Marie Dronsart

LES GRANDES VOYAGEUSES
(2ème partie)

Grande-Bretagne

1894

bibliothèque numérique romande

ebooks-bnr.com

 

 


Table des matières

 

LADY MARY WORTLEY MONTAGU.. 14

I. 14

II. 17

III. 26

LADY HESTER STANHOPE. 40

LADY BRASSEY. 58

MISS CONSTANCE GORDON CUMMING.. 84

I. 84

II. 89

III. 93

IV.. 96

V.. 101

VI. 106

VII. 109

VIII. 112

MISS BIRD.. 115

I. 115

II. 125

III. 130

IV.. 135

V.. 141

VI. 145

LADY BARKER.. 147

I. 147

II. 154

III. 158

LADY ANNE BLUNT. 162

MADAME MINTO ELLIOT. 173

LADY DUFF GORDON.. 179

I. 179

II. 181

III. 183

IV.. 186

MADAME LOTT.. 199

MADAME LEONOWENS. 212

I. 212

II. 224

III. 229

IV.. 232

V.. 234

MADAME INNES. 238

I. 238

II. 246

LADY FLORENCE DIXIE. 251

MISS AMELIA B. EDWARDS. 260

I. 260

II. 274

MISS BETHAM EDWARDS. 279

MADAME BURTON.. 283

MADAME BRIDGES. 289

MADAME HORE. 298

MADAME SCOTT STEVENSON.. 309

MADAME BURNABY. 320

MISS KATHARINA RICHARDSON.. 325

MADAME MULHALL. 329

MISS NORTH.. 339

MISS KATE MARSDEN.. 360

LA MARQUISE DE DUFFERIN ET AVA.. 382

I. 382

II. 385

III. 393

IV.. 399

V.. 404

Ce livre numérique. 411

 

 

Les voyageuses de l’empire britannique sont légion ! Il y a pour cela des raisons multiples, mais il en est une qui les domine toutes et qui émane de l’histoire même de leur pays, de ce que Froude a nommé son expansion, et que sa situation géographique exigeait pour que l’Angleterre devînt le Grand Empire que nous voyons aujourd’hui.

Dieu, « qui sait ce qu’il fait », ayant doué la race anglo-saxonne du génie d’aventure et d’une force centrifuge à laquelle l’élément normand juxtaposé ne pouvait nuire, Dieu a voulu que les femmes de cette race eussent leur part du feu sacré, afin de rendre leur coopération plus féconde et leur devoir plus facile. Bien souvent, en effet, leur goût apparent pour la vie errante n’est que l’accomplissement d’une tâche imposée par leur situation et leur conscience.

On a dit que lorsque l’Anglais perdait son home sur terre, il le retrouvait sur l’Océan ; il serait encore plus vrai de dire qu’il le crée à nouveau en tout lieu où la destinée le porte, et cela parce que le concours de la femme ne lui manque jamais et que, grâce à elle, le génie du foyer le suit partout.

Quand, au nom de la liberté de conscience, commença l’exode des puritains au dix-septième siècle, des femmes affrontèrent sans hésiter un inconnu, des périls et des épreuves auprès desquels les expéditions les plus aventureuses d’aujourd’hui sont de simples promenades. Depuis, l’empire britannique n’a cessé, Briarée aux cent bras, de multiplier ses conquêtes, et les Anglaises se sont habituées à traverser les océans comme des ruisseaux, les continents comme des jardins.

Outre ces raisons d’histoire, qui n’existent pas pour les femmes continentales, il en est d’autres qu’il faut chercher dans la nature et l’éducation de nos voisines d’outre-Manche. Enfin, on ne doit pas omettre celle qu’engendre la prépondérance de l’élément féminin sur l’élément masculin, plus marquée, assurent les statisticiens, en Angleterre et en Amérique que dans les autres pays civilisés ; il en résulte, pour la femme, la nécessité de compter plus souvent sur ses propres forces dans « la bataille de la vie ».

À cette nécessité elle oppose le courage moral, soutenu d’ordinaire par une croyance religieuse à la fois élastique et résistante, qui établit un modus vivendi réconfortant entre sa conscience et sa raison. Au courage moral se joint la force physique, développée grâce à une excellente éducation hygiénique, laquelle lui donne beaucoup plus de nerf que de nerfs, assouplit et trempe ses muscles par la vie au grand air, la marche en toute saison, l’équitation et des jeux qui sont autant d’exercices pour le corps, comme autrefois ceux des jeunes Grecques.

Tout cela fait naître chez elle l’amour de l’art pour l’art, c’est-à-dire de l’effort pour l’effort, de la difficulté vaincue, du danger bravé, de l’obstacle surmonté.

Dès sa plus tendre jeunesse, on lui enseigne la responsabilité d’elle-même, dans des proportions inconnues chez nous. Ceci développe un esprit d’initiative, de suite et de persévérance, une énergie mêlée d’orgueil, des aspirations indépendantes qui n’excluent pas le sentiment du devoir, et enfin ces goûts erratiques, cette soif de l’inconnu, qui caractérisent la race entière.

Les Anglaises font leurs premières armes dans leur pays, qu’elles connaissent comme bien peu de Françaises se donnent la peine de connaître le leur. Si les riches savent jeter l’or pour voyager à leur aise, les autres s’entendent mieux que personne à circuler sans grands frais. Bonnes marcheuses, expertes à monter tout ce qui peut les porter, bravant volontiers les brutalités de la vague, satisfaites partout où elles trouvent leur cup o’tea, elles s’arment d’une petite valise, d’une vaste ombrelle, d’un waterproof, d’un Alpen stock, au besoin d’un revolver, et même d’une carabine, toujours d’un carnet et d’un album et se lancent à travers le monde, souvent seules, se fiant à la Providence et à leur titre de femme pour les protéger ; il est rare qu’elles aient à s’en repentir. Si elles accompagnent leur mari, elles se chargent de tenir la plume. Beaucoup de ces femmes distinguées sont artistes autant qu’écrivains ; elles savent rehausser le charme, augmenter la valeur de leur prose par de très intéressantes illustrations et certains de leurs ouvrages ont mérité de prendre rang parmi les classiques du genre.

Tous sont plus ou moins intéressants et valent la peine d’être lus ; faire un choix n’est pas chose facile, et pourtant il le faut, si l’on ne veut pas se perdre dans la foule, se répéter ou entreprendre une encyclopédie des voyages. Pour les Indes seules, par exemple, il faudrait un volume, si l’on voulait rendre justice à toutes celles qui ont exploré ce champ naturellement préféré. Il est si vaste et si varié, qu’un observateur intelligent est toujours le bienvenu. Il n’en est pas qui ne nous apprenne quelque chose et si nous donnons une place plus large à quelques-unes des touristes indiennes, ce n’est pas que nous dédaignions les autres.

Si nous nous bornons, par exemple, à citer Mmes Aynsley, Mitchell, Burton et Guthrie, c’est simplement pour éviter de revenir sur des sujets déjà traités.

L’Afrique méridionale, plus encore peut-être que l’Inde, a mis en relief l’énergie intrépide de quelques Anglo-Saxonnes et leur a inspiré de curieuses études sur des terres et des peuplades mal connues jusqu’à une époque récente.

Des femmes courageuses et entreprenantes sont allées tenter la fortune, braver le désert, le climat, la vie au milieu des sauvages et, ce qui est peut-être pire, au milieu de pseudo-civilisés comme les Boers. Quelques-unes sont sorties triomphantes de la lutte. L’élevage des autruches, les mœurs du grand bétail sauvage, les chasses à sa poursuite, la vie pastorale dans les vastes espaces n’ont pas de secrets pour Mme Carey-Hobson[1].

Mme Hutchinson raconte avec une vivacité, un entrain charmant, sa vie sous la tente au Transvaal[2]. Comme toutes ses émules, elle éprouve pour le Boer taciturne, grossier, brutal, sectaire, hypocrite et méchant, une antipathie que ne lui inspire nullement le Zoulou. Celui-ci est plus propre, plus naturellement poli et délicat que le Hollandais abâtardi. Cette race énergique, active, robuste, guerrière, paraît posséder des dons intellectuels d’un ordre assez élevé ; elle s’assimile facilement les langues étrangères et se distingue par sa bonne foi, qui la livre sans défense à la duplicité des Boers.

Mme Heckford est une des intrépides qui sont allées exploiter pour leur propre compte les ressources du Transvaal[3].

Sa conclusion, après une diversité d’épreuves devant lesquelles auraient faibli bien des courages, est celle-ci : « Tout, dans l’Afrique méridionale, est exagéré : les dangers, les difficultés, les beautés, les avantages. » Quand on l’a lue, on se dit que les beautés doivent être admirables dans certaines régions, surtout celles des montagnes, que les avantages ont pu être problématiques au milieu de la guerre et que les dangers comme les difficultés n’auraient pu être beaucoup plus grands sans amener une catastrophe.

En remontant vers le centre du continent noir, nous rencontrons, outre Mme Hore, Mme Moir, qui nous explique sans ambages la politique de la Compagnie des Lacs Africains. Il paraît que sur le vaste plateau s’étendant entre le Nyassa et le Tanganyika, point stratégique de la grande route aquatique du centre, le marchand d’esclaves ne réalise ses bénéfices que par la vente de l’ivoire transporté par des captifs noirs ; il vend l’un et les autres quand il atteint la côte. Il est donc clair qu’une Compagnie pouvant, grâce à ses moyens de transport, payer l’ivoire un peu plus cher que le marchand d’esclaves, doit tuer le commerce de celui-ci ; en conséquence ladite Compagnie, bien soutenue, fera plus pour détruire le trafic des esclaves qu’une escadre croisant sur la côte. Si par la même occasion elle fait sa fortune, qui l’en blâmera ?

Plus redoutables peut-être que les plaines du Transvaal, celles du Soudan ont été bravées par Mme Speedy et Mme Sartorius. La première, voyageuse expérimentée, qui avait passé deux ans dans les plaines du Bengale et plus encore dans la péninsule malaise, a déclaré qu’avant d’avoir séjourné au Soudan elle ignorait ce que signifiait le mot chaleur. « Dans les autres pays, dit-elle, c’est une chose simplement désagréable, tandis qu’au Soudan elle vous pénètre, vous brûle de part en part, vous consume en causant une souffrance positive. »

L’héroïque femme l’affronta pourtant, afin de laisser à son mari le plaisir de chasser toute sorte de gros gibier. Elle eut même l’énergie de rester seule pendant huit jours au désert, avec des serviteurs indigènes.

À Kassala, elle eut la bonne fortune de rencontrer une dame italienne, qui s’y trouvait depuis plusieurs années, et qui put la présenter dans des harems arabes… Ce qu’elle y vit ne lui fit pas regretter sa qualité d’Anglaise. Entre bien des détails fort curieux, il en est un qui nous a particulièrement frappé. À 200 milles au sud de Souakim, dans un endroit appelé Haïkoba, le cheik offrit à ses hôtes étrangers de leur faire voir ses cinquante gardes du corps en grande tenue ; il en paraissait très fier. Quelle fut la surprise de M. et Mme Speedy lorsqu’ils virent apparaître cinquante chevaliers du temps des croisades, en armure complète, et sur des chevaux non moins historiquement caparaçonnés ; seulement leurs caparaçons étaient trop grands pour eux et avaient dû être faits pour une race de plus haute taille. D’où venaient ces reliques si intéressantes ? On l’ignorait ; l’origine s’en perdait dans la nuit des temps ; elles avaient été léguées de génération en génération, et, pour or ni argent, on n’aurait consenti à en vendre une seule !

Mme Speedy était au Soudan en 1878, avant la guerre, et vit par conséquent le pays dans un état assez différent de ce qu’il est aujourd’hui. Lady Baker était la seule Européenne qui l’eût traversé avant elle.

Les aventures ne lui manquèrent pas ; elle faillit être emportée par la fièvre, elle vit son thermomètre monter, la nuit, à 43 degrés centigrades ; lions, hyènes, crocodiles, hippopotames, fourmis blanches et mille affreux insectes lui tinrent trop fidèle compagnie ; en dépit de tout, elle ne demande qu’à recommencer.

Son émule, Mme Sartorius, intéresse d’une manière toute différente. Son mari, le général Sartorius, commande en 1883 une division de l’armée anglo-égyptienne ; elle va le rejoindre à Souakim, et pendant plus d’un an elle assiste au parfait chaos que présentait alors le théâtre de la guerre, ainsi qu’aux désastres inévitables, étant donnés la confusion, le désordre, l’absence d’entente et encore plus d’unité dans la direction des affaires, l’insuffisance d’une poignée d’Anglais noyés dans une masse de fellahs ne sachant pas tenir un vrai fusil.

Mme Sartorius est aussi franche que brave ; elle met les points sur les i, rejette en général les responsabilités sur qui de droit. Son livre est une page curieuse de cette triste guerre. Quant à elle personnellement, elle se montre la digne, courageuse et intelligente femme d’un soldat, riant des bombes comme des privations, et acceptant stoïquement ses angoisses d’épouse.

Veut-on bien connaître la vie australienne[4], non pas telle que la vapeur et l’électricité, les chemins de fer, les routes et les ports l’ont faite, mais telle qu’elle était primitivement, avec ses forêts sans limites, ses aborigènes sauvages et ses « squatters » conquérants, énergiques, braves jusqu’à la folie, défiant la fatigue et toutes les épreuves, prêts à courir toutes les aventures, ne connaissant guère que la loi du plus fort, qu’on lise les pages si gaies, si pleines de vie, d’entrain, et en même temps de sensibilité de cette charmante conteuse psychologue Mme Campbell Praed, ou bien encore « le Squatter, pionnier, mineur sur le territoire Nord de l’Australie méridionale » par Mme Dominic Daly[5]. Sans emphase, elles content les péripéties d’une existence dont elles ont adopté, avec une vaillante belle humeur, les bons et les mauvais jours.

Désire-t-on entrer dans la vie intime des Chinois, ce qu’on n’obtient pas toujours facilement, Mmes Hughes[6], Gray[7] et Bryson[8] jettent une vive lumière sur ce pays étrange, dont les coutumes sont presque toutes diamétralement opposées aux nôtres.

Le livre de Mme Bryson a un intérêt tout particulier ; lorsqu’elle le publia, il y avait neuf ans qu’elle se consacrait à l’éducation, à l’amélioration du sort de l’enfance, dans ce pays où l’enfance, celle des filles surtout, rencontre si peu de sollicitude. Le sujet est souvent poignant, toujours attachant et traité avec véracité, conscience et tendresse, car le cœur de Mme Bryson est si dévoué à son œuvre, « que la Chine est devenue sa seconde patrie ».

Nous pouvons citer encore, dans les pays du soleil, lady et miss Iza Duffus Hardy en Floride, miss Agnès Smith en Grèce[9]. En remontant au Nord, vers les régions arctiques, on peut se laisser guider par lady Diana Beauclerck et Mme Olivia Stone en Norvège.

On voit que partout, sous toutes les latitudes, on peut parcourir, à la suite des entreprenantes globe-trotters de la Grande-Bretagne, les terres les plus diverses et faire connaissance avec toutes les races dont se compose l’humanité. Nous allons maintenant essayer de démontrer mieux encore, en accompagnant les plus célèbres, quels services elles ont pu rendre à la science, à l’art, au progrès sous bien des formes.

LADY MARY WORTLEY MONTAGU

I

C’est par un nom historiquement et littérairement illustre que s’ouvre la série des touristes anglaises. Lady Mary Wortley Montagu avait le droit de dire en 1718, après environ trois ans d’absence, qu’elle avait fait plus que toute autre femme de son pays, non parce qu’elle était allée en Turquie, où lady Paget et lady Winchelsea l’avaient précédée, mais parce qu’elle en avait rapporté la vaccine et parce qu’elle avait enrichi la littérature anglaise d’une correspondance incomparable dans son genre. Si d’autres avaient vu en partie les mêmes choses, personne n’en avait parlé comme elle. Déjà l’on possédait bien des relations de voyages toutes faites par des hommes, « toutes du même ton et remplies des mêmes bagatelles », écrivait, dès 1724, une savante anglaise, Mrs Mary Astell, et elle ajoutait : « Lady Mary aura prouvé que les femmes voyagent à meilleur escient que leurs seigneurs ». Elle a simplement prouvé que peu de gens, de l’un ou de l’autre sexe, avaient autant d’esprit et de talent.

La belle ambassadrice n’était pas précisément sentimentale et, sans rester insensible aux charmes d’un beau site, elle n’abusait pas de la description ; en revanche, elle excellait par la finesse d’observation, la critique clairvoyante et incisive, la peinture d’une société ou d’un caractère. Quand on a lu ses lettres, on a vécu à Hanovre, à Vienne, en Hongrie, en Turquie avec elle, et l’on s’y est considérablement diverti. Le divertissement n’a pas toujours été exempt d’un certain malaise, d’un peu d’amertume. Lady Mary voit trop clair, jette une lumière trop crue sur les misères humaines pour conserver ou laisser beaucoup d’illusions ; aussi rentre-t-elle en Angleterre en disant : « Tout ce que nous retirons de l’ambitieuse soif de savoir que nous ne sommes pas faits pour assouvir, c’est un désir stérile de mêler les différents plaisirs et jouissances accordés aux diverses parties du monde, sans pouvoir être réunis dans aucune. » Elle a « fatigué ses yeux à lire tout ce qui existe dans les langues qu’elle sait, elle a traversé la plus grande partie de l’Europe », vu de près les cours d’Allemagne et d’Autriche, bravé les neiges, les forêts, les loups, les plaines dévastées, les bandits de la Hongrie, les glaces des Balkans en hiver ; elle s’est pénétrée de la beauté extérieure, du charme voluptueux de la vie orientale ; elle a vu, aimé l’Italie et son art, visité les ruines de Troie et celles de Carthage et, revenue au gîte, elle se met à envier les simples d’esprit pour qui la vie n’est bonne que dans la vieille Angleterre ; elle demande à Dieu, puisqu’elle doit se contenter de sa lumière grise, d’oublier le soleil radieux de Constantinople. Mais on n’oublie pas le bonheur, même relatif. Cette existence facile, pleine d’imprévu et de charmes pour les yeux, convenait trop bien à son esprit sans préjugés, à son caractère indépendant, pour qu’elle acceptât longtemps l’étiquette, la monotonie, le cant, l’inquisition sociale de sa patrie ; le convenu l’irritait, la routine l’ennuyait ; elle s’en dédommageait en laissant trop souvent la bride sur le cou à sa parole incisive, à sa raillerie mordante. Elle n’était ni de son pays ni de son temps ; l’un et l’autre l’en punirent. Quand elle eut assez souffert en Angleterre, elle alla chercher une diversion en Italie, et n’en revint que vingt ans après, en 1762, pour mourir.

La première elle avait pénétré le mystère de l’Orient, sondé ses plaies, tout en subissant ses séductions, révélé tout un monde dans une suite de tableaux restés sans rivaux et vrais encore pour la plupart. Rien ne fait mieux comprendre l’abîme qui sépare ce monde et le nôtre, que la comparaison de leur état actuel avec celui d’alors. D’un côté, l’immobilité, l’engourdissement, l’infériorité croissante, la désorganisation progressive ; de l’autre, la marche en avant, accélérée de jour en jour, le travail et le développement incessants. On sourit, à chaque page, de cette vieille Europe à laquelle il fallait expliquer la petite machine appelée traîneau, décrire une serre-chaude comme une merveille et présenter un ananas comme un fruit de l’Éden. Si, au contraire, on compare les récits et les descriptions des voyageuses modernes en Orient à ceux de lady Mary, on les trouve à peu près identiques, surtout en ce qui concerne la vie intérieure et familiale, c’est-à-dire les bases de la société. Quelques progrès apparents, extérieurs dans quelques grands centres, et c’est tout. Si lady Mary revenait aujourd’hui, elle ne reconnaîtrait guère son Angleterre et son Europe ; elle ne serait à peu près chez elle que sur les rives du Bosphore.

II

export57_montegu

Nous n’avons pas à faire ici la biographie de lady Mary : c’est la voyageuse seule qui a droit de cité en ces pages. Nous nous bornerons à rappeler que lady Mary Pierrepont, fille aînée d’Evelyn Pierrepont, marquis de Dorchester, premier duc de Kingston, et de lady Mary Fielding, fille du comte de Denbigh, était née en 1689. Petite-nièce de l’auteur dramatique Beaumont et du brillant duc de Buckingham, cousine du célèbre romancier Fielding, elle avait en outre reçu de ses deux grand’mères un héritage de beauté, d’esprit, de charme et de vivacité qui attira les regards sur elle dès son enfance. L’instruction très limitée que l’on donnait alors aux femmes ne put lui suffire ; elle apprit le grec, le latin, le français et l’italien, lut tout ce qui se pouvait lire et n’oublia guère, grâce à sa merveilleuse mémoire. De bonne heure et pour son plaisir, elle écrivit et acquit cette maîtrise de la langue qui fait d’elle un classique anglais.

En 1712, elle épousa M. Edward Wortley Montagu, fils cadet du comte de Sandwich, que son rang, ses mérites, sa distinction et le triomphe du parti whig prédestinaient à une haute situation. En 1716 (le roi Georges Ier régnait depuis deux ans), il fut choisi comme ambassadeur pour aller à Constantinople négocier, avec les représentants des autres grandes puissances, la fin des hostilités entre l’empereur d’Autriche Charles VI et la Porte. Sa femme désira l’accompagner et emmener leur fils, âgé de trois ans. Elle n’avait voulu accepter aucune des charges si convoitées à la cour, malgré le rang exceptionnel que son esprit et sa beauté lui auraient assuré autant que sa naissance[10].

L’occasion était belle, pour une intelligence si ouverte, de rompre avec la routine, d’élargir son champ d’observation, de voir et d’apprendre ; sans écarter toutes les difficultés incontestables, ni certains dangers de l’entreprise, les conditions du voyage, le prestige du représentant d’un grand royaume, ses privilèges, ses immunités, la protection qui devait l’entourer, aplanissaient bien des obstacles. Ce fut l’époque la plus brillante de cette carrière aventureuse, et la correspondance qui s’ensuivit devint le plus beau titre littéraire de la spirituelle ambassadrice. Aujourd’hui encore, malgré tant de documents accumulés depuis cette époque et les relations quotidiennes avec l’Orient, le récit de lady Mary se lit avec un plaisir très vif.

Elle a l’expérience et la finesse pour juger les mœurs, l’instruction nécessaire pour s’intéresser aux traces du passé, le sens du pittoresque pour apprécier les beautés de l’art et de la nature, et l’expression facile pour dire ce qu’elle sent et décrire ce qu’elle voit. De plus, mérite rare chez une voyageuse, surtout à cette époque de communications difficiles, elle est véridique. « A beau mentir qui vient de loin » est un proverbe dont elle ne veut pas bénéficier.

Elle pénètre sur le continent par la Hollande, dont le commerce et la propreté l’émerveillent, ainsi qu’ils pourraient le faire aujourd’hui. Ensuite elle remonte le Rhin, admire la richesse de certaines églises à Cologne, se moque des reliques en bonne protestante, envie leurs pierreries et leur orfèvrerie ; puis, mêlant le sérieux au plaisant, elle remarque le contraste qui existe entre les villes libres, avec leur industrie, leur abondance, leurs rues bien bâties, encombrées d’une population propre, simple et affairée, leurs magasins remplis de marchandises, et les villes soumises au gouvernement absolu des princes ; là, elle ne trouve que le faux clinquant sans propreté, des courtisans, des voies mesquines, mal entretenues, peu peuplées, infestées de mendiants.

À Vienne, l’intérêt de la correspondance grandit. Tout est si nouveau, si différent de l’Angleterre ! Les rues étroites, les maisons à six étages, où vivent plusieurs familles, ce qui lui fait dire qu’on a bâti deux villes l’une sur l’autre, la magnificence des ameublements, les dîners à cinquante plats sans le dessert, arrosés de dix-huit vins choisis ; les comédies en plein air, les coiffures hautes d’un mètre, et les paniers larges de plusieurs, tout est sujet à surprise, à récits ; mais ce sont surtout les mœurs de la haute société qui exercent sa verve.

Vienne est le paradis des vieilles femmes ; jusqu’à trente-cinq ans, on y est considérée comme une pensionnaire ; avant quarante, on ne peut espérer faire du bruit dans le monde !

Quand elle n’osera plus se montrer nulle part, elle reviendra dans cette ville, où les rides, le dos voûté et les cheveux blancs n’empêchent pas les conquêtes !

Lady Mary fait un portrait charmant de l’impératrice Élisabeth-Christine, fille de Louis-Rodolph, duc de Brunswick, et donne des détails très curieux sur l’étiquette de la cour. La vie des douze demoiselles d’honneur ne semble pas avoir été très enviable ; presque prisonnières au palais, ne pouvant aller à aucune fête au dehors, si ce n’est à l’occasion du mariage de l’une d’elles, tenues de servir les souverains à table, de faire toute leur vie un cadeau à l’Impératrice le jour de sa fête, et d’observer bien d’autres obligations, elles n’en recherchaient pas moins cette situation avec ardeur. Une de leurs distractions était le tir à la carabine, qui valait de très beaux présents aux plus adroites. Elles riaient beaucoup de la crainte qu’éprouvait lady Mary en maniant un fusil.

Les questions de rang et de préséance ont une importance extraordinaire, qui seule peut troubler la placidité habituelle des dames autrichiennes ; plutôt mourir que céder là-dessus ! L’ambassadrice raconte que deux voitures se rencontrant la nuit, dans une rue étroite, les dames qui les occupaient refusèrent de céder le pas jusqu’à deux heures du matin et y seraient encore, si l’empereur averti n’avait envoyé des gardes pour les séparer ; même alors elles refusèrent de bouger ; heureusement quelqu’un songea à les enlever en même temps dans des chaises à porteurs. Mais ensuite il fallut parlementer avec les cochers, qui continuaient à défendre l’honneur de leur maison respective ! Le rang a une telle importance, que les jeunes personnes assez heureuses pour posséder des comtes de l’Empire parmi leurs ancêtres, n’ont pas besoin de richesse, d’esprit, de vertus, ni de beauté, pour conclure de hautes alliances.

Quant à la richesse, peu importe en tout cas, car une loi, qui, nous le craignons fort, a dû être abrogée, ne permettait pas alors que la dot reconnue d’une femme dépassât 5 000 francs ! Tout ce qu’elle possédait en plus lui appartenait en propre !

De la Cour on passe aux couvents, aux musées, aux réceptions particulières, aux assemblées de gala pour la fête de ses amis, très parées sans goût, très ennuyeuses. On conçoit que, dans un pays où l’étiquette a tant d’importance, une ambassadrice soit très considérée ; elle a le pas sur tout le monde, et le monde s’en venge sur les simples envoyés !

Des raisons diplomatiques obligèrent M. Wortley à se rendre en Hanovre par la Bohème, « le pays le plus désert, le plus pauvre, le plus sale que lady Mary eût traversé », et par la Saxe, où les femmes, après celles de Vienne, lui parurent les mieux habillées, les plus aimables et les plus jolies, mais les plus minaudières du monde. À Hanovre, l’ambassadrice trouva une cour plus importante que celle de Saint-James, « un prince charmant », qui devait être ce Frederick prince de Galles, dont les querelles avec son père Georges II scandalisèrent l’Angleterre et qui mourut avant d’avoir régné. C’est là qu’elle vit de si beaux orangers, goûta pour la première fois à l’ananas et s’étonna que l’Angleterre n’eût pas encore de serres pour les cultiver, l’Angleterre qui aujourd’hui défie le soleil du Brésil !

De retour à Vienne, lady Mary ne tarda pas à s’en fatiguer, bien qu’elle y eût formé un petit cercle selon son goût, dont J.-J. Rousseau était le principal ornement. Les étrangers lui plaisaient plus que les Autrichiens, qu’elle ne trouvait pas les gens les plus policés et les plus agréables du monde et qui faisaient de leur plaisir une formalité systématique très monotone. En outre ils s’occupaient vraiment trop d’alchimie et la recherche de la pierre philosophale absorbait trop les esprits soi-disant scientifiques : il n’était guère de seigneur opulent ou à la mode qui n’eût un alchimiste à son service ; on disait même que l’empereur n’avait pas échappé à la contagion.

Le voyage de Hongrie n’était pas sans causer quelque appréhension à la voyageuse. Le Danube était gelé, les campagnes couvertes de neige, lorsqu’elle se mit en route, le 16 janvier 1717. Le prince Eugène lui-même cherchait à l’en dissuader. Elle partit néanmoins, bien enveloppée de fourrures, et le 30 elle écrivait de Peterwarden à sa sœur, la comtesse de Mar : « Je ne peux m’empêcher de rire quand je me rappelle les idées épouvantables qu’on me donnait à propos de ce voyage. » La neige était épaisse ; on fixa la voiture sur un traîneau et lady Mary trouva cette manière de courir la poste absolument délicieuse. En ayant soin d’envoyer des courriers en avant, on ne manquait ni de gîte, ni de vivres, malgré la ruine et la désolation causées par des guerres sans fin, civiles ou étrangères ; les ressources naturelles du pays sont immenses, et gouverneurs, princes-évêques, officiers s’empressaient de pourvoir aux besoins de l’ambassadeur et de sa nombreuse escorte. Partout l’ordre était donné, sous peine de mort, de tout fournir gratis ; mais M. Wortley insistait pour tout payer, et la surprise, la reconnaissance étaient si grandes, que les pauvres habitants pressaient toujours leurs hôtes d’accepter au départ quelque présent de gibier, une douzaine de beaux faisans, ou une pièce de venaison. Lady Mary eut grand’peine un jour, en Serbie, à sauver la vie d’un infortuné cadi qui n’avait pu lui procurer les pigeons qu’elle avait demandés pour son dîner ! Le chef des janissaires voulait absolument lui faire couper la tête !

export58_montagu

Le seul danger réel qui menaça les voyageurs leur vint des bandes de loups qui peuplaient les forêts. Au lieu des brigands annoncés, ils trouvèrent, jusque dans les plus petits villages, bon accueil, un poêle bien chauffé et les ressources nécessaires. Vêtus, bottés, coiffés de peaux de mouton simplement séchées au soleil, les habitants n’avaient pas d’argent, mais n’étaient pas pour cela misérables. La chose vraiment triste était de voir les plus belles et les plus fertiles plaines du monde désertes et sans culture ; des villes autrefois florissantes, dévastées, en ruines, où l’on n’était pourvu de logements convenables que grâce à l’empressement des gouverneurs et de leurs femmes. Lady Mary rendait hommage à la beauté des Hongroises, très supérieure à celle des Viennoises, et à la grâce de leur costume national, qui n’a pas changé : longue tunique de velours ajustée, garnie de fourrure et fermée par des boutons en or, perles ou pierres précieuses, toque assortie avec riche aigrette et bottes en cuir de Russie.

export59a_montagu

Pour pénétrer sur le territoire turc, il fallut traverser, non sans horreur, le champ de bataille de Carlowitz, témoin de la dernière grande victoire du Prince Eugène sur les Turcs, encore tout jonché d’ossements d’hommes, de chevaux et de chameaux ! Enfin, tout ayant été réglé pour la réception de l’ambassadeur, on put entrer à Belgrade, place forte située au confluent du Danube et de la Save, soi-disant gouvernée par un pacha, mais en réalité au pouvoir des janissaires, qui avaient tué le précédent gouverneur. Aussi lady Mary ne respira-t-elle librement que lorsqu’elle put quitter la ville pour se rendre à Sofia et à Andrinople, un mois après, le 1er avril. Le voyage à travers la Serbie lui fut pénible, malgré la beauté du pays, du climat et de la végétation, car elle avait pour escorte cinq cents janissaires et assistait, impuissante, à leurs déprédations, aux effets cruels de leur oppression sur un peuple sans défense. Eût-elle essayé de dédommager les pauvres gens des pertes qu’on leur faisait subir, son argent aurait été saisi par les chefs de l’escorte.

III

a_laquais_sultan_montaigu

Avant de gagner Andrinople, l’ambassadrice s’arrêta un jour à Sofia pour voir les célèbres bains, très fréquentés par plaisir et par raison de santé. De là elle envoya un premier et charmant tableau de mœurs orientales. Elle était désormais « dans un monde nouveau, où toute chose lui apparaissait comme un changement de scène ».

« Dans cette vaste salle, toute en marbre blanc, étaient rassemblées deux cents femmes ; elles me reçurent, malgré mon amazone de voyage, qui dut leur sembler singulière, avec toute l’urbanité possible, sans laisser voir ni curiosité, ni surprise impertinente. Je ne connais pas de cour européenne où les dames se fussent conduites avec le même tact envers une étrangère ; pas un de ces murmures, de ces sourires dédaigneux, qui ne manquent pas d’accueillir, dans nos réunions, toute personne dont la toilette n’est pas conforme aux lois de la mode. Elles me répétèrent sans cesse : « Charmante ! très charmante ! » Sur les premiers gradins de marbre, couverts de coussins et de riches tapis, les dames s’asseyaient, et sur le second rang, derrière elles, se plaçaient leurs esclaves, qui soignaient et tressaient leurs admirables chevelures.

« Elles avaient, dans leur marche et leurs mouvements, la grâce majestueuse que Milton attribue à la mère du genre humain. Elles me pressèrent beaucoup de me joindre à elles, ce qui est un grand compliment, et, malgré mes refus, la plus haut placée d’entre elles assuma l’office de femme de chambre.

« Mais, lorsqu’elle eut aperçu mon corset, elle s’écria, en appelant les autres : « Venez voir avec quelle cruauté les dames anglaises sont traitées par leurs maris ! Comment peuvent-elles se vanter de leur liberté, quand elles sont enfermées dans de telles boîtes ! » Car elles étaient persuadées que je ne pouvais ouvrir cette machine sans la permission de M. Wortley. »

Les mœurs et les coutumes se modifient si peu en Orient, que les descriptions données par la voyageuse de 1717 sur les habitations, les costumes, la vie intérieure, repas, ameublements, danses, musique, sont aussi vraies aujourd’hui qu’alors ; rien de tout cela n’a changé, non plus que le caractère et les monuments.

Une chose nous frappe chez lady Mary : c’est sa franche admiration de la beauté féminine. Sans doute elle avait conscience de la sienne propre, si éclatante, que lady Bedford disait n’avoir pas rencontré la pareille ; mais, en outre, le sentiment de l’art, qu’elle possédait à un degré rare de son temps, l’emportait sur les considérations personnelles et lui inspirait une foule de jolies esquisses.

Voici, par exemple, un intérieur de harem chez une grande dame turque :

« Tout était propre et magnifique. Je fus reçue à la porte par deux eunuques noirs, qui me firent traverser une longue galerie, entre deux rangées de belles jeunes filles vêtues de damas de soie claire, tissée d’argent ; leurs longs cheveux tressés tombaient jusqu’à leurs pieds. Je regrettai de ne pouvoir, par discrétion, les considérer de plus près ; mais j’oubliai tout lorsque j’entrai dans une vaste salle ou pavillon en forme de rotonde, tout garni de jalousies dorées, la plupart relevées, sans qu’on fût incommodé par le soleil, grâce à l’ombre des grands arbres plantés à l’entour. Les jasmins et les chèvrefeuilles, enlacés aux troncs, envoyaient leurs parfums délicieux, auxquels se joignait celui d’une fontaine de marbre blanc, dont l’eau embaumée retombait en cascade dans trois ou quatre vasques, avec un doux murmure. Le plafond était peint de mille fleurs qui semblaient pleuvoir de corbeilles renversées.

« Sur un divan élevé de trois degrés et recouvert de beaux tapis persans, la maîtresse de la maison s’accoudait à des coussins de satin blanc ; à ses pieds étaient assises deux jeunes filles belles comme des anges, très richement vêtues et presque couvertes de bijoux. L’aînée pouvait avoir douze ans. Mais tout disparaissait devant la belle Fatima, leur mère, dont les charmes éclipsaient ce que j’ai vu ou entendu vanter. J’avoue n’avoir jamais rien vu de si splendidement beau et ne peux me rappeler un visage qu’on eût regardé à côté du sien.

export60a_montagu

« Elle se leva pour me recevoir et me salua à la mode du pays, en posant la main sur son cœur, avec une grâce pleine de majesté, qu’aucune éducation de cour ne saurait enseigner.

« Elle me fit apporter des coussins dans le coin du sofa, ce qui est la place d’honneur. Malgré ce qu’on m’avait dit de ses charmes, l’admiration me rendit muette pendant quelques instants ; je ne pouvais que contempler cette étonnante harmonie des traits, le charme infini de l’ensemble, les proportions admirables des formes, l’éclat exquis du teint auquel l’art n’avait jamais rien ajouté, l’enchantement inexprimable du sourire. Et quels yeux ! Immenses, noirs, avec la douceur langoureuse des yeux bleus !

« Je suis persuadée que, si on la transportait sur le trône le plus civilisé d’Europe, cette femme, élevée dans un pays que nous appelons barbare, paraîtrait ce qu’elle est : reine par la majesté, la grâce et la beauté…

« Elle était vêtue d’un cafetan de brocart d’or, à fleurs d’argent, dessinant la taille et ouvrant sur une chemisette de gaze fine. Le pantalon était d’un rose pâle, mêlé de vert et d’argent, ses babouches de soie blanche, délicatement brodée. Des bracelets de diamants ornaient ses bras charmants ; une ceinture semblable enserrait sa taille, un fichu rose et argent s’enroulait dans les longues tresses de ses cheveux noirs, retenus par un bouquet de pierreries…

« Elle me dit que les deux enfants assises à ses pieds étaient ses filles, bien qu’elle parût trop jeune pour être leur mère.

« Ses belles suivantes, rangées au bas de l’estrade, au nombre de vingt, me rappelèrent les groupes de nymphes représentés dans certains tableaux. Je ne croyais pas que la nature pût en produire un si beau. Elle leur fit signe de jouer et de danser. Aussitôt quatre d’entre elles firent entendre, sur des instruments assez semblables au luth et à la guitare, des airs langoureux qu’elles accompagnèrent de leur chant, pendant que les autres dansaient tour à tour. Cette danse ne ressemblait à aucune de celles que je connais. Les mouvements onduleux, les poses languissantes étaient rythmées sur une musique très douce.

« La danse achevée, quatre esclaves blanches entrèrent en agitant des encensoirs d’argent, qui contenaient de l’ambre, du bois d’aloès et autres riches parfums. Ensuite elles s’agenouillèrent pour servir le café dans de petites tasses du Japon, posées sur des soucoupes de vermeil. Pendant ce temps, la charmante Fatima m’entretenait de la manière la plus aimable, m’appelant belle sultane, me demandant gracieusement mon amitié, regrettant de ne pouvoir causer avec moi, dans ma propre langue.

« Lorsque je pris congé, deux esclaves apportèrent une corbeille d’argent, pleine de fichus brodés ; elle me pria de porter le plus riche en souvenir d’elle et offrit les autres à mon interprète et à ma suivante. »

Lady Mary, en voyageuse intelligente, adoptait vite les us et coutumes des pays où elle séjournait. À Vienne, elle avait porté le costume de cour autrichien ; à Constantinople, elle remplaça les lourds ajustements du Nord par le pittoresque costume des femmes turques et son opulente beauté ne put qu’y gagner. Elle prit si bien les habitudes orientales, qu’elle écrivait au poète Pope :

« Je vous ai dit que j’étais encore de ce monde, mais, en vérité, je crois être dans celui des ombres. Les chaleurs m’ont chassée de Constantinople et je suis venue dans ce village de Belgrade, qui répond absolument à l’idée que nous nous faisons des Champs Élyséens. Je suis au milieu d’un bois planté surtout d’arbres fruitiers, arrosé par de nombreuses sources, dont l’eau est renommée, coupé d’allées ombreuses et tapissé d’un gazon si fin, qu’on le croirait artificiel. En face de nous est la mer Noire, qui nous envoie ses brises rafraîchissantes et nous fait oublier les ardeurs de l’été.

« Quelques riches familles chrétiennes habitent seules ce village, à une lieue de Constantinople. Tous les soirs on se réunit, on chante et l’on danse, près d’une fontaine voisine ; le costume et la beauté des femmes, presque toutes grecques, font penser aux divinités des peintres et des poètes. Mais ce qui me convainc le plus de ma nouvelle existence, c’est l’ignorance profonde où je suis de ce qui se passe chez les vivants et le calme parfait avec lequel je reçois parfois de leurs nouvelles. Il me reste cependant encore le souvenir de mes amis et le désir de les retrouver, car la rivière Léthé manque à mes Champs Élysées.

« Pour être franche, je dois avouer que je suis parfois lasse de ces chants, de ces danses, de ce soleil, et qu’un peu de votre fumée, de vos bavardages mondains ne me déplairait pas. J’essaye pourtant de me persuader que ma vie est plus agréablement variée que la vôtre. »

L’indolence n’était cependant pas au nombre des usages orientaux adoptés par l’ambassadrice. Rien n’échappait à sa curiosité intelligente ; elle voulait profiter d’une occasion qui ne se représenterait plus dans sa vie et contrôler les récits, les jugements des voyageurs qui l’avaient précédée, afin de démêler le faux du vrai. Elle apprit promptement le turc et l’arabe pour converser directement avec les hommes éclairés du pays ; elle fut même assez troublée par la Tour de Babel qu’elle habitait, pour craindre de se servir moins habilement de sa langue maternelle ; au bout d’un an elle prétendait qu’elle l’écrivait moins facilement. À Péra où elle demeurait, on parlait quinze langues différentes ; elle avait des grooms arabes, des valets de pied anglais, français et allemands, une nourrice arménienne, des filles de chambre russes, un maître d’hôtel italien, des janissaires turcs, des connaissances de toutes ces races, plus des Grecs, des Hébreux, des Persans, des Esclavons, des Vainques, des Hollandais, des Hongrois ! comment s’y reconnaître !

Elle recherchait les gens instruits du pays, s’éclairait sur les différentes classes, sur la marche du gouvernement, sur la diversité des sectes religieuses, voyait l’influence prépondérante des effendis, à la fois prêtres et hommes de loi, et la force brutale de l’armée, les uns préparant les révolutions, les autres les faisant éclater et, entre tous, le sultan soi-disant souverain absolu et réellement esclave. Elle constatait la puissance incroyable des Juifs ! Presque tous les riches négociants étaient israélites ! « Ils ont, disait-elle, bien des privilèges que les Turcs eux-mêmes n’ont pas ; ils ont formé ici une communauté considérable ; ils sont jugés d’après leurs propres lois et ont attiré tout le commerce de l’empire dans leurs mains, en partie par leur ferme union entre eux, et aussi en profitant de la paresse, du manque d’industrie des Turcs. Tout pacha a son Juif qui est son homme d’affaires, possède tous ses secrets et fait toutes ses affaires. Aucun marché n’est conclu, aucun pot de vin reçu, aucune marchandise vendue sans passer par leurs mains. Ils sont les médecins, les intendants, les interprètes de tous les gros personnages. Vous pouvez juger combien ceci est précieux pour un peuple qui ne manque jamais de profiter du plus petit avantage. Ils ont découvert le secret de se rendre si nécessaires, qu’ils sont assurés de la protection de la Cour, quel que soit le ministère au pouvoir. Même les négociants anglais, français et italiens, qui n’ignorent aucun de leurs artifices, sont pourtant forcés de confier leurs affaires à leurs négociants, aucun commerce ne se traitant sans eux ; et le moindre d’entre eux est trop important pour être désobligé, car la corporation entière prend soin de ses intérêts avec autant de vigueur que de ceux du plus considérable de ses membres. » N’est-ce pas bien le cas de dire que plus ça change et plus c’est la même chose ?

Le grand plaisir de lady Mary était de s’envelopper de ses voiles turcs, le yasmack et le féridjee, d’aller courir la ville, les bazars, les mosquées, de voir tout ce qui était curieux, de comparer les usages populaires à ceux dont parlent les anciens poètes en remontant jusqu’à Homère. Comme toute la haute société chrétienne, elle habitait Péra, « d’où l’on a, disait-elle, une des plus belles vues du monde ». Péra n’est séparé de Constantinople que par un petit bras de mer, moins large que la Tamise à son embouchure, mais il fallait, pour se rendre à la grande ville, porter le voile épais des femmes turques et les dames de Péra l’avaient en aversion. « Quand même je ne m’y serais pas si bien habituée, déclarait l’ambassadrice, une si petite gêne ne m’empêcherait pas de satisfaire une passion aussi puissante chez moi que la curiosité ! Bien des gens cependant se privent d’aller à Constantinople pour ces raisons futiles et je crois vraiment que l’ambassadrice de France, Mme de Bonnac, retourna en France sans y avoir été ! »

Cette Mme de Bonnac, avec qui lady Mary se lia cependant, était la fille du duc de Biron, venait de se marier et d’avoir un fils presque au même moment où lady Mary donnait naissance à sa fille, la future marquise de Bute. Bien différentes de goûts et d’habitudes étaient les deux jeunes femmes. « Sa conversation, écrivait l’ambassadrice d’Angleterre, me serait d’un grand secours, si je pouvais lui persuader de vivre sans cette étiquette et ces cérémonies qui rendent l’existence si apprêtée et si ennuyeuse. Mais elle est si ravie de ses gardes, de ses vingt-quatre valets de pied, de ses huissiers, etc., sans compter une voiture pleine de demoiselles d’honneur, qu’elle aimerait mieux mourir que de me faire une visite sans tout ce monde. Ce qui m’agace, c’est qu’aussi longtemps qu’elle insiste pour faire ses visites en cet encombrant équipage, je suis obligée de faire de même ; cependant notre intérêt mutuel nous rapproche beaucoup. J’ai fait l’autre jour avec elle le tour de la ville dans un carrosse doré, avec nos deux suites et précédées de nos gardes… Vous pouvez croire aisément que la foule était grande, mais elle était en même temps silencieuse comme la mort. Si un seul avait pris les libertés de notre populace en pareil cas, nos janissaires ne se seraient pas fait scrupule de tomber sur eux avec leurs cimeterres, sans danger pour eux-mêmes, car ils sont au-dessus de la loi ! »

On comprend facilement combien toutes les institutions turques devaient répugner à une femme habituée au gouvernement d’un pays libre, combien l’absence de toute société polie, éclairée, devait lui peser. Elle écrivait à Pope : « Vous m’entretenez de vos relations aimables avec des hommes de lettres et de goût ; en échange, je vous présente le spectacle barbare de Turcs et d’Allemands s’entr’égorgeant. Mais que peut-on attendre d’un pays d’où les Muses ont fui, d’où les lettres semblent bannies pour l’éternité, où le bonheur pur est inconnu dans la vie privée, où ceux qui agissent sur la scène publique vivent dans l’incertitude, le soupçon et la terreur ?… L’esprit, la conversation élégante, le commerce facile sont inconnus chez les Turcs, et pourtant ils seraient capables de tout cela, si le vil esprit de leur gouvernement n’étouffait le génie, la curiosité, ne supprimait tous les sentiments qui embellissent la vie et en font l’agrément…

« La magnificence et les richesses des appartements des femmes du grand monde ici semblent leurs principaux plaisirs, avec leurs suites d’esclaves dont la musique, la danse et les beaux costumes les amusent grandement ; mais il y a tant de formalisme et de raideur dans leur grandeur, qu’elles ne peuvent me plaire longtemps, si éblouie que je sois d’abord. Cette raideur et ce formalisme sont particuliers aux dames turques, car les beautés grecques sont très différentes et bien plus séduisantes ; leurs personnes, leurs manières, leur conversation et leurs plaisirs ne manquent certainement ni d’élégance, ni de grâce aisée. »

Il y a dans les lettres de lady Mary Wortley Montagu bien des pages intéressantes sur la condition des femmes turques, qu’elle déclare « beaucoup plus libres qu’on ne croit et les seules au monde dont la vie soit une suite ininterrompue de plaisirs sans alliage de soucis, tout leur temps se passant à faire des visites, à se réunir aux bains, à inventer de nouvelles modes et à dépenser autant d’argent qu’elles en ont la fantaisie, sans que leurs maris osent exiger de l’économie. C’est leur affaire de gagner de l’argent ; c’est celle des femmes de le dépenser, et cette noble prérogative s’étend aux plus infimes. »

En admettant que ceci fût vrai et le soit encore, lady Mary oubliait que, pour une femme relativement libre et respectée, il y avait cent esclaves avilies ; quant aux plaisirs dont elle parle, ils devaient paraître bien vides à un esprit comme le sien ! Ne trouvait-elle pas ici plaisir à soutenir un paradoxe ?

Son esprit observateur ne tarda pas à remarquer l’absence de petite-vérole en Orient et à en découvrir la raison. Elle n’était encore qu’à Andrinople, lorsqu’elle envoya à une amie d’Angleterre une admirable description de l’inoculation. Frappée des résultats obtenus, elle en fit courageusement l’expérience sur elle-même, puis sur son fils unique, et résolut d’apporter au retour ce bienfait à son pays. Elle ne savait pas précisément ce qu’il lui coûterait, mais elle n’était pas sans appréhension quand elle écrivait à son amie : « Je suis assez patriote pour mettre cette utile invention à la mode en Angleterre et je ne manquerais pas d’en écrire très particulièrement à quelques-uns de nos médecins, si j’en connaissais un qui me parût avoir assez de vertu pour tarir cette source si considérable de leur revenu au profit de l’humanité. Mais cette maladie leur est trop utile pour ne pas exposer à tout leur ressentiment l’individu assez hardi pour entreprendre d’y mettre fin. Peut-être, si je reviens, aurai-je cependant le courage d’entamer la lutte contre eux. »

Elle eut ce courage et, pendant des années, il compta parmi les causes de l’animadversion qui se déchaîna contre elle. Les gens de science crièrent au charlatanisme, les fanatiques à l’impiété ; les uns l’accusèrent de vouloir empoisonner jusqu’à ses propres enfants ; les autres de contrarier la volonté divine, qui avait envoyé la petite-vérole pour les péchés du monde. La violence d’opposition devint telle, qu’à l’époque où elle vaccina sa fille, en présence de médecins anglais, elle n’osa pas perdre l’enfant de vue un seul instant.

Son énergie ne se démentit pas, et, pour ce seul service rendu à l’humanité, toutes les fautes dont la calomnie a chargé lady Mary devraient encore lui être pardonnées, si les accusations étaient fondées.

M. Wortley Montagu résidait à Constantinople depuis dix-huit mois ; les négociations n’aboutissaient pas ; il fut rappelé en juillet 1718, et s’embarqua pour rentrer par la Méditerranée, l’Italie et la France. À Malte, il rencontra le consul d’Angleterre à Tunis, qui mit sa résidence au service de lady Mary. Le désir de visiter les ruines de Carthage, de voir un coin nouveau de ce monde oriental qui séduisait son imagination, lui fit accepter l’offre.

Une de ses plus longues et intéressantes lettres est datée de Tunis. Elle rentrait à regret dans ce milieu banal où, disait-elle, personne n’avait besoin de sa présence, où il lui faudrait subir mille importuns, des questions sans fin autour des tables à thé, faire des visites et des révérences, retrouver des jalousies et des inimitiés que les spirituelles moqueries de ses lettres avaient dû entretenir.

Le retour fut pénible ; le passage des Alpes, alors si difficile, ébranla sa belle santé ; le spectacle de l’extrême misère en France l’attrista ; les femmes françaises peintes sans art, poudrées, ridiculement habillées, lui parurent laides après les beautés d’Orient ; elle trouva les hommes vains, frivoles, agités sans but, dépourvus de dignité.

Les années qui s’écoulèrent de 1718 à 1739 furent successivement remplies pour lady Mary de triomphes mondains, de luttes, d’agitations, de déboires, de chagrins profonds causés par l’inconduite de son fils. Lassée enfin, elle partit pour l’Italie sans projets bien arrêtés. Le plaisir de retrouver l’indépendance, sinon la paix absolue, l’appréhension chaque année plus grande de rentrer dans une société dont une partie l’oubliait, tandis que l’autre lui gardait rancune, lui firent différer sans cesse son retour. Elle passa quatre ans à Avignon, d’où elle envoya des relations très curieuses à M. Wortley ; elle y devint un personnage après avoir obtenu à Nîmes, par son crédit auprès du gouverneur, duc de Richelieu, la grâce de cent protestants persécutés.

Rentrée en Italie, elle se fixa à Lovere, imagina d’y acheter une grande ferme et d’y cultiver toutes sortes de choses, sans nuire à sa réputation de bel esprit et de très grande dame. Sa correspondance très suivie avec son mari et sa fille contient mille renseignements pleins d’intérêt sur la société d’Avignon et celle d’Italie, car elle ne se confinait pas entièrement à Lovere ; elle avait un palais à Padoue, une résidence à Venise ; elle allait à Naples et à Rome, et tout ce qu’elle écrivait de ces différents endroits avait la saveur particulière, un peu amère et désillusionnée, mais originale, mordante et variée d’un esprit clairvoyant, incisif et orné, uni à une longue expérience acquise dans des sociétés différentes et sous des cieux divers.

Elle était à Venise, en 1761, lorsqu’elle apprit la mort de M. Wortley Montagu. Son chagrin fut profond. Sa fille l’appelait pour des arrangements d’affaires de famille. Déjà malade, lady Mary se mit courageusement en route en octobre pour traverser l’Allemagne et la Hollande. Ce dernier voyage, contrarié par les neiges et les tempêtes, dura trois longs mois, et six mois après, le 21 août 1762, cette femme extraordinaire terminait sa brillante et triste vie.

LADY HESTER STANHOPE

export61_stanhope

Si la première Anglaise qui séjourna en Orient était remarquable par la force et l’étendue de ses facultés, la seconde était encore plus extraordinaire, mais beaucoup moins équilibrée. Une fois de plus, lady Hester Stanhope prouva que le génie est proche parent de la folie.

Petite-fille par sa mère, Hester Pitt, de lord Chatham, nièce du grand Pitt qu’elle adora, placée entre deux courants opposés : l’un, démocratique et révolutionnaire, représenté inopinément par son père lord Stanhope, admirateur passionné de la Révolution française ; l’autre, conservateur et aristocratique personnifié en son oncle, l’illustre homme d’État, lady Hester semble avoir résumé en elle toutes les excentricités de sa famille et avoir été, de plus, profondément troublée par le mouvement d’idées et de sentiments mis en branle par J.-J. Rousseau, Goethe et Byron.

Au point de vue politique et gouvernemental, elle adopta résolument le système de son oncle ; quant aux doctrines philosophiques et sentimentales qui flottaient dans l’atmosphère de l’époque, elles produisirent dans son ardent cerveau une sorte d’état chaotique, qui devint presque de la démence.

Née en 1776, elle perdit sa mère à quatre ans et fut reléguée comme ses deux sœurs à la campagne par la seconde femme de son père, une Grenville, qui ne vivait que pour le monde. Sa nature étrange se révéla sans tarder. Élevée entre des domestiques qu’elle traitait en esclaves et des gouvernantes qu’elle considérait comme des ennemies, elle prit, encore toute enfant, sur son entourage, un ascendant et exerça une autorité mêlée de crainte. Faite, comme lord Chatham, de contrastes déconcertants, mystérieuse ou violente, active ou apathique, impérieuse ou insinuante selon l’heure, elle séduisait et effrayait à la fois ; ses sœurs n’osaient l’aborder sans autorisation. Repliée sur elle-même, d’une indépendance farouche, d’un orgueil satanique, elle vivait dans un isolement sauvage, voulant former seule ses idées. De ses institutrices elle n’apprit que les langues étrangères, surtout le français et l’italien ; quant à l’histoire, elle déclarait que c’était une misérable farce.

Douée comme son grand-père d’une mémoire tenace, d’une intelligence hardie, d’une énergie indomptable, du besoin de tout connaître et de tout comprendre, elle lut tout ce qui se pouvait lire, sans direction, sans conseils, sans méthode, de sorte que son instruction resta toujours incomplète et désordonnée. Elle y suppléait par une remarquable faculté d’observation.

Son imagination jamais satisfaite par les réalités de l’existence, l’entraîna dès l’enfance à chercher l’inconnu. Elle n’avait que dix ans, lorsqu’un jour à Hastings, se trouvant seule au bord de la mer, elle détacha un bateau, prit les rames et se lança au large. Pourquoi ? Où allait-elle ? L’ambassadeur de France était venu chez son père, avait parlé du continent, de la France, de pays ignorés par l’enfant, et elle se jetait sur l’onde, au hasard, pour aller voir ce qui se passait là-bas. Heureusement on s’aperçut à temps de sa fuite, mais on eut quelque peine à la ramener au château.

On retrouvait dans son physique les contrastes disparates de sa nature intellectuelle et morale. Avec des éléments de beauté, elle n’était pas belle, mais elle avait un rayonnement qui jetait comme une lumière autour d’elle : elle était très grande et majestueuse ; l’ovale de son visage était d’une pureté admirable, quoique le menton fût trop long, son teint d’une transparence et d’une finesse rares, le front haut et droit, ses sourcils très finement arqués, ses dents petites et blanches, sa bouche délicate et un peu rentrée, ses yeux gris-bleu et cerclés de noir, d’un éclat difficile à soutenir. L’attache du cou était si gracieuse, que le fat dandy Brummel, qui se permettait tout, souleva un jour sa boucle d’oreille en s’écriant : « Pour l’amour de Dieu ! laissez-moi voir ce qu’il y a là-dessous ! »

Elle refusait d’emprisonner sa belle taille dans un corset et son pied dans un étroit soulier de satin, ce pied dont elle était si fière et « sous la cambrure duquel eût passé une souris ».

« Je suis, disait-elle, d’une laideur harmonieuse. »

Elle était plus que cela ; on ne pouvait la voir sans la remarquer. Son entrée dans le monde produisit un effet extraordinaire.

Elle avait vingt ans, lorsque, irritée des tendances démocratiques de son père et de la façon dont les révolutionnaires anglais exploitaient sa bonne foi, elle résolut d’aller demander asile à son oncle, alors tout-puissant ; elle se dévouait pour protéger les siens : sœurs, belle-mère et frères ; ces derniers, au nombre de trois, étaient les fils de la seconde lady Stanhope ; ils furent enlevés nuitamment par les ordres de leur sœur et conduits dans la maison de Pitt, où elle surveilla leur éducation.

La circonstance qui amena la rupture, depuis longtemps méditée peut-être, est caractéristique de cette volonté intrépide. Lord Stanhope, décidé à mettre d’accord ses actes et ses principes, décréta un jour qu’il n’y aurait plus d’équipages chez lui, et que tout le monde irait à pied, y compris sa femme souffrante. Le lendemain lady Hester acheta des échasses et vint se promener, ainsi perchée, sous les fenêtres de son père. Il demanda une explication ; elle déclara qu’elle n’entendait ni se salir, ni s’enrhumer dans la boue. Grâce à ce coup de tête, lady Stanhope retrouva sa voiture, mais sans armoiries !

Sa belle-fille n’en persista pas moins dans sa résolution. Pitt, qui se montra toujours bon pour sa famille, l’accueillit, et bientôt, frappé de l’ascendant qu’elle exerçait sur son entourage, de ses réparties hardies, vives et fines, de sa voix vibrante, de son art pour frapper les imaginations et faire agir les volontés, lui accorda promptement toute sa confiance, fit d’elle son secrétaire, la gouvernante de sa maison, sa collaboratrice et lui laissa une complète indépendance dont elle n’abusa jamais.

export62_stanhope

En retour elle lui voua un véritable culte et lui témoigna un dévouement sans bornes.

Seul il la comprit, la plaça sur la scène qu’il lui fallait pour exercer ses facultés et l’y maintint dans des conditions d’initiative et de liberté qui lui étaient indispensables. Néanmoins elle l’étonnait. Il lui disait : « Quand donc les ailes vous pousseront-elles ? Vous ne touchez pas terre. Bizarre créature, la solitude vous convient pourvu qu’elle soit profonde, le monde pourvu que ce soit un tourbillon et la politique à la condition d’être embrouillée. »

Cette reine de vingt ans vit l’Angleterre à ses pieds. Elle eut l’honneur de seconder un homme de génie dans la lutte contre les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur. Elle le regardait justement comme le sauveur du trône, de la noblesse et du pays. Le roi Georges III l’appréciait à toute sa valeur.

Un jour, à Windsor, il interpella son ministre, lui affirmant qu’il en avait découvert un plus fort et plus habile que lui, qui comprendrait mieux ceci et ferait mieux cela ; il s’amusait à prolonger la scène, lorsque enfin Pitt, assez mal à l’aise et impatienté, le pria très sérieusement de nommer ce phénix.

— Eh ! vous lui donnez le bras, répliqua Sa Majesté. C’est lady Hester. Je n’ai pas en Angleterre d’homme d’État qui la surpasse, ni de femme qui fasse plus d’honneur à son sexe !

Malheureusement la jeune autocrate, misanthrope par nature et par réflexion, abhorrait les pédants, les niais et surtout les hypocrites, poussait à l’extrême le mépris des convenances, ne retenait jamais sur ses lèvres un mot amer ou piquant, ne lâchait jamais l’adversaire qu’elle croyait avoir le droit de mépriser ou de combattre, ce qui faisait que le duc de Cumberland l’appelait « mon petit bouledogue » et se créait ainsi une légion d’ennemis. On la redoutait et on la détestait. Tant qu’elle fut le dispensateur des faveurs, titres, pensions et dignités, on courba la tête ; mais lorsque, le 23 janvier 1806, la mort enleva Pitt âgé seulement de quarante-sept ans, lady Hester perdit tout ! « Qu’on lui fasse la plus forte pension à laquelle une femme puisse prétendre. » avait dit Georges III. On trouva moyen de ne lui accorder que 30 000 francs, une misère pour une femme comme elle, dans l’opulente et aristocratique Angleterre. Elle n’eut pas d’autre revenu jusqu’à la mort de son frère James, en 1825, qui lui légua une autre rente de 40 000 francs !

Sa douleur fut inexprimable. Durant tout un mois elle ne put pleurer celui qu’elle avait tant adoré. Il est évident que son système cérébral et nerveux reçut alors un de ces coups dont on ne peut comprendre qu’à la longue tous les désastreux effets.

Pendant trois ans, elle ne voulut pas avoir l’air de fuir devant les inimitiés, mais en 1809 un nouveau deuil acheva d’abattre son courage ; le général Moore, qu’elle aimait secrètement, emporta en mourant ses dernières espérances. Elle dit adieu au monde et alla s’enfermer dans un village du Pays de Galles, où elle tenta de remplir sa vie par les bonnes œuvres et la culture des fleurs. Il fallait autre chose à cette ardente nature faite pour la lutte et l’action ; elle ouvrit ces ailes que Pitt cherchait à ses épaules et s’envola pour ne plus revenir.

Partie sans projets arrêtés, elle s’embarqua sur le Jason, toucha à Gibraltar et à Malte où elle fut accueillie avec de grands honneurs, renonça à visiter la Sicile, se prit de passion pour l’Orient, visita Corfou, Corinthe, Athènes et se rendit à Constantinople ; là, elle entra en pourparlers avec l’ambassadeur de France, M. de Latour-Maubourg, afin d’obtenir l’autorisation de séjourner dans le midi de la France, dans l’espoir d’y rétablir sa santé. L’autorisation ne vint pas. Lady Hester résolut de passer en Asie. Le vague souvenir de la grande vie seigneuriale et patriarcale dans la résidence paternelle, avant la disparition de la première lady Stanhope, hantait son cerveau ; elle répondait si bien à ses aspirations de grandeur, d’autorité, de notoriété, de puissance, d’influence incontestée ! Il lui sembla qu’au désert elle pourrait réaliser ses rêves. La Syrie surtout l’attirait ; tout y était troublé, désorganisé ; toutes les ambitions pouvaient s’y donner carrière entre l’autorité turque en décadence, l’ambition agressive de Méhémet-Ali et de son fils Ibrahim-Pacha, les menées ténébreuses de Béchir, le célèbre émir, le chef redouté des Druses et les incursions des Arabes nomades. Espéra-t-elle se faire une large place au milieu de tous ces éléments discordants, hostiles, retrouver cette domination qu’elle ne se consolait pas d’avoir perdue, en s’appuyant soit sur les Juifs, soit sur les musulmans ? Cela paraît certain. Son imagination aventureuse, si lumineuse parfois, se voilait par instants des nuages du mysticisme et du merveilleux.

Dans sa jeunesse, un illuminé nommé Brothers lui avait prédit qu’elle passerait sept années au désert, qu’elle ferait le pèlerinage de Jérusalem et serait reine des Juifs. Cette prédiction influa certainement sur sa résolution de passer en Syrie.

Après avoir rétabli sa santé aux eaux sulfureuses de Brousse, elle s’embarqua, le 23 octobre 1811, sur une felouque grecque avec un ami, M. Bruce, un médecin qui plus tard publia ses mémoires, un maître d’hôtel, une femme de chambre, une demoiselle de compagnie et six domestiques. Le 27 novembre, à la hauteur de Rhodes, elle fit naufrage et perdit tout, argent, bijoux, effets, provisions, présents pour ses alliés futurs.

À grand’peine elle se sauva, n’emportant qu’une agrafe en pierreries, une riche tabatière et deux pelisses.

Ce ne fut qu’après trente mortelles heures passées sur un rocher désert qu’elle fut recueillie et ramenée à Rhodes. La perte de toute sa garde-robe l’obligea à s’habiller en homme, à la turque, et elle trouva le vêtement si commode, qu’elle le garda désormais.

Cette catastrophe ne changea rien à ses résolutions ; elle retourna en Angleterre, rassembla les débris de sa fortune, vendit à fonds perdus une partie de ses domaines, chargea un second navire de richesses et de présents et se rendit d’abord en Égypte. Le pays lui déplut malgré la réception magnifique que lui fit Méhémet-Ali et pour laquelle elle revêtit un splendide costume tunisien qu’elle paya 9000 francs.

À dater de ce moment, l’or ruissela de ses mains et l’aida, presque autant que la superstition et la terreur, à obtenir des résultats prodigieux.

Les beautés de la nature intéressaient beaucoup moins lady Hester que les questions politiques. La tyrannie de Méhémet-Ali, le massacre récent des janissaires lui inspirèrent une répulsion qui l’éloigna de l’Égypte.

Au mois de mai 1812, elle débarquait à Jaffa pour se rendre à Jérusalem et parcourir la Galilée. Peu remarquée par les juifs et les chrétiens, accueillie au contraire par Turcs, Druses et Arabes comme un génie bienfaisant et vengeur, grâce à ses largesses, à son caractère impétueux et hardi, aux légendes qu’elle faisait adroitement répandre, elle accorda naturellement la préférence aux infidèles. Le sultan la protégeait, sa suite ressemblait à une petite armée ; les beys, les émirs, les cheiks lui offraient une hospitalité princière ; Béchir la traitait en égale ; les Bédouins pillards la respectaient. Pourquoi tout cela, sinon pour accomplir une mission mystérieuse ? D’où lui venait ce courage extraordinaire, cette présence d’esprit, sinon de faveurs célestes spéciales ? On la surnomma Meleki, la reine par excellence ; il se trouva même de prétendus prophètes pour la présenter comme un messie féminin. Rien de tout cela n’était pour lui déplaire ; pendant quatre ans elle continua ses courses vagabondes parmi les populations de la Syrie maritime, sans se laisser arrêter par les intempéries, les fatigues, la guerre ni la peste.

À Damas, la ville fanatique, lady Hester s’installa, non parmi les Francs, ou chez les moines franciscains et capucins qu’elle ne voulut même pas voir, mais en plein quartier musulman, et partout elle se montra à cheval, en costume d’homme, escortée d’un seul janissaire. Femme, étrangère et chrétienne, elle ne reçut jamais une insulte.

À Damas elle prépara sa fameuse expédition à Palmyre, la Tadmour des Arabes, où trois Européens seulement avaient pénétré jusque-là. Vainement le gouverneur, Soliman, s’efforça de lui faire abandonner ce dessein. Alors il lui donna pour escorte un corps de troupes avec des chameaux, des tentes et des armes. Tout était prêt, quand subitement elle changea d’avis et résolut de n’accepter d’autre secours que celui des Bédouins, les véritables maîtres du désert. Elle courut à leur rencontre, pénétra seule dans le camp des Anisis, une de leurs plus puissantes tribus et s’adressant au vieil émir Mahannah : « Je sais, lui dit-elle, que tu es un voleur et que je suis en ton pouvoir ; mais je ne te crains pas et j’ai laissé en arrière ceux qui pouvaient me défendre, afin de te montrer que c’est à toi et aux tiens que je me confie. »

Elle n’eut qu’à s’applaudir de sa témérité. Forcée par la neige de différer son départ jusqu’au printemps, elle se mit en route le 20 mars 1813, avec M. Bruce, son médecin et plusieurs chefs indigènes ; l’escorte ressemblait à une immense caravane.

Elle traversa triomphalement le désert et arriva devant Palmyre. Pour faire honneur à Sa Félicité, les habitants sortirent en foule, les cavaliers exécutèrent de brillantes fantasias et dans l’avenue qui conduisait autrefois entre deux rangées de statues au temple du Soleil, ils placèrent sur les fûts de colonnes et les piédestaux des jeunes filles dans des attitudes gracieuses et portant des guirlandes de fleurs. Près d’une des portes monumentales, la foule pittoresque se pressait ; elle acclama l’étrangère comme une reine ; une troupe d’enfants et de jeunes filles vêtus de blanc lui souhaitèrent la bienvenue en agitant des palmes, en dansant et en chantant des vers à sa louange ! On aurait pu se croire revenu aux jours de Zénobie, car elle se fit couronner. Pendant trois jours elle illumina les merveilleuses ruines de Palmyre et distribua aux cheiks les présents envoyés pour la plupart d’Occident et que portaient quarante chameaux. Cette fantasmagorie coûta 30 000 piastres.

export63a_stqa

La nouvelle reine de Tadmour passa le reste de l’année 1813 à Latakièh, puis elle prit possession d’un ancien couvent, Mar-Elias (couvent de Saint-Élie), situé sur les premières croupes du Liban et que lui avait donné le redoutable Béchir. Elle y vécut d’abord assez calme, s’habituant au pays, à la vie orientale, formant sa maison, apprenant la langue de sa nouvelle patrie. Elle alla visiter les ruines de Balbek et la curiosité qu’elle excitait était toujours si vive, qu’au retour, s’étant rendue à Tripoli, elle trouva, malgré un ouragan effroyable, la population entière qui l’attendait dans la rue.

Ayant lu dans un ancien manuscrit que d’immenses trésors avaient été enfouis à Ascalon et à Saïda, elle offrit au sultan de faire faire des fouilles, à la condition qu’elle lui abandonnerait toutes les trouvailles. Sa Hautesse n’eut garde de refuser un arrangement si avantageux. Lady Hester se mit donc à l’œuvre et découvrit un grand nombre de médailles, de chapiteaux, de lampes, de colonnes, un temple païen, une fort belle statue, mais pas de trésor monnayé. Elle se le tint pour dit, arrêta les fouilles et, sans renoncer à Mar-Elias, se retira au petit couvent de Mesnuchi où M. A. Firmin Didot, à qui nous empruntons une grande partie de ces détails, la vit en 1816 et reçut de sa bouche le récit de sa vie, de ses douleurs, de ses aventures, ainsi que des renseignements très curieux sur les mœurs, les coutumes, l’étiquette des contrées qu’elle avait visitées.

En 1818 elle changea encore sa résidence et la fixa au cœur du Liban, à Djoun près Saïda. Dans un site sauvage et escarpé, au milieu des rochers, des torrents, des forêts, naturellement fortifié par des précipices effrayants, elle se fit construire un étrange palais, ou plutôt un labyrinthe formé d’un grand nombre de maisons basses, reliées entre elles par des cours et des galeries, masquant la vue de magnifiques jardins et toutes machinées de trappes et de cachettes. On n’arrivait à ce nid d’aigle que par des sentiers presque impraticables. Entourée d’une trentaine de serviteurs et d’esclaves noirs, redoutée des musulmans, recherchée par les étrangers, la reine de Tadmour passa dans cette retraite ses dernières années, n’ayant plus près d’elle, en fait d’Européens, qu’une femme et son médecin dont elle faisait un souffre-douleur, vivant plus que jamais à l’orientale, parlant arabe, fumant le narghilé, tyrannisant son entourage, ayant un bourreau à ses gages et deux grands pieux à sa porte, soi-disant pour empaler ses ennemis !

À son prestige de reine elle ajouta celui de pythonisse. La vénération des Orientaux pour sa personne s’augmenta des mystérieuses pratiques auxquelles on la voyait se livrer. Elle se montrait peu, s’enveloppait de mystère, consultait les astres et faisait dans ses paroles étalage d’exaltation et de mysticisme. Le rôle de magicienne, auquel elle prétendit, n’était qu’un moyen sûr d’affermir son autorité.

« Il me parut, a écrit M. de Lamartine dans son Voyage en Orient, que ses doctrines religieuses étaient un mélange habile, quoique confus, des différentes religions au milieu desquelles elle s’est condamnée à vivre ; mystérieuse comme les Druses, résignée et fataliste comme le musulman ; avec le juif attendant le Messie et avec le chrétien professant l’adoration du Christ et la pratique de sa charitable morale. Ajoutez à cela les couleurs fantastiques et les rêves surnaturels d’une imagination échauffée par la solitude et la méditation, quelques révélations peut-être des astrologues arabes, et vous aurez l’idée de ce composé sublime et bizarre qu’il est plus commode d’appeler folie que de le comprendre et de l’analyser. »

Lady Hester n’accueillait pas toujours très favorablement les étrangers et surtout ne se livrait pas volontiers ; elle restait en scène. Elle fit exception pour Lamartine et lui laissa voir, pendant un long entretien qui dura une partie d’un jour et d’une nuit, l’état singulier de son âme et ses préoccupations mystiques. Elle ignorait son nom, ce qui donne bien la mesure de son isolement du monde occidental et fit dire au grand poète, un peu surpris sans doute, « voilà la gloire ! » Il nous a transmis, dans sa langue magnifique, l’impression produite sur lui par la femme et par le lieu.

« À sept heures du matin, nous quittions Saïda, l’antique Sidon qui s’avance sur les flots comme le glorieux souvenir d’une domination passée, et nous gravissions des collines crayeuses, nues, déchirées, qui, s’élevant insensiblement d’étage en étage, nous menaient à la solitude que nous cherchions vainement des yeux. Chaque mamelon gravi nous en découvrait un plus élevé, qu’il fallait tourner et gravir encore, les montagnes, comme les anneaux d’une chaîne pressée, ne laissant entre elles que les ravins profonds, sans eau, blanchis, semés de quartiers de roches grisâtres…

« Ce n’était pas là que je m’attendais à trouver la demeure d’une femme qui avait vu le monde et qui avait eu tout l’univers à choisir. Enfin, du haut d’un de ces rochers, mes yeux tombèrent sur une vallée plus profonde, plus large, bornée de toutes parts par des montagnes plus majestueuses, mais non moins stériles. Au milieu de cette vallée, comme la base d’une large tour, la montagne de Djoun prenait naissance et s’arrondissait en bancs de rochers circulaires, qui, s’amincissant en s’approchant de leurs cimes, formaient enfin une esplanade de quelques centaines de toises et se couronnaient d’une belle, gracieuse et verte végétation. Un mur blanc, flanqué d’un kiosque à l’un de ses angles, entourait cette masse de verdure. C’est là le séjour de lady Hester. »

Arrivé dans ce sanctuaire-forteresse, le voyageur, après quelques heures de repos, fut conduit par une cour, un jardin, un kiosque à jour, à tenture de jasmins et deux ou trois corridors sombres, vers la maîtresse du lieu. Un enfant noir, de six à huit ans, l’introduisit dans un cabinet si obscur, qu’il put à peine distinguer les traits nobles, graves, doux et majestueux de la figure blanche qui se leva du divan et s’approcha en lui tendant la main. Lady Hester le devina poète et aristocrate, ce qu’il était de la tête aux pieds, physiquement et moralement quoi qu’il prétendît ; il la trouva belle, et elle devait l’être pour une âme et des yeux comme les siens. « Lady Hester, dit-il, paraît avoir cinquante ans ; elle a de ces traits que les années ne peuvent altérer ; la fraîcheur, la couleur, la grâce s’en vont avec la jeunesse, mais quand la beauté est dans la forme même, dans la pureté des lignes, dans la dignité, dans la majesté, dans la pensée d’un visage d’homme ou de femme, la beauté change aux différentes époques de la vie, mais elle ne passe pas. Telle est celle de lady Hester Stanhope ! »

Ces deux êtres d’exception furent pénétrés du rayonnement qui émanait d’eux et se comprirent à première vue. D’autres ne virent en la reine de Tadmour que des excentricités qui la leur rendirent suspecte. En outre, ses sourdes menées politiques, par le fait plus favorables à la Porte qu’à l’Angleterre, devaient naturellement déplaire à son gouvernement. Peu à peu ses générosités folles mirent le désordre dans sa situation pécuniaire qui n’avait jamais été à la hauteur de son ambition. À diverses reprises elle donna asile aux chrétiens, aux malades, aux proscrits chassés de leurs demeures par la peste ou la guerre. Après la prise d’Acre par les Turcs, elle en recueillit plus de deux cents. Elle emprunta aux banquiers anglais et aux usuriers juifs ; ses dettes, en 1826, s’élevaient déjà au chiffre de 250 000 francs et ce chiffre tripla en dix ans. On ne lui fit plus d’avances qu’à des taux exorbitants. En 1837, la pension qu’elle recevait du Parlement anglais fut mise sous le séquestre, sous prétexte de donner un gage à ses nombreux créanciers. Elle protesta vivement auprès des consuls, de l’ambassadeur, de lord Palmerston, et n’obtint que des réponses évasives. À la reine elle écrivit : « Votre Majesté me permettra de lui faire observer que rien n’est plus déshonorant et plus nuisible à la royauté que de donner des ordres sans en avoir examiné la portée et de lancer, sans motif, une calomnie sur l’honneur d’une femme qui a loyalement servi son pays et la Maison de Hanovre. » Ce ton n’était pas de nature à lui attirer des faveurs.

Peu à peu elle vendit ce qu’elle avait de précieux ; il ne lui resta plus assez de tasses pour offrir le café à ses hôtes ; ses vêtements tombaient en lambeaux. Elle renvoya son médecin et fit tuer ses chevaux. Sa propre maison était en ruines ; le toit de sa chambre, où pénétraient la pluie et le vent, était soutenu par un tronc d’arbre qu’on n’avait pas même dégrossi.

« Les personnes qui l’avaient accompagnée en Orient, a écrit M. de Lamartine, moururent ou s’éloignèrent ; l’amitié des Arabes, qu’il faut entretenir sans cesse par des présents et du prestige, s’attiédit ; les rapports devinrent moins fréquents et Lady Hester tomba dans l’isolement où je la trouvai moi-même. Mais c’est là que la trempe héroïque de son caractère montra toute l’énergie, toute la constance de résolution de cette âme. Elle ne songea pas à revenir en arrière ; elle ne donna pas un regret au monde et au passé ; elle ne fléchit pas sous l’abandon, sous l’infortune, sous la perspective de la vieillesse et de l’oubli ; elle demeura seule, sans livres, sans journaux, sans lettres d’Europe, sans amis, sans serviteurs même attachés à sa personne, entourée seulement de quelques négresses, de quelques enfants noirs et d’un petit nombre de paysans. »

Malgré tout, elle continuait à s’intéresser activement aux événements qui troublaient la Syrie. Son dernier acte politique fut l’insurrection des Druses, qu’elle souleva contre Ibrahim Pacha et les troupes égyptiennes en 1838.

« Depuis longtemps elle dépérissait ; elle ne dormait plus ; une fièvre continuelle l’épuisait ; elle était en proie à des crises effroyables qui ressemblaient à des attaques d’épilepsie et pendant lesquelles elle se roulait à terre, les cheveux épars, et poussant des hurlements de douleur. Le manque d’exercice, la surexcitation de son cerveau, les déceptions morales, sa manie de se droguer elle-même l’avaient réduite à un état indescriptible. Elle s’éteignit tout à coup, en 1839, sans qu’on s’attendît à sa fin prochaine, n’ayant auprès d’elle que ses domestiques arabes, et fut enterrée à Mar-Elias ; elle venait d’accomplir sa soixante-troisième année[11]. »

Ainsi finit cette femme extraordinaire qui avait été toute-puissante en Angleterre, qui, poussée par la haine de la dépendance, la fièvre de l’activité, l’habitude et le besoin de commander, l’horreur de la routine, l’amour de l’inconnu, chercha, dans une existence presque fabuleuse, un remède à ses souffrances, à ses regrets, fut prophétesse, magicienne, reine de Tadmour et joua un rôle politique non sans importance, dans un pays déchiré par la guerre que se livrèrent pendant vingt ans des ambitions diverses. Ses Mémoires, publiés par son médecin, ont jeté une vive lumière sur l’état social et politique de ces populations du Liban qui ont joué et joueront peut-être encore un rôle sérieux dans les événements d’Orient. Son long séjour parmi elles les a familiarisées avec le nom des Francs, a ouvert les voies aux voyageurs d’Occident et certainement diminué les risques du voyage.

Le malheur d’Hester Stanhope fut de naître femme ; homme, elle eût sans doute ajouté un troisième rayon à l’astre des Pitt.

LADY BRASSEY

export64_brassey

« La patronne du Yachting, » tel est le titre que l’on pourrait donner à lady Brassey, car personne autant qu’elle n’a pris au sérieux ce nouveau genre de sport inventé en Angleterre et qui commence à s’implanter chez nous. Par le fait, ce ne fut pas pour elle un sport, mais l’occupation sérieuse, absorbante de sa trop courte vie, l’expression souvent pénible de son dévouement conjugal, car pendant vingt ans son indomptable énergie lutta vainement contre le mal de mer, ce mal inepte, humiliant, qui se rit de la science comme de la volonté humaine.

Fille d’une mère morte jeune de la poitrine, très délicate elle-même, lady Brassey, s’accoutuma de bonne heure aux déplacements par mer, en allant chercher, pendant les hivers, des climats plus doux que celui de son pays natal. Mariée en 1860 à M. Thomas Brassey (devenu depuis lord Brassey), fils du richissime constructeur de chemins de fer connu dans le monde entier, elle se trouva portée à s’intéresser aux choses de la mer, lorsque son mari fut nommé lord civil de l’Amirauté. Très intelligente, infatigable à l’étude, elle devint presque aussi experte que lui en science nautique. Souvent ses calculs pendant une traversée, faits simplement de tête, surprirent le capitaine par leur exactitude parfaite.

export65_brassey

Bien que son existence fût une lutte continuelle de sa volonté inflexible contre une santé toujours incertaine, elle fit face aux exigences multiples et parfois écrasantes de sa situation et réussit à trouver de grandes jouissances dans cette vie si remplie et trop souvent menacée. Jamais femme ne dormit si peu, ce qui explique en une certaine mesure le nombre de ses occupations. Tendrement attachée à son père, elle prit l’habitude de rédiger pour lui, avant son lever, entre quatre et huit heures du matin, des notes qu’il fit d’abord lithographier pour quelques amis. On les trouva si intéressantes, qu’il supplia sa fille de les laisser imprimer, et son premier ouvrage, Voyage autour du Monde sur le Sunbeam, eut un immense succès, qui ne manqua pas davantage à ses successeurs. On a pu dire en toute vérité que lady Brassey avait fait naître entre elle et ses lecteurs un sentiment extraordinairement intime et affectueux. Ce sentiment est dû à son talent de conteuse, à l’intérêt qu’inspire sa personne si frêle et si courageuse (elle ignorait la crainte, a écrit son mari), à la franchise d’allure de ses récits et par-dessus tout à leur caractère familial et confidentiel.

Lord et lady Brassey possédèrent une véritable escadrille de yachts, dont le vaisseau-amiral, le Sunbeam (Rayon de Soleil), a été connu, aimé, fêté dans toutes les parties du vaste empire britannique et est devenu dans la mère patrie un « ami du foyer ».

export66a_brassey

Le Sunbeam est la délicieuse petite arche d’un Noé très millionnaire qui promène aux yeux du monde charmés la haute vie anglaise avec tous ses raffinements de luxe, de confort et d’élégance, unie à la forte et saine vie de famille et d’hospitalité si chère aux Anglo-Saxons.

Il porte César et sa famille, sinon sa fortune. Voici d’abord César, autrement dit lord Brassey, ou plus familièrement « Tom », qui assume la lourde et fatigante responsabilité de capitaine. Quand il a triomphé de quelque terrible tempête, franchi un passage bien difficile, il se frotte les mains et dit à sa femme : « C’est un joli brin de navigation que je viens de faire là ! » Il se donne modestement le nom d’amateur, mais il n’en pense pas un mot, et il a bien raison.

Peu d’amateurs s’infligeraient volontairement des fatigues comme celle qui faillit lui coûter la vie dans les eaux des Bermudes, pendant un gros temps de plusieurs jours. Elle devint si écrasante, qu’on le voyait s’endormir aux moments et dans les endroits les plus imprévus. Un de ces accès de somnolence le prit en haut du grand mât. Heureusement le premier contre-maître eut besoin de lui poser une question importante ; ne recevant pas de réponse, il grimpa prestement jusqu’à lui et le sauva d’une chute mortelle, soit sur le pont, soit dans la mer.

Pendant qu’il surveille quelque manœuvre, ou se livre à quelque calcul dans son confortable cabinet, lady Brassey n’a que le choix des occupations. Elle est la surintendante du commissariat et ce n’est pas une petite affaire de pourvoir au bien-être, à la nourriture (autant que possible fraîche), de cinquante personnes, parfois pendant des semaines ; d’autant plus que les marins sont de grands enfants qui croient les provisions inépuisables et les gaspilleraient volontiers. La grande dame ne trouve aucun détail au-dessous de son attention. Voyons-la donc à l’œuvre. Elle est à Tahiti. Le Sunbeam est au port ; tout dort ; le jour n’a pas encore paru, deux formes indistinctes traversent le pont, bientôt suivies d’une troisième, et se font descendre à terre. Lady Brassey et sa fille aînée, miss Mabelle, veulent, ainsi que le chef, être à l’ouverture du marché ; non seulement elles y feront provision des poissons et des fruits merveilleux du pays, mais elles en rapporteront de jolis tableaux, des renseignements sur les us et coutumes, les costumes et les types. Car c’est surtout au marché que tout cela se trouve réuni. Revenue à bord, la diligente pourvoyeuse n’est pas embarrassée pour se mettre à une nouvelle tâche. Sa correspondance est phénoménale. « J’espère, écrit-elle de Valparaiso, que nos amis d’Angleterre apprécieront nos lettres à leur juste valeur ; je viens de payer deux cents francs d’affranchissement. »

Avant tout il y a l’éducation des enfants. En cela, lady Brassey est toujours aidée par quelque savant distingué, qui s’appelle invariablement le docteur. Nous avons nommé miss Mabelle. Peu s’en fallut qu’une mort terrible ne terminât brusquement sa jeune destinée. Quelques jours après le départ pour le tour du monde, elle était assise sur un amas de cordages avec le capitaine Lecky, frère du célèbre historien, qui lui faisait un long récit, lorsque, à la suite d’une fausse manœuvre de l’homme placé au gouvernail, le pont du yacht fut couvert par une énorme vague qui souleva complètement le siège improvisé des deux causeurs. Heureusement le capitaine Lecky avait enroulé deux fois autour de son poignet une aiguillette à serrer les ris ; il passa son autre bras autour de la fillette qui lui répétait avec calme, tandis qu’il se cramponnait désespérément : « Tenez ferme, capitaine ! Tenez ferme ! — All right ! » répondit-il, et enfin ils furent sauvés ! « Qu’avez-vous pensé ? demanda la mère éplorée à l’enfant. — Je n’ai pas pensé, maman : j’étais convaincue que nous étions perdus ! » Quant à la petite sœur, miss Muriel, qu’un autre ami avait tenue dans ses bras au-dessus de la vague, elle répétait d’un air triomphant : « Je ne suis pas mouillée du tout, moi ! pas du tout ! »

Au départ pour le tour du monde, en 1876, miss Mabelle est une timide enfant de quatorze ans qui seconde déjà sa mère et le dimanche accompagne, non sans émotion, les hymnes sacrées au piano. « Elle se formera », dit sa mère, et, en effet, dix ans plus tard on la voit faire l’ornement des bals officiels et autres, et des concerts sont donnés en Australie, « sous le patronage des honorables misses Brassey ». La petite sœur marche sur les traces de son aînée !

Leur frère, Thomas Allnutt, « Tab » pour la famille et les amis, court d’abord après les papillons et, par la suite, fait la guerre aux hôtes de la jungle.

Miss Muriel, dite « Muñie », a quatre ans lorsqu’elle nous est présentée, et sa petite sœur, miss Marie-Adélaïde (Bébé), fait alors son entrée dans le monde, ce qui nécessite l’embarquement d’une chèvre. Miss Muñie jouit en général d’une fort belle santé ; elle grandit et embellit à vue d’œil, « est forte comme un petit cheval » et la plus intrépide, la plus indépendante petite créature du monde. Elle accompagne ses parents sans la moindre gouvernante, dans de longues excursions dès qu’elle peut trotter sur ses propres jambes, adore les pique-niques et suit avec la plus entière confiance le Turc ou le Grec à figure de bandit à qui appartient l’âne qu’elle monte. Quant à daigner partager sa monture avec quelqu’un, il ne peut en être question, et si elle s’aperçoit que ses guides étrangers ne la comprennent pas, elle s’amuse toute seule, en chantant tout le long du chemin. Puis les années passent ; elle devient un personnage et, pour le douzième anniversaire de « Bébé », elle débute dans le rôle de « Petit Bouton d’Or » et chante, non plus à âne, mais devant une véritable assemblée, avec un succès qui éprouve fortement sa modestie.

Toutefois, avant d’en arriver là, miss Muriel nous paraît être assez gamine et dépenser volontiers « ses esprits animaux » aux dépens de ses amis ; elle entraîne naturellement sa petite sœur et nous voyons ces demoiselles éveiller, au vol des traversins et des oreillers, un jeune passager invité par leurs parents, en lui criant : « Levez-vous donc, paresseux ! » Un jour on les amarre solidement sur des planchettes et leur père les hisse en haut du grand mât ; elles se laissent faire gravement et crient de là-haut, d’un ton dédaigneux : « Comme vous êtes petits, en bas ! »

Comment ne seraient-ils pas courageux et robustes, ces enfants habitués dès leur bas âge aux bains d’air et d’eau salée et à tous les exercices du corps ? Pour commencer leur journée, quand le climat le permet, ils revêtent un petit costume de pêcheur napolitain, jambes nues, cheveux au vent, et le gland du bonnet sur l’oreille ; ils montent sur le pont, reçoivent une bonne douche et se mettent ensuite, éponges et balais en main, à seconder les matelots dans la toilette du navire. Naturellement, l’équipage les adore et se prête à tous les caprices des bébés, qui les font marcher tambour battant, sans métaphore !

Il y a vraiment plaisir à voir gambader et grandir ce petit monde, et la nursery est assurément une des séductions du Sunbeam. Il s’y passe des drames : un jour, c’est l’eau qui envahit ce sanctuaire et traite sans le moindre égard les possessions respectives de ces demoiselles ! Une nuit, c’est le feu qui menace de tout dévorer ; on est sur la côte du Japon ; le froid est intense, on a allumé un brasier exagéré dans l’appartement des enfants ; les tuiles rougies ont enflammé les boiseries de la cheminée ; le feu éclate à 2 heures du matin, et bientôt, au milieu de l’épaisse fumée, on aperçoit le docteur se dirigeant vers le salon du pont, un paquet sous chaque bras. Les paquets sont les deux bébés enveloppés de couvertures ; leurs aînés les suivent dans le même appareil ; tous, aussi sages et calmes que possible, s’installent pour compléter leur nuit. « C’est la troisième fois que pareille aventure leur arrive, dit lady Brassey ; je suppose qu’ils s’y habituent comme à une chose très normale. » Miss Muriel, toujours pratique, dit à sa mère : « S’il y a le feu à bord, maman, ne ferions-nous pas bien, Bébé et moi, de mettre nos ulsters et de nous faire conduire avec Emma par le bateau à l’hôtel, afin de ne pas gêner ? » Cette grave proposition est rejetée et miss Muriel se rendort paisiblement, en compagnie de miss Bébé.

export67a_brassey

Quant au joli Sunbeam, on s’empresse de réparer ses dégâts et de lui rendre cet aspect coquet si charmant aux yeux de sa propriétaire. Elle aime « sa brave petite barque, son gracieux oiseau de mer », comme un être doué d’intelligence et de cœur, avec la confiance que l’on a en un cheval favori, avec l’affection que l’on éprouve pour un ami fidèle, l’attachement qu’on ressent pour la maison qui contient tout ce qu’on a de plus cher. « Oh ! the darling ! s’écrie-t-elle dans son enthousiasme, il est exquis dans ses proportions, parfait dans sa marche, sensible à la plus légère indication du gouvernail ! – Il est si intelligent, déclare un des anciens de l’équipage, qu’il se conduirait tout seul, si on le lui permettait. »

Toutes ses qualités lui sont nécessaires pour échapper à plus d’un réel danger. Cette vie aventureuse expose ceux qui la choisissent à des périls nombreux. Deux fois le Sunbeam faillit être coulé bas par des colosses dont le moindre frôlement pouvait le mettre en miettes. La première fois il était à l’ancre à Portsmouth ; lady Brassey, très malade, partait pour Constantinople, d’après le conseil des médecins. Tout à coup, à 8 heures et demie du matin, de son lit elle entendit des matelots de l’équipage crier : « Il vient sur nous ! Nous serons coulés ! Les canots à la mer ! Allez chercher les enfants ! Qu’on apporte Madame sur le pont ! »

Hors d’état de se lever, la malade entendit ensuite la chute des bateaux dans les flots, la course éperdue des « stewards » emportant les enfants, puis parurent deux hommes suivis d’une femme de chambre chargée de couvertures dans lesquelles on la roula avant de l’enlever. Un instant après un choc terrible, et un cri de soulagement : « Il a frappé au-dessus de la ligne de flottaison, nous ne coulerons pas ! » On en fut quitte pour des avaries assez sérieuses à l’avant du yacht. L’impuissance absolue à laquelle se trouvait réduite lady Brassey lui rendit l’angoisse d’autant plus cruelle. « C’est un mauvais quart d’heure par lequel j’espère bien ne plus passer », dit-elle alors ; elle devait le retrouver peu après, sur les côtes d’Espagne, non loin de Gibraltar. Cette fois le Sunbeam fut menacé au milieu de la nuit, par un lourd chaland ; l’absence complète de la moindre brise paralysait les efforts des deux navires pour s’éviter. Enfin, au moment où l’on désespérait, un peu de vent s’éleva et le chaland put passer à l’arrière du yacht. « Que serait-il arrivé en cas de collision ? demanda au déjeuner, lady Brassey à son mari. — Oh ! répondit celui-ci tranquillement, nous aurions coulé ! Il nous aurait fallu passer sur le chaland et le prier de nous conduire au premier port où il devait relâcher. » Aimable perspective, de quitter le bien-être et le luxe du petit palais flottant pour s’entasser sur un lourd et sale bateau de commerce ! Heureusement cette épreuve fut épargnée.

Le Sunbeam en vit bien d’autres et se battit bravement dans toutes les mers, contre des tempêtes qui auraient peut-être eu raison de plus forts bâtiments. C’est la fable du Chêne et du Roseau appliquée aux hôtes de l’Océan. « Je crois, dit philosophiquement lady Brassey, que nous ne jouirions pas moitié autant des belles journées, sans quelques orages et ouragans et le contraste entre le calme et la violence. » Il est certain qu’on doit trouver quelque satisfaction à rester étendu horizontalement dans son lit, quand on a, pendant plusieurs nuits, touché le plafond des pieds, et qu’il peut être agréable de prendre ses repas convenablement assis à une table qui ne danse pas, lorsqu’on a été réduit (ceux du moins qui peuvent manger en pareil cas) à partager le parquet avec les caniches étonnés, le dos appuyé à une cloison, les doigts crispés désespérément sur une assiette ou un verre dont le contenu va rejoindre des mappemondes qui jouent aux billes avec divers objets.

Mais surtout on doit ressentir un soulagement mêlé de reconnaissance, quand on s’est demandé, soit pendant un épais brouillard, soit sous la menace d’une trombe, soit enfin durant une tempête de plusieurs jours, si l’on n’ira pas, d’un instant à l’autre, échouer sur cette rive « d’où personne n’est jamais revenu ».

Ces émotions répétées, les continuels caprices des éléments suffiraient à bannir l’ennui et l’uniformité de la vie à bord ; mais les hôtes du Sunbeam ont bien d’autres armes contre ces ennemis redoutables. D’abord le travail, c’est la règle pour tous. Ces gens si riches sont plus laborieux que la plupart de ceux qui les envient. « Notre petite communauté s’entend à merveille, écrit lady Brassey en 1876, quelques jours après le départ pour le tour du monde, quoique la plupart des passagers fussent étrangers les uns aux autres, il y a une semaine. Nous sommes tous trop occupés pour nous voir beaucoup, si ce n’est aux heures des repas, et alors nous causons de ce que nous avons fait… Le docteur donne, avec moi, des leçons aux enfants. J’écris, je lis beaucoup (il y a 700 volumes à bord) et j’apprends l’espagnol. Bref, les journées sont trop courtes pour ce que nous avons à faire. » Lady Brassey oublie de mentionner la photographie, qui tient une place importante dans ses occupations.

export68a_brassey

Il y a cependant les heures de récréation, et généralement, par ordre du capitaine et pour raisons d’hygiène, elles sont fort animées ; il faut prendre de l’exercice d’une façon quelconque. Donc, les leçons d’après-midi terminées et le thé dégusté, on engage de belles parties de cache-cache, de chat-qui-perche, voire même de tennis. Si l’on est dans les régions tropicales, le formalisme britannique cède aux exigences du climat. Ces « Messieurs » (Tom donnant l’exemple) réduisent leur costume au minimum ; les enfants revêtent une blouse en toile végétale et fort peu de chose avec ; ni bas, ni souliers ; des sandales chinoises pour ceux qui redoutent le contact immédiat des planches.

Lady Brassey revêt la gaule, c’est-à-dire la longue et large robe flottante des Tahitiennes et un petit chapeau marin. La nuit, qui vient trop vite, met seule fin au sport. Mais on multiplie avec ardeur les occasions de s’amuser. Pas un jour de naissance, pas un anniversaire intéressant qui ne soit célébré à grand renfort de comédies, concerts, tableaux vivants, charades et jeux variés. Chacun y met du sien ; on compose, on récite, on chante, on joue ; l’équipage lui-même révèle des talents ignorés. Il y a des natures d’artistes parmi ces braves marins ; dans un joli tableau on nous montre l’un d’eux qui joue très bien du violon, accompagnant le soir, sur le pont, à la lueur d’un falot, les simples chants que les gouvernantes enseignent aux enfants.

Quand on débarque, on fait en secret provision de cadeaux pour les grandes occasions, et, le jour venu, l’intéressé trouve une table dressée à son intention, sur laquelle sont exposés les présents. Pour l’anniversaire du mariage des parents, on commence la journée par une aubade dont les marches nuptiales de Meyerbeer ou de Mendelssohn font les frais ; puis, le soir, on illumine, on embrase le yacht de feux de Bengale et l’air de brillantes fusées, à la grande joie ou terreur des habitants (si l’on est près d’une rive), selon leur degré de civilisation. À Madère, un jour que ceci se passait le lendemain d’une festa populaire, les gens du pays, très intrigués par ce spectacle inattendu, y virent quelque chose de surnaturel, une manifestation de la présence du saint qu’on venait de fêter.

Le jour de la naissance de la Reine est célébré avec les mêmes honneurs ; seulement le God save the Queen remplace la marche nuptiale.

Si l’on passe la Ligne, le Père Neptune paraît vêtu de bleu, avec une longue chevelure et une énorme barbe en étoupe, assis sur un affût de canon, couronné de papier doré et tenant en main le trident sur lequel sont empalés des poissons. Un des plus jeunes matelots représente Mme Trident et l’un des plus gros, le médecin de Sa Majesté, en robe de chambre fourrée, coiffé d’un bonnet de loutre sur une perruque qui rivalise, comme la barbe, avec celle de son souverain ; suspendu à son bras est un volumineux carton portant cette inscription : Pilules ! Ce jour-là l’équipage est au moins aussi heureux que la nursery.

Au reste il a toujours sa part dans les plaisirs du bord. Il y a même des « Fêtes nautiques et populaires » à son intention et dans lesquelles l’élément comique tient une large place. Lady Brassey a parfois la bonté d’y exhiber les talents de son caniche noir, sir Roger, un des personnages intéressants du Sunbeam, qui voit d’un œil indulgent bien que dédaigneux la petite Loulou et sa jeune famille, mais a le tort d’être un peu jaloux de Félise, le petit bull-terrier.

Il y a toujours une véritable ménagerie à bord ; chacun a ses favoris, chiens, oiseaux, singes, tortues, hiboux. Les matelots possèdent toute une collection de perroquets, pigeons exotiques et autres animaux ; ils en ont tant, que lady Brassey se demande où ils peuvent bien les loger.

Outre les distractions simplement amusantes, il y a des conférences sur la médecine pratique, sur les ambulances patronnées par « Milady », sur les éléments de la science en général ; on n’est pas forcé d’y assister, mais l’auditoire est toujours nombreux.

Le dimanche on se réunit pour lire les offices, entendre une allocution de lord Brassey et chanter des hymnes. Bien entendu les fêtes nationales ne sont pas oubliées : Guy Fawkes est précipité dans la mer le 5 novembre, au lieu d’être promené par les rues, et les bébés trépignent de joie, sans se douter le moins du monde qu’ils vouent à la vengeance céleste le conspirateur des Poudres !

Parfois les fantaisies un peu brutales du vieux Neptune dérangent des projets caressés avec amour. C’est ainsi que par deux fois fut remise forcément l’inauguration du « Théâtre Royal du Sunbeam ». Mais on ne perdit rien pour attendre et « la Société chorale » dédommagea de son mieux les désappointés !

Pas n’est besoin de dire que « Christmas » reste le plus grand des grands jours, bien étonné souvent de se voir célébrer sous un soleil brûlant ; mais le « home flottant » n’en est que plus enguirlandé ! S’il n’y a pas de houx, il y a des orchidées.

Dès le matin paraît le facteur, chargé d’une sacoche pléthorique dont le contenu trouve place, autant que possible, devant le couvert de chacun et sous les fleurs ; les surprises sont d’autant plus charmantes que l’imagination et l’adresse ont dû se donner carrière pour suffire aux nécessités de la circonstance. Le dîner, servi de midi à deux heures dans les différents quartiers, est le même pour tous et composé des mets traditionnels anglais. Un immense plum-pudding, couvert de neige et de glace… en sucre, est surmonté d’une statuette du vieux Père Christmas. Après les repas, l’avant et l’arrière échangent des visites, admirent leurs décorations et leurs cadeaux respectifs. À six heures du soir, on se rassemble pour chanter des hymnes, en commençant par l’Adeste fideles ; puis on termine par le God save the Queen, la Chanson du bon vieux temps, et autres souvenirs du pays qui mettent une note de poésie sincère et attendrie au cœur de cette petite Albion flottant entre les deux immensités du Ciel et de l’Océan !

Bien loin de manquer de plaisirs et de distractions, les passagers du Sunbeam en sont quelque peu accablés : partout le joli yacht est reçu avec empressement et curiosité ; ce ne sont pas seulement les princes anglais ou étrangers, les personnages officiels de tout rang qui veulent être reçus à bord ; tout le monde prétend à la même faveur, et souvent, lady Brassey quitte précipitamment une fête à terre pour aller faire les honneurs « de sa barque » à deux cents personnes. Il faut payer sa gloire ! Le Sunbeam est si connu, si admiré dans tous les ports du monde, que son arrivée est un événement attendu avec impatience, fêté avec ardeur. Les reporters le guettent, passent la nuit au sémaphore, se trompent d’heure, arrivent mourant de fatigue et de faim et sont trop heureux d’accepter l’hospitalité de leurs victimes avant « de les faire poser ».

La curiosité est si insatiable, que la crainte même du mal de mer ne la décourage pas. À Ténériffe, les belles créoles espagnoles, redoutant le balancement perfide du navire, arrivent en grande toilette, escortées par leurs cavaliers servants chargés de… récipients en argent !

On a parfois d’étranges visiteurs. À Bruneï (Bornéo) des Dyaks indigènes paraissent sur le pont, munis de sept têtes qu’ils viennent de couper, en se promenant dans la jungle, à sept hommes d’une tribu ennemie ! Après quoi, ils exécutent leur danse de guerre, afin de célébrer leur victoire et de récréer les voyageurs. Impossible de souhaiter plus de couleur locale !

Dans une autre circonstance, on est assailli par une avalanche de Chinois : c’est une fourmilière ; il en surgit de tous côtés, ils s’accrochent aux moindres saillies et sautent sur le pont comme une nuée de sauterelles ; cela devient menaçant ; alors on a l’idée ingénieuse de faire jouer une longue manche à eau fort semblable aux conduits des pompiers, et une bonne douche balaye le pont en un clin d’œil ; on ne voit plus que des queues s’envolant par-dessus les bastingages !

Si l’arrivée est célébrée, que dire du départ ? On ne sait plus où trouver de la place pour caser les présents qui affluent. Qu’on en juge ! Au moment de quitter l’île de la Trinité, lady Brassey reçoit du gouverneur deux bateaux surchargés de fruits, de légumes, de volailles, d’œufs, de cacao, de café, etc., etc. À Johore, le sultan envoie vingt coolies porteurs de dents d’éléphant, de soieries et de fleurs féeriques. Ailleurs on ajoute à tout cela des coquillages, des coraux, des poteries, des idoles, des poissons, une vraie ménagerie d’animaux destinés à être admirés, choyés ou… mangés ! Aux îles du Cap-Vert on offre même un joli petit négrillon de trois ans : mais il est refusé ; on lui préfère les singes ! Et partout des profusions de fleurs et de plantes, des orchidées qui payeraient en Europe la rançon d’un roi, des fougères de toutes grandeurs, au milieu desquelles brillent, comme des pierreries animées, de merveilleux oiseaux, et le Sunbeam, ainsi pourvu, peuplé, orné, fleuri, repart pour de nouveaux triomphes, jusqu’au jour où celle qui en est l’âme disparaît et le laisse morne et désolé.

On doit à lady Brassey quatre charmants ouvrages. C’est vraiment plaisir de faire le tour du monde avec un guide si intelligent, si plein d’entrain et d’ardeur. Le 1er juillet 1876, le Sunbeam fait voile vers Madère et Ténériffe.

Après l’ascension émouvante et périlleuse du Pic, on se dirige vers les splendeurs du Brésil, les richesses de Montevideo et de la Plata ; l’un « serre chaude remplie d’une magnifique végétation tropicale, peuplée d’oiseaux et d’insectes éblouissants » ; l’autre, « serre tempérée sans limites » ; la troisième, « immense jardin où abondent les plus verts gazons, les plus brillants parterres et les plus parfumés des arbustes fleuris ».

À peine reparti pour le détroit de Magellan, le petit Sunbeam devient le héros d’un sauvetage mémorable. « Maman, s’écrie miss Mabelle, en se précipitant un matin dans la cabine de sa mère, papa dit que vous montiez bien vite sur le pont, pour voir le navire en feu ! »

Quel navire ? Est-ce le Sunbeam ? Non ! C’est une grande barque de commerce venant de Valparaiso. Le charbon a pris feu le dimanche précédent (on est au jeudi), et le Sunbeam arrive juste à temps pour recueillir l’équipage désespéré. Les quinze hommes et leur capitaine sont sauvés, ainsi que les effets, les cartes, les papiers, les instruments ; les vivres seuls sont perdus ; il va donc falloir rationner tout le monde ! mais on est si heureux de part et d’autre (excepté le pauvre capitaine qui pleure son bâtiment), que l’on ne s’en préoccupe guère. Pendant neuf jours, les naufragés reçoivent une hospitalité si généreuse, qu’il y a des larmes dans les yeux de ces rudes marins, quand il leur faut se séparer de leurs sauveurs, pour retourner en Angleterre sur un steamer du Pacifique.

Deux jours après, le Sunbeam côtoie la Patagonie, cette terre habitée par une race que Darwin place très bas sur l’échelle humaine, et qu’un vieil auteur décrit ainsi : « Des pies pour le bavardage, des babouins pour la laideur, des démons pour la traîtrise ! »

Si les habitants sont peu séduisants, en revanche la nature, en ces parages, est assez sublime pour inspirer à lady Brassey des descriptions absolument lyriques.

« Elle a vu les fiords de la Norvège, ses glaciers et ceux de la Suisse ; mais leur grandeur et leur beauté deviennent relativement insignifiantes, comparées à la splendeur surnaturelle qui éblouit ses yeux dans le détroit de Magellan ; à ces pics vraiment vierges, sur lesquels le regard de l’homme s’arrête rarement et que son pied n’a jamais foulés ; à ces gigantesques forteresses, à ces temples gothiques, sculptés dans la neige immaculée ; à ces mers de glace, dont l’immensité immobile rejoint l’immensité mouvante de l’Océan. »

Pendant trois semaines, on navigue au milieu de ces merveilles, non toutefois sans fatigue et sans anxiété pour le capitaine, qui se sait enveloppé d’écueils.

Si fier que l’on soit de sa maestria nautique, malgré le temps exceptionnellement beau, on se réjouit de retrouver la douceur du Pacifique et de se reposer un peu au Chili, ce paradis terrestre qui ferait du tort à l’autre, au vrai, s’il n’était sujet aux tremblements de terre chroniques.

De Valparaiso on se dirige sur Tahiti ; la vue des premières îles de corail, les Pomotous, est un événement. Lady Brassey se fait hisser au mât de misaine pour les mieux voir, puis elle obtient de « Tom » la permission de descendre à terre avec une bonne petite provision de revolvers ; mais les naturels de ces lieux enchanteurs se montrent très courtois et l’échange des objets apportés prouve que ces enfants de la nature connaissent déjà fort bien les monnaies civilisées, celles de l’Angleterre, du Chili, des États-Unis, à merveille ! Celles du Brésil refusées sans appel ! Ils ne comprennent pas du tout ce que le Sunbeam est venu faire chez eux.

« Vous pas vendre l’eau-de-vie ? — Non ! — Vous pas voler les hommes ? — Non. — Alors quoi vous faire ? »

Et voilà, pour eux, en quoi consiste la civilisation.

Des séductions de Tahiti, voici ce que dit lady Brassey : « Il me semble parfois que tout ce que j’ai vu doit être un long rêve et que trop tôt je m’éveillerai pour revenir à la froide réalité. Les fleurs, les fruits, les couleurs, l’ensemble du spectacle paraît trop féerique pour avoir une existence réelle. Je désespère de pouvoir jamais le décrire. Je sens que je ne peux rendre justice à ce que je vois, et en même temps je crains d’être accusée d’exagération. ».

Aux îles Sandwich le rêve devient de la stupéfaction en présence des incomparables volcans d’Hawaï. La veillée de Noël se passe sur les bords du lac de Feu, et malgré sa fatigue, qui va jusqu’à l’évanouissement, l’enthousiaste spectatrice déclare que pour cela seul on ferait le tour du monde !

Il faut pourtant quitter « ce cher Honolulu », selon l’expression de la petite Muriel, pour se rendre au Japon, où les enfants rendent un hommage naïf à l’art indigène, en déclarant « qu’on croirait voir partout des éventails qui marchent ». Cependant leur mère déplore la disparition de l’originalité, la transformation si prompte, que bientôt il sera inutile de se déranger pour aller voir le Japon. Elle reconnaît pourtant, en pénétrant un peu dans l’intérieur, que l’influence étrangère ne s’y fait guère sentir. Et puis il y a toujours la beauté extraordinaire du Fousi-Yama, « la montagne sans pareille », et bien d’autres merveilles de la nature.

Si rapide que soit le passage en Chine, à Singapore, Penang et Ceylan, le récit en est assez pittoresque pour laisser une impression très vive de ces pays. Une longue traversée ramène le Sunbeam à Ismaïlia. On va saluer les Pyramides, le Caire, Malte, la vieille amie qui témoigne de son fidèle souvenir par la plus chaude des réceptions, et le 26 mai 1877 le Sunbeam rentre au port avec tous les honneurs dus à un triomphateur, « dont le sillon ferait une ceinture au monde ».

 

J’ai voyagé chez les peuples inconnus,

Dans des pays au delà des mers.

Ô Angleterre ! jusqu’ici j’ignorais

Quel amour je t’avais voué !

 

Ainsi se termine cette odyssée d’un an ; ce qui n’empêche nullement l’oiseau voyageur de se préparer à reprendre son vol !

Dans Rayons de Soleil et Tempête en Orient, lady Brassey a raconté deux voyages à Constantinople ; le titre fait allusion à la situation très différente de l’Empire Ottoman avant et après la guerre turco-russe.

En octobre 1874, après des chasses au sanglier dans les environs de Tanger, des excursions en Sicile, en Grèce et dans l’Archipel, on arrive au Bosphore, où le Sunbeam excite une curiosité dangereuse, car elle inspire au sultan Abdul-Aziz le caprice de le posséder. Grand émoi ! Renversera-t-on le ministère en refusant au pauvre fou couronné le jouet qu’il convoite, ou s’esquivera-t-on nuitamment ? Mahomet soit loué ! la fantaisie n’est qu’éphémère !

Alors commencent les visites de lady Brassey aux princesses de la famille de Fuad Pacha, le grand ministre éclairé, réformateur, qui déclarait hautement que la Turquie ne prendrait jamais son vrai rang parmi les nations civilisées, jusqu’à ce que les murailles entre le sélamlik (appartement des hommes) et le harem fussent abattues et que l’influence adoucissante et purifiante des femmes pût se faire sentir.

En conséquence lady Brassey trouve les princesses toutes fort charmantes, habillées à la dernière mode française, meublées de même, parlant très bien le français et l’anglais, lisant des romans dans les deux langues, s’entourant d’institutrices et de dames de compagnie des deux pays et brûlant du désir de voir le monde ! Toutes gémissent sur leur triste esclavage, honnissent le yashmak (long voile) et le portent de plus en plus transparent ! Toutes s’écrient : Oh ! ces Turcs ! Et toutes sont d’accord pour déclarer que « ces Turcs » se trompent bien, s’ils croient pouvoir instruire leurs femmes et les tenir en esclavage ! Malgré ces symptômes de rébellion, bien des usages sont restés immuables, et l’on s’imaginerait parfois relire les lettres de lady Mary Wortley Montagu au dix-huitième siècle.

On conçoit que c’est grande fête pour ces belles captives, quand elles sont autorisées à visiter le Sunbeam ; elles y arrivent hermétiquement voilées, puis, descendues au salon, elles découvrent des toilettes de fées… parisiennes. Quelques-unes causent même avec les officiers anglais sans s’effaroucher le moins du monde.

export69a_brassey

Quatre années s’écoulent entre les deux voyages.

Après un séjour fort curieux à Chypre, dont les Anglais viennent de s’emparer, le Sunbeam jette de nouveau l’ancre devant Stamboul. Abdul-Hamid a succédé à Abdul-Aziz, la guerre à la paix, la désolation à la joie, la misère à la splendeur. Les princesses ont vendu les plateaux d’or, les narghilés et les coupes criblés de pierres précieuses, et bien d’autres trésors pour secourir les pauvres et les réfugiés ; sur une petite place, devant le palais de la princesse Nazli, les malheureux trouvent un abri insuffisant, hélas ! sous des tentes improvisées et vivent de ses largesses. Les bazars sont misérables ; les esclaves des harems y viennent vendre les objets appartenant à leurs maîtres, car tout le monde souffre.

Mais tout cela n’est rien comparé à la destruction d’Andrinople et aux spectacles navrants qui frappent les yeux sur toutes les routes, les malheureux se cramponnant aux trains de chemin de fer pour obtenir de la charité une goutte d’eau dans ce désert de misère.

Le tableau tracé sous l’impression de la réalité est vraiment saisissant.

Et pourtant ce voyage, malgré ses tristesses, malgré une tempête effroyable près de Milo (qui, par parenthèse, est restée l’île de la beauté féminine), l’amour de cette vie errante et accidentée est devenu si fort, qu’on arrive avec chagrin au port.

« Nous sommes comme une grande famille, écrit lady Brassey, et je ne crois pas qu’il y ait un seul œil sec parmi les enfants, les amis, les maîtres et les serviteurs, quand la dernière poignée de main est échangée. »

La séparation ne fut pas longue ; bientôt on se retrouva pour entreprendre le tour du monde dont nous avons parlé, puis, après diverses croisières, on repartit en 1883 pour Madère, la Trinité, le Venezuela, la Jamaïque, les Antilles, les Bahamas, les Bermudes et les Açores.

C’est une féerie à travers laquelle nous promène alors la voyageuse. – Les magnificences de ces îles enchanteresses dépassent ce que l’imagination peut concevoir. Les poissons eux-mêmes, qui nous avaient toujours paru les êtres les plus insignifiants de la création, se prêtent à des descriptions aussi amusantes que pittoresques. Rien de plus curieux que ces fantaisies de la nature, dont nous donnent une idée très récréative quelques-unes des innombrables illustrations qui ajoutent tant au charme de ces volumes. Les uns, appelés poissons-anges, ont de longues nageoires d’un bleu céleste et bordées d’or, qui ressemblent à des ailes, des yeux d’une douceur vraiment angélique et des mouvements d’une grâce éthérée. D’autres ressemblent absolument à une petite vache qui rumine ; d’autres encore à un féroce sanglier armé de défenses et de piquants formidables et possédant de plus une physionomie tout à fait diabolique.

C’est un plaisir vraiment instructif de saisir sur le vif les mœurs, les habitudes, les costumes des diverses classes dans ces pays et ces sociétés si différents des nôtres, de visiter les plantations, d’étudier leurs cultures et leurs industries ; d’aller à la recherche des coraux, des éponges et des coquillages ; d’assister à la récolte des oranges, des champs d’ananas, et de ce précieux cacao dont pas une once n’est convertie en chocolat ou en liqueur dans les colonies. De la beauté magique des montagnes Bleues à la Jamaïque, de la verdure idéale des Antilles, du charme surnaturel des Bahamas, on peut se former une idée en lisant lady Brassey. Forcée, par l’état de sa santé, de se reposer aux Açores, elle en résume avec grâce et enjouement l’état social, les traditions curieuses et les beautés naturelles, surtout celle des geysers volcaniques.

Rentré au port, assez endommagé par les rudes assauts des océans, le Sunbeam est remis sur chantier et renouvelé en grande partie. On le retrouve donc plus parfait, plus coquet que jamais en 1887, lors du « dernier voyage » hélas ! de celle qui lui a fait tant d’amis.

On ouvre le beau volume intitulé Dernier voyage avec le sentiment pénible qu’inspire un drame qu’on sait devoir mal finir.

Ce voyage aux Indes et en Australie, que lord Brassey a rédigé d’après les notes de sa femme, est une sorte de marche triomphale, car la popularité universelle de l’aimable chroniqueur et du bateau-sylphe est à son apogée.

Après avoir parcouru le Sindh jusqu’au fameux défilé de Khyber, être revenue à Bombay par toutes les stations intéressantes, Agra, Hyderabad, Jubbulpore et Poonah, lady Brassey reprit la mer à Bombay, avec ses trois filles et lord Brassey. La visite à Goa, aux ruines mélancoliques et grandioses d’une puissance disparue, au pays des Birmans et à l’Archipel Malais, est d’un intérêt soutenu. Le séjour à Bornéo est certainement un des plus mémorables épisodes du voyage, l’expédition aux grottes de Madaï l’une des plus curieuses et des plus hardies. Il n’est guère de plumes auxquelles ne ferait honneur la description de la route à travers la jungle sombre et silencieuse, tantôt sur le sentier étroit entre deux solides murailles de verdure, tantôt en pirogue sur le ruisseau mystérieux. Puis vient le tableau des grottes, des courageux travailleurs qui les exploitent pour la plus grande satisfaction des amateurs de potage aux nids d’hirondelles et enfin des dangers auxquels s’exposent les voyageurs et des merveilles qui les en dédommagent.

La tournée australienne fut la plus triomphante, mais aussi la plus remplie d’émotions et de fatigues.

Malgré sa santé de plus en plus chancelante, lady Brassey jouissait de tout avec une ardeur fébrile.

« Quel plaisir est un beau paysage ! s’écriait-elle, et qu’on est heureux de voyager ! Si mon cerveau était une caméra photographique, je pourrais en tirer des épreuves aussi exactes de toutes les belles vues que j’ai admirées qu’au temps, depuis longtemps passé, où elles se sont présentées à mes regards. »

Elle dépensait sans compter ce qui lui restait de force.

Le 29 août 1887, dans une petite île de pêcheurs de perles, sur la côte orientale d’Australie, elle organisait un nouveau comité pour l’œuvre des ambulances de Saint-Jean, qu’elle avait fondée et développée dans le monde entier, avec un zèle infatigable.

Étendue près de la rive, sous les beaux ombrages, elle aspirait avec délices l’air parfumé. Le 14 septembre suivant, la mer recevait sa dépouille mortelle !

Elle tombait au champ d’honneur, après avoir vu venir la mort d’un regard ferme, les lèvres souriantes, le cœur plein de courage, de soumission et de tendresse ; bénissant ceux qui l’entouraient et choisissant pour chacun, jusqu’au plus humble, un souvenir, un dernier témoignage d’affection et de reconnaissance. Elle n’avait que quarante-huit ans.

Quelques mois après le Sunbeam en deuil rentrait au port. Depuis ce temps il a repris la mer, mais son charmant chroniqueur n’est plus là pour nous conter ses hauts faits et ses triomphes !

MISS CONSTANCE GORDON CUMMING

export70_cumming

I

Miss Gordon Cumming est certainement une des plus instructives des grandes voyageuses anglaises ; elle veut l’être et s’y applique, mais elle est trop artiste pour tomber dans le genre ennuyeux.

Née dans les Highlands, c’est-à-dire deux fois Écossaise, fille du chef du clan Cumming, élevée jusqu’à dix ans sur la côte froide et âpre du Northumberland, « elle y apprit à aimer la longue étendue de sable blanc, la mer sauvage et les braves pêcheurs ». Là aussi son imagination s’éveilla et se prit à s’élancer au delà du vaste océan qui s’étendait mystérieux devant elle ; la passion des voyages germa en elle et devint l’intérêt dominant de sa vie.

Elle commença très jeune ses excursions. Sa première croisière dura six mois. Installée sur un charmant petit yacht, le Gannet (oie de Soland ou d’Écosse), elle parcourut les 490 îles et îlots des Hébrides, si proches du continent et si profondément séparés de lui par leurs sentiments, leurs coutumes et leur langue. Ce fut pour elle une sorte de pèlerinage auquel son cœur de patriote se complut autant que sa curiosité de touriste[12].

C’est un monde délicieusement archaïque que celui de cette race gaélique encore tout imprégnée de croyances antiques, de poétiques superstitions, de mœurs patriarcales. Partout le passé se survit dans la légende, la chanson, la coutume, la ruine drapée de lierre, la roche dorée de lichen, la pierre druidique, ou le tombeau marqué de la croix. Que de trésors à exploiter pour le poète, l’archéologue, l’historien philosophe sur cette terre qui est restée la terre de saint Colomban et qui était, avant lui, celle des Druides !

La nature n’est pas sans sourires pour ces rivages où de tout temps l’océan a roulé des vagues énormes et furieuses. Le courant chaud du Gulf-Stream caresse certaines parties des côtes, les défend contre les frimas et les couvre d’une flore prodigue, dont le camélia est le roi. Les couchers de soleil ont là des splendeurs que la voyageuse affirme n’avoir vu surpasser que deux fois dans les régions tropicales. À la description saisissante de ce pays étrange, elle a joint un tableau de mœurs très attachant.

On prend place avec elle dans la barque et dans la chaumière de l’indigène ; on l’écoute conter ses légendes autour du feu qui fume plus qu’il ne brûle, au centre de la pièce unique, dont la famille occupe un côté, tandis que l’étable et la basse-cour s’installent de l’autre.

Malheur à qui l’on déroberait un de ces charbons allumés pendant l’une des quatre grandes fêtes, et surtout un jour de l’an ! Toutes les calamités pourraient fondre sur la maison : la première frapperait la vache et tarirait son lait. À cela il n’y a qu’un remède : consulter une voyante experte en contre-maléfices ! Et l’on y court malgré « Monsieur le recteur » !

Le sol est pauvre, épuisé, la vie est dure pour cette population courageuse, fière, hospitalière, tendre et généreuse, mais mélancolique « comme si le contact continuel des brumes et des vagues enveloppait son esprit de froid et de silence.

« Profondément religieux, les habitants hésitent à se plaindre et subissent avec une résignation extraordinaire les épreuves qu’ils croient envoyées par Dieu. Le mahométan, courbé sous la volonté d’Allah, ne montre pas plus de soumission que ces simples chrétiens patients, industrieux, d’une frugalité inouïe, durs au travail et craignant Dieu. »

L’usage de la langue gaélique entretient leur patriotisme exclusif. Sur 3 736 000 habitants que renferme l’Écosse, 232 000 parlent la langue celtique ; 132 000 sont dans les Highlands et 80 000 dans les Hébrides ; l’anglais y est presque inconnu ; a on n’y a pas d’Anglais », telle est l’expression consacrée.

Voici Iona, l’île des grands souvenirs, de ce moine de génie, hardi, impétueux, passionné, infatigable, ardent à conseiller, à prêcher, à punir, toujours prêt à braver les périls sur terre et sur mer, les brigands, les pirates, les païens, les fatigues, la faim, la soif, le froid, les veilles pour répandre la loi du Christ, âme qui fut, au sixième siècle, le grand foyer de lumière en Europe.

export71a_cumming

Staffa est l’île des merveilleuses beautés naturelles qui l’on fait surnommer « l’île des Colonnes ». Elle renferme la célèbre « Grotte de Fingal, la grotte mélodieuse », aux idéales cathédrales de basalte, tapissées de mousses et de plantes marines, illuminées par l’écume étincelante des flots, et dont les orgues gigantesques vont éteindre au loin leurs grondements formidables.

Voici encore Saint-Kilda, le royaume des oiseaux de mer, royaume solitaire, à cent milles de Skye, amoncellement de roches abruptes qui dressent d’un jet leurs murailles granitiques, hautes de 1400 pieds, métamorphosées de mars à novembre en montagnes de neige, par une multitude inouïe d’oies de Soland, de canards eiders, de puffins, de pétrels et autres gens ailées, au plumage blanc immaculé, qui s’abattent en nuages tumultueux, avec des cris rauques et stridents et font la fortune des 19 familles (33 hommes et 44 femmes) qui peuplent l’île.

Les œufs, la chair, le duvet, l’huile, le guano, tout est précieux ; plus de 20 000 oiseaux sont détruits chaque année et toujours leur nombre augmente ! Périlleuse est la vie du chasseur, et les longues cordes de cuir non tanné, auxquelles il se suspend le long des roches, sont si précieuses, qu’elles servent de dot aux jeunes filles !

Pas n’est besoin d’aller aux antipodes chercher des populations ignorant notre vie civilisée ; les Hébrides sont plus proches et aussi curieuses. À Saint-Kilda, par exemple, les côtes sont si dangereuses, les tempêtes si fréquentes, que les navires ne s’aventurent pas volontiers dans ces parages. Environ quatre fois par an, des steamers apportent des denrées, des nouvelles, des journaux, peut-être quelques lettres, mais parfois on reste huit ou neuf mois sans communication avec le monde.

Un pasteur vraiment chrétien s’est dévoué à ce petit troupeau ; il n’a encore été imité par aucun médecin. On conçoit facilement combien de coutumes originales doivent se perpétuer dans de telles conditions.

II

La seconde expédition de la voyageuse contrasta singulièrement avec la première. Rentrée depuis peu dans la maison paternelle, elle fut invitée par une sœur mariée à un officier dont le régiment se trouvait alors aux Indes, à la rejoindre au célèbre sanatorium de Simla, où les Européens, anémiés par les chaleurs torrides des plaines, vont chercher des forces nouvelles[13]. Aller contempler « les Portes du Ciel ! » Quel rêve !

Miss Gordon Cumming partit donc et faillit périr au port. Une tempête terrible rejeta le navire sur les côtes du Cornwall et la passagère, forcément retenue au rivage, mit le temps à profit en visitant les lieux encore tout imprégnés des souvenirs du roi Arthur et de la Table Ronde[14]. Le récit de ses excursions, de son second départ, de son séjour à Alexandrie et au Caire et de la traversée de la mer Rouge, devint la préface du voyage au pays des Rajahs.

L’Inde est une contrée si merveilleuse, tout y est si varié, races, langues, religions, mœurs, climats, costumes, aspects de la nature, que notre touriste ne pouvait souhaiter une plus belle occasion de satisfaire ses goûts d’artiste, d’exercer ses remarquables facultés de conteuse et de peintre.

Après un séjour à Calcutta, elle traversa le Bengale rural, campant sous la tente, à l’ombre de ces étonnants banyans, dont chacun engendre une forêt. « J’ai dû, écrit-elle à sa sœur, aux antiques cités ruinées des semaines délicieuses d’exploration parmi les tombeaux, les temples et les palais autrefois centres de vie, aujourd’hui enfouis sous la forêt tropicale et conservant néanmoins la beauté pittoresque de leurs marbres sculptés, de leurs briques émaillées aux riches couleurs, de leurs colonnes exquises, de leurs images grotesques, de tous ces vestiges que la désolation qui les environne rend d’autant plus impressionnants. »

Elle nous fait assister sur les bords des fleuves sacrés, le Gange, la Jumma, aux solennités religieuses où se presse la multitude bigarrée. Puis on fait le douloureux pèlerinage des lieux que la rébellion de 1857 a rendus sacrés pour tout cœur anglais, Cawnpore, Lucknow, Delhi, théâtres de si épouvantables tortures, d’actes si héroïques.

Mais voici Agra ! Le cœur oppressé se repose enfin, en contemplant le Taj Mahal, « ce poème en marbre immaculé comme la neige, si parfait dans ses proportions, si délicieux de forme, si simple et doux à l’œil et cependant si riche de détails, qu’il ressemble plus à un rêve qu’à l’œuvre de mains humaines ».

Étrange monument d’un amour unique et immortel, sur cette terre du matérialisme et de la polygamie !

Delhi est aussi un lieu de délices pour l’artiste, avec ses colonnes, ses temples, ses palais aux splendeurs fabuleuses, mais hélas ! mutilés par la guerre. Miss Gordon Cumming y mène une existence de gipsy qui la ravit, « explorant, dessinant, errant parmi les jardins déserts et les rochers, ou sur les plaines arides, presque toujours dans une solitude et un silence absolus ».

À Meerut, au contraire, c’est la foule, c’est le bruit d’une station militaire, des festivals hindous et mahométans. Dans la plaine immense d’Umballa, se déroule une scène dont la splendeur barbare fait rêver au magnifique Haroun al Raschid. Il s’agit d’un grand durbar, sorte de revue passée par le gouverneur général, lord Mayo, des troupes que lui amènent les chefs afghans. On n’imagine pas ce que le soleil fait scintiller d’or, d’argent, de pierreries, de broderies, de soieries éclatantes, sur les hommes, les chevaux, les éléphants, les chameaux, les harnais, les bannières et les armes ; c’est un éblouissement !

Et pour toile de fond à ce décor magique, la chaîne de l’Himalaya, les teintes bleuâtres et violacées des premiers plans, couronnées par les glaces éternelles qui resplendissent au soleil des Indes !

On est donc arrivé avec la voyageuse au but de son excursion, à cette station des montagnes qu’on ne peut atteindre en cinq jours de marche qu’à cheval ou en chaise à porteurs.

Si animé que soit le tableau de la vie mondaine à Simla, on peut lui préférer les courses dans la montagne, sur les sentiers toujours escarpés (car on n’y rencontre pas les belles vallées qui ailleurs varient la marche et reposent la vue du voyageur), ou bien les campements dans les magnifiques forêts de cèdres déodars, souvent au sein des brumes et des orages, en face des pics les plus hauts du globe et des murailles de glace qui séparent les Indes de la Tartarie chinoise ; ou encore dans les villages aériens des Paharis, indépendants et rudes, probes quoique menteurs, et, comme tous les montagnards, passionnément attachés à leur pays. Grâce au yak, on peut monter jusqu’aux neiges éternelles, ce doux et précieux animal ayant le pied le plus sûr, l’estomac le plus complaisant, la force la plus résistante et fournissant le lait le plus riche qu’on connaisse.

Après six mois de cette existence si intéressante et si nouvelle, miss Gordon Cumming reprit le chemin des plaines et des bords du Gange. À Hardwar et Bénarès, les villes-reines, les cités de temples, les sanctuaires de l’idolâtrie, elle assista aux manifestations incessantes de ce culte étrange, puis elle regagna Bombay et s’embarqua pour l’Angleterre. Quelle pénible impression de froid, d’atmosphère grise, de ciel sans soleil, de foules laides et déguenillées, elle éprouva ! Ses yeux éblouis de couleur et de pittoresque eurent à refaire leur éducation occidentale.

III

Une année seulement s’était écoulée depuis son retour, lorsque miss Gordon Cumming reçut une nouvelle invitation qu’elle accepta aussitôt. Elle lui était faite par l’évêque de Colombo et lui ouvrait l’Éden ! Car, s’il est un site qui semble posséder le charme enchanteur, incomparable, paradisiaque du séjour de nos premiers parents, c’est assurément l’île de Ceylan, dont la voyageuse, qui a connu depuis les délices des Fidji et de Tahiti, ne peut néanmoins parler sans un ravissement attendri.

Deux heureuses années à Ceylan[15], tel est le titre de l’ouvrage consacré à ses plus suaves souvenirs, à cette suite de tableaux qui essayent de représenter les richesses prodiguées à une nature presque sans rivale.

Sur la barque bien aménagée qui portait la touriste et ses hôtes, louvoyant dans les lagunes, remontant et redescendant les belles rivières si nombreuses de l’île, sous les voûtes d’une végétation féerique, émaillée de fleurs divines, elle visitait, profondément impressionnée, les ruines des cités construites il y a 700 ans par les conquérants hindous : temples à mille colonnes, palais immenses, murailles cyclopéennes, statues gigantesques, sculptures innombrables, tantôt debout, tantôt couchées sur les mousses de la jungle ; elle s’enfonçait sous les roches-sanctuaires (rock-temples), en déchiffrant les inscriptions qui retracent l’histoire de rois, de saints et de pontifes autrefois puissants et généreux, contemplant des fresques encore brillantes sur la pierre, et puis encore et partout des sculptures ! Elle faisait l’ascension de ce pic d’Adam où notre premier père laissa, dit la légende, l’empreinte de son pied (un pied gigantesque), que l’on adore dans un temple d’une richesse fabuleuse, car il renferme une autre relique, la plus sainte, la plus miraculeuse qui soit, une dent de Bouddha lui-même, dont les proportions (deux pouces de long !) font pendant au pied d’Adam ! On n’a pas assez d’or, d’argent, de pierreries, d’étoffes précieuses, de châles inestimables pour orner, décorer, envelopper ce Saint des Saints ! Là, notre touriste cause de grandes craintes et court quelque danger, car ses crayons la suivent partout, et la pensée qu’elle peut reproduire l’image de l’objet sacré, jette le collège non moins sacré des prêtres jeunes et vieux, bruns et jaunes, dans des terreurs folles. N’a-t-on pas refusé ce droit aux artistes du roi de Siam ! Et, de plus, cette Européenne audacieuse possède des verres magiques (une lorgnette !) dont on ne peut apprécier la puissance ! Heureusement on découvre qu’elle a été en pèlerinage à tant de sanctuaires d’une sainteté réputée, qu’elle en paraît revêtue d’une vertu particulière et, quoique toujours tremblant, le grand-prêtre s’adoucit ; l’indiscrète artiste peut commettre son innocent sacrilège.

Comme tous les ouvrages de miss Gordon Cumming, celui-ci contient, à côté de la partie amusante et pittoresque très développée, une partie instructive et intéressante sur l’histoire, la géographie, la population, les légendes, la ou plutôt les religions, l’état social de l’île et sur les développements rapides, en ce dernier quart de siècle, des ressources naturelles, des entreprises privées et des travaux publics.

La facilité nouvelle des communications a encouragé les initiatives et les capitaux ; un seul détail en donnera quelque idée : en 1873, Ceylan n’exporta que 23 livres de thé ; en 1891, elle en produisit 63 millions de livres. La restauration des anciens réservoirs d’eau créés autrefois par ces autocrates que nous nous permettons d’appeler barbares, et dont les civilisés avaient abandonné l’œuvre bienfaisante, a suffi pour produire cette prospérité. Maintenant on y ajoute des chemins de fer.

IV

export73a_cumming

Il fallut pourtant quitter ce paradis, et miss Gordon Cumming grelottait depuis six mois dans sa chère Écosse, lorsque son cousin, sir Arthur Gordon, quatrième fils du comte d’Aberdeen, lui proposa d’aller se réchauffer aux îles Fidji, récemment annexées à l’Empire Britannique (1875) et dont il venait d’être nommé gouverneur. Elle accompagnerait lady Gordon et ses deux jolis enfants. Elle se garda de refuser ; le démon de la locomotion l’avait ressaisie et l’idée d’aller « chez de vrais cannibales » lui paraissait irrésistiblement délicieuse ! C’est qu’ils étaient vraiment anthropophages les possesseurs de ces 250 îles, dont 70 étaient habitées ! (Quelques-uns le sont bien encore un peu, au fond !) Il s’agissait de tout créer, à commencer par la résidence du gouverneur, bien que les missionnaires eussent déjà fondé quatorze cents écoles et bâti neuf cents églises !

Il est vrai que des branchages et du torchis en faisaient les frais ! Mais comment se plaindre dans ces îles au climat délicieux, à la végétation idéale, aux beautés pittoresques et grandioses, perles jetées dans une mer d’émeraude et d’azur et enchâssées dans des bancs de corail d’une beauté si nouvelle aux Européens ? La race indigène était belle, intelligente, honnête et généreuse, mais indolente, et son abus du mot tout à l’heure exerçait terriblement la patience des entreprenants Occidentaux !

Transportée avec son carnet, son album et ses pinceaux dans toutes les îles par le petit steamer des missionnaires, miss Gordon Cumming vit tout, s’arrêta partout, dormit sous la tente, dans la case, la grange ou même dans l’église, assista aux mariages, aux funérailles, aux fêtes nationales où la grande parure consiste en guirlandes de feuillages de toutes nuances, où l’on danse ces mékés qui sont de véritables ballets représentant des scènes très curieusement mimées. Autrefois ces scènes étaient barbares, souvent effrayantes, tandis qu’aujourd’hui elles sont tirées de la Bible. De cela il faut se réjouir, mais sous beaucoup d’autres rapports, on a tant réformé, que l’on a détruit en grande partie l’originalité des coutumes, en même temps que la nouvelle manière de vivre (surtout l’introduction des spiritueux) diminuait rapidement la race indigène. Bien des choses décrites par miss Gordon Cumming sont déjà, et deviendront de plus en plus, des choses du passé, comme ces poteries affectant de si jolies formes copiées sur la nature et ornées d’arabesques si originales et si variées, car ces artistes primitifs dédaignaient de s’imiter les uns les autres. Nos affreux ustensiles à bon marché les remplacent, de même que les cotonnades de Manchester et autres lieux font disparaître ces charmantes draperies de tappa (fibres des plantes), couvertes de dessins en couleur, absolument artistiques.

La voyageuse ne les retrouva plus à la Nouvelle-Zélande, autrefois renommée pour ce genre de produit.

export72_cumming

En compensation, elle eut la bonne fortune, lorsqu’elle s’y rendit avec lady Gordon et ses enfants, en 1877, pour échapper aux chaleurs de Janvier, de voir dans toute leur indescriptible splendeur les terrasses de silice blanches et roses, les escaliers gigantesques, dont chaque marche était frangée de stalactites semblables à des diamants, les lacs d’émeraude et de turquoise, les vapeurs diaprées, les rochers aux nuances infinies que les méchants génies, enfermés sous les geysers sulfureux, affirment les Maoris, n’avaient pas encore eu la diabolique idée de bouleverser et de détruire.

Miss Gordon Cumming y fut conduite par un cocher qui était le fils d’un pasteur anglais, et ancien étudiant d’Oxford ! Elle descendit dans un petit hôtel tenu par le fils d’un général irlandais, et déjeuna en compagnie d’un simple soldat de la police armée, en qui elle reconnut un membre d’une des meilleures familles du Suffolk ! « Sur ce, dit-elle, je commençai à me convaincre que j’étais arrivée dans un monde vraiment nouveau ! En vérité, ajoutait-elle, j’ai trouvé la terre des merveilles. La réalité surpasse tout ce que j’en ai entendu dire ; c’est le ciel et l’enfer tour à tour, si éblouissantes sont les beautés, si effroyables les horreurs.

export74_cumming

Une jolie légende, qui rappelle celle de Héro et Léandre, poétise ces rives étranges ; seulement les rôles sont intervertis : c’est Héro qui accompagne l’exploit attribué au jeune Grec. Elle s’appelait Hinemoa, la belle héroïne maorie ; elle était la fille d’un vieux grand chef dont la tribu occupait les rives du lac Ritorua, et le père cruel lui défendait d’épouser Tunekaï, le choisi de son cœur, qui demeurait dans l’île de Mokaia, au milieu du lac. Le grand chef fit retirer tous les canots, n’imaginant pas que la jeune fille entreprendrait de traverser à la nage les quatre milles qui la séparaient de son ami. Mais l’amour triompha. Une nuit, le son du luth de Tunekaï arriva jusqu’à Hinemoa, sur l’aile de la brise ; elle prit alors six gourdes vides, en attacha trois à chacune de ses épaules, plongea dans les eaux sombres et nagea jusqu’à l’île, toujours guidée par la voix du luth.

Comment sortir de l’onde avec ses gourdes pour tout voile ? Elle se cacha dans une source tiède et Tunekaï, devinant son embarras, lui jeta son propre manteau ; elle s’en enveloppa, sauta sur la rive et devint bientôt la femme de l’heureux insulaire. On montre encore leurs descendants, qui se distinguent par leur teint mat et leur grande beauté.

V

Revenue aux Fidji, miss Gordon Cumming continua pendant trois autres années ses intéressantes études, qu’elle a résumées dans un volume intitulé At home in Fidji[16], et de plus un très original intermède devint le sujet d’un de ses plus populaires ouvrages : Croisière d’une dame sur un vaisseau de guerre français[17].

Elle était depuis peu rentrée à Viti-Levu, quand une tentation nouvelle, plus imprévue, plus étrange que toutes les autres, vint l’assaillir. Cette fois le tentateur portait la mitre, la crosse et l’anneau d’améthyste ! C’était Mgr Elloi, évêque catholique romain des Samoa, qui faisait sa tournée pastorale à bord du Seignelay, navire de guerre français commandé par le capitaine, depuis l’amiral Aube. L’un et l’autre offraient à la voyageuse de continuer la tournée avec eux ! Elle crut d’abord à une aimable plaisanterie, mais l’insistance fut si cordiale, qu’elle ne put y résister.

La chose convenue, on avisa aux voies et moyens ; un officier offrit gracieusement sa chambre, puis aussitôt ce fut à qui contribuerait à la rendre aussi confortable et même aussi élégante que possible. « J’ai été souvent gâtée dans ma vie, écrivait miss Gordon Cumming à sa sœur, mais jamais à ce point ; depuis le commandant jusqu’à Antoine, le maître d’hôtel qui me soigne comme une vieille nourrice, c’est à qui me comblera. »

« L’arrivée de miss Gordon Cumming, nous disait un des officiers du Seignelay, nous rassura sur bien des points, en nous prouvant que nous n’aurions pas affaire à une petite-maîtresse. Son bagage consistait en une selle de femme, un carton à dessins, un vaste parapluie, une ombrelle et deux rouleaux peu volumineux, serrés par des courroies, l’un enveloppé d’un plaid, l’autre d’une toile cirée ; le tout, à part la selle et le carton, aurait pu tenir dans un sac de matelot. Notre passagère nous tendit cordialement la main, se montra enchantée de son installation et prit dès l’abord, vis-à-vis de nous tous, des allures de camaraderie qui déterminèrent de suite le pied sur lequel elle désirait être traitée. Dès le lendemain du départ, les quelques sauvages de l’état-major, qui avaient vu arriver la voyageuse avec appréhension, étaient tout à fait apprivoisés et lui tenaient aussi fidèle compagnie que les plus sociables. Matin et soir, le commandant avait à sa table deux officiers, « pour faire leur cour à miss Gordon Cumming ». Ajoutons qu’elle n’avait aucune exigence de coquetterie, mais au contraire tout ce qu’il fallait, dans son attitude, ses manières franches et son aimable humeur, pour atténuer les difficultés à redouter dans sa situation anormale. Assez jeune encore pour encourager la courtoisie chevaleresque de ses compagnons, elle avait cependant franchi la limite en deçà de laquelle la gêne eut existé de part et d’autre.

« Ses rapports avec Mgr Elloi furent toujours empreints d’une grande cordialité, poursuivait notre obligeant reporteur ; c’était du reste un des hommes les plus distingués que j’eusse rencontrés ; instruit, libéral, causeur attrayant, il était pour miss Gordon Cumming une source précieuse de renseignements sur l’Océanie centrale. Ces deux personnalités en présence étaient donc, par leur caractère, au-dessus des mesquineries qui eussent pu amener entre elles des froissements.

L’équipage, qui adorait son commandant, était bien disposé en faveur de ses hôtes. Pour lui, miss Cumming n’était pas une Anglaise, mais l’amie du commandant et des officiers. Du reste, chaque fois qu’un matelot lui rendait un petit service, elle le remerciait gracieusement en si bon français, que la plupart de nos hommes ne devaient guère songer à sa nationalité.

Miss Cumming était donc bien loin d’être une gêne à bord. À la mer, elle passait presque toute la journée à se promener sur le gaillard d’arrière, ou assise, un livre à la main, sur une pile de coussins, changeant, disait-elle, un affût de canon en une niche délicieuse.

Quand elle descendait à terre, elle emportait toujours son carton à dessins, une grande ombrelle et un pliant et insistait beaucoup pour se charger de ce bagage, qu’on lui arrachait bien vite. Elle choisissait un point de vue et léchait une aquarelle, sur laquelle elle priait ses compagnons d’apposer leur signature. Elle a depuis envoyé à chacun de nous les photographies de quelques-unes de ses œuvres. En parlant de nous, elle disait toujours : « Mes frères du Seignelay ».

On avait déjà fait 250 milles, lorsque le Seignelay jeta l’ancre à Tonga. La passagère descendit chez quatre bonnes sœurs françaises, qui la choyèrent de leur mieux, et aussitôt se déroulèrent sous ses yeux les tableaux de mœurs qu’elle a reproduits pour la plus grande joie de ses lecteurs. Ce fut d’abord un conseil de guerre, car des luttes civiles désolaient alors le groupe des Samoa. Des hommes superbes, couronnés de feuillage ou des fleurs écarlates de l’hibiscus, arrivaient dans des pirogues portant de cinquante à deux cents guerriers. Les discours commencèrent ; les orateurs parlaient avec une éloquente facilité, des gestes animés mais gracieux ; on les écoutait avec une profonde attention. Le bon évêque, à son tour, plaida, sans beaucoup de succès, la cause de la paix et s’en montra très affligé.

Cette belle race polynésienne est en temps ordinaire aimable, douce et hospitalière. Elle n’a jamais pratiqué ni le cannibalisme, ni l’infanticide, cette affreuse plaie des autres îles ; son langage est si harmonieux, qu’on l’appelle l‘italien du Pacifique, et du seuil des cases ovales et coquettes se fait entendre partout le gracieux salut : « Alofa ! » (amitié !)

À Tonga, la voyageuse demeura confondue d’étonnement, comme on l’est à l’île de Pâques, devant les tombes et les temples cyclopéens, les statues colossales, hautes de dix-huit à trente-cinq pieds, taillées dans la lave grise ou noire et reposant debout ou couchées, sur des plates-formes longues de deux à trois cents pieds, élevées de trente, toutes les statues représentant un type inconnu, toutes ayant le sommet de la tête taillé plat et ceint de couronnes en lave rouge, dont quelques-unes ont jusqu’à 66 pieds de circonférence. D’où sont venues ces masses de pierre, ces centaines de lourdes figures qui donnent au sol l’aspect d’un atelier de géant ? Comment les a-t-on transportées sur de frêles pirogues, sans outils ni machines ? Qui a tracé sur les tablettes en bois qui les entourent les hiéroglyphes rappelant ceux d’Égypte ? Mystères irritants, qu’un Champollion de génie déchiffrera peut-être quelque jour.

Des Samoa, le Seignelay se rendit à Tahiti. Comme tout le monde, miss Gordon Cumming subit le charme de cette île adorable, « où tout concourt à faire de la vie un rêve enchanté ». La gaieté habituelle, assombrie momentanément par la mort de la reine Pomaré, reprit ses droits lors du couronnement de son fils et successeur, Arüoué. Il entreprit le tour de ses États avec l’amiral Serre, gouverneur français, son brillant état-major et sa musique et invita courtoisement la passagère du Seignelay à faire partie du cortège officiel. La jeune et jolie reine Maraü la prit en amitié, de sorte que le « conte de fée » se déroula sous ses yeux sans qu’un seul détail lui échappât. Le Seignelay était parti pour Valparaiso et son amie recevait depuis six mois la plus exquise hospitalité, quand enfin elle se décida, le cœur fort triste, à s’éloigner. Elle eût voulu se rendre à l’archipel Hawaïen, mais le manque de communications la força d’aller d’abord à San Francisco ; ce petit détour de deux mille lieues n’était pas pour l’effrayer !

VI

a_yo0semitrejpg

La veille de Pâques 1878, la Colombe franchissait « les Portes d’Or ». Entraînée par des amis aux célèbres vallées du Sacramento et du Yosémiti pour y passer trois semaines, notre touriste y resta trois mois, fascinée par les beautés écrasantes des Sierras[18]. « J’ai assez erré dans le monde, dit-elle, pour reconnaître la beauté sans pareille, quand j’ai la bonne fortune de la rencontrer. » Elle vit donc les merveilleuses vallées sous tous leurs aspects, au moment où leurs chutes d’eau et leurs torrents, rompant leur prison de glace, sont le plus formidables et à l’époque où ils deviennent « des rubans d’argent », lorsque les fleurs printanières, en profusion fabuleuse, font assaut de splendeur et quand les rares champs sont dorés par la moisson mûrissante. Ce monde de granit, qui semble avoir gardé les traces de la lutte des géants contre les dieux, éveilla une profonde sympathie dans la nature montagnarde de la voyageuse écossaise. Les beautés gigantesques des formes, pics se perdant dans les nues, portails immenses, dômes écrasants, cathédrales de 2700 pieds, obélisques de 1000 pieds sur des piédestaux de 2000, montagnes de 15 000 et 20 000, « repos des nuages », chênes de 250, pins de 350 à 400, chutes d’eau qui s’élancent par bonds de 200 à 400 mètres, entraînant dans leur écume argentée des myriades d’étoiles, les jeux de lumière, la variété inouïe des couleurs, l’immensité silencieuse des solitudes, l’inondèrent de sensations inconnues, intenses, que troublèrent seuls de trop nombreux serpents à sonnettes !

Mais si la puissante majesté de cette nature la domina, l’enchaîna, elle n’exerça pas sur elle la séduction, le charme magique de Ceylan, des Fidji et surtout de Tahiti ; elle resta même fidèle à ses chers déodars de l’Himalaya, qu’elle préfère aux séquoias du Yosémiti. En un mot, elle fut vaincue plutôt que conquise.

Elle a su varier ses descriptions par des souvenirs de la Californie primitive et de sa colonisation, par des anecdotes soit humouristiques, soit terribles sur les chercheurs d’or, les premiers rancheros, les cow-boys et autres bandits qu’il est convenu d’appeler les « pionniers de la civilisation », et enfin sur la lutte de l’homme blanc contre l’homme rouge, lutte atroce de part et d’autre, il faut l’avouer.

Quel ne fut pas son étonnement, en quittant l’olympienne vallée, de se trouver étrangement célèbre dans la Sonora ! Profitant un jour du long arrêt de la diligence dans un village, elle se mit à retoucher un croquis. « Ah ! s’écria la maîtresse de l’auberge, vous devez être la dame dont j’ai entendu parler, qui fait des tableaux tout comme un homme ! Eh mais ! vous portez un chapeau d’homme ! (Elle était coiffée d’un feutre à larges bords.) En vérité, je crois que vous êtes un homme ! Voyons, dites-moi la vérité. N’est-pas que vous êtes un homme ? »

Miss Gordon Cumming, qui est grande, essayait vainement de la convaincre du contraire, lorsque, heureusement pour elle, arriva une très jeune femme petite, délicate et blonde, coiffée d’un feutre tout pareil au sien ! Les doutes de l’aubergiste s’évanouirent !

VII

Le moment était venu de se rendre au Japon et en Chine. « De Canton à Pékin, de Nangasaki au sommet du mont Fousi-Yama, a-t-elle écrit, tout fut si rempli d’intérêt, que dix-huit mois s’écoulèrent rapidement avant que ma pensée se tournât de nouveau vers Hawaii. »

Les Excursions en Chine[19] sont un tableau sincère de cette étrange civilisation, qui semble condamnée à ne jamais couronner l’édifice commencé par elle il y a tant de siècles. Pendant une année entière, miss Gordon Cumming l’observa et l’étudia sous les auspices les plus favorables. Grâce à ses relations et à sa célébrité, elle vit s’ouvrir devant elle toutes les portes qui pouvaient s’ouvrir. Après Hong-Kong, la ville européenne qui brûla en partie sous ses yeux, elle visita Canton, la ville chinoise par excellence, ses rues étroites et encombrées où circule avec intensité la vie nationale, ses huit cents temples remplis des merveilles de l’art indigène, ses millions de boutiques agglomérées par catégories de commerce, sa fourmilière d’êtres humains qu’on peut à peine individualiser, même quant aux sexes, tant ils se ressemblent tous. Peu à peu le regard plus expérimenté remarque l’infime minorité des femmes ; celles qui marchent dans la rue ont de vrais pieds ; les belles dames « aux pieds de lis d’or » ont de trop bonnes raisons pour rester chez elles. Afin de les encourager à subir les atroces souffrances que nécessite l’acquisition de leur difformité, on en a fait un signe de distinction supérieure, et la vanité les a rendues braves. Quand elles veulent circuler dans leurs appartements, elles font signe à leurs amahs, fortes filles qui leur servent de cannes, ou les portent sur leur dos, à califourchon ! On ne saurait imaginer usage plus disgracieux que celui de ces poneys humains !

Jamais, croyons-nous, le gynécée chinois, si jalousement fermé, ne s’est ouvert si largement pour une étrangère. Invitée à dîner, à prendre le thé chez de riches habitants, miss Gordon Cumming a pu donner de première main des renseignements trop souvent frelatés. Les dames chinoises bien franchement fardées, scientifiquement coiffées, vêtues des plus riches soieries brodées et superposées, surchargées de bijoux, se montrèrent fort hospitalières et courtoises, lui donnèrent consciencieusement d’affreuses migraines en la couvrant de fleurs et de parfums et l’exposèrent à de terribles indigestions en la comblant de gâteaux et de sucreries qu’elle fut forcée d’accepter. De ville en ville, elle alla jusqu’à Pékin, vit en quelque sorte par surprise la cité défendue, le palais de l’empereur, le Temple du Ciel, où il officie en qualité de grand-prêtre, escorté par deux cent trente-quatre musiciens et préside le banquet céleste où l’on offre des bœufs, veaux, chèvres, porcs, aux étoiles et aux divinités selon leur rang, après quoi on brûle tout ce que les fidèles admis n’ont pas consommé. Ce qui impressionna le plus l’étrangère chrétienne, et il y avait de quoi, fut de voir que ce banquet était en réalité une communion sous deux espèces, la coupe et la chair de bénédiction ! Qui se serait attendu à retrouver dans ce temple, à la fois idolâtre et déiste, un symbole se rapprochant ainsi de notre plus sacré mystère ?

De longues excursions sur les rivières, qui remplacent les routes dans la Chine méridionale, mirent la voyageuse en contact avec la vie rurale et les diverses missions chrétiennes.

En quittant la Chine, elle retourna au Japon, dont elle promet de parler prochainement.

Pour la seconde fois, elle dut se diriger vers San Francisco, faute de steamer allant directement de Yokohama aux îles Sandwich. Huit jours après son arrivée en Californie, elle s’embarquait pour le pays des volcans, pour la Terre de Feu.

VIII

La première impression de miss Gordon Cumming[20] en arrivant au but de son nouveau pèlerinage fut un désappointement. Les îles enchanteresses du Sud firent du tort à ces masses volcaniques, aux côtes arides et dures, dont le coloris seul est frappant ; une fois à terre, elle retrouva bien la végétation luxuriante et les fleurs éclatantes des Tropiques, mais tout lui parut artificiel ; et en effet tout a été créé par l’irrigation ; grâce à elle, un éden a remplacé un désert à Honolulu. Toutefois ceci n’existe que du côté des vents alizés ; l’autre côté est verdoyant et frais ; Hilo est un séjour délicieux ; dans l’intérieur abondent les vallées fertiles, les ranchs où l’on élève le mouton et les bêtes à cornes, des forêts immenses où le bétail sauvage erre en liberté, des plantations de sucre et de riz envahies, comme partout, par les Chinois. Mais comment oublier les roches si fantastiquement pittoresques de Tahiti ? Comment admirer Mauna-Loa, après le cône idéal du Fousi-Yama ? Mauna-Loa est bien haut de 14 000 pieds, mais il s’élève trop graduellement et ressemble à une baleine échouée sur un rivage nu. Cependant il y a de l’espoir pour l’avenir ; Mauna-Loa est une jeune montagne, en voie de formation ; elle promet, et si elle ne gaspillait pas autant ses matériaux, elle pourrait prétendre à rejoindre le ciel. Comment ne pas s’irriter contre les fantaisies d’un volcan vorace, qui s’amuse à rejeter constamment dans sa chaudière ce qu’il en a repoussé la veille ! Quand on a fait une ascension fort pénible, souffert par tous ses sens, brûlé ses vêtements, exposé peu ou prou sa vie pour venir admirer des lacs de feu, des cavernes d’enfer et des roches de 600 pieds lancées d’un seul jet dans les airs, il est vraiment impatientant de ne plus trouver en arrivant ni lacs, ni cavernes, ni roches !

Tel fut le sort de miss Gordon Cumming ; les récits de plusieurs voyageurs des deux sexes avaient surexcité au plus haut degré ses espérances ; elle reçut une douche glacée, qui eût pu être agréable au physique, mais qui produisit un tout autre effet sur son humeur. Son guide la regarda stupéfait, mystifié, ahuri !

Néanmoins elle n’était pas venue si haut pour céder au premier désappointement ; il y avait encore de bien beaux détails à voir ; par exemple, le lever du soleil sur ce chaos nuancé comme un arc-en-ciel, les sommets blancs de neige au-dessus des hauts fourneaux incandescents. Enfin, sa persévérance triompha ! Le 1er novembre, elle écrivait : « C’était hier soir Halloween, le grand festival du feu, célébré par nos ancêtres ; il l’a été royalement ici, car les esprits du feu se sont émancipés et mènent grand tapage ». À partir de ce moment le fleuve de lave prit ses ébats : en un jour il couvrit deux milles du terrain que venait de parcourir la voyageuse. C’était un nouveau lac, et sur sa nappe, sur ses bords, surgissaient de hautes fontaines coniques, d’où s’échappaient des gerbes de lave en fusion, retombant en rivières de feu qui coulaient « avec une vitesse de six nœuds à l’heure », disait un vieux marin présent. Impossible de s’arracher à la fascination ! Pour compléter la magie de ce spectacle sans rival, la pleine lune ajoutait sa pure et froide lumière aux teintes violentes du cratère, reflétées par les nuages et les colonnes de vapeur ; l’artiste, émerveillée, ensorcelée, passa deux nuits enveloppée de couvertures, s’efforçant de prendre des notes en couleur, afin de fixer bien faiblement, hélas ! des souvenirs auxquels les mots ne peuvent suffire.

Comme lady Brassey, elle disait : « Rien que pour voir cela, on ferait le tour du monde ! »

____________

 

Depuis douze années, l’infatigable globe-trotter parcourait la terre en tous sens ; depuis cinq, elle s’imprégnait de la vie étrange et pénétrante des îles du Pacifique, lorsque des appels répétés la décidèrent à réintégrer son home d’Europe. Elle quitta, non sans chagrin, les îles Sandwich, pour revoir une troisième fois San Francisco, traversa les États-Unis, s’arrêta dans le Maryland chez un neveu marié (où n’a-t-elle pas des parents, des amis ou des connaissances ?) et rentra en Angleterre avec un trésor de souvenirs, dont un seul détail pourra faire apprécier la richesse : lors de l’Exposition coloniale, qui eut lieu à Londres, en 1886, elle fut en mesure de prêter au gouvernement anglais plus de trois cents aquarelles pour en orner les différentes salles !

« Il me semble avoir perdu tout désir de voyager, » disait récemment miss Gordon Cumming ; mais elle voyage toujours par la pensée, en classant et retraçant, au grand profit et plaisir de ceux qui lisent, les phases si nombreuses et si diverses de son intéressante odyssée.

MISS BIRD

export76_bird

I

Isabella Bird ! Quel nom prédestiné[21] ! C’est en effet un oiseau toujours prêt à s’envoler vers des cieux inconnus, que cette amie, émule et compatriote de miss Gordon Cumming. Toutes deux ont voulu lire le grand livre du monde, mais elles l’ont fait avec des yeux différents, de sorte qu’on peut recommencer avec elles la même route sans redouter la monotonie.

Moins savante peut-être, miss Bird est surtout poète et livre ses délicieuses lettres à sa sœur « sans toilette littéraire ». Quelle toilette pourrait ajouter au charme de ce style brillant et pur, frais et riche, original et plein de vie ? C’est une nature de sensitive, mais de sensitive résistante, comme l’adorable plante dont elle a si bien décrit les souffrances apparentes.

Délicate, maladive même, miss Bird se redresse, reverdit avec la mystérieuse élasticité des natures nerveuses, en allant chercher des tableaux nouveaux pour ses yeux, des sensations nouvelles pour son imagination d’artiste et son âme de poète ; elle le fait avec une simplicité, une sincérité délicieuses et une veine humoristique vraiment surprenante, à côté d’une sensibilité si réelle.

L’apparition de ses premiers récits fut un événement dans la littérature des voyages ; on le comprend sans peine. D’autres peuvent l’égaler, la surpasser même sous certains rapports ; mais son charme sui generis n’a pas à redouter les rivalités. Ajoutons, pour être juste, qu’elle sait fort bien au besoin parler raison et choses sérieuses, quand elle le juge nécessaire.

C’est une étrange malade que miss Bird (aujourd’hui Mme Bishop). Quand sa frêle personne ne trouve plus ni allègement, ni repos dans le bien-être du home, elle boucle sa malle et s’en va aux Antipodes ou dans le Far-West le plus sauvage, subit des fatigues, des épreuves, des aventures qui tueraient bien des gens robustes, et elle s’en trouve à merveille !

L’Extrême-Orient devait naturellement attirer une imagination comme la sienne. Elle s’embarqua un jour, en 1872, pour l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et depuis onze mois elle parcourait des terres et des mers désertes, quand elle aborda au rivage d’Hawaii, « cette fleur brillante des mers du soleil, ce beau paradis du Pacifique[22]».

On voit par ces quelques mots que sa première impression fut meilleure que celle de miss Gordon Cumming. C’est qu’elle n’arrivait pas comme celle-ci aux îles Sandwich après de longs séjours parmi les séductions de Ceylan, de Tahiti, des Fidji et que la première vue des richesses tropicales n’avait été précédée d’aucun terme de comparaison défavorable.

On n’imagine pas ce que cette femme si délicate peut supporter, une fois que la surexcitation morale s’empare d’elle, les animaux apocalyptiques qu’elle monte, les dangers qu’elle brave. Miss Gordon Cumming, d’une disposition plus calme, plus pondérée, avoue très franchement quelque part qu’elle ne voit nullement la nécessité de s’exposer à des incommodités ou à des périls inutiles. Miss Bird, au contraire, semble rechercher les unes et les autres. Jamais elle n’est plus heureuse que lorsqu’elle s’enfonce dans quelque site bien sauvage, au milieu de populations indigènes, sans savoir comment elle trouvera un abri, ou la nourriture indispensable. Aussi que d’incidents, tantôt d’un haut comique, tantôt presque tragiques ! Mais du moins elle (et son lecteur avec elle) a la satisfaction de vivre pendant quelque temps de la vie des naturels, et vraiment elle est souvent étrange cette vie ! Ce que la réserve britannique devient au milieu de tout cela, il est difficile de le concevoir !

Sans le vouloir et par l’effet spontané de son imagination, miss Bird dramatise tous les incidents de ses voyages, donne une vie et un relief étonnants aux individus, voire même aux animaux qui l’accompagnent et la servent. Quand on a fait l’ascension des volcans d’Hawaii avec miss Gordon Cumming, on peut la recommencer avec miss Bird ; c’est un intérêt tout différent. Plus rien de civilisé ; la voilà partie sur une mule, avec Déborah, jolie petite indigène de dix-sept ans qui en paraît douze, qui n’est plus une sauvage, qui parle anglais et vient d’épouser un blanc employé sur une plantation. Son cousin Kaluna, beau garçon de seize ans, enfant indompté de la nature, les accompagne, et pendant cinq jours c’est la vie primitive par monts escarpés et par vallées farouches, encaissées dans des murailles rocheuses (palis) hautes de mille à deux mille pieds, égayées toutefois par une profusion de fleurs et de fruits ; les sentiers, sommairement tranchés dans le roc, sont souvent rendus si impraticables par l’humidité, que les quadrupèdes du pays renoncent à marcher et se laissent glisser.

Certain jour on a chevauché pendant dix heures, sous une pluie torrentielle ; on arrive vers le soir, brisé, transpercé, à une case isolée, dilapidée ; un homme et une bande de femmes se précipitent au-devant des voyageurs, en se couvrant à la hâte de vêtements quelconques ; on met pied à terre, et boitant, raidi, dégouttant l’eau, on pénètre dans la pièce unique de l’habitation, longue de 18 pieds, large de 14, d’une propreté douteuse, encombrée de nattes roulées, de caisses, de bambous, de couvertures, de lassos, de noix de coco, de racines, de bananes, de couvre-pieds piqués, de calebasses, de pots et poêlons, d’os, de chats, de volatiles, de vêtements ; une vieille sorcière vêtue de tatouages et d’une couverture, une fillette, deux jeunes femmes avec leurs bébés sont entassées par terre. L’homme, apprenant qu’on lui demande l’hospitalité pour la nuit, repousse quelques objets dans les coins, étale des frondaisons de fougères, qu’il recouvre d’un drap et d’un couvre-pied en cotonnade, tire un mince rideau de mousseline imprimée, et voilà miss Bird installée avec Déborah. Impossible d’enlever ses chaussures remplies d’eau ; Kaluna se précipite et tire bottines et bas avec une telle énergie, que l’infortunée voyageuse se demande s’il n’a pas enlevé les pieds avec ! Impossible aussi de changer les vêtements trempés ; il faut se contenter de les recouvrir d’un manteau !

L’homme tue un poulet et le fait bouillir avec des bananes ; miss Bird s’arme de son couteau ; les autres se servent de leurs doigts autour desquels ils enroulent le mets national, la pâte fermentée de poi, puis on sert le café dans un bol sale, mais, compensation inattendue, on présente de l’eau dans un bol propre, pour se laver les mains ! On jette les restes du souper aux animaux, après quoi on apporte une pierre creuse remplie de graisse de bœuf, dans laquelle trempe une longue mèche allumée ; toutes les femmes se jettent sur leurs nattes, le visage dans l’oreiller, tous leurs grands yeux tournés vers le rideau baissé et de temps à autre, pendant la nuit, se relèvent pour manger du poi en riant et bavardant. Pendant ce temps miss Bird, couchée sous une fenêtre ouverte et une petite cascade tombant du toit, sert de marche-pied à cinq chats sauvages qui l’escaladent pour venir voler des morceaux de bœuf fumé suspendus aux poutres !

Une autre trouverait la situation abominable. Eh bien ! « elle s’amuse et se console de ne pas dormir, car c’est si drôle et si nouveau d’être la seule blanche au milieu de douze sauvages, dans une maison isolée, et pourtant sans courir le moindre risque ! »

Les circonstances ne sont pas toujours si défavorables ; on rencontre parfois des cases confortables, renfermant de bons meubles qui semblent tombés des nues, car on n’aperçoit pas un seul chemin par lequel ils ont pu passer ; quant à l’hospitalité, elle est touchante.

Cette expédition faillit néanmoins se terminer d’une façon tragique. Les pluies incessantes grossirent les cours d’eau dans les vallées étroites ; des cascades improvisées tombaient par centaines des palis ; les eaux entraînaient les terres, ne laissant que la roche mouillée sous les pieds des chevaux. Les grands-parents de Déborah, chez qui l’on s’était arrêté, conseillaient d’attendre ; mais la petite femme, voulait absolument rejoindre son époux ; au bruit assourdissant des rivières furieuses et de l’Océan démonté, les deux femmes échangèrent en criant, le dialogue qui suit :

Miss Bird. – Ma jument est trop fatiguée et trop chargée ; nous serons noyées, moi du moins.

Déborah. – Nous ne pouvons ni retourner en arrière, ni rester ici ; l’eau monte à chaque minute ; éperonnez, je crois que nous passerons.

Miss Bird. – Mais si nous avançons, il y a des eaux plus profondes entre nous et la rive ; votre mari ne vous permettrait pas de courir un tel risque.

Déborah. – Je crois que nous traverserons ; si les chevaux refusent, quittons-les ; je nagerai et je vous sauverai.

Elles étaient au confluent de deux rivières, deux torrents qui roulaient sur les rochers avec un bruit de tonnerre auquel répondait celui des vagues furieuses, vers lesquelles le courant impétueux les poussait. Les chevaux nageaient, reprenaient pied un instant sur quelque roche, puis retombaient dans un abîme ; une fois l’eau passa sur la tête de miss Bird ; la petite Déborah était aussi pâle que sa peau brune pouvait l’être ; un instant elle et son cheval disparurent ; la brave bête tint bon ; la jument de miss Bird, quoique moins forte, la suivit courageusement ; et toujours Déborah criait : « Éperonnez, éperonnez ! » Ce fut une lutte épouvantable, qui se serait peut-être terminée par une catastrophe si enfin, à peu de distance de la mer, les deux femmes n’eussent été aperçues par deux indigènes munis de lassos qu’ils jetèrent à la tête des chevaux pour les aider à gagner le bord. Au même instant un cri de joie retentit : on voyait le mari de Déborah accourant bride abattue sur la crête du pali, au-devant des imprudentes, et bientôt sa jeune femme se jetait dans ses bras, folle de bonheur. Quant à Kaluna, il s’était tout simplement dévêtu, avait fait un paquet de ses vêtements, l’avait attaché sur sa tête et, plongé dans le torrent, il nageait, sautait, glissait, semblable à un jeune dieu des ondes !

« Nous avions encore sept milles à faire, écrivait miss Bird, et plusieurs gorges, moins dangereuses, il est vrai, à traverser. Nous fîmes nos sept milles au grand galop, souvent dans l’eau et la boue jusqu’aux genoux des chevaux et nous arrivâmes avec un entrain et des forces qui nous auraient suffi pour courir encore vingt milles ! » La selle mexicaine, qu’elle montait comme un homme, l’avait sauvée. Elle se sentait capable d’aller ainsi n’importe où et à n’importe quelle distance.

Voilà ce qu’il faut à cette frêle créature : si le climat est trop doux, la brise trop caressante, la vie trop calme et facile, elle souffre et languit. Aussi ne se contenta-t-elle pas de deux visites aux cratères de Kilauea ; il lui fallut faire l’ascension du Mauna-Loa, cette jeune montagne de 15 000 pieds, à laquelle miss Gordon Cumming adressait des paroles d’encouragement pour l’avenir, car elle grandit chaque année.

Ce fut un événement dans l’île quand on apprit le projet de la voyageuse. Une seule femme avait tenté cette expédition ; on parlait de vertiges, d’hémorragies nasales, d’affreuses nausées, du froid terrible qui gelait tous les liquides et infligeait le supplice de la soif. Rien ne pouvait effrayer l’aventureuse touriste : elle en avait déjà tant vu !

export77a_bird

Elle se mit donc en route avec un savant compagnon, un serviteur, et plus tard un guide qu’on ne trouva pas sans peine. La première station eut lieu devant les sublimes horreurs du Kilauea, dont les fantaisies, pendant les quatre mois écoulés depuis la première visite, se traduisaient par des lacs de feu, des hauts fourneaux en pleine activité, des murailles immenses de lave refroidie, tout différents de ce qui existait auparavant, car ce volcan n’est pas intermittent comme ceux d’Europe ; il ne se repose jamais et réalise, dans sa turbulence infernale, l’effroyable vision de saint Jean l’Évangéliste à Patmos. Toutes les imprudences imaginables furent commises ; roussie, brûlée, aveuglée, à moitié étouffée par les gaz et la chaleur, sans cesse chassée par la souffrance intolérable et sans cesse revenant à ce spectacle indescriptible, fascinée, hypnotisée, presque affolée, miss Bird passa ainsi plusieurs heures de la nuit au bord du cratère. Sur la route du Mauna-Loa, elle eut la surprise terrifiante d’un tremblement de terre. Elle avoue que, lorsqu’elle sentit la terre onduler sous son cheval et vit les arbres se balancer, les roches bondir, des crevasses s’ouvrir, le tout avec accompagnement d’un tonnerre souterrain, elle s’accrocha au pommeau de sa selle avec une fort désagréable sensation de fin du monde.

On peut juger des difficultés de l’ascension par l’état auquel furent réduits les pauvres chevaux et les mules ; miss Bird ne pouvait plus les regarder ; le cœur lui manquait devant leur terreur, leurs tortures et leur courage, devant leurs pieds au vif et les petites mares de sang qui se formaient au moindre arrêt. Il y avait, dit-elle, des compensations sublimes à nos souffrances ; les pauvres bêtes n’avaient que la plus grosse part des épreuves. Enfin le sommet fut atteint, la tente plantée sur le bord du cratère long de deux milles, large d’un mille et demi et à une profondeur de huit cents pieds, une fontaine d’un feu, non plus sanglant comme celui du Kilauea, mais pur et doré comme un coucher de soleil, lançait continuellement, sans relâche, des jets de trois cents pieds au milieu d’un lac incandescent d’où jaillissaient des cônes de flamme et s’écoulaient des rivières de lave pourpre. Ensevelis sous un monceau de vêtements et de couvertures (miss Bird avait même endossé une capote de soldat français avec collet et capuchon, que possédait son compagnon), les voyageurs s’absorbèrent, aussi longtemps que le froid le leur permit, dans la contemplation de ce rêve inouï, surhumain, écrasant de beauté, de grandeur, de majesté, d’éclat : le ciel, la terre, la neige glacée, la lune, les astres, l’atmosphère entière, illuminés d’une lueur exquise, d’un rose rouge, assez vive pour permettre de lire. Ils écoutaient le grondement souterrain, profond et puissant de l’abîme en fusion. Ils oubliaient les cruautés de la bise, les douleurs de tête, l’extrême lassitude, le pouls à 110, la respiration qui semblait sortir de poumons à vif ; ils demeuraient sereins dans ces éternelles solitudes. Toutes les choses familières de la vie semblaient émerger d’un passé évanoui. Le jour reviendrait-il ? Le soleil brillerait-il de nouveau sur la terre verdoyante ? Ils ne le savaient plus ! Ils se sentaient si loin du monde, élevés à une telle hauteur au-dessus des passions et des intérêts humains ! Mais le corps a des façons assez dures de se rappeler à l’âme. Le froid, la faim, l’épuisement s’en chargèrent, et, après deux journées d’une descente aussi pénible que la montée, la voyageuse téméraire s’accorda le droit de trouver délicieux le repos sous les palmiers de Hilo.

Nous avons voulu la montrer dans son élément : l’aventure, le danger, la lutte ; pour mille détails charmants sur le pays, ses habitants, ses coutumes, son histoire, nous renvoyons le lecteur à son récit.

II

En quittant les îles Sandwich, miss Bird se rendit en Californie et de là aux Montagnes Rocheuses, où elle séjourna plus de trois mois en plein hiver[23]. Elle passait du royaume du feu au royaume des glaces.

On lui recommandait l’exercice et un air fortifiant ; alors elle imagina d’aller s’installer dans un de ces vastes espaces appelés Parcs et réservés aux États-Unis comme propriété nationale ; on en exclut la pioche et la truelle, afin de conserver quelques coins de vraie nature. Elle choisit Estes Park, vallée située à une altitude de 7000 pieds, longue de douze milles, plongée dans le cataclysme gigantesque des Montagnes Rocheuses, gardée par une sentinelle immense, Long’s Peak, haut de 14 700 pieds (miss Bird en fit l’ascension) et presque séparée du monde entier pendant l’hiver.

Miss Bird a trouvé là, dit-elle, « un rêve de beauté que l’on pourrait contempler toute sa vie, tout ce qu’on peut concevoir de ravissant, d’enivrant : grandeur, nouveauté, liberté, santé, gaieté ; à chaque pas des surprises qui donnent envie de descendre de cheval et d’adorer ».

Elle y trouva aussi des émotions et des aventures qui rappellent Mayne Reid et Fenimore Cooper. Son cheval Birdie est un animal digne des dieux et devient un personnage des plus intéressants. Que de chevauchées folles ! Que d’ascensions insensées où l’on risque cent fois ses membres et sa vie, d’où l’on revient meurtri, déchiré, à demi mort, « mais ayant presque vu Dieu et pleuré d’admiration ! »

export78_bird

La voyageuse habite une log-cabin, chaumière faite de rondins, dont rien ne remplit les interstices, dont le toit est de boue : elle est élevée sur pilotis, au bord d’un petit lac bientôt gelé ; un skunk la ronge sous le plancher, sans qu’on ose le chasser, tant la puanteur qu’il répand pour se défendre est intolérable ; les loups viennent rôder la nuit ; le lion de montagne, le grand cerf, l’élan, l’ours gris, le castor, le coyote, le lynx, la martre, le chat sauvage, le renard, l’écureuil et tout ce qui vole, depuis l’aigle jusqu’au geai bleu, tout cela rugit, brame, hurle, crie, siffle ou chante dans la vallée sublime, où tout lui appartient : ses levers et ses couchers de soleil sans rivaux, ses clairs de lune éclatants, ses merveilleuses aurores boréales, ses ouragans furieux, ses beautés incomparables de montagnes, de pics, de glaciers, de forêts, de canyons, de lacs, de rivières. Elle est la pensionnaire d’un honnête ménage gallois : Griff Evans possède le ranch, mille têtes de bétail et cinquante chevaux ; hospitalier, insouciant, imprudent, vif, sociable, bon garçon, d’une gaieté inépuisable, excellent compagnon, chasseur émérite, tireur de première force, trop amateur de whisky, il gagne beaucoup d’argent et le dépense encore plus vite, on ne sait comment.

Edwards, son compatriote et son antithèse, sa femme et trois jeunes touristes composent la petite colonie. Tout le monde est musicien et dans ce désert où la vie est réduite à sa plus simple expression, où l’on reste des semaines sans lettres ni journaux, où l’on perd même par moments la notion des dates, il y a un harmonium ; on organise des concerts en chambre, autour du feu énorme qui ne s’éteint jamais, et pendant que la neige pénètre par toutes les ouvertures, couvrant les planchers et les lits, on l’oublie grâce à Beethoven, Haendel et Mendelssohn.

Tout le monde travaille, miss Bird comme les autres, car il n’y a ni hommes ni femmes loués. Dès l’aube, « à l’heure où Long’s Peak est rouge », Evans frappe à la porte : « Miss Bird, nous allons chasser, ou faire rentrer le bétail à quinze milles d’ici ; voulez-vous nous aider ? Vous choisirez votre cheval. »

Et miss Bird, sur sa selle mexicaine, se livre avec ivresse à cet exercice violent et dangereux, à travers les troncs d’arbres abattus, les roches éparses, les ruisseaux torrentueux, bravant le troupeau à grandes cornes, les taureaux furieux, les vaches encore plus redoutables, car elles croient toujours qu’on en veut à leurs veaux, risquant cent fois sa vie, toujours sauvée par l’instinct merveilleux de ses chevaux et très flattée quand on lui dit le soir : « Nous avions oublié qu’il y avait une dame parmi nous ! »

À l’entrée de la seule gorge par laquelle on pénètre dans Estes Park, dans une hutte de trappeur encombrée de trophées de chasse, demeure un homme qui nous jette en plein roman.

Qu’on se représente un « desperado », un Buffalo-Bill, mais un Buffalo-Bill né gentleman anglais, ancien gradé d’Oxford, jeté hors de la société par un drame mystérieux, pendant longtemps la terreur du Colorado et dépensant désormais son activité, son ardeur dans les exploits et les émotions du trappeur. On le redoute toujours « dans les moments où il se livre au démon », c’est-à-dire au whisky.

Les instincts du gentleman ne sont pas morts en lui, pas plus que son intelligence supérieure. Il professe pour la femme un culte chevaleresque. Encore très beau, malgré la perte d’un œil, élégant quand il lui plaît, causeur brillant, disant des vers et chantant des mélodies de Moore, il exerce une sorte de fascination sur miss Bird, qui, de son côté, ranime en lui les sentiments d’autrefois ; elle le supplie de renoncer au whisky et ne réussit qu’à lui faire mieux sentir sa dégradation. Un jour, il se confesse à elle sous le sceau du secret ; le récit, qui dure trois heures, est fait avec une éloquence sauvage. « Elle n’en est pas encore remise ; son sommeil continue à en être troublé. Elle a entrevu le Satan de Milton et son supplice après la chute. »

Ce malheureux M. Nugent, connu là-bas sous le nom de « Jim de la Montagne », finit tristement ; Evans, l’hôte de miss Bird, l’avait pris en haine et le tua d’un coup de fusil, quelques mois après, comme il passait devant sa maison.

Souvent il fut un guide précieux pour notre touriste ; mais un jour elle voulut partir seule pour aller se rendre compte de ce qui se passait dans la plaine de Denver, la ville des aventuriers.

Montée sur Birdie, elle eut bien de la peine à sortir de sa chère vallée ; elle en eut plus encore pour y rentrer. Les trappeurs eux-mêmes l’accusaient d’imprudence. « Vous êtes la plus absurde personne que je connaisse, lui disait Mountain Jim alarmé. » Chutes répétées, blessures, morsures de la gelée, plongeons dans les rivières glacées, courses à l’aventure sur les Prairies, elle supporta tout, et, revenue enfin au gîte, bloquée par la neige, sans argent, réduite à des vêtements insuffisants, elle faillit mourir de froid et de faim et fut contrainte de se livrer aux plus rudes travaux. Il paraît que tout cela est délicieux, car elle découvrait chaque jour de nouvelles beautés à son désert et ne le quitta pas sans larmes. Mountain Jim pleurait aussi. Sa dernière parole fut : « Je renonce au whisky. » Les autres n’étaient pas moins désolés : « Vous nous quittez ; nous allons redevenir des brutes, » dirent-ils.

III

Bien que le voyage aux Montagnes Rocheuses ait fourni à miss Bird le plus dramatique de ses récits, tous sont captivants, qu’on la suive au Japon, dans la Chersonèse d’Or ou en Perse. Partout le même charme, la même vitalité, la même horreur des sentiers battus.

Au Japon[24], par exemple, elle n’entend pas s’en tenir à ce que tout le monde voit. Montée sur des brutes indescriptibles qui doivent lui faire pleurer Birdie, voire même sur des vaches, elle pénètre dans l’intérieur, là où l’on n’a jamais aperçu d’étrangère, et s’en va vers le nord, par les sentiers qu’on appelle routes, s’arrêtant aux affreux réduits qu’on appelle auberges, vivant on ne sait de quoi, car il n’y a rien : on ne tue pas les volailles, on ne leur demande que des œufs et la viande est un objet de luxe peu connu : « La question de la nourriture est la plus ardue quand on voyage dans l’intérieur, » lui est-il dit, et, d’abord dédaigneuse, elle est bientôt de cet avis, à ses dépens.

Elle a souvent besoin de la police, qui est admirablement organisée, composée d’hommes bien élevés quand ils ne cherchent pas à imiter les Européens, instruits et exerçant avec douceur un pouvoir très étendu. Elle est un objet de si grande curiosité, que la foule s’amasse compacte partout où elle s’arrête. Un jour, par exemple, dans une ville de l’intérieur, on lui sert au milieu d’une cour son maigre déjeuner de haricots en purée, arrosés de lait condensé. Des centaines de curieux s’accrochent aux grilles ; ceux qui ne voient pas apportent des échelles, montent sur les toits adjacents, en font écrouler un qui entraîne une cinquantaine d’hommes, de femmes et d’enfants. Signe particulier : pas un cri, pas un sourire, même chez les enfants, dans ces foules curieuses. « Je serais bien aise d’entendre un rire bien franc, dit miss Bird ; ce regard fixe et mélancolique vous oppresse. » Quatre agents de police veulent éloigner les curieux ; ceux-ci répondent qu’ils ne reverront jamais pareil spectacle ! Un vieux paysan consent à s’en aller, « à condition qu’on lui dira si « l’objet » est un homme ou une femme ; il aimerait à le dire chez lui ! » Si c’est le maître de la maison qui cherche à se débarrasser de la foule, on lui répond : « Ce n’est ni juste, ni d’un bon voisin de garder cette grande curiosité pour vous seul, considérant que nos vies pourront s’écouler sans que nous revoyions une femme étrangère ! » Heureusement la foule reste toujours fidèle à la politesse qui règne dans le pays ; elle n’est que curieuse.

Le costume de la voyageuse n’a cependant rien de bien extraordinaire ; il consiste en une jupe s’arrêtant à la cheville, une jaquette à demi ajustée, de larges pantalons à la turque plissés par le bas en un petit volant qui retombe sur la bottine, un large chapeau de paille ou de feutre ; on voit que c’était fort simple.

____________

 

Avant d’arriver au nord chez les Aïnos, derniers aborigènes du Japon, miss Bird traverse des régions bien diverses : les unes pauvres, désolées, arides, les autres idéalement belles, riches et fertiles ; aux rizières, aux plaines soigneusement cultivées succèdent les montagnes et les forêts sauvages ; de la vie dans la ferme, elle passe à la navigation sur les rivières, à travers les grands bois ou les vignobles ; des temples magnifiques, ornés de sculptures sur bois incomparables, elle va aux plus humbles chaumières vides et nues. Autant que possible elle évite les voies connues, cherche asile dans les maisons des habitants et vit de leur vie, si peu confortable qu’elle soit pour une Européenne, car c’est le meilleur moyen de bien connaître les coutumes et les mœurs. On gèle dans ces maisons de bambou, aux cloisons mobiles de papier opaque, tapissées de nattes souvent merveilleuses de finesse, et sur lesquelles il faut marcher sans chaussures, mais trop souvent aussi le refuge d’hôtes innombrables qui interdisent tout repos. Les lampes se contentent de rendre les ténèbres visibles et le brasero (irori ou hibachi) fume sous prétexte de chauffer. Dans la longue région montagneuse du centre, les interminables soirées d’hiver sont lugubres ; les habitants s’entassent autour du pauvre foyer, ne faisant rien, ne disant rien, psalmodiant une sorte de mélopée nasillarde qui les métamorphose immédiatement en sauvages. La population est taciturne ; les enfants eux-mêmes, quoique chéris et choyés, sont d’un sérieux pénible à voir ; ce sont autant de petits hommes et de petites femmes.

Partout, même dans les endroits les plus favorisés, on est frappé d’un curieux mélange de civilisation et de barbarie ; partout l’ancien et le nouveau Japon se heurtent. On lève les yeux, et l’on voit les fils du télégraphe ; on abaisse son regard, et l’on aperçoit des hommes vêtus d’un chapeau et d’un éventail, des femmes dévêtues jusqu’à la ceinture et, au milieu d’eux, des enfants sortant de l’école avec leurs livres et marmottant leurs leçons !

export79_bird

Les façades des maisons étant ouvertes à tous les yeux, on peut se rendre compte de tout ce qui s’y passe ; le chez-soi discret n’existe pas.

D’aventure en aventure, de découverte en découverte, un peu brisée, mais charmée, miss Bird arrive enfin dans les montagnes du nord, chez les Aïnos, doux sauvages poilus et barbus, qu’elle trouve superbes. Elle rencontre tout d’abord deux autres explorateurs : M. Von Siebold et le comte de Diesbach ; ce dernier se précipite de son cheval en lui criant : « Les puces ! les puces ! » Si elle leur envie leurs habits pimpants, ils convoitent son lit de camp et sa moustiquaire. Avec eux est Benri, le chef des Aïnos ; la présentation est faite et une bonne réception assurée à la voyageuse.

Sur sa prière, M. de Siebold fait observer en japonais, à son serviteur Ito, l’importance d’être affable et courtois envers les Aïnos chez qui sa maîtresse recevra l’hospitalité. « Traiter les Aïnos poliment, s’écrie maître Ito indigné ; ce sont des chiens et non des hommes ! »

C’est un type que ce petit Japonais de dix-huit ans, fort intelligent sous son air un peu niais, prodigieusement vaniteux, plein d’aplomb, vif et adroit, très observateur, doué d’une mémoire excellente, pratique, « débrouillard », dénué de sens moral et de religion, mais honnête par réflexion, d’une franchise déconcertante, avide de savoir européen, quoique méprisant les étrangers, souffrant dans son patriotisme quand les Japonais de l’intérieur se montrent avec leur indiscrétion, leur saleté, leur ivrognerie, leur ignorance de la réserve la plus élémentaire ; au demeurant le meilleur fils du monde, servant très bien et très fidèlement sa maîtresse et la quittant à la fin avec plus de chagrin qu’elle n’aurait attendu de lui.

Toutefois il ne peut lui pardonner son intimité et sa bonne entente avec les Aïnos. Nous ne saurions être de son avis, car cette intimité, la vie en commun dans la case, avec ces sauvages hospitaliers, honnêtes, véridiques, respectueux, de mœurs pures, bons pour la vieillesse, naturellement courtois, forme un des plus intéressants chapitres du récit de miss Bird et certainement l’un des moins connus.

IV

Ce fut vers la péninsule malaise de Malacca[25] que se dirigea miss Bird en quittant le Japon.

Elle passa par la Chine, assista comme miss Gordon Cumming à la conflagration qui détruisit en partie Hong-Kong, se rendit à Canton dont elle a décrit les beautés et les horreurs, puis retourna à Hong-Kong. « Si la civilisation était de mon goût, écrivit-elle de là, je m’attarderais à Victoria (la colonie britannique de Hong-Kong), pour sa beauté, sa vie animée, ses costumes et son coloris, son parfait climat d’hiver et son hospitalité ; mais je suis de cœur une sauvage et je pars pour la Chersonèse d’Or », ainsi nommée par Ptolémée au IIe siècle de notre ère, et que l’on connaît de nos jours, moins bien que le continent noir.

Encore un de ces pays « dont on rêve, quand on a lu les romans de Jules Verne », dit-elle, et toutes les couleurs de sa riche palette suffisent à peine pour en donner une idée. « C’est l’intensité tropicale dans toute l’exubérance incessante et suffocante même de sa flore enivrante, de ses fruits dont les sucs généreux sont extraits du sol humide et surchauffé, dont les saveurs sont les rayons comprimés d’un soleil incendiaire. Son sol recèle les trésors des minerais et des gemmes les plus précieux ; sous les vagues chaudes, dans des profondeurs d’aigue-marine, passent, sous forme de poissons, des lueurs vivantes, au milieu des forêts féeriques de coraux blancs, roses, rouges et violets. Dans les guirlandes de ses lianes, sous les arbres d’essences précieuses, s’ébattent des myriades d’oiseaux qui mêlent leurs fulgurantes couleurs aux nuances adorables des orchidées. C’est une profusion, un débordement de sève et de vie, une lutte incessante entre l’homme et la jungle, qu’il tient avec peine en respect jusqu’à une courte distance des villes, où les tigres apparaissent parfois tout à coup, après avoir fait mine de s’éloigner. Cette terre fabuleuse est-elle celle d’où Salomon fit venir les matériaux nécessaires à l’ornementation de son temple ? Cette hypothèse a fait couler des flots d’encre, car au nord de Johore, l’un des États malais, se dresse un mont Ophir ; est-ce celui de la Bible ? Pourquoi pas ? Ne sait-on pas, et la reine de Saba n’en a-t-elle pas témoigné, que les produits d’Extrême-Orient pénétraient en Arabie et en Palestine ?

Cet excès ininterrompu de magnificence devient oppressif et monotone à la longue.

« J’en arriverais, écrit miss Bird, à souhaiter l’explosion du printemps avec sa tendre verdure, ses larges étendues de fleurs amies, ses masses de boutons d’or, de pâquerettes, de dents de lion, et les splendeurs de l’automne avec ses pourpres, ses ors et ses lieues de bruyère violette et rose. On aspire aux plaques de couleur qui flamboient au loin. Les parfums sont lourds, écrasants. Je jouis, je m’enivre de tout cela, et pourtant je suis hantée de visions de berges moussues étoilées de primevères et d’anémones, de ruisseaux dont la rive est bleue de gentianes, de prairies d’or, de champs rougis par le coquelicot et, malgré mon enthousiasme tropical, je conviens que les fleurs des climats tempérés procurent un plaisir plus durable. »

export80a_bird

Miss Bird avoue que s’il est des jours où le seul fait de vivre lui paraît un délice, où elle se sent proche parente de la mer, de la brise, des oiseaux, où elle sait pourquoi la nature chante et sourit, il en est d’autres pendant lesquels elle pense que si ces jours devenaient des mois, elle « accueillerait avec joie un tremblement de terre, une trombe, n’importe quel trouble discordant qui dissiperait la torpeur produite par l’air surchauffé, chargé de vapeurs, et romprait le silence monotone ».

Nous savons que miss Bird aime les sauvages. Elle avoue que les aborigènes réfugiés dans les jungles, depuis la conquête du pays Malais, méritent bien le nom d’orangs-outans que les vainqueurs leur ont donné. Mais les Malais, pour jaunes qu’ils soient, sont bien faits et agiles et leurs femmes ne manquent pas de grâce. Quant aux Klings de Coromandel, venus en grand nombre dans la Chersonèse, ils sont remarquablement beaux et leurs femmes n’ont rien à leur envier, surtout pour les formes et le maintien. « Je ne me lasse jamais, dit-elle, d’admirer la grâce inimitable de leur démarche ; c’est la poésie du mouvement.

« Leur taille élancée, droite comme une flèche, leurs membres longs et arrondis, leurs traits classiques, leur chevelure noire et soyeuse, relevée à la grecque, leur draperie mystérieusement disposée pour former robe et ceinture, ne laissant découvert qu’un bras et une épaule, leur tête fine, leurs petits pieds cambrés, leur air timide et modeste, tout cela forme un ensemble charmant.

« Une femme Kling admirablement drapée, glissant sur le chemin avec une aisance parfaite dans sa beauté statuesque, soutenant de sa belle main et de son bras admirablement modelé une amphore posée sur sa petite tête, est vraiment un bel objet classique dans sa forme, exquis dans ses mouvements, d’un coloris artistique, une création du soleil tropical. » Souvent les draperies et la chevelure sont retenues par des bijoux de prix, car les mines de la Chersonèse rendraient des points à celles de Golconde. Il n’est pas rare de voir la veste courte, rappelant le boléro espagnol, que portent les simples Malais, ornée de boutons qui sont des diamants ou autres pierres précieuses.

La profusion de joyaux dont se couvrent les riches est vraiment du domaine des contes de fées. Miss Bird put s’en rendre compte un certain 24 janvier, jour de l’an des Chinois, qui pullulent dans la presqu’île de Malacca et sont, avec les Arabes, les plus opulents négociants et banquiers.

À onze heures du matin, tous les enfants chinois sortirent dans de luxueuses voitures en forme de bateau, escortés par des suites magnifiques. Quatre d’entre eux, un garçon et une fillette de cinq à six ans et deux encore plus petits, descendirent au Consulat ; vêtus de brocart d’or et de satin finement brodé et cousu de perles, chaussés de souliers en drap d’or resplendissants de pierreries, ils portaient, dignes et solennels, des couronnes à base de velours noir, avec aigrettes en diamants énormes et de la plus belle eau et tout le fond parsemé de solitaires ; sur le devant était brodé en or rouge malais un dragon recouvert de diamants. À leur cou étincelaient sept colliers : le premier composé de roses et de croissants en diamant, le second d’émeraudes grosses comme des glands, le troisième de perles, le quatrième de filigrane d’or rouge et d’or bruni, le cinquième de diamants et saphirs, le sixième de nombreuses chaînes d’or finement travaillées auxquelles était suspendu un poisson en or couvert de diamants, le septième enfin, qu’ils portent tous, consistait en une massive chaîne d’or assez lourde en apparence pour faire ployer l’être frêle qui en était paré ; à cette chaîne était suspendu, par devant, un petit bouclier en or sur lequel on avait tracé en rubis les caractères formant le nom de l’enfant, entouré de fleurs et de poissons en brillants ; derrière était un petit dieu en rubis, encadré de même. De magnifiques boucles d’oreilles en diamant et de lourds bracelets d’or complétaient cette parure écrasante.

Les tout petits, parés aussi comme de minuscules idoles, se baissaient parfois pour ramasser quelque bonbon échappé à leurs doigts et de leur chevelure tombaient des pierreries que les serviteurs ramassaient avec le flegme de gens habitués à cet exercice.

À côté de ce luxe barbare, des palais exquis, meublés à l’européenne, où l’on vous sert des dîners de Lucullus, des breaks et des yachts de plaisance aménagés avec tous les raffinements les plus modernes, et à deux pas la jungle où l’on chasse le tigre !

Veut-on maintenant savoir comment miss Bird voyage, récolte, varie ses sensations et acquiert ses trésors de connaissances ? En voici un exemple : le steamer en route pour Singapore, relâche pour quelques heures à Saïgon ; tous les passagers s’élancent dans les légères voitures du pays et disparaissent. Refusant guides et véhicules, miss Bird quitte la ville pour la grande route, visite un beau couvent où on lui montre une école de jeunes filles indigènes, fait quelques milles dans un gharrie[26], pénètre dans les villages ombragés d’orangers et de bambous, dont chaque maison est fortifiée par une muraille de cactus, entre dans une demeure où elle se désaltère avec du lait de coco, se rend compte des intérieurs annamites, de l’invasion chinoise, se perd dans un labyrinthe de palmiers, de bananiers enveloppés d’orchidées, de grandes et de petites fougères, surveille les ébats de buffles à peau rose dans un étang couvert de lis encore plus roses, voit la ville amphibie de Cholen, rencontre un officier d’artillerie, une sœur et un négociant de nationalité indécise, cause avec tous, se met les pieds en sang de telle sorte qu’il lui faut remplacer ses chaussures par des mouchoirs, succombe à demi à une chaleur qui la rend très indulgente pour le costume sommaire des habitants, mais revient au navire, l’esprit enrichi de nouvelles observations et les yeux remplis de visions inattendues.

V

Mme Bird-Bishop était au repos depuis plusieurs années, quand elle partit, en 1890, pour la Perse et le Kurdistan[27]. Le voyage, commencé pendant le doux hiver du golfe Persique, se termina, en décembre, sur la côte beaucoup plus froide de la mer Noire. Certaines régions peu connues mirent à l’épreuve le courage téméraire de la voyageuse et lui permirent de prouver que son énergie n’avait aucunement décliné. La route de Kandawar à Küm était bloquée par les neiges ; on y trouvait des cadavres gelés. Les guides se mirent à genoux pour la supplier d’attendre ou de renoncer ; elle persévéra. Les guides consentirent enfin au départ, mais à la condition qu’à la moindre brise on rétrograderait. « Toutes les ressources contre le froid furent mises à réquisition. Un seul œil resta visible sur le visage des serviteurs. Les charvadars comptaient sur leurs habits de feutre et leurs peaux de mouton serrées par des cordes autour des jambes. » Malgré toutes les précautions, les morsures de la gelée sont toujours à craindre. « Outre doubles vêtements de dessous en laine, dit Mme Bird-Bishop, je mis une paire d’épaisses chaussettes de Chitral par-dessus deux paires de bas de laine et, par là-dessus encore, une paire de longues et larges bottes afghanes en peau de mouton dont la laine est à l’intérieur. Par-dessus mon amazone de flanelle doublée d’un épais lainage (homespun), j’avais une longue jaquette du même, un habit de mouton afghan, un lourd manteau de fourrure sur mes genoux et un épais « waterproof » pour empêcher le vent de pénétrer. Ajoutez à cela un casque de liège, un capuchon de pêcheur, un masque, deux paires de gants de laine avec des mitaines et des gantelets doubles, et songez à la difficulté, pour une personne ainsi emmaillotée, de monter à cheval et d’en descendre ! Tous les Persans sont en vêtements de coton ! »

On n’en fit pas moins en douze jours les 90 milles qui séparent Küm de Kandawar, mais ce ne fut pas sans courir de sérieux dangers ; plus d’une fois, dans les montagnes des Bakhtiaris, les balles sifflant à ses oreilles « lui prouvèrent que, quelles que fussent les intentions de ces hommes aux longs fusils, elles étaient sérieuses. »

C’était la première fois qu’une voyageuse anglaise passait les mois d’été parmi ces rudes montagnards, recevait l’hospitalité de leurs chefs, les étudiait et même les photographiait sans être trop molestée. Il est vrai que sa science médicale assez considérable lui gagna peu à peu une réputation précieuse et le respect de ces tribus farouches qui lui demandaient si elle cherchait des trésors ou des simples pour les vendre en Farighistan (Europe).

Trois des hommes qui avaient tiré sur elle, devinrent ses patients. Mais sa plus intéressante cliente, celle qui lui valut le plus d’admiration, fut une jument souffrant d’un énorme abcès. Le traitement éprouva terriblement le courage et les nerfs de la doctoresse ; elle en fut récompensée par ce cri : Dieu est grand ! que poussèrent tous les témoins de son habileté ! « Que Dieu vous pardonne vos péchés ! s’écria Aziz, le propriétaire de la jument, tombant à genoux devant elle… Personne n’a la sagesse et la science des Faringhis. Nous sommes pauvres ; nous n’avons pas d’argent, mais nous avons beaucoup de vivres ; vous avez votre tente ; le Khan vous donnera un cheval de pure race. Demeurez parmi nous, soyez notre hakim (doctoresse) jusqu’à ce que vous soyez très vieille. Nous vous aimons, quoique vous soyez une Kafir et nous vous obéirons. » Puis, comme saisi d’une inspiration soudaine, il ajouta : « Et vous pouvez guérir les mules et les juments, gagner ainsi beaucoup d’argent, et quand vous retournerez chez les Faringhis, vous serez très riche ! »

export81_bird

Mme Bird-Bishop ne se laissa pas séduire et continua son chemin, étudiant avec un profond et communicatif intérêt à Bagdad, à Julfa, l’œuvre héroïque de toutes les missions chrétiennes, traversant Burujird et Hamadon, le Kurdistan Turco-persan, retrouvant les traces de son illustre devancière Ida Pfeiffer, traitée avec une courtoisie très inattendue par les autorités locales et arrivant enfin au « Paradis de la Perse », à cette plaine d’Urmi dont la description est une grandiose et magnifique scène biblique, avec sa beauté, sa fertilité, sa fraîcheur, ses richesses naturelles exploitées en ce moment par le moissonneur, le vendangeur, le cultivateur de coton, de toutes les plantes potagères, ou de teinture et de médecine, de tous les fruits d’Orient et d’Occident ; c’est l’automne dans sa splendeur de pourpre et d’or, avant le dépérissement, la ruche humaine est dans toute son activité : hommes, femmes et enfants travaillent de ce beau et bon labeur de la terre, sain et fructueux ; les tout petits dorment ou gazouillent dans leurs berceaux de jonc, tandis que près d’eux les mères dépouillent les champs et emplissent les greniers. Ce tableau délicieux est encadré d’un côté par les sévères montagnes du Kurdistan (prolongation du Taurus), qui contrastent grandiosement avec la plaine luxuriante, et de l’autre côté par de longues rangées de peupliers à travers lesquels on aperçoit le bleu profond de la mer d’Urmi.

Ici, la voyageuse se trouva au milieu de ses compatriotes d’Europe : missions de l’archevêque de Canterbury, des lazaristes français, des sœurs de Saint-Vincent de Paul et aussi des presbytériens d’Amérique et des chrétiens d’Assyrie. Elle passa ensuite la frontière de Turquie et visita successivement Van, Bitlis, Erzeroum et Trébizonde. Elle fut témoin des persécutions subies par les Nestoriens chrétiens du Kurdistan turc et des efforts de quelques âmes héroïques pour les soustraire à un joug détestable. Cette partie nécessairement un peu grave du récit de miss Bird ne nuit en aucune façon au charme captivant de l’ouvrage.

Tel est jusqu’à présent l’ensemble de ses entreprises et de ses œuvres. Tous ceux qui l’ont suivie par la pensée espèrent qu’elle n’a pas déposé pour toujours le bâton du pèlerin.

VI[28]

La Perse ne devait pas être la dernière étape de cette insatiable voyageuse dont l’esprit et, plus étrange encore, la santé délicate ont besoin de déplacements lointains et d’impressions toujours nouvelles. L’année 1896-97 l’a vue explorant la Corée, l’un des plus ignorés, des plus misérables, des plus abjects coins du globe. Et cependant elle a connu des temps meilleurs, une ère de prospérité, d’activité intellectuelle, de savoir artistique, de développement politique, social et industriel, mais tout a sombré sous la tutelle de la Chine, sous ses extorsions, ses cruautés, sa tyrannie écrasante. Le pays a 84 000 milles carrés d’étendue, sa population est de 12 ou 13 millions d’individus. Séoul, la capitale, a une enceinte de 14 milles et ses fortifications naturelles de montagnes escarpées, peuplées de tigres et autres animaux féroces, rendent superflues toutes autres défenses. « Je l’ai crue la ville la plus sale du monde, dit Mme Bishop, jusqu’à ce que j’eusse vu Pékin. Les rues ne sont pas assez larges pour que deux bœufs chargés y puissent passer et les habitants, à qui la loi défend d’élever des maisons de deux étages, vivent au milieu des détritus, des chiens errants et galeux, de la boue putride et empestée. Personne n’ose s’enrichir, de crainte d’être pressuré par les fonctionnaires chinois. Le roi, qui n’a pas de mauvaises intentions, est tellement terrorisé par son entourage, qu’il ne peut faire aucun bien. La reine jetait sans cesse son royal époux dans des démêlés politiques, des intrigues inextricables, et son influence, après la guerre, parut si malfaisante à l’envoyé japonais, que, dans un moment de colère, il eut la fâcheuse idée d’autoriser l’attaque du palais, pendant laquelle la reine fut assassinée. Mme Bishop, qui s’était souvent entretenue avec elle, lui accorde beaucoup d’intelligence et une certaine beauté.

On sait qu’après le meurtre de la reine, le roi se réfugia à la légation russe, et de là s’empressa de supprimer toutes les sages réformes édictées par les Japonais. La réaction fut si violente que Sa Majesté confia les postes les plus importants à la lie des fonctionnaires, entre autres le ministère de l’Instruction publique à un mandarin notoirement connu pour sa corruption. Une meilleure influence a réussi depuis, à confier les finances aux mains probes d’un Anglais. Des écoles ont été fondées et Séoul commence, dit-on, à faire sa toilette !

Mme Bishop a parcouru tout le pays et même pénétré dans la Mandchourie russe. Là seulement elle a trouvé des symptômes d’activité, de relèvement, de courage : selon elle, les Coréens émancipés montrent plus d’activité commerciale et de sens des affaires que les Chinois. Si l’on peut concevoir quelques espérances pour l’avenir, d’après les enseignements du passé, la Corée devra reprendre sa place parmi les nations civilisées de l’extrême Orient. Mme Bishop a révélé sur ce pays bien des renseignements inconnus et intéressants.

LADY BARKER

I

Si l’on nous demandait de personnifier la bonne humeur, la franche gaieté, l’optimisme résolu, nous nommerions lady Barker (aujourd’hui lady Broome), l’amie fidèle de lady Brassey.

Les épreuves, qui ne lui ont pas manqué, n’ont pas eu de prise sur son énergie. Veuve d’un officier d’artillerie remarqué pendant la grande rébellion des Indes en 1857, remariée à sir Frederic Broome, successivement colon en Nouvelle-Zélande, gouverneur de l’île Maurice, du Natal, de North-West Australia et aujourd’hui de la Trinité, elle a traversé bien des jours difficiles sans que sa sérénité en fût altérée un seul instant. Toute chose, dit-on, a un bon côté ; non seulement lady Barker le trouve, mais au besoin elle l’inventerait. Son humeur joyeuse est si persistante, qu’elle a consacré tout un charmant volume aux Plaisirs d’une station dans la Nouvelle-Zélande[29]. La définition qu’elle en donne explique mieux que nous ne saurions le faire l’heureuse disposition de sa nature. « Depuis mon retour en Angleterre, dit-elle, mes amis me demandent souvent comment nous nous amusions en Nouvelle-Zélande. J’ai bien souvent envie de répondre : nous étions tous trop occupés pour avoir besoin d’amusements ; mais, en y réfléchissant avec calme, je découvre que beaucoup de nos occupations peuvent être comptées parmi les plaisirs plutôt que parmi les travaux. Cependant ceci ne donnerait pas non plus une idée exacte de notre genre d’existence. Il serait peut-être plus correct de dire que la plupart de nos très simples plaisirs consistaient en une solide base d’utilité, sous forme de plaisanterie et de divertissement. Je me propose donc de décrire quelques-unes des occupations qui nous procurèrent alors de vives jouissances, dues à des santés parfaites, à des goûts simples et à un climat exquis. »

La petite maison en bois, « isolée dans l’espace et assez grande pour contenir beaucoup de bonheur », était située dans une vallée ensoleillée, abritée, verdoyante, mais privée d’arbres. C’était donc une joie d’aller, à quelques milles de là, chercher les collines couvertes de forêts où résonnait la cognée du courageux défricheur, d’y choisir une jolie clairière et d’y allumer, à la façon des bohémiens, un feu sur lequel on faisait griller les côtelettes apportées dans un panier et bouillir l’eau pour le thé, fourré subrepticement dans la poche de sir Frederic. Le climat est si délicieux dans ce beau pays, la chaleur du soleil si tempérée par la fraîcheur de l’ombre, l’absence d’humidité et de miasmes délétères si complète, que l’on peut entreprendre des expéditions sans craindre les insolations, les fièvres ou les rhumatismes, conditions précieuses quand on a les goûts de gipsy de lady Barker.

Tantôt on part la nuit pour la pêche aux anguilles, tantôt pendant l’hiver, en tête-à-tête conjugal, on va chasser le sanglier, l’ennemi du mouton ; les péripéties de la chasse ne sont pas toujours rassurantes, et lady Barker, rechargeant les revolvers, tendant les piques, recousant les blessures du pauvre chien, joue un rôle plus admirable que tentant.

export82a_barker

Puis il y a les parties de patinage sur les beaux lacs des collines et les montagnes russes naturelles dont on tire parti en traîneaux confectionnés au moyen de caisses d’emballage. Ce n’est pas sans raison que lady Barker s’étonne d’avoir encore la tête sur ses épaules, car on ne pousse guère plus loin la folie de l’imprudence. Il y eut pourtant une année (1867) où l’on fit trop réellement contre fortune bon cœur ; un ouragan de neige sans précédent plongea le pays dans la consternation et fit périr plus de 500 000 moutons et agneaux. Sir Frederic et lady Broome en perdirent 4 000 sur 13 000.

Une des plus belles entreprises de celle que nous continuons à nommer lady Barker, puisque c’est son nom de plume, fut la formation d’une congrégation. Ce n’était pas facile : la vie indépendante des colons les rend soupçonneux de tout ce qui peut ressembler à une ingérence dans leur manière d’arranger leur existence. On n’encourageait guère l’apôtre volontaire. Quelques-uns viendraient par curiosité, lui disait-on, puis disparaîtraient quand ils auraient vu les jolies choses de son salon ; si elle les y invitait le dimanche, leur langage pourrait être peu délicat, et bientôt elle ne pourrait plus les tenir en bride.

Mais cette entreprenante personne, si heureuse « d’avoir pour la première fois de sa vie assez à faire » et l’espoir de se rendre utile à son prochain, ne se laissa pas abattre. Peu à peu elle découvrit que l’influence d’une dame paraissait être fort grande et pouvait s’étendre indéfiniment.

« Elle représente, disait-elle, la culture morale et les manières civilisées, et son passage sur un sol neuf comme celui-ci doit être une traînée de lumière. Bien entendu, c’est une affaire de temps, mais je rencontre beaucoup de bonne volonté chez mes voisins. » Elle se mit donc à l’œuvre, « afin de réveiller l’idée religieuse dans ces régions peu peuplées, où l’on est trop absorbé par les difficultés matérielles et les intérêts pécuniaires pour penser beaucoup aux intérêts de l’âme ». Elle s’en allait de ferme en ferme, de station en station, toujours à cheval, car c’était une intrépide amazone, bravant les sentiers de chèvre et les traîtres marais, et simplement, discrètement, en causant, sans blesser les sentiments de personne, elle attira quelques voisins chez elle, le dimanche, dans le but de chanter quelques hymnes ensemble. Son mari la secondait, adressait des allocutions familières, et le jour où, pour la première fois depuis la création du monde, trente-six chrétiens réunis sous son toit célébrèrent dans le pays la nativité du Christ, des larmes de bonheur lui montèrent aux yeux. Ajoutons que, les voisins venant de dix ou quinze lieues, on soignait leur estomac autant que leur âme. On mangeait pendant deux heures ; après quoi, comme il y avait quatre femmes, on dansait, la maîtresse ouvrant le bal, puis on se remettait à table.

Mais l’ambition croît avec le succès, et quelque temps après ce ne sont plus trente-six fidèles qui sont réunis, c’est cent ! Cette fois il s’agit du baptême de tous les enfants épars dans les « stations » privées du service religieux régulier. L’évêque du diocèse est l’hôte de lady Barker. Depuis huit jours la maison exhale un parfum de boulangerie : pâtés, tartes, gâteaux, etc., sortent perpétuellement du four. On a emprunté tous les plats du voisinage et accepté de grand cœur les dons en nature, car les magasins de comestibles brillent par leur absence dans ces beaux déserts. Entre temps on est monté à cheval et l’on est allé réquisitionner tous les voisins à 30 milles à la ronde. Une grosse difficulté a surgi : comment habiller de blanc tous les petits catéchumènes ? Dans un moment de téméraire ardeur, lady Barker a promis d’y pourvoir, a dressé une liste des âges et des grandeurs, coupé tous ses beaux jupons brodés, et, avec l’aide de ses deux femmes et de sa machine à coudre, elle a si bien travaillé, qu’au jour dit les lits sont devenus des monceaux de petits vêtements neigeux, étiquetés au nom des néophytes. Autre difficulté : où trouver des parrains et des marraines ? Lady Barker ne s’embarrasse pas pour si peu : elle est la marraine de tous les enfants et fait de son mari leur parrain.

La matinée est radieuse, l’air froid, mais calme et pur, et bientôt le soleil égaye et réchauffe si bien la scène, que l’évêque insiste pour déjeuner sous la vaste véranda que sir Frederic et ses amis ont transformée en salle de réception, au moyen de caisses vides recouvertes de couvertures rouges. Après un déjeuner pantagruélique où les théières sont des bouillottes, les pots à lait des seaux et les plats de tartines, des montagnes, on habille les enfants et sous le beau soleil, en face du lac qui éblouit comme un miroir d’argent, la cérémonie commence, simple, émouvante et bien faite pour récompenser les braves cœurs qui l’ont préparée. Quand les invités sont partis, bien enveloppés dans ces mêmes couvertures qui ont joué le rôle de canapés, on cause autour du feu avec l’évêque des nouveaux projets d’écoles, de bibliothèque circulante, d’église à bâtir, car cette audacieuse coloniste ne doute de rien, et elle a raison, puisqu’avec le temps elle a réalisé ses rêves !

Pour bien apprécier les obstacles que doit vaincre une maîtresse de maison dans ces pays neufs, il faut lire les aventures de lady Barker avec ses serviteurs et surtout ses servantes. Elle ne fut pas longue à reconnaître la vérité du conseil de lady Brassey aux femmes de colons : « d’apprendre un peu de tout, car elles ont tout à enseigner ».

Les femmes sont rares dans ces contrées à peine pénétrées par la civilisation et celles qui sont douées de quelques avantages physiques ou moraux trouvent bien vite des épouseurs. En outre, tous les serviteurs agissent d’après ce principe que « Jack vaut bien son maître » et ne lui accordent qu’un minimum de respect et d’obéissance. Quant à savoir leur métier, c’est le moindre de leurs soucis ; lady Barker reconnaît qu’ils sont en général honnêtes et travailleurs ; or l’ouvrage ne manque pas dans des maisons où il faut tout faire, depuis le pain jusqu’à la bière, où les femmes doivent veiller à tous les détails de l’intérieur et les hommes à tous ceux de la ferme, de l’écurie, etc. Mais les fantaisies de ces braves gens, les écoles de lady Barker avec les demoiselles qui débutent par lui demander le modèle de sa plus nouvelle amazone ; avec les deux excellentes sœurs qui se querellent toute la journée à propos de leurs différents genres de beauté et avec d’autres encore qui lui donnent congé en arrivant, parce que « le char les a trop secouées, et la laissent livrée à ses propres ressources culinaires, l’essai qu’elle fait, une semaine, du service-amateur avec quelques amis, le gentleman-chef qui veut de la musique pour confectionner ses sauces, l’officier maître d’hôtel qui suit ces dames sa serviette et un verre à la main, et termine sa journée par une valse sans fin avec miss Alice, la femme de chambre, tout cela est d’un comique irrésistible ! D’autre part, les pérégrinations par monts, forêts et vallées ne vont pas sans incidents assez dramatiques, où la perte totale d’un costume de cheval est considérée comme bien légère comparée à ce qui eût pu arriver.

Après trois années de cette vie accidentée dans sa monotonie, lady Barker rentrait en Angleterre, mais non pour y rester bien longtemps. En 1875 nous la retrouvons au Cap.

II

Une année dans l’Afrique du Sud[30] transporte le lecteur dans un pays très différent de la Nouvelle-Zélande.

Plus de climat exquis, un changement perpétuel d’heure en heure, un déluge quand il pleut, un brasier quand le soleil brille, des orages qui semblent annoncer la fin du monde, des insectes à rendre fou, des serpents qui pullulent, une vilaine ville de Maritzburg, endormie, sans un seul monument, une seule maison quelque peu remarquable ; en compensation, le pays est splendide, les fleurs dignes du paradis et les Cafres bien amusants, peints par lady Barker ! Leur manière de comprendre le travail est des plus originales. Il est vrai que l’idée de travailler leur semble absolument révolutionnaire : c’est la part des femmes ; pour eux il n’y a que deux façons de passer le temps : guerroyer ou ne rien faire. Aussi pas un d’eux ne consent à rester en service, quand ses économies lui permettent d’acheter un nombre suffisant de femmes qui travailleront pour lui. Cela coûte cher, lorsque les pères de famille sont exigeants. Ainsi Charlie, le groom de lady Barker, soupire pour une belle dont le père demande dix vaches, une marmite et une hutte ! Donc Charlie gémit, mais Charlie est fier et par conséquent paresseux et se donne des airs avec les autres serviteurs, qui ne le plaignent guère. Il opprime Jack, le réfugié Zoulou, arrivé il y a un mois vêtu de trois queues de daim et déjà petit-maître accompli. Jack apprend le français avec la cuisinière et le maître d’hôtel, lequel est l’ennemi juré de Charlie. Jack se civilise très vite ; il a pleuré amèrement la première fois qu’il a cassé une assiette, et au bout de quelques jours il en démolit une pile avec le plus parfait sang-froid. Il est horriblement jaloux de Tom, jeune Zoulou de douze ans engagé comme bonne d’enfant, car les vraies sont très rares et la seule qu’on ait pu recommander a quatre-vingts frères et sœurs, grâce aux vingt-cinq épouses de monsieur son père, de sorte que lady Barker a reculé devant cette opulence patriarcale. En somme elle se montre très bienveillante pour les indigènes ; elle les trouve doux, honnêtes, reconnaissants, soumis à leurs lois, très attachés à leurs misérables Kraals que rien ne peut les empêcher d’aller visiter chaque année. Après avoir assisté à un lit de justice cafre, elle déclare que si les peuples civilisés arrangeaient leurs différends avec la même droiture simple, ce serait bien heureux pour tout le monde, excepté pour les hommes de loi. Ils aiment leurs écoles, leurs églises, et lorsque lady Barker quitte la ville, l’éloignement des unes et des autres empêche beaucoup de ses serviteurs de la suivre. Elle les préfère malgré leur ignorance, leur lenteur, leur paresse, la nécessité de leur répéter cent fois les mêmes choses, aux prétentieux domestiques blancs de la colonie.

La seule punition qu’ils comprissent était l’amende, et dans ce cas ils étaient punis deux fois, car leurs pères, qui prennent tous leurs gages, les battaient par surcroît ; aussi lady Barker se demandait-elle sur quoi ils pouvaient bien économiser le pécule sur lequel ils comptaient, en général au bout de quarante lunes, pour s’acheter le nombre nécessaire de femmes !

Les pauvres créatures n’ont pas un sort enviable ; peut-être les épouses des Cafres chrétiens sont-elles traitées à peu près comme des êtres humains, mais celles des Cafres idolâtres ne sont que des bêtes de somme menées au bâton. Au point de vue du pittoresque pur et simple, lady Barker donne la préférence au mariage de ces dernières, car leurs sœurs noires, en robes blanches et couronnes de fleurs d’oranger, sont peu réjouissantes à l’œil. Lady Barker assiste un jour avec intérêt au passage d’un cortège nuptial sans alliage de civilisation. Assise sous sa véranda, après le déjeuner, elle entend un bruit insolite et voit ses Cafres courir, en criant, vers la grille du chemin qui sépare sa résidence de la colline. Un chant monotone, avec accompagnement d’une sorte de grognement sourd, arrive jusqu’à elle et semble sortir d’un nuage de poussière. « Qu’est-ce donc, Maria ? demande-t-elle à la jeune bonne de ses enfants. — Oh ! ce n’est qu’un mariage de Cafres sauvages, milady, répond la jeune personne récemment civilisée. Voici les guerriers, et voilà ce qu’ils font quand ils n’en ont pas appris plus long ! »

Oui, les voilà ; d’abord un corps de robustes guerriers vêtus de peaux, coiffés de plumes immenses, leurs membres agiles luisant comme de l’ébène, armés de boucliers et de zagaies, qu’ils brandissent en criant par politesse : Inkosi (Anglais), quand ils passent en courant. C’est l’avant-garde, la fleur de la chevalerie cafre qui conduit la fille d’un chef à sa nouvelle demeure, dans son kraal de la montagne. Après eux viennent les parents de l’épousée, nombreux, mais sans la belle tenue des guerriers ; vêtus sommairement, les uns de sacs, les autres de vieux habits militaires européens (la joie de tous les indigènes africains), d’autres enfin d’un double tablier, tous portant en guise de boucle d’oreille une petite tabatière faite d’un gland, d’une dent de chat-tigre, d’une chrysalide de grand papillon, d’une enveloppe de cartouche, ou de bien d’autres choses. Ils sont suivis d’une foule d’hommes d’aspect plus respectable, couronnés d’un cercle en métal, signe de situation aisée, les jambes nues, mais le corps drapé dans des couvertures aux vives couleurs. Au milieu d’eux est la pauvre fiancée, haletante, forcée de courir comme eux et qui semble devoir défaillir bien avant d’avoir fait les six milles qui la séparent encore du but.

C’est une grande et belle fille, au visage aimable malgré sa fatigue, vêtue d’une longue et gracieuse draperie brune, laissant les jambes libres pour faciliter la course. Elle porte au bras un petit bouclier de cuir brun et blanc ; ses joues, son front et ses cheveux sont coloriés d’argile rouge. Au passage elle semble jeter un regard d’envie sur l’embonpoint confortable et les jolis vêtements de Mlle Maria. Les jeunes filles cafres redoutent le mariage, qui n’est guère pour elles qu’un dur esclavage, rarement compensé par l’affection.

« Peut-être penserez-vous à vous marier aussi un de ces jours, dit lady Barker à sa noire soubrette, et vous me quitterez.

— Non, non, répondit Maria, en secouant la tête ; ça ne me plairait pas ; il faudrait travailler beaucoup plus et personne ne serait bon pour moi. Et elle ajoute en aparté : Malia n’aimerait pas courir si vite que ça !

« Mais, poursuit-elle, je crois qu’ils mènent seulement cette jeune fille voir son nouveau kraal (village), car ils disent que la bière n’est pas encore prête ! »

Il est bien amusant de suivre lady Barker dans ses visites aux « kraals cafres », à la forêt vierge, aux séances de sorciers, les plus puissants personnages du pays ; mais il nous faut maintenant la rejoindre dans l’Australie du Nord-Ouest, dont elle a parlé une des premières.

III

Il est dans le récit qui se déroule en Afrique un petit personnage très réjouissant, très spirituel : c’est maître Guy, le fils aîné de lady Barker, alors âgé d’environ cinq ans. Quand il en a treize, il fait ses études en Angleterre ; pour le moment il n’a rien autre à faire que « de travailler dur, de jouer au cricket et devenir un homme, un bon Anglais qui fera honneur à son pays ». Sa mère qui, de l’île Maurice, a suivi son mari en Australie, lui adresse de charmantes lettres[31], dont il est digne s’il a tenu les promesses de son enfance et qui peuvent intéresser des lecteurs beaucoup plus âgés que lui. Toutes les qualités sympathiques de lady Barker s’y retrouvent et par conséquent la couleur de rose y domine.

Arrivée à Perth, sa capitale, épuisée, n’en pouvant plus, la nouvelle gouvernante se remet de tout par une bonne nuit et la voilà aux prises avec la grosse affaire de l’installation. « Government-House » est très jolie ; les jardins descendent en terrasses jusqu’à la rivière du Cygne ; la vue est ravissante ; qui ne serait de belle humeur dans une résidence pareille ! D’ailleurs tout le monde est si bon, si obligeant !

Bientôt on entreprend un voyage dans l’intérieur, afin de connaître la colonie, sa population, ses besoins, ses chemins faits et à faire et bien d’autres choses importantes. À propos de l’inauguration d’une ligne télégraphique, lady Barker dit à son fils, après lui avoir décrit les dangers auxquels est exposée l’avant-garde de la civilisation : « J’espère, cher enfant, que vous êtes assez âgé déjà pour comprendre et tressaillir d’admiration, vous que nous espérons voir un jour soldat au service de notre pays, en pensant à ces autres soldats qui combattent pour la colonisation. »

Malgré la beauté extraordinaire des fleurs d’hiver dans les plaines immenses de la colonie, le voyage à travers certains saharas de sable, sans autre indication du chemin que le fil télégraphique, et dans des chars primitifs, traînés souvent par des chevaux auxquels le mors et les harnais sont de très nouvelles et très désagréables connaissances, le voyage, disons-nous, est de nature à éprouver des nerfs moins solides que ceux de lady Barker. Quand elle dit : nous venons de traverser un rude bout de chemin, on peut l’en croire ! Il est vrai qu’elle s’en console aussitôt en ajoutant : « mais nous n’avons rien de cassé ! »

Les incidents de la tournée, les stations dans les petites villes à peine fondées, qui possèdent invariablement des écoles nombreuses et des instituts d’ouvriers, la visite à la belle et utile mission espagnole de New-Norcia, qui élève des centaines d’enfants indigènes, les détails sur la population primitive, sur les mœurs coloniales, tout cela, nous l’espérons, intéresse M. Guy autant que nous.

Un des plus attachants épisodes est le séjour d’été dans la petite île de Rottnest, que les brises du sud (n’oublions pas que nous sommes aux Antipodes) défendent contre la chaleur intolérable de la terre ferme. Lady Barker a certainement découvert le secret du bonheur pour elle et pour les autres ; tout ce qui l’entoure paraît heureux, sans en excepter les animaux, voire même les hôtes de la prison, qui fait le plus bel ornement de l’île.

Cette prison est réservée aux indigènes, des criminels un peu sans le savoir, que l’on punit pour des actes presque méritoires à leurs yeux. C’est si naturel de prendre ce dont on a besoin et de supprimer qui vous gêne ! Ils ne se considèrent pas comme très méchants pour cela, et en effet ils le sont si peu, qu’on leur permet de se promener toute la journée, car s’ils sont enfermés, ils meurent. Ils essayent de démontrer qu’ils n’ont eu aucune mauvaise intention en passant leur lame au travers du corps de tel ou tel ; ils n’ont fait qu’appliquer leur loi, ou plutôt leur croyance en ce qu’ils appellent « le meurtre de tribu ». S’ils perdent quelqu’un des leurs et sont trop affligés, ils ne connaissent qu’un remède efficace à leur douleur : en infliger une semblable à quelque membre d’une tribu ennemie ! C’est insensé, mais ce sont les idées qui leur ont été transmises d’âge en âge et la civilisation aura fort à faire pour les déraciner. À cela il n’y a, dit lady Barker, redevenant sérieuse, qu’un seul remède : l’école. Les adultes sont trop démoralisés par la tradition pour être accessibles à aucun enseignement ; il faut prendre l’enfant en bas âge et le redresser comme un jeune arbuste.

Quant à l’instinct qui pousse l’indigène australien à détruire l’homme blanc, il semble participer de la fascination, d’une sorte d’hypnotisme. Un colon racontait à lady Barker que, marchant certain jour dans la forêt, suivi par un indigène qu’il savait lui être fort attaché, il fut très surpris de voir cet homme passer devant lui sur l’étroit sentier. Il allait l’interroger, lorsque l’homme, qui était armé, le prévint et le supplia de le laisser marcher devant lui, parce qu’il ne savait pas combien de temps il pourrait dompter l’impulsion qui le poussait à lui casser la tête, si chère qu’elle lui fût d’ailleurs !

Très curieux et peu connu est tout ce que lady Barker apprend à Guy sur le caractère, les superstitions, les haines de tribus, les armes, les jeux d’adresse, les chasses, l’hygiène de ces pauvres sauvages.

export83a_barker

Non moins intéressants sont ses efforts pour répandre autour d’elle des joies pures, un peu de bonheur intelligent. Aidée par un escadron de jeunes filles et par ce qu’elle appelle son « corps de cadets », elle obtint des résultats satisfaisants, s’il en faut croire ses conclusions. « Nous sommes ici depuis un an, écrit-elle dans sa dernière lettre, et il est impossible d’imaginer une année plus heureuse, plus agréable et plus saine ! » Espérons que les suivantes lui ont ressemblé.

LADY ANNE BLUNT

export84a_blunt

Lady Anne Blunt n’est pas pour rien la petite-fille de Byron, la fille de cette Ada (lady Lovelace) que le grand poète aima si tendrement. Son imagination, comme celle de son illustre aïeul, n’a pu se contenter de la vie conventionnelle et factice du grand monde sous le ciel morne de l’Angleterre ; comme lui, elle a eu besoin de chercher le soleil, la vie libre et active ; comme lui aussi, elle a pris en aversion l’excès de civilisation, les mille chaînes qu’impose ce qu’on appelle le progrès ; elle a souffert de ce qu’elle nomme « le mal de la pensée » et, pour s’en guérir, elle s’est lancée dans la vie du désert, elle est devenue la sœur de l’Arabe, non de l’Arabe dégénéré des villes qui a pour idéal de gagner six pence dans sa journée, mais du nomade des grands espaces, type de la race, père et supérieur de l’autre, même aux yeux de celui-ci, le seul asil noble et de sang pur, duquel émanent tout émir et tout cheik, homme de conseil et homme de guerre tout ensemble, dont les besoins matériels sont satisfaits par la chair et la laine de ses moutons et de ses chameaux, mais dont les ressources morales sont supérieures, quoique simples. Fier, ayant horreur du collier, fût-il d’or, hospitalier par nature autant que par tradition, facilement inspiré et prophétique, il redoute cependant la pensée profonde comme une cause de douleur et de cuisants soucis. Il appartient à cette dure race sémitique qui assimile, mais qu’on n’assimile pas ; les juifs l’ont prouvé.

Comme un autre grand poète, notre Lamartine, lady Anne et son mari M. Wilfrid Blunt ont rêvé de voir de près la vie pastorale, « de promener leur tente depuis les rivages d’Égypte jusqu’à ceux du golfe Persique, de n’avoir pour but, le soir, que le soir même, de parcourir du pied, de l’œil et du cœur, toutes ces terres inconnues, d’étudier toutes ces races d’hommes si différentes de la leur », et ils ont réalisé le rêve. Ils avaient la vocation sans doute. Ils ont comparé avec sérénité, sans parti pris, sans préoccupations de science ou de profil, l’existence cérébrale, agitée, surmenée de « la concurrence vitale », comme dirait Darwin, avec l’existence calme, simplifiée, indépendante, du nomade, et celle-ci leur a paru si préférable, qu’ils ont toujours eu depuis une tente au désert, comme on a une maison à la campagne. Le cœur a suivi l’imagination. Le charme de l’Asie a saisi lady Anne, elle l’a subi avec enthousiasme, elle y a trouvé une seconde patrie. Une chose la ravit : c’est de penser que la chaleur et la stérilité de son cher Nedjed sont des garanties suffisantes contre les chemins de fer et la civilisation industrielle ou agricole. Quant à la Mésopotamie, envahie symboliquement par l’absinthe, lady Anne ne pense pas qu’on puisse lui rendre son antique irrigation, qui était l’œuvre d’immenses troupeaux d’esclaves non salariés, et elle déconseille fort la tentative proposée d’une ligne ferrée dans la vallée de l’Euphrate. Si, selon l’expression de Byron, « Nabuchodonosor se remet à paître un jour d’été, » ce ne sera pas leur faute.

M. Wilfrid Blunt partage les goûts de sa femme et peut les satisfaire en connaissance de cause, car il a été pendant vingt ans agent diplomatique de l’Angleterre à Bagdad. Ensemble ils ont visité l’Inde, la Perse, le nord de l’Afrique ; ils ont comparé les nomades du Sahara à ceux du Nedjed et de la Mésopotamie. Après un ouvrage de M. Blunt sur les Tribus nomades de l’Euphrate, parut le Pèlerinage au Nedjed, rédigé par lady Anne, en 1879, et qui est plutôt un récit d’aventures qu’un exposé technique des mœurs et des coutumes nomades ; mais les unes expliquent les autres. Cet exposé plus spécial se trouve dans l’ouvrage de M. Blunt qui fut écrit après qu’il eut passé l’hiver de 1877-1878 parmi les Shammar et les Anazeh de la Mésopotamie et du désert de Syrie ; toutefois ce qui est vrai des uns, l’est également des autres.

Pour tout voir et être considérés au désert, en courant le moins de dangers possible, M. Blunt et lady Anne possèdent ce qu’ils appellent la science indispensable des moyens arabes ; il faut, pour l’acquérir, une longue patience et un séjour prolongé chez les nomades, l’adoption de leur régime, l’amour des choses du désert, la possession de ce qui représente la richesse, chevaux, chameaux, tentes, vêtements luxueux, belles armes, serviteurs nombreux, l’absence évidente de tout objectif autre que le plaisir de parcourir l’espace, car le Bédouin est très méfiant, et, malgré toutes ses précautions, le couple aventureux fut exposé à plus d’un péril.

Ils voulaient voir des régions à peu près inconnues, en comprendre l’état politique et la coutume, saisir sur le vif les traits distinctifs du nomade des plaines et des villes, et, sans prétendre professer, rendre un compte sincère de ses impressions. Tous deux l’ont fait sans chercher à imposer leur enthousiasme ou leurs préférences. Les premiers, parmi les Européens, ils ont pu traverser sans déguisement, sans subterfuge, ces pays dangereux et révéler bien des choses ignorées, dont l’intérêt se fait sentir à chaque page. Si le désert a pour eux des charmes qui les fascinent, s’ils détestent le Turc, n’aiment guère le Persan et donnent le premier rang au nomade, c’est, déclare lady Anne Blunt, affaire de goût, de tempérament et aussi d’observation ; ils n’imposent pas leurs idées ; on peut y aller voir. Voilà précisément ce qui ne paraît pas très facile.

D’abord c’est fort coûteux ; la caravane qu’il faut former avec mille précautions, les nécessités qu’il faut prévoir en s’embarquant sur la mer de sable, ne sont pas à la portée de tout le monde. Voilà nos nomades amateurs en route. Leur principal compagnon est un ancien ami, un certain Mohammed, qui est devenu le frère de M. Blunt par l’échange du sang (une piqûre au bras) ; vient ensuite Hanna, le plus brave des poltrons et excellent cuisinier, puis les chameliers, etc., etc.

« J’espère, dit lady Blunt au sortir du Haurân, pour s’engager dans le Harra, désert de pierres volcaniques, que nous ne reverrons pas une maison de longtemps. » Et en effet elle n’en revit que 200 lieues plus loin, à l’oasis du Djof. Dans ce désert du Harra, au bord d’un puits, eut lieu leur première et fort désagréable aventure. Surpris par un ghazou, troupe armée, partie en maraude et composée de douze hommes, à un moment où ils étaient un peu séparés de leur suite, ils furent saisis et faits prisonniers ; lady Anne reçut un coup de lance, qui heureusement ne traversa pas ses épais vêtements ; retenue par une entorse, elle n’avait pu sauter sur son cheval et son mari, qui était resté pour la défendre, eut son fusil brisé sur sa tête ; il ne fut sauvé que par la grosse corde enroulée autour de son front et, comme sa femme, par l’épaisseur de ses vêtements. Et après tout ce n’était qu’une légère erreur ! Quand ils eurent décliné leur qualité d’amis d’un certain puissant chef, il se trouva qu’ils étaient tombés dans des mains fraternelles ! Seulement ces mains avaient commencé par vouloir les assommer avant de demander aucune explication ; leurs juments étaient si belles ! Avec quels soupirs ces honnêtes bandits les leur restituèrent !

export86a_blunt

Au Djof, oasis d’environ 600 maisons, réception enthousiaste, hospitalité empressée, car on est au milieu des Ibn Aruk, les parents de Mohammed, et dans ce pays « le sang n’est pas de l’eau » ; les cousins, fussent-ils au vingtième degré, considèrent comme leur droit d’héberger, de combler d’égards le parent qui arrive, ainsi que ses amis ; or M. Blunt est le frère de Mohammed, de sorte que lui et les siens se trouvent en terre de Chanaan.

Scène de mœurs assez amusante et qui se passe tout comme du temps d’Abraham : Mohammed désire se marier, ou tout au moins se fiancer et prie lady Anne de lui choisir une femme parmi ses nombreuses petites cousines ; il est si sûr qu’elle ne pourra se tromper dans son choix, qu’il est fou par avance de sa fiancée inconnue et dévoré d’impatience.

Le choix tombe sur une gentille petite Muttra, âgée de quinze ans ; mais les choses ne marchent pas toutes seules : il y a une sœur aînée d’un détestable caractère, qui n’entend pas qu’on marie sa cadette avant elle ; les conciliabules, les scènes de famille se succèdent, pendant que le marchandage se poursuit sans vergogne ; enfin tout s’arrange, d’autant mieux que M. Blunt se charge de payer la dot, 53 livres turques. Quant à Mohammed, il attendra un an et déclare qu’il viendra ou enverra chercher sa belle par une armée s’il le faut.

Une autre négociation plus difficile succède à cette première. Le gouverneur du Djof, quoique nègre et esclave, exerce un pouvoir absolu et d’autant plus tyrannique, qu’il le venge de son esclavage. Permettra-t-il aux voyageurs de continuer leur route vers Haïl, la capitale du grand émir Ibn Rashid, but principal de leur expédition avant de gagner Bagdad ? Moyennant de beaux habits et quelques pièces d’or, le seigneur Johar devient tout miel, accorde la permission désirée et de plus un guide pour traverser le Nefoud, c’est-à-dire 200 milles de désert par excellence, où pendant dix jours on ne rencontrera que deux puits.

Quel phénomène extraordinaire que ce désert de sable rouge qui, sous certaines influences de lumière ou d’humidité, devient cramoisi ! Et quel contraste étonnant que celui de cette couleur avec la végétation, buissons et pâturages, dont il est égayé en hiver ! Son grand et dangereux défaut, c’est de manquer d’eau. La caravane faillit y rester avant d’arriver à l’oasis de Jobba et ne fut sauvée que par une pluie opportune ; hommes et bêtes se traînaient mourants dans les sables.

Enfin on aperçut la chaîne du Djebel Shammar, on entra dans le Medjed proprement dit, on quitta le sable pour la terre ferme et l’on atteignit la ville-forteresse de Haïl ; c’était se jeter dans l’antre d’un lion : mais on espérait que le lion serait en humeur généreuse, et puis, en vérité, à force de braver des dangers si variés, on en arrive à n’avoir plus grand peur de rien. Ibn Rashid, parvenu au pouvoir par le crime, depuis longtemps se déclarait satisfait et décidé à éviter de nouvelles violences.

Il était magnifique dans ses draperies de pourpre, d’or et de soieries éclatantes, avec ses armes enrichies de pierreries et son maintien royal. Son visage de faucon blême et creusé n’était pas absolument rassurant, non plus que son regard perçant et inquiet.

Toutefois il reçut ses hôtes avec amabilité. Ce qu’ils trouvèrent à Haïl, c’était la vie telle que l’avaient vue les croisés, son mélange de grandeur et de simplicité, sa noblesse féodale, son cérémonial courtois et compliqué, qu’ils introduisirent en Europe sous le nom d’étiquette, l’existence désœuvrée, propre aux longues conversations, aux récits en vers et en prose autour du foyer creusé dans le sol, tandis que circule le café brûlant : oisiveté à laquelle succèdent des heures de surexcitation où l’homme primitif cède au besoin de dépenser son activité dans des fantasias folles, ou mieux encore, dans ces ghazous qui sont, la plupart du temps, des guerres privées, sortes de tournois ou querelles du sang, vendettas rendues légales jusqu’à la deuxième génération, par la force de la coutume, qui chez ce peuple tient lieu de code et même de culte ; « le Coran, dit lady Anne, l’a enregistrée ; il ne l’a pas créée ».

La première journée fut employée à éblouir les Faranghis, les Nazaréens ou chrétiens. Ibn Rashid s’était levé au bout d’un quart d’heure de conversation dans son immense salle de réception blanche, nue, éclairée seulement par le haut et soutenue par cinq grosses colonnes qui lui donnaient un caractère de grandeur majestueuse ; il ouvrit une porte et tout à coup les voyageurs se trouvèrent dans une large cour entourée de hauts murs blancs, le long desquels étaient rangés, sur deux lignes superposées, huit cents soldats en manteaux bruns, coiffés de kefyehs bleus ou rouges et portant des épées à poignées d’argent. L’émir venait tenir un lit de justice. Un siège élevé, à l’ombre du mur, lui était réservé ; une cour magnifique l’entourait ; près de lui se tenaient son esclave favori chargé de veiller spécialement sur sa vie et son cousin Hamüd, vêtu comme lui, dans le but, disait-on, d’être assassiné à sa place, si l’occasion s’en présentait, ce qui eût été injuste, car c’était un très brave homme, droit, éclairé et généreux. L’émir fit asseoir ses hôtes à la turque, sur des bancs d’un pied de large, ce qui leur donna d’affreuses crampes, quoique la cérémonie ne durât qu’une demi-heure.

Plus tard on alla dans les jardins caresser un troupeau de gazelles familières, puis enfin on passa dans les cours, où se tenaient environ quatre-vingts juments, étalons et poulains, ce haras fameux qui avait été l’un des principaux objectifs des voyageurs. Ils avaient vu des sujets plus beaux encore chez les Gomussa ; néanmoins il y avait là de quoi ravir des amateurs comme eux. Ibn Rashid dit avec un geste superbe : « Les chevaux de mes esclaves ! » et conduisit ensuite ses nouveaux amis aux… cuisines ! Il en était naïvement fier. Il est vrai qu’on ne montre pas souvent sept chaudrons dans chacun desquels on peut faire cuire trois chameaux ! Sept de ces pauvres animaux et quarante moutons formaient le menu quotidien, car l’émir nourrissait de deux à trois cents personnes par jour, sans compter sa maison. Tous les étrangers avaient leur couvert mis à sa table. Quant à lui, il dînait toujours seul dans son harem.

Les visites de lady Anne à ce harem, à celui de Hamoud et à quelques autres forment des chapitres très intéressants de son journal. L’idéal pour les dames de ce pays, c’est de ne rien faire : se parer, s’asseoir, causer (Allah sait de quoi !), montrer leurs bébés, leurs bijoux assez vulgaires et leurs quelques meubles ou bibelots, boire beaucoup de thé et de café, manger beaucoup de dattes et de gros citrons, voilà toutes leurs occupations ; plus élevé est leur rang, plus absolue est leur immobilité ; elles n’ont pas de juments et celles qui ne suivent pas l’émir dans le désert, c’est-à-dire les plus haut placées, montent rarement à cheval. Malgré leur dépendance, lady Anne fut frappée de l’influence dont elles jouissent, de la modération dans l’usage de la polygamie et de la pureté des mœurs.

On ne fume pas à Haïl, le tabac n’ayant pas encore pénétré dans l’intérieur en quantité suffisante. Les soirées ne sont pas, comme on pense, très intéressantes, mais un incident amusa fort les voyageurs certain soir. Ibn Rashid venait de recevoir d’Europe un nouveau jouet très curieux et qu’il fut tout fier de leur faire connaître ; c’était un téléphone !

Si aimable que fût Ibn Rashid, ses hôtes, conscients de son pouvoir illimité sur eux, finirent par se sentir en quelque sorte prisonniers et par désirer recouvrer leur liberté. Un nombreux pèlerinage persan revenant de la Mecque se reposait sous les murs de Haïl ; il devait payer un tribut à l’émir et, cette importante question réglée, suivre la même route que M. et lady Anne Blunt. L’occasion leur parut excellente et, malgré les instances d’Ibn Rashid pour les retenir, ils lui prouvèrent l’opportunité de leur départ à ce moment ; ils trouvaient en réalité « que leur tête était restée assez longtemps dans les mâchoires du fauve ». Ils s’éloignèrent donc et le retour à Bagdad en la compagnie intermittente des pèlerins, les manières de ceux-ci, les chasses au lièvre et à l’hyène, les exploits de leurs faucons dans le désert, les grandes fatigues des derniers jours ont été décrits et contés d’une façon très graphique par lady Anne.

On fit une halte indispensable et mémorable à Nedjef, au Meshed Ali (la châsse d’Ali), où se trouve le tombeau du saint et que la secte chiite vénère à l’égal de la Caaba de la Mecque. La mosquée, avec son dôme d’or bruni qui brille au soleil comme un autre soleil et ses quatre minarets à l’avenant, est, à l’extérieur et à l’intérieur, une masse d’or et de mosaïques, décorée comme un reliquaire et la plus riche que M. Blunt eût vue. Selon ces chiites, tout musulman enterré en vue de son dôme est sûr de son salut, de sorte que, non seulement beaucoup viennent mourir là, mais qu’on envoie un nombre immense de cadavres, surtout de la Perse, y recevoir la sépulture. Aussi les environs de Nedjef sont-ils un immense cimetière.

Enfin, après trois mois de vie errante et accidentée dans les régions les plus curieuses, les voyageurs se retrouvèrent à Bagdad et… dans des lits !

La petite caravane se dispersa, non sans regrets, et même avec larmes du côté des Arabes. Quant au couple aventureux, il projetait déjà de nouvelles expéditions à travers la Perse, les Indes et autres lieux !

MADAME MINTO ELLIOT

Minto_Elliot_p257

Mme Minto Elliot s’intitule une femme oisive : ne pas confondre avec paresseuse, ce que le mot idle signifie tout autant. N’ayant rien à faire, et trouvant cette occupation monotone, Mme Elliot résolut d’être la femme la plus occupée du monde, et se mit à parcourir l’Europe avec l’entrain de ses goûts éclectiques, toujours en mouvement, toujours en éveil, curieuse de tout, aimant l’histoire, l’art, la nature, la société, observant avec finesse et vivacité, racontant ensuite avec esprit ; au reste, n’ayant, dit-elle, ni but spécial d’enquête, ni objectif défini, ni théories préconçues.

Elle aime le soleil, et c’est surtout dans les pays où il règne en maître, en Italie, en Sicile, en Espagne, à Constantinople, que nous promène cette étrange oisive.

Le reste du temps elle est en France, en Allemagne, en Angleterre, en Écosse ; seulement elle n’en dit rien.

Elle parle forcément de bien des choses connues, mais elle les renouvelle, les ranime, les dramatise par sa manière de les présenter, de leur communiquer sa vitalité intense. Son système est d’associer toujours l’histoire et la nature, sans négliger la mythologie ; alors ses souvenirs ne sont pas des souvenirs, ce sont des scènes qui se reproduisent sous ses yeux et qu’elle fait passer sous ceux du lecteur. Elle ne raconte pas les batailles d’Annibal, le départ de Boabdil, les drames de l’Hippodrome à Byzance, depuis Théodora jusqu’au massacre des janissaires ; elle y assiste, elle en suit les péripéties, elle en ressent les émotions et vous entraîne avec elle. Si les détails des faits manquent parfois d’exactitude et le langage de ses acteurs de couleur absolument locale, tout cela est si vivant, si captivant, et en somme si instructif pour le commun des martyrs, qu’on passe volontiers condamnation sur les côtés faibles.

Phéniciens, Normands, Maures, Navarrais, Castillans se battent sur terre et sur mer, apportent leurs civilisations respectives ; les dieux, les héros, les tyrans, les rois et les grands capitaines se succèdent, s’imposent, et, au milieu de tout ce monde du passé, celui du présent s’agite ou s’endort, progresse ou faiblit selon les lieux. Ici tout est mouvement et transformation (trop de transformation peut-être, comme à Rome et à Constantinople) ; là tout est immobilité, paresse.

Nous voici à Sienne. « Comment le chemin de fer y est arrivé, je ne sais trop ; il se cache dans la vallée, comme s’il avait honte. C’est la seule carte de visite que le siècle actuel ait eu la permission de laisser à ses portes, bien en dehors. À part cela, nous sommes au moyen âge. Nos dernières nouvelles parlent de la robe que portait Bianca Capello au bal de Florence, combien elle s’y est montrée insolente et a mis la grande-duchesse en fureur. On parle aussi du mariage probable de Marie de Médicis avec Henri IV de France, si le pape permet le divorce de la reine Margot ! ». La description des courses, qui suit cette plaisanterie nous laisse si loin d’Ascot et de Longchamp, qu’il n’y a pas disparate. Les choses pouvaient se passer ainsi il y a trois ou quatre cents ans.

minto_elliot_p259

Les osterie italiennes sont sales, les escaliers sombres, les chambres sans portes ; la faim, l’ignorance, la familiarité sauvage, la volubilité, le minimum des vêtements et le maximum des gestes, la saleté, le bruit, la paresse et les insectes, telles sont partout les caractéristiques du Midi ensoleillé : mais la nature est si belle, les trésors de l’art, mutilés ou non, si merveilleux, les souvenirs si nombreux et si intéressants, les populations si originales, que l’on se résigne à tout.

Quant aux gens à qui Mme Elliot a affaire, elle leur donne un relief étonnant. Comment oublier sa femme de chambre Furiosa, ainsi surnommée à cause de certaines singularités de caractère ? Furiosa est une brave femme, mais germanique, et absolument inmaniable ; toutefois nous la déclarons précieuse pour une voyageuse sans protecteur et sans l’énergie indomptable qu’il faut posséder pour se défendre contre les entreprises des mendiants, commissionnaires et autres fléaux du pays où fleurit l’oranger. Furiosa, petite, maigre, pâle, les lèvres minces, les cheveux incolores, tenant tête, sur les marches d’un hôtel, aux pirates d’une part (ce sont des bateliers), et aux facchini de l’autre, sans céder d’une baïoque, Furiosa est épique ! Si, dans une circonstance regrettable, elle jette une robe à la tête de sa maîtresse, celle-ci doit avoir tort !

Et en Espagne, comment oublier le cicerone-baryton qui mêle à tous les incidents du jour les morceaux d’opéra qui peuvent s’y rapporter ? Et Geronimo, une espèce de Vendredi qui, n’aimant pas les gants dont la maîtresse lui impose l’usage, fait des efforts incroyables pour cacher ses mains nues. Geronimo a l’orgueil d’un hidalgo et souffre terriblement quand il lui faut porter un paquet ou un manteau ; à part cela, un brave garçon, très fidèle.

Sont-ils assez amusants, ces petits vetturini italiens, dont l’un, âgé de dix ans, et fumant une longue pipe, répond hautainement quand on lui demande depuis combien de temps il conduit : « Mais depuis des années ! » Dont un autre ne parle que de dangers et de malheurs, et, entre temps, interpelle sans cesse ses chevaux maigres et chétifs, « ses fils, ses agneaux, ses braves, ses lions ! » Que de jolies scènes entre les paysans et les brigands qui volent les riches pour secourir les pauvres, qu’on appelle anges de la Providence ! sauveurs de nos enfants ! et qu’on pend tout de même !

Dans les villes, que de vivantes et amusantes peintures de mœurs sociales, de préjugés, de coteries ! Le tableau de Rome est un modèle du genre, avec ses grandes dames vertueuses, hautaines, ignorantes et exclusives ; ses Américains sociables, intelligents, go ahead, fiers de la beauté fragile de leurs jeunes filles ; sa société de savants cosmopolites, son cercle de protestants farouches, à qui l’on a toujours envie de demander pourquoi ils viennent à « Babylone » ; ses artistes gais, ouverts, souvent remarquables, et enfin ses Anglais si nombreux qu’ils en oublient le pape et les Romains, riches, puissants, arrogants, exclusifs, d’une curiosité insatiable, apportant comme partout leurs habitudes, leurs manières, leurs vices, leurs journaux, leurs plaisirs, leurs cancans sur le prochain et leur morgue. Ils organisent des pique-niques dans des bains souterrains, des courses dans la campagne classique, boivent du champagne dans des tombeaux, vont à âne au camp d’Annibal, illuminent le Colisée, portent leurs pliants à Saint-Pierre, dans toutes les galeries, dans tous les palais et monuments, donnent des bals et des soupers (en carême quand ils l’osent), tournent le dos au pape, ridiculisent les catholiques, se montrent fort mal élevés, et font de Rome la ville la plus chère du monde. Il faut la voir quand ils n’y sont pas.

On n’est jamais trahi que par les siens !

Mme Elliot écrivait ceci il y a quelques années déjà ; depuis, le mal n’a fait qu’empirer, et la manie du moellon s’est appliquée à défigurer la Ville éternelle.

Bien que protestante convaincue. Mme Elliot n’a pu assister sans émotion aux grandes cérémonies catholiques d’Italie et d’Espagne, et elle l’a dit avec la bonne foi qui est un des charmes de sa manière. En la lisant, on est pris du désir d’accompagner sur la route cette aimable et brillante idle woman.

LADY DUFF GORDON

duff_gordon_p261

I

En l’année 1803, deux Anglaises arrivèrent en Égypte, avec l’intention d’y séjourner longuement ; toutes deux ont enregistré leurs impressions et leurs souvenirs dans des pages aussi différentes que leur situation, les conditions et les circonstances dans lesquelles elles se trouvèrent placées. On ne saurait certes pas faire à lady Duff Gordon l’injure de comparer à sa prose exquise le récit assez vulgaire de Mme Lott ; mais il est impossible de ne pas établir un rapprochement entre deux ouvrages qui furent écrits à la même époque et dans le même pays, à des points de vue diamétralement opposés. C’est précisément ce contraste qui intéresse, et pourtant, si l’on regarde les choses de près, on découvre que chez l’une comme chez l’autre, bien que pour des raisons très différentes, le sentiment fondamental est la haine, le mépris de l’oppression ; seulement l’une, lady Duff Gordon, mue par une pensée généreuse, arrive à ses conclusions au milieu des opprimés qu’elle aime, tandis que l’autre, Mme Lott, la gouvernante, sous l’impulsion d’un intérêt étroit et personnel, accumule les faits de son réquisitoire au milieu des oppresseurs qu’elle hait. Toutes deux sont intéressantes, quelle que soit l’infériorité notoire de Mme Lott, parce qu’elles nous initient à des sphères, à des existences entièrement dissemblables. Il peut y avoir quelque exagération des deux côtés, car toute passion, généreuse ou mesquine, voit à travers un prisme grossissant ; mais le fond est vrai et les détails très curieux.

II

Lady Duff Gordon appartenait à une famille où la beauté, l’esprit, la générosité d’âme étaient héréditaires ; sa fille, Mme Janet Ross a consacré un très intéressant volume à Trois générations de femmes anglaises dont elle est la digne descendante. Tous ceux qui ont connu sa mère se rappellent une des personnalités les plus brillantes de la haute société anglaise ; haute à tous les points de vue, car toute sa vie elle fut entourée, non seulement de l’aristocratie de naissance, mais aussi de celle des lettres, des arts, des sciences et de la politique, en France, en Allemagne, en Italie, aussi bien qu’en Angleterre. Son nom vivra dans l’histoire de la société à la fois élégante et libérale de son pays et ses lettres du Cap et d’Égypte resteront comme des modèles du genre épistolaire.

Écrites sous l’influence d’une maladie mortelle, dans la tristesse d’un exil solitaire, loin de toutes les ressources que la société civilisée peut offrir au corps souffrant, au cœur fatigué, loin de toutes ses plus chères affections, ces lettres ne contiennent que de rares détails sur les traits extérieurs et les monuments du pays : c’est l’humanité qui intéresse le plus lady Duff Gordon ; toutes les merveilles, tous les enchantements de l’Égypte n’auraient pu suffire à combler le vide immense dans lequel elle était plongée ; l’humanité seule, dans son sens le plus littéral, le plus large, sans restriction de races, de religions, d’opinions, de coutumes, lui rendit la vie supportable et même intéressante.

L’absence absolue de l’exclusivisme qui caractérise les races dominantes, la rare faculté d’entrer avec ardeur dans un ordre d’idée nouveau et de sympathiser avec des sentiments inaccoutumés, la tendre pitié pour le faible et l’opprimé, le respect courtois de leurs préjugés, voilà ce qui donne à ces lettres une valeur, une originalité, un attrait exceptionnel, plus encore que leur mérite littéraire, qui cependant est grand. Lady Duff Gordon écrivait dans la belle et forte langue qu’on est en train de gâter, tout comme on gâte la nôtre. Quant aux misérables objets de la généreuse pitié de l’étrangère qui a su comprendre et interpréter des sentiments et des pensées inintelligibles pour la masse des Européens, ils l’ont récompensée en lui vouant un véritable culte. Tout le long de la vallée du Nil, elle a été littéralement adorée ; elle est devenue « la Fille du pays, la Grande Dame, la Lumière des lumières ». Pas un habitant qui ne fût prêt à la servir, à lui offrir ses humbles présents. Lorsque Mme Ross vint la voir, son titre de « fille de la Grande Dame » suffit pour changer son voyage en marche triomphale.

La mémoire de l’amie du fellah et de l’Arabe est vivante comme au premier jour. On montre avec attendrissement à Louksor la maison à moitié ruinée où elle vécut de la vie de tous, ayant réduit ses besoins à la simplicité des Arabes. Sa chaise longue, son fauteuil américain, sa couverture de voyage, quelques gravures, sont restés à leur place, comme des reliques ; il ne manque que ses livres et la petite table sur laquelle elle écrivait les délicieuses lettres que nous signalons aux lecteurs français. Si son cœur attendri, son imagination charmée, son âme ardente ont jeté un voile de poésie sur une terre et une race déshéritées : qui l’en blâmera ? L’excès de poésie sincère n’est pas précisément le péché capital de notre monde.

III

Avant d’aller se fixer en Égypte, lady Duff Gordon, sur l’avis des médecins, voulut essayer du climat du Cap. Là commença cette correspondance avec sa mère et son mari, si pleine d’élan, de confiance, de franchise, d’humour, de cœur et de fine observation, telle en un mot qu’on pouvait l’attendre de son âme ardente, un peu « quichotique », disait sa fille, de ses penchants philosophiques, de ses goûts littéraires et artistiques, de sa haute érudition. Elle ne se doutait ni de sa valeur, ni de son charme et disait naïvement à son mari : « J’espère que mes longs bavardages ne vous ennuieront pas. » Et aussitôt qu’il manifesta l’intention de faire imprimer ses lettres, elle lui écrivit : « Il faut que vous retombiez en enfance pour avoir une pareille idée. Je n’ai jamais su bien écrire une lettre. J’ai besoin de galoper de toute ma vitesse ; si je m’arrête pour penser, je ne peux plus rien dire. » On a envie de lui répondre : « Ne pensez pas, madame ; galopez, galopez tant qu’il vous plaira, on vous suivra. » Ce fut l’avis de Sir Alexander Gordon.

Elle semblait née pour les voyages, jouissait de tout et ne se plaignait de rien. « Je n’ai pas honte, déclarait-elle en parcourant les belles régions montagneuses de la colonie du Cap, d’avouer que j’éprouve quelque chose de comparable à l’enchantement merveilleux avec lequel je lisais, étant enfant, les voyages du capitaine Cook. C’est peut-être terre à terre et grossier, mais, même à mon âge, j’aime mieux voir ceci que l’Italie. La fraîche, neuve et belle nature est une seconde jeunesse ; dites enfance, si vous voulez. »

Partout elle entre dans le sentiment des lieux et des individus ; aussi les représente-t-elle avec une vérité saisissante. Sa puissante vitalité se communique à tout. En la suivant, en l’écoutant, on partage son existence, parmi les gens au milieu desquels elle se trouve ; on les connaît, on les entend, on les aime, ou on les déteste comme elle. Elle est habile à fixer un type, comme ces artistes qui, en trois coups de crayon, reproduisent la forme et la physionomie générale d’une figure.

Bonne, simple et se pliant aux circonstances, elle se faisait adorer partout, surtout des humbles. « Je trouve toutes les attentions et les bontés désirables, parce que je suis aisément satisfaite, » écrivait-elle sur le bateau à voiles qui l’emmenait au Cap. La nourriture était mauvaise à bord, mais, comme on lui laissait le libre usage des chartes et la permission de poser autant de questions qu’elle voulait, la vie lui paraissait fort amusante. Le capitaine affirmait qu’elle lui était d’un grand secours, comme modèle d’exactitude et de discipline. Comment un officier n’apprécierait-il pas une femme qui, au milieu d’un abordage en mer et la nuit, refuse de se lever quand tout le monde crie, « parce qu’elle préfère couler convenablement ! » Une femme qui nargue les flots et ne dort jamais mieux que pendant une tempête ?

Tant de jolis tableaux naissent tout naturellement sous sa plume, qu’il est difficile de choisir. Prenons-en un au hasard, sous le ciel des tropiques : « Hier soir, le coucher de soleil était une vision pleine de charme, une sorte de paradis pompadour ; le ciel semblait plein d’amorini couronnés de roses, et la lune avait un voile de brillants nuages pourprés, si légers, si vaporeux, si fugitifs, qu’on en était comme enivré. C’est bien moins grandiose que le coloris du Nord, mais si joli, si séduisant !… La mer était d’un bleu opaque, lapis-lazuli, seulement plus brillant et incroyablement pur… C’est la mer d’où Vénus est sortie dans sa beauté triomphante ; tout est jeune, frais, serein, charmant et gai ! »

Une fois à terre, que de portraits instantanés, que de scènes et de conversations qui sont autant de comédies ! que de traits caractéristiques des races de toutes nuances : les Allemands qui travaillent, les Hollandais qui flânent et sont sales, les Anglais qui boivent, les hideux Malais qui gazouillent de la voix la plus douce et sont si naturellement bien élevés (comme tous les mahométans, dit-elle). Les superbes Cafres qu’on accuse de fabriquer des philtres d’amour, leurs femmes, ces splendides spécimens d’humanité qui marchent comme des déesses, et ces adorables petits enfants noirs ou bruns, si dodus, si bien faits, qu’on se ruinerait à en acheter, si c’était encore permis : tout cela se mêle, se meut sous vos yeux, au milieu d’une nature si nouvelle, que dans un gros bouquet la voyageuse trouve une seule fleur connue, l’héliotrope, et parmi les animaux elle reconnaît tout ce qu’elle n’a vu jusque-là qu’au jardin zoologique ! On lui offre même un tout jeune lionceau, qu’elle refuse à regret !

Une seule chose la désappointe : il ne fait pas assez chaud pour sa pauvre poitrine, dans le midi de l’Afrique. Il y a là-bas, vers le Sud, les banquises du pôle antarctique, et lorsque le vent les a caressées, il arrive trop rafraîchi. Elle s’en va donc chercher l’air sec et brûlant du désert égyptien.

IV

a_duff

Pendant six ans, le climat d’Égypte prolongea la vie de lady Duff Gordon ; une seule fois elle revit l’Angleterre ; le reste du temps elle supporta l’exil, la séparation de toutes ses plus tendres affections et de terribles souffrances avec un véritable stoïcisme. Les intérêts de la famille, l’éducation des plus jeunes enfants ne permettaient pas à Sir Alexander de s’expatrier, surtout dans un pays aussi contraire à sa santé qu’il était favorable à celle de sa femme. Il vint l’y retrouver quand les circonstances le permirent et s’était mis de nouveau en route avec sa fille, Mme Ross, lorsque la pauvre malade s’éteignit tout à coup dans les bras de son fils. Les deux dernières années de sa vie n’avaient été qu’un long martyre ; mais sa force d’âme était si grande, qu’on s’en aperçoit à peine dans ses lettres.

Lady Duff Gordon s’établit à Louksor, dans une maison en assez mauvais état, qui appartenait à la France et avait abrité ses savants égyptologues. De plus elle avait une dahabieh, sur laquelle, selon les saisons et la température, elle remontait ou descendait le Nil.

C’est dans cette retraite qu’elle se mit à vivre de la vie indigène, cherchant, a-t-elle dit, à comprendre et non à blâmer, plus frappée chaque jour de la vérité des détails familiers des Mille et une Nuits, ce qui rend la société arabe inintelligible et impossible à la presque totalité des Européens.

Elle, au contraire, accepta l’état social qu’elle trouvait et ne s’étonna nullement de voir les beys causer avec les épiciers et ses propres ouvriers, venir le dimanche lui rendre visite et lui proposer une promenade à âne après avoir réparé son bateau pendant la semaine. Il est vrai que la politesse, la dignité, la distinction naturelle de cette race sont vraiment extraordinaires.

Les enfants eux-mêmes en donnent des preuves étonnantes. Lady Duff Gordon raconte à ce sujet une jolie scène. Elle était allée voir des voisins qui avaient trois enfants : une charmante fillette de cinq ans, pâle et délicate, un robuste garçonnet de quatre et un bébé de douze mois. L’empressement hospitalier des deux aînés fut absolument touchant. La petite fille pria qu’on lui mît sa plus belle robe, puis elle resta debout devant la dame, sérieuse et vigilante, demandant de temps à autre : « Veux-tu que je te fasse un sorbet ? Veux-tu que je te prépare du café ? » Puis vinrent des questions sur grand-père et grand-mère que lady Duff Gordon connaissait. Pendant ce temps le petit garçon, assis sur ses talons, interrogeait l’étrangère sur sa famille, l’assurait que ce jour était heureux pour lui, la priait de passer trois jours dans la maison. Le père, à sa rentrée, leur donna à chacun une petite pièce d’argent ; ils se consultèrent, réunirent leurs trésors dans un coin du mouchoir de leur visiteuse et lui dirent que c’était pour dépenser pendant son voyage. La petite prit le plus grand soin de son chapeau, de ses gants, de ses bottines, tous objets étranges pour elle, mais la politesse l’emporta sur la curiosité. Lady Duff Gordon avait apporté une poupée et des bonbons ; tout fut mis de côté pour s’occuper de l’hospitalité, et cela discrètement, sans embarras… La petite Ayoosheh s’informa des enfants de la dame et dit : « Que Dieu te les garde ! Dis à ta petite fille que Mohammed et moi nous l’aimons de loin. » Sur quoi Mahommed déclara que dans quelques années, quand il serait mariable, il l’épouserait et vivrait près de sa mère ! Quand celle-ci prit congé, le père étant souffrant, elle ne voulut pas qu’il la reconduisît, selon la coutume, jusqu’à son bateau, et le petit Mohammed insista pour remplir ce devoir, qui du reste l’amusait beaucoup. Il y a un revers à cette jolie médaille : lady Duff Gordon, comparant les enfants si gais et si heureux du Cap à ceux d’Égypte, dit que la plupart de ceux-ci sont souffreteux, pleurent et crient sans cesse et sont forcés de travailler bien au delà de leurs forces. Et pourtant ils grandissent, deviennent beaux, intelligents et merveilleusement adroits. Lorsqu’elle fut obligée de renvoyer sa femme de chambre française, ses deux ou trois serviteurs fellahs, dont deux étaient des enfants, la supplièrent de ne pas reprendre d’Européens, et jamais elle ne fut si bien servie, ni à si peu de frais ; un seul Européen coûte autant que six Arabes. Les jeunes garçons lavaient, repassaient, cousaient remarquablement bien. Cependant elle s’adressa à une femme pour lui faire une robe et au lieu de cela on lui apporta une paire de pantalons avec une tunique ! « Représentez-vous l’épouse de votre cœur en pantalons roses, » écrivait-elle à Sir Alexander !

Lady Duff Gordon vit dans les Arabes les restes d’une race noble et autrefois très civilisée, maintenant écrasée par les mêmes barbares qui détruisirent la Grèce ; elle montra leurs hautes qualités, quand ils ne sont pas en contact avec de cruels oppresseurs, ou les formes les plus mauvaises de la civilisation européenne ! « Il me fut impossible, dit-elle quelque part, d’exprimer ce que je vis, sentis et compris. Tout ce qu’on peut dire paraît pauvre à qui sait comme moi combien ce pays est curieux, intéressant et poétique. » Elle a traduit tout cela beaucoup plus complètement qu’elle ne semble le croire.

Sa première impression fut triste ; l’atmosphère, bien que merveilleuse comparée à celle de l’Europe, n’avait pas la clarté lumineuse de celle du Cap. La population du Caire était aussi moins avenante, malgré la beauté extraordinaire de certains jeunes éphèbes qui ressemblaient au Mercure de Jean de Bologne et de jeunes femmes délicieuses sous leurs guenilles et leurs draperies sommaires. Tout lui parut profondément mélancolique : les visages du peuple, la surface du pays, la saleté, l’horrible misère, la condition cruelle des enfants, l’absence absolue de toute gaîté, même chez les noirs. Quel contraste entre son excellent serviteur Omar, qu’on apprend à aimer par la suite, avec ses yeux doux et inquiets, sa souplesse un peu trop obséquieuse d’abord et le joyeux Malais du Cap, avec sa forte carrure et son sourire radieux ! C’est le contraste entre l’homme craintif parce qu’il est opprimé, et l’homme indépendant.

Partout l’imagination poétique de lady Duff Gordon est frappée du mélange des Écritures et des Mille et une Nuits dont se compose la vie égyptienne. Une femme Bédaween s’approche d’elle dans un cimetière : « elle portait une longue chemise de toile blanche, un voile et rien de plus ; elle me pressa la main de l’air d’une princesse, me souhaita meilleure santé et s’éloigna comme un fantôme majestueux. » Elle voyageait seule et vraiment c’était solennel et émouvant de la voir s’en aller vers le désert par le soleil couchant, comme Agar !

Le lendemain, en chemin de fer, sa femme de chambre s’écrie : « Voilà Booz assis dans son champ de blé, et c’était vrai ; il est là depuis des milliers d’années. »

Une fois sur le Nil tout devient joyeux ; l’air est céleste, les silhouettes de l’équipage se détachent vivantes sur l’horizon ; la plupart semblent échappées aux hiéroglyphes des murailles antiques ; les tableaux succèdent aux tableaux ; c’est un enchantement.

Pour 25 livres par mois, lady Duff Gordon est à la tête d’un capitaine (reïs), d’un pilote, de huit hommes et d’un garçon de service ; et tous se mettent immédiatement à adorer leur Sitt (dame). Elle les étonne beaucoup en leur disant que les Anglais ne font travailler personne sans payer. Hélas ! partout où ils passent, le bakchich règne et tout est gâté. Ailleurs c’est l’hospitalité biblique dans toute sa grandeur, sa largesse ; on la paie d’un salaam et d’un sourire. C’est aussi le langage en paraboles de l’Évangile : tout est resté si antique dans le peuple, que lady Duff Gordon se demande à chaque instant si elle vit 3000 ans après Jésus-Christ ou 6000 ans avant. Aussi ne songe-t-elle pas à s’insurger contre les coutumes ; en femme d’esprit elle les adopte toutes et s’en trouve à merveille, car, une fois installée dans sa maison de Louksor, elle est servie avec un dévouement sans bornes, avec ce mélange de respect et de familiarité de serviteurs qui font partie de la famille. Son factotum Omar, une perle, un brave et intelligent garçon qui lui remplace avantageusement un intendant, un maître d’hôtel et un valet de chambre, la reprend respectueusement lorsqu’elle parle de son mari ; cela ne se fait pas au désert : il faut dire mon seigneur, ou le père de mes enfants ; et elle accepte ce conseil avec soumission : elle sait qu’il veut qu’elle soit respectée et que cette pensée seule l’a fait parler. Avec deux gamins étonnants, il forme la maison de la grande dame, et jamais elle n’a été si bien soignée. L’un des enfants, Achmet est un petit Arabe très intelligent, très fin, un peu plus grand qu’un Européen de huit ans, qui devient très vite un excellent petit cuisinier, valet de chambre, etc., et mène tambour battant son grand et robuste camarade Mabrouk, une victime du commerce des esclaves, mais la plus gaie des victimes, dont le rire éclatant fait la joie de sa maîtresse. C’est un Abyssinien lourdaud, maladroit, mais non pas stupide, qui engage sa première conversation avec la Dame en lui disant qu’il est cannibale ! Elle n’en est nullement effrayée et, en effet, il ne mange personne et adore les enfants. Il doit être de bonne famille, assure un autre nègre, car sa mère portait une queue de vache qui lui tombait jusqu’au talon. Mabrouk est très fier de cette traîne de Madame sa mère ! Lorsque Achmet est pris pour la corvée, il est remplacé par un petit négrillon encore bien plus diminutif et plus amusant. Celui-là ne doute de rien ; quand le fils de lady Duff Gordon vient la rejoindre sur le Nil, l’enfant se prend d’adoration pour le jeune homme. « Il faut que tu me donnes à lui, dit-il à sa maîtresse, car j’ai beaucoup de sens commun et je lui dirai ce qu’il faut faire ! » Mais la maîtresse n’était pas disposée à se séparer de son petit favori, « le meilleur et le plus gai des enfants, intelligent, brave, honnête, affectueux et dévoué ». À son tour il mène Mabrouk, qui reste un parfait sauvage au milieu de son entourage civilisé ; mais il est bon et sincère. Une de ses plus pénibles épreuves est la nécessité de porter des vêtements ; il ne commence à les tolérer que lorsqu’il fait ce qu’on appelle froid là-bas, c’est-à-dire quand on accepte une seconde couverture la nuit, après avoir passé la journée au soleil, sous la protection d’une tente. Un jour que Mabrouk a fumé subrepticement, une grave offense, paraît-il, pour un garçon de son âge, lady Duff Gordon fait un exemple ! Mabrouk sera fouetté. On l’invite à s’étendre par terre ; Omar lui administre deux coups de corde (qui amuseraient un écolier d’Eton), après quoi il se relève et, une demi-heure après, fait retentir la maison de ses formidables éclats de rire. On lui demande, pour l’éprouver, s’il n’a pas envie de s’enfuir, et il répond : « Moi ! me sauver pour aller manger des lentilles, quand ma maîtresse me donne de la viande et du pain tous les jours ! Et je mange tant ! » C’est la façon pratique dont ce noble sauvage envisage la liberté.

Peut-être était-il encore sous l’impression du festin offert par lady Duff Gordon à ses ouvriers et serviteurs après la réparation complète de sa Dahabieh. Aujourd’hui, comme toujours depuis des milliers d’années, on ne saurait inaugurer une maison, un bateau, ou toute autre demeure, sans tuer un agneau, asperger les lieux de son sang et le manger bouilli, avec accompagnement de pain, de riz et d’une sauce que l’on dit excellente. Le nombre des convives peut donner une idée du plat et aussi de la sobriété des fellahéens. Cent trente hommes prirent part au banquet et « bénirent la main » de lady Duff Gordon. En outre, elle gagna tous les cœurs en partageant le repas de ses trois « Ma’allims » ou contremaîtres, avec qui elle échangea des politesses extraordinaires. « Encore un petit morceau, ô Ma’allim ? — Louange à Dieu ! Nous avons bien mangé. Nous allons retourner à notre ouvrage. — Par le Prophète ! le café et une pipe d’abord. — En vérité tu es des plus nobles. — Oh ! Ma’allim ! Vous nous avez honorés et réjouis ! — En vérité ce jour est blanc parmi les jours ! » etc., etc. Comment douter que la courtoisie ne nous soit venue d’Orient ? Il s’en est perdu beaucoup en route, il est vrai ! C’est par ces égards pour les usages du pays que lady Duff Gordon gagnait tous les cœurs, autant peut-être que par son extrême bonté. Elle s’était mise à étudier la médecine pratique et, sans trop présumer de sa science peu profonde, rendait de si grands services à cette pauvre population abandonnée à elle-même et à son ignorance, que la clientèle devint écrasante et la réputation de la « Grande Dame » phénoménale. Comme elle ne voulait pas accepter d’argent, on la comblait d’honoraires en nature, qu’elle était forcée d’accepter, sous peine d’humilier ses pauvres clients, et qui représentaient un véritable revenu. Inutile d’ajouter qu’elle en faisait profiter les malheureux. Et ils étaient légion, grâce aux exactions du gouvernement. Les renseignements qu’elle fournit à ce sujet sont navrants. Il n’y avait d’autre loi que le caprice et la rapacité des fonctionnaires. On prenait tout : argent, bétail, récoltes et hommes, soit pour les travaux publics, soit pour la guerre ; quand il n’y avait plus rien, on demandait encore et l’on battait cruellement les pauvres gens ruinés. Peu à peu le pays, que lady Duff Gordon avait vu souriant et fertile, se dépeuplait et devenait aride. Les fellahs ne pouvaient plus manger de pain ; ils vivaient de farine d’orge et d’herbes cuites à l’eau : l’animal et la moisson, taxés sur pied, l’étaient une seconde fois au marché. On payait un premier impôt en achetant du charbon et un autre en le faisant peser. Le peuple, si patient jusque-là, se plaignait enfin ; des villages entiers étaient abandonnés ; des milliers d’habitants s’enfuyaient au désert. Sur une population de 1000 mâles de tous âges à Louksor, le gouvernement en prenait 310, et cela bien avant que les moissons magnifiques ne fussent mûres ; alors les malheureux coupaient leurs blés verts qu’ils ne pouvaient vendre et qui leur fournissaient une nourriture malsaine. La ruine du « fellahéen », c’était la destruction du commerce. Les choses n’allaient pas mieux dans les villes ; on ne payait plus les employés ; les plus pauvres étaient en guenilles et les juifs ne voulaient plus prêter. Mais en revanche on avait une Constitution et l’on nommait des députés ! Quelle farce ! s’écriait lady Duff Gordon. « Les députés nubiens ont passé ici dans trois bateaux remorqués par un steamer ; ils avaient l’air sombre et effrayé. J’essayai de leur parler à l’européenne : « Maintenant vous allez aider à gouverner le pays ; quelle belle chose ! etc. » Quel regard de reproche indigné je reçus pour réponse ! « Ne te moque pas de nos barbes, ô Effendim. Miséricorde de Dieu ! Que dis-tu là ? Qui donc « sur les bords du Nil peut dire autre chose que hadar ! (amen) avec les deux mains sur la tête et un salut (salaam) jusqu’à terre, même à un mudir ! Et tu parles de nous exprimer devant Effendina ? Es-tu folle, Effendim ? » C’est ainsi que les misérables délégués se rendent à la Chambre égyptienne, frappés de terreur. »

Comment le cœur de lady Duff Gordon, si plein de haine pour l’oppresseur et de tendresse pour l’opprimé, n’aurait-il pas gagné celui de cette infortunée population ? Un docteur arabe qui avait étudié en France lui disait : « Ah ! Madame, on vous aime comme une sœur et l’on vous respecte comme une reine ; cela réjouit le cœur des honnêtes gens de voir tous les préjugés oubliés et détruits à ce point… Vous seule, dans toute l’Égypte, connaissez le peuple et comprenez ce qui se passe ; tous les autres Européens ne savent absolument rien que les dehors ; il n’y a que vous qui ayez inspiré la confiance qu’il faut pour connaître la vérité. »

Il semblait, en effet, que, par la sympathie, l’âme de ce peuple eût passé dans la sienne et, sa belle intelligence, son savoir aidant, elle le possédait comme personne ! « C’est, disait-elle, un palimpseste dans lequel la Bible est écrite par-dessus Hérodote et le Coran par-dessus la Bible ; dans les villes, le Coran est plus visible ; dans les campagnes, c’est Hérodote. Au Caire on vit les Mille et une Nuits. Vêtements, ornements, ustensiles, nattes, meubles, paysans, sont semblables à ceux qu’on voit représentés sur les tombes antiques. Plus anciens que tous les autres habitants sont les Coptes : leurs mains et leurs pieds sont ceux des statues égyptiennes ; le christianisme et l’islamisme de ces contrées sont pleins des antiques pratiques et des superstitions du vieux culte. Les animaux sacrés ont tous pris du service chez les saints musulmans ; à Minieh, un de ceux-ci règne sur les crocodiles. J’ai vu le trou du serpent d’Esculape à Gebel-Cheikh-Mouneh. Bubastis n’a pas perdu son influence et les chats sont aussi sacrés que jamais ; on les nourrit toujours au Caire, dans la cour du cadi, aux dépens du public et ils se conduisent avec un étonnant décorum, quand le serviteur des chats sert leur dîner ! On croit fermement que les frères jumeaux sortent la nuit sous forme de chats s’ils se couchent ayant faim ; pendant ce temps leur corps reste à la maison et il ne faut pas y toucher, car ils mourraient ; ils perdent cette habitude à l’âge de dix ou douze ans. Lady Duff Gordon avoue qu’elle ne put s’empêcher de frissonner un peu, la première fois qu’un respectable négociant lui dit, à propos d’un chat qui se présentait à sa porte et qu’elle appelait pour lui offrir du lait : « Tu fais bien, ô Dame ! d’être bonne pour le chat ; il n’a probablement pas grand’chose à la maison ; son père, le pauvre homme, ne peut pas faire de la cuisine pour ses enfants tous les jours. » Et pour s’expliquer il ajouta : « C’est Yousouf, le garçon d’Ablee Masseeree ; ce doit être Yousouf, parce que son frère jumeau est à Negadeh avec sa mule ! » Une absurdité de cette nature, débitée sous un costume égyptien, produit un tout autre effet qu’émanant d’un habit noir, dit lady Duff Gordon ; je m’écriai suffoquée : « Comment ! le fils de mon boucher, qui m’apporte ma viande ! Un chat ! — Sans doute, comme tous les jumeaux, comme votre serviteur Achmet. Holà ! Achmet ! N’est-ce pas que tu sors la nuit en chat ? — Non, répondit Achmet tranquillement ; je ne suis pas un jumeau ; mais les fils de ma sœur le sont. — N’a-t-on pas peur de ces chats ? — Non ; il n’y a rien à craindre ; ils mangent seulement un peu de ce qu’on a fait cuire ; mais si on les bat, ils le disent à leurs parents le lendemain et leur montrent les marques ! Si on leur donne dès leur naissance un mélange de bouillon d’oignon et de lait de chamelle, ils ne se métamorphosent jamais. »

duff_gordon_p269

Les pages de lady Gordon sont pleines des renseignements les plus précieux sur toutes sortes de sujets, et il est bien regrettable qu’elle n’ait pas réalisé ses projets d’ouvrages sur les croyances, les cérémonies, les coutumes de ce monde si mal connu.

« Je crois sincèrement, écrivait-elle à son mari quelques mois avant sa mort, que j’emporterai un savoir possédé par bien peu ; rappelez-vous que les savants connaissent les livres, et que moi je connais les hommes et, ce qui est plus difficile, les femmes. »

En effet, tout ce que lady Duff Gordon a observé et enregistré sur la condition des femmes est du plus vif intérêt, très différent de ce que l’on croit en général, et fait regretter ce qu’elle eût pu dire encore. Mais, hélas ! elle avait tardé, ou plutôt cédé à quelques craintes de Sir Alexander, et la mort la guettait. Elle la voyait venir avec un courage stoïque, en parlait avec le calme le plus entier, quoique son cœur saignât lorsqu’elle voyait des petites filles, et pensait à la sienne, la plus jeune.

Le 15 juin 1869, elle écrivait du Caire à son mari : « Ne songez pas à venir ici ; vous redoutez le climat. Et puis il me serait presque trop douloureux de me séparer encore une fois de vous : je peux attendre patiemment la fin parmi des gens qui sont bons et aimants, mais qui ne souffriront pas trop de la séparation. Le départ de Louksor a été très pénible, car ils pensaient bien ne pas me revoir. Leur bonté à tous a été vraiment touchante, depuis le cadi qui avait creusé ma tombe dans sa sépulture de famille, jusqu’au plus pauvre fellahéen… Le prince de Galles (le prince et la princesse étaient allés voir la malade) a nommé Omar son dragoman, mais le pauvre garçon est bien triste malgré sa prospérité ; elle ne le console pas « de perdre la mère qu’il avait trouvée en ce monde ». Mohammed, à Louksor, pleurait amèrement et disait : « Pauvre moi ! Mes pauvres enfants ! Tout le pauvre peuple ! » et il baisait mes mains passionnément. À Esneh, la foule a demandé la permission de me toucher ; ce serait une bénédiction ; tout le monde m’envoyait le pain le plus délicat, le meilleur beurre, des légumes, des agneaux. Ils sont meilleurs pour moi que jamais, maintenant que je ne peux plus rien pour eux !

« Si je vis jusqu’en septembre, j’irai jusqu’à Esneh… Je préférerais mourir parmi les miens, dans le Seceed plutôt qu’ici. »

Ce fut sa dernière lettre. Sa fin vint plus vite qu’on ne s’y attendait. Sir Alexander et Mme Ross étaient en route pour venir la rejoindre, lorsqu’elle s’éteignit, le 14 juillet, dans les bras de son fils. Le cœur est soulagé à la pensée que du moins elle eut près d’elle, pendant ses derniers jours, une de ses plus chères affections.

Sans le vouloir ni le chercher, lady Duff Gordon a enrichi la littérature anglaise d’un chef-d’œuvre. Peu de lectures sont aussi attachantes que celle de ses lettres. Un proverbe égyptien dit : « Quand on a bu des eaux du Nil sacré, on veut en boire toujours. » Lady Duff Gordon s’en était pour ainsi dire enivrée, et elle communique un peu de son ivresse à ceux qui la lisent.

MADAME LOTT

En 1863, le khédive Ismaïl voulut donner à son jeune fils unique une institutrice anglaise et Mme Lott accepta ce poste, plus dangereux qu’avantageux. Avait-elle les qualités requises pour l’occuper ? On peut en douter en lisant son récit. Pour vaincre la rouerie et la souplesse orientales, il lui aurait fallu un tact, une finesse, une adresse, une patience qui lui faisaient quelque peu défaut. Les vertus d’Occident, sa raideur britannique, ses habitudes de réserve, d’indépendance relative, de vie discrète et confortable, furent autant de barrières qu’elle refusa obstinément d’écarter ou d’abaisser si peu que ce fût. L’irritation morale et le malaise matériel contribuèrent au désastreux résultat final qui termina prématurément sa mission. Elle n’en a pas moins tracé un tableau curieux et fort désillusionnant de cette vie du harem sur laquelle la poésie a toujours jeté un voile brillant et trompeur[32].

Suivons-la sur cette terre d’Égypte où, dès ses premiers pas, elle est mise en garde contre les intrigues de toute sorte qui enveloppent le vice-roi comme les mailles d’un filet inextricable. Si, en dehors du harem, elle reste en bons termes avec le premier ministre, Reschid Pacha, et si, à l’intérieur, elle s’entend avec le chef des eunuques, tout ira bien. Mais le ministre subit une influence prussienne non moins hostile à l’Anglaise que celle du grand eunuque, l’ennemi-né de « la chienne d’infidèle ». Or l’Allemand a pour alliées dans le palais deux humbles blanchisseuses, qui représentent pour l’infortunée gouvernante deux véritables fagots d’épines.

Ce conflit perpétuel entre Albion et Germania est parfois assez réjouissant pour le spectateur.

Pénétrons avec l’institutrice dans « le séjour sacré des Délices », autrement dit le harem, dont les portes s’ouvrent et se referment comme des portes de prison. Deux jeunes eunuques en riches uniformes remettent la nouvelle venue à Mme Anina, la surintendante, ex-ikbal ou favorite, âgée de vingt-quatre ans, chargée de bijoux et fort riche, car le bakchich, le roi des rois en Orient, l’a comblée de ses faveurs. Toutes les esclaves noires, brunes ou blanches amassent ainsi des sommes considérables et celles qui ne recouvrent pas la liberté vieillissent dans un doux farniente.

On monte un large escalier de marbre, on traverse plusieurs grandes salles richement meublées, mais sans goût ; dans l’une les vêtements de la princesse, chez qui se rend Mme Lott, sont étendus sur des cordes qui remplacent désavantageusement les armoires, à peu près inconnues. Dans une autre, la literie est roulée contre le mur et dissimulée sous des couvertures de soie. Pas plus de toilettes que d’armoires ; sur un divan est déposé un plateau de laque verte, où sont réunis les objets nécessaires et qu’on porte à l’heure voulue chez la princesse. Celle-ci, qui est la seconde femme d’Ismaïl et qu’on appelle la princesse-épouse parce qu’elle seule a un fils, se tient dans une petite pièce meublée d’un divan en satin jaune fané. C’est une jolie et très petite blonde, dont les beaux yeux bleus, le nez fin et court, la bouche un peu grande, mais garnie de belles dents, et la physionomie expressive présentent un ensemble fort agréable. La voix l’est moins, mais la princesse fait de son mieux pour se montrer aimable et courtoise. Assise à la turque et vêtue d’une robe et de larges pantalons en mousseline claire, sales et chiffonnés, les pieds nus, chaussés de babouches, sur la tête un fichu de gaze brune autour duquel s’enroulent deux longues nattes constellées de sept grandes mouches en diamant, la taille ceinte d’une écharpe de gaze blanche brodée d’or aux coins, la princesse fume la cigarette, compagne inséparable des femmes d’Orient.

Près d’elle est assis Son Altesse Ibrahim, âgé de cinq ans, en uniforme d’officier d’infanterie ! le fez sur la tête, au cou une chaîne d’or à laquelle est suspendue une petite botte en argent, merveilleusement ciselée de figures cabalistiques et contenant une autre boîte en bois de cyprès qui renferme des versets du Coran.

Le petit prince a le teint très brun, le type arabe, la taille développée pour son âge, paraît fort heureux de vivre et commence par sourire à sa nouvelle gouvernante, puis tout à coup pousse un cri épouvantable et se cache le visage dans le giron de son auguste mère, qui rit de tout son cœur.

Rien ne ressemble moins aux houris de Lalla Rookh que le troupeau d’esclaves qui entoure la princesse-épouse ; toutes sont pâles, bouffies, fanées, ont l’air ennuyé ou sournois et les joyaux dont elles sont couvertes ne servent qu’à faire ressortir l’aspect passé des ex-favorites d’un jour.

L’institutrice, dûment installée dans ses fonctions, est invitée à continuer son inspection du palais. Toujours des salles plus ou moins vastes, sans apparence de goût ou de confortable. Le bain lui-même, le rêve d’Orient, est un mythe à El-Gezireh ; il est convenablement installé, mais on en fait rarement usage.

Voici la buanderie ; les esclaves, qui lavent tout dans l’eau froide, sont accroupies sur le sol ; chaque jour de la semaine, excepté le vendredi (le jour saint), est consacré au blanchissage des différents personnages de la famille et de la domesticité.

La blanchisseuse en chef est allemande ; elle repasse avec une demi-douzaine d’esclaves. Vers onze heures, entre la Dame Souveraine, la première femme du khédive, qui a le pas sur les deux autres et dirige tous les arrangements généraux de l’intérieur. Les autres épouses sont souveraines dans leurs appartements respectifs et gouvernent leur famille et leurs esclaves comme bon leur semble ; sur ces dernières elles ont le droit de vie et de mort.

La Dame Souveraine, nommée Ipsah, est grande, forte, a de beaux yeux bleus, une jolie bouche, mais une expression sinistre et un caractère des plus violents. La cruauté se lit sur tous ses traits. Elle vient à la buanderie les pieds nus dans de hautes babouches en bois doublées de velours, les cheveux en broussaille sous un fichu de gaze, les manches de son vêtement blanc, mais sale, relevées jusqu’aux épaules, et souvent elle reste là tout le jour, sans permettre qu’on dise un mot, se plaignant de l’indulgence relative de la blanchisseuse allemande qui ne jette pas une pelletée de charbons ardents à la tête d’une esclave paresseuse.

Les autres épouses ne pénètrent jamais dans cette pièce et les jeunes princesses leurs filles, au nombre de douze, repassaient leur linge elles-mêmes, dans leurs appartements, avec l’aide de leurs esclaves.

lott_278

Il fallut que Mme Lott se révoltât ouvertement pour ne pas être forcée de se livrer au même exercice et ne pas prendre ses repas avec l’Allemande.

On peut concevoir l’indignation de la pauvre femme, lorsque, après avoir parcouru avec son royal élève les splendeurs des salles d’audience et des appartements du khédive, elle fut amenée dans un grand cabinet qu’on appela sa chambre, meublé d’un lit de fer en mauvais état, garni de deux minces matelas rembourrés de coton, de trois petits coussins semblables, remplaçant le traversin et l’oreiller, et de deux vieux couvre-pieds ouatés sans draps ni couvertures, plus un divan recouvert de damas de laine usé, une commode et une toilette. Pas un siège autre que le divan, pas un tabouret, pas une table, pas une glace, rien ! Et chacune entrait dans cette aimable retraite avec le plus parfait sans façon, dévisageant la Faringhi, examinant ses effets aussi longtemps qu’il lui plaisait, la regardait manger, marcher, s’asseoir. On prétendait même la contraindre à balayer ce séduisant réduit. La plus simple de nos femmes de chambre ne se serait pas contentée de son appartement, et encore moins de son régime. Malgré les ordres de la princesse, elle ne put jamais obtenir la nourriture nécessaire à une Européenne et longtemps avant l’expiration de son séjour (deux ans) elle sortit du harem épuisée, malade, brisée par la fièvre et l’anémie. Le fait est que les princesses sont presque toujours des prisonnières, aussi impuissantes que parées.

Le grand eunuque dispose de tout. Quand Mme Lott voulut s’emparer d’une des innombrables chaises inutiles dans le hall, elle trouva ce personnage sur son chemin et il lui déclara qu’elle ne toucherait à rien sans sa permission.

Une autre puissance dans le palais, c’était la nourrice, la dada du petit prince, Ethiopienne noire comme l’ébène, au type grossier, à la physionomie sournoise et méchante, à l’humeur indomptable, marquée aux joues de trois cicatrices comme toutes les esclaves inférieures, ne vivant que pour la haine, la vengeance et… le bakchich. Elle haïssait l’infidèle qui, par ordre de la princesse, avait le pas sur tout le personnel de sa maison, et se serait volontiers débarrassée d’elle à l’orientale. Un jour qu’elle offrait une pomme à Mme Lott, le regard d’une autre esclave arrêta celle-ci au moment où elle allait y mordre.

Pour faire apprécier sa puissance, la dada montrait volontiers ses économies amassées dans une grande boîte qu’elle soulevait avec peine. Tout cet or sert, dit-on, à assurer à ces femmes des funérailles magnifiques ; mais, comme elles sont dirigées par le grand eunuque, tout ne passe certes pas en œuvres pies. On sait du reste que ces fonctionnaires sont fort riches. Les princesses n’obtiennent d’eux qu’à prix d’or les moindres faveurs, comme une promenade supplémentaire, ou la vue d’une illumination.

Achevons l’énumération des puissances de ces mystérieux séjours, en nommant « la Mère du harem », la doctoresse, l’amie, la conseillère de toutes, présidant aux mariages et aux naissances, vivant d’intrigues, ne reculant devant aucun crime ; elle peut, on le comprend, faire des usages aussi dangereux que divers de ses privilèges. Philtres, poudres, poisons, narcotiques n’ont pas de secrets pour elle. Le diable sait ce qu’elle en fait dans cette serre chaude de jalousies féroces, de passions basses et d’ambitions beaucoup plus actives qu’on ne le sait en général. Souvent la favorite du moment assiste, derrière une portière, aux entretiens du khédive avec ses conseillers et si elle est intelligente, si elle veut servir un enfant ou un parent, elle peut arriver à jouer un rôle important dans les affaires de l’État. Mme Lott fut témoin du respect soumis qui entourait en Égypte la mère (validé) du prince, veuve d’Ibrahim Pacha, et à Constantinople la mère du sultan Abdul-Azis. Toutes les princesses s’inclinaient avec crainte devant ces deux femmes supérieures et leurs fils prenaient leur avis en toute occasion.

Selon Mme Lott, il faut en rabattre beaucoup sur l’aspect habituel de ces femmes que les poètes montrent toujours belles et parées comme des houris. La coutume de coucher tout habillées en vêtements de mousseline, qu’elles gardent jusqu’à cinq heures du soir, nuit fort à leur toilette ordinaire.

Leur journée, raconte Mme Lott, commençait dès l’aurore. Au réveil elles prenaient leur première tasse de café, puis fumaient leur première cigarette. Ensuite elles retombaient dans une sorte de torpeur absolument silencieuse jusqu’à sept heures. À ce moment le grand eunuque tirait les verrous de leur cage, qu’il avait soigneusement fermés la veille. À neuf heures du soir, faisait semblant de prendre des ordres et assistait aux ablutions du visage et des pieds. La chevelure n’était peignée et parfumée qu’une fois par semaine, le jeudi, veille du jour saint ! Mieux vaut passer sous silence ce qui en résultait ! Dans la matinée chaque princesse surveillait les occupations de ses esclaves respectives, avec qui elles vivaient sur un pied de grande familiarité, ce qui ne nuisait en rien à leur autorité absolue. Le lundi elles taillaient les vêtements pour leur seigneur et maître et distribuaient l’ouvrage aux femmes. Elles ne donnaient aucun ordre pour la table et leur étrange menu ne variait presque jamais. Quelle nourriture ! À part quelques mets au riz et à la tomate et quelques pâtisseries, quels affreux mélanges de côtelettes cuites à la graisse dans du sirop, de jambon au sucre, de hachis indescriptibles, de gigots aux oignons et aux raisins secs ! Pas d’autre viande que du mouton ; pas d’autres volailles que des poulets et des pigeons, le tout arrosé d’eau et de sorbet à la cassonade. Il ne faudrait pas croire pourtant que l’on observât strictement la défense des liqueurs fermentées. Le khédive avait une prédilection marquée pour les grands crus de Bourgogne, le commerce du pale-ale était considérable ; et un jour que la princesse-épouse pressait Mme Lott de goûter au breuvage incolore dont elle faisait un fréquent usage, l’institutrice accepta et ce qu’elle croyait être de l’eau, se trouva être un vin très agréable, appelé vin de Carnabat !

Les cuisines étant assez éloignées du harem, les plats étaient apportés par des esclaves jusqu’au petit jardin qui le sépare des appartements du vice-roi ; là on déposait les grands plateaux en bois recouverts d’une épaisse nappe blanche, en criant : Dustour ! dustour ! (hors d’ici !) pour faire fuir les femmes.

Ces plateaux devaient suffire, sans qu’on y changeât rien, à trois services : celui des princesses, celui des nourrices qui servaient les enfants à part, en leur mettant, avec les doigts, les morceaux dans la bouche, et enfin les malheureuses esclaves ! Si elles prenaient la précaution, souvent nécessaire, de dérober préalablement quelque chose et que la princesse s’en aperçût, elle distribuait généreusement les soufflets.

On peut s’imaginer le spectacle que présentaient les plateaux après ces repas successifs ! La sieste leur succédait, puis à cinq heures la toilette du soir, une courte promenade dans les petits jardins (les grands sont admirables, mais trop vastes pour la paresse des odalisques !), le souper et jusqu’à dix heures les dominos et des historiettes qui faisaient généralement regretter à l’institutrice d’avoir appris la langue du pays.

L’heure du coucher venue, la grande salle du rez-de-chaussée, qui servait de buanderie, se transformait en dortoir. On déroulait les matelas déposés le jour contre le mur et pendant une partie de la nuit on entendait chuchoter, au milieu des nuages de fumée. On ne récitait les prières que matin et soir. Chaque princesse les disait chez elle, sur un beau tapis réservé à cet usage, la tête couverte de mousseline blanche, le visage tourné vers la Mecque, dans la main un chapelet d’or et de diamants.

Aux grands jours, quand le khédive était attendu, la plus infime esclave se transformait en houri et le maître s’approchait des princesses en traversant un croissant de femmes étincelantes de pierreries. Chaque année on dépensait un million en bijoux ; c’était une sorte de caisse d’épargne en cas de révolution !

Ismaïl Pacha paraît avoir été plein de bonhomie, très courtois, ennemi de l’étiquette, souriant aux petites explosions de colère ou de jalousie dont on le gratifiait parfois, et avoir fait, en somme, la vie très douce à son entourage féminin.

Quant à son fils bien-aimé, il semble avoir eu profondément conscience de son importance.

« Pacha ! Moi grand Pacha ! Madame », cria-t-il à sa gouvernante, la première fois qu’elle osa résister à l’un de ses caprices.

Le matin sa nourrice l’habillait et puis on apportait des gâteaux, qu’il distribuait à ses sœurs, deux à chacune ; si le compte n’y était pas, il rejetait le tout dans le sac, se mettait en fureur et rien ne le calmait jusqu’à ce qu’on en eût apporté d’autres. Au déjeuner on servait une soupière de lait dans lequel trempait du pain arabe ; chaque enfant y plongeait sa cuiller, mais après le petit prince ; si l’on faisait erreur, il jetait toutes les cuillers dans le lait et le faisait emporter sans que personne osât résister. Le repas terminé, le précoce tyran se rendait chez sa mère, qu’il trouvait à sa toilette, lui baisait la main, la portait à son front, grimpait sur le divan et réclamait une tasse de café, ainsi que son bakchich. La princesse lui donnait une poignée de piastres d’argent, le prenait sur ses genoux, causait un peu avec lui en turc et le priait de lui offrir une cigarette. Alors il descendait aux jardins, demandait un bouquet et, s’il trouvait qu’on était trop lent, il entrait de nouveau en fureur. Un jour le jardinier en chef lui présente le bouquet ; il le jette par terre et le trépigne ; on le lui rend ; il le met en miettes. L’arrangement des couleurs lui déplaît ; il ordonne aux eunuques de casser les branches et de battre les trois jardiniers arabes ; trois esclaves noirs les étendent par terre, les eunuques frappent, la sueur coule sur leur visage. Mme Lott, indignée, crie : « Assez ! assez ! » On s’arrête.

Une autre fois, en jouant avec ses jouets anglais, une petite fille (sa demi-sœur) contrarie le jeune despote : il la saisit par les deux bras, la pince, la mord, lui met ses doigts dans la bouche et la déchire des deux côtés ; le sang coule. Mme Lott le tance vertement ; il pleure et va se plaindre à sa mère, qui fait baiser son habit et le tapis par la victime ! L’institutrice essaye d’intervenir ; la princesse répond : Malesch ! Madame ! Qu’est-ce que ça fait ! Qu’espérer d’un pareil système ? La princesse Belgiojoso n’avait-elle pas raison de dire : « L’éducation du harem gâte les petits musulmans. »

La tâche de Mme Lott n’était pas encourageante : pas d’heures régulières, la volonté de l’enfant pour loi, et, de la part du khédive, le désir fermement exprimé qu’on ne fît pas étudier son rejeton dans des livres ; « il apprendrait assez vite l’anglais en la société de Madame ». L’enfant était intelligent, mais on n’encourageait que ses vices ; il devenait gourmand, cruel, avare. Il jouait au banquier et au changeur arabe (qu’il imitait fort bien du reste), pour avoir le plaisir de tricher. S’il jouait au soldat, il faisait donner des coups de courbash sous la plante des pieds de ceux qui ne marchaient pas à son gré. Une fois il fit jeter un jeune esclave dans le Nil et l’enfant ne fut sauvé que par l’humanité du capitaine de son yacht.

On peut en vérité se réjouir que la loi de succession n’ait pas appelé cet aimable petit despote à monter sur le trône khédival !

Bien intéressants sont les détails que donne Mme Lott sur la fête du Baïram, sur les splendeurs, les toilettes, les cadeaux de ce Jour de l’An musulman. On voit alors l’Orient de la légende. Une petite scène éclaire sur certains sentiments.

Le khédive vient de sortir de son cabinet de toilette, vêtu d’un uniforme ruisselant d’or. La première épouse, la Dame Souveraine, est près de lui, tenant son épée ; la nourrice de l’enfant la heurte. Le contact d’une esclave est une insulte. La princesse, pourpre de rage, s’écrie en turc : « Dieu de merci ! » et lève l’épée pour frapper. Le souverain l’arrête. Alors l’esclave, enhardie, recommence la scène avec Mme Lott. Le khédive se fâche, repousse la nourrice au dernier rang et dit très haut : « Le Grand Pacha et Madame ont toujours la préséance. » On se tient pour averti, mais Madame fera bien de se méfier des pommes !

lott_279

Peu après on part pour Constantinople ; le voyage est terrible ; ces dames veulent vivre en chemin de fer tout comme chez elles, et le désordre, le manque absolu de réserve sont de rudes épreuves pour une femme vraiment civilisée.

À Constantinople, Mme Lott trouve les femmes du sultan de beaucoup supérieures à celles du khédive et leurs harems bien mieux tenus ; mais elle est confinée avec son élève dans un vieux palais délabré ; la parcimonie qui préside aux arrangements intérieurs achève de ruiner la santé de l’institutrice ; elle est forcée de donner sa démission et de se retirer, non sans avoir eu le temps d’observer les habitudes du harem impérial, les diverses catégories de femmes, les intrigues des fonctionnaires, la puissance effrayante des eunuques, l’absence de toute culture pour l’âme et l’intelligence dans ces lieux où l’intrigue et le crime règnent forcément en maîtres.

Vues de si près et révélées avec une sorte de brutalité qui exclut toute idée de fausseté, ces choses forment un tableau d’un puissant intérêt, mais fort peu édifiant et encore moins poétique.

MADAME LEONOWENS

I

En général les grandes globe trotters se distinguent par leur belle humeur et leur entrain.

Pourquoi en serait-il autrement ? La plupart courent le monde de leur plein gré, ou du moins dans des conditions fort acceptables. Mais il s’en est trouvé quelques-unes qui n’ont guère expérimenté que le côté pénible des expéditions lointaines et Mme Leonowens, dont nous allons parler, est du nombre.

Elle était à Singapore en 1862, lorsque Sa Majesté Phra-Maha-Mongkut, roi suprême de Siam, eut la fantaisie de donner une institutrice anglaise à ses enfants. Mme Leonowens lui fut recommandée par le consul de Siam à Singapore et reçut de lui la lettre suivante :

 

« MADAME,

« Nous apprenons avec plaisir et satisfaction de cœur que vous consentez à entreprendre l’éducation de nos bien-aimés enfants royaux. Nous espérons qu’en donnant votre éducation à nous et à nos enfants (que les Anglais appellent les habitants d’une terre de ténèbres), vous ferez de votre mieux pour enseigner la langue anglaise, et non la conversion au christianisme, car les disciples de Bouddha comprennent en général la puissance de la vérité et de la vertu aussi bien que les disciples du Christ, et désirent apprendre à parler facilement votre langue et connaître votre littérature, plus qu’une nouvelle religion.

« Nous vous invitons donc à notre palais royal pour y faire de votre mieux pour nous et nos royaux enfants. Nous vous attendrons ici par le retour du steamer siamois le Chow Phya.

« Nous avons écrit à M. William Adamson et à notre consul à Singapore pour les autoriser à faire les meilleurs arrangements pour vous et pour nous.

« Croyez-moi à vous sincèrement,

« S. I. P. P. Maha Mongkut. »

 

Que penserait Sa Majesté Louis XIV si elle entendait ce roi barbare, dont les ancêtres envoyaient des ambassadeurs à sa cour, inviter familièrement son institutrice à venir le trouver par le prochain paquebot et la prier de ne pas se croire plus éclairée que lui en religion ? Il eût été avantageux, pour la nouvelle gouvernante, de prendre au pied de la lettre les injonctions de son maître et seigneur et d’imposer silence à sa fierté d’Européenne comme à son zèle de chrétienne. La tâche qu’elle entreprenait était bien difficile, dangereuse même ; elle aurait demandé, pour être menée à bien, des qualités de finesse, de tact, d’adresse et de patience qui semblent avoir fait quelque peu défaut à Mme Leonowens, comme à Mme Lott. Avec moins de raideur, de détermination à braver le lion dans son antre, avec plus de résignation à l’inévitable et surtout moins de zèle apostolique, elle aurait probablement mieux réussi et moins souffert. Certes, les procédés tyranniques et les colères terribles de grand enfant gâté, du roi de Siam, inspirent forcément indignation et dégoût ; mais parfois on ne peut s’empêcher de sympathiser avec lui, quand il dit à sa réfractaire institutrice : « Madame, vous êtes une grande difficulté ; vous me rendez des services, j’y trouve du plaisir, mais vous êtes trop obstinée. Pourquoi êtes-vous si difficile ? Vous n’êtes qu’une femme. C’est très mal d’avoir la tête si dure ! »

C’est que les traitements à subir étaient durs aussi, surtout pour une femme qui ne semblait pas comprendre qu’elle avait affaire à des pseudo-civilisés, pires peut-être que de francs sauvages, car leurs lumières nouvelles et très incomplètes servent surtout à développer leurs vices et leur astuce.

Le début ne fut pas encourageant. Le Chow Phya venait de jeter l’ancre ; la nuit tombait. Une barque en forme de dragon, richement ornée, pavoisée, illuminée, stoppa près du steamer et un important personnage, vêtu d’une langoutee ou jupe rouge, monta à bord, suivi par une douzaine de serviteurs qui se jetèrent la face contre terre dès qu’il toucha le pont et ne l’approchèrent plus, comme les coulis du bateau, qu’à la façon d’énormes crapauds humains. Dans tous les pays où la plus basse servilité est imposée aux inférieurs, l’arrogance est le trait distinctif des supérieurs.

Le personnage à la jupe, l’auguste premier ministre du royaume, interrogea Mme Leonowens par l’entremise de l’un des crapauds interprètes.

« Êtes-vous la dame qui doit instruire la famille royale ?

— Oui.

— Avez-vous des amis à Bangkok ?

— Non.

— Qu’allez-vous faire ? Où coucherez-vous ce soir ?

— En vérité, je l’ignore. Je suis étrangère ici ; j’avais compris, d’après la lettre de Sa Majesté, qu’une résidence serait préparée pour nous ; Sa Majesté a été informée de notre arrivée aujourd’hui.

— Sa Majesté ne peut pas se rappeler tout. Vous pouvez aller où bon vous semblera. »

Et sur cet aimable accueil, maîtres et esclaves tournèrent le dos à la malheureuse dame.

Elle avait amené son plus jeune fils, « Boy », un gentil enfant pour qui le roi se montra toujours bon et qui aurait pu, si elle eût été plus diplomate, être un moyen d’influence très innocent sur le tyran qui adorait sa propre famille. Elle était en outre accompagnée de deux serviteurs : Moonshee, un Persan à la fois factotum et professeur de langues orientales, et sa femme, l’Indienne Beebe, douce et gaie gouvernante de l’enfant. Moonshee avait fait le pèlerinage de la Mecque, ce qui lui conférait un certain rang parmi ses coreligionnaires et le droit de porter le turban vert. Ce bon musulman méprisait profondément les disciples de Bouddha et sa façon un peu trop dramatique d’exprimer ses dédains et ses colères ajouta plus d’une fois aux difficultés de sa maîtresse.

Le capitaine du steamer ne pouvait, malgré ses regrets, offrir l’hospitalité à sa passagère, dans le désarroi du débarquement ; elle fit donc, dans un coin du pont, une sorte de lit pour son bébé et se préparait à passer la nuit à la belle étoile, lorsqu’un capitaine anglais, venu pour serrer la main à son collègue, l’invita aussitôt à descendre dans sa maison.

export88a_leonowens

Le lendemain, la nouvelle gouvernante eut sa première audience du ministre au Kralahome ; elle devait, en le connaissant mieux à la longue, et malgré le mélange de barbarie qui subsistait en lui, apprendre à l’estimer, à l’admirer même pour avoir su mériter, sous un régime si oppressif, une réputation d’intégrité, de libéralité, de justice et d’humanité.

Elle fut conduite dans un palais spacieux, très orné, sculpté, doré, meublé richement à l’européenne, encombré de vases magnifiques remplis de fleurs et de bibelots coûteux, orientaux et occidentaux, anciens et modernes, mêlant la splendeur barbare au goût civilisé.

Partout, dans les antichambres et les corridors, des frères, neveux, cousins et des serviteurs accroupis et rampants ; partout, derrière les innombrables draperies, les yeux curieux et le chuchotement des femmes.

« Bonjour, Monsieur, dit tout à coup une voix. Le prince Kroun Lhuang Wongse venait d’entrer et saluait sa visiteuse de cette appellation masculine. Il portait le même costume que la veille, ce qui choquait fort son interlocutrice et il se mit à lui poser une foule de questions personnelles, qu’elle eut la maladresse d’accueillir par un refus d’y répondre, tandis que Boy, effrayé par ce personnage noir se mettait à pleurer en criant : « Allons-nous-en, maman ! Allons-nous-en, je n’aime pas cet homme !

— Vous pas pouvoir vous en aller », lui répondit le prince ; sur ce il disparut et la mère et le fils furent conduits dans un élégant appartement. Aussitôt tous les yeux qui les épiaient derrière les rideaux firent irruption autour d’eux, et ce ne fut pas sans peine qu’une vieille surintendante parvint à faire rentrer à peu près dans l’ordre la troupe de jeunes curieuses que l’étrangère étonnait profondément.

À peine l’infortunée, accablée de fatigue et d’émotions diverses, venait-elle de s’endormir sur un divan, que des cris perçants la réveillèrent.

Beebe, tête nue, son voile déchiré, le visage bouleversé, se précipitait dans l’appartement : le pauvre Moonshee, se trompant de chemin, avait pénétré chez l’épouse favorite ! Les vieilles sorcières préposées à la garde de ce sanctuaire l’avaient saisi, garrotté, traîné dans une salle, où Mme Leonowens le trouva dépouillé de son turban, sa belle barbe blanche en désordre, mais du reste résigné à son kismut (sort) en vrai fils du Prophète. Il était condamné à être dépouillé de son vêtement et à recevoir vingt coups de fouet sur le dos. Comme on se préparait à exécuter la sentence, Mme Leonowens se précipita vers le juge et l’adjura de réfléchir à ce qui pourrait lui arriver, car elle allait de suite se plaindre au consul anglais.

Ces deux derniers mots furent peut-être tout ce que l’on comprit de son discours, mais ils suffirent, et Moonshee, avec son turban, fut rendu à Beebe éplorée, en présence du ministre qui venait d’entrer.

On voit que les débuts ne manquèrent pas de dramatique.

Le second acte fut la présentation au roi suprême ; il y en a un second, un subordonné, dont le pouvoir et le privilège se réduisent à saluer son supérieur sans se prosterner ; quant au rôle qu’il joue ou ne joue pas, il dépend absolument de la volonté du maître.

export87a_leoowens

Nous sommes maintenant au grand palais, dans un vaste hall tout en marbre, dont le tapis est jonché de formes prosternées.

Sa Majesté aperçoit l’étrangère et son petit garçon, s’avance à grands pas et crie :

« Qui ? qui ? qui ? »

Le brave capitaine déjà cité fait la présentation ; le roi serre la main des nouveaux venus et bien vite les questions indiscrètes commencent :

« Quel âge avez-vous ?

— Cent cinquante ans, Majesté. »

Il s’arrête surpris d’abord, puis reprend assez finement :

« En quelle année êtes-vous née ?

— En 1718.

— Combien d’années mariée ?

— Plusieurs. »

Il réfléchit et s’écrie triomphant :

« Combien de petits-enfants ? Ah ! ah ! combien ? combien ?

Et saisissant à l’improviste la main de la gouvernante, il l’entraîne le petit Louis pendu à sa jupe, à travers plusieurs sombres corridors remplis de femmes accroupies, qui se couvrent les yeux, comme éblouies à la vue de la Majesté errante. Enfin l’on s’arrête devant un des nombreux rideaux formant de petits réduits, et l’on aperçoit une charmante enfant qui se couvre les yeux comme les autres.

Le roi se baisse, prend sa main, la met dans celle de Mme Leonowens et lui dit :

« C’est ma femme, la princesse Tâlâp ; elle désire apprendre l’anglais. Elle est aussi charmante par ses talents que par sa beauté, et c’est notre bon plaisir qu’elle sache bien l’anglais ; vous l’instruirez pour moi. »

L’exigeant souverain ajouta en ramenant l’étrangère :

« J’ai soixante-sept enfants ; vous ferez leur éducation et celle d’autant de mes femmes qui voudront apprendre l’anglais. J’ai beaucoup de correspondance ; vous m’aiderez. De plus, je lis et je traduis très difficilement le français, car les Français aiment à se servir de mots obscurément trompeurs (?).

« Vous entreprendrez de me rendre claires leurs paroles ténébreuses et leurs propositions décevantes (on voit que Sa Majesté ne nous ménage guère !) De plus encore, j’ai, par chaque courrier, des lettres étrangères dont je ne lis pas facilement l’écriture. Vous les copierez en bonne écriture ronde, que je puisse lire à mon aise. »

Ceci devenait effrayant et la pauvre victime ne put que s’incliner et sortir.

Il n’était pas commode de s’opposer à la volonté tyrannique de ce despote habitué à l’obéissance de ses esclaves grands et petits. Rien n’est étouffant au physique et au moral, pour une âme et des poumons européens, comme l’atmosphère de ces palais orientaux, serres chaudes d’intrigues, de complots ourdis par tous contre tous, de haines, d’envies, de rivalités, de basses ambitions, où la voix de la vérité, de la justice est aussi étouffée que le souffle vivifiant de l’air libre et les rayons du soleil. Tout se passe dans une pénombre douteuse, à laquelle l’œil est obligé de s’accoutumer, comme à un tableau en partie effacé, dont il ne distingue qu’à la longue les détails, le plan et la signification.

Dans cette « cité du bel ange invincible » (c’était le nom du palais royal, une ville dans la ville), Mme Leonowens ne sentait plus son cœur battre, tout en ayant conscience de vivre ; il lui semblait être à une distance incommensurable du vrai monde, de la vraie vie, avec sa franche lumière, son air vif, ses êtres aux mouvements spontanés, ses bruits, ses chants, ses rires sonores, l’immensité bleue du ciel et de l’Océan. Dans ces galeries et ces corridors sans fin, à peine éclairés d’un demi-jour, des ombres glissent ou rampent derrière les tentures, des yeux vous épient, des rires s’éteignent, des trahisons s’élaborent. Là, mille craintes s’agitent, car il faut plaire au maître, et quel maître ! sinon tout est perdu ; la mère est cruellement séparée de son enfant et l’enfant privé de ses droits, menacé dans sa vie. Oh ! l’esclavage de l’enfance ! l’horrible chose ! La mère est inflexible par prudence ; il faut surveiller le rire, les pleurs, la naïveté, la franchise ; les remplacer par le silence, la soumission, la contrainte, le soupçon, l’astuce, l’habileté, la crainte. On frissonne d’horreur en lisant quelques-uns des faits rapportés par Mme Leonowens ; et pourtant Maha-Mongkut n’était pas des plus mauvais : il aimait ses enfants, il en adorait quelques-uns ; mais ses colères étaient celles d’un sauvage, et dans ses colères il était capable de tout.

Mme Leonowens s’y heurta dès le début ; il avait été stipulé qu’elle aurait une résidence près du palais, et non à l’intérieur ; elle connaissait assez les mœurs de ce pays pour savoir qu’elle ne pourrait vivre dans l’atmosphère empoisonnée de la demeure royale.

Le roi refusa de remplir son engagement :

« C’est notre plaisir que vous résidiez dans le palais avec notre famille. »

Elle protesta ; elle ne pouvait vivre derrière des grilles fermées, comme une prisonnière.

« Où donc voulez-vous aller ?

— Nulle part, Majesté, je ne connais personne. Mais Votre Majesté a promis ; j’ai sa lettre.

— Je ne sais pas ce que j’ai promis, hurla-t-il, pourpre de rage ; je ne sais rien de ces conditions. Je sais seulement que vous êtes notre servante et que c’est notre bon plaisir que vous demeuriez dans ce palais et… Vous obéirez. »

Malgré une peur terrible, elle insista ; il répétait sans cesse : « Vous demeurerez ici, je vous donnerai des esclaves, mais vous demeurerez ici ? » Néanmoins elle salua et sortit sans avoir cédé, et le roi, redevenu calme, fit droit à requête.

Malheureusement cette équitable conduite n’était pas imitée par tous ses sujets, et l’institutrice anglaise n’échappa pas toujours aux effets des basses haines qu’elle excitait sans le vouloir. Parmi les nombreux demi-frères du Kralahome, il en était un qui servait d’interprète. Remis vertement à sa place un jour par Mme Leonowens à qui il manquait de respect, il se jeta à ses genoux, la suppliant de ne pas le dénoncer à son tout-puissant frère, mais, en même temps, il lui voua une haine implacable. Le pauvre Monshee en fut la première victime ; cruellement battu par ordre de l’interprète, sans l’ombre d’une provocation, l’infortuné vieillard, blessé dans son corps et dans sa fierté, insista pour que sa maîtresse le renvoyât à Singapore. La bonne Beebe voulut d’abord le suivre, mais au dernier moment elle ne put se résoudre à délaisser son cher chôta Baba sahib (petit maître).

Mme Leonowens indignée se plaignit au Kralahome, qui ne voulut pas prendre la chose au sérieux. Il en résulta que le soir même, pendant qu’elle travaillait près de sa lampe, la fenêtre ouverte, une grosse pierre la frappa au front et la jeta par terre, évanouie. La blessure était moins grave qu’on ne le crut d’abord, mais cette fois les coupables furent punis et une proclamation avertit les habitants d’avoir à la respecter, elle et les siens, sous peine de châtiments sévères.

II

Ce n’était pas, on le voit, une vie douce, que celle de la gouvernante anglaise. Elle trouvait néanmoins quelques compensations dans l’affection de certaines de ses élèves. Nous avons dit combien était développée dans le cœur du roi la tendresse paternelle ; le plus cher et le plus gracieux objet de cette tendresse était sa fillette Fâ-Ying, gentille et intelligente enfant de sept ans. Sa mère, la reine légitime, était morte en 1861, la recommandant aux bontés du père, à qui elle avait donné trois fils. La recommandation était superflue, car le roi avait toujours prodigué à l’enfant l’affection et les soins, non seulement d’une mère, mais d’une nourrice, ne se séparant jamais d’elle dans ses voyages, la faisant manger d’abord sur ses genoux et plus tard près de lui, à table.

La charmante nature de Fâ-Ying n’avait pas souffert de ces gâteries continuelles et elle avait séduit son institutrice anglaise comme tout le monde.

Le 11 mai 1863, le choléra se déclara au palais ; trois esclaves succombèrent, puis un des frères de la petite princesse, et son père eut l’imprudence de l’emmener à la cérémonie des obsèques, qui dura trois jours !

Le troisième soir, en rentrant au palais, l’enfant fut saisie à son tour. Mme Leonowens admirait le panorama si animé de la rivière, quand une barque royale accosta et des esclaves s’en élancèrent pour lui remettre cette lettre du roi :

 

« Ma chère Madame,

« Notre bien-aimée fille, votre élève favorite, est attaquée du choléra et exprime un vif désir de vous voir ; votre nom est sans cesse sur ses lèvres. Je vous supplie d’exaucer son vœu. Je crains que sa maladie ne soit mortelle, car nous avons eu trois décès depuis ce matin. Elle est la plus aimée de mes enfants.

« Votre ami affligé,

« S. S. P. P. Maha Mongkut. »

 

À cette lettre naïvement égoïste, Mme Leonowens, n’écoutant que son dévouement, répondit en sautant dans la barque et courant près de sa chère élève. Trop tard ! Celle qui lui disait : « Madame chère, j’aime votre Saint Jésus », était allée vers lui !

On conduisit son amie près du roi ; il lut la sentence dans ses yeux, dans son silence et éclata en sanglots déchirants.

Un homme qui sait aimer ainsi ne peut être foncièrement mauvais ; et en effet Maha Mongkut, mort en 1869, a été, en dépit de ses défauts développés par l’exercice du pouvoir absolu, le meilleur, le plus éclairé, le plus progressiste des souverains siamois au XIXe siècle.

Peu après la mort de la pauvre petite Fâ-Ying, Mme Leonowens fut solennellement anoblie par Sa Majesté, en récompense du courage et de la belle conduite dont elle avait fait preuve près du lit mortuaire de la jeune princesse. Malheureusement le domaine se rattachant au titre était situé dans l’intérieur du pays ; il fallait, pour y arriver, faire un long trajet à dos d’éléphant, à travers la jungle peuplée de tigres, rhinocéros, éléphants sauvages, sangliers, singes et autres vassaux plus ou moins redoutables, que la nouvelle propriétaire préféra laisser jouir en paix de ses vastes possessions.

export89_leonowens

Le fils aîné du roi, qui lui a succédé de par l’usage, mais non de par la loi, Chowfa Chulaloukorn, a été l’élève de Mme Leonowens. C’était, à dix ans, un assez bel enfant pour un Siamois, modeste, affectueux, généreux, avide d’apprendre et facilement influencé. Ce que cette dernière tendance a pu produire, nous l’ignorons ; après six mois de réclusion dans le monastère royal, il n’était déjà plus l’enfant ardent et impressionnable qui y était entré après « la coupe des cheveux ».

Cette cérémonie est la consécration de la majorité de l’héritier présomptif. C’est une magnifique solennité, qui dure plusieurs jours et met en évidence toute la splendeur barbare du pays. Prêtres, nobles, députations des différentes races malaises, chinoises, japonaises, hindoustaniennes, siamoises qui peuplent le royaume, et surtout un nombre énorme de femmes font chatoyer les étoffes brillantes, étinceler l’or, l’argent et les pierreries pendant les processions et la représentation du drame monstre tiré de la légende sacrée, le Ramayana. Neuf mille jeunes filles et jeunes femmes y figurèrent en cette circonstance ; le Roi, le Kralahome, le ministre des affaires étrangères se chargèrent des principaux rôles ; au milieu d’eux, l’éléphant blanc, surchargé de velours, de soie et de joyaux, portait les foudres qui devaient anéantir les monstres rebelles embusqués sur la Montagne Sainte.

export90a_leonowens

Le troisième jour, le jeune prince, vêtu de blanc, fut conduit au roi par deux dames de la cour. Sa Majesté tendit des ciseaux et un rasoir à manche d’or au bienheureux figaro chargé de faire tomber les tresses du prince ; après quoi celui-ci reçut au pied de la Montagne Sainte une sorte de baptême, dont l’eau fut lancée sur lui par les quatre animaux sacrés, l’éléphant, le bœuf, le cheval et le lion ; puis des présents, dont on estima la valeur à 600 000 francs, furent déposés à ses pieds et bientôt après, pour ramener ses esprits aux choses du Ciel en opposition à toute cette pompe de la terre, on lui enleva ses vêtements royaux, on l’habilla de grosse toile, on le remit aux mains des prêtres de Bouddha, dans ce temple superbe où, l’on ne sait comment, une statue de Cérès et une autre de saint Pierre ont trouvé accès, si bien qu’un jour le roi, sur les explications de Mme Leonowens, fit rendre hommage au saint par ses enfants qui le suivaient !

Au sortir du temple, le jeune prince pénétra dans le monastère royal, jurant de renoncer au monde et à ses tentations. Il y laissa son heureuse insouciance d’enfant.

III

Comment se passaient les journées de la foule royale qui peuplait l’immense palais ? Mme Leonowens donne à ce sujet d’intéressants détails.

À tout seigneur, tout honneur ! Le roi, comme presque toute sa maison, se levait à cinq heures et prenait un léger repas servi par une escouade de son harem ; puis, escorté par elle, par ses sœurs et les aînés de ses enfants, il allait prendre place sur des nattes qui s’étendaient le long de toutes les avenues du jardin ; devant chaque personne on déposait un plateau d’argent chargé de riz bouilli, de fruits, de gâteaux et même parfois de cigares. La porte du Mérite s’ouvrait, les amazones de la garde se rangeaient de chaque côté et 199 prêtres, protégés par des hommes armés d’épées et de massues, s’avançaient en psalmodiant, les yeux baissés, l’air humble, sous la conduite de leur chef, présentaient à chaque membre de la maison royale un bol caché sous leur robe jaune et dans lequel tombaient les offrandes prises sur les plateaux respectifs ; elles étaient acceptées sans un mot ni un regard de remerciement.

Les prêtres partis, le roi et sa suite se rendaient à son temple particulier, dédié à la mémoire de sa mère ; il allumait lui-même les cierges de l’autel, offrait des feuilles de lotus, priait et lisait dans les livres saints pendant une heure et rentrait chez lui pour une courte sieste.

Tout le reste de la matinée était consacré à l’étude, à la correspondance et aux dépêches.

Le déjeuner aurait pu faire douter de la sobriété très réelle du roi, car douze femmes à genoux lui présentaient douze grands plateaux encombrés de douze mets variés, auxquels la princesse principale faisait semblant de goûter.

Pendant ce repas, il s’entretenait sur quelques-uns de ses sujets d’étude avec Mme Leonowens. « Il était peut-être, dit-elle, plus systématiquement instruit et avait dévoré plus de livres que tout autre homme de son rang ; mais cet amas de connaissances l’avait rendu moralement fou et absolument sceptique quant à tous les systèmes religieux. Il ne croyait nullement à l’intégrité native, ni aux principes arrêtés ; il n’y avait rien, selon lui, que des intérêts. L’argent, l’argent, l’argent, voilà ce qui pouvait procurer n’importe quoi et surtout ce qu’il était convenu d’appeler des consciences ! »

Cependant ses actes valaient mieux que ses paroles, à moins que ses passions ne fussent en jeu.

À deux heures, Sa Majesté entrait au bain et se faisait parfumer ; ceci terminé il s’entretenait avec les personnes de sa famille qu’il préférait et jouait avec ses enfants ; à aucun moment ce despote ne se montrait sous un jour aussi aimable. Passant ensuite dans la grande salle d’audience, il s’occupait des affaires de l’État. Deux fois par semaine, il paraissait à l’une des grilles du palais pour écouter les doléances et recevoir les pétitions de ses sujets ; mais la plupart des pauvres êtres prosternés tremblaient trop à sa vue pour oser présenter leurs requêtes.

Deux fois aussi, mais à minuit, le roi présidait les séances du redoutable tribunal, le San-Luang, sorte d’inquisition secrète, invisible, agissant à l’improviste, sans avertissements, ni témoins, enlevant un sujet, ou l’arrêtant, l’enchaînant, le torturant pour lui arracher un aveu ou une dénonciation. Ses espions pénètrent partout et, s’il veut jouir tranquillement de son bien, tout homme de quelque importance doit s’assurer un protecteur à la cour, depuis les ministres et les grands fonctionnaires jusqu’au roi lui-même. Plus d’une fois, quand Mme Leonowens se laissait entraîner à exprimer un peu librement son opinion, elle entendit frapper d’une certaine façon discrète autour d’elle : c’était quelque membre du San-Luang qui, la croyant affiliée, lui adressait un avertissement ou un signal.

IV

Les femmes de Siam sont, comme toutes leurs sœurs d’Orient, exclues de toutes les réunions où sont invités des étrangers ; si elles paraissent aux quatre repas de famille, elles sont absentes des banquets officiels, ou du moins leurs agapes ont lieu loin des hommes, dans les appartements interdits au sexe fort. N’était la différence de taille, on pourrait se tromper au costume, car il est le même pour tous. Hommes et femmes portent le pu’sho, sorte de jupon court et une tunique courte aussi, par-dessus laquelle les femmes jettent souvent une large écharpe de soie, enroulée autour de la poitrine et descendant en longs plis flottants jusqu’aux pieds. L’uniforme des amazones du harem est vert et or.

Le divertissement favori de la Cour est le théâtre. Les aventures des dieux, des rois, des héros, des génies, des démons et d’une foule de personnages fabuleux fournissent les sujets. Souvent le drame est représenté en pantomime, avec accompagnement de chœurs et d’orchestre. On multiplie les représentations de marionnettes pour les enfants.

Les dames de la maison royale s’amusent le matin à cueillir des fleurs dans les jardins, à soigner leurs oiseaux et leurs poissons rouges, à tresser des guirlandes pour parer la tête de leurs enfants, à faire des bouquets, à chanter des chansons d’amour ou de gloire, à danser au son de la guitare, à se faire faire la lecture par leurs esclaves, à se promener avec leurs bébés et surtout à se baigner et à nager dans les jolis lacs du parc.

Les échecs, les dames, les dés, les jeux de cartes chinois aident les courtisans des deux sexes à passer le temps ; il y a aussi une petite loterie importée par les Chinois, ainsi que le cerf-volant, qui a pris une importance toute particulière dans le pays et donne lieu à des paris très animés. Les instruments de musique sont nombreux et les concerts très en vogue ; quant à la qualité de la musique, elle étonnerait probablement les oreilles européennes.

Les hommes se réservent naturellement les courses à pied, en char et à cheval, les combats de taureaux et d’éléphants, les jeux athlétiques et gymnastiques où ils sont fort adroits.

V

Nous avons décrit les amusements du cloître royal, car on ne peut guère appeler autrement la demeure des princesses et de leurs enfants ; voyons-les maintenant dans la classe de leur institutrice anglaise, ouverte solennellement un jeudi (le jour propice) par le roi en personne ; la réunion de tout ce monde indiscipliné, en dehors de sa servilité devant le maître, fut d’abord assez tumultueuse ; mais on y mit vite bon ordre.

Qu’on se représente une longue table couverte de livres et de cahiers, Mme Leonowens assise à un bout et à l’autre, en face d’elle, le petit Louis, qui commence seulement à pénétrer tous les mystères de son premier livre, lui servant gravement de répétiteur, suivant les lignes de son petit doigt et disant avec le plus grand sérieux à de jeunes femmes : « C’est bien ; vous pouvez vous retirer. À une autre ! »

C’eût été charmant si le rôle de l’institutrice se fût borné là ; mais chaque jour il devint plus compliqué, plus fatigant, plus douloureux, grâce aux exigences inouïes, aux procédés inqualifiables de ce demi-civilisé, chez qui le sauvage reparaissait à la moindre opposition. Aux devoirs du professeur il ajouta bientôt les fonctions de scribe, de traducteur, de copiste, de correspondant, de lectrice ; elle n’avait plus un moment à elle, et souvent, après une journée de dix ou douze heures, on prétendait encore empiéter sur son sommeil.

Elle trouvait en outre dans son intimité chaque jour plus étroite avec les femmes du palais, à mesure qu’elle comprenait mieux leur langage, des causes de souffrances morales très profondes : elle était blessée jusqu’au fond de l’âme, plus qu’elles sans doute, de leur abaissement, de leur dur esclavage. Les pauvres créatures, les meilleures du moins, étonnées de cette sympathie nouvelle, inaccoutumée, lui attribuant une influence plus grande que celle dont elle jouissait réellement, venaient à elle quand un acte d’oppression dépassant les limites ordinaires leur semblait intolérable ; elles la suppliaient d’intercéder en leur faveur ; et qu’arrivait-il ? C’est que le despote, et bien d’autres avec lui, étaient persuadés qu’elle vendait son intercession et amassait une fortune. Il advint donc, trois ans après son arrivée, qu’elle jugea opportun de rappeler au roi son engagement formel d’augmenter ses honoraires au bout de la première année et que Sa Majesté lui répondit furieuse, insultante : « Vous êtes difficile, ingouvernable ; vous vous occupez plus de ce qui est bien et de ce qui est mal, que d’obéir et d’être soumise. Et pourquoi seriez-vous pauvre ? Vous venez tous les jours en ma présence, avec quelque pétition à propos d’injustices et de duretés, et je vous accorde ce que vous demandez, parce que vous m’êtes importante pour traduire et pour d’autres choses. Et maintenant vous déclarez qu’il faut que j’augmente votre salaire ? Faut-il donc que vous ayez tout en ce monde ? Pourquoi ne vous faites-vous pas payer par ces gens ? Si je vous accorde toutes vos pétitions, vous devriez être riche, ou bien vous n’avez pas de sagesse ! » N’est-ce pas de l’orientalisme pur, cette naïveté de corruption qui fait du contraire une niaiserie, une absurdité ?

La pauvre femme retournait à la chaîne, car elle s’était sincèrement attachée à ce troupeau humain si cruellement opprimé, qui la considérait comme une sorte de providence et, sans l’avoir cherché, elle se trouvait transformée en intermédiaire entre l’oppresseur et ses victimes. Mais on n’ignorait pas les colères du roi. Le Kralahome suivait l’exemple du maître : on conspirait contre elle, on l’espionnait ; ses amis lui conseillaient de toucher avec précaution à ses aliments. Si elle refusait de rendre certains services, comme par exemple d’écrire une lettre mensongère à lord Clarendon, le souverain entrait dans des fureurs vraiment menaçantes. Enfin le surmenage, les émotions répétées et les inquiétudes minèrent sa santé de telle sorte, qu’en 1867 Mme Leonowens fut contrainte de se déclarer vaincue. Pendant six mois elle demanda vainement sa retraite, mais la maladie eut raison du despotisme.

Ce fut une véritable et touchante désolation lorsque les femmes du palais apprirent qu’elles allaient perdre leur amie, celle qui seule leur avait révélé leur âme, éveillé en elles des sentiments exquis et tendres, qui seule pouvait dompter les fureurs de leur tyran. Les plus riches lui envoyèrent des présents pour l’aider pendant le voyage ; les plus pauvres esclaves lui apportèrent, malgré ses protestations, du riz, du sucre, des gâteaux.

Le roi lui-même oublia sa mauvaise humeur et lui dit : « Madame, vous êtes très aimée de nos peuples, de tous les habitants du palais et des enfants royaux. Tout le monde est affligé de votre départ ; c’est donc que vous êtes une bonne et loyale dame. Je suis souvent fâché contre vous et je me laisse emporter, quoique j’aie un grand respect pour vous. Mais néanmoins vous devez savoir que vous êtes difficile, plus difficile que la généralité des femmes. Mais vous oublierez et vous reviendrez à mon service, car j’ai chaque jour plus de confiance en vous. »

Après ce gentil discours, Sa Majesté embrassa « Boy » et lui remit une bourse contenant cent dollars (500 francs) « pour acheter des bonbons ».

Quand il se fut retiré, les baisers, les caresses mêlés à des reproches étouffèrent à moitié la gouvernante ; à grand’peine elle franchit la grille, pendant que les enfants criaient : « Ne partez pas », et les femmes : « Revenez. » Une dernière entrevue avec le jeune prince héritier mit le comble à son émotion ; il prit les deux mains de Mme Leonowens, y appuya son front et dit avec peine : « Madame chère, revenez, je vous en prie ! – Que Dieu soit avec vous ! » répondit-elle.

Le 5 juillet 1867, le steamer Chow Phya reconduisait à Singapore les deux passagers qu’il avait amenés le 18 mars 1862 à Bangkok.

MADAME INNES

I

Mme Innes est d’avis que tout ce qui brille n’est pas or, et elle a de trop bonnes raisons pour cela. Dans un ouvrage intitulé : La Chersonèse d’Or dédorée[33], elle a exposé avec une simplicité dramatique les misères et les tortures d’un séjour forcé, officiel, dans ces régions sauvages, dépourvues de toutes les ressources de la vie civilisée. Elle admet la vérité des brillantes descriptions de miss Bird, la vraisemblance de ses jouissances d’oiseau de passage, mais elle se demande ce que miss Bird aurait pensé d’une longue résidence à la lugubre station de Langat, dans l’état protégé de Durian-Sabatang, sous un hangar délabré, fait de planches et de feuilles de palmier, bâti sur pilotis près d’une rivière qui déborde régulièrement, laissant derrière elle un marécage boueux, rempli de détritus en décomposition.

M. Innes, ex-trésorier de Sarawak, avait été nommé collector ou receveur des impôts, magistrat et membre du conseil de l’État à Langat. Le titre sonnait bien, mais la satisfaction ne resta pas longtemps sans mélange.

« Il est absolument impossible que Mme Innes aille vivre à Langat, dit au nouveau receveur un fonctionnaire de Singapore. » Il fit suivre cette déclaration d’une description de l’endroit et conclut en affirmant que Mme Innes devait rester à Malacca. Mais tous les serviteurs du gouvernement ne sont pas millionnaires ; la charge ne rapportait que 500 livres par an (12 500 francs) et la pensée d’entretenir deux installations souriait peu au jeune ménage. Il fut donc décidé que Mme Innes essaierait de subir Langat.

Elle dut s’avouer, dès l’arrivée, qu’on lui en avait fait une description exacte ! Le soi-disant bungalow où elle échoua au sortir d’un bateau sur lequel elle avait dû rester couchée vingt-quatre heures, faute d’élévation suffisante sous la tente pour se mettre debout ou s’asseoir, n’était qu’un simple wigwam malais, sans vérandas pour protéger contre le soleil et la pluie ; il se composait d’une assez vaste pièce d’audience ouverte aux deux bouts et de quelques compartiments en planches que l’on décorait, au choix, des noms de salle à manger, chambres à coucher, etc. Pour échapper au supplice des moustiques, on fit une grande cage sur les barreaux de laquelle on cloua des filets à moustiquaire ; on s’y glissait bien vite par une porte et l’on pouvait du moins y mettre son ennui à l’abri de ces myriades d’ennemis. Un climat humide, chaud, malsain, les fièvres, le choléra, l’absence totale d’Européens, la nécessité de faire venir de Singapore les choses les plus indispensables à la vie, à des intervalles aussi longs qu’indéterminés, l’impossibilité de prendre de l’exercice, car une courte chaussée traversant une partie du marais était la seule voie praticable, voilà qui aurait suffi amplement à rendre le séjour de Langat fort triste ; mais il fallait y ajouter les procédés souvent désobligeants du résident en chef et la crainte des Chinois de bas étage qui pullulent dans ces parages et les envahissent périodiquement par mer. Quant à trouver des serviteurs européens qui voulussent affronter un pareil inconnu, il n’y fallait pas songer et les ayahs ou servantes du pays, presque toutes Chinoises, sont redoutées pour leur déshonnêteté et leur traîtrise.

Les indigènes, n’ayant jamais vu d’Européennes, se pressaient autour de Mme Innes de manière à rendre indispensable la présence d’un agent de police, et, sa maison ne fermant pas, ces insupportables sauvages s’y glissaient à toute heure et s’installaient par terre pour la contempler, sans qu’elle pût s’en débarrasser. Elle reconnaît néanmoins qu’ils ne la molestèrent jamais autrement, lui témoignèrent même beaucoup d’obligeance pendant les absences de son mari, et que le vieux sultan décrépit de l’endroit, autrefois pirate fameux avant d’avoir demandé la protection de l’Angleterre, eut toujours pour elle des égards et même des attentions très inattendues de la part d’un potentat vêtu d’un court jupon de cotonnade ! Il est vrai que, pour les grandes occasions, il y ajoutait une jaquette en soie dont les boutons étaient des diamants. Détail curieux : les indigènes, qui passaient leur vie à s’entrevoler, ne touchaient à rien chez M. et Mme Innes, même lorsque ceux-ci s’absentaient, laissant leur maison ouverte sous la garde d’un seul domestique. En revanche ils demandaient sans vergogne tout ce dont ils avaient envie ! Les femmes surtout ne s’arrêtaient devant rien ; la tasse dans laquelle elles venaient de boire le thé, la montre, les bibelots, jusqu’aux vêtements que portait la maîtresse de la maison, tout était bon à mendier. Les pauvres créatures sont si dégradées par la vie qu’on leur impose ! On ne leur enseigne rien, on ne leur reconnaît pas d’âme et le plus grand nombre ne sont que des esclaves. Il n’y avait à Langat que quatre femmes de rajahs considérées comme de vraies épouses. Mais si elles naissent princesses ou d’un rang élevé, les femmes jouissent de tous les privilèges masculins et traitent les hommes à la baguette, voire même une baguette de fer ! On assure en outre que, si méprisées qu’elles soient en public, ces dames prennent leur revanche dans la vie privée et qu’il n’y a pas de maris plus tyrannisés que les leurs !

C’est trop juste !

Le langage et les idées morales de ces dames ne permettaient pas d’espérer qu’on pût les améliorer. Celles d’un certain rang n’étaient guère plus intéressantes. Quelques hommes avaient un commencement d’instruction, bien léger si l’on en juge par l’anecdote suivante : un des plus intelligents rajahs dit un jour à Mme Innes « qu’il aimerait savoir l’anglais, mais à quoi bon ? C’est une langue parlée peut-être par une douzaine de personnes dans le monde, en comptant le gouverneur de Singapore et sa suite, tandis que partout où l’on va, nord, sud, est ou ouest, ou par-delà les vents, on parle le malais ! »

Indolent et paresseux, le Malais n’aime guère l’énergie entreprenante de l’Européen et le prouve à sa façon : pendant une épidémie de choléra, Mme Innes rencontra une procession allant sacrifier deux images aux puissances du mal, pour se les rendre propices ; or les deux images représentaient le résident en chef, ainsi qu’un autre fonctionnaire !

Dans son innocence le Malais se déclare très offensé quand on lui demande s’il a quelque chose à vendre. De pauvres gens venaient déposer des volailles aux pieds de Mme Innes. S’informait-elle du prix, ils levaient les yeux et les mains avec horreur ; c’était un présent, rien qu’un présent. Mais, si elle voulait bien leur offrir une toute petite somme pour acheter du riz, ils l’accepteraient avec plaisir. Mme Innes appréciait d’autant moins la nuance, qu’en général plus les gens faisaient montre de délicatesse, plus considérable était la valeur du cadeau sur lequel ils comptaient et plus maigres étaient leurs poulets.

Les visites désagréables à Langat n’étaient pas exclusivement le fait des bipèdes humains ; il y avait des quadrupèdes encore plus inquiétants. M. et Mme Innes habitaient ce lieu de délices depuis près d’un an, et les histoires des indigènes sur les exploits des tigres leur semblaient appartenir au monde des mythes, quand un soir, assez tard, la jeune femme, qui lisait dans sa cage-moustiquaire, tressaillit au bruit d’un grognement inusité, lointain d’abord, puis se rapprochant de plus en plus, et devenant enfin un grondement furieux qui faisait trembler l’air, la terre et la maison ! Mme Innes, s’élançant de sa retraite vers le « policeman » de service, lui demanda :

« Qu’est-ce donc ?

— C’est un tigre, répondit l’homme tranquillement, mais à voix basse. Je demande pardon à Madame d’être entré dans le bungalow, mais j’ai peur de rester en bas, comme à l’ordinaire. Madame me permet-elle de rester ?

— Assurément. »

À cet instant, M. Innes, qui sommeillait dans un fauteuil, s’éveilla en s’écriant :

« Hallo ! c’est un tigre ! Je reconnais bien son rugissement.

— Ne ferions-nous pas bien de fermer un peu la maison ?

— Il n’y a qu’une chambre que nous puissions fermer, la vôtre : les autres n’ont plus de portes, on y étoufferait et cela ne servirait à rien, car un tigre jeune et robuste jetterait toute la maison par terre si cela lui convenait.

— Que faire alors ?

— Rien du tout. Asseyez-vous et lisez confortablement ; le tigre ne vous dérangera pas ; il a bien plus peur de vous que vous de lui ; il n’entrera jamais dans une maison où il y a tant de lumière. »

innes_307

L’idée de s’asseoir et de lire confortablement dans le voisinage immédiat d’un jeune et robuste tigre, rugissant par-dessus le marché et dont rien, absolument rien ne la séparait, parut assez peu rassurante à Mme Innes, car c’était sa première entrevue avec le roi de la jungle ; cependant elle fit ce que son mari lui conseillait et, pendant des semaines, elle fut régalée le soir du même concert, sans pouvoir comprendre ce qui empêchait les fauves de faire ce pauvre petit bond de quatre pieds qui les séparait du sol. Le craquement d’une porte, le changement de place d’une lampe suffisait pour les faire taire ; mais alors il était encore plus désagréable de penser qu’ils étaient là, tout près, dans l’ombre, guettant de leur prunelle ardente, et méditant peut-être le bond définitif.

Plus d’une fois on tira au hasard, heureusement sans résultat, car le tigre blessé eût été plus dangereux que le tigre intact. Une nuit, on fit une tentative avec une escouade d’agents, en leur recommandant un silence absolu ; mais, en dépit de leurs protestations, chaque fois que le monstre se rapprochait, ils se mettaient à chuchoter, à courir dans leur empressement simulé, car en réalité, et malgré les vingt-cinq dollars de récompense promis par le gouvernement, ils ne désiraient pas tuer la bête, à laquelle se rattachent de nombreuses superstitions, entre autres que sa mort porte malheur.

À ces émotions succédèrent celles du choléra ; puis, un beau jour, le résident en chef tomba malade, et M. Innes dut faire l’intérim pendant quatre mois, à KIong, le séjour officiel de son supérieur. Mme Innes, restée seule dans son marécage, plus isolée que jamais, car les coutumes du pays ne permettaient ni au sultan, ni aux rajahs, ni à aucun homme, d’aller la voir en l’absence de son mari, Mme Innes, disons-nous, devint malade à son tour, d’ennui et de malaria. On construisait un nouveau bungalow à quelque distance, sur le penchant d’une colline où l’air et l’eau étaient infiniment supérieurs à ceux de Langat ; elle s’y rendit, quoique rien ne fût terminé, et se guérit en faisant planter un jardin et préparer une pelouse pour le lawn-tennis. Ce fut la période la plus agréable de son exil, bien que tigres, panthères noires et léopards prissent leurs ébats tout à l’entour. On s’habitue à tout, paraît-il, car Mme Innes n’éprouva d’émotion qu’une seule fois, le jour, dans la jungle où elle se promenait avec son mari, quand le grognement d’un tigre se fit entendre à quelques pas d’eux ; malgré l’insouciance dédaigneuse de M. Innes, elle insista pour rebrousser chemin.

Hélas ! ce séjour qu’elle avait créé, qu’elle aimait en dépit des tigres, qui lui semblait un paradis après son marais, ne devait pas lui être laissé longtemps ! Le résident en chef avait découvert que cela ferait admirablement l’affaire de son gendre et de sa jeune famille, et, sous prétexte d’avancement, il fit nommer M. Innes, sans le consulter, à Durian Sabatang, station surnommée « le tombeau de l’homme blanc » !

M. Innes refusa, courut à Singapore en informer le gouverneur, et apprit que sa nomination avait été déjà télégraphiée à Londres, que son refus mettrait sir William Robinson dans une situation presque ridicule, qu’en outre, s’il n’acceptait pas cette promotion, elle ne se représenterait peut-être pas de longtemps, et bref il céda, désolé.

II

Quelle déception, en arrivant à Durian Sabatang, dans une sorte de vieux hangar délabré, « où un respectable fermier anglais, disait Mme Innes, n’aurait pas mis une respectable vache » ! Le chaume du toit laissait filtrer la pluie à seaux. Parmi les poutres, les rats, « seules créatures heureuses de l’endroit, gambadaient au milieu des noires et solides toiles d’araignée ». Cette délectable demeure était soutenue par cinquante troncs de palmiers entre lesquels s’écoulait l’eau de l’inondation qui, pour le moment, couvrait le pays. Ces inondations, causées par de hautes marées, se renouvelaient souvent et fournissaient au jardinier un prétexte pour ne rien faire pousser dans ce qu’on appelait par euphémisme le jardin ! Ni légumes, ni viande fraîche ; aucune ressource sur les lieux, un seul steamer venant assez irrégulièrement une fois par mois, et pour population, des galériens chinois qui faisaient à peu près tout, la chaîne aux pieds, et portaient leur condamnation marquée sur l’épaule, de sorte qu’on se savait entouré de voleurs et de meurtriers. Organisés en Hoeys ou sociétés secrètes, les Chinois, galériens ou non, sont la terreur du pays. À Langat au moins on avait d’honnêtes gens et pas de centipèdes ! Au bout de quelques mois de ce régime, Mme Innes dépérissait. Le surintendant de l’île voisine de Pangkor, le capitaine Lloyd et sa femme, en ayant été informés, invitèrent la malade à venir chez eux respirer la brise de mer ; ils ne la connaissaient pas, mais dans ces pays où les Anglais sont si peu nombreux, ils sont tous frères. Mme Innes accepta.

innes_311

En arrivant, elle apprit que tous les serviteurs chinois de son hôtesse s’étaient enfuis la veille, la laissant dans le plus grand embarras. Heureusement Mme Innes avait emmené un domestique de confiance, qui se mit aussitôt à l’œuvre. Le soir, vers neuf heures, les moustiques chassèrent la petite réunion sous ses moustiquaires. Environ deux heures après, Mme Innes fut tirée de son sommeil par des cris et des coups de feu ; les cloisons de feuilles de palmier, soutenues par des barres de bois, ne montaient qu’à environ huit pieds, comme dans sa propre maison ; elle aperçut une vive lueur qui éclairait toute la toiture. Au bout de quelques secondes, étonnée de ne pas entendre la voix du capitaine Lloyd, elle monta sur une petite table, regarda par-dessus la cloison et vit deux Chinois à la porte de Mme Lloyd, occupés à briser un coffre-fort avec des haches. Alors elle cria : « Capitaine ! Madame Lloyd, qu’arrive-t-il ? Qu’y a-t-il ? » Un des Chinois leva la tête, l’aperçut et se dirigea vers sa chambre. Elle bondit vers la porte, dans l’espoir insensé d’empêcher l’homme d’entrer ; la porte était faite, comme tout le reste, de feuilles de palmier ; le Chinois l’ouvrit et, gravement, sans se presser, sans le moindre changement de physionomie, marcha sur elle, armé de sa hache.

« Que faites-vous ici ? Que voulez-vous ? Sortez, » dit-elle.

Il était si calme, qu’elle ne pouvait croire à une pensée de meurtre. Tout à coup il brandit son arme ; elle leva la main pour protéger sa tête, ne sentit aucune douleur et tomba inanimée. Elle avait une blessure de quatre pouces de long et assez profonde.

Hélas ! elle ignorait que ses malheureux hôtes gisaient dans leur appartement, le mari mort, la femme paraissant l’être.

Quand Mme Innes reprit ses sens, elle était sous un lit, entourée de caisses et autres débarras. Comment y était-elle arrivée ? Elle ne le sut jamais. La chambre était pleine de Malais, survenus juste à temps pour éteindre l’incendie ; ils parlaient tous à la fois de la mort du capitaine. N’entendant ni la voix de Mme Lloyd, ni celle des trois enfants, elle en conclut qu’eux aussi avaient succombé. Un Malais s’informa de Mme Innes ; un autre répondit : « Elle est morte sans doute et son corps aura été jeté dans la mer. » Néanmoins le premier se mit à l’appeler : « Mem Perak (Madame de Pérak), où êtes-vous ? Ne craignez rien, nous sommes des amis. » Elle en était si peu persuadée, qu’elle ne bougeait pas. Tout à coup elle entendit l’un d’eux, Malais d’un rang supérieur et qui occupait une situation officielle, dicter une lettre pour M. Innes, le pressant de venir et d’amener beaucoup de police. Ceci la décida ; elle sortit de sa cachette à la joie générale, surtout à celle de son fidèle serviteur, Atap, qui, légèrement blessé, n’avait dû son salut qu’à la fuite.

Elle apprit alors que Mme Lloyd n’était pas morte, mais dans un état d’insensibilité complète qui se prolongea beaucoup, et qu’on avait épargné les enfants, endormis par une drogue que leur avait administrée leur ayah chinoise, complice du crime.

Un steamer allait partir ; encore toute couverte de sang, Mme Innes s’y embarqua, afin d’aller chercher du secours pour Mme Lloyd. Recueillie et soignée par le lieutenant-gouverneur de Penang et sa femme, elle vit arriver son mari qu’on avait envoyé prévenir et qui apprit du gouverneur qu’il serait vertement réprimandé pour avoir quitté sans autorisation son poste de Durian Sabatang, attendu qu’une femme à moitié assassinée ne serait pas considérée comme une excuse suffisante. Et il en fut ainsi ! On ne saurait croire à quel point l’administration britannique est sévère pour ses représentants subalternes !

En revanche elle se montra bonne personne envers les meurtriers.

Soixante Chinois avaient pris part au complot ; un seul fut pendu, deux autres condamnés aux travaux forcés à perpétuité : ce fut tout. Le reste échappa malgré des charges accablantes, y compris l’ayah chinoise qui avait, par avance, enlevé le revolver de son maître, et les douze agents de police qui s’étaient enfuis dès la première alerte ! Quant au pauvre serviteur fidèle, il mourut subitement d’une manière plus qu’étrange.

On aurait pu croire qu’après une si tragique aventure on témoignerait quelque bienveillance aux victimes. Hélas ! M. Innes gâta tout par une franchise intempestive ; l’esclavage existe encore dans les États indigènes malais ; souvent des esclaves venaient se réfugier sur le sol protégé par l’Angleterre et, pour des raisons politiques ou autres, les autorités ne faisaient aucune difficulté de saisir les fugitifs et de les restituer à leurs maîtres, qui les traitaient ensuite comme on peut supposer. C’était absolument contraire à la loi qui déclara libre, depuis l’abolition de l’esclavage, tout individu ayant touché le sol britannique. M. Innes refusa donc de se prêter aux compromis à ce sujet, sous le fallacieux prétexte qu’un État protégé n’était pas précisément anglais. Il se perdit. À partir de ce jour ses supérieurs le condamnèrent dans leur pensée. Toutes les injustices, tous les passe-droits imaginables, une sorte de boycotting le poussèrent enfin à donner sa démission : c’était ce qu’on voulait. Au bout de six années de tortures, malades, appauvris par des déplacements continuels sans aucune des compensations d’usage, M. et Mme Innes rentrèrent en Angleterre, secouèrent malgré tout avec joie de leurs sandales la poussière du « fonctionnarisme » anglais et trouvèrent incomparablement plus avantageux de se livrer au négoce des thés !

Le livre de Mme Innes, outre les informations intéressantes qu’il fournit sur les régions qu’elle habita, est plein d’enseignements utiles pour les Anglais qui rêvent d’aller servir leur patrie en Extrême-Orient, surtout dans les États simplement protégés, où le manque absolu de toute société européenne, de colons, planteurs et commerçants, a pour effet l’absence de toute opinion publique et du frein qu’elle impose aux abus des tyranneaux administratifs.

LADY FLORENCE DIXIE

Lady Florence Dixie est une de ces imaginations ardentes et inquiètes auxquelles la banalité de la vie ordinaire, tournant toujours dans le même cercle, ne peut suffire longtemps. Grande dame et comblée de tout ce que la civilisation peut donner de jouissances, elle a besoin, par moments, d’oublier tout cela et d’aller retremper sa vitalité dans une atmosphère plus primitive, moralement et matériellement parlant. C’est pourquoi, après avoir voyagé « où tout le monde va », elle annonça un jour qu’elle partait… pour la Patagonie ! Parents et amis furent stupéfaits ! La Patagonie ! Le détroit de Magellan ! Les géants sauvages et abrutis ! Les gorges des Cordillères ! Qu’est-ce qui pouvait la tenter dans ce pays perdu, où personne n’allait ? Précisément parce qu’il était très loin, très inconnu, très désert, très sauvage, il l’attirait. Elle était dans une crise de mécontentement d’elle-même et des autres, de la civilisation monotone, artificielle et creuse, de la foule et de ses grimaces. Elle éprouvait le besoin de quitter ses jupes, d’enfourcher un cheval, de galoper à travers des espaces immenses, dans un climat sain, à l’abri des fièvres, des amis et connaissances, des animaux malfaisants, des télégrammes, des lettres et autres persécutions. Là elle pénétrerait peut-être dans de vastes contrées vierges ; des paysages d’une beauté, d’une grandeur infinies pouvaient se cacher dans les solitudes silencieuses des montagnes qui entourent les plaines arides des Pampas, solitudes où personne ne s’était encore aventuré. Et elle serait la première à les contempler ! Quelle joie !

Il fut donc convenu qu’avec son mari, ses deux frères, le marquis de Queensbury et lord James Douglas, et un ami, M. Beerbolm, qui venait de publier un livre sur la Patagonie, lady Florence Dixie s’embarquerait le 11 décembre 1878 pour ces rives lointaines.

Pernambouc, Bahia, Rio, Sandy Point, le cap Negro et enfin départ pour les Pampas, avec douze chevaux, trois mules, quatre guides dont deux Français, deux tentes d’abri, deux haches, un seau, une marmite en fer, une poêle, une casserole, des biscuits, du café, du thé, du sucre, de la farine de froment et d’orge, du lait conservé, du beurre idem, du whisky, des vêtements, des fourrures de guanaco, spécialité du pays, des couvertures, un couteau de chasse et un revolver pour chacun, plus les fusils et carabines et une belle provision de cartouches.

Un seul serviteur anglais accompagnait les maîtres et la grande dame était aise de varier ses occupations entre la cuisine, le ménage et la chasse.

Les sensations et même les émotions ne lui manquèrent pas : rencontres plus ou moins rassurantes avec les Indiens, course à travers une prairie en feu, chasses d’un puissant intérêt, car le dîner dépend du succès, tremblements de terre, combat terrible des chiens contre un chat sauvage, poursuite de l’autruche, du guanaco et d’une variété innombrable d’oiseaux et de volatiles, orages, moustiques, chaque jour apportait son contingent de nouveautés, de surprises, d’imprévu, d’inquiétudes et de satisfactions.

export45a

Enfin, on quitta les plaines pour pénétrer au cœur des Cordillères, dans des solitudes gigantesques, solennelles, silencieuses, que le pied de l’homme n’avait jamais foulées, où sa voix n’avait jamais retenti. C’était un monde enchanté ; un mélange de gazon vert, de groupes d’arbres formant des parcs naturels où broutaient des guanacos ignorant la crainte et le danger ; et au-dessus des collines boisées, où des myriades d’oiseaux festoyaient au milieu des fruits sauvages, les Cordillères s’élevaient immenses, écrasantes avec leurs glaciers et trois pics rougeâtres rappelant la fameuse aiguille de Cléopâtre. C’était splendide ! Lady Florence a su donner une idée de ces beautés grandioses et gracieuses à la fois, dont les mystérieuses retraites sont peuplées, par l’imagination des indigènes, de tribus extraordinaires, de cités enchantées, d’animaux fabuleux.

De ces derniers, les plus intéressants furent les chevaux sauvages. La rencontre fut palpitante ; le combat singulier qui s’en suivit, épique.

La petite caravane campait dans un vallon idyllique et trouvait de grands charmes à son existence primitive, aux excursions dans les profondeurs des Cordillères, à l’idéale pureté de l’air, quand un jour parut une masse sombre qui se rapprochait des étrangers. « C’est un troupeau de chevaux sauvages, s’écria Gregorio, le plus expérimenté des guides indigènes ; attention aux nôtres ! » En effet, la plus grande agitation régnait parmi les montures des voyageurs, laissées en liberté pour tondre l’herbe fraîche ; tantôt elles se rassemblaient en un seul groupe, tantôt elles galopaient furieusement avec des hennissements aigus et plaintifs. Tout à coup un des nouveaux venus se détacha de sa troupe et fondit sur les autres. « Vite ! vite ! cria Gregorio ! Aux fusils ! Ou nous perdrons nos montures ! L’étalon sauvage les emmènera, si nous ne l’arrêtons pas ! » On courut aux armes, puis au-devant de l’ennemi, lady Florence comme les autres. Le danger était terrible ; que deviendrait-on sans chevaux dans ce désert, à cent lieues du point de départ ?

L’ennemi courait comme le vent, vers les « civilisés », serrés les uns contre les autres dans un coin du vallon. Soudain il tomba dans un petit marais ; on put se rapprocher assez pour tirer ; Pan ! pan ! pan ! Manqué ! Il n’était plus qu’à vingt mètres du groupe terrifié et loin en avant des chasseurs. « Nous sommes perdus ! » s’écrièrent les guides. À ce moment même, le cheval de Gregorio se jeta au-devant de l’ennemi, quoique beaucoup moins grand et moins fort que lui ; mais il avait son harem à défendre et n’entendait pas le laisser emmener en captivité sans protester. Arrivés en face l’un de l’autre, les champions s’arrêtèrent, frappèrent le sol de leurs pieds, et le combat commença ; les dents y jouaient un grand rôle ; puis de temps à autre les adversaires se dressaient sur leurs jambes de derrière et celles de devant échangeaient de formidables coups. Les chevaux des voyageurs n’osaient faire un mouvement et les « étrangers » qui s’étaient rapprochés, semblaient juger les coups avec un profond intérêt. Pendant ce temps les chasseurs accouraient aussi vite que le leur permettaient les hautes herbes et leurs armes qui s’embarrassaient dans les buissons.

On arrivait au traître marais ; un des frères de lady Florence y tomba ; il fallut faire un détour. Le champion des assaillis faiblissait ; encore quelques instants et il fuyait, et son antagoniste, se précipitant sur les vaincus, se mit à les pousser au grand galop vers les siens, mordant et frappant les réfractaires. La situation devenait critique. Heureusement le brave défenseur revint à la charge et le combat recommença plus acharné que jamais ; les chasseurs, qui manquaient de munitions, purent enfin rejoindre leurs chevaux et les pousser vers le campement ; mais de nouveau l’étalon sauvage triomphait et fondait sur eux, en hennissant fièrement. À quarante mètres environ il s’arrêta, on tira un coup de fusil ; aussitôt le vainqueur s’enfuit vers sa troupe et tous, gravissant au galop une rampe escarpée, disparurent en un clin d’œil. L’alarme avait été chaude. Deux fois encore pendant leurs excursions à la découverte, les voyageurs rencontrèrent des troupes de chevaux sauvages qui firent mine de répéter la scène décrite plus haut, mais réfléchirent au dernier moment et s’enfuirent, ou plutôt s’envolèrent avec la légèreté de vrais chamois, au milieu de rochers qui semblaient inaccessibles.

Que d’adorables retraites, dignes d’Obéron, de Titania, d’Ariel, de la reine Mab et de toute sa cour, les voyageurs découvrirent, en se rapprochant des Trois Aiguilles, qu’ils purent reconnaître pour des parties d’un volcan éteint ! Un jour ils arrivèrent sur les bords d’un lac enchanté, large de deux ou trois milles, entouré de collines dont la riche végétation descendait jusqu’au bord de l’eau. Au-dessus des collines s’élevaient les trois pics et la grande chaîne des Andes. Les glaciers et les nuages blancs se reflétaient, avec une perfection merveilleuse, dans le lac immobile, dont les ondes cristallines étaient du bleu le plus brillant que lady Florence eût jamais vu. Autour du lac courait une étroite grève de sable blanc et juste au milieu surgissait une petite île verte, ombragée par de beaux hêtres ; les couleurs étaient si vives, le tableau si exceptionnel, le silence et la solitude si impressionnants, que pendant longtemps les touristes restèrent sous le charme, sans pouvoir prononcer une parole.

Mais, hélas ! l’homme ne vit pas seulement de poésie ! Les provisions baissaient d’une manière alarmante, le menu devenait de plus en plus restreint et monotone et l’effet de cet état de choses était désastreux pour la bonne humeur générale. Lady Florence avoue franchement que les discussions, bannies jusque-là, reparurent tout à coup. On quitta donc à temps le paradis qui aurait pu tourner au purgatoire ; on trouva celui-ci sur la route du retour ! Les guanacos et les autruches étaient devenus si rares, les incidents fâcheux si fréquents, que les voyageurs atteignirent péniblement le cap Nègre, mourant littéralement de faim ! La civilisation leur parut bonne ; mais en somme cette expédition aventureuse a laissé à notre hardie voyageuse un souvenir heureux et charmant dont elle aime à se remémorer les détails, fière d’avoir foulé des terres si belles, où personne ne l’avait précédée.

En 1881 nous retrouvons lady Florence Dixie dans ce qu’elle appelle « La Terre de Malheur »[34], autrement dit dans l’Afrique méridionale, vers la fin de la guerre désastreuse du Transvaal. Elle allait partir pour les glaces de l’Amérique septentrionale, elle rêvait de traverser le détroit de Béring et de passer l’hiver sur les rives arctiques, d’y étudier les us et coutumes de la tribu asiatique de Luski et de retrouver dans des conditions bien différentes, la solitude patagonienne, quand tout à coup elle résolut d’aller braver le soleil d’Afrique, les plaines ou velds du Transvaal et du Zoulouland, en la double qualité d’ambulancière et… de correspondante du Morning Post !

Le voyage fut très pénible à son ardent patriotisme.

La première nouvelle, en arrivant au Cap, fut celle de la défaite sanglante des Anglais à Majuba Hill et de la mort du général Colley. Puis vinrent la paix avec les Boers et l’abandon des Zoulous par l’Angleterre, et lady Florence ne ménagea pas le blâme virulent au gouvernement de M. Gladstone.

Elle assista, honteuse et indignée, à plusieurs séances de la Cour présidée par sir Hercule Robinson et sir Evelyn Wood et chargée de terminer cette douloureuse affaire du Transvaal ; elle entendit l’appel émouvant des chefs cafres qui imploraient des commissaires royaux la faveur de rester sujets britanniques et, pour prix de leur fidélité, se voyaient livrés aux Boers ! Elle visita tous les champs de bataille et de défaite, couverts encore des traces horribles de la lutte. Elle gravit la montagne de Majouba, d’où elle pouvait voir, comme dans un vaste panorama, la terre des Basoutos, l’État libre d’Orange, le Transvaal, le Zoulouland et le Natal. Avec son mari elle accompagna le 15e hussards dans la grandiose chaîne du Drakensberg, marcha avec les troupes que commandait le général Buller, à Potchefstroom, sorte de parade militaire dont l’incident le plus palpitant, un feu de prairie, fut pour elle comme un ressouvenir de la Patagonie. De Potchefstroom, « longue avenue de maisons nichées dans des saules pleureurs », on gagna Pretoria, ville située dans un pays pittoresque et fleuri. C’est près de là que s’élève l’Arbre merveilleux, sorte de banyan dont les branches s’abaissent vers la terre, y reprennent racine et forment sans cesse une nouvelle végétation ; plusieurs centaines d’hommes pouvaient s’abriter à l’ombre épaisse de ce seul géant.

export46a

Malgré les blessures faites au cœur de la patriote, les regrets, les humiliations, les douloureux spectacles, lady Florence était douée d’une vitalité trop généreuse et trop riche pour ne pas jouir d’un pays si nouveau à ses yeux, si rempli de beautés féeriques à côté d’immenses espaces arides, brûlés, effrayants, où ne manquèrent pas les aventures périlleuses, dues aux hommes autant qu’aux animaux. Lady Florence brava tout avec une intrépidité peu commune.

Sa manière de conter, vive, franche, originale, donne à ses récits un charme captivant, et ses fines observations y ajoutent une valeur instructive qui achève de les mettre au premier rang.

MISS AMELIA B. EDWARDS

amelia_edwards_p323

I

Depuis que le pays des Pharaons est devenu pour les Anglais une succursale de Richmond et de Greenwich, il a inspiré une surabondance d’impressions de voyage, parmi lesquelles il importe de choisir. Après les lettres de lady Duff Gordon et l’étrange récit de Mme Lott, un ouvrage plus récent s’est placé hors de pair : c’est celui de miss Amelia B. Edwards intitulé : Mille milles sur le Nil[35].

Miss Edwards, qu’une mort prématurée enleva aux lettres, au printemps de 1892, n’était pas pour rien une charmante romancière ; non que nous ayons la pensée de l’accuser d’avoir altéré la vérité, mais son habitude de construire un plan lui a permis de coordonner ses matériaux et de présenter la réalité sous une forme renouvelée, pittoresque, lucide et en même temps méthodique. L’Égypte exerça sur elle une telle fascination, qu’elle lui fit négliger la littérature pure pour l’Égyptologie scientifique, de sorte que, pendant les dernières années de sa vie, les momies et les hiéroglyphes l’absorbèrent aux dépens des héros et héroïnes de la vie contemporaine. Comment s’en étonner quand on songe au monde de mystères encore enfouis dans les entrailles de la terre et du sable ! Rien n’est plus attirant, irritant, suggestif que le mystère, et la vie au grand jour doit en effet devenir bien banale en comparaison !

Miss Edwards fut la première dame égyptologue qui se distingua dans cette science pour laquelle notre savant Maspero, dont elle traduisit un ou deux ouvrages en anglais, lui reconnaissait des aptitudes remarquables. Elle s’y plongea avec l’enthousiasme de son âme d’artiste psychologue, se dévoua dès l’origine à la Société d’Exploration en Égypte, à ses intérêts financiers aussi bien que scientifiques ; elle en devint la secrétaire honoraire et lui sacrifia ses dernières forces. Appelée en Amérique en 1889, pour y répandre par une série de conférences publiques, un ordre d’idées et de connaissances peu familier au delà de l’Océan, elle fut victime d’un grave accident, se brisa le poignet dans une chute et, ne voulant pas désappointer son auditoire, ni jeter le désordre dans tous les arrangements pris, elle eut le courage de parler le même soir et de continuer sa tournée, le bras en écharpe. L’opération, faite à la hâte, dut être refaite à son retour en Angleterre ; l’ébranlement du système nerveux détruisit l’équilibre de son organisme délicat : sa santé déclina dès cette époque et, malgré un voyage en Italie qui avait paru lui être très salutaire, elle s’éteignit le vendredi saint, après de longues souffrances.

Ce que miss Edwards a voulu faire dans son premier ouvrage sur l’Égypte et comment elle l’a accompli, elle s’est chargée de nous le dire avec son charme de conteuse expérimentée, d’érudite sans pédanterie et d’écrivain possédant admirablement sa langue.

Les très nombreux ouvrages publiés sur l’Égypte lui semblaient justement défectueux sous le rapport de l’homogénéité. « Les égyptologues, dit-elle, absorbés dans leurs études, voyagent rarement. Les voyageurs sur le Nil, ceux qui, selon la définition épigrammatique d’Ampère, entreprennent « cette partie d’ânes et cette promenade en bateau entremêlées de ruines », excellent souvent comme observateurs, mais généralement connaissent peu la signification et l’histoire des choses et des lieux qu’ils décrivent. Un livre écrit à ce double point de vue lui parut devoir être utile. Son but a été « de donner une idée juste de la vallée du Nil, de ses paysages, de son peuple, de sa vie ancienne et moderne, à ceux qui ne l’ont pas vue, et de faire mieux comprendre ces choses à ceux qui s’en sont rapprochés ».

Toutes les descriptions furent écrites sur les lieux, tous les dessins, dus à son crayon habile, furent terminés dans les mêmes conditions.

« Du charme du Nil, de la beauté inattendue et incomparable du désert et des ruines », la voyageuse émerveillée a tenté de donner une faible idée. L’âme de la vieille Égypte a pénétré son âme et dans un style sobre, ferme, spirituel à l’occasion, elle a su éveiller la sympathie de ses lecteurs.

D’Alexandrie, miss Edwards et ses compagnons de route allèrent jusqu’à la seconde cataracte, à Wady Halfeh ou Halfah, et de là, gravissant le rocher d’Abousir, leur vue s’étendit au loin dans le désert. À 150 milles vers le sud-ouest s’élevait la chaîne de montagnes d’où l’on domine la troisième cataracte. Entre elle et cette muraille lointaine, « rien que la solitude immense, silencieuse, mystérieuse, magnifique dans sa désolation. Rien ne vit, rien ne se meut, excepté le vent et le fleuve ! »

Ah ! qu’il est amusant et animé ce fleuve pendant la saison des touristes et quelle jolie existence d’arche de Noé on mène, confortablement installé sur ces dahabiehs au fond plat, assez semblables aux jouets des enfants, si ce n’est que la partie habitée se trouve à l’arrière, au lieu d’être au milieu du pont. Celle qu’avaient frétée miss Edwards et ses amis était du plus grand modèle : Cent pieds de long, dont un peu plus de la moitié était consacrée aux cabines et aux salons ; la toiture de ces appartements formait le pont supérieur où était installé (sous une tente le jour) un autre salon en plein air, tandis que le pont inférieur appartenait aux vingt hommes de l’équipage, petite bande de toutes nuances, depuis le jaune bronzé jusqu’au plus beau noir, sobre, gaie, courageuse, bon enfant, amphibie selon les exigences du service, insouciante du lendemain, conquise par une tasse de café ou un petit paquet de tabac grossier.

À bord on lit Champollion, Bunsen, Wilkinson, Hérodote surtout ; on étudie les dynasties égyptiennes, on dessine, on fait de la musique, on épie des oiseaux de toutes sortes qui viennent piller la basse-cour dans la felouque, ou se tiennent graves et majestueux sur la rive. Le ciel est sans nuage, la journée souvent chaude, la soirée exquise. D’autres dahabiehs passent ; on reconnaît leur drapeau, on échange des saluts, on observe exactement les lois de l’étiquette maritime ; souvent on se fait des visites ou, si l’on voyage de conserve, on se lie, on devient amis. Un steamer Cook passe chargé de touristes ; on rit. Un remorqueur de l’État traîne à sa suite trois ou quatre grandes barques surchargées de pauvres fellahs à demi nus, à demi affamés, enlevés pour la corvée ; on pleurerait volontiers. On rencontre une dahabieh échouée sur un banc de sable ; les équipages sautent dans le fleuve et la renflouent ; à charge de revanche !

Puis il y a les grands jours à terre, les visites aux ruines, aux temples, aux pylônes, aux colosses, à toutes les merveilles qui nous écrasent de leur amas de siècles et nous racontent la vie de ces siècles, de ces rois, de ces religions, de ces peuples, de ces guerres, de ces prêtres, de ces esclaves, de ces familles dont les descendants, après tant de générations réduites en poussière, ont si peu changé d’aspect et d’habitudes.

« Je crois fermement, dit miss Edwards après plusieurs mois d’observation et d’étude, que le physique et la vie du moderne fellah sont presque identiques à ceux de l’ancien laboureur égyptien que nous connaissons si bien par les peintures des tombes. Nous le revoyons avec ses épaules carrées, ses membres fins mais forts, ses lèvres pleines, sa peau brune, ses pieds longs et plats, les reins ceints de la même pièce d’étoffe, tirant l’eau de la rivière au moyen du même, simple et ingénieux chadouf (levier), labourant avec la même charrue, préparant la même nourriture de la même façon, la mangeant avec ses doigts dans le même bol, tout comme ses pères il y a 6000 ans. La vie familiale et les habitudes sociales, même de la classe moyenne en province, ont peu changé. On verse de l’eau sur les mains avant le dîner, de la même aiguière et dans la même cuvette que celles qu’on voit sur les murs de Thèbes dans les scènes de festins. La fleur de lotus a disparu, mais le même bouquet est placé sur la table, devant chaque convive. La tête du mouton qu’on tue pour le banquet est toujours donnée aux pauvres. On remercie de même, en se touchant le front et la poitrine. Les musiciens sont toujours assis au fond de la salle, les chanteurs accompagnent leurs propres voix en frappant dans leurs mains. Les danseurs dansent de même et le bouffon en haut bonnet fait les mêmes tours et plaisanteries pour l’amusement des convives. L’eau est apportée sur la table dans les mêmes jarres, fabriquées de la même façon et dans la même ville qu’aux jours de Chéops et de Chephren, et le goulot des bouteilles est rempli comme alors de feuilles et de fleurs. Le concombre farci est un mets favori comme en ces jours lointains et m’a paru excellent en 1874. Les petits Nubiens portent encore sur le côté de la tête la même mèche que portait Ramsès dans sa jeunesse et les petites filles ont la même ceinture que les princesses du temps de Thothmès Ier.

« Un cheik marche encore avec un long bâton ; une beauté nubienne natte toujours ses cheveux en un nombre infini de petites tresses, et le bateau de plaisance du gouverneur de Moudir, comme la dahabieh louée par le voyageur européen, ressemble absolument aux galères peintes sur les tombeaux des Rois.

amelia_edwards_p327

« Mais, ajoute miss Edwards, si nous avons appris à lire les hiéroglyphes et les papyrus, si sur bien des choses nous en savons autant qu’à l’époque des Ptolémées, en d’autres choses nous sommes encore plongés dans des ténèbres qui ne se dissiperont peut-être jamais. En matières théologiques, politiques et sociales, il y a des lacunes énormes. L’antique mystère plane toujours sur l’Égypte. »

Il semble que la brume cache une partie de l’horizon, à mesure qu’elle en découvre une autre partie. C’est ce qui fait la fascination de l’Égypte et la nouveauté incessante du voyage en ce pays. On apprend toujours, et toujours il y a plus à apprendre ; on cherche sans relâche, et toujours il y a quelque chose à découvrir ; l’intérêt ne diminue jamais, la mine n’est jamais épuisée.

De la température, voici ce que dit miss Edwards : fraîche, parfois froide en décembre et janvier, douce en février, très chaude en mars et avril. Le climat de la Nubie est simplement parfait ; il ne pleut jamais et, une fois le tropique passé, il n’y a plus de fraîcheur à redouter le soir et le matin.

Quant à la beauté du clair de lune, elle est telle que la nuit l’emporte sur le jour. Les voyageurs se demandaient « s’il était au monde un autre climat où ses effets fussent si magiques. Dire que tout objet, de près ou de loin, était aussi distinctement, mais plus tendrement visible que le jour, c’est ne rien dire. Non seulement les formes étaient précises, l’ombre et la lumière bien tranchées, mais les couleurs n’étaient ni amorties, ni changées, seulement adoucies, spiritualisées. Les montagnes rougissaient comme au coucher du soleil, de la couleur contenue dans la pierre ; de tous ces phénomènes naturels observés pendant le voyage, ce fut pour moi le plus surprenant ».

En toutes choses les observations de miss Edwards s’accordent remarquablement avec celles de lady Duff Gordon. Maints passages de son livre viennent à l’appui des assertions de « la grande Sitt » au cœur si généreux, dont la mémoire est restée si chère à la population. Tout le monde à Louksor a oublié Champollion, Rosellini, Wilkinson, qui habitèrent la « Maison française » adossée au temple antique ; mais la maison est restée le sanctuaire (en ruines !) de celle dont on ne prononce ce nom qu’en l’accompagnant d’une bénédiction.

Miss Edwards rencontra à Louksor « le petit Ahmed » que lady Duff Gordon prenait tant de plaisir à instruire. Il avait passé deux ans en Angleterre, dans une noble maison, et était devenu un gentleman accompli. Ces dames le voyaient le matin en costume oriental, beau comme un jeune prince des Mille et une Nuits, et le soir il apparaissait en habit noir irréprochable, avec la désinvolture d’un jeune élégant de Belgravia et sa grâce orientale en plus !

Personne n’a été plus profondément impressionné que miss Edwards par ce qu’elle appelle « le côté romanesque de l’archéologie, par ces témoins des âges écoulés, plus ou moins récemment découverts, qui nous mettent face à face avec des personnages et des événements faisant partie d’un passé si lointain, qu’ils semblent appartenir à un autre monde que le nôtre et à des conditions différentes d’existence ».

Après bien d’autres, elle s’incline devant la véracité du vieil Hérodote, à laquelle la science moderne rend chaque jour hommage, en dépit des probabilités hostiles. « Que Ménès, il y a six ou sept mille ans, ait détourné le cours du Nil pour faire place à Memphis qu’il créait, cela n’est guère plus improbable que d’avoir creusé le lac Mœris pour recevoir et emmagasiner les eaux de l’inondation. Les deux entreprises paraissent trop vastes même pour les constructeurs des Pyramides ; et pourtant Linant Bey a découvert récemment la digue de Ménès à Kosheys, où le fleuve fait un grand détour et la digue de Mœris sur le plateau central de Fycom. »

Et ces travaux, en apparence fabuleux, furent exécutés autrefois exactement comme les travaux publics d’aujourd’hui, en ajoutant seulement à la corvée des indigènes celle des esclaves emmenés en captivité après quelque guerre.

« À environ dix milles au-dessus de Denderah, raconte notre voyageuse-historienne, nous vîmes des milliers de Fellahéens travaillant, dans des nuages de sable, à l’endiguement d’un canal. On eût dit des armées de fourmis autour d’une éminence, et le murmure de leurs voix nous arrivait à travers le fleuve comme le bourdonnement d’innombrables abeilles…

« De tels spectacles durent être fréquents autrefois, lorsqu’un Pharaon conquérant, revenant de Libye ou de la Terre de Couch, donnait pour tâche à ses captifs d’élever une chaussée, de creuser un lac, ou d’exploiter une carrière dans la montagne. »

On ne saurait croire combien il est intéressant de suivre ainsi pas à pas, avec un guide intelligent et convaincu, l’histoire politique et sociale de cette grande aïeule des civilisations, le long des rives du fleuve qui fut et sera toujours la source et l’alimentation de sa vie. À toute personne familiarisée avec la langue anglaise, nous recommanderions le livre de miss Edwards comme un guide sûr et charmant à la fois, plein d’informations sur le passé, et de conseils, de renseignements utiles pour la vie actuelle.

Et de plus, c’est un guide ému sans exagération, sans phrases, qualité inconnue aux guides de profession ! Elle se sent « une ombre parmi ces ombres immortelles », elle revit avec elles et subit la poésie écrasante de cette puissance, qui dort à Philæ, à Thèbes, à Denderah, à Karnak et tout le long du fleuve sacré.

D’Abou Simbel, elle écrit : « C’est merveilleux de s’éveiller chaque matin, tout près de la berge escarpée et sans même soulever la tête de dessus l’oreiller, de voir cette rangée de visages gigantesques toute voisine du ciel. Déjà au clair de lune ils ne paraissaient guère appartenir à ce monde, mais bien moins encore à la lueur grise de l’aube. À cette heure, la plus solennelle des vingt-quatre, leur regard fixe et fatal était presque effrayant. À mesure que la lumière devenait plus chaude, ce regard terrible était remplacé par un rayonnement qui montait et s’accentuait comme le rayonnement de la vie. Pendant un instant ils semblaient resplendir, sourire, se transfigurer. Puis venait comme un éclair de pensée. C’était le premier rayon instantané du soleil levant ; cela ne durait qu’une seconde. Un moment après, la montagne, le fleuve, le ciel se montraient distincts à la pleine lumière du jour et les colosses n’étaient plus que des colosses de granit assis au grand soleil dans leur sérénité. »

Combien de passages de ce genre nous pourrions citer ! Et que de pages intéressantes sur les caractéristiques des différentes races, toutes dominées par la race égyptienne pure ! Mais nous n’avons pas à reproduire le livre ici.

Une grande joie était réservée à la curiosité insatiable de miss Edwards. Le 16 février 1874, elle et ses compagnons eurent la bonne fortune de découvrir un groupe de ruines très intéressantes, à Abou Simbel.

Qu’on s’imagine le ravissement d’explorateurs mettant le doigt, ou un bâton, dans une petite fente de rocher, rencontrant le vide, grattant le sable, élargissant une ouverture, se glissant enfin, un à un, dans une cavité qui est une pièce carrée, dont les murs sont couverts de peintures hiéroglyphiques et qui se trouve être, après plus amples excavations, l’entrée d’un pylône ! Mariette n’était pas plus heureux en apercevant sur le sable d’une chambre sépulcrale dans le Serapeum la trace des pieds des ouvriers qui, 3700 ans avant sa venue, avaient déposé là une momie et refermé la porte, pour toujours, croyaient-ils !

Avec quelle ardeur, à genoux dans le sable, tous, hommes et femmes, travaillèrent en ce jour mémorable, en attendant l’escouade d’ouvriers qu’ils avaient envoyé requérir ! On eût dit que leur vie en dépendait ! De temps à autre ils s’arrêtaient pour reprendre haleine et se disaient en s’entre-regardant : « Si l’on nous voyait de chez nous, que dirait-on ? »

Ceci donna lieu à une scène amusante. Le second jour, les ouvriers arrivèrent, conduits par un cheik plein de dignité et fort bien vêtu, qu’on invita au lunch. Mis en présence d’une fourchette et d’un couteau, il se trouva fort embarrassé ; mais une plus grande difficulté surgit : un si important personnage ne pouvait manger lui-même ! Il lui fallait un nourrisseur, comme il fallait aux grands, au moyen âge, un goûteur des mets. Le drogman se dévoua, choisit, avec ses doigts, de bonnes bouchées de mouton et de poulet, trempa des morceaux de pain dans le jus et déposa chaque chose, tour à tour, dans l’auguste bouche. Alors, au dessert, ces dames se firent un jeu de lui servir de même les confitures, gâteaux et fruits, jusqu’à ce qu’enfin le brave homme enchanté, mais en danger d’être étouffé, demandât grâce en gestes éloquents !

amelia_edwards_p331

On voit que miss Edwards passe volontiers du sévère au plaisant. C’est ainsi qu’elle raconte une course vraiment palpitante entre sa dahabieh, la Philæ et deux autres bateaux, course qui dura deux jours et couvrit 68 milles d’Edfou à Assouan. On échoua une fois sur le sable, on rasa des écueils, mais la folie de la lutte avait saisi les maîtres aussi bien que l’équipage !

Des réceptions à bord, des invitations acceptées à terre, des visites à quelques harems et aux bazars, des scènes bibliques de moisson, de mariages et de funérailles, les différents rôles et caractères de tous les personnages animent et égaient constamment cette charmante et instructive relation de voyage, lui enlevant tout aspect didactique ou pédantesque.

L’Égypte a inspiré à miss Edwards un second ouvrage, intitulé : Pharaons, Fellahs et Explorateurs[36], qui a été son chant du cygne. Publié quelques semaines seulement avant sa mort, cet excellent livre a prouvé que l’on pouvait encore dire quelque chose de neuf sur un très vieux sujet. C’est la reproduction de ses conférences en Amérique ; le but principal a été de faire ressortir l’importante influence des découvertes modernes en Égypte, sur l’histoire de l’art, et surtout d’établir la corrélation entre l’art grec et l’art égyptien. À ce point de vue, les chapitres intitulés : « Peinture de portrait en Égypte ; – Origine du portrait sculpté ; – Lieu de naissance de l’art décoratif grec », sont du plus haut intérêt. Déjà elle avait indiqué ces idées artistiques dans son premier ouvrage. Depuis, les découvertes faites par M. Petrie, dans le Fayoum, de panneaux grecs datant des premiers temps de l’ère chrétienne, ont révélé l’existence d’une école de peintres grecs en Égypte, ignorée jusqu’ici et qui forme un anneau important dans l’histoire de la peinture de portraits.

II

Nous ne saurions négliger en parlant de miss Amelia B. Edwards voyageuse, de mentionner sa tournée dans le Tyrol italo-autrichien, où l’on retrouve toutes ses aimables qualités de conteuse et de styliste.

Ainsi que l’indique le titre[37], elle et sa compagne cherchèrent surtout, pendant cette longue excursion, les pics et les vallées rarement foulés par des pieds humains. Elles trouvèrent tout ce qui pouvait satisfaire leur ambitieuse curiosité et leur amour pour les grandioses beautés naturelles dans ce district des Dolomites, ces étranges et sauvages montagnes encore si peu connues, que nous avons rencontré des gens fort bien élevés pour lesquels leur nom représentait celui d’une secte religieuse, comme celui des anabaptistes ou des hussites ! Il n’est cependant qu’un souvenir de M. Dolomieu, le premier ascensionniste qui les explora.

« Cette ignorance du pays n’est pas étonnante, nous dit miss Edwards, quand on considère la nature du sol, l’absence de routes, l’impossibilité de voyager autrement qu’à pied ou à dos de mulet, l’imperfection du service postal, le manque de communications télégraphiques, la qualité primitive des auberges et de la nourriture. Mais que de compensations pour ceux dont les forces et la bonne volonté peuvent résister à ces inconvénients ! Les beautés du pays lassent l’admiration, et l’on ne peut parler des qualités de la population et du climat sans paraître exagéré.

amelia_edwards_p335

« Dire que l’art d’écorcher le touriste est inconnu, que le sentiment antique de l’hospitalité survit miraculeusement dans le cœur des aubergistes, qu’il est aussi naturel aux habitants de ces montagnes d’être bons, obligeants et désintéressés, qu’il est naturel aux Suisses d’être rapaces, qu’on échappe aux vues trop exploitées, aux hôtels encombrés, à la fatigue des tables d’hôte, à l’inondation des voyageurs Cook. C’est établir, sans conteste possible, la supériorité des Dolomites sur les Alpes. »

Miss Edwards donne d’utiles conseils pratiques à ceux qui voudraient s’aventurer dans ce gigantesque dédale, entre autres, ne pas oublier la lampe à esprit de vin, qui plongea plus d’une fois les bons sauvages du pays dans une stupéfaction alarmée, et la selle de femme, objet à peu près introuvable. Il n’en existe que deux ! Elles sont généralement louées ou promises, et le récit des émotions, des habiletés diplomatiques et enfin des ruses déshonnêtes (!) de nos voyageuses pour les obtenir et les garder, est absolument épique.

Avec sa gaieté aimable et spirituelle, miss Edwards observe et raconte les mœurs de ces êtres naïfs qui, à l’exception de deux ou trois centres relativement importants, n’ont jamais vu de voyageuses et se demandent, non sans un soupçon latent de sorcellerie, si ces dames sont en possession de toute leur raison.

« D’où venez-vous ?

— D’Angleterre.

— D’Angleterre ! Jésus, Maria ! Et où est l’Angleterre ? Est-ce près de Milan ? »

La réponse jette la questionneuse dans des réflexions profondes ! Puis elle reprend :

« Voyons ! Dites-moi la vérité, pourquoi venez-vous ici ? Pourquoi voyagez-vous ?

— Pour voir le pays.

— Pour voir le pays ! Gran’Dio ! Vous n’avez donc ni montagnes ni arbres en Angleterre ? »

Et une autre demande :

« Êtes-vous venues comme ça d’Angleterre, tout le long du chemin ? »

Comme ça signifie à dos de mulet, avec un petit sac noir !

« Santo Spirito ! Et toutes seules ! toutes seules ! »

Signe affirmatif de ces dames.

« Ah ! Poverine ! Poverine ! (pauvres petites !) Êtes-vous sœurs ?

— Non.

— Êtes-vous mariées ?

— Non.

— Comment ! ni l’une ni l’autre !

— Gran’Dio ! Seules et pas mariées ! Ah ! Poverine ! Poverine ! »

Et le chœur reprend : Poverine ! avec une compassion si sincère, que les deux « interviewées » sont vraiment honteuses du rire qui s’empare d’elles.

Elles sont en ce moment à Caprile, dans une de ces auberges tenues, presque toutes, par les meilleures et les plus anciennes familles du pays, qui ont d’autres ressources, et semblent plutôt exercer l’hospitalité que la vendre, tant leurs prix sont modérés et leur amical bon vouloir patriarcal.

« Les traiter avec hauteur ou méfiance est aussi injuste qu’impolitique, dit miss Edwards », et ses compatriotes l’oublient trop. Une de ces braves aubergistes pleura pendant vingt-quatre heures parce que des Anglais de passage mettaient tout sous clef avant d’aller se promener !

À Caprile donc ces dames ne se plaignaient que d’une chose, mais elles s’en plaignaient beaucoup : la cloche de l’église sonnait toute la nuit et troublait fort leur sommeil. « Pourquoi ce carillon ? — Signorina, c’est pour la procession de ce matin ; on va demander à la Madonna d’éloigner l’orage. — Très bien. » Le lendemain, autre procession : « C’est pour demander à la Madonna de faire pleuvoir ! — Mais il a plu avant-hier ! — Oui, signorina, mais il a tonné. — Ah ! vous voudriez la pluie sans le tonnerre ? — C’est cela, signorina ! »

Au retour, repassant par le village quelque temps après, la procession marchait toujours ; mais c’était pour demander de la sécheresse !

« C’est monsieur le curé qui arrange tout cela pour nous, signorina. Il en sait plus long que nous ! »

Où est le mal, si cette confiance soutient ccs âmes simples ?

La grande gloire du pays, c’est le Titien, qui naquit, comme on le sait, à Pieve di Cadore. Son nom est entouré d’une auréole, sa maison est une relique et quelques faibles ébauches de sa toute première jeunesse sont considérées comme des trésors sans prix.

À Zappè, dans l’église, on voit un tableau de quelque valeur, que les habitants roulèrent dons un cylindre de bois enfermé lui-même dans une caisse, qu’on enterra au pied d’un arbre, dans la forêt, quand Napoléon et son armée approchèrent du pays. « Regardez, signorina, disait le bon curé ; on voit encore les marques du cylindre sur la toile et nous avons gardé le cylindre lui-même ! »

Les petites scènes de mœurs animent constamment et humanisent en quelque sorte les descriptions de ces montagnes colossales, aux formes extraordinaires, au coloris étrange, aux origines encore mystérieuses, et donnent un grand charme à cette relation de voyage dans un pays si voisin et si peu connu.

MISS BETHAM EDWARDS

betham_edwards_p337

Les touristes anglaises n’ont pas négligé notre pays, et plus d’une a rassemblé les impressions et souvenirs qu’elle lui a dus, dans d’intéressants volumes dont nos compatriotes pourraient faire leur profit. Dans la première moitié du siècle on citait volontiers miss Costello, Mme Romer, lady Blessington ; depuis on a suivi avec plaisir Mme Ellis en Normandie, Mme Macquoid aux Ardennes et, de nos jours, miss Dempster aux Alpes maritimes et miss Betham Edwards un peu partout.

Miss Betham Edwards est la cousine germaine de miss Amelia B. Edwards ; comme celle-ci, elle cumule le titre de romancière (c’est même à celui-ci qu’elle doit sa plus grande notoriété) et le titre de voyageuse. Nous lui devons des remerciements, car elle aime notre pays et chaque été, depuis quinze ans, elle quitte son joli cottage de Hastings pour venir étudier quelque nouvelle partie de la France, où elle a de nombreuses et cordiales amitiés. Ses travaux littéraires y sont assez appréciés pour que notre gouvernement lui ait décerné les palmes d’officier de l’instruction publique. Une année dans l’ouest de la France, 1875 ; Vacances dans l’est de la France, 1878 ; édition du centenaire des Voyages d’Arthur Young en France, avec un tableau de la France, 1889 ; le Toit de la France, 1891, et enfin l’ouvrage inachevé intitulé : la France d’aujourd’hui, le plus important de tous et dont le premier volume a paru en 1892, telles sont les œuvres qui résument les études de miss B. Edwards sur la France sociale, économique et rurale. À cela il faut ajouter sa collaboration au grand guide publié par Murray et le charmant récit d’un séjour en Algérie : Un hiver avec les hirondelles. Quand on sait combien de jolis romans sont dus à la plume de la voyageuse, on est émerveillé de la fécondité de son imagination et de la rapidité avec laquelle sont produites des œuvres d’un mérite reconnu. Un seul fait peut prouver en quelle estime est tenue sa connaissance de notre pays. Le regretté lord Lytton lui écrivait d’Aix-les-Bains, en 1890 : « J’ose vous adresser une question ; mon excuse est que je vous regarde comme la personne la plus capable d’y répondre, dans l’Europe entière : le portrait du paysan français dans la Terre de Zola, est-il vrai ou non ? » Notre auteur répondit laconiquement et positivement : « Non ! » Au reste, miss Betham Edwards, dont la belle humeur et la franchise sont très sympathiques, n’use jamais de détours pour dissimuler ses impressions. Quand, par exemple, elle découvre dans les Françaises des vertus inattendues, elle laisse voir naïvement sa surprise. « On nous habitue, dit-elle, à croire qu’elles sont de brillants, d’élégants jouets incapables de comprendre la vie domestique dans des conditions difficiles ; mais j’ai connu en Algérie, dans les postes militaires, beaucoup de femmes d’officiers, et jamais je n’ai trouvé d’épouses plus dévouées, de mères plus attentives, de plus intelligentes et gracieuses maîtresses de maison et en même temps de femmes plus hospitalières, plus courageuses, plus patientes au milieu des dangers et des angoisses ! »

Aussi bonne protestante qu’Anglaise, notre aimable voyageuse n’en est pas moins parfaitement juste envers les trappistes et tous ceux qui servent la cause du bien, à quelque église qu’ils appartiennent. Elle est optimiste, elle croit au triomphe du bien, mais elle voit le mal et cherche partout la vérité. Son séjour en Algérie, son étonnement émerveillé devant ce sol que, selon le mot de Sydney Smith, « on n’a qu’à chatouiller avec la houe pour que son sourire produise une moisson », son admiration pour cette race dont Renan a dit : « On peut sans exagération attribuer à l’Arabe la moitié du travail intellectuel de l’humanité, » les sensations délicieuses que lui font éprouver le soleil et la végétation, les joies artistiques que lui causent la beauté naturelle, la grâce inconsciente, la générosité chevaleresque de ce peuple, se traduisent par des récits et des tableaux charmants.

Que son imagination embellisse un peu les choses et surtout les gens, c’est bien possible ; mais c’est le privilège de l’artiste.

Sous ce titre un peu étrange, le Toit de la France, miss Betham Edwards a eu la bonne fortune de traiter un sujet vraiment neuf pour l’étranger, et même pour l’énorme majorité des Français. Qui connaît bien chez nous les causses de la Lozère, ces hauts plateaux calcaires formant autrefois un bloc compact, aujourd’hui brisés, dispersés en un archipel de rochers que divisent les gorges les plus pittoresques et les plus magnifiques défilés ? C’est un phénomène géologique extraordinaire, sublime, unique. Sombres et solitaires comme les steppes, ces immenses espaces de pierre se couvrent au printemps d’un tapis de fleurs. L’hiver dure huit mois sous six pieds de neige ; l’été est tropical. La population clairsemée a un physique particulier, beau et robuste, un langage à part, des coutumes primitives, une foi inébranlable, une dignité naturelle, une droiture, une honnêteté si grandes, qu’on a vu des années où les tribunaux ne pouvaient siéger faute de causes ; c’étaient les assises blanches ! Descendez dans la plaine et sur les bords de ses belles rivières, vous trouvez le Midi.

Si les gorges du Tarn, les causses de Sauveterre et de Méjean, Sainte-Énimie et le Rozier, la côte du Diable, la merveilleuse métropole naturelle de Montpellier-le-Vieux, le cirque des Baumes, etc., étaient situés ailleurs qu’en France, tous les Français y courraient ; mais il paraît que les choses, pas plus que les gens, ne sont facilement prophètes en leur pays. Cependant on commence à savoir qu’il y a là-bas, au cœur des Cévennes, des beautés incomparables. Faut-il souhaiter qu’on s’y précipite, que la foule et la spéculation dépoétisent la nature et démoralisent la population, envahissent ce monde de géants et de fées, fassent retentir les cavernes et les corridors noirs de bavardages banals ? Déjà la laïcisation, chère à miss Betham Edwards, essaie d’ébranler les croyances consolantes et moralisantes de ces âmes simples et droites, et l’armée du soi-disant salut arrive pour troubler les cervelles ; on ne peut guère désirer que le flot voyageur contribue à l’œuvre de décomposition. Que les géants continuent à faire sentinelle, les gnomes, les follets et les fées à s’ébattre sous leur égide, dans ces admirables solitudes ! Cela vaudra mieux.

MADAME BURTON

Mme Isabel Burton, que nous avons déjà vue aux Indes, et que nous allons retrouver en Asie Mineure, s’est montrée digne du nom qu’elle porte ; c’est faire son éloge en deux mots. Son mari, le capitaine Burton, est le célèbre explorateur qui découvrit le lac Nyassa, et plus tard, en 1857, avec Speke, le lac Tanganyika. Nommé en 1871 consul d’Angleterre à Damas, il fut accompagné en Asie par sa femme qui écrivit d’abord, en collaboration avec lui, la Syrie inexplorée, après une tournée dans les parties les moins connues du pays. Mme Burton publia ensuite[38] La vie intime en Syrie, en Palestine et en Terre Sainte. Ce fut, selon son expression, « sa première publication indépendante ». « Ce livre, dit-elle, contient peu d’histoire et encore moins de science… J’ai suivi mon mari partout, recueillant tout ce qui pouvait intéresser les femmes. » La Syrie était devenue « la terre de mon cœur ».

Mme Burton est enthousiaste et gaie ; l’Orient a exercé sur elle la même fascination que sur lady Anne Blunt, bien que dans des circonstances très différentes. Si on lui demande pourquoi elle l’aime tant, elle répond : « Parce que ! » Et cet argument sommaire prend sous sa plume des développements qui le rendent péremptoire. C’est qu’en effet ce charme subtil, qui peu à peu enveloppe comme un filet invisible, est bien plus affaire de sentiment, voire même de sensation, que de raisonnement. « Il n’agit tout à fait qu’avec le temps ; le voyageur de passage ne peut le sentir. C’est un composé d’horreur du banal, de l’uniformité dans la civilisation, de la corruption des grandes villes, des vulgarités de l’existence, en un mot, « c’est la haine de la vie que l’homme a faite et l’amour de celle que Dieu a créée ».

Mais, pour éprouver tout cela, il faut franchir le Liban et trouver le désert. Mme Burton ne souhaite qu’une chose : y retourner pour y finir ses jours ! Dans cette idéale existence, on s’entend avec la nature, personne n’intervient entre vous et elle, et il y a juste assez de danger pour empêcher qu’on ne succombe au doux farniente.

Le farniente nous semble n’avoir eu que fort peu de place dans la vie de Mme Burton ; son mari avait des devoirs multiples en ville et hors la ville et il lui permettait d’être sa compagne, son secrétaire intime et son aide de camp ; de la sorte elle apprenait beaucoup et trouvait les jours trop courts. Un consulat, dans une ville fanatique comme Damas, n’est pas une sinécure. Damas est peut-être aujourd’hui la ville la plus purement orientale qui soit, depuis qu’on a dénaturé le Caire. « Quoique vieille comme l’histoire elle-même, tu es fraîche comme l’haleine du printemps, éclatante comme tes boutons de rose, parfumée comme les fleurs de tes orangers, ô Damas ! perle de l’Orient ! » s’écrie sa poétique admiratrice.

export47a_burton

Pour vivre agréablement à Damas, il faut avoir une bonne santé et des nerfs solides, aimer la vie d’Orient, se soucier fort peu du monde, du luxe, du confort et s’absorber dans quelque occupation sérieuse. Un consul doit, autant que possible, être un officier habitué à commander d’une main ferme ; il faut qu’il fasse impression sur les gens du pays, qu’ils le sentent prêt à la lutte, qu’il soit très bon cavalier, capable de braver la vie dure dans le désert ou la montagne, afin de faire ses affaires lui-même et non par l’entremise d’un drogman ou d’un kawass, qui n’iraient pas ou se laisseraient corrompre. Il faut qu’il parle anglais, français, italien, arabe, turc, persan ; qu’il comprenne les religions et les préjugés de toutes les races ; qu’il ait des hommes de confiance partout et sache tout ce qui se passe ; qu’il soit hospitalier, ferme, de sang-froid et incorruptible ; qu’il fasse son devoir à ses risques et périls ! Car la diplomatie, ou plutôt l’intrigue orientale, est chose dangereuse ! Tel était le capitaine Burton ; il inspirait le respect et l’obéissance tout naturellement ; son titre y était pour peu de chose. On comprend que le secrétaire intime et l’aide de camp d’un tel homme devait être fort occupé. C’est pourquoi il est si amusant de suivre Mme Burton où il lui plaît de vous mener, et elle vous mène partout : dans les rues, les mosquées, les maisons, les bains, les bazars, les cimetières, les environs de Damas, au désert, à la montagne, à Palmyre, à Balbeck, aux Lieux Saints ; elle vous initie à toutes les coutumes, aux chants, aux danses, vous fait assister aux mariages, aux obsèques, aux visites, aux conversations. Du reste, elle ne vous prend pas en traître et vous dit dès le début : « Lecteur, je vais vous demander de supposer que vous êtes venu à Damas me faire une visite, que je suis votre hôtesse et votre cicerone. » Après cela, on est libre de la suivre, et vraiment on aurait bien tort de s’en priver, même quand on a lu d’autres livres sur l’Orient, car sa manière de procéder est originale et attrayante.

La journée de cet actif ménage commence à l’aurore. Deux repas ; à celui de onze heures du matin, table ouverte pour les amis et connaissances. Monsieur s’en va au consulat. Madame s’occupe de sa maison, de ses gens, de ses écuries et de ses bêtes, qu’elle aime fort. Elle jardine un peu, aide son mari, lit, écrit, apprend l’arabe, fait et reçoit des visites, étudie Damas, soigne les pauvres et les malades de son village et des environs, car elle ne demeure pas dans les ruelles étroites, humides l’hiver, empestées l’été, de sa chère ville. À son palais de marbre, grillé comme une prison, elle a préféré le village kurde, situé à un quart d’heure de Damas, en pleine campagne, en air pur, près des espaces où l’on peut lancer son cheval, un village haut perché, où les vues sont splendides, où le sol est sec, l’eau limpide, la vie tranquille et libre. Il est vrai que les maisons sont toutes de second ordre et les habitants réputés si insoumis aux lois, que les serviteurs refusent de sortir après la tombée du jour autrement qu’en groupe et armés et qu’il est impossible d’aller dîner en ville. Qu’importe ! « Il s’agit, déclare Mme Burton, d’un mariage d’inclination et non de raison ! » Donc on a pris une maison ornée de balcons et de jalousies, bornée à droite par une mosquée, à gauche par un hammam pour femmes, derrière par les jardins. De l’autre côté de la route est une magnifique écurie pour douze chevaux, avec logis pour les grooms et un jardin que traverse la rivière. Dans la jolie cour intérieure, ombragée d’orangers, de citronniers, de jasmins, rafraîchie par sa fontaine de marbre, dans la jolie pièce surélevée, appelée Liwan, ouverte sur le patio, meublée de divans et de tapis, on reçoit quand il fait chaud ; car on a son jour à Damas, et c’est vraiment un jour, qui commence au lever du soleil et se continue jusqu’au soir, avec cette complication qu’il faut recevoir les hommes et les femmes séparément ! Les gens du pays arrivent dès l’aube et se plaignent amèrement si la maîtresse de la maison n’est pas prête. « Je suis venue trois fois à votre jour et je n’ai pas été reçue, disait une dame fort indignée à Mme Burton. — Quand donc et comment se fait-il que je ne l’aie pas su ? — Mais je suis venue à l’aube, puis au lever du soleil et enfin à huit heures ! » Mme Burton dut avouer que probablement elle n’avait pas encore fait une toilette digne de sa visiteuse. Les dignitaires de l’église arrivent vers une heure ; le corps des consuls, les autorités turques, les représentants des missions et des écoles dans l’après-midi ; tout le monde s’empresse de regagner Damas avant le coucher du soleil, excepté une amie très brave, qui a déjà eu quelques aventures au retour. Toute la journée on apporte du café, de la limonade, des sorbets, des chibouques, des narghilehs et des cigarettes. C’est une véritable science que l’étiquette des réceptions, la manière de saluer, de donner ou de ne pas donner la main, de présenter le café ou le narghileh, de s’avancer plus ou moins, selon le rang, etc., etc. Dans les premiers temps, le drogman se tenait près de Mme Burton et lui murmurait à l’oreille : un pas, deux pas, à la moitié du salon, la porte. Elle savait par ces indications ce qu’elle avait à faire et à dire.

Ceci n’est qu’un exemple des mille détails dont ce livre fourmille ; les conversations avec les femmes des harems sont les plus curieuses et trahissent l’universelle, l’éternelle préoccupation du cœur féminin dans toutes les sociétés. « Dites-moi, Lila, demandait Mme Burton à une jeune épouse musulmane, quand vous voyez votre mari empressé auprès d’une autre épouse, que faites-nous ?

— Hélas ! Sitti, que puis-je faire ? Je m’éloigne et je pleure ! »

Quant aux excursions dans le désert, à Palmyre, à Balbeck, dans l’Anti-Liban, elles sont captivantes comme de petits drames, et quels décors !

Le pèlerinage aux Lieux Saints, décrit pas à pas, avec l’émotion d’une chrétienne convaincue, achève de donner une sérieuse valeur à l’œuvre de Mme Burton.

MADAME BRIDGES

Une des meilleures relations de voyage autour du monde, due à la plume d’une femme anglaise, est certainement celle de Mme Bridges. Frappée de cette pensée de Vauvenargues que nous citions au début, « elle voulut voir quelques-unes des merveilles du Grand Livre, apprendre quelque chose de ses enseignements profonds, étudier, non seulement les lieux, mais les hommes et les femmes qui résument l’histoire de vie contenue dans ses pages extraordinaires ». Elle a voulu pouvoir dire au retour, comme Hérodote : « Je raconte ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu, ce que j’ai appris en interrogeant. »

Mme Bridges n’était pas pressée ; elle partit avec son mari et consacra deux ans et demi à son odyssée. Quand elle revint, elle dit à tous, aux femmes en particulier : « Ne pensez pas aux fatigues, aux dangers, aux épreuves de santé ; tout cela est amplement compensé par la joie d’avoir réalisé de longs rêves, d’avoir annexé mentalement de vastes territoires qui n’étaient auparavant que des expressions géographiques ; mais n’oubliez pas d’emporter comme bagage la connaissance de ce qui, dans le passé, a été pensé, fait et dit dans les pays que vous voulez visiter ; sous ce rapport nous nous sommes trouvés trop souvent en défaut. Pour bien comprendre le nouveau, étudiez l’ancien. De la sorte vous ne verrez pas seulement une exhibition moderne ; vous jetterez un regard sur l’œuvre du grand architecte, dont le temps développe le plan, dont le temple est l’humanité et le but le perfectionnement. »

On voit que l’on n’a pas affaire à un esprit banal et superficiel.

Avant de s’embarquer sur la mer Rouge, Mme Bridges alla en Grèce et « la gracieuse humanité de son art » la gêna un peu pour admirer la majesté monotone des dieux et des hommes de l’ancienne Égypte, sans compter que ses idées sur l’antiquité furent légèrement troublées par la jeunesse du pays d’Agamemnon comparée à l’âge vraiment vénérable de celui des pharaons. À côté de ces « demeures construites pour l’éternité », les temples et les tombeaux d’Égypte, aucun monument n’est antique, pas même les sanctuaires indiens taillés dans les rochers, déclare Mme Bridges : mais l’art religieux de nos ancêtres aryens est peut-être plus intéressant que l’ostentation sépulcrale des Pharaons. On pourrait adorer le Dieu chrétien dans la belle basilique bouddhiste de Karli (près d’Ellora), découpée dans le flanc de la montagne il y a 1800 ans. C’est un soulagement, ajoute la voyageuse, qui décidément sympathise moins que miss Edwards avec la grandeur des Ramsès et autres conquérants, de voir, au lieu d’éternelles scènes de bataille et de carnage, les tableaux et les légendes pacifiques de Cakya-Mouni.

Après avoir traversé toute l’Inde centrale, la vallée de Kachmir (non sans tribulations), navigué sur le Gange, M. et Mme Bridges s’engagèrent dans les vallées de l’Himalaya, en avril, à la poursuite de l’ibex (bouquetin sauvage) et autre gibier. Les sages ours dormaient encore, car à cette altitude de 12 000 pieds la neige régnait en maîtresse suprême et continuait même à tomber. Six serviteurs, vingt-quatre coulis pour porter les provisions et trois tentes, plus un chien de berger qui s’était improvisé garde du campement, accompagnaient les touristes. Les excursions à la base des pics de 20 à 26 000 pieds, n’allaient pas sans beaucoup de fatigue et même de souffrances, dont les plus dangereuses étaient celles des yeux.

bridges_p345

En pénétrant dans le Petit Thibet, on se trouva on face d’une nouvelle race : les Mongols aux petits yeux, aux pommettes saillantes, vêtus de peaux, coiffés du bonnet plat, laids, mais gais, remplacèrent les Aryens de Kachmir, plus fins et même assez retors, qui s’en allèrent payés et contents. Le séjour au milieu des tribus touraniennes, au cœur des monts Himalaya est un des plus curieux incidents du voyage.

M. et Mme Bridges étaient alors dans l’ancienne province Thibétaine de Landakh, où le bouddhisme fut prêché, il y a deux mille ans, par les missionnaires du roi Asaka. À chaque pas on y rencontre des sanctuaires petits ou grands, des tablettes en pierre où les lamas ont inscrit l’incantation des six syllabes mystérieuses. Les tentes furent plantées au pied du rocher sur lequel s’élève la grande et ancienne lamaserie de Lamayuru, un de ces monastères où les disciples de Bouddha peuvent obéir à la loi qui leur prescrit de vivre loin du monde. Les moines sont vêtus de rouge, tandis que ceux de Lhassa ont adopté le jaune ; les murs de leur sanctuaire sont couverts de fresques représentant les transmigrations de l’âme avant d’arriver au « Nirvanâ », « le repos qui est le but de la vertu ». On y voit les bons récompensés et les méchants punis, mais pas pour l’éternité, l’épreuve de la vie terrestre, avec ses souffrances, paraissant suffisante comme châtiment.

Au cours d’une expédition dans les vallées de neige et de glace, les touristes rencontrèrent l’Indus à sa source, un large et profond torrent de montagne, où brillent encore des grains d’or, comme du temps de Pline. Dans un coin abrité de la vallée, le labeur obstiné des habitants avait créé un petit paradis, semé de l’orge, planté des pommiers, des abricotiers et même de la vigne ! Une jeune fille lama, vêtue de rouge et rasée comme les moines, vint examiner Mme Bridges de près et l’on ne saurait trop dire laquelle des deux fut la plus étonnée. La fille aînée d’une maison est généralement vouée, comme le troisième fils, à la vie religieuse ; aussi voit-on des lamas enfants à côté de lamas décrépits.

À Leh, la capitale du Landakh, s’élève une autre vaste lamaserie, celle de Hemyss, grotesquement irrégulière, assemblage de constructions blanches, ornées d’un nombre infini de balcons, de vérandas, de pignons, de fenêtres en saillie. On peut admirer là une collection prodigieuse de cylindres à prières de toutes dimensions ; il y en a eu, dit-on, jusqu’à 300 000 ! Heureusement que Bouddha se subdivise : il ne pourrait jamais y suffire ! Le plan intérieur est à peu près celui des couvents chrétiens : une cour entourée de cloîtres ; d’un côté l’entrée du temple avec nef, bas-côtés, autel. La chance voulut qu’on représentât un mystère à ce moment. L’orchestre, composé de tambours qu’on bat avec une espèce de grande cuiller, flûtes, cymbales, trompettes et cloches, avait pour chef un lama et se tenait sous le cloître ; debout, autour de la cour, des rangées de jeunes lamas, dont l’un faisait marcher les cylindres à prières.

bridges_p347

À un moment donné, six lamas émergèrent du porche sombre de l’église ; rien de comparable à la splendeur, aux couleurs, aux broderies d’or et d’argent de leurs costumes chinois, qui ressortaient merveilleusement sur le rouge presque brun des autres robes, tandis que le soleil mettait en relief les boiseries mordorées des balcons. Deux fois les acteurs parurent et disparurent, exécutant une sorte de danse solennelle et mystique avec accompagnement d’orchestre ; deux fois ils changèrent leurs somptueux costumes pour de plus riches encore. Puis, subitement, une musique infernale éclata et des masques grimaçants firent irruption : arlequins à tête de lion, ensuite à tête de dragon et enfin une bande de squelettes à tête de mort admirablement imitées, car l’art du masque est très perfectionné en Chine. Ce fut une véritable « danse des morts » et le dernier tableau du mystère qui semblait être une allégorie de la vie, la lutte du bien et du mal. C’était absolument un mystère du moyen âge, représenté par « des Mimes d’église ».

Costumes (les uns vieux de cent ans, disait-on), vases sacrés, ornements, masques, tout venait de Lhassa, la Rome du bouddhisme, où siège le Grand Lama, son pontife. Mme Bridges, ayant voulu acheter un livre de prières, reçut pour réponse : « Pas pour cinquante roupies ! » Et ce même lama mendiait !

Lhassa, la ville sainte, est à trois mois de marche de Leh, pour les caravanes ; c’est le seul lieu interdit aux voyageurs ; un unique Anglais, nommé Manning, y pénétra, en 1774.

Un jour, le commissaire politique du district proposa à M. Bridges de l’emmener à Yarkand. C’était un long et difficile voyage. Il fallait traverser des défilés à 18 000 pieds d’altitude, des plateaux où l’on devait porter tout ce qui est nécessaire aux hommes et aux animaux, y compris le chauffage. Mais l’occasion était exceptionnelle et des plus rares. Mme Bridges donna son consentement : les tailleurs mongols se mirent bien vite à confectionner des vêtements de feutre et de peaux. La population était si douce et si honnête, que notre voyageuse ne craignait nullement de se fier à elle. En outre, elle habiterait le bungalow du commissaire, sous la garde de ses sepoys. Elle resta donc, se mit à portraiturer, non sans peine, des modèles, en général très laids, qui se résignaient mal à rester tranquilles sans dormir et surtout à ne pas toucher aux couleurs ; mais le Thibétain ne résiste pas aux bonbons : c’est le talisman tout-puissant qui obtient tout. Malheureusement la fièvre rhumatismale fut une trop fréquente occupation de la recluse.

Un pèlerinage à la Lamasserie de Hemyss fournit à Mme Bridges une précieuse occasion de se mêler aux coutumes du pays. Portée à Hemyss, elle se trouva un beau jour habiter le monastère, au milieu de cinq cents lamas, car tous les moines des vallées voisines étaient accourus au pèlerinage en commémoration d’une des incarnations de Bouddha. Installée dans l’appartement d’un lama parti pour le Nirvanà, Mme Bridges vécut de la vie du couvent, sous la protection des dieux. Réveillée le matin par l’hymne du jour, elle descendait dans la cour, encombrée de fidèles et d’étrangers dans tous les costumes ; chaque jour, sur un des côtés de cette cour, s’étalait une immense peinture sur soie, représentant une scène religieuse et devant laquelle se renouvelaient, avec d’infinies variations, des mystères dans le genre de celui que nous avons décrit. Dans la lutte du bien et du mal, le combat devenait parfois très animé et les acteurs personnifiant les mauvais esprits se permettaient envers les divinités des tours vraiment pendables. La variété des masques était surprenante et souvent effrayante.

Quelle scène étrange et inoubliable ce devait être ! Les étages de la lamasserie s’élevaient comme une montagne sainte, habitée par des êtres célestes de rangs divers. Au-dessous d’eux, les pauvres mortels encore en lutte avec les épreuves de l’existence, surveillés du septième ciel par le regard serein de « l’incarnation divine ». Le septième ciel se montrait sous la forme d’une tente dressée sur la toiture plane du couvent et destinée au Grand Lama président. Aux balcons on voyait les rajahs indigènes coiffés de la haute tiare royale, les reines couvertes d’ornements en argent et le visage sérieux d’un Grand Lama venu de Lhassa pour présider aux cérémonies. Plus haut flottaient, se détachant sur le ciel bleu, les emblèmes de la trinité bouddhiste et les bannières recouvertes d’invocations au dieu. Plus haut encore se dressaient les rochers jaunâtres, couronnés d’ermitages et de petits sanctuaires.

Tout autour, au-dessous des principaux spectateurs, la foule des visages tartares, des religieuses en bonnet jaune, des paysannes avec leurs petits enfants, tous plongés dans l’admiration, et au-dessus d’eux, sur le grand balcon, le Wuzeer, ou représentant du Maharajah, avec sa brillante suite, à laquelle ses serviteurs offraient le thé dans de petites tasses chinoises sans anses.

Mme Bridges fut très frappée des ressemblances entre le rituel bouddhiste et le rituel chrétien (règles monastiques, vêtements sacerdotaux, encens, eau bénite, confession, rosaires, etc.), qu’elle attribue à la grande influence exercée à l’origine par le christianisme d’Orient sur une très considérable partie de l’Asie.

Bien intéressantes sont les observations de notre voyageuse sur cette région peu connue, sa population et ses coutumes, celle de la polyandrie, entre autres.

Au retour de M. Bridges, on quitta Leh, non sans regret. Les bons habitants, qui adorent leurs montagnes et leur libre existence, plaignaient les voyageurs d’avoir à redescendre dans la désagréable vallée de Kachmir et les plaines malsaines du Bengale.

Souvent dans leurs excursions difficiles, en dehors des sentiers battus, bravant le froid, la chaleur, la fatigue et mille petites ou sérieuses épreuves, les touristes excitèrent l’étonnement et un peu la compassion des gens du pays. Faire le tour du monde simplement pour voir ce qu’il renferme, se donner toute cette peine sans avoir pour but de faire sa fortune, ou de sauver son âme, semblait bien difficile à comprendre et faisait même naître quelques soupçons d’insanité.

Nos pèlerins n’en continuèrent pas moins leur route et leurs curieuses investigations par la presqu’île de Malacca, Java, la Chine, le Japon, la Californie, le Far-West-Nord, l’île de Vancouver et les États-Unis de l’ouest à l’est, avec arrêt chez les Mormons, visites aux Grands Lacs et aux rivières du Nord, puis aux champs de bataille du Sud.

La lecture du « Grand Livre » n’avait rien perdu de son profond intérêt lorsque la voyageuse rentra dans ses foyers, et « rien, dit-elle, ne lui avait paru plus attachant, parmi les innombrables et merveilleuses histoires du volume, que celle de l’homme lui-même ».

MADAME HORE

hore_p353_0

Le voyage de Mme Hore au lac Tanganyika[39] est un des plus singuliers qu’on ait entrepris. Son mari, le capitaine Hore, fut attaché en 1879, en qualité d’officier scientifique, à une grande expédition qui voulait fonder des missions, des écoles, des établissements industriels le long des 1000 milles de rives qui s’étendent autour du lac Tanganyika, la plus longue nappe d’eau douce connue, plus longue de cent milles que le lac Michigan. Le premier avec Cameron, et vingt-trois ans après la découverte du lac par Burton et Speke, le capitaine Hore en avait exploré les rives méridionales. Il constata que les populations (dix races différentes) vivant sur les bords de cette mer intérieure étaient arrivées à un degré de civilisation inconnu à celles des côtes, exploitaient et travaillaient le fer et le cuivre, produisaient une grande variété d’objets d’utilité et d’ornement, fabriquaient leurs armes, faisaient un commerce considérable de sel bien préparé, d’huile de palmier, de poteries, d’étoffes faites avec les fibres de certaines herbes et de certains arbres, de beurre et de poisson conservés ; avaient des systèmes de gouvernement bien organisés, de grands villages régulièrement construits, cultivaient remarquablement bien le riz et le blé, possédaient sur le lac des flottilles de canots ; en un mot méritaient d’attirer l’attention des peuples civilisés et d’entrer en relations suivies avec eux. Encouragé par ses premiers rapports avec les indigènes qui apprécièrent sans tarder les efforts des Européens pour abolir le trafic esclavagiste et se déclarèrent publiquement leurs amis à Ugigi leur capitale, le capitaine Hore examina d’abord les rives du lac en canot, puis retourna en Angleterre et persuada à la Compagnie qui s’était assuré ses services, d’envoyer un petit bâtiment mixte à voile et à vapeur et un bateau de sauvetage en acier, partagé en sections. Il fallut, pour le transport sur la route de 836 milles qui sépare le lac de la côte, employer des porteurs, les bœufs ne pouvant résister aux attaques des mouches du pays. Mais ce mode de transport paraissait si insuffisant pour bien des choses, que M. Hore résolut d’utiliser les roues d’une manière quelconque ; il déclara, dans un meeting public, que s’il ne pouvait réussir à faire passer d’autre véhicule, il emmènerait sa femme à Ugigi en brouette, car il avait été décidé que Mme Hore accompagnerait son mari. Finalement on adopta une chaise roulante en canne, avec une large roue double pouvant se dédoubler et s’ajuster à la façon ordinaire. On se munit aussi de deux forts bâtons pour soulever au besoin la chaise comme un palanquin.

hore_p353_1

Le 17 mai 1882, le capitaine, sa dévouée compagne et leur bébé Jack âgé de trois mois, s’embarquaient à Londres pour Zanzibar. On conçoit que la femme et le bébé blancs devinrent immédiatement des objets de curiosité ; chaque fois que la jeune mère paraissait avec son petit fardeau, à l’entrée de sa tente, elle avait l’air de tenir un lever. Quatre-vingt-dix porteurs se partageaient les bagages, les uns portant, sur la tête, d’autres aux deux extrémités d’un bâton posé sur l’épaule. Mme Hore cheminait sur un âne et maître Jack dans sa brouette ; de temps à autre, pour varier ses plaisirs, on le mettait dans les bras de sa mère qui le recevait avec joie sans doute, mais qui eut besoin de s’exercer pour arriver à bien tenir bébé, l’ombrelle et les rênes. Tout allait au mieux, lorsque, à la première station, Mme Hore, frappée d’insolation, dut s’aliter pour plusieurs semaines. En outre, le bateau n’arrivait pas d’Angleterre et la saison s’avançait de telle sorte que M. Hore décida de renvoyer femme et enfant chez eux : il resterait en Afrique et les y ferait revenir quand il jugerait l’heure opportune.

Pour le moment, hélas ! la chaise roulante fut condamnée. On en avait essayé de toutes les façons, roue unique devant, deux roues sur les côtés, brancards devant et brancards derrière, parasol, parapluie, coussins de laine et de plume, et Mme Hore s’était vue contrainte d’avouer que c’était la chaise la plus confortable du monde… tant qu’elle ne bougeait pas !

hore_p355

La voyageuse ne revint qu’en juillet 1884 ! Maître Jack était alors un personnage qu’on brûlait de présenter à son père. Ce ne fut pas facile. À l’arrivée, le capitaine ne se montra pas et sa femme apprit par la suite qu’il était à ce moment même dans un petit bateau avec trois de ses ouvriers, pourchassé par les indigènes, sur la rivière Shire. Les agents de la Compagnie des Lacs conseillèrent à Mme Hore de s’embarquer sur la rivière Kwa-Kwa ; au bout de cinq jours elle rejoindrait la nouvelle route du lac Nyassa par laquelle elle irait au-devant de son mari. Jack s’amusa d’abord beaucoup ; tout lui était si nouveau ! Il prétendait harponner par l’étroite fenêtre du bateau les crocodiles qui pullulaient sur la rive ; il faillit même un jour être enlevé par l’un d’eux et ne fut sauvé que par un vigoureux coup de rame qui fit virer l’embarcation au moment où le monstre s’élançait. Mais la gaité du petit voyageur disparut promptement. On traversait une des plus dangereuses parties du pays ; la rivière vaseuse, les nuées de mouches et de moustiques qui rendaient le sommeil impossible, le manque de bonne nourriture et de tout bien-être, l’humidité, les brumes, la malaria eurent bien vite raison des forces du pauvre petit ; il fut pris de fièvre et, pour comble de tribulation, en arrivant à la station, on apprit que le pays entier s’était soulevé contre les Portugais, courait sus à tous les Européens et qu’il fallait retourner à Quillimane, le point de départ ! De là on se rendit à Durban, pour attendre des nouvelles et des ordres. Enfin arriva ce télégramme : « Allez à Zanzibar ; le capitaine Hore arrange tout. » Un autre, reçu le lendemain, désignait pour lieu de rendez-vous la baie de Delagoa.

Ce que fut la réunion de ces trois êtres séparés depuis deux ans et qui venaient (les aînés du moins) de subir des émotions si terribles, il est facile de l’imaginer. La chaise à porteur modifiée rentra en grâce, fut accompagnée d’un gentil palanquin pour Jack et remplit très bien son but, à la condition de ne pas rouler. Malheureusement le pauvre enfant fut repris de la fièvre, qui ne disparut plus jusqu’au jour où l’on fut installé au Tanganyika. Dès lors il ne voulut plus quitter le giron de sa mère, et son poids, joint à la grande chaleur et à l’inquiétude, dépassa les forces de la courageuse femme. Arrivée au prochain campement, elle tomba épuisée sur le lit qu’on lui prépara aussitôt. Pendant que le capitaine faisait planter la tente avec soin, il entendit un bruit étrange à l’intérieur, s’y précipita et trouva sa femme étendue par terre sans connaissance, tandis que Jack pleurait amèrement. Heureusement M. Hore était un voyageur expérimenté qui, s’il ne sacrifiait rien au luxe, ne négligeait rien du nécessaire. Il put donc donner à ses chers malades des soins qui leur sauvèrent la vie.

Le voyage n’en fut pas moins très pénible. Les pluies commençaient, mais l’eau était rare, la nourriture pour les hommes encore plus, car la famine désolait la contrée et surtout, assurait-on, l’Ugogo qu’on allait traverser. Des caravanes avaient dû rebrousser chemin ; on affirmait au capitaine qu’il ne passerait pas et l’état de Jack empirait ! Pour achever d’éprouver le courage des voyageurs, des scènes terribles s’offraient à leurs yeux ; des cadavres jonchaient la route, les conséquences du trafic des esclaves se montraient dans toute leur horreur.

Les épreuves se multipliaient sous toutes les formes : tantôt la nourriture manquait et l’eau devenait si rare que l’on en mesurait les gouttes ; tantôt une inondation subite menaçait de tout engloutir et l’on ne pouvait plus sécher ni la literie, ni les vêtements.

La traversée des « Plaines de feu », au sortir de l’Ugogo, fut épouvantable ; la chaleur augmentait toujours, beaucoup des hommes devenaient malades, quelques-uns désertaient, et sans le dévouement énergique du chef des porteurs on ne sait trop comment on aurait atteint le but. Souvent, l’eau était mauvaise, dangereuse mais comment empêcher les malheureux de la boire ? Quand elle manquait tout à fait, le découragement achevait de briser les forces. Les uns désertaient avec leur part de bagage, les autres se couchaient pour mourir et ne cédaient qu’à la force pour se relever. Un jour qu’on ne savait plus de quoi subsister, la caravane fut sauvée par la rencontre d’une troupe d’indigènes qui allaient vendre du blé aux affamés de l’Ugogo. Ailleurs, on put recruter dix porteurs, qui sauvèrent le bagage menacé d’abandon après bien des sacrifices déjà faits.

Enfin on atteignit Hittura, sorte de Terre de Chanaan où tout abondait. Les effets de ce revirement furent très variés : tandis que les uns y puisaient un nouveau courage, d’autres, énergiques jusque-là, ne trouvaient plus de force pour s’arracher au bien-être. Ce district d’Unyayembe n’est, paraît-il, qu’une succession de beaux villages, de jardins et de cultures si continues, qu’un jour on eut quelque peine à trouver un terrain inoccupé pour y établir le campement. Ce fut un intermède délicieux ; mais on devait encore traverser des plaines torrides, de larges rivières sur des canots peu rassurants, des brouillards dangereux, des marais boueux et profonds où les difficultés semblaient presque insurmontables pour les porteurs de la chaise et du palanquin.

La dernière journée fut une des plus épouvantables. Au milieu d’une épaisse jungle marécageuse, sans autres sentiers que les traces des hippopotames, remplie d’une végétation épineuse qui causait une intolérable irritation à l’épiderme, on risquait sa vie à chaque pas. Puis il fallut franchir une rivière rapide qui mit à une suprême épreuve l’adresse et le dévouement des porteurs. La conduite de ces braves gens, leurs délicates attentions pour cette jeune femme et cet enfant si exposés, si souffrants, furent vraiment admirables et touchantes. Jack était un petit roi au milieu de ses sujets, mais sa plus humble et plus éprouvée sujette était encore sa pauvre mère.

C’est un phénomène intéressant que cet empire exercé par un frêle enfant sur des natures primitives et violentes, un phénomène qui affirme l’existence et la force de certains bons sentiments dans le cœur humain, quelle que soit la couleur de l’enveloppe sous laquelle il bat. Plus ils étaient grands et robustes, ces braves noirs, plus volontiers ils s’offraient pour porter, escorter, garder le petit maître blanc, lui chanter des chansons pour calmer sa fièvre et le faire sourire ou dormir. C’était à qui lui apporterait du maïs, de la bouillie, des fruits, et si sa mère était malade à son tour, hommes, femmes et enfants s’empressaient pour la remplacer.

Enfin, le quatre-vingt-dixième jour de cette marche héroïque, Tanganyika se montra dans toute sa splendeur aux yeux des voyageurs ravis. Dans les masses sombres des palmiers à huile se blottissaient les maisons d’Ujiji, les unes simples cases de torchis, les autres belles habitations arabes. Une des plus vastes appartenait au capitaine Hore et allait abriter son petit malade.

Aussitôt qu’Ujiji fut en vue, les porteurs sortirent d’on ne sait quoi des vêtements blancs et propres pour faire une entrée solennelle ; la joie éclata, les fusils aussi et les chants accompagnèrent les danses. Il va sans dire que Mme Hore et Jack eurent un écrasant succès de curiosité. Leur étrangeté avait coûté fort cher tout le long de la route. À chaque nouveau district, il fallait acheter le droit de passage, au moyen d’étoffes et autres objets précieux dans ces pays ; or il est d’usage d’augmenter cette espèce de droit de douane pour tout ce qui semble particulièrement nouveau et singulier ; en conséquence, la femme et l’enfant blancs furent cotés très haut.

Il était pourtant dans un piteux état, le malheureux bébé ! Quand on arriva, on le disputait depuis deux mois, jour par jour, à la mort ; il ne prenait que quelques gouttes de lait et pour augmenter la nutrition on le frottait d’huile des pieds à la tête. Les indigènes du lac le regardèrent d’abord, comme une curiosité « tout chair et sans os » ; si la servante qui le portait le laissait glisser, ou s’il tombait, tout le monde s’enfuyait en criant qu’il était cassé et redoutant d’avoir à en subir le blâme et la peine !

Mais les plus terribles épreuves ont pris fin et nos voyageurs sont au port.

Laissons-les maintenant s’installer dans la jolie île de Kavala, à quelque distance de la rive, s’y remettre lentement de leurs fatigues et de leurs fièvres, entrer en rapport avec les indigènes et commencer leur œuvre civilisatrice.

Deux années se sont écoulées, lorsque en 1886 nous voyons Jack sous la véranda, entouré de ses petits voisins africains, qu’il a invités à venir s’amuser en sa compagnie, avec ses jouets d’Europe.

Il est devenu, sans le savoir, un missionnaire à sa façon ; son influence seconde puissamment celle de ses parents ; il a rompu la glace et fait disparaître le sentiment de crainte qui éloignait d’abord les indigènes. « Bien loin d’être des obstacles, dit Mme Hore, les femmes et les enfants des missionnaires sont des aides précieux. » Lorsque dans l’Afrique centrale on se prépare à la guerre, ou si l’on médite quelque trahison, on éloigne les femmes et les enfants, de sorte que la présence de Mme Hore et de Jack est un gage de paix qui rassure tout le monde. Jack est la vie et la joie du petit campement ; très vite il s’est assimilé les principaux dialectes ; il fait réciter les prières chrétiennes en swahili ; très bon camarade, il ne se fâche sérieusement que si l’on ment, ou si l’on est cruel. Les Arabes l’aiment tendrement ; s’ils viennent d’Ujiji, par le grand bateau que son père a lancé sur le lac, ils lui apportent des présents sous forme de perroquets, chèvres ou régimes de bananes, ou bien ils lui envoient comme preuves de souvenir des œufs, des fruits, les premières de leurs précieuses dattes. Si c’est lui qui se rend à Ujiji, c’est fête au grand village et les pères amènent leurs fils pour voir qui a le plus grandi en taille et en savoir ! Si les indigènes du Tanganyika se montrent toujours à Jack sous leur meilleur aspect, les hommes venus avec lui de Zanzibar le considèrent comme leur bien et rivalisent à qui le gâtera le plus.

Pendant que Jack grandit et prospère, le capitaine Hore et son lieutenant, M. Swann, parcourent le lac en tous sens sur la Bonne Nouvelle et l’Étoile du Matin, poursuivant leurs travaux scientifiques, commerciaux et religieux. Quant à Mme Hore, versée maintenant dans la langue de la contrée, elle enseigne la lecture et la couture à une vingtaine de jeunes filles qui savent déjà confectionner leurs vêtements. Les femmes sont traitées avec un si profond dédain, que l’on rit de l’intérêt témoigné par l’étrangère à ces êtres sans importance. « Néanmoins, dit-elle, je me trouverai amplement récompensée d’être venue en Afrique, si j’apporte un peu de contentement dans la vie de ces pauvres créatures. »

Cette existence continua jusqu’en 1890 ; il fut alors décidé que Jack irait revoir son pays natal, qu’il avait complètement oublié. Grande fut sa joie d’aller si loin ! Plus grande encore celle des porteurs qui retournaient chez eux ! La saison était favorable, la terre était fleurie ; on comblait l’enfant de bouquets et de fruits. Dans les villages où il n’avait pas encore été vu, la foule se précipitait autour du phénomène et ses porteurs la repoussaient en s’écriant fermement. « Pourquoi tout ce bruit ? Croyez-vous que ce soit une hyène ou un crocodile ? Arrière ! Arrière ! C’est notre jeune maître, le bébé homme blanc que nous avons ici ; arrière ! et laissez-nous passer. » Alors maître Jack applaudissait, criait le nom du prochain campement et promettait des vivres et de l’eau ! Sur la route il retrouvait de vieux amis. Un jour une femme, qui l’avait soigné pendant une station du premier voyage, fendit la foule en s’écriant : où est mon Jack chéri ! – et l’emporta triomphante !

Ce fut ainsi qu’on atteignit Zanzibar ; pour éviter un long délai, on s’embarqua pour Bombay et de là on reprit la route directe de l’Angleterre.

Hélas ! le petit Jack n’avait échappé aux périls du continent noir que pour succomber sur la terre natale ! Le climat de l’Afrique centrale surexcite chez les blancs le système nerveux au détriment des forces vitales. La rougeole l’affaiblit bien plus qu’elle ne fait d’ordinaire chez les enfants de son âge ; un refroidissement pris à la suite de la maladie dégénéra aussitôt en violente inflammation des poumons et le petit missionnaire s’éteignit le 5 avril 1889, peu après avoir prononcé ces paroles étranges dans une bouche si jeune : « Allez tous prêcher ceux qui n’aiment pas Dieu ! »

MADAME SCOTT STEVENSON

Mme Scott Stevenson est une des plus sympathiques de nos nombreuses voyageuses. Sa franchise et sa belle humeur sont délicieuses, son énergie et sa force de résistance admirables, sa loyauté dans l’expression de ses opinions, toujours très décidées, tout à fait charmante, et sa conviction ouvertement affirmée qu’André (son mari) peut couper tous les nœuds gordiens, au moral par son jugement et au physique par la force de son bras, inspire autant d’estime que d’amitié pour cette loyale inconnue. Le capitaine Scott Stevenson avait été nommé commissaire royal à Cyrène (pardon, Kyrenia !), dans l’île de Chypre, après que l’Angleterre eut étendu son bras protecteur sur l’île de Vénus. Comme ce bras ne doit disparaître que si la Russie abandonne Kars, Batoum et l’Arménie, on peut supposer qu’il protégera indéfiniment. Bien entendu, Mme Scott Stevenson estime que c’est un heureux arrangement pour Chypre, mais cela ne l’empêche pas de dire aux autorités de son pays ce qu’elle pense de leurs erreurs, de leurs maladresses, de leurs exactions ; jamais personne n’a appelé plus franchement les choses par leur nom ! En somme, elle aime tendrement Chypre « la bénie, l’heureuse et la belle ». On croit en général l’avoir vue quand on est allé de Lanark à Nicosia et à Famagouste, les trois plus grandes villes ; mais elles sont situées sur les confins de la plaine Messarienne aride et désolée, tandis qu’en approchant des montagnes, au nord, on se trouve au milieu des myrtes, des pins, des lauriers-roses le long des torrents impétueux, et alors on reconnaît cette île que l’histoire et la géographie nous ont montrée si riche et si belle. C’est une transformation féerique, une verdure de parc anglais, un tapis de fleurs si rares en Angleterre, qu’on n’oserait pas y toucher dans les serres, de peur d’encourir la colère du jardinier. La Méditerranée bleue s’étend au loin, couverte de voiles blanches, et la neige du Taurus brille au soleil sur les pics de l’Asie Mineure.

Rien n’égale en Europe certaines oasis de verdure et de fertilité que l’on rencontre dans l’île de Chypre. Le petit chien de notre touriste disparaît sous les fleurs amoncelées d’oranger et d’amandier qui jonchent le sol. Le climat est exquis en toute saison ; l’été on dort sur le toit, et par les ouvertures de la tente on échange des regards avec la lune et les étoiles ; on est bercé par le murmure de la mer et le chant des oiseaux. Le bain, soir et matin, est délicieux ; la brise, suffisante pour tempérer la chaleur d’été ; l’hiver, c’est la perfection. Les pluies sont rafraîchissantes et parfumées, les fleurs du printemps enivrantes. Si les troupes anglaises ont souffert de la fièvre en arrivant, c’est parce que, cette année-là, une épidémie régnait sur toute la Méditerranée et parce qu’on n’a pas su prendre les mesures nécessaires pour la combattre.

Les sympathies de Mme Scott Stevenson sont toutes pour les Turcs ; elle n’aime pas les Grecs, mais elle rend justice à la courtoisie et à la douceur de la population.

En parcourant l’île, et surtout ce beau district de Kyrenia, la touriste constate combien les anciens poètes étaient exacts dans leurs descriptions de la nature et des hommes, et à quel point tout justifiait le choix de ces lieux pour en faire le séjour favori des dieux. On fait de bien charmantes promenades avec cet aimable guide, à travers les montagnes aux formes fantastiques, les forêts ombreuses, les prairies qui sont des océans de fleurs, les champs de maïs, de canne à sucre, d’herbe des pampas, des bouquets de palmiers et de bambous, des vergers de grenadiers, d’orangers, d’amandiers ; l’élasticité de l’air transparent, l’éclat des couleurs tempéré par la verdure grise des oliviers, les festons de clématites, de chèvrefeuilles, de vignes courant d’arbre en arbre, tout en un mot concourt à produire un véritable enchantement. Et quand la fatigue exige le repos, on s’arrête à quelque antique monastère, d’une propreté douteuse il est vrai, mais bien hospitalier (ce sont les hôtelleries de l’île), où de bons religieux présentent l’eau parfumée de roses dans laquelle on plonge avec délices, quoique avec un certain embarras, le visage et les mains. Après quoi l’agneau ou le chevreau rôti, un délicieux fromage à la crème, des fruits et des confitures satisfont l’appétit excité par une longue chevauchée. En fait de pain, il faut se contenter de biscottes brûlantes. Un autre jour, c’est chez des paysans cypriotes bien polis, bien obligeants, mais bien sales, qu’on trouve un gîte. Il se peut qu’on arrive au moment d’une fête ou d’un mariage et qu’on soit de la sorte initié à une foule d’usages exotiques. Bref, quand on a, grâce à Mme Scott Stevenson, vécu parmi ce peuple, comme elle on s’intéresse à lui, on est charmé du pays ; on a beaucoup vu et beaucoup appris, car en général on sait vraiment bien peu ce qui est et ce qui se fait dans ces « perles de la Méditerranée ».

Nous avons dit que, de son home à Chypre, Mme Scott Stevenson voyait la chaîne du Taurus de l’autre côté du petit bras de mer (15 lieues) qui sépare l’île de l’Asie Mineure.

export48aq_scott_st

Peu à peu elle éprouva un désir, de plus en plus vif, d’aller voir ce qui existait au delà de cette barrière éternelle ; chaque jour elle voyait les petits caïques décharger leurs marchandises et en prendre d’autres ; elle admirait les Turcs pittoresques avec leurs longues barbes et leurs robes flottantes, les robustes montagnards vêtus de courts et larges pantalons de calicot éclatant, de chemises brodées, serrées à la taille par d’énormes ceintures-écharpes, les marchands en vêtement noir, coiffés du fez rouge, et le négociant primitif de l’intérieur en robe doublée de fourrure de loup, avec le turban blanc sur la tête. Souvent elle allait au rivage, causait avec tous ces gens, des tribus nomades, Turcomans, Kurdes, Yuricks, Zeybecks, Circassiens, des caravanes d’Orient, des chasses au sanglier, à l’ibex, au daim, au mouflon, des forêts vierges, des vergers merveilleux, des rivières majestueuses et de leurs énormes poissons, des mines, des carrières de marbre, d’albâtre, de porphyre, des mosquées, des anciens tombeaux, de tant de choses enfin, que son imagination s’enflammait, et pour l’achever on lui affirmait que les populations détestaient la Russie ; or, quand il s’agit de la Russie, Mme Scott Stevenson voit écarlate et ne l’envoie pas dire !

Donc, un beau jour, André se trouva engagé dans une expédition qui semblait devoir être assez accidentée. Il allait en Karamanie avec sa jeune femme et le docteur Johnstone, leur ami. On leur annonçait toute espèce de fatigues et de privations ; il n’y avait ni routes, ni hôtelleries, ni d’autre moyen de locomotion que le cheval. Les populations étaient fanatiques et barbares, n’avaient jamais vu une dame et ne la recevraient peut-être pas très courtoisement. On serait volé et fait prisonnier, poursuivi par des chiens dressés à chasser le loup, et si l’on échappait d’un côté, on tomberait de l’autre dans les mains des Zeybecks ou des Circassiens qui infestaient les montagnes et n’accordaient jamais de quartier. D’autres, et heureusement parmi ces autres des consuls, rassuraient le capitaine sur les dispositions des habitants ; toutefois la réalité fut très suffisante pour enlever toute banalité à l’expédition. Quant à Mme Scott Stevenson, elle semble ne pouvoir rien craindre lorsque « André » est là, et vraiment il lui a donné des preuves rassurantes de la force de son caractère et de son poignet ; entre autres ce jour où il enleva tout seul, en le saisissant par la queue, un grand cheval qui était tombé sur sa femme, dans un trou de montagne !

Il faut cependant reconnaître qu’à la première épreuve un peu sérieuse ce fut la voyageuse qui remonta le moral de ses deux compagnons. On arrivait au premier khan sur la route, sans savoir en quoi consistait un khan ; ce ne serait peut-être pas un très bon hôtel, mais enfin… On trouva quatre murs non blanchis ! Alors Mme Scott Stevenson se rappela les voyages qu’elle avait lus, improvisa des matelas avec des manteaux et des oreillers avec des selles, se sentit très fière d’elle-même et s’amusa tant, qu’elle finit par faire rire tout le monde. Cette gaité persistante, au milieu des difficultés d’un pareil voyage, devient positivement une vertu et n’est en somme que le résultat d’un jugement sain et d’un réel courage.

Le jour vint où celui-ci fut mis à une sérieuse épreuve. On venait de franchir, non sans orgueil, ces Portes de Cilicie où avaient passé les armées de Cyrus et d’Alexandre ; mais la célébrité historique était gâtée par celle des brigands, plus d’une fois annoncés aux voyageurs. Ils traversaient une plaine au sortir de Kara-Hissar ; le docteur Johnstone avait pris les devants, lorsque tout à coup le drogman, le plus sympathique des poltrons, s’écria : « Les voleurs, les voleurs ! Sauvez-vous ! » et donna l’exemple en entraînant le cheval qui portait les bagages. Le capitaine et sa femme, en se retournant, virent venir à eux deux hommes d’assez vilain aspect et armés jusqu’aux dents, qui prirent leur élan comme pour passer sur le corps des voyageurs. « Je m’arrêtai, dit Mme Scott Stevenson, car je voyais le péril imminent et je ne devais rien faire qui pût gêner mon mari. Je lui avais juré qu’en pareil cas je m’écarterais de son chemin et le laisserais agir…

« L’heure était venue ; André prit un parti décisif : sans un instant d’hésitation, le pistolet au poing, il lança son cheval au grand galop à la rencontre des voleurs ; ils hésitèrent une seconde, puis tournèrent bride ; l’un d’eux déchargea son fusil, dont la balle se perdit. André lui répondit de manière à lui faire courber l’échine et éperonner sa monture. Tous deux prirent la direction de la montagne, ce qui les obligerait bientôt à traverser la route très près de l’endroit où je me tenais. Je sentis un picotement à mes joues. Oh ! comme j’aurais aimé courir après eux ! Mais j’avais donné ma parole ! Cependant, quand ils passèrent, je ne pus m’empêcher de leur crier : Korkâk ! (lâches !) ; le premier ne me foudroya que du regard, tandis que le second fit feu, en disant quelque chose que je ne pus entendre. André courait à fond de train, mais il sentit que son cheval en avait assez et, bien à contre-cœur, dut renoncer à la poursuite. »

L’interprète Nahli éprouvait un respect mêlé de terreur devant cette jeune héroïne si déterminée, si ferme avec ceux qui devaient la servir, si intrépide à cheval, et qui lui reprochait si sévèrement sa poltronnerie. Il avait bien connu déjà une Anglaise de cette trempe, mais elle portait des pantalons et faisait le coup de feu comme son mari ; cela lui semblait plus logique.

L’impression produite par la riche et commerçante Césarée (Kaisariyeh) ne fut rien moins qu’agréable ; les Arméniens, qui la peuplent en grande majorité, ne vivent que pour faire de l’argent et thésauriser ; ni probité, ni droiture, ni patriotisme et pour comble ils détestent les Anglais. Les tromper et les voler sont leurs plus chers plaisirs. Aussitôt qu’on sut que M. et Mme Scott Stevenson voulaient faire des emplettes, les prix montèrent de 900 pour 100. Une légende du pays raconte que le diable lui-même, venu à Césarée, y fut volé de telle façon, qu’il déclara les Arméniens trop forts pour lui ! Comment s’étonner que Mme Scott Stevenson les ait jugés sévèrement !

Cinq jours au milieu de cette population déshonnête et malveillante lui parurent suffisants ; mais, à peine avait-elle quitté Césarée, qu’une terrible aventure vint s’ajouter à ses impressions désagréables. Par l’imprudence du conducteur, le véhicule primitif (araba) qu’elle avait heureusement laissé partir devant elle fut précipité dans un ravin et le pauvre homme grièvement blessé. Aucun secours à espérer dans la vaste solitude où ils se trouvaient. Il fallut que le capitaine laissât sa femme seule près du blessé, armée de son pistolet d’arçon en cas d’attaque, et pendant cinq mortelles heures, sous le soleil dévorant, terrifiée à l’approche de deux ou trois inconnus, ne sachant même plus si elle pourrait, en cas de besoin, tirer un coup de son arme, aveuglée par la lumière crue, écrasée par la chaleur, torturée par la soif, impuissante à soulager le pauvre être dont les rares gémissements troublaient seuls le silence du désert, elle attendit le retour de son mari, qui se demandait s’il la retrouverait vivante.

Enfin, du plus loin qu’il crut pouvoir se faire entendre, il cria : « Petite femme ! petite femme ! me voici ! » Alors elle fondit en larmes et jamais, dit-elle, n’éprouva semblable joie à revoir le visage rassurant de son époux. Le conducteur ne mourut pas (il n’est pas facile de tuer un Tartare), et le capitaine fut si content, qu’il l’en récompensa.

Ailleurs, ce fut une marche de vingt heures par monts et forêts, pendant laquelle l’escorte s’égrena peu à peu, tandis que la jeune femme, poussée comme par un ressort, en proie au délire, répétait incessamment : « Je vous hais, André ! Je hais les arbres ! Je hais toute chose ! Je hais tout le monde ! Je me hais moi-même. »

Mais ce sont là des incidents probables pendant un voyage de ce genre et la Karamanie en réservait encore quelques-uns à nos touristes. Les scènes idylliques dans le campement des Turcomans pasteurs, le séjour à Koniah, la ville turque par excellence, les atrocités des Circassiens, les troupeaux des Yuruks, les caractères et les mœurs divers de tant de races variées, les bergères d’Arcadie à côté des bandits de montagne, les fréquentes rencontres de braves gens que le capitaine avait peu ou prou condamnés à la prison dans son gouvernement, et qui l’accueillaient comme un bienfaiteur, très fiers de sa connaissance, tout cela forme un ensemble qui fait dire à Mme Scott Stevenson : « Je termine un voyage qui, non seulement m’a paru délicieux, mais encore m’a fourni des sujets d’intérêt et de réflexion pour le reste de ma vie. Nous avons acquis une provision de connaissances que l’observation personnelle et l’expérience peuvent seules procurer. » Plus tard elle ajoutait : « Si vous voulez trouver des sensations neuves et des pays enchanteurs, n’allez pas aux Indes, en Amérique ou en Afrique, allez en Karamanie ! »

Deux ans après, en 1883, elle se remettait en route pour les Mers d’Orient[40], c’est-à-dire pour la Grèce, l’Archipel et l’Adriatique, et il en résultait un nouveau compte rendu, où l’on retrouvait le même attrait, la même faculté de bien décrire, l’énergie, la force de résistance, la décision et la franchise des opinions, des sympathies et des antipathies, la philosophie optimiste, l’humour divertissant, les conversations caractéristiques, en un mot l’ensemble des qualités qui avaient charmé dans les précédents récits.

La confiance qu’inspirait André était toujours illimitée. Une cousine accompagnait les deux époux et ce n’était pas une sinécure, pour André d’escorter des femmes qui se faisaient une fête d’une rencontre possible avec les brigands. On avait tant parlé d’eux, qu’elles se trouveraient ridicules au retour si elles n’avaient rien à raconter. D’ailleurs, André ne les laisserait pas prendre.

Il a toutes les vertus, cet invincible protecteur, et justice lui est rendue ; on reconnaît que lui et les autres gentlemen de l’expédition ont montré une patience exemplaire, pendant que ces dames faisaient leurs emplettes indéfiniment prolongées au bazar ; tout en fumant leurs cigarettes, ils ont écarté les guides juifs, les marchands rivaux qui voulaient les assiéger, les chameaux lourdement chargés qui auraient pu les écraser et les bâtons non moins dangereux de leurs conducteurs.

Pendant ce voyage, Mme Scott Stevenson déclara la nature sublime et l’homme généralement détestable. Levantins, Grecs, Arméniens, Bulgares, tous les chrétiens d’Orient, les Hongrois, les Italiens, sont condamnés sans merci ; elle réserve ses affections pour les Autrichiens et les Turcs ! Bien entendu, les Anglo-Saxons restent incomparables.

On perd certaines illusions en voyageant beaucoup ; la beauté a ses degrés comme toute chose et, parmi ses aspects, il en est de si transcendants, qu’ils blasent le goût sur les plus moyens. – Ainsi, aux yeux du voyageur en Orient, la Grèce a perdu l’auréole d’or et l’abondance luxuriante de ces pays privilégiés, sans avoir acquis l’ombre et la fraîcheur de l’Occident.

En passant d’Italie en Styrie, l’irrésolution s’accentue. « Nous luttions, dit-elle, entre deux sentiments, sans pouvoir décider ce que nous préférions réellement, du soleil splendide et du pittoresque de l’Orient, ou de l’air calmant et fortifiant de l’Europe. Dans notre pays nous avons toutes les jouissances, la délicieuse vie de campagne, mais un certain degré de monotonie et de servitude, tandis qu’en Orient, où l’existence est certainement assez rude, il y a la liberté continuelle et une telle variété d’occupations que la vie passe avec une rapidité incroyable. Je crois avoir conclu que si j’avais épousé un fils aîné, je préférerais l’Europe et son luxe, car avec la richesse on peut avoir, dans toutes les parties du monde, la liberté que j’aime. Mais, en attendant, nous sommes, André et moi, parfaitement satisfaits de notre sort et si parfois le désir d’être des fils aînés nous traverse l’esprit, j’imagine qu’en réalité nous n’envions personne et que si l’on nous offrait un échange, nous refuserions !

Victor Hugo n’a-t-il pas raison de dire que les voyages donnent la sagesse ?

MADAME BURNABY

burnaby_main_p371

Mme Burnaby (aujourd’hui Mme Main), jeune et très délicate de la poitrine, a accompli dans les Alpes des hauts faits de nature à rabattre l’orgueil des alpinistes masculins. Elle a prouvé que, pour ce genre d’exercice, la force de résistance est très supérieure à la force proprement dite et à l’adresse du gymnaste. Son originalité consiste surtout en ceci, qu’elle se soigne par la montagne, comme d’autres par le goudron ou le bromure, et cela en plein hiver, et elle s’en trouve fort bien. Mme Burnaby est très franche : quand elle a peur, elle le dit et elle avoue qu’il est agréable de faire ce que personne n’a encore tenté.

En général elle part pour ses excursions sans savoir si elles sont praticables ; si parfois il lui faut rebrousser chemin, elle s’y résigne de bonne grâce.

« Dans l’été de 1881, dit-elle, je vins à Chamounix pour la première fois. J’étais souffrante, je ne savais rien de l’escalade des montagnes et je m’en souciais encore moins. Au bout de quinze jours, me sentant beaucoup mieux, je suivis des amis à Pierre-Pointue, puis je continuai jusqu’aux Grands-Mulets. L’excursion ne me fatigua pas et, huit jours après, j’y retournai pour faire l’ascension du Mont-Blanc. Le mauvais temps m’empêcha d’arriver jusqu’au sommet. En 1882 je gravis le Mont-Blanc, les Aiguilles du Belvédère et du Tacul, puis je traversai le col du Géant jusqu’à Courmayeur et revins à Chamounix par le Mont-Blanc. En dépit de la glace sur les roches, d’une immense quantité de degrés coupés sur les pentes, etc., je m’amusai énormément. Une semaine après je montai aux Grandes Jorasses. Je continuai mes expéditions en 1883. » Depuis, Mme Burnaby-Main a fait des Alpes son quartier général et elle a raconté d’une manière simple et charmante ses principales excursions, accompagnant ces récits d’excellents conseils aux alpinistes, ainsi que du résultat de ses études sur la neige et la glace.

Le premier, le plus important de ses conseils, c’est de s’adresser aux meilleurs guides connus, non seulement pour leur courage, mais encore et surtout pour leur prudence et leur esprit d’invention dans les cas difficiles. Sous ce rapport elle avait trouvé la perfection dans Cupelin, mais malheureusement un accident arrêta le brave et intelligent garçon en pleine jeunesse.

La douane était sa bête noire. Un jour qu’on venait de descendre, ou plutôt de glisser du Grand Saint-Bernard un peu plus vite qu’on n’aurait voulu, on fut interpellé à Saint-Rémy par les douaniers italiens.

— Si vous voulez visiter nos sacs, répondit Cupelin, vous n’avez qu’à venir à l’hôtel. Néanmoins il fallut obéir. Dans un petit carton se trouvait du chocolat. « Qu’est-ce que c’est que ça ? — Du chocolat. — Non, c’est du tabac ! — Goûtez. » Le douanier goûta et rendit la boîte en grognant. Il en aperçut ensuite une autre, qui contenait de la langue fumée.

« Langue ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Êtes-vous sûr que ce n’est pas un mot anglais pour tabac ? demanda-t-il tout bas, à un de ses collègues. »

Le tabac le hantait. Tout fut examiné avec un soin méticuleux. Cupolin voulut se venger. « Vous faites joliment votre ouvrage ! dit-il : vous n’avez pas seulement examiné nos poches ! Tenez, voilà les miennes : j’en ai quatorze ! » Et les quatorze furent visitées ; mais, hélas ! la dernière recelait un petit paquet de tabac ! « Ce poids-là est permis, dit Cupelin. Le douanier en prit la moitié. – Ai-je été bête de le lui laisser voir ! » s’écria le pauvre guide.

Ce jour-là on rencontra cinq moines du mont Saint-Bernard : les touristes d’été n’auraient pas reconnu les vénérables moines en grandes bottes, culottes brunes, jaquettes courtes, gants de laine et couvre-chefs variant du foulard rouge au bonnet de fourrure. Ils portaient des provisions à un refuge, accompagnés d’un chien qui parut assez disposé à dévorer Mme Burnaby ; il n’aimait pas les femmes. Arrivée à l’hospice, qu’elle connaissait depuis longtemps, la touriste ne put retrouver la porte ; au lieu de monter sept ou huit marches, il fallait en descendre trois dans la neige.

Un des grands charmes de ces difficiles ascensions, c’est le danger…, quand il est passé ! Il est plus agréable de se rappeler un saut périlleux, une glissade involontaire de vingt lieues à l’heure, ou un somme obligatoire dans un trou de neige à la belle étoile, que de passer par ces sensations.

On n’imagine pas à quel degré d’intensité peut arriver l’ambition d’atteindre un but que personne n’a encore touché, ni les folies que ce sentiment fait commettre. Mme Burnaby faillit en être victime. Il s’agissait de faire, pour la première fois, l’ascension du mont Rose en hiver ; quelle gloire ! Tout à coup on apprend qu’un alpiniste italien est déjà en route pour la grande montagne ; comment le devancer ? Le conciliabule avec Cupelin est une véritable conspiration. Il ne serait pas absolument prudent de se fier à un alpiniste en cet état d’esprit ! Le temps favorise les noirs conspirateurs ; le rival, obligé de rebrousser chemin, arrive au milieu de ses compétiteurs ; alors on se réconcilie, on s’allie, on part ensemble et on est si près de mourir de froid, que les guides italiens s’insurgent avant qu’on ne soit au dernier sommet. À un certain moment Mme Burnaby fut suffoquée de voir ses guides se précipiter sur elle et se mettre à lui frotter énergiquement le nez ! Il gelait tout doucement sans qu’elle s’en aperçût, et vraiment c’eût été dommage pour son aimable visage ; quand, de tout blanc, il fut devenu tout noir, Cupelin s’écria joyeux : « Ah ! le voilà beau ! »

Mme Burnaby reconnaît que les ascensions sont plus fatigantes en hiver qu’en été ; mais elle affirme qu’on souffre moins du froid, n’ayant pas à subir les brusques changements de température après la grande chaleur du jour en été. Septembre et octobre sont, paraît-il, les plus beaux mois dans les Alpes. Les incidents d’excursions, les histoires d’avalanches que raconte Mme Burnaby, sont de nature à satisfaire les lecteurs avides d’émotions. Il n’est que trop vrai, assurent d’autres autorités compétentes, que l’été dernier, comme le dit notre alpiniste dans un récent volume, des avalanches ont traversé la route ordinaire du Mont-Blanc.

Aussi longtemps que le gonflement des neiges supérieures, qui a déjà fait avancer le glacier des Bossons, continuera, la route habituelle de Chamounix sera dangereuse. Avis aux ascensionnistes !

MISS KATHARINA RICHARDSON

a_richardson

Au nombre des passions qui se disputent le cœur de l’homme (et de la femme), il en est une d’origine moderne, qu’on appelle l’Alpinisme. Excelsior est la devise de ceux qui en sont atteints ; plus haut ! toujours plus haut ! Ils ne vivent pleinement qu’entre ciel et terre et ne s’épargnent ni les peines, ni les fatigues extrêmes, pour satisfaire leurs aspirations. Mais ils s’en trouvent récompensés par la splendeur des beautés que la nature alpestre déroule sous leurs yeux ravis. Sans compter que, supérieure à bien des sentiments désignés par le même nom, cette passion est absolument bienfaisante, développe les forces du corps en même temps que le sens artistique et religieux, rapproche matériellement et moralement de la source de toute beauté, de toute puissance et, en créant l’art d’explorer la montagne méthodiquement, en réduisant les risques au minimum par des précautions fondées sur l’expérience et exigées par les conditions atmosphériques, l’alpinisme a doté le monde d’immenses et magnifiques régions inconnues, ouvert des routes où la science s’est engagée, des champs nombreux où elle va moissonner.

Sans rendre des services aussi glorieux que ceux d’un Tyndall, plus d’une femme atteinte d’alpinisme a fait et résumé des observations scientifiques dont les savants ont fait leur profit. Nous avons déjà vu à l’œuvre Mlle d’Angeville, Mme Burnaby-Main et plusieurs Françaises très appréciées du Club Alpin. Aujourd’hui l’héroïne reconnue de l’alpinisme féminin est une Anglaise, ou plutôt une Irlandaise, miss Katharina Richardson, dont les exploits ne se comptent plus et font l’étonnement des guides eux-mêmes : « Elle ne dort pas, ne mange pas et marche comme un diable », disait l’un d’eux. « Elle glisse sur la roche comme un lézard », ajoutait un autre.

Petite, bien prise dans sa taille, brune, avec de grands yeux verts bien francs et faits pour refléter les vastes horizons, miss Richardson, par sa vivacité, son entrain, son amour de tous les sports, révèle dans son aimable personne l’origine celtique dont elle se fait gloire et qui la rend très sympathique à la France. Très artiste, musicienne et aquarelliste distinguée, polyglotte exceptionnelle, ouverte à toutes les impressions que peuvent éveiller le grand et le beau, elle fut convertie au culte de la montagne en traversant l’Engadine, et depuis elle lui a arraché successivement tous ses secrets. Une page dérobée à son album donne, avec la liste incomplète de ses ascensions, la clé du sentiment auquel son enthousiasme obéit.

Quelques détails, fournis par ses émules sur certaines expéditions, causent une sorte de vertige, même à la simple lecture. L’escalade de la Meije et la traversée de l’Arête de Bionnassay comptent, parmi les plus rares fleurons dont puisse se parer une couronne d’alpiniste. Mme Camus, compagne de miss Richardson à la Meije, a écrit : « Tantôt nous rampons sur des corniches à peine larges comme la main, tantôt nous nous hissons, à la force du poignet, sur des parois absolument perpendiculaires, ou bien nous franchissons, sur les genoux, des dalles inclinées et lisses, auxquelles on ne tient que par la paume de la main ; enfin, de temps à autre, on trouve une place convenable, large d’un demi-mètre, où l’on peut reprendre haleine ! » Ailleurs, à l’Aiguille d’Arves et au Dru, il est question d’aspérités qu’on ne peut saisir qu’avec la première phalange, où le bord du soulier mord à peine, de rochers à pic, d’un millier de mètres, où, selon l’expression d’un guide, il faut se coller comme des sangsues !

« Si nous ajoutons, disait un des rédacteurs de l’Annuaire du Club Alpin français, que miss Richardson est la première femme qui ait tenté cette ascension (la Meije) et qu’elle l’a réussie en un espace de temps plus court qu’aucun homme n’avait pu y parvenir, qu’elle a fait, en outre, cent onze ascensions difficiles (au-dessus de 3000 mètres d’altitude), il sera suffisamment démontré que les femmes qui veulent, peuvent en montagne autant que les hommes.

La plus glorieuse des ascensions fut celle de l’arête de Bionnassay en 1888, au Dôme du Goûter, route aérienne s’il en fut. Plusieurs fois on avait fait, de ce côté, des tentatives infructueuses ; les guides s’étaient refusés à braver des périls qu’ils considéraient comme insurmontables. « Il était réservé à une femme, a écrit un alpiniste émérite, dans l’Alpine Journal, d’accomplir la traversée réputée impraticable et de prouver qu’il était possible de passer de l’arête sud de Bionnassay par le sommet, en ligne droite sur le Dôme. Ainsi une route splendide, à moitié aérienne et longtemps désirée, a été ouverte pratiquement depuis le col de Meije jusqu’au Dôme.

Miss Richardson s’est contentée de raconter en quelques lignes très concises cette expédition victorieuse, car si quelque chose égale son énergie et son intrépidité, c’est sa modestie. Aussi tous ceux qui la connaissent et l’admirent l’ont-ils surnommée miss Violette !

Miss Violette ne peut comprendre qu’on lui parle de se reposer sur ses lauriers si laborieusement conquis. Elle estime que les travaux passés ne doivent servir qu’à en faire entreprendre de nouveaux et elle déplore amèrement que ses devoirs de famille l’aient empêchée jusqu’ici d’étendre au loin ses investigations, d’aller au Caucase, aux États-Unis, à la Nouvelle-Zélande, chercher de nouvelles découvertes et des points de comparaison avec ses chères Alpes d’Europe. Son enthousiasme si vrai et son courage extraordinaire mériteraient de réaliser ses rêves.

MADAME MULHALL

Si l’on désire s’éloigner du monde civilisé, entrer dans « le champ le plus vaste ouvert aujourd’hui aux recherches géographiques », retrouver une quasi-barbarie avec ses violences, le mépris des lois, la lutte de l’individu contre la société, de la force contre le droit, des appétits contre l’ordre public, un état de choses que la vieille Europe ne connaît plus guère que par les romans et les légendes, les « histoires de brigands » qui font délicieusement frissonner au coin du feu, il faut suivre Mme Mulhall à travers l’Amérique du Sud[41].

Pendant dix ans, de 1870 à 1880, elle parcourut en diligence, ou à cheval, les immenses régions situées entre le fleuve des Amazones et la Cordillère des Andes, les forêts inconnues, les lieux où chassent les tribus indiennes, les sanctuaires ruinés des Missions des jésuites, et, la première parmi ses compatriotes, elle vit les eaux des montagnes descendre d’un côté vers l’Amazone et de l’autre vers la Plata.

Aussitôt débarquée à Buenos-Ayres, elle se sentit dans une atmosphère de lucre et de violence. L’Athènes de l’Amérique du Sud, transformée, démoralisée par les ardentes rivalités commerciales, « ne rappelait l’âge classique que par la multiplicité des Jasons à la recherche de la Toison d’Or. Allemands, Irlandais, Écossais, Anglais, aussi pauvres que les Argonautes, avaient réalisé des fortunes fabuleuses et attiré une population des plus mêlées, qui possédait à ce moment 60 millions de moutons et exportait annuellement pour 125 à 150 millions de laine ».

M. et Mme Mulhall furent invités, par un riche propriétaire, au premier tournoi de polo dont fut témoin l’Amérique du Sud. L’estancia était à trente-cinq lieues de Buenos-Ayres, à travers les Pampas, une promenade pour ces pays-là. En certains endroits les plaines étaient couvertes de chardons si élevés, qu’un troupeau de moutons pouvait s’y cacher.

mulhall_p378

La vie, dans ces estancias isolées, est celle des anciens chefs féodaux exposés aux attaques des bandes de malandrins, représentés par les Indiens, premiers maîtres de la contrée. Aussi ces demeures seigneuriales sont-elles de véritables forteresses et, si elles confinent au pays des tribus indigènes, toujours un veilleur armé interroge l’horizon du haut de la toiture plane.

Comme tous ceux qui ont expérimenté la délicieuse sensation que fait naître une course au galop sur l’herbe élastique des Pampas, Mme Mulhall se déclare ravie. Elle goûta beaucoup moins la marque au fer chaud du bétail et refusa de voir souffrir plus d’un pauvre animal ; il y en avait 3000 ce jour-là.

En avançant dans l’intérieur, elle fit ample connaissance avec l’existence semi-bédouine, semi-indienne des Gauchos ou habitants des plaines, qu’on divise en quatre catégories : les Rastréadors ou traqueurs, les Baqueanos ou guides, les Payadors ou bardes et les Gauchos-Malo ou proscrits hors la loi.

Les premiers dépistent bêtes et gens sur des espaces énormes et des voies enchevêtrées, avec un instinct merveilleux. Si l’on est volé, on s’adresse à l’un d’eux de préférence à la police. Les seconds sont presque aussi importants, car ils connaissent chaque pouce de terrain à cinq cent milles autour de leur demeure et sont les seules cartes dont se servent les généraux en campagne. Par la nuit la plus noire, en pleine forêt, il leur suffit de mâcher quelques feuilles ou brins d’herbe pour savoir s’ils sont près de l’eau douce ou de l’eau salée, par conséquent dans quels parages ils se trouvent. Ils devinent l’approche d’une armée et la direction qu’elle prend, d’après celle des cerfs, chevreuils, guanacos et autruches ; le volume de poussière leur révèle approximativement le nombre des combattants.

Le Payador est un ménestrel errant, qui chante les guerres et autres événements, les exploits des proscrits et des Indiens, comme autrefois les rhapsodes et les troubadours. Il est la chronique vivante des coutumes et de l’histoire. Sa guitare et ses chansons lui assurent une place à tout foyer, à toute fête. Souvent il est lui-même hors la loi et célèbre ses propres hauts faits sans prévenir son monde. Le Gaucho-Malo habite le désert, dédaigne les gens des villes et se fait gloire du nom qu’on lui donne. Il vit de gibier, et s’il jette le lasso à une vache ou à un bœuf, c’est seulement pour en prendre la langue ; il laisse le reste aux oiseaux de proie. Souvent il entre dans un village que la police vient de quitter pour courir après lui, cause avec la foule qui l’admire, reçoit du tabac et du yerbamate, le thé du Paraguay et repart sur son incomparable cheval, qui défie toutes les montures de la police. Si par hasard il se laisse surprendre, il se précipite sur ses adversaires, le couteau à la main, en tue ou en blesse deux ou trois et disparaît. En général il ne tue que pour se défendre et ne vole que des chevaux. Peu à peu la civilisation refoule cet élément sauvage dans l’intérieur et Mme Mulhall paraît (sans l’avouer) le regretter comme élément pittoresque.

mulhall_p379

Ce qui l’intéresse le plus et très justement dans la province de Rio Grande, ce sont les quarante-quatre florissantes colonies que les Allemands ont fondées, on pourrait dire découpées, en pleine forêt. « Il est difficile, dit-elle, de bien se représenter leur nature et leur importance sans les avoir vues. Imaginez un espace presque aussi grand que la Belgique ou la Hollande, défriché au cœur de la forêt brésilienne, où les habitants sont tous Allemands, ne parlent que leur langue, où vous trouvez dans toute clairière des chapelles et des écoles, où les flancs de la montagne se sont couverts de champs de blé, où les femmes voyagent seules dans les bois en toute sécurité, où l’agriculture et l’industrie fleurissent en paix, où le crime est inconnu et l’instruction publique presque égale à ce qu’elle est en Allemagne, en un mot où le bien-être de l’individu et la prospérité de la communauté progressent la main dans la main, entourés de la végétation du Brésil, favorisés par un climat sain, les bienfaits de l’ordre, de la paix et d’un bon gouvernement. La grande rue de ces villages est souvent bordée d’orangers ; les maisons sont des modèles de propreté, les plus belles en briques avec mansardes en bois sous le grand toit surplombant, les autres en torchis et poutres apparentes comme dans les vieilles villes germaniques. »

Du Paraguay, Mme Mulhall nous fait passer dans l’Uruguay. Les matteros rendaient, lors de son premier voyage, la route assez dangereuse. Il n’était pas rare de rencontrer un cadavre, et l’événement passait presque inaperçu. On arrivait à une hôtellerie, elle était en ruines ; le maître avait été tué récemment.

À un relais de la diligence, une femme demandait au charpentier de l’endroit si sa boîte était prête, et sur la réponse affirmative priait ses compagnons de route de lui laisser prendre la dite boîte à l’intérieur, afin qu’elle ne fût pas mouillée par la pluie.

« Cela dépend de ce qu’il y a dedans, répond M. Mulhall.

— Seulement les restes de mon pauvre défunt », réplique la femme !

Il paraît que très souvent, lorsqu’une personne meurt dans ces campagnes, on expose le corps pendant un an sur un roc ou dans un arbre, jusqu’à ce que les os soient bien dépouillés ; alors on les met dans une boîte, que l’on confie à la terre dans le plus proche cimetière. Les riches s’accordent le luxe d’une belle urne en cèdre ou acajou poli.

À Santa Lucia, sur les bords de la rivière de ce nom, des ingénieurs anglais levaient des plans pour construire un chemin de fer qui relierait Santa Lucia à Montevideo ; ils avaient déjà trouvé trois cadavres, et le juge du pays avait l’air fort ennuyé qu’on fît du bruit pour si peu de chose !

Une visite aux domaines du général Urquiza, ex-président de la République Argentine, devenu un Cincinnatus très millionnaire, fit comprendre à Mme Mulhall l’importance des grandes propriétés dans ces opulentes et luxuriantes régions. À San José, près d’Entre-Rios, le général avait fondé une colonie en important trois cents familles suisses et lombardes à ses frais, leur donnant à chacune 120 arpents de terre, les semences, les outils, le bétail, etc., à la seule condition de lui remettre un tiers de leurs récoltes pendant cinq ans. L’entreprise avait admirablement réussi ; on avait bâti deux églises pour catholiques et protestants, des écoles où étudiaient trois cents enfants, et l’on venait de vendre pour 800 000 francs de blé, sans compter les légumes, les œufs, le beurre dont on approvisionnait San José. À l’estancia campait une troupe de cavaliers. L’habitation, d’architecture italienne, avec deux tourelles aux extrémités, était entourée d’immenses jardins allant jusqu’à la forêt.

Les voyageurs trouvèrent le général soignant ses arbres fruitiers, dont il était très fier. Il montra des cerisiers d’Europe, dont chacun lui revenait à 3000 francs ! Il avait fait venir un jardinier de Bordeaux pour les cultiver. Selon lui, l’orange était l’élixir de vie. Il possédait un tel nombre d’arbres verts, qu’il en donnait dix mille par an, grand bienfait pour les Pampas sans ombre. Il avait déjà dépensé cinq millions sur son domaine, dont la moitié pour un lac artificiel ; les rives en étaient plantées de gommiers bleus d’Australie. Le verger avait deux milles d’étendue et Mme Urquiza y élevait des abeilles en telle quantité, qu’elle fournissait les cierges de toutes les églises de la province. Il fallait chevaucher pendant une semaine pour approcher des confins de la ferme, qui possédait 500 000 moutons. Telles sont les grandes estancias de ce pays vraiment fabuleux. Mme Mulhall remarqua le nombre extraordinaire d’Écossais qui habitaient ces parages, comme en général les pays florissants.

Plus on s’enfonce dans l’intérieur vers les montagnes, plus le pays devient beau et grandiose et le voyage difficile. Une diligence traînée à fond de train par dix chevaux, à travers des forêts où des coupes ont laissé des troncs à fleur de terre, n’est pas précisément agréable. L’allure folle ne ralentit jamais, et heureusement les accidents sont rares, car on n’en réchappe guère ; les chevaux continuent obstinément à traîner les débris du véhicule pendant plusieurs milles, sans consentir à s’arrêter.

Cordoba est à peu près au centre de cette partie de l’Amérique du Sud, à 1000 milles de l’Atlantique et du Pacifique. Il y a, paraît-il, un tel charme dans l’air, le paysage d’alentour, le calme de cette ville endormie, autrefois célèbre, que souvent on ne peut plus s’en arracher. Les jésuites en avaient fait un centre de civilisation, mais avec eux la lumière a disparu, la léthargie du mangeur de lotus a engourdi la population, et les étrangers sont même assez mal reçus. Pour ne pas mourir de faim avant d’arriver à la ville, M. Mulhall dut écarter des chiens avec son revolver et payer 80 francs les biftecks nécessaires au déjeuner de la diligence.

Les Sierras étaient trop proches et trop belles, avec leurs sommets déjà blanchis par la neige, pour ne pas tenter les voyageurs. Ils s’y engagèrent donc et n’en sortirent pas sans avoir couru quelques dangers, souffert du froid et de la faim, la nuit, dans les forêts. Ils rencontrèrent pendant cette excursion une petite troupe de ces étranges Indiens de Bolivie, appelés Callavayas, qui s’adonnent exclusivement à la recherche des simples, des écorces, gommes, baumes, résines et autres drogues, puis, chargés de leur butin, traversent les montagnes du Pérou, Quito, le Chili et les Pampas de Buenos-Ayres, sur un parcours de 8 à 600 lieues, exerçant la médecine partout où l’on a besoin d’eux. Leur tournée dure environ un an.

En 1875, l’inauguration du chemin de fer de San Luis aux Andes permit à Mme Mulhall de réaliser son rêve d’aller se plonger dans la gigantesque chaîne.

Cinq jours à cheval, cinq nuits dans les Pampas, sur une fourrure de guanaco, sous une tente ouverte à la brise glacée, avaient assez fatigué Mme Mulhall pour qu’on proposât de se reposer à certain relai de poste ; mais on ne put l’atteindre que le jour suivant, grâce à Dieu ! car en arrivant on se trouva en face de six cadavres. Les Indiens avaient tout tué et tout pris. Inutile d’ajouter qu’on repartit précipitamment pour gagner La Paz le soir. « Ce fut, dit la voyageuse, ma plus terrible journée dans l’Amérique du Sud. »

Elle n’en entreprit pas moins l’ascension de la Cordillère jusqu’à ce fameux pont naturel jeté sur l’abîme à une altitude de 10 000 pieds et nommé le pont des Incas. Après avoir admiré à son aise la région des neiges éternelles, il lui fallut subir sept mortelles journées de diligence, dans un nuage de poussière dont elle ne sortit que pour entrer, avec le chemin de fer, dans un nuage de sauterelles. Le train n’avança qu’à grand’peine ; toutes les demi-heures, il fallut que les voyageurs aidassent à débarrasser les roues de leur épaisse couche d’insectes écrasés et l’on atteignit Villa Maria après un jeûne de dix-huit heures.

Mais rien ne pouvait décourager l’ardente exploratrice. Après les grandes montagnes, ce fut le tour des grandes rivières, sur un navire de guerre. Elle traversa ainsi des régions immenses, dont la beauté tropicale et le silence solennel l’impressionnèrent profondément. Excursions à terre ou dans des canots, sous les ombrages de la forêt vierge ; rencontres de diverses tribus indiennes, nuits passées dans leurs cases, car ces Indiens, très supérieurs à ceux des Pampas, étaient hospitaliers, et le chant de Mme Mulhall, avec accompagnement de guitare, paraît les avoir complètement charmés ; visites aux villes, aux estancias, aux missions, hélas ! détruites, et mille autres incidents, donnèrent à cette tournée de 2000 lieues un intérêt sans cesse renouvelé.

À son charmant récit, Mme Mulhall a joint un excellent résumé historique de la grandeur et de la chute des Missions au Paraguay, « ce lieu ensoleillé sur la triste carte de l’histoire, où l’œil peut se reposer avec complaisance », a dit le poète Southey.

Ces pages ont le mérite de faire connaître des terres peu explorées, surtout par les femmes, et ne ressemblant en rien à celles que cherchent d’ordinaire les voyageurs. Elles conservent encore quelque chose du charme poétique que Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand avaient répandu sur les retraites mystérieuses du Nouveau Monde, et dans notre siècle de positivisme et de science désillusionnante, c’est là une qualité assez exceptionnelle pour n’être pas dédaignée.

MISS NORTH

export49_north

Le titre seul de l’ouvrage[42] qui résume la vie et les travaux de miss North, fait comprendre dans quel esprit il fut écrit et quel sentiment domina l’existence de cette femme exceptionnelle : Souvenirs d’une heureuse vie ! Très heureuse, en effet, car la nature l’avait douée d’une âme si haute, d’un cœur si aimant, d’une intelligence si ouverte à tout ce qui est beau et bon, qu’elle trouvait en tout et partout des raisons d’aimer, d’admirer, de rendre grâce au Créateur d’avoir préparé tant de jouissances pour ses yeux et pour sa tendresse.

La beauté se révélait à elle si constamment et sous tant de formes, qu’elle n’avait pas le temps de s’arrêter devant la laideur. Et puis la laideur existait moins pour elle que pour bien d’autres, parce qu’elle découvrait spontanément, et presque malgré elle, le beau côté des choses qui souvent lui cachait l’autre. C’est ainsi que certains animaux ou insectes qui d’ordinaire font frissonner d’horreur, les monstrueuses araignées et chenilles des tropiques par exemple, l’intéressaient et lui semblaient merveilleuses à cause de leur adresse, de leur industrie, de leurs nids extraordinaires ou de leurs belles couleurs. Les qualités morales, si l’on peut se servir de cette expression en pareil cas, la frappaient autant chez le plus infime des êtres créés que l’aspect extérieur et la rendaient indulgente pour celui-ci.

Une fois de plus, miss Marianne North prouva que les sources de notre bonheur sont surtout en nous. Nous ne saurions mieux définir son charme particulier que ne l’a fait le critique du journal littéraire anglais l’Athenæum : « Les Souvenirs d’une heureuse vie, a-t-il dit, sont les souvenirs d’une femme noble et supérieure, dont le génie et l’enthousiasme embellirent l’expérience de chaque jour et firent pour elle du monde un monde glorieux, illuminé de la lumière fournie par ses propres yeux. Dans tous les pays où elle voyagea, la nature se révéla à elle comme la nature ne se révèle qu’aux âmes élevées, douées de douceur, de courage, de vénération et d’amour. »

Non qu’elle soit aveugle et manque de discernement ; elle saisit au contraire admirablement le trait défectueux d’un caractère, le mobile blâmable ou simplement ridicule d’un acte, et d’un mot fin, spirituel, quoique toujours sans méchanceté, elle laisse voir qu’elle n’est pas dupe. Un exemple entre mille.

Elle arrive un dimanche à Naples, n’ayant plus dans son porte-monnaie qu’une pièce de 20 francs et deux petites banknotes de Ceylan. Désirant aller à Rome pour le carnaval, et sachant que les banques seraient fermées ce jour-là, elle prie les stewards du navire de lui changer un de ses billets.

« Pardon, madame, mais nous ne prenons pas ces billets ici. »

Alors elle leur demande très humblement s’ils voudraient bien accepter un de ses pauvres billets comme « bonne-main. »

« Oui, madame, avec beaucoup de remerciements.

— Ce qui démontre, dit-elle, la différence qu’il y a entre prendre et donner. »

Miss Marianne North, née à Hastings un peu avant 1830, était la fille de M. Frederik North, qui représenta pendant beaucoup d’années cette ville au Parlement. Elle appartenait à une noble et ancienne famille, dont les vieux portraits éveillèrent dans ses yeux d’enfant leurs premières impressions de respect craintif. Elle semble avoir hérité, par un lent procédé d’atavisme, des talents artistiques et littéraires d’un ancêtre qui a laissé sa trace dans les annales anglaises. Comme ce Roger North, attorney général sous Jacques II, elle était admirablement douée pour la musique et la peinture. Sa magnifique voix de contralto, que trop tôt elle perdit partiellement, faisait l’admiration des artistes autant que des simples amateurs. Quant à son crayon et à sa palette, ils ne se lassaient jamais de reproduire les objets et les tableaux qui la frappaient par leur beauté ; or elle en trouvait à chaque pas ! Chez son père qu’elle adorait, tout le sentiment artistique semblait s’être concentré sur les fleurs, et, en cela comme en tout, il sympathisait admirablement avec sa fille. Leur jardin de Hastings devint une occupation délicieuse, « quoiqu’ils y travaillassent comme des esclaves, et que le passage continuel des serres froides et tempérées aux serres chaudes amenât une éruption cutanée assez douloureuse ».

Partagée entre Hastings, Londres, une terre de famille et les voyages, l’existence de la famille North était agréable et variée. Parmi ses amis, nous retrouvons plusieurs des nôtres : lady Brassey, miss Gordon Cumming, lady Duff Gordon, sa fille Mme Ross ; lady Duff Gordon surtout (alors miss Lucie Austin), un peu plus âgée qu’elle, paraît avoir profondément impressionné miss Marianne ; ses yeux magnifiques, sa voix profonde, son ignorance de toute crainte, la manière dont elle lisait et déclamait Shakespeare, à l’heure, la fascinaient et la charmaient. Et puis elle portait, enroulé à son bras ou dans ses beaux cheveux, un joli serpent apprivoisé, et il fallait être plus qu’une femme pour avoir apprivoisé un serpent ! Celui-là sortait sa petite tête de la manche de sa maîtresse et venait boire du lait dans le creux de sa main.

Il aimait comme elle tout ce qui brillait et quand elle dispersait ses nombreuses bagues sur une table, le petit reptile se glissait partout pour les ramasser, les enfilait sur son corps et se repliait sur lui-même en un nœud serré de telle sorte, qu’on ne pouvait reprendre les bagues avant qu’il lui plût de se dérouler.

Miss North voyagea dès sa plus tendre jeunesse avec sa famille, en France, en Allemagne, en Autriche, en Italie. En 1855, elle perdit sa mère, qui lui fit promettre de ne jamais quitter son père, et en effet, jusqu’à la mort de celui-ci, en 1869, la vie de ces deux êtres se confondit si étroitement que miss Marianne, malgré ses talents et sa beauté, ne songea pas au mariage. Son frère et ses sœurs n’avaient pas été de cet avis ; elle restait donc seule avec ce père bien-aimé, « l’idole et l’ami de sa vie, en dehors de qui elle n’avait pas de plaisirs, pour qui elle n’avait pas de secrets ». Chaque année, après la saison de Londres, ils partaient pour le continent et s’en allaient où les poussait leur fantaisie ; ils visitèrent ainsi plusieurs fois la Suisse, l’Italie, le Tyrol, puis la Hongrie, les rives du Danube, Constantinople, Smyrne, la Grèce, l’Asie Mineure, l’Égypte, les côtes de l’Adriatique, rencontrant un peu partout les amis d’élite qui les entouraient en Angleterre. Ce fut ainsi qu’en 1864, à Pontresina, le célèbre professeur et alpiniste Tyndall invita un jour M. North à se joindre à lui et à un certain nombre de « grimpeurs » ou « zigzagueurs » qui s’en allaient à la recherche de sa montre échappée de sa poche pendant une course insensée sur une avalanche. Après bien des heures on trouva la montre sur le glacier, protégée contre le soleil par une grosse pierre, et toute prête à remarcher comme si c’était la chose la plus ordinaire pour une montre de cavalcader sur une avalanche !

Cette existence de douce et tendre intimité fut brisée plus tôt qu’on ne s’y attendait. Le 4 août, le père et la fille partirent pour Gastein. En quinze jours, M. North avait repris tant de force qu’il faisait les plus beaux projets d’ascension, quand tout à coup la maladie de cœur dont il avait déjà souffert revint avec des symptômes alarmants. Sa fille se hâta de le ramener en Angleterre. Le 29 octobre, il dit à miss Marianne : « Venez m’embrasser, je vais dormir. » Il ne s’éveilla pas de ce sommeil.

Dans sa première douleur, miss North voulut être seule, ne pouvant supporter de parler de lui. Elle partit pour Menton, suivit la « rivière de Gênes », descendit jusqu’en Sicile et ne rentra en Angleterre que dans l’été de 1870.

Bientôt commença pour elle une vie nouvelle, le monde entier s’ouvrit devant son imagination et elle se mit à le parcourir en tous sens avec le calme majestueux d’une souveraine (fort simple du reste) qui se rend compte de son empire, avec l’enthousiasme d’une artiste dont les joies intimes et exquises se multiplient à l’infini et en même temps avec l’amour d’un propriétaire qui prend possession de son bien, en s’émerveillant des trésors qu’il possède.

Sa tendresse pour la nature est absolument émouvante dans sa naïveté ; elle l’aime comme une personne très chère, très admirée surtout et, comme le dit sa sœur Mme Addington Symonds qui a publié ses Souvenirs, les plantes dans leur belle individualité vivante lui inspirent les sentiments qu’on a pour des amis humains. C’est ce mélange de sentiments divers qui donne tant de charme à son récit. Les pages abondent tellement en incidents curieux, en anecdotes amusantes, en observations fines ou profondes, en descriptions saisissantes, qu’on ne peut guère citer ; l’embarras du choix est trop grand.

En 1871 elle partit à la découverte, avec une amie qui retournait aux États-Unis. Depuis longtemps elle rêvait d’aller dans quelque pays des tropiques et d’en peindre la végétation sur les lieux, dans sa magnifique abondance. En se rendant d’abord aux États-Unis, elle se mettrait en mesure de comparer les deux Amériques. Elle partit donc munie de lettres de recommandation pour le Nord et le Sud. À dater de ce jour, le monde devint son domaine, et pendant quinze ans elle le parcourut, l’aima, l’admira, le fixa en détail dans sa mémoire et pour ses yeux, au moyen de sa plume, de son crayon et de son pinceau, étonnant tous ceux qui la voyaient sans cesse à l’œuvre et dont beaucoup s’imaginaient qu’elle se créait ainsi des ressources pour vivre. De braves gardiens de ponts ou de barrières refusaient de recevoir son péage « parce qu’elle travaillait trop dur pour qu’on lui prît quelque chose ». Un mot, un conseil, une invitation la faisaient repartir pour les Antipodes comme pour un comté d’Angleterre. Mme Ross lui demandait : « Avez-vous assisté aux vendanges en Italie ? — Non. — Venez donc les voir chez moi. — Parfaitement » ; et elle partait aussitôt. Charles Darwin lui disait : « Vous ne pouvez représenter le monde végétal si vous n’avez vu celui d’Australie ; il est si particulier. » C’était pour elle un ordre royal, et elle s’embarquait sans délai.

Après les États-Unis et le Canada, la Jamaïque. « Les Antilles, enfin » ! s’écrie-t-elle, au début de ce chapitre. La flore merveilleuse de cette terre privilégiée fut pour elle une révélation, une vision de beauté dépassant tous ses rêves et donna un nouveau but à sa vie : elle irait partout, elle visiterait toute la terre en détail, elle étudierait et peindrait toutes les plantes qui fleurissent et elle formerait une galerie unique en son genre. Autant et même plus qu’on n’aurait cru possible à une seule volonté de mener à bien une si gigantesque entreprise, miss North le fit avec une persévérance et une énergie indomptables. Pour elle la distance n’existait plus et elle n’avait jamais connu la crainte. « J’ai souvent pensé, a écrit sa sœur, que sa majesté naturelle, sa dignité si grande quoique si simple l’aidèrent dans ses rapports avec des gens de toutes sortes et de toutes conditions. » Elle possédait au suprême degré les qualités qu’elle admirait en miss Gordon Cumming. Elle inspirait le respect partout où elle paraissait et les hommes étaient toujours empressés à l’aider, à la servir.

Son intrépidité constitutionnelle, en lui facilitant bien des choses, inspirait une sorte de culte inconscient aux natures primitives et exerçait un pouvoir magnétique sur les animaux.

Rien ne l’arrêtait, ni les rivières débordées, ni les prairies ou les forêts en feu, ni les ponts branlants, ni le voisinage des fauves, ou de certains hommes plus redoutables peut-être, sauvages abrutis ou rebut de la civilisation. Elle raconte qu’aux Indes un de ses plus laids « coolies », un géant à physionomie des plus mauvaises, se glissa dans sa chambre, un après-midi, et lui donna un bouquet de fleurs attachées avec des herbes. Quelque fois en route, il se baissait, cueillait quelques fleurettes et les jetait sur ses genoux en souriant comme Caliban.

À ceux qui tentaient d’abuser de son ignorance ou de son isolement, « elle riait au nez » et souvent les faisait rire eux-mêmes d’avoir eu la prétention de l’intimider. Un jour, à la Jamaïque, « neuf des plus écervelés jeunes fous » l’emmenèrent pour un « galop merveilleux » à travers douze milles de forêt, de prairies, de routes, de ruisseaux, et de rivières rapides qu’on traversait à gué ; ils essayèrent de l’effrayer, elle, une des plus intrépides amazones du monde ! Mais on lui avait donné un brave, fort et sagace cheval de chasse, qu’elle laissa choisir son chemin et agir à sa guise et elle s’amusa autant pour le moins que ses malicieux compagnons ! » Elle en vit bien d’autres dans les Pampas de l’Amérique du Sud et à Java !

Elle restait seule dans les endroits les moins rassurants. À Diri, par exemple, une de ces vieilles cités en ruines dans les plaines des Indes, si bien décrites par miss Gordon Cumming, « c’était quelquefois bien désert et d’une solennité un peu terrible parmi ces tombeaux de l’antique cité, en compagnie des chiens errants, des vautours et des ossements. Un matin l’aspect des gens qui s’approchèrent me parut déplaisant. D’abord un enfant vint mendier, puis une femme et enfin un homme menaçant qui m’ordonna de lui donner de l’argent. Je prétendais toujours, en pareil cas, ne pas comprendre, et je n’avais jamais d’argent à donner ». Et c’était tout ! Elle continuait son travail.

Et dans quelles conditions parfois ! Quand un site l’avait séduite, « il fallait » qu’elle s’y arrêtât. Dans une circonstance, elle se fit arranger au bord d’un précipice un siège composé de pierres dont une seule, en glissant, pouvait faire crouler « son nid d’aigle » et la jeter dans l’abîme ! Pendant des heures elle resta là, travaillant dans le plus grand calme !

Venait-elle à manquer un train, elle ne s’arrêtait pas pour si peu ; elle montait dans un train de marchandises ou même sur une machine, comme il lui arriva en Californie, pendant une expédition aux « grands arbres ». Un train de bois allait partir ; le mécanicien la recueillit : « Ma machine avait pour conducteur un très intelligent jeune homme, qui avait beaucoup vu et beaucoup à raconter. Je passai le temps très agréablement sur le « monstre mangeur de feu ». Quand j’essayai de glisser deux dollars dans la main du mécanicien, il ouvrit tranquillement mon sac pour les y remettre : « Gardez ces choses-là pour quand vous en aurez besoin, » dit-il. Ma conversation « lui avait fait vraiment du bien », et il ne voulait pas être payé.

Un jour au Canada, elle apprend que d’anciens serviteurs à elle sont à Pontiac, sur la rivière Vermillon et la voilà qui entreprend un voyage aussi fatigant qu’accidenté, pour aller les voir ; elle jettera un coup d’œil sur le pays des Prairies par la même occasion. Elle est forcée de faire une partie de la route en compagnie aussi peu civilisée que possible, qui semble cependant comprendre qu’elle est « une dame » et qui ne l’ennuie pas. On traverse toute une nuit des forêts en feu, puis des marais sans fin. À Joliet, plus loin que le lac Michigan, elle arrive juste à temps pour voir partir son train ; elle monte dans la seule voiture d’un train de marchandises, celle des conducteurs, qui la traitent fort bien. À Pontiac, lieu très primitif, l’un de ces braves gens la dépose sur le pavé (des planches) dans la boue et sous la pluie, et lui dit de suivre ce monsieur (un terrassier) qui la conduira à l’hôtel. « Ce monsieur » est très obligeant ; à l’hôtel on lui donne un bon souper et une chambre avec un lit de paille, un papier en lambeaux et une porte sans loquet, mais munie de trois verrous. Elle se sent en parfaite sûreté et dort à merveille. Le lendemain matin, à sept heures, la cuisinière noire lui apporte un plateau couvert de neuf soucoupes ; jamais elle n’a vu tant de choses sur un seul plateau, et après ce déjeuner-là elle se sent de force à tout entreprendre. Heureusement, car il n’est pas facile de découvrir « le grand John », sa montre et son bonnet de fourrure (ces objets font partie de son signalement). Tout le monde le connaît, mais personne ne sait où il est ; il travaille quelque part, sur la nouvelle ligne de chemin de fer. C’est vague ! Il pleut à verse et la boue est profonde ! Mais enfin la persévérance est récompensée. Voici « le grand John » et son bonnet de fourrure, lequel bonnet il jette aussitôt par terre (espérons que ce n’est pas dans la boue) en s’écriant : « Seigneur ! Si ça n’est pas miss Maryhand ! » Et il court à son « patron » pour lui déclarer qu’il lui faut un congé !

Il a bien changé le grand John, depuis l’époque où il était cocher dans la famille North ! Les « expériences » l’ont fatigué ; les fièvres le tiennent. Mais il est plein de courage, d’espoir et de projets. Il a un bon patron, il gagne deux dollars par jour, Betsy est adroite et industrieuse, ses filles sont courageuses, le sol magnifique ; tout y pousse à la moindre invite. Le charbon est bon et pas cher. Il est vrai que l’humidité est permanente, même sans pluie, quoiqu’il n’y ait pas d’eau potable, que le bois manque, que tout homme « qui se respecte, » porte un revolver dans la pochette ad hoc et que John ne voudrait pas confier à ses voisins qu’il n’y a pas de fusil chez lui, mais ce sont là des détails insignifiants. John donne une année à la fièvre pour l’ennuyer et le laisser tranquille ensuite, (c’est le mal des nouveaux venus, dit-il), et après cela il fera fortune !

Naturellement on fête miss « Maryhand », on tue un poulet qui appartient peut-être au voisin, mais c’est à charge de revanche, chose convenue. Betsy confie à son ex-maîtresse, qu’en lavant son linge dans sa cave elle a entendu souvent un singulier bruit de crécelle et qu’enfin un jour elle a vu apparaître et fuir aussitôt un énorme serpent à sonnettes. Sur le conseil des voisins « de ne pas le mettre en colère, car il n’était certainement pas seul de son espèce », elle s’est contentée de ne plus aller laver dans cette cave.

Dans la nuit, miss North fut réveillée par un grand bruit et vit, en se levant, qu’un incendie faisait rage au milieu des maisons, toutes en bois ! On put l’éteindre, après qu’il eut dévoré quatre habitations seulement. Personne ne douta que le feu n’eût été mis par quelques-uns des mécréants qui arrivaient sans cesse de Chicago et se livraient à toutes sortes de facéties ; entre autres celle-ci, qui nous paraît fort ingénieuse : ils lançaient par les trous de serrure du chloroforme dans les maisons et, quand ils jugeaient leurs victimes stupéfiées, ils entraient et volaient tout ! « Si on les prend, on les pendra, » dit tranquillement Betsy. Le lendemain miss North quittait cet aimable séjour.

Nous avons reproduit ce récit parce qu’il nous a paru donner une très juste idée de la bonté, du sang-froid et de « l’humour tranquille » de la conteuse, en même temps que des charmes d’une station primitive. Combien d’autres passages nous voudrions citer, mais auxquels il nous faut renvoyer le lecteur ! Car miss North, bien qu’errant par le monde, à la recherche de toutes les flores, n’a nullement écrit un traité de botanique ; elle a observé l’humanité autant que le règne végétal et donné bien plus de tableaux de mœurs, de portraits, de scènes publiques ou familiales que d’études scientifiques, et c’est pourquoi, ajoutons-nous, son livre est charmant.

Elle n’en a pas moins rendu de sérieux services à la science, mais le résultat scientifique de ses recherches, les étudiants et les savants doivent les aller chercher dans le « monument » qu’elle a élevé et légué à son pays.

Avant de dire en quoi il consiste, esquissons à grandes lignes ses pérégrinations. Nous l’avons vue partir pour les États-Unis. Que de fines observations sur ce grand pays, qui l’étonne peut-être plus qu’il ne la charme !

Parmi ceux qui l’accueillent avec empressement, il faut citer le général président Grant. Nous recommandons le tableau qu’elle fait de la famille Grant, avec un délicieux mélange de reconnaissance et de douce malice. En voici le dernier trait. Fort étonnée des honneurs qu’on lui rendait dans ce patriarcal intérieur qui ne donnait jamais à dîner, elle se demandait ce qui avait pu lui valoir ces faveurs exceptionnelles ; enfin elle le découvrit. Mme Grant parla d’elle comme de la fille de lord North, ministre (pour la première fois) du roi Georges III, en l’an 1768 ! « Je savais que je n’étais plus jeune, dit la spirituelle conteuse, mais je ne m’attendais pas à ce degré d’antiquité ! »

export51a_north

Le jour où elle dîna à la Maison Blanche, miss Nelly Grant fut grondée parce qu’elle ne voulut pas jouer du piano. Miss Nelly était élevée sévèrement ; on ne lui permettait pas de fréquenter les jeunes filles « dans le mouvement » qui sont la presque totalité dans son pays. Ces demoiselles ont leurs clubs et donnent tous les deux jours, l’hiver, des soirées où chacune amène un cavalier. La maman ne jouit que du privilège de paraître au souper et de se retirer ensuite ; papa n’a que celui de payer le dit souper, mais sans s’y montrer. Ces mêmes demoiselles vont dans le monde escortées par un ami de leur choix. La vie n’est pas gaie pour papas et mamans ! Quand un gentleman vient en visite, il ne demande jamais Madame, mais seulement ses filles, et si Madame se montrait, on lui ferait vite sentir qu’elle n’est pas à sa place ! Il n’est pas étonnant que les Américaines aiment à se marier en France ; l’avenir leur y réserve des plaisirs inconnus chez elles.

À la Jamaïque succéda le Brésil, un enchantement pour cette passionnée des beautés naturelles, depuis la baie de Rio, plus belle que celles de Naples et de Palerme, jusqu’à ces admirables hauts plateaux où l’on arrive (non sans peine il est vrai) en traversant forêts, montagnes et fleuves qui rivalisent de charme et de splendeur grandiose. Quels arbres ! Quelles fleurs ! Quels oiseaux ! Quels papillons ! Et dans les haciendas, fermes, châteaux et forteresses tout ensemble, qui exercent l’hospitalité à défaut d’hôtels dans ces espaces immenses où les villes sont rares, que de types curieux et de scènes de mœurs, de coutumes et de costumes qui sont un divertissement continu ! Les joyeux campements « genre gypsy » dans des maisons abandonnées ! Les amusants esclaves (il y en avait encore), dont la principale occupation est de ne rien faire et de regarder leurs maîtres s’acquitter de leur besogne en riant jusqu’aux oreilles ! Et le bon, l’aimable couple impérial, « qui vaudrait la peine qu’on fît beaucoup de chemin pour le connaître, même s’il était le plus pauvre du monde » !

Et comme elle étonnait bien des gens, « cette dame » qui voyageait seule, qui avait l’air de ne rien craindre, qui toujours travaillait et toujours paraissait ravie » ! Est-ce que le gouvernement paie vos dépenses ? lui demandait un de ces bons curieux. Bien sûr vous ne voyagez pas à vos frais ? Vous n’êtes pas assez bien habillée ! Et elle de répondre : « Je vais peindre un grand tableau de vos montagnes et j’en tirerai assez d’argent pour couvrir tous mes frais. — À la bonne heure ! — Il comprenait maintenant pourquoi je voyageais ! L’argent n’est-il pas la fin de tout ? »

Grelotter un hiver à Londres, après en avoir passé deux sous les tropiques, c’était bien dur ! Aussi, pour ses étrennes de 1875, miss North prit-elle le chemin de Madère et de Ténériffe. Elle « vécut avec le Pic » dans les termes les plus enthousiastes, « ne pouvant sortir sans rencontrer de nouvelles merveilles, ayant trouvé la paix et le bonheur parfaits ! Ce qui ne l’empêcha pas de rentrer à Londres en mai et de jouir largement de la saison, « grâce à de bons amis, aux expositions d’art et aux beaux concerts ». En vérité, elle était créée pour le bonheur.

export50a_north

Partie vers la fin de la saison chez des amis à la campagne, elle y rencontre un aimable couple inconnu, qui s’informe de ses projets : « Où allez-vous maintenant ? » Elle répond vaguement : « Au Japon, je crois. — Venez donc avec nous, nous partons le 5 août ! — Volontiers ! » Et en effet, le 5 août elle s’embarque pour les États-Unis, les traverse de l’est à l’ouest et s’arrête en Californie pour aller admirer les vallées du Yo-Semite et du Sacramento. Elle y conquit la sympathie de tous les guides et conducteurs et Mark Twain n’aurait pu rendre plus drôlement leurs amicales conversations. « Elle est de la bonne sorte, disait l’un d’eux ; elle n’a peur ni des ours, ni des machines ! » et il refusait d’accepter ses dollars, tout comme le jeune mécanicien. Cet homme à figure de bandit était un excellent garçon qui lui donnait de très bons conseils pour économiser son argent : il vous en faut pour un long voyage, disait-il ; faut pas les jeter à des brutes.

La saison de villégiature finissait : miss North trouvait dans quelques-uns des plus beaux sites une solitude où elle jouissait de la vie la plus enviable, en présence de magnificences à lui tourner la tête. À Calaveros, son seul compagnon était un grand cerf aux bois superbes, portant une clochette au cou et aimant la société des hommes. Quand elle paraissait avec son bagage d’artiste, il se levait, la conduisait gravement à l’endroit où elle voulait travailler, restait près d’elle jusqu’à ce qu’elle fût bien installée, puis s’en allait courir, revenait de temps en temps et se rendait compte de l’odeur des couleurs.

Les animaux, ainsi que nous l’avons dit, semblaient comprendre qu’elle les aimait ; les singes surtout lui témoignaient une étrange confiance. À Galle, dans l’île de Ceylan, un grand vieux singe avait pris en grippe les Anglo-Indiens et jouait des tours pendables aux voyageurs arrivant par la diligence. Il fit de suite une exception en faveur de miss North, lui serra affectueusement la main et parut toujours heureux de la voir. À Java elle peignait un jour les ruines d’un vieux temple ; au bout de quelques heures de travail, elle eut faim, prit un biscuit dans son sac et tout en le mangeant, se remit à l’œuvre. Bientôt elle sentit qu’on la tirait par la manche ; un grand singe était assis près d’elle et ses yeux pleins de reproche lui disaient clairement : Comment pouvez-vous être si gourmande ? Pourquoi ne m’en donnez-vous pas un morceau ? Bien entendu il eut son morceau et s’en alla le grignoter sur une branche.

Avec un troisième, aux Indes, c’était à qui, d’elle ou de lui, serait le plus adroit pour prendre ou garder les pinceaux et, comme elle était d’ordinaire la plus vive, elle était punie par d’affreuses grimaces mêlées de reproches sans doute fort éloquents, mais sans méchanceté.

export52_north

San Francisco, « alias Frisco », mélange de nouvelles rues de Paris, de huttes irlandaises et de quartiers chinois, séduisit médiocrement notre voyageuse ; elle s’y embarqua pour le Japon et s’éveilla un beau matin, en face du cône idéal de Fousiyama, rougi par le soleil se levant de la mer. Débarquée à Yokohama, devant les petites maisons, les petits hommes, les petites femmes, les petites Jinrickchas, les petits objets de toute sorte, elle se fit aussitôt l’effet d’une habitante de Brobdingnag égarée chez les Lilliputiens. Elle eut grand’peine à tenir son sérieux quand certain personnage officiel, haut de quatre pieds et demi, promit à l’ambassadeur d’Angleterre, sir Harry Parkes, d’être pour elle un protecteur et « un laissez-passer ! » Il tint parole néanmoins et, pour plaire à Sir Harry, miss North obtint la grande faveur de séjourner trois mois à Kioto et d’y peindre tant qu’elle voudrait, à la double condition, qu’elle accepta facilement, « de ne rien inscrire sur les monuments publics et de ne pas essayer de convertir les habitants ! » Voici l’impression que ceux-ci lui produisent : « Les Japonais sont comme de petits enfants, très gais et gracieux dans leurs manières, très prompts à saisir de nouvelles idées, mais ils ne pensent, ni ne raisonnent guère et n’ont presque aucune affection naturelle les uns pour les autres. Tous ceux qui ont vécu longtemps au milieu d’eux paraissent repoussés par leur fausseté et leur nature superficielle. On ne voit jamais une mère caresser ou embrasser son bébé ; s’il pleure et qu’on le plaigne, on se moque de vous. » Ceci ne doit pas pouvoir s’appliquer au pays tout entier, car miss Bird fut au contraire frappée, en voyageant dans l’intérieur, de l’affection prodiguée par les parents aux enfants, ce qui n’empêche pas ceux-ci d’être incroyablement graves.

Tout à coup la belle santé de miss North, qu’on avait crue invulnérable, lui prouva qu’on ne s’exposait pas sans cesse impunément à l’humidité, à la fatigue, à la mauvaise nourriture. Prise de fièvre rhumatismale, elle rentra bien vite à Yokohama et pendant dix jours fut hors d’état de faire usage de ses mains. Elle renvoya maître Timgake, petit individu de seize ans, qui s’était offert pour la servir et être son interprète, mais dont toute la préoccupation était de ne rien faire et de commander hautainement à ceux qu’il considérait comme ses inférieurs. Miss North prit une petite garde haute de quatre pieds, affreux tyran minuscule, qui courait toute la nuit avec une horrible lanterne dont elle soufflait la chandelle tout près de la malade ; après quoi elle se roulait dans le tapis du foyer et plaçait un oreiller de bois sous l’angle de sa mâchoire, afin de ne pas déranger le beau chignon qu’elle ne coiffait qu’une ou deux fois par semaine. Sous prétexte de faire durer le feu, elle jetait de l’eau sur le charbon ; elle dérobait la majeure partie des bonnes choses que l’obligeante hôtesse commandait pour miss North et celle-ci jeûnait, réduite à une mauviette !

Avec quelle joie elle quitta le Japon et sa froidure et trouva bientôt, à Singapore, la chaleur, les fleurs et les fruits admirables, une population aux attitudes gracieuses, aux costumes pleins de couleur et d’originalité ! Sans parler de ses amis les singes, dont l’un, le petit Jacko, la taquinait de son mieux et lui demandait si gentiment pardon, en lui tendant sa mignonne patte.

Une seule chose l’indigna : ses compatriotes se montraient beaucoup plus sensibles aux beautés du croquet et du lawn-tennis qu’aux splendeurs de la nature !

À son tour, elle fut choyée par notre vieille connaissance le Sultan de Johore, l’ami de lady Brassey et de plusieurs autres de nos voyageuses. Puis elle partit pour Bornéo et Java. Dans cette dernière île, elle faillit être tuée par un cheval qu’elle avait monté, quoiqu’il fallût trois hommes pour lui tenir la tête et deux pour le conduire pendant le premier mille. Après quoi il se débarrassa d’elle et essaya de la macadamiser, son pied étant pris dans l’étrier. « J’étais persuadée que la mort venait, dit-elle ; je n’éprouvais aucune crainte et trouvais seulement que l’animal y mettait trop de temps ; il me tardait que ce fût fini ! Heureusement l’étrivière se brisa et la brute s’éloigna. » Très tranquillement miss North se mit à rassurer le pauvre homme qui avait tenu le cheval et semblait à moitié fou de terreur, puis elle raccommoda de son mieux l’étrier et « remonta ». Après ce haut fait, le cheval fut très calme !

Il nous faut laisser aux lecteurs le plaisir de suivre notre intrépide voyageuse dans ses autres courses, qui toutes rivalisent d’intérêt, à Ceylan, aux Indes, une seconde fois à Bornéo, dans toutes les provinces d’Australie, en Tasmanie, en Nouvelle-Zélande, dans l’Afrique méridionale, aux Seychelles et enfin au Chili (1884). Depuis longtemps le monde lui appartenait ; elle était connue partout, et dans certains pays, comme l’Australie, l’Afrique, le Chili, on ne voulait pas accepter son argent ; on lui offrait un billet de parcours.

En 1885, miss North jugea qu’il était temps de s’arrêter. Plusieurs fois aux Indes, en Nouvelle-Zélande, aux Seychelles, elle avait été très malade ; les médecins lui disaient que son système nerveux ne pouvait plus résister à ses fatigues, à son travail incessant, à une nourriture irrégulière et insuffisante. Elle voulait achever le monument, unique en son genre, qu’elle a légué à son pays. Tous ceux qui ont séjourné à Londres ont visité avec ravissement les merveilleux jardins botaniques de Kew. Là miss North fit construire une magnifique galerie, dans laquelle elle réunit toutes ses études de plantes et de fleurs, en dressa le catalogue aidée par les premiers botanistes du monde et donna ainsi à sa collection une grande valeur scientifique. Cette belle tâche accomplie, elle chercha à la campagne « un home parfait, une vieille maison toute faite et un jardin qu’elle créerait à sa façon, loin de la foule, des visites et du lawn-tennis ». Elle trouva son idéal à Alderley, dans le Glocestershire. Sous ses yeux et en grande partie par ses mains, elle se créa un paradis terrestre. Elle acclimata des plantes de toutes les contrées du monde et son éden devint celui des oiseaux. En 1886 elle écrivait : « J’ai trouvé précisément l’endroit que je désirais et déjà mon jardin devient fameux parmi les gens qui aiment les plantes. J’espère qu’il contribuera à calmer mes ennemis, les soi-disant nerfs, pendant les quelques années qui me restent à vivre. Les souvenirs de mon heureuse vie seront aussi une ressource pour ma vieillesse. Rien n’est si charmant que la vie de campagne en Angleterre et nulles fleurs ne sont plus délicieuses que les primevères, les coucous, les jacinthes et les violettes qui abondent autour de moi. »

Quelle heureuse et paisible existence ! s’écriait sa sœur Mme Symonds ; si seulement elle avait pu durer ! Hélas ! elle ne dura que cinq ans et la moitié de ce temps fut attristée par la souffrance ! Il est certain que ses fatigues excessives abrégèrent ses jours et que son labeur aurait suffi à remplir quatre vies ordinaires. C’était une rare nature, noble et courageuse, bonne autant que forte et dont les femmes peuvent être fières.

MISS KATE MARSDEN

marsden_401

Notre siècle est, dit-on, la proie du scepticisme, du matérialisme, de l’égoïsme ; jamais le culte du moi et la recherche des jouissances indispensables à ce précieux, à ce bien-aimé personnage, n’ont trouvé de si nombreux zélateurs, d’apôtres plus convaincus. C’est possible ; mais néanmoins les misanthropes et les pessimistes peuvent se consoler en constatant que la cause du bien est encore admirablement servie, que la croisade contre la misère et la souffrance est plus zélée que jamais.

Dans cette chevalerie de la charité, les femmes, pour première conquête, se sont fait une place désormais indiscutée, car elles ont accompli des miracles et prouvé, comme autrefois les jeunes martyres, que leur faiblesse physique disparaissait sous le triple airain de leur foi, de leur amour pour les victimes du mal et de leur espoir en un soutien surhumain.

C’est d’une de ces femmes héroïques, une des dernières recrues de l’armée sainte, que nous allons parler. Avec la plus parfaite simplicité, la plus entière humilité, elle a fait le récit de sa fabuleuse expédition en Sibérie, dans le seul espoir d’être utile à son œuvre[43].

« Je ne cherche ni sympathie pour les épreuves volontairement subies, ni louange pour l’œuvre en partie accomplie : que tout soit donné à ceux que j’ai voulu servir ; c’est mon vœu le plus cher. »

Ainsi s’exprime miss Kate Marsden, membre de l’association des garde-malades de la Grande-Bretagne, membre médaillé de la société russe de la Croix-Rouge, membre de la Société royale de Géographie, etc., etc.

Tels sont les titres de miss Kate Marsden, jeune Anglaise, « délicatement élevée », comme elle le dit quelque part, frêle de santé, peu riche et sans grandes relations. Tout cela n’était pas pour l’effrayer. Dieu lui donnerait la force, elle trouverait l’argent et les protecteurs pour ses protégés, et qui seraient ces protégés ? Les plus repoussants, les plus abandonnés des êtres, les parias de l’humanité, les lépreux !

Qui de nous n’a frémi dans sa jeunesse à la lecture du livre si touchant de Xavier de Maistre, au récit des souffrances mystérieuses du reclus de la cité d’Aoste ? Et pourtant ses douleurs étaient faibles comparées à celles que miss Marsden allait rechercher ; sa tour pouvait passer pour un paradis à côté des forêts glacées, de la géhenne épouvantable où la frayeur de leurs compatriotes jette les lépreux en Sibérie, en proie au froid, à la faim, aux bêtes féroces, au dénuement absolu. La mort serait une délivrance et l’instinct de la conservation est si fort, que dans ce cercle d’enfer les malheureux luttent pour disputer au néant leur horrible existence ! Miss Marsden entendit exprimer très franchement en Russie l’opinion que le meilleur, le seul parti à prendre, serait de tuer ces infortunés incurables ; mais comme elle ne pouvait se résigner à adopter cette manière de voir, elle résolut de chercher autre chose, par exemple les moyens de leur rendre le passage sur cette terre de douleur à peu près supportable. Et puis sont-ils vraiment incurables ? À Constantinople et à Tiflis, elle avait entendu parler d’une herbe existant dans le lointain district de Yakoutsk (Sibérie orientale), où il y a beaucoup de lépreux. Cette herbe était réputée soulager grandement les souffrances des malades, et même quelquefois les guérir. Les habitants gardaient jalousement leur secret, et si l’on était soupçonné de vouloir en faire une source de gain, on n’obtiendrait pas le moindre renseignement. Consentiraient-ils à éclairer une philanthrope désireuse seulement de secourir les lépreux en Russie et ailleurs, au nom du Christ et pour l’amour des hommes ? Les médecins ne se souciaient pas de risquer leur santé, peut-être leur vie, assurément leurs intérêts, pour se consacrer à cette recherche d’un trésor problématique au profit des malheureux qui pourraient en bénéficier et expérimenter systématiquement les vertus de la plante. Miss Marsden avait voué son existence aux déshérités ; la folie du sacrifice la saisit en présence de deux victimes du fléau, deux soldats qu’elle soigna pendant la guerre turco-russe, en 1878, et l’idée de cette mission imposée par sa seule volonté ne la quitta plus.

Ce que le Père Damien avait fait à Molokaï, ce que miss Rose Gertrude avait voulu continuer après lui, elle le ferait, non pas avec plus d’héroïsme, mais dans des conditions infiniment plus difficiles et pour des victimes encore plus à plaindre.

La première protection qu’elle chercha en 1890 fut celle de la reine Victoria, qui l’accorda aussitôt avec empressement, voulut s’entretenir avec Miss Marsden, l’aider et lui donner une lettre de chaude recommandation. La princesse de Galles appela aussi la voyageuse auprès d’elle et lui promit d’écrire en sa faveur à sa sœur, l’impératrice de Russie. Fut-ce l’effet de cette promesse, ou de la seule bonté de la souveraine ? Il est certain que son appui ne manqua jamais à miss Marsden et lui fut des plus utiles. Une lettre qu’elle lui remit, devint le talisman qui lui ouvrit toutes les portes de prisons, hôpitaux et autres lieux.

En outre, sa dame d’honneur, la comtesse Alexandrine Tolstoï, cousinée du grand écrivain, et autrefois gouvernante de la duchesse d’Édimbourg, fut, avec et avant bien d’autres, une fidèle et puissante amie de la dévouée missionnaire.

Avant de partir pour le Nord, celle-ci voulut se rendre compte de l’état des lépreux en Orient. « À Jérusalem, bien qu’ils y reçoivent tous les secours possibles », elle vit assez de misère pour s’affermir dans son projet. À Constantinople, ce fut une scène d’horreur qui l’épouvanta.

Elle traversa ensuite la mer Noire, le Caucase et se rendit à Moscou, en novembre 1890. Le gouverneur, prince Dolgoroukow, se montra plein de sympathie ; mais miss Marsden, d’abord admirablement accueillie par la meilleure société, fut tout à coup victime des plus absurdes rumeurs ; prise par un certain nombre de gens pour un espion politique, elle vit le vide se faire autour d’elle ! Heureusement l’appui du gouverneur, de la princesse Gagarine et de quelques autres fidèles amis, ramenant l’opinion favorable, lui permit de se livrer librement à ses préparatifs. Au cœur de l’hiver, on ne pouvait voyager qu’en traîneau couvert et il fallait songer à se munir de vivres et autres objets nécessaires dans un pays fort mal pourvu de tout.

La question des vêtements prenait une importance vitale, mais gênante ! Quand miss Marsden et l’amie qui l’accompagnait, miss Ada Field, se furent métamorphosées en paquets informes, sous un amas de flanelle, de lainages, de peaux de mouton et autres fourrures, de pelisses doublées d’édredon, de bas, chaussettes et bottes, (sans compter les couvertures, châles, bonnets fourrés et le grand sac de fourrure dans lequel on s’introduirait au besoin), il n’y avait plus moyen de bouger, d’entrer dans le traîneau ni d’en sortir ! Et pourtant tout cela fut reconnu nécessaire par la suite ! Il fallut que cinq agents de police s’y reprissent à deux fois pour faire monter et asseoir les voyageuses et la petite foule qui venait de s’incliner respectueusement devant la protégée de l’Impératrice, ne put s’empêcher d’accompagner son départ d’un éclat de rire, contenu sans doute, mais incontestable.

Une course en traîneau manque de charme au bout de quelques beures, surtout si l’on est de haute taille, comme miss Marsden, et si le chemin n’est qu’une succession de fondrières. Oh ! que ne paierait-on pas pour quelques instants de repos ! Mais il fait nuit : on est dans une forêt. On en appelle à la compassion du cocher, qui conduit toujours comme un fou.

marsden_p403

« Cocher ! Ne pourrait-on pas s’arrêter à ces petites cabanes dont nous voyons les lumières, là-bas ?

— Des lumières ! Ce sont des loups ! »

Et l’on pousse les chevaux avec entrain !

Enfin voici le relais de poste ! Le conducteur hurle en appelant ses coursiers : « petites sœurs ! petites colombes ! » On rêve du samovar, de la chambre chaude, du lit de plume, on roule du traîneau dans un état comateux et l’on trouve… une bouffée d’air fétide qui vous fait presque reculer, une chaleur étouffante qui vous fait regretter l’air glacé du dehors, un plancher sur lequel on entasse vos couvertures et vos fourrures et que vous allez partager pour la nuit avec tous les hôtes présents ! Bénie soit la fatigue inouïe qui vous fait dormir quand même. Mais au matin quelle atmosphère !

À Ekaterinbourg, joie exquise ! Un excellent hôtel américain, et de plus le chef de la police, le baron Taube, place auprès de miss Marsden, un brave soldat qui devient la plus attentive des femmes de chambre et le plus précieux des bâtons de voyage ! « En arrivant aux stations, dit-elle, nous tombions dans ses bras, mes enveloppes et moi, et il disposait de nous à son gré. Quelques aventures de cochers ivres, d’arrêt la nuit, au fond des bois, de traîneaux renversés, de chevaux blessés, furent les seuls incidents plus ou moins désagréables jusqu’à Tobolsk. Miss Marsden fit ses premières expériences dans les prisons, les unes bien tenues, aérées, humaines, les autres encombrées, sales, malsaines, véritables pandémoniums où le cliquetis des chaînes, les figures hâves, les vêtements insuffisants, la nourriture détestable, causèrent à la visiteuse des impressions terribles et ineffaçables.

Partout les portes lui furent ouvertes, partout il lui fut permis de distribuer du thé, du sucre et des évangiles ; partout elle fut suivie de bénédictions et chargée de suppliques.

À Omsk, un coup très dur la frappa. Sa compagne, miss Field, ne put supporter plus longtemps les fatigues de ce terrible voyage dans la neige et la glace. Après un repos de quinze jours, les médecins exigèrent qu’elle retournât en Europe. Outre le soutien moral de son amitié, elle apportait le secours de sa connaissance du russe, que son amie ne parlait pas. Celle-ci resta donc seule, dans ces régions perdues, à la merci des interprètes. Dans ces conditions, le gouverneur jugea qu’il lui fallait une aide plus efficace que celle de son bon soldat et écrivit à son collègue de Tomsk de lui envoyer un de ses attachés qui continuerait la route avec sa protégée. Comme le nouveau venu parlait très bien le français et un peu l’anglais, miss Marsden cessa de se sentir isolée du monde entier. Avant d’atteindre le pays des lépreux, elle eut la consolation de savoir que ses visites aux prisons et aux hospices et ses représentations aux autorités porteraient leurs fruits.

La saison approchait où de nouveaux dangers allaient surgir. La glace commençait à faire entendre des craquements menaçants sur les lacs et les larges rivières. Il fallut abandonner le traîneau et voyager en tarantass, instrument de torture haut perché sur ses roues, ignorant les ressorts et dans lequel il faut se résigner à se laisser secouer, sans essayer la moindre résistance. Lorsqu’on a subi ce régime pendant un millier de milles, sur un terrain qui ressemble à un champ labouré, traversé par de profondes ornières, on est tombé peu à peu dans un état d’indifférence absolue quant à ce qui peut bien se passer dans le monde, à l’oubli de ce qui a été votre existence, à l’impossibilité de se tenir debout ; et lorsque enfin on vous a porté jusqu’à un lit, on n’a plus qu’un seul désir : y rester pendant un mois !

Miss Marsden ne s’accorda que deux jours. À Irkoutsk elle forma, sous la présidence du gouverneur et de l’évêque, son premier comité chargé d’éveiller la sympathie et d’obtenir l’aide des négociants de la ville. Il se trouva que la réunion avait lieu le jour anniversaire de sa naissance, « un des plus heureux jours de ma vie, dit-elle, car mes projets allaient être connus et secondés officiellement ».

On lui remit un rapport, traduit en français, exposant la situation des lépreux depuis soixante-quatre ans et les efforts infructueux tentés en leur faveur. Un petit hôpital construit pour eux avait été abandonné au bout de trois ans, faute de ressources, et les malheureux étaient retombés dans les horreurs indicibles de leur supplice. Le passage que nous allons citer en donne l’épouvantable idée :

« Yakoutsk est le lieu le plus froid du monde.

« Pendant huit mois de l’année la température moyenne est de 45 degrés au-dessous de zéro ! Le sol est gelé à une profondeur de trente pieds et les forêts immenses présentent un spectacle de désolation.

« En été la chaleur est si grande, que des myriades de mouches et de moustiques infestent l’air, torturent hommes et animaux et s’attaquent spécialement aux plaies des lépreux, qui souvent sont trop faibles pour les chasser !

« Quand une fois on sait qu’un homme est atteint de la lèpre, il est rejeté de parmi les siens et chassé, comme un animal dangereux, vers quelque solitude de la forêt ou dans les marais, et là il est condamné à une mort vivante. Il sait que sa maladie est incurable et que le retour est impossible. Quelle que soit la victime, père, mère, fils ou fille, pleine de vie et d’énergie, elle est expulsée aussitôt que se montrent les symptômes de la fatalité. Plus d’espoir ! Plus d’espoir ! Ce cri retentit sans cesse aux oreilles du condamné et, en quittant les lieux où il a vécu, il sait que jamais plus peut-être un visage ami ne l’accueillera, des mains charitables ne pourvoiront à ses besoins, la voix d’un être aimé ne se fera entendre. Il sait qu’il peut vivre ainsi quinze, vingt ans, exilé, repoussé par l’humanité. Le seul abri qu’il puisse trouver est celui d’une yourta (hutte) dégoûtante, où a déjà séjourné un autre paria enterré près du seuil. Son premier devoir est de planter une croix devant son réduit, afin d’avertir tout passant qu’il faut l’éviter. Ainsi commence une existence si affreuse et si misérable, qu’un de ses semblables peut seul en apprécier toute l’horreur. »

Les moins à plaindre sont peut-être ceux qui tombent sous la dent des ours, dont les forêts abondent.

Le but de miss Marsden était de rechercher les infortunés dispersés dans les bois et de les réunir en une colonie où ils recevraient quelques secours médicaux et seraient traités comme des êtres humains. La région qu’elle choisit pour commencer sa campagne philanthropique, fut la grande forêt qui s’étend de Yakoutsk à Viluisk.

À Yakoutsk, miss Marsden fut parfaitement accueillie par les autorités, et surtout par l’évêque, qui « la traita comme sa propre fille et la bénit solennellement ».

Elle eut la joyeuse surprise de recevoir de ses mains quelques brins de l’herbe précieuse qu’elle cherchait. Il s’agissait maintenant de faire les préparatifs nécessaires pour la longue chevauchée d’environ sept cents lieues (2000 milles) à travers les forêts. Depuis un an déjà on était en route. Juin commençait ; on allait souffrir de la chaleur autant qu’on avait souffert du froid. On ne pouvait songer à voyager autrement qu’à cheval, car il n’existait pas de chemins, et pour les premières 1500 verstes seulement les hommes de l’escorte, voulant prouver leur dévouement, taillèrent à coups de hache, dans la forêt vierge, une espèce de voie après laquelle il n’y eut plus rien que le dédale à travers les arbres. Ceci aurait rendu les jupes de femme aussi dangereuses qu’incommodes, sans compter que les petits chevaux sauvages du pays en auraient été effrayés. Force fut donc à l’intrépide amazone de se vêtir et de monter comme un homme pendant cette course, la plus longue sans doute et la plus dure que femme ait affrontée ; or elle n’avait monté un cheval qu’une seule fois dans sa vie ! Son costume se composait d’une jaquette à très longues manches portant la croix rouge sur le bras gauche, de larges pantalons rentrant aux genoux dans de grandes bottes et d’un large chapeau avec voile-moustiquaire ; elle était munie en outre d’un revolver, d’un fouet et d’un petit sac soutenu par une courroie.

La caravane comprenait vingt-neuf personnes : guides, escorte, interprètes, etc., et seule parmi tous ces hommes, miss Marsden partait sous la garde de Dieu.

Il fallait tout ce monde, car on emportait pour trois mois de vivres (dont la plupart se perdirent en route), des tentes, des objets de campement, et de plus il fallait pouvoir se défendre contre les ours.

Oh ! ces ours ! Ils ne firent pas grand mal, car ils se bornèrent à dévorer une vache destinée à une autre table que la leur, mais ils furent une constante préoccupation ; les chevaux les sentaient et se jetaient épouvantés à travers les arbres, au risque d’éborgner ou d’écraser leurs cavaliers ; les hommes n’avaient guère moins peur et, pour éloigner les monstres faisaient un vacarme infernal dont les nerfs ébranlés de la pauvre voyageuse souffraient à tel point, qu’elle se demandait s’il ne vaudrait pas mieux être dévorée et délivrée tout de suite !

Les lépreux ont des défenseurs plus efficaces et bien admirables contre le lourd seigneur des forêts, ce sont leurs chiens. Les bonnes et intelligentes bêtes, qui s’attachent à leurs malheureux maîtres comme s’ils étaient sains et beaux, agacent l’ours, l’attirent, lui font faire mille détours pour l’éloigner de la hutte où se blottissent les pauvres êtres tremblants, et quand elles se sentent presque à bout de force, elles s’enfuient de toute leur vitesse, par un chemin nouveau et regagnent leur gîte, où elles arrivent souvent sans souffle et sans voix !

marsden_p407

On trouve de loin en loin, sur le long parcours suivi par la caravane, des huttes soi-disant de repos, dont la description fait frissonner de dégoût. Les murs tapissés de punaises, les planchers couverts de vermine innommable, l’air noir de moustiques contre lesquels on ne se défendait un peu qu’à l’aide d’un feu de bouse de vache, toutes ouvertures soigneusement calfeutrées pour conserver la fumée à l’intérieur, par conséquent une atmosphère qu’on peut se figurer, tels étaient les réduits où notre héroïne arrivait épuisée, souffrant dans tout son corps, ayant aspiré plus d’une fois sur la route, en passant devant des tombes isolées, au repos sauveur ; « car, dit-elle, il est un degré d’épuisement qui ne laisse plus subsister qu’un désir : celui de l’insensibilité complète ! » Et le matin, elle repartait écœurée, dans l’impossibilité de se nourrir suffisamment, hissée sur son cheval dont parfois elle ne pouvait saisir les rênes et se les faisait attacher aux poignets, confiant à sa monture le soin d’éviter les fondrières, ou de s’en tirer si elle y tombait. Le jour vint où sa volonté fut enfin trahie par ses forces, où ses fidèles compagnons la portèrent de son cheval à sa tente et crurent qu’ils ne l’en retireraient pas vivante.

Néanmoins elle avait confiance, elle surmontait ces crises d’abattement, se répétant que ces dangers, ces obstacles qu’elle pouvait vaincre sans accidents sérieux, prouvaient clairement que le bras de Dieu la protégeait et la ferait arriver à son but ! D’ailleurs les lépreux ne souffraient-ils pas plus qu’elle ? Cette pensée ajoutait à la force de résistance que Dieu lui envoyait !

Elle avançait donc dans la forêt, plongeant dans les marais, campant la nuit soit sous la tente, soit dans les fétides yourtas, enlevée de son cheval et portée à l’intérieur souvent mouillée jusqu’aux os, sans possibilité de changer ses vêtements, et d’étape en étape sur cette voie douloureuse, elle atteignit Viluisk.

Elle était enfin dans la région des damnés ! Elle allait errer désormais par étapes de 60 à 70 milles par jour, ou plutôt par nuit, car on fuyait autant que possible l’ardeur du soleil, à la recherche des refuges misérables où se cachaient les victimes d’un mal qui dépasse en horreur tout ce que l’imagination peut concevoir. Que sont les épidémies de choléra au milieu de toutes les ressources du monde civilisé et qui, du moins, décident promptement du sort des malheureux frappés ? Que sont-elles comparées à ce supplice qui peut durer vingt ans, avec toutes les aggravations de la misère, du dénuement absolu, d’une existence d’animal traqué, pendant laquelle l’être courbé sous cette atroce fatalité, se voit disparaître peu à peu, lambeau par lambeau ? Rien de ce que miss Marsden avait entendu raconter n’avait été exagéré ; l’horreur de la réalité allait encore au delà de ce qu’elle avait supposé. Quant aux obstacles qu’elle surmonta sur son chemin, il en est qui semblent vraiment appartenir à la légende, plutôt qu’à un incident du XIXe siècle.

Ne croirait-on pas chevaucher à la suite de Siegfried allant délivrer la Walkyrie endormie dans son palais de flammes, quand on lit des pages comme celle-ci. « Nous traversions des forêts où des centaines d’arbres s’étaient abattus. C’était, selon la superstition du pays, le résultat d’une querelle entre les sorcières Yakoutes et les esprits des bois, mais en réalité c’était l’effet de la combustion qui commence en hiver, sous la croûte extérieure du sol, sans que le dégel et les pluies torrentielles puissent l’éteindre. Vienne un violent ouragan, et les arbres, brûlés à la base, s’écroulent comme des régiments fauchés par l’artillerie… Une nuit, nous étions dans une immense forêt ; je remarquai que les pieds des chevaux résonnaient singulièrement, comme s’ils eussent trotté sur un sol creux. On me dit que le nôtre devait être en combustion. Une demi-heure après, je vis, à une courte distance, des flammes, les unes petites, les autres grandes. En approchant, nous aperçûmes un spectacle si terrible, qu’il en était presque infernal. Et il fallait nous y lancer en plein. Tout autour de nous, aussi loin que nous pouvions voir, surgissaient les flammes et la fumée. Le Yakoute qui me précédait, marquait la route et je le suivais pas à pas, mais souvent nos chevaux tombaient dans un trou plein de feu au fond. Alors, dans leur frayeur, ils se jetaient à droite et à gauche. Il était d’autant plus difficile de les maîtriser, que la fumée et les efforts pour chercher la route étaient très pénibles aux yeux. Tout à coup nous entendîmes un grand bruit derrière nous, puis il se rapprocha et affola nos montures. Avant qu’on pût se rendre compte de rien, un des chevaux portant les bagages se précipita au milieu de nous. Une des deux caisses qu’il portait, s’était en partie détachée et frappait l’autre avec un grand fracas. Un homme qui me suivait, eut juste le temps de le détourner par un coup de fouet ; une seconde de plus, il galopait sur moi et me tuait. Le pauvre cheval, de plus en plus effrayé, plongea dans les flammes sans qu’on pût l’arrêter. Tout ce que nous pouvions faire, c’était de guider nos montures le mieux possible ; enfin l’on entra dans une autre immense forêt très épaisse et toute noire. Après tant de feu et de fumée, je ne voyais plus rien, et mon cheval était devenu si nerveux, qu’il butait sans cesse contre les racines des arbres. Je crois que ce fut le passage le plus dur et que le Seigneur seul nous sauva. » Dans ces terribles solitudes, miss Marsden découvrit treize petites colonies de lépreux et quelques rares victimes isolées. Tous étaient dans un état plus ou moins avancé de décomposition, privés, les uns des pieds, les autres des mains, ou seulement de quelques doigts. À peine couverts de quelques hardes et peaux de bêtes en lambeaux, que les habitants des villages déposaient à certains endroits désignés, avec la nourriture très insuffisante et souvent à moitié pourrie qu’ils allaient chercher en se traînant sur la neige, ils se réunissaient pour avoir moins froid dans les misérables yourtas étroites, basses, sales, sans air, envahies par la vermine, noircies par la fumée, partagées par les rares vaches qu’ils possédaient encore. Dans ces bulles sordides, faites de troncs d’arbres et de bouse de vache, pas un meuble, pas un lit, pas un morceau de linge ; rien que la terre nue et quelques planches.

Parfois la petite-vérole ou le typhus venaient ajouter leurs horreurs à toutes les autres. En cas de mort, le cadavre restait souvent trois jours sans sépulture, puis était enterré à quelques mètres de l’entrée. Une fois par an, le prêtre venait bénir les tombes nouvelles.

Un inspecteur du district disait dans un rapport : « Je ne peux guère parler de l’intérieur des yourtas, car l’odeur y est si intolérable, qu’il me fut impossible d’y rester. »

Miss Marsden, malgré tout son courage, fut plus d’une fois obligée de se retirer devant les menaces de l’évanouissement ! L’héroïque jeune femme ne reculait pas devant ces malheureux, devant leurs horribles plaies, et devenait elle-même un objet de crainte pour son escorte, qui redoutait la contagion. La défense d’approcher, ou de laisser approcher les lépreux, est si sévère, qu’un chef de tribu ordonna en plein hiver d’enlever ses vêtements à une pauvre femme qui venait la nuit chercher quelques débris de nourriture dans les rues d’un village ! L’ordre fut exécuté et l’infortunée mourut de froid. Des êtres en parfaite santé sont souvent condamnés à partager le supplice des contaminés avec qui ils ont été en rapport de famille. Miss Marsden eut la joie d’arracher une jeune fille de dix-huit ans à ce sort épouvantable. Une pauvre enfant de six ans, née dans la forêt, fut aussi sauvée, après avoir été baptisée à la prière de la sainte voyageuse.

Nous pourrions multiplier les récits affreux et les tableaux repoussants, mais nous croyons en avoir dit assez pour faire comprendre l’horreur de ce cercle d’enfer et la sublimité du dévouement qui veut y soustraire des condamnés innocents.

Qu’on se figure la joie de ces créatures maudites, habituées à faire fuir les humains, ne songeant pas même à s’approcher d’eux, quand ils virent cette jeune femme délicate venir, au nom du Christ, annoncer la miséricorde et le secours. Être abrités, vêtus, nourris, chauffés, soignés, quel rêve ! Leur stupeur fut d’abord mêlée de crainte ; un enfant de quatorze ans, bien portant, mais accusé d’être lépreux, recula quand miss Marsden voulut le toucher, persuadé qu’elle allait lui faire du mal. À grand’peine elle obtint qu’il fût rendu à sa mère, mais la crainte n’était pas encore tout à fait vaincue lorsque la protectrice partit.

D’autres, plus vite rendus à l’espoir, se prosternaient devant cet ange de la bienfaisance. Elle en souffrait beaucoup et ne se résigna qu’en apprenant que c’était là un usage du pays.

Un saint prêtre de Viluisk, dont le cœur saignait depuis bien des années de son impuissance à soulager de si affreuses misères, fut si pénétré de reconnaissance pour les efforts tentés en leur faveur, qu’un jour il tomba à genoux devant la missionnaire volontaire et, les joues couvertes de larmes, s’écria qu’elle était une envoyée de Dieu.

Ce fut aussi le cri des premiers parias que miss Marsden aperçut dans la forêt, au bord d’un lac, avec un frémissement de joie et de reconnaissance envers Celui qui lui avait confié cette tâche. Près de deux yourtas, une petite assemblée d’infirmes paraissait attendre. La bonne nouvelle avait-elle été annoncée par quelque agence mystérieuse ? Les uns étaient debout, d’autres à genoux ; d’autres accroupis sur le sol ; quelques-uns s’approchèrent en boitant, appuyés sur des bâtons ; l’un d’eux se traînait sur une sorte de tabouret. Membres et visages étaient déformés par la maladie ; tous avaient dans les yeux la même expression d’absolue désespérance. Ramener dans ces yeux une lueur de joie et de confiance, quelle récompense pour ce cœur brûlant de charité ! Quel enthousiasme nouveau pour sa tâche !

Bien vite elle fit étaler sur l’herbe les vêtements et les secours qu’elle apportait ; le prêtre qui l’accompagnait dit une première prière d’actions de grâces, puis une seconde pour l’Impératrice. « En vérité, s’écrie la jeune enthousiaste, une pareille scène valait bien un long voyage, beaucoup d’épreuves et de dangers ! »

Après avoir laissé dans ces forêts sinistres le rayon lumineux de son passage, un peu de soulagement pour le présent et beaucoup d’espoir pour l’avenir, miss Marsden, dévorée du désir de voir commencer son œuvre, se hâta de prendre la longue route du retour.

Il fallait se presser ; ses forces s’usaient ; le manque de sommeil, de bonne nourriture, d’eau saine, et la fatigue de chaque jour eurent enfin raison de son énergie ; il fallut l’enlever de son cheval sur lequel elle s’était fait lier, l’étendre dans une charrette, sur une épaisse couche de paille, et elle rentra, dit-elle, à Yakoutsk « comme un soldat blessé après la bataille ». Son corps, noirci et bleui par les contusions, de la taille aux pieds, n’était plus qu’une douleur ; ses membres raidis refusaient tout service. Le repos et les bons soins de l’évêque la mirent en état de repartir bientôt pour Irkoutsk, après s’être séparée, non sans chagrin, de sa fidèle escorte ; la navigation de la Léna, sur une barque marchande encombrée de mineurs avec leurs familles, le vacarme, la mauvaise nourriture, l’horrible atmosphère n’étaient pas de nature à lui rendre des forces.

À Irkoutsk cependant, l’énergique missionnaire réunit son comité, rendit compte de son voyage et obtint 25 000 francs, au moyen desquels le gouverneur s’engagea à faire assurer aux lépreux des secours immédiats. Ensuite elle reprit la route de Tomsk, où elle n’arriva qu’après avoir couru de grands dangers en tarantass et en traîneau, car novembre et la glace étaient revenus. Là une grande satisfaction lui était réservée : l’abbesse du couvent promit d’envoyer des gardes-malades volontaires à l’hospice dès qu’il serait ouvert, et un médecin s’offrit avec deux aides pour aller donner ses soins aux victimes.

À Tjoumen, la voyageuse eut la joie de retrouver son amie miss Field, dont les soins, dit-elle, contribuèrent à lui conserver le peu de vie qui lui restait. Malgré son état lamentable, elle regagna le plus tôt possible Zlakoust et Moscou. Lorsqu’elle aperçut de loin la vapeur des locomotives, une étrange émotion s’empara d’elle : ce fut comme une joie d’enfant ; plus de chevaux rétifs, de barques marchandes, de tarantass, de traîneaux, de secousses, de contusions, de crampes, mais le luxe d’une voiture de chemin de fer ! Elle n’y croyait qu’avec peine !

Force lui fut néanmoins de faire en plusieurs étapes les 90 verstes qui la séparaient de Moscou ! Mais croirait-on qu’elle ne s’y accorda pas plus de trois jours de repos ! La fièvre de l’action la brûlait. Elle voulait retourner à Saint-Pétersbourg, y établir son quartier général, revoir S. M. l’Impératrice et ses autres protecteurs, intéresser les Russes, grands et petits, à son entreprise, chercher le nerf de la guerre. Tout cela fut accompli.

Pendant quatre mois miss Marsden fit la navette entre Saint-Pétersbourg et Moscou, revit l’Impératrice dont le nom figura en tête de la liste des donateurs, puis la comtesse Alexandrine Tolstoï, qui mit à son service l’immense influence dont elle dispose avec tant de tact et de sagesse ; elle fut très bien accueillie par le « chef procurator du Synode », qui, non content de faire circuler dans le principal journal religieux de l’empire le compte rendu officiel du voyage, le fit imprimer et répandre à 40 000 exemplaires au profit de l’œuvre et, faveur plus exceptionnelle encore, permit que dans toutes les églises orthodoxes on fit une quête le jour où serait lu l’Évangile des lépreux. Le procurator figurait personnellement sur la liste de souscription pour 7500 fr. Le tzarewitch s’inscrivit pour 15 000 fr., en acceptant d’être président d’honneur ; beaucoup d’autres dons affluèrent et miss Marsden put déposer une somme considérable dans des mains sûres. Elle était nécessaire, car pour les constructions seules il fallait 225 000 fr. Très logiquement, la fondatrice voulait qu’on n’employât que les meilleurs matériaux, qu’on ne donnât que des objets de première qualité, non seulement par noble charité, mais par économie bien comprise. Pour sa part, et malgré l’état précaire de sa santé, elle entreprit d’abord la publication de son livre et ensuite une tournée de conférences en Amérique. Elle est connue et aimée dans ce pays des vastes conceptions, et l’Association des Filles du Roi (en cette grande république le Roi ne peut être que Dieu !) est la seule à laquelle appartienne la chrétienne dont nous venons d’esquisser l’héroïque figure. Elle ne fait partie d’aucun ordre religieux[44].

La presse, le corps médical russe répondirent à son appel et lui rendirent publiquement des actions de grâces. Les cœurs se sont ouverts devant elle, aussi bien que les bourses. Nous avons vu qu’en Sibérie elle avait trouvé des collaborations volontaires. Il en fut de même en Russie. À Moscou, une communauté de sœurs de charité, dont la princesse Shachovskoy est la supérieure, s’émut profondément au récit des épouvantables souffrances endurées par des êtres humains. Cinq sœurs supplièrent aussitôt la princesse de leur permettre d’aller se dévouer à ces abandonnés, même avant l’organisation de la colonie projetée. Elles partirent dès le mois de mai 1892 et la princesse l’apprit à l’inspiratrice de tous ces dévouements, dans les termes qui suivent : « Hier, 17 (29) mai, ayant annoncé aux journaux le départ de mes chères voyageuses, je reçus, en arrivant à la station les dons de plusieurs inconnus. De touchantes prières furent dites par un vénérable pasteur, devant de nombreux témoins qui entouraient nos sœurs et, avec larmes, leur souhaitaient un heureux voyage. Ce fut vraiment une heure solennelle. Pourquoi notre bon ange, notre bien-aimée Kate Marsden, n’était-elle pas présente à cette belle cérémonie religieuse, qui aurait rempli son cœur de joie ? »

Une société philanthropique de dames russes, appelée la Société des Fourmis et présidée par Mme Strekoloff, se chargea de fournir des vêtements pour cent lépreux, l’ameublement et le linge de toute sorte pour la colonie.

Terminons en disant de quoi doit se composer cette colonie.

On construira dix maisons, dont chacune recevra dix occupants, deux hôpitaux, un pour les hommes, un pour les femmes, où seront placés les plus malades, une maison pour le médecin et ses deux aides, une maison pour les sœurs, une église, un presbytère, des magasins, une maison mortuaire. Hommes et femmes seront séparés, excepté en cas de famille ; chaque maison aura un jardin, deux vaches et une étable. De plus, on cultivera un grand jardin potager pour les besoins de la colonie.

« Je veux, dit miss Marsden, fonder une colonie modèle, et avec l’aide de Dieu j’y parviendrai ! »

Comment en douter après les miracles accomplis déjà ?

LA MARQUISE DE DUFFERIN ET AVA

export52_duffelin

I

Mme Innes nous a fait connaître les déboires et les épreuves douloureuses d’une situation officielle subalterne dans une colonie britannique d’Extrême-Orient pauvre, isolée, à peine entr’ouverte à la civilisation. Retournons maintenant la médaille pour en voir la face brillante et séduisante. La marquise de Dufferin et Ava, aujourd’hui ambassadrice d’Angleterre en France, s’est chargée de nous la montrer. Des régions très modestes de l’administration, nous sommes transportés au sommet, au sein d’une existence des Mille et une Nuits, dont les éblouissements font oublier les responsabilités très lourdes et les fatigues trop réelles. On y arrive d’autant plus facilement, que l’aimable nature morale de lady Dufferin lui fait accepter avec une douce philosophie les difficultés, les incommodités, les souffrances mêmes ; elle sait dompter courageusement ses nerfs dans des luttes parfois pénibles, comme, par exemple, lorsqu’il lui faut dissimuler sa crainte insurmontable des chevaux inconnus ; or l’épreuve se reproduit à tout instant et sur toutes sortes de routes.

Malgré quelques ombres au tableau, quel joli tourbillon que sa vie et quelle charmante vice-reine ! Rien de blasé chez cette grande dame qui joue à la souveraine ; pas la moindre hauteur, ni vanité puérile, pas l’apparence d’un parti pris ; un tact toujours en éveil, un désir sincère d’aplanir les difficultés, de faire un bien durable ; une fraîcheur d’impressions, une faculté de jouir, de tirer le meilleur parti des choses et des gens, au cercle de famille comme sur la scène mondaine, qu’il s’agisse de préparer un arbre de Noël, ou les splendeurs d’un durbar. Si elle a été favorisée, elle le proclame avec gratitude. Le jour où ses amis fêtent, à Simla, ses noces d’argent, elle écrit à sa mère : « Nous étions tous deux très émus, car nous avons vraiment passé ensemble vingt-cinq bien heureuses années. Un quart de siècle tout rempli de bénédictions et de joies, sans que de grands chagrins viennent troubler ce bonheur, n’est-ce pas un sort peu commun, et ne devons-nous pas en être profondément reconnaissants ?... Et puis, en vraie femme, elle ajoute à cet élan du cœur, la description de sa toilette de fée : tout gris argent et diamants, un long voile de tulle d’argent sur les cheveux poudrés, retenu par la couronne de marquise en brillants, et pour que rien n’y manque, la baguette sous forme de longue canne Louis XV, avec nœuds et chiffres XXV en argent.

Avec un tact parfait et une généreuse largeur de cœur, lady Dufferin garde le silence sur les questions politiques. « Le gouverneur général et sa femme n’appartiennent à aucun parti, dit-elle, et nous avons rencontré partout tant de bonté, que je ne désirais jamais me rappeler que les gens différeraient entre eux dans leurs vues politiques ; j’ai été trop heureuse de laisser ces questions à ceux qui ne pouvaient y échapper. »

Ceux-là, c’était surtout son mari et l’agitation de l’élément français au Canada, la résistance plus ou moins ouverte des princes indigènes aux Indes exercèrent à son honneur et au profit de l’Angleterre ses talents de diplomate et de chef d’un gouvernement.

II

Deux fois lord et lady Dufferin ont eu l’honneur de représenter leur souveraine : au Canada, de juin 1872 à juin 1878, et aux Indes, de décembre 1884 à décembre 1888. Pendant toutes ces années, la vice-reine envoya régulièrement, par chaque courrier, à sa mère, le compte rendu de leurs faits et gestes, le tableau des lieux qu’ils habitaient ou traversaient, des populations, des us et coutumes qui se présentaient à leur observation. Ce sont ces lettres condensées, réunies en journal, qui charment aujourd’hui le lecteur curieux et intelligent. Récits et tableaux sont si vivants dans leur simplicité spirituelle, qu’on participe, grâce à eux, à la vie qu’ils reflètent.

« Le Journal du Canada est nécessairement moins brillant que celui des Indes, mais il a un charme plus intime et, pour nous autres Français, un intérêt quelque peu douloureux par les souvenirs et les regrets qu’il évoque. De toutes les belles colonies que nous avons perdues, il n’en est pas, excepté l’île Maurice, où le sentiment de la mère-patrie française soit resté aussi vivace, aussi enraciné qu’au Canada. »

La première impression de la résidence officielle à Ottawa, Rideau Hall (le 27 juin 1872), ne fut pas très favorable. Les magnificences du Saint-Laurent venaient d’exciter un enthousiasme dangereux. Après avoir subi neuf discours, on se rendit à la nouvelle demeure. « Le chemin est mauvais et laid, écrit lady Dufferin, la maison me paraît être au bout du monde et n’a aucune vue, bien qu’elle soit près de la rivière… Et puis je n’ai jamais vécu dans une « Government-House » et les tables forcément nues, les chambres sans ornements produisent un effet attristant ; pour la première fois je me rends bien compte que j’ai quitté mon home pour plusieurs années et qu’en voilà le remplaçant ! »

Mais le lendemain lady Dufferin se reprend et dit : « Je vous en prie, excusez la maussaderie ci-dessus ; le matin m’apporte de plus gaies réflexions. Nous ne devons pas vivre ici pendant l’été et j’imagine que pendant l’hiver l’endroit doit paraître charmant. On dit la maison très chaude et confortable, et le Parlement, qu’après tout je vois de mes fenêtres, est très beau. Je peux recouvrir les tables et introduire l’aspect familial qui manque à présent ; alors pourquoi ai-je maugréé ? »

Voilà qui est caractéristique et qui explique pourquoi lady Dufferin réussit partout. C’est une optimiste obstinée, comme lady Barker, et lord Dufferin étant doué, au suprême degré, des mêmes dons sympathiques et séduisants, il est naturel que leur popularité ait été grande.

« La société est maintenant mon affaire dans la vie, écrit lady Dufferin, peu après son arrivée, et voici comment j’ai réglé ma semaine : lundi, je reste chez moi pour recevoir des visites ; mardi, mercredi, jeudi, grands dîners ; vendredi, réservé pour voir le pays ; samedi, petits dîners. »

Dès sa première réception à Montréal, la vice-reine déclare « qu’elle trouve très facile de s’entendre avec la société canadienne ; les gens parlent, sont simples, naturels, disposés à être satisfaits, de sorte que la réception de quatre-vingts personnes tout à fait étrangères devient une tâche agréable et non ardue, comme elle pourrait l’être ». Et comment n’aimerait-on pas un gouverneur général qui adore la danse ? Qu’on en juge ! Ceci se passe encore à Montréal, pendant le premier hiver. On donnait un bal costumé sur la glace, dans le Skating-Ring. « Lord Dufferin endossa un domino et se joignit aux patineurs ; on dansa toutes sortes de choses, lanciers, sir Roger de Coverley, etc. » « Je suis sûre, dit la marquise, que si l’on n’avait pas mis le gouverneur général dehors en lui jouant le God save the Queen, je n’aurais jamais pu l’emmener, tant il s’amusait ! » Quand on sait que cet entrain juvénile ne nuit nullement aux devoirs sérieux et que l’aimable mondain est en même temps un homme habile, tous les cœurs vont à lui.

Ce qu’on donne de bals partout au Canada est absolument prodigieux : salons privés, citadelles, Parlements, Hôtels de Ville, salles de théâtre, Sénats, clubs, navires de guerre, Skating-Rings, allument tour à tour leurs lustres et font tournoyer les habitants du Dominion à tous les points cardinaux. À ce plaisir il faut en ajouter bien d’autres : dîners, pique-niques, comédies d’amateurs, tableaux vivants, concerts, fêtes d’enfants, courses, chasses, rallye-papers, et ce que nous appellerons les amusements de terroir, dont la glace est l’inspiratrice et la fée, les courses en traîneaux, les montagnes russes, le patinage et enfin la pêche du saumon.

export54a_duffelin

Il ne s’agit plus de quelques rares degrés de froid, de pauvres petits lacs artificiels et de ruisseaux minuscules, mais d’immenses espaces, de nappes d’eau qui ressemblent à des mers intérieures et de larges fleuves envahis, immobilisés pendant des mois par la neige glacée, sous un ciel de saphir, et d’un froid de dix à trente-cinq degrés ! C’est une sorte d’ivresse qui saisit la population et la lance dans des courses folles, souvent dangereuses (l’un des aides de camp du gouverneur général y trouva la mort), dans toutes sortes d’aventures éclairées par le soleil ou la lune.

La pêche du saumon, une des passions de lord Dufferin, nécessitait des expéditions lointaines, sur les rivières, au fond des bois, dans des endroits déserts où le campement sous la tente exposait à des épreuves assez dures pour une femme habituée au confortable le plus raffiné. Au lieu de se plaindre, elle les racontait gaiement et révélait ainsi, sans le vouloir, son aimable nature. En voici un épisode entre bien d’autres : On était sur la rivière Dartmouth, un affluent du grandiose Saint-Laurent, et, quoiqu’on fût en juillet, les nuits étaient plus que fraîches : « Dîner, coin du feu, lit. Hélas ! le lit n’est pas la fin ! Il a gelé cette nuit et la provision insuffisante de couvertures a été terrible ! Je me suis éveillée à une heure, me suis habillée complètement et me suis recouchée, mais non pour dormir. J’ai grelotté jusqu’à quatre heures et à cette heure matinale, ce dimanche matin, on aurait pu me voir assise dehors, près d’un grand feu ; sur ma droite une tente où dort mon amie lady Harriet Fletcher ; derrière moi une cabane en bois où sommeillent mon mari, mon frère et le colonel Fletcher ; à gauche une section de tente d’où émergent les pieds d’hommes endormis ; un homme éveillé soigne mon feu ; un chien est couché auprès ; la rivière coule à l’arrière-plan. Au milieu de ce tableau, l’on peut me représenter lisant un roman ; la forêt vierge s’étend de tous côtés autour de moi. »

Ces « campagnes de pêche » donnent lieu à de jolis récits et à de pittoresques tableaux. Après une longue lutte avec un antagoniste aussi volumineux qu’obstiné, lady Dufferin, debout dans son canot, soutenue par deux hommes et les genoux pressés contre une barre transversale, déclarait qu’elle ne recommencerait pas volontiers cette petite partie ! Son ennemi pesait 26 livres (le plus gros saumon pris cette année-là !) ; elle était néanmoins très fière et ses compagnons donnaient aussitôt au champ de bataille sans nom celui « d’Étang de la Comtesse ». (Lord Dufferin n’avait pas encore reçu le titre de marquis.)

Ce n’est pas sans cause que lady Dufferin parle des travaux d’Hercule qu’elle et son mari sont tenus d’accomplir ! Le Dominion est immense, de nouvelles provinces y sont annexées dans l’Ouest et dans le Nord ; il est du devoir des représentants de la Reine d’aller partout, de tout voir et de se montrer sans cesse. Les heures sont tellement comptées sur la route, que souvent on s’habille en wagon ou à bord, avant de descendre à terre. Les émotions de la première femme de chambre, Mme Dent, sont vraiment divertissantes. « Chaque journée sur le yacht diminue de je ne sais combien de livres (sterling) la valeur de la garde-robe de milady, » dit-elle. Elle n’est pas commode, Mme Dent ; elle dit très carrément son fait à Milady, quand les belles toilettes sont trop maltraitées ; elle tient la dragée haute aux officiers qui mettent du désordre dans la maison. Milady a peur d’elle, mais l’apprécie à toute sa valeur, et quand Mme Dent exaspérée finit par lui donner congé, elle se fait très humble pour l’apaiser !

Les tournées officielles du couple vice-royal dans les provinces de l’Ouest, de la côte et du Nord ont un grand intérêt, au point de vue du développement rapide de cette vaste colonie ; il s’est bien accentué depuis et lady Dufferin trouverait des changements extraordinaires sur les bords de la Rivière-Rouge, des lacs Winnipeg et Manitoba, bien des villes nouvelles et des terrains transformés. La ville de Winnipeg, qui n’avait alors que quelques années d’existence, témoignait déjà de l’esprit d’entreprise qui allait en faire un centre important ; aujourd’hui c’est une sorte de capitale, où l’on arrive en chemin de fer, qui contient 50 000 habitants et jouit de tous les raffinements modernes. « Jamais, disait lord Dufferin pendant une de ses tournées, le chef d’un gouvernement n’a traversé un pays si satisfait du présent, si plein de promesses pour l’avenir. » Toutes ces promesses sont en voie de réalisation, depuis les forêts du Nord, les mines de l’île du Prince Edward, les beautés sauvages de la Nouvelle-Écosse, jusqu’aux fermes plantureuses des Lacs ; depuis les vergers de Niagara jusqu’aux terres des chasseurs de Nipigon !

Que de types variés défilent devant le lecteur de lady Dufferin ! L’Indien aux longs cheveux noirs dans un filet couronné de plumes d’aigle, vêtu, par-dessus les pantalons à l’européenne, d’une tunique de drap rouge brodée de verroteries et ornée de queues d’hermine, drapé artistement dans une longue couverture bleue et portant au cou un collier de griffes d’ours ! Le trappeur de la baie d’Hudson, le colon moderne et Go a head qui frappe familièrement dans la rue sur l’épaule de lord Dufferin se promenant avec sa femme et lui dit : « J’aime à vous voir comme ça, sans cérémonie au milieu de nous ». Le descendant des conquérants français, si fidèle à toutes ses traditions, parlant la belle langue du XVIIe siècle, chantant les chansons d’autrefois, catholique fervent, ne se mêlant pas à la race anglo-saxonne protestante, aimant son clergé, ses nombreux couvents auxquels la vice-reine témoigne toujours beaucoup de bienveillance et où le gouverneur général peut pénétrer, même s’ils sont cloîtrés, car on lui a conservé ce privilège des anciens rois de France ; enfin le Yankee sec et affairé, et sa compatriote qui se présente sous tant d’aspects divers, les uns charmants, les autres que l’on croirait empruntés à « Punch ». En voici une dont la description prouve que la bonté de lady Dufferin n’atténue pas chez elle l’esprit et le sens du ridicule. Elle la rencontra un jour à New-York, dans un dîner. « Elle était juste comme une Yankee de comédie, » nous dit-elle. Elle annonça d’abord qu’elle avait dit à son mari qu’elle ne porterait pas son deuil, attendu qu’elle avait l’intention, si elle le perdait, de se remarier aussi vite que possible après sa mort. Ensuite elle m’informa, d’un air gai et léger, qu’elle avait eu des convulsions tous les dimanches depuis janvier, excepté aujourd’hui pour la première fois. Puis elle me conta ses ennuis domestiques et comme quoi elle avait dû appeler un « policeman » pour faire sortir sa cuisinière de chez elle. Elle en était là, quand une personne plus fashionable s’approcha et insista pour me parler « opéra ». Avec cet « humour » facile et sans méchanceté, lady Dufferin conte à merveille les incidents drôles.

Comment, au milieu de ces « travaux d’Hercule », elle réussit à s’occuper beaucoup de sa famille, de ses enfants (elle en a même deux ou trois nouveaux pendant son séjour agité au Canada !), de leurs plaisirs, de leurs fêtes, c’est un mystère inexplicable. Elle leur fait apprendre des comédies, elle a des fêtes de Noël idéales, elle surveille leur santé, leur éducation, leur toilette, leurs diverses installations, bref on peut lui appliquer en toute vérité cette expression consacrée : il y a des grâces d’état ! c’est même la seule explication qui se présente.

III

Si la vie de lady Dufferin au Canada était un tourbillon, aux Indes c’était un cyclone ; on se fatigue à la suivre rien qu’en imagination. Mais elle semble avoir le génie de l’organisation dans l’emploi du temps, comme dans les arrangements de l’intérieur. Sa première pensée, en arrivant, est toujours de donner le plus possible à sa résidence ce qu’elle appelle « l’air du home » ; elle démeuble, remeuble, change la destination des appartements, le tout à la satisfaction générale et à la sienne en particulier. Habillée à 8 h. ½, elle déjeune à 9 heures, s’occupe de sa maison pendant la matinée, sort à 3 h. ½ après le lunch, dîne à 8 et reçoit le soir de vingt à dix-huit cents personnes, selon les circonstances. Les exigences de sa situation ressemblent à celles d’une souveraine : levers, revues, inaugurations, cérémonies et réceptions de toutes sortes lui imposent des devoirs sans cesse renaissants, dont elle ne paraît pas accablée. Elle jouit de tout avec une franchise et un entrain charmants. Sa villa de campagne à Barrackpore, près de Calcutta, la ravit par la beauté de ses pelouses, de ses roses, de ses volubilis bleus, de son gigantesque banyan et de ses adorables orangers, dont l’un couvre tout le balcon où elle écrit. « Souvenez-vous, dit-elle, que nous sommes au cœur de l’hiver. Il me semble pourtant qu’il fut un temps où je patinais en janvier et où une jaquette et un bonnet de fourrure étaient indispensables à mon bien-être ; aujourd’hui il me faut prendre des précautions contre le soleil, porter un chapeau de feutre doublé et ne jamais quitter mon ombrelle blanche. Je peux dire, en toute franchise, que ces deux températures extrêmes m’ont également plu. J’ai aimé le Canada avec ses hivers rigoureux, comme j’aime l’Inde avec ses hivers ensoleillés. »

Quel heureux caractère !… Dans ce lieu de délices qui est son délassement, où elle monte à cheval et à éléphant, où elle prend de l’exercice et joue avec ses bêtes et au lawn-tennis, elle n’a qu’un regret : ne pas en faire jouir tous ceux qu’elle aime. Puis elle rentre à Calcutta pour recevoir des princes de tous pays, donner des dîners de cent couverts, visiter des hôpitaux, présider des distributions de prix à des petites filles indigènes qui l’intéressent passionnément ! Elle trouve ces petites Indiennes extrêmement séduisantes ; elles ont l’air de petites miniatures de femmes avec leurs cheveux relevés, les mousselines de toutes nuances qui les enveloppent, leurs petites têtes couvertes de bijoux, leurs colliers, leurs bracelets aux poignets et aux chevilles, leurs boucles d’oreilles et leurs anneaux dans le nez ! Quelquefois la tête tout entière et les oreilles sont cachées sous des ornements d’or… Il y a quelque chose de triste à donner une poupée à une pauvre petite créature qui peut, à toute heure, tomber entre les mains d’une belle-mère acariâtre ou d’un vieux mari ; ou encore être condamnée, après un précoce veuvage, à une existence de paria pour le reste de sa vie !

Il n’est pas en effet de pays prétendant à un certain degré de civilisation où la femme soit plus odieusement traitée qu’aux Indes. Autrefois on forçait la veuve à se brûler ; depuis que la loi anglaise l’a défendu, on se contente de la martyriser par le mépris.

L’amélioration du sort de la femme a été la pensée constante et l’œuvre maîtresse de lady Dufferin pendant la vice-royauté de son mari ; c’est par les résultats accomplis déjà et par la préparation de l’avenir que son nom vivra. Ses efforts ont eu un double but : développer l’éducation, apporter un secours efficace aux souffrances inouïes infligées depuis des siècles à cent millions et plus de créatures humaines. Quand on considère que la population des Indes est de 230 millions d’êtres répartis entre 117 États, parlant 106 langues ou dialectes et différant de race, de religion, de coutumes et même de costumes, on comprend combien il est difficile d’exercer une influence quelque peu générale. Pour répandre l’instruction, lady Dufferin trouva les premières difficultés vaincues par l’œuvre des Zenanas ; elle s’appliqua de tout son pouvoir à en seconder les efforts.

Mais ce qui fut sa création, ce qu’elle a le droit d’appeler comme elle le fait : son œuvre ou plutôt l’Œuvre, c’est celle dont elle présentait au début le projet dans les termes suivants : « Former une association nationale, avec un comité central, une caisse centrale aussi, ayant des branches dans tout l’Hindoustan et des comités locaux pour donner une éducation médicale aux femmes de bonne volonté, procurer des soins médicaux et des remèdes, et fonder des hôpitaux de femmes dans tout le pays. » On conçoit à quel point l’entreprise était gigantesque, lorsqu’on se rappelle que jamais un médecin n’était entré dans un Zenana et qu’aucune femme n’avait pu en sortir pour se faire soigner. Les malheureuses en étaient réduites à leurs propres ressources, ou pis encore, à la soi-disant science de femmes ignorantes et superstitieuses.

Il y avait bien déjà aux Indes quelques doctoresses étrangères, mais le but de « la caisse de lady Dufferin » était d’en former un aussi grand nombre que possible parmi les indigènes, afin de procurer les secours médicaux à toutes les femmes.

La souscription ouverte réussit rapidement ; on comprend vite, comme le disait lord Randolph Churchill, que « ce serait une des plus importantes réformes sociales parmi toutes celles qui marqueront le règne des Dufferin ». Et en effet, comment la culture intellectuelle nécessaire pour atteindre le but pourrait-elle manquer d’agir sur le moral en même temps que sur le physique ?

La Reine prit l’œuvre sous son patronage ; elle fut déclarée d’utilité publique ; tous les Rajahs éclairés, toutes les Maharanees ou princesses indiennes capables d’apprécier le bienfait qu’on offrait à leur sexe, s’empressèrent d’envoyer des sommes considérables et aussi de fonder des hôpitaux, des dispensaires et des écoles de médecine pour les femmes, dans les diverses parties de l’Empire. La réussite de l’Œuvre devint désormais l’intérêt dominant dans la vie officielle de lady Dufferin. Pour elle, ainsi qu’elle l’écrivait à sa mère, elle se fit homme d’affaires ; elle eut, à côté de son joli salon rose, un cabinet spécial où elle tint les comptes, reçut les renseignements, dépouilla la correspondance, rédigea les rapports. Partout où elle passait, son premier soin était de réunir les comités locaux, de visiter les écoles des missions du Zenana et les collèges de doctoresses, les hospices pour les femmes et les dispensaires. Plusieurs portèrent son nom.

Quant à la bonne volonté des étudiantes indigènes, elle dépassa toutes les espérances, de même que la vivacité de leur intelligence. Le jubilé de la Reine fut une excellente occasion, pour tous les princes ralliés ou soumis, de témoigner leur zèle. Chaque année, une assemblée générale, présidée par lord Dufferin, recevait le compte rendu de toutes les opérations et, lorsqu’elle partit, lady Dufferin laissait 1 250 000 francs en caisse, un nombre considérable d’institutions en pleine activité, l’idée nouvelle entrée dans les cœurs et dans les esprits, et la sollicitude de ses successeurs, forcée, en quelque sorte, de continuer ce qu’elle avait si bien commencé. La sienne s’était étendue aux enfants autant qu’aux femmes. Il y a tant à faire pour eux dans cette immense population ! L’école l’attirait autant que l’hospice. Elle aimait à présider les distributions de prix, à donner des fêtes aux petits déshérités. Lors du jubilé de la Reine, elle réunit sept cents enfants des écoles à sa résidence de Barrackpore, et certains détails peuvent donner une idée des difficultés que rencontre le gouvernement dans ce pays habité par tant de races et de castes. « Il y en avait de toutes les religions, raconte lady Dufferin, ce qui avait nécessité des organisations très variées. Il y avait des petits chrétiens auxquels il était permis de manger de tout ; il y avait d’autres chrétiens qui ne pouvaient manger du gâteau qu’à la condition qu’il leur fût permis de le couper eux-mêmes ; il y avait des Indiens et des musulmans qui ne pouvaient s’asseoir à la même table, mais qui, dans des coins différents du parc, mangeaient les mêmes mets, servis de la même manière. Ceux-ci avaient chacun une natte pour s’asseoir, une feuille de bananier qui leur tenait lieu d’assiette et buvaient de l’eau que leur versait un Brahmin de haute naissance.

« On nous avait priés de ne regarder le pique-nique hindou qu’à une distance respectueuse, qui avait été déterminée par une chaise préparée pour moi, à environ douze mètres de l’endroit où se tenaient les enfants. »

À la place des enfants, qu’on suppose des hommes, et les mêmes nuances appliquées à une foule de détails, l’on comprendra combien sont nombreux les écueils auxquels peuvent se heurter les Européens.

Lady Dufferin, préoccupée du dénuement de tant de pauvres petits êtres, fonda aussi, pendant l’avant-dernière année de sa résidence à Simla, un ouvroir à l’instar de ceux d’Angleterre, et lors de la dernière distribution, elle se réjouissait des résultats obtenus ; « nous avons eu, disait-elle, plus de mille vêtements neufs à partager entre les quatre établissements pour lesquels nous travaillons ».

Nous nous sommes étendus sur ce chapitre de la bienfaisance, parce qu’il nous a paru instructif au point de vue de l’heureuse et considérable influence que peut exercer la compagne d’un vice-roi, dans des questions autres que celles de simple apparat.

IV

En ce qui touche la représentation et les devoirs de son rang, lady Dufferin fit preuve d’autant de conscience et d’activité que dans son rôle de providence officielle, et c’est par ses courses en tous sens, dans l’Empire confié au gouvernement de son mari, qu’elle prend sa place, et une place toute spéciale parmi les voyageuses. Courant sans cesse, de l’est à l’ouest et du nord au sud, elle voit beaucoup, malgré les entraves que lui impose sa situation, elle observe finement, sent avec délicatesse, jouit avec gaîté et raconte avec charme.

Quelle vie fatigante, en dépit des merveilles accomplies par ce précieux lord William Beresford, le premier écuyer, qui a le génie de l’organisation, fixe, pour chaque journée de voyage, le parcours, les cérémonies, les entrevues, réceptions, fêtes, excursions, dîners, déjeuners, thés, ne laisse rien au hasard, prévoit toutes les éventualités, et présente, chaque matin, aux augustes voyageurs le programme de leur journée ! Ces déménagements perpétuels, avec une nombreuse famille et une suite de cent serviteurs au minimum, n’en sont pas moins très énervants ; on se découragerait volontiers en se demandant : À quoi bon faire de jolies installations, dont on doit jouir si peu ! Cela pourrait s’appeler la tribulation des grandeurs ! « Bien des gens, dit lady Dufferin, ne font de grands déplacements que deux ou trois fois dans leur vie ; nous, c’est quatre fois par an ! »

Et elle ne compte pas les voyages en dehors des déplacements réguliers. Et les choses, les papiers, lettres, notes, photographies s’accumulent si vite ! Des caisses, et encore des caisses ! Et, dans deux ou trois mois, il faudra les remplir et les vider de nouveau ! Lors de son départ des Indes, lady Dufferin ne trouva qu’un moyen de sortir du chaos : elle décréta que les quatre coins de sa chambre, et ensuite de son salon, représenteraient Rome (où elle allait), Londres, Clandeboye (son château en Irlande), et Calcutta ; on y entassait les objets destinés à chaque endroit, et on les emballait ensuite.

Chaque année, la saison des grandes chaleurs approchant, on partait pour Simla, le plus fameux, le plus « select » sanatorium du monde britannique, conquis à grand’peine sur les rochers de l’Himalaya. « C’est le plus drôle d’endroit qu’on puisse rêver, disait la vice-reine, en exprimant sa première impression au sujet de sa demeure : derrière la maison, un mètre de terrain plane, terminé brusquement par un précipice ; devant, juste la place d’un jeu de tennis et un autre précipice. Les aides de camp, dans leurs bungalows, sont perchés sur les pentes les plus escarpées, au risque de glisser, maisons, gens, etc. ; chaque jour, en venant dîner, ils courent les plus grands dangers. Marcher, monter à cheval, aller en voiture (il n’y a qu’une route carrossable) me paraissent des exercices auxquels on ne peut se livrer ici qu’au péril de sa vie. » On n’arrive à l’église qu’en chaise à porteur ou à cheval et c’est fort étrange de voir des femmes bottées, éperonnées, gagner leur place en relevant leur jupe d’amazone.

Quant au calme de ces soi-disant périodes de repos, voici un résumé qui peut en donner la mesure : douze grands dîners et vingt-neuf petits, en tout six cent quarante-quatre convives reçus ; un grand bal, deux bals costumés, dont un pour enfants (des amours ! s’écrie l’aimable amphitryonne), six sauteries, deux garden-parties, deux soirées ; total : cinquante-quatre réunions en cinq mois et, pour la moindre réception officielle, visite de rajah ou autre, l’étiquette dans toute sa splendeur ; on avait même hissé à grand’peine jusqu’à Simla les deux lourds trônes d’argent, dont les bras reposent sur des lions en or et sur lesquels lord et lady Dufferin devaient s’asseoir dans les grandes occasions. À tout cela il faut, bien entendu, ajouter les invitations acceptées.

export55a_duffelin

Il y avait néanmoins des journées dans la montagne, des plaisirs presque champêtres dont lady Dufferin jouissait franchement. À un certain moment, la mode à Simla fut d’installer de petits rochers sur ses fenêtres ; c’était à qui aurait les plus artistiques avec les plus jolies plantes. « J’adore ces plaisirs campagnards, écrivait la vice-reine ; j’adore me bien salir les mains en déracinant une plante, l’emporter dans un panier et l’installer sur mon rocher : les fougères, en ce moment, sont admirables et il y en a des variétés infinies. Une autre distraction, c’était d’aller inspecter les travaux de la nouvelle résidence que l’on construisait pour la cour et dont lady Dufferin ne jouit que deux ou trois mois avant son départ ; celle qu’elle habitait était vraiment insuffisante et sans autre vue qu’un enchevêtrement de montagnes qui devenait oppressif à la longue, exaspérant, selon l’expression de la marquise. Lord Lytton, avant de quitter les Indes, avait choisi un site charmant, d’où l’on voyait plus d’espace et qui permettait « de rêver de liberté ». Tout est si resserré à Simla et les résidences sont si haut perchées au-dessus les unes des autres, qu’aux détours des chemins les habitants des villas placent de petits poteaux indicateurs qui préviennent les visiteurs de leur sortie et leur épargnent la montée inutile !

Lady Dufferin et ses filles montaient donc à leur future demeure et, pour se rendre compte de tout, exécutaient de véritables tours de force, les escalades les plus dangereuses, franchissaient des abîmes béants sur de simples planches, gravissaient des escaliers sans rampe et s’amusaient à voir travailler les ouvriers, mais surtout les ouvrières, des jeunes filles couvertes de colliers, de bracelets, de boucles d’oreilles, en pantalon de toile, en longs voiles flottant sur le dos, qui transportaient sur leur tête de grands vases de terre remplis de mortier ! Elles circulaient avec des attitudes d’impératrices et semblaient aussi à l’aise sur le toit que sur le sol ; c’étaient, en vérité, de pittoresques maçons.

Un moment assez dur à passer à Simla est celui de la mousson, qui dure plusieurs semaines et pendant laquelle la pluie est diluvienne. « Je ne peux comparer Simla qu’à l’arche de Noé, disait alors lady Dufferin, et j’éprouve la plus grande sympathie pour M. et Mme Noé et leurs aides de camp, lorsque je songe qu’ils sont restés enfermés dans leur boîte pendant cinquante jours et même plus ! Comme ils devaient haïr cet éternel bruit de la pluie sur leur toit et contre leurs murs ! Comme ils devaient être fatigués de parler de leurs animaux ! » Lady Dufferin avait d’autres distractions : elle apprenait l’hindoustani !

V

En suivant la vice-reine dans ses voyages officiels, c’est vraiment le pays de Shahabaham qu’on visite. Il y aurait de quoi aveugler des yeux qui ne connaîtraient que l’atmosphère opaque et le luxe plus raffiné peut-être, mais relativement incolore, de l’Occident. Pour ces princes et ces populations habitués aux orgies de couleur, aux ruissellements d’or et de pierreries, il faut que l’entourage du pouvoir étranger se mette au diapason et que ses représentants affectent les apparences d’êtres supérieurs à toutes les menues besognes de la commune humanité ; on ne doit pas supposer qu’ils puissent ramasser leur mouchoir eux-mêmes. Aussi quelle domesticité ! Quelle complication de l’existence ! Bien entendu, on ne sort qu’avec quatre chevaux, avec postillons, valets de pieds, courriers et escorte en livrée rouge et or. Les écuries sont royales et les équipages magnifiques. Les domestiques d’intérieur ont aussi la livrée rouge et or. Les khidmattgars, ceux qui servent à table, portent de longues tuniques de drap rouge, de larges pantalons blancs, des ceintures blanc et or, ou rouge et or, et des turbans blancs. On reconnaît les chefs à leur plastron brodé d’or ; les autres n’ont qu’un simple D, surmonté d’une couronne, sur la poitrine. « Nous avons chacun un jemadar ou domestique personnel, raconte lady Dufferin. Le mien se tient toujours à ma porte, prêt à exécuter mes moindres ordres ; il m’accompagne en voiture et ne me quitte que lorsqu’il me sait bien en sûreté dans ma chambre. Je n’ose pas remuer une chaise sans m’être à l’avance assurée que ma porte est bien fermée, car je l’aurais immédiatement sur le dos !… Nelly et Rachel ont aussi leur jemadar, ainsi que chacune des femmes de chambre, et Dieu sait s’il y en a ! Ils sont vêtus de longues tuniques rouges soutachées d’or et coiffés de turbans ; ils sont magnifiques… Nous avons aussi chacun, à la porte de nos chambres, un garde superbe ; ce sont de très beaux hommes, très grands, vêtus d’uniformes splendides. Nous avons encore une foule d’autres serviteurs, les uns vêtus de quelques chiffons (comme les jardiniers qui surgissent partout, dans le salon ou les appartements intimes) pour vous offrir un bouquet de violettes ; les autres n’ayant pas de chiffons du tout et tous aussi chez eux que les confrères les plus chamarrés d’or.

Chaque caste a son emploi particulier. Ceux-ci arrangent les fleurs, ceux-là nettoient l’argenterie ; un troisième place les bougies dans les flambeaux, mais c’est un quatrième qui les allume[45]. L’un est chargé de remplir un pot à eau, mais c’est l’affaire d’un autre d’en verser le contenu. L’homme qui cire vos bottines ne consentirait jamais à vous présenter une tasse de thé et la personne qui fait votre lit se considérerait comme déshonorée s’il lui fallait toucher à quelque autre objet dans la chambre : ce qui fait qu’au lieu de trouver une seule fille de chambre bien dressée quand je monte chez moi, je tombe au milieu de sept ou huit grands diables dans les costumes les plus variés et faisant chacun sa petite affaire. Je vous laisse à juger des sentiments de ma femme de chambre ; elle bout ! Aussi son ayah lui répète-t-elle toujours : « Elle bien trop forte, forte comme quatre femmes hindoues ! »

export56a_duffelin

On conçoit ce que peuvent être les grands durbars, lorsque, par exemple, le vice-roi reçoit un ou plusieurs grands rajahs, dans la vaste salle de marbre blanc, tapissée de pourpre. Entre chaque colonne se tient un magnifique garde du corps. Le vice-roi, sous un dais splendide, est assis sur son trône d’argent aux lions d’or, posé sur un tapis tout brodé d’or ; des hommes en costumes chamarrés l’entourent, portant, les uns des touffes de plumes de paon sur montures d’or ; les autres des masses d’or (impossible d’éviter la répétition de ce mot, c’est le refrain obligé) ; un autre enfin est armé d’une queue de yak, prêt à chasser les mouches qui se permettraient d’importuner Son Excellence !

Puis les rajahs arrivent avec leurs suites, et c’est un étincellement de soieries, de broderies, des pierreries, robes de brocard brodées de perles et de pierres précieuses, aigrettes éblouissantes, habits de moire rose, larges pantalons pompadour, gilets de satin blanc, colliers de Golconde, tout ce que l’imagination d’un Oriental peut inventer pour étonner les hommes (et les femmes) d’Occident !

Mais si l’on veut se former une idée à peu près exacte de cette existence fabuleuse, il faut suivre les augustes personnages aux grands durbars des camps, pour la réception des princes indigènes et de l’émir d’Afghanistan. Ce sont de vrais contes de fées en action, où chaque personnage donne libre essor à sa fantaisie et s’efforce de surpasser son voisin. Il est nécessaire que la mise en scène soit digne de tels acteurs, et ces camps avec leurs tentes immenses ornées des plus riches étoffes, de cachemires incomparables ; d’armes étincelantes, où l’on arrive dans des voitures d’or et d’argent, entre deux rangées d’éléphants caparaçonnés de pourpre et d’or et portant des dowdahs (sièges avec dais) en argent, où l’on trouve un vice-roi sur son trône (d’or cette fois), un état-major resplendissant et une foule bigarrée éblouissante de couleurs, de tiares, de colliers, de joyaux inestimables, tout cela ressemble plus à des scènes de rêve qu’à des réalités.

Et partout, dans ce pays extraordinaire, se rencontrent ces folies de richesse et de splendeur, à côté de la plus abjecte misère et des ruines amoncelées. Voici dans Amritsar, la ville sacrée des Sikhs, le peuple qui, entre tous, aime la pompe, le faste, les ornements ; voici le temple d’or, la merveille des merveilles, s’écrie lady Dufferin ; « il est là dans sa robe d’or, au centre d’une vaste nappe d’eau, rattaché seulement à la terre ferme par une passerelle en marbre blanc. C’est un tableau féerique, reflété dans l’eau comme dans un miroir. On dirait une apparition enchantée. Faut-il s’étonner qu’on oblige les simples mortels à retirer leurs grossières chaussures pour mettre des pantoufles brodées ? Un escalier de marbre descend jusqu’au bord de l’eau… Une grille d’or donne accès au passage de marbre qui conduit au temple. Les prêtres passent leur journée à chanter des prières et à lire le Gianth (leur Bible). Le livre est recouvert de drap brodé d’or et posé sous une arche d’or incrustée de diamants, d’émeraudes, de rubis et enguirlandée de rangs de perles qui s’enchevêtrent, s’entrecroisent, rosées, irisées, laiteuses, admirables ! Puis ce sont encore des coupoles et des plafonds d’or, des portes en or massif, d’autres en argent, et quand je vous aurai dit tout cela, vous n’aurez encore qu’une bien faible idée de ce que j’ai bien raison d’appeler la merveille des merveilles. »

À Lahore, lady Dufferin est grisée d’admiration ; de Delhi elle écrit : « La pensée seule d’avoir à vous parler de Delhi m’épouvante ! Impossible de vous donner la plus faible idée de ce que nous avons vu ! »

Puis c’est Agra et l’idéal Taj, et, comme toutes les autres voyageuses, lady Dufferin s’écrie : « Pour le moment, il m’est impossible de penser à autre chose qu’au Taj ! Une seule idée se détache bien nette : j’ai vu le Taj ! » Mieux peut-être qu’aucune de ses émules, elle a défini le charme irrésistible de ce poème en marbre que, sur la terre de la polygamie, la tendresse unique et pure a dédiée à une mémoire chère. « On sait que ce tombeau adorable fut construit par l’empereur Shah Jehan pour sa femme Mahal « (l’ornement du palais) » et que tous deux y dorment leur dernier sommeil. Le Taj est en marbre blanc incrusté d’agates, de jaspe et autres pierres précieuses. Il est bâti sur une grande terrasse, aux quatre coins de laquelle se dresse un minaret, ce qui lui donne l’aspect d’une mosquée. Je n’essayerai pas de le décrire ; on dirait que ses murs renferment une âme, qu’il a été créé et non pas construit, tant est mystérieuse la fascination qu’il exerce. On ne peut imaginer un temps où il ne fut pas, ni un temps où des ouvriers bruyants et grossiers furent employés à élever cette merveille ; la pensée seule qu’un marteau ou un outil quelconque pourrait en approcher est odieuse ; c’est seulement comme à un rêve, à quelque chose d’irréel, de presque sacré, qu’on y peut songer. Et rien nulle part ne vient troubler cet effet… Le Taj exerce un charme indéfinissable ; après l’avoir vu dans le jour, on y retourne au clair de lune, on souhaite le voir au lever du soleil ; on sent que, si l’on vivait à Agra, toutes les fois qu’on aurait besoin de paix et de repos, toutes les fois qu’on se sentirait triste ou malheureux, on viendrait là, méditer ou pleurer. Voilà pourquoi je dis que cette merveille a une âme ; elle produit une impression que la blancheur idéale de son marbre, découpé comme une dentelle, que ses proportions exquises ne suffisent pas à expliquer. »

Cette note de rêve se détache avec une douceur charmante au milieu de cet ensemble assez tapageur de la splendeur orientale, de ce déploiement de richesses inouïes, des troupes d’éléphants, de chameaux, de bœufs blancs tout harnachés et caparaçonnés de pourpre, d’or et d’argent, des foules qui à elles seules sont un régal somptueux pour le regard, des guerriers couverts d’armures de toute sorte, des palais et des temples féeriques. Si l’on passe en Birmanie, après la guerre heureuse que lord Dufferin avait été contraint de déclarer, on retombe dans l’or partout : pagodes, maisons, colonnes, murs, portes, balustrades, bouddahs en or. De l’or jusque sur le mur d’enceinte de la ville, jusque dans les hôpitaux ! Et partout aussi du bois sculpté avec une finesse de bijou et, mêlées à l’or, des pierres précieuses, les unes vraies, les autres imitées.

Le palais du roi dépossédé est rempli de piliers d’or qui soutiennent des plafonds élevés comme des voûtes de cathédrale. C’est à dégoûter du précieux métal !

Nous nous arrêtons ; nous en avons dit assez pour faire comprendre ce que fut, pendant quatre ans, la vie de lady Dufferin, quel peut être l’intérêt de son récit. Ce ne fut pas sans tristesse, l’aimable chroniqueur l’avoue franchement, qu’elle et lord Dufferin déposèrent leur sceptre temporaire ; à cette tristesse, causée surtout par des séparations pénibles, les regrets des administrés répondaient éloquemment. Le couple vice-royal avait eu la science, ou plutôt le don de se faire aimer, et, tout en admettant la lourdeur du fardeau, lady Dufferin « n’essayait pas, en partant, d’analyser les sentiments très complexes qu’éveillait en elle le coup d’œil rétrospectif jeté sur tous les soucis, les plaisirs, les intérêts et les amitiés qu’elle laissait derrière elle ».

C’est le tableau au jour le jour de cette vie si remplie, si exceptionnelle, fantastique et chatoyante, mais en même temps si écrasante dans la pratique, qui donne à ces pages leur caractère attrayant et original. Une fois de plus on reste stupéfait de la force résistante des faibles femmes !


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en juillet 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Anne C., Sylvie, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé d’après deux éditions dont les chapitres ne se recouvrent que partiellement : Mme Marie Dronsart, Les grandes Voyageuses, ouvrage illustré de 99 gravures, Paris, Hachette, 1894 ainsi que : Mme Marie Dronsart, Les grandes Voyageuses, ouvrage orné de 80 gravures, nouvelle édition, Paris, Hachette, 1909. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Sicile, a été prise par Ancha le 29.04.2016.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

— Qualité :

Nous sommes des bénévoles, passionnés de littérature. Nous faisons de notre mieux mais cette édition peut toutefois être entachée d’erreurs et l’intégrité parfaite du texte par rapport à l’original n’est pas garantie. Nos moyens sont limités et votre aide nous est indispensable ! Aidez-nous à réaliser ces livres et à les faire connaître…

— Autres sites de livres numériques :

Plusieurs sites partagent un catalogue commun qui répertorie un ensemble d’ebooks et en donne le lien d’accès. Vous pouvez consulter ce catalogue à l’adresse : www.noslivres.net.



[1] Farm in Karoo.

[2] In tents in Transvaal.

[3] Une dame négociante au Transvaal.

[4] Australian Life Black and White (1883, Chapman and Hall, London).

[5] Digging, Squatting, Pioneering in the Northern Territory of South Australia (1888, Sampson Low, London).

[6] Among the Sons of Han (1881, Tinsley, London).

[7] Fourteen Months in Canton (1880, Macmillan).

[8] Child Life in Chinese homes, 1893.

[9] Glimpses of Greek Life (1884, Hurst et Blackett, London).

[10] L’auteur croit pouvoir s’emprunter à elle-même une partie des détails qui suivent et qui parurent en 1886 dans un ouvrage intitulé : Portraits d’outre-Manche.

[11] A. Firmin Didot.

[12] In the Hebrides. Blackwood, Edinburgh and London.

[13] In the Himalayas and the Indian Plains. Chatto and Windus, London.

[14] Via Cornwall to Egypt.

[15] Two happy years in Ceylan, Blackwood.

[16] At Home in Fidji, Blackwood.

[17] A Lady’ s cruise in a french man of war.

[18] Granite crags of California, Blackwood.

[19] Wanderings in China, Blackwood.

[20] Fire Fountains, Blackwood.

[21] Disons pour ceux qui pourraient l’ignorer que Bird signifie oiseau.

[22] Six months in the Sandwich Islands, John Murray, Albermarle Street, London.

[23] A Lady’s Life in the Rocky Mountains, John Murray, Albemarle Street, London.

[24] Unbeaten tracts in Japan, John Murray, London.

[25] The Golden Chersonese, John Murray, London.

[26] Petite voiture très légère.

[27] Voyages en Perse et en Kurdistan. – Un Été dans la haute région de Karun. – Une visite aux rajahs Nestoriens. Murray, London.

[28] Ce paragraphe, qui ne se trouve que dans une seule de nos éditions de référence bien que le chapitre sur Miss Bird existe dans les deux éditions, n’est pas entièrement cohérent avec ce qui précède. (BNR.)

[29] Station amusements in New Zealand et Station Life in New Zealand.

[30] A Year’s housekeeping in South Africa.

[31] Letters to Guy, Macmillan, London.

[32] Harem Life in Egypt and Constantinople.

[33] The Golden Chersonese with the Gilding off, Bentley, London.

[34] In the Land of misfortune.

[35] A Thousand Miles up the Nile, 1875.

[36] Pharaos, Fellahs and Explorers, 1892, Osgood and C°, London.

[37] Untrodden Peaks and unfrequented Valleys.

[38] The inner Life of Syria, Palestine and the Holy Land, 1879. Kegan Paul and , London.

[39] To Lake Tanganyika in a bath chair, 1886. Sampson Low et C°, London.

[40] On Summer Seas, Chapman and Hall, London.

[41] Between the Amazon and the Andes, 1881, Edward Stanford, London.

[42] Recollections of a happy life, 2 vol., Macmillan and Co, London.

[43] On Sledge and horseback to outcast Siberian Lepers (À cheval et en traîneau à la recherche des Lépreux Sibériens), The Record Press, 1892, London.

[44] Miss Marsden a l’intention de passer par le Kamtchatka en quittant les États-Unis, car d’autres lépreux y appellent sa sollicitude. Elle entreprendra ensuite une seconde fois le terrible voyage de Yakoutsk.

[45] Cet usage existe à la cour d’Angleterre.