mères rougissaient, ces grandes orgies du Directoire ; c’était une époque qui ne ressemblait à aucune autre, si ce n’est peut-être à celle de la Régence : on était si heureux d’avoir échappé aux tueries du 10 août, aux massacres des 2 et 3 septembre, à la guillotine de 93 et de 94, que chacun semblait atteint de folie ; on était pressé de vivre et surtout on éprouvait le besoin de se sentir vivre ; l’argent, si longtemps enfoui, converti en papier ou exilé, reparaissait à la surface du sol, comme si toute cette riche terre de France n’était qu’une mine d’or ; les maisons de jeu, les restaurants, les coulisses des théâtres regorgeaient de gourmands, de joueurs et de libertins : pareils à ces matelots qui mettent pied à terre à Brest, à Lorient ou au Havre, après des traversées de cinq ou six mois, et qui mangent en trois jours leur paye d’une année, il y avait des généraux qui venaient, pendant un congé d’une semaine, manger à Paris leur butin de toute une campagne ; et qui profitait, surtout, de ce besoin de plaisir et de cette recrudescence d’or ? C’étaient les courtisanes. Laissons parler notre ami Nestor Roqueplan, le célébré archiviste de l’Opéra, à qui nous avons demandé des renseignements sur chacun des trois sujets que nous venons de traiter, et qui a bien voulu nous communiquer la note suivante, fruit de ses longues et savantes investigations dans les coulisses du théâtre de la rue Le Peletier.

Or, en ce temps-là – c’est Nestor Roqueplan qui parle, – florissait la célèbre Clot… ; c’était une danseuse grande, belle, au visage grave et voluptueux, à la taille aussi souple qu’une branche de saule ; on disait alors que mademoiselle George était une belle statue ; et Clot… une belle créature ; ses cheveux, blonds et purs comme l’or, couronnaient un front mat au-dessous duquel s’enchâssaient deux yeux de saphir. Sa tête se balançait comme une aigrette sur un cou long, élégant et fier. Les amateurs du temps parlent encore les larmes aux yeux ; mais de ces larmes qui attestent le regret d’une belle sensation perdue, d’un certain mouvement de hanche indescriptible qui donnait à tout le corps de Clot… un frémissement d’ineffable volupté. Quand elle levait les bras et se penchait pour commencer une pirouette, quand cette élévation des bras laissait voir librement tout le dessin du corsage, et que l’inclinaison du corps faisait saillir la hanche de cette délicieuse femme, il paraît que c’était un tableau à se brider la cervelle. On ne dit pourtant pas que personne lui ait fait le sacrifice de sa vie ; mais on cite plusieurs individus qui lui offrirent de plus utiles holocaustes et qui gaspillèrent des millions pour avoir le droit de l’aimer. Le plus brillant, le plus noble de ses adorateurs fut le pince Pignatelli, comte d’Egmont, Espagnol, porteur d’un grand nom, possesseur d’une immense fortune et doué des plus beaux instincts d’élégance. Ce fut lui qui fit venir de Londres la première berline à ressorts anglais ; cette voiture basse, commode et remarquable par sa coupe, fit, dans le temps, une grande impression. Ce fut lui encore qui, au grand bal donné par les maréchaux, se présenta dans trois toilettes différentes dont la richesse défraya les conversations de toute une semaine. Dans le cours de ses galantes prodigalités, le prince Pignatelli devait rencontrer la belle et dépensière Clot… Il lui créa un état de maison éblouissant ; lui fit un revenu annuel de douze cent mille francs ; lui donna les plus riches équipages pour Longchamp, dans un temps où Longchamp était quelque chose.

Mais Clot… avait le cœur si bon, l’âme si charitable, il lui arrivait si souvent, par paresse, par générosité, de donner à son cordonnier mille francs d’une paire de souliers pour n’avoir pas à changer un billet ; elle était si compatissante aux misères de la populace théâtrale, des comparses, des figurantes, des choristes, que les magnificences du prince Pignatelli ne suffisaient pas à tant de besoins honorables. L’amiral espagnol Mazaredo vint aider Clot… dans ses charités, et augmenta de quatre ou cinq cent mille francs son modeste revenu. À ces nouvelles largesses de Mazaredo s’ajoutèrent bientôt les petites galanteries de M. Pu…, qui venait s’asseoir, seulement à côté d’elle, trois heures pendant son dîner. Cette espèce de commensalité inactive ne se payait pas moins de cent mille francs par an. Total : seize ou dix-sept cent mille francs. Pauvres danseuses d’aujourd’hui, lisez cette insolente addition et dites avec douleur : « La danse est perdue ! »

On cite de Clot… des particularités de luxe vraiment surprenantes. Elle habitait, rue Ménars, un appartement qu’avait occupé mademoiselle Bourgoin de la Comédie-Française. À cette époque, Paris était grec ; on décorait les maisons comme le palais d’Agamemnon. Les tentures à la grecque de l’appartement de Clot… étaient en drap de Sedan, à soixante et dix francs l’aune. Son lit, bas et nécessairement aussi de forme grecque, avait coûté neuf mille francs ; le couvre-pied n’était autre chose qu’un cachemire noir de quinze mille francs. L’estrade de ce lit était recouverte d’un autre cachemire d’une valeur énorme ; enfin, le tapis perse de la chambre ne coûtait pas moins de six mille francs. Les bronzes, les statues volés à l’Italie, se heurtaient dans ce gynécée et composaient les menus accessoires d’un mobilier inestimable. Hélas ! la pauvre Clot… n’en était pas moins crucifiée, au milieu de son luxe sardanapalien, par une étrange préoccupation. La nature, qui s’était épuisée à réunir tant de perfections, avait laissé, dit-on, une tache dans ce bel ensemble. Clot… eût été une demi-déesse si elle avait posé immobile sur un piédestal d’agate ou de malachite ; mais il fallait danser, et la malheureuse bayadère ne pouvait se dissimuler que l’ébranlement causé par cet exercice diabolique portait un trouble notable dans l’économie de ses émanations corporelles. Henri IV, dans sa rudesse béarnaise, se serait servi, comme il le fit jadis, de l’expression propre pour qualifier cet inconvénient ; plus polis, les gens de l’Opéra, se disaient tout bas que Clot… laissait après elle la trace d’un parfum mal corrigé par le musc dont elle faisait abus.

Que dire après cela des courtisanes antiques ou des courtisanes de nos jours ? Qu’était Laïs, que Démosthène refusait de posséder pour cinq mille francs, ou madame***, qui disait à un amant d’une nuit qui lui avait donné mille écus et qui demandait à revenir le lendemain : Vous êtes donc bien riche ! près de la prodigue Clotilde, a qui deux millions de rente ne suffisaient pas pour ses capricieuses fantaisies, et qui trouvait encore moyen, avec ce revenu royal, de faire cinq cent mille francs de dettes ?


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Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Dumas, Alexandre, Œuvres complètes, Filles Lorettes et Courtisanes, Les Serpents, nouvelle édition, Paris, Michel Lévy, 1878. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend Au Salon de la rue des Moulins, huile sur toile, 1894, de Henri de Toulouse-Lautrec (Musée Toulouse-Lautrec).

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[1] Une portion des matériaux qui m’ont servi à faire cette étude est puisée dans le précieux ouvrage de Parent-Duchâtelet ; puis, pour les choses que Parent-Duchâtelet a oubliées, j’en ai appelé aux lumières de quelques-uns de mes amis, forts savants sur la matière, et dont je citerais les noms avec reconnaissance, si je ne craignais pas de blesser leur modestie en mettant tout à coup leur science en lumière.

[2] Parent-Duchatelet.