Arthur Conan Doyle

IDYLLE DE BANLIEUE

Traduction : Albert Savine

1910 (1870)

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Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  Les arrivants. 3

CHAPITRE II  On brise la glace. 9

CHAPITRE III  Habitants du Désert 21

CHAPITRE IV  Le secret d’une sœur. 37

CHAPITRE V  Une victoire navale. 47

CHAPITRE VI  Une vieille histoire. 59

CHAPITRE VII  « Venit tandem felicitas ». 72

CHAPITRE VIII  Ombres menaçantes. 79

CHAPITRE IX  Un complot de famille. 92

CHAPITRE X  Femmes futures. 105

CHAPITRE XI  Brusque sortie en dehors du bleu. 120

CHAPITRE XII  Amis des temps de malheur. 136

CHAPITRE XIII  Dans des eaux étrangères. 143

CHAPITRE XIV  Ohé ! de l’est 161

CHAPITRE XV  Encore une fois parmi les récifs. 174

CHAPITRE XVI  Un visiteur de minuit 182

CHAPITRE XVII  Enfin au port ! 190

Ce livre numérique. 200

 

CHAPITRE PREMIER

Les arrivants

— Pardon, madame, dit la voix d’une domestique partant de quelque endroit près du coin de la porte, le N° 3 emménage ?

Deux petites vieilles dames, assises de chaque côté d’une table, se levèrent aussitôt en jetant des interjections de curiosité et coururent à la fenêtre du salon.

— Faites attention, chère Monique, dit l’une d’elles en s’enveloppant dans la tenture de dentelle, qu’on ne nous voie pas.

— Non, non, Berthe, nous ne devons pas leur donner des motifs de croire que leurs voisins sont indiscrets. Mais je crois que nous ne risquons rien en nous tenant comme cela.

La fenêtre ouverte donnait sur une pelouse en pente douce, bien tondue et agréable, avec ses massifs de roses mousseuses et une plate-bande faite en forme d’étoile avec des œillets.

Cette pelouse était bordée d’une grille en bois, basse, qui la séparait d’une large route nouvelle, empierrée.

De l’autre côté de cette route, on voyait trois grandes villas, formant des bâtiments distincts, à grande profondeur, avec des pignons pointus, et de petits balcons de bois, chaque villa isolée dans son petit carré de gazon et de fleurs.

Toutes trois étaient neuves, mais les Nos 1 et 2 avaient des rideaux et un air de calme assis et faisaient songer, dans leur tranquillité, à une existence humaine pleine de sociabilité.

Le N° 3, au contraire, avec sa porte béante, son jardin à l’abandon, n’avait sans doute été que récemment meublé et mis en état de recevoir ses occupants.

Une voiture à quatre roues était arrêtée devant la porte, et c’était de ce côté-là que les vieilles dames, aux aguets, comme des oiseaux, derrière leurs rideaux, dirigeaient leurs regards curieux et interrogateurs.

Le conducteur était descendu, et les voyageurs qui se trouvaient à l’intérieur lui faisaient passer les objets qu’il devait transporter dans la maison.

Cet homme rougeaud, aux yeux clignotants, restait dehors, tendant les bras ployés, pendant qu’une main d’homme, sortant de la voiture, y déposait une série de colis dont la vue ébahit ces curieuses vieilles dames.

— Ah ! mon Dieu, s’écria Monique, la plus petite et la plus ratatinée des deux, comment appelez-vous cela ? On dirait quatre puddings.

— Ce sont des objets dont les jeunes gens se servent pour boxer entre eux, dit Berthe de l’air d’une personne qui se connaît aux choses mondaines et qui le sait.

— Et ces objets-là ?

Il s’agissait de deux gros morceaux de bois jaunes en forme de bouteilles, qui avaient été chargés par le conducteur.

— Oh ! pour cela, je ne sais ce que c’est, avoua Berthe, car les massues indiennes n’avaient jusqu’alors joué aucun rôle dans sa paisible et très féminine existence.

Toutefois, ces mystérieux objets firent place à d’autres qui étaient plus à portée de leur intelligence – comme une paire d’haltères, un sac rouge pour le jeu de cricket, un assortiment de crosses pour le golf et une raquette de tennis.

Finalement, lorsque le conducteur chargé d’une montagne de colis, qui faisaient saillie dans tous les sens, eut parcouru en chancelant l’allée du jardin, on vit sortir du cab, sans se presser le moins du monde, un grand jeune homme de puissante carrure, avec un petit chien bull sous le bras, et un journal de sport sur papier rouge.

Il fourra le journal dans la poche de son cache-poussière jaune clair et tendit la main comme pour aider une personne restée dans l’intérieur à descendre.

Les deux vieilles dames furent cependant bien surprises de voir sa paume tendue écartée d’une vive poussée, en même temps que du cab une dame de grande taille sortait sans aide.

D’un geste de reine, elle montra la porte au jeune homme. Puis, une main sur la hanche, dans une attitude insouciante, flâneuse, elle resta près de la porte, tout en donnant des coups de la pointe du pied contre le mur, et attendant distraitement le retour du conducteur.

Comme elle se retournait lentement et que le soleil donnait en plein sur sa figure, les deux curieuses furent stupéfaites de voir que cette dame, si active et si énergique, était bien loin de sa première jeunesse, attendu qu’elle était certainement redevenue majeure une seconde fois depuis qu’elle avait passé cette première borne de l’existence humaine.

Sa figure au galbe fin, aux traits bien nettement dessinés, avait quelque chose qui rappelait le Peau-Rouge, dans la fermeté de la bouche, dans la saillie très marquée des pommettes, et on y voyait même à cette distance les traces du frottement laissé par le passage des années.

Elle n’en était pas moins fort belle.

Au repos, ses formes avaient la même fermeté que celles d’un buste grec et ses grands yeux sombres étaient abrités sous deux sourcils si noirs, si épais, à la courbure si délicate que le regard oubliait ce que les traits de la figure avaient de dur, pour admirer leur grâce et leur force.

En outre, son corps était aussi droit qu’une flèche, un peu replet peut-être, mais offrant des contours magnifiques, et le costume étrange qu’elle portait contribuait autant à les souligner qu’à les dissimuler.

Sa chevelure noire, mais abondamment semée de gris, était simplement ramenée en arrière de son front élevé et était massée sous un petit chapeau de feutre rond pareil à celui d’un homme avec une simple touffe de plumes, placée dans le ruban, comme concession à son sexe.

Une jaquette à double revers de quelque gros drap couleur foncée la moulait exactement.

Sa jupe bleue, tombant droit sans rien pour la relever et la serrer, était assez courte pour permettre de voir la courbe inférieure de ses jambes finement modelées, terminées par une paire de chaussures larges, plates, aux talons bas et aux bouts carrés.

Telle était la dame qui flânait à la porte du N° 3 sous les regards curieux des deux voisines d’en face.

Mais si ses allures et son extérieur avaient déjà offusqué un peu leur instinct borné et étroit de la convenance, que durent-elles penser du petit acte qui fut le second de ce tableau vivant ?

Le cocher, personnage rougeaud et joufflu, était revenu de son travail et tendait la main pour recevoir son paiement.

La dame y mit une pièce de monnaie.

Il resta un instant à grommeler et à gesticuler, quand soudain elle le saisit à deux mains par la cravate rouge qui lui entourait le cou et se mit à le secouer comme un terrier fait d’un rat.

Et elle le poussa sur toute la largeur du pavé, le jeta contre sa voiture et trois fois lui cogna la tête contre les côtés de son propre véhicule.

— Puis-je vous servir à quelque chose, ma tante ? demanda le gros jeune homme en venant s’encadrer dans la porte.

— Pas du tout, dit la dame furieuse et essoufflée. Voilà, espèce de vaurien, pour vous apprendre à vous montrer impertinent envers une dame.

Le cocher regarda avec embarras autour de lui, d’un air abasourdi, interrogateur.

On eût dit qu’il était le seul homme qui eût jamais été traité de cette façon inouïe, extraordinaire.

Puis, se frottant la tête, il remonta lentement sur son siège et s’en alla, montrant le poing au ciel comme pour prendre l’univers à témoin.

La dame égalisa les plis de son costume, rejeta en arrière sa chevelure sous le petit chapeau de feutre noir et se dirigea à grandes enjambées vers la porte du vestibule, qui se ferma sur elle.

Et au moment même où sa jupe courte disparut avec un froufrou dans l’obscurité, les deux spectatrices, miss Berthe et miss Monique Williams, se regardaient avec un ébahissement qui leur ôtait la parole.

Pendant cinquante ans, elles avaient regardé par cette petite fenêtre au-delà de ce jardin si coquet, mais jamais un spectacle comme celui-là ne s’était offert à leurs yeux et ne les avait si bouleversées.

— Je crois, dit enfin Berthe, que nous aurions mieux fait de garder le champ.

— Moi aussi, je le voudrais bien, répondit sa sœur.

CHAPITRE II

On brise la glace

Le cottage à la fenêtre duquel s’étaient mises, pour regarder, les demoiselles Williams, se trouve, et depuis bien des années déjà, dans cet agréable district suburbain qui s’étend entre Norwood, Anerley et Forest Hill.

Bien du temps auparavant, alors qu’il était question d’en faire une municipalité et que la capitale était encore lointaine, le vieux Mr Williams avait habité « Les Broussailles », ainsi qu’on nommait la maisonnette.

Il était propriétaire de tous les terrains environnants.

Six ou huit cottages éparpillés sur toute cette campagne ondulée, c’étaient là toutes les habitations qu’on y rencontrait dans les premières années du siècle.

De fort loin, quand le vent soufflait du nord, arrivait le bruit sourd, le grondement de la grande cité, pareil à une marée vivante, et vers l’horizon se voyait le vague rideau de fumée, sombre écume que laissait cette marée.

Mais peu à peu, avec les années, la cité avait émis un long tentacule de briques dans une direction, puis dans l’autre, se courbant, s’allongeant, prenant de l’épaisseur, si bien qu’à la fin les petits cottages avaient été englobés par ces appendices rouges et avaient été absorbés pour faire place à la villa moderne.

Morceau par morceau, le domaine du père Williams avait été vendu au spéculateur en constructions, et avait produit de riches moissons de confortables demeures suburbaines, plantées d’arbres.

Le père était mort avant que son cottage fût entièrement enveloppé par les briques, mais ses deux filles vécurent assez longtemps pour voir disparaître sous leurs yeux le dernier vestige de campagne.

Elles s’étaient obstinées pendant des années à garder la dernière pièce de terre, celle qui faisait face à leurs fenêtres, et ce ne fut qu’après avoir longtemps raisonné, et avec un serrement de cœur, qu’elles avaient enfin consenti à la laisser partager le sort des autres.

Une large route fut percée à travers leur tranquille propriété.

Le quartier fut rebaptisé Le Désert et trois villas de forme cubique, et raide, dressèrent leurs façades de l’autre côté.

Les deux petites vieilles timorées, le cœur peiné, suivirent les phases de la construction, en se demandant quelle espèce de voisins le hasard amènerait dans ce petit coin qui avait toujours été si bien à elles.

À la fin, les trois villas furent achevées.

Elles avaient été pourvues de balcons de bois et de toitures en auvent, de sorte que, pour parler le langage des annonces, il y eut là trois chalets genre suisse fort engageants, avec seize pièces, sans soubassement, avec sonneries électriques, eau chaude et froide, et tout ce que comporte le confort moderne, y compris une pelouse à tennis commune, à louer au prix de cent livres par an, ou à vendre pour quinze cents livres.

Ces conditions étaient si alléchantes que les villas ne restèrent pas longtemps vacantes, et l’on apprit que l’amiral Hay Denver, Mrs Hay Denver et leur fils unique étaient sur le point d’emménager.

Cette nouvelle ramena la paix dans le cœur des sœurs Williams.

Elles en étaient venues à la conviction bien arrêtée qu’elles verraient leur tranquillité définitivement détruite par l’arrivée d’une colonie d’intolérables sauvages, d’une famille d’étourdis, passionnés de bruit et de chant.

Un coup d’œil jeté sur Nos Contemporains leur apprit que l’amiral Hay Denver était un officier des plus distingués, qui avait débuté dans la carrière active à Bomarsund et l’avait terminée à Alexandrie, et s’était arrangé pour mettre entre ces deux épisodes autant de service qu’aucun des gens de son âge.

Depuis les forts de Tatou jusqu’à la chasse aux Dhoros de Zanzibar, il n’était aucun genre de campagne maritime qui ne figurât dans ses états de service, en même temps la croix de Victoria, la médaille d’Albert pour sauvetage prouvaient qu’en temps de paix comme à la guerre il avait toujours fait preuve de la même énergie.

Évidemment ce serait là un voisin fort acceptable, d’autant plus que l’agent de location leur avait dit tout confidentiellement que le fils, Mr Harold Denver, était un gentleman des plus tranquilles, et qu’il était retenu par ses affaires, du matin jusqu’au soir, à la Bourse.

Les Hay Denver finissaient à peine leur installation, que le N° 2 enleva aussi son écriteau, et cette fois encore les vieilles demoiselles reconnurent qu’elles n’avaient aucun motif de redouter leur voisin.

Le docteur Balthazar Walker avait un nom très connu dans le monde médical.

Ses titres, l’énumération des sociétés dont il était membre, la liste de ses travaux ne remplissaient-ils pas toute une demi-colonne de l’Annuaire médical, depuis son premier et petit article sur la diathèse goutteuse de 1859, jusqu’à son grand ouvrage sur les affections du système vaso-moteur paru en 1884 ?

Une heureuse carrière médicale, qui promettait d’aboutir à l’élection comme président d’un collège et à une nomination de baronnet, avait été brusquement interrompue par un héritage inattendu, une somme considérable léguée par un client reconnaissant, ce qui lui avait assuré désormais une complète indépendance et l’avait mis en état de ne plus consacrer son attention qu’aux parties purement scientifiques de sa profession, point de vue qui avait toujours eu pour lui plus de charme que les côtés plus pratiques, plus commerciaux.

C’est pour cela qu’il avait quitté sa maison de Weymouth Street et qu’il avait saisi cette occasion de s’installer avec ses instruments scientifiques et ses deux charmantes filles (il était veuf depuis quelques années) dans le milieu si tranquille de Norwood.

Il ne restait donc plus qu’une villa inoccupée et il n’y avait rien d’étonnant à ce que les deux vieilles filles aient suivi avec une attention si vigilante, qui fit place aux inquiétudes les plus cruelles, les incidents curieux qui annoncèrent l’arrivée des nouveaux venus.

Elles savaient déjà par l’agent que la famille se composait uniquement de deux personnes, Mrs Westmacott, une veuve, et son neveu, Charles Westmacott.

Comme cela vous avait un air simple et sélect !

Qui aurait prévu d’après ces données les phénomènes précurseurs qui semblaient présager le règne de la discorde et la violence parmi les habitants du Désert ?

Et les deux vieilles filles de s’écrier encore une fois, en chœur, combien elles regrettaient d’avoir vendu leur pièce de terre.

— En tout cas, Monique, remarqua Berthe, lorsqu’elles prirent leur thé de cet après-midi, si étranges que soient ces gens-là, il est de notre devoir de nous montrer aussi polies avec eux qu’avec les autres.

— C’est tout à fait certain, approuva sa sœur.

— Puisque nous avons rendu visite à Mrs Hay Denver et aux demoiselles Walker, nous devons également une visite à Mrs Westmacott.

— C’est certain, ma chère. Tant qu’ils habiteront sur notre terre, il me semble qu’ils sont en quelque sorte nos hôtes, et que c’est notre devoir de leur souhaiter la bienvenue.

— Alors nous ferons cette visite demain, dit Berthe d’un ton décidé.

— Oui, ma chère, nous la ferons. Mais comme je voudrais que ce fût chose faite !

Le lendemain, à quatre heures, les deux vieilles dames partirent pour s’acquitter de leur tâche hospitalière.

Vêtues de leurs robes de soie noire, aux plis raides et bruyants, de leurs jaquettes bordées de jais, avec de petites rangées de frisons grisonnants, cylindriques, retombant à droite et à gauche, sous leurs chapeaux noirs, elles avaient l’air de deux vieilles gravures de modes qui se seraient trompées de dix ans.

À la fois craintives et curieuses, elles frappèrent à la porte du N° 3, qui leur fut aussitôt ouverte par un jeune page aux cheveux rouges.

Oui, Mrs Westmacott était chez elle.

Il les introduisit dans la pièce de devant qui était meublée en salon et où brûlait un grand feu, malgré la douceur de cette journée de printemps.

Le domestique prit leurs cartes, et alors, pendant qu’elles s’asseyaient sur un canapé, il mit leurs nerfs en mouvement en courant derrière un rideau, jetant un cri perçant et fourrageant quelque part avec son pied.

Le petit bull qu’elles avaient vu la veille s’était échappé de sa retraite et arrivait d’un pas incertain en grondant.

— Il en veut à Elisa, dit le jeune garçon à demi-voix et d’un ton confidentiel. Le maître dit qu’il en recevrait plus qu’il n’en donnerait.

Puis il adressa un sourire affable aux deux petites personnes qui se tenaient bien raides.

Puis il partit à la recherche de sa maîtresse.

— Qu’est-ce… qu’est-ce qu’il a dit, fit Berthe d’une voix entrecoupée.

— Quelque chose à propos d’un… Oh ! grands dieux ! Oh ! Berthe… Ô juste ciel… Au secours ! Au secours ! Au secours ! Au secours ! Au secours !

Les deux sœurs avaient regagné le canapé d’un bond et s’y tenaient debout, ouvrant de grands yeux, rassemblant leurs jupes et remplissant toute la maison de leurs cris.

Par-dessus le bord élevé d’une corbeille d’osier placée près du feu, surgissait une tête aplatie et en forme de diamant, avec de méchants yeux verts.

Elle se dressait en se balançant doucement de côté.

Elle monta jusqu’à ce qu’on pût voir une longueur d’un pied au moins, un cou écailleux et luisant.

Lentement la tête menaçante se dressa, toujours se balançant, et à chaque oscillation un nouveau cri de terreur jaillissait du canapé.

— Qu’y a-t-il donc de dérangé ? cria une voix.

Et aussitôt parut, debout sur le seuil, la maîtresse de la maison.

Son premier coup d’œil lui montra seulement deux inconnues debout sur son canapé de peluche rouge.

Mais un second regard, dirigé vers le foyer, lui apprit la cause de leur épouvante, ce qui la fit partir d’un éclat de rire.

— Charley, s’écria-t-elle, voilà encore Elisa qui se conduit mal.

— Je vais la remettre à sa place, répondit une voix masculine.

Et un jeune homme entra d’un pas rapide.

Il apportait une couverture de cheval de couleur brune, qu’il jeta sur la corbeille et qu’il assujettit avec un bout de ficelle, de manière à emprisonner efficacement l’animal qui y logeait, pendant que sa tante se hâta d’aller rassurer ses visiteuses.

— Ce n’est qu’un serpent des rochers, explique-t-elle.

— Oh ! Berthe !… Oh ! Monique ! firent ensemble les deux pauvres demoiselles haletantes, n’en pouvant plus.

— Elle vient de pondre quelques œufs ! C’est pour cela que nous faisons du feu. Elisa se porte toujours mieux quand elle a chaud. C’est une bonne bête, bien douce, mais sans doute elle aura cru que vous en vouliez à ses œufs. J’espère que vous n’y avez pas touché ?

— Oh ! allons-nous-en, Berthe, s’écria Monique en tendant, l’air horrifié, ses maigres mains gantées de noir.

— Non, ne partez pas. Passez dans la pièce à côté, dit Mrs Westmacott, du ton d’une personne dont la parole fait loi. Par ici, s’il vous plaît. Il fait moins chaud ici.

Elle les précéda dans une bibliothèque bien garnie, avec trois grands côtés pleins de livres, le quatrième côté occupé par une longue table jaune où étaient entassés en désordre des papiers et des instruments scientifiques.

— Asseyez-vous ici, et vous, là, reprit-elle. C’est bien. Maintenant, voyons ! Laquelle de vous est miss Williams, et laquelle est miss Berthe Williams ?

— Je suis miss Williams, dit Monique encore toute palpitante, et jetant autour d’elle un regard furtif, comme si elle craignait de voir surgir quelque autre monstre.

— Et vous habitez, à ce qu’on m’a dit, ce joli petit cottage là-bas ! C’est très gentil de votre part de venir si tôt me rendre visite. Je ne suppose pas que nous devions beaucoup nous voir, mais c’est égal, l’intention est bonne.

Elle croisa les jambes et s’adossa à la cheminée.

— Nous pensions que nous pourrions être de quelque utilité, dit timidement Berthe. S’il y a quelque chose que nous puissions faire, pour que vous vous trouviez mieux chez vous ?

— Oh ! je vous remercie, voilà trop longtemps que je voyage pour ne pas me trouver chez moi, quelque part que j’aille. Je reviens justement de passer quelques mois aux îles Marquises, où j’ai fait une excursion des plus agréables. C’est là que j’ai eu Elisa. À l’heure actuelle, les îles Marquises sont à plus d’un point de vue le premier pays du monde.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria miss Williams.

— Pour les rapports entre les deux sexes. Ce pays-là a résolu le grand problème à sa manière et sa situation insulaire lui a permis d’appliquer une solution qui lui appartient en propre. Entrez, Charles, et asseyez-vous. Elisa va-t-elle bien ?

— Tout à fait bien, tante.

— Voici nos voisines, les demoiselles Williams. Elles accepteraient peut-être du stout. Vous pourriez en aller chercher deux bouteilles, Charles.

— Non ! Non ! Merci ! Pas pour nous ! s’écrièrent avec empressement les deux visiteuses.

— Non ! je suis fâchée de n’avoir pas de thé à vous offrir. J’estime que la condition subalterne de la femme est due en grande partie à ce qu’elle laisse à l’homme l’usage de boissons nourrissantes et des exercices fortifiants. Je ne fais ni l’un ni l’autre.

Elle ramassa une paire d’haltères de quinze livres, qui se trouvait près du foyer, et les balança avec aisance au-dessus de sa tête.

— Vous voyez à quoi on peut arriver avec le stout.

— Mais ne croyez-vous pas, suggéra timidement l’aînée des sœurs Williams, ne croyez-vous pas, Mrs Westmacott, que la femme a sa mission particulière ?

La dame de la maison laissa tomber à grand bruit ses haltères sur le parquet.

— Ah ! les vieilles formules ! s’écria-t-elle, le mot d’ordre de jadis ! Quelle est-elle donc, cette mission spéciale à la femme ? Tout ce qui est humble, tout ce qui est mesquin, tout ce qui est mortel pour l’âme, tout ce qui est si méprisable et si mal payé que personne autre ne veut y toucher. Tout cela, c’est la mission de la femme. Et qui l’a renfermée dans ces bornes ? Était-ce la Providence ? Était-ce la nature ? Non, c’est l’ennemi par excellence, l’homme.

— Oh ! pourtant, petite tante… dit son neveu d’un accent traînant.

— Ce fut l’homme, Charles. Ce fut vous et vos pareils. Je dis que la femme est un monument colossal de l’égoïsme masculin. Qu’est-elle, cette chevalerie si vantée ? Que sont vos belles paroles et ces phrases vagues ? Où sont-elles quand nous demandons qu’on les mette en action ? D’une manière abstraite, l’homme fera tout son possible pour aider la femme. Naturellement. Que fait-il quand il s’agit pour lui de mettre la main à la poche ? Où est passé alors son esprit chevaleresque ? Les docteurs l’aideront-ils à prendre ses grades ? Les hommes de loi lui faciliteront-ils l’accès de la barre ? Le clergé l’admettra-t-il à l’Église ? Oh ! alors on serre les rangs et on renvoie la pauvre femme à sa mission. Sa mission ? C’est de recevoir avec gratitude le billon et de ne point se mêler aux hommes quand ceux-ci fouillent pour avoir l’or, comme des porcs autour d’une auge. Voilà ce que l’homme entend par la mission de la femme. Oh ! vous avez beau rester à ricaner, Charles, en contemplant votre victime, vous savez que c’est la vérité, du premier au dernier mot.

Si terrifiées que fussent les deux dames de cette brusque éruption de mots, elles ne purent s’empêcher de sourire en voyant cette victime à l’air farouche et dominateur, et ce gros représentant du sexe masculin qui restait là, avec l’air de s’excuser, et portait avec humilité les péchés de son sexe.

La dame, prenant une cigarette dans une boîte qui se trouvait sur la cheminée, l’alluma, et se mit à aspirer la fumée.

— Je trouve cela très calmant, pour peu que j’aie les nerfs agités, expliqua-t-elle. Vous ne fumez pas ! Ah ! vous ignorez un des plaisirs les plus purs, un plaisir qui n’est suivi d’aucune réaction.

Miss Williams égalisa le devant de sa robe de soie noire.

— Ce plaisir-là, dit-elle avec un léger soupçon de rébellion, Berthe et moi nous sommes trop à la mode d’autrefois pour l’apprécier.

— Sans doute. Si vous en tâtiez, il est probable que vous seriez fortement indisposées. À propos, j’espère que vous viendrez quelquefois à nos meetings de syndicat. Je m’occuperai de vous faire envoyer des billets.

— Votre syndicat ?

— Il n’est pas encore formé, mais je constituerai un comité sans perdre de temps. J’ai pour habitude d’établir une section du syndicat d’émancipation partout où je vais. Il y a à Anerley une Mrs Sanderson qui fait déjà partie des émancipées, de sorte que j’ai un noyau. C’est seulement en organisant la résistance, miss Williams, que nous pouvons espérer maintenir nos droits contre le sexe égoïste. Est-ce que vous êtes obligées de partir ?

— Oui, nous avons une ou deux visites à faire, dit la sœur aînée. Vous nous excuserez, j’en suis sûre. J’espère que vous trouverez Norwood un agréable séjour.

— Toutes les localités ne sont pour moi que des champs de bataille, dit-elle en donnant à l’une, puis à l’autre, une poignée de main qui écrasa leurs maigres petits doigts. Le jour, je le consacre au travail et à d’hygiéniques exercices, les soirées à Browning et à des entretiens de haute volée, n’est-ce pas, Charles ? Bonsoir.

Elle les accompagna jusqu’à la porte, et, en jetant derrière elles un regard furtif, elles la virent debout sur le seuil, ayant sous le bras le petit chien jaune, et aux lèvres la cigarette dont la fumée bleue montait en spirale.

CHAPITRE III

Habitants du Désert

Comme nos destinées sont profondément influencées par les causes les plus futiles !

Si l’entrepreneur inconnu qui avait bâti et qui possédait ces nouvelles villas s’était borné à construire chacune d’elles sur un lot spécial, il est probable que chacun des trois petits groupes d’habitants eût à peine soupçonné l’existence des deux autres et qu’il ne se serait présenté aucune occasion capable de produire l’action et la réaction qu’il s’agit ici de faire connaître.

Mais il y avait un lien qui les unissait les uns aux autres.

Pour se singulariser entre les autres bâtisseurs de Norwood, le propriétaire avait imaginé et installé une pelouse commune pour le lawn-tennis.

Elle s’étendait derrière les maisons avec ses filets tendus sur des piquets, son gazon vert et coupé ras, et ses longues lignes blanchies à la chaux.

C’était là que le jeune Hay Denver venait chercher le rude exercice corporel aussi nécessaire que l’air ou la nourriture au tempérament anglais, lorsqu’il était délivré de son travail de la Cité.

C’était là aussi que venaient le docteur Walker et ses deux jeunes filles, Clara et Ida.

C’était là enfin que venaient, en champions de la pelouse, la veuve aux courtes jupes et son athlétique neveu.

L’été n’était pas encore passé et l’on se connaissait déjà mieux, dans ce coin tranquille, qu’on ne l’aurait fait après des années de relations plus guindées et plus formalistes.

C’était surtout l’amiral et le docteur qui appréciaient ce proche voisinage et cette intimité.

Chacun d’eux avait un vide dans son existence, ainsi qu’il doit arriver à tout homme qui se retire de la grande lutte pour la vie avant épuisement complet de ses forces.

Chacun d’eux était ce qu’il fallait à l’autre pour remplir ce vide par sa société.

Sans doute, ils avaient fort peu de terrain commun, mais parfois c’est une circonstance favorable plutôt qu’un obstacle aux amitiés.

Ils avaient l’un et l’autre aimé passionnément leur profession, et ils lui gardaient tout leur amour.

Le docteur continuait à lire d’un bout à l’autre sa Lancet et son Medical Journal, ne manquait pas une des réunions professionnelles, se mettait alternativement dans un état d’enthousiasme et de dépression à propos des résultats d’élections de dignitaires du corps médical.

Il s’était aménagé une petite tanière, dans laquelle étaient alignées des rangées de petits flacons ronds, contenant de la glycérine, du baume de Canada, des réactifs colorants.

Il persistait à faire des coupes avec le microtome, à épier les arcanes de la nature à travers son long microscope de laiton de construction ancienne.

Avec sa figure professionnelle, lèvres et menton ras, bouche ferme, mâchoire inférieure forte, regard posé, et ses deux petites pattes de lapin blanches, il était impossible de le prendre pour autre chose que ce qu’il était, c’est-à-dire un médecin consultant anglais de haute distinction, âgé de cinquante ans, ayant peut-être dépassé cet âge d’un an ou deux.

Le docteur, au temps de sa prime jeunesse, avait enduré avec froideur de grandes alertes, mais maintenant qu’il était retiré, il menait grand bruit pour des bagatelles.

Lui qui avait fait des opérations sans qu’un doigt lui tremblât, alors que non seulement la vie de son patient mais encore sa propre réputation et son avenir étaient en jeu, il était agité jusqu’au plus profond de l’âme au sujet d’un livre égaré, des distractions d’une bonne.

Il remarquait lui-même cela et en savait la raison.

— Quand Marie vivait, disait-il, elle se mettait entre moi et mes petits soucis, et je pouvais me tenir tout prêt pour tenir tête aux gros. Mes filles sont les meilleures filles du monde, mais qui peut connaître un homme mieux que ne le connaît sa femme ?

Et alors sa mémoire évoquait une mèche de cheveux bruns et une main amaigrie et blanche posée sur la couverture.

Il sentait, comme nous l’avons tous senti, que si nous ne continuons pas à vivre et à nous connaître après la mort, c’est que nous sommes joués et trahis par toutes les espérances les plus élevées, par les intuitions les plus subtiles de notre nature.

Le docteur avait des compensations pour le consoler de la perte qu’il avait faite.

Les grands plateaux de la Destinée avaient été également chargés pour lui, car où trouver dans l’immense Londres deux jeunes filles plus douces, plus aimantes, plus intelligentes, plus sympathiques que Clara et Ida Walker ?

Elles avaient tant d’entrain, elles étaient si douces, elles s’intéressaient tant à ce qui l’intéressait lui-même, que s’il était possible à un homme de recevoir une compensation pour la perte d’une bonne épouse, assurément Balthazar Walker l’avait obtenue.

Clara était grande, mince et souple, et avait une tournure gracieuse de femme faite.

Il y avait dans son port quelque chose d’imposant et de distingué, « un port de reine », disaient ses amis, tandis que ses critiques la représentaient comme réservée et pleine de froideur.

Quoi qu’il en fût, cependant, cette manière d’être lui était inhérente. Dès son enfance, elle avait toujours été différente des personnes qui l’entouraient.

Elle pensait avec son intelligence à elle, voyait avec ses yeux à elle, agissait d’après ses tendances personnelles.

Sa figure était pâle, frappante plutôt que jolie, mais avec deux grands yeux noirs qui vous interrogeaient d’un air sérieux, qui changeaient si vite d’expression pour passer de la joie à l’émotion et qui commentaient si activement tout ce qui se disait ou se faisait autour d’elle, si bien que ces yeux-là, à eux seuls, exerçaient plus d’attraction que toute la beauté de sa jeune sœur.

Son âme était forte et calme.

Ce fut sa main ferme qui, à la mort de Mrs Walker, s’empara des attributions maternelles, qui maintint l’ordre dans la maison, les domestiques à leur place, réconforta son père et fut le soutien de sa sœur, créature faible depuis le jour de ce grand malheur.

Ida était plus petite d’un travers de main que sa sœur Clara, mais elle avait la figure un peu plus pleine et les formes plus arrondies.

Elle avait la chevelure d’un blond clair, des yeux bleus malins, au fond desquels brillait toujours une étincelle de gaieté, une grande bouche parfaitement formée, avec ce léger relèvement aux extrémités qui accompagne un caractère finement doué pour apprécier une bonne plaisanterie et qui, même au repos, laisse entrevoir un sourire caché dans les coins des lèvres.

Elle était moderne depuis les semelles de ses mignonnes bottines à hauts talons, ne cachait nullement son goût pour la toilette et le plaisir, était passionnée du tennis et de l’opéra-comique, enchantée de danser, ce qui ne lui arrivait que rarement, toujours à l’affût de quelque émotion nouvelle.

Néanmoins, derrière cette façade un peu légère de son caractère, on trouvait la jeune fille anglaise de nature foncièrement bonne, d’esprit profondément sain.

C’était elle la vie et la joie de la maison, l’idole de sa sœur et de son père.

Telle était la famille qui habitait le N° 2.

Encore un coup d’œil dans la dernière villa, et nos présentations seront achevées.

L’amiral Hay Denver n’appartenait point à cette école de loups de mer à mine florissante, à chevelure blanche, aux façons cordiales que l’on trouve dans les romans plutôt que dans l’Annuaire de la Marine.

Loin de là, il réalisait un type bien plus répandu et qui est l’antithèse du marin de convention.

C’était un homme maigre, aux traits durs, à la figure ascétique en lame de couteau, à la chevelure grisonnante, aux joues creuses, et complètement rasé, à l’exception d’un mince demi-cercle de favoris couleur de cendre.

Un observateur, habitué à répartir les gens par catégories, aurait pu le prendre pour un chanoine de l’Église, qui aimerait à porter le costume laïque et à habiter la campagne, ou bien pour le directeur d’une importante école publique, qui prendrait part aux amusements en plein air de ses élèves.

Il avait les lèvres d’un dessin ferme, le menton saillant, le regard dur et sec.

Ses manières étaient précises, méthodiques.

Quarante ans d’une austère discipline l’avaient rendu réservé et silencieux.

Toutefois, quand il se trouvait en compagnie d’un égal, il savait prendre aisément un air bien différent de celui qu’on arbore à la dunette, et possédait un stock de petites histoires en trois lignes sur le monde et ses mœurs, qui ne manquaient pas de piquant, venant d’un homme qui avait traversé tant de phases de l’existence.

Osseux, décharné, aussi maigre qu’un jockey, aussi compact que de la corde à fouet, on le rencontrait tous les jours, la canne de rotin à pomme d’argent à la main, arpentant les routes de la banlieue de ce même pas mesuré duquel il avait jadis parcouru la poupe du vaisseau qui portait son pavillon.

Il avait sur la figure un chevron qui attestait ses bons services, car une de ses joues était toute pointillée ou rayée de cicatrices dues à un jet de gravier soulevé par un boulet, trente ans auparavant, alors qu’il servait dans la batterie de Lancastre.

Il n’en était pas moins plein de verdeur et de sève, et bien qu’il fût de quinze ans l’aîné du docteur, il eût pu passer pour son cadet.

L’existence de Mrs Hay Denver avait été des plus agitées, et les épreuves qu’elle avait traversées sur terre représentaient une somme de patience et d’abnégation plus élevée que les épreuves maritimes de son mari.

Ils avaient passé ensemble les quatre premiers mois qui avaient suivi leur mariage. Puis était arrivée une séparation de quatre ans pendant laquelle il avait croisé entre Sainte-Hélène et la côte des Palmes dans une canonnière.

Ensuite était venue une année de tranquillité et de bonheur domestique, suivie de neuf années de mer, sans autre interruption qu’un trimestre, et dont cinq s’étaient passées dans la station du Pacifique et quatre dans celle des Indes orientales.

Alors c’était un répit, sous la forme d’un service de cinq ans dans l’escadre de la Manche, entrecoupé de congés périodiques.

Puis il avait dû passer trois ans dans la Méditerranée, et quatre ans à Halifax.

Cette fois enfin, ces vieux époux, qui étaient restés presque toute leur vie séparés, étaient réunis, établis à Norwood, où leur existence si ballottée, si agitée, promettait du moins un couchant plein de douceur et de repos.

Mrs Hay Denver était une personne de haute taille, et corpulente, avec la figure agréable dans sa rondeur et ses couleurs de santé, avec des façons avenantes de matrone protectrice.

Toute sa vie s’était passée en actes de dévouement et d’affection qu’elle répartissait entre son mari et son fils unique, Harold.

C’était pour ce fils que la famille restait à Norwood, car l’amiral aimait plus que jamais les navires et l’eau de mer et était aussi heureux sous les voiles d’un yacht de deux tonnes que sur le pont de son cuirassé de seize nœuds.

S’il avait été libre, il aurait certainement préféré les côtes du Devonshire ou du Hampshire.

Mais Harold était là et l’intérêt de Harold était leur principale préoccupation.

Harold avait alors vingt-quatre ans.

Trois ans auparavant, un ami de son père, le chef d’une importante maison de Bourse, s’était chargé de lui et l’avait lancé en plein dans les affaires de Bourse.

Lorsqu’il eut payé ses trois cents guinées de droit d’entrée, fait agréer ses trois répondants de cinq cents livres chacun, que son nom eut été inscrit par le comité, enfin lorsqu’il eut accompli toutes les autres formalités, il se trouva, unité insignifiante, emporté dans le tourbillon du marché financier du monde.

Là, sous la direction de l’ami de son père, il fut initié aux mystères des taureaux et des ours, aux us bizarres de la Bourse, aux complications de la prime et du report.

Il apprit à connaître les bons placements pour les capitaux de ses clients, lequel des coulissiers accepterait d’acheter de la Nouvelle-Zélande, lequel ne voulait rien autre chose que des chemins de fer américains, sur quels points devait porter sa confiance ou sa réserve.

Il s’assimila ces détails et bien d’autres, et y parvint si bien qu’il ne tarda pas à faire de bonnes affaires, garda les clients qui lui avaient été adressés et s’en attacha de nouveaux.

Mais cette besogne ne fut jamais à son goût.

Il avait reçu en héritage de son père l’amour de l’air du ciel, la préférence pour un genre de vie viril et naturel.

Remplir le rôle d’intermédiaire entre l’homme qui court après la richesse et cette richesse même, ou celui du baromètre animé qui enregistre la hausse et la baisse de la grande pression du marché de Mammon, ce n’était point la tâche en vue de laquelle la Providence avait mis sur cette charpente solide ces larges épaules et ces membres vigoureux.

Et sa figure brune pleine de franchise, avec son nez grec bien droit, ses yeux bruns largement ouverts, sa tête ronde couverte de cheveux noirs et bouclés, tout cela désignait un homme taillé pour un actif travail physique.

Cela n’empêchait pas qu’il fût fort bien vu de ses collègues les boursiers, qu’il fût fort aimé chez lui, mais il se sentait en proie à une continuelle agitation intérieure, et sa pensée était continuellement en guerre avec le milieu qui l’entourait.

— Savez-vous, Willy, dit un soir Mrs Denver, debout derrière la chaise de son mari, et une main sur l’épaule de celui-ci, je m’imagine parfois que Harold n’est pas heureux.

— Il a l’air heureux, le jeune coquin, répondit l’amiral en le montrant du bout de son cigare.

C’était après le dîner, et par la porte-fenêtre ouverte du salon on avait une vue complète de la pelouse du tennis et des joueurs.

Une série venait d’être terminée, et le jeune Charles Westmacott lançait les balles aussi haut qu’il pouvait le faire au milieu du terrain.

Le docteur Walker et Mrs Westmacott allaient et venaient sur la pelouse, la dame brandissant la raquette comme pour accentuer les remarques, le docteur penchant la tête pour l’écouter et approuvant de quelques hochements.

À l’autre bout, Harold, en complet de flanelle, adossé à la grille, causait avec les deux sœurs qui l’écoutaient debout, projetant leurs longues ombres noires derrière elles.

Les jeunes filles étaient vêtues de la même façon de jupes de teinte foncée, avec de légères blouses de tennis de couleur claire, des rubans rouges à leurs chapeaux de paille.

En sorte que, posées ainsi, avec le tendre incarnat du soleil couchant colorant leurs figures, Clara, réservée, tranquille, Ida, malicieuse et pétulante, formaient un groupe bien propre à séduire un critique plus exigeant que le vieux marin.

— Oui, il a l’air heureux, maman, répéta-t-il avec un rire en dedans. Il n’y a pas si longtemps que cela, c’était vous et moi qui nous tenions ainsi, et je ne me rappelle pas que nous fussions si malheureux. Dans ce temps-là, c’était le cricket qui était à la mode, et les dames ne prenaient pas des ris si serrés dans leurs jupes. En quelle année était-ce ?

Mrs Hay Denver passa ses doigts dans la chevelure grise du marin.

— C’était quand vous êtes revenu à bord de l’Antilope, juste avant d’avoir obtenu votre premier grade.

Ah ! oui, la vieille Antilope ! Quel beau clipper ! Il pouvait obéir au vent de deux points plus près qu’aucun autre navire de même tonnage qu’il y eût dans le service. Vous vous la rappelez, maman ? Vous l’avez vue entrer à Portsmouth. N’était-elle pas une vraie beauté ?

— Oui, c’en était une, cher ami, mais quand je dis que, selon moi, Harold n’est pas heureux, c’est de la vie quotidienne que je parle. N’avez-vous jamais remarqué combien il a l’air pensif à certains moments, et combien il est distrait ?

— Il est peut-être amoureux, le jeune mâtin. Il a l’air d’avoir trouvé un agréable amarrage pour le moment, en tout cas.

— Vous avez raison, dit d’un ton sérieux la mère. Willy, je crois la chose très vraisemblable.

Mais de laquelle des deux ?

— Je ne sais pas.

— Eh ! ce sont de charmantes filles, toutes les deux. Mais tant qu’il restera à flotter incertain entre les deux, la chose ne peut être sérieuse. Après tout, ce garçon a vingt-quatre ans, et il a gagné ses cinq cents livres l’année dernière. Il est plus en état de se marier que moi, quand j’étais lieutenant.

— Je crois que nous allons voir maintenant de laquelle il s’agit, dit la mère, perspicace.

Charles Westmacott avait cessé de jouer avec les balles de tennis et causait avec Clara Walker, pendant qu’Ida et Harold Denver continuaient à bavarder près de la grille avec de petits éclats de rire de temps à autre.

Bientôt une autre partie fut engagée, et le docteur Walker, qui cette fois-ci était hors de jeu, sortit par la porte à claire-voie et se promena dans l’allée du jardin.

— Bonsoir, Mrs Hay Denver, dit-il, en soulevant son grand chapeau de paille. Puis-je entrer ?

— Bonsoir, docteur, entrez donc.

— Essayez un de ces cigares, dit l’amiral en lui tendant son porte-cigares. Ils ne sont pas mauvais. Je les ai eus à la côte des Mosquitos. Je songeais à vous héler par signaux, mais vous aviez l’air si content là-bas !

— Mrs Westmacott est une femme très intelligente, dit le docteur en allumant le cigare. À propos, vous parliez à l’instant de la côte des Mosquitos. Avez-vous vu quelquefois l’Hyla quand vous étiez par là-bas ?

— Pas de nom comme celui-là dans l’Annuaire. Il y a l’Hydra, vaisseau à tourelles pour la défense du port, mais il ne quitte jamais les eaux du port.

Le docteur se mit à rire :

— Nous vivons dans deux mondes distincts, dit-il. L’Hyla est la petite raine verte, et Beale a établi certaines de ses vues au sujet du protoplasme d’après les apparences qu’offrent ses cellules nerveuses. C’est un sujet qui m’intéresse.

— Il y a dans les bois toutes sortes d’animaux désagréables. Quand je faisais le service du fleuve, j’entendais ce bruit-là toute la nuit, comme dans la chambre aux machines quand on est astreint à tant de milles par heure. C’est un tel tapage de piaulements, de croassements, de sifflements, que vous ne pouvez pas dormir. Grand Scott ! Quelle femme que celle-là ! En trois bonds, elle a traversé la pelouse ! Au temps jadis, on aurait fait d’elle un capitaine de la hune de misaine.

— C’est une femme très remarquable.

— Une femme fortement timbrée.

— Une femme très raisonnable en certaines choses, remarqua Mrs Hay Denver.

— Voyez-vous cela maintenant ? s’écria l’amiral en poussant au docteur une botte avec son index. Retenez ce que je vous dis, Walker. Si nous n’avons pas l’œil sur cette femme, elle soulèvera une révolte avec ses prédications. Voici que ma femme est déjà ébranlée, et vos filles ne résisteront pas mieux. Il faut nous entendre, l’ami, ou ce sera la fin de toute discipline.

— Sans doute, elle a des façons de voir un peu exagérées, dit le docteur, mais au fond je pense comme elle.

— Bravo, docteur, s’écria la dame.

— Quoi ! vous voilà devenu traître à votre sexe ? Nous allons vous faire passer devant le conseil de guerre pour désertion.

— Elle a parfaitement raison. Les professions ne sont pas suffisamment ouvertes aux femmes. Elles n’ont encore à leur portée qu’un trop petit nombre d’emplois. Ce sont de bien faibles créatures, les femmes qui sont obligées de travailler pour gagner leur pain, des créatures pauvres, isolées, timides, qui reçoivent comme une faveur ce qu’elles auraient le droit de demander. C’est pour cela que leur situation n’est pas plus constamment sous les yeux du public, car si leur cri d’appel à la justice était aussi fort que leurs griefs sont graves, il remplirait le monde, à l’exclusion de toutes les autres. C’est très beau pour nous d’être courtois envers les riches, les gens raffinés, pour ceux à qui la vie a déjà été rendue aisée. C’est affaire de pure forme, un tour de main. Si nous étions véritablement courtois, nous nous arrêterions pour relever le monde féminin qui lutte, alors qu’il a réellement besoin de notre aide, alors que la question de l’obtenir et de ne point l’obtenir est pour lui une question de vie ou de mort. Et puis ces propos conventionnels ! À les en croire, il serait malséant pour une femme d’exercer une des professions libérales. Ce qui est bienséant pour elle, c’est de mourir de faim ; ce qui est malséant, c’est de tirer parti de l’intelligence que Dieu lui a donnée. N’est-ce pas une prétention monstrueuse ?

L’amiral rit en dedans :

— Vous êtes comme un phonographe, Walker, dit-il. Ce langage vous a été parlé. Maintenant vous le répétez en le déroulant. Tout cela, du premier au dernier mot, c’est une pure levée de boucliers, car l’homme a ses devoirs et la femme les siens, mais ils sont aussi distincts que leurs deux natures. Je me demande si nous n’allons pas bientôt voir une femme faire hisser son pavillon sur le navire amiral et prendre le commandement de l’escadre de la Manche !

— Eh ! n’avez-vous pas sur le trône une femme qui commande à toute la nation ? remarqua sa femme. Et tout le monde est d’accord pour reconnaître qu’elle s’en tire mieux qu’aucun homme.

L’amiral fut un peu ébranlé par ce coup droit.

— Cela, c’est une tout autre affaire, dit-il.

— Vous devriez venir à leur prochain meeting. C’est moi qui présiderai. Je viens justement de le promettre à Mrs Westmacott. Mais il commence à faire froid, et il est temps que mes jeunes filles rentrent. Bonsoir, amiral, je viendrai vous prendre après déjeuner pour notre promenade hygiénique.

Le vieux marin suivit des yeux son ami en clignant des yeux.

— Quel âge a-t-il, mère ?

— La cinquantaine environ.

— Et Mrs Westmacott ?

— J’ai entendu dire qu’elle en a quarante-trois.

L’amiral se frotta les mains et parut fort diverti.

— Nous allons apprendre un de ces jours que trois et deux font un, dit-il, je vous parie un chapeau neuf pour vous, mère.

CHAPITRE IV

Le secret d’une sœur

— Dites-le-moi, miss Walker, vous savez comment les choses devraient être. Quelle est, à votre avis, la profession qui conviendrait le mieux à un jeune homme de vingt-six ans, sans éducation qui vaille la peine d’en parler, et qui n’est pas naturellement d’une intelligence très vive ?

Celui qui parlait ainsi, c’était Charles Westmacott, et l’entretien avait lieu ce soir même sur la pelouse du tennis, bien que l’ombre fût venue et que la partie eût été abandonnée.

La jeune fille le regarda d’un air amusé et surpris.

— Est-ce de vous que vous voulez parler ?

— Justement.

— Mais qu’est-ce que je pourrais vous dire ?

— Je n’ai personne pour me conseiller. Je crois que vous pourriez le faire mieux que personne. Je me sens plein de confiance dans votre jugement.

— C’est très flatteur.

Elle leva de nouveau les yeux sur sa figure sérieuse, interrogative, avec ses yeux de Saxon, sa moustache tombante d’un blond de filasse, en se demandant si par hasard il ne plaisantait pas.

Au contraire, il semblait concentrer toute son attention sur la réponse.

— Cela dépend tellement de ce que vous êtes en état de faire, voyez-vous. Je ne vous connais pas assez pour pouvoir dire quelles facultés naturelles vous possédez.

Ils se promenaient lentement sur la pelouse tout en prenant le chemin de la maison.

— Je n’en ai aucune. Je veux dire aucune qui vaille la peine d’être citée. Je n’ai point de mémoire, et je suis très lent à comprendre.

— Mais vous êtes très fort.

— Oh ! si cela peut compter pour quelque chose ! Je peux soulever une barre de fer de cent livres et la tenir jusqu’au commandement. Mais quelle sorte de profession est celle-là ?

Il vint à l’esprit de miss Walker l’idée d’une petite plaisanterie, à propos de la vocation du barreau, mais son interlocuteur avait l’air si sincèrement sérieux qu’elle maîtrisa son envie de badiner.

— Je peux faire un mille sur la piste à la craie en quatre minutes et demie, mais à quoi cela peut-il me servir ? Je pourrais être un professionnel du cricket, mais ce n’est pas une situation des plus considérées. Pour la considération, je m’en soucie comme d’un fétu, mais je ne voudrais pas blesser les sentiments de la vieille dame.

— De votre tante ?

— Oui, de ma tante. Mes parents ont été massacrés dans l’insurrection, vous savez, quand j’étais tout petit, et elle n’a cessé depuis lors de s’occuper de moi. Elle a été très bonne pour moi. Je suis fâché de la quitter.

— Mais pourquoi la quitteriez-vous ?

À ce moment, ils étaient arrivés à la porte du jardin.

La jeune fille s’appuya sur sa raquette, en contemplant avec intérêt son gros compagnon en complet de flanelle blanche.

— C’est la faute à Browning, dit-il.

— Quoi ?

— Ne répétez pas à ma tante que je vous l’ai dit, fit-il en baissant la voix jusqu’au chuchotement. Je déteste Browning.

Clara Walker lança un si joyeux carillon de rire qu’il oublia les souffrances que lui avait infligées le poète et éclata de rire, lui aussi.

— Je n’arrive pas à le comprendre, dit-il, j’essaie, mais il est trop fort pour moi. Sans doute c’est la faute à ma stupidité, ça je ne le nie pas. Mais tant que je n’arriverai pas à y voir clair, il ne sert à rien de faire celui qui comprend. Et alors, naturellement, cela l’offusque, car elle l’aime beaucoup, et elle se plaît à en lire tous les soirs à haute voix. Elle est justement en train de lire une pièce qui a pour titre Au Passage de Pippa, et je vous assure, miss Walker, que je ne comprends pas même le titre. Vous devez me trouver terriblement bête.

— Mais sûrement il n’est pas aussi intelligible que cela, dit-elle par manière d’encouragement.

— Il est très dur. Il y a par-ci par-là de belles choses, vous savez. Cette course à cheval de trois Hollandais, et Hervé Riel, et quelques autres pièces, c’est très bien. Mais il y a une pièce que nous avons lue la semaine dernière. Au premier vers, ma tante a bronché, et il en faut beaucoup pour la faire broncher, car elle se tient bien à cheval : « Sétébos, et Sétébos, et Sétébos », voilà le vers.

— On dirait une incantation.

— Non, c’est le nom d’un gentleman. Trois gentlemen, pensais-je, mais ma tante dit qu’il n’y en a qu’un. Alors ça reprend : « S’imagine qu’il habite dans la lumière de la lune. » C’est un morceau très difficile.

Clara se mit à rire.

— Il ne faut pas songer à quitter votre tante, dit-elle. Pensez combien elle serait isolée sans vous.

— Eh ! oui, j’y ai pensé. Mais il faut vous rappeler qu’à tout prendre, ma tante n’a pas dépassé l’âge moyen et ferait un parti très sortable. Je ne crois pas que son aversion contre l’espèce humaine s’étende aux individus. Elle pourrait s’engager dans de nouveaux liens, et alors je serais une cinquième roue à la voiture. Cela allait très bien quand je n’étais qu’un petit garçon, du vivant de son premier mari.

— Mais, grand Dieu ! Vous ne voulez pas donner à entendre que Mrs Westmacott compte se remarier ?

Le jeune homme lui jeta un regard dont l’expression était interrogative.

— Oh ! ce n’est qu’une possibilité éloignée, vous voyez, dit-il ; mais enfin, en somme cela peut arriver, et je serais bien aise de savoir à quoi je peux m’employer.

— Je voudrais être en état de vous aider, dit Clara, mais vraiment je suis bien peu au fait des réalités.

— Je voudrais que vous le pussiez. Je serais si content si vous le pouviez !

— Certainement je le désire. Et maintenant monsieur Westmacott il faut que je vous dise bonsoir, car certainement papa doit se demander où je suis.

— Bonne nuit, miss Walker.

Il ôta sa casquette de flanelle et s’en alla à lentes enjambées dans l’obscurité croissante.

Clara s’était figuré qu’elle et lui étaient restés les derniers sur la pelouse, mais comme elle se retournait sur les marches qui conduisaient aux portes-fenêtres, elle aperçut deux silhouettes noires et mobiles qui se dirigeaient vers la maison.

Elles se rapprochèrent, et elle put reconnaître que c’était Harold Denver et sa sœur Ida.

Le murmure de leurs voix monta jusqu’à son oreille, suivi bientôt du petit rire musical, enfantin, qu’elle connaissait si bien :

— Comme je suis enchantée, disait sa sœur, je ne m’en doutais pas. Vos paroles ont été pour moi une charmante surprise. Oh ! que je suis contente !

— Est-ce vous, Ida ?

— Oh ! voici Clara, il faut que je rentre, monsieur Denver, bonsoir.

Encore quelques mots à demi-voix, un rire d’Ida et un : « Bonne nuit, miss Walker », partant de l’obscurité.

Clara prit la main de sa sœur et elles franchirent ensemble la haute porte-fenêtre.

Le docteur était rentré dans son cabinet, et la salle à manger était vide.

Une seule petite lampe rouge, placée par la servante, se réfléchissait une dizaine de fois sur l’argenterie qui s’y trouvait et sur l’acajou du meuble, bien que sa mèche unique et faible ne répandît qu’une lueur vague dans l’obscurité de la vaste pièce.

Ida allait d’un pas léger vers la grosse lampe du centre, mais Clara lui mit la main sur le bras.

— Je préfère cette lueur paisible, dit-elle. Pourquoi ne ferions-nous pas un bout de causerie ?

Elle s’assit dans le vaste fauteuil de peluche rouge du docteur, et sa sœur s’accroupit à ses pieds sur le tabouret, jetant sur son aînée un regard accompagné d’un sourire, et avec une expression espiègle dans les yeux.

Il y avait sur la figure de Clara une ombre d’anxiété qui se dissipa dès qu’elle eut jeté un regard sur les yeux bleus pleins de franchise de sa sœur.

— Avez-vous quelque chose à me dire, ma chère ?

Ida fit une légère moue et haussa les épaules.

— Le sollicitor général exposa ainsi les motifs de poursuite, dit-elle. Vous allez me faire subir un interrogatoire en règle, Clara. Ainsi donc ne le niez pas. Je vous prie de faire couper votre foulard de satin gris. En l’arrangeant un peu, et avec une nouvelle taille blanche, cela aurait l’air presque neuf et tel qu’il est, il vous engonce réellement.

— Vous êtes restée bien tard sur la pelouse, dit l’inexorable Clara.

— Oui, assez tard en effet, mais vous aussi. Avez-vous quelque chose à me dire ?

Et elle repartit d’un éclat de son rire musical.

— Je causais avec M. Westmacott.

— Et moi je causais avec M. Denver. À propos, Clara, dites-moi franchement ce que vous pensez de M. Denver. Vous plaît-il ? Dites, de bonne foi, maintenant ?

— Je le trouve tout à fait à mon gré. Je le regarde comme un des jeunes gens les plus accomplis, les plus modestes, les plus virils que j’aie jamais connus. Eh bien ! maintenant, ma chère, n’avez-vous rien à me dire ?

Clara lissa d’un geste maternel la chevelure dorée de sa sœur et se pencha pour saisir la confidence attendue.

Elle ne pouvait rien souhaiter de mieux que de voir Ida épouser Harold Denver, et d’après les paroles qu’elle avait surprises ce soir-là, quand ils avaient quitté la pelouse, elle ne devait pas douter qu’il n’y eût quelque entente entre eux.

Mais nulle confidence ne sortit des lèvres d’Ida.

Elle ne montra que le même sourire malicieux, la même lueur de contentement dans la profondeur de ses yeux bleus.

— Cette grande toilette en foulard… commença-t-elle.

— Oh ! petite taquine ! Allons, maintenant, je vais vous faire la question que vous m’avez faite. Harold Denver vous plaît-il ?

— Oh ! quel charmant garçon !

— Ida !

— Eh bien ! vous m’avez interrogée. Voilà ce que je pense de lui. Et maintenant, ma bonne vieille curieuse, vous ne tirerez de moi rien de plus. Il vous faudra attendre sans vous montrer trop empressée. Je m’en vais voir ce que fait papa.

Elle se releva, jeta ses bras autour du cou de sa sœur, lui donna une dernière accolade, et partit.

Un chœur d’Olivette, chanté par sa voix pure de contralto, et que l’éloignement rendait de plus en plus faible, finit par le bruit d’une porte à quelque distance.

Mais Clara Walker resta assise dans la pièce faiblement éclairée, son menton dans sa main, ses yeux rêveurs perdus dans l’obscurité croissante.

C’était son devoir à elle, grande fille, de remplir la tâche de la mère, de guider une autre dans des sentiers qu’elle-même n’avait point parcourus.

Depuis la mort de leur mère, elle n’avait pas eu une seule pensée pour elle-même ; toutes avaient eu pour objet son père et sa sœur.

Elle se croyait fort laide, et elle savait qu’elle avait souvent peu de grâce dans ses façons, alors qu’elle désirait le plus en montrer.

Elle voyait sa figure telle que son miroir la lui présentait, mais elle n’y voyait pas la mobilité d’impression qui en faisait le charme, cette infinie tendresse, cette sympathie, cette douce féminité qui lui attirait tous ceux qui souffraient du doute ou de quelque peine, de la même façon que ce pauvre Charles Westmacott, cet être aux lourdes allures, avait été attiré ce soir auprès d’elle.

Sa place, celle qu’elle s’assignait elle-même, était en dehors de l’amour.

Mais il en était tout autrement d’Ida, la joyeuse petite Ida, avec son esprit vif, avec sa figure rayonnante.

Elle était faite pour l’amour. Mais elle était jeune et innocente : il ne fallait pas la laisser s’aventurer trop loin sans aide dans ces eaux dangereuses.

Il y avait une certaine entente entre elle et Harold Denver.

Et Clara était, au fond du cœur, ce qu’est une excellente nature de femme : elle était marieuse.

Elle avait déjà choisi Denver comme celui de tous les hommes auquel elle pourrait, avec le plus de confiance, donner Ida.

Il avait plus d’une fois causé avec elle sur les choses sérieuses de la vie, sur ses ambitions, sur ce que pouvait faire un homme pour rendre le monde meilleur.

Elle le savait homme de noble nature, d’un esprit élevé, d’un caractère sérieux.

Et pourtant elle n’approuvait guère ce secret, ce mauvais vouloir, de la part d’une créature aussi franche, aussi honnête qu’Ida, à lui dire ce qui se passait.

Elle attendrait, et le lendemain, si elle en trouvait l’occasion, elle amènerait Harold Denver lui-même à aborder ce sujet.

Il était possible qu’elle apprît de lui ce qu’elle n’avait pu se faire confier par sa sœur.

CHAPITRE V

Une victoire navale

Le docteur et l’amiral avaient pris l’habitude de se tenir compagnie dans leur promenade matinale entre le déjeuner et le lunch.

Les gens qui habitaient sur les bords de ces routes ombragées d’arbres étaient accoutumés à voir nos deux personnages, le marin long, maigre, austère, et le médecin replet, affairé, dans son complet à carreaux, passer et repasser avec une régularité telle qu’on eût pu, en les voyant, remettre à l’heure une pendule arrêtée. L’amiral faisait deux pas quand son compagnon en faisait trois, mais le plus jeune avait des mouvements plus vifs, et tous deux faisaient sans peine leurs quatre milles et demi à l’heure.

Le lendemain des événements qu’on a racontés fut une belle journée d’été.

Le ciel était d’un bleu foncé, semé de quelques flocons blancs de nuages qui le traversaient paresseusement.

L’air était rempli du sourd bourdonnement des insectes, coupé soudain par une note aiguë lorsqu’une abeille, une grosse mouche, filaient en émettant leur murmure vibrant, prolongé, pareil à un diapason d’insectes.

Et quand les deux amis arrivaient au haut de chaque élévation, d’où s’aperçoit le Palais de Cristal, ils pouvaient voir les nuages bruns de Londres s’allonger sur l’horizon du nord, et les clochers, les dômes perçant la couche basse des brouillards.

L’amiral était plein d’entrain, car le courrier du matin avait apporté de bonnes nouvelles à son fils.

— C’est merveilleux, Walker, disait-il, c’est réellement merveilleux de voir comment mon garçon a marché de l’avant pendant ces trois dernières années. Nous avons eu aujourd’hui des nouvelles par Pearson-Pearson – c’est le premier associé, vous savez, et mon garçon le jeune associé – la raison sociale c’est Pearson et Denver. Et pourtant il s’offre un congé de quinze jours, en laissant pleins pouvoirs à mon garçon, lui confiant toutes ces immenses affaires, avec liberté entière, sans réserves. Voilà ce qui s’appelle de la confiance. Et il n’est à la Bourse que depuis trois ans.

— Tout le monde pourrait avoir confiance en lui. Sa physionomie est une garantie.

— Allez toujours, Walker, dit l’amiral en lui plantant son coude dans le côté. Vous connaissez mon point faible. Mais c’est tout de même la vérité. Le Ciel m’a fait présent d’une excellente femme, d’un excellent fils, et peut-être que cela a pour moi d’autant plus de charme que j’en ai été éloigné plus longtemps. J’ai plus d’un motif de reconnaissance.

— Et moi aussi. Les deux meilleures filles qui aient jamais été. Voilà Clara, qui a appris assez de médecine pour obtenir son diplôme de la London Surgical Association, et cela simplement pour pouvoir s’associer d’une façon sympathique à mon travail. Mais attention ! Qui est-ce qui vient ?

— À toute vitesse, et le vent en poupe ! s’écria l’amiral. Quatorze nœuds pour le moins, comment ! Mais, par Georges ! C’est cette femme.

Un nuage mobile de poussière jaune était apparu au contour de la route, et de son centre avait émergé un haut tricycle en tandem lancé à une allure de casse-cou.

En avant était assise Mrs Westmacott en jaquette bruyère à pointillé, en jupon qui lui allait à peine aux genoux, et les jambes protégées par de fortes guêtres de même étoffe.

Elle avait sous le bras un gros paquet de feuilles rouges, tandis que Charles, qui, vêtu d’un complet en drap de Worfolk avec culotte bouffante, occupait la place d’arrière, avait un paquet de même nature sortant de chaque poche.

Au moment même où les deux amis regardèrent, le couple ralentit son allure, la dame descendit d’un bond, planta une de ses affiches sur la grille du jardin d’une maison inoccupée.

Après quoi elle se remit en selle d’un autre bond et se préparait à reprendre sa course, quand son neveu appela son attention sur les deux gentlemen qui occupaient l’allée des piétons.

— Oh ! non, vraiment, je ne vous avais pas remarqués, dit-elle en donnant quelques tours de pédale et dirigeant la machine de leur côté. N’est-ce pas une belle matinée ?

— Charmante, dit le docteur. Vous avez l’air bien affairée.

— Je suis très affairée.

Et elle montra l’affiche de couleur que le vent agitait encore à la grille.

— Nous avons poussé vivement notre propagande, comme vous voyez. Charles et moi, nous nous y employons depuis sept heures. C’est à propos de notre réunion. Je tiens à ce qu’elle soit un succès. Voyez.

Elle déploya l’une des affiches et le docteur y lut son propre nom imprimé en gros caractères noirs.

— Nous n’oublions pas notre président, comme vous voyez. Tout le monde y vient. Les deux bonnes vieilles filles d’en face, les demoiselles Williams, ont résisté quelque temps, mais maintenant j’ai leur promesse. Amiral, je suis sûre que vous nous souhaitez de réussir.

— Hum ! je ne vous veux aucun mal, madame.

— Vous ferez partie de notre bureau…

— Je ferai… Non, je ne crois pas que j’aille jusque-là.

— Vous viendrez au moins à notre réunion ?

— Non, madame, je ne sors pas après dîner.

— Oh ! si ! vous viendrez. J’irai vous voir si je puis, et nous causerons de cela quand vous serez rentré. Nous n’avons pas encore déjeuné. Bonjour.

Les roues firent entendre un ronflement et le nuage jaune se remit en mouvement à la descente de la route.

À quelques instants de là, l’amiral s’aperçut qu’il tenait serrée dans sa main droite une des malencontreuses affiches.

Il la froissa et la jeta sur le chemin.

— Si j’y vais, je veux être pendu, Walker, dit-il, quand ils reprirent leur promenade. Jamais homme ou femme ne m’a fait faire quoi que ce soit en me bousculant.

— Je ne suis pas amateur de paris, répondit le docteur, mais je crois bien que les chances sont pour que vous y alliez.

L’amiral venait à peine de rentrer et de se mettre à table dans la salle à manger que l’attaque contre lui recommença.

Il était en train de déployer lentement, affectueusement le Times, dont la longue lecture lui servait à attendre le lunch, et il en était même à la phase qui consistait à fixer son pince-nez en or à cheval sur son nez aquilin et tranchant, quand il entendit craquer le gravier.

Il regarda par-dessus son journal et vit Mrs Westmacott arriver par l’allée du jardin.

Elle portait encore ce costume singulier qui choquait les vieilles idées du marin sur la décence, mais il ne pouvait faire moins, en la regardant, que de la trouver fort belle femme.

Dans bien des climats, il avait regardé des femmes de toutes les teintes, de tous les âges, mais il ne s’était jamais trouvé en présence d’une figure dont les traits fussent aussi nets, aussi beaux, d’une prestance si droite, si souple, si féminine.

Il fit un effort pour ne point la contempler avec fixité, et le froncement qui plissait son front ridé s’effaça.

— Puis-je entrer ? dit-elle, en s’encadrant dans la fenêtre ouverte, sur un fond que formaient le vert de la pelouse et le bleu du ciel. Je me sens comme l’envahisseur qui aurait poussé sa pointe très avant dans le territoire ennemi.

— C’est une invasion très bienvenue, madame, dit-il, après s’être éclairci la voix et avoir rajusté son haut faux col. Essayez de cette chaise de jardin. Qu’est-ce que je puis faire pour vous ? Faut-il sonner et faire savoir à Mrs Denver que vous êtes ici ?

— Je vous en prie, amiral, ne vous dérangez pas. Je suis simplement venue à propos de notre petite causerie de ce matin. Je désirerais que vous nous donniez votre puissant concours, en venant à notre prochaine réunion pour l’amélioration de la condition de la femme.

— Non, madame. Je ne puis faire cela.

Et ce disant, il avança les lèvres et hocha sa tête grise.

— Et pourquoi donc ?

— Contre mes principes, madame.

— Mais pourquoi ?

— Parce que la femme a ses devoirs et que l’homme a les siens. Il se peut que je sois vieille mode, mais c’est ma manière de voir. Eh ! à quoi on en vient dans ce monde ? Pas plus tard qu’hier soir, je disais au docteur Walker que bientôt nous verrions la femme prétendre à commander la flotte de la Manche.

— C’est là une des professions, en petit nombre, qui ne sont point susceptibles de perfectionnement, dit Mrs Westmacott avec son plus doux sourire. La pauvre femme doit encore compter sur la protection de l’homme.

— Je n’aime pas ces nouvelles idées qui circulent, madame. Je vous dis franchement que je ne les aime pas. J’aime la discipline, et je crois que tout le monde ne s’en trouve que mieux. La femme a obtenu bien des concessions qu’elle se serait vu refuser au temps de nos pères. Elle a des universités exprès pour elle, à ce qu’on m’a dit, et j’ai même appris qu’il y a des femmes médecins. Assurément, elles devraient se tenir pour satisfaites. Qu’est-ce qu’elles peuvent désirer de plus ?

— Vous êtes un marin et les marins sont toujours chevaleresques. Si vous pouviez voir les choses telles qu’elles sont, vous changeriez d’opinion. Qu’est-ce qu’elles feront, les pauvres créatures ? Elles sont en si grand nombre, et il y a si peu de travaux auxquels elles puissent se livrer. Gouvernantes ? Mais les situations sont si rares. La musique ? Le dessin ? Il n’y en a pas une sur cinquante qui ait des aptitudes spéciales dans ce genre. La médecine ? Elle est encore entourée de difficultés pour les femmes. Il faut plusieurs années et une petite fortune pour obtenir son diplôme. Le soin des malades ? C’est un travail pénible et mal payé, et seules les constitutions les plus vigoureuses peuvent y résister. Que voulez-vous qu’elles fassent, amiral ? Qu’elles restent à crever de faim ?

— Ta ! Ta ! Cela ne va pas jusque-là !

— La concurrence est terrible. Faites insérer une annonce pour demander une dame de compagnie, à dix shillings par semaine, ce qui est inférieur aux gages d’une cuisinière, et vous verrez combien il vous arrivera de réponses. Il n’y a pas d’espoir, pas de débouché pour ces milliers de femmes qui luttent. La vie est une bataille sombre, sordide, qui aboutit à une vieillesse sans joie. Et pourtant, quand nous nous efforçons d’y faire entrer un petit rayon d’espoir, une chance quelconque, si lointaine qu’elle soit, de quelque chose de meilleur, voilà de chevaleresques gentlemen qui nous disent qu’il est contre leurs principes de nous aider.

L’amiral était piqué, mais il secoua la tête, pour marquer sa désapprobation.

— Il y a la banque, les tribunaux, la chirurgie vétérinaire, les bureaux du gouvernement, les emplois civils, voilà du moins autant de professions qu’on pourrait rendre librement accessibles aux femmes, du moment qu’elles ont assez d’intelligence pour concourir avec succès à les obtenir. Alors, si la femme échouait, ce serait par sa propre faute, et la partie la plus nombreuse de la population de ce pays n’aurait pas plus longtemps le droit de se plaindre qu’elle subit une loi différente de celle de la minorité, et qu’elle est maintenue par force dans la pauvreté et le servage, que toutes les routes qui mènent à l’indépendance lui sont fermées.

— Qu’est-ce que vous proposeriez de faire, madame ?

— Ce serait de supprimer les injustices les plus évidentes, et de préparer ainsi les voies à une réforme. Tenez, regardez cet homme qui travaille ce champ à la pioche. Je le connais : il ne sait ni lire ni écrire ; il est saturé de whisky et il a juste autant d’intelligence que les pommes de terre qu’il tire du sol. Et pourtant cet homme-là est électeur. Il peut, dans certains cas, faire pencher la balance dans une élection et concourir indirectement au gouvernement de cet empire. À présent, prenons l’exemple le plus rapproché. Me voici, moi, une femme qui a reçu quelque éducation, qui a voyagé, qui a vu et étudié les institutions de bien des pays. J’ai une fortune immobilière considérable, et je paie à l’Empire une plus forte somme en impôts que cet homme n’en dépense en whisky, et c’est beaucoup dire. Cependant je n’ai pas plus d’influence directe sur l’emploi de l’argent que je paie, que n’en a cette mouche qui se promène sur le mur. Est-ce juste ? Est-ce loyal ?

L’amiral s’agita sur sa chaise d’un air embarrassé.

— Votre cas est une exception, dit-il.

— Mais pas une femme ne vote. Considérez que les femmes forment la majorité de la nation. Et cependant, s’il surgissait une question de législation sur laquelle toutes les femmes seraient d’accord pour une solution, tandis que tous les hommes seraient unanimes pour le sens contraire, il arriverait certainement que cette question serait résolue à l’unanimité, alors que la majorité de la population y serait opposée. Est-ce que c’est juste ?

Et l’amiral de se tortiller de nouveau.

La situation était bien embarrassante pour le galant marin ; il se trouvait aux prises avec une belle personne, qui le bombardait de questions sans qu’il pût y trouver aucune réponse.

« Pouvais pas seulement mettre la main sur les tampons de ses canons », ainsi qu’il l’expliqua ce soir-là au docteur.

— Et voici en réalité les points sur lesquels nous insisterons à la réunion : l’accès libre et complet aux professions, l’abolition définitive du zenana[1], c’est ainsi que je l’appelle, et le droit de vote à toutes les femmes qui paient les impôts de la reine, au-dessus d’une certaine somme. Assurément, il n’y a rien de déraisonnable dans cela, rien qui doive choquer vos principes. Nous aurons la médecine, le barreau et l’Église réunis ce soir pour la protection de la femme. La marine sera-t-elle la seule profession absente ?

L’amiral bondit de sa chaise en retenant avec peine un gros mot.

— Assez, madame, assez ! s’écria-t-il. N’en parlez plus de quelque temps. J’en ai assez entendu. Vous m’aurez fait perdre le nord d’un point ou deux, je n’en disconviendrai pas. Mais tenons-nous-en là. J’y réfléchirai.

— Certainement, amiral, nous ne voudrions pas vous arracher une décision. Mais nous espérons encore vous voir à notre bureau.

Elle se leva et fit quelques pas de cette allure balançante, masculine, qui lui était propre, examina les tableaux l’un après l’autre, car les murs disparaissaient presque sous les souvenirs qui rappelaient à l’amiral ses voyages.

— Holà ! dit-elle, voici un navire qui aurait certainement ployé toutes ses basses voiles et pris un ris de huniers s’il s’était trouvé avec le rivage à tribord et le vent en poupe.

— Naturellement il l’aurait fait. L’artiste n’est jamais allé plus loin que Gravesend, je le parierais. C’est la Pénélope telle qu’elle était le 14 juin 1857, à l’entrée des détroits de Banca, avec l’île de Banca à tribord, et Sumatra à l’avant. Il a fait ce tableau d’après une description ; mais, bien entendu, comme vous le dites très sensément, tout était bien tranquille dans l’intérieur, quoique le navire fût gréé en tempête et eût pris deux ris dans ses huniers, car le vent soufflait en cyclone du sud-est. Je vous fais mes compliments, madame, mes compliments sincères.

— Oh ! j’ai pas mal navigué moi-même. J’ai fait du matelotage autant qu’une femme peut en faire, vous savez. Voici la baie de Funchal. Quelle jolie frégate !

— Jolie, dites-vous ! Ah ! oui, elle l’était. C’est l’Andromède. J’y étais aide-sous-lieutenant, comme on dit aujourd’hui, bien que je préfère l’ancienne désignation.

— Quelle grâce dans l’élancement de sa mâture, dans la courbe de ses bans ! Elle devait être un clipper.

Le vieux marin, les yeux pétillants, se frottait les mains.

Les navires d’autrefois tenaient une bonne place dans ses affections, à côté de sa femme et de son fils.

— Je connais Funchal, dit la dame d’un ton dégagé. Il y a deux ans, j’avais un yacht de sept tonneaux, gréé en cutter, la Banshee, et nous fîmes la traversée de Falmouth à Madère.

— Vous, madame, avec un bateau de sept tonneaux ?

— Avec deux gars de Cornouailles comme équipage ! Oh ! ce fut superbe. Une quinzaine en pleine mer, sans rien pour nous ennuyer, ni lettres, ni visites, ni pensées mesquines, rien que les grandes œuvres de Dieu, la mer agitée et le grand silence du ciel. On parle de l’équitation. Sans doute j’aime le cheval, mais qu’est-ce, à côté de l’élan que prend une légère embarcation, quand elle pique une tête, le long du plan incliné d’une vague, et qu’ensuite elle remonte, frissonnante, comme chassée par un ressort, contre la pente opposée ! Oh ! si nos âmes étaient sujettes à la transmigration, parmi les oiseaux qui volent, je voudrais être une mouette. Mais je vous retiens, amiral. Adieu.

Le vieux marin était trop ému de sympathie pour répondre un mot.

Tout ce qu’il put faire fut de serrer la main musculeuse masculine, de Mrs Westmacott.

Elle était déjà arrivée à la moitié de l’allée du jardin qu’elle s’entendit rappeler et vit la tête grisonnante, la figure hâlée, qui regardait derrière les rideaux.

— Vous pouvez m’inscrire pour le bureau, cria-t-il.

Puis, tout penaud, il se fit du numéro du Times un écran et ce fut ainsi que sa femme le trouva à l’heure du lunch.

— Je vois que vous avez longuement causé avec Mrs Westmacott, dit-elle.

— Oui, à mon avis, c’est une des femmes les plus sensées que j’aie rencontrées.

— Excepté sur le chapitre des droits de la femme, naturellement.

— Oh ! je ne sais pas. Elle a bien des choses à dire pour son compte à ce sujet. Le fait est, la mère, que j’ai pris l’engagement d’être au bureau, à sa réunion.

CHAPITRE VI

Une vieille histoire

Toutefois ce ne fut point la seule conversation féconde en résultats que tînt ce jour-là Mrs Westmacott, de même que l’amiral ne fut pas le seul des habitants du Désert qui fût destiné à changer considérablement d’opinion.

Deux familles des environs, les Winslow, d’Anerley, et les Cumberbatch, de Gipsy-Hill, avaient été invitées à une partie de tennis par Mrs Westmacott.

La pelouse était égayée par les costumes épatants des jeunes gens et les toilettes claires des jeunes filles.

Quant aux parents, assis dans leurs chaises de jardin en osier, les silhouettes blanches, avec leurs bonds, leurs élans de flèches, leurs sauts, le flottement des jupons, l’éclair entrevu des souliers de toile, le choc sonore des raquettes, le sifflement aigu des balles, le cri répété du marqueur : fifteen love… fifteen all, tout cela formait pour eux une scène pleine de gaieté et d’animation.

La vue de leurs fils et de leurs filles avec leurs figures échauffées, si bien portantes, si heureuses, leur donnait à eux aussi un chaud reflet, et il eût été difficile de dire lesquels, des joueurs ou des assistants, prenaient le plus de plaisir à la partie.

Mrs Westmacott venait à peine de finir une série, quand son regard se porta par hasard sur Clara Walker, qui était assise et seule à l’autre bout de la pelouse.

Elle parcourut le champ, franchit le filet d’un bond, ce qui ébahit les visiteurs, et alla s’asseoir près d’elle.

Clara, avec sa nature réservée, raffinée, eut un mouvement d’effroi devant les allures tapageuses, dans leur franchise, devant les façons étranges de la veuve, et pourtant son instinct féminin lui dit que sous ces originalités, il y avait bien de la bonté, bien de la noblesse.

Elle lui répondit donc par un sourire et un signe de tête accueillant.

— Pourquoi ne jouez-vous donc pas maintenant ? Je vous en prie, n’allez pas vous mettre à faire la jeune dame langoureuse. Renoncer aux sports actifs, c’est renoncer à votre jeunesse.

— J’ai joué une série, Mrs Westmacott.

— Alors c’est bien, ma chère.

Elle s’assit à côté d’elle et lui donna sur le bras une tape avec sa raquette de tennis.

— Vous me plaisez, ma chère, et je vais vous appeler Clara. Vous n’êtes pas aussi agressive que je le désirerais, Clara, mais je vous aime quand même beaucoup. L’abnégation c’est très beau, vous savez, mais nous en avons trop montré de notre côté, et nous comptons bien en trouver un peu de l’autre. Qu’est-ce que vous pensez de mon neveu Charles ?

Cette question était posée de façon si brusque, si inattendue, que Clara fit un véritable bond sur sa chaise.

— Je… Je… Je n’ai guère pensé à votre neveu Charles.

— Non ? Eh bien ! il faudra que vous réfléchissiez mûrement sur son compte, car je tiens à vous parler de lui.

— À moi ? Mais pourquoi ?

— La chose m’a paru très délicate. Voyez-vous, Clara, voici comment la chose se présente. Il peut parfaitement arriver que je me trouve dans un milieu d’existence complètement nouveau. Il en résultera pour moi, avec des devoirs nouveaux, l’impossibilité de continuer à tenir un ménage auquel Charles soit associé.

Clara ouvrit de grands yeux.

Cela signifiait-il qu’elle allait se remarier ?

Ses propos pouvaient-ils s’interpréter autrement ?

— Par conséquent, il faut que Charles ait son propre intérieur. C’est évident. Et d’autre part je n’approuve point les ménages de garçon. Et vous ?

— Vraiment, Mrs Westmacott, c’est une chose à laquelle je n’ai jamais songé.

— Oh ! la maligne petite chatte ! Est-ce qu’il y eut jamais jeune fille qui n’y ait jamais songé ? Je suis d’avis qu’à vingt-six ans un jeune homme doit être marié.

Clara se sentit fort embarrassée.

Elle venait d’avoir la terrible pensée que cette ambassadrice était venue offrir ses bons offices pour une proposition de mariage.

Mais comment la chose était-elle possible ?

Elle n’avait pas causé plus de trois ou quatre fois avec le neveu et elle ne savait sur lui que ce qu’il lui avait dit le soir précédent.

Dès lors la chose était impossible.

Et pourtant, où voulait en venir la tante en lui parlant de discuter sur ce qui regardait personnellement celui-ci ?

— Et vous, dit-elle encore, n’êtes-vous pas d’avis qu’à vingt-six ans il est préférable pour un jeune homme d’être marié ?

— Je pense qu’il est assez grand pour pouvoir en décider lui-même.

— Oh ! oui, c’est ce qu’il a fait. Mais Charles est tout de même un peu timide, un peu lent à s’expliquer lui-même. J’ai pensé à lui frayer la route. Deux femmes peuvent arranger au mieux ces affaires. Les hommes sont quelquefois embarrassés pour se faire comprendre.

— J’ai grand-peine à vous suivre, Mrs Westmacott, s’écria Clara au désespoir.

— Il n’a pas de profession. Mais il a des goûts distingués. Tous les soirs, il lit du Browning. Et puis il est d’une vigueur étonnante. Quand il était plus jeune, nous faisions souvent des parties de boxe, mais à présent je ne puis plus l’obtenir de lui, car il dit qu’il se sent incapable de ménager ses coups. Je lui donnerais cinq cents livres, ce qui serait suffisant pour commencer.

— Ma chère Mrs Westmacott, s’écria Clara, je vous assure que je n’ai pas la moindre idée de ce dont vous me parlez.

— Croyez-vous que votre sœur Ida agréerait mon neveu Charles ?

Sa sœur Ida !

Un frisson de vrai soulagement et de plaisir l’émut à cette pensée.

Ida et Charles Westmacott. Elle n’y avait jamais songé. Et pourtant ils s’étaient trouvés ensemble bien des fois.

Ils avaient joué au tennis.

Ils avaient excursionné avec le tricycle en tandem.

Et de nouveau ce frisson de joie, mais bientôt suivi des doutes soulevés par une sévère conscience.

Pourquoi cette joie ? Quelle en était la vraie source ?

Ne serait-ce pas que quelque part, en de lointaines profondeurs, se dissimulait la pensée que si Charles se voyait agréé dans sa cour, c’était qu’Harold Denver serait encore accessible ?

Combien cette pensée était mesquine, indigne d’une jeune fille, indigne d’une sœur !

Elle comprima cette pensée. Elle voulut la faire rentrer, mais la maudite petite coquine relevait encore la tête.

Clara rougit de honte devant sa propre bassesse et s’adressa de nouveau à son interlocutrice.

— Je ne sais vraiment pas.

— Elle n’est point fiancée ?

— Non, que je sache.

— Vous parlez d’un ton indécis.

— C’est que je ne suis pas certaine. Mais il peut demander. Elle ne saurait qu’en être flattée.

— C’est vrai. Je lui dis que c’est le compliment le plus efficace qu’un homme puisse adresser à une femme. Il est un peu timide, mais quand il se sera bien mis en tête de le faire, il marchera. Il est très épris d’elle, je vous assure. Ces petites personnes pleines de vivacité exercent une attraction sur les natures lentes et lourdes. C’est le procédé que la nature emploie pour neutraliser les gens assommants. Mais voilà que tout le monde rentre. Vous me permettrez, j’espère, de profiter de l’occasion pour lui dire qu’il n’y a pas, à votre connaissance, d’obstacle réel à ses vues.

— À ma connaissance, répétait Clara, pendant que la veuve s’éloignait dans la direction du groupe formé par les joueurs à côté du filet et de ceux qui regagnaient lentement la maison.

Elle se leva pour la suivre, mais la tête lui tournait sous l’influence d’idées nouvelles, et elle se rassit.

Lequel d’Harold ou de Charles vaudrait le mieux pour Ida ?

Elle y réfléchit avec autant de sollicitude qu’une mère en met à faire des projets pour son fils unique.

Harold lui avait semblé, à bien des points de vue, doué de la nature la plus noble et la plus honnête qu’elle eût jamais connue.

Si jamais elle aimait un homme, ce serait un homme comme celui-là. Mais elle ne devait point songer à elle-même.

Elle avait lieu de croire que ces deux hommes étaient amoureux de sa sœur. Lequel des deux serait préférable pour celle-ci ?

Mais peut-être la chose était-elle déjà décidée ?

Elle ne pouvait pas oublier ce fragment de causerie qu’elle avait surpris la nuit précédente, ni le secret que sa sœur avait refusé de lui confier.

Si Ida ne voulait rien lui révéler, il n’y avait qu’une personne qui fût en état de parler. Elle leva les yeux et vit Harold Denver debout devant elle.

— Vous étiez perdue dans vos pensées, dit-il en souriant. J’espère qu’elles étaient agréables.

— Oh ! dit-elle, j’étais occupée à faire des projets. En général, on estime que c’est du temps perdu, car les événements ont une façon à eux de prendre la tournure à laquelle on s’attend le moins.

— Quels projets formiez-vous donc ?

— Des projets d’avenir.

— Pour qui ?

— Pour le mien et celui d’Ida.

— Et étais-je compris dans vos projets communs d’avenir ?

— Tous nos amis y étaient compris, j’espère.

— Ne rentrez pas, dit-il, comme elle allait à pas lents du côté de la maison. Je désirais vous dire un mot. Promenons-nous de long en large sur la pelouse. Vous avez peut-être froid… Si vous avez froid, je pourrais vous aller chercher un châle.

— Oh ! non, je n’ai pas froid.

— J’ai parlé à votre sœur Ida hier soir.

Elle remarqua que sa voix tremblait légèrement, et, levant les yeux vers sa figure brune, aux traits accentués, elle vit qu’il était fort grave.

Elle sentit que la décision était prise et qu’il était venu lui demander la main de sa sœur.

— C’est une jeune fille charmante, dit-il, après un silence.

— Elle l’est en effet, s’écria Clara avec chaleur, à moins d’avoir vécu avec elle et de l’avoir connue intimement, on ne saurait à quel point elle est charmante et bonne. Elle est comme un rayon de soleil dans la maison.

— Personne ne pourrait être aussi complètement heureux qu’elle le paraît, à moins d’avoir sa bonté. Le don suprême que fait le Ciel, selon moi, c’est celui d’une intelligence si pure, d’un esprit si élevé qu’il ne peut même concevoir ce qui est impur et mauvais dans le monde qui nous entoure, car sitôt que nous sommes en état de voir cela, comment pourrions-nous être heureux ?

— Elle a aussi ses profondeurs. C’est un aspect qu’elle ne laisse pas voir au-dehors, et il n’est pas naturel qu’elle le montre, car elle est bien jeune. Mais elle réfléchit. Elle a ses aspirations personnelles.

— Vous ne sauriez l’admirer plus que je ne fais. À parler franchement, miss Walker, je ne demande qu’à entrer en relations plus étroites avec elle et à sentir qu’un lien durable existe entre nous.

Enfin la chose était dite.

Elle éprouva au cœur un instant d’engourdissement, mais un flot d’amour fraternel emporta tout devant lui.

Chassant bien loin cette idée sombre qui tentait encore de redresser sa tête maudite, elle se tourna vers Harold.

Ses yeux étincelaient.

Elle avait sur les lèvres des expressions d’enchantement.

— Je souhaiterais de rester auprès de vous deux, et d’avoir votre double affection, dit-il en lui prenant la main. Je souhaiterais d’avoir Ida pour sœur et vous pour épouse.

Elle ne dit rien.

Elle ne put que rester à le regarder, les lèvres entrouvertes, de ses grands yeux noirs pleins d’interrogations.

La pelouse s’était effacée.

Les jardins en pente douce, les villas en brique, le ciel qui s’obscurcissait, avec une pâle lune qui se montrait à la moitié de sa surface derrière les pots de cheminée, tout avait disparu.

Elle ne voyait plus qu’une figure sombre, presque suppliante, n’entendait plus qu’une voix, une voix lointaine, et qui n’était point la sienne, celle d’un homme disant à une femme combien il l’aimait.

Il était malheureux, disait cette voix. Son existence était vide. Il n’y avait qu’une chose qui pût le sauver.

Il était arrivé au carrefour des routes, dont l’une allait vers le bonheur, l’honneur, tout ce qui était grand et noble, l’autre vers la routine mortelle pour l’âme, la vie solitaire, la basse poursuite de l’argent, les perspectives sordides, égoïstes.

Il lui suffisait, pour entrer dans la bonne voie, que la femme aimée lui tendît la main.

Il l’aimait pour sa tendresse, pour sa nature de femme, pour son énergie.

Elle lui était nécessaire.

Ne viendrait-elle point à lui ?

Et alors, pendant qu’elle prêtait l’oreille, elle reconnut tout à coup que cet homme, c’était Harold Denver, que la femme c’était elle-même, et que les œuvres de Dieu étaient toutes bien belles, cette pelouse verte sous ses pieds, ce bruissement de feuillages, ces longues bandes orangées dans le ciel d’Occident.

Elle parla, sachant à peine quels étaient les mots entrecoupés qu’elle prononçait, mais elle vit la figure d’Harold s’illuminer de joie, et ce fut les mains enlacées qu’ils se promenèrent au crépuscule.

Ils ne parlèrent plus, s’en tinrent à marcher, à se sentir l’un près de l’autre.

Tout avait pris de la fraîcheur autour d’eux, tout leur était à la fois familier et nouveau, tout reflétait la beauté de leur bonheur qu’ils venaient de découvrir.

— Ne le saviez-vous pas déjà ? demanda-t-il.

— Je n’osais y songer.

— Quel masque de glace il m’a fallu porter ! Comment se fait-il qu’un homme ait pu sentir ce que j’ai senti, sans se trahir ? Votre sœur du moins le savait.

— Ida ?

— C’était hier soir. Elle commença par votre éloge. Je lui dis mes sentiments et en un instant toute la vérité m’échappa.

— Mais que pouviez-vous… que pouviez-vous donc trouver en moi ? Oh ! fasse le Ciel que vous ne vous en repentiez pas !

Ce noble cœur, au milieu même de sa joie, se tourmentait à l’idée de son peu de valeur.

— M’en repentir, quand je sens que je suis un homme sauvé ? Vous ne savez pas à quel point est dégradante cette existence de la Cité, combien elle nous abaisse, et cela en nous prenant tout entier. Vous n’entendez rien que le continuel tintement de l’argent. Il vous est impossible de penser à autre chose. Au fond du cœur, j’ai horreur de cela, et pourtant comment arriver à en sortir sans causer du chagrin à mon bon vieux père ? Il n’y avait qu’un moyen à employer pour me mettre à l’épreuve de cette souillure, c’était de subir à mon foyer une influence si pure, si élevée, que je fusse capable de résister à tout ce qui m’entraîne à déchoir. J’ai déjà éprouvé cette influence. Quand je cause avec vous, je sais, je sens que je vaux mieux. Il faut que vous fassiez avec moi le voyage de la vie. Autrement je serai contraint de l’accomplir tout seul.

— Oh ! Harold, que je suis heureuse !

Ils se promenèrent encore quelque temps, pendant que les ombres s’épaississaient autour d’eux, et que les étoiles venaient une à une les épier des hauteurs du ciel d’un bleu-noir.

À la fin, un vent glacial de nuit vint souffler de l’est et les ramener aux réalités de la vie.

— Il vous faut rentrer. Vous prendrez froid.

— Mon père doit se demander où je suis. Faut-il que je lui dise quelque chose ?

— Si vous voulez, ma chérie, ou bien je m’en chargerai demain matin. Ce soir, il faut que j’en parle à ma mère. Je sais qu’elle sera enchantée.

— Je l’espère.

— Permettez-moi de vous guider dans l’allée du jardin. Il fait bien sombre. Votre lampe n’est pas encore allumée. Voici la fenêtre. À demain, ma chérie.

— À demain, Harold.

— Ma bien-aimée !

Il s’arrêta et leurs lèvres se touchèrent pour la première fois.

Puis, pendant qu’elle ouvrait la porte-fenêtre, elle entendit son pas rapide et assuré s’éloigner dans l’allée sablée.

Lorsqu’elle entra dans la pièce, une lampe était allumée, et Ida s’y trouvait, voltigeant devant elle comme une malicieuse petite fée.

— Eh bien ? Avez-vous quelque chose à me dire ? demanda-t-elle, en prenant l’air solennel.

Puis brusquement, elle jeta ses bras autour du cou de sa sœur.

— Oh ! ma bonne vieille Clara, ma chérie, comme je suis contente ! Comme je suis contente !

CHAPITRE VII

« Venit tandem felicitas »

Juste trois jours après, quand le docteur et l’amiral se furent mutuellement félicités de ce qu’un lien plus étroit allait unir leurs deux familles, et faire de leurs relations amicales des rapports plus affectueux et plus intimes encore, miss Ida Walker reçut une lettre qui la surprit quelque peu et l’amusa beaucoup.

Elle était datée du numéro voisin et fut apportée après le déjeuner par le page aux cheveux roux.

Chère miss Ida, ainsi débutait ce curieux autographe.

Puis, tournant court, pour employer la troisième personne :

Mr Charles Westmacott espère avoir l’extrême plaisir de faire une excursion sur son tandem tricycle avec miss Ida Walker ; Mr Charles Westmacott l’amènera dans une demi-heure, vous à la place de devant. Votre très dévoué.

Charles Westmacott.

 

Le tout d’une grosse écriture aux traits séparés, comme une écriture de grand garçon qui va à l’école, avec des déliés extrêmement grêles et des pleins d’une grande épaisseur. On eût dit que l’auteur s’était donné beaucoup de mal pour arriver à ce résultat.

Pour étrange que fût la forme, le sens était assez clair.

Ida courut donc à sa chambre, et elle finissait à peine de mettre son costume gris clair qu’elle vit le tandem et son colosse de propriétaire devant la porte.

Il l’aida à se mettre en selle, en prenant une figure solennelle et grave qui ne lui était pas habituelle, et peu d’instants après ils prenaient leur vol sur les belles routes suburbaines, dans la direction de Forest Hill.

Les gros membres de l’athlète faisaient frémir et vibrer la lourde machine à chaque tour pendant que la mignonne petite personne en gris, à la figure riante, aux boucles dorées flottant sous le petit chapeau de paille à ruban rouge, se tenait simplement bien en selle, et laissait les pédales tourner sous ses pieds.

Ils firent ainsi des milles et des milles, le vent lui soufflant à la figure, les arbres disparaissant derrière eux en double et longue rangée de danseurs.

Ils dépassèrent ainsi Croydon et se rapprochèrent de Norwood, en allant en sens inverse.

— N’êtes-vous pas fatigué ? dit-elle en regardant par-dessus son épaule et lui montrant ainsi une petite oreille rose, une boucle d’or nuageux et un œil bleu qui clignotait juste au coin de la paupière.

— Pas du tout. Je ne fais que prendre mon élan.

— N’est-ce pas merveilleux, d’être aussi fort ? Vous me faites toujours penser à une machine à vapeur.

— Pourquoi une machine à vapeur ?

— Parce que c’est si puissant, si docile et si peu enclin à raisonner. Ah bien ! voilà ce que je ne voulais pas dire, vous savez, mais… mais vous savez ce que je veux dire. Qu’avez-vous donc ?

— Quoi ?

— C’est que vous avez quelque chose dans l’esprit. Vous n’avez pas encore ri une seule fois.

Il éclata d’un rire forcé.

— Je suis tout à fait en train, dit-il.

— Oh ! non, non, vous ne l’êtes pas. Et pourquoi m’avez-vous écrit une lettre de ce style si terriblement raide ?

— Ah ! nous y voilà. J’étais sûr que c’était raide. J’ai dit que c’était d’une raideur absurde.

— Pourquoi l’avez-vous écrite, alors ?

— Ce n’est pas moi qui l’ai composée.

— Qui donc alors ? Votre tante ?

— Oh ! non, c’est une personne qui se nomme Slattery.

— Grands dieux ? Qui est-il ?

— Je le savais que ça viendrait, je sentais que ça finirait par venir. Vous avez entendu parler de Slattery, l’auteur ?

— Jamais.

— Il a un talent merveilleux pour s’exprimer. Il a écrit un livre intitulé Le Problème résolu ou L’Art épistolaire mis à la Portée de tout le Monde. Ça vous donne des modèles pour toute sorte de lettres.

Ida éclata de rire.

— Ainsi donc vous en avez copié une ?

— J’ai pris celle où on invite une jeune dame à une partie de campagne, mais je me suis mis à la travailler et je l’ai arrangée de façon que ça fasse très bien. Mais quand je l’ai écrite, ça m’a paru si raide que j’ai dû y mettre un petit commencement et une fin de mon invention, qui m’ont fait l’effet de l’égayer un peu.

— Je trouvais qu’il y avait quelque chose de plaisant au commencement et à la fin.

— Comme cela, vous avez remarqué la différence du style ! Comme vous êtes vive ! Moi je suis très lent pour des choses de ce genre. Je devrais être bûcheron, ou garde-chasse, n’importe quoi. J’étais taillé pour ces choses-là. Mais j’ai trouvé quelque chose à présent.

— Quoi donc, alors ?

— L’état de ranchero. J’ai un copain au Texas et il dit que c’est la vie par excellence. Je compte acheter une part dans son entreprise. Tout s’y fait en plein air – la chasse, l’équitation, le sport. Est-ce que… Est-ce que vous trouveriez… Ida… des inconvénients à venir là-bas avec moi ?

Ida fut tellement abasourdie qu’elle faillit tomber de sa selle.

Les seules paroles qui lui vinrent à l’esprit furent :

— Oh ! grands dieux !

Aussi les dit-elle.

— Si cela ne bouleversait pas vos plans, que ça ne change rien du tout à vos projets…

Il avait ralenti l’allure, et lâché les guidons, de sorte que la lourde machine allait sans direction d’un bord à l’autre de la route.

— … Je sais très bien que je suis dépourvu d’intelligence, que je n’ai rien de ce genre, mais quand même, je ferais tout mon possible pour vous rendre heureuse. Ne pensez-vous pas qu’avec le temps vous pourriez en venir à avoir un tout petit peu d’affection pour moi ?

Ida jeta un cri d’effroi.

— Je n’en aurai point si vous me jetez contre un mur de brique, dit-elle pendant que la machine frôlait un chasse-roue. Faites attention au guidage.

— Oui, j’y ferai attention. Mais dites-moi, Ida, est-ce que vous viendrez avec moi ?

— Oh ! je ne sais pas. C’est trop absurde. Comment voulez-vous qu’on cause de choses comme cela, alors que je ne peux pas vous voir ? Vous me parlez dans le dos, et alors il faut que je me donne le torticolis pour vous répondre.

— Je sais, c’est pour cela que j’ai mis : « Vous devant » sur ma lettre. Je pensais que ça rendrait la chose plus facile. Mais si vous aimez mieux, j’arrêterai le tricycle, alors vous pourrez vous asseoir de l’autre côté et causer de ça.

— Grands dieux ! s’écria Ida. Vous figurez-vous cela ? Que nous soyons assis face à face sur un tricycle immobile au milieu de la route, et tout le monde aux fenêtres pour nous regarder !

— Ça aurait l’air bien drôle, n’est-ce pas ? Eh bien ! alors, si nous descendions tous les deux et que nous poussions le tricycle devant nous ?

— Oh ! non, l’autre idée valait mieux que celle-là.

— Ou bien, je pourrais porter la machine.

Ida éclata de rire.

— Voilà qui serait plus absurde encore.

— Alors nous irons tout doucement, et je ferai attention au guidage. Je ne vous parlerai pas de tout ça si vous n’y tenez pas. Mais le fait est que je vous aime beaucoup et que vous me rendriez très heureux si vous vouliez venir avec moi au Texas. Je crois que peut-être au bout d’un temps je pourrais vous rendre heureuse aussi.

— Mais votre tante…

— Oh ! elle approuverait de bon cœur. Je comprends bien que votre père serait fâché de vous perdre, et, si j’étais à sa place, je ne voudrais pas non plus ; mais après tout, l’Amérique n’est pas si loin que ça de nos jours, et ce n’est pas si sauvage. Nous emporterions un grand piano et… et… un exemplaire de Browning. Denver et sa femme viendraient nous voir. Ce serait une vraie réunion de famille. Ce serait chouette !

Ida écoutait en silence ces mots entrecoupés, ces phrases qui lui étaient dites à demi-voix par-derrière, mais il y avait dans la maladresse de Charles Westmacott à s’expliquer je ne sais quoi qui était plus émouvant que le langage de l’avocat le plus éloquent.

Il s’arrêtait. Il balbutiait. Il reprenait haleine entre les mots. Il bredouillait de confuses petites phrases, pour dire toutes les espérances de son cœur.

Si elle n’avait point encore vu venir l’amour, elle éprouvait du moins de la pitié, de la sympathie, qui en sont très proches parents.

N’était-ce pas aussi chose étonnante, qu’une créature si faible, si frêle pût ainsi agiter cet homme si fort et qu’il sentît toute sa vie en jeu selon la résolution qu’elle prendrait ?

Elle avait la main gauche posée à côté d’elle sur le capiton du siège. Il se pencha en avant et la prit tout doucement.

Elle ne fit aucun effort pour la retirer.

— Puis-je espérer l’avoir… pour la vie ?

— Oh ! faites attention à votre direction, dit-elle en se retournant pour lui sourire, et n’en parlons pas davantage pour aujourd’hui, pas davantage, n’est-ce pas ?

— Quand saurai-je alors ?…

— Oh ! Ce soir, demain, je ne sais. Il faut que je parle à Clara. Causons d’autre chose.

Et ils causèrent d’autre chose, mais elle avait toujours la main gauche dans celle de Charles, et il comprit, sans plus de questions, que tout allait bien.

CHAPITRE VIII

Ombres menaçantes

La grande réunion organisée par Mrs Westmacott en vue de l’affranchissement de la femme avait eu lieu et avait été un succès triomphal.

Toutes les vieilles filles, toutes les matrones des faubourgs voisins avaient répondu à son appel.

On avait composé un bureau d’influents personnages ; le docteur Balthazar Walker présidait, et, parmi les assesseurs les plus importants, siégeait l’amiral Hay Denver.

Un homme, qui n’avait point été éclairé et qui était venu des ténèbres extérieures à la réunion pour lancer, du fond de la salle, quelques quolibets, avait été rappelé à l’ordre par le bureau, pétrifié par les regards indignés des fanatiques qui l’entouraient, puis finalement conduit jusqu’à la porte par Charles Westmacott.

On avait voté d’énergiques résolutions qui devaient être transmises à un grand nombre d’hommes politiques importants, et les assistants s’étaient séparés avec la conviction d’avoir frappé un coup habile pour la cause de la femme.

Il y avait toutefois une femme pour laquelle cette réunion et tout ce qui s’y rapportait avaient été un événement rien moins qu’agréable.

Clara Walker avait le cœur gros en voyant l’amitié et l’intimité croître sans cesse entre son père et la veuve.

Cela n’avait fait que s’accentuer de semaine en semaine, et ils avaient fini par ne jamais laisser passer un jour sans se voir.

La réunion prochaine avait servi d’excuse pour ces entrevues continuelles, mais alors même qu’elle avait eu lieu, le docteur persistait à soumettre à l’appréciation de sa voisine tous les sujets de discussion.

Il vantait à ses deux filles la force de caractère, la décision d’esprit de la veuve, parlait de la nécessité de la fréquenter, de celle de l’inviter, et cela avait fini par devenir son sujet préféré de conversation.

On eût pu voir là le plaisir fort naturel que prend un homme d’âge dans la société d’une femme intelligente et belle, mais certains autres détails paraissaient avoir pour Clara une signification plus profonde.

Elle ne pouvait oublier que Charles Westmacott, lors d’un entretien du soir, lui avait fait entrevoir la possibilité d’un nouveau mariage pour sa tante.

Il avait certainement appris ou remarqué quelque chose avant de parler de ce sujet.

Puis, Mrs Westmacott n’avait-elle pas dit elle-même qu’elle espérait changer son genre de vie dans un court délai, et qu’alors elle s’adonnerait entièrement à ses nouveaux devoirs ?

Qu’est-ce que cela voulait dire, sinon qu’elle s’attendait à se remarier ?

Il semblait qu’elle vît très peu de gens en dehors de leur petit cercle.

Elle avait une fois fait allusion au père de Clara : c’était une pensée pénible, mais il fallait bien la regarder en face.

Un soir, le docteur était resté jusqu’à une heure assez avancée chez son voisin.

Il avait l’habitude d’aller voir l’amiral après dîner, mais maintenant il prenait plus fréquemment la direction opposée.

Quand il rentra, Clara était assise seule au salon, à lire un magazine.

Elle se leva aussitôt qu’il parut, lui avança sa chaise et alla lui chercher ses pantoufles.

— Vous avez l’air un peu pâle, ma chérie, remarqua-t-il.

— Oh ! non, papa, je me trouve très bien.

— Et tout va bien avec Harold ?

— Oui, son associé, Mr Pearson, est encore absent, et c’est lui qui fait tout le travail.

— C’est très bien ; il est sûr de réussir. Où est Ida ?

— Dans sa chambre, je pense.

— Elle était, il n’y a pas longtemps, sur la pelouse avec Charles Westmacott. Il a l’air de l’aimer beaucoup. Il n’est pas très brillant, mais je crois qu’il fera un bon mari pour elle.

— J’en suis sûre, papa ; il est très courageux et très honnête.

— Oui, je pense que ce n’est pas un homme qui puisse tourner mal. Il n’a rien de caché. Quant à son peu de brillant, ça n’a réellement pas beaucoup d’importance, car sa tante, Mrs Westmacott, est très riche, bien plus riche que vous ne le croiriez d’après son train de vie, et elle a amplement pourvu à son avenir.

— J’en suis contente.

— Cela entre nous. Je suis son fidéicommis et par suite je sais quelque chose de ses arrangements. Et quand comptez-vous vous marier, Clara ?

— Oh ! papa, pas encore avant quelque temps. Nous n’avons pas encore songé à une date.

— Eh bien ! vraiment, je ne vois pas qu’il y ait aucun motif de tarder. Il a un capital et il l’accroît tous les ans. Du moment que vous êtes certaine que votre résolution est bien arrêtée…

— Oh ! papa !

— Eh bien ! alors, je ne vois pas pourquoi on tarderait. Et Ida aussi ; il faut qu’elle se marie d’ici à peu de mois. Maintenant voilà que je me demande ce que je ferai quand mes deux petites compagnes m’auront quitté.

Il prenait un ton léger, mais son regard était grave, et il jetait sur sa fille un œil interrogateur.

— Cher papa, vous ne serez pas seul. Il se passera des années avant que Harold et moi nous songions à nous marier, et quand nous le serons, il faudra venir demeurer avec nous.

— Non, non, ma chère, je sais que vous feriez comme vous le dites, mais j’ai quelque peu vu le monde, et je sais que ces arrangements-là ne réussissent jamais. Il ne peut y avoir deux maîtres dans une maison, et cependant, à mon âge, ma liberté m’est des plus nécessaires.

— Mais vous seriez tout à fait libre.

— Non, ma chère, on ne peut être cela quand on est l’hôte d’autrui : pouvez-vous me suggérer quelque autre alternative ?

— Alors nous demeurerions avec vous.

— Non, non, il ne faut pas en parler. Mrs Westmacott elle-même dit que le premier devoir d’une femme est de se marier. Toutefois, comme elle le fait remarquer, le mariage doit être une société à parts égales. Je désire vous voir mariées toutes les deux, mais, quand même, je voudrais bien que vous me donniez une indication de ce que je dois faire, Clara.

— Oh ! rien ne presse, papa ; attendons. Je n’ai pas l’intention de me marier encore.

Le docteur Walker paraissait déçu.

— Eh bien ! Clara, puisque vous ne pouvez me fournir aucune suggestion, dit-il, il faut sans doute que je prenne l’initiative.

— Alors, papa, qu’est-ce que vous proposez ?

Et elle fit appel à toute sa force, comme on le fait quand on voit arriver le coup qui menace.

Il la regarda. Il hésita.

— Comme vous ressemblez à votre pauvre mère, Clara ! s’écria-t-il. En vous regardant, il m’a semblé la voir sortir du tombeau.

Il se pencha vers elle et l’embrassa.

— Tenez, dit-il, partez vite avec votre sœur, ma chère, et ne vous inquiétez pas de moi. Rien n’est décidé encore, mais vous verrez que tout s’arrangera pour le mieux.

Clara monta chez elle le cœur gros, car elle était désormais certaine de voir se réaliser ce qu’elle redoutait : son père allait demander sa main à Mrs Westmacott.

En son âme pure et sérieuse, le souvenir de sa mère était conservé comme celui d’une sainte, et l’idée qu’une autre en prendrait la place lui faisait l’effet d’une terrible profanation.

Et ce mariage lui apparaissait pire encore, en se plaçant au point de vue de l’avenir de son père.

La veuve pouvait l’éblouir par sa connaissance du monde, par son entrain, son énergie, son dédain du convenu – autant de qualités que Clara lui reconnaissait sans marchander – mais comme compagne dans l’existence, elle serait insupportable, la jeune fille en était convaincue.

Elle était arrivée à un âge où on ne change pas facilement ses habitudes, et elle n’avait pas du tout l’air d’une femme qui ferait un effort pour en changer.

Un homme aussi sensible que l’était son père pourrait-il supporter la tension constante que lui causerait une telle épouse, une femme en qui l’énergie avait supprimé la douceur, et qui n’avait rien d’une nature conciliante ?

On pouvait ne voir que des excentricités en elle, quand il s’agissait de son goût pour les liqueurs fortes, de ses cigarettes, de la longue pipe en terre dont elle tirait des bouffées de temps à autre, de sa façon de cravacher un domestique ivre, de son affection pour son serpent, cette Elisa qu’elle portait constamment dans sa poche.

Quand le premier éblouissement de son père se serait dissipé, ce seraient là autant de choses intolérables pour lui.

Il fallait donc empêcher cette union, dans son intérêt autant que par respect pour la mémoire maternelle.

Et pourtant, quelle n’était pas son impuissance à l’empêcher ?

Que pouvait-elle faire ?

Harold était-il en mesure de l’aider ?

Peut-être.

Ou bien Ida ?

En tout cas, elle parlerait à sa sœur, et elles verraient ce qu’il y avait à faire.

Ida était dans son boudoir, mignonne petite pièce tendue d’étoffes, aussi proprette, aussi coquette qu’elle-même.

Les murs bas étaient couverts de plaques d’imari et de jolies petites étagères suisses portant des faïences bleues de Kaga, ou des porcelaines blanc pur de Coalport.

Ida était assise dans une chaise basse sous une lampe à support fixe, à abat-jour rouge, vêtue d’une toilette du soir en mousseline de soie diaphane.

La teinte rouge de la lumière se répandait sur sa figure enfantine, et donnait un éclat de flamme à ses boucles dorées.

Elle se leva aussitôt que sa sœur fut entrée et la prit dans ses bras.

— Bonne chère Clara, entrez donc, et asseyez-vous là près de moi. Voilà des jours que nous n’avons pas bavardé. Mais ! oh ! quelle figure bouleversée ! Qu’est-ce qu’il y a donc ?

Elle avança l’index et le passa doucement sur le front de sa sœur.

Clara prit une chaise, s’asseyant près de sa sœur, lui passa le bras autour de la taille.

— Je suis bien fâchée de vous ennuyer, chère Ida, dit-elle, mais je ne sais que faire.

— Il ne s’agit pas d’Harold ?

— Oh ! non, Ida.

— Ni de mon Charles ?

— Non, non.

Ida poussa un soupir de soulagement.

— Vous m’avez fait grand-peur, ma chérie, dit-elle, vous ne vous doutez pas quelle figure solennelle vous faites. Qu’y a-t-il alors ?

— Je crois que papa a l’intention de demander la main de Mrs Westmacott.

Ida éclata de rire.

— Qu’est-ce qui a pu vous mettre une pareille idée en tête, Clara ?

— Ce n’est que trop vrai, Ida. Je m’en doutais déjà et il me l’a presque dit en propres termes ce soir. Je ne trouve pas qu’il y ait là de quoi rire.

— Franchement, je n’ai pu m’en empêcher. Si vous m’aviez dit que ces deux bonnes vieilles filles d’en face avaient trouvé des prétendants, vous ne m’auriez pas étonnée davantage. C’est vraiment par trop drôle.

— Drôle ! Ida, vous figurez-vous qu’une autre prenne la place de notre bonne mère ?

Mais sa sœur était d’un naturel plus pratique et moins sentimental.

— Je suis sûre, dit-elle, que la chère maman trouverait bon que papa fît ce qu’il jugerait convenable pour être heureux. Nous allons le quitter l’une et l’autre. Pourquoi papa n’agirait-il pas comme il lui plaît ?

— Mais songez donc combien il sera malheureux ! Vous savez qu’il aime la tranquillité en toutes choses et que le moindre incident le bouleverse. Comment pourrait-il vivre avec une femme qui ferait de toute son existence une succession de surprises ? Vous figurez-vous quel tourbillon elle sera dans une maison ? Un homme de son âge ne peut changer ses habitudes. Je suis sûre qu’il serait très malheureux.

La figure d’Ida prit une expression plus grave et elle réfléchit quelques minutes à la chose.

— Vraiment, je trouve que vous avez raison, comme d’ordinaire, dit-elle enfin. J’ai une grande admiration pour la tante de Charles, vous savez, et je la crois une personne très utile, très bonne, mais je ne crois pas qu’elle ferait une bonne épouse pour ce bon papa si tranquille.

— Mais il va certainement lui demander sa main et je suis sûre qu’elle a l’intention de l’agréer. Alors il serait trop tard pour intervenir. Nous n’avons pas plus de quelques jours devant nous. Et que pouvons-nous faire ? Comment espérer que nous réussirons à le faire changer d’idée ?

Ida se remit à réfléchir.

— Il n’a jamais su par expérience ce que c’est que de vivre avec une femme forte tête, dit-elle. Si nous pouvions seulement le lui faire comprendre pendant qu’il en est temps ? Oh ! Clara, j’y suis, j’y suis ! Quel charmant projet !

Elle se renversa dans sa chaise et partit d’un éclat de rire si naturel, si sincère que Clara dut oublier ses ennuis pour faire chorus.

— Oh ! comme c’est beau ! dit-elle enfin d’une voix haletante. Pauvre papa ! quels moments il va passer ! Mais tout cela, c’est pour son bien, comme il disait quand nous étions petites et qu’il fallait nous punir. Oh ! Clara, le courage ne vous manquera pas, j’espère !

— Je ferais n’importe quoi pour le sauver, ma chère.

— C’est cela, vous aurez à vous faire d’acier trempé à cette idée.

— Mais quel est-il, votre plan ?

— Oh ! comme j’en suis fière ! Nous ferons si bien qu’il sera dégoûté pour toujours de la veuve et de toutes les femmes émancipées. Voyons : quelles sont les idées principales de Mrs Westmacott ? Vous l’avez mieux écoutée que je ne l’ai fait. Les femmes devraient moins s’occuper de leurs devoirs domestiques ; en voilà une, n’est-ce pas ?

— Oui, si elles se sentent des aptitudes à des choses plus hautes. Ensuite elle pense que toute femme qui a du loisir doit l’employer à l’étude de quelque spécialité scientifique, que toute femme doit dans la mesure du possible, se mettre en état d’exercer un métier, une profession libérale, et donner la préférence aux emplois qui ont été jusqu’à présent accaparés par les hommes. Quant à envahir les autres, cela n’aurait d’autre résultat que de rendre plus vive la concurrence actuelle.

— C’est bien ça ! Comme ce sera beau !

Ses yeux bleus pétillaient de malice.

Elle était si enchantée qu’elle battit des mains.

— Et quoi encore ? Elle est d’avis que tout ce qu’un homme peut faire, une femme doit avoir le droit de le faire aussi… n’est-ce pas ?

— Elle le dit.

— Et pour la toilette ? Les jupons courts, le jupon fendu, voilà en quoi elle croit ?

— Oui.

— Il faut nous procurer de l’étoffe.

— Pourquoi ?

— Pour nous faire un costume à chacune, un costume d’une coupe inédite, celui de la femme affranchie, émancipée, ma chère. Ne voyez-vous pas mon plan ? Nous mettrons en pratique toutes les idées de Mrs Westmacott en tout genre, et nous les développerons si ça se peut. Alors papa verra ce que c’est que d’avoir une femme qui réclame tous ses droits. Oh ! Clara, ce sera splendide !

Sa sœur, de nature plus douce, restait muette devant une proposition aussi hardie.

— Mais ce serait bien mal, Ida ! s’écria-t-elle enfin.

— Pas du tout. C’est pour le sauver.

— Je n’oserai pas.

— Oh ! si, vous oserez. Harold nous aidera. Et d’ailleurs, avez-vous un autre moyen ?

— Je n’en ai aucun.

— Alors il faut accepter le mien.

— Oui, peut-être avez-vous raison. Eh bien ! nous agirons, pour le bon motif.

— Vous le ferez ?

— Je ne vois pas d’autre parti à prendre.

— Ah ! ma chère et bonne Clara. Maintenant je vais vous montrer comment nous devons faire. Il ne faut pas commencer trop brusquement, cela pourrait éveiller les soupçons.

— Que ferez-vous, alors ?

— Demain, nous irons voir Mrs Westmacott, nous asseoir à ses pieds et nous faire enseigner toutes ses théories.

— Comme nous nous trouverons hypocrites !

— Nous serons les élèves les plus enthousiastes. Oh ! Clara, comme ce sera cocasse ! Puis nous arrangerons nos plans, nous enverrons chercher ce qu’il nous faudra et nous commencerons notre nouvelle vie.

— J’espère que nous n’aurons pas à soutenir ce rôle longtemps. Cela paraît si cruel pour ce cher papa !

— Cruel ! C’est pour le sauver.

— Je voudrais être convaincue que nous agissons honnêtement. Et pourtant, comment faire autrement ? Eh bien ! Ida, le sort en est jeté. Demain nous irons voir Mrs Westmacott.

CHAPITRE IX

Un complot de famille

Le pauvre docteur Walker, pendant qu’il déjeunait, était bien loin de se douter que les deux charmantes jeunes filles, assises à ses côtés, étaient en train de conspirer mystérieusement, et que lui, qui mangeait ses petits pains sans songer à mal, était la victime que visaient leurs ruses.

Elles attendaient avec patience que le moment vînt de se mettre à l’œuvre.

— Voici une belle journée, remarqua-t-il. Cela fera l’affaire de Mrs Westmacott. Elle comptait faire un tour en tricycle.

— Alors il faut que nous nous hâtions d’aller la voir. Nous avions toutes deux l’intention de lui rendre visite après déjeuner.

— Ah ! vraiment !

Le docteur parut enchanté.

— Vous savez, papa, dit Ida, il nous semble qu’il est très avantageux pour nous que Mrs Westmacott demeure tout près de nous.

— Pourquoi cela, ma chère ?

— Eh bien ! parce qu’elle est très avancée, vous savez. Nous n’avons qu’à étudier ses habitudes pour devenir aussi avancées qu’elle.

— Je crois vous avoir entendu dire, papa, fit Clara, qu’elle est le type de la femme future.

— Je suis très content de vous entendre parler d’une façon aussi sensée, mes chères enfants. Je suis tout à fait convaincu que c’est une femme que vous ferez bien de prendre pour modèle. Plus vous serez en relation intime avec elle, plus j’en serai charmé.

— Alors, c’est entendu, dit timidement Clara.

Et la conversation divergea vers d’autres sujets.

Les deux jeunes filles passèrent toute la matinée à se faire exposer par Mrs Westmacott ses opinions les plus radicales sur les devoirs de l’un des sexes et sur la tyrannie de l’autre.

Son idéal, c’était l’égalité absolue, jusque dans les plus petits détails.

Il ne fallait plus répéter à la façon des perroquets que c’étaient là des idées incompatibles avec le caractère de la femme, de la jeune fille.

C’était une invention de l’homme pour l’empêcher de braconner de trop près sur ses précieuses chasses gardées.

Toute femme avait droit à l’indépendance.

Toute femme devait apprendre une profession.

La femme avait le devoir de s’introduire de force partout où elle serait le plus mal accueillie.

C’était alors qu’elle deviendrait une martyre de sa cause, qu’elle fraierait le passage à ses sœurs plus faibles.

Pourquoi les femmes seraient-elles éternellement condamnées à faire le blanchissage, à manier l’aiguille, à tenir les comptes de ménage ? Ne pouvaient-elles pas s’élever plus haut, jusqu’au cabinet de consultation, jusqu’au barreau, et même jusqu’à la chaire ?

Dans son empressement à développer sa thèse favorite, Mrs Westmacott sacrifia sa promenade en tricycle.

Ses deux jolies élèves buvaient ses moindres paroles et notaient tous ses conseils pour en faire usage plus tard.

Dans cet après-midi, elles allèrent à Londres faire des emplettes, et avant le soir d’étranges colis commencèrent à arriver à la porte du docteur.

Le complot était mûr pour l’exécution.

L’une des complices manifestait une gaieté qui allait jusqu’à la jubilation, tandis que l’autre se montrait toute nerveuse, toute troublée.

Le lendemain, lorsque le docteur descendit à la salle à manger, il fut surpris de trouver ses filles déjà levées depuis quelque temps.

Ida était installée à un bout de la table, une lampe à alcool, une cornue de verre et plusieurs flacons devant elle.

Le contenu de la cornue bouillait à grand bruit et remplissait la pièce d’une odeur des plus suspectes.

Clara, vautrée dans un fauteuil, avait les pieds posés sur un autre fauteuil et tenait à la main un volume à couverture bleue, une immense carte des îles Britanniques déployée sur ses genoux.

— Holà ! dit le docteur, en clignotant et reniflant, où est le déjeuner ?

— Eh bien ! ne l’avez-vous pas commandé ? demanda Ida.

— Moi ! non, pourquoi l’aurais-je fait ?

Il sonna.

— Jeanne, pourquoi n’avez-vous pas servi le déjeuner ?

— Pardon, monsieur. Miss Ida était en train de travailler sur la table.

— Oh ! naturellement, Jeanne, dit avec calme la jeune personne. J’en suis bien fâchée, mais dans quelques minutes je serai prête à déménager.

— Mais que diable faites-vous là, Ida ? demanda le docteur. Cette odeur est des plus désagréables. Et puis, grands dieux, regardez un peu la jolie besogne que vous faites sur la nappe. Tenez, vous y avez fait un grand trou avec quelque caustique.

— Oh ! ça, c’est l’acide, répondit Ida d’un ton satisfait Mrs Westmacott disait que ça ferait des trous.

— Vous auriez bien pu vous en rapporter à elle, au lieu d’en faire l’expérience, dit le père, d’un ton sec.

— Mais, voyons, papa, voici ce qu’il y a dans le livre :

« L’esprit scientifique n’accepte rien sur parole. Expérimentez toutes choses. » J’ai expérimenté.

— Cela se voit bien. En attendant que le déjeuner arrive, je vais jeter un coup d’œil sur le Times. L’avez-vous parcouru ?

— Le Times ! Ah ! mon Dieu ! c’est le Times que j’ai mis sous ma lampe à alcool. Je crains bien qu’il n’y soit tombé aussi quelque acide, et qu’il ne soit mouillé et déchiré. Le voilà.

Le docteur, l’air piteux, prit le journal tout sali.

— On dirait que tout va de travers aujourd’hui, remarqua-t-il. Ida, d’où vous vient cette soudaine passion pour la chimie ?

— Oh ! c’est que je tâche de me mettre à la hauteur des enseignements de Mrs Westmacott.

— C’est parfait, voilà qui est très bien, dit-il, mais peut-être avec moins d’empressement qu’il n’en avait montré la veille. Ah ! enfin, voici le déjeuner.

Mais rien n’allait ce matin-là.

Il y avait des œufs : les cuillers à œufs manquaient.

Les rôties, à force d’attendre, avaient pris la consistance du cuir.

Les tranches de jambon étaient sèches et il y avait du marc dans le café.

Et puis c’était surtout cette odeur abominable qui s’insinuait partout et faisait faire une horrible grimace à chaque bouchée.

— Je ne voudrais pas jeter une douche sur vos études, Ida, dit le docteur en reculant sa chaise, mais je suis d’avis que vous feriez mieux de continuer vos expériences de chimie un peu plus tard dans la journée.

— Mais Mrs Westmacott dit que les femmes doivent se lever de bonne heure et expédier leur besogne avant le déjeuner.

— Dans ce cas, elles devraient choisir une autre pièce que la salle à manger.

Le docteur était déjà en train de s’énerver un peu.

Une promenade au grand air le calmerait, pensa-t-il.

— Où sont mes bottines ? demanda-t-il.

Elles n’étaient pas dans leur coin habituel, près de sa chaise.

Il fouilla en haut, en bas, les trois bonnes se mirent de la partie, se baissèrent pour regarder sous les étagères de livres, sous les meubles.

Ida était retournée à ses études et Clara à son volume à couverture bleue.

Elle restait tranquillement assise au milieu de la confusion et du remue-ménage.

À la fin, un murmure de félicitations réciproques annonça que la cuisinière avait découvert les bottines suspendues dans le vestibule parmi les chapeaux.

Le docteur, très rouge, très échauffé, se chaussa et décampa brusquement pour aller faire avec l’amiral sa promenade matinale.

Lorsque la porte se fut refermée à grand bruit, Ida partit d’un grand éclat de rire.

— Vous voyez, Clara, s’écria-t-elle, le charme opère déjà ; il est allé au N° 1 au lieu d’aller au N° 3. Oh ! nous remporterons une grande victoire. Vous vous êtes très bien conduite, ma chère. Je vous voyais sur les épines, tant vous aviez envie de l’aider quand il cherchait ses bottines.

— Pauvre papa ! comme c’est cruel ! Et pourtant, que pouvons-nous faire ?

— Oh ! il n’en goûtera que mieux ses aises quand nous lui aurons causé quelques petits désagréments. Quelle horrible chose que cette chimie ! Regardez ma blouse. Elle est abîmée. Et cette odeur terrible !

Elle ouvrit la fenêtre à deux battants et y mit sa petite tête aux boucles dorées.

Charles Westmacott était de l’autre côté de la haie, occupé à bêcher.

— Bonjour, monsieur, dit Ida.

— Bonjour.

Et l’hercule, s’appuyant sur sa bêche, leva les yeux pour la regarder.

— Avez-vous des cigarettes, Charles ?

— Oui, pour sûr.

— Jetez-m’en deux.

— Voici mon porte-cigarettes. Tâchez de l’attraper.

Une boîte en peau de phoque vint tomber avec un petit bruit sourd sur le parquet.

Ida l’ouvrit. La boîte était pleine.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

— Du tabac égyptien.

— Quelles sont les autres marques ?

— Oh ! il y a les Gemmes de Richmond, le Turc, le Cambridge. Mais pourquoi…

— Ne vous en inquiétez pas.

Elle lui fit un signe de la tête et referma la fenêtre.

— Il faut retenir tout cela, Clara, dit-elle, et apprendre à en parler. Mrs Westmacott connaît tous les genres de cigarettes. Avez-vous fait venir votre rhum ?

— Oui, ma chère, le voici.

— Et moi, j’ai mon stout Venez dans ma chambre à présent. Cette odeur est trop abominable. Mais il faut que nous soyons prêtes à le recevoir quand il rentrera. En nous tenant près de la fenêtre, nous le verrons arriver par la route qui descend.

La fraîcheur du matin et la conversation pleine d’entrain de l’amiral avaient fait oublier au docteur tous ses ennuis, et il revint vers midi, parfaitement de bonne humeur.

Dès qu’il ouvrit la porte du vestibule, l’odeur atroce des produits chimiques, qui lui avait gâté son déjeuner, le reprit avec une nouvelle virulence.

Il ouvrit la fenêtre toute grande, entra dans la salle à manger, et resta immobile d’ébahissement devant le spectacle qui s’offrait à lui.

Ida était de nouveau installée devant ses fioles, une cigarette allumée à la main gauche, et ayant près d’elle, sur la table, un verre de stout.

Clara, avec une autre cigarette, était allongée sur le fauteuil, au milieu d’un grand nombre de cartes étalées sur le parquet, les pieds sur le seau à charbon, et un petit verre d’un liquide rouge-brun, posé près d’elle sur la table du fumoir.

Le docteur promena les yeux de l’une à l’autre, à travers le léger brouillard de fumée grise, mais à la fin son regard ébahi se fixa sur sa fille aînée, la plus sérieuse.

— Clara, dit-il d’une voix haletante, je ne l’aurais jamais cru.

— Quoi donc, papa ?

— Vous êtes en train de fumer !

— Je m’y essaie, papa. Je trouve ça un peu difficile, car je n’y ai pas été habituée.

— Mais pourquoi, je vous le demande, pourquoi ?

— Mrs Westmacott le recommande.

— Oh ! une dame d’âge mûr peut faire bien des choses que doit s’interdire une jeune fille.

— Oh ! non, s’écria Ida. Mrs Westmacott dit qu’il doit y avoir une seule loi pour tout le monde. Prenez une cigarette, papa.

— Non, merci, je ne fume jamais le matin.

— Ah ! peut-être est-ce la marque qui ne vous plaît pas. Quelle est cette marque, Clara ?

— Des Égyptiennes.

— Ah ! il faudra vous procurer des Gemmes de Richmond ou des Turques. Papa, je vous en prie, quand vous irez à la ville, rapportez-moi des Turques.

— Jamais de la vie. Je trouve que ce n’est pas du tout une habitude convenable pour des jeunes personnes. Sur ce point-là, je ne suis point du même avis que Mrs Westmacott.

— Vraiment, papa ? C’est vous qui nous avez conseillé de prendre modèle sur elle.

— Mais avec discrétion. Qu’est-ce que vous buvez là, Clara ?

— C’est du rhum, papa.

— Du rhum ! Et le matin !

Il s’assit et se frotta les yeux, en homme qui s’efforce de dissiper un mauvais rêve.

— Du rhum, avez-vous dit ?

— Oui, papa, tout le monde boit du rhum, dans la profession que je compte embrasser.

— La profession, Clara ?

— Mrs Westmacott dit que toute femme doit exercer une profession et que nous devons choisir celles que les femmes ont toujours évitées.

— C’est tout à fait ça.

— Eh bien ! je suis en train de me conformer à ses conseils. Je veux me faire pilote.

— Ma chère Clara ! Pilote ! Voilà qui est trop fort !

— Voici un bien beau livre, papa : Les Phares, Signaux, Bouées, Canaux et Points de Reconnaissance de la Grande-Bretagne, et cet autre : Le Manuel du Maître Marinier, vous ne sauriez vous imaginer combien c’est intéressant.

— Vous voulez rire, Clara. C’est une plaisanterie.

— Pas du tout, papa. Vous ne vous doutez pas combien j’ai déjà appris de choses. Il faut que je mette un feu vert à bâbord, un feu rouge à tribord, avec un feu blanc au sommet du mât, et une occultation toutes les quinze minutes.

— Oh ! ça doit être bien joli la nuit !

— Et puis je connais les signaux de brouillard. Une sonnerie signifie qu’un vaisseau cingle à bâbord ; deux sonneries, qu’il arrive à tribord ; trois, qu’il est par l’avant, et quatre, qu’il n’obéit pas à la barre. Mais cet homme pose de si terribles questions, à la fin du chapitre. Écoutez-moi cela : « Vous voyez un feu rouge ; le vaisseau est à bâbord, et le vent au nord. Dire à un point près la direction du navire. »

Le docteur se leva en faisant un geste de désespoir.

— Je ne comprends rien à ce qui vous a pris toutes les deux.

— Mon cher papa, nous faisons de notre mieux pour nous rapprocher de l’idéal de Mrs Westmacott.

— Eh bien ! je puis dire que je n’admire point le résultat. Vous, Ida, votre chimie peut bien ne pas tourner trop mal, mais vous, Clara, il ne saurait être question de votre projet. Qu’une jeune fille ayant autant de bon sens que vous ait pu se mettre une idée pareille en tête, voilà qui dépasse mon imagination. Mais il faut que je vous défende formellement d’aller plus loin.

— Mais, papa, dit Ida, d’un air innocemment interrogateur dans ses grands yeux bleus, que ferons-nous si vos ordres et les conseils de Mrs Westmacott sont opposés ? Vous nous avez dit de lui obéir. Elle dit que quand les femmes font un effort pour se débarrasser de leurs entraves, leurs pères, leurs frères, leurs maris sont les premiers à les leur imposer et qu’en ces choses-là les hommes n’ont aucune autorité.

— Est-ce que Mrs Westmacott vous enseigne que je ne suis pas le maître dans ma propre maison ?

Le docteur rougissait.

La colère faisait se hérisser sa chevelure grise.

— Certainement. Elle dit que les maîtres de la maison sont autant de vestiges des siècles d’ignorance.

Le docteur marmotta quelques mots, et frappa du pied sur le tapis.

Sans plus ajouter un mot, il alla au jardin, où ses filles purent le voir aller et venir, l’air furieux, abattant les fleurs avec une baguette.

— Oh ! ma chérie, s’écria Ida, vous avez joué votre rôle à la perfection.

— Mais comme c’est cruel ! Quand j’ai vu dans ses yeux combien il souffrait, j’ai été sur le point de me jeter à son cou et de lui tout avouer. Ne trouvez-vous pas que nous sommes allées assez loin ?

— Non, non, il s’en faut de beaucoup. N’allons pas faiblir en ce moment, Clara. C’est bien drôle que j’aie à vous diriger, moi. C’est un événement tout à fait nouveau. Mais je sais que j’ai raison. Si nous continuons comme nous avons commencé, nous pourrons nous dire pendant toute notre vie que nous l’avons sauvé. Et si nous ne le pouvons pas, oh ! Clara, nous ne nous le pardonnerons jamais.

CHAPITRE X

Femmes futures

À partir de ce jour-là, le docteur ne connut plus la paix.

Jamais un intérieur tranquille et bien dirigé ne fut aussi brusquement transformé en une maison à l’envers, jamais un heureux mortel ne devint aussi complètement malheureux.

Jusqu’alors, il ne s’était jamais aperçu combien ses filles le protégeaient contre tous les frottements de l’existence.

Et maintenant qu’elles ne se bornaient pas à s’abstenir de cette protection, qu’en outre elles étaient devenues une source d’ennuis, il commençait à comprendre combien il avait été favorisé et à soupirer après les jours heureux qu’il avait connus, tant que ses filles n’avaient pas été sous l’influence de sa voisine.

— Vous n’avez pas l’air content, lui avait fait remarquer un matin Mrs Westmacott. Vous êtes pâle, un peu anémié. Vous devriez faire une tournée d’une dizaine de milles sur mon tandem.

— J’ai des ennuis au sujet de mes filles.

Ils allaient et venaient lentement par le jardin.

De temps en temps leur arrivait de la maison, et par-derrière eux, la plainte mélancolique et prolongée d’un cor de chasse.

— Ça, dit-il, c’est Ida. Elle s’est mise à s’exercer sur ce détestable instrument dans les intervalles de sa chimie. Et Clara ne vaut guère mieux. Je déclare que ça devient absolument insupportable.

— Ah ! docteur, docteur, s’écria-t-elle en agitant son index, et laissant entrevoir ses dents blanches, il faut conformer votre genre de vie à vos principes. Il faut laisser à vos filles la même liberté que vous demandez pour les autres femmes.

— La liberté, madame, certainement, mais ceci confine à la licence.

— La même loi pour tous, mon ami.

Elle lui donna une légère tape sur le bras avec son ombrelle.

— Quand vous aviez vingt ans, votre père n’est pas intervenu, je suppose, pour vous empêcher d’étudier la chimie ou de vous exercer sur un instrument de musique. S’il l’avait fait, vous auriez trouvé qu’il se conduisait comme un tyran.

— Mais elles ont changé si brusquement toutes les deux !

— Oui, j’ai remarqué qu’elles se sont prises tout dernièrement d’enthousiasme pour la cause de la liberté. Parmi tous mes disciples, je ne crois pas en avoir qui promettent de se montrer plus dévouées, plus logiques. C’est d’autant plus naturel que j’ai en leur père un des champions sur lequel je compte le plus.

Le docteur eut un petit geste d’impatience.

— Il me semble que j’ai perdu toute autorité.

— Non, non, mon cher ami, elles manifestent d’une façon un peu exubérante leur joie d’avoir rompu les chaînes de l’opinion. Voilà tout.

— Vous ne vous imaginez pas ce que j’ai été obligé de concéder, madame. J’ai passé par une phase terrible. La nuit dernière, après avoir éteint la bougie dans ma chambre à coucher, j’ai mis le pied sur quelque chose de lisse et de dur, qui a glissé par-dessous. Figurez-vous mon horreur ! J’ai allumé le gaz et aperçu une grosse tortue que Clara a jugé à propos d’introduire dans la maison. À mon avis, c’est une sale habitude que celle d’avoir de pareils animaux pour favoris.

Mrs Westmacott fit une petite révérence.

— Merci, monsieur, dit-elle, voilà un joli petit coup assené sournoisement sur ma pauvre Elisa.

— Je vous donne ma parole que je l’avais oubliée, dit le docteur en rougissant. Un favori de cette espèce, cela peut sans doute se supporter, mais deux ! c’est plus que je ne saurais souffrir. Ida possède un singe qui a élu domicile sur les tringles des tentures. C’est la créature la plus exécrable du monde. Il reste dans une immobilité parfaite jusqu’à ce que vous ayez oublié sa présence, et alors tout à coup il se met à bondir d’un cadre à un autre tout autour des murs. Il finit par se suspendre au cordon de sonnette et par vous sauter sur le haut de la tête. À déjeuner, il a chipé un œuf à la coque et en a barbouillé toute la poignée de la porte. Ida traite ces inconvenances de facéties amusantes.

— Oh ! tout s’arrangera, dit la veuve, d’un ton rassurant.

— Et Clara n’est pas moins méchante, Clara, qui jadis était toujours si bonne et si douce, le portrait même de sa pauvre mère. Elle insiste sur le projet absurde de se faire pilote et ne parle plus que feux tournants, roches cachées, codes de signaux et autres inepties de même sorte.

— En quoi est-ce absurde ? demanda son interlocutrice. Est-il une profession plus noble que celle qui concourt à activer le commerce, aider le marin à se diriger en sûreté vers le port ? Je serais portée à croire votre fille admirablement douée pour une telle tâche.

— Alors sur ce point je vous demande la permission de n’être pas de votre avis, madame.

— Vous n’en êtes pas moins inconséquent.

— Excusez-moi, madame, mais je ne vois point la chose sous le même aspect et je vous serais obligé si vous vouliez bien employer votre influence sur ma fille à la dissuader.

— Vous voulez me rendre inconséquente aussi.

— Alors vous refusez ?

— Je crains bien de ne pouvoir intervenir.

Le docteur était très irrité.

— Très bien, madame, dit-il. En ce cas, tout ce que je puis vous dire, c’est de vous souhaiter le bonjour.

Il souleva son grand chapeau de paille et s’éloigna à grandes enjambées par l’allée sablée, pendant que la veuve le suivait d’un regard clignotant.

Elle fut surprise de s’apercevoir qu’elle trouvait le docteur d’autant plus à son gré qu’il s’était montré plus mâle, plus agressif.

C’était déraisonnable, c’était contre tous les principes, mais c’était ainsi, et aucun argument ne pouvait rien y changer.

Le docteur, très allumé, très furieux, rentra dans sa chambre et s’assit pour lire son journal.

Ida s’était retirée, et les gémissements lointains de son cor indiquaient qu’elle était là-haut dans son boudoir.

Clara était assise en face de lui avec ses terribles cartes et son volume bleu.

Le docteur lui jeta un coup d’œil et ses yeux restèrent fixés, immobiles d’étonnement, sur le devant du jupon de sa fille.

— Ma chère Clara, s’écria-t-il, vous avez déchiré votre jupon.

Sa fille se mit à rire et à lisser sa blouse.

Le docteur fut pétrifié d’horreur en voyant la peluche rouge du siège à l’endroit que le vêtement aurait dû couvrir.

— Il est entièrement déchiré, s’écria-t-il, qu’avez-vous donc fait ?

— Mon cher papa, dit-elle, est-ce que vous connaissez quoi que ce soit aux mystères de la toilette des dames ? Cela, c’est un jupon fendu.

Alors il vit qu’en effet c’était un jupon fait de cette façon et que sa fille portait des culottes courtes extrêmement bouffantes.

— Cela sera extrêmement commode pour porter mes bottes, à la mer.

Son père secoua tristement la tête.

— Votre bonne mère n’aurait guère trouvé cela à son gré.

Pendant un instant, le complot fut sur le point de s’écrouler.

Il y avait dans cette réprimande une telle douceur, il y avait tant d’émotion dans cet appel à la mère, que les larmes vinrent aux yeux de Clara, et une minute plus tard, on l’eût vue agenouillée près de lui, avouant tout, si la porte ne se fût ouverte et Ida ne fût entrée dans la pièce en bondissant.

Elle portait une courte jupe grise, comme celle de Mrs Westmacott.

Elle la soulevait de chaque main et dansait parmi les meubles.

— Il me semble que je suis artiste de la Gaîté, s’écriait-elle. Comme c’est charmant de se voir sur les planches. Vous ne pouvez pas vous figurer comme c’est chic, ce costume, papa. On se sent si à son aise ! Et Clara, n’est-ce pas qu’elle est exquise ?

— Rentrez tout de suite dans votre chambre, et enlevez-moi ça, dit le docteur d’une voix tonnante. Je qualifie pareil costume de parfaitement inconvenant et j’entends que mes filles ne le portent pas.

— Inconvenant, papa ! mais c’est la copie exacte de celui de Mrs Westmacott.

— Je dis que c’est inconvenant. Et le vôtre aussi, Clara. Votre conduite est d’une impertinence !… Vous me chassez de la maison. Je vais à la ville, à mon club. Je ne trouve plus chez moi ni confort, ni tranquillité d’esprit. Je ne souffrirai pas cela plus longtemps. Il peut se faire que je rentre tard cette nuit… J’irai à la réunion médicale de Londres. Mais j’espère qu’à mon retour vous aurez réfléchi sur votre conduite et que vous serez affranchies des influences pernicieuses qui ont tout récemment produit un tel changement dans vos dispositions.

Il prit son chapeau, tout en faisant claquer la porte de la salle à manger, et peu d’instants après on entendit le bruit que faisait la grande porte cochère.

— Victoire, Clara, victoire, criait Ida en pirouettant autour des meubles. N’avez-vous pas entendu ce qu’il a dit ? Influences pernicieuses ! Clara, est-ce que vous ne comprenez pas ? Pourquoi restez-vous là si pâle, à bougonner ? Allons, levez-vous pour danser.

— Oh ! que je serai contente quand tout cela sera fini, Ida. J’ai horreur de lui causer de la peine. Assurément il doit avoir appris maintenant combien il est désagréable d’avoir à vivre avec des réformatrices.

— Il l’a bien appris, Clara, mais encore une petite leçon. Il ne faut pas risquer de tout perdre au dernier moment.

— Qu’est-ce que vous voulez faire, Ida ? Oh ! que ce ne soit pas trop dur, je trouve que nous sommes déjà allées trop loin.

— Oh ! nous pouvons faire la chose très gentiment. Vous savez que nous sommes fiancées toutes deux, et cela facilitera beaucoup l’affaire. Harold fera ce que vous lui demanderez, surtout si vous lui expliquez pourquoi, et mon Charles le fera aussi, sans même chercher à savoir le motif. Maintenant vous connaissez la manière de voir de Mrs Westmacott au sujet de la réserve des jeunes personnes. Ce n’est que pruderie, affectation, reste des siècles de ténèbres du zenana. Ce sont ses propres paroles, n’est-ce pas ?

— Et après ?

— Eh bien ! il faut que nous les mettions en pratique. Nous sommes en train de mettre en pratique toutes ses idées, et nous ne devons pas reculer devant celle-là.

— Mais que voulez-vous faire ? Oh ! ne prenez pas cet air malicieux, Ida ! Vous avez la physionomie d’une méchante petite fée, avec vos cheveux d’or et vos yeux pétillants d’espièglerie. Je vois que vous allez proposer quelque chose de terrible.

— Il faut que nous donnions un petit souper ce soir.

— Nous ! Un souper ?

— Pourquoi pas ? Les jeunes gentlemen donnent à souper. Pourquoi les jeunes personnes n’en feraient-elles pas autant ?

— Mais qui inviterons-nous ?

— Eh ! mais, naturellement, Harold et Charles.

— Et l’amiral ? Et Mrs Hay Denver ?

— Oh ! non, ils seraient bien vieille mode. Il faut que nous soyons de notre temps, Clara.

— Mais que leur donnerons-nous à souper ?

— Oh ! quelque chose de chouette, qui ait un goût de noce, de fête, de noctambule. Voyons ! du champagne, naturellement… et des huîtres ! Oui, des huîtres, cela fera l’affaire. Dans les romans, tous les fêtards prennent du champagne et des huîtres. En outre, on n’aura pas de cuisine à faire. Qu’avez-vous dans votre bourse, Clara ?

— J’ai trois livres.

— Et moi une. Quatre livres. Je ne sais pas du tout ce que coûte le champagne. Et vous ?

— Moi, pas davantage.

— Combien d’huîtres un homme peut-il manger ?

— Je n’en ai aucune idée.

— J’écrirai à Charles pour le lui demander. Non, je n’écrirai pas. Je vais demander à Jeanne. Sonnez-la, Clara. Elle a été cuisinière. Elle doit savoir.

Jeanne, soumise à un interrogatoire en règle, refusa de se compromettre autrement qu’en répondant que cela dépendait des gentlemen… et aussi des huîtres.

Toutefois, l’aréopage culinaire, en combinant ses données sur la question, s’accorda à juger que trois douzaines étaient une quantité convenable.

— Alors cela fera huit douzaines en tout, dit Clara, en notant ce qu’il fallait sur une feuille de papier, et deux bouteilles de champagne. Puis du pain de ménage, du vinaigre, du poivre. C’est tout, je crois. Après tout, ce n’est pas si difficile que cela de donner à souper, n’est-ce pas, Clara ?

— Je n’aime pas cela, Ida. Il me semble que c’est si inconvenant !

— Mais c’est indispensable pour mener l’affaire jusqu’au bout. Non, non, il ne faut pas reculer, Clara, sans quoi notre projet sera à vau-l’eau. Papa reviendra certainement à neuf heures trois quarts. Il sera à la porte à dix heures. Il faut que tout soit prêt à son arrivée. Maintenant, asseyez-vous tout de suite. Dites à Harold de venir à neuf heures. J’en ferai autant pour Charles.

Les deux invitations furent envoyées, reçues et acceptées.

Harold était déjà dans la confidence et il devina que c’était là un nouvel épisode du complot.

Quant à Charles, il était si habitué aux excentricités féminines, telles que les personnifiait sa tante, que la seule chose capable de le surprendre était la rigoureuse observation de l’étiquette.

À neuf heures, ils arrivèrent dans la salle à manger du N° 2, où ils trouvèrent, en l’absence du maître de la maison, une lampe à globe rouge, une nappe d’une blancheur de neige, un charmant petit festin, et pour société les deux personnes qu’ils auraient d’eux-mêmes choisies.

Jamais on ne vit réunion plus gaie : la maison retentissait de leurs rires et de leurs propos.

— Il est dix heures moins trois minutes, s’écria soudain Clara, en regardant la pendule.

— Grands dieux ! c’est vrai. Vite à notre petite mise en scène.

Ida plaça les bouteilles de champagne bien en vue, du côté de la porte, et éparpilla les coquilles d’huîtres sur la nappe.

— Avez-vous votre pipe, Charles ?

— Ma pipe ? Oui.

— Alors, je vous prie, fumez-la. Ne discutez pas à ce sujet. Obéissez. Sans cela, notre effet est manqué.

Le gros gaillard sortit de sa poche un étui rouge et en tira une grande pipe d’écume, de laquelle, un instant plus tard, il lança des torrents de fumée.

Harold avait allumé un cigare, et les deux jeunes filles des cigarettes.

— Voilà qui a l’air très chic, très émancipé, dit Ida, en regardant autour d’elle. Maintenant je vais m’allonger sur le canapé. Comme ça ! Maintenant, Charles, asseyez-vous ici, et jetez négligemment votre bras par-dessus le dossier du canapé. Non, ne vous arrêtez pas de fumer. Ça me plaît. Clara, ma chère, posez vos pieds sur le seau à charbon, et tâchez de prendre un air un peu évaporé. Je voudrais que nous puissions nous couronner de fleurs. Il y a des laitues sur la servante. Oh ! mon Dieu, le voilà ! J’entends sa clé.

Et elle se mit à chanter de sa voix aiguë et fraîche quelques vers d’une chanson française au refrain repris par un chœur plein d’élan.

Le docteur avait fait le trajet de la gare à son domicile dans une disposition tranquille et pleine d’indulgence.

Il sentait que peut-être il avait trop parlé le matin, que ses filles avaient été pendant des années des modèles sous tous les rapports, et que si en ces derniers temps elles s’étaient montrées un peu différentes, cela tenait à leur vif désir de suivre ses avis à lui et d’imiter Mrs Westmacott.

Il était maintenant en état de voir clairement que cet avis était imprudent, et qu’un monde peuplé de Mrs Westmacott pourrait bien n’être point l’idéal du bonheur et de la concorde.

Les torts étaient donc de son côté, et il souffrait à la pensée que ses paroles trop vives avaient pu causer de la peine et de l’agitation à ses deux filles.

Mais cette crainte fut bientôt dissipée.

Dès son entrée dans le vestibule, il entendit la voix d’Ida qui chantait une chanson entraînante et il lui arriva au nez un fort parfum de tabac.

Il ouvrit brusquement la porte de la salle à manger et resta abasourdi devant le tableau qu’il avait sous les yeux.

La pièce était pleine de traînées de fumée bleue.

La flamme de la lampe ne s’apercevait qu’à travers un léger brouillard et se projetait sur des bouteilles au corsage doré, des assiettes, des assiettes et un amas de coquilles d’huîtres et de cigarettes.

Ida, la figure rouge et animée, avait une cigarette entre les doigts.

Charles Westmacott était assis près d’elle, le bras passé par-dessus le bord du canapé, en un geste caressant.

De l’autre côté de la pièce, Clara était étalée dans un fauteuil, près d’Harold.

Tous deux fumaient. Tous deux avaient près d’eux des verres de vin.

Le docteur resta muet de surprise, à contempler cette scène des bacchanales.

— Entrez, papa, entrez, s’écria Ida, voulez-vous prendre un verre de champagne ?

— Je vous prie de m’excuser, dit froidement son père, je crois que je suis de trop. Je ne savais pas que vous donniez à souper. Peut-être voudrez-vous bien m’en informer quand vous aurez fini. Vous me trouverez dans mon cabinet.

Quant aux deux jeunes gens, il fit comme s’il ignorait absolument leur présence.

Il referma la porte et se retira confus et mortifié dans sa chambre, où ses deux filles vinrent lui annoncer que leurs invités étaient partis.

— Invités ! Invités par qui ? cria-t-il avec colère. Que signifie cette exhibition ?

— Nous avons donné un petit souper, papa. Ils étaient nos invités.

— Ah ! vraiment !

Le docteur eut un rire sarcastique.

— Alors, reprit-il, vous trouvez convenable de régaler, jusqu’à une heure avancée de la nuit, de jeunes célibataires, pour fumer, pour boire avec eux… à… Oh ! dire que j’ai assez vécu pour rougir de mes propres filles ! Je remercie Dieu que votre bonne mère n’ait point vu ce jour-là.

— Bien cher papa, s’écria Clara, en lui jetant les bras autour du cou, ne vous fâchez pas contre nous. Si vous saviez tout, vous verriez qu’il n’y a rien de mal dans tout cela.

— Rien de mal, mademoiselle ! Qui en est le meilleur juge ?

— Mrs Westmacott, suggéra sournoisement Ida.

Le docteur bondit de sa chaise.

— Au diable Mrs Westmacott, s’écria-t-il en battant avec fureur l’air de ses mains. Est-ce que je n’entendrai jamais parler que de cette femme ? Est-ce que je l’aurai devant moi à chaque pas ? Je ne le souffrirai pas plus longtemps.

— Mais c’était votre désir, papa.

— Eh bien ! toute réflexion faite, je vais vous dire ce que je désire désormais, et nous verrons si vous y obéirez comme vous avez obéi à mon premier vœu.

— Naturellement, papa, nous obéirons.

— Eh bien ! le voici, mon désir, c’est que vous renonciez à ces odieuses idées dont vous vous êtes pénétrées, que vous vous habilliez, que vous vous comportiez comme vous aviez coutume de le faire avant d’avoir jamais vu cette femme et que désormais vous borniez vos relations avec elle à ce qu’exige la stricte politesse entre voisins.

— Nous devons renoncer à Mrs Westmacott ?

— Ou renoncer à moi.

— Oh ! cher papa, pouvez-vous dire une chose aussi cruelle ! s’écria Ida, en enfouissant sa tête à la chevelure crêpelée et dorée dans le devant de chemise de son père, pendant que Clara mettait sa joue contre ses favoris. Naturellement, c’est à elle que nous renonçons, si vous le préférez.

— Naturellement, nous le ferons, papa.

Le docteur passa sa main sur ces deux têtes caressantes.

— Les voilà revenues, mes deux filles, s’écria-t-il. C’est arrivé par ma faute autant que par la vôtre. Je me suis égaré et vous m’avez suivi dans mon erreur. C’est seulement la vue de votre méprise qui m’a fait apercevoir la mienne. Laissons cela de côté et n’en parlons plus, n’y pensons plus.

CHAPITRE XI

Brusque sortie en dehors du bleu

Grâce à l’habileté de deux jeunes filles, un nuage sombre s’était dissipé pour laisser voir l’éclat du soleil.

Mais un autre nuage s’amassait au-dessus d’eux, nuage qui, hélas ! ne devait pas être aussi facile à disperser.

De ces trois familles que la destinée avait réunies, il y en avait déjà deux qui étaient unies par les liens de l’amour.

Toutefois le destin avait décidé qu’un lien d’une autre sorte unirait les Westmacott avec les Hay Denver.

Un sentiment d’amitié très cordiale avait existé entre l’amiral et la veuve, dès le jour où le vieux marin avait amené son pavillon et modifié ses opinions, et fait à la commandante du yacht toutes les concessions qu’il avait refusées à la femme férue de réformes.

Avec sa nature franche et droite, il respectait chez sa voisine des qualités analogues et il était né entre elle et lui une amitié plus semblable à celle qui existe entre deux hommes et qui était fondée sur l’estime et la communauté des goûts.

— À propos, amiral, dit Mrs Westmacott, un matin qu’ils allaient ensemble à la gare, j’apprends que votre garçon fait quelques affaires à la Bourse dans les intervalles de sa cour à miss Walker.

— Oui, madame, et il n’y a personne de son âge qui réussisse aussi bien. Il va de l’avant ; je puis vous le dire, madame. Il y en a qui sont partis en même temps que lui et qui sont en arrière de lui de plusieurs longueurs de pont. Il a touché ses cinq cents livres l’année dernière, et avant qu’il ait trente ans, il fera les quatre chiffres.

— Si je vous ai demandé cela, c’est que j’ai moi-même à faire de temps à autre quelques petits placements et que mon courtier actuel est une canaille. Je serais enchantée d’en charger votre fils.

— Vous êtes bien bonne, madame. Son associé s’est donné un congé, et Harold serait bien aise de pousser un peu les affaires et de montrer de quoi il est capable. Vous savez, quand le capitaine est à terre, la poupe n’est jamais assez grande pour contenir le lieutenant.

— Je suppose qu’il prend, comme c’est l’usage, un demi pour cent.

— Je ne sais pas. Pour sûr je l’ignore. Je jurerais qu’il fait ce qui est juste et légitime.

— C’est ce que je paie ordinairement – dix shillings pour cent livres. Si vous le voyez avant moi, dites-lui de m’acheter cinq mille livres de la Nouvelle-Zélande. Ces titres sont à quatre en ce moment, mais j’ai quelque idée qu’ils monteront.

— Cinq mille ! s’écria l’amiral, en faisant un calcul mental. Attendez, que je voie. Cela fait vingt-cinq livres de commission. Un joli bénéfice pour la journée, sur ma parole. C’est une bien belle commande, madame.

— Eh ! puisque je dois la faire à quelqu’un, pourquoi ne la lui confierais-je pas ?

— Je lui en parlerai, et je suis sûr qu’il ne perdra pas de temps.

— Oh ! cela ne presse pas beaucoup. À propos, d’après ce que je vous ai entendu dire à l’instant, il a un associé.

— Oui, mon garçon est le second associé. Pearson est le premier. Je lui ai été présenté il y a des années, et il a offert à Harold de débuter avec lui. Naturellement, nous avons dû payer une belle prime.

Mrs Westmacott s’était arrêtée et se tenait très raide.

Sa physionomie de Peau-Rouge avait pris une expression encore plus dure que d’habitude.

— Pearson, dit-elle. Jérémie Pearson ?

— C’est cela même.

— Alors il n’y a rien de fait, s’écria-t-elle. Il ne faut pas vous occuper de ce placement.

— Très bien, madame.

Ils continuèrent à cheminer côte à côte, elle ruminant quelque idée, lui un peu vexé et désappointé de ce caprice et de la commission perdue pour Harold.

— Amiral, je vais vous expliquer ce que c’est, s’écria-t-elle soudain. Si j’étais à votre place, je retirerais votre fils de cette association.

— Mais pourquoi, madame ?

— Parce qu’il est allié à un des renards les plus malins, les plus sournois qu’il y ait dans la Cité de Londres tout entière.

— Jérémie Pearson, madame ? Qu’est-ce que vous pouvez savoir de lui ? Il a une bonne réputation.

— Personne au monde ne connaît Jérémie Pearson comme je le connais, amiral. Je vous avertis parce que j’ai de l’amitié pour vous et pour votre fils. Cet homme est un gredin, et le mieux que vous puissiez faire, c’est de l’éviter.

— Mais tout cela, ce sont des mots, madame, rien de plus. Allez-vous me dire que vous le connaissez mieux que les courtiers et les coulissiers de la Cité ?

— L’ami, s’écria Mrs Westmacott, admettrez-vous que je le connais, quand je vous aurai dit que mon nom de jeune fille est Ada Pearson et que Jérémie Pearson est mon frère unique ?

L’amiral sifflota :

— Tiens, s’écria-t-il, maintenant que j’y songe, cette ressemblance…

— C’est un homme de fer, amiral… un homme sans cœur. Je vous révolterais si j’avais à vous raconter ce que j’ai souffert de mon frère. La fortune paternelle fut partagée également entre nous. Il mangea sa part en cinq ans, et depuis lors il a tenté de me frustrer de la mienne par tous les tours que peut employer un homme bassement roublard, par de viles flagorneries, par des ficelles légales, par l’intimidation brutale. Il n’est pas une vilenie dont cet homme ne soit capable. Oh ! je le connais, mon frère Jérémie. Je le connais et me tiens prête à le recevoir.

— Voilà qui est tout à fait nouveau pour moi, madame. Sur ma parole, je ne sais qu’en dire. Je vous remercie de m’avoir parlé aussi franchement. D’après ce que vous m’apprenez, c’est un individu avec lequel il ne fait pas bon s’embarquer. Peut-être Harold fera-t-il bien de couper l’amarre.

— Qu’il ne perde pas un jour.

— Eh bien ! nous en parlerons, vous pouvez en être certaine. Mais nous voici à la gare. Le temps de vous voir installée en voiture, et je retourne à la maison pour voir ce que dira ma femme à ce sujet.

Comme il cheminait dans la direction de sa demeure, pensif et perplexe, il fut surpris de s’entendre appeler à haute voix et de voir Harold accourir à sa poursuite du haut de la route.

— Oui, papa, s’écria-t-il, j’arrive à l’instant de la ville, et la première chose que j’ai aperçue c’est votre dos, pendant que vous vous en alliez. Mais vous êtes si bon marcheur qu’il m’a fallu courir pour vous rattraper.

Le sourire de plaisir de l’amiral s’était épanoui sur sa figure en des milliers de rides.

— Vous voilà revenu de bonne heure, aujourd’hui, dit-il.

— Oui, je tenais à vous consulter.

— Rien de dérangé ?

— Oh ! non, un simple désagrément.

— De quoi s’agit-il ?

— Combien avez-vous à votre compte personnel ?

— Une belle somme, environ huit cents livres, je crois.

— Oh ! la moitié suffira. C’était bien imprévoyant de la part de Pearson.

— Quoi donc ?

— Eh bien ! voici, papa. Quand il est parti pour prendre un petit congé au Havre, il m’a laissé les créances à payer et le reste. Il m’a dit qu’il y avait en banque les fonds qu’il fallait pour faire face à tous les paiements. Mardi j’ai eu l’occasion de payer deux chèques, l’un de quatre-vingts livres, l’autre de cent vingt, et voici que la banque me les renvoie avec une note indiquant que nous avons déjà dépassé notre actif de quelque cent livres.

L’amiral prit un air très grave.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il.

— Oh ! cela peut aisément s’arranger. Vous savez que Pearson place tout le capital disponible et ne garde en banque que la plus petite marge possible. Tout de même, c’était bien mal de sa part de m’exposer au risque de voir revenir un de mes chèques. Je lui ai écrit pour lui demander l’autorisation de vendre quelques titres et j’ai envoyé à la banque des explications par écrit. Mais en attendant, je serai obligé d’émettre d’autres chèques. Aussi ferai-je bien d’opérer un transfert d’une partie de notre avoir pour y faire face.

— C’est très bien, mon garçon. Tout ce qui est à moi est à vous. Mais le croiriez-vous ? Savez-vous qui est ce Pearson ? C’est le frère de Mrs Westmacott.

— Vraiment ? Voilà une chose bien singulière. Eh bien ! maintenant que vous me le dites, je trouve une ressemblance. Ils ont tous deux la même coupe dure de physionomie.

— Elle m’a avertie d’être en garde contre lui. Elle dit qu’il n’y a pas dans Londres de pire corsaire que lui. J’espère que tout va bien, mon garçon, et que nous ne nous trouverons pas dans des eaux agitées.

Harold avait légèrement pâli en apprenant ce que Mrs Westmacott pensait de son associé.

Ces paroles donnaient une forme et un corps à certaines craintes vagues, à des soupçons qu’il éprouvait et qu’il avait rejetés bien loin, parce qu’il les trouvait trop monstrueux, trop fantaisistes pour les admettre.

— Papa, c’est un homme bien connu à la Cité, dit-il.

— Naturellement, il est connu, naturellement. C’est ce que je lui ai dit. S’il y avait quelque chose de louche en lui, on l’aurait découvert. Mais heureusement vous savez, il n’y a rien d’aussi âpre qu’une brouille de famille. Toutefois, vous avez très bien fait d’écrire au sujet de cette affaire, car il est bon d’avoir toutes choses en bon ordre à son bord.

Mais la lettre d’Harold à son associé s’était croisée avec une lettre écrite par son associé à Harold.

Elle se trouva le lendemain matin sur la table. Au déjeuner, en la lisant, il sentit son cœur se briser, il bondit de sa chaise, la figure pâle, les yeux fixes.

— Mon garçon ! Mon garçon !

— Je suis ruiné, mère, ruiné.

Il restait immobile, regardant fixement devant lui, pendant que la lettre voltigeait et retombait sur le tapis.

Alors il retomba sur sa chaise, et il se cacha la figure dans les mains.

Un instant après, sa mère l’entourait de ses bras, pendant que l’amiral, les doigts tremblants, ramassait la lettre et ajustait son lorgnon pour la lire.

Elle était ainsi conçue :

Mon cher Denver,

Au moment où cette lettre vous parviendra, je serai hors de votre portée, à l’abri de quiconque pourrait désirer une entrevue.

Inutile de vous mettre à ma recherche, car je vous assure que cette lettre a été mise à la poste par un ami, et que si vous essayez de me découvrir, ce sera peine perdue.

Je suis fâché de vous laisser dans une situation aussi serrée, mais il faut que l’un ou l’autre de nous s’y trouve et, somme toute, je vous ai donné la préférence.

Vous ne trouverez rien à la banque, et il y a treize mille livres de disparues sans justification.

Je serais assez porté à croire que le meilleur parti à prendre pour vous est de réaliser tout ce que vous pourrez convertir en espèces et d’imiter l’exemple de votre associé.

En agissant sans retard, vous pouvez vous tirer d’affaire.

Dans le cas contraire, non seulement vous aurez à fermer boutique, mais encore je crains qu’on ne puisse regarder l’argent manquant comme une simple dette et que vous ne soyez tenu pour légalement responsable autant que moi.

Suivez ce conseil d’ami et partez pour l’Amérique : un jeune homme qui a de la cervelle peut toujours se tirer d’affaire autre part qu’ici et vous survivrez bien à ce petit malheur.

C’est une leçon que vous n’aurez pas payée trop cher, si elle vous apprend à ne jamais agir de confiance en affaires et à insister pour vous renseigner exactement sur ce que fait votre associé, fût-il le plus ancien de la firme.

Votre très dévoué,        

Jérémie Pearson.

— Juste Ciel ! s’écria l’amiral, il a pris la fuite.

— En me laissant dans la situation d’un banqueroutier et d’un voleur.

— Non, non, Harold, sanglota la mère. Tout s’arrangera. Peu importe l’argent.

— L’argent, mère ! mais il s’agit de mon honneur.

— Le petit a raison, c’est de son honneur, et de mon honneur, qu’il s’agit, car son honneur est le mien. C’est une rude épreuve, mère, alors que nous pensions avoir laissé derrière nous, dans le passé, toutes les difficultés de notre existence, mais nous la supporterons comme nous en avons supporté d’autres.

Il tendit sa main noueuse et les deux vieux s’assirent, penchant leurs têtes grises, leurs doigts entrelacés, et se donnant de la force par leur amour et leur sympathie réciproques.

— Nous étions trop heureux, soupira-t-elle.

— Mais c’est la volonté de Dieu, mère.

— Et pourtant elle est cruelle à supporter. J’aurais pu perdre tout, maison, argent, mon rang, je l’aurais supporté. Mais à mon âge, mon honneur… l’honneur d’un amiral de la flotte.

— Il ne peut être question d’honneur perdu, John, quand on n’a rien fait de déshonorant. Qu’avez-vous fait ? Qu’a fait Harold ? L’honneur n’est pas en question.

Le vieillard secoua la tête, mais Harold avait déjà repris son sang-froid d’homme pratique, qui l’avait abandonné un instant en présence de ce coup terrible.

— La mère a raison, papa, dit-il. Dieu sait que c’est assez cruel, mais nous ne devons pas envisager les choses sous un aspect trop sombre. Après tout, cette insolente lettre est à elle seule la preuve que je ne suis pour rien dans les projets du misérable coquin qui l’a écrite.

— On peut croire qu’elle a été concertée d’avance.

— On ne peut pas le croire. Toute ma vie proteste contre cette idée. On ne saurait me regarder en face en l’exprimant.

— Non, mon garçon, pour peu qu’on ait des yeux dans la tête, s’écria l’amiral, reprenant courage à la vue de cette physionomie aux yeux étincelants de bravoure et de défi. Nous avons la lettre et nous avons notre réputation. Avec ces deux choses, nous nous dirigerons sans péril. J’ai commis une faute, dès le début, en vous choisissant pour associé un requin de terre ferme. Et Dieu me pardonne, moi qui croyais vous avoir facilité vos débuts !

— Cher papa, comment auriez-vous pu savoir ? Comme il le dit dans sa lettre, il m’a donné une leçon. Mais il était bien plus âgé, bien plus expérimenté, et il m’était difficile de demander à examiner ses comptes. Mais nous n’avons pas de temps à perdre. Il faut que je me rende à la Cité.

— Qu’est-ce que vous comptez faire ?

— Ce que ferait un honnête homme. J’écrirai à tous nos clients et créanciers. Je les réunirai. Je leur exposerai toute la situation. Je leur lirai la lettre et me remettrai entièrement entre leurs mains.

— C’est cela, mon garçon, vergue contre vergue, et que cela soit réglé.

— Il faut que je parte tout de suite.

Il prit son pardessus et son chapeau.

— Mais j’ai encore dix minutes avant de prendre le train. Il y a une petite chose que je dois faire avant de partir.

À travers les longues vitres de la porte-fenêtre, il avait aperçu, comme dans un éclair, une blouse blanche et un chapeau de paille sur la pelouse du tennis.

Clara venait souvent l’y trouver le matin pour échanger quelques mots avec lui, avant qu’il courût à la Cité.

Il sortit, marchant maintenant du pas rapide et ferme d’un homme qui a pris une résolution importante, mais il avait les traits tirés, les lèvres pâles.

— Clara, dit-il, en la voyant venir à lui avec des mots de bienvenue, je suis désolé de vous apporter de mauvaises nouvelles, mais les choses ont mal tourné à la Cité, et… et je crois qu’il est de mon devoir de vous délier de votre engagement.

Clara le regarda fixement de ses grands yeux noirs pleins d’interrogation, et elle devint aussi pâle que lui.

— En quoi la Cité peut-elle avoir de l’influence sur vous et moi, Harold ?

— Il s’agit de déshonneur, et je ne puis vous demander d’en prendre votre part.

— Déshonneur ! La perte de méprisables pièces d’or et d’argent !

— Oh ! Clara, s’il n’y avait que cela ! Nous pourrions être bien plus heureux dans un petit cottage à la campagne qu’avec toutes les richesses de la Cité. La pauvreté ne saurait m’atteindre au cœur comme je l’ai été ce matin. Tenez, Clara, il n’y a que vingt minutes que j’ai la lettre, et il me semble que c’est déjà chose du passé, une vieille chose qui est arrivée il y a bien longtemps, quelque nuage noir qui s’est placé devant tout le bonheur, toute la paix d’autrefois.

— Mais alors, qu’est-ce donc ? Que craignez-vous de pire que la pauvreté ?

— C’est d’avoir des dettes que je serai hors d’état de payer. C’est d’être affiché à la Bourse et déclaré banqueroutier. C’est de savoir que des gens ont de justes réclamations à me faire et de me sentir incapable de soutenir leur regard. N’est-ce pas pire que la pauvreté ?

— Oui, Harold, c’est mille fois pire. Mais tout cela, on peut l’arranger. N’y a-t-il rien de plus ?

— Mon associé s’est enfui en me laissant la responsabilité de grosses dettes, et dans une situation telle qu’on a le droit de me sommer de produire au moins une partie de l’argent qui manque. C’est de l’argent qui lui a été confié pour être placé et il l’a dérobé. Moi, son associé, j’en reste responsable. J’ai attiré la misère sur tous ceux que j’aime… sur mon père, sur ma mère. Mais vous, du moins, vous ne vous trouverez pas sous cette ombre. Vous êtes libre, Clara ; il n’y a plus de lien entre nous.

— Il faut être deux pour contracter un pareil lien, Harold, dit-elle en souriant et lui passant la main sous le bras, il faut être deux pour le faire, et deux aussi pour le rompre. Est-ce de cette façon-là qu’on fait les affaires à la Cité, monsieur, et admet-on qu’un homme puisse, par un simple acte de sa volonté, déchirer ses engagements ?

— Vous me regardez comme toujours lié, Clara ?

— Il n’est pas de créancier plus inexorable que moi, Harold. Jamais, jamais vous ne serez affranchi de ce lien.

— Mais je suis ruiné, toute ma vie est flétrie.

— Aussi donc vous voulez aussi ma ruine, et que mon existence soit flétrie ! Non, non, monsieur, vous ne vous en tirerez pas aussi facilement. Mais parlons sérieusement, Harold. Vous m’auriez blessée, si la chose n’était pas aussi absurde. Croyez-vous que l’amour d’une femme est comme cette ombrelle que je tiens à la main, une chose qui n’est bonne que quand le soleil brille et qui est inutile lorsque les vents soufflent et que les nuages s’épaississent ?

— Je ne voudrais pas vous entraîner dans ma chute, Clara.

— Ne ferais-je pas une chute profonde, si je vous abandonnais à un moment pareil ? C’est seulement maintenant que je puis vous être utile, vous aider, vous soutenir. Vous avez toujours été si énergique, si au-dessus de moi. Vous êtes encore fort, mais maintenant, à deux, nous serons plus forts encore. En outre, monsieur, vous ne vous doutez pas combien je m’entends aux affaires. Papa le dit et il s’y connaît.

Harold fit un effort pour parler, mais il avait le cœur trop plein. Il ne put que serrer la main blanche qui se reployait autour de sa manche.

Ils firent ainsi quelques pas côte à côte, elle causant gaiement et lançant quelques petits rayons de courage dans la sombre atmosphère dont il était enveloppé.

En l’écoutant, il croyait entendre Ida et non sa sœur dans la personne posée, pleine de réserve, qui bavardait avec lui.

— Cela s’arrangera bientôt, dit-elle, et alors nous nous trouverons bien sots. Naturellement, tous les hommes d’affaires ont ces petites crises de hausse et de baisse. Tenez, de tous ceux que vous rencontrez à la Bourse, je crois qu’il n’y en a pas un qui n’ait quelque histoire semblable à raconter. Si les choses allaient toujours sans accrocs, naturellement tout le monde se ferait boursier, et vous seriez obligés de tenir vos réunions dans Hyde-Park. Combien vous faut-il ?

— Plus que je n’arriverai jamais à trouver, rien de moins que treize mille livres.

La figure de Clara s’allongea à l’énoncé de cette somme.

— Qu’est-ce que vous comptez faire ?

— Je vais tout de suite aller à la Cité, et je demanderai à tous nos créanciers de venir me trouver demain. Je leur lirai la lettre de Pearson et je me mettrai entre leurs mains.

— Et eux, que feront-ils ?

— Que peuvent-ils faire ? Ils enverront des sommations pour se faire rembourser et la maison sera déclarée en état de banqueroute.

— Et la réunion aura lieu demain ? Voulez-vous que je vous donne mon avis ?

— Quel est-il, Clara ?

— C’est de leur demander un délai de quelques jours. Qui sait si les choses ne prendront pas une nouvelle tournure ?

— Quelle tournure peuvent-elles prendre ? Je n’ai aucun moyen de trouver l’argent.

— Gagnons quelques jours.

— Oh ! nous les aurons par la marche même des choses. Les formalités légales prendront déjà un peu de temps. Mais il faut que je parte, Clara, il ne faut pas que j’aie l’air de me dérober. Maintenant ma place est dans mes bureaux.

— Oui, mon cher, vous avez raison. Que Dieu vous bénisse et vous garde. Je serai ici au Désert, mais pendant tout le jour je serai en esprit près de votre bureau de Throgmorton Street, et si vous venez à être triste, vous entendrez un léger murmure à votre oreille, et vous saurez qu’il y a un de vos clients que vous ne pouvez pas écarter, que vous ne pourrez pas écarter tant que nous serons en vie, mon cher.

CHAPITRE XII

Amis des temps de malheur

— Maintenant, papa, dit Clara, le front plissé, les bouts des doigts réunis, de façon à lui donner l’air d’une femme qui a l’expérience des affaires, je voudrais avoir un entretien avec vous au sujet d’affaires d’argent.

— Oui, ma chère.

Il posa son journal et sa figure prit une expression d’interrogation.

— Voulez-vous me dire, papa, quelle somme il me revient à moi, bien à moi ? Vous me l’avez déjà dit souvent, mais j’oublie toujours les chiffres.

— Vous avez deux cent cinquante livres de revenu annuel, d’après le testament de votre tante.

— Et Ida ?

— Ida en a cent cinquante.

— Eh bien ! je trouve que je peux parfaitement me suffire avec cinquante livres par an. Je ne suis pas follement dépensière et je pourrais faire mes costumes moi-même, si j’avais une machine à coudre.

— C’est très vraisemblable, ma chère.

— En ce cas, cela ferait deux cents livres par an, dont je pourrais me passer.

— Si c’était nécessaire.

— Mais c’est nécessaire.

» Oh ! aidez-moi, en bon, cher papa que vous êtes, aidez-moi en cette affaire, car je la prends très à cœur. Harold a un terrible besoin d’argent et ce n’est point arrivé par sa faute.

Et avec le tact et l’éloquence d’une femme, elle raconta toute l’histoire.

— Mettez-vous à ma place, papa. Qu’est-ce que l’argent pour moi ? Jamais je n’y pense, d’un bout à l’autre de l’année. Mais maintenant j’en reconnais la grande valeur. Je n’aurais jamais cru que l’argent pût avoir cette importance. Voyez ce que je peux en faire. Cela pourra l’aider à se tirer d’affaire. Il faut que j’aie cela demain. Oh ! conseillez-moi sur ce que je dois faire, et dites-moi comment je pourrai avoir l’argent.

Le docteur sourit de cette hâte.

— Vous êtes aussi pressée de vous défaire de l’argent que les autres le sont de le gagner, dit-il. En d’autres circonstances, je jugerais que c’est hasardeux, mais je crois en votre Harold, et je vois clairement qu’il a été victime d’une abominable escroquerie. Vous me laisserez le soin de m’occuper de l’affaire.

— Vous, papa ?

— On s’arrangera mieux entre hommes. Votre capital, Clara, est d’environ cinq mille livres, mais il est placé en hypothèques, et vous ne pouvez pas le réaliser.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu !

— Mais nous pouvons nous arranger quand même. J’ai cette même somme chez mon banquier. J’en ferai l’avance aux Denver comme venant de vous, et vous pourrez me rembourser le capital, ou les intérêts, quand ils arriveront à échéance.

— Oh ! que c’est beau ! Que vous êtes généreux et bon !

— Mais il y a un obstacle ; c’est que vous n’arriverez pas à décider Harold à accepter cet argent.

La figure de Clara s’allongea.

— Le croyez-vous réellement ?

— Je suis certain qu’il ne voudrait pas.

— Alors, qu’allez-vous faire ? Comme ces affaires d’argent sont épineuses à arranger !

— Je verrai son père. Nous pourrons combiner cela entre nous.

— Oh ! faites-le, papa, faites-le. Et le ferez-vous bientôt ?

— Il n’est rien de tel que le moment présent. Je vais écrire un chèque.

Il griffonna un chèque, le mit dans une enveloppe, prit son grand chapeau de paille et sortit par le jardin pour aller faire sa visite matinale.

En entrant dans le salon de l’amiral, il se trouva en présence d’un étrange spectacle.

Un grand coffre de marin en occupait le centre. Il était ouvert, et tout autour gisaient sur le tapis de petites piles de jersey, de vêtements de toile cirée, des livres, des boîtes à sextant, des instruments, des bottes de marin.

Le vieil homme de mer était installé gravement parmi ce fouillis, le retournait, l’examinait avec attention, pendant que sa femme, dont les larmes coulaient sur ses joues hâlées, était assise sur le canapé, les coudes sur les genoux, le menton sur les mains, se balançant lentement en arrière et en avant.

— Holà ! docteur, dit l’amiral, en lui tendant la main, voilà le mauvais temps déchaîné sur nous. Vous l’avez sans doute appris, mais j’ai franchi plus d’un orage, et, s’il plaît à Dieu, nous nous tirerons tous les trois de ce temps-là aussi, bien que deux de nous fassent eau un peu plus qu’autrefois.

— Mes chers amis, je suis venu vous dire combien je sympathise profondément avec vous. Ma fille ne m’en a parlé qu’à l’instant.

— C’est tombé si brusquement sur nous, docteur, sanglota Mrs Hay Denver. Je croyais pouvoir garder John pour le reste de notre vie. Le Ciel sait que nous n’avons guère été ensemble. Mais voilà que maintenant il parle de reprendre la mer.

— Oui, oui, Walker, c’est le seul moyen de nous en tirer. Au premier moment, quand j’ai appris la chose, je me suis trouvé tout désemparé à la merci du vent. Je vous donne ma parole que je n’ai jamais si complètement perdu mon orientation depuis le jour où j’ai suspendu un poignard d’enseigne à mon ceinturon. Vous savez, mon ami, je me connais quelque peu en naufrages, en batailles, en tout ce qui peut se produire sur l’eau, mais les brisants de la Cité sur lesquels mon pauvre garçon a donné sont bel et bien choses trop fortes pour moi. C’est Pearson qui m’y a piloté, et maintenant je sais que c’est une canaille. Mais à présent j’ai relevé ma position, et je vois très bien la direction à suivre.

— Laquelle donc, amiral ?

— Oh ! j’ai un ou deux petits plans. J’aurai quelques nouvelles pour le garçon. Que diable, ami Walker, il se peut que j’aie quelque raideur dans les jointures, mais vous m’êtes témoin que je suis capable de faire mes douze milles en moins de trois heures. Eh bien ! alors, j’ai la vue aussi bonne, excepté pour lire le journal. J’ai l’esprit clair. Je suis âgé de soixante-trois ans, mais je me porte aussi bien que jamais, trop bien pour rester pendant dix années à ne rien faire. Je ne m’en trouverai que mieux de goûter encore une fois à l’eau salée, de recevoir le souffle de la brise. Tut ! tut ! mère, il ne s’agit pas cette fois d’une croisière de quatre ans. Cela ne sera pas plus long que si j’allais en visite à la campagne.

Il parlait à grand fracas, tout en remettant ses bottes de marin et ses sextants dans le coffre.

— Vous songez donc sérieusement à arborer de nouveau votre pavillon, mon cher ami ?

— Mon pavillon, Walker ? Non, non, Sa Majesté, que Dieu la bénisse ! a trop de jeunes gens pour avoir besoin d’un vieux ponton comme moi. Je serai Mr Hay Denver tout court, de la marine marchande. Je peux espérer trouver un armateur qui me donne l’occasion de faire mes preuves comme second ou troisième officier. Cela me paraîtra étrange de sentir encore une fois les barres du pont sous mes doigts.

— Tal ta ! ta ! Cela ne fera pas l’affaire, non, cela ne fera pas l’affaire, amiral.

Le docteur s’assit près de Mrs Denver et lui caressa la main en témoignage d’amitié et de sympathie.

— Nous devons attendre que votre fils sache à quoi s’en tenir avec tout ce monde-là, et alors nous connaîtrons l’étendue du dommage, et la meilleure manière d’y remédier. Alors il sera assez tôt pour que nous nous mettions à passer en revue nos ressources disponibles pour y faire face.

— Nos ressources ! dit l’amiral en riant. Il y a ma pension. Walker, je crains que cette revue ne soit bientôt faite.

— Oh ! allons, il y en a auxquelles vous n’avez peut-être pas songé. Par exemple, amiral, j’avais toujours eu l’intention de donner à ma fille cinq mille livres quand elle se marierait. Naturellement les embarras de votre garçon sont les siens à elle aussi, et on ne saurait faire un meilleur emploi de cet argent qu’en l’aidant à se tirer d’affaire. Elle a une petite fortune en propre qu’elle comptait apporter, mais j’ai jugé meilleur de m’y prendre de cette façon. Voulez-vous prendre le chèque, Mrs Denver ? Je crois qu’il vaudrait mieux n’en point parler à Harold et s’en servir quand l’occasion se présenterait.

— Dieu vous bénisse, Walker. Vous êtes un véritable ami. Je ne l’oublierai jamais, Walker.

L’amiral s’assit sur son coffre de marin et s’épongea le front avec son mouchoir rouge.

— Qu’est-ce que cela me fait que vous ayez cela maintenant ou après ? Cela pourra être plus utile maintenant. Il n’y a qu’une stipulation. Si les choses tournent au pire, et si l’affaire marche de cette sorte qu’on ne puisse espérer l’arranger, alors gardez le chèque. Il ne sert de rien de verser de l’eau dans un bassin percé, et si le jeune homme tombe, il aura besoin de quelque chose qui l’aide à se relever.

— Il ne tombera pas, Walker, et vous n’aurez pas à rougir de la famille où votre fille va trouver un mari. J’ai mon plan à moi. Mais nous garderons votre argent, mon ami, et cela nous fortifiera de le savoir là.

— Eh bien ! alors, tout est convenu, dit le docteur Walker, et s’il fallait quelque chose de plus, il ne faut pas le laisser couler à fond faute de mille ou deux mille livres. Et maintenant, amiral, je pars pour ma promenade matinale. Ne venez-vous pas aussi ?

— Non, il faut que j’aille à la ville.

— Alors bonjour. J’espère que je recevrai de meilleures nouvelles, et que tout ira bien. Bonjour, Mrs Denver. Il me semble que le jeune homme est mon propre fils, et je ne me sentirai pas à mon aise tant que ses affaires ne seront pas arrangées.

CHAPITRE XIII

Dans des eaux étrangères

Après le départ du docteur Walker, l’amiral remit toutes ses affaires dans son coffre de marin, à l’exception d’un petit portefeuille monté en laiton.

Il l’ouvrit et en tira à peu près une douzaine de feuilles de papier bleu toutes couvertes de timbres et de cachets, avec un Victoria Regina imprimé en grosses lettres en tête de chacune.

Il les roula soigneusement en petit paquet et, les plaçant dans la poche intérieure de son habit, il prit sa canne et son chapeau.

— Oh ! John, ne faites pas cette imprudence, s’écria Mrs Denver, en lui mettant ses mains sur la manche. Je vous ai si peu eu près de moi, John. Il n’y a que trois ans que vous avez quitté le service. Ne me quittez pas de nouveau. Je sais que c’est une faiblesse de ma part, mais je ne puis m’y faire.

— La voilà bien, ma brave fille ! dit-il en caressant ses bandeaux grisonnants. Nous avons vécu ensemble dans l’honneur, mère, et, s’il plaît à Dieu, nous mourrons dans l’honneur. Peu importe de quelle façon les dettes ont été faites, il faut les payer, et ce que le petit doit, nous le devons. Il n’a pas les fonds, et comment les trouvera-t-il ? Eh bien ! alors ? Cela devient mon affaire et il n’y a qu’une manière de l’arranger.

— Mais la situation ne doit pas être aussi critique, John. Ne ferions-nous pas mieux d’attendre jusqu’à ce qu’il ait vu ces gens-là, demain ?

— Il se peut qu’ils ne lui donnent qu’un court délai. Mais je m’arrangerai pour ne rien conclure qui ne puisse se défaire. À présent, mère, il ne sert de rien de chercher à me retenir. C’est une chose qui doit être faite et ce n’est pas agir raisonnablement que de l’esquiver.

Il détacha de sa manche les doigts de sa femme, la poussa doucement vers un fauteuil et sortit à grands pas.

Moins d’une demi-heure après, l’amiral était débarqué dans le tourbillon de la gare Victoria et s’y trouvait au milieu d’une cohue nombreuse, agitée, qui se poussait, se bousculait pour entrer dans la salle d’attente encombrée.

Son projet qui, dans sa chambre, lui paraissait assez facile à réaliser, présentait déjà des difficultés d’exécution à ses yeux, et il se demandait avec embarras par quelles démarches il commencerait.

Parmi le flot des gens affairés, dont chacun courait dans une direction définie, le vieux marin, en son complet à carreaux gris, avec son chapeau noir en feutre mou, avançait d’un pas lent, la tête penchée, le front ridé par l’indécision.

Soudain il lui vint une idée.

Il retourna à la gare et acheta un journal quotidien, qu’il déploya et retourna jusqu’à ce qu’il eût sous les yeux une certaine colonne.

Alors il ploya soigneusement cette partie, se dirigea vers un siège et se mit à étudier cette colonne à loisir.

Et vraiment, à en juger par cette lecture, il semblait étrange qu’il pût y avoir en ce monde des gens embarrassés faute d’argent.

Là c’était une longue liste de gentlemen affligés d’une surabondance de revenu et qui adressaient des appels empressés aux pauvres, aux nécessiteux, les invitant à venir les en soulager.

Là c’était l’innocent personnage, qui n’était point un prêteur de profession, mais qui se ferait un plaisir de se mettre en rapport, etc., etc.

Il y avait aussi l’accommodant particulier qui avançait des sommes allant de dix livres à dix mille livres, sans frais, ni garantie, ni retard.

« Argent remis en espèces dans le délai de quelques heures. » Ainsi s’exprimait cette alléchante annonce, évocatrice d’une scène où l’on voyait de rapides messagers accourant, surchargés de sacs d’or, au secours du pauvre homme empêtré dans la lutte.

Un troisième gentleman faisait toutes les affaires par entrevues personnelles, avançait de l’argent sur n’importe quelle caution et même sans caution.

La promesse la plus vague, la plus ténue, suffisait pour le satisfaire, à en croire sa circulaire, et il finissait en ne demandant pas plus de cinq pour cent.

Ce trait parut à l’amiral le plus prometteur de beaucoup.

Ses rides s’effacèrent, et son froncement de sourcils disparut à cette vue.

Il plia le journal, se leva et se trouva nez à nez avec Charles Westmacott.

— Holà ! amiral !

— Holà ! Westmacott !

Charles avait toujours été le favori du marin.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Oh ! je suis venu pour quelques affaires de ma tante. Mais je ne vous avais jamais vu jusqu’à ce jour à Londres.

— C’est un endroit que je déteste. Ça me donne des étouffements. Il n’y a pas une gorgée d’air pur de ce côté-ci de Greenwich. Mais peut-être que vous connaissez bien les rues de la Cité ?

— Oh ! pour cela, je la connais un peu en effet. Vous savez, je n’ai jamais vécu ailleurs que dans la banlieue et je m’occupe de la plupart des affaires de ma tante.

— Vous connaissez peut-être Bread Street ?

— C’est une rue en dehors de Cheapside.

— Eh bien ! comment vous orientez-vous pour y aller d’ici ? Faites-moi un tracé et je le suivrai.

— Mais, amiral, je n’ai rien à faire. Je me ferai un plaisir de vous y conduire.

— Vous feriez ça ! Eh bien ! j’accepterai votre offre avec reconnaissance. J’ai affaire par là. Smith et Hanbury, agents financiers, Bread Street.

Le couple se mit en route le long du fleuve et suivit le cours de la Tamise jusqu’au débarcadère de Saint-Paul.

Ce genre de voyage était bien plus au gré de l’amiral que l’omnibus ou le cab.

En route, il expliqua à son compagnon son projet et les événements qui l’y avaient amené.

Charles Westmacott était bien peu au fait de la vie de la Cité et des détails des affaires, mais il en savait par expérience plus que l’amiral et il prit la résolution de ne plus le quitter avant que la question fût réglée.

— Voilà les gens en question, dit l’amiral en déployant son journal et lui indiquant l’annonce qui lui avait paru faire les plus belles promesses.

— Ça vous a l’air honnête, et à ciel ouvert, n’est-ce pas ? L’entrevue personnelle écarte l’idée de supercherie, et quant aux cinq pour cent, on ne peut y trouver à redire.

— Non, cela paraît assez loyal.

— Ce n’est guère agréable d’aller, le chapeau à la main, emprunter de l’argent, mais il y a des moments comme vous pourrez en avoir avant que vous arriviez à mon âge, Westmacott, où un homme doit rentrer son amour-propre. Mais voici leur numéro, et leur plaque sur cette porte-ci.

Une entrée étroite, flanquée à droite et à gauche d’une rangée de plaques, commençant par celles des courtiers maritimes et des sollicitors qui occupaient le rez-de-chaussée, continuant par un long défilé de commissionnaires pour les Indes occidentales, d’architectes, de géomètres, de coulissiers, et finissant par la maison qu’ils cherchaient.

Un escalier tournant en pierre, pourvu d’un bon chemin et d’une rampe, dans les premiers étages, mais prenant un aspect de plus en plus délabré à chaque carré, les fit passer devant des portes sans nombre, et enfin les amena au dernier étage, juste sous le vitrage du toit, devant une porte où étaient peints sur un panneau en grosses lettres blanches les noms de Smith et Hanbury, au-dessus de l’invitation laconique : « Poussez. »

L’amiral et son compagnon suivirent ce conseil et se trouvèrent dans une pièce enfumée, mal éclairée par les vitres de deux fenêtres.

Une table tachée d’encre et couverte de plumes, de papiers, d’almanachs, un canapé de moleskine, trois chaises de modèle différent, une carpette très usée constituaient tout l’ameublement, en y comprenant un vaste et encombrant crachoir de porcelaine et un tableau au cadre très voyant, au sujet très obscur, qui était suspendu au-dessus de la cheminée.

Devant ce tableau, qu’il contemplait fixement d’un air sombre, comme si c’était le seul objet qu’il eût à contempler, était assis un petit garçon à figure blême, à grosse tête, qui, dans les intervalles de ses études artistiques, croquait sans se presser une pomme.

— Mr Smith ou Mr Hanbury sont-ils visibles ? demanda l’amiral.

— Il n’y a personne comme ça, dit l’enfant.

— Mais il y a leurs noms sur la porte.

— Oh ! c’est le nom de la firme, vous savez. Ça n’est qu’un nom. C’est-y Mr Ruben Métaxa que vous demandez ?

— Eh bien ! alors, est-il chez lui ?

— Non, il n’y est pas.

— Quand y sera-t-il ?

— Ça, je sais pas, pour sûr. Il est parti déjeuner. Des fois il prend une heure, des fois deux. Aujourd’hui ce sera deux, je crois, parce qu’il a dit, avant de partir, qu’il avait faim.

— Alors, je crois que nous ferions mieux de revenir, dit l’amiral.

— Mais pas du tout, s’écria Charles. Je sais comment on fait marcher ces petits lutins. Tu vois, petite vermine, voilà un shilling pour toi. Cours et ramène ton patron. S’il n’est pas ici dans cinq minutes, je te flanque une paire de bourrades de chaque côté de la tête quand tu reviendras. Allons, ouste !

Et il fit une charge à fond sur le gamin, qui s’élança dehors et descendit les marches à grand bruit.

— Il va le ramener, dit Charles. Mettons-nous à notre aise. Le canapé ne m’a pas l’air d’une solidité bien rassurante. Il n’est pas fait pour des deux cents livres. Puis l’endroit n’a guère l’apparence d’un établissement où l’on s’attendrait à ramasser de l’argent.

— C’est ce que je pensais, dit l’amiral, en regardant autour de lui d’un air déconfit.

— Oh ! d’ailleurs j’ai entendu dire que les bureaux les mieux meublés sont ceux des maisons les plus pauvres. Espérons qu’ici c’est tout le contraire. En tout cas, on ne doit pas faire beaucoup de frais d’entretien. Le petit à tête de courge forme à lui seul tout le personnel, à ce que je vois. Ah ! par Jupiter, j’entends sa voix, et il ramène notre homme, je crois.

Comme il parlait, le gamin apparut sur le seuil, avec un petit bout d’homme brun, ratatiné, rasé de près, au menton bleu, avec une chevelure hérissée et noire, aux petits yeux bruns et perçants qui luisaient sous des paupières inférieures en capote de cabriolet et des paupières supérieures tombantes.

Il s’avança en dévisageant attentivement ses deux visiteurs, et frottant avec lenteur ses mains maigres aux veines bleues.

Le petit garçon ferma la porte sur eux et disparut avec discrétion.

— Je suis Mr Ruben Métaxa, dit le prêteur. Était-ce pour une avance que vous désiriez me voir ?

— Oui.

— Pour vous, je présume, dit-il en s’adressant à Charles Westmacott.

— Non, pour ce gentleman.

Le prêteur parut surpris.

— Combien désirez-vous ?

— J’avais pensé à cinq mille livres, dit l’amiral.

— Et sur quelle garantie ?

— Je suis amiral en retraite de la marine anglaise. Vous trouverez mon nom dans l’Annuaire de la Flotte. Voici ma carte ; j’ai apporté mes titres de pension. Elle se monte à huit cent cinquante livres par an. J’ai pensé qu’en vous confiant ces titres, ils pourraient vous paraître une garantie suffisante pour le remboursement. Vous pourriez toucher ma pension et vous rembourser vous-même sur le pied de… voyons… cinq cents livres par an, en prélevant en même temps vos cinq pour cent d’intérêt.

— Quel intérêt ?

— Cinq pour cent par an.

Mr Métaxa se mit à rire.

— Par an ! dit-il, cinq pour cent par mois.

— Par mois ! cela ferait soixante pour cent par an.

— Précisément.

— Mais c’est monstrueux !

— Je ne demande pas aux gentlemen de venir me trouver. Ils viennent de leur propre gré. Ce sont là mes conditions, c’est à prendre ou à laisser.

— Alors je laisse, dit l’amiral en se levant avec colère.

— Un instant, monsieur, rasseyez-vous et causons un peu de l’affaire. La vôtre est un peu en dehors de l’ordinaire, et nous trouverons peut-être un moyen de faire ce que vous désirez. Naturellement la garantie que vous offrez n’est pas du tout une garantie, et pas un homme de bon sens n’avancerait sur elle cinq mille pennies.

— Ce n’est pas une garantie ? Et pourquoi cela, monsieur ?

— Vous pouvez mourir demain. Vous n’êtes pas un jeune homme. Quel âge avez-vous ?

— Soixante-trois ans.

Mr Métaxa consulta une longue colonne de chiffres.

— Voici une table de mortalité. À votre âge, les chances moyennes de vie sont de quelques années à peine, même chez un homme bien conservé.

— Prétendez-vous insinuer que je ne suis pas un homme bien conservé ?

— Eh ! amiral, la vie de marin est des plus dures. Dans leur jeunesse, les marins sont de joyeux drilles, et ils se dépensent sans compter. Puis, quand ils ont vieilli, ils continuent à se donner du bon temps, et ils n’ont aucune chance de repos ou de tranquillité. Je ne trouve pas qu’une vie de marin soit une certitude de longévité.

— Voilà ce que je puis vous dire, fit l’amiral, en s’échauffant. Si vous avez une paire de gants, je parie de vous tomber en trois coups. Ou bien je vous distancerai au pas de course d’ici à Saint-Paul. Mon ami que voici veillera à la loyauté de la partie. Je vous ferai voir si je suis vieux ou non.

— Il ne s’agit pas de cela, dit le prêteur, en faisant un geste de refus. Le point en question, c’est que si vous mouriez demain, votre garantie n’existerait plus.

— Je pourrais m’assurer sur la vie, et vous remettre la police.

— La prime que vous auriez à payer, en supposant, ce dont je doute fort, qu’une compagnie veuille vous accepter, cette prime se monterait à bien près de cinq cents livres par an. Cela ne ferait pas votre compte.

— Eh bien ! monsieur, dit l’amiral, que voulez-vous proposer ?

— Je pourrais opérer d’une autre façon pour vous accommoder. J’enverrais chercher un médecin pour avoir son opinion sur vos chances de vie. Alors je verrais ce qu’il m’est possible de faire.

— Cela est parfaitement juste, je n’y fais aucune objection.

— Il y a dans cette rue-ci un très habile médecin ; il se nomme Proudie John. Allez chercher le docteur Proudie.

Le gamin alla faire la commission pendant que Mr Métaxa, assis à son bureau, se rognait les ongles et émettait de brefs commentaires sur le temps qu’il faisait.

Bientôt on entendit des pas dans l’escalier.

Le prêteur courut au-dehors.

On entendit quelques mots échangés à voix basse. Puis il rentra accompagné d’un homme grand, gros, crasseux, vêtu d’un habit fort usé, et coiffé d’un chapeau haut de forme non moins délabré.

— Le docteur Proudie, gentleman.

Le docteur s’inclina, sourit, ôta son chapeau et en tira un stéthoscope de l’air d’un prestidigitateur qui est en scène.

— Lequel de ces gentlemen dois-je examiner ? demanda-t-il, en promenant de l’un à l’autre un regard clignotant. Ah ! c’est vous ? N’ôtez que votre gilet. Inutile de défaire votre faux col. Merci. Respirez fortement. Merci ! Quatre-vingt-dix-neuf ! Merci. Maintenant retenez un instant votre respiration. Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! qu’est-ce que j’entends là ?

— Qu’est-ce que c’est donc ? dit froidement l’amiral.

— Chut ! chut ! c’est bien dommage. Avez-vous eu une fièvre rhumatismale ?

— Jamais.

— Vous avez eu quelque sérieuse maladie ?

— Jamais.

— Oh ! vous êtes amiral. Vous avez bien voyagé – les tropiques, la malaria, la peste… je sais.

— Je n’ai jamais eu un jour de maladie.

— Vous avez été malade sans vous en douter, vous avez respiré un air malsain, et il en est resté des traces. Vous avez un murmure organique, faible, mais perceptible.

— Est-ce dangereux ?

— Cela pourrait le devenir d’un moment à l’autre. Vous ne devez pas vous livrer aux exercices violents.

— Ah ! vraiment ? Cela me nuirait de faire un demi-mille à la course ?

— Ce serait des plus dangereux.

— Et un mille ?

— Alors ce serait certainement fatal.

— Et il n’y a pas autre chose ?

— Non, mais si le cœur est faible, alors tout est faible, et la vie n’est pas une certitude.

— Vous le voyez, amiral, fit remarquer Mr Métaxa, pendant que le docteur remettait son stéthoscope dans son chapeau. Mes observations étaient assez justifiées. Je suis fâché que l’opinion du docteur ne soit pas plus favorable, mais il s’agit d’affaires, et il est des précautions dont la nécessité est évidente.

— Naturellement. Alors il n’est plus question d’arrangement.

— Eh bien ! même maintenant, on pourrait encore traiter. Docteur, quelle est, selon vous, la durée probable qui reste à vivre à ce gentleman ?

— Hé ! hé ! c’est une question à laquelle il est assez délicat de répondre, dit Mr Proudie, en feignant l’embarras.

— Pas du tout, monsieur, n’hésitez pas. J’ai affronté la mort trop souvent pour reculer maintenant devant elle, bien que je l’aie vue d’aussi près que je vous vois.

— Eh bien ! il va de soi que nous devons raisonner d’après les moyennes. Dirons-nous deux ans ? Je crois que vous avez deux bonnes années à vivre.

— En deux ans, votre pension vous rapporterait seize cents livres. Maintenant je vais faire de mon mieux pour vous, amiral. Je vous avancerai deux mille livres, et vous pourrez me céder votre pension votre vie durant. Pour moi c’est un jeu de hasard. Si vous mourez demain, mon argent est perdu. Si la prédiction du docteur se réalise, j’en serai encore de mon argent. Si vous vivez un peu plus longtemps, alors je peux rentrer dans mes déboursés. Voilà tout ce que je puis faire de mieux pour vous.

— Alors, vous désirez acheter ma pension ?

— Oui, pour deux mille livres.

— Et si je vis vingt ans ?

— Oh ! dans ce cas ma spéculation serait plus avantageuse. Mais vous avez entendu l’opinion du docteur.

— Est-ce que vous verseriez l’argent sur-le-champ ?

— Vous auriez mille livres séance tenante. Quant aux autres mille livres, je compte que vous les prendriez en meubles.

— En meubles ?

— Oui, amiral, nous vous monterions une très belle maison pour ce prix. C’est l’usage que mes clients acceptent la moitié des avances en meubles.

L’amiral était terriblement perplexe.

Il était venu chercher de l’argent, et s’en retourner sans en rapporter, rester impuissant à rien faire alors que son garçon aurait besoin de leur dernier shilling pour échapper au désastre, c’était bien amer pour lui.

D’autre part, il renonçait à une ressource bien considérable, et cela pour recevoir bien peu.

Bien peu, oui, mais c’était encore quelque chose.

Il voyait le carnet de chèques à tranche jaune sur la table.

Le prêteur ouvrit le carnet et trempa sa plume dans l’encre.

— Faut-il le remplir ?

— Amiral, dit Westmacott, je suis d’avis d’aller faire un petit tour et de déjeuner avant de conclure cette affaire.

— Oh ! pourquoi ne pas en finir tout de suite ? Ce serait absurde de remettre à plus tard.

Métaxa dit ces mots avec une certaine vivacité, et ses yeux pétillaient de colère sous la fente étroite de ses paupières en regardant l’imperturbable Charles.

L’amiral ne s’entendait guère en affaires d’argent, mais il avait vu bien des hommes, et il avait appris à les déchiffrer.

Il saisit au vol ce regard venimeux.

Il vit aussi l’intense désir qui perçait sous l’air détaché qu’affectait l’homme d’affaires.

— Vous avez parfaitement raison, Westmacott, dit-il. Allons faire un petit tour avant de conclure.

— Mais il se pourrait que je ne sois pas ici cet après-midi.

— Alors, convenons d’un autre jour.

— Mais pourquoi ne pas conclure l’affaire à présent ?

— Parce que je préfère agir ainsi, dit sèchement l’amiral.

— Très bien, mais rappelez-vous que mon offre n’est valable que pour aujourd’hui. Si vous ne l’acceptez pas séance tenante, je la retire.

— Eh bien ! retirez-la.

— Et mes honoraires ? s’écria le docteur.

— Combien ?

— Une guinée.

L’amiral jeta sur la table une livre et un shilling.

— Venez, Westmacott, dit-il.

Et ils sortirent ensemble de la pièce.

— Je n’aime guère cela, dit Charles, quand ils se trouvèrent de nouveau dans la rue. Je ne prétends pas être le malin des malins, mais c’était un peu trop transparent.

» Qu’avait-il besoin de sortir et d’aller parler au docteur ? Et comme c’était bien trouvé à propos, cette histoire de faiblesse de cœur. Je crois que c’est une paire de gredins et qu’ils sont d’accord.

— Un requin et son poisson-pilote, dit l’amiral.

— Je vais vous faire une proposition, monsieur. Il y a un homme de loi nommé MacAdam, qui s’occupe des affaires de ma tante. C’est un parfait honnête homme, et il demeure de l’autre côté de Poultry. Nous allons le voir ensemble, et nous lui demanderons son avis sur toute l’affaire.

— Quelle distance y a-t-il d’ici jusque chez lui ?

— Oh ! un mille au moins. Nous pouvons prendre un cab.

— Un mille ! Alors nous allons voir s’il y a un mot de vrai dans ce qu’a dit ce mannequin de docteur. Allons, mon garçon, déployons toute notre voilure, et voyons lequel des deux tiendra bon le plus longtemps.

Alors les paisibles habitants de ce quartier d’affaires assistèrent, en revenant de leur déjeuner, à un singulier spectacle.

Sur la chaussée, se faufilant à travers les cabs et les charrettes, un homme d’un certain âge, à la figure hâlée, courait, coiffé d’un large chapeau noir aux ailes battantes, vêtu d’un complet à carreaux de coupe fort simple.

Les coudes collés au corps, en arrière, les poings fermés près des aisselles, la poitrine en avant, il gagnait du terrain, pendant que tout près de lui allait du même pas un grand et gros gaillard, jeune homme à moustache, qui avait l’air de faire plus d’efforts que son aîné. Ils avancèrent ainsi, à travers la bousculade, et finirent par arriver ainsi, tout essoufflés, à la porte de la maison qu’habitait l’homme d’affaires des Westmacott.

— Eh bien ! s’écria l’amiral triomphant, que dites-vous de cela ? Rien de dérangé dans la machinerie ? Hein ?

— Vous paraissez assez dispos, monsieur.

— Je veux être pendu si ce mannequin était un docteur diplômé. Il arborait un pavillon faux, ou je me trompe beaucoup.

— Il y a des annuaires et des livres d’adresses dans ce restaurant, dit Westmacott. Entrons, nous nous en assurerons.

Ils le firent, mais les listes de médecins ne contenaient aucun nom tel que celui de docteur Proudie à Bread Street.

— Quelle jolie canaille ! s’écria l’amiral, en se frappant la poitrine. Un docteur postiche et une maladie inventée de toutes pièces. Eh bien ! Westmacott, maintenant que nous avons passé par les gredins, allons voir un peu ce que nous pourrons faire avec votre honnête homme.

CHAPITRE XIV

Ohé ! de l’est

Mr MacAdam, de la maison MacAdam et Squire, était un homme extrêmement poli qui se tenait derrière une table extrêmement polie dans le plus propre, le plus confortable des bureaux.

Il avait les cheveux blancs, était aimable, avec une figure aquiline aux traits fortement accentués.

Adonné aux profondes révérences, on eût dit vraiment qu’il se maintenait à demi-pression, comme s’il venait à l’instant d’augmenter ou de diminuer cette pression.

Il portait une très haute cravate et ornait sa conversation de petites citations des classiques.

— Mon cher monsieur, dit-il, quand il eut écouté leur récit, tous les amis de Mrs Westmacott sont mes amis. Voulez-vous une prise ? Je m’étonne que vous vous soyez adressé à ce Métaxa. Son annonce suffit pour le signaler à la défiance. Habet fœnum in cornu. Tous ces gens-là sont des fripons.

— Le docteur aussi était un fripon. Au premier coup d’œil, son aspect m’a déplu.

— Arcades ambo. Mais maintenant, il nous faut voir ce que nous pouvons faire pour vous. Certes, ce qu’a dit Métaxa était tout à fait exact. La pension en elle-même n’est point une garantie du tout, à moins qu’elle ne soit accompagnée d’une assurance sur la vie qui supposerait à elle seule un revenu. Cela ne vaut rien du tout.

Les figures de ses clients s’allongèrent.

— Mais il y a la seconde alternative. Vous pourriez vendre la pension telle quelle. Des gens qui placent leurs fonds en spéculations s’occupent parfois d’affaires de ce genre. J’ai un client, un homme de sport qui, selon toute probabilité, l’accepterait si nous pouvions nous entendre pour les conditions. Naturellement, il faudrait que je suive l’exemple de Métaxa, en envoyant chercher un médecin.

Pour la seconde fois, l’amiral fut soumis à la percussion, à la palpation, à l’auscultation. Mais, cette fois, il était impossible de mettre en doute la qualité légale du médecin, qui était un membre bien connu du Collège des chirurgiens, et son appréciation fut aussi favorable que celle de l’autre avait été pessimiste.

— Il a le cœur et les poumons d’un homme de quarante ans, dit-il. Je n’hésite pas à recommander sa chance de vie comme une des meilleures que j’aie rencontrées chez un homme de son âge.

— C’est très bien, dit Mr MacAdam, en prenant note des observations du docteur, pendant que l’amiral déboursait une seconde guinée. Votre prix, à ce que j’apprends, est de cinq mille livres. Je vais me mettre en rapport avec Mr Elberry mon client, et je vous ferai savoir s’il tient à traiter cette affaire. En attendant, vous pouvez laisser ici vos titres de pension. Je vous en donnerai un reçu.

— Très bien, je serais heureux d’avoir l’argent sans retard.

— C’est pour cela que je garde les titres. Si je vois Mr Elberry aujourd’hui, nous pourrons vous envoyer un chèque demain. Encore une prise ? Non ? Eh bien ! bonjour. Je suis enchanté d’avoir pu vous être utile.

Mr MacAdam les mit à la porte avec force révérences, car c’était un homme très occupé, et ils se retrouvèrent dans la rue, le cœur plus léger que quand ils y étaient arrivés.

— Ah ! Westmacott, je vous suis très reconnaissant, dit l’amiral. Vous avez été à mes côtés quand j’avais besoin d’un peu d’aide, car au milieu de ces requins de la Cité, je ne sais jamais sur quel fond je me trouve. Mais j’ai encore quelque chose à faire, et comme cela rentre bien dans ma profession, je n’ai pas besoin de vous déranger plus longtemps.

— Oh ! il n’y a pas de dérangement. Je n’ai rien à faire. Je n’ai jamais rien à faire, et si j’avais quelque chose à faire, je ne crois pas que je sache le faire. Je serais enchanté de vous accompagner si je pouvais vous être de quelque utilité, monsieur.

— Non, non, mon garçon. Retournez à la maison. Ayez toutefois la complaisance de passer au N° 2 à votre retour et de dire à ma femme que tout va bien pour moi et que je serai rentré dans une heure ou deux.

— Très bien, monsieur, je le lui dirai.

Westmacott souleva son chapeau et s’éloigna à grands pas dans la direction de l’ouest, pendant que l’amiral, après un déjeuner rapide, s’en allait du côté de l’est.

C’était un long trajet, mais le vieux marin se mit en route d’un pas élastique, laissant derrière lui bien des rues.

Les vastes palais des affaires faisaient place graduellement à des boutiques, à des logements ordinaires, auxquels succédaient bientôt des constructions plus ratatinées, comme la population qui les encombrait.

Il finit par se trouver dans les quartiers mal famés de West End.

C’était un pays couvert de vastes et sombres maisons, de cabarets aux devantures criardes.

C’était en même temps un pays où la vie a des allures irrégulières, où l’on est sûr de récolter des aventures, ainsi que l’amiral allait l’apprendre à ses dépens.

Il parcourait à grands pas une de ces longues et étroites ruelles dallées, entre deux rangées de femmes accroupies, les cheveux en désordre, et d’enfants malpropres, qui étaient assis sur les seuils usés des maisons et se réchauffaient au soleil d’automne.

Sur l’un des côtés se trouvait un marchand des quatre saisons avec sa brouette chargée de noix.

Près de la brouette, on voyait une femme aux vêtements crottés, coiffée d’une crépine noire, et la tête recouverte d’un châle à carreaux.

Elle cassait des noix et les épluchait tout en adressant de temps à autre des remarques à un homme à figure brutale, coiffé d’une casquette en peau de lapin, dont les pantalons de velours à côtes étaient serrés aux genoux par des lanières de cuir.

Cet homme était adossé au mur et fumait une pipe de terre toute noire.

Pourquoi se prirent-ils de querelle ?

Peut-être la femme lança-t-elle une raillerie assez aiguë pour traverser cette épaisseur de cuir, on ne le saura peut-être jamais.

Mais l’homme prit soudain la pipe de sa main gauche, se pencha en avant, et de la main droite lui lança délibérément un coup à la figure.

C’était une gifle plutôt qu’un coup de poing, mais la femme jeta un cri perçant et se mit à l’abri derrière la brouette, en portant la main à sa joue.

— Infernal gredin ! s’écria l’amiral, en levant sa canne, brute, voyou que vous êtes !

— Gare ! cria le butor, avec la rauque et basse intonation du sauvage. Gare, ou bien je…

Il fit un pas en avant, la main levée, mais aussitôt le coup coté N° 3 s’abattit sur son poignet, le coup N° 5 l’atteignit en travers de la cuisse, enfin le coup N° 1 tombait en plein au centre de sa casquette en peau de lapin.

Ce n’était pas une grosse canne, mais elle l’était assez pour laisser une belle ligne rouge partout où elle le frappait.

Le butor hurlait de douleur.

Il s’élança en avant, en donnant des coups de poing et des coups de pied avec ses souliers ferrés de gros clous. Mais l’amiral avait encore bon pied et bon œil.

Il faisait des bonds en arrière, des bonds de côté, tout en faisant pleuvoir une grêle de coups sur son sauvage adversaire.

Mais tout à coup, une paire de bras se joignit sur son cou.

Jetant un regard derrière lui, il aperçut la grossière résille noire de la femme dont il avait pris le parti.

— Je le tiens, criait-elle, je le tiens. À présent, Bill, étripe-le.

Cette étreinte était aussi forte que celle d’un homme, et le poignet appuyait comme une barre de fer sur la gorge de l’amiral.

Il fit un effort désespéré pour se dégager, mais il ne put arriver qu’à la faire tourner autour de lui, de manière, qu’elle se trouva entre lui et son adversaire. Mais, à dire vrai, c’était justement ce qu’il pouvait faire de mieux.

Le butor, à moitié aveuglé et affolé par les coups qu’il avait reçus, lança son poing à toute volée, avec sa force de lourdaud, au moment même où la tête de la femme venait se placer devant lui.

On entendit un bruit comme celui d’une pierre qui heurte un mur, suivi d’un profond gémissement.

L’étreinte se relâcha, et elle tomba à terre comme une masse inerte, pendant que l’amiral faisait un bond en arrière et relevait sa canne, pour se défendre comme pour attaquer.

Mais ni l’un ni l’autre ne fut nécessaire, car à ce moment le rassemblement se dispersa.

Deux constables de police, hommes robustes et casqués, se frayèrent passage à travers la populace.

À leur vue, le butor s’enfuit à toutes jambes, et fut dérobé à la vue par un rideau d’amis et de voisins qui se forma aussitôt.

— J’ai été attaqué, dit l’amiral haletant. Cette femme a été frappée et j’ai dû la défendre.

— C’est la Sally de Bermandsey, dit un des constables en se penchant sur l’amas de loques crottées que formaient ses lambeaux de châle et de jupes sales. Cette fois elle a son compte.

— C’était un homme courtaud, gros, avec de la barbe.

— Ah ! celui-là, c’est Davie le Noir. Il a été coffré quatre fois pour l’avoir battue. Il l’a eue pour tout de bon cette fois. Si j’avais été à votre place, j’aurais laissé ces gens-là s’arranger ensemble, monsieur.

— Croyez-vous que, quand on a reçu sa nomination de la reine, on peut laisser frapper une femme sans rien faire ? s’écria l’amiral, indigné.

— Ah ! faites comme vous l’entendrez, monsieur, mais vous avez perdu votre montre, à ce que je vois.

— Ma montre !

Il porta vivement la main à son gilet.

La chaîne pendait au-dehors, mais la montre n’y était plus.

Il passa sa main sur son front.

— J’aurais donné n’importe quoi pour ne pas perdre cette montre, dit-il. Aucune somme ne pourrait me la remplacer. Elle m’a été donnée par l’équipage du navire après notre croisière d’Afrique. Une dédicace y est gravée.

Le policeman haussa les épaules.

— Voilà ce que c’est que de se mêler des affaires d’autrui.

— Quoi que vous me donnerez, si je vous dis où qu’elle est, dit un gamin à figure maligne qui se trouvait dans la foule. Est-ce que vous me donnerez une étrenne ?

— Certainement.

— Bon ! Où qu’elle est l’étrenne ?

L’amiral tira un souverain de sa poche.

— La voici.

— Alors, la voilà, la toquante.

Le gamin montra la main fermée de la femme évanouie.

L’éclat de l’or s’apercevait entre les doigts.

On les ouvrit et on y trouva le chronomètre de l’amiral.

Cette intéressante victime avait trouvé le moyen d’étrangler son protecteur d’une main, pendant que de l’autre elle le dévalisait.

L’amiral laissa son adresse au policeman et, après s’être assuré que la femme était étourdie, mais non pas morte, il se remit en route, peut-être sentant diminuer sa confiance en l’espèce humaine, mais toujours plein d’entrain.

Il marchait les narines dilatées, les poings serrés, tout vibrant de l’excitation du combat, s’échauffant à l’idée qu’il était toujours en état, quand l’occasion l’exigeait, de jouer son rôle dans une bataille des rues, en dépit de ses soixante-trois ans bien sonnés.

La route se dirigeait maintenant vers les bords du fleuve, et l’on percevait l’odeur purifiante du goudron dans l’air immobile de l’automne.

Des hommes portant le tricot bleu et le bonnet pointu des bateliers, ou les braies blanches des dockers, paraissaient déjà, succédant aux pantalons de velours à côtes ou de futaine des ouvriers.

Des boutiques, étalant dans leurs vitrines des instruments de marine, des marchands de cordage et de peinture, des fripiers, qui exhibaient des vêtements de toile cirée pendus en longues rangées à des crochets, tout cela annonçait le voisinage des docks.

L’amiral hâta le pas et redressa son buste en voyant le milieu prendre un caractère plus marin.

Finalement, un coup d’œil jeté entre deux quais hauts et noircis lui fit entrevoir l’eau couleur de vase de la Tamise, la forêt de mâts et de cheminées qui se dressait sur son large sein.

À droite commençait une rue tranquille, avec de nombreuses plaques des deux côtés, et des grillages en fil de fer à toutes les fenêtres.

L’amiral suivit lentement cette rue jusqu’à ce qu’il arrivât à une enseigne : Compagnie de navigation du Saint-Laurent.

Il traversa la chaussée, poussa la porte et se trouva dans un bureau bas de plafond, pourvu d’un comptoir à l’autre bout, et orné de dessins représentant des coupes de navires, collées sur des cartons, et couvrant tous les murs.

— Mr Henry est-il ici ? demanda l’amiral.

— Non, monsieur, dit un homme d’un certain âge installé dans un coin sur un siège très élevé. Il n’est pas venu à la ville aujourd’hui. Mais je puis répondre à sa place sur toutes les questions qui peuvent amener votre visite.

— Vous n’auriez point par hasard un emploi de premier ou de second officier vacant ?

Le manager jeta sur ce singulier candidat un regard défiant.

— Avez-vous des certificats ? demanda-t-il.

— J’ai tous les certificats nautiques qu’on peut avoir.

— Alors, vous ne ferez pas notre affaire.

— Pourquoi donc ?

— Votre âge, monsieur ?

— Je vous donne ma parole que j’ai aussi bonne vue que jamais, et que je me porte parfaitement sous tous les rapports.

— Je n’en doute pas.

— Alors pourquoi mon âge serait-il un motif de refus ?

— Eh bien ! je vais vous le dire franchement. Si un homme de votre âge, possédant des certificats, n’est pas arrivé à un poste supérieur à celui de second officier, c’est qu’il a une tare quelque part. Je ne sais laquelle : boisson, caractère, ou défaut de jugement, mais il doit y avoir quelque chose.

— Je vous assure qu’il n’y a rien, mais je me trouve échoué, et il faut que je me remette à mon vieux métier.

— Oh ! ça y est, dit le manager, avec une expression soupçonneuse dans les yeux. Combien de temps êtes-vous resté au service de votre dernier patron ?

— Cinquante et un ans.

— Vous dites ?

— Oui, monsieur, cinquante et un ans.

— Chez le même employeur ?

— Oui.

— Mais alors vous avez dû entrer chez lui tout petit ?

— J’avais douze ans quand j’ai débuté.

— Voilà une maison qui a une direction bien singulière, dit le manager, elle laisse s’en aller des hommes qui l’ont servie cinquante ans et qui sont encore en pleine vigueur. Qui avez-vous donc servi ?

— La reine, que le Ciel la protège !

— Oh ! Vous étiez dans la marine royale ? Quel grade y aviez-vous ?

— Je suis amiral de la flotte.

Le manager sursauta et descendit brusquement de sa haute chaise.

— Je me nomme l’amiral Hay Denver. Voici ma carte et voici mes états de service. Bien entendu, je ne prétends pas qu’on ôte à n’importe qui son emploi, mais si par hasard vous aviez une place libre, je serais très heureux de l’accepter. Je connais la navigation depuis le cap Cod jusqu’à Montréal, bien mieux que je ne connais les rues de Londres.

Le manager, stupéfait, jeta un coup d’œil sur les papiers bleus que son visiteur lui avait mis en main.

— Veuillez vous asseoir, amiral, dit-il.

— Merci. Mais je vous serais obligé de laisser là mon titre désormais. Je vous l’ai fait connaître parce que vous me l’avez demandé, mais j’ai quitté la dunette, et je ne suis plus maintenant que Mr Hay Denver tout court.

— Puis-je vous demander, dit le manager, si vous êtes le même amiral Hay Denver qui, à une certaine époque, commandait la station de l’Amérique du Nord ?

— C’est moi.

— Alors c’est vous qui avez tiré des écueils de la baie de Fundy un de nos navires, le Cornus. Les directeurs vous ont voté une prime de sauvetage de trois cents guinées, et vous les avez refusées.

— C’était une offre qu’on n’aurait pas dû faire, dit l’amiral avec raideur.

— Eh bien ! si vous êtes de cet avis, cela fait honneur à votre caractère. Si Mr Henry était ici, je suis certain qu’il trouverait votre affaire immédiatement. Telle quelle, je vais l’exposer aujourd’hui même aux directeurs, et je suis sûr qu’ils seront fiers de vous avoir à leur service, et cela avec des fonctions plus convenables que celles auxquelles vous avez songé.

— Je vous suis très obligé, monsieur, dit l’amiral.

Puis il se remit en route très content, pour regagner son logis.

CHAPITRE XV

Encore une fois parmi les récifs

Le lendemain, l’amiral reçut un chèque de cinq mille livres qu’envoyait M. MacAdam, ainsi qu’un engagement sur papier timbré par lequel il transmettait sa pension à l’inventeur spéculateur.

Ce fut seulement après l’avoir signé et renvoyé que la signification de tous ses actes se révéla entièrement à lui.

Il avait tout sacrifié.

Il avait perdu sa pension.

Il ne lui restait plus rien que ce qu’il pourrait gagner. Mais c’était un cœur ferme que rien ne pouvait abattre.

Il attendit avec patience une lettre de la Compagnie de navigation du Saint-Laurent, et en même temps il donna congé un trimestre d’avance à son propriétaire.

Une maison de cent livres par an, c’était désormais un luxe auquel il ne pouvait prétendre.

Il lui faudrait trouver dans quelque quartier de Londres, où tout fût à bon marché, l’équivalent de sa fraîche villa de Norwood. Eh bien ! soit ! Mille fois cela, plutôt que de voir son nom associé à des idées de chute et de malheur.

Ce matin-là, Harold Denver devait réunir les créanciers de la firme et leur expliquer la situation.

C’était une tâche qui lui répugnait, une corvée humiliante, mais il se mit à l’œuvre avec calme et résolution.

Chez lui, on attendait avec anxiété, avec angoisse, le résultat de la réunion.

Il était tard quand il revint, l’air égaré, la figure pâle, celle d’un homme qui a beaucoup agi et beaucoup souffert.

— Que signifie cet écriteau devant la maison ? demanda-t-il.

— Nous nous proposons d’essayer d’un petit changement de scène, dit l’amiral, cet endroit-ci, ce n’est ni la ville ni la campagne. Mais ne vous inquiétez pas de cela, mon garçon. Parlez-nous de ce qui s’est passé à la Cité.

— Que Dieu me vienne en aide ! C’est ma maudite aventure qui vous chasse de votre maison, de votre home, s’écria Harold, succombant sous cette nouvelle preuve des effets de son malheur. Il m’est plus facile de faire face à mes créanciers que de vous voir souffrir tous les deux avec tant de patience à cause de moi.

— Tut ! tut ! s’écria l’amiral. Il ne s’agit pas de souffrir. En cette occasion, la mère ne serait pas fâchée d’être dans le voisinage des théâtres. Voilà ce qu’il y a au fond, n’est-ce pas, la mère ? Venez vous asseoir entre nous deux et racontez-nous ce qui s’est passé.

Harold s’assit entre eux en pressant affectueusement leurs mains.

— La situation n’est pas aussi mauvaise que nous l’avions pensé, dit-il, et cependant elle est assez mauvaise. J’ai environ dix jours pour trouver l’argent, mais je ne sais de quel côté me tourner pour cela. Mais Pearson a menti, selon son ordinaire, quand il parlait de treize mille livres. Le total n’atteint pas tout à fait sept mille livres.

L’amiral battit des mains.

— Je savais bien que nous nous rendrions maîtres de cette bourrasque. Hurrah ! mon garçon. Hip ! Hip ! Hurrah !

Harold regarda avec surprise le vieux marin qui agitait son bras au-dessus de sa tête en lançant d’une voix de stentor un triple hurrah.

— Où donc vais-je prendre sept mille livres, papa ? demanda-t-il.

— Ne vous inquiétez pas. Reprenez votre fil.

— Eh bien ! ils se sont montrés fort bons, fort conciliants, mais enfin il faut qu’ils aient leur argent ou l’équivalent.

Ils ont émis un vote de sympathie pour moi, et accordé dix jours de délai avant de recourir à aucune mesure conservatoire. Trois d’entre eux, dont les créances montent ensemble à trois mille cinq cents livres, m’ont déclaré que si je consentais à leur donner ma signature personnelle et à payer les intérêts au taux de cinq pour cent, leurs dépôts pourraient rester chez moi autant que je le désirerais. Cela ferait une charge de cent soixante-quinze livres sur mon revenu, mais, avec de l’économie, je pourrais y faire face, et cela diminue le passif de moitié.

L’amiral éclata en nouveaux applaudissements.

— Il reste donc environ trois mille deux cents livres à trouver en dix jours. Personne ne subira de perte par mon fait. Je leur ai donné ma parole, dans la réunion même, que je travaillerais d’arrache-pied pour que tous fussent remboursés. Je ne dépenserai pas un penny pour moi tant que cela ne sera pas fait. Mais il en est parmi eux qui ne peuvent attendre. Ce sont eux-mêmes de pauvres gens, et ils ont besoin de leur argent. Ils ont demandé l’arrestation de Pearson, mais ils croient qu’il est allé aux États-Unis.

— Ces gens-là auront leur argent, dit l’amiral.

— Papa !

— Oui, mon garçon, vous ne connaissez pas les ressources de la famille. On ne les connaît jamais, tant qu’on n’a pas essayé. Qu’est-ce que vous avez vous-même ?

— J’ai environ mille livres placées.

— Très bien. J’en ai à peu près autant. Voilà un bon point de départ. Maintenant, c’est votre tour, mère, qu’est-ce que ce petit bout de papier que vous avez là ?

Mrs Denver le déploya et le mit sur les genoux de Harold.

— Cinq mille livres ! fit-il d’une voix entrecoupée.

— Oui, mais il n’y a pas que la maman qui soit riche. Regardez-moi cela !

Et l’amiral sortit son chèque, qu’il plaça sur l’autre genou.

Harold promenait de l’un à l’autre ses regards ébahis.

— Dix mille livres ! s’écria-t-il. Grands dieux ! d’où vient tout cela ?

— Vous ne vous chagrinerez plus, mon cher fils ? murmura sa mère, en l’entourant de ses bras.

Mais le coup d’œil rapide de Harold avait aperçu la signature d’un des chèques.

— Docteur Walker ! s’écria-t-il, en rougissant. Cela, c’est grâce à Clara. Oh ! papa, nous ne pouvons pas accepter cet argent-là. Ce ne serait ni juste, ni honorable.

— Non, mon garçon, je suis content de vous entendre parler ainsi. Mais c’est quelque chose que d’avoir mis à l’épreuve un ami, car c’est un vrai, un bon ami. C’est lui qui l’a apporté, quoique ce soit Clara qui l’ait envoyé. Mais cet autre argent suffira pour couvrir toutes les dettes, et cet argent-là est à moi.

— À vous ? Où l’avez-vous pris, papa ?

— Tut ! tut ! Voilà ce que c’est que d’avoir affaire à un homme de la Cité. C’est de l’argent à moi, honnêtement gagné, et cela suffit.

— Cher vieux papa !

Harold serra sa main osseuse.

— Et vous, mère, vous avez fait disparaître le chagrin de mon âme. Je me sens un autre homme. Vous avez sauvé mon honneur, ma réputation, tout. Je ne puis vous devoir davantage, car je vous dois tout.

Ainsi, ces trois personnes étaient assises, se tenant par la main, pendant que le soleil couchant d’automne versait sa rouge lumière à travers la large fenêtre.

Leurs cœurs étaient trop pleins pour qu’ils pussent parler.

Soudain, ils entendirent le bruit sourd des balles de tennis et virent Mrs Westmacott apparaître en bondissant sur la pelouse, la raquette en main, ses courts jupons voltigeant à la brise.

Ce spectacle fut comme un soulagement pour leurs nerfs tendus, et ils partirent tous les trois d’un franc éclat de rire.

— Elle joue avec son neveu, dit enfin Harold. Les Walker sont encore chez eux. Il serait bien, je crois, que vous me donniez ce chèque, mère, et que je le leur rende moi-même.

— Certainement, Harold, je crois que ce serait très délicat.

Il traversa le jardin.

Clara et le docteur étaient tous deux au salon.

Elle se leva dès qu’elle l’aperçut.

— Oh ! Harold, s’écria-t-elle, avec quelle impatience je vous attendais ! Je vous ai vu passer devant la fenêtre de la façade il y a une demi-heure. Je serais allée chez vous si j’avais osé. Racontez-nous ce qui s’est passé.

— Je suis venu vous remercier tous les deux. Comment vous témoigner ma reconnaissance de votre bonté ? Voici votre chèque, docteur. Je n’en ai pas eu besoin. J’ai reconnu que je pouvais réunir assez de fonds pour payer mes créanciers.

— Dieu soit loué ! dit Clara.

— La somme est moindre que je ne croyais et nos ressources la dépassent de beaucoup. Nous avons pu nous en tirer aisément.

— Aisément !

Le front du docteur se rembrunit, et ses façons se refroidirent.

— Je crois, Harold, que vous feriez mieux de prendre cet argent, le mien, que d’employer celui qui vous semble avoir été gagné aisément.

— Je vous remercie, monsieur. Si j’avais dû emprunter, je me serais adressé à vous. Mais mon père dispose de cette même somme, cinq mille livres, et comme je le lui ai dit, je lui dois tant que je ne me fais aucun scrupule de lui devoir davantage.

— Aucun scrupule ! Sûrement il est des sacrifices qu’un fils ne devrait pas permettre à ses parents de faire.

— Des sacrifices ? Que voulez-vous dire ?

— Se peut-il que vous ignoriez à quel prix cet argent a été obtenu !

— Je vous donne ma parole, docteur Walker, que je n’en ai aucune idée. J’ai interrogé mon père, mais il a refusé de me le dire.

— Je m’en doutais, dit le docteur, dont le front s’éclaircit. J’étais sûr que vous n’étiez pas homme à vous tirer d’embarras dans une petite difficulté pécuniaire en sacrifiant le bonheur de votre mère et la santé de votre père.

— Grands dieux ! Que voulez-vous dire ?

— Il faut que vous le sachiez, ce n’est que juste. Cette somme représente la cession complète de la pension de retraite de votre père. Il s’est réduit lui-même à la pauvreté, et il se propose de reprendre la mer pour gagner sa vie.

— De reprendre la mer ? Impossible !

— C’est la vérité. Charles Westmacott a tout dit à Ida. Il l’a accompagné dans la Cité, pendant qu’il proposait sa pauvre pension à un acheteur, puis à un autre, pour tâcher de la vendre. Il a enfin réussi et c’est de là que vient l’argent.

— Il a vendu sa pension ! s’écria Harold en se cachant la figure dans ses mains. Mon pauvre vieux papa a vendu sa pension !

Il sortit de la chambre en courant et fit une nouvelle et brusque irruption en présence de ses parents.

— Je ne peux pas l’accepter, père, s’écria-t-il, plutôt la banqueroute que cela. Oh ! si j’avais seulement connu vos projets ! Il faut ravoir la pension. Oh ! mère, mère, comment avez-vous pu me croire capable de tant d’égoïsme. Donnez-moi le chèque, papa. Je verrai cet homme ce soir même. J’aimerais mieux crever dans un fossé comme un chien que de toucher à un penny de cet argent.

CHAPITRE XVI

Un visiteur de minuit

Or, pendant tout ce temps-là, pendant que la tragi-comédie de la vie se jouait dans ces trois villas de la banlieue, pendant que, sur une scène banale, amour et gaieté, et craintes, et lumières et ombres se succédaient si rapidement, pendant que ces trois familles réunies par un caprice du destin s’occupaient à modifier leur avenir réciproque et résolvaient, chacune à sa façon, les étranges et complexes problèmes de la vie humaine, il y avait des regards qui épiaient chaque incident de la pièce, et qui évaluaient avec un ardent intérêt le mérite de tous les acteurs qui y avaient un rôle.

De l’autre côté de la route, derrière les barreaux peints en vert, en arrière de la pelouse bien tondue, derrière les rideaux de leur fenêtre encadrée de plantes grimpantes, se tenaient les vieilles demoiselles, miss Berthe et miss Monique Williams, qui assistaient comme d’une loge particulière à tout ce qui se jouait devant elles.

L’intimité de plus en plus grande des trois familles, les fiançailles d’Harold Denver et de Clara Walker, celles de Charles Westmacott avec la sœur de Clara, la dangereuse fascination que la veuve exerçait sur le docteur, la conduite absurde des sœurs Walker, et les ennuis que cela avait causés à leur père, étaient autant d’incidents dont pas un n’avait échappé à l’attention des deux vieilles filles.

Berthe, la cadette, avait un sourire ou un soupir pour les amoureux. Quant à Monique, l’aînée, c’était en fronçant les sourcils ou haussant les épaules qu’elle considérait les parents.

Chaque soir, elles causaient de ce qu’elles avaient vu, et leur existence monotone, dépourvue d’événements, empruntait de la chaleur et de la couleur à celle de leurs voisins, ainsi qu’un mur nu reflète la flamme d’un phare.

Mais le destin avait décidé qu’elles connaîtraient dans leurs dernières années une émotion intense, rien qu’une, grâce à un événement mémorable qui servirait à dater tous les événements futurs.

La nuit même qui suivit les faits qu’on vient de rapporter, il vint à l’esprit de Monique Williams, qui s’agitait sur son oreiller sans pouvoir dormir, une idée qui la fit se redresser toute frémissante, toute haletante.

— Berthe ! dit-elle en secouant sa sœur par l’épaule, j’ai laissé la fenêtre de devant ouverte.

— Non, Monique, certainement non.

Berthe se dressa aussi et eut un frisson sympathique.

— J’en suis sûre ; vous vous rappelez que j’avais oublié d’arroser les pots de fleurs. Alors j’ai ouvert la fenêtre. Jane m’a appelée à propos de la confiture et depuis je ne suis pas retournée dans la chambre.

— Grands dieux ! Monique, c’est grâce à la Providence que nous n’avons pas été assassinées dans nos lits. La semaine dernière, on est entré par effraction dans une maison à Forest Hill. Descendons, nous allons la fermer !

— Je n’ose pas descendre seule, ma chère, mais si vous voulez venir avec moi… Prenez vos pantoufles et votre robe de chambre ; inutile d’allumer une bougie. À présent, Berthe, descendons ensemble.

Deux petites taches blanches indécises se mirent en marche dans l’obscurité.

Les marches craquèrent. La porte gémit.

Elles se trouvèrent à la fenêtre de la façade.

Monique la ferma sans bruit et assujettit l’espagnolette.

— Quel beau clair de lune ! dit-elle en regardant au-dehors. On y voit aussi bien qu’en plein jour. Et quel calme, quelle tranquillité dans ces trois maisons, de l’autre côté ! Cela vous attriste de voir cet écriteau « À louer » au N° 1. Je me demande si le N° 2 ne regrettera pas leur départ. Pour mon compte je me passerais fort bien de cette terrible femme du N° 3 avec ses jupons courts et son serpent. Mais ! Berthe !… Regardez ! Regardez ! Regardez !

Sa voix s’était atténuée soudain en un murmure frémissant, et elle montrait du doigt la maison des Westmacott.

Sa sœur resta bouche béante, dans son épouvante, et s’agrippa de toute sa force au bras de Monique, en regardant fixement dans la même direction.

Il y avait de la lumière dans la pièce de devant, une faible lumière, telle qu’eût pu la produire la flamme vacillante d’une bougie ou d’une veilleuse.

Le store était abaissé, mais laissait passer confusément la lueur.

Au-dehors, dans le jardin, sa silhouette nettement dessinée contre le carré de lumière, un homme était debout.

Il tournait le dos à la route, les deux mains posées sur le bas de la fenêtre, et le corps un peu penché comme s’il cherchait à épier à travers le store.

Il faisait si peu de bruit, il était d’une immobilité si complète, que, malgré la clarté de la lune, il eût pu rester inaperçu sans la lumière dénonciatrice de derrière le store.

— Juste Ciel ! dit Berthe haletante, c’est un cambrioleur.

Mais sa sœur serra les lèvres d’un air sévère et hocha la tête.

— Nous allons voir, dit-elle tout bas. Peut-être est-ce pis encore.

Soudain, l’homme se redressa vivement et se mit à relever le store avec lenteur.

Puis il mit un genou sur le bas de la fenêtre, regarda autour de lui pour s’assurer qu’il ne risquait rien, et enfin enjamba l’appui de la fenêtre et entra dans la chambre.

Alors les deux femmes aux aguets virent d’où venait la lumière.

Mrs Westmacott était là, debout, rigide comme une statue, au milieu de la pièce, tenant de la main droite un bougeoir allumé.

Pendant un instant, elles purent apercevoir sa physionomie sévère et son col blanc.

Puis le store retomba en place, et les deux personnages disparurent de leur vue.

— Oh ! cette terrible femme ! s’écria Monique. Cette terrible femme ! Cette terrible femme ! Elle l’attendait. Vous l’avez vu de vos propres yeux, Berthe, ma sœur.

— Chut ! chut ! ma chère. Écoutons ! dit sa compagne plus indulgente.

Elles entrouvrirent un peu plus leur fenêtre et guettèrent de derrière les rideaux.

Pendant longtemps tout resta silencieux dans la maison.

La lumière était toujours immobile, comme si Mrs Westmacott continuait à se tenir dans la même attitude rigide, pendant que de temps à autre passait et repassait devant elle une ombre, ce qui prouvait que son visiteur nocturne allait et venait en face d’elle.

Une fois elles aperçurent distinctement le contour de l’homme.

Il tendait les mains comme pour implorer, pour supplier.

Puis, soudain, se fit entendre un bruit sourd, suivi d’un cri, d’une chute.

Le bougeoir s’éteignit, et une silhouette noire s’enfuit au clair de lune, traversa le jardin en courant et disparut à l’autre bout dans les massifs.

Alors seulement les deux vieilles dames comprirent que, pendant qu’elles étaient aux aguets, il s’était joué une tragédie.

— Au secours ! au secours ! crièrent-elles de leurs voix grêles, d’abord avec crainte, mais d’une voix qui prit une sonorité croissante, au point que tout le Désert retentit de leurs cris.

Des lumières parurent à toutes les fenêtres d’en face.

Des chaînes grincèrent. Des barreaux furent enlevés. Des portes s’ouvrirent et nos amis accoururent au secours.

Harold avec une canne, l’amiral avec son épée, sa tête grise et ses pieds nus émergeant des deux bouts d’un long ulster brun, enfin le docteur Walker, armé d’un tisonnier, tous accoururent au secours des Westmacott.

La porte était déjà ouverte et la troupe envahit en désordre la chambre de devant.

Charles Westmacott, pâle jusqu’aux lèvres, avait posé un genou sur le parquet et soutenait la tête de sa tante.

Elle était étendue de tout son long, dans son costume ordinaire, tenant encore dans sa main crispée le bougeoir éteint, ne présentant aucune marque, aucune blessure apparente, pâle, placide, inerte.

— Grâce à Dieu, vous voici, docteur, dit Charles en levant la tête. Dites-moi en quel état elle est et ce que je dois faire.

Le docteur Walker s’agenouilla près d’elle, lui passa la main gauche sur la tête, tout en lui tâtant le pouls de la main droite.

— Elle a reçu un coup terrible, dit-il, sans doute avec un instrument contondant. Voici l’endroit, derrière l’oreille. Mais c’est une femme douée d’une force physique extraordinaire, son pouls est fort et lent, il n’y a pas de coma. Je pense qu’elle est simplement étourdie et qu’elle ne court aucun danger.

— Que Dieu en soit loué !

— Il faut la mettre au lit. Nous allons la transporter au premier étage. Puis j’enverrai mes deux filles auprès d’elle. Mais qui a fait cela ?

— Quelque voleur, dit Charles. Vous voyez, la fenêtre est ouverte. Elle a dû l’entendre. Alors elle sera descendue, car elle n’a jamais su ce que c’est que la crainte. Ah ! si elle m’avait appelé !

— Mais elle était habillée.

— Quelquefois elle veille très tard.

— Oui, j’ai veillé très tard, dit une voix.

Elle avait ouvert les yeux et regardait les assistants en clignotant à la lumière de la lampe.

— Un bandit est entré par la fenêtre et m’a frappée avec un coup de poing américain. Vous pourrez dire cela à la police quand elle viendra. Dites-lui aussi qu’il était de petite taille et gros. À présent, Charles, donnez-moi votre bras pour monter là-haut.

Mais elle avait plus de courage que de force, car, comme elle se redressait en chancelant, elle eut le vertige, et elle serait retombée de nouveau si son neveu ne l’avait reçue entre ses bras.

On se mit à plusieurs pour la porter en haut.

On l’étendit sur son lit et le docteur s’installa à son chevet, pendant que Charles allait au poste de police, et que les Denver montaient la garde pour rassurer les vieilles filles terrifiées.

CHAPITRE XVII

Enfin au port !

Le jour se montra avant que les divers habitants du Désert fussent rentrés chez eux, que la police eût terminé ses recherches et que tout fût rentré dans le calme habituel.

On avait laissé Mrs Westmacott dormant paisiblement, grâce à une légère dose de chloral administrée pour lui calmer les nerfs, et ayant autour de la tête un foulard imbibé d’arnica.

Ce ne fut donc pas sans une certaine surprise que l’amiral reçut, vers dix heures, un billet d’elle, où elle le priait de vouloir bien venir la voir.

Il accourut, craignant que son état ne se fût empiré, mais il fut rassuré en la voyant assise sur son lit, avec Clara et Ida s’empressant autour d’elle.

Mrs Westmacott avait ôté le foulard, s’était coiffée d’une petite casquette à rubans rouges et s’était vêtue d’une jaquette marron coquettement ornée de passementerie au collet et aux manches.

— Mon cher ami, dit-elle quand il fut entré, j’ai quelques remarques suprêmes à vous faire.

» Non, non, fit-elle en riant de la figure découragée qu’il prit, je ne songe point du tout à mourir, d’ici à au moins trente ans. Une femme devrait rougir de mourir avant soixante-dix ans. Clara, je voudrais que vous demandiez à votre père de monter. Et vous, Ida, passez-moi mes cigarettes et débouchez-moi une bouteille de stout.

— Voyons, maintenant, reprit-elle, quand le docteur compléta la réunion. Je ne sais pas au juste ce que je devrais vous dire, amiral. Vous avez besoin qu’on vous parle carrément.

— Sur ma parole, madame, je ne sais à quoi vous faites allusion.

— En voilà une idée ! Reprendre la mer, à votre âge, et abandonner à la maison cette excellente petite femme, qui ne vous a jamais eu près d’elle de toute sa vie ! Pour vous, passe encore ! Vous avez la vie, avec ses changements, avec ses émotions, mais vous oubliez qu’elle restera à se ronger le cœur dans un terrible logement de Londres. Vous autres hommes, vous êtes tous les mêmes.

— Eh bien ! madame, puisque vous en savez aussi long, vous savez sans doute que j’ai vendu ma pension. De quoi vivrai-je, si je ne me trouve pas quelque travail ?

Mrs Westmacott tira de dessous les draps une grande enveloppe qu’elle jeta au vieux marin.

— Cette excuse n’en est pas une. Voici vos titres de pension, assurez-vous qu’ils sont au complet.

Il brisa le cachet, et de l’enveloppe tombèrent des papiers, ceux-là mêmes qu’il avait confiés à MacAdam deux jours auparavant.

— Mais qu’est-ce que je peux en faire maintenant ? s’écria-t-il tout abasourdi.

— Mettez-les en lieu sûr, ou chargez un ami de le faire. Puis, si vous faites votre devoir, allez trouver votre femme et demandez-lui pardon d’avoir eu un seul instant l’idée de la quitter.

L’amiral passa la main sur son front ridé.

— C’est très beau de votre part, madame, dit-il. C’est très beau, très bien, et je sais que vous êtes une amie à toute épreuve, mais en définitive ces papiers représentent de l’argent, et bien que nous nous soyons trouvés ces derniers temps dans de mauvais parages, nous ne sommes pas dans une situation tellement serrée qu’il nous faille faire des signaux à nos amis. Quand nous y serons, madame, il n’y aura personne à qui nous ayons recours plus tôt qu’à vous.

— Ne soyez pas ridicule, dit la veuve. Vous ne savez pas un mot de la réalité et voilà que vous argumentez sur la loi. J’entends régler la chose à mon gré et vous reprendrez les papiers, car ce n’est point une faveur que je vous fais, je me borne à restituer de l’argent volé.

— Comment cela, madame ?

— J’allais justement vous expliquer cela, quoique vous puissiez bien croire une dame sur parole sans faire de questions. Maintenant, ce que je vais vous dire doit rester entre nous quatre, et ne pas aller plus loin. J’ai mes raisons pour tenir la police en dehors de cela. Quel est, dites-moi, amiral, le gredin qui m’a frappée la dernière nuit ?

— Quelque bandit, madame. Je ne sais pas son nom.

— Moi, je le sais. C’était le même qui a ruiné ou voulu ruiner votre fils. C’était mon frère unique, Jérémie.

— Ah !

— Je vais vous parler de lui, ou plutôt vous en dire quelques mots, car il a fait maintes choses que je ne tiens pas plus à raconter que vous ne tenez à les entendre.

» Il a toujours été un coquin à la langue mielleuse, aux propos agréables, mais malgré tout un coquin dangereux et subtil.

» Si j’ai eu quelques opinions pessimistes à l’égard des hommes, je peux les faire remonter à mes jours d’enfance passés avec lui.

» C’est mon seul parent vivant, car mon autre frère, le père de Charles, a été tué dans la révolte de l’Inde.

» Notre père était riche et, avant de mourir, il nous laissa une belle fortune, à Jérémie et à moi.

» Il connaissait Jérémie et n’avait pas confiance en lui.

» Aussi, au lieu de lui donner toute la somme qu’il lui destinait, il m’en remit une partie, en me chargeant, presque au moment de rendre l’âme, de garder cela en dépôt pour mon frère, et de l’employer dans son intérêt, quand il aurait gaspillé ou perdu tout ce qu’il avait.

» Cet arrangement devait rester un secret entre mon père et moi, mais malheureusement, ses paroles furent surprises par la garde-malade, qui les répéta plus tard à mon frère.

» Il apprit ainsi que j’avais quelque argent en dépôt pour lui…

» Je suppose que le tabac ne me fera pas de mal à la tête, docteur ?… Merci ! Alors, Ida, je vous demanderai des allumettes.

Elle alluma une cigarette et se renversa sur l’oreiller, les spirales montant de ses lèvres.

— Je ne saurais vous dire combien de fois il a tenté de m’arracher cet argent.

» Il a employé les menaces, les cajoleries, les flatteries. Il a fait tout ce qu’un homme est capable de faire.

» Quand j’ai appris cette canaillerie et comment il avait fui, laissant son associé faire face à l’orage, et surtout quand j’ai vu mon vieil ami réduit à se dépouiller de sa pension pour combler le déficit causé par mon frère, j’ai senti que c’était le moment opportun d’en faire usage.

» J’ai envoyé hier Charles chez Mr MacAdam, et son client, après avoir entendu les détails de l’affaire, a consenti avec le plus grand empressement à rendre les papiers et à reprendre l’argent qu’il avait avancé.

» Ne dites pas un mot pour me remercier, amiral. C’était un service rendu à bon compte, puisque c’est l’argent du voleur qui en a fait tous les frais.

» Pouvais-je en faire un meilleur emploi ?

» Je m’attendais à recevoir bientôt de ses nouvelles et j’en ai reçu.

» Hier soir, il m’est arrivé une lettre écrite dans son genre coutumier, une lettre de pleurnicherie, de platitude.

» Il était revenu de l’étranger au péril de sa vie et de sa liberté, rien que dans l’intention de dire adieu à l’unique sœur qui lui restât et pour me demander pardon de toutes les peines qu’il m’avait causées.

» Il ne me dérangerait jamais plus.

» Il me priait seulement de lui remettre la somme que j’avais en dépôt pour lui.

» Cette somme, jointe à ce qu’il avait déjà, suffirait pour lui permettre de débuter en honnête homme dans le Nouveau-Monde, où il se souviendrait toujours de son excellente sœur et prierait pour elle qui l’avait sauvé.

» Tel était le style de la lettre.

» Il finissait en me suppliant de laisser la fenêtre entrouverte et de me trouver dans la pièce de devant, où il viendrait m’embrasser pour la dernière fois et me dire adieu.

» Si méchant qu’il se fût montré à mon égard, je ne pouvais le dénoncer, puisqu’il se fiait à moi.

» Je ne répondis pas, mais je vins à l’heure dite.

» Il entra par la fenêtre et me supplia de lui donner l’argent.

» Il était horriblement changé. Il était devenu efflanqué. Il avait l’air d’un loup et tenait le langage d’un fou furieux.

» Je lui dis que j’avais dépensé l’argent.

» Il me regarda en grinçant des dents et jura que cet argent lui appartenait.

» Je lui dis que je l’avais dépensé à son compte.

» Il me demanda comment.

» Je répondis que c’était en tâchant de le rendre honnête homme et en réparant les malheurs causés par son acte infâme.

» Il hurla une malédiction, et tirant de son habit un objet… un bâton plombé, je crois, il m’en frappa, et je ne me rappelle rien de plus.

— Le bandit ! s’écria le docteur, mais il doit avoir la police sur ses talons.

— Je ne le crois guère, dit tranquillement Mrs Westmacott.

» Comme mon frère est un homme remarquablement grand et mince, et que la police recherche un petit homme gras, je crois qu’il n’y a pas grande probabilité pour qu’on l’attrape.

» À mon avis, il est préférable que ces petites affaires de famille soient arrangées en particulier.

— Ma chère madame, dit l’amiral, si c’est vraiment l’argent de cet homme qui m’a rendu ma pension, alors je n’éprouve aucun scrupule à le reprendre.

» Vous nous avez ramené le beau temps, madame, alors que les nuages étaient les plus sombres, car voici que mon garçon insistait pour rendre l’argent que j’ai reçu.

» Désormais il peut le garder pour payer ses dettes.

» Pour tout ce que vous avez fait pour nous, tout ce que je puis faire, c’est de demander à Dieu de vous bénir. Quant à vous dire ma reconnaissance, je ne peux que…

— Alors, n’essayez pas, dit la veuve. Maintenant, partez, amiral, allez vite faire votre paix avec Mrs Denver. Si j’étais à sa place, il est certain qu’il se passerait longtemps avant que je vous pardonne.

» Quant à moi, je partirai pour l’Amérique en même temps que Charles. Vous m’emmènerez jusque-là, Ida, n’est-ce pas ?

» On est en train de construire à Denver un collège où on pourvoira la femme de tout ce qu’il lui faut dans la lutte pour l’existence et en particulier dans la bataille contre l’homme.

» Il y a quelques mois, le comité m’a offert un emploi important dans le personnel, et maintenant j’ai décidé d’accepter, car le mariage de Charles tranche le dernier lien qui me rattachait à l’Angleterre.

» Vous m’écrirez de temps en temps, mes amis, et vous adresserez vos lettres à Mrs Westmacott, professeur au Collège Emancipation, Denver.

» De là, j’assisterai aux brillantes péripéties de la bataille qui se livrera dans la vieille et conservatrice Angleterre, et si le besoin s’en fait sentir, je reviendrai me placer au premier rang dans la mêlée. Bonjour…

» Mais vous autres, jeunes filles, restez, il y a encore quelque chose que je tiens à vous dire.

» Donnez-moi votre main, Ida, et la vôtre, Clara, dit-elle, quand elles furent seules. Ô malicieuses petites chattes, est-ce que vous n’avez pas honte de me regarder en face ?

» Croyez-vous, avez-vous réellement cru que j’étais aveugle à ce point, de ne pas voir clair dans votre petit complot ?

» C’était très bien combiné, je dois le reconnaître, et au fond je vous préfère telles que vous êtes. Mais vous vous êtes donné toute cette peine inutilement, car, je vous en donne ma parole, j’étais parfaitement résolue à ne point l’agréer.

Ainsi donc, au bout de quelques semaines, nos petites vieilles dames virent de leur observatoire un remue-ménage considérable se produire au Désert.

Des voitures à deux chevaux arrivèrent, conduites par des cochers enrubannés, pour emmener les couples qui s’apprêtaient à être unis.

Et elles-mêmes, en leurs robes de soie qui faisaient froufrou, elles eurent à traverser la route en qualité d’invitées au grand déjeuner des deux mariages, qui eut lieu chez le docteur Walker.

On y porta des santés. On rit. On changea de toilettes. On jeta des bonbons quand les voitures repartirent, et deux couples nouveaux se mirent en route pour le voyage qui ne se termine qu’avec la vie elle-même.

Maintenant Charles Westmacott est devenu un ranchero qui prospère dans le Texas occidental.

Lui et sa charmante petite femme sont les personnages les plus populaires de leur comté.

Pour leur tante, ils la voient rarement, mais de temps à autre ils trouvent dans les journaux des articles apprenant au monde qu’il existe à Denver un puissant foyer de lumière où l’on forge des foudres puissantes qui obligeront un jour le sexe fort à se mettre à genoux.

L’amiral et sa femme habitent toujours au N° 1, Harold et Clara se sont installés au N° 2, où le docteur Walker continue à résider.

Quant à la banque, elle a été remise à flot. L’énergie et les talents du jeune associé ont eu bientôt raison du dommage causé par son ancien.

Mais grâce à l’atmosphère douce et distinguée qui l’entoure, il est en mesure de réaliser son désir et de se maintenir supérieur aux visées sordides et aux basses ambitions, ces causes qui contribuent tant à faire déchoir l’homme dont l’intérêt s’attache trop exclusivement au marché de l’argent de la vaste Babylone.

Comme il revient tous les soirs des cohues de Throgmorton Street aux paisibles avenues bordées d’arbres de Norwood, il a ainsi prouvé qu’il est possible de s’acquitter de sa tâche au milieu de la babélique Cité, tout en vivant d’esprit hors de ses confins.


Ce livre numérique

a été édité par la

bibliothèque numérique romande

 

https://ebooks-bnrs.com/

en avril 2018.

 

– Élaboration :

Ont participé à l’élaboration de ce livre numérique : Vianney, Monique, Françoise.

– Sources :

Ce livre numérique est réalisé principalement d’après : Arthur Conan Doyle, Œuvres littéraires complètes I Girdlestone et Cie Raffles How Idylle de banlieue, Lausanne, Éditions Rencontre, 1966. D’autres éditions ont été consultées en vue de l’établissement du présent texte. La maquette de de première page utilise une photo, Nelson Road, Whitton - soleil et ciel plombé, prise par David Hawgood le 25.01.2006 (geograph.org.uk, licence CC Attribution-ShareAlike 2.0).

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[1] Sérail hindou.