Marie Dronsart

LES GRANDES VOYAGEUSES
(partie 1)

France, Espagne, Italie, Autriche, Hollande

1894

édité par la bibliothèque numérique romande

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Table des matières

 

FRANCE. 15

MADAME GODIN DES ODONAIS. 15

MADAME HOMMAIRE DE HELL.. 19

MADEMOISELLE D’ANGEVILLE.. 36

MADAME LÉONIE D’AUNET  VOYAGE D’UNE FEMME AU SPITZBERG   41

I. 41

II. 45

III. 46

MADEMOISELLE LISE CRISTIANI. 52

MADAME DE BOURBOULON.. 62

MADAME JANE DIEULAFOY.. 69

MADAME DE UJFALVY-BOURDON.. 78

MADAME CHANTRE.. 85

ESPAGNE. 95

CATALINA DE ERAUSO  LA MONJA ALFEREZ (LA NONNE PORTE-ENSEIGNE)  95

ITALIE. 118

MADAME CARLA SERENA.. 118

AUTRICHE. 140

MADAME IDA PFEIFFER.. 140

HOLLANDE. 167

MADEMOISELLE TINNÉ.. 167

Ce livre numérique. 183

 

 

« L’univers est un livre dont on n’a lu que la première page quand on n’a vu que son pays », a dit Vauvenargues. Il n’est guère d’imaginations un peu ouvertes aux séductions de l’inconnu qui ne désirent tourner cette page et lire le plus grand nombre possible des suivantes. Les femmes, en leur qualité de « curieuses », doivent naturellement subir la tentation ; aussi, depuis que la vapeur et l’électricité ont allumé dans l’organisme humain la fièvre de la locomotion, les voit-on se précipiter en foule sur toutes les routes de terre et de mer qui les mènent vers des aspects nouveaux de la nature et de l’humanité. Toutes néanmoins n’ont pas attendu, pour se procurer ces jouissances, que les progrès du bien-être, l’enrégimentement de la curiosité publique, la banalité du chemin tracé, eussent enlevé en grande partie au voyage le charme de l’imprévu, l’individualité de l’impression, la poésie du silence et de l’isolement. Bien avant cela, celles que leur situation et les circonstances mettaient en mesure de satisfaire leurs goûts d’investigations et de découvertes, ont profité de leurs avantages pour parcourir le monde à des époques où les longs voyages exigeaient, outre des ressources considérables, beaucoup de force morale et de courage. La plupart ont fixé leurs souvenirs et leurs observations dans des livres qui permettent d’apprécier le contingent apporté par elles à la somme de renseignements inédits sur des pays et des sociétés inconnus ou mal connus. Il est incontestable qu’elles ont contribué à porter un peu partout la vieille civilisation européenne et en même temps à éclairer l’Europe sur les contrées, les races, les sociétés embryonnaires ou développées qui existaient au loin. À mesure que le rôle de la femme s’étendait, que l’opinion lui accordait plus de liberté, d’estime, d’importance et de respect, elle était associée, dans une mesure de plus en plus large, aux entreprises de l’homme et à l’œuvre civilisatrice. C’est pourquoi elle a pu parcourir le monde, soit seule, soit avec père, frère ou mari, affirmer son action sous toutes les latitudes et se faire écouter des anciennes sociétés renouvelées qui avaient appris à compter avec elle, à lui accorder des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et une intelligence pour juger.

Son œuvre a été secondaire d’abord, puis parallèle ; il ne pouvait en être autrement : elle ne pouvait ni conquérir, ni garder les conquêtes par la force, mais elle a puissamment, héroïquement aidé à les coloniser, partageant avec courage et constance les dures épreuves de l’émigrant pauvre, aussi bien que les travaux ardus, les dangers volontairement affrontés par le pionnier d’un rang plus élevé, de celui que le manque de fortune, le goût des aventures, le besoin d’action sur un vaste théâtre, l’enthousiasme d’une grande idée, ou simplement le service de son pays, exilaient au loin, sous tous les cieux.

Combien a-t-on vu de femmes (surtout en Angleterre), élevées parmi les douceurs de la civilisation la plus raffinée, quitter tout pour seconder un père ou un mari dans sa tâche, accepter la rude existence du colon défricheur de terres, éleveur de troupeaux à la manière des patriarches ; partager les périls de l’explorateur, sous des cieux meurtriers, au milieu de populations barbares ; encourager, par leur présence, les entreprises du génie politique ou commercial, le dévouement à la patrie du soldat et de l’administrateur, sacrifiant jusqu’à la joie d’élever leur jeune famille auprès d’elles !

Puis, avec la finesse de perception, la vivacité d’impression, la faculté d’assimilation qu’elles possèdent, elles ont vu, observé, jugé, vécu la vie nouvelle qui les enveloppait et fixé leurs souvenirs, leurs expériences dans des récits qui, après avoir eu le charme de la nouveauté, auront un jour l’intérêt précieux des choses disparues, car le monde marche si vite, que l’histoire se fait ancienne sous nos propres yeux.

On apprend beaucoup en suivant ces aimables guides. Leur sexe même, s’il est parfois un obstacle, les aide souvent à pénétrer dans les lieux fermés à l’homme. C’est dans leurs livres qu’il faut étudier la vie de leurs sœurs de tous pays ; d’après leurs observations et leurs récits, on peut la reconstituer à peu près complètement et, par conséquent, connaître la vie familiale, l’éducation première de l’enfant, sonder l’obscurité mystérieuse des harems, des zénanas, des andéroums, des tentes et des cases, soulever les voiles qui cachent les visages et les âmes de tant de millions d’êtres humains, auxquels nous n’avons encore apporté que de faibles rayons de lumière.

Il y a, pour ceux qui aiment à se familiariser avec les littératures étrangères et qui, sans vouloir aborder les lectures trop graves, se lassent de l’éternel roman, une mine précieuse à exploiter dans la bibliothèque des voyages que les femmes ont grandement enrichie. Presque toutes celles qui ont erré de par le monde ont écrit, et notre but est surtout d’indiquer la valeur et l’intérêt de leurs œuvres, bien que quelques-unes méritent d’être signalées à l’admiration pour l’héroïsme modeste qu’elles ont montré auprès d’un être aimé dont elles ont voulu, par leur seule présence, encourager les efforts et faciliter la gloire.

Mme Livingstone et lady Baker, par exemple, n’ont pas fait de livres ; néanmoins leur souvenir vivra aussi longtemps que celui des deux héros de la civilisation qui sont allés, l’un au nom du Dieu chrétien, l’autre au nom de la science et de l’humanité, répandre et en même temps chercher la lumière dans les régions les plus barbares du globe.

Toutes deux, pendant de longues années, s’exposèrent volontairement aux périls, aux souffrances, aux privations, à la mort sous mille formes affreuses, répondant à tout par les paroles de Ruth : « En quelque lieu que vous alliez, j’irai avec vous… La terre où vous mourrez me verra mourir et je serai ensevelie où vous le serez. » Ce vœu suprême fut exaucé en la personne de Mme Livingstone, victime de la fièvre, tombée, en 1862, sur la scène de son sacrifice. Elle repose à Shoupanga, sur les bords du Zambèze, non loin de la côte de Mozambique, à l’ombre d’un gigantesque baobab ; quelques pierres et une simple croix marquent la sépulture de l’héroïque compagne du missionnaire.

Tous ceux qui ont lu le récit des expéditions de sir Samuel W. Baker à la découverte des sources du Nil, puis contre les marchands d’esclaves, se rappellent l’hommage ému rendu par lui à sa charmante femme, « si jeune, lors du premier départ, que l’âge mûr ne lui apparaissait encore que dans un lointain avenir ». Plus d’une fois la fine intuition de cette intelligence féminine fut un secours précieux pour le chef : « Lady Baker a sauvé l’expédition, » s’écriait sir Samuel, après une négociation difficile dont elle avait été l’inspiratrice. Il n’était pas jusqu’à sa longue chevelure blonde qui n’excitât chez les noirs sauvages une admiration superstitieuse, et par cela même utile !

Elle aussi faillit dormir son dernier sommeil au cœur de l’Afrique barbare ; frappée d’insolation, immobile et comme morte pendant trois jours, en proie au délire de la fièvre cérébrale pendant sept, n’ayant d’autre remède que de l’eau, portée en litière à travers forêts et marécages, car il fallait marcher sous peine de mourir de faim, elle fut sauvée par la volonté divine, juste à temps pour assister, « pâle, épuisée comme une naufragée », mais radieuse malgré tout, à la découverte du lac Albert, au glorieux triomphe de son mari ! Au besoin, cette frêle créature faisait le coup de feu et le coup de sabre pour défendre sa vie et celle de sir Samuel. Aussi ne lui marchandait-il pas les témoignages de gratitude et d’affection. De retour à Alexandrie après quatre années de luttes à travers le continent noir, séparé de ses compagnons et rentré dans la vie civilisée, il se demandait s’il n’avait pas fait un long rêve. « Mais non, dit-il, ce n’était pas un songe ; j’avais sous les yeux un témoin de mon voyage, un jeune visage bronzé, comme celui d’un Arabe, par les effluves du soleil brûlant, abattu, amaigri par les fatigues, la maladie et les soucis ; c’était la compagne dévouée de mon pèlerinage, celle à qui je devais mon succès et ma vie. » Comment la remercier ? Il en trouva et saisit l’occasion, lorsque en 1867 M. de Chasseloup-Laubat lui remit une médaille d’or au nom de la France ; cédant à un mouvement spontané, il offrit la médaille à sa jeune compagne, au milieu d’applaudissements unanimes.

Combien ont pu dire comme lui, arrivés au terme de leurs épreuves : « Dans les moments de doute et d’anxiété, elle s’est montrée aussi sage que prudente ; pendant les heures de souffrance et de privations, ses douces attentions et ses soins ne cessèrent de raffermir les courages ; je lui dois, en grande partie, la réussite de mes entreprises. »

On le voit, et on le verra mieux encore si l’on veut bien nous suivre, les pérégrinations des femmes et les relations qu’elles en ont faites, ont eu et conserveront leur importance, leur signification, un intérêt durable, une utilité pratique.

Il fut un temps où l’on pouvait, en suivant les voyageurs par la pensée, se plaindre des lenteurs de la civilisation, s’étonner qu’après tant de siècles d’efforts elle eût laissé en dehors de son action une si grande partie de notre globe. Plaintes aveugles ! Étonnement disparu ! Aujourd’hui on reste confondu devant les changements survenus en cinquante ou soixante ans, et l’on se prend à regretter cette pauvre barbarie, qui nous offrait du moins le plaisir de l’originalité, de la diversité. Le symbole de notre siècle, c’est le niveau ; c’est sans doute pour cela que notre siècle s’ennuie, veut du nouveau et cherche autre chose, fût-ce à ramener un peu de barbarie chez nous. Les relations de voyages ne dépassant pas 1880 ont déjà un aspect préhistorique qui fait leur principal charme. Elles perpétuent un monde à peu près disparu, et celles où l’on voit le plus distinctement le passé qui s’en va ont le plus de chances de vivre. Il n’est pas nécessaire pour cela de franchir les océans. Où sont les provinces baltiques de Mrs. Rigby (1816) ? Où est l’Italie de cette spirituelle paresseuse lady Blessington (1832), de cette charmante ennuyée Mrs. Jameson (1832) ? Où est l’Égypte de Mrs. Damer Dawson (1845), à qui Méhémet-Ali légua sa barbe par acte authentique, pour enrichir sa collection ! Et si l’on passe les mers, où sont les États-Unis de la railleuse et mordante Mrs. Trollope, les Indes de Mmes Emma Roberts (1831) et Elswood (1836), la Nouvelle-Galles du Sud de Mme Meredith ? Transformés à tel point, que si la nature ne résistait pas dans ses grandes lignes (car elle aussi a subi bien des assauts, partout où elle était attaquable), si les civilisations mortes n’avaient laissé des ruines merveilleuses, qu’on ne saurait conserver avec trop de piété, on pourrait se croire sur une autre planète.

Nous ne reviendrons donc pas en détail, à part quelques exceptions intéressantes, sur des œuvres déjà passées à l’état de chroniques, et nous nous occuperons de préférence des contemporaines, qui nous montrent notre terre telle qu’elle est aujourd’hui.

Il faut reconnaître que, dans la conquête pacifique du monde inconnu, les femmes de race latine restent au second plan, et que les Anglo-Saxonnes défient toute concurrence.

Nous exposerons par la suite les causes multiples de cette supériorité. Quant aux Françaises, si elles ont moins couru le monde que leurs voisines d’Angleterre, c’est que les circonstances en ont appelé moins despotiquement à leur courage et à leur activité. Quand le devoir et la nécessité ont parlé, elles ont prouvé que leur dévouement était à la hauteur de toutes les situations.

Plus on descend vers le midi de l’Europe, et moins on rencontre, parmi les femmes, d’esprits aventureux, avides de mouvement, et poussés par la curiosité à feuilleter le grand livre de la nature. L’Espagne cependant rappelle, avec un juste orgueil, l’héroïque dévouement de deux ou trois femmes d’explorateurs qui voulurent suivre leurs maris, comme cette doña Isabelle Barretas de Mendaña, dont l’époux découvrit, au XVIe siècle, les îles Marquises, ainsi nommées en son honneur. Se sentant mourir, le célèbre navigateur témoigna sa confiance en l’intelligence, le savoir et la fermeté de sa compagne, en lui laissant la direction de la flotte. Elle quitta Santa Cruz avec trois navires, après avoir arboré son pavillon sur le plus vieux et le moins rassurant. Découragé par les tempêtes et les longues épreuves, l’équipage se lamentait, le capitaine de la galiote Saint-Philippe, le meilleur marcheur de la petite escadre, conseillait d’abandonner les autres bâtiments ; doña Isabelle lui signifia qu’elle le ferait pendre. Il trouva moyen de s’esquiver la nuit. Le courage de la marquise-amirale releva celui de son entourage, et elle aborda enfin à Manille, où elle fut accueillie avec des honneurs extraordinaires.

Nous venons de franchir les Pyrénées ; passons maintenant les Alpes et réveillons le souvenir d’une Italienne qui tint, pendant un certain temps, une place exceptionnelle dans la société française, la princesse Trivulce de Belgiojoso. Voyageuse, elle le fut assurément, mais surtout parce que les événements l’y forcèrent. Passionnée pour l’indépendance de l’Italie, elle fut avant tout une personnalité politique, et se jeta dans la lutte contre l’Autriche avec l’ardeur d’un cœur et d’une imagination enthousiastes. Venue à Paris, où elle se lia aussitôt avec les hommes du parti libéral et bientôt dépassa les plus modérés comme Mignet et Augustin Thierry, elle courut à Milan en 1848, leva un bataillon de volontaires à ses frais, vit ses biens séquestrés, n’en dirigea pas moins les ambulances à Rome en 1849, et se rendit ensuite à Constantinople, où elle tenta diverses entreprises, entre autres une ferme modèle à Sinope.

Revenue à Paris, elle publia le récit de son voyage en Asie Mineure, de ses impressions en Terre Sainte ; elle donna, sur la vie intime et la vie nomade en Orient, des détails observés avec la finesse d’une vive intelligence et l’acuité de sensations d’une nature artiste, vibrante, nerveuse et délicate, s’exaltant sincèrement devant ce qui est beau et généreux, repoussée avec horreur par tout ce qui est laid, bas, fourbe, despotique ou servile. Vue de près, la vie intérieure de ces populations, chez lesquelles tout a été fait pour abaisser la femme et annihiler la famille, perdit son faux vernis de poésie et lui parut livrée au désordre, à la confusion, à la malpropreté matérielle et morale. « Les harems démoralisent les petits musulmans », disait-elle.

Sévère pour les classes supérieures, elle garda toute son indulgence pour le peuple, qu’elle para de vertus peut-être légèrement imaginaires.

Tant de relations de voyages dans les régions qu’explora la princesse Belgiojoso ont succédé aux siennes, qu’elles ont forcément perdu un peu de leur intérêt ; mais elle eut le mérite de venir parmi les premières et à un moment favorable : sa personnalité accusée, son originalité un peu voulue peut-être, mais en grande partie réelle, sa nature ardente, son imagination romanesque, sa beauté étrange et fatale, comme on disait alors, tout concourait à faire d’elle une figure prédestinée de l’école romantique. Elle vit et sentit les choses à sa manière, et aussi à la manière de son temps. Certes, la Syrie qu’elle montra diffère, sous bien des rapports, de la Syrie dépeinte par d’autres touristes ; mais cette diversité infinie de points de vue et d’impressions est précisément ce qui éclaire et intéresse le plus quiconque veut prendre la peine (ou le plaisir) de comparer.

Il est une femme de qui l’on serait tenté de faire honneur à l’Italie, non seulement parce qu’elle en emprunta la langue pour écrire une partie de ses ouvrages, mais parce que son cœur fut aussi ardemment italien que celui de sa contemporaine, la princesse Belgiojoso : c’est Mme Dora d’Istria ; on se heurterait assurément, en ce cas, aux réclamations de la Roumanie, qui ne permettrait pas qu’on lui enlevât une de ses gloires nationales.

Née à Bucharest, le 22 janvier 1828, la princesse Hélène Kolzov Massalsky appartenait à la famille Ghika, qui a donné des hospodars à la Valachie. Tenant par divers liens aux Principautés Danubiennes, à la Pologne, à la Grèce, toutes nationalités opprimées, comment son âme généreuse n’aurait-elle pas sympathisé avec l’Italie, courbée sous le dur joug de l’Autriche, aujourd’hui sa très chère amie ?

Supérieurement douée, dirigée dans ses études par un Grec très distingué, la jeune fille acquit une érudition étendue et profonde qui ne détruisit pas son originalité, et, tout en donnant plus d’élévation à sa pensée, de largeur à ses jugements, lui laissa la grâce attrayante que les cours allemandes admirèrent les premières. Elle parlait neuf langues et elle a prouvé qu’elle écrivait remarquablement bien en grec, en italien, en français, en allemand et en russe. Humboldt affirmait qu’elle le surpassait comme helléniste et insista un jour, à Sans-Souci, pour qu’elle expliquât au roi de Prusse l’inscription d’un bas-relief grec récemment découvert.

Mariée en 1849, à Saint-Pétersbourg, où elle eut de grands succès, celle que nous continuerons de désigner par son pseudonyme littéraire de Dora d’Istria, parcourut toute la Russie, et là comme partout se préoccupa des questions sociales. Sa santé s’altéra, en même temps que son cœur, avide de liberté, souffrait de l’atmosphère despotique du pays des tsars. Elle partit pour cette Suisse « qui, disait-elle, fait aimer la liberté comme l’Italie fait aimer l’art, et l’Angleterre l’industrie ». Son ouvrage sur la Suisse allemande est écrit à un point de vue surtout philosophique, mais elle n’en sentit pas moins profondément les beautés sublimes qu’elle voulut voir de près, vêtue en homme pour surmonter plus facilement les difficultés des ascensions alpestres, s’exposant, sans compter avec sa santé, comme elle le fit plus tard dans les provinces grecques, à des fatigues excessives.

C’était, au reste, une nature courageuse et virile, aimant les armes, tirant admirablement le pistolet, trouvant des charmes au danger. Descendue en Italie, elle y resta longtemps, devint l’amie de Garibaldi et écrivit en italien un livre sur les rapports de la Roumanie avec la papauté. Ses excursions dans les îles Ioniennes, la Morée, la Grèce, les Principautés Danubiennes, ses sentiments pour les populations de ces divers pays lui inspirèrent des ouvrages dont un seul, affirmait M. Deschanel, influencé peut-être par des sympathies politiques, suffirait à la réputation d’un homme.

En admettant même qu’il y eût quelque exagération dans la louange, il est incontestable que les études de Mme Dora d’Istria sur l’histoire et la poésie grecques des îles Ioniennes, sur la nationalité hellénique d’après les chants populaires de la Grèce, sur le même sujet en Roumanie, en Albanie, en Bulgarie, en Serbie, sur les populations russes et mongoles, sur les femmes d’Orient et d’Occident, sur la vie monastique de l’Église d’Orient la mettent hors de pair comme voyageuse observatrice et comme écrivain penseur.

Il nous a paru juste de donner un souvenir aux quelques voyageuses dont les noms précèdent, car, si, pour les raisons données plus haut, elles ne rentraient pas dans notre cadre, elles méritaient, par leur exemple et leurs écrits, d’être considérées comme les plus remarquables devancières, à quelques exceptions près appartenant à un passé plus lointain, de presque toutes celles que nous allons maintenant suivre dans toutes les parties du monde.

FRANCE

MADAME GODIN DES ODONAIS

Pas plus en France qu’ailleurs, il ne convient de compter, parmi les illustres Globe-trotters du sexe féminin, celles dont les exploits contraints et forcés sont demeurés stériles. Il est puéril, par exemple, de donner pour ancêtre à nos grandes voyageuses cette pauvre Paquette, qui, enlevée à Metz en l’an 1224 par des Bohémiens hongrois, alla s’échouer, d’étape en étape, dans la capitale mongole et, à l’âge de vingt-six ans, vers 1250, servit d’interprète à deux missionnaires envoyés par saint Louis pour évangéliser les peuples de Gengis-Khan.

Nous ne nous occuperons pas davantage de Mme Lacouture, dont les épouvantables souffrances à la suite d’un naufrage sur la côte de Floride en 1768, ne rentrent pas dans notre sujet, si intéressantes qu’elles soient du reste.

Le premier nom qui nous paraît devoir fixer l’attention est celui de Mme Godin des Odonais, bien qu’elle soit plus encore une héroïne qu’une voyageuse proprement dite.

En 1741, l’Académie des sciences résolut d’envoyer des savants vers les pôles et vers l’équateur, pour mesurer les degrés terrestres. Godin des Odonais, astronome renommé, fut désigné pour accompagner La Condamine. Sa femme, jeune, belle et brillante, refusa de se séparer de lui, et décida son père et ses frères à la suivre au Pérou. Là on trouva une vie de luxe et de pompe qui répondait bien à la renommée de richesse du pays et ne faisait guère présager les épreuves à venir. Cependant les douleurs ne furent pas épargnées à la jeune femme : elle devint mère de plusieurs enfants et les perdit successivement. Un jour, après avoir terminé ses travaux sur les Cordillères, Godin des Odonais annonça qu’il allait se diriger vers les rives de l’autre Océan et mettre 1500 lieues de terres inhabitées entre lui et sa famille. Il devait rester dix-neuf ans sans la revoir.

Parti de Quito en 1749, il apprit à Cayenne que la guerre était déclarée contre la France. En vain il demanda un passeport pour aller rejoindre sa femme et retourner en Europe. Ses lettres furent interceptées ou perdues. En 1765, il allait remonter le fleuve des Amazones, lorsqu’une maladie l’arrêta. À ce moment, sa fille aînée mourait à l’âge de dix-huit ans, sans qu’il l’eût connue. Mme des Odonais prit une résolution désespérée. Un bruit vague lui apprit que le roi de Portugal avait permis d’armer une embarcation pour lui faire descendre le fleuve aux rives désertes, avec un certain Tristan d’Oreasaval, dont on se croyait sûr.

Les stations échelonnées à de grandes distances, le long du fleuve et de ses affluents, offraient seules quelques ressources ; la criminelle insouciance du messager, les lenteurs inexplicables des missionnaires amenèrent la catastrophe. Les mois devenaient des années. Enfin, Mme des Odonais acquit la certitude qu’un armement du roi de Portugal l’attendait dans les hautes missions. La courageuse femme n’hésita pas ; elle avait une idée fixe : retrouver son mari ; elle pria son père, M. de Grandmaison, de prendre les devants et partit à son tour de Rio-Bamba, où elle se trouvait. Les premiers temps du voyage furent heureux, puis la petite vérole se déclara et décima les missions et les Indiens qui servaient de guides. Bientôt il n’en resta que deux. Ils disparurent. Comment trouver sa route dans ce dédale de rivières et de forêts ? Le canot, allant à la dérive, s’emplit d’eau ; il fallut débarquer. Un médecin français que Mme des Odonais avait recueilli malade et abandonné, s’offrit pour aller chercher du secours à la mission la plus proche, avec un serviteur nègre, et ne revint pas. Un mois s’écoula dans des angoisses affreuses, sous le seul abri qu’on possédât : une hutte de branchages. Enfin, désespérant d’être secouru, on résolut de se remettre en route à la grâce de Dieu et du hasard. On construisit un radeau. Il chavira ; deux fois Mme des Odonais fut sauvée des eaux par ses frères. Réduits à quelques fruits et à quelques gouttes d’eau recueillies dans les feuilles de la forêt, les malheureux voyageurs succombèrent tour à tour. Un jour enfin, Mme des Odonais se trouva seule auprès de huit cadavres, à cent lieues de toute habitation, à mille de la mer, sans aucune ressource, les vêtements en lambeaux, les pieds déchirés. Avec les semelles des morts, elle se fit des sandales et se mit à errer dans les bois, sans direction, sans but, épouvantée par les miaulements du jaguar, le hurlement des loups, les mille bruits sinistres de la forêt, et plus encore peut-être par les fantômes de son cerveau en délire, lacérée par les cactus et les plantes épineuses, mordue par des insectes sans nombre, vivant on ne sait de quoi.

Par quel miracle survécut-elle à de si horribles épreuves ? Elle-même ne pouvait l’expliquer. Le neuvième jour, un bruit d’eau frappa son oreille. Elle se traîna dans cette direction et se trouva au bord du Bobonasa au milieu d’Indiens qui menaient un canot. Ils eurent pitié de ce spectre décharné, aux cheveux blanchis, qui prononçait quelques mots sans suite. Ils le recueillirent, le conduisirent à Loreto et le confièrent aux soins de la mission. La pauvre femme avait au cou une double chaîne d’or ; elle fut trop heureuse de l’offrir à ses sauveurs. Quand elle fut en état de repartir, elle descendit le fleuve et retrouva son père, puis son mari. Mais elle resta brisée, sans force pour jouir du bonheur. Même chez elle, en France, à Saint-Amand, dans le Berry, entourée des affections conservées, près de ce mari si héroïquement cherché, elle demeura triste, absorbée, souffrante, envahie d’une terreur muette à la vue des bois solitaires. Parfois elle montrait, avec une tristesse navrée, la pauvre robe de cotonnade qu’une bonne Indienne lui avait donnée, et les sandales dérobées à ses chers morts.

Rentrée en France le 26 juin 1773, elle ne mourut qu’en 1792.

MADAME HOMMAIRE DE HELL

Le dévouement conjugal qui avait conduit Mme Godin des Odonais dans l’Amérique du Sud, entraîna Mme Hommaire de Hell dans les steppes de la Petite-Russie, dans les montagnes du Caucase, sur les bords de la mer Noire, de la mer d’Azof, de la Caspienne, en Crimée, en Moldavie, en Turquie.

Son mariage avait été un gracieux roman. M. Hommaire de Hell, encore élève de l’école des Mines, s’était épris d’elle lorsqu’elle n’avait que quinze ans ; il n’en avait que vingt-trois lorsqu’il l’épousa ; mais, malgré son profond attachement, il lui donna une rivale : la science. Quelques mois après son mariage, il partit pour Constantinople, où sa femme le rejoignit après la naissance de leur premier fils et pendant douze années elle fut sa compagne intrépide, sa collaboratrice fidèle et intelligente. Des trois gros volumes qui résument les voyages et les travaux de l’explorateur, deux sont dus à la plume de la jeune femme et contiennent toute la partie pittoresque de l’ouvrage, ainsi que des données générales très intéressantes sur l’histoire, les mœurs, le commerce des populations.

Le double but de M. Hommaire de Hell était d’étudier la constitution géognosique de la Crimée et des steppes de la Nouvelle-Russie, l’ancienne Ukraine, et de résoudre la grande question de la rupture du Bosphore et de la primitive communication de la mer Noire avec la Caspienne. S’il ne réussit pas complètement dans cette seconde partie de sa tâche, il jeta néanmoins de vives lumières sur la question.

Les premières recherches durèrent cinq ans. Cette vie errante et accidentée eut de grandes séductions pour l’imagination poétique de Mme Hommaire de Hell ; arrivée à Constantinople avant que le progrès n’en eût altéré le caractère par les chemins de fer et les tramways, elle y passa une année dans une sorte d’ivresse morale et de rêve, croyant vivre au temps des premiers Khalifes. La peste elle-même fut impuissante à la désillusionner ; peut-être lui trouva-t-elle un air moyen âge qui complétait le tableau.

Après Constantinople, elle vit Odessa, la ville russe par excellence, coquette, cosmopolite, d’autant plus animée à ce moment-là, que la famille impériale y passa quelques jours et fut prétexte à des fêtes dont la couleur locale ravit l’étrangère ; elle fut surtout frappée du caractère original et grandiose de la musique sacrée, du charme, de la grâce distinguée et de la futilité des dames russes, tout occupées de toilettes et de danse.

Les travaux de M. Hommaire le conduisirent d’abord dans les steppes de la mer Noire, arides, tristes et sévères partout ailleurs que sur le bord des rivières, où, grâce à l’initiative d’un Français, M. Rouvier, on les avait transformées en riches pâturages pour l’élevage du mouton.

Notre voyageuse est par-dessus tout paysagiste ; la nature exerce sur elle des séductions irrésistibles, qui se traduisent par la description pittoresque des contrées qu’elle traverse. Elle ne s’intéresse pas moins à ceux qui les peuplent, à leurs mœurs, à leurs coutumes. On retrouve dans ses pages l’organisation sociale qui existait avant l’abolition de l’esclavage. Si la vieille noblesse devenait déjà impuissante devant la marée toujours montante de la petite noblesse, conférée pour toutes sortes de services et répartie entre quatorze classes, que doit-elle être aujourd’hui ? Mme Hommaire de Hell nous montre dans la Petite-Russie une population inculte, uniformément vêtue, l’hiver, de peaux de mouton auxquelles les femmes substituent, l’été, une jupe courte et plate et une casaque en cotonnade.

Là, le beau sexe est masculin ; les femmes, mariées à quinze ou seize ans, assujetties par la paresse des hommes aux travaux les plus durs, sont vieilles bien avant le temps, ont les membres virils, les traits hardis, le teint hâlé, la voix rude et ne dédaignent pas plus les liqueurs fortes que leurs seigneurs et maîtres. Les jours de fête, plus d’un couple roule dans un fossé et ne regagne le domicile conjugal qu’après un long délai. Or ces fêtes sont presque toutes religieuses, si l’on peut appeler ainsi l’adoration à peu près exclusive des images et le culte des plus grossières ou des plus enfantines superstitions. Insouciant et gai, travaillant par nécessité, sans jamais songer à l’avenir, le Petit-Russien subit l’influence d’un clergé paysan, ignorant, aimé, besogneux, rampant devant la noblesse, vendant l’absolution pour faire vivre sa famille. Le carême est pour lui une source d’abondance.

Les voyageurs assistèrent aux fêtes de Pâques, pendant lesquelles la noblesse, assez peu large le reste de l’année, ouvrait toutes grandes ses portes et sa table ; ils prirent place à un déjeuner pantagruélique, à la distribution universelle des œufs peints et, plaisir plus problématique, aux embrassades générales, plus fraternelles qu’agréables. Cette peinture des œufs fait vivre un grand nombre d’artistes spéciaux qu’on appelle pour la circonstance et dont l’imagination s’exerce ad libitum.

Le déjeuner en question fut béni par le pope, dévoré avec gloutonnerie et suivi de jeux d’escarpolette, de danses aux accords de l’orgue de Barbarie et surtout d’ivresse. Mais il n’y eut ni cris, ni rixes ; l’esclave restait esclave, même après boire.

Pendant le repas, des jeunes filles chantèrent des chœurs avec un art qui surprit les hôtes étrangers et leur parut mériter mieux que la distribution traditionnelle de noisettes.

Ces chapelles n’étaient pas rares alors ; tout grand seigneur transformait en musiciens un certain nombre d’esclaves des deux sexes, de même qu’il formait des médecins, des ingénieurs, des lecteurs, des comédiens, des négociants. Ceux-ci pouvaient s’enrichir ; ils restaient dépendants du maître, s’il ne lui convenait pas de les affranchir.

Quant au paysan, il jouissait d’un bonheur négatif et matériel ; la subsistance, la chaumière (l’isba), le chauffage, certains soins lui étaient assurés pour la vie. Celui des domaines impériaux, presque libre dans la pratique et bien pourvu, aurait fait envie à plus d’un de nos laboureurs.

Ainsi que le dit judicieusement Mme Hommaire de Hell, « pour bien juger ce qui touche aux peuples étrangers, il faut voir les choses avec les yeux que donnent à chacun l’éducation qu’il reçoit et les mœurs au milieu desquelles il vit ».

C’est ce qu’elle s’efforce de faire en enregistrant, sans trop s’étonner, des choses très opposées à toutes les idées de notre civilisation.

C’est ainsi qu’elle constate sur les rives du Dniéper, dans les maisons les plus riches, l’absence absolue du confort. À Doutchina, elle voit tout le monde, y compris la belle jeune fille du Maréchal-Gouverneur, dormir par terre, roulé dans un manteau ! En revanche, on a des équipages superbes, à quatre chevaux, de grands salons meublés avec luxe, des billards, des pianos, des toilettes merveilleuses, des gouvernantes suisses qui ne donnent aucune instruction solide ; on ne l’accepterait pas !

Plus elle se plongeait dans l’immensité Tartare-Mongole, plus la voyageuse en subissait l’étrange fascination. « Cette période de ma vie au milieu des steppes, a-t-elle dit, m’apparaît sous un jour si calme, si doux, si serein, que son seul souvenir m’attendrit profondément… À mesure que je m’accoutumais à la grandeur tranquille du désert, je comprenais l’amour passionné du Kalmouk pour cette immensité admirablement fleurie une partie de l’année. »

De temps à autre on rencontrait un village de nomades, composé de tentes faites de ce feutre si épais, si imperméable, si chaud, qu’ils fabriquent eux-mêmes et qui défie toutes les intempéries. Nos voyageurs en faisaient forcément usage loin des villes. Le soir, assis à l’entrée de leur abri, ils pouvaient contempler, sur les rives du Don ou du Dniéper, ces couchers de soleil si nouveaux, si saisissants pour eux. « Aucun obstacle n’interceptait les rayons de l’astre à son déclin ; il illuminait la terre entière, puis aussitôt qu’il touchait l’horizon, la nuit tombait avec la rapidité d’un changement à vue ; c’était grave, solennel et fantastique. À l’autre extrémité de l’horizon, la lune rouge, large, éclatante, telle qu’on la voit surgir de la mer, montait majestueusement vers le zénith et remplissait déjà une partie du ciel d’une lueur douce et mystérieuse. La plus grande moitié de la steppe était encore dans l’ombre, tandis qu’une frange d’or marquait les limites de l’espace et de la terre. »

Certain soir, après avoir traversé un haut plateau, la petite caravane aperçut tout à coup, en descendant le versant opposé, un grand campement de tziganes d’un aspect si sauvage, qu’on en fut effrayé ; à la lueur des feux on distinguait de hideuses vieilles femmes à l’aspect de sorcières autour de leurs chaudrons, quelques beaux vieillards et des jeunes filles aux cheveux épars, aux yeux de flamme qui, voyant l’air effarouché des étrangers, se mirent à chanter des airs très doux, pour les rassurer.

Bientôt on atteignit Rostof, centre de tout le commerce de l’intérieur de l’empire avec la mer d’Azof et une grande partie du littoral russe de la mer Noire. Puis ce fut Nackhitschevan, la blanche ville arménienne, orientale avec ses bazars, son architecture et ses belles figures asiatiques, ses femmes voilées, ses marchands accroupis sur leur comptoir, vendant les bijoux d’argent qu’ils fabriquent si bien et leurs belles selles. Les Arméniens, cosmopolites, industrieux, intelligents, économes, commerçants, conservent partout les mêmes mœurs et les mêmes usages.

Entre les villes, fort espacées, il n’y a que les steppes sans routes, et à cette époque on ne tirait pas encore parti de ces belles voies naturelles, le Dniéper et le Dniester ; le bois était très rare ; de loin en loin on cultivait les céréales ; çà et là on élevait du bétail, et partout des chevaux.

Un trait distinctif des cosaques, c’est la piété ; en approchant de Novo-Tscherkash, leur capitale, les voyageurs virent avec étonnement une longue file de petites voitures remplies de femmes, toutes vêtues pareillement ; c’étaient des pèlerines allant visiter un sanctuaire célèbre. La population, peu en rapport avec l’étendue de la ville, était remarquable par sa beauté, et, pour des Français, par ses sympathies pour notre pays et son admiration inattendue pour Napoléon. Sous le plus humble toit on voyait son portrait.

Étrange pays, absolument soumis à l’organisation militaire, où l’on ne permettait pas qu’il y eût plus de 500 négociants, où l’on neutralisait, autant que possible, les ressources d’une nature qui eût été volontiers prodigue ! La culture de la vigne réussit immédiatement et presque sans effort ; lors du premier partage des terres, en 1841, on accorda 30 hectares à chaque homme libre, 15 à chaque esclave ; ce fut le dernier coup porté aux vieilles institutions indigènes. Dès 1842, 4514 vignobles produisirent 82 500 hectolitres de vin ; le raisin se vendait trois roubles les cent kilos.

Sur le cours du Don, les hameaux cosaques présentaient un aspect de bien-être et de propreté ; partout, dans les petites maisons, à côté de la grande salle où vivait la famille, se trouvait une pièce plus petite, tendue de papier peint, ornée d’images, et réservée aux voyageurs ; nulle part l’hospitalité n’a de droits plus sacrés.

Les rives du Volga sont tristes ; des dunes de sable, soulevées par un vent brûlant, font pressentir les déserts qui environnent la mer Caspienne ; pas de vie, des teintes uniformes, des villages misérables, où tous les hommes sont soldats, ce qui rend toute culture impossible.

Mais l’Empire Russe n’est que contrastes. Voici tout à coup Sarepta, la jolie petite ville allemande, avec ses pignons, ses arbres fruitiers, ses fontaines, ses promenades, sa propreté, son bien-être, son heureuse population, son industrie, son commerce, ses beaux-arts, sa sociabilité ; c’est un rêve ! Une colonie morave y a importé le travail ; on n’y connaît pas la misère ; chaque maison est une petite fabrique : tout le monde est à l’œuvre ; le soir on est gai ; on fait de la musique, on danse. Quarante sœurs moraves, vertueuses et laborieuses, enseignent toutes sortes d’ouvrages aux jeunes filles.

En 1769, cinq frères de cette secte vinrent fonder la petite colonie qui depuis a prospéré, mais sans réussir à faire beaucoup de prosélytes dans le pays.

Là, M. et Mme Hommaire de Hell traversèrent le majestueux Volga qui a 600 lieues de parcours et aussitôt ils se trouvèrent plongés dans les immenses plaines Khirgises et Kalmoukes unies comme l’Océan.

La route vers Astrakan était pénible et dangereuse ; le sol ondulait au moindre vent ; tantôt les chevaux marchaient dans l’eau, tantôt les sables envahissaient de nouveau le chemin. Le sol salé s’abaissait en approchant d’Astrakan ; partout on rencontrait de petits étangs où abondaient les pétrels et les oies sauvages.

Soudain un bruit insolite frappa les oreilles des voyageurs ; ils crurent être les jouets d’une illusion ; était-il possible que dans ces régions perdues, sur le sauvage Volga, la vapeur eût fait invasion ? Oui, c’était bien un lourd steamer qui sillonnait le fleuve et transportait une foule en liesse au château d’un prince de la contrée. Bientôt parurent de jolies îles, puis Astrakan. L’Étoile du désert, fière et solitaire sur son magnifique Volga, avec ses forts, ses églises, ses flèches et ses coupoles, la ville asiatique où le plus charmant accueil attendait nos Français.

En 1815, un prince indigène nommé Tumène, avait levé, à ses frais, un régiment qu’il avait conduit jusqu’à Paris. De retour dans son pays, ce sectateur du Grand Lama, pieux et ascétique, mais artiste et magnifique, s’était fait construire, dans une île enchantée, un palais splendide de style chinois et là il exerçait une hospitalité grandiose. Le steamer entrevu portait chez lui une foule d’invités pour des fêtes renommées ; les étrangers se désolaient déjà de les avoir manquées, lorsque le vieux prince leur fit savoir qu’il recommencerait pour eux. Entré à Paris en ennemi et en conquérant, il en avait emporté un souvenir plein de séduction, qui le rendait particulièrement aimable pour les enfants de la France. Ses hôtes nouveaux furent donc transportés au palais magnifique dont les galeries à jour, les colonnettes élégantes, les toits recourbés les ravirent, mais dont l’intérieur, trop européen dans son ameublement luxueux, les désappointa ; ils n’étaient pas venus si loin pour cela. Leur dépit ne dura pas longtemps ; la couleur locale allait abonder.

La belle-sœur du prince, qui l’aidait à faire les honneurs de la résidence, habitait, l’été, sa kibitka ou demeure indigène ; les étrangers y furent introduits. Une portière soulevée, ils se trouvèrent dans une vaste pièce circulaire, éclairée seulement par le haut et toute tendue de soie rouge qui jetait sur choses et gens sa teinte chaude. Sur une sorte de trône, parée comme une idole, la princesse était assise. Sa taille était belle, ses dents blanches, sa peau brune et fine, mais ses yeux obliques et ses pommettes saillantes révélaient la Tartare. Elle portait une robe de riche étoffe persane, toute galonnée d’argent et recouverte d’une tunique en soie légère descendant jusqu’aux genoux et ouverte sur le devant ; le corsage, plat et montant, était entièrement brodé d’argent et de perles fines ; une cravate en batiste blanche était retenue par une épingle en diamant. Deux magnifiques tresses de cheveux noirs tombaient sur sa poitrine ; elle était coiffée d’une toque jaune, carrée comme celle de nos juges et bordée de fourrure noire. C’est du reste la coiffure universelle. Une chaîne d’or, enlacée à ses tresses, passait sur la poitrine pour se rattacher aux anneaux des oreilles. Des mitaines noires et un mouchoir de batiste brodée, garni de dentelle, gâtaient un peu cet ensemble exotique.

Après s’être laissé contempler quelques instants, la princesse descendit de son trône et, de la meilleure grâce du monde, vint au-devant des étrangers, les fit asseoir près d’elle et lia conversation avec eux.

Des femmes, assises sur leurs talons, l’entouraient ; elle désigna une jeune fille et lui donna l’ordre de danser. Comme dans tout l’Orient, c’était plutôt une pantomime qu’une danse, accompagnée d’une musique douce, lente et assez monotone à la longue. La danse des hommes fut au contraire animée, impétueuse, avec des gestes de maîtres impérieux.

Quand on eut passé des gâteaux, des confitures et des rafraîchissements sur de riches plateaux, on conduisit les hôtes aux haras, où ils furent fortement émotionnés et en même temps émerveillés. Au moyen d’un lasso on captura un jeune étalon ; une lutte épique s’engagea entre lui et un Kalmouk et la hardiesse, la souplesse, le courage de l’homme dépassèrent tout ce que des Européens auraient pu imaginer. C’étaient des bonds, des enroulements, des cris sauvages à donner le vertige ; mais quelle fut leur stupeur lorsqu’ils virent la même lutte engagée par un enfant de dix ans et ne cesser que lorsqu’on le jugea suffisamment fatigué ; il n’avait pas faibli un instant. La scène aurait pu être chantée par un Homère !

Le dîner qui succéda à ces réjouissances fut splendide, moitié russe, moitié français, servi dans de la vaisselle plate, arrosé des meilleurs vins de France et d’Espagne, de Champagne surtout. On porta des toasts à l’empereur de Russie et au roi Louis-Philippe.

Le lendemain, nouvelle scène caractéristique. Une calèche, arrêtée au bas des degrés de marbre, enleva les étrangers pour les conduire à la pagode du prince, desservie par trois cents prêtres ; on y fut accueilli par le plus assourdissant, le plus épouvantable charivari tiré d’instruments formidables ; ni mesure, ni accord, ni méthode ; rien qu’un tintamarre sauvage accompagnant des rites incompréhensibles, célébrés par des prêtres en costumes baroques, où le jaune dominait. Une promenade dans l’île charmante calma les nerfs des malheureux auditeurs.

Un autre jour ce fut une visite à la belle fauconnerie, semblable à celles de nos pays au moyen âge (qui elles-mêmes avaient été rapportées d’Asie par les croisés) ; puis la chasse très mouvementée d’un faucon jeune et ardent contre un gros héron gris et des oies sauvages. Les fêtes succédaient aux fêtes, mais il fallut enfin songer à quitter ce lieu de délices, renoncer à cette hospitalité si pleine d’empressement et d’imprévu, offerte par un amphitryon qui veillait à tout sans se mêler à rien, car sa vie d’ascète s’écoulait dans un pavillon isolé, où personne n’était admis sans une autorisation spéciale et fort rare. Le repas des adieux fut triste. Une calèche, doublée de satin blanc et attelée de quatre chevaux superbes, emporta les invités jusqu’au fleuve, où le coup de l’étrier leur fut offert.

« C’était un beau spectacle, dit Mme Hommaire de Hell : cette foule bariolée, ce beau et majestueux vieux prince, ces brillants officiers, l’escorte de quinze cavaliers admirablement montés. À leur tête se tenait un jeune prince Tumène, neveu du vieillard, que celui-ci avait chargé de guider ses hôtes dans le désert dangereux où ils allaient rentrer. En même temps il leur avait offert un faucon merveilleux, en leur disant : « Maintenant ma conscience est tranquille ; je vous donne mon meilleur soldat pour vous défendre et un pourvoyeur qui ne vous laissera pas mourir de faim. » Tous deux s’acquittèrent admirablement de leur mission ; les prouesses équestres du jeune prince et les exploits aussi jolis qu’utiles de l’oiseau firent la joie du voyage, aussi longtemps qu’ils restèrent auprès de leurs protégés, c’est-à-dire pendant les six semaines que dura la traversée du désert kalmouk. Des préparatifs avaient été faits comme pour un voyage en mer ; des chameaux portaient les tentes et les provisions ; des cosaques armés protégeaient la caravane ; des ordres avaient été envoyés sur toute la route pour fournir des chevaux. On traversait des champs d’absinthe, des collines, des ravins, des vallées étroites, le tout formé de sable et changé sans cesse par une puissance invisible.

Après une halte à Houidik, à l’embouchure de la Kouma, on se rapprocha de la mer Caspienne. Le ciel était gris, blafard, chargé de nuages noirs, la plage déserte, l’atmosphère terne, lourde, sinistre, le climat malsain, très chaud en été, très froid en hiver, l’eau saumâtre, la pluie mélangée d’insectes noirs. Sur la rive sombre, des Turcomans et des Kalmouks chargeaient de sel des chameaux dont les cris rauques s’harmonisaient avec l’affreux paysage. On se hâta de regagner Houidik, puis de rentrer dans la plaine immense où, sous la tente de feutre, vêtue de larges pantalons turcs et d’une tunique serrée à la taille par une ceinture de cuir, en face des feux allumés où des Kalmouks préparaient le repas, de l’espace infini éclairé par une énorme lune éclatante, du silence solennel, d’une nature en apparence pétrifiée, Mme Hommaire de Hell se croyait plongée dans un songe.

On passait plusieurs journées sans rencontrer un être vivant. L’eau douce, très rare en été, menaçait de manquer ; le jeune prince, parti en reconnaissance, jeta son bonnet en l’air, signe de commandement ; un homme monté sur un chameau parut à l’horizon ; d’où et comment avait-il vu ? Mystère ! Le voyage était connu et surveillé au loin. L’arrivée du Kalmouk causa une grande joie et fut célébrée par une double ration d’eau-de-vie, des chants et des récits faits gravement autour du feu de bivouac.

La santé des voyageurs était excellente, leur sommeil profond ; une joie douce les réconfortait. Peu à peu la steppe devenait moins brûlée. On rencontrait des troupeaux de chameaux où parfois on en comptait jusqu’à cinq cents ; puis des bandes de Turcomans qui escortaient d’énormes files de petites voitures, chargées de sel et traînées par des bœufs. Un jour les chameaux de l’escorte effrayaient les bœufs, les voitures étaient renversées, brisées, le sel répandu, on redoutait une bagarre. Une autre fois la consternation était encore plus grande à l’apparition d’un corps de cavaliers circassiens, connus pour être de grands pillards et détrousseurs de caravanes. Enfin on échappait à ces dangers, on se rapprochait de la Kouma, le sol onduleux se couvrait d’une végétation abondante, de chevaux, de bœufs, de chameaux, de bestiaux qui sont l’unique richesse du Kalmouk. Seul le prince Tumène s’occupait d’agriculture, cultivait les céréales, la vigne, les fruits.

La population, très frugale, boit du lait, du thé, des spiritueux, quand elle en trouve, mais les cabarets sont défendus dans son pays. Petits et alertes, les hommes sont toujours armés, les femmes laborieuses et viriles, tous braves gens, hospitaliers, sociables. Bouddhistes, ou plutôt lamaïstes, ils restent sous l’influence d’un clergé très nombreux qui entretient leurs superstitions et leur fournit ces cylindres à prières où il suffit de tirer une ficelle pour faire sortir une oraison nouvelle, qui compte comme si elle était prononcée du fond de l’âme.

À Wladimirof, où les voyageurs reçurent une somptueuse hospitalité, ils se séparèrent à grand regret de leurs bons cosaques, du jeune et ardent prince Tumène et du non moins ardent faucon dont les services leur avaient été si précieux. On quittait la steppe pour les montagnes du Caucase, cet océan de pics, de cônes, de mamelons, de pyramides gigantesques, ce désordre sublime où les neiges éternelles jettent leur blancheur éclatante au-dessus des vallées profondes, couvertes d’une sombre végétation, arrosées d’eaux bouillonnantes. De distance en distance, des postes et des sentinelles cosaques gardaient cette ligne de défense si importante ; des bergers, portant des fusils en fait de houlettes, surveillaient leurs troupeaux, au-dessus desquels passaient, en jetant leur cri strident, des aigles aux ailes immenses.

Ce fut pour Mme Hommaire de Hell un enchantement nouveau ; la beauté de la population répondait à celle du paysage ; elle trouva les hommes beaucoup plus beaux que ces blanches circassiennes, « à face de lune », si appréciées en Turquie et fort contentes d’y aller. Être vendues à Constantinople est une joie pour leur famille et pour elles ; tous savent que ces esclaves font partie de la famille et trouvent chez leurs maîtres toutes les jouissances, toutes les satisfactions que prise une femme d’Orient ; les voyageurs l’ont généralement constaté : les touchantes histoires de douleur et de larmes ne sont que des fables. Une Anglaise qui certes n’aimait pas l’esclavage, mais qui connaissait bien les pays musulmans, lady Duff Gordon écrivait plus tard d’Égypte : « Abolir la vente des Circassiennes et permettre celle des noirs d’Afrique, c’est aussi absurde qu’inique.

Les 300 verstes qui séparent Tangarok d’Odessa furent assez pénibles à traverser ; l’hiver était venu ; partout de la neige et pas de routes ; la voyageuse pensait, le cœur serré, à la retraite de Russie en 1812. Elle alla chercher avec son mari le climat plus clément de la Crimée, dont elle fut charmée.

C’était la Crimée d’autrefois, avant que la guerre n’eût anéanti ou transformé, au contact des Occidentaux, villes, villages, châteaux et habitants.

Malheureusement, la santé de M. Hommaire de Hell s’altérait de plus en plus, malgré les soins de sa courageuse femme et l’aide qu’elle lui apportait dans la mesure de ses moyens, l’assistant dans ses travaux, rédigeant les notes de voyage, mettant en ordre les collections de tout genre. Un jour enfin, il fallut s’arrêter, rompre ses engagements et rentrer en France après sept années de lutte.

En 1846, se croyant rétabli, le jeune explorateur repartit avec sa fidèle compagne pour Constantinople, les régions déjà parcourues et la Perse ; mais les fatigues, les maladies contagieuses, le froid, les imprudences et l’excès de labeur vainquirent son courage ; il succomba le 29 août 1849, dans les environs d’Ispahan, âgé seulement de trente-six ans.

Mme Hommaire de Hell se voua d’abord à la publication de l’ouvrage relatant les explorations scientifiques de son mari. Cette œuvre terminée, la voyageuse, toujours éprise de l’inconnu et voulant tromper ses regrets, entreprit diverses excursions. La dernière de ses courses à travers le monde fut, croyons-nous, celle qui la porta à la Martinique, où s’était établi son fils aîné.

MADEMOISELLE D’ANGEVILLE

La patronne des Alpinistes françaises, Mlle d’Angeville, étonna la France sous la monarchie de Juillet, et ses exploits furent célébrés par la spirituelle Mme de Girardin ; on n’était pas aussi blasé qu’aujourd’hui sur la concurrence faite par les femmes aux entreprises du sexe fort.

Le 30 décembre 1839, le vicomte de Launay disait dans la Presse : « Le lion du monde fashionable et intelligent est Mlle d’Angeville, cette voyageuse intrépide qui, l’année dernière, a gravi le Mont-Blanc, la première et la seule femme qui ait accompli ce dangereux pèlerinage. Chacun veut la voir et l’interroger… Les privilégiés ont eu le plaisir d’admirer un fort bel album rapporté par Mlle d’Angeville et qui contient le récit pittoresque de son voyage. C’est une collection des dessins faits à Genève, d’après les croquis pris sur nature, si toutefois on peut appeler nature une suite de phénomènes plus étranges les uns que les autres : ponts de neige dont on ne peut s’expliquer la formation, glaciers bleu de ciel, précipices lilas, rochers vert pomme, neige rouge comme le feu… »

« On part de Chamounix ; les habitants disent : « La folle ! quelle idée !… » L’ascension commence ; on gravit successivement les pics, les dents, les aiguilles, les dômes, les cols ; on franchit les crevasses ; on gèle de froid, on étouffe de chaud. Les yeux sont tout enflammés, les regards ne savent où se poser ; le soleil les brûle, la neige les éblouit. Voici la terrible muraille de glace qu’il faut franchir pour atteindre le sommet du Mont-Blanc, 350 marches taillées dans la glace ! et il faut grimper à cette affreuse échelle après de longues journées de fatigues, après de froides nuits sans sommeil, quand l’air est mortel, quand l’assoupissement léthargique vous gagne, quand vos guides si intrépides s’évanouissent, quand votre chien lui-même se décourage et refuse de vous suivre ! gravir cette échelle glacée… Oh ! c’est impossible, la volonté manque, une femme ne peut obtenir d’elle un tel effort : « Laissez-moi dormir, je suis lasse, je n’y vois plus, je n’entends rien ; de l’air, de l’air ! je ne peux plus respirer, je meurs… » Et la voyageuse s’endort… Elle est au milieu de la gigantesque muraille, elle a déjà gravi 175 marches ; il en reste encore autant à monter.

« Il faut choisir maintenant entre le ciel et l’abîme ; on la réveille, elle lutte péniblement, elle ne se souvient plus de son entreprise, elle fait bon marché de son héroïsme, elle ne sait plus qu’une chose, c’est qu’elle est sans abri et qu’il fait bien froid… Mais, soudain, une pensée d’orgueil la ranime : elle se rappelle qu’on la regarde à Chamounix, que cent lunettes d’approche sont braquées sur le Mont-Blanc pour y guetter son arrivée ; alors toutes ses forces reviennent. Elle repart avec courage, et bientôt les habitants de la vallée aperçoivent au sommet du Caucase savoyard le grand chapeau de paille et la pèlerine triomphante. Mlle d’Angeville, revenant à Chamounix, fut reçue avec transport ; tout le village courut à sa rencontre ; on lui offrit des bouquets, on chanta ses louanges. « Ah ! Mlle d’Angeville le dit elle-même, le succès change tout : on me nommait folle au départ, on m’appelait héroïne au retour. »

Le spirituel chroniqueur ne rendait pas pleine justice au sentiment auquel obéissait la courageuse ascensionniste. Outre son fanatisme très sincère pour cette nature grandiose, elle était dévorée de l’ambition patriotique d’aller planter, là-haut, le drapeau tricolore avant qu’aucune femme y parvint avant elle. Les Anglaises surtout et leur hardiesse proverbiale l’empêchaient de dormir ! Cette pensée lui était venue la première fois qu’elle avait contemplé « l’incendie des Alpes » au coucher du soleil. Son extase fut si intense qu’elle en devint presque douloureuse. Qui n’a senti dans sa vie des larmes d’angoisse monter aux yeux sous l’impression d’une admiration trop vive ? Dès ce moment l’idée fixe de franchir la muraille glacée pour la plus grande gloire des Françaises ne quitta plus Mlle d’Angeville. Née en 1794 dans le département de l’Ain, elle avait été habituée, dès sa première jeunesse, aux courses dans les montagnes et elle les aimait passionnément. Si près de la Suisse, elle y fut naturellement attirée, la parcourut en tout sens et célébra la naissance du comte de Paris en réalisant son grand projet de faire flotter les trois couleurs au sommet du Mont-Blanc. Elle n’y réussit pas sans avoir souffert terriblement du froid, de la raréfaction de l’air, de la lumière impitoyable et surtout de la lutte contre la léthargie, combat de vie ou de mort, dans lequel s’annihile jusqu’au sentiment de la conservation et qui parfois abat jusqu’aux plus robustes guides.

Intelligente et spirituelle, Mlle d’Angeville voulut faire servir à la science ses vingt-cinq ascensions, classées en quatorze grandes et onze moyennes.

Retirée à Lausanne, elle y forma un intéressant musée minéralogique et botanique, et consigna, dans ses Souvenirs, de précieuses observations atmosphériques et météorologiques. En outre, elle rassembla, comme on l’a vu, dans un album, les dessins qu’elle avait faits en route, malgré la fatigue et les souffrances.

Jusqu’à un âge avancé, elle continua ses périlleux exploits. Elle avait soixante-neuf ans, lorsque en escaladant l’Oldenhorn, elle dut passer une partie de la nuit seule dans la montagne, pendant que son guide allait fort loin chercher une lanterne pour remplacer celle qu’il venait de laisser choir dans l’abîme !

Les services rendus par Mlle d’Angeville sont assez importants pour que son patriotisme ait pu se reposer sur les lauriers qu’elle avait cueillis, sans rien redouter des compétitions étrangères.

Son exemple a été suivi en France plus qu’on ne le sait généralement ; comme son nom, celui de Mmes Mellot, Gamard, Caron, Vallat, Paillon (mère et fille) et d’autres encore, figurent avec honneur dans les fastes du Club Alpin. Le goût de ces courses difficiles se répand chaque jour davantage. La Section lyonnaise, qui ne comptait en 1878 que trois femmes parmi ses membres, en a aujourd’hui trente-cinq !

Disons en terminant que toutes ces dames, sans exception, constatent la nécessité d’adopter pour ces ascensions un costume à peu près masculin, qui diminue très considérablement le danger, non seulement pour soi, mais pour les compagnons de route.

MADAME LÉONIE D’AUNET

VOYAGE D’UNE FEMME AU SPITZBERG

I

Si jamais le vrai fut invraisemblable, ce fut assurément dans le cas de Mme Biard, connue comme écrivain sous le pseudonyme de Léonie d’Aunet. Qui eût pu croire que le monde morne et glacé du pôle Nord, de ce monde qui ne sort de son immobilité lugubre que pour éclater, se fendre en un chaos plein d’épouvante, mugir et rugir sous les efforts de tempêtes effroyables, attirerait une jeune et délicate Parisienne, « une de ces femmes menues, disait un matelot de l’expédition, que l’on casserait sur son genou et dont on mettrait les morceaux dans sa poche ? » Ce fut pourtant ce qui arriva. Mme Biard insista pour accompagner son mari, le célèbre peintre, jusqu’au Spitzberg, c’est-à-dire aux limites extrêmes des régions polaires explorées. C’était l’époque où la France, l’Angleterre et les États-Unis rivalisaient d’ardeur pour chercher un passage d’Europe en Amérique. Une mission scientifique allait partir ; elle désirait s’adjoindre un peintre et sollicitait Biard. Sa jeune femme déclara qu’il ne partirait pas sans elle ; on se récria : c’était folie pure ; le moindre mal qui pût lui arriver, serait d’y laisser sa beauté, si elle en revenait. Peine inutile ! Elle mit en campagne des influences amies, obtint son admission sur un navire de l’État, et bravement elle s’embarqua pour une expédition qu’aucune femme n’avait encore affrontée et qu’aucune autre, croyons-nous, n’a entreprise depuis.

De la Hollande, du Danemark, de la Suède même, nous ne dirons rien, ces pays étant bien connus. Le voyage ne devint intéressant qu’en Norvège, où l’on allait fort peu alors ; on n’y avait jamais vu de Parisienne. Là commencèrent les paysages austères, sauvages mais grandioses du Nord, les montagnes escarpées, les cascades énormes, les pics neigeux, les vallées profondes, les routes dangereuses, les fermes isolées ou guaards semées dans l’espace, entre les villes très rares, et dont les habitants ont à prévoir tous les besoins de la vie, à exercer tous les métiers.

Le séjour à Drontheim initia la voyageuse aux habitudes, à l’élégance, à l’horrible cuisine de cette capitale du Nord. La traversée de Drontheim à Hammerfest se fait le long d’une côte de granit, dont les caps et les îlots innombrables, les bancs de rochers, les murailles gigantesques nécessitent des pilotes très habiles. Le steamer, qui ne pouvait se montrer que l’été, présentait un aspect très animé ; c’était le seul lien qui favorisât les communications entre les groupes clairsemés d’habitations. Aussi quelle fête que son arrivée, que d’acclamations, de drapeaux hissés, d’exhibitions de belles toilettes ! Pour lui on met toutes voiles dehors, soieries, bijoux, dentelles, habits de gala, car c’est la vie qui revient, ce sont les amis, les provenances du Sud, les modes (de France !), les livres, les nouvelles et les rires étrangers.

Plus il avançait vers le Nord, plus le tableau devenait morne et sombre ; on ne voyait plus sur terre, sur l’eau, dans l’atmosphère que du blanc, du gris et du noir. Telles étaient les îles Loffoden, où les pêcheurs de Christiania et de Bergen vont gagner un maigre pécule, au prix de mille dangers et de dures privations.

Enfin on atteignit Hammerfest, à vingt lieues du cap Nord, la ville la plus septentrionale d’Europe, la seule où il y ait véritablement trois mois de jour et trois mois de nuit.

Le jour de son arrivée, Mme Léonie d’Aunet, après s’être installée tant bien que mal, s’était mise à écrire à sa mère ; se sentant fatiguée, elle demanda l’heure à son domestique.

« Madame, il est minuit et quart. — Comment ! Mais il fait grand jour. — Madame, le soleil ne se couche pas ici en cette saison (juillet). » Elle sortit pour voir ce jour insolite ; il était triste, couvert, mais tout semblable à celui de la journée. Bientôt elle éprouva, malgré ses efforts pour se faire une nuit artificielle, ce malaise nerveux, cette quasi-impossibilité de dormir que ressentent presque tous les voyageurs dans ces régions. Oh ! le triste séjour que cette agglomération de soixante maisons en bois barbouillées d’ocre, dont une douzaine au plus sont habitables ! Et que l’amour du lucre est assez puissant pour retenir une population sous ces latitudes, sur cette terre inculte au climat meurtrier, dans des ténèbres où le froid du long hiver est de 35 degrés !

La pierre s’y effrite ; les navires russes et hollandais apportent le bois de construction ; quelques Anglais et Hambourgeois se joignent à eux pour fournir tout ce qui est nécessaire à la vie, excepté le poisson et les huiles qu’on en extrait, qui sont la richesse trop odoriférante du pays. Les chaumières couvertes de gazon présentent aux regards la seule végétation de l’endroit et chaque matin on voit les ménagères y monter leurs chèvres, afin qu’elles broutent quelques bouchées d’herbe fraîche !

La nourriture des humains est affreuse : du veau et du saumon sont les immuables plats de résistance ; les soupes varient entre l’orge aux tranches de citron (contre le scorbut) et le seigle aux cerises sèches !

Les Norvégiens du Finmark sont frêles, laids, pâles, ont la barbe rare et les cheveux clairs ; lents, bavards, curieux, trompeurs, mais non voleurs, ils contrastent avec leurs clients les Russes, grands, blonds, vigoureux, barbus, colorés, intelligents, actifs et gais. Tout ce monde passe son temps à se tromper le plus possible. Quatre fois par an, la lutte est épique entre les Russes et les Lapons qui viennent, dans leurs barques doublées de peaux de phoque, échanger les produits de leur pêche contre du beurre, des vêtements, de la farine et de l’eau-de-vie toujours.

Quelques familles laponnes se sont fixées à Hammerfest, ce qui a permis à Mme Biard de donner des détails amusants sur leur aspect et leurs mœurs. Elle assista même à un mariage et « entrevit, dit-elle, à la laideur humaine, des horizons variés et infinis qu’elle n’avait jamais soupçonnés ».

La voyageuse, en quittant l’église, fut éblouie par le premier rayon de soleil qu’elle eût encore vu ; ceci lui suggéra l’idée d’aller au milieu des rochers, jusqu’à un plateau d’où la vue était très étendue. Tout à coup elle aperçut à l’horizon la belle voilure d’un grand navire. Il se rapprocha ; avec une violente émotion elle reconnut le drapeau tricolore, l’image de la patrie ! C’était la corvette la Recherche, qui devait porter les voyageurs au Spitzberg !

II

Voir des visages français, entendre parler français, quitter Hammerfest, triple joie ! Avant de se remettre en route, la mission fit une excursion à la petite baie de Havesund, située tout près du cap Nord. Là demeurait, dans une maison unique, dernier logis humain du Nord, un riche négociant, M. Ullique, avec sa femme et cinq filles blondes, roses et gracieuses. Il passait les mois de clarté à échanger de l’huile de baleine contre de l’eau-de-vie et des peaux de phoque contre de la farine ! Le reste du temps il se chauffait et supputait ses gains chèrement achetés.

En 1795, deux jeunes gens s’étaient présentés chez son père, qui, charmé de leur aimable compagnie, les avait menés au cap Nord et comblés d’attentions. Quelques années après, il apprenait que M. Froberg se nommait en réalité Louis-Philippe d’Orléans et M. Muller, son compagnon, M. de Montjoye.

Il en était résulté que le fils de l’hospitalier négociant avait été élevé dans l’amour de la France et du nom d’Orléans. Ces sentiments reçurent un nouveau stimulant, lorsque la mission dont faisait partie M. Biard offrit à M. Ullique II un beau buste en bronze de Sa Majesté le roi des Français, envoyé en souvenir de la cordiale réception d’autrefois.

Le portrait du souverain fut installé avec solennité, au bruit de vingt et un coups de canon, tirés par la Recherche, de frénétiques hourras norvégiens et de force bouchons de champagne.

III

Le 17 juillet la Recherche faisait voile vers le Spitzberg et l’atteignait le 31, après avoir, sur sa route, reconnu l’île Cherry, découverte en 1596 par un navire hollandais et nommée, jusqu’en 1603, l’île Beeren ou de l’Ours, parce qu’on y avait tué, en débarquant, un ours blanc long de neuf pieds.

On était donc au but du long et aventureux voyage, à 250 lieues du pôle, dans cette baie Madeleine, le dernier mouillage possible pour un gros navire. L’île du Spitzberg, dont on n’a pas encore pu explorer l’intérieur, a soixante lieues de long sur trente-cinq de large. La baie située à l’extrémité ouest est entourée de montagnes granitiques, hautes de 1500 à 1800 pieds. Entre chacune d’elles se sont formés d’immenses glaciers convexes qui augmentent toujours, car un été de quelques semaines ne peut fondre les énormes amas de neige sous lesquels se trouve la glace.

Pendant neuf mois au moins, c’est le royaume des brumes et des ténèbres ; à partir de novembre, le mercure gèle, on casse l’eau-de-vie à coups de hache et le froid est de 45 à 50 degrés !

Tel est le redoutable pays que la jeune femme affrontait. Pendant le sommeil qui suivit la jetée de l’ancre (on ne pouvait alors parler de nuit), le dégel commença. À l’immobile solitude, au silence profond, avaient succédé l’agitation et le tumulte ; une flottille d’îles mouvantes, changeant de forme à tout instant, brillantes comme de monstrueux diamants, saphirs, émeraudes et opales, enveloppait la corvette. « On eût dit les débris d’une ville de fées ; clochers, colonnes, minarets, ogives, pyramides, tourelles, coupoles, créneaux, volutes, arcades, frontons, assises colossales, sculptures d’une finesse merveilleuse tombaient, se heurtaient, se brisaient avec un fracas épouvantable ; c’était, au milieu des tourbillons de neige, de rauques mugissements, des décharges de mousqueterie et d’artillerie ; on assistait à cet effondrement avec un mélange d’admiration et d’épouvante.

En face de ce spectacle magique, le rivage s’étendait sinistre, jonché des gigantesques ossements de phoques et de morses laissés par les pêcheurs qui venaient autrefois jusque-là faire de l’huile de poisson.

Mme d’Aunet, descendue à terre (en fait de terre on ne voyait que de la neige), se trouva, en s’avançant vers l’intérieur, dans une espèce de cimetière, devant des restes humains. « Plusieurs cercueils, à moitié ouverts et vides, avaient dû contenir des corps que la dent des ours blancs avait profanés. Ne pouvant creuser de fosses dans la glace, on avait placé sur le couvercle des cercueils d’énormes pierres, mais les robustes bras du gros homme en pelisse les avaient déplacées ; des ossements à moitié rongés gisaient à l’entour. » Mme d’Aunet les recueillit pieusement et les replaça dans les bières. Quelques tombes avaient été épargnées et contenaient encore des squelettes, ou des corps à différents degrés de conservation. La plupart ne portaient aucune indication ; sur l’une cependant on lisait : Dordrecht-Hollande, 1783 ; le nom était devenu illisible. Un autre marin était venu de Brême, sa mort remontait à 1697. Deux cercueils placés dans un creux de rocher étaient encore intacts, et les corps qu’ils renfermaient avaient non seulement leur chair, mais leurs vêtements. Ils ne portaient pas d’inscription. La jeune femme compta cinquante-deux tombes dans ce champ des morts, plus affreux qu’aucun autre, et lui fit donner le nom de Presqu’île des Tombeaux.

Pour la première fois elle fut saisie d’un effroi indicible, à la pensée qu’elle pourrait y prendre sa place et surtout en songeant aux tortures qu’un hivernage dans ces ténèbres glacées devait infliger avant d’amener la mort. Elle n’était pas seule à bord à s’en préoccuper, et une conversation entre quelques matelots, qu’elle saisit sans le vouloir, augmenta ses terreurs. On parlait d’elle ; on déplorait assez crûment qu’on eût amené une femme si délicate ; « bien sûr elle partirait la première. On avait bien des vivres pour un an, mais pas de combustible, et certainement elle ne supporterait pas le froid. Le maître d’équipage, homme d’expérience, démontrait qu’au contraire, la présence de la « petite dame » serait très utile. Ce qu’il y a le plus à craindre en pareil cas, c’est la démoralisation ; elle tue plus que le froid et le scorbut ; on soignerait, on dorloterait la petite dame, et tant qu’elle vivrait, on se servirait de sa force de résistance pour remonter le moral des hommes. Le capitaine l’avait dit au lieutenant ; ainsi ! »

Ces beaux raisonnements encourageaient peu la passagère, car elle était très souffrante, des nerfs surtout, malgré toutes les précautions prises. Sa cabine (celle du commandant) capitonnée, enveloppée de peaux de renne et d’édredons, ressemblait plus à un nid qu’à une chambre. Néanmoins elle ne pouvait y dormir. Elle avait adopté l’habit d’homme, beaucoup plus chaud que celui des femmes, coupé ses long cheveux afin d’abréger sa toilette ; elle vivait dans la laine et la fourrure, se souciant peu de n’avoir plus forme humaine. Malgré tout, cette étrange vie la faisait souffrir comme un cauchemar. Les seuls moments où elle eût vraiment chaud lui étaient procurés par le jeu des Montagnes russes naturelles et gigantesques, jeu auquel on se livrait avec ardeur. Un seul jour, le 10 août, les grands rideaux de brume s’écartèrent, comme tirés par des mains invisibles, et le soleil, un vrai, beau, éclatant soleil, fit resplendir le Spitzberg d’une beauté féerique, éblouissante, surnaturelle, qu’on eût voulu adorer à genoux ! Mais hélas ! le lendemain l’ombre paraissait plus obscure, le brouillard plus triste, le froid plus intense, les gémissements de la rafale plus sinistres, l’immobilité plus funèbre après cette apparition sublime !

Le 14 on s’éloignait enfin, le cœur soulagé, de la baie Madeleine, après avoir gravé profondément sur une grosse roche le nom de la corvette, les dates de l’arrivée et du départ et les noms de toutes les personnes présentes. Celui de la courageuse passagère reçut galamment la première place et, comme elle l’a dit, s’il n’était pas le plus illustre, il était le plus étonnant.

Avec quelle joie elle revit la triste plage, les collines nues et stériles, les pauvres maisons, les misérables habitants de Hammerfest ! Elle était sauvée, fière et ravie ! Néanmoins les épreuves n’étaient pas terminées. Malgré les conseils des gens du pays, M. et Mme Biard résolurent de traverser la Laponie, cent lieues de plaines pierreuses ou boueuses, de marais interminables, car l’été la neige se change en eau vaseuse et, comme il pleut beaucoup, il est très rare qu’on soit tout à fait sec. On voyageait à cheval, guidé par les hommes et les chiens, avec une tente de soldat pour abri et une marmite en fonte pour batterie de cuisine.

Il y avait vingt-deux jours qu’on n’avait aperçu un lit, quand on atteignit Haparanda. Souvent la voyageuse exténuée s’affaissait sur la terre mouillée et s’endormait dans son manteau.

Depuis vingt-deux jours elle n’avait pas quitté ses vêtements d’homme, qui tombaient en haillons. Luxe inouï ! Haparanda possédait une auberge. Quand elle s’aperçut dans une glace, Mme Biard ne se reconnut pas ! Une longue toilette, puis, sans rien voir, ni rien entendre, ni rien manger, la voilà dans un vrai lit ! Quelles délices ! Elle y resta quarante-huit heures ; elle eût souhaité y rester huit jours.

Mais il fallait se remettre en route, en voiture cette fois, et quelle voiture ! De Haparanda à Stockholm, dix-neuf jours de sapinières. C’était long ! En revanche quels bons relais chez les paysans suédois, propres, aisés, hospitaliers, confortables dans leurs maisons de bois à douce odeur résineuse ! Les excellents repas de gibier ! Les nuits reposantes dans des draps qui sentaient la bonne lessive. Après le pôle arctique et les marécages lapons, c’était Capoue ! Quelle joie gourmande à Stockholm de croquer deux pommes venues de France, fruit qu’on n’aimait pas en Normandie ! Et les admirables aurores boréales rouges de la Suède Méridionale, tandis que celles de l’extrême Nord étaient couleur de soufre !

Après avoir traversé trop vite les belles et poétiques provinces orientales de la Suède, la voyageuse s’embarquait à Ystad et rentrait en France par le Mecklembourg, Berlin, Dresde, Leipsig, Cassel, Mayence et l’Alsace, ayant héroïquement conquis sa place parmi les femmes qui ont, au péril de leur vie, ajouté un chapitre inédit à la description véridique de pays presque ignorés.

MADEMOISELLE LISE CRISTIANI

Parmi les femmes qu’une imagination ardente et les séductions de l’inconnu jetèrent dans des aventures lointaines et périlleuses, on ne peut refuser un souvenir attendri à une jeune artiste très française, malgré son nom italien, que les hasards de la destinée jetèrent dans un milieu où jamais ses pareilles n’avaient pénétré.

Admirablement douée, Lise Cristiani s’était fait, avant vingt ans, une belle réputation musicale, avait conquis à Copenhague le titre et le brevet de violoncelliste du roi et en Suède le surnom de Sainte-Cécile française. En 1852, elle alla tenter la fortune à Saint-Pétersbourg. Un deuil de cour interdisait à ce moment toutes les fêtes. Ce fut une grande déception pour la jeune fille ; entraînée par le mirage et l’amour du nouveau et de l’imprévu, elle céda à des influences plus amicales que prudentes et se lança résolument à travers la Sibérie, avec une femme de chambre russe, un vieux pianiste allemand qui remplissait le double rôle d’accompagnateur et de protecteur et son fidèle stradivarius. Ses lettres à sa famille ont donné un récit vif et spirituel de son étrange entreprise.

Le général Mourawiev, gouverneur de la Sibérie, allant avec sa famille d’Irkoutsk à Kiachta, ville frontière de la Chine, emmena la jeune virtuose. Il fallut traverser ce dangereux lac Baïkal, un des plus grands du monde, qui a 2500 lieues carrées de superficie, reçoit les eaux de 80 rivières et par endroits est profond de 3500 pieds. Les vents y sont variables, les côtes sans abri, les navires très peu sûrs et par conséquent la navigation dangereuse.

La ville de Kiachta, la dernière de la frontière russe, n’est qu’à 360 lieues de Pékin, où Mlle Cristiani aurait bien voulu aller, si les Chinois l’avaient permis ! Kiachta, divisée en deux parties bien distinctes, l’une russe, l’autre chinoise, et séparées par une esplanade fermée, offre cette singularité que du côté chinois c’est une ville exclusivement masculine ; il n’est pas permis aux fils du Céleste Empire d’y amener leurs compagnes. Ils n’y viennent que pour leur négoce : aussi leurs demeures, bien que soignées, élégantes même, ont-elles un aspect glacial.

Invitée à dîner chez le gouverneur chinois, la petite caravane russe eut le plaisir de goûter successivement à une multitude de mets dans cinquante-deux soucoupes. Le repas se termina par huit soupes à la viande, ce qui est le minimum de la politesse dans le pays. Les convives avaient apporté leur pain et leurs couverts : l’un est inconnu, et les autres sont remplacés par ces petits bâtons d’ivoire que les Chinois manient avec tant d’adresse. Beaucoup de porc, de graisse, de vinaigre, de l’eau-de-vie sucrée pour tout breuvage, mais après le dîner un thé exquis et d’excellentes confitures, tel fut, en résumé, le menu.

Par courtoisie, le maître de la maison avait changé de costume après le dessert ; il conduisit ses hôtes d’abord au principal temple de la ville, très beau, très orné, et contenant d’affreuses idoles ; puis au théâtre assez barbare, où, pendant les entr’actes, il y eut, dit spirituellement la musicienne au supplice, des salves d’instruments. Le lendemain on rendit la politesse à ce mandarin ; qui affirmait ignorer l’existence du pays appelé la France après quoi on se sépara très bons amis, sur un échange de présents variés.

Une visite encore plus intéressante fut faite dans les steppes des environs, chez un chef des Bouriates, Mongols nomades, pasteurs, braves gens hospitaliers, francs, et qui gagnèrent évidemment les sympathies de la jeune voyageuse. Trois cents cavaliers en robes de satin et bonnets pointus garnis de fourrure, armés d’arcs et de flèches, et montés sur de merveilleux chevaux, escortèrent leurs hôtes en exécutant pour eux des fantasias d’une adresse inouïe. Toujours pour leur faire honneur, ils attelèrent leurs montures aux véhicules, et emportèrent ceux qui les occupaient dans un galop plus vertigineux qu’agréable. On arriva cependant sans avoir rien de brisé, et, sous la tente de feutre, on dîna beaucoup mieux que chez le mandarin, avec accompagnement de champagne.

On admira d’innombrables troupeaux de moutons, de chevaux et de chameaux avant de se rembarquer sur le lac Baïkal pour rentrer à Irkoutsk à la fin d’octobre 1848.

Le 15 mai suivant, Lise Cristiani « s’engageait dans une de ses folles entreprises » qui allait ajouter deux mille lieues aux trois mille la séparant déjà de sa patrie ! Elle appelait cela, « compléter sa vie d’artiste ».

On sortit d’Irkoutsk à 3 h. 33 (chiffre de bon augure chez les superstitieux russes), dans des voitures attelées de sept chevaux et suivies chacune de six cosaques à cheval, au son des cloches et des acclamations. À quelques pas de la ville, un saint prêtre, debout près d’une croix, jeta une bénédiction sur la caravane, qui en fut tout émue. Au premier village où conduisait une belle route bordée de rhododendrons en fleur, le galowa ou maire attendait devant l’église, à la tête de la population, pour offrir le pain et la première de ces salières dont on récolta en chemin une telle collection, qu’on aurait pu, par la suite, en faire le commerce.

On allait à Okhotsk. – « Savez-vous, dit un jour à la jeune fille le général Mourawiev, ce que nous allons faire là-bas ? Nous allons en expédition aux embouchures du fleuve Amour, pour en prendre possession au nom du gouvernement russe. Les Anglais y prétendent, mais j’ai l’ordre de soutenir que l’une de ses rives nous appartient. Michel N… a été envoyé d’avance pour annoncer sur les lieux nos intentions et la prochaine arrivée d’un bâtiment de guerre qui vient de faire le tour du monde et qui va nous prêter son appui… Nous allons, chargés de présents destinés à nous rendre favorables les sauvages de ces contrées. Les Chinois n’hésiteront pas à nous céder une rive, quand on leur aura fait comprendre que c’est pour les garantir des Anglais. — Eh bien ! va pour la conquête des bouches de l’Amour ! s’écria Lise Cristiani ; il sera assez original d’y voir participer une Parisienne jouant du violoncelle, surtout si l’on tire le canon ! » – On le tira beaucoup, mais amicalement.

Peu de jours après on descendait mollement et en joyeuse compagnie la Léna, l’un des plus grands fleuves de l’Asie septentrionale, qui traverse toute la partie orientale de la Sibérie et se jette au nord, dans l’océan Glacial, après un cours de 700 lieues.

Dans ces contrées on fit connaissance avec les Toungouses et les Iakoutes, ces affreux sauvages de race mantchoue, à la grosse tête, au corps robuste, aux jambes grêles, nomades, chasseurs et pêcheurs, idolâtres et communistes dans le sens le plus étendu de ce mot. Ils considèrent la femme comme un animal inférieur et font d’elle une bête de somme.

À peine arrivé à Iskoutsk, on repart le 4 juin pour Okhotsk, dans des voitures attelées de chevaux endiablés qui n’ont jamais senti le harnais. C’est par miracle que l’on gagne le but avec sa tête et tous ses membres, au commencement de juillet. À Okhotsk, on prend la mer pour un trajet de 380 lieues ; mais que sont les brumes, les calmes ou les colères de l’Océan Pacifique après la course fabuleuse qu’on vient de faire ! Un seul incident pendant la traversée : une nuit, ou du moins à une heure qui devait être la nuit (elle n’existe presque pas en cette saison), le navire est secoué d’une manière insolite ; tout le monde se précipite sur le pont. — Qu’y a-t-il ? — C’est une baleine qui est venue se promener sous la coque et comme Mme Cristiani et son stradivarius ont jeté pendant la soirée leurs plus belles mélodies à la brise, il est décidé, convenu que les baleines sont des dilettantes et que celle-ci a été attirée par la sirène !

Nous voici en Kamtchatka, à Petropaulowsk, sa capitale, entrepôt du commerce russe-américain dans ces régions, port magnifique, sans rival, enveloppé d’un amphithéâtre de volcans, les uns éteints, les autres en activité, port qui pourrait abriter, dit-on, les flottes réunies de toutes les puissances du monde. Sa population n’est que de 4000 âmes, mais on est surpris d’y trouver toutes les ressources, tout le confort, tous les raffinements imaginables.

Les tribus qui peuplent le Kamtchatka, « conquises par le sabre et baptisées dans le sang » sont restées au fond sauvages et païennes. Pendant l’hiver elles se réfugient dans des huttes souterraines, de forme conique, ouvertes par le haut, dansent autour de leurs feux toujours allumés et se soucient peu de la neige. Pour elles, le roi des animaux est le chien. C’est lui qui fait le traînage et les transports pendant l’hiver, avec une intelligence et une rapidité qu’égaleraient à peine les chevaux. L’été, les braves bêtes se reposent. Ils sont au nombre de cinq ou six mille, non loin de la ville, au bord d’un ruisseau à cent bras qui serpente au pied d’une colline ; là chacun se creuse un abri dans la terre. Deux fois par jour on leur porte à manger du poisson séché au soleil ; s’ils aperçoivent des inconnus, leurs hurlements sont à faire frémir.

Le séjour à Petropaulowsk ne fut que de trois jours. Pendant cinquante-cinq jours on louvoya, et l’on s’ennuya sur le Pacifique brumeux, en compagnie de baleines, morses, veaux-marins, phoques, etc., tirant le canon à tout propos et hors de propos, admirant des clairs de lune splendides, des nuages lumineux, les étoiles de mer, subissant quelques bourrasques très brutales et arrivant enfin aux bouches de l’Amour, au nouveau port d’Ayane, où l’on célèbre avec un bruit infernal l’anniversaire du couronnement de l’Empereur. Encore quatre jours de repos, et puis le voyage vraiment terrible commence.

On monte les coursiers que nous connaissons déjà. Le cri : « en avant ! » s’échappe de toutes les poitrines. Aucun ne le pousse et ne le répète avec une ardeur plus fébrile que notre jeune Sainte-Cécile métamorphosée en Walkyrie chevauchant à travers la tempête. La neige se met à tomber et bientôt un immense linceul couvre la terre ; on fait des étapes insensées ; on mange quand on peut. Un jour, Lise Cristiani se détourne de la route ; un employé du général passe et lui jette ces mots : « Je vais à la station chercher des porteurs ; Madame ne peut plus continuer à cheval. — Je vous suis. — Très bien, mais je vous préviens que je ne m’arrête pour rien, quelque obstacle qui se présente. — Convenu ; marchez ! »

Alors commence une course vertigineuse à travers les rochers, les boues, les marais ; on monte, on descend, on remonte, les chevaux s’épuisent, on les frappe ; la nuit vient ; ils butent à chaque pas ; l’inexorable guide n’écoute rien, il va, il va toujours ; la jeune fille le suit comme entraînée par le chasseur noir de la ballade ; elle demande grâce. « Impossible ! Ordre du général ! — C’est bien, crie-t-elle, à la garde de Dieu ! » Elle passe deux fois la bride autour de sa main, pousse un cri sauvage, éperonne la malheureuse bête qu’elle croit voir s’abattre à tout instant, se jette en désespérée à travers tout ce que le hasard ou le diable mettent sur son passage et arrive enfin à demi morte, ayant fait dix verstes en une heure, dans l’obscurité. « C’eût été impossible, dit-elle, si j’y avais vu clair ! »

Quelle organisation féminine civilisée se jouerait impunément à de pareilles épreuves ? Dès son retour à Yakoutsk, l’énergie de Mlle Cristiani faiblit ; elle écrit : « Cet éternel linceul de neige finit par me donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir 3000 verstes de plaines ; rien, rien que de la neige ! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige qui tombera ! Des steppes sans limites, où l’on se perd, où l’on s’enterre ! Mon âme a fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort ; il me semble qu’elle repose glacée devant mon corps qui la regarde sans avoir la force de la réchauffer. »

La pauvre enfant chantait son Requiem.

Elle revit des climats plus doux sans retrouver ses forces, ni son insouciante ardeur. Le 3 septembre 1853, elle écrivait de Vlady-Kaafat, petite ville du Caucase : « Je viens de faire un voyage qui a duré un an et vingt-cinq jours. J’ai parcouru plus de 18 000 verstes de route, c’est-à-dire plus de cinq mille lieues de France ; j’ai visité quinze villes de la Sibérie…, traversé quatre cents cours d’eau. J’ai fait tout ce chemin en brishka, en traîneau, en charrette, en litière, tantôt traînée par des chevaux, tantôt par des rennes ou des chiens, quelquefois à pied et plus souvent à cheval… ; j’ai reçu l’hospitalité chez les Kalmouks, les Kirghis, les Cosaques, les Ostiaks, les Chinois, les Yakoutes, etc., etc. Je me suis fait entendre en des lieux où jamais artiste n’était encore parvenu. J’ai donné, en tout, quarante concerts publics, sans compter les soirées particulières… et j’ai vérifié par moi-même l’exactitude de ce proverbe : Pierre qui roule n’amasse pas mousse.

« J’ai la mort dans l’âme…, mes douleurs croissent, mes forces diminuent ; que devenir donc ? J’ai tout essayé, même de ce damné pays où tout buisson cache une embuscade ; au lieu de la balle que je cherchais, je n’ai attrapé que des bonbons enlevés à Schamyl dans une escarmouche ; n’est-ce pas du guignon ? »

Vers la fin de septembre elle arrivait à Novo-Tcherkash, chez les Cosaques du Don. Le choléra y régnait. Lise Cristiani, dans sa disposition de corps et d’esprit, était une victime désignée ; elle succomba le 21 octobre 1853. Les habitants, touchés de cette triste destinée, élevèrent à la jeune et belle française un tombeau sur lequel est représenté, au pied d’une grande croix, l’ami fidèle, le compagnon inséparable, la seconde âme de l’artiste : son bien-aimé stradivarius.

MADAME DE BOURBOULON

Lorsque, en 1862, M. de Bourboulon, ministre de France en Chine, dut quitter ce pays après la signature des traités et conventions favorables aux étrangers et aux chrétiens, il comprit qu’il pouvait rendre de grands services à la science et aux intérêts français en pénétrant dans des régions connues des seuls Russes parmi les peuples d’Europe. Il décida donc de franchir par terre les 8000 kilomètres qui séparent Pékin de Moscou, au lieu de regagner la France en reprenant la mer pour la sixième fois. Mme de Bourboulon n’admit pas un instant la pensée de se séparer de lui. L’entreprise n’était pas sans présenter de grandes difficultés et des dangers de bien des sortes, surtout pour une femme dont la santé avait déjà beaucoup souffert du climat et des émanations délétères du sol de Shang-Haï. Deux mille kilomètres de la route devaient plus particulièrement mettre à de dures épreuves les forces physiques et l’énergie morale de la voyageuse. Peut-être était-elle en partie redevable au sang écossais qui coulait dans ses veines, de l’énergie entreprenante et persévérante qu’elle montra.

Il s’agissait de traverser des steppes immenses, désertes, souvent arides, sans routes tracées, des montagnes escarpées, des gorges sauvages, véritables chaos de rochers et de pierres, de franchir des rivières et des lacs dangereux, de passer à travers les peuplades barbares de la Mongolie et de la Mandchourie, d’alterner entre la litière, le cheval et d’horribles charrettes non suspendues, de coucher sous la tente, de vivre de laitage et de biscuit si les provisions venaient à manquer, de subir des trombes de poussière et de sable, les piqûres de myriades d’insectes, des variations subites de température. Mme de Bourboulon ne se laissa effrayer par rien et supporta de vives souffrances avec tant de courage, que très rarement elle interrompit les notes si intéressantes qu’on lui doit sur l’aspect physique des pays qu’elle traversa, sur le caractère, les coutumes et les usages de leurs habitants. Vêtue en homme, longue tunique grise à brandebourgs, vaste pantalon à la turque, bottes à l’écuyère, chapeau à larges bords, elle fit à cheval les 206 kilomètres de Pékin à Kalgan, et souvent, pendant la durée du voyage, préféra sa monture aux autres modes de transport. Les Mongols ne connaissent pas d’autre allure qu’un galop effréné, fou et les bonds d’une voiture sur les escaliers naturels qui passent pour des routes, deviennent assez vite un supplice intolérable. Parfois les admirables chevaux du pays eux-mêmes ne trouvaient plus où assurer leur pied de chamois et il fallait se résoudre à marcher dans les roches écroulées.

Aux voyageurs français s’était jointe Mme de Baluseck, femme du ministre de Russie. Après une courte station chez les héroïques Pères lazaristes de la Chine septentrionale, très désireux de remercier M. de Bourboulon et de lui montrer la croix qui, grâce à ses efforts, se dressait depuis quelques jours seulement sur le portail de leur grand domaine, on s’arrêta dans la commerçante et curieuse ville frontière de Kalgan, on franchit la fameuse grande muraille qui escalade si hardiment les plus hautes montagnes et l’on descendit dans la Mongolie, « la Terre des Herbes », où le désert s’étend dans toute sa majesté d’abord, et dans toute son horreur ensuite. Le 24 mai on couchait pour la dernière fois sous un toit ; la mission française échangeait la protection des mandarins chinois pour celle des officiers mongols et prenait la route du désert de Gobi, « le désert de pierres ». Jusque-là le voyage n’avait été qu’un plaisir fatigant ; l’épreuve réelle et cruelle allait commencer.

Une petite calèche pour les deux dames, douze charrettes et des chevaux à volonté pour la suite, soixante Mongols, et de nombreux chameaux pour transporter les provisions de toutes sortes, y compris le combustible qui manque absolument, formaient la caravane. On couchait sous des tentes de feutre imperméable, épais de deux ou trois centimètres et doublé de riches soieries chinoises ; les nomades qu’on rencontrait vendaient du laitage, des moutons, du fromage de lait de brebis ou de chamelle. Sous ce rapport, il n’y avait pas à se plaindre, mais l’allure des attelages infligeait de vraies tortures. On était littéralement roulé dans les steppes, jusqu’à en éprouver le mal de mer ; tout se brisait, les monnaies se broyaient par le frottement ; on ramassait des poignées de limaille d’argent ; on semait la route de débris, et si l’on montait à cheval pour reposer un peu ses membres endoloris, il fallait suivre les charrettes lancées au triple galop. « On ne conçoit pas, disait Mme de Bourboulon, que la machine humaine soit assez solidement construite pour supporter de telles secousses. »

Et devant soi, rien qu’une immensité de pierres. Sur une étendue de 600 kilomètres, on ne rencontra qu’une seule construction : une petite pagode en briques rouges.

Parfois les pierres cèdent la place au sable profond dont les trombes menacent de tout engloutir, ou bien encore aux prairies tourbeuses, où Mme de Bourboulon faillit périr un jour qu’elle s’était laissé entraîner par la beauté sauvage du site ; heureusement pour elle, son cheval, effrayé de se sentir sur le sol mouvant, s’emporta et la ramena vers la caravane.

À cette Mongolie Pétrée succède la Mongolie septentrionale, confinant à la Sibérie et jouissant d’une abondance et d’une fertilité extraordinaires : hautes montagnes, grands lacs, fleuves puissants, forêts et pâturages admirables, mines de houille, d’argent et de cuivre, toutes les richesses naturelles sont accumulées dans ce beau pays au climat tempéré. La Russie le convoite et l’on peut prévoir le moment où le désert de Gobi formera la frontière entre la Chine et l’empire des tsars. Les tribus Khalkhas, qui habitent ces régions privilégiées, n’ont ni industrie, ni commerce. Mme de Bourboulon donne les plus intéressants détails sur leur état social, le mélange d’autocratie féodale et de théocratie qui les gouverne, l’une représentée par les roitelets descendants de Gengis-Khan, l’autre par les lamas, dont le chef, le Guison-Tomba, était alors un enfant de quatorze ans, l’une des incarnations de Bouddha. L’enfant en grandissant peut devenir redoutable, s’il est ambitieux, car le fanatisme des Mongols est sans bornes. En 1839, le Guison-Tomba qui régnait à Ourga, où Mme de Bourboulon vit son successeur, voulut rendre visite à l’empereur de la Chine. Aussitôt toutes les tribus s’ébranlèrent et il eût pu faire son entrée à Pékin avec 100 000 hommes prêts à tout. On eut si peur, qu’on envoya les plus habiles diplomates le supplier de se contenter d’une escorte de 3000 lamas.

Si Mme de Bourboulon trouva plus de civilisation, une hospitalité charmante et mille sujets d’observation intéressants en Sibérie, elle n’y trouva pas le repos ; les honneurs dont on combla les voyageurs, les fêtes, les dîners, ajoutèrent même à ses fatigues habituelles. On ne savait comment témoigner assez de respect et d’égards aux représentants de la France dans ce pays où la vénération de l’autorité est poussée à ses extrêmes limites, où le plus petit fonctionnaire incarne en sa personne une parcelle de la toute-puissance impériale. Le luxe des villes sibériennes, enrichies par les mines et le commerce, dépassait ce qu’on pouvait attendre ; partout une profusion de vaisselle d’or et d’argent, des repas exquis dont la desserte eût nourri une armée, une quantité de fleurs rares qui émerveillent dans ce pays des glaces. Partout aussi la civilisation française apparut aux voyageurs sous les traits des modistes, des maîtres de danse et des cuisiniers. On pourrait leur adjoindre le champagne, bien que la majeure partie fût fabriquée avec la sève fraîche des bouleaux.

Quant aux émotions sur terre, sur les fleuves et les lacs, elles ne diminuèrent pas sensiblement, et les marais de la Baraba, les plus vastes du monde, dépassèrent peut-être en horreur le désert de Gobi. Pendant deux jours il fallut porter des masques à camail et d’épais gants de feutre pour se protéger contre les diptères suceurs, depuis la tipule grosse comme une tête d’épingle jusqu’au maringouin à ailes noires et au taon doré, long de plusieurs pouces. Il fait très chaud l’été en Sibérie ; un soir, Mme de Bourboulon s’assoupit près d’une portière ouverte et, malgré le masque et les gants, se réveilla dans un état affreux ; la caravane ressembla bientôt à un cortège d’hôpital ; les pauvres chevaux étaient fous furieux ; l’un d’eux brisa tout et mourut en s’élançant dans le marais ; tous étaient couverts de sang ! Le lac Baïkal ne voulut pas mentir à sa redoutable réputation et menaça d’engloutir les passagers aventurés sur ses flots, dans une effroyable tempête.

Telles sont quelques-unes des souffrances auxquelles s’exposa sciemment notre courageuse compatriote, pendant le trajet de 12 000 kilomètres qu’elle parcourut de Shang-Haï à Paris. Avec quelle joie elle vendit ses voitures à Perm pour s’embarquer sur le Volga ! Épuisée, brisée, malade, elle ne regrettait cependant rien, car, disait-elle, si beau que soit le confluent de la Kama et du Volga, ce n’est rien, comparé aux fleuves et aux lacs de Chine et de Sibérie ! Et pourtant, ces fatigues excessives devaient abréger ses jours. Le 11 novembre 1865, cette femme distinguée s’éteignait à trente-sept ans, dans son château de Claireau (Loiret), laissant à la France un des meilleurs comptes rendus qu’elle possède sur l’aspect, le sol, les mœurs, les usages, les coutumes, l’état social, politique et religieux de la Chine.

MADAME JANE DIEULAFOY

La plus justement célèbre de nos entreprenantes compatriotes, celle qui a le mieux mérité de son pays, de la science historique et de l’art, Mme Jane Dieulafoy, aujourd’hui revenue parmi nous, est une des femmes dont le dévouement à une idée aura produit les plus beaux et les plus utiles résultats. Déjà elle avait accompagné son mari dans ses voyages en Espagne, au Maroc, dans la haute Égypte, lorsque, à la suite de travaux entrepris par lui sur l’art musulman, M. Marcel Dieulafoy, ingénieur très distingué, artiste et savant, reçut du ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts la mission d’aller étudier en Perse les monuments élevés par les princes Sassanides au troisième siècle de notre ère, ainsi que les origines de la décoration en faïence émaillée. Mme Dieulafoy, très jeune encore, saisit avec enthousiasme cette occasion de satisfaire sa vive imagination, d’utiliser son intelligence supérieure, de dépenser une activité, une énergie, un courage vraiment surprenants sous une enveloppe si frêle. Elle se fit photographe, apprit le persan, renoua plus ample connaissance avec Hérodote et consorts et partit à la découverte d’un monde très peu connu des Occidentaux en général, et des Français en particulier, malgré les relations si intéressantes publiées, de 1686 à 1711, par Chardin, le premier voyageur qui ait séjourné longuement en Perse et qui l’ait sérieusement étudiée ; malgré les travaux dus, au commencement du XIXe siècle, aux Anglais Morier, Fraser et Porter, et d’autres ouvrages de moindre importance, mais d’un réel intérêt, parmi lesquels il serait injuste de ne pas citer celui de lady Sheil, femme d’un ministre accrédité par l’Angleterre à la cour du shah.

Aucune de ces œuvres ne possède, à un point de vue spécial, la valeur de celle à laquelle M. et Mme Dieulafoy ont attaché leur nom. Dans cette collaboration, Mme Dieulafoy fut chargée de la rédaction du journal et de l’exécution des photographies. La tâche était considérable, comme on peut s’en convaincre en lisant ce long compte rendu si rempli de détails attachants, et en se délectant les yeux sur les innombrables illustrations qui en sont le corollaire graphique, dû à la camera de l’artiste photographe.

Gaie, vive, sincère, spirituelle, pleine d’entrain et de bonne humeur, ne posant jamais, douée d’une compréhension facile et nette, sachant coordonner les faits, les présenter sous des formes variées, sans petitesses ni préjugés, reposant le lecteur des détails techniques par des souvenirs historiques sans pédanterie, des scènes de mœurs, des traits de caractère, des légendes et des anecdotes intercalées avec discrétion et sobriété, Mme Dieulafoy donne à ses nombreux personnages une réalité de vie, aux incidents un relief qui font de son journal une suite de scènes graves ou comiques extrêmement curieuses. Ce n’est plus une simple narration ; c’est un théâtre admirablement machiné, où les décors, les acteurs et l’action varient à l’infini. C’est aussi amusant qu’instructif. Il est vrai que le champ exploré par elle et son mari n’était pas tombé dans le domaine public et que l’entreprise des fouilles en Susiane, qui suivit la première expédition en Perse, formait un chapitre entièrement inédit dans l’histoire des explorations archéologiques. Depuis les admirables travaux de Botta, de Rawlinson et de Layard, à Babylone et à Ninive, rien d’aussi nouveau et d’aussi important n’avait tenté la curiosité féconde des esprits chercheurs que le voile jeté sur le passé irrite et enfièvre. M. et Mme Dieulafoy en ont soulevé un coin et nous ont révélé des merveilles dont l’existence avait été attestée par les historiens, mais sur lesquelles les siècles et la barbarie avaient accumulé leur poussière. Ce qu’il en a coûté d’efforts, de fatigues, de périls affrontés, de persévérance, de diplomatie, de volonté indomptable pour atteindre le but si ardemment désiré, on ne peut le concevoir qu’en suivant pas à pas les dévoués explorateurs sur cette terre pour laquelle la nature s’est montrée à la fois prodigue et avare, laissant à l’homme le soin de compléter sa tâche, de remédier à son avarice en jouissant de ses prodigalités ; pays où l’homme, après avoir compris ce qu’il avait à faire pour créer sous le ciel de saphir, au dévorant soleil, un sol fécond, propice aux abondantes moissons et aux jardins enchantés, après l’avoir fertilisé par une irrigation merveilleuse, puis orné de splendeurs innombrables, s’est démoralisé sous des influences délétères, a laissé tomber l’édifice superbe et mérité ce jugement sévère de l’étranger : « L’Iran est la terre de la sombre tristesse ; le peuple y est faux, le sol désolé, et la maladie flotte dans l’atmosphère.[1] »

En suivant les voyageurs de ville en ville, de caravansérails en forteresses, de palais en mosquées, de bazars en écoles, qui sont autant de rêves réalisés par une imagination artistique aussi gracieuse que grandiose, par le goût le plus exquis malgré une richesse inouïe, et par le sentiment inné de l’harmonie indispensable entre l’art et la nature qui l’enveloppe, la première impression qu’on éprouve est étrange et charmante. Mais peu à peu l’amas de ruines, la rareté des villes prospères, des monuments intacts, l’incurie qui laisse s’écrouler et disparaître les admirables travaux du passé auxquels le pays a dû sa grandeur, la méfiance et la mésestime qu’inspire la population, cet ensemble de déchéance, de dépérissement, de misère, d’indifférence devant les merveilles qui tombent en poussière, à côté de richesses improductives, des prodigalités dont profitent seuls le despotisme subalterne, l’intrigue et le vice, tout cela finit par inspirer une profonde tristesse, un découragement moral devant l’inanité des œuvres humaines, quand on songe que l’on est sur la terre de Cyrus, de Darius, d’Alexandre et de ces puissantes dynasties créatrices des splendeurs qui vont disparaissant.

Telles étaient peut-être les impressions de M. et Mme Dieulafoy après quatorze mois passés en 1881-1882 à parcourir en tous sens la Perse, la Chaldée, la Susiane en dépit de l’absence de routes, de la fièvre, de la peste, d’une nourriture généralement détestable, souvent insuffisante, de maintes nuits passées sur la terre battue ou à cheval pour éviter la chaleur du jour, et pis que tout, malgré les mauvaises volontés, les superstitions, les animosités de toute sorte.

« Lorsque j’aperçus pour la dernière fois les montagnes du Fars, je leur dis un adieu que je croyais éternel. Je me déclarai heureuse d’avoir vu la Perse : c’était le meilleur moyen d’être garantie contre tout désir de la revoir ! Fatigués, malades, anémiés par la fièvre, M. Dieulafoy et moi revînmes en France avec l’idée bien arrêtée de ne plus nous désaltérer à des sources étrangères. Peut-être devions-nous cette torpeur morale à un état de santé fort précaire. »

Ainsi disait notre voyageuse, et elle disait vrai ! La maladie seule pouvait faire parler de la sorte l’intrépide « jeune cavalier » dont les exploits avaient stupéfié l’Iran tout entier, depuis le roi des rois jusqu’au plus humble de ses sujets et plus encore les belles khanoums de l’Andéroun (dames du harem). Six mois après, les palais disparus des rois Achéménides, leurs hypogées encore intacts, les armées de Xerxès, les bas-reliefs sculptés sur les rochers de l’Iran, le portrait en pierre de Cyrus, l’unique pilier de son palais, le tombeau de Cambyse Ier et surtout les tumuli susiens hantaient les nuits de M. Dieulafoy, se mêlaient dans ses rêves et lui donnaient un nouveau genre de fièvre que sa femme partagea bientôt. « Qui a bu, boira ! Qui a exploré, explorera ! » C’est une ivresse dangereuse, presque incurable, paraît-il.

Et puis les Anglais jetaient des regards de convoitise sur ces mêmes tumuli qui manqueraient à tous leurs devoirs s’ils ne contenaient pas dans leurs flancs les palais des rois Achéménides. Le patriotisme augmentait la fièvre. Cela devenait fort grave. On est éloquent lorsqu’on a la fièvre. M. Dieulafoy le fut assez pour décider le gouvernement à le seconder dans ses projets et, le 17 décembre 1884, la mission, composée de lui-même, de deux jeunes gens de l’École normale et de l’École des ponts et chaussées, MM. Dabin et Houssaye, et, bien entendu, de la collaboratrice dont il avait éprouvé la valeur, montait à bord du Tonkin, pour débarquer à Bouchyr, le 31 janvier 1885.

De nouveau elle foulait ce sol où l’attendaient de grandes épreuves, mais aussi une glorieuse victoire. Rien ne fut facile, ni le début, ni la suite, ni le dénouement, et les émotions dépassèrent de beaucoup celles du premier voyage, car cette fois l’honneur du savant était engagé ; il fallait vaincre ou mourir, au moins quant à la réputation. Il avait dit : C’est là ! Il fallait que ce fût là ! Deux expéditions successives furent nécessaires pour achever l’œuvre, car il est une saison où le travail eût été impossible. Pour la seconde on se bâtit une maison avec les briques des rois Achéménides, luxe inouï dans ce désert, adoucissement précieux aux épreuves de la mission, retraite plus sûre que la tente contre les nomades, car une hostilité peu dissimulée ne cessait de poursuivre les Faranguis et, s’ils s’éloignaient du campement et rencontraient des pèlerins ou des groupes détachés d’indigènes, les pierres des frondes et les balles des fusils sifflaient toujours à leurs oreilles.

Après avoir vaincu, grâce à la puissante intervention du docteur Tholozan, le médecin et l’ami du souverain, les mauvaises dispositions du shah, et accepté les conditions léonines qui lui assuraient, outre la moitié des objets qu’on pourrait trouver, tous les métaux précieux, il s’agissait de calmer les jalousies féroces de la théocratie iranienne, qui ne désarma jamais, les appréhensions fanatiques des indigènes au sujet de certain petit édifice appelé le tombeau de Daniel, et s’élevant à la base du premier tumulus qu’on voulait attaquer. Ces chiens de chrétiens allaient-ils profaner la sépulture du prophète ? Dans ce cas on leur ferait un mauvais parti. Il a cependant un rival chez les Bakhthyaris, à cinq journées de marche de Dizfoul, la ville la plus proche des fameux tumuli ; mais, cette année-là, le seul, le bon, l’unique tombeau du prophète hébreu, c’était celui autour duquel la mission étrangère surexcitait la ferveur et la curiosité mêlées d’antagonisme des indigènes. Une fois le campement installé sous la tente, il fallait se protéger contre les hyènes, les chacals, le seigneur lion et les tribus pillardes qui infestaient le désert d’alentour. Il ne pouvait être question de quitter ses vêtements ni ses armes, la nuit pas plus que le jour.

Et les ouvriers ? Où les découvrir ? Comment les embaucher ? « Marcel est si impatient, disait Mme Dieulafoy, qu’il engagerait Satan et sa femme, s’ils se présentaient. » Et la nourriture ? Parfois c’était un pacte de famine organisé contre les Faranguis. Et puis les attaques à main armée. Et puis les pluies et les scorpions, et la pire de toutes les plaies, la cupidité universelle ! À quelque chose malheur est bon ! Cette cupidité fit trouver des ouvriers ; quand les fils du prophète comprirent qu’on leur donnerait, pour remuer de la terre et des pierres, « une paye de colonel », ils accoururent.

Cela n’empêcha pas que, jusqu’au bout, les obstacles ne surgissent aussi drus que les chardons du désert qui fournissaient, avec les mauves sauvages, les seuls plats de légumes de la mission, jusqu’à ce que Mme Dieulafoy se fût livrée à la culture pénible de la pomme de terre.

Et quand, le cœur gonflé de joie et d’orgueil devant ces chapiteaux, ces fûts de colonnes, ces lions, ces Immortels que nous admirons aujourd’hui au Louvre, nos explorateurs durent songer à transporter leurs pesants trésors, 327 caisses et 45 tonnes de bagages à travers un désert sans routes et infesté de bandits, sur des rivières débordées et les radeaux les moins rassurants, on leur refusa tout moyen de transport ! Forcés de construire eux-mêmes charrettes et prolonges, dans un pays sans bois, de dépenser pour obtenir des mulets encore plus de diplomatie que d’argent, de protéger leurs convois en faisant le coup de feu nuit et jour, ils subirent des angoisses et des fatigues qui semblent vraiment bien au-dessus des forces humaines. La lâcheté de leurs gens ajoutait à leurs difficultés, tout en faisant rire la petite Française aux heures où elle pouvait rire, quand de grands gaillards venaient en tremblant s’abriter derrière sa carabine. « N’as-tu pas honte ? N’es-tu pas un homme ? dit-elle un jour à l’un d’eux. — Non, khanoum, je suis un muletier ! » Combien de fois et sous combien de formes vit-elle la mort face à face ? La dernière fut la plus terrible. On remontait le fleuve Karoum ; il fallait marcher le jour pour éviter les lions la nuit. Le maximum de la chaleur variait de 59 à 67 degrés centigrades ! Aucun abri ; des réverbérations éclatantes, des moustiques voraces ; vêtements, casques, visages noirs de mouches. « Il me semble par moments, disait Mme Dieulafoy, être coiffée d’une calotte de fer rouge. Soudain je me sens frappée à la nuque. Un sang décoloré coule de mon nez et arrose ma selle. La sensation de la mort m’est venue nette, sans autre angoisse qu’une horrible douleur de tête. Je vais mourir, dis-je à Marcel, et je tombai comme une masse. »

Comme lady Baker, notre courageuse compatriote, frappée d’insolation, resta trois jours presque sans vie et faillit succomber au port, car dix jours plus tard, la mission (dans quel état !) montait sur le Sané, abritée par les plis du drapeau tricolore. Tous avaient terriblement souffert. La jeune femme avait entrevu la rive inconnue ; son mari et leurs compagnons, accablés par la dysenterie, les fièvres, les insolations, étaient méconnaissables et ne se soutenaient plus que par des prodiges de volonté. Les porteurs eux-mêmes, ces beaux nègres si robustes au départ, deux mois avant, n’étaient plus que des squelettes hâves, décharnés, l’épiderme déchiré par les épines des buissons et les lances des cactus !

Qui donc, en contemplant le grandiose palais de Darius ressuscité, les dépouilles opimes arrachées aux entrailles de la terre, quel cœur français ne répéterait, avec reconnaissance et fierté, ces paroles de l’historiographe des fouilles : « La mission de Susiane a livré une bataille désespérée et, la Providence aidant, elle est revenue victorieuse ! »

Victorieuse et, ajouterons-nous, toute prête à recommencer, à risquer de nouveau sa vie, si la France l’y invitait !

MADAME DE UJFALVY-BOURDON

Madame de Ujfalvy-Bourdon est la femme d’un savant et l’élève de Broca, ce qui, joint à son goût naturel pour la science, lui a permis de seconder son mari dans ses études ethnographiques, géologiques, archéologiques et autres.

Après l’avoir accompagné deux fois en quatre ans dans l’Asie Centrale, elle le suivit aux Indes, dans la Vallée de Cachemire et au Thibet en 1881. Elle put dire alors : « Je suis la première Européenne qui ait foulé de son pied cette terre sauvage, grandiose et d’un abord si difficile d’aspect.

Partis en avril, les voyageurs profondément intéressés par leur séjour à Bombay, où les Parsis arrêtèrent particulièrement leur attention grâce à leur intelligence supérieure et à leurs coutumes si différentes de celles des autres races, se rendirent ensuite à Simla ; ils furent subjugués, ébahis par l’écrasante beauté de ces montagnes géantes, de leur végétation merveilleuse changeant selon l’altitude, de leurs glaciers éternels auprès desquels ceux des Alpes d’Europe sont de dimensions si modestes ; ils furent surtout saisis d’émotion à la pensée de l’audace humaine qui a osé imposer sa volonté à cette nature en apparence inaccessible. Trouver sur ces pentes vertigineuses, au milieu de rochers titanesques, de forêts mille fois séculaires, des routes charmantes, conquises sur le granite entassé, bouleversé comme après un combat de géants, des habitations délicieuses, coquettes, munies de tout, ce que peut fournir la civilisation la plus raffinée et d’une profusion de fleurs idéales, cela ressemble plus à un rêve céleste qu’à la réalité de la vie ; aussi la belle Simla est-elle restée souveraine sans rivale, dans le souvenir de Mme de Ujfalvy. À l’admiration des merveilles naturelles, les voyageurs ajoutaient, comme intérêt à leurs pérégrinations, le plaisir de collectionner des costumes, des bijoux, des ustensiles en argent et surtout en cuivre, puis l’étude des diverses races, la mensuration et la photographie de nombreux individus afin de rapporter des notions, des renseignements ethnographiques bien exacts. Ce n’était pas toujours facile ; ces pauvres gens ne savaient pas du tout ce qu’on leur demandait, ce qu’on allait leur faire, et quand ils apercevaient les compas et autres instruments avec lesquels on devait mesurer leurs membres et leur tête, ils s’imaginaient qu’on voulait les torturer. Il fallait souvent faire intervenir les autorités, sans quoi la science aurait été fort mal servie. Mme de Ujfalvy était indispensable pour la mensuration des femmes qu’un homme n’aurait pu toucher ; elles pleuraient, elles se désolaient à la pensée de vendre leurs plus beaux atours ou quelque vieux plat, quelque antique aiguière de leur pauvre maison, mais dès qu’elles tenaient les roupies dans leur main, les larmes se séchaient, le sourire reparaissait et les reliques de famille ne laissaient aucun regret. Elles n’en laissaient même pas assez, car lorsque les touristes séjournaient plusieurs jours dans le même endroit et que l’on avait compris leur manie de collectionner, ils étaient assaillis d’offres et auraient pu déménager le pays tout entier. Une chose les désolait souvent, Mme de Ujfalvy surtout : c’était l’impossibilité de trouver dans une ruine une pierre à emporter ; les Anglais avaient passé presque partout et fait main basse sur ce qui était transportable ! Notre avide compatriote leur en voulait ; en avait-elle bien le droit ?

C’était du reste une aimable voyageuse, s’intéressant à tout, courageuse, curieuse, impressionnable, résignée aux mille fatigues et inconvénients d’un voyage à pied, à cheval, en chaises à porteurs primitives, en bateaux, à travers un pays immense, couchant sous la tente ou, ce qui est souvent bien pis, dans les bungalows ou maisons de repos qui vous offrent leurs quatre murs fréquemment délabrés, mangeant ce qu’on trouvait et malgré le froid des glaciers, la chaleur des plaines, les averses des orages, les dangers des corniches de montagnes, trouvant un grand charme à cette existence de tzigane. Il est vrai que la tsigane avait toujours un bon nombre de serviteurs, mais les épreuves n’en étaient pas moins très réelles pour une Parisienne.

Le haut fait vraiment nouveau et exceptionnel de ce voyage fut la traversée de la vallée de Cachemire, du paradis terrestre si vanté par les historiens et les poètes. Si l’on avait demandé aux touristes ce qui les surprenait le plus, ils auraient pu répondre : c’est de nous y voir, car on n’y entre pas facilement et l’on n’y séjourne guère ; vienne l’automne, et tous les étrangers doivent disparaître, à l’exception du résident anglais.

La première impression fut un désappointement ; ces immenses montagnes dénudées, ces vastes terrains d’alluvion qui font la fertilité et la richesse du pays, ne séduisaient pas les yeux de notre Française, qui évidemment, d’après plus d’un passage de son récit, préfère la nature gracieuse, fleurie, grandiose dans une certaine mesure, à ces déploiements écrasants de puissance et d’immensité menaçantes, qu’on ne rencontre nulle part sur une échelle plus gigantesque, que dans les montagnes et les glaciers de l’Himalaya, continués par les monts Karakorum. Néanmoins Mme de Ujfalvy fut vaincue par cette nature que son imagination n’avait pu concevoir. Elle ne trouva pas que des rocs noirs et nus. Elle suivit le cours de l’Indus, où Alexandre avait amené ses armées ; elle rencontra dans ses descentes et ses montées, des villas idéales, des ruines enveloppées de la poésie des siècles écoulés, des jardins naturels où les fruits les plus exquis couvraient le sol à des hauteurs où l’Europe ne connaît que la glace. Les impressions varient sans cesse en montant à une altitude double de celle du Mont-Blanc ; on arrive à des cols terribles, qu’on ne traverse que très rarement, et il faut se hâter, car on est en août, et dès septembre des tempêtes de neige peuvent être mortelles. Il n’est question ni de routes, ni même de sentiers ; rien que des chaos de roches où les petits chevaux du pays trouvent leur chemin comme des chèvres, et cependant il faut souvent en descendre, les laisser libres et se faire soutenir par des coulis. Les descentes sont pires que les montées, les pierres roulent sous les pieds, M. de Ujfalvy souffre du mal des montagnes, de saignements de nez ; impossible de s’arrêter ou de manger ! Aussi quelle joie quand on revoit de l’herbe, des légumes, des arbres fruitiers et des habitations !

Le Maharaja de Cachemire, le seul souverain indigène auquel les Anglais aient laissé quelque importance, s’est montré de la plus aimable générosité. Il a reçu les voyageurs dans sa capitale de Srinagar, a exigé qu’ils voyageassent entièrement à ses frais, et les a fait accompagner par un excellent officier et de très bons serviteurs, lesquels, bien entendu, accepteront à la fin (y compris l’officier) une bonne-main (bagchich) de premier ordre !

On traverse la province de Baltistan, on visite sa capitale Skardo, on étudie avec le plus vif plaisir les coutumes et les races. L’intérêt que présente le haut bassin de l’Indus, est très particulier. Les Baltis (qui ne sont pas des Thibétains comme on le croyait), paraissent être les descendants les plus directs des anciens Aryens, nos aïeux. Les Pandits, ou Brahmines, qui ont conservé leur religion intacte sans jamais se mésallier, sont le plus bel échantillon de la race Aryenne ; les femmes, sans avoir la grâce sculpturale de celles de Bombay, sont belles, élégantes et beaucoup plus blanches. Pour la beauté, les hommes sont leurs dignes compagnons et considèrent toutes les autres races comme très au-dessous d’eux.

Rentrés à Srinagar, après avoir vu bien souvent la mort de près, nos voyageurs complètent leurs collections, châles, cuivres, etc., aidés dans leurs recherches par notre compatriote M. Dauvergne, que tout Paris a connu, et qui absorbait alors le commerce des châles. Mais il est une récolte que M. et Mme de Ujfalvy durent faire eux-mêmes et avec la plus grande prudence, car si on les avait découverts !…

Ils ne purent employer pour les guider, qu’un paria, pauvre être à qui personne ne parlait.

Ils tenaient à emporter une collection de crânes ! Pour aller au cimetière, ils sortent la nuit, le paria portant une pioche, Mme de Ujfalvy, une lanterne, qu’on allume seulement après être arrivé ; tous les coups de pioche ne sont pas heureux, mais les fouilles sont faciles, car les ensevelissements musulmans se font à fleur de terre ; quant aux Hindous, il n’y fallait pas songer puisqu’ils brûlent leurs morts. Il n’y a pas de lune, on craint que la lueur du falot ne soit aperçue, et pourtant il faut recommencer plusieurs fois. Enfin on possède dix de ces aimables objets, et l’on s’arrête ; le cœur battait trop fort !

Ce fut Mme de Ujfalvy elle-même qui emballa son funèbre bagage et son mari cloua la caisse. Découverts, ils auraient été aussitôt chassés. Si le couli avait su ce qu’il portait, il se serait sauvé, se croyant poursuivi par les spectres de tous les ancêtres !

Avant de quitter Srinagar pour reprendre le chemin de la patrie, M. et Mme de Ujfalvy eurent une pensée touchante. Victor Jacquemont, le premier voyageur à qui l’on ait dû des notions précises et vraiment intéressantes sur l’Inde, avait séjourné longtemps dans l’une des délicieuses petites îles dont est semé le lac Dal, près de la ville. Le temps avait détruit le pavillon coquet, mais léger, qu’il occupait sous les platanes et fait disparaître la pierre commémorative portant son nom. Ses compatriotes, désirant faire revivre et durer son souvenir, obtinrent l’autorisation d’ériger une nouvelle pierre sur laquelle son nom fut gravé. La cérémonie eut lieu la veille de leur départ, et quand on sut qu’elle célébrait la mémoire d’un mort, les indigènes y prirent part avec un profond respect.

Ce ne fut pas sans regret que les voyageurs dirent adieu à la merveilleuse vallée. Avec l’habitude, ils ne voyaient plus ce que Mme de Ujfalvy appelle « les inégalités orientales », ils embrassaient un ensemble dont la beauté grandiose la ravissait. La France rappelait nos voyageurs ; ils voulaient voir encore Lahore, ses mosquées, ses tombeaux, ses souvenirs, les restes de sa splendeur passée, puis ceux de Dehli, encore splendide malgré les blessures du temps et des guerres, Dehli qui fait dire : « Qui n’a pas vu Dehli n’a pas vu l’Orient ! » et enfin Agra, avec ce tombeau féerique, ce palais funéraire en dentelle de marbre, que l’Empereur Jehan Ghir fit élever à la mémoire de sa femme bien-aimée Nour-Djihar, la merveille des merveilles !

Quarante-huit heures de chemin de fer et l’on est à Bombay, d’où l’on entrevoit déjà la France.

MADAME CHANTRE

Mme Chantre est, comme Mme de Ujfalvy, la femme d’un savant, qu’elle accompagne et seconde dans ses missions ethnographiques, géologiques et archéologiques. Après plusieurs voyages dans l’Asie occidentale et au Caucase, tous deux allèrent en 1890, parcourir l’Arménie russe, et Mme Chantre a fait un très intéressant récit de cette dernière expédition.

Avant d’entrer dans l’intérieur de la Transcaucasie, les voyageurs parcoururent la ligne de Bakoum-Bakou, visitèrent les pêcheries de la Koura, et remontèrent cette rivière depuis son embouchure dans la mer Caspienne, jusqu’à son confluent avec l’Araxe.

Ils quittaient Marseille le 22 mars, et après un court séjour à Batoum, prenaient le chemin de fer pour Bakou, la ville du pétrole, sur les bords de la Caspienne. Cette ligne est égayée par la multiplicité des races qu’on y rencontre : Russes, Arméniens, Géorgiens, Caucasiens de toutes provenances, Anglais, Français, Allemands, chacun parlant sa langue et portant son costume.

On conçoit facilement que l’atmosphère de Bakou ne peut être agréable, mais la vieille cité persane a de l’intérêt. On traverse en troïka, voiture légère attelée de trois ou quatre chevaux de front, la steppe immense, solitaire, où la route est une simple ligne indiquée sur des pierres et l’on arrive aux pêcheries de Norachaine appartenant à une compagnie arménienne. Pêches vraiment miraculeuses, dont la saison ne dure que trois mois, mais jour et nuit, et que le gouvernement russe loue 100 000 roubles à la compagnie. On pêche des silures et des esturgeons gigantesques qui contiennent jusqu’à 130 kilogrammes d’œufs, autrement dit de caviar. Il faut une hache pour trancher la tête de ces monstres, et leurs bonds dans les barques ne sont pas sans danger. Lorsqu’on retire les filets, le soir, au soleil couchant, le spectacle devient tout à fait pittoresque ; mais, il faut le payer de bons accès de fièvre paludéenne dont souffre le pays tout entier.

De même qu’aux Indes, la photographie et la mensuration inspirent une terreur folle à ces populations primitives, Kalmoulkes, Tats et autres ; les hommes n’ont pas moins peur que les femmes, et pour celles-ci l’obligation de se découvrir la tête augmente encore la difficulté. Mme Chantre, obligée d’opérer à l’intérieur, est soumise à de dures épreuves et emporte des souvenirs trop nombreux dont il ne lui est pas toujours facile de se débarrasser.

La navigation en bateau à vapeur sur la sinueuse Koura jusqu’à Djeout où elle rejoint l’Araxe, ne manque pas de charme. Là ou monte en phaéton et l’on se dirige vers le massif montagneux du Karabagh, que l’on va parcourir ; de l’autre côté sont les montagnes du Daghestan, et la vue devient magnifique.

Adieu à la steppe brûlante, avec ses marais où s’ébattent d’énormes buffles. On commence à monter sur des tapis de fleurs et à rencontrer d’immenses troupeaux qui vont passer la saison chaude dans la montagne. Sur les plateaux, l’agriculteur défriche, sème et combat les sauterelles. Des travailleurs armés de balais en jonc, chassent les jeunes bestioles qui pullulent, dans des tranchées qu’ils recouvrent immédiatement de terre.

C’est un beau spectacle pastoral que présentent les milliers de chevaux, de bœufs, de buffles et moutons qui peuplent cette nature solitaire et sauvage, jetant dans son silence les mugissements des taureaux et les hennissements des étalons. Les cavaliers tats, les femmes à cheval portant souvent un enfant sur le dos et un dans les bras, ou bien un jeune poulain, un jeune veau fatigué, les chars rustiques ou les animaux de bât, portant les tentes et les ustensiles de ménage, les couleurs bariolées des vêtements, les courses affairées des chiens gardiens, tout cela forme un ensemble biblique des plus merveilleux. Parfois cependant il devient fort incommode, s’il se trouve en travers de votre route !

On monte à Choucha, à 1100 mètres d’altitude, forteresse naturelle, capitale de l’ancien Iran ou Arhan des Persans et des Juifs, prise et reprise par les Arméniens, les Tartares de Timour, les Persans, les Turcs et enfin par les Russes en 1804.

C’est à Choucha que M. et Mme Chantre organisent leur caravane. Le climat est connu pour sa rudesse, six mois d’hiver sous un mètre de neige ; cependant les cerises, les prunes, les pommes et les poires y mûrissent. Pas de combustible, peu d’eau potable ; il faut les faire venir à dos d’âne, de mulet et de cheval, mais les ânes dominent. La race est belle, les Arméniennes sont jolies, fines, séduisantes, actives, à la différence des apathiques Géorgiennes, et les jeunes s’embellissent encore en adoptant le costume européen, auquel elles ajoutent une très gracieuse coiffure, une espèce de diadème en velours orné de pierreries ou de broderies et duquel retombe en arrière, un long et léger voile de tulle brodé.

À partir de Choucha, on voyage à cheval, et souvent à pied lorsque le chemin est trop dangereux, comme à la descente sur Ghiroussi, qui commence à 1710 mètres d’altitude. Le coup d’œil des hauteurs est féerique et le mouvement continuel, les montagnards descendant et remontant sur tout animal qui peut les porter, y compris le bœuf, le buffle et le chameau. L’eau chante partout et la pittoresque rivière fait tourner un grand nombre de moulins. Par moments, c’est un tumulte indescriptible au milieu des immenses troupeaux de moutons, de chevaux, de chameaux ; les jeunes et jolies femmes restent tranquillement sur leurs montures ; les pauvres vieilles, les fillettes et d’énormes chiens s’exténuent à faire rentrer les animaux dans l’ordre voulu. Ils obstruent les sentiers et les gués, ils soulèvent d’épais nuages de poussière, ils sont admirables à voir et insupportables à rencontrer, mais leurs possesseurs ne se préoccupent que d’eux et nullement des humains.

Après être monté à un magnifique plateau (6300 pieds), on redescend par une pente vertigineuse, où il faut tenir les chevaux par la bride, au village et à l’antique monastère d’Ouroute, qui date de 1157 et est en partie ruiné. Il n’en est pas de même de celui de Tathève, auquel on monte par une admirable forêt semée d’arbres fruitiers et tapissée des plus délicieuses fleurs, à 1800 mètres d’altitude. Le couvent de Tathève, fondé au VIIIe siècle, passe pour posséder un morceau de la vraie Croix, des cheveux de la sainte Vierge et de nombreuses reliques de saints. Il possède à n’en pas douter un merveilleux et inestimable trésor d’ornements sacerdotaux, d’insignes épiscopaux, de bijoux, d’orfèvrerie d’église, enrichis d’un nombre extraordinaire de pierreries énormes et merveilleusement travaillées. Mais tout cela est peu, comparé à l’époque de splendeur où empereurs, rois et seigneurs comblaient le monastère, où six cents moines jouissaient d’une admirable bibliothèque qu’ils enrichissaient constamment. Hélas ! les Musulmans, ces semeurs de ruines et d’ignorance, envahirent le pays et plus d’une fois ravagèrent le saint domaine, malgré ses murs de forteresse ; il est des dévastations qu’on ne peut réparer. On voit encore à Tathève une étonnante colonne branlante, qui oscille à la moindre poussée du faîte et qui a résisté à maints tremblements de terre.

La marche vers la vallée de l’Araxe est une suite de montées laborieuses, de descentes au moins aussi pénibles à travers des forêts quasi vierges, tapissées de fleurs et semées de rochers presque inaccessibles ; on se repose dans des campements idylliques en compagnie de personnages importants et aimables ; le charme naît des contrastes, et l’on arrive ainsi aux paradis terrestres d’Astazor et d’Akoulis, dont les produits de terre promise sont consommés ou perdus sur place, faute de routes. Akoulis, que ses habitants appellent leur « Petit Paris », est le lieu le plus étonnant à rencontrer au milieu d’un désert. Les riches négociants arméniens viennent s’y reposer de leurs courses à travers le monde, dans des villas exquises enfouies dans la verdure et les fleurs, où ils introduisent le confort et les recherches de l’Occident, y compris les revues et journaux les plus importants. Ils ont ouvert d’admirables écoles. Les femmes sont charmantes et intelligentes, et dans cette Capoue du désert on rencontre même un évêque qui chante d’une belle voix de basse et en français :

Combien j’ai douce souvenance

Du joli lieu de ma naissance !

Mais il faut s’éveiller de ce joli rêve et reprendre le rude chemin de la montagne, où l’on trouve les ruines fort curieuses d’une très antique cité, semées de stèles sculptées dont on ignore l’âge. Plus loin une autre ville, Nakhitchevan, habitée celle-là, renferme, affirme-t-on, le tombeau de Noé son fondateur ! Pendant la semaine sainte, c’est un lieu de pèlerinage très fréquenté.

C’est une halte délicieuse, où les souvenirs du passé se mêlent aux produits abondants du présent : tapis, tentures, faïences, fruits, vins, beurres, superbes troupeaux de chevaux, et au milieu de tout cela, les études de toutes sortes de nos voyageurs qui ne vont pas toujours sans inquiéter les belles Khanouns et leurs jolies servantes, craintes seulement vaincues par les exigences de la plus large et la plus délicate hospitalité.

Une belle route animée par le va-et-vient continue ! des caravanes et bordée de riches cultures de riz, de tabac, de coton, de vignes, conduit à Érivan, la principale ville du gouvernement, la deuxième du bassin de l’Araxe, où l’accueil du gouverneur russe est charmant comme toujours.

Tout près de là est la Rome Arménienne Etchmiadzine, l’ancienne cité où l’on adorait la Vénus Artémis de cette contrée. Ses temples ont été remplacés par des monastères dont les richesses dépassent toute imagination et des bibliothèques dont certains trésors datent de la première captivité des Juifs. Il n’y reste que trois églises et le monastère où réside le successeur de saint Grégoire, à qui, suivant la tradition arménienne, Notre-Seigneur Jésus-Christ apparut en personne. L’architecture du plus pur style byzantin, les murailles revêtues d’or et de peintures, les magnifiques vitraux, le trésor proprement dit, exigent des heures pour jeter un simple coup d’œil sur ces richesses amoncelées.

Mais il faut payer chèrement les jouissances de la route par les effets d’un climat proverbialement malsain, les nuits sans sommeil, les accès de fièvre, une poussière suffocante et 40 degrés de chaleur qu’un vent insupportable souffle obstinément au visage. Aussi la ville est-elle abandonnée pour la montagne dès l’apparition des premières chaleurs.

Il y a de si belles vallées sur la route de ce splendide Ararat dont la majestueuse silhouette couronnée de neiges éternelles se détache si nettement sur le ciel pur, soit aux rayons éclatants du soleil, soit à la vive lueur argentée de la lune ! Comment imaginer une scène plus impressionnante que celle de la prière du soir au camp des troupes cosaques, psalmodiée sous cette lumière de rêve et terminée par le solennel hymne Russe ?

Pendant dix-sept jours nos voyageurs menèrent la vie des nomades, couchant sous la tente, suivant des sentiers ou des plateaux pierreux où il fallait être aussi souvent à pied qu’à cheval, souffrant du manque d’eau potable, des insectes dévorants et de mille fatigues, mais trouvant de précieuses compensations dans l’étude de ces races primitives, indépendantes, rudes et chevaleresques, prêtes à décharger leur fusil sur les intrus qui leur déplaisent, comme à se déchirer les mains pour aller dérober aux roches, des fleurs que la khanoun étrangère regarde seulement avec envie.

Ils sont intéressants ces Kurdes, dont la tente ou la hutte, parquetée de terre battue, est proprement meublée de carabines et de hamacs, où le mari est maître absolu, mais juste, la femme obéissante, mais laborieuse et excellente ménagère, de sorte que la bonne intelligence est rarement troublée. Mais la vendetta règne plus terrible peut-être qu’en Corse, et les autorités russes ont grand’peine à empêcher les tueries héréditaires. Que de scènes pastorales et bibliques ! Que de sites sauvages ou ravissants ! Mais aussi que de ruines amoncelées, qui font apprécier les effets désastreux des guerres si longues entre Turcs, Persans, Indigènes et Russes et ne laissent voir que la dévastation sinistre et silencieuse sur les emplacements de villes ou de villages autrefois populeux et prospères !

En redescendant vers l’Araxe, on s’arrête aux mines de sel gemme de Kaulpe, qui comptent parmi les plus énormes du monde. Puis on dit adieu à ce beau fleuve qui est devenu un ami, et l’on part pour retourner à Erivan, près de laquelle on visite les ruines sculptées du temple de Tiridate datant de 2000 avant Jésus-Christ.

Non loin de là, est la belle et curieuse église de Keghart, qui possède, dit-on, la lance dont fut percé le côté de Notre-Seigneur, ainsi qu’une planche de l’arche de Noé ! Moins extraordinaire qu’une de ses pareilles qui a pris racine dans la Montagne d’Ararat et n’a jamais cessé de produire un magnifique églantier ! On peut s’imaginer combien cet arbuste est vénéré ; aussi Mme Chantre faillit-elle se faire un mauvais parti en en coupant un petit rameau comme souvenir.

Bien curieuse est la grande fête soi-disant religieuse, qui se célèbre deux fois par an à Keghart. S’il pleut, l’église et ses nombreuses chapelles monolithes, creusées dans le roc, se transforment en dortoirs ; s’il fait beau, on danse sur le toit du saint monument. Le mélange des races, langues, coutumes, costumes, danses, cuisines, chants, est inimaginable ; c’est vraiment Babel, et les Tsiganes, entre autres, s’y proclament fièrement voleurs et brigands de profession !

On a dit adieu à la tente, au cheval et à la caravane ; on est repris par la vie à peu près civilisée, courses effrénées sur de belles routes, tantôt sur le flanc des montagnes admirablement boisées où d’idéales stations thermales reçoivent la société riche des villes surchauffées ; tantôt dans les gorges profondes d’une beauté sauvage indescriptible ; tantôt sur les rives de lacs féeriques ; et l’on regagne ainsi Tiflis, la vallée supérieure de la Koura, en traversant des sites ravissants, stations d’été qu’on appelle « les Perles du Caucase », enchâssées dans des forêts qui ressemblent à des jardins botaniques sauvages, et enfin voici Batoum, où l’on s’embarque sur le Tigre pour la France.

En vraie voyageuse, Mme Chantre oublie les fatigues de ses courses vagabondes, ne se souvient que des surprises et des enchantements de sa vie nomade, et quitte ces rives si captivantes en leur disant : au revoir !

ESPAGNE

CATALINA DE ERAUSO

LA MONJA ALFEREZ
(LA NONNE PORTE-ENSEIGNE)

Si nous établissions des catégories pour les femmes dont nous nous occupons, il en faudrait une pour les excentriques et, parmi elles, Doña Catalina de Erauso aurait droit à l’une des premières places. Rien de plus étrange que cette femme au tempérament d’acier, à l’esprit aventureux, que rien ne dégoûte de la dure existence qu’elle a choisie, ni la misère, ni la faim, ni la soif, ni les intempéries les plus cruelles, ni les blessures faites par le fer des civilisés, ou les flèches et la lance des sauvages. Sa vie entière est un roman de cape et d’épée plus invraisemblable que tous ceux émanés de l’imagination des romanciers ; ses aventures ne peuvent être comparées qu’à celles d’un Gil Blas et au milieu de son épopée dans les deux hémisphères, dans les villes d’Espagne comme dans les camps de l’Amérique du Sud et dans les sierras de son pays natal comme dans les défilés de la Cordillère, jamais un mot malséant ne fut prononcé contre sa vertu irréprochable, jamais un soupçon ne l’effleura.

Il semble que la nature ait hésité en la créant et ne lui ait laissé que deux passions : l’indépendance et les armes. Avec cela fort intelligente, s’acquittant à merveille des missions diverses dont on la chargeait, mais toujours si prête à mettre flamberge au vent, qu’elle gâtait sans cesse ses propres affaires et se mettait dans les situations les plus périlleuses.

Catalina était la quatrième fille d’un brave capitaine, Miguel de Erauso, de noble famille biscayenne, de qui elle hérita sans doute son étrange enthousiasme pour la guerre et les voyages. Née à Saint-Sébastien en 1583, elle alla rejoindre, dès l’âge de quatre ans, ses trois sœurs au couvent de Dominicaines où sa tante, doña Ursula di Anza de Saratte, était prieure. Elle-même a raconté comment elle en sortit et ce qui s’en suivit.

À quinze ans, elle eut une querelle avec une jeune veuve entrée en religion, Catalina di Aliri, qui, paraît-il, la maltraita rudement. N’obtenant sans doute pas la justice qu’elle se croyait due, elle résolut d’en finir avec un genre de vie qui lui déplaisait. Dans la nuit du 18 mars 1600, elle se rendit à matines. Sa tante, ayant oublié son bréviaire, la chargea d’aller le chercher dans sa chambre. De retour à la chapelle, elle se prétendit indisposée, se retira, rentra chez la prieure dont elle avait laissé la porte ouverte, prit toutes les clés dont elle avait besoin pour sortir du couvent, du fil, des ciseaux, des aiguilles, quelques pièces de monnaie et s’esquiva. À la porte de la rue, elle laissa son scapulaire ; de cette rue qu’elle n’avait jamais vue, elle atteignit, en errant à l’aventure, un bois de châtaigniers situé derrière le couvent et hors de la ville. Elle y passa trois jours, vivant de racines et d’herbes, taillant et cousant des habits d’homme. D’une basquine de drap bleu, elle fit des hauts-de-chausses ; d’un jupon de dessous en laine verte, un pourpoint et des guêtres. Elle laissa là son grand habit, ne pouvant s’en charger, coupa ses longs cheveux et les jeta (elle n’avait pas encore fait profession) et la troisième nuit elle s’éloigna par des chemins inconnus, mendiant son pain, mais évitant le plus possible les lieux habités. Elle arriva enfin à vingt lieues de Saint-Sébastien, à Vittoria, mourant de fatigue et de faim.

Elle entra promptement au service de don Francisco de Cerralta (marié à une cousine germaine de sa mère), qui l’habilla, la prit en affection, quand il s’aperçut qu’elle lisait bien le latin et voulut faire étudier son nouveau page ; celui-ci refusa ; le maître essaya de le contraindre et alla jusqu’à le frapper ! Alors, au bout de trois mois, le jeune aventurier lui prit quelque argent (cela lui parut toujours la chose la plus simple) et s’arrangea avec un muletier qui le conduisit à Valladolid pour douze réaux. La cour s’y trouvait. Notre transfuge entra comme page chez le secrétaire du roi, s’y fit appeler Francisco de Loyola et « y vécut sept mois à l’aise ».

Un soir qu’elle était avec un autre page, devant la porte de l’hôtel, Catalina vit venir son propre père qui demanda à voir le maître, don Juan de Idasquez. L’autre page alla l’annoncer ; elle resta seule avec son père, ne parlant pas, de crainte d’être reconnue ; rien ne pouvait ébranler sa résolution de vivre libre et « de voir du pays ». Obligée de monter avec son père, elle entendit le maître lui demander d’où lui venait son air chagrin et le visiteur répondre en racontant la fuite de sa fille qu’il cherchait. Alors elle se rendit dans sa chambre, y prit son petit bagage et huit doublons d’or qu’elle possédait, alla coucher à l’auberge et le lendemain matin partit, encore avec un muletier, pour Bilbao « se laissant aller, dit-elle comme une plume au vent ».

À Bilbao elle eut sa première aventure. Harcelée dans la rue par des gamins, elle leur lança des pierres, en blessa un sans s’en apercevoir, fut saisie et jetée en prison, où elle resta un mois, non sans y laisser quelque argent. Une fois libre, elle partit pour Estrella, en Navarre, à vingt lieues de Bilbao et fut engagée comme page par don Carlos de Orellano, chevalier de Saint-Jacques. Bien traitée, bien vêtue, elle y passa deux ans, puis un beau jour, « sans autre motif que son goût », elle retourna à Saint-Sébastien, éloigné seulement de dix lieues, ne fut pas reconnue sous ses beaux habits masculins, eut l’audace d’aller entendre la messe dans la chapelle de son ancien couvent, y vit sa mère, fut appelée au chœur par les religieuses, les salua et s’en alla au Port de Passage, où elle trouva don Miguel de Berroez prêt à partir pour Séville avec son navire. Elle s’y embarqua moyennant quarante écus. Arrivée à San Lucar, elle fut engagée comme mousse par don Luis de Cordova, dans la flotte du célèbre Luis Fojardo, qui allait mettre à la voile pour la Pointe d’Araja. Le lundi saint 1605, elle voguait vers l’Amérique du Sud, sur le galion du capitaine Estevan de Equiño, son oncle maternel, qui, bien entendu, ne la connaissait pas ! Il la prit en amitié, surtout quand il fut témoin de son courage pendant le combat que la flotte eut à soutenir dès l’arrivée aux Salines d’Araja, dans la Nouvelle-Andalousie, contre une puissante escadre hollandaise qu’elle chassa de Carthagène des Indes. Le jeune mousse se fit rayer des cadres pour entrer au service particulier de son oncle. Mais hélas ! neuf jours plus tard, ordre était donné à la flotte de retourner en Espagne ! L’aventureuse Catalina n’était pas venue si loin pour si peu ! L’inconnu de ces pays nouveaux l’attirait. Tout était prêt pour le départ, l’argent embarqué (détail important !) ; Catalina s’appropria très tranquillement 500 piastres le dernier soir, se fit conduire à terre, soi-disant pour affaire de son oncle, et disparut. Une heure s’était écoulée quand un coup de canon lui apprit que la flotte s’éloignait.

Peu après, elle entrait au service d’un facteur des caisses royales de Panama, puis, trois mois plus tard, à celui d’un négociant de Truxillo, don Juan de Urquiza, qui l’emmenait au port de Paëta, sur la côte du Pérou, où il avait une grande cargaison. Près de ce port la frégate fit naufrage et trois personnes seulement gagnèrent la côte à la nage : Catalina, son maître et un nègre.

Frappé de l’intelligence de son nouveau serviteur, le négociant le chargea de lui expédier les marchandises qu’il n’emportait pas, à Saña, ville située à soixante lieues de là. Elle devait partir avec le dernier envoi.

Le maître fut si satisfait de sa gestion, qu’il lui fit présent de deux beaux habillements, l’un noir, l’autre de couleur, lui confia une boutique contenant des marchandises pour 130 000 francs, lui donna ses instructions pour la manière de les vendre, ainsi que les noms des personnes à qui il pouvait faire crédit, deux esclaves, une négresse pour cuisinière, trois piastres de salaire par jour et partit pour Truxillo, à trente-deux lieues plus loin, avec le reste de ses marchandises.

Tout marchait à souhait, quand le malheur voulut qu’un soir, au théâtre, Catalina fût provoquée par un individu nommé Reyès, beaucoup plus grand qu’elle et qui s’obstina à se placer devant elle, afin de l’empêcher de voir. Enfin il menaça de lui couper la figure. N’ayant qu’une petite dague, elle rongea son frein et médita sa vengeance, car le pardon des injures n’était pas au nombre de ses vertus. Le lendemain elle fit repasser et denteler un couteau en forme de scie et s’arma d’une épée « la première qu’elle porta ». En retournant au logis, elle aperçut Reyès près d’une église et lui cria : « Holà ! Señor Reyès ? — Que voulez-vous ? répondit-il. — Voilà la figure qu’on coupe ! » Et elle lui raya le visage d’une estafilade de dix pouces, une des plus grandes injures qu’on pût faire.

Un ami de Reyès intervint avec son épée et reçut un coup de pointe qui le fit tomber. Catalina se réfugia dans l’église ; le corrégidor l’y suivit, l’entraîna, la jeta en prison et lui mit les menottes. Mais l’église avait des privilèges dont elle n’entendait pas se laisser dépouiller. Au nom du droit d’asile, le négociant fit élargir son serviteur et le rendit au sanctuaire. Puis, dans l’espoir de tout concilier, il eut l’idée lumineuse de le marier à une sienne amie, doña Béatrice de Cardenas, dont la nièce avait épousé le Reyès ! Naturellement le prétendu serviteur refusa. Ayant réussi à gagner Truxillo, il y retrouva, grâce au bon négociant, la même situation qu’à Paëta. Malheureusement il y fut poursuivi et attaqué par Reyès et deux amis. Avertie par un de ses nègres, Catalina appela un compagnon à son aide ; un combat s’engagea et elle tua le second de Reyès. Saisie par le corrégidor, elle lui apprit qu’elle était née en Biscaye ; il se trouva qu’ils étaient compatriotes et le sentiment de nationalité fut assez fort pour faire dire au magistrat : « Débarrassez-vous de votre courroie en passant devant la cathédrale et cherchez-y refuge. » Elle ne se le fit pas répéter deux fois et, peu après, réussit à s’enfuir à Lima (c’était un trajet de 80 lieues) avec des habits neufs, 2000 piastres dans sa poche et des lettres de recommandation. Bien accueillie chez don Diego de Salarte, elle y passa neuf mois très heureux, mais une nouvelle aventure vint tout gâter. Le jeune cavalier avait, paraît-il, le don de plaire aux femmes et les deux belles-sœurs de son nouveau protecteur le mirent dans la nécessité de s’éloigner encore.

Cette fois Catalina prit un grand parti : elle s’engagea dans un régiment qui allait au Chili et reçut pour cela 280 piastres. Elle s’embarqua pour la Conception, distante de 540 lieues ; la traversée dura vingt jours. En arrivant, quel fut son étonnement de se trouver près de son frère aîné, le capitaine Miguel de Erauso, parti pour l’Amérique avant sa naissance ! Sans se faire connaître, elle lui dit qu’elle (ou il) était née à Saint-Sébastien. Tout joyeux d’avoir des nouvelles des siens (elles ne circulaient pas vite à cette époque), il embrassa le jeune soldat, et se l’attacha comme ordonnance, ainsi qu’on dirait aujourd’hui. Entre autres choses il s’informa de sa petite sœur Catalina qu’il n’avait jamais vue, et qu’il croyait religieuse chez les Dominicaines. La vie commune leur fut douce pendant trois ans.

La fatalité singulière qui semblait la poursuivre voulut que son frère devint jaloux au sujet d’une dame et fit envoyer son rival supposé dans la plaine de Valdivia, en plein pays indien, encore insoumis ; 20 000 hommes campaient là, et pendant trois années, les combats se renouvelèrent presque continuellement. Catalina se battait bravement. Un jour le drapeau de son régiment fut pris par l’ennemi ; elle se mit à sa poursuite avec deux camarades, qui tombèrent morts l’un après l’autre. Blessée à son tour, elle ne s’arrêta pas, tua le cacique qui emportait l’étendard et le lui reprit, après avoir reçu trois coups de lance dont elle souffrit beaucoup. Guérie enfin, elle fut nommée en 1608 Alferez ou porte-drapeau de la compagnie de Gonzalès Rodrigues, son premier capitaine, et resta près de lui cinq ans, pendant lesquels eurent lieu de nombreux combats, entre autres la grande bataille de Puren, où elle se distingua si particulièrement, que, son capitaine ayant été tué, elle fut mise à la tête de la compagnie et conserva ce poste pendant six mois. Présente à divers engagements, elle fut encore blessée plusieurs fois. Un jour elle prit un chef indien, et le fit pendre à un arbre selon l’usage, car c’était une véritable guerre de sauvages que celle-là. Le gouverneur, qui désirait donner sa place à un protégé, prétendit que l’alferez-commandant avait outrepassé ses droits, le cacique étant chrétien, et l’envoya à la première occasion au Nacimento, puis de nouveau à Puren. Pendant huit mois on eut sans cesse les armes à la main, on commit de grands ravages, on brûla des villages et les moissons.

Renvoyé à la Conception, le jeune alferez reprit sa place dans la compagnie de Navarrete. Entré un jour dans une maison de jeu avec un autre alferez de sa connaissance, il engagea une partie qui dégénéra en querelle par la faute de son adversaire, lequel lui cria à un moment donné : « Vous mentez ! » Aussitôt Catalina, qui avait la main aussi prompte que la colère, lui enfonça son épée dans la poitrine ! Sur ces entrefaites son frère entra et lui dit en biscayen de sauver sa vie, si faire se pouvait. L’auditeur général la tenait et la secouait : « Lâchez-moi ! » cria-t-elle. Il continua. Furieuse elle lui traversa les joues de sa dague. Au deuxième coup, il la lâcha ; elle tira son épée, tint la foule en respect, put sortir par une porte placée derrière elle et se réfugia dans l’église San Francisco. Le gouverneur, Alonzo Garcia Remon, accourut et fit cerner l’église, où elle resta six mois. Pendant ce temps les deux blessés étaient morts. On promit une récompense à quiconque livrerait l’alferez ; on envoya dans tous les ports l’ordre de ne pas le laisser embarquer ; on prévint les places fortes et les garnisons. Puis avec le temps on se calma ; quelques amis déposèrent en sa faveur ; on convint qu’il avait été provoqué, et la surveillance se relâcha.

Certain soir, un sien ami vint lui dire qu’il avait un duel et le pria de lui servir de témoin ; craignant un piège, l’alferez hésita d’abord, mais son humeur belliqueuse l’emporta et il consentit. Pendant le combat, son ami tomba ; selon l’usage, les témoins engagèrent le fer à leur tour. Catalina tua son adversaire et s’aperçut trop tard qu’elle avait tué son frère sans l’avoir reconnu ! Réfugiée dans un couvent, dont les moines la défendirent les armes à la main, elle y passa huit mois dans une profonde affliction. Lasse enfin de cette existence inactive, elle put s’éloigner avec l’aide de don Juan Ponce de Léon, qui lui donna un cheval, des armes et de l’argent et elle partit pour gagner Valdivia et le Tucuman.

La route le long de la côte fut très pénible, à cause du manque d’eau. Deux soldats fugitifs se joignirent à l’alferez ; ensemble ils gravirent la Cordillère des Andes sur un parcours de trois cents lieues, subissant mille souffrances. Pas une fois ils ne purent se procurer du pain ; l’eau était rare ; quelques petits animaux et des racines leur fournirent une nourriture si insuffisante, que peu à peu ils tuèrent leurs trois maigres chevaux. Le froid était terrible ; ils trouvèrent sur leur route deux hommes gelés. Les deux soldats succombèrent. Resté seul, l’alferez leur prit une arquebuse, huit piastres, un morceau de cheval et se remit à marcher sans chaussures, les pieds déchirés. Bientôt, n’en pouvant plus, Catalina s’assit au pied d’un arbre et pour la première fois de sa vie, elle pleura ! Dans sa poche était un rosaire ; elle pria et, un peu réconfortée, elle poursuivit sa voie douloureuse. Peu après, elle s’aperçut qu’elle descendait et que la chaleur revenait ; elle avait fait l’ascension complète de la Cordillère !

Le jour suivant elle vit venir deux hommes, et elle se crut perdue ; mais que lui importait ? « Où allez-vous ? » lui crièrent-ils. Elle répondit qu’elle s’était égarée, mourait de faim et n’avait plus la force d’avancer. Ils eurent pitié d’elle ; l’un d’eux mit pied à terre, la fit monter sur son cheval et tous deux la conduisirent à une ferme située trois lieues plus loin. Ils arrivèrent à cinq heures du soir ; la maîtresse de la ferme, veuve et bonne femme, lui donna un excellent lit, le souper, la combla de soins. Elle était riche, possédait de grands troupeaux. Cette fois encore, l’habit masculin fut fatal à l’aventureuse Catalina. La veuve, voyant ce jeune homme intelligent, actif et brave, eut l’idée de lui confier le gouvernement de sa maison et… de le marier à sa fille, « noire et laide comme le diable », disait l’alferez. Sans répondre ni oui ni non, celui-ci se mit à l’œuvre et rendit de grands services à la dame qui lui livrait sa ferme et sa fortune. Deux mois s’écoulèrent ; on se rendit à Tucuman, soi-disant pour célébrer le mariage. Il faut croire que, sans être beau, le prétendu caballero inspirait facilement de la sympathie, car un chanoine chez qui il logeait voulut à son tour lui faire épouser sa nièce et le combla de cadeaux, que l’étrange personne eut soin d’enregistrer : « un bel habit de velours, douze chemises, six paires de hauts-de-chausses en drap, des cols en toile de Hollande, douze mouchoirs, plus deux cents piastres. »

La situation ne pouvait pas se prolonger ; de nouveau il fallut fuir et, sur la route, combattre des malfaiteurs avant d’arriver à la ville de Charcas, où il entra comme majordome chez l’échevin, avec 900 piastres de gages ; mais son maître se prit de querelle avec des voisins, se battit, ce qui paraît avoir été l’occupation habituelle de ce pays, et fut emprisonné, de sorte que le nouveau majordome le quitta.

À ce moment la province du Potosi se révolta ; on leva des troupes et l’ex-alferez reçut le grade d’adjudant-major. Les affaires réglées à Potosi, on envoya une partie de l’armée à 500 lieues de là, dans le pays de Los Charcos du Dorado, occupé par les Indiens guerriers, pays riche en or, ainsi qu’en pierreries ; en outre, les plaines fertiles étaient couvertes d’amandiers, d’oliviers, de blé, etc. Cette magnifique contrée devint le théâtre d’une guerre vraiment sauvage. Il y avait là 10 000 Indiens qui se battaient avec un courage désespéré, pour défendre leur sol et leur liberté ; dans les rues des villes, le sang coulait en ruisseaux. La soif de l’or surexcitait les Espagnols. On trouva 60 000 piastres en poudre de ce métal dans les marais et bien plus sur les bords du Potosi ; les soldats en remplissaient leurs chapeaux. Les troupes murmuraient parce que leur chef, selon eux, ne poussait pas assez rapidement la conquête ; un certain nombre d’hommes désertèrent.

Catalina les suivit, car la passion du changement lui faisait trouver long un séjour de deux années dans un seul lieu, de même que la passion du jeu lui laissait rarement beaucoup d’argent en poche. Elle n’avait donc plus que quelques réaux lorsqu’elle arriva à la Plata et entra d’abord chez un riche marchand biscayen et ensuite chez une veuve, la plus riche et la plus noble dame de la ville, disait-on. On aurait pu ajouter : et la plus querelleuse.

À la suite d’une dispute dans l’église avec une autre dame, il y eut, les maris s’en mêlant, une lutte dans la rue et doña Catarina de Chavès trouva bon de couper la figure de son adversaire avec un rasoir ! Un Indien mêlé à la bagarre accusa notre Catalina pour éviter la torture, et celle-ci, arrêtée, allait la subir, quand l’intervention de sa maîtresse la sauva ; mais elle fut condamnée à dix ans d’exil au Chili. Elle se sauva dans le Haut-Pérou, à Chagasta, la capitale, où elle retrouva l’échevin don Juan de Araujo, qui de nouveau lui confia dix mille lamas et cent Indiens, de l’argent pour acheter du blé, le faire moudre et faire transporter la farine au Potosi. Le majordome s’acquitta intelligemment de sa mission, réalisa de beaux bénéfices et reçut les félicitations du maître.

Hélas ! sa mauvaise étoile le suivait. Un dimanche, ne sachant que faire, il entra dans une maison de jeu et, comme à l’ordinaire, querelle et combat s’ensuivirent avec mort d’homme, refuge dans la cathédrale et, quelques jours après, fuite à Piscobamba où l’incorrigible ne tarda pas à récidiver. Cette fois elle fut saisie et condamnée à la potence. Comme le bourreau lui passait maladroitement le volatin (la corde) : « Chien ! lui dit-elle, mets-le bien ou ôte-le ; les Pères me suffisent ! » – Ceci s’adressait à des moines qui la poursuivaient jusqu’au pied du gibet pour l’obliger à se confesser. Son refus lui valut un répit ; on l’envoya devant l’audience royale de la Plata ; les faux témoins qui l’avaient accusée de provocation reconnurent avoir menti, au moment où l’on allait la pendre ; vingt-quatre jours après, elle était libre.

Ayant réglé ses comptes, elle se dirigeait vers la porte de la ville, lorsqu’une femme se précipita d’une fenêtre et tomba juste devant elle, en criant : « Sauvez-moi ! Mon mari veut me tuer ! » Il ne s’agit jamais de moins dans cet aimable pays. C’était précisément la femme d’un commerçant avec qui elle venait de régler certaines affaires. Comment refuser de sauver la pauvre créature ? Prestement, celle-ci sauta en croupe et ils partirent au galop. Arrivés sur la rive de la Plata, ils reconnurent qu’il n’y avait pas de gué. « Risquons-nous, » dit la femme. Et ils plongèrent. Il était minuit. Ils purent gagner une petite hôtellerie, se sécher, souper et repartir à l’aube. Tout à coup, à cinq lieues de la Plata, la fugitive s’écria : « Seigneur ! Voici mon mari ! » C’était bien en effet le señor Chavarria qui les poursuivait, qui tira sur eux et qui les manqua ! Ils arrivèrent enfin au couvent où la mère de Doña Maria Davalos avait pris le voile et le galant sauveur dut éprouver un certain soulagement en remettant sa protégée aux bras maternels. Toutefois ses tribulations n’étaient pas terminées. À la porte il retrouva Chavarria, qui mit aussitôt l’épée à la main et poussa son adversaire non seulement jusqu’à l’église, toujours rencontrée à point, mais jusqu’au maître-autel. La foule voulut les en arracher. Deux moines franciscains défendirent vaillamment les immunités ecclésiastiques, aidés (qui le croirait ?) par l’alguazil en personne, et cette fois encore doña Catalina de Erauso, alias Antonio de Erauso, alias Pedro de Gorive, alias don Alonzo Diaz de Guzman (qui, en vérité, ne connaissait pas d’obstacle !) se trouva en sûreté derrière les saints murs ; elle y resta cinq mois. Pendant ce temps le tribunal rendit un arrêt mémorable ! Doña Maria dut prendre le voile et son époux le froc !

L’ex-condamné à mort, nommé instructeur pour poursuivre certains criminels à Piscabamba, en compagnie d’un greffier et d’un alguazil (quelle opérette trouverait mieux ?), traversa ensuite les plaines de Mizque pour faire le recensement des Indiens. Naturellement, le calme relatif ne pouvait durer longtemps ; à la Paz, nouvelle querelle : frappé au visage, l’instructeur dégaine et tue son homme de certain coup de pointe qui semble avoir été irrésistible. Nouvelle condamnation à mort. Le condamné communie, mais, au lieu d’avaler l’hostie, il la rejette dans sa main droite en criant par deux fois ; « Je m’appelle Église ! Je m’appelle Église ! » Et le voilà, pour la dixième fois peut-être, sous l’égide du clergé, en attendant qu’on lui donne, un mois après, une mule, de l’argent et qu’on lui souhaite bon voyage pour la ville de Cuzco, riche évêché où les lieux d’asile ne lui manqueront pas. Cependant Catalina y fut accusée d’un meurtre qu’elle n’avait pas commis et passa cinq mois en prison.

Rendue à la liberté, elle apprit qu’une escadre hollandaise bloquait le Callao de Lima et qu’un combat naval était imminent. Aussitôt elle prit service sur la flotte espagnole, qui ne comptait que cinq bâtiments de guerre. Le combat s’engagea, le vaisseau-amiral, sur lequel se trouvait notre héroïne, fut coulé bas, et elle ne put se sauver, avec deux marins, qu’en gagnant à la nage un bâtiment ennemi. Ils y furent très mal traités pendant vingt-six jours, puis on les jeta sur la côte à Paëta, dénués de tout. Un brave homme les recueillit, les nourrit et les habilla.

Catalina put se rendre à Lima et ensuite à Cuzco. Dans une maison de jeu de cette dernière ville, elle eut pour adversaire certain matamore audacieux et violent, qu’on appelait ironiquement le nouveau Cid. Elle le surprit lui volant son argent et, sans hésiter, lui cloua la main avec sa dague. Des amis de cet intéressant personnage dégainèrent et firent trois blessures à son assaillante ; elle parvint à sortir et deux Biscayens qui passaient prirent sa défense. Le Cid lui porta par derrière un coup de dague dans l’épaule gauche, un autre lui entra « une palmette d’épée dans le côté » ; elle tomba inondée de sang, mais son énergie extraordinaire lui donna la force de se relever et de se diriger, selon son habitude, vers l’église. « Chien ! lui cria le Cid, tu vis donc encore », et il l’attaqua de nouveau ; mais elle se défendit si bien, « qu’elle lui fit avaler son épée ».

On la crut si près de la mort, qu’avant de panser ses blessures on exigea qu’elle se confessât. Alors, se croyant perdue, elle avoua au Père Louis Ferrer de Valencia qu’elle était femme. Il lui administra le viatique, après quoi on la pansa et la souffrance la priva de sentiment. Pendant quatorze heures la malheureuse resta évanouie ! Cinq jours après, on la transporta dans un couvent, où elle fut soignée durant quatre mois et cernée, ce qui n’empêcha pas qu’on lui fit présent de 4000 piastres, d’armes, de trois mules et de trois esclaves ; après quoi elle repartit avec ses deux amis biscayens. On se demande pourquoi la force publique prenait la peine de cerner ses refuges, puisqu’elle la laissait toujours s’en aller tranquillement. Au reste on est en présence d’un si étrange état social, où le poignard et le crucifix paraissent être l’alpha et l’oméga de toute chose, l’un et l’autre paralysant à l’envi l’action de la loi, qu’il faut accepter les faits sans chercher à les expliquer. La toute-puissance, les violences légitimées par la conquête, les richesses acquises subitement et sans travail, avaient complètement démoralisé les conquérants et fait d’eux, sous certains rapports, de plus parfaits sauvages que les indigènes.

Catalina était donc partie avec ses deux amis ; cette fois on les poursuivit et, selon sa coutume, elle se battit et tua son homme. Arrivée sur la rive du fleuve Balsas, elle aperçut deux alguazils qui se disposaient à le passer à gué pour venir la saisir. « Vous ne me prendrez pas vivant, » leur cria le faux jeune homme, en braquant sur eux deux pistolets. Ces bons alguazils de comédie s’arrêtèrent dans l’eau et parlementèrent. Elle leur montra trois beaux doublons d’or qu’elle déposa sur une pierre ; les braves gens acceptèrent cet argument ; elle sauta sur son cheval et ne s’arrêta qu’à Guamanga, riche évêché possédant de belles églises, d’opulents couvents et situé dans un pays plantureux, connu pour ses belles récoltes de blé, de vins, de fruits, de grains variés.

Notre héroïne, que l’expérience n’impressionnait guère, à ce qu’il semble, attira sur elle l’attention du corregidor dans une maison de jeu. « Je vous arrête ! crie le magistrat. — Bien volontiers, riposte l’alferez, » en tirant à la fois son épée et « un pistolet à triple gueule ». Le corregidor réfléchit et, pendant qu’il réfléchit, Catalina s’esquive. Il faisait nuit ; dehors elle se heurte à deux alguazils. « Qui vive ? — Ami ! — Qui êtes-vous ? — Le diable ! » réplique la tête folle. On ferraille ; monseigneur l’évêque sort juste à point de chez lui et, avec cette singulière tendresse que le clergé américano-espagnol de cette époque paraît avoir ressentie pour les spadassins, fait entrer l’inconnu chez lui, le traite bien, insiste pour le confesser et apprend ainsi que son réfugié est une femme ! À la stupéfaction succède l’incrédulité ; Catalina demande à être interrogée par des matrones et, ceci fait, il faut bien se rendre à l’évidence. Alors le bon évêque lui dit avec une indulgence vraiment extraordinaire : « Maintenant, ma fille, je vous crois ; je vous respecte comme une des plus notables personnes de ce monde ; je vous promets toute mon assistance pour vous faire un sort et vous ramener à Dieu ! »

Ensuite Monseigneur confessa de nouveau sa pénitente et lui donna la communion sans pouvoir empêcher la foule curieuse de remplir l’église, ce qui les importuna beaucoup tous deux. Six jours après, ce fut bien autre chose, lorsqu’il la conduisit au couvent des dames de Sainte-Claire ! Au couvent, on trouva la communauté entière au parloir, tenant des cierges allumés. L’abbesse et les anciennes signèrent une promesse de rendre leur nouvelle pensionnaire à l’évêque ou à ses successeurs chaque fois qu’ils la réclameraient. Puis le prélat l’embrassa, la bénit et elle se rendit en procession au chœur, où elle baisa la main de l’abbesse et reçut les embrassades de ses nouvelles compagnes. Reconduite au parloir, elle y retrouva l’excellent évêque, qui lui prodigua les bons conseils, lui promit de pourvoir largement à tous ses besoins et de venir souvent lui donner lui-même les sacrements. Il tint parole ; mais hélas ! ses jours étaient comptés ; cinq mois à peine s’étaient écoulés et l’étonnement général durait encore, lorsque le bon prélat fut enlevé à la reconnaissante affection de sa protégée.

Aussitôt l’archevêque métropolitain de Lima envoya chercher Catalina, au grand regret des religieuses de Sainte-Claire.

Elle partit en litière, accompagnée de six prêtres, de quatre religieux et d’un certain nombre d’hommes d’armes. Quoiqu’elle entrât à Lima la nuit, une foule énorme l’attendait. Bien accueillie par l’archevêque, elle fut conduite le lendemain en la présence du vice-roi, prince d’Esquilane, qui la fit dîner avec lui. Retournée chez l’archevêque, elle fut priée de choisir un couvent et demanda la permission de les visiter tous et de passer quatre ou cinq jours dans chacun. Ce n’était pas une petite affaire, car ils étaient légion et l’ordre de Saint-Bernard, qu’elle choisit, en possédait quatorze à lui seul.

Enfin elle entra au monastère de la Sainte-Trinité, où il y avait cent religieuses de voile noir, cinquante de voile blanc, dix novices, dix converses et seize servantes. Tous les couvents se composaient d’un grand nombre de petites maisonnettes basses, construites autour d’un vaste jardin carré, et habitées chacune par une religieuse et sa servante. On évitait les hauts bâtiments d’Europe, à cause de l’extrême fréquence des tremblements de terre.

Dans cette retraite, Catalina passa deux ans et cinq mois, car elle n’avait pas voulu aliéner sa chère liberté, et les communications étaient alors si lentes, qu’il fallut tout ce temps pour recevoir d’Espagne, les papiers prouvant qu’elle n’avait jamais fait profession dans son couvent de Saint-Sébastien.

Il est évident que son long séjour au couvent avait dû lui peser, puisque, aussitôt libre, elle partit pour l’Espagne, malgré les exhortations de l’archevêque et les larmes de ses compagnes. « Elle voulait, disait-elle, revoir sa patrie. »

Elle s’embarqua dans le courant de 1624, sur le vaisseau amiral de la flotte du général Thomas de Lorraspurure, qui lui témoigna une grande bienveillance et la fit manger à sa table, jusqu’à ce que le démon du jeu lui tendît un de ses pièges habituels. Pendant une querelle, l’ex-religieuse de Lima égratigna par mégarde un visage quelconque, avec son petit couteau ! Force fut de la reléguer sur le navire du second commandant. Là elle trouva des compatriotes, ce qui lui déplut et elle demanda la permission de passer sur la patache ou aviso de service, le Saint-Elme, qui faisait eau et sur lequel elle courut de grands dangers et subit de vives souffrances.

Elle débarqua enfin à Cadix, le 1er novembre 1624. Comblée de bontés par le général de la flotte, don Fabrice de Toledo, elle retrouva chez lui deux de ses frères qui étaient à son service. Elle les lui fit connaître en lui demandant de les protéger, non toutefois sans avoir exigé sa parole qu’il ne révélerait pas son vrai nom. Mais on savait désormais que sous son habit masculin se cachait une femme et la curiosité publique la forçait à se dérober le plus possible. Arrêtée on ne sait pourquoi à Madrid, elle fut relâchée sur l’ordre du grand ministre Olivarez, après s’être entretenue avec lui.

C’était l’année du Jubilé (1625). Toujours tourmentée par son besoin de voir du nouveau, Catalina partit pour Rome, en passant par le midi de la France. Arrivée près de Turin, elle fut prise pour un espion du roi d’Espagne, jetée en prison, maltraitée, chargée de chaînes et relâchée seulement au bout de quatorze jours, mais dépouillée de 100 doublons d’or et de tout ce qu’elle portait et forcée de retourner sur ses pas, sous peine des galères. Pauvre, à pied, mendiant son pain, elle arriva en piteuse condition à Toulouse. Elle se rendit aussitôt auprès du gouverneur du Languedoc, Antoine d’Aure, comte de Gramont, de Guiche et de Sauvigny, fils de Philippe de Gramont et de la belle Corisandre, à qui elle avait remis des lettres d’Espagne lors de son premier passage. Ce généreux seigneur la fit habiller, lui donna 300 écus et un cheval, ce qui lui permit de retourner à Madrid et de présenter une supplique au roi pour obtenir la récompense de ses bons et loyaux services ; sa supplique fut renvoyée au Conseil des Indes, qui lui accorda une pension de 800 écus.

On a pu s’apercevoir au cours de notre récit que Catalina tenait à ses idées. Les obstacles n’avaient fait qu’augmenter son désir d’aller à Rome. Elle se mit donc en route avec trois amis, mais il était écrit que jamais elle n’échapperait aux aventures. Assaillis près de Barcelone par une bande de voleurs, les voyageurs furent dépouillés de tout, y compris leurs vêtements ; on ne leur laissa que leurs papiers.

Entrée la nuit dans la ville, Catalina, mendiant de porte en porte, ramassa quelques mauvaises hardes et s’installa sous le porche d’une église. Les églises lui portaient bonheur. Elle apprit en écoutant les propos d’alentour que le roi était à Barcelone et qu’auprès de lui se trouvait le marquis de Montès-Claros, un bon chevalier qu’elle avait connu à Madrid. Elle courut chez lui, fut très bien reçue, habillée de neuf et présentée à Sa Majesté, qui voulut entendre son étonnante histoire, lui donna sa main à baiser et prit son mémoires en disant : « Je le verrai. » Bientôt après le roi ordonnait qu’on lui donnât quatre rations d’alferez réformé, trente ducats de gratification et lui confirmait son grade d’alferez.

Sans plus tarder, elle s’embarqua pour Gênes, où elle eut le malheur d’être insultée, en qualité d’Espagnol, par un Italien et de lui allonger ce fameux coup de pointe qui lui réussissait toujours trop bien. Néanmoins elle put se sauver dans la foule et regagner la galère qui la menait à Rome.

Arrivée dans la ville sainte, tant désirée, elle baisa les pieds du pape Urbain VIII et, sur la demande de Sa Sainteté, lui conta toute sa vie. L’étonnement du Saint-Père fut à son comble. Il daigna s’entretenir longuement avec elle et lui prodiguer ses bons conseils ; entre autres faveurs, il lui accorda l’autorisation de continuer à porter l’habit masculin.

Le bruit des aventures de la Monja Alferez se répandit de telle sorte, qu’elle se vit promptement entourée des plus grands personnages : princes, évêques, cardinaux. Les salons, aussi avides qu’aujourd’hui d’exhiber une personnalité exceptionnelle, se la disputèrent pendant les six semaines qu’elle passa à Rome : ce fut chaque soir une nouvelle invitation et un nouveau régal. Certain vendredi, elle fut priée par un comité de gentilshommes et, par ordre spécial du Sénat, inscrite sur un registre comme citoyen de la ville.

Le 29 juin 1626, fête de Saint-Pierre, elle suivit les cardinaux dans la chapelle de la Basilique dédiée au saint et, fut témoin de toutes les cérémonies en usage ; puis elle passa la journée fêtée par les princes de l’Église. Le soir, en devisant, l’un d’eux lui dit qu’il ne lui connaissait qu’un défaut : c’était d’être Espagnole ; elle répondit fièrement : « Seigneur, sous le respect dû à votre Seigneurie Illustrissime, il me semble que je n’ai pas d’autre qualité ! »

Un peu lasse, dit-on, de ses succès, la Monja Alferez se rendit à Naples, où elle les retrouva ; aussi fut-elle heureuse de reprendre la mer pour retourner à Séville.

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Le manuscrit de l’héroïne errante s’arrête là, et à partir de cette époque les détails sur sa vie deviennent rares. On sait qu’en 1630, sur la flotte qui partait pour la Nouvelle-Espagne, se trouvait la Monja Alferez, toujours en quête d’aventures et de pays inconnus et, dans un procès-verbal dicté au couvent des Capucins de Séville par le Père Fray Diego de Sevilla, il déclare « qu’en 1635, étant alors séculier, il passa sur les galions du général don Pedro de Ursula et, à la Vera Cruz, vit diverses fois la Monja Alferez, qui se faisait appeler alors don Antonio de Erauso, possédait des nègres et des attelages de mules, avec lesquels elle transportait les marchandises et bagages en différents endroits, entre autres les siens, qui furent portés à Mexico. On la regardait comme un chevalier de beaucoup de cœur et d’adresse. Elle allait en habit d’homme, portait la dague et l’épée avec monture en argent et s’en servait fort bien. Elle paraissait avoir environ cinquante ans (elle en avait soixante), était de bonne taille, un peu forte, avait le teint basané et quelques petits poils à la moustache ». – On suppose qu’elle mourut vers cette époque, en Amérique.

Un autre témoin oculaire a donné sur sa personne des détails circonstanciés. Un moine pèlerin, don Pedro de la Valle, dit dans une lettre familière à un ami, datée de Rome, le 5 juillet 1626 : « Hier, vint chez moi pour la première fois l’alferez Catalina de Erauso, Biscayenne venue d’Espagne et arrivée la veille. Elle a environ trente-cinq ou quarante ans, est d’une bonne famille, s’est conduite en brave soldat et s’est fait une réputation de vaillance. Elle n’a jamais eu de mauvaises intentions, mais sa vocation était pour les armes et la liberté. On l’a fait connaître à Rome à plusieurs dames et seigneurs, mais elle préfère la conversation de ceux-ci. Son portrait a été fait par don Francisco Erescencio. Sa taille est haute et forte, sa poitrine plate et elle peut passer pour un homme. Elle n’est ni laide, ni belle et sur le retour. Ses cheveux sont noirs, coupés courts et retombent sur le front à la mode actuelle. Elle s’habille à l’espagnole, porte bien l’épée, selon sa profession, tient la tête un peu baissée comme un vaillant soldat fatigué. C’est seulement aux mains qu’on peut reconnaître qu’elle est femme, car elle les a courtes et grasses, quoique robustes, et s’en sert à la manière des femmes ! »

Un portrait de la Monja Alferez, peint par Pacheco, rend bien l’expression de volonté indomptable que devait avoir cette femme extraordinaire, si son physique révélait quelque peu son moral. Ce visage n’est pas beau, mais il respire la force à un degré surprenant, quand on se rappelle qu’il reflète une âme de femme.

ITALIE

MADAME CARLA SERENA

« La passion des voyages mène loin ! elle m’a conduite au Caucase, lorsque je n’avais dessein que de m’embarquer pour l’Angleterre, en novembre 1875. » Ainsi s’exprime, en commençant le récit de son plus original voyage[2], Mme Carla Serena, célèbre exploratrice dont l’Italie est fière à juste titre.

Elle revenait d’une pérégrination à travers la Scandinavie ; elle avait parcouru une partie de la Russie, la Turquie, l’Égypte, la Terre-Sainte, la Syrie, le Liban, la Grèce et elle se trouvait à Constantinople. Des amis, connaissant l’attrait que l’Orient avait pour elle, lui conseillaient de faire un détour par l’Anatolie, le Caucase et la Russie, au lieu de prendre simplement la route de Vienne. D’autres la détournaient de se fier à la mer Noire dans sa plus mauvaise saison. Elle brava tout et fut aussi maltraitée que possible par les vents et les flots. On n’arriva au port de Trébizonde qu’après une tempête effroyable et à Batoum une rafale jeta la téméraire sur le sol. Ce fut, selon son expression, le premier coup de chapeau du Caucase. Mais quel plaisir de se dire qu’on était en Colchide, tout comme Jason !

Tout est grandiose au Caucase, paraît-il, y compris les tempêtes et les chutes de neige ; c’est pourquoi elle fut encore bloquée douze jours à Tiflis, d’où elle partit enfin, recommandée par le lieutenant du Caucase, le grand-duc Michel, frère de l’empereur, aux autorités des provinces, en commençant par l’Iméréthie, l’antique Colchide, où se dresse, à la frontière de l’Europe et de l’Asie, le Khomli, ce mont géant qui passe pour avoir été le berceau du genre humain. La Bible et la mythologie nous montrent : l’une, les enfants de Japhet émigrant de ces hauteurs sourcilleuses pour donner naissance à notre race blanche européenne ; l’autre Prométhée enchaîné par Jupiter sur ces rocs, pour avoir dérobé le feu du ciel. Puis vient la poésie grecque, qui peuple cette contrée-mère de gracieuses et brillantes images ; c’est le Phase (le Rion actuel), aux paillettes d’or, arrosant des villes merveilleuses où tous les palais sont de marbre ; c’est Jason et les Argonautes venant conquérir la Toison d’or. Et aujourd’hui, après dix siècles de guerres et de ravages par les Musulmans, la civilisation s’infiltre, pacifie, et un chemin de fer relie la pittoresque ville de Koutaïs, avec sa population aux types si variés, à Tiflis-Poti !

Les habitants de Koutaïs n’ont pas oublié le mythe de Prométhée ; ils y croient fermement : le vautour leur est odieux et la plus grande gloire du chasseur iméréthien est de tuer un de ces oiseaux de proie.

Quelles belles excursions dans la montagne sauvage et abrupte, si l’on veut aller visiter quelques-uns des antiques monastères, déchus sans doute, mais encore fiers et renfermant des mosaïques byzantines, des grilles en fer admirablement travaillé, des ornements sacerdotaux brodés d’or, de perles et de pierreries, de vieux manuscrits que personne ne lit plus et que gardent quelques moines au beau costume sévère ! Les pierres des murailles se confondent avec les roches, et la vue s’étend sur un admirable chaos dont les reliefs variés à l’infini, dominés par la masse du Khomli et la cime neigeuse du Temoud en Mingrélie, reçoivent vers le soir les reflets rougeâtre du soleil couchant qui incendient les rivières et la mer et couronnent d’une frange de feu les neiges immaculées des hautes crêtes.

Mme Carla Serena arrivait au moment du carnaval, ce qui lui fournit l’occasion d’observer bien des coutumes de terroir. Le carnaval n’est pas une fête populaire : rien dans la rue ; tout se passe à l’intérieur des maisons : on s’invite réciproquement, et ce que l’on mange, surtout ce que l’on boit, sans pourtant s’enivrer, est absolument prodigieux. Il y a un président des toasts qui est tenu de vider autant de coupes (il en est qui sont de la contenance de plusieurs bouteilles) qu’il y a de convives portant une santé ! Qu’on se figure les sensations de la voyageuse, lorsqu’on lui fit l’honneur de la nommer présidente ! Heureusement on devina son embarras et on lui adjoignit un vice-président ! Après le repas, la danse, et quelle danse ! Un vrai poème mimé avec une grâce infinie. Hommes et femmes ont un talent inné pour cet art, en Géorgie surtout, et le charme du costume ajoute à celui de la danse, dont l’origine est surtout persane. Le Géorgien est, paraît-il, gai d’humeur, insouciant, léger ; aimer, causer, danser, voilà toute la vie de la femme, et l’homme n’y ajoute guère que le goût des armes. Ne rien faire est l’occupation générale, à l’exception des paysannes, qui sont très laborieuses.

Les dévotions du carême n’en sont pas moins très suivies : Mme Carla Serena en prit prétexte pour quitter ses amis d’Iméréthie et s’en aller en Mingrélie.

« Nulle contrée, dit-elle, n’offre plus de variété que le Caucase, tant par la nature de son sol que par les types de ses habitants, leurs idiomes et leurs caractères. Il suffit de franchir une rivière, une montagne sise entre deux districts, pour se trouver en présence d’une population nouvelle et entendre une langue différente. Les dissemblances entre l’Iméréthie et la Mingrélie sont moins tranchées que celles qui distinguent d’autres provinces, mais elles sont néanmoins sensibles. Le Mingrélien l’emporte en beauté classique sur l’Iméréthien.

Ce coin de l’Asie est riche en légendes ; celle de Jason, de Médée et de la Toison d’Or est connue de tous. D’antiques ruines, sur une éminence rocheuse, passent pour être celles d’Ea, capitale d’Étès, le fameux roi de Colchide, père de la magicienne Médée.

Les rivières du pays continuent à charrier du sable aurifère et les indigènes, riches comme autrefois en troupeaux de moutons, ont l’habitude de plonger dans les eaux la peau laineuse de leurs bêtes ; quand elles sont bien sèches, ils les secouent pour en faire tomber les parcelles d’or qui s’y sont attachées. Exposées au soleil, ces peaux brutes ont de magnifiques reflets d’or. Jason pourrait revenir ! Peut-être reconnaîtrait-il pour siennes des pièces de monnaie que l’on a trouvées dans le sol et qui présentent d’un côté la tête d’un bélier, de l’autre celle d’un homme que l’on prétend être celle du hardi chef des Argonautes. D’autres pièces helléniques témoignent du passage des colonies grecques.

Si la civilisation moderne a pénétré dans la plaine, elle est presque inconnue dans la montagne. Pas de linge, pas de monnaie circulante, tout le commerce se fait par échanges ; pour demeures, des huttes en clayonnage, sans fenêtres, avec le sol humide pour plancher et quelques planches pour meubles. La vue d’un étranger est un sujet d’étonnement ; une montre fait fuir les habitants, persuadés qu’un esprit est caché à l’intérieur. Mme Serena, s’étant improvisée photographe, passait pour un suppôt du démon.

Dans le curieux et sauvage district appelé Souéthanie, une partie est restée indépendante jusqu’en 1875 et idolâtre jusqu’à nos jours ; déjà Strabon parlait de sa malpropreté. Il n’a pas été facile de la réduire ; chaque habitation, construite au milieu des roches, était une petite forteresse dont la mine seule put avoir raison.

Le malheur de toutes ces belles provinces a été d’appeler tour à tour à leur aide, le Turc et le Russe, ce qui équivalait à se donner sans cesse de nouveaux maîtres.

La plaine et la montagne ont peu de rapports entre elles ; l’une, en général fertile, fleurie et cultivée, est chrétienne ou musulmane ; l’autre, aride et farouche, reste livrée à l’ignorance et à la superstition. Telle montagne passe pour appartenir plus particulièrement aux esprits du mal et pour aucun trésor un indigène n’oserait aller les troubler.

Le voyage n’est pas commode quand on veut pénétrer dans l’intérieur, traverser les forêts et escalader les cimes. Le cheval est le seul moyen de locomotion, et comme en fait d’hôtels on ne trouve que des cabanes vides, on est forcé d’emporter sa chambre à coucher sous forme de tapis, coussins et couvertures, ses vivres et sa batterie de cuisine. Quant au danger, Mme Serena le déclare nul, malgré la réputation de voleurs qu’a value aux habitants l’antique et problématique malédiction de saint André, dépouillé en parcourant ces régions. Les grands gaillards armés que rencontrait la voyageuse se contentaient de la saluer en touchant le bachlik enroulé autour de leur tête, et elle était frappée de leur air distingué, voire même aristocratique.

Dans une forêt idéale, au bord d’un lac alimenté par une admirable chute d’eau qui se précipite du mont satanique, un propriétaire artiste a installé des moulins, qu’on prendrait de loin pour des refuges de nymphes et de naïades. L’illusion est entretenue par les paysannes au type grec, belles et majestueuses et pittoresquement vêtues. À les voir cheminer le fuseau à la main, le long des sentiers moussus, ou traverser un pont rustique formé d’un arbre renversé, on croirait rencontrer les compagnes de Circé filant l’étoffe de lin des sièges qui furent offerts à Ulysse et à ses compagnons, lors de leur arrivée en Colchide.

Pas bien loin de là, dans la plaine, on voit encore les débris d’un pont romain construit par les soldats de Pompée.

Bien des usages dus aux Grecs d’autrefois se sont perpétués dans ces contrées peu accessibles. Les funérailles, par exemple, sont célébrées comme il y a deux mille ans et plus. Le Jour des Pleurs rassemble toujours parents, amis et ce qu’il est convenu d’appeler les voisins. Ceux-ci étant très clairsemés et souvent au loin, il peut arriver que le défunt attende des semaines entières sans sépulture. Au jour dit, ceux que des messagers à cheval sont allés prévenir se réunissent à la maison mortuaire ; les princes et les nobles se font suivre de leur famille, de leurs serviteurs et de tous les paysans établis sur leurs terres. La cloche annonce la venue de chaque clan. Puis on forme la procession (parfois au nombre de plusieurs milliers d’assistants), les chanteurs en tête et pleurant, criant, gesticulant, se frappant la poitrine, les femmes faisant mine d’arracher leurs cheveux épars : on se réunit dans la chambre mortuaire, où l’on célèbre, dans une sorte de discours, les vertus du défunt : la famille se tient soit sous un dais tendu de noir, soit assise à terre en habits de deuil, dans une pièce absolument obscure. Les lamentations terminées, on s’assemble dans la cour pour prendre part à un repas servi sous une tente et pour lequel on fait cuire un pain exceptionnel appelé lacache. Sous une autre tente se tient un caissier chargé de recevoir les offrandes qu’il est d’usage de déposer pour la famille du mort, en enregistrant soigneusement le montant, car ce n’est en réalité qu’un prêt rendu à chaque famille lorsqu’à son tour elle perd un de ses membres.

Pour la nuit chacun s’installe où et comme il peut, au moyen du lit qu’il a apporté, et le lendemain du Jour des Pleurs a lieu l’enterrement avec renouvellement de larmes et de cris. Le mort est transporté sur un char couvert d’un dais ; autour du cercueil sont assises les pleureuses, comme dans les funérailles antiques. S’il s’agit d’un époux, la veuve suit à cheval, sur une selle d’homme enrichie d’ornements en argent ; de chaque côté des femmes lui tiennent les bras pour l’empêcher de se meurtrir le visage et de s’arracher les cheveux. Quarante jours après on recommence, en plus étroit comité, la même cérémonie ; seulement cette fois les discours et les pleurs s’adressent aux vêtements et aux objets ayant appartenu au trépassé ; enfin le calme se rétablit et l’oubli fait plus ou moins rapidement son œuvre.

Passons maintenant à un sujet plus gai, car, grâce à l’accueil aimable, hospitalier, souriant des Géorgiens, Mme Carla Serena se sentit promptement du pays, de la famille même où elle se trouvait et put voir défiler devant elle toutes les scènes dont se compose la vie humaine.

Les mariages sont gais en Géorgie, dans ce pays où l’insouciance paraît être le dernier mot de la satisfaction. En général, la chose est conclue en un clin d’œil ; le temps de confectionner une robe de noces, et le prêtre bénit l’union. Mais tout n’est pas fini pour cela. Le marié reconduit la nouvelle épouse chez son père. Ensuite il s’occupe de lui préparer un logis et, quand il a terminé ses arrangements, il l’envoie chercher par une troupe d’amis à cheval, qui exécutent en route toutes sortes de prouesses équestres.

Chez les paysans, la dot et le trousseau font partie du cortège, dans des caisses en bois colorié ; chez les princes et les nobles, le trousseau précède la mariée au logis conjugal. Elle s’y rend le visage couvert d’un voile épais. Une fois arrivée, ses amies la parent de ses plus beaux atours et la placent à table, où elle doit rester sans manger ni parler. Les repas de noces se succèdent pendant plusieurs jours, sous des tentes dressées dans la cour, garnies de fleurs et plus ou moins élégantes selon la fortune des conjoints. Le menu consiste en une quarantaine de plats, arrosés par ces excellents vins de Mingrélie dignes du pays où Noé planta le premier cep. Chaque festin est suivi de chants, de danses et de jeux d’adresse. À la fin du souper le mari va se cacher, soit en haut d’un arbre, soit dans quelque coin de la maison ; on le cherche de tous côtés et, quand on s’est emparé de lui, on le conduit au logis nuptial en le bousculant plus ou moins.

Un des beaux souvenirs de Mme Carla Serena est celui des fêtes de Pâques à Yougdidi, l’ancienne capitale de la Mingrélie. L’ex-régente, la belle et bonne princesse Catherine Dadian, que l’on appelait « la Mère des mères », y résidait et avait offert l’hospitalité à la voyageuse. Elle voulut bien lui tout montrer elle-même. Le vendredi saint elles parcoururent ensemble la foire pittoresque où tous les types et tous les costumes du pays se mêlent dans un fouillis plein de couleur et de caractère. Chacun y apporte ses produits et se procure quelque nouvel atour ou ornement pour la grande fête.

Les femmes se prosternaient devant la Mère des mères (celle dont le fils avait vendu sa souveraineté, datant du XIVe siècle, au Tsar russe), lui baisaient la poitrine avec un respect profond, tandis que tous les hommes s’inclinaient, sans en excepter un, devant l’héroïque bienfaitrice dont l’empereur lui-même avait voulu honorer le patriotique courage et l’esprit éclairé.

Le samedi saint, à minuit, l’église regorgeait de fidèles tenant tous des cierges allumés, les femmes presque toutes vêtues de blanc, les hommes de costumes variés et pittoresques, leurs armes resplendissant aux feux des cierges. L’ex-régente, très belle encore, présidait à la cérémonie en robe de cour de velours rouge, le diadème en brillants au front, le cordon de Catherine la Grande en sautoir, entourée de sa famille, d’une cour brillante, de serviteurs en longs vêtements blancs serrés à la taille par une ceinture d’argent. Ce fut un moment émouvant lorsque le prêtre eut prononcé les paroles sacrées : « Christ est ressuscité », et quand tous les assistants répondant : « En vérité, il est ressuscité », échangèrent le baiser de paix et se pressèrent autour de la princesse.

Après la fête religieuse commencèrent les réjouissances populaires, le rendez-vous dans la plaine, pour y danser les gracieuses danses nationales, les unes lentes et langoureuses, les autres vives et guerrières, puis les jeux équestres et autres exercices, et l’ensemble de cette fête, qu’on appelle la Tamasha, reportait l’esprit vers le moyen âge et les temps féodaux.

Retenue par la princesse, Mme Carla Serena fit avec elle différentes excursions qui l’initièrent à tous les détails de la vie rurale en Mingrélie. C’était au printemps ; en quelques jours tout avait refleuri ; les acacias et les azalées dorées parfumaient l’atmosphère. On parcourut la sombre et sauvage vallée où l’Inghour roule ses flots tumultueux et sépare la Mingrélie du Samourzakan, ce pays de rapines et de rébellion latente, que les Russes tiennent sans cesse en état de siège et dans lequel l’Angleterre a tendu son fil indo-britannique, merveille de la civilisation au milieu de la barbarie, des mœurs primitives, des outils rudimentaires. Il a fallu, pour résister aux violences des grandes crues de l’Inghour, dresser sur sa rive gauche un poteau télégraphique haut de cent douze pieds, le plus élevé qui existe, dit-on.

Si le paysan est resté d’une simplicité biblique et d’une parfaite ignorance, il a conservé de l’époque féodale un fond de sentiments et des allures que le nouvel état politique fera difficilement disparaître. Mme Serena croyait faire une tournée avec une châtelaine d’autrefois, en assistant aux saluts et génuflexions prodigués à la princesse comme à une suzeraine. Le prince Nicolas de Mingrélie a conservé une cour volontaire, où se retrouvent (non sans quelque profit pour eux) grands écuyers, grands veneurs, chambellans, chasseurs, chanteurs, danseurs, improvisateurs, voire même bouffons, et l’été, dans la résidence montagnarde des Dadians, le prince pourrait s’illusionner et se croire encore régnant.

L’esprit vif, la gaieté, l’élégance naturelle de la population sont sympathiques à ces vestiges du passé. Tout est prétexte à fêtes ; on en offrit de charmantes, dans les fermes et les villages, à la voyageuse, qui put voir briller les talents de ce peuple de beaux danseurs, l’aisance et la grâce des femmes dans leurs longues jupes et leurs voiles blancs, la dignité naturelle et en même temps la souplesse des hommes, ainsi que leur facilité d’élocution. Un simple paysan improvisa pendant une fête le compliment suivant pour Mme Serena : « Étrangère, je salue en toi la femme, car tout bien nous vient de la femme. C’est à une femme que l’on doit le bonheur du monde, c’est à la Vierge Marie, qui enfanta le Christ, que nous devons la civilisation et le commencement de l’émancipation de l’humanité. Je m’adresse à toi, étrangère parmi nous, comme à une femme éclairée dont l’esprit brille comme un diamant. Le diamant est une pierre qui ne vaut que par ses feux ; de même la femme, par son esprit, jette en tous lieux des étincellements. Non civilisée, elle nous laisse dans la nuit ; civilisée, elle nous illumine. Étrangère, je reconnais en toi une de celles qui éclairent. »

Trouverions-nous, même en Provence, un paysan capable d’en dire autant ?

Ajoutons, puisqu’il est question de la femme, que Mme Carla Serena a consacré des pages très intéressantes à sa situation sociale dans les différentes provinces du Caucase. Cette situation a subi les influences contraires des deux religions dominantes, qui envisagent de manières si opposées le rôle du sexe féminin. Partout où l’idée chrétienne a triomphé, les femmes en ont bénéficié ; il a été admis qu’elles pouvaient compter à côté des hommes et prendre, parfois même au-dessus d’eux, une importance prépondérante. Dans les districts musulmans, au contraire, elles sont restées réduites à leur rôle effacé et caché. En général elles sont belles et actives, quand les circonstances les y encouragent, mais elles diffèrent, selon les provinces, de caractères, de goûts et d’aptitudes.

Les kakhétiennes, chez qui nous allons entrer, se distinguent par leur force de volonté. Une ballade populaire s’exprime ainsi à leur sujet : « Je peux briser cent livres de fer avec mes dents ; je peux tordre les monts de mon pays ; je peux boire en une gorgée les eaux de l’Alazon et du Jor, mais je ne peux dompter l’indomptable volonté d’une femme ! »

Plus d’une femme est restée célèbre au Caucase.

La grande reine Tamara, qui vivait au XIIe siècle, est vénérée à l’égal de la Vierge Marie. Son image est connue de tous. Tout ce qui s’est fait de beau, de bon, de grand, lui est attribué ; son contemporain, le poète Roustavéli, l’Homère du Caucase, l’a chantée et beaucoup de ses vers sont passés en proverbes.

Dans des temps plus modernes, des princesses de la famille Dadian, entre autres la princesse Kessaria, surnommée la Grande, ont exercé une puissante et généreuse influence.

Deux fois, en 1877 et en 1882. Mme Carla Serena visita la Kakhétie, le district le plus riant, le plus gai, le plus hospitalier de ces hospitalières régions. C’est le pays de la vigne par excellence et Tiflis en est le grand et curieux marché. Malheureusement l’abondance du vin et des spiritueux propage le vice favori du peuple : l’ivresse. Mme Serena fut assez naturellement émue, lorsqu’un soir, au cœur d’une forêt de mauvais renom, son cocher arrêta les chevaux et lui demanda impérieusement de l’eau-de-vie. La peur ne lui ôta pas sa présence d’esprit. Le cocher avait mis pied à terre : elle saisit les rênes, lança les chevaux au grand galop et ne s’arrêta qu’à la station de poste où l’automédon la rejoignit quand il put. La Kakhétie, avec son rempart de montagnes neigeuses, ne renferme pas moins d’un million d’hectares plantés de vignes, produisant des crus excellents, qui pourraient être améliorés encore et surtout mieux conservés, si l’on admettait les procédés nouveaux et civilisés ; mais on en est resté à ceux des patriarches.

Le jus de la vigne est transvasé du pressoir dans un local primitif enfoncé en terre, puis, s’il n’est pas vendu trois mois après, dans un autre vase, comme si l’on puisait de l’eau dans un puits. Les vases en terre cuite où l’on conserve le vin ont une capacité qui varie de cent à dix mille litres ; il en est qui mesurent quatre mètres de haut sur trois de large et rendraient des points à la tonne de Heidelberg. Ils coûtent jusqu’à 500 roubles. Malheur au propriétaire si l’argile se fend sous l’action de la fermentation ! La terre boit alors bien inutilement ce qui était destiné aux hommes. Parfois un craquement souterrain se fait entendre et l’on peut sauver une partie du précieux liquide. Trop insouciant pour être habile en affaires, le Kakhétien se laisse exploiter par les Arméniens, qu’il déteste et qui le méprisent.

Les Arméniens sont, comme les Juifs, une nation que la persécution a réduite à se réfugier partout.

Comme les Juifs aussi, ils doivent à leurs épreuves une humilité apparente, jointe à une grande force de volonté et un âpre amour du gain. Depuis des siècles beaucoup ont émigré de la Perse au Caucase, surtout vers Tiflis et dans toute la Géorgie, dont, la population indolente n’a pas le goût du négoce.

L’Arménie, partagée aujourd’hui entre trois puissances, la Russie (capitale Erivan), la Perse (capitale Talris) et la Turquie (capitale Erzeroum), fait remonter l’origine de sa nationalité à la destruction de la Tour de Babel. Située à une altitude de trois à sept mille pieds au-dessus de la mer, elle est très montagneuse ; c’est, dit-on, sur son pic le plus élevé, le Mussis, que vint s’échouer l’arche de Noé et que tout près de là le patriarche planta le premier cep de vigne. Des fleuves impétueux et historiquement célèbres, tels que le Tigre, l’Euphrate, l’Araxe, d’immenses lacs de montagnes, de nombreuses sources chaudes, caractérisent cette contrée curieuse entre toutes, qui passe pour le berceau du genre humain.

Mme Carla Serena dit que la Kakhétie est justement surnommée le jardin et le cœur de la Géorgie. Elle y passa trois mois, lors de sa première excursion en 1887, dans des conditions charmantes, car les anciennes familles nobles y forment encore une société des plus agréables et très hospitalière qui lui ouvrit toutes ses portes.

Le revers de la médaille, c’est que les routes y sont absolument chaotiques, dans les forêts comme dans les gorges étroites et sauvages des hautes montagnes. Le seul véhicule praticable est l’arba, sorte de charrette en forme de gondole, où l’on amoncelle coussins et couvertures ; on y attelle deux, quatre ou six bœufs, qui « d’un pas tranquille et lent » arrivent quand il leur plaît. Mais, comme les visites de village à village et de château à château sont les seules distractions des femmes, les excursions en arban ne sont pas rares. Mme Serena put ainsi voir à son aise le pays et ses habitants, ses ruines, ses églises, ses monastères, intéressants vestiges du passé.

Elle vit avec admiration les montagnes des Didos, où les traces de l’homme s’aperçoivent à peine, où l’on découvre avec difficulté, au milieu des roches, des hameaux composés de vingt maisons au plus. Pendant huit mois de l’année les neiges rendent ces refuges inaccessibles, et leurs habitants, pour cheminer, sont obligés d’attacher au talon de leurs chaussures trois morceaux de fer passés dans une courroie. L’été seulement ils peuvent vendre dans la vallée leurs blés et leurs moutons. Ce district s’appelle le Daghestan du Nord. Les Didos sont de parfaits sauvages et leurs femmes, réputées les plus laides du Caucase, sont traitées en véritables bêtes de somme ! Ils construisent leurs maisons en forme de tours carrées et crénelées ; au rez-de-chaussée est l’écurie des chevaux et du gros bétail, au premier étage le logis des moutons, au second celui de la famille. La cotonnade et la peau des moutons font les frais du costume. Fanatique, ignorante et farouche, cette population plane comme un vol de vautours au dessus de la riante Kakhétie.

Lors de son second voyage, en 1881, Mme Carla Serena visita la Gourie, province fertile et pittoresque, voisine de la Mingrélie. Le commerce clandestin des esclaves y est toujours florissant ; les enfants se laissent difficilement approcher par les étrangers, car ils savent que, s’ils cèdent à leurs séductions et à l’appât d’un cadeau promis, on les entraîne au loin et qu’ils ne reviennent plus. Ainsi fut enlevé l’enfant qui devint le grand vizir Mahmoud-Pacha, sous le règne d’Abdul-Azis. Le vol des chevaux est encore plus fréquent que le rapt des enfants, mais nulle part en Géorgie il n’est considéré comme une honte. Seul le vol dans les maisons est stigmatisé.

La population gourienne est remarquablement belle, les femmes surtout, qui ont plus d’expression et de vivacité dans la physionomie que les autres Géorgiennes. Mais elles n’ont ni plus d’ordre, ni plus le sens du ménage que leurs compatriotes. Le jeu est leur passion absorbante. Mme Carla Serena fut témoin d’une partie qui dura quinze jours ! On commençait à sept heures du matin, on s’interrompait à midi et à six heures pour les repas et, plus d’une fois le souper de dix heures du soir attendit jusqu’à deux ou trois heures du matin.

Un des sites les plus curieux visités par la voyageuse dans l’intérieur de la Gourie fut la cité à demi-troglodyte d’Achalzick, dans l’Adjar, pays musulman. En approchant de cette partie de l’Adjar, la région se dénude et le front des montagnes devient chauve. On dit que les primitifs occupants furent les descendants d’un fils de Japhet appelé Meskh, qui émigra de Mésopotamie au Caucase. Le village, nommé d’après lui Messcké, existe encore et revendique l’honneur d’avoir donné naissance au roi de Pont, Mithridate. Un autre village, appelé Koly, passe pour avoir été la patrie de Nabuchodonozor, et un troisième, selon le poète Roustavéli, vit naître la grande reine Tamar ou Tamara. On voit que les célébrités légendaires ou réelles ne manquent pas à ce coin du Caucase. Il fut converti au christianisme par saint André, qui vint de Mingrélie par les montagnes.

Achalzick est partagé par une rivière en deux villes très distinctes. Sur la rive droite est la ville neuve, fondée de 1830 à 1833 et peuplée de 20 000 habitants. Sur la rive gauche sont les vieux quartiers, occupés par des Géorgiens catholiques, des Juifs et des Tartares. La plupart des habitations sont souterraines et superposées en terrasses, de sorte que les toits des unes forment chaussée devant celles qui se trouvent au-dessus. De temps en temps on se heurte à une éminence conique en terre glaise, d’un à six mètres de hauteur, qui s’ouvre à la partie supérieure par une sorte de vasistas en saillie, garni de papier huilé. Si on lève cette fenêtre fantastique, on aperçoit dans les entrailles de la terre toute une famille réunie dans une grande pièce. Si l’on entre par la porte grossière, munie d’une forte bille en bois en guise de contre-poids (sans la moindre serrure), on pénètre dans un couloir sombre, conduisant à une seconde porte, qui est celle de l’appartement. La pièce est de forme ronde ; sur la terre humide s’étendent des tapis. Tout autour de la chambre on aperçoit des renfoncements, les uns clos de portes en bois : ce sont les armoires ; les autres voilés de rideaux : ce sont les alcôves-lits. Des bancs recouverts de tapis et un poêle en fonte composent l’ameublement. Le plafond, très singulier, en forme de coupole octogone, va se rétrécissant jusqu’en haut ; chacun de ses huit pans est fait de vingt degrés en bois semblant conduire au vasistas du faîte. On comprend facilement que les habitants de ces catacombes vivent beaucoup au dehors, devant leur porte, voisinant, devisant, dansant, mangeant aux grands jours, le premier de l’an surtout, certains gâteaux de terroir, sans se préoccuper d’être emprisonnés dans un hérissement de tourelles carrées qui sont les cheminées des cases inférieures. Les femmes se cachent à l’approche d’un étranger et ne se montrent jamais le visage découvert en public. Leurs costumes, particulièrement ceux des Arméniennes, sont beaux et riches. Les différentes races réunies dans les deux villes forment autant de sociétés closes. Le Russe dédaigne le Géorgien, qui regarde de haut l’Arménien, qui toise le Juif d’un air de pitié. Le club militaire, alors très encombré à cause des hostilités imminentes entre la Russie et la Turquie, n’est guère fréquenté que par les Russes.

À quelques lieues d’Achalzick, les flancs de la montagne recèlent des chambres souterraines, vrais salons princiers commencés par le père de la reine Tamara et terminés par elle. Ce roi, George IV, est enseveli dans le monastère souterrain de Wardzia, autre merveille du district. Les hypogées renferment, dit-on, autant de cellules qu’il y a de jours dans l’année. Il y a en outre une église spacieuse et voûtée, avec chapelles latérales où l’on voit des vestiges de peinture, entre autres le portrait de Tamara. Le gardien montre l’endroit où la reine avait son pavillon d’été, son oratoire, sa chambre à coucher, ses salons, etc. Quant au nom de Wardzia, qui signifie Forteresse des Roses, il est justifié par la flore luxuriante de ce site splendide, dominant la belle vallée du Kour.

Les dernières excursions de Mme Carla Serena, en 1882, eurent lieu dans le Samourzakan et l’Abkasie, provinces situées au nord de la Mingrélie. Le voyage n’est pas facile dans ces parages partout coupés de rivières impétueuses et profondes, et il importe au voyageur d’être bon nageur. Une seule rivière doit être franchie sept fois à gué sur un parcours de quinze verstes. De ponts il n’en existe pas ; si l’onde grossit, hommes et bêtes ont à se débattre contre le courant et les accidents mortels ne sont pas rares. Mme Serena, cependant intrépide, avoue que souvent le cœur lui a manqué en traversant les grands fleuves.

Ces deux provinces, l’Abkasie surtout, la plus septentrionale et la plus récemment admise à jouir de la liberté individuelle, sont restées incroyablement sauvages. En Abkasie pas de langue écrite, un patois à peine compris des voisins et en rapport avec la pauvreté des idées ; pas de division du temps, ni des saisons ; le jour commence et finit avec le lever et le coucher du soleil ; l’hiver est distingué de l’été, mais non le printemps de l’automne.

Il y a une noblesse, antique et nombreuse, mais aussi ignorante, aussi malpropre, aussi adonnée au vol des chevaux que le plus infime paysan. Au reste, ni parchemins, ni diplômes ; quand la Russie voulut établir la valeur des titres, elle ne trouva d’autre registre que la voix du peuple. Peu de religion, mais beaucoup de superstition. Les Génois ont laissé comme souvenir de leur passage la croyance universelle au mauvais œil et à la jettatura.

Si l’on compare la Mingrélie, le Samourzakan et l’Abkasie, on peut, selon Mme Serena, dire que leur civilisation respective est au même degré d’avancement que la culture des montagnes environnantes. La Mingrélie, qui marche en tête, a des hauteurs boisées mises en valeur ; le Samourzakan présente un relief à moitié sauvage ; l’Abkasie est demeurée à l’état primitif : c’est un chaos de montagnes incultes, à peine touchées par la main de l’homme.

On conçoit ce qu’une femme éclairée, courageuse, expérimentée, grâce à de nombreux voyages, ne reculant ni devant le danger, ni devant les privations de toute sorte, a pu observer d’intéressant et d’inconnu pendant de longs mois de courses en tous sens et en toutes saisons dans ces régions souvent peu accessibles. Elle paya même sa témérité d’une chute de cheval et d’une blessure grave qui la retint trois mois dans un lieu dont elle ignorait la langue et lui imposa un long mutisme qu’elle avoue avoir trouvé fort pénible.

« Deux fois, dit-elle, j’ai revu cet énigmatique Caucase qui m’a tant intéressée ; deux fois je m’y suis hasardée seule, confiante, livrée à mes propres ressources. Je n’ai pas eu à le regretter. Partout et chez tous j’ai trouvé la même hospitalité franche, cordiale, qui caractérise les Caucasiens ; je ne l’oublierai jamais. »

Mme Carla Serena a voyagé autrement qu’en simple touriste curieuse et cherchant son plaisir. Le roi Humbert a voulu la remercier publiquement de ses utiles travaux. Au retour de l’intrépide exploratrice, en 1882, le souverain fit frapper une médaille d’or à son effigie et graver sous l’étoile d’Italie l’inscription suivante : « À Carla Serena, benemerita degli studi etnografici, esploratrice corragiosa delle regioni Caucasee. »

Nous n’avons pu donner de ces explorations qu’un résumé très succinct, mais suffisant, nous l’espérons, pour appeler l’attention sur cette entreprise si intéressante et si méritoire.

AUTRICHE

MADAME IDA PFEIFFER

Si l’Allemagne, ou plutôt l’Autriche, ne peut être représentée dans notre galerie que par une seule figure, cette figure est si originale, si remarquable et si justement célèbre, qu’elle a presque le droit de dire : Moi seule, et c’est assez ! Le nom d’Ida Pfeiffer est connu et respecté de quiconque sait apprécier un type bien caractérisé, une intelligence et une force morale absolument en dehors et au-dessus de la foule humaine. Cette petite bourgeoise maigre et un peu courbée, d’aspect simple et calme, très modeste dans sa mise, cachait, sous le bonnet ruché qui encadrait ses boucles grises, la passion de l’inconnu, le génie vraiment inné des voyages, la faculté de l’observation prompte et juste, une volonté de fer, poussant la persévérance jusqu’à l’idée fixe, l’empire sur soi jusqu’à l’indifférence apparente, le dédain du danger jusqu’à la folie, un sang-froid qui ne s’étonnait de rien et semblait exclure l’enthousiasme. Élevée en garçon, et en garçon spartiate, jusqu’à l’âge de neuf ans, au milieu de six frères, par un père rigide et dur, Ida trouva néanmoins dans cette première éducation la satisfaction de ses goûts naturels ; plus tard elle souffrit horriblement de l’humeur morose, des idées étroites de sa mère, qui se chargea de son éducation après la mort du père, en 1806.

Quelques mois après on voulut enlever à Ida ses habits de garçon ; elle en tomba malade et le médecin conseilla de ne rien brusquer, d’essayer de la persuasion. À treize ans seulement, elle comprit la nécessité de prendre les vêtements de son sexe et en même temps d’adopter de nouvelles habitudes d’esprit, de ne plus mépriser les études convenables pour une femme. Un jeune professeur sut comprendre, avec un tact supérieur, la meilleure manière de diriger cette organisation exceptionnelle et lui inspira malheureusement une affection profonde qu’il partagea sans le dire et dont elle ne devina la nature qu’à l’âge de dix-sept ans, lorsqu’un riche Grec demanda sa main. Son ami jugea que le moment était venu de se déclarer, mais Mme Reyer, mère de la jeune fille, refusa formellement son consentement, sous le double prétexte qu’Ida était trop jeune et son ami trop pauvre.

À partir de ce jour, Ida repoussa tous les prétendants et sa mère lui rendit la vie si insupportable, qu’elle s’avoua enfin prête à épouser n’importe qui, pourvu que ce ne fût pas un jeune homme. Elle voulait prouver ainsi qu’elle restait fidèle à son premier sentiment.

En 1819, Ida venait d’avoir vingt-deux ans, lorsqu’elle consentit à épouser M. Pfeiffer, avocat en renom, son aîné de vingt-quatre ans et père d’un fils déjà élevé. La situation des nouveaux époux était brillante. M. Pfeiffer, homme droit, intègre et bon, gagna peu à peu l’estime et l’affection de sa femme. Mais son intégrité même causa sa ruine. Au cours d’un grand procès qu’il gagna, il exposa sans ménagement les audacieuses prévarications qui s’étaient glissées dans l’administration de la Galicie (le ménage habitait Lemberg). Plusieurs fonctionnaires furent congédiés ou déplacés, les autres prirent le redresseur de torts en haine, de telle sorte qu’il dut abandonner sa profession d’avocat, car il nuisait à ses clients plus qu’il ne les servait. Aimant le faste, il avait toujours dépensé sans compter ; généreux, il avait prêté de grosses sommes, entre autres la dot d’Ida.

À la richesse succéda la gêne. « Dieu seul, a écrit Mme Pfeiffer, sait ce que j’ai eu à souffrir pendant dix-huit ans de ce mariage, non par les mauvais traitements de mon mari, mais par les difficultés d’une situation des plus pénibles… J’avais été habituée, dès mon enfance, à l’aisance et au confortable, et maintenant je ne savais plus où prendre l’argent pour me procurer le plus strict nécessaire. Je devais m’occuper de tous les soins du ménage ; je souffrais du froid, de la faim ; je travaillais en secret pour un salaire, je donnais des leçons de dessin et de musique, et, malgré tous mes efforts, il y avait des jours où je n’avais guère que du pain sec pour le dîner de mes pauvres enfants.

Mme Pfeiffer avait deux fils ; elle dépensa pour les élever une partie de l’héritage de sa mère, morte en 1831. Courageux et bien doués, ils s’ouvrirent assez promptement une carrière honorable.

Alors Mme Ida, qui avait été soutenue dans sa lourde et triste existence par une espérance passionnée, se jugea quitte de tout devoir envers les siens et autorisée par sa conscience à réaliser son rêve.

Le monde lui apparaissait sans limites, mystérieux, magnifique, et elle avait toujours rêvé de le parcourir un jour, de se mesurer avec cette immensité inconnue. La première fois qu’elle vit la mer, à Trieste où elle avait conduit un de ses fils pour sa santé, elle éprouva une commotion affolante et souffrit cruellement de ne pouvoir s’élancer sur n’importe quel navire.

Lorsqu’elle se jugea libre, elle avait quarante-cinq ans ; elle n’était pas riche, elle devrait voyager seule, car l’âge de son mari ne lui permettait pas de l’accompagner : mais elle avait trop longtemps accepté avec vaillance la responsabilité des autres pour redouter la responsabilité d’elle-même ; elle ne craignait pas davantage les fatigues, les privations et la plus stricte économie, ayant été à une dure école. Donc, le 22 mai 1842, elle annonça, malgré les remontrances de son entourage, qu’elle partait pour Constantinople, et désormais, jusqu’à sa mort, en 1858, elle ne s’arrêta plus que pour mettre en ordre ses notes et ses collections, vendre celles-ci et publier ses relations de voyage, qui lui valurent une réputation universelle.

Le véritable but du premier voyage n’était pas simplement Constantinople, comme le disait Mme Pfeiffer, mais un pèlerinage en Terre-Sainte, et c’est sous ce titre qu’il parut. Partie le 22 mars, elle descendit le Danube vers la mer Noire, visita Constantinople, Brousse, Beyrouth, Jaffa, Damas, Balbek, le Liban, les Lieux Saints, Alexandrie, le Caire et traversa le désert de l’Isthme de Suez jusqu’à la mer Rouge. Elle revint par la Sicile et toute l’Italie et, rentrée à Vienne en décembre 1842, se décida, sur les instances d’un éditeur, à publier son Journal, qui eut, coup sur coup, quatre éditions. La simplicité, le naturel, la sincérité du récit en assurèrent le succès, sans qu’il renfermât de grandes nouveautés.

Le second projet de Mme Pfeiffer la porta vers le Pôle Nord. Elle s’y prépara en apprenant l’anglais et le danois, ainsi que la pratique du daguerréotype. Comme ce mot semble nous reporter loin !

Le 10 avril 1845, elle s’embarquait pour l’Islande, y arrivait le 10 mai, parcourait tous les sites accessibles de cette île si curieuse dans sa grandeur sauvage, visitait les geysers et toutes les sources thermales, et entreprenait l’ascension de ce terrible mont Hécla, qui peu après faisait de nouveau explosion.

Elle revint par Christiania, les lacs de Suède, Stockholm, Upsal, les forges de Danemora, Copenhague, Hambourg et Berlin et revit Vienne le 4 octobre, six mois après son départ.

La vente des curiosités rapportées, minéraux, végétaux, etc., et celle de son nouvel ouvrage, Voyage au Nord de la Scandinavie et en Islande, la mirent en mesure de méditer des entreprises encore plus vastes et plus considérables. L’idée d’un voyage autour du monde s’empara d’elle et ne la quitta plus. Elle en fit deux !

Le premier eut lieu par le cap Horn. Elle alla au Brésil sur un voilier danois qui fut trois mois en mer ! Pendant une de ses excursions de Rio-de-Janeiro dans l’intérieur du pays, Mme Pfeiffer fut attaquée par un nègre marron qui la blessa de plusieurs coups de couteau et elle ne dut son salut qu’à un secours inattendu. Malgré ce souvenir désagréable, elle resta sous le charme des splendeurs tropicales de ces régions. En revanche, l’état de l’ancienne Amérique espagnole, livrée au désordre et à l’incurie, lui causa une impression pénible. Partie de Rio en décembre 1846, elle doubla le cap Horn en février 1847, débarqua en mars à Valparaiso et se rendit à Tahiti vers la fin d’avril.

Bien reçue par la reine Pomaré, elle fit de sa cour une description qui intéressa vivement l’Europe, l’heureuse Europe alors assez calme pour s’occuper presque exclusivement de l’exotique souveraine !

Comme l’Hécla, le volcan politique n’allait pas tarder à jeter de nouveau sa lave et ses flammes.

L’île enchanteresse « où l’homme, dit la voyageuse, n’a pas besoin de gagner son pain à la sueur de son front », exerça sur elle ses séductions habituelles et la prépara mal aux rudesses du Céleste Empire.

De Macao elle se rendit à Hong-Kong et à Canton, où elle aurait désiré séjourner plus longtemps pour observer une population et un état social si différents des nôtres ; mais, insultée dans les rues par des gens qui n’étaient pas aussi habitués qu’aujourd’hui à voir des Européens et surtout des Européennes, elle s’éloigna, fit une courte station à Singapore et aborda au milieu d’octobre à l’île de Ceylan, qu’elle parcourut, s’arrêtant à Colombo, où le sol rouge, la végétation magnifique, la variété infinie de ses fruits magnifiques, son délicieux lac d’eau douce aux détours sinueux et bien d’autres beautés la ravirent ; puis à Kandy, entourée de belles collines dont la verdure rejoint celle de la plaine, fouillis admirable, et toujours frais grâce au voisinage d’un autre lac, de palmiers, de bambous, de caoutchoucs, de bananiers, de cocotiers et de tous ces feuillages qui émerveillent les yeux européens. Quant à la ville elle-même, qui compte aujourd’hui 20 000 habitants, des temples, des églises, des clochers, des maisons agréables, elle n’était qu’un amas de huttes en terre, couvertes de chaume et bordant des ruelles fort sales.

La touriste ne négligea pas d’aller visiter les fameux dagobas ou temples d’Anurodhapura, ces ruines gigantesques qui datent du IIe siècle avant J.-C. et que miss Gordon Comming a si bien décrites récemment, dans son livre sur Ceylan. Elles diffèrent absolument de toutes celles qu’elle a vues dans d’autres pays et l’on éprouve encore plus de surprise et d’effarement que d’admiration devant cette multitude incalculable d’immenses monolithes, piliers de pierre ou de granit bien taillé, dont les uns ont dû soutenir des toitures, dont les autres, couronnés de chapiteaux sculptés, entourent les cyclopéens dagobas ou sanctuaires de reliques. Ceux-ci, masses énormes et solides de briques, ont la forme d’un œuf coupé par la moitié, ou d’une cloche surmontée d’une espèce de clocher qui symbolise le parasol d’honneur. Ces masses de plusieurs millions de pieds cubes contenaient près du sommet, une chambre secrète où était déposé quelque fragment sacré de Bouddha, ou d’un de ses saints, entouré de présents précieux. Les prêtres seuls connaissaient l’accès de ces chambres. L’un des énormes sanctuaires, le dagoba de Ruanweli, avait 270 pieds de haut et reposait sur deux plates-formes de 500 pieds carrés ; autour de la seconde était une troupe nombreuse d’éléphants, recouverts, comme tout le monument, d’un stuc blanc-crème imitant le marbre poli, et portant des défenses en ivoire vrai !

Les ruines de temples plus petits, des fragments innombrables de colonnes, de statues, de pierres sculptées, d’animaux, de degrés, de chapiteaux, jonchent le sol, recouverts en partie par la végétation luxuriante.

En quittant la captivante Ceylan, Mme Pfeiffer se rendit à Madras, à Calcutta et remonta le Gange jusqu’à Bénarès. Selon elle, on ne connaît pas l’Inde si l’on n’a vu que Calcutta : la ville est devenue trop européenne ; mais à Bénarès les costumes et les usages rappellent à chaque pas à l’Européen qu’il n’est qu’un intrus toléré. La ville est très belle du côté de l’eau. De superbes escaliers en pierres colossales conduisent du rivage aux maisons, aux palais, aux temples et aux magnifiques portes de la ville.

« Dans la plus belle partie de la cité, ces escaliers forment une chaîne ininterrompue de deux milles de longueur. Le beau quartier de Bénarès renferme un grand nombre d’anciens palais de style mauresque, gothique ou hindou. Les portails sont grandioses, les façades couvertes de superbes sculptures, les divers étages ornés de belles colonnes, de piliers en saillie, de vérandas, de balcons, de frises et de corniches. »

Après la ville sainte, ce fut le tour de Cawnpore, de Delhi, d’Indore, de Bombay, des célèbres temples de rochers d’Élora, d’Ajunta, d’Éléphanta et de Salsette.

Reçue chez beaucoup d’Indiens distingués, la voyageuse put observer les mœurs et les coutumes, suivit des chasses au tigre et (chose disparue, Dieu merci !) assista au Sutty ou auto-da-fé d’une veuve indigène. Elle pénétra même assez avant dans la vie des missionnaires anglais, bien moins connue alors qu’aujourd’hui.

En 1848, Ida Pfeiffer reprit la mer, se dirigeant vers la Perse. De Bouschir, elle voulait aller à Ispahan et à Téhéran, mais des troubles intérieurs la forcèrent à prendre la route de la Mésopotamie. Par le Schat-el-Arab elle alla à Bassora et ensuite à Bagdad. Après une excursion aux ruines de Ctésiphon et de Babylone, elle traversa le désert jusqu’à Mossoul et aux ruines de Ninive avec une caravane ; ensuite elle se dirigea sur Ourmi et Tauris.

Ce voyage est considéré comme l’une des plus audacieuses entreprises de l’intrépide globe-trotter et le récit tout récent de Mme Bird-Bishop, dans les mêmes régions, prouve combien il fallait de courage et de force physique pour supporter les fatigues, la chaleur, les incommodités de toute sorte, la misérable nourriture et les menaces constantes des bandes pillardes qui rendent ces régions presque inabordables. Quand elle se présenta au consulat anglais à Tauris, le consul ne voulait pas croire qu’une femme eût accompli une telle tâche. Dans cette dernière ville, le vice-roi lui permit de visiter son harem.

En août 1848, elle se remit en chemin, traversa la Géorgie, l’Arménie, la Mingrélie, alla par Érivan à Tiflis, Koutaïs et Redoutkalé. Elle toucha à Anapa, Kertch, Sébastopol, débarqua à Odessa, revit Constantinople, passa par la Grèce, les îles Ioniennes et Trieste et atteignit Vienne le 4 novembre, peu après la prise de la ville par le prince Windischgraetz.

Plus que jamais Mme Pfeiffer était considérée comme un phénomène et son troisième ouvrage, Voyage d’une femme autour du monde, fut acclamé comme il le méritait. Aussi, lorsqu’elle exprima, en 1851, l’intention de se remettre en route, le gouvernement autrichien voulut-il lui venir en aide et lui offrit 1500 florins.

Elle désirait faire de nouveau le tour de notre planète, mais cette fois, par le cap de Bonne-Espérance. De la ville du Cap, qui par sa situation lui rappela Valparaiso, elle s’embarqua pour Singapore et les îles de la Sonde. À Sarawak (côte ouest de Bornéo), elle fut accueillie par le célèbre sir James Brooke, cet intelligent officier anglais qui, forcé par ses blessures de quitter le service, se prit d’enthousiasme pour Bornéo, en apprécia les ressources naturelles, aida le Rajah régnant à se débarrasser des pirates, à rétablir l’ordre et reçut de lui, en récompense, le titre de rajah avec le district de Sarawak, en 1814.

Énergique, équitable, généreux et habile, sir James administra si bien, qu’en dix ans la population monta de 1500 à 10 000 habitants et que ceux de l’intérieur, les Dyaks, affranchis du joug des Malais, reconnurent les bienfaits, la liberté, le travail facile, le bien-être, dont ils lui étaient redevables, de telle sorte qu’il n’eut pas besoin de force armée. Les anciens chefs de pirates sont pour la plupart devenus de paisibles citoyens. Mme Pfeiffer alla en visiter plusieurs, conduite à travers la forêt par un neveu du rajah et fut reçue « dans une grande cabane qui sert pour les festins et dans laquelle on garde les trophées de guerre, lesquels ne sont autres que des têtes coupées ! « J’éprouvai une véritable horreur, dit-elle, à voir trente-six crânes rangés les uns contre les autres et suspendus en guirlande ! On avait rempli les orbites avec de longs coquillages blancs. Cet usage a été aboli dans le district de Sarawak, mais les indigènes ont toujours une grande vénération pour ces cruels et mémorables souvenirs d’un passé sanglant et… glorieux ! »

L’exploration de Sumatra fut, selon Mme Pfeiffer, le plus intéressant de ses voyages ; ce fut assurément l’un des plus hardis. La perspective d’aller se mesurer avec de vrais anthropophages (ils devenaient déjà rares), lui parut attrayante. Les Battaks n’avaient jamais permis aux Européens de se promener chez eux ; ils s’opposaient à la continuation de son excursion. Elle avança néanmoins jusqu’au lac d’Eier-Taw ; mais là ses adversaires lui présentèrent une muraille de sagaies et lui affirmèrent qu’ils la mangeraient.

« J’avais peur, a-t-elle écrit ; la scène était par trop épouvantable ; mais je ne perdis pas ma présence d’esprit et je m’assis, calme et sans crainte apparente, sur une pierre du chemin. Plusieurs Battaks s’avancèrent en me menaçant de la parole et du geste. Je ne comprenais pas leurs paroles, mais leurs signes ne me laissaient aucun doute, car ils désignaient ma gorge avec leurs couteaux, mes bras avec leurs dents et ils faisaient aller leur mâchoire comme s’ils avaient déjà la bouche pleine de ma chair. Je m’étais préparée depuis mon entrée dans le pays à de pareilles scènes, et j’avais appris à cet effet quelques petites phrases dans leur langue. Je pensais que si je pouvais dire quelque chose qui leur plût et qui les fit rire, j’aurais un grand avantage sur eux, car les sauvages sont comme les enfants, la moindre bagatelle suffit pour en faire des amis. Je me levai donc et je frappai amicalement sur l’épaule du rajah qui s’était le plus approché de moi, en lui disant d’un air gai et souriant, moitié en malais, moitié en battak : « Vous n’allez pas tuer et manger une femme, surtout « une vieille femme comme moi, dont la chair est déjà dure et coriace ? » Puis je leur fis comprendre par gestes et par paroles, que je n’avais pas du tout peur d’eux et que j’étais toute prête à renvoyer mon guide et à m’en aller seule avec eux.

« Par bonheur ils trouvèrent ma pantomime et mon baragouin risibles. Mon calme et mon audace leur plurent... J’avais réussi ! Ils me tendirent les mains ; les rangs des hommes armés s’ouvrirent et, gaie et contente, avec le sentiment d’avoir échappé au péril, je me mis en route avec mon escorte ! »

Quelle force morale surprenante ! et comme il est intéressant d’en observer l’action sur des natures primitives et incultes !

Mme Pfeiffer continua son excursion dans l’intérieur de Bornéo, trouva le pays coupé de montagnes, de fleuves, de lacs et de belles forêts, très pittoresque, les Dyaks libres fort supérieurs aux Dyaks soumis, aux Malais, bons, honnêtes, réservés, comprenant et pratiquant la vie patriarcale, bien que leurs notions religieuses soient très vagues, en un mot très supérieurs à toutes les peuplades sauvages connues de la voyageuse.

Elle avait une lettre de recommandation pour un sultan malais, chez qui elle arriva en suivant le cours du beau fleuve Kapouas. À Sintang, la capitale, elle remit sa lettre en grande cérémonie, sur une tasse d’argent, après avoir été reçue au bruit du canon ! Luxe inouï ! On lui donna une chaise, une assiette et un couvert ! Mais elle découvrit que tous ces objets lui appartenaient et que la réception avait été organisée par son propre domestique chinois ! Le sultan la mena chez ses femmes et le lendemain lui rendit sa visite en compagnie de son père. Elle ne retrouva pas chez eux la réserve de ses amis les Dyaks ; ils se jetèrent sur ses effets, fouillèrent tout et elle ne sauva certains objets qu’à grand’peine.

Pendant trois jours et demi elle continua sa route dans l’intérieur jusqu’à Pontianak, chef-lieu d’une résidence administrative européenne, où elle « put constater un mal plus désastreux qu’aucune des coutumes cruelles ou abjectes des purs sauvages, mal encouragé par l’intérêt du gouvernement, l’usage de l’opium ! » Elle vit, dans les salles publiques où l’on fume le poison, le spectacle hideux de ses effets.

À Java, la touriste curieuse visita le temple bouddhiste extraordinaire de Boro-Boudo, qu’on suppose dater du VIIIe siècle de notre ère. Il consiste en huit galeries superposées, en retrait l’une de l’autre et formant par conséquent autant de terrasses, avec le sanctuaire au faîte. La hauteur totale est de trente-six mètres ; le temple contient cinq cent cinq grandes statues de Bouddha et quatre cents bas-reliefs sculptés à l’intérieur et à l’extérieur des galeries. Il n’y a pas la plus petite place vide sur les murs ; tout est couvert de figures humaines, d’arabesques et de sculptures variées.

Comme dans l’Hindoustan, on retrouve la construction sans mortier et les cintres formés par l’avancement des pierres superposées. Plus d’exactitude dans les figures et les groupes des bas-reliefs que dans les temples d’Ellora et d’Adjunta, moins d’élégance dans les arabesques.

Mme Pfeiffer visita ensuite plusieurs des petites îles de la Sonde, et dans l’archipel des Moluques, Banda, Amboine, Ternatte ; elle séjourna quelque temps chez les Alfournous, sauvages de Céram et termina par les Célèbes cette excursion dans l’Archipel. Une traversée de deux mois entiers la mena en Californie ; le 23 septembre 1853, elle aborda à San Francisco, visita les lavages d’or du Sacramento et du fleuve Yuba et dormit plus d’une fois dans les wigwams des Peaux-Rouges, près de Rogue-River, nom peu rassurant qui signifie « rivière du Coquin ! »

Partie à la fin de 1853 pour Panama, le Pérou, le Callao, Lima, avec l’intention de traverser les Cordillères, pour gagner Lorette sur le fleuve des Amazones et la côte orientale de l’Amérique du Sud, elle fut arrêtée par la révolution qui venait d’éclater au Pérou, rétrograda jusqu’à Guayaquil et au mois de mars 1854 commença la pénible ascension des montagnes. Elle passa les Cordillères près du Chimborazo, parvint au haut plateau de Lacunya et eut la bonne chance d’y voir le rare phénomène d’une éruption du Cotopaxi, ce que Humboldt lui envia plus tard. Décidément les volcans avaient des égards pour elle ! À Quito elle ne trouva pas l’escorte sur laquelle elle comptait pour la mener au fleuve des Amazones et dut repasser les Cordillères. Près de Guayaquil, elle faillit périr deux fois dans le fleuve peuplé de caïmans, sans que ses compagnons essayassent de lui porter secours ; aussi quitta-t-elle l’Amérique espagnole avec un profond ressentiment ; elle ne pardonnait pas volontiers !

Revenue à Panama, elle traversa l’isthme, se rendit à la Nouvelle-Orléans, remonta le Mississipi jusqu’à Napoléon, l’Arkansas jusqu’au fort Smith et renonça forcément, grâce à un accès des fièvres de Sumatra, à sa visite projetée chez les Peaux-Rouges Cherokees. Elle alla ensuite vers le Nord, à Saint-Paul et aux Chutes de Saint-Antoine, se dirigea sur Chicago, les Grands Lacs et le Niagara, séjourna quelque temps dans le Canada, à New-York, à Boston et rentra enfin à Liverpool, le 21 novembre 1854.

Avant de se rendre à Vienne, elle fit une petite excursion aux Açores (une bagatelle !) pour y voir un de ses fils établi à San Miguel et dans le courant de mai 1855 revit son pays natal. Elle avait passé par Londres, où le Musée Britannique lui acheta la plus grande partie de ses collections.

Alexandre de Humboldt et Charles Ritter s’intéressèrent vivement à l’intrépide voyageuse, la firent nommer membre honoraire de la Société de Géographie de Berlin et le roi de Prusse lui conféra la médaille d’or pour les arts et les sciences. Vienne s’empressa beaucoup moins de rendre hommage à ses mérites vraiment rares.

Le succès avait tellement surexcité Mme Ida Pfeiffer, qu’elle ne parlait plus de se reposer. Au contraire ; à peine débarrassée de sa nouvelle publication, Mon second voyage autour du monde, elle résolut d’aller à Madagascar et Humboldt lui-même ne put l’en détourner.

De l’île Maurice elle s’embarqua pour Tamatave, sur une ex-canonnière de 1805 agencée pour le transport des bœufs et incapable, lui déclara le capitaine, M. Bénier, un homme charmant du reste, de résister à la plus petite tempête. Heureusement il n’en survint pas, et cinq jours après on était en proie aux aménités de la police et de la douane, deux produits de la civilisation européenne acceptés par la reine Ranavalo qui, à part cela, haïssait ladite civilisation.

Nous ne savons ce que peut être Tamatave aujourd’hui, mais ce n’était pas alors un lieu de délices ; c’était un pauvre et très grand village de quatre à cinq mille âmes (dont 800 soldats et une douzaine d’Européens), formé de plusieurs rues étroites et fort sales.

Les huttes en bois ou en bambou, couvertes de longues herbes ou de feuilles séchées, ne contenaient qu’une seule pièce à deux portes, mais sans fenêtre. Au milieu du village, un bazar aussi pauvre que malpropre et dont les marchands se servent si couramment des faux écus fabriqués par leurs compatriotes, qu’il fallait y regarder de près et se servir d’une petite balance pour peser sa monnaie.

Les indigènes, aussi peu séduisants que leurs demeures, résument en leurs personnes toutes les laideurs du nègre et du Malais. En général petits, ils se distinguent par la longueur de leur chevelure crépue dont ils sont très fiers. Le vol est leur péché mignon ; tout le monde le commet, sans en excepter les officiers et les fonctionnaires. Mme Pfeiffer paya de sa montre et de son parapluie son tribut au goût général pour le bien d’autrui. Elle remarqua, non sans chagrin, que les rares indigènes élevés soit à Bourbon, soit en Europe, subissaient presque tous, au retour, l’influence pernicieuse du mauvais exemple et retombaient dans l’avilissement de leur race, avec quelques vices en plus. Elle rencontra néanmoins une exception : un jeune homme élevé en France et qui lui fut très utile, ainsi qu’un Français, M. Lambert, qu’elle avait rencontré à l’île Maurice. Il revint à Madagascar après avoir accompli sur la côte d’Afrique une mission dont l’avait chargé le gouvernement de son pays.

Avec ses amis elle assista à la fête du Bain de la Reine, le jour de l’an de Madagascar, où l’année se compose de douze lunes. Cette année-là elle recommençait le 15 mai. La veille de la fête, tous les grands dignitaires et officiers, la cour, les grands chefs invités se réunissent au palais. Dans un coin du salon, Sa Majesté se déshabille derrière un rideau et ses femmes la couvrent d’eau. Quand on l’a rhabillée, elle s’avance, tenant une corne de bœuf qui contient un peu de l’eau qu’on a jetée sur son auguste personne ; elle en répand une partie sur les courtisans, puis se rend dans une galerie qui donne sur la place du palais et verse ce qui reste d’eau dans la corne sur ses soldats rangés en bataille sous le balcon.

La nouvelle année est ouverte par ce baptême ; pendant toute la journée, chants, danses, festins et cris d’allégresse se succèdent jusque fort avant dans la nuit. Depuis une semaine déjà l’on se réjouit et pendant huit jours encore on continue.

Les soldats figurent naturellement dans toutes les cérémonies. La reine, qui se faisait adorer comme une divinité, pouvait avoir une armée à peu de frais, car elle ne payait un peu que les officiers. Les pauvres soldats, quand ils ne trouvaient pas à travailler, étaient obligés de voler pour ne pas mourir de faim ; mais nous avons dit que dans l’île c’était chose reçue, malgré la sévérité du Code pénal.

Mme Pfeiffer partit en compagnie de M. Lambert et d’un autre Français, M. Marius, pour Tananarive, la résidence royale. M. Lambert emportait des cadeaux d’une valeur de 200 000 francs pour la souveraine et sa cour : toilettes superbes pour elle et quatre princesses, riches uniformes brodés d’or pour son fils, le prince Rakoto, objets de toute espèce, entre autres des horloges à carillon et des orgues de Barbarie. Plus de 400 porteurs étaient chargés de ces trésors ; 200 autres, des voyageurs et de leurs bagages. Ces derniers étaient nourris par M. Lambert et recevaient un écu par tête pour faire 220 milles ; les autres étaient simplement réquisitionnés. Les corvées sont une des principales plaies de l’île et entravent tous les travaux, découragent et démoralisent la population, sans compter qu’à cette époque les cruautés de la reine, les exécutions incessantes, malgré les efforts de son fils, dépeuplaient rapidement ce beau pays, si riche, si fertile et si peu exploité.

On voyagea sur des lacs et des rivières, à travers des montagnes à peine séparées par d’étroites vallées. Mme Pfeiffer se rendit compte que les parties basses des côtes étaient très malsaines et les habitants décimés par les fièvres. Dans les villages, largement espacés, on trouvait ce qu’on appelle la maison des voyageurs, en général fort propre et garnie de nattes, que les villageois doivent fournir. On traversa de grands bois très touffus, mais où notre exploratrice chercha vainement les magnifiques arbres de Bornéo, Sumatra et autres lieux. On lui dit qu’ils existaient dans d’autres parties de l’île, mais que la reine les avait fait couper pour son usage, le long de la route qu’on suivait. « Du haut de quelques montagnes, dit Mme Pfeiffer, nous eûmes de superbes vues d’un genre tout particulier, tout entières formées de collines, de montagnes et de gorges étroites, sans aucune plaine. Deux fois nous aperçûmes la mer dans le lointain. On franchit la double chaîne d’Éfody et l’on pénétra enfin dans le pays des Hovas, la plus puissante des quatre races qui peuplent Madagascar ; là se trouve la capitale, Tananarive.

Avant d’y arriver, la caravane vit venir une grande foule avec musique militaire, le tout envoyé par le prince Rakoto pour faire honneur à son ami M. Lambert. En tête marchaient douze des fidèles du prince, sortes de leudes qui avaient juré de le protéger et de le défendre jusqu’à la mort. Jamais on n’avait rendu pareils honneurs à des blancs, et les indigènes, émerveillés, grossissaient chaque jour le cortège. À un certain endroit, on trouva le fils unique de Rakoto, un enfant de cinq ans, que M. Lambert avait adopté, suivant l’usage du pays, lors de son premier voyage à Tananarive. C’est une marque toute spéciale d’amitié que donne le vrai père de l’enfant, en permettant qu’il fasse désormais partie de la famille du père adoptif, et Rakoto, retenu près de sa mère indisposée, avait envoyé l’enfant à sa place.

Rien ne pouvait être plus curieux que les rapports de l’héritier du trône avec sa mère ; on n’aurait pu trouver deux êtres plus différents : elle, tyrannique, féroce, sanguinaire ; lui, bon, généreux, passant sa vie à sauver autant que possible les victimes désignées de sa mère, et pourtant ils s’adoraient ! Elle ne se plaignait jamais quand il agissait à l’encontre de ses ordres, et jamais il n’était si malheureux que lorsqu’il entendait les plaintes trop justes qu’on portait contre sa mère !

Il paraît qu’à Madagascar on consulte des oracles pour la moindre bagatelle ; Sa Majesté avait auprès d’elle douze aruspices jurés, qui avaient désigné le jour où les étrangers devaient être reçus ; on ne les fit pas attendre, car on savait la reine impatiente de voir les présents qu’on lui apportait. L’entrée dans la capitale fut une marche triomphale. La ville s’élève sur le sommet du beau plateau d’Émirne ; elle est spacieuse et propre ; par ordre, toutes les maisons sont en bois, assez grandes et placées par groupes, au lieu d’être alignées en rues. Ce qui frappa le plus Mme Pfeiffer, ce fut le nombre extraordinaire de paratonnerres. Ils ont été introduits par un Français, M. Laborde, établi à Tananarive. Nulle part les orages ne sont si fréquents et si terribles ; chaque année ils font de trois à quatre cents victimes !

Ce fut chez ce M. Laborde, ami de M. Lambert, que descendirent les étrangers. Un banquet entièrement servi dans de l’argenterie, y compris les verres ou plutôt les coupes, réunit les convives. On commençait à porter des toasts, lorsque le jeune prince Rakoto arriva et se jeta dans les bras de M. Lambert, avec une tendresse qui émut tous les assistants. Plus Mme Pfeiffer le connut et plus elle l’aima et s’étonna des vertus d’un homme élevé dans un milieu de vices et de crimes.

Depuis la mort de son époux, le roi Radama, en 1825, la reine Ranavalo régnait par la terreur. Elle avait massacré tout ce qui, de loin ou de près, tenait à la famille royale, mis entrave à tous les rapports avec les Européens, contrairement à ce qu’avait fait et voulu le roi ; défendu la profession du christianisme sous peine de mort et chassé les missionnaires, presque tous Anglais et que Radama avait favorisés de telle sorte, que presque tout le commerce était tombé dans leurs mains.

La reine ne s’était pas montrée plus humaine pour ses sujets malgaches, surtout pour ceux qui n’appartenaient pas, comme elle, à la race des Hovas, que pour les étrangers. Après une victoire, elle en avait fait égorger 25 000 à la fois ! Sur le moindre soupçon, la plus légère délation, les accusés subissaient d’horribles supplices. En vérité il fallait être poussé par une curiosité dévorante pour aller se mettre dans les griffes d’un pareil monstre. La pauvre Mme Pfeiffer, attirée, sans le savoir, dans une conspiration politique, ce qui nous paraît sans aucune excuse de la part de ses compagnons, allait faire une expérience mortelle de l’astuce et de la cruauté royales.

Tout marcha d’abord fort bien ; les étrangers furent reçus en grande pompe au palais, ou plutôt dans la cour, sous le balcon où se tenait Sa Majesté, alors âgée de soixante-quinze ans, assise sous le parasol d’honneur en soie cramoisie et le front ceint d’une énorme couronne d’or. Jamais elle ne daignait faire pénétrer dans son auguste demeure, la première fois qu’on paraissait devant elle. Bien que ce palais ne fût qu’une haute maison en bois, il avait coûté fort cher, surtout en vies humaines. Les deux étages sont entourés de larges galeries et l’édifice entier l’est de colonnes en bois de 26 mètres de haut, sur lesquelles repose le toit encore surélevé, en forme de tente, de plus de 13 mètres et appuyé au centre sur une colonne haute de 39 mètres. Toutes ces colonnes sont d’un seul morceau ; or les forêts où l’on peut trouver de pareils arbres sont à 50 ou 60 milles, sans qu’aucune route les relie à la ville ; aucune machine, ni bête de somme n’a été employée ; des hommes ont tout fait, tout travaillé, tout transporté, sans rémunération, ni nourriture, à titre de corvée. Il en fallut 5000 pour le transport de la seule colonne centrale et 15 000 furent sacrifiés à cette vilaine construction ! Peu importait à Ranavalo. Trente mille victimes succombaient en moyenne chaque année, soit aux supplices et aux empoisonnements légaux, soit aux corvées et aux guerres. On affirmait que la population de cette île admirable avait déjà diminué de moitié. Les détails que donne Mme Pfeiffer sur les tortures infiniment variées que la reine prenait plaisir à ordonner, sont vraiment épouvantables !

On peut donc s’imaginer facilement ce qu’elle dut éprouver lorsque certain soir, à la suite d’un grand dîner chez M. Laborde, en l’honneur du prince Rakoto, elle apprit tout à coup qu’elle était complice, sans s’en douter, d’un complot ayant pour but de détrôner la reine au profit de son tendre fils, sans lui enlever ni sa liberté, ni ses richesses, ni ses honneurs !

Le signal du départ devait venir d’elle (on la priait de se dire indisposée) afin de faire croire que la petite fête avait été donnée à son intention !

On lui montra tout un arsenal destiné aux conjurés ; on lui expliqua que le chef de l’armée donnerait, à deux heures du matin, le signal de la révolution par un coup de canon et que les nouveaux ministres, déjà choisis, signifieraient aussitôt à Sa Majesté sa déchéance au nom de l’armée, de la noblesse et du peuple !

Et voilà comment l’innocente petite bourgeoise de Vienne se trouva métamorphosée, malgré elle, en héroïne d’une Fronde malgache.

À partir de ce moment, elle fit le sacrifice de sa vie et il est très extraordinaire que cette femme, assez peu indulgente pour les petites offenses, ait été si généreuse, si sobre de plaintes contre ceux dont la conduite envers elle était vraiment impardonnable.

Les conjurés furent trahis par le prince Raharo, chef de l’armée ; le complot échoua ; la reine en fureur déclara qu’elle ferait fouiller les entrailles de la terre, pour que pas un coupable n’échappât ; mais en même temps, chose étrange ! elle chercha tous les moyens d’excuser son fils ! Le christianisme occulte fut accusé de tout ; on envoya des soldats à trente milles à la ronde pour chercher des victimes ; heureusement presque tous les suspects purent s’enfuir dans les bois et les montagnes ; une partie de la ville et des villages entiers disparurent ainsi. Environ quatre-vingts malheureux furent livrés à d’affreux supplices. Quant aux étrangers, ils étaient prisonniers chez eux, étroitement gardés à vue.

Ranavalo aurait bien voulu les tuer par la torture, mais son fils put l’effrayer en la menaçant des puissances européennes ; en outre elle conçut un plan infernal qui, dans sa pensée, assurerait sa vengeance. On pouvait faire le voyage de Tananarive à Tamatave en huit jours ; elle le ferait durer deux mois, dans la plus dangereuse saison, au milieu des marais, dans les conditions les plus dures pour les voyageurs, et les horribles fièvres du pays seraient ses bourreaux. La pauvre Mme Pfeiffer en avait déjà subi quelques atteintes. Ce qu’elle souffrit pendant ces cinquante-trois jours de marche, dévorée par cette maladie beaucoup plus à craindre, dit-elle, que la fièvre jaune ou le choléra et accompagnée de douleurs internes violentes, de vomissements fréquents, d’une faiblesse indescriptible ; ce qu’elle eut à subir, sans cesse entourée d’hommes, dans l’impossibilité de changer une seule fois de vêtements, détenue dans des huttes étroites et encombrées, jetée sur un grabat d’où on l’arrachait quand elle était le plus malade, dépasse l’imagination ; tous les détails de cette longue voie douloureuse sont si atroces, que l’on ne comprend pas qu’une femme de cet âge, déjà très souffrante et fatiguée, ait pu n’y pas succomber.

En route on rencontra un médecin français de Bourbon, qui tous les deux ans venait ravitailler Tananarive de médicaments. Le commandant de l’escorte ne permit pas qu’il approchât des malades et les secourût !

Autant que son état permit à la voyageuse d’observer quelque chose, elle en vint à cette conclusion que les Malgaches étaient paresseux, voleurs, effrontés, menteurs, ivrognes, très bavards, dénués de tout sentiment et de toute délicatesse.

On arriva enfin à Tamatave, où la rigueur des geôliers ne se relâcha pas ; heureusement, trois jours après, un navire partait pour Maurice et les infortunés prisonniers y retrouvaient la liberté !

« Malgré tout, disait la courageuse femme, je ne me repentirai pas d’avoir entrepris ce voyage, si je dois recouvrer la santé, car j’ai vu et appris à Madagascar plus de choses curieuses et extraordinaires qu’en aucun autre pays. »

Malheureusement elle se faisait illusion sur son état. Rentrée à Vienne, le 15 septembre 1858, elle y rendit le dernier soupir le 28 octobre suivant, après avoir éprouvé de grandes souffrances. Radama et Ranavalo avaient dit vrai : leur climat et l’absence de routes étaient leurs meilleures protections contre les Européens.

Si l’on considère combien de facilités, de ressources dont jouit aujourd’hui le voyageur presque en tout pays, n’existaient pas il y a un demi-siècle, on reste émerveillé de la hardiesse, du courage moral et de la force physique dont fit preuve cette femme intrépide, qui apprenait des langues étrangères à cinquante ans, qui avait parcouru 150 000 milles par mer et 20 000 par terre, ce que bien peu d’hommes avaient accompli et ce qu’aucune femme n’avait encore tenté, qui se contentait, pour deux ou trois années de courses errantes, d’une somme qui, disait-elle, aurait à peine suffi à Lamartine ou à Chateaubriand pour passer une quinzaine aux eaux. Il est vrai que son dédain des commodités de la vie n’avait d’égal que son indifférence pour la douleur physique.

Son insatiable curiosité n’était pourtant pas banale ; voir des choses vraiment neuves ou peu connues, contribuer à étendre les connaissances humaines, c’étaient là ses jouissances suprêmes. Il est juste de reconnaître que, sans être une savante, Mme Ida Pfeiffer, qui vénérait la science, et surtout la science naturelle, l’a servie avec une sincérité, une ardeur persévérante et une efficacité que les plus compétents ont proclamées. Nul n’a mieux apprécié ses efforts qu’Alexandre de Humboldt, et l’amitié du grand savant fut certainement un des bonheurs de sa vie. Si elle ne sut pas toujours fixer l’importance des objets rapportés par elle, d’autres s’en chargèrent et établirent que l’entomologie, la botanique, la minéralogie devaient beaucoup à ses collections, comme la géographie et l’ethnographie à ses observations et à ses récits. Son amour de la vérité, son respect sévère pour les principes d’honneur et de justice donnaient une valeur indiscutable à ses assertions. Aucune des plaisanteries que l’on ne ménage pas aux voyageurs lointains, ne lui est applicable ; d’autres ont pu faire des récits plus brillants ; personne n’a su leur donner un cachet de véracité plus évident.

Cette sincérité poussée à l’extrême, pouvait avoir des inconvénients et inspirer parfois plus d’estime que de sympathie. Malgré sa bonne humeur naturelle, Ida Pfeiffer, habituellement froide, réservée, avare de paroles, prompte cependant à faire éclater ses prédilections et ses antipathies, aurait difficilement passé pour très aimable. Peu à peu elle s’était si bien habituée à exciter l’intérêt, à obtenir pour la réalisation de ses projets l’aide empressée de tous, amis ou étrangers, qu’elle avait fini par accepter les services rendus comme choses dues et naturelles. Sans rien sacrifier de sa dignité, elle profitait habilement de l’intérêt qu’elle éveillait et le pardon de l’indifférence n’était pas sa vertu dominante. Le sentiment de son mérite s’était rapidement développé en elle, et plus les gens étaient haut placés, plus elle exigeait d’eux égards et attentions. Elle ne pardonna pas aux indolentes créoles de Maurice leur empressement assez tiède, et fit porter à Bourbon la peine de son ressentiment : elle refusa de s’y rendre ! Bourbon s’en consola sans doute, comme les Français de la mère-patrie se sont consolés (s’ils s’en sont aperçus) de n’avoir pas été aimés par la célèbre voyageuse.

Elle avait pourtant rencontré sur sa route, des Français empressés à la servir par tous les moyens, même pécuniaires ; plus d’une fois ils lui firent accepter des passages gratuits sur leurs navires et si elle eut le droit d’en vouloir à MM. Lambert et Laborde, de l’avoir si dangereusement compromise dans un complot politique, il est certain aussi que sans leur aide et leur hospitalité, elle n’eût pu explorer Madagascar, ce qu’elle désirait ardemment. Quoi qu’il en soit, elle ne pardonnait pas à la frivole France d’enseigner des manières gracieuses à ses jeunes filles et « d’inonder le monde de modes folles et exagérées, qui ne vont bien qu’aux femmes assez belles pour n’être défigurées par rien ».

Mais il faut oublier ces tâches vénielles, inhérentes à notre imparfaite nature, et se rappeler seulement que Mme Ida Pfeiffer fut quelqu’un, fit des choses à la fois surprenantes et utiles et les paya de sa vie.

Honneur à cette âme vraiment héroïque, qui restera une gloire, non seulement pour ses compatriotes autrichiennes, mais pour toutes les femmes !

HOLLANDE

MADEMOISELLE TINNÉ

Mlle Alexine ou Alexandrina Tinné est une des plus intéressantes figures parmi les voyageuses dont le nom vivra, car les voyages ne furent pas pour elle, la simple satisfaction de ses goûts et de son imagination, mais la poursuite d’un double but généreux et humain : l’avancement de la science et l’abolition de la traite des noirs. Ce but, elle le poursuivit avec énergie et confiance, aux dépens de sa fortune, de sa santé et enfin de sa vie.

Née à la Haye en 1835, Mlle Tinné était la fille d’un Hollandais, d’abord secrétaire de légation à Londres, puis secrétaire du gouvernement de la colonie de Demerara et enfin négociant à Liverpool où il se fit naturaliser Anglais. Il avait inspiré à sa femme et à sa fille son propre goût pour les voyages, et avant sa mort prématurée, en 1844, leur avait fait connaître la Suisse et l’Italie. En 1847, Mme Tinné conduisit sa fille aux Pyrénées, puis s’établit à Pau jusqu’en 1849. La jeune fille profita de ce séjour pour apprendre l’espagnol, comme plus tard elle apprit l’arabe au Caire. Rentrée à la Haye, Mlle Tinné se livra à son penchant pour l’étude. « Je l’ai souvent trouvée, disait son oncle, étendue sur le plancher de son cabinet de travail, au milieu d’in-folios qu’elle prétendait pouvoir mieux compulser de cette façon. »

Après un voyage en Danemark, en Suède et en Norvège jusqu’à Drontheim, la mère et la fille visitèrent, en 1855, le midi de l’Allemagne avec l’intention de passer l’hiver à Vienne, mais le choléra leur fit prendre la route de Vérone, Milan et Venise. Au moment de quitter Trieste pour Vienne, les neiges les arrêtèrent. Le bateau à vapeur allait partir pour l’Égypte, elles y montèrent. Mlle Tinné désirait vivement ce voyage.

« Je ne suis pas très curieuse, écrivait-elle plus tard, de voir l’Amérique et l’Australie ; mais l’Afrique, je ne saurais dire pourquoi, m’a toujours attirée. Dès mon enfance et quand j’apprenais la géographie, il y avait un grand espace vide, au milieu de la carte d’Afrique, où je désirais toujours aller. Je suis parvenue déjà une fois jusqu’à cette région inconnue et j’y retourne encore, comme un papillon à la lumière, peut-être instinctivement. »

Un oriental dirait : fatalement ! Car cet attrait de l’inconnu et l’espoir de faire quelque bien lui coûtèrent la vie.

Le premier voyage en Égypte s’étendit jusqu’à la première cataracte et au retour, de Luxor à Kosseïr, sur les bords de la mer Rouge. En avril 1856, les voyageuses s’embarquèrent à Alexandrie pour Jaffa, séjournèrent à Jérusalem, rendirent visite au Cheikh des Arresiehs, puissante tribu du désert, poussèrent jusqu’à Damas et revinrent à Beirouth par le Liban. Rentrées au Caire avant la fin de l’année, elles repartirent sur le Nil et allèrent jusqu’en Nubie. En 1857, elles retournèrent à Beirouth et de là, se rendirent à Tripoli, puis à Palmyre. Après un séjour aux environs de Tripoli, dans le voisinage des grands cèdres qui ombragent un des plus beaux sites du Liban, elles revinrent en Hollande par Constantinople, Athènes Trieste, Vienne, Prague et Dresde. Animées des mêmes goûts, la mère et la fille trouvaient de grands charmes à cette vie libre et variée, jouissaient des souvenirs du passé qu’elles retrouvaient à chaque pas, mais le sentiment qui dominait en elles, était une admiration profonde, sincère, parfois presque enfantine, de la nature sous tous ses aspects, des grandes lignes du désert ou des montagnes, des effets merveilleux de la lumière sous des cieux éclatants, comme du mystère des forêts, du charme des fleurs, des arbres et des oiseaux. Partout on les aimait. Mlle Tinné, grande, svelte, blonde, pâle et gracieuse, inspirait à tous une sympathie que justifiaient sa bonté et sa générosité d’âme. Souvent en Orient, elle portait le costume égyptien mieux approprié à ces climats brûlants ; une étoffe du pays, enroulée autour de sa tête, ajoutait au charme de sa physionomie.

Le repos en Hollande ne pouvait être qu’une halte. En 1861, ces dames retournèrent au Caire, accompagnées cette fois, par une des sœurs de Mme Tinné, Mlle Adrienne Van Capellen, dame d’honneur de la reine.

Bientôt on fit de nouveaux projets, des préparatifs considérables, et le 9 janvier 1862, on quittait la charmante résidence du Caire avec un nouveau compagnon de route, M. de Heuglin, géographe distingué.

On lui doit, ainsi qu’au docteur Kotschy de Vienne, savant botaniste, la relation de ce voyage ; le second a placé la sienne en tête du bel ouvrage dédié par Mlle Alexandrina et son frère, M. John Tinné, à la mémoire de leur mère, ouvrage intitulé : Les plantes Tinnéennes. On y voit, représentées sur vingt-sept planches, les trente-trois espèces les plus intéressantes de la collection, dont vingt-quatre inconnues.

« Le principal but de ce voyage, dit M. Kotschy, était de connaître les Éthiopiens riverains du Nil, que l’on a coutume de prendre pour esclaves. Les dames Tinné voulaient contribuer, dans la mesure de leurs forces, à l’abolition de ce trafic déjà défendu par les lois. Elles gagnèrent d’abord Korosko, où elles laissèrent les trois bateaux loués au Caire pour transporter le nombreux personnel, les vivres et le matériel nécessaire à l’expédition. Le 26 février, elles commencèrent la traversée du désert de Nubie, région coupée par des bancs de roche et des collines, et beaucoup moins aride que son nom ne semble l’indiquer.

Au-dessous d’Abou-Hamed, l’expédition rejoignit le Nil, dont on remonte encore difficilement le courant rapide jusqu’à Berber. Durant cette première partie du voyage, on trouva partout un accueil hospitalier. Les femmes de chaque village venaient gracieusement inviter les voyageuses au repos, en leur offrant du lait et des dattes.

On s’arrêta un peu à Berber, puis on suivit le Nil jusqu’à la ville de Khartoum, où l’on resta jusqu’en mai. Ensuite on continua le voyage sur un bateau à vapeur loué au prince Halim, ancien gouverneur du Soudan ; les barques suivaient à la remorque.

« Cette partie du Nil Blanc est ombragée par des forêts d’acacias noirs et de tamariniers chargés de plantes grimpantes. Ces forêts, qui forment des abris impénétrables au soleil, sont le refuge des buffles, des gazelles et de grandes troupes de singes au pelage bleuâtre. Les cigognes, les pintades, les tourterelles y abondent. Dans le fleuve on voit passer les hippopotames et les crocodiles au milieu des plantes aquatiques qui bordent la rive. À la surface des eaux limpides, s’étalent les larges feuilles et les belles fleurs des nymphéas, entourées la nuit de lucioles qui remplissent l’air d’étincelles. »

Malheureusement les tristes impressions causées par la rencontre de bateaux chargés d’esclaves, venaient souvent assombrir et troubler la poésie de ces lieux sauvages et magnifiques.

Le 17 juin 1862, Mlle Tinné écrivait des montagnes du Dinka. « C’est ici que, pour la première fois, j’ai vu la traite des noirs. Jamais de ma vie je n’ai été si étonnée et si terrifiée… Malgré tout ce que j’avais lu, je n’avais pas une idée de l’étendue du mal, ni de la cruauté et du cynisme des trafiquants. Ces trafiquants Arabes ou Européens et soi-disant gradés, sont des chasseurs de nègres qui vont cerner et brûler les villages, pillent tout ce qu’ils trouvent et ramènent des centaines de nègres aux barques, qui les introduisent en cachette, dans les états du vice-roi… Mais ici tout se passe sans la moindre pudeur et le commerce ayant réussi cette année, tout le rivage était couvert de grandes taches noires que je vis, en approchant, être des nègres serrés les uns contre les autres, au point de ne faire qu’une masse plus aisée à surveiller. Tous étaient nus et les hommes avaient la tête et le cou attachés à une poutrelle assez lourde pour qu’ils ne pussent la soulever seuls. Ce qui me frappa le plus, ce fut leur maigreur excessive. On les affame par économie et leur nature supporte ce qui tuerait un Européen.

Suppliée par quelques-uns de ces malheureux, Mlle Tinné acheta d’abord une femme avec sa mère et ses deux petits garçons pour les renvoyer dans leur pays, puis deux vieilles femmes qu’on avait abandonnées à cause de leur faiblesse. Lorsqu’on prévoit que le prix de la vente ne couvrira pas les frais d’entretien d’un esclave, on le chasse, on le laisse mourir sans lui donner un verre d’eau et sans permettre à ses proches, s’il en a dans la troupe, de lui porter secours. Peu à peu les achats se multiplièrent de telle sorte, qu’au retour la suite de Mlle Tinné se composait principalement de nègres et de négresses, délivrés par elle en différentes circonstances.

« Je ne puis vous dire, écrivait-elle, toutes les infamies dont nous fûmes témoins pendant que nos bateaux étaient près de ces campements. Aussi toutes les tribus nègres du Fleuve Blanc, autrefois si paisibles et si hospitalières, sont maintenant dans une exaspération bien naturelle. Il faut prendre de fortes escortes là où l’on allait auparavant tout seul, et même le commerce de l’ivoire en souffre, car c’est à peine si les noirs veulent se risquer à l’apporter. »

Les nègres donnent le nom de Turcs à tous les blancs, et le chant de guerre suivant, par lequel des tribus, naguère douces et inoffensives, s’excitent à la résistance, montre assez le déplorable état auquel elles ont été réduites par un odieux trafic :

« Ils étaient immenses nos superbes troupeaux ; le lait de nos vaches eût suffi pour blanchir les flots de la mer Rouge ; il eût fait déborder le lit du Barka.

« Mais il est venu le Turc exécré, et, fléau pire que le simoun, il a tout dévasté.

« L’abondance inondait nos nombreuses demeures, et les hyènes hurlaient en vain autour des villages défendus par nos guerriers ; aujourd’hui les hyènes passent et rient ; nos villages sont déserts.

« Car il est venu le Turc exécré et, plus vorace que l’hyène, il a tout ravagé.

« Courrier de Dieu (Mahomet), fais-nous rencontrer le Turc sans son tonnerre et que notre lance s’enfonce ivre de joie dans son cœur de tigre.

« Courrier de Dieu, à tes amis fidèles tu as promis ton paradis et des houris à l’œil de gazelle ; donne-nous un jour de sanglantes représailles, et garde pour d’autres paradis et houris.

« Car il est venu le Turc exécré, le Turc à l’œil de vipère, et, peste du désert, il a tout massacré. »

Après avoir passé l’île d’Abba, les dames Tinné s’arrêtèrent devant le mont Hermaya ; il fut décidé que Mme Tinné retournerait à Khartoum pour faire réparer le bateau à vapeur. L’une et l’autre revinrent le 21 juin ; elle le ramena avec de nouvelles provisions et un renfort de soldats turcs. On remonta le Bahr-el-Ghazal et le Sobat jusqu’au point où la navigation cesse. Pendant une excursion de dix jours, il y eut de grandes réceptions par les chefs arabes des villages où l’on achetait du bois et des vivres. Ces petits tyrans comblaient les voyageuses, qu’ils croyaient parentes du sultan, de respects et de prévenances. Ils allèrent jusqu’à offrir à Mlle Tinné, dont ils admiraient la grâce, le courage et la confiance, de la proclamer reine du Soudan !

À partir du lac No, où débouche le Bahr-el-Ghazal et dont les eaux transparentes contrastent avec la teinte laiteuse du Nil Blanc, de grands arbres à l’élégant feuillage, des papyrus et diverses plantes couvertes de fleurs brillantes, reparaissent sur les bords du fleuve dont le fort courant et les nombreuses sinuosités rendent la navigation dangereuse.

Une halte à la mission catholique autrichienne de Sainte-Croix, que l’insalubrité du climat a fait abandonner depuis, permit à Mlle Tinné de faire, avec un missionnaire, une femme et une escorte, une excursion dans l’intérieur. Le 30 septembre elle arrivait à Gondokoro, puis faisait quelques courses dans les environs, le Nil n’étant pas alors navigable, mais peu après le plus grand nombre de ses hommes et elle-même étaient si gravement atteints de la fièvre, qu’il lui fallait retourner à Khartoum.

Quelques jours de repos parurent suffisants aux vaillantes voyageuses ; elles voulaient explorer les régions inconnues qui s’étendent à l’ouest du Bahr-el-Ghazal, dans l’espoir d’enrichir la géographie de belles découvertes. Elles firent de grands préparatifs ; deux dahabichs d’Égypte et deux barques furent jointes au bateau à vapeur. La flottille portait deux cents personnes, dont 65 soldats. Pour les transports on emmenait trente mulets, un cheval et quatre chameaux. On emportait des vivres pour dix mois et de nombreux objets pour les échanges.

« Ne vous alarmez pas, écrivait Mme Tinné à ses amis ; nous avons avec nous deux savants et, pour nous garder, la renommée populaire que c’est la fille du sultan qui passe sur son vaisseau de feu. »

Hélas ! rien ne pouvait les garder contre l’insalubrité du climat dans certains endroits. L’un des deux savants, M. Steudner, médecin et naturaliste, fut la première victime ; il succomba le 10 avril 1863, pendant une course dans le pays des Éthiopiens Dor, où il était allé, avec son collègue, chercher un supplément de porteurs. Celui-ci, très affligé, lui rendit les derniers devoirs et retourna avec 150 porteurs à Meshra-el-Bek, sorte de lac au milieu duquel se trouve l’île de Kit, très intéressante pour nos explorateurs au point de vue botanique. De là l’expédition devait poursuivre sa route par terre. La saison des pluies approchait ; un orage terrible éclata dans la nuit du débarquement (17 mai). Mlle Tinné faillit être étouffée sous sa tente renversée par le vent, fut saisie d’une fièvre ardente à la suite d’un refroidissement, et gravement malade pendant huit jours, durant lesquels, par surcroît, elle dut apaiser la révolte des soldats, qui se montraient de plus en plus exigeants pour les vivres.

On reprit la marche par un très beau temps, on traversa des régions riantes et hospitalières, des villages très peuplés, dont les jardins fertiles étaient enclos de hautes haies d’euphorbes et où l’on distribua de nombreux présents. Vers le sud-ouest, le pays devint plus sauvage, mais admirablement beau : plaines couvertes de hautes graminées et de fleurs rares et embaumées, bois de gardénias fleuris, hauts comme des pommiers, enlacés de jasmins et de sensitives ; forêts d’arbres majestueux et variés comme ceux d’Europe, orangers, pruniers et cerisiers sauvages, lianes chargées de baies aux riches couleurs, aloès et cactus, étangs entourés de gracieux arbrisseaux pleureurs et fleuris d’iris, d’orchidées, d’amaryllis. On rencontrait des traces d’éléphants et de buffles. Des bandes d’oiseaux, de gazelles, d’antilopes sortaient des massifs de verdure et fuyaient devant la caravane.

On passa par Wan, où avait succombé le docteur Steudner, et un peu plus loin, vers l’ouest, à Kalenda, on s’arrêta ; on construisit des huttes et l’on passa deux semaines charmantes, allant dans les forêts voisines enrichir l’herbier qui devait servir plus tard à la publication des Plantes Tinnéennes.

Un coup de foudre frappa tout à coup les voyageurs. Le 11 juillet, Mme Tinné tomba malade de la fièvre et le 20 elle expirait dans les bras de sa fille désespérée. Celle-ci fit aussitôt commencer les préparatifs du départ, mais elle n’était qu’au début de ses épreuves. Neuf jours après, une de ses femmes de chambre hollandaises succombait à son tour, et la seconde, à peine âgée de vingt ans, fut atteinte en même temps de la fièvre et d’accès de folie. Pendant six longs mois, Mlle Tinné la soigna avec un dévouement de sœur, ne quittant pas sa hutte jusqu’au dénouement fatal, le 2 février 1864.

Le 29 mars, la flottille, partie si gaiement quatorze mois auparavant, mouillait à Khartoum, portant à ses mâts les signes de deuil qu’elle allait garder devant un nouveau malheur. Mlle Von Capellen était morte pendant l’absence de sa sœur et de sa nièce ! Mlle Tinné, écrasée de douleur, se réfugia pendant plusieurs semaines dans une complète solitude et ne rentra que vers la fin de l’année au Caire, pour y trouver le choléra et se dévouer, avec une admirable humanité, à ceux de sa suite qui furent atteints de l’épidémie.

Sa grande force d’âme, son dévouement à la science et aux malheureux la soutinrent dans ses épreuves. En 1865, elle s’embarqua sur un yacht avec une partie de son monde et visita Candie, la Grèce et les côtes d’Italie. Rentrée en France, elle attendit à Toulon un yacht que son frère lui avait acheté en Angleterre, puis elle se rendit à Alger. Au commencement de 1867, un terrible tremblement de terre causa d’affreux ravages dans notre colonie. Elle visita les lieux les plus éprouvés pour y distribuer d’abondants secours, après quoi elle s’occupa de nouveaux projets.

Elle voulait parcourir le Sahara algérien, faire une halte à Tougourt et de là se diriger vers le centre de l’Afrique. Le voyage commença bien, le Mzab la ravit avec ses jolies oasis où l’on campait chaque soir sous les palmiers et les térébinthes. Elle et ses Soudanais étaient enchantés de revoir le désert, le beau sable jaune, çà et là des jardins plantés d’abricotiers, de grenadiers, de figuiers, de lauriers-roses, de palmiers enlacés par la vigne. Dans l’été le Sahara même n’est pas aride ; il se couvre de plantes aromatiques et de jolies petites fleurs. Sans doute, « ce n’était pas, disait la voyageuse, mon désert grandiose et effrayant du Soudan, aux sables ardents, aux pierres noires et calcinées, aux couleurs éclatantes, mais j’ai bien joui du trajet de Laghouat à Gardéia. »

Hélas ! tout allait changer ! On signalait la présence d’insurgés rôdant aux environs avec des intentions hostiles. Il fallut renoncer au voyage de Ouargla, puis marcher en zig-zag vers l’est, pour dérouter l’ennemi qui guettait, et traverser un pays affreux. Arrivée à Biskra, Mlle Tinné apprit du commandant, que des voyageurs avaient été massacrés sur la route du Souf qu’elle voulait suivre. Elle résolut donc d’aller à Tunis par mer et, de là, gagner le sud. Le trajet fut des plus pénibles. Quand les cent chameaux de la caravane, habitués, comme partout en Algérie, à marcher par troupes, sans bride et à leur guise, se virent, après Constantine, sur une route étroite, souvent côtoyée par des précipices et fréquentée par des voituriers grossiers qui refusaient d’attendre, les animaux effrayés et indisciplinés, mal surveillés par des chameliers paresseux et stupides, se heurtèrent, se poussèrent, brisant tout, dévastant les vergers et les jardins s’ils en rencontraient, de sorte qu’on arriva exténué à Philippeville. Là, on campa la caravane près d’un marécage et tout le monde fut pris de fièvre, excepté Mlle Tinné et deux négresses, qui à elles trois soignèrent tous les malades. Enfin on put partir sur un voilier pour Tunis et Malte, avec l’intention de se rendre immédiatement à Tripoli ; mais les fièvres n’étaient pas guéries, Mlle Tinné en fut atteinte à son tour, et plusieurs semaines s’écoulèrent avant qu’on pût reprendre la mer.

Toutes ces malchances n’ébranlèrent pas le courage de notre exploratrice. Elle forma un nouveau plan pour aller à Ghadamès, à Mourzouk, au Ghât et plus loin, si faire se pouvait.

Le 3 avril 1869, elle écrivait de Mourzouk : « J’avais tellement perdu, pendant mon malencontreux voyage dans le Sahara Algérien, l’habitude d’atteindre mes destinations, ayant mis un an pour ne pas arriver à Tougourt, que, devenue tout à fait sceptique, je refusai de croire que je verrais Mourzouk, jusqu’au moment où j’en eus franchi les murailles. »

Sa marche de trente-six jours, depuis Tripoli, l’avait intéressée ; le pays était plus caractéristique, plus africain que l’Algérie. Des montagnes noires, coupées de vallées jaunes, une flore variée, une collection de minéraux avaient suffi pour la satisfaire ; mais elle trouvait Mourzouk et ses habitants misérables. Elle avait donc résolu d’aller au Bornou avec une forte escorte (il fallait de grands préparatifs pour une marche de soixante jours) et, en attendant, elle ferait une petite visite aux Touaregs, si Ikhenoukhen, un de leurs grands chefs, consentait à lui promettre sa protection. Fatale pensée qui devait lui coûter la vie !

Le récit le plus complet de ce tragique événement se trouve dans l’interrogatoire d’un Soudanais nommé Fourré, qui était fort attaché à sa maîtresse et dont la véracité a été attestée par d’autres témoins. Voici, d’après lui, ce qui se passa.

Mlle Tinné alla de Mourzouk à la petite ville de Ouadi-el-Scherki, où se trouvait le cheik Ikhenoukhen, afin d’obtenir sa protection pour visiter le pays des Touaregs. Il la lui assura et lui donna le marabout Hadj-Ahmet-bou-Selah pour l’accompagner. Sept jours après, on prenait la route du Ghât.

Mlle Tinné n’avait plus auprès d’elle que deux de ses matelots hollandais, Kees et Ary ; le reste de sa suite se composait de ses Soudanais ou Soudaniens et de domestiques arabes et nègres engagés en différents endroits et sans garanties suffisantes. L’un d’eux, Mohamed-el-Kebir, paraît avoir été complice de la trahison. Déjà à Mourzouk Mlle Tinné avait eu quelques rapports avec des Touaregs, auxquels elle avait fait des présents pour s’assurer au besoin leurs services, mais sans les joindre à son escorte. Dès le troisième campement, ces Touaregs, qui précédaient toujours la caravane, se présentèrent et réclamèrent des cadeaux, sous prétexte qu’ils n’étaient pas en bons termes avec le cheik et qu’à la fin du voyage ils seraient exclus de la distribution que devait faire la voyageuse.

À la seconde sommation menaçante Mlle Tinné déclara qu’elle ne voulait pas aller plus loin et qu’elle retournait à Mourzouk. Alors le Touareg qui avait parlé et Mohamed dirent à la demoiselle de ne rien craindre, lui promirent de la conduire partout où elle voudrait aller et lui représentèrent que, si elle retournait, ce serait une honte pour le marabout. Et la demoiselle, pour ne pas faire déplaisir, consentit à partir de nouveau. Pauvre belle âme, victime de sa bonté !

Au campement suivant, les Touaregs reparurent. Le lendemain, 1er août, au moment d’enlever les tentes pour repartir de très bonne heure, une querelle, probablement concertée d’avance, éclata entre les chameliers.

Fourré et le hollandais Kees intervinrent ; Kees fut tué d’un coup de lance : Fourré, blessé, s’évanouit. Quand il revint à lui, il demanda ce qui se passait ; le second Hollandais, Ary, était mort, tous les serviteurs avaient fui, excepté Hadj-Ahmed-bou-Selah, Mohamed le Tunisien et un autre restés avec les Arabes et occupés en ce moment à briser les caisses, faute d’avoir trouvé les clefs. « Quand on me transporta sous la tente, ajouta Fourré, je croyais que la demoiselle vivait et je demandai à Hadj-Ahmed où elle se trouvait ? Il me répondit qu’il craignait qu’elle n’eût été tuée par les Touaregs. Aussitôt que des femmes revinrent sous la tente, je leur demandai où était la maîtresse ? Elles me dirent qu’elle avait été assassinée par un Touareg nommé Muheddin, qui est parti pour Ghât, avec les autres… On m’a dit qu’on avait partagé l’argent et le butin en deux parts, l’une pour les Touaregs, l’autre pour les chameliers arabes… » Un certain nombre des serviteurs de Mlle Tinné s’étaient aussi emparés d’objets lui appartenant. Au moment où on les trouva sur eux, presque tous tâchés de sang, Fourré fondit en larmes et les membres du tribunal, vivement émus, suspendirent l’interrogatoire. « Je pleure, dit Fourré, parce que je suis inconsolable de la perte que j’ai faite, ayant vécu dès mon enfance auprès de la demoiselle comme un fils. »

Un personnel insuffisant et peu connu, les bruits fabuleux répandus dans le désert au sujet des immenses trésors qu’elle transportait, disait-on, dans ses volumineux bagages, telles furent les causes de cette lamentable catastrophe. Trop généreuse de cœur, trop confiante en la bonne volonté des hommes, trop familiarisée avec le danger, la pauvre jeune femme ne voulut pas croire à la perfidie contre laquelle on cherchait à la mettre en garde. La violation de l’aman accordé à Mlle Tinné par le cheik Ikhenoukhen est un crime très rare parmi ces peuplades sauvages, et fut déplorée par un grand nombre de Touaregs. Partout un sentiment d’horreur et de réprobation accueillit la nouvelle de cette fin si lugubre.

Intrépide comme un héros, simple et confiante comme un enfant, Mlle Tinné est certainement une des plus nobles victimes que des aspirations élevées, le culte de la science et, bien plus encore, un sentiment profond d’humanité aient poussées au sacrifice suprême, dans l’espoir de réaliser l’idéal entrevu.


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Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Sylvie, Lise-Marie, Anne C., Françoise.

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Ce livre numérique est réalisé d’après deux éditions dont les chapitres ne se recouvrent que partiellement : Mme Marie Dronsart, Les grandes Voyageuses, ouvrage illustré de 99 gravures, Paris, Hachette, 1894 ainsi que Mme Marie Dronsart, Les grandes Voyageuses, ouvrage orné de 80 gravures, nouvelle édition, Paris, Hachette, 1909. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La photo de première page, Bateau 17e siècle, a été prise par Sylvie Savary.

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[1] Morier.

[2] Voyage au Caucase. (Le Tour du Monde, 1880-1884.)