Arthur Conan Doyle

LA NOUVELLE CHRONIQUE DE
SHERLOCK HOLMES

Traduction : Louis Labat

1929 (1917)

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Table des matières

 

AVERTISSEMENT AU LECTEUR.. 3

I  LE PIED DU DIABLE. 4

II  LE MYSTÈRE DE WISTERIA LODGE. 41

I  CE QUI ADVINT À M. JOHN SCOTT ECCLES. 41

II  LE TIGRE DE SAN PEDRO.. 60

III  LA BOÎTE DE CARTON.. 86

IV  LES PLANS DU « DRUCE-PARTINGTON ». 116

V  LE CERCLE ROUGE. 160

I. 160

II. 175

VI  LA DISPARITION DE LADY FRANCES CARFAX.. 187

VII  SHERLOCK HOLMES MOURANT. 218

VIII  L’EXPLOIT FINAL. 243

Ce livre numérique. 270

 

AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Les amis de M. Sherlock Holmes seront certainement heureux de savoir qu’il vit toujours et se porte le mieux du monde, bien que taquiné de temps en temps par les rhumatismes. Depuis de longues années il habite une petite ferme sur les Dunes à cinq milles d’Eastbourne, partageant ses jours entre la philosophie et l’apiculture, et ne se laissant pas même distraire de ses travaux par des offres princières. Seule la guerre avec l’Allemagne put le faire sortir un moment de sa retraite, pour mettre à la disposition du gouvernement anglais ses rares facultés d’intelligence et, d’activité pratique : c’est ce que je raconte ici dans le Dernier Exploit. J’ai joint à ce récit, afin de compléter le volume, quelques autres chapitres de nos communes aventures que je gardais encore dans mes tiroirs.

Docteur JOHN H. WATSON.

I

LE PIED DU DIABLE

Chaque fois que j’ai voulu rapporter un fait curieux, un intéressant épisode du temps de ma longue intimité avec M. Sherlock Holmes, je me suis heurté aux obstacles que m’opposait immanquablement son aversion pour la publicité. Ce morose et cynique esprit a toujours eu en horreur l’applaudissement du vulgaire. Rien ne l’amusait davantage, quand il s’était heureusement tiré d’une affaire, que de la présenter sous son vrai jour à quelque autorité officielle bien imbue des saines doctrines, et d’écouter, en souriant avec ironie, le chœur des compliments maladroits. Cette attitude de mon ami, et non pas certes le défaut de sujet, était, cause que depuis plusieurs années je n’avais livré au public qu’une très faible part de mes souvenirs. Le privilège même d’être associé à certaines de ses aventures m’imposait la réserve.

Aussi éprouvai-je une surprise des plus vives quand, mardi dernier, je reçus de lui un télégramme – il se ferait scrupule d’écrire dès qu’un télégramme peut l’en dispenser, – conçu en ces termes : « Pourquoi ne pas raconter l’horrible affaire de Cornouailles, la plus étrange que j’aie jamais eue en mains ? » J’ignore quel brusque retour de mémoire lui avait remis ce drame en tête, ou quelle lubie lui était venue de le voir imprimer ; mais avant qu’un second télégramme ne révoque le premier, je me hâte de rechercher dans mes notes les détails précis de l’affaire et de l’exposer à mes lecteurs.

Au printemps de 1897, la vigoureuse constitution d’Holmes donna des signes d’ébranlement à la suite d’un surmenage peut-être aggravé par des imprudences accidentelles ; et dans le courant de mars, le docteur Moore Agar, d’Harley Street, qui avait eu l’occasion d’être présenté au célèbre détective dans des circonstances dramatiques que je raconterai un jour, lui enjoignit un repos absolu, toute affaire cessante, s’il tenait à éviter une catastrophe. Son état de santé était la dernière chose dont Holmes s’occupât, car chez lui le détachement spirituel n’avait pas de limites ; cependant la menace de perdre à tout jamais sa capacité de travail finit par le décider à un changement complet de milieu et d’air. Et c’est ainsi qu’au début de la belle saison nous nous trouvâmes, lui et moi, installés de compagnie dans un petit cottage près de la baie de Poldhu, à l’extrême pointe de la presqu’île de Cornouailles.

C’est un lieu singulier, qui s’accordait bien avec la triste humeur de mon malade. La maison, petite, blanchie à la chaux, se dressait au sommet d’un promontoire herbeux ; par les fenêtres, nous embrassions du regard ce sinistre hémicycle de Mounts Bay qui toujours fut un piège de mort pour les voiliers avec ses lignes de falaises noires et ses récifs battus par la vague, sur lesquels se perdirent tant de marins. Les jours où la brise souffle du nord, placide et bien abrité, il invite le bateau qui fuit devant la tempête à lui demander protection et asile ; mais soudain le vent tourne, la rafale du sud-ouest fait rage, le bateau chasse sur ses ancres ; drossé vers la côte, il va se débattre et finir au milieu de brisants écumeux. Le sage navigateur évite ces parages funestes.

Du côté de la mer, le pays n’offrait pas un aspect plus réjouissant. Une lande déserte roulait comme des ondes ses plis bruns ; un clocher marquait de loin en loin la place d’un antique village ; partout se rencontraient les vestiges d’une race évanouie qui avait laissé, en souvenir de son passage, d’étranges monuments de pierre, des tertres irréguliers contenant les cendres des morts, et de curieux travaux de retranchement, témoins des luttes préhistoriques. Le mystère et le charme lugubre de cet endroit, où l’âme de peuples oublié flotte dans l’atmosphère, parlaient à l’imagination ; de mon ami, qui consacrait une bonne partie de son temps à de longues courses et à des méditations solitaires dans la lande. En outre, il s’était pris d’intérêt pour la vieille langue de Cornouailles ; il lui avait découvert une parenté avec le chaldéen et la faisait venir des Phéniciens qui se livraient au commerce de l’étain sur la côte. Ayant reçu tout un lot d’ouvrages philologiques, il se disposait à développer cette thèse, quand, tout d’un coup, à mon vif déplaisir et à sa joie manifeste, nous nous trouvâmes, jusque dans ce pays de songe, mêlés à un problème bien autrement sérieux et captivant, bien autrement ardu que tous ceux qui avaient fini par nous chasser de Londres ; nous fûmes arrachés à la paisible simplicité de notre vie, à notre routine salutaire, et précipités au milieu d’événements qui émurent non seulement la Cornouailles, mais tout l’ouest de l’Angleterre. Un bon nombre de mes lecteurs se rappellent peut-être ce qu’à l’époque on nomma « l’horrible drame de Cornouailles », et dont la presse de Londres n’eut d’ailleurs qu’une idée très imparfaite. Bien des années ont passé : je donnerai aujourd’hui la véritable version de cette inconcevable affaire.

J’ai dit que la campagne est, dans cette région, parsemée de villages que signalent les tours des églises. L’un des plus proches, le hameau de Tredannick Wartha, groupait autour d’une vieille église moussue ses cottages où vit une population de deux cents âmes. Le vicaire de la paroisse, M. Roundhay, se piquant de quelque savoir archéologique, Holmes avait fait sa connaissance. C’était un homme entre deux âges, corpulent, affable et d’une vaste érudition locale. En allant, sur son invitation, prendre le thé chez lui, nous y avions également connu un M. Mortimer Tregennis, gentleman indépendant auquel il louait deux pièces de la maison, ce qui lui permettait d’accroître ses modestes ressources. Au surplus, étant célibataire et trop largement logé, il trouvait dans cet arrangement un agrément personnel, bien qu’il n’eût à peu près rien de commun avec son locataire, personnage brun, maigre, portant lunettes, et voûté au point d’en paraître difforme. Je me souviens que durant notre visite, M. Mortimer Tregennis, renfermé, triste, les yeux distraits, semblait penser à tout autre chose.

Tels étaient les deux hommes qui entrèrent à l’improviste dans notre petit salon, le mardi 16 mars, alors qu’ayant terminé notre déjeuner du matin nous fumions, Holmes et moi, avant d’aller faire notre excursion quotidienne dans la lande.

— Monsieur Holmes, dit le vicaire d’une voix émue, il s’est passé, durant la nuit, un événement tragique. C’est l’affaire la plus inouïe, la plus extraordinaire. Il faut que la Providence elle-même vous ait amené ici, car il n’y a que vous, à l’heure actuelle, dans toute l’Angleterre, pour être à même de nous porter secours.

Je toisai l’intrus d’un œil médiocrement favorable ; mais Holmes, retirant sa pipe de sa bouche, se redressa sur son siège, de l’air d’un vieux chien de meute qui entend crier taïaut. Il indiqua du geste le canapé, nos deux visiteurs s’assirent. M. Mortimer Tregennis se contenait mieux que le clergyman, mais le tremblement de ses mains, l’éclat de ses yeux témoignaient qu’il partageait l’émotion du vicaire.

— Voulez-vous parler, dit-il à son compagnon, ou préférez-vous que je parle ?

Holmes intervint.

— De quoi qu’il s’agisse, comme c’est vous qui avez dû découvrir la chose et que le vicaire n’en doit être informé que de seconde main, peut-être vaut-il mieux que vous parliez.

Je regardai les deux hommes : autant la toilette du clergyman sentait la précipitation, autant celle de son locataire était correcte. Et je m’amusai de la surprise qu’imprimait sur leur figure la simple déduction de mon ami.

— Le mieux est, je crois, dit le vicaire, que je place d’abord quelques mots ; ensuite vous jugerez si vous avez à entendre les détails que peut vous donner M. Tregennis, ou si, plutôt, nous devons nous hâter vers le théâtre de cet incompréhensible drame. Sachez donc que notre ami avait passé la soirée d’hier avec ses deux frères Owen et George et sa sœur Brenda dans leur maison de Tredannick Wartha, près de la vieille croix qui domine la lande. Il les laissa, un peu après dix heures, dans la salle à manger, assis autour de la table, bien portants, d’excellente humeur et jouant aux cartes. Ce matin, levé de bonne heure, à son habitude, il se promenait, avant le petit déjeuner, du côté de Tredannick Wartha, quand le docteur Richards, arrivant derrière lui en voiture, lui apprit qu’on l’y mandait d’urgence. Naturellement, M. Mortimer Tregennis s’y rendit avec le docteur. Un spectacle effarant l’y attendait. Ses deux frères et sa sœur étaient toujours assis autour de la table, aux mêmes places où il les avait laissés la veille ; les cartes s’éparpillaient devant eux ; les bougies avaient brûlé jusqu’au ras des flambeaux. Mais tandis que la sœur, renversée sur sa chaise, était morte, les deux frères, à ses côtés, riaient, criaient, chantaient n’ayant plus leur raison. Tous les trois, la morte et les deux fous, avaient, sur le visage une expression d’horreur indicible, une contraction d’effroyable terreur. Il n’y avait dans la maison que Mrs. Porter, la vieille cuisinière-gouvernante : elle déclara avoir dormi, la nuit entière, d’un sommeil profond que n’avait troublé aucun bruit. On n’a rien volé, rien dérangé ; impossible de concevoir ce qui aura épouvanté une femme jusqu’à la tuer et deux hommes de forte trempe jusqu’à les frapper d’aliénation. Telle est, en bref, la situation, monsieur Holmes ; en nous aidant à l’éclaircir, vous ne ferez pas une mince besogne.

Si par un moyen quelconque je m’étais flatté de rendre Holmes à la tranquillité que nous étions venus chercher, je n’aurais eu qu’à jeter sur lui un coup d’œil pour connaître, à la gravité de son air, au froncement de ses sourcils, la vanité de mes espérances. Il se tut un moment, perdu dans la pensée du drame bizarre qui bouleverserait notre paix.

— Je vais réfléchir, dit-il enfin. À vue de nez, l’affaire me paraît être d’une nature assez exceptionnelle. Êtes-vous allé là-bas, monsieur Roundhay ?

— Non, monsieur Holmes, non, je ne sais que ce que m’a rapporté M. Tregennis à son retour. Nous sommes venus pour vous consulter tout de suite.

— À quelle distance est la maison où s’est produit l’événement ?

— À un mille environ dans les terres.

— Nous nous y rendrons tous ensemble ; mais d’abord j’ai à vous poser quelques questions, monsieur Mortimer Tregennis.

M. Tregennis avait, jusque-là, gardé le silence. Il ne m’échappait point que son agitation, plus surveillée, plus discrète, était néanmoins plus grande que celle du vicaire. Pâle, les traits tirés, il fixait sur mon ami un regard d’angoisse ; ses deux mains s’étreignaient convulsivement l’une l’autre, ses lèvres blêmes tremblaient pendant le récit du malheur sans exemple survenu à sa famille ; dans ses yeux persistait un reflet de l’horreur qu’ils avaient vue.

— Demandez-moi ce qu’il vous plaira, monsieur Holmes. Le sujet m’est pénible, mais je parlerai en toute franchise.

— Racontez-moi la soirée d’hier.

— Eh bien, comme vous l’a dit le vicaire, j’avais soupé en famille. Le repas terminé, mon frère aîné Georges proposa une partie de whist. Il était environ neuf heures. À dix heures et quart, je me levai pour partir. Je laissai les miens dans la salle à manger, autour de la table, tous aussi gais que possible.

— Qui vous reconduisit ?

— Personne. Mrs. Porter était déjà couchée, j’allai donc seul à la porte et la refermai derrière moi. La fenêtre de la salle à manger était close, mais on n’avait pas encore abaissé le store. Ce matin, je ne vis rien de changé, ni dans la position de la porte ni dans celle de la fenêtre, il n’y avait aucune raison de croire qu’un étranger eût pénétré dans la maison ; pourtant, mes deux frères étaient assis à la même place, fous de terreur ; Brenda, morte, laissait pendre sa tête sur un bras du fauteuil. C’est un spectacle que je n’oublierai jamais, si longtemps que je vive.

— Les faits, tels que vous les présentez, sont assurément très curieux, dit Holmes. Ils ne vous suggèrent aucune hypothèse, n’est-ce pas ?

— Cela tient du surnaturel, monsieur Holmes. Il faut que le diable s’en soit mêlé, oui, le diable ! Qu’a-t-il pu se passer dans cette chambre pour que mes deux frères perdent la raison ? Quelle intervention humaine a pu avoir ce résultat ?

— Si l’affaire exclut toute intervention humaine, je crains qu’elle n’exclue la mienne, repartit Holmes. Il convient d’épuiser les explications naturelles avant de s’arrêter à pareille théorie. En ce qui vous concerne personnellement, je suppose, monsieur Tregennis, que vous n’étiez pas tout à fait d’accord avec votre famille puisque vous viviez séparé d’elle ? :

— Monsieur Holmes, il s’agit là d’un différend déjà ancien, depuis longtemps aplani. Nous exploitions jadis en commun une mine d’étain à Redruth ; après l’avoir vendue à une compagnie, nous nous retirâmes, ayant chacun de quoi vivre. Je reconnais toutefois que le partage de l’argent souleva des difficultés momentanées entre nous. Mais nous avions pardonné, oublié. Nous étions aujourd’hui les meilleurs amis du monde.

— Pour en revenir à cette dernière soirée passée avec les vôtres, ne vous rappelez-vous rien qui soit de nature à jeter la moindre lumière sur le drame ? Réfléchissez, monsieur Tregennis ; n’importe quel indice pourrait m’être utile.

— Je ne me rappelle rien, monsieur.

— Aviez-vous trouvé vos parents dans leur disposition d’esprit habituelle ?

— Dans la meilleure.

— Étaient-ils des gens heureux ? Ne parurent-ils jamais appréhender un danger ?

— Jamais.

— Alors, vous n’avez rien à ajouter pour ma gouverne ?

— Il y a une chose à quoi je pense, dit enfin M. Tregennis. Par la position que j’occupais à table, je tournais le dos à la fenêtre ; mon frère Georges, qui était mon partenaire aux cartes, me faisait vis-à-vis. Une fois, m’apercevant qu’il regardait avec attention par-dessus moi, je me retournai pour regarder aussi. À travers la fenêtre fermée, le store était levé, je distinguai les buissons de la pelouse, et il me sembla un moment que je voyais passer une ombre : homme ou animal ; sans être autrement fixé, je pensai qu’il y avait là quelque chose. Quand je demandai à mon frère ce qu’il regardait, sa réponse me montra qu’il avait eu la même impression que moi. C’est tout ce que je puis dire.

— Et vous n’avez pas fait de recherches ?

— Non. L’incident a passé sans que nous lui prêtions d’importance.

— De sorte qu’à votre départ, vous n’aviez aucun pressentiment d’un malheur ?

— Aucun.

— Je ne vois pas comment, ce matin, vous avez appris si tôt les nouvelles ?

— J’ai coutume de me lever de bonne heure et de faire une promenade avant mon premier déjeuner. Je venais de me mettre en route ce matin quand le docteur me rattrapa dans sa voiture. Il me dit que Mrs. Porter lui avait envoyé un petit garçon pour le prier de venir en toute hâte. Je sautai sur le siège à son côté, et nous repartîmes. Dès notre arrivée, nous entrâmes dans la terrible chambre. Les bougies et le feu avaient dû s’éteindre deux heures avant ; mes frères et ma sœur étaient restés là dans le noir jusqu’à l’aube. D’après le docteur, il y avait au moins six heures que Brenda était morte. Nulle marque de violences sur le corps, affaissé en travers du fauteuil ; mais quelle expression sur le visage ! Georges et Owen chantaient des lambeaux de chansons ou poussaient des cris inarticulés, comme de grands singes. Ah ! l’abominable, l’intolérable scène ! Le docteur eut une espèce de syncope. Blanc comme une feuille de papier, il se laissa choir sur une chaise. Peu s’en fallut que nous ne dussions lui donner des soins.

— Curieux, très curieux, répéta Holmes, se levant et prenant son chapeau. Peut-être ferions-nous bien d’aller, sans autre délai, à Tredannick Wartha. J’avoue que j’ai rarement vu un cas présenter, à premier aspect, un plus singulier problème.

Les recherches auxquelles nous nous livrâmes dans la matinée n’avancèrent pas beaucoup notre enquête ; toutefois, elles furent marquées au début par un incident qui me laissa une impression des plus sinistres. On accédait à la maison du drame par un chemin vicinal étroit et capricieux. Nous suivions ce chemin, lorsque, entendant venir une voiture, nous nous rangeâmes pour la laisser passer. Au moment où elle nous croisait, j’eus le temps d’entrevoir, derrière la glace de la portière, deux yeux qui lançaient des flammes, deux rangées de dents qui grinçaient dans un visage tordu par une hideuse grimace. Et la vision s’effaça comme un éclair.

— Mes frères ! s’écria Mortimer Tregennis, livide. On les conduit à Helston.

Nous regardâmes l’attelage s’éloigner cahin-caha. Puis nous reprîmes notre chemin vers la maison fatale.

Grande et de belle mine, plutôt villa que cottage, elle possède un vaste jardin que fleurissait déjà le printemps de Cornouailles. La fenêtre de la salle à manger donnait sur ce jardin, d’où avait dû, selon Mortimer Tregennis, venir la monstrueuse apparition qui avait instantanément soufflé sur la raison de ses frères. Nous ne franchîmes la porte qu’après qu’Holmes eut lentement, pensivement, exploré les bordures fleuries. Il était, je m’en souviens, si absorbé dans ses réflexions qu’il trébucha contre l’arrosoir, dont le contenu se répandit sur nos pieds et inonda l’allée du jardin. Dans la maison, nous trouvâmes la vieille gouvernante cornouaillaise, Mrs. Porter, qui assurait, avec l’aide d’une jeune bonne, le service de la famille. Elle répondit avec empressement aux questions d’Holmes. Elle n’avait rien entendu pendant la nuit. Jamais ses maîtres ne lui avaient semblé plus gais, plus heureux que dans les derniers temps ; ils étaient tous d’une humeur parfaite. Elle avait défailli d’horreur quand, le matin, en entrant dans le salon, elle avait vu le cercle effrayant qu’ils formaient autour de la table. Revenue à elle, elle avait ouvert la fenêtre toute large pour laisser entrer l’air, puis elle avait couru au dehors et envoyé chez le docteur un garçon : de ferme. Si nous voulions voir la morte, elle était en haut, dans sa chambre, où on l’avait couchée sur son lit. Quant aux deux frères, on avait eu besoin de quatre gaillards solides pour les mettre en voiture. Mrs. Porter ne voulait pas rester un jour de plus dans la maison ; elle partait l’après-midi, pour se retirer dans sa famille à Saint-Yves.

Nous montâmes pour examiner le corps. Miss Tregennis avait dû être une ravissante jeune fille ; bien qu’elle approchât de l’âge mûr, son visage brun, nettement découpé, restait beau jusque dans la mort, en dépit d’un bouleversement où continuait à se manifester la dernière émotion qu’elle avait éprouvée sur terre. De la chambre mortuaire, nous descendîmes au salon. Les cendres et les braises noircies du feu de la veille remplissaient la grille. Sur la table, où les quatre bougies avaient pleuré dans les chandeliers leurs dernières gouttes, les cartes du whist s’étalaient encore çà et là. Holmes, à grands pas vifs et légers, se mit à arpenter la chambre, s’asseyant sur toutes les chaises, les rangeant, reconstituant leurs positions respectives. Il vérifia ce que l’on apercevait du jardin, examina le plancher, le plafond, le foyer ; mais pas une fois je ne remarquai cette flamme subite du regard ni ce pincement des lèvres où j’aurais connu qu’il voyait s’éclairer un peu les ténèbres.

— Pourquoi du feu ? demanda-t-il à un moment donné. Faisait-on toujours du feu, les soirs de printemps, dans cette petite pièce ?

Mortimer Tregennis expliqua que la soirée était froide et humide ; aussi avait-on allumé du feu avant son arrivée.

— Qu’allez-vous faire maintenant, monsieur Holmes ? ajouta-t-il.

Mon ami, souriant, posa sa main sur mon bras.

— Je crois, mon cher Watson, dit-il, que je vais encore me livrer à une de ces malsaines fumeries que vous avez si souvent et si justement condamnées. Avec votre permission, messieurs, nous reviendrons à notre cottage, car je ne sache pas que nous ayons à récolter ici rien de nouveau. Quand j’aurai tourné et retourné les faits dans ma tête, s’il me vient une idée, monsieur Tregennis, je ne manquerai pas de vous en faire part, non plus qu’au vicaire. En attendant, je vous souhaite le bonjour à tous deux.

Ce ne fut que longtemps après notre retour à Poldhu Cottage qu’Holmes rompit soudain le silence. Jusque-là, il était resté replié dans son fauteuil, l’air égaré, les fumées du tabac enveloppant à demi de leurs volutes bleues son visage ascétique ; il regardait au loin, et sous les plis de son front ses sourcils noirs étaient rabattus. Tout à coup, posant sa pipe, il se dressa d’un jet.

— Ça ne va pas, Watson ! dit-il en riant. Allons nous promener sur les falaises, nous y chercherons des flèches de l’âge de pierre. Nous avons plus de chances d’en découvrir que de trouver les termes de ce problème. Faire travailler le cerveau sans avoir de quoi l’alimenter, c’est comme de surchauffer une machine : à la longue, elle éclate. Jouissons de l’air marin, du soleil, et prenons patience, Watson. Tout vient à son heure.

Et quand nous fûmes sur les falaises :

— À présent, déterminons calmement la situation, reprit-il. Assurons-nous du peu que nous savons pour être prêts à y adapter d’emblée les faits nouveaux qui viendraient à se produire. Et d’abord, je pose en principe que ni vous ni moi n’admettons l’intervention du diable dans les affaires des hommes. Commençons par rayer cela de nos papiers. Très bien. Reste que trois personnes, ont été gravement mises à mal par une intervention humaine, consciente ou inconsciente. Là, nous sommes en terrain ferme. Qu’est-il donc arrivé ? Si M. Mortimer Tregennis dit vrai, l’événement a suivi de très près son départ de la chambre. C’est un point d’une très grande importance. Vraisemblablement, le délai n’aura pas été supérieur à quelques minutes : les cartes traînent encore sur la table, l’heure du coucher de la famille était déjà passée ; cependant les deux frères et la sœur n’avaient ni changé de position, ni repoussé leurs chaises. Je répète donc que l’événement suivit immédiatement le départ de M. Mortimer Tregennis et qu’il était accompli dès onze heures.

« Cela posé, notre premier soin doit être de contrôler autant que possible les mouvements de M. Mortimer Tregennis après son départ. C’est chose facile. Or, ils ne semblent point donner prise au soupçon. Vous connaissez trop bien mes méthodes pour n’avoir pas compris que l’expédient un peu grossier de l’arrosoir renversé ne visait qu’à me procurer une empreinte plus nette de son pied : le sable humide de l’allée m’en a fourni un dessin admirable. La nuit dernière avait, elle aussi, vous vous en souvenez, été humide ; muni de mon empreinte modèle, je n’ai pas eu de peine à relever les autres et à suivre sur le sol la marche de M. Mortimer Tregennis. Il paraît s’être dirigé rapidement vers la maison du vicaire.

« Si donc il a quitté la scène, si tout le mal vient d’une personne arrivée de l’extérieur, comment retrouver cette personne, comment expliquer l’horreur qu’elle aura causée ? Nous n’avons pas à tenir compte de Mrs. Porter, c’est évidemment une femme inoffensive. Y a-t-il rien qui nous prouve qu’un étranger se sera glissé jusqu’à la fenêtre du jardin et, par un moyen quelconque, aura produit sur ceux qui l’ont vu un effet assez terrifiant pour les frapper de folie ? À cet égard, nous ne possédons pas d’autre indication que celle que nous a donnée M. Mortimer Tregennis lui-même : un de ses frères, nous dit-il, avait cru voir bouger une ombre dans le jardin. Chose bien étonnante, car la nuit était pluvieuse, couverte et obscure. Une personne ayant l’intention de faire peur à ces gens devait, pour être vue, s’avancer jusqu’à coller son front à la vitre. La fenêtre domine une bordure fleurie de trois pieds de large, sur laquelle n’est apparente aucune trace ; on n’imagine donc pas comment, du dehors, quelqu’un a pu causer au dedans une impression si épouvantable, sans compter qu’on ne peut présumer les motifs d’un attentat si spécial et si ingénieux. Vous voyez les difficultés où nous sommes, Watson ?

— Elle ne sont que trop claires, répondis-je d’un ton convaincu.

— Cependant, il nous suffirait peut-être de quelques éléments supplémentaires pour nous apercevoir qu’elles ne sont pas insurmontables. J’ai idée, Watson, qu’en fouillant la riche collection de vos archives nous y trouverions un cas presque aussi mystérieux. Pour le moment, remettons l’affaire jusqu’à ce que des données plus précises nous permettent de la reprendre, et consacrons le reste de la matinée à la recherche de l’homme néolithique.

J’ai déjà eu l’occasion de dire avec quelle aisance mon ami savait se détacher de ses préoccupations ; jamais je n’ai tant admiré chez lui cette faculté que ce matin-là, sur ces falaises de Cornouailles, quand, pendant deux heures, nous devisâmes sur les Celtes, les pointes de flèches et les tessons de vases, aussi légèrement que si nul mystère n’avait réclamé sa solution. Mais nous fûmes vite rappelés à la question, l’après-midi, par un visiteur que nous trouvâmes nous attendant au cottage. Ni Holmes ni moi n’eûmes besoin qu’il se nommât : ce corps gigantesque, ce visage tourmenté et balafré, cette tête grisonnante qui effleurait presque notre plafond, cette barbe dorée sur les bords et blanche près des lèvres, sauf à la place que roussissait un éternel cigare, tout cela, qui était aussi connu à Londres qu’en Afrique, ne pouvait dénoncer que la personnalité redoutable du docteur Léon Sterndale, le grand chasseur de lions, le célèbre explorateur.

On nous avait signalé sa présence dans le pays ; nous avions même, une ou deux fois, entrevu sa haute silhouette dans les chemins de la lande, mais il ne nous avait point fait d’avances, et jamais nous n’avions songé à lui en faire, car on savait qu’il était d’humeur sauvage et qu’entre deux voyages il passait la majeure partie de son temps dans un petit bungalow enfoui sous les futaies solitaires de Beauchamp Arriance ; là, parmi ses livres et ses cartes, il menait une vie recluse, pourvoyant lui-même à ses besoins, qui étaient simples, et ne paraissant guère prêter d’attention aux affaires d’autrui. De là ma surprise en l’entendant demander à Holmes, d’une voix fiévreuse, s’il avait fait quelques progrès dans la reconstitution de l’affaire qui nous intriguait.

— La police locale s’y perd, dit-il, mais peut-être votre grande expérience vous aura-t-elle suggéré une interprétation admissible. Mon seul titre à votre confiance, c’est qu’à la faveur de mes nombreux séjours ici j’ai très bien connu cette famille Tregennis, à laquelle me rattachent, du côté de ma mère, des liens de cousinage ; et le coup étrange qui s’est abattu sur elle a péniblement retenti en moi. Je vous avouerai qu’étant déjà à Plymouth, dans l’intention de me rembarquer pour l’Afrique, j’en suis revenu, ce matin, à la première nouvelle du drame, afin d’apporter mon aide à l’enquête.

Holmes releva les sourcils.

— Et pour cela vous avez manqué votre bateau ?

— Je prendrai le suivant.

— Sapristi ! voilà de l’amitié.

— Je vous ai dit que les Tregennis et moi étions parents.

— Oui, cousins, par votre mère. Aviez-vous déjà votre bagage à bord ?

— Une petite partie seulement ; la plus grande était encore à l’hôtel.

— Ah, bon ! Cependant, les journaux du matin, à Plymouth, n’avaient pu avoir connaissance de l’événement ?

— En effet, monsieur. J’ai été prévenu par une dépêche.

— Oserais-je vous demander qui vous l’avait envoyée ?

— C’est bien de la curiosité, monsieur Holmes.

— Métier oblige.

Le docteur Sterndale dut faire un effort pour dominer son trouble.

— Je ne vois pas d’inconvénient à vous satisfaire, dit-il. La dépêche qui m’a rappelé venait de M. Roundhay, le vicaire.

— Merci, dit Holmes. À la question que vous me posiez tout à l’heure, je répondrai que je n’ai pas encore suffisamment éclairci mes idées sur cette affaire, mais que j’ai bon espoir d’arriver à une conclusion. Il serait prématuré d’en dire davantage.

— Sans doute n’ai-je pas à vous demander si vos soupçons ont une direction précise ?

— Non ; là-dessus, je serais empêché de vous répondre.

— Alors, j’ai perdu mon temps ; il ne me servirait à rien de prolonger ma visite.

Et le fameux docteur s’en fut à grands pas, très mortifié. Cinq minutes plus tard, Holmes s’élançait sur ses traces. Je ne revis plus mon ami que le soir : la lenteur de son allure, la longueur de sa mine me prévinrent du peu de succès de ses recherches. Il parcourut du regard un télégramme arrivé pour lui en son absence, puis il le jeta dans le foyer.

— De l’hôtel de Plymouth, Watson, me dit-il. J’en avais appris le nom par le vicaire, et j’y avais télégraphié pour m’assurer si les déclarations du docteur Léon Sterndale étaient exactes. Il est réel que le docteur y a passé la nuit dernière, et qu’il en a laissé partir pour l’Afrique un certain nombre de ses colis pendant qu’il revenait ici pour assister à l’enquête. Qu’en déduisez-vous, Watson ?

— Que l’affaire l’intéresse beaucoup.

— Beaucoup, oui. Il y a là un fil qui m’échappe encore, et qui, peut-être, nous guiderait dans ce dédale. Du courage. Watson ! Je suis persuadé que nous ne disposons pas jusqu’ici de tous les éléments indispensables. Quand nous les tiendrons, c’en sera bientôt fait de nos difficultés.

Je ne me doutais ni du peu de temps qu’il allait falloir pour que la prévision d’Holmes se réalisât, ni de la circonstance bizarre et lugubre qui devait ouvrir un champ tout nouveau à nos recherches. J’étais, le lendemain matin, en train de me raser à ma fenêtre, quand j’entendis claquer au dehors les fers d’un cheval : je me penchai et vis un dog-cart descendre la route à toute vitesse. Il s’arrêta devant notre porte ; notre ami le vicaire sauta du siège pour enfiler tout courant l’allée du jardin. Holmes avait déjà fait sa toilette. Nous nous hâtâmes à la rencontre de notre visiteur.

Il était si agité qu’à peine il pouvait articuler un son ; mais enfin, par bribes et morceaux, il vint à bout du tragique récit qu’il avait à nous faire.

— Nous sommes possédés du diable, monsieur Holmes ! s’écria-t-il. Ma pauvre paroisse est possédée du diable ! Satan lui-même opère en liberté chez nous. Il nous tient à merci.

Le pauvre homme, secoué de soubresauts convulsifs, eût prêté à rire sans son visage terreux et ses yeux hagards. Enfin il lâcha l’horrible nouvelle :

— M. Mortimer Tregennis est mort dans la nuit. Et dans des conditions qui rappellent absolument celles du malheur qui a frappé sa famille.

Holmes fit un bond. À cette minute, il n’était plus qu’une énergie.

— Pouvez-vous, dit-il au vicaire, nous emmener tous les deux dans votre voiture ?

— Oui, certes.

— Alors, Watson, nous en serons quittes pour déjeuner plus tard. À votre disposition, monsieur Roundhay. Vite ! vite ! Il faut que nous arrivions avant qu’on n’ait rien dérangé.

M. Mortimer Tregennis occupait chez le vicaire deux pièces d’angle, situées l’une au-dessus de l’autre : en bas, un grand salon ; en haut, la chambre. L’une et l’autre pièces avaient vue sur une pelouse servant de terrain pour le croquet. Nous arrivâmes avant le médecin et la police ; on n’avait touché à rien. Qu’on me permette de décrire la scène telle qu’elle s’offrit à moi par cette brumeuse matinée de mars ; elle m’a laissé une impression qui jamais ne s’effacera de ma mémoire.

Il régnait dans le salon une atmosphère accablante, qui eût été plus intolérable encore si la domestique, entrée la première, n’avait aussitôt levé le châssis de la fenêtre. Cela pouvait être dû en partie à ce que, sur la table, brûlait une lampe fumeuse. Près de la table, le mort était assis dans son fauteuil, à la renverse, sa mince barbe projetée en avant, ses lunettes relevées sur le front, son maigre visage brun tourné vers la fenêtre et présentant la même expression de terreur qui avait bouleversé les traits de sa sœur défunte. Ses membres étaient contractés, ses doigts crispés, comme s’il était mort dans un paroxysme d’épouvante. Il était complètement vêtu, bien qu’à certains signes on pût reconnaître qu’il s’était habillé à la hâte. Nous savions déjà qu’il avait dormi dans son lit et que, partant, sa fin tragique ne remontait qu’aux premières heures du matin.

Pour se rendre compte de l’énergie ardente que dissimulait le flegme extérieur d’Holmes, il aurait suffi de voir le changement soudain qui se fit chez lui quand il entra dans le salon. Instantanément, il se tendit, se concentra ; ses yeux brillèrent dans sa face immobile ; à travers tous ses membres courut un frisson d’activité passionnée. Il sortit, alla examiner la pelouse, rentra par la fenêtre, fit le tour de la pièce, monta dans la chambre à coucher : tout cela, du train d’un chien de chasse explorant un couvert. Après avoir rapidement parcouru la chambre, il ouvrit toute grande la fenêtre, ce qui eut pour effet visible de redoubler son excitation, car il se pencha sur l’appui en jetant des exclamations d’étonnement et de plaisir. Puis il se précipita dans l’escalier, enjamba la fenêtre du salon, s’étendit sur le gazon à plat ventre, rebondit dans la pièce, toujours avec l’entrain du chasseur près de forcer sa proie. Il examina avec un soin minutieux la lampe, qui d’ailleurs était d’un modèle courant, et prit sur elle quelques mesures. Il promena très attentivement sa loupe sur le petit chapeau de talc posé en guise de fumivore au-dessus du verre, recueillit un peu de la cendre qui adhérait à sa surface, la mit dans une enveloppe et mit cette enveloppe elle-même dans son portefeuille. Enfin, comme la police officielle et le médecin faisaient leur apparition, il appela d’un signe le vicaire, et nous sortîmes tous les trois sur la pelouse.

— Je suis heureux, nous dit-il, de vous annoncer que mes investigations n’auront pas été tout à fait infructueuses. Je ne peux rester à discuter avec la police ; mais vous m’obligeriez infiniment, monsieur Roundhay, si vous vouliez bien présenter mes compliments à l’inspecteur et attirer son attention sur la fenêtre de la chambre et sur la lampe du salon. L’une et l’autre ont de quoi lui suggérer, et, dans l’ensemble, les indications qu’elles fournissent sont presque concluantes. Sur ce, Watson, je crois que nous avons mieux à faire ailleurs.

Peut-être la police voyait-elle d’un mauvais œil qu’un amateur se mêlât de l’affaire ; peut-être, de son côté, se croyait-elle dans la bonne voie ; bref, nous fûmes deux jours sans aucune nouvelle. Holmes, durant ces deux jours-là, passa une partie de son temps à fumer et à rêvasser dans le cottage ; mais le plus souvent il faisait des promenades solitaires, où il revenait au bout de plusieurs heures, sans jamais dire où il était allé. Je sus, par une expérience qu’il tenta, le sens dans lequel se poursuivaient ses recherches ; il avait acheté une lampe du même modèle que celle qui avait brûlé chez Mortimer Tregennis le matin de sa mort ; il la garnit de la même huile et vérifia très exactement le temps que cette huile mettait à brûler. Une autre expérience à laquelle il se livra fut beaucoup moins anodine ; je doute de l’oublier jamais.

— Vous vous rappellerez, Watson, me dit-il un après-midi, que les rapports qui nous ont été faits, si divers qu’ils soient, présentent tous un point de concordance : je veux parler de l’effet produit, dans les deux cas, par l’atmosphère de la chambre, sur la personne qui y entra la première. Il vous souvient, n’est-ce pas, que Mortimer Tregennis, la dernière fois qu’il se rendit chez les siens, vit, à ce qu’il nous a déclaré, le médecin qui l’accompagnait s’affaisser sur une chaise ? Il vous souvient également que Mrs. Porter, la gouvernante, nous a dit s’être évanouie en pénétrant dans la salle à manger des Tregennis, et que, sitôt revenue à elle, son premier soin fut d’aller ouvrir la fenêtre ? Vous avez certainement présente à la mémoire l’atroce sensation d’étouffement que nous éprouvâmes nous-mêmes à notre arrivée chez Mortimer Tregennis, bien que la domestique eût ouvert la fenêtre ? Cette domestique, à ce que j’ai appris dans le courant de l’enquête, avait été si malade qu’elle avait dû s’aliter. Vous admettrez, Watson, que voilà des faits significatifs. L’une et l’autre fois, ils témoignent d’une atmosphère toxique. L’une et l’autre fois, il y a quelque chose d’allumé dans la pièce : la première fois, c’est un feu ; la seconde, c’est une lampe. Le feu répondait à un besoin ; mais le niveau de l’huile prouvait qu’on avait allumé la lampe alors qu’il faisait déjà grand jour. Qu’est-ce que cela signifie ? Une chose certaine, c’est qu’il existe un rapport entre ces trois faits : le feu ou la lampe allumés dans la pièce, l’atmosphère accablante, et la folie ou la mort de ces malheureux. C’est clair, n’est-ce pas ?

— Il me semble.

— Du moins, nous pouvons l’admettre, à titre d’hypothèse. Supposons donc que, les deux fois, on ait brûlé une substance dont les vapeurs, en se combinant avec l’atmosphère, produisent d’étranges effets toxiques. Dans le premier cas, celui de la famille Tregennis, cette substance avait dû être jetée sur le feu ; la fenêtre était close, mais, naturellement, une partie des fumées s’en allait par la cheminée, et l’on conçoit que les effets du poison furent moindres que dans le second cas, où elles ne trouvaient guère d’issue. Ce qui paraît nous donner raison, c’est que, dans le premier, miss Tregennis, étant sans doute d’une constitution plus délicate, fut seule tuée, alors que ses frères étaient réduits à une démence temporaire ou définitive, ce qui est, évidemment, le premier effet de la drogue. Dans le second cas, le résultat fut complet. Donc, les faits corroborent, à ce qu’il semble, l’hypothèse d’un poison agissant par combustion.

Ainsi raisonnant dans ma tête, j’étais, en bonne logique, conduit à inspecter la chambre de Mortimer Tregennis pour tâcher d’y découvrir un reste de cette substance. Le dessus du fumivore s’imposait donc à l’examen. Effectivement, j’y trouvai des flocons de cendres et, sur les bords, une couronne de poudre brune qui n’avait pas été consumée. J’en pris la moitié, comme vous le savez, et je la mis dans une enveloppe.

— Pourquoi la moitié, Holmes ?

— Ce n’est pas à moi, mon cher Watson, d’entraver l’action de la police officielle ; je laisse à sa disposition les preuves que j’ai découvertes ; il restait du poison sur le talc, à elle de l’y remarquer. Maintenant, Watson, nous allons allumer notre lampe ; nous prendrons toutefois, auparavant, la précaution d’ouvrir la fenêtre, afin de préserver de la mort deux honorables membres de la société. Vous vous assoirez près de la fenêtre ouverte, à moins qu’en homme raisonnable vous préfériez ne point vous mêler de cette affaire. Vraiment, il vous plaît de tirer la chose au clair ? Je vois que je connaissais mon Watson. Je placerai cette chaise vis-à-vis de la vôtre, de manière que nous soyons à la même distance du poison, et nous faisant face. Nous laisserons la porte entr’ouverte. À présent nous sommes en position de nous observer l’un l’autre, et d’arrêter net l’expérience si elle venait à prendre un tour alarmant. Tout est-il bien compris ? Alors, voici notre lampe allumée : je retire de l’enveloppe ce qui nous reste de poudre et je le mets au-dessus de la lampe. Là. Nous n’avons plus qu’à nous asseoir, Watson, et qu’à attendre les événements.

Les événements ne se firent pas attendre. À peine étais-je installé sur ma chaise que je sentis une forte odeur musquée, subtile et écœurante, dont une bouffée suffit pour qu’aussitôt je perdisse tout empire sur mon cerveau et mon imagination. Devant moi se mit à tournoyer un nuage d’une espèce inconnue, prêt à fondre sur mes sens terrorisés ; et il me sembla qu’il recélait dans ses plis tout ce qu’il y a au monde de vaguement affreux, d’inconcevablement méchant et monstrueux. Entre ses bords indécis, des formes dansèrent et flottèrent, dont chacune était une menace, l’avertissement d’un danger immédiat, l’annonce d’un hôte mystérieux déjà tout proche, dont la seule ombre me flétrirait l’âme. Un froid épouvantable me saisit. J’eus le sentiment que mes cheveux se dressaient, que mes yeux jaillissaient de leurs orbites ; dans ma bouche ouverte, ma langue était comme du cuir ; le bouillonnement qui se faisait sous mon crâne allait certainement le rompre. Je voulus crier, et ne perçus qu’une sorte de croassement indistinct, qui était ma propre voix, mais lointaine et pour ainsi dire séparée de moi. À ce moment, comme je luttais pour me rendre libre, je déchirai le nuage de désespoir qui m’emprisonnait, et j’aperçus le visage d’Holmes, blême, rigide, tiré par la peur, tel, en un mot, que j’avais vu les visages des deux morts. Je bondis de ma chaise, j’entourai Holmes de mes bras ; tous les deux, flageolant sur nos jambes, nous gagnâmes la porte ; et bientôt après nous étions couchés côte à côte sur l’herbe, n’ayant plus conscience que du soleil qui se frayait un chemin glorieux jusqu’à nous à travers les infernales vapeurs dont nous avions l’âme obscurcie. Elles se dispersèrent lentement, comme se dissipe le brouillard d’un paysage. Le calme et la raison nous revinrent. Nous nous assîmes, nous épongeâmes nos fronts moites, nous nous entre-regardâmes, chacun de nous cherchant avec appréhension sur la figure de l’autre les derniers signes de la terrible expérience à laquelle nous venions de nous soumettre.

— Ma parole, Watson ! dit enfin Holmes d’une voix mal affermie, je vous dois non seulement des remerciements, mais des excuses. C’était là une expérience qu’on n’a pas le droit de faire même sur soi, à plus forte raison en y associant un ami. J’en suis véritablement désolé.

— Vous savez, répondis-je avec émotion, car jamais je n’avais lu si avant dans le cœur d’Holmes, vous savez que c’est pour moi une très grande joie de vous aider, et un précieux privilège.

Mais, reprenant bien vite l’attitude moitié plaisante moitié cynique qu’il affectait d’ordinaire devant ses familiers :

— Il était superflu de vouloir nous rendre fous, Watson, dit-il ; un observateur impartial déclarerait que nous l’étions déjà avant de nous embarquer dans une expérience aussi extravagante. Je n’aurais pas, je l’avoue, imaginé que les effets du poison dussent avoir cette soudaineté ni cette gravité.

Il se précipita dans la maison, pour en sortir tenant à bout de bras la lampe allumée, qu’il lança au milieu d’un bouquet de ronces.

— Il faut que nous donnions à la chambre le temps de s’assainir. J’espère, Watson, que vous n’avez plus l’ombre d’un doute sur la façon dont se sont produits les deux drames.

— Plus l’ombre.

— Mais la cause déterminante en reste toujours obscure. Venez donc par ici, sous la tonnelle, et reprenons notre raisonnement. J’ai encore l’impression que cette infâme drogue me tient à la gorge. Nous sommes, je crois, forcés d’admettre que, selon toute apparence, Mortimer Tregennis aura été l’auteur, et l’auteur criminel, du premier drame, bien qu’il ait joué le rôle de victime dans le second. Souvenons-nous d’abord qu’il y eut chez les Tregennis une querelle de famille, suivie d’une réconciliation. Quelle fut l’aigreur de cette querelle et jusqu’à quel point la réconciliation fut sincère, c’est ce que nous ne saurions dire. Quand je me représente M. Mortimer Tregennis, avec son museau de renard, ses petits yeux rusés, mais brillants derrière ses lunettes, je me dis qu’il ne devait pas avoir le pardon très facile. D’autre part, cette idée d’une ombre qu’on aurait vue bouger dans le jardin et qui a détourné notre attention de la vraie cause du drame, vous remarquerez que c’est de lui qu’elle venait ; il avait ses motifs de vouloir nous égarer. Enfin, qui donc aura jeté dans le feu cette substance meurtrière, si ce n’est lui au moment de quitter la chambre ? Le drame est survenu aussitôt après son départ. Quelqu’un serait entré que la famille se serait levée de table. D’ailleurs, dans cette paisible Cornouailles, les gens ne font point de visite après dix heures du soir. Donc, tout ce que nous savons tend à nous désigner Mortimer Tregennis comme étant le coupable.

— En ce cas, sa mort serait un suicide ?

— Mon Dieu, à première vue, Watson, cette idée n’aurait rien que de plausible. Il se pourrait fort bien que l’homme à qui sa conscience reprochait d’avoir infligé un pareil destin à sa famille eût fini par céder au remords en se l’infligeant à lui-même. J’ai néanmoins de fortes raisons d’en douter. Heureusement, il y a en Angleterre un homme tout à fait renseigné là-dessus, et j’ai pris mes dispositions pour que nous l’entendions cet après-midi. Ah ! tenez, le voici, un peu en avance. Vous plairait-il de venir de ce côté, docteur Léon Sterndale ? Nous avons fait tantôt dans la maison une expérience de chimie qui ne nous permet guère d’y recevoir un visiteur aussi distingué que vous.

Je venais d’entendre crier la porte du jardin : l’imposante silhouette du grand explorateur se dessina dans l’allée. Il se tourna, d’un air d’étonnement, vers notre abri rustique.

— Vous m’avez fait chercher, monsieur Holmes. J’ai reçu votre mot il y a environ une heure. Et me voici, bien qu’en vérité j’ignore moi-même pourquoi je me rends à votre appel.

— C’est un point que nous éclaircirons peut-être avant de nous séparer, dit Holmes. En attendant, je vous suis fort obligé de votre bonne grâce. Excusez-nous de vous recevoir ainsi dehors, sans cérémonie ; mais mon ami Watson et moi avons failli ajouter un nouveau chapitre à ce que les journaux appellent « l’horrible mystère de Cornouailles », et pour le moment un peu d’air nous fera du bien. Comme, du reste, ce dont nous avons à vous entretenir vous touche d’une manière très intime, autant vaut, je crois, que nous n’ayons pas à craindre les oreilles indiscrètes.

L’explorateur ôta son cigare de sa bouche ; et braquant un regard sévère sur mon ami :

— Je ne comprends pas, monsieur, dit-il. De quoi pouvez-vous avoir à m’entretenir qui me touche si intimement ?

— Du meurtre de Mortimer Tregennis, dit Holmes.

Je regrettai un moment de n’être pas armé. Le farouche visage de Sterndale s’était coloré d’un rouge sombre, la fureur gonflait à son front les nœuds de ses veines. Serrant les poings, il fit mine de se jeter sur Holmes ; mais, par un effort violent, il se contint ; il reprit un calme, un sang-froid, une raideur, peut-être plus dangereux que l’explosion même de sa colère.

— J’ai, dit-il, vécu si longtemps parmi les sauvages, en dehors de toute loi, que je me suis accoutumé à ne connaître que la mienne. Vous feriez bien de ne pas l’oublier, monsieur Holmes, car je ne vous veux point de mal.

— Moi non plus, je ne vous veux point de mal, docteur Sterndale. La meilleure preuve en est que, sachant ce que je sais, c’est vous que j’ai envoyé chercher, et non la police.

Sterndale s’assit, haletant ; je crois bien que, pour la première fois au cours de sa carrière aventureuse, cet homme avait trouvé son maître. Il y avait chez Holmes une tranquillité, une force irrésistibles. Notre visiteur, dans son agitation, ouvrait et fermait ses grandes mains, en bredouillant des paroles confuses.

— Que veut dire tout cela ? articula-t-il enfin. Si vous prétendez jouer d’audace avec moi, monsieur Holmes, je vous préviens que vous avez mal choisi votre homme. Assez de phrases inutiles. Expliquez-vous.

— Je m’explique, dit Holmes ; mais c’est dans l’espoir que votre franchise répondra à la mienne. La décision que j’aurai à prendre peut dépendre uniquement de la façon dont vous vous défendrez.

— Dont je me défendrai ?

— Oui, monsieur.

— Dont je me défendrai contre quoi ?

— Contre la présomption d’avoir assassiné Mortimer Tregennis.

Sterndale essuya son front de son mouchoir.

— En vérité, vous allez loin. Ne devriez-vous vos succès qu’à votre prodigieuse effronterie ?

— L’effronté, ici, dit sévèrement Holmes, ce n’est pas moi, mais vous, docteur Léon Sterndale. Il me suffira d’énoncer pour preuve quelques-uns des faits sur lesquels se basent mes conclusions. De votre retour chez vous après avoir, à Plymouth, embarqué une partie de vos bagages pour l’Afrique, je ne dirai rien, sauf qu’il m’apprit que vous étiez un des facteurs dont j’avais à tenir compte dans la reconstitution du drame.

— Si je suis revenu…

— Vous m’avez dit vos raisons, je ne les trouve point fondées ni convaincantes. Passons. Vous vous êtes présenté chez moi et vous m’avez demandé qui je soupçonnais. J’ai refusé de vous répondre. Alors vous êtes allé chez le vicaire, vous avez attendu un certain temps au dehors, puis enfin vous êtes rentré chez vous.

— Comment savez-vous cela ?

— Je vous avais filé.

— Je n’ai vu personne.

— C’est toujours ainsi quand je file quelqu’un. Vous avez passé une nuit fort agitée dans votre cottage, vous avez dressé des plans, que vous avez mis à exécution ce matin dès la première heure. Vous êtes sorti de chez vous comme le jour commençait à poindre. Il y avait, à l’entrée de votre jardin, un tas de gravier rougeâtre : vous avez ramassé de ce gravier, vous en avez rempli votre poche.

Sterndale fit un sursaut, et regarda Holmes d’un air effaré.

— Ensuite, vous avez accompli d’un bon pas le trajet d’un mille qui devait vous mener chez le vicaire. Détail que je note, vous portez encore les mêmes souliers de tennis dont vous étiez chaussé. Arrivé devant la maison, vous avez traversé le jardin, franchi la haie latérale, et vous êtes venu jusque sous la fenêtre de la chambre occupée par Tregennis. Il faisait maintenant grand jour, mais rien ne remuait encore dans la maison. Vous avez sorti un peu de gravier de votre poche et l’avez lancé contre la fenêtre au-dessus de vous.

Sterndale se leva tout d’une pièce.

— Je crois que vous êtes le diable ! s’écria-t-il.

Holmes sourit du compliment.

— Vous avez dû vous y prendre à deux ou trois fois pour que le locataire se montrât à la fenêtre. Vous lui avez fait signe de descendre dans son salon. Vous êtes entré par la fenêtre. Vous avez eu avec Tregennis un bref entretien, durant lequel vous marchiez de long en large. Puis vous êtes ressorti, vous avez refermé la fenêtre, et, planté sur la pelouse, fumant un cigare, vous avez observé du dehors ce qui se passait. Enfin, Tregennis mort, vous vous en êtes allé ainsi que vous étiez venu. Comment justifiez-vous une pareille conduite, docteur Sterndale ? Quels ont été les mobiles de vos actes ? Inutile de tergiverser ou de badiner avec moi, car l’affaire passerait vite, et définitivement, en d’autres mains que les miennes.

La figure de notre visiteur avait pris, pendant ce discours, le ton de la cendre. Il se rassit, demeura quelque temps pensif, la tête entre les mains ; puis, d’un geste brusque, tirant de la poche intérieure de son veston une photographie, il la jeta sur la table de jardin placée devant nous.

— Ma raison de faire ce que j’ai fait, dit-il, la voilà.

Holmes se pencha sur la photographie. Elle était le portrait en buste d’une très jolie femme.

— Brenda Tregennis, dit-il.

— Oui, Brenda Tregennis, répéta Sterndale. Il y avait des années que je l’aimais. Elle m’aimait depuis des années. Tel est le secret de cet isolement que je venais chercher en Cornouailles, et dont s’étonnaient tant de personnes. Il me rapprochait du seul être qui me fût cher en ce monde. Je ne pouvais l’épouser, étant marié à une femme qui m’avait depuis longtemps abandonné, et avec laquelle je ne pouvais divorcer, dans le déplorable état de la législation anglaise. Brenda, cependant, attendait : j’attendais aussi. Et c’était là le terme où devait aboutir notre attente !

Un sanglot terrible ébranla ce grand corps ; sous la barbe tachetée, les doigts du docteur cherchèrent sa gorge. Il se domina pourtant à grand’peine et reprit :

— Le vicaire était au courant de tout. Nous l’avions mis dans la confidence. Il vous dirait que Brenda était un ange descendu sur la terre. Vous comprenez pourquoi il me télégraphia, pourquoi je m’empressai de revenir. Que m’importait que mon bagage partît pour l’Afrique quand un sort pareil frappait la femme que j’aimais ? C’est ce que vous ne pouviez deviner, monsieur Holmes.

— Continuez, dit mon ami.

Fouillant de nouveau dans sa poche, le docteur Sterndale exhiba un petit paquet, qu’il posa sur la table et dont l’enveloppe portait, au-dessus de l’étiquette rouge servant à indiquer les poisons, l’inscription latine : Radix pedis diaboli. Il le poussa vers moi.

— Si je ne me trompe, vous êtes médecin, monsieur, me dit-il. Connaissez-vous cette préparation ?

— Racine de pied du diable, traduisis-je. Non, je ne connais pas cela.

— Votre science professionnelle n’est pas en cause, car je crois bien qu’il n’en existe qu’un seul autre échantillon en Europe, dans un laboratoire de Budapest. La racine en question n’a jusqu’ici trouvé sa place ni dans la pharmacopée, ni dans la littérature toxicologique. Elle affecte la forme d’un pied qui rappellerait à la fois celui de l’homme et celui du bouc : de là le nom que lui ont donné les botanistes. Dans certaines régions de l’Ouest Africain où survit la coutume de l’épreuve judiciaire par le poison, les médecins indigènes l’emploient à cet usage ; mais sa préparation reste un secret entre eux. C’est sur les bords de l’Oubangui que je m’en suis procuré ce spécimen, dans des circonstances extraordinaires.

Ce disant, le docteur avait défait l’enveloppe du paquet, mettant au jour une substance rouge brun qui avait l’apparence du tabac en poudre.

— Eh bien, monsieur ? fit Holmes gravement.

— Je ne vous cacherai rien, monsieur Holmes ; étant donné ce que vous savez, mon intérêt me commande clairement de vous dire le reste. Je vous ai déjà expliqué ma situation à l’égard de la famille Tregennis. Aimant la sœur, j’étais l’ami des frères. Une affaire d’argent avait naguère brouillé Mortimer avec sa famille. Mais cette vieille querelle semblait enterrée ; je le voyais comme les autres. C’était un homme astucieux, madré, toujours en train de combiner quelque chose ; en diverses occasions, sa conduite éveilla mes soupçons ; pourtant je n’avais aucun sujet positif de lui chercher noise.

Un jour, il y a seulement deux semaines, il vint à mon cottage, et je lui montrai quelques-unes de mes curiosités africaines. Je lui fis voir notamment cette poudre, je lui dis ses étranges propriétés, le pouvoir qu’elle a de stimuler les centres nerveux d’où dépendent les émotions de la frayeur, et comment le malheureux noir soumis à l’épreuve par le prêtre de sa tribu est condamné à la démence ou à la mort ; j’ajoutai qu’elle ne laissait dans le corps aucune trace susceptible d’être retrouvée par la science européenne. J’ignore comment il s’en empara, car je ne quittai pas la chambre une minute ; mais indubitablement ce fut ce jour-là, tandis que j’ouvrais mes armoires et me penchais sur mes boîtes, qu’il trouva le moyen d’en détourner une certaine quantité. Je me rappelle qu’il me harcela de questions sur la dose et le temps nécessaires pour qu’un résultat se produisît : aurais-je imaginé que cette curiosité masquât des intentions criminelles ?

Je ne songeais plus à cette affaire, quand le télégramme du vicaire me rejoignit à Plymouth. Dans sa scélératesse, Mortimer Tregennis s’était dit que je serais en mer avant que les nouvelles pussent m’atteindre, et que je resterais perdu pendant des années au fond de l’Afrique. Mais je m’en revins tout de suite. Naturellement, dès que je connus les détails du drame, je ne doutai pas qu’on ne se fût servi de mon poison. Je vins vous voir dans le cas où, par hasard, une autre explication se serait offerte à vous. Mais il ne pouvait y en avoir d’autre. Ma conviction était faite : pour des raisons d’argent, et peut-être dans l’espoir que, si toute sa famille devenait folle, il en administrerait la fortune, Mortimer Tregennis avait utilisé la racine de pied du diable, déterminé la folie chez ses deux frères et tué sa sœur Brenda, le seul être humain que j’aie jamais aimé ou qui m’ait jamais aimé. Son crime était tangible : quel devait être son châtiment ?

Ferais-je appel à la loi ? Mais où étaient mes preuves ? Ce n’était pas tout que de savoir la vérité : un jury campagnard accepterait-il, sur ma parole, une histoire aussi fantastique ? Les chances étaient diverses, et je ne voulais pas d’un échec ; mon âme criait vengeance. Je le répète, monsieur Holmes : ayant passé la plus grande partie de ma vie en dehors de la loi, j’ai fini par n’obéir souvent qu’à moi-même. Ce fut le cas cette fois. Je décidai que Mortimer Tregennis s’imposerait le sort qu’il avait imposé aux autres. Ou bien alors, c’était moi qui, de mes propres mains, ferais justice. Il n’est pas, à l’heure présente, en Angleterre, un homme pour qui la vie ait moins de prix que pour moi.

Je vous ai dit tout ce que j’avais à vous dire. Le reste, vous vous êtes chargé de l’apprendre par vous-même. Il est exact qu’après une nuit sans sommeil j’ai quitté de très bonne heure mon cottage. Prévoyant la difficulté d’éveiller Mortimer Tregennis, je pris, ainsi que vous l’avez remarqué, un peu de gravier dans le tas qui se trouvait devant ma grille, et je le jetai contre les vitres de sa chambre. Il descendit et, par la fenêtre, m’introduisit dans son salon. J’étalai son crime devant lui, je lui dis que je venais en juge et en exécuteur. Paralysé par la menace de mon revolver, le misérable s’effondra sur une chaise. J’allumai la lampe, je mis de la poudre au-dessus du verre, puis j’allai me poster au dehors, devant la fenêtre, prêt à tenir ma promesse de faire feu sur Tregennis s’il tentait de s’évader. Il mourut en cinq minutes. Ah ! Dieu ! cette mort !… Mais je fus de pierre ; il n’avait rien enduré que ma bien-aimée n’eût enduré avant lui. Telle est mon histoire, monsieur Holmes. Vous me tenez, disposez de moi comme il vous plaira. Je ne m’en dédis point : il n’est personne à qui le sacrifice de la vie serait moins pénible.

Holmes garda un moment le silence.

— Quels étaient vos projets ? dit-il enfin.

— J’avais l’intention d’aller m’ensevelir au centre de l’Afrique. Mon œuvre, là-bas, n’est qu’à demi terminée.

— Allez donc, faites ce qui vous reste à faire ; moi, du moins, je ne m’y opposerai pas.

Le docteur Sterndale redressa son torse géant, s’inclina d’un air grave et s’éloigna. Holmes alluma sa pipe.

— Les fumées du tabac, me dit-il, nous seront les bienvenues après celles du poison.

Ainsi parlant, il me tendait sa blague. Il reprit :

— Vous conviendrez sans doute, Watson, que personne ne nous a demandé d’instruire cette affaire. C’est librement que nous avons mené notre enquête, nous continuerons à agir de même. Vous ne pensez pas dénoncer Sterndale ?

— Certainement non, répondis-je.

— Je n’ai jamais aimé, Watson ; mais si j’avais aimé et que l’élue de mon cœur eût trouvé une fin aussi tragique, peut-être, qui sait ? me serais-je comporté comme ce chasseur de lions affranchi de toute loi. Je ne vous ferai pas, Watson, l’injure de vous expliquer l’évidence. Le gravier rouge lancé contre la fenêtre de Tregennis avait, bien entendu, donné un point de départ à mes recherches : il ne ressemblait en rien à celui qu’on voit dans le jardin du vicaire ; et mon attention ne se porta sur le docteur Sterndale que lorsque j’eus découvert près de son cottage un dépôt de ce gravier. La lampe allumée en plein jour et le poison resté sur le fumivore furent les deux anneaux successifs d’une chaîne de preuves assez nette. Allons, Watson, laissons là cette histoire, et revenons, d’un esprit dégagé, à ces racines chaldéennes que nous rencontrerons souvent dans le dialecte cornouaillais, modeste rameau du grand idiome celtique.

II

LE MYSTÈRE DE WISTERIA LODGE

I

CE QUI ADVINT À M. JOHN SCOTT ECCLES

Je vois dans mes notes que c’était en 1892, vers la fin de mars, un jour de froid et de grand vent. On avait, pendant le déjeuner, remis un télégramme à Holmes, qui s’était hâté de griffonner une réponse. Debout contre la cheminée, l’air préoccupé, il fumait sa pipe sans rien dire, et de temps en temps jetait un coup d’œil sur la dépêche. Soudain, il se tourna vers moi, avec un clignement de paupières qui ne m’annonçait rien de bon.

— Je suppose, Watson, fit-il, qu’on peut vous considérer comme un homme de lettres. Eh bien, qu’entendez-vous par grotesque ?

— Bizarre, extravagant, suggérai-je.

Il hocha la tête.

— Vous ne définissez le mot qu’à moitié si vous n’y sous-entendez quelque chose de tragique, de terrible. Reportez-vous aux récits que vous-même avez infligés à la longue patience du lecteur, vous reconnaîtrez que du grotesque procède souvent le criminel. Je vous rappellerai, par exemple, l’affaire de l’homme aux cheveux rouges : grotesque dans le début, elle finit par une effroyable tentative de vol à main armée. Ou l’affaire encore plus grotesque des cinq pépins d’orange, au bout de laquelle il y avait une conspiration meurtrière. C’est ce mot de grotesque qui m’inquiète aujourd’hui.

J’invitai Holmes à s’expliquer ; il me lut le télégramme suivant :

Viens d’avoir l’aventure la plus incroyable et la plus grotesque. Pourrais-je vous consulter ? – SCOTT ECCLES, poste restante, Charing Cross.

— La signature ne dit pas si votre correspondant est un homme ou une femme.

— Jamais une femme n’aurait télégraphié en envoyant un bon de réponse : elle serait venue. Mon correspondant est évidemment un homme.

— Vous allez le recevoir ?

— Mon cher Watson, vous savez si je m’ennuie depuis que nous avons fait coffrer le colonel Carruthers. Mon cerveau est comme une machine sous pression, qui éclate quand elle demeure trop longtemps inactive. La vie est plate, la presse infertile, le monde du crime semble avoir perdu toute audace et toute imagination romanesque. Pouvez-vous dès lors me demander si je suis prêt à étudier n’importe quel nouveau problème, fût-il le plus insignifiant du monde ? Mais, sauf erreur, voici notre client.

Un pas mesuré se faisait entendre dans l’escalier ; l’instant d’après, on introduisait dans la pièce un homme grand, gros, à favoris poivre et sel, l’air éminemment solennel et respectable. L’histoire de sa vie se lisait clairement sur son visage aux traits lourds et dans ses manières pompeuses. Depuis ses guêtres jusqu’à ses lunettes d’or, c’était un conservateur, un homme d’église, un bon citoyen, orthodoxe et suprêmement attaché à toutes les conventions. Il fallait qu’un événement extraordinaire eût altéré sa sérénité pour qu’il se présentât ainsi avec des cheveux ébouriffés, des joues congestionnées par la colère, des gestes désordonnés et fébriles. Il aborda immédiatement son sujet.

— Monsieur Holmes, dit-il, je viens d’avoir une aventure bien singulière, bien désagréable. Jamais de la vie je ne me suis trouvé dans une telle situation. C’est la chose la plus malséante, et, pour moi, la plus outrageante possible. Permettez que je vous donne quelques explications.

Ce disant, il soufflait avec force.

— Veuillez vous asseoir, monsieur Scott Eccles, lui dit Holmes d’une voix qui l’invitait à se reprendre. Et d’abord, puis-je vous demander pourquoi vous vous adressez à moi ?

— Mais, monsieur, parce qu’il m’a semblé que ce n’était pas là une affaire qui concernât la police ; et pourtant, lorsque vous serez au courant des faits, vous devrez admettre que je ne puis en rester là. Bien que les détectives privés ne m’inspirent aucune sympathie, je n’en ai pas moins, connaissant votre nom…

— Il suffit. Autre question : pourquoi n’êtes-vous pas venu tout de suite ?

— Que voulez-vous dire ?

Holmes regarda sa montre.

— Il est deux heures un quart ; votre télégramme a été expédié vers une heure ; mais vos vêtements et l’état de votre toilette montrent assez que vos ennuis ont pris naissance à votre réveil.

M. Scott Eccles fit le geste de rallier sa chevelure en désordre, et passa la main à son menton, qui attendait le rasoir quotidien.

— Vous avez raison, monsieur Holmes. J’ai eu bien autre chose à faire que ma toilette. Je n’étais que trop pressé de quitter une pareille maison. J’ai dû courir aux renseignements avant de venir à vous. Je suis allé chez les agents du propriétaire, on m’a dit que la location de M. Garcia était payée et que tout était en règle à Wisteria Lodge.

— Voyons, voyons, monsieur ! dit Holmes en riant, vous êtes comme mon ami le docteur Watson, qui a la détestable manie de toujours prendre ses histoires sens devant derrière. Veuillez ordonner vos idées et me faire connaître dans leur suite logique les événements qui vous amènent ici, non coiffé, non rasé, en bottines vernies et le gilet de travers, pour me demander conseil et assistance.

Notre client vérifia d’un œil attristé ces signes d’une négligence si contraire aux usages.

— Je suis sûr, monsieur Holmes, qu’il se passe quelque chose de très fâcheux, et tel que dans ma vie il ne m’est rien arrivé de semblable. Quand je vous aurai tout dit, vous conviendrez, j’espère, que c’est de quoi m’excuser.

Mais il n’eut pas le temps d’entamer son récit. Un tumulte se fit au dehors. Mrs. Hudson ouvrit la porte, et nous vîmes entrer deux individus robustes, d’allures officielles, dont nous connaissions l’un, qui était l’inspecteur Gregson, de Scotland Yard, homme énergique, brave et, dans une certaine mesure, capable. Gregson, ayant serré la main d’Holmes, présenta son camarade, l’inspecteur Baynes, des constables de Surrey.

— Nous sommes tous les deux en chasse, monsieur Holmes, dit-il, et la piste que nous suivons nous a conduits de votre côté.

Il tourna vers notre visiteur ses yeux de bouledogue.

— Ne seriez-vous pas M. John Scott Eccles, de Poham House, à Lee ?

— Lui-même.

— Nous courons après vous depuis ce matin.

— Sans doute, dit Holmes, avez-vous eu connaissance du télégramme que j’ai reçu tout à l’heure ?

— Précisément, c’est au bureau de poste de Charing Cross que nous avons relevé la trace de M. Scott Eccles. Et nous voici.

— Mais quelle raison avez-vous de me poursuivre ? Que voulez-vous de moi ?

— Nous voulons, monsieur Scott Eccles, vous entendre au sujet des événements qui ont déterminé, la nuit dernière, la mort de M. Aloysius Garcia, de Wisteria Lodge, près d’Esher.

Notre client se leva, les yeux écarquillés ; toute couleur s’évanouit de son visage.

— Mort ? Vous dites qu’il est mort ?

— Oui, monsieur, mort.

— Comment cela ? Victime d’un accident ?

— D’un meurtre, si jamais il y en eut un sur la terre.

— Bon Dieu ! mais c’est horrible… Vous ne prétendez pas que je… que l’on me soupçonne d’y avoir trempé ?

— Une lettre de vous a été trouvée dans la poche du mort ; il paraît que vous deviez passer la nuit dans sa maison.

— En effet.

— Ah ! vous le reconnaissez ?

Et l’inspecteur tira un calepin de sa poche.

— Un instant, Gregson, intervint Sherlock Holmes. Ce que vous désirez, n’est-ce pas, c’est une déclaration très sincère ?

— Et j’ai le devoir de prévenir M. Scott Eccles qu’elle pourra être invoquée contre lui.

— M. Scott Eccles s’apprêtait à parler quand vous êtes arrivé. Je crois, Watson, qu’un soda-brandy ne nous ferait pas de mal. Et maintenant, monsieur Eccles, ne prenez pas garde à ce supplément d’auditoire ; dites ce que vous avez à dire, comme si l’on ne vous eût pas interrompu.

M. Scott Eccles avait vidé d’un trait le verre de brandy, son visage s’était rasséréné. Jetant un regard inquiet au calepin de l’inspecteur, il commença en ces termes le récit de son extraordinaire aventure :

— Je suis, dit-il, célibataire, d’un caractère sociable, et je me plais à avoir des amis. Au nombre des maisons où je fréquente se trouve celle d’un brasseur aujourd’hui retiré des affaires, M. Melville, qui habite Albemarle Mansion, à Kensington. C’est à la table de M. Melville que je rencontrai, il y a quelques semaines, un jeune homme appelé Garcia. D’origine espagnole, à ce que j’ai cru comprendre, et plus ou moins attaché à l’ambassade de son pays, il parlait couramment l’anglais, il avait des façons charmantes ; je ne me souviens pas d’avoir vu un jeune homme de meilleure mine.

« Une espèce de véritable amitié s’établit entre nous. Il sembla tout de suite se prendre de sympathie pour moi, et deux jours après notre première rencontre il vint me voir à Lee. De fil en aiguille, il finit par m’inviter à passer quelques jours chez lui, à Wisteria Lodge, entre Esher et Oxshott. En conséquence, je me rendis hier soir à Esher.

« Il m’avait fait auparavant un tableau de sa maison et de ses gens. Il vivait en compagnie d’un fidèle domestique, son compatriote, qui parlait l’anglais, le servait personnellement et administrait en son nom. Avec cela, il possédait, disait-il, un cuisinier merveilleux, un métis, qu’il avait cueilli dans un de ses voyages, et grâce auquel il pouvait toujours répondre d’un bon dîner. « Drôle de personnel, ajouta-t-il, pour une maison située au cœur de Surrey. » J’en tombai d’accord avec lui, sans me douter que ce jugement était bien au-dessous de la vérité.

« Je me fis porter en voiture à Wisteria Lodge, qui est à deux milles au sud d’Esher. Imaginez une vaste habitation en arrière de la route, précédée d’une allée tortueuse que bordent de hauts arbustes toujours verts, d’ailleurs vieille et délabrée au point de menacer ruine. Quand la voiture me déposa sur un terre-plein envahi par les herbes, en face d’une porte noircie et souillée par les intempéries, je me demandai s’il était très sage à moi de venir ainsi chez un homme que je connaissais si peu. Cependant, m’ayant ouvert lui-même, il me fit un accueil cordial et démonstratif, avant de me remettre aux mains de son valet, mélancolique individu au teint basané, qui, s’emparant de mon sac, me montra le chemin de ma chambre. La place était morne. Nous dînâmes tête à tête, et mon hôte s’appliqua de son mieux à me divertir ; mais sa pensée semblait constamment l’emporter au loin. Sa conversation était si vague, si décousue, que j’avais peine à la comprendre. Sans cesse il tambourinait des doigts sur la table, se rongeait les ongles, donnait mille signes d’impatience nerveuse. Le dîner n’était ni bon ni bien présenté, et naturellement il ne gagnait rien à être servi par un valet rabat-joie. Je vous assure que bien des fois, au cours de la soirée, je souhaitais de trouver quelque prétexte pour rentrer immédiatement à Lee.

« Il me revient en mémoire un détail auquel je ne m’attachai pas sur le moment, et qui peut avoir de l’importance pour l’affaire que ces messieurs et vous êtes en train d’instruire. Vers la fin du dîner, le domestique apporta un billet à son maître. J’observai qu’après l’avoir lu celui-ci devint encore plus lointain et plus étrange. Il ne tenta plus d’effort, hypocrite ou sincère, pour animer la conversation ; il demeura perdu dans ses pensées, grillant d’innombrables cigarettes, et, du reste, ne fit aucune allusion au contenu du billet. J’allai me coucher avec plaisir dès qu’il fut onze heures. Un peu plus tard, ma chambre étant plongée dans l’ombre, Garcia, tout d’un coup, entre-bâilla ma porte et me demanda si j’avais sonné. Je lui répondis que non. Il s’excusa de m’avoir dérangé si tard, ajoutant qu’il était près d’une heure. J’oubliai bientôt cet incident et dormis à poings fermés toute la nuit.

« C’est ici que j’arrive au plus curieux de mon histoire. Je ne m’éveillai qu’au grand jour. Je consultai ma montre : il était près de neuf heures. J’avais expressément recommandé qu’on m’éveillât une heure plus tôt, je fus donc très étonné de cet oubli. Je sautai de mon lit, je sonnai. Pas de réponse. Je sonnai une deuxième fois, une troisième. Même résultat. Persuadé que la sonnette était détraquée, j’enfilai mes vêtements, je descendis en hâte, et de fort mauvaise humeur, pour demander un peu d’eau. Jugez si ma surprise redoubla de ne voir personne. J’appelai à tue-tête dans le hall : toujours même silence. Je courus de chambre en chambre : partout le désert. Mon hôte, la veille au soir, m’avait indiqué sa chambre. J’y frappai, ce fut en vain. Je tournai la poignée et j’entrai. La chambre était vide, le lit était fait. Pas plus de maître que de domestiques. Mon hôte étranger, son valet de chambre étranger, son cuisinier étranger, tout avait disparu dans la nuit. Ainsi finit ma visite à Wisteria Lodge.

Sherlock Holmes se frottait les mains en riant, heureux d’enrichir de ce bizarre numéro sa collection d’incidents bizarres.

— Ce qui vous arrive là, dit-il, est, autant que je sache, parfaitement unique. Puis-je, monsieur, vous demander ce que vous fîtes ensuite ?

— J’étais furieux. D’abord, je me crus la victime de quelque absurde mystification. Je rassemblai mes objets, je sortis de la maison en faisant claquer les portes et je partis, mon sac à la main, pour Esher. Là, je me rendis chez MM. Allan frères, qui sont les principaux agents de location du village ; ils m’apprirent que c’était bien eux qui louaient la villa. Je pensai alors, non pas qu’on m’avait mystifié, mais simplement qu’on avait déménagé à la cloche de bois : nous sommes à la fin de mars, le terme approche. Supposition gratuite, car MM. Allan, tout en me remerciant de les avoir prévenus, me dirent que la location était payée d’avance. Je rentrai dare-dare à Londres et me rendis à l’ambassade d’Espagne ; mon jeune homme y était inconnu. J’allai voir mon ami Merville, chez qui j’avais rencontré Garcia ; il ne le connaissait guère mieux que moi. Finalement, je n’ai plus attendu, pour venir vous trouver, que d’avoir votre réponse à mon télégramme : je sais, en effet, que vous êtes d’un avis précieux dans les cas difficiles. Et maintenant, monsieur l’inspecteur, je présume, d’après ce que vous avez dit à votre arrivée, que vous nous apportez la suite de l’histoire, qu’un drame est survenu. Je n’ai pas prononcé un mot qui ne soit la pure vérité. En dehors de ce que j’ai raconté, j’ignore tout de Garcia et de son destin. Je ne désire que servir la loi par tous les moyens en mon pouvoir.

— J’en suis sûr, monsieur Scott Eccles, absolument sûr, dit l’inspecteur Gregson du ton le plus aimable. Je conviens que les moindres détails de votre récit cadrent rigoureusement avec les faits tels que nous les connaissons. Entre autre, la remise de ce billet pendant le dîner. Auriez-vous, par hasard, remarqué ce que le billet avait pu devenir ?

— Oui, Garcia, après l’avoir roulé dans sa main, l’avait jeté au feu.

— Qu’en dites-vous, Baynes ?

Le détective provincial était un homme bouffi, sanguin, dont le visage se rachetait de la vulgarité par deux yeux d’un éclat peu commun, presque enfouis sous les sillons épais du front et des joues. Il sourit lentement, tandis qu’il retirait de sa poche un bout de papier décoloré :

— La cheminée avait des chenets, monsieur Holmes ; le billet passa par-dessus ; je l’ai recueilli intact.

Holmes sourit à son tour, en connaisseur.

— Il faut que vous ayez fouillé la maison avec soin pour faire cette trouvaille.

— Oui, monsieur Holmes, c’est ma manière. Dois-je lire le billet, monsieur Gregson ?

M. Gregson fit un signe d’assentiment.

— Il est écrit sur un quart de feuille de papier vergé blanc ordinaire sans filigrane, coupé en deux coups à l’aide de petits ciseaux, plié en trois et cacheté avec de la cire mauve sur laquelle on a apposé, en guise de sceau, un objet ovale et plat. Il porte l’adresse de M. Garcia, Wisteria Lodge. Et voici quel en est le texte :

Nos propres couleurs, blanc et vert. Vert, ouvert ; blanc fermé. Grand escalier, premier corridor, septième à droite. Portière verte. Bonne chance ! – D.

On reconnaît, à l’écriture, une main de femme et une plume fine ; mais l’adresse aura été mise par une autre main ou avec une autre plume, car elle est plus grosse et plus décidée, comme vous voyez.

— Très intéressant, fit Holmes, en parcourant le billet d’un œil rapide. Je vous complimente, monsieur Baynes, pour la minutie de votre examen. À peine y pourrait-on ajouter quelques menus détails. L’objet ovale qui a servi de sceau est indubitablement un bouton de manchette : quel autre aurait cette forme ? Quant aux ciseaux, c’étaient des ciseaux à ongles. Voyez le dessin des deux coups : il n’est pas long, cependant on y reconnaît la courbe légère des pointes.

M. Baynes se mit à rire.

— Je croyais, dit-il, avoir exprimé tout le jus du fruit je m’aperçois qu’il en restait. Après cela, j’avoue ne rien comprendre à ce billet, sauf qu’il se manigançait quelque chose et qu’il y avait une femme au fond de l’affaire, comme toujours.

M. Scott Eccles, durant cette conversation, s’était agité sur son siège.

— Ce billet confirme mon récit, dit-il, et je me félicite de sa découverte, mais je demande à faire observer que je ne sais pas encore ce qui est arrivé à M. Garcia, ni ce que sont devenus ses gens.

— En ce qui concerne Garcia, dit Gregson, la réponse est facile. On l’a trouvé mort ce matin sur un terrain vague d’Oxshott, à un mille environ de sa demeure. Il avait eu la tête fracassée, réduite en bouillie, avec un sac de sable ou tel instrument analogue plus propre à assommer qu’à blesser. L’endroit est solitaire, on ne rencontre pas une maison à moins d’un quart de mille. Apparemment, la victime a été d’abord frappée par derrière, mais l’agresseur s’est acharné sur elle longtemps après la mort. Il y a mis une sorte de rage. Le sol ne porte aucune empreinte de pas, aucun indice ne trahit le criminel.

— Pas de vol ?

— Ni même de tentative.

— C’est un événement douloureux, un événement affreux, gémit M. Scott Eccles ; mais, en vérité, il a pour moi des conséquences excessives. S’il a plu à mon hôte de faire une excursion nocturne au cours de laquelle il devait si tristement finir, ce n’est point ma faute. D’où vient qu’on me mêle à cette affaire ?

— La raison en est bien simple, monsieur, répliqua l’inspecteur Baynes. On n’a trouvé sur le mort d’autre document qu’une lettre où vous acceptiez son hospitalité pour la nuit même qui a été celle du drame. L’enveloppe de cette lettre nous a fourni le nom de Garcia et son adresse. Quand nous sommes arrivés chez lui ce matin après neuf heures, il n’y restait plus ni vous ni personne. J’ai télégraphié à M. Gregson de vous rechercher à Londres, tandis que je perquisitionnais à Wisteria Lodge. Puis j’allai rejoindre M. Gregson. Et nous voilà.

— Je crois, dit Gregson, qu’il conviendrait de procéder dans les formes. Vous voudrez bien, monsieur Scott Eccles, nous accompagner jusqu’au bureau de police, afin que nous puissions consigner par écrit votre déclaration.

— Certainement, monsieur, à la minute. Mais je retiens vos services, monsieur Holmes. J’entends n’épargner aucun frais pour parvenir à la vérité.

Mon ami se tourna vers M. Baynes.

— Je suppose, monsieur Baynes, que vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que je collabore avec vous ?

— Au contraire, j’en serai très honoré, monsieur.

— Vous avez montré dans tout ce que vous avez fait un esprit alerte et positif. Pourrais-je savoir si l’on a quelque idée de l’heure où s’est commis le crime ?

— Le mort devait être en place depuis une heure du matin. Il pleuvait à cette heure-là, et certainement le crime a été commis avant qu’il plût.

— Impossible, monsieur Baynes, s’écria notre client. La voix de M. Garcia ne permettait aucune méprise. Je jurerais que c’est lui qui m’a parlé à une heure du matin dans ma chambre.

— Curieux, mais nullement impossible, dit Holmes, souriant.

— Vous avez quelques présomptions ? demanda Gregson.

— À vue de nez, l’affaire ne paraît pas très complexe, bien que d’ailleurs elle présente certaines particularités intéressantes et nouvelles ; mais j’ai besoin de la mieux connaître avant d’avoir une opinion arrêtée. Billet à part, monsieur Baynes, n’avez-vous rien découvert de remarquable dans votre perquisition ?

Le détective regarda mon ami d’un air singulier.

— Si fait, dit-il. Deux ou trois choses très remarquables. Peut-être voudrez-vous bien, quand j’en aurai fini au bureau de police, venir causer avec moi et me donner votre avis ?

— À votre service, dit Holmes, sonnant pour appeler la logeuse. Mrs. Hudson, ajouta-t-il, reconduisez ces messieurs, puis ayez l’obligeance de faire expédier ce télégramme. On payera la réponse : cinq shillings.

Nous restâmes un moment silencieux après le départ de nos visiteurs. Holmes fumait comme il fume dans ces moments-là, les sourcils tirés au-dessus des yeux vifs, la tête jetée en avant, dans cette posture qui, chez lui, est si caractéristique.

— Eh bien, Watson, me demanda-t-il soudain, que vous semble de tout cela ?

— Si vous parlez de la mystification dont Scott Eccles a été l’objet, je ne sais que vous dire.

— Je parle du crime.

— À cet égard, étant donné la disparition des deux serviteurs de la victime, je crois qu’ils sont plus ou moins de connivence dans le meurtre et qu’ils ont fui pour échapper à la justice.

— C’est un point de vue. Toutefois, vous ne manquerez pas de vous étonner qu’ils se soient entendus pour tomber sur lui la nuit même où il y avait un invité dans sa maison. Ils le tenaient à leur merci toutes les autres nuits de la semaine.

— Alors, que signifie leur fuite ?

— En effet, que signifie leur fuite ? C’est un fait très important. C’en est un autre que la mésaventure de notre client Scott Eccles. L’esprit humain n’a-t-il pas, mon cher Watson, assez de ressources pour fournir une explication qui s’étende à l’un et à l’autre faits ? S’il y en avait une qui, par-dessus le marché, englobât le billet mystérieux et sa phraséologie spéciale, elle mériterait, certes, qu’on l’acceptât comme hypothèse temporaire ; et si, enfin, il venait à notre connaissance des faits nouveaux qui s’y ajusteraient encore, notre hypothèse deviendrait une solution.

— Mais quelle est-elle, notre hypothèse ?

Holmes se renversa sur sa chaise, les yeux mi-clos.

— Vous admettrez, mon cher Watson, que l’idée d’une plaisanterie est insoutenable. De graves événements se préparaient, la suite ne l’a que trop démontré ; les prévenances envers Scott Eccles, son invitation à Wisteria Lodge se rattachaient à ces événements.

— De quelle manière ?

— Procédons avec méthode, point par point. D’abord, il y a quelque chose de peu naturel dans cette amitié subite entre le jeune Espagnol et Scott Eccles. C’est Garcia qui en a fait tous les frais, allant voir Scott Eccles à l’autre bout de Londres le lendemain de leur première rencontre, et n’ayant plus de cesse qu’il ne l’ait entraîné à Esher. Que voulait-il donc à Eccles ? Qu’en pouvait-il attendre ? C’est un homme à qui je ne vois guère de charmes. Il n’a qu’une intelligence ordinaire et me paraît aussi peu fait que possible pour sympathiser avec un Latin d’esprit délié. Pourquoi, cependant, Garcia l’aura-t-il choisi, entre bien d’autres, dans l’intérêt de ses desseins ? Est-ce donc qu’il possède une qualité saillante ? Je dis qu’il en possède une. Il est le type même de la respectabilité britannique dans ce qu’elle a de plus conventionnel, l’Anglais le plus susceptible d’en impressionner un autre par son témoignage. Vous avez dû vous apercevoir qu’aucun des deux inspecteurs n’a songé à mettre en doute ses déclarations, si extraordinaires fussent-elles ?

— Mais de quoi devait-il témoigner ?

— De rien, à cause du tour qu’ont pris les circonstances ; de tout, si elles en avaient pris un autre. Du moins, c’est ce que je crois comprendre.

— J’y suis, parbleu ! il pouvait témoigner d’un alibi.

— Précisément, mon cher Watson : il pouvait témoigner d’un alibi. Supposons, pour les besoins de la cause, que les gens de Wisteria Lodge soient tous de mèche pour une entreprise criminelle quelconque. Mettons qu’ils en aient fixé l’exécution, par exemple, à une heure du matin. Il est tout à fait possible qu’en avançant les pendules ils aient envoyé Scott Eccles se coucher plus tôt qu’il ne croyait ; en tout cas, il est vraisemblable que, lorsque Garcia se dérangea pour venir lui dire qu’il était une heure du matin, il n’était en réalité que minuit. Si Garcia, quoi qu’il eût à faire, pouvait le faire assez tôt pour être rentré à une heure, il y avait le témoignage de cet irréprochable Anglais, prêt à jurer devant n’importe quelle Cour de justice que l’accusé était chez lui à l’heure du crime. C’était une assurance contre le pire.

— Oui, en effet, je vois. Mais la disparition des autres ?

— Je n’ai pas encore en mains tous les faits utiles ; mais je ne pense pas me heurter à d’insurmontables difficultés. Puis c’est un tort que de raisonner trop vite : insensiblement, on se laisse aller à torturer ses données pour les accommoder à ses théories.

— Et le billet ?

— Quel en était donc le texte ? « Nos propres couleurs, vert et blanc. » On dirait le langage des courses. « Vert, ouvert ; blanc fermé. » Ceci est clair, c’est un signal. « Grand escalier, premier corridor, septième à droite, portière verte. » Ça, c’est un rendez-vous, il se peut qu’en allant au fond des choses nous trouvions la jalousie d’un mari. L’appel, d’ailleurs, suppose un danger, sans quoi il ne dirait pas : « Bonne chance ! D. »… Cette initiale devrait être une indication.

— Garcia était Espagnol : pourquoi D. ne signifierait-il pas Dolorès, qui est un prénom féminin très usité en Espagne ?

— Bien, Watson, très bien… mais inadmissible. Une Espagnole, s’adressant à un Espagnol, écrirait en espagnol. L’auteur du billet est sans contredit une Anglaise. Prenons patience jusqu’au retour de l’excellent inspecteur. Et pendant ce temps, remercions le Destin propice qui pour quelques heures nous arrache aux intolérables fatigues de l’oisiveté.

La réponse au télégramme d’Holmes précéda le retour de Baynes. Holmes, en ayant pris connaissance, se disposait à la mettre dans son portefeuille, quand il vit que j’avais l’air d’attendre avec curiosité. Il se mit à rire et me passa la dépêche.

— Nous sommes en plein dans le grand monde, dit-il.

Ce que je lus n’était qu’une liste de noms et d’adresses :

Lord Harringby, the Dingle ; sir George Folliott, Oxshott Towers ; M. Hynes, juge de paix, Purdey Place ; M. James Baker Williams, Forton Old Hall ; M. Henderson, High Gable ; Rév. Joshua Stone, Nether Walsling.

— C’est un moyen très net de limiter notre champ d’opérations, dit Holmes. Nul doute que Baynes, avec son esprit de méthode, n’ait adopté un plan similaire.

— Je ne comprends pas bien.

— Mon cher ami, nous sommes dès maintenant arrivés à cette conclusion que le billet remis à Garcia pendant le dîner lui fixait un rendez-vous. Si nous savons bien le lire, s’il faut, pour se conformer à ses instructions, monter un grand escalier et chercher la septième porte d’un corridor, il va de soi que la maison du rendez-vous est très vaste. Il va également de soi qu’elle ne peut être qu’à un ou deux milles d’Oxshott, puisque Garcia cheminait dans cette direction et que, d’après mon interprétation des faits, il espérait être rentré à Wisteria Lodge assez tôt pour se créer un alibi valable seulement jusqu’à une heure. Pour connaître les principales maisons qui avoisinent les environs d’Oxshott, j’ai pris le parti d’en demander la liste aux agents mentionnés par Scott Eccles. La voilà. Si embrouillé que soit notre écheveau, c’est là qu’il doit aboutir.

Il était près de six heures quand nous nous trouvâmes, en compagnie de l’inspecteur Baynes, dans ce joli village du Surrey qui s’appelle Esher. Nous nous étions, Holmes et moi, munis pour la nuit ; et il y avait, à l’enseigne du « Taureau », des chambres confortables. Par une vraie soirée de mars, froide et sombre, nous partîmes pour Wisteria Lodge avec l’inspecteur. Une bise coupante accompagnée d’une pluie fine nous cinglait le visage. Ce temps s’accordait bien avec la désolation du paysage que traversait la route et le but tragique où elle nous menait.

II

LE TIGRE DE SAN PEDRO

Après deux milles d’une marche triste et glaciale, franchissant un haut portail de bois, nous pénétrions dans une ténébreuse avenue de marronniers, dont nous suivîmes les détours jusqu’à une maison basse, noire, lourdement silhouettée contre un ciel ardoisé. Une fenêtre, à la gauche de l’entrée, laissait filtrer une mince lueur.

— Il y a un constable de garde, nous dit Baynes. Je vais frapper à la fenêtre.

Il franchit le terre-plein de gazon et tapa de la main à la vitre. À travers la buée qui la recouvrait, je voyais confusément un homme assis près du feu. Il se leva d’un bond ; en même temps, un grand cri partit de la pièce. Quand, un instant après, le policeman nous ouvrit la porte, il soufflait avec force et la bougie dont il s’éclairait tremblait entre ses doigts.

— Qu’y a-t-il, Walters ? demanda Baynes, vivement.

L’homme essuya son front avec son mouchoir et poussa un long soupir de soulagement.

— Je suis heureux de vous voir, monsieur. La soirée m’a paru longue, et peut-être n’ai-je plus mes nerfs d’autrefois.

— Vos nerfs, Walters ? Je n’aurais jamais pensé que vous eussiez des nerfs.

— Ben, monsieur, c’est la solitude, le silence de cette maison, et aussi la drôle de chose dans la cuisine. Quand vous avez cogné à la vitre, j’ai cru que l’apparition revenait.

— Quoi ? qu’est-ce qui revenait ?

— Le diable, autant dire. À la fenêtre.

— À la fenêtre, le diable ? Quand ?

— Il y a tout juste deux heures. Le jour déclinait. Je lisais, là, sur cette chaise. Je ne sais pas ce qui me fit lever la tête : il y avait une figure qui regardait à l’intérieur par le carreau du bas. Seigneur ! quelle figure ! Elle me poursuivra dans mes rêves !

— Allons, allons ! Walters, vous ne parlez point comme un constable.

— C’est vrai, monsieur, c’est vrai, mais à quoi bon le nier ? J’en ai eu une secousse. Ça n’était pas noir, monsieur, ni blanc, ni d’aucune couleur que je connaisse. Imaginez une ombre baroque, qui semblait d’argile, avec des éclaboussures de lait. Et sa taille ! deux fois la vôtre. Et puis aussi ses yeux ! des yeux énormes, à fleur de tête. Et les dents blanches d’une bête affamée. Je l’avoue, monsieur, je ne fus pas capable de bouger un doigt ni de respirer avant d’avoir vu la chose disparaître. Alors je courus au dehors, à travers le fouillis d’arbustes ; mais, Dieu merci ! je ne trouvai rien.

— Si je ne vous savais un homme brave, Walters, je serais tenté, pour ce mot-là, de vous donner une mauvaise note. Eût-il affaire au diable, un constable de service ne devrait pas dire : « Dieu merci ! » avant de lui avoir mis le grappin dessus. J’aime à croire que vous n’avez pas eu la berlue et que vous n’êtes pas victime de vos nerfs.

— Il est facile de nous en assurer, dit Holmes, allumant sa petite lampe de poche.

Et après avoir examiné la bordure du gazon :

— Empreintes d’un pied presque démesuré, annonça-t-il. Pour peu que le reste fût à l’échelle, l’homme était un géant.

— Qu’a-t-il pu devenir ?

— Il aura probablement traversé le taillis et gagné la route.

— Quel que soit cet individu et quoi qu’il se propose, dit l’inspecteur, pensif, le voilà parti ; nous n’avons pas à nous laisser détourner de préoccupations plus immédiates. Si vous le voulez bien, monsieur Holmes, nous allons faire le tour de la maison.

Les chambres, le salon avaient été soumis à une visite sévère, mais infructueuse. Apparemment, ce qu’avaient pu apporter les locataires était peu de chose ; les moindres objets mobiliers appartenaient à l’immeuble. Mais il était resté un bon nombre de costumes portant la marque de MM. Marx et Cie, High Holborn. Interrogés par télégramme, MM. Marx avaient répondu ne rien savoir de leur client, sauf qu’il était bon payeur. Quelques menus articles, quelques pipes, un revolver d’ancien modèle et une guitare constituaient le principal des objets personnels.

— Rien de spécial dans tout cela, dit Baynes, qui, une bougie à la main, allait rapidement de chambre en chambre. En revanche, monsieur Holmes, j’appelle toute votre attention sur la cuisine.

Située à l’arrière de la maison, c’était une pièce obscure, haute de plafond ; dans un coin, une litière de paille qui devait servir de lit au cuisinier ; sur la table, des assiettes sales et des plats contenant les restes du dîner de la veille.

— Veuillez regarder ceci, dit Baynes. Qu’en pensez-vous ?

Il élevait sa bougie en face d’un objet extraordinaire dressé de l’autre côté de la table. C’était quelque chose de si ridé, de si ratatiné, de si recroquevillé, qu’il était difficile de savoir ce que cela pouvait être. Cela paraissait fait d’un cuir noir, à l’image de la forme humaine, à la ressemblance d’un nain. D’abord, en l’examinant, je crus voir une momie de petit nègre, puis je pensai à un très vieux singe tout rabougri. Finalement, je doutai si cela tenait de l’animal ou de l’homme. Un double cordon de coquilles était noué à son cou.

— Très intéressant, dit Holmes, lorgnant la sinistre relique, très !… Mais encore ?

Sans mot dire, Baynes nous conduisit à l’évier et pencha sa bougie. La pierre était jonchée des membres d’un grand oiseau blanc qu’on avait mis en pièces avec une fureur sauvage, sans le dépouiller de ses plumes. Holmes nous montra la caroncule au-dessus de la tête déchiquetée.

— Un coq blanc, dit-il. Très intéressant. L’affaire est vraiment curieuse.

Mais M. Baynes nous réservait pour la fin sa plus lugubre exhibition. Il tira de dessous l’évier un seau de zinc plein de sang, puis il prit sur la table une jatte de bois sur laquelle s’amoncelaient de petits fragments d’os carbonisés.

— Ces débris proviennent du fourneau. Au dire d’un médecin que nous avions amené ce matin, ils ne sont pas d’un homme. On a donc tué et brûlé une bête.

Holmes sourit en se frottant les mains.

— Inspecteur, il faut que je vous félicite de la façon dont vous menez cette affaire si particulière et si instructive. Vous ne paraissez, soit dit sans offense, avoir plus de capacités que d’occasions de les exercer.

Les petits yeux de Baynes clignotèrent de plaisir.

— Le fait est, monsieur Holmes, que nous croupissons en province. Une affaire de cette espèce, c’est une chance pour un homme, et j’espère la mettre à profit. Que pensez-vous de ces os ?

— Qu’ils m’ont l’air d’être ceux d’un mouton, par exemple, ou d’un chevreau.

— Quant au coq blanc ?

— Curieux, monsieur Baynes, très curieux. Je dirais presque unique.

— Oui, monsieur, il devait y avoir dans cette maison des gens bien étranges, et qui se livraient à d’étranges pratiques. L’un d’eux est mort. Les autres l’ont-ils suivi et tué ? Dans ce cas, nous ne devrions pas manquer de les prendre, car tous les ports sont surveillés. Mais j’envisage différemment les choses. Oui, monsieur, j’ai là-dessus mon idée à moi, très différente.

— Une théorie, alors ?

— Que j’entends vérifier tout seul, monsieur Holmes. Ce n’est que justice envers moi-même. Vous vous êtes fait un nom, à moi de m’en faire un. Je me réjouirais de pouvoir dire plus tard que j’ai réussi sans votre concours.

Holmes eut un rire de bonne humeur.

— À merveille, inspecteur, dit-il. Suivons chacun notre chemin ; mes résultats n’en restent pas moins, le cas échéant, à votre disposition. Je crois n’avoir plus rien à faire ici, et je puis, ailleurs, utiliser mieux mon temps. Au revoir. Bon succès !

Force petits symptômes, qui eussent été perdus pour d’autres, m’instruisaient qu’Holmes tenait une piste. Aux yeux du premier venu, il gardait son impassibilité habituelle ; mais j’étais certain qu’il poursuivait la partie. J’en avais pour garant son ardeur contenue et la vivacité plus grande de ses allures. Il ne disait rien, selon son habitude, et selon la mienne, je n’avais garde de le questionner. Je participais au jeu, j’y apportais mon modeste appoint, cela me suffisait. Qu’aurais-je eu besoin de distraire l’activité de ce cerveau par une intervention oiseuse ? Je saurais en temps voulu ce qu’il y aurait à savoir.

J’attendais donc. Mais, peu à peu, à force d’attendre, je commençai de me sentir désappointé. Les jours succédaient aux jours, Holmes restait sur la réserve. Il passa une matinée à Londres, et je compris, par un hasard de la conversation, qu’il était allé au British Museum. Ce fut d’ailleurs sa seule absence. Mais il était constamment dehors, faisant de longues promenades souvent solitaires, ou bavardant avec un tas de commères villageoises dont il cultivait la connaissance.

— Je suis sûr, Watson, me disait-il, qu’une semaine de campagne sera pour vous d’une inappréciable utilité. Il est vraiment amusant de voir les haies faire leurs premières pousses et les coudriers se revêtir de chatons. Avec un petit couteau, une boîte de fer-blanc et un traité élémentaire de botanique, il y a beaucoup à apprendre.

Lui-même, dans ses vagabondages, se munissait de cet attirail ; mais il n’apportait le soir qu’une médiocre récolte.

En quelques circonstances où je l’accompagnai, nous rencontrâmes l’inspecteur Baynes. Sa face rubiconde se plissait de sourires. Ses yeux reluisaient quand il abordait Holmes. Il parlait peu de l’affaire, mais au peu qu’il en disait nous comprenions qu’il n’avait pas à se plaindre du tour des événements. Pourtant, je l’avoue, ce n’est pas sans surprise que, cinq jours après le crime, ouvrant un matin mon journal, j’y lus ce qui suit, imprimé en grosses lettres :

 

LE MYSTÈRE D’OXSHOTT

UNE SOLUTION

ARRESTATION DE L’ASSASSIN PRÉSUMÉ

 

Quand je lui fis voir cette manchette, Holmes bondit sur sa chaise, comme piqué par un aiguillon.

— By Jove ! s’écria-t-il, est-ce que par hasard Baynes aurait pincé notre homme ?

— C’est probable, dis-je.

Et je lus à mon ami l’article suivant :

Une grande émotion règne à Esher et dans le district environnant par suite d’une arrestation effectuée la nuit dernière et se rapportant au meurtre d’Oxshott. On se rappelle que M. Garcia, de Wisteria Lodge, avait été trouvé mort sur un terrain vague appartenant à la commune, que son corps portait les traces des plus affreuses violences, et que, la nuit même du meurtre, son valet de chambre et son cuisinier avaient fui, ce qui semblait démontrer leur participation au crime. Si, comme on l’a prétendu, le défunt avait chez lui des objets de valeur, et si, par suite, le crime a eu le vol pour mobile, le fait reste encore à prouver. L’inspecteur Baynes, chargé des recherches, était fondé à croire que les fugitifs n’avaient pu aller très loin, qu’ils se cachaient dans une retraite préparée d’avance ; aussi n’a-t-il négligé aucun effort pour les détourner. On était, d’ailleurs, dès le début de l’affaire, certain d’y parvenir, car plusieurs fournisseurs qui avaient eu l’occasion d’apercevoir le jardinier par la fenêtre, s’accordaient à le dépeindre comme un individu particulièrement reconnaissable, un énorme et hideux mulâtre, au teint blafard, au type négroïde accentué.

Le lendemain même du crime, ayant eu l’audace de revenir dans la nuit à Wisteria Lodge, il y fut surpris et poursuivi un moment par l’inspecteur Baynes. Celui-ci, estimant qu’une pareille visite avait un but, et que par conséquent elle se répéterait, quitta la maison après avoir organisé une souricière dans le petit taillis qui borde l’avenue. L’homme donna dans le piège. Il a été capturé la nuit dernière, après une lutte au cours de laquelle le constable Downing fut cruellement mordu. Nous croyons savoir que, lorsque le prisonnier sera traduit devant les magistrats, la police demandera le renvoi des débats. On attend de cette arrestation des suites importantes.

Holmes prit son chapeau.

— Il faut, s’écria-t-il, que nous voyions Baynes, pas de temps à perdre ! Nous le cueillerons avant son départ.

En effet, la rue du village descendue à grands pas, nous trouvâmes, comme nous l’avions pensé, l’inspecteur en train de quitter son logis.

— Avez-vous lu les nouvelles, monsieur Holmes ? demanda-t-il en nous offrant un journal.

— Oui, Baynes. Et j’espère que vous me permettrez de vous donner un conseil d’ami.

— Un conseil, monsieur Holmes ?

— J’ai sérieusement étudié l’affaire, je n’ai pas la conviction que vous soyez dans la bonne voie. Je voudrais ne vous voir vous engager qu’à bon escient.

— Vous êtes bien aimable.

— Croyez-moi, je parle dans votre intérêt.

Il me sembla qu’une lueur de malice papillotait dans les petits yeux de M. Baynes.

— Nous étions convenus de travailler d’après nos idées. C’est ce que je fais, monsieur Holmes.

— Ah ! très bien, dit Holmes. Ne m’en veuillez pas.

— Oh ! je ne vous en veux pas, monsieur ; je rends justice à vos intentions. Mais nous avons tous notre système, monsieur Holmes. Vous avez le vôtre, peut-être ai-je le mien.

— N’en parlons plus.

— Nos renseignements sont toujours à votre service. Le gaillard que nous avons pris est un parfait sauvage, fort comme un cheval de roulier, féroce comme un diable. Il a presque arraché d’un coup de dent le pouce de Downing avant qu’on ait réussi à le capturer. À peine s’il prononce un mot d’anglais. Nous n’en tirons que des grognements.

— Et vous croyez avoir la preuve qu’il a tué son maître ?

— Je n’en dis pas tant, monsieur Holmes, je n’en dis pas tant. Nous avons tous nos petits moyens, je le répète. J’essaye des miens, pendant que vous essayez des vôtres. Telle est notre convention.

Comme je m’éloignais avec Holmes, il haussa les épaules.

— Cet homme me déroute. Je n’arrive pas à le comprendre. Il me semble courir de gaîté de cœur à une culbute. Mais puisqu’il y tient, soit ! Essayons chacun de notre manière, nous verrons ce qui en résultera.

Et quand nous fûmes rentrés au « Taureau » :

— Prenez cette chaise, Watson, me dit mon ami. Je désire vous exposer la situation, car je pourrais, cette nuit, avoir besoin de votre aide. Laissez-moi vous montrer l’évolution de l’affaire jusqu’au point où j’ai été en mesure de la suivre. Très simple dans ses lignes directrices, elle n’en offre pas moins des difficultés surprenantes pour ce qui est d’arriver à une arrestation. Il reste encore des lacunes à combler.

« Et d’abord, revenons au billet reçu par Garcia le soir de sa mort. S’il plaît à Baynes de voir dans l’affaire la main des domestiques, libre à lui, nous ne sommes pas forcés de partager ses idées. Car c’est Garcia tout seul qui s’avisa d’obtenir la présence de Scott Eccles, et cela, évidemment, dans l’unique intention de se ménager un alibi. C’est donc Garcia qui poursuivait une entreprise, et, vraisemblablement, une entreprise criminelle, au cours de laquelle il a trouvé la mort. Je dis criminelle, parce qu’il n’y a qu’un homme poursuivant une entreprise criminelle qui puisse avoir besoin d’un alibi. Dans ces conditions, qui donc a tué Garcia, sinon la personne contre laquelle il dirigeait son entreprise ? Il me semble que jusque-là nous sommes en terrain sûr.

« Quant à la disparition des gens de Garcia, nous y voyons maintenant une raison : c’est qu’ils étaient de connivence dans le crime. Le crime accompli, Garcia n’avait qu’à s’en revenir chez lui, le témoignage de l’Anglais le garantissait contre les soupçons, tout allait le mieux du monde. Mais l’exécution du crime offrait des dangers ; si Garcia n’était pas de retour à une certaine heure, cela signifierait sans doute qu’il était mort ; dans ce cas, ses mesures étaient prises, ses complices se réfugieraient en un lieu convenu d’avance, où ils échapperaient aux recherches et se tiendraient prêts à renouveler ultérieurement l’attentat. Voilà, n’est-ce pas, une interprétation plausible des faits ?

Le compliqué devenait simple ; comme toujours, je m’étonnais de n’y avoir pas plus tôt vu clair.

— Mais à quoi répond le retour de l’un des domestiques ?

— Nous pouvons imaginer que, dans la confusion de la fuite, ils avaient oublié derrière eux quelque chose de précieux, quelque chose dont ils n’acceptaient pas de se séparer : c’est, je crois, une explication très suffisante.

— Bien. Mais ensuite ?

— Ensuite, j’arrive au billet reçu par Garcia durant le dîner. Il montre qu’à l’autre bout du fil se trouve un autre complice. Mais où est l’autre bout du fil ? Je vous le disais tout à l’heure, il ne peut être que dans une grande maison voisine, et le nombre des grandes maisons voisines est restreint. Dès les premiers jours de notre arrivée dans le village, j’ai fait des promenades, au cours desquelles, tout en me livrant à mes recherches botaniques, je reconnaissais les grandes maisons du pays et me renseignais sur les gens qui les habitent. Une d’elles, et une seule, fixa mon attention. C’est la vieille et fameuse métairie de High Gable, contemporaine des Stuart, située à un mille de l’autre côté d’Oxshott, à moins d’un demi-mille de la scène du drame. Les autres avaient pour propriétaires d’honnêtes et prosaïques personnes dont la vie excluait toute idée de roman ; au contraire, M. Henderson, de High Gable, était, sous bien des rapports, un homme peu banal, à qui pouvaient fort bien arriver des aventures peu banales. Je concentrai donc mon attention sur lui et sur son personnel.

« Personnel et maître forment ensemble un groupe singulier, Watson ; et le maître n’est pas le moins singulier du groupe. Je sus inventer un prétexte pour le voir ; mais dans ses yeux sombres, profondément enfouis sous le front et parfois songeurs, il me sembla lire qu’il devinait l’objet réel de ma visite. C’est un homme vigoureux, alerte, grisonnant, les sourcils touffus et noirs, le pas d’un cerf, l’air d’un empereur, un homme farouche, autoritaire, âme de feu sous un masque parcheminé, dans un corps souple comme une cravache ; s’il n’est pas étranger, il a dû, tant il est jauni et desséché, habiter longtemps les Tropiques. Du moins n’y a-t-il aucun doute possible sur l’origine étrangère de son secrétaire et ami, M. Lucas : celui-là est un personnage de couleur chocolat, artificieux, exquis, félin, avec des façons de parler dangereuses, douceâtres. Ainsi, Watson, nous nous trouvons en présence de deux groupes d’étrangers, l’un à Wisteria Lodge, l’autre à High Gable : nos lacunes se comblent.

« Cet Henderson et ce Lucas, unis d’étroite amitié, forment, à High Gable, le centre de la maison. Il s’y ajoute une troisième personne qui, pour nos desseins immédiats, peut encore avoir plus d’importance : c’est une Anglaise d’une quarantaine d’années, miss Burnet, qu’Henderson a donnée pour gouvernante à ses deux filles âgées de onze et treize ans. Enfin, je compterai comme faisant partie de la famille un domestique de confiance qui voyage toujours avec elle ; car Henderson est grand voyageur et se déplace à tout bout de champ. Il y a seulement quelques semaines qu’après une absence d’un an il est revenu à High Gable. Sa fortune lui permet de se passer tous ses caprices.

« Quant au reste, la maison regorge de sommeliers, de valets de pied, de femmes de chambre, de tout ce qui constitue le personnel surnourri et sous-occupé d’une grande maison de campagne anglaise.

« Ce que je viens de vous dire, je l’ai su par les cancans du village, ou pour m’en être personnellement assuré. Il n’y a pas de meilleur agent d’information qu’un domestique congédié, quand il a son congé sur le cœur ; et j’ai eu la chance d’en trouver un. Naturellement, cette chance n’a rien eu d’un hasard, j’ai pris la peine d’aller au-devant d’elle. Selon le mot de Baynes, nous avons tous notre système : mon système, à moi, m’a fait découvrir John Warner, l’ancien jardinier de High Gable, chassé dans un moment de colère par son tyrannique patron. Il a gardé des intelligences parmi les autres domestiques, unis dans la crainte et l’antipathie que leur inspire Henderson. Ainsi la maison m’a livré la clef de ses mystères.

« Curieuses gens que ces gens-là, Watson ! je ne saurais trop le répéter, sans me flatter de tout comprendre encore. High Gable est un bâtiment à deux ailes : les domestiques vivent d’un côté, la famille de l’autre. Il n’y a, comme trait d’union entre le personnel et les maîtres, que le valet de chambre d’Henderson, qui sert les repas de la famille ; on lui remet tout à une certaine porte, qui est la seule voie de communication. La gouvernante et les deux filles ne sortent guère que pour aller au jardin. Jamais Henderson ne se promène seul, son noir secrétaire ne le quitte pas plus que son ombre. C’est l’opinion des domestiques, et ils ne s’en cachent pas, que leur maître a terriblement peur de quelque chose. « Il a vendu son âme au diable pour de l’argent », dit Warner, « Il redoute que le créancier ne réclame son dû. » Qui sont ces individus ? D’où viennent-ils ? Tout le monde l’ignore. Ils sont très violents de caractère. Par deux fois, Henderson s’est laissé aller à des coups de cravache ; il n’a pas fallu moins que le poids de sa bourse et de larges compensations pour le sauver de la justice.

« Et maintenant, Watson, examinons la situation à la lumière de nos renseignements. Nous admettrons que le billet remis à Garcia venait d’une personne de la maison, qui l’invitait à mettre à exécution un attentat préalablement concerté. Mais entre toutes les personnes de la maison, qui donc avait pu l’écrire ? Une femme, nous le savons ; et quelle femme, sinon miss Burnet, la gouvernante ? Tous nos renseignements semblent s’accorder sur ce point. Du moins nous pouvons l’accepter comme une hypothèse et voir les conséquences qui en découlent. J’ajoute que l’âge et le caractère de miss Burnet excluent ma première idée d’une intrigue d’amour.

« Si elle a écrit le billet, c’est probablement qu’elle était l’amie et la complice de Garcia. Que devait-elle faire, en bonne logique, à la nouvelle de sa mort ? En supposant qu’il eût trouvé cette mort dans une entreprise coupable, elle devait se taire, en gardant au fond d’elle-même, contre ses meurtriers, un sentiment d’amertume et de haine ; et sans doute ne demanderait-elle pas mieux que de se prêter à le venger. Pouvions-nous arriver jusqu’à elle, tâcher de la mettre à contribution ? j’y pensai d’abord. Mais voici qu’intervient un fait sinistre : depuis le meurtre, nul n’a revu miss Burnet. Elle a tout à fait disparu. Vit-elle ? A-t-elle partagé le sort de l’ami qu’elle appelait ? Est-elle morte la même nuit ? N’est-elle que prisonnière ? C’est ce qu’il nous reste à établir.

« Vous concevez la difficulté où nous sommes, Watson. Rien à évoquer pour obtenir un mandat d’arrêt. Exposée à un magistrat, notre thèse lui paraîtrait fantastique. Il n’y a pas à faire état de la disparition de la gouvernante : dans cette extraordinaire famille, n’importe qui peut demeurer invisible une semaine. Et pourtant, il se peut qu’à cette minute la vie de miss Burnet soit en danger. Tout ce qu’il m’est permis de faire, c’est de surveiller la maison et de laisser mon agent, Warner, en observation à l’entrée. Mais les choses ne sauraient traîner ainsi. La loi étant désarmée, nous avons à courir nos risques.

— C’est-à-dire ?…

— Je sais où est la chambre de miss Burnet. Pour s’y introduire, il suffirait de monter sur un petit bâtiment extérieur. Je vous propose de venir avec moi, ce soir, essayer d’atteindre au cœur même du mystère.

C’était, je l’avoue, une perspective peu alléchante. La vieille maison et son atmosphère de meurtre, ses inquiétants locataires, les dangers inconnus de l’approche, le fait que légalement nous nous mettions dans une fausse position, tout se combinait pour amortir mon zèle. Mais les raisonnements d’Holmes avaient une autorité si froide qu’on ne déclinait pas une aventure dont il se déclarait partisan ; on savait que la solution cherchée était à ce prix, et seulement à ce prix. Je lui serrai la main en silence. Le dé était jeté.

Cependant, nos recherches ne devaient pas avoir une conclusion si hasardeuse. Vers cinq heures, au moment où les premières ombres d’un soir de mars commençaient à descendre, nous vîmes se précipiter dans notre chambre un paysan fort excité.

— Ils ont filé, monsieur Holmes ! filé par le dernier train. La dame leur a échappé. Je l’ai amenée dans un cab. Elle est en bas.

— Excellent Warner ! s’écria Holmes en bondissant. Watson, nos lacunes se comblent très vite !

Dans le cab, il y avait une dame à demi couchée et qui semblait à bout de force. Ses traits aquilins, émaciés, portait les empreintes d’un drame récent. Sa tête retombait mollement sur sa poitrine. Quand elle la releva, tournant vers nous ses yeux ternes, je vis que les pupilles faisaient deux taches sombres au centre de l’iris large et grisâtre. Elle était sous l’influence de l’opium.

— Je montais la garde comme vous me l’aviez recommandé, monsieur Holmes, dit notre émissaire, l’ancien jardinier. Quand je vis sortir la voiture qui emportait la famille à la gare, je me jetai à sa poursuite. Sur le quai, la dame marchait comme une somnambule ; mais au moment où on la faisait monter dans le train, elle revint à elle et se débattit. On la poussa dans le wagon, elle se débattit de plus belle et réussit à sortir. J’intervins, je la mis dans un cab et nous voici. Jamais je n’oublierai le visage qui se penchait à la portière du wagon au moment où je pris le large. Je n’aurais pas longtemps à vivre si ma vie ne dépendait que de cet affreux démon aux yeux noirs, au teint jaune !

Nous transportâmes miss Burnet dans notre chambre, nous l’installâmes sur le sofa, et deux bonnes tasses de café lui eurent bientôt dégagé la tête des brumes de l’opium. Holmes s’était hâté de faire appeler Baynes et de lui expliquer la situation.

— Monsieur, dit chaleureusement l’inspecteur en serrant la main de mon ami, vous venez de me rendre le témoignage même que je souhaitais. Depuis le début de l’affaire, je suivais la même piste que vous.

— Quoi ! vous étiez aux trousses d’Henderson ?

— Le jour, monsieur Holmes, où vous vous glissiez en rampant dans les taillis de High Gable, j’étais grimpé sur l’un des arbres, je vous voyais en bas. C’était à qui de nous deux aurait le premier sa preuve.

— Alors, pourquoi avez-vous arrêté le mulâtre ?

Baynes se mit à rire.

— J’étais sûr qu’Henderson, pour le nommer comme il se nomme, sentait qu’on le suspectait, et qu’il se tiendrait coi, qu’il ne bougerait pas tant qu’il ne se croirait pas en danger. J’arrêtai le mulâtre : c’était convaincre Henderson que nous ne nous occupions pas de lui. Je savais que vraisemblablement il en profiterait pour décamper. Ainsi je me donnais une chance de retrouver miss Burnet.

Holmes posa la main sur l’épaule de l’inspecteur.

— Vous irez loin dans le métier, dit-il, vous avez l’instinct et l’intuition.

Baynes rougit de plaisir.

— Un de mes agents en bourgeois a, toute la semaine, attendu à la gare. Quelque direction que prissent les gens de High Gable, il avait l’œil sur eux. J’imagine qu’il a dû se tenir à quatre en voyant se sauver miss Burnet. Heureusement, elle a été recueillie par votre homme, tout est bien qui finit bien. Nous ne pouvons opérer d’arrestation avant qu’elle n’ait parlé. Plus tôt nous l’entendrons, mieux cela vaudra.

— Elle se remet très vite, constata Holmes en regardant la gouvernante. Mais, dites-moi, Baynes, qui est cet Henderson ?

— Henderson, répondit l’inspecteur, c’est don Murillo, jadis surnommé le Tigre de San Pedro.

Le Tigre de San Pedro ! Instantanément, toute l’histoire de cet homme me revint à la mémoire. Il s’était fait la réputation du tyran le plus dépravé, le plus sanguinaire, qui, sous de faux semblants de civilisation, eût jamais régi un pays. Vigueur, intrépidité, énergie, il avait assez de vertus pour imposer ses abominables vices, et pendant dix ou douze ans tout un peuple subit son joug. On ne prononçait son nom qu’avec terreur dans l’Amérique Centrale. Enfin, il y eut contre lui un soulèvement universel. Rusé autant que féroce, il sut, aux premières rumeurs hostiles, faire transporter secrètement ses trésors à bord d’un navire dont l’équipage lui était dévoué. Les insurgés qui, le lendemain, envahirent son palais, le trouvèrent vide. Le dictateur, ses deux filles, son secrétaire, sa fortune, tout leur avait échappé à la fois. Il s’était, depuis, comme effacé du monde ; son identité avait fait l’objet de fréquentes hypothèses dans la presse européenne.

« Oui, monsieur, don Murillo, le Tigre de San Pedro, répéta Baynes. Observez que les couleurs nationales de San Pedro sont le blanc et le vert : les mêmes dont il est question dans le billet, monsieur Holmes. Bien qu’il se fît appeler Henderson, j’ai pu, à travers Paris, Rome et Madrid, relever sa trace jusqu’à Barcelone, où il avait débarqué en 1886. Ses ennemis, dont le ressentiment n’abdiquait point, le recherchaient depuis ce temps-là. Ils venaient seulement de découvrir son refuge.

— La découverte remonte à un an, dit miss Burnet, qui s’était redressée, et qui, maintenant, suivait avec une ardente curiosité notre conversation. Une fois déjà on avait attenté à sa vie, mais quelque esprit méchant le protégeait. Aujourd’hui encore, le noble, le chevaleresque Garcia est tombé ; le meurtrier est libre et respire. Mais un autre viendra, puis un autre, jusqu’à ce que justice soit faite : cela est sûr, comme il est sûr que le soleil se lèvera demain.

Les mains de la gouvernante se contractaient ; sa figure fatiguée avait blêmi de fureur et de haine.

— Comment se fait-il, dit Holmes, que vous, miss Burnet, vous, une Anglaise, on vous trouve dans une pareille affaire d’assassinat ?

— C’est qu’il n’y a pas au monde d’autre moyen que l’assassinat pour punir justement cet homme. Qu’importe à vos lois que, pendant des années, il ait noyé San Pedro sous des torrents de sang et chargé de trésors volés tout un navire ? Autant vous parler de crimes commis dans une autre planète ! Nous, du moins, nous savons. Nous avons appris la vérité dans la souffrance et les larmes. Pour nous, l’enfer n’a pas de démon comparable à Jean Murillo, et nous ne saurions vivre en paix tant que ses victimes crieront vengeance.

— Vous avez certainement raison, dit Holmes, j’ai ouï dire que Murillo était un homme atroce. Mais en quoi vous a-t-il donné des griefs personnels ?

— Je vais vous le dire. La police de ce bandit avait l’ordre de tuer, sous un prétexte quelconque, tout homme qui promettait de devenir pour lui un rival dangereux. Mon mari – car, de mon vrai nom, je suis la signora Victor Durando – était ministre de San Pedro à Londres. C’est là qu’il me connut et m’épousa. Jamais on ne vit ici-bas un homme qui poussa plus loin la noblesse de caractère. Hélas ! Murillo entendit vanter ses mérites ; il invoqua, pour le rappeler, la première raison venue, et le fit fusiller. Pressentant son destin, mon mari avait refusé de m’emmener avec lui. On confisqua tous ses biens. Je demeurai seule, le cœur brisé et à peu près dénuée de ressources.

« Vint la chute du tyran. Il réussit à fuir dans les conditions que vous évoquiez tout à l’heure. Mais ceux dont il avait ruiné la vie, ceux qui avaient vu leurs parents les plus proches, leurs amis les plus chers souffrir par lui la torture et la mort, se promirent de n’en pas rester là. Ils constituèrent une société qui décida de ne se dissoudre qu’une fois son œuvre accomplie. Quand nous eûmes reconnu chez le faux Henderson le despote déchu, on m’assigna la mission de m’attacher à sa famille et de tenir nos affiliés au courant de ses déplacements. Je parvins à entrer chez lui comme gouvernante. Il ne se doutait guère que la personne qu’il avait en face de lui à chaque repas était l’épouse de l’homme qu’en vingt-quatre heures il avait dépêché dans l’éternité. Je lui souriais, je m’acquittais de mes devoirs envers ses filles, j’attendais mon heure. Un attentat dirigé contre lui à Paris échoua. Nous errâmes dans tous les sens à travers l’Europe afin de dépister ceux qui nous poursuivaient, et nous revînmes finalement dans cette maison qu’il avait louée à son arrivée en Angleterre.

« Mais les justiciers veillaient. Ce retour était prévu. Garcia, qui est le fils de l’ancien premier dignitaire de San Pedro, avait déjà gagné la place avec deux compagnons d’humble condition, fidèles et animés d’un même esprit de vengeance. Il ne pouvait rien tenter durant le jour, car Murillo prenait ses précautions, et il ne se hasardait à sortir que flanqué de son satellite Lucas, ou plutôt Lopez, comme on l’appelait au temps de sa grandeur. Mais, la nuit, il était seul, le vengeur le trouverait. Un certain soir fixé d’avance, j’envoyai à mon ami mes dernières instructions, car Murillo, toujours sur ses gardes, changeait sans cesse de chambre. Je devais ouvrir les portes ; une lumière blanche ou verte, à l’une des fenêtres regardant l’avenue, indiquerait si l’on pouvait agir en toute sécurité ou si l’on devait remettre la tentative.

« Les événements se prononcèrent contre nous. J’avais, je ne sais comment, éveillé les soupçons de Lopez, le secrétaire. Il se glissa derrière moi et m’arracha le billet que je venais d’écrire. Son maître et lui me traînèrent dans ma chambre, me jugèrent, me convainquirent de trahison. Ils m’auraient plongé leur couteau dans le corps s’ils avaient su comment échapper aux conséquences de leur acte. Enfin, après un long débat, ils conclurent au danger de me tuer, mais ils décidèrent de se débarrasser de Garcia.

« Ils m’avaient bâillonnée, Murillo me tordit le bras jusqu’à ce que je leur eusse donné l’adresse de mon ami. Je jure que je n’aurais pas eu cette faiblesse si j’avais connu leurs intentions. Lopez mit l’adresse sur le billet, le cacheta avec son bracelet et le fit porter par José, son domestique. Comment Garcia fut assassiné, je l’ignore ; je sais seulement qu’il mourut de la main de Murillo, car Lopez était resté pour me garder. Murillo dut guetter l’arrivée de Garcia au milieu des bruyères que traverse le petit chemin, et le frapper au passage. Il avait d’abord songé à le laisser entrer dans la maison et à le tuer comme un cambrioleur qu’on surprend chez soi ; mais en causant avec son secrétaire, il s’était avisé qu’une enquête révélerait immédiatement leur identité et que leurs ennemis auraient ensuite beau jeu. La mort de Garcia pouvait épouvanter les autres conjurés et couper court à toute nouvelle tentative.

« Après cela, il ne restait que moi pour inquiéter le meurtrier et son complice, car je savais ce qu’ils avaient fait : nul doute que ma vie n’ait été un moment en balance. On me séquestra dans ma chambre, on me terrorisa par d’horribles menaces, il n’y a pas de mauvais traitements qu’on ne m’ait fait subir pour m’enlever ce que je pouvais garder de courage : voyez cette marque de poignard sur mon épaule, ces meurtrissures qui me couvrent les bras. On me remit un bâillon la première et unique fois où je voulus crier par la fenêtre. On me garda ainsi emprisonnée durant cinq jours. À peine me donnait-on assez de nourriture pour m’empêcher de mourir. Cet après-midi, on me servit un bon déjeuner, mais je ne tardai pas à me rendre compte qu’on y avait mêlé une drogue. Je me rappelle comme dans un rêve que, moitié me portant, moitié me soulevant, on me mit en voiture ; que, toujours dans le même état, on me conduisit jusqu’au train. Là seulement, à la minute du départ, je sentis que ma liberté dépendait de moi. Je m’élançai au dehors. On essaya de me retenir. Sans le secours du brave homme qui m’entraîna vers le cab, jamais je n’aurais pu fuir. Enfin, grâce à Dieu, me voilà hors d’atteinte.

Tous nous avions écouté de nos deux oreilles cette émouvante déclaration. Il se fit un silence, que rompit Holmes.

— Nous ne sommes pas au bout de nos difficultés, dit-il en hochant la tête. Notre œuvre de police est finie, notre œuvre légale commence.

— En effet, dis-je. Le plus médiocre légiste ferait aisément du meurtre de Garcia un acte de légitime défense. Que ses meurtriers aient ou non commis dans le passé cent autres crimes, il n’y a que celui-là pour lequel on puisse les juger.

— Bah ! bah ! fit gaiement l’inspecteur, j’ai de la loi une meilleure opinion. C’est une chose que de se défendre ; c’en est une autre que d’assassiner quelqu’un après l’avoir froidement attiré dans un piège, quoi qu’on eût à craindre de lui. Non, non, l’événement nous donnera raison. Les prochaines assises de Guilford ne se tiendront pas sans que nous y voyions les locataires de High Gable.

C’est pourtant un fait de l’histoire qu’un certain temps devait s’écouler avant que le Tigre de San Pedro n’eût le sort qu’il méritait. Malins autant que hardis, son compagnon et lui échappèrent à l’agent qui les poursuivait en entrant dans un hôtel garni d’Edmonton Street, pour ressortir par une porte de derrière dans Curzon Square. Et dès lors, la police anglaise perdit leur trace. Environ six mois plus tard, le marquis de Montalva et le signor Rulli, son secrétaire, étaient tous les deux assassinés dans leur appartement de l’Hôtel Escorial à Madrid. On imputa le crime aux nihilistes, les assassins demeurèrent introuvables. L’inspecteur Baynes vint nous voir à Baker Street ; il avait un signalement des victimes qui détaillait le visage basané du secrétaire, les traits mystérieux, les magnétiques yeux noirs et les sourcils touffus de son maître : nous ne pûmes douter que la justice, pour avoir tardé à venir, fût cependant venue.

— Quelle affaire chaotique, mon cher Watson ! me dit Holmes, en fumant sa pipe, le soir. Je vous défie bien de la présenter dans cette forme serrée qui vous est chère. Elle embrasse deux continents, touche à deux groupes d’individus mystérieux, et se complique encore par la présence de notre ami Scott Eccles, laquelle prouve que le défunt Garcia avait l’esprit de prévoyance et le sentiment assez développé de la conservation. Le fait remarquable en tout cela, c’est qu’au milieu d’une véritable jungle de possibilités nous n’ayons jamais, notre digne collaborateur Baynes et nous, perdu de vue les points essentiels, et qu’ainsi, à travers mille détours et lacets, nous ayons continuellement reconnu notre chemin. Y a-t-il encore quelque détail qui ne vous soit pas clair ?

— Le motif qui ramena le cuisinier mulâtre à Wisteria Lodge ?…

— Rappelez-vous l’espèce d’étrange bête momifiée que nous trouvâmes dans la cuisine. C’était le fétiche du mulâtre, homme primitif et sauvage venu des forêts qui constituent l’arrière-pays de San Pedro. En s’enfuyant avec lui vers la retraite convenue où devait les attendre un troisième complice, son compagnon lui persuada sans doute d’abandonner un objet si compromettant. Le mulâtre tenait à son fétiche. Il revint pour le chercher le lendemain. Mais quand, avant de se risquer dans la maison, il regarda par la fenêtre, il vit à l’intérieur l’agent Walters. Il ne revint plus de trois jours, puis sa piété, ou sa superstition, fut encore la plus forte. L’inspecteur Baynes, qui, avec sa roublardise habituelle, avait paru, devant moi, ne point faire cas de l’incident, en avait, dans la réalité, reconnu toute l’importance : il dressa une embuscade, où le mulâtre se laissa prendre. Pas d’autre point à éclaircir, Watson ?

— L’oiseau déchiqueté, le baquet de sang, les os carbonisés, tout le mystère de cette lugubre cuisine ?

Holmes sourit, en cherchant une note dans son portefeuille.

— J’ai passé une matinée à consulter divers ouvrages au British Museum. Voici un extrait du livre d’Eckermann, le Vaudouisme et les Religions nègres[1] :

Le véritable sectateur du Vaudou ne tente rien d’important sans offrir certains sacrifices propitiatoires à ses impures divinités. Dans les cas extrêmes, ces rites prennent la forme de sacrifices humains suivis d’actes de cannibalisme ; mais le plus souvent les victimes sont un coq blanc, qu’on met en pièces tout vivant, ou un chevreau noir qu’on brûle après lui avoir coupé la gorge.

— Vous le voyez, notre sauvage était un orthodoxe, il se conformait au rituel. Tout cela est grotesque, Watson, ajouta Holmes en refermant lentement son portefeuille ; mais, comme j’ai eu l’occasion de vous le faire remarquer, il n’y a souvent qu’un pas du grotesque à l’horrible.

III

LA BOÎTE DE CARTON

En choisissant un petit nombre de cas typiques propres à illustrer les remarquables qualités mentales de mon ami Sherlock Holmes, je me suis, autant que possible, attaché de préférence à ceux où l’élément sensationnel tenait le moins de place, et qui, malgré cela, offraient à ses talents un bon champ de démonstration. Par malheur, l’élément sensationnel ne saurait jamais se séparer tout à fait du criminel ; en sorte que le chroniqueur se trouve dans l’alternative ou de sacrifier des détails essentiels et de donner ainsi une fausse impression du problème, ou d’utiliser la manière que lui fournit le hasard et non pas son choix : ceci soit dit en guise de préface, au moment d’emprunter à mes notes le récit d’un événement où les faits s’enchaînèrent d’une façon bien étrange et singulièrement terrible.

Nous étions en août. Il faisait une chaleur accablante. Baker Street flambait comme un four. Nous avions à demi baissé nos stores. Couché en rond sur le sofa, Holmes lisait et relisait une lettre que lui avait apportée le courrier du matin. Quant à moi, je soupirais après les clairières de la New Forest et les galets de Southsea : le fâcheux état de mon compte en banque m’obligeait seul à différer mes vacances. Sherlock Holmes, lui, ne trouvait d’attrait ni à la campagne ni à la mer. Le goût de la nature n’entrait pas au nombre de ses dons. Il ne sortait de ses habitudes que s’il lui fallait un instant négliger la canaille des villes pour s’en aller relancer le malfaiteur des champs.

Mon journal, décidément, était vide ; je l’avais rejeté loin de moi ; Holmes me paraissait trop absorbé pour soutenir une conversation ; renversé sur ma chaise, je m’abandonnais à une sombre rêverie. J’en fus tiré brusquement par la voix d’Holmes.

— Vous avez raison, Watson, me disait-il ; c’est là une façon absurde de régler une querelle.

— Absurde ! répétai-je avec force.

Et m’avisant du même coup que la réflexion d’Holmes répondait à ma pensée la plus intime, je me redressai, je le regardai, tout ébaubi.

— Qu’est-ce à dire, Holmes ? m’écriai-je. Cela dépasse tout ce que j’aurais imaginé.

Mon émotion le fit rire.

— Vous vous rappelez qu’il y a quelque temps, comme je vous lisais ce passage d’un essai de Poe où un homme exercé à la pratique de la déduction s’amuse à suivre les secrètes pensées d’un autre, vous prétendîtes qu’il n’y avait là qu’un tour de force de l’auteur. Je vous priai d’observer que je faisais constamment la même chose ; mais je vis que vous restiez incrédule.

— Moi ?

— À défaut de votre langue, mon cher Watson, votre visage parlait pour vous. C’est ainsi que lorsque, ayant repoussé votre journal, vous vous êtes mis à penser, j’ai saisi avec empressement cette occasion de lire en vous, et d’intervenir, le cas échéant, dans vos réflexions, de façon à vous prouver que j’étais en rapport avec elles.

Cette explication ne me satisfaisant qu’à demi :

— Dans l’exemple tiré de Poe, dis-je, le raisonneur concluait d’après les actes de l’homme qu’il observait. Si j’ai bonne mémoire, celui-ci trébuchait contre un tas de pierres, regardait les étoiles, que sais-je encore ! Moi, au contraire, je n’ai pas bougé de ma chaise. Quels indices ai-je pu vous fournir ?

— Vous ne vous rendez pas justice. La physionomie est un moyen donné à l’homme d’exprimer ses émotions : la vôtre vous obéit comme un serviteur fidèle.

— Dois-je entendre que vous lisiez ma pensée sur ma figure ?

— Sur votre figure et spécialement dans vos yeux. Peut-être ne vous rappelez-vous pas vous-même comment débuta votre rêverie ?

— Non.

— Je vais vous le dire. Après avoir écarté votre journal, geste qui attira sur vous mon attention, vous êtes demeuré immobile une demi-minute ; vous aviez l’air de ne penser à rien. Puis vos yeux se sont fixés sur un portrait récemment encadré du général Gordon, un changement s’est opéré sur votre figure, j’ai connu que votre pensée se mettait en marche. Mais cela ne vous a pas conduit très loin. Votre regard, comme un éclair, a traversé la chambre, pour se poser sur une autre gravure représentant Henry Ward Beecher[2] et posée debout, sans cadre, au-dessus de vos livres. Ensuite, vous avez paru mesurer la hauteur de la muraille. Ce que vous pensiez était évident : vous pensiez que le portrait, une fois encadré, couvrirait juste l’espace libre, et ferait pendant, de ce côté, au portrait de Gordon.

— Merveilleux ! m’écriai-je.

— Jusque-là, je ne risquais pas beaucoup de m’égarer. Cependant, votre pensée revenant à Beecher, vous vous êtes mis à considérer l’image avec une attention extrême, comme pour étudier le caractère dans les traits. Au bout d’un moment, vous avez cessé de cligner des yeux, mais la direction de votre regard restait la même, votre visage était songeur. Vous vous rappeliez les incidents de la carrière de Beecher, et je savais, dès lors, que vous ne pouviez pas ne pas penser à la mission qu’il accomplit pour les Nordistes lors de la guerre de Sécession ; car je me rappelle vous avoir entendu exprimer l’indignation la plus vive de l’accueil que lui avaient fait chez nous certains esprits turbulents. Vos sentiments étant tels sur ce chapitre, vous deviez fatalement vous y arrêter en pensant à Beecher. Lorsqu’un instant après, vos yeux se sont détachés de la gravure, j’ai présumé que votre esprit venait de se tourner vers la guerre de Sécession elle-même ; j’ai vu vos lèvres se durcir, vos yeux jeter des flammes, vos poings se serrer ; évidemment, vous songiez à la bravoure déployée de part et d’autre au cours de cette lutte désespérée. Votre visage s’est de nouveau assombri, vous avez hoché la tête. Vous méditiez sur la tristesse, l’horreur et l’inutilité de pareils carnages. Vous avez machinalement porté la main à votre ancienne blessure, un sourire a tremblé sur votre bouche, votre esprit venait de concevoir l’absurdité de régler ainsi les questions internationales. Je convins avec vous de cette absurdité, et m’applaudis de constater que toutes mes déductions étaient exactes.

— De point en point, dis-je. Et j’ajoute, en toute franchise, que vos explications n’ôtent rien à mon étonnement.

— Cela, pourtant, était bien simple, Watson, je vous assure. Je ne me serais pas permis d’entrer ainsi dans vos méditations sans la petite incrédulité que vous aviez montrée l’autre jour. Mais voici que j’ai en mains un problème dont la solution peut présenter d’autres difficultés que mon modeste essai de lecture mentale. Avez-vous remarqué dans le journal un fait divers de quelques lignes relatif au contenu singulier d’un paquet envoyé par la poste à miss Cushing, de Croydon ?

— Pas que je me rappelle.

— Donnez-moi le journal. Là, tenez, sous la chronique financière : c’est l’entrefilet en question. Voulez-vous avoir la bonté de me le lire ?

Je pris le journal qu’Holmes me repassait. Je lui lus le petit article. Il avait pour titre : Un envoi macabre, et rapportait ce qui suit :

Miss Suzanne Cushing, domiciliée dans Cross Street, à Croydon, vient d’être victime de ce que l’on doit considérer comme une mystification révoltante, à supposer que l’incident ne comporte pas un sens plus sinistre. Hier après-midi, à deux heures, le facteur de la poste lui remit un petit paquet enveloppé d’un papier brun. Ce paquet renfermait une boîte de carton remplie de gros sel : en la vidant, miss Cushing y découvrit avec horreur deux oreilles humaines fraîchement coupées. L’envoi venait de Belfast, d’où on l’avait expédié la veille au matin ; il ne portait point de mention relative à l’expéditeur. Ce qui accroît le mystère, c’est que miss Cushing, célibataire et âgée de cinquante ans, mène une vie des plus retirées, qu’elle a peu de connaissances, qu’elle n’écrit guère, et que c’est un événement quand il lui arrive quelque chose par la poste. Toutefois, il y a quelques années, alors qu’elle résidait à Penge, elle louait des chambres dans sa maison à trois jeunes étudiants en médecine qu’elle dut congédier à cause de leurs habitudes bruyantes et irrégulières. La police attribue à la rancune de ces jeunes gens l’offensante plaisanterie faite à miss Cushing, qu’ils auront voulu effrayer en lui envoyant ces tristes déchets d’amphithéâtre. Cette hypothèse semble, dans une certaine mesure, confirmée par le fait que l’un des étudiants venait du nord de l’Irlande et, si miss Cushing a bonne mémoire, de Belfast. Cependant, l’un de nos plus brillants détectives, M. Lestrade, vient de se charger de l’affaire. L’enquête est vivement menée.

— Et voilà ce que dit le Daily Chronicle, fit Holmes quand j’eus fini de lire. Mais voici, à présent, un billet de mon ami Lestrade ; je l’ai reçu dans la matinée :

Cette affaire me semble, à beaucoup d’égards, être votre affaire. Nous avons grand espoir de l’éclaircir. Ce qui nous manque, c’est de savoir par où la prendre. Bien entendu, notre premier soin a été de télégraphier au bureau de poste de Belfast ; mais il y passe, chaque jour, un trop grand nombre de paquets pour qu’on ait aucun moyen d’identifier celui qui nous occupe ou de s’en remémorer l’envoyeur. La boîte est une ancienne boîte de tabac doux, de la contenance d’une demi-livre ; elle ne peut en rien nous renseigner. L’hypothèse d’une vengeance d’étudiants me paraît, pour l’instant, la plus plausible ; mais si vous aviez quelques heures à perdre, je serais heureux de vous voir. Vous me trouverez toute la journée à Croydon, soit chez miss Cushing, soit au bureau de police.

Qu’en pensez-vous, Watson ? Vous sentez-vous homme à secouer le poids de la chaleur, si vous devez y gagner une page pour vos annales ?

— Il me tardait de faire quelque chose.

— Alors, vous allez être content. Sonnez pour qu’on nous apporte nos chaussures, et faites chercher un cab. Je suis à vous : le temps d’ôter ma robe de chambre et de prendre quelques cigares.

Il tomba une averse pendant que nous étions dans le train, de sorte qu’en arrivant à Croydon nous y trouvâmes une atmosphère moins lourde. Prévenu par un télégramme d’Holmes, Lestrade nous attendait à la station, toujours nerveux, pimpant, et semblable à un furet. En cinq minutes, nous fûmes à Cross Street, où habitait miss Cushing.

Cross Street est une très longue rue, dont les maisons de brique, à deux étages, nettes et coquettes, montrent des perrons de pierres blanches et des groupes de femmes en tablier bavardant sur les seuils. Nous l’avions remontée jusqu’à mi-longueur, quand Lestrade, s’arrêtant, heurta à une porte, que vint ouvrir une petite bonne. On nous fit entrer dans une pièce de devant où se tenait miss Cushing. C’était une personne à la figure placide, aux grands yeux doux, aux cheveux grisonnants, rabattus de chaque côté contre les tempes. Un ouvrage de broderie reposait sur ses genoux, et il y avait, sur un tabouret, à côté d’elle, une corbeille contenant des soies de couleur.

— J’ai fait mettre ces horreurs dehors, dans le petit bâtiment attenant à la maison, dit-elle en voyant apparaître Lestrade. Vous devriez bien m’en débarrasser.

— C’est mon intention, miss Cushing ; je ne les gardais ici qu’afin de les montrer à mon ami Holmes en votre présence.

— En ma présence ? Et pourquoi donc, monsieur ?

— Pour le cas où il aurait à vous questionner.

— Mais à quoi bon, si je sais que je n’ai rien à dire ?

— Je vous comprends, madame, fit Holmes avec sa douceur habituelle. Je ne doute pas que cette affaire ne vous ait déjà donné trop d’ennuis.

— En effet, monsieur. Je suis une femme tranquille, je vis dans la retraite. C’est pour moi quelque chose de bien inattendu que les journaux impriment mon nom et que la police envahisse ma demeure. Je ne veux plus avoir sous les yeux ces affreux débris, monsieur Lestrade. Si vous désirez les voir, il faut que vous alliez où ils sont.

Un jardinet faisait suite à la maison. Il y avait là une sorte d’échoppe d’où Lestrade retira une boîte de carton jaune, un morceau de papier brun et une ficelle. Nous nous assîmes sur un banc à l’extrémité de l’allée, tandis qu’Holmes examinait un par un les objets que lui avait remis le détective.

— La ficelle est on ne peut plus intéressante, dit-il en l’élevant à la lumière et en la reniflant. Que vous en semble, Lestrade ?

— Qu’on l’a passée au goudron.

— Tout juste : c’est du fil à voile goudronné. D’autre part, vous avez certainement pris garde que miss Cushing l’a coupée avec des ciseaux, cela se voit aux effilochures des deux bouts. Le détail a son importance.

— Elle m’échappe, dit Lestrade.

— Elle tient à ceci que le nœud est resté intact, et que ce nœud est d’un caractère très particulier.

— On l’a fait avec beaucoup de soin, ainsi que je l’ai déjà consigné dans une note, marqua Lestrade avec complaisance.

— Voilà donc pour la ficelle, reprit Holmes en souriant. Examinons, maintenant le papier qui recouvrait la boîte. Un papier brun, imprégné d’une odeur de café. Comment, vous ne vous en étiez pas aperçu ? Je crois qu’il ne pourrait y avoir sur ce point deux avis. On a écrit l’adresse en espaçant les caractères : Miss S. Cushing, Cross Sreet, Croydon. La plume dont on s’est servi était une grosse plume, apparemment une J, et l’encre très mauvaise. On avait d’abord orthographié Croydon avec un i, qu’on a transformé ensuite en y. L’écriture est nettement masculine ; le paquet vient d’un homme, et d’un homme n’ayant qu’une éducation médiocre, puisqu’il ignorait la ville de Croydon. Fort bien jusque-là. Quant à la boîte elle-même, c’est, nous le savions déjà, une ancienne boîte de tabac doux, de la contenance d’une demi-livre, et n’offrant rien de spécial, sauf la double empreinte d’un pouce dans le coin du fond à gauche. Elle est remplie de ce gros sel que le commerce emploie à diverses fins, et notamment pour la conservation des peaux. On y avait enfoui ces deux objets singuliers.

Holmes, tout en parlant, retirait de la boîte les deux oreilles. Ayant disposé une planche en travers de ses genoux, il se mit à les examiner avec minutie, tandis que Lestrade et moi, penchés à ses côtés, nous considérions alternativement ces lugubres restes et le visage préoccupé, ardent, de notre compagnon. Enfin, il les remit dans la boîte, il demeura plongé un moment dans une méditation profonde, et quand il en sortit :

— Naturellement, dit-il, vous avez observé que les deux oreilles ne font pas la paire ?

— Je l’ai observé. Mais si ce n’était là qu’une mauvaise farce d’amphithéâtre, l’envoi de la paire n’eût rien coûté de plus à nos étudiants.

— Très juste. Aussi n’est-ce pas une mauvaise farce.

— Vous en êtes sûr ?

— J’ai de fortes raisons de le présumer. Un cadavre destiné à l’amphithéâtre se conserve à l’aide d’injections dont ces oreilles ne portent aucune trace. Puis, il n’y a encore que peu de temps qu’elles ont été coupées. Et elles ont été coupées avec un instrument peu tranchant, ce qui, de la part d’un étudiant, ne s’expliquerait guère. Enfin, un homme ayant l’esprit scientifique aurait songé, pour les conserver, à faire usage d’acide phénique ou d’alcool rectifié plutôt que de gros sel. Je répète qu’il ne s’agit pas ici d’une mauvaise plaisanterie, mais d’un crime.

Un vague frisson me traversa quand j’entendis ces paroles et que je vis se rembrunir le visage d’Holmes. Ce préliminaire brutal semblait contenir la promesse d’un étrange et horrible mystère. Cependant Lestrade secoua la tête, en homme qui n’est pas convaincu.

— Sans doute, l’hypothèse d’une plaisanterie soulève des objections, dit-il ; mais l’hypothèse contraire en soulève de plus graves. Nous savons qu’à Penge comme à Croydon, miss Cushing a mené, durant ces derniers vingt ans, une existence calme et respectable. À peine, dans tout ce temps, s’est-elle un seul jour absentée de chez elle. Pourquoi donc un criminel lui aurait-il envoyé ces témoignages de son crime, étant donné que, à moins de jouer admirablement la comédie, elle en est aussi déconcertée que nous ?

— C’est précisément le problème que nous avons à résoudre, répondit Holmes. Pour ma part, j’entends l’aborder comme si, dans le principe, mon raisonnement était exact et que nous fussions en présence d’un double meurtre. L’une des oreilles est celle d’une femme : remarquez sa petitesse, son élégance et le trou pour le pendant ; l’autre, également percée d’un trou, est néanmoins celle d’un homme, brûlée par le soleil et décolorée. Les deux personnes à qui elles appartiennent sont vraisemblablement mortes, sans quoi nous aurions déjà eu vent de ce qui leur est arrivé. C’est aujourd’hui vendredi. Le paquet a été mis à la poste jeudi matin. Le drame s’est donc produit mercredi ou mardi, peut-être avant. Si l’on a assassiné les deux personnes, qui a pu ainsi notifier le meurtre à miss Cushing, sinon le meurtrier lui-même ? Il nous faut cet homme. L’expédition du paquet à miss Cushing ne saurait se justifier que par une raison majeure. On a dû vouloir la prévenir du fait accompli, ou lui infliger un chagrin, peut-être ; et, dans ce cas, elle doit connaître l’assassin. Mais le connaît-elle ? J’en doute. Le connaissant, pourquoi aurait-elle mandé la police ? Elle pouvait enterrer les oreilles, personne n’en aurait jamais rien su : c’est le parti qu’elle n’eût pas manqué de prendre si elle tenait à couvrir le crime ; et si elle n’y tenait pas, elle livrerait le criminel. Il y a là tout un enchevêtrement de circonstances qui demande à être débrouillé.

Holmes parlait d’une voix aiguë, rapide, en regardant vaguement par-dessus la clôture du jardin. Soudain, il se leva comme en sursaut et se dirigea vers la maison.

— J’ai quelques questions à poser à miss Cushing, nous dit-il.

— Alors, fit Lestrade, je vous laisse.

L’instant d’après, nous étions de retour dans la pièce, où miss Cushing, avec une imperturbable tranquillité, poursuivait son travail de broderie. Elle reposa son canevas quand nous entrâmes, et leva sur nous ses prunelles bleues, curieuses et sincères.

— Je suis persuadée, monsieur, dit-elle, que tout ceci est le résultat d’une erreur et que le paquet ne m’était point destiné. Autant que je sache, je n’ai pas un ennemi au monde. Pourquoi me jouerait-on un méchant tour ?

— Mon avis n’est pas loin d’être le vôtre, miss Cushing, dit Holmes, en prenant un siège à côté d’elle. Je considère comme plus que probable…

Il s’arrêta, et je m’étonnai de le voir qui regardait avec une fixité, une intensité bizarres, le profil de la vieille demoiselle. Une surprise mêlée de satisfaction se fit jour immédiatement sur son visage mobile ; mais à peine Miss Cushing se tournait-elle pour connaître la cause de son silence qu’il reprit son air impassible.

— Il y a une ou deux questions…

— Ah ! je suis lasse de questions ! s’écria-t-elle d’un ton d’impatience.

— Vous avez deux sœurs, je crois ?

— Comment le savez-vous ?

— À l’instant même où j’entrais dans la chambre, j’ai distingué, sur la cheminée, une photographie représentant un groupe de trois dames. L’une est indiscutablement vous-même, les autres vous ressemblent d’une manière si frappante qu’il ne peut y avoir de doute sur leur degré de parenté avec vous.

— Vous avez raison. Ces deux personnes sont mes sœurs : Sarah et Mary.

— Et voici, tout près de moi, une troisième photographie. Elle a été prise à Liverpool. La plus jeune de vos sœurs y est représentée en compagnie d’un homme portant, si je ne me trompe, l’uniforme de steward. Je remarque qu’elle n’était pas mariée à cette époque.

— Vous remarquez vite…

— Affaire de métier.

— Eh bien ! vous avez encore raison. Mais quelques jours plus tard elle épousait M. Browner. Il servait sur la ligne Sud-Américaine au moment où fut faite cette photographie. Très épris de sa femme, il ne put supporter d’en être longtemps séparé, et il passa sur l’un des bateaux de la ligne Liverpool-Londres.

— Ah ! le Conqueror, peut-être ?

— Non, le May-Day, d’après mes derniers renseignements. Il vint me voir ici un jour. C’était avant qu’il rompît son engagement. Une fois débarqué, il s’adonna à la boisson, et il lui en fallait peu pour perdre la tête. Ah ! ce fut un triste jour que celui où il se mit à boire. Il commença par s’en prendre à moi, puis il se tourna contre Sarah ; maintenant que Mary a cessé de nous écrire, nous ne savons plus comment vont les choses.

Miss Cushing touchait là, évidemment, à un sujet pénible. Elle nous donna force détails sur son beau-frère le steward ; puis elle s’étendit sur le compte de ses anciens locataires, les étudiants en médecine ; elle nous conta longuement leurs méfaits, elle nous dit leurs noms et les hôpitaux auxquels ils étaient attachés. Holmes l’écoutait avec une attention soutenue, en interposant une question de temps à autre.

— Mais votre seconde sœur ? dit-il. Je ne comprends pas qu’étant, miss Sarah et vous, restées toutes deux célibataires, vous n’habitiez pas ensemble.

— Vous le comprendriez si vous connaissiez le caractère de Sarah. En venant à Croydon, j’ai essayé de la vie commune avec elle ; mais, il y a deux mois, nous avons dû nous séparer. Sans vouloir médire de ma sœur, je vous avouerai que c’est une personne encombrante et d’humeur incommode.

— Vous avez parlé d’un différend qu’elle eut avec vos parents de Liverpool.

— Oui. Avant cela, ils étaient les meilleurs amis du monde. Tellement qu’elle ne vint vivre ici que pour se rapprocher d’eux. Aujourd’hui, elle n’a pas de mots assez durs pour Jim Browner. Je suppose que, l’ayant surprise à se mêler de ce qui ne la regardait pas, il lui aura dit son fait ; ce doit être l’origine de leur mésintelligence.

Holmes se leva et s’inclina.

— Merci, miss Cushing, dit-il. Si j’ai bien compris, miss Sarah habite New Street, à Wallington ? Au revoir ! Tous mes regrets pour les dérangements que vous cause une affaire où, comme vous le dites, vous n’êtes pour rien.

Un cab passait au moment où nous sortions : Holmes le héla.

— Est-ce qu’il y a loin d’ici à Wallington ? demanda-t-il au cocher.

— Rien qu’un mille, monsieur.

— Très bien. Montez, Watson. Le fer est chaud, il faut le battre. Si simple qu’elle se présente, l’affaire n’offre pas moins une ou deux particularités fort instructives. Cocher, vous nous arrêterez au premier bureau de télégraphe.

Holmes expédia une brève dépêche ; puis il se rejeta au fond du cab, et demeura ainsi pendant tout le reste du trajet, le chapeau rabattu sur le nez pour se garantir du soleil. Nous fîmes halte devant une maison assez ressemblante à celle que nous venions de quitter. Mon ami demanda au cocher de l’attendre. Il allait frapper à la porte, dont il soulevait déjà le marteau, quand elle s’ouvrit, livrant passage à un gentleman tout de noir vêtu et coiffé d’un reluisant haut de forme.

— Est-ce que, demanda Holmes, miss Cushing est chez elle ?

— Miss Sarah Cushing est des plus souffrantes, répondit le gentleman. Elle a, depuis hier, des troubles graves dans la tête. Je ne saurais, en tant que son médecin, prendre la responsabilité de lui laisser voir personne. Repassez dans une douzaine de jours.

Sur ces mots, le gentleman se ganta, referma la porte et s’éloigna.

— Eh bien ! fit Holmes gaiement, ce qui est impossible est impossible.

— Peut-être miss Cushing ne vous eût-elle pas dit grand’chose.

— Je n’avais rien à lui demander, je ne voulais que la voir. D’ailleurs, je crois que j’ai, dès maintenant, tout ce que je désire. Menez-nous à un hôtel convenable, cocher. Nous y déjeunerons ; ensuite, nous irons retrouver l’ami Lestrade au bureau de police.

Nous fîmes, tête à tête, Holmes et moi, un petit déjeuner fort agréable, durant lequel il ne m’entretint que de violon. Il me conta sur le mode enthousiaste comment, chez un brocanteur juif de Tottenham Court, il avait acheté, pour cinquante-cinq guinées, un stradivarius authentique qui en valait bien cinq cents. L’après-midi était très avancée, le soleil avait sensiblement perdu de son ardeur et de son éclat, lorsque nous arrivâmes au bureau de police. Lestrade nous guettait à la porte.

— Un télégramme pour vous, monsieur Holmes, dit-il.

— Ah ! bon, la réponse que j’attendais, dit Holmes.

Il ouvrit le télégramme, le parcourut d’un regard, le chiffonna et le fourra dans sa poche.

— Allons, fit-il, ça va bien.

— Vous avez découvert quelque chose ?

— J’ai tout découvert.

— Quoi ? Vous plaisantez ? s’exclama Lestrade, les yeux écarquillés.

— Je n’ai jamais été plus sérieux. Un crime horrible a été commis ; je crois que j’en tiens tout le détail.

— Mais l’auteur du crime ?

Holmes griffonna quelques mots sur le dos d’une carte qu’il remit à Lestrade.

— Voici son nom, dit-il. Vous ne pouvez effectuer d’arrestation avant demain soir au plus tôt. Je vous saurais gré de ne pas mêler mon nom à cette affaire, j’aime mieux ne paraître que dans les cas dont la solution offre quelque difficulté. Venez, Watson.

Et nous partîmes pour la gare, laissant Lestrade ébahi et ravi devant la carte que lui avait remise Holmes.

— Cette affaire, me dit mon ami le soir, tandis que nous bavardions en fumant un cigare dans notre appartement de Baker Street, est de la catégorie de celles que vous avez contées dans Un Crime Étrange et La Marque des Quatre. Pour l’éclaircir, nous avions à remonter des effets aux causes. J’ai demandé par écrit à Lestrade de nous procurer les renseignements dont nous avons encore besoin, et il ne le peut qu’après avoir mis la main sur son homme. Fions-nous à lui là-dessus : quand une fois il a compris ce qu’il doit faire, il a la ténacité d’un bouledogue, et c’est même ce qui lui a valu sa situation à Scotland Yard.

— Alors, votre information n’est pas complète ? demandai-je.

— Elle l’est dans ses parties essentielles. Nous connaissons l’auteur de ce forfait répugnant. Ce qui nous échappe encore, c’est la personnalité de l’une des victimes. Bien entendu, vous avez personnellement formé vos conclusions ?

— Je présume que vous soupçonnez du crime John Browner, le steward des bateaux de Liverpool ?

— Oh ! je fais mieux que le soupçonner.

— Pourtant, je ne vois contre lui que des indices très vagues.

— Au contraire, pour moi, rien ne saurait être plus clair. Examinons les points principaux de l’affaire. Si vous vous en souvenez, nous l’avons abordée d’un esprit absolument libre, ce qui constitue toujours un avantage. Nous ne sommes allés à Croydon que pour observer, et pour tirer de nos observations leurs conséquences. Qu’avons-nous vu d’abord ? Une paisible et respectable dame, fort éloignée, semble-t-il, d’avoir aucun secret, et une photographie qui m’a montré que cette personne avait deux sœurs plus jeunes. Instantanément, j’ai songé que le sinistre envoi visait l’une d’elles. J’ai cependant écarté cette idée, comme susceptible d’être confirmée ou infirmée à loisir. Puis nous sommes allés au jardin, où l’on a mis sous nos yeux le contenu de la petite boîte jaune.

« La ficelle était de l’espèce dont se servent les voiliers à bord des navires ; et tout de suite il passa sur notre enquête une bouffée d’air marin. Quand j’eus remarqué que le nœud était d’une forme usitée dans la marine, que le paquet avait été expédié d’un port, que l’oreille masculine était percée d’un trou, selon une habitude infiniment plus fréquente chez les marins que chez les terriens, j’eus la certitude que nous devions chercher parmi les gens de mer les acteurs du drame.

« Je m’avisai, en examinant l’adresse, qu’elle était au nom de miss S. Cushing. L’initiale S pouvait désigner l’aînée des trois sœurs ; mais elle pouvait tout aussi bien désigner l’une des deux autres, et dans ce cas il nous faudrait reprendre nos recherches sur de nouvelles bases. J’entrai dans la maison afin d’élucider ce point. J’allais assurer miss Cushing de la conviction où j’étais que le paquet ne s’adressait pas à elle, quand, si vous vous le rappelez, je m’arrêtai tout d’un coup. Je venais, en effet, de voir quelque chose qui m’emplissait de surprise, et qui, dans le même temps, rétrécissait considérablement le champ de nos investigations.

« Vous êtes médecin, Watson ; vous savez qu’il n’y a pas une partie du corps humain qui varie autant que l’oreille. En règle générale, chaque oreille a ses caractéristiques nettement accusées, par où elle se distingue de toutes les autres. J’ai écrit là-dessus une notice que vous retrouverez dans Le Journal Anthropologique de cette année. Donc, j’avais examiné avec des yeux d’expert les deux oreilles contenues dans la boîte et noté soigneusement leurs particularités anatomiques : jugez de mon étonnement lorsque, en regardant miss Cushing, je m’aperçus d’une correspondance rigoureuse entre son oreille et l’oreille féminine que je venais d’étudier. Cela dépassait de beaucoup la simple coïncidence : même petitesse du pavillon, même large courbure du lobe supérieur, même circonvolution du cartilage interne. C’était, essentiellement, la même oreille.

« Il va sans dire que je compris d’emblée l’énorme importance de cette constatation. Assurément, il y avait, entre la victime et miss Cushing, une relation de parenté, sans doute même une relation très étroite. Je me mis à lui parler de sa famille, sur laquelle, tout aussitôt, elle nous donna de précieux renseignements.

« Et d’abord, le prénom de sa sœur était Sarah ; puis, toutes les deux, jusqu’à une date récente, avaient eu la même adresse, ce qui expliquait l’erreur commise dans l’expédition du paquet et en désignait la véritable destinataire. Enfin, on nous parla de ce steward marié à la plus jeune sœur, et si lié dans les premiers temps avec miss Sarah qu’elle était allée habiter Liverpool pour se rapprocher des Browner. Une brouille avait mis fin à leurs rapports depuis plusieurs mois, de sorte que Browner, s’il avait un paquet à expédier à miss Sarah, devait forcément l’expédier à son adresse antérieure.

« À partir de là, nos données se précisèrent de la façon la plus admirable. Nous sûmes que le steward était un homme impulsif, violent, passionné, – rappelez-vous que, pour ne pas trop se séparer de sa femme, il sacrifia une situation avantageuse, – et sujet, par surcroît, à des crises d’intempérance. Dès lors, nous eûmes lieu de croire qu’il avait assassiné sa femme et, en même temps que sa femme, un homme, qui devait être un marin. La jalousie s’indiquait tout naturellement comme le mobile du crime. Mais pourquoi le criminel avait-il senti le besoin d’en envoyer les preuves à miss Sarah Cushing ? C’est sans doute qu’elle avait eu, pendant son séjour à Liverpool, une certaine part dans les événements qui préparaient le drame. Vous remarquerez que la ligne de bateau à laquelle appartient Browner dessert Belfast, Dublin et Waterford ; ainsi, en présumant qu’aussitôt après le meurtre il eût embarqué sur son navire, le May Day, Belfast était le premier endroit où il pût mettre à la poste son horrible paquet.

« À la vérité, une seconde hypothèse était à considérer, et je voulus, avant d’aller plus loin, la vérifier, bien qu’elle me parût tout à fait invraisemblable.

Il se pouvait qu’un amoureux éconduit eût assassiné Browner et sa femme : dans ce cas, l’oreille masculine appartenait au mari. Cette conception rencontrait de fortes objections ; elle n’avait rien d’absurde. J’envoyai donc un télégramme à mon ami Algar, de la police de Liverpool, le priant de savoir si Mrs. Browner était chez elle et si Browner était parti sur le May Day. Puis nous allâmes à Wallington, dans l’intention de rendre visite à miss Sarah Cushing.

« J’étais curieux, avant tout, de constater jusqu’à quel point nous retrouverions chez elle l’oreille de la famille ; ensuite, elle nous fournirait peut-être d’importants renseignements, mais je n’y comptais pas outre mesure : elle devait avoir, dès la veille, entendu parler de l’affaire, dont retentissait tout Croydon ; seule, elle pouvait comprendre à qui s’adressait le paquet ; et si elle avait voulu aider la justice, elle se fût déjà mise en mouvement. Néanmoins, nous étions tenus d’aller la voir. Elle était malade. La simple nouvelle de l’arrivée du paquet lui avait donné une fièvre cérébrale. Il apparaissait donc clairement que miss Cushing saisissait toute la signification de l’envoi. Mais il était non moins clair que nous n’avions pas à compter sur son aide.

« Déjà, au surplus, nous ne dépendions plus d’elle. Les renseignements demandés par télégramme nous attendaient au bureau de police, où j’avais prié Algar de les adresser. Nous n’aurions pu les souhaiter plus concluants. La maison des Browner était fermée depuis plus de trois jours ; les voisins supposaient Mrs. Browner partie pour le sud, où elle avait de la famille. Quant à Browner, on avait appris, en s’informant au bureau de la Compagnie, qu’il naviguait sur le May Day. D’après mes calculs, ce bateau mouillera demain soir dans la Tamise. À son débarquement, Browner trouvera, pour l’accueillir, l’obtus mais énergique Lestrade, et je ne doute pas que les résultats de notre enquête ne se confirment de point en point.

Tout se passa comme l’avait prévu Sherlock Holmes. Deux jours plus tard, il recevait une grosse enveloppe qui contenait, en même temps qu’une courte lettre du détective, un document dactylographié couvrant plusieurs feuilles de papier ministre.

— Lestrade tient notre homme, me dit Holmes en me lançant un coup d’œil. Peut-être vous intéressera-t-il de savoir ce qu’il m’en écrit lui-même. Voici sa lettre :

Cher monsieur Holmes,

Conformément aux dispositions par nous arrêtées en vue de vérifier nos hypothèses, – ce « nous » est joli, n’est-ce pas, Watson ? – je me rendis hier, à six heures après-midi, à l’Albert Dock, et montai à bord du steamer May Day. On m’informa, sur ma demande, qu’il y avait à bord un steward du nom de James Browner, et que cet individu s’était, au cours de la traversée, conduit de façon si bizarre que le capitaine avait dû le relever de ses fonctions. Je descendis dans sa cabine, où je le trouvai assis sur un coffre, la tête dans ses mains, et balançant le corps d’un côté à l’autre. C’est un homme de haute taille, solide, tout rasé, très brun de peau. Il se leva d’un bond en apprenant l’objet de ma visite, et je fus sur le point de porter mon sifflet à mes lèvres pour appeler deux hommes de la police fluviale qui se tenaient à l’angle de la première rue ; mais le courage parut l’abandonner, et il offrit presque ses poignets aux menottes. Nous l’emmenâmes jusqu’à la prison avec sa malle, dans l’espoir de quelque découverte accusatrice, mais tout ce que nous découvrîmes de plus compromettant fut un de ces couteaux effilés comme en possèdent la plupart des marins. D’ailleurs, nous n’avions pas besoin de pièces à conviction : car sitôt mis en présence de l’inspecteur au poste de police, il demanda à faire une déclaration, qui fut sténographiée séance tenante et reproduite en trois expéditions à la machine à écrire : ci-inclus, je vous en remets une. Cette affaire, comme je l’avais toujours pensé, se trouve être des plus simples ; je vous remercie, néanmoins, du concours que vous m’avez prêté dans mes investigations.

G. LESTRADE.

 

— Hum ! fit Holmes, cette affaire se trouve être des plus simples… Il ne me semble pas qu’elle apparût à Lestrade sous ce jour-là quand il vint nous en entretenir. Mais voyons ce que peut avoir à dire Browner lui-même. Ceci est le texte de la déclaration par lui faite en présence de l’inspecteur Montgomery, du bureau de police de Shadwell, et littéralement retranscrite :

Ai-je quelque chose à dire ? Oui, j’ai beaucoup à dire. Je veux en avoir le cœur net. Qu’on me pende ou qu’on m’abandonne à mon sort, il ne m’en soucie guère. Je n’ai pas fermé l’œil depuis mon acte accompli. Parfois, c’est l’image de cet homme qui me poursuit ; le plus souvent, c’est son image à elle. Ah ! oui, le pauvre agneau innocent, elle dut être bien surprise en lisant la mort sur un visage où elle avait rarement lu auparavant autre chose que l’amour ! Ce fut la faute de Sarah, dont puisse la vie se flétrir et tout le sang se corrompre sous la malédiction d’un misérable ! Certes, je ne cherche pas à me blanchir. Je sais que, comme une brute que j’étais, je me remis à boire. Mais elle aurait pardonné si l’ombre de cette femme n’avait jamais obscurci notre demeure. Sarah Cushing m’aima, ce fut l’origine de l’affaire ; elle m’aima jusqu’à l’heure où elle passa de l’amour à une haine mortelle, ayant reconnu que je faisais moins de cas d’elle tout entière corps et âme, que d’une empreinte du pied de ma femme dans la boue.

La famille se composait de trois sœurs. La plus âgée était une brave femme, la cadette un démon et la troisième un ange. À l’époque où j’épousai Mary, elle avait vingt-neuf ans, et Sarah trente-trois. Nous étions, Mary et moi, lors de notre installation, heureux autant que le jour compte de minutes. Sur notre invitation, Sarah vint chez nous pour une semaine. La semaine, en s’allongeant, fit un mois. Puis ce fut une chose, puis ce fut une autre ; et Sarah finit par être de la maison.

J’avais, dans ce temps-là, une conduite exemplaire. Nous mettions de l’argent de côté. La vie reluisait à nos yeux comme un dollar neuf.

Très souvent, je passais chez nous les fins de semaine ; parfois, le bateau étant retenu par les nécessités du chargement, j’avais, du coup, toute une semaine libre : c’est ainsi que je vis beaucoup ma belle-sœur Sarah. C’était une femme belle, grande, brune, vive, ardente, avec une façon hautaine de porter la tête. Mais je n’avais point de pensées pour elle auprès de ma petite Mary : cela, je le jure, aussi vrai que j’espère en la miséricorde de Dieu.

Il m’avait semblé, parfois, qu’elle se plaisait à demeurer seule avec moi, ou qu’elle m’entraînait volontiers à la promenade ; mais jamais je n’y avais attaché d’importance. Un soir, mes yeux s’ouvrirent. J’arrivais du navire ; ma femme était sortie ; Sarah se trouvait à la maison.

— Où est allée Mary ? lui demandai-je.

— Payer quelques factures, me répondit-elle.

Impatienté, je me mis à faire les cent pas dans ma chambre.

— Eh quoi ! Jim, me dit-elle, ne pouvez-vous cinq minutes vous passer de Mary ? Même pour si peu de temps, ma compagnie ne vous suffit point ? Voilà qui ne fait guère mon éloge.

— Mais si, ça va très bien comme ça, jeune fille ! répondis-je en lui tendant la main avec gentillesse.

Aussitôt, elle la saisit entre ses dix doigts ; ils brûlaient comme si elle avait eu la fièvre. Je la regardai dans les yeux et devinai tout. Nous n’eûmes besoin de parler ni l’un ni l’autre. Je pris un air sévère et je retirai ma main. Sarah demeura un instant silencieuse à mes côtés ; puis, me tapant sur l’épaule :

— Allons, dit-elle, ne vous troublez pas, mon vieux Jim !

Là-dessus, il lui échappa une espèce de rire moqueur, et elle sortit de la chambre.

Dès lors, elle me détesta de tout son cœur, de toute son âme, ce qui, pour elle, n’est pas peu dire. J’eus la sottise, la sottise inconcevable, de permettre qu’elle continuât d’habiter avec nous ; mais jamais je ne soufflai mot de rien à Mary, sachant trop que je lui ferais de la peine. Les choses semblèrent aller comme avant ; mais au bout d’un certain temps je m’aperçus d’un petit changement chez Mary elle-même. Elle avait toujours été, jusque-là, confiante et candide ; à présent, elle devenait bizarre, soupçonneuse. Chaque jour la rendait plus étrange et plus irritable ; vous avions des piques continuelles à propos de rien. C’était pour moi comme une énigme. Sarah m’évitait, mais elle ne quittait plus Mary. Je le vois aujourd’hui, elle complotait, elle dressait des machinations contre nous, elle empoisonnait l’esprit de ma femme ; mais, comme un aveugle, j’avais les yeux fermés à l’évidence. C’est alors que je me dérangeai, que je recommençai à boire, ce qui ne serait pas arrivé, je pense, si Mary était restée la même. Désormais, elle eut une raison d’être dégoûtée de moi ; la brèche ouverte entre nous s’élargit sans cesse. Survint, finalement, cet Alec Fairbairn, et les choses tournèrent au pire.

Ses premières visites s’adressèrent à Sarah ; mais bientôt il les continua pour nous, car c’était un homme qui avait le talent de gagner la sympathie, et il se faisait des amis partout où il passait. Élégant, fringant, fendant, frisé, il avait vu la moitié du monde, et il parlait bien de ce qu’il avait vu. Il était d’agréable compagnie. Pendant un mois, il eut chez nous ses grandes et ses petites entrées, et l’idée ne me venait pas qu’il pût résulter quelque mal de ses manières enjôleuses. Un incident me mit tout d’un coup en méfiance ; et de ce jour-là ma paix fut à jamais perdue.

Ce ne fut pourtant qu’un incident minime. Entrant un jour dans le salon à l’improviste, je vis, en passant la porte, s’illuminer d’un rayon de bienvenue le visage de ma femme ; mais elle me reconnut, le rayon s’évanouit, et elle se retourna, désappointée. Il ne m’en fallut pas davantage : certainement, elle avait pris mon pas pour celui d’Alec Fairbairn. J’aurais aperçu cet homme que je l’aurais tué, car je ne me connais plus sitôt que je suis en colère. Mary lut le meurtre dans mes yeux ; elle s’élança vers moi, et posant sa main sur ma manche :

— Voyons, Jim, dit-elle, voyons !

— Où est Sarah ? demandai-je.

— Dans la cuisine, répondit Mary.

J’allai dans la cuisine.

— Sarah, dis-je, je défends que ce Fairbairn reparaisse jamais chez moi.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

— Parce que telle est ma volonté.

— Si mes amis sont de trop à la maison, j’y suis de trop, moi aussi.

— Faites comme il vous plaira ; mais la première fois que ce Fairbairn remontrera ici sa figure, je vous envoie l’une de ses oreilles en guise de keepsake !

Ma mine dut lui faire peur, car elle n’ajouta pas une parole ; et le soir même elle s’en allait de chez nous.

J’ignore si elle ne fit qu’obéir à un esprit de méchanceté diabolique, ou si elle méditait de me tourner contre ma femme en l’encourageant à se mal conduire. Toujours est-il qu’elle loua une maison à deux rues de distance de la nôtre, et qu’elle y tint des chambres pour les marins. Fairbairn y logeait d’habitude ; Mary allait y prendre le thé avec sa sœur et lui. Combien de fois elle y alla, je ne sais ; mais une fois je la suivis. Quand j’apparus inopinément, Fairbairn détala par le jardin, comme un sale type et un capon qu’il était. Je jurai à ma femme que je la tuerais si je la trouvais une fois de plus dans sa société, et je la ramenai avec moi, tremblante, sanglotante, blanche comme une feuille de papier. Il ne resta plus trace d’amour entre nous. Je voyais qu’elle me haïssait et me redoutait ; par-dessus le marché, elle me méprisait quand le chagrin m’entraînait à boire.

Cependant Sarah, s’apercevant qu’à Liverpool elle ne gagnait pas de quoi vivre, s’en alla, autant que je crus comprendre, habiter chez sa sœur, à Croydon. Pour nous, l’existence continua d’aller couci-couça. Alors arriva cette fatale semaine qui devait consommer notre malheur et notre ruine.

Voici de quelle manière l’événement se produisit. Je venais de partir sur le May Day pour un voyage de six jours, lorsqu’une futaille, en se déplaçant, nous creva une tôle, et nous dûmes rentrer au port pour douze heures. Je quittai le navire et rentrai chez moi ; j’espérai faire une surprise à ma femme, je me disais que peut-être elle serait heureuse de me revoir si tôt. Au moment où, tout plein de cette idée, je tournais l’angle de notre rue, je me croisai avec un cab : il portait ma femme et Fairbairn, assis côte à côte, bavardant, riant, et ne pensant guère à moi, qui les observais de la chaussée.

Je vous en donne ma parole : à partir de cette minute, je ne me possédai plus. Si je fais un retour sur moi-même, je revois tout dans le brouillard d’un songe. J’avais bu sec dans les derniers temps ; la boisson et le spectacle que j’avais devant les yeux me brouillaient ensemble le cerveau. Il y a, maintenant, quelque chose qui me bat dans la tête comme un marteau de radoubeur ; mais, ce matin-là, je crus que tout le Niagara me sifflait et me bourdonnait dans les oreilles.

Je pris mes talons à mon cou et m’élançai derrière le cab. J’avais à la main un gros gourdin de chêne. Je vous l’ai dit, j’avais commencé par voir rouge ; mais, tout en courant, je retrouvai quelque clairvoyance, et je m’arrêtai un peu pour les surveiller à leur insu. Bientôt ils arrivèrent à la gare. La foule encombrait le guichet, ce qui me permit de m’approcher d’eux sans en être remarqué. Ils prirent des places pour New Brighton. J’en fis autant, mais j’eus soin de ne monter que dans le troisième wagon derrière celui qu’ils occupaient. À New Brighton, ils s’engagèrent sur la place d’Armes. Je les suivis, sans jamais laisser entre eux et moi un intervalle de plus de cent pas. Enfin, je les vis louer un bateau et partir à la rame. Il faisait une journée très chaude ; sans doute pensaient-ils avoir plus frais sur l’eau.

C’était se jeter entre mes mains. Il y avait de la brume, et l’on ne distinguait rien à plus de quelque cent yards. Je louai aussi un bateau et je poussai à leur suite. J’apercevais la tache que faisait leur barque, mais ils nageaient aussi vite que moi, et ils devaient être à un bon mille de la côte avant que j’eusse réussi à les rejoindre. Le rideau de brouillard tendait autour de nous un cercle. Mon Dieu ! oublierai-je jamais l’expression de leurs visages quand ils me reconnurent dans le bateau qui venait sur eux ? Ma femme jeta des cris. Lui jura comme un forcené ; il devait lire sa condamnation dans mes yeux, car il voulut me repousser avec une rame. J’évitai le coup, et, le frappant de mon gourdin, je lui cassai la tête comme un œuf. Elle, je l’aurais épargnée peut-être, malgré sa folie ; mais elle l’entoura de ses bras, pleurant et l’appelant Alec. Je frappai de nouveau et l’étendis à son côté. J’étais comme une bête fauve qui vient de connaître le goût du sang. Si Sarah eût été là, par le Seigneur ! elle y eût passé comme les autres. Je pris mon couteau, et alors… Mais c’est bon, j’en ai dit assez : il me venait une espèce de joie sauvage en pensant à ce qu’éprouverait Sarah quand elle reconnaîtrait à de tels signes le mal qu’elle avait causé par ses manigances. J’attachai les deux cadavres au fond du bateau, je crevai une planche, et j’attendis qu’il eût coulé au fond : le propriétaire ne manquerait pas de croire qu’il s’était perdu dans le brouillard et en allé à la dérive. Je me lavai soigneusement, je revins à terre et je regagnai mon bord, sans que personne eût le moindre soupçon de ce qui était arrivé. Dans la nuit, je fis mon paquet pour Sarah Cushing, et je l’expédiai de Belfast le lendemain.

Vous savez, à présent, toute la vérité. Pendez-moi ou faites de moi ce que vous voudrez, jamais vous ne m’infligerez un châtiment comme celui que je subis. Je ne puis un instant clore les yeux sans revoir ces deux visages qui me regardent fixement, comme ils me regardèrent quand, devant eux, mon bateau déchira tout à coup la brume. Je les tuai en quelques secondes ; mais, eux, ils me tuent à petit feu. Encore une nuit comme les dernières, et je serai mort ou fou avant le matin. Vous ne me mettrez pas dans une cellule, n’est-ce pas, monsieur ? Je vous le demande en grâce, souhaitant qu’au jour de votre agonie vous soyez traité comme vous m’aurez traité.

 

*

*    *

 

— Le sens de tout cela, Watson ? me dit Holmes gravement, en reposant le papier. De quelle utilité peut être ce cercle de misère, de violence et de cruauté ! Il faut qu’il tende à quelque fin, ou bien, alors, le hasard seul régit notre univers, ce qui ne se conçoit pas. Mais à quelle fin ? Là est la grande, l’éternelle question, à laquelle notre raison est plus éloignée que jamais de pouvoir répondre.

IV

LES PLANS DU « DRUCE-PARTINGTON »

Durant la troisième semaine de novembre 1895, un épais brouillard s’appesantit sur Londres ; de nos fenêtres de Baker Street nous distinguions à peine les maisons d’en face. Cela dura quatre jours. Holmes avait passé le premier à marquer des croix sur un grand carnet de notes ; le second et le troisième, il s’était patiemment occupé d’un sujet qui depuis peu lui tenait au cœur, la musique du moyen âge. Mais quand, le quatrième, nous vîmes, en nous levant de table, les mêmes nuées fuligineuses rouler au dehors leurs compactes et grasses volutes, et la buée condensée sur nos carreaux s’y résoudre en larges gouttes huileuses, mon ami n’y tint plus. Son tempérament inquiet, son besoin d’activité le travaillaient malgré lui. Il se mit à faire les cent pas dans le salon, nerveux, fébrile, rongeant ses ongles, cognant les meubles, pestant contre son oisiveté forcée.

— Rien d’intéressant dans les journaux ? me demanda-t-il tout d’un coup.

Je savais qu’Holmes entendait par là quelque chose d’intéressant en matière criminelle. Les journaux parlaient bien d’une révolution survenue quelque part, d’une guerre possible, d’une prochaine crise ministérielle ; en fait de crimes, je ne voyais rien que de médiocre ou de banal. Holmes reprit en grommelant ses allées et venues.

— Quelle mazette que le criminel de Londres ! fit-il du ton lamentable d’un chasseur en peine de gibier. Regardez par cette fenêtre, Watson : les passants ont l’air de spectres ; sitôt émergés de la brume, ils y replongent. Par un jour pareil, le voleur ou l’assassin battraient le pavé de Londres comme le tigre bat la jungle, visible seulement quand il bondit, et pour sa seule victime.

— Il y eut, dis-je, quantité de petits vols.

Holmes ricana de mépris.

— Un grand et sombre théâtre comme celui-ci mérite d’autres drames. La société peut se féliciter que je ne sois pas un criminel.

— Certes ! acquiesçai-je de tout mon cœur.

— Imaginez que je sois Brooks ou Woodhouse, ou l’un quelconque des cinquante individus qui ont de bonnes raisons d’en vouloir à ma vie : combien de temps survivrais-je à ma propre poursuite ? Un prétendu appel à mes services, un rendez-vous en nom supposé, il n’en faudrait pas davantage. C’est vraiment une veine qu’il n’y ait pas de brouillards dans les pays latins qui sont par excellence les pays du meurtre. Mais, by Jove ! voici peut-être quelque chose qui vient rompre le mortel ennui de ces journées.

La femme de chambre entrait, apportant un télégramme. Holmes, ayant fait sauter l’enveloppe, le lut et se mit à rire.

— Hé, hé ! qu’est-ce qui se passe ? Nous allons avoir la visite de mon frère Mycroft !

— Pourquoi pas ? demandai-je.

— Mais parce qu’il ne serait pas plus extraordinaire de voir un tram s’engager dans un petit chemin de campagne. Mon frère Mycroft a sa voix tracée, d’où il ne sort jamais : Pall Mall où il habite, le Diogenes Club et Whitehall, ce sont les trois stations entre lesquelles il se meut. Je ne l’ai vu ici qu’une fois. Quelle secousse sismique a pu le faire sortir de ses rails ?

— Il ne vous donne pas d’explication ?

Holmes me tendit le télégramme de son frère.

 

Besoin vous voir au sujet Cadogan West. J’arrive.

MYCROFT.

 

— Cadogan West ? Je connais ce nom.

— Il ne me rappelle rien. Mais ce Mycroft tomber ainsi chez moi ! Une planète n’est pas plus fidèle à son orbite. À propos, vous savez ce qu’est Mycroft ?

Je me souvenais plus ou moins vaguement qu’Holmes m’avait parlé de son frère lors de l’aventure de l’interprète grec.

— Vous m’avez dit qu’il avait un petit emploi du gouvernement ?

Holmes se mit à rire.

— Je vous connaissais moins bien qu’aujourd’hui à cette époque, et l’on est tenu à la discrétion quand il s’agit d’affaires d’État. Mon frère est, en effet, employé du gouvernement. À certains égards, vous seriez fondé à dire qu’il est parfois le gouvernement lui-même.

— Fichtre, mon cher Holmes !

— Cela vous étonne ? Je m’y attendais. Mycroft gagne tout juste quatre cent cinquante livres par an ; il n’est qu’un sous-ordre ; il n’a d’ambition d’aucune espèce ; il ne reçoit ni honneurs ni grades ; et néanmoins, il demeure l’homme le plus indispensable de ce pays.

— Comment cela ?

— Sa situation est unique. Il se l’est faite lui-même. La pareille n’existait pas avant lui et n’existera pas après lui. Il a le cerveau le plus ordonné, le mieux rangé qui soit au monde : il possède comme personne la capacité d’emmagasiner les faits. Il applique dans son cas particulier les mêmes puissantes facultés que je fais servir à l’information criminelle. Il n’y a pas un département ministériel dont toutes les conclusions ne passent par lui. Il est l’office central, le bureau vérificateur qui, en toute affaire, établit la balance. Les autres hommes sont des spécialistes ; sa spécialité, à lui, c’est l’omniscience. Supposez qu’un ministre ait besoin de renseignements dans une question qui intéresse à la fois la marine, l’Inde, le Canada et le bimétallisme : il pourrait, sur chacun de ces points, consulter le bureau compétent ; Mycroft, à lui seul, présentera la question sous tous ses aspects et montrera, d’abondance, comment chacun des facteurs réagira sur les autres. On a commencé par ne voir en lui qu’un moyen rapide, un système commode pour résoudre les difficultés ; et il a fini par se rendre, ainsi que je vous le disais tantôt, indispensable. Dans son cerveau, toute chose a sa case, d’où il peut l’extraire sur-le-champ. Un mot de lui a maintes fois décidé de la politique nationale. Il ne vit que pour sa fonction, ne pense qu’à elle, sauf les jours où je vais le surprendre et le prier de bien vouloir, en matière de passe-temps intellectuel, se pencher sur quelqu’un de mes petits problèmes. Qu’aujourd’hui ce Jupiter descende en personne chez moi, je me demande ce que cela signifie. Qui est Cadogan West et qu’est-il pour mon frère ?

— J’y suis ! m’écriai-je.

Et fourrageant au milieu des journaux qui jonchaient le divan :

— Oui, c’est bien cela, j’en étais sûr. Cadogan West est le jeune homme dont on a trouvé le cadavre ce matin sur la voie du chemin de fer souterrain.

Holmes s’était arrêté devant moi, l’air attentif, la pipe à mi-chemin des lèvres.

— Il faut que l’événement soit sérieux Watson, et que cette mort ait de l’importance ; sans cela, mon frère ne se fût pas laissé déranger dans ses habitudes. Qu’y a-t-il là-dedans qui l’intéresse ? Je n’y avais vu qu’un accident banal. Le jeune homme semblait s’être tué en tombant du train. On n’avait pas essayé de le voler, n’est-ce pas ? Et il ne portait aucune trace de violence ?

— L’enquête, dis-je, a mis en lumière des faits nouveaux ; et je crois qu’à y regarder de près l’affaire est curieuse.

— Elle doit l’être au suprême degré si j’en juge par l’effet produit sur mon frère. Voulez-vous que nous l’examinions, Watson ?

Holmes, tout en parlant, s’était assis dans le coin de sa bergère.

— La victime, dis-je, est un nommé Arthur Cadogan West, âgé de 27 ans, célibataire, employé à l’arsenal de Woolwich.

— Emploi du gouvernement. Premier rapport avec mon frère Mycroft.

— Il avait quitté Woolwich brusquement dans la soirée de lundi. La dernière personne qui l’ait vu est sa fiancée, miss Westbury, qu’il abandonna tout d’un coup au milieu du brouillard vers sept heures trente. Il ne s’était pas querellé avec elle, de sorte qu’elle ne s’explique pas un semblable procédé. Tout ce qu’on sait de lui après cela, c’est qu’un poseur de la voie nommé Mason l’a trouvé mort juste au sortir de la station d’Aldgate, sur la ligne du chemin de fer souterrain de Londres.

— Quel jour et à quelle heure ?

— Mardi, à six heures du matin. Le corps gisait assez loin des rails, sur la gauche, où la ligne débouche à l’air libre. Le crâne était fracassé, ce qui pourrait n’être que la conséquence d’une chute. Au reste, le corps a dû, de toute façon, tomber ou être précipité sur la voie ; car pour le transporter d’une rue voisine il eût fallu passer par la petite porte où se tient toujours un contrôleur. Ce point-là ne fait aucun doute.

— Très bien. Voilà le cas suffisamment défini : l’homme, mort ou vivant, est tombé du train ou en a été précipité. Rien que de très clair jusqu’à présent. Continuez.

— Les trains qui suivent la voie près de laquelle on a trouvé le corps sont ceux qui vont de l’ouest à l’est, les uns purement métropolitains, les autres venant de Willesden et de la grande ceinture. On peut donc tenir pour certain que le jeune homme, au moment où il trouva la mort, voyageait dans cette direction, à une heure tardive. Quant à savoir où il avait pris le train, c’est, pour l’instant, impossible.

— Cependant, on devait le voir sur son billet.

— Il n’avait pas de billet dans ses poches.

— Pas de billet dans ses poches ! Ah ! parbleu, Watson, la chose est singulière. Je ne crois pas qu’on puisse passer sans billet sur un quai du Métro. Le jeune homme avait sûrement pris le sien. Le lui aura-t-on enlevé pour laisser ignorer la station d’où il venait ? Peut-être. Ou l’aura-t-il laissé tomber dans la voiture ? Peut-être encore. C’est un point qu’il conviendrait d’éclaircir. Aucune apparence de vol, m’avez-vous dit ?

— Aucune. On a trouvé sur lui sa bourse, contenant deux livres cinquante ; un carnet de chèques de la Capital and Counties Bank, agence de Woolwich, ce qui a permis d’établir son identité ; deux billets de première galerie du Théâtre de Woolwich, portant la date du soir même ; enfin, une petite liasse de papiers offrant le caractère de documents techniques.

Holmes poussa un cri de joie.

— Nous y voilà, Watson. Le gouvernement anglais… l’arsenal de Woolwich… des papiers offrant le caractère de documents techniques… mon frère Mycroft… la chaîne est complète. Mais je me trompe bien, ou j’entends la voix de mon frère. Nous allons tout savoir de lui.

L’instant d’après, la femme de chambre introduisait Mycroft Holmes. Il était de belle taille et de haute mine, corpulent, massif, et dégageait, à première vue, une bizarre impression de mollesse physique. Mais sa lourde charpente se couronnait d’une tête si impérieuse, les yeux, d’un gris d’acier, profondément enfoncés sous le front, étaient si éveillés, si remuants, il avait tant de fermeté dans le dessin des lèvres, tant de subtilité dans les jeux de la physionomie, qu’à peine l’avait-on regardé, on oubliait la lenteur corporelle et on subissait l’ascendant moral.

Il amenait avec lui son vieil ami Lestrade, de Scotland Yard. Le maigre inspecteur, au visage généralement austère, avait, cette fois, une gravité qui, s’ajoutant à celle de son compagnon, nous présageait une enquête laborieuse. Mycroft Holmes, s’étant dépouillé de son pardessus, s’affaissa plutôt qu’il ne s’assit dans un fauteuil.

— Très fâcheuse affaire, Sherlock, dit-il. Je déteste de rien changer à mes habitudes, sauf nécessité absolue ; et, dans l’état où se trouve actuellement le Siam, je devrais être à mon poste. Mais nous traversons un moment critique. Je n’ai jamais vu le premier ministre si bouleversé. Quant à l’amirauté, elle est en rumeur comme une colonie d’abeilles dont on a retourné la ruche. Vous avez lu les journaux ?

— À l’instant. Qu’est-ce que ces documents techniques dont ils parlent ?

— Ah ! voilà. C’est ce qu’on ne sait pas dans le public. La presse fulminerait si l’on venait à l’apprendre. Les documents que ce jeune malfaiteur avait dans la poche sont tout simplement les plans du Bruce-Partington.

Mycroft Holmes s’exprimait avec une solennité qui en disait long sur le sérieux de l’affaire. Son frère et moi l’écoutions en silence.

— Vous savez ce qu’est le Bruce-Partington ? Personne ne l’ignore, il me semble.

— J’ai compris qu’il existait un sous-marin de ce nom.

— Jugez de son importance, vous ne l’exagérerez pas, si je vous dis que, de tous les secrets d’État, c’est le mieux gardé. Aussi loin que s’étend son rayon d’action, le Bruce-Partington interdit désormais la guerre navale. En s’arrangeant pour prélever sur les crédits du budget une somme considérable, on s’est assuré, il y a deux ans, le monopole de l’invention. Les plans, extrêmement compliqués, font l’objet de trente brevets distincts, dont chacun correspond à un détail nécessaire pour la reconstitution de l’ensemble. On les garde à l’arsenal, dans un coffre secret, lui-même enfermé dans une pièce secrète dont les fenêtres et les portes sont à l’épreuve du cambriolage. Ils ne doivent sortir de là sous aucun prétexte. Si l’ingénieur en chef des constructions navales désire les consulter, il doit se rendre personnellement à Woolwich, dans le bureau où est le coffre. N’empêche qu’on vient de les retrouver sur le cadavre d’un jeune employé, au cœur de Londres. Considérée du point de vue officiel, la chose est simplement effroyable.

— Mais vous avez repris possession des plans ?

— Non, Sherlock, non. Et c’est là où le bât nous blesse. Les papiers enlevés à Woolwich sont au nombre de dix : il n’y en avait que sept dans les poches de Cadogan West ; trois des plus essentiels ont disparu, ils courent encore. Vous allez me lâcher incontinent toutes vos occupations, Sherlock. Adieu vos petites affaires de police, il s’agit de bien autre chose. Vous avez un problème international, un problème vital à résoudre. Pourquoi Cadogan West a-t-il pris ces papiers ? Qu’a-t-il fait de ceux qui manquent ? Comment est-il mort ? Comment expliquer la présence de son cadavre à l’endroit où on l’a trouvé ? Comment réparer le mal s’il est réparable ? Autant de questions qui veulent une réponse. Répondez-y, et votre pays vous devra une fameuse chandelle.

— Pourquoi ne pas vous y essayer vous-même, Mycroft ? Vous voyez aussi loin que moi.

— Possible, Sherlock. C’est une question de renseignements. Procurez-moi les renseignements, et du fond de mon fauteuil je vous fournirai un excellent avis motivé. Mais courir d’un côté à l’autre, interroger les gens du chemin de fer, me coucher à plat ventre pour examiner le sol avec une loupe, ce n’est pas mon métier. Vous seul, Sherlock, êtes capable d’élucider l’affaire. Si, la prochaine fois qu’il sera accordé des distinctions honorifiques, il vous était agréable de voir votre nom sur la liste…

Mon ami sourit en hochant la tête.

— C’est pour le plaisir que je travaille, dit-il. Le problème a des côtés intéressants, je ne demande pas mieux que de l’étudier. Pourriez-vous me fournir encore quelques détails ?

— J’ai noté les plus importants sur ce bout de papier ; j’y ai joint quelques adresses qui pourraient vous être utiles. Le gardien officiel des documents est le fameux commissaire du gouvernement sir James Walter, dont les décorations et les titres tiennent deux pages d’un annuaire. C’est un gentleman vieilli dans le service, un personnage que se disputent les invitations des plus grandes maisons, et par-dessus tout, un homme dont le patriotisme est au-dessus de tout soupçon. Il n’y a que lui et une autre personne qui aient une clef du coffre. J’ajoute que les papiers étaient indubitablement au bureau lundi pendant les heures de travail. Quand, vers trois heures de l’après-midi, sir James repartit pour Londres, il emporta celle des deux clefs dont il est détenteur. Il passa chez l’amiral Sindclair, à Barclay Square, la soirée au cours de laquelle a eu lieu le drame.

— Vous en avez la preuve ?

— Oui. Son départ de Woolwich est attesté par son frère, le colonel Valentin Walter, et son arrivée à Londres par l’amiral Sindclair. Il n’y a donc pas à faire état de lui.

— Quelle était la seconde personne qui eût une clef du coffre ?

— Le dessinateur principal, M. Sidney Johnson. C’est un homme de quarante ans, marié, père de cinq enfants ; morose et de caractère renfermé, inspirant peu de sympathie à ses collègues, mais dur à la besogne, au demeurant fort bien noté et très estimé de ses chefs. Il déclare – en quoi son témoignage est corroboré par celui de sa femme – que, rentré chez lui dès la fermeture du bureau, il n’en est plus sorti de la soirée, et que la clef du coffre n’a pas un instant quitté sa chaîne de montre.

— Parlez-moi de Cadogan West.

— Il était depuis dix ans dans le service. Il faisait bien ce qu’il avait à faire. Il passait pour une tête chaude, une nature emportée, mais parfaitement droite et honnête. Nous n’avons rien contre lui. Il travaillait à côté de M. Sidney Johnson. Ses fonctions l’obligeaient chaque jour à manier les plans. Personne n’y touchait en dehors de lui et de son collègue.

— Qui les a mis sous clefs ce soir-là ?

— Le premier dessinateur, M. Sidney Johnson.

— Eh bien, nous savons pertinemment qui les a pris. On les trouve dans les poches de Cadogan West : la trouvaille, n’est-ce pas, est concluante ?

— En effet, Sherlock ; et pourtant, que de choses elle laisse inexpliquées ! D’abord, pourquoi aura-t-il pris les plans ?

— Je présume qu’ils avaient une valeur marchande ?

— Il pouvait en tirer aisément un millier de livres.

— Voyez-vous qu’il pût avoir aucun motif de les porter à Londres, si ce n’est pour les vendre ?

— Je ne vois pas.

— Commençons donc par adopter cette hypothèse. Le jeune Cadogan West a pris les plans. Il a eu besoin pour cela d’une fausse clef…

— De plusieurs fausses clefs. Il avait à ouvrir d’abord le bâtiment où se trouve le bureau, puis le bureau lui-même.

— Nous dirons donc qu’il s’était muni de fausses clefs. En possession des plans, il les porte à Londres, dans l’intention, sans doute, d’en vendre le secret, quitte à les remettre en place dans le coffre dès le lendemain matin, avant qu’on s’aperçoive de leur fuite. Mais pendant qu’il est à Londres pour accomplir l’œuvre de trahison, il y rencontre la mort.

— Comment ?

— Nous supposerons qu’il s’en retournait à Woolwich, quand on l’a tué et jeté sur la voie ferrée.

— La station d’Aldgate, où l’on a découvert son corps, est située bien après celle de London Bridge, où il aurait dû prendre la direction de Woolwich.

— On peut admettre qu’en raison de certaines circonstances il aura dépassé London Bridge. Imaginez, par exemple, qu’il y eût dans le compartiment un voyageur avec lequel il était engagé dans une conversation très absorbante : cette conversation engendre une scène violente, il y perd la vie. Ou bien il veut quitter le compartiment, tombe sur la ligne et se tue, après quoi l’autre voyageur referme la portière. Le brouillard est intense, nul n’a rien vu.

— Je ne crois pas qu’en l’état présent des faits il puisse y avoir une explication meilleure. Considérez cependant ce qu’elle néglige. Accordons, pour les besoins de la discussion, que Cadogan West avait effectivement décidé d’emporter les papiers à Londres. Dans ce cas, bien entendu, il avait pris rendez-vous avec l’agent étranger qui voulait s’en rendre acquéreur ; il s’était réservé la soirée. Eh bien, pas du tout ; il prend deux billets de théâtre, sa fiancée l’accompagne, et brusquement, à mi-chemin, il disparaît.

— Mise en scène ! dit Lestrade, qui avait, jusque-là, suivi l’entretien avec quelque impatience.

— Si mise en scène il y a, elle est singulière. Mais j’ai fait ma première objection, je passe à la deuxième. Nous supposerons qu’il arrive à Londres, qu’il y voit l’agent étranger. Il doit rapporter les papiers avant le matin, ou la fuite sera découverte. Il en a pris dix, on n’en retrouve que sept dans sa poche : que sont devenus les trois autres ? Il ne les a certainement pas abandonnés de son plein gré. De plus, où est le prix de sa trahison ? Il aurait dû avoir sur lui une forte somme.

— Tout cela me paraît fort clair, dit Lestrade. Il a pris les papiers pour les vendre. Il voit l’agent, mais ne s’entend pas avec lui sur le prix. Il repart pour Woolwich. L’agent, monté avec lui dans le train, l’assassine en route, prend les papiers les plus importants et jette le corps sur la voie. Quoi de plus plausible.

— Mais d’où vient que Cadogan West n’eût pas de billet ?

— Le billet eût indiqué la station de départ, probablement la plus proche de la maison de l’agent. Aussi l’agent l’aura-t-il enlevé de la poche de sa victime.

— Bien, Lestrade, très bien, dit Holmes. Votre système se tient. Mais s’il est exact, il règle tout. D’une part, en effet, le traître est mort ; d’autre part, il y a gros à parier que les plans du Bruce-Partington sont d’ores et déjà sur le Continent. Dès lors, que pouvons-nous faire ?

— Agir, Sherlock, agir ! s’écria Mycroft, en se dressant comme un ressort. Tous mes instincts protestent contre une explication pareille. Mettez en jeu vos meilleurs moyens. Courez sur le théâtre du crime, questionnez les gens, remuez les pavés. Vous n’avez pas eu dans toute votre carrière une occasion si belle de servir votre pays.

— Bon, bon ! fit Holmes avec un haussement d’épaules. Venez, Watson. Et vous, Lestrade, voulez-vous bien m’accorder une ou deux heures de votre temps ? Nous commencerons par nous rendre à Aldgate. Au revoir, Mycroft. Je vous ferai tenir un rapport avant ce soir. Mais, je vous en préviens, il ne faut pas vous attendre à grand’chose.

Une heure plus tard, nous étions, Holmes, Lestrade et moi, à l’endroit du chemin de fer souterrain où la voie sort du tunnel, immédiatement avant la station d’Aldgate. Un vieux monsieur rougeaud, fort aimable, représentait la Compagnie.

— Voici la place où gisait le corps du jeune homme, dit-il en nous indiquant un point situé à trois pieds environ des rails. Les murs qui surplombent cette partie de la voie sont, comme vous le voyez, des murs aveugles : il n’a donc pu tomber ou être précipité que d’un train, et d’un train qui, selon mes calculs, a dû passer ici lundi vers minuit.

— A-t-on vérifié si les wagons ne portaient aucune trace de violence ?

— On n’en a relevé aucune, de même qu’on n’a trouvé aucun billet.

— Et l’on n’a pas remarqué qu’une portière fût ouverte ?

— Non.

— Nous avons, dit Lestrade, recueilli ce matin un nouvel indice. Un voyageur passé à Aldgate lundi soir vers onze heures quarante, dans un train métropolitain ordinaire, déclare avoir entendu un bruit sourd, comme celui qu’aurait fait la chute d’un corps sur la voie. C’était juste avant que le train n’atteignît la station. Il régnait un brouillard opaque, le témoin ne put rien voir. Mais qu’avez-vous, monsieur Holmes ?

Mon ami, à ce moment, examinait, d’un air d’intense curiosité, les rails, qui, au sortir du tunnel, dessinaient une courbe. La station d’Aldgate est un lieu de croisement, un nœud de lignes. C’est au point même où elles bifurquent que ses yeux étaient ainsi fixés ; et sur son visage aigu, mobile, je pouvais voir cette contraction des lèvres, ce frémissement des narines, ce rapprochement des sourcils touffus, que je connaissais si bien.

— Les aiguilles… murmura-t-il, les aiguilles…

— Quoi ? que voulez-vous dire ?

— Je suppose qu’il n’y a pas beaucoup d’aiguilles sur un réseau comme celui-ci ?

— Il n’y en a qu’un petit nombre.

— Et une courbe par-dessus le marché. Des aiguilles et une courbe… Si ça pouvait être ça !

— Vous avez une idée, monsieur Holmes ?

— Une idée… non, un soupçon d’idée tout au plus. Mais l’affaire prend de l’intérêt. Évidemment, ce serait inouï, tout à fait inouï… Et pourquoi pas, en somme ? Je ne vois pas de taches de sang sur la ligne.

— Il y en avait fort peu…

— Pourtant, j’ai cru comprendre que le mort avait une énorme blessure ?

— Les os brisés, mais pas de plaie grave.

— Tout de même, on s’attendrait à voir du sang. Me serait-il possible d’examiner le train d’où un voyageur déclare avoir entendu le bruit d’une chute dans le brouillard ?

— Hélas ! non, monsieur Holmes. On a déjà disloqué le train et redistribué les voitures.

— Je vous assure, monsieur Holmes, dit Lestrade, que toutes les voitures ont été examinées avec soin. J’y ai avisé moi-même.

C’était une des faiblesses de mon ami de ne savoir pas tolérer une intelligence moins prompte que la sienne.

— Comme si je ne m’en doutais pas ! fit-il en tournant le dos. Ce n’est pas les voitures que j’aurais tenu à examiner. Allons, Watson, nous n’avons plus rien à faire ici. Nous ne vous dérangerons pas davantage, monsieur Lestrade. Nos recherches vont maintenant se diriger du côté de Woolwich.

À London Bridge, Holmes rédigea un télégramme, qu’il me fit lire avant de l’expédier, et qui était ainsi conçu :

Aperçois une lueur, peut-être fugitive. Prière m’envoyer, par messager qui attendra mon retour à Baker Street, liste détaillée de tous espions ou agents internationaux surveillés en Angleterre, avec adresse complète. – SHERLOCK.

— Cette liste pourrait nous être utile, Watson, me dit Holmes au moment où nous nous installions dans le train de Woolwich. Grâces soient rendues à mon frère Mycroft pour avoir sollicité notre concours dans une affaire, qui, vraiment, promet d’être peu banale.

Je lisais sur son ardente figure cette expression d’énergie, de volonté, où je pouvais connaître qu’une circonstance inattendue et révélatrice venait d’ouvrir à sa pensée un nouvel horizon. Voyez le chien de chasse au chenil : ses oreilles pendent, il porte la queue basse ; lâchez-le sur une piste, et, les yeux en feu, tous les muscles tendus, il n’est plus le même. Ainsi Holmes ce matin-là. Il avait changé du tout au tout. Il n’avait plus rien de commun avec le désœuvré qui, quelques heures auparavant, dans son salon où le brouillard l’emprisonnait, incapable de tenir en place, promenait de long en large sa robe de chambre gris souris.

— Nous avons du champ devant nous. Cette histoire peut nous ménager des surprises. Je suis stupide de ne l’avoir pas senti d’emblée.

— Pour l’instant, elle me reste bien obscure.

— Ce n’est pas que j’en voie encore le bout, mais j’ai une idée qui peut nous mener loin : Cadogan West aura trouvé la mort ailleurs que dans le train ou sur la voie ferrée, et l’on se sera débarrassé du corps en le mettant sur le toit d’une voiture !

— Est-il possible ?

— En effet, cela semble étrange. Mais considérez les faits. Est-ce pur hasard si on le trouve à l’endroit même où le train oscille et penche en prenant l’aiguille ? Un objet placé sur le toit d’une voiture ne doit-il pas, presque fatalement, tomber à cet endroit ? Le passage sur l’aiguille n’affecterait pas un objet placé à l’intérieur du train. Ou le corps est tombé du toit d’une voiture, ou il s’est produit je ne sais quelle coïncidence. Joignez qu’on ne trouve pas de sang sur la ligne. Évidemment, on n’en peut trouver si c’est ailleurs que le corps a saigné. Chacun de ces deux faits est significatif en soi. Réunis, ils prennent une force double.

— Et le fait du billet ! m’écriai-je.

— Précisément. Nous n’expliquions pas l’absence du billet : maintenant elle s’explique. Tout concorde et fait bloc.

— D’ailleurs, votre théorie admise, la mort de Cadogan West n’en demeure pas moins mystérieuse. Le problème n’est pas simplifié, il devient seulement plus bizarre.

— Peut-être, fit Holmes pensif, peut-être.

Et il se plongea dans une rêverie silencieuse, d’où il ne sortit qu’au moment où notre train fit halte à la station de Woolwich. Alors, ayant hélé un cab, il tira de sa poche le papier que lui avait remis son frère.

— Nous avons, me dit-il, une tournée de visites à faire. Je crois que sir James Walter réclame le premier notre attention.

Ce haut fonctionnaire habitait une villa charmante, au milieu de pelouses vertes qui descendaient jusqu’à la Tamise. Au moment où nous y arrivions, le brouillard se levait, le soleil déchirait faiblement son voile humide. Un maître d’hôtel répondit à notre coup de sonnette.

— Sir James, messieurs ? nous dit-il, la mine grave ; sir James est mort ce matin.

— Juste ciel ! s’écria Holmes, tout saisi. Et comment est-il mort ?

— Si vous vouliez prendre la peine d’entrer, messieurs, et de voir son frère, le colonel Valentin ?

— C’est ce que nous avons de mieux à faire.

On nous introduisit dans un salon à peine éclairé, où ne tarda pas à nous rejoindre le frère cadet du défunt. C’était un fort bel homme de cinquante ans, grand, majestueux, et qui portait une mince barbe. Ses yeux hagards, ses joues marbrées, sa chevelure en désordre, tout, chez lui, annonçait le malheur qui frappait brusquement la famille.

— Si mon frère est mort, nous dit-il d’une voix entrecoupée par l’émotion, la faute en est à cet affreux scandale. Sir James était très chatouilleux en matière d’honneur, très fier du service dont il avait la charge. Il n’a pu survivre à cette affaire. Le coup était trop rude, son cœur s’est brisé.

— Nous espérions obtenir de vous quelques indications, grâce auxquelles nous aurions un peu débrouillé cette histoire.

— Croyez qu’elle n’était pas moins mystérieuse pour lui que pour nous tous. Il avait déjà fait part de tout ce qu’il savait à la police. Bien entendu, il ne doutait pas que Cadogan West ne fût coupable ; mais quant au reste, il n’y comprenait rien.

— Ainsi, vous n’avez aucun renseignement à nous fournir ?

— Aucun. Je ne sais personnellement que ce que j’ai lu ou entendu. Je ne voudrais pas manquer de courtoisie, mais vous comprendrez, monsieur Holmes, que dans l’affliction où nous sommes, je vous prie de bien vouloir abréger cet entretien.

— Du diable si nous pouvions prévoir une telle péripétie ! me dit mon ami, tandis que nous regagnions notre cab. Le pauvre homme sera-t-il mort de mort naturelle ? Ou se sera-t-il suicidé, et devrons-nous en conclure qu’il se reprochât quelque négligence professionnelle ? C’est ce que l’avenir nous dira. En attendant, allons chez les Cadogan West.

Une maison modeste, et d’ailleurs fort bien tenue, abritait la malheureuse mère. Accablée par le chagrin, la vieille dame n’était guère en état de nous aider dans notre enquête. Mais près d’elle se trouvait une jeune fille dont la pâleur nous frappa, et qui se présenta elle-même comme étant miss Violet Westbury, la fiancée de la victime. Elle était la dernière personne qui eût vu Cadogan West le soir du funeste événement.

— Je suis dans la stupeur, monsieur Holmes, dit-elle. Je n’ai pas fermé l’œil depuis le drame. Jour et nuit, je pense, je pense, sans parvenir à concevoir la vérité. Arthur était l’homme le plus loyal, le plus chevaleresque, le plus patriote qui fût au monde. Il se serait coupé la main plutôt que de livrer un secret d’État confié à sa garde. Pour qui l’a connu, ce qui arrive est quelque chose de positivement impossible, absurde, monstrueux.

— Mais les faits, pourtant, miss Westbury ?

— J’avoue que je ne les explique pas.

— Avait-il besoin d’argent ?

— Non. Ses goûts étaient simples et ses appointements très larges. Il avait économisé quelques centaines de livres. Nous allions nous marier au nouvel an.

— Il ne manifestait aucune excitation mentale ? Voyons, miss Westbury, soyez tout à fait franche avec nous.

L’œil exercé de mon compagnon avait surpris un changement dans l’attitude de la jeune fille. Elle rougit, hésita.

— Oui, répondit-elle enfin. Je sentais qu’il avait quelque chose en tête.

— Depuis longtemps ?

— Depuis environ une semaine. Il était soucieux, tourmenté. Un jour où j’essayais de le faire parler, il convint qu’il avait un ennui dans sa vie de fonctionnaire. « Mais c’est, me dit-il, une chose trop sérieuse pour que je m’en ouvre à personne, et même à vous. » Je n’en pus tirer davantage.

Holmes s’était rembruni.

— Continuez, miss Westbury ; même au risque de charger votre fiancé, continuez. Qui sait où cela peut nous conduire ?

— Je n’ai rien de plus à dire. Une ou deux fois, il me sembla qu’il était sur le point de m’avouer quelque chose. Il me parla un soir de l’importance du secret officiel qu’il détenait ; si j’ai bonne mémoire, il ajouta que des espions payeraient cher pour s’en rendre maîtres.

Le visage d’Holmes s’assombrit encore.

— Et puis ?

— Et puis, il prétendit que nous sommes, nous autres Anglais, trop insouciants en pareille matière ; qu’il serait facile à un traître de détourner les plans.

— Ce n’est que tout récemment qu’il vous fit ces remarques ?

— Tout récemment.

— Racontez-nous votre dernière soirée avec lui.

— Nous devions aller au théâtre. Il faisait un brouillard si épais qu’on ne pouvait songer à se procurer un cab. Nous partîmes à pied. Notre chemin passait aux abords de l’arsenal. Soudain, mon fiancé disparut dans le brouillard.

— Sans un mot ?

— En poussant une exclamation, c’est tout. Je l’attendis longtemps, il ne reparut pas ; et je m’en retournai chez moi de guerre lasse. Le lendemain matin, après l’ouverture des bureaux, on vint ici se renseigner. Nous apprîmes vers midi la terrible nouvelle. Ah ! monsieur Holmes, il avait une telle conscience ! Si au moins, grâce à vous, son honneur pouvait être sauf !

Holmes hocha la tête.

— Venez, Watson. Nous n’en avons pas fini. Il faut que nous passions au bureau où l’on a pris les papiers.

Et comme nous remontions en voiture :

— Tout accusait déjà ce jeune homme, nos renseignements fortifient les présomptions que nous avions contre lui. L’approche de son mariage devient un motif de crime. Il a besoin d’argent. Cette idée d’argent le poursuit, car il en parle. Il entretient sa fiancée des plans qui lui sont confiés, et, par là, il la rend presque complice de sa trahison. Je ne vois rien qui ne le charge.

— Cependant, Holmes, le caractère d’un individu compte bien pour quelque chose ? Puis, encore une fois, aurait-il abandonné la jeune fille dans la rue avant d’aller commettre son crime ?

— Oui, j’entends, le cas n’est pas absolument clair. Mais je vous réponds qu’il est formidable.

Au bureau de l’arsenal, le premier dessinateur, M. Sidney Johnson, nous accueillit avec le respect qu’inspirait toujours le nom d’Holmes. C’était un homme entre deux âges, maigre, renfrogné, l’air égaré, le nez chevauché par des lunettes, les mains agitées d’une sorte de tremblement convulsif.

— Que de tristesses, monsieur Holmes, que de tristesses ! Vous avez su la mort de sir James ?

— Nous venons de chez lui.

— Le bureau est en désarroi. Notre chef est mort. Cadogan West est mort. On nous a pris nos papiers. Et pourtant, quand nous avons fermé notre porte lundi soir, il n’y avait pas un service du gouvernement où se fît meilleure besogne ! Et ce Cadogan West, commettre une pareille infamie !

— Vous êtes donc certain de sa culpabilité ?

— Le moyen de n’y pas croire ? Moi qui aurais eu confiance en lui comme en moi-même !

— À quelle heure a eu lieu la fermeture du bureau ?

— À cinq heures.

— Est-ce vous qui l’avez fermé ?

— Je suis toujours le dernier à sortir.

— Où étaient les plans ?

— Dans ce coffre. C’est moi qui les y avais mis.

— Le bureau n’a pas de gardien ?

— Il en a un, mais qui doit aussi surveiller les autres bâtiments. C’est un vieux soldat, un homme des plus sûrs. Il n’a rien vu ce soir-là. Je ne vous apprends pas que le brouillard était très dense.

— Supposez que Cadogan West voulût entrer dans le bureau après la fermeture, il lui fallait, n’est-ce pas, trois clefs pour arriver jusqu’aux papiers ?

— Oui, trois : celle du bâtiment où est le bureau, celle du bureau, et celle du coffre.

— Sir James Walter et vous aviez seuls les clefs ?

— Je n’avais pas les clefs des portes, je n’avais que celle du coffre.

— Sir James était-il un homme ordonné ?

— Je le crois. En ce qui concerne les clefs, je sais qu’il en avait un trousseau, je le lui ai souvent vu dans les mains.

— Et il emportait ce trousseau à Londres ?

— Du moins, il le disait.

— Vous-mêmes, ne vous êtes-vous jamais dessaisi de votre clef ?

— Jamais.

— Si donc Cadogan West est coupable, il faut qu’il en eût un double ; on n’a cependant trouvé sur lui aucune clef. Autre chose : un employé du bureau qui eût voulu vendre les plans n’eût-il pas trouvé plus simple de les copier que d’en prendre les originaux ?

— Une bonne copie susceptible d’être utilisée eût exigé des connaissances techniques considérables.

— J’imagine que sir James, ou vous, ou Cadogan West, vous possédiez ces connaissances techniques ?

— Sans doute. Mais je vous prie de ne pas me mêler à cette affaire, monsieur Holmes ; inutile d’aller chercher midi à quatorze heures quand on a trouvé les originaux sur Cadogan West.

— Permettez : on peut s’étonner qu’il ait couru le risque de prendre les originaux s’il lui suffisait d’en faire des copies qui lui eussent rendu le même service.

— Soit ! mais il les a pris.

— Chaque détail de cette enquête apporte vraiment quelque chose d’inexplicable. Ce n’est pas tout : il manque trois des papiers, et qui sont, je crois, les plus importants ?

En effet.

— Voulez-vous dire que, possédant ces trois papiers, on peut construire un Bruce-Partington sans le secours des sept autres ?

— C’est l’avis que j’ai d’abord exprimé à l’Amirauté. J’en suis moins sûr aujourd’hui, après avoir examiné les dessins à tête reposée. Dans l’un des papiers retrouvés figure le dessin des doubles valves à coulisses automatiques. À moins que les étrangers qui ont détourné les documents n’aient eux-mêmes inventé ces valves, ils ne peuvent construire le sous-marin. Mais rien ne dit qu’ils ne résoudront pas très vite le problème.

— Bref, vous affirmez que les trois dessins qui manquent sont de la première importance ?

— Sans nul doute.

— Je ne crois pas avoir d’autre question à vous faire. Avec votre permission, je donnerai un coup d’œil au bureau.

Holmes inspecta tour à tour la serrure du coffre, la porte de la salle, et finalement les volets de fer de la fenêtre ; mais son intérêt ne s’éveilla qu’au dehors, quand nous fûmes sur la pelouse. Il y avait, près de la fenêtre, un laurier dont il était visible qu’on avait froissé ou cassé plusieurs branches. Il les examina soigneusement, à la loupe, ainsi que quelques vagues empreintes marquées à cet endroit sur le sol. Enfin, ayant prié M. Sidney Johnson de fermer les volets de fer, il lui fit observer que les battants joignaient mal et que n’importe qui pouvait voir de l’extérieur ce qui se passait dans la pièce.

— Malheureusement, nos constatations sont en retard de trois jours, je n’ai pas idée qu’elles servent à grand’chose, ni que Woolwich ait rien d’autre à nous apprendre. Allons, nous avons fait maigre récolte, Watson, tâchons d’être plus heureux à Londres.

Quoi qu’en pensât Holmes, notre maigre récolte devait, avant notre départ de Woolwich, s’enrichir d’une gerbe. L’employé de la gare préposé à la distribution des billets nous dit avoir vu, le lundi soir, Cadogan West, qu’il connaissait fort bien, partir pour Londres par le train de 8 h. 15. Le jeune homme était seul. Il demanda un billet de troisième classe à destination de London Bridge. L’employé fut frappé de son agitation : sa main tremblait tellement qu’il fallut l’aider à ramasser sa monnaie. Nous vîmes, en consultant l’horaire, que le train de 8 h. 15 était le premier qu’il pût prendre après avoir quitté sa fiancée vers 7 heures et demie.

— Essayons de coordonner ce que nous savons, me dit Holmes après une demi-heure de silence. Je ne me rappelle pas une de nos enquêtes où nous ayons rencontré un cas plus embrouillé. Chaque pas nous découvre un nouvel obstacle. N’empêche que nous avons fait un notable progrès. Le résultat de notre visite à Woolwich est, dans l’ensemble, fâcheux pour Cadogan West ; mais les indications fournies par la fenêtre nous inclineraient à une hypothèse plus favorable. Supposons, par exemple, qu’un agent étranger ait essayé de circonvenir Cadogan West, en s’y prenant de manière à le mettre dans l’impossibilité de parler : ceci nous explique déjà le trouble du jeune homme, les réflexions qui lui ont échappé devant sa fiancée. Bien. Supposons ensuite qu’allant au théâtre avec la jeune fille, il aperçoive brusquement dans le brouillard l’espion se dirigeant vers l’arsenal. Nous savons que c’est un garçon impétueux et décidé. Il n’écoute que son devoir. Il suit l’homme, arrive devant la fenêtre du bureau, s’aperçoit que les documents ont disparu et se jette à la poursuite du voleur : ainsi se justifie cette grosse objection que, pouvant copier les dessins, il se fût gardé de les prendre. Ce n’est pas lui qui a pris les dessins, c’est l’espion. Jusque-là, rien que de logique.

— Mais après ?

— Ici les difficultés commencent. Il semblerait qu’en des circonstances pareilles le premier mouvement de Cadogan West dût être d’empoigner l’homme et de crier au voleur. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Serait-ce que l’homme était un haut fonctionnaire ? La conduite de Cadogan West devient alors inexplicable. Ou bien, l’homme ayant réussi à se perdre dans le brouillard, Cadogan West part-il précipitamment pour Londres dans l’intention de le devancer chez lui, en présumant qu’il connût son adresse ? Il ne faut pas moins qu’un motif très impérieux pour qu’il lâche sa fiancée dans le brouillard et ne se préoccupe plus de lui donner de ses nouvelles. Là, notre piste s’arrête. Il y a solution de continuité entre notre hypothèse et le fait que nous ne retrouvons plus Cadogan West que mort, couché sur le toit d’une voiture de Métro, avec sept des papiers dans sa poche. Mon instinct me dit qu’à présent il s’agit de prendre l’affaire par l’autre bout. Si Mycroft m’a envoyé la liste que je lui ai demandée, nous avons des chances de flairer le voleur et de courir deux pistes au lieu d’une.

Dès notre arrivée à Baker Street, on nous remit une lettre qu’avait apportée en grande hâte un huissier du ministère. Holmes la parcourut du regard et me la passa.

Nous connaissons un bon nombre d’espions, mais ce n’est en général que menu fretin. Trois seulement sont capables d’un coup de cette force : Adolf Meyer, 13, Great George Street, Westminster ; Louis La Rothière, Campden Mansions, à Notting Hill, et Hugo Oberstein, 13, Caulfield Gardens, à Kensington. Ce dernier était lundi à Londres, on ne l’y a pas vu depuis. Je suis heureux de savoir que vous apercevez, comme vous dites, une lueur dans les ténèbres. Le ministère attend vos conclusions avec angoisse. Des représentations nous ont été faites de très haut. Toutes les forces de l’État sont, si vous en avez besoin, à votre service. – MYCROFT.

— Sauf erreur, dit Holmes en souriant, nous n’aurons que faire, je crois, des hommes et des chevaux de la Reine.

Puis, ayant déployé devant lui une grande carte de Londres :

— Eh, mais ! dit-il, les choses m’ont l’air de prendre le tour que nous aurions souhaité. En bonne foi, j’estime, Watson, que nous pourrions n’être pas loin de la réussite.

Et dans un accès de gaîté il me tapa sur l’épaule.

— Je sors. Tranquillisez-vous, je ne vais qu’en reconnaissance, je ne ferai rien de sérieux sans mon digne camarade et chroniqueur. Demeurez ici, vous m’y reverrez, selon toute probabilité, dans une ou deux heures. Si le temps vous dure, prenez un cahier de papier ministre et une plume, commencez à raconter comment nous avons sauvé l’État.

Je me sentais gagné par sa confiance et sa bonne humeur, car, lorsqu’il s’abandonnait de la sorte, ce n’était jamais sans cause. Aussi n’attendis-je son retour qu’avec plus d’impatience durant toute cette longue soirée de novembre. Vers neuf heures, un messager m’apporta le petit mot que voici :

Je dîne au restaurant Goldini, Gloucester Road, à Kensington. Ayez l’obligeance de m’y rejoindre tout de suite. Prenez un rossignol, une lanterne sourde, un ciseau à froid et un revolver. – S. H.

Joli équipement pour un honnête citoyen, quand les rues sont drapées d’un brouillard presque impénétrable ! Je fourrai tout cela, discrètement, dans les poches de mon pardessus, et me rendis tout droit au grand restaurant italien dont mon ami me donnait l’adresse. Je l’y trouvai assis à une petite table ronde, près de la porte.

— Vous avez dîné ? Alors, faites comme moi, prenez le café avec un petit verre de curaçao, fumez les cigares de l’établissement, ils sont moins détestables qu’on ne pourrait le craindre. Vous avez les outils ?

— Là, dans mon pardessus.

— À merveille. Laissez-moi vous indiquer, brièvement, d’abord ce que j’ai fait, ensuite ce qui nous reste à faire. Je suppose qu’il est bien évident pour vous, Watson, que le corps de Cadogan West fut placé sur le toit d’une voiture du train ? Pour moi, j’en eus la certitude dès l’instant où j’eus établi que le corps était tombé du toit et non de l’intérieur d’une voiture.

— N’aurait-il pu tomber de la plate-forme ?

— Impossible. Examinez le toit d’un wagon, vous verrez qu’il est légèrement arrondi et n’a pas de garde-corps. D’où nous conclurons avec assurance qu’on y avait placé Cadogan West.

— Comment avait-on fait pour l’y placer ?

— Je n’en vois qu’une manière. Vous savez que la ligne, habituellement souterraine, court à découvert sur certains points du West-End. Comme je cherchais pour mon propre compte la réponse à la question que vous venez de m’adresser, je crus me rappeler qu’en diverses occasions, voyageant dans ces parages, j’avais remarqué des fenêtres juste au-dessus de ma tête. Supposez qu’un train fît halte sous l’une de ces fenêtres, où serait la difficulté de déposer un corps sur l’un des wagons ?

— Cela paraît bien improbable.

— N’oublions pas le vieil axiome d’après lequel, une fois toutes les autres hypothèses écartées, s’il n’en reste qu’une improbable, elle est la bonne. Ici, j’ai dû écarter toutes les autres hypothèses. Quand j’ai su que le maître espion qui venait de quitter Londres habitait une des maisons donnant sur la voie du chemin de fer, j’ai été si ravi de ma découverte que ma brusque gaîté n’a pas laissé de vous surprendre.

— C’était donc cela ?

— C’était cela. Au n° 13 de Caulfield Gardens habitait M. Hugo Oberstein. Cette adresse et ce nom donnaient un objectif à mes recherches. Je commençai mes opérations à la station de Gloucester Road. Un employé se mit complaisamment à ma disposition ; nous parcourûmes ensemble la ligne, ce qui me permit de constater non seulement que les fenêtres postérieures de Caulfield Gardens donnent sur la voie, mais encore, et ceci est capital, qu’en raison de l’importance des croisements qui se font à cet endroit, les trains s’y arrêtent fréquemment plusieurs minutes.

— Magnifique, Holmes ! Vous aviez mis dans le mille !

— Du calme, Watson, du calme ! Nous avançons, nous ne touchons pas au but. Donc, ayant vu de dos Caulfield Gardens, je l’abordai de face. Je m’y renseignai : l’oiseau s’en était envolé. Caulfield Gardens est un très vaste immeuble, dont il m’a semblé que les étages supérieurs étaient dégarnis. Oberstein y logeait avec un seul domestique, probablement son homme de confiance et son complice. Mettons-nous en tête que, s’il est passé sur le Continent, c’est pour y disposer de son butin, non pas pour fuir ; car il n’a aucun sujet de craindre une arrestation ni de prévoir qu’un policier amateur doive perquisitionner chez lui. C’est précisément ce que nous allons faire.

— Ne pourrions-nous avoir un mandat d’arrêt en bonne forme ?

— Difficilement, faute de preuves suffisantes.

— Qu’espérez-vous donc ?

— Nous ignorons quelles intelligences se cachent là-dessous.

— Je n’aime pas beaucoup ces façons de procéder, Holmes.

— Mon cher ami, vous ferez le guet dans la rue ; s’il y a des responsabilités criminelles, je les assume toutes. Songez au billet de Mycroft, à l’Amirauté, au ministre, à la pauvre fiancée qui pleure en attendant des nouvelles. Il faut que nous partions.

Pour toute réponse, je me levai de table.

— Vous avez raison, il faut que nous partions, Holmes.

Se dressant d’un bond, il me serra la main.

— J’étais bien sûr que vous n’hésiteriez pas longtemps, me dit-il.

Et jamais je n’avais lu dans ses yeux quelque chose qui fût si voisin de la tendresse. Cela ne dura qu’une seconde, après quoi il reprit sa parfaite possession de lui.

Caulfield Gardens est un de ces immenses logis à façade plate, à colonnes et à portiques, dont l’époque de Victoria, vers son milieu, dota si profusément le West-End de Londres. Comme nous en approchions, nous entendîmes un bourdonnement de voix et les sons d’un piano : il devait y avoir dans la maison une réunion enfantine. Le brouillard nous enveloppait de ses plis tutélaires. Holmes, ayant allumé sa lanterne, en éclaira la lourde porte d’entrée.

— Forcer cette porte serait une entreprise sérieuse, Watson. Certainement elle est fermée au verrou. Nous ferions mieux de tenter l’entrée du sous-sol. Il y a là un couloir voûté qui nous offrirait un excellent abri dans le cas où un policeman trop bien intentionné voudrait faire du zèle. Aidez-moi, je vous aiderai à mon tour.

Une minute plus tard, nous étions tous les deux dans la petite cour située en contre-bas de l’immeuble. À peine en avions-nous gagné la partie la plus sombre que le pas d’un policeman résonnait dans le brouillard au-dessus de nous. Quand il se fut lentement éloigné, je vis Holmes s’attaquer à la porte de service. Elle ne tarda pas à s’ouvrir. Nous nous élançâmes dans le couloir, dont il eut soin de refermer la porte ; puis nous montâmes un escalier tournant, sans tapis. Soudain la lanterne de mon ami révéla devant nous une fenêtre.

— La fenêtre, Watson. Nous y sommes.

Juste à ce moment, comme il levait le châssis, un sourd murmure se fit entendre, qui devint très vite un grondement énorme ; puis un train passa à toute vitesse. Holmes posa sa lanterne sur l’appui : la fumée des machines y avait laissé, à la longue, une couche de suie ; mais les marques d’un frottement étaient visibles, en certains endroits, sur le noir de la surface.

— Voyez-vous, Watson, c’est là qu’on avait allongé le corps. Eh, parbleu ! Qu’est ceci ? Du sang, pas de doute.

Et Holmes désignait du doigt de légères taches imprimées sur le cadre de la fenêtre.

— En voilà également sur la pierre de l’escalier, la démonstration est complète. Nous allons rester ici jusqu’à l’arrêt du train.

Notre attente fut courte. L’un des premiers trains qui suivirent ralentit presque aussitôt qu’il fut sorti du tunnel, et, dans un grincement de freins, s’arrêta au-dessous de nous. Il n’y avait pas quatre pieds d’écart entre le rebord de la fenêtre et le toit des voitures. Holmes referma doucement la fenêtre.

— Jusqu’ici, nos présomptions se vérifient, dit-il. Qu’en pensez-vous, Watson ?

— J’en pense que cela tient du chef-d’œuvre, il s’en faut peu que vous ne vous dépassiez.

— Tel n’est pas mon avis. Du moment où j’avais admis cette idée, après tout fort simple, qu’on avait placé le corps sur le toit, le reste allait tout seul. N’étaient les graves intérêts auxquels touche cette affaire, elle serait encore insignifiante. Somme toute, aucune des difficultés qu’elle soulève n’est aplanie. Peut-être ferons-nous ici quelque utile découverte.

Nous avions monté l’escalier de la cuisine, nous nous trouvions au premier étage, dans un appartement de trois pièces. Ni la salle à manger, sobrement meublée, ni la chambre à coucher n’avaient rien qui méritât l’attention. Il n’en était pas ainsi du cabinet de travail, tout encombré de livres et de papiers. Holmes l’explora de fond en comble. Avec autant de vivacité que de méthode, il fouilla tous les tiroirs, bouleversa toutes les armoires, sans que je visse sur sa figure le petit rayonnement qu’y mettait toujours le succès. Au bout d’une heure, il n’était pas plus avancé dans ses recherches.

— Ce maudit brouillard, dit-il, a protégé la fuite du criminel. Le gredin n’a rien laissé qui l’accuse. Il a détruit ou emporté tout ce qui, dans sa correspondance, pouvait le compromettre. Je n’ai plus d’espoir qu’en ceci.

Holmes, ce disant, me montrait une petite cassette métallique posée sur le bureau. Avec son ciseau à froid, il en fit sauter le couvercle. Elle contenait divers rouleaux de papiers couverts de calculs et de chiffres, sans autre indication qu’un ou deux mots plusieurs fois répétés qui avaient l’air de se rapporter à un sous-marin. Holmes repoussa le tout d’un geste impatient. Restaient quelques petites coupures de presse dans une enveloppe. Il les fit tomber sur la table ; instantanément, sa physionomie expressive m’avertit qu’il renaissait à l’espoir.

— Qu’est ceci, Watson, qu’est ceci ? Une correspondance par voie de presse. Au caractère et au papier, je reconnais le Daily Telegraph. Pas de dates, mais l’ordre des communications se reconstitue de lui-même. Voici apparemment le début : Pensais avoir plus tôt de vos nouvelles. Conditions acceptées. Écrivez à l’adresse donnée sur carte. – PIERROT. Puis : Trop compliqué par lettre. Me faut rapport complet. Paiement contre remise marchandise. – PIERROT. Puis encore : Temps presse. Obligé retirer offres si affaire pas conclue. Donnez rendez-vous par lettre, confirmerai par journal. – PIERROT. Enfin : Lundi soir après neuf heures. Deux petits coups. Serons seuls. Ne soyez pas si méfiant. Paiement en espèces contre livraison. – PIERROT. C’est un courrier complet, Watson. Si nous pouvions arriver jusqu’au destinataire !

Et mon ami s’assit, perdu dans ses pensées, tambourinant des doigts sur la table. Un brusque sursaut le releva.

— Après tout, ce ne sera peut-être pas si difficile. Nous avons vu ici tout ce que nous avions à voir. Allons au bureau du Daily Telegraph ; après cela, je crois que nous n’aurons pas perdu notre journée.

Le lendemain, Holmes, ayant mandé chez nous après le déjeuner Mycroft et Lestrade, les mit au courant de nos faits et gestes. À l’aveu du cambriolage que nous avions commis, Lestrade hocha la tête.

— Ce sont de ces choses, dit-il, qu’on ne se permet pas dans la police. Rien n’étonnant si les résultats que nous obtenons ne valent pas les vôtres. Mais un de ces jours vous dépasserez la mesure, vous vous mettrez dans un vilain cas, votre ami et vous.

— Pour l’Angleterre, nos foyers, et la beauté… hein, Watson ? Nous serons des martyrs du patriotisme ! Vous ne nous avez pas encore donné votre avis, Mycroft ?

— Mon avis, c’est que tout ce que vous avez fait est admirable. Mais ensuite ?

Holmes prit sur la table un numéro du Daily Telegraph.

— Avez-vous lu, dit-il, ce matin, dans la petite correspondance, la communication de Pierrot ?

— Quoi ? encore une ?

— Je vous la lis : Ce soir. Même heure. Même endroit. Deux petits coups. Importance capitale. Votre sécurité en jeu. PIERROT.

— By George ! s’écria Lestrade, si l’individu répond à ça, nous le tenons !

— C’est précisément ce que je me suis dit en publiant cette note. Si vous voulez bien, ce soir, vers huit heures, nous accompagner à Caulfield Gardens, j’ai idée que nous serons très vite au bout de nos peines.

Une des caractéristiques les plus notables de Sherlock Holmes, c’était la faculté qu’il avait d’interrompre l’action de sa pensée quand il jugeait qu’elle ne pouvait plus s’exercer utilement, et de la détourner sur des sujets plus frivoles. Je me souviens qu’il passa toute cette mémorable journée absorbé dans une étude qu’il avait entreprise sur les Motets Polyphoniques de Lassus. Quant à moi, n’ayant pas ce pouvoir de détachement, je trouvai les heures interminables. L’intérêt national qui s’attachait à l’affaire, l’anxiété qui régnait en haut lieu, le caractère direct de l’aventure que nous tentions, tout contribuait à m’énerver. J’éprouvai un soulagement lorsque, enfin, après un dîner sommaire, nous partîmes pour notre expédition. Chemin faisant, nous nous renforçâmes de Lestrade et de Mycroft, à qui nous avions donné rendez-vous devant la station de Gloucester Road. La porte de service du logis d’Oberstein était restée ouverte depuis la veille ; mais comme Mycroft Holmes refusait avec indignation d’escalader la clôture, je dus entrer le premier pour lui ouvrir la porte du vestibule. À neuf heures, nous étions tous installés dans le cabinet de travail, attendant notre homme.

Une heure passa, puis une autre. Quand l’horloge de la grande église voisine battit onze coups, nous crûmes entendre le glas de nos espérances. Lestrade et Mycroft ne tenaient pas en place, deux fois par minute ils consultaient leurs montres. Holmes était silencieux, calme, les paupières à demi closes, mais tous les sens en éveil. Soudain, il releva la tête.

— Le voilà qui arrive, fit-il.

Un pas furtif s’était fait entendre à la porte extérieure. Il s’éloigna, revint, suivi d’une sorte de piétinement indécis, enfin la porte résonna sous un double choc du marteau. Le gaz, dans le hall, ne donnait qu’un point de flamme. Holmes, qui était allé ouvrir, s’effaça devant une forme noire. Aussitôt, refermant la porte, l’assujettissant au verrou :

— Par ici, dit-il.

Le visiteur apparut devant nous. Un cri de surprise lui échappa. Il voulut fuir ; Holmes, accouru sur ses talons, l’empoigna au collet. Nous ne lui laissâmes pas le temps de se remettre. Il promena autour de lui des yeux hagards, chancela, tomba sans connaissance. Dans sa chute, son chapeau roula sur le parquet, le cache-nez qui l’emmitouflait glissa de son menton ; à sa large barbe soyeuse et fine, à ses traits délicats, nous reconnûmes le colonel Valentin Walter.

Holmes lui-même ne put dissimuler son étonnement.

— Ah ! par exemple, Watson, dit-il, traitez-moi d’imbécile dans vos chroniques, mais du diable si je croyais chasser cet oiseau-là !

— Qui est-ce ? demanda vivement Mycroft.

— Le frère cadet de feu sir James Walter, chef du Bureau des Sous-Marins. Oui, oui, je vois de quoi il retourne. Allons, notre homme revient à lui, vous devriez me laisser le soin de le confesser.

Nous avions étendu le colonel sur un canapé. Il s’était redressé, il regardait de tous les côtés, passant et repassant la main sur son front, de l’air d’un homme qui ne comprend rien à ce qui se passe ; et l’horreur le disputait chez lui à la stupeur.

— Qu’y a-t-il donc ? fit-il. Je venais voir M. Oberstein.

— Nous savons tout, lui répondit Holmes. Comment un Anglais, un gentleman, peut-il se conduire de la sorte ? Cela me dépasse. Nous sommes au courant de vos relations, de votre correspondance avec Oberstein, nous n’ignorons rien des circonstances dans lesquelles le jeune Cadogan West a trouvé la mort. Laissez-moi vous conseiller de montrer au moins votre repentir par un aveu complet, puisqu’il est encore quelques détails que nous pouvons apprendre de votre bouche.

Le colonel, gémissant, enfouit son visage dans ses mains. Nous attendîmes. Il gardait toujours le silence.

— Je vous assure, reprit Holmes, que nous connaissons déjà tout ce qu’il nous importe de connaître. Vous aviez besoin d’argent, vous avez pris une empreinte des clefs que gardait votre frère, vous êtes entré en correspondance avec Oberstein, qui vous a répondu par la voie du Daily Telegraph. Lundi, profitant du brouillard, vous êtes revenu dans la soirée au bureau de l’arsenal ; mais vous avez été surpris et suivi par le jeune Cadogan West, qui avait probablement ses raisons de vous suspecter. Il vous a vu enlever les documents. Il craignait cependant de donner l’alarme, car peut-être, après tout, ne les aviez-vous pris que pour les apporter à votre frère à Londres. En bon citoyen, oubliant ses affaires personnelles, il s’élança derrière vous dans le brouillard, ne vous lâchant pas d’une semelle jusqu’au moment où il vous vit entrer dans cette maison. Et comme, alors, il intervenait, vous avez, vous, colonel Walter, ajouté à la trahison le plus horrible des meurtres.

— Non pas cela, non, je le jure devant Dieu ! s’écria le misérable.

— Qui donc a tué Cadogan West et placé son cadavre sur le toit d’un wagon ?

— Je vais vous le dire. Croyez-moi je parle en toute franchise. Oui, j’ai pris les papiers, je l’avoue. Une dette de Bourse n’attend pas. J’étais dans un pressant besoin d’argent. Oberstein m’offrait cinq mille livres, c’était pour moi le salut. Mais quant au meurtre, j’en suis aussi innocent que vous-même.

— Alors ?…

— Cadogan West, en effet, me soupçonnait. Il me suivit. Je ne m’en avisai qu’en arrivant à la porte de cette maison. Il faisait un de ces brouillards qui arrêtent la vue à quelques pas. Je frappai deux coups, Oberstein vint m’ouvrir. Le jeune homme s’élança derrière moi, me demandant ce que je voulais faire des papiers. Oberstein, qui avait toujours sur lui un casse-tête, en frappa si violemment le pauvre garçon, qu’en cinq minutes il était mort. Nous étions fort embarrassés de ce cadavre, ne sachant comment nous en défaire, quand Oberstein se rappela qu’à tout instant des trains faisaient halte devant l’une de ses fenêtres. Toutefois, il commença par examiner les papiers que j’apportais. Il en retint trois comme essentiels et me rendit les autres. « Vous n’en pouvez garder aucun, lui dis-je. Ce serait un scandale à Woolwich si on ne les retrouvait tous en place. — Je suis pourtant obligé, me répondit-il, de garder les trois qui m’intéressent. Ils ont un caractère trop technique pour que j’en puisse prendre immédiatement des copies. — Alors, répliquai-je, il faut que je les remporte tous ce soir même. » Il réfléchit un instant et s’écria : « Voici ce que je vous propose. Je garderai trois des papiers, nous fourrerons les sept autres dans la poche du jeune homme. On ne manquera pas de mettre toute l’affaire sur son compte. » Je ne voyais pas une autre façon d’en sortir : nous fîmes comme il disait. Il nous fallut attendre une demi-heure avant qu’un train s’arrêtât sous la fenêtre. La nuit était si noire que nous ne risquions pas d’être aperçus. Nous n’eûmes pas de peine à faire descendre le corps sur le toit d’une voiture. C’est tout.

— Et votre frère ?

— Mon frère parlait peu, mais il me surprit une fois en possession de ses clefs, et je crois qu’il me soupçonna. Du moins, je lus le soupçon dans ses yeux. Et depuis, il ne portait plus la tête haute.

Un silence se fit dans la chambre ; ce fut Mycroft Holmes qui le rompit.

— Vous pouvez, en réparant votre acte, alléger votre conscience et peut-être adoucir votre châtiment.

— Dites-moi ce qu’il faut que je fasse.

— Où est Oberstein ? Où sont les papiers ?

— Je l’ignore.

— L’espion ne vous a pas laissé d’adresse ?

— Il m’a dit que, le cas échéant, des lettres qu’on lui adresserait à Paris, Hôtel du Louvre, auraient des chances de le rejoindre.

— Alors, vous avez encore un moyen de réparer, dit Sherlock Holmes.

— Je ferai ce qu’il faudra. Je n’ai certes pas d’obligation à Oberstein, il est la cause de mon déshonneur et de ma ruine.

— Voici du papier et une plume. Asseyez-vous à ce bureau, écrivez ce que je vais vous dicter. D’abord l’adresse, telle qu’elle vous a été donnée, sur cette enveloppe. Bien. La lettre, maintenant. Cher monsieur, vous vous serez sans doute rendu compte, à l’heure actuelle, qu’en ce qui concerne l’objet de notre transaction il vous manque un détail essentiel. J’ai fait un décalque permettant de compléter ce que vous avez. Mais il m’en a coûté un surcroît de peine, et vous ne vous étonnerez pas que je vous demande en retour un supplément de cinq cents livres. Ne m’envoyez rien par la poste, je n’accepterai que de l’or ou des billets de banque. J’irais volontiers vous retrouver à l’étranger, mais un pareil déplacement de ma part, en ce moment-ci, provoquerait les commentaires. Je compte donc vous rencontrer samedi à midi dans le fumoir de l’Hôtel de Charing Cross. Et n’oubliez pas mes conditions : or ou banknotes anglaises. Parfait. Je gage que notre homme s’y laisse prendre.

Holmes disait vrai. C’est un fait acquis à l’histoire à cette histoire secrète d’une nation qui souvent dépasse tellement en intérêt ses annales publiques – qu’Oberstein, empressé à parfaire le plus beau de ses exploits, mordit à l’hameçon, ce qui lui valut de goûter quinze ans les douceurs d’une prison anglaise. On trouva dans sa valise les inestimables plans du Bruce-Partington, qu’il avait mis aux enchères entre toutes les puissances maritimes de l’Europe.

Le colonel Walter mourut sous les verrous vers la fin de la deuxième année qui suivit son procès. Quant à Holmes, il s’en revint tout ragaillardi aux Motets Polyphoniques de Lassus : il leur a consacré une brochure, imprimée pour ses seuls intimes, qui, à dire d’experts, épuise le sujet. J’appris incidemment, quelques semaines plus tard, qu’étant allé un jour à Windsor, il en avait rapporté une fort belle émeraude montée en épingle de cravate. Quand je lui demandai s’il l’avait achetée, il me répondit simplement qu’il la tenait d’une gracieuse dame dont il avait eu le bonheur de servir les intérêts. J’imagine que, sans me mettre la cervelle à mal, je devinerais le nom de cette auguste personne, et que l’épingle d’émeraude rappellera toujours à mon ami l’aventure des plans du Bruce-Partington.

V

LE CERCLE ROUGE

I

— Eh bien non, mistress Warren, je ne vois là, pour vous, aucun motif réel d’inquiétude, ni pour moi, dont le temps est précieux, aucune raison d’intervenir. Vraiment, j’ai d’autres chats à fouetter.

Ayant ainsi parlé, Sherlock Holmes se retourna vers le grand album dans lequel il classait des documents récents.

Mais la logeuse avait l’obstination, et aussi la malice, de son sexe. Elle ne broncha pas.

— L’an passé, dit-elle, vous avez arrangé une affaire pour un de mes locataires, M. Fairdale Hobbs. Je sais que vous pourriez, si vous le vouliez, me venir en aide.

Holmes était accessible, d’une part, à la flatterie, et d’autre part, soit dit pour lui rendre justice, au sentiment qu’on avait de sa complaisance. Sous l’empire de cette double force, il posa, d’un air résigné, son pinceau à colle, et reculant sa chaise :

— Voyons, voyons, mistress Warren, contez-nous ça. Vous permettez, n’est-ce pas, que je fume ? Merci. Watson, les allumettes ! Vous vous tourmentez, à ce que je crois comprendre, parce que votre locataire reste enfermé dans sa chambre et que vous ne le voyez jamais ? Eh, mon Dieu ! si j’étais votre locataire, mistress Warren, vous passeriez souvent des semaines sans me voir.

— Sans doute, monsieur. Mais ceci est différent. Ceci m’épouvante, monsieur Holmes. Je n’en dors plus. L’entendre aller et venir d’un pas rapide depuis le matin à la première heure jusque très tard dans la nuit, et cependant ne jamais l’entrevoir, c’est pour mes nerfs un intolérable supplice !

Holmes, se penchant, allongea sur l’épaule de la dame ses longs doigts minces.

— Pour m’occuper de l’affaire, j’ai besoin d’en connaître tous les détails, dit-il. Prenez le temps de la réflexion. La moindre particularité peut être essentielle. Vous dites que l’homme se présenta chez vous il y a dix jours et qu’il vous paya d’avance une quinzaine, logement et nourriture ?

— Il s’informa des conditions, monsieur. Je demandai cinquante shillings par semaine. L’appartement comprend deux pièces garnies à l’étage supérieur ; un petit salon et une chambre.

— Et alors ?

— Il me dit : « Je vous paierai cinq livres par semaine si vous acceptez mes conditions à moi. » Je suis, monsieur, une pauvre femme, pour qui l’argent a de la valeur, car mon mari ne gagne qu’un maigre salaire. L’homme, tout en parlant, me tendait un billet de dix livres. « Vous pouvez, me dit-il, pendant un très long temps, avoir le même chaque quinzaine : il suffit que vous observiez mes conditions, sans quoi je romprai tout de suite. »

— Ces conditions, en quoi consistaient-elles ?

— D’abord, monsieur, je lui remettrais une clef de la maison. Rien à dire quant à ça, la plupart des locataires ont la leur. Puis il voulait qu’on le laissât toujours seul et qu’on ne le dérangeât sous aucun prétexte.

— Cela, n’est-ce pas, peut se comprendre ?

— Oui, dans une mesure raisonnable. Mais voici qui dépasse la limite. Il est là depuis dix jours, et ni M. Warren, ni moi, ni la bonne, ne l’avons un tant soit peu aperçu. Nous l’entendons, la nuit, le matin, l’après-midi, arpenter vivement sa chambre ; mais, sauf le soir de son arrivée, il n’a jamais mis les pieds hors de la maison.

— Ah ! vous dites qu’il sortit le soir de son arrivée ?

— Oui, monsieur ; et il revint tard, alors que nous étions couchés. Il m’avait d’ailleurs avertie en retenant l’appartement, et m’avait priée de ne pas mettre le verrou à la porte. Je l’entendis monter l’escalier après minuit.

— Mais ses repas ?

— Nous devons, quand il sonne, les lui laisser sur une chaise devant sa porte ; il sonne de nouveau quand il a fini, et nous retrouvons le couvert sur la chaise. S’il veut autre chose, il écrit sa demande en caractères d’imprimerie, sur une feuille qu’il laisse toujours au même endroit.

— En caractères d’imprimerie ?

— Oui, monsieur, tracés au crayon. Juste un mot, pas davantage. Voici un de ces mots, que j’ai portés pour vous les montrer : SOAP. En voici un autre : MATCH. Et voici celui qu’il laissa le premier matin : DAILY GAZETTE. Je lui monte tous les matins ce journal avec son petit déjeuner.

— Qu’en pensez-vous, Watson ? dit Holmes, considérant avec une vive curiosité les feuilles de papier ministre.

— J’en pense que l’individu veut cacher son écriture.

— Mais quelle importance peut-il y avoir pour lui à ne pas laisser un mot de son écriture entre les mains de la logeuse ? J’admets cependant que vous ayez raison : dans ce cas, pourquoi des messages aussi laconiques ?

— Je ne vois pas.

— Amusante matière à exercer son intelligence ! Les mots sont tracés avec un crayon violet, à large pointe, et d’un modèle assez peu ordinaire. Vous observerez que cette feuille a été déchirée sur le côté une fois le mot écrit, de sorte que l’S de SOAP manque en partie. Et cela, n’est-ce pas, Watson, est significatif.

— De prudence ?

— De prudence. Il y avait là, sans nul doute, une marque, la trace d’un pouce, je ne sais quoi qui dût faciliter plus ou moins l’identification. Voyons, mistress Warren, votre pensionnaire serait, m’avez-vous dit, un homme de taille moyenne, brun et portant la barbe en pointe. Quel âge lui donnez-vous ?

— Pas plus de trente ans. Il paraît très jeune.

— Bon. Pourriez-vous me fournir d’autres indications ?

— Il s’exprimait en bon anglais, monsieur, mais avec un accent étranger.

— Et il était bien habillé ?…

— Avec élégance. Comme un gentleman.

— Il ne reçoit pas de lettres ? pas de visites ?

— Aucune.

— Mais sûrement, vous ou la bonne entrez parfois le matin dans sa chambre ?

— Non, monsieur. Il s’occupe seul de lui-même.

— Bizarre en vérité ! Et son bagage ?

— Il avait un grand sac marron, simplement.

— Tout ça ne peut nous mener bien loin. Vous dites que rien n’est sorti de la chambre, absolument rien ?

La logeuse prit dans un sac à main une enveloppe d’où elle fit tomber sur la table deux allumettes et un bout de cigarette.

— J’ai trouvé ceci tout à l’heure sur le plateau, et je vous l’ai apporté, sachant que vous lisez de grandes choses dans les petites.

Holmes haussa les épaules.

— Aucun indice à tirer de là. Les allumettes ont servi, bien entendu, à allumer des cigarettes ; car elles ont très peu brûlé, et il faut la moitié d’une allumette pour allumer une pipe ou un cigare. Eh ! mais, attendez donc !… ce bout de cigarette est curieux. Vous m’avez dit que votre gentleman porte la barbe et la moustache ?

— Oui, monsieur.

— Je ne comprends pas. Seul un homme rasé pourrait, il me semble, avoir fumé cette cigarette. Elle eût grillé votre semblant de moustache, Watson.

— Un porte-cigarette ?… suggérai-je.

— Non, car elle est aplatie au bord. Je suppose qu’il ne peut y avoir deux personnes dans l’appartement, mistress Warren ?

— Oh ! monsieur, mon pensionnaire mange si peu que je me demande souvent comment il fait pour vivre.

— Eh bien, je crois que nous devons attendre d’être mieux documentés. J’ai pris la chose en mains, je veille. S’il se produit du nouveau, venez me le dire. En cas de besoin, comptez entièrement sur moi.

Et quand la logeuse fut partie :

— Certainement, Watson, me dit Holmes, il y a dans tout ceci quelques points intéressants. Il se peut que nous ayons simplement affaire à un excentrique ; il se peut aussi que le cas soit plus grave qu’il n’en a l’air. Le point qui frappe tout d’abord, c’est que la personne qui occupe l’appartement peut très bien n’être pas la même qui l’a loué.

— Qu’est-ce qui vous le ferait croire ?

— Sans parler du bout de cigarette, ne trouvez-vous pas remarquable que l’unique sortie du pensionnaire ait eu lieu sitôt après la location de l’appartement ? Il rentra, ou, plutôt, quelqu’un entra dans la nuit, en l’absence de tout témoin. Rien ne nous prouve que la personne entrée à ce moment et la personne sortie auparavant fussent la même. Puis, l’homme qui retint l’appartement s’exprimait en bon anglais ; cependant je lis sur cette feuille match, quand il devrait y avoir, au pluriel, matches. J’imagine que le mot dut être pris dans un dictionnaire n’indiquant pas le pluriel des noms. Ce style laconique masque peut-être une totale ignorance de l’anglais. Oui, décidément, Watson, je croirais volontiers à une substitution de pensionnaire.

— Motivée par quoi ?

— C’est là que gît le problème. Nous avons, d’ailleurs, une ligne toute tracée pour nos recherches.

Il prit le grand album dans lequel il collectionnait, jour par jour, la petite correspondance des journaux de Londres.

— La personne en question est seule, et une lettre ne la joindrait pas sans violer le secret absolu dont elle s’enveloppe. Dans ces conditions, comment lui arriverait-il des nouvelles du dehors ? Par la petite correspondance d’un journal, évidemment. Je n’aperçois pas d’autre voie. En ce qui concerne le journal, nous sommes fixés. Voici les coupures de la Daily Gazette pour la dernière quinzaine. La dame au boa noir du Prince’s Skating Club… Passons. Sûrement Jimmy ne voudra pas briser le cœur de sa mère… Rien de commun avec ce qui nous occupe. Si la dame qui s’évanouit dans l’autobus de Brixton… Elle ne m’intéresse pas. Tous les jours mon cœur languit… Fadaises. Ah ! voici qui devient possible, écoutez : Patience. Trouverons quelque sûr moyen de communiquer. En attendant, ce journal. G. La note a paru deux jours après l’arrivée du pensionnaire chez Mrs. Warren : vous sentez le rapport de vraisemblance. Notre mystérieux personnage, même s’il n’écrit pas l’anglais, peut le comprendre. Voyons si nous reprenons la trace. Oui… trois jours plus tard. Suis en train arranger tout pour le mieux. Patience et prudence. Nuages passeront. G. Puis, rien pendant une semaine. Et enfin, quelque chose de plus précis : Chemin se dégage. Si je trouve moyen communiquer par signes, rappelez-vous code convenu : 1, A ; 2, B ; et ainsi de suite. À bientôt nouvelles. Ceci est d’hier. Rien aujourd’hui. En somme, tout dans cette correspondance me paraît s’appliquer au pensionnaire de Mrs. Warren. Patientons aussi, Watson. Nul doute que d’ici peu l’affaire ne s’éclaircisse.

Mon ami avait raison ; car, le lendemain matin, je le trouvai debout près de la cheminée, le dos au feu, le visage rayonnant.

— Que pensez-vous de ceci, Watson ? cria-t-il, en prenant sur la table un numéro de la Daily Gazette. Grande maison rouge à parements de pierre blanche. Troisième étage. Deuxième fenêtre à gauche. Tombée de la nuit. G. Voilà qui est net. Nous devrions, je crois, après le déjeuner, aller faire, du côté de chez Mrs. Warren, une petite reconnaissance…

Il n’avait pas achevé ces paroles que notre cliente faisait une entrée précipitée dans la chambre. Son état d’agitation annonçait de graves événements.

— Vous, mistress Warren ? Eh bien, quelles nouvelles ?

— C’est la police que ça regarde, monsieur Holmes ! cria-t-elle. J’en ai assez. Qu’il décampe avec son bagage ! Je serais montée tout droit pour le lui dire si je n’avais jugé plus honnête de courir vous consulter. Ma patience est à bout ; et puisqu’on en vient à battre mon mari…

— À battre M. Warren ?

— À le malmener, tout au moins.

— Mais qui donc l’a malmené ?

— Eh ! voilà bien la question. C’était ce matin, monsieur. Mon mari, contrôleur de la Compagnie Morton et Waylight, sort régulièrement de chez nous avant sept heures. Ce matin, il n’avait pas fait dix pas sur la chaussée que, brusquement, deux hommes qui le suivaient lui emprisonnèrent la tête dans un manteau et le déposèrent comme un paquet au fond d’un cab arrêté contre le trottoir. Ils lui firent faire ainsi un trajet d’une heure, puis ils ouvrirent la portière et le jetèrent dehors. D’abord, il resta couché sur la route ; si étourdi qu’il ne vit pas ce que devenait le cab ; en se reprenant, il constata qu’il était dans Hampstead Heath. Alors, il rentra chez nous par l’autobus ; et je viens de l’y laisser sur un canapé, le temps de vous conter cette histoire.

— Très intéressant, dit Holmes. A-t-il pu observer ses agresseurs ?

— Non. Il est d’ailleurs comme hébété. Il sait tout juste que les hommes pouvaient, à la rigueur, être trois.

— Et, d’après vous, cette agression aurait quelque rapport avec votre pensionnaire ?

Nous habitons la maison depuis quinze ans, et c’est la première fois que pareille chose arrive. L’argent n’est pas tout. J’en ai assez de mon individu. J’entends qu’avant la fin du jour il déguerpisse.

— Là ! là ! Mistress Warren, n’allez pas trop vite en besogne ! Je commence à croire que cette affaire a plus d’importance qu’elle n’en présentait à première vue. Évidemment, un danger menace votre pensionnaire. Évidemment aussi, ses ennemis, qui le guettaient à votre porte, ont pris votre mari pour lui dans la lumière brumeuse du matin ; et ils l’ont relâché en reconnaissant leur méprise. Qu’auraient-ils fait s’ils n’avaient pas commis une méprise ? C’est ce que nous nous bornerons à présumer.

— Enfin, que me conseillez-vous, monsieur Holmes ?

— J’aurais grande envie de voir votre pensionnaire, mistress Warren.

— Comment faire, à moins de forcer sa porte ? Chaque fois que je redescends après lui avoir laissé le plateau, je l’entends qui s’enferme à clef.

— Il est bien obligé de prendre le plateau. Nous pourrions, en nous cachant, apercevoir sa figure.

La logeuse réfléchit.

— Voilà, monsieur. Il y a, vis-à-vis de sa chambre, un cabinet de débarras. Je n’aurais qu’à y mettre un miroir de telle façon qu’en vous plaçant derrière la porte…

— Parfait ! dit Holmes. Le docteur Watson et moi serons là en temps utile. Pour l’instant, mistress Warren, au revoir !

À midi et demi, nous abordions le seuil de la maison de Mrs. Warren. Située presque à l’angle de Great Orme Street, qui est une étroite rue très passante sur le côté nord-est du British Museum, cette haute bâtisse de brique jaune commande Howe Street et ses constructions moins modestes. Holmes étouffa un petit rire en me désignant l’une d’elles, un immeuble de rapport qui accrochait l’œil par la manière dont il projetait ses appartements au-dessus de la voie publique.

— Regardez donc, Watson, me dit-il. « Haute maison rouge à parements de pierre blanche » : voilà le poste des signaux. Nous savons l’endroit, nous savons le code, notre tâche devient simple. Il y a l’écriteau « À louer » sur cette fenêtre ; l’appartement est donc vide, et le compère en a l’accès. Et maintenant, mistress Warren ?…

— J’ai tout préparé. Veuillez me suivre. Vous laisserez mes bottines sur le palier. Je vous installerai moi-même.

Elle nous avait disposé une excellente cachette. Grâce au miroir, nous pouvions, assis dans l’ombre, surveiller distinctement la porte en face. Nous n’avions eu que le temps de prendre place et Mrs. Warren nous quittait à peine quand un lointain carillon nous avertit que notre mystérieux voisin venait de sonner. La logeuse apparut tout de suite avec le plateau, et, l’ayant déposé sur une chaise derrière la porte close, elle redescendit à pas pesants. Blottis dans un coin, nous ne perdions pas de vue le miroir. Soudain, comme les pas de la logeuse cessaient de se faire entendre, la clef de la porte grinça, le loquet se souleva, et deux mains amaigries, tendues vers le plateau, l’enlevèrent de dessus la chaise. Un instant après elles l’y replacèrent en hâte, et j’entrevis un visage de femme : un beau visage, et qui regardait avec épouvante l’étroite ouverture de notre réduit. Puis la porte se referma bruyamment. Holmes me tira par la manche, et nous redescendîmes à pas de loup.

— Je reviendrai ce soir, dit-il à la logeuse impatiente. M’est avis, Watson, que nous discuterons mieux chez nous.

Et quand il eut réintégré les profondeurs de sa bergère :

— Vous avez pu vous en convaincre, mes soupçons ne me trompaient pas. Il y a eu substitution de pensionnaire. Ce que je n’aurais guère prévu, c’est que nous allions trouver une femme.

— Elle nous a vus ?

— Elle a certainement vu quelque chose qui l’a effrayée. À présent, n’est-ce pas, les faits s’expliquent d’eux-mêmes. Un homme et une femme cherchent refuge à Londres contre un danger pressant et terrible. La rigueur de leurs précautions nous donne la mesure de ce danger. L’homme, ayant des obligations à remplir, ne veut laisser sa femme que dans une sécurité absolue. Problème malaisé à résoudre, et qu’il a pourtant résolu de façon si originale, si effective, que nul ne soupçonne la présence de sa femme, pas même la maîtresse du logis où elle prend pension. Les caractères d’imprimerie dont elle se sert pour formuler par écrit ses demandes répondent, sans contredit, à la seule préoccupation de dissimuler son écriture, qui trahirait son sexe. L’homme ne peut se rapprocher de la femme sans guider vers elle ses ennemis. À défaut d’autres moyens pour communiquer avec elle, il utilise la petite correspondance d’un journal. C’est clair.

— Mais au fond de tout ça, qu’y a-t-il ?

— À coup sûr, il ne s’agit pas d’une banale aventure amoureuse. Vous avez vu la figure de la femme au premier symptôme de danger ; nous savons, d’autre part, l’attaque dirigée contre le maître de la maison, et qui visait incontestablement le pensionnaire : de cette double alerte, comme de cette réclusion désespérée, nous pouvons conclure à une affaire de vie ou de mort. En outre, l’attaque contre M. Warren prouve que l’ennemi, quel qu’il soit, ignore lui-même la substitution d’une femme à un homme dans la chambre. Bien curieux, en vérité, Watson, et bien complexe.

— À quoi bon aller plus loin ? Quel profit en retirerez-vous ?

— Quel profit ? Mais, Watson, c’est de l’art pour l’art. Je suppose que dans votre carrière de médecin vous avez dû étudier certains cas sans espoir d’honoraires ? Je trouve ici un de ces cas instructifs, qu’on aime à élucider en dehors de tout calcul, ou matériel ou moral. Ce soir, nous aurons avancé d’un pas dans nos recherches.

Au moment où nous retournâmes chez Mrs. Warren, un triste crépuscule d’hiver londonien tendait sur la ville son uniforme rideau de brume grise. Nous avions pris place au salon, dans le noir, et nous surveillions la rue, quand, à une certaine hauteur, une lueur plus pâle traversa l’obscurité.

— Quelqu’un marche vis-à-vis, murmura Holmes, dont l’ardent et maigre visage se collait aux carreaux de la fenêtre. Oui, j’aperçois son ombre. Le voici encore. Il tient une bougie. Il observe la maison où nous sommes. Il veut s’assurer que la femme est à son poste. Les signaux commencent. Notez-les, Watson, pour que nous puissions nous contrôler l’un l’autre. Un seul éclair. Cela signifie A, sûrement. Voyons la suite. Combien avez-vous compté d’éclairs ? Vingt. Moi aussi. Cela nous donne T. Bon : A. T…, c’est compréhensible. Un autre T. Sans doute le début d’un second mot. Voyons un peu : TENTA. Un arrêt. Ça ne peut pas être tout. Watson ? ATTENTA ne présente aucun sens. AT TEN TA, en trois mots, pas davantage. À moins que T.A. ne soient les initiales d’un nom de personne. Mais cela recommence ! Qu’est-ce à dire ? ATTE… les mêmes lettres que tout à l’heure. Bizarre, Watson, bizarre ! Nouvel arrêt. A.T. : quoi ! pour la troisième fois ? AT TEN TA trois fois ! Combien de temps cela va-t-il se répéter ? Non, il semble que ce soit fini. L’homme a quitté la fenêtre. Que vous semble du message, Watson ?

— Que c’est un message chiffré, Holmes.

Soudain, un petit rire de mon compagnon m’annonça qu’il venait de comprendre.

— Pas très obscur, le chiffre, dit-il. C’est, parbleu ! de l’italien. La désinence À marque qu’on s’adresse à une femme : « Prenez garde ! prenez garde ! prenez garde ! » Voilà ce que cela signifie. Eh bien, Watson ?

— Eh bien, je crois que vous avez deviné.

— Sans aucun doute. Il y a là une recommandation très instante, et que rend d’autant plus instante le fait d’être ainsi répétée. Mais prendre garde à quoi ? Attendez ! On revient à la fenêtre.

En effet, derrière les vitres, nous aperçûmes de nouveau la silhouette confuse de l’homme, ramassé sur lui-même, et les éclairs de la petite flamme. Les signaux avaient repris, mais plus rapides, si rapides que nous avions peine à les suivre.

— PERICOLO… Le sens de pericolo, Watson ? Danger, n’est-ce pas ? Oui, by Jove, c’est un signal de danger. Il se répète : PERI… Hé ! là ! qu’est-ce qui se passe ?…

La lumière venait de s’éteindre, le carré transparent de la fenêtre avait disparu, le troisième étage ne formait plus, sur la longueur de la façade, qu’une bande sombre entre les rangées d’appartements illuminés. D’où venait la brusque interruption des signaux ? Nous eûmes tous deux en même temps la même idée. Holmes bondit de la place où il se dissimulait près de la fenêtre.

— Les choses se gâtent, Watson, cria-t-il. Je flaire une intervention diabolique. Pourquoi une communication de ce genre s’interromprait-elle de cette manière ? Peut-être devrais-je prévenir Scotland Yard. Mais les circonstances nous pressent, pas moyen de nous éloigner. Venez, Watson.

II

Tout en le suivant dans Howe Street, je donnai un coup d’œil derrière moi à la maison que nous venions de quitter. Et je vis, à une fenêtre du haut, se dessiner une tête de femme, immobile, tendue par l’angoisse, scrutant la nuit, où les signaux interrompus pouvaient reprendre. À l’entrée de la grande maison rouge, de l’autre côté de la rue, un homme enveloppé d’un pardessus et d’un foulard se penchait contre la grille. Il eut un sursaut quand la lumière du vestibule nous frappa au visage.

— Holmes ! s’écria-t-il.

— Vous, Gregson ? dit mon compagnon, en serrant la main du détective de Scotland Yard. Quel motif vous amène ici ?

— Le même motif qui vous y amène, je suppose, répliqua Gregson. J’avoue d’ailleurs ne pas comprendre ce qui vous a mis sur la piste.

— Divers fils conducteurs, mais qui tous se brouillent au même point. J’ai surpris des signaux.

— Des signaux ?

— Partis de cette fenêtre. Ils s’interrompirent au beau milieu, et nous venions en savoir la cause. Mais avec vous l’affaire est en trop bonnes mains pour que je m’en occupe davantage.

— Attendez donc ! protesta Gregson. Je vous rends cette justice, monsieur Holmes, qu’il n’y a pas de cas où je ne me sois senti plus fort quand vous étiez à mon côté. Cette maison n’a qu’une issue, par conséquent nous tenons notre homme.

— Qui est-il ?

— Ah ! cette fois, nous marquons un point contre vous, monsieur Holmes. Il faut que vous nous accordiez l’avantage.

Et frappant un coup sec de sa canne sur la chaussée, le long de laquelle un cocher faisait les cent pas, son fouet à la main, cependant que le fiacre stationnait à l’autre bout de la rue :

— Vous présenterai-je à M. Sherlock Holmes ? dit Gregson au cocher.

Puis, à Holmes :

— M. Leverton, de l’agence américaine Pinkerton.

— Le héros du mystère de la caverne de Long-Island ? dit Holmes. Charmé, monsieur, de faire votre connaissance.

L’Américain rougit de plaisir. C’était un homme jeune, rasé, figure en lame de couteau, l’air posé et pratique.

— Monsieur Holmes, dit-il, je touche à un moment décisif de ma carrière. Si je pince Gorgiano…

— Quoi ! le Gorgiano du Cercle rouge ?

— Sa réputation a donc gagné l’Europe ? Nous, du moins, en Amérique, nous sommes pleinement édifiés sur son compte. Nous savons qu’il a trempé dans vingt assassinats ; et, malgré cela, nous n’avons contre lui rien de suffisamment positif pour le prendre. Je le file depuis New-York. Voilà une semaine que je le serre de près à Londres. Gregson et moi le tenons enfin dans cette maison. Elle n’a qu’une issue, il ne peut donc nous glisser entre les doigts. Nous avons vu, depuis son arrivée, sortir trois personnes, mais je jure qu’il n’était pas du nombre.

— M. Holmes parle de signaux qu’il a surpris, dit Gregson ; sans doute a-t-il bien des renseignements que nous n’avons pas, c’est assez son habitude.

Brièvement, Holmes exposa la situation telle qu’elle nous apparaissait. L’Américain frappa dans ses mains d’un air penaud.

— Nous sommes refaits ! s’écria-t-il. Notre homme était là-haut, en train de correspondre avec un complice, car sa bande compte plusieurs affiliés à Londres, quand, soudain, à l’instant même où, selon votre témoignage, il les prévenait d’un danger, les signaux s’arrêtèrent. Qu’est-ce que cela prouve ? Qu’il a vu l’un de nous deux dans la rue, ou qu’il a senti, à je ne sais quoi, l’imminence d’un danger et la nécessité de la retraite. Votre avis, monsieur Holmes ?

— C’est que nous montions tout de suite, pour voir.

Nos détectives officiels peuvent laisser à désirer sous le rapport de l’intelligence, jamais sous le rapport du courage. Gregson, montant à la rencontre du bandit, avait la même tranquillité, la même allure de fonctionnaire que s’il avait gravi l’escalier de Scotland Yard.

En arrivant au palier du troisième étage, nous trouvâmes la porte de gauche entre-bâillée. À l’intérieur régnaient l’ombre et le silence. Je frottai une allumette et j’allumai la lanterne du détective. Mais la petite flamme vacillante commençait à peine de s’assurer que nous poussâmes tous ensemble un cri de stupeur. Sur les boiseries blanches du parquet sans tapis, des pas sanglants traçaient une piste rouge. Elle se dirigeait vers nous, en partant d’une chambre contiguë dont la porte était close. Gregson ouvrit la porte, projeta devant lui la lueur de sa lanterne, et par-dessus son épaule nous regardâmes avec des yeux écarquillés.

Au centre de la chambre gisait un homme colossal, dont le visage glabre et basané se tordait dans une contraction. Une plaque de sang circulaire lui mettait autour du front un horrible nimbe. Ses genoux s’étaient relevés, ses bras tendus dans l’agonie. De sa gorge largement étalée sortait le manche blanc d’un couteau enfoncé jusqu’au sommet de la lame. Près de lui, à sa gauche, il y avait un formidable poignard à deux tranchants et à manche de corne, ainsi qu’un gant de chevreau.

— By George ! c’est Gorgiano en personne ! s’exclama le détective américain. Cette fois, quelqu’un nous a devancés.

— Voyez donc, monsieur Holmes ! dit Gregson, la bougie est restée contre la fenêtre. Mais qu’est-ce que vous faites ?

Holmes avait gagné la fenêtre et allumé la bougie. Un instant, il passa et repassa la flamme d’un côté à l’autre des carreaux ; puis il scruta l’obscurité, souffla la bougie et la jeta sur le parquet.

— Je crois, fit-il, que ceci aura servi à quelque chose.

Alors, s’en revenant, il demeura pensif. Cependant, les deux professionnels examinaient le cadavre.

— Vous dites, reprit-il enfin, que, tandis que vous attendiez en bas, trois personnes quittèrent la maison : les avez-vous observées de près ?

— De très près.

— Avez-vous remarqué notamment un individu d’environ trente ans, brun, à barbe noire, et de taille moyenne ?

— Il passa le dernier devant nous.

— J’ai idée que voilà votre homme. Je pourrais vous fournir son signalement et nous avons d’excellentes empreintes de ses pieds. Cela doit vous suffire.

— Ce n’est guère, monsieur Holmes, pour une ville comme Londres, où il y a des millions d’individus.

— Aussi ai-je cru préférable d’appeler cette dame à notre aide.

En l’entendant ainsi parler, nous nous retournâmes. Dans le cadre de la porte venait d’apparaître une femme grande et belle, la mystérieuse pensionnaire de Bloomsbury. Elle s’avança lentement. La peur tirait effroyablement ses traits pâles ; ses yeux dilatés, hagards, se rivaient à la forme sombre couchée sur le plancher.

— Vous l’avez tué ! murmura-t-elle. Oh ! Dio mio ! vous l’avez tué !

Puis, tout d’un coup, je l’entendis aspirer l’air avec violence, je la vis bondir avec un cri de joie. Elle dansait autour de la chambre, en claquant des mains. Mille jolies exclamations italiennes s’échappaient de ses lèvres. Ces transports d’une femme devant un tel spectacle avaient quelque chose de déconcertant et de terrible. Brusquement, elle s’arrêta, nous regarda.

— Mais vous, dit-elle, vous, n’est-ce pas, vous êtes de la police ? Vous avez tué Giuseppe Gorgiano ?

Elle interrogea d’un coup d’œil les ombres de la chambre.

— Et Gennaro ? Où est Gennaro Lucca, mon mari ? Je suis Emilia Lucca, nous habitons New-York. Qu’avez-vous fait de Gennaro ? Il m’appelait tout à l’heure de cette fenêtre. J’ai volé à son appel.

— C’est moi qui vous appelais, dit Holmes.

— Vous ? Comment savez-vous ces choses ? Giuseppe Gorgiano… Comment a-t-il ?…

Elle s’arrêta. Son visage rayonnait subitement d’orgueil et d’allégresse.

— Ah ! je vois maintenant, je vois ! Mon Gennaro ! mon admirable, mon magnifique Gennaro, qui m’a préservée de tout mal !… C’est lui qui a fait cela ! lui qui, de ses bras puissants, a tué le monstre ! Quelle femme serait jamais digne d’un tel homme ?

— Mistress Lucca, intervint le prosaïque Gregson, en posant sa main sur la manche de la dame, vous venez d’en dire assez pour que Scotland Yard ait à causer avec vous.

— Un moment, Gregson, dit Holmes. J’imagine que cette dame n’a pas moins le désir de parler que nous de l’entendre. Vous vous rendez compte, madame, que votre mari va être arrêté et interrogé pour le meurtre de cet homme. Vos déclarations peuvent être invoquées en témoignage. Si vous croyez pourtant que les motifs qui l’ont fait agir n’avaient rien de criminel et que lui-même tiendrait à les faire connaître, vous ne sauriez mieux servir sa cause qu’en nous disant tout.

— Maintenant que Gorgiano est mort, nous ne craignons rien, dit la dame. Il ne saurait y avoir un seul juge au monde pour punir mon mari d’avoir tué un être infernal.

— En ce cas, dit Holmes aux deux policiers, fermons cet appartement, laissons les choses dans l’état où nous les avons trouvées, et ramenons cette dame chez elle, où nous nous ferons une opinion après l’avoir entendue.

Une demi-heure plus tard, assis tous les quatre dans le petit salon de la signora Lucca, nous l’écoutions raconter les sinistres événements qui venaient de se dénouer sous nos yeux mêmes.

— Je suis née à Pausilippe, près de Naples, nous dit-elle. Mon père était le principal avoué du pays, qu’il représenta quelque temps comme député. Gennaro travaillait dans l’étude de mon père. Je l’aimai. Il n’avait ni argent, ni situation, rien que sa force, son énergie ; mon père s’opposa à notre mariage. Nous nous enfuîmes ; nous allâmes nous marier à Bari, et la vente de mes bijoux nous procura le prix de notre passage en Amérique. Il y a de cela quatre ans ; depuis, nous avons toujours habité New-York.

« La fortune commença par nous sourire. Gennaro eut la chance de rendre service à un gentilhomme italien : il le sauva d’une bande de brigands dans un endroit appelé « les Tonnelles », et désormais il eut en lui un puissant protecteur. Cet Italien, nommé Castalotte, dirige la grande maison Castalotte et Zambo, qui est la première de New-York pour l’exportation des fruits. Le signor Zambo étant infirme, Castalotte mène entièrement la maison, qui a un personnel de plus de trois cents hommes. Il prit chez lui mon mari comme chef de service. Célibataire, il considérait, je crois, Gennaro comme son fils. Gennaro et moi l’aimions, en retour, comme un père. Nous avions loué et meublé une petite maison de Brooklyn ; nous semblions assurés de l’avenir ; mais un nuage noir apparut, qui ne tarda pas d’obscurcir tout notre ciel.

« En rentrant un soir de son travail, Gennaro amena avec lui un de ses compatriotes nommé Gorgiano, originaire, lui aussi, de Pausilippe. C’était un homme de très haute taille, ainsi que vous avez pu en juger, puisque vous avez vu son cadavre. Et non seulement il avait un corps de géant, mais sa voix, dans notre petite maison, retentissait comme un tonnerre ; ses pensées, ses émotions, ses passions se caractérisaient par leur violence anormale. Il parlait, ou plutôt, il rugissait, avec une impétuosité irrésistible. Ses yeux fulgurants vous tenaient à leur merci. C’était un homme redoutable et prodigieux. Il est mort, Dieu soit loué !

« Ses visites devinrent de plus en plus fréquentes. Il savait cependant que Gennaro n’y prenait pas plus de plaisir que moi. Mon pauvre mari l’écoutait, pâle et sans intérêt, débiter les furieuses diatribes politiques et sociales qui constituaient l’ordinaire de ses propos. Si Gennaro ne disait rien, je pouvais, moi qui le connaissais si bien, lire sur son visage une émotion, que jusqu’alors je n’y avais jamais vue. Je crus d’abord à de l’antipathie pour Gorgiano. C’était, en réalité, de la peur, une peur secrète, poignante : Le soir où je devinai cette peur j’entourai mon mari de mes bras ; je le conjurai, au nom de sa tendresse pour moi ; de ne rien me cacher, de me dire quelle ombre cet homme formidable projetait sur sa vie.

« Il me le dit, et mon cœur se glaça dans ma poitrine. Aux jours de colère et de révolte où l’univers lui semblait ligué contre lui, où l’existence le rendait à peu près fou par ses injustices, il s’était affilié à une société de Naples, le Cercle Rouge, qui avait des attaches avec les anciens Carbonari. Les membres de cette confrérie se liaient par de terribles serments ; impossible de leur échapper quand on avait violé le pacte. Gennaro se crut libéré de tout en partant pour l’Amérique ; ce fut avec épouvante qu’un soir il rencontra dans la rue l’homme même qui l’avait initié à Naples, le géant Gorgiano, connu dans le sud de l’Italie sous le sobriquet de « La Mort », car il avait du sang jusqu’aux coudes ! Obligé de fuir en Amérique la police italienne, Gorgiano avait déjà créé dans sa nouvelle patrie une dépendance de la terrible société. En me racontant cela, Gennaro me montra une convocation reçue le jour même : la lettre, timbrée d’un cercle rouge, lui annonçait pour une certaine date une réunion à laquelle on le requérait d’assister.

« Mais voici le pire. J’avais remarqué depuis quelque temps que Gorgiano, au cours de ses visites, qui étaient continuelles, m’adressait fréquemment la parole ; et même quand il causait avec mon mari, il tournait sans cesse vers moi ses yeux qui brillaient d’une ardeur sauvage. Il se déclara un soir. J’avais éveillé en lui ce qu’il appelait l’amour, un amour de bête fauve. Mon mari n’était pas encore rentré. Gorgiano s’enhardit, me saisit dans ses bras d’ours, me supplia de fuir avec lui. Je criais et me débattais, lorsque Gennaro, survenant, bondit à mon secours ; mais Gorgiano, d’un coup, l’étendit raide et sortit de la maison pour n’y plus reparaître. Nous avions en lui un ennemi mortel.

« Quelques jours plus tard eut lieu la réunion annoncée. Le visage de Gennaro, à son retour, m’annonçait quelque chose d’effroyable. Mais cela dépassait tout ce que nous aurions imaginé. La société se procurait des fonds en les extorquant à de riches Italiens par le chantage et la menace. Une tentative avait dû être faite auprès de Castalotte, notre ami cher, notre bienfaiteur ; mais les menaces n’avaient pas triomphé de son refus, il en avait saisi la police. On décida qu’il serait fait de lui un exemple, qui couperait court, chez les autres victimes désignées, à toute velléité de résistance. Des dispositions furent prises en séance pour dynamiter sa maison. On tira au sort le nom de celui qui accomplirait cette besogne. Gennaro, en plongeant la main dans le sac, vit le sourire féroce de notre ennemi. L’opération avait certainement été truquée, car il ramena le disque fatal, marqué du cercle rouge, qui le désignait pour le meurtre. Il devait assassiner son meilleur ami, ou nous exposer, lui et moi, à la vengeance de ses camarades ! C’était un principe de la société, quand elle craignait ou haïssait quelqu’un, de le frapper non pas seulement dans sa personne, mais dans ses affections, et Gennaro le savait si bien, il en était si terrifié, qu’il en perdait presque la tête.

« Nous passâmes cette nuit-là dans les bras l’un, de l’autre, essayant de nous fortifier d’avance contre les tribulations. Il fallait que l’attentat reçût son exécution le lendemain soir. À midi, mon mari et moi prenions le bateau pour Londres, non sans avoir prévenu notre ami du danger qu’il courait et fourni à la police toutes les indications voulues pour qu’elle fît bonne garde.

« Vous savez le reste, messieurs. Nous ne doutions pas que nos ennemis ne s’attacheraient à nous comme nos ombres. Gorgiano avait ses motifs particuliers de vengeance ; et nous le savions, dans tous les cas, rusé, implacable, infatigable. L’Italie et l’Amérique sont également pleines de ses exploits. S’il devait jamais déployer tous ses moyens, c’était dans les circonstances actuelles. Mon Gennaro mit à profit les quelques jours de répit que nous donnait notre départ inopiné pour m’assurer un refuge où nul danger ne pût m’atteindre. Il désirait, quant à lui, rester libre de communiquer avec les polices américaine et italienne. J’ignore où il a vécu et comment. Je ne savais de lui que ce que m’apprenait la petite correspondance d’un journal. Mais une fois, en regardant par la fenêtre, je vis deux Italiens en faction devant la maison que j’habitais, et j’en conclus que, d’une manière ou d’une autre, Gorgiano avait découvert notre retraite. Enfin, Gennaro m’avertit par le journal qu’il m’enverrait des signaux d’une certaine fenêtre ; ces signaux, en effet, m’arrivèrent, mais ils se réduisirent à des avertissements, et puis s’interrompirent tout d’un coup. Certainement, il savait Gorgiano à ses trousses, et, grâce à Dieu, il était prêt à le recevoir. Je vous le demande, messieurs ; qu’avons-nous à craindre de la loi ? Devant quel juge la conduite de mon Gennaro serait-elle condamnable ?

— Ma foi, monsieur Gregson, dit l’Américain en regardant le détective, je ne me flatte pas de connaître le point de vue anglais ; mais j’ai lieu de croire qu’à New-York le mari de cette dame recueillerait un verdict de félicitations unanimes.

— Il faut que je conduise Mrs. Lucca devant le chef, répondit Gregson. Si ce qu’elle raconte se confirme, je ne pense pas qu’elle ait beaucoup à craindre. Mais, par exemple, ce qui m’échappe, Holmes, c’est comment vous avez pu vous mêler de cette affaire.

— Curiosité, Gregson, simple curiosité. Je continue de m’instruire à la vieille école. Eh bien, Watson, encore une histoire tragique et grotesque pour votre collection. À propos, il est huit heures, et l’on joue du Mozart à Covent Garden. En nous pressant, nous arriverons pour le deuxième acte.

VI

LA DISPARITION DE LADY FRANCES CARFAX

— Mais d’où vient donc que vous donniez dans ces turqueries ? demanda Sherlock Holmes, les yeux fixés sur mes brodequins.

Enfoncé dans un fauteuil canné, j’allongeais les jambes, et mes pieds avaient accroché son attention toujours en éveil.

— Mes brodequins sont anglais, répondis-je, non sans surprise ; ils viennent de chez Latimer, Oxford Street.

— Je parle de bain, dit-il, de bain. D’où vient que vous préfériez le bain turc, qui amollit et qui coûte cher, à notre bain national, qui réconforte ?

— Je me sentais, ces jours-ci, rhumatisant et vieilli. Or, un bain turc est ce qu’en médecine nous appelons un altérant, autrement dit un purificateur, un régénérateur du système. Voyons, Holmes, ajoutai-je, je ne doute pas qu’entre mes chaussures et un bain turc il n’y ait un rapport qui s’impose à un esprit logique ; vous m’obligeriez pourtant si vous vouliez me l’indiquer.

— Mon raisonnement n’a rien d’obscur, dit Holmes, en me lançant un coup d’œil sévère. Il appartient à cet ordre élémentaire de déduction que j’illustrerai par un exemple en vous demandant qui a partagé votre voiture pendant vos courses de ce matin.

— Je n’admets pas qu’un exemple soit une explication, fis-je, d’un ton assez rogue.

— Bravo, Watson ! voilà qui est dignement et logiquement répliqué. Examinons les points en question. D’abord, la voiture. Vous remarquerez que votre veston porte, sur la manche et l’épaule gauches, des traces d’éclaboussures. Vous auriez occupé le milieu du siège que ces éclaboussures n’existeraient probablement pas, ou, si elles existaient, elles seraient certainement symétriques. Il est donc clair que vous étiez assis dans un coin, et que vous aviez un compagnon.

— C’est l’évidence même.

— Et la plus banale, n’est-ce pas ?

— Mais le rapport entre un bain turc et mes chaussures ?

— Tout aussi enfantin. Vous lacez habituellement vos bottines d’une certaine manière. Or, le double nœud que voilà est trop compliqué, il ne vous ressemble pas. Donc, vous vous êtes déchaussé, et l’on vous a relacé. Qui ? le bottier ou le petit garçon du bain turc ? Ce ne peut être le bottier, puisque les bottines ne sont pas absolument neuves. C’est donc le petit garçon du bain. Absurde, pas vrai ? Mais, en définitive, ce bain turc aura servi à quelque chose.

— À quoi ?

— Vous avez, me dites-vous, besoin d’un changement. Souffrez que je vous conseille un changement d’air. Que vous semblerait de Lausanne, mon cher Watson ? Voyage en première classe, tous frais royalement payés.

S’accotant au fond de son fauteuil, Holmes tira son carnet de poche :

— Je considère comme un des pires dangers sociaux, dit-il, la femme qui n’a en ce monde ni une attache fixe ni un ami. C’est la plus inoffensive et, souvent, la plus utile des créatures, mais elle incite fatalement au crime. Elle est sans défense. Elle est nomade. Elle a des moyens suffisants pour s’en aller d’un pays dans un autre et d’hôtel en hôtel. On ne sait presque jamais où la retrouver dans le dédale des pensions de famille. Imaginez une poule hors de sa basse-cour en un monde de renards : vient-elle à être croquée, personne ne s’en avise. Je crains fort qu’il ne soit arrivé quelque fâcheuse aventure à lady Frances Carfax.

Je respirai quand Holmes quitta les hauteurs de la généralisation pour venir au cas d’espèce. Tout en consultant ses notes :

— Lady Frances, continua-t-il, est l’unique survivante, en ligne directe, de la famille du feu comte de Rufton. Les biens du comte, si vous vous en souvenez, passèrent dans la ligne mâle. Elle resta donc sans grandes ressources. Mais elle possédait quelques vieux bijoux espagnols, en argent, très remarquables, et des diamants curieusement taillés. Tel était son attachement pour ces objets que, plutôt que de les mettre en dépôt chez son banquier, elle les traînait partout avec elle. Figure émouvante que cette lady Frances : belle, à peine dans la maturité de l’âge, et, néanmoins, par une étrange fortune, épave solitaire de ce qui était, il y a vingt ans, une grande maison.

— Qu’est-ce donc qui lui arrive ?

— Ah ! oui, qu’arrive-t-il à lady Frances ? Est-elle vivante ou morte ? Voilà le problème. On lui sait des habitudes précises. Depuis quatre ans, elle écrivait invariablement toutes les deux semaines à miss Dobney, sa vieille gouvernante, qui vit dans la retraite à Camberwell. Cette miss Dobney est venue me consulter. Il y aura tantôt cinq semaines qu’elle n’a reçu de lettre. La dernière que lui écrivit lady Frances portait l’en-tête de l’Hôtel National, à Lausanne. Il semble que lady Frances ait quitté l’hôtel sans laisser d’adresse. Les parents s’inquiètent, et, comme ils sont extrêmement riches, ils ne regarderont pas à la dépense, si nous tirons l’affaire au clair.

— N’y a-t-il que miss Dobney pour vous renseigner ? Lady Frances avait d’autres correspondants, je suppose ?

— En fait de correspondants, Watson, j’en vois un tout indiqué : son banquier. Les dames seules n’échappent pas à la nécessité de vivre, leur carnet de banque est un journal en abrégé. Lady Frances avait ses fonds chez Silvestre. J’ai jeté un coup d’œil sur son compte. L’avant-dernier chèque lui servit à payer sa note de Lausanne ; il était, d’ailleurs, très important et lui laissa probablement un reliquat. Depuis lors, elle n’a plus émis qu’un seul chèque.

— À quel nom et où ?

— Au nom de Mlle Marie Devine. Mais rien n’indique le lieu d’émission. Ce chèque fut payé, il y a trois semaines, par le Crédit Lyonnais, à Montpellier. Il était de cinquante livres.

— Qui est Mlle Marie Devine ?

— La femme de chambre de lady Frances Carfax. J’ai découvert ce détail, sans avoir pu établir jusqu’ici pourquoi sa maîtresse lui avait payé ce chèque. Mais je saurai bientôt à quoi m’en tenir là-dessus, grâce à vos recherches.

— Mes recherches ?

— Qui vont vous permettre de faire un petit voyage de santé à Lausanne. Vous savez que je ne puis quitter Londres tant que le vieil Abrahams a de si graves raisons de craindre pour sa vie. Puis, en thèse générale, il vaut mieux que je ne fasse pas d’absence : Scotland Yard se sent très seul quand je m’en vais, et il règne une agitation malsaine dans le monde du crime. Partez donc, mon cher Watson ; et si vous jugez que mon humble conseil ne soit pas payé trop cher au prix de quatre sous le mot, sachez que, de nuit et de jour, il n’attend que votre appel au bout du fil télégraphique.

Deux jours plus tard, je débarquais à l’Hôtel National de Lausanne, où je recevais l’accueil le plus empressé de M. Moser, qui en est le directeur bien connu. J’appris de lui que lady Frances avait fait dans son établissement un séjour de plusieurs semaines, gagnant le cœur de tous ceux qui l’approchaient. Elle ne dépassait pas la quarantaine, et gardait assez de beauté pour qu’il fût visible à mille signes qu’elle avait dû être adorable dans sa jeunesse. M. Moser n’avait pas entendu dire qu’elle eût en sa possession des bijoux de prix, mais les domestiques avaient remarqué que la lourde malle déposée dans sa chambre restait toujours rigoureusement fermée à clef. Sa femme de chambre, Marie Devine, partageait avec elle la sympathie générale. Elle s’était fiancée à l’un des principaux garçons de l’hôtel, en sorte que je n’eus pas de peine à obtenir son adresse : 11, rue Trajan, à Montpellier. Je notai avec soin tous les renseignements que je pus réunir ; Holmes lui-même, à ce qu’il me semblait, n’eût pas mené son enquête avec plus d’adresse.

Un seul point restait dans l’ombre, et rien de ce que je savais encore ne m’aidait à l’éclaircir. Pourquoi lady Frances avait-elle si brusquement quitté Lausanne ? Elle s’y plaisait, on avait tout lieu de la croire fixée pour la saison dans le somptueux appartement qu’elle occupait en face du lac. Cependant, son congé donné, elle était partie dans les vingt-quatre heures, ce qui l’avait obligée à payer inutilement le prix d’une semaine. Jules Vibart, le fiancé de la femme de chambre, avait là-dessus son opinion. Il rattachait le départ de lady Frances à la visite que lui avait faite, un ou deux jours auparavant, un homme grand, brun, barbu, « un sauvage ! criait Vibart, un véritable sauvage ! » Cet homme logeait quelque part en ville. On savait qu’il était Anglais, mais on ignorait son nom. On l’avait vu en grande conversation avec lady Frances au cours d’une promenade au bord du lac ; après quoi il lui avait rendu visite. Elle avait refusé de le recevoir, et quitté immédiatement la place. Entre cette visite et ce départ, Jules Vibart, et, chose plus importante, sa fiancée, établissaient un rapport de cause à effet. Un détail sur lequel Vibart ne s’expliquait point, c’était la raison pour laquelle Marie avait abandonné sa maîtresse. De cela, il ne voulait rien dire ; si je tenais à savoir, je n’avais qu’à aller à Montpellier interroger Marie.

Ainsi finit le premier chapitre de mon enquête. Je consacrai le second à la recherche du lieu où s’était rendue lady Frances Carfax après son départ de Lausanne. Elle en avait fait suffisamment mystère pour me confirmer dans l’idée qu’elle voulait éviter quelqu’un : sans cela, n’eût-elle pas franchement enregistré ses bagages pour Bade ? Or, c’est par un détour qu’ils parvinrent, et qu’elle arriva elle-même, dans cette station rhénane. À peine le renseignement m’eut-il été fourni par le directeur local de l’agence Cook, je décidai d’aller à Bade, après avoir, par dépêche, rendu compte à Holmes de mes faits et gestes, et reçu de lui, en réponse, un télégramme de recommandations semi-ironiques.

À Bade, je relevai facilement les traces de lady Frances. Elle était demeurée une quinzaine à l’« Englischer Hof », et elle y avait fait la connaissance d’un certain docteur Schlessinger et de sa femme. Ce docteur Schlessinger était un missionnaire qui arrivait du Sud-Amérique. Comme la plupart des dames seules, lady Frances trouvait un réconfort et une occupation dans la religion. La forte personnalité du docteur Schlessinger, sa piété ardente, le fait qu’il soignait une maladie contractée dans l’exercice de ses devoirs apostoliques, l’impressionnèrent profondément. Elle aida Mrs. Schlessinger à guérir le pieux convalescent. Il passait toutes ses journées, me conta le directeur de l’hôtel, sur une chaise longue, entre les deux dames, qui, l’une et l’autre, étaient aux petits soins pour lui. Il préparait une carte de la Terre Sainte, et plus particulièrement du royaume des Madianites, sur lequel il écrivait un ouvrage. Enfin, sa santé s’améliorant, sa femme et lui étaient repartis pour Londres, où lady Frances les avait accompagnés. Il y avait de cela trois semaines ; le directeur ne savait plus rien depuis. Quant à la soubrette, Marie, elle s’en était allée quelques jours d’avance, tout en larmes, après avoir déclaré aux autres femmes de chambre qu’elle quittait pour jamais le service. Le docteur Schlessinger, avant de partir, avait réglé la note de Mrs. Frances en même temps que la sienne.

— Mais, à propos, me dit M. Moser en terminant, vous n’êtes pas le seul à vous préoccuper en ce moment de lady Frances. Il n’y a guère qu’une semaine, nous avions ici un voyageur, en train, tout comme vous, de la rechercher.

— S’est-il fait connaître ? demandai-je.

— Non, mais c’était sûrement un Anglais, bien que d’un type peu ordinaire.

— Un sauvage ? dis-je, enchaînant les faits à la manière de mon illustre ami.

— Précisément. Ce mot le peint à merveille : un gaillard énorme, barbu, recuit par le soleil, et qui semblerait beaucoup plus à sa place dans une auberge de campagne que dans un hôtel à la mode ; un homme apparemment peu facile, violent, que je n’aimerais pas avoir offensé.

Déjà le mystère commençait de se définir, comme des formes deviennent plus nettes quand un brouillard se lève. Une bonne et pieuse dame était en butte aux poursuites d’un sinistre individu, qui la traquait impitoyablement de ville en ville. Elle le redoutait, car, sans cela, elle n’eût pas fui Lausanne. Il continuait de la poursuivre. Tôt ou tard, il la rattraperait. Ne l’avait-il pas déjà rattrapée ? Et cela n’expliquait-il point qu’elle gardât le silence ? Les bonnes gens qui l’accompagnaient sauraient-ils la préserver de la violence, du chantage ? Quelle horrible intention, quel profond dessein cachait cette longue poursuite ? Là gisait le problème que j’avais à résoudre.

J’écrivis à Holmes en faisant ressortir la promptitude, la certitude avec lesquelles j’avais su aller au fond même de l’affaire. Pour toute réponse, je reçus de lui un télégramme me demandant des détails sur l’oreille gauche du docteur Schlessinger. Holmes a des façons de plaisanter si baroques, et parfois si blessantes, que je ne tins pas compte de cette facétie déplacée. À vrai dire, quand son télégramme m’arriva, j’avais déjà gagné Montpellier, en quête de Marie, la femme de chambre.

Je la trouvai facilement, et elle me dit volontiers tout ce qu’elle pouvait avoir à me dire. Très dévouée à sa maîtresse, elle ne l’avait quittée que parce qu’elle la savait en de bonnes mains, et parce que son mariage, dont la date approchait, devait, dans tous les cas, rendre la séparation inévitable. Elle me confessa, non sans tristesse, que lady Frances lui avait montré quelque irritabilité d’humeur durant son séjour à Bade, et l’avait même questionnée une fois comme si elle mettait en doute son honorabilité : la séparation en avait été d’ailleurs moins pénible. Lady Frances lui avait remis en cadeau de noce une somme de cinquante livres sterling. Comme moi, Marie se défiait beaucoup de l’étranger qui avait chassé sa maîtresse de Lausanne. Elle l’avait vu, de ses yeux, saisir violemment lady Frances par le poignet sur la promenade publique au bord du lac. C’était un homme farouche, terrible ; il fallait, pensait-elle, que lady Frances le redoutât pour avoir accepté l’escorte de Schlessinger jusqu’à Londres. Sans qu’il lui eût jamais été dit un mot de tout cela, Marie avait pu se convaincre, à bien des signes, que sa maîtresse vivait dans un état de continuelle appréhension nerveuse. Et elle en était là du récit qu’elle me faisait quand, tout d’un coup, elle bondit de sa chaise, la figure contractée par la surprise et l’épouvante.

— Voyez ! s’écria-t-elle. Encore ce méchant ! L’homme dont je parle !

Par la fenêtre du salon, j’aperçus un homme formidable, au teint basané, à la barbe en désordre. Il suivait le milieu de la rue en consultant les numéros : preuve certaine qu’il avait, comme moi, dépisté la femme de chambre. Cédant au premier mouvement, je m’élançai au dehors et je l’accostai.

— Vous êtes Anglais ? lui dis-je.

— Et après ? fit-il, se renfrognant de vilaine manière.

— Puis-je vous demander votre nom ?

— Pas du tout, répondit-il avec décision.

La situation devenait embarrassante, mais le droit chemin est souvent le meilleur.

— Où est lady Frances Carfax ? demandai-je.

Il écarquilla les yeux. Je continuai :

— Qu’en avez-vous fait ? Pourquoi la poursuivez-vous ? J’exige une réponse.

Poussant un rugissement furieux, il sauta sur moi comme un tigre. Je me suis tiré à mon avantage de plus d’une lutte, mais cet homme avait une poigne de fer et une colère du diable. Il me prit à la gorge. J’allais perdre les sens, quand un ouvrier français, mal rasé, vêtu d’une blouse, armé d’un gourdin, accourut d’un cabaret qui se trouvait en face et, d’un coup si fort que l’avant-bras de mon agresseur craqua, lui fit lâcher prise. L’autre resta un moment sur place, écumant, incertain s’il renouvellerait son attaque ; puis, avec un grognement de rage, me plantant là, il entra dans la petite maison d’où je sortais. Alors, je me tournai pour remercier mon sauveur, arrêté près de moi sur la chaussée.

— Eh bien, Watson, me dit-il, vous en faites de belles ! Je crois qu’il ne vous reste plus qu’à repartir avec moi pour Londres par l’express de nuit !

Une heure plus tard, Sherlock Holmes, ayant repris son costume et ses façons ordinaires, était assis dans une chambre d’hôtel. Sa brusque et opportune apparition s’expliquait le plus simplement du monde : les circonstances ne le retenant plus à Londres, il s’était résolu à venir me relever de ma mission ; il savait où elle ne manquerait pas de me conduire ; installé dans un cabaret, sous les vêtements d’un homme du peuple, il avait guetté ma venue.

— Mon cher Watson, me dit-il, quelle enquête serrée que la vôtre ! Je ne vois pas une bévue que vous ayez négligé de commettre. Et le résultat de vos démarches, c’est qu’en définitive vous avez partout donné l’éveil, sans rien découvrir.

— Vous n’auriez peut-être pas fait mieux, répondis-je avec amertume.

— Laissez là vos « peut-être » : j’ai fait mieux. Mais voici l’honorable Philip Green, descendu comme nous dans cet hôtel, et qui, sans doute, nous fournira le point de départ de recherches plus heureuses.

Une carte de visite arrivait sur un plateau : elle précédait de peu le malandrin à grande barbe qui m’avait assailli dans la rue. Cet homme fit un sursaut en me voyant.

— Vous me demandez, monsieur Holmes ? dit-il. J’ai reçu votre mot, et je suis venu. Mais que signifie la présence de ce monsieur ?

— Ce monsieur est mon vieil ami et collaborateur, le docteur Watson. Il nous aide dans l’affaire.

L’étranger me tendit une large main hâlée, en proférant des excuses.

— J’espère que je ne vous ai pas fait de mal ; mais je n’ai pu me contenir quand vous m’avez accusé de brutalité envers elle. Je ne me possède plus ces jours-ci. Mes nerfs sont comme des fils de fer brûlants. C’est qu’il arrive des choses qui me dépassent. Et d’abord. Je voudrais savoir, monsieur Holmes, comment diable vous avez soupçonné mon existence ?

— Je suis en rapport avec miss Dobney, la gouvernante de lady Frances.

— La vieille Suzanne Dobney et sa cornette… Je me souviens d’elle.

— Et elle se souvient de vous. Cela date de longtemps, du temps où vous n’aviez pas encore jugé bon de partir pour l’Afrique.

— Ah ! je vois que vous savez mon histoire. Je n’ai rien à vous cacher. Je vous le jure, monsieur Holmes, jamais un homme ici-bas n’aima une femme avec plus de ferveur que j’aimais lady Frances. J’étais une espèce de jeune furieux, mais elle avait la candeur, la pureté même de la neige. Elle ne supportait pas l’ombre d’une grossièreté. Certaines particularités de ma conduite allèrent jusqu’à elle, et, dès lors, elle ne voulut plus me connaître. Cependant, elle m’aimait aussi, chose merveilleuse ! Tellement que, par amour pour moi, elle vécut solitairement toute une vie de sainte. Bien des années se passèrent, j’allai à Barberton et j’y fis fortune. Alors, je crus pouvoir me mettre en quête de Frances. On m’avait dit qu’elle n’était pas mariée. Je pensai l’attendrir. Je la trouvai à Lausanne et fis près d’elle tous les efforts imaginables. Elle allait faiblir peut-être, mais sa volonté l’emporta, et, quand je revins la voir, elle avait quitté la ville. Je retrouvai sa piste à Bade, où l’on m’apprit que sa femme de chambre était à Montpellier. Je suis un homme rude, à peine échappé d’une vie rude, et la façon dont le docteur Watson m’aborda me fit un instant sortir de mes gonds. Au nom du ciel, dites-moi ce qu’est devenue lady Frances !

— Commençons par nous en assurer, dit Holmes, d’un ton grave. Quelle est votre adresse à Londres, monsieur Green ?

— Langham Hôtel.

— Puis-je vous demander d’y revenir, pour qu’à tout événement je vous aie sous la main ? Je ne voudrais pas vous bercer de fausses espérances ; mais ne doutez pas qu’il ne soit fait, pour le salut de lady Frances, tout ce qu’il sera possible de faire. Je ne vous en dis pas davantage. Prenez cette carte, elle vous permettra de rester en communication avec moi. Et maintenant, Watson, si vous voulez bien faire vos malles, je m’en vais câbler à Mrs. Hudson pour qu’elle s’apprête à recevoir de son mieux, demain, à sept heures trente-sept, deux voyageurs affamés.

Quand nous arrivâmes dans l’appartement de Baker Street, un télégramme nous y attendait. Holmes, l’ayant lu, jeta une exclamation et me le passa. Il venait de Bade. Je lus : Entaillée ou déchirée.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demandai-je.

— Tout, répondit Holmes. Rappelez-vous ma question, apparemment fantaisiste, sur l’oreille gauche de certain missionnaire. Vous n’y avez pas répondu.

— Je n’étais plus à même de me renseigner. J’avais quitté Bade.

— Effectivement. Aussi en avais-je envoyé le double au directeur de l’« Englischer Hof ». Vous voyez sa réponse.

— Qu’est-ce qu’elle prouve ?

— Elle prouve, mon cher Watson, que nous avons affaire à un homme exceptionnellement habile et dangereux. Le révérend docteur Schlessinger, missionnaire du Sud-Amérique, n’est autre que Holy Peters, un des plus fieffés gredins qu’ait produits l’Australie, et nous devons à ce pays encore jeune quelques parfaits modèles du genre. Holy Peters se spécialise dans l’art d’embobiner les dames seules, en jouant de leurs sentiments religieux ; et il trouve une digne auxiliaire dans une Anglaise du nom de Fraser, qui se prétend sa femme. Ce qui m’avait fait penser à lui, c’est la nature de ses manœuvres. Me voilà confirmé dans mes soupçons par un détail physique : il a été cruellement mordu à l’oreille, en 1889, dans une séance de lutte à Adélaïde. La pauvre lady Frances est donc entre les mains d’un couple infernal, qui ne reculera devant aucune extrémité, Watson. Il n’y aurait rien d’invraisemblable à ce qu’elle fût déjà morte. Dans le cas contraire, nul doute qu’on ne la tienne enfermée et qu’on ne l’empêche d’écrire tant à miss Dobney qu’à ses autres amis. Il se peut qu’on ne l’ait pas laissée arriver jusqu’à Londres, ou qu’elle n’ait fait qu’y passer. Mais la première de ces deux hypothèses me paraît improbable, car la police du continent tient trop bien ses registres pour que les étrangers jouent aisément avec elle ; et je ne fais pas un très grand cas de la seconde, car, pour séquestrer quelqu’un, ces misérables ne sauraient trouver une retraite mieux choisie que Londres. Tous mes instincts m’affirment donc qu’elle est à Londres ; cependant, comme nous n’avons, jusqu’ici, aucun moyen d’en dire plus, contentons-nous de prendre les mesures qui s’imposent. Dînons, et armons-nous de patience. Dans la soirée, j’irai faire un tour, et causer, à Scotland Yard, avec mon ami Lestrade.

Mais ni la police officielle ni la petite organisation très efficace d’Holmes ne suffirent à élucider le mystère. Dans cette foule de plusieurs millions d’individus qui constituent la population de Londres, les trois personnes que nous recherchions étaient aussi complètement perdues que si jamais elles n’avaient existé. Nous publiâmes des annonces dans les journaux, sans résultat. Nous suivîmes diverses pistes, qui n’aboutirent point. On fouilla vainement les milieux suspects où pouvait fréquenter Schlessinger. On surveilla ses anciens affiliés, sans arriver à surprendre entre eux et lui aucun rapport. Et, soudain, après une semaine d’attente désespérée, une faible lueur déchira les ténèbres. Un vieux pendant d’oreilles espagnol, en argent et en brillants, avait été engagé chez un prêteur du nom de Bevington, sur la route de Westminster. L’emprunteur était un homme de grande taille, rasé, qui semblait un ecclésiastique. Tout démontrait qu’il avait donné un faux nom et une fausse adresse. On n’avait pas remarqué son oreille ; néanmoins son signalement correspondait bien à celui de Schlessinger.

Trois fois, notre ami, l’homme barbu du « Langham Hôtel », se présenta chez nous, demandant si nous n’avions pas des nouvelles. Au moment de sa troisième visite, nous n’avions connaissance que depuis une heure de l’incident que je viens de rapporter. Déjà ses vêtements devenaient trop larges pour son vaste corps. Il semblait se dessécher.

— Donnez-moi quelque chose à faire ! gémissait-il sans trêve.

Enfin, Holmes put l’obliger.

— Notre homme commence à engager des bijoux. Nous devrions le prendre.

— Est-ce à dire qu’il n’est rien arrivé de fâcheux à lady Frances ?

Holmes hocha gravement la tête.

— S’ils l’ont, jusqu’à présent, gardée prisonnière, ils ne sauraient plus la relâcher que pour se perdre eux-mêmes. Attendons-nous aux pires éventualités.

— Que puis-je faire ?

— Ces gens vous connaissent-ils de vue ?

— Non.

— Il est possible qu’une autre fois le soi-disant Schlessinger aille chez un autre prêteur, et, dans ce cas, tout est à recommencer. Cependant, comme il a obtenu un bon prix et qu’on ne lui a pas posé de questions, il y a des chances pour que, si le besoin d’argent le presse, il revienne chez Bevington. Je vous donnerai un mot pour ce dernier. Il vous permettra d’attendre dans son magasin. Si notre gaillard survient, vous le filerez jusqu’à son domicile. Mais pas d’indiscrétion et, surtout, pas de violences. Je vous demande sur l’honneur de ne prendre aucune initiative en dehors de moi et sans que j’y aie consenti.

L’honorable Philip Green (car c’était, je puis bien le dire, le propre fils de l’amiral qui commandait la flotte de la mer d’Azov durant la guerre de Crimée) resta deux jours sans reparaître. Le soir du troisième jour, nous le vîmes se précipiter dans notre salon. Il était pâle, il tremblait, l’agitation de ses muscles ébranlait toute sa vigoureuse charpente.

— Nous le tenons, nous le tenons ! cria-t-il.

Et comme il se livrait à des discours incohérents, Holmes le ramena au calme en le faisant asseoir dans un fauteuil.

— Maintenant, dit-il, parlez, mais procédez par ordre.

— Elle est venue, il n’y a qu’une heure… car, cette fois-ci, c’était la femme et non pas l’homme… Elle apportait aussi un pendant d’oreilles, le second de la paire. Imaginez une grande personne pâle, avec des yeux de furet…

— Oui, dit Holmes, c’est bien elle.

— Après son départ, je la suivis. Elle remonta Kennington Road, et je lui emboîtai le pas. Elle ne tarda pas à entrer dans un magasin. C’était, monsieur Holmes, le magasin d’un entrepreneur de pompes funèbres.

Holmes tressaillit.

— Eh bien ? demanda-t-il, de cette voix vibrante qui trahissait l’âme de feu cachée derrière son froid et blême visage.

— J’entrai après elle. Je la trouvai causant avec la dame qui se tenait au comptoir. J’entendis qu’elle disait : « C’est déjà bien en retard », ou quelque chose d’analogue. La dame du comptoir s’excusa : « Ce devrait être fini, dit-elle, mais ç’a été plus long qu’on ne pensait, ça sort de l’ordinaire. » Les deux femmes s’arrêtèrent en me voyant. Alors, je demandai je ne sais quoi, et je quittai la boutique.

— Parfait. Qu’arriva-t-il ensuite ?

— La femme sortit, et je me dérobai sous une porte cochère. Elle se méfiait, je crois, car elle regarda autour d’elle. Puis elle héla un cab, où elle monta. J’eus la veine d’en trouver aussitôt un autre, de sorte que je pus continuer ma poursuite. Elle descendit au n° 36 de Pultney Square, à Brixton. Je me fis conduire un peu plus loin, je laissai ma voiture à l’angle du square, et je surveillai la maison.

— Avez-vous vu quelqu’un ?

— Toutes les fenêtres étaient noires, sauf une, à l’étage inférieur. Le store, baissé, m’empêchait de voir. Je demeurai là, me demandant ce que j’allais faire, lorsque arriva un fourgon couvert qui portait deux hommes. Les deux hommes descendirent du fourgon, en retirèrent quelque chose et montèrent les marches de l’entrée. Ce qu’ils portaient, monsieur Holmes, c’était une bière.

— Ah !

— Je fus sur le point de me précipiter derrière eux. La porte venait de s’ouvrir pour les laisser passer avec leur charge. C’était la femme qui l’avait ouverte. Elle m’aperçut. Sans doute me reconnut-elle, car elle recula et referma vivement la porte. Je me rappelai la promesse que je vous avais faite. Et me voici.

— Vous avez excellemment opéré, dit Holmes, en griffonnant quelques mots sur un bout de papier. Mais il s’agit de procéder légalement. Un mandat d’arrêt nous est nécessaire. Le meilleur moyen que vous avez de servir notre cause, c’est de porter ce billet aux autorités pour qu’on nous le délivre. Elles feront peut-être quelques difficultés ; je crois pourtant que la vente des bijoux constitue une présomption suffisante. Lestrade pourvoira aux détails.

— Mais il se peut qu’en attendant on assassine lady Frances. Que veut dire ce cercueil, et pour qui serait-il, sinon pour elle ?

— Je vous répète que tout le possible sera fait, monsieur Green. Nous ne perdrons pas une minute. Remettez-vous-en à nous. Et maintenant, Watson, ajouta Holmes au moment où Green s’éloignait, les forces régulières vont se mettre en branle. Nous, les irréguliers, nous allons, comme de coutume, agir selon nos inspirations. La situation me semble désespérée, au point de justifier les mesures les plus extrêmes. Il faut que nous soyons à Pultney Square sans délai.

Et comme notre voiture, ayant passé d’un bon train devant le Palais du Parlement, s’engageait sur le pont de Westminster :

— Tâchons de reconstituer les faits, dit Holmes. Ces chenapans, à force de prévenances hypocrites, ont su amener jusqu’à Londres la malheureuse dame, après l’avoir détachée de sa fidèle chambrière. Ils ont intercepté les lettres qu’elle a pu écrire. Grâce à des complices, ils ont loué une maison garnie. Sitôt installés, ils l’y ont emprisonnée. Puis ils se sont emparés de ses bijoux, ce qui avait toujours été l’objet de leurs manœuvres. Ils ont commencé à les vendre, n’y voyant pas de danger, car ils n’ont aucune raison de croire que personne s’intéresse au sort de la victime. S’ils la relâchaient, bien entendu, elle les dénoncerait. Aussi ne faut-il pas qu’ils la relâchent. Mais ils ne peuvent la garder éternellement sous clef. Reste, comme solution du problème, l’assassinat.

Maintenant, changeons de raisonnement. En suivant deux ordres de pensées bien distincts, Watson, vous trouverez toujours un point d’intersection proche de la vérité. Laissons de côté lady Frances : considérons l’incident du cercueil et déduisons. Cet incident, je le crains, prouve qu’indubitablement lady Frances est morte. Il prouve aussi qu’on s’apprête à lui faire des obsèques régulières, sous la garantie d’un certificat médical et de toutes les sanctions officielles. Eût-on assassiné la dame, on l’eût enterrée dans un trou de l’arrière-jardin. Mais tout se fait franchement, normalement. Qu’est-ce à dire ? Qu’on lui aura donné la mort de façon à tromper le médecin, en simulant une fin naturelle. Comment ? Peut-être par le poison. Encore semble-t-il bien étrange qu’on ait laissé un médecin l’approcher, à moins que ce ne fût un complice ; mais j’ai peine à le croire.

— N’aurait-on pas forgé un certificat médical ?

— Dangereux, Watson, dangereux. Non, je ne vois pas mes gens s’y risquer. Arrêtez, cocher ! Voici évidemment le magasin de l’entrepreneur de pompes funèbres, car nous venons de dépasser la boutique du prêteur. Voulez-vous entrer, Watson ? Vous avez une mine qui inspire confiance. Demandez à quelle heure doivent se faire les obsèques de Pultney Square.

La dame de la boutique me répondit, sans hésitation, qu’elles auraient lieu à huit heures du matin.

— Vous voyez bien, Watson, pas de mystère. On jette tout par-dessus bord. Incontestablement, on s’est arrangé pour observer les formes légales. On pense n’avoir pas grand’chose à craindre. Eh bien ! je ne vois qu’un moyen d’intervenir : c’est d’attaquer directement, de front. Êtes-vous armé ?

— J’ai ma canne.

— Bah ! nous nous en tirerons. « Celui-là est trois fois armé qui soutient une juste querelle. » Nous ne pouvons nous contenter d’attendre la police, ni nous confiner entre les quatre coins de la loi. Cocher, vous êtes libre. Allons-y à tout événement, Watson, comme nous l’avons déjà fait quelquefois dans le passé.

Holmes venait de sonner très fort à la porte d’une grande maison mal éclairée, au centre de Pultney Square. La porte s’ouvrit aussitôt, la haute silhouette d’une femme se découpa sur la pénombre du vestibule.

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle d’un ton brusque, en nous épiant à travers l’obscurité.

— Je désire parler au docteur Schlessinger, dit Holmes.

— Il n’y a ici personne de ce nom, répondit-elle.

Et elle essaya de refermer la porte, mais Holmes retint le battant avec son pied.

— Eh bien, je veux voir l’homme qui habite ici, de quelque nom qu’il se nomme, répliqua-t-il fermement.

La femme hésita, puis rouvrit la porte toute grande.

— Soit, entrez ! dit-elle. Mon mari peut se rencontrer face à face avec n’importe qui.

La porte refermée derrière nous, elle nous fit entrer dans un salon à la gauche du vestibule et remonta le gaz avant de nous quitter.

— M. Peters arrive à l’instant, dit-elle.

Effectivement, nous n’avions pas fini de promener le regard sur la pièce où nous nous trouvions, et que se disputaient la poussière et les vers, quand la porte se rouvrit, livrant passage à un homme. Grand et robuste, rasé, chauve, il s’avançait d’une allure légère. Il avait une large figure rouge, des joues molles, et un air de bienveillance superficielle, que démentaient la méchanceté, la cruauté de la bouche.

— Vous faites certainement erreur, messieurs, dit-il, d’une voix onctueuse, habile à toutes les intonations. J’imagine qu’on vous aura donné une fausse adresse. Si vous vouliez voir plus bas dans la rue…

— C’est bien, nous n’avons pas de temps à perdre, interrompit Holmes avec décision. Vous êtes Henry Peters, d’Adélaïde, devenu le docteur Schlessinger, de Bade et du Sud-Amérique. J’en suis sûr, comme je le suis de m’appeler moi-même Sherlock Holmes.

Peters ne put cacher son saisissement. Les yeux cloués sur son redoutable adversaire :

— Votre nom ne me fait pas peur, monsieur Holmes, dit-il froidement. On n’intimide pas un homme qui a la conscience tranquille. Qu’est-ce qui vous amène chez moi ?

— Le désir de savoir ce que vous avez fait de lady Frances Carfax, partie avec vous de Bade.

— Vous m’obligeriez grandement si vous pouviez me dire où est cette dame, répondit Peters. J’ai là une facture de cent livres qui la concerne, et en retour de laquelle je n’ai à produire que deux pendants d’oreilles en faux brillants, qu’un marchand daignerait à peine regarder. Elle s’est accrochée à Mrs. Peters et à moi pendant que nous étions à Bade, – où je reconnais qu’en effet j’avais pris un nom d’emprunt, – et elle ne nous lâcha plus jusqu’à ce que nous fussions à Londres. J’ai réglé sa note d’hôtel et son billet de chemin de fer. Une fois à Londres, elle nous a faussé compagnie, ne me laissant pour tout paiement que ces bijoux passés de mode. Retrouvez-la, monsieur Holmes, je vous en saurai gré.

— J’ai tellement l’intention de la retrouver, dit Holmes, que je m’en vais fouiller cette maison jusqu’à ce que j’y parvienne.

— Où est votre ordre de perquisition ?

Holmes sortit à moitié un revolver de sa poche.

— Provisoirement, ceci m’en tiendra lieu.

— Vous n’êtes qu’un cambrioleur vulgaire.

— Si vous voulez, fit Holmes, gaiement. Mon compagnon est, lui aussi, un dangereux visiteur. Et nous allons ensemble explorer votre domicile.

Peters ouvrit la porte.

— Allez chercher un policeman, Annie ! cria-t-il.

Un frou-frou de jupes courut le long du corridor, la porte du vestibule s’ouvrit et se referma.

— Nos instants sont comptés, dit Holmes. N’essayez pas de nous faire opposition, Peters, il vous en cuirait. Où est le cercueil qu’on a apporté dans cette maison ?

— Que vous importe ? Ce cercueil a déjà reçu son emploi. Il contient un corps.

— J’entends qu’on me montre ce corps.

— Jamais, moi consentant.

— Je me passerai donc de votre consentement.

Écartant l’homme d’un geste rapide. Holmes passa dans le vestibule. Nous avions devant nous la porte de la salle à manger, entr’ouverte. Nous entrâmes. Sur la table reposait le cercueil, éclairé par un candélabre qu’on n’avait allumé qu’à moitié. Holmes, ayant remonté le gaz, souleva le couvercle. Le cercueil était extrêmement profond, et dans sa profondeur gisait une forme émaciée ; un visage vieilli, flétri, apparut sous les lumières. Non, certes, il n’était pas possible que les cruautés, ni les privations, ni la maladie eussent fait de la belle lady Frances une semblable ruine. Holmes laissa voir son étonnement, et aussi son soulagement.

— Grâce à Dieu, murmura-t-il, ce n’est pas elle.

— Pour une fois, vous voilà bien attrapé, monsieur Sherlock Holmes, dit Peters, qui nous avait suivis dans la salle.

— Qui est cette morte ?

— Eh bien, si vous tenez vraiment à le savoir, c’est une ancienne garde-malade de ma femme, une nommée Rose Spender, retrouvée par nous à l’infirmerie de l’Asile de Brixton. Nous l’avons emmenée ici, nous avons mandé près d’elle le docteur Horsom, – 13, Firbank Villa, rappelez-vous cette adresse, monsieur Holmes – nous lui avons donné tous les soins que commande la charité chrétienne. Elle est morte le troisième jour : de vieillesse, dit le certificat médical, mais ce n’est que l’avis du docteur, peut-être en savez-vous davantage. Nous avons chargé des obsèques la maison Stimson et Cie, de Kennington Road ; on doit l’ensevelir demain matin à neuf heures. Voyez-vous la moindre lacune en tout cela, monsieur Holmes ? Avouez donc que vous venez de commettre une grosse gaffe ! Je donnerais quelque chose pour une photographie qui vous montrerait tel que vous étiez tout à l’heure, les yeux ronds, la bouche béante, quand, ayant soulevé le couvercle dans la pensée de voir le visage de lady Frances, vous n’avez aperçu qu’une pauvre nonagénaire !

Holmes demeurait impassible sous les brocards de son antagoniste, mais les contractions de ses mains dénonçaient la vivacité de son ennui.

— Je vais fouiller la maison, dit-il.

Une voix de femme se fit entendre, des pas pesants résonnèrent dans le corridor.

— Est-ce vous ? cria Peters. Nous allons bien voir. Par ici, messieurs de la police, s’il vous plaît. Ces gens ont pénétré de force dans mon domicile, et je ne puis plus m’en débarrasser, Veuillez m’aider à les mettre dehors.

Un sergent et un constable se tenaient sur le pas de la porte. Alors, tirant une carte de son portefeuille :

— Voici mon nom et mon adresse, dit Holmes. Et voici mon ami, le docteur Watson.

— Parbleu, monsieur, nous vous connaissons bien, dit le sergent, mais vous ne pouvez rester ici sans un mandat régulier.

— Je m’en doute.

— Arrêtez-le ! dit Peters.

— Nous savons où retrouver ce gentleman si l’on a besoin de lui, répliqua le sergent avec majesté. Mais il faut que vous vous retiriez, monsieur Holmes.

— C’est vrai, il le faut, Watson, retirons-nous.

L’instant d’après, nous nous retrouvions dans la rue, Holmes aussi calme que jamais, moi tout bouillant de colère et de honte. Le sergent nous avait accompagnés.

— Désolé, monsieur Holmes, mais c’est la loi.

— En effet, sergent, vous ne pouviez faire autre chose.

— Je présume que vous aviez de bonnes raisons pour être là. Si je puis pour vous quoi que ce soit…

— Une dame a disparu, nous avons tout lieu de croire qu’elle est dans cette maison. Le mandat que j’attends ne saurait tarder.

— Alors, monsieur Holmes, je fais bonne garde. S’il y avait du nouveau, je vous préviendrais.

Il n’était encore que onze heures ; tout de suite, nous repartîmes en chasse. Nous nous fîmes d’abord conduire à l’infirmerie de l’Asile de Brixton. Il était vrai que, quelques jours auparavant, un couple charitable avait réclamé et obtenu la permission d’emmener une de ses anciennes servantes tombée en enfance. On ne s’étonna pas qu’elle fût morte.

Nous passâmes ensuite chez le docteur. Mandé auprès de la femme, il l’avait trouvée mourante de vieillesse ; il avait assisté à ses derniers moments et certifié le décès en due forme.

— Je vous assure, dit-il, que tout s’est passé normalement, sans aucune possibilité de supercherie.

Il n’avait rien remarqué de louche dans la maison ; il avait seulement trouvé singulier que des gens de cette condition n’eussent pas de domestique. Ce fut tout ce que nous en tirâmes.

Enfin, nous nous rendîmes à Scotland Yard. La question du mandat soulevait des difficultés de procédure. Un certain retard était inévitable. On ne pouvait avoir la signature du magistrat avant le lendemain matin. Si Holmes voulait revenir vers neuf heures, il irait avec Lestrade voir procéder à l’exécution du mandat. Le jour touchait à sa fin quand, vers minuit, notre ami le sergent vint nous dire qu’il avait vu, par instants, courir des lumières aux fenêtres de la grande maison noire, mais que personne n’était ni entré ni sorti. Nous ne pûmes que nous efforcer de prendre patience en attendant le lendemain.

Holmes était trop agacé pour causer, trop agité pour dormir. Je le laissai, fumant avec énergie, ses épais sourcils bruns noués, ses longs doigts nerveux tapotant le bras de son fauteuil, tandis qu’il poursuivait la solution du problème. Plusieurs fois, au cours de la nuit, je l’entendis déambuler dans son appartement. Enfin, au matin, comme on venait de m’éveiller, il se précipita chez moi. Il était en robe de chambre, mais sa pâleur et ses yeux caves me disaient qu’il n’avait pas dormi de la nuit.

— À quelle heure, les obsèques ? huit heures, n’est-ce pas ? dit-il vivement. Il est sept heures vingt. Juste ciel, Watson ! que devient le peu d’intelligence que Dieu m’a donné ? Vite, mon ami, vite ! Question de vie ou de mort, cent chances de mort contre une de vie. Jamais je ne me pardonnerais si nous arrivions trop tard.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que nous descendions Baker Street à toute vitesse dans un hansom cab ; mais l’horloge marquait déjà sept heures trente-cinq quand nous passâmes devant Big Ben, et huit heures sonnaient au moment où nous enfilions Brixton Road. D’ailleurs, nous n’étions pas seuls en retard. Dix minutes après l’heure fixée, le corbillard attendait encore à la porte de la maison mortuaire et, à l’instant même où notre cheval s’arrêtait, blanc d’écume, le cercueil, porté par trois hommes, apparut sur le seuil. Holmes, s’élançant, barra le chemin.

— Remportez cela ! cria-t-il, en étendant la main devant le premier des trois hommes. Remportez cela, et tout de suite !

— Ah çà ! que diable voulez-vous ? hurla Peters, dont le gros visage, derrière le cercueil, se congestionnait de colère. Où sont vos pouvoirs ?

— Le mandat que vous réclamez est en route, et jusqu’à ce qu’il arrive ce cercueil doit rester dans la maison.

Il y avait une telle autorité dans la voix d’Holmes que les porteurs lui obéirent. Peters était brusquement rentré chez lui. Et comme le cercueil avait repris sa place sur la table :

— Dépêchons-nous, Watson, dépêchons-nous ! cria Holmes. Voici un tournevis. Et vous, l’homme, en voici un autre. Un souverain pour vous si le couvercle est enlevé dans une minute. Pas de questions ; travaillez. C’est bien. Encore une vis… encore une… encore… Maintenant, levez… ensemble… Il cède… là… c’est fait !

Unissant nos efforts, nous soulevâmes le couvercle. Et de l’intérieur s’échappa une stupéfiante, une accablante odeur de chloroforme. Le corps qui gisait dans le cercueil avait la tête complètement enveloppée de paquets d’ouate qu’on avait imbibés de ce narcotique. Holmes, les arrachant, découvrit le visage d’une femme encore jeune : un admirable visage, immatériel comme celui d’une statue. Puis il passa un bras sous le buste, qu’il redressa.

— Est-ce fini, Watson ? ou reste-t-il la moindre étincelle de vie ? Dites-moi qu’il n’est pas trop tard !

Qu’il fût trop tard, je le crus bien pendant, une demi-heure. Suffoquée, empoisonnée par les vapeurs du chloroforme, lady Frances semblait avoir passé le point d’où on pût la rappeler à elle. Mais enfin, grâce à la respiration artificielle, à des injections d’éther, à l’emploi de tous les moyens que fournit la science, la vie recommença de se manifester par un petit frémissement, par une légère palpitation des paupières. Un cab s’arrêtait au dehors. Holmes, écartant le store, regarda par la fenêtre.

— Voici, dit-il, Lestrade avec son mandat, mais il trouvera les oiseaux envolés. Et voici…

Un bruit de pas pressés se faisait entendre dans le corridor.

— … quelqu’un qui a plus de droits que nous pour donner à lady Frances les soins qu’elle réclame. Bonjour, monsieur Green. Je crois que, plus tôt nous emporterons lady Frances, mieux cela vaudra. En attendant, les obsèques peuvent suivre leur cours, et la pauvre femme qui gît encore au fond de ce cercueil s’en aller au lieu de son dernier repos.

— Si vous enregistrez cette affaire dans vos annales, mon cher Watson, me dit Holmes dans la soirée, que ce soit seulement comme un exemple des défaillances temporaires auxquelles sont exposés les esprits même les mieux équilibrés. Personne n’y échappe ; mais celui-là se montre supérieur aux autres qui sait les reconnaître et les réparer. Peut-être m’accordera-t-on ce mérite. J’ai passé la nuit hanté par cette idée qu’il devait y avoir un indice, un mot étrange, un fait curieux auquel je n’avais pas prêté une attention suffisante. Alors, tout d’un coup, dans le gris du petit matin, un détail me revint à la mémoire : c’était ce qu’avait dit, en présence de Philip Green, la femme de l’entrepreneur de pompes funèbres : « Ça devrait être déjà là, mais il a fallu plus de temps, car ça sort de l’ordinaire. » Elle parlait du cercueil. Il sortait de l’ordinaire. Et cela ne pouvait signifier qu’une chose : à savoir qu’on l’avait fait sur des mesures insolites. Mais pourquoi, pourquoi ? Alors, subitement, je me rappelai la hauteur des côtés et la petite forme humaine perdue tout au fond. Pourquoi un cercueil si grand quand le corps était si petit ? Pour y réserver la place d’un deuxième corps. Un même certificat médical suffirait à la double inhumation. Tout cela m’eût sauté aux yeux si mes yeux ne s’étaient brouillés. On allait enterrer lady Frances à huit heures. Notre seule chance, c’était d’arrêter le cercueil avant qu’il eût quitté la maison.

« Nous aurions bien du bonheur si nous trouvions lady Frances encore vivante. Cependant, il ne nous était pas interdit de l’espérer. Peters et sa compagne n’ont jamais, que je sache, commis un meurtre. Ils pouvaient, au dernier moment, hésiter devant la violence. Ils pouvaient enterrer lady Frances sans qu’elle portât aucune marque où l’on dût reconnaître la cause de sa mort, et cela n’offrait que des avantages au cas où on l’exhumerait, j’espérais que ces considérations prévaudraient dans leur décision. La scène se reconstitue d’elle-même. Vous voyez d’ici l’horrible chambre du haut où ils ont si longtemps séquestré la pauvre femme. Ils se précipitent sur elle, ils l’insensibilisent avec du chloroforme, ils la descendent, la couchent dans le cercueil, versent encore du chloroforme à l’intérieur pour empêcher qu’elle ne se réveille, et referment le couvercle. Idée ingénieuse, Watson, et nouvelle pour moi dans les annales du crime. Si notre ami l’ex-missionnaire échappe, avec sa digne auxiliaire aux griffes de Lestrade, je prévois que quelques brillants incidents marqueront encore le cours de sa carrière.

VII

SHERLOCK HOLMES MOURANT

La propriétaire de Sherlock Holmes, Mrs. Hudson, était une personne à plaindre. Non seulement elle voyait son premier étage envahi à toute heure par une foule d’individus singuliers et souvent interlopes, mais son étonnant pensionnaire témoignait, dans la vie, d’une excentricité, d’un mépris de la règle qui éprouvaient fort la patience de la pauvre femme. Outre qu’il était d’une négligence incroyable, la manie qu’il avait de faire de la musique aux heures les plus indues ou de s’exercer au revolver dans son appartement, ses expériences scientifiques, toujours bizarres et plus d’une fois malodorantes, l’atmosphère de violence et de danger qui flottait autour de lui, en faisaient le pire locataire de Londres. Mais, d’une part, il montrait une munificence princière : indubitablement, on eût acheté la maison avec les sommes que Sherlock Holmes paya pour son loyer durant les années de notre existence commune.

Il inspirait à Mrs. Hudson un respect qui tenait de la terreur, et, si extravagant qu’il fût, elle n’osait pas intervenir. Au surplus, elle l’adorait, car il était plein de bonne grâce et de courtoisie dans ses rapports avec les femmes ; non pas qu’il accordât au sexe beaucoup de sympathie ni de confiance, mais toujours il se conduisait en adversaire chevaleresque. Sachant l’estime qu’elle faisait de lui, je l’écoutai avec le plus vif intérêt le jour où, dans la deuxième année de mon mariage, elle vint m’apprendre le triste état de santé de mon ami.

— Il se meurt, docteur Watson, me dit-elle. Il décline rapidement depuis trois jours, et je me demande s’il passera la journée. Il ne voulait pas me permettre d’aller chercher un médecin. Ce matin, quand j’ai vu que les os du visage lui crevaient la peau et qu’il me regardait avec de grandes prunelles luisantes, je n’ai pas pu y tenir. « Avec ou sans votre permission, je cours chez un médecin, lui ai-je dit. — Alors, amenez-moi Watson », a-t-il répondu. Si vous voulez le revoir, il n’y a pas une heure à perdre. »

Je fus d’autant plus impressionné que je ne le savais pas malade. J’eus vite fait d’enfiler un veston. L’instant d’après, j’étais en voiture avec Mrs. Hudson et je lui demandais quelques détails.

— Je n’ai pas grand’chose à vous raconter, monsieur, me dit-elle. Une affaire l’avait occupé ces temps-ci du côté de Rotherhithe, dans une petite rue près de la rivière ; il en a rapporté sa maladie. Il s’est mis au lit dans la journée de mercredi et n’en a pas bougé depuis. Pendant ces trois jours, ni un aliment ni une goutte d’eau n’ont passé entre ses lèvres.

— Bon Dieu ! pourquoi n’avoir pas appelé un médecin ?

— Il me le défendait, monsieur. Vous savez s’il parle en maître : je n’ai pas osé lui désobéir. Mais il n’est plus pour longtemps de ce monde, hélas ! et vous vous en rendrez compte au premier coup d’œil.

Quel déplorable spectacle m’attendait, en effet, à mon arrivée ! C’était un triste lieu que cette chambre de malade dans la demi-clarté d’un jour brumeux de novembre ; mais quand je vis la maigre figure ravagée qui me regardait du fond des draps, j’eus froid au cœur. Les yeux brillaient de fièvre, des rougeurs hectiques couvraient les joues, des croûtes sombres pendaient aux lèvres, les mains pétrissaient la couverture, la voix était grinçante et spasmodique. Au moment où j’entrai, Sherlock Holmes reposait, l’air absent. Mais il me vit, son œil s’éclaira, il m’avait reconnu.

— Eh bien, Watson, je crois que me voilà dans une vilaine passe, me dit-il d’une voix faible, où il y avait pourtant un peu de sa vieille insouciance.

— Mon cher ami ! fis-je en m’approchant.

— Arrière ! arrière ! cria-t-il, avec cette impétueuse brusquerie qu’il ne manifestait guère qu’aux instants critiques. Si vous vous approchez de moi, je vous fais immédiatement reconduire.

— Pourquoi ?

— Parce que tel est mon caprice. Cela ne suffit-il point ?

Oui, Mrs. Hudson avait raison, il n’avait jamais été plus autoritaire. Néanmoins, il faisait peine à voir.

— Je vous apportais mes services, expliquai-je.

— La meilleure façon de me servir, c’est de faire ce que je vous dirai.

— Bien, Holmes.

Il se radoucit.

— Je ne vous ai pas fâché ? me demanda-t-il en essayant d’aspirer une bouffée d’air.

M’avoir fâché, lui, dans la condition déplorable où je le voyais !…

— Il faut bien que je pense à vous, Watson, continua-t-il sur un ton de plainte.

— Que vous pensiez à moi ?

— Je sais ce que j’ai. C’est une maladie de Sumatra, spéciale aux coolies, et que les Hollandais connaissent mieux que nous, sans toutefois, jusqu’ici, en savoir grand’chose. Le certain, c’est qu’elle est infailliblement mortelle et horriblement contagieuse.

Il parlait avec une énergie fébrile, en agitant ses longues mains, comme pour m’écarter.

— Oui, elle se gagne par contact, Watson. Vous entendez, par contact ! Tenez-vous à distance !

— Juste ciel ! Holmes ! Pensez-vous qu’une considération de cet ordre pèse un instant sur moi ? S’agirait-il d’un étranger, elle me laisserait insensible ; vous n’imaginez pas qu’elle m’empêche de faire mon devoir envers un vieil ami ?

— Et je m’avançai de nouveau ; mais il me repoussa d’un air de colère furieuse.

— Ne bougez pas de là et je parlerai. Sinon, vous pouvez quitter la chambre.

Je respecte si profondément les extraordinaires qualités de Holmes que j’ai toujours déféré à ses désirs, même quand ils m’étaient le moins compréhensibles. Cette fois, tous mes instincts professionnels se révoltèrent. Qu’il commandât partout ailleurs ! Dans cette chambre de malade, je n’obéissais qu’à moi-même.

— Holmes, lui dis-je, vous n’êtes plus vous en ce moment. Un malade n’est qu’un enfant, et je vous traiterai comme tel. Bon gré, mal gré, j’entends vous examiner, pour vous soigner en conséquence.

Ses yeux me lancèrent du venin.

— Si je dois, me répondit-il, avoir un médecin, du moins j’en aurai un en qui j’aie confiance.

— Donc, vous n’en avez pas en moi ?

— J’en ai en votre amitié. Mais les faits sont les faits, Watson. Vous n’avez que de la pratique générale, une expérience restreinte, des capacités médiocres. Il m’en coûte d’avoir à vous le dire, vous ne me laissez pas le choix.

Alors, froissé dans mes sentiments :

— Une pareille sortie est indigne de vous, Holmes, répliquai-je. Elle me montre clairement l’état de vos nerfs. Puisque vous n’avez pas confiance en moi, je n’aurais garde de vous imposer mes services. Laissez-moi vous amener M. Jasper Meek, ou Penrose Fisher, ou l’un des meilleurs médecins de Londres. Il vous faut quelqu’un, c’est mon dernier mot. Si vous croyez que je m’en vais rester ici à vous regarder mourir sans aucune assistance ni de moi ni de personne, ma parole, vous vous trompez bien sur mon compte.

— Je rends justice à vos intentions, Watson, fit le malade, dans une sorte de hoquet plaintif. Mais dois-je vous démontrer votre ignorance ? Je vous le demande, que savez-vous de la fièvre de Topanulli ? Que savez-vous de l’infection noire de Formose ?

— Jamais je n’entendis parler ni de l’une ni de l’autre.

— L’Orient, Watson, nous propose bien des problèmes médicaux, bien des possibilités scientifiques.

Il s’arrêtait à chaque mot, comme pour recueillir ses forces défaillantes.

— J’ai eu récemment à faire certaines recherches médico-criminelles : elles m’ont appris beaucoup de choses. C’est d’ailleurs à elles que je dois mon mal. Vous ne pouvez rien pour moi.

— Possible. Mais le docteur Ainstree, qui est la première autorité vivante en matière de maladies tropicales, se trouve actuellement à Londres. Vous aurez beau dire, Holmes, je vais le chercher de ce pas.

Et je me dirigeai vers la porte.

Mais alors, j’eus la plus violente émotion de ma vie : le mourant avait bondi comme un tigre et me barrait : le passage. Une clef tourna dans la serrure. L’instant d’après, Sherlock Holmes avait repris sa place, tout pantelant de son terrible sursaut d’énergie.

— Vous ne m’arracherez pas la clef de force, Watson. Je vous tiens, mon ami. Vous resterez où vous êtes jusqu’à ce que j’en décide autrement.

Tout cela était dit par saccades, et sans cesse entrecoupé d’efforts douloureux pour reprendre haleine.

— Sans doute, vous n’avez en vue que mon bien, je le sais. Vous aurez carte blanche, Watson, mais pas tout de suite, non, pas tout de suite. Il est quatre heures ; à six heures, vous pourrez partir.

— C’est de la folie, Holmes.

— Cela vous va-t-il ?

— Mais il me semble que je n’ai qu’à me soumettre.

— En effet, Watson. Merci, je n’ai besoin de personne pour m’arranger les draps. Veuillez garder vos distances. Et maintenant, Watson, vous irez chercher non pas le médecin que vous m’indiquerez, mais celui que je vous désignerai moi-même.

— Entendu.

— Voilà le premier mot de bon sens que vous ayez prononcé depuis votre arrivée dans cette chambre. Vous trouverez par là quelques livres. Je suis à bout de forces, ou presque. Que peut bien éprouver une batterie électrique quand elle envoie l’électricité dans un milieu non conducteur ? À six heures, Watson, nous reprendrons notre conversation.

Mais il était dit que nous la reprendrions bien avant six heures, et dans des circonstances qui me donnèrent une émotion à peine moins violente que celle que m’avait causée le bond d’Holmes vers la porte. J’étais resté quelques minutes à le regarder, immobile et silencieux, dans son lit. La tête à peu près enfouie sous le drap, il semblait dormir. Incapable de lire, je me mis à déambuler lentement autour de la chambre, regardant les portraits des criminels célèbres qui garnissaient les murs. Cette promenade sans but m’amena finalement devant la cheminée. Des pipes, des blagues à tabac, des seringues, des canifs, des cartouches de revolver, quantité d’autres objets s’amoncelaient sur la tablette. Au milieu de ce fouillis se trouvait une petite boîte noire et blanche, en ivoire, dont le couvercle glissait entre deux rainures. C’était un charmant objet, que j’allais prendre pour l’examiner de près, quand Holmes poussa un cri terrible, un hurlement qu’on dut entendre de la rue. Ma peau se glaça, mes cheveux se hérissèrent. Je me retournai : je vis une figure convulsée et des yeux hagards ; et je restai comme paralysé, tenant en main la petite boîte.

— Posez ça ! Tout de suite, Watson ! tout de suite !

La tête d’Holmes retomba sur l’oreiller, et un soupir de soulagement lui échappa quand il me vit remettre la boîte sur la tablette.

— Je déteste qu’on touche à mes affaires, Watson ; vous savez que je le déteste. Vous me crispez intolérablement. Vous, un médecin… vous rendriez fou un malade ! Asseyez-vous ; laissez-moi reposer en paix.

L’incident fit sur moi une impression très pénible. Cette surexcitation sans cause, cette brutalité de langage, si insolite chez Holmes, attestaient la profonde désorganisation de son esprit. Il n’y a pas de ruine plus déplorable que celle d’une noble intelligence. Je m’assis consterné, et j’attendis, sans proférer une parole, que le délai stipulé fût passé. Holmes devait, tout comme moi, surveiller la pendule, car à peine l’aiguille marquait-elle six heures qu’il se remit à parler, avec la même vivacité fiévreuse qu’auparavant.

— Maintenant, je suis à vous, Watson. Avez-vous de la monnaie dans votre poche ?

— Oui.

— Des pièces d’argent ?

— Quelques-unes.

— Combien de demi-couronnes ?

— Cinq.

— Ah ! trop peu, trop peu. Comme c’est fâcheux, Watson ! Cependant, si peu que ce soit, mettez vos cinq demi-couronnes dans la poche de la montre, et le reste de la monnaie dans la poche du pantalon ; vous aurez ainsi plus d’équilibre.

Cela touchait à la folie furieuse. Il haussa les épaules, et de nouveau sa gorge fit entendre un de ces bruits qui tenaient de la toux et du hoquet.

— À présent, veuillez allumer le gaz, Watson ; mais prenez bien garde que pas un instant le bec ne soit ouvert plus qu’à moitié. Je vous supplie, Watson, d’y bien prendre garde. Merci, c’est parfait. Non, ne retirez pas l’abat-jour, inutile. Maintenant, ayez la bonté de placer quelques lettres et quelques journaux sur cette table, à ma portée. Merci. Et puis aussi, quelques objets de la cheminée. Parfait, Watson. Il y a là une pince à sucre : veuillez vous en servir pour prendre cette petite boîte d’ivoire et la mettre au milieu des journaux. Bon ! Vous pouvez, maintenant, aller me chercher M. Culverton Smith, 13, Lower Burke Street.

À dire vrai, mon désir d’aller chercher un médecin avait quelque peu diminué, car, visiblement, le pauvre Holmes était en délire, et je trouvais dangereux de le laisser seul. Cependant il insista pour voir M. Culverton Smith, avec la même obstination qu’il avait mise jusque-là à refuser de voir personne.

— C’est la première fois que j’entends ce nom, dis-je.

— Possible, mon cher Watson. Cela vous étonnera sans doute d’apprendre que l’homme qui connaît le mieux au monde mon genre de maladie n’est pas précisément un médecin, mais un planteur, et l’un des plus notables de Sumatra, M. Culverton Smith, aujourd’hui de passage à Londres. La maladie dont je parle s’étant un jour déclarée dans ses plantations, en l’absence de toute aide médicale il en entreprit lui-même l’étude. Je le sais très méthodique, je n’ai pas voulu vous laisser partir avant six heures, certain que vous ne le rencontreriez pas plus tôt chez lui. Si vous pouviez obtenir qu’il vînt, qu’il nous admît à profiter de son expérience unique, puisqu’il s’agit d’un mal dont l’étude est sa chère marotte, il m’apporterait assurément un utile secours.

Je donne tout d’un trait le discours d’Holmes ; dans la réalité, il était haché de longs efforts respiratoires et de ces contractions de mains qui décelaient sa souffrance. Son aspect avait d’ailleurs bien empiré durant les quelques heures que je venais de passer près de lui. Les taches hectiques s’accusaient davantage sur ses joues ; ses yeux brillaient d’un éclair plus vif au fond de creux plus sombres ; une sueur froide perlait sur son front. Pourtant il gardait dans ses propos son enjouement et sa vaillance ordinaires, il entendait se dominer jusqu’au bout.

— Vous lui direz très exactement dans quel état vous m’avez laissé, continua-t-il. Vous lui expliquerez bien l’impression que je vous fais : celle d’un homme qui se meurt… qui se meurt et qui délire. Car je ne vois pas pourquoi le fond de la mer tout entier serait autre chose qu’une masse solide d’huîtres, tant ces mollusques semblent prolifiques ! Mais je divague… Quel étrange phénomène que le contrôle du cerveau par le cerveau ! Où en étais-je, Watson ?

— Vous me donniez vos instructions pour M. Culverton Smith.

— Ah oui ! je me rappelle. Tâchez de le convaincre, Watson. Nous ne sommes pas, lui et moi, dans de très bons termes. Il avait un jeune neveu. Cet enfant vint à mourir dans de terribles circonstances. Je flairai une vilaine histoire. Culverton Smith m’en a gardé de la rancune. Il s’agit de l’amadouer, Watson. Demandez, priez, usez de tous les moyens pour qu’il vienne. Lui seul peut me sauver, lui seul !

— Je vous l’amènerai dans un cab, dussé-je l’y fourrer de force !

— Ne faites rien de semblable. Décidez-le. Puis revenez avant lui. Invoquez un prétexte quelconque pour ne pas l’attendre. C’est un point que je vous recommande, Watson. Pas d’inadvertance. Évidemment, toutes les créatures ont des ennemis naturels qui limitent leur développement. Nous avons, vous et moi, Watson, joué notre rôle. Le monde sera-t-il envahi par les huîtres ? Non, non, horrible !

Je le quittai emportant l’image d’une magnifique intelligence réduite à des balbutiements enfantins. Il m’avait tendu la clef, que je confisquai avec joie, de crainte qu’il ne s’enfermât dans sa chambre. Mrs. Hudson m’attendait dans le corridor, en pleurs et tremblante. Derrière moi, comme je sortais, j’entendis la voix aiguë et frêle de Holmes qui chantait dans son délire. Je m’arrêtais, en bas, pour héler un cab, lorsque à travers le brouillard un homme s’approcha de moi.

— Comment va M. Holmes, monsieur ? me demanda-t-il.

C’était une de mes vieilles connaissances, l’inspecteur Morton, de Scotland Yard, en tenue bourgeoise.

— Il est au plus mal, répondis-je.

L’inspecteur me regarda d’un air singulier. Si ce n’eût été l’accuser d’une méchanceté diabolique, j’aurais cru que la lueur du réverbère me le montrait rayonnant de joie.

— C’est ce qu’il m’avait semblé comprendre, fit-il.

Mais la voiture arrivait, je le plantai là.

Lower Burke Street était une rangée de beaux immeubles sur cette vague frontière qui sépare Notting Hill de Kensington. La maison devant laquelle le cabman m’arrêta avait un air d’aimable et modeste « respectabilité » avec ses vieux balcons de fer, sa lourde porte à deux battants et ses cuivres polis. Elle s’accordait à la solennité du maître d’hôtel qui s’encadra dans le rayonnement rose d’une lampe électrique.

— Oui, M. Culverton Smith est là. Le docteur Watson ? Très bien, monsieur. Je vais remettre votre carte.

Mon humble nom et mon titre parurent ne pas faire grande impression sur M. Culverton Smith. Par l’entrebâillement de la porte, j’entendis une voix criarde, colère, perçante.

— Quel est cet individu ? Que désire-t-il ? Pardieu, Staples, combien de fois ne vous ai-je pas dit que je voulais qu’on me laissât la paix pendant mes heures d’étude ?

Puis ce furent des explications susurrées par le maître d’hôtel, qui essayait d’apaiser son maître.

— Non, ma foi, je ne le verrai pas, Staples. Je n’admets pas qu’on interrompe ainsi mon travail. Dites que je ne suis pas là, qu’on repasse demain matin, si vraiment on tient à me voir.

Nouveaux susurrements du maître d’hôtel, et :

— Portez-lui ma réponse. Il peut revenir demain matin ; sinon, qu’il me laisse tranquille, je n’ai pas à être dérangé quand je travaille.

Je pensai à Sherlock Holmes s’agitant sur son lit de souffrance, attendant le secours que je devais lui amener, et peut-être comptant les minutes. Ce n’était pas le moment de s’attarder aux cérémonies. Sa vie dépendait de ma promptitude. Avant que le maître d’hôtel ne m’eût transmis la réponse de son maître, j’étais passé devant lui et j’entrais dans la chambre.

Un cri de fureur m’accueillit, un homme se leva d’un fauteuil près du feu. Je vis une grande figure jaune, bouffie, à la peau grenue, au double menton, et deux yeux gris sombre, menaçants, embusqués par-dessous d’épais sourcils roux. Une tête puissante, chauve, portait une petite calotte de velours coquettement posée de côté sur sa courbe rose. Malgré l’énorme capacité du crâne, je constatai avec stupeur, en regardant de plus près, que l’homme était court de taille, frêle, rentré dans les épaules, voûté, comme les gens qui n’ont eu qu’une croissance imparfaite.

— Qu’est-ce que cela ? vociféra-t-il. Que signifie une indiscrétion pareille ? Ne vous ai-je pas fait dire que je vous verrais demain matin ?

— Mille regrets, répondis-je, mais l’affaire dont il s’agit ne souffre aucun délai. M. Sherlock Holmes…

Le nom de mon ami eut un extraordinaire effet sur le petit homme. L’expression de fureur disparut instantanément de son visage, ses traits s’immobilisèrent, il marqua la plus vive attention.

— Vous venez de la part de M. Holmes ? fit-il.

— Je le quitte à peine.

— Qu’y a-t-il donc ? Comment est-il ?

— Très gravement malade. Et c’est ce qui m’amène près de vous.

Il m’offrit un siège, puis s’en fut reprendre le sien. À ce moment, j’entrevis sa figure, le temps d’un éclair, dans la glace qui surmontait la cheminée, et j’aurais juré qu’il y passait un sourire d’une abominable malice ; mais je me persuadai que c’était là simplement une contraction nerveuse, car à l’instant même il se retournait vers moi d’un air de sincère intérêt.

— Je suis désolé de ce que vous m’apprenez, dit-il. Je ne connais M. Holmes que pour avoir eu avec lui quelques rapports d’affaires ; mais je professe une grande estime pour ses talents et son caractère. Il poursuit le crime comme moi la maladie. À lui le coquin, à moi le microbe. Voici mes prisons…

Ce disant, il désignait un certain nombre de flacons et de bocaux rangés à côté de lui sur une table.

— Parmi ces cultures gélatineuses, quelques-uns des pires ennemis de l’humanité sont en train de « faire leur temps ».

— C’est parce qu’il connaît votre compétence spéciale que M. Holmes voudrait vous voir. Il a de vous une haute opinion et considère qu’il n’y a que vous à Londres pour lui venir en aide.

Le petit homme sursauta, sa calotte glissa de sa tête.

— Comment cela ? Comment M. Holmes pense-t-il que je puisse l’aider dans ses ennuis ?

— À cause de votre expérience en matière de maladies orientales.

— Mais d’où vient qu’il attribue un caractère oriental à sa maladie ?

— De ce que certaines recherches professionnelles l’ont obligé de travailler parmi des marins chinois dans les docks.

M. Culverton Smith fit un aimable sourire, et se penchant pour relever sa calotte :

— En vérité ? dit-il. J’espère pourtant que l’affaire est moins grave que vous ne le supposez. Depuis combien de temps M. Holmes est-il malade ?

— Depuis trois jours environ.

— Et il délire ?

— Par moments.

— Oh, oh ! voilà qui paraît sérieux. Il serait inhumain de ne pas répondre à son appel. Je n’aime pas qu’on me dérange dans mon travail, docteur Watson ; mais il s’agit d’un cas exceptionnel, je vous suis.

Je me rappelai la recommandation d’Holmes.

— J’ai une autre course à faire, dis-je.

— Très bien. J’irai seul. J’ai dans mes papiers l’adresse de M. Holmes. Comptez sur moi : je serai là, au plus tard, dans une demi-heure.

Le cœur me manquait au moment où je rentrai dans la chambre d’Holmes ; je pouvais redouter le pire : à mon grand soulagement, son état s’était amélioré en mon absence. Sa mine était toujours effrayante ; mais s’il parlait d’une voix encore faible, le ton en était plus cassant, plus net que jamais.

— Eh bien, vous l’avez vu, Watson ?

— Oui, dis-je. Il arrive.

— Admirable, Watson, admirable ! Vous êtes la perle des messagers.

— Il voulait venir avec moi.

— Ça, c’était ce qu’il ne fallait pas, Watson, ce qui ne se pouvait pas. Vous a-t-il demandé où j’ai pris ma maladie ?

— J’ai déclaré que c’était parmi les Chinois de l’East-Œuf.

— À merveille, Watson ! Vous avez fait tout ce qui était dans les moyens d’un ami. À présent, vous pouvez disparaître.

— Je dois attendre afin de savoir ce qu’il pense, Holmes.

— Bien entendu. Mais j’ai des raisons de présumer que son opinion sera beaucoup plus franche et plus précieuse s’il croit parler sans témoins. Il y a juste une place derrière la tête de mon lit, Watson.

— Mon cher Holmes !

— Je n’en vois pas d’autre. Cette chambre se prête mal à cacher les gens. Tant mieux, du reste, on ne se méfie pas. J’imagine que le coin que voilà fera notre affaire.

Mais il se dressa soudain, attentif, raide, farouche.

— Un bruit de roues… Allons, vite, Watson ! Pour l’amour de moi ! Et ne bougez pas, quoi qu’il arrive… vous entendez, quoi qu’il arrive ! Pas un mot ! Pas un mouvement ! Écoutez seulement de vos deux oreilles !

Puis l’énergie si brusquement recouvrée l’abandonna, sa parole autoritaire, décidée, se perdit dans les vagues et sourds bégaiements du délire.

De la cachette où je m’étais prestement faufilé, j’entendis des pas résonner dans l’escalier ; la porte de la chambre s’ouvrit et se referma ; et, là-dessus, à ma grande surprise, il se fit un long silence, que coupaient seuls les halètements du malade. J’imaginai que le visiteur, penché sur Holmes, l’examinait. Enfin, la voix de Culverton Smith dissipa ce calme.

— Holmes ! cria-t-il, du ton d’un homme qui cherche à réveiller un dormeur ; Holmes ! m’entendez-vous, Holmes ?

Une sorte de bruissement suivit cet appel, comme si l’on secouait le malade par l’épaule.

— Est-ce vous, monsieur Smith ? chuchota Holmes. Je n’osais pas espérer que vous viendriez.

L’autre se mit à rire.

— Je m’en doute, fit-il. Et pourtant, vous voyez, je suis là. Je rends le bien pour le mal, Holmes, le bien pour le mal !

— C’est tout à fait bon, tout à fait noble de votre part. J’apprécie vos connaissances particulières.

Le visiteur ricana.

— En effet. Heureusement que vous seul pouvez les apprécier à Londres. Savez-vous bien quelle maladie vous avez ?

— La même, dit Holmes.

— Ah ! vous reconnaissez les symptômes ?

— Trop bien.

— Ma foi, cela ne m’étonnerait pas, Holmes, non, cela ne m’étonnerait pas que votre maladie fût la même. Triste perspective. Le pauvre Victor était mort le quatrième jour. Un garçon plein de vie, robuste !… Évidemment, c’était, comme vous le disiez, une chose bien curieuse qu’il eût contracté en plein cœur de Londres une maladie asiatique si peu courante, et qui avait fait si particulièrement l’objet de mes études. Bizarre coïncidence, Holmes. Ce fut très malin à vous de vous en rendre compte, mais peu charitable d’y voir tout ensemble une cause et un effet.

— Je savais à quoi m’en tenir.

— Vous le saviez ? Du moins, vous ne pouviez le prouver. Et que pensez-vous de vous-même qui, après avoir répandu sur moi mille méchantes imputations, vous traînez aujourd’hui à mes pieds en implorant mon aide ? Quelle plaisanterie est-ce là ?

J’entendis la respiration rauque du malade.

— À boire ! fit-il d’une voix étouffée.

— Vous approchez de votre fin, mon ami, continua Culverton Smith ; mais vous ne vous en irez pas sans que je vous aie dit deux mots. C’est pourquoi je vous donne à boire. Voilà. Ne répandez pas l’eau sur vous. Me comprenez-vous bien ?

Holmes gémit.

— Faites pour moi ce que vous pourrez, murmura-t-il ; que le passé reste le passé ! Ce que vous m’aurez dit, je l’effacerai de ma mémoire, je vous le jure. Guérissez-moi, et j’oublierai tout.

— Tout quoi ?

— La mort de Victor Savage. Vous avez bien voulu tantôt y reconnaître votre œuvre, je l’oublierai.

— Oubliez-le ou souvenez-vous-en, cela revient au même. Je ne vous vois pas dans le box des témoins. Le box qui vous attend a une autre forme, mon bon Holmes, je vous assure. Il ne m’importe guère que vous sachiez la façon dont mon neveu est mort. Ce n’est pas de lui que nous parlons, c’est de vous.

— Oui, oui…

— Votre messager, dont je ne me rappelle plus le nom, m’a dit que vous aviez contracté votre maladie parmi les marins de l’East-End ?

— Autant qu’il me semble…

— Vous êtes fier de votre intelligence, vous vous jugez malin, n’est-ce pas ? Vous avez trouvé votre maître. Demandez à vos souvenirs s’il ne pourrait y avoir aucune autre explication de votre mort ?

— Mais je n’ai plus d’idées. Ma tête est partie. Au nom du ciel, venez à mon aide !

— J’y viens, à votre aide ! Je veux vous aider à comprendre où vous en êtes, et comment vous en êtes là. J’aimerais à ne pas vous laisser mourir dans l’ignorance.

— Donnez-moi quelque chose qui me soulage.

— Vous souffrez ? Oui, d’ordinaire, les coolies finissent dans des hurlements. Ce que vous éprouvez, c’est comme une crampe, je suppose ?

— Précisément, une crampe…

— Elle ne vous empêche pas d’entendre ce que j’ai à vous dire. Écoutez bien. Vous rappelez-vous un incident peu banal survenu dans votre vie au moment où les premiers symptômes du mal se manifestèrent ?

— Non. Je ne me rappelle rien.

— Réfléchissez.

— Je n’ai pas la force de réfléchir.

— N’avez-vous rien reçu par la poste ?

— Par la poste ?

— Une boîte, peut-être.

— Je m’évanouis… je m’en vais…

— Écoutez-moi, Holmes.

Il me sembla de nouveau qu’on secouait le moribond ; j’eus peine à rester dans ma cachette.

— Vous devez m’entendre. Vous m’entendrez. Ne vous souvient-il pas d’une boîte ? d’une boîte d’ivoire ? C’est mercredi que vous l’avez reçue. Vous l’avez ouverte, rappelez-vous.

— Oui, oui, je l’ai ouverte… Il y avait dedans un ressort effilé… Plaisanterie…

— Plaisanterie ? Non pas. Vous l’apprendrez à vos dépens. Fou que vous êtes ! Qui donc vous demandait de traverser mon chemin ? Je ne me serais pas attaqué à vous si vous m’aviez laissé tranquille.

— Je me souviens, balbutia Holmes. Le ressort !… Il me piqua… Du sang jaillit. La boîte est là, tenez, sur la table…

— Eh ! by George ! c’est elle-même. Autant vaut-il que je l’emporte. Avec elle s’en ira votre dernière preuve. Mais vous pouvez mourir maintenant, vous savez que je vous ai tué. Vous étiez trop renseigné sur la fin de Victor Savage, c’est pourquoi vous allez partager son sort. Vous voici à vos derniers instants, Holmes. Je m’assieds pour les attendre.

La voix de Holmes avait décru jusqu’à n’être plus qu’un murmure imperceptible.

— Quoi ? Que demandez-vous ? dit Smith. Que je remonte le gaz ? Ah ! les ombres commencent à descendre ? Soit, je le remonte. Je vous verrai mieux.

Et Smith traversa la chambre, qui subitement s’éclaira.

— Si je puis vous rendre encore quelque petit service…

— Passez-moi une cigarette et du feu !

Telles furent ma surprise, ma joie, que je faillis pousser un cri : Holmes parlait de sa voix naturelle, un peu affaiblie, mais revenue à son timbre familier. Il y eut une pause : je sentis que Culverton Smith, ébahi, considérait mon ami en silence.

— Que veut dire ceci ? demanda-t-il enfin, d’une voix sèche et âpre.

— La meilleure façon de jouer un rôle, c’est de ne faire qu’un avec lui, dit Holmes. Je vous donne ma parole que, depuis trois jours, je n’ai absorbé quoi que ce soit jusqu’au moment où vous avez eu la bonté de me donner à boire. Mais c’est encore le tabac qui me manquait le plus. Ah ! voilà des cigarettes !

J’entendis un bruit d’allumette grattée.

— Cela va déjà mieux. Tiens, tiens ! des pas… Serait-ce un ami qui m’arrive ?

En effet, des pas résonnaient au dehors. La porte s’ouvrit. L’inspecteur Morton apparut.

— Tout est dans l’ordre, lui dit Holmes, et je vous présente votre homme.

L’inspecteur exhiba ses pouvoirs.

— Je vous arrête, dit-il à Culverton Smith, pour présomption d’assassinat d’un nommé Victor Savage.

— Et vous pouvez ajouter : « Pour tentative de meurtre sur la personne d’un nommé Sherlock Holmes, » fit observer en riant mon ami. « Afin d’épargner une fatigue à un malade, M. Culverton Smith a eu la bonne grâce de vous donner lui-même, en remontant le gaz, le signal convenu. À propos, votre prisonnier a dans la poche droite de sa veste une petite boîte qu’il conviendrait de lui enlever. Merci. À votre place, je la manierais prudemment. Posez-la par ici. Elle peut avoir à fournir son témoignage.

Mais alors j’entendis le bruit d’un bond, que suivit le bruit d’une lutte ; puis un tintement de métal, puis un cri de douleur.

— Vous ne réussirez qu’à vous faire du mal, dit l’inspecteur. Voulez-vous rester tranquille ?

Et des menottes cliquetèrent en se fermant.

— Joli traquenard ! hurlait Culverton Smith. Ce n’est pas moi, c’est vous, Holmes, que cette affaire mènera devant les assises. Il demandait mes soins ; j’ai eu pitié de lui, je suis venu. Et maintenant, sans doute, à l’appui de ses ridicules soupçons, il va me prêter tous les aveux imaginables. Mentez autant qu’il vous plaira, Holmes, ma parole vaut toujours la vôtre !

— Juste ciel ! et moi qui oubliais !… s’écria Holmes. Mon cher Watson !…

À ces mots, je m’élançai hors de ma cachette.

— Dire, continua mon ami, que je ne pensais plus à vous ! Inutile que je vous présente à M. Smith, vous l’avez déjà vu dans la soirée. Votre cab attend-il à la porte ? Le temps de me vêtir et je vous suis, car il se peut que j’aie affaire au poste de police.

Tout en vaquant à sa toilette, il prit, pour se remettre, quelques biscuits et un verre de bordeaux.

— Jamais je n’en avais eu tant de besoin, dit-il. Cependant, à cause de l’irrégularité de mes habitudes, un exploit de ce genre devrait moins me coûter qu’à la plupart des gens. Il importait que Mrs. Hudson fût bien convaincue de la gravité de mon état pour qu’elle fît passer en vous cette conviction, et vous-même en cet individu. Cela ne vous blesse pas, Watson ? Vous conviendrez que la dissimulation n’est point de vos talents ; si vous aviez partagé mon secret, vous n’auriez pas su représenter assez fortement à Smith l’urgente nécessité de sa présence ; or, c’était le point vital de ma combinaison. Sachant la nature vindicative du personnage, j’étais certain qu’il viendrait contempler son œuvre.

— Mais votre mine, Holmes ? Mais cette figure défaite ?

— Trois jours de jeûne absolu, de la vaseline sur le front, de la belladone dans les yeux, du rouge sur les pommettes, des croûtes de cérat blanc autour des lèvres, voilà quelques moyens de produire un effet très satisfaisant. Enfin, par-ci par-là, quelques propos désordonnés sur les huîtres jouent heureusement le délire.

— Mais pourquoi ne m’avoir pas laissé vous approcher, puisque le danger de contagion n’existait pas ?

— Pensez-vous, mon cher Watson, que j’aie si peu de respect pour vos talents médicaux ? Je savais bien que vous ne condamneriez pas un malade chez qui ne se manifestait ni accélération du pouls ni montée de température. À quatre yards, je pouvais parvenir à vous tromper ; si je n’y parvenais pas, qui donc jetterait Smith entre mes griffes ? Non, Watson, je ne voulais pas vous laisser toucher à cette boîte. En la regardant de côté, vous apercevrez le ressort aigu qui, si vous poussiez le couvercle, remonterait comme un crochet de vipère. Je ne crains pas de l’affirmer, c’est une invention de ce genre qui a causé la mort du pauvre Victor Savage, coupable de s’interposer entre ce monstre et un héritage. Vous n’ignorez pas que j’ai une correspondance variée, et je me méfie un peu des paquets qui m’arrivent. Il m’apparut toutefois qu’en donnant à Smith l’illusion d’avoir réussi dans sa tentative, je lui arracherais peut-être, par surprise, un aveu. C’est la petite comédie que j’ai jouée. Merci, Watson. Quand nous en aurons fini au poste de police, je crois qu’un dîner au Simpson ne nous fera point de mal.

VIII

L’EXPLOIT FINAL

Neuf heures du soir, le 2 août – le deuxième jour du plus terrible mois d’août qu’ait vu l’histoire du monde. Déjà la malédiction divine semblait s’appesantir sur une terre dégénérée, une sorte de paix effrayante, mêlée à un sentiment de vague expectative, régnait dans l’air suffocant et immobile. Le soleil s’était depuis longtemps couché ; mais une entaille rouge traversait le bas du ciel à l’Ouest, comme une blessure saignante. Au-dessus, les étoiles brillaient d’un vif éclat ; au-dessous, les feux des navires tremblotaient dans la baie. Les deux fameux Allemands se tenaient debout contre le parapet du jardin ; derrière eux s’allongeait la maison trapue, au lourd pignon, et ils contemplaient la vaste étendue de grève au pied de la falaise crayeuse où von Bork était venu, quatre ans auparavant, jucher son aire. Leurs têtes se touchaient presque, et ils se parlaient à mi-voix, d’un ton de confidence. Qui aurait vu d’en bas les pointes embrasées de leurs cigarettes les eût prises pour les yeux de quelque esprit malin aux aguets dans les ténèbres.

Un homme remarquable que ce von Bork ; on n’eût pas trouvé son pareil entre tous les agents du Kaiser. Ses talents, qui l’avaient d’emblée recommandé pour une mission en Angleterre, n’avaient cessé de devenir chaque jour plus manifestes pour la demi-douzaine de personnes qui, de par le monde, se trouvaient en position de savoir. Une de ces personnes était le baron von Herling secrétaire en chef de l’ambassade, dont l’énorme cent-chevaux Benz bloquait le petit chemin rural en attendant de ramener son propriétaire à Londres.

— Maintenant, disait le secrétaire, les événements se précipitent, conformément à l’horaire établi. Si j’en juge par la marche des événements, vous serez de retour à Berlin dans la semaine. Vous ne vous étonnerez pas, mon cher von Bork, de l’accueil chaleureux qu’on vous y réserve. Je sais le cas qu’on fait en haut lieu de votre travail dans ce pays.

Le secrétaire était d’aspect formidable, épais, large et long ; sa façon de parler, lente et appuyée, n’avait pas médiocrement aidé à sa carrière politique. Von Bork se mit à rire, d’un air de demander grâce.

— Ils ne sont pas difficiles à tromper, ces pauvres Anglais, dit-il. On n’imagine pas gens plus dociles et plus simples.

— Ça, c’est ce que j’ignore, répondit le baron, pensif. Ils ont, en toutes choses, des limites étranges, inattendues, et qu’il faut apprendre à reconnaître. Cette simplicité de surface, chez eux, est un piège où l’étranger risque de se laisser prendre. À première impression, on les croirait mous. Puis, soudain, on se heurte à une résistance, on touche à une de ces limites dont je parlais tout à l’heure. Par exemple, ils ont leurs conventions, leurs habitudes d’esprit, auxquelles il convient de se plier.

— Vous voulez parler sans doute de ce qu’ils appellent la « bonne forme », le « franc jeu », et autres choses semblables ? soupira von Bork, en homme qui avait eu beaucoup à souffrir.

— Je veux dire les préjugés anglais dans toutes leurs manifestations les plus baroques. Vous savez quel fut mon travail, vous connaissez mes succès, je suis donc bien à l’aise avec vous pour parler de mes gaffes. En voici une. Peu après mon arrivée, je fus invité à une réunion de fin de semaine chez un ministre. On y tint les propos les plus indiscrets.

Von Bork s’inclina.

— J’y étais, fit-il sèchement.

— En effet. Il va de soi que j’envoyai à Berlin un résumé des informations ainsi recueillies. Malheureusement, notre bon chancelier a la main lourde en ces sortes d’affaires : il laissa voir qu’il savait ce qui s’était dit. Bien entendu, je ne tardai pas d’en subir les conséquences. Impossible d’imaginer le tort que me fit cette histoire. Mes hôtes anglais, je vous l’avoue, manquèrent de mollesse. On me tint rigueur deux ans. Mais vous, à la bonne heure ! Avec vos façons de poser pour l’homme de tous les sports…

— N’appelez pas cela une pose. Il s’agit ici d’un don naturel. Je suis né sportsman. Les sports m’amusent.

— Et vous en obtenez d’autant plus de résultats. Yacht, chasse, polo, vous disputez la palme aux Anglais dans tous leurs exercices. Votre four-in-hands remporte le prix à l’Olympia. Je me suis laissé dire qu’à la boxe vous ne le cédiez pas aux jeunes officiers. Aussi personne ne vous prend-il au sérieux. Vous êtes le « bon garçon qui ne s’embête pas », un « type tout à fait propre pour un Allemand », un qui boit sec, passe les nuits au club, court la ville, fait le diable à quatre. Cependant, la tranquille maison de campagne que voici est le centre d’où part une bonne moitié des menées contre l’Angleterre, et l’homme de sport que vous êtes cache le plus roublard des agents secrets qu’il y ait en Europe. Génie, mon cher von Bork, génie !

— Vous me flattez, baron. Il est vrai, au demeurant, que les quatre années que j’ai passées dans ce pays n’auront pas été improductives. Je ne vous ai jamais montré ma petite collection de documents. Cela vous dérangerait-il d’entrer pour une minute ?

La porte du cabinet de travail donnait sur la terrasse. Von Bork l’ouvrit et, passant le premier, toucha le commutateur. Puis il referma la porte derrière la haute silhouette qui le suivait et tendit avec soin le lourd rideau contre la fenêtre treillagée. Alors seulement, toutes ses précautions prises, il tourna vers son hôte un visage d’aigle brûlé par le soleil.

— J’ai déjà expédié quelques-uns de mes papiers, dit-il. Ma femme et mes gens, partis hier pour Flushing, se sont chargés des plus importants. Pour les autres, je réclamerai la protection de l’ambassade.

— Tout est réglé. Vous figurez sur la liste des personnes à la suite. Vous n’éprouverez de difficultés ni pour vous ni pour vos bagages. Sans doute il se peut que nous n’ayons pas à partir et que l’Angleterre abandonne la France à son destin. Nous sommes sûrs qu’il n’y a pas de traité entre elles.

— Et la Belgique ?

— Oh ! là aussi, nous sommes tranquilles.

Von Bork hocha la tête.

— Il y a un traité formel en ce qui la concerne. Ne pas intervenir serait, pour l’Angleterre, la fin de tout. Jamais elle ne se relèverait de cette honte.

— Du moins, elle aurait la paix pour le moment.

— Mais l’honneur ?

— Bah ! cher monsieur, nous vivons à une époque utilitaire. L’honneur est une conception du moyen âge. D’ailleurs, l’Angleterre n’est pas prête. Notre impôt de guerre de cinquante millions, qui dénonçait nos projets aussi clairement que si nous les avions exposés en première page du Times, n’a même pas tiré ces gens-là de leur apathie. On entend bien, par-ci, par-là, s’élever une interrogation : c’est affaire à moi d’y trouver une réponse. De temps à autre un peu d’irritation se manifeste : c’est affaire à moi de l’apaiser. Mais je puis vous garantir que, pour ce qui est de l’essentiel, – approvisionnement en munitions, défense contre les sous-marins, fabrication des explosifs à haute puissance, – rien n’est prêt. Comment l’Angleterre interviendrait-elle, alors que nous avons fomenté la guerre civile en Irlande, suscité des furies qui cassent toutes les vitres et fait Dieu sait quoi pour qu’elle n’ait à s’occuper que d’elle-même ?

— Il faut qu’elle songe à son avenir.

— Ceci est une autre question. J’imagine que pour l’avenir nous avons nos plans tout tracés à l’égard de l’Angleterre et que vos informations nous seront d’un intérêt vital. Aujourd’hui ou demain, nous aurons des comptes à régler avec M. John Bull. S’il préfère que ce soit aujourd’hui, nos mesures sont prises, et vous n’y aurez pas peu contribué ; s’il faut attendre à demain, inutile de vous dire qu’elles seront mieux prises encore. Je croirais volontiers qu’il ne serait que sage pour l’Angleterre de se joindre aux alliés plutôt que de se battre sans eux. Cette semaine est pour elle la semaine du Destin. Mais laissons là les spéculations, vous me parliez de vos papiers.

Le secrétaire s’était assis dans un fauteuil. L’électricité faisait reluire son crâne chauve. Tirant de tranquilles bouffées de son cigare, il observait tous les mouvements de von Bork.

Des livres garnissaient la vaste pièce aux lambris de chêne. Un rideau pendait dans un coin. Von Bork l’écarta, découvrant un large coffre-fort à armature de cuivre. Puis il détacha une petite clef fixée à sa chaîne de montre, et, après une longue manipulation de la serrure, il ouvrit le lourd battant.

— Regardez, dit-il en s’effaçant, avec un grand geste.

L’intérieur du coffre apparaissait en pleine lumière, le secrétaire d’ambassade s’absorba dans la contemplation des rangées de cases, toutes regorgeantes de papiers, chacune portant une étiquette. Ses yeux, promenés des unes aux autres, pouvaient lire des titres tels que : Hauts fonds, Défense des Ports, Aéroplanes, Irlande, Égypte, Forts de Portsmouth, La Manche, Rosyth. Ce n’étaient que plans et documents. Il déposa son cigare, fit claquer ses mains grasses.

— Colossal ! dit-il.

— Et tout cela en quatre ans, baron ! Pas trop mal travaillé pour un bon gentilhomme campagnard, buvant sec et trottant dur ! Mais j’attends la perle de ma collection. Elle vient. Et voici l’écrin que je lui destine.

Il désignait un casier vide où se lisait l’inscription : Signaux maritimes.

— Mais vous aviez déjà tout un dossier sur les signaux ?

— Périmé, hors d’usage ! L’Amirauté a eu vent de quelque chose, tous les codes ont été changés. Rude tape pour moi, baron, et la pire déconvenue que j’aie jamais éprouvée ! Heureusement, grâce à mon carnet de chèques et à l’excellent Altamont, j’aurai tout réparé ce soir même.

Le baron regarda sa montre, jeta une exclamation.

— Vraiment, je ne puis rester davantage. Songez que les choses vont leur train sur les terrasses du Carlton, et que nous devons tous être à notre poste. J’espérais y porter la nouvelle du grand coup. Altamont ne vous avait-il pas fixé une heure ?

Von Bork poussa devant lui un télégramme :

 

Viendrai ce soir avec bougies d’allumage.

ALTAMONT.

 

— Bougies d’allumage ? Qu’est-ce que cela signifie ?

— Altamont se donne la qualité d’expert en autos, et j’ai des autos plein mon garage. Dans notre langage conventionnel, tout ce qu’il croit pouvoir me fournir prend le nom d’une pièce de machine. Un radiateur désigne un navire de guerre, une pompe à huile un croiseur, et ainsi de suite. Par bougies d’allumage, comprenez le code des signaux.

— Expédié de Portsmouth à midi, fit le secrétaire, examinant le télégramme. À propos, combien lui donnez-vous, à votre Altamont ?

— Pour cette affaire spécialement, cinq cents livres. Sans préjudice de ses émoluments réguliers.

— Le drôle a les dents longues. Sans doute ils nous servent, ces traîtres, mais je leur marchande l’argent.

— Moi, je ne marchande rien à Altamont. C’est un agent merveilleux. S’il se fait payer, du moins, selon son expression, il vous en donne pour votre argent. Puis, ce n’est pas un traître. Le plus pangermaniste de nos junkers ferait l’effet d’une colombe en regard de ce farouche Irlando-Américain.

— Ah ! c’est un Irlando-Américain ?

— Vous l’entendriez parler que vous n’en douteriez pas. Parfois, ma parole, j’ai peine à le comprendre. Il semble avoir déclaré la guerre à tous les Anglais en particulier non moins qu’au roi d’Angleterre. Sérieusement, il faut que vous partiez ? Notre homme peut arriver d’un instant à l’autre.

— Je le regrette, mais je suis déjà en retard. Nous comptons sur vous pour demain matin à la première heure. Quand vous tiendrez ce livre des signaux, vous pourrez triomphalement écrire le mot Fin au bas de votre œuvre anglaise. Eh quoi ! du tokay ?

Le secrétaire montrait du doigt une bouteille poussiéreuse qui se dressait entre deux longs verres sur un plateau d’argent.

— Puis-je vous en offrir un verre avant le voyage ?

— Non, merci. Mais il me semble que vous vous traitez bien.

— Altamont se connaît en vins, et il s’est pris de sympathie pour mon tokay. C’est un garçon chatouilleux, dont il convient de flatter les petits caprices. Sa collaboration a pour nos projets une importance capitale, je lui dois des ménagements.

Les deux hommes avaient, à petits pas, regagné la terrasse. Comme ils en atteignaient l’extrémité, le chauffeur du baron tourna la manivelle ; l’énorme auto trépida et ronfla.

— Ces lumières qu’on aperçoit, ce sont, je présume, celles de Harwich ? dit le secrétaire, en endossant son cache-poussière. Comme tout cela respire le calme, la paix ! Il se peut qu’il y ait par là d’autres lumières cette semaine, et que la côte anglaise devienne un séjour moins tranquille. Peut-être le ciel lui-même ne sera-t-il pas tout à fait paisible pour peu que se réalisent les promesses du bon Zeppelin. Mais, à propos, qui avez-vous donc là ?

Une seule fenêtre derrière eux était éclairée. On voyait à l’intérieur une lampe, et, près de la lampe, assise à une table, une vieille femme à l’honnête figure rougeaude, en bonnet paysan. Elle tricotait, penchée sur son ouvrage, et s’arrêtait de temps à autre pour caresser un gros chat noir posé sur un tabouret.

— C’est Marthe, la seule domestique que j’aie gardée.

Le secrétaire se mit à rire.

— Elle pourrait presque, dit-il, personnifier la Grande-Bretagne, avec son air de complète absorption en elle-même et de béate somnolence. Allons, au revoir, von Bork !

Il agita la main en signe d’adieu, sauta dans l’auto, et, la minute d’après, les deux grands cônes dorés des phares bousculaient devant eux les ténèbres. Renversé sur les coussins de la luxueuse limousine, n’ayant dépensée que pour le drame qui menaçait l’Europe, il ne prit pas garde qu’en tournant la rue du village son auto manqua de prendre en écharpe une petite Ford qui arrivait en sens opposé.

Quand se fut évanoui au loin le dernier rayon des phares, von Bork regagna lentement son cabinet de travail. En passant, il remarqua que sa vieille gouvernante avait soufflé la lampe et quitté la place. C’était pour lui une sensation nouvelle que le silence et l’obscurité de cette demeure, car il avait une famille nombreuse, qui exigeait un nombreux personnel. Il éprouvait néanmoins un soulagement à l’idée que, sauf la vieille femme qui s’attardait dans la cuisine, il ne restait plus que lui dans la maison. Il avait encore à rendre la place nette. Il se mit à la besogne, et bientôt son beau visage intelligent était rouge de la chaleur des papiers qu’il brûlait. Une valise de cuir se trouvait auprès de lui sur sa table : il commença d’y ranger clairement, systématiquement, le contenu du coffre-fort. À ce moment, son oreille perçut le bruit lointain d’un moteur. Il poussa un cri de satisfaction, reboucla les courroies de sa valise, referma soigneusement le coffre et se hâta vers la terrasse. Il y arriva pour voir une petite auto s’arrêter devant la grille ; un voyageur s’élançait de la voiture et s’avançait rapidement vers lui, tandis que le chauffeur, un homme entre deux âges, à moustaches grises, mais solidement bâti, s’installait sur le siège de l’air de quelqu’un qui se résigne à une longue station.

Von Bork courut à la rencontre de son visiteur.

— Eh bien ? demanda-t-il avec impatience.

Pour toute réponse, l’autre, d’un geste de victoire, brandit au-dessus de sa tête un petit paquet enveloppé dans un papier brun.

— Ce soir, maître, on peut se donner la joyeuse poignée de mains. C’est du nanan que j’apporte.

— Les signaux ?

— Comme vous le disait mon télégramme. J’ai tout : sémaphores, projecteurs, radiotélégraphie. Une copie, bien sûr, pas l’original. Le vendeur m’aurait parfaitement remis le livre lui-même. Mais ceci est suffisamment authentique, vous pouvez vous y fier.

Et il tapa sur l’épaule de von Bork, avec une familiarité si rude qu’elle lui fit froncer le sourcil.

— Entrez, dit l’Allemand. Je suis seul dans la maison. Je vous attendais. Oui, certainement, une copie vaut mieux que l’original. Si l’original venait à disparaître, on changerait tout le code. Cette copie est absolument digne de confiance, n’est-ce pas ?

À peine entré, l’Irlandais avait pris possession du fauteuil, et il y étalait ses longs membres.

C’était un homme d’une soixantaine d’années, maigre, avec des traits bien découpés, et une petite barbiche qui lui donnait un air de ressemblance avec les caricatures de l’oncle Sam. Un cigare à demi fumé pendait au coin de sa bouche ; son premier soin fut de frotter une allumette pour le rallumer.

— Alors, nous nous apprêtons à décamper ? fit-il, en inspectant le cabinet d’un regard circulaire.

Et ses yeux ayant rencontré le coffre, d’où le rideau était toujours écarté :

— Dites donc, maître, ce n’est pas là que vous gardez vos papiers, je suppose ?

— Pourquoi pas ?

— Bon Dieu ! dans un machin pareil, ouvert à tout venant ! Et quand vous passez pour un espion ! Mais avec un tire-bouchon le moindre cambrioleur yankee eh ferait son affaire ! Si j’avais pu me douter que mes lettres ne fussent pas mieux protégées, j’aurais été un grand fou de vous en écrire une !

— Je défie bien tous vos cambrioleurs de forcer ce coffre, répondit von Bork. Aucun outil n’en pénétrerait le métal.

— Mais la serrure ?

— Serrure à double combinaison. Vous savez ce que cela veut dire ?

— Pas plus que ça, dit l’Américain, avec un haussement d’épaules.

— Eh bien, pour la faire jouer, il vous faut un mot et un nombre à plusieurs chiffres.

Von Bork, se levant, montra le double disque qui rayonnait autour de la serrure.

— Le disque intérieur est pour les chiffres, le disque extérieur pour les lettres.

— Ah ! ça, ma foi, c’est bien !

— De sorte que l’opération ne va pas toute seule. Il y a quatre ans que j’ai ce meuble ; et que croyez-vous que j’aie choisi comme mot et comme nombre ?

— Je ne vois pas.

— Comme mot, « Août » ; comme nombre, « 1914 ». Août 1914, nous y sommes.

La face de l’Américain exprima une surprise mêlée d’admiration.

— Chouette, alors ! C’était de la clairvoyance.

— Oui. Peu d’entre nous, à ce moment, auraient deviné cette date. Nous y sommes, je le répète ; je ferme boutique demain matin.

— J’espère que vous n’allez pas me planter là. Je ne me soucie pas de rester en panne dans ce satané pays. D’ici une semaine, John Bull sera sur ses pattes de derrière et fera de jolies gambades ! Je goûterai mieux ce spectacle une fois passé l’eau.

— Mais vous êtes citoyen américain.

— Jack James l’était aussi, n’empêche qu’on l’a logé à Portland. Vous avez beau vous dire citoyen américain, ça laisse l’Anglais très froid. À propos de Jack James, il ne me semble pas, maître, que vous vous préoccupiez beaucoup de couvrir vos hommes ?

— Qu’est-ce à dire ? interrogea von Bork, d’un ton piqué.

— Ils vous servent, n’est-ce pas ? À vous de voir qu’ils ne fassent pas la culbute. Ils la font, pourtant, et quand est-ce que vous les ramassez ? Voilà James…

— James ne doit s’en prendre qu’à lui-même. Vous le savez, il n’en faisait qu’à sa tête.

— Il est cabochard, je vous l’accorde. Mais, après James, il y a eu Hollis.

— Un braque.

— Soit, il déraillait un peu vers la fin. C’est assez pour vous brouiller la cervelle d’un homme que d’avoir à jouer un rôle du matin au soir, sous la menace permanente des flics. Mais il y a encore Steiner.

Von Bork fit un sursaut, et, de rouge, devint pâle.

— Eh bien, quoi, Steiner ?

— On l’a coffré, voilà. On a fait chez lui une visite un peu brusque la nuit dernière, puis on l’a expédié à la prison de Portsmouth. Vous allez filer ; lui, pendant ce temps, tiendra la raquette, heureux si, en fin de partie, il peut avoir la vie sauve. Vous comprendrez, dans ces conditions, que je tienne comme vous à passer l’eau.

Von Bork était un homme chez qui le sang-froid s’ajoutait à l’énergie ; mais ce qu’il venait d’entendre l’avait visiblement ému.

— Comment Steiner se sera-t-il laissé pincer ? murmura-t-il. C’est le coup le plus fâcheux qu’on nous ait encore porté.

— Vous risquez d’en recevoir un plus grave. Je crois qu’on me tient de l’œil.

— Ce n’est pas possible !

— C’est sûr. Du côté de Fratton, où j’habite, on a commencé à cuisiner ma logeuse. Il n’est que temps pour moi de plier bagages. Mais j’aimerais à savoir, maître, comment il se fait que la police soit si bien tuyautée. Steiner est le cinquième agent que vous perdez depuis que j’ai lié partie avec vous : je devine quel sera le sixième si je ne me sauve. Comment expliquez-vous cela, et n’êtes-vous pas honteux de voir dégringoler tout votre monde ?

Les joues de von Bork s’empourprèrent.

— Comment osez-vous parler de la sorte ?

— Maître, si je n’osais pas certaines choses, je ne serais pas à votre service. Je vous dis tout franc ce que j’ai sur le cœur. Je me suis laissé conter que vous autres, politiciens allemands, quand un de vos agents a fait ce qu’il avait à faire, vous n’êtes pas fâchés de le voir mis à l’écart et protégé contre la tentation de bavarder.

Von Bork se dressa d’une pièce.

— Vous insinuez que je lâche mes hommes ?

— Non, maître. Mais je prétends qu’il y a quelque part un vice, une paille. À vous de savoir où. Je ne veux plus courir de chances. Plus tôt je partirai pour la Hollande, mieux cela vaudra.

Von Bork avait dominé sa colère.

— Nous sommes de trop vieux alliés, dit-il, pour nous disputer à l’heure même de la victoire. Vous avez fait du magnifique travail et bravé de gros risques, je ne saurais l’oublier. Allez en Hollande, de là vous pourrez nous rejoindre à Berlin ou vous embarquer à Rotterdam pour New-York. Dans huit jours, Tirpitz se sera mis à l’œuvre, aucune autre ligne de bateaux ne sera sûre. Mais finissons-en, Altamont. Donnez-moi ce livre pour que je l’emballe avec le reste.

L’Américain, tenant toujours le paquet, ne faisait point mine de s’en dessaisir.

— Et la galette ? demanda-t-il.

— Hein ?

— L’argent ? La récompense honnête ? Les cinq cents livres ? Notre compère a fini par devenir terriblement exigeant : « Cent dollars de plus, ou rien de fait », disait-il. Et ça n’était pas de la frime. J’ai dû en passe par les cent dollars. Bref, de tête en queue, j’y suis de mes deux cents livres. Vous ne voulez pas que je lâche la marchandise sans garanties ?

Von Bork sourit d’un air d’amertume.

Vous avez une piètre idée de ma probité, il me semble. Vous réclamez l’argent avant de remettre le bouquin.

— Eh bien, quoi, maître ! Il s’agit d’un marché. Je vous fais une offre.

— Soit !

Von Bork s’assit à son bureau, griffonna un chèque, détacha la feuille de son carnet ; mais au moment de s’en séparer :

— Après tout, monsieur Altamont, dit-il, dans les termes où nous sommes, je ne vois pas pourquoi je vous ferais plus de crédit que vous ne m’en faites.

Et il ajouta, lorgnant de côté l’Américain :

— Vous me comprenez ? Voici le chèque sur la table. Je demande à examiner le livre avant que vous n’ayez l’argent.

L’Américain, sans dire un mot, lui passa le paquet.

Von Bork dénoua la ficelle, défit une double enveloppe, et demeura une minute immobile, muet de stupeur, les yeux écarquillés.

Devant lui était posé un petit volume sur la couverture duquel se lisait en lettres d’or : Traité pratique de l’élevage des abeilles.

Le maître espion n’eut pas le temps de s’attarder dans la contemplation de ce titre incongru : soudain une poigne de fer l’agrippait derrière le cou, sur son visage s’appliquait une éponge de chloroforme.

— Un autre verre, Watson ? dit Sherlock Holmes, en penchant le poudreux flacon de tokay impérial. Buvons au jour fortuné qui nous rend l’un à l’autre !

Assis devant la table, le robuste chauffeur s’empressa de tendre son verre. Et quand il eut fait raison de tout cœur à celui qui l’y conviait :

— Un bon vin, Holmes, dit-il.

— Un vin remarquable, Watson. Notre ami que voilà, en train de ronfler sur le divan, m’a certifié qu’il provenait de la cave même de François-Joseph à Schœnbrunn. Puis-je vous demander d’ouvrir la fenêtre ? Les vapeurs du chloroforme n’aident pas à la sensibilité du palais.

Le coffre-fort était entre-bâillé. Holmes en retirait les dossiers un par un, les examinait d’un coup d’œil, puis les rangeait avec soin dans la valise de von Bork.

Allongé sur le divan, l’Allemand faisait entendre un ronflement sonore. Une courroie lui liait le sommet des bras, une autre les jambes.

— Rien ne nous presse, Watson. Nous n’avons pas à craindre qu’on nous dérange. Voulez-vous prendre la peine de sonner ? Il n’y a plus dans la maison que la vieille Marthe, qui a joué admirablement son rôle. C’est moi qui lui ai procuré ici sa place le jour où j’ai pris l’affaire en mains. Eh bien, Marthe, vous allez être contente, tout va pour le mieux.

L’aimable vieille venait d’apparaître. Elle fit, en souriant, la révérence à Holmes, non sans se défendre de diriger un regard inquiet vers le divan.

— Rassurez-vous, il n’a aucun mal.

— J’en suis heureuse, monsieur Holmes. À son point de vue, il s’est conduit envers moi comme un bon maître. Il voulait, hier, me faire partir pour l’Allemagne avec sa femme, mais cela contrariait vos projets, n’est-ce pas ?

— En effet, Marthe. Tant que je vous savais là, j’étais tranquille. Nous avons un peu attendu votre signal ce soir.

— Il y avait le secrétaire, monsieur, le grand gentleman venu de Londres.

— Vous ne m’apprenez rien. Son auto a croisé la nôtre. Sans votre talent de chauffeur, Watson, nous symbolisions proprement l’Europe écrasée par le Jaggernaut prussien. Et alors, Marthe ?

— Je croyais qu’il ne s’en irait pas. Je me figurais bien que vous ne teniez pas à le rencontrer.

— Sans doute. Et c’est pourquoi nous avons attendu au sommet de la côte le moment où votre lampe, en s’éteignant, nous préviendrait que le champ était libre. Venez me trouver demain matin à Londres, au Claridge Hôtel.

— Entendu, monsieur.

— Je suppose que votre maître avait tout préparé pour le départ ?

— Oui, monsieur. Il a expédié aujourd’hui sept lettres ; j’en ai les adresses, comme d’habitude. Il en a reçu neuf, que j’ai pareillement notées.

— Parfait, Marthe. Je regarderai tout cela demain matin. Bonne nuit.

Là-dessus, la bonne vieille s’étant éclipsée, Holmes continua :

— Assurément, ces papiers n’ont que peu d’importance, il y a beau temps que le gouvernement allemand est en possession des renseignements qu’ils contiennent. Ce sont des originaux qu’il n’eût pas été prudent de faire voyager.

— Alors, ils sont inutiles ?

— Je n’irai pas jusqu’à dire cela, Watson. Ils montreront du moins aux nôtres ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas. Je vous avouerai qu’un grand nombre de ces documents sont arrivés à von Bork par mon intermédiaire, ce qui me dispense d’ajouter qu’ils ne méritent aucune créance : la vue d’un croiseur allemand qui naviguerait dans le Solent, conformément à mes indications, sur l’emplacement du champ de mines, serait un spectacle à illuminer la fin de ma carrière. Mais vous, Watson…

Holmes s’arrêta dans son travail pour prendre son vieil ami par les épaules.

— C’est à peine si je vous ai aperçu en plein jour. Comment vous traitent les années ? Parbleu, vous semblez toujours aussi gai, aussi jeune.

— Rajeuni de vingt ans, Holmes. Je ne me suis jamais senti si heureux qu’en recevant le télégramme où vous me demandiez de venir vous prendre à Harwich avec l’auto. Vous non plus vous n’avez guère changé. N’était cette horrible barbiche…

— Il y a des sacrifices qu’on fait pour son pays, Watson, dit Holmes, en caressant la petite touffe de poils. Demain, il ne restera plus de ceci qu’un affreux souvenir. Mes cheveux coupés, il suffira de quelques transformations superficielles pour que je reparaisse au Claridge tel que j’étais lorsqu’on vint me chercher pour cette affaire d’Amérique.

— Mais vous aviez pris votre retraite, Holmes. On vous disait menant une vie d’ermite, au milieu de vos abeilles et de vos bruyères, dans une petite ferme des Dunes méridionales.

— On ne se trompait pas. Voici le fruit de mes loisirs, le magnus opus de mes dernières années.

Il prit le volume sur la table et il en lut tout haut le titre : Traité pratique de l’élevage des abeilles, avec quelques observations sur le choix de la reine.

— Vous voyez ce qu’ont produit les méditations de mes nuits et le labeur de mes jours, quand je surveillais l’activité de mon petit peuple comme naguère celle des criminels de Londres.

— Mais d’où vient que vous ayez repris du service ?

— Je me le suis demandé bien des fois. Le ministre des Affaires étrangères eût été seul à m’en prier que j’aurais pu tenir tête. Mais quand le premier ministre en personne daigna visiter mon humble toit… Le fait est, Watson, que le personnage étendu sur le divan réclamait une autre attention que celle de notre police ordinaire. C’était un monsieur hors classe. Il se passait des choses graves, qu’on ne s’expliquait point. On se méfiait de certains individus, on en pinça même quelques-uns ; mais, évidemment, ils dépendaient d’une force centrale, puissante et mystérieuse, qu’il devenait nécessaire de démasquer. On me pria d’étudier la chose à fond. Si je vous dis que tout d’abord je partis pour Chicago, qu’ensuite, à Buffalo, je m’affiliai à une société secrète irlandaise, que je donnai de sérieux ennuis à la police de Skibbereen, qu’ainsi, finalement, j’attirai les regards d’un sous-ordre de von Bork, vous comprendrez que la question était complexe. Depuis, von Bork m’a honoré de ses confidences, ce qui n’a pas empêché qu’on déjouât subtilement la plupart de ses projets et qu’on arrêtât cinq de ses meilleurs agents. Je les surveillais, Watson ; je les cueillais quand ils me semblaient mûrs. Eh bien, monsieur, ça ne va pas trop mal, j’espère ?

La question s’adressait à von Bork, qui, après bien des efforts pour reprendre haleine, après bien des clignements d’yeux, était demeuré immobile, écoutant les déclarations d’Holmes.

Le visage convulsé de fureur, il se mit à vomir un flot d’invectives allemandes. Cependant Holmes continuait de passer rapidement en revue les documents enlevés du coffre ; ses doigts dépliaient et repliaient les papiers, tandis que le captif se répandait en malédictions et en injures.

— L’allemand, bien que peu musical, est la plus expressive des langues, dit enfin Holmes, quand von Bork se fut arrêté, à bout de forces. Tiens ! tiens ! ajouta-t-il, en regardant avec beaucoup d’intérêt le coin d’un calque avant de le placer dans la valise, voici de quoi faire mettre en cage un autre oiseau ; je me méfiais depuis longtemps du trésorier-payeur, mais je n’aurais pu penser qu’il fût une telle canaille ! Sapristi, maître von Bork, vous allez avoir fort à faire pour vous défendre.

Le prisonnier avait réussi, non sans peine, à se soulever sur le divan, et il considérait Holmes avec une stupéfaction mêlée de colère et de haine.

— J’aurai ma revanche, Altamont, dit-il lentement, d’un ton délibéré. Quand j’y devrais travailler toute ma vie, j’aurai ma revanche.

— Chansons ! dit Holmes. Que de fois j’ai entendu cet air-là naguère ! C’était le motif favori du regretté professeur Moriarty. On l’entendit moduler par le colonel Sébastien Moran. Pourtant, je vis toujours, et j’élève des abeilles sur les Dunes méridionales !

L’Allemand se débattait dans ses liens, et il y avait au fond de ses yeux la flamme du meurtre.

— Maudit soyez-vous, double traître ! s’écria-t-il.

— Mais non, mais non, vous exagérez, dit Holmes, souriant. Comme vous le démontrent mes discours, M. Altamont de Chicago n’avait pas, en fait, une existence. C’était une fiction, un mythe, un des fils dont se compose la trame de mes nombreuses personnalités. Je n’ai plus besoin de lui, je le supprime.

— Alors, qui êtes-vous ?

— Détail sans importance. Cependant, puisqu’il semble vous intéresser, je vous dirai, monsieur von Bork, que je connais d’assez longue date votre famille. J’ai fait jadis bien des affaires en Allemagne, et sans doute n’ignorez-vous pas mon nom.

— Je l’apprendrais volontiers, dit von Bork, d’un air farouche.

— C’est moi qui amenai, entre Irène Adler et le feu roi de Bohême, la séparation négociée par votre cousin Heinrich au nom de l’Empereur. C’est moi qui empêchai le nihiliste Klopman d’assassiner Von und Zu Grafenstein, frère aîné de votre mère. C’est moi qui…

Von Bork se redressa, ébahi.

— Il n’y a qu’un homme… s’exclama-t-il.

— Précisément, dit Holmes.

Von Bork se laissa retomber sur le divan, et dans un grondement de rage :

— Voilà ma vie ruinée ! Je vous dois la plus grande partie de mes informations ; qu’ai-je fait et que valent-elles ?

— Pas grand’chose, assurément, dit Holmes. Tout cela demande à être revu de près, et vous n’allez plus avoir beaucoup de temps pour cette révision. Peut-être votre amiral s’apercevra-t-il que nos nouveaux canons sont un peu plus gros qu’il ne s’y attend, et nos croiseurs un peu plus rapides ; sans préjudice de quelques nouveautés qui lui procureront des surprises.

Von Bork, d’un geste désespéré, se prit la gorge.

— J’ai lieu de croire que bien d’autres particularités viendront, le cas échéant, à la lumière. Mais vous avez une qualité rare chez un Allemand, monsieur von Bork : vous êtes sportsman, et vous ne m’en voudrez pas quand vous vous rendrez compte que vous, qui avez joué tant de gens, vous avez trouvé quelqu’un pour vous jouer vous-même. Après tout, vous avez fait de votre mieux pour votre pays ; j’ai fait du mieux pour le mien, quoi de plus naturel ? Et puis, ajouta Holmes, non sans quelque bienveillance, en posant sa main sur l’épaule de l’homme étendu, vous auriez pu succomber devant un moins digne adversaire. Les papiers sont rangés, Watson. Si vous me prêtiez la main pour emmener notre prisonnier, nous pourrions partir sur-le-champ pour Londres.

Mais ce ne fut pas une mince besogne que d’emmener von Bork. Il était vigoureux et il avait l’énergie du désespoir.

Enfin, chacun le tenant par un bras, les deux amis le traînèrent à travers le jardin, par cette même allée qu’une heure auparavant il foulait avec une si orgueilleuse assurance.

Après une dernière et brève résistance, il fut hissé, poings et pieds liés, jusque sur la banquette de la petite auto. On cala près de lui la précieuse valise. Quand tous ces arrangements furent terminés :

— J’espère, lui dit Holmes, que vous ne vous trouverez pas trop mal à l’aise pour la circonstance. Puis-je prendre la liberté d’allumer un cigare et de le placer entre vos lèvres ?

Mais les aménités n’avaient pas de prise sur la colère de l’Allemand.

— Vous concevrez, j’imagine, monsieur Holmes, que, si votre gouvernement prend la responsabilité de vos procédés, cela devient un acte de guerre ?

— Que pensez-vous, répliqua Holmes en tapant sur la valise, de votre gouvernement à vous et de ses procédés ?

— Vous êtes un simple particulier, non qualifié pour m’arrêter. Votre façon d’agir est illégale.

— Absolument, dit Holmes.

— Vous violentez un citoyen allemand.

— Et je lui vole ses papiers.

— Donc, vous vous rendez compte de votre situation, vous et votre complice. Et si j’appelais au secours en traversant le village…

— Mon cher monsieur, si vous faisiez quelque chose d’aussi déraisonnable, vous donneriez probablement à notre modeste auberge de village le droit de prendre pour enseigne : Au Prussien pendu. L’Anglais a bien de la patience : mais il est, en ce moment-ci, un peu échauffé ; autant vaut-il ne pas le pousser à bout. Non, monsieur von Bork, vous allez venir avec nous tranquillement, bien tranquillement, jusqu’à Scotland Yard ; là, vous pourrez envoyer chercher votre ami le baron von Herling, et voir s’il vous est encore permis de prendre la place qu’on vous réserve dans la suite de l’ambassade. Quant à vous, Watson, j’ai cru comprendre que vous repreniez du service, de sorte que Londres est sur votre chemin. Restez avec moi sur la terrasse, car il peut se faire que nous n’ayons pas d’autre occasion de causer librement.

Les deux amis bavardèrent à cœur ouvert quelques minutes, évoquant une fois de plus les souvenirs du passé, cependant que leur prisonnier se démenait entre ses cordes. Au moment où ils s’en revenaient vers l’automobile, Holmes, d’un geste, montra la mer illuminée par le clair de lune, et hocha la tête.

— Le vent souffle de l’est, Watson.

— Je ne crois pas, Holmes. Il est très chaud.

— Mon bon, mon cher Watson ! seul point fixe au milieu d’une époque qui change ! Oui, c’est bien de l’est tout de même que souffle le vent, et un vent comme il n’en est encore jamais passé sur l’Angleterre. Il sera glacial et âpre ; peut-être sera-t-il mortel pour beaucoup d’entre nous. N’importe, c’est le vent de Dieu, et il y aura sous le soleil une terre purifiée, améliorée, revivifiée, le jour où s’apaisera la tempête. En marche, Watson ! il est temps de partir. J’ai un chèque de cinq cents livres qu’il faut que je touche au plus vite, car le tireur – cet animal que voici – serait bien capable d’y mettre opposition s’il en trouvait le moyen.

 

FIN


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnr.com/

en mars 2018.

 

— Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : V. B., Isabelle, Françoise.

— Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Arthur Conan Doyle, La nouvelle Chronique de Sherlock Holmes, Paris, Champs-Élysées (Le Masque), 1929. D’autres éditions pu être consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de première page, de Laura Barr-Wells, utilise une photo de Francis Chaurel, façades d’Osborne Street, Jesmond, Newcastle-u-Tyne, BNR, 10.03.2018, ainsi qu’un Portrait de Sherlock Holmes de Sidney Paget, 1904.

— Dispositions :

Ce livre numérique – basé sur un texte libre de droit – est à votre disposition. Vous pouvez l’utiliser librement, sans le modifier, mais vous ne pouvez en utiliser la partie d’édition spécifique (notes de la BNR, présentation éditeur, photos et maquettes, etc.) à des fins commerciales et professionnelles sans l’autorisation de la Bibliothèque numérique romande. Merci d’en indiquer la source en cas de reproduction. Tout lien vers notre site est bienvenu…

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[1] Le Vaudouisme est le terme général par lequel on désigne les cultes fétichistes.

[2] Henry Ward Beecher, frère de la célèbre romancière Mme Beecher-Stowe, fut l’un des apôtres de la cause antiesclavagiste aux États-Unis.