Arthur Conan Doyle

MÉMOIRES
D’UN MÉDECIN

Traduction :
François de Gail

1906 (1894)

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Table des matières

 

LA PREMIÈRE OPÉRATION.. 3

UN FIASCO COMPLET. 13

UNE FEMME DE PHYSIOLOGISTE. 25

DANS LES TEMPS RECULÉS. 55

AMANT, MARI ET MÉDECIN.. 61

LE LOT N° 249. 77

UN DOCUMENT MÉDICAL. 127

UN FAUX DÉPART. 144

LA TROISIÈME GÉNÉRATION.. 165

UNE QUESTION DE DIPLOMATIE. 181

LES MÉDECINS DE HOYLAND.. 204

AMOUREUX.. 221

RÉFLEXIONS D’UN CHIRURGIEN.. 230

LA MALÉDICTION D’ÈVE. 241

Ce livre numérique. 258

 

LA PREMIÈRE OPÉRATION

Les séances d’amphithéâtre d’hiver s’ouvraient ce jour-là, et un étudiant en médecine de troisième année se promenait avec un de ses amis de première année. Midi sonnait à l’église de Tron.

— Je parie, dit l’homme de troisième année, que vous n’avez jamais vu d’opération ?

— Non, jamais.

— Eh bien, venez avec moi. Voici le bar historique de Rutherford. Un verre de sherry, s’il vous plaît, pour ce monsieur. Vous avez le cœur plutôt sensible, je crois ?

— Je crains, en effet, que mes nerfs ne soient pas très solides.

— Hum ! Un autre verre de sherry pour ce monsieur. Nous allons assister à une opération qui en vaut la peine.

Le novice fit un mouvement d’épaules imperceptible, en essayant de sourire pour se donner un air dégagé.

— L’opération sera très sérieuse ?

— Oui… assez sérieuse.

— Une… une amputation ?

— Non, mieux que ça.

— J’oubliais, mon cher, que j’ai un rendez-vous à la maison.

— C’est idiot d’avoir une venette pareille. Si vous n’allez pas à l’amphithéâtre aujourd’hui, il faudra y aller demain. Il vaut mieux en finir. Êtes-vous à peu près en état ?

— Oh ! oui, tout à fait, dit-il, en souriant du bout des lèvres d’un air peu convaincu.

— Alors, un autre verre de sherry. Allons, venez ou nous serons en retard. Je veux vous placer bien au premier rang.

— Croyez-vous que cela soit bien nécessaire ?

— Oh ! cela vaut mieux. Quelle kyrielle d’étudiants ! Il y a une masse de nouveaux parmi eux. Vous les reconnaissez facilement, n’est-ce pas ? Ils sont aussi pâles que s’ils allaient subir l’opération eux-mêmes.

— Il me semble que je ne serai pas tellement impressionné.

— Eh bien, moi, j’ai été tout pareil. Mais ce sentiment disparaît bien vite. Au début, vous passez par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, vous avez une figure de papier mâché, mais au bout de huit jours, vous déjeunez dans la salle de dissection. Je vous en reparlerai quand nous serons sur place.

Les étudiants descendaient en masse la rue en pente qui mène à la Faculté de médecine, chacun avec un cahier de notes à la main. Il y avait de très jeunes garçons à la mine pâle, l’air affairé, frais éclos des hautes études et de vieux étudiants endurcis dans le métier, devenus des piliers d’amphithéâtre. Ils affluaient en tumulte de la grille de l’Université à l’hôpital. Leurs silhouettes et leur démarche paraissaient jeunes, mais on trouvait un air de vieillesse empreint sur leurs visages. Les uns vous donnaient l’impression de garçons mal nourris, les autres de jeunes gens qui boivent démesurément, grands et petits, vêtus de noir et d’étoffes fantaisie, étudiants aux épaules carrées ou étroites, tous arrivaient en foule, en traînant les pieds et en faisant sonner leurs cannes sous le porche de l’hôpital. De temps à autre, ils formaient deux files lorsqu’une voiture de chirurgien s’avançait sur le gravier.

— Il va y avoir foule autour d’Archer, murmura l’aîné des deux étudiants avec une joie mal dissimulée. Il est très chic à regarder travailler. Je l’ai vu dernièrement gratter autour d’une aorte avec une désinvolture qui me faisait froid dans le dos. Par ici, et attention à la peinture !

Ils traversèrent une porte cochère, puis un long corridor dallé sur lequel ouvraient de chaque côté des portes brunes numérotées. Quelques-unes de ces portes étant entr’ouvertes, le novice y jeta un coup d’œil furtif et inquiet. Il se rassura en apercevant un bon feu dans les cheminées, des lits aux couvertures d’une blancheur immaculée, aux murs une profusion de gravures coloriées. Le corridor débouchait sur une petite salle où une certaine quantité de gens pauvrement vêtus étaient assis sur des bancs en rangs d’oignons. Un jeune homme, une paire de ciseaux passés dans la boutonnière comme une fleur, et tenant un carnet à la main, allait de l’un à l’autre, parlait bas et écrivait.

— Y a-t-il quelque chose qui en vaille la peine ? demanda l’étudiant de troisième année.

— Vous auriez dû venir ici hier, répondit l’interne, en levant la tête. Nous avons eu une vraie journée de combat. Un anévrisme poplité, une fracture de col du fémur, un spina bifida, un abcès des tropiques et un éléphantiasis. Comment trouvez-vous cela pour une matinée ?

— Pas mal, en effet, je suis fâché d’avoir manqué cela. Mais tout n’est pas perdu, je suppose. Qu’a donc ce vieux type, là-bas ?

Un ouvrier, plié en deux, était assis dans l’ombre ; il se balançait en avant et en arrière, en gémissant. Une femme à côté de lui essayait de le consoler, en lui caressant l’épaule d’une main qui était, couverte de petites cloques blanches très bizarres.

— C’est un magnifique anthrax, dit l’aide avec l’air de componction d’un botaniste qui fait les honneurs de ses orchidées à un fin connaisseur. Son anthrax est sur le dos, mais il y a ici un courant d’air du diable et nous ferons mieux de nous en aller ; qu’en dites-vous, mon vieux ? Tenez, voilà un pemphigus, ajouta-t-il négligemment, en montrant les doigts déformés de la femme.

— Voulez-vous vous arrêter pour voir enlever un métacarpien ?

— Non, merci, nous sommes attendus chez Archer. Venez.

Et ils rejoignirent le flot humain qui se pressait vers l’amphithéâtre du fameux chirurgien.

Les bancs en fer-à-cheval qui s’élevaient en gradins jusqu’au plafond étaient presque combles de monde, et, en entrant, le novice aperçut confusément les lignes courbes des visages étagés en face de lui ; il entendit le bourdonnement d’une centaine de voix qui riaient et causaient au-dessus de sa tête. Son camarade remarqua une place vide au second rang, et tous deux s’y faufilèrent.

— C’est parfait, dit l’étudiant de troisième année, vous suivrez admirablement l’opération de votre place.

Une seule rangée de têtes les séparait de la table de chirurgie. Celle-ci était en bois blanc grossier, mais irréprochable de propreté. Une toile caoutchoutée en recouvrait une partie, et un plat rempli de sciure de bois était placé au-dessous.

À l’extrémité de la table, en face de la fenêtre, se trouvait une planche sur laquelle reluisaient des instruments de toute nature : forceps, tenacula, scies, canules et trocarts, plusieurs jeux de ciseaux aux lames fines, longues et délicates, étaient rangés à côté. Deux jeunes gens flânaient autour de cette table ; l’un enfilait une aiguille, l’autre s’occupait d’une bouilloire, sorte de cafetière qui lançait des bouffées de vapeur.

— Voilà Peterson, murmura l’aîné des deux étudiants. Ce grand homme chauve au premier rang, c’est lui, le fameux greffeur de peau, vous savez. Cet autre est Anthony Browne, qui a réussi l’ablation d’un larynx l’hiver dernier. Et voici Murphy le pathologiste, et Stoddart l’oculiste. Vous arriverez bien vite à les reconnaître tous.

— Qui sont les deux hommes autour de la table ?

— Rien que des aides. L’un est chargé des instruments, l’autre de la bouilloire dont l’usage est basé sur le principe de la vapeur antiseptique de Lister ; Archer, lui, est un des adeptes les plus fervents de l’école de Hayes (l’antisepsie et l’hygiène à l’eau froide), aussi se détestent-ils tous deux, cordialement.

Un souffle de curiosité parcourut ces bancs encombrés de spectateurs, lorsqu’une femme en jupon et en camisole entra dans la salle, soutenue par deux gardes. Un châle de laine rouge couvrait sa tête et son cou. Sa figure semblait être celle d’une femme jeune, mais ses traits étaient tirés par la souffrance et son teint jaune comme la cire. Elle pouvait à peine supporter sa tête en marchant, et une des gardes, passant le bras autour de sa taille, lui chuchotait à l’oreille des paroles de consolation.

En passant, elle lança un coup d’œil rapide sur la table d’opération, mais les gardes l’en détournèrent.

— De quoi souffre-t-elle ? demanda le novice.

— D’un cancer de la parotide. C’est un cas diabolique ; le mal s’étend loin en arrière des carotides. Il faut être Archer pour oser intervenir. Ah ! le voilà en personne.

Tandis qu’il parlait, un petit homme vif, aux cheveux gris, entra dans la salle, en se frottant les mains. Son visage avait le type d’un officier de marine, et était complètement rasé ; il avait de grands yeux brillants, une bouche volontaire et énergique. Derrière lui, venait son premier aide-chirurgien avec son pince-nez reluisant, et une nuée d’acolytes, qui se groupèrent dans les différents coins de la salle.

— Messieurs, cria le chirurgien d’une voix aussi forte et résolue que sa personne, nous avons ici un cas intéressant de tumeur de la parotide ; au début, elle était cartilagineuse, mais elle prend un caractère de malignité qui exige l’excision. Sur la table, gardes ! Merci ! Le chloroforme, aides ! Merci ! Vous pouvez ôter le châle, garde.

La femme était couchée sur le petit matelas caoutchouté ; et sa tumeur apparaissait à découvert. En elle-même, cette tumeur ne présentait pas un aspect répugnant, d’un blanc d’ivoire parsemée de veines bleues, elle s’étendait de la mâchoire à la poitrine. Mais la figure amoindrie et jaune, le cou décharné de la patiente, formaient un étrange contraste avec la rotondité et le développement de cette énorme excroissance. Le chirurgien encadra la tumeur avec ses deux mains et la pressa lentement en avant et en arrière.

— Elle est adhérente en un point, messieurs, cria-t-il ; elle s’étend aux carotides et aux sous-clavières jugulaires, puis passe derrière la branche du maxillaire où il faut nous préparer à la suivre. Il est impossible de prévoir jusqu’où notre incision nous entraînera. Des pansements de gaze phéniquée, s’il vous plaît. Poussez le chloroforme, monsieur Johnson. Préparez la petite scie, au cas où il deviendrait nécessaire d’enlever le maxillaire.

La malade gémissait doucement sous la serviette qui couvrait sa figure. Elle essaya de lever les bras et de replier ses genoux, mais deux aides l’en empêchèrent. L’atmosphère lourde était imprégnée de l’odeur écœurante de l’acide phénique et du chloroforme. Un cri étouffé se fit entendre sous la serviette, puis une voix aiguë, chevrotante, prononça ces mots entrecoupés :

— Il dit, il dit :… Si vous fuyez avec moi… Vous serez maîtresse de la crémerie… Vous serez maîtresse……

Peu à peu la voix s’éteignit, et finit par s’arrêter. Le chirurgien s’approcha, en se frottant toujours les mains et dit à un des étudiants placé en face du novice :

— Un fameux échec pour le gouvernement !

— Oh ! dix voix suffiraient.

— Ils n’en auront pas dix. Ils feraient bien mieux de démissionner avant qu’on les balaie.

— Oh ! à leur place je tiendrais bon.

— Pourquoi ? Ils n’auront jamais la faveur du comité, même s’ils obtiennent un vote du Parlement. Je disais donc que…

— La patiente dort, monsieur, dit l’aide.

— … à Mac Donald, mais nous en recauserons tout à l’heure.

Il retourna vers la malade qui, en respirant, poussait des soupirs longs et profonds.

— Je propose, dit-il, en passant la main sur la tumeur comme s’il voulait la caresser, de faire une incision sur le bord postérieur, une autre en avant à angle droit à la partie inférieure. Voulez-vous me passer un couteau moyen, monsieur Johnson ?

Le novice, dont les yeux se dilataient d’horreur, vit le chirurgien saisir le long couteau brillant, le plonger dans une cuvette de métal, et le balancer entre ses doigts comme un peintre qui joue avec son pinceau. Puis il le vit saisir et soulever la peau au-dessus de la tumeur, avec la main gauche. À ce moment, ses nerfs, déjà très surexcités, à deux ou trois reprises, ne purent résister davantage. Sa tête se mit à tourner et il sentit qu’il allait s’évanouir. Il n’osa plus regarder la patiente et se boucha les oreilles avec les pouces, de peur d’entendre un cri. Il essaya de fixer le rebord de bois qui se trouvait en face de lui. Un geste, un cri, pouvait, il le sentait, terrasser le peu de courage qui lui restait. Il s’efforça de penser à mille autres sujets ; au cricket, aux gazons verts, à l’eau courante, à ses sœurs, à tout, excepté à ce qui se passait autour de lui.

Et cependant, malgré ses oreilles bouchées, il lui semblait que la voix de la patiente parvenait jusqu’à lui et lui racontait sa lamentable histoire. Il entendait, ou croyait entendre chanter la bouilloire.

À un moment donné, il se rendit compte que les aides s’agitaient… Les soupirs étaient-ils trop douloureux pour lui, ou un autre son, un autre fluide avait-il un pouvoir plus suggestif et plus terrible ? Il ne perdit pas un seul détail de l’opération, et son imagination se chargea de grossir l’atrocité de la scène. Ses nerfs s’irritèrent et frémirent. De minute en minute, son vertige augmentait, et son mal de cœur devenait plus violent, pendant qu’un frisson mortel parcourait ses membres engourdis. Subitement, avec un cri étouffé, sa tête tomba en avant, son front cogna le rebord de bois, et il s’étala, complètement évanoui.

Lorsqu’il revint à lui, il était couché dans la salle vide, son col défait, sa chemise ouverte. L’étudiant de troisième année lui épongeait la figure, et deux aides regardaient ce spectacle en ricanant.

— Ça va bien, cria le novice en se levant et se frottant les yeux. Je regrette de m’être rendu si ridicule.

— C’est bien mon avis, répondit son compagnon. Mais aussi pourquoi, diable, vous êtes-vous évanoui ?

— Je n’ai pu maîtriser mes nerfs ; c’est cette opération.

— Quelle opération ?

— Mais, ce cancer.

Après une pause, les trois étudiants éclatèrent de rire.

— Comment, grand benêt ! cria l’aîné d’entre eux, mais il n’y a pas eu d’opération. On a trouvé que la malade supportait mal le chloroforme, et le chirurgien a arrêté les frais. Archer nous a offert une conférence comme lui seul sait en faire, et vous vous êtes évanoui juste au moment où son exposé devenait le plus intéressant !

UN FIASCO COMPLET

J’étais, il y a quelque temps, le médecin principal de Los Amigos. Bien entendu, tout le monde connaît le fameux appareil producteur d’électricité qui alimente cette ville. Cette dernière s’étend très loin et est composée d’une quantité de petites bourgades et de villages qui reçoivent leur force électrique des usines centrales ; il en résulte que les usines et les fabriques sont installées sur un grand pied. Les habitants de Los Amigos se croient très supérieurs à ceux des autres localités et ont une haute opinion d’eux-mêmes. Ils méritent peut-être cette réputation, mais sous le rapport de l’installation de la prison et des procédés d’exécution ils restent très inférieurs à leurs voisins. Très fiers de tout leur attirail de batteries électriques, ils considéreraient comme un crime de gaspiller une corde précieuse pour faire mourir les condamnés d’après les vieux usages. En entendant parler des électrocutions de l’Est, des résultats médiocres et peu rapides qu’on avait obtenus, les ingénieurs de l’Ouest levèrent les yeux au ciel en apprenant que, ces misérables secousses avaient suffi pour électrocuter les criminels ; ils jurèrent que lorsqu’une exécution aurait lieu à Los Amigos, le condamné serait plus convenablement traité et qu’on lui ferait les honneurs d’un puissant dynamo. On ne ménagerait rien, disaient-ils, et on mettrait toutes voiles dehors. Il était impossible de prévoir ce que serait le résultat, mais on savait parfaitement que le condamné mourrait proprement, et à coup sûr, d’une décharge électrique équivalente à dix coups de tonnerre ; jamais être humain n’aurait supporté pareil choc. Les uns annonçaient qu’il serait brûlé, les autres qu’il se désagrégerait ou serait réduit en poussière. Ils attendaient impatiemment l’occasion de mettre en pratique leurs belles théories et d’offrir au monde une démonstration éclatante lorsque Duncan Warner leur fut envoyé par la Providence.

Warner était devenu la propriété de la justice, car depuis des années on ne lui connaissait d’autre profession que celle d’assassin et de voleur de grands chemins ; aussi n’inspirait-il aucune pitié. Il avait mérité la mort douze fois, et les habitants de Los Amigos trouvaient qu’une exécution lui ferait trop d’honneur. Il semblait lui-même partager ce sentiment, car il tenta deux fois de s’évader. C’était un homme fort, bien musclé, avec une tête de lion, des boucles noires embroussaillées, et une grande barbe qui tombait sur sa large poitrine. Le jour du jugement, sa belle tête avait attiré une foule de monde ; on était bien habitué à trouver quelquefois des types admirables parmi la racaille, mais cette fois la beauté physique de ce chenapan faisait presque oublier la laideur de ses actes. Son avocat fit tout son possible pour émouvoir le jury, mais il échoua, et Duncan Warner fut voué au grand dynamo de Los Amigos.

J’assistais à la réunion du comité qui devait discuter la chose. Le conseil municipal avait choisi quatre experts pour surveiller les préparatifs de l’exécution. Trois d’entre eux étaient à la hauteur de leur tâche : Joseph Mac Connor, celui qui avait fait les plans du dynamo, et Josué Wesmacote, le président du Conseil de la Compagnie d’électricité de Los Amigos. Je faisais également partie du conseil en ma qualité de médecin en chef, ainsi qu’un vieil Allemand, du nom de Peter Stalpnagel.

Les Allemands sont nombreux à Los Amigos, et ils votèrent tous pour que leur compatriote figurât parmi les membres du comité. On savait qu’il était très remarquable comme électricien dans son pays, et on le voyait travailler sans relâche aux fils, aux isolateurs et aux bouteilles de Leyde ; mais comme, cependant, il n’inventait rien de nouveau et que ses conclusions ne valaient pas la peine d’être publiées, on avait fini par le regarder comme un toqué inoffensif, une victime de plus de la folie scientifique. Nous autres, hommes pratiques, nous nous mîmes à sourire en apprenant qu’il devenait notre collègue, et, à la réunion, nous nous arrangeâmes entre nous sans trop nous préoccuper du vieux fou qui siégeait à nos côtés, l’oreille tendue, en essayant, malgré sa surdité, de suivre nos délibérations. Il n’y prit d’ailleurs pas plus part que les envoyés de la presse qui griffonnaient leurs notes sur leurs pupitres.

Il nous fallut peu de temps pour tout décider. À New-York en employant une force de deux cents volts, la mort n’avait pas été instantanée. Évidemment le choc était trop faible. À Los Amigos on ne tomberait pas dans cette erreur. La charge d’électricité serait six fois plus forte, et naturellement elle produirait six fois plus d’effet. Rien n’était plus logique. Il fallait concentrer sur Duncan Warner toute la force des dynamos accouplés de la localité ! !

Nous tombâmes donc d’accord sur ce point ; nous allions lever la séance, lorsque notre collègue silencieux ouvrit la bouche pour la première fois.

— Messieurs, dit-il, vous me paraissez faire preuve d’une ignorance extraordinaire de l’électricité. Vous ne connaissez pas les premiers principes de son action sur un être humain.

Le comité allait se fâcher devant la déclaration de cet énergumène, mais le président de la Compagnie électrique nous apaisa d’un geste en tapotant son front du bout des doigts ; il réclamait notre indulgence pour ce pauvre fou qui venait de nous interpeller.

— Veuillez donc nous dire, monsieur, répondit-il avec un sourire ironique, sur quels points vous trouvez nos conclusions en défaut ?

— Tout bonnement parce que vous semblez croire qu’une décharge électrique produit d’autant plus d’effet qu’elle est plus forte. Eh bien ! c’est tout le contraire, à mon avis. Connaissez-vous, par expérience, l’effet de ces chocs puissants ?

— Nous le connaissons par déduction, dit le président avec emphase. Les médicaments augmentent d’effet lorsqu’on force leur dose : ainsi… par exemple…

— Le whisky, dit Joseph Mac Connor.

— Parfaitement, le whisky, voilà un exemple.

Peter Stalpnagel sourit et secoua la tête.

— Votre argument n’est pas très juste, dit-il. Lorsque je prenais du whisky, un verre m’excitait, mais six me faisaient dormir. Vous voyez que c’est tout le contraire. Eh bien ! supposez que l’électricité agisse de même ! Qu’adviendrait-il ?

Nous autres, praticiens, nous nous mîmes à rire. Nous savions bien que notre collègue était un original, mais nous ne le supposions cependant pas aussi toqué.

— Qu’adviendrait-il ? répéta Peter Stalpnagel.

— Nous en ferons l’expérience, répondit le président.

— Veuillez remarquer, dit Peter, que les ouvriers qui touchent les fils et qui reçoivent une décharge de quelques volts seulement meurent instantanément. Le fait est connu. Et pourtant lorsqu’on emploie à New-York une force beaucoup plus grande, l’homme se débat pendant un certain temps. Ne voyez-vous pas clairement que la plus petite dose tue plus rapidement ?

— Je crois, messieurs, que cette discussion a suffisamment duré, dit le président en se levant. La chose a été décidée par la majorité du comité, et Duncan Warner sera électrocuté mardi par la force accumulée de tous les dynamos de Los Amigos. C’est bien entendu, n’est-ce pas ?

— Entendu, dit Joseph Mac Connor.

— C’est mon avis, répondis-je.

— Moi, je proteste, ajouta Peter Stalpnagel.

— La proposition est adoptée, et votre protestation figurera au procès-verbal, dit le président.

Cela dit, l’assemblée fut dissoute.

Les spectateurs étaient peu nombreux à l’électrocution. Nous autres, les quatre membres du comité, nous nous tenions tout près de l’exécuteur des hautes-œuvres. L’assistance se composait, en outre, du délégué des États-Unis, du gouverneur de la prison, du chapelain et de trois membres de la presse.

La pièce, petite et en briques, était une dépendance du poste central d’électricité. Elle servait de lingerie ; il n’y avait absolument qu’un fourneau dans un coin et une chaise pour le condamné. Une plaque de cuivre était placée en face pour qu’il y posât les pieds ; un gros fil y aboutissait. Au-dessus, un autre fil descendait du plafond et venait s’adapter à une petite borne métallique située au sommet du casque que le condamné devait recevoir sur la tête. Au moment où le circuit se fermerait, l’heure de Duncan Warner aurait sonné.

Il se fit un silence solennel pendant que nous attendions l’arrivée de Duncan Warner. Les ingénieurs étaient un peu pâles et tripotaient nerveusement les fils. Le bourreau lui-même, quoique endurci devant la mort, se sentait mal à l’aise, car entre une simple pendaison ordinaire et cette explosion de chair et de sang, il devait y avoir une fameuse différence. Quant aux journalistes, leurs visages étaient plus blancs que les feuilles de papier qu’ils tenaient à la main. Seul, parmi nous, le petit toqué allemand ne paraissait aucunement impressionné par tous ces préparatifs ; il allait de l’un à l’autre, le sourire aux lèvres et clignait des yeux d’un air narquois. Même, par deux fois, il se permit d’éclater de rire bruyamment, et le chapelain dut le rappeler sévèrement à la solennité du moment.

— Comment pouvez-vous vous permettre, monsieur Stalpnagel, de plaisanter en présence de la mort ? lui dit-il.

Mais l’Allemand ne se laissa pas démonter.

— Si j’étais en présence de la mort, je ne plaisanterais pas, répondit-il ; mais comme je n’y suis pas, je fais ce qu’il me plaît.

Cette réponse impertinente allait lui attirer un reproche plus amer du chapelain, lorsque la porte s’ouvrit et deux geôliers entrèrent, encadrant Duncan Warner au milieu d’eux. Il regarda autour de lui avec calme, marcha résolument jusqu’à la chaise et s’assit.

— Allez, dit-il. Faites vite !

C’était inhumain de le tenir ainsi en suspens. Le chapelain murmura quelques paroles de consolation à son oreille, l’exécuteur plaça le casque sur sa tête ; nous étions tous haletants d’émotion au moment où le métal et le fil furent mis en contact.

— Grand Dieu ! s’écria Duncan Warner.

Il avait bondi sur sa chaise au moment où le choc effroyable l’avait atteint. Mais il n’était pas mort ; ses yeux au contraire, brillaient plus que jamais. Cependant un changement curieux venait de se produire en lui ; ses cheveux et sa barbe noirs étaient devenus d’un blanc de neige. À part cela on ne pouvait constater aucune autre détérioration. Sa peau était lisse, grassouillette et brillante comme celle d’un enfant.

Le bourreau regarda les membres du comité d’un air de reproche, disant :

— Il se passe quelque chose d’anormal, messieurs.

Nous autres, les trois praticiens, nous nous regardions stupéfaits.

Peter Stalpnagel sourit tranquillement.

— Il faut que quelqu’un d’autre se charge de l’opération, suggérai-je.

La communication fut rétablie, et de nouveau, Duncan Warner sauta en criant ; c’était bien lui qui incontestablement était assis dans le fauteuil de torture, mais nous pûmes à peine le reconnaître : ses cheveux et sa barbe avaient été enlevés en un clin d’œil et la chambre ressemblait à une boutique de perruquier un samedi soir. Il restait là assis, les yeux étincelants et le teint épanoui, respirant la santé, mais sa tête et son menton étaient devenus aussi ras qu’un fromage de Hollande ; on n’y voyait plus l’ombre de duvet. Il se mit à remuer un bras tout doucement et avec précaution, puis il accéléra ses mouvements.

— Ce phénomène, dit-il, a déjà intrigué la moitié des médecins de la côte du Pacifique. Je me sens en parfait état, et aussi souple qu’une branche de noyer.

— Vraiment, vous vous sentez bien ? demanda le vieil Allemand.

— Je ne me suis jamais mieux porté, dit gaiement Duncan Warner.

La situation se compliquait. Le bourreau regardait fixement les membres du comité. Peter Stalpnagel riait et se frottait les mains. Les ingénieurs se grattaient la tête. L’électrocuté, chauve comme un genou, continuait à remuer son bras et paraissait enchanté.

— Je crois qu’au troisième essai… continua le président.

— Non, monsieur, interrompit le bourreau. Nous avons déjà commis assez de bévues ce matin. Nous sommes ici pour une exécution, nous la ferons.

— Que proposez-vous alors ?

— Il y a un crochet au plafond. Allez chercher une corde ; je me charge du reste.

L’assistance éprouva un nouveau malaise, pendant que les gardiens cherchèrent la corde. Peter Stalpnagel se pencha vers Duncan Warner et lui murmura quelques mots à l’oreille. Le condamné tressaillit, très étonné.

— Vous êtes sûr de ce que vous dites ? demanda-t-il.

L’Allemand opina de la tête.

— Comment ? Rien ne réussira ?

Peter secoua la tête, et tous deux se mirent à rire aux éclats, comme s’ils venaient de dire une plaisanterie monstrueuse.

On apporta la corde, et le bourreau lui-même passa le nœud autour du cou du condamné. Puis les deux gardiens, l’aide et l’exécuteur balancèrent leur victime en l’air. Pendant une demi-heure, – horrible spectacle ! – il resta pendu au plafond. Puis, avec un silence solennel, on le descendit et l’un des gardiens sortit pour chercher le cercueil. Mais quand il toucha terre, quel ne fut pas notre étonnement de voir Duncan Warner porter ses mains à son cou, défaire le nœud et aspirer violemment l’air en ouvrant les yeux.

— La vente de Paul Jefferson a l’air de bien marcher, dit-il. De là-haut, ajouta-t-il en montrant le plafond, je voyais très bien la foule.

— En l’air une autre fois ! cria le bourreau ; il nous faut sa vie d’une manière ou de l’autre.

Une seconde après, la victime était de nouveau pendue au crochet.

On l’y laissa une heure ; quand on le descendit… il était plus bavard que jamais.

— Le vieux Plunket est toujours fourré au salon arcadien, dit-il. Il y a été trois fois en une heure avec sa famille ; le vieux Plunket ferait mieux d’y renoncer.

Cela devenait monstrueux, fantastique, mais le fait n’en restait pas moins vrai. Il n’y avait pas à en douter : cet homme parlait bel et bien et n’avait pas la moindre envie de mourir. Nous restions tous muets de stupeur, mais le grand bourreau des États-Unis n’était pas homme à se laisser démonter si facilement. Il invita les autres à s’écarter, et resta seul au milieu de la pièce avec le prisonnier.

— Duncan Warner, dit-il, vous êtes ici pour jouer votre rôle, comme moi le mien. Votre jeu est de vivre tant que vous le pourrez ; le mien est d’exécuter la sentence légale. Vous nous avez battu sur le terrain de l’électricité, je vous l’accorde. Et vous nous battez aussi sur celui de la pendaison, car vous avez l’air de la supporter à merveille ; mais, à mon tour, il faut que j’aie raison de vous, car je dois remplir mon devoir.

Tout en parlant, il tira de sa poche un revolver à six coups, et le déchargea sur le prisonnier. La pièce fut remplie d’une fumée qui nous aveugla, mais lorsqu’elle se dissipa, nous vîmes à notre profonde stupeur le prisonnier debout devant nous, en train de contempler le devant de sa jaquette avec un dégoût mal dissimulé.

— Les habits doivent être bien bon marché là où vous les achetez, dit-il. Celui-ci m’a coûté trente dollars, regardez maintenant dans quel état il est ! Six trous déparent affreusement le devant de ma jaquette, mais pour comble de malheur, quatre balles sont ressorties par le dos ; oui, me voilà dans un joli état !

Le bourreau laissa tomber son revolver ; effondré, les bras ballants de chaque côté de son corps, il avait l’air d’un homme complètement démoralisé.

— Quelqu’un parmi ces messieurs peut-il me dire ce que signifie cette comédie ? demanda-t-il timidement aux membres du comité.

Peter Stalpnagel s’avança.

— Je vais vous l’expliquer.

— Vous paraissez être la seule personne ici qui y entende quelque chose.

— Je suis en effet le seul, et j’aurais dû en prévenir ces messieurs ; mais comme ils n’ont pas voulu m’écouter, je les ai laissés patauger. Avec toute votre électricité, vous avez centuplé la vitalité de cet homme qui peut maintenant défier la mort pendant des siècles.

— Des siècles !

— Oui, il faudra des siècles pour consommer l’énorme énergie nerveuse que vous avez accumulée en lui. L’électricité est la vie, et vous l’avez emmagasinée dans cet être au maximum de sa tension. Peut-être dans cinquante ans pourrez-vous l’exécuter ; encore n’en suis-je pas bien sûr.

— Grand Dieu ! Que vais-je faire de lui ? demanda le malheureux bourreau.

Peter Stalpnagel haussa les épaules.

— Tout ce que vous essaierez et rien sera kifkif !

— Peut-être pourrions-nous lui enlever toute l’électricité dont nous l’avons chargé, si nous le pendions par les pieds ?

— Non, non, c’est parfaitement inutile.

— Mais réflexion faite, il ne commettra plus de méfaits à Los Amigos, dit le bourreau d’un air convaincu, on le mettra dans la nouvelle prison et nous aurons raison de lui.

— C’est ce qui vous trompe, dit Peter Stalpnagel, car il userait la prison.

Pour un fiasco, c’en était un ! Pendant des années, nous avons évité de parler de ce triste et grotesque incident ; mais comme il n’est plus un secret pour personne, il m’a semblé que vous éprouveriez quelque plaisir à inscrire cette aventure sur vos tablettes.

UNE FEMME DE PHYSIOLOGISTE

Le professeur Ainslie Grey n’était pas descendu déjeuner à son heure habituelle. La pendule placée sur la cheminée de la salle à manger, entre les deux bustes en terre cuite de Claude Bernard et de John Hunter avait sonné la demie, puis les trois quarts, et son aiguille dorée approchait de neuf heures ; rien ne trahissait pourtant la présence du docteur dans la maison.

C’était un événement sans précédents. Depuis douze ans que sa jeune sœur tenait son ménage, elle ne l’avait jamais vu en retard d’une seconde. Elle s’assit, anxieuse, devant la grande cafetière d’argent, se demandant si elle ferait sonner le gong ou si elle attendrait l’arrivée de son frère. Elle ne savait trop quel parti prendre, car elle craignait avant tout de mécontenter son frère, peu d’humeur à supporter la moindre contrariété.

Miss Ainslie Grey était mince, d’une taille plutôt au-dessus de la moyenne ; elle avait de grands yeux accentués, et ses épaules arrondies étaient un indice de son amour pour l’étude. Sa figure ovale et maigre était colorée aux pommettes ; son front développé indiquait la réflexion et le bon sens, tandis que son menton proéminent et ses lèvres pincées révélaient une volonté bien arrêtée.

Un col et des manchettes d’une blancheur immaculée se détachant sur une robe foncée, d’une coupe sobre qui rappelait la simplicité des quakers, donnaient immédiatement la note des goûts de la jeune personne.

Une croix d’ébène pendait sur sa poitrine peu développée. Elle se tenait raide sur sa chaise, les yeux élevés au plafond, prêtant l’oreille au moindre bruit ; elle faisait tourniquer son pince-nez d’un geste nerveux qui lui était familier.

Tout d’un coup, elle accusa un mouvement de satisfaction, et se mit à verser le café. Au-dehors, on entendait le bruit sourd d’un pas pesant sur le tapis. La porte s’ouvrit et le professeur entra, d’un pas nerveux et agité, s’assit en face d’elle à l’autre extrémité de la table et commença à décacheter les nombreuses lettres entassées à côté de son assiette.

Le professeur Ainslie Grey avait à cette époque quarante-trois ans – presque douze ans de plus que sa sœur. Sa carrière avait marché rapidement. À Édimbourg, à Cambridge et à Vienne, il s’était acquis une grande réputation comme physiologiste zoologiste.

Son pamphlet sur « l’Origine des centres nerveux excito-moteurs » lui avait gagné les bonnes grâces de la Cour royale, et son étude sur « La nature de Bathybius avec quelques remarques sur Littovcosci » venait d’être traduite en trois langues. Une des plus grandes autorités médicales n’avait pas craint de l’appeler en consultation à titre de sommité éminente de la science moderne. On s’explique facilement que, lorsque la ville de Birchespool se décida à créer une école de médecine, elle s’estima trop heureuse de confier la chaire de physiologie au Dr Ainslie Grey. Il y fut d’autant plus apprécié qu’on considérait cette chaire comme le piédestal qui, dans son étape glorieuse, devait l’élever aux plus hautes destinées de la science.

Physiquement, il ressemblait à sa sœur : mêmes yeux, mêmes traits, même front intelligent. Mais ses lèvres accusaient plus de fermeté, son maxillaire inférieur était plus long, plus accentué, plus énergique. Tout en lisant ses lettres, il se caressait le menton du pouce et de l’index.

— Ces femmes sont bien bruyantes, remarqua-t-il, en faisant allusion aux voix du dehors.

— C’est Sarah, répondit sa sœur ; je lui adresserai des observations.

Elle lui avait servi sa tasse à café, et buvait elle-même à petites gorgées, en regardant du coin de l’œil la figure austère de son frère.

— La première conquête de la race humaine, dit le professeur, s’est affirmée au moment où l’homme a acquis la faculté de la parole, par le développement de la troisième circonvolution frontale. La seconde conquête date de l’instant où il a su maîtriser cette faculté. Or, la femme n’en est pas encore là.

Il avait l’habitude de clore à demi ses paupières et d’avancer son menton en parlant ; puis, quand il s’arrêtait, il écarquillait les yeux et regardait fixement son interlocuteur.

— Je ne suis pas bavarde, Jean, objecta sa sœur.

— Non, Ada ; sous bien des rapports, vous vous rapprochez du type mâle, l’être supérieur.

Le professeur se pencha au-dessus de son œil, comme quelqu’un qui veut décocher un compliment. Mais sa sœur fit la moue et haussa les épaules d’un air agacé.

— Vous avez été en retard, ce matin, Jean, reprit-elle après une pause.

— Oui, Ada, j’ai mal dormi. Quelque petite congestion cérébrale, sans doute, due au surmenage des centres cérébraux. J’ai l’esprit un peu préoccupé.

Sa sœur le regarda, très étonnée ; car, jusqu’à présent, elle le savait aussi méthodique dans ses réflexions que dans ses habitudes.

Douze ans d’existence côte à côte lui avaient appris que son frère vivait dans une atmosphère scientifique, calme et sereine, qui le mettait au-dessus des émotions mesquines réservées aux esprits inférieurs.

— Vous êtes étonnée, Ada, observa-t-il. Eh bien, pas moi. Cependant, je ne me serais jamais cru aussi sensible aux influences vasculaires. Car, en somme, tous les désordres se ramènent à une cause vasculaire, si vous les étudiez à fond. Je pense à me marier.

— Pas avec Mrs. O’James ? s’écria Ada Grey, posant sa cuiller à œuf.

— Ma chère, vous avez la faculté féminine de l’intuition très remarquablement développée. Mrs. O’James est, en effet, la personne dont il s’agit.

— Mais vous la connaissez si peu ! Et les Esdailes eux-mêmes sont très peu renseignés sur elle ; elle n’a fait que séjourner quelques jours chez eux, aux « Linden ». Ne serait-il pas plus sage d’en parler d’abord aux Esdailes ?

— Je ne crois pas, Ada, que Mrs. Esdailes puisse fournir des renseignements capables d’influencer ma décision. J’ai mûrement réfléchi. Un esprit scientifique met du temps à arriver aux conclusions, mais une fois sa décision prise, il ne revient pas en arrière. Le mariage est la condition naturelle de l’homme. Vous savez que, jusqu’à présent, mes travaux scientifiques ne m’ont jamais laissé le temps de penser à mes intérêts personnels. Ces choses ont changé maintenant, et je ne vois pas pourquoi je ne songerais pas sérieusement à me chercher une compagne agréable pour le reste de mon existence.

— Votre parole est-elle engagée ?

— Presque. J’ai tenté hier d’insinuer à cette dame que j’étais prêt à me soumettre au sort commun de l’humanité. Je passerai chez elle après ma conférence, et verrai jusqu’à quel point ma proposition lui sourit. Mais vous froncez le sourcil, Ada ?

Sa sœur tressaillit et fit un effort pour dissimuler sa contrariété. Elle balbutia même quelques mots d’approbation, mais elle s’aperçut que le regard de son frère était perdu dans le vide et qu’il ne l’écoutait même pas.

— Je vous assure, Jean, dit-elle, que je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez. Si j’ai hésité à vous féliciter, c’est uniquement parce que je considère votre décision comme très grave et que j’ai été surprise par votre déclaration inattendue. – Sa main pâle effleura la croix qui pendait sur sa poitrine. – Nous avons besoin de nous sentir guidés à un tournant de la vie aussi important, et je voudrais bien vous voir vous rallier aux conseils de la religion.

Le professeur chassa cette suggestion d’un mouvement de main dédaigneux.

— Inutile de revenir sur ce sujet, reprit-il. Nous ne pouvons discuter ensemble. Vous affirmez sans preuves à l’appui, et je suis obligé de rejeter vos prémisses ; nous ne partons pas des mêmes bases.

Sa sœur soupira.

— Vous n’avez pas la foi, dit-elle.

— Je crois à ces grandes et fortes évolutions qui portent la race humaine vers un but aussi inconnu qu’élevé.

— Vous ne croyez à rien.

— C’est ce qui vous trompe, ma chère Ada, je crois à la différentiation du protoplasme.

Elle secoua tristement la tête. C’était le seul sujet sur lequel elle osait nier l’infaillibilité de son frère.

— Mais ne nous écartons pas de notre sujet, reprit le professeur en pliant sa serviette. Si je ne me trompe, il pourrait bien se produire un second événement analogue dans la famille. Qu’en dites-vous, Ada ?

Ses petits yeux clignotaient avec malice en regardant sa sœur qui se tenait raide et promenait nerveusement sur la nappe les griffes de la pince à sucre.

— Le docteur James M’Murdo O’Brien, continua le professeur d’une voix grave…

— Taisez-vous, Jean, taisez-vous ! cria miss Ainslie Grey.

— Le docteur James M’Murdo O’Brien, insista le professeur, est un homme très en évidence dans le monde scientifique. Il est mon premier élève, et je l’estime hautement. Je vous assure, Ada, que ses « Recherches sur les pigments bilieux », où il se réclame d’Urobilin figureront bientôt parmi les grands ouvrages classiques. Et il n’est pas exagéré de dire qu’il a révolutionné nos idées sur…

Il s’arrêta court, mais sa sœur gardait le silence, les yeux baissés et les joues rouges. Sa petite croix d’ébène suivait les battements précipités de son cœur sous sa respiration entrecoupée.

— On a offert au Dr James M’Murdo O’Brien la chaire de physiologie à Melbourne. Il a passé cinq ans en Australie ; le plus brillant avenir s’ouvre devant lui. Aujourd’hui, il nous quitte pour aller à Édimbourg, et, dans deux mois, il prendra possession de ses nouvelles fonctions. Vous connaissez son sentiment pour vous. Il dépend de vous qu’il parte seul ou non. À mon point de vue, je ne connais rien de plus beau pour une femme intelligente que d’unir sa vie à celle d’un homme éminent qui, comme le docteur James M’Murdo O’Brien, a su mener à bonne fin un travail de haute envolée.

— Il ne m’a jamais révélé ses sentiments, objecta la jeune fille.

— Ah ! il existe des indices plus sûrs que des paroles, répondit son frère, en secouant la tête. Mais vous êtes pâle ; votre système nerveux est surexcité, vos artères sont contractées. Je vous supplie de vous calmer. Je crois que j’entends une voiture et je m’imagine que vous allez recevoir une visite ce matin, Ada. Vous m’excuserez de m’en aller.

Il jeta un regard rapide sur la pendule, traversa le vestibule, et quelques instants plus tard, il parcourait les rues longues et étroites de Birchespool, dans son coupé élégamment attelé.

Après sa conférence, le professeur Ainslie Grey passa à son laboratoire, où il ajusta différents instruments scientifiques ; il recueillit quelques observations sur trois récentes injections bactériologiques, fit une demi-douzaine de sections, trouva la solution des problèmes que n’avaient pu résoudre sept médecins de ses amis. Lorsqu’il eut consciencieusement rempli sa tâche, il regagna sa voiture et donna l’ordre à son cocher de le conduire aux « Linden ». Pendant la durée du trajet, son visage demeura calme et impassible, mais il promena plusieurs fois sa main sur son menton d’un geste nerveux et saccadé.

Les « Linden » étaient une vieille maison, couverte de lierre, jadis en pleine campagne, mais qui, aujourd’hui, commençait à faire partie des faubourgs de la ville toujours grandissante. Légèrement en arrière de la route, elle était dissimulée par des arbres et des bosquets. Un chemin sinueux, bordé de lauriers-roses, menait à la grille d’entrée. Vers la droite, partait un sentier à l’extrémité duquel une dame était assise à l’ombre d’une aubépine ; elle tenait un livre à la main. Le grincement de la grille la fit tressaillir ; en apercevant la jeune femme, le professeur, au lieu d’aller jusqu’à la maison, se dirigea vers elle.

— Comment ? Vous n’entrez pas voir Mrs. Esdailes ? demanda-t-elle en émergeant de son buisson d’aubépine.

Elle était petite, d’aspect essentiellement féminin avec ses épaisses torsades de cheveux blonds et ses élégants souliers blancs qui apparaissaient sous sa robe claire.

Elle tendit une jolie petite main bien gantée au professeur, serrant de l’autre un livre à couverture verte. Son assurance jointe à sa vivacité et à ses jolies manières, étaient l’indice d’une grande habitude du monde. Mais son visage avait gardé une expression enfantine, et ses grands yeux gris énergiques, sa bouche rieuse et mutine, lui donnaient un air particulièrement candide. Mrs. O’James était veuve ; elle avait trente-deux ans, mais rien dans son attitude ne pouvait le faire supposer.

— Vous irez sûrement voir Mrs. Esdailes, reprit-elle, en lui lançant un regard de côté qui semblait contenir un défi autant qu’une caresse.

— Je ne suis pas venu voir Mrs. Esdailes, répondit-il sans se départir de sa gravité habituelle, mais je désire vous parler.

— J’en suis enchantée, dit-elle avec un très léger accent irlandais. Mais que vont devenir les étudiants sans leur professeur ?

— Je me suis acquitté de tous mes devoirs pédagogiques. Prenez mon bras et nous nous promènerons au soleil. Ne trouvez-vous pas, comme moi, que les peuples orientaux ont raison de faire un dieu du soleil qui est la grande force bienfaisante de la nature, l’allié de l’homme contre le froid, la stérilité, et en général tous ses ennemis. Que lisiez-vous ?

— Matière et vie, de Hale.

— Hale ! répéta-t-il plusieurs fois, Hale !

— Vous ne partagez pas son avis ? demanda-t-elle.

— Il ne s’agit pas de moi qui, au fond, ne suis qu’un oiseau de passage sur cette terre. Mais il faut remarquer que toutes les tendances des hautes sphères modernes sont en contradiction avec ses idées. Il défend ce qu’on ne peut défendre. Il est excellent observateur, mais médiocre dialecticien. Je ne vous engage pas à prendre pour parole d’Évangile tout ce que vous dit Hale.

— Il faut que je lise la Chronique de la nature pour contre-balancer son influence pernicieuse, dit Mrs. O’James, avec un rire très fin.

La Chronique de la nature est un des nombreux livres dans lesquels le professeur Ainslie Grey a réfuté les doctrines de l’agnosticisme scientifique.

— C’est un ouvrage très faux, que je ne saurais vous recommander. J’aimerais mieux vous voir lire les élucubrations de quelques-uns de mes collègues plus autorisés et plus érudits que moi.

Ils interrompirent un instant leur conversation pendant qu’ils se promenaient au soleil resplendissant sur la pelouse d’un vert tendre et moelleux comme un tapis de velours.

— Avez-vous pensé à ce que je vous ai dit hier soir ? insinua-t-il enfin.

Elle ne répondit pas et continua à marcher à côté de lui, les yeux dans le vide, en détournant la tête.

— Je ne veux pas hâter votre décision plus qu’il ne convient, poursuivit-il. Je sais que cette question demande une mûre réflexion ; pour ma part, j’ai longuement réfléchi avant de me décider à vous en parler. Je ne suis pas un homme facile à émouvoir, mais en votre présence je me rends compte de la grande évolution qui s’opère en moi, de cette attirance instinctive qui me porte irrésistiblement vers vous.

— Vous croyez donc à l’amour ? demanda-t-elle en levant les yeux vers lui.

— Oui, forcément.

— Et cependant vous niez l’âme ?

— Cette grave question touche à la fois au psychisme et au matérialisme, reprit le professeur d’un semi-air de pitié. Le protoplasme peut être considéré comme la base physique de l’amour et comme l’origine de la vie.

— Comme vous êtes peu poétique ! s’écria-t-elle. Vous voulez abaisser l’amour au niveau d’un simple phénomène physique.

— Ou plutôt j’élève le phénomène physique à la hauteur de l’amour.

— Ah ! j’aime mieux cela, fit-elle d’un rire franc et dégagé. Votre distinction est subtile et me fait voir la science sous un jour tout à fait exquis.

Ses yeux brillaient et elle imprimait à son menton un petit mouvement saccadé comme une femme qui se sent maîtresse de la situation.

— J’ai quelques raisons de croire, dit le professeur, que ma position ici ne fera que s’améliorer, et qu’elle me prépare un rôle glorieux sur la scène du monde scientifique. Pour le moment, ma chaire me rapporte environ quinze cents livres par an auxquelles se joignent quelques centaines de livres, produit de mes publications. Je serais donc à même de vous offrir tout le confort auquel vous êtes habituée. Voilà ce qui a trait à ma situation matérielle. Quant à mon tempérament, je le considère comme parfaitement sain. Je n’ai jamais été malade de ma vie, à part quelques fortes migraines dues au surmenage prolongé des centres cérébraux. Mon père et ma mère n’étaient atteints d’aucune diathèse morbide, mais je ne vous cacherai pas que mon grand-père souffrait du podagra.

Mrs. O’James parut effrayée.

— Est-ce un mal grave ? demanda-t-elle.

— C’est la goutte, dit le professeur.

— Oh ! voilà tout ! Je m’imaginais quelque chose de bien pire !

— L’affection est grave en elle-même, mais je crois que j’échapperai à cet atavisme. J’ai tenu à vous mettre au courant de tous ces détails, car j’estime que vous ne devez pas les ignorer au moment de prendre une décision. Puis-je vous demander maintenant si vous êtes disposée à accepter ma proposition ?

Il s’arrêta, et la regarda gravement en attendant sa réponse.

Elle était en proie évidemment à une lutte intérieure. Ses yeux restaient baissés, son petit pied frappait sèchement le sol, et ses doigts jouaient nerveusement avec sa châtelaine. Soudain, d’un geste brusque qui dénotait à la fois de l’abandon et de l’impatience, elle tendit sa main à son compagnon.

— J’accepte, dit-elle.

Ils se trouvaient de nouveau abrités par le buisson d’aubépine. Il s’inclina gravement et baisa sa main gantée.

— J’espère que vous n’aurez jamais à regretter votre décision.

— J’espère que vous ne le regretterez pas, reprit-elle en soupirant fortement.

Ses yeux s’humectèrent de larmes, et ses lèvres balbutièrent indistinctement, sous une violente émotion.

— Revenez au soleil, dit-il, qui nous fait tant de bien à tous. Vos nerfs ont été secoués par quelque petite congestion médullaire, sans doute. Il est toujours intéressant de ramener les états psychiques à leur cause physique. On est certain, au moins, de se baser sur des observations qui reposent sur des faits palpables.

— J’en conviens, mais il faut alors renoncer à tout côté romanesque, dit Mrs. O’James en le regardant de côté.

— Le romanesque est le produit de l’imagination et de l’ignorance. Là, où la science répand sa lumière paisible et pénétrante, le roman se trouve par le fait éclipsé, il ne reste plus de place pour lui.

— Mais l’amour est pourtant du roman ? demanda-t-elle.

— Pas du tout. L’amour est né dans le domaine de la poésie ; on l’a ensuite transplanté dans celui de la vraie science. Il n’est autre que le grand facteur des forces premières. Lorsque la molécule hydrogène attire à elle la molécule chlore pour former la molécule composée et complète acide chlorhydrique, l’énergie qu’elle déploie peut être comparée à la force qui m’attire vers vous. L’attraction et la répulsion paraissent être les forces premières. En ce moment, nous éprouvons l’attraction.

— Et voilà la répulsion, ajouta malicieusement Mrs. O’James, en voyant une dame à la démarche imposante traverser le gazon pour venir à eux.

— Je suis ravie de vous rencontrer, mistress Esdailes ! Voici le professeur Grey.

— Comment allez-vous, mon cher professeur ? demanda la promeneuse sur un ton plutôt minaudier. Vous avez joliment bien fait de prendre l’air par ce temps délicieux. N’est-ce pas une journée idéale ?

— Il fait certainement un temps magnifique, répondit le professeur.

— Écoutez le vent qui soupire dans les branches, s’écria Mrs. Esdailes en levant un doigt. C’est le concert de la nature. Avec un peu d’imagination on se figurerait entendre les murmures des anges, professeur Grey ?

— Cette idée ne m’est jamais venue à l’esprit, madame.

— Ah ! mon cher professeur. J’ai donc toujours les mêmes griefs contre vous ! Il vous manque décidément un sens : vous ne comprenez rien aux choses profondes de la nature. Faut-il l’attribuer à un manque d’imagination ? Comment ! vous n’éprouvez pas un certain émoi en entendant ce bruissement du vent ?

— Je vous avoue que je n’entends rien, mistress Esdailes.

— Ou en voyant les teintes ravissantes de cet arrière-plan de feuilles ? Admirez cette merveilleuse gamme de verts !

— Chlorophylle… murmura le professeur.

— La science est d’un prosaïsme désolant.

— Elle dissèque et étiquette tout ; elle perd de vue les grandes lignes des choses, tant elle s’attache aux vétilles. Vous avez une triste opinion de l’intelligence féminine, professeur Grey. Je crois que je vous ai entendu faire votre profession de foi à ce sujet.

— C’est une simple question de poids, reprit le professeur en fermant les yeux et en haussant les épaules. Le cerveau féminin pèse deux onces de moins que le cerveau masculin. Il y a bien des exceptions, car la nature est élastique !

— Mais le plus lourd n’est pas toujours le meilleur, riposta Mrs. O’James en riant. N’existe-t-il pas un système de compensation dans la science, et ne pouvons-nous pas arguer que la qualité remplace la quantité ?

— Je ne le crois pas, remarqua le professeur gravement. Mais j’entends le gong qui annonce votre déjeuner. Non, merci, mistress Esdailes, je ne puis rester ; ma voiture m’attend. Adieu, adieu, mistress O’James.

Il ôta son chapeau, s’éloigna lentement par le chemin bordé de lauriers.

— Il n’a pas de goût, dit Mrs. Esdailes. Le beau ne lui parle pas au cœur.

— C’est ce qui vous trompe, répliqua Mrs. O’James avec un air narquois. Il vient de me demander de devenir sa femme.

Lorsque le professeur Ainslie Grey monta l’escalier qui menait chez lui, la porte du vestibule s’ouvrit, et un monsieur bien tourné sortit vivement. Il avait le teint brun, des yeux foncés plutôt ronds, une barbe courte, noire, qui lui donnait un air très décidé. Le travail et la réflexion avaient imprimé leurs traces sur son visage, mais la rapidité de ses mouvements lui donnait une allure et une tournure encore très jeunes.

— Quelle chance de vous rencontrer, cria-t-il. Je tenais particulièrement à vous voir.

— Entrez donc avec moi dans la bibliothèque, dit le professeur, vous resterez déjeuner avec nous.

Les deux hommes pénétrèrent dans le vestibule, et le professeur introduisit son hôte dans son cabinet particulier, en lui offrant un fauteuil.

— Je pense que vous êtes satisfait de votre entrevue, O’Brien. Je ne me permettrais jamais d’exercer la moindre pression sur ma sœur Ada ; mais je lui ai donné à comprendre que personne plus que vous n’est digne de l’épouser. À mon point de vue personnel, je rêverais d’avoir pour beau-frère mon plus brillant élève, l’auteur de « Quelques recherches sur les pigments bilieux »…

— Vous êtes bien aimable, professeur Grey ; je reconnais là votre caractère généreux. J’ai, en effet, sondé les intentions de miss Grey ; elle n’a pas dit non.

— Alors, elle a dit oui ?

— Pas précisément, mais elle me propose d’attendre jusqu’à mon retour d’Édimbourg. Je pars aujourd’hui, comme vous le savez, et j’espère commencer mon travail demain.

— Sur l’anatomie comparée de l’appendice vermiforme, par le docteur O’Brien, dit le professeur avec emphase. C’est un sujet captivant, un sujet qui sert de base à l’évolution philosophique.

— Ah ! quelle exquise créature ! s’écria O’Brien avec un élan subit d’enthousiasme ; elle est si droite et si franche !

— L’appendice vermiforme… commença le professeur.

— Un vrai ange descendu du ciel, interrompit l’autre. Je crains que mes théories sur la liberté religieuse ne l’aient indisposée contre moi.

— Vous ne devez pas céder sur ce point ; il faut que vous restiez fidèle à vos convictions ; vous ne pouvez accepter aucun compromis.

— Ma raison reste fidèle à l’agnosticisme, mais je sens qu’il existe là une lacune, un vide. J’ai éprouvé dans la vieille église, chez mes parents, des sentiments inexplicables au parfum de l’encens et en écoutant la voix de l’orgue, des sentiments comme je n’en ai jamais eus au laboratoire ou dans la salle de conférences.

— Sensibilité, pure sensibilité que tout cela, dit le professeur en se frottant le menton. Ce sont de vagues réminiscences héréditaires provoquées par la stimulation des nerfs olfactifs et auditifs.

— C’est possible, c’est possible, répondit le jeune homme rêveur. Mais j’ai encore quelque chose à vous dire. Avant d’entrer dans votre famille, votre sœur et vous, avez le droit de savoir tout ce qui concerne ma carrière. Je vous ai déjà mis au courant de ma situation mondaine, mais j’ai omis de spécifier un point. Je suis veuf.

Le professeur fronça les sourcils.

— C’est du nouveau, en effet.

— Je me suis marié peu de temps après mon arrivée en Australie. Ma femme était miss Thurston ; je l’avais rencontrée dans le monde. Notre union fut des plus malheureuses.

En faisant cet aveu, il ne put dissimuler son émotion violente. Son visage vif et expressif fut secoué par un tremblement nerveux, et ses mains pâles se crispèrent sur les bras de son fauteuil. Le professeur s’éloigna vers la fenêtre.

— Vous êtes le meilleur juge, dit-il. Mais je ne vois pas la nécessité de nous exposer tous les détails de votre vie.

— Vous avez le droit, vous et miss Grey, de tout savoir. Et ce sujet, je ne puis facilement l’aborder avec votre sœur. Ma pauvre Jinny était la meilleure des femmes ; mais, trop accessible aux hommages, elle ne sut pas résister aux mauvaises influences. Elle m’a trompé, Grey. J’éprouve un sentiment pénible à évoquer le souvenir de l’inconduite de ma femme défunte, mais elle m’a trompé ! Elle s’est enfuie à Auckland avec un homme qu’elle avait connu avant son mariage. Le bateau qui les emportait sombra et personne n’échappa au naufrage.

— Tout ceci est douloureux, en effet, O’Brien, dit le professeur en remuant ses mains d’un air attristé, mais je ne vois vraiment pas comment cela peut vous gêner en quoi que ce soit vis-à-vis de ma sœur.

— J’ai soulagé ma conscience, dit O’Brien en se levant. Je n’ai plus rien à vous apprendre maintenant, mais je ne voulais pas que cette révélation partît d’autres lèvres que les miennes !

— Je vous approuve, O’Brien ; ce que vous avez fait là est parfaitement correct et délicat. Vous n’avez rien, d’ailleurs, à vous reprocher, si ce n’est peut-être d’avoir choisi un peu trop précipitamment la compagne de votre vie sans vous entourer de renseignements complets.

O’Brien passa sa main sur ses yeux.

— Pauvre fille ! s’écria-t-il. Dieu me pardonne ! Je l’aime encore ! Mais il faut que je parte !

— Vous allez déjeuner avec nous ?

— Non, professeur Grey ; il me reste encore ma malle à faire ; j’ai déjà dit adieu à miss Grey ; dans deux mois, je vous reverrai.

— Vous me trouverez sans doute marié.

— Marié ?

— Oui, j’y songe sérieusement.

— Mon cher professeur, laissez-moi vous féliciter de tout mon cœur. Je ne l’aurais jamais soupçonné. Et qui est votre fiancée ?

— Elle s’appelle Mrs. O’James. C’est une veuve de même nationalité que vous. Mais, pour en revenir aux questions sérieuses, je serais très heureux de voir le manuscrit de votre travail sur l’appendice vermiforme. Je pourrais, à l’occasion, vous fournir quelques données pour des annotations à intercaler.

— Votre aide me sera précieuse, dit O’Brien avec enthousiasme.

Puis les deux hommes se séparèrent dans le vestibule. Le professeur retourna dans la salle à manger, où sa sœur l’attendait pour déjeuner.

— Je me marierai devant l’officier de l’état civil, lui dit-il, et je vous conseille fortement d’en faire autant.

Le professeur pensa que les quinze jours de vacances scolaires allaient lui offrir une trop bonne occasion pour la laisser passer. Comme Mrs. O’James était orpheline, sans relations et presque sans, amis dans le pays, rien ne s’opposait à ce que le mariage se fît rapidement. Ils se marièrent, donc en tout petit comité, sans grande pompe, et partirent pour Cambridge, où le professeur et sa charmante femme assistèrent à quelques séances académiques ; ils firent ainsi diversion à la monotonie de leur lune de miel, en visitant des laboratoires biologiques et des bibliothèques médicales. Les amis du professeur lui firent force compliments, non seulement sur la beauté de sa femme, mais aussi sur son intelligence et sur la précision étonnante avec laquelle elle discutait les questions physiologiques. Le professeur lui-même se montrait très surpris de l’étendue des connaissances de sa femme.

— Vous possédez un bagage d’érudition très remarquable pour une femme, Jeannette, lui disait-il quelquefois. Je commence même à croire que votre cerveau s’écarte un peu du poids normal.

Ils retournèrent ensuite à Birchespool, par une matinée brumeuse et froide, car les conférences devaient reprendre le lendemain, et le professeur Ainslie Grey s’était toujours piqué d’honneur d’entrer le premier dans la salle des réunions. Miss Ada Grey les reçut avec une bonne grâce plutôt contrainte et remit les clés de l’office à la nouvelle maîtresse de maison. Mrs. Grey insista pour qu’elle restât avec eux, mais la sœur du docteur leur apprit qu’elle avait déjà accepté une invitation chez des amis pour plusieurs mois, et, le soir même, elle partit pour le midi de l’Angleterre.

Deux jours plus tard, la femme de chambre apporta un mot après le déjeuner dans la bibliothèque où le professeur préparait sa conférence. Ce mot annonçait le retour du docteur James M’Murdo O’Brien. Leur rencontre fut pleine d’effusion de la part du jeune homme, mais plutôt froide du côté de son ancien maître.

— Vous voyez qu’il y a du nouveau, dit le professeur.

— Je le savais. Miss Grey me l’a écrit ; je l’ai d’ailleurs lu dans l’article du Journal médical. Alors, vous êtes vraiment marié ? Comme vous avez fait les choses vite et sans crier gare !

— J’ai horreur, en principe, de tout ce qui est étalage ou cérémonie. Ma femme est très raisonnable, je puis même dire anormalement raisonnable pour une personne de son sexe, et elle a complètement approuvé le programme que je lui proposais.

— Et votre étude sur… ?

— Cette diversion matrimoniale l’a interrompue, mais j’ai repris mes cours et je compte vite rattraper le temps perdu.

— Il faut que je voie miss Grey avant de quitter l’Angleterre ; nous avons échangé des lettres, et je crois que nous arriverons à nous entendre. Je désire vivement qu’elle vienne avec moi, car je ne puis plus me passer d’elle.

Le professeur hocha la tête.

— Vous n’êtes pas aussi faible de caractère que vous le prétendez, dit-il. Des considérations de cette espèce sont, en définitive, bien secondaires à côté des grands devoirs de l’existence.

O’Brien sourit.

— Vous voudriez déraciner mon âme celtique et la remplacer par un cœur foncièrement saxon. Mon cerveau est trop petit, ou mon cœur est trop grand, je ne sais lequel des deux. À propos, quand pourrai-je venir présenter mes hommages à Mrs. Grey ? Sera-t-elle chez elle cet après-midi ?

— Elle est à la maison maintenant. Venez dans le petit salon. Elle sera bien aise de faire votre connaissance.

Ils traversèrent le vestibule recouvert de linoléum. Le professeur ouvrit la porte du salon, et précéda son ami. Mrs. Grey était assise près de la fenêtre dans un fauteuil d’osier, vêtue d’une robe d’intérieur rose pâle qui la faisait ressembler à une petite fée. En apercevant un visiteur, elle se leva et vint au-devant de lui. Le professeur entendit un bruit sourd derrière lui : se retournant, il aperçut O’Brien affaissé sur une chaise, la main fortement appuyée sur son cœur.

— Jinny ! Jinny ! murmura-t-il en gémissant.

Mrs. Grey resta immobile et le regarda fixement : son visage était empreint de stupeur et d’effroi. Elle poussa un soupir, chancela et serait tombée à la renverse si le professeur ne l’avait soutenue de son bras vigoureux et nerveux.

— Étendez-vous sur cette chaise longue, dit-il.

Elle s’effondra au milieu des coussins, pâle et les traits tirés. Le professeur s’adossa à la cheminée et promena son regard froid, de l’un à l’autre.

— Eh bien, O’Brien, dit-il enfin, vous aviez, il me semble, déjà fait connaissance avec ma femme ?

— Votre femme ? s’écria son ami d’une voix rauque. Elle n’est pas votre femme, mais la mienne, j’en prends Dieu à témoin.

Le professeur se tenait toujours immobile et impassible contre la cheminée ; ses doigts effilés et maigres enlacés nerveusement, et sa tête penchée en avant. Les deux compagnons se regardaient avec une stupeur mêlée d’effarement.

— Jinny !

— James !

— Comment avez-vous pu m’abandonner ainsi, Jinny ? Comment avez-vous eu ce triste courage ? Je vous croyais morte. J’ai porté votre deuil. J’ai pleuré la mort d’un être vivant avec un chagrin inconsolable.

Elle ne répondait pas, mais restait toujours étendue au milieu des coussins, les yeux fixés sur lui.

— Pourquoi ne parlez-vous pas ?

— Vous avez raison, James. J’ai été cruelle pour vous ; affreusement cruelle. Mais je ne suis pas aussi coupable que vous croyez.

— Vous avez fui avec de Horta.

— Non ; au dernier moment le remords m’a arrêtée et je suis restée, le laissant partir seul. Après ce que je vous avais écrit, je ne pouvais plus revenir et vous rencontrer. Alors je me suis cachée en Angleterre sous un faux nom, et j’y ai vécu depuis ce temps. Je savais que vous me croyiez noyée et ne m’attendais pas à ce que le destin nous rapprochât de nouveau. Et quand le professeur m’a demandé…

Elle s’arrêta pour reprendre haleine.

— Vous vous sentez mal, dit le professeur, gardez la tête basse ; le sang circulera mieux dans votre cerveau. (Il aplatit le coussin.) Je suis fâché de vous quitter, O’Brien, mais il me faut préparer mon cours. J’espère vous retrouver ici à mon retour.

Il sortit du salon avec une figure préoccupée et grave. Aucun des trois cents étudiants qui assistaient à sa conférence ne put surprendre un changement quelconque dans son attitude ou deviner que ce monsieur, à l’air austère, trouvait décidément bien dur de se raidir contre les aspirations de la nature humaine. Après sa conférence, il vaqua à toutes ses occupations de laboratoire, puis retourna chez lui. Mais il n’entra pas par la porte principale ; il alla du jardin à la véranda qui précédait le petit salon ; et, en approchant, il reconnut les voix de sa femme et de O’Brien qui causaient à haute voix avec animation. Il s’arrêta, se demandant s’il les interromprait ou non.

Rien n’était plus contraire à sa nature que d’écouter aux portes ; mais pendant qu’il hésitait à prendre un parti, il surprit quelques mots entrecoupés qui le frappèrent d’horreur.

— Vous êtes toujours ma femme, Jinny, disait O’Brien. Je vous pardonne du fond du cœur, car je n’ai jamais cessé de vous aimer, malgré votre froideur coupable.

— Non, James, je ne vous ai pas oublié ; mon cœur était toujours à Melbourne, je suis toujours restée « vôtre », mais je trouvais préférable pour vous de vous laisser croire à ma mort.

— Il faut que vous vous décidiez, Jinny. Si vous prenez le parti de rester ici, je ne dirai rien ; il n’y aura aucun scandale. Si, au contraire, vous me suivez, je me moque absolument de l’opinion publique. Peut-être suis-je aussi coupable que vous ; j’ai eu le tort de me laisser trop absorber par mon travail et de ne pas m’occuper suffisamment de ma femme.

Le professeur entendit le rire doux et charmeur qu’il connaissait si bien.

— Je vous suivrai, James, dit-elle.

— Et le professeur ?

— Le pauvre professeur ! Mais il n’en sera pas autrement ému, James ; il n’a pas de cœur !

— Il faut lui faire part de notre décision.

— C’est inutile, dit le professeur Ainslie Grey, en entrant brusquement dans le salon. J’ai entendu la fin de votre conversation et avant de vous interrompre, j’ai attendu que votre décision fût bien prise.

O’Brien tendit la main à la jeune femme. Tous deux restaient plantés debout, immobiles, le soleil éclairant leurs visages. Le professeur se tenait à la porte, les mains derrière le dos, sa grande silhouette se profilait sur le mur.

— Vous avez pris le parti le plus sage, dit-il. Retournez en Australie tous les deux et passez l’éponge sur votre passé.

— Mais vous ? vous ? insista O’Brien.

Le professeur agita une main nerveuse.

— Ne vous inquiétez jamais de moi, reprit-il.

La jeune femme poussa un cri.

— Dans quelle situation je me trouve ? Que vais-je faire ? gémit-elle. Comment pouvais-je prévoir tout ceci ? Je croyais mon passé enterré, il se représente malheureusement à moi sous le jour d’une existence nouvelle. Que puis-je vous dire, Ainslie ? J’ai déshonoré et brisé la vie d’un homme intègre. J’ai fait votre malheur ! Comme vous devez me détester et me maudire ! Mon Dieu ! pourquoi suis-je donc venue au monde ?

— Je ne vous déteste ni ne vous maudis, Jeannette, dit le professeur tranquillement. Vous avez tort de regretter votre présence en ce monde, car une noble mission s’offre aujourd’hui à vous, celle de seconder les efforts d’un homme qui vient de s’acquérir une renommée dans le monde scientifique. En toute justice, je ne puis vous blâmer complètement de ce qui s’est passé. Jusqu’à quel point la monade individuelle peut-elle être rendue responsable de l’atavisme qui pèse sur elle ? Voilà une question sur laquelle la science n’a pas encore prononcé son dernier mot.

Il se tenait debout, les extrémités des doigts réunies, le haut du corps penché en avant comme quelqu’un qui cherche à expliquer un sujet scabreux et abstrait. O’Brien s’était avancé pour lui répondre, mais l’attitude sévère de son interlocuteur glaça ses paroles sur ses lèvres. Il ne se sentait pas le courage d’exprimer ses condoléances et sa sympathie à un homme capable de confondre aussi facilement ses propres chagrins avec les grandes questions de philosophie abstraite.

— Il est inutile de prolonger cette situation, continua le professeur sur le même ton placide. Mon coupé stationne à la porte. Je vous prie de vous en servir comme s’il vous appartenait. Peut-être serait-il préférable que vous quittiez la ville sans plus tarder. Jeannette, je vous ferai parvenir ce qui vous appartient.

O’Brien, la main à demi tendue, hésitait :

— Je n’ose vraiment pas vous serrer la main, hasarda-t-il.

— Au contraire. Je crois que c’est vous qui tirez le meilleur parti de cette aventure. Vous n’avez rien à regretter de tout ceci, il me semble.

— Et votre sœur ?

— Je m’arrangerai de manière à lui présenter la chose sous son vrai jour. Adieu. Envoyez-moi une épreuve de votre dernière brochure. Adieu, Jeannette !

— Adieu !

Leurs mains se pressèrent avec effusion, et pendant une seconde leurs yeux se rencontrèrent. Ce ne fut qu’un éclair, mais, pour la première et dernière fois, la perspicacité de cette femme sut lire à travers les profondeurs obscures de cette âme masculine fortement trempée. Elle poussa un léger cri et posa son autre main, d’une blancheur d’albâtre, sur l’épaule du jeune homme.

— James ! James ! s’écria-t-elle. Ne voyez-vous pas qu’il vient de recevoir une blessure profonde au cœur ?

Il la repoussa doucement.

— Je ne suis pas l’être impressionnable que vous croyez. J’ai d’ailleurs une tâche à remplir, un grand travail à terminer. Le coupé vous attend. Votre manteau est dans le vestibule. Dites à Jean où vous désirez qu’on vous conduise. Il vous apportera ce dont vous aurez besoin. Maintenant partez !

Ces deux derniers mots furent échangés sur un ton bref et saccadé et contrastaient étrangement avec sa voix d’ordinaire si froide et si pondérée. Ils quittèrent aussitôt le salon. Il ferma la porte derrière eux et arpenta la pièce à grands pas. Puis il entra dans sa bibliothèque, se dirigea vers la fenêtre, et souleva le rideau.

La voiture venait de partir. Il aperçut une dernière fois celle qui avait été sa femme. Il vit la silhouette de sa tête et de son buste élégant.

Une impulsion irrésistible le poussa brusquement vers la porte ; il resta maître de lui cependant et, tombant dans son fauteuil de bureau, il se replongea dans son travail.

Cet incident domestique produisit relativement peu de scandale. Le professeur n’avait que de rares amis, n’allait pas souvent dans le monde. Son mariage avait été si secret que la plupart de ses collègues le croyaient toujours célibataire. Il aurait pu redouter les commérages de Mrs. Esdailes et de quelques-unes de ses intimes, mais le champ de leur bavardage était forcément restreint, car ces bonnes langues n’avaient que de vagues soupçons sur la cause de cette subite séparation.

Le professeur continua à se montrer toujours aussi exact dans l’accomplissement de sa tâche, toujours aussi zélé à diriger son laboratoire et ses élèves. Il poursuivait en même temps ses études avec une ardeur fiévreuse. Il arrivait fréquemment à ses domestiques, lorsqu’ils descendaient le matin, d’entendre le grincement régulier de sa plume infatigable, ou de le rencontrer sur l’escalier, remontant chez lui, silencieux et sombre. Ses amis essayèrent en vain de lui faire comprendre qu’une existence aussi surmenée allait miner sa santé. Il n’en continua pas moins à confondre les jours et les nuits dans son labeur opiniâtre.

Peu à peu, ce mode de vie amena un changement visible dans sa personne. Ses traits déjà très tirés s’altérèrent sensiblement ; des rides profondes apparurent sur ses tempes et sur son front. Ses joues se creusèrent et son visage s’émacia. Ses genoux fléchirent sous son poids, et il lui arriva un jour de tomber en sortant de la salle de conférence : il fallut le porter à sa voiture.

Cet incident se passa juste à la clôture des cours, et, quelques jours après l’ouverture des vacances, les professeurs restés à Birchespool furent douloureusement émus d’apprendre que leur confrère était très malade ; on désespérait même de le sauver. Deux médecins illustres, appelés en consultation, ne purent diagnostiquer la maladie qui l’emportait. Une faiblesse toujours croissante se déclara, faiblesse physique qui n’atteignait en rien la lucidité de son cerveau. Il suivit avec intérêt le cours de sa maladie et fit lui-même des remarques précises sur son état et sur ses sensations. Il parlait de sa mort prochaine avec un calme étonnant et une indifférence qui semblaient peu naturels.

— Voici une preuve manifeste, disait-il, du manque de corrélation entre les cellules cervicales et les cellules générales. Vous assistez en ce moment à la dissolution d’une société coopérative, et ce procès entre les deux parties est intéressant à suivre.

Ainsi, un beau matin, « sa société coopérative » se trouva dissoute. Très doucement, très pacifiquement, il s’endormit du sommeil éternel. Les deux médecins qui le soignaient furent bien embarrassés lorsqu’il fallut, dans leur certificat de décès, donner un nom à sa maladie.

— C’est difficile à préciser, dit l’un.

— Très difficile, ajouta l’autre.

— S’il s’était agi d’un individu plus impressionnable, je n’aurais pas hésité à affirmer qu’il avait succombé à un ébranlement nerveux, à ce que l’on appelle vulgairement « une lésion du cœur ».

— Je ne crois pas que ce pauvre Grey ait été homme à mourir d’une lésion.

— Dans tous les cas, nous supposerons, si vous le voulez, reprit l’autre médecin, qu’il est mort d’une affection cardiaque.

Ils optèrent pour ce diagnostic.

DANS LES TEMPS RECULÉS

Ma première rencontre avec le Dr James Winter eut lieu dans des circonstances dramatiques, à deux heures du matin, dans la chambre à coucher d’une vieille maison de campagne. Par deux fois, je décochai des ruades frénétiques dans son gilet blanc, je lui arrachai ses lunettes d’or, tandis qu’aidé d’une femme expérimentée, il étouffait mes cris furieux sous un jupon de flanelle, et me trempait dans un bain chaud. Je me suis laissé dire qu’un de mes parents, qui se trouvait là par hasard, fit remarquer tout bas que mes poumons étaient en parfait état. Je ne me rappelle pas la physionomie générale du Dr Winter à ce moment-là, car j’avais d’autres choses en tête, mais la description qu’il fait de ma propre personne est loin d’être flatteuse. Une tête ébouriffée, un corps troussé comme celui d’une oie, des jambes torses, des pieds cagneux, telle est la description qu’il fait de moi.

À partir de cette date, les circonstances qui font époque dans ma vie sont marquées par les entreprises périodiques du Dr Winter sur ma personne.

Il me vaccina, m’ouvrit un abcès, me mit un vésicatoire pour les oreillons. Je vivais heureux sous un beau ciel bleu dont il était le seul nuage obscur. Mais enfin ! arriva une vraie maladie – pendant les mois que je passai couché dans mon petit lit d’osier, je découvris que ce visage dur pouvait se dérider, que ces chaussures grosses et bruyantes savaient glisser silencieusement et doucement autour de mon lit et que cette voix tonitruante pouvait devenir très douce en parlant à un petit être malade.

L’enfant est devenu maintenant un médecin lui-même, et cependant le Dr Winter n’a pas changé d’un pouce. Je ne vois aucune modification en lui, à part ses cheveux qui sont devenus plus blancs et ses épaules carrées qui paraissent voûtées. Il est très grand, mais perd quelques pouces de sa taille en se tenant mal. Ce dos large s’est arrondi à se pencher sur des lits de souffrance. Ce teint brun et hâlé, il le doit à ses longues promenades en voiture découverte par le froid de l’hiver et la pluie qui lui fouettait le visage. Sa peau paraît unie à une petite distance, mais si vous vous approchez, vous y découvrirez une infinité de stries et de petites rides qui la font ressembler à une pomme flétrie. Elles se distinguent à peine au repos, mais lorsqu’il rit, sa figure s’étoile comme un verre fêlé, et vous en concluez qu’il doit être encore plus vieux qu’il ne le paraît.

Son âge ? Je n’ai jamais pu arriver à le découvrir. J’ai essayé bien souvent, j’ai trouvé des points de repère jusqu’à George IV, voire même jusqu’à la régence, sans jamais pouvoir faire la vérité. Son esprit a certainement été accessible de très bonne heure aux impressions de sa jeunesse, mais il a dû rester fermé à certaines choses, car la politique contemporaine ne lui offre aucun intérêt ; en revanche, il se passionne pour des questions quasi préhistoriques. Il secoue la tête en parlant du premier bill de la Réforme, et émet des doutes sérieux sur son à-propos ! je l’ai même entendu, lorsqu’il est surexcité par un verre de vin, juger très sévèrement Robert Peel et son abandon des lois agraires… La mort de cet homme d’État clôt définitivement pour lui l’histoire d’Angleterre, et le Dr Winter trouve insignifiants les événements qui se sont déroulés depuis.

C’est seulement lorsque je devins médecin moi-même, que je fus à même d’apprécier combien cet homme caractérise le dernier vestige de la génération précédente. Il avait appris la médecine d’après l’ancien système, suranné et vieillot, qui consistait à mettre un jeune homme en apprentissage chez un chirurgien à l’époque où l’étude de l’anatomie se pratiquait clandestinement autour d’une tombe violée. Ses convictions sur sa profession sont encore plus réactionnaires que ses convictions politiques. Il considère la vaccination comme une bonne chose, mais je crois qu’il conserve une préférence secrète pour l’inoculation. Il pratiquerait volontiers la saignée, s’il n’était retenu par l’opinion publique. Le chloroforme est, à son avis, une innovation dangereuse, et il ne peut en entendre parler sans laisser échapper un claquement de langue significatif. On sait même qu’il a dit des choses désobligeantes sur Laënnec et il traite le stéthoscope de jouet nouvellement inventé par les Français. Il en porte un au fond de son chapeau par déférence pour les exigences de ses clientes, mais comme il est très dur d’oreille, peu importe qu’il s’en serve ou non.

Il lit toujours, par devoir, son journal médical hebdomadaire, pour avoir une idée générale des progrès de la science moderne ; mais il persiste à trouver les expériences actuelles fastidieuses et grotesques.

La théorie des germes de la maladie l’a fait pouffer de rire pendant longtemps, et sa plaisanterie favorite, dans une chambre de malade était de crier : « Fermez la porte, autrement les germes pourraient entrer. » Quant à la théorie de Darwin, il la considérait comme le « nec plus ultra » du ridicule de ce siècle. « Les enfants à la nursery », disait-il, et les ancêtres à « l’écurie », et il se tordait de rire à cette idée.

Il est tellement arriéré que quelquefois (comme les idées évoluent en cercle sur elles-mêmes), il se retrouve à son grand étonnement, en face de vraies actualités. Ainsi, le traitement par la diète avait été très en vogue dans sa jeunesse, et il en avait usé plus fréquemment que qui que ce soit. Le massage lui était familier, alors que notre génération le considère comme une innovation. Il avait fait ses études au temps où les instruments revêtaient les formes les plus rudimentaires, et où les hommes savaient surtout se servir de leurs doigts. Il a une main parfaite pour un chirurgien, la paume très musclée et les doigts effilés.

Je n’oublierai pas facilement comment le Dr Patterson et moi nous opérâmes sir James Sirwell, membre du Parlement, sans pouvoir trouver la pierre dont il souffrait. Ce fut un moment horrible ; nos deux lumières réunies étaient aux abois. C’est alors que le Dr Winter, que nous avions invité, par déférence, à l’opération, introduisit dans la plaie un doigt qui, à nos yeux troublés, parut long de neuf pouces et en retira la pierre.

— Il est toujours bon, voyez-vous, d’en porter une dans la poche de son gilet, dit-il en se tordant de rire. Mais je suppose que vous autres, jeunes gens, êtes au-dessus de ces petits procédés ?

Nous le nommâmes « Président de notre comité d’Association médicale anglaise », mais il résigna ses fonctions à la première réunion. « Les jeunes gens sont au-dessus de ma portée, prétendait-il. Je ne puis plus les suivre dans leurs conversations. »

Cependant ses malades se trouvent bien de ses soins. Il porte en lui un fluide guérisseur : cette particularité magnétique qui défie toute analyse et toute critique, mais qui constitue, malgré tout, un fait certain. Sa simple présence donne au malade de l’espoir et de la vitalité. La vue d’une maladie l’impressionne comme la poussière affecte une bonne ménagère ; elle le chagrine et l’impatiente.

« Tut, tut, ça ne peut pas aller ainsi », fait-il, lorsqu’il se trouve en présence d’un nouveau cas. Il faut qu’il déloge la maladie de la chambre, comme un visiteur intrus. Mais lorsque l’intrus refuse de sortir, lorsque le pouls devient plus faible et que les yeux commencent à se voiler, c’est alors que le Dr Winter devient d’un plus grand secours que toutes les drogues de sa pharmacie. Les mourants se cramponnent à ses mains comme si sa taille et sa force devaient leur donner plus de courage pour affronter le quart d’heure suprême ; et ce bon visage, fouetté par le vent, a été bien souvent la dernière impression terrestre que plus d’un moribond a emportée dans l’inconnu de l’au-delà.

Lorsque je m’installai dans le district avec le Dr Patterson, nous étions tous deux jeunes, énergiques et imbus des principes de la médecine nouvelle ; je fus reçu très cordialement par le vieux médecin qui ne demandait qu’à être délivré de quelques-uns de ses clients. Mais les clients suivirent leur inclination personnelle et nous ne leur inspirâmes aucune confiance avec nos instruments nouveaux et nos alcaloïdes ultra-modernes ; le vieux médecin, lui, continuait à inonder de séné et de calomel toute la région environnante. Nous aimions beaucoup le vieux bonhomme, mais cependant, dans le laisser-aller de nos conversations intimes, nous ne pouvions nous empêcher de commenter ce manque de tact déplorable.

— C’est fort bien pour la classe pauvre, tout cela, disait Patterson, mais, après tout, les classes élevées ont le droit d’attendre de leur médecin qu’il soit capable de discerner un léger sifflement respiratoire du râle strident de la bronchite. C’est bien, il me semble, la moindre des choses.

J’abondais dans le même sens que Patterson. Mais il survint, très peu après, une épidémie d’influenza qui nous mit tous les deux sur les dents. Un matin, je rencontrai Patterson pendant ma tournée, et je le trouvai pâle et l’air fatigué. Il fit la même remarque à mon sujet ; en effet, j’étais loin de me sentir bien ; je m’étendis sur ma chaise toute la journée avec une migraine affreuse et des douleurs dans toutes les articulations. À la tombée de la nuit, je ne pouvais plus me dissimuler que le mal m’avait pincé, et je désirai voir un médecin au plus tôt. Naturellement, je pensai à Patterson, puis cette idée me déplut ; je me le représentais avec son attitude froide, ironique, ses questions sans fin, ses auscultations et ses ponctions. Je voulais quelque chose de plus calmant, de plus génial.

— Mistress Hudson, dis-je à ma gouvernante, voulez-vous avoir l’obligeance d’aller chez le Dr Winter et lui dire que je lui serais très reconnaissant de passer chez moi.

Elle revint au bout d’un instant.

— Le Dr Winter sera ici dans une heure environ, monsieur, mais il vient d’être appelé auprès du Dr Patterson.

AMANT, MARI ET MÉDECIN

La liaison du Dr Douglas avec la fameuse lady Sannox était très connue dans les milieux élégants auxquels appartenait la jeune femme et dans les cercles scientifiques qui comptaient le docteur parmi les célébrités du jour.

Aussi accueillit-on avec une stupéfaction générale la nouvelle suivante qui se répandit un beau matin : la belle dame renonçait au monde pour entrer au couvent et prendre le voile. Cet événement défraya toutes les conversations. La stupéfaction ne fit que croître et embellir, lorsqu’on apprit, de source certaine, que le valet de chambre du grand chirurgien avait trouvé son maître, cet homme aux nerfs d’acier, assis sur le bord de son lit, ricanant et souriant comme un benêt, les deux pieds passés dans la même jambe de son pantalon ; son cerveau naguère si puissant était réduit en bouillie comme une tasse de porridge.

Cette révélation subite piqua vivement la curiosité des amis et connaissances de nos deux héros, car elle leur offrit une occasion inespérée de trouver des sensations violentes.

Douglas Stone avait été dans sa jeunesse un des hommes les plus remarquables d’Angleterre. On ne peut certes pas dire qu’il était actuellement un homme mûr, puisqu’il n’avait que trente-neuf ans à l’époque de cet étrange incident. Ceux qui le connaissaient à fond savaient qu’en dehors de ses capacités spéciales de chirurgien, il aurait pu réussir d’emblée dans toutes les carrières vers lesquelles il se serait orienté. Il aurait fait un excellent soldat, un explorateur, un courtisan, un ingénieur ; aussi habile à manier la pierre que le fer. Il était né pour jouer un grand rôle, parce qu’il concevait ce que personne n’osait faire et qu’il faisait ce que nul n’osait concevoir. En chirurgie, il surpassait tous les praticiens. Son sang-froid, son jugement et son intuition étaient sûrs. Bien souvent, son couteau avait triomphé de la mort, mais il n’hésitait pas à fouiller jusqu’aux sources les plus profondes de la vie, et, plus d’une fois, les aides, en le voyant opérer, étaient devenus aussi livides que le patient. Son énergie, son audace et sa sûreté de main étaient restées légendaires du sud de Marylebone Road au nord d’Oxford street.

En revanche, ses vices étaient aussi accentués que ses qualités et infiniment plus originaux. Quoiqu’il eût des revenus considérables et qu’il fût un des trois plus illustres médecins de Londres, son faste et son luxe dépassaient de beaucoup sa fortune et sa situation. Le trait dominant de sa nature complexe était une sensualité très développée, à laquelle il aurait tout sacrifié dans la vie. Il devenait esclave de sa vue, de ses oreilles, de son palais. Le bouquet des vins les plus vieux, les parfums exotiques les plus rares, les formes et les couleurs des plus belles faïences européennes avaient le don de le tenter par-dessus tout ; il leur sacrifiait les flots d’or qui coulaient entre ses doigts. Sa passion folle pour lady Sannox naquit d’une simple rencontre, d’un échange de deux regards ; un mot murmuré tout bas suffit à allumer cet amour. Elle était la plus jolie femme de Londres, l’unique à ses yeux, mais elle aimait les aventures galantes et acceptait les hommages de tous les hommes qui lui faisaient la cour. À ses yeux, lord Sannox n’était pas l’homme idéal ; celui-ci s’en apercevait et de plus il paraissait âgé de cinquante ans, tandis qu’en réalité il n’en avait que trente-six.

Le mari de lady Sannox était un homme plutôt calme, paisible, pas transcendant ; il avait des lèvres fines et peu d’expression dans les yeux ; très fanatique de jardinage, il était pétri de manies dans son intérieur. Il avait été autrefois fou du théâtre, et s’était même exhibé sur les planches à Londres en compagnie de miss Marion Dawson, à qui finalement il offrit sa main, son titre et le tiers d’un comté. Mais, depuis son mariage, il était devenu tout à fait « pot-au-feu » et, même sur des théâtres privés, on ne pouvait plus le décider à exhiber le merveilleux talent que le public avait jadis si chaudement applaudi. Il se sentait décidément plus heureux, avec un sécateur et un arrosoir à la main, au milieu de ses orchidées et de ses chrysanthèmes.

Ses amis se demandaient entre eux s’il avait perdu tout sens moral ou s’il manquait totalement de perspicacité ? Connaissait-il la conduite de sa femme et la tolérait-il, ou était-il simplement un imbécile aveugle et amoureux ? Ce sujet faisait tous les frais de la conversation aux five o’clock des plus élégants boudoirs de jolies femmes, et le soir, au cercle, lorsque les hommes fumaient leur cigare. Sa conduite était sévèrement jugée par les hommes. Seul, quelqu’un le défendait et gardait le silence pendant que tout le monde cassait du sucre sur son dos au fumoir. Ce quelqu’un l’avait vu mater un cheval à l’Université et conservait de cette séance équestre une impression très vive.

Mais lorsque Douglas Stone fut devenu grand favori, les doutes s’effacèrent dans l’esprit de chacun : on sut à quoi s’en tenir sur la prétendue ignorance de lord Sannox à ce sujet. Stone agissait avec une vraie franchise et un égoïsme de grand seigneur, sans se cacher le moins du monde et sans la plus élémentaire discrétion. Le scandale devenait public. Un comité médical décida que son nom serait rayé de la liste des vice-présidents. Deux amis le supplièrent de ne pas compromettre ainsi son mérite professionnel. Il les envoya promener en jurant et dépensa le même jour quarante guinées pour offrir des pendants d’oreilles à lady Sannox. Il allait chez elle tous les soirs et elle venait chez lui dans l’après-midi, amenée par sa propre voiture. Ils ne cherchaient pas plus l’un que l’autre à dissimuler leurs relations, mais un petit incident se chargea de déranger leur existence galante.

Par une triste soirée d’hiver, froide et sombre, le vent soufflait dans les cheminées et faisait trembler les vitres aux fenêtres. La pluie fouettait les carreaux, poussée par des rafales de vent, en faisant concurrence au bruit sourd et monotone des gouttières débordantes d’eau. Douglas Stone venait d’achever son dîner et était assis dans sa bibliothèque, le coude appuyé sur une table de malachite ; il dégustait un verre d’excellent porto. En l’approchant de ses lèvres, il le regardait à la lumière et buvait des yeux, en fin connaisseur, cette liqueur à la transparence de rubis. Le feu, en crépitant, jetait une vive clarté sur son visage énergique, aux traits accentués ; il éclairait ses grands yeux gris, ses lèvres épaisses et volontaires, et, sous ces reflets, sa mâchoire apparaissait carrée et développée, lui donnant un je ne sais quoi de romain dans la force brutale et sensuelle de tout son être. Il avait l’air heureux et souriait en se pelotonnant dans son fauteuil confortable ; il pouvait en effet être content de lui, car il venait de faire le jour même, en dépit des avis contraires de ses six collègues, une opération qu’on n’avait réussi que deux fois jusqu’à présent, et dont le résultat avait de beaucoup dépassé ses espérances. Pas un autre chirurgien à Londres n’aurait osé pratiquer une opération aussi délicate.

Il avait cependant promis à lady Sannox d’aller la voir ce même soir et il était déjà huit heures et demie. Il venait d’étendre une main pour sonner et commander sa voiture, lorsqu’un coup de sonnette retentit à sa porte. Un instant après, il entendait un bruit de pas dans le vestibule et la porte se refermer vivement.

— Il y a dans le salon de consultation un client qui désire voir monsieur, dit le maître d’hôtel.

— Pour lui-même ?

— Non, monsieur, je crois qu’il veut que monsieur l’accompagne.

— C’est trop tard, répondit sèchement Douglas Stone. Je n’irai pas.

— Voici sa carte, monsieur.

Le domestique la lui présenta sur le plateau d’or qui avait été donné au docteur par la femme d’un premier ministre.

— « Hamil Ali, Smyrna »… Hamil, cet individu est Turc, je suppose ?

— Oui, monsieur, il paraît étranger et semble être très ému.

— Tant pis. J’ai un rendez-vous. Il faut que je sorte. Faites cependant entrer, Pim, je vais lui donner quelques minutes.

Le maître d’hôtel ouvrit la porte à deux battants et introduisit un petit homme décrépit qui marchait le dos courbé avec cette pose de tête et ce clignement d’yeux inséparables de la myopie. Sa figure était basanée, ses cheveux et sa barbe du plus beau noir. D’une main, il tenait un turban de mousseline blanche rayée de rouge, de l’autre un petit sac de peau de chamois.

— Bonsoir, monsieur, dit Douglas Stone, lorsque le maître d’hôtel eût fermé la porte. Je pense que vous parlez anglais ? Il me semble comprendre que vous me demandez de vous accompagner ?

— Oui, monsieur, je désire vivement que vous veniez voir ma femme.

— Je pourrais aller chez vous demain matin, mais ce soir j’ai un rendez-vous qui m’empêche de satisfaire à votre désir.

Pour toute réponse, le Turc tira le cordon qui fermait son sac de peau de chamois et versa sur la table un flot d’or.

— Voici cent livres, dit-il, et je vous promets que ce dérangement ne vous fera pas perdre plus d’une heure. J’ai un fiacre qui attend à la porte.

Douglas Stone regarda sa montre. Il ne serait pas trop tard dans une heure pour aller chez lady Sannox. Il y avait été souvent à une heure plus avancée. Et puis ces honoraires extraordinaires ! Avait-il le droit de laisser échapper une aussi bonne fortune au moment où ses créanciers le relançaient avec acharnement Décidément, il irait voir cette femme.

— Quelle maladie a-t-elle ? demanda-t-il.

— Oh ! un mal horrible, atroce ! Vous n’avez peut-être pas entendu parler des poignards des Almohades ?

— Jamais.

— Voyez-vous, ce sont des poignards orientaux très anciens et d’un type bizarre ; leur garde a une forme d’étriers. Je suis un commerçant en antiquités, vous comprenez, et c’est pour cela que je suis venu de Smyrne en Angleterre. Mais je repars la semaine prochaine. J’ai apporté bien des bibelots avec moi, et il m’en reste quelques-uns. Malheureusement pour moi, je n’avais pu me débarrasser de tous mes poignards.

— Veuillez ne pas oublier que j’ai un rendez-vous, dit le chirurgien avec un peu d’impatience. Bornez-vous, je vous prie, aux détails indispensables.

— Vous verrez que tout ce que je vous dis est nécessaire. Prise d’une syncope aujourd’hui, ma femme est tombée dans la pièce où je serre mes bibelots et elle s’est coupé la lèvre inférieure avec le maudit poignard des Almohades.

— Je comprends, répondit Douglas Stone en se levant. Vous voulez que je panse sa blessure.

— Non, non, plus que cela.

— Comment donc ?

— Ces poignards sont empoisonnés.

— Empoisonnés !

— Oui, et il n’existe pas un homme, de l’Orient à l’Occident, qui connaisse la nature de ce poison, encore moins le remède à appliquer. Je suis certainement plus au courant de cette question que n’importe qui, car mon père tenait avant moi ce même commerce de bibelots et nous avons eu souvent entre les mains les poignards empoisonnés.

— Quels symptômes avez-vous observés ?

— Un profond sommeil, et la mort au bout de trente heures.

— Et vous dites qu’il n’y a pas de remède. Alors, pourquoi m’offrir une somme aussi forte ?

— Tout médicament est inutile, le couteau seul peut guérir ma femme.

— Expliquez-vous ?

Ce poison s’absorbe lentement. Il reste des heures dans la blessure.

— En la lavant, on pourrait peut-être la désinfecter ?

— Peine perdue, ce poison est trop subtil et trop actif.

— Il reste à pratiquer l’excision de la partie contaminée ?

— C’est cela même, si c’est au doigt, coupez le doigt, disait toujours mon père. Mais songez, docteur, à l’endroit de la blessure ! Ah ! ma pauvre femme ! C’est affreux !

En général, dans des circonstances aussi graves, le docteur ne se laissait pas émouvoir par les lamentations d’un tiers ; ce cas était trop intéressant pour que Douglas Stone perdît son temps à écouter les objections d’un mari affolé.

— Nous n’avons pas le choix, dit-il brusquement. Il vaut mieux perdre une lèvre que la vie.

— Vous avez raison, docteur ; en face du malheur, il faut prendre le taureau par les cornes. J’ai un fiacre, je vous emmène de suite.

Douglas Stone prit sa trousse de chirurgie dans un tiroir et la mit dans sa poche avec un rouleau de bandes et des compresses de gaze. Il fallait se dépêcher s’il voulait encore voir ce soir lady Sannox.

— Je suis prêt, dit-il en mettant son pardessus. Voulez-vous prendre un verre de vin chaud avant d’affronter l’air froid ?

Son client s’inclina, en levant une main pour protester.

— Vous oubliez que je suis musulman et fidèle disciple du Prophète, répondit-il. Mais dites-moi donc ce qu’est le flacon vert que vous venez de mettre dans votre poche ?

— C’est du chloroforme.

— Ah ! cela nous est aussi défendu comme alcool ; nous n’employons jamais les produits dangereux.

— Comment ! vous laisseriez subir une opération à votre femme sans l’endormir ?

— La malheureuse ! elle ne sentira rien du tout. Le profond sommeil qui l’envahit est déjà le premier symptôme du poison. Et puis, je lui ai donné de notre opium de Smyrne. Mais venez, monsieur, voilà déjà une heure de perdue !

Comme ils franchirent le seuil de la maison, une rafale de pluie leur cingla la figure, et la lampe de l’antichambre, qui se balançait au bras d’une cariatide de marbre, fut éteinte par le vent. Pim, le maître d’hôtel, pesa de toutes ses forces sur la lourde porte d’entrée, tandis que ces messieurs marchaient à tâtons, éclairés seulement par la faible lumière du fiacre qui les attendait. Un instant après, ils étaient en route.

— Est-ce loin ? demanda Douglas Stone.

— Oh ! non, nous habitons une petite maison bien tranquille au bout de Euston Road.

Le chirurgien pressa sur le ressort de sa montre à répétition et écouta la sonnerie qui lui indiquait l’heure : neuf heures un quart. Il calcula la longueur des deux trajets et le temps relativement court que prendrait cette opération peu compliquée. Il pourrait vraisemblablement être chez lady Sannox à dix heures. Il voyait à travers les vitres mouillées la lumière vague des becs de gaz passer rapidement devant lui, et, de temps en temps, il apercevait la clarté plus grande d’une devanture de magasin largement illuminée.

La pluie tombait bruyamment sur la galerie de la voiture et les roues faisaient voler la boue en traversant les flaques d’eau. À côté de lui, la coiffure blanche de son compagnon miroitait faiblement dans l’obscurité. Le chirurgien, passant l’inspection de ses poches, arrangea ses aiguilles, ses bandages et ses épingles de sûreté, pour perdre moins de temps en arrivant. Il s’impatientait et tapait du pied dans la voiture. Enfin, le fiacre ralentit son allure et s’arrêta. Un instant après, Douglas Stone sautait à terre et le marchand était sur ses talons.

— Vous pouvez attendre, dit-il au cocher.

La maison avait un aspect misérable. Le chirurgien, qui connaissait pourtant bien la ville, regarda rapidement dans l’obscurité, mais il ne put rien distinguer. Pas de magasins, pas de passants, rien qu’une double ligne de maisons uniformément monotones et le miroitement des pavés mouillés, qui brillaient à la clarté du gaz. L’eau des gouttières tombait en cascades et venait disparaître sous les grilles d’égouts. La porte de la maison était défraîchie et de couleur douteuse, et la faible lumière qui l’éclairait donnait au passant une triste impression de vétusté. À l’étage supérieur, la fenêtre d’une des chambres laissait filtrer une misérable lueur jaune. Le marchand frappa violemment à la porte, et lorsqu’il tourna à la lumière son visage basané, Douglas Stone put constater qu’il avait les traits contractés et paraissait anxieux. Le verrou s’ouvrit et une femme âgée se présenta à la porte, une lumière à la main.

— Tout va bien ? demanda le marchand tout bas.

— Elle est dans l’état où vous l’avez laissée, monsieur.

— Elle n’a pas parlé ?

— Non, elle dort profondément.

Le marchand ferma la porte, et Douglas Stone suivit l’étroit corridor en regardant autour de lui avec une certaine appréhension. Il n’y avait par terre ni tapis, ni linoléum, ni natte, pas de porte-manteaux au mur. Il ne vit partout qu’une poussière grise épaisse et de grandes arabesques de toiles d’araignées. Il suivit la vieille femme en montant l’escalier en colimaçon et sans tapis où son pas ferme résonnait fortement.

La chambre à coucher était au second étage. Douglas Stone y entra, escorté du marchand. Là, au moins, il y avait du mobilier à profusion. Des tapis couvraient le parquet et on voyait des tentures dans tous les coins. Il y avait dans cette pièce une collection de tables incrustées d’ivoire, de cottes de maille, de pipes étranges, des armes bizarres. Une toute petite lampe était accrochée au mur. Douglas Stone la prit pour se guider au milieu de tous ces bibelots ; il arriva à un divan placé dans un coin sur lequel était étendue une femme vêtue à la turque, avec un yashmak et un voile. Le bas du visage seul était découvert. L’attention du chirurgien fut immédiatement attirée par une déchirure en zigzag très apparente à la lèvre inférieure.

— Vous excuserez le yashmak, dit le Turc, mais vous connaissez nos idées sur la femme en Orient.

Le chirurgien ne songeait guère au yashmak ; il oubliait la femme étendue devant lui pour ne songer qu’à l’opération chirurgicale pour laquelle on l’appelait. Il se pencha et examina la blessure soigneusement.

— Je ne vois aucun indice d’inflammation, dit-il. Nous pourrions remettre l’opération jusqu’au moment où les symptômes particuliers se déclareront.

Le mari tordit ses mains dans une angoisse fébrile.

— Oh ! non, monsieur. N’attendez pas, je vous prie. Elle est en danger de mort. Je le sais, et je vous assure qu’une opération s’impose immédiatement. Le couteau seul peut la sauver !

— Mon avis est qu’au contraire il vaut mieux attendre.

— Chaque minute est précieuse, et je ne puis de sang-froid voir mourir ma femme à petit feu. Il ne me reste plus qu’à vous remercier d’être venu. Je vais appeler un autre chirurgien pendant qu’il en est temps encore.

Douglas Stone hésitait. Allait-il, de parti pris, renoncer aux cent livres sterling ? S’il refusait de pratiquer l’opération, il lui fallait rendre l’argent. D’un autre côté, si le Turc avait raison et si la femme mourait, sa position devenait très embarrassante devant la justice.

— Vous avez personnellement l’expérience de ce poison ? demanda-t-il.

— Je l’ai.

— Et vous m’affirmez qu’une opération est nécessaire ?

— Je le jure sur tout ce que j’ai de plus sacré.

— Je vous préviens que votre femme sera effroyablement défigurée.

— Vous voulez dire que ses lèvres n’inciteront plus au baiser.

Douglas Stone regarda le Turc d’un air écœuré ; ces paroles étaient par trop réalistes, mais cette façon de s’exprimer sentait l’Oriental à plein nez. Il n’y avait pas de temps à perdre en longues discussions. Douglas Stone sortit son bistouri de sa trousse, l’ouvrit et passa le tranchant de la lame sur sa main. Puis il approcha la lampe du lit. Deux yeux noirs le fixaient à travers l’ouverture du yashmak. L’iris semblait extraordinairement développé et avait empiété sur la pupille.

— Vous lui avez donné une très forte dose d’opium ?

— Oui, elle en a pris beaucoup.

Il regarda de nouveau les yeux noirs qui le fixaient toujours ; ils étaient mornes, sans expression, mais, pendant qu’il l’examinait, un éclair de vie passa dans le regard de la jeune femme, et ses lèvres frémirent.

— Elle n’est pas complètement insensibilisée, dit-il.

— N’êtes-vous pas d’avis de pratiquer l’opération pendant qu’elle dort profondément ?

La même pensée avait traversé l’esprit du docteur. Il saisit la lèvre inférieure avec son forceps et, en deux coups de couteau rapides, il enleva un grand morceau en forme de V. La femme bondit sur son lit avec un rugissement atroce. Elle arracha les voiles de sa tête. Il reconnut immédiatement ce visage malgré la mutilation de la lèvre et le sang qui inondait la figure de la malheureuse.

Elle tenait sa main sur la plaie béante et hurlait de douleur. Douglas Stone s’affala au pied du lit, son bistouri et ses pinces dans les mains. La pièce tournait autour de lui ; il lui semblait sentir une blessure vive derrière l’oreille. Sa physionomie était encore plus effrayante que celle de l’opérée. Dans son état de demi-hallucination, il lui sembla que le Turc avait déposé ses faux cheveux et sa barbe postiche sur la table et que lord Sannox lui apparaissait en personne, appuyé contre le mur et riant méchamment. Les cris avaient cessé et la tête si affreusement mutilée était retombée sur les coussins. Douglas Stone restait là comme hypnotisé et fasciné, pendant que lord Sannox continuait à ricaner d’un rire sarcastique.

— Cette opération était vraiment nécessaire à Marion, ajouta-t-il ; elle ne s’imposait pas physiquement, mais moralement.

Douglas Stone, la tête penchée en avant, tripotait nerveusement d’une main la frange de la couverture ; il laissa tomber son couteau, mais conserva dans sa main droite crispée ses pinces et un autre objet dissimulé.

— Voilà longtemps que je voulais vous donner une petite leçon, dit lord Sannox sans élever la voix. Votre billet, doux de mercredi n’est pas arrivé à destination ; je l’ai là, dans la poche de mon gilet. J’ai eu bien de la peine à mettre mon projet à exécution. Et, soit dit en passant, la blessure que vous avez opérée provenait tout bonnement de ma chevalière ; vous voyez qu’elle n’était pas dangereuse.

Il regarda durement son compagnon qui semblait pétrifié, et serra le petit revolver qu’il avait dans sa poche. Douglas Stone tripotait toujours la frange de la couverture.

— Vous voyez qu’en somme vous avez été exact à votre rendez-vous, dit lord Sannox.

À ces mots, Douglas Stone se mit à rire, d’un rire bruyant et saccadé. Un semblant de peur et d’émotion donnait aux traits de son visage une étrange expression de dureté. Il sortit de la pièce sur la pointe des pieds. La vieille femme attendait dehors.

— Occupez-vous de votre maîtresse quand elle se réveillera, dit lord Sannox.

— John, dit lord Sannox, vous allez ramener le docteur chez lui. Je crois qu’il aura besoin de votre aide pour descendre. Vous direz à son maître d’hôtel qu’il s’est senti indisposé pendant une opération.

— Très bien, monsieur.

— Ensuite, vous viendrez prendre lady Sannox et vous la ramènerez chez elle.

— Quels sont les ordres pour monsieur ?

— Ah ! pour moi, mon adresse sera pendant quelques mois : Hôtel de Roma, à Venise. Veillez à ce que mes lettres m’y parviennent. Vous direz à Stevens d’envoyer tous les chrysanthèmes rouges à l’exposition de lundi prochain, et de me télégraphier le résultat.

LE LOT N° 249

Il est très possible qu’on ne sache jamais exactement à quoi s’en tenir sur les relations d’Édouard Bellingham et de William Monkhouse Lee, et sur les causes de la grande frayeur éprouvée par Abercrombie Smith. Nous possédons, il est vrai, le récit clair et détaillé de Smith lui-même auquel viennent s’ajouter les témoignages du domestique Thomas Styles, du Révérend Plumpten Peterson et de quelques autres personnes, qui, toutes, furent à même de recueillir un aperçu des divers incidents qui se groupent autour d’événements vraiment singuliers. Mais, somme toute, Smith, a été le principal témoin de ces événements et les lecteurs se sentiront plutôt portés à croire qu’un cerveau parfaitement sain en apparence a éprouvé un léger choc, quelque étrange commotion ; et ils admettront difficilement que le cours ordinaire de la nature ait pu être bouleversé au grand jour dans un centre aussi éclairé, aussi scientifique que l’Université d’Oxford. Pourtant, en songeant combien est étroit et difficile ce sentier de la nature ; en considérant les difficultés avec lesquelles nous le suivons à tâtons, malgré toutes nos lumières de la science lorsque nous envisageons les grandes et terribles éventualités qui surgissent, toujours environnées de mystère, nous sommes obligés de convenir qu’il est bien orgueilleux et bien téméraire, celui qui prétend circonscrire les grandes lignes de la vie au milieu desquelles s’égare l’esprit humain.

À l’angle d’une des ailes du bâtiment que nous appellerons le vieux collège d’Oxford, il existe une tour de construction très ancienne. L’arche antique qui surplombe le porche voûté a cédé au centre, sous le poids des années, et les blocs de pierre grise, couverte de lichen, apparaissent reliés et enlacés par des brins d’osier et des guirlandes de lierre, comme si la vieille mère-nature avait voulu les protéger elle-même contre le vent et la tempête. De la porte part un escalier de pierre qui monte en spirale à deux étages pour se terminer au troisième ; les marches en sont usées et creusées par le passage de plusieurs générations d’étudiants avides de science. La vie a coulé comme un ruisseau le long de ces dalles ; comme l’eau, elle a creusé derrière elle ces sillons réguliers, mais peu profonds. Depuis les étudiants pédants aux longues robes des Plantagenets jusqu’aux jeunes gens des temps modernes, tous y ont passé et ont contribué à former ce flot de brillante jeunesse scolaire. Que reste-t-il maintenant de ces belles espérances, de ces efforts, de ces fières énergies ? rien, que quelques rares inscriptions sur les pierres des anciens cimetières et peut-être une poignée de cendres humaines dans un cercueil en pourriture. Pourtant, on retrouvait bien conservés cet escalier et le vieux mur gris avec leurs coudes, leurs pans affaissés et leurs nombreuses devises qui encore lisibles ressemblaient à autant de vieilles ombres projetées par le temps passé.

Au mois de mai 1884, trois jeunes gens occupaient les appartements séparés qui donnaient sur le vieil escalier. Chaque appartement consistait en un salon et une chambre à coucher, tandis que ces mêmes pièces au rez-de-chaussée servaient l’une de chambre à charbon, l’autre de chambre pour le domestique Thomas Styles, qui faisait le service des trois jeunes gens habitant au-dessus de lui. À droite et à gauche, s’ouvrait une suite de salles de lecture et de bureaux qui permettaient aux habitants de la vieille tour de s’enfermer dans une certaine solitude, et trouver, dans ce logement, le calme nécessaire à l’étude. Les trois jeunes gens s’étaient ainsi réparti ce logement. Abercrombie Smith au troisième étage, Edward Bellingham au-dessous, et William Monkhouse Lee au premier étage.

Après une belle journée de printemps, sur le coup de dix heures du soir, Abercrombie Smith était étendu dans un fauteuil, les pieds sur les chenets, sa pipe en racine d’églantier entre les dents. Dans un fauteuil pareil était assis nonchalamment de l’autre côté de la cheminée, son vieux camarade de collège Jephro Hastie. Tous deux portaient un costume de flanelle, car ils avaient passé leur soirée sur la rivière ; mais sans même observer leurs vêtements, il était facile de reconnaître à leurs figures énergiques et hâlées, des amateurs de la vie au grand air et de sport, des hommes dont les goûts sont naturellement tournés vers tous les exercices du corps. En effet, Hastie était chef de nage à l’équipe de canotage du collège et Smith avait la réputation d’un rameur hors ligne ; mais son prochain examen le talonnait et le forçait à travailler, sauf pendant les quelques heures de la semaine où il prenait de l’exercice par hygiène. Un monceau de livres de médecine sur la table, avec des os éparpillés, des modèles et des planches anatomiques, indiquaient clairement le genre de ses études ; tandis que quelques cannes et des gants de boxe disséminés sur la cheminée, révélaient à quel genre d’exercice il pouvait se livrer en champ clos avec son camarade Hastie.

Ils se connaissaient depuis longtemps. Voilà pourquoi ils pouvaient rester assis sans se parler, goûtant ce silence salutaire qui est l’indice indubitable d’une grande intimité.

— Prenez donc du whisky, dit enfin Abercrombie Smith, entre deux bouffées. L’écossais est dans le cruchon, et l’irlandais, dans la bouteille.

— Non merci. Je m’entraîne en ce moment à la rame et je préfère ne pas boire d’alcool pour conserver ma bonne forme.

— Je travaille d’arrache-pied mon examen, et je crois préférable de laisser le whisky tranquille.

Hastie opina de la tête, et ils retombèrent dans un silence profond.

— À propos, Smith, demanda Hastie, au bout d’un instant, avez-vous fait la connaissance de vos camarades d’escalier ?

— Je les salue quand je les rencontre. C’est tout.

— Hum ! je vous engage à en rester là. Je connais quelques détails sur eux ; oh ! peu de chose, mais ça me suffit. Je ne chercherais pas à me lier avec eux, si j’étais vous ; quoiqu’il n’y ait pas grand’chose à dire sur Monkhouse Lee.

— C’est le plus mince ?

— Justement. Il paraît bien élevé, ce petit jeune homme et je ne lui connais aucun défaut, mais vous ne pouvez pas le voir sans faire la connaissance de Bellingham.

— Ah ! le gros ?

— Oui. Et, pour le coup, celui-là, je préfère ne pas le connaître.

Abercrombie Smith leva les yeux et lança à son camarade un regard inquisiteur.

— Qu’est-ce qu’on lui reproche ? La bouteille ? le jeu ? sa mauvaise éducation ? Vous n’étiez pas aussi difficile autrefois ?

— Ah ! vous ne connaissez pas cet individu ; autrement vous n’insisteriez pas. Il y a en lui quelque chose de répugnant, de rampant. Mon cœur se soulève de dégoût quand je l’aperçois. Je l’accuserais volontiers d’avoir des vices secrets et d’être un noceur de bas étage. Malgré cela, c’est loin d’être un imbécile. On le considère au collège comme un des hommes les plus capables dans la branche à laquelle il s’adonne.

— Médecine ou études classiques ?

— Langues orientales. C’est un linguiste enragé. Chillingworth l’a rencontré à la deuxième cataracte, je crois, et m’a raconté qu’il bavardait avec les Arabes comme s’il avait toujours vécu au milieu d’eux. Il parlait copte aux Coptes, hébreux aux Juifs, arabe aux Bédouins ; tous avaient envie de baiser les franges de ses vêtements. Il existe encore dans ces pays quelques joyeux farceurs d’ermites, qui vivent sur des rochers et affectent le plus profond mépris pour le voyageur. Eh bien ! lorsqu’ils virent cet animal de Bellingham, à peine avait-il ouvert la bouche qu’ils se jetèrent à plat ventre et se prosternèrent devant lui en signe d’admiration. Chillingworth prétend n’avoir jamais rien vu de pareil. Bellingham semblait trouver la chose toute naturelle ; il jacassait et se prélassait au milieu d’eux comme un poisson dans l’eau. Ce n’est pas mal, n’est-ce pas, pour un étudiant ?

— Pourquoi dites-vous qu’on ne peut connaître Lee sans se lier avec Bellingham ?

— Parce que Bellingham est fiancé à la sœur de Lee. Une charmante fille, Smith ! Je connais toute la famille et l’idée de ce mariage me répugne ; il me fait instinctivement penser à l’accouplement d’une tourterelle et d’un crapaud.

Abercrombie Smith sourit et se mit à tisonner.

— Vous étalez toujours votre jeu au grand jour, mon cher, dit-il. Quelle espèce de méfiant vous êtes ! Vous n’avez vraiment pas d’autre grief contre cet individu ?

— Mon Dieu ! je connais cette jeune fille depuis sa plus tendre enfance, et il m’est pénible de la voir courir un aussi grand risque ; je vous assure qu’il a l’air d’une brute, et qu’il a un infect caractère, un caractère de serpent. Vous vous rappelez son histoire avec Long Norton ?

— Mais ; vous oubliez toujours que je suis un étudiant de première année.

— Ah ! c’est vrai. L’incident se passait l’hiver dernier. Eh ! bien, voici : vous connaissez le sentier qui longe le bord de l’eau. Plusieurs jeunes gens, Bellingham en tête, marchaient en file, lorsqu’ils rencontrèrent une vieille femme, qui revenait du marché et allait en sens inverse. Il avait plu (vous savez dans quel état sont les prés par la pluie) ; le sentier s’étendait entre la rivière et un grand marécage formé par la prairie inondée. Devinez ce que fit ce triste individu ? il resta au milieu du chemin et poussa la vieille dans le marais où elle glissa avec son panier de provisions. Cette vilaine action indigna Long Norton, qui est un brave garçon, et il ne se gêna pas pour dire à Bellingham ce qu’il en pensait. De fil en aiguille, ils en vinrent aux voies de fait, et Long Norton appliqua un bon coup de canne entre les deux épaules de son ami. Une rixe terrible s’ensuivit ; il faut voir maintenant la tête que fait Bellingham, quand il rencontre Norton ! Mon Dieu ! Smith, il est déjà près d’onze heures !

— Il n’y a rien qui presse. Rallumez votre pipe.

— Oh non ! Je suis censé préparer mon examen. Au lieu de cela, je suis resté à bavarder, quand j’aurais dû être tranquillement dans mon lit. Je vous demanderai de me prêter votre crâne si cela ne vous dérange pas. William a le mien depuis un mois. Je vous demanderai aussi les petits os de l’oreille si vous n’en avez pas besoin. Merci. Inutile de me donner un sac ; je les porte très bien sous mon bras. Bonsoir, mon cher, et suivez mon conseil pour votre voisin.

Lorsque Hastie eut descendu l’escalier en spirale, avec son colis anatomique sous le bras, Abercrombie Smith vida sa pipe dans son panier à papiers, et, rapprochant sa chaise de la lampe, il ouvrit un énorme volume à reliure verte, contenant de grandes planches anatomiques coloriées, des croquis de ce royaume secret de notre individu dont nous sommes les propriétaires infortunés et impuissants. Quoique nouveau venu à Oxford, il n’en était pas à ses débuts en médecine, car il avait travaillé quatre ans à Glasgow et à Berlin, et l’examen qu’il allait bientôt passer devait lui conférer son diplôme de médecin. Sa bouche énergique, son grand front, son visage aux traits accentués donnaient l’impression d’un homme qui, sans être d’une intelligence transcendante, arriverait par son travail soutenu et opiniâtre à un résultat aussi appréciable qu’un cerveau génial mieux organisé : un étudiant capable de tenir sa place parmi les Écossais et les Allemands du Nord, n’est pas un homme à rester jamais en arrière. Smith s’était fait un nom à Glasgow et à Berlin ; il réussirait aussi bien à Oxford si le succès devait dépendre de son seul travail et de sa persévérance.

Il était assis depuis une heure environ, et les aiguilles de son réveil allaient bientôt se rejoindre sur minuit, lorsqu’un bruit insolite vint frapper ses oreilles, un bruit sourd et très spécial cependant, comme le souffle d’une respiration haletante sous le coup d’une vive émotion. Smith posa son livre, et tendit l’oreille. Comme il n’avait de voisin ni à côté ni au-dessus de lui, ce bruit ne pouvait venir que de l’étage inférieur, de chez l’individu si mal coté par Hastie. Smith n’avait fait que l’entrevoir et il gardait de lui le souvenir d’un homme pâle, lymphatique, aux habitudes silencieuses et studieuses ; il avait remarqué que sa lampe restait allumée encore plus tard que la sienne. Cette similitude de goûts avait créé une espèce de lien tacite entre eux.

Lorsque Smith voyait l’aube blanchir à l’horizon pendant qu’il veillait sur ses livres, il lui était doux de penser qu’à côté de lui, un autre homme faisait, lui aussi, peu de cas de son sommeil. Et même, à l’heure actuelle, il se sentait plutôt bien disposé à l’égard de son voisin.

Hastie était un brave garçon, assez vulgaire, fortement charpenté, sans imagination et peu communicatif. Il n’admettait pas qu’un homme puisse avoir d’autres qualités que celles qui constituent un type solidement trempé ; pour lui, si quelqu’un était incapable de remporter un championnat, il ne valait pas la peine qu’on fît attention à lui. Comme bien des gens robustes, il lui arrivait de confondre le tempérament avec le caractère, et d’attribuer à un manque de principes une faiblesse de constitution. Smith avec son jugement plus sûr connaissait cette tendance de son ami et il hasardait quelques restrictions en pensant à son voisin de l’étage inférieur.

Smith n’entendait plus le bruit singulier qui lui avait fait dresser l’oreille, et il allait reprendre son travail, lorsque le silence de la nuit fut déchiré par un cri rauque, l’appel d’un homme en détresse. Smith sauta sur ses pieds et ferma son livre. Il n’était pas nerveux, mais il reconnut dans ce cri quelque chose de si perçant, de si effrayant qu’il se sentit glacé jusqu’à la moelle des os. Au milieu de la nuit et dans cette maison d’étudiants, ce cri évoqua à son esprit mille fantômes fantastiques. Il se demanda s’il descendrait en hâte ou s’il attendrait. Il avait l’horreur innée des scènes, et il connaissait si peu son voisin qu’il lui paraissait impossible de pénétrer chez lui. Il hésita encore ; au même instant, il entendit quelqu’un escalader l’escalier quatre à quatre, et le jeune Monkhouse Lee à moitié vêtu, blanc comme neige, se précipita dans sa chambre.

— Descendez, vite, dit-il haletant, Bellingham est malade.

Abercrombie Smith le suivit, et pénétra dans le salon de Bellingham, mais, malgré son affolement, il eut le temps de lancer un regard circulaire en entrant dans cette pièce. Il n’avait jamais vu un salon pareil. C’était plutôt un musée qu’un cabinet de travail. Les murs et le plafond étaient tapissés d’objets étranges originaires de l’Égypte et de l’Orient. Des personnages gigantesques et grossièrement représentés, affublés de costumes et d’armes, émergeaient des frises étranges qui entouraient la pièce. Au-dessus il aperçut des statues à tête de taureau, de cigogne, de chat ou de hibou, à côté de divinités aux yeux en forme d’amandes couronnées-de vipères ; certains objets revêtaient la forme de scarabées couleur de lapis. Horus, Isis et Osiris étaient placés dans des niches ou sur des étagères, tandis qu’au plafond apparaissait suspendu un vrai fils du vieux Nil, un grand crocodile à la mâchoire effrayante.

Au milieu de cette pièce étrange, était une grande table carrée, encombrée de papiers, de flacons et de feuilles sèches, provenant d’une espèce de palmier.

Tous ces objets variés avaient été entassés pour faire place à une momie contenue dans une caisse qu’on avait traînée du mur devant la grande table.

La momie elle-même, horrible chose noire rabougrie et carbonisée, émergeait à moitié de sa caisse ; sa main en forme de patte, et son avant-bras osseux s’appuyaient sur la table. Un vieux rouleau de papyrus jaune était posé contre le sarcophage ; devant, dans un fauteuil de bois, il aperçut, affalé, le propriétaire de l’appartement, la tête rejetée en arrière ; ses yeux grands ouverts regardaient avec une expression effrayante le crocodile pendu au plafond ; ses lèvres épaisses et bleues laissaient passer une respiration haletante et bruyante.

— Mon Dieu ! il va mourir ! cria Monkhouse Lee.

C’était un jeune homme élégant et d’une jolie tournure ; son teint olivâtre et ses yeux bruns, d’apparence plus espagnole qu’anglaise, lui donnaient une vivacité d’allure celtique qui contrastait avec le flegme anglo-saxon d’Abercrombie Smith.

— Je crois que ce n’est qu’une syncope, répondit l’étudiant en médecine ; donnez-moi un coup de main, s’il vous plaît ; prenez ses pieds ; maintenant, sur le canapé. Pouvez-vous envoyer promener tous ces petits diables de bois ? Quel fouillis dans cet appartement ! Il va se trouver mieux une fois son col ouvert et quand il aura bu un peu d’eau. Que diable lui arrive-t-il ?

— Je ne sais pas ; je l’ai entendu crier, et, en bon voisin, je suis accouru immédiatement. C’est vraiment très aimable de votre part d’être descendu.

— Son cœur bat à se rompre, dit Smith en posant la main sur la poitrine de l’homme évanoui.

— Il a certainement éprouvé une frayeur qui a mis ses nerfs en danse. Jetez-lui de l’eau froide ! Quelle figure il a !

Son visage était en effet étrange et effrayant ; son teint et ses traits paraissaient également anormaux. Il était livide, d’une pâleur absolument exsangue qui ne pouvait provenir d’un accès de terreur. Quoique très gras, il avait dû l’être encore davantage, car sa peau semblait distendue et formait des plis à l’infini. Ses cheveux bruns et courts se dressaient, hérissés, sur sa tête ; ses oreilles grasses et ridées émergeaient largement de son visage. Ses yeux gris étaient restés ouverts et ses pupilles dilatées semblaient en extase devant un point fixe. Smith ne douta pas un seul instant qu’il se trouvât en présence de symptômes manifestes de la terreur et il se rappela, à ce moment, le conseil que lui avait donné Hastie une heure avant.

— Qui diable a pu effrayer ainsi cet homme ? se demanda-t-il.

— C’est la momie.

— La momie ? Comment cela ?

— Je n’en sais rien, mais elle est ignoble et repoussante. Je voudrais bien qu’il s’en sépare ; voilà la seconde frayeur qu’il me donne ! L’année dernière, le même fait s’est produit. Je l’ai trouvé dans la même position, avec cette horrible carcasse en face de lui.

— Que fait-il donc de cette momie ?

— Oh ! il est fou, voyez-vous. Il a une vraie marotte. L’étude de cette momie le passionne et il en sait plus long là-dessus que tous les savants d’Angleterre. Vraiment, c’est désolant ! Ah ! il revient à lui.

Une faible teinte avait reparu sur les joues livides de Bellingham, et ses paupières se mirent à battre légèrement. Il se tordit les mains, commença à respirer entre ses dents, et, levant la tête brusquement, il reprit ses sens. Lorsque ses yeux tombèrent sur la momie, il tressaillit sur le canapé, saisit le rouleau de papyrus, le jeta dans un tiroir, le ferma à clef, et se rejeta en arrière.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il. Que faites-vous donc, vous autres ?

— Vous avez appelé au secours en nous faisant une fameuse peur, dit Monkhouse Lee. Si notre voisin de là-haut n’était venu à mon aide, je ne sais ce que j’aurais fait de vous.

— Ah ! c’est Abercrombie Smith, dit Bellingham, en le regardant. Comme vous êtes aimable d’être descendu ! Quel imbécile je fais, mon Dieu ! quel imbécile !

Il prit sa tête dans ses mains et se mit à rire comme un hystérique.

— Écoutez-moi, lui dit Smith impérieusement en le secouant par les épaules. Vos nerfs ne tiennent plus ensemble. Il faut cesser vos facéties nocturnes avec les momies, ou vous perdrez la boule ; vous ressemblez maintenant à un paquet de fils électriques.

— Je voudrais bien savoir, dit Bellingham, si vous conserveriez votre calme, si, comme moi, vous aviez vu…

— Vu quoi ?

— Oh ! rien ; je voulais dire que vous ne seriez peut-être pas aussi calme si vous aviez passé une nuit en compagnie d’une momie. J’admets que vous avez parfaitement raison. Je reconnais que je me suis surmené ces derniers temps, mais je me sens bien maintenant. Ne vous en allez pas, cependant. Attendez quelques minutes que je sois tout à fait dans mon assiette.

— Cette chambre sent le renfermé, remarqua Lee en ouvrant la fenêtre toute grande.

— Vous reconnaissez l’odeur de la résine balsamique, dit Bellingham.

Il prit une des feuilles de palmier desséchées et la fit brûler au-dessus de la lampe. Une fumée épaisse, une odeur âcre et pénétrante remplirent la pièce.

— C’est la plante sacrée, la plante des prêtres, fit-il observer. Connaissez-vous les langues orientales, Smith ?

— Pas un traître mot.

Cette réponse parut soulager l’esprit de l’égyptologue.

— À propos, continua-t-il, combien de temps s’est-il passé entre votre arrivée et le moment où j’ai repris connaissance ?

— Pas longtemps. À peu près quatre ou cinq minutes.

— Je pensais bien que mon évanouissement n’avait pas duré longtemps, dit-il, en poussant un grand soupir. Mais quelle chose étrange que l’inconscience ! Je serais incapable moi-même de dire si mon état s’est prolongé des semaines ou quelques secondes. Ce monsieur que vous voyez sur la table a été mis en caisse au temps de la onzième dynastie, il y a quarante siècles ; s’il retrouvait l’usage de la parole, il nous dirait que son sommeil n’a duré qu’un instant, juste le temps de fermer les yeux et de les rouvrir. Elle est fameusement belle, cette momie, Smith !

Smith se pencha sur la table et regarda d’un air entendu cette forme noire et rabougrie. Les traits, quoique horriblement décolorés, étaient bien conservés, et les petits yeux, en forme de noisettes, semblaient regarder du fond de leurs orbites noirs et creux. La peau ratatinée adhérait fortement aux os, et une grosse mèche de cheveux noirs tombait sur les oreilles. Deux dents, pointues comme des dents de rat, recouvraient la lèvre inférieure.

Blottie comme elle l’était, les jointures repliées, avec son crâne découvert, cette momie repoussante avait une expression de dureté qui fit frissonner Smith. Les côtes décharnées, recouvertes d’une espèce de peau parcheminée, étaient proéminentes, ainsi que l’abdomen éventré, couleur de plomb, où l’on voyait encore une large entaille, signature de l’embaumeur. Les membres inférieurs étaient entourés de grossiers bandages jaunes.

Un certain nombre de petits morceaux de myrrhe et de quassia ressemblant à des clous de girofle parsemaient le corps de la momie et étaient disséminés dans l’intérieur du sarcophage.

— Je ne sais pas son nom, dit Bellingham, en caressant de la main sa tête racornie. Vous voyez qu’il manque une inscription à l’extérieur du sarcophage. Je ne le connais que sous le nom du « Lot n° 249 ». La caisse porte cette seule inscription ; c’était son numéro à la vente aux enchères où je l’ai découverte.

— Le corps a dû appartenir à un beau gars, remarqua Abercrombie Smith.

— Voire même à un géant. La momie a six pieds et demi de longueur ; cette taille serait celle d’un géant dans ces pays où la race est plutôt rabougrie. Palpez-moi ces os noueux. C’était un fameux gaillard !

— Peut-être ces mains-là ont-elles travaillé à la construction des pyramides ? dit Monkhouse Lee, en regardant d’un air dégoûté les os jaunis et déformés.

— Certainement pas. Cet homme a été conservé dans du natrum et soigné tout particulièrement. On n’aurait pas pris autant de peine pour un vulgaire ouvrier, et on se serait contenté de sel ou de poix. D’après une estimation sérieuse, ce genre de momification a coûté environ sept cent trente livres de notre monnaie. Notre ami appartenait certainement à la noblesse. Que pensez-vous de cette petite inscription près de ses pieds, Smith ?

— Je vous ai dit que je ne connaissais rien aux langues orientales.

— Ah ! c’est vrai ! Je crois qu’elle vient aussi de l’embaumeur qui devait être un monsieur bien consciencieux, ce me semble. Je me demande si un seul de nos travaux modernes subsisterait quatre mille ans ?

Il continuait à parler avec volubilité et précipitation, mais Abercrombie Smith se rendit compte qu’il était encore sous le coup de sa frayeur. Ses mains étaient agitées, sa lèvre inférieure tremblait, et de quelque côté qu’il regardât, ses yeux s’arrêtaient toujours sur la momie. Mais, malgré sa frayeur, il avait, somme toute, une attitude triomphante. Ses yeux brillaient et son pas, en arpentant la pièce, était alerte et décidé. Il donnait l’impression d’un homme qui vient de traverser une crise violente qui l’a fortement secoué, mais dont il est sorti victorieux.

— Vous ne partez pas encore ? dit-il, lorsque Smith se leva.

À l’idée de la solitude, il parut de nouveau anxieux et étendit la main pour le retenir.

— Mais il faut que je parte. J’ai à travailler ; d’ailleurs, vous allez bien maintenant. Je crois qu’avec votre nervosité, vous devriez vous livrer à des études moins malsaines.

— Oh ! je ne suis pas nerveux habituellement, et j’ai déjà manié bien des momies.

— Vous vous êtes évanoui la dernière fois, objecta Monkhouse Lee.

— Ah ! oui, c’est vrai. Eh bien, il me faut un calmant ou une cure d’électricité. Vous ne partez pas, Lee ?

— Je ferai ce que vous voudrez, Ned.

— Eh bien ! je descendrai avec vous et je m’improviserai un lit sur votre canapé. Bonsoir, Smith. Je suis fâché de vous avoir causé cette alerte.

Ils se serrèrent la main, et, tandis que l’étudiant en médecine, montait en tâtonnant son vieil escalier aux marches usées, il entendit le grincement d’une clef dans une serrure et le bruit des pas des autres locataires qui gagnaient l’étage inférieur.

C’est cet étrange incident qui marqua la première rencontre d’Edouard Bellingham et d’Abercrombie Smith ; ce dernier ne désirait pas autrement cultiver cette relation. Pourtant Bellingham semblait éprouver une réelle sympathie pour Smith, et il lui fit tant d’amabilités qu’il eût été grossier de ne pas y répondre. Deux fois il rendit visite à Smith pour le remercier ; entre temps, il lui apporta des livres, des revues, comme peuvent en échanger deux garçons. Smith ne tarda pas à découvrir que Bellingham était un homme de grande érudition, de goûts très relevés et doué d’une mémoire extraordinaire. Ses manières étaient si charmantes qu’elles faisaient vite oublier son physique repoussant. Bref, sa société avait beaucoup de charmes pour un homme fatigué et surmené, et Smith ne tarda pas à prendre goût à ses visites. Il les lui rendit régulièrement.

Malgré toutes ces qualités, l’étudiant en médecine crut remarquer, chez son nouvel ami, quelques indices de folie ; il s’étonna de ses grandes tirades faites dans un style pompeux, qui contrastait avec la simplicité de sa vie.

— Quelle merveilleuse impression ! s’exclamait-il parfois, de sentir qu’on peut commander aux puissances du bien et du mal, à l’ange protecteur ou au démon de la vengeance.

Puis, parlant de Monkhouse Lee, il disait :

— Lee est un brave, un honnête garçon, mais il n’a aucune ambition, aucune volonté. Il ne serait pas de force à coopérer à une grande entreprise, il ne pourrait jamais devenir mon associé.

Ces insinuations, ces allusions faisaient sourire Smith, qui, la pipe à la bouche, se contentait de lever les yeux au ciel et de hocher la tête, en conseillant à son camarade, dans sa haute sagesse médicale, de prendre plus d’exercice au grand air.

Depuis quelque temps déjà, Smith observait chez lui des indices infaillibles d’anémie cérébrale. Il ne cessait de se parler à lui-même. Aux heures les plus silencieuses de la nuit, lorsqu’il n’avait pas de visites, Smith surprenait au-dessous de lui, des conversations à voix basse, perceptibles pourtant à une oreille attentive. Ce babiotage d’un solitaire ennuyait l’étudiant, et il finit par s’en plaindre à son voisin. Bellingham protesta énergiquement et déclara qu’il n’avait pas articulé un seul mot la nuit ; il se montra d’ailleurs très vexé de cette observation, insignifiante au fond.

Si Abercrombie Smith avait eu le moindre doute sur la finesse de son ouïe, il pouvait facilement recourir au témoignage de Tom Styles, le petit domestique ridé, qui, de temps immémorial, servait les générations d’étudiants qui se succédaient dans la tour ; Tom avait certainement dû faire des remarques à ce sujet.

— Pardon, monsieur, lui demanda un jour le domestique pendant qu’il faisait l’appartement supérieur, croyez-vous monsieur Bellingham bien sain d’esprit ?

— Que voulez-vous dire, Styles ?

— Je demande à monsieur, si M. Bellingham a toute sa tête ?

— Pourquoi ?

— Mon Dieu, je ne saurais le dire, monsieur, mais ses habitudes ont changé depuis quelque temps. Il n’est plus le même homme qu’au commencement ; je dois d’ailleurs dire que je ne l’ai jamais mis sur le même pied que vous et M. Hastie. Il a la détestable manie de se parler à lui-même. Je m’étonne qu’il ne vous dérange pas ; je ne sais que faire de lui, monsieur.

— Je ne vois pas en quoi cela vous regarde, Styles.

— Pourtant, monsieur, je m’intéresse à lui. C’est peut-être une grande liberté que je prends, mais je ne peux m’en empêcher. Il me semble que je suis un peu le père et la mère de tous ces messieurs. Tout me retombe dessus quand M. Bellingham n’est pas satisfait et que ses amis viennent. Je voudrais bien savoir qui marche dans la chambre de M. Bellingham quand il est sorti et qu’il a pris la précaution de fermer sa porte à clef à l’extérieur ?

— Voyons, vous radotez, Styles.

— C’est possible, monsieur, mais j’ai entendu, plus d’une fois, des bruits de pas j’en suis sûr.

— Quelle folie, Styles !

— C’est bien, monsieur. Vous me sonnerez si vous avez besoin de moi.

Abercrombie Smith ne prêta qu’une faible attention au bavardage du vieux domestique, mais quelques jours plus tard survint un petit incident qui l’impressionna désagréablement et lui rappela forcément la conversation de Styles.

Bellingham était venu le voir un soir très tard, et lui faisait une conférence intéressante sur les tombeaux des Beni-Hassan, dans la Haute-Égypte ; à ce moment, Smith, dont l’ouïe était extrêmement fine, entendit très clairement le bruit d’une porte qui s’ouvrait sur le palier de l’étage inférieur.

— Quelqu’un vient d’entrer dans votre chambre, ou d’en sortir, fit-il observer à Bellingham.

Ce dernier bondit, puis resta immobile un instant, comme quelqu’un qui hésite sous l’impulsion d’une certaine frayeur.

— Je l’ai fermée à clef, j’en suis sûr absolument, affirma-t-il. Personne ne peut l’avoir ouverte.

— Tenez, en ce moment, j’entends monter l’escalier, ajouta Smith.

Bellingham se précipita vers la porte, la ferma violemment et descendit affolé. Smith l’entendit s’arrêter à mi-chemin, puis murmurer très bas. Un instant plus tard, la porte se ferma, une clef grinça dans la serrure, et Bellingham, le visage livide, la sueur perlant au front, remonta l’escalier et entra de nouveau chez Smith.

— Ce n’est rien, dit Bellingham, en se jetant sur une chaise. C’est cet animal de chien, qui avait poussé la porte. Je ne sais pas comment j’ai pu oublier de la fermer.

— Je ne vous connaissais pas de chien, dit Smith en regardant, étonné, la figure bouleversée de son voisin.

— Je l’ai depuis très peu de temps, mais je veux m’en débarrasser ; il me donne trop d’ennuis.

— En effet, il doit vous gêner, s’il vous est si difficile de le tenir enfermé. J’aurais cru cependant inutile de fermer la porte à clef pour le garder chez vous.

— C’est pour empêcher le vieux Styles de le laisser sortir. C’est un chien de prix, et je ne voudrais pas le perdre.

— Je suis amateur de chiens, moi aussi, dit Smith en observant attentivement son camarade du coin de l’œil. Voulez-vous me le montrer ?

— Certainement, mais pas ce soir ; j’ai un rendez-vous. Votre pendule va bien ? Alors, je suis déjà en retard d’un quart d’heure ; excusez-moi, il faut que je m’en aille.

Il prit son chapeau et partit ; mais, malgré son rendez-vous, Smith l’entendit rentrer dans sa chambre et fermer sa porte à clef.

Cet incident impressionna désagréablement le jeune étudiant. Bellingham avait menti ; et cela si maladroitement, qu’il devait avoir une raison majeure pour cacher la vérité. Smith savait très bien que son voisin ne possédait pas de chien. Il savait aussi que les pas qu’il avait entendus dans l’escalier n’étaient pas ceux d’un chien. Mais alors, que signifiait tout ceci ? Le vieux Styles avait aussi parlé de pas qu’il entendait dans l’appartement en l’absence de son maître. Était-ce une femme ? Smith commençait à le croire. Et cependant il paraissait inconcevable qu’un étudiant pût cacher une femme chez lui sans être immédiatement découvert. Tout cela semblait très louche ; Smith se promit en rouvrant ses livres de ne pas entretenir une intimité plus suivie avec son voisin à la mine suspecte et à la voix mielleuse.

Mais il ne put guère travailler ce soir-là. À peine avait-il repris le fil de ses idées qu’il entendit un pas lourd monter l’escalier quatre à quatre ; au même instant, Hastie entra précipitamment chez lui en costume de flanelle.

— Toujours au travail ! dit-il en s’effondrant dans son fauteuil favori. Quel enragé vous faites ! Je crois, ma parole, qu’un tremblement de terre pourrait tout bouleverser sans vous troubler ; vous continueriez à étudier tranquillement sans même lever les yeux. Enfin, je ne vais pas vous interrompre longtemps. Trois bouffées de tabac et je m’en vais.

— Eh bien, quelles nouvelles ? demanda Smith en bourrant sa pipe.

— Pas grand’chose. Wilson a gagné soixante-dix points au cricket ; les autres disent qu’ils le prennent dans leur camp à la place de Buddicomb qui est disqualifié.

— Bonne moyenne ! observa Smith, avec la gravité d’un universitaire qui parle de sports.

— Oh ! à propos, avez-vous entendu parler de Long Norton ?

— Non, qu’y a-t-il ?

— Il a été attaqué.

— Attaqué ?

— Oui, juste au moment où il tournait High Street, à une centaine de mètres de la porte de Old.

— Mais qui a pu ?

— Ah ! voilà la question. Au lieu de « qui » il serait plus exact de se demander « quelle chose » a pu… ? car Norton jure que cette agression ne vient pas d’un être humain, et d’après les égratignures de son cou, je serais assez tenté de le croire.

— Alors, quoi, nous sommes en pleine chimère ?

Le visage d’Abercrombie Smith exprima un profond mépris scientifique.

— Mon Dieu ! non, je ne crie pas absolument à la chimère, mais je serais assez porté à croire que si un histrion de foire avait perdu une guenon, ces temps derniers dans les environs, on finirait par découvrir que c’est cet animal qui a fait le coup. Norton passe par là presque tous les soirs à la même heure, précisément sous un immense orme dont les branches surplombent le chemin – Norton croit que « la chose » est tombée sur lui du haut de cet arbre. Quoi qu’il en soit, deux bras, aussi forts et aussi fins tout à la fois que deux lames d’acier, l’ont saisi à la gorge en l’étranglant. Il ne vit rien, que ces horribles bras qui le serraient de plus en plus fort. Il poussa des hurlements qui firent accourir quelques jeunes gens ; à ce moment, l’auteur de l’agression disparut par-dessus le mur, en rampant comme un chat. Cette attaque l’a fortement secoué, je vous en réponds ; elle lui a presque autant rafraîchi les idées qu’une cure d’air au bord de la mer.

— Il a eu affaire à un malfaiteur probablement, dit Smith.

— Cela m’en a tout l’air ; Norton ne veut pas l’admettre, mais nous ne sommes pas obligés de le croire. L’auteur de l’agression avait des ongles longs, et s’est sauvé prestement. À propos, votre charmant voisin a dû être enchanté de cet incident, car il a une dent contre Norton, et je ne le crois pas homme à oublier ses petites rancunes. Mais, dites donc, mon vieux, à quoi pensez-vous donc ?

— À rien, répondit Smith vivement.

Il avait tressailli sur sa chaise, et sa physionomie s’était subitement obscurcie comme si une idée pénible venait de traverser son esprit.

— Est-ce que, par hasard, je vous aurais dit quelque chose qui vous a piqué au vif. Ah ! pendant que j’y pense, vous avez fait la connaissance de M. Bellingham, n’est-ce pas, depuis que je ne vous ai vu ? Le jeune Monkhouse Lee m’en a parlé.

— Oui, je le connais un peu, je l’ai vu deux ou trois fois.

— Ma foi, vous êtes assez grand pour faire ce qu’il vous plaît. Je ne le crois pas, ce que j’appellerais, un garçon de tout repos, quoiqu’il soit assurément très intelligent. Mais vous ferez votre expérience vous-même. Lee est parfait sous tous les rapports ; et un charmant camarade. Eh bien, je cours la coupe du vice-chancelier de mercredi en huit, alors je vous donne rendez-vous dès aujourd’hui, pour le cas où je ne vous verrais pas avant.

Abercrombie Smith posa sa pipe et se rassit à son bureau. Mais, malgré toute sa volonté, il ne put fixer son esprit. À tout instant, il pensait à son camarade de l’étage inférieur et au petit mystère qui planait sur son appartement. Puis, il songeait à l’attaque singulière dont Norton avait été victime et à la rancune que Bellingham lui gardait. Ces deux idées le hantaient comme s’il existait entre elles une connexion intime. Et cependant, le soupçon était trop vague pour que Smith pût se prononcer nettement.

— Au diable, cet individu ! grommela-t-il, en jetant par terre son livre de pathologie. Il m’a empoisonné une soirée en m’empêchant de travailler et ce serait une raison suffisante (s’il n’en existaient pas d’autres) pour que je lui batte froid à l’avenir.

Pendant dix jours, l’étudiant en médecine se plongea si bien dans ses livres, qu’il ne vit aucun de ses voisins de la tour et ne fit même pas attention aux bruits environnants. Aux heures auxquelles Bellingham avait pris l’habitude de venir, il se barricadait chez lui, et faisait la sourde oreille lorsqu’il frappait à sa porte. Pourtant, comme il descendait l’escalier un après-midi, la porte de Bellingham s’ouvrit brusquement et le jeune Monkhouse Lee en sortit, les yeux hagards et les joues empourprées de colère. Bellingham le suivait de près ; son visage au teint huileux et malsain avait une expression étrange.

— Imbécile ! cria-t-il. Vous me le paierez.

— C’est possible, répondit l’autre. N’oubliez pas ce que je vous ai dit. Tout est rompu. Je ne veux plus en entendre parler.

— Cependant vous avez promis.

— Oh ! cette promesse-là, je la tiendrai. Je garderai le silence. Mais j’aimerais mieux voir ma petite Ève dans son cercueil, que… Je vous le répète, tout est rompu. Nous ne voulons plus vous voir.

Smith, malgré lui, surprit ces fragments de dialogue, quoiqu’il eût pressé le pas pour ne pas être mêlé à leur discussion. Une scène très violente venait certainement de se passer entre eux, et Lee allait faire rompre le mariage de sa sœur avec Bellingham. Smith se rappela la comparaison qu’avait faite Hastie du crapaud et de la tourterelle, et approuva ce projet de rupture.

La figure de Bellingham n’était rien moins qu’avenante sous l’action de la colère, et dans son exaspération c’eût été une folie de lui confier une innocente jeune fille. Tout en marchant, Smith se demandait quelle avait bien pu être la cause de cette querelle et la nature de la promesse faite par Monkhouse Lee à laquelle Bellingham attachait une telle importance.

Le jour du match de canotage entre Hastie et Mullins était arrivé et une foule de curieux se rendait sur les bords de l’Isis. Un gai soleil printanier s’était mis de la partie et les grands ormes répandaient un ombrage bienfaisant sur le chemin creux qui menait à la rivière. De chaque côté de la route on voyait disposés sur deux rangs les vétérans du collège qui regardaient d’un air attendri défiler devant eux les jeunes générations de sportsmen.

Professeurs vêtus de noir, sommités intellectuelles à la face glabre, jeunes athlètes au visage hâlé, coiffés de chapeaux de paille, les uns en maillots blancs, les autres en tricots rayés, tous se pressaient vers la rivière bleue qui serpente à travers les prairies d’Oxford.

Abercrombie Smith, en vieux connaisseur qu’il était, se plaça à l’endroit où, d’après ses prévisions, l’effort de la course devait se produire. De loin, il entendit le signal du départ, le bruit cadencé de l’arrivée, la confusion des spectateurs qui se poussaient, et les cris des rameurs dans les bateaux au-dessous de lui. Une équipe de rameurs haletants et à demi vêtus, passa près de lui à une vive allure ; il aperçut Hastie qui les dépassait tous de la tête ; son bateau filait du bon trente-six (à l’heure), tandis que son adversaire était derrière lui à une bonne longueur. Smith lança un joyeux encouragement à son ami, et, tirant sa montre, il allait regagner son logis, lorsqu’il se sentit touché à l’épaule, en se retournant, il reconnut le jeune Monkhouse Lee.

— Je vous ai aperçu, dit celui-ci, d’une voix timide, comme s’il voulait s’excuser. Je voudrais vous parler si vous pouvez me consacrer une demi-heure. Ce « cottage » est à moi ; je le partage avec Harrington de King. Venez prendre une tasse de thé.

— Il faut que je sois rentré chez moi dans un instant, dit Smith. Je suis dans le coup de feu de mon examen en ce moment, mais je passerai très volontiers chez vous quelques instants. Si mon ami Hastie n’avait pas pris part à la course, vous ne m’auriez certainement pas vu ici.

— Hastie est aussi mon ami. Il m’a paru merveilleusement en forme, aujourd’hui ? Mullins n’est pas à sa hauteur. Mais venez donc chez moi. Mon installation est des plus primitives, mais agréable pour y travailler en été.

Le « cottage » représentait une petite construction blanche, carrée, avec des portes et des fenêtres vertes et une grille rustique située à environ cinquante mètres de la rivière. À l’intérieur, la pièce principale servait de cabinet de travail, une grande table-bureau, des étagères en bois blanc, et quelques gravures au mur. Une bouilloire chantait sur une lampe à alcool, et les tasses étaient préparées sur un plateau sur la table.

— Asseyez-vous, et prenez une cigarette, dit Monkhouse Lee ; je vais vous verser une tasse de thé. Vous êtes bien aimable de me consacrer quelques instants, car je vous sais très occupé. À votre place, je n’hésiterais pas à déménager immédiatement.

— Hein ?

Smith le regarda ahuri, tenant une allumette allumée dans une main, et une cigarette éteinte dans l’autre.

— Oui ; ma suggestion doit vous paraître d’autant plus extraordinaire que je ne puis vous donner les raisons qui motivent cet avis ; j’ai pris l’engagement formel de garder le plus profond secret. Toutefois, je me crois autorisé à vous dire que je ne considère pas Bellingham comme un voisin de toute sécurité. En ce qui me concerne, je suis décidé à rester dans cette maison le plus longtemps possible.

— Bellingham ne serait pas un voisin sûr ? Que voulez-vous dire par là ?

— Voilà précisément le point que je ne puis vous expliquer. Mais suivez mon conseil voyez-vous, et changez d’appartement. Nous avons eu une empoigne sérieuse aujourd’hui ; vous avez dû l’entendre en descendant l’escalier ?

— J’ai, en effet, compris que vous vous querelliez.

— Cet homme est un ignoble individu, Smith ; je ne vois pas d’autre expression pour le caractériser. J’ai eu des soupçons sur lui, depuis le jour de son évanouissement, vous vous rappelez le soir, où vous êtes descendu. Je l’ai poussé dans ses derniers retranchements aujourd’hui, et il m’a révélé des choses à me faire dresser les cheveux sur la tête, en essayant même de me convaincre. Je ne suis pas un homme à idées étroites, mais j’appartiens à une famille de clergyman, comme vous le savez, et j’ai des convictions religieuses plutôt arrêtées. Je remercie Dieu de m’avoir éclairé sur la conduite de Bellingham, avant qu’il n’ait épousé ma sœur.

— Tout ça, c’est très joli, Lee, répondit Abercrombie Smith d’un ton agacé, mais, de deux choses l’une : ou vous bavardez en ce moment, ou vous ne parlez pas assez.

— Je me contente de vous donner un conseil.

— Du moment que vous avez une raison suffisante pour me donner un conseil, je ne vois pas en quoi une promesse vous condamne au silence. Si je voyais un malfaiteur placer une cartouche de dynamite quelque part, il n’y aurait pas de puissance au monde qui pût m’empêcher de m’y opposer.

— Précisément, il m’est impossible de rien empêcher, je ne puis que vous avertir.

— Sans me dire de quoi vous m’avertissez.

— Je vous mets en garde contre Bellingham.

— Mais c’est de l’enfantillage. Pourquoi le craindrais-je plus qu’un autre individu ?

— Vous m’en demandez trop ; je ne puis que vous engager à changer de maison. Vous êtes en danger là où vous habitez. Je ne prétends pas que Bellingham veuille vous faire du mal, mais cela pourrait arriver, car il est devenu un voisin dangereux.

— Peut-être suis-je plus au courant que vous ne le pensez, dit Smith, en regardant son interlocuteur d’un œil scrutateur. Vous allez être surpris de m’entendre vous dire, qu’à ma connaissance, une autre personne partage l’appartement de Bellingham.

Monkhouse Lee bondit, en proie à une effroyable émotion.

— Vous savez-donc ? demanda-t-il tout bas.

— Une femme.

Lee se laissa retomber sur sa chaise en grognant.

— Mes lèvres sont scellées, dit-il. Je ne puis rien dire.

— Eh bien ! dit Smith en se levant, je ne me sens pas assez effrayé par des insinuations pour quitter un appartement où je me trouve très bien. Ce serait une trop grande faiblesse d’esprit de ma part de déménager sur votre simple affirmation que Bellingham peut me nuire, sans me donner d’autres détails. Je crois que je vais risquer le tout pour le tout et rester où je suis ; je m’aperçois qu’il va être cinq heures, et je vous demande la permission de m’en aller.

Il prit congé du jeune homme en le remerciant de son aimable accueil, et rentra chez lui par cette belle soirée de mai. Comme tout homme qui se sent menacé par un danger vague et mal défini, il éprouvait une certaine satisfaction mêlée d’impatience.

Abercrombie Smith s’accordait toujours une distraction, quelque absorbé qu’il pût être par son travail. Deux fois par semaine, très régulièrement, le mardi et le vendredi, il avait pris l’habitude d’aller à pied à Farlingford, à une lieue et demie d’Oxford, chez son ami le Dr Plumptrec Peterson.

Peterson avait été très lié avec le frère aîné de Smith, et sa situation de garçon fortuné qui possède une bonne cave et une bibliothèque meilleure encore faisait de sa maison un but de promenade charmant pour un homme qui désire prendre un exercice hygiénique.

Donc, deux fois par semaine, l’étudiant en médecine se dirigeait de ce côté, par des routes ombragées, et il passait quelques moments agréables dans la bibliothèque de Peterson, causant de choses plus ou moins banales, passant en revue les potins de l’Université, et les dernières découvertes médicales ou chirurgicales.

Le lendemain de son entretien avec Monkhouse Lee, Smith ferma ses livres à huit heures et quart, heure à laquelle il allait généralement chez son ami. Au moment de fermer la porte, ses yeux tombèrent sur un des livres que lui avait prêtés Bellingham, et il éprouva un remords de conscience de ne pas les lui avoir rendus. Malgré son antipathie pour ce personnage, il ne voulait pas être grossier à son égard ; il prit donc le livre, descendit et frappa à la porte de son voisin. Il n’obtint pas de réponse ; mais en tournant le bouton, il vit qu’elle n’était pas fermée à clef. Assez satisfait d’éviter une rencontre, il entra et déposa le livre sur la table en y joignant sa carte.

La lampe était à demi baissée, ce qui n’empêcha pas Smith de voir suffisamment les détails de la pièce. Rien d’ailleurs ne paraissait changé : la frise, les dieux à têtes d’animaux, le crocodile pendu au plafond, et la table parsemée de paperasses et de feuilles sèches. La caisse de la momie était adossée au mur, mais la momie manquait. Rien n’indiquait qu’une autre personne partageât la chambre de Bellingham, et, en sortant, Smith se reprocha d’avoir calomnié Bellingham. En admettant qu’il ait un secret à dissimuler, il n’aurait certainement pas laissé sa porte ouverte à tout venant.

Il faisait noir comme dans un four dans cet escalier en spirale, et Smith descendait lentement à tâtons, lorsqu’il crut se sentir frôlé par quelque chose qui passait à côté de lui. Il eut l’impression vague d’un léger bruit, d’un souffle imperceptible qu’il ne put définir. Il s’arrêta et tendit l’oreille, mais le vent qui agitait les feuilles au dehors, l’empêcha de rien entendre.

— Est-ce vous, Styles ? cria-t-il.

Pas de réponse ; un calme absolu régnait autour de lui. Le bruit qu’il avait entendu provenait sans doute d’une rafale de vent qui s’était engouffrée dans les trous et les fentes des murs de la vieille tour. Il était arrivé sur le carré, cherchant la clef de ce mystère, lorsqu’un homme traversa la pelouse en courant à une vive allure.

— Est-ce vous, Smith ?

— Tiens ! Hastie !

— Pour l’amour du Ciel, venez vite ! Le jeune Lee s’est noyé ! Harrington de King vient d’apporter la nouvelle. Le docteur est absent ; vous le remplacerez, mais venez vite ; vous pourrez peut-être le ranimer.

— Avez-vous de l’eau-de-vie ?

— Non.

— J’en apporterai ; il y en a une gourde sur ma table.

Smith remonta quatre à quatre, saisit la gourde et redescendait au galop, lorsqu’en passant devant la chambre de Bellingham, il fut témoin d’un spectacle qui le glaça d’horreur.

La porte qu’il avait fermée derrière lui, était ouverte maintenant, et juste en face de lui, il vit la caisse de la momie éclairée par la lampe. Trois minutes avant, cette caisse était vide ; il pouvait en mettre sa main au feu. Maintenant, elle encadrait le corps décharné et hideux de cette horrible momie à la figure grimaçante. Le squelette était bien inerte et mort, mais il sembla à Smith en le regardant, qu’il restait une lueur de vie, une dernière étincelle de volonté dans ces petits yeux brillants au fin fond de leurs orbites. Bouleversé par cette vision, il en avait oublié Hastie, et il restait là, pétrifié, les yeux hagards, lorsque la voix de son ami le rappela à la réalité.

— Venez donc, Smith, dépêchez-vous ! criait-il. C’est une question de vie ou de mort, vous savez ; allons vite, ajouta-t-il lorsque l’étudiant en médecine reparut, prenons le pas de course ; il y a une bonne lieue ; tâchons d’y arriver en cinq minutes. Une existence vaut bien la peine qu’on se décarcasse !

Ils partirent à une allure vertigineuse, à travers l’obscurité et ne s’arrêtèrent haletants et épuisés, que lorsqu’ils eurent atteint le petit « cottage » auprès de la rivière. Le jeune Lee mouillé, transi, comme un poulet qui sort de l’eau était étendu sur un canapé ; au milieu de ses cheveux collés on apercevait encore des herbes de la rivière et une écume blanchâtre s’échappait de ses lèvres contractées à demi-closes. À genoux à côté de lui, son camarade Harrington, cherchait à réchauffer ses membres engourdis.

— Je crois que tout espoir n’est pas perdu, dit Smith en posant sa main sur son cœur. Mettez votre verre de montre devant sa bouche ; oui, il respire encore. Prenez un bras, Hastie, et commencez les tractions comme je le fais ; nous en viendrons bientôt à bout.

Pendant dix minutes ils travaillèrent en silence, cherchant à introduire de l’air dans les poumons du noyé. Soudain un frisson agita son corps, ses lèvres tremblèrent, et il ouvrit les yeux. Les trois étudiants manifestèrent leur joie.

— Réveillez-vous, mon vieux ! vous nous avez assez effrayés !

— Prenez de l’eau-de-vie ; buvez-la au goulot de la gourde.

— Il va bien maintenant, dit son camarade Harrington. Mon Dieu ! quelle frayeur j’ai eue ! J’étais en train de lire ici, lorsqu’il est parti faire un tour jusqu’à la rivière ; tout à coup, j’entendis un cri et un clapotement d’eau. Je courus, et j’arrivai à temps pour le repêcher ; il avait l’air mort. Simpson, avec sa jambe de bois, ne pouvait pas aller chercher le médecin ; je ne sais pas ce que je serais devenu sans vous, mes amis. Ça va mieux, mon vieux ; assis maintenant.

Monkhouse Lee se souleva sur ses mains et regarda autour de lui.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il. Ah ! oui, je me rappelle ; j’ai piqué une tête au fond de l’eau.

Ses yeux prirent une expression de terreur et il laissa tomber sa tête dans ses mains.

— Comment avez-vous piqué votre tête ?

— Je ne suis pas tombé.

— Mais alors ?

— On m’a poussé. J’étais sur le bord, quand je me suis senti saisir par derrière et lancer à l’eau comme une plume. Je n’ai rien vu, rien entendu, mais je sais bien à quoi m’en tenir.

— Et moi aussi, murmura Smith.

Lee le regarda étonné.

— Vous avez donc fait votre expérience ? demanda-t-il. Vous vous souvenez du conseil que je vous avais donné ?

— Oui, et je commence à croire que je le suivrai.

— Je ne comprends rien à ce que vous racontez, vous autres, dit Hastie, mais, à votre place, Harrington, je laisserais Lee se coucher. Nous aurons le temps d’ergoter sur cet incident lorsqu’il se sentira un peu plus fort. Je crois, Smith, que nous pouvons le laisser tranquille maintenant. Je retourne à pied au collège ; si vous suivez le même chemin, nous causerons en route.

Mais Smith ne se sentait guère d’humeur à causer. Son esprit était trop préoccupé des incidents de la soirée ; l’absence de la momie chez son voisin, le pas qu’il avait entendu dans l’escalier, le retour – l’extraordinaire et inexplicable retour de cette horrible momie – puis l’agression de Lee, qui s’expliquait si bien à la suite de l’affront qu’il avait infligé à Bellingham ; tout cela se classait dans son esprit, avec les milles détails et les circonstances bizarres qui avaient marqué ses premières rencontres avec Bellingham. Ce qui constituait jusque-là un soupçon vague, une conjecture fantastique, prenait subitement le caractère d’une parfaite réalité, d’un fait certain et indéniable. Et cependant, tout cela lui paraissait monstrueux ! irraisonnable ! au-dessus de tout ce que l’esprit humain peut imaginer ! Un juge impartial, ou simplement l’ami qui marchait à côté de lui, aurait pu lui dire tout bonnement que ses yeux l’avaient trompé, que la momie n’était jamais sortie de l’appartement, que le jeune Lee était tombé à l’eau comme tout homme tombe à la rivière, sans aller chercher des explications de midi à quatorze heures. Malgré tout, il sentait que Bellingham était un assassin, et qu’il avait à son service une arme plus puissante que celles dont s’était jamais servi aucun meurtrier.

Hastie était retourné chez lui, en faisant d’amères réflexions sur le caractère bourru de son ami ; Abercrombie Smith se dirigea vers son coin de tour avec une forte répulsion pour son appartement et son triste voisinage. Il était décidé à redemander conseil à Lee, et à déménager le plus tôt possible, car il comprenait qu’un homme ne peut travailler tranquille, lorsque son oreille est tendue au moindre bruit de pas partant de l’étage inférieur ? Il remarqua, en traversant la pelouse, que la chambre de Bellingham était éclairée ; lorsqu’il passa devant son appartement, la porte s’ouvrit et Bellingham en personne parut sur le palier. Avec sa figure grasse et méchante, il ressemblait à une grosse araignée qui vient de tisser sa toile venimeuse.

— Bonsoir, dit-il, voulez-vous entrer un instant ?

— Non, lui cria Smith, d’un ton sec.

— Non ? Vous êtes plus occupé que jamais ? Je voulais vous demander des nouvelles de Lee. Je suis fâché d’apprendre qu’il a été victime d’un accident.

Malgré son air sérieux, il ne pouvait, en parlant, dissimuler un sourire narquois.

Smith s’en aperçut et il l’aurait bien volontiers souffleté.

— Vous serez encore plus désolé d’apprendre que Monkhouse Lee va très bien et est hors de danger, répondit-il ; vos combinaisons diaboliques ont échoué cette fois. Oh ! vous n’avez pas besoin de nier ; je sais tout !

Bellingham fit un pas en arrière, et ferma la porte à demi, comme pour se protéger.

— Vous êtes fou ! Que voulez-vous dire ? Allez-vous affirmer que je suis pour quelque chose dans l’accident de Lee ?

— Oui, gronda Smith. Vous et votre sac d’os, vous avez machiné un complot à vous deux. Je vais préciser, monsieur Bellingham ; on ne brûle plus aujourd’hui les gens de votre espèce, mais nous avons encore un bourreau ; et je vous donne ma parole que si un étudiant meurt pendant que vous êtes ici, je vous ferai pendre, haut et court ; si vous ne vous balancez pas gentiment à la potence, ce ne sera pas ma faute. Vous vous apercevrez bientôt que vos pratiques égyptiennes, plus écœurantes les unes que les autres ne sont pas de mise en Angleterre.

— Vous êtes fou à lier, répondit Bellingham.

— C’est possible, mais rappelez-vous ce que je vous dis, car vous finirez par voir que je sais tenir mes promesses.

La porte se ferma violemment et Smith monta chez lui, très exaspéré ; il se barricada et passa une partie de la nuit à fumer sa vieille pipe et à repasser dans sa tête les événements étranges de la soirée.

Le lendemain matin, Abercrombie Smith n’entendit aucun bruit insolite chez son voisin, mais Harrington passa chez lui, et lui donna des nouvelles satisfaisantes de Lee. Toute la journée, Smith se plongea dans ses livres, et, le soir, il se décida à faire une visite à son ami, le Dr Peterson, qu’il avait négligé la veille. Une bonne course et une causerie amicale détendraient ses nerfs agacés.

La porte de Bellingham était fermée lorsqu’il passa ; mais, en se retournant, à une certaine distance de la tour, il vit, à la lumière de la lampe, la tête de son voisin appuyée contre la vitre fixant l’obscurité. C’était un soulagement pour Smith de sortir de cette tour maudite, ne fût-ce que quelques heures, et il marchait allègrement, aspirant dans ses poumons l’air tiède du printemps. Le croissant de la lune qui se levait, donnait un reflet d’argent à la tour dont la silhouette se détachait sur un fond demi-obscur. La brise était légère, et quelques nuages clairs se détachaient au ciel. On était situé à l’extrémité de la ville, et en cinq minutes Smith se trouva en dehors des maisons, entre les haies parfumées de la route qui mène à Oxford.

La maison de son ami bordait un chemin ravissant et solitaire ; et malgré l’heure peu avancée Smith ne rencontra pas une âme sur sa route. Il marchait d’un pas alerte, et arriva bientôt à la grille de l’avenue, qui menait à Farlingford. Devant lui, il aperçut à travers le feuillage une lumière rose qui semblait lui souhaiter la bienvenue. La main sur la serrure de la grille, il se retourna et regarda derrière lui le chemin qu’il avait parcouru. Il lui sembla voir quelqu’un s’approcher rapidement.

Silencieusement et furtivement, une silhouette noire rampante, à peine visible au clair de lune, glissa dans l’ombre des haies. Pendant qu’il regardait, le fantôme parut s’approcher à grands pas ; il était maintenant tout près de lui. Malgré la faible lueur, il distingua un cou décharné et deux yeux qui le poursuivront dans ses rêves, jusqu’à sa mort. Il se retourna et, en poussant un cri de terreur, il s’enfuit devant lui à toute vitesse. Il arriva enfin à portée des lumières, et se crut sauvé. Il passait pour un coureur émérite, mais jamais il n’avait dévoré l’espace comme ce soir-là.

La lourde grille s’était refermée derrière lui, mais il l’entendit se rouvrir sous l’effort d’une nouvelle poussée. Il continua à courir à toutes jambes ; entendant un pas sec derrière lui, il aperçut, en tournant la tête, une horrible créature qui bondissait comme un tigre à sa poursuite, les yeux en feu et un bras en avant prêt à le saisir. Dieu merci ! la porte de la maison était entr’ouverte ; la lampe du vestibule l’indiquait. Son adversaire le serrait de si près qu’il sentit son souffle contre son oreille. Il se rua sur la porte en poussant un cri, la referma au verrou, et se laissa choir dans un fauteuil de l’antichambre.

— Mon Dieu ! Smith, qu’avez-vous ? demanda Peterson apparaissant à la porte de son bureau.

— Donnez-moi de l’eau-de-vie !

Peterson disparut et revint en toute hâte avec un verre et un carafon.

— Vous en avez rudement besoin, dit-il, pendant que son ami buvait la rasade qu’il lui avait versée. Mais… vous êtes blanc comme un linge, mon pauvre ami.

Smith posa son verre, se leva et respira longuement.

— Cela va mieux, dit-il. Jamais je ne m’étais senti aussi bas et aussi faible. Mais avec votre permission, Peterson, je coucherai ici ce soir, car je ne me sens pas le courage de refaire la route la nuit. C’est bête, j’en conviens, mais je ne peux dominer ce sentiment.

Peterson regarda son ami, très intrigué.

— Bien entendu, vous coucherez ici, si vous voulez. Je vais dire à Mrs. Burney de vous préparer un lit. Mais où allez-vous ?

— Venez avec moi à la fenêtre d’où l’on découvre la porte. Je veux vous faire voir ce qui m’est arrivé.

Ils montèrent dans le vestibule du premier étage d’où ils avaient vue sur l’entrée de la maison. L’avenue et les prés environnants paraissaient tranquilles à la lueur blafarde de la lune.

— Ma foi ! Smith, dit Peterson, il est heureux pour moi que je connaisse votre sobriété, sans cela je… Mais qui, diable ! a pu vous effrayer ainsi ?

— Je vous le raconterai tout à l’heure. Tenez, regardez, regardez ! Voyez-vous la courbe de la route là-bas, à hauteur de votre grille ?

— Oui, je vois ; inutile de me pincer le bras. J’ai vu passer quelqu’un, un homme assez maigre, il me semble, grand, très grand. Mais… et puis après ? Vous tremblez comme une feuille.

— Il y a de quoi. Je sors des griffes du diable. Si vous voulez redescendre dans votre bibliothèque, je vous raconterai tout.

Ils redescendirent ensemble. À la lueur d’une bonne lampe, un verre de porto à côté de lui sur une table, il fit à son ami, dans l’ordre chronologique, le récit de tous les événements, petits et grands, qui s’étaient déroulés si extraordinairement depuis la nuit où il avait trouvé Bellingham évanoui en face de la caisse de la momie, jusqu’à son horrible et dernier incident.

— Voilà, dit-il en terminant, voilà toute l’affaire ; elle est monstrueuse et invraisemblable, mais vraie pourtant.

Le Dr Plumptrec Peterson resta silencieux pendant un certain temps, avec une expression de grande indécision sur sa figure.

— Je n’ai jamais entendu une histoire pareille, jamais, dit-il, au bout d’un moment. Vous m’avez raconté les faits, maintenant dites-moi quelles conclusions vous en tirez.

— Et vous ?

— Mais j’aimerais bien connaître les vôtres. Vous avez eu le temps d’y réfléchir plus que moi.

— Mon Dieu ! les détails sont un peu vagues, mais les grandes lignes paraissent très nettes. Cet individu, ce Bellingham, a réussi, par ses études de langues orientales, à découvrir quelque secret diabolique, qui lui permet de rappeler à la vie les momies, ou en tout cas une momie particulière. Il se livrait certainement à cette besogne répugnante le jour de son évanouissement ; sans doute la vue de cette créature en mouvement aura ébranlé ses nerfs ; bien qu’il s’y soit attendu. Vous vous rappelez qu’en sortant de son évanouissement, il se traita lui-même de fou. Eh bien ! depuis, il a dû se cuirasser, et il assiste maintenant de sang-froid à ses expériences macabres. La vitalité qu’il rend à sa momie n’est probablement que momentanée, car j’ai vu plusieurs fois cette semi-créature parfaitement inanimée dans sa caisse. Il doit connaître quelque procédé savant qui lui permet de produire cette résurrection partielle. Rien ne l’empêche ensuite de se servir de cette créature comme d’un agent dévoué ; elle est intelligente et vigoureuse. Pour une raison quelconque, il a mis Lee dans la confidence, mais, en homme qui se respecte, Lee n’a jamais voulu participer à cette sale besogne. Une discussion violente s’ensuivit, et Lee déclara qu’il préviendrait sa sœur. Le jeu de Bellingham a été de vouloir empêcher Lee de le dénoncer à sa sœur ; il y est presque arrivé en lançant cette créature à ses trousses. Il avait déjà fait une première tentative contre Norton, à qui il en voulait. C’est donc un pur hasard si deux assassinats ne pèsent pas sur sa conscience. Et lorsqu’il m’a entendu l’accuser de ces méfaits, il s’est décidé à se débarrasser de moi à tout prix pour m’empêcher d’ébruiter la chose. Il profita d’une de mes sorties, car il connaissait mes habitudes et savait où j’allais. Je l’ai échappé belle, Peterson ; peu s’en est fallu que vous ne me trouviez étendu raide sur le pas de votre porte. Je ne suis pas nerveux habituellement, mais je n’ai jamais eu peur de la mort comme ce soir.

— Mon cher, vous prenez la chose trop au tragique, répliqua son camarade. Vos nerfs sont ébranlés par votre surmenage intellectuel, et vous exagérez les faits. Comment voulez-vous que des acrobaties pareilles se produisent à Oxford, même la nuit, sans avoir été signalées ?

— Mais on a déjà jasé à ce sujet. On fait grand bruit dans la ville d’une aventure de guenon échappée. Il n’est question que de cela à Oxford.

— Il n’y a pas à dire, c’est un enchaînement d’incidents bien extraordinaires. Et cependant, mon cher, vous admettrez que chaque fait pris séparément peut s’expliquer d’une manière plausible.

— Quoi ? même mon aventure de ce soir ?

— Certainement. Vous sortez de chez vous avec les nerfs en très mauvais état et la tête farcie d’idées étranges. Quelque vagabond affamé vous suit et, voyant que vous courez, il vous poursuit de plus belle. Vos craintes et votre imagination font le reste.

— Ce n’est pas ça, Peterson, ce n’est pas ça.

— Et quant au fait d’avoir trouvé la caisse de la momie vide, un jour, puis le lendemain garnie de son habitant, c’est un effet de lumière. Vous dites vous-même que la lampe était à moitié baissée ; comme, d’autre part, vous n’aviez aucune raison spéciale de vous approcher pour voir de près, il se peut parfaitement que la momie ait été dans sa caisse, sans que vous l’ayez vue la première fois.

— Ah ! non, par exemple, je proteste !

— Pour les autres incidents, il peut se faire que Lee soit tombé à l’eau tout seul, et que Norton ait été attaqué. Il existe certainement des indices terribles contre Bellingham, mais si vous les exposiez devant un magistrat, il vous rirait au nez tout simplement.

— Je le sais ; aussi ai-je pris le parti de ne confier à personne le soin de cette affaire.

— Et alors ?

— Eh bien, je sens qu’il me reste un devoir à remplir envers la société, et d’ailleurs, il faut bien que je songe à ma propre sécurité, sans cela cette bête horrible m’obligerait à quitter l’université, je serais vraiment impardonnable de me laisser faire. Je suis décidé à agir par moi-même. À ce propos, puis-je me servir de votre papier et de votre plume ?

— Certainement ; vous trouverez tout cela sur cette table.

Abercrombie s’assit devant un cahier de papier écolier et, pendant deux heures ininterrompues, il laissa courir sa main. Les pages se noircissaient rapidement, tandis que son hôte, confortablement assis dans un fauteuil, le regardait avec une curiosité patiente. Enfin, Smith poussa une exclamation de satisfaction, sauta sur ses pieds, réunit ses feuilles éparses et posa la dernière sur le bureau de Peterson.

— Voulez-vous me donner votre signature, comme témoignage ?

— Témoignage ? de quoi ?

— De ma signature et de la date. La date est la chose la plus importante. Voyez-vous, Peterson, ma vie en dépend peut-être.

— Mon cher Smith, vous parlez comme un fou. Je vous en prie, allez vous coucher.

— Pas du tout ; je ne me suis jamais aussi bien possédé. Et je vous promets d’aller me coucher dès que vous aurez signé.

— Mais que me présentez-vous là ?

— Le récit de tout ce que je vous ai raconté aujourd’hui ; je désire que vous le signiez.

— Certainement, dit Peterson en mettant sa signature au bas de celle de son ami. Là ? mais je ne vois pas où vous voulez en venir ?

— Vous garderez ce dossier, n’est-ce pas ? et vous le produirez au cas où l’on m’arrêterait.

— Arrêter ? pourquoi donc ?

— Pour assassinat. C’est très possible et je m’attends à toute espèce d’événement. Je n’ai qu’un moyen de procéder et je suis parfaitement décidé à l’employer.

— Pour l’amour du Ciel ! n’agissez pas à la légère.

— Croyez-moi, il serait bien plus risqué d’employer un autre moyen. J’espère que je n’aurai pas recours à votre témoignage, mais je me sentirai plus tranquille à l’idée qu’en cas de besoin vous pourriez justifier ma conduite. Et maintenant, je suis prêt à suivre votre conseil et à aller me reposer, car il me faudra être frais et dispos demain matin.

 

* * *   * * *   * * *

 

Abercrombie Smith était en somme un ennemi assez redoutable. Relativement calme et d’un caractère paisible, il devenait très violent quand on l’exaspérait. Dans toutes les circonstances de la vie, il apportait la même énergie et la même décision qui l’avaient toujours distingué de ses camarades d’études. Il avait renoncé à ses livres pour vingt-quatre heures, mais il entendait bien que cette journée ne demeurât pas perdue pour lui. Il ne souffla mot de ses projets à son ami, mais, à neuf heures, il reprenait le chemin d’Oxford.

Il s’arrêta dans la rue principale chez un armurier et acheta un gros revolver avec une boîte de cartouches à percussion centrale. Il en glissa six dans le barillet et mit le revolver chargé et à demi-armé dans la poche de son veston. Il alla d’abord chez Hastie, et trouva son ami en train de déjeuner et de lire le Sporting Times.

— Eh bien ! quoi de neuf ? demanda-t-il. Voulez-vous du café ?

— Non, merci ; Hastie, je veux que vous veniez avec moi et que vous fassiez ce que je vous demanderai.

— Parfaitement, mon cher.

— Apportez un gros gourdin, s’il vous plaît.

— Ah !

Hastie le regarda étonné.

— Voilà une canne de chasse capable d’assommer un taureau.

— Encore autre chose. Vous avez une trousse de chirurgie ; donnez-moi le couteau le plus long que vous possédiez.

— À votre service. Vous m’avez l’air de partir en guerre ; que voulez-vous de plus ?

— Bien. Cela me suffit.

Smith enfouit le couteau dans sa poche intérieure, et se dirigea vers le carré de la tour.

— Nous ne sommes des poules mouillées ni l’un ni l’autre, Hastie, dit-il. Je crois que je me tirerai d’affaire tout seul, mais je vous emmène par précaution. Je vais m’offrir une petite explication avec Bellingham ; si je n’ai affaire qu’à lui, je n’aurai bien entendu, pas besoin de vous. Si je crie, montez et cognez dessus de toutes vos forces. Comprenez-vous ?

— Entendu. Je viendrai si je vous entends appeler.

— Alors, restez ici. Ce sera l’affaire d’un moment ; ne bougez pas avant que je descende.

— Je vous attends de pied ferme.

Smith monta l’escalier, ouvrit la porte de Bellingham et entra. Bellingham était assis à sa table et écrivait. À côté de lui, au milieu du fouillis de ses bibelots étranges, Smith aperçut la caisse avec son numéro de vente 249 collé sur un des côtés ; l’ignoble momie se dressait hideuse et grimaçante. Smith regarda tout autour de lui avec un calme parfait, ferma la porte à clef, mit la clef dans sa poche, et, traversant la pièce, il se dirigea vers la cheminée pour allumer le feu. Bellingham resta assis bouche bée, stupéfait et la rage dans l’âme.

— Vraiment, vous ne vous gênez plus, faites comme chez vous, marmotta-t-il.

Smith s’assit sans broncher, posa sa montre sur la table, tira son revolver, l’arma, et le garda sur ses genoux. Puis il tira de sa poche son grand couteau et le jeta devant Bellingham.

— Allons, à l’ouvrage, lui dit-il ; découpez-moi cette momie.

— Tiens ! vraiment ? répondit-il sur un ton ironique.

— Oui, c’est comme cela. On me dit que la loi ne peut vous atteindre. Mais j’ai ma loi à moi qui saura tout arranger. Si dans cinq minutes vous n’avez pas commencé, je vous jure, au nom du Dieu qui m’a créé, que je vous logerai une balle dans la tête.

— Vous voulez me tuer ?

Ce disant, Bellingham se leva à moitié, et sa figure devint jaune comme du mastic.

— Oui.

— Et pourquoi ?

— Pour mettre fin à vos méfaits. Voilà déjà une minute de passée.

— Mais, qu’ai-je donc fait ?

— Vous le savez comme moi.

— Ma parole, vous cherchez à m’intimider.

— Deux minutes sont passées.

— Mais expliquez-vous donc. Vous êtes un fou, un fou dangereux. Pourquoi détruirais-je mon bien ? Cette momie a une grande valeur.

— Vous allez la découper et la brûler.

— Non, certes.

— Voilà déjà quatre minutes.

Smith prit le revolver et regarda Bellingham avec une expression impitoyable. Comme l’aiguille de sa montre avançait, il leva la main, et mit le doigt sur la détente.

— Là ! là ! je vais vous obéir ! cria Bellingham.

En proie à une agitation folle, il saisit le couteau et se mit à déchiqueter la figure de la momie sans détacher son regard de l’arme de son terrible visiteur qui suivait tous ses mouvements. L’horrible créature se désagrégea en grinçant à chaque entaille du couteau, laissant une traînée de poussière épaisse et jaune. Des épices et des essences aromatiques se répandirent sur le parquet. Tout d’un coup, avec un craquement sinistre, la colonne vertébrale se brisa et tomba ; il ne resta au milieu de la pièce qu’un monceau de membres épars.

— Maintenant au feu ! cria Smith.

La flamme dévora en pétillant ces débris jaunes et desséchés empilés dans la cheminée. La petite pièce tout enfumée ressemblait à la chambre de chauffe d’un vapeur, et des gouttes de sueur perlaient aux tempes des deux hommes ; l’un d’eux travaillait sans relâche, tandis que l’autre le surveillait d’un air impassible et résolu. Une fumée épaisse et grasse sortit de la cheminée, et une odeur âcre de résine brûlée et de cheveux roussis empesta la chambre. Un quart d’heure après, il ne restait du lot n° 249 qu’un petit tas de brindilles et de cendres.

— Vous êtes satisfait, je pense, hurla Bellingham en lançant à son bourreau un regard de haine et d’angoisse.

— Non, il faut faire table rase de tout ce bazar excentrique. Nous ne voulons plus de machinations diaboliques. Au feu, toutes les feuilles ! Elles pourraient, elles aussi, vous servir à votre triste besogne.

— Et quoi encore ? demanda Bellingham lorsque les dernières feuilles eurent disparu dans les flammes.

— C’est maintenant le tour du rouleau de papyrus que vous étaliez sur la table l’autre nuit. Il est dans ce tiroir, il me semble.

— Non ! non ! cria Bellingham ; ne le brûlez pas. Vous ne savez pas ce que vous faites, profane ! C’est un objet unique ; c’est la clef de la sagesse et de la science qu’on ne peut trouver ailleurs.

— Au feu, sans réplique, vous dis-je.

— Mais voyons, Smith ; c’est insensé de me tyranniser ainsi. Je vous ferai partager ma science ; vous saurez tout, je vous le promets. Permettez-moi au moins de copier ce papyrus avant de le brûler.

Smith fit un pas en avant et ouvrit le tiroir fermé à clef ; prenant le papier jaune, il le jeta au feu et l’enfonça avec son talon dans la flamme. Bellingham hurla et se jeta sur lui, mais Smith le repoussa et maintint le rouleau jusqu’à sa complète ignition.

— Eh bien, monsieur Bellingham, il me semble que je vous ai maté. Si vous recommencez vos vieilles pratiques, vous aurez de mes nouvelles, je vous en réponds. À présent, bonsoir, je retourne à mes études.

Tel est le récit d’Abercrombie Smith sur les événements étranges qui se déroulèrent au vieux collège d’Oxford en 1884. À la suite de cet incident, Bellingham quitta le collège immédiatement ; on apprit ensuite qu’il était parti pour le Soudan ; personne ne peut donc contester la véracité de ce récit. Il n’en reste pas moins vrai que la science humaine se montre souvent bien bornée et que les voies de la nature sont des sentiers terriblement obscurs au milieu desquels l’investigateur le plus habile peut parfois s’égarer lui-même.

UN DOCUMENT MÉDICAL

Les médecins sont, en général, beaucoup trop occupés pour noter et relater les particularités étranges ou les événements dramatiques auxquels ils se trouvent mêlés chaque jour. C’est ce qui explique que le plus fidèle interprète de leurs observations fut chez nous un avocat. Une vie passée au chevet des mourants, ou, ce qui est plus pénible encore, au chevet des accouchées, fait perdre à l’homme la vraie notion des choses, de même que l’abus des boissons fortes diminue la délicatesse du palais. Les nerfs trop tendus perdent de leur sensibilité. Demandez au chirurgien de vous raconter quelques-unes de ses opérations, il vous répondra qu’il n’en a jamais vu de bien remarquables ou bien il se perdra dans des détails techniques. Mais prenez-le un soir au coin d’un feu pétillant, une bonne pipe à la bouche, en compagnie de quelques confrères, posez-lui habilement une série de questions pour l’amener sur son terrain. Alors, sûrement, vous obtiendrez immédiatement des détails pris sur le vif et des révélations cueillies sur l’arbre de vie.

L’Association médicale britannique offrait, ce jour-là, un de ses dîners trimestriels à ses membres du comité moyen. Après le dîner, il reste sur les tables une vingtaine de tasses à café, une douzaine de verres à liqueur ; un épais nuage de fumée blanc monte lentement en spirales vers le plafond chamarré d’or. Ce sont les derniers vestiges d’une réunion probablement nombreuse. Mais les invités avaient déjà regagné leur demeure. La longue rangée de pardessus épais aux poches bombées et de chapeaux hauts-de-forme a disparu du vestibule de l’hôtel. Cependant, autour du feu du salon, trois médecins s’attardent encore à fumer et à discuter, pendant qu’un quatrième, un profane, celui-là, un tout jeune homme, les écoute, accoudé à la table. Sur une feuille de papier de grande dimension, il écrit rapidement avec un stylographe, posant, d’une voix hésitante, de temps en temps, une question ou lançant un mot qui ranime la conversation prête à s’éteindre.

Les trois hommes sont arrivés à cet âge demi-mûr qui, dans cette carrière, commence tôt et finit tard.

Aucun d’eux n’est une sommité médicale, mais, pourtant, chacun jouit d’une certaine renommée et a de la valeur dans sa branche respective. L’homme important de ce trio, celui qui parle d’un ton autoritaire et porte sur la joue une tache de vitriol, est le docteur Charley Manson, médecin en chef de l’asile de Wormley ; il est l’auteur d’une brillante étude sur « les Lésions obscures et nerveuses des célibataires ». Il porte toujours un col haut, depuis la tentative criminelle de cet étudiant qui a voulu lui couper le cou avec un éclat de verre. Le second, au visage sanguin, aux yeux bruns et rieurs, est un médecin principal ; sans être un spécialiste, il jouit d’un grand renom ; avec ses trois élèves et ses cinq chevaux, il gagne deux mille cinq cents livres par an entre ses visites à une demi-couronne et ses consultations à un shilling dans le quartier le plus pauvre de l’immense Cité.

On rencontre cette figure réjouie de Théodore Foster au chevet de cent malades par jour, et lorsqu’il s’aperçoit que son carnet de visites porte au moins un tiers de noms en plus que son livre de recettes, il se dit, pour se consoler, qu’il pourra facilement équilibrer son budget le jour où un millionnaire affecté d’une maladie chronique – le rêve pour un médecin ! – lui demandera ses soins. Le troisième, assis à droite de la cheminée, ses souliers vernis appuyés sur les chenets, c’est Hargrave, la future sommité en chirurgie. Son visage n’a rien de la bonhomie de Théodore Foster ; son regard paraît dur et moqueur, sa bouche rigide et sévère, mais tous ses traits révèlent de l’énergie et de la décision. D’ailleurs, le patient qui se sent assez malade pour venir frapper à la porte du Dr Hargrave, aime mieux trouver un visage sévère qu’un accueil par trop affable. Il se donne comme médecin-spécialiste pour la mâchoire, mais, en réalité, il est trop jeune et trop pauvre pour se confiner dans une branche aussi spéciale, et il faut bien dire qu’il n’existe pas d’opération chirurgicale capable de faire reculer le Dr Hargrave ; il est capable de les entreprendre toutes.

— Avant, pendant et après, murmura le médecin principal en réponse aux interruptions des autres, je vous assure, Manson, qu’on rencontre toutes les formes de folie possible.

— Ah ! puerpérale ! s’écria l’autre, en faisant tomber la cendre de son cigare. Mais vous avez sans doute en vue un cas particulier, Foster ?

— Eh bien, oui ! La semaine dernière, j’en ai pourtant vu un, mais un seul, qui offrait pour moi l’attrait du nouveau. J’avais été appelé pour un accouchement chez des gens du nom de Silcoe. Lorsque vint le moment psychologique, j’y allai moi-même, car ils ne voulaient pas entendre parler d’un de mes aides. Le mari, qui exerçait les fonctions de sergent de ville, était assis au bord du lit, du côté du mur.

« — Vous ne pouvez pas rester là, dis-je.

« — Oh ! docteur, il faut que je sois là.

« — C’est parfaitement inconvenant ; il faut que votre mari s’en aille, dis-je.

« — C’est à prendre ou à laisser, me répondit la femme.

« — Je n’ouvrirai pas la bouche et ne ferai pas le moindre mouvement de toute la nuit », me dit le mari.

De guerre lasse, je l’autorisai à rester là ; il y fut bel et bien huit heures consécutives. La délivrance se passa relativement bien, mais, de temps en temps, le mari poussait un grognement plaintif, et je remarquai qu’il cachait sa main droite avec précaution sous la couverture ; j’en conclus qu’il tenait la main gauche de sa femme. Lorsque tout fut fini, je le regardai et je m’aperçus que sa tête était retombée sur l’oreiller ; son visage me parut d’un gris de cendres. Naturellement, je pensai que l’émotion l’avait fait évanouir, et je me reprochai intérieurement d’avoir été assez faible pour lui permettre de rester ; tout d’un coup, je remarquai une grande tache de sang sur le drap qui recouvrait sa main ; soulevant le drap, je vis que son poignet portait une forte entaille. La femme avait un anneau de menottes de policier à son poignet gauche, et le mari en portait un autre au poignet droit. Pendant ses douleurs, elle l’avait tordu et retordu, avec une telle frénésie, que le fer était entré dans les chairs de l’homme en pénétrant jusqu’à l’os.

« — Ah ! docteur, dit-elle lorsqu’elle vit ma stupeur, il est bien juste qu’il partage mes douleurs. Tournez et tordez l’anneau, ajouta-t-elle ; oui, encore. »

— Ne trouvez-vous pas que le métier d’accoucheur soit un des plus odieux de notre carrière ? demanda Foster après un instant de pause.

— Mon cher ami, c’est pour cela que j’ai préféré faire de la folie ma spécialité.

— Je le comprends ! et cette considération a aiguillé, sur les maisons de santé, bien des gens qui n’avaient jamais trouvé leur voie dans la carrière médicale ordinaire. Comme jeune étudiant, j’étais moi-même très timide, et je sais à quoi m’en tenir à ce sujet.

— Notre profession n’est certes pas folichonne, dit l’aliéniste.

— Eh bien ! pourtant, vous entendrez des gens en parler comme d’une carrière où le côté comique domine, et Dieu sait qu’on se rapproche plutôt de la tragédie. Prenez, par exemple, un pauvre diable, jeune et frais émoulu, qui vient de pendre sa crémaillère dans une grande ville. Il a plutôt parlé jusqu’à présent de lawn-tennis ou d’œuvres pies avec les femmes qu’il rencontrait, car lorsqu’un jeune homme est timide, il l’est plus qu’une jeune fille. Arrive une mère inquiète qui le consulte sur des sujets de famille les plus intimes : « Je ne retournerai jamais chez ce médecin, dit-elle en sortant. Il est ridiculement froid ; je ne le trouve pas sympathique. » Hélas ! le pauvre diable n’est ni froid ni antipathique, mais il reste muet, paralysé par la peur. J’ai connu des médecins si timides qu’ils n’osaient pas demander leur chemin dans la rue. Imaginez-vous ce que doivent souffrir des gens de cette nature avant d’être rompus aux difficultés de la carrière médicale. Et puis, ils savent aussi que rien n’est plus contagieux que la timidité, et que s’ils ne se présentent pas avec un visage impassible, leur malade se sentira très gêné. Pour l’éviter, ils se parent d’un masque d’impassibilité, et acquièrent bientôt la réputation de posséder un cœur aussi dur que leur physionomie. Je pense bien, quant à vous, que rien n’ébranlerait vos nerfs, Manson ?

— Mon Dieu ! quand un homme vit toute l’année au milieu d’un millier de fous, qui cherchent plus ou moins à s’entre-tuer, ses nerfs finissent par résister, ou bien ils en sautent. Jusqu’à présent, les miens ont tenu bon.

— J’ai eu peur une fois, dit le chirurgien, pendant que j’étais occupé au dispensaire. Une nuit, des gens très pauvres vinrent m’appeler, et je compris, d’après leurs quelques mots, que leur enfant était malade. En entrant dans la chambre, j’aperçus un berceau dans un coin ; prenant la lampe, je m’approchai, j’écartai les rideaux et regardai l’enfant. Je vous assure que la Providence seule m’empêcha de laisser tomber la lampe et de mettre le feu autour de moi. La tête tournée sur l’oreiller, j’aperçus une figure qui me fixait avec des yeux méchants, grimaçants, tels qu’on en voit dans un cauchemar. Cette rougeur des pommettes, ces yeux qui semblaient me lancer des éclairs de haine, tout cela m’impressionna vivement. Je n’oublierai jamais le choc que je reçus lorsqu’au lieu de voir la figure innocente d’un enfant, mes yeux tombèrent sur cette créature. J’appelai la mère dans une pièce voisine.

« — Qui est dans ce lit ? demandai-je.

« — Une fille de seize ans ! me dit-elle en gesticulant avec ses bras. Oh ! si seulement Dieu voulait la prendre ! » ajouta-t-elle.

La pauvre créature, bien qu’elle eût passé son existence dans ce berceau, avait des membres effilés et minces qu’elle repliait sous elle. Je n’ai plus eu de nouvelles de cette malheureuse et j’ignore ce qu’il en est advenu, mais je n’oublierai jamais l’expression de ce regard !

— C’est impressionnant, en effet, dit le Dr Foster. Mais je crois que j’ai une histoire à vous servir, qui peut marcher de pair avec la vôtre. Très peu de temps après mon installation, je reçus la visite d’une petite femme bossue, qui me pria d’aller voir sa sœur et de l’assister pendant ses couches. Lorsque j’arrivai chez elle, dans une maison très misérable, je trouvai deux autres petites bossues, exactement pareilles à la première et qui m’attendaient dans le salon. Aucune d’elles ne m’adressa la parole, mais celle qui m’avait appelé, prit la lampe et monta l’escalier suivie de ses deux sœurs ; je fermais la marche. Je vois encore ces trois ombres étranges se profilant sur le mur à la lumière de la lampe, aussi clairement que je vois votre blague à tabac. Dans la pièce du premier étage, se trouvait la quatrième sœur, une fille remarquablement belle ; c’était elle, sans aucun doute, qui avait besoin de mes soins. Elle ne portait pas d’alliance au doigt. Les trois sœurs difformes s’assirent autour de la chambre comme autant de gnomes collés au mur, et pas une d’elles n’articula un mot de toute la nuit. Je n’invente rien, Hargrave ; ce sont les faits exacts. Le matin, de bonne heure, un orage effroyable éclata, un orage comme je n’en ai jamais vu. La petite mansarde était sillonnée d’éclairs, et le tonnerre grondait comme s’il allait tomber sur le toit. La lampe, que je tenais à la main, donnait une faible lueur, et c’était un spectacle bien étrange de voir, à chaque nouvel éclair, l’ombre de ces trois fantômes bossus se projeter sur le mur, et d’entendre les cris de mon accouchée se perdre au milieu du grondement du tonnerre. Ma foi ! je dois vous avouer, en toute franchise, qu’au premier moment, j’eus envie de me sauver de cette maison. Tout se termina bien, cependant. Je n’ai jamais su l’histoire de l’infortunée beauté et de ses trois sœurs bossues.

— C’est le mauvais côté de ces aventures médicales, soupira le profane. On n’en connaît presque jamais le dénouement.

— Mon ami, lorsqu’un homme se donne corps et âme à sa profession, il n’a pas le temps de satisfaire sa curiosité. Les événements passent devant lui, et il les aperçoit rapidement, pour ne se les remémorer que plus tard, à ses moments de loisir. Mais il m’a toujours semblé, Manson, que la branche spéciale à laquelle vous vous adonnez offrait autant de particularités tragiques que les autres.

— Plus, certainement, grogna l’aliéniste.

— Une maladie physique est déjà déplorable en elle-même, mais une affection mentale me semble bien pire. Ne trouvez-vous pas révoltant et capable de vous conduire au matérialisme absolu, de penser que vous avez devant vous un individu bien constitué, aux instincts les plus nobles, mais qu’une légère modification vasculaire, la simple chute d’un os minuscule ou une déviation insensible de son cervelet suffit pour faire de lui un être répugnant, un misérable objet de dégoût aux instincts les plus vils et les plus bas ? Il me semble qu’un asile d’aliénés est un soufflet ironique à l’adresse de la nature humaine et de la grandeur de son âme.

— Foi et espérance, murmura le médecin principal.

— Je n’ai pas la foi, guère plus d’espérance, il me reste un peu de charité, reprit le chirurgien. Mais lorsque la théologie se mesure avec les réalités de l’existence, je renonce à la comprendre.

— Vous parliez de cas spéciaux, dit le jeune profane en versant de l’encre dans son stylographe.

— Eh bien ! prenez une maladie commune qui tue des milliers de gens par année, comme la P. G. par exemple.

— Qu’est-ce que la P. G. ?

— « Praticien Général », murmura le chirurgien en riant entre ses dents.

— Le gros public anglais devrait savoir ce qu’est la P. G., dit l’aliéniste sans sourciller. Cette maladie prend des proportions effrayantes ; elle a pour particularité d’être absolument incurable. Son nom en clair est la Paralysie Générale, et je vous déclare qu’elle menace de devenir un vrai fléau. Voici, d’ailleurs, un cas typique dont j’ai été témoin la semaine dernière. Un jeune fermier, un grand gars fort et vigoureux, étonnait ses amis par sa sérénité à envisager l’avenir à une époque où tous ses voisins voyaient très en noir. Il avait décidé d’abandonner les semences et les terres arables si elles ne rapportaient rien, et de planter deux mille arpents de rhododendrons pour obtenir le monopole de la fourniture de Coven Garden, il concevait des projets très vastes qui paraissaient sensés, quoiqu’un peu exagérés. Je m’arrêtai à la ferme, non pour le voir, mais pour un tout autre motif. Quelque chose me choqua dans la manière de parler de cet homme, et je l’examinai attentivement. Sa lèvre avait un tremblement à peine perceptible ; il articulait mal en parlant et son écriture était irrégulière. En le regardant de plus près, je remarquai qu’une de ses pupilles était légèrement plus grande que l’autre. Lorsque je quittai la maison, sa femme vint me trouver : « N’est-ce pas un bonheur, docteur, me dit-elle, de voir Job aussi bien portant ? Son énergie est telle qu’il peut à peine tenir en place. » Je ne répondis rien, car je ne m’en sentais pas le courage, sachant parfaitement que le pauvre diable était condamné à mort à bref délai ; je le voyais déjà couché au cimetière de Newgate. C’était un cas de paralysie naissante.

— Grand Dieu ! s’écria le jeune homme. Ma lèvre tremble, j’articule souvent mal en parlant. Je crois que je suis pincé, moi aussi.

Trois petits rires étouffés partirent de la cheminée.

— Voilà le danger de posséder un léger bagage de science médicale, lorsqu’on n’est qu’un vulgaire profane.

— Un homme très autorisé a dit que tout étudiant de première année souffre en silence de quatre maladies, insinua le chirurgien. La première est une maladie de cœur, bien entendu, la seconde, un cancer à la parotide, j’oublie les deux autres.

— Je ne vois pas ce que vient faire la parotide ?

— Elle intervient au sujet du percement de la dernière dent de sagesse !

— D’après vous, quel sera le sort de ce jeune fermier ? demanda l’étranger.

— Paralysie des muscles, se terminant par des crises violentes, puis le coma et la mort. Cela peut durer des mois, et même encore un an ou deux. Il m’a paru très fort et sera long à terrasser.

— À propos, dit l’aliéniste, vous ai-je jamais parlé du premier certificat que j’ai été amené à signer ? Ce jour-là j’ai couru un fameux danger.

— De quoi s’agissait-il donc ?

— Je travaillais à ce moment. Un matin, une Mrs. Cooper vint me trouver et me dit que son mari avait donné dernièrement des signes d’aliénation mentale. Ces symptômes se réduisaient à ceci : il s’imaginait avoir été dans l’armée et s’y être distingué avec beaucoup d’éclat. Or, il exerçait les fonctions d’avocat et n’avait jamais quitté l’Angleterre. Mrs. Cooper craignant que ma visite n’effraie son mari, il fut convenu qu’elle l’enverrait dans la soirée, sous un prétexte quelconque, pour me fournir l’occasion de causer avec lui, et que, si à la suite de cet entretien je le jugeais atteint de folie, je signerais un certificat. Comme un autre médecin avait déjà délivré un certificat, une nouvelle déclaration de ma part suffirait à le faire mettre en traitement. Eh bien ! M. Cooper arriva chez moi, une demi-heure plus tôt que je ne pensais, et me consulta sur des symptômes de malaria, dont il avait déjà souffert. D’après ce qu’il me raconta, il revenait d’une campagne en Abyssinie, et était entré un des premiers à Magdala avec les troupes britanniques. À n’en pas douter, il divaguait complètement, car il n’aborda aucun autre sujet ; je me crus donc autorisé à délivrer le certificat sans hésitation. Lorsque sa femme arriva après son départ, je lui posai quelques questions pour compléter mon enquête.

« — Quel âge a votre mari ? lui demandai-je.

« — Cinquante ans.

« — Cinquante ans ! m’écriai-je ; mais l’homme que j’ai examiné n’avait pas plus de trente ans !

Nous découvrîmes que le vrai M. Cooper n’était pas venu chez moi, mais que, par une de ces coïncidences étranges qui vous coupent la respiration, un autre M. Cooper (qui lui, était bien un jeune officier d’artillerie de grande valeur) m’avait en effet rendu visite pour me consulter. J’allais signer le certificat lorsque je fis cette découverte, ajouta le Dr Manson, en hochant la tête.

— Nous parlions de nerfs tout à l’heure, remarqua le chirurgien. À ma sortie de l’école, je servis dans la marine pendant un certain temps, comme vous le savez. J’étais sur le vaisseau-amiral de l’escadre de l’Ouest africain, et j’ai eu sous les yeux un exemple singulier de maladie de nerfs, que je pus étudier tout à mon aise. Une de nos petites canonnières était allée sur la rive calabraise et, pendant ce temps, le docteur mourut des fièvres paludéennes. Le même jour, un homme eut une jambe brisée par la chute d’un mât, et il devint évident que, pour sauver sa vie, il fallait lui couper la jambe au-dessus du genou. Le jeune lieutenant qui commandait le bateau chercha parmi les effets du médecin décédé, et mit la main sur un flacon de chloroforme, un couteau chirurgical et un traité d’anatomie de Grey. Il fit placer le blessé sur une table de cabine par le commissaire, et, s’aidant d’un croquis qui représentait la section de la cuisse, il commença à couper le membre. De temps en temps, suivant les prescriptions du diagramme, il disait :

« — Comprimez bien la jambe, commissaire, je vois trop de sang de ce côté. »

Puis il continuait à sectionner jusqu’au moment où il rencontra l’artère ; alors, aidé de son assistant, il fit une ligature avant de continuer. Ils arrivèrent ainsi progressivement à couper la jambe, et, vraiment, ils firent de la très bonne besogne. L’opéré se promène maintenant en sautillant à Portsmouth.

— Ce n’est pas drôle lorsque le médecin d’un de ces bateaux isolés tombe malade, continua le chirurgien après un instant d’interruption. Vous vous imaginez sans doute qu’il peut se soigner lui-même, mais la fièvre vous abat si fort, qu’il ne vous reste même plus l’énergie de chasser un moustique. J’ai été pincé moi-même à Lagos et je vous parle en connaissance de cause. Mais un de mes camarades a eu une aventure vraiment bien extraordinaire. Tout l’équipage le croyait perdu et, comme il n’y avait jamais eu de funérailles à bord, on se préparait à l’avance pour ne pas se trouver pris au dépourvu. On le croyait sans connaissance, mais il jure qu’il n’a pas perdu un mot de ce qu’on disait autour de lui.

« — Le corps arrive à la coupée ! cria le sergent d’infanterie de marine.

« — Présentez armes ! »

La répétition de cette cérémonie macabre l’indigna tellement, tout en l’amusant, qu’il se promit bien de ne jamais passer la coupée ; et il n’y passa pas.

— La médecine ne supporte pas la fiction, objecta Foster, car la réalité des faits ne laisse pas prise à l’imagination. Cependant, il me semble que, dans l’intérêt de l’humanité et pour combattre la fiction, il serait bon de faire un résumé des principales maladies et des remèdes à leur appliquer.

— Comment ?

— Oui, un exposé succinct des affections qui font mourir le plus de gens, et des maladies les plus en honneur dans les romans. Les unes sont rebattues, d’autres, tout aussi fréquentes dans la vie, ne sont jamais mentionnées. On connaît généralement la typhoïde, mais la scarlatine reste ignorée. La maladie de cœur est fréquente, mais nous savons qu’elle accompagne généralement d’autres misères, dont il n’est jamais question dans les romans. Il y a aussi la maladie mystérieuse appelée fièvre cérébrale, qui terrasse toujours l’héroïne après une crise ; mais on ne connaît pas ce mal sous son vrai nom dans les livres techniques. Les personnages des romans, lorsqu’ils sont surexcités, tombent en pâmoison. L’expérience démontre que, dans la réalité, ces faits ne se produisent jamais. Les petites misères ordinaires de la vie ne se rencontrent jamais dans la fiction : les héros ne sont jamais atteints de zona, d’esquinancie ou d’oreillons. Toutes les maladies dans le roman affectent la partie supérieure de l’individu ; les personnages ne sont jamais atteints au-dessous de la ceinture.

— À ce propos, Foster, dit l’aliéniste, il y a un côté de l’existence qui reste trop scientifique pour le public en général, et trop romanesque pour les revues médicales ; ce côté présente pourtant la mine la plus riche en observations qu’un homme puisse exploiter. Ce n’est pas un côté attrayant, j’en conviens, mais du moment que la Providence a jugé bon de doter la nature humaine de cette infirmité, il me semble qu’elle vaut bien la peine que nous y arrêtions notre attention. Je veux parler des accès de fureur étranges et des vices de certains hommes, des singulières faiblesses momentanées de certaines femmes délicieuses, phénomènes qui sont connus de un ou deux initiés et restent incompréhensibles pour le commun des mortels. Cette étude donnerait la clef de ce singulier phénomène de la croissance et de la décroissance de l’humanité ; elle jetterait la lumière sur cette catégorie d’actes qui, coupant brusquement le cours d’une carrière honorable, font jeter en prison un individu qu’on aurait mieux fait de conduire à un cabinet de consultation. De tous les maux qui affligent l’humanité, que Dieu nous préserve de celui-là, qui est un vrai fléau !

— J’ai vu dernièrement un cas peu ordinaire, dit le chirurgien. Il existe une beauté célèbre dans la société de Londres – je ne cite pas les noms – qui était connue depuis plusieurs années pour ses décolletages exagérés. Comme elle possédait une peau éclatante de blancheur et des épaules merveilleuses, cet amour du décolletage s’expliquait parfaitement bien. Progressivement des dentelles et des mousselines remontèrent jusqu’à la naissance de son cou, et l’année dernière, à la stupéfaction générale, on la vit porter des cols très hauts bien que la mode en fût tout à fait passée. Eh bien, un jour cette dame fut introduite dans mon cabinet de consultation et, dès que le valet de pied eut fermé la porte, elle dégrafa brusquement la partie supérieure de son corsage.

« — Pour l’amour du Ciel, docteur, faites quelque chose pour moi ! » me cria-t-elle.

Je reconnus un ulcère rongeur, qui la dévorait en partant de la poitrine et qui donnait à son cou une horrible teinte rougeâtre. Le mal avait pris racine à la naissance du buste ; année par année, il s’était étendu, et, au fur et à mesure, elle avait diminué ses décolletages jusqu’au moment où cet ulcère menaçait d’envahir son visage. La malheureuse jeune femme avait attendu le dernier moment pour révéler son mal à un médecin.

— Avez-vous pu enrayer sa maladie ?

— Mon Dieu ! avec du chlorure de zinc, j’ai fait tout mon possible, mais le mal peut reparaître. Elle était une de ces belles créatures au teint blanc et rose, mais scrofuleuses jusqu’à la moelle des os. Dans un cas pareil, on peut atténuer le mal, mais pas le guérir.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria le médecin principal, avec ce regard doux et affable qui lui avait attiré tant de sympathies. Je suis d’avis que nous ne devons pas sonder les desseins secrets de la Providence, mais il y a des moments où l’on croit sentir une injustice flagrante dans l’ordre des choses. J’ai vu bien des tristesses dans ma vie ! Vous ai-je parlé des circonstances extraordinaires qui amenèrent à divorcer un ménage des plus tendres ? Le mari était un bel homme, un athlète en même temps qu’un parfait gentleman ; mais il abusa des exercices violents. Vous savez comment la nature se charge de nous donner un avertissement pour nous ramener dans le bon chemin lorsque nous nous en écartons. Cet avertissement salutaire prend la forme d’une douleur à l’orteil si nous buvons avec exagération et travaillons trop peu ; ou bien d’un ébranlement nerveux, si nous dépensons trop de forces vitales. Chez l’athlète, ce furent, bien entendu, le cœur et les poumons qui reçurent le premier choc. Il fut menacé de phtisie et on l’envoya à Davos. Eh bien, le sort voulut que sa femme fût prise d’une fièvre rhumatismale qui se porta au cœur en affectant vivement cet organe. Voyez-vous l’affreux dilemme dans lequel se débattait le malheureux ménage ? Lorsque le mari descendait à moins de quatre mille pieds d’altitude, il souffrait de crises terribles ; quand sa femme dépassait deux mille cinq cents pieds, son cœur ne fonctionnait plus, et elle ne supportait pas une altitude plus élevée.

Ils eurent plusieurs entrevues à mi-chemin de la montagne, mais, chaque fois, ils en sortaient à demi morts, et les médecins finirent par les leur interdire formellement. De sorte que, pendant quatre ans, ils vécurent à trois milles l’un de l’autre sans pouvoir se voir. Chaque matin, le mari allait à un endroit d’où il apercevait le chalet habité par sa femme, et il agitait un grand mouchoir blanc. La pauvre malheureuse répondait par un signal analogue. Ils pouvaient se voir distinctement avec leurs jumelles, mais, somme toute, leur rencontre devenait aussi difficile que s’ils avaient habité chacun une planète différente.

— L’un des deux finit bien par mourir ? insinua le jeune homme.

— Pas du tout, monsieur. Je regrette de ne pouvoir terminer l’histoire, mais l’homme s’est rétabli et exerce maintenant, très heureux, les fonctions d’agent de change à Drapers Gardens. La jeune femme est mère d’une nombreuse famille. Mais que faites-vous donc ?

— Je prends quelques notes sur votre conversation.

Les trois praticiens de la science se dirigèrent en riant du côté de leurs pardessus.

— Je m’aperçois que nous n’avons fait que parler cuisine, dit le médecin principal. Notre conversation sera, il me semble, d’un maigre intérêt pour le commun des mortels.

UN FAUX DÉPART

— Le Dr Horace Wilkinson est-il chez lui ?

— Vous lui parlez en personne. Donnez-vous donc la peine d’entrer.

Le visiteur parut étonné de voir le maître de la maison lui ouvrir la porte lui-même.

— J’aurais quelques mots à vous dire.

Le docteur, jeune, pâle et sec, vêtu de la professionnelle redingote noire avec un col blanc très haut et d’élégants petits favoris, se frotta les mains et sourit. Ce gros homme corpulent qui venait le trouver était, à n’en pas douter, un client et le premier de la journée. Ses maigres ressources commençaient à diminuer, et quoique l’argent de son premier trimestre de loyer fût soigneusement mis de côté dans son bureau, il se demandait comment il pourrait faire face aux dépenses courantes de son train de maison, si modeste qu’il soit.

Il salua, fit entrer le visiteur, et laissa la porte du vestibule se fermer d’elle-même pour faire croire à son client qu’il était venu lui ouvrir par un pur effet du hasard ; il l’introduisit ensuite dans son cabinet de consultation très médiocrement meublé, et l’invita à s’asseoir. Le Dr Wilkinson s’installa à son bureau, et, réunissant l’extrémité de ses doigts, il regarda son interlocuteur d’un air interrogateur. Que pouvait bien vouloir cet homme ? Il était très rouge de figure. D’autres, en vieux praticiens, auraient déjà prononcé leur diagnostic et auraient étonné leur client en lui décrivant les symptômes de sa maladie avant de commencer la consultation. Le Dr Horace Wilkinson se creusa le cerveau pour trouver quelque chose à dire, mais la nature avait fait de lui surtout un chercheur, un travailleur lent et méthodique, et rien de plus. Il ne savait comment commencer son entretien, mais se dit en lui-même que la chaîne de montre de son visiteur, tout en ayant l’air de camelote, pouvait bien valoir une demi-couronne. C’était bien peu, mais pourtant appréciable par les temps durs qu’on traversait !

Pendant que le docteur observait l’étranger, ce dernier avait fouillé successivement dans toutes les poches de son gros pardessus. Le temps chaud, ses vêtements épais et l’exercice qu’il prenait en cherchant dans ses poches, tout concourait à augmenter l’empourprement de sa figure qui avait passé du rouge brique au rouge tomate ; son front se couvrit de gouttes de transpiration.

Ce dernier phénomène amena le docteur à conclure qu’un teint aussi particulier dénotait certainement l’abus de l’alcool. Il était persuadé qu’il touchait du doigt le secret du mal de cet homme. Mais il fallait une certaine diplomatie pour lui montrer que la nature de sa maladie ne lui échappait pas et qu’un coup d’œil lui avait suffi pour découvrir la source cachée de ses souffrances.

— Il fait très chaud, dit l’étranger en s’épongeant le front.

— Oui, c’est un temps qui vous altère et vous porte à boire beaucoup trop de bière, répondit le Dr Horace Wilkinson en regardant son visiteur en fin connaisseur à travers l’écartement de ses doigts. Si vous m’en croyez, vous résisterez à la tentation de la bière.

— Moi ? mais jamais je ne bois de bière !

— Moi non plus ; voilà plus de vingt ans que je m’en abstiens.

C’était un four ! Le Dr Wilkinson devint presque aussi rouge que son client.

— Puis-je vous demander ce qui vous amène, dit-il, en prenant son stéthoscope et le tripotant avec indifférence.

— J’allais précisément arriver au fait : j’ai appris votre retour, mais il m’a été impossible de venir plus tôt.

Il se mit à tousser nerveusement.

— Vraiment, dit le docteur sur un ton engageant.

— J’aurais dû venir, il y a trois semaines, mais vous savez avec quelle facilité on remet certaines démarches.

Il toussa de nouveau, derrière sa grande main rouge.

— Je crois que vous n’avez plus besoin de me mettre sur la voie, répliqua le docteur, d’un air convaincu. Votre toux est un indice révélateur ; d’après ce que j’entends, elle vient des bronches. Sans doute le mal est circonscrit, maintenant, mais il faut toujours craindre qu’il ne s’étende, et vous avez agi très sagement en venant me trouver. Un petit traitement régulièrement suivi vous remettra très vite. Ôtez votre gilet seulement, pas votre chemise. Respirez profondément et dites quelques mots lentement.

L’homme au visage rouge se mit à rire.

— C’est parfait, docteur, dit-il. Cette toux vient de ce que je mâche du tabac, et je conviens que c’est une habitude détestable. Les quelques mots que j’ai à vous dire ont trait aux neuf shillings et neuf pence que vous devez à la Compagnie du gaz que je représente.

Le docteur s’effondra sur sa chaise.

— Alors, vous n’êtes pas un patient ?

— Je n’ai jamais eu besoin de médecin dans ma vie, monsieur.

— Oh ! très bien.

Le docteur voulut dissimuler son désappointement en affectant de plaisanter.

— Vous ne paraissez pas, en effet, devoir recourir souvent aux médecins. Je ne sais vraiment ce que nous deviendrions si tout le monde était aussi solide que vous. Je passerai à la Compagnie pour régler cette petite note.

— Pourquoi vous donner cette peine ? Pendant que je suis là, monsieur, vous pourriez profiter de ma présence pour…

— Au fait, c’est vrai.

Ces éternels petits embarras d’argent étaient plus pénibles au docteur que sa vie monotone et sa nourriture médiocre. Il avait bien deux demi-couronnes et quelques pennies. Dans son bureau, il trouverait bien dix pièces d’or, mais ces dernières devaient servir à payer son loyer. S’il y touchait, il était perdu. Il valait mieux se laisser mourir de faim que de commettre cette folie.

— Mon Dieu ! dit-il en souriant, comme étonné lui-même d’un contre-temps si mesquin, je me trouve sans monnaie ; je crois que je serai quand même obligé de passer à la Compagnie.

— Très bien, monsieur.

L’inspecteur se leva et, en partant, il jeta un coup d’œil scrutateur autour de lui, estimant chaque objet, depuis le tapis de deux guinées, jusqu’aux rideaux de mousseline de huit shillings.

Lorsqu’il fut parti, le Dr Wilkinson remit la pièce en ordre, comme il le faisait machinalement une douzaine de fois par jour. Il ouvrit sur la table son grand Dictionnaire de médecine de Quain, pour bien montrer aux clients qui l’honoreraient de leur visite qu’il savait s’entourer des meilleurs documents. Puis il nettoya tous les petits instruments de sa trousse de poche : les ciseaux, les forceps, les lancettes et les rangea à côté de son stéthoscope pour composer le plus bel étalage possible. Son registre, son agenda et son carnet de visites étaient ouverts en face de lui. Ils ne portaient aucune trace d’usure, mais comme la vue de ces livres immaculés et intacts produirait un mauvais effet sur la clientèle, il les frotta l’un contre l’autre et les tacha d’encre. Pensant qu’un client serait désagréablement impressionné de voir figurer son nom à la première page du livre de consultations, il crut bon d’inscrire sur cette page des rendez-vous, des visites imaginaires faites à des clients non moins imaginaires. Il remplit ainsi son livre pendant vingt-cinq pages.

Après cela, il se prit à réfléchir, la tête dans les mains, et se mit à attendre les événements.

Ce genre d’occupations manque certainement de charme. Les instants d’attente sont bien pénibles pour le jeune homme au début de sa carrière, mais plus angoissants encore pour celui qui se demande, anxieux, combien de semaines, combien de jours, ses moyens d’existence sont assurés. Il avait beau faire des économies de bouts de chandelle, son argent allait filer à ces mille riens qu’un homme ne connaît que lorsqu’il a une installation à lui. Le Dr Wilkinson comprenait trop, hélas ! assis à son bureau devant son petit tas d’argent et de monnaie de cuivre, que ses chances de succès diminuaient de jour en jour et qu’il ne deviendrait certes jamais le médecin à la mode de Sutton.

Et cependant, dans cette ville active, industrielle et prospère, il semblait incroyable qu’un homme instruit et adroit de ses mains pût mourir de faim sans trouver à gagner sa vie. De son siège, le Dr Horace Wilkinson voyait la file interminable des passants qui cheminaient sous sa fenêtre. Dans cette rue commerçante, tout faisait penser au brouhaha de la vie, le roulement des voitures et le piétinement perpétuel des passants.

Des femmes, des enfants se croisaient par milliers dans la journée. Chacun se rendait, pressé, à ses affaires, sans même remarquer la plaque de cuivre du docteur et sans donner une pensée à l’infortuné praticien qui se morfondait là-haut, anxieux, derrière la fenêtre de son salon. Pourtant, combien d’entre eux se seraient bien trouvés de suivre ses conseils professionnels : dyspeptiques, femmes anémiques, visages couverts de boutons, teints bilieux, tous défilaient devant lui, tous avaient besoin de lui, comme lui d’eux ; mais ils se tenaient respectivement à l’écart de cette enseigne professionnelle. Que lui restait-il à faire ? Il ne pouvait pas cependant séjourner sur le seuil de sa porte, saisir le passant par le bras et lui dire tout bas : « Permettez-moi, monsieur, de vous avertir que vous êtes atteint d’acnée roséa qui fait de vous un objet d’horreur. Laissez-moi vous donner l’ordonnance d’une potion à l’arsenic qui vous coûtera infiniment moins cher qu’un bon dîner et vous sera bien plus profitable ? » Non, ce n’était pas possible ; ce quémandage de clientèle constituerait une honte pour la médecine, cette belle et noble profession qui trouve des adeptes d’autant plus nombreux que l’adversité se déchaîne plus furieuse contre eux.

Le Dr Horace Wilkinson venait de regarder par la fenêtre, avec un visage sombre, lorsque la sonnette s’agita fortement. Bien souvent elle avait résonné, cette sonnette ; à chaque appel, il avait repris un espoir qui s’évanouissait chaque fois et se changeait en désappointement lorsqu’il se trouvait en présence d’un mendiant ou d’un pauvre ouvrier. Mais son caractère jeune avait du ressort, et, malgré les expériences tristement répétées, cet appel vigoureux faisait battre son cœur. Il sauta sur ses pieds, jeta un regard sur sa table, mit ses livres un peu plus en évidence, se dirigea rapidement vers la porte. Il ne put contenir sa mauvaise humeur en entrant dans le vestibule. Par les vitres du sommet de la porte, il venait d’apercevoir une voiture de bohémiens, à laquelle étaient accrochées des tables et des chaises d’osier. Cette voiture était arrêtée à sa porte et deux individus, à l’allure indécise, attendaient avec un enfant. L’expérience lui avait appris qu’il valait mieux ne pas parlementer avec cette catégorie de gens.

— Je n’ai rien pour vous, dit-il en refermant la porte. Allez-vous-en.

Mais la sonnette tinta de nouveau.

— Allez-vous-en, allez-vous-en, cria-t-il, impatienté.

Et il retourna à son bureau. À peine était-il assis que la sonnette se fit entendre une troisième fois. Il retourna à la porte, et l’ouvrit en colère.

— Que diable ?…

— S’il vous plaît, monsieur, nous avons besoin d’un médecin.

Son visage changea de physionomie, il se frotta les mains en esquissant un sourire aimable. C’étaient donc des clients, ces gens qu’il avait voulu renvoyer, les premiers patients si longtemps attendus. Ils ne devaient pas cependant lui valoir de forts honoraires ! L’homme, un grand bohémien aux cheveux longs et luisants, était retourné pour garder son cheval. Il ne restait que la femme ; elle avait un visage dur et un œil tuméfié. Elle portait un mouchoir de soie jaune sur la tête et serrait sur son sein un enfant enveloppé dans un châle rouge.

— Veuillez entrer, madame, dit le docteur de sa voix la plus doucereuse.

Il ne pouvait pas, dans le cas présent, se tromper dans son diagnostic.

— Veuillez prendre la peine de vous asseoir et je vous soulagerai dans un instant.

Il versa un peu d’eau d’une carafe dans une soucoupe, fit une compresse de gaze, la plaça sur l’œil de la femme et la fixa à l’aide d’un bandage en spica, secundum artem.

— Merci beaucoup de votre bonté, monsieur, dit la bohémienne, lorsque le docteur eut fini. C’est bon et chaud, Dieu vous bénira pour votre charité, mais ce n’est pas pour mon œil que je suis venue chez un médecin.

— Comment ?

Le Dr Horace Wilkinson commençait à être quelque peu sceptique sur les avantages d’un diagnostic rapide. Il est souvent très avantageux de savoir étonner un client, mais, jusqu’à présent, le contraire avait plutôt l’air de se produire.

— Le petit a la rougeole.

La mère ouvrit le châle et montra un petit être, brun, aux yeux noirs, dont la figure basanée était tout enflée et parsemée de points rouges foncés. Des râles se mêlaient à sa respiration et il leva sur le docteur des yeux engourdis, collés aux coins des paupières par un sommeil irrésistible.

— Hum ! oui, c’est la rougeole, sans hésitation, et même une forte rougeole !

— Je voulais vous le montrer, monsieur, pour que vous puissiez certifier.

— Pour que… quoi ?

— Pour que vous puissiez certifier, s’il arrivait quelque chose.

— Ah ! je comprends… témoigner, vous voulez dire.

— Et maintenant que vous avez vu le petit, monsieur, je m’en vais, parce que Renben (c’est mon mari) n’aime pas attendre.

— Mais vous ne voulez aucun médicament ?

— Oh ! puisque vous l’avez vu, ça suffit. Je vous ferai savoir s’il arrive quelque chose.

— Mais il vous faut un médicament. L’enfant est très malade.

Il descendit dans la petite pièce qu’il avait arrangée en pharmacie et prépara un rafraîchissant dans un flacon de deux onces. Dans des villes comme Sutton, il y a peu de gens qui peuvent payer à la fois médecin et pharmacien, de sorte que si le médecin ne se résigne pas à remplir les deux rôles, il n’a aucune chance de réussir.

— Voici votre médecine, madame, et les instructions sont sur la bouteille. Tenez l’enfant chaudement et mettez-le à la diète.

— Merci beaucoup, monsieur.

Elle remit l’enfant sur son bras et gagna la porte.

— Pardon, madame, dit le docteur sur un ton sec, ne trouvez-vous pas cette note bien minime pour ouvrir un compte ? Peut-être serait-il préférable de la régler dès à présent.

La bohémienne le regarda d’un air de reproche.

— Vous allez me faire payer pour ça ? demanda-t-elle. Alors, combien ?

— Mettons… une demi-couronne.

Il fixa ce chiffre d’un air insignifiant comme si cette somme ne valait pas la peine d’être mentionnée, mais la bohémienne poussa une exclamation en l’entendant :

— Une demi-couronne pour ça !

— Mais, ma brave femme, si vous ne pouvez payer, pourquoi ne vous adressez-vous pas au médecin des pauvres ?

Elle fouilla dans sa poche en tenant, tant bien que mal, son enfant sur son bras.

— Voici sept pence, dit-elle enfin, en présentant une petite pile de monnaie de cuivre. Je vous les donne avec ce tabouret en osier.

— Mais mon prix est une demi-couronne.

La haute estime que le médecin avait pour sa profession glorieuse se révoltait à l’idée de ce marché misérable ; et pourtant que pouvait-il faire ?

— Où voulez-vous que je trouve une demi-couronne ? C’est bon pour des gens riches comme vous qui peuvent rester à ne rien faire dans leurs maisons, qui mangent et boivent à satiété et qui demandent une demi-couronne aussi facilement qu’ils vous disent : « Bonjour. » Nous ne ramassons pas des demi-couronnes comme ça, nous autres. Ces sept pence sont tout ce que je puis vous donner ; pour gagner un peu, il nous faut travailler dur, allez ! Vous m’avez dit de nourrir l’enfant légèrement, il le faudra bien, car je ne sais vraiment pas ce que je pourrais lui donner à manger.

Pendant que la femme parlait, les yeux du Dr Horace Wilkinson tombèrent sur la petite somme d’argent étalée sur la table ; il se dit que cette somme, si modique qu’elle soit, lui procurerait aussi à manger, et il ne put s’empêcher de sourire intérieurement à l’idée que cette femme le considérait comme un Crésus et un richard. Il ramassa les sous et dit brusquement à la femme :

— Eh bien, soit ! ne tenons pas compte de la consultation ; reprenez cet argent, il pourra vous être de quelque utilité. Adieu !

Il la fit sortir et ferma la porte derrière elle. Après tout, cette femme pouvait être la cheville ouvrière de la fortune du docteur.

Ces bohémiens, ces errants ont une grande puissance de recommandation ; et bien des médecins connus leur doivent leur célébrité. Il arrive souvent que ces traînards vantent à la cuisine où ils reçoivent quelque obole, la bonté du médecin qui les a soignés ; des cuisines, la réputation monte au salon, et de là s’étend comme une tache d’huile. Au moins, le docteur pouvait dire maintenant qu’il avait eu un client.

Il quitta son cabinet de consultation et mit sur le feu l’eau destinée à faire son thé, en riant sous cape au souvenir de cette visite étrange. Si tous ses clients ressemblaient à ce dernier, il pouvait facilement calculer en combien de consultations il serait ruiné à fond. Sans tenir compte de l’usure de son tapis et de la perte de son temps, il avait fourni pour deux pence de bandage, quatre et plus de médecine, sans parler du flacon, du bouchon, de l’étiquette et du papier. En outre, il lui avait fait grâce de cinq pence, de sorte que sa première cliente lui avait coûté un shilling six pence ; c’était autant de pris sur son maigre budget. S’il venait cinq visiteurs comme cette bohémienne, il n’avait plus qu’à se jeter à la mer. Il s’assit sur son coffre et fut secoué d’un rire nerveux, à cette idée, pendant qu’il mesurait dans sa théière de terre brune une cuillerée et demie de thé à un shilling huit pence. Tout d’un coup, son visage redevint impassible, il tendit l’oreille vers la porte et écouta, la tête penchée, l’œil fixe. Il avait entendu une voiture s’arrêter à sa porte ; des bruits de pas résonnèrent et la sonnette s’agita violemment. Sa cuiller à la main, il regarda par la fenêtre et vit à son grand étonnement une élégante voiture attelée de deux chevaux et un laquais poudré à sa porte. Il laissa tomber la cuiller d’un air effaré, et resta là, bouche bée. Puis il se ressaisit et ouvrit la porte.

— Jeune homme, fit le laquais, dites à votre maître, le Dr Wilkinson, qu’on le demande au plus tôt chez lady Millbank aux « Towers » ; priez-le de venir de suite. Nous avions bien pensé à l’emmener en voiture, mais il faut que nous passions voir si le Dr Mason est encore chez lui. Allons, dépêchez-vous et faites-lui la commission.

Le valet de pied salua, ferma la porte précipitamment ; le cocher fouetta ses chevaux et la voiture descendit rapidement la rue.

Quelle bonne surprise ! Le Dr Horace Wilkinson resta un instant à sa porte et tâcha de reprendre ses esprits ! Lady Millbank des « Towers ! » Des gens riches et bien posés sans doute. Le cas devait être grave à en juger par la précipitation du laquais et par la nécessité d’appeler deux médecins ? Il s’expliquait encore moins pourquoi on le choisissait, lui, de préférence à un autre médecin ?

Il était inconnu, sans relations, sans notoriété. On s’adressait certainement à lui par erreur. Il ne voyait pas d’autre explication plausible, à moins, toutefois, que quelqu’un ait eu le mauvais goût de lui jouer un tour ; mais non, ce n’était pas possible. De toutes manières, le message était trop précis pour qu’il n’en tînt pas compte. Il fallait partir de suite et tirer cette affaire au clair.

Il se rappela qu’au coin de sa rue, il y avait une petite boutique où quelques vieux vendaient des journaux en même temps qu’ils débitaient beaucoup de commérages. Cette boutique était pour lui la source d’informations la plus précise. Il mit son plus beau « tube », remplit ses poches d’instruments et bandages et, sans prendre le temps de boire son thé, il ferma sa maison et partit pour cette expédition singulière.

Le marchand du coin était le conseiller de tous les habitants et l’oracle de Sutton ; aussi eut-il vite fait de se procurer tous les renseignements désirés. Sir John Millbank, très connu dans la ville, était un grand seigneur en même temps qu’un riche commerçant ; il exportait des plumes à écrire, avait été trois fois maire ; on lui prêtait une fortune de deux millions de livres sterling.

« The Towers » était situé un peu en dehors de la ville et constituait une demeure princière. Sa femme, malade depuis quelques années, subissait en ce moment une crise particulièrement violente. Jusque-là tout paraissait être vraisemblable ; il pouvait en tout cas s’estimer heureux que des gens aussi cossus le fissent demander.

Un autre doute lui vint à l’esprit et il rentra dans le magasin pour compléter ses informations.

— Je suis votre voisin, le Dr Horace Wilkinson, dit-il. Connaissez-vous dans la ville quelque autre médecin du même nom ?

Non. Le marchand certifia qu’il n’en existait pas d’autre.

Plus aucun doute : une véritable chance s’offrait à lui, il ne fallait pas la laisser échapper. Il héla un fiacre et partit pour les « Towers » très agité, la tête à l’envers, tantôt plein d’espoir et de joie, tantôt saisi de doutes et de frayeurs, se demandant si la tâche qu’on attendait de lui n’était pas au-dessus de ses forces, et s’il avait bien pensé à prendre sur lui tous les instruments et les médicaments nécessaires. Il passait en revue les cas de maladies les plus étranges et les plus insolites qu’il connaissait par ses études ou son expérience et, avant d’arriver aux « Towers », il s’était tellement monté l’imagination, qu’il finit par croire qu’on l’appelait pour une opération du trépan.

Les « Towers » étaient une très grande maison entourée d’arbres, située à un des détours de la route. En arrivant, le docteur se dépêcha de payer sa voiture avec ses derniers deniers, et suivit un valet de pied à l’air grave, qui, après lui avoir demandé son nom, lui fit traverser un vestibule aux panneaux de chêne et aux vitraux de couleur, rempli d’anciennes armures et de bois de cerfs ; il l’introduisit dans un grand salon. Un homme au visage irrité et maussade était assis dans un fauteuil devant la cheminée, pendant que deux jeunes filles en blanc se tenaient, ensemble, à l’autre extrémité de la pièce, dans l’embrasure d’une fenêtre.

— Allons ! allons ! Qui êtes-vous ? dit l’homme sur un ton nerveux. Êtes-vous bien le Dr Wilkinson ?

— Oui, monsieur.

— Vraiment ! Vous paraissez bien jeune, beaucoup plus jeune que je ne pensais. Enfin, tant pis ; le Dr Mason est vieux et n’a pas l’air d’y connaître grand’chose. C’est le cas d’essayer d’un jeune docteur, à présent. Vous êtes bien le Dr Wilkinson qui a écrit un opuscule sur les poumons ?

Quelle heureuse coïncidence ! Les deux seules lettres que le docteur avait adressées à La Lancette (deux petites lettres bien modestes, publiées à la dernière page du journal, perdues au milieu d’annonces médicales et de questions concernant le prix d’entretien d’un cheval à la campagne), ces deux élucubrations avaient, en effet, trait aux maladies de poitrine. Ce travail n’était donc pas resté stérile ? Un œil vigilant l’avait remarqué et s’était rappelé le nom de l’auteur. Personne n’oserait soutenir à présent qu’un effort est inutile, ou que la peine ne reçoit pas rapidement sa récompense ?

— Oui, j’ai traité spécialement ce sujet.

— Ah ! Eh bien, où est donc Mason ?

— Je n’ai pas le plaisir de le connaître.

— Tiens ! C’est curieux, ça aussi. Lui vous connaît et fait beaucoup de cas de votre expérience en cette matière. Vous n’habitez pas la ville, n’est-ce pas ?

— Je ne l’habite que depuis peu de temps.

— C’est ce que Mason m’a dit. Il ne m’a pas donné votre adresse et m’a promis qu’il passerait chez vous et vous ramènerait, mais comme l’état de ma femme empirait, j’ai cherché votre adresse et vous ai fait appeler. J’ai envoyé aussi chez Mason, mais il était sorti. Pourtant, nous ne pouvons pas l’attendre ; montez donc, et faites tout votre possible, car le cas est grave.

— Monsieur, vous me mettez dans une position très délicate, dit le Dr Horace Wilkinson avec quelque hésitation. Vous me dites que je suis appelé ici pour rencontrer en consultation le Dr Mason. J’agirais à l’encontre des règles de la convenance en voyant la malade avant lui ; il vaut mieux que je l’attende.

— Comment ! sacrebleu ! Croyez-vous que je vais laisser l’état de ma femme s’aggraver, pendant qu’un médecin est tranquillement ici assis dans un bon fauteuil, les jambes croisées ? Non, monsieur, ce n’est pas admissible ; je vous déclare que vous monterez ou que vous sortirez d’ici.

Le ton sur lequel ces paroles furent prononcées ne manqua pas de choquer le docteur, mais comprenant et excusant jusqu’à un certain point la nervosité d’un mari affolé par la maladie de sa femme, il se contenta de s’incliner sèchement, disant :

— Je monterai, si vous insistez.

— J’insiste, en effet. De plus, je ne veux pas que vous lui tapiez sur la poitrine et que vous fassiez sur elle d’autres facéties de prestidigitateur. Elle a une bronchite et de l’asthme, voilà tout. Si vous pouvez la guérir, ça va bien ; mais cette manie qu’ont les médecins d’ausculter leurs malades en leur tapotant dans le dos, ne fait que les affaiblir. Veuillez vous en dispenser.

Le docteur pouvait, à la rigueur, supporter une insulte personnelle, mais son métier lui tenait trop à cœur pour qu’un mot cinglant ne le piquât pas au vif.

— Je vous remercie, dit-il, en prenant son chapeau, j’ai l’honneur de vous saluer. Je ne tiens pas à endosser la responsabilité que vous prétendez m’imposer.

— Allons bon ! Quelle mouche vous pique à présent ?

— Il n’est pas dans mes habitudes de me prononcer sans avoir examiné mes malades et je m’étonne que vous osiez suggérer une pareille idée à un homme de la science. J’ai bien l’honneur de vous saluer.

Mais sir John était avant tout un homme d’affaires, et sa conviction lui dictait qu’en matière d’affaires, une chose a d’autant plus de valeur qu’on a rencontré plus de difficultés pour l’obtenir. Jusqu’alors, il s’était toujours imaginé que les scrupules des médecins cédaient devant le miroitement de l’argent, mais il se trouvait cette fois en présence d’un jeune homme qui semblait ne tenir aucun compte de son rang et de sa fortune. Cette résistance ne fit qu’accroître la confiance que lui inspirait ce jeune docteur.

— Ah ! çà, voyons, dit-il. Mason n’est pas si méticuleux ! Allons ! allons. Faites ce que vous voulez, je ne vous dirai plus rien. Je cours chez lady Millbank la prévenir de votre visite.

À peine avait-il fermé la porte derrière lui que les deux jeunes filles sortirent de leur coin et accoururent gaiement vers le docteur étonné.

— Oh ! que vous avez bien fait, docteur, s’écria l’aînée en se frottant les mains.

— Ne le laissez pas vous tyranniser, dit l’autre. Ce que nous étions contentes de vous entendre lui tenir tête ! Voilà comment il traite le pauvre Dr Mason. Le Dr Mason n’est jamais parvenu à ausculter maman, il a peur de papa et ne fait jamais rien sans le consulter. Taisons-nous, Maud, le voilà qui revient.

Elles regagnèrent vivement leur encoignure et redevinrent silencieuses.

Le Dr Horace Wilkinson monta avec sir John le grand escalier au tapis épais, et pénétra dans la chambre obscure de la malade. Au bout d’un quart d’heure, il l’avait auscultée et examinée avec grand soin, et il redescendit au salon avec le mari. Deux messieurs se tenaient debout devant la cheminée, l’un complètement rasé, le type parfait du médecin accompli ; l’autre entre deux âges, avait une physionomie caractéristique, des yeux bleu pâle et une longue barbe rousse.

— Enfin, Mason ! vous voilà arrivé ?

— Oui, sir John, et je vous amène comme je vous l’avais promis, le Dr Wilkinson.

— Le Dr Wilkinson ? Mais il est déjà ici !

Le Dr Mason ouvrit des yeux ébahis.

— Je n’ai jamais eu l’honneur de rencontrer ce monsieur.

— Cependant, je suis le Dr Wilkinson, Horace Wilkinson ; j’habite Canal Wiew, n° 114.

— Grands dieux ! sir John ! s’écria le Dr Mason. Croyez-vous que dans un cas aussi grave, j’appellerais un jeune médecin local ? Je vous présente le Dr Adam Wilkinson, auteur de conférences célèbres sur les maladies de poitrine à Regent’s College à Londres, médecin des hôpitaux de Saint-Swithin ; c’est lui qui a écrit des douzaines d’ouvrages sur ce sujet. Il était par hasard à Sutton et j’ai voulu en profiter pour consulter cet éminent praticien sur le cas de lady Millbank.

— Merci, dit sir John sèchement. Mais je crains que ma femme ne soit trop fatiguée maintenant, car elle a été auscultée à fond par ce jeune homme. Je crois qu’il vaut mieux en rester là pour le moment ; mais comme vous avez pris la peine de venir jusqu’ici, je désire savoir ce que je vous dois pour vos honoraires.

Lorsque le Dr Mason fut parti, l’air très déçu, suivi de son ami le spécialiste qui riait sous cape, sir John écouta tout ce que le jeune médecin avait à lui dire sur sa femme.

— Maintenant, je vais vous parler très franchement. Voyez-vous, lorsque j’aime quelqu’un, c’est pour de bon. Je suis ami solide, mais je peux devenir un ennemi acharné. Vous m’inspirez confiance, mais je n’en ai aucune en Mason. Venez voir ma femme tous les jours, autant qu’il vous plaira et n’y mettez pas de discrétion.

— Je vous suis infiniment reconnaissant de vos bonnes dispositions à mon endroit, mais je ne crois pas qu’il me soit possible d’accepter votre proposition.

— Hein ? Et pourquoi cela ?

— J’estime qu’il ne m’appartient pas de me substituer au Dr Mason en présence d’une maladie aussi grave. Ce serait un manque complet de tact professionnel.

— Oh ! alors, allez au diable ! cria sir John énervé. Je n’ai jamais rencontré un homme faisant autant d’embarras que vous. Je vous ai fait une proposition que vous refusez ; libre à vous, après tout, d’agir à votre guise.

Le millionnaire sortit de la pièce en coup de vent et le Dr Horace Wilkinson retourna chez lui où il retrouva sa bouilloire et son thé à un shilling huit pence. Il rapportait une guinée dans sa poche, mais avait la satisfaction de se dire qu’il n’avait en rien failli aux nobles traditions de sa profession.

Et malgré tout, ce faux départ eut les conséquences les plus heureuses, car il revint bien vite aux oreilles du Dr Mason, que le jeune médecin aurait pu lui souffler son meilleur client, mais qu’il avait refusé de le faire. Pour l’honneur du corps médical, nous nous empressons de dire qu’une telle conduite est une règle générale plutôt qu’une exception ; et pourtant dans le cas qui nous intéresse, cette proposition d’un richissime client devenait une tentation bien grande pour un jeune docteur débutant dans sa carrière. Il s’ensuivit un échange de lettres et de visites qui établirent une vraie amitié entre les deux médecins, et maintenant l’association bien connue : Mason-Wilkinson jouit de l’estime de toute la haute clientèle de Sutton.

LA TROISIÈME GÉNÉRATION

La rue Sendamore, qui descend vers la rivière derrière le monument, est encadrée de hautes murailles noires et sombres dominant les rares becs de gaz disséminés çà et là qui jettent une lueur blafarde. Les trottoirs sont étroits et la chaussée est pavée de gros galets ronds qui produisent, sous le roulement des lourds camions, le bruit des vagues qui se brisent contre la falaise. Quelques vieilles maisons sont perdues au milieu des établissements commerciaux. C’est dans l’une d’elles, à mi-chemin et à gauche en descendant, que le Dr Horace Selby reçoit sa nombreuse clientèle. C’est une rue singulière qu’a choisie ce grand homme, mais il faut bien se dire qu’un spécialiste célèbre dans toute l’Europe peut se payer la fantaisie de loger où bon lui semble. D’ailleurs étant donné la nature particulière des maladies qu’il traitait, ses clients ne se plaignaient pas de l’isolement de son quartier.

Il était à peine dix heures. Le bruit monotone des camions qui se rendent toute la journée au pont de Londres avait cessé, et on n’entendait plus maintenant qu’un murmure confus. Il pleuvait à torrents ; les réverbères, ternis par la pluie, ne laissaient plus passer qu’une très faible lumière qui permettait à peine de distinguer les pavés gras de la rue. Le bruit de la pluie tombant sur le sol et le tintement plus fort de l’eau sur les toits et des cascades qui s’écoulaient par les gouttières dominaient seuls ce silence.

Un seul être humain se promenait dans Sendamore Lane, et il s’arrêta à la porte du Dr Horace Selby.

Il venait de sonner et attendait qu’on ouvrît. La lumière du vestibule tombait sur son visage et sur ses épaules recouvertes d’un imperméable. Il était pâle, amaigri ; ses traits tirés et l’expression étrange de ses yeux lui donnaient la physionomie d’un cheval effrayé ; la dépression de sa figure et le port de sa lèvre inférieure le faisaient ressembler à un enfant sans défense. Le domestique comprit que cet étranger était un malade, en voyant ses yeux hagards. Il était habitué à ces jeux de physionomies particulières.

— Le docteur est-il chez lui ?

L’homme hésita.

— Il a quelques amis à dîner, monsieur. Il n’aime pas à être dérangé en dehors de ses heures de consultation.

— Dites-lui qu’il faut que je le voie. Dites-lui que c’est très important. Voilà ma carte.

Il fouilla dans son portefeuille d’une main tremblante.

— Mon nom est sir Francis Norton. Dites-lui qu’il faut absolument que sir Francis Norton le voie sur l’heure.

— Oui, monsieur.

Le domestique prit la carte et le demi-souverain qui l’accompagnait.

— Vous feriez mieux d’accrocher votre pardessus dans le vestibule ; il est trempé. Maintenant, voulez-vous attendre dans le salon de consultation, je vais faire tout mon possible pour vous envoyer le docteur.

Le jeune baron se trouvait dans une grande pièce spacieuse, dont le tapis épais et moelleux amortissait le bruit de ses pas. Les deux becs de gaz étaient à demi allumés ; leur lumière vague ainsi que le parfum qui s’exhalait du salon, imprégnaient la pièce d’une atmosphère de recueillement. Il s’assit dans un grand fauteuil de moleskine auprès du feu mourant et regarda tristement autour de lui. De grands livres noirs à l’aspect austère, avec des lettres d’or gravées au dos, occupaient deux côtés du salon. Devant lui, se dressait une haute cheminée ancienne en marbre blanc, dont le dessus était encombré de coton, de ouate, de bandages, d’éprouvettes graduées et de petites fioles. L’une d’elles, au long col, juste au-dessus de sa tête, contenait de l’indigo, une autre, plus étroite, renfermait des corps qui ressemblaient aux débris d’une pipe ; sur l’étiquette rouge, on lisait : « Caustique. » Des thermomètres, des seringues hypodermiques, des bistouris et des spatules étaient alignés sur la cheminée et sur la grande table du milieu. Sur cette même table, à droite, on voyait les manuscrits des cinq volumes que le Dr Horace Selby avait écrits, en composant l’ouvrage qui lui valait sa renommée ; à gauche, se trouvait un œil énorme de la grosseur d’un navet ; cet œil s’ouvrait au centre pour laisser voir la lentille et la double chambre intérieure.

Sir Francis Norton n’était pas doué d’une grande force d’observation ; cependant, il se surprit à considérer ces objets avec une attention spéciale. La décomposition du bouchon qui fermait une bouteille à acide le frappa et il se demanda pourquoi le docteur n’employait pas des bouchons de verre. En ce moment, rien n’échappait à ses yeux, depuis les rayons vacillants de la lampe, jusqu’aux petites taches qui mouchetaient le cuir du bureau et aux formules pharmaceutiques des étiquettes de quelques médicaments, son oreille même percevait le moindre son : le tic-tac lent de la grosse pendule noire au-dessus de la cheminée commençait à l’agacer, et malgré les cloisons épaisses il entendait des voix d’hommes causant dans le salon voisin, et il parvint même à saisir quelques bribes de leur conversation :

— La seconde main ne pouvait que prendre.

— Comment, vous avez tiré la dernière vous-même.

— Pouvais-je jouer la dame quand je savais que l’as était derrière moi ?

Ces phrases étaient prononcées plus haut que les autres, puis le ton de la conversation baissa subitement. Enfin, il entendit une porte s’ouvrir, des pas traverser le vestibule, et il comprit, avec une impatience mélangée d’inquiétude, que son sort allait être décidé.

Le Dr Horace Selby était un homme carré d’épaules, de belle prestance et d’allure imposante. Son nez et son menton prononcés dénotaient une volonté ferme, pourtant ses traits étaient bouffis ; sa physionomie générale aurait mieux cadré avec la perruque et la cravate du temps du roi Georges, qu’avec les cheveux coupés courts et la longue redingote noire de la fin du XIXe siècle. Il était rasé entièrement par coquetterie sans doute pour sa bouche remarquable qu’il préférait ne pas dissimuler ; celle-ci, moyenne, mobile et très expressive, dénotait une réelle douceur envers l’espèce humaine ; elle avait, avec l’aide de ses yeux bruns et sympathiques, obtenu bien des confessions secrètes de pécheurs humiliés. Deux beaux favoris bien frisés encadraient son visage et remontaient se perdre dans l’épaisseur de ses cheveux bouclés. La corpulence et l’air digne de cet homme rassuraient en général ses clients.

Chez un médecin, comme d’ailleurs chez un homme de guerre, une belle prestance jointe à un extérieur affable, évoquent l’idée de triomphes passés et sont une garantie de succès futurs. La figure du Dr Horace Selby consolait les malades qui venaient à lui et auxquels il tendait ses grandes mains blanches et douces.

Il accueillit le visiteur par ces paroles :

— Je suis fâché de vous avoir fait attendre ; mais vous comprenez qu’il y a conflit entre mes deux devoirs : celui de l’hôte pour ses invités et celui du médecin pour son client. Mais maintenant, je suis entièrement à votre disposition, sir Francis. Mon Dieu ! comme vous avez froid !

— Oui, j’ai froid.

— Et vous tremblez de tous vos membres. Cette nuit horrible vous a refroidi. Peut-être quelque stimulant pourrait-il…

— Non, merci. Je préfère m’abstenir. D’ailleurs ce n’est pas le froid de cette soirée qui m’a gelé ; non, docteur, je suis transi de peur.

Le docteur se trémoussa sur sa chaise et passa la main doucement sur le genou du jeune homme, comme il aurait caressé l’encolure d’un cheval inquiet.

— Voyons ? Qu’y a-t-il ? demanda-t-il, en regardant par-dessus son épaule, le visage pâle du jeune homme aux yeux hagards.

Deux fois, celui-ci entr’ouvrit la bouche pour parler, puis, se baissant d’un mouvement brusque, il releva la jambe droite de son pantalon, et fit tomber sa chaussette en découvrant son tibia. Le docteur fit claquer sa langue en le regardant.

— Les deux jambes sont prises ?

— Non, une seule.

— Subitement ?

— Ce matin.

— Hum !

Le docteur se mordit les lèvres, puis promena son pouce et son index sur son menton.

— À quoi attribuez-vous votre mal ? demanda-t-il brusquement.

— Je n’en sais rien.

Les grands yeux bruns prirent un air sévère.

— Je n’ai pas besoin de vous dire qu’à moins d’une franchise absolue, je ne…

Le malade sursauta sur sa chaise.

— J’en prends Dieu à témoin, docteur, s’écria-t-il. Je n’ai rien à me reprocher dans ma vie. Me croiriez-vous assez bête pour venir ici vous raconter des sornettes ? Encore une fois, je n’ai rien à me reprocher !

Il était vraiment mi-tragique, mi-comique, avec sa jambe de pantalon roulée au-dessus du genou et ses yeux affolés. Une explosion de joie partit de la pièce où l’on jouait aux cartes, et les deux hommes se regardèrent en silence.

— Asseyez-vous, dit le docteur brusquement. Votre affirmation me suffit.

Il se pencha et suivit du doigt la ligne du tibia malade ; il rencontra bientôt une petite saillie.

— Hum ! hum ! murmura-t-il en secouant la tête : y a-t-il d’autres symptômes ?

— J’ai souffert des yeux.

— Montrez-moi vos dents.

Il les regarda et laissa entendre de nouveau son claquement de langue significatif.

— Maintenant, voyons l’œil.

Il alluma une lampe près du malade et, prenant une lentille de cristal pour concentrer la lumière, il la jeta obliquement sur l’œil du patient. Une satisfaction visible s’épanouit sur sa large figure ; cette satisfaction ressemblait à l’enthousiasme du botaniste qui serre précieusement dans son havresac la plante rare qu’il vient de trouver ; elle faisait penser à la joie de l’astronome lorsque la comète attendue depuis longtemps apparaît pour la première fois dans son télescope.

— Ceci est très caractéristique, vraiment tout à fait caractéristique, murmura-t-il entre ses dents ; puis, retournant à son bureau, il griffonna quelques notes sur une feuille de papier. C’est assez curieux, dit-il, j’étudie en ce moment ce genre d’affection, et vous venez précisément de me fournir un exemple frappant à l’appui de ma thèse.

Dépouillant la sympathie professionnelle que tout docteur doit à ses malades, il avait presque envie de le remercier de lui fournir un cas d’observation aussi complet. Ses sentiments humanitaires reparurent pourtant lorsque son client lui demanda des explications.

— Cher monsieur, lui dit-il avec douceur, il n’est pas nécessaire que nous entrions ensemble dans des détails strictement professionnels. Si, par exemple, je vous disais que vous êtes atteint de kératite interstitielle, en seriez-vous plus avancé ? Je vois en vous tous les indices d’une diathèse.

En termes plus simples, je puis vous dire que vous avez une affection constitutionnelle et héréditaire.

Le jeune baron s’affaissa dans son fauteuil et sa tête s’inclina sur sa poitrine. Le docteur sauta sur ses pieds, et prit sur une petite table un flacon d’eau-de-vie dont il versa quelques gouttes entre les lèvres de son client. À mesure qu’il avalait, ses joues se teintaient de rose.

— Peut-être me suis-je exprimé sans ménagements, dit le docteur. Mais je devais vous faire connaître la nature de votre maladie, puisque vous êtes venu me trouver dans cette intention.

— Hélas ! je m’en doutais. Mais ma conviction remonte seulement à cet après-midi, lorsque j’éprouvai une douleur dans la jambe. Mon père souffrait du même mal et au même endroit.

— C’est donc de lui que vous tenez cette affection ?

— Non ; de mon grand-père. Vous avez dû entendre parler de lui : sir Rupert Norton, le grand Corinthien.

Le docteur lisait beaucoup et était doué d’une grande mémoire. Ce nom lui rappela immédiatement la déplorable réputation de sir Rupert Norton, un ancien noceur, joueur enragé, qui s’était battu en duel un nombre de fois incalculable, et avait fini par devenir un tel ivrogne et un si parfait vaurien que la bande peu recommandable à laquelle il appartenait s’était éloignée de lui avec horreur, en l’abandonnant à un âge avancé avec la fille d’auberge qu’il avait épousée dans un moment de folie. La vue de ce jeune homme étendu dans le fauteuil rappela au docteur l’ancien fêtard avec ses breloques d’or à armoiries, ses cravates plusieurs fois nouées autour du cou, sa figure sombre et satyrique. Qu’était-il maintenant ? Un amas d’os dans une boîte en poussière. Mais ses actes… restés trop vivants, avaient malheureusement vicié le sang d’un homme innocent.

— Je vois que vous avez entendu parler de lui, dit le jeune baron. Je me suis laissé raconter que sa mort a été affreuse, mais cependant pas plus horrible que sa vie. Mon père était son seul fils. Il avait des goûts tranquilles, aimait les livres, les oiseaux et la campagne, mais sa vie pondérée et sage ne l’a pas sauvé.

— Il était atteint d’une affection cutanée ? je crois m’en souvenir.

— Il portait, en effet, des gants dans la maison ; mes plus anciens souvenirs remontent à cette époque, puis sa gorge devint malade et ses jambes se prirent. Il s’inquiétait beaucoup de ma santé, m’en parlait constamment ; je trouvais même sa sollicitude exagérée, mais comment pouvais-je en comprendre la raison ? Il me surveillait toujours, me regardait du coin de l’œil ; je conçois maintenant pourquoi il m’observait tant !

— Avez-vous des frères et sœurs ?

— Non, Dieu merci !

— Vous êtes atteint, j’en conviens, d’une triste affection, très caractérisée parmi celles que j’ai suivies. Vous n’êtes pas le seul à déplorer ce mal, sir Francis. Il y a des milliers de gens qui portent la même croix que vous.

— Mais, docteur, c’est d’une injustice révoltante ! s’écria le jeune homme en sautant de sa chaise et en arpentant le salon à grands pas. Si j’avais hérité des goûts et des fautes de mon grand-père, avec toutes leurs tristes conséquences, je le comprendrais encore ; mais j’ai le tempérament de mon père ; comme lui, j’aime tout ce qui est joli, beau : la musique, la poésie et les arts. Je déteste tout ce qui est commun et trivial. Si vous le demandez à mes amis, tous vous le diront. Et maintenant que cette chose horrible, repoussante… Ah ! je suis pourri jusqu’à la moelle, je nage dans l’abomination ! Et pourquoi ? N’ai-je pas le droit de le savoir ? Est-ce ma faute ? Ai-je demandé à naître ? Regardez-moi à présent ; flétri, ruiné, au moment où tout me souriait dans la vie. J’admets encore les fautes d’un père, mais il me semble que le Créateur est mille fois plus coupable à mon endroit ! Oh ! voyez-vous, c’est une infamie !

Ce disant, il brandit ses poings fermés au-dessus de sa tête comme un pauvre atome qui se débat, impuissant, au milieu du tourbillon de l’infini.

Le docteur se leva et pressa de ses mains sur ses épaules en le forçant à se rasseoir.

— Allons, allons, mon cher ami, il ne faut pas vous monter ainsi ! Vous êtes tout tremblant ! les secousses sont détestables pour vos nerfs. Ces grandes questions demandent réflexion. Que sommes-nous, après tout ? Des créatures à demi évoluées et en plein état de transformation ; nous avons peut-être plus d’analogie avec les méduses qu’avec un être humain régulièrement constitué. Comment, avec son esprit incomplet, pouvons-nous prétendre embrasser des vues d’ensemble ? Nous sommes entourés de mystères et d’énigmes. Mais je crois que Pope rend bien la situation dans ses quelques vers très justes, et, sincèrement, pour ma part, après cinquante ans d’expériences variées, je puis dire que…

Le jeune homme ne le laissa pas achever et poussa un cri de dégoût et d’impatience.

— Des mots, tout cela, des mots. Je comprends que vous restiez assis confortablement dans votre fauteuil à méditer sur ces pensées et à m’exhorter à la patience. Ce rôle vous convient parfaitement, vous qui avez joui de l’existence. Mais c’est tout autre chose ! Votre sang coule intact dans vos veines, le mien est contaminé. Et cependant, je suis aussi innocent que vous. À quoi vous serviraient ces bonnes paroles si vous vous trouviez à ma place et moi à la vôtre ? Ah ! tout cela n’est que mensonge et tromperie ! Mais je vous en prie, docteur, ne me prêtez pas des sentiments vulgaires. Je prétends seulement qu’il vous est impossible de comprendre ce qui se passe dans mon cœur. J’ai encore une question à vous poser, docteur. Ma vie entière peut dépendre de votre réponse.

Il tordit ses doigts dans une anxiété terrible.

— Parlez, mon cher monsieur. J’ai beaucoup de sympathie pour vous.

— Croyez-vous, croyez-vous que le poison se soit infiltré dans toute ma personne ? Croyez-vous que, si j’ai des enfants, ils puissent en souffrir ?

— Pour vous répondre, je m’inspirerai d’un vieux texte. Jusqu’à la troisième et la quatrième génération. Avec le temps, vous pouvez éliminer le poison de votre système, mais vous ne devrez pas songer à vous marier avant bien des années.

— Je dois me marier mardi, murmura le malade.

Ce fut au tour du docteur de tressaillir d’horreur. Ses nerfs pourtant solides ne s’attendaient pas à une révélation aussi troublante que celle-ci.

Il redevint silencieux, et on n’entendit plus que la conversation entrecoupée des joueurs de cartes. « Nous aurions eu une double manche si vous aviez retourné un cœur. – J’étais forcé de jouer atout. » Le jeu les passionnait énormément.

— Comment avez-vous osé ? demanda le docteur d’un air sévère. C’est criminel !

— Vous oubliez que je ne connais mon état que depuis aujourd’hui. (Il pressa convulsivement ses doigts sur ses tempes.) Vous êtes un homme du monde, docteur. Vous avez vu des cas analogues au mien. Donnez-moi un conseil ; mon sort repose entre vos mains. Le coup est si subit, si atroce, que je ne crois pas avoir la force de le supporter.

Le docteur fronça le sourcil d’un air soucieux et se mordit les ongles.

— Vous ne pouvez pas vous marier.

— Que faire, alors ?

— À aucun prix vous ne le devez.

— Il me faut donc renoncer à elle ?

— Vous ne devez même plus y songer.

Le jeune homme tira son portefeuille de sa poche, et y prit une petite photographie qu’il tendit au docteur, dont le visage sévère s’adoucit en la regardant.

— Le sacrifice que j’exige de vous est très dur, j’en conviens, et j’en comprends d’autant mieux l’amertume. Mais vous n’avez malheureusement pas le choix. Il faut que vous y renonciez absolument.

— Mais c’est de la folie, docteur, de la vraie folie ! Non, je ne me révolterai pas ! J’oubliais ! Mais comprenez l’étendue de mon sacrifice. Je dois me marier mardi, mardi prochain, entendez-vous ? Et la terre entière le sait. Comment puis-je imposer à ma fiancée cet affront public ? Ce serait monstrueux.

— C’est possible, mais il le faut, mon cher monsieur. Vous n’avez aucun moyen de vous en tirer.

— Comment ? Vous voulez que, sans plus de ménagement, je rompe brutalement mes engagements, que je reprenne ma parole au dernier moment sans donner la moindre raison ? Je vous répète que je ne m’en sens pas la force.

— J’ai connu autrefois un client qui se trouvait à peu près dans votre cas, dit le docteur, très soucieux. Il employa un moyen bizarre et se rendit volontairement coupable d’un délit qui força les parents de la jeune fille à retirer leur consentement.

Le jeune baron secoua la tête.

— Il me reste peu de chose, dit-il, mais mon honneur est intact, je ne veux pas le ternir.

— Vous vous débattez au milieu d’un dilemme inextricable ; à vous de choisir le moyen d’en sortir.

— Ne pouvez-vous pas me suggérer une autre idée ?

— N’auriez-vous pas une propriété en Australie ?

— Non.

— Mais vous avez des capitaux ?

— Oui.

— Eh bien ! pourquoi n’achèteriez-vous pas des terrains dès demain ? Un millier d’actions de mines suffirait. Vous écririez, par exemple, que des affaires importantes vous forcent à partir sur l’heure pour surveiller vos intérêts. Cette combinaison vous ferait toujours gagner six mois.

— Oui, ce serait possible, en effet. Mais pensez à la position de la jeune fille, la maison pleine de présents, d’invités venus de loin. C’est horrible. Et vous dites qu’il n’y a pas d’hésitation à avoir.

Le docteur soupira, en haussant les épaules :

— Eh bien, je pourrais écrire maintenant, et partir demain, qu’en pensez-vous ? Voulez-vous me prêter votre bureau ? Je suis si désolé de vous retenir loin de vos invités. Mais je vais vite vous débarrasser de ma présence.

Il écrivit un mot laconique, à peine quelques lignes. Puis, d’un mouvement brusque, il déchira sa lettre en miettes et la jeta dans la cheminée.

— Non, docteur, dit-il en se levant, je ne puis pas lui écrire un mensonge. Il faut trouver un autre moyen. J’y réfléchirai et je vous ferai connaître ma décision. Permettez-moi de doubler vos honoraires, puisque vous m’avez consacré un temps si précieux. Maintenant, adieu, et merci de votre sympathie et de vos bons conseils.

— Attendez donc, vous n’avez seulement pas votre ordonnance. Prenez cette solution ; je vous engage à avaler un de ces cachets de poudre chaque matin ; quant à la pommade, le pharmacien mettra toutes les indications voulues sur la boîte. Vous êtes, certes, dans une position difficile, mais j’espère que vous ne rencontrerez là que des nuages passagers. Quand puis-je espérer recevoir de vos nouvelles ?

— Demain matin.

— Très bien. Il tombe de l’eau à torrents. Vous avez votre caoutchouc ? Vous ne le regretterez pas. Allons, au revoir, et à demain !

Il ouvrit la porte. Une bouffée d’air froid et humide pénétra dans le vestibule. Malgré cela, le docteur ne put s’empêcher de rester un moment sur le seuil de la porte, suivant des yeux la silhouette du jeune baron qui s’éloignait en traversant lentement les alternatives de lumière et d’obscurité. On ne voyait dans la rue que son ombre solitaire se profiler sur les murs lorsqu’il passait devant un bec de gaz, mais il semblait cependant au docteur qu’une grande et lugubre silhouette marchait à côté du jeune homme en l’accompagnant le long de la rue silencieuse.

Le Dr Horace Selby reçut des nouvelles de son client le lendemain matin, plus tôt qu’il ne l’avait pensé. En tombant sur un paragraphe du Daily News, il s’arrêta net de déjeuner et demeura tout troublé. L’article était intitulé : Un déplorable accident, et ainsi libellé :

« Un accident terrible, d’un caractère particulièrement douloureux, est arrivé dans King William Street. Vers onze heures, hier soir, un jeune homme, en voulant se garer d’une voiture, glissa sous les roues d’un gros camion à deux chevaux. Lorsqu’on le releva, on constata des blessures graves, et l’infortuné rendit le dernier soupir pendant qu’on le conduisait à l’hôpital. En cherchant sur lui des pièces d’identité, on a reconnu que le défunt n’était autre que sir Francis Norton de Deane Park, qui venait d’hériter de son titre l’année dernière seulement. Cet accident est d’autant plus triste que le jeune homme venait d’atteindre sa majorité et allait épouser une jeune fille d’une des plus anciennes familles du Sud. L’union de ce jeune couple, fortuné et favorisé des dons de la nature, s’annonçait sous les plus heureux auspices ; aussi leurs nombreux amis seront-ils profondément attristés d’apprendre que cette vie si belle de promesses vient de se briser sous un choc tragique et imprévu. »

UNE QUESTION DE DIPLOMATIE

Le ministre des Affaires étrangères était retenu chez lui par la goutte. Depuis une semaine, il ne quittait pas sa chambre et il avait manqué deux conseils de cabinet au moment où l’on cherchait à exercer une pression énergique sur son département. Bien qu’il fût secondé par un excellent secrétaire et un cabinet très éclairé, rien ne pouvait remplacer sa propre expérience, et il sentait que fatalement les choses clochaient en son absence. Lorsque sa main ferme tenait le gouvernail, le grand vaisseau de l’État voguait doucement, mais sûrement : quand il en abandonnait la direction, le navire déviait, hésitait, jusqu’au moment où douze éditeurs anglais, venant offrir leur puissant concours, traçaient douze routes différentes, et affirmaient que chacune représentait la voie la plus sûre. C’est alors que l’opposition faisait entendre un flot de discours inutiles, et que le premier ministre essayait de défendre son collègue absent.

Le ministre des Affaires étrangères se trouvait assis dans son cabinet du grand hôtel de la place Cavendish. On était en mai, et le jardin du square s’étendait sous ses fenêtres comme un rideau de verdure ; mais, malgré le chaud soleil, un bon feu pétillait dans la chambre du malade. Le grand homme d’État était installé dans son fauteuil de velours rouge, la tête appuyée sur un coussin soyeux, et un pied étendu sur un pouf capitonné. Son visage aux traits fins, ses grands yeux cerclés, au regard lent, étaient tournés vers le plafond, aux boiseries sculptées ; il avait en ce moment cette expression impénétrable qui avait tant intrigué et émerveillé ses collègues du continent, lorsqu’au fameux congrès il avait fait sa première apparition dans l’arène de la diplomatie européenne. Cependant, en ce moment, sa puissance de dissimulation semblait affaiblie, car on devinait, aux lignes de sa bouche volontaire et aux plis de son large front, des indices de l’énervement et de l’impatience qui le dévoraient.

Il avait tout lieu, en effet, de se sentir agacé, car, au moment où de graves questions s’agitaient, il était là, cloué dans son fauteuil, incapable de rassembler deux idées. Ainsi, il y avait ces questions de la Dobrutscha et de la navigation de l’embouchure du Danube qui demandaient une solution. Le chancelier russe avait envoyé un rapport très complet sur le sujet, et notre ministre caressait le désir ambitieux d’y répondre dans toutes les règles de l’art diplomatique. Et le blocus de la Crète, avec la flotte britannique mouillée en rade de Matapan, qui attendait des instructions d’où allait peut-être dépendre le sort d’une partie de l’Europe ! ! Il y avait aussi ces trois infortunés voyageurs macédoniens, dont le sort inquiétait tant leurs amis ; on pouvait s’attendre à recevoir, d’un moment à l’autre, leurs nez ou leurs oreilles à défaut de la rançon exorbitante exigée par ces brigands de Turcs ! Il fallait, à tout prix, les sortir de ces montagnes par la force ou la diplomatie ; sans cela, le public indigné viendrait demander raison à Dawning street. Toutes ces questions exigeaient une solution prompte, et pendant ce temps le ministre des Affaires étrangères d’Angleterre se voyait là, cloué dans un fauteuil, toutes ses pensées et son attention concentrées sur la plante de son pied droit. C’était humiliant ! horriblement humiliant ! ! Sa raison se révoltait contre cette situation. Il s’était toujours cru un homme énergique, il avait toujours compté sur sa volonté ; quelle espèce de machine était-il donc devenu pour qu’une simple inflammation le mette ainsi à plat ? Il grognait et maugréait au milieu de ses coussins.

Mais, après tout, il pourrait peut-être aller au Parlement ? Le docteur n’exagérait-il pas la situation ? Il y avait un conseil de cabinet ce jour-là. Il regarda sa montre. Le conseil devait toucher à sa fin maintenant. Mais il pourrait, du moins, se risquer à aller jusqu’à Westminster. Il repoussa la petite table ronde encombrée de médicaments, et, se soulevant de son fauteuil à l’aide de ses mains, il saisit une lourde canne de chêne et se traîna dans sa chambre en titubant. Pendant un instant, il crut avoir retrouvé son énergie morale et physique. La flotte anglaise quitterait Matapan. On exercerait une pression violente sur les Turcs. On montrerait aux Grecs… Aïe ! aïe ! En un instant il oublia bien vite les grandes questions de la Méditerranée, pour ne plus songer qu’à ce pied brûlant, enflé et douloureux. Il se traîna jusqu’à la fenêtre et posa la main gauche sur le rebord, tandis qu’il s’appuyait de la main droite sur sa canne.

Au dehors, on apercevait le jardin public élégamment entretenu malgré son aspect froid, quelques passants bien mis et une seule voiture attelée avec goût qui s’éloignait de sa propre maison. Son œil vif reconnut les armes sur la portière, ses lèvres se serrèrent et ses sourcils épais se contractèrent en creusant une ride profonde au-dessus de son nez. Il regagna son fauteuil en titubant et frappa le gong qui était sur la table.

— Priez madame de venir, dit-il, lorsqu’entra le domestique.

Il était clair qu’il ne pouvait songer à aller au Parlement. La douleur qui courait le long de sa jambe lui montra que le docteur n’avait pas exagéré la situation. Mais il était en proie en ce moment à une préoccupation morale qui servait de dérivatif à ses souffrances physiques. Il frappa le sol impatiemment du bout de sa canne ; au même moment, la porte de la pièce s’ouvrit, et une dame, grande, élégante, déjà d’âge mûr, entra dans le boudoir. Ses cheveux grisonnaient très visiblement, mais son visage calme et paisible avait conservé toute la fraîcheur de la jeunesse ; sa robe de velours vert-de-gris, garnie de passementeries d’or, moulait gracieusement les lignes harmonieuses de son corps.

— Vous m’avez fait demander, Charles ?

— Quelle est cette voiture qui vient de quitter la maison ?

— Comment ! vous vous êtes levé ! s’écria-t-elle, en le menaçant du doigt. Quel mauvais chéri vous êtes ! Comment pouvez-vous commettre une pareille imprudence ? Que dirai-je à sir William, quand il viendra ? Vous savez bien qu’il ne s’occupe plus de ses clients quand ils lui désobéissent.

— Dans le cas présent, il n’a rien à me reprocher, dit le ministre sèchement. Mais je vous en prie, Clara, répondez à ma question.

— Ah ! la voiture ! Ce devait être celle de lord Arthur Sibthorpe.

— J’ai vu les trois chevrons sur la portière, murmura le malade.

Sa femme s’était ressaisie et le regardait avec ses grands yeux bleus.

— Alors, pourquoi me poser cette question ? dit-elle. On pourrait presque croire que vous me tendez un piège, Charles. Vous avez l’air de supposer que je voulais vous tromper ? Vous n’avez pas pris votre lithine ?

— Pour l’amour de Dieu ! ne détournez pas la question ! Je vous ai demandé ce renseignement parce que je m’étonnais que lord Arthur fût venu ici. Je croyais vous avoir dit assez clairement ma façon de penser à ce sujet. Clara, qui l’a reçu ?

— C’est moi, ou plutôt Ida et moi.

— Je ne veux pas qu’il voie Ida. Je m’y oppose, les choses sont déjà allées trop loin.

La dame s’assit sur un siège de velours et, inclinant son buste gracieux vers le ministre, elle prit ses mains entre les siennes et les caressa affectueusement.

— Vous avez raison, Charles, j’en conviens, répondit-elle. C’est aller trop loin, mais je vous donne ma parole, mon cher, que j’ai compris la situation lorsqu’il était trop tard pour y remédier. Je suis peut-être coupable… C’est possible, mais les événements ont marché si vite ! Il a suffi de cette fin de saison et d’une semaine chez lord Donnthorne ! Voyons, Charlie, elle l’aime tant, et elle est notre seule enfant ; comment aurions-nous le courage de la faire souffrir ?

— Tout cela est très joli, s’écria le ministre impatienté, en tapant les bras du fauteuil. Je vous dis, Clara, et je vous répète que toutes mes responsabilités officielles, toutes les complications du Grand Empire ne me donnent pas les ennuis que me cause Ida.

— Mais elle est notre fille unique.

— Raison de plus pour qu’elle ne fasse pas de mésalliance.

— Mésalliance ! Charles ! Lord Arthur Sibthorpe, fils du duc de Tavistock, qui, par ses ancêtres, remonte à l’Heptarchie. Debrett le fait descendre de Morcar, duc de Northumberland.

Le ministre haussa les épaules.

— Lord Arthur, reprit-il, est le quatrième fils du plus pauvre duc anglais. Il n’a ni terres, ni carrière.

— Mais, Charlie, vous pourriez bien suppléer à l’une et l’autre de ces deux conditions.

— Il ne me plaît pas. Son entrée dans ma famille me serait désagréable.

— Mais pensez à Ida ! Vous savez bien combien sa santé est délicate. Charles, vous n’auriez pas le cœur de les séparer ?

On frappa à la porte. La femme du ministre l’ouvrit.

— Eh bien ? Thomas.

— Madame, le premier ministre est en bas.

— Priez-le de monter, Thomas.

— Maintenant, Charlie, il ne faut pas vous agiter sur des questions politiques. Soyez sage, calme et raisonnable, promettez-le moi ; j’espère que je puis avoir confiance en vous ?

Elle jeta un élégant cachemire sur les épaules du malade, et se sauva dans sa chambre à coucher, pendant que l’homme d’État était introduit dans le boudoir.

— Mon cher ami, lui dit-il affectueusement en entrant, avec cette vivacité de jeune homme que tous lui enviaient, j’espère que vous vous sentez mieux. Presque prêt à reprendre votre collier ? Vous nous manquez terriblement à la Chambre et au Conseil. Il se prépare un orage à propos de cette question grecque. Le Times a publié un vilain article ce matin.

— Je l’ai lu, en effet, répondit l’invalide en souriant à son chef. Eh bien, il faut leur montrer que le pays ne se laisse pas encore diriger complètement par la Presse. Il faut suivre notre ligne de conduite sans faiblesse.

— Je suis tout à fait de votre avis, Charles, acquiesça le premier ministre, les mains dans ses poches.

— Vous êtes bien aimable de venir me voir, j’étais si impatient de savoir ce qu’on faisait au Conseil.

— Rien de bien saillant comme nouvelles. À propos, les prisonniers macédoniens sont sains et saufs.

— Dieu soit loué !

— Nous avons renvoyé toutes les autres questions à la semaine prochaine, pour attendre votre retour. L’affaire de dissolution commence à presser. Les rapports des premiers sont excellents.

Le ministre des Affaires étrangères grogna et s’agita.

— Il faut vraiment que nous remettions d’aplomb notre politique extérieure, dit-il. La note de Novikoff demande une réponse immédiate. Elle est adroite, mais d’une mauvaise foi manifeste. Je voudrais aussi éclaircir la question de la frontière afghane. Cette maladie m’exaspère. Je suis débordé de travail et me sens bon à rien, tant je souffre de la tête. Par moments, j’attribue mon état à la goutte ; à d’autres instants, je le mets sur le dos du colchique.

— Que dira notre autocrate médical ? demanda en riant le premier ministre. Vous êtes peu respectueux, mon cher. Avec un évêque, on se sent à l’aise. Ce n’est pas après tout un individu transcendant. Mais un docteur avec son stéthoscope et son thermomètre constitue un type tout à fait à part. Votre érudition ne lui en impose pas. Il plane au-dessus de vous. Et de plus, il vous voit dans un état de faiblesse qui vous place dans un état d’infériorité. Si on se sentait en bonne santé et en pleine force, on pourrait lui tenir tête. Avez-vous lu Halsnemann ? Que pensez-vous de lui ?

Le malade connaissait trop bien son illustre collègue pour le suivre dans cette voie scientifique où il aimait à errer. Il répugnait à son esprit essentiellement pratique et positif, de gaspiller son temps et son énergie à discuter sur l’Église primitive ou sur les vingt-sept principes de Mesmer. Aussi avait-il l’habitude de glisser sur ces sujets de conversation en rompant les chiens rapidement.

— J’ai à peine feuilleté ses écrits, dit-il. À propos, je suppose que vous n’avez pas reçu de nouvelles départementales ?

— Ah ! c’est vrai. J’allais l’oublier. C’est pourtant une des raisons qui m’ont amené ici. Sir Algernon Jones quitte Tanger ; il y a donc là un poste vacant ?

— Il faut le remplacer immédiatement ; plus on attend, plus il se présente de candidats.

— Ah ! les protections ! les protections ! soupira le premier ministre. Chaque vacance vous crée un ami douteux et une douzaine d’ennemis acharnés. Y a-t-il un être plus acerbe qu’un candidat évincé ? Mais vous avez raison, Charles. Il vaut mieux pourvoir ce poste immédiatement, d’autant plus que nous sommes menacés de troubles au Maroc. J’ai cru comprendre que le duc de Tavistock guigne ce poste pour son quatrième fils, lord Arthur Sibthorpe. Nous avons quelques obligations envers le duc.

Le ministre des Affaires étrangères se souleva vivement.

— Mon cher ami, dit-il, c’est parfaitement mon avis. Lord Arthur serait en effet bien mieux à Tanger en ce moment qu’à…

— Cavendish square ? se risqua à dire son supérieur hiérarchique en souriant avec un singulier plissement de front.

— Et voire même qu’à Londres. Il a du tact, est charmant de manières. Il a fait ses premières armes à Constantinople sous les ordres de Norton.

— Alors, il parle l’Arabe ?

— Un tantinet. Mais il sait bien le français.

— À propos d’Arabe, Charles, vous êtes-vous occupé des Averroès ?

— Non, pas du tout. Mais le choix me paraît bon à tous points de vue. Auriez-vous la bonté d’arranger l’affaire en mon absence ?

— Certainement, Charles, très volontiers. Puis-je autre chose pour vous ?

— Non, merci. J’espère bien retourner à la Chambre lundi.

— Je l’espère aussi, car vous nous manquez à tous beaucoup. Le Times va essayer d’envenimer la question grecque. Un journal influent est toujours bien dangereux, Charles, car on n’arrive presque jamais à réfuter ses assertions, quelque monstrueuses qu’elles soient. Adieu ! Lisez Porson ! Adieu !

Il serra la main du malade, salua encore d’un mouvement de chapeau et sortit comme il était entré, avec la même allure jeune et décidée.

Le valet de pied avait déjà ouvert la grande porte pour accompagner l’illustre personnage à sa voiture, lorsqu’une dame sortit du salon et posa la main sur son bras. Derrière la portière de velours légèrement entr’ouverte, un petit visage pâle apparut, à demi effrayé, l’air inquiet.

— Puis-je vous dire un mot ?

— Certainement, lady Charles.

— J’espère ne pas être indiscrète. Je ne voudrais pour rien au monde dépasser les bornes…

— Mais, madame, je vous en prie, interrompit le premier ministre en s’inclinant courtoisement.

— Ne me répondez pas si je vais trop loin. Je sais que lord Arthur Sibthorpe a demandé le poste de Tanger, serait-ce une indiscrétion de vous demander s’il a quelque chance de l’obtenir ?

— Le poste est donné.

— Ah ! vraiment ?

Deux visages semblèrent désappointés. Celui de lady Charles et celui que dissimulait le rideau de velours.

— Donné à lord Arthur ! ajouta le premier ministre qui parut ravi de sa petite farce. Nous venons de le décider, continua-t-il. Lord Arthur devra partir dans huit jours ; et je suis heureux, madame, de voir que notre choix a votre approbation. Tanger présente un très grand intérêt. Catherine de Bragance et le colonel Kirke nous ont déjà édifié à son sujet. Burton a écrit des choses charmantes sur l’Afrique du nord. Je dîne à Windsor, et vous demande la permission de prendre congé de vous. J’espère que sir Charles ira mieux. Le contraire me surprendrait beaucoup avec une aussi charmante « nurse » que vous.

Il s’inclina, salua et gagna vivement sa voiture. À peine installé dans son coupé, lady Charles le vit se plonger dans la lecture d’un roman.

Elle poussa la portière de velours et rentra dans le salon. Sa fille était près de la fenêtre ; le soleil, en l’éclairant, profilait sa silhouette mince et gracieuse et donnait à ses traits une douceur et une finesse plus grandes que celles qu’on admirait chez sa mère. Les rayons dorés du soleil illuminaient son visage souriant et fin, et se jouant dans son épaisse chevelure blonde, ils donnaient un reflet rosé à son costume de drap relevé d’élégants plissés. Une ruche de mousseline de soie formait un gracieux collier autour de son cou ondulant et blanc ; sa tête dans son port élégant émergeait de ce nid de mousseline comme un lis d’un tapis de mousse. Ses mains blanches et effilées étaient jointes et ses yeux bleus semblaient implorer sa mère.

— Petite sotte ! lui dit lady Charles en voyant son air consterné.

Elle posa ses mains sur les épaules de sa fille et l’attira à elle.

— Ce poste d’Arthur sera charmant comme début de carrière. Le voilà le pied à l’étrier.

— Mais, maman ! dans huit jours ! Pauvre Arthur !

— Il sera très heureux !

— Comment ! heureux de me quitter ?

— Il ne te quittera pas. Tu iras avec lui.

— Oh ! maman !

— Oui, je te le promets.

— Mais maman ! Dans huit jours ?

— Certainement. On peut faire beaucoup de choses en une semaine. Je commanderai ton trousseau aujourd’hui même.

— Oh ! maman, vous êtes un ange, un vrai ange ! Mais j’ai si peur de papa ? Voyez-vous, j’ai si peur !

— Ton père est un diplomate, mon enfant.

— Oui, maman.

— Mais n’oublie pas qu’il a épousé une femme diplomate. S’il règle les destinées de l’empire britannique, je peux me vanter d’exercer sur lui-même une influence prépondérante. Depuis combien de temps es-tu fiancée, ma chérie ?

— Depuis dix semaines, maman.

— Eh bien, il est grand temps que tout s’arrange. Lord Arthur ne peut pas quitter l’Angleterre sans toi. Il faut que tu partes pour Tanger comme femme du ministre. Tu vas rester ici sur le canapé, mon enfant, et me laisser faire entièrement. Voici la voiture de sir William. Sans me flatter, je serais bien capable de le gagner à ta cause, celui-là comme les autres. James, priez le docteur d’entrer ici.

Une lourde voiture à deux chevaux était arrêtée à la porte, et un seul coup de marteau résonna majestueusement. Un instant après, la porte du salon s’ouvrit, et le valet de pied introduisit le fameux médecin. C’était un petit homme bien rasé, portant l’habit noir traditionnel, le col haut et la cravate blanche. Balançant son pince-nez d’or de la main droite, il s’inclina en avant, avec le clignotement d’yeux inquisiteur très significatif qu’il esquissait toujours dans les cas difficiles et embarrassants.

— Ah ! dit-il en entrant. Voilà une jeune malade que je serai enchanté de soigner !

— En effet, sir William, je désire vous consulter à son sujet. Asseyez-vous donc un instant.

— Merci, je vais m’asseoir à côté d’elle sur le canapé, dit-il. Elle me paraît très sensiblement mieux, moins anémique, son pouls est plus fort. Elle a même des couleurs, qui ne m’ont pas l’air d’être hectiques.

— Je me sens mieux, sir William.

— Oui, mais elle se plaint toujours de son point de côté.

— Ah ! cette douleur !

Il ausculta la jeune fille au-dessous des clavicules, et se pencha en avant en appliquant son stéthoscope double contre chacune de ses oreilles.

— Il y a encore une légère trace de gêne dans la respiration, murmura-t-il.

— Vous aviez parlé d’un changement d’air, docteur.

— Oui, certainement un changement d’air serait excellent.

— Vous aviez conseillé un climat sec, et je désire faire à la lettre ce que vous recommandez.

— Vous êtes des patients modèles, décidément !

— Nous tenons à l’être. Vous aviez, je crois, conseillé un climat sec.

— Je dois vous avouer que j’ai un peu oublié les détails de notre entretien ; mais évidemment un climat sec semble tout indiqué.

— Lequel ?

— Mon Dieu ! je crois qu’on peut laisser une certaine latitude à ses malades. Je ne veux pas exercer une discipline trop sévère ; votre charmante fille pourrait choisir elle-même entre l’Engadine, l’Europe centrale, Alger, l’Égypte ; bref, ce que vous voudrez.

— J’ai entendu dire que Tanger était aussi très recommandé.

— Oh ! oui, certainement, climat très sec.

— Tu entends, Ida ? Sir William dit que tu ferais bien d’aller à Tanger.

— Ou ailleurs…

— Non, non, sir William ! Nous aimons mieux vous obéir à la lettre. Vous avez recommandé Tanger, nous essayerons Tanger.

— Vraiment, madame, votre confiance aveugle en moi est très flatteuse. Je connais peu de gens qui sacrifieraient aussi complètement leurs projets et leurs préférences.

— Nous connaissons votre talent et votre expérience, sir William. Ida ira à Tanger ; et je suis convaincue qu’elle s’en trouvera bien.

— Je n’en doute pas.

— Mais vous connaissez lord Charles. Il serait un peu disposé à traiter les questions médicales comme il a coutume de régler les affaires d’État. J’espère que vous vous montrerez ferme avec lui.

— Du moment que lord Charles me fait l’honneur de me demander mon avis, je suis convaincu que, pour éviter de me froisser, il s’y conformera.

Le gentilhomme-médecin jouait avec le cordon de son pince-nez, et il étendit la main en signe de protestation.

— Voyez-vous, il faut que vous teniez bon au sujet de Tanger.

— Du moment que j’ai déclaré que Tanger conviendrait le mieux à ma jeune patiente, vous ne me verrez probablement pas changer d’avis de sitôt.

— Bien entendu.

— J’en parlerai à lord Charles quand je monterai le voir.

— Je vous en prie, faites-le.

— En attendant, il faut qu’elle continue à suivre son traitement habituel. Je pense que la température africaine lui fera retrouver en quelques mois la plénitude de sa santé et de ses forces.

Il salua avec cette attitude obséquieuse et compassée qui lui avait valu jusqu’à présent des honoraires de dix mille livres sterling chaque année, puis il suivit le valet de pied en marchant légèrement comme un homme qui passe sa vie au chevet des malades.

Dès que la portière de velours fut retombée, la jeune fille se jeta dans les bras de sa mère et cacha sa figure contre sa poitrine.

— Oh ! maman, quel diplomate vous faites ! s’écria-t-elle.

Mais sa mère ne paraissait pas si sûre de la victoire, sa physionomie rappelait plutôt l’anxiété d’un général regardant la première fumée d’une bataille que le triomphe d’une journée gagnée.

— Tout s’arrangera, ma chérie, dit-elle, en contemplant les boucles d’or et la jolie oreille de sa fille. Il nous reste encore fort à faire, mais je crois que nous pouvons nous risquer à commander le trousseau.

— Oh ! comme vous êtes bonne !

— Bien entendu, tout se passera très simplement. Il faut qu’Arthur décroche son brevet. Je n’aime pas les mariages en catimini, mais quand un monsieur est à la veille de prendre possession d’un poste officiel, on l’excuse jusqu’à un certain point. Nous pourrons avoir lady Hilda Edgecombe, les Trewors et les Greville, et je suis bien sûre que le premier ministre viendra s’il le peut.

— Et papa ?

— Oh ! oui, il y assistera aussi, si sa santé le lui permet. Il faut attendre que sir William soit parti pour monter chez lui, et pendant ce temps je vais écrire à lord Arthur.

Au bout d’une demi-heure, lorsque la porte d’entrée se referma et que la voiture du docteur se fut éloignée, lady Charles avait écrit bon nombre de faire-part de sa jolie écriture élégante et ferme. Elle posa sa plume, embrassa sa fille, et monta dans la chambre du malade. Le ministre des Affaires étrangères était assis dans son fauteuil, un foulard de soie sur le front, le pied toujours appuyé sur un tabouret et entouré de plusieurs épaisseurs de ouate.

— Je crois qu’il est temps d’appliquer votre liniment, dit lady Charles, en agitant un flacon bleu. Voulez-vous que je vous frictionne ?

— Oh ! ce maudit pied ! grogna l’invalide. Sir William ne veut pas me laisser bouger encore. Je ne crois pas qu’il existe un second être aussi tenace, aussi entêté que lui. Je lui ai dit qu’il s’était trompé de carrière, et que j’avais un poste tout trouvé pour lui à Constantinople. Nous avons besoin d’un mulet là-bas.

— Pauvre sir William ! répondit, en riant, lady Charles. Comme il a excité votre colère !

— Il est si têtu… si dogmatique !

— À quel propos, grand Dieu ?

— Ne prétend-il pas me morigéner au sujet d’Ida, en décrétant qu’elle doit aller à Tanger.

— Il m’a, en effet, dit quelques mots à ce sujet avant de monter chez vous.

— Ah ! vraiment, vraiment ?

Son œil profond et insondable la regarda avec insistance.

Le visage de lady Charles avait pris cette expression de candeur et d’innocence qui est la caractéristique infaillible d’une grosse déception chez une femme.

— Il a ausculté ses poumons, Charles ; il n’a pas dit grand’chose, mais ne m’a pas paru satisfait :

— Ce docteur est encore un oiseau de malheur.

— Non, non, Charles, il ne s’agit pas de plaisanter. Il affirme qu’elle a besoin d’un changement d’air, et je suis sûre qu’il n’a pas dévoilé le fond de sa pensée. Il a parlé d’une gêne dans la respiration et de la salubrité de l’air d’Afrique. Puis, vantant les bienfaits de la sécheresse, il a déclaré que Tanger était le lieu qui conviendrait par excellence à Ida, et qu’elle y retrouverait la santé.

— C’est tout ?

— Oui, c’est tout.

Lord Charles haussa les épaules, comme un homme qui n’est qu’à moitié convaincu.

— Mais il est évident, reprit lady Charles, d’un air ingénu, que si vous ne voulez pas qu’Ida y aille, elle n’ira pas. Si, cependant, son état venait à s’aggraver, nous aurions des remords cuisants l’un et l’autre. Dans l’état de faiblesse, où elle se trouve, la moindre complication deviendrait vite très grave. Certainement, sir William a eu une arrière-pensée, mais je ne vois pas pourquoi il chercherait à vous influencer. Réfléchissez, mon cher ami, à notre responsabilité. Si vous l’assumez pleine et entière sans me faire entrer en ligne de compte, et cela quoi qu’il arrive ?…

— Ma chère Clara, comme vous étranglez en parlant !

— Oh ! c’est bien malgré moi, Charles ! Mais vous vous rappelez ce qui est arrivé à la fille de lord Bellamy ; elle avait juste l’âge d’Ida. Je vous cite aussi l’exemple d’un autre cas où l’avis de sir William n’a pas été suivi.

Lord Charles grogna, impatienté :

— Je n’ai jamais refusé de le suivre !

— C’est vrai. Je connais assez votre jugement et votre cœur, mon cher ami. Vous avez sagement pesé en cette circonstance le pour et le contre ; c’est généralement ce que nous ne savons pas faire, nous autres, pauvres femmes. Chez nous, la sensibilité l’emporte sur la raison, je vous l’ai entendu dire bien souvent. Nous hésitons toujours, tandis que vous autres, hommes, vous avez de la suite dans les idées ; c’est d’ailleurs ce qui fait votre supériorité sur nous. Mais je suis bien contente que vous approuviez le projet de Tanger.

— Je ne l’ai pas dit ?

— Mais, mon cher, vous avez déclaré que vous ne vouliez en rien négliger l’avis de sir William.

— Eh bien, Clara, en admettant qu’Ida doive aller à Tanger, vous conviendrez qu’il m’est impossible de l’y accompagner.

— Absolument.

— Et vous ?

— Tant que vous serez malade, je resterai près de vous.

— Il y a bien votre sœur.

— C’est impossible ; elle part pour la Floride.

— Alors, lady Dumbarton ?

— Elle soigne son père ; il ne faut pas penser à elle.

— Alors, à qui pouvons-nous le demander ? Voilà justement la saison qui va commencer. Vous voyez bien, Clara, que les événements s’opposent à ce que nous suivions l’avis de sir William.

Sa femme appuya ses coudes sur le dossier du grand fauteuil rouge, et passa nonchalamment ses doigts dans les boucles grisonnantes de l’homme d’État, en se penchant assez pour que ses lèvres effleurent ses oreilles.

— Nous ne pensions pas à lord Arthur Sibthorpe, dit-elle d’un ton câlin.

Lord Charles bondit sur sa chaise et prononça tout bas quelques mots incompréhensibles, dignes du temps des ministres de lord Melbourne.

— Êtes-vous folle, Clara ? s’écria-t-il. Qu’est-ce qui a bien pu vous donner cette idée ?

— Le premier ministre.

— Quoi ? Le premier ministre ?

— Oui, mon ami. Mais restez tranquille, je vous en prie ; au fait, je ferais mieux de ne pas vous en reparler.

— Je crois, au contraire, que vous en avez trop dit pour pouvoir reculer maintenant.

— Eh bien, c’est le premier ministre qui m’a dit que lord Arthur allait à Tanger.

— C’est vrai ; ce détail m’était sorti de la mémoire un instant.

— Puis est venue la consultation du docteur pour Ida. Oh ! Charlie, il y a là plus qu’une coïncidence.

— Je suis, en effet, convaincu, reprit lord Charles avec son regard fin et scrutateur, que tout ceci ne résulte pas d’une simple coïncidence. Vous êtes très habile, ma chère, je vous reconnais de grandes qualités d’organisatrice et de brasseuse d’affaires.

Lady Charles ne broncha pas.

— Reportez-vous à quelques années en arrière, Charlie, dit-elle d’un ton câlin en continuant à caresser ses cheveux. Vous n’étiez alors qu’un jeune homme sans fortune, incapable même d’aspirer à l’ambassade de Tanger. Mais je vous aimais, j’avais foi en vous ; ai-je jamais regretté ce que j’ai fait ? Ida aime lord Arthur ; elle a confiance en lui ; pourquoi n’en serait-il pas de même ?

Lord Charles était muet. Ses yeux restaient fixés sur les branches vertes qui se balançaient devant ses fenêtres ; mais il évoquait dans son esprit le souvenir de cette vieille maison de campagne du Devonshire, et de cette soirée décisive où, trente ans auparavant, il se promenait entre deux rangées de vieux arbres, à côté d’une mince jeune fille ; il lui faisait alors part de ses espérances, de ses craintes et de ses ambitions.

Il prit cette main blanche et douce et y déposa un baiser.

— Vous avez été une femme exquise, Clara.

Elle ne répondit rien et ne chercha pas à tirer profit de sa victoire. Un général moins habile eût été tenté de le faire, mais il aurait risqué de tout perdre. Elle resta silencieuse et docile, tout en devinant, dans les yeux et la bouche de son mari, le fond de sa pensée. Avec un regard vif et sa bouche souriante, il lui demanda :

— Ma chère Clara, niez-le si vous le pouvez ! Vous avez commandé le trousseau ?

Elle pinça tendrement le bout de son oreille.

— Il ne me manque plus que votre approbation.

— Vous avez écrit à l’archevêque ?

— Ma lettre n’est pas encore partie.

— Vous avez envoyé un mot à lord Arthur ?

— Comment pouvez-vous le savoir ?

— Il est en bas en ce moment.

— Non, mais je crois que voilà sa voiture.

Lord Charles retomba dans son fauteuil avec un désespoir comique.

— Qui pourrait tenir tête à une femme comme vous ? dit-il. Ma seule ressource serait de vous adresser à Novikoff, qui est notre maître à tous ! Mais, Clara, je ne peux pas faire monter ici les deux jeunes gens !

— Pas même pour leur donner votre bénédiction ?

— Non, non.

— Ils en seraient si heureux !

— Je ne puis supporter les émotions.

— Dans ce cas, je la leur transmettrai de votre part.

— Je vous en prie, ne m’en parlez plus. Aujourd’hui, du moins. Je me suis montré trop faible dans cette circonstance.

— Mais, mon Charlie, je vous ai vu toujours si énergique !

— Vous m’avez vaincu, Clara ; je vous félicite de cette victoire.

— Mais, mon ami, dit-elle en l’embrassant, vous oubliez que, depuis trente ans, je suis à l’école d’un très fin diplomate.

LES MÉDECINS DE HOYLAND

Tous ceux qui connaissaient le Dr James Ripley le considéraient comme un « veinard » dans toute l’acception du mot. Son père, qui l’avait précédé comme médecin dans le village de Hoyland, au nord du Hampshire, lui avait préparé les voies, et il trouva sa place toute prête le jour où ses diplômes lui conférèrent le droit de signer une ordonnance. Au bout de quelques années, le vieux médecin s’étant retiré et fixé sur la côte méridionale, son fils hérita naturellement de toute sa clientèle. Son rival, le Dr Harton, se cantonnait à Basingstoke, mais le jeune médecin, lui, étendait sa clientèle dans un rayon de six lieues, ce qui lui rapportait net quinze cents livres par an, ses frais de voiture toujours considérables pour un médecin de campagne, une fois payés. Le Dr James Ripley avait trente-deux ans ; il était bien élevé, instruit, célibataire ; sa physionomie était sévère, et sa calvitie naissante, de très bon ton, d’ailleurs, contribuait à lui gagner les sympathies de sa clientèle. Ses manières agréables plaisaient particulièrement aux femmes. Il avait su trouver un juste milieu entre la douce sévérité et la fermeté qui les domine sans les froisser. Mais, en revanche, les femmes jouaient un rôle très effacé dans son existence. Autant il était toujours à leurs ordres comme professionnel, autant, comme homme privé, il leur opposait une parfaite indifférence. Elles avaient beau déployer pour lui tous leurs charmes, il ne se laissait pas prendre à leurs filets. Il n’aimait ni les bals ni les pique-niques, et préférait passer ses quelques heures de loisirs enfermé chez lui, devant les Archives de Virchow et les revues médicales.

Il aimait l’étude passionnément et était bien décidé à ne pas se laisser envahir par l’encroûtement qui gagne souvent les médecins de campagne. Il tenait par-dessus tout à conserver son érudition aussi neuve et aussi fraîche qu’au lendemain de son examen ; et il se vantait de pouvoir avec un peu de réflexion énumérer sans la moindre défaillance les sept ramifications d’une petite artère, ou d’indiquer le pourcentage de n’importe quel produit organique. Il terminait une longue journée d’étude par des expériences, par des extractions d’yeux de mouton que lui apportait le boucher du village ; ce genre de cuisine causait la désolation de sa femme de ménage qui avait à balayer, le lendemain, des quantités de débris.

Sa nature froide et sèche ne connaissait qu’une passion : celle du travail. On admirait d’autant plus son désir de se maintenir au courant de toutes les nouveautés, qu’il n’avait à redouter aucun rival. Pendant les sept premières années qui suivirent son installation à Hoyland, trois médecins avaient essayé de lutter contre lui, deux dans le village même, un dans le hameau de Hoyland-le-Bas. L’un d’eux était tombé malade et n’avait jamais eu d’autre client que sa propre personne, pendant ses dix-huit mois de campagne. Le second avait acheté une clinique à Basingstoke et quitté le pays très honorablement ; quant au troisième, il avait levé le pied un beau jour, en septembre dernier, laissant une maison délabrée et une forte note de pharmacie à payer. Depuis lors, le Dr James Ripley avait eu le monopole du district et personne n’aurait osé se mesurer avec un médecin aussi renommé.

Quel ne fut pas son étonnement, en traversant un jour le village de Hoyland-le-Bas, d’apercevoir, sur la porte d’entrée d’une des dernières maisons, une plaque de cuivre neuve et brillante portant en caractères fins le nom de : « Docteur Verrinder Smith. » Ces caractères discrets contrastaient avec la plaque aux lettres énormes, éclairée par un phare monstrueux, qu’avait adoptée son prédécesseur. Le Dr James Ripley remarqua la différence et en conclut que le nouveau venu pourrait bien être pour lui un rival redoutable ; sa conviction s’accrut le soir même en consultant son guide médical. Il y apprit que le Dr Verrinder Smith avait acquis des diplômes superbes, qu’il avait travaillé avec succès à Édimbourg, à Paris, à Berlin et à Vienne, et enfin qu’il avait remporté une médaille d’or, mérité une mention spéciale pour ses recherches approfondies sur les fonctions des centres nerveux antérieurs de la colonne vertébrale. Le Dr Ripley passa ses doigts dans ses cheveux avec effarement en pensant aux antécédents de son rival. Que diable pouvait espérer un homme de cette valeur en s’installant dans un village du Hampshire ?

Le Dr Ripley trouva une solution à cette énigme : sans doute le Dr Verrinder Smith était venu tout bonnement continuer dans le calme et la retraite quelque étude scientifique ; sa plaque avait plutôt pour objet d’indiquer son adresse que d’attirer des clients. Cette explication lui paraissait la seule plausible et, somme toute, il se dit que la présence de son illustre voisin lui serait précieuse pour ses propres études. Il avait longtemps désiré un collègue pour pouvoir échanger des idées avec lui et discuter certaines questions médicales ; aussi se réjouit-il profondément de cette bonne aubaine.

C’est cette joie qui le décida à faire un pas en avant qu’il aurait, en d’autres cas, trouvé contraire au protocole. Il est d’usage que le médecin dernièrement arrivé se présente le premier chez ses collègues ; l’étiquette est très stricte sous ce rapport. En général le Dr Ripley était à cheval sur les usages ; il se décida pourtant à s’arrêter le lendemain chez le Dr Verrinder Smith. Cette entorse au protocole constituait un acte de haute condescendance de sa part et serait certainement le digne prélude des relations amicales qu’il espérait établir avec son voisin.

La maison du nouveau docteur semblait propre, bien tenue ; le Dr Ripley fut introduit dans un très élégant petit salon de consultation par une femme de chambre jeune et bien tournée. En passant, il aperçut dans l’antichambre deux ou trois ombrelles et un grand chapeau de femme ; il regretta que son collègue fût marié. Cela empêcherait l’intimité qu’il avait rêvée, et ces longues causeries scientifiques dont il s’était tant réjoui. D’un autre côté, le cabinet de consultation lui plaisait sous plusieurs rapports. Il voyait disséminés, un peu partout, des instruments perfectionnés, qu’il avait rencontrés plus souvent dans des hôpitaux que dans des maisons particulières. Sur la table étaient un sphygmographe et un appareil qui ressemblait beaucoup à un gazomètre. Il aperçut ensuite la bibliothèque pleine de volumineux ouvrages allemands et français, et il était plongé dans la contemplation de leurs titres, lorsque la porte s’ouvrit derrière lui. En se retournant, il se vit en présence d’une petite femme pâle et insignifiante ; ses yeux verts intelligents et rieurs donnaient seuls quelque éclat à son visage plutôt banal. Elle tenait d’une main un pince-nez, de l’autre, la carte du docteur.

— Comment allez-vous, docteur Ripley ? demanda-t-elle.

— Et vous, madame ? répondit-il. Votre mari est peut-être sorti ?

— Je ne suis pas mariée, dit-elle simplement.

— Oh ! je vous demande pardon ! Je voulais dire le docteur, le Dr Verrinder Smith.

— C’est moi.

Le Dr Ripley était si étonné qu’il lâcha son chapeau et oublia de le ramasser.

— Comment ! s’écria-t-il, c’est vous qui avez remporté le prix Lee Hopkin ? Vous en personne.

Il n’avait jamais vu de doctoresse et son esprit vieux-jeu et routinier se révoltait à cette idée. Il n’avait souvenir d’aucune citation biblique qui cantonnât les femmes dans le rôle de garde-malades, laissant aux hommes le monopole de l’exercice médical ; mais cette innovation lui semblait fantastique. Sa figure, du reste, trahit ses sentiments trop clairement.

— Je regrette de vous causer une déception, dit la dame sèchement.

— Vous m’avez certainement surpris, répondit-il en ramassant son chapeau.

— Vous n’approuvez pas le mouvement féministe, alors ?

— Je ne puis pas dire que je l’admire.

— Et pourquoi, s’il vous plaît ?

— Je préférerais ne pas entamer de discussion à ce sujet.

— Je pense, cependant, que vous répondrez à la question que je vous pose ?

— Si les femmes empiètent sur le domaine des hommes, elles risquent fort de perdre leurs privilèges. Elles ne peuvent tout mener de front à la fois.

— Et pourquoi une femme ne gagnerait-elle pas son pain par son travail intellectuel ?

Le Dr Ripley était agacé par l’aisance avec laquelle cette jeune femme lui tenait tête.

— Je préférerais ne pas m’engager dans une discussion, mademoiselle Smith.

— Docteur Smith, reprit-elle.

— Eh bien, soit, docteur Smith ! Si vous tenez à connaître ma pensée, je vous dirai que je ne considère pas la médecine comme une profession féminine, et que j’ai personnellement horreur des « femmes-hommes ».

Cette déclaration était peu galante. Il s’en aperçut et regretta ces paroles trop brusques. Mais la dame ne fit que sourire et lever les yeux au ciel.

— Il me semble que vous dénaturez la question, dit-elle. En effet, si la médecine devait donner aux femmes un caractère masculin, il y aurait là un grave inconvénient.

La riposte était parfaite ; piqué par son adversaire, il fit un salut.

— Il faut que je m’en aille, dit-il.

— Je regrette que nous ne terminions pas cette conversation plus amicalement, puisque nous sommes voisins, objecta-t-elle.

Il salua de nouveau et avança vers la porte de quelques pas.

— C’est une coïncidence singulière, continua-t-elle ; au moment où vous entriez chez moi, je lisais votre article sur « l’Ataxie locomotrice » dans la Lancette.

— Vraiment, dit-il sèchement.

— J’ai eu une très bonne impression en lisant votre étude.

— Vous êtes bien aimable.

— Mais la théorie que vous attribuez au professeur Pitres, de Bordeaux, a été contredite par lui-même.

— J’ai sa thèse de 1890, dit le Dr Ripley sensiblement froissé.

— Voici sa thèse de 1891.

Elle la prit au milieu d’un tas de revues périodiques.

— Si vous avez le temps de jeter un coup d’œil sur ce passage…

Il prit la thèse et regarda rapidement le paragraphe qu’elle lui indiquait. Il n’y avait pas à s’y méprendre : elle détruisait son article de fond en comble. Il la lui rendit et fit de nouveau un salut glacial, avant de s’en aller. Lorsqu’il prit les rênes des mains de son groom, il regarda en l’air et vit la jeune femme debout à sa fenêtre ; il lui sembla même qu’elle riait de bon cœur.

Il fut poursuivi toute la journée par le souvenir de sa visite ; et eut l’impression de s’en être mal tiré. Elle l’avait incontestablement « collé » sur le sujet qu’il croyait le mieux posséder. Elle avait opposé à sa mauvaise humeur une amabilité affectée et avait conservé tout son calme pendant que lui était en colère. Mais, par-dessus tout, il ne lui pardonnait pas sa présence, son intrusion monstrueuse qui devenait pour lui un véritable cauchemar. Il s’était toujours représenté, jusqu’à présent, une femme-médecin comme un être abstrait, imaginaire, à ne pas fréquenter. Maintenant il se trouvait en face de cette femme, il la savait dans son voisinage, avec une plaque comme la sienne, cherchant comme lui à se créer une clientèle. Il ne craignait certes pas la concurrence, mais cette intrusion lui donnait forcément une piètre idée du sexe féminin. Elle ne devait pas avoir plus de trente ans, et son visage mobile trahissait une grande intelligence. Il se rappelait ses yeux ironiques, son menton volontaire, et le souvenir de sa haute érudition la lui rendait encore plus antipathique. Un homme peut traverser toute cette période d’études médicales sans donner prise à l’influence néfaste du milieu, mais, à son avis, il devait en être tout différemment d’une femme.

Il ne fut pas long à s’apercevoir que cette rivalité lui nuisait. La nouveauté d’une femme-médecin attira d’abord chez elle quelques curieux ; dès leur première visite, ils furent si impressionnés par la décision, la fermeté de son jugement, les instruments aussi nouveaux qu’étranges avec lesquels elle les auscultait, que, pendant des semaines entières, la présence de la « femme-médecin » fit les frais de toutes les conversations. Au bout de peu de temps, on acquit les preuves certaines de sa haute valeur. Un fermier dont l’ulcère calleux s’était, depuis des années, lentement étendu sur son menton, malgré un traitement anodin à la pommade au zinc, se vit bientôt en voie de guérison après quelques applications d’une lotion nouvelle.

Mme Crowder qui avait toujours conservé « le masque » depuis la naissance de sa seconde fille et qui considérait cette infortune comme une disgrâce voulue par le Créateur, pour la punir de sa gourmandise à manger gloutonnement des framboises à l’époque de sa grossesse, s’aperçut bientôt qu’en se servant de deux aiguilles galvaniques, son « masque » s’atténuait sensiblement. Au bout d’un mois, la réputation méritée du Dr Verrinder Smith était bien établie.

Le Dr Ripley la rencontrait quelquefois dans ses tournées. Elle avait un dog-cart qu’elle conduisait elle-même, et se faisait suivre par un petit tigre. À chaque rencontre, le Dr Ripley la saluait poliment, mais la sévérité de sa physionomie disait assez qu’il voulait s’en tenir aux relations de stricte urbanité ; et de fait, son antipathie s’était rapidement changée en une véritable haine pour « la femme sans sexe » (c’est ainsi qu’il la surnommait lorsqu’il s’oubliait à parler d’elle aux rares clients qui lui restaient fidèles). Ceux-ci, en effet, s’égrenaient de plus en plus, et chaque jour son amour-propre recevait une nouvelle blessure à l’annonce d’une défection. Sa rivale avait su inspirer une telle confiance aux gens de la campagne, que de loin et de près ils affluaient dans son cabinet de consultation.

Mais il était surtout mortifié lorsqu’il apprenait qu’elle avait pratiqué une opération qu’il jugeait impossible. Malgré tout son savoir, il manquait de calme comme chirurgien et envoyait à Londres les malades qu’il n’osait opérer. Le Dr Verrinder Smith, au contraire, ne reculait jamais devant une opération, et rien ne l’effrayait. Il fut très humilié d’apprendre qu’elle allait redresser un pied-bot, et lorsqu’il reçut un mot de la mère du jeune infirme, lui demandant d’assister à l’opération pour chloroformer l’enfant, il fut on ne peut plus vexé. Il ne pouvait humainement refuser, puisqu’on avait besoin de ses services. Mais sa nature sensitive souffrit mort et passion. Cependant, en dépit de son parti pris, il dut admirer la dextérité de la jeune femme. Elle maniait si doucement le pied malade, et tenait son petit couteau… comme un artiste son crayon ! Une légère incision, le tendon adroitement retourné, et tout s’acheva sans qu’une goutte de sang tombât sur la serviette qui entourait le pied. Il n’avait jamais vu opérer avec plus de délicatesse ; il eut la loyauté d’en convenir, mais cette adresse lui rendit la femme-médecin encore plus antipathique. Le bruit qu’on fit autour de ce dernier succès fut une nouvelle blessure pour l’amour-propre du Dr Ripley, et la crainte de perdre tous ses clients s’ajouta aux raisons qu’il avait de détester sa rivale. Chose curieuse, cette haine occasionna un événement tout à fait imprévu.

Un soir d’hiver, comme le jeune docteur finissait de dîner solitairement, Squire Fair Castle, un des plus riches propriétaires du comté, l’envoya chercher par un domestique, pour venir de suite soigner sa fille qui s’était brûlée. En même temps, le cocher avait passé chez la doctoresse, car son maître voulait un médecin immédiatement sans d’ailleurs aucune préférence de personne. Le Dr Ripley se précipita dehors, bien décidé à arriver le premier en poussant son cheval, il pourrait peut-être souffler cette clientèle à sa rivale. Il ne prit ni le temps ni la peine d’allumer ses lanternes, sauta sur les rênes, et partit à une allure rapide, convaincu qu’il arriverait le premier, car sa maison était plus près de l’habitation de Fair Castle que celle du Dr Verrinder Smith.

Et en effet, il aurait dû arriver bon premier si cet élément capricieux, « la veine », ne s’était pas mêlé de la partie en venant tout embrouiller et en dérangeant ses batteries. Faut-il l’attribuer à l’absence de lanternes ou à la distraction du jeune docteur pendant qu’il se livrait à d’amères réflexions sur sa rivale ? Toujours est-il qu’il prit son tournant trop court, en arrivant à la route de Basingstoke. La voiture versa, le cheval, effrayé, rua dans l’obscurité et le domestique qui accompagnait le docteur, roula dans un fossé. Il en sortit facilement, mais, à la lueur d’une allumette, il aperçut le docteur étendu sur le dos, gémissant et très pâle.

Le docteur se souleva sur son coude, et à la lumière de l’allumette, il reconnut à une déchirure de son pantalon que sa jambe avait subi une déformation : il venait de se casser le tibia.

— Diable ! grogna-t-il. En voilà pour trois mois !

Puis il s’évanouit.

Lorsqu’il revint à lui, le domestique n’était plus là ; il était allé chercher du secours chez les Fair Castle ; un jeune groom l’avait remplacé et tenait une grosse lanterne devant la jambe meurtrie ; une femme agenouillée devant le docteur coupait adroitement son pantalon avec ses ciseaux recourbés ; sa trousse d’instruments étalée à ses côtés, étincelait aux rayons de la lanterne.

— Cela va bien, docteur, dit-elle doucement. Je suis désolée de ce qui vous arrive ; vous recevrez demain la visite du Dr Horton, mais vous me permettrez bien de vous soigner ce soir. Je ne pouvais pas en croire mes yeux lorsque je vous ai aperçu sur le bord du chemin.

— Mon domestique est allé demandé du secours ? gémit le blessé.

— Lorsqu’il aura ramené du monde, nous pourrons vous mettre dans la voiture. Un peu plus de lumière, Jean. Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! nous aurons une déchirure si nous ne réduisons pas la fracture avant de vous transporter. Permettez-moi de vous faire respirer quelques bouffées de chloroforme ; je suis sûre que je pourrai faire le nécessaire pour…

Le Dr Ripley n’entendit pas la fin de la phrase. Il essaya de lever la main pour protester, mais une odeur fade emplit ses narines et l’inonda d’une paix bienfaisante qui calma ses nerfs surexcités. Il rêva qu’il se baignait dans une eau fraîche et délicieuse, qu’il s’y enfonçait mollement et sans efforts, en écoutant le tintement des cloches. Il s’éveilla ensuite, les tempes serrées, et sortit peu à peu de sa torpeur. En ouvrant les yeux, il vit deux boules dorées qui brillaient devant lui. Il ne comprit pas d’abord qu’elles représentaient les boules de cuivre de son lit ; il était couché dans sa proche chambre, la tête aussi lourde qu’un boulet de canon, et une jambe raide comme une barre de fer. Le Dr Verrinder Smith l’observait avec calme.

— Ah ! enfin ! dit-elle. Je vous ai fait respirer du chloroforme à petite dose pendant tout le trajet pour vous éviter la douleur des secousses. La fracture est réduite et bien comprimée par un bandage solide. J’ai commandé une potion à la morphine, et, si vous le voulez, j’enverrai votre domestique chercher le Dr Horton demain matin.

— Je préfère, mademoiselle, que vous continuiez à me soigner, dit le Dr Ripley faiblement.

Puis avec un rire sarcastique, il ajouta :

— Vous avez déjà pour clients tous les habitants du pays ; vous pouvez bien compléter votre collection en soignant mon intéressante personne.

Cette allusion peu aimable provoqua chez M. Verrinder un sentiment de pitié plutôt que de colère ; elle s’éloigna du lit.

Le Dr Ripley avait un frère, William, qui était chirurgien en second dans un hôpital de Londres, et qui arriva quelques heures plus tard en apprenant l’accident. Lorsque le Dr James Ripley le mit au courant des détails de son accident, il s’écria :

— Comment ! vous êtes infesté de ces créatures ! de ces femmes-médecins !

— Je ne sais ce que je serais devenu sans elle.

— Je ne mets pas en doute sa capacité comme garde, mais…

— Elle est aussi bon médecin que vous et moi.

— Parlez pour vous, James ! dit le médecin de Londres d’un air pincé. Vous ne m’ôterez pas de la tête que cette intrusion des femmes dans la médecine est chose déplorable.

— C’est possible, mais nous autres hommes, nous ne sommes pas parfaits.

— Voyons, mon cher, vous déraisonnez ?

— C’est possible. Mais, depuis la nuit dernière, il me semble que nous avons jusqu’à présent envisagé cette question avec trop d’étroitesse d’esprit.

— Quelle bêtise ! C’est très joli de voir les femmes remporter des diplômes, mais vous savez comme moi qu’elles ne sont bonnes à rien en cas d’urgence. Je parie bien que cette femme s’est affolée en réduisant votre fracture ; à ce propos, je tiens à examiner votre jambe pour voir si tout va bien.

— Je préfère que vous n’y touchiez pas, dit le blessé. Elle m’a affirmé que tout allait bien.

Le Dr William était hors de lui :

— Alors, dit-il, si l’assurance d’une femme a plus de valeur que l’opinion d’un chirurgien d’hôpital de Londres, il n’y a plus qu’à tirer l’échelle.

— Je préfère que vous ne défassiez pas le pansement, répondit sèchement le malade.

Le soir même, le Dr William Ripley retournait à Londres de fort méchante humeur.

La doctoresse, qui savait son arrivée, fut très étonnée d’apprendre son départ subit.

— Nous avons eu une légère discussion sur un point d’étiquette professionnelle, dit le Dr James Ripley.

Et il se borna à cette vague explication.

Pendant deux grands mois, le Dr Ripley reçut les visites quotidiennes de la jeune femme et chaque jour lui apporta une nouvelle révélation sur son rival : elle était un charmant camarade en même temps qu’un médecin émérite, et sa présence dans cette chambre de malade, égaya la convalescence du jeune docteur, comme une fleur au milieu d’un désert de sable. Ils avaient les mêmes goûts, et leurs conversations en étaient d’autant plus intéressantes. Sous cette érudition masculine, on devinait une nature douce et tendre, qui se trahissait dans sa manière de parler, dans ses yeux verts, et dans ces mille détails que l’homme le moins psychologue lit facilement lorsqu’il observe une femme. Le Dr Ripley était peut-être trop entiché de lui-même, mais il ne manquait pas de finesse et avait la loyauté de reconnaître ses torts.

— Je ne sais comment m’excuser auprès de vous, lui dit-il un jour d’un air très humble, lorsqu’il fut de force à s’asseoir dans un fauteuil avec sa jambe étendue. Je sens que j’ai eu de grands torts envers vous.

— Comment ?

— À propos de cette question féministe. Je pensais autrefois qu’une femme perdait fatalement quelque chose de son charme, le jour où elle se livrait à des études médicales.

— Et vous croyiez aussi qu’elles perdaient en même temps leur sexe ? lui répondit-elle malicieusement.

— Je vous en prie, ne me reprochez pas ma phrase idiote.

— Je suis vraiment enchantée d’avoir contribué à changer le cours de vos idées, et cette constatation me flatte plus qu’aucun compliment qui m’ait jamais été adressé.

— Je vous fais cet aveu bien sincèrement, ajouta-t-il.

Et toute la nuit il se rappela qu’en entendant ses paroles, la jeune doctoresse avait rougi subitement d’une rougeur qui donnait à son visage pâle un étrange reflet de beauté.

Il comprenait maintenant que toutes les femmes ne sont pas également banales et ne pouvait plus se dissimuler qu’elle caractérisait pour lui, la femme idéale, « l’unique femme ». Son adresse, son toucher délicat, sa douce présence, la communauté de leurs goûts, tout concourait à bouleverser, à tout jamais, ses premiers préjugés. Il se sentit littéralement navré et sombre, le jour où, son état de santé s’améliorant, le Dr Verrinder espaça ses visites ; il devint plus sombre encore lorsqu’il comprit que ces visites allaient devenir inutiles. Il lui sembla que son existence entière dépendait de leur dernière entrevue. Comme il avait une nature particulièrement droite, il lui prit la main pendant qu’elle lui tâtait le pouls, et lui demanda de devenir sa femme.

— Comment ? Vous voulez unir notre clientèle ? dit-elle.

Il tressaillit de colère et lui répondit sur un ton froissé :

— J’espère, mademoiselle, que vous ne me prêtez pas un aussi vil calcul. Je vous aime avec tout le désintéressement qu’une femme peut désirer.

— C’est vrai, j’ai eu tort. J’ai parlé étourdiment, dit-elle en repoussant sa chaise et en jouant avec son stéthoscope. Oubliez ces mots déplacés ; je suis désolée de vous causer du chagrin et me sens très flattée du grand honneur que vous me faites ; malheureusement, ce que vous me demandez est impossible.

Avec une autre femme, il serait certainement revenu à la charge, mais son instinct lui disait qu’avec celle-ci, il valait mieux baisser pavillon. Le ton assuré de sa voix ne lui laissait aucun espoir. Il ne répondit rien, mais s’affaissa dans son fauteuil, cruellement déçu.

— Je suis désolée, répéta-t-elle. Si j’avais su ce qui se passait dans votre tête, je vous aurais révélé plus tôt mon intention de consacrer ma vie entière à la science. Beaucoup de femmes ont de l’attrait pour le mariage, mais peu d’entre elles se sentent attirées vers l’étude de la biologie. Je resterai fidèle à ma ligne de conduite. J’étais venue ici pour attendre une place au Laboratoire physiologique de Paris ; j’apprends qu’il y a une vacance en ce moment, de sorte que ma rivalité ne vous importunera pas plus longtemps. Nous avons été injustes l’un pour l’autre. Je vous croyais étroit d’esprit, prétentieux, et sans aucune qualité. Pendant votre maladie, j’ai appris à vous connaître et à vous apprécier ; le souvenir de votre amitié sera toujours très cher à mon cœur.

Quelques semaines plus tard, il n’y avait plus qu’un médecin à Hoyland. Mais on s’aperçut que le docteur avait vieilli de plusieurs années en quelques mois, et qu’une tristesse continuelle assombrissait ses yeux bleus ; on remarqua aussi qu’il faisait de moins en moins attention aux jeunes filles en quête de mari que le hasard (mais surtout leurs mères prévoyantes) plaçait sur son chemin.

AMOUREUX

Il est difficile à un médecin qui passe ses matinées et ses soirées auprès de ses malades, soit que ceux-ci viennent le consulter, soit qu’il aille les visiter à domicile, de trouver le temps de respirer tous les jours un peu d’air pur. S’il veut y arriver, il faut qu’il se lève de très bon matin, et qu’il se promène dans les rues à l’heure où les magasins sont fermés, où le jour commence à poindre, donnant aux objets et aux rares promeneurs des formes aussi vagues que des silhouettes dans le brouillard. Cette heure matinale a bien son charme particulier ; on ne rencontre que les laitiers ou les facteurs ; on possède le trottoir pour soi seul ; et les objets les plus banals prennent chaque jour une forme nouvelle ; il semble que la chaussée tout entière, les réverbères et les enseignes se réveillent chaque matin avec une physionomie différente. Dans ces conditions, une ville perdue à l’intérieur des terres peut offrir du charme au visiteur, même si elle lui apparaît dans une atmosphère chargée de fumée.

Ce n’était pas mon cas, car j’habitais, au bord de la mer, une petite ville plutôt insignifiante, sans autre charme que celui du voisinage de la côte. D’ailleurs, qui donc aimerait la ville, lorsqu’on a la chance de pouvoir s’asseoir sur un banc solitaire à la pointe de la digue et d’admirer l’immense baie bleue, la courbe gracieuse et dorée que forme la plage autour des flots ? Je l’adorais, cette mer, lorsque je voyais des bateaux de pêche parsemer sa grande surface ; je l’adorais lorsque passaient au loin des navires élégants qui ressemblaient à de petites taches blanches informes, avec leurs voiles gonflées comme un opulent corsage de femme. Mais je l’aimais par-dessus tout, quand aucun bruit humain ne venait rompre le silence majestueux de la nature et que les rayons du soleil levant planaient lentement sur elle en se frayant un chemin au travers des nuages amoncelés. J’ai vu quelquefois l’horizon voilé par la pluie, lorsqu’un léger manteau gris tombe des nuages ; je voyais tomber la pluie de mon promontoire doré ; j’ai vu le soleil luire sur les brisants et transpercer les grandes vagues vertes, en éclairant les taches rouges que forment les couches d’algues marines. Quand on a passé une matinée à contempler ce spectacle, on se sent mieux trempé pour retourner dans une lugubre chambre de malade ; on peut affronter l’ennui sombre et mortel de sa profession ; le vent dans les cheveux, l’écume de la mer aux lèvres, la plainte de la vague mugissante dans l’oreille, on se croit un homme nouveau et beaucoup plus fort.

C’est au cours d’une de ces promenades que je rencontrai mon vieillard pour la première fois. Il s’approcha du banc où j’étais assis au moment où je me levais. Je l’aurais remarqué certainement dans la rue, car il était bien campé, avait une belle prestance et un je ne sais quoi de particulier dans le pli de sa lèvre et son port de tête. Il boitait légèrement en marchant dans l’allée sinueuse et s’appuyait lourdement sur sa canne, comme si ses larges épaules étaient devenues trop pesantes pour ses membres affaiblis. Tandis qu’il s’approchait, je reconnus immédiatement sur son visage, à cette imperceptible teinte bleutée du nez et de la lèvre, qu’il était atteint d’une maladie de cœur.

— La montée est un peu dure, monsieur, lui dis-je. En ma qualité de médecin, je me permets de vous conseiller de vous reposer ici, avant d’aller plus loin.

Il accueillit mes paroles avec un petit mouvement de tête antique et solennel, et s’assit sur le banc. Voyant qu’il n’avait pas envie de parler, je restai silencieux, mais je ne pouvais m’empêcher de l’observer du coin de l’œil, car il personnifiait pour moi le type accompli de la première moitié du siècle, avec son chapeau plat à bords relevés, sa cravate de satin noir attachée derrière par une boucle, mais surtout avec sa large figure grasse et bien rasée, striée d’une infinité de petites rides. Ces yeux, maintenant affaiblis par l’âge et ternes, avaient connu le temps des diligences ; ils avaient vu les équipes de terrassiers construire la jetée sous les rayons brûlants du soleil.

Ces lèvres avaient souri en dégustant les premiers numéros de Pickwick, et en tournant en ridicule son jeune auteur. Le visage même de ce vieillard était un almanach vivant de soixante-dix ans, et chacune de ses rides me faisait l’effet d’un sillon tracé par des chagrins privés comme aussi par le malaise de l’époque. Ce pli du front datait peut-être du soulèvement des Indes, sa patte d’oie près des yeux était née sans doute pendant l’hiver de Crimée et je m’imaginais que ce petit faisceau de rides s’était formé à la mort de Gordon. Tandis que je me livrais à toutes ces suppositions plus ou moins folles, le vieux monsieur à la canne était parti, et il me sembla que soixante-dix années de la vie d’une grande nation avaient défilé devant moi ce matin sur le promontoire.

Mais il me rappela bien vite à la réalité de la vie. Lorsqu’il eut repris haleine, il tira une lettre de sa poche, et, mettant des lunettes à monture de corne, il la lut très attentivement. Sans le moindre coup d’œil indiscret, je reconnus immédiatement une écriture de femme. Lorsqu’il eut fini de parcourir cette lettre, il la relut, puis s’assit ; les coins de ses lèvres s’arquèrent et ses yeux se fixèrent dans le vague en regardant la baie ; il était bien le symbole de l’homme le plus malheureux que j’aie jamais rencontré. La vue de ce visage douloureux me remua jusqu’au fond du cœur ; mais comme je le savais peu disposé à parler, au bout d’un moment, je le laissai sur son banc et rentrai chez moi, rappelé par mon déjeuner et par mes malades.

Je ne pensai plus à lui jusqu’au lendemain matin, mais, à la même heure, je le vis arriver sur la promenade et partager avec moi le banc que je m’étais habitué à considérer comme ma propriété. Il me salua en s’asseyant, mais ne me parut pas plus disposé que la veille à entamer la conversation.

Je trouvai un changement en lui depuis vingt-quatre heures, d’ailleurs très à son désavantage. Son visage me sembla de plus en plus ridé, fatigué, et la sinistre teinte bleue qui encadrait son nez, me parut plus prononcée pendant qu’il montait la côte. Les traits nets de ses joues et de son menton se perdaient dans une barbe naissante qu’il n’avait pas rasée depuis vingt-quatre heures ; sa tête large et imposante n’avait plus ce port majestueux qui m’avait frappé au début. Il tenait à la main une lettre (était-ce la même ou une autre), mais toujours d’une écriture de femme ; il paraissait triste et soupirait en la regardant ; son front accusait des plis très marqués et les coins de ses lèvres s’étaient retroussés comme ceux d’un enfant qui va pleurer. J’évitai de le déranger, mais je me demandais, très intrigué, quelle pouvait être la cause d’un tel changement en si peu de temps.

Cette étude psychologique m’intéressait si vivement, que, le lendemain matin, je guettai mon vieillard. Je le vis à la même heure monter la côte ; mais très lentement, le dos voûté et la tête basse. Je fus horrifié à la vue du nouveau changement qui s’était produit.

— Je crains que l’air de cette montagne ne vous soit contraire, me risquai-je à lui dire.

Il n’accusa pas le coup directement. Il parut ne pas m’entendre. Il me sembla pourtant qu’il essayait de marmotter une réponse plus ou moins circonstanciée, mais je ne perçus qu’un vague murmure qui s’éteignit dans le silence. Courbé, faible et vieux, il paraissait avoir au moins dix ans de plus que le jour de notre première rencontre. Mon cœur se serra en voyant le beau vieillard décliner ainsi sous mes yeux. Il tenait encore cette fameuse lettre qu’il dépliait en tremblant. Qui pouvait bien être cette femme dont l’écriture l’émotionnait si fortement ? Une fille peut-être, une petite fille, la seule consolation de ses vieux jours à moins que… mais je me reprochai ce jugement téméraire me disant que, bien légèrement, j’édifiais un roman problématique autour d’un vieillard non rasé et de sa correspondance. Cependant, cette idée me trotta dans la tête toute la journée et j’éprouvai un certain plaisir, mêlé de curiosité, à me représenter ces mains tremblantes, osseuses et teintées de bleu qui dépliaient le fameux papier si troublant.

J’espérais à peine le revoir, car je m’imaginais que, le lendemain, il pourrait à peine sortir de sa chambre et serait sans doute cloué dans son lit. Aussi, grande fut ma surprise, lorsqu’en gagnant mon banc, j’aperçus mon vieillard qui m’avait devancé. En m’approchant, j’eus peine à reconnaître en lui l’homme de la veille. Il portait bien le même chapeau à bords retroussés, la même canne, les mêmes jumelles encadrées de corne, mais je ne retrouvais plus sa figure pitoyable, ravagée et non rasée ? Il était fraîchement rasé, sa bouche avait une expression ferme, ses yeux brillaient et sa tête droite sur ses larges épaules lui donnaient la silhouette d’un aigle sur son rocher. Son dos me parut aussi carré et droit que celui d’un grenadier, et je le vis faire sauter le gravier du bout de sa canne avec une exubérante désinvolture.

Un bouton d’or s’épanouissait à la boutonnière de son pardessus bien brossé, et un élégant petit mouchoir de soie rouge sortait de la poche de son gilet. On l’aurait pris pour le fils aîné du vieillard décati qui était assis là la veille.

— Bonjour, monsieur ; bonjour, monsieur, me cria-t-il, en agitant gaiement sa canne.

— Bonjour ! répondis-je. Comme la baie est belle ce matin !

— Oui, monsieur, mais vous auriez dû la voir juste avant le lever du soleil.

— Comment ? Vous êtes ici depuis cette heure-là ?

— Oui, on pouvait à peine distinguer son chemin quand je suis sorti.

— Vous me paraissez bien matinal, monsieur ?

— Cela dépend des circonstances.

Il cligna de l’œil en me regardant comme pour me demander si j’étais digne d’entendre une confidence.

— La vérité est que ma femme revient aujourd’hui.

Je ne pus certainement pas dissimuler ma stupéfaction. Mes yeux durent lui inspirer confiance, car il s’approcha tout près de moi et commença à me parler à voix basse, confidentiellement, comme s’il voulait empêcher les mouettes d’entendre le grave sujet de notre conversation.

— Êtes-vous marié, monsieur ?

— Non.

— Ah ! alors, il vous est difficile de me comprendre. Ma femme et moi, sommes mariés depuis près de cinquante ans, et nous n’avons jamais été séparés, même un jour, jusqu’à maintenant.

— La séparation a été longue ? demandai-je.

— Oui, monsieur. Voilà le quatrième jour aujourd’hui. Elle a dû partir en Écosse pour une affaire importante, et les médecins ne m’ont pas permis de l’accompagner. Je n’aurais d’ailleurs pas supporté cette interdiction de leur part, si ma femme n’avait pas été de leur avis. Enfin, Dieu merci ! C’est fini, elle sera ici dans un instant.

— Ici ?

— Oui, ici. Ce promontoire et ce banc sont de vieux amis à nous, des amis de trente ans. Les gens chez qui nous habitons ne nous sont pas, à vrai dire, très sympathiques, et nous n’avons pas grande intimité avec eux. C’est pour cela que nous préférons nous rencontrer ici. J’ignorais l’heure exacte du train qui devait l’amener ; je voulais être là pour la recevoir si elle avait pris le premier du matin.

— … Dans ce cas, dis-je, en me levant.

— Non, monsieur, non, insista-t-il ; je vous supplie de rester, si cette causerie intime ne vous ennuie pas ?

— Au contraire, elle m’intéresse vivement.

— J’ai vécu si replié sur moi-même depuis quelques jours ! Ah ! quel cauchemar je viens de traverser ! Vous devez trouver bien étrange qu’un vieux bonhomme comme moi soit aussi tendre de cœur.

— Mais c’est charmant.

— Votre compliment ne me vise pas, monsieur. Tous les hommes de la terre en seraient au même point, si, comme moi, ils avaient eu la bonne fortune d’épouser une femme comme la mienne. En me voyant vieux et cassé, en m’entendant parler de notre union de quarante ans, vous vous imaginez peut-être que ma femme est vieille, elle aussi ?

Il riait de bon cœur et clignait des yeux d’un air malin.

— Ma femme est une de ces créatures, voyez-vous, qui conservent toute la jeunesse de leur cœur ; aussi leur visage ne vieillit jamais ; il reste frais comme à dix-huit ans. Pour moi, elle est ce qu’elle était, lorsqu’elle m’a accordé sa main, en 1845. Un peu plus forte peut-être, car, comme jeune fille, on lui reprochait la sveltesse de sa taille. Sa situation de fortune était plus brillante que la mienne ; son père m’avait pris chez lui à titre d’employé ; notre mariage a été une vraie idylle, je vous assure ; j’ai réussi à conquérir son cœur, mais, chose curieuse, je me demande comment j’ai pu y parvenir. Je crois rêver en pensant que cette délicieuse et douce jeune fille a marché côte à côte avec moi toute la vie et que j’ai été capable de…

Il s’arrêta net, et je le regardai étonné. Il tremblait de tous ses membres, ses mains se crispèrent sur le banc et ses pieds se mirent à piétiner nerveusement le gravier. Je compris ce qui se passait. Il essaya de se lever, mais, dans son état d’agitation, il ne le put pas. Je fis le geste de lui tendre la main, mais un scrupule de politesse m’arrêta et je détournai la tête du côté de la mer. Un instant après, il était debout et descendait la côte à une vive allure.

Une femme venait à nous. Elle était déjà bien près lorsque je l’aperçus, à trente mètres environ. Je ne sais si je dois me fier à la description qu’il m’en avait faite, ou s’il gardait d’elle, empreinte dans son cerveau, une image très idéalisée ; la personne que j’avais sous les yeux était grande, j’en conviens, mais épaisse, déformée, avec une figure épanouie et rouge à l’excès ; elle portait une jupe ridiculement courte. Le ruban vert de son chapeau me fit loucher comme aussi sa blouse par trop ample et d’un goût douteux. Me trouvais-je donc en face de la jolie jeune femme annoncée ? Mon cœur fut péniblement impressionné en pensant qu’une femme pareille était bien indigne de son amour !

Elle suivait l’allée de son pas ferme, pendant qu’il titubait en allant à sa rencontre. Puis, quand ils furent près l’un de l’autre, je remarquai, en regardant discrètement du coin de l’œil, qu’il lui tendait les deux bras ; elle, intimidée par des effusions en public, se contenta de prendre sa main et de la serrer. En voyant l’expression de sa figure, je me tranquillisai sur le sort de mon vieux monsieur. Dieu veuille qu’un jour, lorsque cette main qui écrit sera tremblante, que mon dos se courbera vers le sol, les yeux d’une femme m’accordent un regard aussi tendre que celui surpris par moi tout à l’heure.

RÉFLEXIONS D’UN CHIRURGIEN

— Les gens meurent des maladies qu’ils ont le plus étudiées, fit remarquer le chirurgien en coupant le bout de son cigare avec sa correction professionnelle. On dirait que la maladie est une créature malfaisante qui se jette à la gorge de son persécuteur lorsqu’elle se sent trop violemment traquée. Si vous pourchassez trop les microbes, ils savent se retourner contre vous ; j’en ai vu des exemples et pas seulement dans les maladies à microbes. On peut citer l’exemple de Liston et de l’anévrisme, et une douzaine d’autres à l’appui. Il est difficile de trouver un cas plus caractéristique que celui du pauvre Walker de Saint-Christophe. Vous n’en avez jamais entendu parler ? C’est vrai, ce n’est pas de votre époque, mais des faits aussi probants ne devraient jamais tomber dans l’oubli. Vous autres, les jeunes générations, vous avez tant de peine à vous tenir au courant du présent que fatalement vous ignorez le passé d’hier ; vous y perdez beaucoup, je vous assure.

Walker était un des hommes les plus expérimentés sur les maladies du système nerveux. Vous avez certainement lu son opuscule sur la sclérose des centres nerveux postérieurs. C’est un ouvrage aussi facile à lire qu’un roman, et qui fera probablement époque.

Walker travaillait comme un cheval, il avait une clientèle énorme, consacrait des heures aux cliniques d’hôpital et faisait des recherches constantes. Cela ne l’empêchait pas de s’amuser en dehors de son travail. Il en est mort, d’ailleurs ! Tous ceux qui l’ont connu savent à quoi s’en tenir à son sujet. S’il n’a vécu que quarante-cinq années, on peut dire qu’il les a bien employées ; le plus étonnant est qu’il ait pu résister aussi longtemps à cette existence échevelée. Mais lorsque la mort frappa à sa porte, il la regarda venir avec un calme imperturbable.

À cette époque, j’étais l’aide de Walker à la clinique. Il faisait une conférence sur l’ataxie locomotrice à quelques étudiants, et leur expliquait qu’un des premiers symptômes de cette maladie consistait à ne pas pouvoir rapprocher les talons en fermant les yeux sans perdre son équilibre. Tout en parlant, il joignit le geste à sa démonstration pour rendre son explication plus claire. Je suis persuadé que les jeunes gens n’ont rien remarqué ; pour moi, j’ai perçu très distinctement son mouvement ; il termina d’ailleurs sa conférence sans donner le moindre signe d’effroi.

Dès qu’il eut achevé, il vint chez moi et alluma une cigarette.

— Voyez un peu où en sont mes mouvements réflexes ? me dit-il.

Il n’y en avait plus trace pour ainsi dire. J’avais beau taper sur le tendon de son genou, je n’obtenais pas plus de mouvement que si j’avais cogné un meuble. Ses talons restaient serrés, ses yeux fermés, et il se balançait comme un buisson agité par le vent.

— Décidément, dit-il, il ne s’agit pas d’une névralgie intercostale.

Je compris qu’il avait éprouvé les premiers symptômes du mal et qu’il se sentait complètement atteint. Il n’y avait rien à répondre ; je me contentai de le regarder fumer. J’avais là devant moi un homme dans toute la force de l’âge, un des êtres les plus beaux de Londres, à qui tout souriait : fortune, réputation, succès ; il venait d’apprendre subitement, avec une brutalité écrasante, que la mort le guettait, une mort accompagnée de tortures longues et raffinées, comparables aux intolérables souffrances du pal indien. Il était assis, les yeux baissés, enveloppé de la fumée bleuâtre de sa cigarette ; ses lèvres accusaient seules une légère contraction. Il se leva et secoua ses bras comme s’il voulait échapper à une obsession et prendre un autre parti.

— Il vaut mieux régler cette question de suite, dit-il. J’ai de nouvelles dispositions à prendre. Puis-je me mettre à écrire chez vous ?

Il s’assit à mon bureau et écrivit une demi-douzaine de lettres. En vous disant qu’elles n’étaient pas adressées à ses confrères, je ne crois pas violer le secret professionnel. Walker, en bon célibataire, n’avait pas voué son cœur à une femme unique ! Lorsqu’il eut fini d’écrire, il sortit de ma petite chambre. À partir de cet instant, il renonçait à toute espérance ; la vie s’écroulait devant lui. Il aurait pourtant pu conserver encore un an ses illusions, s’il n’avait pas été frappé par ce malheureux exemple qu’il venait de donner à l’appui de sa thèse !

La mort mit cinq ans à le terrasser, et il lutta courageusement. S’il avait commis quelques irrégularités auparavant, il les expia bien pendant ce long martyre. Il suivit attentivement la marche des différentes phases de sa maladie et il nous a laissés sur les affections de l’œil une des études les plus complètes qui existent. Lorsque la ptosis augmenta chez lui, d’une main il soulevait sa paupière affaiblie, tandis qu’il écrivait de l’autre ; puis, lorsque ses muscles distendus ne lui permirent plus d’écrire, il essaya de dicter à sa garde. Ainsi mourut James Walker, ce prince de la science, âgé de quarante-cinq ans.

Le pauvre vieil ami aimait spécialement les expériences chirurgicales ; il en tenta de nombreuses et de très variées. Entre nous, nous pouvons reconnaître qu’on a fait des progrès sensibles depuis sa mort, mais il serait injuste de lui contester son mérite.

Vous connaissez Mac Namara, n’est-ce pas ? cet original qui porte les cheveux longs ? Il laisse croire au public que ses goûts artistiques lui ont fait adopter cette coiffure spéciale. Mais, en réalité, cette chevelure opulente a pour but de cacher le trou qui remplace son oreille amputée. Walker lui en a coupé une, seulement ne dites jamais à Mac que je vous ai raconté son histoire.

Voici ce qui s’est passé : Walker eut à intervenir dans un cas de paralysie des nerfs moteurs de la face ; et il s’imagina que l’affection de ce nerf provenait d’une mauvaise circulation du sang. Il en conclut qu’en trouvant un dérivatif à cette mauvaise circulation, il rétablirait les nerfs dans leur état normal. Nous nous trouvions en présence d’un cas de paralysie de Bellfort tenace et avions essayé sans succès tous les remèdes possibles : vésicatoires toniques, massage, électricité, pointes de feu. Walker voyant là une expérience très intéressante, se mit en tête que la suppression d’une oreille attirerait un afflux de sang à la partie paralysée et il décida le patient à se laisser opérer.

L’opération eut lieu la nuit. Walker, qui aimait mieux qu’on ne l’ébruitât qu’après une complète réussite.

Nous étions six à y assister, entre autres Mac Namara et moi. La pièce était de petite dimension ; au milieu se trouvait la table d’opération, avec un oreiller caoutchouté et une grande couverture de laine qui retombait très bas de chaque côté. Pour tout éclairage, deux bougies placées sur une petite table près de l’oreiller. On amena le patient plus mort que vif, la figure toute contractée par la peur. Il s’étendit, et on recouvrit sa tête du mouchoir de chloroforme pendant que Walker enfilait ses aiguilles à la lumière des bougies. Le donneur de chloroforme se tenait à la tête du patient, et Mac Namara s’était placé de côté pour surveiller l’opération. Nous étions rangés autour de la table pour aider Walker.

Le patient nous paraissait à moitié endormi, lorsqu’il fut pris par une de ces crises de convulsions assez fréquentes dans l’état de semi-inconscience. Il se mit à donner des coups de pied, des coups de poing ; la petite table qui portait les bougies bascula et se renversa en éteignant les luminaires ; nous fûmes plongés dans une obscurité complète. Vous nous voyez d’ici occupés, dans ce « tohu-bohu », l’un à ramasser la table, l’autre à chercher les allumettes, les autres, enfin, à maintenir le patient qui gesticulait toujours. Deux aides en vinrent à bout ; on poussa le chloroforme, et lorsque les bougies furent rallumées ses cris rauques et incohérents avaient cessé pour faire place à un profond ronflement. La serviette fut maintenue sur sa figure pendant toute la durée de l’opération. En l’enlevant, quelle ne fut pas notre stupeur lorsque nous reconnûmes… Mac Namara, couché là sur la table !

Que s’était-il passé ? Mon Dieu, rien de bien fantastique. Quand les bougies étaient tombées, le chloroformiste avait essayé de les rattraper ; au moment où la lumière s’éteignit, le patient avait glissé et roulé sous la table. Le pauvre Mac Namara, en s’accrochant éperdument à lui, avait trébuché contre la table et le chloroformiste en sentant une forme humaine sous sa main, avait encapuchonné sous la serviette chloroformée la bouche et le nez de Mac Namara. Les aides l’empêchèrent de remuer ; plus il s’agitait et criait, plus on avait augmenté le chloroforme. Walker se montra très chic et lui fit toutes les excuses possibles. Il lui offrit de réparer sa méprise sur l’heure en lui recollant son oreille ; mais Mac Namara ne se prêta pas à cette nouvelle expérience. Il en avait amplement assez ! Quant au patient, on le retrouva dormant tranquillement sous la table, à l’ombre des pans de la couverture qui le cachait complètement. Le lendemain, Walker envoya à Mac Namara son oreille dans un flacon de méthyle ; mais la femme de Mac fut au comble de la fureur et cette déplorable méprise fut la cause de violentes scènes de ménage.

Quelques personnes prétendent que plus on étudie la nature humaine, plus on la voit de près, et moins on la trouve intéressante ; je crois que les savants ne partagent pas cette opinion. Quant à moi je suis d’un avis absolument contraire.

J’ai été élevé à l’école de la théologie et depuis trente ans que j’étudie de près l’humanité, je suis resté plein de respect pour elle. Le mal n’apparaît qu’à la surface, mais les couches inférieures sont encore bonnes. Cent fois, j’ai vu des gens condamnés à mort aussi brutalement que le pauvre Walker ; tantôt c’est à la cécité, tantôt à des mutilations plus pénibles encore que la mort. Hommes et femmes, tous acceptent leur sort avec un courage admirable, les uns avec une abnégation complète, les autres se préoccupent uniquement du chagrin qu’en éprouveront leurs proches et leurs amis ; dans ces cas-là, l’homme le plus léger comme la femme la plus frivole, me fait l’effet d’un ange de vertu.

J’ai vu des lits mortuaires de tous les âges, de toutes les espèces, des croyants de toutes les religions et des libres-penseurs. Je n’ai assisté à aucune défaillance, sauf chez un pauvre garçon rêveur et à l’âme imaginative, qui avait passé une vie irréprochable confiné dans la plus sévère des sectes religieuses.

Bien entendu, un corps fatigué et usé n’est pas accessible à la peur, pas plus que dans un naufrage, celui que le mal de mer terrasse, ne s’inquiète à l’idée d’aller au fond de l’eau. C’est pour cela que j’admire plus le courage d’un patient qui va se faire amputer, que celui du malade qui décline progressivement.

Je vais vous citer un exemple qui s’est présenté à moi mercredi dernier. Une dame vint me consulter, c’était la femme d’un lord très connu dans le monde sportif. Son mari l’avait accompagnée ; mais il resta dans le salon d’attente, comme elle le lui avait demandé. Je n’ai pas besoin d’entrer dans tous les détails ; mais je lui trouvai un cancer de la plus mauvaise espèce.

— Je le savais, me répondit-elle ; combien de temps me reste-t-il à vivre ?

— Je crains que le mal ne vous terrasse après quelques mois de lutte, lui répondis-je.

— Pauvre vieux Jacques ! s’écria-t-elle. Je lui dirai que ce n’est pas grave.

— Pourquoi voulez-vous le tromper ?

— Mon Dieu ! je le sens déjà si inquiet ; en ce moment, il est tout tremblant dans le salon à côté. Il a deux amis à dîner, ce soir, et je n’ai pas le courage de lui empoisonner la fin de cette journée. Il sera bien temps, demain, de lui apprendre la triste vérité.

Cette courageuse petite femme s’en alla, de l’air le plus tranquille, et, un instant après, son mari vint me serrer la main ; sa grosse figure épanouie de santé et de bonheur. Eh bien ! je n’eus pas la force de lui dire la vérité et je respectai la volonté de sa femme. Je m’imagine que cette soirée a compté parmi les plus belles de sa vie, mais la matinée du lendemain a dû être bien terrible pour lui !

En général le courage et la force morale des femmes devant une catastrophe sont extraordinaires ; il n’en est pas de même pour les hommes. Un homme supporte un coup sans se plaindre, mais il en reçoit une blessure profonde et ne se relève plus moralement. Une femme ne perd pas plus la tête qu’elle ne se laisse décourager. Je vais vous citer un cas dont j’ai été témoin dernièrement et qui vient à l’appui de mon affirmation. Un monsieur me consulta au sujet de sa femme, une superbe créature. Il croyait qu’elle avait un bubon au haut du bras, sans aucune gravité, et désirait simplement savoir si un séjour en Devonshire ou à la Riviera lui ferait du bien. Je l’examinai et trouvai une effroyable carie de l’os, peu visible à la surface, mais qui s’étendait à l’omoplate et à la clavicule et même à l’humérus. Je n’avais jamais vu un cas aussi grave. Je la fis sortir et prévins le mari. Il se mit à tourner en rond dans le salon, les mains derrière le dos en contemplant les tableaux comme s’il y trouvait un grand intérêt. Je le vois encore d’ici, ajustant son pince-nez d’or et regardant les tableaux avec des yeux vagues qui signifiaient assez qu’il ne voyait plus devant lui.

— C’est l’amputation du bras ? me demanda-t-il au bout d’un moment.

— Oui, lui répondis-je, du bras, de la clavicule et de l’omoplate.

— C’est cela ; la clavicule et l’omoplate, répéta-t-il en regardant dans le vide.

Il semblait calme, mais je crois qu’il ne se relèvera jamais de ce coup de massue. Sa femme accepta bravement et sans broncher l’opération ; elle n’a d’ailleurs pas à s’en repentir. Le mal était si profond qu’en touchant son bras il se cassa ; je ne crois pas qu’une rechute soit à redouter, et j’ai bon espoir d’une guérison complète.

On n’oublie jamais son premier client. Le mien fut banal et ne me laissa aucun souvenir frappant ; mais, peu de temps après, je reçus une visite étrange. C’était une dame d’un certain âge, fort élégante, qui tenait à la main un petit panier d’osier. Pendant qu’elle l’ouvrit, de grosses larmes coulèrent le long de ses joues, et j’en vis sortir le plus gros et le plus horrible des carlins qu’on puisse imaginer.

— Docteur, dit-elle en pleurant, je voudrais que vous le fassiez mourir sans souffrances ; faites vite, bien vite, autrement le courage me manquerait.

Elle se jeta sur le canapé, violemment secouée par des hoquets hystériques. Je vous ai déjà dit que moins un médecin a d’expérience, plus il se sent pénétré de sa dignité professionnelle ; mon premier mouvement fut de refuser cette besogne avec indignation, mais je me rappelai soudain que je n’étais pas seulement un médecin, mais un homme qu’une femme implorait en lui demandant un service auquel elle attachait la plus grande importance. J’emmenai donc le petit chien et, avec une tasse de lait et quelques gouttes d’acide prussique, je lui donnai la mort, aussi rapidement et doucement que possible.

— Est-ce fini ? s’écria-t-elle, dès que je rentrai.

Cet amour qu’à défaut de mari et d’enfants, elle avait concentré sur cet horrible petit animal était vraiment touchant. Elle partit, en voiture, anéantie, et un moment après, j’aperçus une enveloppe à grand cachet rouge sur mon bureau. Sur cette enveloppe, je lus ces mots écrits au crayon :

— Je suis sûre que vous auriez fait ce que je vous demandais sans honoraires, mais j’insiste pour que vous acceptiez ceci !

Je l’ouvris, m’imaginant que la fantaisie d’une millionnaire pouvait bien y avoir glissé un chèque de cinquante livres ; mais je ne trouvai qu’un mandat de quatre shillings et demi. Au fond, l’aventure était si singulière que je me mis à rire. Que voulez-vous, mon cher ? la vie d’un médecin se passe souvent au milieu de circonstances si tragiques, qu’elle serait intolérable si quelques incidents comiques ne venaient l’égayer de temps à autre.

Un médecin doit vouer une grande reconnaissance au genre humain, ne l’oubliez pas. On éprouve un tel bonheur à pouvoir faire un peu de bien à ses semblables que les médecins devraient payer ce privilège au lieu de toucher des honoraires. Un docteur a évidemment son train de maison à soutenir, sa femme et ses enfants. Mais ses clients sont, ou devraient être, ses amis. Il va de maison en maison ; sa voix et son pas sont attendus avec impatience. Un homme peut-il désirer mieux ? Et d’ailleurs, il faut qu’un médecin soit un brave cœur ; le contraire paraît impossible. Comment un homme pourrait-il passer sa vie à voir souffrir ses semblables sans s’émouvoir et se corriger de ses imperfections ? C’est une profession noble, honorable et digne de sympathie ; et il vous appartient, jeunes gens, de lui conserver toutes ses belles prérogatives.

LA MALÉDICTION D’ÈVE

Robert Johnson était un individu essentiellement commun, sans aucun trait saillant qui pût le distinguer des autres hommes. Il était pâle de visage et d’une physionomie des plus ordinaires ; sans opinion personnelle bien arrêtée, il avait trente ans et était marié. Comme profession, il exerçait celle de marchand de confections pour hommes, dans la New North Road, et ce genre d’existence terre à terre annihilait encore le peu de personnalité qui restait en lui. Dans son désir d’attirer la clientèle chez lui, il était devenu souple et rampant, et sa routine journalière paraissait l’avoir transformé en une machine sans âme. Aucune grande question ne l’avait jamais ému, et à la fin de ce siècle si captivant, il était resté confiné dans son cercle étroit, semblant inaccessible aux violentes passions qui tourmentent l’humanité autour de lui.

Cependant la naissance, l’amour, la santé, la maladie, la mort sont des choses immuables, et lorsqu’une de ces circonstances violentes surgit subitement devant un homme à un détour de la vie, elle l’oblige à jeter pour un moment son masque de civilisation et à laisser percer, ne fût-ce qu’un instant, son caractère naturel qui prend le dessus sur sa volonté.

La femme de Johnson était une petite créature bien paisible, aux manières agréables et aux cheveux châtains ; l’affection de son mari pour elle constituait le seul trait saillant de son caractère. Tous les lundis matins, ils préparaient ensemble l’étalage, exposaient au bas de la devanture les chemises d’une blancheur immaculée dans leurs boîtes de carton vert, et suspendaient les cravates sur leur tringle de cuivre ; les boutons de manchettes bon marché tiraient l’œil sur leur carte, et vers l’arrière-plan, on apercevait des casquettes et des cartons qui contenaient des chapeaux plus élégants et les protégeaient contre les rayons de soleil. Mrs. Johnson tenait les livres et envoyait les notes. Personne en dehors d’elle ne connaissait les joies et les peines de son mari. Elle avait partagé son enthousiasme lorsqu’un monsieur partant pour les Indes était venu acheter dix douzaines de chemises et un nombre fantastique de cols ; mais elle avait été aussi impressionnée que lui, lorsqu’après l’envoi de la commande, la note était revenue de l’hôtel avec un mot spécifiant que l’acheteur y était totalement inconnu. Depuis cinq ans, ils travaillaient côte à côte, faisant fructifier leur commerce, et d’autant plus tendres en ménage que leur union avait été stérile. Cependant, depuis quelque temps, tout faisait prévoir qu’un changement était à la veille de se produire. Elle ne pouvait plus descendre les escaliers, et sa mère, Mrs. Plyton, était arrivée de Camberwell pour la soigner et souhaiter la bienvenue au futur poupon.

Lorsque le moment des couches de sa femme arriva, Johnson sentit son cœur se serrer ; et pourtant, pourquoi tant s’affoler ? d’autres femmes se tiraient bien de ce pas difficile, pourquoi en serait-il autrement de la sienne ? Il appartenait lui-même à une famille de quatorze enfants et sa mère était on ne peut mieux portante. Lorsqu’il arrive un accident, c’est une exception. Malgré tous ses raisonnements, l’état de sa femme le préoccupait sans cesse.

Le Dr Miles de Bridport place, le meilleur médecin de tout le pays à la ronde, fut retenu cinq mois à l’avance, et à mesure que l’époque des couches approchait, on vit arriver une foule de petits paquets de vêtements blancs ridiculement microscopiques, garnis de dentelles et de rubans, et perdus au milieu des gros colis de confections pour hommes. Enfin un soir, pendant que Johnson étiquetait ses cravates dans son magasin, il entendit un va-et-vient en haut, et Mrs. Plyton descendit quatre à quatre le prévenir que Lucy commençait à se sentir mal à l’aise ; à son avis, il fallait faire venir le médecin sans tarder.

Johnson n’avait pas pour habitude de s’affoler. Il était placide, compassé, et aimait que les choses se passent avec ordre. Il y avait du coin de New North Road où était son magasin, un quart de mille jusqu’à la maison du docteur à Bridport place. Il ne put trouver de fiacre et partit à pied, confiant sa boutique à son commis. À Bridport place, on lui dit que le docteur venait de partir pour Harman street soigner un homme pris d’une attaque. Johnson se mit en route pour Harman street ; il commençait pourtant à se départir de son calme et à devenir un peu nerveux. Il rencontra bien deux fiacres, mais ils n’étaient pas vides. À Harman street, il apprit que le docteur était allé soigner un cas de rougeole ; il avait heureusement indiqué comme adresse, 69, Runstan Road, de l’autre côté de Regent’s Canal.

Le calme de Johnson finit par s’émousser considérablement en pensant que les deux femmes attendaient à la maison, et il se mit à courir aussi vite qu’il put. Sur son chemin, il rencontra un fiacre, sauta dedans, et fila vers Dunstan Road. Le docteur venait de partir ! Robert Johnson, pris de désespoir, eut envie de s’asseoir sur les marches de l’escalier.

Heureusement il n’avait pas renvoyé sa voiture ; il put ainsi vite regagner Bridport place.

Le Dr Miles n’était pas encore revenu, mais on l’attendait d’une minute à l’autre ; Johnson, très impatient et de plus en plus nerveux, l’attendit dans un grand salon à peine éclairé et imprégné d’une forte odeur d’éther plutôt écœurante. Le mobilier paraissait lourd, les livres rangés sur les étagères étaient sombres et la grosse pendule noire de la cheminée faisait entendre son éternel et lugubre tic-tac. Il constata qu’il était sept heures et demie et qu’il avait quitté sa maison depuis une heure un quart. Que pouvaient penser sa femme et sa belle-mère ? Chaque fois qu’il entendait claquer une porte, il tressautait d’impatience. Il tendait l’oreille pour surprendre la voix grave du docteur. Enfin, avec un débordement de joie, il distingua un pas rapide au dehors et le bruit d’une clef introduite dans la serrure. En une seconde, il fut dans le vestibule avant que le docteur n’ait eu même le temps de franchir la porte.

— S’il vous plaît, docteur, je viens vous enlever, s’écria-t-il ; ma femme a été prise à six heures des premières douleurs.

Il s’attendait à trouver chez le docteur un certain empressement ; il allait sans doute ne pas perdre un instant, rassembler en hâte quelques médicaments ou instruments et se rendre précipitamment à la maison. Au lieu de cela, le Dr Miles déposa son parapluie tranquillement, ôta son chapeau avec une mauvaise humeur mal déguisée, et fit repasser à Johnson la porte du salon.

— Voyons ! Vous m’avez bien engagé, n’est-ce pas ? demanda-t-il d’une voix fort peu aimable.

— Oh ! oui, docteur, en novembre ; je suis Johnson le fournisseur de la New North Road, vous savez.

— Oui, oui. Il est un peu tard, dit-il, en parcourant une liste de noms dans son calepin rendu brillant par l’usure. Eh bien, comment va-t-elle ?

— Je ne sais…

— C’est juste ; c’est votre premier ; vous serez mieux renseigné au second.

— Mrs. Plyton vous prie de venir le plus tôt possible.

— Mon cher monsieur, il ne peut y avoir péril en la demeure pour un premier accouchement. J’imagine qu’il durera toute la nuit. Vous ne sauriez faire marcher une locomotive sans combustible, monsieur Johnson, et je ne vous dissimule pas que je n’ai rien pris depuis mon déjeuner très sommaire.

— Mais nous pourrions vous faire cuire quelque chose, et avec une tasse de thé…

— Merci ; je crois que mon dîner doit être servi ; d’ailleurs, ma présence n’est pas nécessaire au début. Rentrez chez vous, et dites que j’arrive ; je viens immédiatement.

— Une espèce de répulsion pour cet homme qui osait songer à son dîner dans une circonstance pareille, envahit le cœur de Johnson. Il lui paraissait inconcevable qu’un événement auquel il attachait une telle importance pût devenir une chose toute naturelle et ordinaire pour un médecin ; il ne comprenait pas que tout docteur serait mort au bout d’un an ou deux, si, au milieu de ses multiples occupations, il n’avait pris le temps de penser à sa propre santé. Ce médecin apparaissait, à Johnson comme une espèce de monstre, et, en regagnant son domicile, il se livra à des réflexions bien amères.

— Vous y avez mis le temps ! dit sa belle-mère d’un ton de reproche, du haut de l’escalier lorsqu’elle l’entendit entrer.

— Ce n’est pas ma faute, gémit-il ; est-ce fini ?

— Fini ! Il faut qu’elle soit encore bien plus mal à l’aise avant d’aller mieux, la pauvre chérie ! Où est le docteur ?

— Il viendra après le dîner.

La vieille dame allait manifester son indignation, lorsque, par la porte laissée entr’ouverte, une voix pointue et dolente l’appela. Elle sortit et ferma la porte pendant que Johnson, écœuré et anxieux, regagnait la boutique. Là, il congédia le commis et se mit lui-même à fermer les volets et à ranger les boîtes. Lorsque tout fut clos et en ordre, il s’assit dans l’arrière-boutique, mais il ne put rester tranquille. Il se leva plusieurs fois et retomba affalé sur une chaise. Puis il entendit un bruit de vaisselle et vit la bonne passer avec un plateau et une théière fumante.

— Pour qui ceci, Jane ? demanda-t-il.

— Pour la patronne, monsieur Johnson. Elle a demandé à boire.

Ce désir de thé lui sembla un bon indice et le rassura. Après tout, sa femme n’allait pas si mal, puisqu’elle avait la force de penser à ces petits détails. Il se sentit si réconforté qu’il en demanda une tasse, lui aussi ; il venait de l’achever lorsque le docteur arriva, un petit sac de cuir à la main.

— Eh bien, comment va-t-elle ? demanda-t-il avec bonhomie.

— Oh ! infiniment mieux, dit Johnson enthousiasmé.

— Diable ! c’est fâcheux ! dit le docteur ! Peut-être suffira-t-il que je revienne demain matin ?

— Non, non, lui cria Johnson en s’accrochant à son gros pardessus. Nous sommes si contents de vous voir ici. Veuillez monter, docteur, et revenez bien vite me dire ce que vous en pensez.

Le docteur monta et ses pas pesants résonnèrent dans toute la maison. Johnson entendait craquer ses chaussures pendant qu’il marchait dans la chambre au-dessus de sa tête, et ce bruit le rassurait. C’était bien le pas décidé d’un homme qui se sent sûr de lui-même.

Tout d’un coup, pendant qu’il s’évertuait à prêter l’oreille, pour deviner le sens du moindre bruit, il entendit tirer une chaise sur le parquet ; un instant plus tard, la porte s’ouvrit brusquement et quelqu’un se précipita en bas. Johnson bondit, les cheveux hérissés sur sa tête, s’imaginant qu’une catastrophe venait d’arriver ; mais il ne rencontra que sa belle-mère qui, incohérente et surexcitée, cherchait des ciseaux et un cordon. Elle disparut, et Jane passa portant une pile de linge fraîchement parfumé. Enfin, après un instant de silence, Johnson entendit le pas lourd du docteur qui descendait le rejoindre.

— Cela ne va pas mal, dit-il, la main sur la porte. Vous êtes pâle, monsieur Johnson ?

— Oh ! non, monsieur, pas du tout, répondit-il à demi défaillant, et essuyant son front avec son mouchoir.

— Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, dit le Dr Miles. Tout ne va pas évidemment comme nous pourrions le désirer, mais je conserve bon espoir.

— Y a-t-il du danger, monsieur ? soupira Johnson.

— Mon Dieu ! il y a toujours du danger, l’accouchement n’est pas des plus faciles, mais il pourrait se présenter plus mal. Je lui ai donné un calmant. J’ai vu en passant qu’on avait fait une petite construction en face de vous. Ce quartier gagne beaucoup, les loyers y sont de plus en plus chers. Vous avez, je pense, un bail à long terme ?

— Oui, monsieur, oui, cria Johnson, dont les oreilles cherchaient à saisir le moindre son venu d’en haut et qui, pourtant, se sentait rassuré en entendant le docteur causer avec tant de calme dans cette circonstance particulière.

— C’est-à-dire non, monsieur ; je renouvelle mon bail chaque année.

— Ah ! si j’étais vous, je ferais un bail de durée. Je vous cite l’exemple de Marshall, l’horloger un peu plus bas dans la rue, dont j’ai soigné la femme deux fois, en la sauvant de la typhoïde contractée lorsqu’on nettoyait les égouts de Prince street. Eh bien ! son propriétaire a augmenté considérablement son loyer, et il a dû s’exécuter : payer ou quitter.

— Est-ce que sa femme s’en est tirée, docteur ?

— Oh ! certainement, elle va parfaitement. Hallo, hallo ?

Il tendit l’oreille vers le plafond en allongeant le cou comme pour mieux écouter, et quitta prestement la pièce.

On était en mars, les soirées étaient fraîches et Jane avait allumé du feu, mais le vent refoulait la fumée qui avait envahi la pièce, en répandant une odeur âcre. Johnson se sentit gelé jusqu’à la moelle, mais cette sensation venait plutôt de son anxiété que de la température. Il s’approcha de la cheminée et tendit ses mains pâles et maigres au feu. À dix heures, Jane apporta de la viande froide et mit le couvert pour son souper, mais il n’eut pas le courage d’y toucher. Cependant il but un verre de bière, et se sentit mieux. La tension de ses nerfs semblait avoir gagné son ouïe, car il percevait jusqu’aux sons les plus étouffés qui partaient de la chambre de sa femme. Un peu ragaillardi par la bière qu’il avait absorbée, il se hasarda à grimper l’escalier bien doucement, et à écouter ce qui se passait. La porte de la chambre était entr’ouverte et par cette fente, il put apercevoir la figure rasée du médecin, qui paraissait fatigué et plus anxieux que jamais.

Il redescendit comme un fou, courut à la porte pour essayer de changer le cours de ses idées en observant le va-et-vient de la rue. Les magasins étaient tous fermés, seuls quelques joyeux fêtards circulaient et chantaient en sortant du cabaret. Il resta là, et vit défiler les derniers traînards, puis il revint s’asseoir devant son feu. Il rumina dans son cerveau des questions auxquelles il n’avait jamais songé auparavant. Où était la justice, ici-bas ? Qu’avait donc fait sa douce et innocente petite femme pour souffrir ainsi ? Pourquoi la nature était-elle aussi cruelle ? Il s’effrayait lui-même de ces réflexions, tout en se demandant avec étonnement pourquoi elles ne lui étaient jamais venues à l’esprit.

Comme le petit jour commençait à poindre, Johnson, le cœur brisé et tremblant de tous ses membres, s’assit drapé dans son grand pardessus ; il regardait fixement les cendres, attendant vainement quelque soulagement. Son visage était blême, ses traits tirés, il lui semblait que cette anxiété prolongée et lugubre avait immobilisé ses nerfs. Mais il fut subitement tiré de sa torpeur, en entendant la porte de la chambre s’ouvrir et les pas du docteur dans l’escalier. Robert Johnson était plutôt calme et apathique dans l’ordinaire de la vie, pourtant il perdit toute espèce de sang-froid lorsqu’il se précipita affolé au-devant du docteur pour savoir si tout était fini.

La vue de la figure grave et crispée du docteur lui fit pressentir qu’il n’avait aucune bonne nouvelle à lui annoncer. Son attitude correcte avait bien changé depuis les dernières heures, ses cheveux étaient en désordre, son visage paraissait bouleversé, des gouttes de sueur perlaient sur son front. Son regard avait je ne sais quoi de farouche et le pli de sa bouche indiquait qu’il venait de soutenir un combat acharné et long contre un ennemi implacable pour défendre un butin précieux. Mais on remarquait aussi une expression de tristesse dans sa physionomie faisant supposer que son adversaire avait été le plus fort. Il s’assit et prit sa tête dans ses mains avec une attitude harassée et découragée.

— J’ai cru de mon devoir de venir vous trouver, master Johnson, et de vous avouer que nous nous trouvons en présence d’un cas très difficile. Votre femme n’a pas le cœur fort, et elle donne des symptômes qui ne me plaisent pas. Je voulais vous suggérer, que si vous désirez avoir un autre avis que le mien, je serais très aise de me rencontrer avec un de mes confrères de votre choix.

Johnson était si ahuri par son manque de sommeil et par cette mauvaise nouvelle, qu’il comprit à peine les paroles du docteur. Celui-ci, le voyant ainsi hésitant, pensa qu’il regardait à la dépense.

— Smith ou Harley viendrait pour deux guinées, hasarda-t-il. Mais je crois que Pritchard de City Road leur est supérieur.

— Oh ! oui, demandez le meilleur médecin, s’écria Johnson.

— Pritchard prend trois guinées. Vous voyez que c’est un grand seigneur.

— Je donnerais tout ce que j’ai au monde, pour la sauver. Faut-il que je coure le chercher ?

— Oui, mais allez chez moi d’abord, et demandez mon sac de serge verte. Mon aide vous le donnera ; dites-lui que j’ai besoin de la potion A. C. E. Elle a le cœur trop faible pour supporter le chloroforme. Ensuite, vous passerez chez Pritchard et vous le ramènerez.

Cette mission était un bien du Ciel pour Johnson, ravi de penser qu’il allait pouvoir être utile à sa femme. Il courut en toute hâte à Bridport Place ; ses pas troublaient seuls le calme des rues désertes, et les grands agents de police le regardèrent, étonnés, en braquant sur lui leurs falots de lumière jaune. Deux coups de la sonnette de nuit firent descendre l’aide à demi endormi et à peine vêtu, qui lui donna un flacon bouché à l’émeri, et un sac vert contenant un instrument qui grinçait à la moindre pression de la main. Johnson fourra le flacon dans sa poche, prit le sac vert, après avoir enfoncé son chapeau sur sa tête, il courut aussi vite que le lui permirent ses jambes, jusqu’à la City Road où il vit le nom du Dr Pritchard gravé en blanc sur une plaque rouge. Il gravit prestement les trois marches qui le séparaient de la porte ; mais dans son affolement, il laissa tomber le précieux flacon qui se brisa en mille miettes sur le pavé.

Un instant, il lui sembla que le corps de sa femme gisait à ses pieds ; pourtant cette course rapide lui avait rafraîchi les idées, et il finit par se dire que le malheur était réparable. Il tira vigoureusement la sonnette de nuit.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? demanda une voix maussade.

Il recula, et regarda en l’air, mais ne vit personne aux fenêtres. Il allait tirer la sonnette de nouveau, lorsqu’un vrai hurlement partit du mur au-dessus de sa tête :

— Je ne puis passer toute ma nuit à geler, cria la voix. Nommez-vous et dites ce que vous voulez ; sans cela je ferme l’acoustique.

Johnson s’aperçut alors que l’extrémité d’un tube acoustique aboutissait au-dessus de la sonnette ; il cria devant : — Je vous prie de venir immédiatement en consultation avec le Dr Miles auprès de ma femme qui accouche.

— Est-ce loin ?

— New North Road, Hosto.

— Ma consultation est de trois guinées, payables sur l’heure.

— Ça va bien, cria Johnson. Il faut que vous apportiez avec vous un flacon entier de mixture A. C. E.

— Parfait. Attendez un instant.

Cinq minutes après, un homme âgé aux cheveux gris et à la physionomie très dure, ouvrit brusquement la porte, en même temps une voix invisible cria dans l’obscurité :

— Et n’oubliez pas votre cravate, Jean.

Il y répondit par un grognement incompréhensible marmotté par-dessus son épaule.

Ce médecin consultant, qui s’était endurci à une vie de labeur incessant, avait été obligé, comme tant d’autres, de faire passer le côté lucratif avant le côté philanthropique de sa profession, pour subvenir aux besoins toujours croissants d’une famille nombreuse. Et cependant, sous sa rude écorce, il cachait un cœur très sensible.

— Nous avons l’air de battre un record, dit-il en ralentissant le pas, après s’être échiné pendant cinq minutes à suivre Johnson qui brûlait le pavé. Je marcherais plus vite bien volontiers, mon cher monsieur, mais vraiment, je m’en sens incapable.

Johnson, malgré son impatience fébrile, dut ralentir jusqu’au tournant de New North Road ; arrivé là, il courut en avant et ouvrit la porte au médecin qui venait derrière. Les deux professionnels se rencontrèrent à la porte de la chambre de la malade, et Johnson saisit quelques bribes de leur conversation.

— Je suis fâché de vous déranger, mais le cas paraît difficile. Ce sont des gens honorables.

Puis, la conversation devint incompréhensible et la porte se referma derrière eux.

Johnson s’assit sur une chaise, et écouta attentivement, car il savait que le moment de la crise décisive approchait. Il suivit, l’oreille tendue, le va-et-vient des docteurs, et distingua le pas plus traînard de Pritchard, de celui de Miles, sec et décidé. Il y eut quelques minutes de silence, puis une voix bizarre, chevrotante comme il n’en avait jamais entendue. En même temps une odeur fade, mal définie, à peine sensible pour des nerfs moins tendus que les siens, traversa l’escalier et arriva jusqu’à lui. La voix devint un vague murmure et s’éteignit complètement ; cette constatation soulagea Johnson qui devina que la drogue avait produit son effet, sa femme ne souffrirait plus, quoi qu’il advienne.

Mais bientôt le silence l’effraya encore plus que les cris. Il ne pouvait plus suivre les phases de l’accouchement, et son cerveau se laissait envahir par les plus horribles suppositions. Il se leva et retourna au bas de l’escalier. Il entendit un bruit sec, un choc métallique, un murmure étouffé par la voix des médecins ; puis Mrs. Plyton hasarda un mot, sur un ton de crainte ou de reproche, et de nouveau les médecins causèrent à voix basse. Pendant vingt minutes, il resta là, appuyé au mur, cherchant à saisir quelques bribes de conversation, sans pouvoir comprendre un mot. Tout d’un coup, au milieu de ce silence, un petit cri perçant, déchira l’air ; Mrs. Plyton hurla de joie et l’infortuné Johnson courut s’affaler sur le canapé de crin, en piétinant de satisfaction.

Mais souvent, lorsque le Destin semble desserrer ses griffes, c’est uniquement pour nous reprendre et nous étrangler plus fortement ensuite. Comme les minutes se succédaient, et que pas un son ne parvenait à lui, en dehors de ces petits cris pointus, le malheureux Johnson calma vite son enthousiasme et redevint haletant, l’oreille tendue. On remuait lentement en haut, on parlait bas. Les minutes se passaient, et il n’entendait toujours pas la seule voix qu’il guettait. Ses nerfs n’avaient plus de ressort après cette nuit d’angoisse, et il était plongé dans une profonde anxiété sur son sofa. Il n’avait pas eu le courage de bouger ; lorsque les médecins descendirent, ils le trouvèrent la figure bouleversée, l’air misérable, les chevaux dans un désordre indescriptible. Il se leva en les voyant entrer et s’appuya contre la cheminée.

— Est-elle morte ? demanda-t-il.

— Elle va bien, répondit le médecin.

À ces mots, cet esprit borné et étroit qui n’avait jamais soupçonné, avant cette nuit d’angoisse, la résistance que peut opposer l’âme humaine à la souffrance, apprit du même coup qu’il existe au fond de nous des élans impétueux déchaînés par la joie. Sans la présence des médecins qui l’intimidaient, il serait tombé à genoux.

— Puis-je monter ?

— Dans quelques minutes.

— Je vous assure, docteur, que je suis bien… bien…

Il ne trouvait plus ses mots.

— Voici vos trois guinées, docteur Pritchard, au lieu de trois je voudrais vous en offrir trois cents.

— Oh ! oh ! fit le grand praticien, et ils rirent en se serrant la main.

Johnson ouvrit la porte du magasin pour leur montrer le chemin ; en partant, il les entendit causer un instant dehors.

— Ça marchait mal, un moment.

— Bien content d’avoir eu votre aide.

— Enchanté, je le crois. Voulez-vous entrer chez moi prendre une tasse de café ?

— Non, merci. J’attends un autre accouchement.

Les deux hommes, l’un avec son pas traînard, l’autre avec son allure décidée, se séparèrent et prirent chacun une direction différente. Johnson referma la porte, se sentant la joie au cœur. Il lui semblait commencer une nouvelle vie ; il se sentait devenu un homme plus fort, un personnage plus important. Après tout, ces souffrances avaient peut-être leur raison d’être ? N’allaient-elles pas devenir une source de bénédictions pour sa femme et pour lui ? Cette intuition, il ne l’avait certes pas douze heures avant, mais il se sentait envahi par de nouvelles et douces émotions. Après le dur labour et les semailles, la plante venait enfin de germer.

— Puis-je monter ? cria-t-il.

Et sans attendre la réponse, il grimpa l’escalier quatre à quatre.

Mrs. Plyton était debout près d’un bain savonneux, un paquet sur les bras. Et à travers l’entrebâillement d’un châle brun, il aperçut une petite tête rouge, étrange, toute ridée, gluante, des lèvres entr’ouvertes et des paupières mobiles comme des narines de lapin. Le cou trop grêle ne pouvait supporter cette tête qui retombait sur l’épaule de Mrs. Plyton.

— Embrassez-le, Robert, cria la grand’mère. Embrassez votre fils !

Mais il éprouva un sentiment de colère contre cette petite créature rouge, aux yeux clignotants, à laquelle il ne pouvait pardonner encore sa longue nuit d’angoisse. Il aperçut dans le lit le visage pâle de sa femme ; il s’approcha d’elle si ému de pitié et d’amour, qu’il ne put articuler une seule parole.

— Dieu merci ! C’est fini ! Lucy, ma chère Lucy, quels horribles moments vous avez passés !

— Mais je suis si heureuse, maintenant ! je n’ai jamais connu de pareil bonheur dans ma vie.

Les yeux de la jeune mère restaient fixés sur le paquet brun.

— Il ne faut pas parler, dit Mrs. Plyton.

— Mais ne me quittez pas, murmura la jeune femme.

Alors il s’assit en silence, et prit doucement sa main qu’il garda dans la sienne. La lampe brûlait tristement, pendant que les premières lueurs froides du jour perçaient à travers les volets. La nuit avait été longue et sombre, mais le jour s’apprêtait à naître, plus brillant et plus radieux que jamais. Londres s’éveillait. Le bruit montait de la rue. De nouvelles existences avaient commencé, d’autres s’étaient éteintes et la grande machine du Temps accomplissait sans trêve ni relâche sa grande et tragique destinée.


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a été édité par la

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en mai 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Vianey, Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : [Arthur] Conan Doyle, Mémoires d’un médecin, Paris, Juven, s.d. [1906]. D’autres éditions ont pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. L’illustration de première page reprend le détail d’un tableau, La Leçon d’anatomie de Velpeau à la Charité, de François-Nicolas-Augustin Feyen-Perrin, 1864.

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